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Dictionnaire Des Nations Et Des Nationalismes

Ce document est un dictionnaire qui définit et analyse les concepts clés liés aux nations et aux nationalismes en Europe au XXe siècle. Il contient de nombreuses entrées sur des sujets comme l'antisémitisme, le colonialisme, l'économie, les minorités nationales, entre autres.

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Dictionnaire Des Nations Et Des Nationalismes

Ce document est un dictionnaire qui définit et analyse les concepts clés liés aux nations et aux nationalismes en Europe au XXe siècle. Il contient de nombreuses entrées sur des sujets comme l'antisémitisme, le colonialisme, l'économie, les minorités nationales, entre autres.

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Dictionnaire

des nations
et des nationalismes
dans l’Europe contemporaine

Sandrine Kott, Stéphane Michonneau


Dictionnaire des
nations
et des
nationalismes
dans l’Europe contemporaine

Sandrine Kott

initial
Stéphane Michonneau

i
Sommaire
I ntroduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

A ntisémitisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
C olonialisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
É cole . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37
É conomie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
E mpires continentaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62
É trangers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
E urope et supranationalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
F ascisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
F édéralisme et autodétermination . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .115
F olklore . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129
F rontières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
G enre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
G uerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 170
G uerre d’indépendance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184
H istoire nationale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .197
L angues nationales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 210
L ibéralisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 225
M inorités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 239
N ationalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 252
N ettoyage ethnique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 266
O rigines et renaissances nationales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 279
P atrimoine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 291
P atriotisme et régionalisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 305
R eligion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 317
S ionisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 328
S ocialisme et communisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 341
S ymbolique nationale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 353
T erritoire et paysage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 365

Bibliographie
B . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 379
I ndex . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 386
C artes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .401

© HATIER, Paris, Août 2006


Toute représentation, traduction, adaptation ou reproduction, même partielle, par tous procédés, en tous pays, faite
sans autorisation préalable est illicite et exposerait le contrevenant à des poursuites judiciaires. Réf.: loi du 11 mars
1957, alinéas 2 et 3 de l’article 41. Une représentation ou reproduction sans autorisation de l’éditeur ou du Centre
Français d’Exploitation du droit de Copie (20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris) constituerait une contrefa-
çon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal.
Introduction
Un triple souci nous a conduit à entreprendre la rédaction de ce
Dictionnaire des nations et nationalismes dans l’Europe contempo-
raine. Le premier est d’ordre bibliographique. Le choix des pro-
grammes de CAPES et d’agrégation d’histoire dans ces dernières
années a été à l’origine de la publication de nombreuses synthèses
sur les nations et nationalismes dans les grands pays d’Europe
au XIXe siècle, période généralement analysée comme l’apogée des
nationalismes. On ne dispose pas, en revanche, d’ouvrages de même
nature sur le XXe siècle.
Il est vrai que, dans les années 1960 et 1970, le développement
et le renforcement des systèmes d’alliance entre les nations, et
celui des organisations internationales voire supra-nationales ont pu
inciter certains historiens à affirmer que l’on entrait dans une période
post-nationale et que la seconde moitié du XXe siècle serait celui du
déclin des nations. Les conflits nationaux et ethniques des années
1990 ont invalidé cette vision. Le XIXe siècle fut, certes, celui de
l’émergence et de la consolidation des nations en Europe occiden-
tale, mais le XXe siècle fut celui de la diffusion de ce modèle à toute
l’Europe. Il est aussi celui durant lequel triompha – entre 1930 et
1947 d’abord, depuis les années 1990 ensuite – le nationalisme
ethnique qui servit de justification à des guerres entre les nations
européennes comme aux épurations ethniques à l’intérieur des États-
nations. On pourrait même affirmer que le succès du nationalisme
fut plutôt inégal et lent à s’affirmer dans l’Europe du XIXe siècle,
surtout si on le compare au continent américain, et que c’est au
XXe siècle que les nationalismes européens connurent leur apogée.
Car, et c’est le second objectif de cet ouvrage, l’européanisation
souhaitée des programmes d’enseignement conduit à développer une
perspective moins strictement nationale du phénomène national.
Comme le souligne Anne-Marie Thiesse dans son ouvrage La
Création des identités nationales (Europe XVIIIe-XXe siècles) : « Rien
de plus international que la formation des identités nationales ».
Le point de vue que nous souhaitons adopter se distingue donc de
l’approche souvent choisie dans les ouvrages sur les nations euro-
péennes. Plutôt que de juxtaposer des cas nationaux, d’établir des

3
comparaisons, de tenter de faire l’inventaire de leurs différences et
ressemblances, nous avons choisi d’adopter une perspective résolument
transnationale et d’insister plutôt sur les convergences, la circulation
des modèles et les influences réciproques dans l’émergence, la conso-
lidation et l’histoire des nations européennes. Les « cas nationaux »
sont mobilisés comme des illustrations différenciées de développe-
ments plus généraux et communs à un grand nombre de nations euro-
péennes (comme par exemple pour la notice « Minorités nationales »)
ou comme des éléments d’une typologie au sein de laquelle ces cas
constituent des exemples significatifs pour éclairer un mécanisme
spécifique (c’est le cas pour « Guerres d’indépendance »). Il ne s’agit
pas d’affirmer que toutes les nations européennes sont semblables,
mais bien de mettre en évidence l’importance de la circulation des
modèles nationaux en Europe ou la constitution d’une sorte de « modèle
national » européen dont on pourrait d’ailleurs se demander dans quelle
mesure il est spécifiquement européen. Comme Hartmut Kaelble l’a
fait avant nous pour les « sociétés européennes », nous souhaitons
interroger les « spécificités » nationales, dont l’évidence souvent
affirmée sert de justification à des discours et à des politiques de
nature nationaliste, afin de faire émerger le socle européen commun
aux nations européennes.
Ce point de vue est fondé – c’est la troisième justification de cet
ouvrage – sur la nécessité de rendre compte du vif et très riche débat
théorique sur la question des nations et du nationalisme et du nombre
toujours croissant de publications sur ce thème, en particulier dans
le monde anglo-saxon et germanique (voir à cet égard les contribu-
tions sur le site The Nationalism Project : www.nationalismproject.org).
Sans vouloir entrer dans les détails des grandes théories de la nation,
on peut rappeler que coexistent actuellement deux points de vue
divergents sur l’origine des nations et leur nature. Les « modernes »
ou constructivistes, dont les représentants les plus connus sont
Benedict Anderson, John Breuilly, Ernest Gellner, Eric Hobsbawm
et Miroslav Hroch, ont écrit leurs œuvres majeures dans les années
1970-1980. Elles sont dirigées contre les approches qui voient la
nation comme l’expression d’une réalité culturelle ou ethnique dont
le développement historique serait linéaire (voir la notice « Histoire
nationale »). Contre cette vision essentialiste, les « modernes » sou-
lignent le caractère récent des nations : leur émergence remonterait
à la fin du XVIIIe siècle (pour les plus anciennes) et elles seraient donc
contemporaines de la période de modernisation économique et
sociale. Ils analysent cette émergence non pas comme l’aboutissement

4
INTRODUCTION

naturel d’un long processus historique (thèse des « nations histo-


riques »), mais comme le résultat d’une construction politique, éco-
nomique, sociale et culturelle. S’accordant sur le caractère « construit »
des nations, ces auteurs privilégient des mécanismes et facteurs
différents. L’historien anglais John Breuilly souligne l’importance de
l’État : selon lui, les nations émergeraient de la constitution d’États
modernes (administration, etc…) et non l’inverse. Le philosophe et
ethnologue anglais Ernest Gellner montre, quant à lui, que les
nations sont un produit de la modernisation économique et sociale
et apportent des réponses politiques à la constitution de larges
marchés qui nécessitent l’utilisation d’une langue et d’une admi-
nistration commune. L’historien tchèque Miroslav Hroch montre
que cette même modernisation est à l’origine de l’émergence d’élites
économiques et culturelles qui, les premières, formulent et portent
les revendications nationales. C’est quand ces revendications par-
viennent à se diffuser dans les autres classes sociales (en particulier
les classes populaires) qu’émerge un véritable « mouvement national ».
L’historien britannique Eric Hobsbawm qui, comme John Breuilly,
voit d’abord la nation dans sa dimension politique et étatique insiste
sur la manière dont les États construisent les référents culturels
nationaux pour « nationaliser la société ». Comme Hobsbawm,
Benedict Anderson souligne la dimension culturelle de la construction
nationale en insistant moins sur les instruments de cette construction
que sur les phénomènes d’identification qu’elle produit chez les
individus, transformant la nation en « communauté » de référence.
Aujourd’hui, cette approche inspire encore de nombreux travaux aux
États-Unis (ceux de Roger Brubaker par exemple) comme en France
(voire en particulier ceux de Gérard Noiriel ou Anne-Marie Thiesse)
qui se consacrent à l’analyse fine des mécanismes de « nationali-
sation » des individus et d’exclusion de ceux que les responsables
politiques et administratifs des États-nations définissent comme des
étrangers.
Depuis les années 1980, dans le sillage du tournant culturaliste dans
les sciences sociales, s’est affirmé un nouveau courant de recherche
« post-moderne ». Son chef de file, le professeur de sciences poli-
tiques anglais Anthony D. Smith, souligne que le fait national n’est
pas une simple « invention » mais repose sur des fondements
culturels « réels ». Avant même l’émergence des États modernes au
XVIIIe siècle, il existerait des liens culturels (langue, religion) et sym-
boliques qui constitueraient des antécédents « ethno-symboliques »
au fondement du développement des futures nations. Celles-ci se

5
développeraient ensuite selon deux modèles : impérial-dynastique
de regroupement par un État central et séparatiste (Polonais, Armé-
niens, Catalans, Juifs, etc.). Si ce courant d’interprétation se renforce
du fait du développement des approches ethniques dans les sciences
sociales, tout particulièrement dans le monde anglo-saxon, il a fait
l’objet de nombreuses critiques de la part des tenants des thèses
constructivistes. Certains auteurs soulignent que de nombreux groupes
ayant affirmé des identités culturelles et ne sont pas devenus des nations
pour autant ; il n’y aurait donc pas de raison de considérer que les anté-
cédents culturels constituent un facteur déterminant dans l’émergence
des nations. On peut par ailleurs s’interroger sur les filiations entre
ces formes « proto-nationales » et les nations modernes pour se
demander dans quelle mesure, les tenants de la thèse ethno-symbo-
lique n’inventent pas a posteriori des filiations culturelles quand la
construction nationale a réussi. Le cas de la Moldavie constitue
un bon exemple de cette « invention » : nation de langue roumaine,
elle est une création réussie de l’Union soviétique (comme la Biélo-
russie). Sous domination russe (entre 1812 et 1918), puis soviétique
(entre 1945 et 1990), elle proclame son indépendance en 1991 et
développe une identité spécifique en se distinguant de la Russie
comme de la Roumanie dont elle partage pourtant la culture. Enfin,
le point de vue ethno-symbolique, parce qu’il considère la nation
comme une réalité enracinée dans une culture spécifique, n’étudie
pas les dispositifs d’apprentissage du fait national ou les phéno-
mènes de nationalisation des individus ; il s’interroge peu sur
le niveau d’enracinement de la « conscience nationale » dans la
population.
Cet ouvrage tente de rendre compte de ces débats. Il ne prend donc
jamais pour acquis ni l’existence des nations, ni les discours qui ser-
vent à les justifier, ni enfin la manière dont les nationalistes incluent
ou excluent certains groupes dans l’espace national. Ce point de vue
explique le recours peut-être extensif aux guillemets. Celles-ci signa-
lent que les termes utilisés couramment par les acteurs nationaux
doivent être soigneusement analysés afin d’éviter de reproduire les
catégories de perception nationalistes. C’est le cas par exemple du
terme « allemand » quand il désigne les « minorités germanophones »
d’Europe centrale. Ces groupes installés sur place entre le IXe et le
XVIIIe siècle ne constituent pas un groupe homogène d’un point de
vue national et n’ont aucun rattachement « naturel » avec l’État-nation
allemand tel qu’il se constitue en 1871. C’est dans le courant du XIXe
et surtout du XXe siècles que, au terme d’un double processus d’ex-

6
INTRODUCTION

clusion locale et de propagande nationaliste allemande, ces germa-


nophones sont transformés en « Allemands » pour finir par être
expulsés vers l’État-nation allemand. La même chose vaut pour le
terme « minorités », souvent instrumentalisé par les gouvernements
nationaux et dont l’utilisation est toujours politique. C’est ce même
usage réflexif des mots qui nous conduit à utiliser la majuscule pour
orthographier le mot « Juif ». Dans le cadre de cet ouvrage, le terme
désigne en effet moins une réalité religieuse (on écrirait alors « juifs »
comme on écrit « protestants ») que nationale, le groupe étant géné-
ralement perçu et désigné par les acteurs dont il est question comme
« étranger » à la nation, comme une « minorité » nationale ou, au
contraire, par les sionistes, comme constituant une nation.
Par son format, cet ouvrage obéit à une série de contraintes. Les
thèmes abordés dans chaque notice sont vastes et doivent être traités
de manière synthétique. Cela a parfois exigé de faire des choix. Dans
la notice « Étrangers », on a ainsi développé les éléments liés à
la « construction » juridique et sociale de l’étranger dans les États-
nations, davantage que ceux liés à leur intégration, abordés par d’autres
notices comme « École » par exemple. Dans le choix des entrées,
nous avons essayé de diversifier les approches. Certaines sont
plus nettement culturelles (« Patrimoine », « Folklore »), d’autres
plus politiques (« Fascisme », « Socialisme et communisme »), d’autres
plus économiques (« Économie ») ou plus sociales (« Minorités »,
« Étrangers »). Mais, dans l’ensemble, nous avons tenté de faire varier
les approches au sein de chaque notice. Nous avons également dû
renoncer à différentes entrées originellement prévues. Signalons tout
particulièrement, parce que ce sont celles qui nous ont laissé les
regrets les plus forts : Cosmopolitisme, Musique, Population, Sport.
Nous sommes conscients du fait que le point de vue exclusivement
européen de cet ouvrage constitue un biais important pour qui veut
réellement analyser le phénomène national dans toute son ampleur.
D’autres continents, l’Amérique tout particulièrement, ont anticipé
nombre d’évolutions européennes et constituent en bien des points
une source d’inspiration pour les nations européennes. Dans certaines
notices (« Guerres d’indépendance » par exemple) l’exemple amé-
ricain est d’ailleurs présenté en ce sens.
Le développement ci-dessus offre des clés de lecture possibles
de notre ouvrage. Le choix des notices a été guidé par le souci de
couvrir au mieux les discussions en cours sur les questions natio-
nales et les nationalismes en Europe à l’époque contemporaine. Par
ailleurs, ces notices présentent et explicitent des notions fondamentales

7
et contiennent des références nourries aux histoires des différentes
nations européennes. Les trois index qui se trouvent à la fin du volume
ont été réalisés dans un souci pédagogique, ils doivent permettre
au lecteur de trouver facilement au sein des différentes notices les
éléments sur lesquels il souhaite être informé. Par ailleurs, les cartes
illustrent les phénomènes développés dans certaines notices mais
présentent également un intérêt documentaire pour elles-mêmes. Nous
espérons donc que cet ouvrage permettra à ceux qui l’utilisent
d’accéder facilement à une documentation encore très dispersée tout
en encourageant une réflexion critique sur la question nationale.

Sandrine Kott, Stéphane Michonneau

8
ANTISÉMITISME
Le terme « antisémitisme » est utilisé pour la première fois
en 1879 par le journaliste allemand Wilhelm Marr dans un
pamphlet raciste (La Victoire du judaïsme sur la germanité
considérée d’un point de vue non confessionnel) qui
connut un grand succès parmi les nationalistes allemands.
L’antisémitisme n’est pourtant en rien un produit « naturel »
des nations et du nationalisme. Il n’est pas d’abord
un racisme mais trouve ses racines dans l’antijudaïsme
chrétien. S’il a existé une hostilité païenne à l’encontre
du monothéisme juif, l’exclusion et la haine des Juifs
accompagnent le développement et la domination du
christianisme, ainsi que, plus tard, celui de la Réforme
protestante (en 1542, Luther fait paraître un pamphlet
extrêmement violent : Contre les Juifs et leurs mensonges).
Cette longue histoire de l’antijudaïsme chrétien a des
effets politiques et sociaux dont le poids est difficile à
mesurer. Elle a surtout produit des stéréotypes, des
dispositions mentales extrêmement tenaces qui transforment
l’antijudaïsme en un véritable « code culturel ».
C’est sur ce socle que se déploient les diverses formes de
haine des Juifs à l’époque contemporaine : antisémitisme
économique, politique et ethnique ou racial. Les Juifs sont
dénoncés comme les exploiteurs des chrétiens depuis le
Moyen Âge. Ils sont définis par les Églises chrétiennes
comme fondamentalement hétérogènes et hostiles. Dans
le langage du XIXe siècle, ils deviennent des capitalistes ou
des traîtres à la nation, souvent les deux. Cette construction
se nourrit d’une représentation du judaïsme mais ne dit
rien sur les Juifs eux-mêmes, sur leur existence réelle, leurs
aspirations et leurs frustrations. En essentialisant « le
Juif », elle ne tient aucun compte de la diversité politique
sociale et culturelle des Juifs. Il s’agit d’une construction
imaginaire qui ne renseigne que sur ceux qui en sont les

9
auteurs et les disciples, sur les fantasmes des communautés
au sein desquelles ils se propagent. Et pourtant cette
construction a eu au XXe siècle des effets terribles sur ceux
qu’elle a pris pour cible.

Les effets de l’antisémitisme chrétien


Dans La Destruction des Juifs d’Europe, Raul Hilberg met
en regard de manière saisissante les mesures antisémites des
États modernes (en l’occurrence de l’Allemagne nazie) et celles
adoptées en synodes et conciles par les autorités catholiques depuis
306 apr. J.-C. et durant tout le Moyen Âge. Il établit ainsi un paral-
lèle étonnant entre l’antisémitisme « moderne » et l’antijudaïsme
chrétien.

• Les formes de l’« antisémitisme » chrétien


Avant même la conversion de l’empereur Constantin en 312, qui
marque le basculement de l’Empire romain au christianisme, le
synode d’Elvira de 306 interdisait aux chrétiens de manger à la même
table que les Juifs ainsi que les mariages mixtes et les relations
sexuelles entre Juifs et chrétiens. Ces dispositions marquaient le début
d’une longue série de mesures visant à séparer les Juifs des chré-
tiens, culminant avec l’obligation faite aux Juifs de vivre dans des
espaces réservés, les ghettos (synode de Breslau, 1267). Une mul-
titude d’autres dispositions contribuaient à cette mise à l’écart :
défense aux Juifs de porter plainte ou de témoigner devant les
tribunaux contre les chrétiens (IIIe concile du Latran, 1179), port
obligatoire d’insignes ou de vêtements spécifiques pour les distin-
guer (IVe concile du Latran, 1215), interdiction de fréquenter les
universités (concile de Bâle, 1434). Les Juifs étaient ainsi dans les
faits progressivement exclus du monde chrétien par l’Église. Ce phé-
nomène s’accompagne dès les origines de brimades religieuses,
destruction publique du Talmud et autres livres (concile de Tolède, 681)
ou interdiction de construire des synagogues (concile d’Oxford, 1222).

10
ANTISÉMITISME

Les princes territoriaux ont appliqué ces mesures de manière plus


ou moins rigoureuse. Dès le VIe siècle, les rois wisigoths d’Espagne,
convertis au catholicisme, adoptent une série de dispositions très hos-
tiles aux Juifs qui servent de modèle à l’Inquisition espagnole au
XVe siècle. En France, Louis IX a répondu de manière zélée aux
appels du Saint-Siège. Dès 1215, il impose aux Juifs le port d’une
marque distinctive, la rouelle, petit cercle d’étoffe jaune que Philippe
le Bel (1285-1314) saura transformer en un commerce fructueux.
Suite à une demande papale, de nombreux exemplaires du Talmud
sont saisis puis brûlés publiquement en 1248. Les premières expul-
sions ont lieu dès 1306 sous l’autorité de Philippe Le Bel et, en 1394,
Charles VI expulse tous les Juifs du royaume de France. C’était chose
faite en Angleterre dès 1290, ce le sera en Espagne en 1492 avec la
Reconquête catholique, dans diverses villes de l’espace germanique
durant le XVe siècle et en 1640 au Portugal.
C’est plus tardivement, aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec le déclin
politique du royaume de Pologne, que des mesures discriminatoires
s’y développent alors que les Juifs y avaient d’abord été protégés
par les souverains et les nobles. En revanche, les souverains nor-
diques comme les empereurs russes ont toujours interdit leur terri-
toire aux populations juives (jusqu’au XXe siècle pour la Norvège).
En Russie, leur nombre s’accroît toutefois du fait de l’annexion de
l’Ukraine et d’une partie de la Pologne. En 1794, Catherine II les
confine dans une Zone de résidence l’ouest de l’empire, l’interdiction
de franchir cette ligne étant maintenue sans grand changement
jusqu’à la fin de l’Empire russe.

• Permanence des violences


Ces dispositions religieuses et civiles, les discours qui les fon-
dent et les accompagnent, les multiples images religieuses qui les
illustrent, ouvrent la voie à toutes les formes de violences populaires
« spontanées », parfois condamnées par les autorités ecclésiastiques
qui les ont pourtant produites. Ces violences s’expriment d’abord
de manière massive à l’occasion de la première croisade, et surtout
de son échec, et se reproduisent ensuite régulièrement au cours des
siècles suivants.
Dans le courant du XIVe siècle, en particulier durant les famines
et épidémies, ces violences sont fondées sur des croyances super-
stitieuses. Durant la Grande Peste de 1347-1349, les Juifs de l’es-
pace germanique, accusés d’empoisonner les puits et de pratiques

11
magiques hostiles, sont victimes d’un premier génocide. Des pogromes
plus limités se déclenchent également au motif que des Juifs auraient
profané des hosties ou procédé à des meurtres rituels. Cette dernière
croyance, apparue au XIIe siècle et condamnée à plusieurs reprises
par des bulles papales, se répand rapidement dans toute l’Europe et
s’y perpétue, souvent avec l’appui des autorités civiles, parfois même
religieuses. Au XXe siècle, elle est encore à l’origine de deux
pogromes, en Bohême dans la petite ville de Polna en 1899, et à
Kielce en Pologne en 1946. Le dernier grand procès pour meurtre
rituel se déroule quant à lui en Russie en 1913 (affaire Beilis).
De même, les pogromes qui se multiplient à l’époque contem-
poraine se situent dans la droite ligne des violences traditionnelles
du Moyen Âge. Les violences antisémites de 1819 (mouvement Hep
Hep) en Allemagne, celles qui se déroulent entre 1881 et 1920 dans
la Zone de résidence de l’Empire russe, la Nuit de cristal en novembre
1938 et tous les épisodes qui lui succèdent durant la Seconde Guerre
mondiale se déroulent selon le même scénario : des populations
se jettent sur les Juifs, pillent leurs biens, les massacrent, avec la
tolérance, voire les encouragements, des autorités civiles

• Les Juifs comme « autres »


En réalité les pogromes de la fin du Moyen Âge marquent la fin
d’une période durant laquelle Juifs et chrétiens entretenaient de nom-
breux contacts, et ce en dépit des interdits religieux. Désormais, et
jusqu’au XIXe siècle pour l’Europe occidentale (XXe siècle pour
l’Europe centrale), les Juifs sont mis au ban du peuple chrétien. Ils
sont soumis à des impôts humiliants, contraints à l’errance et sur-
tout, partout où ils sont encore tolérés – en Italie, en Allemagne, dans
le comtat Venaissin – ils sont obligés de vivre à l’écart, dans des
quartiers spéciaux, les ghettos, où ils s’enferment la nuit et où seules
leurs propres lois les protègent.
Cette mise à l’écart alimente les représentations des Juifs comme
« autres », comme éternels étrangers liés entre eux de manière secrète.
Celles-ci nourrissent ensuite l’antisémitisme nationaliste et « scien-
tifique » des XIXe-XXe siècles et fondent les pratiques qui l’accom-
pagnent. Les Juifs, d’abord marginalisés, sont bientôt constitués
en responsables des malheurs qui s’abattent sur le monde. Ils sont
accusés d’ourdir des complots, comme dans le faux Protocole des
sages de Sion rédigé à Paris par un faussaire russe au début du
XXe siècle. Dans ce contexte, la violence présente partout un carac-

12
ANTISÉMITISME

tère libératoire, elle constitue un dérivatif efficace pour détourner


la colère populaire et offre des occasions de se livrer au pillage ou
de faire disparaître des créanciers. En retour, ces flambées incon-
trôlées provoquent des sentiments de culpabilité et la peur des repré-
sailles, qui ne peuvent être résolues qu’en rendant les victimes
responsables des débordements de leurs bourreaux et en les privant,
par de nouvelles violences, de la possibilité même de demander jus-
tice. Les violences perpétrées envers les Juifs, comme leurs retours,
ont ainsi toujours renforcé l’antisémitisme plutôt qu’elles ne l’ont
affaibli.

Les Juifs rejetés de la nation


Dans un premier temps, la construction nationale sur le modèle
libéral a ouvert une période d’apaisement. Même si les Lumières
ont connu l’antisémitisme, elles ont accepté les Juifs individuelle-
ment et les mouvements nationaux libéraux leur ont offert la
possibilité, au terme d’un processus d’émancipation, de devenir
des citoyens à part entière. En revanche, les défenseurs d’un natio-
nalisme culturel et fermé vont, en s’adossant à la tradition chrétienne,
définir les Juifs comme des ennemis extérieurs ou intérieurs.
L’antisémitisme a ainsi accompagné la construction nationale
partout où elle marchait de pair avec une définition religieuse,
culturelle ou raciale de la communauté nationale, comme ce fut
souvent le cas en Europe centrale et balkanique. En Grèce, c’est
durant la guerre d’indépendance (1821-1827) qu’éclatent les
premières violences à l’encontre des Juifs, désignés comme les
alliés privilégiés des Turcs. Ailleurs, comme en Pologne (10 % de
la population est juive en 1918) ou en Roumanie (4 % de la popu-
lation est juive en 1920), ils sont désignés comme des ennemis de
l’intérieur.

• Émancipation et assimilation
La France révolutionnaire est le premier pays où, en 1790-1791,
les juifs, comme les protestants, disposent de l’égalité des droits.
Mises à part les mesures restrictives de Napoléon Ier (décret de 1809
sur l’usure) et surtout les lois anti-juives du gouvernement de Vichy

13
(3 octobre 1940 et 2 juin 1941), cette égalité en droit n’a jamais été
remise en cause. L’émancipation a été plus tardive dans les autres
pays. Généralement accordée une première fois dans le courant des
révolutions de 1848, elle est définitivement proclamée dès 1848 dans
le Piémont (mais en 1870 pour toute l’Italie), en 1867 en Autriche
et en Hongrie, en 1871 en Allemagne. Après une évolution pro-
gressive sur le siècle, elle est acquise définitivement en 1890 en
Grande-Bretagne. Il faut attendre 1917 et la révolution russe pour
que soient abolies les lois discriminantes frappant les populations
juives de la Zone de résidence, tandis que la Roumanie accorde la
citoyenneté aux Juifs du bout des lèvres et sur pression de l’opinion
publique internationale en 1918-1923, soit près de cinquante ans après
le congrès de Berlin de 1878 qui le lui avait pourtant imposé.
L’émancipation, en reconnaissant l’égalité individuelle, en levant
les restrictions de résidence et les limitations économiques et
professionnelles, en permettant aux Juifs de fréquenter les écoles
et universités autrefois réservées aux chrétiens, ouvre les portes
du ghetto et favorise leur assimilation à la nation.
Cette assimilation est déjà dans les faits une réalité pour les Juifs
les plus riches, tout particulièrement les descendants des marranes
espagnols et portugais de Hollande. Ailleurs, surtout en Allemagne,
elle a été anticipée par le mouvement des Lumières juives, la
Haskala, dont le philosophe allemand Moshe Mendelssohn est le
représentant le plus célèbre. Ce mouvement culturel, qui se répand
au sein des élites juives, encourage une étude critique des textes
religieux et une sécularisation de la culture. Au XIXe siècle, dans
les pays d’Europe occidentale mais aussi dans l’Empire austro-
hongrois, l’assimilation des Juifs se marque par une généralisation
de l’usage de la langue nationale en Allemagne, en France ou en
Autriche, ou par sa progression rapide comme dans la Hongrie de
la fin du XIXe siècle. Elle se traduit aussi par l’urbanisation crois-
sante des Juifs, leur entrée massive dans les institutions d’études
supérieures et leur intégration aux bourgeoisies nationales. En
1918, on compte 10 % de Juifs en Pologne et 32,5 % à Varsovie,
4 % en Hongrie mais 18 % à Budapest, et un tiers de la population
d’Odessa, le centre de la Haskala russe, est juive en 1900. À la fin
du XIXe siècle, il y a 1 % de Juifs en Allemagne mais 10 % parmi
les étudiants, 50 % des étudiants de Budapest et 30 % de ceux
de Vienne sont juifs. En France, il y a 0,05 % de Juifs dans la
population mais 1 % à l’École polytechnique.

14
ANTISÉMITISME

Dans les régions où les Juifs se trouvent dans un état de grande


misère comme en Galicie et dans une grande partie de la Zone de
résidence, le yiddish demeure largement la « langue des Juifs » et
l’assimilation ne concerne qu’une frange bourgeoise très limitée. À
Odessa, Léon Pinsker, premier Juif à avoir pu faire des études de
médecine en Russie et fondateur du mouvement sioniste des Amants
de Sion, constitue une figure emblématique de cette assimilation, qui
avait été encouragée par le tsar Alexandre II (règne 1855-1881).
Toutefois, dans la Zone de résidence, les Juifs, souvent misérables,
sont soumis à une extrême violence, et l’assimilation y prend la forme
particulière du combat révolutionnaire qui combine l’universalisme
issu des Lumières au messianisme propre à la tradition juive.

• Les limites à l’assimilation


et les nouvelles formes de l’antisémitisme
Le mouvement d’assimilation n’est donc pas général. Les Juifs
roumains, privés de la citoyenneté jusqu’en 1923, sont victimes de
nombreuses mesures discriminatoires, de même que ceux de Russie,
astreints jusqu’en 1855 à un service militaire de vingt-cinq ans, à
des impôts spécifiques et à des interdictions professionnelles. Mais,
même là où l’émancipation est proclamée, son application se heurte
à la persistance des mêmes préjugés antisémites sous de nouvelles
formes.
S’ils jouissent individuellement des mêmes droits, les Juifs sont
constitués progressivement par les nationalistes en une sorte de mino-
rité au sein de la nation et sont donc victimes de mesures discrimi-
natoires. Même s’ils affirment, comme c’est le cas des Juifs les plus
assimilés en France et en Allemagne, leur loyauté absolue à la nation
au point de mourir pour elle – les Juifs sont surreprésentés parmi
les engagés de la Première Guerre mondiale en Allemagne –, le natio-
nalisme organiciste les désigne comme des étrangers selon le triple
critère de l’origine géographique – les Juifs viendraient d’ailleurs –,
du lien émotionnel avec la terre – ils appartiendraient en réalité à
une organisation internationale –, et enfin du sang – ils seraient d’une
autre race. Ces trois critères les rendraient de fait, quoi qu’ils en disent
et quoi qu’ils y fassent, fondamentalement inassimilables.
Cette représentation des Juifs comme étrangers trouve des argu-
ments pseudo-scientifiques dans toute une littérature raciste qui
se développe au XIXe siècle et qui s’abreuve à une double source :
philologie et darwinisme social. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les

15
philologues (en particulier en Allemagne) mettent en évidence l’exis-
tence de langues indo-européennes ou aryennes, d’abord parlées par
les hautes castes indiennes. Empruntant largement aux travaux alle-
mands, l’historien des religions Ernest Renan, connu pour son
discours libéral sur la nation de 1882 (Qu’est-ce qu’une nation ?),
établit le lien entre langue et « race », suggérant même un rapport
entre la qualité intrinsèque d’une langue et celle de la « race » qui
la parle. Certes Renan insiste dans la préface de son ouvrage sur l’ori-
gine des langues sémites, sur la nécessité de limiter l’influence du
facteur racial dans l’analyse du comportement des peuples, et il réfute
même en 1883 l’existence d’une race juive. Toutefois, avec d’autres
philologues de son temps, il a fourni les premières armes aux anti-
sémites racistes. À cette invention des races aryennes et sémites à
partir d’une analyse philologico-biologique s’ajoute, dans la
seconde moitié du XIXe siècle, un classement des races humaines selon
le modèle alors en vogue d’un darwinisme vulgaire appliqué au
monde social. Le diplomate français Arthur de Gobineau dans son
Essai sur l’inégalité des races humaines (1853) décrit comment les
fiers Aryens auraient décliné du fait des mélanges raciaux. Les thèses
raciales de Gobineau sont utilisées et propagées dans un sens net-
tement antisémite par Houston Stewart Chamberlain qui met en scène
dans ses Fondements du XIXe siècle (1910) une lutte imaginaire et
éternelle entre les « bons » Aryens (qui auraient entre temps migré
vers le nord, répondant à un appel irrésistible) et les « mauvais » Juifs
cherchant la domination universelle. Dans cette dimension fantas-
tique, l’ouvrage de Chamberlain nourrit l’imaginaire antisémite,
alimenté par de très nombreux autres écrits, en particulier en
Allemagne (par exemple : Eugen Dühring, La Question juive, publiée
en 1881). Cette représentation se répand dans les mouvements natio-
nalistes extrêmes comme la Ligue pangermanique fondée en 1891.
Elle est reprise dès 1920 dans le programme en 25 points du Parti
nazi qui affirme la distinction entre la race supérieure aryenne et
les Juifs.

• L’antisémitisme politique
L’antisémitisme de la fin du XIXe siècle devient en effet un élé-
ment important, voire central, de l’argumentaire politique pour les
nationalistes. Malgré le haut degré d’assimilation des Juifs, des par-
tis antisémites se forment dans les pays d’Europe occidentale. En
Allemagne, Adolf Stoecker, prédicateur de la cour de Prusse, y

16
ANTISÉMITISME

recourt dès 1879 pour attirer une clientèle vers son nouveau Parti
chrétien-social. Il trouve son équivalent en Autriche dans le parti
fondé en 1891 par Karl Lueger, maire de Vienne entre 1897 et 1910.
D’autres groupes politiques éphémères placent alors l’antisémitisme
au centre de leur programme. D’abord essentiellement berlinois, ce
phénomène s’organise à partir de 1882, dans les régions industrielles
comme la Saxe ou la Westphalie. Avec seize sièges au Reichstag en
1893, les partis antisémites atteignent leur point culminant. Si les
partis antisémites n’ont pas réussi, comme ils le souhaitaient, à faire
voter des lois privant les Juifs de l’égalité civile, l’antisémitisme est
toutefois devenu un thème mobilisateur repris par l’ensemble des
associations corporatives et en particulier, ici comme partout en
Europe, étudiantes. Toutes ces associations, qui disposent de relais
puissants dans la société, contribuent à banaliser et à diffuser l’anti-
sémitisme. Ainsi, en Allemagne, même s’il n’existait pas de textes
qui les en empêchaient, il était de fait impossible pour les Juifs d’être
professeurs à l’université ou officiers dans l’armée.
En France, l’antisémitisme de la seconde moitié du XIXe siècle
est plus divers et, s’il connaît son apogée avec l’affaire Dreyfus (1894-
1899-1906), il n’est jamais parvenu à évincer les Juifs des positions
qu’ils occupaient dans l’administration et la vie politique de la
République. L’antisémitisme économique, dont on peut tracer les
filiations depuis le Moyen Âge, y est toutefois plus affirmé qu’en
Allemagne. Parmi les premiers socialistes, Charles Fourier, Alphonse
Toussenel et surtout Joseph Proudhon, mêlent dans leurs écrits un
antisémitisme de tradition chrétienne à des relents de racisme avec
un argumentaire central selon lequel les Juifs seraient des exploi-
teurs du peuple. Jusque dans les années 1880, l’antisémitisme fran-
çais est essentiellement alimenté par cette gauche anticapitaliste qui
associe « le Juif » au banquier. Mais, à partir des années 1880, la
thèse du complot juif mondial contre la France catholique (il y
a 80 000 Juifs en France en 1880, soit 0,05% de la population) se
développe à droite de l’échiquier politique. Les premières revues
explicitement antisémites, souvent issues des milieux catholiques et
antirépublicains, font leur apparition. En 1886, la sortie du livre
d’Edouard Drumont La France juive, véritable best-seller, marque
un tournant. L’antisémitisme devient un argument politique central
du nationalisme, tout particulièrement au sein du catholicisme par
le relais du quotidien La Croix qui dénie aux Juifs en tant que sémites
la qualité de Français. C’est au cours de l’affaire Dreyfus que se
constitue un vrai camp antisémite avec l’organisation de ligues

17
comme celle de la Patrie française, la Ligue antisémitique de Jules
Guérin et surtout l’Action française de Charles Maurras. Au nom
d’un mélange d’arguments empruntés au christianisme et à l’anti-
sémitisme racial, les Juifs y sont désignés comme extérieurs au corps
de la nation et traîtres en puissance.

Radicalisation et « Solution finale »

• Le triomphe de l’antisémitisme d’État


L’antisémitisme d’État peut perdurer de manière latente y
compris dans des pays où les Juifs avaient été émancipés. En
Allemagne, Bismarck n’a pas utilisé l’antisémitisme comme arme
politique mais il ne l’a jamais condamné; Guillaume II a, lui, clai-
rement approuvé (en privé, mais pas en public) les débordements
antisémites. Mais à la fin du XIXe siècle, c’est surtout en Roumanie
(grand pogrome de 1907) et en Russie que l’antisémitisme prospère
comme arme politique nationale. L’antisémitisme y est une constante
mais devient sous les deux derniers tsars Alexandre III et Nicolas II
un véritable mode de gouvernement. Les mesures se succèdent :
rétrécissement de la Zone de résidence et interdiction corrélative de
s’installer à la campagne (1882), numerus clausus dans le secon-
daire et à l’université (1887), interdiction d’acquérir des immeubles,
multiplication des rafles pour chasser ceux qui se sont installés à la
faveur d’autorisations spéciales hors de la Zone de résidence. En
1891, les Juifs sont ainsi chassés de Moscou enchaînés comme des
forçats. Par ailleurs, les forces de police ont l’ordre implicite de
rançonner les Juifs et de les maltraiter tandis que l’armée, chargée
de maintenir l’ordre, produit de nombreuses brochures et libelles
antisémites. En général, sous le règne de Nicolas II, témoigner d’actes
antisémites constitue un moyen infaillible de progresser dans la
carrière. On ne s’étonne donc plus que les pogromes, largement
tolérés sinon encouragés (comme dans le cas de celui de Kichinev
en 1903) se soient multipliés en Russie. Entre 1881 et 1920 des
centaines de pogromes auraient fait plus de 60 000 morts. Toutefois,
le tsar, qui prétendait œuvrer pour la Sainte Russie, ne reçut qu’un
faible soutien de l’Église orthodoxe et c’est un prêtre catholique qui

18
ANTISÉMITISME

témoigna contre Mendel Beilis, jugé pour le « meurtre rituel » d’un


petit garçon de Kiev entre 1911 et 1913.
Dans l’entre-deux-guerres, l’antisémitisme d’État s’affirme
parallèlement au développement du nationalisme, en particulier dans
de nombreux pays d’Europe centrale (mais pas en Tchécoslovaquie,
Bulgarie, Yougoslavie et Albanie). Un numerus clausus existe dès
1920 dans les universités hongroises, et les autorités roumaines
démettent les Juifs de leurs fonctions politiques et administratives
en particulier dans les régions orientales où ils sont associés au com-
munisme soviétique et en Transylvanie où ils sont identifiés avec
l’ancien régime hongrois. Dans la Galicie polonaise, les Juifs se
voient contraints de quitter les postes qu’ils occupaient au service
de l’administration de l’Empire austro-hongrois. Pour se débarras-
ser de leurs citoyens juifs, les autorités politiques polonaises défen-
dent d’ailleurs devant la Société des Nations un projet d’émigration
de masse. Les gouvernements tolèrent voire apportent plus ou moins
ouvertement leur soutien aux groupements nationalistes qui font de
l’antisémitisme un argument politique majeur. À la fin des années
1930, le gouvernement polonais tolère le boycott des magasins juifs
organisés par des associations nationalistes comme la politique de
numerus clausus de fait à l’université. Personne ne s’oppose en
Roumanie aux exactions de l’organisation paramilitaire d’extrême
droite de la Garde de fer.
Les législations anti-juives qui se mettent en place en 1938 en
Pologne et en Hongrie, en 1940 en Roumanie, en 1940 et 1941 en
France sur le modèle des lois allemandes de Nuremberg de 1935
s’inscrivent donc partiellement dans la continuité de politiques natio-
nales antérieures. Mais c’est bien entendu dans l’Allemagne nazie
que cette politique prend son tour le plus extrême.

• De la ségrégation…
Affirmant le caractère fondamentalement « non-allemand » des
Juifs, les nazis les isolent et les mettent à l’écart. Dès le 7 avril 1933,
une loi exclut les Juifs de la fonction publique, les étudiants sont
victimes de numerus clausus et certaines professions leur sont inter-
dites. Les lois de Nuremberg du 15 septembre 1935 excluent les Juifs
de la citoyenneté et leur interdisent de se marier avec des non-juifs.
En même temps, ces lois introduisent une définition « raciale » (est
juive toute personne ayant trois grands-parents juifs) et de nombreux
Allemands qui ne pratiquaient pas la religion ou qui s’étaient, eux-

19
mêmes ou leurs parents, convertis au christianisme sont désignés
comme juifs. En 1937 et 1938, la spoliation ou « aryanisation » des
biens juifs contribue à asseoir la popularité du régime. Certains
espaces sont bientôt interdits aux Juifs. En janvier 1939, toutes les
femmes juives doivent s’appeler Sarah et les hommes Israël et, en
octobre 1939, les passeports juifs sont distingués par un « J ». À
partir de la fin de l’année 1939, les Juifs de la Pologne occupée
doivent porter l’étoile jaune, sinistre réminiscence de la rouelle médié-
vale ; cette mesure est progressivement étendue à toute l’Europe occu-
pée. Après avoir été arbitrairement désignés comme étrangers, les
Juifs sont donc mis au ban de la nation.
Cette ségrégation trouve bientôt une expression spatiale. Dans
les territoires conquis d’Europe centrale, les nazis regroupent les Juifs
dans des ghettos qu’ils appellent « quartiers juifs ». Le premier est
organisé à Piotrkow en Pologne en 1939, puis cette politique est sys-
tématisée. A partir d’octobre 1941, dans le gouvernement général
de Pologne, tout Juif trouvé en dehors des ghettos doit être immé-
diatement exécuté. Les ghettos sont bientôt des villes immenses :
celui de Lodz en Pologne, ouvert en février 1940, regroupe jusqu’à
230 000 personnes (Juifs surtout, et Tziganes) ; en mars 1941, les
deux ghettos de Varsovie concentrent 445 000 personnes. Les Juifs
et les Tziganes y sont enfermés par de hauts murs surveillés par des
patrouilles régulières. Du fait des restrictions de nourriture, de la sur-
population et du manque d’hygiène, la mortalité y est très élevée.
La liquidation des ghettos entre 1942 et 1944 se déroule d’ailleurs
parallèlement à la Solution finale qui constitue l’ultime résolution
de ce qui a été construit depuis des siècles comme une « question
juive ».

• …aux violences et à l’extermination


En Allemagne, le pogrome de la Nuit de cristal (9 au 10 novembre
1938) est le premier acte de déchaînement de violence à l’initiative
des dirigeants du Parti nazi comme des SA (Sections d’assaut) et
avec l’appui de la population. Dans toute l’Allemagne et les terri-
toires récemment annexés (Autriche et Sudètes), et tout particuliè-
rement à Berlin et Vienne, les synagogues sont saccagées, pillées
et détruites ; plusieurs milliers de vitrines de commerces sont brisées
et leurs marchandises pillées. Des cimetières juifs sont profanés. Une
centaine de personnes est tuée par les SA et des familles entières se
suicident. Les rancœurs et les jalousies personnelles de tous sont

20
ANTISÉMITISME

exploitées politiquement par les gouvernants à leur plus grand béné-


fice. À la veille de la guerre, l’État nazi se consolide contre ceux
qu’elle a préalablement définis comme des étrangers à la nation.
Durant l’année 1941, alors que l’armée allemande entre en Russie,
des pogromes d’une rare cruauté ont lieu en Europe centrale. En
Roumanie, les légionnaires de la Garde encouragent le massacre de
plusieurs dizaines de civils juifs en janvier 1941 à Bucarest, et 8 000
Juifs sont tués à Iasi. À Lvov, les nationalistes ukrainiens massa-
crent et pendent environ 4 000 personnes au début du mois de juillet
1941 et 2 000 autres quelques mois plus tard. En juillet 1941, à
Jedwabne en Pologne, les habitants rassemblent les Juifs dans une
grange avant d’y mettre le feu. La barbarie nazie a partout libéré et
légitimé une violence qui se tourne contre des populations constituées
en minorités extérieures à la communauté nationale et particuliè-
rement vulnérables.
Les pogromes ont pu être encadrés ou initiés par la présence ou
la proximité des policiers allemands, en particulier des Einsatzgruppen
(Groupes mobiles d’extermination), brigades allemandes composées
principalement de SS et de policiers, chargées de la sécurité en arrière
du front, et qui éliminent de façon systématique les communautés
juives d’Union soviétique et partiellement celles de Pologne. Les
Einsatzgruppen se livrent à des massacres de masse : 34 000 Juifs
sont assassinés à Babi Yar, dans un ravin situé au nord-ouest de Kiev,
les 29 et 30 septembre 1941; 25 000 Juifs lettons du ghetto de Riga
le sont les 29 et 30 novembre 1941 et les 8 et 9 décembre 1941. Au
printemps 1943, on estime que ces troupes ont assassiné 1,2 million
de Juifs soviétiques. Or, ces bataillons n’étaient pas composés exclu-
sivement de SS : on y trouvait des policiers ordinaires.
À partir de 1942, les Juifs font l’objet d’une politique d’élimi-
nation systématique dans des camps d’extermination situés pour la
plupart en territoire polonais. En septembre 1941, les SS avaient testé
le zyklon B, utilisé par la suite dans toutes les chambres à gaz, en
particulier dans celles des trois camps d’Auschwitz. Entre janvier
1942 et novembre 1944, 1,1 million de personnes y ont ainsi été
gazées. Environ 3 millions de Juifs ont été exterminés dans les camps
par le gaz, la maladie, l’épuisement lié au travail forcé. Les nazis,
qui avaient prévu de tuer 11 millions de personnes considérées comme
juives d’après les lois raciales de Nuremberg, en ont fait disparaître
6 millions, en partie grâce à l’aide des autorités locales non-allemandes.
Plus de 90 % des Juifs de Pologne, de Hongrie et de Croatie ont
disparu. Avec eux s’éteignait une culture yiddish florissante.

21
L’antisémitisme nationaliste qui se met en place dans la seconde
moitié du XIXe siècle dans la continuité de l’antijudaïsme chrétien
culmine donc avec l’holocauste mais il ne s’y arrête pas. En dépit
de l’indignation que souleva la découverte des camps, dont tous
les Alliés connaissaient d’ailleurs l’existence depuis la fin de l’an-
née 1942, l’antisémitisme d’État, souvent nationaliste, s’est pour-
suivi. En URSS, sous Staline mais aussi sous ses successeurs, et en
Europe centrale lors des grands procès qui eurent lieu à la charnière
des années 1940-1950 (procès Slansky en Tchécoslovaquie en par-
ticulier), les Juifs ont été persécutés au prétexte d’anti-sionisme. En
Pologne, toujours sous couvert d’anti-sionisme, l’antisémitisme est
resté un puissant instrument du nationalisme d’État, poussant en
1968 les derniers Juifs polonais vers l’exil.
L’antisémitisme n’a pas disparu en Europe, et il s’y développe même
à gauche de l’échiquier politique à mesure que se durcissent les
condamnations de la politique de l’État d’Israël, confondu avec les
Juifs en général qui sont pourtant loin de se reconnaître tous dans
la politique israélienne. Au nom de la même confusion, ce sont
désormais les groupes proches de l’islam radical qui professent l’an-
tisémitisme le plus violent sur une base nationale.
Largement influencés par l’émergence d’un nationalisme arabe et
par la fondation de l’État d’Israël, ses représentants développent
des thèmes largement calqués sur l’antisémitisme européen et en
réactivent certains éléments comme le faux Protocole des sages de
Sion. Au terme d’un renversement paradoxal, l’islamisme combat
les Juifs avec des armes forgées par les antisémites occidentaux tout
en les accusant d’être les représentants, au Proche-Orient, du colo-
nialisme et de la civilisation occidentale.

notices Étrangers, Fascisme, Minorités, Nettoyage


reliées ethnique, Religion, Sionisme.
Cartes : Les camps de concentration et d'extermination en
Europe en 1944 – La Zone de résidence des Juifs dans l’Empire
russe.

22
COLONIALISME
Le colonialisme est un fait majeur pour comprendre
l’expansion des États-nations en Europe, en particulier
de ce qu’on appelle les « sociétés impériales ».
L’impérialisme moderne, entre 1870 et 1950, est partie
liée à l’affirmation des États-nations, soit qu’il résulte de
la projection d’un État-nation sur le monde, comme en
France, soit qu’il constitue le fondement du nationalisme,
comme au Royaume-Uni. La construction de l’un semble
indissociable de la construction de l’autre, si bien que
pour les nations frustrées d’empires coloniaux, une forme
de nationalisme particulièrement revendicatif se
développe au XXe siècle, en Allemagne, en Italie ou bien
en Espagne. Le lien entre nationalisme et colonialisme est
si intime que la décolonisation conduit les sociétés
impériales d’après-guerre à une douloureuse révision
des fondements de l’identité nationale.

Naissance d’un lien indissoluble


entre nation et colonisation

• Les « sociétés impériales »


Pour l’historien Christophe Charle, le Royaume-Uni, la France
et l’Allemagne se distinguent nettement des nations voisines en 1914
en ce qu’elles constituent des sociétés impériales. Il définit ces
dernières à la croisée de plusieurs critères. D’abord, elles exercent
une double domination territoriale (sur des colonies en particulier)
et culturelle, grâce à une culture universalisable et une langue d’usage
international. De plus, ces sociétés, de poids démographique et
économique comparables, sont des nations homogènes où la logique

23
d’identification nationale est totale, contrairement aux Empires russe
et austro-hongrois de la même époque. Enfin, ces sociétés justifient
leur domination sur le monde par un devoir de civilisation et d’ex-
portation de leurs valeurs posées comme universelles et supérieures.
Il existerait un lien entre l’affirmation de l’État-nation et la capacité
de domination sur le monde, puisqu’ils sont contemporains pour la
France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Hors d’Europe, les États-
Unis et le Japon possèdent déjà, en 1914, toutes les caractéristiques
d’une société impériale.
Les différences entre ces pays sont importantes. À deux anciens
empires coloniaux, la France et le Royaume-Uni, constitués pour
l’essentiel avant 1900, s’oppose l’Allemagne qui a accumulé vers
1890 les moyens d’une domination comparable à ses voisines. En
outre, l’Allemagne a tranché depuis 1890 l’hésitation entre la consti-
tution d’un empire continental européen et la constitution d’un
empire outre-mer (Weltpolitik) dans le sens du premier. Les socié-
tés impériales française et britannique se sont construites sur la base
d’anciens empires coloniaux hérités, alors que l’Allemagne a dû
d’abord abandonner le vieil empire traditionnel pour fonder un État-
nation cohérent. Dans chaque cas, la consolidation de l’identité natio-
nale se fait dans l’opposition à la nation voisine. Cette rivalité
constitue l’un des moteurs de la construction nationale et du ren-
forcement de l’État. La mobilisation totale des sociétés en vue d’une
politique de puissance nationale est un trait essentiel des sociétés
impériales.
La concurrence entre les « sœurs ennemies » a donné lieu par-
tout à d’intenses débats, notamment sur la vocation coloniale.
Parallèlement à la nationalisation, les populations sont invitées avec
des succès inégaux à se projeter dans un empire qui est à la fois
ressource économique et militaire, base stratégique, foyer de rayon-
nement culturel, destination d’émigration de peuplement, accéléra-
teur de carrière pour les soldats ou les fonctionnaires, etc. Certains
groupes sociaux dominants – le « parti colonial » en France – s’ef-
forcent de convaincre l’ensemble des nationaux de la pertinence d’une
telle aventure.

• Nationalisme et colonialisme :
des phénomènes concomitants
Il n’y a pas lieu de séparer la volonté expansionniste manifestée
par plusieurs États en Europe à partir de 1830 et celle qui préside à

24
COLONIALISME

la colonisation. Si cette dernière répond à des motifs économiques


connus, elle s’inscrit pleinement dans la logique du nationalisme idéo-
logique : la proclamation de l’excellence et de la suprématie de la
nation. L’impérialisme colonial et guerrier peut apparaître à bien des
égards comme le stade suprême du nationalisme.
Durant toute la fin du XIXe et le début du XXe siècle, la politique
étrangère wilhelminienne hésite entre l’affirmation de la grandeur
allemande et la peur de l’encerclement. La diplomatie prussienne
contribue largement à susciter, au sein des opinions publiques euro-
péennes, l’image d’une Allemagne expansionniste. Cette impression
est d’ailleurs corroborée par certains faits. À partir de la fin des années
1890, la construction de la flotte conduit à un affrontement plus mar-
qué avec la Grande-Bretagne et cet armement est contemporain de
la définition d’une politique d’expansion coloniale. Par ailleurs, les
intérêts croissants de l’Allemagne dans l’Empire ottoman ne font
que multiplier les occasions de conflits avec les puissances britan-
nique et française. Accompagnant voire précédant la course aux arme-
ments, la course aux colonies s’inscrit pour l’essentiel dans les vingt
dernières années du XIXe siècle.
Jules Ferry, l’un de ses principaux propagateurs du projet colo-
nial en France, justifie l’entreprise par deux arguments, en plus de
l’intérêt économique que représenteraient ces nouveaux débouchés :
la puissance de la France en Europe et la mission civilisatrice du
continent. Ces objectifs ne sont guère différents de ceux qu’il assi-
gnait en métropole à la politique scolaire : transparaît le même élan
pour porter la civilisation à des populations « restées en marge » du
progrès. Les élites conquises à l’idée coloniale assument également
l’idée nationale, en particulier les sociétés de géographie dont
on sait le rôle dans la découverte et la connaissance du territoire.
La cohésion nationale sert une stratégie de puissance impériale et
vice-versa.
Les années 1880 voient donc le triomphe d’une conception de
la nation-puissance qui semble ne pouvoir se réaliser que dans un
destin expansionniste : c’est le scramble, le partage du monde. Le
26 février 1885, quatorze nations européennes signent l’Acte géné-
ral de Berlin qui fixe les deux règles principales devant présider aux
annexions futures de territoires en Afrique. De 1872 à 1900 les
nations européennes passent d’une possession de 11% des terres
africaines à une possession de 91%. Mais la frénésie d’accapare-
ment colonial ne se limite nullement au continent africain et conduit
à l’occupation du moindre morceau de terre dont l’attribution nationale

25
est incertaine, du moindre îlot inhabité, comme dans le cas assez
exemplaire de l’île de Clipperton. Rocher isolé en plein Pacifique,
possédant pour toute richesse du guano, l’île vit flotter plus d’un
drapeau !

• Nation et empire colonial : un lien peu populaire


L’assimilation entre nation et colonisation est principalement
le fait de certaines élites. Dans la population française, elle ne se
réalise pleinement que dans les années 1930. En effet, dans les
milieux populaires, l’idée coloniale provoque une certaine indiffé-
rence, voire une hostilité. L’imagerie exotique promue par le « parti
colonial » ne semble pas prendre avant l’organisation de l’Exposition
coloniale de Paris en 1931. Et la participation des troupes coloniales
à la Grande Guerre a sans doute été un élément décisif de la popu-
larisation des colonies, entretenant l’idée d’une réserve en richesses
et en hommes salutaire pour la métropole. Les sondages faits à la
Libération montrent que l’idée coloniale culmine en France après
1945, à un moment où l’empire doit affronter la décolonisation. Il
faut dire que la France métropolitaine avait été reconquise à partir
de l’Afrique du Nord, ce qui avait fait d’Alger la capitale de la
République provisoire.
Il existe plusieurs secteurs de l’opinion qui demeurent rétifs à
l’idée coloniale. À la fin du XIXe siècle, les radicaux font ainsi preuve
d’un anticolonialisme virulent. Pour Clemenceau, qui renverse
« Ferry le Tonkinois » en 1885, la colonisation détourne la France
de la reconquête des provinces perdues d’Alsace-Lorraine. Elle est
un gaspillage d’énergie, d’hommes et d’argent, qui hypothèque la
revanche. De plus, fidèle à l’héritage de la Révolution française,
Clemenceau met en question l’œuvre civilisatrice de la France :
« Civilisation supérieure, civilisation inférieure : c’est vite dit ! ».
Les radicaux, au pouvoir à partir de 1902, acceptent finalement le
fait accompli colonial, mais leur hostilité montre l’importance, à
gauche, d’un patriotisme métropolitain dont les communards et les
gambettistes étaient les premiers représentants. Les socialistes, eux
aussi, condamnent régulièrement la politique coloniale depuis 1895.
Pour Jaurès, elle compromet les chances de la paix en Europe en
attisant les tensions internationales.
Dans les années 1890, l’anticolonialisme nourrit également la
naissance de l’extrême droite nationaliste. La Ligue des patriotes de
Déroulède, née républicaine en 1882 mais devenue fer de lance du

26
COLONIALISME

nouveau nationalisme antidémocratique dans les années 1890, est


le prototype de cette nouvelle forme de protestation politique. Paul
Déroulède reprend l’argument de Clemenceau contre l’idée d’une
compensation de la perte des provinces de l’Est par les colonies :
« J’ai perdu deux sœurs, vous m’offrez vingt domestiques ! ». Mais,
là encore, la droite nationaliste se rallie à l’idée coloniale à la Belle
Époque. Ainsi, à l’exception de la prise d’Alger en 1830, la colo-
nisation n’a jamais suscité en France un clivage droite-gauche carac-
térisé : on ne peut attribuer à la seule droite la politique d’association
et à la seule gauche la politique d’assimilation. Ces deux tendances
majoritaires ont été contestées par des courants minoritaires d’un côté
comme de l’autre.
Si la relation entre nation et empire est donc devenue étroite au
XXe siècle, les modes de relations demeurent très divers selon les cas.

Entre nation et colonisation, des relations diverses

• L’empire fait la nation : le cas britannique


L’un des fondements du nationalisme britannique repose sur l’idée
impériale. On a souvent noté qu’au moment où la Grande-Bretagne
colonisait l’Inde, l’Angleterre « colonisait » la Grande-Bretagne en
tentant d’en faire un État-nation homogène. Il existe par exemple
un parallélisme frappant entre l’unification des protestantismes dans
une seule et unique religion nationale dont le monarque est le chef,
et le développement du mouvement évangélique anglais dans le
monde, principal agent d’extension de la puissance anglaise, notam-
ment à travers la lutte contre le trafic négrier et l’esclavagisme, de
1810 à 1833. Pour l’élaboration et la diffusion de l’idée impériale
et nationale, les sociétés religieuses évangéliques jouent un rôle
primordial par le biais de mouvements divers comme l’anti-
esclavagisme, les sociétés bibliques ou l’agitation anti-catholique.
On peut parler d’une nationalisation concomitante de la religion et
de l’empire où l’État-nation britannique a pour mission de veiller à
la moralité de ses citoyens.
Ainsi, l’unification nationale britannique – et l’intégration des
catholiques à ce dessein national par l’Acte d’émancipation de 1829

27
– est contemporaine de la prise de conscience d’un devoir impérial
incombant aux chrétiens britanniques. La nation, perçue comme une
Église qui a une mission, confond expansion territoriale et prosé-
lytisme. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce contenu religieux
du nationalisme britannique prend, comme partout ailleurs, une
connotation raciale : on oppose désormais la supériorité de la « civi-
lisation chrétienne britannique » à la barbarie des peuples coloni-
sés. La mission britannique dans le monde prend alors une coloration
racialiste qu’illustre la pensée de Houston Stewart Chamberlain (Les
Fondements du XIXe siècle, 1899).
Plusieurs auteurs ont insisté sur l’importance du fait impérial dans
la constitution du sentiment national britannique. La fierté impériale
est probablement l’élément le plus partagé dans une société victo-
rienne fortement divisée par les tensions sociales. C’est l’empire
qui fait passer le terme de « britannique » au-dessus de celui
d’« anglais ». Les dénominations officielles de British Empire ou
British Commonwealth of Nations atteste cette substitution comme
le nom des colonies lui même (British Honduras, par exemple).
D’ailleurs, depuis le traité d’union entre l’Angleterre et l’Écosse en
1707, les Écossais se sont largement investis dans l’aventure colo-
niale. On pourrait dire la même chose des Gallois et des Irlandais.
Dans le fond, il n’y a guère de différence entre la structure agré-
gative du Royaume-Uni tel qu’il naît en 1707 et la forme que prend
l’Empire britannique. C’est un conglomérat de territoires aux statuts
les plus variés : colonies de la Couronne, colonies à charte, dominions,
royaume puis empire des Indes, protectorats. De fait, la question
de l’unité de ce vaste ensemble ne préoccupe guère les Britanniques
qui voient là une communauté de race et de culture. Toutes les
tentatives de constitution d’institutions impériales échouent, comme
l’idée d’un Parlement impérial en 1897, 1902 et 1907.
En revanche, l’unité morale de l’empire est assurée par le travail
incessant de ses propagandistes. Le théoricien de l’empire Charles
Dilke invente en 1868 l’expression de « Greater Britain » qui
traduit la conception d’un impérialisme sans borne. Le plus célèbre
des vulgarisateurs est Rudyard Kipling qui popularise l’esprit impé-
rial par ses célèbres écrits, Le Livre de la Jungle (1894-1895) et Kim
(1901). En 1899, il est l’inventeur d’une expression devenue célèbre,
le « fardeau de l’homme blanc », qui évoquait la mission civilisa-
trice incombant au colonisateur. Ces thèses se nourrissaient du dar-
winisme social que les œuvres de Herbert Spencer ou de Houston
Chamberlain changèrent en théorie racialiste.

28
COLONIALISME

La culture impériale imprègne fortement la culture populaire. Les


grandes figurent légendaires comme David Livingstone, Cecil Rhodes
ou Charles Gordon galvanisent un véritable culte. Une mystique
coloniale enflamme les esprits à travers la presse, la littérature enfan-
tine, les récits de voyage, les panoramas, les music halls, etc. Dans les
expositions industrielles et universelles, l’empire remplit une part crois-
sante : en 1862, 31 colonies sont représentées lors de l’Exposition uni-
verselle de Londres ; en 1866, est organisée l’Exposition indienne et
coloniale ; en 1895, l’Exposition de l’empire des Indes et l’Exposition
Greater Britain ; en 1909, l’Exposition impériale internationale, etc.
Le Royaume-Uni est l’archétype de la nation-empire où la colo-
nisation constitue le contenu principal du nationalisme. Mais on peut
aussi ranger dans cette catégorie le Portugal qui lança, à partir de 1894,
un culte aux grands découvreurs qui constitua longtemps l’une des prin-
cipales commémorations nationales (commémoration de la naissance
d’Henri le Navigateur en 1894 ; anniversaire de découverte de la route
maritime des Indes en 1898 ; hommage à Alphonse de Albuquerque,
artisan des conquêtes portugaises dans l’océan Indien, en 1915 ; anni-
versaire de la mort de Vasco de Gama en 1924, de la découverte de
la Guinée en 1946, de la mort d’Henri le Navigateur en 1960, etc.).

• La projection de l’État-nation dans l’empire :


le cas français
L’extension de l’Empire français a posé le problème de la sou-
veraineté appliquée à des populations composées de colons et d’au-
tochtones. D’une part, les colons sont appelés à être des citoyens
de plein droit, comparables à ceux de métropole, quoiqu’investis
d’une « dignité » supérieure en tant que représentants de la civili-
sation occidentale. D’autre part, les populations locales sont « sujets »
coloniaux, c’est-à-dire Français par nationalité mais exclus de toute
participation à la vie politique. Le projet d’assimilation totale que
promet le colonialisme républicain permet de résoudre, en principe,
ce divorce entre nationalité et citoyenneté. En Algérie, l’adminis-
tration coloniale contrôle au compte-gouttes l’accession des sujets
musulmans à la citoyenneté française par le processus de la natu-
ralisation. Mais le statut de sujet musulman, non citoyen, pose pro-
blème après la Seconde Guerre mondiale lorsque s’accélère leur
immigration en métropole : pour maintenir la fiction juridique, la
République met en œuvre une politique de discrimination qui réduit
les droits normalement attachés à la citoyenneté.

29
Le cas français montre que l’unification nationale par le droit,
progressivement résolue en métropole depuis le Code civil (1804)
et la mise en place de tout un appareil juridique unifiant la popula-
tion et uniformisant le territoire sous les mêmes lois, s’est projeté
outre-mer. La souveraineté étendue aux colonies et aux départements
algériens – les protectorats gardent leurs droits propres – est iden-
tique à celle des métropolitains : elle est même le principal lien
qui rattache les sujets d’empire à la métropole. Le maintien de cette
souveraineté intégrale est le principal souci des juristes de l’école
coloniale, la question de droits indigènes étant considérée comme
résiduelle.
Toutefois, en pratique, l’assimilation complète des populations
indigènes à la France fut abandonnée dès la fin du XIXe siècle. Le
pouvoir colonial favorise plutôt la constitution de droits indigènes
variés qui lui permettent de contrôler des populations nombreuses
par l’intermédiaire des institutions politiques locales. Ainsi, une
« coutume » est élaborée, écrite, codifiée puis appliquée tant à l’usage
des populations colonisées que des administrateurs dès 1905 en
Algérie, en 1939 dans l’Afrique occidentale française. L’intérêt d’une
telle pratique réside dans l’assurance que les colons restent des
Français à part entière (sans désir de s’émanciper) et que les indi-
gènes restent des sujets soumis régis par des droits particuliers.
En Algérie, la question du statut des musulmans est éludée
jusqu’en 1862, date à laquelle on les considère comme « sujets d’em-
pire ». Et quand le code de la nationalité, voté en 1889, délimite clai-
rement les droits des Français et des étrangers aux colonies, la
catégorisation des individus est maintenue grâce à la distinction
inventée en 1862 entre citoyen et sujet, exception faite des Juifs
d’Algérie qui accèdent de plein droit à la citoyenneté française en
1870 (décret Crémieux). Ainsi, on évitait que le colonisé ne reçoive
une carte d’électeur tout en s’assurant de ses services en cas de mobi-
lisation militaire. La distinction entre citoyen et sujet recoupe presque
parfaitement celle entre colons et musulmans en présence sur le
territoire colonisé. En 1944, les autorités françaises en viennent
à élaborer un statut intermédiaire pour les indigènes assimilés qui
appartiennent à l’élite des sociétés locales. Finalement, c’est aux
colonies que la nation française a le mieux exprimé une tendance,
non explicite en métropole, à la discrimination politique d’une
partie de la population.

30
COLONIALISME

Colonialisme frustré et nationalisme

• L’empire dans l’Empire : le cas de l’Allemagne


Bismarck a toujours clamé son aversion à l’égard d’une coloni-
sation qui détournerait l’Allemagne de sa vocation européenne. Mais
il existe différents groupes de pression en faveur de la colonisation
pour lesquels le souci de cohésion et de grandeur nationale a consti-
tué une motivation puissante. Dans les années 1870, la colonisation
devient un thème important du débat public. Ses propagandistes y
voient d’abord une solution à la crise sociale liée à l’accroissement
rapide de la population et à la pauvreté corrélative. Les colonies
sont vues comme des espaces de peuplement pour les populations
menacées par la misère et comme un lieu de relégation pour les
révolutionnaires qui menacent l’ordre établi, à l’exemple de la
Nouvelle-Calédonie française ou du bagne de Guyane depuis 1854.
La Société coloniale allemande (Deutscher Kolonialverein), fon-
dée en 1882, compte déjà 9 000 membres et plus de 40 sections en
1884. 65% de ses membres sont issus du monde des affaires qui
voient dans la colonisation une « bonne affaire ». La Société pour
la colonisation allemande fondée en 1884 par l’aventurier Carl Peters,
plus tard héroïsé par les nazis, recrute largement parmi les petits
commerçants et les sous-officiers qui y expriment un ressentiment
dirigé tout à la fois contre le socialisme et contre le capitalisme.
La constitution d’un empire colonial fut lente. Dans toutes les
régions devenues colonies du Reich dans les années 1880, la pré-
sence allemande est d’abord missionnaire et commerciale, en Afrique
de l’Ouest d’abord (Cameroun, Togo), dans le Pacifique ensuite. Les
territoires outre-mer ne sont pas des colonies de peuplement : en 1913,
seulement 23 000 Allemands vivent outre-mer. Quant aux bénéfices
économiques, ils sont demeurés infimes : en 1913, les échanges avec
les colonies ne constituaient pas plus de 0,5% de l’ensemble des
échanges de l’Allemagne avec le reste du monde.
La reprise et le développement de la politique coloniale à partir
de 1890 (Weltpolitik) obéirent donc surtout à des mobiles nationa-
listes et c’est la raison pour laquelle elle fait l’objet d’un large consen-
sus au sein des partis politiques allemands. Seule une partie,
ultraminoritaire, du libéralisme de gauche et la social-démocratie
demeurent obstinément hostiles à la politique coloniale au nom de

31
l’anticapitalisme. La politique coloniale prend donc un nouvel essor
entre 1906 et 1911 quand la France s’oppose à l’Allemagne au
Maroc. Sans intérêt économique, les colonies constituent un moyen
d’affirmation de la puissance de l’Allemagne dans le monde jusqu’en
1918. Cependant, l’occupation de l’Afrique du Sud-Ouest donne
lieu à un génocide : entre 1904 et 1907, 80% de la population herero
et la moitié des Namas sont tués. Le massacre émeut l’opinion
allemande et suscite une réorientation de la politique coloniale à
partir de 1908.
Au total, le colonialisme allemand reflète les contradictions d’une
construction nationale problématique qui a induit des tensions sociales
et politiques détournées contre les peuples colonisés.

• Colonialisme frustré et « rétrécissement national» :


les cas espagnols et italiens
En Espagne, une fois l’État-nation consolidé, la perte des colo-
nies est vécue comme une atteinte à l’intégrité nationale et le signe
d’une perte de puissance. En 1898, la perte des lambeaux d’empire
que représentaient Cuba, Porto Rico et les Philippines, à la suite d’une
guerre malheureuse menée contre les États-Unis, entraîne une crise
de conscience profonde qui marquera tout le XXe siècle. La conscience
du prétendu déclin désespère des élites qui tentent de réagir par la
« régénération », quitte à soutenir des solutions autoritaires de réforme
de l’État et de la société. Le nationalisme espagnol prend ombrage
de ces pertes qui laissent à peu près indifférentes les classes popu-
laires, soulagées par la fin de guerres coloniales très meurtrières. Le
« Désastre » cubain éveille en effet un nationalisme agressif et mili-
tariste qui prend corps à partir de 1905 et qui se traduit par un
durcissement de la politique intérieure vis-à-vis de la Catalogne
et du Pays basque qui réclament une autonomie politique. Pour les
militaires humiliés, la revanche est prise au Maroc où, en 1909 et
en 1920, deux guerres coloniales tentent, en vain, de faire main basse
sur le Rif. Les militaires du Maroc, les « Africains », participent
ensuite activement au coup d’État du général Primo de Rivera en
1923. En 1936, c’est encore un général « africain », Francisco Franco,
qui prend la tête de la rébellion contre la République. Les méthodes
de répression que subissent les Républicains après 1936 ont été
expérimentées au Maroc. L’interventionnisme militaire colonial est
l’un des éléments qui expliquent la crise que connaît l’Espagne du
premier XXe siècle, société impériale frustrée.

32
COLONIALISME

En Italie, la question coloniale est au cœur du renouveau du


nationalisme. La première expansion coloniale se déroule en Éthio-
pie (colonie de l’Erythrée en 1890). Cependant, les affrontements
avec le négus Menelik conduisent à la déroute militaire d’Adoua en
1896 au cours de laquelle 20 000 Italiens sont défaits. Cette humi-
liation nationale est interprétée comme une preuve de la faiblesse
de l’Italie dans le concert des puissances. En 1910 est créée
l’Association nationaliste italienne, soutenue par la Banque com-
merciale italienne. Enrico Corradini en est un membre particuliè-
rement hostile à la démocratie et au socialisme internationaliste auquel
il oppose un « socialisme national », autrement dit un fascisme.
L’impérialisme « national et prolétaire », issu des milieux de gauche
et du syndicalisme, pense pouvoir résoudre par l’expansion la
question de l’émigration et les problèmes sociaux angoissants du
sud de la péninsule.
Au début du XXe siècle, le poète Gabriele D’Annunzio est un autre
chantre de l’impérialisme italien. Avec ses poèmes patriotiques, il
exprime, à la manière de Barrès en France, le culte de l’énergie et
un certain romantisme de l’action. Dès 1900, il exhorte l’Italie à
voguer « vers le monde » et cherche à secouer « la veulerie » des
classes dirigeantes. Le personnage est entouré d’une véritable dévo-
tion qui prolonge, dans une certaine mesure, le lyrisme mazzinien
et les mythes du Risorgimento si proches des rêves de la petite
bourgeoisie italienne. Ces idées matinées de racisme furent reprises
par le courant artistique futuriste. En 1909, Filippo Marinetti publie
dans le Figaro un premier Manifeste : le programme futuriste se veut
conquérant, la guerre étant « l’hygiène du monde ». Ici encore, natio-
nalisme et impérialisme ont partie liée.
La guerre de Libye (1911-1912) est le premier grand moment
du nationalisme italien. En septembre 1911, sous la pression, le
Président du Conseil Giolitti déclare la guerre à l’Empire ottoman.
L’opinion publique nationaliste exulte. Corradini, dans La Conquête
de Tripoli, salue l’événement comme « la plus grande des actions
humaines ». Mais on prend rapidement conscience que cette conquête
n’apporte aucun remède aux graves problèmes économiques et
démographiques. En outre, la pacification des territoires se révèle
difficile. Ce semi-échec nourrit un peu plus le sentiment d’injustice
de la nation prolétaire dont Mussolini profite alors pour élaborer la
politique coloniale du fascisme (guerre d’Éthiopie en 1936).

33
Décolonisation : la nation remise en question ?
L’émancipation des peuples colonisés, après la Seconde Guerre
mondiale, est l’affranchissement d’une domination politique consi-
dérée comme étrangère. Mais, les peuples concernés par l’autodé-
termination sont définis sur une base strictement territoriale : ce ne
sont pas les Baoulés ou les Bétés qui accèdent à l’indépendance mais
tous les peuples composant la colonie de Côte d’Ivoire par exemple.
Le principe des frontières héritées de la colonisation demeure intan-
gible. Si bien que la décolonisation signifie le triomphe de la concep-
tion nationale dans le monde, plus que sa remise en cause.

• Le cas néerlandais
Si la décolonisation n’est pas vécue comme une atteinte au
territoire national, Algérie mise à part, elle signifie la fin de la concep-
tion partagée jusqu’alors de la nation-puissance. Aux Pays-Bas, la
perte de l’Indonésie en 1949 se conclut après une cruelle guerre
coloniale qui, en 1947, mobilise 160 000 hommes dans un pays
exsangue au sortir de cinq ans d’occupation nazie. En 1945, la renais-
sance du pays s’opère grâce à la restauration du lien colonial, ce
que les Néerlandais résument par la formule populaire « les Indes
perdues, les Pays-Bas fichus ». Contrairement au Portugal, où l’idée
d’empire cultivée par le salazarisme est surtout idéologique, aux Pays-
Bas, elle est liée à l’extrême dépendance économique d’une nation
essentiellement marchande depuis le XVIIe siècle. L’empire est ainsi
considéré comme « la vache à lait », le « pilier », « l’ancre de salut »,
« la bouée » de la métropole.
Les Pays-Bas se remettent pourtant très bien de la décolonisa-
tion, qui n’affecte en rien le miracle économique des années 1950.
Mais, contrairement au rapatriement des soldats, le « retour » de
250 000 colons nés aux Indes et, parmi eux, de nombreux Indo-
Européens métis, pose des problèmes. La présence aux Pays-Bas de
12 000 Moluquois demeurés fidèles à la métropole provoque des
confrontations ethniques qui donnent naissance à un mouvement
terroriste entre 1975 et 1978. À la même époque, l’indépendance
du Surinam (1975) entraîne l’immigration de 115 000 personnes
aux Pays-Bas. Les Néerlandais découvrent ainsi sur le tard qu’ils
forment une société pluriculturelle, ce qui met en question les
fondements de l’identité nationale. La découverte, à partir de 1969,

34
COLONIALISME

des crimes de guerre perpétrés par les soldats néerlandais aux


Indes provoque un choc qui détruit l’image d’un peuple pacifique
et résistant face à l’occupant nazi. Dans les Pays-Bas d’après-guerre,
en effet, le souvenir magnifié de la résistance face aux Allemands
sert à masquer le traumatisme refoulé de la guerre coloniale.
Dans les années 1970, la vie politique, teintée de puritanisme et
de moralisme, en est bouleversée. La crise de conscience touche non
seulement l’appartenance des Pays-Bas à l’Organisation du Traité
de l’Atlantique nord (OTAN) mais aussi à la Communauté écono-
mique européenne (CEE). La mauvaise conscience des massacres
coloniaux nourrit, comme en France, un puissant courant de rédemp-
tion par l’action humanitaire et la coopération avec le tiers-monde
dont la politique extérieure néerlandaise se fait la championne.
Aujourd’hui, la présence de nouvelles populations venues de l’ancien
Empire achève de briser l’équilibre séculaire entre luthériens, cal-
vinistes et catholiques qui fonde le modèle de tolérance de la vie
politique depuis le XVIIe siècle. En réaction, le racisme grandit.

• La mémoire de la colonisation questionne la nation


Tout autant que la décolonisation, c’est l’arrivée consécutive
de populations des ex-empires qui conduit à questionner la nation.
En France, depuis 1955, la dénonciation de l’usage de la torture
pendant la guerre d’Algérie est l’occasion d’une remise en cause
de l’image de la « patrie des droits de l’homme ». La présence des
harkis (combattants algériens dans l’armée française) puis de
Maghrébins issus de l’immigration économique des années 1950 et
1960 n’amène pas à réfléchir immédiatement à la place des musul-
mans français dans la nation. Ce sont les générations postérieures
qui, éprouvant des difficultés à se sentir des Français à part entière,
posent le problème de l’appartenance nationale. Ils interprètent alors
les difficultés de leur intégration à la lumière des relations coloniales
du passé. Le lien si intime entre nation et colonialisme a vécu.
Cependant, la mémoire du colonialisme continue de hanter la nation.

La relation entre nationalisme et colonialisme n’a duré qu’un temps,


principalement entre 1860 et 1960. Dans les empires coloniaux
anciens, il existait une relation d’équivalence juridique relative entre
les colons, les colonisés et les métropolitains, dans la mesure où tous
étaient sujets d’un monarque, liés par lui par des droits particuliers.

35
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la nature de ce lien est
différent parce qu’il repose sur une inégalité juridique entre colo-
nisateurs et colonisés. Lorsque le premier acquiert une nationalité
et, dans certains cas, une citoyenneté, le second reste aux marges
de la nation, sorte d’envers du premier.
Le colonialisme s’institue à partir de 1880 en indice de vigueur natio-
nale. Dans la compétition que se livrent les nations européennes
entre elles pour dominer le monde, l’intégration des populations
métropolitaines hétérogènes dans la nation est un atout important.
L’école et l’armée, en divulguant la vulgate colonialiste, sont censées
assurer la cohésion sociale qu’une politique sociale timide n’ac-
complit pas. Si bien que l’homogénéisation nationale intérieure et
l’extension impériale extérieure vont de pair.
Dans ces conditions, on comprend que le déclin des empires colo-
niaux au tournant du XXe siècle a pour conséquence de déstabili-
ser les États-nations. Avec l’immigration consécutive à la prospérité
des Trente Glorieuses, la question du lien entre colonisation et
nation se pose désormais dans les métropoles. Aujourd’hui, la
mémoire de la colonisation finit d’ébranler les certitudes de la
construction nationale.

notices Empires continentaux, Étrangers,


reliées Fascisme, Nationalité, Religion.

36
ÉCOLE
Parmi les instruments de nationalisation des populations,
l’école est souvent apparue comme primordiale au
XIXe siècle : l’enseignement de l’histoire, en particulier,
semble faire office de nouveau catéchisme national.
Mais aujourd’hui, les recherches tendent à minorer
l’importance de l’école. Les populations touchées par la
scolarisation sont longtemps demeurées minoritaires et,
si l’instruction s’est démocratisée au XXe siècle partout en
Europe, la nationalisation emprunte plusieurs voies qui
relativisent fortement la place de l’école. De plus, les
formes de nationalisation qu’elle promeut sont plus
diverses qu’on ne l’a longtemps cru.

Au XIXe siècle, des systèmes éducatifs variés


au service de la nation

• Le primaire et le secondaire
Au début du XIXe siècle, la scolarisation est principalement
l’affaire de l’Église. Elle relève de deux systèmes juxtaposés qui ne
communiquent pas entre eux : les petites écoles pour les milieux
modestes et les collèges pour les classes supérieures. L’enseignement
religieux imprègne les programmes et le personnel enseignant est
souvent ecclésiastique. Cette prépondérance ecclésiastique a fait dire
à de nombreux historiens que la nationalisation n’est efficace que
là où prédomine un système scolaire étatique : en effet, on a consi-
déré que l’Église fabriquait des chrétiens, non pas des citoyens.
Or, dans la majeure partie de l’Europe, le système scolaire ne
dépend pas d’un État centralisé. En Grande-Bretagne, l’enseignement
primaire est pris en charge par le secteur philanthropique privé ou

37
la commune, qui repoussent le contrôle de l’État. C’est dans un cadre
religieux que les écoles du dimanche alphabétisent les masses à
partir de 1780. Deux systèmes scolaires religieux s’affrontent à la
mi-XIXe siècle : la Société nationale, sous influence anglicane, rassemble
17 000 écoles et 100 000 élèves. La British and Foreign School
Society, sous influence quaker, rassemble 1 500 écoles et 225 000
élèves en 1850. Avec Gladstone, l’arrivée des libéraux entraîne en
1870 le vote d’une loi d’organisation de l’enseignement primaire
qui surimpose au système privé des écoles d’État (Board Schools),
gratuites et obligatoires. Le principe de la gratuité totale est adopté
en 1891. Mais ces écoles d’État demeurent largement minoritaires.
En Italie aussi, l’initiative est locale et privée. L’éclatement
étatique d’avant l’unité de 1870 favorise une grande variété de
systèmes. Ainsi, dans l’Italie sous domination autrichienne, les écoles
primaires sont divisées en mineures, installées dans chaque paroisse,
et majeures. Dans les mineures, on dispense l’enseignement du caté-
chisme, de la lecture, de l’écriture, du calcul et de quelques bases
de la langue. Dans les majeures, le latin n’est enseigné qu’aux garçons.
Des écoles techniques à l’imitation de l’Allemagne sont également
mises en place dès 1838 à Milan et à Venise. L’enseignement étant
gratuit et obligatoire, 70% des enfants sont scolarisés en 1860. Dans
le Piémont-Sardaigne, la Restauration en 1815 favorise un ensei-
gnement confessionnel, mais le développement de l’école corres-
pond surtout au temps du Risorgimento. À Turin, un ministère de
l’Instruction publique est fondé en 1859 sur les principes de la
gratuité, de la liberté et de l’obligation. Appliqué à tout le royaume,
le système piémontais favorise la modernisation de l’enseignement
en vue de fortifier le sentiment national, une éducation libérale
fondée sur l’apprentissage de la langue, de la géographie et de
l’histoire. Plus tard, en 1886, les petits Italiens puisent leur amour
de la nation dans le livre Cuore qui est l’équivalent du Tour de
France par deux enfants, publié en 1877. Cependant, dans le sud
du pays, l’analphabétisme demeure la règle. Dans le secondaire,
50 000 élèves seulement sont scolarisés en 1870.
En revanche, en Prusse, c’est dans le cadre étatique que se
développent les écoles. Dès 1809, Wilhelm von Humboldt fonde un
ministère de l’Éducation. Le pays se caractérise par un taux
d’alphabétisation élevé qui atteint 50% chez les enfants en 1780)
et le développement précoce d’une structure à trois niveaux : le
primaire (qui dépend des municipalités), le lycée (Gymnasium) et
l’Université (qui dépendent de l’État). En 1816, 60% des enfants

38
ÉCOLE

fréquentent l’école publique. La fin des études au Gymnasium est


sanctionnée par un diplôme, l’Abitur (1834) qui ne concerne toute-
fois qu’une minorité des élèves (17% à Berlin vers 1840). À partir
de 1859, le système se double d’un enseignement technique
dispensé dans les Realschulen. Après 1871, si les Länder gardent
la prééminence en matière éducative, le gouvernement impérial
renforce le rôle de l’État dans l’inspection et la détermination des
orientations générales des programmes.
Mais la nationalisation n’est pas forcément liée à l’étatisation du
système scolaire : en France, du reste, la loi scolaire de Guizot (1833)
fait reporter sur les municipalités l’essentiel du poids de la scolari-
sation, de même que la loi Moyano en Espagne (1859). Ce qui
transforme les municipalités, les Églises, les provinces en acteurs
importants de la nationalisation. On assiste d’ailleurs, dans la seconde
moitié du XIXe siècle, à une convergence des politiques scolaires des
différents moteurs de la scolarisation, notamment sur un plan péda-
gogique. Au Pays basque espagnol par exemple, ce sont les écoles
catholiques qui sont au XIXe siècle les vecteurs du nationalisme espa-
gnol. Dans une région où, à la fin du XIXe siècle, entre un tiers et
la moitié de la population scolaire est instruite dans des écoles
religieuses (et deux tiers des élèves du secondaire), l’Église joue un
rôle nationalisateur majeur : selon l’historienne Maitane Ostolaza,
on y enseigne la langue castillane, l’histoire et la géographie de
l’Espagne dès 1860. En 1880, le portrait du roi préside les salles
de cour alors qu’il faut attendre un décret de 1921 pour que la mesure
s’étende au reste de l’Espagne. Quant à l’enseignement secondaire
espagnol, la pénétration des idées nationales y est beaucoup plus aisée
mais elle ne touche que les élites : de 36 collèges royaux en 1815,
on passe à 119 lycées d’État en 1914 sans compter 220 collèges
municipaux. Mais le nombre des élèves ne passe que de 70 000
en 1789 à 180 000 en 1914 pour une population de 38 millions
d’habitants.
Au Royaume-Uni, l’enseignement secondaire (Public school)
se développe lentement à partir de 1827 mais il ne comprend
pas d’enseignement de l’histoire. La réforme de 1864 qui imite le
modèle prussien ne concerne que 3 000 élèves issus des classes très
aisées. Ainsi, le développement de l’enseignement secondaire ne date
véritablement que du début du XXe siècle, avec le Balfour Act en
1902.
La variété des systèmes scolaires montre que les moteurs et les
voies de la nationalisation sont divers. Toutefois, si l’enseignement

39
primaire et secondaire donne les bases du catéchisme national,
l’université est au cœur du projet.

• L’université, foyer national


L’enseignement supérieur est un foyer important de nationali-
sation dans toute l’Europe, en particulier parce que les universités
sont le centre de l’agitation politique libérale au début du XIXe siècle.
Le rôle des universités ne cesse de croître au fur et à mesure de leur
multiplication : une centaine d’établissements en Europe en 1815
(15 en France), 175 en 1900, 250 en 1930. « La jeunesse des écoles »
étant à la pointe de la contestation en Allemagne dans les années
1819-1821, les Burchenshaften, associations étudiantes patriotes,
encadrent le futur patriote. En revanche, la faiblesse des universités
italiennes limite ce bouillonnement même si des troubles éclatent à
Naples en 1821, à Turin en 1823 et à Bologne en 1831.
En Norvège par exemple, l’Université est l’élément central autour
duquel se développe l’idée de l’indépendance nationale. Les élites
norvégiennes, sous suzeraineté danoise, réclament une université
pendant tout le XVIIIe siècle, notamment parce que le diplôme qu’elle
délivre est indispensable pour être pasteur. Le vœu est tardivement
exhaussé par Frederik VI, roi du Danemark, en 1811. La fondation
est possible grâce à une souscription qui mobilise fortement les élites
libérales de Christiana, dans l’est du pays. Après que la Norvège
passe sous domination suédoise en 1814, l’Université est le foyer
nationaliste principal du pays et forme une élite très antisuédoise.
S’y affirme une classe de réformateurs nationalisateurs : linguistes,
historiens, juristes. Le parlement norvégien, le Storing, place alors
l’Université sous sa protection.
En France, le nombre des étudiants double au XIXe siècle (de 4 300
à 9 000 environ), de même qu’en Allemagne (de 13 000 à 26 000).
Au début du XXe siècle cependant, la France compte 42 000 étudiants
en 1913 (76 000 en Allemagne la même année). L’enseignement de
l’histoire est longtemps un enjeu national, surtout sous la Restauration
et la monarchie de Juillet. Mais au début du XXe siècle, l’histoire est
de moins en moins patriotique et cesse d’être cette « culture du sen-
timent national » que souhaitait l’historien Lavisse. Des socialistes
contestent la finalité patriotique de l’histoire et le manuel de Gustave
Hervé est franchement antimilitariste et internationaliste. Il sera
d’ailleurs interdit en 1904. L’inculcation du sentiment national reprend
en effet de plus belle pendant la Grande Guerre où les enseignants

40
ÉCOLE

sont mis à contribution : la géographie est désormais celle du front,


des collectes pour les soldats sont organisées, etc. Les instructions
d’après-guerre conservent le ton chauviniste, reprenant en 1925 la
formule de Lavisse. Toutefois, des voix s’élèvent contre ces usages
de l’histoire parmi les enseignants majoritairement pacifistes. Des
initiatives se multiplient pour dépasser les antagonismes nationalistes :
Malet et Isaac jouent un rôle important pour harmoniser l’ensei-
gnement de l’histoire de la Grande Guerre des deux côtés du Rhin
en 1932 : on évoque « le pacte Kellog-Briand de la conscience ».
Au XXe siècle, l’université échappe à l’emprise du nationalisme :
la scientificité des disciplines enseignées devient incompatible avec
la transmission d’un message nationaliste. C’est aussi que les élites
qui la fréquentent sont déjà profondément nationalisées.

École et nationalisation

• École et acculturation nationaliste


L’école tend à favoriser l’acquisition d’un bagage culturel homo-
gène afin de rendre possible la communication entre les membres
d’une nation. L’essentiel est fourni par l’acquisition d’une langue
nationale standardisée. L’école ne vise pas seulement à répandre la
langue de l’État mais aussi à ériger sa pratique courante comme le
signe d’appartenance le plus évident à la communauté nationale en
rejetant l’opprobre sur ceux qui ne la comprennent pas. L’instituteur
est la cheville ouvrière de cette instauration linguistique de la nation.
L’école est un puissant relais des politiques linguistiques : au
XIXe siècle, l’État belge repose sur l’usage du français alors que 60%
des citoyens du royaume parlent des dialectes flamands. Ce choix
linguistique s’explique par le fait que le français est la langue des
bourgeoisies flamande et wallonne. Le clivage linguistique recouvre
donc une démarcation sociale ce qui fait de la bataille culturelle pour
la reconnaissance du flamand une bataille politique pour l’accès au
pouvoir des classes moyennes et populaires du Nord. Pour arrêter
la francisation de la société, notamment dans la fonction publique,
les flamingants obtiennent en 1873 l’officialité du français et
du flamand dans l’espace public en Flandre. Mais c’est surtout la

41
« néerlandisation » de l’enseignement qui marque le tournant majeur
du nationalisme flamand, entre 1883 et 1932. L’imposition de l’uni-
linguisme répond à deux objectifs : écarter les élites francophones
et permettre l’ascension sociale des couches populaires néerlando-
phones. L’école permet ainsi de créer un espace culturel national
autonome, à l’abri de toute forme de concurrence francophone, le
français ayant bénéficié jusqu’alors d’une position privilégiée dans
la bureaucratie et le monde économique.
Si l’école est bien un facteur d’acculturation, les élèves peuvent
y résister, comme le montre la survie du catalan malgré la répres-
sion dont il fut l’objet pendant les deux dictatures militaires qui mar-
quèrent l’Espagne au XXe siècle (1923-1931 et 1936-1975). En effet,
l’acculturation scolaire ne fonctionne que si elle est articulée à un
programme politique et social émancipateur clairement identifié par
les locuteurs de la langue minoritaire. En France par exemple, on
ne peut expliquer le recul des langues régionales par le seul fait sco-
laire, même si on connaît la vigueur avec laquelle la IIIe République
lutte contre ce qu’elle appelait les « patois ». C’est essentiellement
parce que le programme national est intimement lié à la démocra-
tisation de la vie politique et, de manière générale, à l’espoir d’une
mobilité sociale ascendante que les Français non francophones accep-
tent la domination du français. L’échec de l’occitanisme s’explique
en particulier parce que pour les élites méridionales, le radicalisme
est une perspective politique plus avantageuse que la stratégie de
rupture que proposent quelques intellectuels occitanistes, tel Frédéric
Mistral.
A contrario, alors que l’école primaire alphabétise les Irlandais
et que le recul du gaélique atteste le succès de l’anglais, le natio-
nalisme britannique ne séduit pas les masses parce qu’il n’offre
aucune perspective d’intégration politique et sociale, sinon le contraire.
De fait, le principe qui prévaut dans le système scolaire britannique
est la ségrégation sociale : une pédagogie discriminatoire tend à entre-
tenir une séparation radicale entre la culture des élites et celle des
petites gens, ce qui a pour conséquence de conforter durablement
dans la population l’enracinement une identité sociale ouvrière
davantage qu’une identité nationale.
De plus, l’acculturation nationaliste n’a de prise que si les
enseignants sont eux-mêmes formés à cette tâche. En France jus-
qu’à la fin du XIXe siècle, la plupart des enseignants du primaire sont
d’origine ecclésiastique. Les maîtres, en nombre insuffisant, sont
mal formés jusqu’à la mise en place d’un réseau d’écoles normales

42
ÉCOLE

masculine dans les années 1830 et féminine dans les années 1880.
La nationalisation de la formation des enseignants est confortée par
l’unification des diplômes, tous les maîtres devant être titulaires
d’un brevet de capacité avec les lois Ferry. Une loi de 1889 fait des
enseignants des écoles publiques des fonctionnaires de l’État, ce qui
autorise l’unification du corps des enseignants, un atout important
de la politique nationalisatrice. L’école de la IIIe République
française est donc souvent considérée comme un modèle d’accul-
turation nationaliste. Mais contrairement à une idée reçue, la politique
linguistique uniformisatrice des dirigeants républicains est compa-
tible avec l’utilisation effective des langues régionales dans les
classes. Les enseignants jouent un rôle d’intermédiaires culturels en
montrant qu’ils estiment et respectent la langue locale, la culture et
l’histoire régionales, répondant le plus souvent aux exigences d’un
bilinguisme transitionnel qui permet l’apprentissage du français par
un enseignement dispensé dans la langue maternelle des élèves. Ainsi,
comme le note l’historienne Anne-Marie Thiesse, l’école républicaine
a cultivé le sentiment d’appartenance locale comme propédeutique
au sentiment d’appartenance national. De même, dans les manuels,
l’amour à la « Grande Patrie » passe toujours par l’amour à la « Petite
Patrie »
En France, l’intimité entre le projet scolaire républicain et le
projet colonial pose indirectement le problème de la nationalisation
des populations colonisées. Dans la pratique, il existe une contra-
diction entre les intentions assimilatrices et généreuses de l’école
et ses pratiques fortement discriminatoires, renforcées par une
formation différenciée des maîtres selon qu’ils enseignent à des
colons ou à des colonisés. En fait, l’idée que les colonisés aient tous
appris le « Nos ancêtres les Gaulois » relève de la légende car les
systèmes scolaires sont très inégalement développés selon les régions
de l’empire. De plus, l’application des programmes métropolitains
définis en 1902 est inégale et incomplète. Au Sénégal, dans les villes
comme Dakar, l’enseignement métropolitain est respecté à la demande
des élites sénégalaises en 1924, mais les résultats dans les campagnes
sont nuls. Dès les années 1930, on note une volonté d’adaptation aux
réalités indigènes mais le français est partout imposé comme langue
véhiculaire écrite. Paradoxalement, il a pu dans certains cas hâter
l’indépendance nationale en permettant l’unification des élites.
L’école exerce d’ailleurs une influence sur les mouvements natio-
nalistes dans les pays colonisés en imposant des structures pédago-
giques qui sont plus tard celles des États indépendants (transmission

43
d’une culture écrite, formation des agents, principe d’égalité devant
l’éducation, etc.).
Attribuer à l’école le rôle central qu’on lui reconnaît généralement
dans la nationalisation des masses est donc exagéré. On sait qu’en
Bretagne, les migrations vers Paris et l’expérience des tranchées en
1914-1918 ont été plus efficaces à faire reculer les dialectes bretons
que l’action des « hussards noirs » de la République. Mais en France,
l’école est l’objet d’une survalorisation qui fait de cette institution
le miroir dans lequel la nation se regarde. L’école joue alors le
rôle de ciment symbolique que l’armée a pu jouer dans la société
prussienne ou la Couronne dans la société britannique. Une autre
source de fétichisation repose sur l’idée communément admise que
seule l’école étatique est capable de nationaliser les citoyens.

• Nationalisation des corps


Plusieurs auteurs ont attiré l’attention sur les mécanismes infor-
mels de nationalisation qui peuvent aussi bien se déployer dans les
activités parascolaires que pendant l’enseignement proprement dit.
Au-delà du contenu pédagogique, l’école est un instrument de
disciplinarisation des corps des citoyens. En France, l’institution des
bataillons scolaires en 1882 a par exemple pour but de soumettre
les enfants de plus de 12 ans à des exercices militaires et gymnas-
tique. Dès 1881, le ministre de l’Instruction Paul Bert déclare que
« dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt ». Mais
ce sont les régimes autoritaires qui ont le plus systématiquement
exploité cette forme de nationalisation des corps, notamment par des
institutions parascolaires.
Dans l’Italie fasciste par exemple, la collaboration étroite de
l’école et des organisations de jeunesse du parti unique est institu-
tionnalisée. La GIL (Gioventu italiana del littorio, Jeunesses italiennes
des licteurs) enrégimente près de 8 millions d’enfants en 1941,
rassemblant les enfants dans les « Fils de la Louve » (4-8 ans), les
garçons dans les Balilla (8-14 ans) et les Avanguardisti (Avant-guar-
distes – 14-18 ans), les filles dans les « Petites Italiennes » et les
« Jeunes Italiennes » ensuite. L’éducation physique scolaire est du
ressort de la GIL, de même que les activités organisées (cours, camps,
colonies, etc.). L’objectif est de former une nouvelle élite fasciste.
Pour cela, la GIL possède son propre réseau d’école pour former ses
cadres. En 1939, un Centre national de préparation politique est créé
à Rome pour accueillir les jeunes diplômés de la GIL. Ces institutions

44
ÉCOLE

ont pour tâche d’achever la nationalisation des Italiens par la formation


d’une mentalité de masse commune et grâce à une véritable révo-
lution culturelle. Cependant, l’éducation fasciste se heurte aux résis-
tances des familles et de l’Église : l’Action catholique relance dans
les années 1930 l’encadrement des classes ouvrières et oblige le
régime à accepter un statu quo en 1938.
Dans l’Allemagne nazie, le régime hésite longtemps entre deux
options : soit politiser l’école, l’organisation de jeunesse servant de
structure d’appoint pour l’organisation des loisirs, soit donner les
pleins pouvoirs aux Jeunesses hitlériennes (Hitlerjugend), reléguant
l’école à un simple complément éducatif. Au début, les deux systèmes
ont fonctionné en parallèle : le primaire et le secondaire se nazifient
dans les contenus, le personnel enseignant et les instances de recru-
tement. Avec l’interdiction des mouvements de jeunesse de gauche
et l’absorption de ceux de droite, les Jeunesses hitlériennes atteignent
en 1933 3,5 millions d’affiliés. C’est à partir de 1936 que l’école
est attaquée de front par l’organisation de jeunesse qui vise à mono-
poliser l’éducation. Les écoles confessionnelles sont autoritairement
fondues dans les Jeunesses hitlériennes et le maître d’école devient
un instructeur de l’organisation. Dans le secondaire, la pression des
Jeunesses hitlériennes finit par avoir raison de l’autonomie des ensei-
gnants et des établissements. En 1939, les Jeunesses hitlériennes
comptent 8 millions de membres, soit les deux tiers de la tranche
d’âge 14-18 ans. Ses activités occupent deux journées et demie par
semaine et se préoccupent de doctrine et de préparation militaire.
La guerre parachève le triomphe des organisations parascolaires sur
l’école. Les écoles de formation des maîtres se voient alors subor-
données aux Jeunesses hitlériennes et les enfants sont enrôlés dans
des « camps à la campagne », loin de leurs parents.
L’école ne délivre pas seulement un message nationalisateur ;
elle conforme les corps aux attentes de la nation, inculque des com-
portements disciplinés. Dans les régimes autoritaires, cet aspect
l’emporte largement sur le contenu scolaire.

• École et intégration nationale


L’influence des enseignants sur les enfants a toujours été un objet
de polémique au XXe siècle. Au Royaume-Uni, la démocratisation
d’un système scolaire traditionnellement ségrégatif a donné lieu à
d’amples débats sur la place de l’éducation civique par exemple. En
France, Paul Bois a tenté de mesurer l’influence des instituteurs sur

45
l’école au XIXe siècle par les méthodes de la géographie électorale :
il a montré que le caractère conservateur de certaines régions (la
Sarthe en l’occurrence) ne doit pas grand-chose à l’école, l’influence
parentale étant beaucoup plus déterminante. Après la Seconde Guerre
mondiale, les finalités politiques de l’enseignement de l’histoire
ne font plus consensus et sont transférées à l’instruction civique,
jusqu’alors réservée à la seule école primaire, dès 1944. En pratique,
ce sont les professeurs d’histoire-géographie qui assument cette
dernière. Il ressort que la discipline historique est moins instru-
mentalisée. Toutefois, on a noté qu’une meilleure connaissance for-
melle des institutions et des mécanismes politiques n’entraîne pas
forcément une plus grande participation politique lorsque les élèves
sont en âge de voter. Plus qu’une différence de niveau d’apprentis-
sage, c’est la familiarité avec la politique qui détermine la compétence
politique des élèves et les principes généraux de la nation continuent
d’être mieux maîtrisés par les enfants des classes supérieures qui,
historiquement, ont intériorisé plus tôt l’idée nationale.
En effet, la politisation de l’enfant à l’école ne se situe pas seu-
lement sur le plan des contenus mais aussi des formes de partici-
pation et de l’apprentissage de certaines formes de relations sociales.
L’école constitue un lieu de familiarisation avec les mécanismes de
la vie politique : élection des chefs de classe, participation à la vie
scolaire, etc. Enfin, des rapports sociaux y sont inculqués : rapports
horizontaux entre les élèves, rapports verticaux avec la hiérarchie
des autorités scolaires (professeurs, administration). Les formes
violentes de rejet de l’institution scolaire montrent à cet égard une
résistance globale au système social et politique hégémonique,
surtout dans les milieux défavorisés ; mais le développement d’une
culture « anti-scolaire » peut paradoxalement favoriser l’intégra-
tion de l’élève dans un milieu professionnel.
En France, la question de la capacité de l’école à intégrer dans
la nation des populations d’immigration récente s’est posée ces
dernières années. Le constat parfois rapidement dressé d’un échec
de l’école à nationaliser des populations culturellement différentes
de la majorité s’est doublé d’un constat de difficultés croissantes
concernant la démocratisation de l’enseignement ou la lutte contre
les inégalités sociales et les effets de reproduction. Par nostalgie et,
le plus souvent, par idéalisation de l’école du XIXe siècle, le reproche
fait à l’école de ne plus servir de creuset national est en grande
partie injuste : des études récentes ont montré que l’appartenance
d’origine des élèves à telle ou telle culture, notamment arabe ou

46
ÉCOLE

africaine, est beaucoup moins discriminante que leurs origines


sociales. De plus, il faut considérer que la nationalisation (qui n’est
qu’une forme de la politisation globale de l’élève) est la résultante
de plusieurs modes d’appropriation et de l’interaction de multiples
facteurs, d’agents et de circonstances. Il n’y a pas lieu de considérer
que l’école en est un vecteur privilégié. Si l’école a perdu la situa-
tion d’agent nationalisateur dont elle semblait jouir au XIXe siècle,
c’est surtout parce que la société s’est diversifiée et que le modèle
patriotique ancien s’est périmé.

Au total, on mesure bien combien l’école demeure un lieu de


nationalisation problématique au fur et à mesure que se complexifie
la société. D’agent de nationalisation, l’école est devenue un
vecteur de mémoire nationale, ce qui peut nuire à ses objectifs
pédagogiques. Il n’en demeure pas moins qu’elle n’est qu’un
des nombreux moyens par lequel s’opère la nationalisation des
populations, et probablement plus le principal.

notices Étrangers, Fascisme, Histoire nationale,


reliées Langues nationales, Nationalité.

47
ÉCONOMIE
Pour les marxistes, le développement du capitalisme
industriel au XIXe siècle est étroitement lié à l’émergence
des nations, celles-ci constituant des espaces de production
et de consommation régulés tandis que l’État joue un rôle
protecteur pour les capitalistes. Selon la même logique,
la constitution des empires coloniaux est interprétée
comme un exutoire à l’étroitesse des marchés nationaux.
Mais l’importance du cadre national dans le développement
économique au XIXe siècle est également soulignée par des
non-marxistes comme l’anthropologue et philosophe
britannique Ernest Gellner. Pour lui, l’émergence de
sociétés nationales culturellement homogènes offre les
conditions du développement économique.
Dans ses derniers écrits l’historien tchèque Miroslav
Hroch souligne toutefois des décalages entre émergence
nationale et développement économique.
L’industrialisation de la Bohême précède par exemple
l’expression d’un nationalisme tchèque même si elle le
favorise. En revanche, l’émergence des États-nations dans
les Balkans ne s’accompagne pas de la constitution d’un
espace économique national. Enfin l’union douanière
allemande de 1834 n’est pas nécessairement l’expression
du nationalisme allemand même si elle facilite l’unification
de 1871.
Ce que soulignent ces exemples c’est moins l’absence de
relations entre économie et nation que leur complexité.
La question est de savoir à quelles conditions et de quelles
manières l’État-nation a permis, voire encouragé,
le développement économique et, réciproquement, dans
quelle mesure et sous quelle forme ce développement
exerce une influence sur la construction nationale et le
développement du nationalisme. Il faut garder à l’esprit
que le cadre national, aussi important fût-il dans la

48
ÉCONOMIE

période de l’industrialisation, ne s’est jamais substitué


aux relations transnationales. Les échanges économiques
internationaux, consubstantiels au développement de
toute économie, demeurent essentiels même dans les
périodes protectionnistes. La question est plutôt de
comprendre dans quelle mesure et à quel prix l’État-
nation a pu permettre aux entrepreneurs privés et aux
entreprises nationales d’être plus concurrentielles que
les autres sur le marché national et international.

Politiques économiques et construction nationale

• Du mercantilisme…
Dans les États absolutistes des XVIIe et XVIIIe siècles, les monarques
ont tenté d’exploiter au mieux les richesses de leurs royaumes
afin d’accroître leurs revenus (impôts et taxes en particulier) et de
renforcer leur pouvoir. Pour atteindre ce but, les souverains français
(Louis XIII et Louis XIV), prussien (Frédéric le Grand) ou russe
(Pierre le Grand) ont développé des politiques mercantilistes. Elles
sont ainsi définies par le ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste
Colbert : « Il faut rétablir ou créer toutes les industries, même de
luxe ; établir le système protecteur dans les douanes ; organiser les
producteurs et les commerçants en corporations ; alléger les entraves
fiscales nuisibles à la population ; restituer à la France le transport
maritime de ses produits ; développer les colonies et les attacher com-
mercialement à la France [...]; développer la marine militaire pour
protéger la marine marchande. » Les ministres et princes mercanti-
listes créent en effet des manufactures placées sous l’autorité directe
du prince et encouragent certains secteurs industriels servant souvent
à satisfaire les besoins de la cour mais également à soutenir l’ex-
portation. La levée de taxes à l’importation vise à protéger un mar-
ché intérieur en constitution. En Angleterre, les autorités cherchent

49
à développer les échanges internationaux grâce à la construction
d’une flotte de commerce encouragée par les Navigation Laws, régu-
lièrement promulguées entre 1561 et 1849.
Dans l’historiographie traditionnelle, la Prusse est considérée
comme le modèle même de ce « nationalisme économique » sous
la forme du caméralisme. Sous Frédéric le Grand, le caméralisme
prend la forme d’une véritable planification économique ; celle-ci
comprend des subsides pour certaines industries locales, l’appel à
des spécialistes étrangers comme les huguenots français, la consti-
tution d’un corps de fonctionnaires capable de mettre en valeur
et de gérer correctement les richesses du royaume, des travaux
d’aménagement comme le creusement du canal reliant la Silésie
à Hambourg. Récemment, certains historiens, et en particulier Charles
Tilly, ont mis en doute les effets bénéfiques de cette politique pour
le développement économique de la Prusse. Il n’en demeure pas
moins qu’elle témoigne de la volonté de mettre en valeur au mieux
le territoire pour la plus grande gloire de la monarchie et établit donc
une relation entre puissance politique et prospérité économique.

• …aux politiques économiques nationales


Cette même relation est à l’œuvre dans les politiques économiques
mises en œuvre par l’État prussien au XIXe siècle, qui trouvent leur
justification dans les écrits de l’économiste allemand Friedrich List.
À rebours du libre-échange intégral prôné par les libéraux britan-
niques comme Adam Smith au XVIIIe siècle et David Ricardo au XIXe
siècle, ce dernier souligne la nécessité pour les jeunes États les plus
vulnérables de se protéger, au moins provisoirement, derrière des
barrières douanières (thèse des « industries dans l’enfance »). Dans
ces nations moins avancées, les investissements publics seraient
essentiels pour développer les infrastructures, nécessaires au progrès
économique. Dans le raisonnement de List, comme dans toutes les
politiques économiques nationales, les chemins de fer jouent un rôle
central. En France, la Charte des chemins de fer de 1842 crée un
partenariat entre, d’une part, l’État, propriétaire des terrains sur
lesquels sont construites les voies et qui finance la construction des
infrastructures (ouvrages d’art et bâtiments), et, d’autre part, les
compagnies qui construisent les superstructures et exploitent les
lignes. Les réseaux régionaux sont progressivement rachetés par
l’État jusqu’à la création, en 1937, de la Société nationale des chemins
de fer français (SNCF). Dans presque tous les États allemands, les

50
ÉCONOMIE

autorités publiques encouragent le développement du chemin de fer :


deux tiers des lignes ont bénéficié des fonds publics en 1850. En
Prusse, le gouvernement a garanti les dividendes des investisseurs
et favorisé les procédures d’expropriation : il a ainsi pu influer sur
les tracés et les tarifs. À partir des années 1870, il se lance dans une
politique d’achat systématique des lignes de chemin de fer. Les États
scandinaves investissent également de manière importante dans ce
secteur à partir des années 1840.
Même si les historiens tendent maintenant à minorer l’influence
de ces investissements étatiques sur le développement économique,
ils reconnaissent l’importance de leurs effets collatéraux. En Allemagne,
entre 1835 et 1870, plus de la moitié de la production d’acier est
absorbée par la construction du chemin de fer. L’importance de la
demande est à l’origine du développement et de la modernisation
de la sidérurgie, dont le taux de croissance atteint 30 % par an dans
les années 1850. En 1861, un cinquième des actifs de l’industrie de
construction de machines travaille pour le chemin de fer.
Cette logique qui associe investissement direct de l’État et
grandeur nationale est poussée à l’extrême dans les pays de dictature.
Les politiques de grands travaux s’y fixent un double objectif :
s’assurer la grandeur de l’État et de la nation et, en résorbant le
chômage, accroître la popularité du régime. Sur ce modèle, le gou-
vernement fasciste lance, à partir de 1928, un programme de « boni-
fication intégrale » des terres italiennes prévoyant drainage, mise
en culture et construction d’infrastructures. L’ouverture du grand
chantier de construction des autoroutes en 1933 dans l’Allemagne
nazie est, tout comme le plan de bonification de 1928, accompagnée
d’une intense propagande visant à mobiliser la population pour
la plus grande gloire de la nation. Les mêmes mises en scène sont
utilisées dans l’URSS stalinienne ou dans les démocraties populaires
à l’occasion du percement de canaux (en URSS ou en Roumanie)
ou de la construction de grands complexes sidérurgiques entourés
de villes nouvelles comme celui de Magnitogorsk (1929) en URSS,
de Stalinstadt en RDA (1950) ou de Nowa Huta en Pologne (1950).

• Les politiques économiques des États providence


Les politiques keynésiennes développées dans les années 1930
pour combattre les effets de la crise économique dans les pays
d’Europe occidentale constituent un premier pas vers un fort inter-
ventionnisme de la puissance publique après la Seconde Guerre

51
mondiale. Elle prend alors un tour plus systématique de régulation,
de redistribution sociale et de stabilisation nationale dans le cadre
du développement et de la consolidation de l’État providence.
La France adopte une politique assez dirigiste avec la mise en
place du Commissariat général au plan, créé en 1946 dans l’optique
d’aménager le territoire et de créer les conditions de la croissance
économique et du bien-être social. Les pays scandinaves s’engagent
dans le même type de politique et le gouvernement social-démocrate
de Norvège lance un premier plan quadriennal en 1949. Ces poli-
tiques d’aménagement s’accompagnent souvent de dispositions visant
à organiser la répartition des richesses dans une phase de croissance
économique soutenue. La nationalisation de certains secteurs pour-
suit le même objectif. Le gouvernement travailliste britannique de
l’après-guerre nationalise les transports, la distribution d’eau et
d’électricité mais aussi des industries en crise comme le charbon-
nage ou la sidérurgie dans le but de protéger l’industrie nationale.
En France, outre les nationalisations de la Libération, le gouverne-
ment gaulliste développe la politique des « champions nationaux »
dans les années 1960 pour favoriser certains secteurs vitaux. Il s’agit
de privilégier une entreprise nationale dans une branche particu-
lière censée, grâce à des aides substantielles de l’État, devenir
le producteur dominant sur le marché national et y entraver les
concurrents étrangers. Le Plan calcul lancé en 1966 devait ainsi
favoriser l’entreprise française CII (filiale de Thomson) et établir
l’indépendance de la France en matière de gros ordinateurs, utiles
pour la défense.
En Allemagne fédérale, l’économie sociale de marché mise en
place par le ministre Ludwig Ehrardt (de 1949 à 1963) vise à accroître
la compétitivité de l’économie privée et à favoriser une redistribu-
tion sociale par l’État. La notion, reprise dans le projet de Constitution
européenne en 2005, devrait, au terme d’un consensus entre les
partenaires européens qui ont négocié l’accord, constituer le fon-
dement d’un État social européen encore dans les limbes, tant les
États providence sont étroitement organisés selon des logiques et
des modèles nationaux, constituant même de puissants éléments
de l’identité nationale.

52
ÉCONOMIE

L’économie nationale

• L’État-nation comme cadre et acteur


du développement économique
Indépendamment de son intervention directe, l’État national
édifie un cadre favorable au développement de la vie économique.
Les gouvernements nationaux suppriment généralement les douanes
intérieures. Le monopole de l’émission de la monnaie est progres-
sivement institué, favorisant les transactions. En 1694, le Parle-
ment anglais autorise la fondation d’une banque d’émission, The
Governor and Company of the Bank of England. En 1844, le gou-
vernement lui accorde le privilège d’émission, à côté de banques
privées localisées en dehors de Londres, et le monopole complet en
1930. En France, le privilège d’émission est accordé à la Banque
de France pour Paris en 1803, droit étendu à l’ensemble du territoire
national en 1848. Dans les pays scandinaves, l’unité et la stabilisation
monétaire gagée sur l’étalon argent joue, dans la première moitié
du XIXe siècle, un rôle important dans le démarrage industriel.
L’unification du système de poids et mesure (1795 en France, 1871
en Allemagne) limite les risques de fraude et favorise les transactions
commerciales.
En tant que législateur, l’État est à l’origine de lois qui constituent
le cadre de l’activité économique, et qui peuvent l’encourager ou la
freiner. Ainsi, en France, la suppression des corporations par la loi
Le Chapelier en 1792 ouvre les possibilités de la libre entreprise.
En Prusse, la libération des paysans en 1807 favorise la mobilité d’est
en ouest nécessaire au développement industriel de la Ruhr. Partout
la législation sur les sociétés économiques joue un rôle important.
Ainsi, en France, la loi de 1863 instaure les sociétés par actions à
responsabilité limitée qui protège les actionnaires ; elle trouve son
équivalent en Allemagne en 1893.
L’État national joue également un rôle essentiel dans la forma-
tion de la main-d’œuvre. En Prusse, l’État prend en charge, sur-
tout après 1870, l’enseignement technique au sein des Realschulen
qui formaient déjà un tiers des élèves entre 1850 et 1870. La période
d’industrialisation accélérée des pays scandinaves à partir des
années 1930 est soutenue par une politique de scolarisation géné-
ralisée.

53
Enfin, durant la période d’industrialisation, les commandes
d’État à l’industrie jouent un rôle souvent décisif. Dans les pays
scandinaves, industrialisés plus tardivement et dont l’économie se
développe à l’abri de barrières protectionnistes, les grands travaux
d’infrastructure (construction de canaux dans les années 1820-1830,
de voies de chemin de fer à partir du milieu du siècle, du télégraphe
à partir des années 1860) permettent de compenser la faiblesse du
marché intérieur.

