Collection dirigée par Thierry Discepolo
A la in A c c a r d o , De notre servitude involontaire.
Lettre à mes camarades de gauche
N o rm an d BAILLARGEON, Les Chiens ont soif.
Critiques & propositions libertaires
NOAM Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des États-Unis
(Préface de Jean Bricmont)
Robin H a h n el, La Panique aux commandes.
Tout ce que vous devez savoir sur la mondialisation économique
Yves Salesse, Réformes & révolution.
Propositions pour une gauche de gauche
Jean -P ierre B e rla n , La Guerre au vivant.
OGM & autres mystifications scientifiques
Serge Halimi & D om inique V id a l, « L ’opinion, ça se travaille... »
Les médias» l'OTAN & la guerre du Kosovo
O bservatoire de l’Europe in d u strie lle (Ceo), Europe Inc. Liaisons
dangereuses entre institutions & milieux d*affaires européens
NOAM Chom sky, Responsabilités des intellectuels
(Préface de Michael Albert)
MICHEL B a r r illo n , Dun mensonge « déconcertant » à Vautre. Rappels
pour les bonnes âmes qui voudraient s'accommoder du capitalisme
PAUL N izan , Les Chiens de garde
(Préface de Serge Halimi)
© Agone, 2002
BP 2326, F-13213 Marseille cedex 02
www.atheles.org /agone
isbn : 2-910846-62-8
Coédition, Comeau & Nadeau Editeurs
isbn : 2-922494-74-8
Pierre Bourdieu
Interventions, 1961-2001
Science sociale & action politique
Textes choisis et présentés par
Franck Poupeau et Thierry Discepolo
Kp G uES!)9l
COMEAU & NADEAU
Devant la servitude du travail à la chaîne ou la misère
des bidonvilles, sans parler de la torture ou de la vio
lence et des camps de concentration, le « C ’est ainsi »
que Ton peut prononcer avec Hegel devant les mon
tagnes revêt la valeur d’une complicité criminelle.
Parce que rien n’est moins neutre, quand il s’agit du
monde social, que d’énoncer l’Être avec autorité, les
constats de la science exercent inévitablement une
efficacité politique, qui peut n’être pas celle que vou
drait exercer le savant.
« Leçon inaugurale au Collège de France », 1982
S’il fallait à tout prix justifier ces interventions de la
science sur le terrain de l’actualité la plus brûlante,
on pourrait au moins invoquer les fonctions cri
tiques qu elles peuvent exercer en ces temps où les
autorités politiques s’autorisent de compétences ou
de garants scientifiques pour convertir les problèmes
politiques en choix purement techniques et où les
commentaires autorisés font de plus en plus souvent
appel à des ressources d’allure scientifique, comme
les sondages, qui donnent l’apparence d’un fonde
ment rationnel à l’ambition de parler au nom de
<* l’opinion publique ». Et il n’est pas interdit en
tous cas d’espérer que ces contributions limitées, ré
visables et souvent négatives à la compréhension du
présent, puissent servir d’antidote au scepticisme,
voire à l’irrationalisme qu’a favorisé la faillite des
grandes prophéties.
La science et l’actualité », 1986
Initié à l'automne 1999, ce projet de recueil des interventions politiques de Pierre
Bourdieu s'appuie sur un travail de Franck Poupeau conçu pour l'Amérique latine,
« Utopias sociologicamente fundadas », in Pierre Bourdieu, El Campo politico, Plural
Editores, La Paz, 2001.
Si l'organisation thématique et chronologique comme le choix des textes et l'icono
graphie sont de notre fait, ils furent pour l'essentiel approuvés par Pierre Bourdieu
suivant le but que nous nous étions initialement fixé : mettre à jour, par le seul fait
d'un alignement organisé, les soubassements d'une œuvre issue d'un travail qui ne
s'est jamais coupé des cahots de l'histoire sociale et politique.
En dépit de la portée internationale d'une œuvre amplement commentée et discu
tée, nous avons privilégié, pour des raisons de clarté, la dimension française des
interventions et des polémiques qu'elles ont parfois suscité.
Les textes de Pierre Bourdieu ont été reproduits, la plupart sous leurs titres d'origi
ne, à quelques corrections stylistiques et, parfois, quelques coupes près. Les citations
en retrait dans nos présentations sont toutes de Pierre Bourdieu, ainsi que les
exergues de chaque période historique.
Nous remercions tout particulièrement Marie-Christine Rivière et Yvette Delsaut pour
leur bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, sans laquelle ce recueil n'aurait pu
être conçu (Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, Le Temps des cerises,
Pantin, 2002).
Nos remerciements vont également à Jérôme Bourdieu, Michel Caïetti, Pierre Caries,
Pascale Casanova, Patrick Champagne, Rosine Christin, Frédéric Cotton, Isabelle de
Bary, Serge Halimi, Isabelle Kalinowski, Sébastien Mengin, Marc Pantanella, Pierre
Rimbert, Béatrice Vincent et Loïc Wacquant pour leurs précieux concours.
Merci enfin à tous ceux qui nous ont autorisé à publier ici leurs textes cosignés avec
Pierre Bourdieu - et nos excuses à ceux que nous n'avons pu retrouver.
Textes & contextes
d'un mode spécifique
d'engagem ent politique
Je m’expose à choquer ceux d’entre [les chercheurs] qui,
choisissant les facilités vertueuses de l’enfermement dans
leur tour d’ivoire, voient dans l’intervention hors de la
sphère académique un dangereux manquement à la
fameuse « neutralité axiologique », identifiée à tort à l’ob
jectivité scientifique. [...] Il faut coûte que coûte faire
entrer dans le débat public, d’où elles sont tragiquement
absentes, les conquêtes de la science.
Préface à Contre-feux 2, 2001
Les in te r v e n t io n s p u b liq u esde Pierre Bourdieu depuis
les grèves de décembre ipp$ ont été l'objet de condamnations
souvent virulentes, notamment de la part desjournalistes et des
intellectuels médiatiques dont il analyse le pouvoir dans ses
écrits sur la télévision et le journalisme. Ilfu t alors accusé de dé
couvrir l'action politique « sur le tard », d'abuser de sa notoriété
scientifique ou encore de revenir h des figures intellectuelles
surannées. Ce qui semblait choquer avant tout\ c était le fa it
qu'un savant intervienne de la sorte, portant le fer de la critique
dans le domaine politique : pourquoi ce « mandarin » descen-
dait-il « dans la rue » ?
Les interventions du sociologue dans l'espace public datent
pourtant de son entrée dans la vie intellectuelle, au début des
années i960 à propos de la guerre d'Algérie. Dès lors, une réflexion
constante sur les « conditions sociales de possibilité » de son enga
gement politique l'incite h se démarquer aussi bien d'un scien
tisme donneur de leçons que du spontanéisme, alors si courant, des
« intellectuels libres ».
Ce recueil, évidemment non exhaustif, ria pas seulement pour
but de regrouper les nombreux textes «politiques » ou « critiques »
souventpeu accessibles ou inédits en français, qui ont été extraits
des archives du Collège de France avec l'aide de Marie-Christine
Rivière. Il tient avant tout de la mise en situation : invitation à la
lecture d'une œuvre souvent neutralisée et rendue inaccessible par
ses conditions académiques de réception ; rassemblement d'ana
lyses, d'entretiens et de textes de circonstance, écrits souvent
Interventions, 1961-2001 - 7
mineurs qui se retrouvent parfois dans les livres sous une forme
plus élaborée, plus « savante ». Il s'agit de montrer, à travers les
étapes de l'itinéraire du sociologue, replacé dans son contexte his
torique, une articulation certaine entre recherche scientifique et
intervention politique : ce travail de conversion des pulsions
sociales en impulsions critiques qui donne à la sociologie cettepor
tée ou cette utilité sans laquelle, comme disait Durkheim, elle « ne
vaudrait pas une heure de peine », mais aussi la vigilance par
laquelle la science sociale peut aider et rompre avec les problèmes
politiques et sociaux banalisés par l'« actualité » en les éclairant
sous un jour nouveau.
Avec certaines continuités thématiques (comme l'éducation, les
enquêtes d'opinion, l'autonomie des intellectuels ou le journa
lisme), nous avons privilégié l'ordre chronologique, intercalant
des rappels historiques ou biographiques mêlés d'extraits qui
relient les textes de l'époque aux retours de l'auteur sur leur
contexte de production.
À travers ceparcours, c'estfinalement la genèse d'un mode d'in
tervention politique spécifique qui est retracée : science sociale et
militantisme, loin de s'opposer, peuvent être conçus comme les
deux faces d'un même travail d'analyse, de décryptage et de cri
tique de la réalité sociale pour aider à sa transformation. La tra
jectoire illustrée par les textes qui suivent montre comment la
sociologie elle-même se trouve enrichie par l'engagementpolitique
et la réflexion sur les conditions de cet engagement.
Le temps est venu de dépasser la vieille alternative de Puto
pisme et du sociologisme pour proposer des utopies socio
logiquement fondées. Pour cela il faudrait que les spécia
listes des sciences sociales parviennent à faire sauter collec
tivement les censures quils se croient en devoir de s’im
poser au nom d’une idée mutilée de la scientificité. [_]
Les sciences sociales ont payé leur accès (d’ailleurs toujours
contesté) au statut de sciences d’un formidable renonce
ment : par une autocensure qui constitue une véritable
automutilation, les sociologues - et moi le premier, qui ai
souvent dénoncé la tentation du prophétisme et de la phi
losophie sociale —s’imposent de refuser, comme des man
quements à la morale scientifique propres à discréditer
leur auteur, toutes les tentatives pour proposer une repré
sentation idéale et globale du monde social.1
1. « Monopolisation politique et révolutions symboliques » (1990), in
Propos sur le champ politique, Presses Universitaires de Lyon, 2000.
8 - Textes & contextes d'un mode d'engagement politique
Ce parti d'intervenir dans le débat public implique une autre
façon de « parler politique », cest-à-dire la construction d'un
autrepoint de vue sur la politique.
Nous vivons immergés dans la politique. Nous baignons
dans le flot immuable et changeant du bavardage quoti
dien sur les chances et les mérites comparés de candidats
interchangeables. Nous n’avons pas besoin de lire les édi
torialistes de quotidien ou d’hebdomadaire ou leurs
ouvrages d’analyse qui fleurissent à la saison électorale et
qui iront rejoindre les assortiments jaunis des bouqui
nistes, pâture des historiens des idées, après un bref passa
ge dans la liste des best-sellers : leurs auteurs nous offrent
sur toutes les radios et sur toutes les télévisions des « idées »
qui ne sont si faciles à recevoir que parce qu’il s’agit
d’« idées reçues ». Tout peut se dire et se redire indéfini
ment, puisqu’en fait il ne se dit jamais rien. Et nos débat
teurs appointés qui se rencontrent à heure fixe pour dis
cuter de la stratégie de tel homme politique, de l’image ou
des silences de tel autre, disent la vérité de tout le jeu lors
qu’ils expriment l’espoir que leur interlocuteur ne sera pas
d’accord, « pour quil puisse y avoir un débat ». Les pro
pos sur la politique, comme les paroles en l’air sur la pluie
et le beau temps, sont d’essence volatile, et l’oubli conti
nué, qui évite d’en découvrir l’extraordinaire monotonie,
est ce qui permet au jeu de continuer.2
Le sociologue est alors en conflit non seulement avec les profes
sionnels de la politique (élus, délégués syndicaux, etc.), mais aussi
avec les professionnels de l'analyse politique et du discours demi-
savant sur la chose publique —ceux que Pierre Bourdieu appelle
les « doxosophes » : journalistes politiques, intellectuels média
tiques et autres essayistes. S 'ilfaut, selon lui, rompre avec ces dis
cours, ce n'estpas seulement en raison de leurs « erreurs scienti
fiques », mais à cause des lieux communs et des mystifications
qu'ils introduisent dans le débat public. Si la critique sociolo
gique de leur fonction sociale semble constituer un véritable
« attentat contre les normes de la bienséance sociale », c'estparce
quelle implique la transgression de « la frontière sacrée entre la
culture et la politique, la penséepure et la trivialité de /agora 3».
2. « Penser la politique », Actes de la recherche en sciences sociales, mars
1988, n° 71/72, p. 2-3.
3. Ibid.
Interventions, 1961-2001 - 9
Et tout cela est en effetprésent dans les critiques récentes des inter
ventions politiques du sociologue : depuis les « savants » qui l'ac
cusent de compromettre la science en jouant au « mage » jus
qu'aux protagonistespolitiques ou médiatiques qui lui dénient le
droit d'intervenirjustementparce qu'il n'estpas « des leurs ». Au
bout du compteyles interventions de Pierre Bourdieu révéleraient
l'« intention mal intentionnée » de sa sociologie, qu'il définit
pourtant ainsi :
[La sociologie] s’oppose aux prudences de la bienséance
académique qui inclinent à la retraite vers les objets éprou
vés ; mais elle s’oppose tout autant aux fausses audaces de
l’essayisme ou aux imprudences arrogantes du prophétis
me. Ecartant Falternative dans laquelle s’enferment ceux
qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron,
ou l’inverse, celle de l’humanisme décisoire que l’on tient
pour générosité et de l’indifférence désenchantée qui se
veut lucidité, elle vise à soumettre l’actualité, autant que
c’est possible, aux exigences ordinaires de la connaissance
scientifique. 4
L'analyse sociologique ne rencontre pas seulement des « résis
tances » : c'est la nature même de l'objet politique qui pose pro
blème, dans la mesure où les «faits » ne sontpas donnés maispré
construitspar tous ceux qui en définissent l'interprétation pour les
orienter en fonction de leurs intérêts. L'illusion d'avoir affaire à
des «problèmes d'actualité » immédiatement accessibles constitue
le premier obstacle à franchir.
On ne peut songer à soumettre l’actualité à l’analyse scien
tifique si l’on n’a pas rompu avec l’illusion de tout com
prendre d’emblée qui définit le rapport ordinaire à cette
donnée immédiate de l’expérience sociale. La rupture ré
side dans le fait de constituer comme faisant question ce
qui paraît hors de question, évidence, de cette évidence
qui s’impose à l’indignation éthique, à la sympathie mili
tante ou à la conviction rationnelle. La distance sociale, et
mentale, entre le débat public et la problématique scienti
fique est en ce cas si grande que c’est la rupture inaugurale
qui est exposée à faire figure de prise de position inspirée
par le préjugé.5
4. « La science et l'actualité », /Actes de la recherche en sciences sociales,
mars 1986, n °61,p . 2-3.
5. Ibid.
10 - Textes & contextes d'un mode d'engagement politique
Cette volonté de «politiser les choses en les scientificisant » et de
«penser la politique sanspenserpolitiquement » sest manifesté dès
lespremiers travaux de Pierre Bourdieu sur l'Algérie. Et cest toute
la sociologie de Pierre Bourdieu, comme la noté Abdelmalek
Sayady qui « garde la marque de cet apprentissage initial » 6.
6. Abdelmalek Sayad, entretien publié dans MARS, 1996, n° 6.
Interventions, 1961-2001 - 1 1
1958-1962 : engagements politiques
en temps de guerre de libération
L'Algérie avant l'indépendance représente trois départe
ments français où vivent plus d'un million d'Européens et
dont l'administration est confiée au ministère de l'Intérieur.
Les neuf millions de « citoyens algériens », dont le revenu
brut est vingt fois inférieur en moyenne à celui des
Européens, votent dans un collège séparé, et 15 % seule
ment des enfants musulmans sont scolarisés. La guerre
d'indépendance, qui débute en novembre 1954, polarise
pendant plusieurs années la vie politique et intellectuelle
française, provoquant la chute de six présidents du Conseil
puis l'effondrement de la IVe République. Le Front républi
cain, qui a porté en 1956 Guy Mollet et les socialistes au
pouvoir, conduit à une politique accentuant la répression,
notamment avec la loi sur les pouvoirs spéciaux de mars
1956. Cette politique ne manque pas de susciter de mul
tiples réactions parmi les intellectuels : même si on doit, avec
Pierre Vidal-Naquet, souligner la diversité des formes d'en
gagement 1, la dénonciation de la répression et de la torture
constitue la cause la plus généralement défendue par les
divers comités de soutien aux Algériens. Des journaux
comme France Observateur, L'Express, Témoignage Chrétien
ou Le Monde mènent à l'époque une bataille pour l'infor
mation. À la pointe de ce combat, les éditions de Minuit,
dirigées par Jérôme Lindon, publient La Question, d'Henri
Alleg, et Déserteur, de Maurienne, ce qui entraînera de mul
tiples saisies pour incitation à la désobéissance et atteinte à
la sûreté de l'État.
Parmi les figures marquantes de la scène intellectuelle, Albert
Camus, partagé entre le refus des positions des ultras de
l'Algérie française et sa réticence à admettre l'indépendance
algérienne, choisit de se taire, alors que Jean-Paul Sartre
prend position dès 1956 en faveur de la lutte contre la
« tyrannie coloniale » 2. Il préconise l'indépendance algé
rienne immédiate et la lutte aux côtés du peuple algérien,
1. Pierre Vidal-Naquet, « Une fidélité têtue. La résistance française à la
guerre d'Algérie », Vingtième siècle. Revue d'histoire, avril-juin 1986,
n° 10, p. 17.
2. Jean-Paul Sartre, Situations V, Gallimard, Paris, 1964, p. 42.
1 2 - Recadrage historique
tout en dénonçant la torture, témoignant à des procès, par
ticipant à des manifestations, signant le « Manifeste des
121 » 3, apportant son soutien au réseau Jeanson d'aide au
Front de libération national (FLN). La revue Les Temps
modernes, dont Sartre est le directeur, devient l'organe du
tiers-mondisme laïque, et le livre de Frantz Fanon, Les
Damnés de la terre, qu'il préface, lui donne l'occasion d'af
firmer son anticolonialisme et de justifier une violence censée
constituer, pour le colonisé, le « moyen de recomposer sa
nature humaine ». L'activisme sartrien veut contrebalancer la
tiédeur des partis et syndicats de gauche. Dans le camp de la
droite libérale, Raymond Aron, qui condamne toute action
illégale et clandestine mais dont la Tragédie algérienne
(1957) est favorable à l'indépendance, se trouve en porte à
faux dans le journal où il écrit, Le Figaro, dirigé par Pierre
Brisson, favorable à l'Algérie française.
3. « Le "Manifeste des 121 sur le droit à l'insoumission dans la guerre
d'Algérie", signé par autant d'intellectuels [...], n'appelait pas à l'in
soumission ou à la désertion mais les "respectait" et les jugeait "justi
fiées". Il proclamait solennellement que la cause du peuple algérien
était celle de tous les hommes libres. » (Pierre Vidal-Naquet, Mé
moires II, Seuil-La Découverte, Paris, 1998.)
Recadrage historique - 13
1961-1963
Le peuple sera ce qu’on
le provoquera à être :
force de révolution
perdue pour la
révolution ou force
révolutionnaire.
RIANS
BOURDIEU
R AYM O N D ARON
Guerre coloniale &
conscience révolutionnaire
J ’avais entrepris des recherches sur les structures tempo
relles de l'expérience affective. [...] Je me pensais comme
philosophe et j’ai mis très longtemps à m’avouer que j’étais
devenu ethnologue. [...] Je voulais par exemple établir le
principe de la différence entre prolérariat et sous-proléta-
riat ; et, en analysant les conditions économiques et
sociales de l’apparition du calcul économique en matière
d’économie mais aussi de fécondité, etc., j’ai essayé de
montrer que le principe de cette différence se situe au
niveau des conditions économiques de possibilité, de pré
vision rationnelle dont les aspirations révolutionnaires
sont une dimension.
« Fieldwork in Philosophy », Choses dites, 1987
A p rès u n e a n n é e d ’e n s e ig n e m e n t de philosophie au
lycée de Moulins, Pierre Bourdieu arrive en Algérie en 1955
pourfaire son service militaire. Il occupe ensuite un poste d'assis
tant de philosophie à la faculté des lettres d'Alger et ne le quitte
quen avril i960, lorsque RaymondAron lui propose d'enseigner h
la Sorbonne. Pendant ces années d'Algérie, Pierre Bourdieu en
treprend des enquêtes ethnologiques en Kabylie dans des condi
tions décritespar son étudiant et collaborateur Abdelmalek Sayad
comme précaires et difficiles. Ce que Bourdieu appellera par la
suite « le choc de l'Algérie 1» l'incite à écrire son premier livre,
Sociologie de l’Algérie, « dans une logique militante » —l'édi
tion américaine par Beacon Press présente en couverture le dra
peau algérien alors même que l'indépendance n'estpas proclamée
- éclairée par une connaissance de la réalité algérienne dont ne
disposaientpas nombre d'intellectuelsfrançais [lire p. 37].
Les eleuxpremières interventions politiques de Pierre Bourdieu
sont recueillies en 1961 par Esprit [lire p. 21 ] et en 1962 par Les
Temps modernes—deux des revues lesplus influentes de l'époque,
dont il ne partage pasforcément les orientations 2. Construits sur
1. « Tout est social », entretien avec P.-M. de Biasi, Magazine littéraire,
octobre 1992, n° 303, p. 104-111.
2. « Les sous-prolétaires algériens », Les Temps modernes, décembre
1962, n° 199, p. 1030-1051. Parallèlement à ces textes, Pierre Bourdieu
Interventions, 1961-1963 - 1 7
un arrière-plan ethnographique, aboutissement de plusieurs
d'enquête de terrain, ces textes cherchent h rompre avec un t
apolitique de l'ethnologie pour en faire un instrument de
symbolique. Ils analysent les effets déstructurants de la situe
coloniale en refusant la neutralité axiologique commeprétex.
désengagement3.
Je voulais être utile pour surmonter mon sentimen
culpabilité d’être simplement un observateur partici
dans cette guerre consternante. Mon intégration plu
moins heureuse dans le champ intellectuel est peut ê
l’origine de mes activités en Algérie. Je ne pouvais
contenter de lire des journaux de gauche ou de signe
pétitions, il fallait que je fasse quelque chose en tant
scientifique. [...] Il était absolument indispensable j
moi d’être au cœur des événements de façon à infoj
l’opinion, quel que soit le danger que cela ait pu repn
ter. Pour voir, enregistrer, faire des photographies. 4
Renvoyant dos cl dos radicalisme verbal et condamna
humanistes de principe quifont alors de la révolution algéri
l'objet de débats abstraits, la posture savante adoptée par I
Bourdieu le conduit h analyser les conditions d'accès
conscience révolutionnaire. Le moment de la guerre est celui
révélation du rapport de violence exercépar le système colo?
elle oppose moins des « ennemis » quelle n'expose la révolte,
société dominée contre cette structure de domination. N i g
civile ni guerre entre nations, elle ne s'épuisepas non plus da
lutte d'une classe contre une autre classe, parce quelle prend
cible le système de castes en tant que tel—avec des armes qui,
la premièrefois, ne sont pas seulement symboliques. Selon I
Bourdieu, cette « révolution » révolutionne à son tour la sc
qui la produit dans la mesure où elle fa it perdre aux cona
traditionnelles le caractère de naturalité qui leur semblait
ché, et impose à tous un déracinement qui s'apparente à l\
rience de l'immigré.
fait paraître d'autres articles dans des revues plus académiques
que « Guerre et mutation sociales en Algérie », Études médi\
néennes, printemps 1960, n° 7, p. 25-37 ; et « La hantise du chôi
chez l'ouvrier algérien. Prolétariat et système colonial », Sociolog
travail, décembre 1962, n° 1, p. 313-331.
3. Lire Travail et travailleurs en Algérie (avec A. Darbel, J.-P. Riv
C. Seibel), Mouton, Paris-La Haye, 1963 ; et Le Déracinement
A. Sayad), Minuit, Paris, 1964.
4. « The Struggle for Symbolic Order », entretien avec A. Honnel
Kocyba et B. Schwibs, Theory, Culture and Society, 1986, n° 3, p. :
18 - Guerre coloniale & conscience révolutionnaire
Toutefois, l'étude d'un conflit colonial par une science elle-
même coloniale ne risque-t-elle pas d'invalider les bases scienti
fiques de toute intervention politique ?
Il faut rappeler, pour la soumettre à l’examen, l’idéolo
gie selon laquelle toute recherche menée dans la situa
tion coloniale serait affectée d’une impureté essentielle.
« Si, écrit Michel Leiris, pour l’ethnographie plus enco
re que pour d’autres disciplines, il est déjà patent que la
science pure est un mythe, il faut admettre de surcroît
que la volonté d’être de purs savants ne pèse rien, en
l’occurrence, contre cette vérité ; travaillant en pays
colonisés, nous ethnographes qui sommes non seule
ment des métropolitains mais des mandataires de la
métropole puisque c’est de l’État que nous tenons nos
missions, nous sommes fondés moins que quiconque à
nous laver les mains de la politique poursuivie par l’État
et par ses représentants à l’égard des sociétés choisies par
nous comme champ d’étude. 5 » Pour les complices que
nous sommes, tout cela paraît aller de soi. On oppose la
science « pure » à l’idéologie engagée au service de tel ou
tel pouvoir ou de tel ou tel ordre établi. Et l’on ajoute
que l’intention pure de faire une science pure est néces
sairement vouée à l’échec. Le postulat qui sert de base à
la démonstration, c’est que l’ethnographe, en raison de
son appartenance à la société colonisatrice, porte le
poids de la faute originelle, le péché du colonialisme.
[...] Mais cette complicité originelle est-elle d’une autre
nature que celle qui lie à sa classe le sociologue étudiant
sa propre société ? [...] Faut-il penser, comme on le dit
souvent, qu’il ne sera d’ethnologie « pure » que faite par
les indigènes ? Mais pourquoi ce privilège éthique et
épistémologique ? Autant de questions qu’on n’a garde
de poser, parce quelles éloigneraient du terrain assuré
des évidences indiscutées. 6
La mise en évidence des implications colonialistes de Vethnolo-
gie ne doit donc pas conduire, selon Pierre Bourdieu, au constat
de l'impossibilité de toute science sociale : elle implique une ana
lyse de l'écart non explicité qui sépare l'enquêteur et les dominés
afin de rendre visible ce que ceux-ci ne peuvent exprimer du fa it
5. Michel Leiris, « L'ethnographe devant le colonialisme », Les Temps
modernes, août 1950, p. 359.
6. Travail et travailleurs en Algérie, « Avant-propos » (1963), op. cit.
Interventions, 1961-1963 - 1 9
même de leur situation. Ce travail réflexifsur la situation d ’en
quête ne constitue pas un impératif moral mais une exigence
scientifique.
Dès lors que l’on a choisi de poser le problème en
termes de morale, on doit admettre que, aussi long
temps que durera le système, les actions les plus géné
reuses du point de vue de l’intention formelle se révé
leront dans la pratique ou bien parfaitement vaines ou
bien, parce quelles tiennent leur sens du contexte,
objectivement mauvaises. Et Ton s’exposera toujours à
se voir accuser de profiter de l’injustice pour faire le
bien. [...] Derrière la dénonciation des compromis
sions de l’ethnologie se cache souvent la conviction
qu’il n’est pas de science pure d’un objet impur, comme
si la science et le savant « participaient » de leur objet.
Mais faut-il rappeler la leçon que donnait Parménide à
Socrate ? Il n’est pas, pour la science, de sujets nobles et
de sujets indignes 7. [...] Ce que l’on peut exiger en
toute rigueur de l’ethnologue, c’est qu’il s’efforce de
restituer à d’autres hommes le sens de leurs comporte
ments, dont le système colonial les a, entre autres
choses, dépossédés. 8
L'ethnologue (ou le sociologue) doit être, selon Pierre
Bourdieu, une de ces « médiations » capables defaire accepter
une « politique rationnelle » susceptible de prolonger l activité
révolutionnaire en une véritable éducation populaire [lire p. 29] :
la transposition des méthodes ethnographiques dans l'étude de
la sociétéfrançaise (et notamment des paysans béarnais et du
système d'enseignement) transgresserait non seulement lesfron
tières disciplinaires mais aussi les barrières mentales qu'une
société dresse contre tout regard sur soi. Ainsi ces écrits sur
l'Algérie ont-ils permis au savant bien plus qu'un « détour »
ethnologique : une conversion du regard.
7. Cette référence au dialogue Parménide-Socrate sera utilisée par
Pierre Bourdieu en 1975 dans le texte qui ouvre le premier numéro de
Actes de la recherche en sciences sociales [lire p. 123].
8. Travail et travailleurs en Algérie, « Avant-propos » (1963), op. cit.
20 - Guerre coloniale & conscience révolutionnaire
JANVIER 1 9 6 1
Révolution dans la révolution
Les cau ses e t le s ra iso n s d e l a g u e rr e,
la forme particu
lière quelle a prise et les conséquences quelle a entraî
nées, forment une unité de signification quil importe de
saisir dans l’unité d’une appréhension globale. Il suffit que
chacun de ces trois aspects se trouve dissocié de la totalité
dans laquelle il s’inscrit pour que toute compréhension en
devienne impossible.
Nier que la guerre révolutionnaire ait trouvé son fondement
dans une situation objective, c’est la nier dans sa nature propre
et son existence même. Prétendre que la guerre est imposée au
peuple algérien par une poignée de meneurs utilisant la
contrainte et la ruse, c’est nier que la lutte puisse trouver ses
forces vives et ses intentions dans un sentiment populaire pro
fond, sentiment inspiré par une situation objective. Or, la
guerre existe et persiste et peut persister. Elle n’existe et ne per
siste qu’en fonction de la situation dans laquelle et de laquelle
elle est née ; mais en même temps elle modifie cette situation
par cela seul quelle existe et persiste. La société autochtone est
bouleversée jusqu’en ses fondements du fait de la politique
coloniale et du choc des civilisations. En outre, la société colo
niale globale est déchirée par la tension tacite ou manifeste
entre la société européenne dominante et la société algérienne
dominée. L’évolution du système colonial fait que la distance
(et la tension corrélative) qui sépare la société dominante et la
société dominée ne cesse de croître et cela dans tous les
domaines de l’existence, économique, social, et psycholo
gique. L’équilibre quasi stationnaire dans lequel se trouve
maintenue la société coloniale est la résultante de forces oppo
sées toujours accrues, à savoir d’une part la force qui tend à un
accroissement des inégalités et de la discrimination, celle-ci se
trouvant « fondée objectivement », si l’on peut dire, dans la
réalité sociale, du fait de la paupérisation et de la désagrégation
de la culture algérienne originelle, et d’autre part la force que
constitue la révolte et le ressentiment contre l’accroissement
des inégalités et de la discrimination. Bref, emporté par sa
logique interne, le système colonial tend à développer toutes
Paru dans Esprit, janvier 1961, n° 1, p. 27-40.
les conséquences impliquées dans son fondement même et à
révéler son vrai visage. Aussi l’agression ouverte et la répression
par la force s’inscrivent-elles parfaitement dans la cohérence
du système ; si la société coloniale est aussi peu intégrée que
jamais, la guerre est intégrée dans le système colonial pour
lequel elle constitue le moment de l’aveu de soi.
La guerre fait éclater en pleine lumière le fondement réel de
l’ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la caste
dominante tient en tutelle la caste dominée. Aussi comprend-
on que la paix puisse constituer la pire menace aux yeux de
certains des membres de la caste dominante. Sans l’exercice de
la force, rien ne ferait plus contrepoids à la force dirigée contre
la racine même de cet ordre, à savoir la révolte contre la situa
tion inférieure.
C ’est que le système colonial, en tant que tel, ne saurait
être détruit que par une mise en question radicale. [...]
« L’intention hostile » de cette guerre a quelque chose d’abs
trait. Deux textes entre tant d’autres en fourniront exemple :
« La révolution algérienne n’est pas une guerre sainte mais
une entreprise de libération. Elle n’est pas œuvre de haine
mais lutte contre un système d’oppression. » « La guerre
d’Algérie n’est pas la guerre des Arabes contre les Européens
ni celle des Musulmans contre les Chrétiens, elle n’est pas
non plus la guerre du peuple algérien contre le peuple fran
çais. » On pourra ne voir dans ces phrases qu’artifice de pro
pagande. Cependant elles paraissent exprimer un des carac
tères essentiels de la guerre, à savoir le fait quelle est moins
dirigée (dans son intention hostile, il faut le répéter) contre
des ennemis concrets que contre un système, le système colo
nial. La revendication de la dignité exprime dans un autre
langage la même intention ; elle constitue l’exigence première
d’hommes pour qui la réalité du système colonial et de la
division en castes de la société coloniale ont été éprouvées
concrètement à travers l’humiliation.
C’est pourquoi la révolution contre le système colonial et la
division en castes ne peut être assimilée purement et simple
ment à une lutte de classes, inspirée par des revendications
économiques, bien que les motivations de cette sorte ne soient
pas absentes du fait que les différences de statut économique
sont un des signes les plus manifestes de l’appartenance à cha
cune des deux castes. Elle n’est pas davantage assimilable à une
guerre internationale ou à une guerre civile. Si la lutte contre
le système de castes prend la forme d’une guerre de libération
22 - Révolution dans la révolution
nationale, cest peut-être que l’existence d’une nation auto
nome apparaît comme le seul moyen décisif de déterminer
une mutation radicale de la situation qui soit capable d’en
traîner l’écroulement définitif du système des castes.
Ainsi la guerre, par sa seule existence mais aussi par sa forme
et sa durée, transforme la situation dans laquelle et de laquelle
elle est née. Le champ social dans lequel s’accomplissent les
comportements quotidiens se trouve radicalement modifié et
du même coup l’attitude des individus placés dans cette situa
tion à l’égard de la situation elle-même. Comment décrire et
comprendre cette mutation brusque et globale, cette révolu
tion dans la révolution ?
C’est que la guerre de la libération constitue la première
mise en question radicale du système colonial et, chose essen
tielle, la première mise en question qui ne soit pas, comme par
le passé, symbolique et, d’une certaine façon, magique.
L’attachement à certains détails vestimentaires (le voile ou la
chéchia par exemple), à certains types de conduite, à certaines
croyances, à certaines valeurs, pouvaient être vécus comme
manière d’exprimer, symboliquement, c’est-à-dire par des
comportements implicitement investis de la fonction de
signes, le refus d’adhérer à la civilisation occidentale, identifiée
à l’ordre colonial, la volonté d’affirmer la différence radicale et
irréductible, de nier la négation de soi, de défendre une per
sonnalité assiégée. Dans la situation coloniale, tout renonce
ment à la civilisation originelle eût signifié, objectivement, le
renoncement à soi et l’allégeance acceptée à l’autre civilisa
tion, c’est-à-dire à l’ordre colonial. Et tel est bien le sens que
les tenants de l’ordre colonial donnaient à ce qu’ils nom
maient « les signes d’évolution ». Dans la situation coloniale,
le refus ne pouvait s’exprimer que sur le mode symbolique.
