Dictionnaire Des Nations Et Des Nationalismes
Dictionnaire Des Nations Et Des Nationalismes
des nations
et des nationalismes
dans l’Europe contemporaine
Sandrine Kott
initial
Stéphane Michonneau
i
Sommaire
I ntroduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
A ntisémitisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
C olonialisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
É cole . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37
É conomie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
E mpires continentaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62
É trangers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
E urope et supranationalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
F ascisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
F édéralisme et autodétermination . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .115
F olklore . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129
F rontières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
G enre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
G uerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 170
G uerre d’indépendance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184
H istoire nationale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .197
L angues nationales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 210
L ibéralisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 225
M inorités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 239
N ationalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 252
N ettoyage ethnique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 266
O rigines et renaissances nationales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 279
P atrimoine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 291
P atriotisme et régionalisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 305
R eligion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 317
S ionisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 328
S ocialisme et communisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 341
S ymbolique nationale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 353
T erritoire et paysage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 365
Bibliographie
B . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 379
I ndex . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 386
C artes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .401
3
comparaisons, de tenter de faire l’inventaire de leurs différences et
ressemblances, nous avons choisi d’adopter une perspective résolument
transnationale et d’insister plutôt sur les convergences, la circulation
des modèles et les influences réciproques dans l’émergence, la conso-
lidation et l’histoire des nations européennes. Les « cas nationaux »
sont mobilisés comme des illustrations différenciées de développe-
ments plus généraux et communs à un grand nombre de nations euro-
péennes (comme par exemple pour la notice « Minorités nationales »)
ou comme des éléments d’une typologie au sein de laquelle ces cas
constituent des exemples significatifs pour éclairer un mécanisme
spécifique (c’est le cas pour « Guerres d’indépendance »). Il ne s’agit
pas d’affirmer que toutes les nations européennes sont semblables,
mais bien de mettre en évidence l’importance de la circulation des
modèles nationaux en Europe ou la constitution d’une sorte de « modèle
national » européen dont on pourrait d’ailleurs se demander dans quelle
mesure il est spécifiquement européen. Comme Hartmut Kaelble l’a
fait avant nous pour les « sociétés européennes », nous souhaitons
interroger les « spécificités » nationales, dont l’évidence souvent
affirmée sert de justification à des discours et à des politiques de
nature nationaliste, afin de faire émerger le socle européen commun
aux nations européennes.
Ce point de vue est fondé – c’est la troisième justification de cet
ouvrage – sur la nécessité de rendre compte du vif et très riche débat
théorique sur la question des nations et du nationalisme et du nombre
toujours croissant de publications sur ce thème, en particulier dans
le monde anglo-saxon et germanique (voir à cet égard les contribu-
tions sur le site The Nationalism Project : www.nationalismproject.org).
Sans vouloir entrer dans les détails des grandes théories de la nation,
on peut rappeler que coexistent actuellement deux points de vue
divergents sur l’origine des nations et leur nature. Les « modernes »
ou constructivistes, dont les représentants les plus connus sont
Benedict Anderson, John Breuilly, Ernest Gellner, Eric Hobsbawm
et Miroslav Hroch, ont écrit leurs œuvres majeures dans les années
1970-1980. Elles sont dirigées contre les approches qui voient la
nation comme l’expression d’une réalité culturelle ou ethnique dont
le développement historique serait linéaire (voir la notice « Histoire
nationale »). Contre cette vision essentialiste, les « modernes » sou-
lignent le caractère récent des nations : leur émergence remonterait
à la fin du XVIIIe siècle (pour les plus anciennes) et elles seraient donc
contemporaines de la période de modernisation économique et
sociale. Ils analysent cette émergence non pas comme l’aboutissement
4
INTRODUCTION
5
développeraient ensuite selon deux modèles : impérial-dynastique
de regroupement par un État central et séparatiste (Polonais, Armé-
niens, Catalans, Juifs, etc.). Si ce courant d’interprétation se renforce
du fait du développement des approches ethniques dans les sciences
sociales, tout particulièrement dans le monde anglo-saxon, il a fait
l’objet de nombreuses critiques de la part des tenants des thèses
constructivistes. Certains auteurs soulignent que de nombreux groupes
ayant affirmé des identités culturelles et ne sont pas devenus des nations
pour autant ; il n’y aurait donc pas de raison de considérer que les anté-
cédents culturels constituent un facteur déterminant dans l’émergence
des nations. On peut par ailleurs s’interroger sur les filiations entre
ces formes « proto-nationales » et les nations modernes pour se
demander dans quelle mesure, les tenants de la thèse ethno-symbo-
lique n’inventent pas a posteriori des filiations culturelles quand la
construction nationale a réussi. Le cas de la Moldavie constitue
un bon exemple de cette « invention » : nation de langue roumaine,
elle est une création réussie de l’Union soviétique (comme la Biélo-
russie). Sous domination russe (entre 1812 et 1918), puis soviétique
(entre 1945 et 1990), elle proclame son indépendance en 1991 et
développe une identité spécifique en se distinguant de la Russie
comme de la Roumanie dont elle partage pourtant la culture. Enfin,
le point de vue ethno-symbolique, parce qu’il considère la nation
comme une réalité enracinée dans une culture spécifique, n’étudie
pas les dispositifs d’apprentissage du fait national ou les phéno-
mènes de nationalisation des individus ; il s’interroge peu sur
le niveau d’enracinement de la « conscience nationale » dans la
population.
Cet ouvrage tente de rendre compte de ces débats. Il ne prend donc
jamais pour acquis ni l’existence des nations, ni les discours qui ser-
vent à les justifier, ni enfin la manière dont les nationalistes incluent
ou excluent certains groupes dans l’espace national. Ce point de vue
explique le recours peut-être extensif aux guillemets. Celles-ci signa-
lent que les termes utilisés couramment par les acteurs nationaux
doivent être soigneusement analysés afin d’éviter de reproduire les
catégories de perception nationalistes. C’est le cas par exemple du
terme « allemand » quand il désigne les « minorités germanophones »
d’Europe centrale. Ces groupes installés sur place entre le IXe et le
XVIIIe siècle ne constituent pas un groupe homogène d’un point de
vue national et n’ont aucun rattachement « naturel » avec l’État-nation
allemand tel qu’il se constitue en 1871. C’est dans le courant du XIXe
et surtout du XXe siècles que, au terme d’un double processus d’ex-
6
INTRODUCTION
7
et contiennent des références nourries aux histoires des différentes
nations européennes. Les trois index qui se trouvent à la fin du volume
ont été réalisés dans un souci pédagogique, ils doivent permettre
au lecteur de trouver facilement au sein des différentes notices les
éléments sur lesquels il souhaite être informé. Par ailleurs, les cartes
illustrent les phénomènes développés dans certaines notices mais
présentent également un intérêt documentaire pour elles-mêmes. Nous
espérons donc que cet ouvrage permettra à ceux qui l’utilisent
d’accéder facilement à une documentation encore très dispersée tout
en encourageant une réflexion critique sur la question nationale.
8
ANTISÉMITISME
Le terme « antisémitisme » est utilisé pour la première fois
en 1879 par le journaliste allemand Wilhelm Marr dans un
pamphlet raciste (La Victoire du judaïsme sur la germanité
considérée d’un point de vue non confessionnel) qui
connut un grand succès parmi les nationalistes allemands.
L’antisémitisme n’est pourtant en rien un produit « naturel »
des nations et du nationalisme. Il n’est pas d’abord
un racisme mais trouve ses racines dans l’antijudaïsme
chrétien. S’il a existé une hostilité païenne à l’encontre
du monothéisme juif, l’exclusion et la haine des Juifs
accompagnent le développement et la domination du
christianisme, ainsi que, plus tard, celui de la Réforme
protestante (en 1542, Luther fait paraître un pamphlet
extrêmement violent : Contre les Juifs et leurs mensonges).
Cette longue histoire de l’antijudaïsme chrétien a des
effets politiques et sociaux dont le poids est difficile à
mesurer. Elle a surtout produit des stéréotypes, des
dispositions mentales extrêmement tenaces qui transforment
l’antijudaïsme en un véritable « code culturel ».
C’est sur ce socle que se déploient les diverses formes de
haine des Juifs à l’époque contemporaine : antisémitisme
économique, politique et ethnique ou racial. Les Juifs sont
dénoncés comme les exploiteurs des chrétiens depuis le
Moyen Âge. Ils sont définis par les Églises chrétiennes
comme fondamentalement hétérogènes et hostiles. Dans
le langage du XIXe siècle, ils deviennent des capitalistes ou
des traîtres à la nation, souvent les deux. Cette construction
se nourrit d’une représentation du judaïsme mais ne dit
rien sur les Juifs eux-mêmes, sur leur existence réelle, leurs
aspirations et leurs frustrations. En essentialisant « le
Juif », elle ne tient aucun compte de la diversité politique
sociale et culturelle des Juifs. Il s’agit d’une construction
imaginaire qui ne renseigne que sur ceux qui en sont les
9
auteurs et les disciples, sur les fantasmes des communautés
au sein desquelles ils se propagent. Et pourtant cette
construction a eu au XXe siècle des effets terribles sur ceux
qu’elle a pris pour cible.
10
ANTISÉMITISME
11
magiques hostiles, sont victimes d’un premier génocide. Des pogromes
plus limités se déclenchent également au motif que des Juifs auraient
profané des hosties ou procédé à des meurtres rituels. Cette dernière
croyance, apparue au XIIe siècle et condamnée à plusieurs reprises
par des bulles papales, se répand rapidement dans toute l’Europe et
s’y perpétue, souvent avec l’appui des autorités civiles, parfois même
religieuses. Au XXe siècle, elle est encore à l’origine de deux
pogromes, en Bohême dans la petite ville de Polna en 1899, et à
Kielce en Pologne en 1946. Le dernier grand procès pour meurtre
rituel se déroule quant à lui en Russie en 1913 (affaire Beilis).
De même, les pogromes qui se multiplient à l’époque contem-
poraine se situent dans la droite ligne des violences traditionnelles
du Moyen Âge. Les violences antisémites de 1819 (mouvement Hep
Hep) en Allemagne, celles qui se déroulent entre 1881 et 1920 dans
la Zone de résidence de l’Empire russe, la Nuit de cristal en novembre
1938 et tous les épisodes qui lui succèdent durant la Seconde Guerre
mondiale se déroulent selon le même scénario : des populations
se jettent sur les Juifs, pillent leurs biens, les massacrent, avec la
tolérance, voire les encouragements, des autorités civiles
12
ANTISÉMITISME
• Émancipation et assimilation
La France révolutionnaire est le premier pays où, en 1790-1791,
les juifs, comme les protestants, disposent de l’égalité des droits.
Mises à part les mesures restrictives de Napoléon Ier (décret de 1809
sur l’usure) et surtout les lois anti-juives du gouvernement de Vichy
13
(3 octobre 1940 et 2 juin 1941), cette égalité en droit n’a jamais été
remise en cause. L’émancipation a été plus tardive dans les autres
pays. Généralement accordée une première fois dans le courant des
révolutions de 1848, elle est définitivement proclamée dès 1848 dans
le Piémont (mais en 1870 pour toute l’Italie), en 1867 en Autriche
et en Hongrie, en 1871 en Allemagne. Après une évolution pro-
gressive sur le siècle, elle est acquise définitivement en 1890 en
Grande-Bretagne. Il faut attendre 1917 et la révolution russe pour
que soient abolies les lois discriminantes frappant les populations
juives de la Zone de résidence, tandis que la Roumanie accorde la
citoyenneté aux Juifs du bout des lèvres et sur pression de l’opinion
publique internationale en 1918-1923, soit près de cinquante ans après
le congrès de Berlin de 1878 qui le lui avait pourtant imposé.
L’émancipation, en reconnaissant l’égalité individuelle, en levant
les restrictions de résidence et les limitations économiques et
professionnelles, en permettant aux Juifs de fréquenter les écoles
et universités autrefois réservées aux chrétiens, ouvre les portes
du ghetto et favorise leur assimilation à la nation.
Cette assimilation est déjà dans les faits une réalité pour les Juifs
les plus riches, tout particulièrement les descendants des marranes
espagnols et portugais de Hollande. Ailleurs, surtout en Allemagne,
elle a été anticipée par le mouvement des Lumières juives, la
Haskala, dont le philosophe allemand Moshe Mendelssohn est le
représentant le plus célèbre. Ce mouvement culturel, qui se répand
au sein des élites juives, encourage une étude critique des textes
religieux et une sécularisation de la culture. Au XIXe siècle, dans
les pays d’Europe occidentale mais aussi dans l’Empire austro-
hongrois, l’assimilation des Juifs se marque par une généralisation
de l’usage de la langue nationale en Allemagne, en France ou en
Autriche, ou par sa progression rapide comme dans la Hongrie de
la fin du XIXe siècle. Elle se traduit aussi par l’urbanisation crois-
sante des Juifs, leur entrée massive dans les institutions d’études
supérieures et leur intégration aux bourgeoisies nationales. En
1918, on compte 10 % de Juifs en Pologne et 32,5 % à Varsovie,
4 % en Hongrie mais 18 % à Budapest, et un tiers de la population
d’Odessa, le centre de la Haskala russe, est juive en 1900. À la fin
du XIXe siècle, il y a 1 % de Juifs en Allemagne mais 10 % parmi
les étudiants, 50 % des étudiants de Budapest et 30 % de ceux
de Vienne sont juifs. En France, il y a 0,05 % de Juifs dans la
population mais 1 % à l’École polytechnique.
14
ANTISÉMITISME
15
philologues (en particulier en Allemagne) mettent en évidence l’exis-
tence de langues indo-européennes ou aryennes, d’abord parlées par
les hautes castes indiennes. Empruntant largement aux travaux alle-
mands, l’historien des religions Ernest Renan, connu pour son
discours libéral sur la nation de 1882 (Qu’est-ce qu’une nation ?),
établit le lien entre langue et « race », suggérant même un rapport
entre la qualité intrinsèque d’une langue et celle de la « race » qui
la parle. Certes Renan insiste dans la préface de son ouvrage sur l’ori-
gine des langues sémites, sur la nécessité de limiter l’influence du
facteur racial dans l’analyse du comportement des peuples, et il réfute
même en 1883 l’existence d’une race juive. Toutefois, avec d’autres
philologues de son temps, il a fourni les premières armes aux anti-
sémites racistes. À cette invention des races aryennes et sémites à
partir d’une analyse philologico-biologique s’ajoute, dans la
seconde moitié du XIXe siècle, un classement des races humaines selon
le modèle alors en vogue d’un darwinisme vulgaire appliqué au
monde social. Le diplomate français Arthur de Gobineau dans son
Essai sur l’inégalité des races humaines (1853) décrit comment les
fiers Aryens auraient décliné du fait des mélanges raciaux. Les thèses
raciales de Gobineau sont utilisées et propagées dans un sens net-
tement antisémite par Houston Stewart Chamberlain qui met en scène
dans ses Fondements du XIXe siècle (1910) une lutte imaginaire et
éternelle entre les « bons » Aryens (qui auraient entre temps migré
vers le nord, répondant à un appel irrésistible) et les « mauvais » Juifs
cherchant la domination universelle. Dans cette dimension fantas-
tique, l’ouvrage de Chamberlain nourrit l’imaginaire antisémite,
alimenté par de très nombreux autres écrits, en particulier en
Allemagne (par exemple : Eugen Dühring, La Question juive, publiée
en 1881). Cette représentation se répand dans les mouvements natio-
nalistes extrêmes comme la Ligue pangermanique fondée en 1891.
Elle est reprise dès 1920 dans le programme en 25 points du Parti
nazi qui affirme la distinction entre la race supérieure aryenne et
les Juifs.
• L’antisémitisme politique
L’antisémitisme de la fin du XIXe siècle devient en effet un élé-
ment important, voire central, de l’argumentaire politique pour les
nationalistes. Malgré le haut degré d’assimilation des Juifs, des par-
tis antisémites se forment dans les pays d’Europe occidentale. En
Allemagne, Adolf Stoecker, prédicateur de la cour de Prusse, y
16
ANTISÉMITISME
recourt dès 1879 pour attirer une clientèle vers son nouveau Parti
chrétien-social. Il trouve son équivalent en Autriche dans le parti
fondé en 1891 par Karl Lueger, maire de Vienne entre 1897 et 1910.
D’autres groupes politiques éphémères placent alors l’antisémitisme
au centre de leur programme. D’abord essentiellement berlinois, ce
phénomène s’organise à partir de 1882, dans les régions industrielles
comme la Saxe ou la Westphalie. Avec seize sièges au Reichstag en
1893, les partis antisémites atteignent leur point culminant. Si les
partis antisémites n’ont pas réussi, comme ils le souhaitaient, à faire
voter des lois privant les Juifs de l’égalité civile, l’antisémitisme est
toutefois devenu un thème mobilisateur repris par l’ensemble des
associations corporatives et en particulier, ici comme partout en
Europe, étudiantes. Toutes ces associations, qui disposent de relais
puissants dans la société, contribuent à banaliser et à diffuser l’anti-
sémitisme. Ainsi, en Allemagne, même s’il n’existait pas de textes
qui les en empêchaient, il était de fait impossible pour les Juifs d’être
professeurs à l’université ou officiers dans l’armée.
En France, l’antisémitisme de la seconde moitié du XIXe siècle
est plus divers et, s’il connaît son apogée avec l’affaire Dreyfus (1894-
1899-1906), il n’est jamais parvenu à évincer les Juifs des positions
qu’ils occupaient dans l’administration et la vie politique de la
République. L’antisémitisme économique, dont on peut tracer les
filiations depuis le Moyen Âge, y est toutefois plus affirmé qu’en
Allemagne. Parmi les premiers socialistes, Charles Fourier, Alphonse
Toussenel et surtout Joseph Proudhon, mêlent dans leurs écrits un
antisémitisme de tradition chrétienne à des relents de racisme avec
un argumentaire central selon lequel les Juifs seraient des exploi-
teurs du peuple. Jusque dans les années 1880, l’antisémitisme fran-
çais est essentiellement alimenté par cette gauche anticapitaliste qui
associe « le Juif » au banquier. Mais, à partir des années 1880, la
thèse du complot juif mondial contre la France catholique (il y
a 80 000 Juifs en France en 1880, soit 0,05% de la population) se
développe à droite de l’échiquier politique. Les premières revues
explicitement antisémites, souvent issues des milieux catholiques et
antirépublicains, font leur apparition. En 1886, la sortie du livre
d’Edouard Drumont La France juive, véritable best-seller, marque
un tournant. L’antisémitisme devient un argument politique central
du nationalisme, tout particulièrement au sein du catholicisme par
le relais du quotidien La Croix qui dénie aux Juifs en tant que sémites
la qualité de Français. C’est au cours de l’affaire Dreyfus que se
constitue un vrai camp antisémite avec l’organisation de ligues
17
comme celle de la Patrie française, la Ligue antisémitique de Jules
Guérin et surtout l’Action française de Charles Maurras. Au nom
d’un mélange d’arguments empruntés au christianisme et à l’anti-
sémitisme racial, les Juifs y sont désignés comme extérieurs au corps
de la nation et traîtres en puissance.
18
ANTISÉMITISME
• De la ségrégation…
Affirmant le caractère fondamentalement « non-allemand » des
Juifs, les nazis les isolent et les mettent à l’écart. Dès le 7 avril 1933,
une loi exclut les Juifs de la fonction publique, les étudiants sont
victimes de numerus clausus et certaines professions leur sont inter-
dites. Les lois de Nuremberg du 15 septembre 1935 excluent les Juifs
de la citoyenneté et leur interdisent de se marier avec des non-juifs.
En même temps, ces lois introduisent une définition « raciale » (est
juive toute personne ayant trois grands-parents juifs) et de nombreux
Allemands qui ne pratiquaient pas la religion ou qui s’étaient, eux-
19
mêmes ou leurs parents, convertis au christianisme sont désignés
comme juifs. En 1937 et 1938, la spoliation ou « aryanisation » des
biens juifs contribue à asseoir la popularité du régime. Certains
espaces sont bientôt interdits aux Juifs. En janvier 1939, toutes les
femmes juives doivent s’appeler Sarah et les hommes Israël et, en
octobre 1939, les passeports juifs sont distingués par un « J ». À
partir de la fin de l’année 1939, les Juifs de la Pologne occupée
doivent porter l’étoile jaune, sinistre réminiscence de la rouelle médié-
vale ; cette mesure est progressivement étendue à toute l’Europe occu-
pée. Après avoir été arbitrairement désignés comme étrangers, les
Juifs sont donc mis au ban de la nation.
Cette ségrégation trouve bientôt une expression spatiale. Dans
les territoires conquis d’Europe centrale, les nazis regroupent les Juifs
dans des ghettos qu’ils appellent « quartiers juifs ». Le premier est
organisé à Piotrkow en Pologne en 1939, puis cette politique est sys-
tématisée. A partir d’octobre 1941, dans le gouvernement général
de Pologne, tout Juif trouvé en dehors des ghettos doit être immé-
diatement exécuté. Les ghettos sont bientôt des villes immenses :
celui de Lodz en Pologne, ouvert en février 1940, regroupe jusqu’à
230 000 personnes (Juifs surtout, et Tziganes) ; en mars 1941, les
deux ghettos de Varsovie concentrent 445 000 personnes. Les Juifs
et les Tziganes y sont enfermés par de hauts murs surveillés par des
patrouilles régulières. Du fait des restrictions de nourriture, de la sur-
population et du manque d’hygiène, la mortalité y est très élevée.
La liquidation des ghettos entre 1942 et 1944 se déroule d’ailleurs
parallèlement à la Solution finale qui constitue l’ultime résolution
de ce qui a été construit depuis des siècles comme une « question
juive ».
20
ANTISÉMITISME
21
L’antisémitisme nationaliste qui se met en place dans la seconde
moitié du XIXe siècle dans la continuité de l’antijudaïsme chrétien
culmine donc avec l’holocauste mais il ne s’y arrête pas. En dépit
de l’indignation que souleva la découverte des camps, dont tous
les Alliés connaissaient d’ailleurs l’existence depuis la fin de l’an-
née 1942, l’antisémitisme d’État, souvent nationaliste, s’est pour-
suivi. En URSS, sous Staline mais aussi sous ses successeurs, et en
Europe centrale lors des grands procès qui eurent lieu à la charnière
des années 1940-1950 (procès Slansky en Tchécoslovaquie en par-
ticulier), les Juifs ont été persécutés au prétexte d’anti-sionisme. En
Pologne, toujours sous couvert d’anti-sionisme, l’antisémitisme est
resté un puissant instrument du nationalisme d’État, poussant en
1968 les derniers Juifs polonais vers l’exil.
L’antisémitisme n’a pas disparu en Europe, et il s’y développe même
à gauche de l’échiquier politique à mesure que se durcissent les
condamnations de la politique de l’État d’Israël, confondu avec les
Juifs en général qui sont pourtant loin de se reconnaître tous dans
la politique israélienne. Au nom de la même confusion, ce sont
désormais les groupes proches de l’islam radical qui professent l’an-
tisémitisme le plus violent sur une base nationale.
Largement influencés par l’émergence d’un nationalisme arabe et
par la fondation de l’État d’Israël, ses représentants développent
des thèmes largement calqués sur l’antisémitisme européen et en
réactivent certains éléments comme le faux Protocole des sages de
Sion. Au terme d’un renversement paradoxal, l’islamisme combat
les Juifs avec des armes forgées par les antisémites occidentaux tout
en les accusant d’être les représentants, au Proche-Orient, du colo-
nialisme et de la civilisation occidentale.
22
COLONIALISME
Le colonialisme est un fait majeur pour comprendre
l’expansion des États-nations en Europe, en particulier
de ce qu’on appelle les « sociétés impériales ».
L’impérialisme moderne, entre 1870 et 1950, est partie
liée à l’affirmation des États-nations, soit qu’il résulte de
la projection d’un État-nation sur le monde, comme en
France, soit qu’il constitue le fondement du nationalisme,
comme au Royaume-Uni. La construction de l’un semble
indissociable de la construction de l’autre, si bien que
pour les nations frustrées d’empires coloniaux, une forme
de nationalisme particulièrement revendicatif se
développe au XXe siècle, en Allemagne, en Italie ou bien
en Espagne. Le lien entre nationalisme et colonialisme est
si intime que la décolonisation conduit les sociétés
impériales d’après-guerre à une douloureuse révision
des fondements de l’identité nationale.
23
d’identification nationale est totale, contrairement aux Empires russe
et austro-hongrois de la même époque. Enfin, ces sociétés justifient
leur domination sur le monde par un devoir de civilisation et d’ex-
portation de leurs valeurs posées comme universelles et supérieures.
Il existerait un lien entre l’affirmation de l’État-nation et la capacité
de domination sur le monde, puisqu’ils sont contemporains pour la
France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Hors d’Europe, les États-
Unis et le Japon possèdent déjà, en 1914, toutes les caractéristiques
d’une société impériale.
Les différences entre ces pays sont importantes. À deux anciens
empires coloniaux, la France et le Royaume-Uni, constitués pour
l’essentiel avant 1900, s’oppose l’Allemagne qui a accumulé vers
1890 les moyens d’une domination comparable à ses voisines. En
outre, l’Allemagne a tranché depuis 1890 l’hésitation entre la consti-
tution d’un empire continental européen et la constitution d’un
empire outre-mer (Weltpolitik) dans le sens du premier. Les socié-
tés impériales française et britannique se sont construites sur la base
d’anciens empires coloniaux hérités, alors que l’Allemagne a dû
d’abord abandonner le vieil empire traditionnel pour fonder un État-
nation cohérent. Dans chaque cas, la consolidation de l’identité natio-
nale se fait dans l’opposition à la nation voisine. Cette rivalité
constitue l’un des moteurs de la construction nationale et du ren-
forcement de l’État. La mobilisation totale des sociétés en vue d’une
politique de puissance nationale est un trait essentiel des sociétés
impériales.
La concurrence entre les « sœurs ennemies » a donné lieu par-
tout à d’intenses débats, notamment sur la vocation coloniale.
Parallèlement à la nationalisation, les populations sont invitées avec
des succès inégaux à se projeter dans un empire qui est à la fois
ressource économique et militaire, base stratégique, foyer de rayon-
nement culturel, destination d’émigration de peuplement, accéléra-
teur de carrière pour les soldats ou les fonctionnaires, etc. Certains
groupes sociaux dominants – le « parti colonial » en France – s’ef-
forcent de convaincre l’ensemble des nationaux de la pertinence d’une
telle aventure.
• Nationalisme et colonialisme :
des phénomènes concomitants
Il n’y a pas lieu de séparer la volonté expansionniste manifestée
par plusieurs États en Europe à partir de 1830 et celle qui préside à
24
COLONIALISME
25
est incertaine, du moindre îlot inhabité, comme dans le cas assez
exemplaire de l’île de Clipperton. Rocher isolé en plein Pacifique,
possédant pour toute richesse du guano, l’île vit flotter plus d’un
drapeau !
26
COLONIALISME
27
– est contemporaine de la prise de conscience d’un devoir impérial
incombant aux chrétiens britanniques. La nation, perçue comme une
Église qui a une mission, confond expansion territoriale et prosé-
lytisme. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce contenu religieux
du nationalisme britannique prend, comme partout ailleurs, une
connotation raciale : on oppose désormais la supériorité de la « civi-
lisation chrétienne britannique » à la barbarie des peuples coloni-
sés. La mission britannique dans le monde prend alors une coloration
racialiste qu’illustre la pensée de Houston Stewart Chamberlain (Les
Fondements du XIXe siècle, 1899).
Plusieurs auteurs ont insisté sur l’importance du fait impérial dans
la constitution du sentiment national britannique. La fierté impériale
est probablement l’élément le plus partagé dans une société victo-
rienne fortement divisée par les tensions sociales. C’est l’empire
qui fait passer le terme de « britannique » au-dessus de celui
d’« anglais ». Les dénominations officielles de British Empire ou
British Commonwealth of Nations atteste cette substitution comme
le nom des colonies lui même (British Honduras, par exemple).
D’ailleurs, depuis le traité d’union entre l’Angleterre et l’Écosse en
1707, les Écossais se sont largement investis dans l’aventure colo-
niale. On pourrait dire la même chose des Gallois et des Irlandais.
Dans le fond, il n’y a guère de différence entre la structure agré-
gative du Royaume-Uni tel qu’il naît en 1707 et la forme que prend
l’Empire britannique. C’est un conglomérat de territoires aux statuts
les plus variés : colonies de la Couronne, colonies à charte, dominions,
royaume puis empire des Indes, protectorats. De fait, la question
de l’unité de ce vaste ensemble ne préoccupe guère les Britanniques
qui voient là une communauté de race et de culture. Toutes les
tentatives de constitution d’institutions impériales échouent, comme
l’idée d’un Parlement impérial en 1897, 1902 et 1907.
En revanche, l’unité morale de l’empire est assurée par le travail
incessant de ses propagandistes. Le théoricien de l’empire Charles
Dilke invente en 1868 l’expression de « Greater Britain » qui
traduit la conception d’un impérialisme sans borne. Le plus célèbre
des vulgarisateurs est Rudyard Kipling qui popularise l’esprit impé-
rial par ses célèbres écrits, Le Livre de la Jungle (1894-1895) et Kim
(1901). En 1899, il est l’inventeur d’une expression devenue célèbre,
le « fardeau de l’homme blanc », qui évoquait la mission civilisa-
trice incombant au colonisateur. Ces thèses se nourrissaient du dar-
winisme social que les œuvres de Herbert Spencer ou de Houston
Chamberlain changèrent en théorie racialiste.
28
COLONIALISME
29
Le cas français montre que l’unification nationale par le droit,
progressivement résolue en métropole depuis le Code civil (1804)
et la mise en place de tout un appareil juridique unifiant la popula-
tion et uniformisant le territoire sous les mêmes lois, s’est projeté
outre-mer. La souveraineté étendue aux colonies et aux départements
algériens – les protectorats gardent leurs droits propres – est iden-
tique à celle des métropolitains : elle est même le principal lien
qui rattache les sujets d’empire à la métropole. Le maintien de cette
souveraineté intégrale est le principal souci des juristes de l’école
coloniale, la question de droits indigènes étant considérée comme
résiduelle.
Toutefois, en pratique, l’assimilation complète des populations
indigènes à la France fut abandonnée dès la fin du XIXe siècle. Le
pouvoir colonial favorise plutôt la constitution de droits indigènes
variés qui lui permettent de contrôler des populations nombreuses
par l’intermédiaire des institutions politiques locales. Ainsi, une
« coutume » est élaborée, écrite, codifiée puis appliquée tant à l’usage
des populations colonisées que des administrateurs dès 1905 en
Algérie, en 1939 dans l’Afrique occidentale française. L’intérêt d’une
telle pratique réside dans l’assurance que les colons restent des
Français à part entière (sans désir de s’émanciper) et que les indi-
gènes restent des sujets soumis régis par des droits particuliers.
En Algérie, la question du statut des musulmans est éludée
jusqu’en 1862, date à laquelle on les considère comme « sujets d’em-
pire ». Et quand le code de la nationalité, voté en 1889, délimite clai-
rement les droits des Français et des étrangers aux colonies, la
catégorisation des individus est maintenue grâce à la distinction
inventée en 1862 entre citoyen et sujet, exception faite des Juifs
d’Algérie qui accèdent de plein droit à la citoyenneté française en
1870 (décret Crémieux). Ainsi, on évitait que le colonisé ne reçoive
une carte d’électeur tout en s’assurant de ses services en cas de mobi-
lisation militaire. La distinction entre citoyen et sujet recoupe presque
parfaitement celle entre colons et musulmans en présence sur le
territoire colonisé. En 1944, les autorités françaises en viennent
à élaborer un statut intermédiaire pour les indigènes assimilés qui
appartiennent à l’élite des sociétés locales. Finalement, c’est aux
colonies que la nation française a le mieux exprimé une tendance,
non explicite en métropole, à la discrimination politique d’une
partie de la population.
30
COLONIALISME
31
l’anticapitalisme. La politique coloniale prend donc un nouvel essor
entre 1906 et 1911 quand la France s’oppose à l’Allemagne au
Maroc. Sans intérêt économique, les colonies constituent un moyen
d’affirmation de la puissance de l’Allemagne dans le monde jusqu’en
1918. Cependant, l’occupation de l’Afrique du Sud-Ouest donne
lieu à un génocide : entre 1904 et 1907, 80% de la population herero
et la moitié des Namas sont tués. Le massacre émeut l’opinion
allemande et suscite une réorientation de la politique coloniale à
partir de 1908.
Au total, le colonialisme allemand reflète les contradictions d’une
construction nationale problématique qui a induit des tensions sociales
et politiques détournées contre les peuples colonisés.
32
COLONIALISME
33
Décolonisation : la nation remise en question ?
L’émancipation des peuples colonisés, après la Seconde Guerre
mondiale, est l’affranchissement d’une domination politique consi-
dérée comme étrangère. Mais, les peuples concernés par l’autodé-
termination sont définis sur une base strictement territoriale : ce ne
sont pas les Baoulés ou les Bétés qui accèdent à l’indépendance mais
tous les peuples composant la colonie de Côte d’Ivoire par exemple.
Le principe des frontières héritées de la colonisation demeure intan-
gible. Si bien que la décolonisation signifie le triomphe de la concep-
tion nationale dans le monde, plus que sa remise en cause.
• Le cas néerlandais
Si la décolonisation n’est pas vécue comme une atteinte au
territoire national, Algérie mise à part, elle signifie la fin de la concep-
tion partagée jusqu’alors de la nation-puissance. Aux Pays-Bas, la
perte de l’Indonésie en 1949 se conclut après une cruelle guerre
coloniale qui, en 1947, mobilise 160 000 hommes dans un pays
exsangue au sortir de cinq ans d’occupation nazie. En 1945, la renais-
sance du pays s’opère grâce à la restauration du lien colonial, ce
que les Néerlandais résument par la formule populaire « les Indes
perdues, les Pays-Bas fichus ». Contrairement au Portugal, où l’idée
d’empire cultivée par le salazarisme est surtout idéologique, aux Pays-
Bas, elle est liée à l’extrême dépendance économique d’une nation
essentiellement marchande depuis le XVIIe siècle. L’empire est ainsi
considéré comme « la vache à lait », le « pilier », « l’ancre de salut »,
« la bouée » de la métropole.
Les Pays-Bas se remettent pourtant très bien de la décolonisa-
tion, qui n’affecte en rien le miracle économique des années 1950.
Mais, contrairement au rapatriement des soldats, le « retour » de
250 000 colons nés aux Indes et, parmi eux, de nombreux Indo-
Européens métis, pose des problèmes. La présence aux Pays-Bas de
12 000 Moluquois demeurés fidèles à la métropole provoque des
confrontations ethniques qui donnent naissance à un mouvement
terroriste entre 1975 et 1978. À la même époque, l’indépendance
du Surinam (1975) entraîne l’immigration de 115 000 personnes
aux Pays-Bas. Les Néerlandais découvrent ainsi sur le tard qu’ils
forment une société pluriculturelle, ce qui met en question les
fondements de l’identité nationale. La découverte, à partir de 1969,
34
COLONIALISME
35
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la nature de ce lien est
différent parce qu’il repose sur une inégalité juridique entre colo-
nisateurs et colonisés. Lorsque le premier acquiert une nationalité
et, dans certains cas, une citoyenneté, le second reste aux marges
de la nation, sorte d’envers du premier.
Le colonialisme s’institue à partir de 1880 en indice de vigueur natio-
nale. Dans la compétition que se livrent les nations européennes
entre elles pour dominer le monde, l’intégration des populations
métropolitaines hétérogènes dans la nation est un atout important.
L’école et l’armée, en divulguant la vulgate colonialiste, sont censées
assurer la cohésion sociale qu’une politique sociale timide n’ac-
complit pas. Si bien que l’homogénéisation nationale intérieure et
l’extension impériale extérieure vont de pair.
Dans ces conditions, on comprend que le déclin des empires colo-
niaux au tournant du XXe siècle a pour conséquence de déstabili-
ser les États-nations. Avec l’immigration consécutive à la prospérité
des Trente Glorieuses, la question du lien entre colonisation et
nation se pose désormais dans les métropoles. Aujourd’hui, la
mémoire de la colonisation finit d’ébranler les certitudes de la
construction nationale.
36
ÉCOLE
Parmi les instruments de nationalisation des populations,
l’école est souvent apparue comme primordiale au
XIXe siècle : l’enseignement de l’histoire, en particulier,
semble faire office de nouveau catéchisme national.
Mais aujourd’hui, les recherches tendent à minorer
l’importance de l’école. Les populations touchées par la
scolarisation sont longtemps demeurées minoritaires et,
si l’instruction s’est démocratisée au XXe siècle partout en
Europe, la nationalisation emprunte plusieurs voies qui
relativisent fortement la place de l’école. De plus, les
formes de nationalisation qu’elle promeut sont plus
diverses qu’on ne l’a longtemps cru.
• Le primaire et le secondaire
Au début du XIXe siècle, la scolarisation est principalement
l’affaire de l’Église. Elle relève de deux systèmes juxtaposés qui ne
communiquent pas entre eux : les petites écoles pour les milieux
modestes et les collèges pour les classes supérieures. L’enseignement
religieux imprègne les programmes et le personnel enseignant est
souvent ecclésiastique. Cette prépondérance ecclésiastique a fait dire
à de nombreux historiens que la nationalisation n’est efficace que
là où prédomine un système scolaire étatique : en effet, on a consi-
déré que l’Église fabriquait des chrétiens, non pas des citoyens.
Or, dans la majeure partie de l’Europe, le système scolaire ne
dépend pas d’un État centralisé. En Grande-Bretagne, l’enseignement
primaire est pris en charge par le secteur philanthropique privé ou
37
la commune, qui repoussent le contrôle de l’État. C’est dans un cadre
religieux que les écoles du dimanche alphabétisent les masses à
partir de 1780. Deux systèmes scolaires religieux s’affrontent à la
mi-XIXe siècle : la Société nationale, sous influence anglicane, rassemble
17 000 écoles et 100 000 élèves. La British and Foreign School
Society, sous influence quaker, rassemble 1 500 écoles et 225 000
élèves en 1850. Avec Gladstone, l’arrivée des libéraux entraîne en
1870 le vote d’une loi d’organisation de l’enseignement primaire
qui surimpose au système privé des écoles d’État (Board Schools),
gratuites et obligatoires. Le principe de la gratuité totale est adopté
en 1891. Mais ces écoles d’État demeurent largement minoritaires.
En Italie aussi, l’initiative est locale et privée. L’éclatement
étatique d’avant l’unité de 1870 favorise une grande variété de
systèmes. Ainsi, dans l’Italie sous domination autrichienne, les écoles
primaires sont divisées en mineures, installées dans chaque paroisse,
et majeures. Dans les mineures, on dispense l’enseignement du caté-
chisme, de la lecture, de l’écriture, du calcul et de quelques bases
de la langue. Dans les majeures, le latin n’est enseigné qu’aux garçons.
Des écoles techniques à l’imitation de l’Allemagne sont également
mises en place dès 1838 à Milan et à Venise. L’enseignement étant
gratuit et obligatoire, 70% des enfants sont scolarisés en 1860. Dans
le Piémont-Sardaigne, la Restauration en 1815 favorise un ensei-
gnement confessionnel, mais le développement de l’école corres-
pond surtout au temps du Risorgimento. À Turin, un ministère de
l’Instruction publique est fondé en 1859 sur les principes de la
gratuité, de la liberté et de l’obligation. Appliqué à tout le royaume,
le système piémontais favorise la modernisation de l’enseignement
en vue de fortifier le sentiment national, une éducation libérale
fondée sur l’apprentissage de la langue, de la géographie et de
l’histoire. Plus tard, en 1886, les petits Italiens puisent leur amour
de la nation dans le livre Cuore qui est l’équivalent du Tour de
France par deux enfants, publié en 1877. Cependant, dans le sud
du pays, l’analphabétisme demeure la règle. Dans le secondaire,
50 000 élèves seulement sont scolarisés en 1870.
En revanche, en Prusse, c’est dans le cadre étatique que se
développent les écoles. Dès 1809, Wilhelm von Humboldt fonde un
ministère de l’Éducation. Le pays se caractérise par un taux
d’alphabétisation élevé qui atteint 50% chez les enfants en 1780)
et le développement précoce d’une structure à trois niveaux : le
primaire (qui dépend des municipalités), le lycée (Gymnasium) et
l’Université (qui dépendent de l’État). En 1816, 60% des enfants
38
ÉCOLE
39
primaire et secondaire donne les bases du catéchisme national,
l’université est au cœur du projet.
40
ÉCOLE
École et nationalisation
41
« néerlandisation » de l’enseignement qui marque le tournant majeur
du nationalisme flamand, entre 1883 et 1932. L’imposition de l’uni-
linguisme répond à deux objectifs : écarter les élites francophones
et permettre l’ascension sociale des couches populaires néerlando-
phones. L’école permet ainsi de créer un espace culturel national
autonome, à l’abri de toute forme de concurrence francophone, le
français ayant bénéficié jusqu’alors d’une position privilégiée dans
la bureaucratie et le monde économique.
Si l’école est bien un facteur d’acculturation, les élèves peuvent
y résister, comme le montre la survie du catalan malgré la répres-
sion dont il fut l’objet pendant les deux dictatures militaires qui mar-
quèrent l’Espagne au XXe siècle (1923-1931 et 1936-1975). En effet,
l’acculturation scolaire ne fonctionne que si elle est articulée à un
programme politique et social émancipateur clairement identifié par
les locuteurs de la langue minoritaire. En France par exemple, on
ne peut expliquer le recul des langues régionales par le seul fait sco-
laire, même si on connaît la vigueur avec laquelle la IIIe République
lutte contre ce qu’elle appelait les « patois ». C’est essentiellement
parce que le programme national est intimement lié à la démocra-
tisation de la vie politique et, de manière générale, à l’espoir d’une
mobilité sociale ascendante que les Français non francophones accep-
tent la domination du français. L’échec de l’occitanisme s’explique
en particulier parce que pour les élites méridionales, le radicalisme
est une perspective politique plus avantageuse que la stratégie de
rupture que proposent quelques intellectuels occitanistes, tel Frédéric
Mistral.
A contrario, alors que l’école primaire alphabétise les Irlandais
et que le recul du gaélique atteste le succès de l’anglais, le natio-
nalisme britannique ne séduit pas les masses parce qu’il n’offre
aucune perspective d’intégration politique et sociale, sinon le contraire.
De fait, le principe qui prévaut dans le système scolaire britannique
est la ségrégation sociale : une pédagogie discriminatoire tend à entre-
tenir une séparation radicale entre la culture des élites et celle des
petites gens, ce qui a pour conséquence de conforter durablement
dans la population l’enracinement une identité sociale ouvrière
davantage qu’une identité nationale.
De plus, l’acculturation nationaliste n’a de prise que si les
enseignants sont eux-mêmes formés à cette tâche. En France jus-
qu’à la fin du XIXe siècle, la plupart des enseignants du primaire sont
d’origine ecclésiastique. Les maîtres, en nombre insuffisant, sont
mal formés jusqu’à la mise en place d’un réseau d’écoles normales
42
ÉCOLE
masculine dans les années 1830 et féminine dans les années 1880.
La nationalisation de la formation des enseignants est confortée par
l’unification des diplômes, tous les maîtres devant être titulaires
d’un brevet de capacité avec les lois Ferry. Une loi de 1889 fait des
enseignants des écoles publiques des fonctionnaires de l’État, ce qui
autorise l’unification du corps des enseignants, un atout important
de la politique nationalisatrice. L’école de la IIIe République
française est donc souvent considérée comme un modèle d’accul-
turation nationaliste. Mais contrairement à une idée reçue, la politique
linguistique uniformisatrice des dirigeants républicains est compa-
tible avec l’utilisation effective des langues régionales dans les
classes. Les enseignants jouent un rôle d’intermédiaires culturels en
montrant qu’ils estiment et respectent la langue locale, la culture et
l’histoire régionales, répondant le plus souvent aux exigences d’un
bilinguisme transitionnel qui permet l’apprentissage du français par
un enseignement dispensé dans la langue maternelle des élèves. Ainsi,
comme le note l’historienne Anne-Marie Thiesse, l’école républicaine
a cultivé le sentiment d’appartenance locale comme propédeutique
au sentiment d’appartenance national. De même, dans les manuels,
l’amour à la « Grande Patrie » passe toujours par l’amour à la « Petite
Patrie »
En France, l’intimité entre le projet scolaire républicain et le
projet colonial pose indirectement le problème de la nationalisation
des populations colonisées. Dans la pratique, il existe une contra-
diction entre les intentions assimilatrices et généreuses de l’école
et ses pratiques fortement discriminatoires, renforcées par une
formation différenciée des maîtres selon qu’ils enseignent à des
colons ou à des colonisés. En fait, l’idée que les colonisés aient tous
appris le « Nos ancêtres les Gaulois » relève de la légende car les
systèmes scolaires sont très inégalement développés selon les régions
de l’empire. De plus, l’application des programmes métropolitains
définis en 1902 est inégale et incomplète. Au Sénégal, dans les villes
comme Dakar, l’enseignement métropolitain est respecté à la demande
des élites sénégalaises en 1924, mais les résultats dans les campagnes
sont nuls. Dès les années 1930, on note une volonté d’adaptation aux
réalités indigènes mais le français est partout imposé comme langue
véhiculaire écrite. Paradoxalement, il a pu dans certains cas hâter
l’indépendance nationale en permettant l’unification des élites.
L’école exerce d’ailleurs une influence sur les mouvements natio-
nalistes dans les pays colonisés en imposant des structures pédago-
giques qui sont plus tard celles des États indépendants (transmission
43
d’une culture écrite, formation des agents, principe d’égalité devant
l’éducation, etc.).
Attribuer à l’école le rôle central qu’on lui reconnaît généralement
dans la nationalisation des masses est donc exagéré. On sait qu’en
Bretagne, les migrations vers Paris et l’expérience des tranchées en
1914-1918 ont été plus efficaces à faire reculer les dialectes bretons
que l’action des « hussards noirs » de la République. Mais en France,
l’école est l’objet d’une survalorisation qui fait de cette institution
le miroir dans lequel la nation se regarde. L’école joue alors le
rôle de ciment symbolique que l’armée a pu jouer dans la société
prussienne ou la Couronne dans la société britannique. Une autre
source de fétichisation repose sur l’idée communément admise que
seule l’école étatique est capable de nationaliser les citoyens.
44
ÉCOLE
45
l’école au XIXe siècle par les méthodes de la géographie électorale :
il a montré que le caractère conservateur de certaines régions (la
Sarthe en l’occurrence) ne doit pas grand-chose à l’école, l’influence
parentale étant beaucoup plus déterminante. Après la Seconde Guerre
mondiale, les finalités politiques de l’enseignement de l’histoire
ne font plus consensus et sont transférées à l’instruction civique,
jusqu’alors réservée à la seule école primaire, dès 1944. En pratique,
ce sont les professeurs d’histoire-géographie qui assument cette
dernière. Il ressort que la discipline historique est moins instru-
mentalisée. Toutefois, on a noté qu’une meilleure connaissance for-
melle des institutions et des mécanismes politiques n’entraîne pas
forcément une plus grande participation politique lorsque les élèves
sont en âge de voter. Plus qu’une différence de niveau d’apprentis-
sage, c’est la familiarité avec la politique qui détermine la compétence
politique des élèves et les principes généraux de la nation continuent
d’être mieux maîtrisés par les enfants des classes supérieures qui,
historiquement, ont intériorisé plus tôt l’idée nationale.
En effet, la politisation de l’enfant à l’école ne se situe pas seu-
lement sur le plan des contenus mais aussi des formes de partici-
pation et de l’apprentissage de certaines formes de relations sociales.
L’école constitue un lieu de familiarisation avec les mécanismes de
la vie politique : élection des chefs de classe, participation à la vie
scolaire, etc. Enfin, des rapports sociaux y sont inculqués : rapports
horizontaux entre les élèves, rapports verticaux avec la hiérarchie
des autorités scolaires (professeurs, administration). Les formes
violentes de rejet de l’institution scolaire montrent à cet égard une
résistance globale au système social et politique hégémonique,
surtout dans les milieux défavorisés ; mais le développement d’une
culture « anti-scolaire » peut paradoxalement favoriser l’intégra-
tion de l’élève dans un milieu professionnel.
En France, la question de la capacité de l’école à intégrer dans
la nation des populations d’immigration récente s’est posée ces
dernières années. Le constat parfois rapidement dressé d’un échec
de l’école à nationaliser des populations culturellement différentes
de la majorité s’est doublé d’un constat de difficultés croissantes
concernant la démocratisation de l’enseignement ou la lutte contre
les inégalités sociales et les effets de reproduction. Par nostalgie et,
le plus souvent, par idéalisation de l’école du XIXe siècle, le reproche
fait à l’école de ne plus servir de creuset national est en grande
partie injuste : des études récentes ont montré que l’appartenance
d’origine des élèves à telle ou telle culture, notamment arabe ou
46
ÉCOLE
47
ÉCONOMIE
Pour les marxistes, le développement du capitalisme
industriel au XIXe siècle est étroitement lié à l’émergence
des nations, celles-ci constituant des espaces de production
et de consommation régulés tandis que l’État joue un rôle
protecteur pour les capitalistes. Selon la même logique,
la constitution des empires coloniaux est interprétée
comme un exutoire à l’étroitesse des marchés nationaux.
Mais l’importance du cadre national dans le développement
économique au XIXe siècle est également soulignée par des
non-marxistes comme l’anthropologue et philosophe
britannique Ernest Gellner. Pour lui, l’émergence de
sociétés nationales culturellement homogènes offre les
conditions du développement économique.
Dans ses derniers écrits l’historien tchèque Miroslav
Hroch souligne toutefois des décalages entre émergence
nationale et développement économique.
L’industrialisation de la Bohême précède par exemple
l’expression d’un nationalisme tchèque même si elle le
favorise. En revanche, l’émergence des États-nations dans
les Balkans ne s’accompagne pas de la constitution d’un
espace économique national. Enfin l’union douanière
allemande de 1834 n’est pas nécessairement l’expression
du nationalisme allemand même si elle facilite l’unification
de 1871.
Ce que soulignent ces exemples c’est moins l’absence de
relations entre économie et nation que leur complexité.
La question est de savoir à quelles conditions et de quelles
manières l’État-nation a permis, voire encouragé,
le développement économique et, réciproquement, dans
quelle mesure et sous quelle forme ce développement
exerce une influence sur la construction nationale et le
développement du nationalisme. Il faut garder à l’esprit
que le cadre national, aussi important fût-il dans la
48
ÉCONOMIE
• Du mercantilisme…
Dans les États absolutistes des XVIIe et XVIIIe siècles, les monarques
ont tenté d’exploiter au mieux les richesses de leurs royaumes
afin d’accroître leurs revenus (impôts et taxes en particulier) et de
renforcer leur pouvoir. Pour atteindre ce but, les souverains français
(Louis XIII et Louis XIV), prussien (Frédéric le Grand) ou russe
(Pierre le Grand) ont développé des politiques mercantilistes. Elles
sont ainsi définies par le ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste
Colbert : « Il faut rétablir ou créer toutes les industries, même de
luxe ; établir le système protecteur dans les douanes ; organiser les
producteurs et les commerçants en corporations ; alléger les entraves
fiscales nuisibles à la population ; restituer à la France le transport
maritime de ses produits ; développer les colonies et les attacher com-
mercialement à la France [...]; développer la marine militaire pour
protéger la marine marchande. » Les ministres et princes mercanti-
listes créent en effet des manufactures placées sous l’autorité directe
du prince et encouragent certains secteurs industriels servant souvent
à satisfaire les besoins de la cour mais également à soutenir l’ex-
portation. La levée de taxes à l’importation vise à protéger un mar-
ché intérieur en constitution. En Angleterre, les autorités cherchent
49
à développer les échanges internationaux grâce à la construction
d’une flotte de commerce encouragée par les Navigation Laws, régu-
lièrement promulguées entre 1561 et 1849.