• Des nations dans une économie mondiale


Dans les pays d’Europe centrale et balkanique, il n’existe pas
de relation directe et simple entre la construction des États-nations
et le développement économique. À la fin du XIXe siècle, seule la
Bohême-Moravie atteint un niveau de développement économique
comparable à celui l’Europe occidentale. Mais sa prospérité est
liée à un partage des tâches au sein de l’espace politique austro-
hongrois où elle constitue avec l’Autriche le pôle manufacturier.
Par la suite, la constitution de la Tchécoslovaquie et la politique
protectionniste des États-nations d’Europe centrale dans l’entre-
deux-guerres ont plutôt constitué un obstacle au développement
économique tchèque.
En revanche, dans les pays des Balkans, devenus indépendants
dans le courant du XIXe siècle, l’absence d’élite économique endo-
gène freine le développement de la modernisation économique. Celle-
ci est presque complètement dépendante des investisseurs étrangers
dans une période d’intense circulation capitalistique que la polito-
logue américaine Suzanne Berger décrit comme celle de la « première
mondialisation ». Si cette région dispose d’une infrastructure ferro-
viaire satisfaisante à la fin du XIXe siècle, 95% des investissements
dans ce secteur sont le fait d’investisseurs occidentaux. Les industries
extractives, y compris le pétrole, sont presque totalement entre les
mains des capitalistes étrangers. En l’absence d’élite économique
et de capitaux locaux, les produits agricoles sont exportés sans aucune
transformation – blé roumain (98% de la production est exportée),
raisins grecs, tabac bulgare – et les revenus qui en sont tirés ne sont
pas investis dans la modernisation économique de chacun des pays.
La situation est un peu plus favorable en Europe centrale où il
existe une élite nobiliaire ancienne et une classe industrielle. Mais
la dépendance par rapport aux pays étrangers demeure forte. Entre
1867 et 1914, 40 % du capital investi en Hongrie est étranger ce qui

54
ÉCONOMIE

représente toutefois une amélioration par rapport à la période 1815-


1867. La partie de la Pologne sous administration russe depuis la
fin du XVIIIe siècle, s’est beaucoup développée économiquement.
Lodz, la Manchester polonaise, fournit en produits textiles une grande
partie de la Russie tsariste qui constitue un marché privilégié. La
plupart des industriels locaux sont issus de groupes allogènes, alle-
mands ou juifs. Installés sur place anciennement, à l’appel des princes
locaux, ils n’en sont pas moins constitués en « étrangers » à mesure
que se répand le nationalisme ethnique dans le courant du XIXe siècle.
Dans cette région le dynamisme économique est donc souvent porté
par des groupes bientôt constitués en « minorités ethniques ». Outre
les élites industrielles, une grande partie de la classe ouvrière de
Pologne ou de Lituanie est juive (un tiers en Pologne pour 10% de
juifs dans la population totale). Dans les Balkans, les promoteurs
de la modernité économique, artisans des villes ou commerçants, sont
très majoritairement juifs, arméniens ou grecs.
Dans les pays d’Europe centrale et balkanique, les promoteurs
du développement économique sont donc, pour les nationalistes, des
« étrangers », ce qui conduit à une inversion fatale du rapport que
les États-nations entretiennent avec la modernité économique. Plutôt
que de tenter de promouvoir le commerce et l’industrialisation pour
en faire un instrument de la consolidation nationale, les élites natio-
nalistes locales considèrent la croissance comme une forme de produit
d’importation, fondamentalement étrangère aux traditions locales qui
seraient par essence rurales. Une grande partie des revenus des États
nationaux est d’ailleurs investie dans la constitution de puissantes
armées avec lesquelles ils vont mener les très meurtrières et très
nationalistes guerres balkaniques (1912-1913). Cette représentation,
qui perdure jusqu’à aujourd’hui, est très encouragée par les Églises
orthodoxe ou catholique qui voient dans les sociétés traditionnelles
le fondement même de leur puissance. À la fin du XIXe siècle, dans
l’Europe balkanique et dans une moindre mesure en Europe centrale,
le nationalisme se construit sur le rejet du développement économique.

55
Économie et nationalisme

• Phénomènes de « nationalisation » de l’économie


En créant les conditions d’une plus grande communication, la
modernisation économique autorise naturellement la constitution d’un
espace public essentiel à l’émergence et au développement de tout
mouvement politique et, en particulier, de mouvements nationalistes.
Le développement et la circulation de la presse, les rencontres entre
les individus en sont des vecteurs essentiels. Par ailleurs, le déve-
loppement économique favorise le décloisonnement territorial et la
mobilité au sein d’un espace géographique plus vaste encourageant
à terme une certaine homogénéisation culturelle, même si celle-ci n’est
pas acquise d’emblée. Les migrations intérieures au sein du territoire
sont d’abord à l’origine de la constitution de quartiers « régionalisés »
comme celui des Bretons autour de la gare Montparnasse à Paris ou
le quartier Saint Gilles où s’entassent les Irlandais pauvres à Londres.
La circulation de biens manufacturiers de consommation courante
sur le territoire, comme les produits textiles, contribue à une homo-
généisation nationale des modes de vie qui se marque par exemple
par la disparition des costumes régionaux, progressivement trans-
formés en objets folkloriques.
Dans certains cas particuliers où les États-nations se détachent
progressivement d’ensembles politiques plus vastes, le développe-
ment économique encadré par les autorités politiques locales peut
d’ailleurs être sciemment utilisé comme un moyen de construire un
espace national spécifique. C’est le cas dans le grand-duché de Finlande
rattaché à l’Empire tsariste entre 1809 et 1917. Ses autorités dirigeantes
cherchant à conquérir progressivement une plus grande autonomie
politique, la fondation en 1842 de la Direction des manufactures,
devenue l’Administration générale industrielle, en constitue un
puissant instrument.
Dans l’Europe centrale de l’entre-deux-guerres, la plupart des
gouvernements développent des politiques visant à « nationaliser »
l’économie, à en expulser tous ceux qui sont considérés comme
« étrangers », même s’ils sont légalement citoyens. En Roumanie,
des mesures sont prises pour « roumaniser » les grandes industries.
Les nationalisations entreprises juste après les traités de paix visent
à chasser les industriels hongrois et autrichiens et à favoriser les

56
ÉCONOMIE

investissements « roumains » : la loi de 1925 interdit même tout


investissement étranger dans le secteur minier. Des mesures
comparables sont prises dans la Silésie polonaise à l’encontre des
industriels « allemands ». Ces politiques nationalistes en matière
économique culminent dans les mesures de boycott des magasins
et entreprises juives et allemandes ou les spoliations des bien juifs
à la fin des années 1930 en Roumanie, en Pologne et en Hongrie.
Partout, l’ethnicisation de l’économie nationale est justifiée par des
arguments d’indépendance et de grandeur nationale.
Les acteurs économiques eux-mêmes ont d’ailleurs souvent joué
un rôle non négligeable dans le développement du nationalisme éco-
nomique en privilégiant certains choix politiques et économiques. C’est
tout particulièrement le cas des grands industriels allemands, large-
ment engagés au sein du mouvement national libéral qui apporte un
soutien inconditionnel à la politique d’unification bismarckienne à
partir de 1866, et dont certains se retrouvent dans le lobby colonial
des années 1880. Ils sont par ailleurs précocement organisés au sein
de puissants groupes de pression, en particulier la Confédération des
industriels allemands qui regroupe à partir de 1876 des représentants
de l’industrie lourde et du textile. Celle-ci facilite les phénomènes
de cartellisation de l’industrie allemande à la fin du siècle, ce qui
ferme de fait le marché allemand aux industries étrangères. Par ailleurs,
la Confédération agit comme groupe de pression pour obtenir la
modification de la politique économique dans le sens du protec-
tionnisme. De la même manière, les industriels piémontais en Italie
ou catalans en Espagne militent pour faire de leurs péninsules
respectives des marchés d’écoulement de leurs produits (textile et
agricole, le vin, dans le cas catalan) et des bassins de main-d’œuvre.

• Protectionnisme économique et nationalisme


Les mesures protectionnistes sont une réponse douanière aux dif-
ficultés économiques en période de crise. Elles sont généralement
adoptées sous la pression des lobbies économiques nationaux qui
souhaitent se réserver un espace économique privilégié. Ces fer-
metures douanières s’accompagnent très souvent d’une crispation
nationaliste dans les pays concernés. Si le libre-échange n’est pas
une garantie de liberté politique et d’ouverture nationale – des régimes
politiques autoritaires, comme le Second Empire français ou certaines
dictatures d’Amérique latine au XXe siècle, ont pu être, au moins
partiellement, libre-échangistes –, il n’en demeure pas moins que

57
le protectionnisme douanier est le syndrome d’une fermeture de la
nation sur elle-même. Entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre
mondiale, il constitue le double économique d’un nationalisme
politique qu’il contribue à alimenter.
La dépression du dernier quart du XIXe siècle, est à l’origine d’une
vague protectionniste après une période continue d’expansion des
échanges internationaux. Des tarifs douaniers sont introduits dans
la quasi-totalité des pays européens (en 1879 en Allemagne, en 1878
et 1887 en Italie, en 1881 et 1892 en France), mais pas en Grande-
Bretagne, au Danemark et en Suisse. Ils visent d’abord à endiguer
l’invasion des marchés européens par les produits agricoles en
provenance de nouveaux producteurs (en particulier les États-Unis
et l’Europe de l’Est), mais ils comportent également un important
versant industriel. Cette période de retour au protectionnisme est aussi
celle des crises xénophobes et nationalistes de la fin du siècle. Elle
est enfin celle des conquêtes coloniales, vues comme une sorte
d’exutoire extra-européen aux difficultés sociales et économiques
ambiantes, et pour lesquels des lobbies industriels ont joué un rôle
important en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France ou en Italie,
même s’il s’est avéré ensuite que l’exploitation coloniale avait été
peu rentable économiquement.
Une seconde vague protectionniste succède à la crise des années
1930. Les Britanniques adoptent alors un tarif protecteur en 1932
et tous les autres États accroissent les leurs. Ce protectionnisme
s’accompagne dans les pays d’Europe occidentale de mesures de
« protection du travail national » (lois françaises entre 1932 et 1938)
et de manifestations xénophobes.
Pour les États des Balkans, ce protectionnisme a des effets redou-
tables. Coupés des marchés occidentaux et, le nationalisme aidant,
incapables d’organiser une zone de libre-échange régionale, ils sont
rapidement happés par l’espace économique allemand. En février
1934, le gouvernement hongrois signe un accord avec les autorités
nazies qui lui permet d’exporter les produits agricoles à un prix
supérieur à celui du marché en échange d’importation de biens
industriels allemands. De tels accords sont également signés avec
la Bulgarie, la Yougoslavie et la Roumanie. L’Europe balkanique
est ainsi devenue, dès avant la guerre, une zone d’influence directe
du IIIe Reich, intégrée à l’espace vital nazi au sein duquel elle joue
le rôle de grenier à blé.
Cette politique efficace sur le court terme a donc freiné sur la
longue durée la modernisation économique de cette zone et accru la

58
ÉCONOMIE

dépendance à l’égard d’un seul pays. Mais ce n’est pas la seule irra-
tionalité des politiques économiques nationalistes qui se montrent
souvent contre-productives à long terme.

• Le nationalisme comme irrationalité économique ?


Les mesures de « purification ethnique » des économies natio-
nales développées dans les pays d’Europe centrale et balkanique ont
eu, en les privant d’une élite économique largement ouverte sur le
monde, des effets négatifs sur leur développement économique. Les
politiques d’autarcie développées par tous les États autoritaires, s’ils
peuvent donner des résultats à court terme (comme en Allemagne
ou en Italie), ne sont viables à plus long terme que dans le cadre
d’une économie de guerre et de pillage, comme l’illustre le cas nazi.
Elles conduisent sur la longue durée au sous-développement éco-
nomique : il en va ainsi de la politique autarcique franquiste jusqu’en
1960, comme de celle de Antonio de Oliveira Salazar au Portugal
entre 1928 et 1968.
La politique franquiste s’inscrit dans la continuité d’un natio-
nalisme économique espagnol de la fin du XIXe siècle fondé sur une
politique protectionniste et le rachat par l’État des sociétés à capi-
taux étrangers dans le secteur des mines et du chemin de fer. Le
régime franquiste (1939-1975) poursuit et accentue cette politique
en réservant dès 1940 le marché bancaire aux entreprises espagnoles
existant avant 1936. L’instauration dès 1939 du contrôle des changes
permet au gouvernement d’exercer une surveillance sur les échanges
de capitaux et de marchandises. La création de l’Institut national d’in-
dustrie en 1941 sur le modèle de l’Institut pour la reconstruction
industrielle instaurée par Mussolini pour répondre à la crise écono-
mique de 1930, doit permettre de financer les secteurs vitaux pour
l’indépendance économique du pays (en particulier l’industrie d’ar-
mement) et d’encourager les productions substitutives. La politique
économique nazie s’organise selon des principes proches en privilé-
giant autarcie et investissements publics (grands travaux et industrie).
Dans chacun de ces systèmes politiques, le dirigisme d’État n’est
pas imposé aux capitalistes mais se trouve bien en convergence avec
certains intérêts privés nationaux favorables à la protection d’une
espace économique privilégié. Pourtant, à terme, le bilan de cette
politique apparaît généralement négatif pour l’économie nationale
et pour la population dans son ensemble. En Espagne et au Portugal,
qui n’ont pas été engagés dans la Seconde Guerre mondiale, l’échec

59
est particulièrement net. L’économie espagnole stagne, voire régresse
avec un taux de croissance industrielle de l’ordre de 1% par an entre
1936 et 1950. L’agriculture représente encore près de 30 % du
PIB et occupe près de la moitié des actifs en 1950. En réalité, dans
les pays de la péninsule Ibérique, le dirigisme économique a profité
à une minorité, tandis que dans l’ensemble la population s’est
appauvrie.

Les États-nations ont donc bien constitué le cadre du développe-


ment économique au XIXe siècle, mais celui-ci ne s’y réduit pas. Le
XIXe siècle a aussi été l’époque d’une mondialisation financière
comme celle des aventures économiques coloniales. Toutefois il ne
s’agit pas d’une « première mondialisation ». Avec l’historien français
Fernand Braudel, le sociologue américain Immanuel Wallerstein
souligne que cette « économie-monde » se met en réalité en place
dès l’émergence d’une économie capitaliste, mais celle-ci n’a jamais
empêché l’affirmation du rôle des États et des acteurs économiques
et politiques nationaux.
Par ailleurs, quelle qu’ait été l’importance des États nationaux dans
la phase de « décollage » industriel, il faut insister sur le fait que
l’industrialisation ne s’arrête pas aux frontières des États. L’historien
de l’économie Sidney Pollard a insisté sur l’existence de bassins
industriels transfrontaliers, héritages de la période proto-industrielle.
C’est le cas du bassin charbonnier entre le nord de la France et
la Ruhr ou de la zone Sarre-Lorraine-Luxembourg. C’est dans ces
zones transfrontalières qu’ont émergé dès le début du XXe siècle
des militants convaincus de l’intégration économique de l’Europe,
l’industriel luxembourgeois Emil Mayrisch ou le ministre français
Robert Schuman, né de parents lorrains établis à Luxembourg. Ils
sont à l’origine de la constitution de la Communauté économique
européenne (traité de Rome de 1957) qui fonde l’existence – comme
c’est le cas dans d’autres régions du monde – d’une zone de libre
échange économique. L’espace économique européen est aussi le
cadre d’alliances permettant aux différents États de rester compé-
titifs grâce à la création d’entreprises européennes comme l’entre-
prise d’aviation Airbus, fondée en 1970, ou Arianespace, fondée en
1980. Si bien que l’Europe de 2006 est économiquement plus forte
que ne pouvait l’être la somme de ses États membres en 1957.
Toutefois les interdépendances ne s’arrêtent pas aux portes de
l’Europe. Les progrès des communications favorisent les intercon-

60
ÉCONOMIE

nections des économies qui se marquent par l’importance des


échanges, l’accroissement des investissements directs et indirects à
l’étranger, et les délocalisations. L’ensemble de ces phénomènes,
qu’on qualifie généralement de globalisation ou de mondialisation,
joue un rôle important même s’il importe d’en relativiser fortement
le caractère global. En réalité, au sein d’une économie-monde, les
acteurs locaux continuent de jouer un rôle essentiel et, comme ce
fut le cas par le passé, l’État-nation n’y perd pas tout pouvoir. Dans
la compétition internationale, les politiques de formation de la
main-d’œuvre ou de stabilisation sociale au sein de chaque État
demeurent essentielles pour la prospérité nationale et interna-
tionale.

notices Colonialisme, École, Étrangers, Europe


reliées et supranationalité, Folklore, Minorités.

61
EMPIRES
CONTINENTAUX
Si la nation semble constituer le cadre pertinent de
l’organisation politique de l’Europe du XIXe siècle, les empires
continentaux y constituent toutefois une réalité insistante.
Dans l’Âge des Empires, le grand historien britannique
Eric Hobsbawm fait ainsi remarquer qu’il n’y a jamais eu
autant d’empereurs en Europe qu’entre 1875 et 1914.
L’Europe centrale et orientale est alors presque entièrement
dominée par quatre grands empires territoriaux : l’Empire
ottoman, l’empire d’Autriche devenu austro-hongrois en
1867, l’Empire russe et, depuis 1871, l’Empire allemand.
Mais l’empire est également une réalité à l’Ouest. Le
Kaiserreich ou second empire allemand se construit sur les
ruines du Second Empire français qui se voyait lui-même
comme l’héritier du Premier Empire napoléonien. Quant
au souverain d’Angleterre, il est également empereur en
Inde et l’identité nationale anglaise est largement fondée
sur son statut impérial.
Même si cette notice se limite volontairement aux empires
continentaux, le terme recouvre donc des réalités très
diverses. Les empires sont dans l’histoire de vastes
constructions territoriales sous-tendues par un projet
universel politique ou religieux; cet universalisme les
distingue des nations dont les frontières sont soigneusement
délimitées et qui cultivent leurs spécificités et leurs
différences. En ce sens la multiplication des empires en
Europe au XIXe siècle entre en contradiction avec leur
prétention universelle, et peut être interprétée comme un
déclin ou une « nationalisation » de l’idée impériale.
Dans les empires anciens qui précèdent les constructions
nationales (l’Empire ottoman, celui des Habsbourg ou des
Romanov), l’empereur commande sur une série de pays et

62
EMPIRES CONTINENTAUX

de peuples hétérogènes qui sont liés les uns aux autres


par une loyauté dynastique et religieuse. Ces empires
multiculturels sont emportés par le développement des
nations et des nationalismes dans le courant du XIXe siècle.
Toutefois, les empires ont également pu servir de cadre
à la naissance ou au développement de l’idée et de
l’identité nationale. C’est incontestablement le cas des
deux empires allemands et aussi, quoique de manière
différente, de l’Empire napoléonien.
Avec le triomphe d’une conception nationale libérale, les
discours politiques et savants ont tendance à insister sur la
dimension oppressive des empires par rapport au modèle
de l’État-nation vu comme l’unité de l’autodétermination.
C’est ce qui a fondé l’argumentaire wilsonien après la
Première Guerre mondiale et justifié la dissolution des
empires d’Europe centrale. Récemment toutefois, au
regard des déchirements nationaux du XXe siècle, de
nombreux travaux ont décrit les empires anciens comme
des espaces de relative tolérance en les distinguant des
« empires nationaux » ou coloniaux et comme d’éventuels
modèles pour les constructions politiques futures.

Les empires multinationaux

• La constitution des « empires anciens »


en Europe centrale
Au XIXe siècle, l’Europe centrale et orientale est dominée par trois
grands empires : l’Empire ottoman, celui des Habsbourg et l’Empire
russe dont les destins ont été étroitement liés dans l’histoire.
Le plus ancien d’entre eux, l’Empire ottoman, tire son nom du
fondateur de la dynastie, Osman, qui régnait sur une principauté

63
d’Anatolie à la fin du XIIIe siècle. Il s’est constitué au terme de
conquêtes successives menées au nom du djihad (« guerre sainte »)
et atteint son apogée au XVIe siècle sous Soliman le Magnifique. Il
connaît ensuite une longue phase de déclin politique et économique
accompagnée de pertes territoriales régulières.
Plus tardif, l’Empire russe se constitue à l’ombre de la puissance
ottomane. Ivan III (1440-1505), grand prince de Moscou, s’attribue
le nom de « prince de toutes les Russie » à la suite de ses victoires
militaires sur les Mongols mais il se présente également comme
l’héritier de l’empereur byzantin et le véritable gardien de l’ortho-
doxie après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Ses
descendants poursuivent son œuvre d’unification et son petit-fils,
Ivan IV le Terrible, se fait proclamer « tsar » lors de son accession
au trône en 1547, titre que portaient les empereurs byzantins. Com-
mence alors une longue phase de conquête territoriale à l’est puis à
l’ouest qui s’achève au XIXe siècle dans le Caucase et en Asie
Mineure. À la fin du XIXe siècle, les Romanov sont à l’apogée de
leur puissance territoriale.
L’empire d’Autriche n’a quant à lui réellement existé qu’au
XIXe siècle quand, à la suite du sacre de Napoléon Ier en 1804, le roi
François II s’attribue en 1804 le titre d’« empereur héréditaire
d’Autriche ». À cette date, il porte déjà le titre impérial puisque les
Habsbourg détiennent la couronne élective du Saint-Empire romain
de manière presque ininterrompue depuis 1438. Leur puissance repose
également sur la constitution d’un vaste ensemble territorial devenu
héréditaire à partir du XVIIIe siècle. À la fin du XIIIe et au XIVe siècles,
ils acquièrent les territoires centrés sur l’actuelle Autriche, inclus dans
les frontières du Saint-Empire. Aux XVe et XVIe siècles, des royaumes
d’Europe centrale – Bohème, Hongrie, Croatie (les deux derniers sont
hors de l’Empire) – leur reviennent grâce à une habile politique matri-
moniale mais également parce qu’ils parviennent à réunir sous leur
couronne les différents royaumes de la région au nom de la défense
de la chrétienté contre l’envahisseur musulman : la dignité impériale
joue ici un rôle essentiel. Pour une courte période (1804-1806),
François de Habsbourg est tout à la fois l’empereur romain François
Ier et l’empereur autrichien François II. Après la dissolution du Saint-
Empire, il ne conserve que le second titre, renonçant à la dimension
universelle de la notion d’empire chrétien mais pas au titre d’em-
pereur qui prend désormais une signification essentiellement dynas-
tique et territoriale. Ce geste n’est-il pas un symbole de l’évolution
de la notion d’empire à l’époque contemporaine ?

64
EMPIRES CONTINENTAUX

• Faire coexister les peuples


En dépit de leurs différences, ces trois empires possèdent des
traits communs qui les distinguent des nations qui se développent
au XIXe siècle.
Politiquement, le pouvoir central s’y exerce de manière moins
uniforme que dans un État unifié. Certes, dans chacun des empires,
c’est l’« ethnie » dominante qui détient l’administration centrale et
impose sa langue. Mais les Russes ne représentent que 40% de la
population de l’empire au début du XIXe siècle, et les « Allemands »
à peine un quart de l’Empire autrichien en 1851. Quant aux Turcs,
ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle qu’ils prennent
conscience de leur identité spécifique au sein de leur propre empire.
L’administration régionale est donc largement entre les mains des
élites locales auxquelles est conférée une autonomie plus ou moins
importante selon les empires et les périodes. Jusqu’au XIXe siècle,
les Habsbourg n’ont pas réellement tenté d’unifier l’administration
de leur royaume et les élites locales ont continué à exercer le pou-
voir dans leur propre langue même si, depuis Joseph II (1765-1790),
la langue administrative officielle est l’allemand. Certaines provinces
disposent de « Constitutions » spécifiques qui leur garantissent une
réelle autonomie : c’est le cas des territoires polonais, annexés en
1772 et 1793, de la Transylvanie, de la Croatie, de la Bohême et bien
sûr de la Hongrie qui, par le compromis de 1867, dispose d’une quasi-
indépendance. Chaque province possède par ailleurs sa diète, tra-
ditionnellement dominée par la noblesse provinciale. De même les
tsars de Russie s’appuient sur les élites allemandes dans les pays
baltes ou sur les élites polonaises dans la partie annexée de la Pologne
et dans les régions rurales de l’Ukraine occidentale. L’organisation
administrative de l’Empire ottoman confère un rôle important aux
différents peuples non musulmans regroupés sur une base religieuse
dans des millets (le terme apparaît au XVIIIe siècle). Leurs membres,
en tant que dhimis (« inférieurs »), sont privés de certains droits, celui
de porter les armes en particulier, et doivent s’acquitter d’une taxe.
Mais ces communautés s’administrent librement et ne sont soumises
qu’à leurs propres juridictions. En matière de religion, l’islamisa-
tion des populations européennes sous domination ottomane est res-
tée minoritaire et a surtout concerné l’Albanie, dont 70% de la
population s’est convertie à l’islam, et la Bosnie (40% de la popula-
tion) à la fin du XIXe siècle. En réalité, les chrétiens orthodoxes acce-
ptèrent l’autorité ottomane, au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siècle,
car ils jouissaient d’une plus grande liberté que dans l’Empire byzantin

65
et ne subissaient plus le joug financier et politique d’une aristocratie
foncière, inexistante sous cette forme dans l’Empire ottoman.
Les empires chrétiens n’ont pas fait montre de la même ouverture.
Après une période de relative tolérance, les Habsbourg catholiques
ont mené la Contre-Réforme, initiée en 1620 par la conversion
forcée des protestants de Bohême au catholicisme. Toutefois, la paix
de Westphalie (1648) introduit un équilibre religieux entre protes-
tants et catholiques au sein de l’empire en respectant le principe selon
lequel la religion du prince est celle de ses sujets. Le pluralisme
religieux est reconnu en Hongrie en 1681 et en Transylvanie en 1691.
En 1781, l’édit de tolérance permet aux sujets des Habsbourg de
pratiquer librement la religion de leur choix même si le catholicisme
demeure religion d’État. L’orthodoxie est également religion d’État
dans l’Empire russe où l’Église orthodoxe est tombée sous la dépen-
dance directe du prince depuis les réformes de Pierre le Grand au
XVIIIe siècle. Mais la politique d’expansion territoriale exige de
tolérer les autres religions là où elles sont majoritaires : luthéranisme
des Finlandais, catholicisme des Polonais, islam des populations du
Caucase ou d’Asie Mineure.
Ainsi en dépit de guerres incessantes, les empires ont constitué
jusqu’au XIXe siècle des constructions politiques multiethniques
stables et ils ont même pu représenter un modèle pour certains
penseurs politiques du XIXe siècle, comme les historiens autrichien
et allemand Julius Ficker et Constantin Frantz. Contre l’unité alle-
mande sur le modèle bismarckien, ce dernier se déclare favorable
à une « fédération de l’Europe moyenne » seule capable selon lui
de maintenir un équilibre européen. Dans les années 1850 de
nombreux patriotes hongrois voient par ailleurs dans l’empire des
Habsbourg une protection contre les prétentions des grands empires
voisins, allemands et russes.

Le triomphe de la logique nationale


Insister sur le rôle stabilisateur des empires vus comme des
fédérations de nations, c’est combattre l’idée alors dominante de la
suprématie de l’État-nation. Dans le courant du XIXe, les empires sont
triplement confrontés à cette « évidence » de l’État-nation. D’une
part parce qu’ils sont eux-mêmes amenés à définir et à poursuivre
des politiques de construction nationale en contradiction avec la

66
EMPIRES CONTINENTAUX

légitimité impériale, d’autre part parce que les peuples qui les
composent développent progressivement des revendications « natio-
nales », et enfin parce que la légitimité impériale est contestée par
les États-nations qui les entourent.

• Les effets de la modernisation


Dans le courant du XIXe siècle, les changements économiques
initiés en Occident, le développement de l’industrialisation et du com-
merce, la modernisation de l’agriculture contraignent les empires à
des réformes dont l’abolition du servage en Russie en 1861 constitue
un bon exemple. Ces évolutions entraînent un affaiblissement des
équilibres sociaux et politiques locaux traditionnels. Sous le règne
du tsar Alexandre II (1855-1881), de l’empereur François-Joseph
(1848-1916) ou à partir de 1840 dans l’Empire ottoman, des réformes
se succèdent selon deux grands axes. La modernisation de l’État cen-
tral passe par une uniformisation de l’imposition, la promulgation
de constitutions, et par la création de ministères spécialisés et de
chambres parlementaires centralisées. D’autres réformes tendent par
ailleurs à unifier l’administration du territoire : en Russie, la création
de provinces administratives uniformes comme les zemstvo (1859)
et la réforme des juridictions locales en constituent des éléments ;
dans l’Empire ottoman, le Code civil de 1840, et surtout la Consti-
tution de 1876, réellement observée à partir de 1908, suppriment
les différences de statuts civiques liées à l’appartenance religieuse.
Ces tentatives sont généralement accompagnées d’une politique
d’homogénéisation culturelle. L’allemand tend ainsi à devenir la
langue unique de l’administration impériale en Autriche à partir des
années 1850, et les derniers tsars de Russie Alexandre III (1881-1894)
et Nicolas II (1894-1917) mènent une politique de russification des
minorités allogènes, particulièrement mal supportée en Pologne, en
Finlande et dans le Caucase conquis par la force dans la première
moitié du siècle. Dans l’Empire turc, l’« ottomanisme » fait son appa-
rition avec le développement du mouvement « jeune-turc » dans le
dernier tiers du siècle. À la fin du XIXe siècle, les autorités turques
mènent une politique de plus en plus agressive à l’encontre des autres
nationalités de l’Empire, illustrée par les premiers pogromes armé-
niens des années 1890 et l’expulsion des populations grecques dans
la foulée des guerres du début du XXe siècle. L’ensemble de ces
mesures peut apparaître comme une sorte de « nationalisation » des
empires.

67
• Le développement de mouvements nationaux
Les revendications nationales de certaines parties de la population
ne se formulent pas nécessairement en réponse à une sorte de dur-
cissement « nationaliste » de l’administration impériale. Elles les ont
souvent précédées et sont, comme lui, le résultat des mutations à
l’œuvre au sein de la société. Leur expression et leur structuration en
mouvement politique sont toutefois souvent facilitées par la nature
même de la domination impériale.
L’administration ottomane a toujours conféré une large autono-
mie aux différentes « ethnies » définies par leur appartenance reli-
gieuse. Celles-ci se « nationalisent » à la fin du XVIIIe siècle. Les
Roumains et les Serbes reçoivent alors l’autorisation d’organiser des
grandes assemblées religieuses encadrées par leurs propres hiérar-
chies. On note par ailleurs le développement de nouvelles formes
d’autonomisation des populations slaves des Balkans, contraintes,
du fait de l’affaiblissement progressif de l’armée impériale, de se
défendre elles-mêmes contre les diverses agression. En 1850, 10%
environ des paysans slaves semblent avoir été armés. Mais cette auto-
nomisation n’a pu servir de base à la construction de nations que
parce que l’idée nationale s’était préalablement développée dans ces
régions. En Europe centrale, elle est diffusée par une élite écono-
mique endogène qui se développe avec l’accroissement des échanges
et l’industrialisation. Les commerçants, en particulier grecs et armé-
niens, ont joué à cet égard un rôle important dans les Balkans. À
l’image de l’Occident avec lequel ils entretiennent de nombreux
contacts, ils voient dans le développement national une solution à
la stagnation économique et culturelle et une occasion d’ascension
sociale. Dans les régions industrielles de l’empire autrichien comme
la Bohême-Moravie, l’élite marchande entre en conflit avec les grands
industriels allemands. Dans les villes de l’empire, en particulier à
Vienne, les conflits sociaux mettant en jeu la classe ouvrière tchèque
ou polonaise ont tendance à dégénérer en conflits ethniques.
Partout, le développement de l’instruction a été à l’origine de la
constitution d’un groupe de lettrés composé d’enseignants et d’écri-
vains qui a défendu ou inventé une culture nationale spécifique qui
leur conférait un surcroît de légitimité. Dans la première moitié
du XIXe siècle les langues serbe, croate, slovaque, albanaise sont
codifiées. Elles sont à l’origine du développement de littératures natio-
nales qui alimentent en retour le nationalisme des élites économiques
et intellectuelles. Les mouvements nationaux se structurent dans les
diètes locales autour des partis libéraux. En 1871, la diète de Bohême

68
EMPIRES CONTINENTAUX

exprime des revendications en faveur d’une association sur le modèle


hongrois ; au sein des zemtsvo, les Caucasiens expriment également
des désirs d’autonomie. Ces revendications se structurent dans les
parlements nationaux qui voient le jour à la fin du XIXe siècle ou
sous des formes plus radicales lors des épisodes révolutionnaires.
En 1848, les Hongrois proclament leur indépendance sous la direc-
tion de Lajos Kossuth. Dans l’Empire russe, la révolution de 1905
mais surtout celles de 1917 ont été l’occasion de multiples soulè-
vements nationaux sur lesquels les bolcheviks ont su s’appuyer pour
conquérir le pouvoir.
Dans l’Empire ottoman, les Églises orthodoxes ont joué un rôle
essentiel dans l’organisation du mouvement national à tel point qu’on
a pu parler de « nationalisme religieux ». Celui-ci s’appuie sur l’im-
portance administrative ancienne accordée aux Églises dans le cadre
des millets ottomans et sur le fait que les élites religieuses sont les
seules dans ces régions, essentiellement rurales et dépourvues d’élites
nobiliaires, à pouvoir organiser des mouvements nationaux. Dans
le courant du XIXe siècle, les Églises orthodoxes conquièrent leur
indépendance par rapport au patriarcat d’Istanbul. Cette « autocé-
phalie » précède ou accompagne l’indépendance des États. L’Église
bulgare devient autocéphale en 1870 et la Bulgarie acquiert son auto-
nomie au congrès de Berlin en 1878. La Roumanie dispose de son
indépendance complète en 1881 ; elle est parachevée par la créa-
tion d’une Église nationale en 1885.

• Les nations occidentales contre les empires


La dissolution des empires ne résulte pas seulement des natio-
nalismes endogènes. Elle a été très fortement encouragée et prépa-
rée par la politique des grandes nations européennes.
L’insurrection nationale grecque de 1821 est ainsi vivement
soutenue par le tsar Nicolas Ier comme par les puissances anglaise
et française et s’appuie sur un vaste mouvement d’opinion en
Occident. Lors de la conférence de Londres (février 1830), la Grèce
obtient son indépendance sous l’étroite tutelle des autorités russes,
anglaises et françaises. La Serbie autonome entre, elle, dans la sphère
d’influence russe. C’est lors du congrès de Berlin (13 juin-13 juillet
1878) que les puissances occidentales, sous l’égide de Bismarck,
créent une Serbie indépendante et accordent l’autonomie à la
Roumanie et à la Bulgarie. Durant la Première Guerre mondiale, c’est
grâce à la constitution de comités nationaux exilés dans les capitales

69
européennes (Comité yougoslave de Londres, Comité tchécoslo-
vaque de Paris) que les chefs des mouvements nationaux – dont il
est difficile de connaître la représentativité – acquièrent l’indé-
pendance de leur pays avant même les traités de paix des années
1918-1919.
Au terme de ces traités l’empire des Habsbourg est démantelé
par les États-nations sortis vainqueurs de la Grande Guerre. La France
joue un rôle moteur dans ce processus, entérinant ainsi le triomphe
de la logique nationale dont elle constituait une incarnation aboutie.
La division de l’Empire ottoman est quant à elle le résultat de
tractations entre les puissances britannique et française, sans que les
populations, arabes en particulier, aient été beaucoup consultées.
L’Empire russe, enfin, est emporté par la révolution de 1917, il main-
tient toutefois son caractère multinational dans la nouvelle Union
soviétique.

La nation comme empire


Pourtant les nations occidentales ont elles aussi cédé à la
mystique impériale. Mais il faut s’interroger sur le sens à donner à
l’utilisation qu’elles ont faites du terme empire.

• L’empire comme réalisation de la nation


Le cas du Premier Empire français (1804-1814) est sans doute
le plus délicat. Empire national pour certains, il n’en cède pas moins
à une certaine mystique universaliste qui l’inscrit dans la tradition
des grands empires. Le 2 décembre 1804, Napoléon Ier se fait sacrer
empereur par le pape Pie VII. Certains commentateurs et historiens
y ont vu le souci de s’établir dans la filiation de Charlemagne et
de rétablir l’empire d’Occident, ce dont témoigne le recours au
symbole de l’aigle qui appartient à l’héraldique impériale tradi-
tionnelle. D’autres l’ont vu davantage comme le moyen d’établir
un régime héréditaire tout en évitant le titre de roi interdit par
l’héritage révolutionnaire dont Napoléon se disait le dépositaire.
C’est après la victoire d’Austerlitz, le 2 décembre 1805,
qu’émergerait la tentation de rétablir « l’empire d’Occident » qui
donne naissance au « Grand Empire » de 1807. Si Napoléon s’est

70
EMPIRES CONTINENTAUX

présenté à Sainte-Hélène comme l’artisan de l’unité européenne, son


empire fut d’ailleurs français. Il visait à garantir les frontières de la
France en l’entourant d’un glacis de territoires et ses institutions sont
décalquées du modèle français. En 1811, à son apogée, l’Empire com-
prenait 130 départements, l’ensemble des territoires de l’Empire avait
adopté le Code civil et, avec lui, la suppression du servage et des
corporations, l’égalité civique et la laïcité de l’État. En ce sens on
peut affirmer que Napoléon Ier avait propagé la Révolution en Europe
et on peut voir dans la construction napoléonienne la réalisation,
même très temporaire, d’un projet impérial universaliste. Cependant
il s’agit bien d’une construction politique portée par un projet natio-
nal. La référence napoléonienne n’aurait donc pas été impériale, et
l’Empereur n’aurait pas envisagé de mener une guerre mais de conso-
lider des « frontières naturelles ». De même un demi-siècle plus tard,
quand son neveu Napoléon III rétablit l’Empire, en référence à la
mystique impériale de son oncle, il proclame dans le discours de
Bordeaux (octobre 1852) : « l’Empire c’est la paix ».
La Kaiserreich (1871-1918), ou second empire allemand, qui
s’installe sur les ruines du Second Empire français est lui aussi très
éloigné du projet universaliste impérial. Il constitue le premier État-
nation allemand même s’il ne regroupe pas tous les Allemands –
les Autrichiens de l’empire des Habsbourg ainsi que toutes les
germanophones d’Europe centrale sont exclus de la solution petite-
allemande (sans l’Autriche). Le recours au terme « empire » renvoie
à la nécessité d’unir les princes allemands derrière la Prusse, ainsi
qu’à une sorte de mystique impériale qui domine dans le mouve-
ment national allemand depuis la dissolution du Saint-Empire romain
germanique. Celle-ci repose sur une vision idéalisée de l’unité autour
de l’empereur (Kaiser) durant le Moyen Âge et s’alimente de l’image
négative de la Confédération germanique créée 1815, alliance lâche
de princes essentiellement dirigée contre les forces libérales et
nationalistes en lutte contre le despotisme des petits États et les
particularismes conservateurs.
L’empire réalisé par Bismarck en 1871 (Kaiserreich) est une
œuvre de conciliation. Elle laisse une large autonomie aux princes
mais jette les bases de la construction de l’État allemand. Toute la
politique bismarckienne – prudence en matière de politique exté-
rieure, désignation des ennemis intérieurs, germanisation des mino-
rités et politique de colonisation rampante à l’Est – vise à asseoir
cette construction de l’État-nation allemand. La politique impéria-
liste de Guillaume II à partir de 1890 en est le fruit ; elle s’inscrit

71
dans une logique de compétition entre les nations occidentales mais
ne relève pas d’une vision impériale universaliste. Pourtant la mys-
tique impériale est si puissante en Allemagne que la République de
Weimar demeura constitutionnellement un empire et, jusqu’à aujour-
d’hui, le bâtiment où siège le Parlement allemand s’appelle d’ailleurs
encore le Reichstag ou chambre impériale. Entre temps, le nazisme
et le IIIe Reich ont toutefois délégitimé cette mystique.
Les discours nazis sont certes truffés de références à l’histoire
des grands empires européens (Empire romain, Saint-Empire, etc.).
Toutefois, les historiens de la politique mondiale de Hitler tendent
d’abord à l’interpréter comme un élément essentiel du projet de régé-
nération nationale au centre de l’idéologie nazie. Qu’on y voie une
volonté de conquête de « l’espace vital » allemand, un social-impé-
rialisme destiné à servir d’exutoire au mécontentement intérieur, ou
encore un instrument de mobilisation des populations, l’expan-
sionnisme nazi poursuit d’abord un but de construction nationale qui
s’accompagne d’un projet de domination politique.
Il ne faut toutefois pas opposer aussi radicalement projets impé-
rial et national, comme le prouvent les deux exemples anglais et russe.

• La fin des nations impériales ?


En Angleterre, la dimension impériale constitue le fondement
même de la construction nationale. La conquête des îles Britanniques
du XIIIe au XVIIe siècle, et l’expansion outre-atlantique puis mondiale
aux XVIIIe et XIXe siècles ont transformé l’Angleterre en Grande-
Bretagne (actes d’union de 1536 avec le pays de Galles et de 1707
avec l’Écosse) puis en Royaume-Uni (en 1801). Le triomphe de l’an-
glais comme langue de communication, dans les îles britanniques
d’abord mais aussi au-delà des mers, est le signe de la réussite de
cette politique. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les Anglais se
voient comme les défenseurs de la liberté et de la civilisation. La
destinée de l’Angleterre et son identité se trouveraient précisément
dans cette dimension impériale pour laquelle le protestantisme a
d’ailleurs constitué un support idéologique. Toutefois, si les histo-
riens anglais peinent à définir les contours d’une identité nationale
anglaise, le Royaume-Uni n’a pas échappé aux « revendications natio-
nales ». Les luttes nationales irlandaises au XIXe siècle, qui condui-
sent à l’indépendance du sud de l’Irlande en 1922, et la transformation
de l’Empire en Commonwealth dans le courant des XIXe et XXe siècles
traduisent les limites de cette identité impériale. Depuis les années

72
EMPIRES CONTINENTAUX

1980 on assiste même à un renouveau du nationalisme à l’origine


du référendum de 1997 qui a accordé à l’Écosse et au pays de Galles
des assemblées légiférant en particulier dans le domaine culturel.
De même, l’expansion territoriale russe continue depuis le
XVe siècle conduit à la confusion entre la communauté « nationale »
et son empire. La langue russe distingue d’ailleurs celui qui est
russkii, au sens culturel et « ethnique » du terme, de celui qui est
rossiskii, terme qui se rapporte à l’État impérial dans son ensemble.
Dès le départ, la Moscovie rus est multiethnique et plurireligieuse ;
en intégrant des Slaves, des Finlandais, des Tatars, elle est devenue
Rossia ou « empire de Russie ». L’expansion territoriale étant le
moteur du développement politique et économique de l’État impé-
rial, les Russes sont dispersés et ne se concentrent pas dans un ter-
ritoire défini distinct des autres parties de l’empire. La dispersion
et l’usage du russe comme langue véhiculaire de l’empire rendent
difficile l’affermissement d’un sentiment national : sans territoire,
sans langue spécifique et sans gouvernement propre, comment dis-
tinguer la communauté russe de la communauté impériale ? Du coup,
l’espace national est l’espace impérial. Au XIXe siècle, le nationa-
lisme russe est donc d’abord un patriotisme d’empire. Le nationa-
lisme de type occidental n’existe que chez quelques élites libérales
qui remettent en question le système de pouvoir et travaillent à l’idée
de souveraineté populaire. Mais à la fin du XIXe siècle, le fossé entre
ces élites et la population s’est largement creusé : les efforts consi-
dérables déployés par les premières pour entrer en contact avec le
« peuple » n’eurent pas de résultats. Ainsi, la particularité du natio-
nalisme russe est d’avoir ignoré la révolution libérale qui, en Europe
occidentale, avait fondé la nation. Comme l’Angleterre, la Russie
est toutefois confrontée au développement de l’idée nationale qui
se développe au sein de certains peuples de l’empire, en Pologne,
Finlande ou Ukraine notamment.
Les révolutionnaires de 1917 ont voulu noyer la « russité » dans
le « soviétisme », en s’attaquant dans un premier temps à la nature
impériale du pouvoir. La soviétisation des États se fit dans une fédé-
ration où les différentes nations (mais pas toutes) jouissent d’une
autonomie culturelle dans le cadre de la politique d’« indigénisation »
mais sont dominées politiquement par le parti unique : le Parti
communiste de l’Union soviétique. La reconnaissance du caractère
multinational de l’URSS vise d’ailleurs également à dissoudre la
communauté russe. C’est pourquoi, en 1924, Staline fait absorber
la Fédération de Russie, une des Républiques de l’Union soviétique

73
fondée en 1922, dans l’Union, ce qui ne l’empêche pas de mobili-
ser le nationalisme russe durant la Seconde Guerre mondiale.
C’est à une situation inverse qu’on assiste actuellement. À
Moscou, Boris Eltsine ne dirige pas, de 1991 à 1999, un État-nation
mais une nouvelle « Fédération de Russie » qui est inscrite dans un
ensemble plus large appelé la Communauté d’États indépendants
(CEI), créée en 1991 en alliance avec quinze anciennes républiques
socialistes soviétiques devenues indépendantes. Jusqu’à l’arrivée au
pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, les élites ne prennent pas
réellement la mesure de la nationalisation des différentes parties de
l’ex-empire : elles ne réagissent pas à la formation d’une armée
« nationale » ukrainienne en 1992 par exemple. Le deuil de l’em-
pire et la perspective de construction d’un État-nation culturellement
homogène est encore aujourd’hui un horizon largement incompré-
hensible pour la plupart d’entre elles. Pourtant, dans la Fédération
actuelle, les Russes représentent 85% de la population.

Certains historiens comme Eric Hobsbawm diagnostiquent une crise


de l’État national territorial qui se marquerait par un problème de
légitimité politique et surtout par une incapacité à mobiliser les
populations. Le renouveau de nationalismes infra-étatiques dans
des nations-empires comme le Royaume-Uni, ou les nations multi-
culturelles comme la Belgique, la Suisse ou l’Espagne en constitue
un signe. Dans le même temps toutefois, de très grandes puissances
nationales – les États-Unis, la Chine – menacent l’autonomie éco-
nomique et politique des États-nations plus petits. Peut-être faut-
il voir dans les constructions supra-nationales et fédérales comme
l’Union européenne une réponse fédérative (de type proto-impé-
rial ?) à cette nouvelle forme de domination.

notices Colonialisme, Fédéralisme et autodétermi-


reliées nation, Langues nationales, Libéralisme,
Religion, Socialisme et communisme.
Carte : Les empires européens en 1871.

74
ÉTRANGERS
L’étranger comme réalité sociale et politique préexiste à
l’État-nation. Les appréhensions « anthropologiques » ou
culturelles de l’étranger sont multiples et variables : celui
qu’on ne connaît pas, qu’on ne comprend pas, qui ne
pratique pas la même religion, celui qui n’est pas né sur
place ou ne descend pas de ceux qui y sont nés, etc.
Elles s’accompagnent très généralement de mesures
discriminatoires diverses : l’étranger ne dispose pas des
mêmes droits dans la communauté de référence. Pour
attirer certains étrangers – artisans ou paysans allemands
en Pologne au Moyen Âge, mercenaires écossais ou
irlandais dans les armées françaises à l’époque moderne,
ouvriers qualifiés anglais dans toute l’Europe pré-industrielle,
etc. – les princes territoriaux ont pu leur garantir certains
privilèges. Mais, le plus souvent, le statut de l’étranger se
définit au contraire par un déficit de droits.
Dès l’Antiquité, être étranger c’est aussi une réalité
juridique et politique. À mesure qu’il identifie ses
ressortissants en énumérant leurs droits et leurs devoirs
sous la forme d’un code de la nationalité, l’État-nation a
progressivement désigné les « étrangers », en creux.
L’ordonnance française du 2 novembre 1945 les définit
comme « tous les individus qui n’ont pas la nationalité
française, soit qu’ils aient une nationalité étrangère,
soit qu’ils n’aient pas de nationalité ». L’étranger est donc
saisi de manière négative, et c’est ce qui fonde son statut
dans les États-nations modernes. Et pourtant, il en
constitue une réalité sociale importante car la mobilité
est essentielle au développement de la vie économique,
intellectuelle et politique. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle les États ont mis en place, à l’époque contemporaine,
des politiques d’immigration spécifiques. Ainsi les
étrangers existent-ils au sein des États nationaux comme

75
un groupe particulier dont le statut est fixé administrativement
par l’État. En retour, ils présentent voire revendiquent
des spécificités culturelles qui confèrent une dimension
positive à cette identité négative imposée de l’extérieur.

Les étrangers dans leur diversité


Les étrangers qui résident dans un pays dont ils n’ont pas la natio-
nalité partagent la même expérience, celle de leur dépendance à l’égard
des autorités politiques du pays d’accueil. Mais cette précarité sta-
tutaire les affecte diversement suivant leur position sociale. La figure
de l’étranger est dominée, dans l’Europe occidentale du début du
XXIe siècle, par celle du travailleur immigré pauvre, leur nombre ayant
cru en effet de manière importante avec l’industrialisation. Toutefois,
ce dernier ne résume pas à lui-seul la condition de l’étranger.

• Les « élites cosmopolites »


Certaines activités intellectuelles et économiques reposant sur la
mobilité et l’échange, les élites cosmopolites ne sont pas une « inven-
tion » de la « globalisation » de la fin du XXe siècle ; elles consti-
tuent un groupe dont le développement est parallèle aux progrès de
la connaissance et à la prospérité économique. Si ces élites migrantes
sont actuellement peu nombreuses au regard de la population étran-
gère totale, elles peuvent localement constituer un groupe impor-
tant qui produit des formes culturelles spécifiques. Ce fut le cas dans
les villes portuaires dès l’Antiquité, et c’est encore actuellement le
cas de la plupart des grandes capitales économiques, voire de villes
spécifiquement internationales comme Genève où, du fait de la pré-
sence d’organisations internationales et de sièges sociaux de grandes
sociétés multinationales, les étrangers représentent plus de 40% de
la population.
Le marchand a toujours été un voyageur et donc, souvent, un
étranger. Au Moyen Âge, les commerçants originaires d’Asie (bap-
tisés les « Syriens »), les Juifs, les Lombards connaissent les « routes »

76
ÉTRANGERS

et sont des intermédiaires indispensables. Ils sont aussi souvent à la


tête d’activités bancaires, traditionnellement internationales. Dans
la société d’Ancien Régime, certains de ces banquiers « cosmopo-
lites » ont même occupé de hautes fonctions politiques dans les pays
d’accueil. Jacques Necker, banquier genevois et protestant, est
ministre du Trésor de Louis XVI. La vie intellectuelle se nourrit
également d’échanges et de migrations. À Paris, l’Université s’or-
ganise en nations dès le début du XIIIe siècle. À Bologne, on comp-
tait au moins treize nations en 1265, qui communiquaient entre elles
grâce à l’usage du latin. Ces mobilités intellectuelles n’ont cessé de
s’intensifier et elles marquent encore, quoique à un moindre degré,
la vie étudiante à l’époque contemporaine. Au XIXe siècle, les uni-
versités suisses sont particulièrement prisées des étudiants d’Europe
centrale et orientale qui n’ont pas l’autorisation d’étudier dans leur
pays d’origine. C’était tout particulièrement le cas des femmes,
exclues de la plupart des universités européennes jusqu’à la fin du
XIXe siècle, ou des étudiants juifs, dont le nombre est très réglementé
dans la Russie du dernier tiers du siècle. C’est à Zurich que Rosa
Luxemburg soutient par exemple son doctorat sur l’industrialisa-
tion de la Pologne. À la fin du XXe siècle, les étudiants étrangers
constituent une catégorie spécifique jouissant d’un statut particulier
dans les pays d’Europe occidentale. En 2002-2003 selon les statis-
tiques officielle de l’Education nationale il y avait 222 000 étudiants
étrangers en France (la plupart non résidents) – soit environ 13%
des effectifs étudiants totaux – ; ils représentaient 13% en Grande
Bretagne et 9% en Allemagne. Dans les dernières années ces der-
niers pays ont développé une politique visant à attirer des étudiants
étrangers dans le but de compenser leur déficit démographique et/ou
la désaffection pour certaines formations, en particulier les études
scientifiques.
À ces élites devenues étrangères par choix, et généralement bien
traitées localement, s’opposent les exilés, comme les « travailleurs
immigrés », pour lesquels le départ résulte d’une nécessité politique,
économique et sociale, et dont les conditions d’accueil sont précaires.

• Des exilés aux réfugiés


Dans la première moitié du XIXe siècle, une partie non négligeable
des étrangers installés sur les différents territoires nationaux le sont
pour des raisons politiques. On compte de nombreux exilés allemands
à Paris qui fuient la politique répressive de la Confédération

77
germanique. Les républicains français prennent également le che-
min de l’exil après le coup d’État de 1851 et vivent en Belgique, en
Suisse et surtout au Royaume-Uni. Ces réfugiés constituent alors des
communautés restreintes et mobiles de quelques centaines à
quelques milliers de personnes. Le phénomène change d’échelle après
la Première Guerre mondiale. Arrivent alors en Europe occidentale
les réfugiés issus des « minorités » d’Europe centrale et balkanique
chassés par les politiques nationalistes des nouveaux États : Juifs rou-
mains persécutés dès 1878, Grecs de Constantinople, Arméniens défi-
nitivement abandonnés par les puissances occidentales après le traité
de Lausanne de 1923. S’y ajoutent ceux qui ont été dégradés de leur
nationalité pour des raisons politiques ou « raciales » : Russes blancs
au début des années 1920 (deux millions environ en 1921), anti-
fascistes italiens à partir de 1926, Juifs allemands dès 1935, envi-
ron un demi-million de réfugiés espagnols après la prise du pouvoir
par le général Franco en 1939. Après la Seconde Guerre mondiale
des millions de personnes déplacées et réfugiées circulent en Europe,
dont près de 250 000 Juifs qui ne relèvent d’aucun État-nation. Au
milieu des années 1990, on estime à quatre millions le nombre des
personnes déplacées dans l’ex-Yougoslavie (mais toutes n’ont pas
cherché refuge à l’étranger), auxquels il faut ajouter l’afflux de réfu-
giés en provenance des pays d’Afrique et d’Asie. En 2002, les pays
d’Europe avaient accordé l’asile à près de 4,5 millions de réfugiés.
Ceux-ci, poussés hors de leur pays d’origine, sont très dépen-
dants de la politique des États susceptibles de les accueillir. Tant qu’il
s’agissait de groupes restreints, la bonne volonté des États a suffi.
La France de la Révolution – celle qui avait proclamé dans l’article
120 de la Constitution de 1793 que « le peuple français donne l’asile
aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté et il
le refuse aux tyrans » – a accueilli de nombreux exilés politiques euro-
péens dans la première moitié du XIXe siècle, dont certains
célèbres, comme le poète polonais Adam Mickievicz pour lequel fut
même créée une chaire de littérature slave en 1840 au Collège de
France. Genève a généreusement accordé le droit d’asile aux hommes
et aux femmes chassés de leur pays pour des raisons politiques durant
le XIXe siècle : Italiens et Allemands après l’échec des révolutions
de 1848, Français proscrits après le coup d’État du 2 décembre 1851
et après la Commune de 1871, populistes et socialistes russes, dont
Lénine qui y vécut en 1903-1904 puis en 1907-1908. L’Angleterre
libérale possède une tradition d’asile et a accueilli de nombreux
réfugiés originaires d’Europe centrale et occidentale après la Seconde

78
ÉTRANGERS

Guerre mondiale (environ 300 000 personnes entre 1945 et 1950).


Mais, depuis, elle est devancée par l’Allemagne qui, pour sa par-
tie occidentale (entre 1949 et 1989) et du fait de son histoire, a
développé une législation très favorable aux réfugiés politiques.
En 2004, l’Allemagne unifiée a accueilli environ un million de
réfugiés (soit deux fois plus que les États-Unis et six fois plus
que la France). La même année la Grande-Bretagne en accueillait
276 000.
En réalité, l’accroissement du nombre des exilés depuis l’entre-
deux-guerres a transformé cette question en problème international.
En août 1921, l’explorateur et zoologue norvégien Fridtjof Nansen
est nommé Haut-Commissaire aux réfugiés par la SDN. Envisageant
d’abord la question comme une conséquence de la guerre, il encou-
rage leur rapatriement dans leur pays d’origine et instaure le pas-
seport qui porte son nom pour que les réfugiés puissent traverser
les différents pays. Toutefois, contrairement aux espoirs de Nansen,
la question n’est pas conjoncturelle et, avec le développement des
nationalismes, elle s’institutionnalise progressivement. La création
en 1930 d’un office, puis, en 1933, du statut des réfugiés précède
celle, en 1951, du Haut-Commissariat aux réfugiés, agence de l’ONU
qui édicte un nouveau statut. Le réfugié est désormais garanti contre
certains risques : il ne peut lui être reproché d’être entré illégale-
ment sur le territoire du pays d’asile et son expulsion est en prin-
cipe entourée de garanties particulières. Ainsi, à l’exilé succède le
réfugié, dont le statut est réglementé internationalement mais dont
l’existence dépend toujours de la bonne volonté des États-nations
qui lui accorderont ou non l’asile demandé.

• Les travailleurs immigrés


L’émigration de travail est un phénomène ancien mais, jusqu’à
la première moitié du XIXe siècle, elle demeure limitée à certains
groupes comme les soldats (mercenaires) ou les ouvriers les plus qua-
lifiés, attirés pour leur savoir-faire dans les manufactures royales.
L’afflux de travailleurs faiblement qualifiés accompagne l’accélé-
ration de l’activité industrielle tout particulièrement dans une France
démographiquement peu dynamique et où l’exode rural demeure
modeste durant tout le XIXe siècle. Dès le Second Empire, et sur-
tout sous la Troisième République, le nombre d’étrangers s’accroît
de manière rapide : il est multiplié par trois entre 1851 (380 000 étran-
gers) et 1880 ; les étrangers représentant alors 3% de la population

79
française. En 1931, ce pourcentage atteint 6,6% (2,9 millions d’étran-
gers). La France est alors le premier pays d’immigration au monde,
avant les États-Unis. Cet afflux résulte d’une politique volontariste
menée par les industriels ou les gros propriétaires agricoles, souvent
par l’intermédiaire de « rabatteurs ». En 1924, des syndicats d’em-
ployeurs se regroupent au sein de la Société générale d’immigra-
tion, où siègent également des représentants de la haute fonction
publique, afin de passer des accords avec les gouvernements étran-
gers. L’État intervient d’ailleurs dans ces questions dès la Première
Guerre mondiale par le biais du ministère de l’Armement, qui
organise le recrutement des travailleurs nord-africains, indochinois
et chinois. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Office national
d’immigration a le monopole de l’introduction de la main-d’œuvre
étrangère dans le pays. C’est en 1982 que le taux d’étranger dans
la population française atteint son niveau le plus élevé (6,8%) pour
décroître ensuite de manière continue.
Dans les autres pays européens frappés – beaucoup moins tôt
– par le déclin démographique, l’immigration de masse est plus
récente. Même si l’Allemagne a connu une immigration polonaise
(originaire de l’Empire russe) dès la fin du XIXe siècle, le phéno-
mène ne devient réellement important que dans les années 1960.
L’immigration est organisée par le ministère du Travail en relation
avec les employeurs intéressés et, alors que la RFA compte 330 000
étrangers en 1960 (autant que dans la France de 1850 !), ils sont
1,5 million en 1969 et 2,6 millions en 1973. Toutefois, les compa-
raisons sont difficiles : ces chiffres sont artificiellement gonflés par
la prééminence du droit du sang en Allemagne. En Grande-Bretagne,
l’Irlande a servi durant longtemps de réservoir de travailleurs et
l’immigration d’origine plus lointaine est un phénomène relativement
récent. Mais, en 1951, 2,1 millions de personnes (4,2 % de la popu-
lation) étaient nés à l’étranger et ce mouvement s’accélère de
manière continue avec un accroissement de plus d’un million de
personnes entre 1991 et 2001.
En 2004, la part de la population étrangère en France (5,5% de
la population totale) est plus faible que celle des autres pays d’im-
migration : 8,5% au Royaume-Uni (environ 5 millions d’étrangers),
8,8% en Allemagne (avec presque 7 millions) et 20,4% (un des taux
les plus élevé d’Europe) en Suisse. En Italie, pays traditionnel d’émi-
gration, la part de la population étrangère dans la population totale
n’est que de 2,5%. Notons toutefois que de nombreux pays tradi-
tionnels d’émigration comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal et même

80
ÉTRANGERS

l’Irlande, connaissent au début du XXIe siècle un afflux de popula-


tions étrangères, en provenance d’Europe centrale et balkanique ou
d’Afrique.

Les étrangers face à l’État-nation

• L’étranger identifié par l’État


L’étranger, c’est d’abord celui qui a besoin d’un papier spéci-
fique, un sauf-conduit puis un passeport pour résider sur le territoire
du pays d’accueil. Plusieurs motivations ont présidé au XIXe siècle
à cette volonté d’identifier et de contrôler les étrangers.
Les autorités politiques de la France révolutionnaire ont d’abord
été libérales avec les étrangers, réputés français dès qu’ils avaient
séjourné cinq ans sur le territoire, s’y étaient mariés avec une
Française ou y avaient pratiqué une activité économique. Elles déve-
loppent des politiques de surveillance à mesure que les étrangers
apparaissent comme des possibles espions à la solde de la contre-
révolution. Dès 1791, ils doivent être identifiés et recensés par les
aubergistes et les propriétaires. Dix mois après la fuite du roi à
Varenne, la loi du 28 mars 1792 rend le passeport obligatoire pour
tous les étrangers désireux de séjourner en France. Le Code civil de
1804, en affirmant que « la résidence d’un étranger en France est
[…] l’effet d’une simple tolérance », encourage cette politique de
contrôle.
Dans l’espace germanique, l’introduction des passeports obli-
gatoires pour les étrangers a d’abord répondu à des préoccupations
financières. Avec l’introduction de l’obligation d’assistance dès le
début du XIXe siècle dans certains États du Sud-Ouest, les communes
veulent s’assurer qu’elles pourront renvoyer dans leur patrie d’ori-
gine les étrangers qui sombreraient dans la misère. Les grandes villes
industrielles prussiennes, dont la prospérité repose sur la possibilité
de disposer d’une main-d’œuvre abondante provenant de l’est de
l’Allemagne voire de la Pologne russe, introduisent localement l’obli-
gation d’assurance pour les ouvriers de fabrique, ce qui les dispense
de l’assistance. Ces mêmes motivations économiques sont partout
en Europe à l’origine de mesures de surveillance. Sous la monarchie

81
de Juillet (1830-1848), l’administration française demande aux
ouvriers étrangers de présenter en plus de leurs passeports un
certificat d’origine leur assurant le retour dans leur patrie. De même,
le mariage d’un étranger et d’une Française n’est autorisé que si celui-
ci peut prouver qu’il gagne sa vie correctement. Entre 1850 et 1870,
le développement du libre échange encourage la libre circulation des
personnes partout en Europe occidentale et le contrôle des étrangers
s’affaiblit. Jusque dans les années 1870, ceux-ci semblent d’ailleurs
avoir été mal identifiés par les autorités politiques en France.
Un troisième argument apparaît dans les années 1870 et joue
ensuite un rôle central dans la politique d’identification puis de cana-
lisation des étrangers : celui de la protection du « travail national ».
Parallèlement au protectionnisme économique, se développe un
contrôle plus étroit des étrangers dans le but d’en limiter le nombre
partout en Europe, y compris en Grande-Bretagne. L’Alien Act de
1905 est la première législation qui limite l’entrée des étrangers en
temps de paix dans ce pays : il résulte d’une large discussion amor-
cée dans les années 1880. En France, le décret de 1888 répond à
une inquiétude exprimée d’abord par les syndicats puis par les auto-
rités municipales. Il oblige les maires à tenir un registre spécial de
résidents étrangers et ces derniers à payer une taxe fiscale en échange
de laquelle ils reçoivent un certificat. Il est complété en 1893 par
un décret spécifique pour les travailleurs étrangers. Ceux-ci sont sou-
mis à des mesures de contrôle et de surveillance qui aboutissent, en
1926 (après les deux décrets de 1917), à l’établissement de la « carte
de travail », d’abord valable deux ou trois ans, puis seulement onze
mois en 1934 à la suite de la crise économique. On assiste à des méca-
nismes du même type dans les grands pays industriels (et donc d’im-
migration) européens. Les permis de travail font leur apparition au
Royaume-Uni durant la Première Guerre mondiale et sont institu-
tionnalisés en 1919-1920 afin de réguler l’emploi des travailleurs
n’appartenant pas au Commonwealth. Ces derniers font également
l’objet d’un contingentement à partir de 1962 (sauf pour les
ressortissants irlandais). Dans tous les pays d’Europe, ce système
de cartes se complexifie après la Seconde Guerre mondiale avec la
multiplication des statuts permettant de sélectionner progressivement
le « bon » et le « mauvais » étranger, soit celui qui est utile à l’éco-
nomie nationale et celui qui l’est moins. S’esquisse donc progres-
sivement dans les pays d’Europe occidentale une véritable politique
de l’immigration qui, comme pour la question des réfugiés, tend
d’ailleurs à se formaliser au niveau international.

82
ÉTRANGERS

• Les politiques de l’immigration


La présence des étrangers est donc souvent le résultat d’une
politique ciblée de la part des autorités politiques ou économiques
des pays d’accueil. Mais celles-ci se réservent le droit de réguler leur
nombre en relation avec les besoins conjoncturels des États.
Ainsi, après avoir longtemps cherché à attirer les travailleurs
d’autres pays sur le territoire national, le gouvernement français prend,
dans les années 1930, des dispositions pour en ralentir l’entrée. Le
10 août 1932, une loi instaure des quotas d’ouvriers étrangers dans
les entreprises. En 1934, une aide au rapatriement volontaire des
ouvriers étrangers est décidée puis, en 1935, des retours forcés, qui
concernent particulièrement les ressortissants polonais, sont orga-
nisés. Cette législation touche d’ailleurs également les « élites » émi-
grées. La loi Armbruster d’avril 1933 limite l’exercice de la médecine
aux titulaires français d’un doctorat de médecine. La non-équiva-
lence des diplômes universitaires entre les différents pays constitue
d’ailleurs, jusqu’à l’émergence d’une politique universitaire euro-
péenne, un puissant instrument protectionniste pour les professions
intellectuelles. Sous le régime de Vichy, à la législation anti-juive
de 1940 et 1941, s’ajoutent des dispositions contre les « étrangers
en surnombre dans l’économie nationale » : l’étranger est soumis à
une surveillance étroite et n’a plus le droit de libre circulation sur
le territoire » (loi de septembre 1940). Après une période d’euphorie
économique après-guerre et une phase d’importante immigration,
diverses mesures visent, dès les années 1970, à réduire les flux par
un contrôle rigoureux des entrées tandis que se met en place une
politique d’encouragement aux retours. Les entrées clandestines
sont quant à elles contrôlées de manière de plus en plus étroite. Cette
politique est également perceptible en Grande-Bretagne. À partir de
1972, le nombre des permis de travail est sévèrement limité pour
les travailleurs non qualifiés. Puis leur nombre s’accroît de nouveau
avec la reprise économique, à partir du milieu des années 1980, pour
atteindre un pic en 2002.
Afin de réguler au plus juste l’immigration, une autre solution
vise à assurer un contrôle très étroit sur les populations immigrées.
C’est celle qui est adoptée par les pays socialistes jusqu’en 1989,
dans lesquels la politique d’immigration est strictement planifiée
dans le cadre d’accords inter-étatiques. En République démocra-
tique allemande, les travailleurs vietnamiens, qui constituent les
deux tiers des 94 000 ouvriers sous contrat, sont très précisément
contrôlés et leurs contacts avec la population locale sont réduits

83
au minimum. Les rapprochements familiaux sont impossibles. La
politique est de même nature, quoique moins rigide, en RFA ou
bien en Suisse où les autorités politiques visent à organiser (par
le biais de la délivrance de cartes de travail de courte durée) une
politique de rotation permanente de la main-d’œuvre immigrée afin
de pouvoir se débarrasser rapidement des indésirables. C’est, entre
1950 et 1973, la politique du Gastarbeiter (« travailleur invité »)
allemand qui interdit en principe leur sédentarisation en RFA. Elle
se heurte toutefois aux réticences des patrons qui disent avoir besoin
d’une main-d’œuvre stable. À partir de 1973, les rapprochements
familiaux sont autorisés tandis que le recrutement de nouveaux
travailleurs est strictement contingenté sous l’effet de la crise
économique.
Cette politique de contrôle de l’immigration a conduit, dans
la plupart des pays européens, à une croissance importante de l’im-
migration clandestine : Albanais en Italie, Maghrébins et Africain
en Espagne (on évalue leur nombre à 2-3 millions en 2004), etc.

Être étranger à la nation


Le développement des moyens de transport est un facteur déci-
sif de progression de la mobilité géographique dont une des formes
banales est le développement du tourisme. Une bonne partie des habi-
tants de l’Europe occidentale a donc déjà été « étrangère » à l’oc-
casion de courts séjours. Mais toute autre est l’expérience de celui
qui réside pour une durée longue dans un pays où il est étranger et
où il doit assurer sa subsistance.
Celui-ci, quelle que soit sa position sociale, est renvoyé régu-
lièrement à cette condition du fait de la nécessité où il se trouve de
se déclarer à intervalles réguliers auprès des autorités du pays où il
réside. Cette bureaucratisation de l’existence quotidienne, la préca-
rité dont elle témoigne, puisque l’étranger peut être privé du droit
de rester, est une caractéristique commune de l’expérience des étran-
gers. Elle renforce un sentiment d’altérité. Celui-ci est fondé par
ailleurs sur la réalité de différences culturelles qui s’alimente du rap-
port, plus ou moins fort, entretenu avec le pays d’origine ou, sur-
tout, avec la communauté qui en est issue.

84
ÉTRANGERS

• De la précarité à la communauté
La précarité est une expérience commune aux étrangers. Elle
résulte tout d’abord de leur situation administrative, la durée de leur
séjour étant en effet suspendue au renouvellement (ou non) des
papiers. Ceux qui sont dans une situation irrégulière risquent l’ex-
pulsion. Mais cette précarité est aussi alimentée dans la plupart des
cas, y compris parmi les élites, par le sentiment du caractère provi-
soire du séjour à l’étranger. Celui-ci est plus vif quand une grande
partie de la famille (en particulier la plus proche) est restée dans le
pays d’origine.
Cette précarité a des traductions matérielles qui s’expliquent
largement par des raisons économiques. Les étrangers vivent plus
souvent dans des habitats provisoires. C’est tout particulièrement le
cas des plus pauvres d’entre eux, d’autant plus nombreux qu’ils sont
surreprésentés dans les métiers les plus pénibles et les moins
qualifiés. Les Italiens, employés dans la sidérurgie lorraine à la fin
du XIXe siècle, sont longtemps logés dans des baraquements de bois.
La même chose vaut pour les premiers habitants polonais des corons
du Nord dans l’entre-deux-guerres. Dans les années 1960, le der-
nier bidonville de France, celui de Nanterre, est habité par des
Maghrébins, auxquels s’ajoutent quelques Portugais. Au début du
XXIe siècle, les Africains s’entassent dans des hôtels garnis de Paris.
Cet environnement précaire favorise les regroupements par com-
munautés d’origine, qui constituent autant de réseaux d’entraide. À
la fin du XIXe siècle, les Polonais de la Ruhr se regroupent dans des
quartiers spécifiques, qu’ils reconstituent ensuite dans les corons du
Nord de la France de l’entre-deux-guerres. Ils y organisent des asso-
ciations propres, largement structurées par l’appartenance au catho-
licisme. À la même époque, il existe un quartier espagnol à Bordeaux
et un quartier italien à Lyon. Le quartier de Belleville à Paris accueille
successivement les Juifs d’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres,
les Maghrébins dans les années 1960 et les Asiatiques à la fin du
XXe siècle. Depuis les années 1960, les étrangers installés en France
sont largement rejetés dans les banlieues des grandes villes.
Cette vie communautaire, qui peut aller jusqu’au ghetto, permet
de constituer une sorte de « sas » entre l’ici et l’ailleurs. Il est néces-
saire à la prise en charge des nouveaux arrivants, souvent des hommes
jeunes et seuls, avant la venue de leur famille quand elle est
possible. Le taux de masculinité des immigrés est en effet particu-
lièrement fort au XIXe siècle et tend à s’accroître dans l’entre-
deux-guerres en France (il atteint alors 156%). Il contribue à la

85
stigmatisation des immigrés. Il se réduit toutefois nettement à la fin
du XXe siècle avec la politique de rapprochement familial.

• De plus en plus étrangers ?


À cela s’ajoute une étrangeté culturelle de plus en plus marquée
avec le temps. Les premières émigrations massives de travail sont
largement intra-européennes. Pour la France, on distingue généra-
lement une première phase, où les populations proviennent essen-
tiellement des pays frontaliers – Belgique (40% des étrangers en
France en 1880), Italie (36% des immigrés en 1911), Espagne – puis
une seconde, dans l’entre-deux-guerres, où les migrants viennent d’un
peu plus loin – Europe centrale (environ 20% de Polonais en 1930).
Enfin survient une troisième phase avec une forte immigration por-
tugaise – la population portugaise en France est encore équivalente
à la population algérienne en 2004 – à laquelle s’ajoutent, à partir
des années 1960, des populations en provenance de l’ancien empire
colonial : Maghrébins, ressortissants d’Afrique noire et de l’ancienne
Indochine. Les premiers représentent près de 1,3 millions de
personnes et près de 30% des étrangers en France en 2004 soit à
peu près autant que les 1,2 millions de ressortissants des pays du
sud de l’Europe (Portugal, Espagne et Italie) qui sont installés depuis
bien plus longtemps. De même, en Grande-Bretagne, si les immi-
grés irlandais sont encore les premiers en nombre en 2001, ils ne
représentent plus que 11% des immigrés, contre 24% en 1971. Les
ressortissants des pays du Commonwealth, Indiens, Bangladais et
Pakistanais, forment 4% de la population totale en 2001. En
Allemagne, les Turcs (1,7 millions) représentent plus du quart des
étrangers installés en 2004. Provenant de plus loin, les immigrés sont
aussi plus stables qu’ils ne l’étaient au XIXe siècle. Cette stabilité
est encouragée par les rapprochements familiaux, autorisés à partir
des années 1970.
Les immigrés sont donc de plus en plus « étrangers » à la
culture et à l’espace national du pays d’accueil, tant du point de vue
religieux que du point de vue des modes de vie, ce qui est généra-
lement interprété comme un élément de difficulté pour leur inté-
gration. Toutefois, ce sentiment d’altérité et les réactions de rejet ont
affecté toutes les populations étrangères, y compris les plus proches
culturellement.

86
ÉTRANGERS

• Les formes de l’hostilité


L’hostilité aux immigrés est une constante. Elle exprime souvent
une peur de la concurrence et se développe donc tout particulière-
ment au sein des milieux concernés. Les syndicats allemands sont
hostiles au recrutement des travailleurs polonais à la fin du XIXe siècle
dans la Ruhr. La même chose vaut d’ailleurs pour les syndicats
français à l’égard des Italiens dans l’entre-deux-guerres. Ce pro-
tectionnisme est partagé par les professions intellectuelles. En juin
1934, les avocats, fortement représentés au Parlement, font voter une
loi interdisant aux Français naturalisés l’inscription au barreau
pendant une durée de 10 ans. Les étudiants allemands de la fin du
XIXe siècle, comme leurs collègues polonais de l’entre-deux-guerres,
sont les premiers à réclamer des mesures visant à éloigner les « étran-
gers » (y compris les Juifs) des bancs de l’université.
En France, chaque vague d’immigration s’accompagne d’une
crise xénophobe, dont les derniers arrivés sont les cibles privilégiées.
Les Belges employés dans les mines du Nord sont pris à partie lors
de chaque crise économique dès le milieu du XIXe siècle, puis de
manière très violente au début des années 1890 lorsqu’ils sont
chassés par les populations du Pas-de-Calais. Toutefois, la xénophobie
est alors plus souvent dirigée contre les Italiens. Dans les années 1880,
vingt d’entre eux auraient étés tués lors d’émeutes qui peuvent
prendre la forme de véritables chasses à l’homme, comme à Marseille
en 1881, à Lyon en 1884 ou à Aigues-Mortes en 1893. Ces actes
de violence reprennent durant l’entre-deux-guerres et se doublent,
surtout dans les années 1930, d’un véritable argumentaire xénophobe
qui circule très largement dans la population et touche tous les
groupes sociaux. Dès 1922, l’idée d’un affairisme apatride vendant
la France à l’étranger se répand. La faculté de médecine accuse les
immigrés d’être porteurs de risques sanitaires. Les hommes politiques
sont unanimes pour pointer la responsabilité des étrangers dans
l’insécurité, qui devient l’objet d’une véritable hystérie collective à
l’occasion de la découverte en 1924 du « gang des Polonais ». Les
étrangers sont d’ailleurs également accusés d’être responsables de
la pénurie de logement ou du mauvais fonctionnement des services
publics qu’ils utiliseraient de manière disproportionnée.
La permanence des mêmes thématiques durant tout le XXe siècle
est frappante, avec des pics de violence récurrents pouvant aller jus-
qu’aux incendies criminels comme dans l’Allemagne des années
1990. Au début du XXIe siècle, les enquêtes européennes révèlent
que presque la moitié des personnes affichent une attitude de défiance

87
à l’égard des populations étrangères, attitude qu’elles justifient par
les différences culturelles insurmontables. Les enquêtes signalent par
ailleurs que ce sentiment s’accroît depuis dix ans, parallèlement aux
effets de la crise économique. Pourtant les économistes et démo-
graphes européens considèrent assez unanimement que l’immigra-
tion étrangère est seule en mesure de préserver l’équilibre
démographique des pays d’Europe occidentale et, avec lui, le régime
des retraites.

Dans l’État-nation, les étrangers constituent donc un groupe divers,


d’abord défini par un statut administratif particulier et précaire. Leur
présence répond à un besoin démographique, économique et cul-
turel, et leur installation fait depuis toujours l’objet de politiques
plus ou moins volontaristes de la part des décideurs économiques
et politiques. Sur place, ils sont pourtant souvent perçus par les dif-
férents groupes sociaux « nationaux » comme des concurrents dan-
gereux, surtout dans les périodes de récession et de pénurie relative
des places de travail, et ceci bien qu’ils soient souvent employés à
des postes peu qualifiés pour lesquels ils ne sont pas nécessairement
en compétition avec les ressortissants nationaux. Ces sentiments sont
alimentés par un argumentaire xénophobe. Formulé politiquement
par les mouvements nationalistes d’extrême droite, il se répand lar-
gement. Il tend généralement à disqualifier ethniquement l’étran-
ger, dont les comportements, les modes de vie, les références
culturelles seraient peu compatibles avec ceux de la « communauté »
nationale présentée, elle, comme homogène. À cette première
accusation se superposent souvent des soupçons de déloyauté,
comme si la différence supposait la traîtrise. Ce discours, en oppo-
sant un « nous » construit à un « autre » tout aussi construit, tend
à transformer les étrangers en parias de la nation et favorise, en
retour, les comportements de repli identitaire peu favorables à leur
intégration.

notices Colonialisme, École, Économie, Libéralisme,


reliées Minorités, Nationalité.

88
EUROPE ET
SUPRANATIONALITÉ
L’Europe comme construction politique – et tout
particulièrement la communauté puis l’Union européenne
– entretient un rapport compliqué avec les nations qui la
constituent. La question de sa capacité à s’imposer comme
une nouvelle référence par-delà ces nations a un volet
institutionnel portant sur le caractère plus ou moins
fédéral de l’Union. Mais, il faut également se demander
dans quelle mesure ces institutions sont le résultat et
l’expression de l’existence d’une véritable société et
conscience européenne. Comment ont-elles pu – ou su –
éveiller dans la population des différents pays des loyautés
politiques proprement (mais pas exclusivement)
européennes ? Dans quelle mesure l’Europe politique
est-elle parvenue à constituer un véritable espace social
et culturel transnational ? Pour répondre à ces questions,
il est nécessaire de comprendre quelles sont les racines
européennes du projet politique, la manière dont il se
réalise, quels en sont les groupes porteurs, mais aussi
de mettre en évidence quelques ambiguïtés du projet
européen.

Consciences européennes

• Des sociétés européennes sans Européens ?


Dans un ouvrage publié en 1994 sous la direction de René Girault,
des historiens peinaient à établir les indices d’une conscience euro-
péenne dans les peuples des différents pays.

89
Déjà au XIXe siècle, le mouvement socialiste européen avait
souligné l’universalité des modes d’exploitation capitaliste. Pourtant
l’échec des deux premières Internationales ouvrières témoigne de
la suprématie de la référence nationale. L’historien allemand Hartmut
Kaelble a certes mis en évidence l’existence d’un rapprochement
accéléré des sociétés européennes depuis les années 1950 mais
cela n’éveille pas nécessairement chez les individus le sentiment
d’appartenir à un véritable ensemble politique, ni la volonté de le
construire. S’il existe une société européenne, celle-ci semble avoir
du mal à « produire » des Européens.
Même au sein des groupes les plus mobiles et les plus exposés aux
influences de plusieurs cultures européennes, comme les travailleurs
migrants ou les frontaliers, il ne semble pas que l’on puisse parler
d’une réelle conscience européenne sauf pour les plus cultivés d’entre
eux. Ce constat est la traduction d’un phénomène plus global : la
conscience européenne s’affirme d’abord au sein des élites politiques,
économiques et culturelles ce qu’atteste la constitution d’espaces de
discussion internationaux (en réalité largement européens) à la fin
du XIXe siècle. Les expositions universelles, les congrès et les asso-
ciations internationales dans les domaines de l’hygiène, de la poli-
tique sociale, des sciences ou de la culture sont le fait de réseaux
européens de réformateurs dont les membres sont souvent issus de
la haute fonction publique ou des cercles intellectuels et économiques.
Ils sont à l’origine de la naissance des organisations internationales
dans l’entre-deux-guerres. Convaincus de la nécessité de discuter les
problèmes sur un plan international pour établir des solutions efficaces,
ces réseaux réformateurs envisagent toutefois des collaborations entre
les nations qui demeurent pour eux le cadre prévalant. Mais c’est au
sein de ces milieux que se formulent des projets d’intégration de type
supranationale.

• Culture et conscience européenne


Pour un Européen convaincu comme Denis de Rougemont, la
culture commune est la base même de l’Europe. L’historien polo-
nais Krysztof Pomian voit d’ailleurs dans la « république des lettres »
et dans les Lumières européennes un des fondements de l’identité
européenne. Mais, s’il existe un socle culturel européen, des phé-
nomènes de nationalisation de la culture se sont développés dans
tous les arts au XIXe siècle. La musique de Giuseppe Verdi devait

90
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ

servir la cause nationale italienne. Le poète français Victor Hugo,


tout en prêchant l’unité européenne, veut d’abord en « franciser »
la culture. Quant à Richard Wagner il affirme que sa musique exprime
au mieux la « germanité ».
L’historien français Christophe Charle a toutefois montré que
cette nationalisation va de pair avec une européanisation croissante
des milieux lettrés liée au développement des échanges (voyages,
traductions), à l’existence de mobilisations collective d’intellectuels
européens (comme à l’occasion de l’affaire Dreyfus) voire à l’exis-
tence de courants culturels européens comme le romantisme ou, au
XXe siècle, le surréalisme. Le cadre national demeure la matrice de la
création et la condition des échanges mais, au XXe siècle, des intellectuels
et des artistes soulignent la nécessité de créer un espace culturel
européen qui les favoriserait et pourrait constituer le fondement d’un
projet politique européen et pacifiste.
C’est après la Première Guerre mondiale que prennent forme les
premiers projets européens d’intellectuels. Généralement portés
par un objectif pacifiste, ils privilégient d’abord les relations franco-
allemandes. Le Comité permanent pour les lettres et les arts de
la Société des Nations (SDN) regroupe des artistes de plusieurs
pays européens, dont Thomas Mann et Paul Valéry, et encourage les
voyages d’écrivains. En 1926, l’industriel de la sidérurgie luxem-
bourgeois Emil Mayrisch et l’homme politique français Pierre Vienot
créent le Comité franco-allemand de documentation et d’information
pour lutter contre la diffusion des stéréotypes nationaux. La revue
Europe, créée en 1923, poursuit un même objectif de réconciliation
grâce au développement des échanges et à la constitution de références
communes.
Les politiques culturelles européennes n’échappent toutefois pas
à des objectifs nationalistes. En 1920, la Société des Nations accorde
un subside de 15 000 livres pour une université internationale. Paul
Appell, recteur de l’université de Paris, y voit l’occasion de faire
rayonner la culture française. C’est guidé par ce souci qu’il encourage
la fondation, en 1925, de la cité internationale universitaire de Paris,
au financement de laquelle participent l’industriel alsacien Emile
Deutsch de la Meurthe ainsi que les banquiers David-Weill et
Rothschild.
L’échange entre les cultures prend dans les années 1930 une
tournure militante et apparaît comme un instrument de résistance
contre le développement du nationalisme, tout particulièrement
dans la forme extrême du fascisme. Aux initiatives de la gauche

91
intellectuelle, comme la création de l’Association internationale
des écrivains pour la défense de la culture, s’ajoutent celles de la
mouvance chrétienne et personnaliste pour laquelle il faut consti-
tuer politiquement cette communauté d’hommes unis par les mêmes
références culturelles fondamentales. À ce courant appartiennent, le
philosophe Emmanuel Mounier, qui crée la revue Esprit en 1932,
l’écrivain suisse Denis de Rougemont ou le prêtre italien Luigi Sturzo.
Ce dernier est soutenu par l’Église romaine qui voit dans le projet
européen une tentative de réaliser un universalisme chrétien
concurrent du fascisme et du communisme. Cette « troisième voie »
européenne inspire de nombreuses initiatives de l’après-Seconde
Guerre mondiale. À partir de 1946, les rencontres internationales de
Genève réunissent des intellectuels européens. Dans la même ville
est fondée en 1949, le Centre européen de la culture. Denis de
Rougemont tente d’y promouvoir l’idée d’une Europe fédérale et
pacifiste. Il est par ailleurs un des promoteurs de la constitution
du Centre européen de la recherche nucléaire (CERN) fondé sur la
frontière franco-suisse en 1952. Cette mouvance joue enfin un rôle
important dans les premières initiatives politiques européennes de
l’après-guerre comme le sommet sur les nouvelles formes de la
coopération européenne qui se tient à La Haye en 1948 puis, en 1949,
la création du Conseil de l’Europe. Dans chacune de ces instances les
représentants de ce courant ont réaffirmé la nécessité d’encourager
le développement d’une culture européenne, ferment de réconciliation
et élément de promotion d’une identité européenne.
Ce n’est toutefois qu’en 1993 que la coopération culturelle devient
un élément à part entière de la politique communautaire même si
sa place demeure encore bien modeste. À cette époque une grande
partie des intellectuels, en particulier à gauche de l’échiquier politique,
semble d’ailleurs s’être largement détournée du projet politique
européen. Il est vrai que la construction de l’Europe communautaire
apparaît comme une affaire trop exclusivement économique.

• Entre économie et politique


Si la politique européenne commune a d’abord concerné l’éco-
nomie, il est toutefois inexact d’affirmer que les milieux économiques
en constitueraient une sorte de matrice. Avant la Première Guerre
mondiale, l’espace économique de référence demeure très largement
la nation. En morcelant cet espace, les traités de la fin la Première
Guerre mondiale ont certes favorisé la prise de conscience qu’il était

92
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ

nécessaire de développer des solidarités économiques européennes,


mais les idées d’union douanières à l’est comme à l’ouest de l’Europe
restent parcellaires en dépit de la discussion de plusieurs projets à
la Commission économique de la SDN.
Toutefois, il existe dans certaines branches industrielles un souci
d’union, tout particulièrement pour faire face à la concurrence amé-
ricaine. En 1927, sont constituées des ententes européennes dans les
domaines de la sidérurgie, du ciment puis des matières colorantes.
Ces projets d’intégration ont le soutien de certains fonctionnaires
français et italiens, favorables à la multiplication d’ententes régio-
nales et sectorielles.
C’est dans cette ligne, mais avec une inflexion plus nettement
dirigiste, que se situe le discours du 9 mai 1950 du ministre fran-
çais des Affaires étrangères Robert Schuman qui propose de placer
la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute
Autorité commune. La France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, le
Luxembourg et les Pays-Bas négocient alors un traité signé à Paris
le 18 avril 1951 et qui entre en vigueur le 24 juillet 1952 : il insti-
tue la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier).
Traité économique, il n’est toutefois pas une émanation des milieux
économiques, plutôt méfiants devant le dirigisme dont il témoigne.
Par ailleurs il est nettement guidé par une logique politique de
renforcement de la solidarité franco-allemande afin de protéger
l’Europe du retour de la guerre. Enfin il ouvre la voie à l’intégra-
tion européenne par le biais d’institutions – Haute Autorité (organe
supranational), Conseil des ministres (union des États), Assemblée
(nommée par les parlements nationaux) et Cour de justice – qui
constituent les bases de la future Europe politique. Mais la CECA
inaugure aussi la double ambiguïté de la construction européenne à
venir, partagée entre fédéralisme et unionisme, entre technocratie
et démocratie.

L’Europe comme réalité politique supranationale


On attribue généralement la paternité de l’idée européenne au
roi de Bohême Georges de Podebrady. Converti au hussitisme, il
entreprend en 1464 de convaincre le roi de France et les autres
souverains européens de créer une ligue d’États chrétiens pour la

93
sauvegarde de la paix et de la sécurité contre les Ottomans. C’est
au nom de ce même objectif de paix que le roi Henri IV et son
ministre Maximilien de Sully, le philosophe allemand Immanuel Kant
et son Projet de Paix perpétuelle (1795), le poète Victor Hugo ou
l’homme politique italien Giuseppe Mazzini au XIXe siècle écha-
faudent des plans européens. Par-delà leur diversité, tous ces hommes
se fixent le même objectif : créer les conditions de la paix et de la pré-
servation d’une civilisation commune mise en péril par la guerre entre
les États. C’est d’ailleurs dans le contexte spécifique des après-guerres
mondiales que ces utopies individuelles prennent la forme de projets
collectifs. Ils se développent parallèlement à la remise en cause de
la toute puissance du modèle national, ressenti comme un danger
pour la paix et la civilisation européenne.

• Les premières initiatives politiques


Dans l’entre-deux-guerres, ces projets émanent essentiellement des
milieux proches des organisations internationales qui constituent à
cet égard un véritable creuset. Dans cette phase, les hommes poli-
tiques et hauts fonctionnaires français ont joué un rôle important :
Jean Monnet, secrétaire général adjoint de la SDN de 1920 à 1923,
en constitue une figure emblématique.
Le 1er mai 1930, le ministre français des Affaires étrangères
Aristide Briand propose le premier projet européen à la SDN sous
la forme d’un mémorandum. Celui-ci soulève les deux questions
essentielles qui accompagnent jusqu’à aujourd’hui la formulation du
projet politique européen : la question du lien fédéral et celle de la
place que doivent tenir les accords économiques. S’il souligne la
nécessité de subordonner les questions économiques aux questions
politiques et de favoriser le lien fédéral sur les collaborations
internationales, son propos reste vague. Il a toutefois obtenu le
soutien de Gustav Stresemann, ministre des Affaires étrangères alle-
mand de 1924 à 1929. Surtout, il peut s’appuyer sur un réseau de
personnalités et d’associations politiques qui constituent une sorte
de premier « espace public » européen. La revue politique L’Europe
nouvelle, créée en 1918 par Louise Weiss, diffuse des informations,
tout particulièrement en direction de l’Europe centrale, et constitue
la caisse de résonance des idées d’Aristide Briand. Louise Weiss crée
également une Nouvelle École de la paix, inaugurée en 1930 à Paris
et dans laquelle des hommes politiques, des économistes, des écri-
vains ou des journalistes s’expriment sur des thèmes européens.

94
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ

Parallèlement, le comte Richard de Coudenhove-Kalergi lance son


premier Appel à l’unité de l’Europe en octobre 1922 et fonde l’an-
née suivante l’Union paneuropéenne, association internationale qui
siège à Genève. Dans son livre Pan-Europa (1923), il expose son
projet d’unité européenne. Comme pour les personnalistes, l’Europe
est pour lui une fraternité d’hommes dont la communauté est fon-
dée sur un même passé. Mais l’Europe ne peut survivre que si elle
s’unit politiquement dans le rejet de tout préjugé nationaliste, la
défense de la liberté et la consolidation de la paix. Comme celui de
Louise Weiss, son message est dirigé vers tous les pays d’Europe et
il est particulièrement bien reçu dans les petites nations d’Europe
centrale, surtout les nouveaux pays comme la Tchécoslovaquie et
la Yougoslavie.

• Des projets fédéralistes à l’Europe économique


Après la Seconde Guerre mondiale, les mouvements fédéralistes
européens naissent d’un refus de la guerre et de l’autoritarisme,
comme d’une remise en cause radicale de l’État-nation. Le militant
antifasciste Altierro Spinelli donne avec le Manifeste de Ventotene
(écrit en déportation en 1941) un texte fondateur. Contre le retour
des guerres, qu’il voit comme un produit du nationalisme, Spinelli
souligne la nécessité d’une fédération européenne, dirigée par une
autorité politique issue d’un processus démocratique. Il fonde en 1943
le Mouvement fédéraliste européen tandis qu’à Lyon, en 1944,
l’Union européenne des fédéralistes voit le jour. Cette mobilisation
débouche la même année à Genève sur la publication d’un Manifeste
de la résistance européenne. En mai 1948, les mouvements fédéra-
listes européens sont à l’initiative du « Congrès de l’Europe » à La
Haye qui rassemble près de 750 délégués venus de presque tous les
pays d’Europe. Mais les fédéralistes, bien que très influents, y sont
minoritaires face aux unionistes pour lesquels l’Europe doit rester
une association d’États, conservant chacun leur souveraineté pleine
et entière. C’est sur ce modèle qu’est créé le Conseil de l’Europe
en mai 1949.
Bien que minoritaire, le fédéralisme est un mouvement pluriel
et dynamique dans les années 1950. Il dispose de puissants relais
dans la société civile, surtout en Italie et au Benelux. Il prend sa forme
la plus radicale en 1960 avec le livre du philosophe italien Mario
Albertini, L’État national, qui souligne le caractère artificiel et dan-
gereux des États-nations auxquels il oppose un projet de fédéralisme

95
intégral dans lequel les entités nationales seraient fusionnées.
Toutefois, face à la lenteur du processus d’intégration européenne,
le mouvement perd une partie de son rayonnement. Si, pour des
raisons stratégiques, les fédéralistes se rangent à la proposition
Schuman de 1950, ils sont déçus par les blocages qui se multiplient
dans les années qui suivent. L’échec du projet de Communauté euro-
péenne de défense (CED) devant le Parlement français en 1954 limite
en effet durant trente ans le projet européen à sa seule dimension
économique. C’est ce dont témoigne la signature du traité de Rome
de 1957 entre l’Allemagne, la France, l’Italie et les trois pays du
Benelux. À la CECA sont ajoutés la CEE (Communauté économique
européenne) et Euratom, qui institue la Communauté européenne de
l’énergie atomique, tandis que sont posées les bases d’une politique
agricole commune (PAC) mise en œuvre en 1962. En 1965, les exé-
cutifs de ces trois communautés fusionnent dans une Commission
européenne, mais ce processus, effectif à partir de 1967, ne permet
pas à la Commission de s’imposer face aux États membres. Jusqu’au
milieu des années 1970, le projet européen semble d’ailleurs se vider
de tout contenu politique. Le général De Gaulle contribue à en freiner
les progrès et ses soutiens décroissent. Dans le contexte de la guerre
froide, les États d’Europe centrale, souvent favorables aux projets
européens durant l’entre-deux-guerres, tombent en effet dans la
sphère d’influence soviétique. La construction européenne apparaît
alors comme une forme d’atlantisme, détournant une grande partie
de la gauche de tout engagement européen.

• Les éléments de supranationalité européenne


L’adhésion de la Grande-Bretagne à la CEE en 1973, l’élection
du Parlement européen au suffrage universel en 1979 (revendica-
tion ancienne des fédéralistes), l’Acte unique européen de 1986 puis
le traité de Maastricht de 1992 présentent chacun un infléchissement
important. L’adhésion de la Grande-Bretagne et les élargissements
suivants transforment la communauté économique en un véritable
espace européen, ses compétences s’accroissent de manière décisive
et des éléments de citoyenneté européenne émergent. Le traité
de 1992 donne naissance à l’Union européenne, composée de trois
piliers : celui de l’union économique (monnaie commune, Banque
centrale européenne) ; celui de la politique extérieure et de la défense
commune ; et celui de la justice. Il réalise ce qui avait déjà été prévu
en 1954 avec la négociation du traité instituant la CED. L’intégration

96
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ

des politiques budgétaires et monétaires à partir de différents actes


communautaires limite en pratique les souverainetés nationales dans
le domaine économique. En revanche, la fédéralisation est juste
amorcée dans les deux autres domaines où la souveraineté de
l’État continue de primer. Ce qui aboutit à la constitution d’une double
communauté, nationale et européenne, la seconde se formant essen-
tiellement à partir d’une limitation de la première, un peu comme
dans le Kaiserreich allemand (1871-1918). Pourtant, dans certains
domaines (budget ou réglementation des marchés intérieurs par
exemple), l’Union dispose de plus de pouvoir par rapport aux États
membres que l’État confédéral suisse vis-à-vis des cantons.
Le gouvernement de l’Union instaure une espèce de fédéralisme
qui ne s’avoue pas. Le principe de subsidiarité réaffirmé en 1993
vise à limiter l’action bureaucratique au sein de l’Union en laissant
aux institutions se trouvant au plus près du citoyen le soin de résoudre
les problèmes. En renonçant à fixer une frontière précise entre les
compétences étatiques et communautaires, le principe laisse toutefois
ces dernières se développer de manière implicite via ses institutions
fondamentales. La Commission siégeant à Bruxelles en constitue
l’exécutif ; le Conseil européen, réunissant depuis 1974 les chefs
d’État des différents pays, définit avec le Conseil de l’Union (regrou-
pant des représentants de chaque État) les orientations politiques
générales ; la Cour de justice veille à Luxembourg au respect du droit
communautaire et le Parlement siégeant à Strasbourg institue une
représentation des citoyens. Outre leur rôle direct dans le fonction-
nement quotidien de l’Europe, ces institutions constituent le lieu de
développement d’une nouvelle culture politique européenne fondée
sur la négociation et le consensus.

Citoyens d’Europe ?
L’échec du référendum français le 29 mai 2005 souligne un pro-
blème important de la construction européenne. Celle-ci a pu donner
l’impression de progresser de manière technocratique en négligeant
ces hommes que Jean Monnet avait pourtant placés au cœur de son
projet lorsqu’il affirmait : « Nous ne coalisons pas des États ; nous
unissons des hommes ».

97
• Le déficit de démocratie
Tant que les compétences des institutions européennes demeu-
raient limitées à des questions économiques circonscrites, le problème
semblait moins crucial. Mais, avec l’élargissement progressif de ces
compétences depuis les années 1980, les décisions européennes
concernent un nombre de plus en plus important de personnes. Par
ailleurs, la démocratie est devenue un élément d’identité fort de
l’Union européenne. Cette identité démocratique est réaffirmée de
manière constante depuis la fin des années 1970 et tout particuliè-
rement dans le traité d’Amsterdam de 1997 : « L’Union est fondée
sur le principe de la liberté, de la démocratie, du respect des droits
de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que de l’État de droit,
principes qui sont communs aux États membres ». Depuis 1998, ces
principes démocratiques servent d’ailleurs de critères d’admission
des nouveaux membres. Il y a donc une contradiction patente entre
les principes européens et les pratiques de l’Union, contradiction
soulignée par la déclaration de Laeken en 2000 qui définit un
objectif prioritaire de démocratisation des institutions européennes.
Les fondateurs de l’Europe ne se sont pas désintéressés de cette
question et n’ont pas volontairement choisi la voie technocratique.
Dès les années 1950, Jean Monnet se préoccupe du déficit de
communication entre les institutions européennes et les citoyens et
de la tiédeur de ses concitoyens face au projet européen. Mais il est
vrai qu’il faut attendre 1972 pour que les Français aient l’occasion
de s’exprimer sur l’Europe, à l’occasion de l’entrée de la Grande-
Bretagne dans la CEE, puis 1979 lors de la première élection du
Parlement européen. Celui-ci dispose de compétences très réduites
et ne peut en rien se comparer à un parlement national : il ne vote
pas le budget, n’a pas de réel rôle législatif, et la Commission n’est
pas responsable devant lui, même si son président ne peut être nommé
sans l’accord des parlementaires de Strasbourg.
Toutefois la faiblesse démocratique de l’Union n’est pas exclu-
sivement institutionnelle. Elle témoigne aussi d’un déficit de « société
civile européenne » dont le développement est ralenti par le pluri-
linguisme au sein de l’espace européen. Les mouvements européens,
puissants après la Seconde Guerre mondiale, ont eu tendance
à décliner dans la phase de mise en sommeil du projet politique euro-
péen et les associations européennes qui se sont développées dans
les années 1960 fonctionnent d’abord comme des lobbies. Leur
importance respective est étroitement liée à l’histoire de la construc-
tion européenne, ce qui explique la puissance de l’Organisation

98
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ

patronale européenne (UNICE) comme du Comité des organisations


professionnelles agricoles (COPA). On note toutefois, depuis la fin
des années 1980, une plus grande diversité des groupes de pression
installés à Bruxelles parmi lesquels la Confédération européenne des
syndicats (CSE), fondée en 1973, et à laquelle adhèrent la plupart
des grands syndicats nationaux.
C’est sans doute parce que les conditions de l’exercice de la démo-
cratie ne sont pas remplies localement que les élections au parlement
de Strasbourg mobilisent si faiblement les électorats nationaux dont
la participation tend même à décroître (69% de votants aux élec-
tions européennes en 1979 et seulement 49% en 1999). Par ailleurs,
quand ils ont l’occasion de s’exprimer sur des sujets européens, les
citoyens en profitent souvent pour désavouer leurs gouvernements
nationaux, bloquant ainsi les avancées institutionnelles européennes.
Les déficits de la démocratie européenne sont en fait très étroitement
liés à la faiblesse d’une conscience européenne.

• Les éléments d’une citoyenneté européenne


Le traité de la CED avait prévu dès 1954 de développer des
éléments d’une citoyenneté européenne, déjà présents dans le traité
instituant la Cour européenne des droits de l’homme du Conseil de
l’Europe à Strasbourg. Celle-ci promeut depuis 1953 la défense des
droits de l’homme et des libertés fondamentales mais elle reste
une justice internationale peu contraignante. La Cour européenne
de justice (ou Cour des communautés européennes), qui se met en
place avec la création de la CECA et siège à Luxembourg, est créée
pour veiller au respect du droit communautaire, et développe depuis
les années 1970 une jurisprudence tendant à protéger les droits des
citoyens. Elle a ainsi rendu des jugements importants sur l’égalité
salariale hommes/femmes, la lutte contre la discrimination, ou la
liberté d’association. Cette jurisprudence s’est étoffée depuis la signa-
ture du traité d’Amsterdam en 1997 (entré en vigueur en 1999) en
vertu duquel la Cour est compétente dans les nouveaux domaines
transférés par les États membres au plan européen, notamment en
matière de liberté et de sécurité des personnes (droit d’asile, immi-
gration, passage des frontières…).
Ces organismes créent les éléments d’une citoyenneté européenne
que le traité de Maastricht institue en 1992 pour toutes les personnes
ayant la nationalité d’un État membre. La double nationalité, avec
des droits différents et complémentaires, pourrait éventuellement

99
déboucher sur une citoyenneté unique inscrite dans un ordre juridique
commun. Le traité d’Amsterdam introduit d’ailleurs deux nouveaux
droits fondamentaux : celui de l’égalité entre hommes et femmes et
celui du droit à la non-discrimination auxquels s’ajoute, au moins
dans les textes depuis la fin des années 1980, la référence à une
citoyenneté sociale qui serait une marque du modèle européen par
rapport aux États-Unis.
Depuis les années 1980, la Commission européenne s’attache
aussi à la création et à la diffusion de symboles européens. Ils sont
destinés, comme dans le cas des nations, à éveiller des émotions
collectives et à développer chez les citoyens un sentiment d’appar-
tenance et d’identification à ce nouvel ensemble politique. On espère
in fine favoriser leur implication dans les affaires publiques euro-
péennes. En 1985, la Commission transforme les symboles adoptés
dans les années 1950 par le Conseil de l’Europe en symboles de la
communauté. Les douze étoiles sur fond bleu deviennent le drapeau
européen ; il est très présent dans les différents pays européens où
il est souvent associé aux drapeaux nationaux. En revanche, on trouve
rarement l’occasion d’entendre L’Hymne à la joie, tandis que la fête
européenne du 9 mai (instituée en 1996), date du discours de 1950
de Robert Schuman, passe le plus souvent inaperçue.
Plus efficaces sont sans doute les symboles européens présents
dans le quotidien de chaque citoyen, comme le passeport européen
introduit en 1985 au moment de la signature des accords de Schengen,
et qui prend réellement son sens avec l’entrée en vigueur, en 1995,
de la libre circulation des personnes. L’espace Schengen lui-même
est d’ailleurs, en acte, un élément fort de cette symbolique euro-
péenne. La standardisation des plaques d’immatriculation, désormais
ornées des douze étoiles européennes, mais surtout la nouvelle mon-
naie européenne, l’euro, mise en circulation en 2002, sont d’autres
éléments quotidiens et prégnants d’identification des citoyens à l’en-
semble européen. La monnaie européenne témoigne par ailleurs d’un
souci de fonder l’Europe politique sur l’existence d’un patrimoine
culturel commun. Le sigle officiel de l’euro s’inspire de la lettre
grecque epsilon, renvoyant à la Grèce comme berceau de la civili-
sation européenne. Les dessins architecturaux figurés sur les billets
de banque visent à souligner l’existence d’une culture européenne.
Dans le domaine culturel comme pour les symboles, la Commission
reprend et approfondit les initiatives prises par le Conseil de l’Europe
dans les années 1950. C’est le cas du projet de musée européen
à Bruxelles qui institutionnalise les expositions d’art européen

100
EUROPE ET SUPRANATIONALITÉ

organisées depuis 1954 par le Conseil dans le but de souligner l’exis-


tence d’un art européen et de le faire connaître. Le futur musée de
Bruxelles doit mettre en évidence l’existence d’un héritage pouvant
servir de fondement à une identité européenne. Les projets d’éla-
boration d’un matériel pédagogique pour promouvoir l’éducation à
la citoyenneté et à l’identité européenne relèvent du même type d’ini-
tiatives. La rédaction de manuels d’histoire européens vise ainsi à
faire émerger une mémoire commune, vue comme la condition du
désir de vivre ensemble. Toutefois, en tentant d’enraciner le projet
politique européen dans un « patrimoine » culturel, on court le risque
de créer des clivages sur le modèle de ceux développés par les natio-
nalismes du XXe siècle.

Quelle que soit la force du projet politique européen, les citoyens


n’ont pas encore développé de réelle identité européenne. Les
diverses enquêtes menées dans les années 1980 et 1990 en souli-
gnent le déficit. Dans un récent sondage sur les grands hommes
européens la plupart des sondés avaient ainsi choisi une figure de
leur propre nation d’origine. En réalité, l’identité européenne,
quand elle est affirmée, vient se superposer à l’identité nationale,
voire régionale ; elle ne s’y substitue pas. C’est d’ailleurs ce que
soulignent les symboles récents encouragés par la Commission, en
particulier les pièces de monnaie qui présentent une face euro-
péenne et une face nationale. C’est dans la circulation et les
mélanges de ces « faces » nationales que se réalisera peut-être
au mieux l’Europe supranationale.

notices Économie, Fascisme, Fédéralisme


reliées et autodétermination, Guerre, Symbolique
nationale.
Carte : Les élargissements successifs de l’Union européenne.

101
FASCISME
Il existe de nombreuses interprétations et descriptions du
phénomène fasciste : doit-on réduire le terme à la seule
Italie ? peut-on parler comme le fait l’historien israélien
Zeev Sternhell d’un « fascisme français » ? la Pologne, la
Roumanie, voire la Hongrie des années 1930 sont-elles
des fascismes ? qu’en est-il de l’Espagne franquiste
(1939-1975) ou du Portugal salazariste (1932-1968-74) ?
Pour notre propos, nous adopterons une définition
provisoire du fascisme telle qu’elle est formulée par
l’historien italien Emilio Gentile : « le fascisme est un
phénomène politique moderne nationaliste et
révolutionnaire, antilibéral et antimarxiste, organisé en
parti-milice, avec une idéologie activiste et antithéorique
aux fondements mythiques, virilistes et antihédonistes,
sacralisée comme une religion laïque qui affirme le primat
absolu de la nation entendue comme une communauté
organique ethniquement homogène, hiérarchiquement
organisée en un État corporatiste, avec une vocation
belliqueuse, à la politique de grandeur, de puissance et
de conquête et visant à la création d’un ordre nouveau
et d’une civilisation nouvelle ».
Cette caractérisation souligne la centralité du nationalisme
dans le fascisme, certains auteurs ayant d’ailleurs défini
cette forme politique comme un « nationalisme intégral »,
extrême ou radical. Mais le nationalisme adopte des
fonctions diverses selon les interprétations du fascisme.
Toutefois, qu’il soit un instrument de mobilisation, comme
pour les marxistes, ou au centre même de l’idéologie,
comme pour Mosse ou Sternhell, le nationalisme est un
élément essentiel dans l’émergence, le développement et
la structuration du phénomène fasciste. Pourtant, il n’a
pas été livré d’analyse précise de cette imbrication. Nous
allons tenter d’articuler quelques réflexions autour des

102
FASCISME

questions suivantes : comment le nationalisme intervient-il


dans la « fabrication » idéologique du fascisme et dans
la mobilisation populaire dont il se nourrit ? En quoi
le fascisme définit-il une conception particulière de la
nation et laquelle ? Enfin quelles sont les limites de cette
relation ?

Le nationalisme comme matrice du fascisme

• Les inspirations de la fin du XIXe siècle


La plupart des historiens s’accordent maintenant pour considé-
rer que les mouvements nationalistes de la fin du XIXe siècle, en
particulier en France, ont pu constituer une matrice du fascisme,
même si ce n’est pas la seule. Ce « pré-fascisme » se serait donc déve-
loppé parallèlement à l’élaboration et la diffusion d’une nouvelle
conception « fermée » et organiciste de la nation formulée par les
nationalismes européens à partir des années 1890.
En France, la Ligue des patriotes de Paul Déroulède, née répu-
blicaine en 1882, devient, dans les années 1890, un des premiers mou-
vements nationalistes autoritaires, fondé sur la mobilisation autour
du chef et la régénération par la violence. Au tournant du siècle, elle
parvient à servir de point de ralliement à tous les autres mouvements
nationalistes français : la nébuleuse « sociale-nationale » anti-marxiste,
héritière du blanquisme, la Ligue de la patrie française, fondée en
1898 dans les milieux de la droite intellectuelle et catholique, auxquels
il faut ajouter la Ligue antisémitique fondée par Jules Guérin et le
marquis de Morès à la fin des années 1880. Cette extrême droite fran-
çaise trouve dans les œuvres politiques de Maurice Barrès et de
Charles Maurras les fondements d’un nationalisme fermé et intégral.
Si on peut discuter sur la caractérisation « proto-fasciste » de Charles
Maurras et de l’Action française, son projet de « nationalisme intégral »,
qui subordonne tout choix politique à l’unité de la nation rassemblée
derrière son chef (le roi dans le cas de Maurras), a pu inspirer les

103
futurs fascistes français et européens. À Barrès, ils peuvent emprun-
ter l’idée que l’appartenance nationale serait fondée sur des « racines »
territoriales qui, chez lui, prennent la forme d’une sorte de régio-
nalisme. Cette conception trouve son équivalent en Allemagne dans
l’idéologie Blut und Boden (« du sang et du sol »), dont on trouve
les premières formulations à la fin du XIXe siècle dans les romans
de l’écrivain agraire Hermann Löns. Elle est systématisée pour la
première fois dans Le Déclin de l’Occident (1918-1922) d’Oswald
Spengler puis dans celle du nazi Walther Daré. Dans son livre La
Nouvelle Noblesse issue du sang et du sol (1930), il développe l’idée
selon laquelle la terre porte et nourrit un peuple défini par des
critères d’appartenance raciale. Cette même idéologie prend ses
racines dans les pays nordiques. Dans son roman le plus célèbre,
L’Éveil de la glèbe (1917), l’écrivain norvégien et futur prix Nobel
Knut Hamsun souligne la primauté de l’enracinement terrien, opposé
à la civilisation urbaine corruptrice. En 1940, il célèbre l’invasion
de la Norvège par les nazis et offre en 1943 sa médaille Nobel à
Hermann Göring.
Dès la fin du XIXe siècle, le nationalisme terrien se conjugue chez
la plupart des auteurs ultra-nationalistes au rejet du « déraciné », de
l’étranger, et tout particulièrement du « Juif » vu comme sa quin-
tessence. En Allemagne, cette représentation se systématise dans la
nébuleuse völkisch, dominée par la Ligue pangermaniste fondée en
1894, selon laquelle l’appartenance nationale serait fondée sur une
communauté « raciale », sur le « sang allemand ». La défense de la
nation y est associée à la poursuite d’une politique d’hygiène raciale
et d’élimination des Juifs et des étrangers, vus comme corrupteurs
de l’unité raciale nationale. Cette hantise de la division nationale
fonde par ailleurs l’antilibéralisme et l’antiparlementarisme du natio-
nalisme français pour lequel le Parlement est d’abord l’expression
de la discorde. Dans des nations plus récentes comme l’Allemagne,
l’Italie ou la Roumanie puis, à partir de 1918, la Pologne, les natio-
nalistes voient plutôt le danger dans un déficit fondamental d’unité.
Par-delà sa diversité, les représentants du radicalisme national
italien reprochent au président du Conseil libéral Giovanni Giolitti
de n’avoir pas su ou pas voulu « nationaliser » l’Italie, c’est-à-dire
créer les conditions de son unité vraie. Ils voient dans l’expérience
guerrière, dans la conquête, le moyen du dépassement de la fragi-
lité de la construction nationaliste. Le rêve d’expansion coloniale
est au centre de l’« italianisme » de la fin du XIXe siècle, tel qu’il
s’exprime dans le programme de l’Association nationaliste italienne,

104
FASCISME

fondée en 1910, qui revendique un régime fort et un impérialisme


décidé. Pour Enrico Corradini, un de ses fondateurs, l’aventure colo-
niale est le moyen d’achever l’œuvre des pères de l’unité italienne,
Giuseppe Mazzini et Giuseppe Garibaldi. Ces idées sont diffusées
par les artistes futuristes. Leur chef de file, Filippo Marinetti, pré-
conise dans le Manifeste du futurisme la restauration de la Rome
impériale. Ces nationalistes font campagne en 1911-1912 en faveur
de la guerre de Libye, qui constitue un des moments fondateurs de
l’affirmation de l’autoritarisme et du racisme tel qu’il s’exprime dans
le fascisme à partir de 1922. Le pangermanisme allemand articule
également, dès la fin du XIXe siècle, des revendications d’expansion
territoriale, fondées à partir de l’entre-deux guerres, sur la diffusion
de la notion d’espace vital, emprunté au géographe Karl Haushofer,
et sur l’idée de l’ancienneté de l’occupation allemande en Europe
centrale.
À la fin du XIXe siècle, les mouvements nationalistes européens
ont développé, à des degrés divers, l’antilibéralisme autoritaire, le
rêve expansionniste, la xénophobie et l’antisémitisme, qui constituent
autant d’ingrédients du fascisme. Mais c’est avec la Première Guerre
mondiale qu’ils s’ordonnent réellement pour donner naissance à des
mouvements fascistes.

• La Première Guerre mondiale comme origine


Les premiers mouvements fascistes apparaissent après la
Première Guerre mondiale. Ils s’inscrivent souvent dans la filiation
directe du nationalisme intégral de la fin du XIXe siècle. Dès 1918,
Corradini adhère au parti fasciste. Georges Valois, le fondateur du
premier parti fasciste français authentique, le Faisceau (1925), vient
de l’Action française. Le pangermanisme d’avant guerre constitue,
via la Société Thule (organisation secrète raciste fondée en 1918 à
Munich), une source d’inspiration pour le nazisme.
La Première Guerre mondiale constitue une double matrice pour
ces mouvements. La violence légale qui s’y est déchaînée semble
valider le recours à la terreur comme arme politique. Les Corps francs
allemands, composés de soldats démobilisés, sont utilisés contre les
révolutionnaires de 1918 pour alimenter ensuite les troupes para-
militaires du Parti nazi. La même chose vaut pour les Chemises noires
italiennes, qui se distinguent d’abord dans leur lutte contre les gré-
vistes milanais en 1919, ou pour la Garde de fer roumaine, fondée
en 1927 par le chef fasciste Corneliu Zelea Codreanu. Mais surtout,

105
les traités de paix issus du règlement du conflit sont à l’origine de
revendications territoriales irrédentistes qui alimentent un nationa-
lisme radical porté par les fascistes, même si ces revendications ne
constituent pas la seule explication de leur développement.
Le cas hongrois est un des plus extrêmes. Depuis le traité de
Trianon de 1920, le pays a perdu les deux tiers de son territoire et
quatre-cinquièmes de ses habitants. Trois millions de Hongrois vivent
dans les frontières de pays limitrophes, constituant la plus grande
minorité nationale en Europe. Cette situation encourage le déve-
loppement de mouvements irrédentistes qui professent un nationa-
lisme ethnique tourné contre les rares minorités encore présentes sur
le territoire (10% de la population), en particulier les Juifs (4%).
Le mouvement nationaliste fasciste des Croix fléchées (fondé en
1935) regroupe jusqu’à 300 000 membres en 1938 et dispose d’un
quart des sièges au Parlement. Ses dirigeants en appellent à la
constitution d’une grande Hongrie ethniquement pure. Au pouvoir
d’octobre 1944 à janvier 1945, ils feront d’ailleurs déporter 80 000
juifs hongrois. Le développement de ce mouvement favorise la
radicalisation politique du gouvernement hongrois, obsédé, dès la
révolution de 1918, par la révision du traité de Trianon. Cette obses-
sion conduit le politicien conservateur István Bethlen, fondateur du
Parti de l’unité nationale en 1921 et chef du gouvernement entre 1921
et 1931, à conclure une alliance avec Mussolini en 1927. La montée
de l’extrême droite conduit le régent Miklos Horthy à nommer Gyula
Gömbös, représentant de l’extrême droite conservatrice, chef du
gouvernement en 1932. Celui-ci est le premier chef d’État à rendre
visite à Hitler en 1933 ; en 1936, il signe un accord avec Goering
qui promet d’établir un régime sur le modèle du IIIe Reich dont il
attend la réalisation de la grande Hongrie. De fait, allié aux nazis,
le gouvernement hongrois peut annexer en novembre 1938 un tiers
de la Slovaquie, une partie de la Ruthénie sub-carpatique cinq mois
plus tard et, en 1940, la moitié de la Transylvanie roumaine.
En Italie, le thème de la « victoire mutilée » permet une drama-
tisation de la situation propice à la mobilisation populaire et au
fascisme. Le 6 mai 1919, au Capitole, à Rome, le poète nationaliste
Gabriele D’Annunzio, futur adhérent du Parti fasciste, fait déployer
les drapeaux et sonner le tocsin, et tient un discours enflammé à
propos des villes adriatiques qui devraient revenir à l’Italie. En
septembre 1919, l’occupation de la ville de Fiume par des hommes
armés, vêtus de chemises noires et menés par le même D’Annunzio,
doit « laver les humiliations » des traités de paix. Certains prévoient

106
FASCISME

alors déjà que « le geste de Fiume doit s’arrêter à Rome », annon-


çant avec trois ans d’avance la marche sur Rome de Mussolini.
De même, dans son discours du 1er mai 1923, Hitler insiste
sur l’objectif « fanatiquement » national de son mouvement qui,
comme il le souligne, lutte pour que la nation puisse reconquérir ses
territoires perdus, de Königsberg à Strasbourg. Dans Mein Kampf
(1924), il reprend les thèses du géographe Haushofer sur l’espace
vital pour les transformer en un programme politique et justifier l’ex-
pansion de l’Allemagne en Europe de l’Est par la supériorité de la
« race allemande » sur les Slaves. Cette idée devient un concept cen-
tral de la politique d’expansion nazie. Dès 1932, 500 collaborateurs
sont employés au sein du Bureau central pour la race et la coloni-
sation de la SS. Alors qu’il vient juste d’être nommé chancelier, le
3 février 1933, Hitler invite les officiers de l’armée de la nécessité
à conquérir un « espace vital » à l’Est et à le germaniser.