Aussi les Algériens se sentaient-ils sans cesse placés sous le
regard des Européens et agissaient en conséquence, comme en
témoignent ces formules coutumières, où s’exprime le souci
de ne pas donner prise ou prétexte aux jugements péjoratifs
des Européens : « Les Français vont vous voir », ou encore
Ne vous ridiculisez pas. » Par là se comprennent toutes les
résistances consciemment ou inconsciemment accumulées
jusqu’à ce jour comme à plaisir, tous les refus apparemment
aberrants et absurdes.
Ainsi l’existence d’hommes qui disent non à l’ordre établi,
l’existence d’une organisation rationnelle et durable capable
d’affronter et d’ébranler l’ordre colonial, bref, l’existence d’une
Interventions, 1 9 6 1 -1 9 6 3 -2 3
négation effective, installée au cœur même du système et
reconnue, de gré ou de force, par ceux-là mêmes qui s’achar
naient à la nier, suffit à rendre vaines nombre de conduites par
lesquelles la caste dominée exprimait son refus de la domina
tion. La guerre, par elle seule, constitue un langage, elle prête
au peuple une voix et une voix qui dit non. [...]
En raison de sa forme et de sa durée, la guerre a affecté tous
les aspects de la réalité, aussi bien, par exemple, l’économie et
la démographie que les structures sociales, les croyances et les
pratiques religieuses ou le système de valeurs.
Le peuple algérien connaît aujourd’hui une véritable dia
spora. Les déplacements de populations, contraints ou volon
taires, ont pris des proportions gigantesques. Selon des esti
mations dignes de foi, le nombre des personnes déplacées se
situerait aux environs de deux millions, c’est-à-dire qu’un
Algérien sur quatre, approximativement, vit hors de sa rési
dence coutumière. De ces phénomènes de migration interne,
les regroupements de population ne constituent qu’un aspect,
mais sans aucun doute le plus important. La rupture avec un
environnement familier et avec un univers social stable et cou-
tumier dans lequel les conduites traditionnelles étaient vécues
comme naturelles entraîne l’abandon de ces conduites cou
pées du sol originaire dans lequel elles prenaient racine. La
transformation de l’espace de vie exige une transformation
globale de la conduite. Mais le dépaysement est en général si
total et si brutal que le désarroi, le dégoût et le désespoir sont
infiniment plus fréquents que les conduites novatrices qui
seraient nécessaires pour s’adapter à des conditions radicale
ment nouvelles. Par une ignorance délibérée ou inconsciente
des réalités sociales et humaines, les autorités locales chargées
d’organiser ces nouvelles collectivités imposent souvent, sans
égard aux désirs et aux aspirations des regroupés, un ordre
totalement étranger, ordre pour lequel ils ne sont pas faits et
qui n’est pas fait pour eux. Dans ces immenses aggloméra
tions, alignements de maisons ou de gourbis disposés selon
une géométrie rigoureuse, des groupes d’origines diverses se
trouvent rapprochés, ce qui tend à dissoudre les liens commu
nautaires anciens sans que puissent naître, du fait de la situa
tion d’assisté, des solidarités nouvelles fondées sur l’intérêt
commun ou la participation à une œuvre commune. Ces
hommes ne partagent, le plus souvent, que leurs misères et
leur désenchantement. Éloignés de leur terre, les paysans
condamnés à l’oisiveté s’efforcent de s’adapter tant bien que
2 4 - Révolution dans la révolution
mal ; aussi voit-on apparaître, comme dans les villes, une pro
lifération de petits commerces sans clientèle. Nombre de vil
lages de regroupement, parmi les plus « réussis », avec leurs
rues larges, leur fontaine, leur épicerie et leur café maure, ont
l’apparence désolée des cités mortes. Ceux qui les habitent,
lors même quils jouissent d’un confort jusque-là inconnu (et
c’est le cas quelquefois), sont profondément mécontents.
Peut-être, essentiellement, parce que les structures les plus
fondamentales, telles que le rythme des journées ou l’organi
sation de l’espace, se trouvent brisées. Comment dire et sur
tout faire sentir, en l’espace de quelques lignes, les mille
aspects solidaires de ce drame de l’existence et de l’art d’exis
ter mis en miettes ? La misère matérielle qui frappe souvent les
observateurs n’est rien auprès de la misère morale de ces
hommes arrachés à leur univers familier, à leur terre, à leurs
maisons, à leurs coutumes, à leurs croyances, à tout ce qui les
aidait à vivre et placés dans une situation telle qu’ils ne peu
vent former seulement la pensée d’inventer un nouvel art de
vivre pour tâcher de s’adapter à un monde qui leur demeure
totalement étranger.
La migration interne prend aussi la forme de l’exode vers les
villes, qui apparaissent aux campagnards comme un refuge
contre la misère et la guerre. Les bidonvilles ne cessent de
croître. Les citadins d’ancienne date accueillent les parents de
la campagne. Ce qui est important, au point de vue sociolo
gique, c’est le processus d’« urbanisation » dans lequel se trou
ve entraînée toute l’Algérie rurale, ou mieux, si l’on permet le
néologisme, de « bidonvillisation ». Regroupés, émigrés, réfu
giés des villes, se trouvent jetés brutalement dans un univers
insolite, incapable de leur assurer un emploi et surtout cet
ensemble de sécurités qui pourrait donner à leur existence sta
bilité et équilibre. À l’homme des communautés rurales, for
tement enserré dans les liens communautaires, étroitement
encadré par les anciens et soutenu par tout l’appareil des tra
ditions, fait place l’homme grégaire, isolé et désarmé, arraché
aux unités organiques dans lesquelles et par lesquelles il exis
tait. coupé de son groupe et de son terroir, placé souvent dans
une situation matérielle telle qu’il ne saurait se souvenir des
anciens idéaux d’honneur et de dignité.
Bref, la guerre et ses séquelles ne font que précipiter le mou
vement de désagrégation culturelle que le contact des civilisa
tions et la politique coloniale avaient déclenché. Plus, ce mou
vement s’étend cette fois au domaine qui s’était trouvé
Interventions, 1961-1963 - 25
relativement épargné parce qu’il était demeuré à l’abri des
entreprises de colonisation et que surtout dans les zones mon
tagneuses, particulièrement touchées aujourd’hui par la guer
re, les petites communautés rurales, repliées sur elles-mêmes
dans la fidélité obstinée à leur passé et à leur tradition, avaient
pu sauvegarder les traits essentiels d’une civilisation dont on
ne pourra plus désormais parler qu’au passé.
Il n’est personne qui n’ait conscience qu’un abîme profond
sépare la société algérienne de son passé et qu’un mouvement
irréversible a été accompli. Ce qui compte, c’est moins la rup
ture que le sentiment de la rupture. Il s’ensuit une mise en sus
pens et en question des valeurs qui donnaient son sens à l’exis
tence d’autrefois. L’expérience d’une vie toujours suspendue,
toujours menacée, fait saisir comme vaines des traditions et
des croyances qui étaient tenues pour sacrées. Les interdits les
plus stricts sont enfreints. La situation révolutionnaire ébranle
aussi les anciennes hiérarchies associées au système de valeurs
périmé et leur substitue des hommes nouveaux dont l’autori
té repose le plus souvent sur des fondements autres que la nais
sance, la richesse ou l’ascendant moral et religieux. Les
anciennes valeurs d’honneur s’écroulent devant les cruautés de
la guerre. L’image idéale de soi et les valeurs qui lui sont asso
ciées sont mises à l’épreuve la plus radicale.
Telle une machine infernale, la guerre fait table rase des réa
lités sociales ; elle broie, éparpille les communautés tradition
nelles, village, clan ou famille. Des milliers d’hommes sont au
maquis, dans les camps d’internement, dans les prisons ou
bien réfugiés en Tunisie ou au Maroc ; d’autres sont partis
pour les villes d’Algérie ou de France, laissant leur famille dans
les centres de regroupement ou au village ; d’autres sont morts
ou disparus. Des régions entières sont presque vides
d’hommes. Dans les villages désertés, restera-t-il seulement le
souvenir des anciennes traditions ? La transmission de la civi
lisation traditionnelle, que l’adhésion à des valeurs nouvelles
tend à désacraliser aux yeux des jeunes, se trouve interrompue
par la séparation. Les femmes et les vieillards sont restés au vil
lage avec les enfants. Les jeunes, jetés dans la vie urbaine, n’ap
prennent plus de leurs aînés les préceptes, les coutumes, les
légendes ou les proverbes qui constituaient l’âme de la com
munauté. À l’enseignement des anciens a fait place l’éducation
politique, conférée par ceux qui savent lire. Le maintien de la
tradition supposait le contact continu des générations succes
sives et le respect révérenciel à l’égard des anciens. La famille
26 - Révolution dans la révolution
patriarcale, communauté primordiale qui, dans les campagnes
beaucoup mieux que dans les villes, avait échappé à la désa
grégation et qui demeurait la clé de voûte de tout l’édifice
social, est dispersée et souvent déchirée par le conflit entre les
générations, expression du conflit entre les valeurs anciennes
et les valeurs nouvelles.
Les jeunes des grandes villes échappent aux contrôles tradi
tionnels et à la pression de l’opinion publique, fondement
essentiel de l’ordre des communautés villageoises. Il arrive en
outre que l’absence du père ou du frère aîné les laisse à peu près
entièrement livrés à eux-mêmes. Nombre de jeunes, surtout
dans les villes, se trouvent aujourd’hui dans la situation de
celui que les Kabyles appellent « le fils de la veuve », c’est-à-dire
de l’homme sans passé, sans traditions, sans idéal de soi.
L’autorité du père, quoique très vivante, est souvent altérée. Le
chef de famille a cessé en tout cas d’être saisi comme le fonde
ment de toutes les valeurs et l’ordonnateur de toutes choses.
C’est que la guerre a renversé l’échelle des valeurs qui donnait
aux anciens la préséance et l’autorité. Les valeurs révolution
naires sont celles de la jeune génération. Formés dans la guerre,
tournés vers l’avenir et ignorant tout d’un passé dans lequel les
plus anciens, quoiqu’ils fassent, demeurent enracinés, les ado
lescents sont souvent animés —et la part qu’ils prennent dans
la guerre révolutionnaire en témoigne —d’un radicalisme et
d’un négativisme qui les séparent parfois de leurs aînés.
Pour exprimer l’état de choses actuel, les vieux Algériens
disent souvent : « Nous sommes au XIVe siècle »... Le XIVe
siècle est le siècle de la fin du monde, où tout ce qui était de
règle devient l’exception, où tout ce qui était défendu se trouve
permis, où, par exemple, les enfants ne respectent plus les
parents, la femme va au marché, et ainsi de suite. La con
science populaire exprime ainsi son expérience d’un univers
renversé où tout va à rebours ; elle voit dans le désordre et le
chaos qui l’entourent le monde de la fin annonciateur de la
fin du monde. Et nous assistons bien, en Algérie, à la fin du
monde. Mais la fin de ce monde est vécue comme l’annonce
d’un monde nouveau.
La société algérienne a subi depuis cent trente ans, et conti
nue de subir aujourd’hui, un bouleversement aussi profond que
possible. Il n’est pas de domaine qui ait été épargné. Les piliers
de l’ordre traditionnel ont été ébranlés ou abattus par la situa
tion coloniale et la guerre. La bourgeoisie urbaine a été désa
grégée et dispersée ; les valeurs qu elle incarnait et sauvegardait
Interventions, 1961 -1963 - 27
ont été emportées par l’irruption des idéologies nouvelles et
par l’apparition de nouvelles hiérarchies souvent issues du
peuple. Les grands féodaux, souvent compromis par le soutien
qu’ils avaient accordé ou accordent à l’administration françai
se, et associés de ce fait, aux yeux de masses, au système d’op
pression, ont perdu, dans la plupart des cas, leur puissance
matérielle et leur autorité spirituelle. La masse paysanne, qui
opposait un traditionalisme et un conservatisme vivaces aux
novations proposées par l’Occident, s’est trouvée entraînée
dans le tourbillon de la violence qui abolit les vestiges mêmes
du passé. Pour avoir été dissocié des pratiques et des croyances
magico-mythiques qui l’enracinaient dans le terroir, pour
avoir été utilisé un moment, plus ou moins délibérément,
comme idéologie révolutionnaire capable de mobiliser les
masses et de les engager dans la lutte, l’islam a progressivement
changé de signification et de fonction. Bref, la guerre, en rai
son de sa nature, de sa forme particulière et de sa durée, s’est
accompagnée d’une révolution radicale.
Une société aussi radicalement bouleversée imposera que
l’on sache inventer des solutions révolutionnaires et mobiliser
ces masses arrachées à leurs disciplines et à leur univers tradi
tionnels, jetées dans un monde chaotique et désenchanté, en
leur proposant un art de vivre nouveau, qui soit fondé non
plus sur la soumission indiscutée aux règles coutumières et aux
valeurs livrées par la tradition ancestrale, mais sur la participa
tion active à une œuvre commune, à savoir, avant tout, l’édi
fication d’un ordre social harmonieux.
28 - Révolution dans la révolution
1962
De la guerre révolutionnaire
à la révolution
La f in d e l a g u e r r e d e lib é r a t io n n a t io n a le
place le
peuple algérien en face de lui-même. Les questions que
chacun se posait jusque-là sur le mode abstrait et quasi ima
ginaire (tant était pressante l’urgence des objectifs immé
diats) s’imposent aujourd’hui dans un contexte nouveau.
Comment substituer les objectifs d’une révolution aux objec
tifs de la guerre révolutionnaire qui étaient unanimement ap
prouvés parce qu’ils étaient imposés par une situation
objectivement et collectivement éprouvée ? Comment opérer
la révision des fins qu’impose le surgissement d’une situation
toute nouvelle ?
L’illusion la plus pernicieuse est sans doute ce que l’on peut
appeler le mythe de la révolution révolutionnante, selon lequel
la guerre aurait, comme par magie, transformé la société algé
rienne de fond en comble ; plus, aurait résolu tous les pro
blèmes, y compris ceux quelle a suscités par son existence. Il
n’est pas douteux que la guerre, en raison de sa forme, de sa
durée et de la signification quelle a prise dans la conscience de
tous les Algériens, a déterminé une véritable mutation cultu
relle. Il n’est pas douteux que nombre de résistances culturelles
doivent disparaître avec l’abolition du système colonial et l’ins
tauration d’un gouvernement des Algériens par les Algériens.
En ce sens, tout est changé. Mais le vieil homme est-il mort
pour autant ?
D’abord, à côté de ceux pour qui la révolution a été l’occa
sion d’opérer une véritable révolution vécue, il y a aussi tous
ceux qui ont traversé la guerre sans comprendre, tous ceux qui,
chassés de leur demeure, contraints d’abandonner leur train de
vie coutumier pour le bidonville des cités voisines ou pour les
centres de regroupement, n ont fait que subir et pâtir.
Sans doute la guerre et la situation révolutionnaire ont-elles
pu déterminer, dans une grande partie de la population, et par
ticulièrement chez ceux qui savaient lire, un élargissement de
la conscience politique et, plus profondément, une transfor-
Paru dans L'Algérie de demain,
François Perroux (dir.), PUF, Paris, 1962, p. 5-13.
mation réelle de la vision du monde. Comme le montrent les
enquêtes qui ont été menées entre 1958 et 1961, la situation
révolutionnaire et l’effort d’éducation politique ont favorisé
l’uniformisation des opinions. Dans des domaines aussi diffé
rents que l’éducation des enfants ou l’avenir de l’Algérie,
ouvriers ou commerçants, artisans ou fonctionnaires, citadins
ou campagnards tendent à s’accorder sur l’essentiel. Mais en
fait, l’unification du langage ne doit pas dissimuler la diversité
des attitudes. Ce qui frappe au contraire, c’est la distance entre
les opinions et les comportements, entre les jugements for
mulés sur le mode imaginaire, dans l’ordre du conformisme
verbal, et les conduites concrètes. Ces divergences et ces
contradictions inconscientes traduisent un désarroi profond
en même temps qu’un effort informulé pour réinventer de
nouveaux modèles de comportement. À propos du travail des
femmes, par exemple, on voit le même individu justifier des
modèles empruntés à l’Occident avec des arguments puisés
dans la logique de sa tradition, tels que proverbes ou dictons,
et justifier des préceptes traditionnels avec des raisons
empruntées à la logique occidentale. Cette sorte de flottement
entre deux cultures doit être le centre de toute réflexion sur les
problèmes de l’éducation dans l’Algérie de demain. Il s’agit en
effet d’aider tout un peuple à s’inventer un système de
modèles de comportements, bref une civilisation à la fois ori
ginale et cohérente ; et, pour cela, il importe de découvrir des
techniques pédagogiques nouvelles en même temps que de
donner à l’enseignement un contenu nouveau.
L’uniformité relative des opinions témoigne de l’efficacité
d’un effort d’éducation ou de propagande raisonnée mais aussi
de ses limites. Ce n’est pas peu que d’imposer un langage com
mun. Mais il faut se garder d’ignorer que les comportements,
les attitudes et les catégories de pensée se laissent plus diffici
lement modifier. En dépit de la force de conviction quelle
peut détenir lorsqu’elle est conférée par des autorités recon
nues, l’éducation qui se donne pour fin de transformer pro
fondément les conduites afin de les adapter à une société nou
velle et à des objectifs nouveaux ne doit pas minimiser les obs
tacles quelle devra lever au prix d’une longue patience.
L’action des commissaires politiques, l’influence de la radio
et de la presse ont diffusé un enseignement politique dont il
ne faut pas sous-estimer l’importance. N’avons-nous pas pu,
au cours de l’été i960, dans un centre de regroupement de la
presqu’île de Collo, discuter des mérites comparés des poli
30 - De la guerre révolutionnaire à la révolution
tiques de Nehru, Tito et Castro ? De façon générale, on est
frappé par l'ampleur de la culture politique et la finesse des
jugements ; le comportement des masses algériennes au len
demain du cessez-le-feu témoigne objectivement d’une pro
fonde maturité politique. Néanmoins, étant donné l’atmo
sphère dans laquelle elle a été acquise, étant donné la façon
selon laquelle elle a été véhiculée, il est naturel que cette for
mation reste souvent superficielle et ne s’accompagne pas
d’une révolution véritable de la conduite.
Sans doute la guerre et les souffrances quelle a infligées
constituent-elles, par elles seules, une éducation politique. À
travers ses épreuves, le peuple algérien a pris conscience de sa
vérité. Mais il faut se garder d’ignorer que la conscience poli
tique affective est en avance sur la conscience politique
rationnelle. Ceci est particulièrement vrai des femmes qui
ont subi et vécu la guerre plus passivement et passionnelle
ment qu’activement et rationnellement. Chez elles, la sensi
bilité politique est souvent sans commune mesure avec la
conscience et la culture politiques. Il en est de même des
jeunes qui ont grandi dans la guerre et, à des degrés diffé
rents, de beaucoup d’Algériens.
En particulier, c’est seulement au prix d’une altération de la
réalité inspirée par le souci d’appliquer des schémas d’explica
tion classiques que l’on peut voir dans la paysannerie la seule
classe révolutionnaire. Force de révolution>la paysannerie n’est
pas une force révolutionnaire au sens vrai. Sans doute les pay
sans algériens ont-ils pris une part capitale à la lutte, tant
comme acteurs que comme victimes. Et ils le savent. Sans
doute ont-ils tout à gagner et rien à perdre. Sans doute sont-
ils les premières victimes du colonialisme. Sans doute ont-ils
gagné une mémoire aiguë des expropriations et des spoliations
dont ils ont été les victimes. « Vous voyez, là-bas, entre les
deux arbres, c’était ma terre. Les Français l’ont prise après la
révolte de 1875 et ils l’ont donnée à un tel, qui nous avait tra
his. •• Et ces vieux qui, dans un repli de leur burnous, portent
agrafé l’acte d’application du Senatus Consulte qu’ils ne savent
pas lire et qui les a dépouillés ! Sans doute, et c’est peut-être
Fessentiel, le monde paysan a subi en Algérie des bouleverse
ments exceptionnellement profonds, du fait des grandes lois
foncières, des séquestres et, à une date plus récente, de la
guerre et des regroupements. Il s’ensuit que les masses pay-
unnes ne risquent pas de jouer le rôle de frein à la révolution,
comme il est arrivé ailleurs.
Interventions, 1961-1963 - 31
Pour toutes ces raisons, les masses rurales constituent une
force explosive, mais une force disponible pour les actions les
plus contradictoires. Ne pouvant définir leurs propres fins
qu affectivement et négativement, elles attendent quon leur
révèle leur destinée. Animées par une révolte profonde, habi
tées par des énergies moins rationnelles que passionnelles, elles
peuvent fournir une proie rêvée aux démagogues ; elles peu
vent aussi, à condition que l’on sache les encadrer et orienter
la force quelles enferment, continuer à jouer dans la révolu
tion le rôle d’aile marchante quelles ont tenu dans la guerre
révolutionnaire.
La même chose est vraie du sous-prolétariat des villes, chô
meurs, manœuvres, journaliers, marchands ambulants, petits
employés, porteurs, commissionnaires, gardiens, revendeurs
au détail d’un paquet de cigarettes ou d’un régime de bananes.
L’accoutumance au non-emploi prolongé et au faire-semblant
des métiers de misère, l’absence d’emploi régulier interdisent
l’élaboration d’une organisation cohérente du présent et de
l’avenir d’un système d’expectations en fonction duquel toute
l’activité et toute l’existence puissent s’orienter. Faute de pos
séder sur le présent ce minimum de prise qui est la condition
d’un effort délibéré et rationnel pour prendre prise sur le futur,
tous ces hommes sont livrés au ressentiment incohérent plutôt
qu’animés par une véritable conscience révolutionnaire ; l’ab
sence de travail ou l’instabilité de l’emploi sont solidaires de
l’absence de mise en perspective des aspirations et des opi
nions, de l’absence d’un système de projets et de prévisions
rationnels dont la volonté révolutionnaire est un aspect.
Enfermés dans une condition caractérisée par l’insécurité et
l’incohérence, ils en ont le plus souvent une vision incertaine
et incohérente. Ils subissent, éprouvent et ressentent la misère
de leur condition plutôt qu’ils ne la conçoivent, ce qui suppo
serait un certain recul et aussi des instruments de pensée insé
parables de l’éducation. Aussi est-il naturel que cette expé
rience vécue comme une épreuve s’exprime dans le langage de
l’affectivité. Le type d’expression le plus fréquent est ce que
l’on peut appeler la « quasi-systématisation affective », à savoir
la vision du monde colonial comme dominé par une volonté
toute-puissante et maligne. « Les Français, dit un chômeur de
Saïda, ne veulent pas me donner du travail. Tous ces messieurs
qui sont là près de moi ne travaillent pas. Ils ont tous des cer
tificats, l’un fait maçon, l’autre chauffeur, tous ont un métier.
Pourquoi ils n’ont pas le droit de travailler ? Il nous manque
32 - De la guerre révolutionnaire à la révolution
tout. Les Français ont tout ce quil leur faut pour bien vivre.
Mais à nous, ils ne veulent rien donner, ni travail ni rien. » Et
cet autre, limonadier à Alger : « On a l’impression de lutter
contre la fatalité. Un ami me disait : “Partout où je frappe, je
suis précédé de Dieu, un sac de ciment sur le dos et une truelle
à la main ; j’ouvre une porte, il me cimente celle qui est
devant.” » L’expérience quotidienne est vécue comme le résul
tat d’une sorte de plan systématique conçu par une volonté
maligne. Le système colonial est perçu comme un dieu
méchant et caché, qui peut s’incarner, selon les occasions et les
circonstances, dans « Les Européens », « Les Espagnols », « La
France », « L’administration », « Le gouvernement », « Ils »,
- Eux », « Les Autres ». C’est le « On » qui veut ce dont on dit :
« C’est voulu. »
Avec l’emploi permanent et le salaire régulier, avec l’appari
tion de perspectives réelles d’ascension sociale, une conscience
Temporelle, ouverte et rationnelle peut se former. Dès lors, on
voit disparaître les contradictions entre les aspirations déme
surées et les possibilités disponibles, entre les opinions profé
rées sur le mode imaginaire et les attitudes réelles. Les actions,
les jugements et les aspirations s’ordonnent en fonction d’un
plan de vie. C’est alors, et alors seulement, que l’attitude révo
lutionnaire prend la place de l’évasion dans le rêve, de la rési
gnation fataliste ou du ressentiment rageur.
C’est pourquoi il faut révoquer en doute la thèse selon
laquelle, dans les pays colonisés, le prolétariat ne serait pas une
vraie force révolutionnaire, parce que, à la différence des
masses paysannes, il a tout à perdre, au titre de rouage irrem
plaçable de la machine coloniale. Il est vrai que, dans un pays
hanté par le chômage, les travailleurs qui sont assurés d’un
emploi permanent et de revenus réguliers forment une caté
gorie privilégiée et cela à plusieurs titres. D’abord ils peuvent
réaliser de manière relativement cohérente leurs aspirations à
un mode d’existence moderne : la stabilité de l’emploi et le
salaire assuré sont la condition de l’accession et de l’adaptation
à rhabitat moderne, et, du même coup, à une existence pour
vue d’un confort élémentaire. Ensuite, du fait que leur vie
professionnelle les met en contact avec la société industrielle,
ils ont pu adopter et intégrer des techniques, des modèles de
comportement et des idéaux, bref, toute une attitude à l’égard
du monde. Comme tous les aspects de cette vision du monde,
qui a pour centre une certaine attitude à l’égard de l’avenir,
forment une totalité cohérente, l’adoption d’une « conduite
Interventions, 1961 -1963 - 33
rationnelle de la vie » est inséparable de la formation d’une
conscience révolutionnaire rationnelle.
En dépit du dualisme économique qui caractérise la société
coloniale, une partie importante de la population algérienne,
surtout urbaine, participe, à des degrés divers, aux avantages
que procure le secteur moderne, scolarisation des enfants,
emploi stable. Faut-il voir là un cadeau empoisonné du colo
nialisme ? Faut-il penser que rattachement à ces « privilèges »
(qui sont revendiqués comme des droits par référence aux
Européens) et l'existence de besoins créés par l’effet de
démonstration pourront constituer des obstacles réels à la réa
lisation d’une politique révolutionnaire ?Tout à l’opposé, seuls
des individus pourvus d’un système cohérent d’aspirations et
de revendications, capables de se situer dans la logique du cal
cul rationnel et de la prévision, pourront comprendre et accep
ter délibérément les sacrifices et les renoncements inévitables.
Seuls des individus accoutumés à se soumettre à des exigences
rationnelles sauront déjouer, s’il y a lieu, les faux-semblants de
la démagogie et exiger des responsables de l’Algérie une poli
tique rationnelle. La réussite d’une telle politique suppose en
outre que, par un effort d’éducation, on travaille à apaiser ou
à détourner l’impatience magique des sous-prolétaires des
villes et des paysans déruralisés qui attendent de l’indépen
dance tout ce dont le système colonial les avait frustrés.
Dire que les paysans et le sous-prolétariat des villes sont ani
més d’un radicalisme du sentiment et qu’ils peuvent être
entraînés dans les directions les plus opposées, cela ne signifie
pas qu’ils pourront souscrire à n’importe quelle politique. On
conçoit le danger qu’il y aurait à tomber dans un radicalisme
opposé, à savoir une sorte d’hyper-rationalisation technocra
tique ignorante des réalités sociales. Il suit de là que le pro
blème premier sera, quoi qu’on fasse, celui de l’encadrement
des masses et, plus précisément, du dialogue entre les masses
et les élites.
Une des contradictions de la situation tient au fait que la
révolte des masses a pour fondement la destruction des struc
tures de la société et de la culture traditionnelles. La politique
coloniale et la politique de guerre qui n’a fait qu’achever, avec
une sorte d’acharnement aveugle et méthodique, ce que la
colonisation avait commencé, ont détruit ou altéré les bases
économiques de l’ancienne société, les structures sociales, les
systèmes de représentations et de valeurs. Une politique de
rationalisation révolutionnaire ne peut que tendre à accentuer
3 4 - De la guerre révolutionnaire à la révolution
la mise en question de la culture traditionnelle ; en cela, l’hé
ritage le plus catastrophique de la colonisation peut avoir une
fonction positive du fait que, pour avoir été manipulées autant
quil se pouvait, les masses offriront une résistance moindre
aux efforts de reconstruction rationnelle d’un nouvel ordre
social. Mais là encore, la réalité est à double face : s’il est vrai
que les transformations que pourra demander une éducation
visant à introduire de nouvelles techniques, de nouveaux
modèles de comportement et de nouvelles valeurs seront de
peu auprès des bouleversements entraînés par la politique
coloniale et la guerre, s’il est vrai que l’Algérie est en un sens
éminemment favorisée parce que la mise en question de
l’ordre ancien y a été aussi profonde que possible, parce que
les nouveaux modèles et les nouvelles valeurs quil s’agit d’in
troduire ne seront jamais totalement nouveaux pour ceux qui
auront à les adopter, reste que la désagrégation et le désarroi
peuvent fournir le terrain le plus favorable au développement
d’idéologies passionnelles et, peut-être, rétrogrades. Bref, il
appartiendra aux responsables et aux élites placés en face d’une
réalité ambiguë de faire tourner à bien ce qui peut, également,
tourner à mal.
Comment concerter le radicalisme du sentiment, né de l’ex
périence et de l’épreuve, avec le radicalisme révolutionnaire,
né de la réflexion et de la considération systématique de la réa
lité ? Comment combler le décalage entre les aspirations mar
quées de l’ambiguïté et de l’incohérence du sentiment et la
rationalisation révolutionnaire ? Comment établir le dialogue
entre des masses inclinées aux identifications sommaires ou
aux partis pris passionnels et un état-major qui reléguerait au
second plan la dénonciation des séquelles du colonialisme et
concentrerait ses critiques et ses actions sur les contradictions
internes de la société algérienne ; qui ne pourrait évoquer les
survivances de l’impérialisme et réveiller les ressentiments
anciens sans s exposer à déclencher des explosions incontrô
lables ; qui se refuserait à détourner sur le colonialisme, bouc
émissaire déjà sacrifié, la révolte des masses frustrées des
miracles de l’indépendance ; qui choisirait l’analyse rigoureuse
du donné et l’affrontement réaliste avec les réalités plutôt que
l'évasion mystificatrice dans la mystique nationaliste ?
Le problème le plus urgent est celui des médiateurs. La
réussite d’une politique rationnelle suppose quelle soit com
prise et admise par le plus grand nombre. Lorsqu’on entend
opérer des transformations profondes, on ne peut s’appuyer
Interventions, 1 9 6 1 -1 9 6 3 -3 5
seulement sur la discipline élémentaire du temps de combat ;
il faut convaincre et persuader, c est-à-dire, dialoguer et ensei
gner. L’attitude de la masse à l’égard de l’élite est à la fois exi
gence extrême et remise de soi. « Tant que mon fils n’est pas
aussi instruit que toi, disait récemment un ouvrier à un étu
diant, ton instruction ne compte pas pour moi. » Et le peuple
sera ce qu’on le provoquera à être, force de révolution perdue
pour la révolution ou force révolutionnaire.
36 - De la guerre révolutionnaire à la révolution
1 9 97
Retour sur
l'expérience algérienne
%
A la d em an d e d e t a s s a d it y a c in e , et à l’intention des
jeunes chercheurs qui nous écoutent, je voudrais évo
quer le contexte socio-historique dans lequel se sont dévelop
pés mes travaux sur l’Algérie. La démarche qui consiste à
étudier la problématique intellectuelle caractéristique d’une
époque, afin de replacer ses propres travaux dans leur véritable
contexte, est un moment très important dans la recherche de
la réflexivité»une des conditions impératives de la pratique des
sciences sociales. C’est aussi la condition d’une compréhen
sion meilleure et plus juste des travaux des devanciers. Cha
cun des chercheurs, à chaque époque, prend pour point de
départ ce qui a été le point d’arrivée de ses prédécesseurs sans
toujours voir le chemin qu’ils ont dû parcourir.
A la fin des années 1950 et au début des années i960, tout ce
qui se rapportait à l’étude de l’Afrique du Nord était dominé
par une tradition d’orientalisme. La science sociale était alors
hiérarchisée, la sociologie proprement dite étant réservée à
l’étude des peuples européens et américains, l’ethnologie aux
peuples dits primitifs, et l’orientalisme aux peuples de langues
et religions universelles non européens. Inutile de dire com
bien cette classification était arbitraire et absurde. Toujours est-
il que, portant sur la société kabyle, mes travaux se trouvaient
dans une position assez bizarre, en quelque sorte à cheval entre
l oricntalisme et l’ethnologie...
Pour ce qui est de l’orientalisme, on considérait alors que la
connaissance de la langue arabe était une condition nécessaire
et suffisante pour connaître la société. La famille Marçais four
nissait en Algérie l’exemple de ces chercheurs arabisants, sans
formation spécifique, qui régnaient en maîtres sur la faculté
d’Alger, distribuaient les sujets de recherche et représentaient
ce qu’on a appelé l’ethnologie coloniale. La faculté d’Alger dis
posait d’une quasi-autonomie intellectuelle par rapport aux
bcul tés métropolitaines, avec ses hiérarchies, ses modes de
recrutement locaux, sa reproduction quasi indépendante. Il y
intervention au colloque organisé par El-Yamani à l'Institut du
monde arabe le 21 mai 1997f parue sous le titre
« Entre amis » dans Awal, n° 21,2000, p. 5-10.
avait des linguistes arabisants ou berbérisants, qui faisaient un
peu de sociologie, des administrateurs civils, des militaires, des
géographes, des historiens, dont certains sauvaient un peu
Thonneur de la science, comme Marcel Émerit. Ce dernier
avait été pendu en effigie par les étudiants pieds-noirs parce
qu’il avait établi que le taux de scolarisation était plus fort en
Algérie avant 1830 quaprès, ce qui dérangeait beaucoup Xesta
blishment universitaire colonial.