Dans l’historiographie traditionnelle, la Prusse est considérée
comme le modèle même de ce « nationalisme économique » sous
la forme du caméralisme. Sous Frédéric le Grand, le caméralisme
prend la forme d’une véritable planification économique ; celle-ci
comprend des subsides pour certaines industries locales, l’appel à
des spécialistes étrangers comme les huguenots français, la consti-
tution d’un corps de fonctionnaires capable de mettre en valeur
et de gérer correctement les richesses du royaume, des travaux
d’aménagement comme le creusement du canal reliant la Silésie
à Hambourg. Récemment, certains historiens, et en particulier Charles
Tilly, ont mis en doute les effets bénéfiques de cette politique pour
le développement économique de la Prusse. Il n’en demeure pas
moins qu’elle témoigne de la volonté de mettre en valeur au mieux
le territoire pour la plus grande gloire de la monarchie et établit donc
une relation entre puissance politique et prospérité économique.
50
ÉCONOMIE
51
mondiale. Elle prend alors un tour plus systématique de régulation,
de redistribution sociale et de stabilisation nationale dans le cadre
du développement et de la consolidation de l’État providence.
La France adopte une politique assez dirigiste avec la mise en
place du Commissariat général au plan, créé en 1946 dans l’optique
d’aménager le territoire et de créer les conditions de la croissance
économique et du bien-être social. Les pays scandinaves s’engagent
dans le même type de politique et le gouvernement social-démocrate
de Norvège lance un premier plan quadriennal en 1949. Ces poli-
tiques d’aménagement s’accompagnent souvent de dispositions visant
à organiser la répartition des richesses dans une phase de croissance
économique soutenue. La nationalisation de certains secteurs pour-
suit le même objectif. Le gouvernement travailliste britannique de
l’après-guerre nationalise les transports, la distribution d’eau et
d’électricité mais aussi des industries en crise comme le charbon-
nage ou la sidérurgie dans le but de protéger l’industrie nationale.
En France, outre les nationalisations de la Libération, le gouverne-
ment gaulliste développe la politique des « champions nationaux »
dans les années 1960 pour favoriser certains secteurs vitaux. Il s’agit
de privilégier une entreprise nationale dans une branche particu-
lière censée, grâce à des aides substantielles de l’État, devenir
le producteur dominant sur le marché national et y entraver les
concurrents étrangers. Le Plan calcul lancé en 1966 devait ainsi
favoriser l’entreprise française CII (filiale de Thomson) et établir
l’indépendance de la France en matière de gros ordinateurs, utiles
pour la défense.
En Allemagne fédérale, l’économie sociale de marché mise en
place par le ministre Ludwig Ehrardt (de 1949 à 1963) vise à accroître
la compétitivité de l’économie privée et à favoriser une redistribu-
tion sociale par l’État. La notion, reprise dans le projet de Constitution
européenne en 2005, devrait, au terme d’un consensus entre les
partenaires européens qui ont négocié l’accord, constituer le fon-
dement d’un État social européen encore dans les limbes, tant les
États providence sont étroitement organisés selon des logiques et
des modèles nationaux, constituant même de puissants éléments
de l’identité nationale.
52
ÉCONOMIE
L’économie nationale
53
Enfin, durant la période d’industrialisation, les commandes
d’État à l’industrie jouent un rôle souvent décisif. Dans les pays
scandinaves, industrialisés plus tardivement et dont l’économie se
développe à l’abri de barrières protectionnistes, les grands travaux
d’infrastructure (construction de canaux dans les années 1820-1830,
de voies de chemin de fer à partir du milieu du siècle, du télégraphe
à partir des années 1860) permettent de compenser la faiblesse du
marché intérieur.
54
ÉCONOMIE
55
Économie et nationalisme
56
ÉCONOMIE
57
le protectionnisme douanier est le syndrome d’une fermeture de la
nation sur elle-même. Entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre
mondiale, il constitue le double économique d’un nationalisme
politique qu’il contribue à alimenter.
La dépression du dernier quart du XIXe siècle, est à l’origine d’une
vague protectionniste après une période continue d’expansion des
échanges internationaux. Des tarifs douaniers sont introduits dans
la quasi-totalité des pays européens (en 1879 en Allemagne, en 1878
et 1887 en Italie, en 1881 et 1892 en France), mais pas en Grande-
Bretagne, au Danemark et en Suisse. Ils visent d’abord à endiguer
l’invasion des marchés européens par les produits agricoles en
provenance de nouveaux producteurs (en particulier les États-Unis
et l’Europe de l’Est), mais ils comportent également un important
versant industriel. Cette période de retour au protectionnisme est aussi
celle des crises xénophobes et nationalistes de la fin du siècle. Elle
est enfin celle des conquêtes coloniales, vues comme une sorte
d’exutoire extra-européen aux difficultés sociales et économiques
ambiantes, et pour lesquels des lobbies industriels ont joué un rôle
important en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France ou en Italie,
même s’il s’est avéré ensuite que l’exploitation coloniale avait été
peu rentable économiquement.
Une seconde vague protectionniste succède à la crise des années
1930. Les Britanniques adoptent alors un tarif protecteur en 1932
et tous les autres États accroissent les leurs. Ce protectionnisme
s’accompagne dans les pays d’Europe occidentale de mesures de
« protection du travail national » (lois françaises entre 1932 et 1938)
et de manifestations xénophobes.
Pour les États des Balkans, ce protectionnisme a des effets redou-
tables. Coupés des marchés occidentaux et, le nationalisme aidant,
incapables d’organiser une zone de libre-échange régionale, ils sont
rapidement happés par l’espace économique allemand. En février
1934, le gouvernement hongrois signe un accord avec les autorités
nazies qui lui permet d’exporter les produits agricoles à un prix
supérieur à celui du marché en échange d’importation de biens
industriels allemands. De tels accords sont également signés avec
la Bulgarie, la Yougoslavie et la Roumanie. L’Europe balkanique
est ainsi devenue, dès avant la guerre, une zone d’influence directe
du IIIe Reich, intégrée à l’espace vital nazi au sein duquel elle joue
le rôle de grenier à blé.
Cette politique efficace sur le court terme a donc freiné sur la
longue durée la modernisation économique de cette zone et accru la
58
ÉCONOMIE
dépendance à l’égard d’un seul pays. Mais ce n’est pas la seule irra-
tionalité des politiques économiques nationalistes qui se montrent
souvent contre-productives à long terme.
59
est particulièrement net. L’économie espagnole stagne, voire régresse
avec un taux de croissance industrielle de l’ordre de 1% par an entre
1936 et 1950. L’agriculture représente encore près de 30 % du
PIB et occupe près de la moitié des actifs en 1950. En réalité, dans
les pays de la péninsule Ibérique, le dirigisme économique a profité
à une minorité, tandis que dans l’ensemble la population s’est
appauvrie.
60
ÉCONOMIE
61
EMPIRES
CONTINENTAUX
Si la nation semble constituer le cadre pertinent de
l’organisation politique de l’Europe du XIXe siècle, les empires
continentaux y constituent toutefois une réalité insistante.
Dans l’Âge des Empires, le grand historien britannique
Eric Hobsbawm fait ainsi remarquer qu’il n’y a jamais eu
autant d’empereurs en Europe qu’entre 1875 et 1914.
L’Europe centrale et orientale est alors presque entièrement
dominée par quatre grands empires territoriaux : l’Empire
ottoman, l’empire d’Autriche devenu austro-hongrois en
1867, l’Empire russe et, depuis 1871, l’Empire allemand.
Mais l’empire est également une réalité à l’Ouest. Le
Kaiserreich ou second empire allemand se construit sur les
ruines du Second Empire français qui se voyait lui-même
comme l’héritier du Premier Empire napoléonien. Quant
au souverain d’Angleterre, il est également empereur en
Inde et l’identité nationale anglaise est largement fondée
sur son statut impérial.
Même si cette notice se limite volontairement aux empires
continentaux, le terme recouvre donc des réalités très
diverses. Les empires sont dans l’histoire de vastes
constructions territoriales sous-tendues par un projet
universel politique ou religieux; cet universalisme les
distingue des nations dont les frontières sont soigneusement
délimitées et qui cultivent leurs spécificités et leurs
différences. En ce sens la multiplication des empires en
Europe au XIXe siècle entre en contradiction avec leur
prétention universelle, et peut être interprétée comme un
déclin ou une « nationalisation » de l’idée impériale.
Dans les empires anciens qui précèdent les constructions
nationales (l’Empire ottoman, celui des Habsbourg ou des
Romanov), l’empereur commande sur une série de pays et
62
EMPIRES CONTINENTAUX
63
d’Anatolie à la fin du XIIIe siècle. Il s’est constitué au terme de
conquêtes successives menées au nom du djihad (« guerre sainte »)
et atteint son apogée au XVIe siècle sous Soliman le Magnifique. Il
connaît ensuite une longue phase de déclin politique et économique
accompagnée de pertes territoriales régulières.
Plus tardif, l’Empire russe se constitue à l’ombre de la puissance
ottomane. Ivan III (1440-1505), grand prince de Moscou, s’attribue
le nom de « prince de toutes les Russie » à la suite de ses victoires
militaires sur les Mongols mais il se présente également comme
l’héritier de l’empereur byzantin et le véritable gardien de l’ortho-
doxie après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Ses
descendants poursuivent son œuvre d’unification et son petit-fils,
Ivan IV le Terrible, se fait proclamer « tsar » lors de son accession
au trône en 1547, titre que portaient les empereurs byzantins. Com-
mence alors une longue phase de conquête territoriale à l’est puis à
l’ouest qui s’achève au XIXe siècle dans le Caucase et en Asie
Mineure. À la fin du XIXe siècle, les Romanov sont à l’apogée de
leur puissance territoriale.
L’empire d’Autriche n’a quant à lui réellement existé qu’au
XIXe siècle quand, à la suite du sacre de Napoléon Ier en 1804, le roi
François II s’attribue en 1804 le titre d’« empereur héréditaire
d’Autriche ». À cette date, il porte déjà le titre impérial puisque les
Habsbourg détiennent la couronne élective du Saint-Empire romain
de manière presque ininterrompue depuis 1438. Leur puissance repose
également sur la constitution d’un vaste ensemble territorial devenu
héréditaire à partir du XVIIIe siècle. À la fin du XIIIe et au XIVe siècles,
ils acquièrent les territoires centrés sur l’actuelle Autriche, inclus dans
les frontières du Saint-Empire. Aux XVe et XVIe siècles, des royaumes
d’Europe centrale – Bohème, Hongrie, Croatie (les deux derniers sont
hors de l’Empire) – leur reviennent grâce à une habile politique matri-
moniale mais également parce qu’ils parviennent à réunir sous leur
couronne les différents royaumes de la région au nom de la défense
de la chrétienté contre l’envahisseur musulman : la dignité impériale
joue ici un rôle essentiel. Pour une courte période (1804-1806),
François de Habsbourg est tout à la fois l’empereur romain François
Ier et l’empereur autrichien François II. Après la dissolution du Saint-
Empire, il ne conserve que le second titre, renonçant à la dimension
universelle de la notion d’empire chrétien mais pas au titre d’em-
pereur qui prend désormais une signification essentiellement dynas-
tique et territoriale. Ce geste n’est-il pas un symbole de l’évolution
de la notion d’empire à l’époque contemporaine ?
64
EMPIRES CONTINENTAUX
65
et ne subissaient plus le joug financier et politique d’une aristocratie
foncière, inexistante sous cette forme dans l’Empire ottoman.
Les empires chrétiens n’ont pas fait montre de la même ouverture.
Après une période de relative tolérance, les Habsbourg catholiques
ont mené la Contre-Réforme, initiée en 1620 par la conversion
forcée des protestants de Bohême au catholicisme. Toutefois, la paix
de Westphalie (1648) introduit un équilibre religieux entre protes-
tants et catholiques au sein de l’empire en respectant le principe selon
lequel la religion du prince est celle de ses sujets. Le pluralisme
religieux est reconnu en Hongrie en 1681 et en Transylvanie en 1691.
En 1781, l’édit de tolérance permet aux sujets des Habsbourg de
pratiquer librement la religion de leur choix même si le catholicisme
demeure religion d’État. L’orthodoxie est également religion d’État
dans l’Empire russe où l’Église orthodoxe est tombée sous la dépen-
dance directe du prince depuis les réformes de Pierre le Grand au
XVIIIe siècle. Mais la politique d’expansion territoriale exige de
tolérer les autres religions là où elles sont majoritaires : luthéranisme
des Finlandais, catholicisme des Polonais, islam des populations du
Caucase ou d’Asie Mineure.
Ainsi en dépit de guerres incessantes, les empires ont constitué
jusqu’au XIXe siècle des constructions politiques multiethniques
stables et ils ont même pu représenter un modèle pour certains
penseurs politiques du XIXe siècle, comme les historiens autrichien
et allemand Julius Ficker et Constantin Frantz. Contre l’unité alle-
mande sur le modèle bismarckien, ce dernier se déclare favorable
à une « fédération de l’Europe moyenne » seule capable selon lui
de maintenir un équilibre européen. Dans les années 1850 de
nombreux patriotes hongrois voient par ailleurs dans l’empire des
Habsbourg une protection contre les prétentions des grands empires
voisins, allemands et russes.
66
EMPIRES CONTINENTAUX
légitimité impériale, d’autre part parce que les peuples qui les
composent développent progressivement des revendications « natio-
nales », et enfin parce que la légitimité impériale est contestée par
les États-nations qui les entourent.
67
• Le développement de mouvements nationaux
Les revendications nationales de certaines parties de la population
ne se formulent pas nécessairement en réponse à une sorte de dur-
cissement « nationaliste » de l’administration impériale. Elles les ont
souvent précédées et sont, comme lui, le résultat des mutations à
l’œuvre au sein de la société. Leur expression et leur structuration en
mouvement politique sont toutefois souvent facilitées par la nature
même de la domination impériale.
L’administration ottomane a toujours conféré une large autono-
mie aux différentes « ethnies » définies par leur appartenance reli-
gieuse. Celles-ci se « nationalisent » à la fin du XVIIIe siècle. Les
Roumains et les Serbes reçoivent alors l’autorisation d’organiser des
grandes assemblées religieuses encadrées par leurs propres hiérar-
chies. On note par ailleurs le développement de nouvelles formes
d’autonomisation des populations slaves des Balkans, contraintes,
du fait de l’affaiblissement progressif de l’armée impériale, de se
défendre elles-mêmes contre les diverses agression. En 1850, 10%
environ des paysans slaves semblent avoir été armés. Mais cette auto-
nomisation n’a pu servir de base à la construction de nations que
parce que l’idée nationale s’était préalablement développée dans ces
régions. En Europe centrale, elle est diffusée par une élite écono-
mique endogène qui se développe avec l’accroissement des échanges
et l’industrialisation. Les commerçants, en particulier grecs et armé-
niens, ont joué à cet égard un rôle important dans les Balkans. À
l’image de l’Occident avec lequel ils entretiennent de nombreux
contacts, ils voient dans le développement national une solution à
la stagnation économique et culturelle et une occasion d’ascension
sociale. Dans les régions industrielles de l’empire autrichien comme
la Bohême-Moravie, l’élite marchande entre en conflit avec les grands
industriels allemands. Dans les villes de l’empire, en particulier à
Vienne, les conflits sociaux mettant en jeu la classe ouvrière tchèque
ou polonaise ont tendance à dégénérer en conflits ethniques.
Partout, le développement de l’instruction a été à l’origine de la
constitution d’un groupe de lettrés composé d’enseignants et d’écri-
vains qui a défendu ou inventé une culture nationale spécifique qui
leur conférait un surcroît de légitimité. Dans la première moitié
du XIXe siècle les langues serbe, croate, slovaque, albanaise sont
codifiées. Elles sont à l’origine du développement de littératures natio-
nales qui alimentent en retour le nationalisme des élites économiques
et intellectuelles. Les mouvements nationaux se structurent dans les
diètes locales autour des partis libéraux. En 1871, la diète de Bohême
68
EMPIRES CONTINENTAUX
69
européennes (Comité yougoslave de Londres, Comité tchécoslo-
vaque de Paris) que les chefs des mouvements nationaux – dont il
est difficile de connaître la représentativité – acquièrent l’indé-
pendance de leur pays avant même les traités de paix des années
1918-1919.
Au terme de ces traités l’empire des Habsbourg est démantelé
par les États-nations sortis vainqueurs de la Grande Guerre. La France
joue un rôle moteur dans ce processus, entérinant ainsi le triomphe
de la logique nationale dont elle constituait une incarnation aboutie.
La division de l’Empire ottoman est quant à elle le résultat de
tractations entre les puissances britannique et française, sans que les
populations, arabes en particulier, aient été beaucoup consultées.
L’Empire russe, enfin, est emporté par la révolution de 1917, il main-
tient toutefois son caractère multinational dans la nouvelle Union
soviétique.
70
EMPIRES CONTINENTAUX
71
dans une logique de compétition entre les nations occidentales mais
ne relève pas d’une vision impériale universaliste. Pourtant la mys-
tique impériale est si puissante en Allemagne que la République de
Weimar demeura constitutionnellement un empire et, jusqu’à aujour-
d’hui, le bâtiment où siège le Parlement allemand s’appelle d’ailleurs
encore le Reichstag ou chambre impériale. Entre temps, le nazisme
et le IIIe Reich ont toutefois délégitimé cette mystique.
Les discours nazis sont certes truffés de références à l’histoire
des grands empires européens (Empire romain, Saint-Empire, etc.).
Toutefois, les historiens de la politique mondiale de Hitler tendent
d’abord à l’interpréter comme un élément essentiel du projet de régé-
nération nationale au centre de l’idéologie nazie. Qu’on y voie une
volonté de conquête de « l’espace vital » allemand, un social-impé-
rialisme destiné à servir d’exutoire au mécontentement intérieur, ou
encore un instrument de mobilisation des populations, l’expan-
sionnisme nazi poursuit d’abord un but de construction nationale qui
s’accompagne d’un projet de domination politique.
Il ne faut toutefois pas opposer aussi radicalement projets impé-
rial et national, comme le prouvent les deux exemples anglais et russe.
72
EMPIRES CONTINENTAUX
73
fondée en 1922, dans l’Union, ce qui ne l’empêche pas de mobili-
ser le nationalisme russe durant la Seconde Guerre mondiale.
C’est à une situation inverse qu’on assiste actuellement. À
Moscou, Boris Eltsine ne dirige pas, de 1991 à 1999, un État-nation
mais une nouvelle « Fédération de Russie » qui est inscrite dans un
ensemble plus large appelé la Communauté d’États indépendants
(CEI), créée en 1991 en alliance avec quinze anciennes républiques
socialistes soviétiques devenues indépendantes. Jusqu’à l’arrivée au
pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, les élites ne prennent pas
réellement la mesure de la nationalisation des différentes parties de
l’ex-empire : elles ne réagissent pas à la formation d’une armée
« nationale » ukrainienne en 1992 par exemple. Le deuil de l’em-
pire et la perspective de construction d’un État-nation culturellement
homogène est encore aujourd’hui un horizon largement incompré-
hensible pour la plupart d’entre elles. Pourtant, dans la Fédération
actuelle, les Russes représentent 85% de la population.
74
ÉTRANGERS
L’étranger comme réalité sociale et politique préexiste à
l’État-nation. Les appréhensions « anthropologiques » ou
culturelles de l’étranger sont multiples et variables : celui
qu’on ne connaît pas, qu’on ne comprend pas, qui ne
pratique pas la même religion, celui qui n’est pas né sur
place ou ne descend pas de ceux qui y sont nés, etc.
Elles s’accompagnent très généralement de mesures
discriminatoires diverses : l’étranger ne dispose pas des
mêmes droits dans la communauté de référence. Pour
attirer certains étrangers – artisans ou paysans allemands
en Pologne au Moyen Âge, mercenaires écossais ou
irlandais dans les armées françaises à l’époque moderne,
ouvriers qualifiés anglais dans toute l’Europe pré-industrielle,
etc. – les princes territoriaux ont pu leur garantir certains
privilèges. Mais, le plus souvent, le statut de l’étranger se
définit au contraire par un déficit de droits.
Dès l’Antiquité, être étranger c’est aussi une réalité
juridique et politique. À mesure qu’il identifie ses
ressortissants en énumérant leurs droits et leurs devoirs
sous la forme d’un code de la nationalité, l’État-nation a
progressivement désigné les « étrangers », en creux.
L’ordonnance française du 2 novembre 1945 les définit
comme « tous les individus qui n’ont pas la nationalité
française, soit qu’ils aient une nationalité étrangère,
soit qu’ils n’aient pas de nationalité ». L’étranger est donc
saisi de manière négative, et c’est ce qui fonde son statut
dans les États-nations modernes. Et pourtant, il en
constitue une réalité sociale importante car la mobilité
est essentielle au développement de la vie économique,
intellectuelle et politique. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle les États ont mis en place, à l’époque contemporaine,
des politiques d’immigration spécifiques. Ainsi les
étrangers existent-ils au sein des États nationaux comme
75
un groupe particulier dont le statut est fixé administrativement
par l’État. En retour, ils présentent voire revendiquent
des spécificités culturelles qui confèrent une dimension
positive à cette identité négative imposée de l’extérieur.
76
ÉTRANGERS
77
germanique. Les républicains français prennent également le che-
min de l’exil après le coup d’État de 1851 et vivent en Belgique, en
Suisse et surtout au Royaume-Uni. Ces réfugiés constituent alors des
communautés restreintes et mobiles de quelques centaines à
quelques milliers de personnes. Le phénomène change d’échelle après
la Première Guerre mondiale. Arrivent alors en Europe occidentale
les réfugiés issus des « minorités » d’Europe centrale et balkanique
chassés par les politiques nationalistes des nouveaux États : Juifs rou-
mains persécutés dès 1878, Grecs de Constantinople, Arméniens défi-
nitivement abandonnés par les puissances occidentales après le traité
de Lausanne de 1923. S’y ajoutent ceux qui ont été dégradés de leur
nationalité pour des raisons politiques ou « raciales » : Russes blancs
au début des années 1920 (deux millions environ en 1921), anti-
fascistes italiens à partir de 1926, Juifs allemands dès 1935, envi-
ron un demi-million de réfugiés espagnols après la prise du pouvoir
par le général Franco en 1939. Après la Seconde Guerre mondiale
des millions de personnes déplacées et réfugiées circulent en Europe,
dont près de 250 000 Juifs qui ne relèvent d’aucun État-nation. Au
milieu des années 1990, on estime à quatre millions le nombre des
personnes déplacées dans l’ex-Yougoslavie (mais toutes n’ont pas
cherché refuge à l’étranger), auxquels il faut ajouter l’afflux de réfu-
giés en provenance des pays d’Afrique et d’Asie. En 2002, les pays
d’Europe avaient accordé l’asile à près de 4,5 millions de réfugiés.
Ceux-ci, poussés hors de leur pays d’origine, sont très dépen-
dants de la politique des États susceptibles de les accueillir. Tant qu’il
s’agissait de groupes restreints, la bonne volonté des États a suffi.
La France de la Révolution – celle qui avait proclamé dans l’article
120 de la Constitution de 1793 que « le peuple français donne l’asile
aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté et il
le refuse aux tyrans » – a accueilli de nombreux exilés politiques euro-
péens dans la première moitié du XIXe siècle, dont certains
célèbres, comme le poète polonais Adam Mickievicz pour lequel fut
même créée une chaire de littérature slave en 1840 au Collège de
France. Genève a généreusement accordé le droit d’asile aux hommes
et aux femmes chassés de leur pays pour des raisons politiques durant
le XIXe siècle : Italiens et Allemands après l’échec des révolutions
de 1848, Français proscrits après le coup d’État du 2 décembre 1851
et après la Commune de 1871, populistes et socialistes russes, dont
Lénine qui y vécut en 1903-1904 puis en 1907-1908. L’Angleterre
libérale possède une tradition d’asile et a accueilli de nombreux
réfugiés originaires d’Europe centrale et occidentale après la Seconde
78
ÉTRANGERS
79
française. En 1931, ce pourcentage atteint 6,6% (2,9 millions d’étran-
gers). La France est alors le premier pays d’immigration au monde,
avant les États-Unis. Cet afflux résulte d’une politique volontariste
menée par les industriels ou les gros propriétaires agricoles, souvent
par l’intermédiaire de « rabatteurs ». En 1924, des syndicats d’em-
ployeurs se regroupent au sein de la Société générale d’immigra-
tion, où siègent également des représentants de la haute fonction
publique, afin de passer des accords avec les gouvernements étran-
gers. L’État intervient d’ailleurs dans ces questions dès la Première
Guerre mondiale par le biais du ministère de l’Armement, qui
organise le recrutement des travailleurs nord-africains, indochinois
et chinois. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Office national
d’immigration a le monopole de l’introduction de la main-d’œuvre
étrangère dans le pays. C’est en 1982 que le taux d’étranger dans
la population française atteint son niveau le plus élevé (6,8%) pour
décroître ensuite de manière continue.
Dans les autres pays européens frappés – beaucoup moins tôt
– par le déclin démographique, l’immigration de masse est plus
récente. Même si l’Allemagne a connu une immigration polonaise
(originaire de l’Empire russe) dès la fin du XIXe siècle, le phéno-
mène ne devient réellement important que dans les années 1960.
L’immigration est organisée par le ministère du Travail en relation
avec les employeurs intéressés et, alors que la RFA compte 330 000
étrangers en 1960 (autant que dans la France de 1850 !), ils sont
1,5 million en 1969 et 2,6 millions en 1973. Toutefois, les compa-
raisons sont difficiles : ces chiffres sont artificiellement gonflés par
la prééminence du droit du sang en Allemagne. En Grande-Bretagne,
l’Irlande a servi durant longtemps de réservoir de travailleurs et
l’immigration d’origine plus lointaine est un phénomène relativement
récent. Mais, en 1951, 2,1 millions de personnes (4,2 % de la popu-
lation) étaient nés à l’étranger et ce mouvement s’accélère de
manière continue avec un accroissement de plus d’un million de
personnes entre 1991 et 2001.
En 2004, la part de la population étrangère en France (5,5% de
la population totale) est plus faible que celle des autres pays d’im-
migration : 8,5% au Royaume-Uni (environ 5 millions d’étrangers),
8,8% en Allemagne (avec presque 7 millions) et 20,4% (un des taux
les plus élevé d’Europe) en Suisse. En Italie, pays traditionnel d’émi-
gration, la part de la population étrangère dans la population totale
n’est que de 2,5%. Notons toutefois que de nombreux pays tradi-
tionnels d’émigration comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal et même
80
ÉTRANGERS
81
de Juillet (1830-1848), l’administration française demande aux
ouvriers étrangers de présenter en plus de leurs passeports un
certificat d’origine leur assurant le retour dans leur patrie. De même,
le mariage d’un étranger et d’une Française n’est autorisé que si celui-
ci peut prouver qu’il gagne sa vie correctement. Entre 1850 et 1870,
le développement du libre échange encourage la libre circulation des
personnes partout en Europe occidentale et le contrôle des étrangers
s’affaiblit. Jusque dans les années 1870, ceux-ci semblent d’ailleurs
avoir été mal identifiés par les autorités politiques en France.
Un troisième argument apparaît dans les années 1870 et joue
ensuite un rôle central dans la politique d’identification puis de cana-
lisation des étrangers : celui de la protection du « travail national ».
Parallèlement au protectionnisme économique, se développe un
contrôle plus étroit des étrangers dans le but d’en limiter le nombre
partout en Europe, y compris en Grande-Bretagne. L’Alien Act de
1905 est la première législation qui limite l’entrée des étrangers en
temps de paix dans ce pays : il résulte d’une large discussion amor-
cée dans les années 1880. En France, le décret de 1888 répond à
une inquiétude exprimée d’abord par les syndicats puis par les auto-
rités municipales. Il oblige les maires à tenir un registre spécial de
résidents étrangers et ces derniers à payer une taxe fiscale en échange
de laquelle ils reçoivent un certificat. Il est complété en 1893 par
un décret spécifique pour les travailleurs étrangers. Ceux-ci sont sou-
mis à des mesures de contrôle et de surveillance qui aboutissent, en
1926 (après les deux décrets de 1917), à l’établissement de la « carte
de travail », d’abord valable deux ou trois ans, puis seulement onze
mois en 1934 à la suite de la crise économique. On assiste à des méca-
nismes du même type dans les grands pays industriels (et donc d’im-
migration) européens. Les permis de travail font leur apparition au
Royaume-Uni durant la Première Guerre mondiale et sont institu-
tionnalisés en 1919-1920 afin de réguler l’emploi des travailleurs
n’appartenant pas au Commonwealth. Ces derniers font également
l’objet d’un contingentement à partir de 1962 (sauf pour les
ressortissants irlandais). Dans tous les pays d’Europe, ce système
de cartes se complexifie après la Seconde Guerre mondiale avec la
multiplication des statuts permettant de sélectionner progressivement
le « bon » et le « mauvais » étranger, soit celui qui est utile à l’éco-
nomie nationale et celui qui l’est moins. S’esquisse donc progres-
sivement dans les pays d’Europe occidentale une véritable politique
de l’immigration qui, comme pour la question des réfugiés, tend
d’ailleurs à se formaliser au niveau international.
82
ÉTRANGERS
83
au minimum. Les rapprochements familiaux sont impossibles. La
politique est de même nature, quoique moins rigide, en RFA ou
bien en Suisse où les autorités politiques visent à organiser (par
le biais de la délivrance de cartes de travail de courte durée) une
politique de rotation permanente de la main-d’œuvre immigrée afin
de pouvoir se débarrasser rapidement des indésirables. C’est, entre
1950 et 1973, la politique du Gastarbeiter (« travailleur invité »)
allemand qui interdit en principe leur sédentarisation en RFA. Elle
se heurte toutefois aux réticences des patrons qui disent avoir besoin
d’une main-d’œuvre stable. À partir de 1973, les rapprochements
familiaux sont autorisés tandis que le recrutement de nouveaux
travailleurs est strictement contingenté sous l’effet de la crise
économique.
Cette politique de contrôle de l’immigration a conduit, dans
la plupart des pays européens, à une croissance importante de l’im-
migration clandestine : Albanais en Italie, Maghrébins et Africain
en Espagne (on évalue leur nombre à 2-3 millions en 2004), etc.
84
ÉTRANGERS
• De la précarité à la communauté
La précarité est une expérience commune aux étrangers. Elle
résulte tout d’abord de leur situation administrative, la durée de leur
séjour étant en effet suspendue au renouvellement (ou non) des
papiers. Ceux qui sont dans une situation irrégulière risquent l’ex-
pulsion. Mais cette précarité est aussi alimentée dans la plupart des
cas, y compris parmi les élites, par le sentiment du caractère provi-
soire du séjour à l’étranger. Celui-ci est plus vif quand une grande
partie de la famille (en particulier la plus proche) est restée dans le
pays d’origine.
Cette précarité a des traductions matérielles qui s’expliquent
largement par des raisons économiques. Les étrangers vivent plus
souvent dans des habitats provisoires. C’est tout particulièrement le
cas des plus pauvres d’entre eux, d’autant plus nombreux qu’ils sont
surreprésentés dans les métiers les plus pénibles et les moins
qualifiés. Les Italiens, employés dans la sidérurgie lorraine à la fin
du XIXe siècle, sont longtemps logés dans des baraquements de bois.
La même chose vaut pour les premiers habitants polonais des corons
du Nord dans l’entre-deux-guerres. Dans les années 1960, le der-
nier bidonville de France, celui de Nanterre, est habité par des
Maghrébins, auxquels s’ajoutent quelques Portugais. Au début du
XXIe siècle, les Africains s’entassent dans des hôtels garnis de Paris.
Cet environnement précaire favorise les regroupements par com-
munautés d’origine, qui constituent autant de réseaux d’entraide. À
la fin du XIXe siècle, les Polonais de la Ruhr se regroupent dans des
quartiers spécifiques, qu’ils reconstituent ensuite dans les corons du
Nord de la France de l’entre-deux-guerres. Ils y organisent des asso-
ciations propres, largement structurées par l’appartenance au catho-
licisme. À la même époque, il existe un quartier espagnol à Bordeaux
et un quartier italien à Lyon. Le quartier de Belleville à Paris accueille
successivement les Juifs d’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres,
les Maghrébins dans les années 1960 et les Asiatiques à la fin du
XXe siècle. Depuis les années 1960, les étrangers installés en France
sont largement rejetés dans les banlieues des grandes villes.
Cette vie communautaire, qui peut aller jusqu’au ghetto, permet
de constituer une sorte de « sas » entre l’ici et l’ailleurs. Il est néces-
saire à la prise en charge des nouveaux arrivants, souvent des hommes
jeunes et seuls, avant la venue de leur famille quand elle est
possible. Le taux de masculinité des immigrés est en effet particu-
lièrement fort au XIXe siècle et tend à s’accroître dans l’entre-
deux-guerres en France (il atteint alors 156%). Il contribue à la
85
stigmatisation des immigrés. Il se réduit toutefois nettement à la fin
du XXe siècle avec la politique de rapprochement familial.
86
ÉTRANGERS
87
à l’égard des populations étrangères, attitude qu’elles justifient par
les différences culturelles insurmontables. Les enquêtes signalent par
ailleurs que ce sentiment s’accroît depuis dix ans, parallèlement aux
effets de la crise économique. Pourtant les économistes et démo-
graphes européens considèrent assez unanimement que l’immigra-
tion étrangère est seule en mesure de préserver l’équilibre
démographique des pays d’Europe occidentale et, avec lui, le régime
des retraites.
88
EUROPE ET
SUPRANATIONALITÉ
L’Europe comme construction politique – et tout
particulièrement la communauté puis l’Union européenne
– entretient un rapport compliqué avec les nations qui la
constituent. La question de sa capacité à s’imposer comme
une nouvelle référence par-delà ces nations a un volet
institutionnel portant sur le caractère plus ou moins
fédéral de l’Union. Mais, il faut également se demander
dans quelle mesure ces institutions sont le résultat et
l’expression de l’existence d’une véritable société et
conscience européenne. Comment ont-elles pu – ou su –
éveiller dans la population des différents pays des loyautés
politiques proprement (mais pas exclusivement)
européennes ? Dans quelle mesure l’Europe politique
est-elle parvenue à constituer un véritable espace social
et culturel transnational ? Pour répondre à ces questions,
il est nécessaire de comprendre quelles sont les racines
européennes du projet politique, la manière dont il se
réalise, quels en sont les groupes porteurs, mais aussi
de mettre en évidence quelques ambiguïtés du projet
européen.
Consciences européennes
89
Déjà au XIXe siècle, le mouvement socialiste européen avait
souligné l’universalité des modes d’exploitation capitaliste. Pourtant
l’échec des deux premières Internationales ouvrières témoigne de
la suprématie de la référence nationale. L’historien allemand Hartmut
Kaelble a certes mis en évidence l’existence d’un rapprochement
accéléré des sociétés européennes depuis les années 1950 mais
cela n’éveille pas nécessairement chez les individus le sentiment
d’appartenir à un véritable ensemble politique, ni la volonté de le
construire. S’il existe une société européenne, celle-ci semble avoir
du mal à « produire » des Européens.
Même au sein des groupes les plus mobiles et les plus exposés aux
influences de plusieurs cultures européennes, comme les travailleurs
migrants ou les frontaliers, il ne semble pas que l’on puisse parler
d’une réelle conscience européenne sauf pour les plus cultivés d’entre
eux. Ce constat est la traduction d’un phénomène plus global : la
conscience européenne s’affirme d’abord au sein des élites politiques,
économiques et culturelles ce qu’atteste la constitution d’espaces de
discussion internationaux (en réalité largement européens) à la fin
du XIXe siècle. Les expositions universelles, les congrès et les asso-
ciations internationales dans les domaines de l’hygiène, de la poli-
tique sociale, des sciences ou de la culture sont le fait de réseaux
européens de réformateurs dont les membres sont souvent issus de
la haute fonction publique ou des cercles intellectuels et économiques.
Ils sont à l’origine de la naissance des organisations internationales
dans l’entre-deux-guerres. Convaincus de la nécessité de discuter les
problèmes sur un plan international pour établir des solutions efficaces,
ces réseaux réformateurs envisagent toutefois des collaborations entre
les nations qui demeurent pour eux le cadre prévalant. Mais c’est au
sein de ces milieux que se formulent des projets d’intégration de type
supranationale.
90
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ
91
intellectuelle, comme la création de l’Association internationale
des écrivains pour la défense de la culture, s’ajoutent celles de la
mouvance chrétienne et personnaliste pour laquelle il faut consti-
tuer politiquement cette communauté d’hommes unis par les mêmes
références culturelles fondamentales. À ce courant appartiennent, le
philosophe Emmanuel Mounier, qui crée la revue Esprit en 1932,
l’écrivain suisse Denis de Rougemont ou le prêtre italien Luigi Sturzo.
Ce dernier est soutenu par l’Église romaine qui voit dans le projet
européen une tentative de réaliser un universalisme chrétien
concurrent du fascisme et du communisme. Cette « troisième voie »
européenne inspire de nombreuses initiatives de l’après-Seconde
Guerre mondiale. À partir de 1946, les rencontres internationales de
Genève réunissent des intellectuels européens. Dans la même ville
est fondée en 1949, le Centre européen de la culture. Denis de
Rougemont tente d’y promouvoir l’idée d’une Europe fédérale et
pacifiste. Il est par ailleurs un des promoteurs de la constitution
du Centre européen de la recherche nucléaire (CERN) fondé sur la
frontière franco-suisse en 1952. Cette mouvance joue enfin un rôle
important dans les premières initiatives politiques européennes de
l’après-guerre comme le sommet sur les nouvelles formes de la
coopération européenne qui se tient à La Haye en 1948 puis, en 1949,
la création du Conseil de l’Europe. Dans chacune de ces instances les
représentants de ce courant ont réaffirmé la nécessité d’encourager
le développement d’une culture européenne, ferment de réconciliation
et élément de promotion d’une identité européenne.
Ce n’est toutefois qu’en 1993 que la coopération culturelle devient
un élément à part entière de la politique communautaire même si
sa place demeure encore bien modeste. À cette époque une grande
partie des intellectuels, en particulier à gauche de l’échiquier politique,
semble d’ailleurs s’être largement détournée du projet politique
européen. Il est vrai que la construction de l’Europe communautaire
apparaît comme une affaire trop exclusivement économique.
92
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ
93
sauvegarde de la paix et de la sécurité contre les Ottomans. C’est
au nom de ce même objectif de paix que le roi Henri IV et son
ministre Maximilien de Sully, le philosophe allemand Immanuel Kant
et son Projet de Paix perpétuelle (1795), le poète Victor Hugo ou
l’homme politique italien Giuseppe Mazzini au XIXe siècle écha-
faudent des plans européens. Par-delà leur diversité, tous ces hommes
se fixent le même objectif : créer les conditions de la paix et de la pré-
servation d’une civilisation commune mise en péril par la guerre entre
les États. C’est d’ailleurs dans le contexte spécifique des après-guerres
mondiales que ces utopies individuelles prennent la forme de projets
collectifs. Ils se développent parallèlement à la remise en cause de
la toute puissance du modèle national, ressenti comme un danger
pour la paix et la civilisation européenne.
94
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ
95
intégral dans lequel les entités nationales seraient fusionnées.
Toutefois, face à la lenteur du processus d’intégration européenne,
le mouvement perd une partie de son rayonnement. Si, pour des
raisons stratégiques, les fédéralistes se rangent à la proposition
Schuman de 1950, ils sont déçus par les blocages qui se multiplient
dans les années qui suivent. L’échec du projet de Communauté euro-
péenne de défense (CED) devant le Parlement français en 1954 limite
en effet durant trente ans le projet européen à sa seule dimension
économique. C’est ce dont témoigne la signature du traité de Rome
de 1957 entre l’Allemagne, la France, l’Italie et les trois pays du
Benelux. À la CECA sont ajoutés la CEE (Communauté économique
européenne) et Euratom, qui institue la Communauté européenne de
l’énergie atomique, tandis que sont posées les bases d’une politique
agricole commune (PAC) mise en œuvre en 1962. En 1965, les exé-
cutifs de ces trois communautés fusionnent dans une Commission
européenne, mais ce processus, effectif à partir de 1967, ne permet
pas à la Commission de s’imposer face aux États membres. Jusqu’au
milieu des années 1970, le projet européen semble d’ailleurs se vider
de tout contenu politique. Le général De Gaulle contribue à en freiner
les progrès et ses soutiens décroissent. Dans le contexte de la guerre
froide, les États d’Europe centrale, souvent favorables aux projets
européens durant l’entre-deux-guerres, tombent en effet dans la
sphère d’influence soviétique. La construction européenne apparaît
alors comme une forme d’atlantisme, détournant une grande partie
de la gauche de tout engagement européen.
96
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ
Citoyens d’Europe ?
L’échec du référendum français le 29 mai 2005 souligne un pro-
blème important de la construction européenne. Celle-ci a pu donner
l’impression de progresser de manière technocratique en négligeant
ces hommes que Jean Monnet avait pourtant placés au cœur de son
projet lorsqu’il affirmait : « Nous ne coalisons pas des États ; nous
unissons des hommes ».
97
• Le déficit de démocratie
Tant que les compétences des institutions européennes demeu-
raient limitées à des questions économiques circonscrites, le problème
semblait moins crucial. Mais, avec l’élargissement progressif de ces
compétences depuis les années 1980, les décisions européennes
concernent un nombre de plus en plus important de personnes. Par
ailleurs, la démocratie est devenue un élément d’identité fort de
l’Union européenne. Cette identité démocratique est réaffirmée de
manière constante depuis la fin des années 1970 et tout particuliè-
rement dans le traité d’Amsterdam de 1997 : « L’Union est fondée
sur le principe de la liberté, de la démocratie, du respect des droits
de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que de l’État de droit,
principes qui sont communs aux États membres ». Depuis 1998, ces
principes démocratiques servent d’ailleurs de critères d’admission
des nouveaux membres. Il y a donc une contradiction patente entre
les principes européens et les pratiques de l’Union, contradiction
soulignée par la déclaration de Laeken en 2000 qui définit un
objectif prioritaire de démocratisation des institutions européennes.
Les fondateurs de l’Europe ne se sont pas désintéressés de cette
question et n’ont pas volontairement choisi la voie technocratique.
Dès les années 1950, Jean Monnet se préoccupe du déficit de
communication entre les institutions européennes et les citoyens et
de la tiédeur de ses concitoyens face au projet européen. Mais il est
vrai qu’il faut attendre 1972 pour que les Français aient l’occasion
de s’exprimer sur l’Europe, à l’occasion de l’entrée de la Grande-
Bretagne dans la CEE, puis 1979 lors de la première élection du
Parlement européen. Celui-ci dispose de compétences très réduites
et ne peut en rien se comparer à un parlement national : il ne vote
pas le budget, n’a pas de réel rôle législatif, et la Commission n’est
pas responsable devant lui, même si son président ne peut être nommé
sans l’accord des parlementaires de Strasbourg.
Toutefois la faiblesse démocratique de l’Union n’est pas exclu-
sivement institutionnelle. Elle témoigne aussi d’un déficit de « société
civile européenne » dont le développement est ralenti par le pluri-
linguisme au sein de l’espace européen. Les mouvements européens,
puissants après la Seconde Guerre mondiale, ont eu tendance
à décliner dans la phase de mise en sommeil du projet politique euro-
péen et les associations européennes qui se sont développées dans
les années 1960 fonctionnent d’abord comme des lobbies. Leur
importance respective est étroitement liée à l’histoire de la construc-
tion européenne, ce qui explique la puissance de l’Organisation
98
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ
99
déboucher sur une citoyenneté unique inscrite dans un ordre juridique
commun. Le traité d’Amsterdam introduit d’ailleurs deux nouveaux
droits fondamentaux : celui de l’égalité entre hommes et femmes et
celui du droit à la non-discrimination auxquels s’ajoute, au moins
dans les textes depuis la fin des années 1980, la référence à une
citoyenneté sociale qui serait une marque du modèle européen par
rapport aux États-Unis.
Depuis les années 1980, la Commission européenne s’attache
aussi à la création et à la diffusion de symboles européens. Ils sont
destinés, comme dans le cas des nations, à éveiller des émotions
collectives et à développer chez les citoyens un sentiment d’appar-
tenance et d’identification à ce nouvel ensemble politique. On espère
in fine favoriser leur implication dans les affaires publiques euro-
péennes. En 1985, la Commission transforme les symboles adoptés
dans les années 1950 par le Conseil de l’Europe en symboles de la
communauté. Les douze étoiles sur fond bleu deviennent le drapeau
européen ; il est très présent dans les différents pays européens où
il est souvent associé aux drapeaux nationaux. En revanche, on trouve
rarement l’occasion d’entendre L’Hymne à la joie, tandis que la fête
européenne du 9 mai (instituée en 1996), date du discours de 1950
de Robert Schuman, passe le plus souvent inaperçue.
Plus efficaces sont sans doute les symboles européens présents
dans le quotidien de chaque citoyen, comme le passeport européen
introduit en 1985 au moment de la signature des accords de Schengen,
et qui prend réellement son sens avec l’entrée en vigueur, en 1995,
de la libre circulation des personnes. L’espace Schengen lui-même
est d’ailleurs, en acte, un élément fort de cette symbolique euro-
péenne. La standardisation des plaques d’immatriculation, désormais
ornées des douze étoiles européennes, mais surtout la nouvelle mon-
naie européenne, l’euro, mise en circulation en 2002, sont d’autres
éléments quotidiens et prégnants d’identification des citoyens à l’en-
semble européen. La monnaie européenne témoigne par ailleurs d’un
souci de fonder l’Europe politique sur l’existence d’un patrimoine
culturel commun. Le sigle officiel de l’euro s’inspire de la lettre
grecque epsilon, renvoyant à la Grèce comme berceau de la civili-
sation européenne. Les dessins architecturaux figurés sur les billets
de banque visent à souligner l’existence d’une culture européenne.
Dans le domaine culturel comme pour les symboles, la Commission
reprend et approfondit les initiatives prises par le Conseil de l’Europe
dans les années 1950. C’est le cas du projet de musée européen
à Bruxelles qui institutionnalise les expositions d’art européen
100
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ
101
FASCISME
Il existe de nombreuses interprétations et descriptions du
phénomène fasciste : doit-on réduire le terme à la seule
Italie ? peut-on parler comme le fait l’historien israélien
Zeev Sternhell d’un « fascisme français » ? la Pologne, la
Roumanie, voire la Hongrie des années 1930 sont-elles
des fascismes ? qu’en est-il de l’Espagne franquiste
(1939-1975) ou du Portugal salazariste (1932-1968-74) ?
Pour notre propos, nous adopterons une définition
provisoire du fascisme telle qu’elle est formulée par
l’historien italien Emilio Gentile : « le fascisme est un
phénomène politique moderne nationaliste et
révolutionnaire, antilibéral et antimarxiste, organisé en
parti-milice, avec une idéologie activiste et antithéorique
aux fondements mythiques, virilistes et antihédonistes,
sacralisée comme une religion laïque qui affirme le primat
absolu de la nation entendue comme une communauté
organique ethniquement homogène, hiérarchiquement
organisée en un État corporatiste, avec une vocation
belliqueuse, à la politique de grandeur, de puissance et
de conquête et visant à la création d’un ordre nouveau
et d’une civilisation nouvelle ».
Cette caractérisation souligne la centralité du nationalisme
dans le fascisme, certains auteurs ayant d’ailleurs défini
cette forme politique comme un « nationalisme intégral »,
extrême ou radical. Mais le nationalisme adopte des
fonctions diverses selon les interprétations du fascisme.
Toutefois, qu’il soit un instrument de mobilisation, comme
pour les marxistes, ou au centre même de l’idéologie,
comme pour Mosse ou Sternhell, le nationalisme est un
élément essentiel dans l’émergence, le développement et
la structuration du phénomène fasciste. Pourtant, il n’a
pas été livré d’analyse précise de cette imbrication. Nous
allons tenter d’articuler quelques réflexions autour des
102
FASCISME
103
futurs fascistes français et européens. À Barrès, ils peuvent emprun-
ter l’idée que l’appartenance nationale serait fondée sur des « racines »
territoriales qui, chez lui, prennent la forme d’une sorte de régio-
nalisme. Cette conception trouve son équivalent en Allemagne dans
l’idéologie Blut und Boden (« du sang et du sol »), dont on trouve
les premières formulations à la fin du XIXe siècle dans les romans
de l’écrivain agraire Hermann Löns. Elle est systématisée pour la
première fois dans Le Déclin de l’Occident (1918-1922) d’Oswald
Spengler puis dans celle du nazi Walther Daré. Dans son livre La
Nouvelle Noblesse issue du sang et du sol (1930), il développe l’idée
selon laquelle la terre porte et nourrit un peuple défini par des
critères d’appartenance raciale. Cette même idéologie prend ses
racines dans les pays nordiques. Dans son roman le plus célèbre,
L’Éveil de la glèbe (1917), l’écrivain norvégien et futur prix Nobel
Knut Hamsun souligne la primauté de l’enracinement terrien, opposé
à la civilisation urbaine corruptrice. En 1940, il célèbre l’invasion
de la Norvège par les nazis et offre en 1943 sa médaille Nobel à
Hermann Göring.
Dès la fin du XIXe siècle, le nationalisme terrien se conjugue chez
la plupart des auteurs ultra-nationalistes au rejet du « déraciné », de
l’étranger, et tout particulièrement du « Juif » vu comme sa quin-
tessence. En Allemagne, cette représentation se systématise dans la
nébuleuse völkisch, dominée par la Ligue pangermaniste fondée en
1894, selon laquelle l’appartenance nationale serait fondée sur une
communauté « raciale », sur le « sang allemand ». La défense de la
nation y est associée à la poursuite d’une politique d’hygiène raciale
et d’élimination des Juifs et des étrangers, vus comme corrupteurs
de l’unité raciale nationale. Cette hantise de la division nationale
fonde par ailleurs l’antilibéralisme et l’antiparlementarisme du natio-
nalisme français pour lequel le Parlement est d’abord l’expression
de la discorde. Dans des nations plus récentes comme l’Allemagne,
l’Italie ou la Roumanie puis, à partir de 1918, la Pologne, les natio-
nalistes voient plutôt le danger dans un déficit fondamental d’unité.
Par-delà sa diversité, les représentants du radicalisme national
italien reprochent au président du Conseil libéral Giovanni Giolitti
de n’avoir pas su ou pas voulu « nationaliser » l’Italie, c’est-à-dire
créer les conditions de son unité vraie. Ils voient dans l’expérience
guerrière, dans la conquête, le moyen du dépassement de la fragi-
lité de la construction nationaliste. Le rêve d’expansion coloniale
est au centre de l’« italianisme » de la fin du XIXe siècle, tel qu’il
s’exprime dans le programme de l’Association nationaliste italienne,
104
FASCISME
105
les traités de paix issus du règlement du conflit sont à l’origine de
revendications territoriales irrédentistes qui alimentent un nationa-
lisme radical porté par les fascistes, même si ces revendications ne
constituent pas la seule explication de leur développement.
Le cas hongrois est un des plus extrêmes. Depuis le traité de
Trianon de 1920, le pays a perdu les deux tiers de son territoire et
quatre-cinquièmes de ses habitants. Trois millions de Hongrois vivent
dans les frontières de pays limitrophes, constituant la plus grande
minorité nationale en Europe. Cette situation encourage le déve-
loppement de mouvements irrédentistes qui professent un nationa-
lisme ethnique tourné contre les rares minorités encore présentes sur
le territoire (10% de la population), en particulier les Juifs (4%).