Les fascistes et la nation


En 1922, Mussolini arrive au pouvoir ; en 1933, Hitler est nommé
chancelier ; en avril 1939, les phalangistes espagnols, organisés
sur le modèle du fascisme italien par Antonio Primo de Rivera,
soutiennent l’arrivée au pouvoir du général Francisco Franco.
Au-delà de ces prises de pouvoir, dans les années 1930, des mou-
vements de type fasciste parviennent presque partout à menacer la
démocratie et à imposer leur conception de la grandeur nationale.
En France, l’insurrection ligueuse du 6 février 1934 conduit à un
remaniement ministériel. En Suisse, les partis d’extrême droite (fronts
nationaux) obtiennent, en 1933, des victoires électorales locales
importantes. Le développement du fascisme est à l’origine de la
fusillade du 9 novembre 1932 à Genève : de jeunes recrues tirent
sur des citoyens de gauche qui manifestent contre la montée du
fascisme, faisant 13 morts et 63 blessés. En 1936, le belge Léon
Degrelle parvient à faire élire 21 députés rexistes, très proches du
fascisme mussolinien. En Finlande, le mouvement Lapua, créé en
1929, déploie un nationalisme anticommuniste, lié à la proximité de
l’URSS et très influencé par le modèle fasciste. Il tente en 1932 une
insurrection armée contre le gouvernement. En Europe centrale
et balkanique, où dominent des régimes autoritaires, excepté en

107
Tchécoslovaquie, des mouvements proches du fascisme, générale-
ment violemment xénophobes et antisémites, contribuent à une
fascisation progressive de l’État, tout particulièrement en Hongrie
en 1932, en Pologne à partir de 1930-1935 et en Roumanie à
partir du début des années 1930. Dans ces deux derniers pays, la
radicalisation politique est liée à la difficulté de penser un État
national culturellement hétérogène. La politique nationale fasciste
vise précisément à fixer les limites de cette nation homogène et à
établir sa cohérence autour de l’image du chef charismatique.

• La nation dans sa pureté


Le nationalisme polonais ou roumain est largement dirigé contre
les ennemis intérieurs ou les minorités. Selon les traités de la fin de
la Première Guerre mondiale, celles-ci ont obtenu la citoyenneté mais,
pour les nationalistes, elles continuent d’être perçues comme étran-
gères. En Pologne, la protection des droits des minorités (14%
d’Ukrainiens, 5% de Biélorusses, 2,3% d’Allemands, 10% de Juifs),
inscrite dans la Constitution, est de moins en moins respectée au fil
des ans et cède la place à une politique de « polonisation » de plus
en plus marquée, tandis que des mesures d’intimidation économique
et d’expropriation visent à chasser les Allemands les plus fortunés.
Dans la « grande Roumanie » de 1918, les minorités constituent
presque 30% de la population – minorités hongroise de Transylvanie
(7,9%), ukrainienne (3,2%), juive (4%), allemande (4,1%), et
bulgare (2%). Le nationalisme roumain se radicalise dans le fan-
tasme de l’impureté. Le chef fasciste Corneliu Codreanu utilise des
termes biologiques selon lesquels la nation serait « infectée » par
des habitudes et des coutumes étrangères. Le poète transylvanien
Octavian Goga, grand admirateur des écrits de l’idéologue nazi Alfred
Rosenberg, décrit la Roumanie comme un corps malade possédé par
des parasites étrangers. Devenu Premier ministre en 1938, il retire
la citoyenneté aux Juifs.
En réalité, les fascistes établissent leurs propres critères d’ap-
partenance nationale et considèrent comme légitime, voire néces-
saire, d’épurer la communauté du peuple de ses « parasites » et d’en
empêcher la multiplication par des mesures eugéniques. Dès 1920,
Mussolini affirme la nécessité d’une politique de régénération raciale
afin de transformer les Italiens en peuple de conquérants. Les mesures
antisémites de novembre 1938 sont un effet de cet objectif politique,
ainsi que la déportation de 7 000 Juifs durant les années de la

108
FASCISME

République sociale en 1943-1945. Mais c’est dans l’Allemagne nazie


que cette image de la nation épurée a présidé de manière la plus
conséquente à la politique nationale. De larges cercles de personnes,
définis par leur déviance physique, morale ou « raciale », sont exclus
de la nation ou éliminés. Les lois de Nuremberg privent dès 1935
les Juifs de la nationalité allemande. En septembre 1941, le port obli-
gatoire de l’étoile jaune fait d’eux des parias dans toute l’Europe
allemande, leur élimination systématique à partir de 1942 se fixe pour
but de solutionner la « question juive ».
À partir de janvier 1940, les nazis mettent en œuvre l’action T4
au cours de laquelle 100 000 handicapés et malades mentaux (dont
la définition demeure floue) sont gazés et assassinés (« euthanasiés »).
Jusqu’en 1945, des dizaines de milliers d’autres meurent de faim
ou des suites de mauvais traitements (électrochocs en particulier).
30 000 autres environ ont été soumis à une vaste campagne de
stérilisation forcée, mesures qui concernent également les « aso-
ciaux » et les races dites inférieures comme les Tziganes. Entre 1933
et 1945 la police allemande arrête environ 100 000 homosexuels
considérés comme des parias, 15 000 d’entre eux sont envoyés en
camp de concentration.

• L’unité nationale autour du chef


L’État autoritaire est dominé par le chef (Duce, Führer) et la nation
entière s’incarne en lui.
Cette confiscation de la légitimité nationale se marque d’abord
par une politique centralisatrice. En Italie, par les lois du 4 février
et du 6 avril 1926, les maires sont nommés par décrets et étroite-
ment subordonnés aux préfets. En Allemagne, les Länder sont
supprimés en 1934 et, avec eux, les parlements locaux. Les régimes
fascistes sont en effet hostiles au parlementarisme, vu comme un
ferment de division du peuple. En Italie, les lois du 24 décembre 1925
et du 31 janvier 1926 affirment la suprématie totale du pouvoir
exécutif, dominé à partir de 1928-1929 par le Parti fasciste. En
Allemagne, le rôle du Parlement est suspendu par le vote des pleins
pouvoirs à Hitler dès mars 1933.
La suppression de toute opposition politique rend le débat impos-
sible. En Italie, le multipartisme est supprimé de fait par la loi
du 26 novembre 1925 qui abolit la liberté d’association. À la fin de
l’année 1926, tous les partis sauf le Parti fasciste sont hors la loi,
tandis que, le 25 novembre, la peine de mort est rétablie pour les

109
crimes contre la sécurité d’État, établissant de fait une censure très
efficace sur la presse. Les partis sont interdits dans l’Allemagne nazie
entre 1933 et 1934. Dans les deux pays, le parti unique est lui-même
réorganisé autour de son chef, en octobre 1926 pour le Parti fasciste
et en 1934 pour le Parti nazi.
Le pouvoir est dès lors concentré autour de celui-ci grâce à
une simplification de l’exécutif. En Italie, par les lois de 1925 et
1926, les ministres et le Parlement sont étroitement subordonnés à
l’autorité du chef du gouvernement. En Allemagne, avec la mort du
président Paul von Hindenburg le 2 août 1934, Hitler cumule les fonc-
tions de chancelier et de président, et la démission progressive des
ministres conservateurs non nazis lui laisse les mains libres. Enfin,
les fonctionnaires sont contraints de prêter des serments de fidélité
ou de démissionner.
Dans le nazisme comme dans le fascisme, l’unanimité se fait sym-
boliquement autour du chef charismatique : c’est dans sa personne
que se construit la communauté nationale réconciliée et célébrée de
manière religieuse.

• La religion au fondement de l’unité nationale


Les mises en scène de la rencontre du « guide » avec le peuple
lors de grandes fêtes régulièrement organisées sont des points cul-
minants de la religion politique dont s’entourent fascisme et nazisme.
Dès ses origines, le fascisme se désigne lui-même comme une
religion de la patrie. À partir de 1921, les nouveaux membres du
Parti fasciste prêtent serment de « consacrer leur vie à la patrie ».
Le catéchisme de la foi fasciste est publié en 1929, et les fascistes
se transforment alors en desservants d’une Église de la nation, confis-
quant du même coup à leur profit le patriotisme, l’amour et la défense
de la patrie. En même temps, la religion fasciste constitue le moyen
d’une mobilisation populaire par le biais d’une liturgie, de rituels
réguliers dont les plus solennels se déroulent à Rome en présence
du Duce. En convertissant les masses à la nouvelle religion, les
fascistes peuvent réaliser l’union du peuple dans la nation.
De même, quand, en 1924, Hitler insiste sur la nécessité de
« nationaliser le peuple allemand », il ne s’agit pas d’un banal
sentiment patriotique mais bien d’une adhésion aveugle à la nation,
d’un acte de foi dont les nazis sont les prêtres. Ils sont les maîtres
des grands rituels politiques nationaux qui se répètent avec régula-
rité, presque chaque mois, comme la « Fête des moissons » qui se

110
FASCISME

déroule jusqu’en octobre 1937 dans la vallée de la Weser, là où le


héros germanique Hermann (Arminius) aurait battu les légions des
« envahisseurs » romains en 17 av. J.-C.
Les fascistes italiens ont excellé dans la célébration du culte
des morts de la Première Guerre mondiale et de ceux d’entre eux
tombés au combat. Le sacrifice de ces martyrs de la nation n’est pas
vain puisqu’il se perpétue dans la foi des vivants et sert de fonde-
ment à la réalisation prochaine de la nouvelle Rome. Le « Noël de
Rome » est en effet, dès 1921, la première fête fasciste : elle célèbre
l’avènement de l’Italie nouvelle, d’une nouvelle société italienne,
dans la continuité de l’héritage impérial romain.

La société nationale fasciste


Dans la logique de cette représentation de la nation, les dirigeants
fascistes développent des politiques qui tendent à assurer une régé-
nération et une cohésion de la société. Mais derrière les images d’une
communauté du peuple, unie et réconcilié dans la nation régénérée,
les fascistes sont en réalité à l’origine de la dissolution de la société
nationale.

• Jeunesse et renaissance nationale


Pour les idéologues du fascisme, la renaissance nationale est
associée à la jeunesse. En Italie, le mouvement a développé, dès les
origines, une sorte d’idéologie « jeune » et a pris, à bien des égards,
la forme d’un conflit de générations.
Afin de rajeunir la nation, les partis et régimes fascistes ont
donc déveeloppé des mesures pour accroître la natalité et protéger
la femme en tant que mère et reproductrice. Dans l’Allemagne nazie,
des prêts d’installation pour les nouveaux mariés sont mis en place
dès 1933 ; des allocations familiales sont attribuées et des médailles
sont remises aux mères les plus méritantes au cours d’une cérémonie
annuelle solennelle. En cinq ans, on enregistre une remontée du taux
de fécondité légitime de 5,9 à 8,5%.
Les enfants doivent être élevés dans l’idée de la grandeur et de
la fierté nationale. Les manuels scolaires, en particulier les manuels
d’histoire, sont réécrits dans ce sens. Les jeunes sont encadrés dans

111
des associations : œuvre nationale Balilla (fondée en 1926) puis, à
partir de 1937, Jeunesses fascistes en Italie ; Jeunesses hitlériennes,
devenues obligatoires entre 1936 et 1939, en Allemagne. Ces asso-
ciations sont un lieu de disciplinarisation de la jeunesse et de
transmission des valeurs fascistes, parmi lesquelles le sacrifice pour
la patrie est essentiel. Les organisations de jeunesse deviennent
d’ailleurs de précieuses auxiliaires pour le recrutement et la forma-
tion des forces armées durant la guerre.

• Aspects de la communauté du peuple


La réconciliation sociale au sein du même peuple, vu comme une
entité unique, est au centre de l’idéologie fasciste. Dès la fondation
du Parti fasciste, Mussolini souligne la supériorité du modèle
corporatiste, base d’une politique de puissance à l’extérieur. Les
syndicats sont rapidement remplacés par des organisations fascistes
de ce type. La constitution d’un ministère des Corporations en 1926
s’accompagne de l’interdiction de la grève le 3 avril 1926 ; une
magistrature du travail est créée pour trancher les différends entre
patrons et ouvriers. Elle trouve son équivalent dans les tribunaux
d’honneur de l’Allemagne nazie.
Comme en Italie, les relations de travail y sont organisées
autour du principe corporatiste. Le Front du travail (DAF, Deutsche
Arbeitsfront), dirigé par le ministre du travail Robert Ley, prend la
succession du puissant syndicalisme allemand ; en 1942, il compte
près de 25 millions de membres. Dans une société qui, selon l’idéo-
logie nazie, ne connaît pas d’intérêts contradictoires, le DAF n’a
aucun rôle de négociation en matière de salaires et de conditions
d’emploi. Ceux-ci sont fixés, depuis le 20 février 1933, par des
fidéicommissaires nommés par le gouvernement et généralement
proches des milieux patronaux. L’entreprise fonctionne d’ailleurs sur
le modèle de la communauté nationale. Le patron en est le Führer
et les ouvriers en sont ses troupes.

• De la guerre civile permanente à l’anéantissement


La communauté nationale fonctionne avant tout sur l’exclusion
des « autres », ceux qui sont extérieurs au corps de la nation : les
ennemis politiques mais aussi « raciaux ». Cela se traduit par une
violence politique quotidienne à laquelle la population est tout à la
fois exposée et associée.

112
FASCISME

En Italie, entre 1928 et 1943, le tribunal spécial pour juger les


« crimes contre la sécurité d’État » condamne 5 155 personnes à
un total de 27 735 années d’emprisonnement tandis que 15 000
Italiens sont envoyés en relégation entre 1926 et 1943. En Allemagne,
dès mars 1933, un tribunal spécial est installé dans chaque capitale
régionale pour juger toute personne qui apparaîtrait hostile au régime.
Les plus durement touchés sont les communistes bien implantés dans
les grandes villes allemandes. 60 000 d’entre eux sont arrêtés et 2 000
mis à mort dans les dix premiers mois du régime. Mais tous ceux
qui manifestent un tant soit peu leur distance par rapport au Parti
nazi sont touchés : les sociaux-démocrates sont arrêtés en deux vagues
successives entre 1933 et 1934 ; certains conservateurs sont arrêtés
en 1933 (et souvent rapidement relâchés) ainsi que des pasteurs
contestataires. Ces mesures touchent donc plus ou moins directement
une grande partie de la population. Par ailleurs de nombreux actes
de la vie quotidienne jugés répréhensibles, comme l’écoute de fré-
quences interdites, sont contrôlés par la Gestapo. La population est
par ailleurs rendue complice des mesures de purification et d’éli-
mination par des discours incessants transmis, grâce au développe-
ment de la radio et par voie d’affiches, dans des millions de foyers.
Durant la guerre, une grande partie des citoyens est régulièrement
confrontée à la dégradation physique à laquelle sont soumis les
travailleurs forcés et sont donc implicitement associés à la politique
d’élimination du régime. Certains y participent d’ailleurs activement
en dénonçant voisins et collègues pour des motifs divers, ce qui
permet à la Gestapo, dont les effectifs demeurent modestes, d’être
redoutablement efficace. La participation active d’une partie de la
population aux autodafés, pogromes et autres actes de violence
signale de manière plus nette encore l’ambiance de guerre civile
entretenue dans la « communauté du peuple » nazie comme dans
celle de tous les pays autoritaires. En Italie, la mise en place de la
République de Salo après le débarquement allié en Sicile (13 septem-
bre 1943-25 avril 1945) est ainsi à l’origine d’une véritable guerre
civile entre les partisans du régime de Mussolini, les résistants et
l’armée monarchique, et ce jusqu’à l’anéantissement.
En liant le destin de son pays à celui de l’Allemagne nazie,
Mussolini avait, le 10 juin 1940, entraîné son pays dans une guerre
désastreuse. De même, Hitler a sciemment conduit l’Allemagne vers
sa destruction, contre les dirigeants de la Wehrmacht qui savaient
la guerre perdue depuis 1942. La guerre totale de 1943 culmine à
partir de 1944 dans une politique de terre brûlée. En 1945, le Führer

113
va même jusqu’à demander à Albert Speer, le ministre de
l’Armement et de la production de guerre, d’organiser la destruc-
tion tout ce qui reste debout en Allemagne. La nation ne devait pas
pouvoir survivre à la défaite et à la chute du nazisme.

Nés de la matrice nationaliste de la fin du XIXe siècle, de l’expérience


combattante de la Première Guerre mondiale et des règlements de
paix, les fascismes ont développé et mis en œuvre dans l’entre-deux-
guerres leurs propres politiques nationales. Commandées par une
obsession de pureté, d’unité et de grandeur, celles-ci ont dans la
réalité conduit à la guerre civile, à la mort et à l’anéantissement
national. En revanche, dans les pays autoritaires de type « tradi-
tionnel » comme l’Espagne de Franco ou le Portugal de Salazar, la
dictature politique « nationale », dirigée essentiellement contre
les formes de dissolution intérieure, a, au moins pour une période
transitoire, permis de stabiliser la nation. Mais elle lègue aux
partis démocrates qui leur succèdent un héritage national difficile
à transformer.

notices Antisémitisme, Colonialisme, Folklore,


reliées Genre, Guerre, Minorités nationales,
Nettoyage ethnique.

Carte : Les États autoritaires et démocratiques dans l’Europe de


1937.

114
FÉDÉRALISME ET
AUTODÉTERMINATION
Dans un vieil État centralisé comme la France, on associe
volontiers la nation à la centralisation et l’on considère
le fédéralisme comme un danger désagrégateur de l’unité
nationale. S’il est rare au XIXe siècle, il en existe à cette
époque des formes héritées. Mais c’est principalement
au XXe siècle que le fédéralisme s’impose comme un
mode de gestion efficace des problèmes posés par les
nationalismes. Dans certains cas cependant, le fédéralisme
peut conduire à l’autodétermination des unités fédérées
et à la naissance de nouveaux États-nations. Aujourd’hui,
à des degrés divers, tous les États ont été amenés
à réviser leurs formes de domination sur les populations.
Assiste-t-on à une fédéralisation consécutive des nations ?

Aux origines du fédéralisme européen


Le fédéralisme est un principe d’organisation politique et social
fondé sur la libre association d’unités autonomes entre elles. Ce prin-
cipe s’applique à de nombreuses collectivités (syndicats, partis,
fédérations sportives, etc.), de même qu’aux États. La notion de fédé-
ralisme renvoie à un principe général d’équilibre entre l’unité et la
diversité, tandis que celle de fédération renvoie à l’application
concrète et institutionnelle du fédéralisme. Comme système de gou-
vernement, le fédéralisme est fondé sur une répartition des pouvoirs
entre l’État fédéral et des entités fédérées, souveraines dans des
domaines de compétence inscrits dans une Constitution fédérale. Il
faut aussi distinguer la fédération, qui résulte de l’union d’entités
souveraines mais pas reconnues sur un plan international, de la confé-
dération, qui unit des États souverains et indépendants au regard du

115
droit international. En pratique, cette distinction est brouillée par le
fait que certaines unités fédérales ont le droit de nouer des relations
internationales, comme en Suisse par exemple.
Le fédéralisme est né sur le continent américain, aux États-Unis
d’abord (1787), puis dans la plupart des pays d’Amérique latine
(Mexique, Brésil, Argentine, Provinces unies d’Amérique centrale,
etc.) entre 1808 et 1825. Il est également adopté par le Canada en
1867. En Europe, il demeure exceptionnel au XIXe siècle : même si
la Confédération germanique (1815), la Confédération helvétique
(1848), le Kaiserreich et l’Espagne (lors de l’éphémère Première
République, 1873-1874) l’ont expérimenté. Mais au XXe siècle, le
fédéralisme inspire de nombreuses organisations politiques : la
Tchécoslovaquie (1918), l’URSS (1922), la RFA (1949), la Yougos-
lavie (1974), la CEI (1991), la Belgique (1993) et la Bosnie (1995)
l’adoptent, alors que l’idée des États-Unis d’Europe fait à nouveau
son chemin. Le fédéralisme se rapproche ainsi de nombreuses
politiques de décentralisation pseudo-fédérales expérimentées à
des degrés divers par des États unitaires comme l’Italie (1945 et
2001), l’Espagne (1978), la France (1981 et 2003) ou le Royaume-
Uni (Devolution Act en 1999).

• Fédéralisme américain et fédéralisme européen


Il existe dans le fond et dans la forme d’importantes différences
entre le fédéralisme américain et le fédéralisme européen. Sur le conti-
nent américain, le fédéralisme est territorial et répond à la nécessité
de (re)construire un État à partir d’un éparpillement des souverai-
netés politiques : en Amérique du Nord, c’est dû à la nature de la
colonisation par agrégation successive d’États qui se proclament
souverains avant d’intégrer l’union fédérale. En Amérique ibérique,
c’est dû à l’acéphalie politique que connaissent les empires : dans
l’ensemble espagnol, le roi est prisonnier de Napoléon entre 1808
et 1814, ce qui pose de manière aiguë le problème de la souveraineté.
Dans l’Empire portugais, le roi, réfugié à Rio en 1808, doit se
résoudre à quitter le Brésil en 1821, posant à son tour le même
problème que dans les anciennes colonies espagnoles. Le fédéralisme
s’impose comme une solution efficace de recomposition des États
désormais indépendants.
Dans l’esprit politique américain, le fédéralisme est un instrument
pour lutter contre la tyrannie parce qu’il implique une division
territoriale des pouvoirs qui complète la division constitutionnelle

116
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION

des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Mais l’important est


que les unités fédératives ne correspondent pas à des unités cultu-
relles ou ethniques : le Texas n’est pas plus l’État des Chicanos que
l’Utah n’est celui des Mormons ou le Wisconsin celui des Allemands
immigrés. Les unités fédérées sont des ensembles politiques qui
regroupent des citoyens indifférenciés et l’union fédérale rassemble
la totalité du peuple, combinant ainsi deux formes de souveraineté.
En somme, les États américains se sont construits sur la base d’une
négociation entre entités souveraines qui acceptaient de s’associer
à l’image des treize colonies entrées en conflit avec le Royaume-
Uni en 1776.
En Europe, l’esprit de cette logique américaine se retrouve récem-
ment, par exemple dans la Constitution de la RFA. Mais en géné-
ral, au XIXe siècle, le fédéralisme est conçu comme un aménagement
de la diversité nationale à l’intérieur d’un même État, comme dans
le cas de figure canadien, où le Québec cherche à imposer un sta-
tut favorable à la reconnaissance de sa « personnalité nationale ».
Cette spécificité européenne s’explique par le fait que le fédéralisme
y est en général né de la nationalisation d’organismes politiques
préexistants, hérités de l’Ancien Régime, et reposant sur le principe
de l’agrégation politique : en fait, les royaumes unis et les empires,
constitués d’agrégats de souverainetés héritées et unis par la seule
personne du monarque, ont réinterprété leur structure à la lumière
de la révolution libérale et nationale, comme l’illustre le cas
britannique ou austro-hongrois. À cette même époque, la puissance
du nationalisme est si grande que certains États unitaires sont
forcés de réviser les fondements de leur organisation pour ne pas
être victime de désagrégation. Le fédéralisme européen se heurte là
à une difficulté d’ordre conceptuel et pratique. Né sous la pression
d’unités nationales fédérées à l’intérieur de l’État, il est forcément
asymétrique, l’autonomie d’une région pouvant être beaucoup plus
accusée que celui de sa voisine selon les cas. L’Espagne, avec ses
trois « nationalités historiques » (andalouse, catalane et basque),
l’Italie et ses cinq régions spéciales de 1946 (Sicile, Sardaigne,
Trentin, Val d’Aoste et Frioul-Vénétie-Julienne), la France avec
la Corse et la Nouvelle-Calédonie illustrent ce cas de figure. Les
Constitutions reflètent alors à la fois le principe unitaire et le prin-
cipe fédéral, en particulier pour l’Espagne et l’Italie.

117
• Fédéralisme et construction de l’État au XIXe siècle
Dans l’Europe d’Ancien Régime, le problème de la souveraineté
ne se pose pas comme après les révolutions libérales du XIXe siècle.
Les monarchies anciennes reposent sur le principe de la majesté qui
unifie la diversité, sans la supprimer, tout en la hiérarchisant sous
l’autorité du roi. La structure de l’État est corporatiste : chaque corps
est souverain, il est soumis au roi et, in fine, à Dieu. L’État n’est donc
rien d’autre qu’un principe d’unité qui tient ensemble des commu-
nautés souveraines, rassemblées par un principe divin. Avec les révo-
lutions libérales de la première moitié du XIXe siècle, la souveraineté
du peuple se surimpose à cette pyramide de souverainetés et tend à
monopoliser la légitimité politique à son avantage, ce qui entraîne
la résistance des corps anciens qui professent un antiétatisme
virulent. Ceci explique qu’au XIXe siècle, les États sont en général
faibles et impuissants, sauf dans les pays où le conflit a été tranché
brutalement au profit de l’État central, comme en France sous la
Révolution ou la Belgique en 1831.
Les révolutions politiques du XIXe siècle conduisent donc à une
lutte politique entre deux modes d’organisation de la société (majesté
face à souveraineté) qui se prolonge au moins jusque dans les années
1860 en Europe. Le fédéralisme est à cette époque compris comme
un compromis entre ces deux courants. En Espagne par exemple,
les députés de certaines provinces souveraines défendent au début
du XIXe siècle le principe d’une monarchie agrégative respectueuse
de l’autonomie des régions constituantes. Mais le modèle français
jacobin finit par l’emporter. Au cours des années 1830-1840 quand
se construisent les fondements d’un État libéral unitaire, les anciennes
légitimités ressurgissent sous la forme d’un fédéralisme radical. Le
projet politique poursuivi est celui d’un Royaume-Uni d’Espagne.
Ce projet se transforme à la fin du XIXe siècle en autant de projets
autonomistes qui contestent l’autorité du pouvoir central. Catalanisme
et basquisme trouvent ici leur origine.
La même lutte conduit des appareils étatiques agrégatifs et
hérités à se fédéraliser. La Confédération germanique, le Bund, née
en 1815, est l’héritière du Saint-Empire romain germanique dissous
en 1806. Elle fonctionne comme une assemblée d’ambassadeurs
des États qui composaient l’ancien empire. La Constitution fédérale
organise une armée à laquelle chaque État participe au pro rata de
1 % de sa population. Dans l’assemblée qui assume les fonctions
exécutives, les onze plus grands États possèdent chacun 1 voix
tandis que les petits États et les villes libres en possèdent 6 tous

118
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION

ensemble. Le Bund est doté d’une assemblée plénière de 69 membres


pour les cas de révision de l’acte fondateur. Le rôle du Bund est avant
tout défensif, mais certaines décisions intérieures, comme les ques-
tions religieuses ou économiques, peuvent y être discutées, adop-
tées à l’unanimité et contresignées par les gouvernements des États.
En fait, l’État moderne se développe plutôt au niveau infra-fédéral :
le pouvoir fédéral demeure faible et ne constitue pas le cadre
propice à l’émergence de la nation allemande.
La Confédération helvétique constitue un autre exemple de
fédéralisation d’un ensemble politique hérité. La guerre civile du
Sonderbund (1845-1847), opposant le pouvoir central aux cantons
catholiques sécessionnistes, débouche sur un compromis fédéral entre
20 cantons et demi-cantons (26 aujourd’hui) : l’article 3 de la
Constitution fédérale précise que les cantons sont souverains, dans
la limite des droits qu’ils délèguent au pouvoir fédéral. L’État fédé-
ral n’est doté que de peu de compétences exclusives (défense, mon-
naie, banque) : la plupart sont partagées avec les cantons (l’écriture
du droit en particulier, l’assurance sociale) quand elles ne leur sont
pas entièrement dévolues (procédures judiciaires, services publics,
instruction, etc.). La souveraineté des cantons s’accompagne de
pratiques politiques propres (démocratie directe, démocratie parle-
mentaire, initiative législative des citoyens, etc.), même s’il y a uni-
formité reposant sur les principes du républicanisme, du système
représentatif et de la démocratie. C’est l’Assemblée fédérale qui
garantit en principe la Constitution de chaque canton. La faiblesse
historique de l’État en Suisse explique qu’il n’existe pas à propre-
ment parler de nationalisme suisse mais une collection de patriotismes
cantonaux très vivaces.
Ainsi, ces exemples prouvent que la fédéralisation d’anciens États
agrégatifs conduit difficilement à la construction d’une nation, le
Royaume-Uni constituant une exception notable. C’est pourquoi
nombre de vieux empires hérités se dissolvent généralement.

• Le fédéralisme de dissociation
À la mi-XIXe siècle, la nationalisation de nombreuses entités
fédérées conduit à l’éclatement des vieux empires : on peut parler
de fédéralisme de dissociation.
À partir de 1848, l’empire d’Autriche subit les conséquences du
principe des nationalités qui voudrait qu’à chaque nation soit lié un
État propre. Le compromis de 1867, qui donne naissance à la double

119
monarchie austro-hongroise, est une solution fédérale qui sauvegarde
les grands équilibres de l’empire jusqu’à la Première Guerre mon-
diale. La Cisleithanie (Vienne) et la Transleithanie (Budapest) sont
deux entités souveraines partageant un même monarque, François-
Joseph qui règne entre 1848 et 1916. L’empereur nomme les minis-
tères communs (Affaires étrangères, Défense, Finances) et préside,
avec les présidents des gouvernements cisleithain et transleithain,
un Conseil de Couronne qui gère la fédération. Celle-ci est dotée
d’un budget voté par un Parlement austro-hongrois composé de
délégations des parlements transleithain et cisleithain (60 députés
chacun).
L’équilibre austro-hongrois est assuré par un monarque qui penche
en faveur d’une démocratisation progressive du régime. Il est rapi-
dement fragilisé par la montée en puissance de la Bohême qui réclame
l’extension du compromis austro-hongrois à son cas. Mais d’autres
nationalités restent fidèles, comme les Juifs ou les Polonais. Les éven-
tuelles tentations séparatistes transleithaines sont habilement contre-
balancées par la résistance des Croates et des Roumains à toute
« magyarisation » d’une partie de la monarchie. En fait, c’est plutôt
la naissance d’un fort courant nationaliste autrichien et hongrois,
à partir de 1890, qui met en péril l’équilibre fédéral. En 1908
cependant, l’héritier de la double couronne, François-Ferdinand, avait
écrit un ouvrage intitulé Les États-Unis de la Grande Autriche qui
prévoyait l’union de 15 entités fédérées selon un modèle américain.
Son assassinat à Sarajevo sonne le glas d’une solution fédérale
probablement viable.

L’État-nation unitaire à l’épreuve du fédéralisme

• Vers la fédéralisation des États unitaires


Si la confrontation du nationalisme et du principe fédératif conduit
certain États à l’éclatement en plusieurs États-nations, elle est la
plupart du temps à l’origine d’une crise des États unitaires qui sont
alors conduits à se fédéraliser.
En Belgique, l’État unitaire est né en 1831 d’une alliance entre
la bourgeoisie libérale et les élites catholiques contre le prince néer-

120
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION

landais. L’État a alors pour objectif de former une nation belge


jusqu’alors inexistante. Le français est choisi comme langue de
l’État – alors même que 60% des Belges parlaient des dialectes
flamands – à cause de son fort prestige culturel et politique, asso-
cié à la liberté : les bourgeoisies wallonnes et flamandes l’utilisent
d’ailleurs couramment. Mais la faiblesse de l’État central l’empêche
de surmonter les clivages qui divisent les élites belges : catholiques
contre libéraux laïcs, gauche socialiste contre droite libérale, fran-
cophonie contre néerlandophonie. Au XIXe siècle, l’État s’accom-
mode de ces clivages en reconnaissant différents « piliers » qui gèrent
de façon autonome les différents pans de la société belge, les piliers
catholique et socialiste étant les plus influents. Cependant, la montée
des nationalismes à la fin du XIXe siècle tend à faire du clivage
linguistique la frontière la plus structurante de la société, créant
une démarcation communautaire entre Flamands et Wallons, les
Bruxellois se retrouvant dans une situation intermédiaire ambiguë :
la capitale, à majorité francophone, se situe en terre flamande. Le
processus de bi-nationalisation de la Belgique s’étend sur un siècle
et demi. Le mouvement flamingant, loin de désirer le séparatisme,
désire dès 1840 que le flamand soit reconnu comme faisant partie
de l’identité nationale belge, à égalité avec le français. Le refus de
l’État change leur revendication en un combat pour l’égalité poli-
tique, sociale et juridique en faveur d’une population néerlandophone
dont les possibilités d’ascension sociales se voient freinées par leur
méconnaissance de la langue officielle. Par réaction, les ligues wal-
lonnes créées vers 1880 demandent, les premières, l’aménagement
fédéraliste de l’État, à une époque où la Wallonie est en situation
de force d’un point de vue économique et politique.
Une fois enclenchée, la logique de fédéralisation traverse toute
l’histoire du XXe siècle, jusqu’à la nouvelle Constitution de 1993.
Cependant, il faut noter que ce fédéralisme duel ne concerne ni les
germanophones inclus dans l’État après 1918, ni les étrangers récem-
ment immigrés (et leurs descendants), qui sont conviés à s’identifier
à la Belgique dans son ensemble. La dualisation de la société civile
belge conduit chacune des communautés à défendre puis à rejeter
tour à tour le principe fédératif. Dans l’entre-deux-guerres, les
Wallons sont des partisans de l’État unitaire alors que les Flamands,
désormais connectés au puissant parti catholique et appuyés par
les associations d’anciens combattants, sont des partisans de la
fédéralisation. L’occupation nazie, qui favorise le sentiment national
flamand, conduit à une inversion des tendances : face à l’unilinguisme

121
flamand en Flandre (1929), de plus en plus nombreux sont les Wallons
qui demandent la fédéralisation de l’État depuis 1935. En 1945, les
partis flamands, discrédités, se rangent derrière l’idée du retour sur
le trône du roi Léopold III alors que les partis wallons demandent
la proclamation d’une République wallonne, éventuellement ratta-
chée à la France. Au début des années 1960, une nouvelle inversion
a lieu : tandis que le mouvement wallon s’affaiblit, les Flamands
obtiennent des lois qui délimitent le tracé des communautés lin-
guistiques en Belgique, prélude à une fédéralisation de l’État. La
polarisation fait éclater en deux les partis d’envergure nationale.
Le processus de fédéralisation est en marche : loin de calmer le jeu,
les lois de 1962-1963 accélèrent la dualisation. La fédéralisation de
l’ancien État unitaire est entérinée par une nouvelle Constitution votée
en 1993 et appliquée deux ans plus tard.
La Belgique n’est pas la seule à connaître une fédéralisation accé-
lérée dans les années 1970. Mais ailleurs, le processus mène bien
souvent à une séparation des entités fédérées. En Tchécoslovaquie,
l’État est unitaire à sa naissance en 1918. Lors de la crise des Sudètes
en 1938, les députés slovaques imposent l’autonomie de leur région,
que la conférence de Munich annule. En 1945, l’État demeure uni-
taire, reconnaissant aux Slovaques une autonomie progressivement
réduite à néant au cours des années 1960. La question fédérale
ressurgit pendant le Printemps de Prague (1968) ; une nouvelle loi
constitutionnelle institue alors l’égalité entre deux États-nations
tchèque et slovaque. Cependant, en pratique, le centralisme l’emporte
à nouveau jusqu’en 1989 où la question fédérale se pose de nouveau,
en excluant les autres nationalités présentes dans l’État, les Hongrois
et les Moraves. Contre une opinion publique qui souhaite une
solution fédérale, la rupture l’emporte : la Tchécoslovaquie disparaît
le 1er janvier 1993. En Yougoslavie aussi, le fédéralisme adopté
dans la Constitution de 1974 mène à l’éclatement de l’État cen-
tral en de multiples États-nations antagonistes.
Cas exceptionnel, l’Espagne adopte en 1978 une Constitution
pseudo-fédérale qui permet de concilier les aspirations unitaires et
les revendications autonomistes, sinon séparatistes. L’État espagnol
est unitaire depuis sa fondation. Sous la poussée des autonomismes,
il choisit la voie d’une certaine décentralisation avec, en 1914, la
création de la Mancomunitat de Catalunya qui réunit les provinces
catalanes en parlement. L’expérience est vite annulée par la dicta-
ture de Primo de Rivera entre 1923 et 1930. Lors de l’instauration
de la Seconde République en 1931, la question des autonomies se

122
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION

pose à nouveau, débouchant sur l’adoption de statuts particuliers pour


la Catalogne (1932), le Pays basque et la Galice (1936). Mais, du
fait de la guerre civile, ces deux derniers ne furent jamais effectifs.
À la mort de Franco (1975), la question resurgit puissamment, met-
tant en cause les fondements de l’État unitaire. La Constitution de
1978 proclame uniquement l’existence de la nation espagnole mais
reconnaît l’existence de « nationalités » historiques qui ont le droit
à l’autogouvernement. Pour noyer le particularisme catalan et basque
dans l’ensemble espagnol, l’« État des autonomies » mis en place à
partir de 1980 est composé de dix-sept provinces dotées d’institu-
tions politiques propres (gouvernements, parlements, etc.), ce que les
Espagnols appellent « du café pour tout le monde ». Deux voies vers
l’autonomie sont distinguées : une voie « rapide » pour la Catalogne,
le Pays basque et la Galice (rapidement rejointes par la Navarre,
l’Andalousie et les Canaries) tandis que les communautés restantes
adoptent la voie « lente » qui accorde une moindre autonomie
politique. Au cours des années 1980, les régions autonomes alignent
leurs revendications sur les communautés historiques les plus éman-
cipées, conduisant à une fédéralisation de fait de l’État. Au début
du XXIe siècle, la Catalogne et l’Euskadi (Pays basque) entrepren-
nent une révision des statuts autonomiques qui veut conduire, dans
le second cas uniquement, à une forme de séparation (association
d’un État basque et d’un État espagnol). La Catalogne, à l’inverse,
milite pour une fédéralisation de la Constitution et demande la
transformation du Sénat en Chambre fédérale à l’américaine.
Ainsi, le fédéralisme politique ne conduit à la séparation que dans
certaines conditions, à commencer par une division profonde et durable
de la société civile en entités culturelles antagonistes. En Belgique par
exemple, beaucoup de facteurs vont de nos jours dans le sens de la
dissociation : des vies politiques qui empruntent des voies divergentes,
une séparation stricte des partis et des élites politiques (il existe par
exemple deux partis socialistes, un wallon et un flamand), des réseaux
scolaires dos-à-dos, des champs médiatiques imperméables l’un à
l’autre. Il ne demeure que quelques institutions communes : la monar-
chie et un gouvernement aux compétences réduites (armée, diplomatie,
justice, système social). Même si une partie écrasante de l’opinion
publique belge ne souhaite pas la dissociation, les élites flamandes et,
dans une moindre mesure, les élites wallonnes jouent cette carte. Dans
ce cas, le fédéralisme est l’antichambre de la séparation d’une Belgique
qui s’est constitué, au fil du temps, en deux nations dos-à-dos.

123
• Un fédéralisme dans une seule nation :
le modèle américain
Bien différent est le cas de fédéralismes politiques à l’intérieur
d’une même nation : en Allemagne comme en Autriche, le fédéra-
lisme institutionnel a évolué dans le sens d’un renforcement de
l’État fédéral au détriment des Länder.
De par l’histoire de sa formation, le Kaiserreich, né en 1870, était
formellement une fédération. Copiées sur les institutions fédérales de
la Confédération d’Allemagne du Nord (1867-1870), les institutions
de l’empire rassemblent une union d’entités fédératives diverses (des
royaumes, des grands-duchés, des duchés, des principautés, des villes
libres et un territoire du Reich, l’Alsace-Lorraine, jusqu’en 1908). Ces
entités sont souveraines et gèrent elle-mêmes les affaires religieuses,
scolaires, électorales et de service public. L’État fédéral s’occupe des
douanes, de la justice, de la défense, du régime des libertés et de la
libre circulation. Au Sénat (Bundesrat), les États élisent 58 représentants
dont 17 pour la seule Prusse. En pratique, le pouvoir du chancelier
est limité parce que l’État fédéral dépend des États fédérés pour sa
fiscalité et pour l’application des lois communes. Bismarck entreprit
cependant une politique de renforcement de l’État fédéral, notamment
par la mise en place d’un régime économique libéral commun (union
monétaire en 1878, banque d’État en 1875) et d’une juridiction
commune (unification pénale en 1879, cour de justice fédérale, code
du commerce et code civil). La vie politique et les élites sont forte-
ment unifiées autour de grands partis (SPD, Zentrum, etc.), favorisant
la centralisation de la décision politique. Dans le cas allemand, le
fédéralisme masque une entreprise d’unification étatique.
On assiste en Autriche au même type de glissement vers une
forme unitaire de l’État. La Constitution de 1920 est le fruit d’un
compromis entre les sociaux-démocrates favorables à l’unitarisme
et les conservateurs favorables au fédéralisme. Une Chambre natio-
nale (Nationalrat) et une Chambre des provinces (Bundesrat) sont
créées, mais l’essentiel des compétences revient à la fédération.
L’Anschluss (1938) et l’occupation alliée (1945-1955) accentuent
la tendance à la centralisation. La loi scolaire de 1962 marque le point
culminant de cette politique puisqu’elle charge l’État de l’organi-
sation du système éducatif. En 1974, une révision constitutionnelle
de fond donne à nouveau aux provinces un pouvoir important en
vue d’une redistribution des compétences fédérales. À la faveur de
l’entrée de l’Autriche dans l’Union européenne, un accord signé en
1992 rétablit l’équilibre entre État et Länder.

124
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION

En RFA, le fédéralisme, a été imposé par les Alliés en 1949. Il


met davantage l’accent sur la participation des Länder à la fédéra-
tion que sur leur autonomie. C’était un moyen d’éviter la trop forte
emprise d’un État central, tel que le IIIe Reich l’avait instauré. Le
fédéralisme fut donc pensé comme un instrument de bon gouver-
nement, dans une optique classique de séparation des pouvoirs. Ainsi,
les compétences exclusives des Länder sont moindres que les com-
pétences exclusives du Bund, et les compétences concurrentes encou-
ragent la collaboration des entités fédérées à la fédération. La règle
générale veut que le Bund fixe les principes généraux et que les
Länder fixent les dispositions d’application. S’il veut légiférer de
manière détaillée, le Bund doit demander l’assentiment du Bundesrat
où les Länder sont représentés en proportion de leur population.
Contrairement à la situation suisse, ce « fédéralisme d’exécution »
empêche les Länder de signer des accords internationaux ou de se
doter d’une fiscalité propre. En fait, la personnalité des chanceliers
a beaucoup fait pour le renforcement du pouvoir central. En 1990,
la réunification ne change pas la structure fédérale, mais il faut recréer
cinq Länder d’Allemagne orientale (plus Berlin) qui ont été suppri-
més en 1952 en RDA. On leur accorde une minorité de blocage, dont
disposaient déjà les États de plus de sept millions d’habitants. Ainsi,
on peut parler de fédéralisme d’agrégation débouchant à terme sur
le renforcement du pouvoir central.
Dans la plupart des États de tradition centraliste, on voit s’affir-
mer depuis 1945 une tendance à la décentralisation (transfert de com-
pétences aux régions) et à la déconcentration (délocalisation des
institutions centrales dans les provinces). On peut ranger dans cette
catégorie l’Italie républicaine qui, en 1945, accorda deux types
d’autonomies aux régions : statut spécial pour la Sicile, la Sardaigne,
le Trentin, le Val d’Aoste et le Frioul-Vénétie-Julienne, et statut
ordinaire pour les autres. Cependant, les compétences régionales sont
très limitées et mal définies, sans autonomie fiscale ni enracinement
sociologique. En 1972, quinze autres régions sont créées. Elles
bénéficient depuis 1997 de plus larges attributions qui pourraient
déboucher à terme sur un régime de « fédéralisation administrative »
inédit. En France, la naissance des régions en 1972 a ouvert la voie
vers une décentralisation partielle de l’État, engagée en 1981
et inscrite dans la Constitution en 2003. Au Royaume-Uni enfin,
la devolution bénéficia au Pays de Galles, à l’Irlande du Nord et à
l’Écosse en 1999.

125
La sécession et l’autodétermination
L’éclatement de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie et de
l’URSS laisse penser que le fédéralisme conduit nécessairement
à des formes de sécessions plus ou moins tragiques. Toutefois,
dans ces trois cas, le fédéralisme a été imposé autoritairement et
n’octroyait pas réellement de pouvoir aux unités fédératives qui
restaient soumises au parti communiste et à l’État central.

• Autodétermination, un principe sans application


Ferment du principe national au XIXe siècle, la liberté des peuples
à disposer d’eux-mêmes a été édictée par la Révolution française.
En pratique, ce principe pose de nombreuses difficultés qui tiennent
principalement à ce qu’on entend par peuple. Entendu dans un sens
large, le principe de l’autodétermination autoriserait n’importe quelle
catégorie de population d’un État à faire sécession en décidant de
son statut politique. Cela impliquerait inexorablement un éclatement
infini qui conduirait à la mort de la plupart des États. C’est pour-
quoi il n’existe pas d’États européens qui aient reconnu le droit à
l’autodétermination. Les 14 points de Wilson, eux, définissent par
peuple des ensembles ethniques homogènes. L’autodétermination
entraîne alors l’éclatement des vieux empires, mais surtout, elle
encourage les États-nations constitués à récupérer les minorités dis-
persées qu’ils considèrent comme leurs (les Allemands des Sudètes
par exemple). C’est pourquoi, en 1945, l’autodétermination n’est
reconnue dans la Charte de l’ONU qu’aux peuples colonisés qui ont
été privés d’indépendance par la colonisation. Le principe territo-
rial l’emporte ainsi sur le critère ethnique.
Dans la pratique, il n’y a que la Constitution de l’URSS de 1977
pour reconnaître le droit à la sécession de la fédération alors que la
Constitution yougoslave de 1974 soumet ce droit à l’accord de toutes
les républiques participantes. Seuls ces deux États au monde recon-
naissent donc l’autodétermination, ce qui n’empêche pas des pro-
cédures de divorce pacifique, « par consentement mutuel », comme
entre la Suède et la Norvège en 1905, entre le Danemark et l’Islande
en 1944 ou bien entre la République tchèque et la Slovaquie en 1993.
Dans le cas de l’URSS qui était une fédération formelle, le proces-
sus n’est pas à proprement parler sécessionniste dans la mesure où
l’on assiste en 1991 à l’effondrement d’une structure impériale qui

126
FÉDÉRALISME ET AUTODÉTERMINATION

laisse vacant le pouvoir. Celui-ci retombe alors naturellement dans les


mains des entités locales que les différentes Constitutions soviétiques
avaient dessinées selon un principe territorial plus que national.

• Sécession et mort de l’État-nation


Le risque de l’autodétermination est celui un émiettement du pou-
voir sans limites. En Yougoslavie, les sécessions slovène puis croate
entraînent l’éclatement de l’État en plusieurs États dans leurs fron-
tières administratives antérieures. Comme la Croatie comprend à cette
époque de nombreuses minorités serbes, celles-ci ne tardent pas, à
leur tour, à déclarer la sécession de leurs territoires de l’État croate.
L’unique solution que les dirigeants croates et serbes imaginent alors
pour arrêter ce processus en cascade est le nettoyage ethnique qui
vise à rendre homogène le territoire national. En 1995, la Bosnie
est le théâtre de massacres de masse qui sont le résultat de cette
logique d’ethnicisation des nations. Le processus est surtout possible
parce que les Serbes de Krajina et les Croates de Bosnie disposent
respectivement du soutien actif de la République serbo-monténégrine
et de la République croate voisines. C’est pourquoi, à l’inverse, les
Russes des républiques baltes indépendantes, qui disposent d’une
conscience nationale davantage rattachée à la tradition impériale de
la Russie qu’à la définition d’une nation ethniquement homogène,
ne prennent pas le parti de la sécession en 1991.
Il faut remarquer que la reconnaissance précoce de la souverai-
neté de la Croatie implique en pratique que l’autodétermination fait
désormais partie de la légalité internationale. De même, la guerre
que l’OTAN mène contre la Serbie pour défendre le Kosovo en 1999
montre que les instances internationales s’autorisent désormais
un droit d’ingérence dans les « affaires intérieures » d’un État, en
l’occurrence la République yougoslave, bafouant ainsi une lecture
restrictive de la souveraineté nationale. Le soutien de la communauté
internationale débouche assez naturellement sur un processus de
sécession contrôlé du Kosovo. Ainsi, l’autodétermination tend à créer
des entités nationales culturellement et ethniquement homogènes,
particulièrement dans les régions européennes où il existe une
imbrication ethnique inextricable. Le « démêlage ethnique » prend
alors souvent la forme d’une purification violente. Il postule une
forme de fédéralisation de l’Europe sur une base ethnique qui est
exactement inverse de celle que le fédéralisme démocrate européen
s’attache à construire depuis 1957.

127
En effet, les fédéralistes européens insistent sur le contenu démo-
cratique de cette forme d’organisation du pouvoir. Le cas espagnol
montre que dans un cadre démocratique, l’Europe peut s’achemi-
ner vers un fédéralisme asymétrique qui confère à une ou des régions
spécifiques des droits et des pouvoirs qu’il n’octroie pas à d’autres.
Cela signifie que le fédéralisme symétrique et équilibré, tel que le
penseur Francesc Py y Margal l’avait théorisé vers 1870, ne semble
pas adapté à la réalité nationale européenne.

Aujourd’hui, le fédéralisme est un élément primordial d’organi-


sation des États-nations européens. Il est plus encore l’un des
principes de construction de l’Union européenne. De fait, l’élar-
gissement de l’espace communautaire et l’approfondissement de
l’union économique donnent naissance à un objet politique inédit
(confédéral ? fédéral ?) où un processus de fédéralisation est en
cours. En 1992, la citoyenneté européenne est ainsi instituée
pour toutes les personnes ayant la nationalité d’un État membre.
Par ailleurs, un droit européen se constitue selon ce principe. En
revanche, sur un plan diplomatique et militaire, la fédéralisation
n’est pratiquement pas amorcée et les souverainetés étatiques
ne sont pas partagées. Ainsi, la fédéralisation aboutit à la consti-
tution d’une double communauté, nationale et européenne, la
seconde se formant à partir d’une limitation de la première. Mais
le rejet du Traité constitutionnel européen par la France et les Pays-
Bas en 2005 risque d’arrêter brutalement le processus de fédéra-
lisation en cours.

Empires continentaux, Europe et


notices supranationalité, Guerre d’indépendance,
reliées Nettoyage ethnique, Patriotisme et
régionalisme, Socialisme et communisme.

128
FOLKLORE
Au milieu du XIXe siècle, au moment où se développe
le capitalisme industriel, la culture européenne cultive
un passéisme et un ruralisme qui dénie la réalité.
Alors que les sociétés expérimentent la « fin des terroirs »
(Eugen Weber), le paysan est érigé en symbole de la
nation. La pérennité de la paysannerie, définie par un
rapport intime à la terre des ancêtres, est mise en avant
par le folklorisme qui s’emploie à « sauver » des cultures-
fossiles de la nation. Mais le paysan que le
folklore décrit, acteur d’une société harmonieuse, n’a rien
à voir avec la réalité de la paysannerie européenne :
il n’est ni plus ni moins qu’un fantasme qui a surtout
pour fonction de représenter l’anti-prolétaire des villes
industrielles. Ainsi, le folklore est caractéristique d’une
entrée dans la modernité « à reculons », où l’utopie
nationale d’une société sans conflits sociaux se projette
sur la campagne.

Naissance du folklorisme
Le folklorisme s’inscrit au XIXe siècle dans l’élan populiste qui
pousse les classes éclairées à s’intéresser à ce qu’elles imaginent être
le peuple. Cet élan est intéressé : il s’accompagne d’une tentative
d’acculturation des peuples en vue de les nationaliser.

• L’origine du folklorisme
Le terme de « folklore » apparaît en 1846 sous la plume de
William S. Thoms pour remplacer l’expression « antiquités popu-
laires » utilisée jusqu’alors. Ce mot composé signifie « le savoir
du peuple » qui est constitué par les croyances, les coutumes, les

129
superstitions, les traditions, les rituels, les récits oraux, etc. Il connaît
un tel succès qu’il est adopté sans traduction dans la plupart des
langues européennes. L’intérêt pour les productions populaires
remonte cependant au XVIIIe siècle, avec le mouvement pré-roman-
tique. La publication, entre 1760 et 1765, des Fragments of Ancient
Poetry Collected in the Highlands of Scotland, de James MacPherson
atteste le succès grandissant de la poésie populaire. Cette œuvre est
à l’origine de nombreuses recherches comme celle des frères Grimm,
Kinder und Hausmärchen (Contes pour enfants) et Deutsche Sagen
(Légendes allemandes). En 1807, l’Académie celtique, fondée en
1805, élabore un questionnaire envoyé à tous les érudits locaux qui
comporte un relevé des traditions populaires : les cycles calendaires,
les croyances et les superstitions, les rites liés au cycle de vie font
partie du projet folkloriste.
La passion pour la collecte enflamme toute l’Europe. En 1811
par exemple, des jeunes gens de Lund en Suède fondent la Société
gothique qui est dotée d’une revue, Iduna. L’un des fondateurs, Erik
Gustaf Geijer, publie entre 1814 et 1817 des Chants populaires
suédois, suivis en 1833-1836 d’une Histoire du peuple suédois. En
Allemagne, Johann Joseph von Görres, professeur à l’université
d’Heidelberg, publie en 1807 une étude sur la littérature populaire
allemande (Über den Fall Teutschlands und die Bedingungen
seiner Wiedergeburt) où il en appelle à la résistance contre Napoléon
par la prise de conscience d’un patrimoine commun.

• Folklore ou ethnologie européenne ?


Les premières associations ethnologiques apparaissent en
Europe dans les années 1830, surtout dans les pays anglo-saxons où
elles prédominent dans l’organisation de la discipline, alors qu’en
France ou dans les pays de langue allemande, les académies, les
instituts et les centres de recherche l’emportent. Auparavant, un savoir
anthropologique circulait de manière informelle dans les sociétés
d’archéologie, de géographie, de médecine ou de géologie. Les pré-
occupations à l’origine de ce regard sur soi sont diverses : en France
et en Angleterre, la philanthropie et les buts humanitaires président
à la création de la Société ethnologique de Paris en 1839 et de
l’Ethnological Society of London en 1843. En Allemagne et en Italie,
ces associations sont étroitement liées à la naissance d’un champ
scientifique unifié et elles englobent de nombreuses disciplines,
comme la Société berlinoise d’anthropologie, ethnologie et préhistoire,

130
FOLKLORE

fondée en 1869, et la Société italienne d’anthropologie et d’ethno-


logie, créée en 1871. Ce développement est parallèle à la naissance
des associations de folklore : la Société de folklore de Londres en
1878, la Société américaine de folklore en 1888, et l’Association pour
le folklore à Vienne en 1894, au moment où en Europe, le nationa-
lisme prend un tour racialiste et essentialiste plus marqué. Les
« folkloristes » s’efforcent alors de donner des assises scientifiques
à leur discipline. En 1884, un anthropologue anglais propose de
définir le folklore comme la collecte et la comparaison des super-
stitions et des histoires qui survivent dans le présent des temps
passés, des sortes de « débris des civilisations mortes enclavés dans
une civilisation présente ».
En France, le folklorisme constitue l’une des origines de la science
ethnologique qui est rassemblée en 1925 dans l’Institut d’ethnologie
de l’université de Paris. À côté de l’anthropologie physique de Paul
Broca, de l’ethnologie coloniale et de l’orientalisme se développe
le courant folkloriste fortement influencé par des considérations
nationalistes. Paul-Yves Sébillot recueille le folklore oral de la
Haute-Bretagne et Pierre Saintyves cherche dans les comtes de
Perrault des traces d’anciens rituels. En 1928, Arnold Van Gennep
écrit un ouvrage, Le Folklore, qui ouvre la voie à la rédaction d’un
immense Manuel de folklore français contemporain (1935-1958).
Mais c’est surtout dans de nombreuses sociétés savantes et acadé-
mies que se développèrent les études folkloriques, rattachées à la
Société française d’ethnographie. La Société du folklore français est
créée tardivement en 1928.
C’est bien en Allemagne que l’ethnologie folkloriste connaît son
âge d’or par la place centrale que l’Université accorde à la Volkskunde
(« science du peuple »), dans un pays qui, vers 1890, n’est confronté
ni à la question des nationalités, ni au monde colonial. Ici, l’ethno-
logie a une fonction politique de légitimation de la nation et l’évo-
lutionnisme longtemps de rigueur pousse les ethnologues à penser
les relations sociales en termes de hiérarchie. Ce parti pris commande
le choix des sujets : les études privilégient les massifs montagneux
aux plaines, les pays enclavés de petite agriculture aux régions
ouvertes et industrialisées, les particularismes et les archaïsmes aux
phénomènes d’échange et de transferts culturels. Essentiellement pré-
occupée par la reconstitution de la civilisation germanique originelle
(Urkultur), la Volkskunde introduit une rupture avec les travaux des
érudits et des voyageurs du XVIIIe siècle qui cherchaient à expliquer
les origines de l’homme dans une perspective universelle. Au contraire,

131
la Volkskunde reprend la conception romantique de la nation et
présuppose l’unicité et la supériorité de la société primitive
germanique. Gustav Klemm par exemple distingue les peuples
« passifs » et les peuples « actifs » et des stades historiques d’évo-
lution. T. Waiz fonde une psychologie comparative des peuples. À
la fin du XIXe siècle et à la faveur de la diffusion des théories racistes
de Gobineau, la Volkskunde attribue aux déterminismes physiques
et raciaux une place de plus en plus déterminante.
Ainsi, au XIXe siècle, le folklorisme est né comme une « science
du peuple » qui permet d’étudier les caractères spécifiques et
permanents des nations.

L’éclosion des pratiques folkloriques


à la fin du XIXe siècle
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le folklore, au fur et
à mesure qu’il perdait sa pertinence scientifique, a connu une
éclosion sans précédent en tant que pratique nationalisatrice des
masses. Le folklorisme imprègne une bonne part des goûts et de
l’activité culturelle des classes moyennes urbaines qui se montrent
particulièrement sensibles au nationalisme dans le dernier quart du
XIXe siècle. Par extension, ces activités touchent d’autres parties de
la société encore indifférentes : on peut parler de nationalisation,
même si celle-ci emprunte des voix très variées : musées, chant
folklorique, danses, artisanat, etc.

• Musées d’arts et traditions populaires


La multiplication des musées d’arts et tradition populaire répond
au souci de promouvoir une culture paysanne érigée en symbole de
la culture nationale. Le Nordiska Museet, fondé à Stockholm en 1873
par Artur Hazelius (1833-1901), présente ses collections lors de
l’Exposition universelle de Paris de 1878 et influence la création
du musée d’Ethnographie du Trocadéro la même année. Pour la
première fois, on voit des tableaux vivants composés à l’aide de
mannequins de cire en costumes. Au Danemark, en 1885, le musée
d’Ethnographie danoise présente une galerie de personnages célèbres
en cire, à la manière du musée de Madame Tussaut à Londres ou
du musée Grévin à Paris. Rapidement, la mode des musées ethno-

132
FOLKLORE

graphiques gagne toute l’Europe : à Berlin en 1889, à Oslo en 1894,


à Vienne la même année, à Prague en 1895 puis à Budapest l’an-
née suivante. Les collections sont composées de dons faits par des
érudits et des associations d’antiquaires.
Dans le musée d’ethnographie du Trocadéro, une « Salle de
France », confiée en 1884 à Armand Landrin, présente du mobilier
breton avec des mannequins en costume. La Société des traditions
populaires, fondée en 1882, permet de multiplier les initiatives
en province, notamment en Arles en 1896 sous l’impulsion de
Frédéric Mistral qui souhaite revigorer la tradition des félibriges. En
Italie, la Société nationale des traditions populaires, fondée en 1893
par Angelo De Gubernatis, reprend l’idée des présentations en
costumes pour la première fois présentée en Italie à Milan en 1881.
Un musée ethnographique est ouvert à Florence en 1906, puis un
autre à Palerme en 1910 mais il n’y a pas de musée national avant
la Seconde Guerre mondiale. La même régionalisation de la gestion
du folklore est visible en Espagne où de multiples sociétés folklo-
riques régionales – la première est fondée en 1883 en Castille –
n’aboutissent pas à la formation d’un musée national avant les années
1940.
La tradition des musées de plein air qui reconstituent des villages
présentant l’architecture rurale ne connaît pas le même succès.
Inauguré pour la première fois à Stockholm dès 1881, le musée
Skansen rassemble en 1901 des spécimens d’architecture rurale
empruntés à toutes les régions scandinaves. On y voit encore aujour-
d’hui des acteurs en costume imiter les gestes quotidiens des Suédois
d’autrefois. À Berlin et à Paris dans les années 1930, les initiatives
demeurent à l’état de projets : en France notamment, l’historien
Marc Bloch l’envisage dans le parc du château de Chambord. À
Barcelone en 1929, à l’occasion de l’Exposition internationale, est
inauguré le Pueblo español (village espagnol), qui regroupe des
bâtiments typiques de l’architecture péninsulaire. La copie des
murailles d’Avila, petite ville fortifiée de Castille, côtoie celle d’un
monastère roman catalan et d’une rue blanche d’Andalousie. La place
centrale, castillane, accueille d’innombrables spectacles folkloriques
qui tentent de réaffirmer, en pleine dictature militaire, l’évidence de
l’unité nationale. C’est encore aujourd’hui l’un des lieux touristiques
majeurs de la capitale catalane.
En 1948 naît dans le cadre de l’UNESCO l’International Council
of Museums, dirigé jusqu’en 1966 par Georges-Henri Rivière,
fondateur du musée des Arts et Traditions populaires, à Paris, et

133
partisan d’une nouvelle muséologie en accord avec le temps de la
décolonisation. De ce courant sont issus les écomusées, héritiers des
musées d’ethnographie. Les musées sur site se développent dans les
Landes, à Ouessant ou bien, plus récemment, au Creusot par exemple.
Dans les années 1970, les spectacles sons et lumières (comme au
Puy-du-Fou en Vendée) poursuivent cette tradition.

• Costumes folkloriques
Au début du XIXe siècle, porter son regard sur les populations
rurales est encore une activité nouvelle. À cette époque, le grand duc
Jean, frère de l’empereur d’Autriche, qui recueille dans son domaine
de Styrie les us et coutumes de ses sujets attribue aux villageois des
costumes typiques et les oblige à s’en parer lors de grandes fêtes
campagnardes qu’il organise. Les paysans sont aussi tenus de chan-
ter et de danser un répertoire réputé traditionnel. Quelques décen-
nies plus tard, on ne compte plus les ouvrages illustrés qui décrivent
la variété et la richesse des costumes paysans dans cette région.
La variation des vêtements qui répond généralement à une logique
de stricte hiérarchisation sociale obéit de plus en plus à une logique
territoriale et nationale. Owen Jones, dans la Grammaire de l’ornement
publiée en 1865, établit un système classificatoire de tous les cos-
tumes et ornements du monde afin de déterminer les styles propres
à chaque pays. Cette morphologie comparative a surtout pour effet
de « typifier » des costumes régionaux et nationaux selon des normes
de couleur ou de qualité de tissu extrêmement strictes. Les élites
ne tardent pas à adopter ces nouveaux codes vestimentaires dans leurs
pratiques festives et cérémonielles. Bien entendu, chacune des
spécificités du costume renvoie à un passé mythique : telle fibule du
paysan valache est par exemple l’héritière des fibules utilisées par
les Daces. Les séries de gravures de costumes régionaux se multi-
plient à grand rythme, surtout dans l’Europe du Sud qui semble
plus « authentique » aux Européens : Characters and Costume in
Portugal and Spain, de William Bradford (1810), Costumes popu-
laires de Rome de Bartolomeo Pinelli (1820). À Nantes, Henri
Charpentier, graveur et imprimeur, publie en 1829-1831 un Recueil
des costumes de la Bretagne et des autres contrées de France qui
rencontre un immense succès. Grâce aux techniques de lithographies
en couleur, ces ouvrages se répandent dans les élites bretonnes qui
décident des modes des costumes d’apparat. En Europe centrale, la
bonne société organise des « bals patriotiques » en costume « natio-

134
FOLKLORE

nal » et fait du port des vêtements un argument politique. Dans les


classes moyennes urbaines européennes, le port du costume natio-
nal est aussi un signe de distinction par rapport aux classes popu-
laires qui, paradoxalement, continuent de s’habiller de tissus peu
coûteux et donc, de piètre qualité et sans coloris.

• Danses et chants folkloriques


L’une des principales activités des folkloristes est le recueil de
chants, censé être proche de la culture populaire. Par « peuple », les
folkloristes entendent une unité organique, ethniquement et cultu-
rellement déterminée et non pas, comme les libéraux de leur temps,
une collectivité politique souveraine. Jacob Grimm, en 1815, est l’un
des premiers à constituer un réseau de collecteurs à travers
l’Allemagne. Rapidement, la tâche titanesque s’appuie sur le réseau
plus ou moins dense des sociétés savantes et des académies : ainsi,
Alexandre Afanassiev, employé des Archives générales de Moscou,
s’appuie sur la récente Société russe de géographie fondée en 1845
pour centraliser les recherches éparses sur les chants populaires
russes. La collecte publiée à partir de 1885 comprend plus de 2 000
pages. La valorisation des contes et des chants semble suivre un pro-
gramme systématique qu’avait rêvé de lancer Thoms, l’inventeur du
mot « folklore ». En France, le ministère de l’Instruction publique
institue en 1845 une Commission des chants religieux et historiques
de la France, sous la direction d’Émile Souvestre. Relancée par le
ministre Fortoul en 1852, l’initiative repose sur l’Académie des
inscriptions et belles-lettres et l’Académie française. Le Recueil
général des poésies populaires ne sera jamais publié mais il sert de
base à la publication de nombreux chants populaires à partir des
années 1860. Grâce à sa diversité linguistique, la France se trouve-
rait être à la croisée de tous les grands courants poétiques européens :
on y trouve des chants druidiques celtiques en Bretagne, des ballades
allemandes en Alsace, des romances à l’espagnole dans le Sud-Ouest…
bref, une sorte de résumé de la civilisation européenne.
La musique populaire est donc nationalisée pour symboliser
l’essence et la permanence du Volksgeist. Cette nationalisation tente
de résoudre le fossé qui, aux siècles précédents, existait entre la
tradition savante de la musique de cour et la musique paysanne. Les
premiers arrangements de musique populaire datent de la fin du
XVIIIe siècle : Joseph Haydn publie des chansons écossaises et
galloises, et Beethoven compose des chants irlandais ou italiens. Au

135
XIXe siècle, les musiques nationales se constituent sur le principe de
la recherche de l’authenticité et de la régénération. Les mélodies
populaires sont rapidement intégrées au grand répertoire de la
musique classique avec Mikhaïl Glinka en Russie dans les années
1830, Franz Liszt en Hongrie, et Frédéric Chopin en Pologne entre
autres. Cette idéalisation permet d’éloigner les influences étrangères :
le musicien tchèque Vitezslav Novak s’intéresse par exemple aux
mélodies slovaques entendues pendant ses vacances car elles l’éloi-
gnent des modèles musicaux allemands.
Le nationalisme culturel conduit le plus souvent à un appau-
vrissement du registre mélodique mais à un renforcement de la
culture nationale. En effet, les mélodies simples et rustiques sont pour
les compositeurs le gage de leur authenticité à demi-sauvage. L’apport
instrumental est l’indice le plus certain de l’apport folklorique : Carmen
de Georges Bizet regorge de castagnettes ; le kantele finlandais peuple
la musique de Sibelius. Dans les œuvres artistiques de qualité,
l’introduction d’un chant ou d’une danse populaire relève davantage
du marquage national : ainsi la forme rhapsodique est privilégiée
par la création contemporaine (les Rhapsodie espagnole d’Albeñiz
en 1887 et de Ravel en 1908, la Rhapsodie norvégienne d’Edouard
Lalo en 1879).
L’adoption des mélodies populaires par la musique savante
implique des choix qui valorisent les marges géographiques et les
enclaves (musique bretonne de Guy Ropartz, musique basque de
Charles Bordes, musique morave de Leos Janacek, etc.). Des régions
rurales traditionnelles se voient ainsi associées à la culture nationale,
mais cette intégration n’est pas toujours aisée. En Hongrie, la publi-
cation en 1859 d’un ouvrage de Franz Liszt intitulé Des Bohémiens
et de leur musique fait scandale : pour les élites hongroises, l’idée
que la musique tzigane puisse constituer l’âme du peuple magyar
est inadmissible. Pour la même raison, les Danses hongroises (1869-
1880) composées par Brahms (un Allemand !) ne font pas non
plus l’unanimité. À l’inverse, les Quatre Vieux chants populaires
hongrois composés par Béla Bartok à l’occasion du centenaire
de la naissance de Liszt, à Szeged en 1911, sont réputés comme
authentiquement nationaux. Mais pour Bartok, la musique populaire
« nue » doit être arrangée, harmonisée et orchestrée pour être
acceptable.

136
FOLKLORE

• L’artisanat/Arts and Crafts


La vogue des arts et traditions populaires inspire des courants
artistiques qui prétendent être proprement nationaux, en réaction à
la rapide internationalisation que connaît le marché de l’art depuis
l’époque des Impressionnistes, après 1875. Les arts appliqués à
l’industrie s’intéressent de près aux motifs et aux modèles de
l’artisanat populaire. À l’heure de la production de masse, les
produits artisanaux acquièrent une tout autre valeur, esthétique et
politique à la fois. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le travail
de récupération des traditions artisanales est un mode de protesta-
tion contre la modernité industrielle : c’est bien le sens que revêt le
mouvement Arts and Crafts, inauguré par William Morris à Londres
en 1888. Ce dernier propose de revitaliser la fabrication artisanale
(tentures, vitraux, meubles, etc.). dans la décoration intérieure des
demeures bourgeoises londoniennes. Il valorise les lignes courbes
et les références à un monde rural et féminin rêvé.
En France, en 1889, le projet d’un musée des Arts et Traditions
populaires est mené dans le but de fournir une source d’inspiration
aux industriels. Son action est relayée par des associations qui encou-
ragent le travail artisanal dans les foyers paysans : céramiques, tapis,
broderies, meubles rustiques, costumes et bijoux populaires sont
destinés au marché international du luxe. Les paysannes et les orphe-
lins offrent une main-d’œuvre privilégiée peu onéreuse. C’est le goût
citadin qui détermine les fabrications traditionnelles des campagnes :
les broderies, les vitraux et les fers forgés servent au décor des
intérieurs bourgeois.
Dans certains cas, là où préexiste un milieu artistique important,
l’artisanat rustique peut se combiner avec une expression plastique
Art Nouveau. À Barcelone, le modernisme déploie une architecture
qui repose sur le recours systématique à l’artisanat de la pierre taillée,
du vitrail et du fer forgé : Antoni Gaudi, Puig i Cadafalch, Domènech
i Montaner. À Londres, la revue The Studio, fondée en 1893, est le
principal propagateur de l’Art Nouveau. En France, l’Art Nouveau
se veut organique, domestique et féminin. Réunis en 1895, à l’ini-
tiative d’un marchand d’art, Siegfried Bing, les tenants de l’Art
Nouveau tentent de réhabiliter les arts appliqués en intégrant l’art
et l’industrie : c’est une manière, pour ses concepteurs, de lutter
contre la stagnation industrielle française face à l’Allemagne. Dès
lors, ils défendent un fort protectionnisme pour promouvoir des
branches artisanales faites de petits ateliers indépendants où le socia-
lisme n’a pas prise. L’artisanat Art Nouveau serait alors la source

137
d’une nouvelle suprématie française fondée sur le goût, le refus de
la production de masse, la suprématie de l’objet bien fait et unique
dans la joaillerie, la reliure, la porcelaine, la tapisserie, le meuble,
etc. Profondément réactionnaire, l’Art Nouveau en France corres-
pond à la convergence d’une volonté des élites de répondre à la crise
industrielle et à la mobilisation politique du monde ouvrier et d’un
appel au secours du monde artisanal appelé à disparaître.

Folklore et mobilisation nationaliste au XXe siècle


Le folklore a permis aux classes intermédiaires d’adhérer à l’idée
nationale : il est finalement l’expression culturelle de l’ère des masses.
Il est destiné à intégrer le prolétariat dans la nation dans une optique
profondément anti-moderne. La naissance des loisirs, déjà notable
à la fin du XIXe siècle, ne fait qu’accentuer pour les élites le problème
de l’oisiveté des classes populaires, qui offre du temps pour des
activités politiques ou réputées moralement condamnables : le caba-
ret, le music-hall, les danses à la mode (la polka, la java puis le fox
trot), la littérature populaire, le cinéma bientôt, etc. Le folklore
propose alors une organisation des loisirs qui encadre les classes
populaires tout en les rendant sensibles à la nation : il offre un éven-
tail d’activités réputées saines et enrichissantes, qui élèvent l’âme,
fortifient le corps et pallient le manque d’éducation populaire.
Le groupe folklorique costumé qui s’égaye en dansant dans le
cadre d’une fête citadine représente un attrait évident pour les auto-
rités et pour tous ceux qui s’inquiètent des conséquences de la moder-
nité. Le folklore se propose de régénérer les populations et de les
unir sous le signe de la nation. En Catalogne dès 1863, le composi-
teur Anselm Clavé s’emploie à développer le chant choral ouvrier en
fondant la société Euterpe. En 1867, les Chœurs de Clavé réunissent
40 000 ouvriers dans 106 entités chorales. Dans la même lignée,
l’Orfeo Català est fondé en 1891 par Lluis Millet et Amadeu Vives :
il devient la principale institution musicale du pays. En 1905,
Domènech i Montaner construit un chef-d’œuvre moderniste pour
accueillir ses concerts : le Palais de la musique catalane. C’est éga-
lement en 1863 et 1865 qu’apparaissent les premiers chants chorals
estoniens (Revalia et Estonia). Le premier festival est organisé à
Dorpat (Tartu) et à Reval (Tallinn) en 1869. Parmi les ouvriers, le

138
FOLKLORE

chant choral connaît un développement fulgurant au début du


XXe siècle. En France, Charles Bordes fonde la Schola Cantorum en
1894 où chants populaires régionaux y trouvent une place impor-
tante à côté de la musique médiévale et de la musique classique.
L’institution influence la collection des Chansons populaires des
provinces belges, d’Ernest Closson, publiée en 1905 et celle des vieux
chants flamands de Florimond Van Duyse, publiés entre 1903 et 1908.
Qu’elles soient de gauche ou de droite, les organisations de
jeunesses qui se développent dans l’entre-deux-guerres utilisent abon-
damment le folklore pour les activités ludiques et récréatives de leurs
membres, à côté du sport. En France, le ministère de l’Instruction
publie en 1938 un décret favorisant la diffusion des pratiques
folkloriques dans les écoles primaires. Ces mesures favorisent
l’adoption par les classes moyennes de ces activités culturelles. En
Catalogne par exemple, les groupes de danse folklorique ont popu-
larisé le renouveau d’une danse locale pratiquée dans l’Ampourdan,
la sardane. Mais les groupes de sardane, qui se multiplient à partir
de 1910, n’apparaissent que dans les grandes cités, à Barcelone en
particulier. La composition sociale de ces groupes reflète la variété
sociale d’une grande ville industrielle, avec une prépondérance des
employés, des boutiquiers et des fonctionnaires. Sous la dictature
de Primo de Rivera (1923-1930), qui interdit toute manifestation
catalaniste, les sardanistes popularisent cette danse jusqu’à en faire
le symbole de la résistance au régime : la Santa Espina acquiert en
particulier le statut d’hymne national catalaniste, se substituant aux
chants patriotiques interdits.
Lorsque les classes moyennes inclinent à des solutions politiques
autoritaires, le mouvement folklorique s’en accommode aisément.
En Italie et en Allemagne, les organisations de jeunesse sont au cœur
du système d’adhésion des masses au fascisme. Le folklore, sous
forme de fêtes rurales dûment encadrées, est une activité fréquente
des Ballila et de l’OND (Opera nazionale Dopolavoro) institué en
1925 : danses en costume, défilés de chars décorés, concours de
chants et de poésie populaires sont intimement liés aux défilés
politiques et aux manifestations sportives. Le régime organise le
calendrier festif, favorise la fréquentation touristique lors de ces
événements, multiplie les reconstitutions historiques en costume :
le Palio de Sienne est ainsi imité dans les villes médiévales de l’Italie
centrale. Dans l’Allemagne hitlérienne, le folklore permet de popu-
lariser des activités jusqu’alors réservées aux classes supérieures.
L’organisation Kraft durch Freude (La Force par la joie) encadre près

139
de 30 millions de personnes dans les années 1930 et dispose d’un
bureau Volkstum und Heimat (Art populaire et patrie) spécialisé
dans la promotion des activités folkloriques : chants et danses
populaires, artisanat, fêtes en costume traditionnel, cours de cuisine
typique, etc. Le régime imite le fascisme italien en instaurant des
réjouissances collectives comme la Fête des moissons, créée en
1933, et dont les motivations économiques ne sont pas absentes. À
Nuremberg, durant les fêtes du NSDAP, des individus en costumes
venus de toute l’Allemagne défilent aux côtés des SA : les repré-
sentants de l’Autriche, de l’Alsace, des Sudètes ou des Allemands
de Transylvanie rappellent les mots d’ordre expansionnistes du
nazisme. Il ne s’agit pas de cultiver un historicisme nostalgique mais
de proposer un ressourcement dans la tradition et la culture popu-
laire afin de faire jaillir les forces nouvelles du sol et du sang, du
Blut und Boden. Le folklore se veut donc un instrument de trans-
formation des populations en vue de construire l’homme nouveau.
Cet élan est secondé à l’université par la création de chaires de
folklore qui s’adonnent à l’étude des coutumes, de la race et de la
préhistoire germaniques. Pour Rosenberg, l’idéologue en chef du
nazisme, le folklore est par essence une « science politique » dans
la mesure où il permet de renouer avec les rites païens primitifs des
Allemands.
À un moindre degré en France, le régime de Vichy proclame haut
et fort sa confiance dans le ruralisme : les fêtes campagnardes se
multiplient et l’activité folklorique se mobilise, particulièrement dans
les Chantiers de Jeunesse qui doivent rééduquer les masses. Ces
retrouvailles avec une France paysanne et catholique permettent de
faire oublier un temps les humiliations de la défaite et d’articuler la
Révolution nationale souhaitée par le maréchal Pétain et l’idée de
la régénération.
Après guerre, le folklore ne disparaît pas : il continue d’être le
support de la plupart des activités touristiques qui, à partir des années
1960, se démocratisent rapidement. Mais c’est surtout dans les pays
communistes qu’il garde son sens purement politique en tant que
culture nationale et populaire. À la fin des années 1930, dans le
contexte d’un conflit inévitable avec l’Allemagne hitlérienne, le
stalinisme revalorise le patrimoine identitaire et l’artisanat traditionnel
russe. Le folklorisme d’État accompagne ainsi les grandes campagnes
de collectivisation, entretenant une image figée de la paysannerie
au moment où ses conditions d’existence économiques et sociales
sont totalement bouleversées. De même, en Hongrie, le nouveau

140
FOLKLORE

régime maintient la fête de saint Étienne qui, dans l’entre-deux-


guerres, mobilisait profondément la population. En Roumanie, le
folklore est un adjuvant indispensable de la mobilisation commu-
niste lors de gigantesques festivals, les Cintarea României (Chant
de la Roumanie) qui entremêlent spectacles de danse et chants
patriotiques pour trois millions de personnes assemblées. En Bulgarie,
le folklore est enseigné dans les écoles primaires et des troupes
professionnelles de danse et de chant servent le rayonnement de la
culture bulgare à l’étranger. Dans les années 1960, des « villages
touristiques » sont aménagés en Hongrie (à Hollökö) et en
Roumanie (à Leresti) où des paysans en costumes colorés s’adon-
nent à des activités agricoles, à des mariages « traditionnels » et à
la vente de produits typiques. Pour la jeunesse des pays communistes,
la lutte contre cette culture aliénante devient une forme de résistance
à la dictature.

L’invention des traditions à la fin du XXe siècle


Depuis les années 1970, les sociétés européennes connaissent une
passion des traditions qui fait écho aux bouleversements économiques
et sociaux qu’elles expérimentent. En effet, les Européens s’inté-
ressent aux traditions à chaque fois qu’elles deviennent incompré-
hensibles et lointaines, c’est-à-dire à partir du moment où elles ne
vont plus de soi.
On note donc un certain retour du folklorisme, attaché à la défense
du monde paysan comme modèle de l’anticapitalisme. L’utopie d’un
retour à un monde pré-capitaliste engendre le « retour à la terre »
des néo-ruraux. À la faveur de la crise, les traditions sont de nou-
veaux refuges et l’on assiste à l’invention de nouvelles pratiques folk-
loriques. En France, le celtisme fait florès (Fest Noz, Festival
interceltique de Lorient, etc.), et le festival de danse folklorique de
Confolens en Charente attire de plus en plus de monde. Les crêpe-
ries bretonnes se couvrent d’anciens instruments aratoires accrochés
au mur comme des œuvres d’art. Le recours à la tradition est aussi
un puissant argument de vente : c’est un folklore de consommation
qui promeut l’authenticité à tous crins (écologisme, alimentation
« bio », recettes « traditionnelles », etc.). Le folklore est parfai-
tement intégré aux activités touristiques qui promeuvent la fausse

141
authenticité des villages traditionnels : sur l’autoroute du Sud de la
France, on construit dans les stations-service des reconstitutions de
villages typiques, tel le Village catalan au Boulou.

Ainsi, loin de s’affaiblir, le folklorisme continue d’entretenir un lien


intime avec la promotion des valeurs nationalistes. Le philosophe
marxiste Antonio Gramsci, a pensé que le folklore était l’expres-
sion culturelle des classes subalternes en lutte contre l’homogé-
néisation et le nivellement des cultures nationales. On pourrait
plutôt dire que le folklore est une culture populaire sélectionnée
par des élites, cultivées par des classes moyennes et retournée
au reste de la population après avoir subi l’action du philtre
national. Il manifeste en somme l’idéalisation d’un monde en voie
de disparition, la recréation d’un monde ignoré et le plus souvent
méprisé par ceux qui prétendent « aller au peuple ».

Fascisme, Histoire nationale, Langues


nationales, Origines et renaissances
notices nationales, Patrimoine, Patriotisme et
reliées régionalisme, Socialisme et communisme,
Territoire et paysage.

142
FRONTIÈRES
Le terme de frontière est ambigu. Il désigne au moins
trois réalités : une ligne topographique marquée dans
le paysage ; une réalité politique qui fait de l’espace
un territoire délimité et administré par un État ;
mais aussi, au sens large, c’est une limite de civilisation et
de culture – par exemple, la Loire, frontière entre la
France du Nord et la France du Sud. Dans l’Europe
moderne, il existe une pluralité de termes pour désigner
les contours extérieurs d’un royaume : confins, limite,
fins, bornes, lisière, mète, etc. Certaines langues ont
gardé aujourd’hui cette multiplicité, comme l’anglais qui
distingue boundary (frontière-limite), border (zone-
frontière), frontier (espace à maîtriser, comme la frontière
de l’Ouest américain) et end (confins). En France,
c’est entre 1315 et 1318 qu’apparaissent simultanément
les termes de frontière et de natio gallicus, soulignant
ainsi l’intimité de départ des deux notions.
Le triomphe des États-nations en Europe correspond en
effet à celui des frontières, conçues comme des limites.
On en compte aujourd’hui 26 281 km dont la moitié est
récente : 24% sont antérieures au XXe siècle et 24,5%
datent de la période 1910-1924. Au XXe siècle, 55%
relèvent de pactes internationaux, 18% de traités
bilatéraux et 19% de décisions unilatérales. Les frontières
de l’est de l’Europe sont plus récentes que celle de l’ouest
qui, dans certain cas, se fixèrent dès le XVIe siècle (Suisse).
Mais, si nations et frontières sont liées, ce n’est pas
seulement parce que les États-nations définissent les
limites du territoire national : c’est aussi parce que la
fixation des limites permet d’entreprendre un travail
d’homogénéisation de tout ce que les frontières
renferment.

143
Une nouvelle conception de la frontière

• Dans l’Ancien Régime, un espace-frontière


Dans l’Europe d’Ancien Régime, la frontière est un avant tout
un espace de contact, une zone assez large où s’établissent des
communications. Le mot peut aussi désigner des villes (les « villes
frontières »). Les espaces de frontière sont si importants qu’ils
constituent souvent des régions administrativement autonomes
appelées marches. Selon l’historien Fabrice Jesné, on peut considérer
que les Balkans sont nés comme une marche des Empires autrichien
et ottoman, et qu’ils constituèrent une vaste zone à vocation mili-
taire. L’institution autrichienne des Militärgrenze (« confins militaires »)
dans l’actuelle Croatie offrait d’ailleurs aux populations locales de
larges libertés en échange d’un service militaire perpétuel. Les
Ottomans considérèrent de même l’Europe comme une marche
peuplée de minorités gardes-frontières comme les Tcherkesses ou
les Gagaouzes.
La frontière est alors un espace d’épaisseur variable et instable
qui varie au gré des mariages, des alliances et des conquêtes. Sous
Louis XIV, ce ne sont pas des territoires que l’on annexe mais des
fiefs qu’on rattache à une couronne. Lorsqu’elle revêt une signifi-
cation militaire, la frontière est donc une zone de glacis défensif.
La politique du « pré carré » (1559) consiste à rendre cohérent le
royaume tout en lui ménageant des portes d’entrée en territoire allié.
La « ceinture de fer » (1678) de Vauban est un dispositif plus linéaire
qui marque la stabilisation précoce du territoire grâce à une double
ligne de treize fortifications. Cette conception d’une frontière défen-
sive ne suppose pas encore l’établissement d’une ligne-frontière mais
bien celui de points de résistance isolés. Le système de « l’entre-
cours » établit un régime de libre-échange (des grains) assorti de
prohibitions d’exportation ou d’autorisations de sortie. Mais surtout,
il subsiste de très nombreuses douanes intérieures. Au XVIIe siècle,
la politique douanière dont dépend la puissance de l’État devient de
plus en plus cohérente, avec une administration propre. Ainsi, la pre-
mière ligne de douane en Europe fut établie en 1559 à la frontière
entre l’Espagne et le Portugal.
Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la frontière devient une limite,
une délimitation qui définit désormais un territoire compact sous

144
FRONTIÈRES

l’autorité d’un État. La frontière est alors une ligne de défense


qui détermine la limite d’action des États en matière militaire, mais
aussi en matière douanière, monétaire, voire ferroviaire (gares
terminales). Les États-nations sont donc parvenus à imposer une
forme inédite de cloisonnement de l’espace, aux marges de leur
territoire d’administration.

• Frontières « naturelles »
Les frontières acquièrent donc, sans nécessairement changer de
dessin, un contenu politique nouveau : elles sont l’instrument de la
cohésion nationale. À partir de 1792 dans la France révolutionnaire,
les frontières du nord et du nord-est de la France deviennent linéaires
et continues. La Convention accepte l’intégration des enclaves issues
de la juridiction d’Ancien Régime (Avignon en 1791) au nom de la
liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais, en même temps,
ce sont aussi les révolutionnaires qui inventent les « frontières natu-
relles » pour légitimer la nouvelle politique extérieure française, ce
qui traduit une conception bien différente du droit des peuples. Cet
argument fait d’accidents topographiques (ligne de crête, rivière,
fleuve, forêt…), et en particulier du Rhin, des limites « évidentes »
et « naturelles » du pays.
Négligée par Napoléon, cette notion de « frontières naturelles »
fait consensus au XIXe siècle. Pour les libéraux de la monarchie de
Juillet, il s’agit toutefois de trouver à la Révolution des antécédents
monarchiques pour légitimer la politique d’annexion de 1792-1795
et pour combattre le statu quo de 1814. Les historiens Augustin
Thierry et Victor Duruy en sont les principaux propagateurs.
Mais, au début du XIXe siècle, c’est le congrès de Vienne (1815)
qui assure le triomphe de la politisation des frontières : elles devien-
nent à la fois un moyen de maintenir le nouvel ordre européen et
un lieu d’interaction entre des États-puissances.

• L’emprise de la logique territoriale


Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les frontières linéaires s’im-
posent par des conquêtes militaires mais, le plus souvent, par la négo-
ciation, l’achat ou l’échange. Ainsi, à la frontière entre la France et
la Flandre, il existe, en 1659, 350 contentieux ; ils ne sont plus que
4 en 1789. Les traités de 1856 et 1868 entre l’Espagne et la France
abolissent également le statut des enclaves, à l’exception d’une seule

145
(Llivia en Cerdagne). Les enclaves relevaient d’une logique juridic-
tionnelle propre à l’Ancien Régime, résultat de l’enchevêtrement
inextricable des juridictions d’origine féodale. Leur disparition est
le signe du triomphe de la logique territoriale.
Cette logique admet peu d’exceptions. Il existe certes des condo-
miniums (territoires partagés entre plusieurs États) et des territoires
réputés internationaux. Les premiers sont très rares (par exemple
l’île des Faisans, au Pays basque). Les seconds concernent essen-
tiellement les eaux fluviales et lacustres. Mais le Rhin, par exemple,
divise autant qu’il rapproche les populations riveraines. Au
XIXe siècle, le trafic marchand ne cesse d’y croître malgré les 41
péages qui entravent la circulation sur ses eaux, dépendant d’une
vingtaine d’États différents. C’est pourquoi le fleuve fait l’objet
d’un traité international entre la France, les Pays-Bas, la Belgique
et plusieurs États allemands établissant la liberté de circulation,
conclu en 1831 et réaffirmé en 1868. Quant aux lacs-frontières,
ils sont soumis au principe général de la libre circulation des navires
riverains. En réalité, les obstacles sont nombreux et peuvent mettre
du temps à se régler : des traités sont conclus en 1838, 1843 et
1867 pour le lac de Constance ; en 1887 et 1902 pour le lac Léman ;
en 1923 pour les lacs italo-suisses. Au-delà des lacs et des fleuves,
d’autres zones internationales existent, comme les villes de
Fiume et de Dantzig dans l’entre-deux-guerres. Elles sont sou-
vent l’objet de revendications territoriales et ce statut se révèle
instable.

Les frontières au service


de la construction nationale
Les frontières sont un instrument au service de la construction
des nations par l’État. Non seulement elles délimitent strictement
sa souveraineté mais, de plus, elles permettent l’homogénéisation
du territoire national. L’affirmation du caractère sacré et intangible
des contours de la nation s’accompagne du renforcement de sa cohé-
rence interne, ne serait-ce que parce qu’elle institue artificiellement
une distance avec le pays étranger.

146
FRONTIÈRES

• Règlements internationaux et conflits frontaliers


Le double effort de bornage des limites externes et d’homogé-
néisation interne ne va pas sans problème. L’invention de la fron-
tière-limite s’accompagne d’une inflation de conflits frontaliers qu’un
droit international naissant s’efforce de résoudre. L’approche juri-
dique des contentieux frontaliers donne naissance, dès le congrès
de Vienne, au mythe du tracé arbitraire des frontières par des diplo-
mates cyniques, hors de toute considération historique ou humaine.
En fait, cette réalité correspond surtout aux tracés des empires colo-
niaux. Les Français par exemple tracèrent ainsi 17% des frontières
dans le monde
Dans le dernier quart du XIXe siècle, l’appréhension juridique de
la frontière s’impose. Le droit s’efforce de justifier rationnellement
les positions diplomatiques des différents États lors des conférences
de paix de La Haye (1899 et 1907). La conception juridique de la
frontière gagne en force en 1919 lors des règlements de paix de
Versailles. En 1922, elle fonde le travail de la Cour permanente de
justice internationale ou des commissions de la Société des Nations.
Mais, les processus d’unification nationale, notamment italien et
allemand, conduisent à une contradiction entre le principe d’une fron-
tière ouverte aux populations nationales qu’on estime devoir annexer
et le désir de constituer une frontière topographique fermée pour assu-
rer la défense du jeune État en formation. Ainsi, le royaume d’Italie
se forme sur le principe nationalitaire (d’où le problème des « terres
irrédentes ») ; mais, en même temps, l’idée de la frontière naturelle
alpine existe depuis le XVIe siècle. La revendication frontalière du
Brenner répond d’ailleurs davantage à des critères stratégiques qu’hu-
mains car ces régions sont de langue allemande. De même, l’annexion
de toute l’Istrie (1920-1923) outrepasse très largement le principe
des nationalités car seule Trieste est à majorité italienne.
Cette contradiction implique la multiplication des conflits
frontaliers qui sont presque toujours les motivations des guerres du
XIXe siècle. Le géographe allemand Friedrich Ratzel écrit que « faire
la guerre, c’est promener sa frontière sur le territoire d’autrui ». D’où,
par exemple, les sentiments de revanche qu’alimente la paix de
Francfort qui conclut la guerre franco-prussienne en mai 1871. La
perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine conduit Thiers à
élaborer dès 1872 une réponse stratégique, le plan Séré de Rivières
(1875), qui fait de l’idée d’un cordon défensif une priorité grâce à
la construction d’un nouveau système de fortifications permettant
de canaliser l’ennemi vers des zones militaires favorables à la défense,

147
et non de lui opposer une barrière continue et supposée infranchis-
sable. Il en résulte un rideau fortifié de Verdun à Toul et d’Épinal à
Belfort qui rend d’inestimables services en 1914-1918. Après la
Première Guerre mondiale, la ligne de défense continue devient un
dogme intouchable. Painlevé, ministre de la Guerre entre 1925 et
1929, fait ainsi adopter le plan de la ligne d’André Maginot, édifiée
jusqu’en 1933.

• Frontières nationales contre frontières culturelles


La logique nationale s’impose à un tissu historique et humain
très complexe : les frontières intérieures, notamment culturelles,
linguistiques ou religieuses, ne s’effacent pas du jour au lendemain.
Les populations frontalières sont, plus que d’autres, sensibles
au fait national. Dans leur quotidien, elles traversent la frontière
étatique pour aller travailler, visiter un membre de la famille, faire
le marché… La réalité humaine transfrontalière est encore de nos
jours évidente en France, dans le pays de Gex (à la frontière avec
la Suisse), en Alsace, entre la Lorraine, le Luxembourg et la Sarre,
dans le Nord (à la frontière belge), ou au Pays basque. Les migra-
tions frontalières ont pu s’inverser au cours des siècles : au XIXe siècle,
les Badois viennent travailler dans l’industrie textile alsacienne ;
aujourd’hui, ce sont les Alsaciens qui travaillent en Allemagne.
À la frontière suisse, la bi-nationalité est si fréquente qu’elle rend
vaine la partition d’une réalité humaine inextricablement mêlée. C’est
pourquoi les solidarités séculaires tissées à l’intérieur d’une région-
frontière à un moment séparée entre deux États persistent encore long-
temps. En Cerdagne par exemple, haute vallée divisée depuis 1659
entre la France et l’Espagne (Font-Romeu, Puigcerdà), les liens fami-
liaux demeurent d’autant plus puissants que la vallée partage la même
langue et les mêmes us et coutumes. En fait, les populations locales
sont unies dans leur refus commun de toute étatisation. À partir de
la Révolution cependant, la frontière acquiert un sens politique et
territorial plus accentué. Mais, lorsqu’il y a processus de différen-
ciation des Cerdans français avec leurs cousins espagnols, c’est parce
qu’ils utilisent l’État français à leur avantage, et vice-versa pour les
Cerdans espagnols vis-à-vis de l’État espagnol. En cas de guerre,
la frontière sert de ligne de refuge pour échapper à l’emprise de la
conscription et ceci même au XXe siècle (pendant la guerre de 1914-
1918). Les régions frontalières sont donc un lieu privilégié de défi-
nition des différences nationales parce que les frontières rendent

148
FRONTIÈRES

évidente une définition de soi en opposition à l’autre. Contrairement


à une vision simpliste qui veut que le processus de nationalisation
suive une extension concentrique à partir d’un noyau fédérateur. Il
en ressort que les zones de frontières sont des foyers importants de
la définition de l’identité nationale.
Si les frontières ne correspondent que rarement aux frontières
culturelles (linguistique, religieuse ou civilisationnelles), les cultures
nationales ont su rendre les frontières politiques infranchissables.
En Alsace, au XIXe siècle, la frontière rend de plus en plus impraticables
les mariages avec des conjoints de villages allemands voisins. Après
1871, on ne constate plus aucun mariage transfrontalier. À l’inverse,
lorsque les États n’ont pas nationalisé leurs sujets, les vieilles frontières
culturelles peuvent alors être réactivées au profit de communautés
humaines plus anciennes.
Ainsi, le processus d’émancipation de certains peuples à l’inté-
rieur des grands empires multinationaux du XIXe siècle transforme
une frontière interne, administrative ou culturelle, en une frontière
étatique externe. Dans le cas serbe, la principauté, vassale de l’Empire
ottoman en 1817, devient autonome en 1829 grâce à une interven-
tion russe, puis indépendante en 1878 suite au congrès de Berlin.
Le statut de la principauté, au départ flou et imprécis, se précise et
la frontière devient imperméable. Dans les anciennes possessions
austro-hongroises, les frontières internes sont peu remises en cause
lorsqu’elles deviennent externes après 1918 : la frontière cisleithano-
transleithaine devient simplement une frontière entre l’État autrichien
et l’État hongrois.
Le problème des frontières en Europe centrale sert de révélateur
à celui des minorités car les découpages territoriaux imposés par les
traités laissent des peuples sous la tutelle de leurs vainqueurs. Par le
traité de Trianon du 4 juin 1920, 27% des Hongrois se retrouvent
ainsi hors de Hongrie, notamment en Roumanie ; une proportion
importante de Bulgares et d’Allemands se retrouvent dans une
situation similaire. Deux attitudes prédominent alors : les États
satisfaits réclament le statu quo et empêchent toute renégociation
(Tchécoslovaquie) ; les États insatisfaits tentent d’imposer une révi-
sion des traités (Hongrie, Italie, etc.). Les vainqueurs imposent le
statu quo qui bloque le règlement du problème des minorités, ce qui
accumule les rancœurs nationalistes et les contentieux frontaliers
jusqu’à la fin du XXe siècle. La conception qui veut que l’ensemble
national soit homogène conduit d’ailleurs à des drames humains
lorsque des frontières sont déterminées : en 1922, la guerre greco-turque

149
entraîne la mort ou la déportation de millions de Grecs d’Asie
Mineure ; en 1945, la modification de la frontière allemande pro-
voque le déplacement de plus de 16 millions de personnes.

• L’« apogée » de la frontière au XXe siècle ?


La première moitié du XXe siècle marque l’apogée des conflits
frontaliers en Europe. La quasi totalité des revendications fronta-
lières concernent des territoires à l’est d’une ligne Rome-Berlin. À
l’ouest, l’Allemagne nazie, qui se prétend un facteur de paix, endort
les grandes puissances occidentales en renonçant à l’Alsace-Lorraine.
Quant à la Sarre, elle choisit démocratiquement son appartenance
à l’Allemagne en 1935. Finalement, seule la Corse fait l’objet d’une
contestation de la part de l’Italie.
À l’est de l’Europe, on peut globalement distinguer trois types
de conflits frontaliers selon leurs origines. Le premier est issu des
guerres balkaniques d’avant 1914 et du conflit gréco-turc de 1922 :
d’une part, la Bulgarie ne renonce pas à ses rêves impérialistes sur
la Macédoine, la Thrace et la Dobroudja ; d’autre part, la Grèce
conteste le tracé de sa frontière orientale avec la Turquie (Smyrne)
et l’Italie (les îles du Dodécanèse). Le deuxième type de conflit vient
des guerres engagées contre les Bolcheviks après 1917 : l’URSS
conteste la souveraineté roumaine en Bessarabie et polonaise en Russie
blanche et en Ukraine occidentale ; de même, la Lituanie conteste la
souveraineté polonaise sur la région de Vilnius. Enfin, le troisième
ensemble comprend les conflits nés des traités d’après-guerre. Trois
États sont principalement contestataires : la Yougoslavie revendique
la péninsule istrienne ; la Hongrie revendique la Transylvanie, le Banat
et le sud de la Slovaquie ; l’Allemagne, enfin, revendique la région
de Memel (Lituanie), le corridor de Dantzig (Pologne), la Silésie
(Pologne) et les montagnes des Sudètes (Tchécoslovaquie). On peut
mettre à part la question de l’Anschluss (1938) qui vise à supprimer
la frontière austro-allemande par pure et simple annexion.
La guerre froide n’a pas résolu les conflits frontaliers en Europe
même si, entre 1945 et 1989, les frontières européennes sont glo-
balement stabilisées. À l’est, les changements, limités à 1945-1947,
concernent le dessin des frontières de l’URSS avec la Finlande, la
Pologne (retour à la ligne Curzon) et la Roumanie (annexion de la
Ruthénie). Ailleurs, les frontières ne changent pas à deux exceptions
près : la frontière italo-yougoslave en 1947 et la frontière Oder-
Neisse, qui sépare la Pologne et la RDA, en 1950.

150
FRONTIÈRES

Le traumatisme des contentieux frontaliers se cristallise entiè-


rement sur le rideau de fer et plus particulièrement encore sur le mur
de Berlin (1961) qui consacre la conception de la frontière-limite.
L’expression de « rideau de fer » désigne à l’origine l’idée d’un
masque : les Occidentaux, selon Churchill qui invente l’expression,
ne savent plus rien de ce qui se passe à l’est de la ligne de démar-
cation entre les troupes alliées occidentales et soviétiques. Plus tard,
l’expression revêt le sens de frontière étanche. Mais, jusqu’au 3 mai
1989 (ouverture de la frontière hongro-autrichienne), les 7 000 km
du rideau de fer ne font que reprendre les limites étatiques établies
en 1919-1923.
Érigée entre août 1961 et le 9 novembre 1989, la frontière entre
RDA et RFA ne correspond pas à la rencontre des troupes alliées
qui s’est faite plus à l’est. En vertu des accords de juillet 1944
qui stipulent la distribution égale du potentiel économique de
l’Allemagne, les Américains reculent. Pour les Britanniques, les
accords garantissent le non-accès des Soviétiques à mer du Nord et
la protection des Pays-Bas, tête de pont traditionnelle de la Grande-
Bretagne sur le continent. Cette frontière suit cependant le tracé hérité
des anciennes provinces de l’État allemand, comme par exemple la
frontière entre la Saxe et la Bavière.
Le traité de reconnaissance mutuelle des deux États allemands,
en 1972, en garantit la pérennité. Cependant, l’Ostpolitik de Willy
Brandt cherche à établir une certaine perméabilité de la frontière
(Durchlässigkeit) tandis que la RDA défend le contraire (Abgrenzung).
L’apparent effacement des frontières dans la CEE ne fait qu’accen-
tuer cette politique ouest-allemande jusqu’à l’accord bilatéral du
1er juillet 1990 qui supprime tout contrôle à la frontière. Le Mur est
démonté à partir de février 1990.
L’unification allemande pose le problème des frontières de la
Pologne. En raison de la disparition de l’État polonais entre 1792
et 1919 et de la fragilité de frontières qui datent à 80% d’après 1945,
les Polonais sont inquiets. La France exhorte alors la RFA à recon-
naître le caractère intangible de la frontière Oder-Neisse et le traité
« 2 + 4 » de septembre 1990 précise que l’unification est celle des
deux États allemands tels qu’ils existent en 1990 et non pas dans
les limites de 1937. Quant aux frontières orientales de la Pologne,
la ligne Curzon – définie en 1919, abandonnée en 1921 puis
rétablie par le pacte germano-soviétique en 1939 – demeure intacte.

151
L’Europe sans frontières ?
C’est quand triomphe définitivement la conception des frontières
selon une logique nationale et étatique qu’apparaissent paradoxale-
ment des formes politiques nouvelles susceptibles d’en remettre en
question la pertinence.

• La remise en question de la frontière-limite


En 1949, l’apparition de l’OTAN impose un cadre de référence
supranational d’un type nouveau. L’ère nucléaire a contribué à dis-
soudre la valeur défensive des frontières. Pendant la guerre froide par
exemple, la stratégie de dissuasion nucléaire française considère que
l’Elbe est sa frontière. Mais surtout, la construction européenne a
récemment permis le retour de la conception spatiale de la frontière.
En 1957, la naissance de la Communauté économique euro-
péenne tend à effacer d’anciens clivages au profit de politiques de
coopérations transfrontalières. Ainsi, le projet supranational européen
tend à dévaloriser les frontières qui ne sont plus « déplacées » mais
simplement « dépassées », selon les paroles de Jean Monnet. Depuis
1992, l’entrée dans l’Union de nouveaux pays impose le règlement
préalable et définitif de tous les contentieux frontaliers. Les pays
candidats d’Europe centrale ont voulu également montrer que ces
questions étaient bien maîtrisées pour mieux se démarquer du conflit
yougoslave. Depuis 1990 par exemple, la Hongrie a reconnu le
caractère intangible de sa frontière orientale.
L’Acte unique, en 1986, puis le traité de Maastricht, en 1992, sans
nier la frontière, l’amoindrissent considérablement. Les accords de
Schengen, signés en 1985 entre cinq États, posent les principes d’une
collaboration policière, judiciaire et douanière pour répondre au
principe de la libre circulation des personnes. Opérationnels depuis
1995, ces accords comprennent une clause de suspension souvent
appliquée, notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001. Ils
ont contribué à modifier la perception de la frontière. Par exemple,
ils autorisent un droit de poursuite des polices nationales jusqu’à
20 km à l’intérieur d’un pays étranger. Ils prévoient aussi la
destruction des postes-frontières : les douaniers sont autorisés à
opérer dans une zone de 60 km au-delà de la frontière. Si la
frontière demeure donc une ligne, elle est de plus en plus une zone,
telle que la concevait l’époque médiévale et moderne.

152
FRONTIÈRES

Un autre effet de l’action de l’Union européenne est perceptible


dans les régions frontalières qui peuvent désormais constituer des
« Eurorégions », c’est-à-dire des regroupements de collectivités
territoriales frontalières qui œuvrent ensemble à la résolution d’un
problème ou d’un projet commun en vue de constituer un espace
homogène. Il en existe aujourd’hui une trentaine. Dirigées par un
Conseil supérieur, elles comprennent des programmes de coopéra-
tion touchant aux domaines les plus variés : environnement, tourisme,
infrastructures, culture et bien entendu économie. Même si la
disparité des compétences entre les collectivités rassemblées est
un puissant obstacle, les Eurorégions sont des laboratoires de
l’intégration européenne.
Parallèlement se renforce dans les opinions publiques un esprit
« sans frontières ». Cet idéal unitaire sommaire repose sur une
perception nouvelle des relations de voisinage en Europe. À la fin
du XIXe siècle, l’opinion se passionnait déjà pour la construction des
grands tunnels de franchissement des Alpes comme celui du mont
Cenis (1871). La construction du tunnel sous la Manche (inauguré
en 1994) a soulevé, ici et là, des enthousiasmes et des inquiétudes
similaires.

• Les frontières résistent


Pour autant, les frontières n’ont pas disparu. La naissance de
nouveaux États suite à l’éclatement de l’URSS et de la Yougoslavie
a plutôt multiplié les frontières étatiques en Europe. Il est vrai qu’elles
sont très généralement d’anciennes frontières internes comme pour
les pays baltes et l’ex-Yougoslavie. De plus, partout où les frontières
ne peuvent pas faire l’objet d’un bornage précis, les conflits surgissent,
preuve a contrario que la frontière, si elle n’est pas conflictuelle,
demeure un enjeu politique, comme dans le cas des conflits portant
sur la délimitation des eaux maritimes.
Les eaux territoriales s’étendent jusqu’à 200 000 miles marins
de la côte. Cependant, le dessin capricieux des littoraux implique
de nombreux contentieux qui naissent de la superposition des
souverainetés. Depuis 1958, un traité international pose le principe
du « tracé équidistant » mais aménageable en pratique. Par exemple,
le tracé équidistant de la frontière maritime de la Manche ne tient
pas compte des îles anglo-normandes. Dans beaucoup de cas, encore
aujourd’hui, les contentieux ne sont pas réglés. Malgré l’accord de
1957, la frontière russo-norvégienne en mer de Barents reste ainsi

153
l’objet d’interprétations différentes : l’enjeu est celui des zones de
pêche. La Cour internationale de justice de La Haye tranche d’in-
nombrables différends, comme entre le Royaume-Uni et l’Islande
en 1974 ou entre le Danemark et la Norvège à propos du Groenland
en 1993.
À certains égards, ce sont les frontières externes de l’Union qui
apparaissent comme une ligne de forteresses, marquées dans le pay-
sage par des barbelés, des miradors, des douves, comme aux limites
des enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta.

• Les frontières de l’Europe


En somme, ce qui ne pose plus problème à l’intérieur de l’Union
européenne en pose désormais à ses frontières externes. À terme,
l’entrée de la Turquie dans l’Union soulève la question des limites
de l’Europe. Le mot de frontière peut prendre en Europe la conno-
tation, qu’il a en Amérique, d’espace ouvert et flou amené à être
repoussé toujours plus loin. La réflexion sur les limites de l’Europe
est ancienne car, dès l’Antiquité, le territoire de l’Europe s’est affirmé
comme un espace civilisé à défendre contre une altérité conçue
comme menaçante. Mais, sans perspective d’unité, la définition
des frontières politiques de l’Europe fut longtemps vide de sens. De
plus, c’étaient les empires qui pensaient habituellement l’unité de
l’Europe et ses frontières continentales, tandis que la diplomatie
s’employait à mesurer des équilibres internes.
Au XIXe siècle, l’Europe n’a d’existence que géographique. Elle
est politiquement la juxtaposition d’États. Le fait colonial incite par
ailleurs les géographes à considérer que les océans et les mers ne
sont pas des frontières mais au contraire des espaces d’échange avec
des territoires qui, d’une manière ou d’une autre, appartiennent à
l’Europe. Ainsi, une opinion courante veut que l’Europe n’ait pas
d’autres limites que celles de la civilisation occidentale. Cependant,
il existe des conceptions qui tentent de délimiter cet ensemble géo-
graphique. Pour les uns, le Groenland est américain ; pour les autres,
l’Islande est européenne. Pour les uns, la limite de l’Europe coupe
la Scandinavie en deux ; pour les autres, la Crète et a fortiori Chypre
sont des îles asiatiques. À l’Est, la discussion porte moins sur l’Oural
que sur le Bosphore qui est considéré comme la porte de l’Asie. Mais
lorsque la Russie s’engage dans la guerre de Crimée, il y a des géo-
graphes comme Élisée Reclus pour considérer que ce pays n’est pas
européen mais asiatique. La ligne Curzon, dessinée en 1919 pour

154
FRONTIÈRES

départager la Pologne de la Russie, était elle aussi conçue comme


une limite de l’Europe face à un pays bolchevik non européen. À
certains égards, pour les Européens de l’Ouest pendant la guerre
froide, le rideau de fer est vu comme la frontière orientale de
l’Europe. Ainsi, on voit que le XIXe et le XXe siècle, qui ont faci-
lement défini les frontières étatiques, ont eu le plus grand mal à
définir les frontières du continent européen. Ces limites sont
mouvantes en fonction des compétitions, des ambitions ou des
oppositions politiques qui traversent l’Europe.

Aujourd’hui, s’il est difficile de concevoir un conflit d’origine fron-


talière en Europe, la frontière n’a pas pour autant disparu. Peu de
contentieux de souveraineté subsistent (Gibraltar, Chypre) mais il
est moins rare de voir réactiver la barrière frontalière en guise de
menace ou d’intimidation. Il serait donc erroné de considérer que
les frontières européennes se sont refroidies au point de perdre
toute valeur politique : on assiste plutôt à un transfert du problème
politique aux frontières de l’Union européenne. De sorte que,
comme au XIXe siècle, le renforcement de la cohésion interne d’une
entité étatique ou supranationale s’accompagne de celui de ses
frontières externes.

notices Europe et supranationalité, Fascisme,


reliées Guerre, Minorités, Patriotisme
et régionalisme, Territoire et paysage.
Cartes : Les élargissements successifs de l’Union européenne –
L’ex-Yougoslavie en 2006.

155
GENRE
Le genre est le sexe en tant que réalité historiquement
élaborée par la société. La construction nationale, comme
toute activité humaine, est genrée. Elle laisse peu de
place aux femmes dans la mesure où, depuis la Révolution
française, la citoyenneté des nations européennes est
étroitement liée au port des armes par le soldat.
Au XIXE siècle, les femmes semblent en marge de la nation
parce qu’elles échappent aux principaux instruments de la
nationalisation : sans droit de vote pour la plupart, elles
ne vont pas à l’armée et sont très inégalement scolarisées.
L’universalité de la citoyenneté est principalement
comprise comme masculine. La nation et l’État sont des
affaires d’hommes.
Pourtant, les images féminines de la nation sont
prégnantes. La mère-patrie s’est incarnée dans bien des
cas dans une figure féminine idéale comme Marianne en
France ou Germania en Allemagne. Sur le plan religieux,
des vierges et des saintes incarnent des régions et des
nations : la vierge noire de Czestochowa incarne la
Pologne et la vierge de Montserrat est couronnée
en 1888 sainte patronne de Catalogne par le catalanisme
conservateur. Les représentations semblent donc aller à
rebours des pratiques genrées de la politique.

156
GENRE

La femme fondatrice de la nation

• Les femmes reproduisent la nation


Le sens commun attribue aux individus des rôles, des tâches dans
la société, qui diffèrent selon les sexes. Les comportements genrés
sont façonnés et déterminés par des impératifs sociaux faits d’un
mélange de stéréotypes, de modèles et d’assignations. Au regard de
la nation, le premier rôle de la femme est la reproduction car l’agran-
dissement de la communauté nationale est un enjeu d’importance
vitale. Cet impératif influe grandement sur le droit de la femme à
contrôler les naissances (contraception, avortement).
La construction de l’image des femmes en reproductrices de
la nation est l’objet d’un double discours, nataliste ou malthusien.
Dans un cas comme dans l’autre, l’influence des hommes et surtout
des femmes âgées sur l’éducation sexuelle des jeunes filles est
déterminante. Généralement, le nationalisme est nataliste. À la fin
du XIXe siècle en France, par exemple, la pensée de la décadence
nourrit une anxiété devant la faiblesse démographique face à
l’Allemagne. Plus récemment, dans l’ex-Yougoslavie, les chefs
religieux et politiques encouragent la natalité au nom du combat
national. En Slovénie en 1991, le droit d’avortement est vu par le
parti nationaliste Demos comme le meurtre « de futurs défenseurs
de la nation ». De même, les intenses débats autour de la crimina-
lisation de l’avortement en Pologne donnent lieu, en 1989, au vote
d’une loi restrictive de ce droit. Ces débats évoquaient la guerre
que les troupes polonaises avaient livrée en 1920 contre des
Soviétiques beaucoup plus nombreux. En Bulgarie, les femmes sont
encouragées à avoir davantage d’enfants que les Turques ou les Roms,
deux minorités nationales importantes. En Irlande du Nord enfin,
l’Église catholique, traditionnellement nataliste, fait de la fertilité
une arme de combat contre des populations protestantes moins
fertiles ; de fait, le renversement du rapport de force démographique
en faveur des catholiques changera prochainement la donne politique
de l’Ulster. C’est pourquoi les régimes nationalistes exaltent la repro-
duction de la nation par la femme. C’est le sens de la réactivation
de la fête des mères par le régime de Vichy.
La nation vise à contrôler étroitement le corps des femmes : on
peut parler de nationalisation des corps. Pendant et après les conflits

157
guerriers, les femmes suspectées de fraterniser avec l’ennemi sont
durement punies. Ainsi, la tonte des femmes après la Seconde Guerre
mondiale est une pratique d’humiliation collective qui vise à stig-
matiser celles que l’on accuse, souvent à tort, d’avoir entretenu des
relations sexuelles avec l’ennemi. En France, après 1918, le natio-
nalisme sourcilleux conduit à l’abandon et à l’infanticide des « enfants
de Boches », en particulier dans les départements du Nord qui avaient
connu une occupation prolongée des troupes allemandes. Des femmes
accusées sont enfermées dans des camps en Ardèche, contre toute
légalité, comme si leur comportement avait porté atteinte au corps
national. En 1945, la réprobation de la « collaboration horizontale »
se transmet aux « enfants de bâtards ». En Allemagne, la présence
de milliers de prisonniers de guerre français avait également engen-
dré de nombreuses naissances. Mais, dans ce cas, les hommes ne furent
jamais punis. Ce traitement différentiel montre que les femmes sont
des marqueurs identitaires de la nation.