Il y avait des historiens indépendants, comme André
Nouschi, qui m’a beaucoup aidé, ainsi qu’Émile
Dermenghem, formidable introducteur aux secrets de la
bibliographie. Mais l’essentiel est que, à quelques exceptions
près, que je viens de nommer, non seulement pour les non-
universitaires, Pères blancs qui faisaient au demeurant un tra
vail linguistique et, indirectement, ethnographique, extrême
ment utile (je pense au père Dallet, notamment), jésuites,
administrateurs militaires ou civils, mais aussi pour les univer
sitaires de la faculté d’Alger (Philippe Marçais, futur député
OAS, Bousquet, auteur d’un « Que sais-je ? » sur les Berbères
et admirateur de Pareto, Yacono, etc.), le lien avec la science
centrale (autrefois très fort, avec les Doutté, Montagne,
Maunier, etc., et, plus récemment, Thérèse Rivière et
Germaine Tillion) était coupé. D’où l’importance d’une
œuvre comme celle de Jacques Berque dont je découvrirai
ensuite les limites mais qui a été un guide extraordinaire pour
le jeune ethnologue-sociologue que j’étais. Je pense bien sûr à
son grand livre, Les Structures sociales du Haut-Atlas, dont les
notes étaient pleines d’indications extrêmement suggestives
sur les sociétés nord-africaines, sur le rôle du droit coutumier,
sur les rapports entre les traditions berbères et la tradition isla
mique, etc., mais aussi à un article des Annales intitulé
« Cinquante ans de sociologie nord-africaine » qui, avec les
conseils d’Émile Dermenghem, m’a permis de m’orienter dans
l’immense bibliographie, très dispersée et très inégale, consa
crée aux sociétés nord-africaines.
À l’époque, un certain nombre d’intellectuels algériens fai
saient de l’ethnologie sous forme de romans qu’on a appelés
ethnographiques. C’est d’ailleurs là un trait qu’on retrouve
dans nombre de pays colonisés, ce passage de la littérature à
l’ethnographie. On pense naturellement à Mouloud Feraoun,
instituteur décrivant les coutumes et traditions des montagnes
kabyles, qui a relu et a annoté mes premiers textes sur la
Kabylie, Malek Ouary ou Mouloud Mammeri. Ce dernier -
38 - Retour sur l'expérience algérienne
je l’ai bien connu depuis - m’a beaucoup appris sur les imus-
nawen (pluriel de amusnaw), gardiens d’une sagesse et d’un art
poétique incomparables.
Mon choix d’étudier la société algérienne est né d’une
impulsion civique plus que politique. Je pense en effet que les
Français à l’époque, qu’ils soient pour ou contre l’indépen
dance de l’Algérie, avaient pour point commun de très mal
connaître ce pays, et ils avaient d’aussi mauvaises raisons d’être
pour que d’être contre. Il était donc très important de fournir
les éléments d’un jugement, d’une compréhension adéquate,
non seulement aux Français de l’époque, mais aussi aux
Algériens instruits qui, pour des raisons historiques, igno
raient souvent leur propre société. (Parmi les effets funestes de
la colonisation, on peut citer la complicité de certains intel
lectuels français de gauche à l’égard des intellectuels algériens,
complicité qui les incitait à fermer les yeux sur l’ignorance
dans laquelle se trouvaient ces derniers vis-àvis de leur propre
société. Je pense en particulier à Sartre, à Fanon... Cette com
plicité a eu des effets très graves quand ces intellectuels sont
arrivés au pouvoir après l’indépendance de leur pays, et ont
manifesté leur incompétence.) J ’ai donc présenté un premier
bilan critique de tout ce que j’avais accumulé par mes lectures
er mes observations dans l’ouvrage publié dans la collection
« Que sais-je ? » intitulé Sociologie de l'Algérie1 , en me servant
des instruments théoriques dont je pouvais disposer à
l’époque, c’est-à-dire ceux que fournissait la tradition cultura-
liste, mais repensée de manière critique (avec par exemple la
distinction entre situation coloniale comme rapport de domi
nation et « acculturation »).
Je me suis engagé peu à peu dans un projet plus ambitieux
d’ethnosociologie économique (je me suis toujours situé par-
delà l’opposition entre sociologie et ethnologie). Pour com
prendre la logique du passage de l’économie précapitaliste à
l'économie capitaliste (qui, bien qu’il s’accomplisse en Algérie
sous contrainte extérieure, était de nature à éclairer, selon moi,
les origines du capitalisme et le débat entre Weber, Sombart,
et quelques autres, qui me passionnait), il fallait rendre compte
d’une part de la logique spécifique de l’économie précapitalis-
re (avec le problème du rapport au temps, au calcul, à la pré
voyance, etc., le problème de l’honneur et du capital symbo
lique, le problème spécifique des échanges non marchands,
1 Sociologie de l'Algérie, « Que sais-je ? » PUF, Paris, [1958] 1970.
Interventions, 1961-1963 - 39
etc.), et d’autre part la logique des changements de l’économie
et des attitudes économiques (ce sera Travail et travailleurs en
Algérie et Le Déracinement), de l’économie domestique (avec
une enquête que je n’ai jamais publiée et dont j’ai résumé
quelques résultats dans Algérie 60) 2.
J ’avais également en tête d’autres problèmes plus politiques.
La question politique qui préoccupait les intellectuels révolu
tionnaires de l’époque était celle du choix entre la voie chi
noise et la voie soviétique de développement. Autrement dit,
il fallait répondre à la question de savoir qui de la paysannerie
ou du prolétariat est la classe révolutionnaire. J ’ai essayé de tra
duire ces questions presque métaphysiques en termes scienti
fiques. Pour cela, j’organisai mon enquête selon les canons de
l’iN S E E , avec échantillonnage, questionnaire statistique, des
tiné à mesurer la faculté de calculer, d’anticiper, d’épargner, de
contrôler les naissances, etc. Ces paramètres étaient corrélés
dans la même enquête avec la capacité d’entreprendre des pro
jets révolutionnaires cohérents. C’est là que j’observai que le
sous-prolétariat oscillait entre une grande volonté de change
ment et une résignation fataliste au monde tel qu’il est. Cette
contradiction du sous-prolétariat me paraissait extrêmement
importante car elle m’avait conduit à une vision plutôt réser
vée sur les rêves révolutionnaires des dirigeants de l’époque.
Ce qui malheureusement s’est vérifié par la suite. L’Algérie
telle que je la voyais —et qui était bien loin de l’image « révo
lutionnaire » qu’en donnaient la littérature militante et les
ouvrages de combat —était faite d’une vaste paysannerie sous-
prolétarisée, d’un sous-prolétariat immense et ambivalent,
d’un prolétariat essentiellement installé en France, d’une petite
bourgeoisie peu au fait des réalités profondes de la société et
d’une intelligentsia dont la particularité était de mal connaître
sa propre société et de ne rien comprendre aux choses ambi
guës et complexes. Car les paysans algériens comme les pay
sans chinois étaient loin d’être tels que se les imaginaient les
intellectuels de l’époque. Ils étaient révolutionnaires mais, en
même temps, ils voulaient le maintien des structures tradi
tionnelles car elles les prémunissaient contre l’inconnu. J ’étais
aussi très conscient des conflits potentiels qu’enfermait la divi
sion linguistique de l’Algérie, avec en particulier l’opposition
entre les arabophones et les francophones qui, momentané
2. Algérie 60. Structures économiques et structures temporelles, Minuii..
Paris, 1977.
4 0 - Retour sur l'expérience algérienne
ment occultée par la logique unificatrice de la lutte anticolo
nialiste, ne pouvait manquer de se manifester.
Bien sûr, cela a donné à mon travail scientifique une tour
nure engagée politiquement, mais je ne renie pas du tout cette
orientation. Une analyse apparemment abstraite peut être une
contribution à la solution des problèmes politiques dans ce
qu ils ont de plus brûlant. Du fait que je me suis placé sur un
terrain qui n’était pas vraiment occupé, ni par Pethnologie ni
par la sociologie (ce dont les ethnologues français se sont pré
valu pour faire comme si je n’existais pas), j’ai pu entrer avec
l’objet traditionnel de ces disciplines dans un rapport nouveau.
Mais la transformation du rapport à l’objet de l’ethnologie
et de la sociologie qu’avait permis la lecture en partie double
de la Kabylie et du Béarn a eu aussi des effets que je crois
importants pour la connaissance du rapport de connaissance,
pour la science de la science sociale qui sans doute est la condi
tion majeure du progrès de cette science. Convaincu qu’il fal
lait s’éloigner pour se rapprocher, se mettre soi-même en jeu
pour s’exclure, s’objectiver pour désubjectiviser la connais
sance, j’ai pris délibérément pour objet premier de la connais
sance anthropologique la connaissance anthropologique elle-
même et la différence qui la sépare, inéluctablement, de la
connaissance pratique. Ce qui m’a amené, paradoxalement, à
• désexotiser » l’exotique, à retrouver dans nos pratiques com
munes, adéquatement analysées, l’équivalent des conduites les
plus étranges, comme les conduites rituelles, à reconnaître
dans ce qui est décrit bien souvent dans le langage théoriciste
du modèle, la logique pratique de la stratégie, etc. Et je pour
rais dire pour aller vite que, dès que nous abandonnons la
vision intellectualiste qui nous met artificiellement à distance
de la vérité scientifique de nos pratiques, nous sommes
contraints de découvrir en nous-mêmes les principes de la
- pensée sauvage » que nous imputons aux primitifs. Je pense
par exemple aux principes cognitivo-pratiques de la vision
masculine du monde. Parler des autres n’est possible et légi
time qu au prix d’une double historicisation, et de l’objet et du
sujet de la connaissance. Ce qui signifie que le savant doit se
mettre en jeu pour s’exclure du jeu, qu’il doit travailler à se
connaître pour être en mesure de connaître l’autre et que tout
progrès dans la connaissance de l’objet est un progrès dans la
connaissance du sujet de connaissance, et réciproquement.
C’esr dire que l’ethnosociologue est une sorte d’intellectuel
organique de l’humanité qui, en tant qu’agent collectif, peut
Interventions, 196 1 -1 9 6 3 -4 1
contribuer à dénaturaliser et à défataliser l’existence humaine
en mettant sa compétence au service d’un universalisme enra
ciné dans la compréhension des particularismes. Je pense que
les spécialistes des civilisations arabo-berbères ne sont pas les
plus mal placés pour remplir cette mission àiAujklârung en
tant quils sont affrontés à un objet qui est lui-même affronté,
aujourd’hui, à la mise en question la plus radicale. Je citerai
seulement Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien, qui
déclarait dans un langage qui aurait pu être celui de Kafka à
propos des Juifs de son temps : « Je ne crois pas qu’il y ait au
monde un seul peuple à qui on demande tous les jours de
prouver son identité comme les Arabes. Personne ne dit aux
Grecs : “Vous n’êtes pas Grecs”, aux Français : “Vous n’êtes pas
Français”. 3» Rien ne me paraît plus légitime (scientifique
ment et politiquement) et aussi plus fructueux que de revenir
à la particularité des Arabes ou, plus précisément, des
Palestiniens, des Kabyles, ou des Kurdes non pour la fétichiser
par une forme quelconque d’essentialisme, de racisme positif
ou négatif, mais pour y trouver le principe d’une interrogation
radicale, sur la particularité d’une condition qui pose dans sa
forme la plus universelle la question de l’universalité humaine.
3. Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, Actes Sud.
Arles, 1997.
4 2 - Retour sur l'expérience algérienne
VT DATE
^ SUBJECT _
k TECHNICAL DATA
S a r t r é m o i. É m o i.
E t m o i, e t m o i e t m o i
À propos de « l’intellectuel total »
ls m e d e m a n d e n t d e jo u e r À s a r t r é m o i . É m o i. Et
I m o i,et m o i et m o i ! (C f le n u m é ro d ’h o m m a g e publié
p ar Libération 1.)
Premier mouvement (habitus ?) : j’ai dit non. Avec une
certaine mauvaise conscience, évidemment. Ils sont gen
tils, je les aime bien.
Infiniment proches, et infiniment éloignés. C ’est
Jeanson, alors dans la clandestinité, qui a pris mes premiers
textes —des morceaux de Travail et travailleurs en Algérie,
que j’étais en train d’écrire —pour les publier dans Les
Temps modernes. (J’avais donné à Esprit, je ne sais vraiment
pas pourquoi, un article plus politique intitulé
« Révolution dans la révolution ».) Et Pouillon, que je
voyais au laboratoire de Lévi-Strauss, avait pris un frag
ment de mon étude sur le célibat en Béarn pour le publier
sous le titre, plus Temps modernes, de « Les relations entres
les sexes dans la société paysanne ». Et il y a beaucoup plus
que ça : des affinités, ou plutôt des refus partagés, qui nous
ont inspiré parfois des projets communs.
Mais je ne sais pas trop quoi dire. Je n’ai jamais rencon
tré Sartre. Non que je n’en aie pas eu envie, lorsque j’étais
étudiant. Mais de quel droit et pour lui dire quoi ? je
n’avais pas le beau culot de certains des leaders de 1968, qui
avaient fait de la jeunesse un argument d’autorité. Et puis,
à l’époque où j’aurais pu-dû le rencontrer, au moins dans
ces manifs mille fois photographiées, avec Foucault tenant
le haut-parleur, etc., je n’aurais pour rien au monde voulu
en être (habitus ?).
Et puis, quoi ? Sartre, bourgeois, premier de la classe
(ou, ce qui revient au même, normalien ultra-normal :
1. « Sartre, l'invention de l'intellectuel total », Libération, 31 mars
1983. Lire également « Comment libérer les intellectuels libres », in
Questions de sociologie (Minuit, Paris, 1980) ; « Confessions imper
sonnelles », post-scriptum aux Méditations pascaliennes, Seuil, Paris
1997, p. 44-53). [nde]
Paru sous le titre « À propos de Sartre... »
dans French Cultural Studies, 1993, n° IV, p. 209-211.
c’est lui qui écrit la « revue » de sa promotion), Français
(des aimées 1950) et « philosophe » (au sens que Ton donne
à ce mot dans les couloirs de l’École normale)... Tout pour
(me) plaire !
je ne veux pas refaire l’analyse sociologique du « projet »
sartrien que j’avais écrite, à la mort de Sartre, pour le
Times Litterary Supplément. Je pourrais, tout au plus, dire
mes réactions d’humeur qui ne sont pas sans rapport, évi
demment, avec ce que saisit l’analyse sociologique mais
qui, à la façon de ce que l’on appelle d’ordinaire « antipa
thie intellectuelle », ne font que manifester une incompa
tibilité d’habitus. Je pense à un texte assez terrible où
Canguilhem lie l’opposition entre deux philosophies, qui
marquait son époque (c’est-à-dire, si je me souviens bien,
entre une philosophie rationaliste, enracinée dans l’his
toire des sciences et l’épistémologie, et une philosophie
irrationaliste et, en tout cas très soucieuse d’affirmer ses
distances à l’égard du scientisme et du positivisme), aux
attitudes des uns (Cavaillès notamment 2) et des autres
sous l’occupation allemande. Réaction de mauvaise
humeur, sans nul doute excessive, qui a beaucoup à voir
avec les différences d’habitus.
Mais comment condamner une humeur ? Je serais, en
tout cas, un des plus mal placés pour le faire. Après avoir
partagé un moment —sur un mode ambigu et comme
dédoublé - la vision du monde du « philosophe normalien
français des années 1950 » que Sartre portait à son accom
plissement - je pourrais dire à son paroxysme - et, en par
ticulier, la morgue avec laquelle il considérait les sciences
de l’homme - psychologie, psychanalyse, sans parler, mais
justement il n’en parlait pas, de la sociologie - , je puis dire
que je me suis construit, au sortir même de l’univers sco
laire, et pour en sortir, contre tout ce que représentait pour
moi Pentreprise sartrienne.
Aller voir de près les travailleurs d’Algérie, et les non-tra
vailleurs, chômeurs, sous-prolétaires, paysans sans terre,
etc., c était rompre avec le discours à majuscule - qui re
fera surface, un peu plus tard, avec Althusser et ses nor
maliens - sur les Travailleurs, ou le Prolétariat et le Parti ;
2 Philosophe et mathématicien né en 1903, Jean Cavaillès fut arrê
te en 1942 pour fait de résistance ; il est mort en déportation, [nde]
4 5 - Éléments d'une socioanalyse
et rompre aussi avec le rite intellectuel, politiquement
nécessaire et parfois humainement admirable (je pense aux
121), de la pétition. Faire de la sociologie (même pas de
l’anthropologie... ou de ces formes mixtes de philosophie
et de « science » qui permettent d’avoir tous les profits) et
de la sociologie « dure », fondée sur la statistique et la
quantification, c’était refuser toutes les tentatives pour
constituer les sciences de l’homme comme des sciences à
part, pas comme les autres, et pour restaurer (il s’agit bien
de restauration) le séparatisme méthodologique défendu
par le mouvement des Geisteswissenschaften et la tradition
« herméneutique » : je pense ici par exemple à Habermas
et à Ricœur parlant de la psychanalyse et à tous ceux qui
poursuivent inlassablement aujourd’hui, comme Sartre
hier, la quête d’une compréhension idiosyncratique de
l’humain et s’arrogent ainsi en outre les profits assurés
d’une connaissance réputée supérieure parce que propre à
flatter le « point d’honneur spiritualiste » qui sommeille en
tout intellectuel, le privilège de délimiter ou de fonder les
tâches par eux imparties aux tâcherons de la science posi
tive. Je pourrais continuer comme ça très longtemps. Ce
que j’aime le moins en Sartre, c’est tout ce qui a fait de lui
non seulement P« intellectuel total », mais l’intellectuel
idéal, la figure exemplaire de l’intellectuel, et en particulier
sa contribution sans équivalent à l’idéologie de l’intellec
tuel libre, qui lui vaut la reconnaissance étemelle de tous
les intellectuels.
Je ne me rangerai jamais, cependant, dans le camp de
ceux qui, aujourd’hui, chantent la mort de Sartre et la fin
des intellectuels ou qui, procédant de manière plus subti
le, peut-être par souci de sauver la position créée par
Sartre, avec l’obscur espoir de l’occuper, inventent un
couple Sartre/Aron qui n’a jamais existé, pour donner la
palme (de la raison et de la lucidité) à ce dernier. D’abord
parce que, entre Sartre et Aron, les ressemblances sont,
selon moi, beaucoup plus grandes que les différences. À
commencer par ce qui me les rend l’un et l’autre, en dépit
de tout, profondément sympathiques : je veux parler de ce
que j’appellerai leur naïveté ou même leur innocence (si je
ne puis pas témoigner pour ce qui est de Sartre, j’ai assez
connu et —faut-il le dire ? - aimé Raymond Aron pour
46 - Éléments d'une socioanalvse
être en mesure d’attester que l’analyste désenchanté du
monde contemporain cachait (mal) un homme sensible,
voire sentimental, et un intellectuel croyant naïvement
aux pouvoirs de l3intelligence).
Purs produits d’une institution scolaire triomphante, qui
accordait à son « élite » une reconnaissance incondition
nelle. faisant par exemple d’un concours de recrutement
scolaire (l’agrégation de philosophie) une instance de
consécration intellectuelle (il faut voir comment Simone
de Beauvoir parle de tout cela dans ses mémoires), ces
sortes d’enfants prodiges se voyaient conférer, à vingt ans,
les privilèges et les obligations du génie. Dans une France
économiquement et politiquement diminuée, mais tou
jours aussi triomphante intellectuellement, ils pouvaient se
consacrer en toute innocence à la mission que leur assi
gnaient l’université et toute une tradition intellectuelle
habitée par la certitude de son universalité : c’est-à-dire une
sorte de magistère universel de l’intelligence. Armés de leur
seule intelligence —ils ne s’encombraient guère de savoirs
positifs - ils pouvaient aussi bien s’affronter aux tâches
Intellectuelles les plus immenses, comme de fonder philo
sophiquement la science de la société ou de l’histoire, ou
trancher péremptoirement sur la vérité ultime des régimes
politiques ou sur l’avenir de l’humanité. Mais leur assu
rance sans limites avait pour contrepartie la reconnaissance
sans concession des obligations attachées à leur dignité.
Il n’est personne qui ait cru plus que Sartre à la mission
de l’intellectuel et qui ait fait plus que lui pour apporter à
ce mythe intéressé la force de la croyance sociale. Ce
mythe, et Sartre lui-même, qui, dans la splendide inno
cence de sa générosité, en est à la fois le producteur et le
produit, le créateur et la créature, il faut le défendre à tout
prix, envers et contre tous, et sans doute avant tout contre
une interprétation sociologiste de la description sociolo
gique du monde intellectuel : même s’il est encore beau-
ujup trop grand pour les plus grands des intellectuels, le
mvthe de l’intellectuel et de sa mission universelle est une
de ces ruses de la raison historique qui font que les intel
lectuels les plus sensibles aux séductions et aux profits
d universalité peuvent avoir intérêt à contribuer, au nom
de motivations qui peuvent n’avoir rien d’universel, au
progrès de l’universel.
47 - Éléments d'une socioanalyse
1964- 197°
Ceux que l ’école a libérés
sontplus que tous les
autres enclins à croire en
l’école libératrice. Aliénés
par leur libération, ils
mettent leurfo i en l ’école
libératrice au service de
l’école conservatrice qui
doit au mythe de l’école
libératrice unepart de son
pouvoir de conservation.
Éducation & dom ination
Instrument privilégié de la sociodicée bourgeoise qui
confère aux privilégiés le privilège suprême de ne pas
s’apparaître comme privilégiés, [l’École] parvient d’au
tant plus facilement à convaincre les déshérités quils
doivent leur destin scolaire à leur défaut de dons ou de
mérites que, en matière de culture, la dépossession
absolue exclue la conscience de la dépossession.
La Reproduction (avec Jean-Claude Passeron), 1970
A près a v o ir é t é m a îtr e d e c o n fé r e n c e s
de sociologie à
la faculté des lettres de Lille (1961-1964), Pierre Bourdieu
revient à Paris comme directeur de recherche à l'École pratique
des hautes études. Il assume le rôle de secrétaire général du Centre
de sociologie européenne (CSE), lancépar RaymondAron en i960
grâce à une subvention de la fondation Ford\ Tout au long de ces
années. un groupe de chercheurs se constitue, parmi lesquels Luc
Boltansku François Bonvin, Robert Castel Jean-Claude Cham-
boredon, Patrick Champagne, Yvette Delsaut, Claude Grignon,
Gérard Lagneau, Madeleine Lemaire, Rémi Lenoir, Francine
Muel-Dreyfus; Jean-Claude Passeron, Louis Pinto, Monique de
Saim-Martin et Dominique Schnapper. Des études sont lancées
sur le système d'enseignement, les intellectuels, lespratiques cultu-
tyIUs liées aux musées et la photographie ; plusieurs enquêtes et
ouvrages collectifs sont alorspubliés1.
Lannée 1964 avait été celle de la création de la collection « Le
sois commun » aux éditions de Minuit, réponse au besoin d'ac
quérir une structure de publication relativement autonome dont
la politique éditoriale soit à la fois scientifiquement ambitieuse
(les traductions d ’ouvrages majeurs de la tradition critique fran
çaise et étrangère viendront renforcer la série des grandes études
auxquelles donnent lejour les membres de ce collectifsociologique)
et soucieuse d'échapper au confinement éruditpour s'ouvrir à un
1 Un art moyen (avec Luc Boltanski, Robert Castel et Jean-Claude Cham-
botedonî, Minuit, Paris, 1965 ; L'Amour de l'art (avec A. Darbel et Domi
nique Schnapper), Minuit, Paris, 1966 ; Le Partage des bénéfices (en
collaboration avec des statisticiens et économistes de l'INSEE), Minuit,
Pans, 1966 ; Le Métier de sociologue (avec Jean-Claude Chamboredon et
Jean-Claude Passeron), Minuit, Paris, 1968.
Interventions, 1 9 6 4 -1 9 7 0 -5 1
lectoratplus vaste et marquépar certaines attentespolitiques asso
ciées au « label M inuit ». C'est dans cette collection que Pierre
Bourdieu publie la même année, avecJean-Claude Passeron, Les
Héritiers, livre dans lequel RaymondAron verra plus tard un des
catalyseurs de M ai 68. Pendant les événements, ce dernier donne
l'adresse du Centre de sociologie européenne comme point de ral
liement du « Comitépour la défense et la rénovation de l'univer
sitéfrançaise » ; un an plus tard, Bourdieu constitue une équipe
de chercheurs avec sesprogrammes propres : le Centre de sociolo
gie de l'éducation et de la culture (CSEÇ).
Le Centre participe alors, à sa manière, aux événements de
M ai 68. Une des intervention majeures est alors un «Appel à l'or
ganisation d'états généraux de l'enseignement et delà recherche »
[lire p. 63] ; l'idée d'états généraux (reprise 30 ans plus tard en 1996
et 2000 [lire p. 341 &4411,) renvoie h un mode de revendication collec
tive qui ne se confonde pas avec une « discussion entre bénéfi
ciaires du système » et ne redoublepas l'exclusion de ceux qui, éli
minés du système, sontprivés du moyen de le contester.
Lancé pendant les événements de M ai 68, un tract d'appel à
l'organisation d'états généraux inaugure une série de dossiers thé
matiques, rédigés collectivementpar divers membres du CSE, sur
lesprocédures de recrutement des enseignants, la maîtrise des effets
de l'héritage de classepar le changement des contenus transmis, la
critique du diplôme comme critère exclusif de compétence, la
transformation ou la suppression de l'examen traditionnel, le
contrôle continu, le recours à de nouvelles techniques pédago
giques, la transformation de la structure des carrières et de la
répartition des pouvoirs dans l'enseignement supérieur, la sup
pression de l'agrégation, etc. [lire p. 63]
Dans les années qui suivent, Pierre Bourdieu ne cesse de reve
nir sur la crise de l'« ordre universitaire » qui a éclaté en 1968, et
d'analyser ce qui en a fa it les limites : la réforme des aspects les
plus visiblement autoritaires du système scolaire ria pas fa it dis
paraître la structure autoritaire de la « relation pédagogique » et
son pouvoir de légitimation des inégalités 2; le spontanéisme de la
prise de parole par les « leaders de Mai » ne doit pas occulter ce
que lespositionspolitiques défendues alorspar des étudiants et des
universitaires subalternes devaient h leurs intérêts objectifs dans le
monde académique 3.
2. Lire La Reproduction (avec Jean-Claude Passeron), Minuit, Paris, 1970.
3. Lire Homo academicus, Minuit, Paris, 1984.
52 - Éducation & domination
De même que les études réunies dans Rapport pédagogique et
communication 4 montrent « le rôle déterminant de l'héritage
linguistique dans la réussite scolaire », Les Héritiers part du lien
statistique entre Vorigine sociale et les taux de scolarisation pour
montrer que le système d'enseignementfavorise ceux qui sont, de
par leur origine de classe, les mieux dotés en capital culturel.
L'apparente neutralité de l'école luipermet de transformer des dif
férences sociales en différences scolaires en faisant passer des pro
priétés acquises au sein du milieu fam ilialpour des « dons natu
rels ». Dans une société où l'obtention deprivilèges sociaux dépend
de plus en plus étroitement de la possession de titres scolaires, cette
idéologie du don, par laquelle ceux qui « héritent » deviennent
ceux qui « méritent », remplit une fonction essentielle de légiti
mation de l'ordre social
Paru en 1970, La Reproduction est vivement attaqué, notam
ment dans la revue Esprit par l'historien de l'enseignement
Antoine Prost, qui y dénonce une « vision fataliste » de l'école et
de la société’ Dans les milieux de gauche, et enparticulier au parti
communiste, l'accueil n'est pas meilleur, comme l'eocplique
Bourdieu dans un entretien ultérieur [lire p. 73]. C'est aussi dans ces
années-là que sont initiées, dans le cadre du CSE puis du CSEÇ
les enquêtes sur les grandes écoles qui aboutiront, en 1989, h La
Noblesse d’État, dont le prologue insiste sur le rôle politique de
l'institution scolaire et donc de la sociologie de l'éducation :
La sociologie de l’éducation est un chapitre, et non des
moindres, de la sociologie de la connaissance et aussi de
la sociologie du pouvoir —sans parler de la sociologie des
philosophies du pouvoir. Loin d’être cette sorte de science
appliquée, donc inférieure, et bonne seulement pour les
pédagogues que l’on avait coutume d’y voir, elle se situe
au fondement d’une anthropologie générale du pouvoir
I et de la légitimité : elle conduit en effet au principe des
| « mécanismes » responsables de la reproduction des struc-
i tures sociales et de la reproduction des structures men
tales qui, parce qu elles leur sont génétiquement et struc-
turalement liées, favorisent la méconnaissance de la véri
té de ces structures objectives et, par là, la reconnaissance
de leur légitimité. Du fait que la structure de l’espace
social tel qu’il s’observe dans les sociétés différenciées est
4 Rapport pédagogique et communication (avec Jean-Claude Passeron,
••Unique de Saint-Martin et al.), Mouton, Paris, 1965.
Interventions, 1 9 6 4 -1 9 7 0 -5 3
le produit de deux principes de différenciation fonda
mentaux, le capital économique et le capital culturel,
l’institution scolaire qui joue un rôle déterminant dans la
reproduction de la distribution du capital culturel, et, par
là, dans la reproduction de la structure de l’espace social,
est devenue un enjeu central des luttes pour le monopole
des positions dominantes. 5
5. La Noblesse d'État, Minuit, Paris, 1989, p. 13.
54 - Éducation & domination
1966
L'idéologie jacobine
o u r q u o i l e sy stèm e d ’é d u c a tio n est-il si rarement sou
P mis à une critique radicale ? Je voudrais montrer que le ra
dicalisme ou le terrorisme verbal dissimule le plus souvent une
complicité souterraine avec la logique du système d’enseigne
ment, les valeurs qui le soutiennent et les fonctions qu’il rem
plit objectivement. Ne s’accorde-t-on pas trop facilement pour
dénoncer les insuffisances de ce système et celles-là seulement
que le système d’enseignement doit aux conditions écono
miques et politiques de son fonctionnement ?
Dénoncer et combattre, au nom d’une surenchère d’exi
gences, toutes les tentatives pour transformer un système
archaïque, cela est incontestablement utile, mais cela est aussi
incontestablement rassurant. D’abord, on se donne les justifi
cations du révolutionnarisme verbal en réaffirmant les exi
gences concernant les conditions du fonctionnement du systè
me ; ensuite on se dispense ainsi d’examiner le fonctionnement
proprement dit de ce système, d’en analyser la logique et d’en
découvrir les fonctions réelles. C’est pourquoi j’ai la conviction
que l’idéologie jacobine sur laquelle repose la critique tradi
tionnelle du système d’enseignement, et aussi, il faut le dire,
certaines critiques traditionnelles des réformes gouvernemen
tales de ce système, justifient le système sous apparence de le
contester en même temps qu elles justifient dans leur conser
vatisme pédagogique nombre de ceux qui s’en réclament,
même à l’intérieur de l’Université.
La plupart des critiques accordent en effet implicitement au
système d’enseignement quil remplit les fonctions qu’il se
propose idéalement de remplir, à savoir d’assurer à tous des
chances égales d’accéder à l’enseignement supérieur et aux
avantages sociaux procurés par l’enseignement. Par là, elles
sont complices du système sous apparence de le dénoncer. On
objectera que les programmes et les manifestes dénoncent à
qui mieux mieux les inégalités devant l’enseignement supé
rieur ; de fait, il n’est pas de réunion pareille à celle-ci où l’on
ne rappelle que les fils d’ouvriers constituent seulement 6 %
des étudiants, mais quand on a dit cela on a tout dit et on se
Communication à la Semaine de la pensée marxiste, 9-15 mars 1966,
parue dans Démocratie et liberté, Éditions sociales, 1966, p. 167-173.
dispense de réfléchir sur le sens de ces chiffres. On se dispense
de se demander quelle est la fonction réelle d’un système d’en
seignement qui fonctionne de manière à éliminer de l’école,
tout au long du cursus scolaire, les enfants des classes popu
laires et, à moindre degré, des classes moyennes ; on se dis
pense de se demander quelles sont les caractéristiques de son
fonctionnement qui rendent possible ce résultat objectif, à
savoir l’élimination différentielle des enfants selon leur origine
sociale. Il est vrai qu’une telle réflexion n’a rien de rassurant
pour celui qui l’entreprend, surtout lorsque, étudiant ou pro
fesseur, il est lui-même un privilégié du système. L’idéologie
jacobine vient donc à point nommé puisqu’elle permet de
contester le système tout en lui accordant l’essentiel. En effet,
la foi en l’école égalitaire et libératrice interdit de découvrir
l’école comme conservatrice et réellement injuste bien que, et
j’ajouterai parce que, formellement équitable.
On trouve une expression parfaite du mythe égalitaire dans
la lettre du professeur de faculté que publiait Le Monde du 28
juillet 1964 et qui concernait les concours : « La suppression
des concours et le remplacement par l’examen des titres favo
riseraient les élèves médiocres issus de la bourgeoisie bien plus
que les élèves d’origine modeste. Nos pères, bons connaisseurs
des dangers de la parenté, des recommandations ou de la for
tune, ont fait la révolution pour établir les concours qui assu
rent des places au seul mérite ; le concours ou l’examen sur
copie corrigée dans l’anonymat est en matière de recrutement
la pierre de touche de la démocratie. La vraie démocratie
consiste à permettre à tous les jeunes gens de se présenter à
tous les concours s’ils sont aptes à y être reçus, non de suppri
mer les concours pour permettre aux enfants médiocres de
familles bien placées de se glisser là où ils serviraient insuffi
samment la société et la nation. » Ce texte me paraît parfaite
ment révélateur de l’automystification que renferme l’idéolo
gie jacobine. Il fait voir, en effet, comment la dénonciation
d’un danger imaginaire, qui a pu être réel en un autre temps,
permet de dissimuler un danger réel, le danger même qu’on
croit dénoncer, à savoir que les concours favorisent aussi bien
et même mieux, puisque les apparences de l’équité sont sauve
gardées, les enfants des classes favorisées. En effet, il est vrai
que les concours sont ouverts à tous, il est vrai aussi que.
comme par hasard, les enfants y réussissent d’autant plus sou
vent qu’ils appartiennent à un milieu plus favorisé économi
quement et culturellement. De la même façon, les musées sonr
56 - L'idéologie jacobine
ouverts à tous, ils sont même gratuits le dimanche, et pour
tant, la proportion des ouvriers y est extrêmement faible, elle
y est à peu près équivalente à la proportion des fils d’ouvriers
inscrits dans l’enseignement supérieur. Autrement dit, les indi
vidus des classes défavorisées ont la possibilité formelle de visi
ter les musées ou de passer les plus hauts concours mais ils
n’ont pas la possibilité réelle d’user de cette possibilité formelle.
Sachant scientifiquement que le fait d’ouvrir à tous les
concours ne menace en rien les privilèges, on peut conclure
que la tradidon jacobine se mystifie quand elle entend se per
suader qu’en défendant les concours elle défend une conquête
révolutionnaire. Comme la défense du concours, toutes les
actions qui tendent à renforcer l’égalité formelle entre les élèves
et les étudiants, l’égalité formelle des élèves et des étudiants
devant le système de l’enseignement, sont irréprochables. Mais
nest-ce pas là leur vraie et leur seule fonction ? En effet, elles
mettent ceux qui les entreprennent à l’abri du reproche et leur
évitent d’examiner et de contester le fonctionnement même
d’un système qui remplirait d’autant mieux sa fonction de
conservation et de légitimation des inégalités que l’égalité for
melle serait plus complètement réalisée.