Le mouvement nationaliste fasciste des Croix fléchées (fondé en
1935) regroupe jusqu’à 300 000 membres en 1938 et dispose d’un
quart des sièges au Parlement. Ses dirigeants en appellent à la
constitution d’une grande Hongrie ethniquement pure. Au pouvoir
d’octobre 1944 à janvier 1945, ils feront d’ailleurs déporter 80 000
juifs hongrois. Le développement de ce mouvement favorise la
radicalisation politique du gouvernement hongrois, obsédé, dès la
révolution de 1918, par la révision du traité de Trianon. Cette obses-
sion conduit le politicien conservateur István Bethlen, fondateur du
Parti de l’unité nationale en 1921 et chef du gouvernement entre 1921
et 1931, à conclure une alliance avec Mussolini en 1927. La montée
de l’extrême droite conduit le régent Miklos Horthy à nommer Gyula
Gömbös, représentant de l’extrême droite conservatrice, chef du
gouvernement en 1932. Celui-ci est le premier chef d’État à rendre
visite à Hitler en 1933 ; en 1936, il signe un accord avec Goering
qui promet d’établir un régime sur le modèle du IIIe Reich dont il
attend la réalisation de la grande Hongrie. De fait, allié aux nazis,
le gouvernement hongrois peut annexer en novembre 1938 un tiers
de la Slovaquie, une partie de la Ruthénie sub-carpatique cinq mois
plus tard et, en 1940, la moitié de la Transylvanie roumaine.
En Italie, le thème de la « victoire mutilée » permet une drama-
tisation de la situation propice à la mobilisation populaire et au
fascisme. Le 6 mai 1919, au Capitole, à Rome, le poète nationaliste
Gabriele D’Annunzio, futur adhérent du Parti fasciste, fait déployer
les drapeaux et sonner le tocsin, et tient un discours enflammé à
propos des villes adriatiques qui devraient revenir à l’Italie. En
septembre 1919, l’occupation de la ville de Fiume par des hommes
armés, vêtus de chemises noires et menés par le même D’Annunzio,
doit « laver les humiliations » des traités de paix. Certains prévoient
106
FASCISME
107
Tchécoslovaquie, des mouvements proches du fascisme, générale-
ment violemment xénophobes et antisémites, contribuent à une
fascisation progressive de l’État, tout particulièrement en Hongrie
en 1932, en Pologne à partir de 1930-1935 et en Roumanie à
partir du début des années 1930. Dans ces deux derniers pays, la
radicalisation politique est liée à la difficulté de penser un État
national culturellement hétérogène. La politique nationale fasciste
vise précisément à fixer les limites de cette nation homogène et à
établir sa cohérence autour de l’image du chef charismatique.
108
FASCISME
109
crimes contre la sécurité d’État, établissant de fait une censure très
efficace sur la presse. Les partis sont interdits dans l’Allemagne nazie
entre 1933 et 1934. Dans les deux pays, le parti unique est lui-même
réorganisé autour de son chef, en octobre 1926 pour le Parti fasciste
et en 1934 pour le Parti nazi.
Le pouvoir est dès lors concentré autour de celui-ci grâce à
une simplification de l’exécutif. En Italie, par les lois de 1925 et
1926, les ministres et le Parlement sont étroitement subordonnés à
l’autorité du chef du gouvernement. En Allemagne, avec la mort du
président Paul von Hindenburg le 2 août 1934, Hitler cumule les fonc-
tions de chancelier et de président, et la démission progressive des
ministres conservateurs non nazis lui laisse les mains libres. Enfin,
les fonctionnaires sont contraints de prêter des serments de fidélité
ou de démissionner.
Dans le nazisme comme dans le fascisme, l’unanimité se fait sym-
boliquement autour du chef charismatique : c’est dans sa personne
que se construit la communauté nationale réconciliée et célébrée de
manière religieuse.
110
FASCISME
111
des associations : œuvre nationale Balilla (fondée en 1926) puis, à
partir de 1937, Jeunesses fascistes en Italie ; Jeunesses hitlériennes,
devenues obligatoires entre 1936 et 1939, en Allemagne. Ces asso-
ciations sont un lieu de disciplinarisation de la jeunesse et de
transmission des valeurs fascistes, parmi lesquelles le sacrifice pour
la patrie est essentiel. Les organisations de jeunesse deviennent
d’ailleurs de précieuses auxiliaires pour le recrutement et la forma-
tion des forces armées durant la guerre.
112
FASCISME
113
va même jusqu’à demander à Albert Speer, le ministre de
l’Armement et de la production de guerre, d’organiser la destruc-
tion tout ce qui reste debout en Allemagne. La nation ne devait pas
pouvoir survivre à la défaite et à la chute du nazisme.
114
FÉDÉRALISME ET
AUTODÉTERMINATION
Dans un vieil État centralisé comme la France, on associe
volontiers la nation à la centralisation et l’on considère
le fédéralisme comme un danger désagrégateur de l’unité
nationale. S’il est rare au XIXe siècle, il en existe à cette
époque des formes héritées. Mais c’est principalement
au XXe siècle que le fédéralisme s’impose comme un
mode de gestion efficace des problèmes posés par les
nationalismes. Dans certains cas cependant, le fédéralisme
peut conduire à l’autodétermination des unités fédérées
et à la naissance de nouveaux États-nations. Aujourd’hui,
à des degrés divers, tous les États ont été amenés
à réviser leurs formes de domination sur les populations.
Assiste-t-on à une fédéralisation consécutive des nations ?
115
droit international. En pratique, cette distinction est brouillée par le
fait que certaines unités fédérales ont le droit de nouer des relations
internationales, comme en Suisse par exemple.
Le fédéralisme est né sur le continent américain, aux États-Unis
d’abord (1787), puis dans la plupart des pays d’Amérique latine
(Mexique, Brésil, Argentine, Provinces unies d’Amérique centrale,
etc.) entre 1808 et 1825. Il est également adopté par le Canada en
1867. En Europe, il demeure exceptionnel au XIXe siècle : même si
la Confédération germanique (1815), la Confédération helvétique
(1848), le Kaiserreich et l’Espagne (lors de l’éphémère Première
République, 1873-1874) l’ont expérimenté. Mais au XXe siècle, le
fédéralisme inspire de nombreuses organisations politiques : la
Tchécoslovaquie (1918), l’URSS (1922), la RFA (1949), la Yougos-
lavie (1974), la CEI (1991), la Belgique (1993) et la Bosnie (1995)
l’adoptent, alors que l’idée des États-Unis d’Europe fait à nouveau
son chemin. Le fédéralisme se rapproche ainsi de nombreuses
politiques de décentralisation pseudo-fédérales expérimentées à
des degrés divers par des États unitaires comme l’Italie (1945 et
2001), l’Espagne (1978), la France (1981 et 2003) ou le Royaume-
Uni (Devolution Act en 1999).
116
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION
117
• Fédéralisme et construction de l’État au XIXe siècle
Dans l’Europe d’Ancien Régime, le problème de la souveraineté
ne se pose pas comme après les révolutions libérales du XIXe siècle.
Les monarchies anciennes reposent sur le principe de la majesté qui
unifie la diversité, sans la supprimer, tout en la hiérarchisant sous
l’autorité du roi. La structure de l’État est corporatiste : chaque corps
est souverain, il est soumis au roi et, in fine, à Dieu. L’État n’est donc
rien d’autre qu’un principe d’unité qui tient ensemble des commu-
nautés souveraines, rassemblées par un principe divin. Avec les révo-
lutions libérales de la première moitié du XIXe siècle, la souveraineté
du peuple se surimpose à cette pyramide de souverainetés et tend à
monopoliser la légitimité politique à son avantage, ce qui entraîne
la résistance des corps anciens qui professent un antiétatisme
virulent. Ceci explique qu’au XIXe siècle, les États sont en général
faibles et impuissants, sauf dans les pays où le conflit a été tranché
brutalement au profit de l’État central, comme en France sous la
Révolution ou la Belgique en 1831.
Les révolutions politiques du XIXe siècle conduisent donc à une
lutte politique entre deux modes d’organisation de la société (majesté
face à souveraineté) qui se prolonge au moins jusque dans les années
1860 en Europe. Le fédéralisme est à cette époque compris comme
un compromis entre ces deux courants. En Espagne par exemple,
les députés de certaines provinces souveraines défendent au début
du XIXe siècle le principe d’une monarchie agrégative respectueuse
de l’autonomie des régions constituantes. Mais le modèle français
jacobin finit par l’emporter. Au cours des années 1830-1840 quand
se construisent les fondements d’un État libéral unitaire, les anciennes
légitimités ressurgissent sous la forme d’un fédéralisme radical. Le
projet politique poursuivi est celui d’un Royaume-Uni d’Espagne.
Ce projet se transforme à la fin du XIXe siècle en autant de projets
autonomistes qui contestent l’autorité du pouvoir central. Catalanisme
et basquisme trouvent ici leur origine.
La même lutte conduit des appareils étatiques agrégatifs et
hérités à se fédéraliser. La Confédération germanique, le Bund, née
en 1815, est l’héritière du Saint-Empire romain germanique dissous
en 1806. Elle fonctionne comme une assemblée d’ambassadeurs
des États qui composaient l’ancien empire. La Constitution fédérale
organise une armée à laquelle chaque État participe au pro rata de
1 % de sa population. Dans l’assemblée qui assume les fonctions
exécutives, les onze plus grands États possèdent chacun 1 voix
tandis que les petits États et les villes libres en possèdent 6 tous
118
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION
• Le fédéralisme de dissociation
À la mi-XIXe siècle, la nationalisation de nombreuses entités
fédérées conduit à l’éclatement des vieux empires : on peut parler
de fédéralisme de dissociation.
À partir de 1848, l’empire d’Autriche subit les conséquences du
principe des nationalités qui voudrait qu’à chaque nation soit lié un
État propre. Le compromis de 1867, qui donne naissance à la double
119
monarchie austro-hongroise, est une solution fédérale qui sauvegarde
les grands équilibres de l’empire jusqu’à la Première Guerre mon-
diale. La Cisleithanie (Vienne) et la Transleithanie (Budapest) sont
deux entités souveraines partageant un même monarque, François-
Joseph qui règne entre 1848 et 1916. L’empereur nomme les minis-
tères communs (Affaires étrangères, Défense, Finances) et préside,
avec les présidents des gouvernements cisleithain et transleithain,
un Conseil de Couronne qui gère la fédération. Celle-ci est dotée
d’un budget voté par un Parlement austro-hongrois composé de
délégations des parlements transleithain et cisleithain (60 députés
chacun).
L’équilibre austro-hongrois est assuré par un monarque qui penche
en faveur d’une démocratisation progressive du régime. Il est rapi-
dement fragilisé par la montée en puissance de la Bohême qui réclame
l’extension du compromis austro-hongrois à son cas. Mais d’autres
nationalités restent fidèles, comme les Juifs ou les Polonais. Les éven-
tuelles tentations séparatistes transleithaines sont habilement contre-
balancées par la résistance des Croates et des Roumains à toute
« magyarisation » d’une partie de la monarchie. En fait, c’est plutôt
la naissance d’un fort courant nationaliste autrichien et hongrois,
à partir de 1890, qui met en péril l’équilibre fédéral. En 1908
cependant, l’héritier de la double couronne, François-Ferdinand, avait
écrit un ouvrage intitulé Les États-Unis de la Grande Autriche qui
prévoyait l’union de 15 entités fédérées selon un modèle américain.
Son assassinat à Sarajevo sonne le glas d’une solution fédérale
probablement viable.
120
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION
121
flamand en Flandre (1929), de plus en plus nombreux sont les Wallons
qui demandent la fédéralisation de l’État depuis 1935. En 1945, les
partis flamands, discrédités, se rangent derrière l’idée du retour sur
le trône du roi Léopold III alors que les partis wallons demandent
la proclamation d’une République wallonne, éventuellement ratta-
chée à la France. Au début des années 1960, une nouvelle inversion
a lieu : tandis que le mouvement wallon s’affaiblit, les Flamands
obtiennent des lois qui délimitent le tracé des communautés lin-
guistiques en Belgique, prélude à une fédéralisation de l’État. La
polarisation fait éclater en deux les partis d’envergure nationale.
Le processus de fédéralisation est en marche : loin de calmer le jeu,
les lois de 1962-1963 accélèrent la dualisation. La fédéralisation de
l’ancien État unitaire est entérinée par une nouvelle Constitution votée
en 1993 et appliquée deux ans plus tard.
La Belgique n’est pas la seule à connaître une fédéralisation accé-
lérée dans les années 1970. Mais ailleurs, le processus mène bien
souvent à une séparation des entités fédérées. En Tchécoslovaquie,
l’État est unitaire à sa naissance en 1918. Lors de la crise des Sudètes
en 1938, les députés slovaques imposent l’autonomie de leur région,
que la conférence de Munich annule. En 1945, l’État demeure uni-
taire, reconnaissant aux Slovaques une autonomie progressivement
réduite à néant au cours des années 1960. La question fédérale
ressurgit pendant le Printemps de Prague (1968) ; une nouvelle loi
constitutionnelle institue alors l’égalité entre deux États-nations
tchèque et slovaque. Cependant, en pratique, le centralisme l’emporte
à nouveau jusqu’en 1989 où la question fédérale se pose de nouveau,
en excluant les autres nationalités présentes dans l’État, les Hongrois
et les Moraves. Contre une opinion publique qui souhaite une
solution fédérale, la rupture l’emporte : la Tchécoslovaquie disparaît
le 1er janvier 1993. En Yougoslavie aussi, le fédéralisme adopté
dans la Constitution de 1974 mène à l’éclatement de l’État cen-
tral en de multiples États-nations antagonistes.
Cas exceptionnel, l’Espagne adopte en 1978 une Constitution
pseudo-fédérale qui permet de concilier les aspirations unitaires et
les revendications autonomistes, sinon séparatistes. L’État espagnol
est unitaire depuis sa fondation. Sous la poussée des autonomismes,
il choisit la voie d’une certaine décentralisation avec, en 1914, la
création de la Mancomunitat de Catalunya qui réunit les provinces
catalanes en parlement. L’expérience est vite annulée par la dicta-
ture de Primo de Rivera entre 1923 et 1930. Lors de l’instauration
de la Seconde République en 1931, la question des autonomies se
122
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION
123
• Un fédéralisme dans une seule nation :
le modèle américain
Bien différent est le cas de fédéralismes politiques à l’intérieur
d’une même nation : en Allemagne comme en Autriche, le fédéra-
lisme institutionnel a évolué dans le sens d’un renforcement de
l’État fédéral au détriment des Länder.
De par l’histoire de sa formation, le Kaiserreich, né en 1870, était
formellement une fédération. Copiées sur les institutions fédérales de
la Confédération d’Allemagne du Nord (1867-1870), les institutions
de l’empire rassemblent une union d’entités fédératives diverses (des
royaumes, des grands-duchés, des duchés, des principautés, des villes
libres et un territoire du Reich, l’Alsace-Lorraine, jusqu’en 1908). Ces
entités sont souveraines et gèrent elle-mêmes les affaires religieuses,
scolaires, électorales et de service public. L’État fédéral s’occupe des
douanes, de la justice, de la défense, du régime des libertés et de la
libre circulation. Au Sénat (Bundesrat), les États élisent 58 représentants
dont 17 pour la seule Prusse. En pratique, le pouvoir du chancelier
est limité parce que l’État fédéral dépend des États fédérés pour sa
fiscalité et pour l’application des lois communes. Bismarck entreprit
cependant une politique de renforcement de l’État fédéral, notamment
par la mise en place d’un régime économique libéral commun (union
monétaire en 1878, banque d’État en 1875) et d’une juridiction
commune (unification pénale en 1879, cour de justice fédérale, code
du commerce et code civil). La vie politique et les élites sont forte-
ment unifiées autour de grands partis (SPD, Zentrum, etc.), favorisant
la centralisation de la décision politique. Dans le cas allemand, le
fédéralisme masque une entreprise d’unification étatique.
On assiste en Autriche au même type de glissement vers une
forme unitaire de l’État. La Constitution de 1920 est le fruit d’un
compromis entre les sociaux-démocrates favorables à l’unitarisme
et les conservateurs favorables au fédéralisme. Une Chambre natio-
nale (Nationalrat) et une Chambre des provinces (Bundesrat) sont
créées, mais l’essentiel des compétences revient à la fédération.
L’Anschluss (1938) et l’occupation alliée (1945-1955) accentuent
la tendance à la centralisation. La loi scolaire de 1962 marque le point
culminant de cette politique puisqu’elle charge l’État de l’organi-
sation du système éducatif. En 1974, une révision constitutionnelle
de fond donne à nouveau aux provinces un pouvoir important en
vue d’une redistribution des compétences fédérales. À la faveur de
l’entrée de l’Autriche dans l’Union européenne, un accord signé en
1992 rétablit l’équilibre entre État et Länder.
124
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION
125
La sécession et l’autodétermination
L’éclatement de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie et de
l’URSS laisse penser que le fédéralisme conduit nécessairement
à des formes de sécessions plus ou moins tragiques. Toutefois,
dans ces trois cas, le fédéralisme a été imposé autoritairement et
n’octroyait pas réellement de pouvoir aux unités fédératives qui
restaient soumises au parti communiste et à l’État central.
126
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION
127
En effet, les fédéralistes européens insistent sur le contenu démo-
cratique de cette forme d’organisation du pouvoir. Le cas espagnol
montre que dans un cadre démocratique, l’Europe peut s’achemi-
ner vers un fédéralisme asymétrique qui confère à une ou des régions
spécifiques des droits et des pouvoirs qu’il n’octroie pas à d’autres.
Cela signifie que le fédéralisme symétrique et équilibré, tel que le
penseur Francesc Py y Margal l’avait théorisé vers 1870, ne semble
pas adapté à la réalité nationale européenne.
128
FOLKLORE
Au milieu du XIXe siècle, au moment où se développe
le capitalisme industriel, la culture européenne cultive
un passéisme et un ruralisme qui dénie la réalité.
Alors que les sociétés expérimentent la « fin des terroirs »
(Eugen Weber), le paysan est érigé en symbole de la
nation. La pérennité de la paysannerie, définie par un
rapport intime à la terre des ancêtres, est mise en avant
par le folklorisme qui s’emploie à « sauver » des cultures-
fossiles de la nation. Mais le paysan que le
folklore décrit, acteur d’une société harmonieuse, n’a rien
à voir avec la réalité de la paysannerie européenne :
il n’est ni plus ni moins qu’un fantasme qui a surtout
pour fonction de représenter l’anti-prolétaire des villes
industrielles. Ainsi, le folklore est caractéristique d’une
entrée dans la modernité « à reculons », où l’utopie
nationale d’une société sans conflits sociaux se projette
sur la campagne.
Naissance du folklorisme
Le folklorisme s’inscrit au XIXe siècle dans l’élan populiste qui
pousse les classes éclairées à s’intéresser à ce qu’elles imaginent être
le peuple. Cet élan est intéressé : il s’accompagne d’une tentative
d’acculturation des peuples en vue de les nationaliser.
• L’origine du folklorisme
Le terme de « folklore » apparaît en 1846 sous la plume de
William S. Thoms pour remplacer l’expression « antiquités popu-
laires » utilisée jusqu’alors. Ce mot composé signifie « le savoir
du peuple » qui est constitué par les croyances, les coutumes, les
129
superstitions, les traditions, les rituels, les récits oraux, etc. Il connaît
un tel succès qu’il est adopté sans traduction dans la plupart des
langues européennes. L’intérêt pour les productions populaires
remonte cependant au XVIIIe siècle, avec le mouvement pré-roman-
tique. La publication, entre 1760 et 1765, des Fragments of Ancient
Poetry Collected in the Highlands of Scotland, de James MacPherson
atteste le succès grandissant de la poésie populaire. Cette œuvre est
à l’origine de nombreuses recherches comme celle des frères Grimm,
Kinder und Hausmärchen (Contes pour enfants) et Deutsche Sagen
(Légendes allemandes). En 1807, l’Académie celtique, fondée en
1805, élabore un questionnaire envoyé à tous les érudits locaux qui
comporte un relevé des traditions populaires : les cycles calendaires,
les croyances et les superstitions, les rites liés au cycle de vie font
partie du projet folkloriste.
La passion pour la collecte enflamme toute l’Europe. En 1811
par exemple, des jeunes gens de Lund en Suède fondent la Société
gothique qui est dotée d’une revue, Iduna. L’un des fondateurs, Erik
Gustaf Geijer, publie entre 1814 et 1817 des Chants populaires
suédois, suivis en 1833-1836 d’une Histoire du peuple suédois. En
Allemagne, Johann Joseph von Görres, professeur à l’université
d’Heidelberg, publie en 1807 une étude sur la littérature populaire
allemande (Über den Fall Teutschlands und die Bedingungen
seiner Wiedergeburt) où il en appelle à la résistance contre Napoléon
par la prise de conscience d’un patrimoine commun.
130
FOLKLORE
131
la Volkskunde reprend la conception romantique de la nation et
présuppose l’unicité et la supériorité de la société primitive
germanique. Gustav Klemm par exemple distingue les peuples
« passifs » et les peuples « actifs » et des stades historiques d’évo-
lution. T. Waiz fonde une psychologie comparative des peuples. À
la fin du XIXe siècle et à la faveur de la diffusion des théories racistes
de Gobineau, la Volkskunde attribue aux déterminismes physiques
et raciaux une place de plus en plus déterminante.
Ainsi, au XIXe siècle, le folklorisme est né comme une « science
du peuple » qui permet d’étudier les caractères spécifiques et
permanents des nations.
132
FOLKLORE
133
partisan d’une nouvelle muséologie en accord avec le temps de la
décolonisation. De ce courant sont issus les écomusées, héritiers des
musées d’ethnographie. Les musées sur site se développent dans les
Landes, à Ouessant ou bien, plus récemment, au Creusot par exemple.
Dans les années 1970, les spectacles sons et lumières (comme au
Puy-du-Fou en Vendée) poursuivent cette tradition.
• Costumes folkloriques
Au début du XIXe siècle, porter son regard sur les populations
rurales est encore une activité nouvelle. À cette époque, le grand duc
Jean, frère de l’empereur d’Autriche, qui recueille dans son domaine
de Styrie les us et coutumes de ses sujets attribue aux villageois des
costumes typiques et les oblige à s’en parer lors de grandes fêtes
campagnardes qu’il organise. Les paysans sont aussi tenus de chan-
ter et de danser un répertoire réputé traditionnel. Quelques décen-
nies plus tard, on ne compte plus les ouvrages illustrés qui décrivent
la variété et la richesse des costumes paysans dans cette région.
La variation des vêtements qui répond généralement à une logique
de stricte hiérarchisation sociale obéit de plus en plus à une logique
territoriale et nationale. Owen Jones, dans la Grammaire de l’ornement
publiée en 1865, établit un système classificatoire de tous les cos-
tumes et ornements du monde afin de déterminer les styles propres
à chaque pays. Cette morphologie comparative a surtout pour effet
de « typifier » des costumes régionaux et nationaux selon des normes
de couleur ou de qualité de tissu extrêmement strictes. Les élites
ne tardent pas à adopter ces nouveaux codes vestimentaires dans leurs
pratiques festives et cérémonielles. Bien entendu, chacune des
spécificités du costume renvoie à un passé mythique : telle fibule du
paysan valache est par exemple l’héritière des fibules utilisées par
les Daces. Les séries de gravures de costumes régionaux se multi-
plient à grand rythme, surtout dans l’Europe du Sud qui semble
plus « authentique » aux Européens : Characters and Costume in
Portugal and Spain, de William Bradford (1810), Costumes popu-
laires de Rome de Bartolomeo Pinelli (1820). À Nantes, Henri
Charpentier, graveur et imprimeur, publie en 1829-1831 un Recueil
des costumes de la Bretagne et des autres contrées de France qui
rencontre un immense succès. Grâce aux techniques de lithographies
en couleur, ces ouvrages se répandent dans les élites bretonnes qui
décident des modes des costumes d’apparat. En Europe centrale, la
bonne société organise des « bals patriotiques » en costume « natio-
134
FOLKLORE
135
XIXe siècle, les musiques nationales se constituent sur le principe de
la recherche de l’authenticité et de la régénération. Les mélodies
populaires sont rapidement intégrées au grand répertoire de la
musique classique avec Mikhaïl Glinka en Russie dans les années
1830, Franz Liszt en Hongrie, et Frédéric Chopin en Pologne entre
autres. Cette idéalisation permet d’éloigner les influences étrangères :
le musicien tchèque Vitezslav Novak s’intéresse par exemple aux
mélodies slovaques entendues pendant ses vacances car elles l’éloi-
gnent des modèles musicaux allemands.
Le nationalisme culturel conduit le plus souvent à un appau-
vrissement du registre mélodique mais à un renforcement de la
culture nationale. En effet, les mélodies simples et rustiques sont pour
les compositeurs le gage de leur authenticité à demi-sauvage. L’apport
instrumental est l’indice le plus certain de l’apport folklorique : Carmen
de Georges Bizet regorge de castagnettes ; le kantele finlandais peuple
la musique de Sibelius. Dans les œuvres artistiques de qualité,
l’introduction d’un chant ou d’une danse populaire relève davantage
du marquage national : ainsi la forme rhapsodique est privilégiée
par la création contemporaine (les Rhapsodie espagnole d’Albeñiz
en 1887 et de Ravel en 1908, la Rhapsodie norvégienne d’Edouard
Lalo en 1879).
L’adoption des mélodies populaires par la musique savante
implique des choix qui valorisent les marges géographiques et les
enclaves (musique bretonne de Guy Ropartz, musique basque de
Charles Bordes, musique morave de Leos Janacek, etc.). Des régions
rurales traditionnelles se voient ainsi associées à la culture nationale,
mais cette intégration n’est pas toujours aisée. En Hongrie, la publi-
cation en 1859 d’un ouvrage de Franz Liszt intitulé Des Bohémiens
et de leur musique fait scandale : pour les élites hongroises, l’idée
que la musique tzigane puisse constituer l’âme du peuple magyar
est inadmissible. Pour la même raison, les Danses hongroises (1869-
1880) composées par Brahms (un Allemand !) ne font pas non
plus l’unanimité. À l’inverse, les Quatre Vieux chants populaires
hongrois composés par Béla Bartok à l’occasion du centenaire
de la naissance de Liszt, à Szeged en 1911, sont réputés comme
authentiquement nationaux. Mais pour Bartok, la musique populaire
« nue » doit être arrangée, harmonisée et orchestrée pour être
acceptable.
136
FOLKLORE
137
d’une nouvelle suprématie française fondée sur le goût, le refus de
la production de masse, la suprématie de l’objet bien fait et unique
dans la joaillerie, la reliure, la porcelaine, la tapisserie, le meuble,
etc. Profondément réactionnaire, l’Art Nouveau en France corres-
pond à la convergence d’une volonté des élites de répondre à la crise
industrielle et à la mobilisation politique du monde ouvrier et d’un
appel au secours du monde artisanal appelé à disparaître.
138
FOLKLORE
139
de 30 millions de personnes dans les années 1930 et dispose d’un
bureau Volkstum und Heimat (Art populaire et patrie) spécialisé
dans la promotion des activités folkloriques : chants et danses
populaires, artisanat, fêtes en costume traditionnel, cours de cuisine
typique, etc. Le régime imite le fascisme italien en instaurant des
réjouissances collectives comme la Fête des moissons, créée en
1933, et dont les motivations économiques ne sont pas absentes. À
Nuremberg, durant les fêtes du NSDAP, des individus en costumes
venus de toute l’Allemagne défilent aux côtés des SA : les repré-
sentants de l’Autriche, de l’Alsace, des Sudètes ou des Allemands
de Transylvanie rappellent les mots d’ordre expansionnistes du
nazisme. Il ne s’agit pas de cultiver un historicisme nostalgique mais
de proposer un ressourcement dans la tradition et la culture popu-
laire afin de faire jaillir les forces nouvelles du sol et du sang, du
Blut und Boden. Le folklore se veut donc un instrument de trans-
formation des populations en vue de construire l’homme nouveau.
Cet élan est secondé à l’université par la création de chaires de
folklore qui s’adonnent à l’étude des coutumes, de la race et de la
préhistoire germaniques. Pour Rosenberg, l’idéologue en chef du
nazisme, le folklore est par essence une « science politique » dans
la mesure où il permet de renouer avec les rites païens primitifs des
Allemands.
À un moindre degré en France, le régime de Vichy proclame haut
et fort sa confiance dans le ruralisme : les fêtes campagnardes se
multiplient et l’activité folklorique se mobilise, particulièrement dans
les Chantiers de Jeunesse qui doivent rééduquer les masses. Ces
retrouvailles avec une France paysanne et catholique permettent de
faire oublier un temps les humiliations de la défaite et d’articuler la
Révolution nationale souhaitée par le maréchal Pétain et l’idée de
la régénération.
Après guerre, le folklore ne disparaît pas : il continue d’être le
support de la plupart des activités touristiques qui, à partir des années
1960, se démocratisent rapidement. Mais c’est surtout dans les pays
communistes qu’il garde son sens purement politique en tant que
culture nationale et populaire. À la fin des années 1930, dans le
contexte d’un conflit inévitable avec l’Allemagne hitlérienne, le
stalinisme revalorise le patrimoine identitaire et l’artisanat traditionnel
russe. Le folklorisme d’État accompagne ainsi les grandes campagnes
de collectivisation, entretenant une image figée de la paysannerie
au moment où ses conditions d’existence économiques et sociales
sont totalement bouleversées. De même, en Hongrie, le nouveau
140
FOLKLORE
141
authenticité des villages traditionnels : sur l’autoroute du Sud de la
France, on construit dans les stations-service des reconstitutions de
villages typiques, tel le Village catalan au Boulou.
142
FRONTIÈRES
Le terme de frontière est ambigu. Il désigne au moins
trois réalités : une ligne topographique marquée dans
le paysage ; une réalité politique qui fait de l’espace
un territoire délimité et administré par un État ;
mais aussi, au sens large, c’est une limite de civilisation et
de culture – par exemple, la Loire, frontière entre la
France du Nord et la France du Sud. Dans l’Europe
moderne, il existe une pluralité de termes pour désigner
les contours extérieurs d’un royaume : confins, limite,
fins, bornes, lisière, mète, etc. Certaines langues ont
gardé aujourd’hui cette multiplicité, comme l’anglais qui
distingue boundary (frontière-limite), border (zone-
frontière), frontier (espace à maîtriser, comme la frontière
de l’Ouest américain) et end (confins). En France,
c’est entre 1315 et 1318 qu’apparaissent simultanément
les termes de frontière et de natio gallicus, soulignant
ainsi l’intimité de départ des deux notions.
Le triomphe des États-nations en Europe correspond en
effet à celui des frontières, conçues comme des limites.
On en compte aujourd’hui 26 281 km dont la moitié est
récente : 24% sont antérieures au XXe siècle et 24,5%
datent de la période 1910-1924. Au XXe siècle, 55%
relèvent de pactes internationaux, 18% de traités
bilatéraux et 19% de décisions unilatérales. Les frontières
de l’est de l’Europe sont plus récentes que celle de l’ouest
qui, dans certain cas, se fixèrent dès le XVIe siècle (Suisse).
Mais, si nations et frontières sont liées, ce n’est pas
seulement parce que les États-nations définissent les
limites du territoire national : c’est aussi parce que la
fixation des limites permet d’entreprendre un travail
d’homogénéisation de tout ce que les frontières
renferment.
143
Une nouvelle conception de la frontière
144
FRONTIÈRES
• Frontières « naturelles »
Les frontières acquièrent donc, sans nécessairement changer de
dessin, un contenu politique nouveau : elles sont l’instrument de la
cohésion nationale. À partir de 1792 dans la France révolutionnaire,
les frontières du nord et du nord-est de la France deviennent linéaires
et continues. La Convention accepte l’intégration des enclaves issues
de la juridiction d’Ancien Régime (Avignon en 1791) au nom de la
liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais, en même temps,
ce sont aussi les révolutionnaires qui inventent les « frontières natu-
relles » pour légitimer la nouvelle politique extérieure française, ce
qui traduit une conception bien différente du droit des peuples. Cet
argument fait d’accidents topographiques (ligne de crête, rivière,
fleuve, forêt…), et en particulier du Rhin, des limites « évidentes »
et « naturelles » du pays.
Négligée par Napoléon, cette notion de « frontières naturelles »
fait consensus au XIXe siècle. Pour les libéraux de la monarchie de
Juillet, il s’agit toutefois de trouver à la Révolution des antécédents
monarchiques pour légitimer la politique d’annexion de 1792-1795
et pour combattre le statu quo de 1814. Les historiens Augustin
Thierry et Victor Duruy en sont les principaux propagateurs.
Mais, au début du XIXe siècle, c’est le congrès de Vienne (1815)
qui assure le triomphe de la politisation des frontières : elles devien-
nent à la fois un moyen de maintenir le nouvel ordre européen et
un lieu d’interaction entre des États-puissances.
145
(Llivia en Cerdagne). Les enclaves relevaient d’une logique juridic-
tionnelle propre à l’Ancien Régime, résultat de l’enchevêtrement
inextricable des juridictions d’origine féodale. Leur disparition est
le signe du triomphe de la logique territoriale.
Cette logique admet peu d’exceptions. Il existe certes des condo-
miniums (territoires partagés entre plusieurs États) et des territoires
réputés internationaux. Les premiers sont très rares (par exemple
l’île des Faisans, au Pays basque). Les seconds concernent essen-
tiellement les eaux fluviales et lacustres. Mais le Rhin, par exemple,
divise autant qu’il rapproche les populations riveraines. Au
XIXe siècle, le trafic marchand ne cesse d’y croître malgré les 41
péages qui entravent la circulation sur ses eaux, dépendant d’une
vingtaine d’États différents. C’est pourquoi le fleuve fait l’objet
d’un traité international entre la France, les Pays-Bas, la Belgique
et plusieurs États allemands établissant la liberté de circulation,
conclu en 1831 et réaffirmé en 1868. Quant aux lacs-frontières,
ils sont soumis au principe général de la libre circulation des navires
riverains. En réalité, les obstacles sont nombreux et peuvent mettre
du temps à se régler : des traités sont conclus en 1838, 1843 et
1867 pour le lac de Constance ; en 1887 et 1902 pour le lac Léman ;
en 1923 pour les lacs italo-suisses. Au-delà des lacs et des fleuves,
d’autres zones internationales existent, comme les villes de
Fiume et de Dantzig dans l’entre-deux-guerres. Elles sont sou-
vent l’objet de revendications territoriales et ce statut se révèle
instable.
146
FRONTIÈRES
147
et non de lui opposer une barrière continue et supposée infranchis-
sable. Il en résulte un rideau fortifié de Verdun à Toul et d’Épinal à
Belfort qui rend d’inestimables services en 1914-1918. Après la
Première Guerre mondiale, la ligne de défense continue devient un
dogme intouchable. Painlevé, ministre de la Guerre entre 1925 et
1929, fait ainsi adopter le plan de la ligne d’André Maginot, édifiée
jusqu’en 1933.
148
FRONTIÈRES
149
entraîne la mort ou la déportation de millions de Grecs d’Asie
Mineure ; en 1945, la modification de la frontière allemande pro-
voque le déplacement de plus de 16 millions de personnes.
150
FRONTIÈRES
151
L’Europe sans frontières ?
C’est quand triomphe définitivement la conception des frontières
selon une logique nationale et étatique qu’apparaissent paradoxale-
ment des formes politiques nouvelles susceptibles d’en remettre en
question la pertinence.
152
FRONTIÈRES
153
l’objet d’interprétations différentes : l’enjeu est celui des zones de
pêche. La Cour internationale de justice de La Haye tranche d’in-
nombrables différends, comme entre le Royaume-Uni et l’Islande
en 1974 ou entre le Danemark et la Norvège à propos du Groenland
en 1993.
À certains égards, ce sont les frontières externes de l’Union qui
apparaissent comme une ligne de forteresses, marquées dans le pay-
sage par des barbelés, des miradors, des douves, comme aux limites
des enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta.
154
FRONTIÈRES
155
GENRE
Le genre est le sexe en tant que réalité historiquement
élaborée par la société. La construction nationale, comme
toute activité humaine, est genrée. Elle laisse peu de
place aux femmes dans la mesure où, depuis la Révolution
française, la citoyenneté des nations européennes est
étroitement liée au port des armes par le soldat.
Au XIXE siècle, les femmes semblent en marge de la nation
parce qu’elles échappent aux principaux instruments de la
nationalisation : sans droit de vote pour la plupart, elles
ne vont pas à l’armée et sont très inégalement scolarisées.
L’universalité de la citoyenneté est principalement
comprise comme masculine. La nation et l’État sont des
affaires d’hommes.
Pourtant, les images féminines de la nation sont
prégnantes. La mère-patrie s’est incarnée dans bien des
cas dans une figure féminine idéale comme Marianne en
France ou Germania en Allemagne. Sur le plan religieux,
des vierges et des saintes incarnent des régions et des
nations : la vierge noire de Czestochowa incarne la
Pologne et la vierge de Montserrat est couronnée
en 1888 sainte patronne de Catalogne par le catalanisme
conservateur. Les représentations semblent donc aller à
rebours des pratiques genrées de la politique.
156
GENRE
157
guerriers, les femmes suspectées de fraterniser avec l’ennemi sont
durement punies. Ainsi, la tonte des femmes après la Seconde Guerre
mondiale est une pratique d’humiliation collective qui vise à stig-
matiser celles que l’on accuse, souvent à tort, d’avoir entretenu des
relations sexuelles avec l’ennemi. En France, après 1918, le natio-
nalisme sourcilleux conduit à l’abandon et à l’infanticide des « enfants
de Boches », en particulier dans les départements du Nord qui avaient
connu une occupation prolongée des troupes allemandes. Des femmes
accusées sont enfermées dans des camps en Ardèche, contre toute
légalité, comme si leur comportement avait porté atteinte au corps
national. En 1945, la réprobation de la « collaboration horizontale »
se transmet aux « enfants de bâtards ». En Allemagne, la présence
de milliers de prisonniers de guerre français avait également engen-
dré de nombreuses naissances. Mais, dans ce cas, les hommes ne furent
jamais punis. Ce traitement différentiel montre que les femmes sont
des marqueurs identitaires de la nation.
158
GENRE
159
déchiré par les luttes intestines : rasées, et en quelque sorte purifiées,
les femmes réintègrent la communauté nationale ressoudée sur le
mode de l’humiliation sociale. Par ce geste expiatoire, elles sont appe-
lées à payer toutes les lâchetés de la collaboration.
L’assignation de la femme à son rôle de mère conduit l’homme
à revêtir un rôle de protecteur des mères et des enfants. Les femmes-
mères sont victimisées et assimilées au pacifisme tandis que les
hommes sont associés aux valeurs du bellicisme. C’est bien finale-
ment parce que les femmes sont marqueurs et propriétés de la nation
qu’il faut les défendre, c’est-à-dire contrôler leur action.
160
GENRE
161
En France, le Code civil de 1804, élaboré sous le Consulat et pro-
mulgué sous l’Empire, entérine l’inégalité juridique des conjoints
et consolide la puissance maritale et paternelle du chef de famille,
en contradiction évidente avec certains principes énoncés par la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cependant, l’hé-
ritage égalitaire et le mariage civil demeurent la règle. Le divorce,
introduit par la Révolution, est limité par l’Empire, puis supprimé
en 1816 jusqu’à sa restauration par la loi Naquet en 1884.
L’inégalité civile des époux est très longtemps inscrite dans la loi.
Le mari doit protection à son épouse et celle-ci lui doit obéissance.
Le mari décide du domicile conjugal. En cas d’infidélité, l’adultère
féminin est passible de prison tandis que l’adultère masculin, hors
du domicile conjugal, n’est puni que d’une amende. Le principe de
l’incapacité juridique de la femme mariée s’étend aux régimes
successoraux : le mari administre les biens en tant que chef de la
communauté, et il peut même dans certains cas administrer les biens
personnels de sa femme. L’épouse adopte obligatoirement le nom
de famille du mari. Les filles et les célibataires dépendent de l’au-
torité du père, même lorsqu’elles deviennent civilement responsables
passés 21 ans. Prenant appui sur cette législation inégalitaire, une géo-
graphie politique sexuée se met progressivement en place, opposant
l’assemblée, le club ou le café, pour les discussions politiques mas-
culines, à l’église, le salon ou le lavoir pour la sociabilité féminine.
L’inégalité civile implique l’inégalité politique, notamment en
matière de nationalité. À partir de la Révolution, les femmes ne
peuvent pas acquérir la nationalité française, même si elles peuvent
s’établir en France pour jouir des droits civiques, procédure que le
Code napoléonien supprime en 1804. Mais les femmes sont tenues à
l’écart de la nation en ne jouissant d’aucune nationalité. Après 1815,
lorsque la nationalité fut moins liée à la citoyenneté, les femmes obtien-
nent la nationalité française, mais dans l’usage, les femmes mariées
à un étranger perdent leur nationalité qu’elle retrouve éventuellement
au veuvage. En métropole, la mesure est en vigueur jusqu’en 1927.
En Grande-Bretagne, les mêmes règles s’appliquent jusqu’en 1948.
Dans les colonies en revanche, les femmes mariées à des indigènes
gardent la nationalité française et, de plus, la transmettent à leurs
enfants. Ainsi, au XIXe siècle, la situation féminine est complexe : les
femmes sont incluses dans le corps général de la nation, mais des lois,
des règlements et des droits leur sont spécifiques.
Naturalisée, la femme n’est pas pour autant citoyenne. L’exclusion
du corps politique est justifiée par l’existence d’une « nature féminine »
162
GENRE
163
à des rôles, chef de famille ou chef d’entreprise, auxquelles elles n’ont
pas droit et à des responsabilités dans la machine de guerre, même
si de nombreuses ouvrières peuplaient déjà l’industrie de
l’armement avant-guerre. La guerre les nationalise tout en opérant
un brouillage des frontières entre identités masculine et féminine.
La démobilisation des femmes en novembre 1918 n’en est que plus
brutale, répondant à un impératif économique autant que symbolique.
La femme est renvoyée à sa fonction maternelle pour combler le
déficit démographique consécutif aux pertes de la guerre. En fait,
la guerre renforce le plus souvent l’image masculine protectrice et
l’image féminine passive : à la virilité du poilu s’oppose le rôle sacri-
ficiel de l’infirmière ou de la marraine de guerre, tandis que l’ouvrière
est oubliée. Le deuil est le seul lieu reconnu de l’héroïsme féminin.
La Seconde Guerre mondiale, en revanche, inaugure une figure
ignorée de la première : la combattante. En Espagne déjà, au cours
de la guerre civile, certaines anarchistes n’avaient pas hésité à
rejoindre le front. Mais en France, les 13 000 à 14 000 membres
féminins de l’Armée de terre forment de 2 à 3% de l’armée nouvelle
en 1945. Dans la Résistance, 10 à 20% des effectifs sont féminins et
la participation aux unités de combat n’est pas rare, même si la mili-
tarisation des femmes demeure, pour le plus grand nombre, une trans-
gression majeure. Ainsi, les femmes ne se contentent-elles pas d’un
patriotisme de foyer, elles participent pleinement à la résistance civile
des premiers temps. Au cours de la guerre cependant, les assigna-
tions traditionnelles au masculin et au féminin reprennent le dessus.
L’usage du pantalon est très strictement réglementé et il est rappelé
que les femmes doivent se préparer à redevenir des épouses et des
mères sitôt le conflit terminé. Même si la présence réelle de femmes
soldats est largement occultée par la représentation du peuple au
combat, elle témoigne de la consolidation d’une culture patriotique
féminine, souvent imitée du modèle masculin encore prégnant. Le
découplage entre l’identité masculine et le soldat est d’autant plus
important que la participation à la défense nationale et l’exercice
de la citoyenneté sont intimement liés. En 1944 d’ailleurs, les
Françaises acquièrent le droit de vote. En revanche, en URSS,
malgré leur rôle combattant dans l’armée (les « sorcières de nuit »),
les femmes sont écartées des rôles de commandement dans l’après-
guerre. Les évolutions récentes au sein des armées européennes ont
contribué à déplacer la frontière des genres sans toutefois l’effacer :
si les femmes représentent aujourd’hui 12% des effectifs de l’armée
française et 7,9% de l’armée britannique avec une percée remarquable
164
GENRE
165
inscrivirent alors la revendication du vote féminin dans leurs
programmes, comme les socialistes français, les radicaux danois, les
partis libéraux suédois et norvégien, et enfin, en 1912, les travaillistes
britanniques. Cela aboutit à ce que pour la première fois en Europe,
des femmes accèdent au vote législatif, en Finlande en 1906, en
Norvège en 1913 et au Danemark en 1915.
Mais l’idée que les femmes, majoritaires dans la population,
deviennent les arbitres de la vie politique semble inadmissible aux
hommes. Le cas d’un octroi égalitaire du suffrage universel, comme
en Finlande ou au Danemark, est exceptionnel. Sur ce point, on assiste
à plusieurs reculs significatifs comme avec le parti libéral norvégien
en 1891 ou le Front populaire en France en 1936 qui abandonnent
ce combat. Le Parti ouvrier belge, fondé en 1885, vote en 1891 une
résolution favorable au vote des femmes mais il l’abandonne en 1902.
En revanche, l’octroi aux femmes du droit de vote aux élections
locales est plus aisé surtout lorsque la participation au vote parois-
sial et scolaire est déjà une réalité, comme en Grande-Bretagne depuis
1869, ou bien comme dans les pays scandinaves à majorité protes-
tante. En Norvège, les femmes obtiennent le droit de vote aux
élections municipales en 1896 puis parlementaire en 1898 : les
conservateurs défendent pour les femmes le principe d’un vote cen-
sitaire qui leur serait favorable. En Suède, en 1918, le suffrage uni-
versel masculin s’accompagne d’un droit de vote partiel pour les
femmes. En Espagne et en Italie, les femmes obtiennent le droit de
vote censitaire dans les années 1920.
La Première Guerre mondiale accélère en Europe l’accession des
femmes au vote et la lie indissociablement à la réforme politique.
C’est le cas en Russie en avril 1917, en Tchécoslovaquie en octobre
1918 (appliqué en 1921) ou bien dans la République de Weimar la
même année. Aux Pays-Bas, en 1917-1919, l’éligibilité précède le
droit de vote, comme en Espagne en 1931. En Hongrie, on exige
encore des conditions de fortune et de culture et, en Grande-Bretagne,
une limite d’âge jusqu’en 1928. Plusieurs États songent à exclure
les femmes mariées du vote au nom de leur inégalité juridique.
L’octroi du suffrage universel féminin n’implique pas l’idée de
l’égalité des sexes : pour le motiver, l’héroïsme des femmes pen-
dant la guerre et les qualités maternelles comptent finalement plus
que la simple prise en compte de leurs droits naturels. Dans l’entre-
deux-guerres, l’élargissement de l’espace public aux femmes
repose sur l’action sociale plus que politique. En Belgique, les fémi-
nistes considèrent que l’action publique des femmes est la poursuite
166
GENRE
• Féminisme et internationalisme
Le féminisme est un mouvement transnational qui conteste dans
bien des cas la logique du nationalisme. En 1878, un premier congrès
international se réunit à Paris. Il aboutit en 1888 à la naissance
du Conseil international des femmes (CIF), qui prend son essor à
167
partir de 1900. De cette institution naît l’Alliance internationale pour
le suffrage des femmes (AISF), fondée en 1904 par des Américaines.
Le Conseil joue un rôle primordial dans la mesure où il permet à la
philanthropie de rallier le mouvement suffragiste avant-guerre. Dans
ces associations, la revendication suffragiste se sépare progressivement
des autres points du programme mais, généralement, le rôle d’épouse
et de mère est présenté comme compatible avec celui de citoyenne.
Brisé par le déclenchement de la guerre, l’internationalisme
féministe reprend en 1915 à La Haye sous la forme d’un Congrès
international des femmes pour la paix. Il participe ainsi du pacifisme
démocratique d’après guerre. Dans l’entre-deux-guerres, ce pacifisme
conforte l’image traditionnelle de la femme alors que l’antifascisme
est plus volontiers associé aux hommes. En 1933, le CIF et l’AISF
donnent la priorité à la lutte contre la guerre alors qu’Hitler parvient
au pouvoir. En 1932, la Ligue internationale des mères et éducatrices
pour la paix signe une pétition en faveur de la paix qui recueille
12 millions de signatures. Peu nombreuses sont les femmes à s’en-
gager contre le fascisme, comme Irène Joliot-Curie en France. Dans
le cadre du conflit espagnol, le Comité mondial des femmes contre
la guerre et le fascisme est rapidement noyauté par le parti com-
muniste. C’est seulement à partir de l’invasion de la Tchécoslovaquie
que s’organisent des mouvements de défense de la démocratie. Après
la Seconde Guerre mondiale, la journée internationale des femmes,
qui est célébrée depuis 1911, prend en 1951 une tonalité maternaliste
pour la paix et les enfants.
168
GENRE
169
GUERRE
La question de savoir s’il existe une relation nécessaire
entre nationalisme et guerre est complexe. Pour certains,
la guerre est la matrice du nationalisme. Pour d’autres,
c’est l’inverse. La guerre serait l’apothéose destructrice
de la nation : elle est la nation en uniforme. La guerre
est-elle inscrite dans les gènes de la nation ? En tout cas,
on peut dire que les liens entre nation et guerre sont
constitutifs de leur genèse.
Au XVIIe siècle, le jus publicum définit la guerre comme un
conflit interétatique. Toutefois, les guerres ont changé
depuis la fin du XVIIIe siècle, et on voit se succéder trois
types : la guerre d’Ancien Régime, la guerre totale
et la guerre atomique.
La guerre d’Ancien Régime fait partie du cours normal
de la gestion de la chose publique. Ses motivations sont
dynastiques. Elle suit un cours réglé qui va de la tension
diplomatique à la bataille rangée, en passant par l’incident
diplomatique qui sert de prétexte, la déclaration de
guerre en bonne et due forme, etc. Les batailles n’engagent
que des armées professionnelles ou de mercenaires.
Les guerres sont courtes et se soldent par la signature
d’un traité de paix. Le nationalisme en est absent.
La Révolution introduit le second type, celui de la
« nation en armes », qui caractérise la guerre de 1793 à
1945. Elle diffère de la première car c’est toute la nation
qui est mobilisée. Les buts de guerre sont illimités (libérer
l’Europe du joug des monarques par exemple) et totaux
(l’instauration de l’ordre nazi). L’étendue du monopole de
la violence guerrière par l’État détermine sa capacité à
mobiliser la société et donc sa capacité de victoire. Cette
guerre du second type peut être conventionnelle au sens
où elle répond à des règles établies en commun (convention
de Genève sur le traitement des prisonniers en 1864,
170
GUERRE
171
La nation en guerre
172
GUERRE
• Le peuple en armes
Si la relation entre État et guerre est ancienne, c’est la « levée
en masse » de 1793 qui lie indissolublement le soldat et la nation.
L’État du XIXe siècle l’organise et la généralise en la décrétant
obligatoire (conscription). Les liens entre légitimité de l’État, capa-
cité militaire et identité nationale ne cessent dès lors de se renforcer.
L’identification du citoyen au soldat et des droits politiques aux
devoirs militaires est le fondement de toute guerre jusqu’en 1945.
Pour les historiens romantiques français, la levée en masse
prouvait que la Révolution était la défense de la nation et le mythe
qu’elle fait naître illustre la volonté générale en action : Valmy
devient le symbole de l’élan patriote et révolutionnaire. Le modèle
de la levée en masse permet ensuite de justifier la mobilisation de
l’automne 1870 lorsque Gambetta, à Tours, tente de coordonner une
contre-attaque à l’invasion prussienne. Il a son importance lors de
la mobilisation générale d’août 1914. À sa manière, il inspire la
Résistance française en 1940-1945 dont la guerre de partisans de
francs-tireurs est considérée comme déloyale par les Allemands qui
ont une conception différente du rapport de la nation et du soldat.
Dès le XIXe siècle, le modèle de la « nation en armes » est imité
par les ennemis de Napoléon pour le combattre. Face aux armées
françaises et à la défaite d’Iéna en 1806, les Prussiens entreprennent
rapidement une refonte des armées, sans pour autant promouvoir les
conditions politiques de la levée en masse, c’est-à-dire l’accès à la
citoyenneté. La conscription universelle est finalement adoptée en
1813 ce qui permet à l’armée de passer de 60 000 hommes en
décembre 1812 à 270 000 en 1815 !
En 1815, la Restauration et la longue paix qui s’ensuit en Europe
permettent de reporter la question de l’armée de citoyens-soldats.