• Les femmes, marqueurs identitaires de la nation


Masculinité et féminité sont des catégories construites qui servent
à définir les limites de la nation à travers la relation que celle-ci entre-
tient avec le corps de chacun. Dans les Jeunesses hitlériennes, par
exemple, la relation de genre est au cœur de l’identité de la collec-
tivité. La devise des garçons, « Vivre avec foi, combattre bravement,
mourir en riant », diffère de celle des jeunes filles, « Sois croyante,
pure et allemande ». Le devoir du garçon est donc de mourir pour
la nation tandis que celui de la fille est de vivre pour la nation. Les
filles n’ont pas besoin d’agir car il leur suffit d’être, sur un mode
passif, le corps de la nation.
Quand le contrôle du corps et de la sexualité des femmes devient
un enjeu national, l’attaque du corps des femmes est une attaque à
la nation. En temps de guerre, le nationalisme représente l’étranger
comme violent et violeur ; les strophes de La Marseillaise l’attes-
tent. Pendant la guerre civile espagnole, le traitement infligé aux corps
diffère selon les sexes : si l’homme est généralement supprimé
physiquement, le corps de la femme est détruit dans son apparence
ou dans son intégrité. La pratique systématique du viol des femmes
ennemies, dénoncée dans chacun des camps comme une barbarie, est
un instrument d’action guerrière dans le présent (terreur psycholo-
gique) et pour le futur, car les enfants qui naissent de ces violences
sont censés régénérer une soi-disant race abâtardie. Du côté franquiste,

158
GENRE

la politisation de la pratique du viol permet de lutter contre des


femmes ayant transmis le « virus marxiste ». Dans les villages, les
troupes maures sont incitées à violer les républicaines réduites à l’état
de butin de guerre. Les soldats nationaux, quant à eux, pratiquent
un viol « biologique » qui permet la victoire symbolique du sperme
des vainqueurs sur le corps des ennemis. Après 1939, la répression
franquiste s’accompagne de viols systématiques des prisonnières dans
les camps de concentration et les prisons du régime. La poursuite
des modernas qui portent le pantalon et le cheveu court, conduit
à terroriser la société civile dans son ensemble en imposant un
nouveau code sexuel. Pendant la guerre en ex-Yougoslavie (1991-2004),
la pratique du viol systématique des musulmanes par les troupes
serbes signifie aussi la prise de possession symbolique de la nation
adverse par la possession physique du corps féminin. Il est en même
temps une réaffirmation de la virilité des soldats. Le conflit ne fait
que révéler une hiérarchisation du genre, implicite en temps normal.
La guerre réaffirme une répartition genrée des rôles sexuels par
féminisation de l’étranger. Par exemple, le discours colonial fémi-
nise la société colonisée, fécondée par la civilisation occidentale
réputée virile et supérieure. Pour les mouvements anticolonialistes,
l’affirmation de la virilité paraît, par conséquent, indispensable, et
ils développent l’image d’une masculinité qui tend à réduire au
minimum le rôle des femmes en leur sein.
Dans l’imagination collective, les femmes sont associées aux
enfants, et par conséquent au futur. Pendant la guerre civile espagnole,
la tonsure des mères ennemies est conçue comme un châtiment moral
envers celles qui ont failli au rôle que veut leur assigner la société
traditionnelle ; ce geste s’accompagne de violences contre la poitrine
censée symboliser la maternité. Les femmes sont ainsi considérées
comme les premières protectrices de la tradition. Elles sont les gar-
diennes du bien-être émotionnel et moral des membres de la famille,
en particulier dans le domaine religieux. En tant que mères, elles
gardent les frontières de la collectivité, incarnent la nation et son
avenir, son honneur et sa capacité reproductive. Après la Première
Guerre mondiale, les mères de héros tués sur le champ de bataille
sont érigées, dans la société française des années 1920, en puissance
tutélaire et en gardiennes du sacrifice de leurs enfants. Les veuves
et les mères jouent alors un rôle comparable aux cercles d’anciens
combattants. En 1945, la tonte pratiquée par les hommes a pour objec-
tif de nationaliser le corps de la femme en lui assignant un rôle sexuel
déterminé. Elle est aussi une manière de reconstruire le tissu social

159
déchiré par les luttes intestines : rasées, et en quelque sorte purifiées,
les femmes réintègrent la communauté nationale ressoudée sur le
mode de l’humiliation sociale. Par ce geste expiatoire, elles sont appe-
lées à payer toutes les lâchetés de la collaboration.
L’assignation de la femme à son rôle de mère conduit l’homme
à revêtir un rôle de protecteur des mères et des enfants. Les femmes-
mères sont victimisées et assimilées au pacifisme tandis que les
hommes sont associés aux valeurs du bellicisme. C’est bien finale-
ment parce que les femmes sont marqueurs et propriétés de la nation
qu’il faut les défendre, c’est-à-dire contrôler leur action.

• La femme symbolise la nation


Si le corps de la femme est un enjeu national, il n’est pas éton-
nant que sur le plan des représentations, la femme symbolise la nation
alors que l’État, lui, demeure essentiellement masculin. L’allégorie
féminine de la nation est ancienne et peut se mêler, comme l’a mon-
tré Maurice Agulhon dans le cas de Marianne, à des contenus variés :
elle se confond avec la figure de la Liberté, plus tard symbolisée par
la statue de la Liberté de Bartholdi, mais aussi avec les représenta-
tions traditionnelles de la mère nourricière. Marianne est souvent
représentée avec un bonnet phrygien, symbole de la Révolution fran-
çaise de 1789, et des attributs de paix comme le faisceau, symbole
de l’unité de la nation. En cela, elle se rapproche de Slavia la figure
tutélaire des Slaves, représentée coiffée de feuilles de tilleul, arbre
fragile qui symbolise la bonté, et portant un disque, figure de l’équi-
libre, de la science et de la plénitude. Cette dernière a une épée sur
les genoux. En revanche, Marianne et Slavia, ne ressemblent pas à
Britannia et Germania de connotation plus belliciste et dont les épées
sont souvent en mouvement.
La représentation de Britannia apparaît dans la revue Judy à
partir des années 1840-1850, sous une forme guerrière. Elle sym-
bolise une puissance impérialiste qui lutte pour assurer la domina-
tion de son empire, notamment en Afrique du Sud. Elle s’affirme
lors de la crise internationale de 1878, quand le Royaume-Uni, enfié-
vré par le nationalisme extrémiste (Jingoism) hésite à intervenir dans
la guerre russo-ottomane, et durant la guerre des Boers (1899-1902).
Bien que populaire, cette figure n’a jamais été rendue officielle car
sa représentation concurrence celle de la dynastie royale. Durant la
guerre de 1914-1918, Britannia s’identifie cependant avec la nation
au combat.

160
GENRE

Germania, elle, apparaît vers 1813, au moment où les pays de


langue allemande luttent contre les armées napoléoniennes. Après
une éclipse, elle réapparaît en Rhénanie dans les années 1840.
Germania connaît son apogée en 1870 lors de la guerre franco-pru-
sienne. Elle est coiffée de feuilles de chêne tressées, symbole de
vigueur. Célébrée pour ses valeurs guerrières, elle est masculinisée
à outrance, ce qui rend difficile son acceptation sociale. Son image
s’efface et Bismarck, soucieux de la puissance de l’État davantage
que de celle de la nation, ne s’en sert pas. La République de Weimar
la rejette et le régime nazi l’utilise peu.
En Espagne comme en Italie, la figure féminine de la nation ne
s’impose guère. En Espagne, c’est la république qui est une « idée
faite femme ». Elle est assimilée au personnage légendaire de Mariana
Pineda, qui broda la première la bannière républicaine (dans
d’innombrables pays, ce sont les femmes qui bordent les bannières
nationales). De son côté, l’Espagne conservatrice continue de célé-
brer l’image de la vierge du Pilar ou lui préfère les représentations
machistes de Franco. Comme en France, où l’extrême droite antiré-
publicaine célèbre depuis les années 1890 la figure nationaliste de
Jeanne d’Arc la « bonne Lorraine », on retrouve l’ambiguïté entre
le symbole d’un régime et le symbole national.
Au total, les femmes ont une position ambiguë vis-à-vis de la
collectivité. D’un côté, elles symbolisent son unité, son honneur, la
raison d’être du programme national. De l’autre, elles sont exclues
de la collectivité et du corps politique, davantage objets que sujets
de la nation.

Les femmes exclues de la nation

• Les femmes sans nationalité, sans citoyenneté


Les femmes et les hommes sont politiquement traités de manière
différente, qu’il s’agisse d’accès à la nationalité, de règles d’immi-
gration, de traitement des réfugiés, ou encore de droit de vote.
L’infériorité supposée des femmes se fonde au XIXe siècle sur une
discrimination juridique : reconnues comme dépendantes de leurs
maris, elles ne sont pas dotées d’une personnalité juridique propre.

161
En France, le Code civil de 1804, élaboré sous le Consulat et pro-
mulgué sous l’Empire, entérine l’inégalité juridique des conjoints
et consolide la puissance maritale et paternelle du chef de famille,
en contradiction évidente avec certains principes énoncés par la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cependant, l’hé-
ritage égalitaire et le mariage civil demeurent la règle. Le divorce,
introduit par la Révolution, est limité par l’Empire, puis supprimé
en 1816 jusqu’à sa restauration par la loi Naquet en 1884.
L’inégalité civile des époux est très longtemps inscrite dans la loi.
Le mari doit protection à son épouse et celle-ci lui doit obéissance.
Le mari décide du domicile conjugal. En cas d’infidélité, l’adultère
féminin est passible de prison tandis que l’adultère masculin, hors
du domicile conjugal, n’est puni que d’une amende. Le principe de
l’incapacité juridique de la femme mariée s’étend aux régimes
successoraux : le mari administre les biens en tant que chef de la
communauté, et il peut même dans certains cas administrer les biens
personnels de sa femme. L’épouse adopte obligatoirement le nom
de famille du mari. Les filles et les célibataires dépendent de l’au-
torité du père, même lorsqu’elles deviennent civilement responsables
passés 21 ans. Prenant appui sur cette législation inégalitaire, une géo-
graphie politique sexuée se met progressivement en place, opposant
l’assemblée, le club ou le café, pour les discussions politiques mas-
culines, à l’église, le salon ou le lavoir pour la sociabilité féminine.
L’inégalité civile implique l’inégalité politique, notamment en
matière de nationalité. À partir de la Révolution, les femmes ne
peuvent pas acquérir la nationalité française, même si elles peuvent
s’établir en France pour jouir des droits civiques, procédure que le
Code napoléonien supprime en 1804. Mais les femmes sont tenues à
l’écart de la nation en ne jouissant d’aucune nationalité. Après 1815,
lorsque la nationalité fut moins liée à la citoyenneté, les femmes obtien-
nent la nationalité française, mais dans l’usage, les femmes mariées
à un étranger perdent leur nationalité qu’elle retrouve éventuellement
au veuvage. En métropole, la mesure est en vigueur jusqu’en 1927.
En Grande-Bretagne, les mêmes règles s’appliquent jusqu’en 1948.
Dans les colonies en revanche, les femmes mariées à des indigènes
gardent la nationalité française et, de plus, la transmettent à leurs
enfants. Ainsi, au XIXe siècle, la situation féminine est complexe : les
femmes sont incluses dans le corps général de la nation, mais des lois,
des règlements et des droits leur sont spécifiques.
Naturalisée, la femme n’est pas pour autant citoyenne. L’exclusion
du corps politique est justifiée par l’existence d’une « nature féminine »

162
GENRE

caractérisée par sa faiblesse et sa prédestination à la maternité. La


femme, définie par son appareil sexuel, est par essence incapable
d’autonomie et donc, dans l’idée libérale, condamnée à la passivité
politique. Mais, là où le citoyen masculin passif peut espérer acqué-
rir le suffrage censitaire, la femme en est exclue à jamais. Au début
du XIXe siècle, à une l’époque où les libéraux considèrent le vote
comme un devoir, il n’est pas surprenant que la femme soit privée
de celui-ci comme elle l’est de nombreux droits civils. Mais à par-
tir des années 1840, pour les démocrates, le vote est un devoir de
l’individu, ce qui aurait dû en principe faciliter l’inclusion des
femmes. Ce n’est pourtant pas le cas lorsque le suffrage universel
« de tous les Français » est adopté par la IIe République les 5 et
8 mars 1848 : un décret du 16 mars précise en effet qu’il s’agit de
« tout Français en l’âge viril ». Le 22 mars, Alix Bourgeois, à la tête
du Comité des droits de la femme, l’un des nombreux clubs qui
soutient l’émancipation politique des femmes, demande au maire de
Paris le suffrage universel mais les députés ne donnent pas suite.
Les journées de juin sonnent le glas du suffrage féminin.
L’une des raisons principales pour lesquelles les quarante-huitards
n’envisagent pas sérieusement le suffrage féminin est que, dans la
tradition révolutionnaire, citoyenneté et port des armes vont de pair.

• Le citoyen armé est un homme


Si les femmes n’ont pas les mêmes responsabilités vis-à-vis de
la nation que les hommes, elles n’ont pas les mêmes devoirs. Dans
les armées du XIXe siècle, elles ne jouent pas de rôle du tout. Les
femmes sont associées à la paix et les hommes à la guerre. Mais il
faut noter que le sexe n’est pas le seul déterminant de la participa-
tion aux armées : l’âge, la capacité, la taille et la force physique et
même, dans certains pays, la race sont des éléments discriminants.
Mais, la stricte division sexuelle du travail en matière militaire
est brouillée lors de la Première Guerre mondiale. En août 1914, dès
la mobilisation, les impératifs modernes de la guerre totale incluent
naturellement les femmes : ces dernières sont appelées à suppléer
les hommes, maris, pères et frères, partis au front. La Grande Guerre
oblige à une redéfinition des identités au travail, aux champs comme
dans les villes. L’emploi féminin prend une ampleur sans précédent
(plus de 20 000 « munitionnettes »). L’armée enrôle de nombreuses
infirmières, anges gardiens du combattant : elles sont 70 000 côté
français. La guerre permet donc aux femmes d’accéder temporairement

163
à des rôles, chef de famille ou chef d’entreprise, auxquelles elles n’ont
pas droit et à des responsabilités dans la machine de guerre, même
si de nombreuses ouvrières peuplaient déjà l’industrie de
l’armement avant-guerre. La guerre les nationalise tout en opérant
un brouillage des frontières entre identités masculine et féminine.
La démobilisation des femmes en novembre 1918 n’en est que plus
brutale, répondant à un impératif économique autant que symbolique.
La femme est renvoyée à sa fonction maternelle pour combler le
déficit démographique consécutif aux pertes de la guerre. En fait,
la guerre renforce le plus souvent l’image masculine protectrice et
l’image féminine passive : à la virilité du poilu s’oppose le rôle sacri-
ficiel de l’infirmière ou de la marraine de guerre, tandis que l’ouvrière
est oubliée. Le deuil est le seul lieu reconnu de l’héroïsme féminin.
La Seconde Guerre mondiale, en revanche, inaugure une figure
ignorée de la première : la combattante. En Espagne déjà, au cours
de la guerre civile, certaines anarchistes n’avaient pas hésité à
rejoindre le front. Mais en France, les 13 000 à 14 000 membres
féminins de l’Armée de terre forment de 2 à 3% de l’armée nouvelle
en 1945. Dans la Résistance, 10 à 20% des effectifs sont féminins et
la participation aux unités de combat n’est pas rare, même si la mili-
tarisation des femmes demeure, pour le plus grand nombre, une trans-
gression majeure. Ainsi, les femmes ne se contentent-elles pas d’un
patriotisme de foyer, elles participent pleinement à la résistance civile
des premiers temps. Au cours de la guerre cependant, les assigna-
tions traditionnelles au masculin et au féminin reprennent le dessus.
L’usage du pantalon est très strictement réglementé et il est rappelé
que les femmes doivent se préparer à redevenir des épouses et des
mères sitôt le conflit terminé. Même si la présence réelle de femmes
soldats est largement occultée par la représentation du peuple au
combat, elle témoigne de la consolidation d’une culture patriotique
féminine, souvent imitée du modèle masculin encore prégnant. Le
découplage entre l’identité masculine et le soldat est d’autant plus
important que la participation à la défense nationale et l’exercice
de la citoyenneté sont intimement liés. En 1944 d’ailleurs, les
Françaises acquièrent le droit de vote. En revanche, en URSS,
malgré leur rôle combattant dans l’armée (les « sorcières de nuit »),
les femmes sont écartées des rôles de commandement dans l’après-
guerre. Les évolutions récentes au sein des armées européennes ont
contribué à déplacer la frontière des genres sans toutefois l’effacer :
si les femmes représentent aujourd’hui 12% des effectifs de l’armée
française et 7,9% de l’armée britannique avec une percée remarquable

164
GENRE

de leur présence dans les unités de combat, il existe de nombreuses


résistances et certains métiers leur demeurent interdits (Le Royal
Marine Corps ou les corps de sous-mariniers par exemple). La
relation de genre au sein de l’armée se rétablit en général selon
une opposition front/arrière ou combat/intendance.
Sur le plan des représentations, l’image masculine du peuple en
arme est fortement ancrée, comme en témoigne le rejet des femmes
et des homosexuels des bataillons. C’est que la socialisation du
soldat passe par l’homophobie et le rejet des valeurs féminines
supposées, comme si le brouillage des genres menaçait la cohésion
du groupe.
L’expérience de la guerre demeure donc très différente selon
les sexes : tuer et être tué sont des activités genrées. C’est pourquoi
les femmes peuplent généralement les mouvements pacifistes et
antimilitaristes, en accord avec la représentation traditionnelle de la
« Mère Courage ». Il faut noter que, en période de guerre, l’image
victimaire de la femme sert au maintien de l’image active du
guerrier. De sorte que l’image de la féminité est aussi indispensable
à la guerre que l’image de la masculinité.

Les femmes actrices de la nation

• Le combat pour le suffrage


En matière politique, l’assimilation du citoyen au genre masculin
est si évidente au XIXe siècle que les constitutions ne prennent pas
la peine de mentionner les femmes, que ce soit la Constitution belge
de 1831, la Constitution républicaine de 1848 en France ou le Statuto
piémontais en 1848. En 1832, à l’occasion de la première réforme
électorale britannique, le terme de « mâle » est explicitement men-
tionné, de même qu’aux Pays-Bas en 1885 et en Italie en 1888, afin
d’éviter toute contestation.
À partir de 1905, grâce à l’action des suffragettes britanniques,
inspirées par Emmeline Pankhurst, la question du vote des femmes
devient un sujet d’actualité partout en Europe occidentale. Dans
le dernier quart du XIXe siècle, les féministes étaient parvenues à
lier leur combat à celui de la modernité. Les forces progressistes

165
inscrivirent alors la revendication du vote féminin dans leurs
programmes, comme les socialistes français, les radicaux danois, les
partis libéraux suédois et norvégien, et enfin, en 1912, les travaillistes
britanniques. Cela aboutit à ce que pour la première fois en Europe,
des femmes accèdent au vote législatif, en Finlande en 1906, en
Norvège en 1913 et au Danemark en 1915.
Mais l’idée que les femmes, majoritaires dans la population,
deviennent les arbitres de la vie politique semble inadmissible aux
hommes. Le cas d’un octroi égalitaire du suffrage universel, comme
en Finlande ou au Danemark, est exceptionnel. Sur ce point, on assiste
à plusieurs reculs significatifs comme avec le parti libéral norvégien
en 1891 ou le Front populaire en France en 1936 qui abandonnent
ce combat. Le Parti ouvrier belge, fondé en 1885, vote en 1891 une
résolution favorable au vote des femmes mais il l’abandonne en 1902.
En revanche, l’octroi aux femmes du droit de vote aux élections
locales est plus aisé surtout lorsque la participation au vote parois-
sial et scolaire est déjà une réalité, comme en Grande-Bretagne depuis
1869, ou bien comme dans les pays scandinaves à majorité protes-
tante. En Norvège, les femmes obtiennent le droit de vote aux
élections municipales en 1896 puis parlementaire en 1898 : les
conservateurs défendent pour les femmes le principe d’un vote cen-
sitaire qui leur serait favorable. En Suède, en 1918, le suffrage uni-
versel masculin s’accompagne d’un droit de vote partiel pour les
femmes. En Espagne et en Italie, les femmes obtiennent le droit de
vote censitaire dans les années 1920.
La Première Guerre mondiale accélère en Europe l’accession des
femmes au vote et la lie indissociablement à la réforme politique.
C’est le cas en Russie en avril 1917, en Tchécoslovaquie en octobre
1918 (appliqué en 1921) ou bien dans la République de Weimar la
même année. Aux Pays-Bas, en 1917-1919, l’éligibilité précède le
droit de vote, comme en Espagne en 1931. En Hongrie, on exige
encore des conditions de fortune et de culture et, en Grande-Bretagne,
une limite d’âge jusqu’en 1928. Plusieurs États songent à exclure
les femmes mariées du vote au nom de leur inégalité juridique.
L’octroi du suffrage universel féminin n’implique pas l’idée de
l’égalité des sexes : pour le motiver, l’héroïsme des femmes pen-
dant la guerre et les qualités maternelles comptent finalement plus
que la simple prise en compte de leurs droits naturels. Dans l’entre-
deux-guerres, l’élargissement de l’espace public aux femmes
repose sur l’action sociale plus que politique. En Belgique, les fémi-
nistes considèrent que l’action publique des femmes est la poursuite

166
GENRE

de leur rôle social séculaire. La Ligue du droit des femmes, fondée


en 1892, se résout à pétitionner en 1895 pour le vote féminin en
qualité de mères de famille et non pas en qualité de citoyennes. Ayant
acquis un droit de vote municipal en 1920, les Belges attendent jus-
qu’en 1948 l’accès au suffrage universel, trente ans après les hommes.
En France, pays où est né le terme de féminisme et où la question
du suffrage féminin fait l’objet de débats dès 1793 avec Condorcet
ou Olympe de Gouges, la réputation conservatrice des femmes, liée
à leur pratique religieuse, met en échec de nombreuses tentatives
suffragistes. Deux propositions de loi échouent en 1901 et en 1906,
l’une pour les femmes non mariées et les veuves, l’autre pour les
élections municipales seulement. Sous l’influence des suffragettes
britanniques en 1912 et 1913, les mouvements de femmes venus
d’horizons divers s’organisent et s’unissent avec l’Union française
pour le suffrage des femmes, fondée par Cécile Brunschvicg, Jeanne
Schmahl et Margueritte de Witt-Schlumberger, toutes d’origine
protestante. Mais le féminisme français joue lui aussi la carte de la
mère-citoyenne, en insistant sur la différence et de la complémen-
tarité sexuelle. Ce féminisme intégré dans la nation parvient en 1913
à promouvoir une nouvelle proposition de loi sous la conduite de
Ferdinand Buisson. Mais le Sénat la rejette, comme plus tard en 1919
et en 1936.
Les conservateurs qui considèrent que les votes féminins leur
appartiennent comprennent après-guerre l’intérêt qu’ils peuvent en
retirer. En Belgique, le vote des femmes est évoqué comme une
barrière de protection contre un vote des hommes de plus en plus
gagné par le socialisme. On assiste alors à une poussée remarquable
du suffragisme avec la Ligue pour le suffrage des femmes (1912)
et la Fédération belge pour le suffrage des femmes (1913), toutes
deux d’obédience catholique. De manière similaire, en France,
l’accession des femmes au suffrage universel en 1944 permet dans
l’esprit du général De Gaulle de préserver le pays du vote com-
muniste. En fait, les résultats électoraux prouvent que l’expression
du vote n’est pas genrée.

• Féminisme et internationalisme
Le féminisme est un mouvement transnational qui conteste dans
bien des cas la logique du nationalisme. En 1878, un premier congrès
international se réunit à Paris. Il aboutit en 1888 à la naissance
du Conseil international des femmes (CIF), qui prend son essor à

167
partir de 1900. De cette institution naît l’Alliance internationale pour
le suffrage des femmes (AISF), fondée en 1904 par des Américaines.
Le Conseil joue un rôle primordial dans la mesure où il permet à la
philanthropie de rallier le mouvement suffragiste avant-guerre. Dans
ces associations, la revendication suffragiste se sépare progressivement
des autres points du programme mais, généralement, le rôle d’épouse
et de mère est présenté comme compatible avec celui de citoyenne.
Brisé par le déclenchement de la guerre, l’internationalisme
féministe reprend en 1915 à La Haye sous la forme d’un Congrès
international des femmes pour la paix. Il participe ainsi du pacifisme
démocratique d’après guerre. Dans l’entre-deux-guerres, ce pacifisme
conforte l’image traditionnelle de la femme alors que l’antifascisme
est plus volontiers associé aux hommes. En 1933, le CIF et l’AISF
donnent la priorité à la lutte contre la guerre alors qu’Hitler parvient
au pouvoir. En 1932, la Ligue internationale des mères et éducatrices
pour la paix signe une pétition en faveur de la paix qui recueille
12 millions de signatures. Peu nombreuses sont les femmes à s’en-
gager contre le fascisme, comme Irène Joliot-Curie en France. Dans
le cadre du conflit espagnol, le Comité mondial des femmes contre
la guerre et le fascisme est rapidement noyauté par le parti com-
muniste. C’est seulement à partir de l’invasion de la Tchécoslovaquie
que s’organisent des mouvements de défense de la démocratie. Après
la Seconde Guerre mondiale, la journée internationale des femmes,
qui est célébrée depuis 1911, prend en 1951 une tonalité maternaliste
pour la paix et les enfants.

La nation s’est construite au XIXe siècle selon un projet masculin, en


empruntant son imaginaire à celui de la fraternité. Les femmes en
ont été longtemps écartées dans la mesure où la nation reposait
sur une conception masculine de la citoyenneté. Le féminisme a
mesuré la distance qui subsistait entre l’abstraction des principes
d’égalité civile, politique et sociale et la réalité des individus
discriminés. La nation envisagée comme un collectif indistinct et
asexué se révèle être genrée.
Jusqu’au tournant du XXe siècle, c’est la fonction maternelle qui
conditionne le sort des citoyennes : les femmes sont incluses dans
la nation en tant que mères. Le féminisme se concentre principa-
lement sur les droits sociaux découlant de cette maternité selon
le principe d’une citoyenneté différentielle qui associe égalité
et différence des sexes. Quand les femmes acquièrent l’égalité des

168
GENRE

droits politiques, elles accèdent pleinement à la citoyenneté alors


que de nombreux droits civils ou sociaux restent à conquérir (en
particulier pour les épouses).
Mais l’égalité des droits politiques n’équivaut pas à une conquête
immédiate de l’espace public. Les présupposés et les représentations
attachés à la citoyenneté féminine continuent d’entraver son plein
exercice. De 1946 à 1993, en France, jamais plus de 6 % des députés
sont des femmes. C’est le constat de cette « république mâle »
qui motive, en 2000, le vote d’une loi qui garantit la parité de la
représentation politique féminine, comme dans la plupart des États
européens.

notices Fascisme, Guerre, Nationalité, Symbolique


reliées nationale.

169
GUERRE
La question de savoir s’il existe une relation nécessaire
entre nationalisme et guerre est complexe. Pour certains,
la guerre est la matrice du nationalisme. Pour d’autres,
c’est l’inverse. La guerre serait l’apothéose destructrice
de la nation : elle est la nation en uniforme. La guerre
est-elle inscrite dans les gènes de la nation ? En tout cas,
on peut dire que les liens entre nation et guerre sont
constitutifs de leur genèse.
Au XVIIe siècle, le jus publicum définit la guerre comme un
conflit interétatique. Toutefois, les guerres ont changé
depuis la fin du XVIIIe siècle, et on voit se succéder trois
types : la guerre d’Ancien Régime, la guerre totale
et la guerre atomique.
La guerre d’Ancien Régime fait partie du cours normal
de la gestion de la chose publique. Ses motivations sont
dynastiques. Elle suit un cours réglé qui va de la tension
diplomatique à la bataille rangée, en passant par l’incident
diplomatique qui sert de prétexte, la déclaration de
guerre en bonne et due forme, etc. Les batailles n’engagent
que des armées professionnelles ou de mercenaires.
Les guerres sont courtes et se soldent par la signature
d’un traité de paix. Le nationalisme en est absent.
La Révolution introduit le second type, celui de la
« nation en armes », qui caractérise la guerre de 1793 à
1945. Elle diffère de la première car c’est toute la nation
qui est mobilisée. Les buts de guerre sont illimités (libérer
l’Europe du joug des monarques par exemple) et totaux
(l’instauration de l’ordre nazi). L’étendue du monopole de
la violence guerrière par l’État détermine sa capacité à
mobiliser la société et donc sa capacité de victoire. Cette
guerre du second type peut être conventionnelle au sens
où elle répond à des règles établies en commun (convention
de Genève sur le traitement des prisonniers en 1864,

170
GUERRE

conférences de La Haye en 1897 et 1907). Mais l’important


est qu’il existe désormais une logique de concurrence
entre les États qui conduit à maximiser la mobilisation de
la nation. C’est pourquoi l’État a intérêt à produire un
nationalisme qui soit susceptible de rassembler les masses
mais aussi de les mobiliser lors du combat pour éviter par
exemple le phénomène des désertions.
Après 1945, l’arme atomique change complètement le
rapport de l’État à la puissance, qui ne passe désormais
plus par la mobilisation de masse. Surgissent alors des
guerres intra-étatiques qui remettent en cause la définition
de la communauté. La guerre est désormais faite
pour préserver ou instituer une communauté, l’objectif
étant de créer des États. Ces guerres sont « désinstitutionna-
lisées » : pas de front, pas de campagnes militaires,
pas d’uniformes, etc. On ne sait exactement ni quand
elles commencent ni quand elles se terminent (pas de
déclaration de guerre et, souvent, pas de traités de paix).
Un autre trait caractéristique est que les victimes sont
essentiellement civiles parce qu’elles sont des objectifs de
guerre, d’où des massacres de masse (nettoyage ethnique
par exemple).
Ainsi, le lien entre guerre et nation est principalement le
fait des guerres du second type. À partir de la Seconde
Guerre mondiale, l’aspect national est secondaire, mises
à part les guerres de libération coloniales, et en Europe,
la seconde moitié du XXe siècle est dominée par la paix.

171
La nation en guerre

• La guerre renforce l’État :


une logique de puissance
Entre la nation et la guerre, il existe un troisième terme qu’il
est indispensable d’évoquer : l’État. Les relations entre la guerre et
l’État sont plus anciennes que celles entre la guerre et la nation car
la première a permis l’affirmation et la puissance du second. D’une
part, la guerre favorise la rationalisation administrative et le déve-
loppement de l’administration fiscale et, avec l’accroissement des
pouvoirs de l’armée du roi, la monopolisation de la violence légale
accroît l’autorité du souverain. D’autre part, la guerre conforte la
politique de puissance des États : en temps de guerre, ils n’encou-
ragent pas le nationalisme pour lui-même mais parce qu’il est un
moyen d’accroître la puissance de l’État et d’assurer sa survie.
La guerre, en tant qu’instrument politique de l’État, est toutefois
une forme relativement récente de violence organisée : on pourrait
la dater des traités de Westphalie en 1648 où la guerre est conçue
comme un conflit entre États. Cette idée est renforcée au XIXe siècle
par la conception de Karl von Clausewitz selon laquelle la guerre
sert les intérêts de l’État. C’est cette même définition de la guerre
que l’on trouve dans la Charte de l’ONU, cette institution étant
pensée pour empêcher les guerres entre États. Ainsi, le prix de
l’affirmation de la puissance de l’État sur un plan intérieur est le choc
avec d’autres États, ce qui a fait dire à certains que le système
international des États engendre la guerre par nature.
Si le processus de consolidation de l’État est contemporain de
celui des guerres interétatiques, il en ressort que les communautés
nationales stabilisées sous l’égide d’un État-nation fort ont moins
de chance de s’affronter. Alors qu’en 1918 cette stabilisation n’est
le fait que d’une minorité d’États d’Europe occidentale, depuis 1945,
la paix en Europe se fonde sur des États-nations relativement stables.
Ailleurs dans le monde, la majorité des guerres est le fait d’États
récents ou faibles quand il ne s’agit pas de guerre sans États
(terrorisme). Ainsi, la guerre serait liée à l’affirmation d’États en
construction.
À l’inverse, dans les États multinationaux remis en question par
le nationalisme, la guerre agit plutôt comme un ferment de désa-

172
GUERRE

grégation, comme en Russie en 1917, en Autriche-Hongrie en 1918


ou bien en Belgique où l’attitude collaborationniste de Léopold III
(1934-1951) pendant la Seconde Guerre mondiale a donné lieu à une
forte crise institutionnelle en 1945-1950. Les minorités profitent
alors de la guerre pour exprimer leurs revendications dans le conflit
entre les grands États : elles choisissent parfois la collaboration
(mouvement flamingant pronazi) ou la résistance face à l’occupant,
transformant la guerre interétatique en guerre civile.

• Le peuple en armes
Si la relation entre État et guerre est ancienne, c’est la « levée
en masse » de 1793 qui lie indissolublement le soldat et la nation.
L’État du XIXe siècle l’organise et la généralise en la décrétant
obligatoire (conscription). Les liens entre légitimité de l’État, capa-
cité militaire et identité nationale ne cessent dès lors de se renforcer.
L’identification du citoyen au soldat et des droits politiques aux
devoirs militaires est le fondement de toute guerre jusqu’en 1945.
Pour les historiens romantiques français, la levée en masse
prouvait que la Révolution était la défense de la nation et le mythe
qu’elle fait naître illustre la volonté générale en action : Valmy
devient le symbole de l’élan patriote et révolutionnaire. Le modèle
de la levée en masse permet ensuite de justifier la mobilisation de
l’automne 1870 lorsque Gambetta, à Tours, tente de coordonner une
contre-attaque à l’invasion prussienne. Il a son importance lors de
la mobilisation générale d’août 1914. À sa manière, il inspire la
Résistance française en 1940-1945 dont la guerre de partisans de
francs-tireurs est considérée comme déloyale par les Allemands qui
ont une conception différente du rapport de la nation et du soldat.
Dès le XIXe siècle, le modèle de la « nation en armes » est imité
par les ennemis de Napoléon pour le combattre. Face aux armées
françaises et à la défaite d’Iéna en 1806, les Prussiens entreprennent
rapidement une refonte des armées, sans pour autant promouvoir les
conditions politiques de la levée en masse, c’est-à-dire l’accès à la
citoyenneté. La conscription universelle est finalement adoptée en
1813 ce qui permet à l’armée de passer de 60 000 hommes en
décembre 1812 à 270 000 en 1815 !
En 1815, la Restauration et la longue paix qui s’ensuit en Europe
permettent de reporter la question de l’armée de citoyens-soldats.
La conscription est abolie en France en 1814, remplacée en 1818
par une loterie qui envoyait aux armées entre 20 000 et 30 000

173
GUERRE

hommes pour un service de 7 ans. En Prusse, la domination de l’aris-


tocratie sur l’armée, la Landwehr, est confortée et l’autonomie de
cette dernière diminuée. Jusqu’en 1860, ce système ne connaît pas
de changement : les conscrits servent trois ans sous les drapeaux et
deux ans dans l’armée de réserve. Mais en 1831 contre les Polonais
et en 1848 contre les Danois, l’armée montre sa faiblesse. Après la
victoire de Napoléon III en Italie en 1859 qui réveille les consciences,
la loi de 1860 double la taille de l’armée et rallonge la réserve à quatre
ans. Ces réformes permettent aux Prussiens de mobiliser un million
d’hommes en 1870.
Le modèle de la « nation en armes » s’étend ainsi partout en
Europe au cours du XIXe siècle. Mise à part la Grande-Bretagne, toutes
les armées modernes se plient à la règle générale de la conscription :
la Prusse en 1862, la France en 1872, le Japon en 1873, la Grèce en
1913, la Russie en 1905, les États-Unis en 1917. L’ancien système
des armées professionnelles ou des armées de métier disparaît, sauf
en Suisse où demeure une armée populaire faite de milices formées
de citoyens. Mais le modèle est rarement repris dans sa forme
originelle qui liait devoir de combattre et droits politiques. En Prusse
par exemple, l’armée est plutôt l’école d’une nation en opposition
à la révolution. L’armée de masse n’implique donc aucune partici-
pation de masse à la politique.
Le surgissement du soldat-citoyen brouille les frontières de la
guerre. C’est pourquoi en 1874, 1899 et 1907 des conférences inter-
nationales s’efforcent de définir les règles de la guerre afin d’exclure
le recours à la levée en masse et à la guerre de partisans. Malgré
cela, le statut du combattant reste indéfini entre armée de métier,
armée de citoyens-soldats et armée de guérilla, renforçant le principe
de la légitimité des guerres de libération nationale. Pour les Allemands,
le partisan n’était pas un combattant et la convention de Genève ne
s’appliquait donc pas à eux. En 1870 et en 1914, cette attitude favo-
risa les châtiments collectifs et les massacres contre les popula-
tions belge et française suspectées par nature. Les officiers allemands
parlaient d’insurrection et de soulèvement populaires alors qu’en
réalité la résistance civile était minime.
La levée en masse fait de la nation le principal protagoniste des
guerres européennes. Au début du XXe siècle, la « nation en armes »
est tellement liée dans les esprits à la capacité de défense d’un pays
qu’en Allemagne l’abolition de la conscription prévue par le traité
de Versailles est vécue comme une humiliation nationale. Pire
encore, une clause empêchait la Reischswehr d’assumer son rôle

174
GUERRE

naturel : la défense de la patrie. Hitler rétablit d’ailleurs la conscrip-


tion dès 1935.
Si la nation a changé de fond en comble la guerre, celle-ci s’est
révélée un instrument très efficace de d’unification des territoires et
de nationalisation des populations.

La guerre forge la nation

• La guerre renforce l’unité nationale


La guerre nationalise les territoires : avec le conflit, le sol de la
patrie est sacralisé. C’est particulièrement vrai en France pendant
la Première Guerre mondiale où la défense du pays prit un sens
très concret, presque charnel, pour des soldats ruraux à 70%. C’est
pourquoi parmi les combattants, la paix par la négociation ou à
l’issue de la défaite restait inenvisageable.
La guerre permet aussi d’exalter le sentiment patriotique. Elle
pousse jusqu’à la caricature la rhétorique selon laquelle la nation serait
un corps, intègre et unique, attaqué par un agent pathogène exté-
rieur. Pour favoriser l’unité nationale, la propagande de guerre use
et abuse des métaphores de la famille pour connoter les liens indis-
solubles entre les membres de la collectivité nationale. Ce double
discours organiciste et familialiste permet une identification de
l’individu avec la collectivité sur le mode émotionnel. Un bon
exemple d’exaltation patriotique dans la guerre est le mythe du
« People’s war » qui se répandit en Grande-Bretagne au cours de
l’été 1940 : il fonda la croyance que le conflit était une « guerre du
peuple », menée par monsieur tout-le-monde.
Pendant la guerre, le tracé d’une limite entre « nous » et « eux »
se fait plus précis : la représentation sociale de soi induit une construc-
tion de l’autre en ennemi héréditaire. Entre la France et l’Allemagne,
les guerres ont ainsi profondément marqué le sentiment national. En
1870, les Allemands en appellent au souvenir des invasions napo-
léoniennes de 1813 tandis que le souvenir de l’occupation prussienne
de 1815 en France ravive le nationalisme. L’ennemi n’est pas seu-
lement le reflet négatif des qualités que la nation s’attribue ; il est
aussi considéré comme l’obstacle à la réalisation nationale, surtout

175
pour les Allemands. Grâce à la répétition des conflits, les peuples
finissent par se convaincre que les deux nations s’affrontent pour
une raison presque naturelle. De guerres entre États, on passe ainsi,
à la fin du XIXe siècle, à une guerre idéologique entre nations.

• La guerre, élément de nationalisation


des populations
La définition de l’ennemi a la vertu de consolider le « nous » :
pendant la guerre, les peuples sont sensibles aux questions de savoir
qui ils sont et pour quelle raison ils combattent. Appartenir à la com-
munauté nationale, être un bon citoyen en temps de guerre, c’est par
exemple avoir un comportement moral irréprochable. Le rejet des
étrangers se fait plus vif. Par exemple, les 30 000 Juifs allemands
et autrichiens qui vivaient en Grande-Bretagne sont internés dans
l’île de Man en mai 1940. Au Royaume-Uni, on note, d’une manière
générale, une forte croissance de l’antisémitisme entre la fin 1942
et le printemps 1943. Les juifs sont réputés plus couards, occupant
les premières places des abris. Ils sont accusés de profiter du marché
noir. Alors que le gouvernement est informé des massacres de
masses perpétrés par les nazis dans Europe continentale, il refuse
de transformer le royaume en sanctuaire pour les Juifs.
Sur le front, la nationalisation des combattants se fait rapidement.
Au début de la guerre de 1914, côté français, les bataillons formés
sur une base régionale éclatent : le français s’impose alors comme
langue véhiculaire entre combattants. La guerre est donc un lieu
d’homogénéisation accéléré de la culture nationale, un véritable
creuset national. Le risque est de voir se développer une culture
combattante qui couperait les soldats du reste de la société (hosti-
lité pour les civils, besoin de reconnaissance inassouvie), l’hostilité
sourde ou l’incompréhension entre les tranchées et l’arrière pouvant
alors nourrir une division mortelle pour la nation, comme ce fut
le cas dans l’Allemagne d’après-guerre. En France, le contact ne
fut pas rompu grâce à la correspondance familiale, aux cadeaux, aux
marraines de guerre. Les études montrent que les opinions quant à
la guerre évoluent en phase à l’arrière et au front.
Côté allemand, la guerre place l’armée au cœur de la nation
davantage que le soldat. L’armée est considérée comme l’école de
la nation prussienne, en prise avec les valeurs les plus traditionnelles
et intangibles de la culture allemande. Cette conviction demeure
si puissante qu’elle alimente après 1945 l’idée selon laquelle

176
GUERRE

la Wehrmacht n’aurait pas participé aux crimes nazis. La jeune


Bundeswehr créée en 1949 reprend cet héritage, montrant par la
même combien l’anticommunisme était un trait commun des deux
corps armés. L’armée continue de servir de « bouclier d’honneur »
de la nation allemande et joue un rôle important dans la reconstruction
de l’identité nationale en RFA.
La traduction politique de l’unanimisme national créé par la guerre
est « l’Union sacrée », expression lancée par le président français
Raymond Poincaré dans son discours du 4 août 1914. La trêve des
querelles partisanes ne fait pas l’objet de lois ni de règlement mais
d’un accord tacite et « naturel » entre les partis. Cependant, ici comme
ailleurs, l’unanimité nationale est illusoire : aucun catholique ou
membre de la droite n’est convié à participer au gouvernement
français avant 1915 et l’Union sacrée n’est que partielle. En novembre
1917, avec le gouvernement Clemenceau, elle connaît une dérive
droitière qui l’éloigne plus encore de ses prétentions unanimistes.
Selon l’historien Jean-Jacques Becker, l’Union sacrée fut « le sen-
timent national adapté à l’état de guerre ».

• 1914-1918 : la « nation en armes » maximisée


La guerre de 1914-1918 est souvent considérée en France comme
achevant le cycle national : elle clôt le XIXe siècle, siècle des nationa-
lités, qu’elle couronne par la création de la SDN. Cette conception
fait de la Première Guerre mondiale l’apogée du sentiment national.
La question que les historiens se posent dès lors est celle de l’inté-
riorisation du nationalisme par des populations qui consentent un
sacrifice jamais égalé. Les souffrances résultant de ce sacrifice sont
si intenses qu’elles contribuent, en France tout au moins, à remettre
en question le consensus national dans l’entre-deux-guerres.
De manière classique, on a cherché dans l’État les raisons d’une
telle acceptation. On se réfère par exemple aux appareils de propa-
gande, qui entretiennent la psychose de guerre, et à la presse qui
devient en 1914 un instrument de combat : Ludendorff, général en
chef des armées allemandes, parlait de « bataille des mots ». La
couverture de la guerre est limitée aux bulletins officiels établis
par les états-majors et soigneusement contrôlés pour éviter tout
« défaitisme ». Les journalistes sont soumis à la censure préalable.
L’illustration, l’image et le cinéma ne sont pas en reste : en Allemagne,
la puissante UFA (Universum Film AG) fait pendant au service
cinématographique des armées créé en 1915. L’expression de

177
« bourrage de crâne », née à l’époque, résume bien l’impression qu’une
majorité de Français ont gardé des procédés d’une propagande volon-
tiers triomphaliste et caricaturale.
Mais, l’usage de la propagande nationaliste n’explique pas à lui
seul l’acceptation de la guerre. En fait, si l’État empêche et interdit
par la censure, il n’est pas le seul à l’origine de la propagande : elle
est aussi l’œuvre de milliers d’artisans de la plume comme par
exemple des écrivains, des journalistes, des artistes, des hommes poli-
tiques mais aussi des instituteurs, des curés, des maires, etc. Les auto-
rités ne font qu’accompagner la mise en circulation de thèmes qui
ont façonné une culture de guerre, une représentation qui fait de celle-
ci non pas un affrontement entre nations mais une lutte de la civi-
lisation contre la barbarie.
Cependant, le sentiment national n’est pas vécu de manière homo-
gène dans toute la société. Si les classes moyennes cultivées sont
bien l’épine dorsale de la résistance guerrière, le monde ouvrier,
moins bien intégré à la nation, a constitué le maillon faible de la
volonté de tenir, notamment parce que les classes populaires urbaines
subissent plus durement la vie chère, les difficultés de ravitaillement,
et la baisse du pouvoir d’achat que ne connaissent pas les campagnes.
Cette population fragilisée ne commence toutefois à manifester
son mécontentement qu’en 1917, par une vague de grèves. Et si le
pacifisme prôné par certains socialistes radicaux dès 1915 implique
une certaine rupture du consensus national, les ouvriers sont glo-
balement restés solidaires de la communauté nationale.
En 1914, la guerre révèle donc des interprétations et des attitudes
différentes selon les régions, les opinions religieuses ou politiques,
les situations sociales, la ruralité ou l’urbanité. On retrouve, dans
une moindre mesure, des contrastes que la guerre de 1870 avait
dévoilés : la détermination avait été inégale sur le territoire natio-
nal, plus urbaine que rurale, plus populaire que bourgeoise (comme
en atteste la Commune), plus républicaine que conservatrice, plus
intense dans les régions frontalières de l’Est et du Nord que dans le
sud du pays. En 1918, la guerre a considérablement réduit ces dif-
férences en harmonisant le sentiment national français. Ainsi, le pre-
mier conflit mondial n’est pas seulement le moment de la
maximisation de la « nation en armes » ; il est surtout le moment
d’un approfondissement et d’une homogénéisation de l’idée dans les
consciences individuelles.

178
GUERRE

Le mythe de la « nation en armes »


Les récits historiographiques de la guerre ont le plus souvent un
point de vue national : la guerre continue d’être pensée dans son cadre
national d’autant plus aisément que les guerres furent territoriales
jusque très récemment et que leur mythologie est constitutive des
mythes de la naissance de la nation.

• La « nation en armes » : l’expression et sa réalité


L’idée de « la nation en armes » est aussi un mythe. Le soldat
ne s’identifie pas strictement avec le citoyen. Non seulement la par-
ticipation aux armées n’implique pas la participation politique mais,
surtout, la mobilisation des soldats ne s’effectue pas sur un critère
strictement national. Au cours de la Seconde Guerre mondiale,
l’armée française recruta ainsi des soldats étrangers : Allemands et
Autrichiens antinazis, Polonais et Tchèques, soit près de 80 000
hommes au total. On compta également de nombreux Espagnols dans
la Résistance. Ce phénomène avait été vu pour la première fois en
Espagne avec les Brigades internationales qui, de 1936 à 1938, ras-
semblèrent environ 30 000 non-Espagnols aux côtés des défenseurs
nationaux de la Seconde République. Mais les armées européennes
ont surtout compté sur les soldats des colonies : ils constituent
8 % des effectifs en France en 1914, et 10% en 1940 ; en Grande-
Bretagne, ils représentent 2,7 millions d’individus en 1914, soit le
tiers du potentiel militaire britannique, et 5 millions de combattants
en 1940, soit 85% de la mobilisation métropolitaine. Un cas parti-
culier est celui des minorités nationales qui se trouvent ballottées
entre différentes armées nationales. Ainsi, 380 000 Alsaciens et
Lorrains sont enrôlés dans l’armée allemande en 1914. En 1942,
130 000 « malgré-nous » sont envoyés en Russie. L’intégration de
ces minorités nationales dans l’armée nationale accuse, en temps de
guerre, les discriminations dont celles-ci sont victimes en temps de
paix. Pendant la Première Guerre mondiale dans l’armée allemande,
les Juifs sont ainsi accusés d’être des profiteurs de guerre.
Logiquement, la paix qui s’ensuivit fut qualifiée de paix « juive ».
De la même manière, le « peuple en guerre » n’est pas tout le
peuple. En 1940, le gouvernement britannique tente de promouvoir
l’idée d’un royaume unitaire mais culturellement divers. L’idéalisation
de la verte campagne anglaise, de ses paysages et de ses paysans

179
vertueux en symbole de la paix et de la mère patrie finit toutefois
par substituer l’Angleterre au Royaume-Uni : le processus choque
les Écossais, les Gallois et les Irlandais du Nord. Le discours
interclassiste de la guerre a aussi ses limites en tentant de nier les
contradictions de classe derrière les plis du drapeau britannique. En
fait, le discours patriotique ravive la sensibilité aux inégalités sociales,
qui apparaissent au grand jour à la faveur de la guerre. Par exemple,
l’évacuation des enfants pauvres des centre-villes ou et les bom-
bardements soulignent cruellement les inégalités entre ceux qui s’en
sortent indemnes et ceux qui, sans politiques sociales pour les
soutenir, affrontent la perte de leurs biens. Le message sur l’égalité
des sacrifices paraît en décalage avec la réalité des conséquences
sociales de la guerre, de sorte que le conflit accouche d’un fort res-
sentiment politique qui se traduit dans les faits par le renversement
de Churchill en juillet 1945 au profit d’un cabinet travailliste décidé
à mettre en place les premiers fondements d’un État-providence.

• La guerre de la nation : une guerre civile ?


Il faut donc considérer que la guerre est aussi un facteur de disso-
lution nationale important. Mais, en Autriche-Hongrie, alors que les
autorités craignent en 1914 le séparatisme des minorités nationales
composant l’empire, la fidélité dynastique l’emporte jusqu’en 1916.
De même, dans l’Empire russe, lors de la séance exceptionnelle de
la Douma le 8 août 1914, les représentants des nationalités affirment
clairement leur loyauté à l’État russe.
C’est donc au cours du conflit que se mesurent les limites de la
communauté combattante car la discipline dans les armées ne repose
pas seulement sur le patriotisme mais aussi sur la contrainte, l’obéis-
sance et la pression des autres. Et, à partir de 1916, les défections
les plus importantes dans l’armée austro-hongroise sont bien le fait
des minorités nationales. Les Tchèques, les Slovènes et les Croates
refusent de tirer sur les Russes ou les Serbes au nom du panslavisme.
En 1915, les 2 000 hommes du 28e régiment d’infanterie de Bohême
fraternisent avec l’ennemi russe. En Russie, les minorités nationales
auparavant exemptées de service militaire se révoltent contre la
conscription, notamment en Ukraine. Ainsi, les revendications natio-
nalistes se renforcent à la faveur de la guerre. Elles sont toujours
articulées à des revendications politiques et sociales.
Sur le front, les divisions peuvent transformer les mutineries en
révolutions. À partir de 1917 surtout, les mouvements de désertion

180
GUERRE

s’amplifient. Les mutineries d’environ 40 000 soldats français en


avril-mai 1917 sont restées célèbres. En Allemagne, des soldats se
constituent prisonniers sans combattre, se mutilent volontairement
et parfois, entreprennent des actions collectives de fraternisation. En
fait, c’est surtout dans les pays où l’opposition à la guerre rencontre
les revendications de démocratisation politique et d’égalité sociale
que le phénomène est massif : en Russie, environ un million de
soldats désertent entre septembre et octobre 1917 et en Allemagne,
la marine doit affronter les mutineries à Wilhelmshaven en août 1917
et octobre 1918. À l’issue des fraternisations, les soldats fondent des
conseils avec les ouvriers.
Dans tous les pays, les tensions entre le front et l’arrière menacent
bien souvent de faire éclater la communauté nationale. La guerre
fait donc naître ou renforce de nouveaux antagonismes : entre villes
et campagnes, les règlements du marché ont du mal à réduire les
tensions entre producteurs et consommateurs ; dans les usines, les
femmes sont considérées comme des remplaçantes et ne gagnent pas
l’émancipation qu’elles attendaient de leur mobilisation ; certaines
catégories de population se sentent abandonnées ou trahies, comme
les paysans ou les détaillants soumis à des contrôles draconiens
auxquels échappent les grandes entreprises.
Dans les pays multinationaux, ces oppositions sociales ne tardent
pas à se traduire en antagonisme national. En Autriche-Hongrie, les
Tchèques imputent les inégalités de recrutement aux armées à une
discrimination nationale au profit des Allemands et les exportations
de grain vers l’Allemagne, Vienne et Budapest provoquent des
révoltes.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la nationalisation des oppo-
sitions sociales est d’autant plus importante qu’elle est favorisée par
les Allemands : en Pologne, on encourage le nationalisme contre les
Russes ; en Lettonie, on encourage la formation d’un État dans une
région industrielle où la fidélité aux bolcheviks de la population ne
pose pas de problèmes ; en Lituanie, on développe le nationalisme
pour contrer la Russie bolchevique.
Partout où le consensus national est mis à mal, les minorités
internes et les étrangers sont de plus en plus surveillés, entretenant
une xénophobie populaire vivace : la guerre permet de faire rejouer
le racisme et le rejet de l’étranger. En France, pendant la Première
Guerre mondiale, les étrangers sont insultés, livrés aux exactions.
Les ressortissants des pays ennemis, même naturalisés, sont enfermés
dans des camps, ce qui touche même des Alsaciens ou des Suisses

181
qu’on prend pour des Allemands. Les violences vis-à-vis des mino-
rités sont surtout nombreuses en Allemagne (contre les Juifs) et en
Hongrie (contre les Slovaques).
Loin de n’être qu’un affrontement de sociétés nationales unies,
la guerre est souvent aussi une guerre civile. Elle finit par mettre
en question les soubassements de la nation et la cohérence de la
communauté imaginée.

La mémoire des guerres et le sentiment national


La compréhension de la guerre par ses acteurs dépend de
catégories culturelles préconstruites : la mobilisation fait appel à des
schémas narratifs préalablement établis qui reposent sur l’héroïsme
ou sur des personnages historiques magnifiés par le récit national.
Ainsi, pendant la guerre des Malouines en 1982, Margaret Thatcher
use d’une rhétorique churchillienne qui joue sur les souvenirs de la
Seconde Guerre mondiale. Elle mobilise également les idéaux d’une
Angleterre rurale et verte dont les îles représentent la projection
lointaine. De leurs côtés, les militaires argentins en appellent au
souvenir de la résistance de Buenos Aires contre l’envahisseur anglais
en 1806 et 1807 et au recouvrement de l’unité nationale par une
croisade catholique. Pour le Royaume-Uni, la reconquête des îles
prend l’allure d’un nouveau D-Day, à 10 000 km de la mère-patrie.
La nation est célébrée dans son unité résistante, ce qui permet de
clore symboliquement le sentiment de décadence qui a miné le pays
pendant toutes les années 1970. La guerre réactive efficacement les
structures de la communauté imaginée britannique.
Ainsi, la mémoire de la guerre touche au fondement de l’identité
nationale. On sait l’importance que revêt en France le culte du citoyen
mort à la guerre qui prend un élan particulier après 1870, selon des
rituels éloignés des cérémonies et des monuments triomphalistes des
guerres napoléoniennes. Immédiatement après la guerre de 1914-
1918, d’innombrables monuments aux morts dans les communes
permettent d’assumer la pluralité des souvenirs de la guerre et de
relier l’expérience des combattants à celle de l’arrière. Ils se prolongent
dans le culte au Soldat inconnu instauré sous l’Arc de Triomphe à
Paris en janvier 1921, à l’image de ce que font les Britanniques à
Westminster Abbey en 1919. La gestion de la mémoire de la guerre

182
GUERRE

devient un enjeu entre l’État et la société parce qu’elle est la clé de


la réconciliation de la nation dans le deuil.
Outre-Rhin, les parades militaires des Casques d’acier se multiplient
après-guerre. La négation de la défaite et, plus encore, des respon-
sabilités de la guerre, empêche la construction d’un consensus
minimum autour de la mémoire de la guerre. La tombe du soldat
inconnu n’est érigée qu’en 1931, dans la cour d’un bâtiment de la Neue
Wache (Garde royale) à Berlin. En 1927, un monument est élevé à
Tannenberg, en Prusse orientale, qui permet d’oublier la défaite sur
le front occidental. Il devient le monument des nostalgiques de l’em-
pire et des groupes paramilitaires y entretiennent une vision héroïque
et positive de la guerre. Le culte des morts ainsi monopolisé par quelques
groupes, il ne reste plus que l’espace de la paroisse pour assurer l’hom-
mage aux morts. En fait, le seul mythe unifiant en Allemagne après
1918 est celui du « coup de poignard dans le dos », un thème que
la littérature héroïque développe dans une vision victimiste de la
guerre : le nationalisme traditionnel et extrémiste l’emporte pour offrir
à une société désorientée une vision univoque de la guerre.

Aujourd’hui, le couple guerre-nation s’est rompu. Déjà, la Seconde


Guerre mondiale avait montré que la dimension nationale tendait
à passer au second plan. Pour les courants antifascistes, ce n’est pas
la défense de la nation qui était une priorité mais celle de la démo-
cratie. À leur manière, les nazis ont transcendé la dimension natio-
nale du conflit par l’idéologie de la race.
Après une longue période de paix, d’autres types de conflits voient
le jour à partir de 1989 et la grande guerre civile européenne de
la première moitié du XXe siècle paraît lointaine. La suppression du
service militaire en France en 1996 montre que l’armée n’est plus
ce collectif national de jadis.
Reste entière la question des relations entre la violence et la nation :
la guerre est-elle un instrument de nationalisation plus efficace que
les autres ? la violence est-elle nécessaire à la formation des nations ?

notices Empires continentaux, Fascisme,


reliées Frontières, Genre, Guerre d’indépendance,
Histoire nationale, Nationalité.

183
GUERRE
D’INDÉPENDANCE
Dans la tradition libérale, l’accession à l’indépendance est
le moment clé de la naissance d’une nation qui s’affirme
dans sa pleine souveraineté. La guerre d’indépendance
est érigée en mythe fondateur de la nation en mettant en
scène l’opposition entre la nation et les forces internes ou
étrangères qui l’auraient tenue soumise. L’historiographie
nationaliste suppose donc que la nation préexiste à la
guerre d’indépendance qui ne ferait que réaliser sa
« libération ».
En fait, les guerres d’indépendance sont le plus souvent
la juxtaposition de plusieurs conflits : des guerres
interétatiques où les grandes puissances du moment
instrumentalisent des minorités nationales, des guerres
civiles masquées qui opposent des loyalistes à des
indépendantistes, des guerres patriotiques et xénophobes
contre l’étranger qui bouleverse la cohésion de la société
traditionnelle, des crises politiques ou dynastiques qui
divisent profondément les élites, des guerres révolution-
naires ou contre-révolutionnaires qui mettent en branle
des protestations sociales profondes et préexistantes, etc.
Le problème est de comprendre comment on passe de
guerres aux clivages multiples à une guerre nationale
opposant deux camps face-à-face.
Si, entre 1776 et 1917, la guerre d’indépendance est
principalement motivée par le nationalisme, au XXe siècle
elle véhicule aussi les thèmes de la révolution d’inspiration
marxiste et, à partir de 1950, à celui de la décolonisation.
Depuis 1989 (chute du mur de Berlin), on assiste en
Europe à un retour des guerres d’indépendance inspirées
par le seul nationalisme, notamment dans l’ex-Yougoslavie.

184
GUERRE D’INDÉPENDANCE

De la guerre civile à la guerre nationale


Le mythe de la guerre d’indépendance ne trouve pas ses origines
en Europe mais en Amérique, où elle est une notion politique
centrale : aux États-Unis, avec la révolution de 1776, mais aussi dans
l’Amérique ibérique où les indépendances se succèdent entre 1810
et 1825. Les États américains sont pionniers dans l’invention de la
nouvelle forme de communauté politique qu’est la nation. Le mythe
de la guerre d’indépendance a alors pour fonction d’assurer une
origine nationale.
Ainsi, en Amérique, les guerres d’indépendance sont des guerres
civiles c’est-à-dire des conflits entre belligérants d’un même État dont
on questionne la souveraineté. Aux États-Unis, le départ des loya-
listes au Canada permet d’écourter les guerres d’indépendance qui,
dans l’Amérique ibérique, durent jusque dans les années 1860.
L’histoire ne retient sous le vocable de « guerre d’indépendance »
que les processus guerriers ayant abouti à la proclamation d’une
souveraineté nationale. Les vaincus n’auront droit qu’aux vocables
de « rebelles », « séditieux » ou même « terroristes ». L’expression
est téléologique et ne peut constituer à ce titre un concept valide
d’analyse des nationalismes. Il n’empêche qu’il est régulièrement
utilisé par les vainqueurs des conflits nationalistes pour légitimer
après-coup leur projet politique et en masquer le caractère de guerre
civile.
Pour l’analyse historique, il faut préférer les termes de guerre
civile où des populations d’un même État luttent entre elles et de
guerre nationale où deux États luttent pour leur souveraineté. Pour
rendre compte du passage d’une guerre civile à une guerre nationale,
il faut prendre en compte la très grande diversité des guerres civiles.
D’une part, notons que les guerres civiles n’ont pas toutes pour enjeux
la nation (la guerre civile espagnole de 1936-1939 par exemple).
D’autre part, les guerres civiles ayant pour enjeu la nation dépendent
de deux données fondamentales : l’identité de départ des belligérants
– commune ou non – et leur objectif politique – constituer un État
séparé ou non. On obtient alors plusieurs sous-genres : guerre civique,
guerre de partisan ou guérilla et enfin, guerre nationale proprement
dite. Mais ces catégories ne sont pas étanches et la violence guerrière
peut, dans certains cas qui restent à déterminer, établir une dynamique
de l’une à l’autre.

185
• La guerre civique ne remet pas en cause la nation
Premier cas, la guerre civique désigne un conflit où les belligé-
rants se réclament de la même identité et luttent pour la constitution
de gouvernements distincts sur le plan local sans nécessairement
remettre en cause l’unité de l’État. Les guerres civiques sont des
moments d’affrontement de pouvoirs et non des guerres ayant pour
enjeu la nation. Les guerres napoléoniennes du début du XIXe siècle,
souvent considérées comme des guerres d’indépendance pour
l’Espagne ou l’Allemagne, illustrent ce cas.
En Espagne, il faut attendre la fin des indépendances américaines
(1825) pour que les guerres napoléoniennes (1808-1814) prennent
le nom de « guerre d’Indépendance ». Au moment du conflit, le terme
généralement utilisé est « révolution d’Espagne », et si le mot « indé-
pendance » est évoqué, c’est toujours dans le sens ancien d’affir-
mation de l’autonomie locale et jamais dans celui de proclamation
d’une souveraineté politique.
Les conquêtes napoléoniennes détruisent les anciens États. En
Espagne, l’armée professionnelle battue, des milices se forment dans
les pueblos, les communes rurales et urbaines, sous l’égide des
corporations municipales. Les municipalités acquièrent un pouvoir
constituant et forment des juntes qui proclament des « indépen-
dances ». La défense de l’Espagne repose alors sur une mosaïque
de corporations territoriales juxtaposées mais qui ne travaillent pas
à l’établissement d’une souveraineté nationale.
La guerre civique prouve que, dans l’Europe de la première
moitié du XIXe siècle, de très larges secteurs de la population demeu-
rent de fait hors de la nation, fidèles à une autre culture politique
qui met en avant une conception organique et hiérarchique de
la société. Le concept de nation est étranger à cette opinion dite
légitimiste.
Pourtant, face à l’effondrement de l’État, les libéraux espagnols
en appellent à une solution de rechange inédite : la nation. Ils s’em-
ploient donc à lire la guerre civique comme une guerre nationale.
Pour eux, la réaction légitimiste de la population ne peut venir que
d’une forme incompréhensible de résistance. Une fois au pouvoir,
en 1833, ils expliquent cette attitude par un combat séculaire entre
les forces du progrès contre celles de l’obscurantisme. Ce faisant,
ils justifient un système censitaire et érigent une barrière sociale et
politique infranchissable qui conduit à la cruelle guerre carliste (1833-
1839). C’est précisément pendant cette dernière que l’appellation
de guerre d’Indépendance apparaît pour désigner les événements de

186
GUERRE D’INDÉPENDANCE

1808-1814. Pour les historiens libéraux, il s’agit de sauver la face


en masquant les origines de la guerre civile présente.

• La guerre de partisans
La guérilla répond au cas où les belligérants revendiquent une
même identité mais poursuivent des objectifs politiques différents
sur le plan national. C’est une guerre irrégulière qui évite la bataille
mais qui, par un harcèlement continu, mine la volonté de combattre
de l’ennemi. C’est la guerre du faible contre le fort. Elle rassemble
des hommes humbles (souvent des paysans) autour d’un chef de
guerre au pouvoir charismatique. Militairement, le groupe est
volatil, peu armé et peu professionnalisé. Toutefois, à la différence
de la guerre civique, le rapport à la nation est fort : le peuple, c’est
les guérilleros. En mêlant des troupes aux origines sociales et géo-
graphiques diverses, la guérilla sert de creuset à la nation, fondée
sur des principes hiérarchiques nouveaux et où l’armée joue un rôle
capital. La guérilla permet aussi de construire une forme d’État
souverain dans la mesure où les groupes armés parcourent et admi-
nistrent un territoire de guerre homogène. Si les guérilleros sont
reconnus par des puissances étrangères ayant un intérêt à ériger la
région insurgée en État indépendant, alors la guerre de partisans se
transforme en guerre nationale, comme c’est le cas en Grèce entre
1821 et 1832.
À la fin du XVIIIe siècle, la bourgeoisie commerçante et quelques
intellectuels grecs sont sensibles aux idées révolutionnaires. Les
Hétairies (sociétés politiques) de Vienne puis celles d’Athènes et
d’Odessa, fondées en 1814, travaillent à l’idée de la nation grecque
mais elles sont sans contact avec les révoltes populaires contempo-
raines des Monténégrins, des Maniotes ou des Souliotes. Le déclen-
chement de l’insurrection nationale au printemps 1821 se fonde sur
une coalition hétéroclite d’acteurs : des intellectuels issus de grandes
familles de l’Empire ottoman, des membres du bas clergé orthodoxe,
des marins, des brigands du Péloponnèse (les klephtes), des riches
négociants et financiers, tous réunis sous l’œil bienveillant du
tsar Alexandre Ier. En janvier 1822, un congrès de patriotes réuni à
Épidaure proclame l’indépendance de la Grèce et élit un Conseil
exécutif. Mais, entre 1822 et 1824, les insurgés reculent devant les
armées ottomanes et se divisent – les klephtes, notamment, luttent
contre toute forme de centralisation du futur État. Au nom du sultan
ottoman, le pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, défait les patriotes grecs

187
à Navarin (1825), à Missolonghi (1826) et à Athènes (1827). La
guerre de guérilla échoue donc à fonder un État indépendant.
C’est alors que les grandes puissances s’intéressent à la révolte :
les Britanniques, soucieux d’écarter la Russie des Balkans ; la Russie,
prête à faire de la Grèce un protectorat ; la France, qui cherche sa
place dans l’Europe du congrès de Vienne. Par le traité de Londres
de 1827, les trois puissances s’engagent à créer un État grec autonome
au sein de l’Empire ottoman et envoient une force militaire conjointe
qui inflige une défaite au pacha d’Égypte à Navarin, en 1827. Au
traité de Londres de février 1830, un État grec sous suzeraineté
ottomane est créé. Puis les puissances européennes imposent
l’indépendance totale de la Grèce (1832) et nomment un nouveau
monarque, Othon Ier.
Ainsi, la guerre d’indépendance grecque est une guérilla changée
en guerre nationale grâce à l’intervention des puissances européennes,
elles-mêmes mues par des considérations stratégiques et des intérêts
réciproques. C’est un fait essentiel dans toute l’Europe centrale : les
guerres d’indépendance et les nations y sont d’abord le résultat des
intérêts des puissances de l’Europe occidentale.

• La guerre nationale
La guerre nationale oppose des belligérants qui ne partagent pas
la même identité et qui poursuivent, en outre, des projets étatiques
différents. C’est le cas le plus courant dans les guerres d’indépendance.
Elle conduit généralement à une division entre deux États souverains
après un conflit classique opposant une armée professionnelle à une
autre, comme c’est le cas pour l’indépendance de la Belgique en 1831.
Au Royaume-Uni des Pays-Bas, au début du XIXe siècle, il existe
un conflit ancien entre les élites négociantes du Nord, partisanes du
libre-échange, et les élites industrielles du Sud, partisanes d’un pro-
tectionnisme qui les protège de la concurrence britannique et française.
Le conflit se greffe sur une ancienne rivalité religieuse qui voit s’op-
poser depuis le XVIe siècle les provinces protestantes du Nord aux
provinces catholiques du Sud. La rébellion politique des provinces
du Nord, au XVIIe siècle, avait de plus entretenu des destins politiques
différenciés qui se manifestent à nouveau lors des guerres révolu-
tionnaires : en 1792, alors que les provinces du Sud sont annexées
à la République française, celles du Nord sont rassemblées dans une
République batave en 1795, puis dans un royaume de Hollande à
partir de 1806. En 1813, la dynastie d’Orange règne sur le Royaume-

188
GUERRE D’INDÉPENDANCE

Uni des Pays-Bas et renoue les liens entre les deux parties méridionale
et septentrionale en se référant notamment à la période où elles
avaient été unies, sous la dynastie des Habsbourg, avant 1579.
Les événements de 1830-1831 sont l’origine d’expressions natio-
nalistes virulentes qui opposent deux gouvernements et deux armées.
Le soulèvement de Bruxelles, le 25 août 1830, répond à une coalition
hétéroclite des élites des provinces méridionales, des commerçants
libéraux et des élites catholiques terriennes, tandis qu’un Congrès
national exclut la maison d’Orange du nouveau trône. Si les rebelles
optent pour une monarchie parlementaire, le choix du roi n’est
tranché que par la conférence de Londres en 1831. Pour contrer
les attaques néerlandaises, la Belgique doit compter sur l’appui des
troupes franco-britanniques à plusieurs reprises.
Ainsi, la guerre d’indépendance belge, née d’une guerre civile,
se convertit en guerre nationale par l’intervention de forces alliées
étrangères (ici, la France révolutionnaire et la Grande-Bretagne) qui
reconnaissent aux insurgés le droit de former un nouvel État. On est
là dans le cas de guerres d’indépendances nationales mêlées à des
guerres inter-étatiques.

Les guerres d’unité


La guerre d’unité est une guerre interétatique où l’un des États
belligérants parvient à en réunir d’autres pour fonder un nouvel État
souverain. Ce type de guerre d’indépendance est proche de la guerre
internationale classique opposant deux États belligérants poursuivant
une même cause (la possession d’une région disputée par exemple).

• Les guerres d’indépendance italiennes


En Italie, le chapelet de conflits armés qui « libèrent » le sol
italien de la présence autrichienne est salué comme le moment fort
du Risorgimento : 1848-1849, première tentative de construction
unitaire sous l’égide de Charles-Albert, roi de Piémont, 1857-1859,
réalisation de l’unité péninsulaire par Victor-Emmanuel II avec
l’aide de Napoléon III et, enfin, 1866 qui rattache la Vénétie au
royaume. Une fois encore, l’aboutissement du processus unitaire
conduit à privilégier a posteriori les événements guerriers alors

189
que l’unité relève aussi de plébiscites, notamment pour les États de
l’Italie centrale.
En 1861, le royaume d’Italie résulte non pas d’une création ex
nihilo ou d’une sédimentation fédérale mais de la généralisation du
système de gouvernement piémontais, ce qui permet à l’Italie de faire
l’économie de la rédaction d’une Constitution en adoptant le Statuto
promu à Turin en 1848. L’État piémontais a eu pour tâche prioritaire
de former un territoire national par annexions de gré ou de force
plutôt que d’en intégrer les composantes par un projet national
cohérent. C’est pourquoi la modernisation de l’armée est essentielle
à la réalisation de l’unité. En revanche, l’unification juridique et légis-
lative ne commence pas avant 1865. En fait, il semble que Cavour,
l’un des principaux protagonistes de l’unité italienne, n’ait assumé
que tardivement le projet unitaire. C’est bien plutôt l’effondrement
des États d’Italie centrale qui enclenche un processus d’unification
autour du vieil État piémontais, ce que les patriotes italiens ont appelé
la « révolution d’Italie ».
Les « guerres d’indépendance » italienne sont aussi des guerres
civiles. En 1848, les troubles révolutionnaires aboutissent à la for-
mation de républiques à Venise, à Rome et à Florence. L’insurrection
sicilienne dure quant à elle jusqu’en avril 1849. La division des
patriotes italiens entre modérés et républicains radicaux explique la
reconquête autrichienne de 1849.
Le passage d’une pluralité d’États « d’Ancien Régime » (l’ex-
pression est courante en Italie dans les années 1860) à un État pié-
montais unique, étendu et en voie de modernisation, s’est fait dans
la violence et la guerre. Il rencontre de nombreuses résistances de
la part de couches populaires rurales volontiers anti-étatistes, quels
que soient le nom et la forme de l’État, et d’élites anciennes attachées
aux anciens États. D’autres élites approuvent l’effondrement des
anciens États : elles font le choix de l’efficacité en tenant un discours
sur le bien public et préfèrent prendre fait et cause pour l’État
piémontais plutôt que de voir grandir le risque d’une révolution
démocratique, comme en 1848. Même si ces élites se partagent entre
centralistes et fédéralistes, elles s’entendent pour que l’État unitaire
mobilise les masses et les nationalise afin d’éviter la formation d’une
coalition sociale du refus.
L’invention de la « révolution d’Italie » masque l’existence d’une
révolution sociale qui couve depuis 1848 et celle d’une opposition
résolue à l’unité, avant et après 1870. La guerre d’unité est bien une
guerre nationale de conquête.

190
GUERRE D’INDÉPENDANCE

• Une guerre d’unité inaboutie : l’Irlande


Lorsque les belligérants qui partagent une même identité défen-
dent des projets étatiques différents, une guerre d’unité inaboutie
conduit alors à une scission irréversible entre deux États rivaux dont
l’un au moins prétend représenter l’ensemble de la nation. L’Irlande
au début du XXe siècle illustre cette situation.
Le 24 avril 1916, une révolte secoue l’Irlande. La menace d’une
conscription dans le pays est le ferment de la révolte anglophobe :
le parti parlementaire modéré, qui soutient l’option de l’autonomie
politique et qui a dominé très largement la vie politique irlandaise
depuis 1863, s’effondre brutalement, laissant la place au Sinn Féin,
partisan du boycott du Parlement de Westminster. Le premier
Parlement de Dublin, le Dàil Eireann, ne réunit que 27 députés car
beaucoup d’élus du Sinn Féin sont en prison. Déclaré illégal par
Londres, il vote néanmoins une Déclaration d’indépendance et
proclame le « Programme démocratique du Parlement d’Irlande ».
Le 1er avril 1919, 26 comtés à majorité catholique signent la
Déclaration d’indépendance mais 6 comtés sur les 9 que comprend
la province du Nord font sécession pour demeurer britanniques : ils
forment l’Ulster.
La guerre d’indépendance irlandaise (1919-1921) est une guerre
civile entre Irlandais où se mêlent des partisans d’un statut d’auto-
nomie, le Home rule, des républicains radicaux et indépendantistes,
des unionistes du Nord qui veulent demeurer britanniques et des
troupes Britanniques qui appuient ces derniers. La guerre est pré-
sentée par ses acteurs eux-mêmes comme un conflit entre Irlandais
et Anglais. C’est dans la guerre que naît le jeune État irlandais : il
administre des collectivités locales, organise des levées militaires,
aide le clergé et les paroisses qui sont souvent loyalistes à la Couronne,
lève un emprunt de guerre, etc.
La guerre de partisan s’intensifie entre janvier 1919 et juillet 1921,
date d’une première trêve. La solution de paix (Articles of Agreement)
fonde un État au statut de dominion, divisé au nord par la fidélité de
l’Ulster à l’empire. L’État libre de Dublin prête serment d’allégeance
à la couronne britannique, symbole de son maintien dans l’empire.
Il n’y a donc pas d’indépendance formelle de l’Eire.
De juillet 1922 à avril 1923, l’Irlande se déchire à nouveau entre
partisans du traité et dissidents de l’IRA qui le refusent. Cette nou-
velle guerre civile donne naissance aux deux grands partis de la jeune
république d’Irlande : le Fiana Fail (fondé par le président de la
République De Valera en 1926) et le Fine Gael. Les unionistes, fidèles

191
à la couronne britannique, précipitent la fondation d’un État provincial
propre en Irlande du Nord, doté d’un parlement à Belfast lié à celui
de Westminster, qui mène une politique de discrimination de la mino-
rité catholique. L’Eire ne devient un dominion indépendant qu’en
1931 et n’est pas associé au Commonwealth avant 1937. Mais, le
règlement de la guerre civile ne peut satisfaire les irrédentistes du
Sud qui considèrent l’État des 26 comtés comme une nation
amputée. En théorie, la Constitution de l’Eire de 1937 ne renonce
pas à la souveraineté sur l’ensemble de l’île d’Irlande.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, la guerre nationale se
concentre en Ulster. Dans les régions unionistes, la minorité catho-
lique poursuit le rêve de réunion avec l’Eire et nie la légitimité de
l’État britannique. Cette minorité, qui s’oriente longtemps vers des
moyens légalistes, est soutenue par les partis sociaux-réformistes
(National Party). Mais, à partir de 1968, les partisans de la lutte armée
(Sinn Féin et son bras armé, l’IRA) gagnent en importance. On a
donc bien une guerre d’unité inaboutie parce que les belligérants,
revendiquant des identités irlandaises distinctes, poursuivent des
objectifs politiques différents. En 1998, sous pression de Tony Blair,
chef du gouvernement britannique et de Bill Clinton, président
des États-Unis, les accords du Vendredi Saint ont rassemblé des
représentants du gouvernement de Londres, de Dublin et les deux
forces belligérantes en présence en Irlande du Nord, unionistes et
indépendantistes. L’Eire renonce alors à sa prétention de souveraineté
sur l’Ulster et le Royaume-Uni promeut un statut de large autonomie.
Malgré le désarmement de l’IRA (2001) et la renonciation de cette
dernière à la lutte armée (2005), le processus de paix est enlisé.

Les guerres d’indépendance du XXe siècle

• Guerres d’indépendance ou révolutions ?


À partir de 1917, la révolution russe change les données du pro-
blème des guerres d’indépendance. Au nationalisme, qui était le motif
principal des guerres du XIXe siècle, s’ajoute la révolution socialiste
qui devient souvent le motif principal des guerres d’indépendance
du XXe siècle.

192
GUERRE D’INDÉPENDANCE

En Finlande par exemple, la révolution russe de février 1917 remet


immédiatement en question la souveraineté russe exercée depuis 1809.
L’effondrement de l’État russe engendre une situation de chaos où
s’impose le Parti social-démocrate, premier parti marxiste au monde,
par un processus démocratique. La révolution d’Octobre finit de désta-
biliser cette région. En janvier 1918, la Finlande se divise entre deux
gouvernements, « rouge » au sud et « blanc » au nord. La guerre civile
dure trois mois et aboutit à la victoire des Gardes Blanches du géné-
ral Mannerheim appuyé par un corps expéditionnaire allemand. Les
Gardes Rouges fuient en Russie et la fin de la guerre est célébrée le
16 mai 1918. Dans ce cas, la guerre révolutionnaire désigne ce que
les Blancs ont dénommé la guerre d’Indépendance, en assimilant les
« rouges » aux bolcheviks russes, c’est-à-dire au parti de l’étranger.
En Grèce, pendant la Seconde Guerre mondiale, des mouvements
de libération nationale voient le jour : ils sont soit communistes (Front
national de libération, EAM), soit républicains libéraux (Armée natio-
nale démocrate, EDES). Dans les maquis, les confrontations entre
communistes et républicains font rage pendant l’hiver 1943-1944.
Mais Churchill appuie de son côté un gouvernement républicain en
exil à Londres qu’il fait débarquer au Pirée en octobre 1944, sitôt
les troupes allemandes évacuées. Le pays est alors divisé entre deux
États concurrents avec leurs gouvernements, leurs polices, leurs forces
armées. La bataille se déclenche dans l’hiver 1944-1945 pour le
contrôle d’Athènes : les républicains l’emportent grâce à l’appui
décisif des troupes britanniques. Face à la défaite communiste, la
droite impose des élections frauduleuses en mars 1946, puis favo-
rise à la fin de cette même année un référendum favorable au retour
de la monarchie. Or, l’opinion impute à cette dernière la dictature
de Metaxas (1936-1941) et le drame de l’invasion de la Grèce par
les forces de l’Axe.
La Grèce s’enfonce alors à nouveau dans la spirale de la guerre
civile dans l’été 1946. Le Parti communiste grec (KKE), appuyé par
les pays communistes voisins mène une guerre de guérilla et, en
décembre 1947, fonde un gouvernement provisoire dans les mon-
tagnes. Les États-Unis prennent alors le relais des Britanniques et
soutiennent massivement le gouvernement d’Athènes tandis que la
crise soviéto-yougoslave de 1948 affaiblit le KKE dont le secrétaire
général, Nikos Zakhariadis, est forcé à l’exil en octobre 1949. Le
conflit prend fin quelques mois plus tard.
En Finlande comme en Grèce, chacun des camps en présence
prétend représenter celui de l’indépendance nationale, ce qui conduit

193
inexorablement à une guerre civile. Au XXe siècle, l’enjeu national
se double d’un enjeu révolutionnaire, donnant aux guerres d’indé-
pendance entre 1917 et 1989 la coloration particulière d’une réaction
politique en défense de l’ordre social. Les conditions d’intervention
internationale sont une fois encore décisives pour décider de l’issue
de la guerre.

• 1989 : le retour des guerres d’indépendance


nationalistes
La chute du mur de Berlin accélère le processus de décompo-
sition de la Yougoslavie en de multiples mouvements indépen-
dantistes. Tandis que les mesures de libéralisation de l’économie
heurtent les intérêts locaux, l’Assemblée slovène approuve ainsi,
en septembre 1989, sa propre Constitution qui ouvre le chemin de
la sécession légale. Lors des élections locales de l’année 1990, les
différents partis nationalistes l’emportent dans chaque région : en
Slovénie, la coalition Demos ; en Croatie, l’Union démocrate croate
(HDZ), un parti nationaliste et catholique de droite, derrière Franjo
Tudjman. En juillet 1990, l’Assemblée croate prononce sa souve-
raineté et, en décembre, elle adopte une constitution propre. Les
minorités serbes de Croatie (Krajina) résistent alors à une politique
de « croatisation » agressive. Au Monténégro, les anciens com-
munistes gardent le pouvoir et se rapprochent du Parti socialiste
de Serbie. En Macédoine, en janvier 1991, le Parlement se prononce
pour l’indépendance et exige le retrait des troupes fédérales. En
Bosnie enfin, les partis musulmans ne parviennent pas à former
une coalition ni avec les partis des Croates ni avec ceux des Serbes
de la région : ces derniers forment un parlement propre en avril
1991.
La guerre débute le 25 avril 1991 lorsque la Slovénie puis la
Croatie déclarent leur indépendance. La reconnaissance officielle par
l’Allemagne de la Slovénie et de la Croatie en décembre 1991 fait
basculer la guerre civile en guerre nationale interétatique. En Croatie,
le processus aboutit à la sécession des Serbes de Krajina : l’armée
yougoslave prend le contrôle de 25% du territoire croate et bombarde
Zagreb. En janvier 1992, un accord de paix est signé : la Croatie
obtient la reconnaissance de l’ONU mais la Krajina demeure sous
administration autonome. La campagne contre les Serbes de Krajina
en août 1995 conduit à un nettoyage ethnique appuyé par une
opinion publique croate unanime.

194
GUERRE D’INDÉPENDANCE

L’avant-dernier chapitre des guerres d’indépendance yougoslave


s’écrit en Bosnie. En février 1992, les partis musulmans et croates
appuient un référendum sur l’indépendance de la Bosnie tandis que
les Serbes constituent leur propre parlement à Pale. La Bosnie est
alors reconnue par l’ONU, l’Union européenne et les États-Unis. Mais
les Serbes de Bosnie conquièrent les deux tiers du territoire grâce
à l’appui de l’armée yougoslave. Ils appliquent une politique de
nettoyage ethnique d’une rare violence, à Srebrenica notamment. Les
Croates de Bosnie jouent aussi la carte de l’annexion à l’État croate
voisin. Les forces d’interposition internationales sont impuissantes
à éviter les massacres, en particulier le siège de Sarajevo (1992-1996).
En 1994, les politiques d’annexion serbe et croate de la Bosnie sont
mises en échec lorsque les forces musulmanes et croates de Bosnie
parviennent à un accord pour reconquérir une grande partie du
territoire. À la conférence de Dayton (États-Unis) en novembre 1995,
un accord final prévoit l’établissement d’un État bosniaque fédéral
composé de deux entités, la fédération serbo-bosniaque (49 %
du territoire) et la fédération musulmano-croate (51%) avec pour
capitale commune Sarajevo. La présidence est collective et le par-
lement bicaméral.
Le dernier chapitre des guerres concerne le Kosovo dont la majo-
rité albanaise menace de déclarer l’indépendance de la province au
début de 1998, en s’appuyant sur une armée de libération albanaise
(Armée de libération du Kosovo, UCK). L’armée yougoslave réplique
par une occupation brutale qui conduit l’OTAN à intervenir active-
ment, par le biais de bombardements à Belgrade au printemps 1999.
Un accord de cessez-le-feu aboutit en 1999 à l’établissement d’une
région autonome sous contrôle de l’ONU, dont le statut demeure
encore incertain.
Aux yeux de l’opinion publique européenne, les guerres d’in-
dépendance balkaniques représentent désormais la pire des solutions
au problème national, à l’opposé du règlement pacifique de la ques-
tion tchécoslovaque par exemple. La guerre d’indépendance qui, au
XIXe siècle, était valorisée comme la plus noble des guerres, est
devenue à la fin du XXe siècle le comble de l’horreur.

Au début du XIXe siècle, la proclamation d’indépendance n’implique


pas une séparation politique dans la mesure où elle répond à l’idéal
d’autonomie des communautés qui composent la société tradi-
tionnelle. Mais la guerre d’indépendance qui s’ensuit oppose les

195
populations entre elles, crée des États rivaux, identifie le peuple et
l’armée, accuse les différences pour rendre évidente la naissance
de l’État-nation. Les indépendantistes appellent « guerre d’indé-
pendance » la guerre civile qui leur permet d’accéder au pouvoir
et de légitimer la création d’un État. Ils ont le plus souvent besoin
de l’appui de forces étrangères qui reconnaissent le nouvel État,
transformant la guerre civile en guerre nationale.
La guerre d’indépendance est donc moins la conséquence de
l’affirmation du nationalisme que sa cause. La guerre civile qu’elle
déclenche, loin d’être l’aberration que présentent les nationalistes,
est une voie normale de construction de l’État-nation.

notices Fédéralisme et autodétermination, Guerre,


reliées Minorités, Nettoyage ethnique, Origines et
renaissances nationales.
Cartes : L’unité italienne – Le Kaiserreich.

196
HISTOIRE
NATIONALE
Aux XIXe et XXe siècles, la doctrine politique du nationalisme
a profondément marqué le développement culturel de
l’Europe et, en particulier, les disciplines intellectuelles.
L’histoire a été par excellence le terrain de cet investisse-
ment nationaliste. Le nationalisme utilise l’histoire à ses
propres fins pour légitimer la conception romantique
de la nation qui la considère comme un donné naturel,
antérieur à toute forme d’organisation politique.
Les libéraux, là où ils s’emparent du pouvoir dans la
première moitié du XIXe siècle favorisent le développement
des histoires nationales. Héritiers des Lumières,
ils considèrent que tous les individus doivent accéder
à la culture et, à cette fin, ils créent des institutions
susceptibles d’enseigner à la population l’histoire
nationale : musées, archives, bibliothèques, etc. Les
citoyens sont dès lors mobilisés pour célébrer l’histoire
nationale.

L’histoire au service de la nation


Les décennies 1820-1830 voient l’éclosion de travaux d’historiens
qui dotent la nation d’une histoire. L’histoire en tant que discipline
se distingue désormais de l’histoire philosophique du XVIIIe siècle
qui tirait des leçons du passé sans se soucier de la vérité des faits.
Mais, la jeune génération d’historiens se distingue aussi des érudits
du siècle précédent qui, dans les académies, multiplièrent les enquêtes
factuelles.

197
• L’émergence de l’histoire
comme discipline nationale
Au XIXe siècle, les « peuples », les « civilisations », les « classes »
ou les « races » deviennent le moteur de l’histoire. En France, François
Guizot inaugure le mouvement avec l’Histoire de la révolution
d’Angleterre (1826), l’Histoire de la Civilisation en Europe (1828-
1829) et l’Histoire de la Civilisation en France (1829-1830). Ses cours
magistraux à la Sorbonne attirent les foules et sont immédiatement
publiés par les éditeurs du Quartier Latin. Mais l’irruption des masses
dans le récit d’histoire se colore de fiction, ce qui fait de l’historien
un romancier du vrai.
L’histoire en tant que science apparaît un peu plus tard, entre 1830
et 1850, au Collège de France où professent Jules Michelet à partir
de 1838 puis Edgar Quinet, mais surtout à travers un réseau d’ins-
titutions spécialisées : l’Académie des inscriptions et belles-lettres
(créée en 1816), l’Académie des sciences morales et politiques,
l’École des Chartes (1821, refondée en 1830), le Comité des travaux
historiques (1834), l’École archéologique d’Athènes (1846). Les
publications savantes se multiplient : Bulletin de la Société de
l’histoire de France (1834), Bulletin archéologique (1838), Revue
archéologique (1844), etc.
Mais, c’est l’Allemagne qui apparaît au XIXe siècle comme la
mère des sciences historiques, auxquelles on attribue la connais-
sance du devenir des nations. Après les défaites de 1806, la nation
allemande n’est qu’une utopie défendue par une poignée d’historiens.
Pour légitimer l’existence historique de l’Allemagne, les premiers
romantiques ont recours à la comparaison avec la Grèce antique,
comme Wilhelm von Humboldt dans l’Histoire de la chute et du
déclin des États libres de la Grèce paru en 1807. La biographie
d’Alexandre le Grand par Johann Gustav Droysen paraît en
1833 et remporte un immense succès parce qu’elle transpose à
l’Allemagne l’histoire d’un peuple sacré. Dans son Histoire du
peuple allemand parue en 1825, Heinrich Luden affirme la primauté
du peuple sur toute instance historique, instituant cet « Empire du
Peuple » que les quarante-huitards tentent d’établir plus tard à
Francfort. Ainsi, les historiens sont les premiers propagandistes de
l’utopie d’un État national de tous les Allemands, une perspective
que le XVIIIe siècle avait considérée comme irréalisable et peu
souhaitable.
À l’imitation des deux grandes traditions historiographiques domi-
nantes, la française et l’allemande, nombre d’historiens romantiques

198
HISTOIRE NATIONALE

européens légitiment l’idée nationale, notamment en Italie avec


Vittorio Alfieri ou Alessandro Verri.

• L’invention des histoires nationales


En France comme en Allemagne, la clé de lecture de l’histoire
demeure politique. Pour Michelet dans l’Histoire de France (11 tomes
publiés de 1833 à 1869) et dans l’Histoire de la Révolution
(7 volumes publiés de 1847 à 1853), c’est la Révolution qui achève
l’unité de la France et inaugure l’ère de la liberté. La glorification
de la Révolution connaît une acmé avec l’Histoire des Girondins de
Lamartine (1847). Cependant, le couple Nation/Liberté est mis a
mal par le Second Empire qui renforce le sentiment national au
détriment des libertés publiques : cette évolution oblige les historiens
à relativiser le sens de l’histoire nationale.
En Allemagne, toute une génération d’historiens romantiques
et libéraux se convainc de la vocation allemande de la Prusse :
Dahlmann à Bonn, Häuser à Fribourg, Duncker et Treitschke à Berlin,
Droysen à Iéna et Sybel à Munich. Ils font aussi de la politique en
tant que députés ou collaborent aux grands journaux d’opinion : le
sociologue du XXe siècle Max Weber les nomme les « prophètes de
la chaire ». Dans son Histoire de la politique prussienne, en 1855,
Droysen explique par exemple que la construction d’un État unitaire
sous l’égide de la Prusse est un « plan de l’ordre du monde ». Les
souverains prussiens sont aussi l’objet d’adulation, comme dans
l’œuvre de Franz Kruger, l’Histoire de Frédéric le Grand (1841).
Pour eux, l’avenir de l’Allemagne est inscrit dans le Moyen Âge :
le Saint-Empire est interprété comme un pré-État national allemand
et Otton Ier (912-973) est vu en père de la patrie. En 1819, Freiherr
von Stein fonde Monumenta Germaniae Historica, une collection
de sources écrites médiévales. Dans les années 1820, l’Histoire de
l’ordre teutonique de Johannes Voigt, l’Histoire des Hohenstaufen
et leur temps de Friedrich von Raumer, les travaux de Heinrich
Stenzel sur les empereurs francs attestent cette passion pour le Moyen
Âge qui culmine avec la parution, en 1855, des six volumes de
l’Histoire de l’Empire allemand de Wilhelm von Giesebrecht. Après
1871, le Kaiserreich continue d’exalter l’époque médiévale, comme
en témoigne la continuité artificielle du titre d’empereur. Le fils de
Guillaume Ier, Frederic III, voulut d’ailleurs se faire appeler Frédéric
IV pour rétablir la continuité des titulatures des anciens empereurs
d’Allemagne.

199
En Allemagne ou en Italie, l’unité semble le fil conducteur et le
but de tout récit national au XIXe siècle. Encore aujourd’hui, nombre
d’histoires nationales sont finalistes et font de l’indépendance l’abou-
tissement naturel de siècles de vicissitudes. La Constitution slovaque
de 1992 le proclame alors que la création d’un État national slovaque
fut imposée par Hitler en mars 1939. De même, l’histoire nationale
croate défend l’idée d’une continuité entre le royaume de Croatie
du Xe siècle et la République de Yougoslavie née en 1918. Pourtant,
cette continuité est historiquement fausse : l’union personnelle des
couronnes de Croatie et de Hongrie est instituée dès 1102 et les
Habsbourg règnent à Zagreb depuis 1527. En 1867, la Croatie est
partagée entre Cisleithanie (pour la partie dalmate) et Transleithanie.

• Fonder l’identité nationale


Chaque histoire nationale invente une mission à son pays en
survalorisant son originalité, en le dotant d’une « identité ». Les grandes
nations catholiques ont pour justification la défense de la religion
contre les invasions : en Pologne, c’est l’envahisseur asiatique qui
joue ce rôle, en Hongrie le Turc, en Espagne et au Portugal l’Arabe.
Au XIXe siècle, le poète national Adam Mickiewicz attribue à la
Pologne le rôle de « mur de la chrétienté », de martyr et de rédemp-
teur face aux Russes. Selon l’historien allemand Leopold von Ranke,
chaque nation a reçu de Dieu sa nature et l’histoire consiste en la
« matérialisation de la volonté de Dieu ». L’histoire romantique du
Polonais Joachim Lelewel insiste ainsi sur les origines sarmates
de son pays qui ancrent la Pologne du côté de l’Orient. De même,
au début du XXe siècle, l’école historique de Lvov souligne la
spécificité de l’histoire polonaise en raison de cette double appar-
tenance occidentale et orientale. Pour l’école de Cracovie au contraire,
l’occidentalisme caractérise la nation polonaise.
Pour les Hongrois, l’affirmation du caractère asiatique de la nation,
opérée par Karl von Czoernig en 1835, plonge dans une histoire
particulière, celle de l’arrivée de peuplades d’Asie centrale en Europe
au IXe siècle. Cette interprétation fait des Huns et d’Attila les ancêtres
de la nation hongroise comme en témoigne le millième anniversaire
de l’installation des Magyars dans la plaine hongroise en 1896. Après
la frustration créée par le traité du Trianon en 1920, le courant
historiographique particulariste prend encore plus d’ascendant :
il sert de fondement à l’histoire officielle développée par la dicta-
ture de Horthy dans les années 1930.

200
HISTOIRE NATIONALE

Le processus d’invention d’une histoire nationale n’a pas partout


rencontré de succès. En Autriche, la mobilisation intellectuelle contre
les troupes napoléoniennes est sans lendemain. Des propagandistes
autrichiens ont souvent servi la cause de Bismarck en faisant de
l’Autriche le symbole du conservatisme étroit et borné. C’est seu-
lement après la bataille de Sadowa, en 1866, que des voix s’élèvent
en faveur d’une histoire nationale autrichienne. Cette faillite explique
l’attraction de l’histoire allemande sur les élites autrichiennes.
En 1918, la nouvelle République d’Autriche connaît un déficit de
légitimité historique qui rend fragile sa stabilisation politique et ouvre
la perspective de l’Anschluss accompli en 1938 par Hitler.

L’État national au service de l’histoire


L’État favorise l’invention d’histoires nationales par le biais de
diverses institutions. Sans être absolument nécessaires à son déve-
loppement, comme le montre le cas de la Catalogne où les histo-
riens ne peuvent compter sur le soutien de l’État espagnol, ces
institutions consolident la tâche des historiens nationalistes et leur
offrent une capacité de projection inégalée. En retour, les historiens
légitiment la construction et la domination de l’État.

• Les archives nationales


La passion de l’archive est indissociable de l’effort pour élaborer
une histoire nationale cohérente. Les archives sont nées de la nécessité
de gouverner : elles sont donc nombreuses et anciennes et conser-
vent une mémoire dynastique et étatique. Mais c’est la Révolution
française qui invente les archives nationales consultables par le public
au nom du droit de chaque citoyen à connaître le passé de la nation.
En France, le décret du 7 septembre 1790 organise ainsi le dépôt les
documents juridiques.
Grâce à l’École des Chartes, les archivistes sont des profes-
sionnels : on y enseigne l’histoire, la géographie, la paléographie,
l’archéologie surtout. Il faut attendre 1838 pour que François Guizot
régisse le dépôt obligatoire des archives administratives et les archives
départementales. Il n’y a que le ministère de l’Intérieur pour pratiquer
de manière régulière le dépôt d’archives depuis 1811. En 1884, les

201
archives départementales, communales ou nationales dépendent du
ministère de l’Éducation alors qu’en 1887 s’organise l’accès libre
au public. Le nombre de consultation est multiplié par 40 entre 1887
et 1888, preuve de l’engouement pour l’archive qui traverse le siècle.
Mais elle reste, au XIXe siècle, un bien d’État davantage qu’un trésor
de la mémoire nationale.
L’éclosion de l’histoire nationale s’appuie aussi sur une fièvre
documentaire privée. Entre 1830 et 1870, la bibliophilie se développe
dans les foyers fortunés et dans des sociétés savantes qui se multi-
plient. En 1824, Arcisse de Caumont fonde la Société archéologique
de Normandie. En 1834 est fondée la Société des antiquaires de
l’Ouest à Poitiers. Leur pratique scientifique de l’histoire annonce
le triomphe du positivisme en histoire après 1870.

• Bibliothèques et collections historiques


Parallèlement aux archives naissent les premières grandes biblio-
thèques publiques. Sous l’Ancien Régime, les bibliothèques sont
privées, quoiqu’ouvertes parfois au public, comme la bibliothèque
Mazarine (1691) ou la Bibliothèque royale (1735). Sous la Révolution,
l’État acquiert les ouvrages des bibliothèques religieuses ou des
émigrés puis les rétrocède aux municipalités qui n’en prennent
d’ailleurs pas soin. En 1803 est fondée la Bibliothèque nationale. En
1830, il existe 200 bibliothèques municipales, la plupart à l’abandon.
Mais, en 1829, Guizot organise le réseau des bibliothèques en France
et fixe les règles de catalogation, d’achat et de dépôt. Une loi de 1839
uniformise les règles de gestion des bibliothèques et organise le
recrutement des bibliothécaires. Les catalogues d’imprimés paraissent
à partir de 1849. Parallèlement sont publiés les grands recueils
d’archives, comme les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi
par Paulin Paris (entre 1836 et 1848) ou le Catalogue de l’histoire
de France (dont le premier volume paraît en 1855). Cette politique
ne s’accompagne toutefois pas au XIXe siècle d’un souci constant pour
la divulgation : l’accès demeure restreint. Comme les musées et la
conservation des monuments dits « historiques », les bibliothèques
ont une fonction politique : inculcation de l’idée nationale et connais-
sance du passé de la nation. Ce sont les sanctuaires d’un culte nou-
veau rendu à la nation et à ses origines.
Le XIXe siècle multiplie aussi les recueils et les encyclopédies
de tout type. En France, dès 1819, Claude Bernard Petitot lance la
Collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France, en

202
HISTOIRE NATIONALE

52 volumes… Il lance ensuite une Histoire d’Henri IV à la Paix de


Paris en 78 volumes ! Guizot publie son Histoire de l’Angleterre en
25 volumes entre 1823 et 1825. Au total, plus de 500 volumes sont
publiés entre 1820 et 1840 par souscription. Le succès de ces recueils
est contemporain de celui des mémoires qui remplissent les pages des
quotidiens dès la fin de la Restauration. Ce vaste courant de publica-
tion mobilise les folkloristes, comme Fauriel qui publie 476 volumes
de littérature méridionale, et concerne aussi les récits de voyage illus-
trés, comme les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne
France de Taylor et Nodier, publiés entre 1820 et 1878 et compor-
tant près de 3 000 planches lithographiées. Le désir de sauvegarder
ce que l’on craint de perdre explique aussi l’élan des dictionnaires,
dont Le Nouveau Dictionnaire de la langue française que Pierre
Larousse publie à partir de 1863 (5 millions d’exemplaires vendus
en 50 ans). Émile Littré publie entre 1864 et 1876 le monumental
Dictionnaire de la langue française qui a pour objectif de recons-
tituer l’histoire de la langue et d’en restituer le goût. Il offre en
quelque sorte les archives culturelles de la langue grâce à des notices
historiques et le recours systématique à l’étymologie.

L’histoire comme enjeu national


Avant la fin du XIXe siècle, l’école n’a qu’une part relative dans
la divulgation de l’histoire nationale : le roman, l’image, la peinture
historique, l’architecture, le théâtre sont aussi des propagateurs
indirects du culte national.
Pour conforter la perception historique de la nation, le XIXe siècle
invente le rite commémoratif qui rassemble la communauté natio-
naliste et diffuse l’histoire nationale auprès de l’ensemble de la
population.

• Les commémorations
Maurice Agulhon a qualifié de « statuomaniaque » l’époque entre
1870 et 1940 durant laquelle les villes européennes se couvrent de
lieux commémoratifs. Loin de se limiter aux seules statues, la
mémoire investit l’espace public de nombreuses manières : plaques
commémoratives, noms de rues, panthéons, cimetières, etc. À bien

203
des égards, cette « statuomanie » permet le déploiement d’une
véritable histoire appliquée, tangible et concrète, qui atteste que
l’obsession pour l’histoire s’intensifie à la fin du XIXe et au début
du XXe siècle.
C’est dans les années 1860 que les initiatives commémoratives
prennent de l’ampleur, développant un nouveau rite politique jusque-
là réservé aux élites. La nationalisation des masses prend alors
l’allure d’un programme conscient de réécriture de l’histoire à coup
de grands hommes et de noms évocateurs de batailles célèbres. À
Barcelone par exemple, un intellectuel romantique, Víctor Balaguer,
se charge, au milieu du XIXe siècle, de baptiser les noms des rues
du nouveau quartier d’agrandissement de la ville, l’Ensanche. Il choi-
sit de suivre un cours logique qui raconte l’histoire de la Catalogne
en Espagne, s’inspirant de l’ouvrage qu’il avait écrit auparavant,
l’Histoire de la Catalogne et de la Couronne d’Aragon (1863).
Comme beaucoup de ses contemporains, il pense que la Catalogne
est la terre de la liberté par excellence et que ses réactions anticen-
tralistes sont la preuve de l’attachement de la région à la liberté. La
Catalogne aurait donc un rôle de guide du libéralisme espagnol et
se proclame chef de file du programme nationalisateur espagnol. À
côté des grands hommes des résistances anticentralistes du XVIIe siècle
figurent donc les batailles contre Napoléon qui symbolisent la
naissance de la nation espagnole.
Un programme aussi cohérent n’est pas fréquent. Le plus souvent,
le désir d’imposer une lecture univoque de l’histoire à l’espace public
est l’occasion de conflits politiques homériques. En France par
exemple, la promotion de la figure de Voltaire sert de cheval de
bataille à ceux qui s’opposent à l’influence sociale et politique de
l’Église dans la société du XIXe siècle. Entre 1814 et 1824, les
libéraux publient 1 600 000 exemplaires de son œuvre pour contrer
la Restauration. Entre 1841 et 1845, les querelles sur la liberté
de l’enseignement alimentent une bataille pour l’érection d’une
statue de Voltaire. Le projet ressurgit en 1867 avec Michelet pour
liguer les oppositions au régime impérial. Avec l’avènement de la
IIIe République, le centenaire de la mort de Voltaire, en 1878, est
une victoire des républicains contre les catholiques. Victor Hugo
convertit Voltaire en prophète du XIXe siècle et l’écrivain retrouve
sa place au Panthéon, que la Révolution lui avait dévolue en 1791.
Voltaire fait donc l’unanimité du camp républicain laïc. En 1879 à
Paris, on donne symboliquement le nom de Voltaire au boulevard
qui va de la place de la République à celle de la Nation. Cette apo-

204
HISTOIRE NATIONALE

théose déclenche chez les adversaires du philosophe une réponse


adéquate : le culte de Jeanne d’Arc. Restaurée sous Napoléon, la fête
de la Pucelle est pour Louis XVIII l’occasion de promouvoir un temps
cette figure historique. Mais les historiens libéraux s’en emparent
également : Michelet publie Jeanne d’Arc en 1853. La défaite de
1870 fait de la Pucelle le symbole d’un patriotisme revanchard. Il
faut attendre 1878 pour que le catholicisme la récupère : elle devient
alors une sainte qui s’oppose à Marianne. Après 1890, la statue de
Jeanne d’Arc à Paris devient le lieu des manifestations cléricales et
nationalistes. Elle est consacrée en lieu de mémoire des ligues natio-
nalistes dans l’entre-deux-guerres et, plus récemment, réinvestie par
l’extrême droite. Le recours à l’histoire sert donc à unifier les camps
et compter ses troupes contre un adversaire politique.
Conflictuelles par nature, les politiques de mémoire instrumen-
talisent l’histoire à des fins politiques de légitimation du présent.
Les historiens jouent un rôle capital dans la promotion de la
mémoire nationale par la commémoration ; ils profitent en retour
de la mobilisation politique et financière qu’elle implique. Ils s’ins-
tituent ainsi en prophètes de la nation et consolident la magistra-
ture morale qu’ils prétendent incarner. Le pouvoir politique, l’État
dans certains cas, est rarement à l’origine des initiatives, qui
viennent principalement des élites intellectuelles. Mais, au début
du XXe siècle, le geste commémoratif s’étend et enrôle de nouvelles
couches de la population demeurées jusque là indifférentes au culte
insistant du passé. Un modèle de commémoration de masse se fait
jour, maximisant les stratégies de mobilisation des foules comme
jamais : cortèges civiques défilant à travers les villes, usage des
drapeaux, des chants et des gestes, festivals et kermesses, conférences
et pièces de théâtre pour susciter l’adhésion de foules de plus en
plus nombreuses. La société nationaliste étend ainsi son emprise
sur le corps social pour le plier à un exercice du souvenir qu’elle
survalorise.
Au cours de la première moitié du XXe siècle, les anciennes solu-
tions commémoratives s’érodent dans certaines sociétés européennes
où l’expression politique prend d’autres voies, en particulier le vote,
la grève ou la manifestation. De même, les sciences historiques
tendent désormais à critiquer l’usage politique de l’histoire. Mais
dans les sociétés démocratiques, le recul de la statuomanie ne signifie
pas nécessairement le déclin des pratiques du souvenir. La mémoire
investit la plupart des activités sociales de manière discrète mais insis-
tante. Le tourisme de masse, par exemple, rend un culte au passé à

205
travers la passion patrimoniale et l’invention des traditions. Mais la
fatigue des monuments ne s’émousse pas dans les régimes autori-
taires qui redoublent de moyens pour mobiliser les masses.

• L’histoire comme culte national


dans les dictatures du XXe siècle
Dans les régimes fascistes et communistes, l’instrumentalisation
du passé prend des allures extrêmes. L’hypertrophie du sentiment
national revêt notamment la forme d’un culte de l’histoire qui vise
à consolider un consensus national jusqu’alors fragile.
Dans l’Allemagne nazie, la mobilisation de l’histoire à des fins
de propagande rend possible la naissance de mythes fondateurs à la
fois réactionnaires et modernistes. Mais Hitler fait de la race davan-
tage que la nation le moteur de l’histoire tandis que le renforcement
biologique de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) est
au fondement de la « révolution brune ». Pour incarner cette idéo-
logie, le nazisme s’ancre dans l’histoire allemande et cherche dans
le souvenir du Saint-Empire l’illustration d’un Reich restaurateur de
la grandeur et de l’indépendance passées. Mais cette vision héritée
des cercles conservateurs allemands prend une nouvelle dimension
avec les nazis qui posent le « IIIe Reich » en candidat à la domina-
tion du monde. Ainsi, le mythe du Reich sert à la fois à légitimer
une politique ancienne de puissance et à préparer les esprits à un
nouvel ordre international fondé sur la race et non plus sur la nation.
L’école historique nazie, orchestrée par l’Institut d’histoire de l’Alle-
magne nouvelle, juge souvent le passé allemand inintéressant parce
que marqué par la dépendance et la décadence sous les influences
du christianisme et du libéralisme. Elle préfère se focaliser sur les
origines païennes et tribales des premiers peuples germains. Le
service SS de l’Ahnenerbe (« héritage des ancêtres ») privilégie
également une histoire qui échappe au cadre national pour imaginer
l’existence d’une communauté « germano-nordique ».
L’élaboration du fascisme italien est plus historiciste. Elle s’appuie
sur des institutions culturelles fascisées. L’Académie royale d’Italie,
fondée en 1926 et inaugurée en 1929, encourage les recherches sur
la culture et l’histoire nationale. L’Institut national fasciste, fondé
en 1926, tente, lui, de rassembler des intellectuels divers autour d’une
refondation nationale italienne, derrière le philosophe Giovanni
Gentile. Mais le recours à l’histoire n’est pas contradictoire avec
l’exaltation de la modernité par le futurisme. Le mythe de l’Italie

206
HISTOIRE NATIONALE

nouvelle se fonde sur une volonté de régénérescence de la grandeur


passée. Trois époques intéressent particulièrement le fascisme :
l’Antiquité romaine, qui fait un pont entre l’impérialisme et les
conquêtes du présent ; la Renaissance, qui exalte la suprématie mili-
taire et intellectuelle des principautés italiennes ; le Risorgimento,
qui fait de la geste garibaldienne le premier pas vers la révolution
fasciste. Le thème de la romanité est l’objet d’une propagande intense
qui se traduit par de nombreuses réalisations urbanistiques (monu-
ments, dégagement des forums à Rome), des recherches archéolo-
giques, des programmes d’enseignement, et des films historiques
(Scipion l’Africain, 1937). À la différence du nazisme, l’histoire
sert avant tout une logique modernisatrice. Elle sert également le
césarisme politique, à travers le souvenir des empereurs romains
ou des condottieri renaissants. Le culte de la personnalité mobilise
de nombreuses références historiques où s’articulent la romanité,
la chrétienté (Mussolini comme apôtre, sauveur et messie), le
romantisme (Mussolini comme penseur solitaire ou génie changeant
le monde) et la modernité.
Pour construire l’homme soviétique, Staline a, lui, défini l’histoire
comme « une grande arme dans le combat du socialisme ». Le dépar-
tement Culture et Propagande (Kultprop) du Parti communiste s’em-
ploie à une réécriture du passé révolutionnaire et prérévolutionnaire
de la Russie. Dès 1931, les historiens du bolchevisme sont brutale-
ment mis au pas. Lors du tournant de 1935, la Société des vieux
bolcheviks, qui diffusait sa propre histoire de la révolution, est dis-
soute, les bibliothèques sont expurgées des interprétations diver-
gentes du mouvement révolutionnaire (notamment celles de Trotski,
Zinoviev, et Kamenev), les manuels scolaires sont révisés sur les
conseils de Staline et les militants reçoivent en 1937 les Instructions
pour une meilleure compréhension de l’histoire du Parti. Ce manuel
s’éloigne d’une lecture marxiste de l’histoire et en donne une version
« grand-russe » qui justifie l’élimination des nationalités. L’exaltation
légendaire de la Russie tsariste trouve son expression l’année suivante
dans le film Alexandre Nevski, d’Eisenstein (1938).

• La mémoire saturée de la fin du XXe siècle


Dans l’Europe post-soviétique, les instrumentalisations politiques
de l’histoire sont à l’origine de puissantes contre-réactions. Après
1989, on abat les statues, on détruit les symboles, on rebaptise les
rues, on exhume tous les héros que le socialisme avait voulu enterrer,

207
ce qui permet de réinventer l’histoire nationale. Dès 1988, les diri-
geants politiques hongrois choisissent pour emblème la couronne de
saint Étienne plutôt que de recourir à la tradition libérale issue de
1848. À Budapest, en 1993, les anciennes statues du communisme
sont reléguées dans un parc, le « jardin des Lénine » : on y trouve
notamment la statue de la Liberté, de 35 mètres de haut, qui, depuis
1947, célébrait l’entrée des troupes soviétiques en Hongrie. Les rues
de Zagreb, elles, replongent dans le Moyen Âge et les noms des rois
du Xe siècle remplacent les toponymes de « Lénine », « Révolution-
socialiste » ou « Martyrs-du-fascisme ». En Bulgarie, en 1990, la
momie de Dimitrov est retirée de son mausolée et enterrée au cime-
tière de Sofia. Ainsi, des opérations d’oubli semblent symboliser
l’ère post-communiste, comme l’ont montré les cinéastes Theo
Angelopoulos dans Le Regard d’Ulysse (1995) ou Wolfgang Becker
dans Good Bye Lenin (2003).
Suit le temps des réhabilitations. En 1989, on organise l’enterre-
ment officiel d’Imre Nagy, le président du Conseil hongrois pendant
les événements de 1956. Mais le mouvement se poursuit par le retour
des cendres du dictateur de l’entre-deux-guerres Horthy, en 1993.
À Sofia, en 1993, on réhabilite la figure de Boris III qui s’était allié
aux nazis. En 1998, Boris Eltsine préside l’enterrement solennel de
la famille Romanov exécutée en 1917 par les bolcheviks. Le Président
avait pourtant été en 1977 à l’origine de la destruction de la maison
où l’assassinat avait été commis, en tant que Premier Secrétaire de
la région de Sverdlovsk ! En 1999 enfin, des cérémonies religieuses
en l’honneur du maréchal Antonescu célèbrent la fondation des
Gardes de Fer, le mouvement fasciste roumain. Le retour de « l’âge
d’or » d’avant 1945 conduit parfois au retour d’un nationalisme exalté
et à la minoration des crimes de la Shoah. Ainsi, en Russie, la réha-
bilitation du tsarisme accompagne un refoulement du stalinisme revu
comme une période de grandeur de la Russie soviétique.
Ces dernières années plus que jamais, l’histoire est instrumen-
talisée à des fins nationalistes. Depuis l’unification de l’Allemagne,
on a assisté à la revalorisation de l’histoire nationale et du passé
prussien. Le succès rencontré par les autobiographies et les témoi-
gnages a permis d’évoquer des réalités jusqu’à présent tues, comme
la douleur des populations allemandes pendant et après-guerre. Dans
L’Incendie (2004), l’historien Jörg Friedrich décrit par exemple les
bombardements de Hambourg et de Dresde en 1945 comme une
guerre d’anéantissement des populations civiles. Les études sur les
Allemands expulsés après 1945 relèvent de la même logique de

208
HISTOIRE NATIONALE

renouveau nationaliste. En Espagne, une renationalisation fut entreprise


entre 1996 et 2004, passant par une certaine réhabilitation du
franquisme et la minoration de la répression antirépublicaine, la
révision des manuels scolaires, l’exaltation de la « castillanité »
et le rejet des autres nationalismes ibériques, basque et catalan.

L’Europe est entrée dans un cycle de réaffirmation nationaliste


où les usages de l’histoire, s’ils ont changé de nature, demeurent
toujours d’actualité. En France, récemment, la montée en puissance
du nationalisme a conduit à l’éclosion de polémiques sur la mémoire
de la colonisation. Ces usages nationalistes de l’histoire contribuent
à ériger la mémoire en vérité absolue, au détriment de la science
historique. C’est aussi que bon nombre d’historiens n’ont pas rompu
avec une conception ancienne de leur discipline que le XIXe siècle
avait consacrée en prophétie nationaliste.

notices École, Folklore, Origines et renaissances


reliées nationales, Patrimoine, Symbolique
nationale.