ü faut donc poser les vraies questions que toutes ces idéolo
gies éludent systématiquement. Quelle est la responsabilité de
l’école ? - je dis bien de l’école en tant que système et non pas
des agents concrets qui participent à son fonctionnement.
Quelle est la responsabilité de l’école en sa forme historique
française dans la perpétuation des inégalités sociales ? des
inégalités devant l’école et des inégalités par l’école ? Dès que
l’on pose réellement la question, la réponse scientifique ne fait
aucun doute. Les valeurs que l’école véhicule, qu elle exige des
enseignants et des enseignés, les méthodes pédagogiques - ou,
pour certains ordres d’enseignement, l’absence de méthode
pédagogique - qui la caractérisent, les critères de recrutement
et de jugement quelle emploie, les procédés d’orientation, de
sélection quelle utilise, le contenu de la culture quelle trans
met contribuent à favoriser les plus favorisés et à défavoriser
les plus défavorisés. Par suite, l’équité formelle qui domine
tout le système d’enseignement est injuste réellement et, dans
toute société qui se réclame d’idéaux démocratiques, elle pro
tège mieux les privilèges que la transmission ouverte et patente
des privilèges. C’est ce qu’il faut rapidement démontrer.
Premièrement, la neutralité de l’école est une fausse neutralité.
En effet, pour qu’en soient favorisés les plus favorisés et défa
Interventions, 1964-1970 - 57
vorisés les plus défavorisés, il faut et il suffit que l’école ignore
dans le contenu de renseignement transmis, dans les
méthodes et les techniques de transmission et dans les critères
de jugement les inégalités culturelles qui séparent les enfants
des différentes classes sociales. Autrement dit, en traitant tous
les enseignés, si inégaux soient-ils entre eux, comme égaux en
droits et en devoirs, le système scolaire est conduit à donner
en fait sa sanction aux inégalités initiales devant la culture.
Toutes les recherches sociologiques montrent quil existe une
relation étroite entre les aptitudes que mesure l’école et l’ori
gine sociale. Autrement dit, que les enfants réussissent d’au
tant mieux à l’école qu’ils appartiennent à un milieu plus favo
risé économiquement et surtout culturellement. Cela veut
dire que la démocratie scolaire suppose la démocratie écono
mique et sociale, mais cela veut dire aussi que la démocratie
scolaire suppose une école réellement démocratique dans ses
méthodes, ses valeurs et son esprit. Étant donné que les
enfants reçoivent de leur milieu familial des héritages culturels
tout à fait inégaux, les inégalités devant la culture se perpétue
ront tant que l’école ne donnera pas aux déshérités les moyens
réels d’acquérir ce que les autres ont hérité. Le système scolaire
en sa forme actuelle tend à accorder un privilège supplémen
taire aux enfants des milieux les plus favorisés parce que les
valeurs implicites qu’il suppose et qu’il véhicule, les traditions
qu’il perpétue et même le contenu et la forme de la culture
qu’il transmet et qu’il exige sont en affinité de style avec les
valeurs et les traditions de la culture des classes favorisées. Ceci
est vrai aussi au niveau du contenu de la culture. Ainsi, par
exemple, l’enseignement littéraire suppose acquise toute une
expérience faite de savoirs et de pré-savoirs qui ne peuvem
appartenir qu’aux enfants des classes cultivées. On pourrair
montrer de la même façon que la dévalorisation de la culture
scientifique et technique est en affinité avec les valeurs des
classes dominantes ; on pourrait montrer aussi que la langue
dans laquelle s’effectue la transmission du savoir diffère pro
fondément dans son vocabulaire et dans sa syntaxe de la
langue qu’utilisent quotidiennement les enfants de classes
moyennes et populaires. On pourrait montrer enfin que les
valeurs implicitement engagées dans l’enseignement ne som
que celles de la classe cultivée. Je prendrai un seul exemple, la
croyance, si fortement répandue chez les professeurs et chez les
élèves, en l’existence de dons naturels. L’idéologie du don est
à mes yeux la clé de voûte de tout ce système. En effet, elle
58 - L'idéologie jacobine
permet de vivre et de traiter comme aptitudes naturelles et
personnelles des aptitudes socialement acquises et, du même
coup, elle dispense les enseignants de donner à ceux qui n ont
pas reçu ces aptitudes de leur milieu familial les moyens de les
acquérir. Par un paradoxe assez surprenant, l’école dévalue
comme scolaires les aptitudes quont acquises à l’école, grâce à
un effort scolaire, ceux qui ne les ont pas héritées de leur
milieu. Oe même, l’école dans ses instances les plus hautes
dévalue comme primaires certaines techniques et méthodes de
transmission qui pourraient seules compenser le handicap des
plus défavorisés et auxquelles l’enseignement primaire de la
belle époque devait sa réussite en tant qu’instrument de pro
motion sociale. Outre quelle permet à l’élite cultivée de se
sentir justifiée d’être ce quelle est, l’idéologie du don contri
bue à enfermer les membres des classes populaires dans le des
tin que la société leur assigne, en les portant à percevoir
comme inaptitude naturelle ce qui nest qu’un effet d’une
condition inférieure.
Et il faut aller jusqu’au bout : les valeurs que les enseignants
engagent dans leur enseignement sont-elles parfaitement
neutres socialement ? Produits d’un système voué à trans
mettre une culture aristocratique dans son contenu et dans
son esprit, ils sont enclins à en épouser les valeurs avec d’au
tant plus d’ardeur qu’ils y reconnaissent plus complètement
leur culture et le symbole de leur réussite sociale. Et puis, il
faut encore revenir aux statistiques de l’accès à l’enseignement
supérieur que tout le monde profère et que personne ne réflé
chit. Si l’on sait que les facultés et les grandes écoles où se
recrutent les professeurs ont encore aujourd’hui un recrute
ment très aristocratique, d’autant plus aristocratique que l’on
s'élève dans la hiérarchie scolaire, on peut conclure qu’il en est
de même du corps professoral et cela d’autant plus que l’on va
vers les ordres d’enseignement les plus élevés. Comment les
professeurs n’engageraient-ils pas, même et surtout à leur insu,
dans leur manière d’enseigner et dans leur façon de juger, les
valeurs de leur milieu d’origine ? Sans doute serait-il abusif et
sommaire de décrire les rapports entre les classes supérieures et
les enseignants dans le langage du complot. En fait, il s’agit, et
c’est peut-être le plus grave, d’une complicité qui s’ignore, et
qui se dissimule souvent à elle-même sous les professions de
foi généreuses, complicité fondée sur l’affinité de style de vie
et de valeurs. C’est ainsi, on le voit, que le système scolaire
Interventions, 1 9 6 4 -1 9 7 0 -5 9
peut servir la perpétuation des privilèges sans que les privilé
giés aient à se servir de lui.
Deuxièmement, l’école consacre les inégalités, c’est-à-dire
qu elle les sanctionne et les légitime. Elle transforme des inéga
lités de fait en inégalités de mérite. Le fils de cadre supérieur
qui succède à son père n’a aucune des apparences de l’héritier.
Pourtant, il doit une part importante de son succès à l’École
nationale d’administration ou à l’École polytechnique, aux
aptitudes qu’il a acquises dans son milieu (à la différence de
ceux qui ont été éliminés) et que l’école traite comme des dons
naturels alors qu’il s’agit d’un héritage social.
Troisièmement, l’école a une fonction mystificatrice. D’une
part, elle persuade ceux qui sont éliminés par l’école qu’ils doi
vent leur destinée sociale, très étroitement liée à leur destin
scolaire, c’est-à-dire leur profession, leur revenu, leur rang
social, à leur nature individuelle, à leur manque de dons, et
elle contribue par là à les empêcher de découvrir que leur des
tin individuel est un cas particulier d’un destin collectif, celui
qui pèse sur tous les membres de leur classe et que révèlent les
statistiques d’accès à l’enseignement supérieur. On voit parfois
que les succès d’exception des quelques individus qui échap
pent au destin collectif peuvent donner une apparence de légi
timité à la sélection scolaire et contribuer par là à accréditer le
mythe de l’école libératrice auprès de ceux-là mêmes qui ont
subi l’élimination, en leur faisant croire que la réussite n’esr
affaire que de travail et de dons. On voit moins souvent que
ceux que l’école a libérés sont plus que tous les autres enclins
à croire en l’école libératrice, ce par quoi l’école conservatrice
a encore raison d’eux. Aliénés par leur libération, ils doivent
payer de la foi en l’école libératrice leur succès à l’école qui n’a
pu que redoubler leur foi en l’école, responsable au moins
pour une part de leur succès. Ils mettent leur foi en l’école
libératrice au service de l’école conservatrice qui doit au mythe
de l’école libératrice une part de son pouvoir de conservation.
Ainsi, le système scolaire contribue à légitimer les inégalités
économiques et sociales en donnant à un ordre social fondé
sur la transmission du capital économique et, toujours davan
tage, sur la transmission du capital culturel, les apparences
d’un ordre fondé sur les mérites scolaires et les dons indivi
duels. Sachant d’une part que, en des sociétés qui tendent tou
jours plus à se rationaliser formellement, les positions dans la
hiérarchie économique et sociale sont, en quelque domaine ou
60 - L'idéologie jacobine
secteur de l’activité que ce soit, de plus en plus liées aux
diplômes obtenus —les voies parallèles telles que l’accession
par le rang ou par les concours intérieurs étant de plus en plus
fermées -, sachant d’autre part que la réussite scolaire dépend
très étroitement de l’origine sociale, on voit par simple déduc
tion que le système scolaire tend à perpétuer l’ordre social en
sa forme actuelle. Quand on parle de l’école libératrice, il fau
drait donc préciser si l’on parle de l’école telle quelle est ou
celle qu elle devrait être. Dans l’état actuel, l’école contribue
très fortement à la rigidité de la structure sociale. Tout semble
indiquer que les inégalités devant l’école, instrument privilégié
de l’ascension sociale et du progrès culturel, sont plus mar
quées dans notre société que les inégalités économiques, et si
la conscience de la dépossession culturelle est moins aiguë que
b conscience de la dépossession économique, c’est que, en
matière de culture, la conscience de la privation décroît à
mesure que croît la privation ; c’est aussi que l’école contribue
à persuader que la distribution des degrés de culture corres
pond à la distribution des degrés de mérite. C’est pourquoi
une prise de conscience de la fonction réelle du système d’en
seignement apparaît comme la condition de la transformation
réelle et ce système, ne serait-ce que dans la mesure où les
représentations mystifiées du système et de la fonction du sys
tème contribuent à assurer le remplissement de sa fonction. Il
faut donc appréhender l’école comme école conservatrice
pour se poser vraiment la question de savoir à quelle condition
l école peut être libératrice.
Interventions, 1 9 6 4 -1 9 7 0 -6 1
MAI X983
Mai 68 a pour moi deux visages. D’un côté,
comme dans toutes les situations de crise où
la censure sociale se relâche, le visage du res
sentiment de bas clergé qui, dans
l’Université, les journaux, à la radio, à la
télévision, règle des comptes et laisse parler
à voix haute la violence refoulée et les fan
tasmes sociaux. De l’autre, le visage de l’in
nocence sociale, de la jeunesse inspirée qui,
entre autres choses par le refus de mettre des
formes, met en question tout ce qui est
admis comme allant de soi, produisant ainsi
une extraordinaire expérimentation sociale
dont la science sociale n’a pas fini d’analyser
les résultats. Qu est-il resté de ce grand
ébranlement de l’ordre symbolique ? Dans
le champ politique proprement dit, à peu
près rien : la logique des appareils et des
partis, que la critique libertaire n’avait pas
épargnés, est mieux faite pour exprimer la
rationalisation vertueuse des intérêts corpo
ratifs que l’humeur anti-institutionnelle qui
restera pour moi la vérité du rire de Mai.
Rubrique « Son opinion aujourd'hui », publiée notamment avec
celles de Raymond Aron et de Jacques Attali dans Lire, mai 1983.
MAI 1 9 6 8
APPEL A L'ORGANISATION D’ETATS GENERAUX
DE L'ENSEIGNEMENT ET DE LA RECHERCHE
Au moment où, par leur courage, les étudiants ont gagné une
première bataille, un groupe d'enseignants et de chercheurs,
réunis à Paris le 12 mai, a estimé utile d'appeler tous les
groupes intéressés à une transformation démocratique de
l'Université française, à définir les grandes lignes d'un pro
gramme et de soumettre, sans attendre, à la discussion de tous
quelques données et quelques orientations. 11 s'agit moins de
réaffirmer des revendications qui s'affirment ou s'affirmeront
en tout cas (droit des étudiants à participer à la gestion et au
contrôle de renseignement, transformation de la nature du
rapport pédagogique, droit à l'expression et à l’activité non
universitaire dans les facultés, etc.) que d'énoncer les lacunes
que tout programme défini dans l'institution par les bénéfi
ciaires du système a la plus grande chance de présenter.
11 nous parait que la participation des enseignants et des
chercheurs à un mouvement qu'ils ont suivi plutôt que déclen
ché ne saura - sans risques - se fonder plus longtemps sur les
bons sentiments, qu'il s'agisse de Taffection" des ''maîtres''
pour leurs élèves ou de l'indignation légitime contre la répres
sion policière. Il nous paraît en effet qu'une analyse objective
du fonctionnement de l'Université et de ses fonctions, tant
techniques que sociales, est seule capable de fonder un pro
gramme de revendications assez explicites et cohérentes pour
résister aux tentatives de récupération technocratique ou
conservatrice qui ne manqueront pas de se multiplier. U nous
parait en conséquence nécessaire de rappeler deux faits fonda
mentaux que les conditions mêmes dans lesquelles le mouve
ment s'est déclenché risquent de faire oublier.
— Premièrement, les principales victimes du fonctionne
ment et de l'organisation actuels du système scolaire sont, par
définition, à l'extérieur du système pour en avoir été
éliminés ; par conséquent, les groupes dont la voix ne s'est
pas fait entendre dans la discussion universitaire, discussion
entre bénéficiaires du système, sont ceux mêmes qui auraient
le plus directement intérêt à une transformation réelle du
Archives du Collège de France
système, même si, en l'état actuel, leur exclusion du système
les empêche de formuler leur revendication d'un système
capable de les intégrer.
— Deuxièmement, toute mise en question de l'institution
scolaire qui ne porte pas fondamentalement sur la fonction
d'élimination des classes populaires, et par là sur la fonction
de conservation sociale du système scolaire est nécessairement
fictive. De plus, malgré leur radicalisme apparent, toutes les
contestations partielles et superficielles ont pour effet de
déplacer le point d'application de la critique et de contribuer
de ce lait à la conservation de "l'ordre universitaire" comme
mécanisme de perpétuation de "l'ordre social". C'est ainsi
qu'il faut dénoncer les tentatives pour réduire la crise actuelle
à un conflit de générations, comme si l'appartenance à une
même classe d'âge ou, plus encore, à la condition étudiante
pouvaient effacer magiquement les différences entre les
classes sociales.
Les premières propositions rassemblées ci-après ne préten
dent pas constituer le programme complet d'une transforma
tion de l'Université mais visent seulement à illustrer quelques
directions privilégiées d'une politique universitaire. En effet,
il importe de s'armer contre le danger d'une utilisation tech
nocratique de la situation créée : si la crise de l'Université
n'est qu'un "malaise" lié à l'anxiété des débouchés ou aux
frustrations imposées par un rapport pédagogique conserva
teur, il est facile de présenter comme solution à tous les
maux une planification technocratique du développement de
l'enseignement en fonction des seuls besoins du marché du
travail ou des concessions fictives sur la participation des étu
diants à la vie universitaire. Les changements que le mouve
ment étudiant introduit de facto dans les facultés —et qui
peuvent contribuer à la constitution d'une attitude critiquc
propre à s'étendre au-delà du rapport pédagogique - n'ont
chance de marquer durablement la vie universitaire et la vie
sociale que si les rapports entre l'Université et la société
subissent une transformation radicale. En déclarant l'univer
sité "ouverte aux travailleurs", même s'il ne s'agit là que d'un
geste symbolique et illusoire, les étudiants ont montré au
moins qu'ils étaient ouverts à un problème qui ne saurait
être résolu que par une action sur les mécanismes qui inter
disent l'accès de certaines classes à l'enseignement supérieur.
-I—S'agissant de promouvoir la démocratisation, c'est-à-
dire de mettre en place une politique visant à neutraliser
6 4 - Appel à l'organisation d'états généraux
ami complètement que possible l'effet des mécanismes
sociaux qui assurent l'inégalité et la perpétuation de l'inéga
lité devant l'Ecole et la culture, il importe d'affirmer que :
1. la portée réelle d'une transformation du système sco
laire se mesure au degré auquel sont transformées les procé
dures de recrutement des enseignants et des enseignés. Ceci
implique que le problème de l'enseignement supérieur ne
peut être séparé sans mystification des problèmes posés par
l'organisation des autres ordres d'enseignement. En limitant
la réflexion et l'action à l'enseignement supérieur où les jeux
wnt déjà faits, et depuis longtemps, on s'intetdit toute trans
formation réelle de l'enseignement, y compris de l'enseigne
ment supérieur ;
2. la portée réelle d'une transformation du système sco
laire se mesure à son aptitude à contrecarrer les mécanismes
proprement scolaires d'élimination et de relégation comme
élimination différée : ainsi, la démocratisation de l'entrée
dans le secondaire reste fictive du fait de l'inégalité des éta
blissements et des sections qui accueillent inégalement les
enfants des différentes classes sociales. Une politique techno
cratique d'orientation et, à plus forte raison, de sélection, ne
ferait que perfectionner et cautionner le fonctionnement
d'un système qui ménage à tous les niveaux (des C E G aux
HT) des nasses ou des voies de garage à l'usage des classes
populaires ;
3 . la portée réelle d'une transformation du système sco
laire se mesure au degré auquel elle réussit à minimiser les
effets de l'héritage de classe par une redéfinition des conte
nus transmis (c'est-à-dire des programmes), des techniques
de transmission et des manières de contrôler l'effet de la
transmission ;
4. la portée réelle d'une transformation des rapports entre
le système scolaire et le système social se mesure au degré
auquel on réussit à déposséder les titres scolaires de leur fonc
tion de critère exclusif de la compétence en même temps qu'à
assurer une utilisation professionnelle à la qualification : le
diplôme constitue en effet aujourd'hui un des mécanismes
principaux qui s'opposent à l'application du principe "à tra
vail égal, salaire égal", en Élisant apparaître comme inégaux
des travaux ou des travailleurs séparés seulement par leurs
titres scolaires. Ce phénomène qui s'observerait dans tous les
secteurs d'activité est particulièrement visible dans l'enseigne
Interventions, 1964-1970 - 65
ment qui, à tous les niveaux, se dote au moindre coût d'ensei
gnants privés, par des différences subtiles entre les titres sco
laires, des droits logiquement attachés à la fonction qu'ils
accomplissent effectivement (par exemple, adjoints d'ensei
gnement, certifiés, bi-admissibles dans les lycées ; ou, dans
l'enseignement supérieur, chargés de cours, assistants,
maîtres-assistants et chargés d'enseignement).
—II—S'agissant d'inscrire dans le système d'enseignement
les exigences sociales de la démocratisation et les exigences
scientifiques de l'enseignement et de la recherche, il faut s'at
taquer en première urgence aux mécanismes qui comman
dent le fonctionnement de l'Université traditionnelle :
1. toute tentative pour modifier la pédagogie, les pro
grammes, l'organisation du travail et les techniques de trans
mission qui ne s'accompagnent pas d'une transformation
(voire de la suppression, toutes les fois qu'il se peut) de l'exa
men traditionnel reste nécessairement fictive 1. Toutes les
fois que l'examen ne peut être remplacé par le contrôle conti
nu (et il pourrait l'être la plupart du temps dans l'enseigne
ment supérieur où les enseignants jugent leurs propres étu
diants, si les moyens d'encadrement étaient suffisants), il doit
faire l'objet d'un contrat clairement défini entre enseignants
et enseignés : un cahier de charges étant établi par la discus
sion, les enseignants s'engageraient à ne demander que ce
qu'ils ont enseigné et conformément à un modèle clairement
défini ; ils s'autoriseraient alors légitimement à demander
tout ce qu'ils ont enseigné, c'est-à-dire tout ce qui définit
explicitement le niveau de compétence attesté par le titre ; le
collectif des enseignants et des enseignés d'une discipline
devrait, s'il était constitué comme une imité réelle d'ensei
gnement et de recherche, déterminer les types d'épreuves
rationnellement, c'est-à-dire par référence aux objectifs de la
formation et aux différents publics ; les enseignants chargés
du contrôle des résultats devraient être scientifiquement for
més aux techniques (et pas seulement docimologiques) per
mettant de contrôler les connaissances acquises et le travail
fourni par référence à des critères explicites. Toute cotation
étant un jugement, il va de soi que l'examinateur doit être en
mesure de la justifier s'il est appelé à le foire ;
1. Lire « L'examen d'une illusion » (avec Jean-Claude Passeron), fa Re.,
française de sociologie, 1968, vol. IX, p. 227-253, repris dans La Rerr
duction, op. cit. [nde]
66 - Appel à l'organisation d'états généraux
2. la profession d'enseignant (dans une maternelle ou
dans une (acuité) devrait être définie non plus selon les seuls
critères traditionnels de la compétence mais par l'aptitude à
transmettre à tous, par le recours à de nouvelles techniques
pédagogiques, ce que quelques-uns seulement, c'est-à-dire les
enfants des classes privilégiées, doivent à leur milieu
familial2 ;
3 . la transformation du fonctionnement des établisse
ments d'enseignement supérieur et en particulier de la struc
ture des carrières et de la distribution du pouvoir à l'intérieur
Hw ^inirés d'enseîgnprrient et de recherche constitue le préa
lable à toute transformation réelle des mœurs pédagpgiques et
scientifiques : la répartition des attributions et des responsabi
lités pédagogiques et scientifiques devrait être exclusivement
fonction de la compétence reconnue à chacun par la totalité
des membres de chaque unité d'enseignement et de recherche
(ce qui implique la prise en compte à part égale des aptitudes
pédagogique et des travaux scientifiques et, par voie de consé
quence, la suppression de la référence exclusive et automa
tique à la thèse et à tout autre titre (grande école ou agréga
tion) et même et surtout à l'ancienneté). A court terme,
l'action devrait se porter en première urgence sur ces obs
tacles à toute redéfinition de la pédagogie et de la vie scienti
fique que sont l'agrégation et la thèse de doctorat comme
production individuelle soumise à des critères archaïques.
Bref, il s'agirait de rechercher tous les moyens de lever les obs
tacles à ia réalisation du meilleur ajustement entre la compé
tence et la fonction en brisant les cloisonnements institution
nels qui s’opposent à la circulation des enseignants et des
enseignés entre les divers ordres et les différents domaines de
l'enseignement et de la recherche.
-III- L’élaboration technique du programme d'une trans
formation systématique de l'Université conformément à ces
principes ne peut être le fait que de l'ensemble des parties
prenantes, c'est-à-dire des représentants réellement représen
tatifs de tous les groupes qui participent au fonctionnement
de tous les ordres d'enseignement, du primaire au supérieur
et. plus particulièrement, des classes sociales exclues actuelle
ment par le système d'enseignement ainsi que des organisa
tions correspondantes.
2 ^ « Pour une pédagogie rationnelle » (1964), Les Héritiers (avec Jean-
: Patron), op. cit. [nde]
Interventions, 1964-1970 - 67
Les soussignés appellent toutes les parties prenantes défi
nies ci-dessus à entreprendre, sans attendre, l'organisation
d'états généraux de l'enseignement et de la recherche et à les
préparer par des discussions entre enseignants et enseignés
ainsi que par l'établissement de cahiers de charges et de
doléances.
Adhésion, suggestions corrections et informations seront
reçues par R. Castel [...] Paris X IIe.
M. Astier Fac. des Sciences, M. Barbut EPHE, L. Bianco
EPHE, O. Benoît-Guilbot CNRS, L. Bernot EPHE, J. Bollack
Fac. de Lille, M. Bollack Fac. de Lille, J. E. Boltanski
Sorbonne, L. Boltanski EPHE, M. Bonamour Sorbonne, P.
Bosserdet CNRS, P. Bourdieu EPHE, J.-C. Bruyère Fac. de
Lille, C. Carcassonne EPHE, R. Castel Sorbonne, J.-C.
Chamboredon EPHE, I. Chiva EPHE, J-C. Combessie
Sorbonne, M. Conche Fac. de Lille, G. Condominas EPHE, |
Cuisenier CNRS, Y. Delsaut CNRS, J. Derrida ENS Ulm, J.
Dumazedier CNRS, N. Dumont CNRS, J.-P. Faguer EPHE.
J.-C. Gardas Fac. de Lille, L. Goldmann EPHE, J. Goy
EPHE, A. Gramain ENS Ulm, C. Grignon INRA, C. Herzlich
CNRS, Dominique Julia Sorbonne, M. Jullien ORSTOM, V
Karady CNRS, H. Le More HEC, J. Lallot ENS Ulm, J.
Lautman CNRS, M. Lemaire EPHE, J. Le Goff EPHE, E. Le
Roy-Ladurie EPHE, O. Lewandowski Sorbonne, A. Mailler
Fac. des Sciences, P. Maldidier EPHE, J. Mallet CNRS, L.
Marin Fac. de Nanterre, A. Matheron CNRS, A. Miquel
EPHE, R. Moulin EPHE, A. Nicolaï Fac. de Droit de Lille, P-
Nicolaï Fac. de Droit de Lille, J. Ozouf Fac. de Tours, M.
Ozouf Lycée Fénelon, J.-C. Passeron Faculté de Nantes, J.-(
Perrot Sorbonne, M. Perrot Sorbonne, C. Pietri Fac. de Lille.
R. Pividal Sorbonne, J.-B. Pontalis CNRS, F. Poitrey Centre
d'enseignement correspondance, J.-Y. Prevot EPHE, Claude
Rabant Fac. de Clermont, Christiane Rabant Fac. de
Clermont, H. Regnier Fac. de Bordeaux, P. Ricoeur Fac. de
Nanterre, D. Roche ENS Saint-Cloud, M. Roncayolo EPHI.
M. de Saint-Martin EPHE, A. Salin CNRS, M.H. Salin IPM
J. Singer CNRS, Tristani Sorbonne, M. Verret Fac. de Nantes.
J.-M. Vincent EPHE, E. Vill Sorbonne, S. Viarre Fac. des
Lettres de Lille, N. Wachtel EPHE, Woronoff ENS Ulm.
68 - Appel à l'organisation d'états généraux
19 6 8
Dossier n° 1 du
Centre de sociologie européenne
6 rue de Tournon, Paris VIe
m ed 39-00
QUELQUES INDICATIONS POUR UNE POLITIQUE
DE DÉMOCRATISATION
Tout projet d’inspiration technocratique se caractérise par le
fait qu’il tend à laisser jouer les mécanismes sociaux ^élimi
nation des dasses défavorisées : il n y a pas de choix tech
nique qui soit socialement neutre et, dans le domaine de
l'éducation et de la culture, le laisser faire est une façon irré
prochable en apparence de favoriser les plus favorisés.
Toute transformation démocratique suppose donc que
soient mis en place, dès la maternelle, des mécanismes insti
tutionnalisés d'action capables de contrecarrer les mécanismes
sociaux : la connaissance de ces automatismes permet d'en
définir les principes :
1 — L'inégalité entre les enfants des différents milieux
tenant fondamentalement aux différences qui séparent la
Lingue populaire et la langue savante, dont les langues parlées
dans les différents milieux sont inégalement éloignées, l'ensei
gnement doit faire une place très importante, dès l'école
maternelle, a des exercices de verbalisation. A travers l'ap
prentissage d'une langue complexe, c'est en effet une aptitude
générale à manipuler des structures logiques complexes qui
peut être d6eloppée.
2 — L’inégalité entre les enfants des différent milieux
tenant aussi aux différences de pratique culturelle entre les dif
férents milieux, tous les moyens doivent être employés, dès la
maternelle, pour donner à tous les enfants les expériences (ou
un substitut de ces expériences) que les enfants des dasses
hvorôécs doivent à leur famille. Cela suppose que les moyens
institutionnels et matériels soient donnés aux enseignants (et,
en particulier, dans le secondaire, aux professeurs d'histoire, le
lettres et d’enseignements artistiques) de donner à tous les
Archives du Collège de France
enfants - le contact avec les œuvres culturelles et avec les
autres aspects de la société moderne (visites organisées de
musées, de monuments, voyages géographiques et
historiques ; fréquentation organisée du théâtre ; projection
de diapositives ; audition de disques, etc.).
3 — L'entrée en sixième étant une des occasions princi
pales de l'élimination des classes défavorisées, un effort systé
matique doit être fait pour contrecarrer l'effet des méca-
nismes déterminant cette élimination (cf. Dossier n° 32 :
l’engrenage).
— action d'information sur les établissements (et en parti
culier les hiérarchies de qualité des établissements avec les
conséquences scolaires quelles impliquent) et sur les sections
(même remarque) : cette action doit s'exercer en priorité sut
les instituteurs qui ont actuellement la responsabilité de faiî
de l'orientation des classes populaires et aussi, bien sûr, sur
les familles.
— octroi beaucoup plus large de bourses d'enseignemeni
secondaire aux familles défavorisées.
4 - L'inégalité entre les établissements d'enseignement
secondaire étant un des facteurs fondamentaux de l'inégaliu
d'accès à l'enseignement supérieur, un effort systématique
doit être entrepris pour réduire les différences de qualité entre
ces établissements.
Il s'agit de tendre à doter tout établissement d'un taux
semblable d'enseignants des différentes qualités (par des poli
tiques de primes ou par tout autre procédé), d'équipement
culturels semblables, etc. Il s'agit en outre de mettre en plate
tous les mécanismes institutionnels capables de contrecarrer
les obstacles que les habitudes et le manque de moyens éco
nomiques opposent à l'accès des enfants des classes popu
laires aux établissements de qualité.
5 — L'internat ayant dans l'état actuel une action défor
matrice plus que formatrice, une politique de transforma
tion de l'internat doit être entreprise : il s'agit de créer un
corps d'adjoints d'enseignement, correctement rémunérés,
assurés d'une carrière véritable, dotés d'une formation spéci
fique, qui feraient des études du soir non des garderies, m.îi>
des séances de travail dirigé (le taux d'encadrement devant
être inférieur à 1/20).
70 - Quelques indications pour une politique de démocratisano;
6 — Des enseignements complémentaires de rattrapage et
de compensation doivent être créés, tant dans le cour de
l’année scolaire que pendant les vacances, et des facilités par
ticulières doivent être données aux enfants des classes défavo
risées pour qu’ils puissent en bénéficier : ces enseignements
(ou travaux dirigés) devraient aider les enfants à compenser
leurs faiblesses particulières dans telle ou telle matière en
même temps qu'assurer la préparation collective des passages
à d’autres ordres d’enseignement.
7 — Une refonte complète des enseignements secondaires
doit être entreprise qui tende à donner une place prépondé
rance à renseignement de la langue maternelle (conçue dans
un esprit opposé à la tradition humaniste) comme instru
ment d'expression et aussi instrument logique et à renseigne
ment de la logique et des mathématiques. L'instauration
d'un tronc commun jusqu'à la classe de seconde doit tendre
à repousser aussi loin que possible le choix entre "lettres" et
"sciences" et permettre en tout cas l'acquisition de la double
culture.
8 — L’enseignement traditionnel des humanités doit céder
b place à un véritable enseignement de culture qui donne à
tous une connaissance historique et ethnologique des cultures
hébraïque, grecque et romaine (cf. sur ce point Dossier n° 5).
Toutes les pratiques pédagogiques archaïques doivent être
supprimées : comme le mythe de la vertu formatrice du latin
ci du grec, il faut dénoncer le mythe de la vertu formatrice
de l'analyse grammaticale, mal adaptée à la logique de la
Langue française. Une réforme de l'orthographe tendrait à
réduire le désavantage des plus défavorisés (les enquêtes
montrant que, chez des élèves de l'enseignement secondaire,
l'orthographe est d'autant mieux maîtrisée que l'on s'élève
dans b hiérarchie sociale). Une réflexion systématique sur la
langue académique et sur tous les enseignements dits de
•culture» devrait être entreprise (humanités, littérature fran
çaise, philosophie, etc.).
3. en assurant, dans les facultés mêmes, une préparation
intensive à cet examen sous forme de cours du soir.
L’enseignement destiné à préparer à cet examen (dont les
programmes devraient être redéfinis en fonction des exi
gences de l'enseignement) pourrait devenir peu à peu, par
interventions, 1964-1970 - 71
une action d'information méthodique, un véritable enseigne
ment populaire du soir.
15 — Tout doit être mis en oeuvre pour combler le fosse
entre les institutions marginales d'éducation permanente ou
de diffusion culturelle (maisons de la culture, animation cul
turelle, etc.) et l'institution scolaire. L’idéologie anti-scolaire
de la plupart des responsables de ces organisations ne peut
être combattue que si le recrutement se trouve profondé
ment changé et si les enseignants sont étroitement associés .1
ces entreprises, à tous les niveaux (cf. Dossier n° 36 ).
16 — L'octroi aux étudiants d'un présalaire sans pondéra
tion d'aucune sorte serait une mesure démagogique s'il ne
s'insérait pas dans une politique systématique et diversifiée
d'aide à l'éducation (cf. allocations familiales).
Les documents utilisés pour la rédaction de ce texte peuvent
être consultés au Centre de sociologie européenne, où pour
ront être adressées toutes les informations complémentaires.
72 - Quelques indications pour une politique de démocratisai':
OCTOBRE 19 8 9
Retour sur la réception
des Héritiers et de
La Reproduction
é trospe ctive m e nt, il m’apparaît que Les Héritiers, le
R premier livre où étaient exposés les résultats des travaux
sur l’éducanon, a été une sorte de coup de tonnerre dans le
àé politique. Le livre a eu beaucoup de succès. Il a été lu par
toute une génération et il a fait l’effet d’une révélation alors
qu’il ne disait rien de très extraordinaire : les faits étaient assez
bien connus de la communauté scientifique. On disposait de
puis longtemps d’enquêtes sur rélimination différentielle des
enfants selon leur milieu d’origine 1. Je crois que ce qui a
frappé, cest que ce livre, à la différence des travaux anglo-
saxons, a tiré les conséquences, ou plutôt a dégagé les méca
nismes qui sont au fondement des observations empiriques.