La conscription est abolie en France en 1814, remplacée en 1818
par une loterie qui envoyait aux armées entre 20 000 et 30 000
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GUERRE
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GUERRE
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pour les Allemands. Grâce à la répétition des conflits, les peuples
finissent par se convaincre que les deux nations s’affrontent pour
une raison presque naturelle. De guerres entre États, on passe ainsi,
à la fin du XIXe siècle, à une guerre idéologique entre nations.
176
GUERRE
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« bourrage de crâne », née à l’époque, résume bien l’impression qu’une
majorité de Français ont gardé des procédés d’une propagande volon-
tiers triomphaliste et caricaturale.
Mais, l’usage de la propagande nationaliste n’explique pas à lui
seul l’acceptation de la guerre. En fait, si l’État empêche et interdit
par la censure, il n’est pas le seul à l’origine de la propagande : elle
est aussi l’œuvre de milliers d’artisans de la plume comme par
exemple des écrivains, des journalistes, des artistes, des hommes poli-
tiques mais aussi des instituteurs, des curés, des maires, etc. Les auto-
rités ne font qu’accompagner la mise en circulation de thèmes qui
ont façonné une culture de guerre, une représentation qui fait de celle-
ci non pas un affrontement entre nations mais une lutte de la civi-
lisation contre la barbarie.
Cependant, le sentiment national n’est pas vécu de manière homo-
gène dans toute la société. Si les classes moyennes cultivées sont
bien l’épine dorsale de la résistance guerrière, le monde ouvrier,
moins bien intégré à la nation, a constitué le maillon faible de la
volonté de tenir, notamment parce que les classes populaires urbaines
subissent plus durement la vie chère, les difficultés de ravitaillement,
et la baisse du pouvoir d’achat que ne connaissent pas les campagnes.
Cette population fragilisée ne commence toutefois à manifester
son mécontentement qu’en 1917, par une vague de grèves. Et si le
pacifisme prôné par certains socialistes radicaux dès 1915 implique
une certaine rupture du consensus national, les ouvriers sont glo-
balement restés solidaires de la communauté nationale.
En 1914, la guerre révèle donc des interprétations et des attitudes
différentes selon les régions, les opinions religieuses ou politiques,
les situations sociales, la ruralité ou l’urbanité. On retrouve, dans
une moindre mesure, des contrastes que la guerre de 1870 avait
dévoilés : la détermination avait été inégale sur le territoire natio-
nal, plus urbaine que rurale, plus populaire que bourgeoise (comme
en atteste la Commune), plus républicaine que conservatrice, plus
intense dans les régions frontalières de l’Est et du Nord que dans le
sud du pays. En 1918, la guerre a considérablement réduit ces dif-
férences en harmonisant le sentiment national français. Ainsi, le pre-
mier conflit mondial n’est pas seulement le moment de la
maximisation de la « nation en armes » ; il est surtout le moment
d’un approfondissement et d’une homogénéisation de l’idée dans les
consciences individuelles.
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vertueux en symbole de la paix et de la mère patrie finit toutefois
par substituer l’Angleterre au Royaume-Uni : le processus choque
les Écossais, les Gallois et les Irlandais du Nord. Le discours
interclassiste de la guerre a aussi ses limites en tentant de nier les
contradictions de classe derrière les plis du drapeau britannique. En
fait, le discours patriotique ravive la sensibilité aux inégalités sociales,
qui apparaissent au grand jour à la faveur de la guerre. Par exemple,
l’évacuation des enfants pauvres des centre-villes ou et les bom-
bardements soulignent cruellement les inégalités entre ceux qui s’en
sortent indemnes et ceux qui, sans politiques sociales pour les
soutenir, affrontent la perte de leurs biens. Le message sur l’égalité
des sacrifices paraît en décalage avec la réalité des conséquences
sociales de la guerre, de sorte que le conflit accouche d’un fort res-
sentiment politique qui se traduit dans les faits par le renversement
de Churchill en juillet 1945 au profit d’un cabinet travailliste décidé
à mettre en place les premiers fondements d’un État-providence.
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GUERRE
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qu’on prend pour des Allemands. Les violences vis-à-vis des mino-
rités sont surtout nombreuses en Allemagne (contre les Juifs) et en
Hongrie (contre les Slovaques).
Loin de n’être qu’un affrontement de sociétés nationales unies,
la guerre est souvent aussi une guerre civile. Elle finit par mettre
en question les soubassements de la nation et la cohérence de la
communauté imaginée.
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GUERRE
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GUERRE
D’INDÉPENDANCE
Dans la tradition libérale, l’accession à l’indépendance est
le moment clé de la naissance d’une nation qui s’affirme
dans sa pleine souveraineté. La guerre d’indépendance
est érigée en mythe fondateur de la nation en mettant en
scène l’opposition entre la nation et les forces internes ou
étrangères qui l’auraient tenue soumise. L’historiographie
nationaliste suppose donc que la nation préexiste à la
guerre d’indépendance qui ne ferait que réaliser sa
« libération ».
En fait, les guerres d’indépendance sont le plus souvent
la juxtaposition de plusieurs conflits : des guerres
interétatiques où les grandes puissances du moment
instrumentalisent des minorités nationales, des guerres
civiles masquées qui opposent des loyalistes à des
indépendantistes, des guerres patriotiques et xénophobes
contre l’étranger qui bouleverse la cohésion de la société
traditionnelle, des crises politiques ou dynastiques qui
divisent profondément les élites, des guerres révolution-
naires ou contre-révolutionnaires qui mettent en branle
des protestations sociales profondes et préexistantes, etc.
Le problème est de comprendre comment on passe de
guerres aux clivages multiples à une guerre nationale
opposant deux camps face-à-face.
Si, entre 1776 et 1917, la guerre d’indépendance est
principalement motivée par le nationalisme, au XXe siècle
elle véhicule aussi les thèmes de la révolution d’inspiration
marxiste et, à partir de 1950, à celui de la décolonisation.
Depuis 1989 (chute du mur de Berlin), on assiste en
Europe à un retour des guerres d’indépendance inspirées
par le seul nationalisme, notamment dans l’ex-Yougoslavie.
184
GUERRE D’INDÉPENDANCE
185
• La guerre civique ne remet pas en cause la nation
Premier cas, la guerre civique désigne un conflit où les belligé-
rants se réclament de la même identité et luttent pour la constitution
de gouvernements distincts sur le plan local sans nécessairement
remettre en cause l’unité de l’État. Les guerres civiques sont des
moments d’affrontement de pouvoirs et non des guerres ayant pour
enjeu la nation. Les guerres napoléoniennes du début du XIXe siècle,
souvent considérées comme des guerres d’indépendance pour
l’Espagne ou l’Allemagne, illustrent ce cas.
En Espagne, il faut attendre la fin des indépendances américaines
(1825) pour que les guerres napoléoniennes (1808-1814) prennent
le nom de « guerre d’Indépendance ». Au moment du conflit, le terme
généralement utilisé est « révolution d’Espagne », et si le mot « indé-
pendance » est évoqué, c’est toujours dans le sens ancien d’affir-
mation de l’autonomie locale et jamais dans celui de proclamation
d’une souveraineté politique.
Les conquêtes napoléoniennes détruisent les anciens États. En
Espagne, l’armée professionnelle battue, des milices se forment dans
les pueblos, les communes rurales et urbaines, sous l’égide des
corporations municipales. Les municipalités acquièrent un pouvoir
constituant et forment des juntes qui proclament des « indépen-
dances ». La défense de l’Espagne repose alors sur une mosaïque
de corporations territoriales juxtaposées mais qui ne travaillent pas
à l’établissement d’une souveraineté nationale.
La guerre civique prouve que, dans l’Europe de la première
moitié du XIXe siècle, de très larges secteurs de la population demeu-
rent de fait hors de la nation, fidèles à une autre culture politique
qui met en avant une conception organique et hiérarchique de
la société. Le concept de nation est étranger à cette opinion dite
légitimiste.
Pourtant, face à l’effondrement de l’État, les libéraux espagnols
en appellent à une solution de rechange inédite : la nation. Ils s’em-
ploient donc à lire la guerre civique comme une guerre nationale.
Pour eux, la réaction légitimiste de la population ne peut venir que
d’une forme incompréhensible de résistance. Une fois au pouvoir,
en 1833, ils expliquent cette attitude par un combat séculaire entre
les forces du progrès contre celles de l’obscurantisme. Ce faisant,
ils justifient un système censitaire et érigent une barrière sociale et
politique infranchissable qui conduit à la cruelle guerre carliste (1833-
1839). C’est précisément pendant cette dernière que l’appellation
de guerre d’Indépendance apparaît pour désigner les événements de
186
GUERRE D’INDÉPENDANCE
• La guerre de partisans
La guérilla répond au cas où les belligérants revendiquent une
même identité mais poursuivent des objectifs politiques différents
sur le plan national. C’est une guerre irrégulière qui évite la bataille
mais qui, par un harcèlement continu, mine la volonté de combattre
de l’ennemi. C’est la guerre du faible contre le fort. Elle rassemble
des hommes humbles (souvent des paysans) autour d’un chef de
guerre au pouvoir charismatique. Militairement, le groupe est
volatil, peu armé et peu professionnalisé. Toutefois, à la différence
de la guerre civique, le rapport à la nation est fort : le peuple, c’est
les guérilleros. En mêlant des troupes aux origines sociales et géo-
graphiques diverses, la guérilla sert de creuset à la nation, fondée
sur des principes hiérarchiques nouveaux et où l’armée joue un rôle
capital. La guérilla permet aussi de construire une forme d’État
souverain dans la mesure où les groupes armés parcourent et admi-
nistrent un territoire de guerre homogène. Si les guérilleros sont
reconnus par des puissances étrangères ayant un intérêt à ériger la
région insurgée en État indépendant, alors la guerre de partisans se
transforme en guerre nationale, comme c’est le cas en Grèce entre
1821 et 1832.
À la fin du XVIIIe siècle, la bourgeoisie commerçante et quelques
intellectuels grecs sont sensibles aux idées révolutionnaires. Les
Hétairies (sociétés politiques) de Vienne puis celles d’Athènes et
d’Odessa, fondées en 1814, travaillent à l’idée de la nation grecque
mais elles sont sans contact avec les révoltes populaires contempo-
raines des Monténégrins, des Maniotes ou des Souliotes. Le déclen-
chement de l’insurrection nationale au printemps 1821 se fonde sur
une coalition hétéroclite d’acteurs : des intellectuels issus de grandes
familles de l’Empire ottoman, des membres du bas clergé orthodoxe,
des marins, des brigands du Péloponnèse (les klephtes), des riches
négociants et financiers, tous réunis sous l’œil bienveillant du
tsar Alexandre Ier. En janvier 1822, un congrès de patriotes réuni à
Épidaure proclame l’indépendance de la Grèce et élit un Conseil
exécutif. Mais, entre 1822 et 1824, les insurgés reculent devant les
armées ottomanes et se divisent – les klephtes, notamment, luttent
contre toute forme de centralisation du futur État. Au nom du sultan
ottoman, le pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, défait les patriotes grecs
187
à Navarin (1825), à Missolonghi (1826) et à Athènes (1827). La
guerre de guérilla échoue donc à fonder un État indépendant.
C’est alors que les grandes puissances s’intéressent à la révolte :
les Britanniques, soucieux d’écarter la Russie des Balkans ; la Russie,
prête à faire de la Grèce un protectorat ; la France, qui cherche sa
place dans l’Europe du congrès de Vienne. Par le traité de Londres
de 1827, les trois puissances s’engagent à créer un État grec autonome
au sein de l’Empire ottoman et envoient une force militaire conjointe
qui inflige une défaite au pacha d’Égypte à Navarin, en 1827. Au
traité de Londres de février 1830, un État grec sous suzeraineté
ottomane est créé. Puis les puissances européennes imposent
l’indépendance totale de la Grèce (1832) et nomment un nouveau
monarque, Othon Ier.
Ainsi, la guerre d’indépendance grecque est une guérilla changée
en guerre nationale grâce à l’intervention des puissances européennes,
elles-mêmes mues par des considérations stratégiques et des intérêts
réciproques. C’est un fait essentiel dans toute l’Europe centrale : les
guerres d’indépendance et les nations y sont d’abord le résultat des
intérêts des puissances de l’Europe occidentale.
• La guerre nationale
La guerre nationale oppose des belligérants qui ne partagent pas
la même identité et qui poursuivent, en outre, des projets étatiques
différents. C’est le cas le plus courant dans les guerres d’indépendance.
Elle conduit généralement à une division entre deux États souverains
après un conflit classique opposant une armée professionnelle à une
autre, comme c’est le cas pour l’indépendance de la Belgique en 1831.
Au Royaume-Uni des Pays-Bas, au début du XIXe siècle, il existe
un conflit ancien entre les élites négociantes du Nord, partisanes du
libre-échange, et les élites industrielles du Sud, partisanes d’un pro-
tectionnisme qui les protège de la concurrence britannique et française.
Le conflit se greffe sur une ancienne rivalité religieuse qui voit s’op-
poser depuis le XVIe siècle les provinces protestantes du Nord aux
provinces catholiques du Sud. La rébellion politique des provinces
du Nord, au XVIIe siècle, avait de plus entretenu des destins politiques
différenciés qui se manifestent à nouveau lors des guerres révolu-
tionnaires : en 1792, alors que les provinces du Sud sont annexées
à la République française, celles du Nord sont rassemblées dans une
République batave en 1795, puis dans un royaume de Hollande à
partir de 1806. En 1813, la dynastie d’Orange règne sur le Royaume-
188
GUERRE D’INDÉPENDANCE
Uni des Pays-Bas et renoue les liens entre les deux parties méridionale
et septentrionale en se référant notamment à la période où elles
avaient été unies, sous la dynastie des Habsbourg, avant 1579.
Les événements de 1830-1831 sont l’origine d’expressions natio-
nalistes virulentes qui opposent deux gouvernements et deux armées.
Le soulèvement de Bruxelles, le 25 août 1830, répond à une coalition
hétéroclite des élites des provinces méridionales, des commerçants
libéraux et des élites catholiques terriennes, tandis qu’un Congrès
national exclut la maison d’Orange du nouveau trône. Si les rebelles
optent pour une monarchie parlementaire, le choix du roi n’est
tranché que par la conférence de Londres en 1831. Pour contrer
les attaques néerlandaises, la Belgique doit compter sur l’appui des
troupes franco-britanniques à plusieurs reprises.
Ainsi, la guerre d’indépendance belge, née d’une guerre civile,
se convertit en guerre nationale par l’intervention de forces alliées
étrangères (ici, la France révolutionnaire et la Grande-Bretagne) qui
reconnaissent aux insurgés le droit de former un nouvel État. On est
là dans le cas de guerres d’indépendances nationales mêlées à des
guerres inter-étatiques.
189
que l’unité relève aussi de plébiscites, notamment pour les États de
l’Italie centrale.
En 1861, le royaume d’Italie résulte non pas d’une création ex
nihilo ou d’une sédimentation fédérale mais de la généralisation du
système de gouvernement piémontais, ce qui permet à l’Italie de faire
l’économie de la rédaction d’une Constitution en adoptant le Statuto
promu à Turin en 1848. L’État piémontais a eu pour tâche prioritaire
de former un territoire national par annexions de gré ou de force
plutôt que d’en intégrer les composantes par un projet national
cohérent. C’est pourquoi la modernisation de l’armée est essentielle
à la réalisation de l’unité. En revanche, l’unification juridique et légis-
lative ne commence pas avant 1865. En fait, il semble que Cavour,
l’un des principaux protagonistes de l’unité italienne, n’ait assumé
que tardivement le projet unitaire. C’est bien plutôt l’effondrement
des États d’Italie centrale qui enclenche un processus d’unification
autour du vieil État piémontais, ce que les patriotes italiens ont appelé
la « révolution d’Italie ».
Les « guerres d’indépendance » italienne sont aussi des guerres
civiles. En 1848, les troubles révolutionnaires aboutissent à la for-
mation de républiques à Venise, à Rome et à Florence. L’insurrection
sicilienne dure quant à elle jusqu’en avril 1849. La division des
patriotes italiens entre modérés et républicains radicaux explique la
reconquête autrichienne de 1849.
Le passage d’une pluralité d’États « d’Ancien Régime » (l’ex-
pression est courante en Italie dans les années 1860) à un État pié-
montais unique, étendu et en voie de modernisation, s’est fait dans
la violence et la guerre. Il rencontre de nombreuses résistances de
la part de couches populaires rurales volontiers anti-étatistes, quels
que soient le nom et la forme de l’État, et d’élites anciennes attachées
aux anciens États. D’autres élites approuvent l’effondrement des
anciens États : elles font le choix de l’efficacité en tenant un discours
sur le bien public et préfèrent prendre fait et cause pour l’État
piémontais plutôt que de voir grandir le risque d’une révolution
démocratique, comme en 1848. Même si ces élites se partagent entre
centralistes et fédéralistes, elles s’entendent pour que l’État unitaire
mobilise les masses et les nationalise afin d’éviter la formation d’une
coalition sociale du refus.
L’invention de la « révolution d’Italie » masque l’existence d’une
révolution sociale qui couve depuis 1848 et celle d’une opposition
résolue à l’unité, avant et après 1870. La guerre d’unité est bien une
guerre nationale de conquête.
190
GUERRE D’INDÉPENDANCE
191
à la couronne britannique, précipitent la fondation d’un État provincial
propre en Irlande du Nord, doté d’un parlement à Belfast lié à celui
de Westminster, qui mène une politique de discrimination de la mino-
rité catholique. L’Eire ne devient un dominion indépendant qu’en
1931 et n’est pas associé au Commonwealth avant 1937. Mais, le
règlement de la guerre civile ne peut satisfaire les irrédentistes du
Sud qui considèrent l’État des 26 comtés comme une nation
amputée. En théorie, la Constitution de l’Eire de 1937 ne renonce
pas à la souveraineté sur l’ensemble de l’île d’Irlande.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, la guerre nationale se
concentre en Ulster. Dans les régions unionistes, la minorité catho-
lique poursuit le rêve de réunion avec l’Eire et nie la légitimité de
l’État britannique. Cette minorité, qui s’oriente longtemps vers des
moyens légalistes, est soutenue par les partis sociaux-réformistes
(National Party). Mais, à partir de 1968, les partisans de la lutte armée
(Sinn Féin et son bras armé, l’IRA) gagnent en importance. On a
donc bien une guerre d’unité inaboutie parce que les belligérants,
revendiquant des identités irlandaises distinctes, poursuivent des
objectifs politiques différents. En 1998, sous pression de Tony Blair,
chef du gouvernement britannique et de Bill Clinton, président
des États-Unis, les accords du Vendredi Saint ont rassemblé des
représentants du gouvernement de Londres, de Dublin et les deux
forces belligérantes en présence en Irlande du Nord, unionistes et
indépendantistes. L’Eire renonce alors à sa prétention de souveraineté
sur l’Ulster et le Royaume-Uni promeut un statut de large autonomie.
Malgré le désarmement de l’IRA (2001) et la renonciation de cette
dernière à la lutte armée (2005), le processus de paix est enlisé.
192
GUERRE D’INDÉPENDANCE
193
inexorablement à une guerre civile. Au XXe siècle, l’enjeu national
se double d’un enjeu révolutionnaire, donnant aux guerres d’indé-
pendance entre 1917 et 1989 la coloration particulière d’une réaction
politique en défense de l’ordre social. Les conditions d’intervention
internationale sont une fois encore décisives pour décider de l’issue
de la guerre.
194
GUERRE D’INDÉPENDANCE
195
populations entre elles, crée des États rivaux, identifie le peuple et
l’armée, accuse les différences pour rendre évidente la naissance
de l’État-nation. Les indépendantistes appellent « guerre d’indé-
pendance » la guerre civile qui leur permet d’accéder au pouvoir
et de légitimer la création d’un État. Ils ont le plus souvent besoin
de l’appui de forces étrangères qui reconnaissent le nouvel État,
transformant la guerre civile en guerre nationale.
La guerre d’indépendance est donc moins la conséquence de
l’affirmation du nationalisme que sa cause. La guerre civile qu’elle
déclenche, loin d’être l’aberration que présentent les nationalistes,
est une voie normale de construction de l’État-nation.
196
HISTOIRE
NATIONALE
Aux XIXe et XXe siècles, la doctrine politique du nationalisme
a profondément marqué le développement culturel de
l’Europe et, en particulier, les disciplines intellectuelles.
L’histoire a été par excellence le terrain de cet investisse-
ment nationaliste. Le nationalisme utilise l’histoire à ses
propres fins pour légitimer la conception romantique
de la nation qui la considère comme un donné naturel,
antérieur à toute forme d’organisation politique.
Les libéraux, là où ils s’emparent du pouvoir dans la
première moitié du XIXe siècle favorisent le développement
des histoires nationales. Héritiers des Lumières,
ils considèrent que tous les individus doivent accéder
à la culture et, à cette fin, ils créent des institutions
susceptibles d’enseigner à la population l’histoire
nationale : musées, archives, bibliothèques, etc. Les
citoyens sont dès lors mobilisés pour célébrer l’histoire
nationale.
197
• L’émergence de l’histoire
comme discipline nationale
Au XIXe siècle, les « peuples », les « civilisations », les « classes »
ou les « races » deviennent le moteur de l’histoire. En France, François
Guizot inaugure le mouvement avec l’Histoire de la révolution
d’Angleterre (1826), l’Histoire de la Civilisation en Europe (1828-
1829) et l’Histoire de la Civilisation en France (1829-1830). Ses cours
magistraux à la Sorbonne attirent les foules et sont immédiatement
publiés par les éditeurs du Quartier Latin. Mais l’irruption des masses
dans le récit d’histoire se colore de fiction, ce qui fait de l’historien
un romancier du vrai.
L’histoire en tant que science apparaît un peu plus tard, entre 1830
et 1850, au Collège de France où professent Jules Michelet à partir
de 1838 puis Edgar Quinet, mais surtout à travers un réseau d’ins-
titutions spécialisées : l’Académie des inscriptions et belles-lettres
(créée en 1816), l’Académie des sciences morales et politiques,
l’École des Chartes (1821, refondée en 1830), le Comité des travaux
historiques (1834), l’École archéologique d’Athènes (1846). Les
publications savantes se multiplient : Bulletin de la Société de
l’histoire de France (1834), Bulletin archéologique (1838), Revue
archéologique (1844), etc.
Mais, c’est l’Allemagne qui apparaît au XIXe siècle comme la
mère des sciences historiques, auxquelles on attribue la connais-
sance du devenir des nations. Après les défaites de 1806, la nation
allemande n’est qu’une utopie défendue par une poignée d’historiens.
Pour légitimer l’existence historique de l’Allemagne, les premiers
romantiques ont recours à la comparaison avec la Grèce antique,
comme Wilhelm von Humboldt dans l’Histoire de la chute et du
déclin des États libres de la Grèce paru en 1807. La biographie
d’Alexandre le Grand par Johann Gustav Droysen paraît en
1833 et remporte un immense succès parce qu’elle transpose à
l’Allemagne l’histoire d’un peuple sacré. Dans son Histoire du
peuple allemand parue en 1825, Heinrich Luden affirme la primauté
du peuple sur toute instance historique, instituant cet « Empire du
Peuple » que les quarante-huitards tentent d’établir plus tard à
Francfort. Ainsi, les historiens sont les premiers propagandistes de
l’utopie d’un État national de tous les Allemands, une perspective
que le XVIIIe siècle avait considérée comme irréalisable et peu
souhaitable.
À l’imitation des deux grandes traditions historiographiques domi-
nantes, la française et l’allemande, nombre d’historiens romantiques
198
HISTOIRE NATIONALE
199
En Allemagne ou en Italie, l’unité semble le fil conducteur et le
but de tout récit national au XIXe siècle. Encore aujourd’hui, nombre
d’histoires nationales sont finalistes et font de l’indépendance l’abou-
tissement naturel de siècles de vicissitudes. La Constitution slovaque
de 1992 le proclame alors que la création d’un État national slovaque
fut imposée par Hitler en mars 1939. De même, l’histoire nationale
croate défend l’idée d’une continuité entre le royaume de Croatie
du Xe siècle et la République de Yougoslavie née en 1918. Pourtant,
cette continuité est historiquement fausse : l’union personnelle des
couronnes de Croatie et de Hongrie est instituée dès 1102 et les
Habsbourg règnent à Zagreb depuis 1527. En 1867, la Croatie est
partagée entre Cisleithanie (pour la partie dalmate) et Transleithanie.
200
HISTOIRE NATIONALE
201
archives départementales, communales ou nationales dépendent du
ministère de l’Éducation alors qu’en 1887 s’organise l’accès libre
au public. Le nombre de consultation est multiplié par 40 entre 1887
et 1888, preuve de l’engouement pour l’archive qui traverse le siècle.
Mais elle reste, au XIXe siècle, un bien d’État davantage qu’un trésor
de la mémoire nationale.
L’éclosion de l’histoire nationale s’appuie aussi sur une fièvre
documentaire privée. Entre 1830 et 1870, la bibliophilie se développe
dans les foyers fortunés et dans des sociétés savantes qui se multi-
plient. En 1824, Arcisse de Caumont fonde la Société archéologique
de Normandie. En 1834 est fondée la Société des antiquaires de
l’Ouest à Poitiers. Leur pratique scientifique de l’histoire annonce
le triomphe du positivisme en histoire après 1870.
202
HISTOIRE NATIONALE
• Les commémorations
Maurice Agulhon a qualifié de « statuomaniaque » l’époque entre
1870 et 1940 durant laquelle les villes européennes se couvrent de
lieux commémoratifs. Loin de se limiter aux seules statues, la
mémoire investit l’espace public de nombreuses manières : plaques
commémoratives, noms de rues, panthéons, cimetières, etc. À bien
203
des égards, cette « statuomanie » permet le déploiement d’une
véritable histoire appliquée, tangible et concrète, qui atteste que
l’obsession pour l’histoire s’intensifie à la fin du XIXe et au début
du XXe siècle.
C’est dans les années 1860 que les initiatives commémoratives
prennent de l’ampleur, développant un nouveau rite politique jusque-
là réservé aux élites. La nationalisation des masses prend alors
l’allure d’un programme conscient de réécriture de l’histoire à coup
de grands hommes et de noms évocateurs de batailles célèbres. À
Barcelone par exemple, un intellectuel romantique, Víctor Balaguer,
se charge, au milieu du XIXe siècle, de baptiser les noms des rues
du nouveau quartier d’agrandissement de la ville, l’Ensanche. Il choi-
sit de suivre un cours logique qui raconte l’histoire de la Catalogne
en Espagne, s’inspirant de l’ouvrage qu’il avait écrit auparavant,
l’Histoire de la Catalogne et de la Couronne d’Aragon (1863).
Comme beaucoup de ses contemporains, il pense que la Catalogne
est la terre de la liberté par excellence et que ses réactions anticen-
tralistes sont la preuve de l’attachement de la région à la liberté. La
Catalogne aurait donc un rôle de guide du libéralisme espagnol et
se proclame chef de file du programme nationalisateur espagnol. À
côté des grands hommes des résistances anticentralistes du XVIIe siècle
figurent donc les batailles contre Napoléon qui symbolisent la
naissance de la nation espagnole.
Un programme aussi cohérent n’est pas fréquent. Le plus souvent,
le désir d’imposer une lecture univoque de l’histoire à l’espace public
est l’occasion de conflits politiques homériques. En France par
exemple, la promotion de la figure de Voltaire sert de cheval de
bataille à ceux qui s’opposent à l’influence sociale et politique de
l’Église dans la société du XIXe siècle. Entre 1814 et 1824, les
libéraux publient 1 600 000 exemplaires de son œuvre pour contrer
la Restauration. Entre 1841 et 1845, les querelles sur la liberté
de l’enseignement alimentent une bataille pour l’érection d’une
statue de Voltaire. Le projet ressurgit en 1867 avec Michelet pour
liguer les oppositions au régime impérial. Avec l’avènement de la
IIIe République, le centenaire de la mort de Voltaire, en 1878, est
une victoire des républicains contre les catholiques. Victor Hugo
convertit Voltaire en prophète du XIXe siècle et l’écrivain retrouve
sa place au Panthéon, que la Révolution lui avait dévolue en 1791.
Voltaire fait donc l’unanimité du camp républicain laïc. En 1879 à
Paris, on donne symboliquement le nom de Voltaire au boulevard
qui va de la place de la République à celle de la Nation. Cette apo-
204
HISTOIRE NATIONALE
205
travers la passion patrimoniale et l’invention des traditions. Mais la
fatigue des monuments ne s’émousse pas dans les régimes autori-
taires qui redoublent de moyens pour mobiliser les masses.
206
HISTOIRE NATIONALE
207
ce qui permet de réinventer l’histoire nationale. Dès 1988, les diri-
geants politiques hongrois choisissent pour emblème la couronne de
saint Étienne plutôt que de recourir à la tradition libérale issue de
1848. À Budapest, en 1993, les anciennes statues du communisme
sont reléguées dans un parc, le « jardin des Lénine » : on y trouve
notamment la statue de la Liberté, de 35 mètres de haut, qui, depuis
1947, célébrait l’entrée des troupes soviétiques en Hongrie. Les rues
de Zagreb, elles, replongent dans le Moyen Âge et les noms des rois
du Xe siècle remplacent les toponymes de « Lénine », « Révolution-
socialiste » ou « Martyrs-du-fascisme ». En Bulgarie, en 1990, la
momie de Dimitrov est retirée de son mausolée et enterrée au cime-
tière de Sofia. Ainsi, des opérations d’oubli semblent symboliser
l’ère post-communiste, comme l’ont montré les cinéastes Theo
Angelopoulos dans Le Regard d’Ulysse (1995) ou Wolfgang Becker
dans Good Bye Lenin (2003).
Suit le temps des réhabilitations. En 1989, on organise l’enterre-
ment officiel d’Imre Nagy, le président du Conseil hongrois pendant
les événements de 1956. Mais le mouvement se poursuit par le retour
des cendres du dictateur de l’entre-deux-guerres Horthy, en 1993.
À Sofia, en 1993, on réhabilite la figure de Boris III qui s’était allié
aux nazis. En 1998, Boris Eltsine préside l’enterrement solennel de
la famille Romanov exécutée en 1917 par les bolcheviks. Le Président
avait pourtant été en 1977 à l’origine de la destruction de la maison
où l’assassinat avait été commis, en tant que Premier Secrétaire de
la région de Sverdlovsk ! En 1999 enfin, des cérémonies religieuses
en l’honneur du maréchal Antonescu célèbrent la fondation des
Gardes de Fer, le mouvement fasciste roumain. Le retour de « l’âge
d’or » d’avant 1945 conduit parfois au retour d’un nationalisme exalté
et à la minoration des crimes de la Shoah. Ainsi, en Russie, la réha-
bilitation du tsarisme accompagne un refoulement du stalinisme revu
comme une période de grandeur de la Russie soviétique.
Ces dernières années plus que jamais, l’histoire est instrumen-
talisée à des fins nationalistes. Depuis l’unification de l’Allemagne,
on a assisté à la revalorisation de l’histoire nationale et du passé
prussien. Le succès rencontré par les autobiographies et les témoi-
gnages a permis d’évoquer des réalités jusqu’à présent tues, comme
la douleur des populations allemandes pendant et après-guerre. Dans
L’Incendie (2004), l’historien Jörg Friedrich décrit par exemple les
bombardements de Hambourg et de Dresde en 1945 comme une
guerre d’anéantissement des populations civiles. Les études sur les
Allemands expulsés après 1945 relèvent de la même logique de
208
HISTOIRE NATIONALE
209
LANGUES
NATIONALES
Les langues semblent au fondement des nations : la
danse, les couleurs du drapeau, la cuisine ne fonctionnent
comme signes identitaires qu’en tant qu’ils renvoient à
une culture structurée par un langage qui est le lieu de
rencontre de l’individuel et du collectif. Les questions
nationales se posent en général sous forme linguistique,
l’intégration ou l’assimilation à une société semblant se
traduire d’abord par l’appropriation de la langue du pays.
Les actes linguistiques sont identitaires par nature :
pour les Grecs anciens déjà, les barbares étaient avant
tout des non-grécophones. De même, la perception de
la différence des langues est le plus souvent la première
forme de conscience de l’identité différente des autres.
Pourtant, le lien entre langue et identité nationale n’est
pas si simple : on peut être Basque sans parler euskara,
être Irlandais sans parler gaélique, être patriote finlandais
et parler suédois, etc. La valeur de la langue est très
inégale selon les groupes : certains locuteurs n’ont pas
pour souci de maintenir leur langue, d’autres si, comme
les musulmans d’Europe qui conservent l’arabe pour son
usage religieux par exemple. Les Néerlandais et les
Scandinaves n’attachent pas d’importance symbolique à
leur langue : dans un contexte étranger, ils l’abandonnent
facilement et, dans leurs pays, l’anglais est si présent
qu’on peut parler de co-linguisme. Quant aux linguistes,
ils montrent que l’influence du territoire sur une langue
n’est pas déterminante dans la formation des dialectes et
ils s’abstiennent de toute cartographie linguistique qui ne
rend pas compte des innombrables zones de transition
où à chaque langue correspond un usage social précis.
Il n’existe donc pas d’équation naturelle entre une langue
210
LANGUES NATIONALES
211
Il faut probablement distinguer les vieilles langues communes,
déjà largement normalisées avant le XIXe siècle, et nationalisées
ensuite (espagnol, danois, français, néerlandais, portugais, suédois),
et les « langues-nations » de fixation récente, qui sont d’emblée
nationalisées au XIXe siècle par le romantisme (bulgare, norvégien,
roumain, serbo-croate, finlandais) et même au XXe siècle (ukrainien,
slovène, slovaque, catalan, euskara). Dans la première catégorie sont
comprises les langues qui connurent une interruption importante de
leur normalisation, reprise de manière vigoureuse au XIXe siècle (le
polonais, le gaélique, le lituanien, le hongrois, le tchèque).
Une longue gestation a fait par exemple du français une langue
littéraire dès les Xe et XIe siècles, avant d’être grammatisée à partir
du XVIe siècle. Sa fixation et sa standardisation se fait à coup de rééla-
borations successives (réformes de la langue, orthographe, lexique,
etc.), avant une stabilisation généralement acceptée de la langue écrite
au XVIIe siècle. Le français est un exemple paradigmatique de l’union
entre une langue et un État. Dès la Renaissance, il est à la fois langue
littéraire et langue d’administration (édit de Villers-Cotterêts, 1539).
La standardisation est appuyée par des institutions d’État comme
l’Académie française (1635) qui établit un dictionnaire normatif
en 1694. C’est sur ce modèle que le roi d’Espagne créa en 1766 l’Aca-
démie royale de la langue et que le tsar créa en 1783 l’Académie
russe. Mais il faut noter que les souverains de l’Ancien Régime ne
se préoccupent pas de la langue utilisée par leurs sujets et n’ont
d’autres soucis que la rationalisation de l’État, laquelle commandait
une certaine uniformisation linguistique de l’administration. En 1783,
Joseph II, archiduc d’Autriche, tenta d’abandonner le latin comme
langue d’administration, d’abord dans les tribunaux (1781) puis dans
les universités (1783) ; devant la résistance des magnats hongrois,
il annula le décret en 1790. Au congrès de Vienne (1815) qui parta-
geait la Pologne entre les États prussien et russe, ceux-ci s’engagèrent
à respecter le statut du polonais. L’identification entre la langue et
l’État était donc loin d’être la règle générale en Europe.
À la fin du XVIIIe siècle, le français, langue d’État, n’est d’ailleurs
pas pour autant une langue nationale, comme le révèle l’enquête
menée par l’abbé Grégoire en 1792 : sur 26 millions de Français,
10 millions sont francophones et 3 bilingues. Une enquête de 1806
répertorie, elle, près de 350 idiomes différents en France. Le statut
de langue nationale est acquis sous la Révolution avec la promul-
gation d’une loi de 1794 sur « la nécessité et les moyens d’anéan-
tir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française ».
212
LANGUES NATIONALES
213
reprend sous le concept de Ursprache, « le langage originel ». Pendant
les guerres napoléoniennes, la langue allemande est l’objet d’un déve-
loppement littéraire important sous forme de poésie patriotique. Ernst
Arndt définit alors l’Allemagne comme le royaume de l’allemand,
qui est lui-même le reflet du Deutsche Volkstum. L’esprit de la nation
et son langage se trouvent aussi reflétés dans le corps, fondant une
nationalité sur le sang.
Le mythe de la cohésion nationale à travers l’unilinguisme ravive
dans certains cas d’anciennes polémiques touchant à la langue. En
Italie, la questione della lingua date du Quattrocento où le toscan
s’impose comme la langue littéraire standard de la péninsule, sans
toutefois parvenir à s’imposer comme langue d’administration face
au latin, comme langue intellectuelle face au français et à l’allemand,
comme langue vernaculaire face aux nombreux dialectes (napoli-
tain, savoyard, génois, etc.).
Dans bien des cas, la philologie recourt à l’étymologie pour résoudre
la question des origines. Les travaux du père Larramendi au XVIIIe
siècle affirment que l’euskara était une langue héritée des Ibères, « la
langue universelle des Espagnols ». Cette étude sur la langue basque
sert donc à réaffirmer l’antiquité du peuple espagnol et à affirmer
la prééminence des Basco-Navarrais dans l’État.
La génération romantique hérite donc de la problématique de la
relation entre la nation et la langue bien plus qu’elle ne l’invente.
Mais, désormais, la question est posée sous un jour résolument poli-
tique. Avec la Révolution, le français, qui est devenu rapidement la
langue de la souveraineté nationale, donne l’exemple à la plupart
des États européens. Jusqu’à présent, la fixation des langues com-
munes n’avait pas pour objectif d’exprimer la culture populaire
mais au contraire de rivaliser avec les canons gréco-latins. Les
littératures de l’âge classique développaient d’ailleurs les grands
genres hérités des modèles antiques (épopée, tragédie, etc.). Avec
les romantiques, les littératures nationales prétendent exprimer le
génie des peuples.
Dans la plupart des pays d’Europe, la définition d’une langue
nationale précède la diffusion de la langue commune ou l’existence
d’une langue littéraire, ce qui provoque de nombreux déphasages.
Pour les langues qui n’avaient qu’un statut oral, le travail des « fai-
seurs de langue » est considérable et peut, dans certains cas, échouer.
Ainsi, face à l’attachement des populations irlandaises à l’anglais,
les nationalistes doivent abandonner l’idée de revivifier le gaélique.
214
LANGUES NATIONALES
215
de l’allemand au profit d’une revalorisation des dialectes paysans,
plus proches du norvégien que du suédois de Stockholm.
D’une manière générale, les langues des premiers États-nations
connaissent des modes de standardisation divers. Au début du
XIXe siècle, la situation de l’allemand et de l’italien est opposée. Dans
les pays germanophones, l’allemand est une langue déjà standardi-
sée qui ne manque ni de prestige, ni d’un travail de légitimation opéré
par de nombreux écrivains et philologues. La relative unification de
l’espace germanique sur le plan culturel et linguistique repose sur
une alphabétisation précoce et sur des bases religieuses. L’instru-
mentalisation politique de la linguistique sert de prétexte aux reven-
dications territoriales sur le Schleswig-Holstein (guerre des Duchés,
1866) et l’Alsace (guerre franco-prussienne de 1870). Au début du
XXe siècle, le nationalisme allemand demande la tutelle politique de
régions où vivent des germanophones : Pologne occidentale, Sudètes,
Transylvanie, pays baltes. Pourtant, d’un point de vue linguistique,
les dialectes d’Allemagne du Nord sont plus proches du néerlan-
dais que du haut allemand et les langues scandinaves et anglaise
sont aussi des langues germaniques…
L’italien se trouve au contraire dans une situation linguistico-
politique précaire. La définition d’un standard commun n’est pas
faite jusqu’à ce que Alessandro Manzoni, l’auteur des Fiancés (1825-
1827), lui-même de parler lombard, préconise de ressourcer la langue
littéraire toscane avec le florentin parlé afin de constituer une langue
nationale unique. La politique linguistique du jeune État italien oscille
alors entre le programme manzonien, qui implique la lutte contre
les dialectes non-toscans, et un libéralisme pragmatique qui accepte
la variété dialectale de la péninsule. De fait, lorsque le premier
parlement unifié se réunit à Turin en 1860, les orateurs parlent…
en français. L’unité linguistique de l’Italie est tardive : en 1860, seuls
2 % des Italiens lisent et comprennent l’idiome officiel ; en 1955
encore, l’usage du toscan est restreint à 18% de la population de
l’État. Dans les cas allemand et italien, on constate que la construc-
tion d’une langue standard n’est pas réductible à l’imposition « par
le haut » d’une politique linguistique, ni à une construction sociale
autonome indépendante du champ étatique.
Le processus interactif entre langue littéraire et langue populaire
n’a pas pour autant été toujours aisé : il recouvre dans certains cas
une guerre des langues qui perdure parfois au XXe siècle. En Norvège
par exemple, l’opposition entre le riksmaal parlé à Oslo et le landsmaal
prôné par les nationalistes ne se résout que dans les années 1950.
216
LANGUES NATIONALES
217
de Franz Kafka. De même, le hongrois, qui tend à être marginalisé
dans une région d’Europe où l’allemand fait figure de lingua franca,
connaît sa « rénovation ». Le philologue romantique Ferenc Kasinczy
le modernise par des créations lexicales mêlant mots étrangers et
racines anciennes. En 1837, la Diète de Pest abandonne le latin pour
adopter le hongrois modernisé comme langue des débats.
Pour ces langues, la nationalisation consiste en la réduction d’un
multilinguisme habituel qui dépend de l’interlocuteur (socialement
supérieur/inférieur), du type de relation (public/privé), du contexte
(ville/campagne), du contenu de la chose exprimée et des modes de
communication. La plupart des dirigeants nationalistes hongrois sont
ainsi issus de milieux multilingues car l’allemand est la langue
presque naturelle de l’éducation, davantage que le hongrois. Dans
l’Empire austro-hongrois, l’allemand n’a pas le statut de langue offi-
cielle de l’État, mais elle est la langue dominante de la presse, de
la haute culture et de l’armée en tant que langue de commandement
– même si chaque régiment a sa langue particulière et que le serment
à l’empereur s’effectue en douze langues. C’est pourquoi, en Hongrie,
la politique officielle de magyarisation adopte l’agressivité d’une
langue majoritaire vis-à-vis des langues minoritaires : parler le slo-
vaque à l’école est puni, de même que le slovène en Carinthie et Styrie.
Pourtant, en Transleithanie en 1910, le hongrois n’est parlé que par
48% de la population.
Le multilinguisme est une réalité qui demeure longtemps incon-
tournable dans cette région, comme en témoignent les noms polyglottes
de la plupart des villes de la région : Bratislava (en slovaque) s’ap-
pelle Pzsony en hongrois et Presburg en allemand ; Brasov (en rou-
main) s’appelle Brasso en hongrois et Kronstadt en allemand, etc. Le
changement de langue est chose normale. En pays magyar, les mino-
rités allemandes adoptent le hongrois, tout comme les Juifs de Budapest
qui abandonnent le yiddish à partir de 1840. Cette évolution est
contraire à celle des Juifs de la Pologne russe qui, isolés et persécu-
tés, parlent yiddish : en 1921, seulement 19% des Juifs de Varsovie
se déclarent polonais. Il est vrai qu’au cours du XIXe siècle, l’aban-
don de sa langue maternelle devient rare, voire stigmatisé : en Slovénie,
on montre du doigt les Nemcur qui copient les manières autrichiennes.
218
LANGUES NATIONALES
219
En URSS, la politique active en faveur de la promotion des langues
nationales, reconnues comme langues officielles dans le cadre d’en-
tités politiques constituées (républiques, régions autonomes, etc.),
permet à des dizaines de langues d’accéder à la transcription et à la
grammatisation et, dans certains cas, au statut de langue littéraire.
Les solutions retenues sont toutefois politisées.
• L’émiettement linguistique
Dans l’est de l’Europe, la fin de la Seconde Guerre mondiale
bouleverse profondément la situation linguistique alors que l’Ouest
demeure relativement stable. Un fait notoire est la disparition de
l’allemand comme langue de communication en Europe centrale,
en particulier à cause du déplacement des populations germano-
phones qui vivaient là depuis des siècles. De même, le yiddish
disparaît en tant que langue commune du peuple juif à cause du
judéocide.
Dans le bloc occidental, la puissance d’uniformisation culturelle
et linguistique des États s’accentue après 1945. On note cependant
un retour des langues minoritaires à la fin des années 1960, à la faveur
de la contestation politique ambiante. En France, le breton, l’occi-
tan et le corse bénéficient de ce « réveil » tardif, qui manque toute-
fois son implantation sociale. En Espagne, les renouveaux du catalan
et de l’euskara sont beaucoup plus profonds dans la mesure où ils
s’identifient à la lutte démocratique contre le franquisme.
Dans le bloc oriental, la situation est bouleversée par la domi-
nation russe. Dans les pays baltes devenus soviétiques, la propor-
tion de russophones représente 60 % des Estoniens et 75 % des
Lettons mais seulement 20% des Lituaniens (en 1990). En Belarus
et en Ukraine, le russe domine. Les autorités soviétiques encouragent
la création du moldave dans un sens slavophile en adoptant l’alphabet
cyrillique et en introduisant un lexique emprunté au russe. De la
même manière, Tito fait naître une langue nouvelle, le macédonien,
qui devient l’une des quatre langues officielles de la Yougoslavie com-
220
LANGUES NATIONALES
221
de locuteurs de chaque langue demeure très stable au XXe siècle (on
compte globalement 75% de germanophones, 20 % de francophones,
5% d’italianophones et 1% de romanchophones), l’équilibre sur lequel
repose la Confédération est fragile.
Ainsi, la reconnaissance du plurilinguisme n’est réelle qu’à
l’échelle régionale, comme en Espagne par exemple, où trois régions
autonomes pratiquent le bilinguisme (Euskadi, Catalogne, Galice).
Il existe cependant en Europe une grande variété de situations allant
de la simple réglementation sur l’usage et de la diffusion d’une langue
régionale (comme en Italie ou en Allemagne) à sa reconnaissance
constitutionnelle (comme en Suisse ou en Belgique).
222
LANGUES NATIONALES
223
qui caractérisait l’histoire culturelle européenne. Aujourd’hui, la
nouvelle « révolution linguistique » qui guette l’Europe, celle des
langues transnationales, repose également sur une forme de domi-
nation des États-Unis sur l’Europe et son acceptation tacite par les
élites. Toutefois, le lien entre langue et nation s’est considérable-
ment relâché et, là où l’État n’est pas remis en question, les langues
minoritaires trouvent leur place à l’échelle de la région. Au
XXIe siècle, l’émancipation linguistique n’est plus le moteur fonda-
mental de la formation des nations, mais seulement son symptôme
le plus évident.
notices École,
et
Étrangers, Folklore, Minorités, Origines
renaissances nationales, Patriotisme et
reliées
régionalisme, Socialisme et communisme.
224
LIBÉRALISME
Le mot de libéralisme est d’origine espagnole et naît des
débats des Cortes de Cadix entre 1810 et 1812. Au XIXe
siècle, la diversité entre les libéraux en est le trait saillant,
comme en témoigne en France la variété des noms qu’ils
empruntent, tour à tour « doctrinaires », « constitutionnels »,
« nationaux », « démocrates », « républicains »,
« modérés », « indépendants » ou encore « centristes ».
Il existe en Europe un écart important entre le courant
libéral intellectuel qui affirme son hégémonie, et les
partis libéraux souvent faibles et minoritaires, qui ont
besoin d’épouser d’autres causes que le libéralisme pour
influer sur les événements.
Ce n’est qu’avec les révolutions américaine et française
que le libéralisme donne à la nation un sens politique et
s’identifie à l’État donnant naissance à l’État-nation. En
effet, compris dans sa dimension politique, le libéralisme
implique le respect des droits et des libertés individuelles
protégées par des garanties constitutionnelles, c’est-à-dire
par l’existence d’un État de droit, et la reconnaissance de la
souveraineté populaire, indivisible et unique. Il définit
l’ensemble des citoyens d’un État comme une nation civique,
unie par des liens contractuels et dotée de souveraineté.
Cependant, depuis le Moyen Âge, le mot de « nation » a
aussi un sens culturel et territorial : il renvoie à l’étranger
associé à un territoire autre que le sien. La collectivité
sociologique et historique ainsi désignée, formée d’une
population aux caractéristiques propres, forme ce qu’on
pourrait appeler une nation socio-culturelle ou ethnique.
Pour les libéraux, les deux acceptions de la nation sont
confondues par principe. Pourtant, la nation civique peut
comprendre plusieurs nations socio-culturelles. Tout le
problème des libéraux vis-à-vis de la nation est contenu
dans cette non-coïncidence qu’ils s’efforcent de réduire.
225
La nation libérale civique (XVIIIe siècle-1850)
Pour les libéraux du XVIIIe siècle et de toute la première moitié
du XIXe siècle, libéralisme et nation sont intimement liés. Mais, dans
les faits, l’universalisme des principes libéraux a connu des trajectoires
historiques particulières. On appelle précisément nationalisme cet
effort du libéralisme pour faire coïncider la nation civique et la nation
ethnique.
226
LIBÉRALISME
227
Dans les premières décennies du XIXe siècle, les libéraux défi-
nissent le peuple en offrant à ses membres une même nationalité
assortie de droits politiques. Le manifeste de la Révolution belge
de 1831 en constitue un bon exemple : l’action de la moyenne
bourgeoisie libérale alliée à l’aristocratie foncière et au clergé catho-
lique établit, au nom du « peuple belge », une monarchie constitu-
tionnelle garantissant les libertés politiques fondamentales.
L’incarnation de la nation dans une société particulière dotée d’une
histoire et de traits culturels spécifiques est d’autant plus impérative
aux yeux des libéraux que les sociétés sont diverses et hétérogènes.
En effet, comme l’explique par contraste Alexis de Tocqueville dans
De la Démocratie en Amérique (1833), des pans entiers des sociétés
européennes du XIXe siècle refusent de céder à l’instauration d’un
lien horizontal et égalitaire entre les individus et défendent le maintien
de hiérarchies verticales héritées et inégalitaires. Dans la première
moitié du XIXe siècle, il existe bien une contradiction entre la volonté
des libéraux révolutionnaires de signifier la rupture politique que
représente le principe de la souveraineté populaire et la nécessité
d’incarner la nation en établissant une continuité avec la culture et
le territoire hérités. Mais, prédomine la conviction que le volontarisme
libéral permet à la nation civique d’inclure l’hétérogénéité sociale
par une sorte de dépassement politique.
Jusque vers 1860, le décalage entre les principes politiques
du libéralisme, qui triomphent au fur et à mesure des révolutions
en Europe de l’Ouest, et les fonctionnements sociaux reposant sur
des logiques traditionnelles crée des frictions et des contradictions
difficiles à résoudre. Après une période d’optimisme (1830-1848),
le libéralisme se heurte partout à des résistances sociales puissantes
qui en limitent la portée. L’échec du Printemps des Peuples signifie
l’impasse du libéralisme civique et national.
S’il est douteux que le citoyen libéral soit un pur agent politique
débarrassé des contingences communautaires, il est aussi improbable
que l’État soit cette entité abstraite et neutre que les libéraux pré-
supposent. Dans les faits, l’État libéral n’est pas détaché de toute
racine culturelle et historique : il est en général le porte-parole d’une
nation qui se sent porteuse d’un projet d’unité politique. Par exemple,
l’État allemand est fondamentalement prussien entre 1870 et 1918,
de même que l’État italien est piémontais à la même époque. La plu-
part du temps, le nationalisme des nations majoritaires à l’intérieur
de l’État revêt les habits de l’universalisme libéral pour justifier leur
domination sur l’État, condamnant les autres nations ethniques à un
228
LIBÉRALISME
229
parvient pas à renverser les anciennes conceptions politiques défen-
dues par le légitimisme, les deux courants demeurent longtemps
associés. Dans les pays où, en 1848, cette alliance parvient à ren-
verser le pouvoir conservateur, comme en France, en Italie et en
Allemagne, ils se divisent, ce qui permet à la réaction de triompher
finalement en 1849. De cette division naissent plusieurs courants
libéraux : alors que les uns se rapprochent des démocrates pour
lutter contre l’autoritarisme et fonder la démocratie libérale, comme
en France et au Royaume-Uni dans les années 1870, d’autres
s’allient à l’autoritarisme pour lutter contre la démocratie, comme
en Espagne ou en Italie. Dans le premier cas, l’idée de nation se
popularise en s’appuyant sur un contenu politique émancipateur
et démocratique. C’est à ce prix que la nationalisation des popu-
lations est pleinement réalisée. Dans le second cas, l’idée de nation
s’implante plus difficilement, rendant fragile l’identification de
l’individu exclu politiquement de la nation. L’identification des
populations à la nation dépend donc intimement du contenu politique
de cette dernière.