209
LANGUES
NATIONALES
Les langues semblent au fondement des nations : la
danse, les couleurs du drapeau, la cuisine ne fonctionnent
comme signes identitaires qu’en tant qu’ils renvoient à
une culture structurée par un langage qui est le lieu de
rencontre de l’individuel et du collectif. Les questions
nationales se posent en général sous forme linguistique,
l’intégration ou l’assimilation à une société semblant se
traduire d’abord par l’appropriation de la langue du pays.
Les actes linguistiques sont identitaires par nature :
pour les Grecs anciens déjà, les barbares étaient avant
tout des non-grécophones. De même, la perception de
la différence des langues est le plus souvent la première
forme de conscience de l’identité différente des autres.
Pourtant, le lien entre langue et identité nationale n’est
pas si simple : on peut être Basque sans parler euskara,
être Irlandais sans parler gaélique, être patriote finlandais
et parler suédois, etc. La valeur de la langue est très
inégale selon les groupes : certains locuteurs n’ont pas
pour souci de maintenir leur langue, d’autres si, comme
les musulmans d’Europe qui conservent l’arabe pour son
usage religieux par exemple. Les Néerlandais et les
Scandinaves n’attachent pas d’importance symbolique à
leur langue : dans un contexte étranger, ils l’abandonnent
facilement et, dans leurs pays, l’anglais est si présent
qu’on peut parler de co-linguisme. Quant aux linguistes,
ils montrent que l’influence du territoire sur une langue
n’est pas déterminante dans la formation des dialectes et
ils s’abstiennent de toute cartographie linguistique qui ne
rend pas compte des innombrables zones de transition
où à chaque langue correspond un usage social précis.
Il n’existe donc pas d’équation naturelle entre une langue

210
LANGUES NATIONALES

et une nation, en dépit des efforts du romantisme pour


l’instaurer. La tendance générale de l’époque contemporaine
est pourtant à l’homogénéisation linguistique, même
imparfaite, des nations. Les langues de communication
dont les origines sont lointaines connaissent au cours du
XIXe siècle un processus de nationalisation qui vise
à en faire des « marqueurs d’identité » incontestables.
L’élaboration des langues nationales se heurte dans
certains cas à d’insurmontables difficultés qui engendrent
de nombreux conflits. L’importance de la langue dans la
définition identitaire est largement surestimée, comme
si le plurilinguisme était une trahison à la patrie.
D’un point de vue historique, il faut toutefois distinguer
grossièrement l’ouest de l’Europe, qui connaît dès le
XIXe siècle une relative stabilité linguistico-politique,
et l’est du continent où la situation s’est stabilisée
récemment.

Naissance du nationalisme linguistique

• Des langues communes anciennes


Aux XVe et XVIe siècles, l’Europe surtout occidentale connaît une
révolution linguistique, celle de la fixation grammaticale des
langues vernaculaires qui dominent dorénavant l’Europe : l’italien,
l’espagnol, le français, l’allemand, l’anglais, le portugais mais aussi
le hongrois, le polonais et le slavon. Le latin, langue véhiculaire
qui sert à communiquer entre lettrés et entre groupes linguistiques
différenciés (mais qui n’était la langue première de personne) recule
au profit de langues communes qui le concurrencent. Ce n’est qu’au
XIXe siècle que ces langues communes sont nationalisées par les États,
c’est-à-dire individualisées et standardisées afin d’homogénéiser
culturellement les populations et les territoires.

211
Il faut probablement distinguer les vieilles langues communes,
déjà largement normalisées avant le XIXe siècle, et nationalisées
ensuite (espagnol, danois, français, néerlandais, portugais, suédois),
et les « langues-nations » de fixation récente, qui sont d’emblée
nationalisées au XIXe siècle par le romantisme (bulgare, norvégien,
roumain, serbo-croate, finlandais) et même au XXe siècle (ukrainien,
slovène, slovaque, catalan, euskara). Dans la première catégorie sont
comprises les langues qui connurent une interruption importante de
leur normalisation, reprise de manière vigoureuse au XIXe siècle (le
polonais, le gaélique, le lituanien, le hongrois, le tchèque).
Une longue gestation a fait par exemple du français une langue
littéraire dès les Xe et XIe siècles, avant d’être grammatisée à partir
du XVIe siècle. Sa fixation et sa standardisation se fait à coup de rééla-
borations successives (réformes de la langue, orthographe, lexique,
etc.), avant une stabilisation généralement acceptée de la langue écrite
au XVIIe siècle. Le français est un exemple paradigmatique de l’union
entre une langue et un État. Dès la Renaissance, il est à la fois langue
littéraire et langue d’administration (édit de Villers-Cotterêts, 1539).
La standardisation est appuyée par des institutions d’État comme
l’Académie française (1635) qui établit un dictionnaire normatif
en 1694. C’est sur ce modèle que le roi d’Espagne créa en 1766 l’Aca-
démie royale de la langue et que le tsar créa en 1783 l’Académie
russe. Mais il faut noter que les souverains de l’Ancien Régime ne
se préoccupent pas de la langue utilisée par leurs sujets et n’ont
d’autres soucis que la rationalisation de l’État, laquelle commandait
une certaine uniformisation linguistique de l’administration. En 1783,
Joseph II, archiduc d’Autriche, tenta d’abandonner le latin comme
langue d’administration, d’abord dans les tribunaux (1781) puis dans
les universités (1783) ; devant la résistance des magnats hongrois,
il annula le décret en 1790. Au congrès de Vienne (1815) qui parta-
geait la Pologne entre les États prussien et russe, ceux-ci s’engagèrent
à respecter le statut du polonais. L’identification entre la langue et
l’État était donc loin d’être la règle générale en Europe.
À la fin du XVIIIe siècle, le français, langue d’État, n’est d’ailleurs
pas pour autant une langue nationale, comme le révèle l’enquête
menée par l’abbé Grégoire en 1792 : sur 26 millions de Français,
10 millions sont francophones et 3 bilingues. Une enquête de 1806
répertorie, elle, près de 350 idiomes différents en France. Le statut
de langue nationale est acquis sous la Révolution avec la promul-
gation d’une loi de 1794 sur « la nécessité et les moyens d’anéan-
tir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française ».

212
LANGUES NATIONALES

Toutefois, l’uniformisation au bénéfice du français ne devient une


réalité qu’au début du XXe siècle, grâce à la généralisation de l’école
et au grand brassage de population causé par la Première Guerre
mondiale.
Pour les communications internationales, le français est très prisé
dans toute l’Europe du XVIIIe siècle. Dans l’empire des Habsbourg,
l’espagnol, l’italien et l’allemand sont en concurrence comme langue
de communication mais le français est la langue des élites cultivées.
C’est dire que, dans l’Europe moderne, la diglossie est la règle : en
Allemagne, la langue religieuse est l’allemand, la langue de l’en-
seignement est le latin et la langue de cour est le français.
Dès la fin du XVIIIe siècle, la redéfinition des relations entre les
élites et le peuple vise à promouvoir les langues vernaculaires en
langues de culture. Ainsi, en 1778, Johann Herder, dans Stimmen
der Völker (« la voix des peuples »), se fait le chantre de la variété
linguistique de l’Europe et l’avocat d’une coïncidence entre la langue
et la nation. Mais, pour Herder, la nation a un sens culturel davan-
tage que politique et son intérêt pour la diversité des langues s’ac-
commode d’un certain cosmopolitisme, dans la lignée des Lumières.

• Le mythe de l’unilinguisme national


Aux XVIIIe et XIXe siècles, la curiosité pour la linguistique ne cesse
de croître. Le mythe de Babel, c’est-à-dire d’une langue unique ori-
ginelle, se trouve renforcé par la découverte du noyau indo-européen.
Les recherches sur les origines des langues européennes se multiplient
tandis qu’émerge un vif intérêt pour les énigmes linguistiques du
groupe finno-ougrien, comme le hongrois ou l’euskara, et du groupe
celte qu’on rattache alors à l’Europe des peuples primitifs (Ibères,
Étrusques, Ligures, etc.).
En Allemagne, la passion philologique est particulièrement déve-
loppée. Au XVIIIe siècle, Joachim Winckelmann établit le lien entre
l’allemand, le grec et le latin, allant jusqu’à conforter les germano-
phones dans leur sentiment de supériorité. Au début du XIXe siècle
Wilhelm von Humboldt défend le déterminisme linguistique (une
langue détermine une culture) et le relativisme culturel (chaque langue
a une vision du monde propre). Il pense les nations sur le mode uni-
lingue alors que les anciens appareils d’États étaient tous multilingues.
En Allemagne prédomine par ailleurs très tôt l’idée d’une langue
mystique qui est un lien particulier avec Dieu, une idée que, dans
son Discours à la nation allemande (1807-1808), Johann Fichte

213
reprend sous le concept de Ursprache, « le langage originel ». Pendant
les guerres napoléoniennes, la langue allemande est l’objet d’un déve-
loppement littéraire important sous forme de poésie patriotique. Ernst
Arndt définit alors l’Allemagne comme le royaume de l’allemand,
qui est lui-même le reflet du Deutsche Volkstum. L’esprit de la nation
et son langage se trouvent aussi reflétés dans le corps, fondant une
nationalité sur le sang.
Le mythe de la cohésion nationale à travers l’unilinguisme ravive
dans certains cas d’anciennes polémiques touchant à la langue. En
Italie, la questione della lingua date du Quattrocento où le toscan
s’impose comme la langue littéraire standard de la péninsule, sans
toutefois parvenir à s’imposer comme langue d’administration face
au latin, comme langue intellectuelle face au français et à l’allemand,
comme langue vernaculaire face aux nombreux dialectes (napoli-
tain, savoyard, génois, etc.).
Dans bien des cas, la philologie recourt à l’étymologie pour résoudre
la question des origines. Les travaux du père Larramendi au XVIIIe
siècle affirment que l’euskara était une langue héritée des Ibères, « la
langue universelle des Espagnols ». Cette étude sur la langue basque
sert donc à réaffirmer l’antiquité du peuple espagnol et à affirmer
la prééminence des Basco-Navarrais dans l’État.
La génération romantique hérite donc de la problématique de la
relation entre la nation et la langue bien plus qu’elle ne l’invente.
Mais, désormais, la question est posée sous un jour résolument poli-
tique. Avec la Révolution, le français, qui est devenu rapidement la
langue de la souveraineté nationale, donne l’exemple à la plupart
des États européens. Jusqu’à présent, la fixation des langues com-
munes n’avait pas pour objectif d’exprimer la culture populaire
mais au contraire de rivaliser avec les canons gréco-latins. Les
littératures de l’âge classique développaient d’ailleurs les grands
genres hérités des modèles antiques (épopée, tragédie, etc.). Avec
les romantiques, les littératures nationales prétendent exprimer le
génie des peuples.
Dans la plupart des pays d’Europe, la définition d’une langue
nationale précède la diffusion de la langue commune ou l’existence
d’une langue littéraire, ce qui provoque de nombreux déphasages.
Pour les langues qui n’avaient qu’un statut oral, le travail des « fai-
seurs de langue » est considérable et peut, dans certains cas, échouer.
Ainsi, face à l’attachement des populations irlandaises à l’anglais,
les nationalistes doivent abandonner l’idée de revivifier le gaélique.

214
LANGUES NATIONALES

La création des langues nationales

• Les langues nationales


des premiers États-nations
Dans les cas français, néerlandais ou britannique, l’alliance d’une
langue commune, très tôt standardisée, avec un pouvoir monarchique
centralisateur explique la précocité de la nationalisation linguistique.
Dès le début du XIXe siècle, le néerlandais est la langue de com-
munication coutumière entre les sujets, même si les élites marchandes
hollandaises le délaissent au profit de langues internationales utiles
à leurs affaires, comme l’anglais, l’espagnol ou le français. C’est
d’ailleurs le triomphe du néerlandais qui posera problème en Flandre,
où les élites ont fait le choix du français, créant ainsi un front du
refus qui est l’un des fondements de la révolution belge de 1830
beaucoup plus que l’opposition religieuse entre catholiques au sud
des Pays-Bas et protestants au nord. En Grande-Bretagne, langue et
culture sont également subordonnées au projet politique de l’État
anglais : la diffusion de l’anglais a très tôt acculturé les populations
celtophones (Cornouailles, Pays de Galles, Écosse, Irlande de l’Ouest)
à tel point que la vague de celtomanie qui traverse l’Europe à la suite
de MacPherson, Byron, et Walter Scott, s’effectue en anglais. Dans
une moindre mesure, le Portugal, qui bénéficiait d’une très grande
homogénéité linguistique de départ, et l’Espagne imposent une langue
commune, tout au moins aux élites.
Toutefois, dans la plupart de ces pays, la langue standardisée
dominante doit composer avec des variétés orales populaires. Cette
diglossie reflète le plus souvent une opposition entre la ville et la
campagne. Ainsi, au Danemark, la langue standard (rigssproget) se
mêle aux variétés paysannes (rigssmolet). Après 1848, la victoire
des libéraux, plus proches des aspirations populaires, puis la
nécessité de défendre la nation face à l’Allemagne encouragent un
mouvement « scandinaviste » qui privilégie la lutte contre les ger-
manismes, le rapprochement avec les autres langues scandinaves et
l’adoption de réformes graphiques communes (comme entre le danois
et le suédois en 1869). Le rigssproget et le rigssmolet, qui obtien-
nent un statut officiel en 1875, finissent par ne former qu’une seule
langue au début du XXe siècle. On assiste au même type d’interac-
tion en Suède où le nationalisme s’emploie à rejeter les influences

215
de l’allemand au profit d’une revalorisation des dialectes paysans,
plus proches du norvégien que du suédois de Stockholm.
D’une manière générale, les langues des premiers États-nations
connaissent des modes de standardisation divers. Au début du
XIXe siècle, la situation de l’allemand et de l’italien est opposée. Dans
les pays germanophones, l’allemand est une langue déjà standardi-
sée qui ne manque ni de prestige, ni d’un travail de légitimation opéré
par de nombreux écrivains et philologues. La relative unification de
l’espace germanique sur le plan culturel et linguistique repose sur
une alphabétisation précoce et sur des bases religieuses. L’instru-
mentalisation politique de la linguistique sert de prétexte aux reven-
dications territoriales sur le Schleswig-Holstein (guerre des Duchés,
1866) et l’Alsace (guerre franco-prussienne de 1870). Au début du
XXe siècle, le nationalisme allemand demande la tutelle politique de
régions où vivent des germanophones : Pologne occidentale, Sudètes,
Transylvanie, pays baltes. Pourtant, d’un point de vue linguistique,
les dialectes d’Allemagne du Nord sont plus proches du néerlan-
dais que du haut allemand et les langues scandinaves et anglaise
sont aussi des langues germaniques…
L’italien se trouve au contraire dans une situation linguistico-
politique précaire. La définition d’un standard commun n’est pas
faite jusqu’à ce que Alessandro Manzoni, l’auteur des Fiancés (1825-
1827), lui-même de parler lombard, préconise de ressourcer la langue
littéraire toscane avec le florentin parlé afin de constituer une langue
nationale unique. La politique linguistique du jeune État italien oscille
alors entre le programme manzonien, qui implique la lutte contre
les dialectes non-toscans, et un libéralisme pragmatique qui accepte
la variété dialectale de la péninsule. De fait, lorsque le premier
parlement unifié se réunit à Turin en 1860, les orateurs parlent…
en français. L’unité linguistique de l’Italie est tardive : en 1860, seuls
2 % des Italiens lisent et comprennent l’idiome officiel ; en 1955
encore, l’usage du toscan est restreint à 18% de la population de
l’État. Dans les cas allemand et italien, on constate que la construc-
tion d’une langue standard n’est pas réductible à l’imposition « par
le haut » d’une politique linguistique, ni à une construction sociale
autonome indépendante du champ étatique.
Le processus interactif entre langue littéraire et langue populaire
n’a pas pour autant été toujours aisé : il recouvre dans certains cas
une guerre des langues qui perdure parfois au XXe siècle. En Norvège
par exemple, l’opposition entre le riksmaal parlé à Oslo et le landsmaal
prôné par les nationalistes ne se résout que dans les années 1950.

216
LANGUES NATIONALES

Les romantiques comme le linguiste du XIXe siècle Ivar Aasen, fervents


partisans d’une langue qui connotait la « norvégianité », donnent
naissance au néo-norvégien, qui acquiert l’officialité en 1885 et qui
devient l’actuel nynorsk en 1929. Un Conseil linguistique créé en
1908 assure la protection du landsmaal et du riksmaal, en particu-
lier à l’université. Cette partition recoupe une division politique entre
libéraux, favorables au landsmaal (ou nynorsk), et conservateurs,
davantage attachés au riksmaal, la langue de la Couronne.

• Les langues nationales à inventer


D’autres langues européennes ne disposent pas de capital sym-
bolique important, de stabilité formelle ou de statut socio-linguistique
stable. La formation d’une langue commune passe alors par la
constitution d’un corpus d’œuvres écrites, la fixation d’un standard
(grammaire, orthographe) et une recherche en paternité philologique.
Dans les pays slaves, les intellectuels tchèques servent d’éclaireurs,
même si, jusqu’en 1848, ils écrivent leurs travaux philologiques en
allemand. Ces œuvres sont des exemples féconds pour les Polonais
et les Slaves du Sud. Mais, le plus souvent, les constructions des
langues nationales ne suivent pas de développement linéaire : le slo-
vaque, qui s’approche du tchèque par refus de la magyarisation, finit
par s’en éloigner ensuite ; le serbe et le croate, qui s’allient en 1850,
ont tendance aujourd’hui à être considérés par les locuteurs comme
deux langues différentes. Ainsi, la discontinuité entre l’État et la
langue favorise dans cette partie de l’Europe une babélisation des
langues.
En Bohême, le tchèque a perdu le statut de langue commune entre
les XVIe et XVIIe siècles, et le travail des « éveilleurs » se fonde sur
une ancienne littérature des XVe et XVIe siècles. Josef Dobrovsky est
le fondateur de la slavistique moderne (Histoire de la langue bohême,
1791) ; Josef Jungmann écrit le premier dictionnaire germano-tchèque
en 1835 ; le slovaque Jan Kollar est l’artisan du rapprochement de
sa langue avec le tchèque. Après l’échec de la révolution de 1848,
le mouvement jeune-tchèque est conduit par le professeur Thomas
Masaryk qui occidentalise le tchèque contre les tenants d’une « école
nationale », permettant l’éclosion d’une brillante culture à partir des
années 1870. À Prague, où l’allemand domine sans partage, le tchèque
fait une percée remarquable à partir de cette date. La fondation d’une
université en langue tchèque à Prague, en 1884, couronne les efforts
d’une élite culturelle encore très largement germanophone, à l’image

217
de Franz Kafka. De même, le hongrois, qui tend à être marginalisé
dans une région d’Europe où l’allemand fait figure de lingua franca,
connaît sa « rénovation ». Le philologue romantique Ferenc Kasinczy
le modernise par des créations lexicales mêlant mots étrangers et
racines anciennes. En 1837, la Diète de Pest abandonne le latin pour
adopter le hongrois modernisé comme langue des débats.
Pour ces langues, la nationalisation consiste en la réduction d’un
multilinguisme habituel qui dépend de l’interlocuteur (socialement
supérieur/inférieur), du type de relation (public/privé), du contexte
(ville/campagne), du contenu de la chose exprimée et des modes de
communication. La plupart des dirigeants nationalistes hongrois sont
ainsi issus de milieux multilingues car l’allemand est la langue
presque naturelle de l’éducation, davantage que le hongrois. Dans
l’Empire austro-hongrois, l’allemand n’a pas le statut de langue offi-
cielle de l’État, mais elle est la langue dominante de la presse, de
la haute culture et de l’armée en tant que langue de commandement
– même si chaque régiment a sa langue particulière et que le serment
à l’empereur s’effectue en douze langues. C’est pourquoi, en Hongrie,
la politique officielle de magyarisation adopte l’agressivité d’une
langue majoritaire vis-à-vis des langues minoritaires : parler le slo-
vaque à l’école est puni, de même que le slovène en Carinthie et Styrie.
Pourtant, en Transleithanie en 1910, le hongrois n’est parlé que par
48% de la population.
Le multilinguisme est une réalité qui demeure longtemps incon-
tournable dans cette région, comme en témoignent les noms polyglottes
de la plupart des villes de la région : Bratislava (en slovaque) s’ap-
pelle Pzsony en hongrois et Presburg en allemand ; Brasov (en rou-
main) s’appelle Brasso en hongrois et Kronstadt en allemand, etc. Le
changement de langue est chose normale. En pays magyar, les mino-
rités allemandes adoptent le hongrois, tout comme les Juifs de Budapest
qui abandonnent le yiddish à partir de 1840. Cette évolution est
contraire à celle des Juifs de la Pologne russe qui, isolés et persécu-
tés, parlent yiddish : en 1921, seulement 19% des Juifs de Varsovie
se déclarent polonais. Il est vrai qu’au cours du XIXe siècle, l’aban-
don de sa langue maternelle devient rare, voire stigmatisé : en Slovénie,
on montre du doigt les Nemcur qui copient les manières autrichiennes.

• Des réformes linguistiques radicales


Ce qui caractérise la nationalisation des langues, c’est le travail
d’extension de l’usage de la langue nationale à un territoire donné

218
LANGUES NATIONALES

par uniformisation linguistique horizontale (entre les différents espaces


du territoire, entre ville et campagne par exemple) et verticale (entre
les espaces sociaux, entre élite et paysannerie par exemple, entre géné-
rations, entre classes, etc.). Là où l’individu disposait de plusieurs
langues qu’il utilisait en fonction de l’usage, il ne dispose désormais
plus que d’une seule langue, la langue nationale. Celle-ci, désormais
proche de sa forme écrite, ne connaît que des variations de registre
infimes (accents, régionalismes, style soutenu ou familier, etc.).
Les États du XIXe siècle se lancent dans des politiques linguis-
tiques qui visent d’abord à alphabétiser et à nationaliser les masses.
Les nouveaux moyens de communication réduisent le territoire
national en facilitant le déplacement des hommes et en homogénéisant
le marché culturel. La conscription facilite l’extension de l’usage
de la langue nationale, comme le français dans l’armée belge. Le mode
de vie urbain favorise une unique langue véhiculaire, fonctionnelle
et normalisée, submergeant les langues communautaires qui reposaient
sur des liens personnels ou de parenté. Aussi, les langues d’origine
périclitent en ville et les populations immigrées ne tardent pas, à Paris
comme à Vienne, à adopter la langue dominante.
La naissance de nouveaux États en 1918 entraîne, dans une zone
allant de la Finlande à la Grèce, une situation linguistique extrême-
ment instable et une marginalisation des nombreuses populations
linguistiquement minoritaires : Slaves des États baltes, germanophones,
Ukrainiens et Biélorusses de Pologne, etc. Pour les nouveaux États,
la nationalisation des sociétés s’effectue par des politiques linguis-
tiques volontaristes et autoritaires.
Par exemple, l’albanais connaît dès 1909 une révolution linguis-
tique. Après la révolution jeune-turque, un congrès tenu à Monastir
choisit d’orthographier l’albanais en lettres latines, au détriment des
alphabets cyrillique et arabo-turc. Tout au long de l’existence du pre-
mier État albanais indépendant, entre 1912 et 1935, la domination
des élites du Nord pousse à normaliser la langue autour du dialecte
gheq. Après-guerre, le nouveau régime communiste d’Enver Hodja
s’appuie sur le dialecte tosk, parlé au Sud, qui sert à l’élaboration
d’un nouveau standard conforté par la réforme orthographique de
1972. L’albanais est ainsi le fruit de l’une des plus volontaristes des
réformes linguistiques.
À des degrés moindres, de nombreux régimes autoritaires ont la
tentation de conformer la langue nationale à leurs idéologies. Le
nazisme tente une « épuration de la langue » tandis que Mussolini
persécute les minorités linguistiques francophones du Val d’Aoste.

219
En URSS, la politique active en faveur de la promotion des langues
nationales, reconnues comme langues officielles dans le cadre d’en-
tités politiques constituées (républiques, régions autonomes, etc.),
permet à des dizaines de langues d’accéder à la transcription et à la
grammatisation et, dans certains cas, au statut de langue littéraire.
Les solutions retenues sont toutefois politisées.

Les bouleversements linguistico-politiques


d’après 1945 dans l’est de l’Europe

• L’émiettement linguistique
Dans l’est de l’Europe, la fin de la Seconde Guerre mondiale
bouleverse profondément la situation linguistique alors que l’Ouest
demeure relativement stable. Un fait notoire est la disparition de
l’allemand comme langue de communication en Europe centrale,
en particulier à cause du déplacement des populations germano-
phones qui vivaient là depuis des siècles. De même, le yiddish
disparaît en tant que langue commune du peuple juif à cause du
judéocide.
Dans le bloc occidental, la puissance d’uniformisation culturelle
et linguistique des États s’accentue après 1945. On note cependant
un retour des langues minoritaires à la fin des années 1960, à la faveur
de la contestation politique ambiante. En France, le breton, l’occi-
tan et le corse bénéficient de ce « réveil » tardif, qui manque toute-
fois son implantation sociale. En Espagne, les renouveaux du catalan
et de l’euskara sont beaucoup plus profonds dans la mesure où ils
s’identifient à la lutte démocratique contre le franquisme.
Dans le bloc oriental, la situation est bouleversée par la domi-
nation russe. Dans les pays baltes devenus soviétiques, la propor-
tion de russophones représente 60 % des Estoniens et 75 % des
Lettons mais seulement 20% des Lituaniens (en 1990). En Belarus
et en Ukraine, le russe domine. Les autorités soviétiques encouragent
la création du moldave dans un sens slavophile en adoptant l’alphabet
cyrillique et en introduisant un lexique emprunté au russe. De la
même manière, Tito fait naître une langue nouvelle, le macédonien,
qui devient l’une des quatre langues officielles de la Yougoslavie com-

220
LANGUES NATIONALES

muniste. Cette langue standard est volontairement éloignée du bul-


gare, sur la base d’un alphabet différencié.
Depuis 1989, l’heure est à la fragmentation linguistique, mis à
part les cas de la RDA et de la Moldavie qui a « retrouvé » récemment
le roumain. Le mouvement conduit à la séparation linguistique du
tchèque et du slovaque et même, du serbe et du croate. La disparition
du russe comme langue officielle hors de la Fédération de Russie met
en danger les minorités russophones des ex-républiques soviétiques,
notamment dans les pays baltes.
En Europe de l’Ouest, la situation linguistique paraît plus stable,
grâce à la reconnaissance du multilinguisme. En 1993 est adoptée la
Charte européenne des langues régionales et minoritaires et le Parlement
européen reconnaît le droit d’usage des langues minoritaires dans les
médias, l’administration et l’éducation.
Dans les cinq États officiellement multilingues de l’Europe
(Belgique, Finlande, Irlande, Luxembourg, Suisse), les langues offi-
cielles n’ont pas le même statut symbolique En Finlande par exemple,
le finnois est considéré comme une langue nationale et le suédois
comme une langue étrangère. Dans la réalité, seule la minorité parlant
la seconde langue officielle est bilingue alors que la majorité demeure
unilingue. Le bilinguisme est maintenu comme une fiction juridique
pour garder parfois une langue minorée en symbole national (le gaé-
lique en Irlande, le luxembourgeois au Luxembourg ou le romanche
en Suisse).
On cite souvent au nombre des États multilingues le cas de la
Belgique. Si la reconnaissance du bilinguisme date de 1898, et est
confirmée en 1921, les néerlandophones sont plus volontiers bilingues
que les francophones. Dans les années 1960, la situation évolue en
faveur d’un monolinguisme territorialisé, sauf dans la région de
Bruxelles où le bilinguisme est strict. En revanche, en Flandre et en
Wallonie, l’individu doit se soumettre au principe de territorialité
des langues.
De même, la Suisse est souvent présentée comme un État plu-
rilingue qui invaliderait l’équation herderienne entre nation et langue.
La Constitution fédérale de 1848 établit dans son article 109 que
« les trois langues principales de la Suisse, l’allemand, le français et
l’italien, sont les langues de la Confédération ». En 1938, on ajoute
le romanche. Si le quadrilinguisme est inscrit dans les lois, dans la
pratique c’est le monolinguisme qui l’emporte à l’échelle cantonale
ou municipale. On retrouve le cas avéré d’un plurilinguisme insti-
tutionnel et d’un monolinguisme territorialisé. Même si la proportion

221
de locuteurs de chaque langue demeure très stable au XXe siècle (on
compte globalement 75% de germanophones, 20 % de francophones,
5% d’italianophones et 1% de romanchophones), l’équilibre sur lequel
repose la Confédération est fragile.
Ainsi, la reconnaissance du plurilinguisme n’est réelle qu’à
l’échelle régionale, comme en Espagne par exemple, où trois régions
autonomes pratiquent le bilinguisme (Euskadi, Catalogne, Galice).
Il existe cependant en Europe une grande variété de situations allant
de la simple réglementation sur l’usage et de la diffusion d’une langue
régionale (comme en Italie ou en Allemagne) à sa reconnaissance
constitutionnelle (comme en Suisse ou en Belgique).

• Des langues internationales


aux langues transnationales
Le XIXe siècle se passionne pour la création de langues inter-
nationales susceptibles de dépasser le cloisonnement qui résultait
de l’invention des langues nationales : 116 « langues auxiliaires
internationales » (LIA) sont créées entre 1880 et 1914 ! Ces efforts
abandonnent rapidement la voie d’une langue construite a priori,
sur une base mathématique et rationnelle, et optent pour des langues
a posteriori, élaborées par simplification de la grammaire et du
lexique des langues naturelles. Les deux plus célèbres furent le
volapük et l’esperanto. Le premier est inventé en 1879 par un prélat
catholique allemand, Martin Schleyer. L’esperanto, créé par Lejzer
Zamenhof (Langue internationale, publié en russe en 1887), repose
sur une doctrine de la fraternité universelle. Le trait le plus notable
des LIA est leur échec, principalement dû à l’absence de soutien par
des classes supérieures.
En revanche, le français, l’allemand ou l’anglais continuent à
jouer leur rôle de langues de communication (économique, politique)
qu’ils ont acquis au XVIIIe siècle. Pour bon nombre d’élites pro-
motrices de langues à l’usage restreint, le co-linguisme continue
d’exister, en particulier dans les échanges scientifiques, littéraires
et universitaires.
L’émergence de langues de communication transnationales
s’affirme à la fin du XIXe siècle. En 1880, Onésime Reclus crée le
néologisme de « francophonie » défini comme l’espace où vivent des
locuteurs du français. Ce mouvement vise à consolider ou défendre
le rôle du français comme langue internationale, comme à la SDN
puis à l’ONU où il est une langue officielle depuis 1945.

222
LANGUES NATIONALES

L’ascension de l’anglais a commencé également au début du


XXe siècle. Mais, dans l’entre-deux-guerres, le nombre de publica-
tions anglo-saxones dans le monde ne dépasse pas le nombre de publi-
cations en allemand. Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale
sont donc décisifs dans le couronnement de l’anglais comme langue
auxiliaire de travail, quoique limitée à des échanges ciblés (com-
merciaux, scientifiques). Mais l’anglais n’est pas pour autant un
latin moderne car les langues nationales continuent d’être le support
exclusif de l’enseignement, des médias et des interactions quotidiennes.
Principalement véhiculaire, l’anglais a une vocation transnationale
et non pas supranationale.
Aujourd’hui, plus que jamais, la langue paraît aux yeux de chacun
comme un « marqueur d’identité nationale » évident. 23 pays euro-
péens sur 36 comptent une langue propre. Dans l’Union européenne
à 25, il existe 20 langues officielles bien que seules cinq d’entre elles
soient des langues de travail (anglais, français, allemand, espagnol
et italien). L’allemand est la langue la plus parlée de l’Union, suivi
du français et de l’anglais à égalité avec l’italien. Toutefois, la pré-
éminence de l’anglais se renforce chaque jour au sein des institu-
tions. On peut dire que le modèle dominant de l’Union est devenu
le co-linguisme. Le terme, inventé en 1987, désigne la coexistence
de différentes langues littéraires pratiquées par des plurilingues. Cela
signifie que l’intercommunication et la transparence des langues euro-
péennes sont privilégiées. Cette forme de métissage linguistique est
déjà le propre de certains espaces diglossiques comme la ville, où
les immigrés continuent d’utiliser leurs langues d’origine

Le XIXe siècle renverse positivement le mythe de Babel qui, jus-


qu’alors, était lié à la chute de l’homme. Si la diversité des langues
est désormais glorifiée, c’est parce que les questions linguistiques
ont des enjeux politiques et sociaux : les langues nationales servent
à l’affirmation d’élites régionales, minoritaires dans leurs États
d’appartenance, et leur confèrent une autorité politique en confor-
tant leur domination sur les populations. C’est donc dans la confor-
tation des élites locales et dans leur emprise sur l’État qu’il faut
chercher l’origine des questions linguististiques. L’échec des
langues internationales montre a contrario qu’une langue qui
n’est pas investie d’enjeux politiques et qui n’est pas socialement
soutenue par des classes supérieures est vouée à disparaître.
Cet effet de domination s’accompagne du rejet du multilinguisme

223
qui caractérisait l’histoire culturelle européenne. Aujourd’hui, la
nouvelle « révolution linguistique » qui guette l’Europe, celle des
langues transnationales, repose également sur une forme de domi-
nation des États-Unis sur l’Europe et son acceptation tacite par les
élites. Toutefois, le lien entre langue et nation s’est considérable-
ment relâché et, là où l’État n’est pas remis en question, les langues
minoritaires trouvent leur place à l’échelle de la région. Au
XXIe siècle, l’émancipation linguistique n’est plus le moteur fonda-
mental de la formation des nations, mais seulement son symptôme
le plus évident.

notices École,
et
Étrangers, Folklore, Minorités, Origines
renaissances nationales, Patriotisme et
reliées
régionalisme, Socialisme et communisme.

224
LIBÉRALISME
Le mot de libéralisme est d’origine espagnole et naît des
débats des Cortes de Cadix entre 1810 et 1812. Au XIXe
siècle, la diversité entre les libéraux en est le trait saillant,
comme en témoigne en France la variété des noms qu’ils
empruntent, tour à tour « doctrinaires », « constitutionnels »,
« nationaux », « démocrates », « républicains »,
« modérés », « indépendants » ou encore « centristes ».
Il existe en Europe un écart important entre le courant
libéral intellectuel qui affirme son hégémonie, et les
partis libéraux souvent faibles et minoritaires, qui ont
besoin d’épouser d’autres causes que le libéralisme pour
influer sur les événements.
Ce n’est qu’avec les révolutions américaine et française
que le libéralisme donne à la nation un sens politique et
s’identifie à l’État donnant naissance à l’État-nation. En
effet, compris dans sa dimension politique, le libéralisme
implique le respect des droits et des libertés individuelles
protégées par des garanties constitutionnelles, c’est-à-dire
par l’existence d’un État de droit, et la reconnaissance de la
souveraineté populaire, indivisible et unique. Il définit
l’ensemble des citoyens d’un État comme une nation civique,
unie par des liens contractuels et dotée de souveraineté.
Cependant, depuis le Moyen Âge, le mot de « nation » a
aussi un sens culturel et territorial : il renvoie à l’étranger
associé à un territoire autre que le sien. La collectivité
sociologique et historique ainsi désignée, formée d’une
population aux caractéristiques propres, forme ce qu’on
pourrait appeler une nation socio-culturelle ou ethnique.
Pour les libéraux, les deux acceptions de la nation sont
confondues par principe. Pourtant, la nation civique peut
comprendre plusieurs nations socio-culturelles. Tout le
problème des libéraux vis-à-vis de la nation est contenu
dans cette non-coïncidence qu’ils s’efforcent de réduire.

225
La nation libérale civique (XVIIIe siècle-1850)
Pour les libéraux du XVIIIe siècle et de toute la première moitié
du XIXe siècle, libéralisme et nation sont intimement liés. Mais, dans
les faits, l’universalisme des principes libéraux a connu des trajectoires
historiques particulières. On appelle précisément nationalisme cet
effort du libéralisme pour faire coïncider la nation civique et la nation
ethnique.

• La « nation civique », un idéal libéral ?


Les révolutionnaires français synthétisent les idées libérales
en quatre principes fondamentaux. Le premier est la souveraineté
populaire selon laquelle la source de tout pouvoir réside dans le peuple.
Mais la souveraineté populaire peut coexister avec des formes plus
anciennes de souveraineté, comme celle reposant sur la légitimité
divine ou historique dont s’enorgueillit un monarque. Cela explique
que les libéraux du premier XIXe siècle sont monarchistes pour autant
que le roi reconnaît la légitimité populaire d’un parlement. L’exercice
de la souveraineté populaire suppose l’égalité formelle des individus
qui composent le peuple en dépit de leurs différences réelles (de
savoir, d’argent…). Elle ne reconnaît donc pas l’existence de groupes
constitutifs (communautés, ethnies, corporations ou classes sociales)
mais uniquement des individus qui sont collectivement titulaires
de la souveraineté. C’est pourquoi les révolutionnaires dissolvent
les ordres (août 1789) et les corporations de métier (1791 et 1792).
L’exercice de la souveraineté implique l’établissement d’un système
politique qui permet au peuple de s’exprimer sans être physiquement
rassemblé dans une assemblée : c’est le système représentatif. Celui-
ci met en jeu l’élection d’un député qui représente la volonté popu-
laire et parle en son nom. Dans l’Ancien Régime, les parlements
étaient des cours de justice qui conseillaient le roi dans l’une de ses
principales attributions. Bien différent est le parlement du système
libéral où le vote est individuel mais où les députés représentent tous
ensemble la volonté nationale.
Un second principe posé par les libéraux de cette époque est
l’individualisme. Les droits naturels et inaliénables de l’homme sont
proclamés dans une série de lois et de manifestes, dont le plus célèbre
est la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen
d’août 1789. Les deux derniers termes sont indissociables parce que

226
LIBÉRALISME

l’individu n’est pleinement réalisé qu’en tant que citoyen, c’est-à-


dire comme membre politique de la nation. Pour les libéraux anglais,
l’État n’existe que pour garantir ces droits.
Troisièmement, les libéraux sont légalistes : ils mettent la loi au-
dessus de tout. Pour Rousseau, la société est naturellement conflic-
tuelle mais aussi autonome par rapport à l’État : pour fonder l’entente,
la société se dote elle-même de lois communes, comme s’il existait
un contrat originel entre les hommes (théorie du contrat social).
Lorsque les libéraux accèdent au pouvoir, ils dotent les sociétés de
contrats de toutes natures : code civil (1804 en France), code du com-
merce, code des douanes, etc. Le code qui régit le fonctionnement
des institutions politiques est la Constitution qui, sauf au Royaume-
Uni, prend généralement la forme d’un texte fondateur. Ces codes
garantissent l’harmonie du corps national en le régulant.
Enfin, les libéraux français réclament la sécularisation de l’État.
Pour eux, la liberté de culte implique que l’État soit neutre, c’est-à-
dire indifférent aux croyances religieuses des citoyens. C’est un lien
de nature politique qui prédomine entre des citoyens alors que, dans
les sociétés d’Ancien Régime, le fondement des communautés
humaines est religieux, les royaumes étant avant tout des réunions
homogènes de croyants. Les libéraux français refusent donc toute
transcendance car la souveraineté serait auto-instituée par les
hommes. Cependant, tous les libéraux ne distinguent pas société
religieuse et nation : dans ses versions anglo-saxonne ou hispanique,
surtout présentes dans les Amériques, le libéralisme épouse une
conception augustinienne de la société qui défend la prééminence
de Dieu comme source de légitimité.

• Une difficile mise en œuvre


Les idées des libéraux s’incarnent dans des territoires et des cul-
tures qui donnent corps à l’idée de nation. Dès la fin du XVIIIe siècle,
on assiste à un processus d’essentialisation de la nation à partir des
nombreuses identités sociales préexistantes : identités régionales,
identités religieuses, identités communautaires, etc. Par exemple,
certaines langues communes sont nationalisées et érigées en symboles
et vecteurs d’une culture nationale propre. La spécificité culturelle
de la nation ainsi affirmée légitime en retour l’aspiration à former
une nation indépendante. Le début du XIXe siècle correspond, à la
faveur des guerres napoléoniennes, à une territorialisation de la nation
qui est désormais associée à un pays, davantage qu’à une culture.

227
Dans les premières décennies du XIXe siècle, les libéraux défi-
nissent le peuple en offrant à ses membres une même nationalité
assortie de droits politiques. Le manifeste de la Révolution belge
de 1831 en constitue un bon exemple : l’action de la moyenne
bourgeoisie libérale alliée à l’aristocratie foncière et au clergé catho-
lique établit, au nom du « peuple belge », une monarchie constitu-
tionnelle garantissant les libertés politiques fondamentales.
L’incarnation de la nation dans une société particulière dotée d’une
histoire et de traits culturels spécifiques est d’autant plus impérative
aux yeux des libéraux que les sociétés sont diverses et hétérogènes.
En effet, comme l’explique par contraste Alexis de Tocqueville dans
De la Démocratie en Amérique (1833), des pans entiers des sociétés
européennes du XIXe siècle refusent de céder à l’instauration d’un
lien horizontal et égalitaire entre les individus et défendent le maintien
de hiérarchies verticales héritées et inégalitaires. Dans la première
moitié du XIXe siècle, il existe bien une contradiction entre la volonté
des libéraux révolutionnaires de signifier la rupture politique que
représente le principe de la souveraineté populaire et la nécessité
d’incarner la nation en établissant une continuité avec la culture et
le territoire hérités. Mais, prédomine la conviction que le volontarisme
libéral permet à la nation civique d’inclure l’hétérogénéité sociale
par une sorte de dépassement politique.
Jusque vers 1860, le décalage entre les principes politiques
du libéralisme, qui triomphent au fur et à mesure des révolutions
en Europe de l’Ouest, et les fonctionnements sociaux reposant sur
des logiques traditionnelles crée des frictions et des contradictions
difficiles à résoudre. Après une période d’optimisme (1830-1848),
le libéralisme se heurte partout à des résistances sociales puissantes
qui en limitent la portée. L’échec du Printemps des Peuples signifie
l’impasse du libéralisme civique et national.
S’il est douteux que le citoyen libéral soit un pur agent politique
débarrassé des contingences communautaires, il est aussi improbable
que l’État soit cette entité abstraite et neutre que les libéraux pré-
supposent. Dans les faits, l’État libéral n’est pas détaché de toute
racine culturelle et historique : il est en général le porte-parole d’une
nation qui se sent porteuse d’un projet d’unité politique. Par exemple,
l’État allemand est fondamentalement prussien entre 1870 et 1918,
de même que l’État italien est piémontais à la même époque. La plu-
part du temps, le nationalisme des nations majoritaires à l’intérieur
de l’État revêt les habits de l’universalisme libéral pour justifier leur
domination sur l’État, condamnant les autres nations ethniques à un

228
LIBÉRALISME

particularisme forcément taxé d’étroit. Cela signifie que la seule allé-


geance à des valeurs politiques et à des principes communs ne peut
suffire à créer une identité nationale partagée. Les libéraux, en s’at-
tachant à l’égalité juridique des citoyens esquivent donc le problème
des différences collectives.
Un obstacle supplémentaire provient de la conception du rôle de
l’État. La tradition libérale anglo-saxonne considère comme fon-
damentale la distinction entre l’État et la société et refuse l’idée d’une
domination complète de l’État sur la société. Les démocrates et une
partie des libéraux français ou allemands ne partagent pas cette
méfiance vis-à-vis de l’État car ils considèrent que ce dernier a un
rôle positif à jouer : non seulement garantir la liberté mais aussi incar-
ner l’autonomie de la société civile, être un instrument au service
de la cohésion sociale, représenter un intérêt collectif supérieur. La
« démocratie sociale » fait de l’État l’arbitre des relations sociales.
Sur ce point, les libéraux au pouvoir en France, au Royaume-Uni,
aux Pays-Bas, en Belgique, en Scandinavie et dans la péninsule
Ibérique s’affrontent aux démocrates qui surgissent à leur gauche à
partir des années 1830 mais surtout à partir de 1840-1850.
Ce conflit entre libéraux et démocrates se nourrit aussi d’une
conception du vote différente. Au XIXe siècle, la nationalité (l’ap-
partenance à une nation) n’implique pas forcément la citoyenneté
(les droits politiques qui découlent de la nationalité). Lorsqu’ils accè-
dent au pouvoir, les libéraux renforcent le suffrage censitaire qui ne
leur semble pas contradictoire avec le principe de la souveraineté
populaire. Ils pensent que la liberté ne règne que si les conditions
de la liberté sont assurées, c’est-à-dire les moyens de l’autonomie
contre l’influence des puissants. C’est pourquoi l’alphabétisation et
la propriété, qui assurent respectivement l’autonomie intellectuelle
et économique, leur apparaissent comme des conditions indispensables
d’exercice de la liberté politique, et donc de l’accession au vote. Le
vote restreint et inégalitaire est donc l’une des conditions de la liberté
pour les libéraux alors que les démocrates en font un droit de chaque
citoyen détenteur d’une parcelle de la souveraineté nationale.
Ainsi, à la mi-XIXe siècle, la démocratie entre en contradiction
avec le libéralisme, même si, sur le plan des principes politiques,
elle n’a pas d’autre contenu positif que celui du libéralisme, qui a
créé le langage politique de toute la modernité. 1848 est le moment-
clé où se nouent pour longtemps les relations entre libéralisme et
démocratie, qui doivent s’allier pour renverser les pouvoirs anciens.
Dans les pays d’Europe centrale et orientale où cette alliance ne

229
parvient pas à renverser les anciennes conceptions politiques défen-
dues par le légitimisme, les deux courants demeurent longtemps
associés. Dans les pays où, en 1848, cette alliance parvient à ren-
verser le pouvoir conservateur, comme en France, en Italie et en
Allemagne, ils se divisent, ce qui permet à la réaction de triompher
finalement en 1849. De cette division naissent plusieurs courants
libéraux : alors que les uns se rapprochent des démocrates pour
lutter contre l’autoritarisme et fonder la démocratie libérale, comme
en France et au Royaume-Uni dans les années 1870, d’autres
s’allient à l’autoritarisme pour lutter contre la démocratie, comme
en Espagne ou en Italie. Dans le premier cas, l’idée de nation se
popularise en s’appuyant sur un contenu politique émancipateur
et démocratique. C’est à ce prix que la nationalisation des popu-
lations est pleinement réalisée. Dans le second cas, l’idée de nation
s’implante plus difficilement, rendant fragile l’identification de
l’individu exclu politiquement de la nation. L’identification des
populations à la nation dépend donc intimement du contenu politique
de cette dernière.

Le libéralisme à l’appui de la « nation ethnique »


(1850-1945)

• « Nation civilisée » contre « nation civique »


Alors que le rapport à la nation dépend principalement des
problèmes d’intégration ou de participation des masses à la politique,
les libéraux s’évertuent à vouloir détruire ce qui, selon eux, fait
obstacle à l’homogénéisation de la nation. Inspirés par le positivisme,
ils en appellent donc à la notion de civilisation qui proclame leur
foi dans un processus d’homogénéisation inexorable des populations,
guidé par la loi du progrès. En France particulièrement, mais aussi
en Espagne et en Italie, l’Église serait ainsi un obstacle au processus
civilisationnel, le berceau de tous les conservatismes et symbole
de l’Ancien Régime. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’anticlé-
ricalisme est un signe révélateur des difficultés des libéraux à plier
la société à leur utopie. Contre le poids du passé, ils souhaitent favo-
riser l’éclosion d’une « nation de citoyens » en éliminant la « bar-

230
LIBÉRALISME

barie », c’est-à-dire l’anti-civilisation. On passe de la nation civique


à la nation civilisée.
Sur le continent américain, les élites libérales favorisent par
conséquent « l’européanisation » de la population par une politique
migratoire attractive afin de fusionner les populations indiennes dans
une société métisse, modèle d’un homme nouveau pour le Nouveau
Monde. Par contre, tout ce qui résiste au métissage doit disparaître
nécessairement. D’où les nombreux massacres de tribus indiennes
réputées inassimilables, lors des guerres indiennes aux États-Unis,
en Argentine et au Mexique dans les années 1860-1880. En Europe,
ce passage de la nation civique à la nation civilisée prend la forme
d’une « construction excluante » qui rejette aux marges de la nation
les éléments réputés non civilisables de la population. La construction
de la citoyenneté s’accompagne par conséquent d’une masse
d’exclus de la nation (femmes, étrangers, mineurs, minorités natio-
nales, etc.).
Politiquement, ce tournant se traduit, là où le libéralisme au
pouvoir refuse toute démocratisation de la vie politique, par un
basculement dans l’autoritarisme. En 1849-1851, devant le risque
de débordement social, les libéraux français de la IIe République
préfèrent restreindre le suffrage universel qu’ils ont d’abord octroyé,
par la loi restrictive du 31 mai 1850 (qui impose des conditions
de domicile à l’inscription sur les listes électorales). En 1851, avec
Napoléon III, un pouvoir autoritaire et populiste a facilement rai-
son de la république que les démocrates, isolés, ne sont plus prêts
à sauvegarder. Dans la péninsule Ibérique, le libéralisme opère un
virage conservateur dès les années 1840. Il le conduit à s’entendre
avec l’ancien ennemi légitimiste sur la base d’un maintien, coûte
que coûte, de l’ordre social. En favorisant le blocage du système poli-
tique, le libéralisme s’expose à des coups d’État qui finissent par le
mettre à bas. En Espagne, une suite ininterrompue de pronuncia-
mientos entre 1852 et 1868, conduits par des militaires démocrates,
fragilise la monarchie libérale et conduit, en 1868, à son renverse-
ment. Le césarisme politique apparaît alors comme une solution de
compromis acceptable pour des libéraux qui ont perdu prise sur la
société. Mais, dans la majorité de l’Europe de la fin du XIXe siècle,
les libéraux ne sont pas au pouvoir. Sous la férule de pouvoirs conser-
vateurs, ils se divisent quant à la conduite à tenir. En Allemagne,
une minorité des libéraux allemands s’oppose ainsi à Bismarck
tandis que la majorité le soutient, rendant plus que jamais hypo-
thétique la démocratisation du régime.

231
• L’alliance du libéralisme et du nationalisme
Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du siècle sui-
vant, le paysage social et politique change profondément. Avec la
croissance du salariat, l’alphabétisation de masse, le suffrage universel
s’impose dans plusieurs pays européens. Ces nouvelles conditions,
là où elles existent, favorisent une évolution des libéraux, qui se rap-
prochent des démocrates. Cette conjonction s’explique aussi par la
montée en puissance du socialisme en Europe à partir des années
1880. D’influence marxiste ou anarchiste, le socialisme remet en
question les fondements de la société libérale par une critique acerbe
de la propriété et du rôle de l’État. Dans les pays où ils sont puis-
sants, les libéraux adoptent plusieurs stratégies. En France, ils s’ef-
forcent de l’isoler, notamment à l’occasion de la Commune en 1870,
en se rapprochant tactiquement des démocrates sur la base d’un natio-
nalisme défensif, sourcilleux et revanchard qui s’exprime lors de
la fondation de la IIIe République en 1870. Mais le « revanchisme »
français est majoritairement non-belliciste et ne s’exprime pas de
manière continue entre 1870 et 1914. Au Royaume-Uni, la tradi-
tionnelle alliance « lib-lab » entre le Parti libéral et le Trade Unions
Congress, nouée en 1870, finit par voler en éclat devant la montée
d’un travaillisme marxisé, à partir de 1884, ce qui aboutit en 1900
à la fondation de la LCR, prémisse du nouveau Labour Party, fondé
en 1906 Dans ces deux démocraties libérales, le socialisme s’intègre
tant bien que mal à la vie politique, même si la classe ouvrière demeure
largement exclue sur un plan social. Finalement, les libéraux continuent
de donner le ton : ils favorisent l’intégration politique et la cimenta-
tion de la population autour de la nation. En 1914, la démocratisation
politique en cours dans ces nations permet une mobilisation de masse
qui assure leur victoire lors de la Première Guerre mondiale.
Dans les pays où le socialisme n’est pas puissant, les libéraux
au pouvoir maintiennent leur hégémonie politique en luttant à la fois
contre les socialistes et les démocrates. En Espagne, l’option d’un
nationalisme démocratique ayant été écartée par l’échec de la
Première République en 1874, les libéraux conservateurs reprennent
les rênes du pouvoir en 1875 derrière Antonio Cánovas del Castillo.
Ils imposent une Restauration fondée sur l’armée et l’Église et un
nationalisme autoritaire. Mais, même l’adoption du suffrage universel
en 1890 ne change rien à un système fait pour exclure les masses
populaires et certaines minorités nationales. Les Catalans et les
Basques sont les boucs émissaires d’un nationalisme agressif qui ne
peut s’implanter qu’au prix d’une division de la nation. Le « problème

232
LIBÉRALISME

basque » est en grande partie le fruit d’une invention du libéralisme


espagnol qui, après avoir encensé le fuérisme comme l’origine des
libertés espagnoles, en fait l’obstacle à l’homogénéisation de la nation
et l’assimile à tort au carlisme et à la guerre civile de 1872 à 1876.
Confronté à la difficulté d’enraciner l’idée nationale, le nationalisme
libéral espagnol de la fin du XIXe siècle est avant tout formel. La
Constitution de 1875 est souvent le prétexte d’un culte politique, le
« patriotisme constitutionnel », qui est la manière pour les droites
d’accepter la nation.
Dans le cas italien, le libéralisme modéré de Cavour, président
du Conseil piémontais de 1852 à 1859, puis de 1860 à 1861, continue
de soutenir une option nationale unitaire pour contrer la formation
d’un nationalisme démocratique incarné par Mazzini, le tenant de
l’option républicaine depuis 1833. La soumission de Garibaldi à
Victor-Emmanuel II en tant que « roi d’Italie » en octobre1860 mar-
querait le point de non-retour d’un nationalisme libéral autoritaire
tournant le dos à l’horizon démocratique, même si cette opposition
est souvent le fruit d’une relecture a posteriori de l’unité. Quoi qu’il
en soit, l’idée nationale italienne est loin de convaincre des popu-
lations relativement intégrées sur le plan économique par la puis-
sance industrielle du Piémont, mais pas sur le plan politique. Il faut
attendre l’adoption partielle du suffrage universel en 1912 pour que
la nation italienne trouve un semblant de cohérence que la Grande
Guerre ne tarde pas à fragiliser.
Dans les pays où ils ne sont pas au pouvoir, les libéraux sont
divisés. En Allemagne, les libéraux-nationaux s’allient avec Bismarck
pour renforcer l’État, mais pas forcément la nation. S’ils combat-
tent les catholiques (Kulturkampf) et plus tard les socialistes (loi anti-
socialiste, 1878-1890), c’est parce qu’ils les estiment peu loyaux
envers l’État. Les libéraux de gauche, quant à eux, sont trop faibles
face à Bismarck et votent les lois du Kulturkampf. En revanche, ils
nouent plus tard des alliances politiques avec le Parti social-
démocrate (SPD, fondé en 1875) au niveau municipal et refusent
de l’exclure de la vie politique. En fait, ce sont surtout les minorités
nationales qui font les frais de l’intégration étatique bismarckienne :
les polonophones de Prusse, les Danois et, dans une certaine mesure,
les Lorrains. À partir de 1890, la Prusse est le moteur de la politique
de nationalisation des habitants du Kaiserreich.
Ainsi, dans tous les pays qui, pour des raisons différentes, n’ont
pas connu l’éclosion de la démocratie libérale, le nationalisme peine
à s’ancrer dans les populations. Il est imposé par la force au cours

233
de sanglantes guerres civiles, comme en Italie ou en Espagne, ou
bien au détriment d’une partie de la population qui est désignée en
bouc-émissaire de la nation comme en Allemagne et aussi en
Espagne.

• La crise du libéralisme,
le triomphe du nationalisme exclusiviste
À la fin du XIXe siècle et pendant toute la première moitié du
XXe siècle, les libéraux opèrent un virage culturaliste qui les conduit
à préciser le contenu politique de l’idée abstraite de nation. La
culture est alors une ressource politique qui permet de refondre la
société en l’homogénéisant et en brisant les anciennes identifications
culturelles et sociales. En prenant corps, la nation devient une réalité
politico-culturelle définie par des traits distinctifs et exclusifs de toute
autre appartenance sociale. Mais, une fois encore, son contenu varie
fortement selon les situations politiques. Dans certains cas même,
la nation s’ethnicise en prenant un contenu raciste (nationalisme
basque de Sabino Arana dans les années 1890 ou Allemagne nazie).
On trouve ici les ingrédients de la crise européenne du début du
XXe siècle. À partir de 1880, le nationalisme exclusiviste est par
essence antilibéral parce qu’il considère que le libéralisme dissout
la nation. Il reproche au libéralisme traditionnel de n’avoir pas su
construire la nation et lui oppose des solutions autoritaires qui éclo-
sent en Europe dans l’entre-deux-guerres. Si le choc de la Première
Guerre mondiale a montré le succès de la nationalisation des citoyens
qui sont partis défendre leurs patries, celui de l’après-guerre brise
le consensus national pour deux décennies.
Pour résoudre cette crise, les démocrates-libéraux de l’entre-deux-
guerres développent une politique sociale qui pose les fondements
de l’État-providence d’après-guerre, notamment grâce à la recon-
naissance de contre-pouvoirs syndicaux qui se constituent dans le
champ économique. Là où règne la démocratie libérale, l’État-nation
s’enracine alors car il intègre les classes populaires. Là où il est
minoritaire, le libéralisme est scindé entre ceux qui appuient l’au-
toritarisme en gestation et ceux, moins nombreux, qui demeurent arc-
boutés sur leurs principes.
Dans ces conditions, les « quatorze points » formulés par le
président américain Wilson en janvier 1918 et qui prévoient, entre
autres choses, le respect de la libre disposition des peuples dans
le règlement des questions territoriales, ne peuvent régler la ques-

234
LIBÉRALISME

tion nationale durablement. En effet, Wilson représente un point


d’aboutissement d’une conception libérale de la nation selon laquelle
chaque nationalité doit avoir son État, mais dans le cadre préétabli
du gouvernement constitutionnel, de la démocratie et du respect
des droits individuels. Cette proposition est fondée sur l’idée que
l’indépendance nationale conduit nécessairement à la démocratie :
elle affirme la supériorité d’un nationalisme libéral sur un libéralisme
ethnique. Elle ignore donc l’évolution conservatrice qu’a connu le
libéralisme dans la plupart des pays d’Europe centrale et orientale
entre 1850 et 1914.

Le libéralisme dans des sociétés post-nationales ?


(1945 à nos jours)

• Après 1945, les libéraux désertent la nation


Les libéraux du début du XIXe siècle, sur la base de leur foi
en l’individu, rêvaient d’une citoyenneté universelle, c’est-à-dire
dépassant la nation. L’après-Seconde Guerre mondiale est revenue
sur cet antagonisme en pensant la conciliation entre libéralisme et
nationalisme ce qu’illustre par exemple la fondation de l’ONU en
1945, assemblée universelle des nations soumis à un idéal libéral et
démocratique (Charte universelle des droits de l’homme). Depuis
la création de la SDN et contrairement à une idée reçue, les orga-
nisations internationales renforcent la nation.
Si au XIXe siècle, le problème avait été celui de l’incarnation de
la nation civique dans la nation ethnique, le problème de la fin du
XXe siècle est, en un sens, exactement inverse : celui d’une désin-
carnation et d’un découplage de la nation civique et de la nation
ethnique. En pratique, même si la doctrine politique qu’ils défendent
s’étend partout en Europe occidentale, les libéraux voient leur influence
politique et électorale diminuer malgré un bref renouveau dans les
années 1970 en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne notam-
ment. En France, ils représentent un courant bien moins puissant que
le gaullisme jusqu’à l’élection de Valery Giscard d’Estaing en 1974.
En Allemagne et au Royaume-Uni, ils sont laminés par la bipolarité
politique qui met aux prises sociaux-démocrates et conservateurs.

235
En fait, le libéralisme économique prime largement sur le libéralisme
politique, ce qui conduit certains libéraux à renier l’État-providence
qu’ils avaient défendu au début du XXe siècle, comme en Grande-
Bretagne, en France et en Italie. Mais le style autoritaire du gou-
vernement de Margaret Thatcher (1979-1990) en Grande-Bretagne
tend à montrer que libéralisme politique et économique ne cohabitent
pas aisément…
Vis-à-vis de la nation, l’après-guerre entretient une méfiance
intrinsèque pour le nationalisme, qui a mené l’Europe à sa ruine.
La nation est désinvestie de ses enjeux politiques et les libéraux euro-
péens transposent leurs combats politiques constitutionnels sur le plan
des institutions européennes. Finalement, chacun s’entend pour consi-
dérer que le nationalisme est soluble dans le libéralisme démocra-
tique. La problématique nationale est globalement abandonnée aux
populismes de droite et de gauche.
Cependant, l’économie sociale de marché, telle qu’elle fut par
exemple mise en œuvre en Allemagne par Ludwig Erhard, ministre
de l’Économie du chancelier Adenauer entre 1965 et 1969 selon des
principes développés par l’école de Fribourg dès 1933, invite à repen-
ser l’articulation du libéralisme et de la nation. Cette réflexion repose
sur deux arguments. Le premier est qu’il n’y a pas de contradiction
de nature entre les deux notions et, plus encore, que l’appartenance
à une nation, est la condition sine qua non du fonctionnement de la
démocratie libérale et de l’épanouissement des libertés individuelles.
La nation, espace de la souveraineté populaire, serait le cadre naturel
de la politique en démocratie. Si aucune guerre n’a jamais opposé
des États-nations démocratiques, c’est parce que la nation démo-
cratique serait la meilleure solution aux maux du nationalisme. Le
second argument est que la nation libérale a la vertu d’intégrer les
citoyens de façon égalitaire, notamment par l’établissement de
l’État-providence. Sans identité nationale partagée, quelle démocratie
et quelle justice sociale sont possibles ? Les politiques de redistri-
bution de l’État-providence requièrent des obligations réciproques
qui sont plus aisément acceptées entre des concitoyens partageant
la même nationalité, même si les politiques sociales d’après-guerre
ne sont pas fondées, la France mise à part, sur le principe d’appar-
tenance à la collectivité nationale. C’est pour cette raison que les
nationalismes sont vigoureux quand l’État-providence semble attaqué
ou remis en question par la globalisation.

236
LIBÉRALISME

• Aujourd’hui, un libéral-nationalisme en question


Aujourd’hui, le renouveau de la pensée nationale-libérale se
heurte au problème de la dissolution de l’État-nation. D’une part,
la nation libérale est affaiblie car son projet politique d’intégration
s’est épuisé. D’autre part, elle semble menacée par la résurgence
d’exclusivismes alimentés par la crise : par le bas, les communau-
tarismes semblent menacer la cohésion nationale ; par le haut, l’Union
européenne oblige à repenser la souveraineté nationale. On aboutit
donc à une remise en question du cadre de l’État-nation dont on se
demande s’il sera celui du développement de la démocratie dans
l’avenir. Pour Jurgen Habermas un processus de « décrochage » entre
la nation et la société politique démocratique est à l’œuvre. Ce constat
mène le philosophe allemand à analyser les sociétés démocratiques
européennes comme des « sociétés post-nationales ».
La prise en compte de la diversité caractéristique des sociétés
contemporaines conduit la plupart des États à redéfinir la nation.
En France, en 1991, le Conseil constitutionnel avait refusé de
reconnaître l’existence d’un « peuple corse » comme composante
du « peuple français » au motif que ce dernier est indivisible.
Cependant, en 1998, l’État reconnaît qu’il existe une citoyenneté
propre aux Néo-Calédoniens et donc distincte de la citoyenneté
française. Ainsi, dans les faits, la distinction entre les États-nations
et les États multinationaux à tendance à s’atténuer et tous les grands
États européens mettent en œuvre dernièrement des réformes ins-
titutionnelles tendant à redéfinir la relation entre l’État et nation
(réforme fédérale belge, autonomies galloise et écossaise au
Royaume-Uni, fédéralisation de l’Italie, révision des statuts auto-
nomiques en Espagne, etc.).
Le dépassement de l’État-nation à l’œuvre depuis quelques
décennies conduit les libéraux à repenser deux problèmes. À quelle
condition la souveraineté est-elle conciliable avec une perte de
l’indépendance dans un ensemble supra-national et peut-on penser
la souveraineté sans l’associer à l’indépendance des États ? Second
problème, le pluralisme culturel invitant à renoncer à l’idéal d’ho-
mogénéité culturelle promu par le modèle de l’État-nation, la nation
peut-elle se détacher de l’État, la première renvoyant à des unités
culturelles, et le second à un principe d’unité politique ?

237
Entre les pays de tradition libérale où ce courant s’est structuré en
parti stable (Grande-Bretagne et Europe du Nord-Ouest), les pays
où les libéraux, tout en jouant un rôle fondamental, n’ont pas de
traduction partisane stable (France, Europe méditerranéenne), et
ceux où les libéraux sont minoritaires et peu influents (Europe
centrale, Allemagne et Russie), le libéralisme se caractérise par sa
variété. Obligé de s’allier à un autre courant majoritaire, il épouse
selon les cas l’aspiration nationale au début du XIXe siècle, l’aspira-
tion unitaire entre 1848 et 1870, l’aspiration démocratique entre
1860 et 1914, l’aspiration au réformisme social entre 1890 et 1920
ou l’aspiration européenne depuis 1960. Lorsqu’ils ne défendent
plus qu’eux-mêmes, de 1920 à 1940, les libéraux sont très affaiblis.
La relation du libéralisme avec le nationalisme est donc très
problématique : le nationalisme n’est pas considéré par les libéraux
comme quelque chose d’intrinsèquement positif mais plutôt
comme un passage obligé pour l’incarnation de leurs principes.
Cependant, dans les sociétés post-nationales, la participation à la
communauté politique fondée sur les principes de la démocratie
et de l’État de droit pourrait bien se dissocier durablement du
nationalisme.

notices Fédéralisme et autodétermination,


reliées Guerre d’indépendance, Nationalité,
Patriotisme et régionalisme, Religion.

238
MINORITÉS
M
Dans sa séance du 25 avril 2002, le Secrétariat aux droits
de l’homme des Nations unies rappelait « que les droits
des minorités sont un facteur de promotion de la
tolérance dans les sociétés » et notait avec préoccupation
que, « dans de nombreux pays, les différends et les
conflits touchant des minorités sont de plus en plus
fréquents et de plus en plus graves et ont souvent des
conséquences tragiques ». Ce triste bilan s’inscrit dans une
histoire ancienne tout au long de laquelle des populations
différentes ont été constituées en minorités. La minorité
n’existe en effet que dans la relation qu’elle entretient
avec les populations qui se définissent elles-mêmes
comme majoritaires. Ce sont celles-ci qui, en les rejetant,
en les exposant à des mesures discriminatoires, voire
éliminatoires, les constituent en minorités.

La construction des minorités nationales


Des groupes de population se constituent en « minorités » au
terme d’un double processus de domination et de différenciation iden-
titaire, souvent, mais pas nécessairement, liés.

• La minorité comme groupe dominé


La question minoritaire n’est pas d’abord d’ordre numérique :
les Suisses romands, pourtant minoritaires en nombre par rapport
aux populations germanophones (18% contre 64 % en 2006), n’ont
pas l’impression de constituer une minorité parce qu’ils ont le
sentiment de vivre dans un État fédéral pluriculturel au sein duquel
ils se sentent relativement égaux. Ce cas souligne que la situation
minoritaire est d’abord l’expression d’un rapport de domination

239
politique, économique et sociale. C’est particulièrement net pour les
groupes qui ont été en situation dominante (même s’ils étaient loca-
lement minoritaires en nombre) comme les Hongrois de Transylvanie
ou les Allemands de Posnanie et qui, après la Première Guerre mon-
diale, deviennent minoritaires en perdant l’appui de l’État. En 1809,
après quatre siècles de domination suédoise, la Finlande devient un
grand-duché autonome au sein de l’Empire russe. Les mesures de
fennisation de l’administration font perdre au suédois son statut de
langue dominante : elle n’est plus parlée que par 12% de la popu-
lation en 1900. La population suédoise, hier dominante et aujour-
d’hui dominée, est alors progressivement constituée en minorité.
Les Juifs allemands ou français constituent un bon exemple
de l’importance que jouent le regard et les comportements de la
« majorité » dans la constitution du phénomène minoritaire. Ils
ont, depuis la fin du XVIIIe siècle travaillé à leur intégration à la majo-
rité chrétienne qui s’est traduite par des vagues de conversion
et d’intermariages. Elle leur a parfois permis, comme en France,
d’atteindre individuellement des positions élevées dans la société.
Mais ce processus d’intégration et d’ascension sociale n’a pas empê-
ché l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle. Il l’a même nourri et
a renvoyé les Juifs à une spécificité qu’ils ne revendiquaient pour-
tant pas quand ils ne l’avaient pas tout simplement oubliée. Les
mesures de ségrégation ou les préjugés sociaux à l’encontre de popu-
lations que certains groupes au sein de la majorité définissent comme
« différentes » peuvent toutefois, en retour, contribuer à faire naître
ou à alimenter les identités communautaires qui préservent ou conso-
lident le groupe minoritaire. Si la rigueur de la domination subie par
ces populations peut expliquer la force de leur affirmation identitaire,
celle-ci ne s’y réduit toutefois pas ; elle ne permet surtout pas d’en
expliquer les modalités.

• L’affirmation des identités minoritaires


Il existe des expressions « positives », ce qui ne veut pas dire
choisies, de l’identité spécifique d’un groupe. Elles sont facilitées par
des regroupements « naturels » (régions spécifiques) ou contraints
(situations de relégation sur des territoires). Les groupes minoritaires
peuvent alors se retrouver en situation majoritaire et développer
à leur tour des comportements de rejet, pouvant aller jusqu’à la
persécution à l’égard d’autres groupes localement minoritaires.
Les Corses, minoritaires en France, sont majoritaires sur leur île

240
MINORITÉS

et certains nationalistes qui se jugent discriminés par les autorités


de la métropole ne sont pas plus tolérants à l’égard des Algériens
de l’île qui seraient, selon eux, installés indûment sur « leur » territoire.
Ces regroupements, qui peuvent aller jusqu’à la constitution de
ghettos sociaux-ethniques dans certains quartiers des grandes villes,
offrent des conditions privilégiées pour la transmission et la conser-
vation de spécificités minoritaires qui prennent plusieurs formes.
Les diverses modalités extérieures de présentation de soi sont
évidentes : elles vont de la couleur de la peau aux modes vestimen-
taires en passant par les habitudes alimentaires ou à la défense de
modes de vie spécifiques, comme le nomadisme pour les Lapons de
Scandinavie ou les Tziganes. Ces derniers, convertis au christianisme
mais nomades à la peau sombre et portant des habits chamarrés, ont
fait dès le Moyen Âge l’objet de mesures discriminatoires. Mais
l’apparence, souvent subie, peut aussi être revendiquée comme
élément positif de distinction ; c’est le cas par exemple du foulard
islamique ou de certaines modes vestimentaires qui se diffusent dans
les ghettos des villes occidentales.
Plus que l’apparence, c’est toutefois la langue qui constitue un
élément fort de revendication identitaire. Qu’elle soit pratiquée
massivement (comme dans le cas des minorités allemandes ou
hongroises durant l’entre-deux-guerres) ou faiblement (comme dans
le cas des Corses, des Bretons ou des Écossais), elle constitue un
vecteur essentiel d’affirmation de la minorité et un argument impor-
tant dans les revendications séparatistes ou autonomistes tant il est
vrai que, depuis le XIXe siècle, c’est la langue qui fait la nation. L’idée
qu’une « minorité » nationale est fondamentalement liée au pays dont
elle parle la langue s’est d’ailleurs maintenue en Allemagne jusqu’à
aujourd’hui. Les « Allemands » d’Europe centrale, considérés comme
« ethniquement » allemands (Volksdeutschen), ont joui jusqu’à la fin
du XXe siècle d’un traitement de faveur lors de leur « retour » dans la
mère-patrie.
Outre la langue, la religion joue un rôle essentiel dans la défi-
nition d’un groupe minoritaire. Pratiquée collectivement et sous la
conduite de chefs spirituels, la religion organise le groupe. Elle le
distingue du reste de la population parce qu’elle s’accompagne de
rituels spécifiques : jours fériés, interdits alimentaires, etc. Elle vient
en aide aux individus sous la forme de pratiques ou d’associations
caritatives. Les religions peuvent donc constituer, comme dans
les Balkans, un élément essentiel d’identification et de stabilisation
des groupes minoritaires. Actuellement, la pratique de l’islam peut

241
devenir dans certains pays d’Europe occidentale un élément fort d’af-
firmation identitaire (communauté turque en Allemagne par exemple).

• Les revendications minoritaires


L’articulation de revendications et la constitution d’une organi-
sation spécifique, voire d’une résistance armée, constitue une des
formes les plus visibles de cette affirmation minoritaire. Tous les
membres de la minorité ne se reconnaissent pas nécessairement dans
les revendications exprimées au nom du groupe tout entier ou dans
les organisations censées le représenter. Pourtant, les individus en
situation minoritaire sont plus souvent que d’autres contraints d’adop-
ter l’identité et les revendications du groupe. Les associations mino-
ritaires ont tendance à parler au nom de tous comme ce fut le cas
de l’Association centrale des Allemands de Pologne ou celle des
Hongrois de Transylvanie dans l’entre-deux-guerres. Par ailleurs les
États-nations qui comptent des minorités sur leur territoire, comme ceux
dont elles proviennent, ont intérêt à considérer le groupe globalement.
Les revendications identitaires formulées par ces organisations
sont souvent le fruit d’un sentiment de frustration sociale ou poli-
tique. Ainsi le régionalisme breton se structure-t-il en mouvement
à la fin du XIXe siècle dans un contexte de surpopulation rurale et
de crise agricole. Le mouvement nationaliste corse s’alimente d’une
paupérisation de l’île dans la première moitié du XXe siècle et de
son exploitation économique dans les années 1960. C’est toutefois
le processus inverse qui caractérise la Catalogne. Dans cette région,
c’est précisément la prospérité économique de la fin du XIXe siècle
qui lance un mouvement identitaire porté par une bourgeoisie
prospère qui souhaite conquérir un pouvoir politique et économique
qui lui est dénié.
Les revendications formulées par les minorités sont d’ailleurs
diverses et ont évolué dans le temps. Au début du XXe siècle, les
Sâmes de Laponie, dont les pâturages sont menacés, demandent
d’abord des mesures susceptibles de protéger l’élevage du renne, au
fondement de leur mode de vie. Après la Seconde Guerre mondiale
s’y ajoute plus explicitement la demande de reconnaissance d’une
culture spécifique. Cette dimension culturelle est essentielle pour les
minorités allemandes et hongroises de l’entre-deux-guerres alors que
les revendications d’autonomie politique sont plus centrales pour les
minorités régionales. La diversité de ces revendications renvoie de
fait à la grande diversité des minorités elles-mêmes.

242
MINORITÉS

Diversité du phénomène minoritaire


Avant la constitution des États-nations, il existait déjà des popu-
lations qui, ne pratiquant pas la religion dominante, étaient perçues
comme minoritaires et traitées comme telles. Ce fut le cas des pro-
testants en France, des catholiques en Angleterre ou des juifs partout
en Europe. Mais d’autres critères s’y sont ajoutés et les groupes
minoritaires présentent en réalité une très grande hétérogénéité.

• Les diasporas
Bien que largement convertis aux religions dominantes des
régions où ils se trouvent, christianisme ou islam (dans les Balkans),
les Tziganes sont considérés depuis le Moyen Âge comme une
minorité. Originaires de l’Inde, ils se répandent en Europe balkanique
puis occidentale entre le XIIe et le XVIe siècle. Ils constituent, avec
les Juifs, la seconde minorité vivant en diaspora qui ne dispose d’au-
cun territoire spécifique et n’est réclamée ou protégée par aucun État.
À ces deux grandes diasporas, il faut ajouter d’autres groupes
moins nombreux et plus localisés géographiquement comme
les bergers valaques des Balkans (environ 150 000 en 1970), qui
parlent une langue proche du roumain et nomadisent en Grèce, en
Macédoine, en Albanie, en Serbie et en Bulgarie, ou les populations
sâmes de Laponie (actuellement 50 000 personnes). Ces dernières
vivent en bordure septentrionale des États scandinaves après avoir
été progressivement repoussées vers le nord par les Vikings au Moyen
Âge puis par les Suédois, les Norvégiens et les Finlandais. La consti-
tution et l’affermissement des royaumes scandinaves au XVIIe siècle,
puis les politiques d’homogénéisation nationale au XIXe siècle,
les ont constituées en minorités au sein des différents territoires
nationaux sur lesquels elles pratiquent l’élevage du renne.

• Les minorités « nationales » en diaspora


Les Allemands et les Turcs constituent deux minorités ancienne-
ment dispersées en Europe centrale et orientale mais, à la différence
des précédentes, elles sont, à divers périodes de leur histoire, ratta-
chées à un territoire originel et surtout « réclamées » et protégées par
un État-nation à partir du XIXe siècle. Les « Turcs » s’« infiltrent »
dès le XIVe siècle dans les Balkans à l’initiative des sultans et s’y

243
établissent plus fermement après les conquêtes ottomanes des XVe
et XVIe siècles. Dans les pays des Balkans, ils constituent une mino-
rité tout à la fois religieuse et nationale et sont souvent confondus
avec des populations slaves converties à l’islam comme les Pomaks
de Bulgarie, les musulmans de Bosnie ou d’Albanie ou encore certains
groupes tziganes. Le peuplement allemand en Europe centrale et
orientale est en revanche très antérieur et indépendant de la consti-
tution d’un empire territorial. Les premières migrations remontent
au IXe siècle sur les territoires des actuelles Serbie et Croatie et
s’expliquent essentiellement par des raisons démographiques et
économiques. Elles se font d’ailleurs souvent à l’incitation de rois
ou de princes locaux qui, dès le Moyen Âge, ont fait appel à ces
populations pour mettre en valeur leurs territoires. C’est le cas dès
le Xe siècle en Pologne, au XIIe siècle en Hongrie et en Roumanie
(Souabes et Saxons), aux XIIe et XIIIe siècles en Bohême, et au XVIIIe
siècle en Russie à l’appel de Catherine II. Par la suite, l’expansion
de la monarchie autrichienne a été à l’origine d’un renforcement
numérique, et surtout politique, de ces populations allemandes. Elles
se trouvent alors dans une situation assez proche de celle des popu-
lations musulmanes européennes de l’Empire ottoman et se distinguent
en cela des diasporas juives ou tziganes.
À l’issue de la dissolution des deux empires d’Europe centrale
et balkanique à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les Turcs
musulmans et les Allemands deviennent des minorités nationales.
C’est également le cas, depuis les années 1990, des Russes qui habi-
tent dans les anciennes républiques soviétiques. En 1918, les ger-
manophones constituent 22,3% de la population de Tchécoslovaquie
– et sont numériquement dominants dans les Sudètes, – 5,5% de la
population hongroise, 4,1% de la population roumaine, 3,6% de celle
du royaume des Serbes, Croates et Slovènes (devenu Yougoslavie
en 1929), 2,3% de celle de la Pologne. On recense près de 25% de
musulmans en Bulgarie en 1878 mais ce taux diminue rapidement,
encouragé par les échanges volontaires de populations entre les
gouvernements turc et bulgare au début du XXe siècle.

• Les minorités nationales territoriales


L’émergence et la consolidation des États-nations dans le courant
du XIXe siècle, et la volonté d’homogénéisation culturelle et admi-
nistrative qui accompagne ce phénomène ont multiplié les minorités
nationales. Dans un pays précocement centralisé comme la France,

244
MINORITÉS

des groupes géographiquement périphériques par rapport au centre


du pouvoir et plus tardivement inclus dans l’espace national ont pu
résister à cette politique d’intégration et redécouvrent, dans une situa-
tion de crise, une identité collective comme en Bretagne ou en Corse.
C’est toutefois en Europe centrale et balkanique que la question
des minorités se pose, jusqu’à aujourd’hui, avec le plus d’intensité.
L’émergence tardive des États-nations dans un espace fondamenta-
lement multiculturel, les déplacements de frontières à la fin du XIXe
et au début du XXe siècle conduisent au fait que, après la Première
Guerre mondiale, les minorités nationales constituées regroupent 30
millions d’individus, soit près du tiers de la population totale de cette
zone. La Pologne, reconstituée en 1918, compte une majorité de
polonophones (69%), mais aussi des « minorités » ukrainienne (14%),
biélorusse (5%) et allemande (2,3%) qui vivent le plus souvent à la
périphérie du territoire. Avec près de 10% de Juifs (mais 32,5% à
Varsovie), la nouvelle Pologne compte aussi la plus grande popula-
tion juive mondiale. Si environ 80% de la population parle le bulgare
dans la Bulgarie de 1926, 15% de la population est musulmane (turque
en grande partie parle), et 2,5 % tzigane. Dans la Tchécoslovaquie de
1918, 27 % de la population est allemande ou hongroise et n’appar-
tient donc pas aux deux ethnies dominantes, tchèque et slovaque.
Les rectifications territoriales de l’après-Première Guerre mon-
diale ont d’ailleurs favorisé le développement de ces minorités. La
Bulgarie doit céder une partie de son territoire et de sa population
à la Serbie (Royaume des Serbes, Croates et Slovènes), à la Roumanie
(Dobroudja) et à la Grèce. La Hongrie, vaincue, perd en 1920 les
deux tiers de son territoire tandis que trois millions de Hongrois
deviennent des minorités nationales dans des pays où ils étaient
auparavant dominants. Ils représentent 8,6 % de la population
roumaine en 1920 (un million en Transylvanie), mais ils sont égale-
ment nombreux en Slovaquie et en Yougoslavie. On trouve également
des Polonais, jusqu’à aujourd’hui, dans la région de Teschen, au
nord-ouest de la République tchèque, des Grecs au sud de l’Albanie
et en Bulgarie, etc. La période de l’entre-deux-guerres est donc éga-
lement celle de la « question des minorités » dans cette zone.

• Les migrants
Depuis 1945, les migrations de travail sont le moteur essentiel
de l’émergence de nouvelles minorités nationales. Déjà, à la fin du
XIXe siècle, les Polonais constituaient une minorité « nationale » dans

245
la Ruhr industrielle allemande, avec ses associations culturelles, ses
églises et ses curés. On trouve le même phénomène dans le bassin
houiller du nord de la France dans l’entre-deux-guerres, tandis que
la sidérurgie lorraine accueille des minorités italiennes. En 1965,
il y a un demi-million d’Italiens et 650 000 Portugais en France, et
environ un demi-million d’Irlandais en Grande-Bretagne. Ces popu-
lations conservent partiellement un sentiment identitaire lié à des pra-
tiques religieuses – catholicisme pour les Irlandais – ou linguistiques
et encouragé par le regroupement dans des quartiers spécifiques, mais
elles se sont progressivement fondues dans la population majoritaire.
La même chose vaut pour les Finlandais installés en Suède, qui repré-
sentent près de 45% des étrangers dans ce pays en 1985.
Depuis les années 1950, les pays européens organisent une forte
migration de populations laborieuses en provenance d’autres conti-
nents. On compte plus de 600000 Algériens en France en 1990 et
1,5 million de Turcs en Allemagne. La Grande-Bretagne fait appel
à de nombreux Pakistanais. Ces populations, qui proviennent le plus
souvent des anciennes colonies ou zones d’influence des pays où
ils s’installent, se distinguent culturellement, plus nettement que les
anciens migrants, de la population majoritaire. Ils sont en outre plus
durement touchés par la récession économique. Dans leur cas, la
domination sociale et politique et la différence culturelle se traduisent
dans l’espace par des formes de relégation et des stigmatisations col-
lectives. Tous ces facteurs contribuent à la consolidation de véritables
« minorités nationales » issues de l’immigration.

Les États-nations et les minorités


Les États-nations ont joué un rôle doublement négatif à l’égard
des minorités. Les États d’origine les ont utilisées pour faire pres-
sion sur les États d’accueil, tandis que ces derniers, dans un souci
d’homogénéisation, ont surtout cherché à les faire disparaître comme
groupe spécifique.

• Entre assimilation et répression


La politique des États à l’égard des groupes qu’ils définissent
comme minoritaires a oscillé entre assimilation et répression ; par-

246
MINORITÉS

fois les deux à la fois. Sous l’Ancien Régime, la répression l’a


emporté à l’égard des minorités religieuses. Elle se marque par des
mesures discriminatoires diverses qui culminent dans des expul-
sions de masse. Les Tziganes font ainsi l’objet de persécutions dès
leur arrivée en Europe : au XVe siècle, les autorités urbaines leur
interdisent l’accès des villes. Cette attitude se durcit durant les
siècles suivants et prend la forme de véritables persécutions. En
France, ils sont envoyés aux galères ; en Allemagne et en Suisse
ils sont livrés comme gibier aux chasseurs ; dans les principautés
roumaines, les Tziganes ont été réduits en esclavage dès le
XIVe siècle et ne sont émancipés qu’en 1856 ; enfin, comme les
Juifs, mais plus tardivement, ils font l’objet de campagnes de
bannissement.
Dans la première phase de construction de l’État-nation, à la fin
du XVIIIe et au début du XIXe siècle, l’idée d’assimilation domine.
Elle se traduit par des mesures visant à faire disparaître les différences
culturelles et à homogénéiser les populations. La France constitue
un bon exemple de la mise en œuvre de cette politique. À la fin du
XIXe siècle, avec l’ethnicisation des identités nationales, les mino-
rités sont considérées de plus en plus nettement comme radicalement
hétérogènes au « corps » même de la nation et sont victimes de
mesures discriminatoires et éliminatoires. Les gouvernements prus-
siens puis allemands ont ainsi développé une politique de germani-
sation des populations polonaises dès les années 1860 à laquelle
s’ajoute, dans les années 1880, une tentative de colonisation des terres
polonaises en Posnanie prussienne. Dans l’entre-deux-guerres, les
gouvernements polonais mènent une politique exactement inverse
et tout aussi agressive à l’égard des minorités allemandes, mais aussi
ukrainienne et biélorusse : des mesures d’intimidation économique
et d’expropriation visent à les chasser tandis que la fermeture des
écoles minoritaires cherche à leur assimilation culturelle. C’est une
politique de même nature que mènent alors les autorités roumaines
à l’encontre des Hongrois de Transylvanie – entre « roumanisation »
(interdiction des écoles hongroises), expropriation et intimidation
des populations (rôle des Légions paramilitaires de l’archange
Michel) – ou les autorités grecques à l’égard des Turcs de Thrace.
Dans tous les pays d’Europe centrale, le durcissement des régimes
dans les années 1930 s’accompagne d’une politique de plus en plus
hostile à l’encontre des minorités. En Bulgarie, jusqu’aux années
1920, les communautés turques sont traitées avec tolérance. Mais
les deux coups d’État de 1923 et 1934 déclenchent durant les années

247
1930-1940 une exacerbation du nationalisme soutenue par l’Église
orthodoxe.
Ces évolutions touchent tout particulièrement les minorités en
diaspora, les Juifs comme les Tziganes, victime de mesures discri-
minatoires dans tous les pays d’Europe centrale, y compris dans la
Tchécoslovaquie démocratique où, en 1927, une loi oblige les nomades
à avoir un passeport qui peut leur être retiré à tout moment. En
Allemagne, des mesures hostile aux Tziganes avaient été mises en
place à la fin du XIXe siècle. Dès 1899 est créé à Munich le Bureau
des affaires tziganes qui publie en 1905 une liste détaillée et com-
mentée de milliers de personnes constituant la « plaie tzigane ». Il
sert de base à des mesures discriminatoires prises à partir de 1926.
Dans la même période, quatre grandes minorités nationales
formulent des revendications irrédentistes avec le soutien de leur
« nation » d’origine : les Allemands de Pologne occidentale et de
Tchécoslovaquie (Sudètes), les Italiens sur la côte Dalmate et les
Hongrois de Transylvanie, auxquels il faut ajouter les Bulgares de
Macédoine. Ce phénomène, encouragé, parfois même suscité par des
régimes nationalistes du pays d’origine, a largement contribué à entre-
tenir l’hostilité du pays d’accueil et a nourri une instabilité politique
importante qui a préparé les nettoyages ethniques de la Seconde
Guerre mondiale.
Derrière un discours internationaliste, de nombreux dirigeants
communistes ont développé, surtout à partir des années 1960, une
politique hostile aux minorités. En Roumanie, la politique de grandeur
nationale de Nicolae Ceausescu s’accompagne d’une roumanisation
forcée des minorités nationales, tout particulièrement en Transylvanie
où les villages hongrois sont systématiquement débaptisés. En Pologne,
l’antisémitisme a été réactivé à plusieurs reprises, en particulier
lors de la campagne antisioniste de 1968. Dans les années 1980, le
dirigeant bulgare Todor Jivkov a mené une politique souvent violente
d’assimilation des minorités «turques ».

• Vers la tolérance ?
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains pays
d’Europe ont développé des politiques plus tolérantes à l’égard de
leurs minorités. Déjà, dans l’entre-deux-guerres, certains gouver-
nements nordiques avaient pris des engagements économiques en
faveur des Sâmes (Convention suédoise sur les pâturages de 1928)
qui n’ont d’ailleurs pas toujours été tenus ; plus récemment ils ont

248
MINORITÉS

reconnu et favorisé le développement de la culture sâme par le biais


de la création en 1973 d’un Institut sâme nordique lié au Conseil
sâme, organisation politique inter-étatique. Des évolutions semblables
se font sentir dans les grands pays d’Europe occidentale. Depuis
1997, l’Écosse et le pays de Galles disposent de parlements suscep-
tibles de légiférer dans le domaine culturel.
Ces mesures ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensée. Ainsi
en Europe, la Hongrie, particulièrement soucieuse du sort de ses « res-
sortissants » dans les pays voisins, a développé une des législations
les plus favorables aux minorités. Le pays dispose d’ailleurs d’une
assez longue tradition en la matière. En 1868, il est le premier État
européen à adopter une loi sur les minorités nationales et ethniques,
ce qui ne l’a pas empêché de se livrer à une politique de « magya-
risation » brutale. Sous le régime communiste, les minorités natio-
nales de Hongrie jouissent de protections juridiques supérieures à
celles des pays voisins et qui se sont considérablement renforcées
après 1990. Même si les minorités nationales ne comptent que pour
10% de la population, le gouvernement hongrois fait preuve d’une
attention exemplaire à leur égard. Dans son article 42, la loi hon-
groise sur les droits des minorités nationales et ethniques de 1993,
reprise dans la Constitution de 1997, reconnaît officiellement treize
groupes ethniques qui peuvent utiliser leur langue et jouir d’une repré-
sentation parlementaire. Ces dispositions légales n’empêchent pas
le maintien de mesures discriminatoires sur le terrain, en particulier
à l’encontre des Roms, mais elles autorisent les recours, en particulier
devant les instances internationales.

• Une régulation internationale fragile


Le développement de la question des minorités après la Première
Guerre mondiale, jointe au nationalisme agressif de nombreux chefs
d’État, conduit les minorités – en particulier juives – à demander
des mesures de protection internationales. C’est dans ce contexte que
prend forme une politique internationale des minorités. Les négo-
ciateurs des traités de paix puis les auteurs de la Charte de la Société
des Nations (SDN) mettent en place un système complexe d’enga-
gements bilatéraux. Aux États créés ou agrandis (Pologne, Tchéco-
slovaquie, royaume des Serbes, Croates et Slovènes ou Roumanie),
les puissances victorieuses imposent en général des « traités de
minorités ». En outre, le système de la SDN comporte un ensemble
de déclarations particulières (pour l’Albanie, l’Estonie, la Lettonie,

249
la Lituanie) et de conventions inter-étatiques (Allemagne-Pologne,
Grèce-Bulgarie, etc.) conclues sous l’égide de l’organisation. Ces
textes garantissent deux grandes catégories de droits aux ressortis-
sants des minorités : d’une part, la citoyenneté et l’égalité devant la
loi du pays et, d’autre part, le droit à la différence (liberté de prati-
quer une religion spécifique et d’utiliser une langue spécifique, voire
même d’être éduqué dans cette langue). Tout État membre du Conseil
de la SDN est en droit de porter tout litige opposant une minorité
à un État devant le Conseil ou éventuellement devant la Cour
permanente de justice internationale. Ce système présente toutefois
une faiblesse importante : il privilégie les minorités défendues par
des États qui deviennent en contrepartie un enjeu des relations
inter-étatiques. Ce fut tout particulièrement le cas des minorités
allemandes ou hongroises. Dans ce contexte, les États d’Europe
centrale ont rapidement vu dans cette procédure une ingérence
insupportable à leur souveraineté nationale toute récente. Dès les années
1930, ils refusent donc, pour la plupart, de se plier aux exigences d’une
communauté internationale affaiblie.
Après la Seconde Guerre mondiale, c’est le Haut-Commissariat aux
droits de l’homme de l’ONU qui reprend la question des minorités.
En 1965 et 1966, plusieurs conventions internationales sont signées
visant à éliminer les formes de ségrégation et à garantir l’égalité des
droits politiques et sociaux aux minorités, ainsi que la possibilité de
conserver et de cultiver leurs spécificités culturelles. Depuis les
années 1990, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en
Europe (OSCE) promeut une politique en faveur des minorités cha-
peautée par un Haut-Commissaire. En 1995, le Conseil de l’Europe
a adopté une Convention-cadre pour la protection des minorités,
précédée en 1992 par une Charte européenne des langues régionales
ou minoritaires. Dans les institutions internationales ou européennes,
les conventions sont assorties d’organismes spécifiques permettant
de surveiller leur application dans les États contractants et de répondre
aux plaintes, qui peuvent être individualisées.

Il reste toutefois que la définition internationale des minorités


demeure enfermée dans une logique ethnique qui renforce les
nationalismes plutôt qu’il ne les désarme, comme le montrent les
conflits persistants entre les différentes « minorités » nationales en
particulier dans les Balkans et en Europe centrale. La lecture des
rapports du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale

250
MINORITÉS

de l’ONU comme ceux du Conseil de l’Europe soulignent les limites


d’une telle politique. Par ailleurs, la grande diaspora tzigane, qui
constitue désormais la minorité la plus nombreuse en Europe
centrale (7,8% en Roumaine, 4% en Hongrie), souffre toujours d’une
politique de relégation et continue à vivre dans des conditions de
grande précarité.

Antisémitisme, Empires continentaux,


notices Étrangers, Langues nationales, Nettoyage
reliées ethnique, Patriotisme et régionalisme,
Religion, Socialisme et communisme

Carte : Les minorités juives et allemandes en Europe centrale


– Le démembrement de l’Empire austro-hongrois

251
NATIONALITÉ
La nationalité est devenue un phénomène presque
universel : en 2004, on ne recense qu’environ un million
d’apatrides, souvent déchus de leur nationalité d’origine.
Tous les individus de la planète sont donc liés
individuellement à un État-nation, voire à plusieurs,
dont ils sont les « ressortissants ». Cette appartenance
nationale s’accompagne de devoirs, notamment militaires,
et garantit un certain nombre de droits civiques dans
les démocraties, mais aussi le droit de résider, de se
déplacer et de travailler sur le territoire de l’État dont
on est « ressortissant ».
L’attribution de la nationalité est formalisée par un
dispositif juridique qui s’est mis en place dans le courant
du XIXe siècle parallèlement à la construction de l’État
moderne. Les lois qui en fixent les règles sont à la fois
une réponse aux besoins spécifiques des différents États
et l’expression d’une certaine conception de la nation.
La nationalité permet en effet à l’État de « choisir »
ses ressortissants : elle est un instrument d’inclusion et
d’exclusion entre les mains des autorités dirigeantes
de la nation. Ce dispositif législatif s’accompagne
d’ailleurs de procédures d’identification précises permet-
tant de séparer les étrangers résidant sur le territoire
national des ressortissants de la nation, même s’ils sont
installés à l’étranger. L’établissement de papiers d’identité
accompagne ces procédures administratives qui
contribuent en retour à la stabilisation des identités
nationales.

252
NATIONALITÉ

Définir la nationalité
Deux conceptions de la nationalité s’expriment dans la littéra-
ture savante comme dans les discours politiques. La première
est ethno-culturelle : elle lie l’appartenance nationale à une identité
culturelle. La seconde est « universaliste » ou libérale : elle en sou-
ligne la dimension politique et juridique.
Dans la plupart des États nationaux, les deux conceptions coexis-
tent mais avec des accents différents. La codification de l’accès à
la nationalité est un moyen d’analyser la manière dont ces concep-
tions s’inscrivent dans des pratiques législatives et juridiques et les
effets que celles-ci produisent pour les individus. La plupart des
auteurs qui s’intéressent à cette question distinguent deux modes de
transmission de la nationalité : droit du sol et droit du sang. Mais il
faut y ajouter une modalité d’attribution sur critère « ethnique » dans
les nations d’Europe centrale qui se sont formées tardivement aux
XIXe et XXe siècles.

• Droit du sol ou droit du sang


Suivre l’évolution de la législation française depuis la Révolution
permet de mettre en évidence quelques grands principes qui prési-
dent à la définition de la nationalité comme les conditions écono-
miques et sociales qui en expliquent les changements.
Entre 1790 et 1795, en continuité avec l’Ancien Régime, les révo-
lutionnaires adoptent le droit du sol complet : un étranger résidant
en France est automatiquement naturalisé français. Le Code civil de
1804 introduit une rupture avec la logique d’Ancien Régime : la
nationalité devient alors un droit de la personne qui se transmet par
filiation et qu’on ne perd plus en s’installant à l’étranger. C’est
l’introduction du droit du sang. Parallèlement, la résidence, voire la
naissance sur le territoire français, ne garantit plus la nationalité
française. Toutefois, dans le courant de la seconde moitié du XIXe
siècle, la stagnation démographique et la nécessité de recourir à une
main-d’œuvre étrangère qu’on aimerait pouvoir mobiliser en cas de
guerre poussent à réintroduire un élément de droit du sol. Par la loi
de 1889, l’enfant né en France d’un parent étranger lui-même né en
France est français à la naissance (double droit du sol ; cette mesure
avait en fait été introduite dès 1851) tandis que l’enfant né en France
de parents étrangers devient français à sa majorité (droit du sol

253
simple). La loi de 1889 répond à des exigences économiques, sociales
et politiques dans un contexte de crise démographique et de tension
internationale, mais elle témoigne également d’une certaine concep-
tion optimiste de l’identité nationale française selon laquelle toute
personne éduquée dans les écoles républicaines et socialisée au sein
de la République pourrait devenir française.
D’autres raisons peuvent expliquer la prédominance du droit du
sol qui est plus absolu encore dans des pays « d’immigration » ou
à tradition impériale comme les États-Unis ou l’Angleterre (ce
modèle est d’ailleurs repris par les pays nordiques dans les « lois
de nationalité » des années 1920). La naissance sur le territoire est
alors suffisante pour obtenir la nationalité. En revanche dans les pays
où l’émigration a été longtemps importante, comme en Suisse, et
où l’unité nationale est plus tardive, comme en Allemagne ou en
Italie, la prédominance du droit du sang permet aux ressortissants
et à leurs enfants de conserver un lien avec la nation d’origine. La
loi de nationalité allemande de 1913 qui privilégie le droit du sang
s’explique partiellement de cette manière. Mais elle est également
une réponse conjoncturelle à un problème nouveau : celui de l’im-
migration croissante, ressentie comme inquiétante, en provenance
du monde slave.
Les contextes sont donc essentiels pour expliquer les traditions
« nationales » en matière de nationalité. Dix ans après l’unification
et la stabilisation des frontières allemandes, la Loi fédérale allemande
de 1999 a ainsi introduit un élément de droit du sol : les enfants
nés sur le sol allemand de parents de l’Union européenne (ou pays
avec lesquels l’Union a des accords) ou ayant résidé au moins huit
ans sur le sol allemand peuvent devenir allemands mais doivent
renoncer à leur nationalité d’origine. Réciproquement, sous l’effet
de l’accroissement du chômage et du développement d’une immi-
gration ressentie comme plus difficilement « assimilable », les gou-
vernements français successifs ont eu tendance à réduire l’acquisition
automatique de la nationalité par droit du sol depuis la fin du
XXe siècle.
L’histoire de la nationalité souligne donc qu’il est excessif
d’opposer radicalement des modèles « nationaux ». En réalité,
lorsque les conditions historiques, politiques et démographiques se
rapprochent, on assiste à une homogénéisation des formes d’accès
à la nationalité.

254
NATIONALITÉ

• Définition ethnique de la nationalité


En Europe centrale et orientale, où les États se sont constitués
plus tardivement en englobant des populations culturellement diver-
sifiées, la définition de la nationalité a eu tendance dès l’origine à
s’organiser selon une logique ethnico-culturelle.
Dans le nouvel État grec proclamé en 1822 (avant l’indépendance
de 1830), sont exclus de la nationalité tous ceux qui ne sont pas de
religion chrétienne, soit les musulmans, considérés comme des Turcs,
mais également les Juifs. En Roumanie, le gouvernement n’accorde
pas automatiquement la citoyenneté aux « minorités » (et la rend
presque impossible aux Juifs) qui se trouvaient sur son territoire lors
de sa création, bien que les hommes politiques roumains, soumis
aux pressions de la communauté internationale, l’aient alors promis
en 1878 lors du congrès de Berlin. Soumis aux mêmes pressions,
les autorités bulgares l’ont d’ailleurs accordée. Cette promesse ne
sera tenue qu’en 1918-1923, sous la pression renouvelée de la com-
munauté internationale. Avec les mêmes réticences de départ, les
gouvernements polonais ou tchécoslovaque ont dû accorder en 1918
la nationalité aux minorités, en particulier allemandes, qu’ils consi-
déraient pourtant comme étrangères.
C’est une question équivalente qui se pose actuellement à
certaines républiques issues de l’Union soviétique. Dans les trois
républiques baltes, les « immigrés » russes de la période soviétique
constituent en effet une part importante de la population : 12% en
Lituanie, 26% en Lettonie et 30% en Estonie, proportion plus impor-
tante encore si on y ajoute les russophones ukrainiens ou biélorusses.
Dans ces deux derniers pays baltes, seules les personnes déjà ins-
tallées en 1940 et leurs descendants ont acquis automatiquement la
nationalité au début des années 1990, les autres ont dû demander
leur naturalisation. Pour l’obtenir il fallait satisfaire à des conditions
de résidence et surtout de réussir un examen de langue, d’histoire
et de géographie nationale qui semble avoir dissuadé de nombreux
russophones d’entamer la procédure. Toutefois, en dépit d’une sim-
plification, sous la pression de l’Union européenne, les russophones
ne semblent pas plus soucieux de demander la nationalité de leur
pays de résidence. Cette abstention est interprétée comme une forme
de désintérêt, voire de déloyauté politique par les autorités gouver-
nementales, mais elle répond sans doute d’abord à des motivations
personnelles et pratiques de la part de personnes qui jouissent par
ailleurs du droit d’être éduquées dans leur langue maternelle.
Symétriquement, la loi hongroise de 1992 facilite la naturalisation

255
des « Hongrois » de l’extérieur qui peuvent acquérir la nationalité
après une durée de résidence de trois ans seulement alors qu’elle est
de huit ans pour les autres étrangers. Dans le cas balte comme dans
le cas hongrois, l’accès à la nationalité est donc lié à une apparte-
nance ethnique largement fondée sur la maîtrise de la langue natio-
nale. Celle-ci est ressentie comme une sorte de préalable à toute forme
de loyauté politique.
La difficulté spécifique des États baltes est en fait un héritage de
la manière dont la nationalité était définie en URSS. Dans ce pays,
comme dans la Yougoslavie titiste, les citoyens disposaient d’une
double « nationalité » politique (citoyenneté) et ethnique (nationa-
lité). En URSS, cette dernière nationalité était personnelle et se trans-
mettait aux descendants ; elle n’était pas nécessairement attachée
à un territoire. Il existait en effet 53 territoires nationaux et plus
de 100 nationalités. Certaines nationalités étaient donc totalement
déterritorialisées. Par ailleurs, en 1989, un quart des Soviétiques vivait
en dehors du territoire « national » tout en conservant leur nationa-
lité d’origine. C’était en particulier le cas de 17% des Russes. Après
l’éclatement de l’URSS, ceux-là sont donc restés « russes » tout en
vivant en dehors de ce qui était devenu l’État-nation russe. Dans les
pays baltes, la possession d’un passeport spécifique a permis de
prolonger cette double appartenance. Mais les Russes qui n’ont pas
accompli la procédure de naturalisation sont désormais privés du droit
de citoyenneté sur place.
De la même manière, la Constitution yougoslave de 1946 enre-
gistrait cinq nations territoriales auxquelles s’ajoutaient une vingtaine
de « nationalités » (narodnost) comprenant des peuples ayant
parfois leur « nation-mère » dans un État voisin, comme les Albanais
et les Hongrois, ou les minorités « transnationales », tels les Juifs
ou les Tziganes et, à partir de 1971, les musulmans de Bosnie-
Herzégovine. La Constitution fédérale de 1974 posait comme principe
l’égalité en droits entre « nations » et « nationalités », en affirmant la
supériorité de la citoyenneté yougoslave sur celle des différentes
Républiques. Chaque citoyen avait le droit d’opter pour la « natio-
nalité » de son choix y compris la nationalité yougoslave (5% de la
population a opté pour cette nationalité en 1980).
Dans ces États, les individus ont appris à utiliser les dispositifs juri-
diques et à mesurer les avantages comparatifs liés à la possession de
telle ou telle nationalité, témoignant d’un rapport assez instrumental
à la question nationale. Ainsi, en URSS, nombreux sont les enfants
de mariages mixtes qui ont abandonné la nationalité « juive » de

256
NATIONALITÉ

manière à échapper à la politique officielle de numerus clausus. C’est


ce qui explique le déclin du nombre des juifs de 2,2 millions à 1,4
entre 1959 et 1989. Beaucoup d’entre eux ont en revanche tenté de
récupérer cette nationalité pour pouvoir émigrer en Israël au début des
années 1990. Ces exemples soulignent le caractère construit de ces
affiliations nationales, pourtant justifiées dans les discours politiques
par la puissance des identités culturelles ou ethniques.

• Acquérir ou perdre sa nationalité


Les États peuvent procéder à des politiques de naturalisation plus
ou moins généreuses qui constituent une réponse à des besoins
spécifiques et conjoncturels mais expriment également une certaine
conception de l’identité nationale. En théorie, dans tous les États,
elle peut être demandée après une durée fixée de résidence sur
le territoire. En pratique, la procédure est souvent longue, compli-
quée et la décision finale demeure suspendue au bon vouloir de
l’administration.
Certains États ont historiquement des politiques plus généreuses
que d’autres : il est généralement plus facile de devenir Français
qu’Allemand. Mais, dans les deux pays, la conjoncture économique
et politique joue in fine un rôle essentiel. C’est par exemple dans un
contexte de rareté de la main-d’œuvre que les députés français adop-
tent la loi du 10 août 1927 qui permet la naturalisation des étrangers
ayant résidé seulement trois ans sur le territoire. Les effets de la loi
de 1927 sont immédiats puisque le nombre des naturalisations double
dès l’année suivante. Toutefois, la majorité des demandes continue
à ne pas aboutir tandis que l’État français se réserve la possibilité d’en-
tamer une procédure de déchéance de la nationalité par voie judiciaire.
Dans de nombreux pays, la durée de la résidence n’est pas un
critère suffisant et les candidats à la naturalisation doivent apporter
la preuve de leur maîtrise de la langue (comme en Allemagne ou
dans de nombreux pays d’Europe centrale) voire de connaissances
plus ou moins précises sur le pays (comme récemment en Grande-
Bretagne). La procédure de naturalisation souligne donc bien que
les États se réservent le droit de tester les capacités d’intégration
culturelle des impétrants.
C’est au nom de critères d’appartenance durcis que le nationa-
lisme organiciste cherche d’ailleurs à limiter l’accès à la nationa-
lité. Les représentants de l’organisation d’extrême droite Action
française vitupèrent ainsi en 1927 contre les « Français de papier »

257
produits par la loi et opposent les « vrais » Français de souche aux
« faux » Français naturalisés. Sous le régime de Vichy, cette même
logique est à l’origine de la loi du 23 juillet 1940 relative à la révision
des naturalisations mises en œuvre depuis 1927. Elle permet de
dénaturaliser 15 154 personnes dont 36,2% de juifs (5% seulement
avaient été naturalisés entre 1927 et 1939). Ces procédures témoignent
de la forte coloration « ethnico-raciale » de cette politique. L’Alle-
magne nazie avait, elle, privé les Juifs de la nationalité dès 1935 (lois
de Nuremberg) et avait été imitée par les gouvernements hongrois et
roumain en 1938.
Ces procédures d’exclusion peuvent également obéir à des
mobiles strictement politiques. Le gouvernement de Vichy déchoit
de la nationalité française 446 personnes qui ont quitté le territoire
français entre juin et décembre 1940 et exclut ainsi symboliquement
les représentants de la France libre. Avant cela, le Second Empire
avait proscrit les républicains et la République les communards, sans
toutefois les déchoir de leur nationalité. Les États socialistes ont beau-
coup usé de cette possibilité de se débarrasser de leurs opposants
politiques. L’extradition du chanteur est-allemand Wolf Biermann
en 1976 en constitue un cas célèbre. Par le biais d’une législation
spécifique, il entre toutefois rapidement en possession de la natio-
nalité ouest-allemande. Ce ne fut pas le cas des quelques un million
et demi d’exilés politiques en provenance de l’URSS « dénationa-
lisés » en masse en décembre 1922. Ces apatrides russes sont alors
privés de tout droit dans une Europe où les États imposent leur
logique nationale aux individus ; privés de nationalité et sans
passeport, il ne peuvent en particulier pas voyager. C’est pour
résoudre cette question des exilés russes que le Haut Commissaire
aux réfugiés de la SDN Frijdtof Nansen instaure le passeport qui
porte son nom. Étendu ensuite à d’autres groupes devenus apatrides
(en particulier aux « dénationalisés » allemands) il garantit dans
l’entre-deux-guerres une protection internationale minimale à ces
laissés-pour-compte des nations.

La nationalité : droits et devoirs


La nationalité ouvre une série de droits, dont les plus fondamen-
taux sont ceux de résider et de travailler sur le territoire national et la

258
NATIONALITÉ

possibilité de participer à la vie politique. Ils s’accompagnent d’un


certain nombre de devoirs, en particulier militaires. Droits et devoirs
constituent de puissants instruments de nationalisation des populations.

• Le service militaire
C’est tout particulièrement le cas des obligations militaires,
institutionnalisées par la conscription et la généralisation du service
militaire dans les pays européens dans le courant du XIXe siècle. En
proclamant la « patrie en danger », c’est la Révolution qui a introduit
la conscription. Le 5 septembre 1798, sur l’initiative du député Jean-
Baptiste Jourdan, l’Assemblée de la République française vote une
loi instituant le service militaire obligatoire. Très impopulaire, le ser-
vice militaire est aboli par Louis XVIII en 1818. Il est rétabli par-
tiellement par les lois républicaines de 1872 et 1889, puis étendu à
tous les jeunes gens en 1905 et porté à trois ans en 1913. En Prusse,
la conscription avait été introduite au moment des guerres de
libération (1813-1815) et étendue à l’ensemble de l’Allemagne en 1911.
Supprimé en 1919 par le traité de Versailles, le service militaire est
réintroduit par Adolf Hitler en 1935 puis porté à deux ans en 1936.
En Russie, il est introduit pour tous les sujets du tsar en 1874 bien
que la nationalité n’ait pas encore été institutionnalisée.
Conscription et service militaire sont des éléments de nationa-
lisation à plusieurs égards. Les individus y font l’expérience de la
mixité géographique et sociale, de l’uniformité linguistique, de celle
des habitudes vestimentaires et alimentaires. En ce sens les casernes
ont pu être de véritables creusets unificateurs. Pour les mêmes
raisons, le service militaire a aussi constitué une expérience trau-
matique pour les « minorités nationales », soumises aux brimades,
comme les Juifs dans l’armée tsariste ou les Tziganes dans l’armée
roumaine. En Suisse, l’expérience du service militaire par périodes
entre l’âge de 20 et 30 ans, comme le fait de posséder une arme de
l’armée suisse, est un élément fort d’intégration à la nation, au moins
pour les hommes. L’armée nationale de conscription est d’ailleurs
partout un puissant élément d’identité symbolique. Les « braves
combattants de l’an II » sont durant tout le XIXe siècle une sorte
d’incarnation de la nation française. La même chose vaut pour ceux
qui, de l’autre côté du Rhin, se sont levés en masse pour repousser
l’envahisseur français entre 1813 et 1815. Il va de soi que cette
forme d’identification se construit sur une exclusion implicite des
femmes.

259
• Droits civiques et nationalité : une liaison imparfaite
Historiquement et juridiquement, il existe un lien entre citoyen-
neté et nationalité. C’est en effet dans le cadre de l’État-nation qu’ont
été fixés les droits du citoyen, c’est-à-dire la participation à la vie
politique et publique. Par ailleurs, c’est traditionnellement la natio-
nalité qui ouvre le droit à la citoyenneté. Si bien d’ailleurs que, dans
certaines langues, les deux termes ont tendance à être confondus :
les Autrichiens parlent de « citoyenneté » (Staatsbürgerschaft) pour
ce qui relève de la « nationalité » (Staatsangehörigkeit) ; c’était éga-
lement le cas en République démocratique allemande. Toutefois cette
équivalence est doublement trompeuse. Diverses catégories de natio-
naux ont été et sont encore exclues du droit de citoyenneté, tandis
que celle-ci tend à s’émanciper de la nationalité.
Tous les ressortissants de la nation n’ont pas toujours bénéficié
du « droit de citoyenneté ». La Révolution française en a ainsi privé
les femmes bien qu’elles aient massivement participé aux événements
révolutionnaires. L’« universalisme républicain » ne leur accorde le
droit de vote qu’en 1944, droit qu’elles avaient obtenu en 1906 en
Finlande, en 1908 dans le royaume du Danemark, en 1918 dans
l’« Empire-République » allemand, en 1919 dans le royaume de
Grande-Bretagne, mais seulement en 1972 dans la très démocratique
Suisse confédérale (le premier canton l’a accordé en 1959 et le
dernier en 1990 !). Des arguments divers ont permis d’exclure la
femme de la citoyenneté. Au XIXe siècle, la faiblesse de leurs capa-
cités intellectuelles, leur trop grande « émotivité », leur dépendance
à l’égard de leur mari, de leur père ou de leur confesseur ont été régu-
lièrement invoquées, en particulier par les républicains français. Si
bien que, dans certains pays, les femmes ont obtenu un droit de
citoyenneté restrictif. Au Portugal par exemple, seules les femmes
ayant un diplôme de l’enseignement supérieur ont obtenu le droit
de vote en 1931, restriction levée en 1979. La participation au ser-
vice militaire, si centrale dans la Constitution nationale suisse de 1848
et, plus généralement, dans l’identité nationale de ce pays, a été un
argument important pour exclure les femmes de la citoyenneté.
D’autres catégories, moins nombreuses toutefois, sont privées des
droits civiques pour des raisons politiques ou morales. Ce fut le cas
en France des militaires, qu’on soupçonnait de manquer de loyauté
à la République. Ce n’est qu’en 1945 que la « Grande Muette » obtint
le droit de vote. Dans l’Allemagne impériale (1871-1918), les réci-
piendaires de l’aide sociale, considérés comme dépendants et donc
incapables d’exercer librement leurs droits, mais aussi marqués d’une

260
NATIONALITÉ

sorte d’infamie, en étaient pareillement exclus. Dans la plupart des


pays, les personnes condamnées à des peines d’emprisonnement sont
privées de leurs droits civiques tout en conservant leur nationalité.
Enfin, la France, comme les autres puissances coloniales, a exclu
de la citoyenneté les « sujets » de l’empire, pourtant soumis à des
obligations « nationales » comme l’appel sous les drapeaux.
À la fin du XXe siècle, on assiste à une forme de découplage
inverse. Désormais des non-« nationaux » peuvent exercer le droit
de citoyenneté. Le traité de Maastricht de 1992 a introduit la
« citoyenneté européenne », qui permet aux citoyens de l’Union de
voter aux élections locales et à celles du Parlement européen dans
l’État membre où ils résident. Dans certains États européens comme
la Hollande, ce phénomène de « citoyenneté-résidence » est étendu
à tous les étrangers ayant séjourné dans une commune du territoire
national durant une période assez longue (cinq ans est la durée
généralement admise). Ce projet politique est fondé sur la réflexion
philosophique de Jürgen Habermas qui, avec le « patriotisme consti-
tutionnel », propose de dissocier appartenance culturelle ou natio-
nale et participation citoyenne. Cette logique pourrait à terme conduire
à une forme de « dénationalisation » de la citoyenneté. C’est d’ailleurs
déjà le cas des droits sociaux.

• Droits sociaux et nationalité


Actuellement, les prestations sociales sont généralement calcu-
lées en fonction des niveaux de ressources des personnes et de leurs
familles, tandis que c’est l’accès au travail qui ouvre les droits à l’as-
surance sociale. Il existe certes une « citoyenneté sociale », mais les
droits sociaux sont largement dénationalisés. Ce découplage est sou-
vent critiqué par les nationalistes d’extrême droite qui réclame que
les bénéfices sociaux soient réservés aux seuls nationaux. De fait,
cette dénationalisation est largement liée à la mise en place des assu-
rances sociales financées par des cotisations sur la masse salariale.
Dans le régime antérieur d’assistance publique, les droits étaient
territorialisés et donc réservés aux « ressortissants ». C’est bien sous
cette forme que le droit à l’assistance est proclamé en France en 1794
par la Constituante, sans être réellement réalisé. En revanche, en
Allemagne et en Suisse, où il est effectif, sa réalisation est attachée
à un domicile d’origine (ou « domicile de secours »), ce qui en exclut
les étrangers. Dans l’espace germanique, le fardeau financier que
représentait l’obligation d’assistance a d’ailleurs conduit les États du

261
Sud à identifier le mieux possible leurs ressortissants dès la première
moitié du XIXe siècle afin de limiter les ayant-droits. La logique
territoriale de l’assistance a donc contribué à développer une sorte
de « clôture » nationale. La IIIe République française, fidèle aux orien-
tations des révolutionnaires, fonde d’ailleurs sa politique sociale sur
un « droit à l’assistance nationale ». Les grandes lois d’assistance
(1893 : assistance médicale gratuite, 1905 : assistance aux vieillards)
étaient défendues comme authentiquement républicaines en ce qu’elles
s’organisaient sur le seul principe de la citoyenneté (donc de la natio-
nalité) et reposaient sur la solidarité de tous (les nationaux). Selon
la même logique, il était d’ailleurs prévu de réserver les bienfaits des
retraites ouvrières et paysannes, dont la loi votée en 1910 ne fut jamais
appliquée, aux seuls ressortissants de la nation.
C’est une logique toute différente qui préside aux assurances
ouvrières allemandes mises en place dans les années 1880. Alors que
c’est le citoyen qui est le bénéficiaire de l’assistance française, c’est
le travailleur qui est au centre du dispositif d’assurance sur le
territoire allemand ; tous les salariés, y compris étrangers, qui l’ont
alimenté peuvent donc en bénéficier. Notons d’ailleurs que les femmes
ouvrières n’étaient pas exclues de cette « citoyenneté sociale » et dis-
posaient du droit d’élire leurs représentants. Ces droits sociaux ont
constitué dans cette nation imparfaite que constituait l’Allemagne impé-
riale un puissant instrument d’intégration et de nationalisation des
populations au point que, jusqu’à aujourd’hui, l’Alsace-Lorraine
conserve un régime d’assurance spécifique hérité de cette période. En
Alsace, comme ailleurs en Allemagne, les ouvriers n’hésitaient pas
à faire des kilomètres à pied pour recevoir des mains de l’inspecteur
du travail prussien le feuillet sur lequel était écrite la loi de l’empire.
Ils conservaient précieusement la carte-quittance de l’assurance inva-
lidité-vieillesse, seule preuve de leur droit à la retraite, et sur laquelle
les employeurs avaient collé les timbres ornés de l’aigle impérial. Cet
attachement témoigne de la force symbolique mais aussi concrète de
ces papiers nationaux et des droits dont ils sont l’incarnation.