On ne s’est pas contenté de dire que le système scolaire élimi
ne les enfants des classes défavorisées, on a essayé d’expliquer
pourquoi il en était ainsi et, en particulier, quelle était la res
ponsabilité - ou plutôt la contribution, car le mot « responsa
bilité • est déjà normatif -, quelle était la contribution que le
système scolaire, donc les enseignants, apportaient à la repro
duction des divisions sociales.
Spontanément, les lecteurs des travaux de sociologie ont
tendance à lire dans une perspective normative. Deuxième
principe d erreur, ils y investissent leurs intérêts et, contraire
ment 2 ce qu on croyait, les gens ont beaucoup d’intérêts
investis dans le système d’éducation, notamment les profes
seurs. Et, paradoxalement, ceux qui ont sans doute les intérêts
les plus importants sont ceux que j’appelle les miraculés, c’est-
1 î/xjte une séné d'études sur les flux scolaires avait été lancée par plu-
sm s États au cours des années 1950-1960 : les rapports Early Living,
Cfowtter, Newson Robbins ou Plowden en Angleterre, le rapport
Cdeman aux États-Unis. En France, diverses enquêtes de rinstitut natio-
des études démographiques, notamment sur l'orientation des élèves
* <eco*e pnmaire, avaient été pilotées par Alain Girard, [nde]
Eitraitt d'un entretien réalisé à Tokyo en octobre 1989 par T. Horio,
H. Kftto et J.-F. Sabouret, paru dans SekaT, mai 1990, p. 114-134.
1
à-dire ceux qui sont arrivés par le système scolaire, les parve
nus de la culture, les fils d’instituteurs par exemple. J ’avais dit
à peu près ça à la Semaine de la pensée marxiste, semaine de
discussions intellectuelles que le parti communiste, encore
assez puissant à l’époque, organisait chaque année : j’avais .1
ma droite Juquin, fils de cheminot, et Cognot, tous deux agre
gés de l’université, parvenus de la culture, qui m’avaient invite
mais en mourant de peur de ce que j’allais dire. Et, évidern
ment, je ne les avais pas ratés parce que j’ai toujours pour prin
cipe de dire ce qu’il y a de plus difficile à avaler pour le publie
auquel je parle —ce qui est l’inverse de la démagogie. Au lieu
de faire de grands discours, j’avais dit que « ceux que l’école a
libérés mettent leur foi dans l’école libératrice au- service de
l’école conservatrice » [lire^ 49]... Je n’avais pas été très applau
di (il y avait 3 ou 4 000 personnes). On avait trouvé que je
n’avais pas été très éloquent, à la différence de Juquin. qui
avait fait un grand discours comme on fait d’ordinaire en
pareille situation, c’est-à-dire tout le contraire de l’analyse.
Cette histoire n’est pas anecdotique. Elle fait com prendre
une des réactions les plus violentes à ce que j’avais fait et qu»
est venue de la base du parti communiste, c’est-à-dire de-
miraculés de l’école, qui avaient deux raisons de m’en vouloir
ils m’en voulaient premièrement de dire leur inconscient:, a
qu’ils avaient refoulé ; et ils m’en voulaient aussi et surtout, en
tant qu’intellectuels, en tant qu’analystes, en tant que respor.-
sables politiques, de dire ce qu’ils auraient dû dire. C’est h.
qu’on arrive à Langevin-Wallon 2. C’était l’alpha et l’oméga, h.
Bible. Et on n en bougeait plus.
Si je me permets de raconter ces choses qui peuvent appa
raître comme de l’histoire ancienne, c’est [...] parce que ie
voudrais transmettre une certaine manière de percevoir la dis
cussion politique à propos de l’éducation ou de tout aune
chose —en France ou au Japon. Devant des gens qui prenne: :
une position, gauchiste ou conservatrice, en matière d’édiK.-
tion, il faut se demander quels intérêts ils ont dans le système
scolaire, à quel degré leur capital est lié au passage par l’insti
tution scolaire, etc. Je pense que, dans le monde intellectuel .\u
2. Mise en place à la Libération, cette commission de réflexion e.
problèmes de l'enseignement*fut présidée par Paul Langevin pas r ■
Henri Wallon, professeurs au Collège de France. Composée en •
mais pas seulement, de communistes, elle a prôné une organisation ;
laire selon le « principe de justice » et la méritocratie. [nde]
7 4 - Retour sur la réception des Héritiers & de La Reproductive
sens large, le rapport au système scolaire est un des grands
principes explicatifs des pratiques et des opinions.
Je reviens à l’analyse. À l’époque, dans le corps professoral, le
fond idéologique était celui de l’école libératrice : un journal
portait ce nom, le Syndicat national des instituteurs en était
imbibe. Un homme comme Pierre Vilar, qui est un très grand
historien marxiste, m’a reproché publiquement d’avoir écrit ce
que j'avais écrit dans Les Héritiers. Pour les gens que j’appelle
les miraculés, la mise en évidence des déterminants sociaux de
la réussite scolaire a quelque chose de scandaleux. Entre autres
raisons parce que ça leur enlève tout leur mérite. Une bonne
partie de ces gens-là sont devenus ultra-conservateurs pendant
et depuis le mouvement étudiant. Ils sont passés de la gauche
classique, du parti communiste notamment, à la droite clas
sique et parfois à la droite extrême. Le mouvement étudiant a
exercé sur eux un véritable traumatisme ; il a détruit leur idée
d eux-mêmes. Face à eux, les mouvements étudiants dévelop
paient l’idée que les étudiants étaient une classe, et ils décri
vaient les rapports étudiants-professeurs comme lutte des
classes. Les professeurs issus des classes populaires ou
moyennes, tous des bons élèves parvenus par leur « mérite », se
trouvaient doublés à gauche par des étudiants qui leur appa
raissaient comme des ratés d’origine bourgeoise. Les étudiants
avaient eux aussi une représentation mystifiée de leur condi
tion. Us ne voulaient pas voir les différences qui les séparaient.
Far exemple, le syndicat étudiant avait fait une enquête dans
laquelle la variable « profession des parents » n’était pas prise
en compte. Le grand problème cétait « l’indépendance écono
mique » des étudiants et on analysait les réponses en fonction
de la résidence (chez les parents ou ailleurs). Là encore, le
soaologuc bousculait beaucoup d’idées reçues. Il démontrait
qu il y a des différences sociales entre les étudiants et faisait
vtJcr en édat l’idée d’une « classe étudiante ».
Après, il y a eu La Reproduction. Et là, le mot reproduction
a exercé un effet catastrophique. À la fois il a beaucoup
contribué, surtout aux États-Unis, à faire le succès de ce
qu ils appellent le « paradigme » selon lequel le système sco
laire contribue à reproduire la structure sociale, mais en
même temps ii a bloqué la lecture. L’histoire de la littérature
montre très bien que ce qui est commun à la vie intellectuel
le d une époque, bien souvent, c’est, non pas le contenu des
livres, mais les titres. Par exemple, dans les années 1880, tout
était saturnien : poèmes, poètes, etc. Avec la reproduction, ce
Interventions, 1964-1970 - 75
fut pareil. Le mot a circulé, mais les gens n’ont pas lu le livre
et ils ont dit —les sociologues les premiers : « Bourdieu dit que
le système scolaire reproduit les classes. » Et comme ils lisent
normativement, ils ont sous-entendu : « Il dit que c’est bien,
donc il est conservateur. » (Je pense que Touraine a lu La
Reproduction de cette manière et quencore aujourd’hui il me
prête une vision mécaniste, pessimiste, ignorante de l’efferves
cence du monde social.) Ce fut la même chose pour Antoine
Prost. D’autres ont fait la lecture inverse : « Bourdieu dit que
l’école reproduit et c’est mal. » Dans ce cas, deux choses ont
joué : le titre, mais aussi l’exergue. Je m’étais amusé à mettre
en exergue un poème de Robert Desnos, Le Pélican de
Jonathan (le pélican de Jonathan pond un oeuf, d’où sort un
autre pélican et ça peut continuer longtemps si on ne fait pas
d’omelette avant). Alors on a dit : « Bourdieu dit qu’il faut
faire la révolution. »
Tout un ensemble de gens ont été contrariés par l’existence
de ce livre. Évidemment, les plus contrariés, c’était les col
lègues, surtout lorsqu’ils se disaient de gauche, les gens qui
étaient censés faire la sociologie de l’éducation, et qui étaient
membres du parti communiste ou proche de lui, comme
M. Snyders, pour ne pas le nommer, ou Mme Isambert, ou un
catholique progressiste comme M. Prost, qui avait commencé
à faire de l’histoire de l’éducation parce qu’il avait lu Les
Héritiers —ce qui ne l’avait pas empêché d’être injuste, au
contraire. Ils ont fait « un cordon sanitaire ». Et ils ont tiré des
sus, à tort et à travers en disant n’importe quoi.
L’article de Prost est intéressant à ce titre, parce qu’à la fois
il me reproche de désespérer l’instituteur républicain et qu’il se
réclame d’Illitch. Il recourt à une stratégie qui est très souvent
employée en politique pour se débarrasser d’un message de
gauche qui soulève vraiment des difficultés, des problèmes,
qui dérange : on radicalise une position jusqu’au point où elle
devient absurde —l’école conserve, il faut la supprimer. C’est
une idée idiote, irréaliste, irréalisable. Ce n’est même pas de
l’utopisme, c’est une forme de nihilisme stupide. Prost savait
sans doute, au fond de lui-même, que La Reproduction est un
livre progressiste — et qu’il le dérangeait pour cette raison
même. Alors il neutralisait le malaise que provoquait en lui ce
livre en allant apparemment au-delà, alors qu’il restait en
deçà... C’est une chose bien connue, l’ultra-gauchisme est
souvent une forme de conservatisme. En même temps, les
attaques se multipliaient en provenance du parti communiste»
7 6 - Retour sur la réception des Héritiers & de La Reproduction
dans ses revues. Je ne les lis pas, mais certains de mes élèves qui
faisaient des travaux sur Thistoire du parti communiste m’ont
dit que je suis l’intellectuel français le plus attaqué par le parti
communiste, ce qui, à première vue, peut paraître étonnant.
C’est ce que j’appelle « le cordon sanitaire ». Tout ce travail
pour annuler les effets du message. C’est une chose qu’on
connaît très bien, la sociologie du prophétisme l’enseigne. Je
ne dis pas que le message de La Reproduction soit à proprement
parler prophétique mais, à la façon de la prophétie, il propose
une vérité qui bouleverse les structures mentales, qui change la
vision du monde. Auparavant, le système scolaire apparaissait
comme un endroit où l’on allait pour apprendre des choses
universelles, progressistes, etc. Vient un message qui boule
verse les idées reçues en montrant que le système d’enseigne
ment exerce des effets conservateurs. Ce message, il faut le
neutraliser. Le phénomène a été étudié dans diverses sociétés :
arrive la caste des prêtres et dit qu’il ne s’est rien passé.
Vingt ans après, tout le monde est d’accord pour recon
naître comme évident que le système scolaire reproduit. On
entend ça à la télévision mais le système de défense (au sens où
l’entend Freud) est toujours en place. Parmi les systèmes de
défense récents, il y a celui qui consiste à dire que « c’est
comme ça, on n y peut rien ». Le constat est aujourd’hui mas
sif. Tout le monde s’accorde sur le fait qu’en France le système
scolaire reproduit. Mais on fait comme si c’était un fait de la
nature. Vous n’allez pas changer la loi de la pesanteur ! Le
paradoxe c’est que maintenant je dois rappeler que la loi de la
pesanteur, cest ce qui a permis de voler —c’est ce que j’ai tou
jours dit, dès Les Héritiers, notamment avec la conclusion sur
la « pédagogie rationnelle » qui avait été considérée comme
« réformiste » par certains. C’est parce qu’on connaît les lois
de la reproduction qu’on peut avoir une toute petite chance de
minimiser l’action reproductrice de l’institution scolaire.
Interventions, 1 9 6 4 -1 9 7 0 -7 7
1971-1980
Quand lespositions
sociales s'identifient à
des “noms”, la critique
scientifique doitparfois
prendre la forme d ’une
critique ad hominem.
La science sociale ne
désigne “despersonnes que
pour autant quelles sont
la personnification *de
positions : elle ne vise pas
à imposer une nouvelle
forme de terrorisme mais
h rendre difficiles toutes
lesformes de terrorisme.
Les Temps
Modernes D irecteur JEAN-PAU L SA R TR E
29* année Janvier 1973 n° 318
JEAN-PAUL SARTRE. — Elections, piège à cons
•
JEAN MOREAU. — Petite histoire du P. « C. » F.
MARC KRAVETZ. — Le P.S. ou l'art de ne pas
être ce qu'on fait
ANDRE GORZ. — Quelle gauche ? Que! programme ?
DANIEL VERRES. — Une droite à refaire
ANDRE GRANOU. — Institutions, appareils d'Etat et
société civile dans la bataille électorale
DOCUMENTS
XXX. — Pour un dossier noir du P.C.G.T.
(c L'OUTIL »
K INTERIMAIRES EN LUTTE » - Les tâches immédiates
«LA CAUSE DU PEUPLE»
•
DANIEL VERRES. — Interviews (presque) imaginaires des
principaux leaders de la majorité et de l'opposition.
•
PIERRE BOURDIEU. — L'opinion publique n'existe pas.
FRANÇOIS GEORGE. — Le Marxisme de l'Extérieur.
RÉDACTION. ADMINISTRATION. 26. RUE DE CONDÉ, PARIS - 6*
Contre la science de la
dépossession politique
La prise de parole est toujours une prise de la parole des
autres, ou plutôt de leur silence.
Homo academicus, 1984
1971 À a r r a s , Pierre Bourdieu donne une confé
E
n ja n v ie r
rence intitulée « L'opinion publique nexiste pas », qui sera
reprise dans Les Temps modernes deux ansplus tard1. Ce texte
estfondateur à plusieurs égards : la critique qu'il effectue des
sondages d'opinion et de leur usage s'adresse à la fois aux cher
cheurs qui les réalisent et aux politiques qui en font un argu
ment d'autorité 2. La prise en compte des non-réponses dans les
sondagespose le problème des compétences nécessairespour parler
de politique et de la dépossession subie par ceux qui s'en remet
tent à des délégués mandatés pour représenter leur parole poli
tique [lire p. 87 & 99]. Cette critique surprend dans un premier temps
lespolitologues, qui en acceptent d'abord le principe sur une base
méthodologique, avant de réagir, comme l'exprimera l'un d'eux
dix ans plus tard, sur des bases politiques : « Dans le procèsfa it
aux sondages au nom de la démocratie, je me situe résolument
du côté de la défense. Cela tient sans aucun doute pour beau
coup à ma conception de la démocratie, qui est incurablement
libérale. [...] C'est une conception qui repose dans ma fo i du
suffrage universel [.. .J Les principales critiques formulées à
i9égard du sondage d ’opinion pourraient également être utilisées
contre le suffrage universel [ ...] Dans les deux cas, on se méfie
des *majorités silencieuses” au nom des minorités qui savent
mies ïce queparler veut dire". 3»
En outre, la critique des usages politologiques de « lopinion
publique » constitue, selon Pierre Bourdieu, une défense de l'au
tonomie de la sociologie au moment même où les chercheurs se
1 « Lopinion publique n'existe pas », in Les Temps modernes, janvier
1973. n° 318, repris in Questions de sociologie, Minuit, Paris, 1980.
2 Ces critiques sont reprises sous divers angles in La Distinction (Minuit,
Pans, 1979) et Langage et pouvoir symbolique, Seuil, Paris, 2001.
3. Alain Lancelot, Opinion publique, Sofres, Paris, 1982 ; pour plus de
détails sur cette polémique, lire « Le sondage : une science sans
savants », in Choses dites, Minuit, Paris, 1987, p. 217-224.
Interventions, 19 7 1 -1 9 8 0 -8 1
trouvent subordonnés aux demandes politiques et administra
tives, de plus en plus dominés par un pôle de recherche appliquée
dont le principal représentant, dans les années 1970, est Jean
Stoetzel, alors en position dominante : professeur à Paris I (où il
enseigne la pshychologie socialej, il dirige le Centre d'études socio-
logiques et l’Institutfrançais d'opinion publique (IFOP) —qui a
développé la techniques des sondages, importée des Etats-Unis ; il
contrôle l ’accès au Centre national de la recherche scientifique
(CNRS) ainsi que La Revue française de sociologie, lune des
quatre grandes revues qui balisent alors les sciences sociales 4.
Quant aux fondements politiques de la critique, Pierre
Bourdieu en formule les termes dans une conférence prononcée
devant l ’Associationfrançaise des sciencespolitiques en novembre
1973, où il reprend une distinction opéréepar Durkheim entre un
suffrage résultant d ’une simple addition de voix individuelles et
celui qui exprime « quelque chose de collectif». Il s’agit de faire
comprendre que « le principe essentiel et le mieux caché de la
dépossession réside dans l ’agrégation des opinions ». C’est en fa it
la relation entre l’opinion et le mode d ’existence du groupe social
qui doit retenir l ’attention —ce qui explique l ’importance des
nouvelles formes de manifestations politiques (sit-ins, boycotts,
etc.) dans lesquelles les groupes mobilisés résistent h la dépossession
de leur parole. C’est pour de telles raisons qu’une alliance entre
chercheurs et militants semble, dès cette période, nécessaire à
Pierre Bourdieu : en dévoilant les ressorts cachés de la domina
tion, l ’analyse scientifique est susceptible de devenir un instru
ment d ’émancipation au service du mouvement social.
La philosophie libérale identifie Faction politique à une
action solitaire, voire silencieuse et secrète, dont le para
digme est le vote, « achat » d’un parti dans le secret de
l’isoloir. Ce faisant, elle réduit le groupe à la série, l’opi
nion mobilisée d’un collectif organisé ou solidaire à une
agrégation statistique d’opinions individuelles exprimées.
On pense à l’utopie de Milton Friedman qui, pour saisir
le point de vue des familles à propos de l’école, propose de
distribuer des bons permettant d’acheter des services édu
catifs fournis par des entreprises concurrentes. [...]
L’action politique se trouve réduite à une forme d’action
4. Lire Science de la science et réflexivité, Raisons d'agir, 2001; également
Johan Heilbron, « Pionnier par défaut ?... », Revue française de sociolo
gie, 1991, XXXll-3, p. 365-380 ; Loïc Blondiaux, « Comment rompre avec
Durkheim... », Revue française de sociologie, 1991, XXXII-3, p. 411-442.
82 - Contre la science de la dépossession politique
économique. La logique du marché, ou du vote, c’est-à-
dire l’agrégation de stratégies individuelles, s’impose
toutes les fois que les groupes sont réduits à l’état d’agré
gats ou, si l’on préfère, démobilisés. Lorsqu’en effet un
groupe est réduit à l’impuissance (ou à des stratégies indi
viduelles de subversion, sabotage, coulage, freinage, pro
testation isolée, absentéisme, etc.) parce qu’il n’a pas de
puissance sur lui-même, le problème qui est commun à
tous ses membres reste à l’état de malaise, et ne peut être
constitué comme problème politique. [...] La question
politique est de savoir comment dominer les instruments
qu’il a fallu mettre en œuvre pour dominer l’anarchie des
stratégies individuelles et produire une action concertée.
Comment le groupe peut-il maîtriser l’opinion exprimée
par le porte-parole, qui parle au nom du groupe et en sa
faveur, mais aussi à sa place ?[...] Le mode de production
atomistique et agrégatif cher à la vision libérale est favo
rable aux dominants qui ont intérêt au laisser-faire et peu
vent se contenter de stratégies individuelles (de reproduc
tion) parce que l’ordre social, la structure, joue en leur
faveur. Au contraire, pour les dominés, les stratégies indi
viduelles, rouspétance, freinage, etc., et toutes les formes
de la lutte des classes quotidiennes sont peu efficaces. Ils
ne peuvent avoir de stratégies efficaces que collectives, et
qui supposent donc des stratégies de construction de
l’opinion collective et de son expression.5
La légitimité intellectuelle que donnent les sondages, « cette
science sans savants », aux mécanismes de domination constitue
pour Pierre Bourdieu le fondement de sa critique des « doxo-
sophes », cesprofessionnels de la fabrication de l'opinion qui pro
duisent une idéologie conforme aux intérêts des dominants [lire p.
84]. La critiquepolitique doit donc s'accompagner, selon lui, d'une
sociologie des intellectuels utilisée comme une arme symbolique
contre les justifications pseudo-savantes de l'ordre social [lire p.91].
Une entreprise qui n'estpas sans engendrer des résistances, comme
en témoigne la constance des arguments avancés (notamment sur
le thème du déterminisme) dans la polémique qui oppose le socio
logue à certains intellectuels marxistes (La Nouvelle Critique) et
chrétiens de gauche (Esprit) [lire p. 109].
5. « Formes d'action politique et mode d'existence des groupes » (1973),
in Propos sur ie champ politique, op. cit.
Interventions, 1971 -1980 - 83
Les doxosophes
Je dis qu’opiner (doxazein) c’est discourir
0legein), et l’opinion (doxd) un discours discouru
(logon eirèmenori).
Platon, Théétete, 190 a
Toute la « science politique » n a jamais consisté quen
un certain art de renvoyer à la classe dirigeante et à
son personnel politique sa science spontanée de la
politique, parée des dehors de la science. Les réfé
rences aux auteurs canoniques, Montesquieu, Pareto
ou Tocqueville, l’usage quasi juridique de l’histoire la
plus immédiate, celle qu’enseigne la lecture la moins
extraquotidienne des quotidiens et qui ne sert qu’à
penser l’événement dans la logique du précédent, la
neutralité ostentatoire du ton, du style et des propos,
la simili-technicité du vocabulaire sont autant de
signes destinés à porter la politique à l’ordre des objets
de conversation décents et à suggérer le détachement
à la fois universitaire et mondain du commentateur
éclairé ou à manifester, dans une sorte de parade de
l ’objectivité, l’effort de l’observateur impartial pour se
tenir à égale distance de tous les extrêmes et de tous
les extrémismes, aussi indécents qu’insensés.
La « science politique » telle quelle est enseignée et
s’enseigne à l’Institut d’études politiques n’aurait pas
dû survivre à l’apparition des techniques modernes de
l’enquête sociologique. Mais c’est compter sans la
Paru dans Minuit, n° 1, 1972, p. 26-45 ;
extrait de la fin du texte.
1972
subordination à la commande qui, combinée avec la
soumission positiviste au donné tel quil se donne,
devait exclure toutes les questions et toutes les mises en
question contraires à la bienséance politique, réduisant
à un pur enregistrement anticipé de votes, d’intentions
de votes ou d’explications de votes une science de
l’opinion publique ainsi parfaitement conforme à
l’opinion publique de la science.
La « science-politisation » est une des techniques les
plus efficaces de dépolitisation. [...] La « science-poli-
tisation » est une des armes du combat entre les forces
de dépolitisation et les forces de politisation, forces de
subversion de l’ordre ordinaire et de l’adhésion à cet
ordre : qu’il s’agisse de l’adhésion inconsciente d’elle-
même qui définit la doxa ou de l’adhésion élective, qui
caractérise Xorthodoxie? opinion ou croyance droite et,
si l’on veut, de droite.
Interventions, 1971 -1980 - 85
19 89
L'opinion publique
e q u e l ’ o n c o m m e n c e À n o m m e r « opinion publique »
C dans la France du xvme siècle est l’expression publique
do opinions personnelles d’une fraction limitée mais impor
tante de la population qui, forte de son capital économique et
surtout culturel, prétend à l’exercice du pouvoir et entend
peser sur les autorités politiques par des libelles et surtout par
une presse dite « d’opinion ». Au cours du XIXe siècle, la vision
démocratique qui (ait de la « volonté populaire » la source
unique de la légitimité politique transmue les opinions publi
quement affichées des « élites sociales » en opinions du
peuple ; le système politique représentatif conduit les
membres de h l’élite sociale », constitués en représentants élus,
i sc considérer comme les porte-parole naturels du « peuple »
et à voir dans les opinions qu’ils défendent moins l’expression
étroite et limitée des intérêts d’une classe ou d’un groupe par
ticulier que la révélation universelle de l’intérêt général et du
bien commun.
Mais ce nest que très récemment, en liaison avec l’apparition
des nouvelles techiniques qui ont été inventées par les sciences
soculcs, sondages, questionnaires fermés, traitement automa
tique et rapide des réponses par ordinateur, que la notion
J opinion publique a trouvé en quelque sorte sa pleine réalisa
tion bien que l’existence de son référent objectif soit toujours
au»i incertaine. Cette technologie a, si l’on peut dire, tout ce
qu Ufaur pour donner à la notion d’opinion publique un fon
dement à la fois « démocratique », puisque tout le monde est
interrogé, directement ou non, et « scientifique », puisque les
opinions de chacun sont méthodiquement recueillies et comp
tabilisées. D'abord utilisée en politique, dans le domaine élec
toral, en vue de saisir les intentions de vote des électeurs à la
mlk d’un scrutin, elle a pu fournir des données à la fois spec
taculaires dans leur pouvoir prédictif et scientifiquement peu
dücuubles, leur précision et leur fiabilité étant vérifiées par
i élection elle-même. Ces sondages pré-électoraux appré-
Covqn* Patnck Champagne, paru dans 50 idées qui ébranlèrent
Je monde. Youri Afanassiev & Marc Ferro (dir.),
Payot / Progress, Paris, 1989, p. 204-206.
hendent, en fait, moins des « opinions » au sens propre que des
intentions de comportement et cela dans un domaine, celui de
la politique, où la situation d’enquête reproduit de manière
assez exacte la situation créée par la consultation électorale. Il
en va tout autrement lorsque, à la demande des autorités poli
tiques et, plus récemment, des grands organes de presse, les
instituts de sondage réalisent des enquêtes visant à déterminer
ce qu’est l’« opinion publique » entendue comme opinion
majoritaire sur des problèmes extrêmement variés et parfois
très complexes - comme les questions de politique internatio
nale ou de politique économique —sur lesquelles la plupart des
personnes interrogées n’ont pas de jugement constitué et ne se
posaient même pas les questions avant qu’on ne les leur pose.
Bien que fortement minorées, notamment en raison de la
technique des questions pré-codées et fermées, les non-
réponses explicitement déclarées et leur distribution non-aléa-
toire par sexe, niveau d’instruction et catégorie sociale suffisent
à rappeler que la probabilité d’avoir une opinion est très inéga
lement répartie. Faute de prendre au sérieux cette donnée de
fait, les instituts de sondage, loin de se borner à recueillir des
opinions préexistantes, produisent>en plus d’un cas, de toutes
pièces une « opinion publique » qui est en réalité un pur arte
fact obtenu par l’enregistrement et l’agrégation statistique des
réactions d’approbation et de refus à des opinions déjà formu
lées, souvent en des termes incertains ou ambigus, que leurs
enquêtes soumettent à des échantillons représentatifs de la
population en âge de voter. La publication de ces résultats par
les «journaux d’opinion » qui, très souvent, en ont commandé
la production, est ainsi, en beaucoup de cas, un « coup » poli
tique paré de toutes les apparences de la légitimité de la scien
ce et de la démocratie, par lequel un groupe de pression public
ou privé, doté des moyens économiques d’assurer les coûts
d’une enquête par sondage, peut donner à son opinion parti
culière les apparences de l’universalité qui sont associées à
l’idée d’« opinion publique ».
La pratique des sondages d’opinion, en se diffusant, a pro
fondement modifié le fonctionnement du jeu politique : les
hommes politiques doivent maintenant compter avec cette
nouvelle instance, largement contrôlée par les politologues, qui
est censée dire - mieux que les « représentants du peuple » —
« ce que veux et pense le peuple ». Les instituts de sondage
interviennent désormais à tous les niveaux de la vie politique :
ils effectuent des sondages confidentiels pour les formations
8 8 - L'opinion publique
politiques afin de déterminer, dans une logique qui est celle du
marketing, les thèmes de campagne électorale qui seront cen
sés être les plus « porteurs », voir les candidats les plus faciles à
« promouvoir », ils sont aussi au cœur de la plupart des émis
sions que les grands médias consacrent à la politique et tendent
à transformer les téléspectateurs en juges-arbitres des « presta
tions » des hommes politiques ; la presse nationale commande
en permanence des sondages sur les questions politiques à
Tordre du jour pour en publier les résultats. À mesure que se
multiplient les dispositifs d’apparence scientifique qui préten
dent mesurer l’influence que peut excercer sur l’« opinion
publique » la politique de communication des principaux lea
ders politiques, on voit se redéfinir ce qu’on appelle « poli
tique ». L’action politique apparaît de plus en plus comme l’art
d’utiliser un ensemble de techniques élaborées par les spécia
listes de la « communication politique » pour « faire bouger
l’opinion publique », c’est-à-dire les distributions plus ou
moins artefactuelles qui sont produites par les instituts de son
dages à partir des réponses individuelles et privées « recueillies »
en situation artificielles auprès d’une population qui demeure
en grande majorité peu informée des subtilités du jeu poli
tique. Ainsi, dans tous les cas, une enquête d’opinion produit
les même effets, qui est de faire apparaître comme résolu, par
la vertu combinée de l’imposition de problématique et de
l’agrégation de réponses isolées, un des problèmes majeurs de
toute action politique, à savoir de constituer comme telle et
l’opinion indivuelle et ce qui peut être présenté notamment au
travers de la délégation comme une opinion collective.
Interventions, 1 9 7 1 -1 9 8 0 -8 9
OCTOBRE I 9 7 5
Les intellectuels dans
les luttes sociales
M i c h e l S i m o n : Je crois que cette discussion est d’abord pour
nous l’occasion de marquer l’importance que revêtent les
recherches de Pierre Bourdieu. Leur premier résultat - pour
parler de la partie la plus connue du bilan de ce travail —est
d’avoir aidé, non seulement à mesurer mieux encore l’exclu
sion des masses populaires de l’accès aux biens de culture, mais
à mieux connaître les procédures souvent très subtiles de cette
exclusion. C ’est un nouveau pas, très important, dans la cri
tique des illusions de l’égalitarisme formel.
De ce point de vue, l’étude de l’institution scolaire revêt
une importance d’autant plus grande que, compte tenu de
l’évolution de la division du travail social (salarisation et
déclin des couches petites propriétaires), l’école occupe, dans
la reproduction des structures de classe, une place stratégi
quement bien plus déterminante encore que dans un passé
relativement récent. Montrer, dans la genèse des inégalités, le
rôle propre des facteurs culturels et de leur intériorisation par
les enfants et les familles des classes populaires sur le mode
culpabilisant du destin, de l’incapacité, etc. a constitué une
innovation très féconde, qui ne conduit nullement à nier,
comme Bourdieu l’a récemment souligné, le poids des fac
teurs économiques. Je songe en particulier à son article sur
<<Avenir de classe et causalité du probable », publié dans la
Revuefrançaise de sociologie en 1974.
Le second point est corollaire du premier et nous touche de
plein fouet en tant qu’intellectuels (et qu’enseignants) : c’est le
rôle souvent inconscient des divers corps de spécialistes de la
production et de la transmission des biens de culture dans ces
processus d’exclusion : ici encore, le cas de l’école n’est pas
exclusif, mais typique. D’où découle un troisième problème :
Entretien paru, sous le titre « Les intellectuels dans le champ de la
lutte des classes », dans La Nouvelle Critique, 1975, n° 87, p. 20-26.
« Interrogation des modes de cheminement qui sont ceux du socio
logue aujourd'hui, cet entretien entre Pierre Bourdieu, Antoine
Casanova et Michel Simon n'est pas seulement une "confrontation",
il est, pour chacun des interlocuteurs, l'occasion d'affirmer, mais plus
encore d'affiner ses positions sur une question aujourd'hui
essentielle : l'alliance intellectuels-classe ouvrière. »
celui de la position des intellectuels dans le champ de la lutte
des classes, et celui de leur alliance avec la classe ouvrière. Je ne
m’étendrai pas ici sur l’analyse qui, à nos yeux, fonde la néces
sité et la possibilité de cette alliance : ce serait reprendre tout
ce que nous pensons avoir établi relativement aux rapports de
classe dans les conditions du capitalisme monopoliste d’Etat.
Il reste qu’une analyse fine et sans complaisance s’impose.
Sans le relais d’une sociologie des différents secteurs de l’in
telligentsia des effets produits sur les savoirs eux-mêmes, leur
distribution, etc. par la position et les conditions des différents
agents, l’établissement de cette alliance dans la clarté est extrê
mement difficile. Or, c’est essentiel pour des communistes qui
se doivent, pour paraphraser Lénine, d’envisager toutes ques
tions du point de vue des masses opprimées. C’est dire-le
caractère tout à fait irremplaçable du travail, des procédures,
des modes d’interrogation et de cheminement qui sont ceux
du sociologue, surtout dans un domaine où analyse signifie
aussi auto-analyse.
P i e r r e B o u r d i e u : J ’ai voulu rendre plus complètement
explicites des mécanismes subtils qui sont désignés depuis très
longtemps dans leurs principes. Par exemple, on peut dire
qu’il y a un effet de domination qui s’exerce par l’intermé
diaire de la culture, mais, aussi longtemps qu’on n’a pas ana
lysé ces mécanismes et la part que prennent à leur efficacité les
agents apparemment les plus désintéressés, on s’expose tou
jours à des retours en force de l’efficacité de ces mécanismes.
Les « corps », qu’il s’agisse du corps des prêtres ou du corps des
professeurs, ont, en tant que tels, des intérêts. Et ce qui m’in
téresse actuellement le plus, c’est une élaboration de cette
notion d’intérêt.
En fait, je pense que la plupart des malentendus dans la
représentation que les intellectuels ont et donnent d’eux-
mêmes reposent sur le fait qu’on vit sur une définition pauvre,
c’est-à-dire économiste, de l’intérêt. La plupart des choses que
l’on appelle « désintéressées » —on dira d’un mathématicien
qu’il poursuit des recherches désintéressées —sont réellement
intéressées, mais au nom d’une autre définition de l’intérêt.
J ’ai essayé de saisir la logique propre des corps, de voir com
ment ils engendrent des enjeux et des intérêts qui sont évi
demment d’autant plus irréductibles à des intérêts —pour par
ler grossièrement —matériels que l’on va vers des sphères plus
autonomes, où les stratégies dites « désintéressés » peuvent être
92 - Les intellectuels dans les luttes sociales
les plus intéressantes, où on ne peut satisfaire son intérêt quà
condition d’être désintéressé (cest par exemple l’art pur, l’art
pour l’art). J ’ai voulu analyser ces processus par lesquels s’en-
gendrent des intérêts spécifiques qui sont au fond souvent les
formes censurées et euphémisées de l’intérêt au sens premier
du terme, de l’intérêt économique par exemple.