230
LIBÉRALISME
231
• L’alliance du libéralisme et du nationalisme
Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du siècle sui-
vant, le paysage social et politique change profondément. Avec la
croissance du salariat, l’alphabétisation de masse, le suffrage universel
s’impose dans plusieurs pays européens. Ces nouvelles conditions,
là où elles existent, favorisent une évolution des libéraux, qui se rap-
prochent des démocrates. Cette conjonction s’explique aussi par la
montée en puissance du socialisme en Europe à partir des années
1880. D’influence marxiste ou anarchiste, le socialisme remet en
question les fondements de la société libérale par une critique acerbe
de la propriété et du rôle de l’État. Dans les pays où ils sont puis-
sants, les libéraux adoptent plusieurs stratégies. En France, ils s’ef-
forcent de l’isoler, notamment à l’occasion de la Commune en 1870,
en se rapprochant tactiquement des démocrates sur la base d’un natio-
nalisme défensif, sourcilleux et revanchard qui s’exprime lors de
la fondation de la IIIe République en 1870. Mais le « revanchisme »
français est majoritairement non-belliciste et ne s’exprime pas de
manière continue entre 1870 et 1914. Au Royaume-Uni, la tradi-
tionnelle alliance « lib-lab » entre le Parti libéral et le Trade Unions
Congress, nouée en 1870, finit par voler en éclat devant la montée
d’un travaillisme marxisé, à partir de 1884, ce qui aboutit en 1900
à la fondation de la LCR, prémisse du nouveau Labour Party, fondé
en 1906 Dans ces deux démocraties libérales, le socialisme s’intègre
tant bien que mal à la vie politique, même si la classe ouvrière demeure
largement exclue sur un plan social. Finalement, les libéraux continuent
de donner le ton : ils favorisent l’intégration politique et la cimenta-
tion de la population autour de la nation. En 1914, la démocratisation
politique en cours dans ces nations permet une mobilisation de masse
qui assure leur victoire lors de la Première Guerre mondiale.
Dans les pays où le socialisme n’est pas puissant, les libéraux
au pouvoir maintiennent leur hégémonie politique en luttant à la fois
contre les socialistes et les démocrates. En Espagne, l’option d’un
nationalisme démocratique ayant été écartée par l’échec de la
Première République en 1874, les libéraux conservateurs reprennent
les rênes du pouvoir en 1875 derrière Antonio Cánovas del Castillo.
Ils imposent une Restauration fondée sur l’armée et l’Église et un
nationalisme autoritaire. Mais, même l’adoption du suffrage universel
en 1890 ne change rien à un système fait pour exclure les masses
populaires et certaines minorités nationales. Les Catalans et les
Basques sont les boucs émissaires d’un nationalisme agressif qui ne
peut s’implanter qu’au prix d’une division de la nation. Le « problème
232
LIBÉRALISME
233
de sanglantes guerres civiles, comme en Italie ou en Espagne, ou
bien au détriment d’une partie de la population qui est désignée en
bouc-émissaire de la nation comme en Allemagne et aussi en
Espagne.
• La crise du libéralisme,
le triomphe du nationalisme exclusiviste
À la fin du XIXe siècle et pendant toute la première moitié du
XXe siècle, les libéraux opèrent un virage culturaliste qui les conduit
à préciser le contenu politique de l’idée abstraite de nation. La
culture est alors une ressource politique qui permet de refondre la
société en l’homogénéisant et en brisant les anciennes identifications
culturelles et sociales. En prenant corps, la nation devient une réalité
politico-culturelle définie par des traits distinctifs et exclusifs de toute
autre appartenance sociale. Mais, une fois encore, son contenu varie
fortement selon les situations politiques. Dans certains cas même,
la nation s’ethnicise en prenant un contenu raciste (nationalisme
basque de Sabino Arana dans les années 1890 ou Allemagne nazie).
On trouve ici les ingrédients de la crise européenne du début du
XXe siècle. À partir de 1880, le nationalisme exclusiviste est par
essence antilibéral parce qu’il considère que le libéralisme dissout
la nation. Il reproche au libéralisme traditionnel de n’avoir pas su
construire la nation et lui oppose des solutions autoritaires qui éclo-
sent en Europe dans l’entre-deux-guerres. Si le choc de la Première
Guerre mondiale a montré le succès de la nationalisation des citoyens
qui sont partis défendre leurs patries, celui de l’après-guerre brise
le consensus national pour deux décennies.
Pour résoudre cette crise, les démocrates-libéraux de l’entre-deux-
guerres développent une politique sociale qui pose les fondements
de l’État-providence d’après-guerre, notamment grâce à la recon-
naissance de contre-pouvoirs syndicaux qui se constituent dans le
champ économique. Là où règne la démocratie libérale, l’État-nation
s’enracine alors car il intègre les classes populaires. Là où il est
minoritaire, le libéralisme est scindé entre ceux qui appuient l’au-
toritarisme en gestation et ceux, moins nombreux, qui demeurent arc-
boutés sur leurs principes.
Dans ces conditions, les « quatorze points » formulés par le
président américain Wilson en janvier 1918 et qui prévoient, entre
autres choses, le respect de la libre disposition des peuples dans
le règlement des questions territoriales, ne peuvent régler la ques-
234
LIBÉRALISME
235
En fait, le libéralisme économique prime largement sur le libéralisme
politique, ce qui conduit certains libéraux à renier l’État-providence
qu’ils avaient défendu au début du XXe siècle, comme en Grande-
Bretagne, en France et en Italie. Mais le style autoritaire du gou-
vernement de Margaret Thatcher (1979-1990) en Grande-Bretagne
tend à montrer que libéralisme politique et économique ne cohabitent
pas aisément…
Vis-à-vis de la nation, l’après-guerre entretient une méfiance
intrinsèque pour le nationalisme, qui a mené l’Europe à sa ruine.
La nation est désinvestie de ses enjeux politiques et les libéraux euro-
péens transposent leurs combats politiques constitutionnels sur le plan
des institutions européennes. Finalement, chacun s’entend pour consi-
dérer que le nationalisme est soluble dans le libéralisme démocra-
tique. La problématique nationale est globalement abandonnée aux
populismes de droite et de gauche.
Cependant, l’économie sociale de marché, telle qu’elle fut par
exemple mise en œuvre en Allemagne par Ludwig Erhard, ministre
de l’Économie du chancelier Adenauer entre 1965 et 1969 selon des
principes développés par l’école de Fribourg dès 1933, invite à repen-
ser l’articulation du libéralisme et de la nation. Cette réflexion repose
sur deux arguments. Le premier est qu’il n’y a pas de contradiction
de nature entre les deux notions et, plus encore, que l’appartenance
à une nation, est la condition sine qua non du fonctionnement de la
démocratie libérale et de l’épanouissement des libertés individuelles.
La nation, espace de la souveraineté populaire, serait le cadre naturel
de la politique en démocratie. Si aucune guerre n’a jamais opposé
des États-nations démocratiques, c’est parce que la nation démo-
cratique serait la meilleure solution aux maux du nationalisme. Le
second argument est que la nation libérale a la vertu d’intégrer les
citoyens de façon égalitaire, notamment par l’établissement de
l’État-providence. Sans identité nationale partagée, quelle démocratie
et quelle justice sociale sont possibles ? Les politiques de redistri-
bution de l’État-providence requièrent des obligations réciproques
qui sont plus aisément acceptées entre des concitoyens partageant
la même nationalité, même si les politiques sociales d’après-guerre
ne sont pas fondées, la France mise à part, sur le principe d’appar-
tenance à la collectivité nationale. C’est pour cette raison que les
nationalismes sont vigoureux quand l’État-providence semble attaqué
ou remis en question par la globalisation.
236
LIBÉRALISME
237
Entre les pays de tradition libérale où ce courant s’est structuré en
parti stable (Grande-Bretagne et Europe du Nord-Ouest), les pays
où les libéraux, tout en jouant un rôle fondamental, n’ont pas de
traduction partisane stable (France, Europe méditerranéenne), et
ceux où les libéraux sont minoritaires et peu influents (Europe
centrale, Allemagne et Russie), le libéralisme se caractérise par sa
variété. Obligé de s’allier à un autre courant majoritaire, il épouse
selon les cas l’aspiration nationale au début du XIXe siècle, l’aspira-
tion unitaire entre 1848 et 1870, l’aspiration démocratique entre
1860 et 1914, l’aspiration au réformisme social entre 1890 et 1920
ou l’aspiration européenne depuis 1960. Lorsqu’ils ne défendent
plus qu’eux-mêmes, de 1920 à 1940, les libéraux sont très affaiblis.
La relation du libéralisme avec le nationalisme est donc très
problématique : le nationalisme n’est pas considéré par les libéraux
comme quelque chose d’intrinsèquement positif mais plutôt
comme un passage obligé pour l’incarnation de leurs principes.
Cependant, dans les sociétés post-nationales, la participation à la
communauté politique fondée sur les principes de la démocratie
et de l’État de droit pourrait bien se dissocier durablement du
nationalisme.
238
MINORITÉS
M
Dans sa séance du 25 avril 2002, le Secrétariat aux droits
de l’homme des Nations unies rappelait « que les droits
des minorités sont un facteur de promotion de la
tolérance dans les sociétés » et notait avec préoccupation
que, « dans de nombreux pays, les différends et les
conflits touchant des minorités sont de plus en plus
fréquents et de plus en plus graves et ont souvent des
conséquences tragiques ». Ce triste bilan s’inscrit dans une
histoire ancienne tout au long de laquelle des populations
différentes ont été constituées en minorités. La minorité
n’existe en effet que dans la relation qu’elle entretient
avec les populations qui se définissent elles-mêmes
comme majoritaires. Ce sont celles-ci qui, en les rejetant,
en les exposant à des mesures discriminatoires, voire
éliminatoires, les constituent en minorités.
239
politique, économique et sociale. C’est particulièrement net pour les
groupes qui ont été en situation dominante (même s’ils étaient loca-
lement minoritaires en nombre) comme les Hongrois de Transylvanie
ou les Allemands de Posnanie et qui, après la Première Guerre mon-
diale, deviennent minoritaires en perdant l’appui de l’État. En 1809,
après quatre siècles de domination suédoise, la Finlande devient un
grand-duché autonome au sein de l’Empire russe. Les mesures de
fennisation de l’administration font perdre au suédois son statut de
langue dominante : elle n’est plus parlée que par 12% de la popu-
lation en 1900. La population suédoise, hier dominante et aujour-
d’hui dominée, est alors progressivement constituée en minorité.
Les Juifs allemands ou français constituent un bon exemple
de l’importance que jouent le regard et les comportements de la
« majorité » dans la constitution du phénomène minoritaire. Ils
ont, depuis la fin du XVIIIe siècle travaillé à leur intégration à la majo-
rité chrétienne qui s’est traduite par des vagues de conversion
et d’intermariages. Elle leur a parfois permis, comme en France,
d’atteindre individuellement des positions élevées dans la société.
Mais ce processus d’intégration et d’ascension sociale n’a pas empê-
ché l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle. Il l’a même nourri et
a renvoyé les Juifs à une spécificité qu’ils ne revendiquaient pour-
tant pas quand ils ne l’avaient pas tout simplement oubliée. Les
mesures de ségrégation ou les préjugés sociaux à l’encontre de popu-
lations que certains groupes au sein de la majorité définissent comme
« différentes » peuvent toutefois, en retour, contribuer à faire naître
ou à alimenter les identités communautaires qui préservent ou conso-
lident le groupe minoritaire. Si la rigueur de la domination subie par
ces populations peut expliquer la force de leur affirmation identitaire,
celle-ci ne s’y réduit toutefois pas ; elle ne permet surtout pas d’en
expliquer les modalités.
240
MINORITÉS
241
devenir dans certains pays d’Europe occidentale un élément fort d’af-
firmation identitaire (communauté turque en Allemagne par exemple).
242
MINORITÉS
• Les diasporas
Bien que largement convertis aux religions dominantes des
régions où ils se trouvent, christianisme ou islam (dans les Balkans),
les Tziganes sont considérés depuis le Moyen Âge comme une
minorité. Originaires de l’Inde, ils se répandent en Europe balkanique
puis occidentale entre le XIIe et le XVIe siècle. Ils constituent, avec
les Juifs, la seconde minorité vivant en diaspora qui ne dispose d’au-
cun territoire spécifique et n’est réclamée ou protégée par aucun État.
À ces deux grandes diasporas, il faut ajouter d’autres groupes
moins nombreux et plus localisés géographiquement comme
les bergers valaques des Balkans (environ 150 000 en 1970), qui
parlent une langue proche du roumain et nomadisent en Grèce, en
Macédoine, en Albanie, en Serbie et en Bulgarie, ou les populations
sâmes de Laponie (actuellement 50 000 personnes). Ces dernières
vivent en bordure septentrionale des États scandinaves après avoir
été progressivement repoussées vers le nord par les Vikings au Moyen
Âge puis par les Suédois, les Norvégiens et les Finlandais. La consti-
tution et l’affermissement des royaumes scandinaves au XVIIe siècle,
puis les politiques d’homogénéisation nationale au XIXe siècle,
les ont constituées en minorités au sein des différents territoires
nationaux sur lesquels elles pratiquent l’élevage du renne.
243
établissent plus fermement après les conquêtes ottomanes des XVe
et XVIe siècles. Dans les pays des Balkans, ils constituent une mino-
rité tout à la fois religieuse et nationale et sont souvent confondus
avec des populations slaves converties à l’islam comme les Pomaks
de Bulgarie, les musulmans de Bosnie ou d’Albanie ou encore certains
groupes tziganes. Le peuplement allemand en Europe centrale et
orientale est en revanche très antérieur et indépendant de la consti-
tution d’un empire territorial. Les premières migrations remontent
au IXe siècle sur les territoires des actuelles Serbie et Croatie et
s’expliquent essentiellement par des raisons démographiques et
économiques. Elles se font d’ailleurs souvent à l’incitation de rois
ou de princes locaux qui, dès le Moyen Âge, ont fait appel à ces
populations pour mettre en valeur leurs territoires. C’est le cas dès
le Xe siècle en Pologne, au XIIe siècle en Hongrie et en Roumanie
(Souabes et Saxons), aux XIIe et XIIIe siècles en Bohême, et au XVIIIe
siècle en Russie à l’appel de Catherine II. Par la suite, l’expansion
de la monarchie autrichienne a été à l’origine d’un renforcement
numérique, et surtout politique, de ces populations allemandes. Elles
se trouvent alors dans une situation assez proche de celle des popu-
lations musulmanes européennes de l’Empire ottoman et se distinguent
en cela des diasporas juives ou tziganes.
À l’issue de la dissolution des deux empires d’Europe centrale
et balkanique à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les Turcs
musulmans et les Allemands deviennent des minorités nationales.
C’est également le cas, depuis les années 1990, des Russes qui habi-
tent dans les anciennes républiques soviétiques. En 1918, les ger-
manophones constituent 22,3% de la population de Tchécoslovaquie
– et sont numériquement dominants dans les Sudètes, – 5,5% de la
population hongroise, 4,1% de la population roumaine, 3,6% de celle
du royaume des Serbes, Croates et Slovènes (devenu Yougoslavie
en 1929), 2,3% de celle de la Pologne. On recense près de 25% de
musulmans en Bulgarie en 1878 mais ce taux diminue rapidement,
encouragé par les échanges volontaires de populations entre les
gouvernements turc et bulgare au début du XXe siècle.
244
MINORITÉS
• Les migrants
Depuis 1945, les migrations de travail sont le moteur essentiel
de l’émergence de nouvelles minorités nationales. Déjà, à la fin du
XIXe siècle, les Polonais constituaient une minorité « nationale » dans
245
la Ruhr industrielle allemande, avec ses associations culturelles, ses
églises et ses curés. On trouve le même phénomène dans le bassin
houiller du nord de la France dans l’entre-deux-guerres, tandis que
la sidérurgie lorraine accueille des minorités italiennes. En 1965,
il y a un demi-million d’Italiens et 650 000 Portugais en France, et
environ un demi-million d’Irlandais en Grande-Bretagne. Ces popu-
lations conservent partiellement un sentiment identitaire lié à des pra-
tiques religieuses – catholicisme pour les Irlandais – ou linguistiques
et encouragé par le regroupement dans des quartiers spécifiques, mais
elles se sont progressivement fondues dans la population majoritaire.
La même chose vaut pour les Finlandais installés en Suède, qui repré-
sentent près de 45% des étrangers dans ce pays en 1985.
Depuis les années 1950, les pays européens organisent une forte
migration de populations laborieuses en provenance d’autres conti-
nents. On compte plus de 600000 Algériens en France en 1990 et
1,5 million de Turcs en Allemagne. La Grande-Bretagne fait appel
à de nombreux Pakistanais. Ces populations, qui proviennent le plus
souvent des anciennes colonies ou zones d’influence des pays où
ils s’installent, se distinguent culturellement, plus nettement que les
anciens migrants, de la population majoritaire. Ils sont en outre plus
durement touchés par la récession économique. Dans leur cas, la
domination sociale et politique et la différence culturelle se traduisent
dans l’espace par des formes de relégation et des stigmatisations col-
lectives. Tous ces facteurs contribuent à la consolidation de véritables
« minorités nationales » issues de l’immigration.
246
MINORITÉS
247
1930-1940 une exacerbation du nationalisme soutenue par l’Église
orthodoxe.
Ces évolutions touchent tout particulièrement les minorités en
diaspora, les Juifs comme les Tziganes, victime de mesures discri-
minatoires dans tous les pays d’Europe centrale, y compris dans la
Tchécoslovaquie démocratique où, en 1927, une loi oblige les nomades
à avoir un passeport qui peut leur être retiré à tout moment. En
Allemagne, des mesures hostile aux Tziganes avaient été mises en
place à la fin du XIXe siècle. Dès 1899 est créé à Munich le Bureau
des affaires tziganes qui publie en 1905 une liste détaillée et com-
mentée de milliers de personnes constituant la « plaie tzigane ». Il
sert de base à des mesures discriminatoires prises à partir de 1926.
Dans la même période, quatre grandes minorités nationales
formulent des revendications irrédentistes avec le soutien de leur
« nation » d’origine : les Allemands de Pologne occidentale et de
Tchécoslovaquie (Sudètes), les Italiens sur la côte Dalmate et les
Hongrois de Transylvanie, auxquels il faut ajouter les Bulgares de
Macédoine. Ce phénomène, encouragé, parfois même suscité par des
régimes nationalistes du pays d’origine, a largement contribué à entre-
tenir l’hostilité du pays d’accueil et a nourri une instabilité politique
importante qui a préparé les nettoyages ethniques de la Seconde
Guerre mondiale.
Derrière un discours internationaliste, de nombreux dirigeants
communistes ont développé, surtout à partir des années 1960, une
politique hostile aux minorités. En Roumanie, la politique de grandeur
nationale de Nicolae Ceausescu s’accompagne d’une roumanisation
forcée des minorités nationales, tout particulièrement en Transylvanie
où les villages hongrois sont systématiquement débaptisés. En Pologne,
l’antisémitisme a été réactivé à plusieurs reprises, en particulier
lors de la campagne antisioniste de 1968. Dans les années 1980, le
dirigeant bulgare Todor Jivkov a mené une politique souvent violente
d’assimilation des minorités «turques ».
• Vers la tolérance ?
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains pays
d’Europe ont développé des politiques plus tolérantes à l’égard de
leurs minorités. Déjà, dans l’entre-deux-guerres, certains gouver-
nements nordiques avaient pris des engagements économiques en
faveur des Sâmes (Convention suédoise sur les pâturages de 1928)
qui n’ont d’ailleurs pas toujours été tenus ; plus récemment ils ont
248
MINORITÉS
249
la Lituanie) et de conventions inter-étatiques (Allemagne-Pologne,
Grèce-Bulgarie, etc.) conclues sous l’égide de l’organisation. Ces
textes garantissent deux grandes catégories de droits aux ressortis-
sants des minorités : d’une part, la citoyenneté et l’égalité devant la
loi du pays et, d’autre part, le droit à la différence (liberté de prati-
quer une religion spécifique et d’utiliser une langue spécifique, voire
même d’être éduqué dans cette langue). Tout État membre du Conseil
de la SDN est en droit de porter tout litige opposant une minorité
à un État devant le Conseil ou éventuellement devant la Cour
permanente de justice internationale. Ce système présente toutefois
une faiblesse importante : il privilégie les minorités défendues par
des États qui deviennent en contrepartie un enjeu des relations
inter-étatiques. Ce fut tout particulièrement le cas des minorités
allemandes ou hongroises. Dans ce contexte, les États d’Europe
centrale ont rapidement vu dans cette procédure une ingérence
insupportable à leur souveraineté nationale toute récente. Dès les années
1930, ils refusent donc, pour la plupart, de se plier aux exigences d’une
communauté internationale affaiblie.
Après la Seconde Guerre mondiale, c’est le Haut-Commissariat aux
droits de l’homme de l’ONU qui reprend la question des minorités.
En 1965 et 1966, plusieurs conventions internationales sont signées
visant à éliminer les formes de ségrégation et à garantir l’égalité des
droits politiques et sociaux aux minorités, ainsi que la possibilité de
conserver et de cultiver leurs spécificités culturelles. Depuis les
années 1990, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en
Europe (OSCE) promeut une politique en faveur des minorités cha-
peautée par un Haut-Commissaire. En 1995, le Conseil de l’Europe
a adopté une Convention-cadre pour la protection des minorités,
précédée en 1992 par une Charte européenne des langues régionales
ou minoritaires. Dans les institutions internationales ou européennes,
les conventions sont assorties d’organismes spécifiques permettant
de surveiller leur application dans les États contractants et de répondre
aux plaintes, qui peuvent être individualisées.
250
MINORITÉS
251
NATIONALITÉ
La nationalité est devenue un phénomène presque
universel : en 2004, on ne recense qu’environ un million
d’apatrides, souvent déchus de leur nationalité d’origine.
Tous les individus de la planète sont donc liés
individuellement à un État-nation, voire à plusieurs,
dont ils sont les « ressortissants ». Cette appartenance
nationale s’accompagne de devoirs, notamment militaires,
et garantit un certain nombre de droits civiques dans
les démocraties, mais aussi le droit de résider, de se
déplacer et de travailler sur le territoire de l’État dont
on est « ressortissant ».
L’attribution de la nationalité est formalisée par un
dispositif juridique qui s’est mis en place dans le courant
du XIXe siècle parallèlement à la construction de l’État
moderne. Les lois qui en fixent les règles sont à la fois
une réponse aux besoins spécifiques des différents États
et l’expression d’une certaine conception de la nation.
La nationalité permet en effet à l’État de « choisir »
ses ressortissants : elle est un instrument d’inclusion et
d’exclusion entre les mains des autorités dirigeantes
de la nation. Ce dispositif législatif s’accompagne
d’ailleurs de procédures d’identification précises permet-
tant de séparer les étrangers résidant sur le territoire
national des ressortissants de la nation, même s’ils sont
installés à l’étranger. L’établissement de papiers d’identité
accompagne ces procédures administratives qui
contribuent en retour à la stabilisation des identités
nationales.
252
NATIONALITÉ
Définir la nationalité
Deux conceptions de la nationalité s’expriment dans la littéra-
ture savante comme dans les discours politiques. La première
est ethno-culturelle : elle lie l’appartenance nationale à une identité
culturelle. La seconde est « universaliste » ou libérale : elle en sou-
ligne la dimension politique et juridique.
Dans la plupart des États nationaux, les deux conceptions coexis-
tent mais avec des accents différents. La codification de l’accès à
la nationalité est un moyen d’analyser la manière dont ces concep-
tions s’inscrivent dans des pratiques législatives et juridiques et les
effets que celles-ci produisent pour les individus. La plupart des
auteurs qui s’intéressent à cette question distinguent deux modes de
transmission de la nationalité : droit du sol et droit du sang. Mais il
faut y ajouter une modalité d’attribution sur critère « ethnique » dans
les nations d’Europe centrale qui se sont formées tardivement aux
XIXe et XXe siècles.
253
simple). La loi de 1889 répond à des exigences économiques, sociales
et politiques dans un contexte de crise démographique et de tension
internationale, mais elle témoigne également d’une certaine concep-
tion optimiste de l’identité nationale française selon laquelle toute
personne éduquée dans les écoles républicaines et socialisée au sein
de la République pourrait devenir française.
D’autres raisons peuvent expliquer la prédominance du droit du
sol qui est plus absolu encore dans des pays « d’immigration » ou
à tradition impériale comme les États-Unis ou l’Angleterre (ce
modèle est d’ailleurs repris par les pays nordiques dans les « lois
de nationalité » des années 1920). La naissance sur le territoire est
alors suffisante pour obtenir la nationalité. En revanche dans les pays
où l’émigration a été longtemps importante, comme en Suisse, et
où l’unité nationale est plus tardive, comme en Allemagne ou en
Italie, la prédominance du droit du sang permet aux ressortissants
et à leurs enfants de conserver un lien avec la nation d’origine. La
loi de nationalité allemande de 1913 qui privilégie le droit du sang
s’explique partiellement de cette manière. Mais elle est également
une réponse conjoncturelle à un problème nouveau : celui de l’im-
migration croissante, ressentie comme inquiétante, en provenance
du monde slave.
Les contextes sont donc essentiels pour expliquer les traditions
« nationales » en matière de nationalité. Dix ans après l’unification
et la stabilisation des frontières allemandes, la Loi fédérale allemande
de 1999 a ainsi introduit un élément de droit du sol : les enfants
nés sur le sol allemand de parents de l’Union européenne (ou pays
avec lesquels l’Union a des accords) ou ayant résidé au moins huit
ans sur le sol allemand peuvent devenir allemands mais doivent
renoncer à leur nationalité d’origine. Réciproquement, sous l’effet
de l’accroissement du chômage et du développement d’une immi-
gration ressentie comme plus difficilement « assimilable », les gou-
vernements français successifs ont eu tendance à réduire l’acquisition
automatique de la nationalité par droit du sol depuis la fin du
XXe siècle.
L’histoire de la nationalité souligne donc qu’il est excessif
d’opposer radicalement des modèles « nationaux ». En réalité,
lorsque les conditions historiques, politiques et démographiques se
rapprochent, on assiste à une homogénéisation des formes d’accès
à la nationalité.
254
NATIONALITÉ
255
des « Hongrois » de l’extérieur qui peuvent acquérir la nationalité
après une durée de résidence de trois ans seulement alors qu’elle est
de huit ans pour les autres étrangers. Dans le cas balte comme dans
le cas hongrois, l’accès à la nationalité est donc lié à une apparte-
nance ethnique largement fondée sur la maîtrise de la langue natio-
nale. Celle-ci est ressentie comme une sorte de préalable à toute forme
de loyauté politique.
La difficulté spécifique des États baltes est en fait un héritage de
la manière dont la nationalité était définie en URSS. Dans ce pays,
comme dans la Yougoslavie titiste, les citoyens disposaient d’une
double « nationalité » politique (citoyenneté) et ethnique (nationa-
lité). En URSS, cette dernière nationalité était personnelle et se trans-
mettait aux descendants ; elle n’était pas nécessairement attachée
à un territoire. Il existait en effet 53 territoires nationaux et plus
de 100 nationalités. Certaines nationalités étaient donc totalement
déterritorialisées. Par ailleurs, en 1989, un quart des Soviétiques vivait
en dehors du territoire « national » tout en conservant leur nationa-
lité d’origine. C’était en particulier le cas de 17% des Russes. Après
l’éclatement de l’URSS, ceux-là sont donc restés « russes » tout en
vivant en dehors de ce qui était devenu l’État-nation russe. Dans les
pays baltes, la possession d’un passeport spécifique a permis de
prolonger cette double appartenance. Mais les Russes qui n’ont pas
accompli la procédure de naturalisation sont désormais privés du droit
de citoyenneté sur place.
De la même manière, la Constitution yougoslave de 1946 enre-
gistrait cinq nations territoriales auxquelles s’ajoutaient une vingtaine
de « nationalités » (narodnost) comprenant des peuples ayant
parfois leur « nation-mère » dans un État voisin, comme les Albanais
et les Hongrois, ou les minorités « transnationales », tels les Juifs
ou les Tziganes et, à partir de 1971, les musulmans de Bosnie-
Herzégovine. La Constitution fédérale de 1974 posait comme principe
l’égalité en droits entre « nations » et « nationalités », en affirmant la
supériorité de la citoyenneté yougoslave sur celle des différentes
Républiques. Chaque citoyen avait le droit d’opter pour la « natio-
nalité » de son choix y compris la nationalité yougoslave (5% de la
population a opté pour cette nationalité en 1980).
Dans ces États, les individus ont appris à utiliser les dispositifs juri-
diques et à mesurer les avantages comparatifs liés à la possession de
telle ou telle nationalité, témoignant d’un rapport assez instrumental
à la question nationale. Ainsi, en URSS, nombreux sont les enfants
de mariages mixtes qui ont abandonné la nationalité « juive » de
256
NATIONALITÉ
257
produits par la loi et opposent les « vrais » Français de souche aux
« faux » Français naturalisés. Sous le régime de Vichy, cette même
logique est à l’origine de la loi du 23 juillet 1940 relative à la révision
des naturalisations mises en œuvre depuis 1927. Elle permet de
dénaturaliser 15 154 personnes dont 36,2% de juifs (5% seulement
avaient été naturalisés entre 1927 et 1939). Ces procédures témoignent
de la forte coloration « ethnico-raciale » de cette politique. L’Alle-
magne nazie avait, elle, privé les Juifs de la nationalité dès 1935 (lois
de Nuremberg) et avait été imitée par les gouvernements hongrois et
roumain en 1938.
Ces procédures d’exclusion peuvent également obéir à des
mobiles strictement politiques. Le gouvernement de Vichy déchoit
de la nationalité française 446 personnes qui ont quitté le territoire
français entre juin et décembre 1940 et exclut ainsi symboliquement
les représentants de la France libre. Avant cela, le Second Empire
avait proscrit les républicains et la République les communards, sans
toutefois les déchoir de leur nationalité. Les États socialistes ont beau-
coup usé de cette possibilité de se débarrasser de leurs opposants
politiques. L’extradition du chanteur est-allemand Wolf Biermann
en 1976 en constitue un cas célèbre. Par le biais d’une législation
spécifique, il entre toutefois rapidement en possession de la natio-
nalité ouest-allemande. Ce ne fut pas le cas des quelques un million
et demi d’exilés politiques en provenance de l’URSS « dénationa-
lisés » en masse en décembre 1922. Ces apatrides russes sont alors
privés de tout droit dans une Europe où les États imposent leur
logique nationale aux individus ; privés de nationalité et sans
passeport, il ne peuvent en particulier pas voyager. C’est pour
résoudre cette question des exilés russes que le Haut Commissaire
aux réfugiés de la SDN Frijdtof Nansen instaure le passeport qui
porte son nom. Étendu ensuite à d’autres groupes devenus apatrides
(en particulier aux « dénationalisés » allemands) il garantit dans
l’entre-deux-guerres une protection internationale minimale à ces
laissés-pour-compte des nations.
258
NATIONALITÉ
• Le service militaire
C’est tout particulièrement le cas des obligations militaires,
institutionnalisées par la conscription et la généralisation du service
militaire dans les pays européens dans le courant du XIXe siècle. En
proclamant la « patrie en danger », c’est la Révolution qui a introduit
la conscription. Le 5 septembre 1798, sur l’initiative du député Jean-
Baptiste Jourdan, l’Assemblée de la République française vote une
loi instituant le service militaire obligatoire. Très impopulaire, le ser-
vice militaire est aboli par Louis XVIII en 1818. Il est rétabli par-
tiellement par les lois républicaines de 1872 et 1889, puis étendu à
tous les jeunes gens en 1905 et porté à trois ans en 1913. En Prusse,
la conscription avait été introduite au moment des guerres de
libération (1813-1815) et étendue à l’ensemble de l’Allemagne en 1911.
Supprimé en 1919 par le traité de Versailles, le service militaire est
réintroduit par Adolf Hitler en 1935 puis porté à deux ans en 1936.
En Russie, il est introduit pour tous les sujets du tsar en 1874 bien
que la nationalité n’ait pas encore été institutionnalisée.
Conscription et service militaire sont des éléments de nationa-
lisation à plusieurs égards. Les individus y font l’expérience de la
mixité géographique et sociale, de l’uniformité linguistique, de celle
des habitudes vestimentaires et alimentaires. En ce sens les casernes
ont pu être de véritables creusets unificateurs. Pour les mêmes
raisons, le service militaire a aussi constitué une expérience trau-
matique pour les « minorités nationales », soumises aux brimades,
comme les Juifs dans l’armée tsariste ou les Tziganes dans l’armée
roumaine. En Suisse, l’expérience du service militaire par périodes
entre l’âge de 20 et 30 ans, comme le fait de posséder une arme de
l’armée suisse, est un élément fort d’intégration à la nation, au moins
pour les hommes. L’armée nationale de conscription est d’ailleurs
partout un puissant élément d’identité symbolique. Les « braves
combattants de l’an II » sont durant tout le XIXe siècle une sorte
d’incarnation de la nation française. La même chose vaut pour ceux
qui, de l’autre côté du Rhin, se sont levés en masse pour repousser
l’envahisseur français entre 1813 et 1815. Il va de soi que cette
forme d’identification se construit sur une exclusion implicite des
femmes.
259
• Droits civiques et nationalité : une liaison imparfaite
Historiquement et juridiquement, il existe un lien entre citoyen-
neté et nationalité. C’est en effet dans le cadre de l’État-nation qu’ont
été fixés les droits du citoyen, c’est-à-dire la participation à la vie
politique et publique. Par ailleurs, c’est traditionnellement la natio-
nalité qui ouvre le droit à la citoyenneté. Si bien d’ailleurs que, dans
certaines langues, les deux termes ont tendance à être confondus :
les Autrichiens parlent de « citoyenneté » (Staatsbürgerschaft) pour
ce qui relève de la « nationalité » (Staatsangehörigkeit) ; c’était éga-
lement le cas en République démocratique allemande. Toutefois cette
équivalence est doublement trompeuse. Diverses catégories de natio-
naux ont été et sont encore exclues du droit de citoyenneté, tandis
que celle-ci tend à s’émanciper de la nationalité.
Tous les ressortissants de la nation n’ont pas toujours bénéficié
du « droit de citoyenneté ». La Révolution française en a ainsi privé
les femmes bien qu’elles aient massivement participé aux événements
révolutionnaires. L’« universalisme républicain » ne leur accorde le
droit de vote qu’en 1944, droit qu’elles avaient obtenu en 1906 en
Finlande, en 1908 dans le royaume du Danemark, en 1918 dans
l’« Empire-République » allemand, en 1919 dans le royaume de
Grande-Bretagne, mais seulement en 1972 dans la très démocratique
Suisse confédérale (le premier canton l’a accordé en 1959 et le
dernier en 1990 !). Des arguments divers ont permis d’exclure la
femme de la citoyenneté. Au XIXe siècle, la faiblesse de leurs capa-
cités intellectuelles, leur trop grande « émotivité », leur dépendance
à l’égard de leur mari, de leur père ou de leur confesseur ont été régu-
lièrement invoquées, en particulier par les républicains français. Si
bien que, dans certains pays, les femmes ont obtenu un droit de
citoyenneté restrictif. Au Portugal par exemple, seules les femmes
ayant un diplôme de l’enseignement supérieur ont obtenu le droit
de vote en 1931, restriction levée en 1979. La participation au ser-
vice militaire, si centrale dans la Constitution nationale suisse de 1848
et, plus généralement, dans l’identité nationale de ce pays, a été un
argument important pour exclure les femmes de la citoyenneté.
D’autres catégories, moins nombreuses toutefois, sont privées des
droits civiques pour des raisons politiques ou morales. Ce fut le cas
en France des militaires, qu’on soupçonnait de manquer de loyauté
à la République. Ce n’est qu’en 1945 que la « Grande Muette » obtint
le droit de vote. Dans l’Allemagne impériale (1871-1918), les réci-
piendaires de l’aide sociale, considérés comme dépendants et donc
incapables d’exercer librement leurs droits, mais aussi marqués d’une
260
NATIONALITÉ
261
Sud à identifier le mieux possible leurs ressortissants dès la première
moitié du XIXe siècle afin de limiter les ayant-droits. La logique
territoriale de l’assistance a donc contribué à développer une sorte
de « clôture » nationale. La IIIe République française, fidèle aux orien-
tations des révolutionnaires, fonde d’ailleurs sa politique sociale sur
un « droit à l’assistance nationale ». Les grandes lois d’assistance
(1893 : assistance médicale gratuite, 1905 : assistance aux vieillards)
étaient défendues comme authentiquement républicaines en ce qu’elles
s’organisaient sur le seul principe de la citoyenneté (donc de la natio-
nalité) et reposaient sur la solidarité de tous (les nationaux). Selon
la même logique, il était d’ailleurs prévu de réserver les bienfaits des
retraites ouvrières et paysannes, dont la loi votée en 1910 ne fut jamais
appliquée, aux seuls ressortissants de la nation.
C’est une logique toute différente qui préside aux assurances
ouvrières allemandes mises en place dans les années 1880. Alors que
c’est le citoyen qui est le bénéficiaire de l’assistance française, c’est
le travailleur qui est au centre du dispositif d’assurance sur le
territoire allemand ; tous les salariés, y compris étrangers, qui l’ont
alimenté peuvent donc en bénéficier. Notons d’ailleurs que les femmes
ouvrières n’étaient pas exclues de cette « citoyenneté sociale » et dis-
posaient du droit d’élire leurs représentants. Ces droits sociaux ont
constitué dans cette nation imparfaite que constituait l’Allemagne impé-
riale un puissant instrument d’intégration et de nationalisation des
populations au point que, jusqu’à aujourd’hui, l’Alsace-Lorraine
conserve un régime d’assurance spécifique hérité de cette période. En
Alsace, comme ailleurs en Allemagne, les ouvriers n’hésitaient pas
à faire des kilomètres à pied pour recevoir des mains de l’inspecteur
du travail prussien le feuillet sur lequel était écrite la loi de l’empire.
Ils conservaient précieusement la carte-quittance de l’assurance inva-
lidité-vieillesse, seule preuve de leur droit à la retraite, et sur laquelle
les employeurs avaient collé les timbres ornés de l’aigle impérial. Cet
attachement témoigne de la force symbolique mais aussi concrète de
ces papiers nationaux et des droits dont ils sont l’incarnation.
262
NATIONALITÉ
• Enregistrer
À la suite de la définition de la nationalité fixée dans la Constitution
du 3 septembre 1791, l’Assemblée législative française adopte, le
20 septembre 1792, un décret réglementant l’état civil, qui le sous-
trait aux autorités religieuses. On accorde une grande importance à
cette procédure qui permet d’identifier les citoyens, ce qui se marque
par la vigueur des débats qui l’entourent. Ils portent en particulier
sur la désignation de la personne jugée la plus capable de tenir ces
listes d’état civil : professionnel de l’écriture ou représentant poli-
tique ? Cet établissement de l’état civil s’accompagne de la fixation
du nom propre (les noms nobles sont interdits) comme de l’inter-
diction d’en changer. Pour certaines catégories de population – les
juifs alsaciens, tous les « oubliés » des registres religieux, mais aussi
les populations « françaises » n’utilisant pas le français (comme les
Bretons) – cette fixation a souvent exigé d’inventer de nouveaux
patronymes « francisés ». L’attribution du nom de famille a donc
contribué à une homogénéisation culturelle des ressortissants.
En Allemagne, état civil et fixation du nom sont institués sur le
territoire national en 1875. Les naissances et décès sont désormais
enregistrés devant les autorités civiles locales et les noms et prénoms
sont fixés ; en 1895 une loi interdit expressément d’en changer. L’État
impérial utilise ces nouvelles prérogatives pour contrôler politi-
quement la population. Certains prénoms faisant trop directement
référence à la social-démocratie, comme Bebeline ou Lassaline, sont
ainsi explicitement exclus de la liste des prénoms autorisés. Même
dans l’Angleterre libérale, un registre national fixe la liste des
ressortissants. Constitué au milieu du XIXe siècle, il est tenu préci-
sément durant la Première Guerre mondiale. Il disparaît dans les
années 1920 mais est réactivé dès 1939 pour disparaître de nouveau
dans les années 1950. En revanche, aucune loi ne fixe le nom de
famille et n’empêche d’en changer en Angleterre. Cet exemple
souligne que c’est surtout dans les périodes de guerre, c’est-à-dire
au moment où les États veulent pouvoir mobiliser les hommes, que
la question de l’identification des ressortissants devient urgente.
Dans la Russie tsariste, peuplée de sujets (et non de citoyens), l’en-
registrement des populations reste en revanche largement entre les mains
des Églises, même si, à partir des années 1870, certaines minorités
263
religieuses, vieux croyants et protestants, doivent se faire enregistrer
auprès de la police. L’introduction du passeport intérieur en 1906
témoigne toutefois du souci de mieux contrôler les sujets de l’Empire.
• Les « papiers »
Dans les pays d’Europe occidentale, le développement de l’usage
des papiers d’identité accompagne ce souci d’identifier les ressor-
tissants et de limiter à ceux-ci les droits (mais aussi les obligations)
liés à leur statut. La carte d’identité française répond à cette
injonction. Discutée depuis 1916, elle est introduite en 1922. En
Angleterre une carte d’identité minimale est introduite dans la
seconde moitié du XIXe siècle mais disparaît après la Première Guerre
mondiale. D’autres papiers spécifiques témoignent de certains droits
liés à la nationalité, comme la carte d’électeur, devenue obligatoire
en France en 1884.
Dans tous les pays, l’établissement et l’usage du passeport se
développent à la fin du XIXe siècle pour devenir envahissants durant
l’entre-deux-guerres. Du point de vue de l’État qui le délivre, il est
un instrument de contrôle de l’émigration mais il vise aussi à la
favoriser en donnant à ses ressortissants une sorte de viatique les
assurant de la protection des services consulaires. Du point de vue
de l’État qui accueille, il constitue l’assurance qu’il n’est pas res-
ponsable de l’entrant, en particulier s’il tombe dans la misère. La
loi italienne de 1901 sur les passeports répond à cette double
préoccupation. Elle vise d’abord à favoriser l’émigration des Italiens
aux États-Unis, qui, sans passeport, auraient été renvoyés chez eux,
puis permet à l’État de retenir sur le sol national les soldats de la
Première Guerre mondiale.
Les papiers, en établissant un lien direct entre individu et État,
poursuivent donc des fonctions diverses. Ils permettent à celui-ci de
contrôler les individus mais sont aussi le moyen pour ses ressortis-
sants de revendiquer certains droits liés à leur nationalité : droit de
résider, de se déplacer, de voter, etc. Dans tous les cas, il importe
que le papier en question puisse attester l’identité de l’individu qui
en est porteur. Pour cela se met en place toute une technologie de
l’identification qui permet au récepteur potentiel de reconnaître l’in-
dividu de manière certaine, indépendamment de son insertion sociale
(la mention du métier ou de la parenté disparaît). En ce sens le papier
accompagne une sorte d’individualisation des identités qu’il tend
d’ailleurs également à renforcer.
264
NATIONALITÉ
265
NETTOYAGE
ETHNIQUE
Alors que les massacres et déplacements de populations
sont depuis toujours le corrélat des situations de guerre,
le nettoyage (ou épuration) ethnique n’y est pas
nécessairement associé. Il consiste pour une nation
dominante à se débarrasser des groupes qu’elle désigne
comme « ethniquement » différents selon divers critères
religieux, culturels ou « raciaux ». Il est volontairement
sélectif et systématique. Les moyens utilisés vont de
l’expulsion au génocide en passant par la relégation
ou la déportation. Les « nettoyages ethniques » ont
donné lieu à des massacres tragiques dans le courant du
XXe siècle, tout particulièrement dans les régions
multiculturelles ou pluriethniques de l’Europe centrale et
orientale autrefois inclues dans de grands empires
multinationaux. L’ampleur du phénomène, le nombre de
victimes font jusqu’à aujourd’hui l’objet de discussions
extrêmement vives. Chaque nation compte ses morts dont
le total est souvent utilisé pour justifier les violences
commises en retour. Les chiffres et pourcentages, issus de
la littérature récente sur le sujet, devront sans doute être
révisés.
266
NETTOYAGE ETHNIQUE
267
En se fondant sur des critères ethniques stricts, les nationalistes
de la fin du XIXe siècle identifient des groupes supposés fondamen-
talement hétérogènes au corps de la nation et dangereux pour elle.
C’est au nom de ces représentations « ethniques » que sont perpé-
trées les expulsions de « minorités » dès la fin du XIXe siècle. Dès
1886, le gouvernement allemand édicte une loi visant à déplacer les
populations polonaises vivant sur le territoire de l’empire à la suite
des partages de la Pologne de la fin du XVIIIe siècle. La loi de 1908,
qui n’a finalement pas donné les résultats escomptés, devait permettre
de « germaniser » les terres « polonaises » désormais incluses dans
l’empire. La loi de nationalité de 1913, qui introduisait le droit du
sang, visait également à limiter l’accès des Polonais à la nationalité
allemande. Mais, à la veille de la guerre de 1914, c’est tout parti-
culièrement dans les Balkans, sur les ruines de l’Empire ottoman,
que ces logiques ethniques s’expriment le plus violemment.
• Massacres ethniques
sur les ruines de l’Empire ottoman
Les premiers nettoyages ethniques d’ampleur concernent les
musulmans, souvent confondus avec des Turcs, qui sont expulsés
des nouvelles nations balkaniques à la fin du XIXe siècle. En 1870,
il y avait autant de musulmans que d’orthodoxes dans la future
Bulgarie ; leur proportion tombe au quart en 1888 et à 14% en 1920.
Ils sont environ 10% aujourd’hui. Il est vrai que le départ de ces
musulmans est alors encouragée par le gouvernement turc pour
peupler les plateaux d’Anatolie.
Les guerres balkaniques (1912-1913) ont été l’occasion de
massacres ethniques d’une grande violence. Selon des observateurs
occidentaux sur place, les soldats grecs auraient reçu l’ordre de mas-
sacrer tous les musulmans (sauf les enfants). Du côté ottoman, lorsque
l’armée reprend Andrinople durant la seconde guerre balkanique (juin-
juillet 1913), l’objectif est l’extermination complète de la population
bulgare. Au Kosovo, les Serbes et Monténégrins réduisent en cendres
les villages pour en chasser les populations albanaises musulmanes.
Dans la Macédoine occupée à l’issue de la première guerre balka-
nique (octobre 1912-mai 1913), les Grecs et les Serbes se livrent à
une véritable chasse aux Bulgares. Ces derniers perpétuent des mas-
sacres dans le Nord de la Macédoine. Les observateurs occidentaux
ont parlé d’une véritable guerre des races et il est vrai que, partout,
on interdit aux populations d’habiter en un lieu au prétexte qu’elles
268
NETTOYAGE ETHNIQUE
• Le génocide arménien
Tolérants dans leur empire, les Ottomans, renvoyés à la fin du
XIXe siècle à leur identité turque, développent donc eux aussi un natio-
nalisme ethnique qui se traduit par des épurations durant les guerres
balkaniques. Cette politique s’est déployée de manière extrême à l’en-
contre de la minorité arménienne, de confession chrétienne, répartie
dans l’empire. Le génocide est précédé de violences qui témoignent
du caractère « ethnique » (et non conjoncturel) des événements qui
se déroulent ensuite en 1915. Lors de la crise des années 1894-1896,
269
le sultan Abdülhamid II organise des pogromes qui font près de
200 000 victimes. En 1909, à l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs,
les autorités locales de Cilicie, puis les forces envoyées pour stop-
per ces pogromes, font massacrer environ 20 000 Arméniens. Les
autorités décident alors de résoudre ce qu’ils appellent la « question
arménienne » qui, selon eux, présente une dimension politique – à
cause du soutien que les autorités politiques russes apporteraient à
la constitution d’un État arménien – et ethnique – les Arméniens
constitueraient un obstacle majeur à l’unification ethnique de
l’Anatolie. Le plan de février 1915 est présenté comme un simple
transfert de populations arméniennes que le gouvernement accuse
de collaborer avec l’ennemi russe. En réalité le but est bien leur
élimination. La destruction systématique touche d’abord les provinces
proches du front : les hommes sont exécutés dans les environs
des villes tandis que les femmes, les enfants et les personnes âgées
quittent les villes à pied et sont rapidement décimés par les gendarmes
chargés de les escorter ou par des miliciens recrutés à cette fin. À
la fin de 1915, les déportations touchent les autres provinces de l’em-
pire. La population arménienne est déportée par chemin de fer vers
la Syrie, le Liban ou le long de l’Euphrate. Des camps de concen-
tration, véritables mouroirs, y sont improvisés. D’autres déportés sont
envoyés en juillet 1916 dans les déserts de Mésopotamie où ils
sont tués par petits groupes quand ils ne meurent pas de soif. Les
derniers déportés, regroupés le long du chemin de fer de Bagdad,
sont éliminés en juillet 1916. Seuls survivent ceux qui habitaient
Constantinople et Smyrne, les Arméniens du vilayet (« province »)
de Van, sauvés par l’avance de l’armée russe, et quelques 100 000
déportés des camps du Sud. On pense que ce ne sont pas moins de
1,2 millions d’Arméniens qui auraient péri, soit près des deux tiers
de la minorité arménienne de Turquie.
Les articles 88 et 89 du traité de Sèvres de 1920 reconnaissaient
l’existence d’un État arménien. Mais celui-ci disparaît du traité de
Lausanne, rédigé sous pression des autorités turques et signé par les
grandes puissances le 24 juillet 1923. Depuis, le gouvernement turc
n’a jamais voulu reconnaître l’existence du génocide arménien.
À la différence de ce qui s’est passé dans les Balkans, la dissolu-
tion de l’Empire austro-hongrois n’a pas été immédiatement suivie de
transferts massifs de population. Les cohabitations ont été souvent
difficiles dans la période de l’entre-deux-guerres mais les populations
sont largement restées sur place. La Seconde Guerre mondiale met un
terme à cet équilibre précaire de manière particulièrement meurtrière.
270
NETTOYAGE ETHNIQUE
271
de l’armée allemande ou dans les pays alliés. Dès 1943, devant
l’avancée de l’armée soviétique, les populations de langue germa-
nique refluent vers l’Allemagne occidentale ; il s’agit de plus de
5 millions de personnes entre 1944 et 1945. Ceux qui sont restés sur
place sont déportés en grand nombre en Sibérie. Cette politique de
nettoyage ethnique soviétique a en fait commencé dès la signature
du pacte Molotov-Ribbentrop le 23 août 1939. Les autorités sovié-
tiques déportent alors en Sibérie une part importante des élites baltes,
dont elles redoutent la déloyauté, soit 70 000 personnes, dont de nom-
breux Juifs qui, déportés en arrière du front, ont ainsi la vie sauve.
En avril 1940, 4 500 officiers de l’armée polonaise sont, pour la même
raison, assassinés à Katyn. Mais les déplacements forcés de grande
ampleur ont surtout accompagné la reconquête : 1,5 million de Polonais
et d’Ukrainiens sont expulsés des terres reconquises par l’armée sovié-
tique, tandis que des peuples entiers, Tchétchènes du Caucase ou Tatars
de Crimée, sont déportés en Asie centrale ou en Sibérie.