Identifier et gérer les ressortissants


Parce que droits et devoirs sont attachés à la nationalité, l’État
développe progressivement des procédures formelles d’identification

262
NATIONALITÉ

et d’administration des personnes afin de leur réserver les bénéfices


de la nationalité mais aussi de les contraindre à effectuer leurs devoirs.

• Enregistrer
À la suite de la définition de la nationalité fixée dans la Constitution
du 3 septembre 1791, l’Assemblée législative française adopte, le
20 septembre 1792, un décret réglementant l’état civil, qui le sous-
trait aux autorités religieuses. On accorde une grande importance à
cette procédure qui permet d’identifier les citoyens, ce qui se marque
par la vigueur des débats qui l’entourent. Ils portent en particulier
sur la désignation de la personne jugée la plus capable de tenir ces
listes d’état civil : professionnel de l’écriture ou représentant poli-
tique ? Cet établissement de l’état civil s’accompagne de la fixation
du nom propre (les noms nobles sont interdits) comme de l’inter-
diction d’en changer. Pour certaines catégories de population – les
juifs alsaciens, tous les « oubliés » des registres religieux, mais aussi
les populations « françaises » n’utilisant pas le français (comme les
Bretons) – cette fixation a souvent exigé d’inventer de nouveaux
patronymes « francisés ». L’attribution du nom de famille a donc
contribué à une homogénéisation culturelle des ressortissants.
En Allemagne, état civil et fixation du nom sont institués sur le
territoire national en 1875. Les naissances et décès sont désormais
enregistrés devant les autorités civiles locales et les noms et prénoms
sont fixés ; en 1895 une loi interdit expressément d’en changer. L’État
impérial utilise ces nouvelles prérogatives pour contrôler politi-
quement la population. Certains prénoms faisant trop directement
référence à la social-démocratie, comme Bebeline ou Lassaline, sont
ainsi explicitement exclus de la liste des prénoms autorisés. Même
dans l’Angleterre libérale, un registre national fixe la liste des
ressortissants. Constitué au milieu du XIXe siècle, il est tenu préci-
sément durant la Première Guerre mondiale. Il disparaît dans les
années 1920 mais est réactivé dès 1939 pour disparaître de nouveau
dans les années 1950. En revanche, aucune loi ne fixe le nom de
famille et n’empêche d’en changer en Angleterre. Cet exemple
souligne que c’est surtout dans les périodes de guerre, c’est-à-dire
au moment où les États veulent pouvoir mobiliser les hommes, que
la question de l’identification des ressortissants devient urgente.
Dans la Russie tsariste, peuplée de sujets (et non de citoyens), l’en-
registrement des populations reste en revanche largement entre les mains
des Églises, même si, à partir des années 1870, certaines minorités

263
religieuses, vieux croyants et protestants, doivent se faire enregistrer
auprès de la police. L’introduction du passeport intérieur en 1906
témoigne toutefois du souci de mieux contrôler les sujets de l’Empire.

• Les « papiers »
Dans les pays d’Europe occidentale, le développement de l’usage
des papiers d’identité accompagne ce souci d’identifier les ressor-
tissants et de limiter à ceux-ci les droits (mais aussi les obligations)
liés à leur statut. La carte d’identité française répond à cette
injonction. Discutée depuis 1916, elle est introduite en 1922. En
Angleterre une carte d’identité minimale est introduite dans la
seconde moitié du XIXe siècle mais disparaît après la Première Guerre
mondiale. D’autres papiers spécifiques témoignent de certains droits
liés à la nationalité, comme la carte d’électeur, devenue obligatoire
en France en 1884.
Dans tous les pays, l’établissement et l’usage du passeport se
développent à la fin du XIXe siècle pour devenir envahissants durant
l’entre-deux-guerres. Du point de vue de l’État qui le délivre, il est
un instrument de contrôle de l’émigration mais il vise aussi à la
favoriser en donnant à ses ressortissants une sorte de viatique les
assurant de la protection des services consulaires. Du point de vue
de l’État qui accueille, il constitue l’assurance qu’il n’est pas res-
ponsable de l’entrant, en particulier s’il tombe dans la misère. La
loi italienne de 1901 sur les passeports répond à cette double
préoccupation. Elle vise d’abord à favoriser l’émigration des Italiens
aux États-Unis, qui, sans passeport, auraient été renvoyés chez eux,
puis permet à l’État de retenir sur le sol national les soldats de la
Première Guerre mondiale.
Les papiers, en établissant un lien direct entre individu et État,
poursuivent donc des fonctions diverses. Ils permettent à celui-ci de
contrôler les individus mais sont aussi le moyen pour ses ressortis-
sants de revendiquer certains droits liés à leur nationalité : droit de
résider, de se déplacer, de voter, etc. Dans tous les cas, il importe
que le papier en question puisse attester l’identité de l’individu qui
en est porteur. Pour cela se met en place toute une technologie de
l’identification qui permet au récepteur potentiel de reconnaître l’in-
dividu de manière certaine, indépendamment de son insertion sociale
(la mention du métier ou de la parenté disparaît). En ce sens le papier
accompagne une sorte d’individualisation des identités qu’il tend
d’ailleurs également à renforcer.

264
NATIONALITÉ

C’est précisément ce codage (en particulier la photographie


d’identité) que les individus ressentent comme une sorte de fichage
policier, qui s’est heurté aux résistances les plus fortes. En
Angleterre, où les formes d’enregistrement sont critiquées comme
autant d’abus de pouvoir de l’État, la carte d’identité est finalement
supprimée. En France, son instauration en 1922 soulève des critiques
virulentes qui portent sur le caractère policier des techniques de recon-
naissance : empreintes digitales et photographie. Pourtant l’atta-
chement des citoyens à ces « identités de papier » s’accroît. Ne
sont-ils pas en effet autant de signes tangibles des droits que leur
garantit l’État-nation ? Avant de devenir des sortes d’archives per-
sonnelles tant l’identification nationale, la nationalité, marque, voire
détermine, les destins des individus.

L’analyse de la nationalité souligne donc la complexité et l’ambi-


guïté du phénomène national. La codification juridique qui fixe
l’appartenance nationale est certes liée à une certaine conception
de la nation mais elle dépend aussi – surtout peut-être – de la
conjoncture économique, sociale et politique : certains gouvernements
nationaux modifient leurs lois en fonction de l’évolution du contexte.
Il est donc excessif d’opposer les pays de droit du sol à ceux de droit
du sang. Certains États ont par ailleurs institutionnalisé le caractère
multiethnique de leur population dans leur définition de la
nationalité, distinguant, comme en URSS ou en Yougoslavie, une
appartenance nationale citoyenne et une appartenance nationale
ethnique. Dans ce dernier cas, les individus ont su « utiliser » les
marges de manœuvre qui leur était accordées pour bénéficier aux
mieux des avantages que leur offrait la nationalité au lieu d’en être
les victimes. Car, à travers l’appartenance nationale, l’individu est
directement confronté à la réalité pratique du cadre national qui
organise une grande partie de son existence : c’est ainsi que
l’appartenance nationale devient un élément de son identité
personnelle.

notices Étrangers, Genre, Libéralisme, Minorités.


reliées

265
NETTOYAGE
ETHNIQUE
Alors que les massacres et déplacements de populations
sont depuis toujours le corrélat des situations de guerre,
le nettoyage (ou épuration) ethnique n’y est pas
nécessairement associé. Il consiste pour une nation
dominante à se débarrasser des groupes qu’elle désigne
comme « ethniquement » différents selon divers critères
religieux, culturels ou « raciaux ». Il est volontairement
sélectif et systématique. Les moyens utilisés vont de
l’expulsion au génocide en passant par la relégation
ou la déportation. Les « nettoyages ethniques » ont
donné lieu à des massacres tragiques dans le courant du
XXe siècle, tout particulièrement dans les régions
multiculturelles ou pluriethniques de l’Europe centrale et
orientale autrefois inclues dans de grands empires
multinationaux. L’ampleur du phénomène, le nombre de
victimes font jusqu’à aujourd’hui l’objet de discussions
extrêmement vives. Chaque nation compte ses morts dont
le total est souvent utilisé pour justifier les violences
commises en retour. Les chiffres et pourcentages, issus de
la littérature récente sur le sujet, devront sans doute être
révisés.

266
NETTOYAGE ETHNIQUE

Les origines diverses du « nettoyage ethnique »

• Des origines religieuses


au nationalisme ethnique
Le nettoyage ethnique a d’abord été un phénomène religieux.
Les Juifs ont été expulsés d’Europe occidentale au Moyen Âge d’abord
en Grande-Bretagne (1290), puis en France (1394), en Espagne (1491),
et au Portugal (1640) ; les musulmans l’ont été à la suite de la
Reconquête espagnole à la fin du XVe siècle ; les huguenots français
– qui représentaient presque un demi-million de personnes (un chiffre
énorme pour l’époque) – ont été chassés de France à la suite de la révo-
cation de l’édit de Nantes (1685-1686). Il existe toutefois dans l’Ancien
Régime une minorité déjà persécutée pour des raisons culturelles et
sociale : les Tziganes. Ils sont bannis par Louis XIV en 1682 ; à
partir de 1761, en Autriche, Marie-Thérèse et son fils Joseph II
tentent de les transformer en « nouveaux Hongrois », dispersant les
familles et plaçant de force leurs enfants chez des paysans.
Dans la première phase de construction de l’État-nation, au début
du XIXe siècle, l’idée d’une assimilation des minorités ethniques
semble dominée. Elle a guidé la politique d’émancipation des diffé-
rents pays qui accordent progressivement, dans le courant du XIXe
siècle, l’égalité des droits aux minorités religieuses. Cette concep-
tion est toutefois concurrencée à partir des années 1880 par le
développement d’un nationalisme qui tente de fonder racialement
et culturellement les identités nationales. Le terme « ethnie » existe
depuis l’Antiquité pour définir les autres : ceux qui ne connaissent
pas l’organisation politique en cités-États pour les Grecs, les païens
pour les chrétiens, etc. Le terme est réactivé par les théoriciens des
races de la fin du XXe siècle. Le géographe et zoologue Georges
Vacher de Lapouge l’introduit dans la langue française (dans son livre
Les Sélections sociales publié en 1896) pour établir une distinction
entre les variations culturelles perceptibles au sein d’une même
« race ». Cette définition culturelle prend un tour plus nettement racial
chez le médecin Georges Montandon, qui publie en 1935 L’Ethnie
française. Qu’elle soit culturelle ou raciale, cette définition du groupe
ethnique détermine des identités « objectives » et s’oppose à l’ap-
proche de la sociologie compréhensive d’un Max Weber qui insiste,
lui, sur le caractère subjectif de l’appartenance ethnique.

267
En se fondant sur des critères ethniques stricts, les nationalistes
de la fin du XIXe siècle identifient des groupes supposés fondamen-
talement hétérogènes au corps de la nation et dangereux pour elle.
C’est au nom de ces représentations « ethniques » que sont perpé-
trées les expulsions de « minorités » dès la fin du XIXe siècle. Dès
1886, le gouvernement allemand édicte une loi visant à déplacer les
populations polonaises vivant sur le territoire de l’empire à la suite
des partages de la Pologne de la fin du XVIIIe siècle. La loi de 1908,
qui n’a finalement pas donné les résultats escomptés, devait permettre
de « germaniser » les terres « polonaises » désormais incluses dans
l’empire. La loi de nationalité de 1913, qui introduisait le droit du
sang, visait également à limiter l’accès des Polonais à la nationalité
allemande. Mais, à la veille de la guerre de 1914, c’est tout parti-
culièrement dans les Balkans, sur les ruines de l’Empire ottoman,
que ces logiques ethniques s’expriment le plus violemment.

• Massacres ethniques
sur les ruines de l’Empire ottoman
Les premiers nettoyages ethniques d’ampleur concernent les
musulmans, souvent confondus avec des Turcs, qui sont expulsés
des nouvelles nations balkaniques à la fin du XIXe siècle. En 1870,
il y avait autant de musulmans que d’orthodoxes dans la future
Bulgarie ; leur proportion tombe au quart en 1888 et à 14% en 1920.
Ils sont environ 10% aujourd’hui. Il est vrai que le départ de ces
musulmans est alors encouragée par le gouvernement turc pour
peupler les plateaux d’Anatolie.
Les guerres balkaniques (1912-1913) ont été l’occasion de
massacres ethniques d’une grande violence. Selon des observateurs
occidentaux sur place, les soldats grecs auraient reçu l’ordre de mas-
sacrer tous les musulmans (sauf les enfants). Du côté ottoman, lorsque
l’armée reprend Andrinople durant la seconde guerre balkanique (juin-
juillet 1913), l’objectif est l’extermination complète de la population
bulgare. Au Kosovo, les Serbes et Monténégrins réduisent en cendres
les villages pour en chasser les populations albanaises musulmanes.
Dans la Macédoine occupée à l’issue de la première guerre balka-
nique (octobre 1912-mai 1913), les Grecs et les Serbes se livrent à
une véritable chasse aux Bulgares. Ces derniers perpétuent des mas-
sacres dans le Nord de la Macédoine. Les observateurs occidentaux
ont parlé d’une véritable guerre des races et il est vrai que, partout,
on interdit aux populations d’habiter en un lieu au prétexte qu’elles

268
NETTOYAGE ETHNIQUE

appartiendraient à un autre groupe ethnique. Près de 500 000 réfu-


giés des guerres balkaniques, à la recherche d’un nouveau foyer,
témoignent des effets de ces logiques ethniques. Après les guerres,
des traités bilatéraux favorisent et encadrent cette épuration ethnique,
comme celui de 1913 prévoyant des échanges de population entre
la Bulgarie et la Turquie ou celui de 1914 entre la Grèce et la Turquie.
C’est le traité de Lausanne de 1923 qui donne la première sanc-
tion officielle au nettoyage ethnique. Négocié par une conférence
internationale, il clôt la guerre gréco-turque de 1922. Il fixe les
frontières entre ces deux États et prévoit, en grande partie sous la
pression des autorités turques, des échanges forcés de population :
le nettoyage ethnique devient une forme admise des relations entre
les États. Le ministre britannique des Affaires étrangères, lord Curzon,
pourtant un des acteurs principaux des conférences préparatoires,
qualifia de manière visionnaire cet échange de population de « solu-
tion totalement mauvaise et haineuse que le monde payerait lour-
dement dans les cent années à venir ». Pour mettre un terme aux
expulsions et massacres sauvages qui avaient accompagné la recon-
quête turque en Anatolie, des Grecs d’Asie Mineure qui vivaient là
depuis des siècles sont échangés contre des musulmans installés sur
le territoire hellénique, certains depuis le XIVe siècle. Le processus,
qui concerne environ 1,5 million de personnes, se déroule dans
un climat d’intense violence : on estime à environ un quart les
personnes qui périssent durant les transferts. Ceux qui survivent s’en-
tassent dans des villes détruites par la guerre. En 1925, la popula-
tion de la grande ville multiculturelle de Salonique, ancienne capitale
économique de l’Empire ottoman, est composée pour moitié de
réfugiés. En donnant une sanction internationale à la purification
ethnique, le traité de Lausanne institue l’État mono-ethnique en
modèle international.

• Le génocide arménien
Tolérants dans leur empire, les Ottomans, renvoyés à la fin du
XIXe siècle à leur identité turque, développent donc eux aussi un natio-
nalisme ethnique qui se traduit par des épurations durant les guerres
balkaniques. Cette politique s’est déployée de manière extrême à l’en-
contre de la minorité arménienne, de confession chrétienne, répartie
dans l’empire. Le génocide est précédé de violences qui témoignent
du caractère « ethnique » (et non conjoncturel) des événements qui
se déroulent ensuite en 1915. Lors de la crise des années 1894-1896,

269
le sultan Abdülhamid II organise des pogromes qui font près de
200 000 victimes. En 1909, à l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs,
les autorités locales de Cilicie, puis les forces envoyées pour stop-
per ces pogromes, font massacrer environ 20 000 Arméniens. Les
autorités décident alors de résoudre ce qu’ils appellent la « question
arménienne » qui, selon eux, présente une dimension politique – à
cause du soutien que les autorités politiques russes apporteraient à
la constitution d’un État arménien – et ethnique – les Arméniens
constitueraient un obstacle majeur à l’unification ethnique de
l’Anatolie. Le plan de février 1915 est présenté comme un simple
transfert de populations arméniennes que le gouvernement accuse
de collaborer avec l’ennemi russe. En réalité le but est bien leur
élimination. La destruction systématique touche d’abord les provinces
proches du front : les hommes sont exécutés dans les environs
des villes tandis que les femmes, les enfants et les personnes âgées
quittent les villes à pied et sont rapidement décimés par les gendarmes
chargés de les escorter ou par des miliciens recrutés à cette fin. À
la fin de 1915, les déportations touchent les autres provinces de l’em-
pire. La population arménienne est déportée par chemin de fer vers
la Syrie, le Liban ou le long de l’Euphrate. Des camps de concen-
tration, véritables mouroirs, y sont improvisés. D’autres déportés sont
envoyés en juillet 1916 dans les déserts de Mésopotamie où ils
sont tués par petits groupes quand ils ne meurent pas de soif. Les
derniers déportés, regroupés le long du chemin de fer de Bagdad,
sont éliminés en juillet 1916. Seuls survivent ceux qui habitaient
Constantinople et Smyrne, les Arméniens du vilayet (« province »)
de Van, sauvés par l’avance de l’armée russe, et quelques 100 000
déportés des camps du Sud. On pense que ce ne sont pas moins de
1,2 millions d’Arméniens qui auraient péri, soit près des deux tiers
de la minorité arménienne de Turquie.
Les articles 88 et 89 du traité de Sèvres de 1920 reconnaissaient
l’existence d’un État arménien. Mais celui-ci disparaît du traité de
Lausanne, rédigé sous pression des autorités turques et signé par les
grandes puissances le 24 juillet 1923. Depuis, le gouvernement turc
n’a jamais voulu reconnaître l’existence du génocide arménien.
À la différence de ce qui s’est passé dans les Balkans, la dissolu-
tion de l’Empire austro-hongrois n’a pas été immédiatement suivie de
transferts massifs de population. Les cohabitations ont été souvent
difficiles dans la période de l’entre-deux-guerres mais les populations
sont largement restées sur place. La Seconde Guerre mondiale met un
terme à cet équilibre précaire de manière particulièrement meurtrière.

270
NETTOYAGE ETHNIQUE

L’apogée du nettoyage ethnique


durant la Seconde Guerre mondiale
Selon les estimations les plus hautes, ce seraient 100 millions de
personnes qui seraient mortes victimes des violences ethniques durant
la Seconde Guerre mondiale et les déplacements forcés qui ont suivi.

• Les déplacements de population


Les nazis sont directement responsables d’une grande partie
de ces violences. Mais ils ont également encouragé et exploité des
rancœurs prêtes à s’exprimer et ont souvent trouvé sur place, tout
particulièrement dans les régions multiethniques, des auxiliaires qui
les ont secondés avec zèle et les ont même souvent devancés dans
leur politique d’extermination.
Les nazis avaient conçu un vaste plan de nettoyage ethnique dès
les années 1930. Le « Plan général oriental » (Generalplan Ost) devait
vider de vastes espaces de leurs populations slaves au profit des
Allemands. À partir de 1939, avec l’annexion de la Pologne occi-
dentale (Warthegau) à l’Allemagne, environ 1 million de Polonais
et de Juifs sont déplacés et envoyés vers le gouvernement général
de Pologne, région occupée et administrée directement par les nazis.
Les autorités administratives du IIIe Reich transfèrent par la suite
environ 5,5 millions de Slaves (dont 2,8 millions de Polonais) en
Allemagne pour y effectuer du travail forcé. Après l’invasion de
l’URSS, un plan de déportation est rendu public par le chef de la
SS Heinrich Himmler en septembre 1942. Au nom d’un argument
économique et racial, il est alors prévu de déporter 30 millions de
Slaves – Russes, Polonais, Tchèques et Ukrainiens – en Sibérie afin
de repousser les frontières de la « germanité » vers l’est. Une petite
partie de la population slave aurait été fixée sur place pour travailler
dans l’agriculture. Ce plan n’a pas été réalisé faute de temps, mais
les nazis sont parvenus à éliminer 9 à 10 millions de Slaves –
Russes, Polonais, Ukrainiens, et Biélorusses – assassinés ou envoyés
dans des camps de travail où ils sont morts de faim, de froid,
d’épuisement.
Des attributions de terre ont eu lieu en contrepartie des expul-
sions. Dès 1939, 780 000 Allemands sont installés sur les nouvelles
marges orientales du Reich : 432 000 sur le territoire de l’URSS, du
gouvernement général et du Warthegau, et 360 000 sous contrôle

271
de l’armée allemande ou dans les pays alliés. Dès 1943, devant
l’avancée de l’armée soviétique, les populations de langue germa-
nique refluent vers l’Allemagne occidentale ; il s’agit de plus de
5 millions de personnes entre 1944 et 1945. Ceux qui sont restés sur
place sont déportés en grand nombre en Sibérie. Cette politique de
nettoyage ethnique soviétique a en fait commencé dès la signature
du pacte Molotov-Ribbentrop le 23 août 1939. Les autorités sovié-
tiques déportent alors en Sibérie une part importante des élites baltes,
dont elles redoutent la déloyauté, soit 70 000 personnes, dont de nom-
breux Juifs qui, déportés en arrière du front, ont ainsi la vie sauve.
En avril 1940, 4 500 officiers de l’armée polonaise sont, pour la même
raison, assassinés à Katyn. Mais les déplacements forcés de grande
ampleur ont surtout accompagné la reconquête : 1,5 million de Polonais
et d’Ukrainiens sont expulsés des terres reconquises par l’armée sovié-
tique, tandis que des peuples entiers, Tchétchènes du Caucase ou Tatars
de Crimée, sont déportés en Asie centrale ou en Sibérie.
Les pays alliés de l’Allemagne procèdent également à des dépla-
cements de population dans le but de faire coïncider leurs nouvelles
frontières politiques avec des frontières ethniques. Dans les territoires
annexés par la Bulgarie, 90 000 Grecs sont ainsi forcés à se
déplacer vers la Grèce occupée par l’Allemagne ; 70 000 Croates
en provenance du Banat roumain sont installés en Croatie en 1941
tandis que 120 000 Serbes doivent évacuer cette même Croatie. Ces
déplacements se sont accompagnés de violences et massacres visant
à faire disparaître les minorités.

• Des massacres aux génocides


Les Oustachis de Croatie assassinent ainsi environ 330 000 à
390 000 Serbes dont 45 000 à 52 000 dans le camp de concentra-
tion de Jasenovac (1941-1945). En Galicie, les Ukrainiens, profi-
tant de l’avancée des troupes allemandes, exterminent des populations
polonaises, celles-ci se vengent en retour après le retrait de ces mêmes
troupes.
Les minorités les plus vulnérables, juive et tzigane, sont des cibles
de choix : 28 000 Roms et environ 20 000 Juifs disparaissent dans
le camp de concentration croate de Jasenovac. Des dizaines de
milliers de Juifs sont victimes de pogromes organisés par les popu-
lations locales à Jedwabne en Pologne en juillet 1941 (1 600 victimes),
à Lvov en Ukraine en juillet 1941 (entre 4 000 et 6 000 personnes)
ou à Iasi en Roumanie en 1941 (environ 8 000 morts).

272
NETTOYAGE ETHNIQUE

S’ils abandonnent le « Plan général oriental », les nazis vont au


bout de leur politique de purification ethnique à l’encontre de ces
populations. À partir de mai 1940, des Tziganes allemands sont sys-
tématiquement déportés vers la Pologne (2 800 personnes environ)
et envoyés dans des ghettos, les premiers ayant été ouverts en 1939
pour recevoir la population juive. Les transferts de populations juives
sont systématisés en octobre 1941 sur ordre du gouverneur général
de Pologne, Hans Frank. La population du ghetto juif de Varsovie
atteint déjà 445 000 habitants au début de l’année 1942 ; celle du
ghetto de Lodz, où on trouve également une petite minorité tzigane,
200 000 personnes environ.
La relégation dans les ghettos a précédé la politique d’exter-
mination systématique dans les camps. Pour les Juifs, elle se met
en place entre l’automne 1941et la conférence de Wannsee du
20 janvier 1942, sous l’autorité du général SS Reinhardt Heydrich.
Le décret de Heinrich Himmler de décembre 1942 est à l’origine
de la déportation systématique des Tziganes. Entre mars 1942 et
août 1943, 1,7 million de Juifs, des centaines de milliers de
Tziganes et de prisonniers de guerre soviétiques sont tués par le
monoxyde de carbone dans les camps de l’opération Reinhardt :
Belzec, Sobibor et Treblinka. De janvier 1942 à novembre 1944,
le Zyklon B tue 1,1 million de personnes (dont 1 million de Juifs)
à Auschwitz II.
3 millions de Juifs et 200 000 Tziganes ont trouvé la mort dans
des camps d’extermination entre janvier 1942 et décembre 1944.
Mais, dès le printemps 1941, les « groupes d’intervention »
(Einsatzgruppen) avaient commencé le travail d’élimination des
« races inférieures ». Au printemps 1943, quand ils commencent
leur retraite, on estime qu’ils ont assassiné 1,2 millions de Juifs
soviétiques.
Durant la Seconde Guerre mondiale, 250 000 à 500 000
Tziganes – soit entre le quart et le tiers de la population tzigane –
et 6 millions de Juifs – entre la moitié et les deux-tiers des Juifs
d’Europe – ont disparu dans le double génocide perpétré par les auto-
rités nazies, souvent avec l’appui des populations et des gouver-
nements locaux.

273
La constitution d’États « ethniquement purs »
après la Seconde Guerre mondiale

• Les transferts de populations


Fidèles aux orientations prises en 1923 à Lausanne, les grandes
puissances, décident, lors des conférences internationales de
Téhéran (décembre 1943), Yalta (février 1945) et Potsdam (juillet-
août 1945), de régler la question des violences interethniques en
favorisant, grâce à des expulsions et des transferts de population, la
constitution d’États mono-ethniques. Le déplacement de 12 millions
de germanophones (généralement désignés comme « Allemands »)
mais aussi de 2,1 millions de Polonais, de plusieurs centaines de
milliers d’Ukrainiens, de Finlandais et de Hongrois est décidé dès
la conférence de Yalta et réaffirmé lors de celle de Potsdam.
Cette politique trouve un solide appui auprès des nouveaux gou-
vernements nationaux d’Europe centrale. Dès septembre 1944, le
Comité polonais pour la libération nationale avait signé des traités
avec les Ukrainiens, les Lituaniens, les Biélorusses et les Soviétiques
concernant l’évacuation des populations polonaises de leurs terri-
toires, et inversement. À la Libération, 117 000 Polonais sont éva-
cués d’Ukraine et s’installent sur les anciennes terres allemandes,
à l’ouest de la nouvelle Pologne ; plusieurs centaines de milliers les
suivent en provenance de Lituanie et de Biélorussie ; et, entre 1945
et 1948, 1,5 millions de Polonais quittent le territoire de l’Union
soviétique. En retour, le gouvernement polonais expulse environ un
demi-million d’Ukrainiens entre 1945 et 1946. Les 150 000 qui
restent en 1946 sont rendus responsables d’une politique de désta-
bilisation et déportés sans ménagement après l’attentat mortel
commis en 1947 contre le général communiste Karol Swierczewski,
attribué à des partisans ukrainiens.
Les Soviétiques ont mené une politique inverse. Cherchant à fixer
des populations afin de faire face à un déficit démographique impor-
tant après la saignée de la Seconde Guerre mondiale, les représen-
tants soviétiques obtiennent à Yalta le rapatriement de toutes les
populations qui vivaient sur le territoire de l’URSS avant la guerre :
ceux qui avaient été déportés comme travailleurs forcés dans des camps
par les Allemands comme les milliers de personnes de nationalités
diverses qui avaient fui devant l’avance de l’Armée rouge ; ils obtien-

274
NETTOYAGE ETHNIQUE

nent aussi la déportation de certaines minorités germanophones.


Les autorités soviétiques « récupèrent » ainsi 120 000 « Souabes »
hongrois et 73 000 « Saxons » de Roumanie arrivés au XIIe siècle,
déportés sans ménagement, avec la bénédiction des autorités locales.

• L’expulsion des diasporas « allemande » et juive


Le gouvernement tchécoslovaque en exil d’Edouard Benes négo-
cie avec âpreté, dès 1940, l’expulsion des 3 millions d’ « Allemands »
des Sudètes dont l’installation en Bohême remonte au Moyen Âge.
Cette éviction qui commence dès 1945 se fixe pour but la stabili-
sation du pays mais elle cherche également à punir collectivement
les Sudètes qui, lors d’un référendum en 1919, s’étaient majoritai-
rement déclarés favorables au rattachement à l’Allemagne et avaient
voté à 70% en faveur du Parti nazi en 1938. Pas plus que pour leur
minorité « allemande », les responsables tchécoslovaques n’ont
attendu l’approbation internationale pour expulser dès 1945 une
grande partie de leur minorité hongroise (90 000 personnes) en
échange des deux tiers de la minorité slovaque encore présente en
Hongrie (environ 60 000 personnes). Les responsables politiques
hongrois ont également expulsé entre 1945 et 1947 170 000 Souabes
installés depuis plusieurs siècles vers une Allemagne avec laquelle
ils n’avaient aucun lien.
Ces expulsions, surtout celle des « Allemands », se déroulent dans
un climat d’indescriptible violence et constituent une sorte de
prolongement ou de réponse aux atrocités commises par les troupes
d’occupation allemandes. En Pologne, les « Allemands » sont soumis
au travail forcé ; en Tchécoslovaquie ils sont obligés de porter un
brassard blanc et doivent fuir pour échapper à une mort annoncée.
Après la conférence de Potsdam, les expulsions des minorités
germanophones sont plus encadrées. L’article XIII du traité insiste
en particulier sur la nécessité d’un transfert correct ; mais les pillages
et violences se perpétuent et ce n’est que dans le courant de l’année
1946 que la situation s’améliore un peu. Des droits sont garantis,
au moins sur le papier, aux réfugiés, ce qui n’empêche toutefois
ni les violences, ni les misères matérielles liées à la pénurie de
transports et de ravitaillement. En dépit des accords concernant les
personnes déplacées signés en février 1945, celles-ci sont rarement
bien traitées par les pays de transit.
C’est tout particulièrement le cas des Juifs, victimes des stéréo-
types diffusés dans tous les pays d’Europe et qui, jusqu’en 1948, ne

275
sont protégés par aucune autorité politique. L’antisémitisme explose
de manière particulièrement dramatique à l’occasion d’un pogrome
dans la ville polonaise de Kielce en juillet 1946 qui fait 43 victimes ;
il est à l’origine d’un exode massif des Juifs de Pologne. Afin de
protéger les survivants, le mouvement Brihah (« fuite ») organise
la fuite d’au moins 150 000 Juifs (sans doute beaucoup plus)
d’Europe de l’Est vers les camps de réfugiés d’Europe occidentale
entre 1945 et 1947. Ces camps pour personnes déplacées, installés
par les Américains dans leur zone d’occupation en Allemagne,
en Autriche et en Italie sont souvent surpeuplés. Nombreux sont
pourtant les ressortissants de confession juive de pays d’Europe
centrale ou d’Allemagne, en quête de visas d’émigration, qui sont
contraints d’y demeurer jusqu’à la création de l’État d’Israël.
En Europe centrale, les épurations ethniques se sont partout
accompagnées de spoliations et de confiscations qui ont permis
d’asseoir la popularité chancelante des régimes communistes de
l’après-guerre. En Pologne par exemple, c’est presque le tiers des
terres qui tombe entre les mains de l’État, ce qui a permis au gou-
vernement de redistribuer 6 millions d’hectares de terres. La même
chose vaut pour les grandes entreprises industrielles allemandes ou
juives, si bien qu’en 1948 la plus grande partie de l’industrie est d’ores
et déjà entre les mains de l’État.
Ces épurations se poursuivent longtemps après la fin du conflit
mondial sur un mode plus ou moins volontaire. Les petites minori-
tés juives qui étaient restées en Europe de l’Est doivent fuir un
antisémitisme latent, politiquement instrumentalisé par les autori-
tés communistes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les
« Saxons » de Roumanie ou les « Souabes » de Hongrie, et les
« Allemands » de la Volga restés sur place émigrent de manière
continue vers la République fédérale allemande, attirés par une
politique qui leur accorde la nationalité ainsi qu’une indemnité de
« bienvenue ».

• Les dernières épurations du xxe siècle


Les guerres qui ont succédé à la chute de la Yougoslavie dans
les années 1990 sont l’occasion des dernières épurations ethniques
du XXe siècle en Europe, opposant des « ethnies » qui avaient coha-
bité durant des siècles. En 1991-1992, les Croates et les Serbes s’op-
posent en Croatie. Entre 1992 et 1995, Serbes, Croates et Bosniaques
musulmans s’affrontent en Bosnie. Entre 1996 et 1999, les Albanais

276
NETTOYAGE ETHNIQUE

du Kosovo luttent militairement contre la domination serbe. Toutes


ces guerres sont organisées selon des logiques qui s’enracinent dans
l’histoire balkanique. Des stéréotypes anciens, remontant à la période
ottomane ou aux guerres balkaniques, sont instrumentalisés par
certains hommes politiques, tout particulièrement le dirigeant serbe
Slobodan Milosevic et les anciennes élites communistes autour de
lui. Ainsi, en mars 1993, le ministère de l’Information de la répu-
blique de Serbie fait état d’un faux document découvert sur le cadavre
d’un moudjahidine tombé près de Bihac en Bosnie, qui aurait été
adressé « à tous les centres du salut panislamique » sur lequel on
aurait pu lire : « Suivant les instructions d’Allah, le Comité de salut
panislamique a élaboré un plan sacré pour nettoyer le monde
des infidèles. Nous vous engageons à l’établissement prochain du
califat des Balkans, car les Balkans sont la voie qui conduit à la
conquête de l’Europe ». La propagande a ainsi pris appui sur des
peurs anciennes, en particulier celles de la minorité serbe en Croatie
et en Bosnie.
Ces guerres ethniques sont à l’origine d’un flot de réfugiés à
l’intérieur des frontières de l’ancienne Yougoslavie. En 1991, environ
250 000 Croates sont chassés de leurs domiciles, qu’ils peuvent rega-
gner en 1995. Plus de 370 000 Serbes fuient alors les régions de
Croatie dont ils viennent de perdre le contrôle. Bien que les Croates
déplacés en 1991 aient pu rentrer chez eux, la Croatie abrite encore
plus de 200 000 réfugiés croates de Bosnie-Herzégovine. Dans cette
dernière république, 2,2 millions de personnes (sur une population
totale de 4,2 millions en 1991) ont dû quitter leur domicile entre 1992
et novembre 1995. Depuis les accords de Dayton du 21 novembre
1995, la Bosnie-Herzégovine compte presque 4 millions d’habitants,
mais environ un million de Bosniaques sont encore réfugiés dans
le monde. En Serbie, on compte environ 100 000 réfugiés serbes de
Bosnie et 188 000 de Croatie, ainsi que 225 000 ayant fui le Kosovo
en 1999 puis en 2004. Au Kosovo, près d’un million d’Albanais ont
été temporairement expulsés entre 1998 et 1999. Le conflit yougo-
slave a fait environ 270 000 morts entre 1991 et 2004. Des massacres
terribles ont tout particulièrement été perpétrés en Bosnie-
Herzégovine dont la partie orientale a été « purifiée » par des troupes
serbes en 1992-1993, faisant des dizaines de milliers de victimes.
Les accords internationaux de Dayton, en établissant une partition
entre une fédération croato-musulmane et une République serbe
officiellement peuplée de 95 % de Serbes après les nettoyages
ethniques préalables, avalisent cette politique.

277
À l’issue de ce siècle ponctué d’expulsions et de massacres, les États-
nations d’Europe centrale et orientale sont désormais « ethnique-
ment purs » ; la Pologne est composée de 95% de catholiques
polonais, la Tchécoslovaquie d’avant 1992 est à 94% tchèque
ou slovaque, la Hongrie est hongroise, l’Ukraine est ukrainienne
pour la première fois de son histoire, etc. Cela met fin au multi-
culturalisme et plurilinguisme qui caractérisait l’Europe centrale et
balkanique au grand soulagement de la plus grande partie des
dirigeants politiques locaux comme de leur opinion publique pour
lesquels la nation est d’abord une unité ethnique.

notices Antisémitisme, Empires continentaux,


reliées Guerre, Minorités.

278
ORIGINES
ET RENAISSANCES
NATIONALES
Au XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle,
la nation est conçue comme une entité culturelle et/ou
ethnique, stable dans le temps et qui serait déterminée
à se cristalliser en un État. Ce processus dépendrait des
circonstances historiques : en France, l’État serait né au
XIIIe siècle, mais seulement au XIXe siècle en Italie ou en
Allemagne. Dès lors, l’État grandirait sur le terreau
national jusqu’à confondre ses frontières avec les limites
de la nation, afin de former ce que le XIXe siècle a
coutume de considérer comme la forme supérieure
et parfaite d’organisation des collectivités humaines :
l’État-nation.
Dans cette perspective, la question des origines de la
nation revêt toute son importance : il s’agit d’opérer une
sorte d’archéologie des prémisses de la communauté
nationale afin de démontrer sa pérennité, son originalité
et son antériorité sur d’autres nations voisines. L’existence
de l’État ne serait rien d’autre que la preuve a posteriori
de la vigueur de la nation et, par conséquent, de sa
légitimité à exister. À l’inverse, l’absence d’un État
unitaire est comprise comme une faiblesse intrinsèque, à
moins qu’elle ne soit le résultat d’une force extérieure qui
empêche la nation de se réaliser sous sa forme politique
achevée. Dans ce dernier cas, la « renaissance nationale »
est identifiée comme le moment où la nation secoue
le joug d’une puissance étrangère qui nuit à son
développement.
L’expression de « renaissance nationale » suppose donc la
naissance de la nation dans des temps éloignés (et pose

279
ainsi la question des origines…), son existence pérenne,
sa disparition ou sa soumission sous l’influence d’une
force hostile ou d’une faiblesse propre, et sa réapparition
finale. Le récit répond à un schéma christique qui fait
succéder une résurrection miraculeuse à un décès.
Il répond aussi à une vision organiciste de la nation qui
considère qu’à l’instar de l’individu, la nation naît,
se développe et atteint l’âge adulte par la prise de
conscience de son existence propre et singulière.

La question des origines

• Origines de la nation France


Comme l’écrit justement l’historienne Anne-Marie Thiesse, au
début du XIXe siècle « les nations n’ont pas encore d’histoire ». À
la fin du XIXe siècle, en revanche, elles sont dotées d’un récit continu
qui retrace l’histoire de la nation des origines à nos jours, en projetant
de manière rétrospective l’existence de la nation sur les temps
passés. C’est pourquoi la question des origines est l’enjeu principal
des débats des historiens au XIXe siècle.
Dans Naissance de la nation France (1985), Colette Beaune a
retracé l’histoire des débats autour de l’origine de la nation française.
Depuis le Moyen Âge, deux traditions se distinguent nettement selon
que l’on considère que son origine est gauloise ou franque. Ce débat
renonçait donc à la thèse des origines légendaires de la monarchie
qui, depuis le VIIe siècle, la rattachait à Troie.
Comme dans beaucoup de pays d’Europe, les héros troyens furent
considérés comme les fondateurs de la nation. Francion et ses com-
pagnons auraient quitté Troie en flammes puis, après maintes aven-
tures, ils se seraient installés en Germanie où, depuis le Rhin, ils
auraient pénétré en Gaule au IVe siècle. L’origine des Francs serait
ainsi légendaire. Cependant, au XVIe siècle, les origines troyennes

280
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES

des royaumes européens sont abandonnées, dès 1450 en Italie, vers


1520 en Allemagne, au profit d’origines indigènes et populaires. En
France, les sources antiques permettent, vers 1350, de redécouvrir
les Gaulois notamment à travers la lecture de La Guerre des Gaules
de Jules César. Après 1500, l’origine gauloise se dégage de toute
référence légendaire, biblique ou troyenne. Les Gaulois deviennent
un peuple établi depuis des temps immémoriaux et seraient même
allés fonder Troie : Francion n’avait donc fait que « revenir au
pays »… et les Gaulois avaient donné naissance aux Francs !
Au XVIe siècle, on ne recourt plus seulement à l’histoire des
monarques pour raconter la naissance de la France. La question des
origines populaires, désormais distinctes de celles de la dynastie,
rompt avec la tradition chrétienne qui faisait de David ou d’Adam
le premier des Français. On ne croit pas la France créée par l’histoire
mais plutôt résultante de la volonté divine : les Français sont un
peuple élu. Ces conceptions reflètent étroitement les conceptions de
la société qui les a créées : une France monarchiste, chrétienne et
nobiliaire.
Au XVIIe siècle, l’origine des Français est clairement reconnue
aux Francs. Louis XIV, Roi Très Chrétien, attribue les origines de
la monarchie française à Clovis dont le baptême en 496 marquerait
la naissance de la France chrétienne. Clovis, roi des Francs, devient
l’ancêtre des Capétiens, rois de France. La noblesse identifie alors
ses origines avec les Francs pour justifier leur domination et la
franchise fiscale dont ils bénéficient, car les Francs ne payaient pas
de tributs aux Romains. Mais, au XVIIIe siècle, le goût pour l’Antiquité
et la redécouverte des vestiges de la civilisation gauloise entraînent
un regain d’intérêt pour celle-ci qui s’accentue avec la Révolution :
l’origine gauloise de la France offre une version démocratique
de l’histoire nationale, plus conforme aux objectifs politiques des
révolutionnaires.
Au début du XIXe siècle, le romantisme identifie avant tout la
naissance de la nation avec le Moyen Âge, c’est-à-dire avec l’ap-
parition de l’État. Mais le conflit sur les origines gauloises ou franques
demeure. Il oppose globalement une vision de gauche, pour laquelle
le tiers état hérite des Gaulois, à une conception de droite qui
identifie la nation aux aristocrates francs et à la chrétienté.

281
• Des origines problématiques
Dans de nombreux pays européens, la discontinuité historique rend
difficile la recherche des origines. En Grèce par exemple, a prévalu
la thèse de la continuité des Grecs antiques avec ceux de 1830 qui
ont fondé un État indépendant. En fait, la théorie de la continuité
grecque est une invention du philhellénisme européen.
Au début du XIXe siècle, les romantiques nourrissent un culte
philhellène en faveur de l’indépendance de la Grèce sous le « joug »
ottoman. Lord Byron en Grande-Bretagne, Victor Hugo en France
animent ce courant de sympathie qui voit dans le régime athénien
du Ve siècle av. J.-C. l’origine de la démocratie moderne. Claude
Fauriel publie en 1824 les Chants populaires de la Grèce, en grec
et en français. Pour Fauriel, homme de lettres et professeur de
littérature à la Sorbonne, ces chants conservent les traits et la langue
de la Grèce antique, à vingt-quatre siècles de distance : il établit un
lien entre leurs thèmes et la poésie d’Aristophane ! Selon Fauriel, le
grec moderne, parlé par les paysans du XIXe siècle, dériverait du grec
ancien, mais il aurait été perverti par des apports étrangers, notam-
ment turcs. Il traduit alors les chants populaires dans un « grec
épuré », la kathaveroussa, inventant une langue artificielle qui
s’éloignait sensiblement du démotique, la langue populaire du XIXe
siècle. Les choix opérés sont de nature idéologique et contribuent
à « normaliser » le grec grâce à la publication de grammaires et de
dictionnaires. Ils reposent sur une conception essentialiste de la
nation.
Mais, en 1830, Jakob Fallmerayer, professeur à l’université
d’Augsbourg, autrichien et libéral, défend la théorie de la discontinuité
selon laquelle les Grecs modernes ne seraient pas les descendants des
Grecs anciens à cause des invasions slaves des VIIe et VIIIe siècles :
les Grecs ne seraient qu’un « ramassis de Slaves, d’Albanais et de
Roumains ». La thèse oblige les intellectuels grecs et philhellènes
à prouver la continuité historique de la Grèce moderne avec
l’Antiquité. Ils sont aidés en cela par de nombreuses écoles archéo-
logiques européennes dont l’École d’Athènes fondée en 1846.
L’Histoire du peuple grec, de Constantin Paparrigopoulos, publiée
en 1863, défend naturellement la théorie de la continuité, très lar-
gement admise et divulguée par le jeune État.
L’enjeu des origines de la jeune nation grecque est politique. Il
s’agit d’établir une antériorité historique sur les Turcs, ce qui
justifie de nombreuses revendications territoriales au détriment de
l’Empire ottoman. Mais la division entre les partisans du démotique

282
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES

et ceux de la kathaveroussa, qui recouvre un conflit droite-gauche,


persiste jusqu’au milieu du XXe siècle, moment où, par réalisme, les
réformes scolaires optent pour le démotique.
Ainsi, la quête des origines pose des problèmes de filiation à de
nombreux peuples d’Europe. Les Valaques, par exemple, s’efforcent
dès le XVIIIe siècle de prouver la continuité entre la Dacie conquise
par Rome entre 106 et 271 et la Roumanie moderne. La revalorisation
du terme de « Roumains » et le choix de l’alphabet latin participent
à la latinisation tardive de ce peuple slave qui, depuis 1829, se trouve
sous la double tutelle de la Russie et de l’Empire ottoman. Il faut
attendre l’œuvre des frères Schott, d’origine souabe, pour que, à
partir de 1845, la thèse de la continuité entre les Daces et les Valaques
soit dûment attestée. Grâce à la guerre de Crimée, la région sous-
traite à l’influence russe finit par gagner un statut d’autonomie poli-
tique en 1858. Au XXe siècle, la thèse de la continuité sert à justifier,
contre les Hongrois, l’antériorité de la domination roumaine sur
la Transylvanie acquise en 1918 alors qu’en réalité l’arrivée des
Valaques dans cette région ne date que du XIIIe siècle.
Dans cette recherche forcenée des origines, l’archéologie est la
science qui semblait la plus appropriée pour prouver la prétendue
stabilité ethnique des nations. Les archéologues allemands qui étu-
dient les origines des peuples germaniques entreprennent ainsi de
déterminer le profil de ces anciennes populations par l’étude de textes
médiévaux, de travaux linguistiques et de fouilles. À la fin du
XIXe siècle, Gustaf Kossinna détermine le parcours historique de
peuples du haut Moyen Âge jusqu’aux grandes invasions, donnant
ainsi prétexte à des revendications territoriales futures de la part du
Kaiserreich (1871-1918).

• Les origines mythiques


Là où une population n’a pas laissé de traces écrites, l’historio-
graphie ne peut fournir les éléments nécessaires pour trancher la
question des origines. Il faut alors avoir recours à la mythologie
et aux traditions orales. C’est en particulier le cas des régions qui
échappent à l’influence de la tradition romaine de l’écrit : la Germanie,
les pays slaves, la Scandinavie, une partie des îles Britanniques.
C’est en Grande-Bretagne que commence au XVIIIe siècle la mode
des épopées mythiques. Les poèmes du barde Ossian soulèvent alors
un extraordinaire enthousiasme qui fait de nombreux émules, notam-
ment en Bretagne. Le poète écossais James Macpherson qui les

283
a édités en 1760 a fabriqué un faux manuscrit médiéval écrit en
gaélique comme une enquête le révèle par la suite. Mais, d’un coup,
la Grande-Bretagne se voit dotée d’une épopée aussi importante que
l’Iliade et l’Odyssée. Ces chants sont traduits rapidement en français,
en allemand, en polonais, en suédois et en italien. Ils offrent à de
nombreuses cultures l’espoir de trouver hors de l’Antiquité gréco-
romaine les sources de leur nationalisme. L’Angleterre romantique
et libérale est saluée comme la mère des jeunes nations européennes.
À Zurich, Johann Jakob Bodmer publie au début du XVIIIe siècle
des fragments de l’épopée Die Niebelungen qui prétend raviver
le courant d’une littérature populaire, libre et authentique face au
classicisme et au rationalisme des Lumières françaises. À sa suite,
en 1749, l’Allemand Justus Möster compose une « Iliade patriotique »,
Arminius, qui célèbre un guerrier germain du Ier siècle ayant combattu
victorieusement les armées romaines. Dans l’espace anglo-saxon, les
épopées sont la réponse aux mythes fondateurs des nations latines.
En 1815, la Finlande, possession suédoise depuis le Moyen Âge,
passe sous contrôle de la Russie. En 1827, Elias Lönnrot, fils de
tisserand s’intéressant à la poésie populaire, établit une collecte de
poésie orale. En l’absence de tout manuscrit médiéval, il dit noter
des poésies sous la dictée de vieux bardes de Carélie du Nord,
au-delà du cercle polaire. En 1835, il publie un volume, le Kalevala
(littéralement, « la Terre du héros Kaleva »). Ce livre obtient un énorme
succès, et une foule de collecteurs et de folkloristes partent en
expédition pour collecter les « traces » supposées de la Finlande des
origines. Nommé en 1862 professeur de finlandais à l’université
d’Helsinki, Lönnrot assure la traduction du Kalevala en suédois
(1841), en français (1845) et en allemand (1852). L’Europe entière
s’enflamme pour l’épopée de Kaleva qui semble provenir du tréfonds
des âges. La légende permet de montrer aux nationalistes finlandais
qu’ils disposent d’un monument littéraire antique et d’un patrimoine
prestigieux qui fait de leur langue l’une des plus anciennes du
continent. Mais l’imposition du finnois comme langue de culture est
lente car les élites parlent généralement suédois (soit 10% de la popu-
lation). L’œuvre est protégée par le tsar qui a un intérêt politique
à éloigner les Finlandais des Suédois et le finnois devient langue
officielle de Finlande en 1863. L’épopée fournit le thème central
d’innombrables poèmes et romans, d’œuvres picturales, musicales,
architecturales, décoratives, etc. En 1917, lorsque la Finlande devient
indépendante à la faveur de la révolution bolchevique, le jour de
l’édition du Kalevala (le 28 février) devient une fête nationale.

284
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES

Les répercussions du mythe ossianique touchent également


l’Europe centrale. En 1817, en visitant une église, le bibliothécaire
Vaclav Hanka découvre des parchemins du XIIIe siècle qui atteste-
raient l’existence d’un poème épique de la nation tchèque. L’année
suivante, le gouverneur de Bohême reçoit un autre manuscrit du
IXe siècle qui raconte l’histoire de la princesse Libuse. Aussitôt, ces
trouvailles soulèvent l’enthousiasme des plus grands intellectuels
comme l’historien Frantisek Palacky ou le linguiste Josef Jungmann.
Les peintres et les musiciens en font un répertoire inépuisable
d’œuvres artistiques, comme les pièces adaptées par Anton Dvorak
en 1872 et l’opéra Libuse de Smetana en 1881. Pourtant, en 1886,
le philosophe Tomas Masaryk démontre que les manuscrits de Hanka
sont des faux grossiers, ce qui fait scandale et divise le monde culturel
praguois jusqu’en 1914.
Lönnrot ou Hanka ne sont pas des personnages exceptionnels :
le XIXe siècle regorge de découvertes inattendues de vieux manus-
crits oubliés qui s’avérèrent être des faux. Ils fondent pour certains
d’entre eux des mythologies nationales qui perdurent encore.

La question des « renaissances nationales »


ou le mythe de la Belle au Bois dormant
Au XIXe siècle, de nombreux nationalismes ont à rendre compte
de l’incapacité des nations prétendument anciennes à constituer des
États. Pour ce faire, ils ont recours au mythe de la Belle au Bois
dormant qui fait de la nation incriminée une belle endormie par un
sortilège et que les nationalistes ont à cœur de réveiller d’un sommeil
séculaire. L’idée est que les nations connaissent un « réveil » qui les
conduit à affirmer leur personnalité propre et à revendiquer, et à
obtenir dans le meilleur des cas, la formation d’un État indépendant.
C’est pourquoi les histoires nationalistes abondent en « renais-
sances », en « réveils », en « relèvement » (O Rexurdimento au Portugal,
Renaixença en Catalogne, Risorgimento en Italie, etc.)
Le nationalisme doit donc résoudre deux énigmes : pourquoi la
nation s’est-elle « endormie » ? et pourquoi s’est-elle « réveillée » ?

285
• Des nations endormies
À la première question, les réponses apportées sont de deux types :
soit la nation fut victime d’un enchantement, d’un ensorcellement
qui a affaibli sa vitalité ; soit la nation a été subjuguée et soumise
par une nation ennemie qui l’a tenue dans les fers et l’a empêchée
de se relever comme elle y aspirait naturellement.
Le premier ordre d’explication est par exemple mobilisé par le
nationalisme catalan de la mi-XIXe siècle qui tâche de comprendre
l’alliance de la couronne d’Aragon et de la couronne de Castille au
XVe siècle, scellée par le mariage des Rois Catholiques en 1469.
L’historiographie nationaliste d’abord met en cause le compromis
de Casp qui régla en 1412 le problème de la succession de la couronne
d’Aragon, sans héritier. Le compromis qui bénéficia contre toute
attente à Ferdinand de Trastamare, un Castillan, aurait été une
tromperie qui liait le destin de la Catalogne à celui de la Castille.
Second acte : Ferdinand dit le Catholique, fils du Roi d’Aragon,
épouse en 1469 Isabelle de Castille, sœur du roi de Castille. Le couple
hérita des deux couronnes, ainsi que des couronnes de Sicile, de
Naples et de Navarre. La conquête du royaume de Grenade (1492),
des îles Canaries (1484-1496) et la découverte de l’Amérique fait
de leur règne un moment important de l’histoire de la péninsule
Ibérique. Pour le nationalisme catalan, le mariage des Rois
Catholiques signifie la fin d’un État souverain et le déclin définitif
de la Catalogne désormais soumise à la Castille. Il oublie cependant
que la couronne d’Aragon regroupait historiquement le principat de
Catalogne, l’Aragon, les Pays valenciens, les Baléares et leurs pos-
sessions coloniales en Méditerranée.
Mais, dans la plupart des cas, c’est le second type d’explication
qui est retenu : la nation aurait été soumise par une victoire mili-
taire qui changerait le cours de l’histoire. Cette vision superficielle
et naïve de l’histoire est largement relayée en Europe centrale pour
justifier les « renaissances » nationales des peuples slaves contre
l’Allemagne ou l’Autriche. La vision romantique, fondée sur la
confrontation de deux forces hostiles, met en scène un combat sécu-
laire entre les Allemands et les Slaves. Dans tous les cas, les Slaves
représentent le principe pacifique contre des Allemands bellicistes.
Ainsi, la « colonisation » de l’Europe centrale par des Allemands au
Moyen Âge est interprétée en termes d’expansion de la nation alle-
mande au détriment des populations slaves. Pour les Polonais, la
bataille de Grunwald en 1410 (ou de Tannenberg dans la tradition
prussienne), qui voit la victoire d’une coalition slave sur les chevaliers

286
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES

Teutoniques, est élevée au rang d’épisode fondateur, ardemment


célébré en 1910. En Bohême, en 1897, des campagnes de presse
d’une violence inouïe opposent les partisans du nationalisme tchèque
à ceux du nationalisme allemand. Pour les Tchèques, les Allemands
de Bohême-Moravie, pourtant descendants d’immigrants ou de colons
installés depuis le Xe siècle, ne sont rien moins que des étrangers !
Le rejet de l’influence allemande se nourrit donc du mythe très
discutable du Drang nach Osten (« poussée vers l’est ») censé carac-
tériser l’agressivité de l’impérialisme allemand, alors que la colo-
nisation dans cette région ne fut en rien spécifique des Allemands
(colonisation polonaise en Ukraine par exemple).
La légende de la brutalité conquérante des Allemands sert à expli-
quer la torpeur des nationalismes slaves, ponctuée d’une série de
batailles perdues comme la défaite hongroise de Mohacs en 1526
ou celle de la Montagne-Blanche en 1621. La réalité historique est
tout autre. En 1526, le roi de Hongrie ne peut résister à la poussée
du sultan ottoman Soliman : le chef de la noblesse hongroise refusa
de combattre aux côtés de son souverain, Louis II Jagellon, car il
espérait tirer profit de sa cuisante défaite pour rafler la couronne de
saint Étienne. Non seulement la défaite de Mohacs n’a pas signifié
la ruine de la Hongrie, mais de plus, contrairement à la légende, les
Habsbourg ne sont pas en cause. En 1621, à la bataille de la
Montagne-Blanche, ce sont des nobles des États de Bohême qui sont
battus par leur souverain Ferdinand II et la Bohême ne perd pas
immédiatement son autonomie. Cette bataille n’est pas non plus
la victoire d’un catholicisme étranger contre un protestantisme
tchèque car plus de la moitié des Tchèques était catholique au XVIIe
siècle.
Les nations d’Europe centrale se sont donc posées en victimes, ce
qui fonde la plupart de leurs revendications étatiques postérieures. La
dramatisation exagérée d’événements censés déterminer le destin de
tout un peuple participe de ce nationalisme larmoyant et victimaire qui
fait écho à l’éthique catholique du nationalisme hongrois ou polonais.

• Le « réveil » des nations


La question du « réveil » semble plus aisée à résoudre : c’est l’ac-
tion des nationalistes qui fait prendre conscience à la nation de sa
situation. Il est coutume de désigner d’une date précise le moment du
« réveil ». Par exemple, la Renaixença catalane aurait son origine
dans un poème, Oda a la Patria, écrit par Bonaventura Aribau en

287
1833. Pourtant, cette composition en langue catalane fait pratiquement
exception dans la conséquente littérature économique qu’Aribau a
léguée en langue castillane. En fait, comme la plupart des hommes
de son temps, Aribau est bilingue. Banquier et économiste de renom,
domicilié à Madrid, il publie uniquement en castillan. Ses écrits en
catalan sont des évocations poétiques et nostalgiques qui ne dépassent
pas le cadre de la correspondance privée. L’attribution des origines
du catalanisme culturel à cet auteur relève donc d’un mythe construit
à partir de 1841 par plusieurs écrivains en manque de paternité intel-
lectuelle. Ce sont ces mêmes auteurs qui favorisèrent en 1859
la convocation des Jeux Floraux, sorte de concours de poésie à
l’imitation des joutes poétiques médiévales. Ces félibriges annuels
sont la principale institution de la Renaixença jusque dans les années
1890.
Ainsi, comme les origines nationales, les « renaissances » natio-
nales sont des créations mythiques récentes.

Les peuples barbares


à la genèse des nations modernes ?
L’historiographie actuelle se refuse à discuter les problèmes des
origines et des prétendues « renaissances » nationales. L’histoire
antique et médiévale permet néanmoins de comprendre l’illégitimité
des filiations dont se réclament les nationalistes.
L’historien médiéviste Patrick J. Geary a posé le problème de
l’« ethnogenèse » des peuples européens. Dans le cas français, c’est
à partir de la Renaissance que des intellectuels ont commencé à
s’identifier aux victimes de l’expansion romaine, Gaulois, Germains
ou Slaves. En Allemagne, après la découverte de la Germania de Tacite
au XVe siècle, les humanistes s’intéressent aux peuples germaniques
jamais réunis dans un ensemble politique unique. Ainsi, des
commentateurs voient dans la victoire d’Arminius sur les troupes
du général romain Varus, en 9 apr. J.-C., la preuve irréfutable de
l’existence de la nation allemande au Ier siècle. Au début du XIXe siècle,
Fichte donne un contenu politique à cet épisode en le comparant à
la lutte de l’Allemand face à l’invasion napoléonienne. Le ministre
d’État prussien Freiherr vom Stein, pour rallier les intellectuels
allemands à la cause de son pays, fonde en 1819 une Société pour

288
ORIGINES ET RENAISSANCES NATIONALES

la connaissance historique de l’ancienne Allemagne dont la tâche


principale est l’édition savante des Monumenta germaniae historica
qui réunissent les textes susceptibles d’attester l’existence antique
du peuple germain. Ces travaux s’étendent naturellement à la recherche
des origines des langues. Soulignant que ces filiations entre les peuples
de l’Antiquité et du Moyen Âge et les peuples contemporains sont
mythiques, Patrick Geary s’interroge sur la manière dont les peuples
anciens définissent leurs identités.
Dans les temps anciens, les peuples ne sont pas identifiés à la
langue qu’ils parlent, les élites parlant le plus souvent des idiomes
différents de ceux de la majorité de la population. De plus, les peuples
ne se définissent pas par un territoire propre, c’est-à-dire que les
limites qui séparent les peuples sont de nature politique, économique
et sociale. Aux yeux d’Hérodote, ce sont principalement les droits
politiques qui définissent un « peuple » (ethne) : son existence est
constitutionnelle, fondée sur la loi, tandis que les autres (gene, « tri-
bus ») se définissent par la non-citoyenneté. Avec les Romains, l’at-
tachement à la coutume et à la localisation géographique modifie
substantiellement cette idée : le peuple romain est avant tout défini
par son histoire, par opposition aux autres peuples « barbares »
qui en sont dénués. La distinction entre Romains et Barbares est
fondamentale : elle fait coexister deux définitions du peuple, l’une
ethnique et l’autre politique. Les peuples barbares qui transforment
l’Empire à partir du IIIe siècle sont perçus comme des entités poli-
tiques associant des groupes ethniques et linguistiques divers : les
Goths, les Alamans, les Alains, les Huns, etc.
Lorsque l’autorité impériale d’Occident recule, les élites romano-
barbares adoptent les représentations qui ont dominé le monde romain :
elles se perçoivent comme des gentes, c’est-à-dire, selon PatrickGeary,
« unies par une ascendance commune, une même langue et des cou-
tumes identiques sous l’autorité d’un roi », établissant une sorte d’éga-
lité entre eux et les populations romaines qu’ils dominent. Mais
l’appartenance à un peuple dépend encore principalement de l’iden-
tification à un système politique (une aristocratie et son souverain)
et à ses traditions (fiscales, militaires) plutôt qu’à une ascendance
biologique ou culturelle. Dès 212 tous les habitants de l’empire
avaient acquis la citoyenneté romaine (édit de Caracalla) : la diffé-
rence entre Romains et Barbares s’était alors déjà estompée, les indi-
vidus se définissant désormais par leur appartenance sociale
(homme libre/esclave) ou religieuse (chrétien/non-chrétien). Après
la chute de l’Empire romain d’Occident (476), les rois barbares font

289
de nombreux efforts pour doter leur peuple d’une identité religieuse
et juridique particulière : les Wisigoths adoptent ainsi l’arianisme
et le Code de lois d’Euric en 470-480. Mais les résultats sont très
inégaux à l’image des vaines tentatives du roi Theodoric pour doter
les Ostrogoths d’une identité gothique nouvelle au début du VIe siècle.
Seuls les peuples du nord de l’Europe, comme les Francs, parvien-
nent à stabiliser leur ethnogenèse autour de royaumes stables. Lorsque
Clovis, à la fin du Ve siècle, étend son royaume au nord de la Gaule,
il ne le fait ni sur un mandat direct de l’Empire romain, ni sur la
base d’une juridiction duale entre Romains et Barbares. L’entité poli-
tique stable qui en ressort (Rex francorum, « royaume des Francs »)
s’individualise et s’identifie, au moins par le nom, aux élites
barbares. Au VIIIe siècle, les contemporains ne font guère plus de
différence entre les dénominations ethniques, politiques et territo-
riales, les mots de Francia et de Gallia étant alors interchangeables.
Cette convergence entre identité politique, ethnique, géographique et
religieuse permet l’affermissement de l’Empire carolingien.

Contrairement à ce que les historiens nationalistes du XIXe et du


xxe siècles cherchent à établir, l’origine des peuples en Europe ne
correspond donc pas à un moment initial mais résulte d’un processus
ininterrompu d’interpénétrations culturelles, d’appropriations
politiques et de représentations du passé construisant des mythes
des origines. Il n’est pas historiquement fondé d’établir une généa-
logie directe entre les peuples barbares et les nations modernes,
encore moins de reprendre le mythe des origines que les premiers
forgèrent. L’ethnicisation des peuples est en fait une entreprise
récente qui commence sous la Renaissance et qui va à l’encontre
de toute une tradition romano-hellénique qui définit le peuple de
manière politique. Elle produit une vision linéaire de l’histoire de
la nation qui attribue à cette dernière une vie, une mort et une
résurrection et anthropomorphise la nation. Cette conception est
aujourd’hui largement récusée. Aux yeux des historiens actuels, la
question de la genèse de la nation a ainsi totalement éclipsé la
question des origines.

notices Guerre d’indépendance, Histoire nationale,


reliées Patriotisme et régionalisme, Patrimoine.

290
PATRIMOINE
Un même mouvement va de la naissance des musées à la
restauration des cathédrales : le « conservationnisme ».
Né au XVIIIe siècle, il se développe au XIXe et devient
caractéristique d’un rapport au passé particulier.
On expose et on fige des objets du passé qui, de pièces
de collection ou de bâtiments, deviennent objets ou
édifices historiques, c’est-à-dire témoins d’une époque
révolue. C’est parce que le XIXe siècle a expérimenté des
ruptures économiques et sociales sans précédent que son
rapport au passé change. Celui-ci est devenu lointain,
inaccessible, en voie de disparition. On veut alors
le conserver, l’immobiliser, le sauver, le préserver.
Les instruments de cette réinvention du passé sont variés :
musées, conservatoires des monuments historiques,
centres d’archives ou bibliothèques.
Ce rapport à un passé considéré comme perdu construit
les temps anciens en âge d’or. Empreint de nostalgie,
il est volontiers réactionnaire au sens où il souhaite un
impossible retour en arrière, une improbable restauration
des choses d’antan. Au XXe siècle, des couches de la
société de plus en plus larges se vouent à cette quête
pour retenir un passé qu’on croit fuyant.

Naissance de musées pour la nation


Pourquoi préserver, conserver, archiver ? Cet élan participe d’une
vision essentialiste de la nation qui cherche à définir les caractères
culturels stables de la communauté. De plus, la mémoire du passé
n’a de sens que s’il est exemplaire, édifiant ou condamnable, si une
leçon peut en être tirée pour l’avenir. Cette visée didactique qui fait

291
du conservationnisme un élément primordial de la construction des
cultures nationales se déploie dans les musées.

• L’origine des musées nationaux


Affiché, mis en vitrine, rassemblé avec d’autres objets, l’objet
d’art change de statut. Il n’a plus de valeur d’usage (la fonction sacrale
d’un calice par exemple) mais une valeur esthétique (une pièce
d’orfèvrerie) et didactique (un témoignage des temps anciens). L’objet
d’art est sécularisé et sa destination sociale évolue. Pour signifier
ce changement de sens et de fonction qu’on lui attribue, on déménage
l’œuvre d’art et on l’enferme dans un temple construit exprès : le
musée. En 1815, Quatremère de Quincy s’insurge contre la réifica-
tion de l’objet d’art et ridiculise la construction de ces musées-temples
avec leurs rituels qui s’accordent à une véritable foi patrimoniale,
expression de la foi nationale.
Le collectionnisme privé et princier prépare en Europe l’explo-
sion des musées. Dès 1683 à Oxford, Jacques II, qui règne sur
l’Angleterre de 1685 à 1689, inaugure le Musée ashmoléen, premier
musée d’Histoire Naturelle au monde, constitué par Elias Ashmole
à partir des collections de voyageurs aux Amériques, la famille
Tradescant. À sa mort, l’université prend le relais du collectionneur
et s’engage à conserver les objets dans un lieu propice et à les
divulguer. Ce musée est très fréquenté, et pas seulement pas les
savants.
Au XVIIIe siècle, des souverains donnent accès à leurs collections :
le cabinet public du tsar à Moscou en 1719, les Uffici des Médicis
en 1737 à Florence. En 1745, en France, Daubenton fonde le musée
d’Histoire Naturelle royal. En Allemagne, le dernier tiers du XVIIIe siècle
voit la multiplication d’initiatives transformant les cabinets de
curiosités des souverains en collections raisonnées et exposées :
la Pinacothèque de Munich en 1779, le Belvédère de Vienne en 1780,
le château de Cassel en Hesse en 1769. Le premier catalogue raisonné
est écrit par Nicolas de Pigage pour les collections de l’Électeur
Palatin en 1778 à Dusseldorf. En Italie, les musées se multiplient :
à Vérone (1720), à Padoue (1754), à Rome (musée du Capitole,
1734 ; Musée clémentin, 1770).
À Paris, depuis 1747, les artistes français revendiquent l’ouver-
ture des collections du Louvre où se tient depuis 1725 le Salon de
l’Académie Royale au Salon carré. Le comte d’Angiviller, nommé
à la direction des Bâtiments du roi par Louis XVI, commence les

292
PATRIMOINE

travaux d’aménagement dans ce sens (l’éclairage zénithal de la


Grande Galerie fut réalisé en 1788). Amateurs, connaisseurs ou
curieux, les princes font du musée un instrument de leur grandeur.
En province, les villes se dotent des premiers musées encyclopé-
diques, qui sont des instruments de prestige : en 1694 à Besançon,
en 1770 à La Rochelle, en 1785 à Nîmes, où le Chancelier Séguier
cède son hôtel, en 1784 à Arles, où sont exposées des pièces antiques.
Le musée correspond bien à une demande sociale de culture dont
on note d’autres indices comme la multiplication des écoles muni-
cipales de dessin à partir de 1741.

• Les musées du XIXe siècle, temples de la nation


Avec la Révolution, le musée se voit investi d’une fonction
politique et nationale. Le regard sur le passé change : il ne vaut plus
comme tradition, mais comme répertoire d’infamies ou d’exemples
à suivre. La Révolution, qui invente l’expression « Ancien Régime
» pour désigner tout ce qui la précède, ne fait pas table rase du passé
mais le juge pour ce qu’il porte du futur de l’humanité : les objets,
jaugés, triés, ne valent que s’ils aident à construire un monde nouveau
et à inculquer le beau, la vérité ou la liberté. Le 18 décembre 1793,
Mathieu, membre du Comité d’instruction publique, dit vouloir
« recueillir ce qui peut servir à la fois d’ornement, de trophée et d’ap-
pui à la liberté et à l’égalité ». Le musée acquiert un contenu moral,
politique et pédagogique.
Le projet de création d’un grand musée qui montrerait « ce que
les arts ont fait pour amener le règne de la liberté », selon les termes
du discours du représentant du Comité d’instruction publique du
18 décembre 1793, naît dès la destitution du roi. L’inauguration du
Louvre a lieu le 10 août 1793, premier anniversaire de la journée
révolutionnaire de 1792 qui installa la république. Dès lors, son usage
politique ne cesse de se renforcer : les Français y exposent des œuvres
ramenées des conquêtes de 1795 (Belgique) et de 1797 (Italie). En
1798, on organise de grandes cérémonies pour accueillir les convois
provenant de Venise et de Rome. Le but est de réaliser un musée
universel pour tous les hommes libres. À ce propos, en 1794, l’abbé
Grégoire parle de « rapatriement » : « les chefs-d’œuvre des républiques
grecques doivent-ils décorer le pays des esclaves ? La République
française devrait être leur dernier domicile ». Le Louvre incarne alors
le modèle achevé du musée national reposant sur trois principes :
l’encyclopédisme en fonction de l’utilité nationale, la distribution

293
équitable des collections sur le territoire national, le libre accès et
la jouissance partagée des citoyens.
Les palais royaux, les couvents, les églises et les châteaux
servent de dépôts : là commence l’inventaire des richesses nationales.
De son propre chef, Alexandre Lenoir réunit dans le couvent pari-
sien des Grands-Augustins un dépôt lapidaire entre 1793 et 1816.
Précurseur du romantisme, Lenoir attire pour la première fois le
regard sur l’art du Moyen Âge. Cependant, il fait des reconstitu-
tions historiques imaginaires en inventant même des monuments
fictifs à partir de morceaux de monuments réels (comme la chapelle
d’Héloïse et Abélard aujourd’hui dans le cimetière du Père-Lachaise,
ouvert en 1804). Cette évocation romantique remporte un immense
succès, présenté dans les guides de voyage du début du XXe siècle
comme le musée le plus important de la capitale. Les futurs histo-
riens Jules Michelet et Augustin Thierry avouent y avoir découvert
l’âme de la nation.
En 1793, la Commission des monuments veut former dans chaque
département un dépôt des objets reconnus et inventoriés afin de
permettre à tous les Français de jouir des beautés de la nation par
un réseau dense d’institutions. Le projet est lancé par Chaptal en 1801
sous le Consulat : 15 musées sont alors créés en province. En 1815,
on compte en France une trentaine de musées, 200 en 1870, 300
en 1890 et environ 550 en 1914. Grâce à des dons et des legs
célèbres, des musées d’art naissent à Nîmes (musée Calvet, 1810),
à Montpellier (musée Fabre, 1828), à Quimper (musée Silguy, 1864),
à Bayonne (musée Bonnat, 1891).
Au cours du XIXe siècle, les musées se multiplient rapidement
car ils sont devenus un instrument de prestige indispensable, l’ou-
til de divulgation du catéchisme national. Sous la IIIe République,
ils participent de la vigueur d’un culte local à la « petite patrie » qui
n’est en rien incompatible avec l’affirmation d’un nationalisme plus
large.

• L’âge d’or des musées nationaux


à la fin du XIXe siècle
L’âge d’or des musées commence alors sous le signe des anti-
quités. À Munich, Louis de Bavière commande à Leo von Klenze
la construction de la Glyptothèque, inaugurée en 1830. À Londres,
lord Elgin organise le voyage des sculptures de l’Acropole au pro-
fit du British Museum. Mais, en Grande-Bretagne, la multiplication

294
PATRIMOINE

des galeries privées rappelle que la monarchie a joué un rôle


moins important qu’ailleurs. C’est seulement passé 1860 que l’État
s’intéresse aux musées, et surtout dans une perspective économique
(musée des Techniques, Expositions universelles). Si la Grande-
Bretagne connaît cependant une inflation muséale comparable aux
autres nations européennes (une douzaine de musées en 1800,
60 en 1850 et plus de 300 en 1914), c’est principalement grâce au
Museum Act de 1845 qui permet aux administrations locales de
constituer des galeries municipales. De même des « galeries phi-
lanthropiques » privées se multiplient, au nom d’une politique d’ordre
public et d’éducation des masses (le Manchester Art Museum en
1886 par exemple). Davantage que des outils de nationalisation
britannique, ces institutions forgent un patriotisme citadin.
Pour des raisons historiques différentes, le modèle du musée
civique prédomine également en Italie où chaque cité s’enorgueillit
d’un établissement différent. La loi de juillet 1866, qui supprime les
congrégations religieuses, permet un premier transfert au profit des
collections publiques, sans que Rome, la nouvelle capitale en 1870,
n’en profite (seulement deux lieux nouveaux en 1888 et en 1911).
À Berlin, Gustav Friedrich Waagen, historien de l’art, préside à
la création du Altes Museum, entre 1825 et 1830, en déclarant que
« le premier but d’un musée est de favoriser la formation spirituelle
d’une nation par la contemplation du beau ». En 1859, la construc-
tion de l’Île-aux-musées, au milieu de la Spree, commence avec
l’inauguration du Neues Museum. Véritables outils de propagande de
l’État prussien, les musées sont objet d’une rivalité nationaliste pour
faire de Berlin l’équivalent de Londres, de Rome ou de Paris. Selon
l’historien Dominique Poulot, « l’Île-aux-musées couronne une
entreprise encyclopédique, mais signe aussi la conscience natio-
nale d’une culture prussienne qui s’est identifiée à ce monument
d’éclectisme historiciste et érudit ».

• Les musées d’histoire


Le goût des grandes civilisations du passé, inauguré par
l’expédition de Bonaparte en Égypte, est le reflet de la passion pour
l’histoire. À partir de l’époque romantique, il s’étend aux « antiquités
nationales » qui conservent les traces de l’origine des nations en
Europe. Ce sont souvent des sociétés savantes d’archéologie qui,
à partir de 1830, sont à l’origine de cet intérêt inédit. En 1862,
Napoléon III fonde le musée de Saint-Germain-en-Laye qui contient

295
des antiquités celtiques et gallo-romaines, traces « des mœurs de nos
aïeux » selon son conservateur. Mais la question des origines n’affai-
blit pas la passion pour le Moyen Âge qui, en 1843, a son musée : l’hô-
tel de Cluny à Paris. En Allemagne, le Germanisches Nationalmuseum
(Musée national germanique) est fondé à Nuremberg en 1853 pour célé-
brer un art médiéval considéré comme symbole du génie national.
Enfin, les musées d’histoire font leur apparition au milieu du
XIXe siècle. En 1837, Louis-Philippe fit du château de Versailles le lieu
d’un culte à la nation où s’alignaient trente-trois tableaux représentant
des épisodes de l’histoire nationale de 496 (bataille de Tolbiac)
jusqu’en 1830 (début de la monarchie de Juillet). De nombreuses villes
imitèrent cet exemple pour rendre hommage aux gloires locales et natio-
nales. À la fin du XIXe siècle naissent des musées d’histoire qui favo-
risent une approche romanesque du quotidien (musée Carnavalet, 1867).
Partout en Europe au cours du premier tiers du siècle, le nationa-
lisme se greffe durablement sur l’institution muséale. En Scandinavie,
le musée sert à construire la différence : le Nasjonalgalleriet, fondé
à Oslo en 1850, a pour objectif d’exposer des artistes norvégiens
capables de le distinguer de ses voisins. À Copenhague, Rasmus
Nyerup imite l’exemple français afin que le Musée royal fasse pièce
aux musées berlinois.
À travers de multiples initiatives, les musées prennent part
à l’effort d’instruction, de vulgarisation et de nationalisation qui
marquent le dernier quart du XIXe siècle. Selon les termes d’une
circulaire ministérielle française de 1881, « la réorganisation du musée
est le corollaire de celle de l’école ». À ce titre, les musées ethnogra-
phiques jouent un rôle capital dans la diffusion d’un folklore national.

La construction du patrimoine national

• De la passion de l’antique
à la définition du patrimoine
Les origines de la notion de patrimoine datent de la Révolution
française. Jusqu’au XVIIe siècle encore, le « monument » est funé-
raire et la préservation du patrimoine, lorsqu’elle se manifeste, répond
d’abord au souci d’assurer le prestige du prince qui le possède. Ainsi,

296
PATRIMOINE

les collections de statues antiques expriment depuis le XVIe siècle


la puissance des papes et des souverains. Au XVIIIe siècle, en revanche,
la découverte de Pompéi (fouillée à partir de 1748) et d’Herculanum
(1838) allume une passion générale pour l’Antiquité dans toute
l’Europe. Dans les pays latins, les fouilles gréco-romaines permettent
d’affirmer l’originalité de civilisations disparues. L’archéologue
et historien de l’art Winckelmann, dans l’Histoire de l’art dans
l’Antiquité (1767), est le premier à proposer une classification des
formes de l’art antique. En Grande-Bretagne ou en Allemagne, en
l’absence de nombreux vestiges antiques, cette curiosité se déplace
vers l’art gothique, vite assimilé à l’expression d’un art national.
L’intérêt pour l’Antiquité ne va pas jusqu’à la restauration des bâti-
ments anciens : on admire les arènes de Nîmes, mais on les laisse
à l’abandon, malgré les inquiétudes de Colbert ou de Louis XVI. Si
le mot de patrimoine apparaît vers 1870, le concept de « monument
historique » date de 1790. L’abbé Grégoire, qui s’est élevé contre
l’iconoclasme révolutionnaire, peut être considéré comme le père
du conservationnisme, qu’il s’agisse d’œuvres d’art ou d’édifices.
Pour protéger des œuvres sujettes aux destructions spontanées des
foules révolutionnaires, l’abbé Grégoire s’insurge et écrit un Rapport
sur les destructions opérées par le vandalisme et sur les moyens de
le réprimer en 1794. Ainsi, le débat sur le vandalisme – le mot est
créé alors – est au cœur de la Révolution entre 1790 et 1794. Il est
le pendant indissociable de l’idée de patrimoine : pour la protéger,
l’œuvre d’art est à nouveau sacralisée, non plus par la religion mais
par la nation. Devant la basilique de Saint-Denis, panthéon royal,
un député français s’exclame en août 1792 : « elle mérite toute la
haine des hommes libres mais cette porte est un chef-d’œuvre ». Suite
à la Révolution, en 1810, Napoléon Ier charge l’Institut d’inventorier
le patrimoine national grâce à un questionnaire préétabli et envoyé aux
préfets. En 1816, Alexandre Laborde souligne l’importance de cette
œuvre titanesque dans Les monuments de la France classés chrono-
logiquement et considérés sous le rapport des faits historiques et de
l’étude des arts. De nombreuses sociétés savantes, comme l’Académie
celtique fondée en 1807, aident à la réalisation de cet inventaire.

• La naissance du « monument historique »


C’est en 1830 que la notion de « monument historique » acquiert
une reconnaissance officielle en France, grâce à François Guizot,
historien et homme politique de premier plan. L’impulsion provient

297
des sociétés archéologiques, en particulier celle de Normandie
fondée en 1824 par Arcisse de Caumont. Il fonde en 1834 la Société
française d’archéologie. Significativement, la Société des antiquaires
de l’Ouest est fondée à Poitiers en 1834 lorsque la municipalité veut
détruire le baptistère Saint-Jean. L’Institut des provinces, fondé
en 1839, prend en charge l’inventaire du patrimoine. Les sociétés
d’archéologie sont au nombre de 23 en 1849 et 48 en 1870.
En 1834, Guizot fonde le Comité des travaux historiques et le
Comité des arts et des monuments car il considère que c’est à l’État
de protéger le patrimoine et de coordonner l’action des sociétés
savantes. L’activité de Guizot est typique des hommes de la
Restauration qui cherchent à retisser les liens avec l’Ancien Régime
pour assurer le sentiment de continuité historique au-delà de la
Révolution. L’exigence de construire la mémoire nationale, en récon-
ciliant les Français avec le christianisme notamment, est l’axe poli-
tique de cette action patrimoniale étatique.
En 1837, la création du service de l’Inspection des monuments
historiques permet non seulement de coordonner et de soutenir les
initiatives privées mais aussi de créer une impulsion centrale.
L’inspecteur a pour mission de se mettre en contact avec les socié-
tés locales, d’encourager les recherches et les études, d’éclairer les
propriétaires sur la valeur des édifices qu’ils possèdent, de stimuler
l’administration municipale ou préfectorale pour assurer de manière
convenable la conservation des monuments historiques. Entre 1840
et 1849, trois mille monuments sont rigoureusement classés selon
des critères scientifiques. Vu l’ampleur de la tâche, Philippe de
Chennevières, le directeur de l’école des Beaux-Arts, réoriente la
politique patrimoniale de l’administration en effectuant des choix qui
dessinent, selon une conception romantique, un visage à la nation :
l’art médiéval gothique exprimerait l’âme nationale tandis qu’est
ignoré l’âge classique (XVIIe-XVIIIe siècles). Les bâtiments religieux
occupent 75,3% du budget alloué, preuve que la vision nationaliste
n’exclut pas le religieux.

• Restaurer pour retrouver les origines de la nation


En 1843, le Parlement vote pour la première fois des crédits pour
restaurer des monuments historiques : le théâtre d’Arles, l’arc de
triomphe d’Orange, le pont du Gard, Notre-Dame de Paris, le château
de Blois, l’église Saint-Ouen de Rouen figurent parmi les édifices
remarquables à sauver. Pour les remettre en valeur, l’architecte et

298
PATRIMOINE

théoricien Viollet-le-Duc pense qu’il faut rétablir leur splendeur


passée, restructurer et compléter le bâtiment pour en rendre l’esprit
originel. Inspecteur général des bâtiments diocésains de 1853 à 1874
et chargé de l’inventaire de vingt-six diocèses, il est responsable de
la restauration de cinq cathédrales (Paris, Amiens, Carcasonne, Reims
et Clermont) et de plusieurs forteresses médiévales (Avignon,
Carcassonne, Pierrefonds). Dans le Dictionnaire raisonné sur
l’architecture française (1854-1868), il écrit : « Restaurer un édifice,
ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans
un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné ».
Ainsi prévaut l’idée de conformité au modèle idéal, fût-t-il inventé.
Lorsqu’il intervient sur Notre-Dame de Paris, il souhaite rétablir « la
richesse et l’éclat dont la cathédrale a été dépouillée » en ajoutant
une flèche en fonte, des contreforts, des sculptures de cuivre, des
verrières copiées sur le modèle de la cathédrale de Chartres, et en
enlevant des autels baroques dans le chœur.
Partout en Europe, la question des restaurations des cathédrales
est une affaire politique et nationale. En Allemagne, Joseph von Görres
propose, en novembre 1814, de faire de l’achèvement de la cathédrale
de Cologne le « symbole du Reich que nous voulons construire » et
de la transformer en panthéon. Il reçoit un écho très favorable de
la part de patriotes comme Arndt, Freiherr von Stein mais aussi
des princes de Würtemberg, de Prusse ou de Bavière. L’idée de ce
Westminster allemand souligne le caractère chrétien et supraconfes-
sionnel de l’entreprise. En 1840, le nouveau roi de Prusse Frédéric-
Guillaume IV se déclare le garant de cette œuvre nationale. Cela lui
permet d’amarrer plus solidement la Rhénanie à la Prusse, d’asso-
cier les catholiques à la construction nationale, de flatter le roman-
tisme néomédiéval allemand et le patriotisme rhénan. La cathédrale
pouvait en outre concurrencer le Walhalla inauguré en 1842 en Bavière
et qui rassemble dans un temple de style dorique les mythologies
germaniques. En 1842, cinq mille donateurs s’associent. En 1880,
l’inauguration est une cérémonie nationaliste aussi importante que
la Wartburg en 1817 ou la fête de Hambach le 25 mai 1832. C’est la
fête de l’intégration au Reich des différentes principautés.

• À la fin du XIXe siècle, la sacralisation


du monument historique
Les polémiques engagées lors de ces travaux de restauration ont
un sens profond quant à la définition des caractères nationaux. C’est

299
la preuve que le romantisme ancre le sentiment patrimonial dans les
cultures européennes. Victor Hugo, condamne durement les restaura-
teurs qui mutilent, amputent, disloquent les bâtiments, « profanations
honteuses faites par nos iconoclastes d’écoles et d’académies ».
De même, pour l’Anglais John Ruskin, on n’a pas le droit de tou-
cher aux monuments car ils appartiennent aux générations futures et
le devoir présent est de les conserver intacts. C’est d’ailleurs en
Grande-Bretagne que s’initia la première polémique autour de la
restauration d’un édifice religieux, celle de la cathédrale de Salisbury
en 1789. Le Church Building Act en 1818 est le coup d’envoi d’un
gothic revival. Contre Pugin, adepte de la réinterprétation à la Viollet-
le-Duc, s’érige Ruskin qui refuse toute restauration au nom de la
mémoire au cri de Wait ! (« Attendez ! »). À sa suite, William Morris
fonde en 1877 la Société pour la protection des bâtiments anciens
(SPAB). Plus tard, le National Trust, fondé en 1894, étend la protec-
tion à des sites et à des paysages, tout comme la Ligue de défense
de la patrie (Heitmatschutz), qui voit le jour en 1899 en Allemagne.
Ces débats reflètent la sacralisation du monument historique. À
partir des années 1880, le conservationnisme exprime alors une pen-
sée du refus de la modernité. Avec la pensée d’Alois Riegl (Le Culte
moderne des monuments, 1903), la notion de patrimoine est exten-
sive et touche jusqu’à l’objet le plus insignifiant. L’Europe développe
alors une riche législation de la conservation, au Danemark (1861),
en Suède (1867), en Italie (1872), en Espagne (1873), en Hongrie
(1881), en Grande-Bretagne (1882), en Finlande (1883), en Turquie
(1884), en France (1887), en Bulgarie (1892), au Portugal (1901), etc.
Musées et monuments dits « historiques » sont les sanctuaires d’un
culte consacré à la nation. Si, au XIXe siècle, la politique culturelle
demeure élitiste, à l’usage exclusif des notables, l’ouverture est acquise
au XXe siècle pour répondre à la naissance d’une culture de masse.

Lieux sacrés, lieux d’identité nationale

• Au XXe siècle, une patrimonialisation tous azimuts


Au siècle, le conservationnisme n’a cessé de s’étendre. En
XXe
Europe, l’extension des législations touche de multiples objets

300
PATRIMOINE

(quoique 46% des édifices classés en France en 1986 soient de nature


religieuse). La loi française de 1887, première loi sur les monuments
historiques, entérine leur protection et leur classement. Celle de 1913,
toujours en vigueur, décompte 4 800 monuments classés et permet
la protection d’édifices privés, même sans le consentement du pro-
priétaire. Elle introduit l’inscription à l’Inventaire général, une mesure
plus souple et moins contraignante que le classement. La loi de 1930
étend la protection à des sites et des paysages. La loi de 1941 l’étend
aux fouilles et celle de 1943 aux abords des monuments. En 1962,
le ministre de la Culture André Malraux définit des « secteurs sau-
vegardés » qui permettent la restauration immobilière de quartiers
entiers, dans un périmètre historique à réhabiliter. Une loi de 1994
donne une définition extensive du patrimoine : vestiges archéolo-
giques, édifices et leurs pourtours, objets d’art, bâtiments industriels,
scientifiques ou techniques, parcs et jardins, grottes ornées, etc. Ainsi,
le conservationnisme caractérise-t-il de plus en plus la civilisation
occidentale contemporaine. Au Japon, à l’inverse, les principaux
sanctuaires en bois sont périodiquement reconstruits à l’identique,
selon un rite codifié.
La valeur nationaliste du patrimoine s’est approfondie en changeant
de nature. Elle est particulièrement visible lorsque des accidents,
des guerres, des destructions massives touchent les objets de ce culte.
La Grande Guerre et son cortège de destructions (660 000 édifices
sinistrés en France en 1918) laissent une cicatrice profonde. La
destruction de la cathédrale de Reims en 1914 est l’occasion de
dénoncer la barbarie allemande. Sa reconstruction est terminée en
1927 et son inauguration est une cérémonie majeure de la France
de l’entre-deux-guerres. Le mépris pour le patrimoine de l’adver-
saire ouvre un siècle où la mobilisation culturelle des masses est un
instrument indispensable de mobilisation patriotique.
À ce titre, les régimes totalitaires ont instrumentalisé le patrimoine
et les musées jusqu’à la caricature. Tandis que des stratégies de mise
en scène nouvelles encadrent les populations, l’exaltation de l’héri-
tage national est un leitmotiv. Les ruines du Forum romain découvertes
entre 1926 et 1938 sont un enjeu politique central du fascisme
mussolinien, au détriment de la Rome médiévale éventrée.
Dans l’Allemagne nazie, l’explosion des musées du patrimoine
(près de 2 000 Heimatmuseum) exalte la « petite patrie ». La Maison
de la patrie rhénane, inaugurée par Goebbels, rentre dans un pro-
gramme dont le but est de justifier la remilitarisation de la région
en dépit du traité de Versailles de 1919. Après une éclosion muséale

301
importante (plus de 500 musées créés entre 1918 et 1936) et la cen-
tralisation administrative en 1921, l’URSS des années 1930 mobi-
lise le patrimoine au profit d’une lecture marxiste-léniniste de
l’histoire.
Dans les démocraties européennes de l’entre-deux-guerres, les
doutes politiques qui traversent les nations touchent la muséo-
graphie : remise en question des vertus pédagogiques du musée,
critique d’une culture élitiste, désintérêt pour les musées d’histoire
au profit des musées d’arts et traditions populaires. De même, la
coopération internationale dans le cadre de la SDN (Office interna-
tional des musées, 1926) contribue à dénationaliser cette institution.
La Charte d’Athènes (1931), qui conclut une conférence sur la
conservation du patrimoine, affirme l’importance des collaborations
internationales. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre
de l’UNESCO (1946), une nouvelle conscience patrimoniale inter-
nationale se renforce suite aux dommages subis par les monuments
et les musées pendant la Seconde Guerre mondiale : le musée exprime
désormais tout autant la nation et l’histoire d’un pays qu’une huma-
nité universelle sans frontières.

• Le renouveau patrimonial à partir des années 1970


Après une période de remise en cause dans l’entre-deux-guerres,
une nouvelle muséologie se met donc en place aux lendemains de
la Seconde Guerre mondiale. La fin des années 1960 marque un
renouveau exceptionnel sous la forme d’écomusées, de musées d’arts
et traditions populaires, de musée de plein air ou industriels. Dans
les années 1970, les sociétés européennes, bouleversées par la crise,
multiplient les moyens de reconstruire les identités locales et natio-
nales par les musées. Ainsi, alors que patrimoine et musées semblent
à l’écart du monde moderne jusque dans les années 1970. Leur rôle
dans la redéfinition des identités redevient central. À partir de 1975,
une série impressionnante de constructions nouvelles mobilise les
nations, tel le Centre Pompidou à Paris, inauguré en 1977. Souvent,
les nouveaux projets se coulent dans des bâtiments anciens, tel le
musée d’Orsay dans les murs d’une ancienne gare en 1986, ou l’ex-
tension de la Tate Gallery à Londres dans une centrale électrique
désaffectée en 2000 : la volonté de s’intégrer dans le contexte hérité
du passé montre la tentative de redonner un sens à des communau-
tés nationales qui sont perçues en danger. Le musée développe une
fonction identitaire parfois complexe à élaborer : à Berlin, l’Île-aux-

302
PATRIMOINE

musées connaît un programme de réhabilitation qui correspond à


la réunification. Un projet de musée d’Histoire nationale allemande
occupe significativement le lieu du musée d’Histoire édifié par la
RDA.

• Aujourd’hui, des musées au service


de la mémoire nationale
Ce sont les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale qui susci-
tent le plus de créations, sous forme de mémoriaux. En 1945
déjà, la reconstruction à l’identique du centre de Varsovie par
Zachwatowicz est justifiée par « la volonté de donner au pays
la conscience d’un passé culturel que l’on a essayé de nier et
d’anéantir ». Il s’agit selon le professeur d’architecture anglais Robert
Harbison d’un « immense mémorial de guerre ressemblant à une
ville ». Entre mémoire et éducation, sont inaugurés, en France le
musée d’Izieu (1998) et le musée de la Résistance à Lyon (1992),
en Allemagne la Fondation « Topographie de la Terreur » à Berlin
(1992), en Italie le musée-monument au Déporté de Capri et celui de
La Risiera di San Sabbia (1975), dans les pays baltes le musée de
l’Occupation de la Lettonie (1993), le musée de l’Occupation et de la
lutte pour la liberté à Tallinn (2003), etc.
Le patrimoine contemporain rejette également l’histoire de la
nation pensée en termes univoques. On assiste au contraire et à une
inflation patrimoniale qui répond au questionnement du lien natio-
nal et à un goût renouvelé pour les « racines » manifesté par d’in-
nombrables groupes sociaux. Dans l’ancienne Europe communiste,
la destitution ou la destruction du patrimoine lié à la mémoire ouvrière
et paysanne et la fermeture des mémoriaux ravive l’iconoclasme
politique. En 1989, le Hongrois Laszlo Szorenyi eut l’idée de
constituer un « jardin des Lénine » qui rassemblerait toutes les
statues trouvées dans les parcs, les places, et les édifices publics de
Hongrie. Le Parc des statues fut finalement inauguré en 1993, non
sans humour. À Dresde et à Berlin, des débats s’engagent autour
de la reconstruction du patrimoine d’avant-guerre au prix d’une
résurrection parfois problématique du passé impérial (château des
Hohenzollern contre Palais de la République).
Au même moment, selon la déclaration commune des ministres
des Affaires étrangères de l’Union européenne à Cracovie, en 1991,
la conscience d’un patrimoine européen s’affirme. L’identité euro-
péenne est principalement favorisée par le Conseil de l’Europe depuis

303
sa création en 1949. L’Union européenne a élargi en 1982 la notion
de « patrimoine national » à celle de « patrimoine communautaire ».
La libre circulation des biens patrimoniaux dans les frontières de
l’Union a été une pomme de discorde entre ses membres.

En 1994, un incendie ravage l’ancien parlement de Bretagne : le


chagrin collectif est immense et des pèlerinages se déroulent sur
le lieu des ruines. Certains y voient le symbole d’une identité
bretonne rétive au centralisme régalien. Une semaine avant, à
Barcelone, l’opéra du Liceu disparaît dans un incendie accidentel.
L’édifice datant de 1847 est un haut-lieu de l’autonomisme catalan
et incarne la réussite économique de la bourgeoisie locale. Déjà
reconstruit après un incendie en 1861, il est décidé de le rebâtir à
l’identique. Il est modernisé et inauguré à nouveau en 2002. À
Venise, l’Opéra La Fenice disparaît dans les flammes en 1996. Il
accueillit les représentations de bon nombre d’œuvres de Verdi qui
symbolisèrent le mouvement unitaire italien. Là encore, la recons-
truction répond à l’exigence du « où il était, comme il était » autour
d’un objet patrimonial présenté et vécu comme un objet d’unité
nationale. Le geste du vandalisme est d’ailleurs toujours entendu
comme un attentat à la nation : à Sarajevo, cinquante monuments
historiques sont intentionnellement pilonnés par l’artillerie serbe
pour détruire l’identité nationale bosniaque. La logique de la table
rase montre, a contrario, combien le patrimoine est encore affaire
de nationalisme.
La notion de lieu de mémoire pensée par Pierre Nora au début des
années 1980 rend justement compte de l’usage que les sociétés
contemporaines font de leur héritage. Entre conservation et
destruction, le renouveau du musée et l’ère du « tout-patrimoine »
caractérisent une époque d’interrogation sur la nation. Ils impliquent
de nouveaux choix, de nouveaux critères de tri dans l’étendue
infinie des objets hérités du passé. Désormais, la jouissance de
ces biens culturels par le plus grand nombre est une expérience
collective qui est au fondement de la communauté imaginée qu’est
la nation.

notices Folklore, Histoire nationale,


reliées Origines et renaissances nationales

304
PATRIOTISME
ET RÉGIONALISME
Par « patriotisme », on entend ici toutes les formes
d’attachement sentimental au territoire proche de son
lieu de naissance. La patrie diffère de la nation en ce que
cette dernière est une communauté politique souveraine
avec laquelle les liens sont plus abstraits. A priori,
le régionalisme, terme apparu à la fin du XIXe siècle,
se rattache au sentiment patriotique : l’écrivain Maurice
Barrès le définit alors par l’amour du lieu où l’on vit, de
ses origines, de ses traditions et de ses paysages. C’est sur
la base de ces liens affectifs et concrets que se fonderait
la revendication à l’autonomie régionale, à l’auto-
gouvernement et, parfois même, à l’indépendance.
Le régionalisme serait une forme élémentaire de
nationalisme fondé sur l’attachement à la patrie. Certains
auteurs vont jusqu’à considérer que le régionalisme est la
première étape du processus qui conduit les régions à
l’indépendance politique.
Or, les études sur le nationalisme invalident la plupart de
ces idées. La patrie est un terme ambigu qui sert à rendre
compte des origines du nationalisme sans toutefois suffire
à expliquer son surgissement. Loin de s’y opposer,
la patrie semble enchâssée dans la nation pour lui donner
corps. Le régionalisme est d’ailleurs rarement à l’origine
du nationalisme, et a fortiori du séparatisme : il est plutôt
l’expression sur un plan local d’un nationalisme plus vaste,
un relais nécessaire mais pas suffisant de sa formation.
Régionalisme et nationalisme ne sont donc pas
contradictoires : le régionalisme, réalité tardive, suppose
un lien horizontal typique des relations sociales de type
nationaliste.

305
Diversité des régionalismes européens

• Les régionalismes européens au XXe siècle


On distingue plusieurs types de régionalismes au XXe siècle. La
plupart d’entre eux se fondent sur une conception naturelle de la
région, définie selon des caractéristiques géographiques, climatiques,
paysagères et incluant parfois des réalités ethniques naturalisées,
comme si la terre était susceptible d’unir et d’homogénéiser les
populations qui y vivent pour leur offrir une identité singulière. Cet
essentialisme n’est pas différent de celui qui fonde le nationalisme.
Les régionalismes se fondent aussi sur la « région historique »
constituée de faits objectifs et de mythes qui visent à constituer l’unité
régionale comme un héritage du passé et une mémoire. Dans certains
cas, le souvenir d’un passé prétendument traumatique est censé
constituer une identité propre, comme pour la Vendée en France, une
région construite autour de la mémoire instrumentalisée des guerres
révolutionnaires.
Les régionalismes peuvent s’inscrire dans une région économique,
c’est-à-dire un cadre de relations de production et d’échanges
relativement autonome, définissant des relations sociales et des
activités homogènes. Le Pays basque espagnol et la Catalogne ont
longtemps été définis comme des isolats industriels dans l’Espagne
contemporaine, ce qui favorisa le comportement endogame des
élites et des populations dont les intérêts et les activités différaient
grandement du reste du pays.
Les régionalismes peuvent également se fonder sur des villes
fédératrices. Les régions urbaines se caractérisent par une spéciali-
sation fonctionnelle et la domination d’une mégalopole sur un
territoire donné. En Italie, le régionalisme hérite d’une structuration
de l’espace autour de pôles urbains anciens.
Enfin, le régionalisme peut reposer sur une unité ethnico-culturelle
qui tend à définir la personnalité d’une communauté. Elle se distingue
par des pratiques et des traditions spécifiques : la langue, les arts,
des pratiques juridiques, un folklore, les coutumes, la cuisine, etc. Si
l’existence d’une culture qui fonde l’identité régionale est indéniable,
la nature de ce lien demeure problématique : qui sont exactement
les ancêtres dont se réclament les régionalistes ? quel type de culture
transmirent-ils ? en quoi celle-ci était-elle originale ou ne résultait

306
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME

pas d’échanges ? etc. Dans la diversité de l’arsenal ethnique, tout et


son contraire peuvent être mobilisés, rendant ce terrain particulière-
ment propice aux manipulations idéologiques grossières.

• Le patriotisme ethnique, à l’origine des nations ?


Le terme de patrie demeure foncièrement ambigu parce qu’il
a varié selon les pays, les époques et les auteurs. Dans l’Antiquité,
le patriotisme est la vertu du sacrifice face à l’ennemi, en défense
de la communauté d’hommes libres. Associé à la liberté, il se réfère
davantage à celle des hommes qu’à celle du territoire. Il est également
lié à la notion de bien-être, la patrie étant le lieu où l’on vit bien et
qui garantit les bonnes conditions de l’exercice de la citoyenneté.
Au Moyen Âge, la patrie gagne un contenu territorial. À partir
du XVe siècle, l’idée de patrie se détache progressivement de la
loyauté dynastique pour recouvrir l’idée d’un bien commun indé-
pendant du roi. En Angleterre notamment, la Magna Carta de 1215
repose sur l’idée de la défense de la patrie des hommes libres face
aux abus du roi. L’indépendance des Pays-Bas au XVIIe siècle repose
sur une littérature patriotique qui légitime la liberté républicaine :
la loyauté aux anciennes constitutions et aux us et coutumes l’emporte
face au roi d’Espagne accusé d’avoir violé ces principes.
À l’époque contemporaine, le terme se charge de contenu émotif,
juridique, historique, politique, voire moral. Les révolutionnaires fran-
çais (« le parti patriote ») font de la nation la source de légitimité
du pouvoir politique. L’identification qui en résulte entre patrie et
nation est naturellement refusée par les légitimistes qui font de la
défense de la patrie l’arme de destruction de la nation : à la nation
en tant que corps politique, ils opposent la communauté « naturelle »
fondée sur l’ethnie, les coutumes et l’histoire.
Pour certains, l’attachement affectif à la patrie est à l’origine du
sentiment national et, au XVIIIe siècle, de la naissance des nations.
La question du « proto-nationalisme » a été posée par l’historien Eric
Hobsbawm : selon lui, le nationalisme résulterait d’une réappro-
priation de signes d’identité antérieurs par une bourgeoisie libérale
apte à en divulguer les usages auprès des masses. Construit par les
élites, le nationalisme devrait donc s’accommoder des représentations
identitaires et religieuses ordinaires, qui ne sont pas proprement
nationalistes, selon une logique de refondation culturelle.

307
• La lente émergence de la nation espagnole
L’historien José Alvarez Junco a tenté d’éclairer la nature de ce
substrat « proto-national » en parlant de « patriotisme ethnique ». En
effet, le monde pré-moderne ne connaît pas le nationalisme mais des
identités collectives dont les composantes culturelles, géographiques,
religieuses, linguistiques, d’ordre ou de lignage, etc. furent utilisés
postérieurement par les nationalistes comme ingrédients. Selon cet
historien, il n’est pas adéquat de désigner ces antécédences comme
« pré » ou « proto » nationalistes car cela implique une vision téléo-
logique de l’histoire. Par patriotisme, on entend alors un sentiment
d’attachement au groupe défini non seulement en termes culturels
et ethniques mais aussi en termes de loyauté à une dynastie qui le
dirige. Mais cet orgueil qui se réfère à l’ethnie ou au groupe culturel
n’est pas nationaliste parce que, d’une part, la culture n’a pas été
investie par l’État et, d’autre part, la personnalité collective et popu-
laire ne sert pas à légitimer cet État.
Le cas de l’Espagne est exemplaire des relations entre État, nation
et patrie. Au cours de la Renaissance, les intellectuels au service de
la monarchie définissent clairement « les Espagnols » par leur ancien-
neté, leurs gestes guerrières, leur caractère emporté et fougueux, leur
dévotion et l’abondance de leurs terres : un éloge qui correspondait
globalement au portrait qu’Isidore de Séville avait laissé du peuple
wisigoth au VIe siècle. Mais jamais ils ne définirent « l’Espagne »
en tant que nation. Le mot natio est certes utilisé par Cervantès et
Mariana au XVIe siècle, mais au sens d’un groupe humain né dans
le même lieu géographique et qui, par conséquent, parle la même
langue, et est parfois doté de traits psychologiques communs.
Pour Charles-Quint, la monarchie s’identifie non pas à la nation
mais à sa famille, les Habsbourg. À la mi-XVIe siècle, cette monarchie
commence à revendiquer sa filiation avec l’Hispania médiévale, une
expression qui n’avait jusqu’à présent qu’un contenu géographique.
Grâce à la littérature du Siècle d’Or, « l’Espagne » gagne un contenu
politique. Mais il faut distinguer ce qui relève de l’adhésion à une
dynastie (dont les intérêts sont internationaux) et ce qui relève
d’un patriotisme ethnique, compris comme la manifestation d’un
orgueil collectif. Charles-Quint, Imperator, Hispaniarum Rex (« Roi
des Espagnes » littéralement), utilise ses propres armes familiales.
Au XVIe siècle, Philippe II n’inclut aucune référence à l’Espagne dans
la décoration du palais de l’Escorial. Avec l’accession au trône des
Bourbons d’Espagne (1713), la symbolique royale inclut petit à petit
la nation, comme en témoigne dans les années 1740 la décoration

308
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME

du Palais d’Orient, qui comprend toutefois plus de statues de


personnages nés en Italie que dans la péninsule Ibérique ! Mais les
inscriptions sont désormais en castillan et non en latin. Jusqu’à la
fin du XVIIIe siècle, ces symboles ambigus sont à la fois ceux de la
maison royale et de la nation. Un embryon d’« identité espagnole »
s’est affirmé, plus ou moins identifiée à la famille régnante. Mais la
titulature de « Roi d’Espagne » n’existe pas avant que ne l’impose
Joseph Bonaparte en 1808 !
Les élites des Lumières (la Ilustración) ne portent pas de projet
national car elles partagent les analyses et les opinions universa-
listes des philosophes français. Cependant, elles doivent entreprendre
la défense de l’Espagne face à une légende noire alimentée par
Montesquieu, Voltaire et Masson de Morvilliers. La polémique
souligne cruellement une certaine incompatibilité entre les réformes
des Lumières et les identités héritées. Elle débouche sur le rejet
de l’étranger, de l’afrancesado en particulier, et des Lumières en
général.
Ainsi, l’Espagne est une communauté historique qui s’est lentement
formée au cours d’un processus qui mêle la loyauté à une dynastie
et à un État, des guerres impériales, une culture catholique de la
Contre-Réforme et une croissance de l’usage du castillan. Le patrio-
tisme ethnique était assez cohérent pour constituer l’âme de la
résistance à l’occupation des troupes napoléoniennes en 1808 mais
pas pour constituer en soi un nationalisme.
Les guerres napoléoniennes sont souvent considérées comme les
moments fondateurs des nationalismes européens, en Allemagne,
en Espagne, en Russie, etc. S’il est indéniable que, pour les élites libé-
rales, le concept de nation prend alors corps, pour l’immense majorité
des populations résistantes à l’invasion, c’est plutôt la défense
de la patrie qui les motive. Guerres patriotiques, les actions de
résistance sont orchestrées par l’Église au nom de la défense de
la communauté villageoise contre des étrangers perçus comme
impies. C’est pourquoi, en Espagne, la guérilla est au XIXe siècle une
guerre à la campagne, éclatée en autant de micro-conflits qu’il existe
de pays. Les maîtres mots de la mobilisation populaire sont « Dieu,
la Patrie, le Roi » et le mot de nation n’apparaît pas.
À une époque où le nationalisme est loin d’avoir gagné l’ensemble
des peuples, les guerres impériales revigorent le patriotisme. Au
XIXe siècle, et en particulier dans les États peu structurés où la
tradition de l’auto-gouvernement est profondément ancrée, la patrie
demeure longtemps une réalité beaucoup plus prégnante que la nation.

309
Les mouvements contre-révolutionnaires de l’Europe méditerranéenne
en témoignent : carlisme en Espagne, miguélisme au Portugal,
« Blancs » dans le Midi français, sanfédisme en Toscane, légitimiste
dans le royaume des Deux-Siciles, etc. La logique patriotique liée
à la défense d’une société traditionnelle, cléricale et communautaire,
l’emporte pendant longtemps sur la logique nationale.

Régionalisme et nationalisme
Au début du XIXe siècle, le sentiment patriotique, lorsqu’il est la
traduction de la cohérence des communautés d’Ancien Régime, peut
bien s’opposer au sentimant national. Le patriotisme semble alors
avoir fondé un régionalisme susceptible de s’affirmer contre la nation
englobante. Dans certains cas et à la fin du XIXe siècle, il peut deve-
nir le ferment d’un nouveau sentiment nationaliste menant au sépa-
ratisme. Mais dans la plupart des cas, contrairement aux idées reçues,
le régionalisme est une expression du nationalisme global bien plus
qu’un élément de sa remise en question.

• Le régionalisme, une expression du nationalisme


Le renouveau des régionalismes à la fin du XIXe siècle accompagne
le renouveau des nationalismes. En France, l’effervescence régionaliste
se manifeste culturellement par la naissance de nombreuses revues
esthétiques et littéraires dans les milieux étudiants. Elle réclame sou-
vent « l’indépendance littéraire », en particulier le félibrige provençal
animé par Frédéric Mistral. La Bretagne, pour être un modèle ancien
et prestigieux pour les jeunes intellectuels provinciaux, tient une place
particulière dans cet ensemble. Un parti régionaliste, l’Union
régionale bretonne, est fondée en 1898. Son principal objectif est
la promotion du breton unifié. Il repose sur les cadres traditionnels
de la société locale : clergé, petite noblesse, érudits locaux, spécialistes
de la culture bretonne, néo-bardes qui trouvent dans le marché intel-
lectuel local la place qu’ils ne peuvent occuper dans le marché
littéraire national. La difficulté de constituer en Bretagne un espace
culturel moderne les contraint le plus souvent à faire assaut de
bretonisme en usant les clichés les plus éculés de la littérature
romantique de leurs aînés. Tiraillé entre le désir de modernité et

310
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME

l’étroitesse d’un public très traditionnel, il est possible que le régio-


nalisme politique soit né de l’impossibilité de résoudre cette contra-
diction inhérente au « réveil des provinces ».
Le régionalisme politique prend la forme d’une critique du cen-
tralisme, sous ses formes administrative, économique ou intellectuelle.
Mais, le processus de construction des cultures régionales n’a aucune
raison d’être différent de celui de construction des cultures nationales.
Une difficulté réside dans la définition des limites de la région et
plusieurs séries de découpages témoignent d’une grande incertitude
que la géographie locale s’efforce de lever. Toutefois, c’est souvent
à Paris que les écoles régionalistes sont fondées, comme l’École pari-
sienne du félibrige entre 1893 et 1896. Les intellectuels provinciaux
se servent des relais nationaux à leur disposition pour toucher les
provinces. Charles Maurras, secrétaire de la Ligue nationale de décen-
tralisation apparue en 1895, fréquente volontiers l’élite intellectuelle
de la capitale et les cercles du jeune nationalisme d’extrême droite
(La Cocarde par exemple).
Le premier emploi public du terme de « régionalisme » est
attesté en 1898. Au départ vierge de toute connotation politique,
il se teinte rapidement d’une coloration fédéraliste. Sous l’influence
de Jean Charles-Brun, qui écrivit en 1911 un ouvrage de référence
(Le Régionalisme), le Parti régionaliste développe une vision très
réactionnaire du monde social en souhaitant réconcilier l’homme
et la nature, l’individu et l’État, la région et la nation. Ces espoirs
montrent bien la volonté des régionalistes d’échapper aux conflits
sociaux nés de l’opposition entre capital et travail dans la société
française. Ce souci est partagé par toute la jeunesse nationaliste,
et de manière générale, par une fraction des couches moyennes
nationalistes qui se rêvent en arbitre de la conflictualité sociale
extrême.
Les revendications régionalistes trouvent dans la France de
l’entre-deux-guerres un écho important. La thématique régionaliste
fait florès et on la retrouve dans la plupart des discours des hommes
politiques de la IIIe République. En effet, le régionalisme n’est en
rien séparatiste et n’est pas contradictoire avec l’affirmation d’un
nationalisme vigoureux. En se donnant comme ennemi l’État central,
le régionalisme ne fait que défendre une autre manière de concevoir
la nation. À une époque où l’État traverse une crise d’autorité, le
régionalisme rassemble paradoxalement les Français autour d’un désir
de réforme. Il est d’ailleurs repris tout autant par le programme du
Front populaire que par Vichy, pour ce qui est de sa version la plus

311
réactionnaire. En France donc, régionalisme et nationalisme, loin de
s’opposer, s’épaulent.
Ce constat peut s’étendre à la plupart des mouvements régiona-
listes européens. Pour désigner ce rapport de complémentarité, l’his-
torien Josep Maria Fradera utilise le concept de « double patriotisme »
ou de « double loyauté » : loin d’être contradictoires, l’attachement
à la région et l’attachement à la nation s’articulent de manière cohé-
rente, la nation ayant le plus souvent besoin de s’incarner à l’échelle
locale pour prendre corps. Pour les élites régionales, le provincialisme
ne fait qu’exprimer le désir, souvent frustré, de participer à la construc-
tion de l’État national, en promouvant des solutions décentralisatrices
plus conformes à leurs intérêts. Mais ce régionalisme est aussi un
message politique adressé aux masses locales, souvent dans la langue
régionale, qui place les élites locales en position d’intermédiaires
obligés avec l’État central et tend par conséquent à conforter leur
position dominante dans la région.
Le problème qui se pose est donc de savoir pourquoi, dans certains
cas relativement rares, le régionalisme peut donner naissance à un
sentiment national différent de celui de l’État.

• Comment passer du régionalisme au nationalisme ?


Les régionalismes sont, par nature, forcément divers. Leur expres-
sion politique recouvre un large éventail qui va de l’affirmation d’une
personnalité culturelle au séparatisme politique.
Il faut distinguer en intensité la revendication de décentralisation
et celle de l’autonomie politique. La première est d’ordre adminis-
tratif et est octroyée par l’État central tandis que la seconde est d’ordre
politique et offre à la région des possibilités d’auto-gouvernement,
une capacité législative, exécutive et juridique distincte de celle de
l’État. Dans le premier cas, la région est dotée d’un certain pouvoir
réglementaire. Dans le second, la région autonome est dotée d’une
certaine capacité à énoncer des normes juridiques propres et à pro-
mulguer des lois qui s’intégreront à l’ensemble du corpus juridique
et législatif de l’État central. Mais dans tous les cas, cela n’implique
pas la reconnaissance d’une souveraineté politique absolue des
régions. C’est d’ailleurs bien à la suite d’un accord avec l’État central
dont la région reconnaît implicitement l’autorité que ces mesures
s’appliquent. L’autonomie est l’aménagement d’un lien de dépen-
dance accepté quand le séparatisme, lui, professe l’indépendance et
l’autodétermination.