Pour rendre compte réellement de processus qui sont
connus dans leur configuration générale, il faut aller jusqu’à
des analyses quasiment idiographiques de la logique spécifique
de chaque champ : par exemple, dans le système universitaire,
on ne peut pas travailler à l’échelle des facultés des lettres, il
faut descendre à l’échelle de la discipline, en caractériser la
position dans la structure des disciplines, etc. C’est à condi
tion de ressaisir ces logiques dans toute leur subtilité qu’on
peut voir l’infinie complexité des médiations par lesquelles
s’accomplissent ces mécanismes, qu’on croit avoir saisis une
fois qu’on les a désignés dans leur globalité.
M i c h e l S i m o n : Il faut dire, de façon générale, que la mise en
évidence de l’inaperçu a souvent une portée fondamentale.
Reprenons le cas de l’institution scolaire. Elle est à la fois filtre
hautement ségrégatif et instance d’imposition des normes de
la classe dominante (même si elle n’est pas que cela ni totale
ment cela). Et elle l’est à la fois par les contenus explicités et
par les procédures implicites qui vont de l’occupation de l’es
pace à l’emploi du temps et à l’individualisation des perfor
mances, et qui sont d’autant plus inaperçus par les agents
qu’eux-mêmes ont été formés dans des conditions analogues.
Quand il s’agit des contenus colonialistes de tels livres d’his
toire, ça se voit, mais il y a tous les autres aspects.
Ce qui fait que l’étude de l’institution scolaire a peut-être été
pour toi une étape, et qu’au fond c’est le problème de ce que
signifie la domination de la classe dominante et de ses moyens
de domination qui est l’objet propre de ton investigation,
comme d’ailleurs des réflexions de beaucoup d’entre nous.
P i e r r e B o u r d i e u : Oui. Une des choses qui m’intéressent en
ce moment, c’est la relation souvent cachée entre les systèmes
de classement, qu’ils soient scolaires ou non scolaires —toutes
les formes de taxinomies à usage social, celles qui servent à
classer les objets d’art, celles qui servent à classer les élèves dans
les écoles, comme le classement par discipline, par exemple —
et la structure des classes sociales ; autrement dit, je m’intéresse
Interventions, 1 9 7 1 -1 9 8 0 -9 3
aux rapports entre classes et classement, le système d’ensei
gnement fonctionnant comme système de classement et fonc
tionnant aussi comme système de production de classements
qui sont toujours en dernière analyse des systèmes de classe
ments sociaux, référables aux classes sociales, mais d’une façon
plus ou moins dissimulée.
Par exemple, j’ai découvert un document assez étonnant : les
fiches qu’un professeur d’une classe préparatoire à une grande
école tient concernant ses élèves et sur lesquelles il porte à la
fois les notes de ses élèves, les appréciations et l’origine sociale
des élèves. Par un procédé graphique simple, j’ai mis en évi
dence la relation qui s’établit entre la classe sociale d’origine, le
système de classement, c’est-à-dire les adjectifs employés pour
désigner la performance de l’élève considéré et la note. On a là
une sorte de « machine idéologique ». On a une machine idéo
logique au sens propre, avec à l’entrée des gens qui sont mar
qués par leur origine sociale (bien qu’ils soient sursélection
nés) ; un professeur qui a été lui-même classé selon un système
de classement qu’il va appliquer, de façon d’autant plus insi
dieuse qu’il ne l’a jamais thématisé comme tel (nous avons tous
corrigé des copies : on met « lourd », « pâteux », « maladroit »,
« vulgaire », etc. quand on ne sait pas trop quoi dire). Ce pro
fesseur a à sa disposition cette grille apparemment neutre, si
bien que quand il dit « subtil », il ne pense vraiment pas juger
une grande bourgeoise ; quand il dit « servile », il ne pense pas
du tout qu’il vise une fille de femme de ménage.
Autrement dit, le système de classement euphémistique a
pour fonction d’établir la connexion entre la classe et la note,
mais en la niant ou, mieux, en la déniant —comme dit la psy
chanalyse. On voit comment on peut, de parfaite bonne foi,
continuer à être un parfait opérateur de l’idéologie que l’on
condamne verbalement, parce que cette idéologie se présente
non pas sous forme de discours, qu’il faut approuver ou désap
prouver, mais sous forme de mécanismes complètement
inconscients. Ainsi, ces classements intériorisés sous une
forme euphémistique font que des professeurs peuvent parler
un langage de classe sans penser à mal.
Au fond, je n’ai fait que prendre au sérieux l’idée durkhei-
mienne marxisée que les classes logiques sont des classes
sociales : tout le système des adjectifs employés pour juger une
œuvre d’art, un essai littéraire, une personne, etc. est connoté
socialement. J ’ai donc essayé de faire une critique « socio-
logique » du jugement de goût. La plupart des jugements que
9 4 - Les intellectuels dans les luttes sociales
nous portons utilisent ce système de classement qui est mar
qué socialement à des degrés d’euphémisation plus ou moins
élevés (plus on va vers les champs spécialisés, vers la philoso
phie par exemple, plus le degré d’euphémisation est grand).
Grâce à l’effet d’occultation par le système (on insère les mots
interdits dans un réseau de relations tel qu’on ne les voit plus),
le langage des corps relativement autonomes comme la philo
sophie, comme la religion, etc. peut parler de la façon la plus
décente des choses les plus indécentes, sans que personne ne
pense à mal.
Alors que la mythologie est un produit collectif de tout le
groupe, du même ordre que la langue (quoique, même dans
les sociétés les plus primitives, il y ait toujours un début de
division du travail religieux), l’idéologie est le produit d’un
champ de producteurs spécialisés. Pour comprendre une pro
duction idéologique, il ne suffit pas de mettre le produit en
relation avec une demande sociale ; il faut le mettre en relation
aussi avec les conditions sociales dans lesquelles les produc
teurs ont élaboré ce produit. Ce qui amène à introduire dans
l’explication des propriétés de cette production les intérêts
spécifiques des producteurs (comme le fait explicitement
Weber, qui m’a beaucoup aidé en cela, dans le cas de la reli
gion). Je pense que l’analyse des idéologies suppose l’analyse
des intérêts que les producteurs ont à la production. Et c’est
pourquoi je me suis intéressé à la fois au champ religieux, au
champ artistique et au champ intellectuel, en essayant de
retrouver, à travers les homologies de structure, des propriétés
quon ne voit pas quand on travaille directement sur le champ
intellectuel pour la raison qu’on en fait partie, qu’un certain
nombre d’objectivations des intérêts ne sont pas toujours
taciles à opérer. [...]
M i c h e l S i m o n : [Sur le problème] de la situation de classe des
intellectuels, l’étude empirique est irremplaçable. Certes, en ce
qui nous concerne, nous situons cette étude à l’intérieur d’une
théorie globale (elle-même empiriquement fondée) de la for
mation sociale capitaliste à son étape actuelle. Mais, précisé
ment, c’est ici qu’il faut serrer les choses de près et que, ce fai
sant, nous retrouvons des interrogations qui sont à la source de
ta propre recherche, en particulier sur les fonctions actuelles du
haut enseignement, du système des grandes écoles. [...] Une
fraction des diplômés des grandes écoles transite vers la classe
Interventions, 1971-1980 - 95
véritablement dominante, à savoir l’oligarchie financière, et
s’y intègre : il y a là des phénomènes de renouvellement (de
lutte au couteau, plutôt), voire de capillarité, que nous
connaissons encore mal. Mais cela n’atténue pas le fait qu’à
l’autre pôle, l’antagonisme s’affirme entre la vraie classe diri
geante et sa « suite » de commis instruits d’un côté et, de
l’autre, l’immense majorité des intellectuels, y compris des
diplômés des grandes écoles. [...]
P i e r r e B o u r d i e u : Des luttes internes à un champ relative
ment autonome (Église, École, etc.) peuvent, à la faveur de
l’homologie, prendre l’allure de luttes externes ; la stratégie
élémentaire, décrite depuis toujours, consistant à universaliser
les intérêts particuliers : les dominés dans ce champ (le bas
clergé, par exemple), en jouant de l’homologie, ont intérêt à
affirmer leur unité d’intérêts avec ceux qui occupent la posi
tion dominée dans le champ ultime qui est le champ de la
lutte des classes. De même, les dominants du champ universi
taire, par exemple, peuvent compter sur l’appui incondition
nel des membres des fractions dirigeantes de la classe domi
nante, dans la défense du latin et du grec, ou de l’orthographe.
C’est sur la base de ces homologies, qui engendrent toujours
de terribles malentendus, que se font des foules d’alliances
confuses. Je pense que l’alliance entre les intellectuels et le pro
létariat risque toujours de devoir une partie de ses propriétés à
ce mécanisme. La sociologie des intellectuels est sûrement le
point le plus faible de toute la sociologie, et pour cause : en ce
cas, les intellectuels sont juge et partie. [...]
A n t o i n e C a s a n o v a : Une dernière question : celle du rapport
entre le travail scientifique le plus rigoureux possible et les
luttes politiques et sociales. Rapport qui s’exerce dans les deux
sens. L’approche scientifique exclut à la fois le faux neutralis
me et l’obéissance bornée à la commande politique immé
diate, quelle quelle soit.
: Oui, je voudrais distinguer fortement
P ie r r e B o u r d ie u
entre la critique « décisoire », volontariste, et cette espèce de
critique qui est impliqué dans la logique même de la recherche
parce quelle est la condition de la construction de l’objet,
parce que la recherche oblige à mettre cul par-dessus tête les
évidences reçues. Le positivisme est une théorie politique dans
la mesure où il enregistre le donné tel qu’il se donne.
96 - Les intellectuels dans les luttes sociales
De même, il y a actuellement un courant qui fait grand
bruit aux États-Unis, en sociologie, l’« ethnométhodologie »,
qui se donne pour objectif, entre autres choses, de décrire Pex
périence naïve du monde social, l'expérience du monde social
comme allant de soi. Cela peut être très intéressant, à condi
tion quon sache ce qu’on fait et qu’on ne donne pas la scien
ce de l’expérience vécue du monde social pour la science du
monde social. La critique fait partie de la pratique scienti
fique. Les objets préconstruits, c’est-à-dire les choses qui se
proposent toutes préparées à la science, les « cas sociaux » (la
délinquance, la criminalité, les prisons, etc.) sont souvent de
mauvais objets sociologiques si on les prend tels quels. C’est
dans la mesure où elle est scientifique, c’est-à-dire dans la
mesure où elle dévoile du caché (« Il n’y a de science que du
caché », disait Bachelard), que la sociologie a un effet critique.
Interventions, 1971 -1980 - 97
OCTOBRE I 9 7 7
Donner la parole
aux gens sans parole
— En France aujourd’hui, le messagepolitique passepeu ou mal ?
— Paradoxalement, on retrouve sur le terrain de la politique,
de la chose publique, une division analogue à celle qui s’ ob
serve en matière d’art ou de littérature ; seulement, mieux
cachée. On accepte sans y penser — en politique comme
ailleurs - la division entre les compétents et les incompétents,
les profanes et les professionnels, hommes politiques, bien sûr,
journalistes, et, plus largement, intellectuels, qui ont un
monopole de fait sur la production du discours politique, des
problèmes politiques. Je pense qu’il faut poser et reposer sans
cesse le problème de la légitimité de la délégation et de la
dépossession quelle suppose et quelle entraîne.
— Donc le langagepolitique est élitiste, cest un langage d ’initiés ?
— Comme il y a un univers de l’art, il y a un univers de la poli
tique, qui a sa logique et son histoire propres, c’est-à-dire rela
tivement autonome, et, du même coup, ses problèmes propres,
son langage propre et ses intérêts spécifiques. C’est ce que j’ap
pelle un champ, c’est-à-dire une sorte d’espace de jeu. Pour
entrer dans ce jeu, il faut en connaître les règles, il faut dispo
ser d’un certain langage, d’une certaine culture. Et, surtout, il
faut se sentir en droit de jouer. Or, ce sentiment d’avoir droit
à la parole est, en fait, très inégalement réparti. Comme le
montre l’analyse des non-réponses aux questions posées par les
sondages (ou encore la composition sociale des appareils des
partis), il est plus fréquent chez les hommes que chez les
femmes, chez les plus instruits que chez les moins instruits,
chez les citadins que chez les ruraux, etc.
— Ce que vous dites des hommes politiques nest-ilpas valable
aussi pour les intellectuels, ou certaines catégories d'intellectuels,
par exemple, dans le moment présent, pour ceux que l ’on appelle
les « nouveauxphilosophes » ?
Entretien avec Pierre Viansson-Ponté paru sous les titres de
« Le droit à la parole » et « La culture pour qui et pourquoi ? »
dans Le Monde des 11 et 12 octobre 1977.
— Les intellectuels participent tous du monopole de la
parole. Mais il arrive qu ils en usent - c’est le cas des socio
logues qui font leur métier — pour essayer —je dis bien
« essayer » - de donner la parole aux gens sans parole. Ce qui
leur vaut alors d’être un peu suspects de vulgarité aux yeux
des autres intellectuels.
Pour ce qui est des « nouveaux philosophes », je pense qu’ils
ont trouvé une manière au goût du jour de sauver la figure de
l’intellectuel à l’ancienne. En effet, les intellectuels sont,
aujourd’hui, placés devant un défi sans doute sans précédent :
la fraction dirigeante invoque, pour se légitimer, sa compé
tence, parfois sa science ; elle se pique même d’« intelligence ».
Les mandarins ne sont pas - ou pas seulement —à l’Université :
le technocrate, comme le mandarin chinois, doit son autorité
aux concours et à la compétence qu’ils sont censés garantir. De
là son côté triomphant et un peu puéril à la fois : sourd et
aveugle, il gouverne, l’œil fixé sur les manuels d’économie qu’il
a parfois lui-même écrits. Toute sa philosophie politique est
contenue dans sa représentation de l’information économique :
l’information que les profanes doivent posséder pour com
prendre, donc accepter, les décisions économiques des profes
sionnels. Tels sont les adversaires à qui les intellectuels à l’an
cienne, et d’abord les philosophes, doivent disputer le mono
pole de la production de la représentation du monde social.
— En somme, à l'intellectuel qui était celui qui savait, qui avait
la culture, qui détenait les clés de la connaissance ou ce qui était
présumé tel, est en train de se substituer un intellectuelpraticien,
plus proche de la vie, et qui développe, par voie de conséquence,
une sorte de nouvelle philosophie dominante ?
— Oui, les intellectuels ancienne manière doivent aussi
compter avec cette nouvelle espèce d’intellectuels que sont les
experts, intellectuels de service, maîtres à agir plutôt que
maîtres à penser, qui prétendent détenir la « science poli
tique », la science de la politique. À la place de l’opposition
tranchée entre l’« artiste » (ou l’« intellectuel ») et le « bour
geois », on a aujourd’hui un continuum qui va des P D G —
dont la statistique montre qu’ils sont de plus en plus souvent
et de plus en plus diplômés —et des hauts fonctionnaires à
l’« intellectuel » dit libre, en passant par les experts, les cher
cheurs du secteur public ou privé, qui dépendent, dans leur
existence matérielle, des contrats publics ou privés. C’est ainsi
100 - Donner la parole aux gens sans parole
que les intellectuels purs, comme on dit, se trouvent renvoyés
à la grande prophétie morale telle quelle s’accomplit à l’âge
des mass media. C’est-à-dire qu’ils donnent une représenta
tion parfois dérisoire et toujours un peu exaspérante de la
grande figure morale de l’intellectuel.
— Mandarin ou prophète, il n'y a pas d'autres choses ? On fa it
souvent aux sociologues une réputation de pessimisme. Pensez-
vous quils riaient rien d'autre à faire que d'annoncer ce qui est ?
—Il me serait facile de répondre que la connaissance des régu
larités sociologiques (ce que les hommes politiques de droite se
sont empressés d’appeler les « pesanteurs sociologiques » pour
justifier leur inaction ou leur impuissance) est la condition de
la réussite de toute action visant à les transformer. Connaître
la probabilité d’un phénomène, c’est augmenter les chances de
réussite d’une action visant à l’empêcher de se réaliser.
Mais ce n’est pas assez. Beaucoup de « mécanismes » sociaux
doivent une part importante de leur efficacité au fait qu’ils
sont méconnus. C’est le cas, par exemple, des « mécanismes »
qui tendent à éliminer de l’école les enfants issus des familles
les plus démunies économiquement et culturellement : or on
observe que les familles croient d’autant plus (à quelques
nuances près) que le don et le mérite personnels sont seuls res
ponsables du succès scolaire —et non pas le milieu —, qu elles
sont plus démunies culturellement, donc plus directement
victimes des effets du milieu.
On voit immédiatement que la science qui dévoile, qui
démasque, pourrait exercer, par soi, un effet important. À
condition, bien sûr, que ses effets soient connus de ceux qui
ont le plus intérêt à les connaître. Mais ce que l’on appelle
mon pessimisme —et qui n’est que le sens des réalités —revient
en force : la diffusion des acquis de la science obéit à la loi de
toute transmission culturelle, et la connaissance des effets de
la dépossession culturelle est d’autant plus improbable que
l’on est plus dépossédé culturellement.
— Cette reconnaissance des lois ria-t-elle pas des effetspolitiques ?
— Si, bien sûr. Les hiérarchies économiques et sociales doi
vent une grande part de leur légitimité, c’est-à-dire de la
reconnaissance qui leur est consciemment et surtout incons
ciemment accordée, au fait quelles paraissent fondées sur les
Interventions, 1 97 1 -1 9 8 0 -1 0 1
seules inégalités scolaires, c’est-à-dire sur des inégalités de dons
et de mérites.
— Autrement dit,, il y a une efficacité proprement politique du
discours qui dévoile ?
— Je pense que, pour un ensemble de raisons historiques,
nous avons tendance à sous-estimer l’efficacité de cette dimen
sion de tout pouvoir quest le pouvoir symbolique.
L’économisme hante tous les cerveaux politiques conduisant à
une forme de fatalisme ; conduisant à déposséder les groupes
de l’ambition légitime de se maîtriser eux-mêmes en tant que
groupes. Je pense que la politique serait tout autre chose et
l’action politique tout autrement efficace si chacun était
convaincu qu’il lui appartient de prendre en main ses affaires
politiques, que personne n’est plus compétent que lui-même,
s’agissant de gérer ses propres intérêts. Il faudrait pour cela que
la concurrence dont le champ politique est le lieu contraigne
les hommes politiques à autoriser et à favoriser des formes
d’organisation et d’expression (comités d’entreprise, assem
blées de quartier, assemblées communales et non conseils
municipaux) qui permettent aux citoyens, à tous les citoyens,
de contribuer réellement à la production du discours et de
l’action politiques.
On devrait tout faire pour permettre à tous de sentir que les
affaires politiques sont leur affaire, de s’y reconnaître, comme
on dit, d’y retrouver leurs problèmes, tous leurs problèmes :
pas seulement le pouvoir sur les entreprises, mais aussi les rela
tions sociales dans l’entreprise ; pas seulement les autoroutes,
mais aussi les injures entre les chauffeurs, etc. Ainsi par
exemple, quand on parle de lutte des classes, on ne pense
jamais à la lutte des classes quotidienne, au mépris, à l’arro
gance, à l’ostentation écrasante (à propos des enfants et de
leurs succès, ou des vacances et de l’automobile), à l’indiffé
rence blessante, à l’injure, etc. : la misère sociale et le ressenti
ment —la plus triste des passions sociales —naissent de ces
luttes quotidiennes dont l’enjeu est la dignité, l’estime de soi.
Changer la vie, ce devrait être aussi tous ces petits riens dont
la vie des gens est faite et qui sont abandonnés à l’initiative pri
vée et au prêchi-prêcha des moralistes.
102 - Donner la parole aux gens sans parole
— On vous devine presque déchiré : d'un côté vous dénoncez
l'économisme, dun autre côté vous savez bien que les réalités éco
nomiques commandent la vie des gens.
— Évidemment, Féconomisme a au moins pour vertu de
mettre en garde contre la « monnaie de singe », contre ceux
qui paient de mots. Il y a, bien sûr, un usage conservateur des
stratégies symboliques. Payer en monnaie de singe, les gouver
nements —et en particulier le nôtre —savent très bien le faire.
Mais on peut concevoir un usage démystificateur, libérateur,
du pouvoir symbolique. Il y a tout un aspect de la réalité
sociale que Féconomisme et la conviction que les seules
mesures sérieuses sont celles qui touchent aux réalités écono
miques font oublier. Tout mon travail me porte à croire que
nous sous-estimons le pouvoir, proprement politique, de
changer la vie sociale en changeant la représentation du
monde social ; en mettant un peu d’imagination au pouvoir.
— En d'autres termes, en faisant une science du capital culturel
et symbolique, vous voulez donner les moyens de combattre l'éco-
nomisme et les usages abusif du symbolique.
—Oui. L’économisme conduit à des révolutions partielles, ou
ratées. Le stalinisme, qui se profile encore à Fhorizon de tant
de discours sur le monde social, est aussi une espèce d’utopis-
me scientiste, fondé sur une foi pathologique dans les pou
voirs de la science sociale ou, plus exactement, d’une science
sociale encore commençante et déjà réduite a sa plus simple
expression, à l’état de slogans et de mots d’ordre. Une des
leçons de la science sociale, ce sont les limites de toute action
orientée par la seule théorie sociale. Le scientisme enferme
toujours la virtualité d’un terrorisme. En progressant, la
science sociale a appris ses limites.
— Vous estimez donc qu'il y a divorce complet entre les partis,
tous lespartis, et les masses actuellement ?
— On pourrait dire, simplement, c’est-à-dire en simplifiant
beaucoup, que dans l’état présent de la division du travail poli
tique, les plus démunis économiquement et culturellement ne
peuvent que s’en remettre aux partis pour la formulation de
leurs demandes ; ce qui signifie que les partis ont tendance à
faire à la fois l’offre et la demande.
Interventions, 1971-1980 - 1 0 3
— Pour conclure sur le plan politique et avant d ’en venir aux
problèmes de la culture, pensez-vous que l'évolution ira plutôt
dans le sens dune simplification du discours, d'une meilleure
communication., ou que le malentendu, les difficultés que vous
relevez\ risquent d'aller en s'aggravant ?
— Je ne vois malheureusement pas beaucoup d’indices d’un
changement du style de la vie politique. Tout système de lan
gage fonctionne à la fois comme moyen d’expression et
comme moyen de censure. Paradoxalement, un langage est ce
qui permet de dire ce que l’on a à dire, mais aussi ce qui
empêche de dire et de penser tout un ensemble de choses que
d’autres styles permettraient de dire. Par exemple, le débat
télévisé, qui pourrait être un instrument de démocratie - on
en appelle directement « au peuple », on étale ce que l’on
pourrait ou voudrait tenir caché - peut-être constamment
censuré par le fait qu’un certain type de liberté linguistique ou
vestimentaire n’y est pas admis. Il y a un style collet monté qui
fait que certaines personnes ne peuvent pas parler ou qu’on ne
peut pas parler pour certaines personnes. J ’ai lu dans un jour
nal du matin très bien « élevé » : « Marchais sera excellent lors
qu’il ne fera plus de fautes de français. » Mettre l’imagination
au pouvoir, c’est peut-être aussi mettre un bonnet rouge au
dictionnaire.
— C'est ce que vous avez appelé le «fétichisme de la langue » ?
— On connaît le langage d’appareil et d’apparat, langage
mécanique et stéréotypé, qui est une forme de censure parce
qu’il déréalise ce qu’il exprime. Le franc-parler, comme dit si
bien le français, devrait être réintroduit en politique.
— La philosophie politique des hommes politiques se trahit dans
leur langage ?
— Oui. Elle est présente dans leur rapport au langage, dans
leur hypercorrection ou leur pompe verbale ; elle est aussi pré
sente dans leurs mots, et à travers eux dans leur cerveau. En
politique comme ailleurs, il n’y a pas de mots innocents. À
force de parler de « sommet » ou de réunion « au plus haut
niveau », on finit par croire et par faire croire qu’il n’y a de
politique et de solution politique et d’accord politique qu’en
ces hauts lieux que fréquentent les seuls esprits souverains.
104 - Donner la parole aux gens sans parole
Qu adviendrait-il si les « sommets » lançaient la consigne de
chercher et de trouver un « bon accord » à la base ?
Le fait que cette idée apparaisse immédiatement comme
une utopie est par soi intéressant. Changer la vie, cest aussi,
un tout petit peu, changer la manière de parler et de penser la
vie. Je crois en effet que les classes sociales, que les hiérarchies
sociales, existent toujours deux fois, dans la réalité et dans les
cerveaux. Et il est probable que si elles cessaient d’exister dans
la réalité, elles risqueraient toujours de revenir à l’existence,
parce que les gens les projetteraient sur la réalité, dans la réa
lité, aussi longtemps quelles hanteraient leur cerveau. [...]
Sans jamais autoriser le sociologisme, qui décrit ce qui est
comme inévitable ou nécessaire —au double sens —, la connais
sance sociologique n’engage pas à l’utopisme.
Ce que l’observation statistique enregistre est la résultante
d’une foule de stratégies individuelles qui, même si elles ne se
vivent pas comme telles, sont toutes des stratégies de place
ment, choix de l’établissement, choix de la section, choix de
bonnes vacances linguistiques, etc. Tous ces choix individuels,
une fois agrégés et cumulés, finissent par s’exprimer dans des
régularités statistiques attachées à chaque classe sociale.
— En fait, on considère souvent les sociologues comme des chefs
d'orchestre clandestins de la réalité sociale, comme des maîtres
d'œuvre un peu démoniaques qui favorisent ou qui empêchent
l'évolution.
— C’est surestimer terriblement le pouvoir des sociologues.
Mais cette image a un fondement sociologique. En effet, la
représentation légitime du monde social est un enjeu de
luttes, et tenter d’imposer une vision du monde social c’est
affirmer une prétention à exercer une forme de pouvoir sur
ce monde. En ce sens, la sociologie pourrait être une maniè
re de conduire la politique par d’autres moyens. Ce pouvoir,
celui des intellectuels et des responsables de partis par
exemple, est particulièrement visible dans les situations
confuses, indécidables, comme les situations de crise (celles
qui, l’histoire des religions le montre, appellent le discours
prophétique) : dans ce cas, la prévision est une selffullfilling
prophecy [prophétie auto-réalisatrise], un discours sur l’avenir
qui contribue à faire advenir ce qu’il annonce. Les prévisions
sont toujours des instruments de pouvoir : prévoir l’avenir
des autres, c’est se donner un pouvoir sur eux. Il suffit de
Interventions, 1971-1980- 105
penser à l’effet qu’a exercé sur le destin des paysans le dis
cours des planificateurs qui prophétisait leur disparition,
c’est-à-dire prédisait et préconisait à la fois leur devenir pro
bable : convaincre un groupe de son déclin, c’est contribuer
à accélérer ce déclin. Celui qui dit ce qui va être contribue à
faire être ce qu’il dit. La politique parle presque toujours un
langage approximatif, un langage qui contribue à faire ce
qu’il dit, à faire exister ce qu’il énonce. Par suite, lors même
qu’il parle ou s’efforce de parler un langage « constatif », lors
même qu’il ne fait qu’énoncer ce qui est, le sociologue peut
paraître contribuer à faire être ce qui est, en déguisant en
constat ce qui est en fait une volonté ou un souhait.
— Par exemple, quand vous parlez de culture, on est tenté de
vous demander de proposer une nouvelle définition de la culture.
— Tout ce que je puis dire, c’est ce que fait la culture ou ce
qu’on fait de la culture. La culture est, à tous les moments,
l’enjeu d’une lutte. Ce qui se comprend, parce que, à travers
l’idée de culture ou d’excellence humaine (l’homme cultivé,
c’est, dans toutes les sociétés, l’homme accompli), ce qui est
en cause et en jeu, c’est la dignité humaine. Cela signifie que,
dans une société divisée en classes, les gens dépourvus de cul
ture sont et se sentent atteints dans leur dignité, dans leur
humanité, dans leur être. Ceux qui possèdent ou croient pos
séder la culture (la croyance en ces affaires est l’essentiel)
oublient presque toujours toutes les souffrances, toutes les
humiliations qui s’accomplissent au nom de la culture. La cul
ture est hiérarchisée et elle hiérarchise : comme un mobilier
ou un vêtement, qui indique immédiatement en quel point
de la hiérarchie sociale ou culturelle se situe son propriétaire.
Ce n’est pas seulement sur le terrain de la politique que la cul
ture et le respect qu elle inspire réduisent au silence ceux qui
en sont dépourvus. Mais, pour faire voir complètement l’en
jeu des luttes à propos de la culture, il faudrait rappeler toutes
les illusions qui résultent du fait que la culture s’incorpore,
qu’elle fait corps avec son porteur, apparaissant ainsi comme
la plus naturelle et la plus personnelle des propriétés, donc la
plus légitime.
106 - Donner la parole aux gens sans parole
— Ceciycomme vous l'avez montre\ est toutparticulièrement vrai
en matière de langage.
— Bien sûr. De là le silence de ceux qui n’ont de choix
quentre le langage emprunté ou le franc-parler et l’assurance
de ceux qui peuvent toujours compter sur ce que l’on appelle
leur « aisance » ou leur « distinction naturelle ».
— Nous sommespresque arrivés à notrepoint de départ qui était
le discourspolitique. La clé de la politique, cest d'abord une ques
tion de langage.
— Oui. Je crois que, quand on parle de linguistique, on
devrait toujours penser qu’il s’agit aussi de politique, et que,
quand on parle de politique, on devrait toujours penser qu’il
s’agit aussi de langage. La compétence politique, si tant est
qu’il en existe une définition universelle, consiste sans doute
dans la capacité de parler en termes universels de problèmes
particuliers, de vivre un débauchage, un licenciement, une
injustice, un accident du travail non pas comme un accident
individuel, comme une aventure personnelle, mais comme
une aventure collective, commune à une classe. Cette univer
salisation n’est possible que par le langage, par l’accès à un dis
cours général sur le monde social. C’est pourquoi la politique
a partie liée avec le langage. Et si l’on veut, là encore, intro
duire un peu d’utopie pour atténuer la tristesse du discours
sociologique, on peut, sans trop de naïveté, se convaincre qu’il
n’est pas inutile de se battre à propos des mots, à propos de
l’honnêteté et de la rigueur des mots, pour le franc-parler et le
parler-franc. Plus, il vaut la peine de se battre pour faire
connaître le droit universel à la parole, à une parole capable
d’assurer le retour du refoulé social. Le militant n’est pas seu
lement (voilà un bel exemple de langage politique, c’est-à-dire
performatif), je veux dire, le militant ne devrait pas seulement
être quelqu’un qui colle des affiches ou qui exécute des mots
d’ordre, mais quelqu’un qui a son mot à dire et qui dit son
mot, qui s’exprime et qui demande à être exprimé, qui
contrôle ce qu’on dit, ce qu’on fait et ce qu’on lui fait dire.
Interventions, 1971 -1980 - 107
La revue Esprit
& là sociologie de Pierre Bourdieu
Revue en position intermédiaire entre culture et politique,
mensuel spécialisé dans les « débats de société », Esprit pu
blie dans les années 1960 une des premières interventions
de Pierre Bourdieu [lirep. 21].
Traitée ensuite en objet d'analyse sociologique, cette revue
se voit attribuer dans les A cte s de la recherche en sciences
sociales un rôle central dans la production de l'idéologie do
minante [lire p. 130-149].
C'est la revue Esprit qui publie également certains des ar
ticles les plus virulents à l'égard du sociologue, notamment
à la sortie de La Reproduction en 1970 [lire p. 52] puis de La
Distinction en 1979, article auquel Pierre Bourdieu répond
dans le texte ci-contre : réaction à la critique d'un philo
sophe, Philippe Raynaud, exemple d'argumentation polé
mique avancée notamment à propos des oppositions
académiques telles que liberté et déterminisme.
Enfin, la revue Esprit fut de ceux qui ont réagit le plus vive
ment aux prises de position du sociologue à la suite des
grèves de décembre 1995 puis de la parution de la collec
tion Raisons d'agir [lire p. 329].
108 - Heureux les pauvres en Esprit
NOVEMBRE 19 8 0
Heureux les pauvres en Esprit
V OILÀ qu* Esprit me fait, une fois de plus, la leçon. Car
cest bien d’une leçon qu’il s’agit, une leçon de morale,
bien sûr, mais aussi une de ces terribles leçons d’agrégation
ou de terminale où, prêchant des convertis, on est sûr de s’at
tirer l’approbation en vouant aux Enfers, par quelques ana-
thèmes théoriques, les sciences humaines et leur prétention à
« réduire » l’irréductible, à expliquer l’inexplicable, le
« sujet », la « personne ». Principe de la leçon : l’esprit de sé
rieux, indice majeur de l’adhésion à la chose enseignée, doit
être d’autant plus grand et d’autant plus affiché que le sérieux
et l’information sont plus incertains. Avec un peu de culot et
beaucoup de conviction, on peut même faire passer de
simples erreurs de fa it. Comme celle-ci : « On sait que —à
l’exception des communistes, qui ont pu facilement replacer
les analyses de La Reproduction dans leur eschatologie [...] —
La Reproduction a surtout contribué au découragement des
enseignants. Il est probable, du reste, que la lecture la plus in
telligente serait une lecture conservatrice. 1» La vérité est que,
en réponse aux protestations qu’avaient suscitées chez leurs
lecteurs un article où les petits maîtres à penser du PC dési
gnaient La Reproduction comme « une traduction petite-
bourgeoise du marxisme 2», La Nouvelle Critique écrivait ~ ça
ne s’invente pas : « En conformité d'ailleurs avec le Synode des
Évêques [...], ces idéologues [les auteurs de La Reproductiori\
poussent, par leurs analyses, les enseignants, les parents, les
élèves vers des mirages apocalyptiques, des conduites de re
pliement et de fuite, le désespoir qui démobilise. [...] Simple
ment, dans la perspective théorique et pratique qui est la
nôtre, nous étions conduits à souligner, dans leurs thèses les
1. Esprit ne manque pas d'esprit de suite : Antoine Prost cité par notre
auteur (Philippe Raynaud, « Le sociologue contre le droit », Esprit, 3,
mars, 1980), invoquait déjà le même argument dans un article où il op
posait le spontanéisme inspiré d'Illitch au fatalisme de La Reproduc
tion (Antoine Prost, « Une sociologie stérile : La Reproduction », op. cit.).
2. A. Guedj et F. Hincker, « Le malaise des enseignants. Faut-il brûler
l'école ? », La Nouvelle Critique, janvier 1972, p. 18.