Les pays alliés de l’Allemagne procèdent également à des dépla-
cements de population dans le but de faire coïncider leurs nouvelles
frontières politiques avec des frontières ethniques. Dans les territoires
annexés par la Bulgarie, 90 000 Grecs sont ainsi forcés à se
déplacer vers la Grèce occupée par l’Allemagne ; 70 000 Croates
en provenance du Banat roumain sont installés en Croatie en 1941
tandis que 120 000 Serbes doivent évacuer cette même Croatie. Ces
déplacements se sont accompagnés de violences et massacres visant
à faire disparaître les minorités.
272
NETTOYAGE ETHNIQUE
273
La constitution d’États « ethniquement purs »
après la Seconde Guerre mondiale
274
NETTOYAGE ETHNIQUE
275
sont protégés par aucune autorité politique. L’antisémitisme explose
de manière particulièrement dramatique à l’occasion d’un pogrome
dans la ville polonaise de Kielce en juillet 1946 qui fait 43 victimes ;
il est à l’origine d’un exode massif des Juifs de Pologne. Afin de
protéger les survivants, le mouvement Brihah (« fuite ») organise
la fuite d’au moins 150 000 Juifs (sans doute beaucoup plus)
d’Europe de l’Est vers les camps de réfugiés d’Europe occidentale
entre 1945 et 1947. Ces camps pour personnes déplacées, installés
par les Américains dans leur zone d’occupation en Allemagne,
en Autriche et en Italie sont souvent surpeuplés. Nombreux sont
pourtant les ressortissants de confession juive de pays d’Europe
centrale ou d’Allemagne, en quête de visas d’émigration, qui sont
contraints d’y demeurer jusqu’à la création de l’État d’Israël.
En Europe centrale, les épurations ethniques se sont partout
accompagnées de spoliations et de confiscations qui ont permis
d’asseoir la popularité chancelante des régimes communistes de
l’après-guerre. En Pologne par exemple, c’est presque le tiers des
terres qui tombe entre les mains de l’État, ce qui a permis au gou-
vernement de redistribuer 6 millions d’hectares de terres. La même
chose vaut pour les grandes entreprises industrielles allemandes ou
juives, si bien qu’en 1948 la plus grande partie de l’industrie est d’ores
et déjà entre les mains de l’État.
Ces épurations se poursuivent longtemps après la fin du conflit
mondial sur un mode plus ou moins volontaire. Les petites minori-
tés juives qui étaient restées en Europe de l’Est doivent fuir un
antisémitisme latent, politiquement instrumentalisé par les autori-
tés communistes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les
« Saxons » de Roumanie ou les « Souabes » de Hongrie, et les
« Allemands » de la Volga restés sur place émigrent de manière
continue vers la République fédérale allemande, attirés par une
politique qui leur accorde la nationalité ainsi qu’une indemnité de
« bienvenue ».
276
NETTOYAGE ETHNIQUE
277
À l’issue de ce siècle ponctué d’expulsions et de massacres, les États-
nations d’Europe centrale et orientale sont désormais « ethnique-
ment purs » ; la Pologne est composée de 95% de catholiques
polonais, la Tchécoslovaquie d’avant 1992 est à 94% tchèque
ou slovaque, la Hongrie est hongroise, l’Ukraine est ukrainienne
pour la première fois de son histoire, etc. Cela met fin au multi-
culturalisme et plurilinguisme qui caractérisait l’Europe centrale et
balkanique au grand soulagement de la plus grande partie des
dirigeants politiques locaux comme de leur opinion publique pour
lesquels la nation est d’abord une unité ethnique.
278
ORIGINES
ET RENAISSANCES
NATIONALES
Au XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle,
la nation est conçue comme une entité culturelle et/ou
ethnique, stable dans le temps et qui serait déterminée
à se cristalliser en un État. Ce processus dépendrait des
circonstances historiques : en France, l’État serait né au
XIIIe siècle, mais seulement au XIXe siècle en Italie ou en
Allemagne. Dès lors, l’État grandirait sur le terreau
national jusqu’à confondre ses frontières avec les limites
de la nation, afin de former ce que le XIXe siècle a
coutume de considérer comme la forme supérieure
et parfaite d’organisation des collectivités humaines :
l’État-nation.
Dans cette perspective, la question des origines de la
nation revêt toute son importance : il s’agit d’opérer une
sorte d’archéologie des prémisses de la communauté
nationale afin de démontrer sa pérennité, son originalité
et son antériorité sur d’autres nations voisines. L’existence
de l’État ne serait rien d’autre que la preuve a posteriori
de la vigueur de la nation et, par conséquent, de sa
légitimité à exister. À l’inverse, l’absence d’un État
unitaire est comprise comme une faiblesse intrinsèque, à
moins qu’elle ne soit le résultat d’une force extérieure qui
empêche la nation de se réaliser sous sa forme politique
achevée. Dans ce dernier cas, la « renaissance nationale »
est identifiée comme le moment où la nation secoue
le joug d’une puissance étrangère qui nuit à son
développement.
L’expression de « renaissance nationale » suppose donc la
naissance de la nation dans des temps éloignés (et pose
279
ainsi la question des origines…), son existence pérenne,
sa disparition ou sa soumission sous l’influence d’une
force hostile ou d’une faiblesse propre, et sa réapparition
finale. Le récit répond à un schéma christique qui fait
succéder une résurrection miraculeuse à un décès.
Il répond aussi à une vision organiciste de la nation qui
considère qu’à l’instar de l’individu, la nation naît,
se développe et atteint l’âge adulte par la prise de
conscience de son existence propre et singulière.
280
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES
281
• Des origines problématiques
Dans de nombreux pays européens, la discontinuité historique rend
difficile la recherche des origines. En Grèce par exemple, a prévalu
la thèse de la continuité des Grecs antiques avec ceux de 1830 qui
ont fondé un État indépendant. En fait, la théorie de la continuité
grecque est une invention du philhellénisme européen.
Au début du XIXe siècle, les romantiques nourrissent un culte
philhellène en faveur de l’indépendance de la Grèce sous le « joug »
ottoman. Lord Byron en Grande-Bretagne, Victor Hugo en France
animent ce courant de sympathie qui voit dans le régime athénien
du Ve siècle av. J.-C. l’origine de la démocratie moderne. Claude
Fauriel publie en 1824 les Chants populaires de la Grèce, en grec
et en français. Pour Fauriel, homme de lettres et professeur de
littérature à la Sorbonne, ces chants conservent les traits et la langue
de la Grèce antique, à vingt-quatre siècles de distance : il établit un
lien entre leurs thèmes et la poésie d’Aristophane ! Selon Fauriel, le
grec moderne, parlé par les paysans du XIXe siècle, dériverait du grec
ancien, mais il aurait été perverti par des apports étrangers, notam-
ment turcs. Il traduit alors les chants populaires dans un « grec
épuré », la kathaveroussa, inventant une langue artificielle qui
s’éloignait sensiblement du démotique, la langue populaire du XIXe
siècle. Les choix opérés sont de nature idéologique et contribuent
à « normaliser » le grec grâce à la publication de grammaires et de
dictionnaires. Ils reposent sur une conception essentialiste de la
nation.
Mais, en 1830, Jakob Fallmerayer, professeur à l’université
d’Augsbourg, autrichien et libéral, défend la théorie de la discontinuité
selon laquelle les Grecs modernes ne seraient pas les descendants des
Grecs anciens à cause des invasions slaves des VIIe et VIIIe siècles :
les Grecs ne seraient qu’un « ramassis de Slaves, d’Albanais et de
Roumains ». La thèse oblige les intellectuels grecs et philhellènes
à prouver la continuité historique de la Grèce moderne avec
l’Antiquité. Ils sont aidés en cela par de nombreuses écoles archéo-
logiques européennes dont l’École d’Athènes fondée en 1846.
L’Histoire du peuple grec, de Constantin Paparrigopoulos, publiée
en 1863, défend naturellement la théorie de la continuité, très lar-
gement admise et divulguée par le jeune État.
L’enjeu des origines de la jeune nation grecque est politique. Il
s’agit d’établir une antériorité historique sur les Turcs, ce qui
justifie de nombreuses revendications territoriales au détriment de
l’Empire ottoman. Mais la division entre les partisans du démotique
282
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES
283
a édités en 1760 a fabriqué un faux manuscrit médiéval écrit en
gaélique comme une enquête le révèle par la suite. Mais, d’un coup,
la Grande-Bretagne se voit dotée d’une épopée aussi importante que
l’Iliade et l’Odyssée. Ces chants sont traduits rapidement en français,
en allemand, en polonais, en suédois et en italien. Ils offrent à de
nombreuses cultures l’espoir de trouver hors de l’Antiquité gréco-
romaine les sources de leur nationalisme. L’Angleterre romantique
et libérale est saluée comme la mère des jeunes nations européennes.
À Zurich, Johann Jakob Bodmer publie au début du XVIIIe siècle
des fragments de l’épopée Die Niebelungen qui prétend raviver
le courant d’une littérature populaire, libre et authentique face au
classicisme et au rationalisme des Lumières françaises. À sa suite,
en 1749, l’Allemand Justus Möster compose une « Iliade patriotique »,
Arminius, qui célèbre un guerrier germain du Ier siècle ayant combattu
victorieusement les armées romaines. Dans l’espace anglo-saxon, les
épopées sont la réponse aux mythes fondateurs des nations latines.
En 1815, la Finlande, possession suédoise depuis le Moyen Âge,
passe sous contrôle de la Russie. En 1827, Elias Lönnrot, fils de
tisserand s’intéressant à la poésie populaire, établit une collecte de
poésie orale. En l’absence de tout manuscrit médiéval, il dit noter
des poésies sous la dictée de vieux bardes de Carélie du Nord,
au-delà du cercle polaire. En 1835, il publie un volume, le Kalevala
(littéralement, « la Terre du héros Kaleva »). Ce livre obtient un énorme
succès, et une foule de collecteurs et de folkloristes partent en
expédition pour collecter les « traces » supposées de la Finlande des
origines. Nommé en 1862 professeur de finlandais à l’université
d’Helsinki, Lönnrot assure la traduction du Kalevala en suédois
(1841), en français (1845) et en allemand (1852). L’Europe entière
s’enflamme pour l’épopée de Kaleva qui semble provenir du tréfonds
des âges. La légende permet de montrer aux nationalistes finlandais
qu’ils disposent d’un monument littéraire antique et d’un patrimoine
prestigieux qui fait de leur langue l’une des plus anciennes du
continent. Mais l’imposition du finnois comme langue de culture est
lente car les élites parlent généralement suédois (soit 10% de la popu-
lation). L’œuvre est protégée par le tsar qui a un intérêt politique
à éloigner les Finlandais des Suédois et le finnois devient langue
officielle de Finlande en 1863. L’épopée fournit le thème central
d’innombrables poèmes et romans, d’œuvres picturales, musicales,
architecturales, décoratives, etc. En 1917, lorsque la Finlande devient
indépendante à la faveur de la révolution bolchevique, le jour de
l’édition du Kalevala (le 28 février) devient une fête nationale.
284
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES
285
• Des nations endormies
À la première question, les réponses apportées sont de deux types :
soit la nation fut victime d’un enchantement, d’un ensorcellement
qui a affaibli sa vitalité ; soit la nation a été subjuguée et soumise
par une nation ennemie qui l’a tenue dans les fers et l’a empêchée
de se relever comme elle y aspirait naturellement.
Le premier ordre d’explication est par exemple mobilisé par le
nationalisme catalan de la mi-XIXe siècle qui tâche de comprendre
l’alliance de la couronne d’Aragon et de la couronne de Castille au
XVe siècle, scellée par le mariage des Rois Catholiques en 1469.
L’historiographie nationaliste d’abord met en cause le compromis
de Casp qui régla en 1412 le problème de la succession de la couronne
d’Aragon, sans héritier. Le compromis qui bénéficia contre toute
attente à Ferdinand de Trastamare, un Castillan, aurait été une
tromperie qui liait le destin de la Catalogne à celui de la Castille.
Second acte : Ferdinand dit le Catholique, fils du Roi d’Aragon,
épouse en 1469 Isabelle de Castille, sœur du roi de Castille. Le couple
hérita des deux couronnes, ainsi que des couronnes de Sicile, de
Naples et de Navarre. La conquête du royaume de Grenade (1492),
des îles Canaries (1484-1496) et la découverte de l’Amérique fait
de leur règne un moment important de l’histoire de la péninsule
Ibérique. Pour le nationalisme catalan, le mariage des Rois
Catholiques signifie la fin d’un État souverain et le déclin définitif
de la Catalogne désormais soumise à la Castille. Il oublie cependant
que la couronne d’Aragon regroupait historiquement le principat de
Catalogne, l’Aragon, les Pays valenciens, les Baléares et leurs pos-
sessions coloniales en Méditerranée.
Mais, dans la plupart des cas, c’est le second type d’explication
qui est retenu : la nation aurait été soumise par une victoire mili-
taire qui changerait le cours de l’histoire. Cette vision superficielle
et naïve de l’histoire est largement relayée en Europe centrale pour
justifier les « renaissances » nationales des peuples slaves contre
l’Allemagne ou l’Autriche. La vision romantique, fondée sur la
confrontation de deux forces hostiles, met en scène un combat sécu-
laire entre les Allemands et les Slaves. Dans tous les cas, les Slaves
représentent le principe pacifique contre des Allemands bellicistes.
Ainsi, la « colonisation » de l’Europe centrale par des Allemands au
Moyen Âge est interprétée en termes d’expansion de la nation alle-
mande au détriment des populations slaves. Pour les Polonais, la
bataille de Grunwald en 1410 (ou de Tannenberg dans la tradition
prussienne), qui voit la victoire d’une coalition slave sur les chevaliers
286
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES
287
1833. Pourtant, cette composition en langue catalane fait pratiquement
exception dans la conséquente littérature économique qu’Aribau a
léguée en langue castillane. En fait, comme la plupart des hommes
de son temps, Aribau est bilingue. Banquier et économiste de renom,
domicilié à Madrid, il publie uniquement en castillan. Ses écrits en
catalan sont des évocations poétiques et nostalgiques qui ne dépassent
pas le cadre de la correspondance privée. L’attribution des origines
du catalanisme culturel à cet auteur relève donc d’un mythe construit
à partir de 1841 par plusieurs écrivains en manque de paternité intel-
lectuelle. Ce sont ces mêmes auteurs qui favorisèrent en 1859
la convocation des Jeux Floraux, sorte de concours de poésie à
l’imitation des joutes poétiques médiévales. Ces félibriges annuels
sont la principale institution de la Renaixença jusque dans les années
1890.
Ainsi, comme les origines nationales, les « renaissances » natio-
nales sont des créations mythiques récentes.
288
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES
289
de nombreux efforts pour doter leur peuple d’une identité religieuse
et juridique particulière : les Wisigoths adoptent ainsi l’arianisme
et le Code de lois d’Euric en 470-480. Mais les résultats sont très
inégaux à l’image des vaines tentatives du roi Theodoric pour doter
les Ostrogoths d’une identité gothique nouvelle au début du VIe siècle.
Seuls les peuples du nord de l’Europe, comme les Francs, parvien-
nent à stabiliser leur ethnogenèse autour de royaumes stables. Lorsque
Clovis, à la fin du Ve siècle, étend son royaume au nord de la Gaule,
il ne le fait ni sur un mandat direct de l’Empire romain, ni sur la
base d’une juridiction duale entre Romains et Barbares. L’entité poli-
tique stable qui en ressort (Rex francorum, « royaume des Francs »)
s’individualise et s’identifie, au moins par le nom, aux élites
barbares. Au VIIIe siècle, les contemporains ne font guère plus de
différence entre les dénominations ethniques, politiques et territo-
riales, les mots de Francia et de Gallia étant alors interchangeables.
Cette convergence entre identité politique, ethnique, géographique et
religieuse permet l’affermissement de l’Empire carolingien.
290
PATRIMOINE
Un même mouvement va de la naissance des musées à la
restauration des cathédrales : le « conservationnisme ».
Né au XVIIIe siècle, il se développe au XIXe et devient
caractéristique d’un rapport au passé particulier.
On expose et on fige des objets du passé qui, de pièces
de collection ou de bâtiments, deviennent objets ou
édifices historiques, c’est-à-dire témoins d’une époque
révolue. C’est parce que le XIXe siècle a expérimenté des
ruptures économiques et sociales sans précédent que son
rapport au passé change. Celui-ci est devenu lointain,
inaccessible, en voie de disparition. On veut alors
le conserver, l’immobiliser, le sauver, le préserver.
Les instruments de cette réinvention du passé sont variés :
musées, conservatoires des monuments historiques,
centres d’archives ou bibliothèques.
Ce rapport à un passé considéré comme perdu construit
les temps anciens en âge d’or. Empreint de nostalgie,
il est volontiers réactionnaire au sens où il souhaite un
impossible retour en arrière, une improbable restauration
des choses d’antan. Au XXe siècle, des couches de la
société de plus en plus larges se vouent à cette quête
pour retenir un passé qu’on croit fuyant.
291
du conservationnisme un élément primordial de la construction des
cultures nationales se déploie dans les musées.
292
PATRIMOINE
293
équitable des collections sur le territoire national, le libre accès et
la jouissance partagée des citoyens.
Les palais royaux, les couvents, les églises et les châteaux
servent de dépôts : là commence l’inventaire des richesses nationales.
De son propre chef, Alexandre Lenoir réunit dans le couvent pari-
sien des Grands-Augustins un dépôt lapidaire entre 1793 et 1816.
Précurseur du romantisme, Lenoir attire pour la première fois le
regard sur l’art du Moyen Âge. Cependant, il fait des reconstitu-
tions historiques imaginaires en inventant même des monuments
fictifs à partir de morceaux de monuments réels (comme la chapelle
d’Héloïse et Abélard aujourd’hui dans le cimetière du Père-Lachaise,
ouvert en 1804). Cette évocation romantique remporte un immense
succès, présenté dans les guides de voyage du début du XXe siècle
comme le musée le plus important de la capitale. Les futurs histo-
riens Jules Michelet et Augustin Thierry avouent y avoir découvert
l’âme de la nation.
En 1793, la Commission des monuments veut former dans chaque
département un dépôt des objets reconnus et inventoriés afin de
permettre à tous les Français de jouir des beautés de la nation par
un réseau dense d’institutions. Le projet est lancé par Chaptal en 1801
sous le Consulat : 15 musées sont alors créés en province. En 1815,
on compte en France une trentaine de musées, 200 en 1870, 300
en 1890 et environ 550 en 1914. Grâce à des dons et des legs
célèbres, des musées d’art naissent à Nîmes (musée Calvet, 1810),
à Montpellier (musée Fabre, 1828), à Quimper (musée Silguy, 1864),
à Bayonne (musée Bonnat, 1891).
Au cours du XIXe siècle, les musées se multiplient rapidement
car ils sont devenus un instrument de prestige indispensable, l’ou-
til de divulgation du catéchisme national. Sous la IIIe République,
ils participent de la vigueur d’un culte local à la « petite patrie » qui
n’est en rien incompatible avec l’affirmation d’un nationalisme plus
large.
294
PATRIMOINE
295
des antiquités celtiques et gallo-romaines, traces « des mœurs de nos
aïeux » selon son conservateur. Mais la question des origines n’affai-
blit pas la passion pour le Moyen Âge qui, en 1843, a son musée : l’hô-
tel de Cluny à Paris. En Allemagne, le Germanisches Nationalmuseum
(Musée national germanique) est fondé à Nuremberg en 1853 pour célé-
brer un art médiéval considéré comme symbole du génie national.
Enfin, les musées d’histoire font leur apparition au milieu du
XIXe siècle. En 1837, Louis-Philippe fit du château de Versailles le lieu
d’un culte à la nation où s’alignaient trente-trois tableaux représentant
des épisodes de l’histoire nationale de 496 (bataille de Tolbiac)
jusqu’en 1830 (début de la monarchie de Juillet). De nombreuses villes
imitèrent cet exemple pour rendre hommage aux gloires locales et natio-
nales. À la fin du XIXe siècle naissent des musées d’histoire qui favo-
risent une approche romanesque du quotidien (musée Carnavalet, 1867).
Partout en Europe au cours du premier tiers du siècle, le nationa-
lisme se greffe durablement sur l’institution muséale. En Scandinavie,
le musée sert à construire la différence : le Nasjonalgalleriet, fondé
à Oslo en 1850, a pour objectif d’exposer des artistes norvégiens
capables de le distinguer de ses voisins. À Copenhague, Rasmus
Nyerup imite l’exemple français afin que le Musée royal fasse pièce
aux musées berlinois.
À travers de multiples initiatives, les musées prennent part
à l’effort d’instruction, de vulgarisation et de nationalisation qui
marquent le dernier quart du XIXe siècle. Selon les termes d’une
circulaire ministérielle française de 1881, « la réorganisation du musée
est le corollaire de celle de l’école ». À ce titre, les musées ethnogra-
phiques jouent un rôle capital dans la diffusion d’un folklore national.
• De la passion de l’antique
à la définition du patrimoine
Les origines de la notion de patrimoine datent de la Révolution
française. Jusqu’au XVIIe siècle encore, le « monument » est funé-
raire et la préservation du patrimoine, lorsqu’elle se manifeste, répond
d’abord au souci d’assurer le prestige du prince qui le possède. Ainsi,
296
PATRIMOINE
297
des sociétés archéologiques, en particulier celle de Normandie
fondée en 1824 par Arcisse de Caumont. Il fonde en 1834 la Société
française d’archéologie. Significativement, la Société des antiquaires
de l’Ouest est fondée à Poitiers en 1834 lorsque la municipalité veut
détruire le baptistère Saint-Jean. L’Institut des provinces, fondé
en 1839, prend en charge l’inventaire du patrimoine. Les sociétés
d’archéologie sont au nombre de 23 en 1849 et 48 en 1870.
En 1834, Guizot fonde le Comité des travaux historiques et le
Comité des arts et des monuments car il considère que c’est à l’État
de protéger le patrimoine et de coordonner l’action des sociétés
savantes. L’activité de Guizot est typique des hommes de la
Restauration qui cherchent à retisser les liens avec l’Ancien Régime
pour assurer le sentiment de continuité historique au-delà de la
Révolution. L’exigence de construire la mémoire nationale, en récon-
ciliant les Français avec le christianisme notamment, est l’axe poli-
tique de cette action patrimoniale étatique.
En 1837, la création du service de l’Inspection des monuments
historiques permet non seulement de coordonner et de soutenir les
initiatives privées mais aussi de créer une impulsion centrale.
L’inspecteur a pour mission de se mettre en contact avec les socié-
tés locales, d’encourager les recherches et les études, d’éclairer les
propriétaires sur la valeur des édifices qu’ils possèdent, de stimuler
l’administration municipale ou préfectorale pour assurer de manière
convenable la conservation des monuments historiques. Entre 1840
et 1849, trois mille monuments sont rigoureusement classés selon
des critères scientifiques. Vu l’ampleur de la tâche, Philippe de
Chennevières, le directeur de l’école des Beaux-Arts, réoriente la
politique patrimoniale de l’administration en effectuant des choix qui
dessinent, selon une conception romantique, un visage à la nation :
l’art médiéval gothique exprimerait l’âme nationale tandis qu’est
ignoré l’âge classique (XVIIe-XVIIIe siècles). Les bâtiments religieux
occupent 75,3% du budget alloué, preuve que la vision nationaliste
n’exclut pas le religieux.
298
PATRIMOINE
299
la preuve que le romantisme ancre le sentiment patrimonial dans les
cultures européennes. Victor Hugo, condamne durement les restaura-
teurs qui mutilent, amputent, disloquent les bâtiments, « profanations
honteuses faites par nos iconoclastes d’écoles et d’académies ».
De même, pour l’Anglais John Ruskin, on n’a pas le droit de tou-
cher aux monuments car ils appartiennent aux générations futures et
le devoir présent est de les conserver intacts. C’est d’ailleurs en
Grande-Bretagne que s’initia la première polémique autour de la
restauration d’un édifice religieux, celle de la cathédrale de Salisbury
en 1789. Le Church Building Act en 1818 est le coup d’envoi d’un
gothic revival. Contre Pugin, adepte de la réinterprétation à la Viollet-
le-Duc, s’érige Ruskin qui refuse toute restauration au nom de la
mémoire au cri de Wait ! (« Attendez ! »). À sa suite, William Morris
fonde en 1877 la Société pour la protection des bâtiments anciens
(SPAB). Plus tard, le National Trust, fondé en 1894, étend la protec-
tion à des sites et à des paysages, tout comme la Ligue de défense
de la patrie (Heitmatschutz), qui voit le jour en 1899 en Allemagne.
Ces débats reflètent la sacralisation du monument historique. À
partir des années 1880, le conservationnisme exprime alors une pen-
sée du refus de la modernité. Avec la pensée d’Alois Riegl (Le Culte
moderne des monuments, 1903), la notion de patrimoine est exten-
sive et touche jusqu’à l’objet le plus insignifiant. L’Europe développe
alors une riche législation de la conservation, au Danemark (1861),
en Suède (1867), en Italie (1872), en Espagne (1873), en Hongrie
(1881), en Grande-Bretagne (1882), en Finlande (1883), en Turquie
(1884), en France (1887), en Bulgarie (1892), au Portugal (1901), etc.
Musées et monuments dits « historiques » sont les sanctuaires d’un
culte consacré à la nation. Si, au XIXe siècle, la politique culturelle
demeure élitiste, à l’usage exclusif des notables, l’ouverture est acquise
au XXe siècle pour répondre à la naissance d’une culture de masse.
300
PATRIMOINE
301
importante (plus de 500 musées créés entre 1918 et 1936) et la cen-
tralisation administrative en 1921, l’URSS des années 1930 mobi-
lise le patrimoine au profit d’une lecture marxiste-léniniste de
l’histoire.
Dans les démocraties européennes de l’entre-deux-guerres, les
doutes politiques qui traversent les nations touchent la muséo-
graphie : remise en question des vertus pédagogiques du musée,
critique d’une culture élitiste, désintérêt pour les musées d’histoire
au profit des musées d’arts et traditions populaires. De même, la
coopération internationale dans le cadre de la SDN (Office interna-
tional des musées, 1926) contribue à dénationaliser cette institution.
La Charte d’Athènes (1931), qui conclut une conférence sur la
conservation du patrimoine, affirme l’importance des collaborations
internationales. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre
de l’UNESCO (1946), une nouvelle conscience patrimoniale inter-
nationale se renforce suite aux dommages subis par les monuments
et les musées pendant la Seconde Guerre mondiale : le musée exprime
désormais tout autant la nation et l’histoire d’un pays qu’une huma-
nité universelle sans frontières.
302
PATRIMOINE
303
sa création en 1949. L’Union européenne a élargi en 1982 la notion
de « patrimoine national » à celle de « patrimoine communautaire ».
La libre circulation des biens patrimoniaux dans les frontières de
l’Union a été une pomme de discorde entre ses membres.
304
PATRIOTISME
ET RÉGIONALISME
Par « patriotisme », on entend ici toutes les formes
d’attachement sentimental au territoire proche de son
lieu de naissance. La patrie diffère de la nation en ce que
cette dernière est une communauté politique souveraine
avec laquelle les liens sont plus abstraits. A priori,
le régionalisme, terme apparu à la fin du XIXe siècle,
se rattache au sentiment patriotique : l’écrivain Maurice
Barrès le définit alors par l’amour du lieu où l’on vit, de
ses origines, de ses traditions et de ses paysages. C’est sur
la base de ces liens affectifs et concrets que se fonderait
la revendication à l’autonomie régionale, à l’auto-
gouvernement et, parfois même, à l’indépendance.
Le régionalisme serait une forme élémentaire de
nationalisme fondé sur l’attachement à la patrie. Certains
auteurs vont jusqu’à considérer que le régionalisme est la
première étape du processus qui conduit les régions à
l’indépendance politique.
Or, les études sur le nationalisme invalident la plupart de
ces idées. La patrie est un terme ambigu qui sert à rendre
compte des origines du nationalisme sans toutefois suffire
à expliquer son surgissement. Loin de s’y opposer,
la patrie semble enchâssée dans la nation pour lui donner
corps. Le régionalisme est d’ailleurs rarement à l’origine
du nationalisme, et a fortiori du séparatisme : il est plutôt
l’expression sur un plan local d’un nationalisme plus vaste,
un relais nécessaire mais pas suffisant de sa formation.
Régionalisme et nationalisme ne sont donc pas
contradictoires : le régionalisme, réalité tardive, suppose
un lien horizontal typique des relations sociales de type
nationaliste.
305
Diversité des régionalismes européens
306
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME
307
• La lente émergence de la nation espagnole
L’historien José Alvarez Junco a tenté d’éclairer la nature de ce
substrat « proto-national » en parlant de « patriotisme ethnique ». En
effet, le monde pré-moderne ne connaît pas le nationalisme mais des
identités collectives dont les composantes culturelles, géographiques,
religieuses, linguistiques, d’ordre ou de lignage, etc. furent utilisés
postérieurement par les nationalistes comme ingrédients. Selon cet
historien, il n’est pas adéquat de désigner ces antécédences comme
« pré » ou « proto » nationalistes car cela implique une vision téléo-
logique de l’histoire. Par patriotisme, on entend alors un sentiment
d’attachement au groupe défini non seulement en termes culturels
et ethniques mais aussi en termes de loyauté à une dynastie qui le
dirige. Mais cet orgueil qui se réfère à l’ethnie ou au groupe culturel
n’est pas nationaliste parce que, d’une part, la culture n’a pas été
investie par l’État et, d’autre part, la personnalité collective et popu-
laire ne sert pas à légitimer cet État.
Le cas de l’Espagne est exemplaire des relations entre État, nation
et patrie. Au cours de la Renaissance, les intellectuels au service de
la monarchie définissent clairement « les Espagnols » par leur ancien-
neté, leurs gestes guerrières, leur caractère emporté et fougueux, leur
dévotion et l’abondance de leurs terres : un éloge qui correspondait
globalement au portrait qu’Isidore de Séville avait laissé du peuple
wisigoth au VIe siècle. Mais jamais ils ne définirent « l’Espagne »
en tant que nation. Le mot natio est certes utilisé par Cervantès et
Mariana au XVIe siècle, mais au sens d’un groupe humain né dans
le même lieu géographique et qui, par conséquent, parle la même
langue, et est parfois doté de traits psychologiques communs.
Pour Charles-Quint, la monarchie s’identifie non pas à la nation
mais à sa famille, les Habsbourg. À la mi-XVIe siècle, cette monarchie
commence à revendiquer sa filiation avec l’Hispania médiévale, une
expression qui n’avait jusqu’à présent qu’un contenu géographique.
Grâce à la littérature du Siècle d’Or, « l’Espagne » gagne un contenu
politique. Mais il faut distinguer ce qui relève de l’adhésion à une
dynastie (dont les intérêts sont internationaux) et ce qui relève
d’un patriotisme ethnique, compris comme la manifestation d’un
orgueil collectif. Charles-Quint, Imperator, Hispaniarum Rex (« Roi
des Espagnes » littéralement), utilise ses propres armes familiales.
Au XVIe siècle, Philippe II n’inclut aucune référence à l’Espagne dans
la décoration du palais de l’Escorial. Avec l’accession au trône des
Bourbons d’Espagne (1713), la symbolique royale inclut petit à petit
la nation, comme en témoigne dans les années 1740 la décoration
308
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME
309
Les mouvements contre-révolutionnaires de l’Europe méditerranéenne
en témoignent : carlisme en Espagne, miguélisme au Portugal,
« Blancs » dans le Midi français, sanfédisme en Toscane, légitimiste
dans le royaume des Deux-Siciles, etc. La logique patriotique liée
à la défense d’une société traditionnelle, cléricale et communautaire,
l’emporte pendant longtemps sur la logique nationale.
Régionalisme et nationalisme
Au début du XIXe siècle, le sentiment patriotique, lorsqu’il est la
traduction de la cohérence des communautés d’Ancien Régime, peut
bien s’opposer au sentimant national. Le patriotisme semble alors
avoir fondé un régionalisme susceptible de s’affirmer contre la nation
englobante. Dans certains cas et à la fin du XIXe siècle, il peut deve-
nir le ferment d’un nouveau sentiment nationaliste menant au sépa-
ratisme. Mais dans la plupart des cas, contrairement aux idées reçues,
le régionalisme est une expression du nationalisme global bien plus
qu’un élément de sa remise en question.
310
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME
311
réactionnaire. En France donc, régionalisme et nationalisme, loin de
s’opposer, s’épaulent.
Ce constat peut s’étendre à la plupart des mouvements régiona-
listes européens. Pour désigner ce rapport de complémentarité, l’his-
torien Josep Maria Fradera utilise le concept de « double patriotisme »
ou de « double loyauté » : loin d’être contradictoires, l’attachement
à la région et l’attachement à la nation s’articulent de manière cohé-
rente, la nation ayant le plus souvent besoin de s’incarner à l’échelle
locale pour prendre corps. Pour les élites régionales, le provincialisme
ne fait qu’exprimer le désir, souvent frustré, de participer à la construc-
tion de l’État national, en promouvant des solutions décentralisatrices
plus conformes à leurs intérêts. Mais ce régionalisme est aussi un
message politique adressé aux masses locales, souvent dans la langue
régionale, qui place les élites locales en position d’intermédiaires
obligés avec l’État central et tend par conséquent à conforter leur
position dominante dans la région.
Le problème qui se pose est donc de savoir pourquoi, dans certains
cas relativement rares, le régionalisme peut donner naissance à un
sentiment national différent de celui de l’État.
312
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME
313
au niveau local. De même, la constitution d’une bureaucratie propre
renforce le désir d’autonomie administrative.
Enfin, le régionalisme peut répondre à un besoin de l’État central
qui souhaite réduire la charge financière de son administration, dimi-
nuer la visibilité de certains impôts qui sont désormais levés par les
autorités régionales et soulager sa responsabilité en transférant des
services qui lui étaient propres (culture, éducation, etc.)
Une bonne partie des raisons expliquant la naissance des gou-
vernements régionaux repose donc sur l’attitude des élites régionales
par rapport à l’État. Dans le cas espagnol au XIXe siècle, l’appari-
tion du nationalisme n’est pas tant imputable au développement du
régionalisme qu’à un changement radical de stratégie des élites
basques et catalanes à partir de 1898, lorsque l’Espagne perd ses der-
nières colonies américaines et pacifiques. Le nationalisme nouveau
professé par ces élites jusqu’alors régionalistes répond à une crise
de l’État central et tente d’apporter des réponses là où l’État est
inefficace et débordé. Le processus de nationalisation de l’Espagne
se caractérise depuis le début du XIXe siècle par l’incapacité – ou l’ab-
sence de volonté – de l’État à nationaliser efficacement les masses.
Le provincialisme fortement revendiqué n’est rien moins que l’ex-
pression culturelle d’un nationalisme espagnol pluriel et décentra-
lisé qui choque les conceptions centralisatrices des élites à la tête
de l’État. Dans certaines régions périphériques, les élites locales ont
du mal à s’intégrer à la construction de l’État national espagnol
alors qu’elles réclament assidûment une participation. De plus,
l’industrialisation et les problèmes sociaux qu’elle entraîne posent
des problèmes spécifiques que l’État ne veut ou ne peut résoudre,
sinon en usant seulement de la répression la plus aveugle. Pourtant,
dans des régions où la classe ouvrière est importante et politisée,
les élites constatent que seul un lien national fort est susceptible de
dépasser les conflits sociaux. Enfin, ces élites modernes, issues des
activités industrielles, commerciales et bancaires développent des
comportements endogames, ce qui empêche la formation d’une
société élitaire espagnole homogène. Ces mêmes élites régionales
sont liées chaque jour davantage par une communauté d’intérêt qui
repose sur quelques mots d’ordre : l’industrialisme pour faire de
l’Espagne le marché de consommation de leurs entreprises industrielles ;
le protectionnisme pour grandir à l’abri de la concurrence anglaise
et française ; la décentralisation volontiers fédérale pour dessiner une
Espagne plurielle ; le colonialisme pour assurer en Amérique une
source d’approvisionnement de matières premières ainsi qu’un
314
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME
315
second niveau, comme les départements français ou les provinces
espagnoles). Cette simple énumération pose le problème de la déter-
mination des limites des régions à l’échelle européenne.
Fondée en 1985, l’Assemblée des régions d’Europe (ARE) est le
porte-parole politique des régions et le partenaire clé des institutions
européennes et internationales sur chaque question relevant de la com-
pétence régionale. L’ARE compte actuellement parmi ses membres
250 régions de 30 pays européens et 12 organisations interrégionales.
Son siège est à Strasbourg. À l’origine, la mission principale de l’ARE
était avant tout de promouvoir le régionalisme dans le but d’insti-
tutionnaliser la participation des régions aux politiques européennes.
La création du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe
par le Conseil de l’Europe en 1994, puis du Comité des régions par
l’Union européenne en 1995, sont les principaux acquis de cette
action. La Déclaration sur le régionalisme en Europe, adoptée lors
de l’Assemblée générale de l’ARE à Bâle en décembre 1996 par 300
régions européennes, est la charte politique de l’ARE et la base de
projets de réforme dans les pays en voie de régionalisation.
316
RELIGION
La relation entre religion et nation a longtemps été
pensée en terme de concurrence, voire de conflit.
Les travaux récents, probablement inspirés par l’actualité
de la fin du XXe siècle, tendent toutefois à réévaluer le
rôle de la religion et de l’Église dans le processus de
formation des États nationaux en soulignant que la
confession majoritaire, le protestantisme en Allemagne ou
le catholicisme en Pologne, a pu constituer un instrument
d’affirmation nationale. En ce sens, la France, qui s’est
affirmée comme État-nation en se dégageant de
l’influence de l’Église catholique jusqu’à la séparation
totale, constitue plutôt une exception qu’une règle. La
construction nationale s’y est d’ailleurs accompagnée de
la constitution d’une sorte de religion civile substitutive :
culte – rapidement abandonné – de l’Être suprême,
morale et fêtes républicaines que l’on trouve aussi,
souvent de manière moins affirmée, dans d’autres pays.
Mais, le nationalisme peut même se transformer en
véritable religion politique nationale dans les pays
de dictature.
317
le cas de l’anglicanisme qui, au XVIe siècle (schisme de 1533-1535),
vient mettre un terme au conflit que la couronne anglaise entretient
avec la papauté depuis le XIe siècle. Dans les pays luthériens du nord
de l’Europe, les Églises sont étroitement soumises aux princes. En
1817, le roi de Prusse peut imposer à toutes les confessions réformées
de se regrouper dans une seule Église évangélique avec un règlement
propre (qui existe jusqu’au IIIe Reich). En Russie, l’Église orthodoxe
est virtuellement indépendante de Constantinople depuis le XVe
siècle ; en 1721 Pierre le Grand de Russie impose son pouvoir par
l’intermédiaire du Saint-Synode.
En revanche, la concurrence entre Église et monarchie se main-
tient dans les pays catholiques. Elle y est d’autant plus âpre que, sous
l’Ancien Régime, la religion constitue le cadre de la vie sociale et
demeure un élément essentiel de légitimation du pouvoir royal. En
France elle prend la forme extrême du sacre : le roi y est désigné
comme « lieutenant de Dieu sur terre », il reçoit l’onction à Reims
par l’archevêque de la ville et prête serment de défendre l’Église
catholique et sa foi. Cette imbrication est une condition de la soli-
dité politique de la monarchie. De manière corrélative, ceux qui ne
pratiquent pas la religion majoritaire et celle du prince sont géné-
ralement perçus comme de mauvais sujets et ne jouissent pas des
mêmes droits. S’y ajoute une sorte de marginalité sociale. En France,
les calvinistes n’ont pas d’existence juridique puisque l’état-civil
est religieux et catholique ; ils sont réputés vivre en concubinage
et leurs enfants ne sont pas légitimes. Partout en Europe, les juifs,
parce qu’ils ne respectent pas le calendrier chrétien et obéissent à
des interdits alimentaires spécifiques, ne peuvent être employés par
des artisans chrétiens ; ils sont par ailleurs relégués dans des quar-
tiers spécifiques, les ghettos.
318
RELIGION
gieuse. L’article X stipule que « nul ne peut être inquiété pour ses
opinions, mêmes religieuses ». C’est désormais la nation (ici le
peuple) qui fonde la légitimité politique et non plus la religion. En
avril 1790, le catholicisme cesse d’être religion d’État en France :
les protestants (1790) puis les juifs (1791) jouissent désormais de
la citoyenneté pleine et entière. Seules les lois anti-juives du gou-
vernement de Vichy en 1940 reviendront sur ce principe fondamental.
Des non-catholiques vont ainsi exercer des charges politiques
importantes. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, le protestant
François Guizot est le chef du gouvernement durant sept années ;
entre 1852 et 1870, Napoléon III a fait appel à plusieurs ministres
juifs ; en 1879, les protestants constituent la majorité des ministres
dans le gouvernement Waddington. En Piémont-Sardaigne, les mino-
rités religieuses juives et protestantes obtiennent l’égalité politique
et la liberté religieuse grâce à l’Acte d’émancipation de 1848. Les
premiers gouvernements de la nouvelle Italie, unifiée contre le pape,
sont pour leur part contraints à la rupture avec l’Église catholique
qui, jusqu’à la veille de la guerre de 1914, refuse la nation italienne :
le Non expedit de 1877 interdit aux catholiques de participer à la
vie politique nationale. De leur côté, les calvinistes et surtout les
vaudois, longtemps cantonnés dans les vallées alpines, développent
leur influence politique dans le dernier tiers du siècle.
Le phénomène est plus graduel dans les pays protestants. Au
Royaume-Uni, les droits civiques sont accordés aux dissidents
protestants et aux catholiques en 1829, puis aux juifs en 1858.
À partir de 1867, les offices publics cessent d’être formellement
réservés aux anglicans et, en 1871, les non-anglicans peuvent fré-
quenter Oxford et Cambridge. À la fin du XIXe siècle, si l’anglica-
nisme demeure religion d’État, les non-anglicans ne sont désormais
plus exclus du pouvoir. Dans les années 1850 puis 1860, Benjamin
Disraeli est le premier (et le seul jusqu’à aujourd’hui) Premier
ministre juif (mais converti) en Angleterre.
Avec le transfert de souveraineté à la nation, la religion cesse
donc d’être le fondement de la légitimité politique et la tolérance
est désormais garantie par l’État. Le phénomène de construction de
l’État-nation s’accompagne d’un processus de sécularisation qui peut
conduire à un conflit entre l’Église et l’État.
319
De la sécularisation à la séparation
320
RELIGION
321
En privatisant la religion, la République française est allée au
bout d’une logique libérale de séparation des sphères du politique
et du religieux qui n’est pas d’abord commandée par l’anticléricalisme.
En revanche, c’est bien le mobile qui préside aux mesures mises en
œuvre dans les pays socialistes d’Europe centrale et orientale. La
politique active de laïcisation s’y est généralement accompagnée
d’une lutte contre le pouvoir économique et spirituel des Églises. Cette
politique initiée dans la future Union soviétique dès 1917 a été parti-
culièrement conflictuelle dans la Pologne populaire des années 1950
mais également en Hongrie. Pour avoir exprimé des réserves à l’égard
du régime, le cardinal et primat de Pologne Stefan Wyszynski a été
emprisonné, puis mis en résidence surveillée entre 1953 et 1956. Durant
les années 1950, l’Église catholique a fait l’objet de diverses mesures
répressives accompagnées de nombreuses confiscations. Les Églises
protestantes ont également été touchées, tandis que les Églises ortho-
doxes ont été relativement épargnées. En retour, ces Églises consti-
tuent,tout particulièrement en Pologne, un cadre de résistance aux
régimes communistes. Dans ce dernier pays, catholique au milieu
d’espaces protestants et orthodoxes, cette résistance peut d’ailleurs
s’appuyer sur une identification ancienne entre lutte nationale et iden-
tité catholique. Celle-ci se marque dans le pèlerinage et le culte rendu
à la vierge noire de Czestochowa, sanctuaire où venaient se recueillir
les rois de Pologne dès le XIVe siècle et qui incarne la « vaillante résis-
tance » de la Pologne catholique durant les siècles. Pendant la période
communiste, ces pèlerinages ont pris une signification de contestation
du régime en place perçu comme fondamentalement « non-polonais ».
Cet exemple souligne une inversion du processus initial, la religion deve-
nant le fondement même de la construction de l’identité nationale.
322
RELIGION
323
• Les « Églises nationales »
Dans les pays balkaniques, l’orthodoxie a pu constituer une sorte
de fondement culturel pour des États parvenus à l’indépendance. Dans
l’Empire ottoman, les différentes Églises servaient de cadre à
l’organisation de l’ensemble de la vie civile par le biais des millets
(unités administratives des différentes communautés). Les Grecs
byzantins furent assimilés au millet orthodoxe qui formait le plus
important de ces groupes et relevaient de la juridiction du patriarche
de Constantinople, considéré comme un haut dignitaire du gou-
vernement ottoman ; les Serbes furent placés sous l’autorité du
patriarcat de Pécs et les Bulgares sous celui de l’archevêché d’Ohrid.
Dès la fin du XVIIIe siècle, les Roumains et les Serbes avaient reçu
l’autorisation de l’Empire d’organiser de grandes assemblées religieuses
encadrées par la hiérarchie ecclésiastique ; elles ont constitué de
véritables creusets pour les mouvements nationaux. Les indépen-
dances nationales sont d’ailleurs généralement contemporaines de
la constitution d’Églises autocéphales (c’est-à-dire indépendantes,
sauf pour la doctrine, du patriarcat de Constantinople). L’Église
bulgare proclame son autocéphalie en 1870, huit ans avant l’auto-
nomie du pays. En Serbie, les deux phénomènes sont exactement
contemporains (1878). La proclamation de l’autocéphalie en Valachie-
Moldavie en 1885 suit de peu l’indépendance totale de la Roumaine
en 1881. À cette époque, les Églises orthodoxes incluent des réfé-
rences à la nation et au peuple dans leur ecclésiologie. Elles sont
donc à la fois institutionnellement liées à l’histoire des nations et
vecteurs du nationalisme. Durant l’entre-deux-guerres, elles sont
d’ailleurs souvent directement impliquées dans la vie politique des
régimes conservateurs et même dictatoriaux en Roumaine, en
Bulgarie, en Yougoslavie et en Grèce.
Durant la période communiste, les Églises orthodoxes, après une
phase de répression, sont entrées sans beaucoup de contestation dans
la collaboration avec les régimes en place, jusqu’à reconnaître de
plus en plus nettement l’autorité du patriarcat de Moscou au détri-
ment de celui de Constantinople. Après 1990, la religion est rede-
venue un élément fort de l’affirmation nationale dans les Balkans.
Elle a été utilisée par les nationalistes qui ont souvent trouvé en retour
des appuis auprès des autorités orthodoxes. Les diverses « identités »
religieuses ont participé à la dislocation de l’ancienne Yougoslavie :
la Croatie et la Slovénie sont catholiques ; la Bosnie est partiellement
musulmane ; la Serbie orthodoxe dispose de sa propre Église auto-
céphale et la Macédoine est dotée depuis 1945 d’une Église autonome.
324
RELIGION
325
ou préparer la voie à une religion politique telle qu’elle a été définie
par les observateurs critiques des régimes fasciste, nazi et stalinien
dès les années 1920.
En 1938, le professeur de sciences politiques allemand Eric
Voegelin, chassé de son poste viennois par les nazis, décrit dans son
ouvrage Les Religions politiques comment le processus de séculari-
sation engagé au XIXe siècle est à l’origine d’une crise moderne de la
croyance qui aurait en retour favorisé le développement de religions
politiques nationales. Pour l’historien du fascisme Emilio Gentile,
la « religion politique » « sacralise un système politique fondé sur
le monopole irrévocable du pouvoir, sur le monisme idéologique,
sur la subordination obligatoire et inconditionnelle de l’individu à
la collectivité et à ses lois ». Il la distingue de la « religion civile »
qui serait, selon lui, une forme de sacralisation du « système poli-
tique qui garantit la pluralité des idées, la libre compétition pour
l’exercice du pouvoir et la révocabilité des gouvernants de la part
des gouvernés grâce à des méthodes pacifiques et constitutionnelles. »
Les dictatures politiques de type totalitaire produisent leur propre
sacralité nationale. L’avènement d’un monde meilleur dont elles font
un objectif reprend largement, sur un mode sécularisé, le scénario
millénariste formulé dans le christianisme du XIIIe siècle. On y trouve
à la fois un discours sur la décadence présente et l’attente d’un monde
parfait à venir mais dont les modèles se trouvent souvent dans un
âge d’or révolu : mythe de la nation aryenne pour les nazis, retour
à une forme d’égalitarisme primitif pour les communistes.
Ce mécanisme de sacralisation de la nation développe, sur le
modèle religieux, toute une mythologie qui se cristallise en Italie
dans le mythe des soldats tombés pour la nation et dans l’adoration
du Duce. Le nazisme se présente également comme un mouvement
de rédemption de l’Allemagne par la pureté de la race, mouvement
dans lequel l’attente messianique est projetée dans la personne du
Führer. Cette sacralité remplit donc une forte dimension intégra-
trice : elle renvoie les individus à leur finitude, à leur limite mêmes,
aux sacrifices dont ils sont redevables et appelle en retour un don
de soi et une subordination des citoyens à la nation incarnée dans
son chef.
326
RELIGION
327
SIONISME
Le développement du sionisme est contemporain de celui
des autres nationalismes et en constitue une sorte de
miroir grossissant. Indépendamment du bouleversement
extraordinaire qu’il a entraîné pour les Juifs eux-mêmes,
il constitue un excellent laboratoire des modalités
complexes de toute construction nationale. Du fait du
caractère spécifique de leur mouvement, les sionistes ont
dû s’interroger, davantage sans doute que les autres
dirigeants nationalistes, sur les éléments constitutifs
de la « nation juive ». La question de son territoire et
de ses frontières, de sa langue, et plus largement les
fondements d’une culture nationale ont fait l’objet de
débats et de réflexions intenses au sein du mouvement
sioniste, alors qu’elles sont souvent données comme des
évidences dans la plupart des mouvements nationaux.
Pour comprendre l’histoire de cette construction, il faut
suivre les méandres de l’émergence du projet sioniste
dans le contexte de la seconde moitié du XIXe siècle et
tenter d’analyser comment il est parvenu à s’imposer
comme une solution politique pour les Juifs de la
diaspora mais aussi pour les nations occidentales.
Genèses du sionisme
Après la destruction du premier Temple en 586 av. J.-C., une
grande partie des habitants de la Judée est déportée vers Babylone.
Cet exil est décrit ainsi dans le psaume 137 : « Sur les rives de
Babylone, nous étions assis et nous pleurions au souvenir de Sion ».
Le nom de cette colline à l’est de Jérusalem, sur laquelle se
dressait le palais du roi David, servit bientôt à désigner toute la ville
328
SIONISME
• Genèse religieuse
Après la destruction du second Temple en 70 apr. J.-C., ceux des
Juifs qui ont survécu se dispersent autour du Bassin méditerranéen,
rejoignant pour la plupart des communautés plus anciennes dont
certaines sont issues du premier exil. Cette situation de diaspora
(« dispersion ») n’était pas nouvelle mais devient dès lors une
réalité contraignante pour tous les Juifs.
Toutefois, dans les textes sacrés, la référence à Jérusalem comme
foyer originel, voire authentique de la vie juive demeure. Chaque année
à Pâques et au Nouvel An, les Juifs se souhaitent de se retrouver « l’an
prochain à Jérusalem et dans la Jérusalem reconstruite ». Depuis
l’échec de la révolte juive en 135 apr. J.-C. et l’interdiction qui frappe
la résidence juive à Jérusalem, la plupart des rabbins lient le retour
en Israël à l’arrivée du messie, si bien que, davantage qu’un projet
poursuivi avec persévérance, celui-ci se transforme en un horizon
d’attente. Mais, il demeure un « commandement » (mitzva) qui peut
donner lieu à des émigrations religieuses individuelles ou collectives
parfois adossées à des projets messianiques avortés. Au début du XIXe
siècle, il existe ainsi une petite communauté juive (appelé ancien
yichouv) d’environ 10 000 personnes en Palestine (environ 25 000
en 1870) constituée de religieux qui se consacrent essentiellement
à l’étude et à la prière grâce à une contribution versée par les
communautés juives ; elle vit sous l’autorité du sultan ottoman et ne
formule pas de revendication nationale. Celle-ci se développe plus
tardivement comme une alternative à l’échec de l’assimilation.