312
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME

L’existence d’un éventail allant jusqu’à l’irrédentisme ne signifie


pas que le régionalisme ait à en franchir nécessairement tous les
degrés qui le conduiraient au séparatisme. Bien au contraire, le régio-
nalisme demeure généralement l’expression locale et singulière d’un
nationalisme d’État. Il faut pourtant expliquer l’apparition de gou-
vernements régionaux dans de nombreux États européens à la fin
du XXe siècle (Italie, Allemagne, Espagne, Royaume-Uni à des degrés
divers), probablement encouragée par le surgissement inopiné de
nouvelles nations à l’est de l’Europe en 1991. Mais il existe des
raisons endogènes à ce phénomène. D’abord, l’autonomie est un
moyen aux mains des élites régionales d’homogénéiser le substrat
ethnico-culturel toujours plus diversifié et complexe qu’elles ne le
souhaitent et de créer une forme de solidarité des classes populaires
avec leurs propres intérêts. L’insistance sur ces liens primordiaux peut
conduire à des politiques d’exclusions des minorités à l’intérieur des
ensembles régionaux. Plus généralement, le régionalisme propose une
identification politique souple fondée territorialement sur la patrie.
Ainsi, le surgissement actuel des régionalismes s’explique non pas
comme un phénomène nécessaire d’identités devant s’exprimer tôt
ou tard, mais plutôt comme un choix stratégique des individus qui,
dans d’autres circonstances, choisiraient une autre inscription com-
munautaire pour poursuivre leurs objectifs : ascension sociale, res-
ponsabilité politique, accès plus aisé à des postes, etc.
D’autres motifs d’ordre rationnel ou fonctionnaliste doivent être
pris en compte. L’urbanisation croissante a polarisé l’espace en d’im-
menses agglomérations qui aspirent à un certain degré d’autonomie
de décision. La planification et les politiques de développement régio-
nal impulsées par l’État dans les années 1960 et 1970 ont pu accé-
lérer cette concentration des ressources économiques dans certaines
régions.
Les raisons idéologiques dessinent deux axes. D’une part, un lien
entre démocratie et décentralisation se manifeste, en particulier dans
les États qui sortent de décennies d’autoritarisme : la Loi fondamentale
de la RFA (1949) et la Constitution espagnole de 1978, qui instaure
un régime d’autonomie pour les régions, en sont la preuve. D’autre
part, l’autonomie régionale permet de corriger les politiques redis-
tributives de l’État-providence des années antérieures, s’appuyant
souvent sur les intérêts corporatistes qui désirent peser dans la
négociation et l’élaboration des politiques publiques. Les intérêts
clientélistes amplifient le phénomène, dans la mesure où les partis
régionalistes ont un intérêt certain à une redistribution du pouvoir

313
au niveau local. De même, la constitution d’une bureaucratie propre
renforce le désir d’autonomie administrative.
Enfin, le régionalisme peut répondre à un besoin de l’État central
qui souhaite réduire la charge financière de son administration, dimi-
nuer la visibilité de certains impôts qui sont désormais levés par les
autorités régionales et soulager sa responsabilité en transférant des
services qui lui étaient propres (culture, éducation, etc.)
Une bonne partie des raisons expliquant la naissance des gou-
vernements régionaux repose donc sur l’attitude des élites régionales
par rapport à l’État. Dans le cas espagnol au XIXe siècle, l’appari-
tion du nationalisme n’est pas tant imputable au développement du
régionalisme qu’à un changement radical de stratégie des élites
basques et catalanes à partir de 1898, lorsque l’Espagne perd ses der-
nières colonies américaines et pacifiques. Le nationalisme nouveau
professé par ces élites jusqu’alors régionalistes répond à une crise
de l’État central et tente d’apporter des réponses là où l’État est
inefficace et débordé. Le processus de nationalisation de l’Espagne
se caractérise depuis le début du XIXe siècle par l’incapacité – ou l’ab-
sence de volonté – de l’État à nationaliser efficacement les masses.
Le provincialisme fortement revendiqué n’est rien moins que l’ex-
pression culturelle d’un nationalisme espagnol pluriel et décentra-
lisé qui choque les conceptions centralisatrices des élites à la tête
de l’État. Dans certaines régions périphériques, les élites locales ont
du mal à s’intégrer à la construction de l’État national espagnol
alors qu’elles réclament assidûment une participation. De plus,
l’industrialisation et les problèmes sociaux qu’elle entraîne posent
des problèmes spécifiques que l’État ne veut ou ne peut résoudre,
sinon en usant seulement de la répression la plus aveugle. Pourtant,
dans des régions où la classe ouvrière est importante et politisée,
les élites constatent que seul un lien national fort est susceptible de
dépasser les conflits sociaux. Enfin, ces élites modernes, issues des
activités industrielles, commerciales et bancaires développent des
comportements endogames, ce qui empêche la formation d’une
société élitaire espagnole homogène. Ces mêmes élites régionales
sont liées chaque jour davantage par une communauté d’intérêt qui
repose sur quelques mots d’ordre : l’industrialisme pour faire de
l’Espagne le marché de consommation de leurs entreprises industrielles ;
le protectionnisme pour grandir à l’abri de la concurrence anglaise
et française ; la décentralisation volontiers fédérale pour dessiner une
Espagne plurielle ; le colonialisme pour assurer en Amérique une
source d’approvisionnement de matières premières ainsi qu’un

314
PATRIOTISME ET RÉGIONALISME

marché d’écoulement des produits industriels. Lorsque l’Espagne


perd la guerre de 1898 contre les États-Unis, les espoirs de voir
l’État répondre à leurs aspirations particulières s’effondrent et l’idée
qu’un État régional propre est mieux à même de défendre leurs idéaux
politiques et économiques naît brusquement. Apparaissent deux
nouveaux nationalismes avec le Parti nationaliste basque (PNV) en
1895 et, en 1898, la Ligue régionaliste de Catalogne.
La transition du régionalisme au nationalisme est donc loin d’être
évidente et se comprend essentiellement, non pas comme une réaction
aux agressions d’un État central trop « nationalisateur » mais au
contraire, comme une réponse de certaines élites locales aux manques
de la politique nationalisatrice de l’État. Le régionalisme se
transforme en nationalisme lorsque l’État central se trouve en crise
profonde : les disparitions brutales des États austro-hongrois en 1918
ou soviétique en 1991 ne pouvaient donc que donner naissance à
de nouveaux nationalismes alternatifs d’une impasse politique.

• L’Europe, au secours du régionalisme ?


La vigueur du régionalisme repose également sur des facteurs
exogènes, en particulier sur le contexte international. La naissance
de nouvelles nations européennes, dans les années 1920 et 1990,
incite le régionalisme à poser la question de sa relation avec
l’État et le conduit parfois sur la voie du nationalisme. En finançant
certains programmes à l’échelle régionale, notamment la Politique
agricole commune (PAC), l’Union européenne a renforcé la place
des régions. Différentes réformes du Fonds européen pour le déve-
loppement régional (FEDER) en 1979, 1984 et 1988 ont abouti à
une prolifération de niveaux territoriaux d’intervention. Dans un
document intitulé Europa 2000 et publié en 1991, la Commission
des Communautés européennes a proposé de considérer huit « super
régions » transnationales qui regrouperaient l’Autriche et la Suisse, l’arc
Alpin, l’arc Atlantique, l’arc du Nord, les capitales de la Mitteleuropa,
la diagonale continentale autour du Rhin, la Méditerranée centrale,
la Méditerranée orientale et les Länder de l’ex-RDA. Ainsi, l’Union
surajoute un niveau intermédiaire à ceux déjà existants des 25 États
adhérents, des 71 NUTS de premier niveau (nomenclature d’unités
territoriales statistiques, comme les Länder allemands ou les régions
françaises), des 176 NUTS de deuxième niveau (unités administra-
tives basiques comme les communautés autonomes en Espagne), et
des 829 NUTS de troisième niveau (subdivisions des NUTS de

315
second niveau, comme les départements français ou les provinces
espagnoles). Cette simple énumération pose le problème de la déter-
mination des limites des régions à l’échelle européenne.
Fondée en 1985, l’Assemblée des régions d’Europe (ARE) est le
porte-parole politique des régions et le partenaire clé des institutions
européennes et internationales sur chaque question relevant de la com-
pétence régionale. L’ARE compte actuellement parmi ses membres
250 régions de 30 pays européens et 12 organisations interrégionales.
Son siège est à Strasbourg. À l’origine, la mission principale de l’ARE
était avant tout de promouvoir le régionalisme dans le but d’insti-
tutionnaliser la participation des régions aux politiques européennes.
La création du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe
par le Conseil de l’Europe en 1994, puis du Comité des régions par
l’Union européenne en 1995, sont les principaux acquis de cette
action. La Déclaration sur le régionalisme en Europe, adoptée lors
de l’Assemblée générale de l’ARE à Bâle en décembre 1996 par 300
régions européennes, est la charte politique de l’ARE et la base de
projets de réforme dans les pays en voie de régionalisation.

La perception de la spécificité des régions est le produit d’un


travail culturel et politique tardif, souvent complémentaire de
l’élaboration des cultures nationales en Europe. La multiplication
des stéréotypes régionaux oblige le régionalisme à différencier les
publics auxquels il s’adresse. À l’adresse d’un public cultivé, le
régionalisme développe une image littéraire romantique mille fois
ressassée. À l’adresse des ouvriers et des petites bourgeoisies issues
de l’exode rural, les représentations régionalistes ont pour fonction
de penser leur propre déracinement. À l’usage des populations
rurales demeurées au pays, il permet l’accès et l’intégration des
classes populaires à une sous-culture nationale homogène de
sorte que la représentation de la culture rurale devient la nouvelle
culture rurale. Pour un public de jeunes urbains confrontés à la
globalisation, il présente le visage de traditions renouvelées et de
« cultures du monde ». En somme, le régionalisme est l’expression
moderne du patriotisme.

notices Empires continentaux, Fédéralisme


reliées et autodétermination, Guerres
d’indépendance, Minorités.

316
RELIGION
La relation entre religion et nation a longtemps été
pensée en terme de concurrence, voire de conflit.
Les travaux récents, probablement inspirés par l’actualité
de la fin du XXe siècle, tendent toutefois à réévaluer le
rôle de la religion et de l’Église dans le processus de
formation des États nationaux en soulignant que la
confession majoritaire, le protestantisme en Allemagne ou
le catholicisme en Pologne, a pu constituer un instrument
d’affirmation nationale. En ce sens, la France, qui s’est
affirmée comme État-nation en se dégageant de
l’influence de l’Église catholique jusqu’à la séparation
totale, constitue plutôt une exception qu’une règle. La
construction nationale s’y est d’ailleurs accompagnée de
la constitution d’une sorte de religion civile substitutive :
culte – rapidement abandonné – de l’Être suprême,
morale et fêtes républicaines que l’on trouve aussi,
souvent de manière moins affirmée, dans d’autres pays.
Mais, le nationalisme peut même se transformer en
véritable religion politique nationale dans les pays
de dictature.

Religion et nation : une séparation progressive

• La situation de départ : l’imbrication


Dès l’époque moderne, les monarchies entrent en lutte contre les
prétentions de l’Église universelle et promeuvent des Églises nationales.
La Réforme constitue aussi un moyen de fonder des Églises plus
étroitement associées au pouvoir séculier. C’est tout particulièrement

317
le cas de l’anglicanisme qui, au XVIe siècle (schisme de 1533-1535),
vient mettre un terme au conflit que la couronne anglaise entretient
avec la papauté depuis le XIe siècle. Dans les pays luthériens du nord
de l’Europe, les Églises sont étroitement soumises aux princes. En
1817, le roi de Prusse peut imposer à toutes les confessions réformées
de se regrouper dans une seule Église évangélique avec un règlement
propre (qui existe jusqu’au IIIe Reich). En Russie, l’Église orthodoxe
est virtuellement indépendante de Constantinople depuis le XVe
siècle ; en 1721 Pierre le Grand de Russie impose son pouvoir par
l’intermédiaire du Saint-Synode.
En revanche, la concurrence entre Église et monarchie se main-
tient dans les pays catholiques. Elle y est d’autant plus âpre que, sous
l’Ancien Régime, la religion constitue le cadre de la vie sociale et
demeure un élément essentiel de légitimation du pouvoir royal. En
France elle prend la forme extrême du sacre : le roi y est désigné
comme « lieutenant de Dieu sur terre », il reçoit l’onction à Reims
par l’archevêque de la ville et prête serment de défendre l’Église
catholique et sa foi. Cette imbrication est une condition de la soli-
dité politique de la monarchie. De manière corrélative, ceux qui ne
pratiquent pas la religion majoritaire et celle du prince sont géné-
ralement perçus comme de mauvais sujets et ne jouissent pas des
mêmes droits. S’y ajoute une sorte de marginalité sociale. En France,
les calvinistes n’ont pas d’existence juridique puisque l’état-civil
est religieux et catholique ; ils sont réputés vivre en concubinage
et leurs enfants ne sont pas légitimes. Partout en Europe, les juifs,
parce qu’ils ne respectent pas le calendrier chrétien et obéissent à
des interdits alimentaires spécifiques, ne peuvent être employés par
des artisans chrétiens ; ils sont par ailleurs relégués dans des quar-
tiers spécifiques, les ghettos.

• La légitimité nationale se substitue


à la légitimité religieuse
Dans le courant du XVIIIe siècle, la tolérance religieuse qui se
développe dans les pays protestants comme l’Angleterre et la
Hollande témoigne d’une évolution progressive de la relation entre
religion et souveraineté séculière. Mais c’est la Révolution française
qui introduit la rupture essentielle. L’article III de la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen affirme en effet que « le principe
de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation » et non
dans la religion, ce qui s’accompagne de facto de la tolérance reli-

318
RELIGION

gieuse. L’article X stipule que « nul ne peut être inquiété pour ses
opinions, mêmes religieuses ». C’est désormais la nation (ici le
peuple) qui fonde la légitimité politique et non plus la religion. En
avril 1790, le catholicisme cesse d’être religion d’État en France :
les protestants (1790) puis les juifs (1791) jouissent désormais de
la citoyenneté pleine et entière. Seules les lois anti-juives du gou-
vernement de Vichy en 1940 reviendront sur ce principe fondamental.
Des non-catholiques vont ainsi exercer des charges politiques
importantes. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, le protestant
François Guizot est le chef du gouvernement durant sept années ;
entre 1852 et 1870, Napoléon III a fait appel à plusieurs ministres
juifs ; en 1879, les protestants constituent la majorité des ministres
dans le gouvernement Waddington. En Piémont-Sardaigne, les mino-
rités religieuses juives et protestantes obtiennent l’égalité politique
et la liberté religieuse grâce à l’Acte d’émancipation de 1848. Les
premiers gouvernements de la nouvelle Italie, unifiée contre le pape,
sont pour leur part contraints à la rupture avec l’Église catholique
qui, jusqu’à la veille de la guerre de 1914, refuse la nation italienne :
le Non expedit de 1877 interdit aux catholiques de participer à la
vie politique nationale. De leur côté, les calvinistes et surtout les
vaudois, longtemps cantonnés dans les vallées alpines, développent
leur influence politique dans le dernier tiers du siècle.
Le phénomène est plus graduel dans les pays protestants. Au
Royaume-Uni, les droits civiques sont accordés aux dissidents
protestants et aux catholiques en 1829, puis aux juifs en 1858.
À partir de 1867, les offices publics cessent d’être formellement
réservés aux anglicans et, en 1871, les non-anglicans peuvent fré-
quenter Oxford et Cambridge. À la fin du XIXe siècle, si l’anglica-
nisme demeure religion d’État, les non-anglicans ne sont désormais
plus exclus du pouvoir. Dans les années 1850 puis 1860, Benjamin
Disraeli est le premier (et le seul jusqu’à aujourd’hui) Premier
ministre juif (mais converti) en Angleterre.
Avec le transfert de souveraineté à la nation, la religion cesse
donc d’être le fondement de la légitimité politique et la tolérance
est désormais garantie par l’État. Le phénomène de construction de
l’État-nation s’accompagne d’un processus de sécularisation qui peut
conduire à un conflit entre l’Église et l’État.

319
De la sécularisation à la séparation

• La sécularisation et ses limites


La sécularisation est un processus multiforme aux dimensions à
la fois sociales et politiques. C’est le moment où l’État-nation tente
d’établir sa souveraineté pleine et entière sur la société et est conduit
à s’attaquer à certaines prérogatives des Églises. Dans le courant du
XIXe siècle, tous les États acquièrent une sorte de monopole d’en-
registrement des populations (naissance, mariage, décès) par la créa-
tion d’un état civil qui concurrence et remplace les registres religieux.
De même, les États établissent progressivement le monopole de la
levée de l’impôt sur le territoire qu’ils administrent et suppriment
les dîmes et autres prélèvements ecclésiastiques : c’est le cas en
Espagne en 1837 et au Portugal en 1832. Dans la plupart des pays
d’Europe, les congrégations puissantes directement liées au pouvoir
du pape, tout particulièrement les jésuites, sont expulsées dans le
courant du XIXe siècle. Ces mesures ont conduit à des conflits plus
ou moins marqués avec l’Église catholique. Dans les États du sud-
ouest de l’Allemagne, où la mixité confessionnelle est de mise, des
conflits violents se développent avec l’Église catholique dans les
années 1840 sur la question des ordres religieux, de l’état civil et
des mariages mixtes.
Par le biais de concordats, dont le premier est celui de 1802 entre
le pape Pie VII et Napoléon Bonaparte, les États ont tenté de créer
les bases d’un partage du pouvoir mais ils ont également essayé
d’assurer leur contrôle sur les Églises catholiques nationales. En
mettant fin à la persécution religieuse de l’époque révolutionnaire,
Bonaparte espérait mieux contrôler l’Église, voire l’utiliser
comme instrument de stabilisation de la société. C’est dans cette
optique que sont signés les concordats avec les grands États catho-
liques au XIXe siècle (Bavière en 1817, Espagne en 1851, Autriche
en 1855) mais aussi avec des puissances protestantes comme les
Pays-Bas en 1827. Par ces concordats, les États n’ont pas seule-
ment délimité et protégé leur domaine de compétence, ils ont éga-
lement tenté de contrôler le recrutement du personnel dirigeant de
l’Église catholique.
Au XIXe siècle, tous les gouvernements considèrent que la police
des cultes relève de leur compétence. La Prusse légifère dès les

320
RELIGION

années 1840 sur la question des processions et des pèlerinages dont


elle limite la durée et le parcours. En Allemagne du Sud-Ouest, les
princes tentent même de contrôler la teneur des sermons. Dans la
plupart des pays, il existe une Direction des cultes rattachée tantôt
au ministère de l’Intérieur (en Belgique jusqu’en 1840), de l’Instruction
publique ou de la Justice (en Belgique après 1840).
Toutefois, la sécularisation a ses limites. Dans de nombreux
pays, en particulier en Pologne (sauf durant la période communiste),
en Grande-Bretagne ou en Espagne, la religion joue pour les États
un rôle d’encadrement moral encouragé. Ce n’est qu’en 1978
que le catholicisme cesse d’être religion d’État en Espagne. En
revanche, vingt-six évêques et archevêques anglicans siègent
encore au début du XXIe siècle à la Chambre des lords anglaise.
Dans les Balkans, les Églises orthodoxes sont étroitement associées
au pouvoir.

• La séparation : une exception française ?


Dans ce contexte, la loi française de 1905 qui établit une vraie
rupture entre l’Église et l’État fait figure d’exception. Dans l’ordre
du symbolique, les obsèques nationales et l’enterrement civil du poète
national Victor Hugo en 1885 marquent un moment important de
la séparation entre culte national et culte religieux. Les mesures de
laïcisation scolaire des années 1880 en constituent une première étape.
La loi du 28 mars 1882 rend l’enseignement primaire obligatoire et
laïc avec un jour de congé prévu pour que les parents puissent
envoyer leurs enfants au catéchisme. La loi du 30 octobre 1886
laïcise le personnel enseignant tout en maintenant la liberté de
l’enseignement. Pour le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry
et les promoteurs de la laïcité française, la religion doit cesser d’être
le fondement de la morale et il faut lui substituer un enseignement
républicain, l’instruction civique. Jusqu’à aujourd’hui, la France se
distingue des autres pays européens où (sauf durant la période com-
muniste) le fait religieux est encore largement enseigné à l’école.
La loi de séparation, adoptée le 9 décembre 1905 revient de
manière unilatérale sur le concordat de 1802. La République ne
reconnaît plus aucun culte et cesse de les subventionner ; elle renonce
donc corrélativement à exercer un contrôle sur les Églises. Elle assure
toutefois le respect de la liberté de conscience, le libre exercice des
cultes et de l’organisation interne des religions grâce à la mise à
disposition gratuite d’édifices religieux publics.

321
En privatisant la religion, la République française est allée au
bout d’une logique libérale de séparation des sphères du politique
et du religieux qui n’est pas d’abord commandée par l’anticléricalisme.
En revanche, c’est bien le mobile qui préside aux mesures mises en
œuvre dans les pays socialistes d’Europe centrale et orientale. La
politique active de laïcisation s’y est généralement accompagnée
d’une lutte contre le pouvoir économique et spirituel des Églises. Cette
politique initiée dans la future Union soviétique dès 1917 a été parti-
culièrement conflictuelle dans la Pologne populaire des années 1950
mais également en Hongrie. Pour avoir exprimé des réserves à l’égard
du régime, le cardinal et primat de Pologne Stefan Wyszynski a été
emprisonné, puis mis en résidence surveillée entre 1953 et 1956. Durant
les années 1950, l’Église catholique a fait l’objet de diverses mesures
répressives accompagnées de nombreuses confiscations. Les Églises
protestantes ont également été touchées, tandis que les Églises ortho-
doxes ont été relativement épargnées. En retour, ces Églises consti-
tuent,tout particulièrement en Pologne, un cadre de résistance aux
régimes communistes. Dans ce dernier pays, catholique au milieu
d’espaces protestants et orthodoxes, cette résistance peut d’ailleurs
s’appuyer sur une identification ancienne entre lutte nationale et iden-
tité catholique. Celle-ci se marque dans le pèlerinage et le culte rendu
à la vierge noire de Czestochowa, sanctuaire où venaient se recueillir
les rois de Pologne dès le XIVe siècle et qui incarne la « vaillante résis-
tance » de la Pologne catholique durant les siècles. Pendant la période
communiste, ces pèlerinages ont pris une signification de contestation
du régime en place perçu comme fondamentalement « non-polonais ».
Cet exemple souligne une inversion du processus initial, la religion deve-
nant le fondement même de la construction de l’identité nationale.

Les nations constituées à travers les religions

• La religion majoritaire au fondement


des identités nationales
L’Église majoritaire peut constituer un référent identitaire fort,
comme en Espagne où l’identité catholique tend à se confondre avec
l’identité nationale dès les années 1880. L’indépendance de la Belgique

322
RELIGION

acquise aux dépens des Pays-Bas en 1831 s’appuie certes sur


une coalition de force libérales et catholiques qui revendique
la tolérance religieuse garantie par la première Constitution belge,
mais l’appartenance majoritaire au catholicisme contribue à fonder
l’identité nationale. L’unification allemande de 1871 par la Prusse
protestante à l’issue d’une guerre contre la France catholique a pu
être célébrée comme un « coup de la providence » ; c’est d’ailleurs
un pasteur qui propose que l’anniversaire de la bataille de Sedan
(2 septembre 1870), symbole de la victoire contre l’ennemi catho-
lique, devienne une fête nationale allemande. Dans cette Allemagne
majoritairement protestante et dominée politiquement et économi-
quement par des protestants, Luther a pu être glorifié comme un héros
national. Dans le déchaînement nationaliste de la fin du siècle, le
départ à la guerre en 1914 a été célébré comme une croisade contre
la puissance catholique française. Dans ce cas, la religion majoritaire
a servi de référentiel identitaire, comme par défaut, en l’absence
d’identité nationale solide.
Dans les nations non indépendantes politiquement comme
la Pologne et l’Irlande du XIXe siècle, le catholicisme s’est même
identifié au mouvement national. Le second cas est particulièrement
intéressant parce qu’il montre comment la cause nationale se
« catholicise » progressivement. Les premières révoltes en faveur
de l’indépendance de l’Irlande ont pourtant été le fait de colons
anglais protestants sur le modèle de la révolte américaine et, dans
la seconde moitié du XIXe siècle, le mouvement favorable à la réforme
agraire est emmené par un avocat protestant, Charles Stewart Parnell.
Mais il est vrai qu’entre les années 1820 et 1840, c’est Daniel
O’Connell, un des rares aristocrates catholiques irlandais, conser-
vateur et catholique fervent, qui organise le mouvement en faveur
de l’égalité des catholiques puis de l’abolition de l’Acte d’union
de 1801. Il est à l’origine de l’Acte d’émancipation de 1829 qui,
en autorisant le vote des catholiques, menace les positions des
colons protestants. Cette « confessionnalisation » de la revendica-
tion nationale en Irlande, comme en Pologne, a également des racines
sociales. Dans des campagnes où la pauvreté et l’analphabétisme sont
écrasants, les prêtres, souvent eux-mêmes issus des milieux paysans,
sont les seules à pouvoir s’exprimer et prendre la parole en public.
En Irlande les prêtres soutiennent les mouvements paysans, voire
leur donnent localement l’impulsion, comme dans les revendications
agraires des années 1870-1890, et y compris contre l’avis de leur
hiérarchie plus respectueuse de l’ordre social établi.

323
• Les « Églises nationales »
Dans les pays balkaniques, l’orthodoxie a pu constituer une sorte
de fondement culturel pour des États parvenus à l’indépendance. Dans
l’Empire ottoman, les différentes Églises servaient de cadre à
l’organisation de l’ensemble de la vie civile par le biais des millets
(unités administratives des différentes communautés). Les Grecs
byzantins furent assimilés au millet orthodoxe qui formait le plus
important de ces groupes et relevaient de la juridiction du patriarche
de Constantinople, considéré comme un haut dignitaire du gou-
vernement ottoman ; les Serbes furent placés sous l’autorité du
patriarcat de Pécs et les Bulgares sous celui de l’archevêché d’Ohrid.
Dès la fin du XVIIIe siècle, les Roumains et les Serbes avaient reçu
l’autorisation de l’Empire d’organiser de grandes assemblées religieuses
encadrées par la hiérarchie ecclésiastique ; elles ont constitué de
véritables creusets pour les mouvements nationaux. Les indépen-
dances nationales sont d’ailleurs généralement contemporaines de
la constitution d’Églises autocéphales (c’est-à-dire indépendantes,
sauf pour la doctrine, du patriarcat de Constantinople). L’Église
bulgare proclame son autocéphalie en 1870, huit ans avant l’auto-
nomie du pays. En Serbie, les deux phénomènes sont exactement
contemporains (1878). La proclamation de l’autocéphalie en Valachie-
Moldavie en 1885 suit de peu l’indépendance totale de la Roumaine
en 1881. À cette époque, les Églises orthodoxes incluent des réfé-
rences à la nation et au peuple dans leur ecclésiologie. Elles sont
donc à la fois institutionnellement liées à l’histoire des nations et
vecteurs du nationalisme. Durant l’entre-deux-guerres, elles sont
d’ailleurs souvent directement impliquées dans la vie politique des
régimes conservateurs et même dictatoriaux en Roumaine, en
Bulgarie, en Yougoslavie et en Grèce.
Durant la période communiste, les Églises orthodoxes, après une
phase de répression, sont entrées sans beaucoup de contestation dans
la collaboration avec les régimes en place, jusqu’à reconnaître de
plus en plus nettement l’autorité du patriarcat de Moscou au détri-
ment de celui de Constantinople. Après 1990, la religion est rede-
venue un élément fort de l’affirmation nationale dans les Balkans.
Elle a été utilisée par les nationalistes qui ont souvent trouvé en retour
des appuis auprès des autorités orthodoxes. Les diverses « identités »
religieuses ont participé à la dislocation de l’ancienne Yougoslavie :
la Croatie et la Slovénie sont catholiques ; la Bosnie est partiellement
musulmane ; la Serbie orthodoxe dispose de sa propre Église auto-
céphale et la Macédoine est dotée depuis 1945 d’une Église autonome.

324
RELIGION

La constitution d’« Églises nationales » facilite les instrumenta-


lisations croisées auxquelles se sont livrées Église et État dans les
régions dominées par l’orthodoxie. Mais cette situation n’est pas spé-
cifique de cette religion. Les Églises protestantes ou catholiques ont
également contribué à légitimer, voire à renforcer le pouvoir des États
nationaux. C’est le cas par exemple de l’Église catholique dans la
Pologne de l’entre-deux guerres. Sans être religion d’État, le catho-
licisme est défini constitutionnellement comme la religion de la majo-
rité des citoyens et constitue un facteur puissant d’identité nationale
du nouvel État. Dans les régimes de dictature les Églises ont éga-
lement pu jouer un rôle de légitimation forte. Ainsi en est-il du
ralliement rapide et presque total de l’Église protestante allemande
au nazisme dès 1933, tandis que le national-catholicisme est une des
clés de la longévité du franquisme (1939-1975). Mais, inversement,
les dictatures de type fasciste ont développé une réelle religiosité
nationale qui a pu entrer en conflit avec les Églises constituées.

• La nation comme religion


Dans le dernier chapitre du Contrat social (1762), Jean-Jacques
Rousseau souligne la nécessité pour un État bien constitué de com-
porter une religion commune au plus grand nombre de citoyens. Il
la présente comme un moyen de fonder la légitimité démocratique
de l’État-nation. Cette religion civile est nécessaire pour que la loi,
simple convention, puisse s’imposer à tous les citoyens sans que ceux-
ci puissent en nier la valeur absolue.
C’est durant la période de la Révolution française que les pre-
mières religions nationales ou civiles ont vu le jour. Elles ont conduit
progressivement à une sacralisation de la nation politique dans le
contexte spécifique de chute de la monarchie, dont la légitimité était
précisément fondée sur son caractère sacré (théocratie). Mais
des formes proches de sacralisation du politique sont également
perceptibles dans l’Amérique républicaine ou dans l’Italie du
Risorgimento. En France comme en Italie, la religion civile nationale
se définit clairement contre le catholicisme, qui a monopolisé le sacré
au profit d’une seule Église instituée durant l’Ancien Régime. Aux
États-Unis en revanche, la référence à Dieu est intégrée au profit de
la nation républicaine.
Dans ses formes extrêmes (culte de l’Être suprême de 1794), mais
aussi dans les attentes eschatologiques qu’elle libère (comme dans
le cas du Risorgimento italien) cette religion civile peut s’apparenter

325
ou préparer la voie à une religion politique telle qu’elle a été définie
par les observateurs critiques des régimes fasciste, nazi et stalinien
dès les années 1920.
En 1938, le professeur de sciences politiques allemand Eric
Voegelin, chassé de son poste viennois par les nazis, décrit dans son
ouvrage Les Religions politiques comment le processus de séculari-
sation engagé au XIXe siècle est à l’origine d’une crise moderne de la
croyance qui aurait en retour favorisé le développement de religions
politiques nationales. Pour l’historien du fascisme Emilio Gentile,
la « religion politique » « sacralise un système politique fondé sur
le monopole irrévocable du pouvoir, sur le monisme idéologique,
sur la subordination obligatoire et inconditionnelle de l’individu à
la collectivité et à ses lois ». Il la distingue de la « religion civile »
qui serait, selon lui, une forme de sacralisation du « système poli-
tique qui garantit la pluralité des idées, la libre compétition pour
l’exercice du pouvoir et la révocabilité des gouvernants de la part
des gouvernés grâce à des méthodes pacifiques et constitutionnelles. »
Les dictatures politiques de type totalitaire produisent leur propre
sacralité nationale. L’avènement d’un monde meilleur dont elles font
un objectif reprend largement, sur un mode sécularisé, le scénario
millénariste formulé dans le christianisme du XIIIe siècle. On y trouve
à la fois un discours sur la décadence présente et l’attente d’un monde
parfait à venir mais dont les modèles se trouvent souvent dans un
âge d’or révolu : mythe de la nation aryenne pour les nazis, retour
à une forme d’égalitarisme primitif pour les communistes.
Ce mécanisme de sacralisation de la nation développe, sur le
modèle religieux, toute une mythologie qui se cristallise en Italie
dans le mythe des soldats tombés pour la nation et dans l’adoration
du Duce. Le nazisme se présente également comme un mouvement
de rédemption de l’Allemagne par la pureté de la race, mouvement
dans lequel l’attente messianique est projetée dans la personne du
Führer. Cette sacralité remplit donc une forte dimension intégra-
trice : elle renvoie les individus à leur finitude, à leur limite mêmes,
aux sacrifices dont ils sont redevables et appelle en retour un don
de soi et une subordination des citoyens à la nation incarnée dans
son chef.

Jusqu’à aujourd’hui et en dépit du courant de sécularisation initié


à la fin du XVIIIe siècle, religions et Églises jouent donc un rôle impor-
tant dans l’affirmation des identités et du cadre politique national.

326
RELIGION

L’intolérance à l’égard des minorités constitue le revers de cette


« liaison dangereuse ».
La stigmatisation de minorités religieuses au nom d’un argumen-
taire nationaliste est particulièrement importante là où la religion
a pu servir de substrat identitaire national fort. Elle a culminé dans
les phénomènes de Kulturkampf dirigés contre les catholiques en
Allemagne ou en Suisse dans les années 1870 ; la proclamation de
l’infaillibilité pontificale contrariant dans les deux pays les volontés
d’affirmation nationale. La législation du Kulturkampf n’est pas
fondamentalement différente des mesures de sécularisation mises
en place dans les autres États mais elle est accompagnée d’une
rhétorique qui désigne les catholiques comme des ennemis de
l’intérieur, comme de mauvais sujets. En réalité, cet argumentaire
n’est pas seulement politique et national : au sein des groupes
libéraux protestants qui soutenaient ce mouvement, il recouvre une
sorte de croisade contre la superstition catholique, considérée
comme un facteur d’arriération et d’inculture. Les condamnations
religieuses et culturelles relaient ainsi des préjugés sociaux.

notices École, Fascisme, Guerre d’indépendance,


reliées Histoire nationale, Symbolique nationale.

327
SIONISME
Le développement du sionisme est contemporain de celui
des autres nationalismes et en constitue une sorte de
miroir grossissant. Indépendamment du bouleversement
extraordinaire qu’il a entraîné pour les Juifs eux-mêmes,
il constitue un excellent laboratoire des modalités
complexes de toute construction nationale. Du fait du
caractère spécifique de leur mouvement, les sionistes ont
dû s’interroger, davantage sans doute que les autres
dirigeants nationalistes, sur les éléments constitutifs
de la « nation juive ». La question de son territoire et
de ses frontières, de sa langue, et plus largement les
fondements d’une culture nationale ont fait l’objet de
débats et de réflexions intenses au sein du mouvement
sioniste, alors qu’elles sont souvent données comme des
évidences dans la plupart des mouvements nationaux.
Pour comprendre l’histoire de cette construction, il faut
suivre les méandres de l’émergence du projet sioniste
dans le contexte de la seconde moitié du XIXe siècle et
tenter d’analyser comment il est parvenu à s’imposer
comme une solution politique pour les Juifs de la
diaspora mais aussi pour les nations occidentales.

Genèses du sionisme
Après la destruction du premier Temple en 586 av. J.-C., une
grande partie des habitants de la Judée est déportée vers Babylone.
Cet exil est décrit ainsi dans le psaume 137 : « Sur les rives de
Babylone, nous étions assis et nous pleurions au souvenir de Sion ».
Le nom de cette colline à l’est de Jérusalem, sur laquelle se
dressait le palais du roi David, servit bientôt à désigner toute la ville

328
SIONISME

de Jérusalem, puis l’ensemble de la Palestine ou Eretz Israël (« terre


d’Israël ») dans la langue biblique. Le terme même de sionisme,
utilisé pour la première fois en 1892 par le journaliste viennois Nathan
Birnbaum, établit donc implicitement une filiation entre le projet
politique national et les textes religieux. Toutefois, si le « retour en
Israël » et l’installation en Palestine a parfois été formulé par des
rabbins au XIXe siècle, la réalisation concrète du projet est une
entreprise séculière, portée par des Juifs largement assimilés et
souvent détachés de toute pratique religieuse.

• Genèse religieuse
Après la destruction du second Temple en 70 apr. J.-C., ceux des
Juifs qui ont survécu se dispersent autour du Bassin méditerranéen,
rejoignant pour la plupart des communautés plus anciennes dont
certaines sont issues du premier exil. Cette situation de diaspora
(« dispersion ») n’était pas nouvelle mais devient dès lors une
réalité contraignante pour tous les Juifs.
Toutefois, dans les textes sacrés, la référence à Jérusalem comme
foyer originel, voire authentique de la vie juive demeure. Chaque année
à Pâques et au Nouvel An, les Juifs se souhaitent de se retrouver « l’an
prochain à Jérusalem et dans la Jérusalem reconstruite ». Depuis
l’échec de la révolte juive en 135 apr. J.-C. et l’interdiction qui frappe
la résidence juive à Jérusalem, la plupart des rabbins lient le retour
en Israël à l’arrivée du messie, si bien que, davantage qu’un projet
poursuivi avec persévérance, celui-ci se transforme en un horizon
d’attente. Mais, il demeure un « commandement » (mitzva) qui peut
donner lieu à des émigrations religieuses individuelles ou collectives
parfois adossées à des projets messianiques avortés. Au début du XIXe
siècle, il existe ainsi une petite communauté juive (appelé ancien
yichouv) d’environ 10 000 personnes en Palestine (environ 25 000
en 1870) constituée de religieux qui se consacrent essentiellement
à l’étude et à la prière grâce à une contribution versée par les
communautés juives ; elle vit sous l’autorité du sultan ottoman et ne
formule pas de revendication nationale. Celle-ci se développe plus
tardivement comme une alternative à l’échec de l’assimilation.

• Genèse politique
Si depuis l’émancipation du XIXe siècle les Juifs jouissent indi-
viduellement des mêmes droits, leur assimilation est rendue

329
impossible parce qu’ils sont, partout en Europe, du fait de l’anti-
sémitisme, constitués collectivement en minorités et y sont victimes
de ségrégation, de mesures discriminatoires voire éliminatoires. À
l’image des autres minorités nationales, les Juifs revendiquent alors
leur identité spécifique et la nécessité de la protéger. Deux solutions
sont formulées selon deux conceptions de la nation juive : l’une
culturelle, l’autre territoriale.
Le premier courant se développe au sein du judaïsme d’Europe
centrale où résident alors les deux tiers des Juifs du monde.
L’émancipation et l’assimilation y sont moins avancées, l’identité
culturelle juive est fondée sur l’usage général du yiddish. En revanche
l’existence des Juifs y est menacée par l’antisémitisme qui y prend
les formes extrêmes du pogrome. La fondation en 1897 du Bund,
Mouvement des ouvriers juifs lituaniens polonais et russes
(Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Lite, Poylin und Russland),
témoigne de la volonté de défendre les intérêts sociaux et écono-
miques juifs. Parallèlement, le développement au début du XXe siècle
du petit courant autonomiste (« Parti du peuple », Folkspartey) dont
le porte-parole est l’historien Simon Doubnov, prône l’autonomie
culturelle et sociale du peuple juif à l’intérieur des États-nations
existant. Ces deux mouvements sont sécularisés mais ils réclament
le respect d’une identité juive spécifique qui existe dans les faits à
travers de multiples institutions culturelles et économiques, des modes
de vie propres et surtout par l’usage et la défense du yiddish, langue
des Juifs d’Europe centrale.
Depuis les années 1880, les défenseurs du projet national terri-
torial sioniste voient en revanche dans la langue biblique, l’hébreu,
la seule vraie langue juive. C’est au début des années 1860 que les
pères fondateurs du sionisme politique, le journaliste socialiste
allemand Moshe Hess et le rabbin Zwi Hirsch Kalischer de Thor en
Posnanie, formulent leur programme. Tous les deux partent des
mêmes conclusions, qu’ils partagent d’ailleurs avec les autonomistes.
S’ils ne remettent pas en cause les Lumières et l’émancipation, ils
soulignent les limites de l’assimilation. D’une part, elle est impos-
sible parce que les autres peuples ne la veulent pas et qu’elle
nourrit en réalité leur antisémitisme, et d’autre part, elle n’est pas
souhaitable parce qu’elle conduit à la perte de l’identité juive et à
la haine de soi. Tous deux voient dans le projet de fondation d’un État-
nation en Palestine la solution à ce double problème. Si le rabbin
Kalischer souligne l’obligation de réaliser certains commandements
en Israël, le fond de l’argumentaire est profane : pour lui comme pour

330
SIONISME

Moshe Hess, il importe pour les Juifs, comme peuple, de fonder un


État à l’image des autres nations européennes. À cela s’ajoute l’idée
que c’est en cultivant la terre, droit qui leur est dénié dans la plu-
part des pays où ils sont installés, que les Juifs pourront retrouver
fierté nationale et dignité.
Cette revendication trouve également des soutiens parmi des res-
ponsables politiques importants au XIXe siècle. Devant les murs de
Saint-Jean-d’Acre en 1799, Napoléon Ier avait proclamé la néces-
sité pour les Juifs de reconquérir leur État, sans doute davantage par
opportunisme politique que par philo-sémitisme. Cette vision est
reprise par son neveu, Napoléon III, influencé par les écrits de son
secrétaire Ernest Laharanne dans La Nouvelle Question d’Orient :
empires d’Égypte et d’Arabie. Reconstitution de la nationalité juive
(1860). Nombre de sionistes, en particulier Moshe Hess, fondent pour
cette raison de grands espoirs sur la France.
Cette solution connaît également une version épuratrice sous la
plume du socialiste français Joseph Proudhon qui proposait en 1847
de déporter tous les Juifs en Asie ou de les exterminer. C’est aussi
le cas de l’inventeur du terme « antisémitisme », le journaliste alle-
mand Wilhelm Marr qui, dans les années 1880, propose de dépor-
ter tous les Juifs en Palestine. En 1925, le gouvernement polonais
présente son plan de déportation de la population juive devant la SDN
et, dans les années 1930, il envisage une déportation des Juifs à
Madagascar avec l’aide éventuelle des autorités nazies.

Le projet politique sioniste


Les premiers projets juifs d’émigration poursuivent d’abord
un but « humanitaire » et philanthropique. En réaction aux émeutes
antisémites à Damas en 1840, six personnalités juives françaises
assimilées fondent en 1860 l’Alliance israélite universelle qui se fixe
le but de protéger tous ceux qui ont à souffrir de leur condition de
Juif. Sa politique vise à protéger, à assimiler et à régénérer les Juifs
les plus pauvres. La colonisation en constitue un moyen. Il s’agit
d’une part de mettre les Juifs d’Europe centrale et balkanique,
victimes de pogromes répétés depuis les années 1870 (en Roumanie)
et 1880 (dans la Zone de résidence russe), à l’abri des déchaînements
de l’antisémitisme et, d’autre part, comme c’était l’usage parmi
les philanthropes de la fin du XIXe siècle, de les « moraliser » par le
travail de la terre. Des mécènes et philanthropes juifs encouragent

331
et financent l’implantation de colonies agricoles en Amérique (États-
Unis, Canada, Argentine). La Jewish Colonization Association fon-
dée en 1891 par le baron Maurice de Hirsch fonctionne sur ce modèle.
Ce projet de grande ampleur qui devait concerner 3 millions de per-
sonnes, n’avait toutefois attiré que 3 000 candidats à la mort du baron
en 1896. Et lorsqu’en mai 1895 Theodor Herzl entreprend de gagner
celui-ci à son projet d’État en Palestine, il explique cet échec par le
caractère purement caritatif et éducatif de l’entreprise et l’absence
de vision politique et nationale la soutenant.

• Les débuts du sionisme en actes


Dans la première moitié du XIXe siècle, à la suite de l’affaire de
Damas de 1840, le rabbin Jehuda Alkalai de Sarajevo en appelle au
« retour » en Palestine. À partir des années 1860, diverses initiatives
voient le jour. Elles visent à fonder des colonies agricoles en Palestine
où les Juifs pourraient vivre à l’abri mais aussi mettre en valeur la
terre. Les Juifs de l’ancien yichouv sortent alors des villes et accom-
pagnent les efforts des nouveaux pionniers. Le mouvement des
Amants de Sion, sorte de précurseur en actes du mouvement
sioniste, s’inscrit dans ce double contexte de développement de l’idée
nationale juive et d’intensification de la persécution, provocant un
mouvement de migration massif.
Les sociétés portant ce nom se développent dans les années 1880
en Russie et en Europe centrale et balkanique. Elles financent l’achat
de terres en Palestine et organisent l’émigration grâce à des dona-
tions de riches philanthropes européens et à des collectes au sein
de la communauté juive (comme celles organisées par la société
Ezra fondée en Allemagne en 1883). Le mouvement des Amants
de Sion, qui regroupe environ 130 sociétés en 1890, demeure néan-
moins très minoritaire : alors que 2,5 millions de Juifs s’installent
aux États-Unis jusqu’en 1918, 70 000 seulement tentent l’aventure
en Palestine. Toutefois il est porteur d’un idéal politique formulé
par le médecin d’Odessa Leon Pinsker : l’« auto-émancipation »
(titre du livre qu’il publie en 1882) des Juifs. Le projet national
formulé par Theodor Herzl lui donne par la suite une forme plus
précise.

332
SIONISME

• La constitution du mouvement sioniste


En 1895, le journaliste viennois Theodor Herzl fait paraître un
petit essai, Judenstaat (L’État des Juifs), écrit à l’origine pour
convaincre Edmond de Rothschild, déjà engagé dans l’achat de terres
en Palestine, de soutenir un projet de création d’un État pour les Juifs.
Theodor Herzl n’eut pas davantage de succès auprès d’Edmond de
Rothschild qu’il n’en n’avait eu auprès du baron Maurice de Hirsch.
Toutefois le livre est resté comme le premier programme cohérent
de colonisation de la Palestine et de fondation d’un État national pour
les Juifs. Ce succès est également lié au fait que Theodor Herzl, avec
l’aide de l’écrivain Max Nordau, a su constituer un véritable mou-
vement politique autour de cette version du sionisme.
Dès les origines, Theodor Herzl doit lutter contre diverses formes
d’hostilité au sein du judaïsme. Les religieux sont opposés à la
version laïque du retour à Sion. De même, les Juifs assimilés
d’Occident, en particulier les Juifs allemands regroupés au sein de
l’association baptisée de manière éloquente Association centrale des
citoyens allemands de confession juive, soucieux d’affirmer leur
loyauté indéfectible à la nation allemande, cherchent à réduire le
judaïsme à sa dimension religieuse et redoutent que le sionisme
n’alimente les préjugés antisémites mais elles n’empêchent pas le
déroulement du congrès de fondation du sionisme à Bâle en 1897.
246 délégués de 20 pays sont présents dont 11 rabbins seulement,
tandis que les Juifs occidentaux (surtout ceux des couches supé-
rieures, les plus assimilés) y sont faiblement représentés. On compte
en revanche 63 délégués russes, sans compter les Juifs d’origine russe
représentant les communautés occidentales. Ce sont incontestable-
ment les Juifs de l’Est qui sont les mieux représentés. Le centre du
nouveau mouvement se trouve donc incontestablement dans les
communautés les plus faiblement assimilées, et surtout celles qui
souffrent le plus de l’antisémitisme. C’est pourtant à l’Ouest que le
Juif sécularisé et assimilé Theodor Herzl emprunte ses modèles
culturels.
En dépit de ces tensions latentes et des oppositions ouvertes,
l’influence du mouvement grandit et, au VIe congrès, qui se déroule
à Bâle en 1903 (le dernier auquel assiste le fondateur), 593 délégués
sont réunis, représentant presque toutes les communautés juives du
monde. Les institutions sionistes chargées d’acquérir des terres en
Palestine pour les colons juifs commencent à fonctionner. À partir
de 1901, des unions sionistes voient le jour dans tous les pays
d’Europe mais aussi en Afrique du Nord, en Asie Mineure et en

333
Amérique. Même très minoritaire, et presque insignifiant en Europe
occidentale, le mouvement est donc devenu une réalité. Durant
l’entre-deux-guerres, il se renforce d’ailleurs de manière importante
à mesure que se développe l’antisémitisme, en Europe centrale
d’abord (et surtout en Pologne) mais aussi en Allemagne, où il
regroupe environ 10% des Juifs à la fin des années 1920.
L’Organisation sioniste mondiale se réunit en congrès réguliè-
rement et représente partout la cause sioniste, tant auprès des Juifs
que des autorités politiques des grands pays dont elle espère le sou-
tien dans les négociations diplomatiques. Et pourtant l’organisation
est déchirée par des divisions qui s’accentuent avec le temps. Dès
les origines, l’écrivain russe hébraïsant Ascher Ginzberg (ou Achad
A’am) s’était fait le défenseur d’une vision culturelle du sionisme.
Le yichouv de Palestine devait être pour lui un instrument de ren-
forcement de l’identité culturelle juive. En 1901, ce courant se consti-
tue en « fraction démocratique » au sein de l’organisation. Il s’oppose
au courant religieux (Misrachi) qui s’organise la même année autour
du rabbin Isaac Jacob Reiners et cherche à mettre davantage en accord
le projet politique et la tradition religieuse juive. Enfin, sous la direc-
tion du journaliste russe Wladimir Jabotinsky, le courant révision-
niste se développe, tout particulièrement dans l’entre-deux-guerres.
Pour imposer la construction de l’État il prône le combat armé et,
à cette fin, il se dote du Betar, organisation combattante de jeunesse.
En 1925, il fonde son propre Parti révisionniste et quitte en 1935
l’Organisation sioniste mondiale à laquelle il reproche d’adopter une
ligne trop conciliatrice envers les Britanniques. En matière écono-
mique et sociale, les révisionnistes s’opposent au courant socialiste
qui domine l’organisation depuis la fin du XIXe siècle et qui formule
des projets économiques et sociaux inspirés d’un certain commu-
nautarisme socialiste. La coexistence de ces courants au sein d’une
même organisation est à l’origine de débats importants quant à la
question des fondements possibles d’une identité nationale.

• La question de l’identité nationale dans le sionisme


Par-delà l’affirmation de Herzl wir sind ein Volk, Ein Volk (« nous
sommes un peuple, un peuple-un »), ce qui caractérise le mouvement
sioniste c’est donc sa diversité idéologique et culturelle. Si ce sont
les Juifs de langue allemande qui dominent l’organisation à la fin du
XIXe siècle, c’est en Europe centrale et orientale qu’elle recrute le gros
de ses troupes – Russie au XIXe siècle puis Pologne après la Première

334
SIONISME

Guerre mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, la fédération américaine,


dont les effectifs s’accroissent avec l’immigration juive en provenance
d’Europe centrale, devient la plus puissante. Si elle ne fournit pas (ou
très peu) de candidats au départ, elle soutient financièrement le foyer
national en Palestine. Les fédérations d’Afrique du Nord et d’Asie
Mineure (Égypte, Syrie, Liban) jouent également un rôle croissant.
Les membres dirigeants de l’organisation incarnent cette diver-
sité nationale et culturelle : Theodor Herzl, né à Budapest, vécut
à Vienne et à Paris ; Max Nordau, né à Budapest également, vivait
à Paris où il écrivait en allemand ; Chaim Weizmann, qui dirige
l’organisation de 1920 à 1946 (avec un intermède), est né en Russie,
a étudié en Allemagne et en Suisse et a habité en Grande-Bretagne
durant la Première Guerre mondiale ; Nachum Sokolov, quatrième
président de l’Organisation sioniste mondiale, parlait et écrivait
couramment le yiddish, l’hébreu, le polonais, l’anglais, l’allemand
et le français. Il n’est donc pas étonnant que, pour les pères fonda-
teurs, l’identité culturelle du nouvel État dût constituer une sorte de
condensé des cultures européennes dont ils étaient eux même le
produit. Dans son roman Altneuland (1902) Herzl fait du nouvel État
des Juifs une surface de projection de la modernité économique,
politique et sociale occidentale (utilisation généralisée de l’électricité,
égalité politique et juridique entre les hommes et les femmes, etc.).
Toutes les langues européennes pouvaient selon lui être acceptées
dans le yichouv multiculturel, même si l’allemand était privilégié
(notamment pour sa proximité avec le yiddish).
Très tôt cependant, Achad A’am et d’autres veulent faire de la
Palestine un centre spirituel et culturel permettant de nourrir et de
faire fructifier une identité juive spécifique dans la diaspora. Ils voient
dans l’hébreu l’instrument de développement de cette culture authen-
tiquement juive. Ils peuvent d’ailleurs s’appuyer sur l’existence d’une
littérature hébraïque florissante en Russie, défendue par l’écrivain
et journaliste hébraïsant Perez Smolenskin, et sur les efforts de moder-
nisation de l’hébreu entrepris par Eliezer Perlman, dit Eliezer
Ben-Yehuda, installé en Palestine depuis 1881. Pour les sionistes laïcs
en revanche, l’hébreu est d’abord la langue religieuse et celle des
rabbins. C’est la raison pour laquelle ils valorisent le yiddish, qu’ils
voient comme le fondement d’une culture juive vivante et populaire.
Ils reçoivent le soutien de Nathan Birnbaum, un des organisateurs
de la conférence de Czernowitz en Bucovine (1908) au cours de
laquelle de nombreux écrivains et hommes de culture insistent sur
l’importance du yiddish comme langue nationale du peuple juif.

335
Outre les questions liées à langue et plus largement à la possi-
bilité de définir une culture commune, les premiers sionistes sont
également divisés sur la définition territoriale du futur État. En 1903,
à la suite de ses échecs diplomatiques répétés, Theodor Herzl
envisage sérieusement la solution ougandaise proposée par des
responsables anglais. Cette proposition divise dramatiquement le
VIe congrès de 1903 et est finalement repoussée après la mort de
Herzl (1904). Mais le projet palestinien est lui-même assez flou : le
futur État doit-il englober toute la Palestine britannique (les deux
rives du Jourdain), comme le pensent les révisionnistes autour de
Jabotsky ? ou doit-il faire une place à un État palestinien comme le
propose le philosophe Martin Buber dès 1925 (avec sa Fédération
de la paix) et comme le concède Chaim Weizmann en 1936 ?
En réalité, par-delà les divergences au sein de l’organisation, c’est
sur le terrain que l’identité nationale se constitue : en Palestine,
des hommes politiques prennent en main le destin de leur futur
État. La nomination du président de l’Organisation sioniste mondiale,
Chaim Weizmann, au poste honorifique de Président du nouvel État
en 1948 alors que David Ben Gourion, installé en Palestine depuis
1906, en devient le Premier ministre, est l’aboutissement de cette
évolution progressive.

L’État des Juifs en Palestine


Deux mythes justifient l’épopée sioniste et sont encore aujour-
d’hui au fondement de l’identité nationale israélienne : l’esprit
pionnier, qui se traduirait par le goût du travail, l’ascétisme et l’éga-
litarisme ; et la bravoure, qui s’oppose à l’image traditionnelle du
Juif du ghetto, victime sans défense livrée à la férocité des pogro-
mistes. Ces mythes ont été discutés dans les vingt dernières années
par une nouvelle génération d’historiens israéliens qui leur oppose
la réalité de l’exploitation coloniale et du militarisme.

• La colonisation de la Palestine
Incontestablement, la question des habitants arabes de Palestine
n’était pas au centre des préoccupations des premiers dirigeants
sionistes. Si Achad A’am avait, dès 1891, mis en garde contre les

336
SIONISME

difficultés prévisibles entre Arabes et colons juifs, sa voix demeu-


rait très minoritaire. Les premiers sionistes se sont peu souciés de
discuter avec les populations locales qu’ils considéraient comme leurs
cousins naturels et qui, selon eux, devaient se réjouir des bienfaits
de la civilisation dont ils allaient les doter. L’activité de Theodor Herzl
a surtout consisté à entreprendre d’incessantes et infructueuses actions
diplomatiques afin d’obtenir l’appui des grandes puissances occi-
dentales (France, Allemagne, Grande-Bretagne) et des concessions
du sultan ottoman, y compris en offrant à ce dernier des arrange-
ments financiers.
En dépit de la résistance des autorités ottomanes, 40 000 Juifs
émigrent toutefois vers la Palestine entre 1881 et 1904 (première
aliyah). Toutefois près des deux tiers d’entre eux la quittent
pour émigrer aux États-Unis. En 1904, on compte une vingtaine de
colonies juives en Palestine. Celles-ci sont très dépendantes de la
diaspora juive à travers des dons ; elles le sont également des métayers
arabes qui cultivent les terres.
La situation évolue à partir de la mort de Herzl en 1904, sous
l’effet de deux facteurs. D’une part, son successeur David Wolffsohn
impulse au cours du VIIe congrès (1905) une ligne plus pragmatique
qui consiste à intensifier les achats de terre et la colonisation sur place
en dépit des blocages diplomatiques. D’autre part, le développement
des violences antisémites en Russie après l’échec de la révolution
de 1905 poussent vers la Palestine de nombreux candidats au départ,
dont beaucoup de socialistes pour lesquels l’émigration en Palestine
est associée à un véritable projet politique. Entre 1904 et 1914, 40 000
Juifs émigrent en Palestine (850 000 Juifs européens émigrent alors
en Amérique du Nord).
En 1914 la population juive en Palestine atteint 80 000 personnes
contre environ 1 million d’Arabes. En dépit de ces chiffres très
modestes, les historiens admettent toutefois que la seconde aliyah
a posé les fondements du foyer juif et du futur État. Elle lui a en
particulier fourni le personnel politique, les premiers partis et les
structures politiques et économiques. Le sociologue et statisticien
allemand Arthur Ruppin dirige ainsi, à partir de 1908, l’Office pales-
tinien de l’exécutif sioniste à Jaffa et encourage une politique active
d’achat de terres et d’équipements collectifs permettant de fixer les
nouveaux arrivants et de résorber le chômage. La première exploi-
tation collective (ancêtre du kibboutz) voit le jour en 1909, les premières
installations sanitaires sont mises en place, des routes sont tracées,
la ville de Tel Aviv sort de terre en 1909. Cette intensification de la

337
mise en valeur rompt les équilibres précaires entre les populations,
d’autant que le « travail hébreu » est désormais privilégié afin de
résorber le chômage des colons juifs. Un climat de défiance naît alors
entre ouvriers arabes et juifs tandis que se développent les premières
organisations paramilitaires protégeant les colonies juives.

• La Palestine sous mandat


L’essor du yichouv dans l’entre-deux-guerres repose sur deux
piliers. Dans une lettre du 2 novembre 1917, le ministre britannique
des Affaires étrangères, lord Balfour, affirme que le gouvernement
de son pays voit « avec faveur l’établissement en Palestine d’un foyer
national pour le peuple juif ». Le mandat sur la Palestine remis par
la SDN aux autorités britanniques en 1922 stipule que celles-ci
doivent « placer le pays dans les conditions politiques, administra-
tives et économiques garantissant l’établissement d’un foyer national
juif ». Les conditions internationales semblent donc posées pour le
développement de l’État juif. Par ailleurs l’exacerbation des natio-
nalismes et de l’antisémitisme en Europe pousse les Juifs à l’exil
tandis que les États-Unis ferment progressivement leurs frontières.
Entre 1919 et 1939 ce sont donc plus de 350 000 personnes qui s’ins-
tallent en Palestine, largement issues des classes moyennes polonaise
et allemandes (à partir de 1933). Les nouveaux migrants, tout à la
fois plus éduqués et plus aisés, s’installent le plus souvent dans les
villes, y transfèrent des capitaux et y développent une activité éco-
nomique prospère. En 1939, les 400 000 Juifs de Palestine consti-
tuent presque un tiers de la population du territoire.
L’hostilité des Arabes grandit alors face à ce qu’ils voient comme
une « invasion juive ». Alors que les grands propriétaires arabes
absentéistes continuent jusque dans les années 1920 de vendre leurs
terres, les métayers arabes, qui ne trouvent plus à s’employer sur
les terres juives où le travail hébreu est privilégié, sont désormais
privés de ressources. Les frustrations liées au manque de terre
éclatent dans des émeutes anti-juives en 1920, 1921 et 1929. Ces
dernières font 133 morts côté juif et 87 côté arabe.
Les Anglais, qui ne veulent pas se couper de leurs alliés arabes,
adoptent dès 1922 une politique de plus en plus restrictive et fer-
ment complètement le territoire à l’immigration en 1942, l’année
même où les nazis mettent en place la « Solution finale » en Europe.
Ce double contexte est à l’origine du développement de milices
armées dans les colonies agricoles et les villes (comme la Haganah,

338
SIONISME

créée en 1920), étroitement associées à la Histadrout (Fédération


générale des travailleurs d’Eretz Israël), fondée en décembre 1920,
comme, à partir des années 1930, de la lutte armée par les forces
sionistes les plus radicales, autour de Jabotinsky et de Menachem
Begin. Leur nouvelle armée secrète, l’Irgun est à l’origine de dans
l’attentat contre l’hôtel King David en juillet 1946, qui fait 91 morts
du côté britanique.

• L’émergence d’un État-nation


C’est pourtant durant cette période que le yishouv se dote des
institutions qui font de lui un État-nation en devenir. Quand David
Ben Gourion est élu à la tête de l’exécutif à Jérusalem en 1935, il
peut s’appuyer sur le Conseil national, qui remplit des fonctions admi-
nistratives et est flanqué d’une assemblée élue pour la première fois
en 1920 par l’ensemble de la communauté juive. C’est en son sein
que s’organisent les partis politiques issus des courants constitués
à la fin du XIXe siècle. L’implantation de fermes collectives, les
kibboutz, même si elle demeure minoritaire, est une traduction de
l’influence prédominante du courant socialiste regroupé, en 1930,
en un parti unique, le Mapai, flanqué de l’organisation syndicale
Histadrout chargée de diffuser dans toute la société les valeurs
collectives et du travail.
Dans le même temps se développe une culture nationale fondée
sur l’usage généralisé de l’hébreu, langue nationale depuis 1922,
enseigné dans un dense réseau d’écoles. Il est vrai que dans l’entre-
deux-guerres, de nombreux intellectuels juifs continuent d’utiliser
l’allemand y compris Arthur Ruppin lui-même qui avait pourtant pris
des cours d’hébreu. Mais, lorsqu’en 1927 le philosophe Martin Buber
tient un discours en allemand dans la toute nouvelle université
hébraïque de Jérusalem (fondée en 1925), il est accueilli par des pro-
testations véhémentes des enseignants et étudiants. C’est d’ailleurs
à la même résistance que se heurte le yiddish, qui n’a alors pas le
droit à une chaire. La vie culturelle se développe dans les villes nou-
velles comme Tel Aviv qui compte 120 000 habitants en 1935. Elle
abrite dans les années 1930 un musée et une salle de concert, qui
s’ajoutent au théâtre fondé en 1925.
Dans la lutte contre les Arabes d’une part, contre les Britanniques
de l’autre, se stabilise un des mythes fondateur essentiel du futur
État, celui de l’héroïsme combattant juif. Il est diffusé par des romans
épiques et par la construction de figures héroïques comme celle de

339
l’officier Joseph Trumpeldor, tué avec sept autres colons juifs lors
d’une échauffourée. Il sert de fondement à une réécriture de l’histoire
des origines où la résistance, celle des zélotes juifs contre les légions
romaines à Massada en 73 par exemple, joue un rôle essentiel. Il
est encouragé chaque jour par les exhortations d’hommes politiques
qui, à l’image de David Ben Gourion, en appellent à la vigilance
juive. Ce culte de l’héroïsme, envers de l’image négative de la
soumission de l’éternelle victime juive, alimente une sorte de
militarisme qui l’emporte progressivement dans la culture politique
sioniste.

À force d’acharnement, le yichouv était déjà presque un État en


1940. C’est pourtant la mauvaise conscience du monde occidental
face au génocide et l’épopée sinistre du navire l’Exodus refoulé
en juillet 1947 à son arrivée en Palestine avec à son bord 4 400
survivants des camps nazis qui vont rendre possible la fondation
d’Israël. L’État des Juifs, né à la croisée de diverses influences
culturelles et politiques européennes, n’est donc pas un produit
des puissances occidentales : celles-là en ont d’abord freiné l’émer-
gence. Mais il est bien un résultat de l’antisémitisme occidental et
n’aurait pu exister sans l’accord de ces mêmes puissances.
Pour Ben Gourion, ce lien devait se rompre. L’État juif devait
conduire à l’extinction de la diaspora et, avec elle, du sionisme.
Toutefois même si une vague d’immigration submergea d’abord
le pays (près de 700 000 personnes arrivèrent entre 1948 et 1951),
la grande majorité des Juifs est restée en « exil ». Actuellement, sur
13 millions de Juifs, moins de 5 millions vivent en Israël. Ils perpé-
tuent la tradition de diaspora, témoignant que, tant que l’antisé-
mitisme ne les contraint pas à fuir, une identité juive peut continuer
à vivre en dehors de l’État national juif.

notices Antisémitisme, Langues nationales,


reliées Minorités, Territoire et paysage.

340
SOCIALISME
ET COMMUNISME
En 1847, dans le Manifeste du Parti communiste, Karl
Marx affirmait : « Prolétaires de tous les pays, unissez-
vous ! ». Sur cette base, les socialistes d’abord,
les communistes ensuite, se sont organisés et rassemblés
au sein de trois Internationales successives entre 1864 et
1943. Ce message internationaliste, qui perdure jusqu’à
aujourd’hui dans le mouvement socialiste et communiste,
entre toutefois en contradiction avec la fondation de
partis socialistes nationaux dès le dernier tiers du
XIXe siècle, la construction du « socialisme dans un seul
pays » revendiquée par Staline dès la fin des années 1920
puis l’émergence du « national-communisme » à la fin du
XXe siècle. Comment peut-on penser cette contradiction ?

Le socialisme marxiste du XIXe siècle


entre internationalisme et question nationale

• Les fondements de l’internationalisme prolétarien


Pour les pères du socialisme, Karl Marx et Friedrich Engels,
le primat de la classe est absolu : la nation n’est qu’une catégorie
provisoire qui correspond à une nécessité du développement du
capitalisme et qui doit s’effacer avec lui. Mais la consolidation des
nations modernes, parce qu’elle assure le développement de la
bourgeoisie et du prolétariat, est une phase nécessaire, un préalable
à la révolution. C’est à travers ce prisme que Marx et Engels ont
analysé les questions nationales dans l’Europe du XIXe siècle. Ils ne

341
reconnaissent donc pas de droit automatique à l’autodétermination :
les revendications nationales doivent être étroitement subordonnées
aux objectifs révolutionnaires et ne sont légitimes que si elles les
favorisent.
Si, en 1871, Marx et Engels saluent l’unité allemande dans laquelle
ils voient le prélude à la première révolution socialiste, s’ils soutiennent
la cause irlandaise qu’ils interprètent comme une forme de révolte
contre la puissance coloniale anglaise, ils sont en revanche hostiles
aux revendications des Slaves du Sud car l’indépendance des « petites
nations » entraverait le développement du capitalisme et les progrès
de la révolution mondiale.
Cette vision se nourrit du caractère réellement international du
premier mouvement ouvrier. L’échec des révolutions de 1848 est à
l’origine d’une vaste émigration politique vers la Grande-Bretagne,
la Suisse et la Belgique. C’est au sein de ce creuset des exilés
politiques qu’est fondée à Londres en 1864 l’Association internatio-
nale des travailleurs (AIT) qui constitue un vrai parti mondial et non
pas une fédération de partis nationaux. L’AIT se réunit chaque année
en congrès et prend position sur les problèmes importants, y compris
les problèmes nationaux comme les questions irlandaise ou polonaise.

• Le socialisme national
Dès 1872, minée par ses divisions internes, l’AIT cesse toutefois
de jouer un rôle dirigeant dans le mouvement ouvrier européen. Elle
est surtout concurrencée par le développement de partis socialistes
nationaux dont les logiques politiques divergent rapidement voire
s’opposent. Chacun de ces partis puise dans des traditions politiques
et culturelles propres et élabore un programme politique répondant
à des situations économiques et sociales spécifiques et à des mesures
prises par les gouvernements nationaux. C’est particulièrement net
du premier et plus puissant d’entre eux, le Parti social-démocrate
allemand (SPD). Fondé en 1875, il se réorganise en 1891 lors du
congrès d’Erfurt. Dans son nouveau programme, « l’attentisme
révolutionnaire » voisine avec une stratégie de conquête électorale
nationale qui l’éloigne de l’idéal internationaliste.
La IIe Internationale socialiste, qui s’organise entre 1889 et 1891,
se présente en conséquence comme une fédération de partis et de
groupes nationaux autonomes, et se contente d’assurer les relations
entre les mouvements des différents pays. Dans les faits, l’interna-
tionalisme a vécu, même si les socialistes d’Europe occidentale

342
SOCIALISME ET COMMUNISME

continuent de professer un « internationalisme utopique » qui leur


permet de se distinguer du nationalisme fermé, devenu depuis les
années 1880 l’arme idéologique des partis de droite.
L’échec de l’internationalisme socialiste occidental est patent à
la veille de la Première Guerre mondiale. Dès 1907, une partie des
sociaux-démocrates allemands prend position en faveur d’une guerre
nationale défensive. Le 4 août 1914, les députés socialistes français
votent unanimement les crédits de guerre, ouvrant la voie à l’Union
sacrée. La mise en sommeil de la IIe Internationale est la conséquence
inéluctable du ralliement presque unanime de ses sections à la guerre
nationale (Russes, Serbes et Italiens exceptés).

• Les socialistes et la question des nationalités


en Europe centrale et orientale
Davantage que ceux de l’Ouest de l’Europe, les marxistes
d’Europe centrale et orientale (Autrichiens et Russes en particulier),
confrontés aux divisions du mouvement ouvrier, ont dû réfléchir aux
questions nationales. Sous la poussée de revendications sociales et
économiques spécifiques des différents groupes composant l’Empire
austro-hongrois, le Parti social-démocrate autrichien (SPÖ), fondé
en 1889, se transforme en 1897 en une fédération regroupant six
partis « nationaux » allemand, tchèque, slovène, polonais, italien et
ruthène. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR, 1898)
doit également opter pour une structure fédérale reconnaissant
l’autonomie de chaque nation de l’empire.
En 1899, lors du congrès de Brno, les représentants des différentes
sections du parti supranational de l’Empire austro-hongrois mettent
au point un programme des nationalités. Dans les discussions qui
précèdent, une partie des socialistes autrichiens adopte le point de
vue du théoricien socialiste allemand Karl Kautsky, qui concède une
autonomie culturelle aux nations définies comme des entités lin-
guistiques. Les représentants des Slaves revendiquent également des
droits politiques et économiques. Ils parviennent à faire inscrire dans
le nouveau programme du parti socialiste le principe d’égalité des
diverses nationalités au sein d’un ensemble fédéral et celle des
langues de communication au sein de l’Empire. C’est dans ce
contexte que le dirigeant social-démocrate Otto Bauer publie en 1907
un ouvrage de référence : La Question des nationalités et la social-
démocratie. Il y définit la nation comme une réalité culturelle et his-
torique. À rebours de Rosa Luxemburg ou d’autres sociaux-démocrates

343
allemands qui voient dans le nationalisme un écran à la lutte des
classes, il souligne la complémentarité, dans certains contextes, entre
revendications nationales et sociales. D’après lui, c’est le cas des
petites nations qui se développent au sein des États multinationaux
sous l’effet de l’industrialisation capitaliste et pour lesquelles les
revendications nationales s’alimentent de la lutte des classes. Cette
analyse le conduit à réévaluer les revendications nationales. Elle lui
permet également de développer une conception intéressante de la
nation fondée sur l’appartenance à une communauté ethno-culturelle,
indépendamment de l’enracinement dans un territoire, qui devait per-
mettre de répondre aux revendications nationales dans des contextes
multiculturels comme c’était le cas dans l’Empire austro-hongrois.
Les thèses d’Otto Bauer exercent une grande influence sur cer-
tains courants de la social-démocratie russe en particulier le Bund
(Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, de Pologne et de
Russie), fondé à Vilnius en septembre 1897, le mouvement arménien
et une bonne partie des socialistes caucasiens. Mais au sein du Parti
ouvrier social-démocrate de Russie, les tenants de l’autonomie
culturelle sont mis en minorité par les bolcheviks et par Lénine qui
défend depuis 1912 le principe de l’autodétermination territoriale.
En 1913, Staline, devenu le spécialiste des questions nationales au
sein du mouvement bolchevik, adopte une position « réaliste » éloi-
gnée des thèses de Bauer, des Bundistes ou des Caucasiens. Selon
lui, la nation est « une communauté humaine stable, historiquement
constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de terri-
toire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit
dans une communauté de culture ». Toute la politique des bolche-
viks va désormais tendre à enraciner, territorialement, mais pas seu-
lement, le fait national afin de mieux le contrôler.

La politique des nationalités


dans les pays communistes

• Les nationalités en URSS


Dans les années 1920, les bolcheviks mettent en œuvre une poli-
tique active de développement des nationalités et institutionnalisent

344
SOCIALISME ET COMMUNISME

parfois, tout particulièrement en Asie centrale, certains groupes qui


n’avaient pas nécessairement exprimé de revendications spécifiques.
Cette politique poursuit plusieurs objectifs. Stratégiquement, elle doit
permettre d’« acheter » le soutien de certaines populations, en par-
ticulier dans le Caucase colonisé de force par les tsars aux XVIIIe et
XIXe siècles. Elle constitue aussi une arme de combat contre les Blancs
durant la guerre civile (1917-1920). Mais les mobiles idéologiques
ne doivent pas être négligés. Fidèle au marxisme, Lénine voit dans
le nationalisme un passage inéluctable, voire même un élément
puissant de modernisation. Il lui semble donc nécessaire de le
favoriser, tout en l’encadrant, afin d’associer les élites locales en voie
de constitution à la construction du socialisme, et de développer leur
loyauté.
Les dirigeants soviétiques ont donc mené une politique volon-
tariste d’« indigénisation », la redécouverte et l’institutionnalisation
des cultures nationales constituant, dans une optique ethniciste, le
fondement de ces nations. Le travail sur les langues nationales a donc
constitué un élément central de cette politique. 192 langues ont été
recensées en 1926, officialisées et parfois fixées sous forme écrite.
De multiples territoires autonomes ont été dessinés dans les années
1920 sur cette base linguistique, selon une hiérarchisation dont la
logique est difficile à comprendre. Leurs frontières ont d’ailleurs varié
dans le temps en fonction des opportunités politiques. Certains
groupes culturels ont été favorisés et constitués en nations territo-
riales, alors que d’autres, qui formulaient des revendications d’au-
tonomie, n’ont pas bénéficié de la reconnaissance qu’ils attendaient.
Le cas biélorusse peut être ainsi interprété comme un exemple
d’« invention nationale ». Érigée en république en 1919, la Biélorussie
est, dans les années 1920, le terrain d’une politique de « biélorus-
sisation » qui conduit à la quasi-disparition de la langue russe des
écoles et des administrations. Les élites locales sont rapidement pro-
mues comme un groupe de cadres du parti biélorusse. De même pour
répondre au sionisme politique, la région juive autonome du
Birobidjan, dont la langue officielle est le yiddish (par opposition à
l’hébreu, langue religieuse), accueille, à partir de 1934, les citoyens
soviétiques de « nationalité juive ». Ce territoire situé en Extrême-
Orient soviétique, sur la frontière chinoise, n’accueillera jamais plus
de 10% des Juifs d’URSS, population bien intégrée à la société
comme à la culture soviétique, et peu tentée par une installation
sur un territoire aux conditions naturelles assez hostiles. Ce qui
n’empêche pas les citoyens « juifs », bien que leur degré d’implication

345
dans le judaïsme ait été souvent très faible, de se voir attribuer la
« nationalité » juive à partir de 1932.
Dans la Constitution soviétique promulguée en janvier 1924, les
différentes nationalités s’étaient vues reconnaître un droit à la séces-
sion. À partir de 1932, chaque ressortissant soviétique possède une
nationalité distincte de sa citoyenneté soviétique ou de celle qui le
lie à la république socialiste où il réside ; elle est inscrite sur son
nouveau passeport intérieur. L’appartenance nationale devient donc
un élément essentiel de l’identité des citoyens dans l’URSS stalinienne.
En même temps, celle-ci est largement ethnicisée et partiellement
déterritoralisée, les citoyens soviétiques gardent leur appartenance
nationale même s’ils devenaient citoyens d’une autre république.
À la chute de l’URSS en 1991, il existait cinquante-trois territoires
nationaux et plus de cent nationalités.
L’importance de la « nationalité » comme une identité culturelle
– et non politique – est également présente dans les constitutions
de la RDA, de la Tchécoslovaquie ou de la Hongrie communistes.
Celles-ci stipulent le respect des minorités nationales, qui ont notam-
ment le droit de recevoir un enseignement dans leur propre langue.
En RDA, les enfants de la petite minorité sorbe peuvent, jusque dans
les années 1980, fréquenter des classes particulières où ils reçoivent
un enseignement en langue sorbe.

• Une autonomie limitée


Dans le système pyramidal introduit par les bolcheviks, toutes
les nations ne jouissent pas des mêmes droits. Des « districts auto-
nomes », des « territoires autonomes » et des « républiques socia-
listes soviétiques » s’emboîtent comme des poupées russes. Dans
certaines régions, ceci conduit à un effritement territorial selon une
logique assez obscure, en particulier dans le Caucase et, à un moindre
degré, en Asie centrale. Les unités administratives se multiplient,
mais certains peuples clairement identifiés ne disposent par de ter-
ritoire. Le Turkestan de 1918 est ainsi une république multiethnique.
Entre 1924 et 1929, il éclate en cinq territoires aux statuts divers
(Turkménistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Karakalpakie, Kirghizie)
alors qu’une politique d’unification prévaut au même moment dans
le Caucase du Sud. En 1923, les trois républiques d’Arménie,
d’Azerbaïdjan et de Géorgie sont regroupées pour former une grande
République transcaucasienne. Elle est de nouveau dissoute en trois
blocs en 1936, mais le Nagorni-Karabakh, peuplé d’Arméniens, est

346
SOCIALISME ET COMMUNISME

alors institué en région autonome au sein de l’Azerbaïdjan (musulman).


La politique soviétique se caractérise ainsi par un émiettement,
parfois aberrant, des unités administratives dont les pouvoirs demeu-
rent dans les faits limités par le gouvernement fédéral. À l’issue de
la création de l’URSS en 1922, une discussion est menée sur la nature
du lien fédéral qui doit unir la République socialiste fédérative sovié-
tique de Russie (RSFSR) aux autres républiques socialistes. Malgré
ses dispositions fédérales, le texte promulgué en 1924 favorise
de fait le contrôle du centre sur les républiques, qui délèguent des
compétences fondamentales (représentation internationale, défense,
sécurité, commerce extérieur, budget, monnaie, crédit) aux organes
fédéraux : Soviet de l’Union et Soviet des nationalités. Cette limi-
tation du principe fédéral est accentuée durant la période stalinienne
tandis que la Constitution de 1977, en soulignant le rôle dirigeant
du Parti communiste limite, dans les faits l’autonomie des différentes
nationalités.

• Le modèle fédéral communiste en URSS


et en Yougoslavie
À partir des années 1960, la politique nationale volontariste
de la période stalinienne est remplacée par une « indigénisation »
silencieuse. Les représentants des nations non-russes sont de mieux
en mieux représentés dans les organes locaux et fédéraux du Parti,
en particulier dans les États baltes, dans le Caucase et en Asie
centrale. Dans les années 1960, les élites locales dominent ainsi
presque complètement dans ces régions. Par ailleurs, les difficultés
économiques croissantes encouragent progressivement le repli sur
les ressources locales.
Dans les années 1960-1970, chaque république est de plus en plus
traitée comme une entité politique représentant essentiellement
la nation majoritaire qui l’habite. L’histoire et la culture locale, le
folklore sont de nouveau encouragés. Cette politique a servi de base
à une sorte de nationalisme bureaucratique et a favorisé les conflits
nationaux au sein des républiques multinationales comme l’Azerbaïdjan.
Mais elle a également permis de développer des élites nationales qui
ont pu sans difficulté s’emparer du pouvoir au moment de la chute
de l’URSS.
La Yougoslavie communiste s’est organisée selon un modèle
similaire. À sa naissance, elle se décompose en six républiques :
aux territoires constitués (Serbie, Croatie, Slovénie, Monténégro),

347
s’ajoutent la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine qui se voient
également reconnaître une spécificité culturelle. Sur ce découpage
territorial se greffent diverses identités ethniques qui ne sont pas
nécessairement territorialisées (la nation tzigane, par exemple).
Comme en URSS, l’unité de l’ensemble est garantie par le parti
unique et, surtout, par la figure de Tito. Sa disparition en 1980 ouvre
la voie aux guerres des années 1990.
La nature fédérale de ce modèle institutionnel doit être nuancée,
car, en URSS comme dans les démocraties populaires, voire dans
les partis communistes d’Europe occidentale, un nationalisme rigide
a souvent été défendu et pratiqué.

Le nationalisme communiste

• L’URSS stalinienne
À partir du milieu des années 1930, la dictature totale de Staline
s’est accompagnée d’une politique d’unification des différentes
républiques et régions sous la houlette de la Russie. La domination
des ethnies les plus reconnues culturellement est favorisée lorsque
le pouvoir politique pense pouvoir s’appuyer sur elles. Cette politique
s’accompagne d’un nationalisme grand-russe qui se marque par la
généralisation progressive de l’usage de l’alphabet cyrillique (sauf
en Géorgie et Arménie). Dans certaines républiques autonomes, la
culture nationale continue d’être préservée. Mais, ailleurs, comme
en Ukraine, on assiste à une politique de russification massive. Des
campagnes contre le déviationnisme nationaliste sont lancées à
l’encontre de certaines populations. En Biélorussie par exemple, les
élites locales, soutenues dans la décennie précédente, sont désormais
expulsées des postes administratifs élevés et remplacées par des
Russes. Cette politique se confond souvent avec les purges politiques
massives qui déciment les élites locales. Durant la Seconde Guerre
mondiale, certaines populations accusées à tort ou à raison de
collaboration avec les Allemands sont déportées. C’est le cas
des Tchétchènes, un groupe musulman multiethnique, mi-nomade
mi-sédentaire, qui vit dans le Nord du Caucase. Après avoir farou-
chement combattu la colonisation progressive du Caucase par le pou-

348
SOCIALISME ET COMMUNISME

voir russe au XIXe siècle, ils ont majoritairement pris fait et cause
pour les bolcheviks qui leur promettaient une autonomie lors de la
guerre civile. Mais ils résistent ensuite à la collectivisation forcée
des terres dans les années 1930, ce qui les conduit à chercher le
soutien des Allemands. Joseph Staline les accuse de collaboration
avec l’ennemi et, en 1944, envoie la nation entière en exil au
Kazakhstan, tuant une grande partie d’entre eux pendant le voyage.
En revanche, d’autres nations, comme les Cosaques du Caucase
ou d’Ukraine, qui ont ouvertement collaboré – certains ont même
porté l’uniforme SS – n’ont pas été déportées.
Cette politique duale – le nationalisme local et ethnique est
encouragé sous certaines formes mais réprimé sous d’autres – est à
l’origine des graves conflits ethniques lors de la chute de l’URSS.
À côté des Tchétchènes, il faut évoquer le sort des Arméniens du
Nagorni-Karabakh, sous domination azérie. Victimes de persécutions
dans les années 1980, ils déclarent unilatéralement leur indépendance
en 1992. Celle-ci est à l’origine de la première guerre « ethnique »
de la période post-soviétique. Mais l’ancien territoire de l’URSS n’est
pas le seul espace gouverné par des communistes où l’on assiste à
une recrudescence des nationalismes.

• Le développement du nationalisme
dans les démocraties populaires
Comme en URSS, et contrairement à ce qu’on affirme souvent,
le renouveau des irrédentismes et des nationalismes en Europe
centrale ne s’explique pas d’abord par leur répression durant la
période communiste. Il faut au contraire en voir l’origine durant la
période communiste encouragé et alimenté par certains dirigeants
communistes.
À l’encontre de la solidarité internationale affichée et de la
politique d’échange au sein du Conseil d’aide économique mutuel
(CAEM), les États socialistes ont développé, par le biais de la
planification économique étatique, des politiques économiques
rigoureusement nationales, tandis que l’argumentaire nationaliste
était mobilisé dès les années 1960 par les dirigeants politiques de
la plupart des pays de l’Est pour asseoir une légitimité chancelante.
En Pologne et surtout en Roumanie, le nationalisme devient dans
les années 1980 la première idéologie d’État. Déjà, en 1962, le diri-
geant roumain Gheorghiu-Dej s’oppose fermement à la création d’un
organisme de planification unique pour tous les pays du CAEM. Cette

349
« résistance nationale » est poursuivie à partir de 1965 par son suc-
cesseur Nicolae Ceaus escu. Sa politique d’indépendance et de gran-
deur de la Roumanie prend des formes diverses. À partir de 1966,
l’interdiction et la pénalisation de l’avortement sont mis au service
d’une politique de peuplement, entraînant le décès de milliers de
femmes. Des projets industriels titanesques sur le bord du Danube
mettent en péril l’ensemble de l’équilibre écologique du delta. Après
avoir inséré des vocables slaves dans la langue roumaine pour ins-
crire la Roumanie dans l’aire d’influence soviétique, les racines latines
de la langue sont de nouveau mises à l’honneur tandis que
l’histoire nationale officielle inscrit la Roumaine dans la continuité
de la Dacie romaine. Cette politique de grandeur nationale s’accom-
pagne de mesures de roumanisation forcée des minorités nationales,
tout particulièrement en Transylvanie où les villages hongrois sont
systématiquement débaptisés. Sans prendre ces formes radicales,
d’autres pays communistes ont mené une politique nationaliste et
hostile aux minorités. En Bulgarie, Todor Jivkov a mené une poli-
tique d’assimilation des minorités considérées comme « turques » à
partir des années 1970, obligeant les individus à changer de nom puis
encourageant, à la fin des années 1980, leur départ vers la Turquie
dans des conditions économiques désastreuses. Dans des contextes
économiques et sociaux difficiles, le nationalisme a servi à détourner
l’attention de la population sur des minorités constituées en boucs
émissaires.
Dans l’ensemble, les situations de pénurie engendrées par les
mauvais résultats économiques de la planification centralisée ont, en
particulier dans les vingt dernières années de ces régimes, encouragé
les comportements protectionnistes des populations locales et des
réactions xénophobes à l’égard des « autres », y compris ceux
venant des « pays frères », accusés de vouloir piller les biens pro-
duits par les combinats nationaux. Ces comportements étaient par-
ticulièrement répandus en RDA, pays qui, sans avoir atteint
l’abondance, était relativement plus prospère que les autres et qui,
pour cette raison, était devenu dans les années 1980 une destination
privilégiée de touristes « économiques », en particulier polonais.
Alertées par les réactions xénophobes des populations, les autori-
tés politiques prirent des mesures pour limiter les achats de ces «
touristes », témoignant de l’incapacité de l’économie planifiée à
s’adapter à l’accroissement de la demande.

350
SOCIALISME ET COMMUNISME

• Les partis communistes


dans l’opposition nationale
Encore étroitement associés entre eux et surtout à l’URSS au sein
de la IIIe Internationale ou Komintern (1919-1943) durant la période
de l’entre-deux-guerres, les partis communistes développèrent tou-
tefois un positionnement national, voire nationaliste, dès cette époque.
Celui-ci est d’ailleurs largement dicté par Staline via le Komintern.
C’est le cas tout particulièrement du Parti communiste français
qui, sous la direction de Maurice Thorez, insiste dès 1936 sur son
enracinement au sein du « peuple de France ». Bien qu’il affirme
une solidarité internationale sans faille avec les peuples opprimés
et une loyauté indéfectible à l’égard de son allié soviétique, le PCF
développe ensuite, à partir de la fin de l’année 1940, une politique
de « Front national » qui transforme la résistance au fascisme en une
guerre patriotique et anti-allemande. Elle autorise l’alliance avec la
résistance gaulliste à partir de 1943. Cette rhétorique nationale marque
le pas entre 1947 et 1955 sous l’influence du Kominform, qui suc-
cède au Komintern en 1947, et de la guerre froide, mais elle reprend
à partir de 1956 dans le sillage de la déstalinisation. La « voie fran-
çaise vers le socialisme » passe dans les années 1970 par une défense
des intérêts français, de la production française et de l’ouvrier
français, victime du « capitalisme mondial » incarné par les États-
Unis et de l’Europe « libérale » que le Parti communiste français com-
bat jusqu’à aujourd’hui. Dans un retournement saisissant par rapport
à la lettre du marxisme, le nationalisme est devenu pour les com-
munistes une arme contre le capitalisme.

Ainsi, l’internationalisme prolétarien, au fondement du mouvement


socialiste européen, cède rapidement la place à des socialismes
nationaux, parfois même nationalistes. La IIIe Internationale et le
mouvement communiste, bien qu’ils aient affirmé à plusieurs
reprises leur attachement à l’internationalisme, ne résistent pas
d’avantage à la puissance des logiques nationales. Dans les pays
socialistes, le nationalisme et les crises xénophobes qu’il engendre
sont un résultat quasi-mécanique de l’économie étatique et des
situations de pénurie. La célébration de la grandeur nationale est
une arme pour faire oublier les échecs du régime, en particulier en
Roumanie. C’est moins dans l’affirmation d’un internationalisme de
façade et dans la remise en cause toute verbale du cadre national

351
que dans les réflexions et les solutions qu’ils ont momentanément
déployées pour y faire face au tournant entre les années 1880
et 1920 que socialistes et communistes ont parfois fait œuvre
novatrice.

notices Économie, Europe et supranationalité,


reliées Fédéralisme et autodétermination, Langues
nationales, Minorités.
Carte : L’URSS en 1924.

352
SYMBOLIQUE
NATIONALE
L’intégration des masses dans une culture nationale va
de pair avec leur implication croissante dans la sphère
politique. Les symboles politiques sont des agents actifs
de la politisation et, parmi eux, les symboles nationaux
cristallisent le sentiment d’appartenance à la communauté
nationale. Par l’usage des symboles, les populations
éveillent des émotions collectives, manifestent leur
attachement ou leur allégeance à la communauté et
s’identifient à l’État-nation moderne.
Il faut s’intéresser aux contenus des symboles, mais aussi
à leurs fonctions sociales mises en relation avec des modes
d’organisation ou de domination caractéristiques de la
société nationale.

Nature et origine variées des symboles nationaux

• La variété des symboles nationaux


Au sens anthropologique, le symbolique est l’activité d’attribution
du sens au monde, la sélection de significations et leur hiérarchisation
dans le cadre d’une culture propre. Autrement dit, toute culture se
présente comme un certain ordre symbolique. L’activité symbolique
s’applique donc à une infinité d’objets.
Depuis longtemps déjà, l’histoire des représentations a mis l’accent
sur l’importance des objets symboliques et de leur perception. En
France, Maurice Agulhon fit œuvre pionnière en étudiant la figure
de Marianne représentant la République, au carrefour de l’histoire

353
politique, de l’histoire de l’art, des mentalités et de la culture. Cet
historien définit le symbole politique comme une « réalité visible,
faite pour représenter, et que sa visibilité a transformé en emblème ».
Il insiste sur le caractère naturellement polysémique de tout symbole
(par exemple, la tour Eiffel est à la fois symbole de modernité et
symbole de Paris).
À grands traits, on peut distinguer trois types de symbolique
nationale :
– Les symboles étatiques permettent d’identifier l’État à la
communauté nationale. Les drapeaux, les hymnes, les devises, les
fêtes nationales, les figures allégoriques (Marianne, Germania), les
monuments commémoratifs (la colonne de la Bastille) et même
certaines composantes de l’État (le monarque, l’Église, l’armée,
l’école…) en sont autant d’expressions. On les trouve représentés
sur une grande variété de supports : les monnaies, les sceaux, les
timbres postes, les bustes dans les mairies, les écussons et autres
armoiries, etc.
– Les symboles de la communauté nationale recouvrent une
réalité plus vaste : animaux (le coq gaulois), couleurs (l’orange pour
les Pays-Bas), objets religieux (la vierge noire de Czestochowa, la
vierge du Pilar en Espagne), arbres et plantes (l’arbre de Guernica
au Pays basque, le lys en France), données topographiques (le Rhin
en France, la montagne du Canigou ou de Montserrat en Catalogne),
associations (un club de football, un groupe choral, une association
patriotico-étudiante comme les Burschenschaften en Allemagne), etc.
Mais ces symboles sont instables, polysémiques et bien souvent
contradictoires entre eux. Ils peuvent signifier l’ensemble ou seu-
lement une partie de la communauté. Ils peuvent coïncider avec un
symbole étatique – l’arbre de Guernica est devenu le symbole de la
communauté politique autonome d’Euskadi – ou pas – en Irlande,
le drapeau vert avec une harpe jaune est un symbole qui n’est pas
reconnu par la République d’Irlande, laquelle a préféré le Tricolour
en 1922.
– Enfin, les symboles historiques s’inspirent du passé des nations.
Ils se composent de héros légendaires (Guillaume Tell en Suisse,
Ossian en Écosse) et de personnages historiques réels (Jeanne d’Arc
ou Charles De Gaulle en France), de batailles (celle de Mohacs contre
les Ottomans en 1526 en Hongrie, ou celle de la Montagne-Blanche
en 1620 en Bohême), de musées ou d’édifices remarquables (la cathé-
drale de Cologne, celle de Westminster à Londres, le château de
Versailles), etc.

354
SYMBOLIQUE NATIONALE

• L’origine des symboles nationaux :


un passé ambigu
La question des origines de la symbolique nationale est compli-
quée de deux faits : d’une part, nombre de symboles communautaires
préexistent aux nations, comme les symboles religieux par exemple ;
d’autre part, il ne peut y avoir à proprement parler de symboles
nationaux tant que la nation n’a pas été proclamée et reconnue par
une révolution libérale. Ainsi, les symboles les plus anciens sont
nationalisés a posteriori au cours du XIXe siècle. Cependant, les
monarchies d’Ancien Régime ont pu développer une symbolique
abondante qui célèbre de manière ambiguë tout autant le monarque
que ses sujets.
En Espagne par exemple, les Bourbons opèrent une rénovation
des symboles dès la fin du XVIIIe siècle : le drapeau de la marine,
défini en 1785, est appelé bandera nacional par Charles III et devient
l’étendard des places maritimes en 1793. Mais il n’inclut ni la fleur
de lys ni le bleu azur qui sont les symboles de la dynastie Bourbon.
De même, la Marcha de los Granaderos (ou Marcha Real) identifie
la monarchie avec l’ensemble hispanique. Dans les paroles toutefois,
« mon armée » fait référence au roi, et non pas à la nation.
Au XVIIe siècle, l’Escorial, construit par Philippe II, ne comprend
aucune référence à l’Espagne. Dans sa décoration abondent les
représentations de personnages bibliques, de gloires dynastiques,
de batailles (Tunis, Pavie…), de vertus princières (sagesse, pru-
dence, force) ou de symboles de la monarchie universelle.
L’interprétation mythique des origines de la monarchie prévaut
(Hercule ou l’empereur Hadrien). Dans les années 1740, la décora-
tion du Palais d’Orient à Madrid montre une nouvelle source d’ins-
piration : une collection de statues figure l’histoire de l’Espagne et
les inscriptions sont désormais en castillan, et non plus en latin. Il
faut souligner l’ambiguïté de ces symboles qui représentent à la fois
la maison royale et la nation.
Les guerres napoléoniennes sont à l’origine de l’adoption de nom-
breuses symboliques nationales en Europe. D’une part, l’influence
de la symbolique révolutionnaire française marque nombre de cercles
libéraux : le principe du drapeau tricolore est ainsi adopté en Italie,
en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, etc. D’autre part, la réac-
tion patriotique face aux envahisseurs favorise la naissance des pre-
miers symboles nationaux. En Espagne, le Dos de Mayo
(2 mai 1808), date de la révolte de la population madrilène contre
les troupes du général Murat en 1808, est décrété férié dès 1809 et

355
devient fête nationale en 1811. Le culte d’État en est organisé en
1814, confié en partie à l’armée qui garde les reliques des combat-
tants de l’insurrection dans l’église de San Isidro, le patron de Madrid.
En Saxe, la bataille de Leipzig (1813) est commémorée sous l’im-
pulsion du romantique Ernst Arndt dès 1814. En Allemagne, les faits
de 1813 sont à l’origine des quatre monuments les plus importants
du culte national avant 1871 : le Walhalla, un panthéon national inau-
guré en 1842 en Bavière, la Befreiungshalle, également en Bavière,
qui commémore la guerre de libération de 1813-1815, le monument
à Hermann dans la forêt de Teutoburg et le mémorial de la Bataille
des nations à Leipzig.
Toutefois, l’origine des symboles nationaux fait l’objet de
nombreuses légendes incertaines qui leur confèrent un caractère
mythique. En Italie circulent plusieurs légendes quant à la naissance
du drapeau tricolore. Une version veut qu’il apparaisse pour la
première fois en 1794 à Bologne lorsque deux étudiants révolu-
tionnaires et jacobins mêlent en cocarde le vert de l’espoir et le
rouge/blanc de la commune de Bologne. Selon une autre version, il
est aux couleurs de l’insigne de la garde nationale de Milan en 1796,
désignées comme « couleurs nationales » par Napoléon pour recon-
naître les troupes milanaises dans l’armée impériale. Ce sont en effet
les couleurs de la République cisalpine en 1797 puis celles du
Royaume italique en 1805.

La fonction politique des symboles nationaux

• Des objets politiques de lutte


Les conflits qui tournent autour des symboles, trop souvent négli-
gés par l’historiographie, mettent en scène des luttes quant au sens
politique de la nation.
On connaît en France les résonances des conflits touchant au
drapeau tricolore ou à la figure allégorique de Marianne. Le drapeau
tricolore fut l’emblème de la monarchie constitutionnelle, de la
Première République, du Consulat et de l’Empire. En 1815, Louis XVIII
lui préféra le drapeau blanc, devenu au cours des guerres vendéennes
le symbole de la monarchie. En 1830, la révolution libérale rétablit

356
SYMBOLIQUE NATIONALE

le drapeau tricolore qui, à partir de 1832, est contesté par le mou-


vement démocratique. En février 1848, le courant radical et parti-
san d’une démocratie sociale défend l’option du drapeau rouge pour
la nouvelle république. Mais Lamartine, chef du gouvernement pro-
visoire, convainc devant l’Hôtel de Ville de Paris de conserver le
drapeau tricolore, au nom de la filiation avec 1789. Par la suite, le
drapeau national n’est plus jamais contesté, ni par le Second Empire,
ni même par le régime de Vichy. En 1873-1875, l’héritier de la cou-
ronne, le comte de Chambord, met comme condition à son retour
au trône l’adoption du drapeau blanc : même ses partisans l’en décou-
ragent ! L’affaire a pour conséquence de scinder les monarchistes en
deux camps, et contribue à l’échec de la restauration.
Marianne, elle, est très tôt un symbole républicain, un idéal de
combat révolutionnaire et par conséquent un signe de ralliement des
radicaux. Progressivement, son sens s’élargit jusqu’à représenter la
nation tout entière. Ce glissement est l’objet de conflits politiques viru-
lents qui opposent à Marianne d’autres allégories : le roi, l’Empereur,
Jeanne d’Arc pour une version catholique et nationaliste de la nation.
Parmi les républicains eux-mêmes, des divisions se font jour entre les
partisans d’une Marianne révolutionnaire, jeune, échevelée, juchée sur
les barricades (telle La Liberté guidant le peuple, Delacroix, 1830) et
ceux d’une Marianne d’ordre, matrone et déesse, assise et assagie
par l’âge, telle que la IIe puis la IIIe Républiques la promeuvent.
Si l’allégorie anthropomorphe et impersonnelle de l’État s’impose
en France, en Belgique et dans une moindre mesure en Espagne, elle
échoue à faire consensus en Suisse, en Allemagne ou bien en Italie.
Là, ce sont plutôt des personnages historiques qui cristallisent la
symbolique nationale, tels Garibaldi en Italie, Guillaume Tell en
Suisse ou Bismarck dans l’Allemagne post-unitaire.
On assiste en Italie à une « garibaldisation » de l’espace à partir
de 1878, avant même le décès du patriarche en 1882. Le culte, au
départ éclaté et local, est l’objet de deux lectures contradictoires. Pour
les républicains, Garibaldi est un symbole révolutionnaire : le pèle-
rinage sur l’île de Caprera, à son domicile puis sur sa tombe, devient
une manifestation de masse à partir de 1887. Pour les monarchistes,
Garibaldi est l’homme de l’unité derrière Cavour : sa monumenta-
lisation à Rome (1895) suscite un engouement dans la plupart des
villes italiennes (Gênes, Palerme, Naples, Mentana…). À partir de
1907, à l’heure où l’Italie s’apprête à coloniser la Libye (1912), le
Garibaldi démocrate et le Garibaldi unitaire sont éclipsés par le
Garibaldi nationaliste, aux connotations volontiers militaristes. En

357
1909, le cinquantenaire de l’unité est l’occasion d’une exaltation que
récupère ensuite le fascisme : Garibaldi le condottiere, meneur
d’homme, guerrier et patriote est fêté avec faste en 1932, à l’occa-
sion du cinquantième anniversaire de son décès. Le parallèle entre
les Chemises rouges et les Chemises noires contribue à discréditer
fortement ce symbole national qui survit difficilement aux années
d’après-guerre. Face à cette lecture conservatrice du personnage, les
radicaux investissent la figure de Mazzini qui avait été jusqu’alors
laissée à l’écart. Mais, il n’y a pas de projet de monument au
fondateur de la Jeune-Italie à Rome avant 1890 et les travaux sont
paralysés de 1914 au début des années 1920. Après la pose de la
première pierre en 1922, le régime fasciste rejette le projet. Le
Risorgimento qu’on fête alors fait l’impasse sur le Printemps des
Peuples que Mazzini symbolise.

• Les symboles et l’intégration nationale


La virulence de ces conflits politiques conduit à s’interroger
sur la capacité des symboles à intégrer les citoyens dans la nation.
Dans certains cas, les symboles parviennent à acquérir une stabilité
d’interprétation et d’usage qui en font des signes de reconnaissance
indiscutés et indiscutables, comme le drapeau français passé 1848
par exemple. Dans d’autres cas cependant, les symboles ne par-
viennent pas à rassembler, jusqu’au XXe siècle. Des relations de
concurrence entre divers symboles, de hiérarchisation subtile ou de
complémentarité se définissent alors.
Le drapeau tricolore italien est une incontestable réussite. Il est
d’abord un symbole clandestin de la Charbonnerie pendant la période
des Restaurations, arboré en 1821 à Naples, en 1831 à Modène, Parme
ou Ferrare. Choisi par Mazzini pour symboliser le mouvement Jeune
Italie en 1831, accompagné de la devise « Dieu, le peuple, l’humanité »,
il connaît un vif succès, notamment lors des insurrections de 1834.
En février 1848, il flotte à Turin. Si le Statuto (charte constitutionnelle)
accordé en 1848 par Charles-Albert de Piémont-Sardaigne est le
symbole des conquêtes libérales, le drapeau tricolore est davantage
celui de l’unité. C’est pourquoi il devient le drapeau piémontais en
1848, au détriment du drapeau bleu de la monarchie savoyarde.
L’appropriation du drapeau par le courant du Risorgimento libéral et
modéré donne aux Piémontais une prééminence symbolique dans
le processus unitaire. La monarchie piémontaise en exploite les ver-
tus par un usage intensif : fête de l’Unité nationale, salut au drapeau,

358
SYMBOLIQUE NATIONALE

décor des façades des édifices publics. Pendant la période fasciste,


les mouvements de résistance et le Parti communiste se l’appro-
prient (journaux Il Tricolore, Stella tricolore). C’est pourquoi, en 1945,
la République maintint le drapeau tricolore malgré le changement de
régime : seule la croix savoyarde est ôtée. L’après-guerre marque
donc la récupération de la valeur positive d’un drapeau d’inspira-
tion néorisorgimentale.
En Allemagne, aucun drapeau ne parvient à symboliser l’unité
allemande jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
Le drapeau noir/rouge/or est pour la première fois arboré par les
cercles libéraux lors des cérémonies patriotiques de Hambach, en
mai 1832. Ces derniers, favorables à une réforme du Bund, font du
drapeau tricolore le symbole de l’aspiration unitaire et libérale. En
1848, les députés du parlement de Francfort manifestent leur unité
et leur enthousiasme par l’adoption officielle de ce symbole qu’ont
consacré les barricades.
Cependant, à partir de 1849, au fur et à mesure que la solution
prussienne de l’unité s’impose, les couleurs noir/blanc/rouge de la
Prusse l’emportent. En 1871 cependant, la symbolique du nouveau
Reich demeure longtemps dans l’incertitude : le drapeau prussien
n’est adopté qu’en 1892 en même temps que son hymne. Dans les
milieux nationalistes, l’usage du drapeau prussien se répand rapi-
dement, notamment autour des monuments aux morts de 1870, grâce
aux Cercles de combattants, premier mouvement populaire et natio-
nal allemand. Mais, face aux difficultés du Kaiserreich à définir
des symboles unitaires, la figure de Bismarck fait rapidement office
de culte national et ce, bien avant son décès en 1898. En 1901, à
Berlin, Bismarck représenté en uniforme de cuirassier, est représenté
entouré d’Atlas et de Siegfried, symboles de puissance et de raison.
À Hambourg, en 1906, Bismarck est représenté sous les traits de
Roland pour signifier l’invincibilité et l’unité du peuple allemand.
Ainsi, l’héroïsation de Bismarck permet la superposition de la sym-
bolique nationale et de celle d’un régime autoritaire et militariste.
Ceci explique qu’en 1919 la République de Weimar choisisse les cou-
leurs libérales, noir/rouge/or. Dans les années 1920 cependant, de nom-
breux cercles nationalistes et l’armée continuent d’arborer les couleurs
impériales, contribuant ainsi à miner la légitimité de la démocratie.
Dans la plupart des cas, le rapport entretenu entre les symboles
est celui d’une complémentarité ou d’une hiérarchisation subtile. Par
exemple, les symboles régionaux peuvent parfaitement coexister avec
les symboles nationaux, comme c’est le cas en Suisse.

359
• La capacité intégrative des symboles :
le cas espagnol
Le rôle de l’État dans la diffusion des symboles nationaux est
central. Un État indifférent à ces instruments d’intégration subit un
déficit symbolique qui nourrit la contestation à son égard. En Espagne
par exemple, l’État n’a pas manifesté au XIXe siècle la volonté de
promouvoir des symboles nationaux susceptibles de rassembler les
populations sous sa domination. Le drapeau rouge et or est adopté
par les constitutionnels libéraux à Cadix en 1810 puisque la bannière
est celle des ports militaires. Mais, de retour sur le trône en 1814,
Ferdinand VII en condamne l’usage. Après la révolution libérale
de 1833, c’est au cours des guerres civiles carlistes (1833-1839)
que son emploi s’étend aux armées. Il faut attendre 1843 pour que
le drapeau soit celui de l’armée, à l’époque où les pronunciamentos
militaires régulent la vie politique du pays. Au cours des guerres colo-
niales de 1860, le drapeau se popularise mais ce n’est qu’en 1868,
lors de la Glorieuse Révolution, qu’on le voit brandi dans les rues.
Entre temps, les carlistes, les républicains et les mouvements régio-
nalistes définissent des emblèmes concurrents. En 1873 par exemple,
l’éphémère République espagnole choisit un drapeau différent
(repris par la Seconde République en 1931). Ce n’est qu’en 1908
qu’une loi oblige les bâtiments publics à pavoiser le drapeau rouge
et or, à une époque où l’espace public est de fait conquis par de
nombreux autres drapeaux contestataires. Le franquisme rétablit la
bannière de la monarchie en 1939 en changeant l’écusson central et
la monarchie constitutionnelle le garde ensuite. L’adoption par la gauche
du drapeau rouge et or est l’un des signes de la transition démocra-
tique. Cependant, aujourd’hui, la guerre des drapeaux fait rage là où
d’autres nationalismes dominent, en Catalogne et au Pays basque.
Toujours en Espagne, l’hymne de la Marcha Real est très tôt
abandonné au profit de l’hymne libéral dit de Riego, en 1820, sym-
bole de toutes les révolutions en 1840, 1854, 1868 et 1931. Devenu
symbole national en 1908 seulement quand la monarchie conser-
vatrice développe un fort nationalisme, la Marcha Real est l’un des
rares hymnes au monde à ne pas comporter de paroles, malgré les
efforts des régimes successifs pour l’en doter. En fait, La Marseillaise
avec des paroles en espagnol est autrement plus populaire. Quant à
la fête nationale, Ferdinand VII refusa de reprendre la tradition du
Dos de Mayo madrilène. Après un bref retour entre 1820 et 1823
(Trienio liberal), la fête est éclipsée par la fête de saint Jacques, le
25 juillet. Au XIXe siècle, le Dos de Mayo est surtout une fête de

360
SYMBOLIQUE NATIONALE

la capitale et l’État ne participe jamais aux festivités. Les libéraux


craignent une commémoration par trop révolutionnaire et populaire
et les conservateurs lui préfèrent des fêtes patriotiques militaires qui
n’offrent aucune sorte d’intégration des masses à la politique. Après
le renversement de la monarchie conservatrice par la révolution de
1868, le Dos de Mayo devient la fête nationale sans néanmoins faire
l’unanimité. Oublié lors de la Restauration de 1874, il est rapidement
concurrencé par l’apparition du 1er mai en 1892 et la fête devient
l’apanage des militaires qui s’approprient ainsi la symbolique natio-
nale. En 1918, finalement, la monarchie l’abandonne définitivement
au profit d’une nouvelle fête nationale qui satisfait les rêves impé-
rialiste et catholique de l’Espagne : le 12 octobre, à la fois anniversaire
de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et fête de la
vierge du Pilar, à Saragosse. La fête dite « de l’hispanité » est encore
aujourd’hui la fête nationale de la monarchie.

L’usage des symboles :


un vécu substitutif de la nation
Les symboles sont l’objet de pratiques sociales qui gagnent de
proche en proche des populations toujours plus importantes.
Celles-ci suscitent une expérience directe de l’existence de la com-
munauté où le petit nombre de participants est l’expression méta-
phorique de la nation.

• Deux symboles de substitution : le roi et Dieu


Les symboles sont des entités abstraites qui rendent difficile
une appropriation positive et concrète. La personne du roi, symbole
concret de la nation, présente souvent une capacité d’identification
supérieure.
En Italie par exemple, la figure traditionnelle du pays est depuis
l’Empire romain, une jeune femme coiffée d’une tour crénelée.
Réapparue au début du XIXe siècle, cette allégorie souffre d’une repré-
sentation instable et mal définie (elle est tantôt coiffée d’une couronne,
d’une étoile, ou d’une tour). En 1859, la monarchie piémontaise
mobilise l’allégorie sous la forme d’une jeune femme libérée de
ses chaînes. Elle devient une représentation officielle en 1876 sur
les médailles, en 1870 sur les billets, et en 1908 sur les pièces de

361
monnaie. L’indéfinition de cette image provient en partie de la force
des allégories municipales (en 1911, Rome est figurée de la même
manière que l’Italie par exemple) et des cultes aux vierges. Elle
contraste aussi avec le succès que remportent la figure du monarque
et la croix savoyarde. Sur les timbres, les boîtes aux lettres, les mon-
naies figure le roi. Ce culte culmine avec l’édification du monument
à Victor-Emmanuel construit sur le Capitole, à Rome, entre 1878 et
1911. Lorsqu’en 1921 un soldat inconnu est enterré au pied du monu-
ment, l’identification du roi et de la patrie est alors complète. De
même, le culte à Garibaldi paraît autrement plus concret aux Italiens.
Il est difficile de déterminer si l’échec de l’allégorie est cause ou
conséquence du succès de la figure du monarque.
Aux Pays-Bas en revanche, la figure du monarque connaît de
grandes difficultés à s’imposer depuis que la dynastie des Orange a
retrouvé son trône en 1813, après vingt-trois ans de guerres révolu-
tionnaires et trois ans de pure et simple annexion à l’Empire français.
En fait, l’identification nationale au roi progresse remarquablement
après en 1831, lorsque les guerres de séparation de la Belgique accé-
lèrent la construction nationale. Cependant, la tradition anti-orangiste
demeure vivace pendant tout le XIXe siècle, notamment en souvenir
de la lutte de pouvoir qui a opposé au XVIIe siècle Maurice d’Orange
à Johan van Oldenbarnevelt (exécuté en 1619), le représentant de
la République.
Il est fréquent de considérer que l’identification nationale à la
monarchie n’est nulle part plus aboutie qu’en Grande-Bretagne. En
fait, l’érection de la monarchie en symbole national est récente. Au
début du XIXe siècle, le prestige de la monarchie est au plus bas.
George III et ses douze enfants ont des vies privées scandaleuses.
Lorsqu’il accède au trône en 1820, George IV répudie son épouse,
Caroline de Brunswick. Celle-ci s’y oppose avec vigueur, bénéfi-
ciant de la sympathie des libéraux et des Londoniens. Lorsque
Victoria accède au pouvoir (1837), elle a beaucoup de difficultés à
relever l’image d’une monarchie discréditée et décriée. Elle est ainsi
visée par sept attentats. À partir de 1850, la monarchie redevient plus
populaire même si le républicanisme a toujours bonne presse dans
l’opinion publique. En 1872, Disraeli met la défense de la monar-
chie au nombre des priorités de son gouvernement, mais on peut
dater la véritable identification des Britanniques à la monarchie à
l’accession d’Edouard VII au trône au début du XXe siècle.
La religion est un autre moyen de rendre concret et visible l’exis-
tence de la nation aux yeux de ses membres. Même si les symboles

362
SYMBOLIQUE NATIONALE

nationaux constituent un vocabulaire sécularisé de la vie politique,


les symboles religieux demeurent souvent prégnants. En Espagne
par exemple, bon nombre de symboles nationaux sont aux mains de
l’Église (vierge du Pilar, fêtes religieuses qui remplacent les fêtes
civiques, célébration de victoires sur le Maroc et Cuba devenant des
hymnes à la croisade chrétienne contre l’infidèle). Le choix de la fête
nationale, le 12 octobre, illustre l’interpénétration de la symbolique
religieuse et politique. En France à l’inverse, Marianne l’emporte
largement sur Jeanne d’Arc, même si ce prénom n’est pas dépourvu
d’ambiguïté (Marie-Anne).
En Irlande, en Pologne (où l’évêque de Poznan assure la continuité
de la nation disparue), en Grèce, en Roumanie, en Russie ou au Pays
basque (où la fête nationale, Aberri Eguna, est fixée au jour de
Pâques), les identifications religieuse et nationale sont très imbriquées.
Dans les nations issues de l’Empire ottoman qui érigent leurs Églises
respectives en institutions autocéphales (Serbie, Croatie), le phéno-
mène est particulièrement flagrant.
Mais la construction des nations elle-même, dans l’esprit de 1848,
est indissociable de l’avènement d’un esprit religieux qui touche au
mysticisme, l’union retrouvée de la nation et de la religion s’exprimant
par exemple dans le baptême des arbres de la liberté.

• Propagation et apprentissage des symboles


nationaux
Les cérémonies rituelles mobilisent et diffusent les symboles
et en permettent l’appropriation par les populations. La dimension
pratique de l’usage des symboles est essentielle pour comprendre
leur efficacité. Le succès social des rites dépend étroitement de leur
capacité à produire un assentiment, un plaisir d’être ensemble. Les
cérémonies offrent avant tout une expérience directe et sensible de
la communauté qui est au fondement du sentiment d’appartenance.
Il faut prêter attention aux scénographies, aux décors, aux défilés,
aux couleurs, etc. La production des valeurs émotives qui vise l’im-
plication des participants utilise un vocabulaire précis. La musique
et le chant choral des hymnes constituent une technique d’ébranlement
émotif. De même, le corps est convoqué dans les défilés, les nombreux
applaudissements, les danses folkloriques.
L’élément visuel est également très sollicité, en particulier dans
l’usage immodéré des couleurs : lacets, drapeaux, emblèmes, rubans,
draps de toutes sortes et de toutes tailles. Ces effets visuels, en partie

363
hérités des fêtes religieuses, ont dès l’origine une importance capitale.
L’effet de communion est enfin favorisé par les gestes d’élévation :
la montée du drapeau, le lâcher de colombes, l’accrochage des cou-
ronnes en hauteur, les applaudissements mains levées font partie du
registre abondamment utilisé par les rites symboliques. Les cérémonies
manipulatrices de symbole ont pour fonction de rapprocher, d’agré-
ger, de réunir dans un même élan de plaisir, peut-être pour mieux
conjurer les fractures et les querelles latentes. En somme, l’usage
des symboles permet de constituer une communauté métaphorique
et substitutive de la communauté nationale.
De plus, l’efficacité des rites est fonction de la présence de certaines
entités ou institutions susceptibles de galvaniser l’enthousiasme
participatif : les associations culturelles jouent un rôle agrégateur et
multiplicateur ; l’armée cristallise l’attention, notamment lors des
défilés militaires du 14 juillet dans la France d’après 1880 ; l’Église
favorise la communion nationale.
La participation qu’appelle la manipulation des symboles n’a cessé
de croître au cours des XIXe et XXe siècles : elle recoupe certainement
l’irruption des masses en politique.

Si le XIXe siècle a forgé la plupart des symboles nationaux européens,


il en a également créé bon nombre qui n’obéissent pas à la logique
nationale : le drapeau rouge, L’Internationale notamment. Au XXe
siècle, leur usage devient courant et passe souvent inaperçu aux yeux
des populations désormais nationalisées : on met en doute la valeur
nationaliste de telle ou telle manifestation sportive où les drapeaux
nationaux occupent pourtant une place privilégiée. Dans les pays
où le symbole demeure conflictuel, on sait bien qu’ils sont un res-
sort fondamental de la définition de la nation et un outil indis-
pensable à la nationalisation des populations. Récemment, les
disputes entre la Grèce et l’ex-république yougoslave de Macédoine
pour l’usage du soleil de Philippe de Macédoine sur la bannière de
ce dernier État, et les difficultés de définition ou de respect du dra-
peau de la Bosnie rappellent l’importance des symboles nationaux.

notices Folklore, Guerre d’indépendance, Langues


reliées nationales, Patrimoine, Religion, Territoire
et paysage.

364
TERRITOIRE
ET PAYSAGE
Dans la première moitié du XIXe siècle, les peintres
installent leurs chevalets à la campagne, hors des ateliers
d’artiste et l’esthétique romantique considère la nature
vierge comme le paysage originaire de la nation,
un spectacle édifiant. Rapidement, se dessine le catalogue
des sites admirables « à voir », ainsi que les décrivent les
premiers guides touristiques (le Guide Joanne, 1855) et les
cartes postales (à partir de 1867). De fait, le moment de la
construction des nations a coïncidé avec l’âge d’or de la
représentation du paysage, entre 1750 et 1850. Ainsi,
« le travail d’élaboration du paysage national est collectif,
nous prévient l’historienne Anne-Marie Thiesse, mené
aussi bien par les poètes et les écrivains que par les
peintres ». Le paysage n’est donc pas « naturel » : il est le
produit d’une construction culturelle qui obéit à des lois
de production, c’est-à-dire qui révèle des manières de voir
et des imaginaires.