Paru sous le titre « Où sont les terroristes ? »
dans Esprit, novembre-décembre 1980, n° 11/12, p. 253-258.
plus récentes, ce qui renforçait le courant nihiliste et démobi
lisateur. » Et plus loin, mais il faudrait tout citer : « Comme
chez Hobbes (ou Pascal !), les institutions sont fondées sur la
force, toute autorité est usurpation. Comment ne pas voir
[...] les conséquences logiques, à la fois erronées et démobili
satrices, de cette problématique : il serait contraire à l’intérêt
des classes dominées de se fixer pour objectif la “scolarité
obligatoire” (p. 57), la “démocratisation de l’enseignement”
(p. 59), la défense de la laïcité (p. 62), etc. 3» Il faudrait analy
ser la logique de cette rhétorique du soupçon, qui est com
mune aux deux textes : le « d’ailleurs » de « en conformité
d’ailleurs avec le Synode des Evêques » ; le mot « idéo
logues » ; le « il serait contraire », conditionnel distanciant et
insinuant. Il faudrait aussi examiner les procédés par lesquels
la critique d’institution (ou d’appareil), critique intellectuelle
accomplie en position de force politique et de faiblesse intel
lectuelle, s’apparente à la logique du procès : je pense par
exemple aux anathèmes {idéologues) ou à l’amalgame (la réfé
rence à Hobbes et à Pascal) et surtout au « résumé caricatural »
(les institutions sont fondées sur...) et à lafalsification pure et
simple, qui frôle la calomnie ou la délation policière tout en
se masquant sous les apparences du sérieux (avec la référence
aux pages) : La Reproduction, entendez-moi bien Camarades
(il s’agit évidemment des camarades intellectuels), n’est pas ce
que vous pourriez croire, vous qui, grâce au travail acharné des
sociologues communistes, en étiez restés au plan Langevin-
Wallon [lire p. 74]. Elle combat les fondements mêmes du pro
gramme du Parti en matière d’éducation : la laïcité {cf. le
Synode des Évêques), la démocratisation et la conquête des
conquêtes, la scolarité obligatoire. Il faut le faire !
Gaudium et spes 4 ! Communistes et chrétiens se rencontrent
dans la condamnation du fatalisme sociologiste qui donne
« l’idéologie bourgeoise gagnante à tout coup et sur toute la
ligne » 5. Mais les responsables des Semaines de la pensée
marxiste et du Centre catholique des intellectuels français ne
doivent pas se réjouir trop vite : pour La Nouvelle Critique, le
pessimisme démobilisateur désigne le pisse-copie de l’Episco-
pat ; pour Esprit, il trahit le survivant du stalinisme. Renvoyer
l’indésirable du côté de ce que l’on déteste est, après tout, de
3. « L'École : un débat », La Nouvelle Critique, avril 1972, p. 78. (Je dois
ces références à Jeannine Verdès-Leroux, que je remercie.)
4. Joie et espérance, [nde]
5. Ibid.
1 1 0 - Heureux les pauvres en Esprit
bonne guerre (quoiqu’il y ait quelque chose de vaguement
stalinien dans l’amalgame associé à l’ostracisme). Mais il fau
drait se demander ce que les ennemis trahissent en s’accor
dant pour renvoyer à l’ennemi l’ennemi que leur renvoie
l’ennemi. S’ils sont bien d’accord pour mettre hors-jeu cet
ennemi de l’ennemi qui n’est pas pour autant un ami, cet
indésirable absolu, c’est qu’ils ont en commun, par-delà les
conflits à propos des enjeux, les intérêts qu’ils ont dans le jeu
lui-même, dans l’existence même du jeu et qui leur impo
sent, par-delà les « divergences politiques », la même horreur
sacrée de tout ce qui menace le jeu lui-même, et les enjeux
vitaux qui lui sont associés.
Celui-ci défend les. intérêts de l’intellectuel d’appareil qui,
au prix d’un double-jeu permanent, met son autorité statu
taire d’intellectuel patenté au service d’un appareil politique
dont il essaie de tirer une autorité (intellectuelle ?) auprès des
intellectuels : on aura remarqué, dans le texte cité ci-dessus,
que la référence, cultivée, à Hobbes et, perfide, à Pascal, ser
vait à autoriser une défense de l’institution —scolaire —et de
l’autorité —professorale —menacées par l’objectivation socio-
logique. Celui-là défend l’institution philosophique, ou la
philosophie d’institution (et ses auteurs canoniques, qui sont
tout le capital spécifique du professeur de philosophie), c’est-
à-dire l’autorité d’institution dont s’autorisent tous ceux qui
participent de l’institution. Et d’abord, bien sûr, dans la
défense de l’institution. Il faut en effet avoir pour soi toute
l’institution —je veux dire 1' establishment, l’ordre intellectuel
établi et les bien-pensants 6—, tous les défenseurs admirables1
6. Parler, contre l'évidence des faits, de « l'accueil très généralement favo
rable que la critique a réservé à » La Distinction, alors que la quasi-totalité
des articles consacrés à cet ouvrage était défavorable, voire franchement
hostile ou injurieux (je pense par exemple à l'article du Nouvei Observa
teur qui parlait de « jdanovisme new look »), et conclure que « La Distinc
tion est un livre d'intellectuels pour intellectuels », « un livre satisfaisant
pour l'intelligenstia », c'est se donner à bon compte des allures de franc-
tireur, d'intellectuel libre et courageux, qui prend le risque de résister aux
courants et au conformisme (l'intellectuel de droite a toujours joué ce jeu-
là). Mais, professoralement prudent, notre héros de la lutte contre « le
stalinisme intellectuel » (il écrit exactement : « Ce qui n'est peut-être
qu'un avatar du stalinisme intellectuel ») s'entoure de toutes les garanties
(Hegel, Marx, le Collège de philosophie, etc.) et de tous les garants (je re
lève, au hasard des références, Boudon, Lefort, Castoriadis, Besançon et
autres Prost). Qu'il aille rassuré, il mène le Bon Combat.
7. Je cite : « Rappelons ici les admirables réponses de... » (Philippe Ray-
naud, « Le sociologue contre le droit », op. cit., p. 92, note 21).
Interventions, 1971 -1980 - 111
de toutes les bonnes causes, la personne, la création, Fart, la
culture ou l’intelligence, c’est-à-dire toutes les « personnes »
qui aiment à se penser comme intelligentes, créatrices et culti
vées, à commencer, bien sûr, par les intellectuels et les artistes,
qui sont tout cela par définition, pour condamner une longue
analyse de la Critique du jugement sans rien invoquer d’autre
que la complicité anticipée de tous les croyants, c’est-à-dire de
tous les lecteurs attitrés de cet ouvrage 8. Le discours magistral,
on le sait, s’énonce sur le ton de l’évidence.
Peut-être commence-t-on à comprendre que ce que je crois
être un combat contre le terrorisme intellectuel puisse être
vécu comme terroriste par des gens qui participent aussi naï
vement du terrorisme intellectuel.
L’esprit de sérieux, voire le respect affiché de l’« Autre », qui
sied si bien à Esprit, sont aussi là pour masquer des erreurs de
lecture dont il n’est même pas sûr quelles soient délibérées. Je
pense à l’idée, mainte fois démentie explicitement, que j’aie
quelque chose à voir avec l’équatiôn Marx + Bachelard 9, c’est-
à-dire avec une combinaison déjà réalisée dans l’univers de la
philosophie10. Il ne s’agirait jamais que d’une bévue après tout
fort banale, et inévitable, puisqu’elle résulte de la nécessité de
réduire l’inconnu au connu (c’est-à-dire dans l’état actuel de la
formation et de l’information des « philosophes », à bien peu
de choses.. .)> si l’on ne retrouvait l’intention de cataloguer par
l’imposition de stigmates infamants (l’autre disait : Hobbes +
Pascal) et de contaminer l’amalgame (avec la « théorie de
8. « On ne lit pas sans quelque surprise les pages que Pierre Bourdieu
consacre à la Critique de la faculté de juger » (ibid., p. 83). Quant à moi,
je dois le dire, cette divine surprise ne me surprend pas.
9. « Si l'on devait définir la situation initiale de Pierre Bourdieu dans la
pensée française, on pourrait dire qu'il a tenté une synthèse originale
de la sociologie, du marxisme entendu comme critique de la domina
tion et théorie des idéologies, et de l'épistémologie bachelardienne
telle que l'a comprise la génération philoiosophique des années 1955-
1965 » (ibid.). Vision typiquement professorale de la recherche comme
recherche de l'originalité.
10. On aurait pu s'attendre à ce que tant de sérieux étalé conduise au
moins à lire et à discuter la tentative que j'ai faite pour essayer de situer
ma recherche, à des fins pédagogiques, dans l'espace théorique (« Sur le
pouvoir symbolique », Annales, mai-juin 1977, n° 3, p. 405-411). On y
trouvera, ainsi qu'en maint autre endroit, une critique de ce que j'appelle
« le fonctionnalisme du pire » (lire notamment Le Sens pratique, Minuit,
Paris, 1980 ; et « Le mort saisit le vif, les relations entre l'histoire réifiée
et l'histoire incorporée », Actes de la recherche en sciences sociales,
avril-juin 1980, n° 32/33, p. 3-14), cela même que mes non-lecteurs
s'obstinent à me prêter.
1 1 2 - Heureux les pauvres en Esprit
l’idéologie d’Althussser » qui, dans mon esprit au moins, est
aux antipodes de ce que j’essaie de faire). Comment ne pas
s’étonner de découvrir ainsi, chez un dénonciateur aussi véhé
ment (et courageux...) du « stalinisme intellectuel », une des
stratégies les plus caractéristiques de 1’apparatchik intellectuel,
la stratégie du soupçon idéologique11 ?
Mais, dira-t-on, n’est-on pas fondé à s’indigner et à s’insur
ger avec la dernière violence contre l’intention ou la préten
tion de décrire la lutte des classements et la fonction impartie
dans cette lutte à la culture et à ceux qui s’en réclament ? Quoi
de plus odieux, de plus typiquement « staliniste » en effet, que
l’intention même de cataloguer les catalogueurs, de classer les
classeurs, de catégoriser les producteurs de tous les catégo-
rèmes catégoriques que véhiculent journaux, hebdomadaires
et ouvrages intellectuels 12 ?
Convaincu que notre professionnel de la lecture n’a pas lu
mon livre (je veux dire, le livre que j’ai écrit, et dont il ne dit
rien), je n’aurais pas l’idée, typiquement terroriste, de lui
reprocher s’il n’avait pas eu l’idée, très répandue chez les pour
fendeurs de terroristes, d’en parler sans l’avoir lu, et avec
toutes les apparences du sérieux. Pourtant, au risque de
paraître terroriste, voire staliniste, je crois pouvoir expliquer
pourquoi il ne pouvait pas le lire : mis en question, comme
tant d’autres, dans sa « personne » d’homme cultivé, il ne pou
vait, sans déroger, s’attacher ou s’attaquer ni aux faits empi
riques - qu’il écarte d’emblée au nom de l’indépendance pos
tulée du schème théorique par rapport aux données —ni à la
construction théorique elle-même ou, plus exactement, à
l’ordre des raisons, qui donne leur cohérence aux faits, ce qui
aurait consisté à accorder à un ouvrage de « sciences
humaines » un traitement réservé aux ouvrages de philoso
phie. Ayant ainsi purement et simplement disqualifié l’ouvrage
analysé en le dépouillant de tout ce qui en fait la forme et la
substance, on peut le traiter comme une sorte d’essai politique
11. Sur cette stratégie, lire par exemple « La lecture de Marx, ou
Quelques remarqùes critiques à propos de "Quelques remarques cri
tiques à propos de Lire le Capital" », Actes de la recherche en sciences
sociales, novembre 1975, n° 5/6, p. 65-79 ; spéc. p. 75, l'équation
« Structuralisme = Hegel + Feuerbach ».
12. Rien au contraire de plus normal, de plus banal, de plus convenable
en un mot, rien qui mérite moins la légitime indignation antistaliniste que
cette phrase que tout le monde a pu lire récemment, signée par un ar
bitre des élégances intellectuelles, dans un hebdomadaire (très) parisien
[Pierre Nora] : « De toute façon, la philosophie française n’existe pas. »
Interventions, 1 9 7 1 - 19 8 0 - 11 3
(un « concentré d’idéologie “compagnon de route” ») tout
juste séparé du dernier pamphlet à la mode par le talent. Se
situant franchement sur le terrain de la politique, où tous les
coups (et toutes les ignorances) sont permis par définition, on
peut pourfendre les moulins à vent, c’est-à-dire un « concen
tré » de toutes les idées reçues, cent fois démenties, voire réfu
tées, qui traînent partout à propos de mon travail : c’est « sta
tique », c’est « pessimiste », c’est « staliniste », « le sociologue
se prend pour Dieu le Père » (il a la « certitude d’avoir d’avan
ce réfuté toutes les objections possibles »), etc. Au point qu’on
finira bien par se demander ce que peut bien avoir ce livre
détestable pour faire dire tant de bêtises à tant de gens au
demeurant si intelligents..
On ne réfute pas un système de défense (au sens de Freud),
surtout collectif. On peut seulement tenter d’en analyser le
fonctionnement, sans espoir de convaincre ou de convertir.
Pour cela, je retiendrai un seul point, qui est au cœur du
débat, et où se voit particulièrement bien l’aveuglement
auquel conduit la logique du préjugé défavorable lorsqu’elle se
combine, comme s’est souvent le cas, avec l’ignorance la plus
complète de la logique réelle des opérations de la
recherche 13 : je veux parler du fait que le discours scienti
fique, énoncé purement constatif de ce qui est, est lu ici - mais
c’est une erreur très commune - comme s’il s’agissait d’un de
ces discours de l’existence ordinaire qui ne parlent jamais du
monde social que sur le mode normatif ou, mieux, perfomatifi
masquant le souhait ou le vœu pieux sous les dehors du
constat. Là où je croyais m’être contenté de constater que les
hommes (et surtout les femmes) des classes les plus démunies
économiquement et culturellement s’en remettent de leurs
choix politiques au parti de leur choix et notamment au parti
communiste, et que, en d’autres termes, le despotisme des
appareils et des apparatchiks, loin d’être une futilité historique,
repose, au moins pour une bonne part, sur la démission du
« peuple » dont ils se réclament, j’aurais en fait condamné les
dominés à s’en remettre sans réserve à leur porte-parole, fai
sant de l’ignorance « la plus haute qualité du peuple » et prê
chant la soumission inconditionnelle du prolétariat, et des
intellectuels, au parti communiste. Tout cela bien sûr, sous les
13. Ainsi, une connaissance élémentaire du mode de pensée statistique
permettrait de faire l'économie de bien des dissertations sur le socio
logue et la liberté.
1 1 4 - Heureux les pauvres en Esprit
dehors hypocritement terroristes de la science. « Quoi d5éton
nant à ce que la voie de l’émancipation soit, pour les dominés,
dans une aliénation totale et sans réserves de leur identité au
parti ? On voit ainsi que, par d’autres chemins, l’œuvre de
Pierre Bourdieu s’intégre dans un courant permanent de la
culture française que, en son temps, Jean-Paul Sartre avait à
merveille illustré dans Les Communistes et la Paix. Comme
Sartre en son temps, Bourdieu ne semble voir d’alternative au
néant politique du prolétariat réel que sa soumission sans
réserves au parti, dans un retournement “dialectique” dont le
théoricien a seul l’intelligence. [...] Il n’y a plus chez Bourdieu
de problème pédagogique puisque c’est l’ignorance qui
devient la plus haute qualité du peuple. Peut-être aussi com
prendra-t-on mieux ainsi l’insistance de Bourdieu sur la
dépossession culturelle des dominés, la continuité avec la
quelle, faisant fi des formes symboliques, ou “savantes”, que
produisaient naguère encore les cultures populaires, il présen
te leur état présent de déclin dans la vie sociale comme le signe
de ce que les dominés —pôle de vulgarité —incarnent, contre
les raffinements de la culture distinguée, un état de nature :
dans un tel cadre, il n’est pas jusqu’à la vulgarité de Georges
Marchais qui n’ait sa raison d’être. 14» Il en fait trop, comme
dit le « peuple ». Et il aurait dû s’épargner la dernière phrase,
qui, dans le langage de la rhétorique « savante », s’appelle une
chute. Est-il besoin de dire que je n’ai jamais songé à célébrer
les manières populaires (même s’il m’est arrivé de les défendre
contre le racisme de classe qui perce à chaque mot du texte ci-
dessus) et que j’ai essayé seulement d’en faire comprendre la
logique (comme je l’ai fait pour les manières bourgeoises) ?
Devrais-je encourir les foudres du terrorisme antiterroriste,
on ne m’empêchera pas de penser et de dire que ceux qui sont
accoutumé de parler le langage de la norme —et nul ne contes
tera qu'Esprit est le lieu de l’impeccabilité subjective qui est le
principe de toute imposition de normes —n’étaient pas les plus
mal placés pour professer triomphalement cette bévue et en
tirer occasion de se poser en gardiens de la pureté éthique.
Mais une erreur aussi grosse n’aurait sans doute pas été pos
sible si l’on n’avait pas été aussi pressé de se débarrasser de la
critique de la tyrannie qui s’exerce par la culture et en son
nom, et jusque sur le terrain de la politique, et dont partici
pent tous les « hommes cultivés » : il fallait à toute force (se)
14. Philippe Raynaud, « Le sociologue contre le droit », op. cit., p. 92.
Interventions, 1971 -1980 - 115
convaincre que cette énonciation (qui est eo ipso une dénon
ciation) de la tyrannie s’anéantissait dans une exhortation à
s’anéantir dans la soumission à la tyrannie du parti, selon une
logique typiquement religieuse qui a souvent conduit les intel
lectuels au parti.
Et régler du même coup quelques comptes sur le terrain de
la politique la plus étroitement politique. On ne lit pas sans
quelque surprise, comme aime à dire notre auteur, une phra
se dont on regrette seulement quelle ne surgisse que tout à la
fin, après tant de haute philosophie : « Comment sefa it-il par
exemple que, lors d’un récent colloque de l’i S E R (organisme
proche du PS), on ait vu la plupart des responsables socialistes
présents communier [c’est moi qui souligne...] dans l’admi
ration pour un tel concentré d’idéologie “compagnon de
route” ? » C’était donc ça ! Ouvrez les yeux, Socialistes chré
tiens et Chrétiens socialistes : Bourdieu est aux marxistes vul
gaires ce que Chevènement, variante distinguée du commu
nisme vulgaire, est à Marchais 15 ! Mais s’il s’agissait depuis le
début des rapports entre Rocard, Mitterrand et
Chevènement, il fallait le dire. Et faire l’économie d’une leçon
(un peu accablante) sur Leibniz, Hegel, Marx et quelques
autres autorités autorisées, qui n’avaient vraiment rien à faire
dans cette galère.
15. « Bref, ce livre, construit tout entier sur l'opposition de la "distinc
tion" et de la vulgarité, trouve peut-être son équilibre - et les raisons de
son succès - dans le fait qu'il représente aujourd'hui /a forme distinguée
du marxisme vulgaire » (ibid., p. 93).
1 1 6 - Heureux les pauvres en Esprit
Idéologie dominante
& autonomie scientifique
Naissance des Actes de la recherche en sciences sociales
S’il y a une vérité, c est que la vérité est un
enjeu de luttes.
« Une classe objet », 1977
A lo r s q u e le s a n n é e s 1970 voient s'épanouir le gauchisme
à la française, une partie des cadres de la haute adminis
tration se met au service de la « modernisation » du capitalisme
national. Ces transformations induisent un accroissement de
l'emprise des pouvoirs politiques sur le monde intellectuel : entre
les intellectuels dénués de pouvoir temporel et les hommes de pou
voir dont l'autorité s'appuie de plus en plus sur des compétences
spécifiques se développait, depuis les années 1950, une population
de « chercheurs administratifs » et d'« administrateurs scienti
fiques » appartenant à des institutions de recherche répondant
aux commandes de l'administration 1.
La revue Actes de la recherche en sciences sociales, dont le
premier numéro paraît en 1975, veut contribuer h renforcer l'au
tonomie de la sociologie en le dotant d'un moyen de diffusion
indépendant, soumis aux seules exigences desprocédures de vérifi
cation et de critique scientifique. Marquée par la volonté de
rompre avec leformalisme académique et la standardisation nor
malisante de la recherche, la politique éditoriale fa it sejuxtapo
ser articles « achevés », notes, mémoires intermédiaires, documents
statistiques, photographies, fac-similés et bandes dessinées [lire p.
126]. Cette politique scientifique en sociologie ne veut pas seule
ment « déconstruire » les textes « sacrés » du monde savant mais
aussi « détruire les faux-semblants et lesfaux-fuyants forgés par
une vision religieuse de l'homme dont les religions révélées n'ont
pas le monopole » ; opérant un « renversement de la hiérarchie des
objets de recherche consacrés » par une science aussipeu indépen
dante des demandes politiques que la sociologie, oü la censure
1. Lire « La production de l'idéologie dominante » (avec Luc Boltanski),
Actes de la recherche en sciences sociales, 1976, n° 2/3, p. 5-6. D'autres
articles sont consacrés à cette transformation, notamment celui de Mi-
chael Pollak, « La planification des sciences sociales », ibid., p. 105-121.
Interventions, 1971 -1980 -*117
scientifique riest bien souvent qu'une censure politique masquée,
Actes de la recherche veut bouleverser l'opposition entre « le
sacerdoce de la grande orthodoxie académique » et « l’hérésie dis
tinguée des francs-tireurs à blanc » 2 La variété des méthodes
employées renvoie alors à une variété de thèmes jusqu'à présent
peu considérés comme dignes d'étude : la haute couture, l'auto
mobile, la bande dessinée, l'enseignement technique, l'armée, les
travailleurs sociaux, la rhétorique marxiste, etc.
Un texte résume et condense le projet des Actes à son origine,
« La production de l'idéologie dominante », qui s'ouvre par une
« Encyclopédie des idées reçues et des lieux communs en usage dans
les lieux neutres », établie sur la base d'un corpus de textes cano
niques de la philosophie sociale dominante (livres, interviews,
articles d'hommes et d'intellectuels de pouvoir) :
En premier lieu, les écrits des précurseurs, souvent des pro
fessionnels de la profession culturelle, qui fournissent aux
« membres actifs » de la classe dominante les thèmes fon
damentaux qu ils ne cesseront de reproduire en y accro
chant leurs préoccupations spécifiques ; en second lieu, les
produits (cest-à-dire rapports de commissions) d’un tra
vail collectif d’élaboration tendant à effacer les différences
individuelles au profit des lieux communs qui font l’una
nimité de la fraction dominante de la classe dominante ;
enfin, les productions des simples reproducteurs, exposi
tion scolaire de savoirs directement acquis dans les écoles
du pouvoir ou dans les commissions du plan. 3
Au-delà de l'apparente diversité de leurs prises de position, les
« producteurs de l'idéologie dominante » constituent un groupe
relativement homogène, puisque la plupart d'entre eux ontparti
cipé, d'une manière ou d'une autre, à l'élaboration du plan, aux
enseignement de l'Institut d'étudespolitiques et de l'ENA, et qu'ils
ont étéformés dans les mêmes grandes écoles (Polytechnique, IEP,
ENA, etc.).
La sélection des thèmesformulés de la façon la plus concise et
la moins euphémiséepossiblepermet defaire apparaître les « lieux
communs » d'une idéologie qui peut laisser implicites sesprésup
posés sous le couvert des « normes de bienséance » d'un langage de
pouvoir investi dans les « lieux neutres » ; des lieux qui se situent
2. « Méthode scientifique et hiérarchie sociale des objets », /Actes de la
recherche en sciences sociales, 1975, n° 1, p. 4.
3. « La production de l'idéologie dominante » (1976), op. cit., p. 10-11.
118 - Idéologie dominante & autonomie scientifique
j à l’intersection du champ intellectuel et du champ du
j pouvoir, c’est-à-dire au lieu où la parole devient pouvoir,
j dans ces commissions où le dirigeant éclairé rencontre
j l’intellectuel éclairant, [...] et dans les Instituts de sciences
j politiques où la nouvelle koinè idéologique, scolairement
| neutralisée et routinisée, est imposée et inculquée, donc
i convertie en schèmes de pensée et d’action politique. 4
Ces intellectuels d'appareil tout comme les doxosophes, mettent
en danger Vautonomie du savoir scientifique en tirant de l'univers
politique une légitimité intellectuelle que le monde savant ne leur
reconnaîtrait pas, et en important des logiques et des fins poli
tiques dans le domaine de la recherche. Si des institutions comme
la Commission du Plan développent une idéologie technocratique
de la concertation, la production de l'idéologie dominante a une
histoire, qui remonte aux années 1930 et à la convergence entre un
pôle économico-administratif(représenté notammentpar lespoly
techniciens de X Crise) et un pôle intellectuel rassemblant les
« non-conformistes » des années 1930, qui comprend aussi bien la
«jeune droite », Ordre nouveau et Action française, que l'Ecole
des cadres d'Uriage ou les militants du groupe Esprit5.
La mise en œuvrepratique de ces schèmes de pensée et d'action
trouve dans l'Institut d'études politiques ses conditions d'exercice
les plus achevées : le cumul desfonctions de son corps enseignant
et la surreprésentation des « hommes d'action » (hautsfonction
naires et décideurs économiques) par rapport aux universitaires
exprime l'ambiguïté d'une institution à l'intersection des sphères
politiques et intellectuelles.
4. Idid., p.5.
5. Formés pendant la crise des années 1930, ces groupes de réflexion
développaient un « humanisme économique » anti-parlementariste qui
ne se voulait « ni de droite ni de gauche » et associait le rejet du capita
lisme et du collectivisme dans une condamnation du pouvoir de l'argent
et du pouvoir des masses. Ils prônaient un « projet de civilisation » fondé
sur un ascétisme de l'engagement et un respect de l'ordre hiérarchique
basé sur les compétences.
Interventions, 1971 -1980 - 119
On trouvera ici, côte à côte, des textes qui diffèrent
très profondément dans leur style et dans leur fonc
tion : textes "achevés" bien sûr, tels que les appel
lent les revues académiques, mais aussi notes
brèves, comptes-rendus d'exposés oraux, texte de
travail, tels que projets et mémoires intermédiaires
de recherche, où se voient mieux les intentions théo
riques, les procédures empiriques de vérification et
les données sur lesquelles s'appuie l'analyse. La
volonté de donner accès à l'atelier lui-même, qui
connaît d'autres règles que celles de la méthode, et
de livrer les archives d'un travail en train de se faire
implique l'abandon des formalismes les plus évidem
ment rituels : alignement à droite de la typographie,
rhétorique du discours suivi, articles et numéros de
longueurs uniforme, et, plus généralement, tout ce
qui conduit à la standardisation et à la "normalisa
tion" des produits de la recherche. Ne reconnaître
aucun autre impératif que ceux qu'imposent la
rigueur de la démonstration, et, secondairement, la
recherche de sa lisibilité, c'est s'affranchir des cen
sures, des artifices et des perversions qu'engendre le
souci de se conformer aux convenances et au bon ton
du champ universitaire : rhétorique de la prudence
ou de la fausse prévision, appareil et apparat des
discours de célébration qui ne sont jamais qu'auto-
célébration, gaspillage ostentatoire des signes d'ap
partenance aux groupes les plus sélectifs et les plus
sélects de l'univers intellectuel.
En renonçant à mettre des formes et parfois à
mettre en forme, on rend aussi possible la recherche
d'un mode d'expression réellement adapté aux exi
gences d'une science qui, prenant pour objet les
formes et les formalismes sociaux, doit reproduire
dans l'exposition de ses résultats l'opération de
désacralisation qui a permis de les atteindre. On
rencontre ici ce qui fait sans doute la spécificité de
Déclaration d'intention du numéro 1, janvier 1975
Actes de la recherche en sciences sociales.
JANVIER I 9 7 5
la science sociale : conquis contre les mécanismes
sociaux de dissimulation, ses acquis ne peuvent
informer une pratique individuelle ou collective que
si leur diffusion parvient à échapper au moins par
tiellement aux lois qui régissent la circulation de
tout discours sur le monde social. Transmettre, en
ce cas, c'est livrer, toutes les fois que c’est possible,
les moyens de refaire, pratiquement et non verbale
ment, les opérations qui ont rendu possible la
conquête de la vérité des pratiques. Devant fournir
des instruments de perception et des faits qui ne
peuvent être appréhendés qu'au moyen de ces ins
truments, la science sociale doit non seulement
démontrer mais aussi montrer, présenter des enre
gistrements de l'existence quotidienne, photogra
phies, transcriptions de discours, fac-similés de
documents, statistiques, etc., et faire voir, parfois
par un simple effet graphique, ce qui s'y cache. On
ne donne réellement accès à la connaissance d'ob
jets qui sont le plus souvent investis de toutes les
valeurs du sacré qu'à condition de livrer les armes
du sacrilège : sauf à croire en la force intrinsèque de
l'idée vraie, on ne peut rompre le charme de la
croyance qu'en opposant la violence symbolique à la
violence symbolique et en mettant, quand il le faut,
les armes de la polémique au service des vérités
conquises par la polémique de la raison scientifique.
Le discours de la science ne peut paraître désen-
chanteur qu'à ceux qui ont une vision enchantée du
monde social. Il se tient aussi éloigné de l'utopisme,
qui prend ses désirs pour la réalité, que du sociolo
gisme, qui se complaît dans l'évocation rabat-joie de
lois fétichistes. La science sociale se contente de
détruire les faux-semblants et les faux-fuyants for
gés par une vision religieuse de l'homme dont les
religions révélées n'ont pas le monopole.
Interventions, 1911- 19 80- 121
ACTES
DE LA RECHERCHE
en sciences sociales
54 boulevard raspai! paris-directeur pierre bourdieu
penser te politique^
[C IE N CE S S O C IA L .
Directeur
Pterre Boi
les ruses
de la ra iso n
IMPÉRIALISTE
JANVIER I 9 7 5
Méthode scientifique
& hiérarchie sociale des objets
Lo r s q u e p a rm én id e d e m a n d e à s o c r a te ,
pour l'embar
rasser, s’il admet qu’il y a des « formes » de choses « qui
pourraient sembler plutôt ridicules, un cheveu, de la boue,
de la crasse, ou tout autre objet sans importance ni valeur »,
Socrate avoue qu’il ne peut se résoudre à le faire, de peur de
tomber dans un « abîme de niaiserie ». C’est, lui dit Parmé-
nide, qu’il est jeune et nouveau en philosophie, et qu’il se
soucie encore de l’opinion des hommes ; la philosophie s’em
parera un jour de lui et lui fera voir la vanité de ces dédains
auxquels la logique n’a point de part (Parménide, 130 d).
La philosophie des professeurs de philosophie n’a guère re
tenu la leçon de Parménide, et il est peu de traditions où soit
plus marquée la distinction entre les objets nobles et les objets
ignobles ou entre les manières ignobles et les manières nobles
- c’est-à-dire hautement « théoriques », donc déréalisées, neu
tralisées, euphémisées —de les traiter. Mais les disciplines scien
tifiques elles-mêmes n’ignorent pas les effets de ces dispositions
hiérarchiques qui détournent des genres, des objets, des
méthodes ou des théories les moins prestigieux à un moment
donné du temps : et l’on a pu montrer que certaines révolu
tions scientifiques étaient le produit de l’importation dans des
domaines socialement dévalorisés des dispositions qui ont
cours dans les domaines les plus consacrés 1.
La hiérarchie des objets légitimes, légitimables ou indignes
est une des médiations à travers lesquelles s’impose la censure
spécifique d’un champ déterminé qui, dans le cas d’un champ
dont l’indépendance à l’égard des demandes de la classe domi
nante est mal affirmée, peut être elle-même le masque d’une
censure purement politique. La définition dominante des
choses bonnes à dire et des sujets dignes d’intérêt est un des
1 J Ben David et R. Collins, « Social Factors In the Origins of a New
Science : The Case of Psychology », American Sociological Review, août
1966, 31 (4), p. 451-465.
Paru dans Actes de la recherche en sciences sociales, 1975, n° 1, p. 4-6.
mécanismes idéologiques qui font que des choses tout aussi
bonnes à dire ne sont pas dites et que des sujets non moins
dignes d’intérêt n’intéressent personne ou ne peuvent être trai
tés que de façon honteuse ou vicieuse. C’est elle qui fait que
l’on a écrit 1 472 livres sur Alexandre le Grand, dont deux seu
lement seraient nécessaires, si l’on en croit l’auteur du 1 173e
qui 2, malgré sa fureur iconoclaste, est mal placé pour se
demander si un livre sur Alexandre est ou non nécessaire et si
la redondance qui s’observe dans les domaines les plus consa
crés n’est pas la rançon du silence qui entoure d’autres objets 3.
La hiérarchie des domaines et des objets oriente les investisse
ments intellectuels par la médiation de la structure des chances
(moyennes) de profit matériel et symbolique quelle contribue
à définir : le chercheur participe toujours de l’importance et de
la valeur qui est communément attribuée à son objet et il y a
très peu de chances qu’il ne prenne pas en compte, consciem
ment ou inconsciemment, dans le placement de ses intérêts
intellectuels, le fait que les travaux les plus importants (scien
tifiquement) sur les objets les plus « insignifiants » ont peu de
chances d’avoir, aux yeux de tous ceux qui ont intériorisé le
système de classement en vigueur, autant de valeur que les tra
vaux les plus insignifiants (scientifiquement) sur les objets les
plus « importants », qui sont aussi bien souvent les plus insi
gnifiants, c’est-à-dire les plus anodins 4. C’est pourquoi ceux
qui abordent les objets dévalorisés par leur « futilité » ou leur
« indignité », comme le journalisme, la mode ou la bande des
sinée, attendent souvent d’un autre champ, celui-là même
qu’ils étudient, les gratifications que le champ scientifique leur
refuse d’avance, ce qui ne contribue pas à les incliner à une
approche scientifique.
2. R. L. Fox, Alexanderthe Great, London, Allen Lane, 1973.
3. Il est à peine besoin de dire que cette accumulation est hautement
fonctionnelle - du point de vue du fonctionnement et de la perpétuation
du système évidemment - puisqu'elle constitue par soi un véritable rem
part contre la critique externe, qui doit, pour s'exercer, compter sur l'al
liance objective - très improbable - d'un spécialiste.
4. Le langage scientifique met les mots du langage ordinaire entre guille
mets, pour marquer une rupture avec l'usage commun qui peut être
celle de la distance objectivante (des objets « insignifiants » ou « impor
tants » sont des objets socialement reconnus comme importants ou insi
gnifiants à un moment donné du temps) ou celle de la redéfinition tacite
ou explicite que détermine l'insertion dans un système de concepts de
mots ordinaires ainsi constitués comme « entièrement relatifs à la science
théorique » (lire Gaston Bachelard, Le Matérialisme rationnel, PUF, Paris,
1953, p. 216).