• Genèse politique
Si depuis l’émancipation du XIXe siècle les Juifs jouissent indi-
viduellement des mêmes droits, leur assimilation est rendue
329
impossible parce qu’ils sont, partout en Europe, du fait de l’anti-
sémitisme, constitués collectivement en minorités et y sont victimes
de ségrégation, de mesures discriminatoires voire éliminatoires. À
l’image des autres minorités nationales, les Juifs revendiquent alors
leur identité spécifique et la nécessité de la protéger. Deux solutions
sont formulées selon deux conceptions de la nation juive : l’une
culturelle, l’autre territoriale.
Le premier courant se développe au sein du judaïsme d’Europe
centrale où résident alors les deux tiers des Juifs du monde.
L’émancipation et l’assimilation y sont moins avancées, l’identité
culturelle juive est fondée sur l’usage général du yiddish. En revanche
l’existence des Juifs y est menacée par l’antisémitisme qui y prend
les formes extrêmes du pogrome. La fondation en 1897 du Bund,
Mouvement des ouvriers juifs lituaniens polonais et russes
(Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Lite, Poylin und Russland),
témoigne de la volonté de défendre les intérêts sociaux et écono-
miques juifs. Parallèlement, le développement au début du XXe siècle
du petit courant autonomiste (« Parti du peuple », Folkspartey) dont
le porte-parole est l’historien Simon Doubnov, prône l’autonomie
culturelle et sociale du peuple juif à l’intérieur des États-nations
existant. Ces deux mouvements sont sécularisés mais ils réclament
le respect d’une identité juive spécifique qui existe dans les faits à
travers de multiples institutions culturelles et économiques, des modes
de vie propres et surtout par l’usage et la défense du yiddish, langue
des Juifs d’Europe centrale.
Depuis les années 1880, les défenseurs du projet national terri-
torial sioniste voient en revanche dans la langue biblique, l’hébreu,
la seule vraie langue juive. C’est au début des années 1860 que les
pères fondateurs du sionisme politique, le journaliste socialiste
allemand Moshe Hess et le rabbin Zwi Hirsch Kalischer de Thor en
Posnanie, formulent leur programme. Tous les deux partent des
mêmes conclusions, qu’ils partagent d’ailleurs avec les autonomistes.
S’ils ne remettent pas en cause les Lumières et l’émancipation, ils
soulignent les limites de l’assimilation. D’une part, elle est impos-
sible parce que les autres peuples ne la veulent pas et qu’elle
nourrit en réalité leur antisémitisme, et d’autre part, elle n’est pas
souhaitable parce qu’elle conduit à la perte de l’identité juive et à
la haine de soi. Tous deux voient dans le projet de fondation d’un État-
nation en Palestine la solution à ce double problème. Si le rabbin
Kalischer souligne l’obligation de réaliser certains commandements
en Israël, le fond de l’argumentaire est profane : pour lui comme pour
330
SIONISME
331
et financent l’implantation de colonies agricoles en Amérique (États-
Unis, Canada, Argentine). La Jewish Colonization Association fon-
dée en 1891 par le baron Maurice de Hirsch fonctionne sur ce modèle.
Ce projet de grande ampleur qui devait concerner 3 millions de per-
sonnes, n’avait toutefois attiré que 3 000 candidats à la mort du baron
en 1896. Et lorsqu’en mai 1895 Theodor Herzl entreprend de gagner
celui-ci à son projet d’État en Palestine, il explique cet échec par le
caractère purement caritatif et éducatif de l’entreprise et l’absence
de vision politique et nationale la soutenant.
332
SIONISME
333
Amérique. Même très minoritaire, et presque insignifiant en Europe
occidentale, le mouvement est donc devenu une réalité. Durant
l’entre-deux-guerres, il se renforce d’ailleurs de manière importante
à mesure que se développe l’antisémitisme, en Europe centrale
d’abord (et surtout en Pologne) mais aussi en Allemagne, où il
regroupe environ 10% des Juifs à la fin des années 1920.
L’Organisation sioniste mondiale se réunit en congrès réguliè-
rement et représente partout la cause sioniste, tant auprès des Juifs
que des autorités politiques des grands pays dont elle espère le sou-
tien dans les négociations diplomatiques. Et pourtant l’organisation
est déchirée par des divisions qui s’accentuent avec le temps. Dès
les origines, l’écrivain russe hébraïsant Ascher Ginzberg (ou Achad
A’am) s’était fait le défenseur d’une vision culturelle du sionisme.
Le yichouv de Palestine devait être pour lui un instrument de ren-
forcement de l’identité culturelle juive. En 1901, ce courant se consti-
tue en « fraction démocratique » au sein de l’organisation. Il s’oppose
au courant religieux (Misrachi) qui s’organise la même année autour
du rabbin Isaac Jacob Reiners et cherche à mettre davantage en accord
le projet politique et la tradition religieuse juive. Enfin, sous la direc-
tion du journaliste russe Wladimir Jabotinsky, le courant révision-
niste se développe, tout particulièrement dans l’entre-deux-guerres.
Pour imposer la construction de l’État il prône le combat armé et,
à cette fin, il se dote du Betar, organisation combattante de jeunesse.
En 1925, il fonde son propre Parti révisionniste et quitte en 1935
l’Organisation sioniste mondiale à laquelle il reproche d’adopter une
ligne trop conciliatrice envers les Britanniques. En matière écono-
mique et sociale, les révisionnistes s’opposent au courant socialiste
qui domine l’organisation depuis la fin du XIXe siècle et qui formule
des projets économiques et sociaux inspirés d’un certain commu-
nautarisme socialiste. La coexistence de ces courants au sein d’une
même organisation est à l’origine de débats importants quant à la
question des fondements possibles d’une identité nationale.
334
SIONISME
335
Outre les questions liées à langue et plus largement à la possi-
bilité de définir une culture commune, les premiers sionistes sont
également divisés sur la définition territoriale du futur État. En 1903,
à la suite de ses échecs diplomatiques répétés, Theodor Herzl
envisage sérieusement la solution ougandaise proposée par des
responsables anglais. Cette proposition divise dramatiquement le
VIe congrès de 1903 et est finalement repoussée après la mort de
Herzl (1904). Mais le projet palestinien est lui-même assez flou : le
futur État doit-il englober toute la Palestine britannique (les deux
rives du Jourdain), comme le pensent les révisionnistes autour de
Jabotsky ? ou doit-il faire une place à un État palestinien comme le
propose le philosophe Martin Buber dès 1925 (avec sa Fédération
de la paix) et comme le concède Chaim Weizmann en 1936 ?
En réalité, par-delà les divergences au sein de l’organisation, c’est
sur le terrain que l’identité nationale se constitue : en Palestine,
des hommes politiques prennent en main le destin de leur futur
État. La nomination du président de l’Organisation sioniste mondiale,
Chaim Weizmann, au poste honorifique de Président du nouvel État
en 1948 alors que David Ben Gourion, installé en Palestine depuis
1906, en devient le Premier ministre, est l’aboutissement de cette
évolution progressive.
• La colonisation de la Palestine
Incontestablement, la question des habitants arabes de Palestine
n’était pas au centre des préoccupations des premiers dirigeants
sionistes. Si Achad A’am avait, dès 1891, mis en garde contre les
336
SIONISME
337
mise en valeur rompt les équilibres précaires entre les populations,
d’autant que le « travail hébreu » est désormais privilégié afin de
résorber le chômage des colons juifs. Un climat de défiance naît alors
entre ouvriers arabes et juifs tandis que se développent les premières
organisations paramilitaires protégeant les colonies juives.
338
SIONISME
339
l’officier Joseph Trumpeldor, tué avec sept autres colons juifs lors
d’une échauffourée. Il sert de fondement à une réécriture de l’histoire
des origines où la résistance, celle des zélotes juifs contre les légions
romaines à Massada en 73 par exemple, joue un rôle essentiel. Il
est encouragé chaque jour par les exhortations d’hommes politiques
qui, à l’image de David Ben Gourion, en appellent à la vigilance
juive. Ce culte de l’héroïsme, envers de l’image négative de la
soumission de l’éternelle victime juive, alimente une sorte de
militarisme qui l’emporte progressivement dans la culture politique
sioniste.
340
SOCIALISME
ET COMMUNISME
En 1847, dans le Manifeste du Parti communiste, Karl
Marx affirmait : « Prolétaires de tous les pays, unissez-
vous ! ». Sur cette base, les socialistes d’abord,
les communistes ensuite, se sont organisés et rassemblés
au sein de trois Internationales successives entre 1864 et
1943. Ce message internationaliste, qui perdure jusqu’à
aujourd’hui dans le mouvement socialiste et communiste,
entre toutefois en contradiction avec la fondation de
partis socialistes nationaux dès le dernier tiers du
XIXe siècle, la construction du « socialisme dans un seul
pays » revendiquée par Staline dès la fin des années 1920
puis l’émergence du « national-communisme » à la fin du
XXe siècle. Comment peut-on penser cette contradiction ?
341
reconnaissent donc pas de droit automatique à l’autodétermination :
les revendications nationales doivent être étroitement subordonnées
aux objectifs révolutionnaires et ne sont légitimes que si elles les
favorisent.
Si, en 1871, Marx et Engels saluent l’unité allemande dans laquelle
ils voient le prélude à la première révolution socialiste, s’ils soutiennent
la cause irlandaise qu’ils interprètent comme une forme de révolte
contre la puissance coloniale anglaise, ils sont en revanche hostiles
aux revendications des Slaves du Sud car l’indépendance des « petites
nations » entraverait le développement du capitalisme et les progrès
de la révolution mondiale.
Cette vision se nourrit du caractère réellement international du
premier mouvement ouvrier. L’échec des révolutions de 1848 est à
l’origine d’une vaste émigration politique vers la Grande-Bretagne,
la Suisse et la Belgique. C’est au sein de ce creuset des exilés
politiques qu’est fondée à Londres en 1864 l’Association internatio-
nale des travailleurs (AIT) qui constitue un vrai parti mondial et non
pas une fédération de partis nationaux. L’AIT se réunit chaque année
en congrès et prend position sur les problèmes importants, y compris
les problèmes nationaux comme les questions irlandaise ou polonaise.
• Le socialisme national
Dès 1872, minée par ses divisions internes, l’AIT cesse toutefois
de jouer un rôle dirigeant dans le mouvement ouvrier européen. Elle
est surtout concurrencée par le développement de partis socialistes
nationaux dont les logiques politiques divergent rapidement voire
s’opposent. Chacun de ces partis puise dans des traditions politiques
et culturelles propres et élabore un programme politique répondant
à des situations économiques et sociales spécifiques et à des mesures
prises par les gouvernements nationaux. C’est particulièrement net
du premier et plus puissant d’entre eux, le Parti social-démocrate
allemand (SPD). Fondé en 1875, il se réorganise en 1891 lors du
congrès d’Erfurt. Dans son nouveau programme, « l’attentisme
révolutionnaire » voisine avec une stratégie de conquête électorale
nationale qui l’éloigne de l’idéal internationaliste.
La IIe Internationale socialiste, qui s’organise entre 1889 et 1891,
se présente en conséquence comme une fédération de partis et de
groupes nationaux autonomes, et se contente d’assurer les relations
entre les mouvements des différents pays. Dans les faits, l’interna-
tionalisme a vécu, même si les socialistes d’Europe occidentale
342
SOCIALISME ET COMMUNISME
343
allemands qui voient dans le nationalisme un écran à la lutte des
classes, il souligne la complémentarité, dans certains contextes, entre
revendications nationales et sociales. D’après lui, c’est le cas des
petites nations qui se développent au sein des États multinationaux
sous l’effet de l’industrialisation capitaliste et pour lesquelles les
revendications nationales s’alimentent de la lutte des classes. Cette
analyse le conduit à réévaluer les revendications nationales. Elle lui
permet également de développer une conception intéressante de la
nation fondée sur l’appartenance à une communauté ethno-culturelle,
indépendamment de l’enracinement dans un territoire, qui devait per-
mettre de répondre aux revendications nationales dans des contextes
multiculturels comme c’était le cas dans l’Empire austro-hongrois.
Les thèses d’Otto Bauer exercent une grande influence sur cer-
tains courants de la social-démocratie russe en particulier le Bund
(Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, de Pologne et de
Russie), fondé à Vilnius en septembre 1897, le mouvement arménien
et une bonne partie des socialistes caucasiens. Mais au sein du Parti
ouvrier social-démocrate de Russie, les tenants de l’autonomie
culturelle sont mis en minorité par les bolcheviks et par Lénine qui
défend depuis 1912 le principe de l’autodétermination territoriale.
En 1913, Staline, devenu le spécialiste des questions nationales au
sein du mouvement bolchevik, adopte une position « réaliste » éloi-
gnée des thèses de Bauer, des Bundistes ou des Caucasiens. Selon
lui, la nation est « une communauté humaine stable, historiquement
constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de terri-
toire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit
dans une communauté de culture ». Toute la politique des bolche-
viks va désormais tendre à enraciner, territorialement, mais pas seu-
lement, le fait national afin de mieux le contrôler.
344
SOCIALISME ET COMMUNISME
345
dans le judaïsme ait été souvent très faible, de se voir attribuer la
« nationalité » juive à partir de 1932.
Dans la Constitution soviétique promulguée en janvier 1924, les
différentes nationalités s’étaient vues reconnaître un droit à la séces-
sion. À partir de 1932, chaque ressortissant soviétique possède une
nationalité distincte de sa citoyenneté soviétique ou de celle qui le
lie à la république socialiste où il réside ; elle est inscrite sur son
nouveau passeport intérieur. L’appartenance nationale devient donc
un élément essentiel de l’identité des citoyens dans l’URSS stalinienne.
En même temps, celle-ci est largement ethnicisée et partiellement
déterritoralisée, les citoyens soviétiques gardent leur appartenance
nationale même s’ils devenaient citoyens d’une autre république.
À la chute de l’URSS en 1991, il existait cinquante-trois territoires
nationaux et plus de cent nationalités.
L’importance de la « nationalité » comme une identité culturelle
– et non politique – est également présente dans les constitutions
de la RDA, de la Tchécoslovaquie ou de la Hongrie communistes.
Celles-ci stipulent le respect des minorités nationales, qui ont notam-
ment le droit de recevoir un enseignement dans leur propre langue.
En RDA, les enfants de la petite minorité sorbe peuvent, jusque dans
les années 1980, fréquenter des classes particulières où ils reçoivent
un enseignement en langue sorbe.
346
SOCIALISME ET COMMUNISME
347
s’ajoutent la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine qui se voient
également reconnaître une spécificité culturelle. Sur ce découpage
territorial se greffent diverses identités ethniques qui ne sont pas
nécessairement territorialisées (la nation tzigane, par exemple).
Comme en URSS, l’unité de l’ensemble est garantie par le parti
unique et, surtout, par la figure de Tito. Sa disparition en 1980 ouvre
la voie aux guerres des années 1990.
La nature fédérale de ce modèle institutionnel doit être nuancée,
car, en URSS comme dans les démocraties populaires, voire dans
les partis communistes d’Europe occidentale, un nationalisme rigide
a souvent été défendu et pratiqué.
Le nationalisme communiste
• L’URSS stalinienne
À partir du milieu des années 1930, la dictature totale de Staline
s’est accompagnée d’une politique d’unification des différentes
républiques et régions sous la houlette de la Russie. La domination
des ethnies les plus reconnues culturellement est favorisée lorsque
le pouvoir politique pense pouvoir s’appuyer sur elles. Cette politique
s’accompagne d’un nationalisme grand-russe qui se marque par la
généralisation progressive de l’usage de l’alphabet cyrillique (sauf
en Géorgie et Arménie). Dans certaines républiques autonomes, la
culture nationale continue d’être préservée. Mais, ailleurs, comme
en Ukraine, on assiste à une politique de russification massive. Des
campagnes contre le déviationnisme nationaliste sont lancées à
l’encontre de certaines populations. En Biélorussie par exemple, les
élites locales, soutenues dans la décennie précédente, sont désormais
expulsées des postes administratifs élevés et remplacées par des
Russes. Cette politique se confond souvent avec les purges politiques
massives qui déciment les élites locales. Durant la Seconde Guerre
mondiale, certaines populations accusées à tort ou à raison de
collaboration avec les Allemands sont déportées. C’est le cas
des Tchétchènes, un groupe musulman multiethnique, mi-nomade
mi-sédentaire, qui vit dans le Nord du Caucase. Après avoir farou-
chement combattu la colonisation progressive du Caucase par le pou-
348
SOCIALISME ET COMMUNISME
voir russe au XIXe siècle, ils ont majoritairement pris fait et cause
pour les bolcheviks qui leur promettaient une autonomie lors de la
guerre civile. Mais ils résistent ensuite à la collectivisation forcée
des terres dans les années 1930, ce qui les conduit à chercher le
soutien des Allemands. Joseph Staline les accuse de collaboration
avec l’ennemi et, en 1944, envoie la nation entière en exil au
Kazakhstan, tuant une grande partie d’entre eux pendant le voyage.
En revanche, d’autres nations, comme les Cosaques du Caucase
ou d’Ukraine, qui ont ouvertement collaboré – certains ont même
porté l’uniforme SS – n’ont pas été déportées.
Cette politique duale – le nationalisme local et ethnique est
encouragé sous certaines formes mais réprimé sous d’autres – est à
l’origine des graves conflits ethniques lors de la chute de l’URSS.
À côté des Tchétchènes, il faut évoquer le sort des Arméniens du
Nagorni-Karabakh, sous domination azérie. Victimes de persécutions
dans les années 1980, ils déclarent unilatéralement leur indépendance
en 1992. Celle-ci est à l’origine de la première guerre « ethnique »
de la période post-soviétique. Mais l’ancien territoire de l’URSS n’est
pas le seul espace gouverné par des communistes où l’on assiste à
une recrudescence des nationalismes.
• Le développement du nationalisme
dans les démocraties populaires
Comme en URSS, et contrairement à ce qu’on affirme souvent,
le renouveau des irrédentismes et des nationalismes en Europe
centrale ne s’explique pas d’abord par leur répression durant la
période communiste. Il faut au contraire en voir l’origine durant la
période communiste encouragé et alimenté par certains dirigeants
communistes.
À l’encontre de la solidarité internationale affichée et de la
politique d’échange au sein du Conseil d’aide économique mutuel
(CAEM), les États socialistes ont développé, par le biais de la
planification économique étatique, des politiques économiques
rigoureusement nationales, tandis que l’argumentaire nationaliste
était mobilisé dès les années 1960 par les dirigeants politiques de
la plupart des pays de l’Est pour asseoir une légitimité chancelante.
En Pologne et surtout en Roumanie, le nationalisme devient dans
les années 1980 la première idéologie d’État. Déjà, en 1962, le diri-
geant roumain Gheorghiu-Dej s’oppose fermement à la création d’un
organisme de planification unique pour tous les pays du CAEM. Cette
349
« résistance nationale » est poursuivie à partir de 1965 par son suc-
cesseur Nicolae Ceaus escu. Sa politique d’indépendance et de gran-
deur de la Roumanie prend des formes diverses. À partir de 1966,
l’interdiction et la pénalisation de l’avortement sont mis au service
d’une politique de peuplement, entraînant le décès de milliers de
femmes. Des projets industriels titanesques sur le bord du Danube
mettent en péril l’ensemble de l’équilibre écologique du delta. Après
avoir inséré des vocables slaves dans la langue roumaine pour ins-
crire la Roumanie dans l’aire d’influence soviétique, les racines latines
de la langue sont de nouveau mises à l’honneur tandis que
l’histoire nationale officielle inscrit la Roumaine dans la continuité
de la Dacie romaine. Cette politique de grandeur nationale s’accom-
pagne de mesures de roumanisation forcée des minorités nationales,
tout particulièrement en Transylvanie où les villages hongrois sont
systématiquement débaptisés. Sans prendre ces formes radicales,
d’autres pays communistes ont mené une politique nationaliste et
hostile aux minorités. En Bulgarie, Todor Jivkov a mené une poli-
tique d’assimilation des minorités considérées comme « turques » à
partir des années 1970, obligeant les individus à changer de nom puis
encourageant, à la fin des années 1980, leur départ vers la Turquie
dans des conditions économiques désastreuses. Dans des contextes
économiques et sociaux difficiles, le nationalisme a servi à détourner
l’attention de la population sur des minorités constituées en boucs
émissaires.
Dans l’ensemble, les situations de pénurie engendrées par les
mauvais résultats économiques de la planification centralisée ont, en
particulier dans les vingt dernières années de ces régimes, encouragé
les comportements protectionnistes des populations locales et des
réactions xénophobes à l’égard des « autres », y compris ceux
venant des « pays frères », accusés de vouloir piller les biens pro-
duits par les combinats nationaux. Ces comportements étaient par-
ticulièrement répandus en RDA, pays qui, sans avoir atteint
l’abondance, était relativement plus prospère que les autres et qui,
pour cette raison, était devenu dans les années 1980 une destination
privilégiée de touristes « économiques », en particulier polonais.
Alertées par les réactions xénophobes des populations, les autori-
tés politiques prirent des mesures pour limiter les achats de ces «
touristes », témoignant de l’incapacité de l’économie planifiée à
s’adapter à l’accroissement de la demande.
350
SOCIALISME ET COMMUNISME
351
que dans les réflexions et les solutions qu’ils ont momentanément
déployées pour y faire face au tournant entre les années 1880
et 1920 que socialistes et communistes ont parfois fait œuvre
novatrice.
352
SYMBOLIQUE
NATIONALE
L’intégration des masses dans une culture nationale va
de pair avec leur implication croissante dans la sphère
politique. Les symboles politiques sont des agents actifs
de la politisation et, parmi eux, les symboles nationaux
cristallisent le sentiment d’appartenance à la communauté
nationale. Par l’usage des symboles, les populations
éveillent des émotions collectives, manifestent leur
attachement ou leur allégeance à la communauté et
s’identifient à l’État-nation moderne.
Il faut s’intéresser aux contenus des symboles, mais aussi
à leurs fonctions sociales mises en relation avec des modes
d’organisation ou de domination caractéristiques de la
société nationale.
353
politique, de l’histoire de l’art, des mentalités et de la culture. Cet
historien définit le symbole politique comme une « réalité visible,
faite pour représenter, et que sa visibilité a transformé en emblème ».
Il insiste sur le caractère naturellement polysémique de tout symbole
(par exemple, la tour Eiffel est à la fois symbole de modernité et
symbole de Paris).
À grands traits, on peut distinguer trois types de symbolique
nationale :
– Les symboles étatiques permettent d’identifier l’État à la
communauté nationale. Les drapeaux, les hymnes, les devises, les
fêtes nationales, les figures allégoriques (Marianne, Germania), les
monuments commémoratifs (la colonne de la Bastille) et même
certaines composantes de l’État (le monarque, l’Église, l’armée,
l’école…) en sont autant d’expressions. On les trouve représentés
sur une grande variété de supports : les monnaies, les sceaux, les
timbres postes, les bustes dans les mairies, les écussons et autres
armoiries, etc.
– Les symboles de la communauté nationale recouvrent une
réalité plus vaste : animaux (le coq gaulois), couleurs (l’orange pour
les Pays-Bas), objets religieux (la vierge noire de Czestochowa, la
vierge du Pilar en Espagne), arbres et plantes (l’arbre de Guernica
au Pays basque, le lys en France), données topographiques (le Rhin
en France, la montagne du Canigou ou de Montserrat en Catalogne),
associations (un club de football, un groupe choral, une association
patriotico-étudiante comme les Burschenschaften en Allemagne), etc.
Mais ces symboles sont instables, polysémiques et bien souvent
contradictoires entre eux. Ils peuvent signifier l’ensemble ou seu-
lement une partie de la communauté. Ils peuvent coïncider avec un
symbole étatique – l’arbre de Guernica est devenu le symbole de la
communauté politique autonome d’Euskadi – ou pas – en Irlande,
le drapeau vert avec une harpe jaune est un symbole qui n’est pas
reconnu par la République d’Irlande, laquelle a préféré le Tricolour
en 1922.
– Enfin, les symboles historiques s’inspirent du passé des nations.
Ils se composent de héros légendaires (Guillaume Tell en Suisse,
Ossian en Écosse) et de personnages historiques réels (Jeanne d’Arc
ou Charles De Gaulle en France), de batailles (celle de Mohacs contre
les Ottomans en 1526 en Hongrie, ou celle de la Montagne-Blanche
en 1620 en Bohême), de musées ou d’édifices remarquables (la cathé-
drale de Cologne, celle de Westminster à Londres, le château de
Versailles), etc.
354
SYMBOLIQUE NATIONALE
355
devient fête nationale en 1811. Le culte d’État en est organisé en
1814, confié en partie à l’armée qui garde les reliques des combat-
tants de l’insurrection dans l’église de San Isidro, le patron de Madrid.
En Saxe, la bataille de Leipzig (1813) est commémorée sous l’im-
pulsion du romantique Ernst Arndt dès 1814. En Allemagne, les faits
de 1813 sont à l’origine des quatre monuments les plus importants
du culte national avant 1871 : le Walhalla, un panthéon national inau-
guré en 1842 en Bavière, la Befreiungshalle, également en Bavière,
qui commémore la guerre de libération de 1813-1815, le monument
à Hermann dans la forêt de Teutoburg et le mémorial de la Bataille
des nations à Leipzig.
Toutefois, l’origine des symboles nationaux fait l’objet de
nombreuses légendes incertaines qui leur confèrent un caractère
mythique. En Italie circulent plusieurs légendes quant à la naissance
du drapeau tricolore. Une version veut qu’il apparaisse pour la
première fois en 1794 à Bologne lorsque deux étudiants révolu-
tionnaires et jacobins mêlent en cocarde le vert de l’espoir et le
rouge/blanc de la commune de Bologne. Selon une autre version, il
est aux couleurs de l’insigne de la garde nationale de Milan en 1796,
désignées comme « couleurs nationales » par Napoléon pour recon-
naître les troupes milanaises dans l’armée impériale. Ce sont en effet
les couleurs de la République cisalpine en 1797 puis celles du
Royaume italique en 1805.
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SYMBOLIQUE NATIONALE
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1909, le cinquantenaire de l’unité est l’occasion d’une exaltation que
récupère ensuite le fascisme : Garibaldi le condottiere, meneur
d’homme, guerrier et patriote est fêté avec faste en 1932, à l’occa-
sion du cinquantième anniversaire de son décès. Le parallèle entre
les Chemises rouges et les Chemises noires contribue à discréditer
fortement ce symbole national qui survit difficilement aux années
d’après-guerre. Face à cette lecture conservatrice du personnage, les
radicaux investissent la figure de Mazzini qui avait été jusqu’alors
laissée à l’écart. Mais, il n’y a pas de projet de monument au
fondateur de la Jeune-Italie à Rome avant 1890 et les travaux sont
paralysés de 1914 au début des années 1920. Après la pose de la
première pierre en 1922, le régime fasciste rejette le projet. Le
Risorgimento qu’on fête alors fait l’impasse sur le Printemps des
Peuples que Mazzini symbolise.
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SYMBOLIQUE NATIONALE
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• La capacité intégrative des symboles :
le cas espagnol
Le rôle de l’État dans la diffusion des symboles nationaux est
central. Un État indifférent à ces instruments d’intégration subit un
déficit symbolique qui nourrit la contestation à son égard. En Espagne
par exemple, l’État n’a pas manifesté au XIXe siècle la volonté de
promouvoir des symboles nationaux susceptibles de rassembler les
populations sous sa domination. Le drapeau rouge et or est adopté
par les constitutionnels libéraux à Cadix en 1810 puisque la bannière
est celle des ports militaires. Mais, de retour sur le trône en 1814,
Ferdinand VII en condamne l’usage. Après la révolution libérale
de 1833, c’est au cours des guerres civiles carlistes (1833-1839)
que son emploi s’étend aux armées. Il faut attendre 1843 pour que
le drapeau soit celui de l’armée, à l’époque où les pronunciamentos
militaires régulent la vie politique du pays. Au cours des guerres colo-
niales de 1860, le drapeau se popularise mais ce n’est qu’en 1868,
lors de la Glorieuse Révolution, qu’on le voit brandi dans les rues.
Entre temps, les carlistes, les républicains et les mouvements régio-
nalistes définissent des emblèmes concurrents. En 1873 par exemple,
l’éphémère République espagnole choisit un drapeau différent
(repris par la Seconde République en 1931). Ce n’est qu’en 1908
qu’une loi oblige les bâtiments publics à pavoiser le drapeau rouge
et or, à une époque où l’espace public est de fait conquis par de
nombreux autres drapeaux contestataires. Le franquisme rétablit la
bannière de la monarchie en 1939 en changeant l’écusson central et
la monarchie constitutionnelle le garde ensuite. L’adoption par la gauche
du drapeau rouge et or est l’un des signes de la transition démocra-
tique. Cependant, aujourd’hui, la guerre des drapeaux fait rage là où
d’autres nationalismes dominent, en Catalogne et au Pays basque.
Toujours en Espagne, l’hymne de la Marcha Real est très tôt
abandonné au profit de l’hymne libéral dit de Riego, en 1820, sym-
bole de toutes les révolutions en 1840, 1854, 1868 et 1931. Devenu
symbole national en 1908 seulement quand la monarchie conser-
vatrice développe un fort nationalisme, la Marcha Real est l’un des
rares hymnes au monde à ne pas comporter de paroles, malgré les
efforts des régimes successifs pour l’en doter. En fait, La Marseillaise
avec des paroles en espagnol est autrement plus populaire. Quant à
la fête nationale, Ferdinand VII refusa de reprendre la tradition du
Dos de Mayo madrilène. Après un bref retour entre 1820 et 1823
(Trienio liberal), la fête est éclipsée par la fête de saint Jacques, le
25 juillet. Au XIXe siècle, le Dos de Mayo est surtout une fête de
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SYMBOLIQUE NATIONALE
361
monnaie. L’indéfinition de cette image provient en partie de la force
des allégories municipales (en 1911, Rome est figurée de la même
manière que l’Italie par exemple) et des cultes aux vierges. Elle
contraste aussi avec le succès que remportent la figure du monarque
et la croix savoyarde. Sur les timbres, les boîtes aux lettres, les mon-
naies figure le roi. Ce culte culmine avec l’édification du monument
à Victor-Emmanuel construit sur le Capitole, à Rome, entre 1878 et
1911. Lorsqu’en 1921 un soldat inconnu est enterré au pied du monu-
ment, l’identification du roi et de la patrie est alors complète. De
même, le culte à Garibaldi paraît autrement plus concret aux Italiens.
Il est difficile de déterminer si l’échec de l’allégorie est cause ou
conséquence du succès de la figure du monarque.
Aux Pays-Bas en revanche, la figure du monarque connaît de
grandes difficultés à s’imposer depuis que la dynastie des Orange a
retrouvé son trône en 1813, après vingt-trois ans de guerres révolu-
tionnaires et trois ans de pure et simple annexion à l’Empire français.
En fait, l’identification nationale au roi progresse remarquablement
après en 1831, lorsque les guerres de séparation de la Belgique accé-
lèrent la construction nationale. Cependant, la tradition anti-orangiste
demeure vivace pendant tout le XIXe siècle, notamment en souvenir
de la lutte de pouvoir qui a opposé au XVIIe siècle Maurice d’Orange
à Johan van Oldenbarnevelt (exécuté en 1619), le représentant de
la République.
Il est fréquent de considérer que l’identification nationale à la
monarchie n’est nulle part plus aboutie qu’en Grande-Bretagne. En
fait, l’érection de la monarchie en symbole national est récente. Au
début du XIXe siècle, le prestige de la monarchie est au plus bas.
George III et ses douze enfants ont des vies privées scandaleuses.
Lorsqu’il accède au trône en 1820, George IV répudie son épouse,
Caroline de Brunswick. Celle-ci s’y oppose avec vigueur, bénéfi-
ciant de la sympathie des libéraux et des Londoniens. Lorsque
Victoria accède au pouvoir (1837), elle a beaucoup de difficultés à
relever l’image d’une monarchie discréditée et décriée. Elle est ainsi
visée par sept attentats. À partir de 1850, la monarchie redevient plus
populaire même si le républicanisme a toujours bonne presse dans
l’opinion publique. En 1872, Disraeli met la défense de la monar-
chie au nombre des priorités de son gouvernement, mais on peut
dater la véritable identification des Britanniques à la monarchie à
l’accession d’Edouard VII au trône au début du XXe siècle.
La religion est un autre moyen de rendre concret et visible l’exis-
tence de la nation aux yeux de ses membres. Même si les symboles
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SYMBOLIQUE NATIONALE
363
hérités des fêtes religieuses, ont dès l’origine une importance capitale.
L’effet de communion est enfin favorisé par les gestes d’élévation :
la montée du drapeau, le lâcher de colombes, l’accrochage des cou-
ronnes en hauteur, les applaudissements mains levées font partie du
registre abondamment utilisé par les rites symboliques. Les cérémonies
manipulatrices de symbole ont pour fonction de rapprocher, d’agré-
ger, de réunir dans un même élan de plaisir, peut-être pour mieux
conjurer les fractures et les querelles latentes. En somme, l’usage
des symboles permet de constituer une communauté métaphorique
et substitutive de la communauté nationale.
De plus, l’efficacité des rites est fonction de la présence de certaines
entités ou institutions susceptibles de galvaniser l’enthousiasme
participatif : les associations culturelles jouent un rôle agrégateur et
multiplicateur ; l’armée cristallise l’attention, notamment lors des
défilés militaires du 14 juillet dans la France d’après 1880 ; l’Église
favorise la communion nationale.
La participation qu’appelle la manipulation des symboles n’a cessé
de croître au cours des XIXe et XXe siècles : elle recoupe certainement
l’irruption des masses en politique.
364
TERRITOIRE
ET PAYSAGE
Dans la première moitié du XIXe siècle, les peintres
installent leurs chevalets à la campagne, hors des ateliers
d’artiste et l’esthétique romantique considère la nature
vierge comme le paysage originaire de la nation,
un spectacle édifiant. Rapidement, se dessine le catalogue
des sites admirables « à voir », ainsi que les décrivent les
premiers guides touristiques (le Guide Joanne, 1855) et les
cartes postales (à partir de 1867). De fait, le moment de la
construction des nations a coïncidé avec l’âge d’or de la
représentation du paysage, entre 1750 et 1850. Ainsi,
« le travail d’élaboration du paysage national est collectif,
nous prévient l’historienne Anne-Marie Thiesse, mené
aussi bien par les poètes et les écrivains que par les
peintres ». Le paysage n’est donc pas « naturel » : il est le
produit d’une construction culturelle qui obéit à des lois
de production, c’est-à-dire qui révèle des manières de voir
et des imaginaires.
• L’appréhension scientifique :
cartes, statistiques, géographie
L’appréhension du territoire joue un rôle primordial dans le
processus de formation des nations. Les cartes anciennes ont la
particularité de présenter l’unité du territoire national comme un donné
préétabli par Dieu ou par la nature. Si les cartographes prétendent
365
représenter des espaces réels, ce sont bien des représentations
politiques de l’espace qu’ils véhiculent. Dans le nord de l’Europe,
aux Pays-Bas ou en Scandinavie, la carte semble avoir une visée
descriptive et ne figure pas une terre possédée comme dans les pays
où la propriété seigneuriale domine et où la carte est toujours la repré-
sentation d’une appropriation comme en Grande-Bretagne ou en
France.
Les premiers relevés topographiques, les cartes et les plans en
relief à projection orthogonale mélangent fréquemment la descrip-
tion d’un pays et l’émotion esthétique et patriotique. Johann Rudolf
Meyer, un marchand-fabriquant de rubans de soie, a ainsi commandé
le plan-relief du massif alpin suisse (de 4,5 mètres sur 1,5), a fait
procéder à des relevés de terrain et a fait dessiner le premier atlas
de la Suisse, paru entre 1796 et 1802. Il disait n’avoir jamais « contem-
plé les parois de glace de notre patrie sans transport de joie et sans
(se) réjouir d’être Suisse ! »
Au début du XIXe siècle, la carte à usage militaire l’emporte
définitivement sur le plan-relief, selon un souci de rationalité accru
(découpage en feuille du relief, relevés mathématiques, normalisation
des légendes et de la nomenclature, fixation des toponymes, figuration
des limites administratives et des frontières, etc.). Mais la carte
suppose un apprentissage de sa lecture qui en rend la propagation
lente. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que la carte soit
reproduite dans des guides de voyageurs pour un usage touristique.
Elle est remplacée aujourd’hui par la photographie aérienne ou le
dessin de quartier à projection médiane qui n’a pas l’abstraction de
la première. La lecture nouvelle du paysage que rend possible le règne
des cartes a des conséquences pratiques : la signalétique routière est
ainsi introduite en Bavière dès 1821, sauf pour les grandes localités
censées être connues du voyageur !
Parallèlement au développement de la cartographie, la statistique
s’impose comme le cadre de connaissance du territoire national à
partir du début du XIXe siècle, induisant une appréhension mathé-
matisée et froide de la nation. En France, les statistiques d’abord
élaborées grâce à des enquêtes préfectorales en 1801 se développent
en 1806 sous la direction d’un Bureau des statistiques. En 1830, la
Statistique générale de France introduit des méthodes quantitatives.
Le relevé cartographique du royaume s’accomplit, lui, grâce aux
cartes de Cassini, entre 1789 et 1815, travail repris entre 1820 et 1871
pour les cartes dites « d’état-major ». Mais elles sont très peu diffusées.
La carte géologique fait son apparition à partir de 1870 pour décrire
366
TERRITOIRE ET PAYSAGE
367
• L’appréhension esthétique : le spectacle de la nation
Le XIXe siècle, avant même que la discipline naissante de l’histoire
de l’art n’en reprenne l’idée, a inventé les « écoles nationales ». Ainsi,
la « peinture espagnole » n’a de réalité qu’aux yeux des Français qui
admirent entre 1838 et 1848 la Galerie espagnole au Louvre. À la
fin du XIXe siècle, dans le contexte d’exacerbation des nationalismes,
l’impressionnisme, né en 1873, est considéré par Anton von Werner,
directeur de l’Académie berlinoise depuis 1875, comme une école
française, à proscrire des collections, suivant ainsi les desiderata de
l’empereur Guillaume II qui prétend incarner le goût de la nation.
Ainsi, sous l’Empire allemand, la tutelle traditionnelle de la politique
artistique exercée par les États constituants est transférée au
pouvoir central. Cette extension est corrélée à la conception d’un
État social qui doit être aussi un État culturel (Kulturstaat). La crois-
sance de l’interventionnisme public de l’État, durement combattu
par le mouvement de la Sécession né à Munich en 1872, est exac-
tement inverse à la neutralité bienveillante que recherche l’État
français sous la IIIe République. Dans ces conditions, l’expression-
nisme allemand n’échappe pas à une politisation ouvertement natio-
naliste dès son apparition au début du XXe siècle. C’est la nationalisation
des institutions artistiques et la catégorisation de la productions des
« écoles nationales » qui rend possible la perception du paysage en
spectacle de la nation.
Les Lumières, si friandes de classement et de typologies, ont déve-
loppé la physiognonomie qui s’efforce d’établir un lien entre les traits
physiques et moraux des hommes et leur milieu environnant. Les
classifications de Johann-Kasper Lavater ont ensuite servi aux peintres
et aux sculpteurs du XIXe siècle pour nationaliser les portraits
pittoresques. De manière générale, à l’époque moderne, la typification
des hommes l’emporte sur la typification des paysages.
Le romantisme, lui, s’intéresse davantage aux paysages qu’aux
hommes ; il affectionne des paysages ouverts, illimités, contrairement
aux paysages fermés et ordonnancés de l’âge baroque et des jardins
du XVIIIe siècle. Chez Rousseau, les modes de gouvernement et les
caractères nationaux se reflètent dans les jardins et les paysages du
Léman selon que l’on regarde la Suisse ou la France. Pourtant, la
contemplation de la nature ne fait pas spontanément y voir un
spectacle de la nation. Le lien entre la caractérisation des nations
et l’investissement politique des paysages s’effectue surtout en réac-
tion à la culture antique et à l’impérialisme culturel et universaliste
de la France des Lumières.
368
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369
de la forêt de conifères suédoise qui n’est pas assimilable aux forêts
russes, la Puszta (« grande plaine ») hongroise fait pièce aux hauts
sommets enneigés autrichiens et incarne l’esprit de liberté supposé
des Hongrois… La faune et la flore n’échappent pas à la typification
nationaliste : le chêne germanique, chanté par Friedrich Gottlieb
Klopstock au XVIIIe siècle, le cyprès italien, le bouleau russe, l’edelweiss
helvétique, l’églantine scandinave sont des éléments aussi indis-
pensables à la définition de l’identité nationale que les chevaux sau-
vages de la Puszta en Hongrie, et que la vache à lait en Suisse.
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TERRITOIRE ET PAYSAGE
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des techniques de reproduction permet à l’image picturale de
conquérir l’illustration, l’affiche, le quotidien, le décor domestique
qui forment, à partir de 1880, autant de nouveaux territoires artis-
tiques pour la petite et moyenne bourgeoisie. Le succès des panoramas,
ou représentations circulaires d’un paysage (certains dépassent les
40 mètres de diamètre sous le Second Empire) atteste la naissance
d’un art spectaculaire et populaire et annonce le triomphe des expo-
sitions universelles, à partir de 1851.
On assiste en Europe occidentale à une « ruée vers l’art » : le
Salon annuel de 1846 à Paris attire 1,2 million de visiteurs quand
la capitale ne compte que 1 million d’habitants… Les salons des
années 1875 et 1876 frisent le demi-million de visiteurs. L’art devient
l’objet de manifestations de masse dont la fréquentation populaire
indéniable influence en retour la production artistique. Le calendrier
des postes, la carte postale et la boîte de chocolat sont les nouveaux
supports qui, au XXe siècle, prolongent cet engouement dans les
classes populaires.
L’appropriation du territoire
Le paysage « national » n’est jamais réductible à un discours ; il
suppose aussi un ensemble de pratiques sociales telles que le tourisme,
l’alpinisme, ou même le divertissement dans des parcs de loisir qui
représentent le pays en modèle réduit (Legoland par exemple).
372
TERRITOIRE ET PAYSAGE
• Le mouvement « naturophile »
L’une des conséquences pratiques les plus évidentes de la natio-
nalisation du paysage est l’élan « conservationniste » qui vise à
patrimonialiser des portions de territoires. Si le mouvement qui
consiste à muséifier la nature est né aux États-Unis lors de la
création du Yosemite Park en 1864 et du premier parc naturel de
Yellowstone en 1872, c’est en 1898, en Prusse, que l’exemple est
cité pour la première fois en Europe. Le botaniste Hugo Conwentz
a été désigné a posteriori comme le père du paysage patrimonial en
inventant le terme de Naturdenkmal, le « monument naturel », dans
un ouvrage de 1904. Mais plus fondamentales sont les initiatives
373
privées, comme les premières réserves forestières constituées par
Louis Ier de Bavière ou Léopold II de Belgique. Une foule d’asso-
ciations de protection voient le jour pour sauvegarder une chute d’eau
en Norvège, un arbre pluricentenaire en Catalogne, un glacier en
Autriche, une dune au Danemark. Vers 1870 dans le Bade-Wurtemberg,
on compte déjà 22 associations de ce type et 70 en 1914. En 1904
à Dresde, Paul Schultze-Naumburg fonde la Ligue du patrimoine
dont l’objectif est la préservation des paysages de la patrie. Ces nom-
breuses associations sont animées par des commerçants, des indus-
triels, des fonctionnaires, des juristes, des militaires, des enseignants
ou des clercs, alors que les agriculteurs, les artisans et les ouvriers en
sont quasiment absents. Ces sociétés élitistes s’attachent à inculquer
« l’éveil à la beauté » pour créer un nouvel Volksethos, une « éthique
populaire ». En 1938, ces idées sont reprises avec profit par Hans
Schwenkel, le responsable de la protection de l’environnement dans
l’administration nazie, pour ériger ce que Hitler appelait « une
Allemagne de la beauté ».
L’alpinisme joue un rôle similaire. The Alpine Club, fondé à
Londres en 1857, précède de peu les clubs autrichien en 1862, suisse
en 1863, et allemand en 1869. Ces entités sont liées à des associations
de promotion touristique comme le Verband Deutscher Touristen Vereine
(Confédération des associations des touristes allemands), créé en 1883,
et qui compte 11 000 adhérents à cette époque. Lancées à Vienne en
1895, les Naturfreunde (« Les Amis de la nature ») sont des sociétés
populaires qui visent aussi à faire connaître les beautés de la nature
dans la population : elles regroupent 100 000 membres en 1923. Leur
fondateur, Friedrich Ludwig Jahn, est également celui des sociétés
de gymnastique qui sont un puissant vecteur de propagation de ces
thèmes nationalistes : en 1913, les gymnastes de la XIIe Fête alle-
mande de gymnastique se réunirent sur le Hoher Meissner, un mont
qui culmine au cœur de l’Allemagne, couvert de forêt, et où les frères
Grimm ont situé leurs contes. En Italie, la Société des alpinistes
tridentins, fondée en 1872, est le fer de lance du thème des « terres
irrédentes ». L’instrumentalisation de l’alpinisme est à son comble
avec l’intégration du Club alpin italien à l’État fasciste en 1928. Dans
les pays alpins, l’appropriation des sommets aboutit à une symbiose
entre alpinisme, armée et patrie.
Dans le reste de l’Europe la référence au paysage est d’ordre plus
esthétique et littéraire. En France, le Touring-Club, fondé en 1890,
s’est tôt intéressé aux cascades de Gimel, premier site classé en 1898.
Les revues, les conférences, les projections développent une pédagogie
374
TERRITOIRE ET PAYSAGE
• La naissance du tourisme
La relation des « naturophiles » au tourisme de masse est ambiguë :
allié dans la propagation de leur foi particulière, le tourisme est cepen-
dant un mangeur d’espaces naturels et fait peser sur eux une menace
prétendument mortelle. C’est pourquoi se développe la reproduc-
tion in situ. En Scandinavie, l’ethnographe Artur Hazelius fonde en
1891 le musée Skansen, proche de Stockholm, qui représente les
diverses régions de Suède avec leurs végétations typiques. Il est imité
par le Friedlandmuseet à Copenhague (1901), le musée d’Arnhem
aux Pays-Bas (1912), celui de Maihaugen en Norvège (1904) et le
Musée de plein air de Lettonie (1928). Il existe aussi des haut-lieux
identitaires tout entiers concentrés dans un paysage livré au tourisme,
comme la prairie du Grütli, au bord du lac des Quatre-Cantons en Suisse,
qui est le lieu du premier serment du Pacte confédéral en 1291, ou le
Walhalla allemand près de Ratisbonne et le site de Gergovie en France.
Le succès grandissant des guides touristiques reflète l’engouement
pour la nature. En 1841, Adolphe Joanne rompt avec une présentation
alphabétique des lieux et des villages pour un ordonnancement par
itinéraires (Itinéraire de la Suisse et du Jura français). Très liés à
l’essor du chemin de fer et à la naissance de la maison Hachette,
les guides Joanne, popularisés à partir de 1855, reprennent la tradi-
tion de la littérature de voyage. Le géographe Elisée Reclus fait
partie de l’équipe des rédacteurs et Joanne est par ailleurs président
du Club alpin français. Dès 1853, les guides s’aventurent en Europe
avec un volume sur la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Espagne puis
la Belgique. En 1900, 90 pays sont décrits. En 1914, les guides Joanne
comptent une collection de 2 000 ouvrages (éditions, rééditions, réim-
pressions). En Allemagne, Karl Baedeker écrit le Voyage le long du
375
Rhin qui connaît, jusqu’en 1914, 32 éditions et se vend à 500 000
exemplaires, tandis qu’en 1910 apparaissent les Guides Bleus.
376
TERRITOIRE ET PAYSAGE
a été avancée, qui rendrait plus difficile leur lecture à des fins
politiques. Depuis les années 1970, on assisterait à la crise des iden-
tités fondées sur la spécificité des paysages naturels. Mais cette idée
doit être nuancée.
En effet, le tourisme de masse a largement contribué à l’intério-
risation des paysages nationaux dans l’esprit des visiteurs comme
dans celui des habitants locaux. La construction du pittoresque est
devenue une industrie prospère dont le travail paraît d’autant plus
impérieux que le paysage national semble l’objet de dégradations
inéluctables.
La vision nationaliste du paysage qui fut celle des élites du XIXe siècle
et qui fut transmise à l’ensemble des populations est aujourd’hui
moins lisible. Si ce regard enchanté sur le paysage a décliné dès
l’entre-deux-guerres, d’autres modes de lecture ont vu le jour grâce
aux sciences de la nature et à la géographie. Ce qui, au niveau natio-
nal, peut paraître obscur s’est transposé à un niveau plus global :
l’écologie contemporaine intègre les paysages à des constructions
identitaires mondialisées qui font du spectateur un citoyen du
monde mis en demeure de sauver un patrimoine prétendument
en danger. Mais, au lieu de célébrer un lien d’harmonie entre la
nature et l’homme, l’écologie moderne met l’accent sur des dys-
fonctionnements et des rapports conflictuels. Cette nature deve-
nue problématique peut, par contrecoup, ébranler les constructions
identitaires nationales qui ont fait de l’identification au paysage
un élément central, surtout en Allemagne et dans les pays
scandinaves.