L’appréhension du territoire national

• L’appréhension scientifique :
cartes, statistiques, géographie
L’appréhension du territoire joue un rôle primordial dans le
processus de formation des nations. Les cartes anciennes ont la
particularité de présenter l’unité du territoire national comme un donné
préétabli par Dieu ou par la nature. Si les cartographes prétendent

365
représenter des espaces réels, ce sont bien des représentations
politiques de l’espace qu’ils véhiculent. Dans le nord de l’Europe,
aux Pays-Bas ou en Scandinavie, la carte semble avoir une visée
descriptive et ne figure pas une terre possédée comme dans les pays
où la propriété seigneuriale domine et où la carte est toujours la repré-
sentation d’une appropriation comme en Grande-Bretagne ou en
France.
Les premiers relevés topographiques, les cartes et les plans en
relief à projection orthogonale mélangent fréquemment la descrip-
tion d’un pays et l’émotion esthétique et patriotique. Johann Rudolf
Meyer, un marchand-fabriquant de rubans de soie, a ainsi commandé
le plan-relief du massif alpin suisse (de 4,5 mètres sur 1,5), a fait
procéder à des relevés de terrain et a fait dessiner le premier atlas
de la Suisse, paru entre 1796 et 1802. Il disait n’avoir jamais « contem-
plé les parois de glace de notre patrie sans transport de joie et sans
(se) réjouir d’être Suisse ! »
Au début du XIXe siècle, la carte à usage militaire l’emporte
définitivement sur le plan-relief, selon un souci de rationalité accru
(découpage en feuille du relief, relevés mathématiques, normalisation
des légendes et de la nomenclature, fixation des toponymes, figuration
des limites administratives et des frontières, etc.). Mais la carte
suppose un apprentissage de sa lecture qui en rend la propagation
lente. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que la carte soit
reproduite dans des guides de voyageurs pour un usage touristique.
Elle est remplacée aujourd’hui par la photographie aérienne ou le
dessin de quartier à projection médiane qui n’a pas l’abstraction de
la première. La lecture nouvelle du paysage que rend possible le règne
des cartes a des conséquences pratiques : la signalétique routière est
ainsi introduite en Bavière dès 1821, sauf pour les grandes localités
censées être connues du voyageur !
Parallèlement au développement de la cartographie, la statistique
s’impose comme le cadre de connaissance du territoire national à
partir du début du XIXe siècle, induisant une appréhension mathé-
matisée et froide de la nation. En France, les statistiques d’abord
élaborées grâce à des enquêtes préfectorales en 1801 se développent
en 1806 sous la direction d’un Bureau des statistiques. En 1830, la
Statistique générale de France introduit des méthodes quantitatives.
Le relevé cartographique du royaume s’accomplit, lui, grâce aux
cartes de Cassini, entre 1789 et 1815, travail repris entre 1820 et 1871
pour les cartes dites « d’état-major ». Mais elles sont très peu diffusées.
La carte géologique fait son apparition à partir de 1870 pour décrire

366
TERRITOIRE ET PAYSAGE

et expliquer le paysage français. Loin de disparaître, le déterminisme


naturel qui liait le caractère national au climat ne cesse de s’enri-
chir de nouvelles considérations scientifiques (sols, terrains, végé-
tation, etc.) en vue d’établir des « régions naturelles ».
Mais, l’intuition d’une science des paysages est ancienne. Elle
est notamment développée par Jules Michelet dans le Tableau de la
France en 1831. En 1821, la Société française de géographie déve-
loppe précocement la passion des élites pour cette nouvelle discipline,
relayée par la publication de voyages pittoresques comme ceux
qu’effectuent Charles Nodier, Justin Taylor et Alphonse de Cailleux
dans les provinces françaises entre 1820 et 1848. La photographie
naissante permet de fixer sur le verre les premiers paysages. Cette
curiosité aux manifestations multiples vient à fonder la géographie
moderne dont Paul Vidal de la Blache est le plus éminent représentant
avec son Tableau de la géographie de la France (1903). Dans ce
portrait, l’Ouest et le Nord sont privilégiés parce que Vidal les consi-
dère comme étant l’origine de la nation ; de même, la terre est pré-
férée à la mer, et la campagne à la ville.
Au tournant des années 1900, la géographie s’affirme comme la
discipline de la compréhension des paysages, qu’elle imagine comme
le produit d’un enregistrement de l’action successive des hommes
sur leur milieu naturel. Vidal rappelle ainsi que « la nation est une
personne qui ne peut être conçue sans son corps géographique ». Par
ailleurs, la géographie se définit comme une science, la géographie
humaine se construisant en référence à la botanique et à la géolo-
gie. C’est la raison pour laquelle elle n’échappe pas toujours à un
strict déterminisme, qui propage des visions stéréotypées évoquant
notamment l’influence de la montagne sur le caractère de ses habi-
tants… Le philosophe allemand Frédéric Rauh défend ainsi la « théo-
rie géographique de la patrie » qui fait de la nation le produit d’une
interaction entre le milieu naturel et l’action des hommes : si, dans
un sens, la nature détermine la nation, à l’inverse les hommes forgent
le paysage qui correspond à leur caractère. À la longue, écrit Vidal
de la Blache, le paysage est « comme une médaille frappée à
l’effigie d’un peuple ».
Cartographes, statisticiens et géographes construisent un savoir
qui est plus ou moins rapidement mobilisé par l’État pour dominer
son territoire. Parallèlement, les artistes participent activement à la
nationalisation des paysages.

367
• L’appréhension esthétique : le spectacle de la nation
Le XIXe siècle, avant même que la discipline naissante de l’histoire
de l’art n’en reprenne l’idée, a inventé les « écoles nationales ». Ainsi,
la « peinture espagnole » n’a de réalité qu’aux yeux des Français qui
admirent entre 1838 et 1848 la Galerie espagnole au Louvre. À la
fin du XIXe siècle, dans le contexte d’exacerbation des nationalismes,
l’impressionnisme, né en 1873, est considéré par Anton von Werner,
directeur de l’Académie berlinoise depuis 1875, comme une école
française, à proscrire des collections, suivant ainsi les desiderata de
l’empereur Guillaume II qui prétend incarner le goût de la nation.
Ainsi, sous l’Empire allemand, la tutelle traditionnelle de la politique
artistique exercée par les États constituants est transférée au
pouvoir central. Cette extension est corrélée à la conception d’un
État social qui doit être aussi un État culturel (Kulturstaat). La crois-
sance de l’interventionnisme public de l’État, durement combattu
par le mouvement de la Sécession né à Munich en 1872, est exac-
tement inverse à la neutralité bienveillante que recherche l’État
français sous la IIIe République. Dans ces conditions, l’expression-
nisme allemand n’échappe pas à une politisation ouvertement natio-
naliste dès son apparition au début du XXe siècle. C’est la nationalisation
des institutions artistiques et la catégorisation de la productions des
« écoles nationales » qui rend possible la perception du paysage en
spectacle de la nation.
Les Lumières, si friandes de classement et de typologies, ont déve-
loppé la physiognonomie qui s’efforce d’établir un lien entre les traits
physiques et moraux des hommes et leur milieu environnant. Les
classifications de Johann-Kasper Lavater ont ensuite servi aux peintres
et aux sculpteurs du XIXe siècle pour nationaliser les portraits
pittoresques. De manière générale, à l’époque moderne, la typification
des hommes l’emporte sur la typification des paysages.
Le romantisme, lui, s’intéresse davantage aux paysages qu’aux
hommes ; il affectionne des paysages ouverts, illimités, contrairement
aux paysages fermés et ordonnancés de l’âge baroque et des jardins
du XVIIIe siècle. Chez Rousseau, les modes de gouvernement et les
caractères nationaux se reflètent dans les jardins et les paysages du
Léman selon que l’on regarde la Suisse ou la France. Pourtant, la
contemplation de la nature ne fait pas spontanément y voir un
spectacle de la nation. Le lien entre la caractérisation des nations
et l’investissement politique des paysages s’effectue surtout en réac-
tion à la culture antique et à l’impérialisme culturel et universaliste
de la France des Lumières.

368
TERRITOIRE ET PAYSAGE

Au début du XIXe siècle, le romantisme a identifié le paysage


extrême à l’expérience du sublime : orages, tempêtes, hautes mon-
tagnes et forêts profondes. Chez Goethe, Werther fait à travers le
paysage l’expérience de la puissance infinie du créateur et de son
immanence. Les représentations de l’Écosse en particulier incarnent
le modèle du paysage romantique terrible et violent, exerçant une
influence considérable sur les écoles picturales européennes. En 1800,
la mode du paysage romantique envahit les intérieurs bourgeois,
reproduits avec succès sur des papiers peints fabriqués en Alsace
par la maison Zuber.
Très tôt, l’idéalisation de la montagne devient celle de ses habi-
tants qui, chez Rousseau par exemple, sont des bergers vertueux et
robustes. Le mythe de l’âge d’or acquiert une sorte de traduction spa-
tiale, faisant des hauteurs le refuge des qualités politiques essentielles :
liberté, unité, concorde. En Suisse, l’helvétisme a très tôt intégré le
cliché des paysages montagneux bucoliques avec les chants suisses
(Schweitzerlieder), condensés patriotiques composés par Lavater à
la fin du XVIIIe siècle. En Allemagne, Herder explique que les ves-
tiges des anciennes nations se trouvent dans les montagnes qui sont
des « ateliers des révolutions et de sauvegarde de la race humaine ».
Encore aujourd’hui, la montagne reste un haut-lieu du nationalisme :
en Slovénie, en 1991, le motif stylisé du Triglav, le plus haut som-
met des Alpes Juliennes, a été adopté sur le drapeau national.
Au XIXe siècle, en Allemagne, les frères Grimm font de la forêt
un autre lieu pur de la nation. En France, l’intérêt porté à la forêt
de Fontainebleau dont témoigne l’école de Barbizon, en change la
représentation. Corot, Théodore Rousseau, Millet sillonnent ce
massif accessible en train depuis Paris en 1849. Objet d’un guide
touristique dès 1839, le site boisé est protégé à partir de 1853. La
forêt de Fontainebleau est l’archétype du paysage français… jusqu’à
la découverte du littoral breton. Pour d’autres ce sont d’ailleurs les
littoraux qui contiennent des humanités primitives : les Grecs en
Méditerranée, les Celtes en Irlande et en Écosse, les Vikings sur les
rivages du Nord. En Allemagne, les côtes du Nord sont chantées à
travers les landes de Lunebourg, comme si l’esthétisation de la mer
entraînait celle des littoraux. L’élément aquatique joue également un
rôle important dans les nationalismes néerlandais, avec les canaux,
et russe, sous la forme de puissants fleuves.
L’investissement politique du paysage suppose des choix qui
deviennent autant de stéréotypes : le fjord norvégien s’oppose aux
plaines danoises et aux forêts suédoises, le lac finlandais se distingue

369
de la forêt de conifères suédoise qui n’est pas assimilable aux forêts
russes, la Puszta (« grande plaine ») hongroise fait pièce aux hauts
sommets enneigés autrichiens et incarne l’esprit de liberté supposé
des Hongrois… La faune et la flore n’échappent pas à la typification
nationaliste : le chêne germanique, chanté par Friedrich Gottlieb
Klopstock au XVIIIe siècle, le cyprès italien, le bouleau russe, l’edelweiss
helvétique, l’églantine scandinave sont des éléments aussi indis-
pensables à la définition de l’identité nationale que les chevaux sau-
vages de la Puszta en Hongrie, et que la vache à lait en Suisse.

Le paysage national : une campagne idéologisée


Nombre de nations imaginent abriter un berceau naturel et rural :
pour les Suédois, c’est la Dalécalie qui joue ce rôle, c’est l’Islande
pour les Danois, la Lituanie pour les Polonais, les Asturies pour les
Espagnols, la Transylvanie pour les Roumains. Il faut cependant rele-
ver des différences fondamentales dans l’idéologisation des paysages.

• Le refuge d’une modernité mal assumée


En France, le paysage n’est pas sublime par tradition, au contraire
du paysage allemand ou russe. À la représentation française d’un
espace fini et mesuré, l’Allemagne oppose un paysage grandiose
illimité qui entretient le mythe du caractère inachevé de l’espace
allemand. L’étude des images de propagande pendant la Première
Guerre mondiale montre que le nationalisme allemand se caractérise
par une tension entre le paysage de la patrie proche, le Heimat, et
celui de la patrie plus lointaine et générale, le Vaterland. Le premier,
associé à des images féminines, montre des clochers, une petite ville
traditionnelle peu touchée par l’industrialisation, des paysans au
travail tandis que le second, associé à des valeurs masculines, montre
des pays sauvages et verticaux, franchement légendaires. On assiste
donc à une déclinaison fine du paysage national en fonction de
l’échelle considérée, l’appartenance à un grand ensemble impliquant
des représentations plus abstraites de la nature.
En Allemagne, la définition du paysage national a été l’objet de
longues polémiques depuis le XVIIIe siècle. Le Rhin, la forêt de
Teutoburg, les Alpes bavaroises ou les mornes plaines de Basse-

370
TERRITOIRE ET PAYSAGE

Allemagne : qu’est-ce qui symbolise le mieux la germanité ? En 1898,


le géographe Friedrich Ratzel a une prédilection pour les paysages
de moyenne montagne qui, selon lui, révèlent parfaitement la
deutsche Kulturlandschaft, expression qui désigne l’attachement des
Allemands à leur sol. La littérature reprend d’autres poncifs, comme
Landschaft und Seele (Paysage et âme) d’Ewald Banse (1928) qui
décrit les paysages d’Allemagne du Nord dans des tons bleus et verts.
Pour cet auteur, la « Belle Allemagne » n’est pas alpine, trop hel-
vétique à son goût.
C’est peut-être en Grande-Bretagne, tôt industrialisée, que l’in-
vestissement idéologique du paysage de campagne est le plus marqué.
En même temps que le mouvement de l’enclosure transformait de
fond en comble les paysages d’openfield anglais, se développe
l’image dominante de l’enclos, du bocage et de la campagne-jardin.
Une telle image de l’Angleterre rurale s’est créée durant les années
1870-1880 à partir de Londres. C’est que, dans la seconde moitié
du XIXe siècle, les idées de la dégénérescence des villes sont à l’ordre
du jour : la campagne représente l’ordre, la stabilité et la simplicité
de rapports sociaux qu’on s’imagine volontiers harmonieux ! John
Constable est alors couronné comme un « peintre essentiellement
anglais » puisque les scènes du Sufolk qu’il brosse paraissent repré-
senter le caractère même de la nation anglaise. Dès 1880, la région
de la Stour Valley peinte par Constable est incluse dans les tours
organisés par Thomas Cook. De nombreux auteurs, comme William
Henry Hudson, diffusèrent le mythe de l’Angleterre rurale qui ins-
pira, en 1926, la création du Council for the Protection of Rural
England.

• La « ruée vers l’art »


et la divulgation du paysage national
À partir des années 1860, de nouvelles couches sociales accèdent
à l’art et préfèrent les thèmes concrets qui font l’inventaire des
paysages européens : Joseph Vernet et ses vues des ports français,
Hubert Robert et ses images de monuments archéologiques, Turner
et les Alpes, Corot et les paysages ruraux, etc. Dans des sociétés où
l’urbanisation et l’accès à l’instruction créent les conditions d’une
culture de masse, la culture visuelle change sous l’effet d’une dif-
fusion massive des images rendue possible par la lithogravure (1820),
la photographie (1839), la photopeinture (1860) – qui consiste à
peindre sur une photographie – et la photogravure (1870). Le progrès

371
des techniques de reproduction permet à l’image picturale de
conquérir l’illustration, l’affiche, le quotidien, le décor domestique
qui forment, à partir de 1880, autant de nouveaux territoires artis-
tiques pour la petite et moyenne bourgeoisie. Le succès des panoramas,
ou représentations circulaires d’un paysage (certains dépassent les
40 mètres de diamètre sous le Second Empire) atteste la naissance
d’un art spectaculaire et populaire et annonce le triomphe des expo-
sitions universelles, à partir de 1851.
On assiste en Europe occidentale à une « ruée vers l’art » : le
Salon annuel de 1846 à Paris attire 1,2 million de visiteurs quand
la capitale ne compte que 1 million d’habitants… Les salons des
années 1875 et 1876 frisent le demi-million de visiteurs. L’art devient
l’objet de manifestations de masse dont la fréquentation populaire
indéniable influence en retour la production artistique. Le calendrier
des postes, la carte postale et la boîte de chocolat sont les nouveaux
supports qui, au XXe siècle, prolongent cet engouement dans les
classes populaires.

L’appropriation du territoire
Le paysage « national » n’est jamais réductible à un discours ; il
suppose aussi un ensemble de pratiques sociales telles que le tourisme,
l’alpinisme, ou même le divertissement dans des parcs de loisir qui
représentent le pays en modèle réduit (Legoland par exemple).

• Diffusion scolaire et artistique


des paysages nationaux
En France, la géographie est longtemps négligée dans les écoles.
En 1850, elle est une matière optionnelle en primaire et ne devient
obligatoire qu’en 1867. Il n’y a pas de cartes suspendues dans les
salles de classe avant les réformes républicaines des années 1880.
Le manuel de géographie de Vidal de la Blache ne contient aucune
carte de France et le Tour de France par deux enfants (1877), qui
contient nombre de cartes régionales, n’inclut une carte de la nation
qu’en 1905. C’est plutôt avec la Première Guerre mondiale que
l’usage de la carte devient familier aux Français qui suivent l’évo-
lution du front. Quant à la perception du territoire en « hexagone »,

372
TERRITOIRE ET PAYSAGE

elle est contemporaine de la perte de l’empire colonial, au début des


années 1960. Ces appellations populaires (la « peau de taureau » pour
l’Espagne, « la botte italienne », etc.) sont d’ailleurs de bons indices
de la divulgation des perceptions du territoire.
Sous la IIIe République, la diffusion des représentations du paysage
national est un instrument pour inculquer l’amour de la nation, mais
sur le mode de la « petite patrie ». Les intitulés des sujets proposés
aux concours d’instituteurs révèlent ce profond attachement au
paysage proche. Lorsqu’en 1912 le ministère distribue dans les
classes des tableaux en couleur des paysages de France, l’instruction
précise que « les vues des diverses régions de la France donneront
un caractère concret à l’idée de patrie qui doit dominer et vivifier
tout notre enseignement ». Après 1918, ces reproductions se multiplient
dans les manuels scolaires sous la forme de typologies régionales :
la Normandie est figurée par une ferme normande, la récolte de
pommes, les dockers du Havre, la fabrication d’un camembert et
une foire aux chevaux ! Ainsi, l’école est un puissant instrument de
divulgation des topiques régionaux, plus éclatés et ruraux dans le
cas français que dans le cas allemand.
La littérature et le théâtre font aussi beaucoup pour la promo-
tion des thèmes paysagers. Au XIXe siècle, Smetana chante la forêt
tchèque dans Ma Patrie ; de même Sibelius en Finlande et Alexandre
Glazounov en Russie. En Allemagne, Carl Maria von Weber com-
pose Freischütz en 1841 ; Wagner, dans Siegfried (1876), fixe pour
longtemps les canons des rapports entre germanité et forêt. L’un des
plus ardents défenseurs de la forêt allemande, le Jungenstil, l’Art
Nouveau allemand, fait profusion de thèmes silvestres jusqu’à la
Première Guerre mondiale.

• Le mouvement « naturophile »
L’une des conséquences pratiques les plus évidentes de la natio-
nalisation du paysage est l’élan « conservationniste » qui vise à
patrimonialiser des portions de territoires. Si le mouvement qui
consiste à muséifier la nature est né aux États-Unis lors de la
création du Yosemite Park en 1864 et du premier parc naturel de
Yellowstone en 1872, c’est en 1898, en Prusse, que l’exemple est
cité pour la première fois en Europe. Le botaniste Hugo Conwentz
a été désigné a posteriori comme le père du paysage patrimonial en
inventant le terme de Naturdenkmal, le « monument naturel », dans
un ouvrage de 1904. Mais plus fondamentales sont les initiatives

373
privées, comme les premières réserves forestières constituées par
Louis Ier de Bavière ou Léopold II de Belgique. Une foule d’asso-
ciations de protection voient le jour pour sauvegarder une chute d’eau
en Norvège, un arbre pluricentenaire en Catalogne, un glacier en
Autriche, une dune au Danemark. Vers 1870 dans le Bade-Wurtemberg,
on compte déjà 22 associations de ce type et 70 en 1914. En 1904
à Dresde, Paul Schultze-Naumburg fonde la Ligue du patrimoine
dont l’objectif est la préservation des paysages de la patrie. Ces nom-
breuses associations sont animées par des commerçants, des indus-
triels, des fonctionnaires, des juristes, des militaires, des enseignants
ou des clercs, alors que les agriculteurs, les artisans et les ouvriers en
sont quasiment absents. Ces sociétés élitistes s’attachent à inculquer
« l’éveil à la beauté » pour créer un nouvel Volksethos, une « éthique
populaire ». En 1938, ces idées sont reprises avec profit par Hans
Schwenkel, le responsable de la protection de l’environnement dans
l’administration nazie, pour ériger ce que Hitler appelait « une
Allemagne de la beauté ».
L’alpinisme joue un rôle similaire. The Alpine Club, fondé à
Londres en 1857, précède de peu les clubs autrichien en 1862, suisse
en 1863, et allemand en 1869. Ces entités sont liées à des associations
de promotion touristique comme le Verband Deutscher Touristen Vereine
(Confédération des associations des touristes allemands), créé en 1883,
et qui compte 11 000 adhérents à cette époque. Lancées à Vienne en
1895, les Naturfreunde (« Les Amis de la nature ») sont des sociétés
populaires qui visent aussi à faire connaître les beautés de la nature
dans la population : elles regroupent 100 000 membres en 1923. Leur
fondateur, Friedrich Ludwig Jahn, est également celui des sociétés
de gymnastique qui sont un puissant vecteur de propagation de ces
thèmes nationalistes : en 1913, les gymnastes de la XIIe Fête alle-
mande de gymnastique se réunirent sur le Hoher Meissner, un mont
qui culmine au cœur de l’Allemagne, couvert de forêt, et où les frères
Grimm ont situé leurs contes. En Italie, la Société des alpinistes
tridentins, fondée en 1872, est le fer de lance du thème des « terres
irrédentes ». L’instrumentalisation de l’alpinisme est à son comble
avec l’intégration du Club alpin italien à l’État fasciste en 1928. Dans
les pays alpins, l’appropriation des sommets aboutit à une symbiose
entre alpinisme, armée et patrie.
Dans le reste de l’Europe la référence au paysage est d’ordre plus
esthétique et littéraire. En France, le Touring-Club, fondé en 1890,
s’est tôt intéressé aux cascades de Gimel, premier site classé en 1898.
Les revues, les conférences, les projections développent une pédagogie

374
TERRITOIRE ET PAYSAGE

du paysage, contre le vandalisme, selon des techniques éprouvées


en Allemagne. En 1901 est fondée la Société pour la protection des
paysages qui permit l’adoption en 1906 de la première loi de ce genre.
En 1909, on recense 64 sites classés, dont 19% sont des arbres ! Le
premier parc naturel est institué dans l’Oisans en 1913.
Partout, le mouvement d’exaltation de la nature se donne pour
objectif de sélectionner des paysages nationaux, de les protéger et
de les restaurer, de mettre en place une pédagogie active qui inculque
le respect du « beau paysage » à des fins patriotiques. Comme toutes
les manifestations nationalistes, il offre une vision esthétique et poli-
tique homogène qui sert à nier les conflits sociaux.

• La naissance du tourisme
La relation des « naturophiles » au tourisme de masse est ambiguë :
allié dans la propagation de leur foi particulière, le tourisme est cepen-
dant un mangeur d’espaces naturels et fait peser sur eux une menace
prétendument mortelle. C’est pourquoi se développe la reproduc-
tion in situ. En Scandinavie, l’ethnographe Artur Hazelius fonde en
1891 le musée Skansen, proche de Stockholm, qui représente les
diverses régions de Suède avec leurs végétations typiques. Il est imité
par le Friedlandmuseet à Copenhague (1901), le musée d’Arnhem
aux Pays-Bas (1912), celui de Maihaugen en Norvège (1904) et le
Musée de plein air de Lettonie (1928). Il existe aussi des haut-lieux
identitaires tout entiers concentrés dans un paysage livré au tourisme,
comme la prairie du Grütli, au bord du lac des Quatre-Cantons en Suisse,
qui est le lieu du premier serment du Pacte confédéral en 1291, ou le
Walhalla allemand près de Ratisbonne et le site de Gergovie en France.
Le succès grandissant des guides touristiques reflète l’engouement
pour la nature. En 1841, Adolphe Joanne rompt avec une présentation
alphabétique des lieux et des villages pour un ordonnancement par
itinéraires (Itinéraire de la Suisse et du Jura français). Très liés à
l’essor du chemin de fer et à la naissance de la maison Hachette,
les guides Joanne, popularisés à partir de 1855, reprennent la tradi-
tion de la littérature de voyage. Le géographe Elisée Reclus fait
partie de l’équipe des rédacteurs et Joanne est par ailleurs président
du Club alpin français. Dès 1853, les guides s’aventurent en Europe
avec un volume sur la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Espagne puis
la Belgique. En 1900, 90 pays sont décrits. En 1914, les guides Joanne
comptent une collection de 2 000 ouvrages (éditions, rééditions, réim-
pressions). En Allemagne, Karl Baedeker écrit le Voyage le long du

375
Rhin qui connaît, jusqu’en 1914, 32 éditions et se vend à 500 000
exemplaires, tandis qu’en 1910 apparaissent les Guides Bleus.

• Pénétration sociale des pratiques paysagères


Socialement, les pratiques paysagères concernent des populations
variées. En ce qui concerne le tourisme par exemple, dans l’Alsace
allemande, les catholiques autonomistes incitent les ouvriers à se
promener dans la nature vosgienne pour résister culturellement à
l’occupation allemande. Par contre, les amicales de touristes, les
Touristenfreunde, sous influence sociale-démocrate, développent ces
pratiques pour fuir les cheminées d’usine, dans une sorte de rejet
de la ville et de l’industrie typique de la culture bourgeoise de la fin
du XIXe siècle. En Catalogne, l’excursionnisme fut l’activité préférée
des classes moyennes barcelonaises. L’Association catalaniste d’ex-
cursions scientifiques, née en 1876, donne naissance au Centre excur-
sionniste de Catalogne (1890), qui publie de nombreux guides et
monographies régionales. En 1920, la Ligue des associations excur-
sionnistes compte 36 entités et, en 1936, 300. Elle publie une revue
populaire en 1929. Attaqué par le franquisme, l’excursionnisme
reprend des couleurs en 1963 avec la création de la Fédération
catalane pour l’alpinisme qui, forte de 300 entités, constitua l’un
des ferments de la renaissance nationaliste des années 1970.
L’alpinisme, lui, est une activité élitaire qui ne s’ouvre que len-
tement. Les clubs alpins constituent les cercles des élites culturelles
où les universitaires et les professions libérales cultivées (médecins,
avocats, éditeurs…) sont surreprésentés Les liens de sociabilité entre
gens appartenant au même réseau de connaissances sont renforcés
par des réunions hebdomadaires. Dans ces cercles se retrouvent les
gens capables de converser avec élégance sur la montagne en utilisant
des codes de lecture qui relèvent d’une culture dominante. Le par-
rainage est longtemps de rigueur pour garantir l’endogamie des
pratiquants. De plus, ces clubs sont bien souvent l’apanage des hommes,
à l’exception notable du Club alpin français.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le développement de


l’industrialisation et de l’urbanisation semble rendre opaque la
relation entre le paysage et la nation. L’expérience des champs de
bataille bouleversés par les bombes a changé l’appréhension du
paysage. L’hypothèse d’une uniformisation des paysages européens

376
TERRITOIRE ET PAYSAGE

a été avancée, qui rendrait plus difficile leur lecture à des fins
politiques. Depuis les années 1970, on assisterait à la crise des iden-
tités fondées sur la spécificité des paysages naturels. Mais cette idée
doit être nuancée.
En effet, le tourisme de masse a largement contribué à l’intério-
risation des paysages nationaux dans l’esprit des visiteurs comme
dans celui des habitants locaux. La construction du pittoresque est
devenue une industrie prospère dont le travail paraît d’autant plus
impérieux que le paysage national semble l’objet de dégradations
inéluctables.
La vision nationaliste du paysage qui fut celle des élites du XIXe siècle
et qui fut transmise à l’ensemble des populations est aujourd’hui
moins lisible. Si ce regard enchanté sur le paysage a décliné dès
l’entre-deux-guerres, d’autres modes de lecture ont vu le jour grâce
aux sciences de la nature et à la géographie. Ce qui, au niveau natio-
nal, peut paraître obscur s’est transposé à un niveau plus global :
l’écologie contemporaine intègre les paysages à des constructions
identitaires mondialisées qui font du spectateur un citoyen du
monde mis en demeure de sauver un patrimoine prétendument
en danger. Mais, au lieu de célébrer un lien d’harmonie entre la
nature et l’homme, l’écologie moderne met l’accent sur des dys-
fonctionnements et des rapports conflictuels. Cette nature deve-
nue problématique peut, par contrecoup, ébranler les constructions
identitaires nationales qui ont fait de l’identification au paysage
un élément central, surtout en Allemagne et dans les pays
scandinaves.

notices École, Folklore, Histoire nationale,


reliées Patrimoine, Symbolique nationale.

377
Bibliographie
GÉNÉRALITÉS
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I ndex
Index des noms propres
Aasen, Ivar (1813-1896) ....................................217 Bismarck, Otto von (1815-1898) ......18, 31, 66, 69,
Abdülhamid II (1842-1918, règne 1876-1909) 270 71, 124, 161, 201, 231, 233, 357, 359
Achad, A’am, Voir Ginzberg, Ascher Bizet, Georges (1838-1875) ..............................136
Adenauer, Konrad (1876-1967) ........................236 Blair, Tony (1953-)..............................................192
Afanassiev, Alexandre (1826-1871) ..................135 Bloch, Marc (1886-1944)....................................133
Albeniz, Isaac (1860-1909) ................................136 Bodmer, Johann Jakob (1698-1783) ................284
Albertini, Mario (1919-1997) ..............................95 Bonaparte, Joseph (1768-1844) ........................309
Albuquerque, Alphonse de (1453-1515) ............29 Bonaparte, Napoléon Voir Napoléon Ier
Alexandre Ier de Russie Bordes, Charles (1848-1910)......................136, 139
(1777-1825, règne 1801-1825) ......................187 Boris III de Bulgarie
Alexandre II de Russie (1894-1943, règne 1918-1943) ......................208
(1818-1881, règne 1855-1881) ..................15, 67 Bradford, William ..............................................134
Alexandre III de Russie Brahms, Johannes (1833-1897) ........................136
(1845-1894, règne 1881-1894) ..................18, 67 Briand, Aristide (1862-1932) ..............................94
Alexandre III de Macédoine, dit le Grand Broca, Paul (1824-1880) ....................................131
(356-323 av. J.-C., règne 336-323 av. J.-C.) ..198 Brun, Jean-Charles (1870-1946) ........................311
Alfieri, Vittorio (1749-1803) ..............................199 Brunschvicg, Cécile (1877-1946)........................167
Alkalai, Jehuda (1798-1878)..............................332 Brunswick, Caroline de (1768-1821) ................362
Angelopoulos, Theo (1935-…) ..........................208 Buber, Martin (1878-1965)........................336, 339
Angiviller, Charles Claude d’ (1730-1810) ........292 Buisson, Ferdinand (1841-1932)........................167
Anselm Clavé, Josep (1824-1874)......................138 Byron (lord), George Gordon (1788-1824) 215, 282
Antonescu, Ion (1882-1946) ..............................208
Appell, Paul (1855-1930) ....................................91 Cailleux, Alphonse de (1788-1876) ..................367
Arana, Sabino (1865-1903)................................234 Caracalla (186-217, règne 211-217) ..................289
Aribau, Bonaventura (1798-1862) ............287, 288 Cassini, César-François (1714-1784) ..................366
Aristophane (vers 450-385 av. J.-C.) ................282 Catherine II de Russie
Arminius (16 av. J.-C.-21 apr. J.-C.) ..111, 284, 288 (1729-1796, règne 1762-1796) ................11, 244
Arndt, Ernst Moritz (1769-1860) ......214, 299, 356 Caumont, Arcisse de (1801-1873) ............202, 298
Ashmole, Elias (1617-1692) ..............................292 Cavour, Camillo de (1810-1861)........190, 233, 357
Attila (395-453, règne 434-453)........................200 Ceausescu Nicolae (1918-1989) ........................248
Cervantès, Miguel de (1547-1616)....................308
Baedeker, Karl (1801-1859) ..............................375 César, Jules (100-44 av. J.-C.) ............................281
Balaguer, Victor (1824-1901) ............................204 Chamberlain, Houston Stewart (1855-1927) ..16, 28
Balfour (lord), Arthur James (1848-1930) ........338 Chaptal, Jean-Antoine (1756-1832) ..................284
Banse, Ewald (1883-1953) ................................371 Charlemagne (742-814, règne 800-814) ............70
Barrès, Maurice (1862-1923) ......33, 103, 104, 305 Charles III d’Espagne
Bartholdi, Frédéric Auguste (1834-1905) ........160 (1716-1788, règne 1759-1788) ......................355
Bartok, Béla (1881-1945) ..................................136 Charles VI, dit le Fol
Bauer, Otto (1881-1938)............................343, 344 (1368-1422, règne 1380-1422) ........................11
Becker, Wolfgang (1954-…)..............................208 Charles-Albert de Piémont-Sardaigne
Beethoven, Ludwig van (1770-1827)................135 (1798-1849, règne 1831-1849) ..............189, 358
Begin, Menachem (1913-1992) ........................339 Charles-Quint (1500-1558, règne 1519-1556 et
Ben Gourion, David (1886-1973) ......336, 339, 340 1516-1556) ......................................................308
Benes, Edvard (1884-1848) ................................275 Chennevières, Philippe de (1820-1889) ............298
Bert, Paul (1833-1887) ........................................44 Chopin, Frédéric (1810-1849) ............................136
Bethlen, István (1874-1946) ..............................106 Churchill, Winston (1874-1965) ........151, 180, 193
Biermann, Wolf (1936-) ....................................258 Clausewitz, Carl von (1780-1831)......................172
Bing, Siegfrid (1838-1905) ................................137 Clemenceau, Georges (1841-1929) ......26, 27, 177
Birnbaum, Nathan (1864-1937) ................329, 335 Clinton, Bill (1946-) ............................................192

386
INDEX

Closson, Ernest (1870-1950) ..............................139 Fortoul, Hippolyte (1811-1856) ........................135


Clovis (466-511, règne 481-511)................281, 290 Fourier, Charles (1772-1837) ..............................17
Codreanu, Cornelius Zelea (1899-1938) ..105, 108 Franco, Francisco (1892-1975)......32, 78, 107, 114,
Colbert, Jean-Baptiste (1619-1683) ............49, 297 123, 161
Colomb, Christophe (1451 ?-1506) ..................361 François II d’Autriche
Condorcet, Nicolas de (1743-1794) ..................167 (1768-1835, règne 1792-1835) ........................64
Constable, John (1776-1837) ............................371 François-Ferdinand (1863-1914)........................120
Conwentz, Hugo (1855-1922) ..........................373 François-Joseph Ier d’Autriche
Cook, Thomas (1808-1892)................................371 (1830-1916, règne 1848-1916) ................67, 120
Corot, Jean-Baptiste (1796-1875)..............369, 371 Frank, Hans (1900-1946)....................................273
Corradini, Enrico (1865-1931) ....................33, 105 Frantz, Constantin (1817-1891) ..........................66
Coudenhove-Kalergi, Richard de (1894-1972) ..95 Frédéric II de Prusse, dit le Grand
Curzon (lord) (1859-1925) ................................269 (1712-1786, règne 1740-1786) ..................49, 50
Czoernig, Karl von (1804-1889) ........................200 Frédéric III d’Allemagne
(1831-1888, règne 1888) ................................199
Dahlmann, Friedrich Christoph (1785-1860)....199 Frédéric-Guillaume IV de Prusse
D’Annunzio, Gabriele (1863-1938) ............33, 106 (1795-1861, règne 1840-1861) ......................299
Daré, Walther (1895-1953)................................104 Frederik VI du Danemark
Daubenton, Louis Jean-Marie (1716-1800) ......292 (1768-1839, règne 1808-1839) ........................40
De Gaulle, Charles (1890-1970) ..........96, 167, 354 Freiherr vom Stein, Carl (1757-1831) ..199, 288, 299
De Gubernatis, Angelo (1840-1913) ................133
De Valera, Eamon (1882-1975) ........................191 Gama, Vasco de (1469-1524) ..............................29
Degrelle, Léon (1906-1994) ..............................107 Gambetta, Léon (1838-1882) ............................173
Delacroix, Eugène (1798-1863) ........................357 Garibaldi, Giuseppe (1807-1882) ....105, 233, 357,
Déroulède, Paul (1846-1914) ................26, 27, 103 358, 362
Deutsch de la Meurthe, Emile (1847-1924)........91 Gaudi, Antoni (1852-1926)................................137
Dilke, Charles (1843-1911) ..................................28 Glazounov, Alexandre (1865-1936) ..................373
Disraeli, Benjamin (1804-1881) ................319, 362 Geijer, Erik Gustaf (1783-1847) ........................130
Dobrovsky, Josef (1753-1829) ..........................217 Gentile, Giovanni (1875-1944) ..........................206
Domenech i Montaner, Lluis (1850-1923) ..137, 138 George III d’Angleterre
Doubnov, Simon (1860-1941)............................330 (1738-1820, règne 1768-1820) ......................362
Dreyfus, Alfred (1859-1935)..........................17, 91 George IV d’Angleterre
Droysen, Johann Gustav (1808-1884) ......198, 199 (1762-1830, règne 1820-1830) ......................362
Drumont, Édouard (1844-1917) ..........................17 Gheorghiu-Dej, Gheorghe (1901-1965)............349
Dühring Eugen (1833-1921) ................................16 Giesebrecht, Wilhelm von (1814-1889) ............199
Duncker, Alexander (1813-1897) ......................199 Ginzberg, Ascher (1856-1927) ..........334, 335, 336
Duruy, Victor (1811-1894) ................................145 Giolitti, Giovanni (1842-1928) ....................33, 104
Dvorak, Anton (1841-1904) ..............................285 Giscard d’Estaing, Valéry (1926-) ......................235
Gladstone, William (1809-1898)..........................38
Edouard VII d’Angleterre Glinka, Mikhaïl (1804-1857) ..............................136
(1841-1910, règne 1901-1910) ......................362 Gobineau, Arthur de (1816-1882) ..............16, 132
Eisenstein, Sergueï (1898-1948) ........................207 Goebbels, Jospeh (1897-1945) ..........................301
Elgin (lord) (1766-1841) ....................................294 Goethe, Johann Wolfgang von (1749-1832)....369
Eltsine, Boris (1931-) ....................................74, 208 Goga, Octavian (1881-1938)..............................108
Engels, Friedrich (1820-1895)....................341, 342 Gömbös, Gyula (1886-1936) ..............................106
Erhard, Ludwig (1897-1977)..............................236 Gordon, Charles (1833-1885) ..............................29
Euric (vers 420-484, règne 466-484) ................290 Göring, Hermann (1893-1946) ..........................104
Görres, Johann Joseph von (1776-1848) ..130, 299
Fallmerayer, Jakob (1790-1861)........................282 Gouges, Olympe de (1748-1793) ......................167
Fauriel, Claude (1772-1844) ......................203, 282 Grégoire, Henri (abbé) (1750-1831) ..212, 293, 297
Ferdinand de Trastamare, puis Ier d’Aragon, Grimm, Jacob (1785-1863) ........130, 135, 369, 374
(1380-1416, règne 1412-1416) ......................286 Grimm, Wilhelms (1786-1859) ..........130, 369, 374
Ferdinand II d’Aragon, dit le Catholique Guérin, Jules (1860-1910)............................18, 103
(1452-1516, règne 1479-1516) ......................286 Guillaume Ier d’Allemagne
Ferdinand II de Bohême (1797-1888, règne 1871-1888) ......................199
(1578-1637, règne 1617-1637) ......................287 Guillaume II d’Allemagne
Ferdinand VII d’Espagne (1859-1941, règne 1888-1918) ..........18, 71, 368
(1784-1833, règne 1808, 1814-1833) ............360 Guizot, François (1787-1874).......9, 198, 201-203,
Ferry, Jules (1832-1893) ..................25, 26, 43, 321 297, 298, 319
Fichte, Johann Gottlieb (1762-1814) ........213, 288
Ficker, Julius (1826-1902) ....................................66 Hadrien (76-138) ................................................355

387
Hamsun, Knut (1859-1952)................................104 Klenze, Leo von (1784-1864) ............................294
Hanka, Vaclav (1791-1861)................................285 Klopstock, Friedrich Gottlieb (1724-1803)........370
Haushofer, Karl (1869-1946) ....................105, 107 Kollar, Jan (1793-1852)......................................217
Haydn, Joseph (1732-1809) ..............................135 Kossinna, Gustaf (1868-1901)............................283
Hazelius, Artur (1833-1901) ......................132, 375 Kossuth, Lajos (1802-1894)..................................69
Henri IV (1559-1610, règne 1589-1610)..............94 Kruger, Franz (1797-1857) ................................199
Henri le Navigateur (1394-1460) ........................29
Herder, Johann Gottfried von Laborde, Alexandre de (1774-1842) ................297
(1744-1803) ............................................213, 369 Laharanne, Ernest..............................................331
Hérodote (vers 484-425 av. J.-C.) ......................289 Lalo, Édouard (1823-1892) ................................136
Hervé, Gustave (1871-1944) ................................40 Lamartine, Alphonse de (1790-1869) ......199, 357
Herzl, Theodor (1860-1904) ....332, 333, 334, 335, Landrin, Armand................................................133
336, 337 Larousse, Pierre (1817-1875) ............................203
Hess, Moshe (1812-1875) ..........................330, 331 Larramendi, Manuel (1690-1766) ....................214
Heydrich, Reinhardt (1904-1942) ......................273 Lavater, Johann Kaspar (1741-1801) ........368, 369
Himmler, Heinrich (1900-1945) ................271, 273 Lavisse, Ernest (1842-1922)............................40, 41
Hindenburg, Paul von (1847-1934) ..................110 Lelewel, Joachim (1786-1861) ..........................200
Hirsch, Maurice de (1831-1896) ................332, 333 Lénine, Vladimir Illitch Oulianov dit (1870-1924)..
Hitler, Adolf (1889-1945) ..72, 106, 107, 109, 110, 78, 208, 303, 344, 345
113, 168, 175, 200, 201, 206, 259, 374 Lenoir, Alexandre (1761-1839)..........................294
Hodja, Enver (1908-1985) ..................................219 Léopold II de Belgique
Horthy, Miklos (1868-1957) ..............106, 200, 208 (1835-1909, règne 1865-1909) ......................374
Hudson, William Henry (1841-1922) ................371 Léopold III de Belgique
Hugo, Victor (1802-1885) ....91, 94, 204, 282, 300, (1901-1983, règne 1934-1951) ..............122, 173
321 Ley, Robert (1880-1945) ....................................112
Humboldt, Wilhelm von (1767-1835) ..38, 198, 213 List, Friedrich (1789-1846) ..................................50
Liszt, Franz (1811-1886) ....................................136
Isaac, Jules (1877-1963) ......................................41 Littré, Émile (1801-1881) ..................................203
Isabelle de Castille Livingstone, David (1813-1873) ..........................29
(1451-1504, règne 1474-1504) ......................286 Lönnrot, Elias (1802-1884) ........................284, 285
Isidore de Séville (vers 560-636)........................308 Löns, Hermann (1866-1914) ..............................104
Ivan III de Russie Louis Ier de Bavière
(1440-1505, règne 1462-1505) ........................64 (186-1868, règne 1825-1848) ........................374
Ivan IV de Russie, dit le Terrible Louis II de Bavière
(1530-1584, règne 1547-1584) ........................64 (1845-1886, règne 1864-1886) ......................294
Louis II Jagellon de Hongrie
Jabotinsky, Wladimir (1880-1940) ............334, 339 (1506-1526, règne 1516-1526) ......................287
Jacques II d’Angleterre Louis IX, dit Saint-Louis
(1633-1701, règne 1685-1689) ......................292 (1214-1270, règne 1226-1270) ........................11
Jahn, Friedrich Ludwig (1778-1852)..................374 Louis XIII (1601-1643, règne 1610-1643) ............49
Janacek, Leos (1854-1928) ................................136 Louis XIV
Jaurès, Jean (1859-1914) ....................................26 (1638-1715, règne 1643-1715) ..49, 144, 267, 281
Jean d’Autriche (1782-1859) ............................134 Louis XVI
Jeanne d’Arc (1412-1431) ..161, 205, 354, 357, 363 (1754-1793, règne 1774-1792) ........77, 292, 297
Jivkov, Todor (1911-1998) ........................248, 350 Louis XVIII
Joanne, Adolphe (1813-1881) ..................365, 375 (1755-1824, règne 1814-1824).......205, 259, 356
Joliot-Curie, Irène (1897-1956)..........................168 Louis-Philippe Ier
Jones, Owen (18069-1874) ................................134 (1773-1850, règne 1830-1848) ..............296, 319
Joseph II d’Autriche Luden, Heinrich (1778-1847) ............................198
(1741-1790, règne 1765-1790) ........65, 212, 267 Ludendorff, Erich (1865-1937) ..........................177
Jourdan, Jean-Baptiste (1762-1833) ................259 Lueger, Karl (1844-1910) ....................................17
Jungmann, Josef (1773-1867) ..................217, 285 Luther, Martin (1483-1546) ..........................9, 323
Luxemburg, Rosa (1871-1919) ....................77, 343
Kafka, Franz (1883-1924) ..................................218
Kalischer, Zwi Hirsch (1795-1874) ....................330 MacPherson, James (1736-1793) ......130, 215, 283
Kamenev, Lev Borissovitch (1883-1936) ..........207 Maginot, André (1877-1932) ............................148
Kant, Immanuel (1724-1804) ..............................94 Malet, Albert ( ?-1915) ......................................41
Kasinczy, Ferenc (1759-1831) ............................218 Malraux, André (1901-1976) ............................301
Kautsky, Karl (1854-1938) ................................343 Mann, Thomas (1875-1955) ................................91
Kipling, Rudyard (1865-1936) ............................28 Mannerheim, Carl Gustav Emil (1867-1951) ....193
Klemm, Gustav (1802-1867) ..............................132 Manzoni, Alessandro (1785-1873) ....................216

388
INDEX

Mariana, Juan de (1536-1624) ..........................308 Paparrigopoulos, Constantin (1815-1891)........282


Marie-Thérèse d’Autriche Paris, Paulin (1800-1881) ..................................202
(1717-1780, règne 1740-1780) ......................267 Parnell, Charles Stewart (1846-1891)................323
Marinetti, Filippo (1876-1944) ....................33, 105 Perlman, Eliezer, dit Ben-Yehuda
Marr, Wilhelm (1819-1904) ..........................9, 331 (1886-1973) ....................................................335
Marx, Karl (1818-1883)..............................341, 342 Perrault, Charles (1628-1703)............................131
Masaryk, Tomas (1850-1937) ....................217, 285 Pétain, Philippe (1856-1951) ............................140
Masson de Morvilliers, Nicolas (1740-1789) ....309 Peters, Carl (1856-1918) ......................................31
Maurice d’Orange (1567-1625) ........................362 Petitot, Claude-Bernard (1772-1825)................202
Maurras, Charles (1868-1952) ............18, 103, 311 Philippe II d’Espagne
Mayrisch, Emil (1862-1928) ..........................60, 91 (1527-1598, règne 1558-1598) ..............308, 355
Mazzini, Giuseppe (1805-1872) ..94, 105, 233, 358 Philippe IV, dit le Bel
Méhémet-Ali (1769-1849)..................................187 (1268-1314, règne 1285-1314) ........................11
Mendelssohn, Moshe (1729-1786) ......................14 Pie VII (1742-1823, pape 1800-1823) ..........70, 320
Menelik II (1844-1913) ........................................33 Pierre Ier de Russie, dit le Grand
Metaxas, Ioannis (1871-1941) ..........................193 (1672-1725, règne 1682-1725) ..........49, 66, 318
Meyer, Johann Rudolf (1739-1813) ..................366 Pigage, Nicolas de (1723-1796) ........................292
Michelet, Jules Pinelli, Bartolomeo (1781-1835) ......................134
(1798-1874) ............198, 199, 204, 205, 294, 367 Pinsker, Léon (1821-1891) ..........................15, 332
Mickievicz, Adam (1798-1855) ............................78 Podebrady, Georges de (1458-1471) ..................93
Millet, Jean-François (1814-1875) ....................369 Poutine, Vladimir (1952-) ....................................74
Millet, Lluis (1867-1941) ....................................138 Primo de Rivera, José Antonio (1903-1936) ....107
Milosevic, Slobodan (1941-2006) ......................277 Primo de Rivera, Miguel (1870-1930) ..32, 122, 139
Mistral, Frédéric (1830-1914) ..............42, 133, 310 Proudhon, Pierre Joseph (1809-1865) ........17, 331
Monnet, Jean (1888-1979) ..............94, 97, 98, 152 Pugin, Augustus (1812-1852) ............................300
Montandon, Georges (1879-1944)....................267 Puig i Cadafalch, Josep (1867-1956) ................137
Montesquieu, Charles Louis de (1689-1755) ....309 Py y Margal, Francesc (1824-1901)....................128
Morès, marquis de (1858-1896) ........................103
Morris, William (1834-1896)......................137, 300 Quatremère de Quincy, Antoine Chrisostome
Mounier, Emmanuel (1905-1950) ......................92 (1755-1849) ....................................................292
Moyano, Claudio (1809-1890) ............................39
Mussolini, Benito (1883-1945) ....33, 59, 106, 107, Ranke, Leopold van (1795-1886) ......................200
108, 112, 113, 207, 219 Ratzel, Friedrich (1844-1904) ....................147, 371
Rauh, Frédéric (1861-1909) ..............................367
Nagy, Imre (1896-1958) ....................................208 Raumer, Friedrich von (1781-1873) ..................199
Nansen, Fridtjtof (1861-1930) ....................79, 258 Ravel, Maurice (1875-1937) ..............................136
Napoléon Ier (1769-1821, règne 1804-1814 et 1815) Reclus, Elisée (1830-1905)..........................154, 375
13, 64, 70, 71, 116, 130, 145, 173, 204, 205, 295, Reclus, Onésime (1837-1916) ............................222
297, 320, 331, 356 Reiners, Isaac Jacob ..........................................334
Napoléon III (1808-1873, règne 1852-1870)......71, Renan, Ernest (1823-1892) ..................................16
174, 189, 231, 295, 319, 331 Rhodes, Cecil (1853-1902) ..................................29
Necker, Jacques (1732-1804) ..............................77 Ricardo, David (1772-1823) ................................50
Nicolas Ier de Russie Riegl, Alois (1858-1905) ....................................300
(1796-1855, règne 1825-1855) ........................69 Rivière, Georges-Henri (1897-1985)..................133
Nicolas II de Russie Robert, Hubert (1733-1808) ..............................371
(1868-1918, règne 1894-1917) ..................18, 67 Ropartz, Guy (1864-1955)..................................136
Nodier, Charles (1780-1844)......................203, 367 Rosenberg, Alfred (1893-1946) ................108, 140
Nordau, Max (1849-1923)..........................333, 335 Rothschild, Edmond de (1845-1934) ................333
Novak, Viteslav (1870-1949)..............................136 Rougemont, Denis de (1906-1985) ..............90, 92
Nyerup, Rasmus (1759-1829) ............................296 Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778) ..227, 325, 368
Rousseau, Théodore (1812-1867)......................369
O’Connell, Daniel (1775-1847) ..........................323 Ruppin, Arthur (1876-1943) ......................337, 339
Oldenbarnevelt, Johan van (1547-1619) ..........362 Ruskin, John (1819-1900) ..................................300
Osman Ier (1258-1326, règne 1281-1326)............63
Othon Ier de Grèce Saintyves, Pierre (1870-1935)............................131
(1815-1867, règne 1832-1862) ......................188 Salazar, Antonio de Oliveira (1889-1970) ....59, 114
Otton Ier (912-973, règne 936-973)....................199 Schleyer, Johann Martin (1831-1912) ..............222
Schmahl, Jeanne (1846-1915)............................167
Painlevé, Paul (1863-1933) ................................148 Schultze-Naumburg, Paul (1869-1949) ............374
Palacky, Frantisek (1798-1876)..........................285 Schuman, Robert (1886-1963) ........60, 93, 96, 100
Pankhurst, Emmeline (1858-1928) ....................165 Schwenkel, Hans (1886-1957) ..........................374

389
Scott, Walter (1771-1832)..................................215 Voigt, Johannes (1786-1863) ............................199
Séguier, Pierre (1588-1672) ..............................293 Voltaire (1694-1778) ..................................204, 309
Sibelius, Jean (1865-1957) ........................136, 373
Slansky, Rudolf (1901-1952) ................................22 Waagen, Gustav Friedrich (1794-1868) ............295
Smetana, Bedrich (1824-1884) ..................285, 373 Waddington, William Henry (1826-1894) ........319
Smith, Adam (1723-1790)....................................50 Wagner, Richard (1813-1883) ....................91, 373
Smolenskin, Perez (1842-1885) ........................335 Weber, Carl Maria von (1786-1826) ................373
Sokolov, Nachum (1860-1936) ..........................335 Weber, Max (1864-1920) ..........................199, 267
Soliman le Magnifique Weiss, Louise (1893-1983) ............................94, 95
(1495-1566, règne 1520-1566) ................64, 287 Weizmann, Chaim (1874-1952) ................335, 336
Souvestre, Émile (1806-1854) ............................135 Werner, Anton von (1843-1915) ......................368
Speer, Albert (1905-1981) ................................114 Wilson, Woodrow (1856-1924) ........126, 234, 235
Spengler, Oswald (1880-1936) ..........................104 Winckelmann, Joachim (1717-1768) ........213, 297
Spinelli, Altiero (1907-1986)................................95 Witt-Schlumberger, Margueritte de
Staline, Joseph (1878-1953) ..22, 73, 207, 341, 344, (1853-1924) ....................................................167
348, 349, 351 Wolffsohn, David (1856-1914) ..........................337
Stenzel, Heinrich (1792-1854) ..........................199 Wyszynski, Stefan (1901-1981)..........................322
Stoecker, Adolf (1835-1909)................................16
Stresemann, Gustav (1878-1929) ........................94 Zachwatowicz, Jan (1900-1983)........................303
Sturzo, Luigi (1871-1959) ....................................92 Zakhariadis, Nikos (1903-1973) ........................193
Sully, Maximilien de (1560-1641)........................94 Zamenhof, Lejzer (1859-1917) ..........................222
Swierczewski, Karol (1897-1947) ......................274 Zinoviev, Grigoriy Evseïevitch (1883-1936) ......207
Sybel, Heinrich von (1817-1895) ......................199

Tacite (55-120)....................................................288
Taylor, Justin (1789-1878) ........................203, 367 Index des lieux
Thatcher, Margaret (1925-) ......................182, 236 et des noms de peuples
Theodoric (455-526, règne 493-526) ................290
Thierry, Augustin (1795-1856) ..................145, 294 Adoua ..................................................................33
Thiers, Adolphe (1797-1877) ............................147 Afrique ..............................................25, 78, 81, 86
Thoms, William (1803-1885)......................129, 135 Afrique de l’Ouest ..............................................31
Thorez, Maurice (1900-1964) ............................351 Afrique du Nord ..................................26, 333, 335
Tito, Josip Broz dit (1892-1980) ................220, 348 Afrique du Sud ..................................................160
Tocqueville, Alexis de (1805-1859) ..................228 Afrique du Sud-Ouest..........................................32
Toussenel, Alphonse (1803-1885) ......................17 Afrique occidentale française (AOF) ..................30
Tradescant, John, dit l’ancien (1570-1638) ......292 Aigues-Mortes......................................................87
Tradescant, John, dit le jeune (1608-1662)......292 Albanie, albanais .....19, 65, 68, 84, 195, 219, 243-
Treitschke, Heinrich von (1834-1896) ..............199 245, 249, 256, 268, 276, 277, 282
Trotski, Leon (1879-1940)..................................207 Alger..............................................................26, 27,
Trumpeldor, Joseph (1880-1920) ......................340 Algérie................................................29, 30, 34, 35
Tudjman, Franjo (1922-1999) ............................194 Allemagne, allemand ..9, 10, 12, 14-21, 23-25, 31,
Turner, Joseph (1775-1851) ..............................371 32, 35, 38, 40, 45, 48, 50-53, 55, 57-59, 62, 63,
65, 66, 68, 71, 72, 75, 77-81, 83, 84, 86, 87, 91,
Vacher de Lapouge, Georges (1854-1936) ......267 93, 96, 97, 104, 105, 107-114, 119, 124-126,
Valéry, Paul (1871-1945)......................................91 130, 131, 135-137, 139, 140, 146-151, 156-158,
Valois, Georges (1878-1945)..............................105 161, 173-177, 179, 181-183, 186, 193, 194, 198-
Van Duyse, Florimond (1843-1910) ..................139 201, 206, 208, 213-218, 220-222, 228-231, 233-
Van Gennep, Arnold (1873-1957) ....................131 236, 238, 240, 241-248, 250, 254, 255, 257-263,
Varus (?-9 apr. J.-C.) ..........................................288 268, 271, 272, 274-276, 279, 281, 283, 284, 286-
Vauban, Sébastien de (1633-1707) ..................144 289, 292, 296, 297, 299-301, 303, 309, 313, 315,
Verdi, Giuseppe (1813-1901) ......................90, 304 317, 320, 321, 323, 325, 326, 332-335, 337-339,
Vernet, Joseph (1714-1789) ..............................371 342, 343, 348, 349, 354-357, 359, 368-371, 373-
Verri, Alessandro (1743-1823) ..........................199 377
Victor-Emmanuel II d’Italie Alpes ..........................................153, 369, 370, 371
(1820-1878, règne 1849-1878) ......189, 233, 362 Alsace ..26, 124, 135, 140, 147-150, 216, 262, 369,
Victoria (1819-1901, règne 1837-1901) ............362 376
Vidal de la Blache, Paul (1845-1918) ........367, 372 Amérique ..154, 185, 227, 286, 292, 314, 325, 332,
Vienot, Pierre (1887-1997) ..................................91 334, 361
Viollet-le-Duc, Eugène (1814-1879) ..................299 Amérique du Nord ....................................116, 337
Vives, Amadeu (1871-1932) ..............................138 Amérique ibérique ....................................116, 185
Voegelin, Eric (1901-1985) ................................326 Amérique latine ..........................................57, 116

390
INDEX

Amiens................................................................299 Bihac ..................................................................277


Ampourdan ........................................................139 Birobidjan ..........................................................345
Amsterdam....................................................98-100 Blois ....................................................................298
Anatolie ................................................64, 268-270 Bohême 12, 48, 64-66, 68, 93, 120, 180, 217, 244,
Andalousie ................................................123, 133 275, 285, 287, 354,
Andrinople ........................................................268 Bohême-Moravie ..................................54, 68, 287
Angleterre, anglais ..11, 27, 28, 42, 49, 53, 62, 69, Bologne ..................................................40, 77, 356
72, 73, 75, 78, 130, 143, 179, 180, 182, 191, 198, Bonn ..................................................................199
203, 210, 211, 214-216, 222, 223, 227, 243, 254, Bordeaux ........................................................71, 85
263-265, 284, 292, 307, 314, 318, 319, 321, 323, Bosnie, bosniaque ......65, 116, 127, 194, 195, 244,
336, 338, 342, 371 256, 276, 277, 304, 324, 348, 364
Anglo-normandes (îles) ....................................153 Bosnie-Herzégovine ..........................256, 277, 348
Argentine ..........................................116, 231, 332 Bosphore ............................................................154
Arles....................................................133, 293, 298 Brasov ................................................................218
Arménie, Arménien ..55, 67, 68, 78, 269, 270, 344, Bratislava ............................................................218
346, 348 Brenner ..............................................................147
Asie ................................................76, 78, 154, 331 Brésil ..................................................................116
Asie centrale ..............................200, 272, 345-347 Breslau ..................................................................10
Asie Mineure ................64, 66, 150, 269, 333, 335 Bretagne, breton ..44, 56, 131, 133-136, 141, 220,
Asturies ..............................................................370 241, 242, 245, 263, 283, 304, 310, 369
Athènes......................187, 188, 193, 198, 282, 302 Bruxelles..................................97, 99-100, 189, 221
Augsbourg..........................................................282 Bucarest ................................................................21
Auschwitz ....................................................21, 273 Budapest ..............14, 120, 133, 181, 208, 218, 335
Austerlitz ..............................................................70 Buenos Aires ......................................................182
Autriche, autrichien ..14, 17, 20, 38, 54, 56, 62, 64- Bulgarie, bulgare......19, 54, 58, 69, 108, 141, 149,
68, 71, 119, 120, 124, 134, 140, 144, 149, 151, 150, 157, 208, 212, 243-245, 247,248, 250, 255,
176, 179, 189, 190, 201, 212, 218, 244, 260, 268, 269, 272, 300, 324, 350
267, 276, 282, 286, 315, 320, 343, 370, 374
Autriche-Hongrie, austro-hongrois ....19, 24, 117, Cadix ..........................................................225, 360
120, 149, 173, 180, 181, 218, 270, 315, 343, 344 Cambridge..........................................................319
Avignon......................................................145, 299 Cameroun ............................................................31
Avila....................................................................133 Canada ..............................................116, 185, 332
Azerbaïdjan................................................346, 347 Canaries......................................................123, 286
Canigou ..............................................................354
Babi Yar................................................................21 Caprera ..............................................................357
Bade-Wurtemberg ............................................374 Capri ..................................................................303
Bagdad ..............................................................270 Carcassonne........................................................299
Bâle ......................................................10, 316, 333 Carélie ................................................................284
Baléares ..............................................................286 Carinthie ............................................................218
Balkans .......48, 54, 55, 58, 68, 144, 188, 241, 243, Cassel ..................................................................292
244, 250, 268, 270, 277, 321, 324 Castille ........................................................133, 286
Banat ..........................................................150, 272 Catalogne catalan ..32, 42, 57, 117, 118, 122, 123,
Barcelone ..........................133, 137, 139, 204, 304 133, 138, 139, 142, 156, 201, 204, 209, 212,
Barents (mer de) ................................................153 220, 222, 232, 242, 285, 286-288, 304, 306, 314,
Bavière ..............151, 294, 299, 320, 356, 366, 374 315, 354, 360, 374, 376
Bayonne..............................................................294 Caucase ............................64, 66, 67, 272, 345-349
Belarus ................................................................220 Cerdagne....................................................146, 148
Belfast ................................................................192 Ceuta ..................................................................154
Belfort ................................................................148 Chambord ..........................................................133
Belgique, belge ....41, 74, 78, 86, 87, 93, 107, 116, Charente ............................................................141
118, 120-123, 139, 146, 148, 165-167, 173, 174, Chartres ..............................................................299
188, 189, 215, 219, 221, 222, 228, 229, 237, Chine ....................................................................74
293, 321-323, 342, 355, 357, 362, 374, 375 Christiana ............................................................40
Belzec..................................................................273 Chypre, chypriote ......................................154, 155
Berlin ....14, 17, 20, 25, 39, 69, 125, 130, 133, 149, Cilicie ..................................................................270
150, 151, 183, 184, 194, 199, 255, 295, 296, 303, Cisleithanie ................................................120, 200
368 Clermont ............................................................299
Besançon ............................................................293 Clipperton ............................................................26
Bessarabie ..........................................................150 Cologne ......................................................299, 354
Biélorussie, biélorusse ......108, 219, 245, 247, 255, Communauté d’États indépendants (CEI) ..74, 116
271, 274, 345, 348 Comtat Venaissin ................................................12

391
Confédération helvétique Voir Suisse Europe centrale ....12, 13, 19, 20-22, 54-56, 59, 62
Confolens ..........................................................141 64, 68, 71, 77-79, 81, 85, 86, 94-96, 105, 107, 134,
Constance ..........................................................146 149, 152, 188, 220, 229, 235, 238, 241, 243-245,
Constantinople ......................64, 78, 270, 318, 324 247, 248, 250, 251, 253, 255, 257, 266, 274,
Copenhague ..............................................296, 375 276, 278, 285-287, 322, 330-332, 334, 335, 343,
Cornouailles ......................................................215 349
Corse, corse ........117, 150, 220, 237, 240-242, 245 Europe méditerranéenne..........................238, 310
Cosaque ..............................................................349 Europe occidentale, Europe de l’Ouest ......12, 14,
Côte d’Ivoire ........................................................34 16, 51, 54, 58, 73, 76-79, 82, 84, 88, 165, 172,
Cracovie......................................................200, 303 188, 221, 228, 235, 242, 249, 264, 267, 276,
Crète ..................................................................154 334, 342, 348, 372
Crimée ................................................154, 272, 283 Europe orientale, Europe de l’Est ........58, 62, 77,
Croatie, croate........21, 64, 65, 127, 144, 194, 200, 107, 229, 235, 243, 244, 255, 266, 276, 278, 322,
244, 272, 276, 277, 324, 327, 363 332, 343
Cuba..............................................................32, 363 Euskadi Voir Pays basque
Czestochowa ......................................156, 322, 354 Extrême-Orient ..................................................345

Dacie, dace ........................................134, 283, 350 Faisans (île des) ..................................................146


Dakar ....................................................................43 Ferrare ................................................................358
Dalécalie ............................................................370 Finlande, finlandais..........56, 66, 67, 73, 107, 136,
Dalmatie, dalmate ....................................200, 248 150, 166, 193, 219, 210, 212, 221, 240, 243, 246,
Damas ........................................................331, 332 260, 274, 284, 300, 369, 373
Danemark, danois ........40, 58, 126, 132, 154, 166, Fiume..................................................106, 107, 146
174, 212, 215, 233, 260, 300, 369, 370, 374 Flandre ................................41, 122, 145, 215, 221
Dantzig ......................................................146, 150 Florence..............................................133, 190, 292
Danube ..............................................................350 Fontainebleau ....................................................369
Dayton........................................................195, 277 Font-Romeu........................................................148
Dobroudja ..................................................150, 245 France, français ....11, 13-19, 23-27, 29, 30, 32, 33,
Dodécanèse ........................................................150 35, 38-46, 49, 50, 52, 53, 57, 58, 60, 62, 69, 70,
Dresde ................................................208, 303, 374 71, 75, 77-82, 85-87, 91, 93, 94, 96-98, 102-105,
Dublin ........................................................191, 192 107, 115-118, 121, 122, 125, 126, 128, 130, 131,
Dusseldorf ..........................................................292 133-135, 137-143, 145-148, 151, 152, 156-169,
173-179, 181-183, 188, 189, 198, 199, 201-204,
Écosse, écossais ........28, 72, 73, 75, 125, 135, 180, 209, 212-216, 219-223, 225-227, 229-232, 235-
215, 237, 241, 249, 283, 354, 369 238, 240, 243, 244, 246, 247, 253, 254, 257-265,
Égypte ................................187, 188, 295, 331, 335 267, 279-282, 284, 288, 292-294, 296, 297-301,
Eire..............................................................191, 192 303, 306, 307, 310-312, 314-319, 321-323, 325,
Elbe ....................................................................152 331, 337, 343, 351, 353-358, 362-364, 366-376
Elvira ....................................................................10 Fribourg......................................................199, 236
Empire austro-hongrois Voir Autriche-Hongrie Frioul-Vénétie-Julienne ............................117, 125
Empire ottoman, ottoman ..25, 33, 62, 63-70, 94,
144, 149, 160, 187, 188, 244, 268, 269, 277, 282, Gagaouzes..........................................................144
283, 287, 324, 329, 337, 354, 363 Galice..........................................................123, 222
Empire russe Voir Russie Galicie ....................................................15, 19, 272
Épinal..................................................................148 Gard ....................................................................298
Erythrée ................................................................33 Gênes ..................................................................357
Espagne, espagnol ..11, 14, 23, 32, 39, 42, 57, 59, Genève ......................76, 78, 92, 95, 107, 170, 174
60, 74, 78, 80, 84-86, 102, 107, 114, 116-118, 122, Géorgie ......................................................346, 348
123, 128, 133, 135, 136, 144, 145, 148, 154, Gergovie ............................................................375
158, 159, 161, 164, 166, 168, 179, 185, 186, Germanie....................................................280, 283
200, 201, 204, 209, 211-215, 220, 222, 223, 225, Gex......................................................................148
230-234, 237, 267, 300, 306-310, 313-316, 320- Gibraltar ............................................................155
322, 354, 355, 357, 360, 361, 363, 368, 370, Gimel ..................................................................374
373, 375 Grande-Bretagne, britannique ........14, 24, 25, 27,
Estonie, estonien ..............128, 138, 220, 249, 255, 28, 37, 42, 44, 48, 50, 52, 58, 62, 70, 72, 77, 79,
Etats-Unis......24, 32, 58, 74, 79, 80, 100, 116, 174, 80, 82, 83, 86, 96, 98, 117, 151, 162, 164-167,
185, 192-195, 224, 231, 254, 264, 315, 325, 332, 174-176, 179, 180, 182, 188, 189, 191-193, 215,
337, 338, 351, 373 235, 236, 238, 246, 257, 260, 269, 282, 283,
Euphrate ............................................................270 284, 294, 295, 297, 300, 321, 334, 335, 337,
Europe balkanique......13, 55, 58, 78, 81, 107, 243 338, 339, 342, 362, 366, 371, 375
245, 278, 331, 332 Grèce, grec ....13, 54, 55, 67-69, 78, 100, 149, 150

392
INDEX

174, 187, 188, 193, 198, 210, 213, 219, 243, Kirghizie ............................................................346
245, 247, 250, 255, 267-269, 272, 282, 293, 324, Königsberg ........................................................107
363, 364, 369 Kosovo........................................127, 195, 268, 277
Grenade..............................................................286 Krajina ........................................................127, 194
Groenland ..........................................................154
Grunwald Voir Tannenberg Laeken ..................................................................98
Grütli ..................................................................375 Laponie, lapon............................................241-243
Guernica ............................................................354 La Rochelle ........................................................293
Guinée ..................................................................29 Latran ..................................................................10
Guyane ................................................................31 Lausanne ......................................78, 269, 270, 274
Le Boulou ..........................................................142
Hambach ....................................................299, 359 Le Creusot ..........................................................134
Hambourg ............................................50, 208, 359 Leipzig ................................................................356
Herculanum........................................................297 Le Pirée ..............................................................193
Heidelberg..........................................................130 Le Puy-du-Fou ....................................................134
Hoher Meissner..................................................374 Léman ........................................................146, 368
Hollande, hollandais ..........14, 188, 215, 261, 318 Leresti ................................................................141
Hollökö ..............................................................141 Lettonie, letton ..21, 181, 220, 249, 255, 303, 375
Hongrie, hongrois......14, 19, 21, 54, 56-58, 64-66, Liban ..........................................................270, 335
69, 102, 106, 108, 120, 122, 136, 140, 141, 149- Libye ....................................................33, 105, 357
152, 166, 182, 200, 208, 211-213, 218, 240-242, Lituanie, lituanien .....55, 150, 181, 212, 220, 250,
244, 245, 247-251, 255, 256, 258, 267, 274-276, 255, 274, 330, 344, 370
278, 283, 287, 300, 303, 322, 346, 350, 354, 370 Llivia....................................................................146
Lodz ........................................................20, 55, 273
Iasi ................................................................21, 272 Loire....................................................................143
Iéna ............................................................173, 199 Londres ......29, 53, 56, 69, 70, 131, 132, 137, 188,
Inde ......................................................................62 189, 191-193, 294, 295, 302, 342, 354, 371, 374
Indochine..............................................................86 Lorraine ..26, 60, 85, 124, 147, 148, 150, 179, 233,
Indonésie ..............................................................34 246, 262
Irlande du Nord ................................125, 157, 192 Lund....................................................................130
Irlande, irlandais ......28, 42, 56, 72, 75, 80-82, 86, Lunebourg..........................................................369
125, 135, 157, 180, 191, 192, 210, 214, 215, 221, Luxembourg ......................60, 93, 97, 99, 148, 221
246, 323, 342, 354, 363, 369 Lvov ......................................................21, 200, 272
Islande, islandais................................126, 154, 370 Lyon..................................................85, 87, 95, 303
Israël ......20, 22, 257, 276, 329, 330, 336, 339, 340
Istanbul ................................................................69 Maastricht......................................96, 99, 152, 261
Istrie............................................................147, 150 Macédoine, macédonien ..150, 194, 220, 243, 248,
Italie, italien ......12, 14, 23, 32, 33, 38, 40, 44, 45, 268, 324, 348, 364
51, 57-59, 78, 80, 84-87, 91-95, 102, 104-113, 116, Madagascar ........................................................331
117, 125, 130, 133, 135, 139, 140, 147, 149, Madrid................................................288, 355, 356
150, 161, 165, 166, 174, 189, 190, 199, 200, Magnitogorsk ......................................................51
206, 207, 211, 213, 214, 216, 221-223, 228, 230, Magyars..............................................136, 218, 220
233, 234, 236, 237, 246, 248, 254, 264, 276, Malouines ..........................................................182
279, 280, 284, 285, 292, 293, 295, 300, 303, Man (île de)........................................................176
304, 306, 309, 313, 319, 325, 326, 343, 355-358, Manche ..............................................................153
361, 362, 370, 373, 374 Maroc............................................................32, 363
Marseille ..............................................................87
Jaffa....................................................................337 Massada..............................................................340
Japon ....................................................24, 274, 301 Melilla ................................................................154
Jasenovac............................................................272 Memel ................................................................150
Jedwabne ....................................................21, 272 Mentana ............................................................357
Jérusalem ..........................................328, 329, 339 Mésopotamie ....................................................270
Jourdain..............................................................336 Mexique......................................................116, 231
Judée ..................................................................328 Milan, milanais ............................38, 105, 133, 356
Missolonghi ........................................................188
Karakalpakie ......................................................346 Modène ..............................................................358
Katyn ..................................................................272 Mohacs ......................................................287, 354
Kazakhstan ........................................................349 Moldavie, moldave............................220, 221, 324
Kichinev ................................................................18 Monastir ............................................................219
Kielce ............................................................12, 276 Mont Cenis ........................................................153
Kiev ................................................................19, 21 Montagne-Blanche ....................................287, 354

393
Monténégro, monténégrin......127, 187, 194, 268, Piotrkow ..............................................................20
347 Polna ....................................................................12
Montpellier ........................................................294 Pologne, polonais ..11-14, 19-22, 51, 55, 57, 65-68,
Montserrat ................................................156, 354 73, 75, 77, 78, 80, 81, 83, 85-87, 90, 102, 104,
Moraves......................................................122, 136 108, 120, 136, 150, 151, 155-157, 174, 179, 181,
Moscou ............................18, 64, 74, 135, 292, 324 200, 211, 212, 216-219, 242, 244, 245, 247-250,
Munich ..............105, 122, 199, 248, 292, 294, 368 255, 268, 272-276, 278, 284, 286, 287, 317, 321-
323, 325, 330, 331, 334, 335, 338, 342-344, 349,
Nagorni-Karabakh ....................................346, 349 350, 363, 370
Nanterre ..............................................................85 Pomaks ..............................................................244
Nantes ........................................................134, 267 Pompéi................................................................297
Naples ..........................................40, 286, 357, 358 Porto Rico ............................................................32
Navarin ..............................................................188 Portugal, portugais ..11, 14, 29, 34, 59, 80, 85, 86,
Navarre ......................................................123, 286 102, 114, 116, 134, 144, 200, 211, 212, 215, 246,
Neisse..........................................................150, 151 260, 267, 285, 300, 310, 320
Nîmes..................................................293, 294, 297 Posnanie ............................................240, 247, 330
Norvège, norvégien ..11, 40, 52, 79, 104, 126, 136, Poznan................................................................363
153, 154, 166, 212, 216, 217, 243, 296, 369, 374, Prague ................................................122, 133, 217
375 Proche-Orient ......................................................22
Nouvelle-Calédonie ....................................31, 117 Provinces unies d’Amérique centrale ..............116
Nowa Huta ..........................................................51 Prusse, prussien ..16, 25, 38, 39, 44, 49-51, 53, 71,
Nuremberg ....................19, 21, 109, 140, 258, 296 81, 124, 147, 173-176, 183, 199, 208, 212, 216,
228, 233, 247, 259, 262, 286, 288, 295, 299,
Oder............................................................150, 151 318, 320, 323, 359, 373
Odessa ............................................14, 15, 187, 332 Puigcerdà............................................................148
Ohrid ..................................................................324
Oisans ................................................................375 Quatre-Cantons (lac)..........................................375
Orange................................................................298 Québec ..............................................................117
Oslo ....................................................133, 216, 296 Quimper ............................................................294
Ouessant ............................................................134
Oural ..................................................................154 Ratisbonne ........................................................375
Ouzbékistan ......................................................346 Reims ..................................................299, 301, 318
Oxford ........................................................292, 319 République démocratique allemande (RDA)....51,
83, 125, 150, 151, 221, 260, 303, 315, 346, 350
Pacifique ........................................................26, 31 République fédérale d’Allemagne (RFA) ....80, 84,
Padoue................................................................292 116, 117, 125, 151, 177, 276, 313
Pale ....................................................................195 République tchèque ..................................126, 245
Palerme ......................................................133, 357 Reval Voir Tallinn
Palestine..............................................329-338, 340 Rhénanie ....................................................161, 299
Paris ..12, 26, 44, 53, 56, 70, 77, 78, 85, 91, 93, 94, Rhin......41, 145, 146, 259, 280, 315, 346, 370, 376
130-133, 163, 167, 182, 202-205, 219, 295, 296, Rif..........................................................................32
298, 299, 302, 311, 335, 354, 357, 369, 372 Riga ......................................................................21
Parme..................................................................358 Rio ......................................................................116
Pas-de-Calais ........................................................87 Rome........44, 60, 96, 105-107, 110, 111, 134, 150,
Pays baltes ..65, 127, 153, 216, 219-221, 255, 256, 190, 207, 292, 293, 295, 301, 357, 358, 362
272, 303, 347 Roms ..................................................157, 249, 272
Pays-Bas, néerlandais ....34, 35, 93, 128, 146, 151, Rouen ................................................................298
165, 166, 188, 189, 210, 212, 215, 216, 229, 307, Roumanie, roumain....13-15, 18, 19, 21, 51, 54, 56
320, 323, 355, 362, 366, 369, 375 58, 68, 69, 78, 102, 104-106, 108, 120, 141, 149,
Pays basque, basque ....32, 39, 117, 123, 136, 146, 150, 208, 212, 218, 221, 243-245, 247-249, 251,
148, 209, 210, 214, 222, 232-234, 306, 314, 315, 255, 258, 259, 272, 275, 276, 282, 283, 324,
354, 360, 363 331, 349-351, 363, 370
Pays de Galles, gallois ....28, 72, 73, 123, 135, 180, Royaume des Deux-Siciles Voir Sicile
213, 237, 249 Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (RCS)
Pécs ....................................................................324 Voir Yougoslavie
Péloponnèse ......................................................187 Royaume-Uni......23, 24, 28, 29, 39, 45, 72, 74, 78,
Péninsule Ibérique ..............60, 229, 231, 286, 309 80, 82, 116, 117, 119, 125, 154, 160, 176, 180,
Philippines ............................................................32 182, 192, 227, 229, 230, 232, 235, 237, 313, 319
Piémont, piémontais ......14, 38, 57, 165, 189, 190, Ruhr............................................53, 60, 85, 87, 246
228, 233, 319, 358, 361 Russie, russe....11, 12, 14, 15, 18, 21, 24, 49, 55, 62
Pierrefonds ........................................................299 67, 69, 70, 72-74, 77, 78, 80, 81, 127, 135, 136,

394
INDEX

140, 149, 150, 153-155, 160, 166, 173, 174, 179- Tadjikistan ..........................................................346
181, 188, 192, 193, 200, 207, 208, 212, 218, Tallinn ........................................................138, 303
220-222, 238, 240, 244, 255, 256, 258, 259, 260, Tartu ..................................................................138
270, 272, 283, 284, 309, 318, 330-335, 337, 343- Tatars............................................................73, 272
349, 363, 369, 370, 373 Tchécoslovaquie, tchécoslovaque....19, 22, 54, 70,
Ruthénie ....................................................106, 150 95, 108, 116, 122, 126, 149, 150, 166, 168, 195,
244, 245, 248, 249, 255, 275, 278, 346
Sadowa ..............................................................201 Tcherkesses ........................................................144
Saint-Jean-d’Acre ..............................................331 Tchétchénie, tchétchène ..................272, 348, 349
Sainte-Hélène ......................................................71 Tel Aviv ......................................................337, 339
Salisbury ............................................................300 Teschen ..............................................................245
Salonique............................................................269 Teutoburg ..................................................356, 370
Sâmes..................................................242, 243, 248 Texas ..................................................................117
Saragosse............................................................361 Thor ....................................................................330
Sarajevo......................................120, 195, 304, 332 Thrace ........................................................150, 247
Sardaigne ..................................................117, 125 Togo......................................................................31
Sarmate ..............................................................200 Tolbiac ................................................................296
Sarre ....................................................60, 148, 150 Tolède ..................................................................10
Sarthe ..................................................................46 Toscane ..............................................................310
Saxe ......................................................17, 151 ,356 Toul ....................................................................148
Scandinavie, scandinave ......51-54, 133, 154, 166, Tours ..................................................................173
210, 215, 216, 229, 241, 243, 283, 296, 366, 370, Transleithanie ....................................120, 200, 218
375, 377 Transylvanie....19, 65, 66, 106, 108, 140, 150, 216,
Schengen....................................................100, 152 240, 242, 245, 247, 248, 283, 350, 370
Schleswig-Holstein ............................................216 Treblinka ............................................................273
Sedan ..................................................................323 Trentin........................................................117, 125
Sénégal ................................................................43 Trieste ................................................................147
Serbie, serbe ........68, 69, 127, 149, 159, 180, 194, Triglav ................................................................369
195, 217, 221, 243-245, 249, 268, 272, 276, 277, Turkestan............................................................346
304, 324, 343, 347, 363 Turkménistan ....................................................346
Sibérie ........................................................271, 272 Turin ......................................38, 40, 190, 216, 358
Sicile ..................................113, 117, 125, 286, 310 Turquie, turc ......13, 64, 65, 67, 86, 150, 154, 157,
Silésie......................................................50, 57, 150 200, 242-248, 255, 268-270, 282, 300, 350
Slovaquie, slovaque....68, 106, 122, 126, 150, 200, Tziganes ......20, 109, 136, 241, 243-245, 247, 248,
212, 217, 218, 220, 245, 275, 278 251, 256, 259, 267, 272, 273, 348
Slovénie, slovène ......127, 157, 180, 194, 212, 218,
244, 245, 249, 324, 343, 347, 369 Ukraine, ukrainien ....11, 21, 65, 73, 74, 108, 150,
Smyrne........................................................150, 270 180, 212, 219, 220, 245, 247, 255, 271, 272,
Sobibor ..............................................................273 274, 248, 287, 348, 349
Sofia....................................................................208 Ulster ..................................................157, 191, 192
Sorbe ..................................................................346 URSS, soviétique ......19, 21, 22, 51, 70, 73, 74, 96,
Srebrenica ..........................................................195 127, 151, 157, 164, 207, 208, 220, 221, 244, 255,
Stalinstadt ............................................................51 256, 265, 272-275, 315, 322, 344-351
Stockholm ..................................132, 133, 216, 375 Utah ....................................................................117
Strasbourg ......................................97-99, 107, 316
Styrie ..........................................................134, 218 Val d’Aoste ........................................117, 125, 219
Sudètes ......20, 122, 126, 140, 150, 216, 244, 248, Valachie, valache/valaque ........134, 243, 283, 324
275 Valmy..................................................................173
Suède, suédois....40, 126, 130, 133, 166, 210, 212, Van......................................................................270
215, 216, 221, 240, 243, 246, 248, 284, 300, Varenne ................................................................81
369, 370, 375 Varsovie..........................14, 20, 218, 245, 273, 303
Stour Valley........................................................371 Vendée ......................................................134, 306
Sufolk..................................................................371 Venise ..........................................38, 190, 293, 304
Suisse, suisse ....58, 74, 77, 78, 80, 84, 92, 97, 107, Verdun................................................................148
116, 119, 125, 143, 146, 148, 174, 181, 221, 222, Vérone ................................................................292
239, 247, 254, 259-260, 315, 327, 335, 342, 354, Versailles ....................147, 174, 259, 296, 301, 354
357, 359, 366, 368-370, 374, 375 Vichy ..............13, 83, 140, 157, 258, 311, 319, 357
Surinam ................................................................34 Vienne ......14, 17, 20, 68, 120, 131, 133, 145, 147,
Syrie ............................................................270, 335 181, 187, 188, 212, 219, 292, 335, 374
Szeged ................................................................136 Vilnius ........................................................150, 344
Volga ..................................................................276

395
Wallonie ....................................................121, 221 Balilla............................................................44, 112
Weimar ........................................72, 161, 166, 359 Banque centrale européenne ............................96
Weser..................................................................111 Banque commerciale italienne ..........................33
Westminster ......................182, 191, 192, 299, 354 Banque de France ................................................53
Westphalie ............................................17, 66, 172 Beaux-Arts (école)..............................................298
Wilhelmshaven ..................................................181 Belvédère de Vienne ........................................292
Wisconsin............................................................117 Betar ..................................................................334
Bibliothèque Mazarine (France) ......................202
Yellowstone ......................................................373 Bibliothèque nationale (France) ......................202
Yosemite Park ....................................................373 Bibliothèque royale ..........................................202
Yougoslavie, yougoslave ..19, 58, 70, 78, 95, 116, British and Foreign School Society ....................38
122, 126, 127, 150-153, 157, 159, 184, 193-195, British Museum ..................................................294
200, 220, 244, 245, 256, 265, 276, 277, 324, Bund (Confédération germanique) ..118, 119, 125,
347, 364 359
Bund (Union générale des ouvriers juifs de
Zagreb ................................................194, 200, 208 Lituanie, de Pologne et de Russie) ......330, 344
Zone de résidence russe......11, 12, 14, 15, 18, 331 Bundesrat ..................................................124, 125
Zurich............................................................77, 284 Bureau central pour la race et la colonisation
(Allemagne) ....................................................107
Bureau des affaires tziganes (Allemagne) ......248
Bureau des statistiques (France) ......................366
Index des organismes Burschenschaften ..............................................354
et institutions
Casques d’acier ..................................................183
Académie berlinoise..........................................368 Centre européen de la recherche nucléaire
Académie celtique ....................................130, 297 (CERN) ..............................................................92
Académie des inscriptions et belles-lettres ....135, Centre excursionniste de Catalogne ................376
198 Centre national de préparation politique
Académie des sciences morales et politiques ..198 (Italie)................................................................44
Académie française ..........................135, 212, 297 Centre Pompidou ..............................................302
Académie royale (France)..................................292 Cercles de combattants (Allemagne)................359
Académie royale d’Italie ..................................206 Chambre des lords ............................................321
Académie royale de la langue (Espagne) ........212 Charbonnerie (Italie) ........................................358
Académie russe ..................................................212 Chemises noires ................................105, 106, 358
Action catholique (Italie) ....................................45 Chœurs de Clavé ................................................138
Action française ..........................18, 103, 105, 257 Cité internationale universitaire (France) ..........91
Administration générale industrielle Club alpin français ....................................375, 376
(Finlande)..........................................................56 Club alpin italien ..............................................374
Alliance internationale pour le suffrage des Collège de France ........................................78, 198
femmes (AISF) ................................................168 Comité d’instruction publique (France) ..........293
Alliance israélite universelle ............................331 Comité des arts et des monuments (France) ..298
Alpine Club ........................................................374 Comité des droits de la femme (France) ..........163
Altes Museum ....................................................295 Comité des organisations professionnelles
Amants de Sion (mouvement) ....................15, 332 agricoles (COPA) ..............................................99
Armée de libération du Kosovo (UCK) ............195 Comité des régions (UE)....................................316
Armée nationale démocrate (EDES, Grèce) ....193 Comité des travaux historiques (France) ..198, 298
Armée républicaine irlandaise (IRA) ........191, 192 Comité franco-allemand de documentation et
Assemblée des régions d’Europe............(ARE) 316 d’information ..................................................91
Assemblée législative française ........................263 Comité mondial des femmes contre la guerre et
Association catalaniste d’excursions le fascisme ......................................................168
scientifiques ..................................................376 Comité permanent pour les lettres et les arts
Association centrale des citoyens allemands de (SDN) ................................................................91
confession juive..............................................333 Comité polonais pour la libération nationale ..274
Association internationale des écrivains pour la Comité pour l’élimination de la discrimination
défense de la culture ......................................92 raciale (ONU) ..................................................250
Association internationale des travailleurs Commissariat général au plan (France)..............52
(AIT) ................................................................342 Commission des chants religieux et historiques
Association nationaliste italienne ......................33 de la France ....................................................135
Association pour le folklore Commission des Communautés européennes
(Autriche-Hongrie) ........................................131 Voir Commission européenne
Avant-guardistes (Avanguardisti) ......................44 Commission des monuments (France)..............294

396
INDEX

Commission européenne ......96-98, 100, 101, 315 Fondation « Topographie de la Terreur »


Commonwealth ........................28, 72, 82, 86, 192 (Berlin) ............................................................303
Communauté économique européenne (CEE) ..35, Fonds européen pour le développement régional
60, 96, 98, 151, 152 (FEDER)............................................................315
Communauté européenne de défense (CED)....96, Force par la joie
99 (Kraft durch Freude, Allemagne)..................139
Communauté européenne de l’énergie atomique Friedlandsmuseet (Danemark)..........................375
(Euratom)..........................................................96 Front du travail (DAF, Allemagne) ..................112
Communauté européenne du charbon et de Front national de libération (EAM, Grèce) ......193
l’acier (CECA)........................................93, 96, 99
Confédération des associations des touristes Gardes de fer ....................................................208
allemands........................................................374 Gestapo ..............................................................113
Confédération des industriels allemands ..........57 GIL, Voir Jeunesses italiennes des licteurs
Confédération européenne des syndicats Glyptothèque de Munich ..................................294
(CSE) ..................................................................99 Governor and Company of the Bank of England
Congrès des pouvoirs locaux et régionaux de (The) ..................................................................53
l’Europe ..........................................................316
Congrès international des femmes Haganah ............................................................338
pour la paix ....................................................168 Haut-Commissariat aux droits de l’homme ....250
Conseil d’aide économique mutuel (CAEM) ....349 Haut-Commissariat aux réfugiés ........................79
Conseil de l’Europe ..92, 95, 97, 99, 100, 250, 251, Histadrout (Fédération général des travailleurs
303, 316 d’Eretz Israël)..................................................339
Conseil exécutif (Grèce) ....................................187 Hitlerjugend, Voir Jeunesses hitlériennes
Conseil international des femmes (CIF)....167, 168 Hôtel de Cluny ..................................................296
Conseil linguistique (Norvège)..........................217
Conseil sâme ......................................................249 Île-aux-musées ..........................................295, 303
Cortes de Cadix ..................................................225 Inspection des monuments historiques
Council for the Protection of Rural England ..371 (France) ..........................................................298
Cour européenne de justice Institut, Voir Académie française
(Cour des communautés européennes)..........99 Institut d’ethnologie (France) ..........................131
Cour européenne des droits de l’homme ..........99 Institut d’histoire de l’Allemagne nouvelle ....206
Cour permanente de justice internationale ..147, Institut des provinces (France) ..........................298
250 Institut national d’industrie (Italie) ....................59
Croix fléchées ....................................................106 Institut national fasciste (Italie)........................206
Institut pour la reconstruction industrielle
DAF, Voir Front du travail (Italie)................................................................59
Dàil Eireann........................................................191 Institut sâme nordique ......................................249
Demos (Slovénie) ......................................157, 194 International Council of Museums ..................133
Diète de Pest ......................................................218 Internationale ouvrière,
Direction des Bâtiments du roi (France) ..........292 Voir Internationale socialiste
Direction des manufactures (Finlande) ..............56 Internationale socialiste ....................................342
IRA, Voir Armée républicaine irlandaise
EAM, Voir Front national de libération Irgun ..................................................................339
École archéologique d’Athènes ........................198
École des Chartes ......................................198, 201 Jardin des Lénine (Budapest)....................208, 303
École parisienne du félibrige ............................311 Jésuites ..............................................................320
EDES, Voir Armée nationale démocrate Jeune-Italie (mouvement) ................................358
Einsatzgruppen............................................21, 273 Jeunes Italiennes..................................................44
Ethnological Society of London........................130 Jeunesses fascistes (Italie)..................................112
Euterpe (Catalogne) ..........................................138 Jeunesses hitlériennes (Hitlerjugend) ..45, 112, 158
Ezra (Allemagne) ..............................................332 Jeunesses italiennes des licteurs
(Gioventu italiana del littorio, GIL) ................44
Faisceau ..............................................................105 Jeune-tchèque (mouvement)............................217
Fédération belge pour le suffrage Jeune-turc (mouvement) ....................................67
des femmes ....................................................167 Jewish Colonization Association ......................332
Fédération catalane pour l’alpinisme ..............376
Fédération de la paix ........................................336 KKE, voir Parti communiste grec
Fiana Fail ............................................................191 Kominform ........................................................351
Fils de la Louve ....................................................44 Komintern ..........................................................351
Fine Gael ............................................................191
Folkspartey ........................................................330 Labour Party ......................................................232

397
Lapua (Finlande) ................................................107 Nationalrat ........................................................124
Ligue antisémitique (France) ......................18, 103 Neues Museum (Berlin) ....................................295
Ligue de défense de la patrie (Allemagne) ....300 Nordiska Museet (Stockholm) ..........................132
Ligue de la Patrie française ..............................103 Nouvelle École de la paix ....................................94
Ligue des associations excursionnistes
(Catalogne) ....................................................376 Office international des musées ......................302
Ligue des patriotes (France)........................26, 103 Office national d’immigration (France) ............80
Ligue du droit des femmes (Belgique) ............167 Office palestinien de l’exécutif sioniste ..........337
Ligue du patrimoine (Allemagne) ....................374 Opéra du Liceu (Barcelone) ..............................304
Ligue internationale des mères et éducatrices Opéra La Fenice (Venise) ..................................304
pour la paix ....................................................168 Opera nazionale Dopolavoro (OND)................139
Ligue nationale de décentralisation (France) ..311 Orfeo Català ......................................................138
Ligue pangermanique ................................16, 104 Organisation des Nations unies (ONU) ....79, 126,
Ligue pour le suffrage des femmes 172, 194, 195, 222, 235, 250, 251
(Belgique) ......................................................167 Organisation du Traité de l’Atlantique nord
Ligue régionaliste de Catalogne ......................315 (OTAN)......................................35, 127, 152, 195
Organisation pour la sécurité et la coopération
Maison de la patrie rhénane ............................301 en Europe (OSCE) ..........................................250
Manchester Art Museum ..................................295 Organisation sioniste mondiale ................334-336
Mapai..................................................................339
Ministère des corporations (Italie)....................112 Parlement austro-hongrois ..............................120
Mouvement fédéraliste européen......................95 Parlement de Francfort ....................................359
Musée ashmoléen (Oxford) ..............................292 Parlement de Turin............................................216
Musée Bonnat (Bayonne)..................................294 Parlement européen ....................96, 98, 221, 261
Musée Calvet (Avignon) ....................................294 Parti chrétien-social (Allemagne) ......................17
Musée Carnavalet (Paris) ..................................296 Parti communiste français (PCF) ......................351
Musée clémentin (Rome) ..................................292 Parti communiste grec (KKE) ............................193
Musée d’Arnhem ..............................................375 Parti de l’unité nationale (Hongrie) ................106
Musée des Antiquités nationales Parti fasciste (Italie) ..........105, 106, 109, 110, 112
(Saint-Germain-en Laye) ................................295 Parti libéral (Norvège) ......................................166
Musée d’ethnographie danoise Parti libéral (Royaume-Uni) ..............................232
(Copenhague) ................................................132 Parti nationaliste basque (PNV)........................315
Musée d’ethnographie du Trocadéro Parti nazi (NSDAP) ..16, 20, 105, 110, 113, 140, 275
(Paris) ......................................................132, 133 Parti ouvrier belge ............................................166
Musée d’Histoire Naturelle royal (Paris) ..........292 Parti ouvrier social-démocrate de Russie
Musée d’Izieu ....................................................303 (POSDR) ..................................................343, 344
Musée d’Orsay (Paris) ........................................302 Parti régionaliste (France) ................................311
Musée de l’Occupation (Riga) ..........................303 Parti révisionniste ..............................................334
Musée de l’Occupation et de la lutte pour la Parti social-démocrate (Finlande) ....................193
liberté (Tallin) ................................................303 Parti social-démocrate allemand
Musée de la Résistance (Lyon) ..........................303 (SPD)................................................124, 233, 342
Musée de Madame Tussaut (Londres)..............132 Parti social-démocrate autrichien (SPÖ) ..........343
Musée de Maihaugen (Norvège)......................375 Parti socialiste de Serbie....................................194
Musée de plein air de Lettonie (Riga)..............375 Petites Italiennes..................................................44
Musée des Arts et Traditions populaires Pinacothèque de Munich ..................................292
(Paris) ......................................................133, 137
Musée du Capitole (Rome)................................292 Reichstag........................................................17, 72
Musée du Louvre (Paris)....................292, 293, 368
Musée Fabre (Montpellier) ..............................294 SA (Sturm Abteilung)..................................20, 140
Musée Grévin (Paris)..........................................132 Schola Cantorum................................................139
Musée national germanique (Nuremberg)......296 Sinn Féin ....................................................191, 192
Musée royal (Copenhague) ..............................296 Société américaine de folklore ........................131
Musée Silguy (Quimper)....................................294 Société archéologique de Normandie..............202
Musée Skansen (Stockholm) ....................133, 375 Société berlinoise d’anthropologie, ethnologie
Musée-monument au Déporté (Capri) ............303 et préhistoire..................................................130
Musée-monument au Déporté Société coloniale allemande ..............................31
(La Risiera di San Sabbia) ..............................303 Société de folklore de Londres ........................131
Société des alpinistes tridentins........................374
Nasjonalgalleriet (Oslo) ....................................296 Société des antiquaires de l’Ouest ..........202, 293
National Party (Irlande) ....................................192 Société des Nations (SDN) ..19, 79, 91, 93, 94, 147,
National Trust ....................................................300 177, 222, 235, 249, 250, 258, 302, 331, 338

398
INDEX

Société des traditions populaires (France) ......133 SS (Schutzstaffel) ........21, 107, 206, 271, 273, 349
Société des vieux bolcheviks (URSS) ................207 Statistique générale de France ........................366
Société du folklore français ............................131 Storing ..................................................................40
Société ethnologique de Paris ..........................130
Société française d’archéologie ........................298 Tate Gallery........................................................302
Société française d’ethnographie ....................131 Touring-Club (France)........................................374
Société française de géographie ......................367 Trade Unions Congress (TUC)............................232
Société générale d’immigration (France) ..........80
Société gothique (Suède) ..................................130 UCK, Voir Armée de libération du Kosovo
Société italienne d’anthropologie Uffici (Florence)..................................................292
et d’ethnologie ..............................................131 UNESCO ......................................................133, 302
Société nationale (Grande-Bretagne) ................38 Union démocrate croate (HDZ) ........................194
Société nationale des chemins de fer français Union européenne (UE) ..74, 89, 96, 98, 124, 128,
(SNCF)................................................................50 153-155, 195, 223, 237, 254, 255, 303, 304, 315,
Société nationale des traditions populaires 316
(Italie)..............................................................133 Union européenne des fédéralistes....................95
Société pour la colonisation allemande ............31 Union française pour le suffrage des femmes ..167
Société pour la connaissance historique de Union paneuropéenne ........................................95
l’ancienne Allemagne ....................................288 Union régionale bretonne ................................310
Société pour la protection des bâtiments anciens Universum Film AG (UFA)..................................177
(Grande-Bretagne) ........................................300
Société pour la protection des paysages Walhalla (Allemagne)........................299, 356, 375
(France) ..........................................................375 Wehrmacht ................................................113, 177
Société russe de géographie ............................135
Société Thule (Allemagne) ................................105 Yichouv ..............................332, 334, 335, 338, 340
Sorbonne (université) ................................198, 282
Soviet de l’Union ..............................................347 Zentrum..............................................................124
Soviet des nationalités ......................................347

399
C artes

401
Les empires européens en 1871 ROYAUME
1 Héligoland (R.-U.)
Finlande 2 Bosnie-Herzégovine
DE SUÈDE
ET DE NORVÈGE Saint-Pétersbourg
3 Dobroudja
Stockholm
4 Macédoine
Mer
du Nord
Irlande DANEMARK
(R.-U.)
ROYAUME-UNI
1
Londres PAYS- Berlin
OCÉAN BAS RUSSIE
AT L A N T I Q U E ALLEMAGNE Pologne
BELGIQUE
Paris LUX.
Alsace-
Lorraine Vienne

403
FRANCE
SUISSE
AUTRICHE-HONGRIE

ROUMANIE 3 Mer Noire


2 SERBIE
Madrid ITALIE Bulgarie
PORTUGAL
Rome MONT. Sofia Istanbul
ESPAGNE 4
EMPIRE OTTOMAN
Gibraltar (R.-U.)
GRÈCE
N
SULTANAT Algérie BEYLICAT Malte (R.-U.) Mer
DU MAROC Chypre
(Fr.) DE TUNIS Méditerranée (R.-U.)
500 km
CARTES
Les États autoritaires et démocratiques Gouvernements autoritaires
FINLANDE
dans l'Europe de
en 1937 Gouvernements démocratiques
NORVÈGE
SUÈDE ESTONIE Monarchies
Mer
du Nord LETTONIE
DANEMARK LITUANIE
IRLANDE
ROYAUME- PAYS- U.R.S.S.
UNI BAS ALLEMAGNE
POLOGNE
OCÉAN BELGIQUE
AT L A N T I Q U E LUX. TC
LUX. HÉC
OSLO

404
VAQUIE
FRANCE SUISSE AUTRICHE
HONGRIE
ROUMANIE

YOUGOSLAVIE Mer Noire


PORTUGAL
ITALIE
BULGARIE
ESPAGNE
ALBANIE Iran
TURQUIE
GRÈCE
Maroc esp.
N
Mer Syrie Irak
Maroc Algérie Tunisie
500 km Méditerranée Chypre
Les élargissements successifs de l'Union européenne
ROYAUME- DANEMARK Europe des 6 ROYAUME- DANEMARK Europe des 10
N EIRE UNI en 1958 N EIRE UNI en 1981
PAYS- Europe des 9 PAYS- Europe des 12
BAS BAS
en 1973 en 1986
BELG. BELG.
LUX. LUX.
R.F.A. R.F.A.
FRANCE FRANCE
PORTUGAL
GAL
ITALIE ESPAGNE ITALIE

GRÈCE

750 km 750 km
N FINLANDE Réunification N FINLANDE Europe des 25

405
SUÈDE
allemande en 1990 SUÈDE en 2004
ESTONIE
ROYAUME- Europe des 15 ROYAUME-
Europe des 27
LETTONIE
UNI DANEMARK en 1995 UNI DANEMARK en 2007
EIRE EIRE LITUANIE
PAYS- PAYS- Pays
BAS BAS POLOGNE de la zone Euro
BELG. ALLEMAGNE BELG. ALLEMAGNE
LUX. LUX. RÉP. TCHÈQUE

AUTRICHE AUTRICHE SLOVAQUIE


FRANCE FRANCE HONGRIE
SL. ROUMANIE
PORTUGAL PORTUGAL
ESPAGNE ITALIE ESPAGNE ITALIE BULGARIE

GRÈCE
GRÈCE

750 km 750 km MALTE CHYPRE


CARTES
N
L'unité italienne
SUISSE AUTRICHE-HONGRIE
Tyr ol

Lo m b ard ie
S a vo ie ( n ov. 1 8 59) Tr ent i n Vénétie
Milan (1866)
P i ém o n t Trieste
Turin Venise Istrie
FRANCE

P a rm e
(mar s 1 860)
Gênes Bologne EMPIRE
M od èn e OTTOMAN
(mars 1860)

Nice Florence
To scan e Ancône
(mar s 1860) Mar ches,
Omb r i e Mer
(1860)
Ét a t s de
Corse l' Églis e Adriatique
Ab r uz z es

Rome R oy a ume de s
(1870) De ux -Sicile s
(o c t. -no v. 1860)
Naples Po
uil
les
Sardaigne
Mer
Ty r r h é n i e n n e
Cagliari
bre
Cala

Mer Palerme Messine


Méditerranée
Marsala
Sicile

200 km

Royaume de Piémont-Sardaigne en 1859 Batailles

EXTENSION DU ROYAUME DE PIÉMONT-SARDAIGNE


PUIS DU ROYAUME D'ITALIE ENTRE 1859 ET 1870 Expédition des Mille
To s c an e Nom de la province (6 mai-7 sept. 1860)
( ma r s 1 8 6 0 ) Date de rattachement
au royaume de Piémont-Sardaigne
puis au royaume d'Italie Expédition piémontaise
(sept.-nov. 1860)
Terres irrédentes (Tyrol, Trentin, Istrie)

Territoires cédés à la France en 1860

406
Le Kaiserreich en 1871 SUÈDE N
DANEMARK
Mer Mer Baltique
Royaume du Nord
Schleswig- Königsberg
Grand-duché Holstein
e Prusse
ni orientale
Lübeck éra Prusse
Duché 2 Po m occidentale
Brême Hambourg 3 Stettin
4 Hanovre
Principauté RUSSIE
Province Brandebourg
PAYS - B A S 5 Hanovre de Saxe Berlin Posnanie
Westphalie 6 9 9 Magdebourg
Ville libre Essen 10
Duisbourg Dortmund 10 Pologne
Düsseldorf 8 Leipzig
Terre d'Empire 7
Hesse- Saxe Breslau
B E L G I Q U E Cologne Dresde

407
1 Nassau 7
Chemnitz Silésie
Rhin
LUX. Francfort
1 Hesse 1
2 Mecklembourg-Schwerin Nuremberg

Lor
r
3 Mecklembourg-Strelitz ai
ne de Bavière

Ba
Stuttgart
4 Oldenbourg Wurtemberg AUTRICHE-HONGRIE
FRANCE Munich

sace
5 Schaumbourg-Lippe Hohenzollern

Al
6 Lippe
7 États de Thuringe : cinq duchés saxons
8 Waldeck SUISSE
9 Brunswick
10 Anhalt
I TA L I E 200 km
CARTES
N
L'URSS en 1924

Nijne-
Mourmansk Kolymsk
CARÉLIE
5

B I É L O R U S S I E Leningrad Arkhangelsk
20
1
MOSCOU K O M I S 12 IAKOUTIE
(ZYRIANES) 16 R.
UKRAINE 9 Petropavlovsk
19 6 Iakoutsk Okhotsk
8
4 S.

408
R.
15 3 F.
18
13 Orenbourg
S.
26
10 Omsk Tomsk

TRA
28

N
27 KIRGHIZIE

S
Krasnoïarsk

C
Makhatch-Kala 7
Blagovechtchensk

AUC
25 11 14
Kazalinsk Irkoutsk

ASI
24
Tchita

E2
17

1
23
31 22 29

K E S T A N
T U R 2
30 Samarkand

D'après G. Duby (dir.), Grand Atlas historique, Larousse, 1995. 800 km


L'URSS en 1924
A.S.S.R. République autonome
1 R. S. F. S. R. , 1918, Rép. socialiste 13 R.A. des Kabardines socialiste soviétique
fédérative soviétique de Russie 14 R.A. des Bouriates-Mongols, 1923 S.S.R. République socialiste
2 A.S.S.R. du Turkestan, 1918 15 R.A. des Tcherkesses soviétique
3 A.S.S.R. bachkire, 1919 16 A.S.S.R. de Iakoutie, 1922 R.A. Région autonome
4 A.S.S.R. tatare, 1920 17 R.A. des Oïrotes 1919 Date de formation
5 Commune prolétaire de Carélie, 1920 18 R.A. des Adyguéens (Tcherkesses)
(transformée en juillet 1923 19 S.S.R. d'Ukraine, 1917
en A.S.S.R. de Carélie) 20 S.S.R. de Biélorussie, 1919
6 R.A. tchouvache 21 S.S.R. fédérative de Transcaucasie
7 A.S.S.R. de Kirghizie, 1920 22 S.S.R. d'Azerbaïdjan, 1920

409
8 R.A. des Votes (Oudmourtes) 23 R.A. du Nakhitchevan
9 R.A. des Maris 24 S.S.R. d'Arménie, 1920
10 A.S.S.R. de la montagne, 1921 à 1924 25 S.S.R. de Géorgie, 1921
1922, autonomie des régions 26 S.S.R. d'Abkhazie, 1921
• kabardine-balkare 27 S.S.R. d'Adjarie, 1921
• tchetchène 28 R.A. d'Ossétie du Sud
• karatchaï-tcherkesse 29 République démocratique soviétique
1924, régions autonomes du Kharezm (Anc. Khiva), 1920
• d'Ossétie du Nord 30 République démocratique soviétique
• Ingouche de Boukhara, 1920
11 A.S.S.R. du Daguestan, 1921 31 Haut-Karabakh, 1923
12 R.A. des Komis (Zyrianes), 1921
CARTES
N
Proclamation AUTRICHE L'ex-Yougoslavie en 2006
d'indépendance
le 25 juin 1991 HONGRIE
Ljubljana
Proclamation
d'indépendance SLOVÉNIE Zagreb
le 15 septembre 1991 Voïvodine
C R OAT I E ROUMANIE
Rijeka
Novi Sad
Proclamation
d'indépendance
le 15 octobre 1991 Banja Luka
dont : Belgrade
République serbe
de Bosnie BOSNIE-
Zadar
HERZÉGOVINE SERBIE
Fédération croato-
musulmane

410
Split Sarajevo

Nouvel État de Serbie- Nis


Monténégro (ex-RFY*
de 1992 à 2002) Mer
dont : MONTÉNÉGRO
Kosovo sous le Adriatique Dubrovnik BULGARIE
Podgorica Pristina
protectorat de l'ONU
Proclamation
d'indépendance I TA L I E Skopje
le 3 juin 2006
MACÉDOINE
Capitale
RFY* : République fédérale
de Yougoslavie
ALBANIE 150 km
D'après atlas-historique.net, © Guillaume Balavoine GRÈCE
CARTES

Les minorités juives en Europe centrale LETTONIE


1900 1930 TUANIE
LITUANIE

EMPIRE U.R.S.S.
ALLEMAGNE RUSSE ALLEMAGNE
POLOGNE

TC
HÉC
OSLOV
AQUIE
AUTRICHE-HONGRIE AUTRICHE
E HONGRIE
ROUMANIE
ROUMANIE
SERBIE YOUGOSLAVIE
ITALIE BULGARIE ITALIE BULGARIE
MONTÉNÉGRO
ALBANIE
EMPIRE OTTOMAN
TURQUIE
GRÈCE
GRÈCE
500 km 500 km
PROPORTION DE POPULATION JUIVE DANS CHAQUE ÉTAT : PROPORTION DE POPULATION JUIVE DANS CHAQUE ÉTAT :

De 3 à 5 % De 0,5 à 1 % De 6 De 3 à 6 % De 0,5 à 1 %
s à 11 %
De 1 à 3 % Moins de 0,5 % De 1 à 3 % Moins de 0,5 %

N
Les minorités allemandes en Europe centrale

500 km

Limite de la Confédération
Population germanique en 800 germanique en 1815
VAGUES DE MIGRATION D'ALLEMANDS VERS L'EST, DU IXE AU XIXE SIÈCLE :

950-1200 : Les Ostmarken 1400-1750 : Établissements de colons

1200-1400 : Ostsiedlung paysan 1700-1815 : Établissement, en Russie,


et chevaliers teutoniques principalement d'artisants et de commerçants
à l'appel des Tsars
D'après P.-R. Magosci, Historical Atlas of East-Central Europe, University of Toronto Press, 1993.

411
N
Le démembrement de l'Empire austro-hongrois
Cisleithanie
H te-Si l ési e (Empire d'Autriche)
Prague Cracovie
Opava POLOGNE Transleithanie
ALLEMAGNE Bo hème Lvov
M o ra vi e Cieszyn (Couronne de
Ga l i c i e
Brno Saint-Étienne)
TCHÉCOSLOVAQUIE
Condominium de
Munich H a ute-H o ng ri e Tchernivtsi l'Autriche-Hongrie
Vienne
Bregenz Salzbourg R uthé ni e
Bratislava Nouvelles frontières
Burg enl a nd B ucov i ne à l'issue de la Première
SUISSE Sopron Guerre mondiale (1923)
AUTRICHE Budapest
Tyro l
du Sud Klagenfurt Graz Cluj
Di stri ct Territoires soumis
HONGRIE
de l a M ur à plébiscite

412
Tr en ttiin
n Ljubljana Tr a ns y l v a ni e
Trieste
Zagreb Timisoara ROUMANIE
Venise Ba tchka
Istri e C ro a ti e Ba na t
Rijeka Sl a vo ni e
(Fiume) ROYAUME
DES SERBES, CROATES Belgrade Bucarest
ET SLOVÈNES
Zadar
Sarajevo
Da l ma ti e Bo sni e
ITALIE
Corse ro BULGARIE
M
Moonténég
nténégro
Rome Dubrovnik Sofia
Mer Mer ALBANIE D'après atlas-historique.net,
Méditerranée Adriatique © Guillaume Balavoine 100 km
CARTES

N
La Zone de résidence des Juifs
dans l'Empire russe
Mer
SUÈDE
Baltique

Moscou
ALLEMAGNE

Bialystok
1906
Varsovie P I R E R U S
1881 Siedice E MGonsel S E
1906
1903
Rovno
1904 Jitomir Tchernigov
Kiev 1905
1905 1881
1905
Rommy
Ternopol 1905
Berditchev
Sinela
Kolomya Vinnitsia 1904
Kamenev-Podoisk
Tchernovsty 1905 Kremetchoug
Balta 1905
AUTRICHE- 1881 Yekaterinanoslav
Iasi Nikolaief r 1883
HONGRIE 1905 i e p 1905
Kichinev Dn
1903 Melitopol
1905 Odessa Rostov 1905
1881 1883
SERBIE

1905
ROUMANIE Siniferopol
1905 Feodosia
1905
Sébastopol
BULGARIE Yalta

Mer Noire

EM
PIR
E OT
TOMAN 200 km

Pogroms de 1881 Villes interdites aux Juifs


sans autorisation écrite
1904 Date de pogrom
Villes ayant plus de 40 %
Limite de la Zone de résidence de population juive
D'après P. Lemarchand (dir.), L'Europe centrale et balkanique. Atlas d'histoire politique, Complexe, 1995.

413
Les camps de concentration et d'extermination N 1 Plaszow
2 Skarzysko-Kamienna
en Europe en 1944 3 Starachowice
Grini Bredtveit Vaivara 4 Poniatowa
Berg
5 Majdanek
Klooga Lagedi 6 Budzyn

Kaiserwald
Horserdad

Neuengamme Stutthof
Koldichevo
Westerbork
Ravensbrück Treblinka
Vught Bergen-Belsen Sachsenhausen
Breendonk Dora-Mittelbau Sachsenburg 5 Sobibor
Mechelen Chelmno 2 4
Thérésine Trawniki
Compiègne Fünfbrunnen Buchenwald Gross-

414
Rosen 1 3 6 Belzec
Drancy Natzweiler-Struthof Flossenbürg Auschwitz- Janowska
Birkenau Grande Allemagne et
Vittel Schirmeck Dachau
Vorbruck Mauthausen territoires occupés
Bolzano
Alliés de l'Axe ou
États dépendants
San Sabba
Gurs Neutre
Sajmiste
Rivesaltes Fossoli di Carpi Schabatz

Nisch Alliés
Ligne de front
en janvier 1944
Salonique
Camps d'extermination
500 km Camps de concentration
Achevé d'imprimer par "La Tipografica Varèse S.p.A." - Italie
Dépôt légal n° 78609 - Septembre 2006
l’essentiel en poche

Dictionnaire des nations ÉCO N O M I E


et des nationalismes
❯ Les grands auteurs de l’économie
dans l’Europe contemporaine
H I STO I R E - GÉO G R AP H I E
Certains intellectuels ont annoncé que la
seconde moitié du XXe siècle inaugurerait ❯ Précis d’histoire du XXe siècle
l’ère « post-nationale ». Les conflits nationaux ❯ Dictionnaire d'Histoire
et ethniques des années 1990 ont invalidé ❯ Dictionnaire de géographie
cette vision. Si le XIXe siècle marque ❯ Géographie de la France
l’émergence et la consolidation des nations
❯ Géographie des risques naturels
en France
en Europe occidentale, le XXe siècle est bien
❯ Le développement durable :
celui de la diffusion du modèle national à
approches plurielles
toute l’Europe comme celui de l’exacerbation ❯ La Géographie : pourquoi ?
des nationalismes. comment ?
❯ Dictionnaire des nations
L’approche thématique et transversale
et des nationalismes
de ce dictionnaire invite à comprendre
comment les nations européennes ont été Serge Berstein et Pierre Milza
« inventées » et conduit à réfléchir aux effets ❯ Histoire du XIXe siècle
❯ Histoire du XXe siècle (3 tomes)
des nationalismes. Les 28 notices explicitent
❯ Histoire de l’Europe
des notions fondamentales et contiennent
des références nourries aux histoires des SOCIOLOGI E - POLITIQU E
différentes nations européennes.
❯ Dictionnaire de sociologie
❯ Trois index détaillés permettent une entrée ❯ Les grands auteurs de la sociologie
dans l’ouvrage soit par noms propres, soit
par institutions, soit par lieux et peuples,
faisant de ce livre un outil de référence.

❯ Une bibliographie et de nombreuses


cartes fournissent des repères pour
compléter les analyses.

GRAPHISME : Carole Berthélemy


ICONOGRAPHIE : Monique Durguérian
Yougoslavie. Kosovo. Pristina. Manifestant apparaissant à travers
un drapeau albanais (mars 1998). © Magnum
Photo : Alex Majoli

www.editions.hatier.fr

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