377
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BIBLIOGRAPHIE
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I ndex
Index des noms propres
Aasen, Ivar (1813-1896) ....................................217 Bismarck, Otto von (1815-1898) ......18, 31, 66, 69,
Abdülhamid II (1842-1918, règne 1876-1909) 270 71, 124, 161, 201, 231, 233, 357, 359
Achad, A’am, Voir Ginzberg, Ascher Bizet, Georges (1838-1875) ..............................136
Adenauer, Konrad (1876-1967) ........................236 Blair, Tony (1953-)..............................................192
Afanassiev, Alexandre (1826-1871) ..................135 Bloch, Marc (1886-1944)....................................133
Albeniz, Isaac (1860-1909) ................................136 Bodmer, Johann Jakob (1698-1783) ................284
Albertini, Mario (1919-1997) ..............................95 Bonaparte, Joseph (1768-1844) ........................309
Albuquerque, Alphonse de (1453-1515) ............29 Bonaparte, Napoléon Voir Napoléon Ier
Alexandre Ier de Russie Bordes, Charles (1848-1910)......................136, 139
(1777-1825, règne 1801-1825) ......................187 Boris III de Bulgarie
Alexandre II de Russie (1894-1943, règne 1918-1943) ......................208
(1818-1881, règne 1855-1881) ..................15, 67 Bradford, William ..............................................134
Alexandre III de Russie Brahms, Johannes (1833-1897) ........................136
(1845-1894, règne 1881-1894) ..................18, 67 Briand, Aristide (1862-1932) ..............................94
Alexandre III de Macédoine, dit le Grand Broca, Paul (1824-1880) ....................................131
(356-323 av. J.-C., règne 336-323 av. J.-C.) ..198 Brun, Jean-Charles (1870-1946) ........................311
Alfieri, Vittorio (1749-1803) ..............................199 Brunschvicg, Cécile (1877-1946)........................167
Alkalai, Jehuda (1798-1878)..............................332 Brunswick, Caroline de (1768-1821) ................362
Angelopoulos, Theo (1935-…) ..........................208 Buber, Martin (1878-1965)........................336, 339
Angiviller, Charles Claude d’ (1730-1810) ........292 Buisson, Ferdinand (1841-1932)........................167
Anselm Clavé, Josep (1824-1874)......................138 Byron (lord), George Gordon (1788-1824) 215, 282
Antonescu, Ion (1882-1946) ..............................208
Appell, Paul (1855-1930) ....................................91 Cailleux, Alphonse de (1788-1876) ..................367
Arana, Sabino (1865-1903)................................234 Caracalla (186-217, règne 211-217) ..................289
Aribau, Bonaventura (1798-1862) ............287, 288 Cassini, César-François (1714-1784) ..................366
Aristophane (vers 450-385 av. J.-C.) ................282 Catherine II de Russie
Arminius (16 av. J.-C.-21 apr. J.-C.) ..111, 284, 288 (1729-1796, règne 1762-1796) ................11, 244
Arndt, Ernst Moritz (1769-1860) ......214, 299, 356 Caumont, Arcisse de (1801-1873) ............202, 298
Ashmole, Elias (1617-1692) ..............................292 Cavour, Camillo de (1810-1861)........190, 233, 357
Attila (395-453, règne 434-453)........................200 Ceausescu Nicolae (1918-1989) ........................248
Cervantès, Miguel de (1547-1616)....................308
Baedeker, Karl (1801-1859) ..............................375 César, Jules (100-44 av. J.-C.) ............................281
Balaguer, Victor (1824-1901) ............................204 Chamberlain, Houston Stewart (1855-1927) ..16, 28
Balfour (lord), Arthur James (1848-1930) ........338 Chaptal, Jean-Antoine (1756-1832) ..................284
Banse, Ewald (1883-1953) ................................371 Charlemagne (742-814, règne 800-814) ............70
Barrès, Maurice (1862-1923) ......33, 103, 104, 305 Charles III d’Espagne
Bartholdi, Frédéric Auguste (1834-1905) ........160 (1716-1788, règne 1759-1788) ......................355
Bartok, Béla (1881-1945) ..................................136 Charles VI, dit le Fol
Bauer, Otto (1881-1938)............................343, 344 (1368-1422, règne 1380-1422) ........................11
Becker, Wolfgang (1954-…)..............................208 Charles-Albert de Piémont-Sardaigne
Beethoven, Ludwig van (1770-1827)................135 (1798-1849, règne 1831-1849) ..............189, 358
Begin, Menachem (1913-1992) ........................339 Charles-Quint (1500-1558, règne 1519-1556 et
Ben Gourion, David (1886-1973) ......336, 339, 340 1516-1556) ......................................................308
Benes, Edvard (1884-1848) ................................275 Chennevières, Philippe de (1820-1889) ............298
Bert, Paul (1833-1887) ........................................44 Chopin, Frédéric (1810-1849) ............................136
Bethlen, István (1874-1946) ..............................106 Churchill, Winston (1874-1965) ........151, 180, 193
Biermann, Wolf (1936-) ....................................258 Clausewitz, Carl von (1780-1831)......................172
Bing, Siegfrid (1838-1905) ................................137 Clemenceau, Georges (1841-1929) ......26, 27, 177
Birnbaum, Nathan (1864-1937) ................329, 335 Clinton, Bill (1946-) ............................................192
386
INDEX
387
Hamsun, Knut (1859-1952)................................104 Klenze, Leo von (1784-1864) ............................294
Hanka, Vaclav (1791-1861)................................285 Klopstock, Friedrich Gottlieb (1724-1803)........370
Haushofer, Karl (1869-1946) ....................105, 107 Kollar, Jan (1793-1852)......................................217
Haydn, Joseph (1732-1809) ..............................135 Kossinna, Gustaf (1868-1901)............................283
Hazelius, Artur (1833-1901) ......................132, 375 Kossuth, Lajos (1802-1894)..................................69
Henri IV (1559-1610, règne 1589-1610)..............94 Kruger, Franz (1797-1857) ................................199
Henri le Navigateur (1394-1460) ........................29
Herder, Johann Gottfried von Laborde, Alexandre de (1774-1842) ................297
(1744-1803) ............................................213, 369 Laharanne, Ernest..............................................331
Hérodote (vers 484-425 av. J.-C.) ......................289 Lalo, Édouard (1823-1892) ................................136
Hervé, Gustave (1871-1944) ................................40 Lamartine, Alphonse de (1790-1869) ......199, 357
Herzl, Theodor (1860-1904) ....332, 333, 334, 335, Landrin, Armand................................................133
336, 337 Larousse, Pierre (1817-1875) ............................203
Hess, Moshe (1812-1875) ..........................330, 331 Larramendi, Manuel (1690-1766) ....................214
Heydrich, Reinhardt (1904-1942) ......................273 Lavater, Johann Kaspar (1741-1801) ........368, 369
Himmler, Heinrich (1900-1945) ................271, 273 Lavisse, Ernest (1842-1922)............................40, 41
Hindenburg, Paul von (1847-1934) ..................110 Lelewel, Joachim (1786-1861) ..........................200
Hirsch, Maurice de (1831-1896) ................332, 333 Lénine, Vladimir Illitch Oulianov dit (1870-1924)..
Hitler, Adolf (1889-1945) ..72, 106, 107, 109, 110, 78, 208, 303, 344, 345
113, 168, 175, 200, 201, 206, 259, 374 Lenoir, Alexandre (1761-1839)..........................294
Hodja, Enver (1908-1985) ..................................219 Léopold II de Belgique
Horthy, Miklos (1868-1957) ..............106, 200, 208 (1835-1909, règne 1865-1909) ......................374
Hudson, William Henry (1841-1922) ................371 Léopold III de Belgique
Hugo, Victor (1802-1885) ....91, 94, 204, 282, 300, (1901-1983, règne 1934-1951) ..............122, 173
321 Ley, Robert (1880-1945) ....................................112
Humboldt, Wilhelm von (1767-1835) ..38, 198, 213 List, Friedrich (1789-1846) ..................................50
Liszt, Franz (1811-1886) ....................................136
Isaac, Jules (1877-1963) ......................................41 Littré, Émile (1801-1881) ..................................203
Isabelle de Castille Livingstone, David (1813-1873) ..........................29
(1451-1504, règne 1474-1504) ......................286 Lönnrot, Elias (1802-1884) ........................284, 285
Isidore de Séville (vers 560-636)........................308 Löns, Hermann (1866-1914) ..............................104
Ivan III de Russie Louis Ier de Bavière
(1440-1505, règne 1462-1505) ........................64 (186-1868, règne 1825-1848) ........................374
Ivan IV de Russie, dit le Terrible Louis II de Bavière
(1530-1584, règne 1547-1584) ........................64 (1845-1886, règne 1864-1886) ......................294
Louis II Jagellon de Hongrie
Jabotinsky, Wladimir (1880-1940) ............334, 339 (1506-1526, règne 1516-1526) ......................287
Jacques II d’Angleterre Louis IX, dit Saint-Louis
(1633-1701, règne 1685-1689) ......................292 (1214-1270, règne 1226-1270) ........................11
Jahn, Friedrich Ludwig (1778-1852)..................374 Louis XIII (1601-1643, règne 1610-1643) ............49
Janacek, Leos (1854-1928) ................................136 Louis XIV
Jaurès, Jean (1859-1914) ....................................26 (1638-1715, règne 1643-1715) ..49, 144, 267, 281
Jean d’Autriche (1782-1859) ............................134 Louis XVI
Jeanne d’Arc (1412-1431) ..161, 205, 354, 357, 363 (1754-1793, règne 1774-1792) ........77, 292, 297
Jivkov, Todor (1911-1998) ........................248, 350 Louis XVIII
Joanne, Adolphe (1813-1881) ..................365, 375 (1755-1824, règne 1814-1824).......205, 259, 356
Joliot-Curie, Irène (1897-1956)..........................168 Louis-Philippe Ier
Jones, Owen (18069-1874) ................................134 (1773-1850, règne 1830-1848) ..............296, 319
Joseph II d’Autriche Luden, Heinrich (1778-1847) ............................198
(1741-1790, règne 1765-1790) ........65, 212, 267 Ludendorff, Erich (1865-1937) ..........................177
Jourdan, Jean-Baptiste (1762-1833) ................259 Lueger, Karl (1844-1910) ....................................17
Jungmann, Josef (1773-1867) ..................217, 285 Luther, Martin (1483-1546) ..........................9, 323
Luxemburg, Rosa (1871-1919) ....................77, 343
Kafka, Franz (1883-1924) ..................................218
Kalischer, Zwi Hirsch (1795-1874) ....................330 MacPherson, James (1736-1793) ......130, 215, 283
Kamenev, Lev Borissovitch (1883-1936) ..........207 Maginot, André (1877-1932) ............................148
Kant, Immanuel (1724-1804) ..............................94 Malet, Albert ( ?-1915) ......................................41
Kasinczy, Ferenc (1759-1831) ............................218 Malraux, André (1901-1976) ............................301
Kautsky, Karl (1854-1938) ................................343 Mann, Thomas (1875-1955) ................................91
Kipling, Rudyard (1865-1936) ............................28 Mannerheim, Carl Gustav Emil (1867-1951) ....193
Klemm, Gustav (1802-1867) ..............................132 Manzoni, Alessandro (1785-1873) ....................216
388
INDEX
389
Scott, Walter (1771-1832)..................................215 Voigt, Johannes (1786-1863) ............................199
Séguier, Pierre (1588-1672) ..............................293 Voltaire (1694-1778) ..................................204, 309
Sibelius, Jean (1865-1957) ........................136, 373
Slansky, Rudolf (1901-1952) ................................22 Waagen, Gustav Friedrich (1794-1868) ............295
Smetana, Bedrich (1824-1884) ..................285, 373 Waddington, William Henry (1826-1894) ........319
Smith, Adam (1723-1790)....................................50 Wagner, Richard (1813-1883) ....................91, 373
Smolenskin, Perez (1842-1885) ........................335 Weber, Carl Maria von (1786-1826) ................373
Sokolov, Nachum (1860-1936) ..........................335 Weber, Max (1864-1920) ..........................199, 267
Soliman le Magnifique Weiss, Louise (1893-1983) ............................94, 95
(1495-1566, règne 1520-1566) ................64, 287 Weizmann, Chaim (1874-1952) ................335, 336
Souvestre, Émile (1806-1854) ............................135 Werner, Anton von (1843-1915) ......................368
Speer, Albert (1905-1981) ................................114 Wilson, Woodrow (1856-1924) ........126, 234, 235
Spengler, Oswald (1880-1936) ..........................104 Winckelmann, Joachim (1717-1768) ........213, 297
Spinelli, Altiero (1907-1986)................................95 Witt-Schlumberger, Margueritte de
Staline, Joseph (1878-1953) ..22, 73, 207, 341, 344, (1853-1924) ....................................................167
348, 349, 351 Wolffsohn, David (1856-1914) ..........................337
Stenzel, Heinrich (1792-1854) ..........................199 Wyszynski, Stefan (1901-1981)..........................322
Stoecker, Adolf (1835-1909)................................16
Stresemann, Gustav (1878-1929) ........................94 Zachwatowicz, Jan (1900-1983)........................303
Sturzo, Luigi (1871-1959) ....................................92 Zakhariadis, Nikos (1903-1973) ........................193
Sully, Maximilien de (1560-1641)........................94 Zamenhof, Lejzer (1859-1917) ..........................222
Swierczewski, Karol (1897-1947) ......................274 Zinoviev, Grigoriy Evseïevitch (1883-1936) ......207
Sybel, Heinrich von (1817-1895) ......................199
Tacite (55-120)....................................................288
Taylor, Justin (1789-1878) ........................203, 367 Index des lieux
Thatcher, Margaret (1925-) ......................182, 236 et des noms de peuples
Theodoric (455-526, règne 493-526) ................290
Thierry, Augustin (1795-1856) ..................145, 294 Adoua ..................................................................33
Thiers, Adolphe (1797-1877) ............................147 Afrique ..............................................25, 78, 81, 86
Thoms, William (1803-1885)......................129, 135 Afrique de l’Ouest ..............................................31
Thorez, Maurice (1900-1964) ............................351 Afrique du Nord ..................................26, 333, 335
Tito, Josip Broz dit (1892-1980) ................220, 348 Afrique du Sud ..................................................160
Tocqueville, Alexis de (1805-1859) ..................228 Afrique du Sud-Ouest..........................................32
Toussenel, Alphonse (1803-1885) ......................17 Afrique occidentale française (AOF) ..................30
Tradescant, John, dit l’ancien (1570-1638) ......292 Aigues-Mortes......................................................87
Tradescant, John, dit le jeune (1608-1662)......292 Albanie, albanais .....19, 65, 68, 84, 195, 219, 243-
Treitschke, Heinrich von (1834-1896) ..............199 245, 249, 256, 268, 276, 277, 282
Trotski, Leon (1879-1940)..................................207 Alger..............................................................26, 27,
Trumpeldor, Joseph (1880-1920) ......................340 Algérie................................................29, 30, 34, 35
Tudjman, Franjo (1922-1999) ............................194 Allemagne, allemand ..9, 10, 12, 14-21, 23-25, 31,
Turner, Joseph (1775-1851) ..............................371 32, 35, 38, 40, 45, 48, 50-53, 55, 57-59, 62, 63,
65, 66, 68, 71, 72, 75, 77-81, 83, 84, 86, 87, 91,
Vacher de Lapouge, Georges (1854-1936) ......267 93, 96, 97, 104, 105, 107-114, 119, 124-126,
Valéry, Paul (1871-1945)......................................91 130, 131, 135-137, 139, 140, 146-151, 156-158,
Valois, Georges (1878-1945)..............................105 161, 173-177, 179, 181-183, 186, 193, 194, 198-
Van Duyse, Florimond (1843-1910) ..................139 201, 206, 208, 213-218, 220-222, 228-231, 233-
Van Gennep, Arnold (1873-1957) ....................131 236, 238, 240, 241-248, 250, 254, 255, 257-263,
Varus (?-9 apr. J.-C.) ..........................................288 268, 271, 272, 274-276, 279, 281, 283, 284, 286-
Vauban, Sébastien de (1633-1707) ..................144 289, 292, 296, 297, 299-301, 303, 309, 313, 315,
Verdi, Giuseppe (1813-1901) ......................90, 304 317, 320, 321, 323, 325, 326, 332-335, 337-339,
Vernet, Joseph (1714-1789) ..............................371 342, 343, 348, 349, 354-357, 359, 368-371, 373-
Verri, Alessandro (1743-1823) ..........................199 377
Victor-Emmanuel II d’Italie Alpes ..........................................153, 369, 370, 371
(1820-1878, règne 1849-1878) ......189, 233, 362 Alsace ..26, 124, 135, 140, 147-150, 216, 262, 369,
Victoria (1819-1901, règne 1837-1901) ............362 376
Vidal de la Blache, Paul (1845-1918) ........367, 372 Amérique ..154, 185, 227, 286, 292, 314, 325, 332,
Vienot, Pierre (1887-1997) ..................................91 334, 361
Viollet-le-Duc, Eugène (1814-1879) ..................299 Amérique du Nord ....................................116, 337
Vives, Amadeu (1871-1932) ..............................138 Amérique ibérique ....................................116, 185
Voegelin, Eric (1901-1985) ................................326 Amérique latine ..........................................57, 116
390
INDEX
391
Confédération helvétique Voir Suisse Europe centrale ....12, 13, 19, 20-22, 54-56, 59, 62
Confolens ..........................................................141 64, 68, 71, 77-79, 81, 85, 86, 94-96, 105, 107, 134,
Constance ..........................................................146 149, 152, 188, 220, 229, 235, 238, 241, 243-245,
Constantinople ......................64, 78, 270, 318, 324 247, 248, 250, 251, 253, 255, 257, 266, 274,
Copenhague ..............................................296, 375 276, 278, 285-287, 322, 330-332, 334, 335, 343,
Cornouailles ......................................................215 349
Corse, corse ........117, 150, 220, 237, 240-242, 245 Europe méditerranéenne..........................238, 310
Cosaque ..............................................................349 Europe occidentale, Europe de l’Ouest ......12, 14,
Côte d’Ivoire ........................................................34 16, 51, 54, 58, 73, 76-79, 82, 84, 88, 165, 172,
Cracovie......................................................200, 303 188, 221, 228, 235, 242, 249, 264, 267, 276,
Crète ..................................................................154 334, 342, 348, 372
Crimée ................................................154, 272, 283 Europe orientale, Europe de l’Est ........58, 62, 77,
Croatie, croate........21, 64, 65, 127, 144, 194, 200, 107, 229, 235, 243, 244, 255, 266, 276, 278, 322,
244, 272, 276, 277, 324, 327, 363 332, 343
Cuba..............................................................32, 363 Euskadi Voir Pays basque
Czestochowa ......................................156, 322, 354 Extrême-Orient ..................................................345
392
INDEX
174, 187, 188, 193, 198, 210, 213, 219, 243, Kirghizie ............................................................346
245, 247, 250, 255, 267-269, 272, 282, 293, 324, Königsberg ........................................................107
363, 364, 369 Kosovo........................................127, 195, 268, 277
Grenade..............................................................286 Krajina ........................................................127, 194
Groenland ..........................................................154
Grunwald Voir Tannenberg Laeken ..................................................................98
Grütli ..................................................................375 Laponie, lapon............................................241-243
Guernica ............................................................354 La Rochelle ........................................................293
Guinée ..................................................................29 Latran ..................................................................10
Guyane ................................................................31 Lausanne ......................................78, 269, 270, 274
Le Boulou ..........................................................142
Hambach ....................................................299, 359 Le Creusot ..........................................................134
Hambourg ............................................50, 208, 359 Leipzig ................................................................356
Herculanum........................................................297 Le Pirée ..............................................................193
Heidelberg..........................................................130 Le Puy-du-Fou ....................................................134
Hoher Meissner..................................................374 Léman ........................................................146, 368
Hollande, hollandais ..........14, 188, 215, 261, 318 Leresti ................................................................141
Hollökö ..............................................................141 Lettonie, letton ..21, 181, 220, 249, 255, 303, 375
Hongrie, hongrois......14, 19, 21, 54, 56-58, 64-66, Liban ..........................................................270, 335
69, 102, 106, 108, 120, 122, 136, 140, 141, 149- Libye ....................................................33, 105, 357
152, 166, 182, 200, 208, 211-213, 218, 240-242, Lituanie, lituanien .....55, 150, 181, 212, 220, 250,
244, 245, 247-251, 255, 256, 258, 267, 274-276, 255, 274, 330, 344, 370
278, 283, 287, 300, 303, 322, 346, 350, 354, 370 Llivia....................................................................146
Lodz ........................................................20, 55, 273
Iasi ................................................................21, 272 Loire....................................................................143
Iéna ............................................................173, 199 Londres ......29, 53, 56, 69, 70, 131, 132, 137, 188,
Inde ......................................................................62 189, 191-193, 294, 295, 302, 342, 354, 371, 374
Indochine..............................................................86 Lorraine ..26, 60, 85, 124, 147, 148, 150, 179, 233,
Indonésie ..............................................................34 246, 262
Irlande du Nord ................................125, 157, 192 Lund....................................................................130
Irlande, irlandais ......28, 42, 56, 72, 75, 80-82, 86, Lunebourg..........................................................369
125, 135, 157, 180, 191, 192, 210, 214, 215, 221, Luxembourg ......................60, 93, 97, 99, 148, 221
246, 323, 342, 354, 363, 369 Lvov ......................................................21, 200, 272
Islande, islandais................................126, 154, 370 Lyon..................................................85, 87, 95, 303
Israël ......20, 22, 257, 276, 329, 330, 336, 339, 340
Istanbul ................................................................69 Maastricht......................................96, 99, 152, 261
Istrie............................................................147, 150 Macédoine, macédonien ..150, 194, 220, 243, 248,
Italie, italien ......12, 14, 23, 32, 33, 38, 40, 44, 45, 268, 324, 348, 364
51, 57-59, 78, 80, 84-87, 91-95, 102, 104-113, 116, Madagascar ........................................................331
117, 125, 130, 133, 135, 139, 140, 147, 149, Madrid................................................288, 355, 356
150, 161, 165, 166, 174, 189, 190, 199, 200, Magnitogorsk ......................................................51
206, 207, 211, 213, 214, 216, 221-223, 228, 230, Magyars..............................................136, 218, 220
233, 234, 236, 237, 246, 248, 254, 264, 276, Malouines ..........................................................182
279, 280, 284, 285, 292, 293, 295, 300, 303, Man (île de)........................................................176
304, 306, 309, 313, 319, 325, 326, 343, 355-358, Manche ..............................................................153
361, 362, 370, 373, 374 Maroc............................................................32, 363
Marseille ..............................................................87
Jaffa....................................................................337 Massada..............................................................340
Japon ....................................................24, 274, 301 Melilla ................................................................154
Jasenovac............................................................272 Memel ................................................................150
Jedwabne ....................................................21, 272 Mentana ............................................................357
Jérusalem ..........................................328, 329, 339 Mésopotamie ....................................................270
Jourdain..............................................................336 Mexique......................................................116, 231
Judée ..................................................................328 Milan, milanais ............................38, 105, 133, 356
Missolonghi ........................................................188
Karakalpakie ......................................................346 Modène ..............................................................358
Katyn ..................................................................272 Mohacs ......................................................287, 354
Kazakhstan ........................................................349 Moldavie, moldave............................220, 221, 324
Kichinev ................................................................18 Monastir ............................................................219
Kielce ............................................................12, 276 Mont Cenis ........................................................153
Kiev ................................................................19, 21 Montagne-Blanche ....................................287, 354
393
Monténégro, monténégrin......127, 187, 194, 268, Piotrkow ..............................................................20
347 Polna ....................................................................12
Montpellier ........................................................294 Pologne, polonais ..11-14, 19-22, 51, 55, 57, 65-68,
Montserrat ................................................156, 354 73, 75, 77, 78, 80, 81, 83, 85-87, 90, 102, 104,
Moraves......................................................122, 136 108, 120, 136, 150, 151, 155-157, 174, 179, 181,
Moscou ............................18, 64, 74, 135, 292, 324 200, 211, 212, 216-219, 242, 244, 245, 247-250,
Munich ..............105, 122, 199, 248, 292, 294, 368 255, 268, 272-276, 278, 284, 286, 287, 317, 321-
323, 325, 330, 331, 334, 335, 338, 342-344, 349,
Nagorni-Karabakh ....................................346, 349 350, 363, 370
Nanterre ..............................................................85 Pomaks ..............................................................244
Nantes ........................................................134, 267 Pompéi................................................................297
Naples ..........................................40, 286, 357, 358 Porto Rico ............................................................32
Navarin ..............................................................188 Portugal, portugais ..11, 14, 29, 34, 59, 80, 85, 86,
Navarre ......................................................123, 286 102, 114, 116, 134, 144, 200, 211, 212, 215, 246,
Neisse..........................................................150, 151 260, 267, 285, 300, 310, 320
Nîmes..................................................293, 294, 297 Posnanie ............................................240, 247, 330
Norvège, norvégien ..11, 40, 52, 79, 104, 126, 136, Poznan................................................................363
153, 154, 166, 212, 216, 217, 243, 296, 369, 374, Prague ................................................122, 133, 217
375 Proche-Orient ......................................................22
Nouvelle-Calédonie ....................................31, 117 Provinces unies d’Amérique centrale ..............116
Nowa Huta ..........................................................51 Prusse, prussien ..16, 25, 38, 39, 44, 49-51, 53, 71,
Nuremberg ....................19, 21, 109, 140, 258, 296 81, 124, 147, 173-176, 183, 199, 208, 212, 216,
228, 233, 247, 259, 262, 286, 288, 295, 299,
Oder............................................................150, 151 318, 320, 323, 359, 373
Odessa ............................................14, 15, 187, 332 Puigcerdà............................................................148
Ohrid ..................................................................324
Oisans ................................................................375 Quatre-Cantons (lac)..........................................375
Orange................................................................298 Québec ..............................................................117
Oslo ....................................................133, 216, 296 Quimper ............................................................294
Ouessant ............................................................134
Oural ..................................................................154 Ratisbonne ........................................................375
Ouzbékistan ......................................................346 Reims ..................................................299, 301, 318
Oxford ........................................................292, 319 République démocratique allemande (RDA)....51,
83, 125, 150, 151, 221, 260, 303, 315, 346, 350
Pacifique ........................................................26, 31 République fédérale d’Allemagne (RFA) ....80, 84,
Padoue................................................................292 116, 117, 125, 151, 177, 276, 313
Pale ....................................................................195 République tchèque ..................................126, 245
Palerme ......................................................133, 357 Reval Voir Tallinn
Palestine..............................................329-338, 340 Rhénanie ....................................................161, 299
Paris ..12, 26, 44, 53, 56, 70, 77, 78, 85, 91, 93, 94, Rhin......41, 145, 146, 259, 280, 315, 346, 370, 376
130-133, 163, 167, 182, 202-205, 219, 295, 296, Rif..........................................................................32
298, 299, 302, 311, 335, 354, 357, 369, 372 Riga ......................................................................21
Parme..................................................................358 Rio ......................................................................116
Pas-de-Calais ........................................................87 Rome........44, 60, 96, 105-107, 110, 111, 134, 150,
Pays baltes ..65, 127, 153, 216, 219-221, 255, 256, 190, 207, 292, 293, 295, 301, 357, 358, 362
272, 303, 347 Roms ..................................................157, 249, 272
Pays-Bas, néerlandais ....34, 35, 93, 128, 146, 151, Rouen ................................................................298
165, 166, 188, 189, 210, 212, 215, 216, 229, 307, Roumanie, roumain....13-15, 18, 19, 21, 51, 54, 56
320, 323, 355, 362, 366, 369, 375 58, 68, 69, 78, 102, 104-106, 108, 120, 141, 149,
Pays basque, basque ....32, 39, 117, 123, 136, 146, 150, 208, 212, 218, 221, 243-245, 247-249, 251,
148, 209, 210, 214, 222, 232-234, 306, 314, 315, 255, 258, 259, 272, 275, 276, 282, 283, 324,
354, 360, 363 331, 349-351, 363, 370
Pays de Galles, gallois ....28, 72, 73, 123, 135, 180, Royaume des Deux-Siciles Voir Sicile
213, 237, 249 Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (RCS)
Pécs ....................................................................324 Voir Yougoslavie
Péloponnèse ......................................................187 Royaume-Uni......23, 24, 28, 29, 39, 45, 72, 74, 78,
Péninsule Ibérique ..............60, 229, 231, 286, 309 80, 82, 116, 117, 119, 125, 154, 160, 176, 180,
Philippines ............................................................32 182, 192, 227, 229, 230, 232, 235, 237, 313, 319
Piémont, piémontais ......14, 38, 57, 165, 189, 190, Ruhr............................................53, 60, 85, 87, 246
228, 233, 319, 358, 361 Russie, russe....11, 12, 14, 15, 18, 21, 24, 49, 55, 62
Pierrefonds ........................................................299 67, 69, 70, 72-74, 77, 78, 80, 81, 127, 135, 136,
394
INDEX
140, 149, 150, 153-155, 160, 166, 173, 174, 179- Tadjikistan ..........................................................346
181, 188, 192, 193, 200, 207, 208, 212, 218, Tallinn ........................................................138, 303
220-222, 238, 240, 244, 255, 256, 258, 259, 260, Tartu ..................................................................138
270, 272, 283, 284, 309, 318, 330-335, 337, 343- Tatars............................................................73, 272
349, 363, 369, 370, 373 Tchécoslovaquie, tchécoslovaque....19, 22, 54, 70,
Ruthénie ....................................................106, 150 95, 108, 116, 122, 126, 149, 150, 166, 168, 195,
244, 245, 248, 249, 255, 275, 278, 346
Sadowa ..............................................................201 Tcherkesses ........................................................144
Saint-Jean-d’Acre ..............................................331 Tchétchénie, tchétchène ..................272, 348, 349
Sainte-Hélène ......................................................71 Tel Aviv ......................................................337, 339
Salisbury ............................................................300 Teschen ..............................................................245
Salonique............................................................269 Teutoburg ..................................................356, 370
Sâmes..................................................242, 243, 248 Texas ..................................................................117
Saragosse............................................................361 Thor ....................................................................330
Sarajevo......................................120, 195, 304, 332 Thrace ........................................................150, 247
Sardaigne ..................................................117, 125 Togo......................................................................31
Sarmate ..............................................................200 Tolbiac ................................................................296
Sarre ....................................................60, 148, 150 Tolède ..................................................................10
Sarthe ..................................................................46 Toscane ..............................................................310
Saxe ......................................................17, 151 ,356 Toul ....................................................................148
Scandinavie, scandinave ......51-54, 133, 154, 166, Tours ..................................................................173
210, 215, 216, 229, 241, 243, 283, 296, 366, 370, Transleithanie ....................................120, 200, 218
375, 377 Transylvanie....19, 65, 66, 106, 108, 140, 150, 216,
Schengen....................................................100, 152 240, 242, 245, 247, 248, 283, 350, 370
Schleswig-Holstein ............................................216 Treblinka ............................................................273
Sedan ..................................................................323 Trentin........................................................117, 125
Sénégal ................................................................43 Trieste ................................................................147
Serbie, serbe ........68, 69, 127, 149, 159, 180, 194, Triglav ................................................................369
195, 217, 221, 243-245, 249, 268, 272, 276, 277, Turkestan............................................................346
304, 324, 343, 347, 363 Turkménistan ....................................................346
Sibérie ........................................................271, 272 Turin ......................................38, 40, 190, 216, 358
Sicile ..................................113, 117, 125, 286, 310 Turquie, turc ......13, 64, 65, 67, 86, 150, 154, 157,
Silésie......................................................50, 57, 150 200, 242-248, 255, 268-270, 282, 300, 350
Slovaquie, slovaque....68, 106, 122, 126, 150, 200, Tziganes ......20, 109, 136, 241, 243-245, 247, 248,
212, 217, 218, 220, 245, 275, 278 251, 256, 259, 267, 272, 273, 348
Slovénie, slovène ......127, 157, 180, 194, 212, 218,
244, 245, 249, 324, 343, 347, 369 Ukraine, ukrainien ....11, 21, 65, 73, 74, 108, 150,
Smyrne........................................................150, 270 180, 212, 219, 220, 245, 247, 255, 271, 272,
Sobibor ..............................................................273 274, 248, 287, 348, 349
Sofia....................................................................208 Ulster ..................................................157, 191, 192
Sorbe ..................................................................346 URSS, soviétique ......19, 21, 22, 51, 70, 73, 74, 96,
Srebrenica ..........................................................195 127, 151, 157, 164, 207, 208, 220, 221, 244, 255,
Stalinstadt ............................................................51 256, 265, 272-275, 315, 322, 344-351
Stockholm ..................................132, 133, 216, 375 Utah ....................................................................117
Strasbourg ......................................97-99, 107, 316
Styrie ..........................................................134, 218 Val d’Aoste ........................................117, 125, 219
Sudètes ......20, 122, 126, 140, 150, 216, 244, 248, Valachie, valache/valaque ........134, 243, 283, 324
275 Valmy..................................................................173
Suède, suédois....40, 126, 130, 133, 166, 210, 212, Van......................................................................270
215, 216, 221, 240, 243, 246, 248, 284, 300, Varenne ................................................................81
369, 370, 375 Varsovie..........................14, 20, 218, 245, 273, 303
Stour Valley........................................................371 Vendée ......................................................134, 306
Sufolk..................................................................371 Venise ..........................................38, 190, 293, 304
Suisse, suisse ....58, 74, 77, 78, 80, 84, 92, 97, 107, Verdun................................................................148
116, 119, 125, 143, 146, 148, 174, 181, 221, 222, Vérone ................................................................292
239, 247, 254, 259-260, 315, 327, 335, 342, 354, Versailles ....................147, 174, 259, 296, 301, 354
357, 359, 366, 368-370, 374, 375 Vichy ..............13, 83, 140, 157, 258, 311, 319, 357
Surinam ................................................................34 Vienne ......14, 17, 20, 68, 120, 131, 133, 145, 147,
Syrie ............................................................270, 335 181, 187, 188, 212, 219, 292, 335, 374
Szeged ................................................................136 Vilnius ........................................................150, 344
Volga ..................................................................276
395
Wallonie ....................................................121, 221 Balilla............................................................44, 112
Weimar ........................................72, 161, 166, 359 Banque centrale européenne ............................96
Weser..................................................................111 Banque commerciale italienne ..........................33
Westminster ......................182, 191, 192, 299, 354 Banque de France ................................................53
Westphalie ............................................17, 66, 172 Beaux-Arts (école)..............................................298
Wilhelmshaven ..................................................181 Belvédère de Vienne ........................................292
Wisconsin............................................................117 Betar ..................................................................334
Bibliothèque Mazarine (France) ......................202
Yellowstone ......................................................373 Bibliothèque nationale (France) ......................202
Yosemite Park ....................................................373 Bibliothèque royale ..........................................202
Yougoslavie, yougoslave ..19, 58, 70, 78, 95, 116, British and Foreign School Society ....................38
122, 126, 127, 150-153, 157, 159, 184, 193-195, British Museum ..................................................294
200, 220, 244, 245, 256, 265, 276, 277, 324, Bund (Confédération germanique) ..118, 119, 125,
347, 364 359
Bund (Union générale des ouvriers juifs de
Zagreb ................................................194, 200, 208 Lituanie, de Pologne et de Russie) ......330, 344
Zone de résidence russe......11, 12, 14, 15, 18, 331 Bundesrat ..................................................124, 125
Zurich............................................................77, 284 Bureau central pour la race et la colonisation
(Allemagne) ....................................................107
Bureau des affaires tziganes (Allemagne) ......248
Bureau des statistiques (France) ......................366
Index des organismes Burschenschaften ..............................................354
et institutions
Casques d’acier ..................................................183
Académie berlinoise..........................................368 Centre européen de la recherche nucléaire
Académie celtique ....................................130, 297 (CERN) ..............................................................92
Académie des inscriptions et belles-lettres ....135, Centre excursionniste de Catalogne ................376
198 Centre national de préparation politique
Académie des sciences morales et politiques ..198 (Italie)................................................................44
Académie française ..........................135, 212, 297 Centre Pompidou ..............................................302
Académie royale (France)..................................292 Cercles de combattants (Allemagne)................359
Académie royale d’Italie ..................................206 Chambre des lords ............................................321
Académie royale de la langue (Espagne) ........212 Charbonnerie (Italie) ........................................358
Académie russe ..................................................212 Chemises noires ................................105, 106, 358
Action catholique (Italie) ....................................45 Chœurs de Clavé ................................................138
Action française ..........................18, 103, 105, 257 Cité internationale universitaire (France) ..........91
Administration générale industrielle Club alpin français ....................................375, 376
(Finlande)..........................................................56 Club alpin italien ..............................................374
Alliance internationale pour le suffrage des Collège de France ........................................78, 198
femmes (AISF) ................................................168 Comité d’instruction publique (France) ..........293
Alliance israélite universelle ............................331 Comité des arts et des monuments (France) ..298
Alpine Club ........................................................374 Comité des droits de la femme (France) ..........163
Altes Museum ....................................................295 Comité des organisations professionnelles
Amants de Sion (mouvement) ....................15, 332 agricoles (COPA) ..............................................99
Armée de libération du Kosovo (UCK) ............195 Comité des régions (UE)....................................316
Armée nationale démocrate (EDES, Grèce) ....193 Comité des travaux historiques (France) ..198, 298
Armée républicaine irlandaise (IRA) ........191, 192 Comité franco-allemand de documentation et
Assemblée des régions d’Europe............(ARE) 316 d’information ..................................................91
Assemblée législative française ........................263 Comité mondial des femmes contre la guerre et
Association catalaniste d’excursions le fascisme ......................................................168
scientifiques ..................................................376 Comité permanent pour les lettres et les arts
Association centrale des citoyens allemands de (SDN) ................................................................91
confession juive..............................................333 Comité polonais pour la libération nationale ..274
Association internationale des écrivains pour la Comité pour l’élimination de la discrimination
défense de la culture ......................................92 raciale (ONU) ..................................................250
Association internationale des travailleurs Commissariat général au plan (France)..............52
(AIT) ................................................................342 Commission des chants religieux et historiques
Association nationaliste italienne ......................33 de la France ....................................................135
Association pour le folklore Commission des Communautés européennes
(Autriche-Hongrie) ........................................131 Voir Commission européenne
Avant-guardistes (Avanguardisti) ......................44 Commission des monuments (France)..............294
396
INDEX
397
Lapua (Finlande) ................................................107 Nationalrat ........................................................124
Ligue antisémitique (France) ......................18, 103 Neues Museum (Berlin) ....................................295
Ligue de défense de la patrie (Allemagne) ....300 Nordiska Museet (Stockholm) ..........................132
Ligue de la Patrie française ..............................103 Nouvelle École de la paix ....................................94
Ligue des associations excursionnistes
(Catalogne) ....................................................376 Office international des musées ......................302
Ligue des patriotes (France)........................26, 103 Office national d’immigration (France) ............80
Ligue du droit des femmes (Belgique) ............167 Office palestinien de l’exécutif sioniste ..........337
Ligue du patrimoine (Allemagne) ....................374 Opéra du Liceu (Barcelone) ..............................304
Ligue internationale des mères et éducatrices Opéra La Fenice (Venise) ..................................304
pour la paix ....................................................168 Opera nazionale Dopolavoro (OND)................139
Ligue nationale de décentralisation (France) ..311 Orfeo Català ......................................................138
Ligue pangermanique ................................16, 104 Organisation des Nations unies (ONU) ....79, 126,
Ligue pour le suffrage des femmes 172, 194, 195, 222, 235, 250, 251
(Belgique) ......................................................167 Organisation du Traité de l’Atlantique nord
Ligue régionaliste de Catalogne ......................315 (OTAN)......................................35, 127, 152, 195
Organisation pour la sécurité et la coopération
Maison de la patrie rhénane ............................301 en Europe (OSCE) ..........................................250
Manchester Art Museum ..................................295 Organisation sioniste mondiale ................334-336
Mapai..................................................................339
Ministère des corporations (Italie)....................112 Parlement austro-hongrois ..............................120
Mouvement fédéraliste européen......................95 Parlement de Francfort ....................................359
Musée ashmoléen (Oxford) ..............................292 Parlement de Turin............................................216
Musée Bonnat (Bayonne)..................................294 Parlement européen ....................96, 98, 221, 261
Musée Calvet (Avignon) ....................................294 Parti chrétien-social (Allemagne) ......................17
Musée Carnavalet (Paris) ..................................296 Parti communiste français (PCF) ......................351
Musée clémentin (Rome) ..................................292 Parti communiste grec (KKE) ............................193
Musée d’Arnhem ..............................................375 Parti de l’unité nationale (Hongrie) ................106
Musée des Antiquités nationales Parti fasciste (Italie) ..........105, 106, 109, 110, 112
(Saint-Germain-en Laye) ................................295 Parti libéral (Norvège) ......................................166
Musée d’ethnographie danoise Parti libéral (Royaume-Uni) ..............................232
(Copenhague) ................................................132 Parti nationaliste basque (PNV)........................315
Musée d’ethnographie du Trocadéro Parti nazi (NSDAP) ..16, 20, 105, 110, 113, 140, 275
(Paris) ......................................................132, 133 Parti ouvrier belge ............................................166
Musée d’Histoire Naturelle royal (Paris) ..........292 Parti ouvrier social-démocrate de Russie
Musée d’Izieu ....................................................303 (POSDR) ..................................................343, 344
Musée d’Orsay (Paris) ........................................302 Parti régionaliste (France) ................................311
Musée de l’Occupation (Riga) ..........................303 Parti révisionniste ..............................................334
Musée de l’Occupation et de la lutte pour la Parti social-démocrate (Finlande) ....................193
liberté (Tallin) ................................................303 Parti social-démocrate allemand
Musée de la Résistance (Lyon) ..........................303 (SPD)................................................124, 233, 342
Musée de Madame Tussaut (Londres)..............132 Parti social-démocrate autrichien (SPÖ) ..........343
Musée de Maihaugen (Norvège)......................375 Parti socialiste de Serbie....................................194
Musée de plein air de Lettonie (Riga)..............375 Petites Italiennes..................................................44
Musée des Arts et Traditions populaires Pinacothèque de Munich ..................................292
(Paris) ......................................................133, 137
Musée du Capitole (Rome)................................292 Reichstag........................................................17, 72
Musée du Louvre (Paris)....................292, 293, 368
Musée Fabre (Montpellier) ..............................294 SA (Sturm Abteilung)..................................20, 140
Musée Grévin (Paris)..........................................132 Schola Cantorum................................................139
Musée national germanique (Nuremberg)......296 Sinn Féin ....................................................191, 192
Musée royal (Copenhague) ..............................296 Société américaine de folklore ........................131
Musée Silguy (Quimper)....................................294 Société archéologique de Normandie..............202
Musée Skansen (Stockholm) ....................133, 375 Société berlinoise d’anthropologie, ethnologie
Musée-monument au Déporté (Capri) ............303 et préhistoire..................................................130
Musée-monument au Déporté Société coloniale allemande ..............................31
(La Risiera di San Sabbia) ..............................303 Société de folklore de Londres ........................131
Société des alpinistes tridentins........................374
Nasjonalgalleriet (Oslo) ....................................296 Société des antiquaires de l’Ouest ..........202, 293
National Party (Irlande) ....................................192 Société des Nations (SDN) ..19, 79, 91, 93, 94, 147,
National Trust ....................................................300 177, 222, 235, 249, 250, 258, 302, 331, 338
398
INDEX
Société des traditions populaires (France) ......133 SS (Schutzstaffel) ........21, 107, 206, 271, 273, 349
Société des vieux bolcheviks (URSS) ................207 Statistique générale de France ........................366
Société du folklore français ............................131 Storing ..................................................................40
Société ethnologique de Paris ..........................130
Société française d’archéologie ........................298 Tate Gallery........................................................302
Société française d’ethnographie ....................131 Touring-Club (France)........................................374
Société française de géographie ......................367 Trade Unions Congress (TUC)............................232
Société générale d’immigration (France) ..........80
Société gothique (Suède) ..................................130 UCK, Voir Armée de libération du Kosovo
Société italienne d’anthropologie Uffici (Florence)..................................................292
et d’ethnologie ..............................................131 UNESCO ......................................................133, 302
Société nationale (Grande-Bretagne) ................38 Union démocrate croate (HDZ) ........................194
Société nationale des chemins de fer français Union européenne (UE) ..74, 89, 96, 98, 124, 128,
(SNCF)................................................................50 153-155, 195, 223, 237, 254, 255, 303, 304, 315,
Société nationale des traditions populaires 316
(Italie)..............................................................133 Union européenne des fédéralistes....................95
Société pour la colonisation allemande ............31 Union française pour le suffrage des femmes ..167
Société pour la connaissance historique de Union paneuropéenne ........................................95
l’ancienne Allemagne ....................................288 Union régionale bretonne ................................310
Société pour la protection des bâtiments anciens Universum Film AG (UFA)..................................177
(Grande-Bretagne) ........................................300
Société pour la protection des paysages Walhalla (Allemagne)........................299, 356, 375
(France) ..........................................................375 Wehrmacht ................................................113, 177
Société russe de géographie ............................135
Société Thule (Allemagne) ................................105 Yichouv ..............................332, 334, 335, 338, 340
Sorbonne (université) ................................198, 282
Soviet de l’Union ..............................................347 Zentrum..............................................................124
Soviet des nationalités ......................................347
399
C artes
401
Les empires européens en 1871 ROYAUME
1 Héligoland (R.-U.)
Finlande 2 Bosnie-Herzégovine
DE SUÈDE
ET DE NORVÈGE Saint-Pétersbourg
3 Dobroudja
Stockholm
4 Macédoine
Mer
du Nord
Irlande DANEMARK
(R.-U.)
ROYAUME-UNI
1
Londres PAYS- Berlin
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Paris LUX.
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Lorraine Vienne
403
FRANCE
SUISSE
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404
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FRANCE SUISSE AUTRICHE
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ROUMANIE
GRÈCE
750 km 750 km
N FINLANDE Réunification N FINLANDE Europe des 25
405
SUÈDE
allemande en 1990 SUÈDE en 2004
ESTONIE
ROYAUME- Europe des 15 ROYAUME-
Europe des 27
LETTONIE
UNI DANEMARK en 1995 UNI DANEMARK en 2007
EIRE EIRE LITUANIE
PAYS- PAYS- Pays
BAS BAS POLOGNE de la zone Euro
BELG. ALLEMAGNE BELG. ALLEMAGNE
LUX. LUX. RÉP. TCHÈQUE
GRÈCE
GRÈCE
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S a vo ie ( n ov. 1 8 59) Tr ent i n Vénétie
Milan (1866)
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FRANCE
P a rm e
(mar s 1 860)
Gênes Bologne EMPIRE
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(mars 1860)
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(mar s 1860) Mar ches,
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(1860)
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(1870) De ux -Sicile s
(o c t. -no v. 1860)
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200 km
406
Le Kaiserreich en 1871 SUÈDE N
DANEMARK
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Royaume du Nord
Schleswig- Königsberg
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Duché 2 Po m occidentale
Brême Hambourg 3 Stettin
4 Hanovre
Principauté RUSSIE
Province Brandebourg
PAYS - B A S 5 Hanovre de Saxe Berlin Posnanie
Westphalie 6 9 9 Magdebourg
Ville libre Essen 10
Duisbourg Dortmund 10 Pologne
Düsseldorf 8 Leipzig
Terre d'Empire 7
Hesse- Saxe Breslau
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1 Nassau 7
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2 Mecklembourg-Schwerin Nuremberg
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5 Schaumbourg-Lippe Hohenzollern
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7 États de Thuringe : cinq duchés saxons
8 Waldeck SUISSE
9 Brunswick
10 Anhalt
I TA L I E 200 km
CARTES
N
L'URSS en 1924
Nijne-
Mourmansk Kolymsk
CARÉLIE
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B I É L O R U S S I E Leningrad Arkhangelsk
20
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MOSCOU K O M I S 12 IAKOUTIE
(ZYRIANES) 16 R.
UKRAINE 9 Petropavlovsk
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K E S T A N
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30 Samarkand
409
8 R.A. des Votes (Oudmourtes) 23 R.A. du Nakhitchevan
9 R.A. des Maris 24 S.S.R. d'Arménie, 1920
10 A.S.S.R. de la montagne, 1921 à 1924 25 S.S.R. de Géorgie, 1921
1922, autonomie des régions 26 S.S.R. d'Abkhazie, 1921
• kabardine-balkare 27 S.S.R. d'Adjarie, 1921
• tchetchène 28 R.A. d'Ossétie du Sud
• karatchaï-tcherkesse 29 République démocratique soviétique
1924, régions autonomes du Kharezm (Anc. Khiva), 1920
• d'Ossétie du Nord 30 République démocratique soviétique
• Ingouche de Boukhara, 1920
11 A.S.S.R. du Daguestan, 1921 31 Haut-Karabakh, 1923
12 R.A. des Komis (Zyrianes), 1921
CARTES
N
Proclamation AUTRICHE L'ex-Yougoslavie en 2006
d'indépendance
le 25 juin 1991 HONGRIE
Ljubljana
Proclamation
d'indépendance SLOVÉNIE Zagreb
le 15 septembre 1991 Voïvodine
C R OAT I E ROUMANIE
Rijeka
Novi Sad
Proclamation
d'indépendance
le 15 octobre 1991 Banja Luka
dont : Belgrade
République serbe
de Bosnie BOSNIE-
Zadar
HERZÉGOVINE SERBIE
Fédération croato-
musulmane
410
Split Sarajevo
EMPIRE U.R.S.S.
ALLEMAGNE RUSSE ALLEMAGNE
POLOGNE
TC
HÉC
OSLOV
AQUIE
AUTRICHE-HONGRIE AUTRICHE
E HONGRIE
ROUMANIE
ROUMANIE
SERBIE YOUGOSLAVIE
ITALIE BULGARIE ITALIE BULGARIE
MONTÉNÉGRO
ALBANIE
EMPIRE OTTOMAN
TURQUIE
GRÈCE
GRÈCE
500 km 500 km
PROPORTION DE POPULATION JUIVE DANS CHAQUE ÉTAT : PROPORTION DE POPULATION JUIVE DANS CHAQUE ÉTAT :
De 3 à 5 % De 0,5 à 1 % De 6 De 3 à 6 % De 0,5 à 1 %
s à 11 %
De 1 à 3 % Moins de 0,5 % De 1 à 3 % Moins de 0,5 %
N
Les minorités allemandes en Europe centrale
500 km
Limite de la Confédération
Population germanique en 800 germanique en 1815
VAGUES DE MIGRATION D'ALLEMANDS VERS L'EST, DU IXE AU XIXE SIÈCLE :
411
N
Le démembrement de l'Empire austro-hongrois
Cisleithanie
H te-Si l ési e (Empire d'Autriche)
Prague Cracovie
Opava POLOGNE Transleithanie
ALLEMAGNE Bo hème Lvov
M o ra vi e Cieszyn (Couronne de
Ga l i c i e
Brno Saint-Étienne)
TCHÉCOSLOVAQUIE
Condominium de
Munich H a ute-H o ng ri e Tchernivtsi l'Autriche-Hongrie
Vienne
Bregenz Salzbourg R uthé ni e
Bratislava Nouvelles frontières
Burg enl a nd B ucov i ne à l'issue de la Première
SUISSE Sopron Guerre mondiale (1923)
AUTRICHE Budapest
Tyro l
du Sud Klagenfurt Graz Cluj
Di stri ct Territoires soumis
HONGRIE
de l a M ur à plébiscite
412
Tr en ttiin
n Ljubljana Tr a ns y l v a ni e
Trieste
Zagreb Timisoara ROUMANIE
Venise Ba tchka
Istri e C ro a ti e Ba na t
Rijeka Sl a vo ni e
(Fiume) ROYAUME
DES SERBES, CROATES Belgrade Bucarest
ET SLOVÈNES
Zadar
Sarajevo
Da l ma ti e Bo sni e
ITALIE
Corse ro BULGARIE
M
Moonténég
nténégro
Rome Dubrovnik Sofia
Mer Mer ALBANIE D'après atlas-historique.net,
Méditerranée Adriatique © Guillaume Balavoine 100 km
CARTES
N
La Zone de résidence des Juifs
dans l'Empire russe
Mer
SUÈDE
Baltique
Moscou
ALLEMAGNE
Bialystok
1906
Varsovie P I R E R U S
1881 Siedice E MGonsel S E
1906
1903
Rovno
1904 Jitomir Tchernigov
Kiev 1905
1905 1881
1905
Rommy
Ternopol 1905
Berditchev
Sinela
Kolomya Vinnitsia 1904
Kamenev-Podoisk
Tchernovsty 1905 Kremetchoug
Balta 1905
AUTRICHE- 1881 Yekaterinanoslav
Iasi Nikolaief r 1883
HONGRIE 1905 i e p 1905
Kichinev Dn
1903 Melitopol
1905 Odessa Rostov 1905
1881 1883
SERBIE
1905
ROUMANIE Siniferopol
1905 Feodosia
1905
Sébastopol
BULGARIE Yalta
Mer Noire
EM
PIR
E OT
TOMAN 200 km
413
Les camps de concentration et d'extermination N 1 Plaszow
2 Skarzysko-Kamienna
en Europe en 1944 3 Starachowice
Grini Bredtveit Vaivara 4 Poniatowa
Berg
5 Majdanek
Klooga Lagedi 6 Budzyn
Kaiserwald
Horserdad
Neuengamme Stutthof
Koldichevo
Westerbork
Ravensbrück Treblinka
Vught Bergen-Belsen Sachsenhausen
Breendonk Dora-Mittelbau Sachsenburg 5 Sobibor
Mechelen Chelmno 2 4
Thérésine Trawniki
Compiègne Fünfbrunnen Buchenwald Gross-
414
Rosen 1 3 6 Belzec
Drancy Natzweiler-Struthof Flossenbürg Auschwitz- Janowska
Birkenau Grande Allemagne et
Vittel Schirmeck Dachau
Vorbruck Mauthausen territoires occupés
Bolzano
Alliés de l'Axe ou
États dépendants
San Sabba
Gurs Neutre
Sajmiste
Rivesaltes Fossoli di Carpi Schabatz
Nisch Alliés
Ligne de front
en janvier 1944
Salonique
Camps d'extermination
500 km Camps de concentration
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Dépôt légal n° 78609 - Septembre 2006
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