124 - Méthode scienfitique & hiérarchie sociale des objets
Il faudrait analyser la forme que prend la division, admise
comme allant de soi, en domaines nobles ou vulgaires, sérieux
ou futiles, intéressants ou triviaux, dans différents champs à
différents moments. On y découvrirait sans doute que le
champ des objets de recherche possibles tend toujours à s’or
ganiser selon deux dimensions indépendantes, c’est-à-dire
selon le degré de légitimité et selon le degré de prestige à l’in
térieur des limites de la définition légitime. L’opposition entre
le prestigieux et l’obscur qui peut concerner des domaines, des
genres, des objets, des manières (plus ou moins « théoriques »
ou « empiriques » selon les taxinomies régnantes), est le pro
duit de l’application des critères dominants qui détermine des
degrés d’excellence à l’intérieur de l’univers des pratiques légi
times ; l’opposition entre les objets (ou les domaines, etc.)
orthodoxes et les objets prétendant à la consécration qui peu
vent être dits d’avant-garde ou hérétiques, selon que l’on se
situe du côté des défenseurs de la hiérarchie établie ou du côté
de ceux qui essaient d’imposer une nouvelle définition des
objets légitimes, manifeste la polarisation qui s’établit en tout
champ entre des institutions ou des agents occupant des posi
tions opposées dans la structure de la distribution du capital
spécifique. C’est dire, évidemment, que les termes de ces
oppositions sont relatifs à la structure du champ considéré,
même si le fonctionnement de chaque champ tend à faire
qu’ils ne puissent être aperçus comme tels et qu’ils apparais
sent à tous ceux qui ont intériorisé des systèmes de classement
reproduisant les structures objectives du champ comme
intrinsèquement, substantiellement, réellement importants,
intéressants, vulgaires, chics, obscurs ou prestigieux. Il suffira,
pour baliser cet espace, d’en marquer quelques points par des
exemples empruntés aux sciences sociales : d’un côté, la gran
de synthèse théorique, sans autre point d’appui dans la réali
té que la référence sacralisante aux textes canoniques ou, dans
le meilleur des cas, aux objets les plus importants et les plus
nobles du monde sublunaire, c’est-à-dire de préférence « pla
nétaires » et constitués par une tradition ancienne ; de l’autre,
la monographie de village, doublement infime, et par l’objet
- minuscule et socialement inférieur —et par la méthode, vul
gairement empirique ; et, à l’opposé de l’un et de l’autre,
l’analyse sémiologique du roman-photo, des hebdomadaires
illustrés, des bandes dessinées ou de la mode, application
d’une méthode juste assez hérétique pour s’attirer les prestiges
Interventions, 1971-1980 - 1 2 5
de Favant-gardisme à des objets condamnés par les gardiens
de l’orthodoxie mais prédisposés par l’attention qu’ils reçoi
vent aux frontières du champ intellectuel et du champ artis
tique —que fascinent toutes les formes de kitsch —à faire l’en
jeu de stratégies de réhabilitation d’autant plus rentables
quelles sont plus risquées 5. Ainsi, le conflit rituel entre la
grande orthodoxie du sacerdoce académique et l’hérésie dis
tinguée des francs-tireurs à blanc fait partie des mécanismes
qui contribuent à maintenir la hiérarchie des objets et, du
même coup, la hiérarchie des groupes qui en tirent leurs pro
fits matériels et symboliques.
L’expérience montre que les objets que la représentation
dominante traite comme inférieurs ou mineurs attirent sou
vent ceux qui sont les moins préparés à les traiter. La recon
naissance de l’indignité domine encore ceux qui s’aventurent
sur le terrain interdit lorsqu’ils se croient tenus d’afficher une
indignation de voyeur puritain qui doit condamner pour pou
voir consommer ou un souci de réhabilitation qui suppose la
soumission intime à la hiérarchie des légitimités ou encore une
combinaison habile de distance et de participation, de dédain
et de valorisation qui permet de jouer avec le feu, à la façon de
l’aristocrate qui s’encanaille. La science de l’objet a pour
condition absolue, ici comme ailleurs, la science des diffé
rentes formes du rapport naïf à l’objet (dont celui que le cher
cheur peut entretenir avec lui dans la pratique ordinaire),
c’est-à-dire ici la science de la position de l’objet étudié dans la
hiérarchie objective des degrés de légitimité qui commande
toutes les formes d’expérience naïve. La seule manière
d’échapper à la relation naïve d’absolutisation ou de contre-
absolutisation consiste en effet à appréhender comme telle la
structure objective qui commande ces dispositions. La science
ne prend pas parti dans la lutte pour le maintien ou la sub
version du système de classement dominant, elle le prend pour
objet. Elle ne dit pas que la hiérarchie dominante qui traite la
peinture conceptuelle comme un art et la bande dessinée
comme un mode d’expression inférieur est nécessaire (sinon
5. De même que la hiérarchie des domaines entretient une relation
étroite (mais complexe - parce que médiatisée par la réussite scolaire)
avec l'origine sociale, il est probable que l'orientation vers l'un ou l'autre
point de l'espace des objets de recherche exprime la position dans le
champ et la trajectoire qui y conduit (lire « La défense du corps »,
P. Bourdieu, L. Boltanski et P. Maldidier, Information sur les sciences so
ciales, 1971, n° 10-4).
126 - Méthode scienfitique & hiérarchie sociale des objets
sociologiquement) ; elle ne dit pas davantage quelle est arbi
traire, comme ceux qui s’arment du relativisme pour la ren
verser ou la modifier et qui, au terme, ne feront quajouter un
degré, le dernier, à l’échelle des pratiques culturelles considé
rées comme légitimes. Bref, elle n oppose pas un jugement de
valeur à un jugement de valeur mais elle prend acte du fait que
la référence à une hiérarchie des valeurs est objectivement ins
crite dans les pratiques et en particulier dans la lutte dont cette
hiérarchie est l’enjeu et qui s’exprime dans des jugements de
valeur antagonistes.
Des champs situés en un rang inférieur dans la hiérarchie
des légitimités offrent à la polémique de la raison scientifique
une occasion privilégiée de s’exercer, en toute liberté, et d’at
teindrepar procuration, sur la base de l’homologie qui s’établit
entre des champs de légitimité inégale, les mécanismes
sociaux fétichisés qui fonctionnent aussi sous les censures et
les masques d’autorité dans l’univers protégé de la haute légi
timité. Ainsi, l’allure de parodie que revêtent tous les actes du
culte de célébration lorsque, abandonnant leurs objets atti
trés, philosophes présocratiques ou poésie mallarméenne, ils
s’adressent à un objet aussi mal placé dans la hiérarchie en
vigueur que la bande dessinée, trahit la vérité de toutes les
accumulations lettrées. Et le même effet de désacralisation
que la science doit produire pour se constituer et reproduire
pour se communiquer est plus facilement obtenu dès que l’on
s’oblige à penser l’univers trop prestigieux et trop familier de
la peinture ou de la littérature à travers une analyse de l’alchi
mie symbolique par laquelle l’univers de la haute couture pro
duit la foi dans la valeur irremplaçable de ses produits.
Interventions, 1971 -1980 - 127
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* propos rJr tire fr- Capital“ », Actes de la recherche en sciences sociales, novembre 1975, n° 5/6, p. 65-79.
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.•iv
NOVEMBRE I 9 7 5
Les travaux présentés ici ont en commun
de passer la critique normalement impar
tie à la science sociale. Crime de lèse-
majesté, ils prennent pour objet la philoso
phie, discipline dominante qui, par tradi
tion, assigne aux sciences leurs limites, les
classe et les ordonne, et sous ses airs de
liberté contribue à sa façon à mettre de
l'ordre, et pas seulement dans la science.
Il a fallu s'y résoudre : la philosophie, qui
exerçait son empire de haut et de loin, doit
aujourd'hui, pour survivre, proclamer sa
propre mort et, en se diluant, dans la
science sociale, tenter de la dissoudre.
Dans un univers où les positions sociales
s'identifient souvent à des "noms", la cri
tique scientifique doit parfois prendre la
forme d'une critique ad hominem. Comme
l'enseignait Marx, la science sociale ne
désigne "des personnes que pour autant
qu'elles sont la personnification" de posi
tions ou de dispositions génériques - dont
peut participer celui qui les décrit. Elle ne
vise pas à imposer une nouvelle forme de
terrorisme mais à rendre difficiles toutes
les formes de terrorisme.
Déclaration d'intention du numéro 5/6, novembre 1975,
Actes de la recherche en sciences sociales.
la production
de Tidéologie dominante
mCtüîlffl
par Teilhatti du Oltarditi
Paru dans Actes de~la recherchiren sciences sociates, 1576, n3 273, p 3
ENCYCLOPEDIE
DES
IDEES REÇUES
ET DES LIEUX COMMUNS
EN USAGE EttNS LES LIEUX
NEUTRES
*11 faut connaître tous les bouquins à la mode, tous
les sujets à la mode sur la société bloquée, toutes les
sociétés bloquées, post-industrielles, pré-industrielles,
débloquées, de consommation, de loisir.*
ET U D IA N TE de L IEP
Amérique « Les USA constituent [...] un modèle sociologique
de dix à quinze ans en avance sur nous et de trente à quarante
ans sur les pays de l’Est. »
M. PONIATOWSKI, Cart. sur t., 100.
■ Economiquement, un Américain vaut trois Français. »
L. Armand, 76.
- Les Américains qui nous précèdent dans révolution aauelle. »
1985, 93. V. aussi p. 13, 19, 34, 45, 5 1, 52, 55, 57, 62, 67, 68, 81,
87, 89,104, 1 1 1 , 114 , 1 2 1 , 13 2
v. EVO LUTIO N; FU TU R
..i
Arrière-garde « Les uns, saisis d’angoisse, ont des réactions de
défense et de refus aveugle et combattent désespérément à
l’arrière-garde. D ’autres, au contraire, tombent dans l’excès
inverse et exigent l’adoption immédiate de mesures radicales
.dlant au-devant, et plus souvent encore à côté de l’avenir qui
nous attend. Ainsi les “passionaria” du M LF ou les nihilistes et
1rs gauchistes professionnels de la destruction. »
M. PONIATOWSKI, Con. ch., 84.
passéistes.
Interventions, 19 7 1 -1 9 8 0 -1 3 1
BLO Q UÉ (ant. débloqué, ouvert).
« Que la société française soit une “société bloquée”, tout le
monde désormais l’admet, même si ce n’est que du bout des
lèvres. »
M. CRO ZIER, 7.
« Verrou débloqué » :
« Nous avions conscience que chaque producteur pourrait produire
beaucoup plus qu il ne produisait, s’il s’y prenait bien, si certaines
difficultés étaient levées, si certains verrous étaient débloqués. C ’est
peut-être là l’idée centrale de la planification française. »
J. FO URASTIÉ, Plan, éco., 13.
« Au cœur de la synthèse républicaine se trouvait une société parti
culièrement compliquée que l’on pourrait appeler la société bloquée.
[...] La société française du début des années 1960 est un mélange
de traits anciens et nouveaux. Les changements qui s’y déroulent
sont les plus étendus depuis la Révolution française ; la société est
débloquée. »
S. H O FFM AN N , Rech. France, 17, 78.
¥ Bonheur « La montée culturelle de notre société va prendre le
relais de la croissance économique. Est-ce dire qu’à ces condi
tions le bonheur sera mieux assuré ? Encore faudrait-il le défi
nir et la philosophie s’y épuise. »
V. G ISCAR D D ’ESTAING, Hum an. la croiss.
[■■.]
* Centralisation (ant. décentralisation)
1. Ex. « L’étouffante centralisation napoléonienne. »
M. CRO ZIER, 14 5 .
2. « Il faut essayer de naturaliser le citoyen en recherchant le
moyen de faire remonter les aspirations individuelles au
niveau des grandes décisions. Déconcentration, décentralisa
tion de l’administration et des entreprises, régionalisme éco
nomique tâtonnent dans la bonne direction. »
V. GISCARD D ’ESTAING, Human. la croiss.
v. BLOQUE, cloisonnement
[...]
CLA SSES (sans). « Il est frappant de voir la société s’orienter
vers une structure sans classe. »
M. PONIATOWSKI, C.E., 209.
132 - La production de l'idéologie dominante
« En plus, l’égalisation des conditions de vie tend à s’établir
notamment par l’habillement et l’habitat. Les cloisonnements
entre les classes sont de ce fait en voie de se dissoudre. »
L. AR M A N D , 14 4 .
[...]
COMMUNISME « Le socialisme, dans l’acception habituelle
du terme —mieux vaudrait dire collectivisme ou communis
me - est négation du temps, aspiration à l’immuable, nostal
gie de ces sociétés primitives qui se perpétuaient pareilles à
elles-mêmes à travers les millénaires et où le lent progrès des
idées et des formes faisait songer à l’immobilise des dieux. »
C. HARMEL, Libér., 10.
i>.1. BLOQUE, IDEOLOGIES, passéistes.
v.2. syndicalisme.
* Complexité « Le gouvernement d’un pays a revêtu en trente
ans une complexité qui n’existait pas auparavant. Son effica
cité exige la connaissance technique de problèmes, de
rouages, de méthodes des services administratifs, que ménage
seul un long apprentissage. »
M. PONIATOWSKI, Cond., ch., 10.
v. CHEFS, ELITES, IN TELLIG EN CE.
* Concurrence « La concurrence internationale doit entraîner
une concentration industrielle croissante. »
Copie EN A, 19 6 6 .
v. Amérique, EVO LUTIO N, CROISSANCE.
U
DON « Il naît des hommes, il naît des femmes, il naît des
filles uniques et des familles de dix enfants, il naît des enfants
doués pour l’étude et d’autres très doués pour les travaux
manuels. »
V. GISCARD D’ESTAING, Econ. et soc. hum., 427.
* Une société scientifique est construite sur renseignement : les
inégalités natives des aptitudes scolaires sont en passe d’engendrer
des inégalités sociales aussi fortes que les inégalités héréditaires des
patrimoines fonciers. »
J. FOURASTIE, Monde, 245.
v. cerveau, EXCLUS, génétique, handicap, IN TELLIG EN CE.
Interventions, 1 9 7 1 -1 9 8 0 -1 3 3
L'intelligence est la vertu princi
pale du chef (ou guide ) moderne.
,
connaissance qui ne se transmet
pas héréditairement. Sa légitimi
Adaptation créatrice au change té n'a pas à se légitimer : elle
,
ment elle permet d'affronter
avec efficacité>dynamisme , repose sur l'inégalité des dons
dans l'égalité des chances qui dis
ouverture et réalisme les pro tingue les plus aptes et les moins
blèmes de complexité et de aptes, les exclus, les laissés-pour-
dimension toujours croissantes compte, les handicapés (du cer
que pose le monde moderne. veau), ceux qui ne pourront pas
Elle est l'encéphale d'un corps suivre la cadence.
social qui aura de plus en plus
besoin d'encéphale dans un L'intelligence permet de prévoir et
monde ou le supplément de cer de prévenir la révolte des exclus
veau a remplacé le supplément dont mai 1968 est l'exemple le
d'âme. Scientifique, elle se légiti plus fameux. Elle impose une
me scientifiquement : elle parle le politique d'assistance et de réédu
langage imposant de l'entropie, de cation qui seule peut arracher les
l'information, de l'informatique, exclus à l'angoisse ou à la révolte
de l'ordinateur et de la program en leur faisant trouver le bonheur
mation linéaire ; ses métaphores dans Vacceptation de l'inéluc
préférées sont empruntées à la table. Elle distingue les nouveaux
biologie ou à la physique. Son guides, tournés vers l'avenir et
eugénisme invoque volontiers la capables d'affronter le choc du
génétique. Son réalisme s'instruit futur parce qu'ils ont compris les
des leçons de l'histoire des
,
régimes de l'économie keynésien-
ne et de Véthologie à la Lorenz.
leçons du passé, de tous les pas
séistes de droite et de gauche qui
refusent le monde moderne et ne
La nouvelle élite possède l'auto reconnaissent pas le caractère iné
rité la plus naturelle : celle de la luctable de l'évolution.
S la vertu principale du chef L'intelligence eet la vertu principale 1< * L*intelligence eat
t la vertu principale du chef L*intelligence eet la vertu principale < 9 L ’intelligence «ait
i la vertu principale du chef L 1intelligence est la vertu principale < p L'intelligence mî
gence t i la Vertu principale du chef L 'intelligence eet la vertu principale * f L'intelligence etr.
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gence < b la vertu pri\ digence es
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gence t t la vertu Tbonc* et
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gence
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gence Welligence e
gence intelligence «
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Çte > * L 'intelligence e
__ 'principale < * L'intelligence er
T la vertu principale * 9 L'intelligence r
u intelligence eat la vertu principale < r L'intelligence r
du chef L'intelligence eet la vertu principale < p L 'intelligence em
du chef L 'intelligence eet la vertu principale < F L'intelligence t
du chef L 'intelligence eet la vertu principale < p L'intelligence 6‘
du chef L'intelligence eet la vertu principale < ' L'intelligence «
du chef L*intelligence eet la vertu principale i p L'intelligence r
du chef L'intelligence eet la vertu principale < ’ L'intelligence
(néo) LIBERALISM E « La forme la plus savante de la pensée
économique moderne est la pensée libérale. [...] Elle com
porte des idées très originales telles la théorie de la croissance
continue ou la théorie de la recherche de l’équilibre à un cer
tain niveau économique. C ’est donc une théorie très avancée
et nouvelle. D ’où, à mon avis, la nécessité de lui donner un
nom moderne : néolibéralisme. »
V. GISCARD D ’ESTAING, Quel aven, pour l’Eur.
v. CHANGEM ENT, CROISSANCE, dépassement
t...]
* Retard « En retard sur les Etats-Unis et la Russie, nous ne
pourrons que constater l’accroissement de ce retard quels que
soient les progrès que nous réalisons, car nous allons moins
vite. Pour changer de vitesse, il faut changer de dimension. »
L. AR M AN D , 78.
v. concurrence, CROISSANCE.
u
* Terroir (péj.)
« L’attachement au terroir est un sentiment respectable, mais
il freine considérablement les changements de domicile. »
1985, 37.
« Les zones désertiques ne devront pas être des terroirs vieillis
où déclinent lentement des activités ancestrales et des popu
lations aigries condamnées à une assistance permanente tou
jours insuffisante. »
19 8 5 ,7 4 .
v. AGRICULTEURS, déserts, EXCLUS, laissés pour compte.
I...1
* Traditionnel « Ce problème devient particulièrement
urgent pour nous, Français, dans la mesure où notre style
d’action et notre mode d’organisation semblent désormais de
moins en moins efficaces dans le monde moderne. Quoi que
nous pensions, nous ressentons tous un certain épuisement
de notre style traditionnel. »
M. CRO ZIER, 12 8 .
v. M UTATIONS.
[..J
URSS « La société la plus bloquée qui soit. »
M. PONIATOWSKI, C . E., 20.
Interventions, 1 9 7 1 -1 9 8 0 -1 3 5
La science royale
& le fatalisme du probable
Un passé condamné
Le discours dominant sur le monde social doit sa cohérence
pratique au fait quil est produit à partir d’un petit nombre de
schèmes générateurs qui se laissent eux-mêmes ramener à l’op
position entre le passé (dépassé) et l’avenir ou, en termes plus
vagues et apparemment plus conceptuels, entre le traditionnel
et le moderne1. Comme celles du mythe, les oppositions fon
damentales de ce système pratique, fermé/ouvert, bloqué/
débloqué, petit/grand, clos/ouvert, local/universel, etc., sont à
la fois des relations formelles, qui peuvent fonctionner dans
les contextes les plus différents, à propos des objets les plus
divers, et des contrastes vécus, des expériences antagonistes
telles que l’opposition entre le petit village et la grande ville,
entre l’épicerie et le drugstore, le marché et le supermarché,
entre l’avant-guerre et l’après-guerre, entre la France et
l’Amérique, etc. Quel que soit le terrain auquel il s’applique,
le schème produit deux termes opposés et hiérarchisés, et du
même coup la relation qui les unit, c’est-à-dire le processus
d'évolution (ou d’involution) conduisant de l’un à l’autre (soit
par exemple le petit, le grand et la croissance).
Chacune des oppositions fondamentales évoque, plus ou
moins directement, toutes les autres. C’est ainsi par exemple
que de l’opposition entre le « passé » et l’« avenir », on peut
passer à l’opposition entre le « petit » et le « grand », au double
sens de « planétaire » et de « complexe », ou encore à l’oppo
sition entre le « local », c’est-à-dire le « provincial » ou le
« national » (et le nationaliste), et le cosmopolite, qui, prise
sous un autre rapport, s’identifie à l’opposition entre l’« im
mobile » et le « mobile ». Sous un autre rapport encore, l’op
position cardinale évoque l’opposition entre les droits acquis,
l’héritage, les « privilèges », et le « dynamisme » ou la « mobi
lité », la « mutation » et le « changement ». Par une inversion
1. Comme on le voit dans les usages qu'en font la conversation quoti
dienne ou la lutte politique, cette opposition qui, selon l'humeur idéolo
gique, peut soutenir indifféremment la déploration du perdu ou l'exal
tation du progrès, produit des problématiques intrinsèquement vicieuses.
136 - La production de l'idéologie dominante
Nous cherchons à soulever le couvercle
qui pèse sur la tête des plus pauvres. J.-J. Servan-Schreiber
systématique de la table des valeurs du traditionalisme pri
maire, le passé n est jamais évoqué positivement ; il n apparaît
que comme « frein » quil faut « débloquer », « facteur de
retard » quil faut neutraliser. Les tenants par excellence de ce
passé « dépassé », qu’il faut abolir, sont les « agriculteurs » (et
à un moindre degré les « artisans »), dont l’attachement au
« terroir » constitue un obstacle à la « mobilité » exigée par le
progrès technologique. Par l’intermédiaire de l’opposition
entre le « clos » et l’« ouvert », entre l’« esprit de clocher » et
l’esprit cosmopolite, on peut retrouver l’opposition entre le
« bloqué » et le « débloqué », le « cloisonnement » et le « dé
cloisonnement », bref toutes les antithèses impliquées dans
l’opposition entre la France et l’« Amérique ». [...] Dans la
mesure ou l’on identifie les freins et les résistances à la défense
(poujadiste) des « droits acquis » et des « privilèges », on peut
donner a la « fonction d’élimination » que doit remplir la pla
nification une allure résolument progressiste.
Mais l’effet le plus directement politique de l’opposition
cardinale se révèle lorsque, appliquant à l’opposition entre la
droite et la gauche le nouveau système de classification, on
tient que cette opposition fondamentale de l’espace politique
est « dépassée », et du même coup la politique elle-même. Du
point de vue d’une taxinomie qui range indifféremment dans
le camp des « passéistes » les paysans et les syndicalistes, la
bureaucratie d’Ëtat et les bureaucraties de partis, le « pouja
disme » et le « communisme », il n’est pas de témoignage plus
décisif d’une « mentalité passéiste » (en particulier chez les
« clercs ») que le fait de refuser de renvoyer au passé le plus
radicalement dépassé l’opposition entre la droite et la gauche
et tout ce qui peut ressembler à quelque chose comme les
classes et la lutte des classes. C’est au nom de ce postulat, tout
à fait implicite, qu’un institut de sondage d’opinion peut, en
toute inconscience et sans intention d’imposer sa probléma
tique, poser une question comme celle-ci : « Pendant long
temps on a distingué en France deux grandes tendances, la
gauche et la droite. Estimez-vous qu’à l’heure actuelle cette
distinction a encore un sens ou quelle est dépassée ? »
(SO FR E S, février 1970). La seule proposition explicite (« On a
distingué deux grandes tendances ») dissimule une série de
propositions implicites : i° on distingue aujourd’hui deux
grandes tendances —puisque seule se pose la question de leur
sens ; 20 cette distinction avait un sens autrefois —proposition
impliquée dans encore et dépassé ; 30 cette distinction est déjà
138 - La production de l'idéologie dominante
dépassée ou en voie de dépassement —puisqu on se demande
si elle a encore un sens. Par le seul fait de construire la ques
tion selon l’opposition avant c était vrai / et maintenant est-ce
vrai ? et d’introduire ainsi l’idée d’évolution et avec elle l’idée
que l’opposition entre la droite et la gauche est dépassable, on
produit une fausse alternative qui s’établit entre : i° a encore un
sens (pour certains), c’est-à-dire n’est pas encore dépassée mais
le sera avec le temps (donc est déjà passée pour ceux qui savent
qu elle le sera de toute façon), et 2° est déjà dépassée. Ainsi, la
question ostentatoirement objective {cf. la symétrie finale)
masque une thèse politique (la distinction est dépassable) qui
enferme elle-même une mise en demeure politique subtile
ment mondaine : est-ce que vous êtes assez dépassé (Le. à
droite ou à gauche) pour ne pas savoir que l’opposition entre
la droite et la gauche est dépassée ?
On voit tout ce qui se trouve impliqué dans le seul fait de
traiter les termes opposés comme moments d’une évolution
nécessaire. Le « marxisme est un « archaïsme », tout comme,
symétriquement, le « fascisme » et le « parlementarisme ». Le
rapport du « clos » et de l’« ouvert », de la « stagnation » et de
la « croissance », du « petit » et du « grand », de l’« immobile »
et du « mobile », du national et du multinational, de la France
et des États-Unis, est celui du passé dépassé et de l’avenir
inévitable, donc souhaitable. Ce qui, dans le présent, est
« isolé », « fermé », « hermétique », « sclérosé », « rigide », « blo
qué », est d’avance condamné ou, plus exactement, se
condamne et mérite d’être condamné : le « conservatisme »
des « élites traditionnelles » (« maire, curé, châtelain »), la
•«tendance au césarisme», le « poujadisme », les « petites
entreprises », la « résistance à la compétition institutionnelle,
créatrice de risques, destructrice de monopoles », le « malthu
sianisme », les « privilèges », la « résistance au changement »,
<• l’attachement aux droits acquis et aux statuts », P« obscu
rantisme », le « parlementarisme inadapté et périmé », le
marxisme » et ses « politiciens passéistes ». La transforma
tion escomptée à la rigueur d’une sélection darwinienne : la
« peur de l’avenir » qui domine les « passéistes », c’est-à-dire les
« citoyens les plus faibles », ceux qui, comme les « paysans »,
<s’inquiètent », n’osent pas affronter le « choc du futur »,
recherchent la « sécurité » (sociale), les protections et ne peu
vent « assumer leur temps » est bien fondée : l’avenir est au
progrès technique », a F« ouverture », à la « mobilité », à la
compétence », à la « concurrence », à la « communication ».
Interventions, 1971-1980 - 1 3 9
L’efficacité proprement symbolique du discours dominant
tient pour une part au fait que la logique molle et l’ajustement
partiel et biaisé au réel qui le caractérisent lui confèrent le pou
voir de s’imposer à tous ceux qui ne disposent pas d’un système
de classement concurrent et même, en plus d’un cas, à ceux
qui, capables de lui opposer un corps de doctrine constitué,
mettent en œuvre sans le savoir les schèmes qui sont à son
principe. On n’aurait pas de peine à trouver des applications
manifestes des schèmes dominants au-delà des limites que les
divisions politiques leur assignent et la polémique politique
fait ses délices de ces décalages entre les expressions de l’habi-
tus et les manifestations conscientes et contrôlées de la com
pétence proprement politique. S’il en est ainsi, c’est que les
carrières institutionnelles que dressent les unités politiques
constituées, groupes conscients d’eux-mêmes, définis par les
frontières qu’ils se donnent, c’est-à-dire par une délimitation
stricte de l’appartenance et de l’exclusion, introduisent des dis
continuités dans la continuité des habitus : des esprits sem-
blablement structurés peuvent ainsi se trouver rejetés de part
et d’autre de ces barrières. En tant que système d’écarts dis
tinctifs, le classement politique tend à engendrer du disconti
nu à partir du continu (à la façon de la langue qui produit des
phonèmes distinctifs à partir d’un continuum sonore) et à
maximiser les écarts et les distances en contraignant à chaque
moment les groupements politiques à utiliser tout l’espace
politique qu’il définit. Les opinions et les pratiques engendrées
par l’habitus (par exemple sur les terrains qui ne sont pas poli
tiquement constitués) peuvent ainsi entrer en contradiction
avec celles qu’implique une position déterminée dans l’espace
politique et que la compétence politique peut permettre,
simultanément, de produire.
Une rhétorique politique
L’histoire des régimes, des institutions, des événements ou des
idées fonctionne non comme culture historique, simple accu
mulation de biens symboliques qui est à elle-même sa fin,
mais comme méthode de perception et d’action politiques,
ensemble de schèmes opératoires qui permettent d’engendrer,
en dehors de toute référence aux situations originaires, des dis
cours ou des actions chargés de toute une expérience histo
140 - La production de l'idéologie dominante
rique. C’est ainsi qu’un schème purement rhétorique comme
celui qui consiste, selon l’enseignement explicite de « Sciences-
Po », à opposer deux positions extrêmes (dirigisme et libéralis
me, parlementarisme et fascisme, etc.) pour les dépasser en
« élevant le débat », fonctionne comme une matrice de dis
cours et d’actions universellement conformes (c’est-à-dire
conformes aux intérêts bien compris de la classe) parce qu’il
reproduit la double exclusion de l’arrière-garde conservatrice
et de l’avant-garde progressiste qui définit synchroniquement
le conservatisme éclairé : les positions qu’il n’engendre que
pour les écarter (et imposer ainsi une troisième voie), repré
sentent le passé historique de la classe dominante, les voies
quelle a déjà explorées et ses échecs passés, soit essentiellement
le parlementarisme radical-socialiste qui aboutit au Front
populaire et le vichysme qui aboutit à l’effondrement de 1915
et au « danger communiste ». La rhétorique enferme une poli
tique parce quelle enferme une histoire. [...]
La fin des idéologies & la fin de l'histoire
Mais la plus importante des leçons de l’histoire est la décou
verte que l’on ne peut plus rien attendre de l’histoire, que
l’univers des régimes politiques (modes de domination) pos
sibles est fini. Dans les discours de conversion et de reconver
sion destinés aux fractions attardées de la classe, le schème tria-
dique s’applique aux grandes impasses du passé — « tenta
tions » historiques de la classe dominante, parlementarisme ou
pétainisme, libéralisme ou dirigisme, qui divisent encore la
classe dominante comme elles l’ont divisée dans le passé —,
pour imposer la nécessité d’ouvrir une troisième voie. Au pre
mier rang des impasses du passé, le parlementarisme, qui
appelle les extrémismes, et le fascisme, tentation permanente
de la fraction réactionnaire de la classe dominante, dans lequel
une fraction des intellectuels avait pu reconnaître, au moins
un moment, son rêve d’une dictature de la compétence.
L’histoire a converti en dilemmes désespérés les alternatives les
plus radicales du passé 2. Fascisme et communisme sont mor
tellement réconciliés dans le stalinisme. Si les voies les plus
2. Le nouveau discours dominant rapproche des gens qui ont en com
mun d'être revenus de tout : du fascisme quand il reviennent de la
droite ; du communisme quand ils reviennent de la gauche.
Interventions, 19 7 1 -1 9 8 0 -1 4 1
opposées convergent, le temps de la politique est fini. La théo
rie de la convergence (des régimes capitalistes et communistes)
enseigne qu il n y a plus de place dans l’histoire pour le rêve de
cette rupture radicale avec les tendances immanentes que l’on
appelle révolution. À l’Est rien de nouveau. L’histoire a épuisé
l’univers des solutions politiques possibles. Dans cet espace
politique fini, avec ses voies, toutes déjà explorées, qui ne
mènent nulle part, comme le fascisme, continuation désor
mais impossible de la démocratie libérale par d’autres moyens,
ou qui, comme le communisme, ne mènent au mieux qu’au
même point, c’est-à-dire à la croissance, et à un prix incom
parablement plus élevé (au moins pour les anciens domi
nants), c’en est fini des « idéologies » et, en dehors du réfor
misme éclairé, il ne reste plus que les utopies.
Pour produire l’effet de fermeture absolue de l’univers des
possibles qui condamne Billancourt aux espérances raison
nables offertes par les nouveaux dominants, il suffit d’opérer
l’identification des extrêmes qui transforme les alternatives en
dilemmes. Le libéralisme est le centre d’une ligne dont les
extrêmes se touchent : « totalitarisme fasciste » et « totalitarisme
communiste» se confondent, cernant de tous côtés l’espace
libéral. Parce qu’ils peuvent être aussi bien opposés que confon
dus dans le même refus, les deux « autoritarismes », « fasciste »
ou « soviétique », peuvent soit fonctionner comme les pôles
opposés d’un espace politique dont le libéralisme est le centre,
le point d’équilibre, le « point de plus grande tension », soit,
réunis, constituer l’un des deux extrêmes d’une nouvelle triade :
c’est ainsi que l’« économie concertée » (ou « encadrée ») ou la
« planification indicative » s’opposent d’un côté à la « planifica
tion autoritaire » (« fasciste » ou « soviétique ») et de l’autre côté
à P« anarchie libérale » ; de même, le « parlementarisme ratio
nalisé » s’oppose d’un côté au « césarisme » (« fasciste » ou
« soviétique ») et de l’autre au « parlementarisme inefficace » de
la Ve République. Une fois écartées toutes les alternatives
dépassées, il ne reste que l’évidence du choix forcé, celui de la
croissance et de la planification libérale 3.
3. La fermeture du champ des possibles et l'optimisme «réaliste» qu'en
gendre, inévitablement, la théorie de la convergence quand elle est asso
ciée à la mystique de la croissance, interdit de concevoir les
revendications révolutionnaires autrement que sur le modèle de la jac
querie : volonté désespérée de nivellement et d'égalisation dans la mi
sère inspirée par le ressentiment (lire, par exemple, P. Massé, « L'univers
d'Edmond Maillecottin », Le Monde, 3 juillet 1968).
142 - La production de l'idéologie dominante
LA CULTURE DU RICHE
La politique est aussi le principe de constitution
de la "culture générale” et, notamment, de la cul
ture littéraire exigée à l’exposé oral du concours
d’entrée à l'ENA : les taxinomies politiques en
vigueur à Sciences-Po fournissent les principes
de sélection des auteurs retenus et les principes
de classification qui leur sont appliqués. Ainsi,
par exemple, le cours de préparation a l'ENA du
Centre de formation professionnelle et de perfec
tionnement (d'où provient la liste ci-dessous) dis
tingue parmi les écrivains du 20e siècle les "tra
ditionalistes" ("Saint-Exupéry, G. Bernanos, H. de
Montherlant"), les "néo-monarchistes" et les
"néo-fascistes" ("C. Maurras, M. Barres, R.
Brasillach") et les "écrivains engagés" à la
"recherche d'un nouvel humanisme" (S. Weil, "E.
Mounier : le personnalisme et la révolution du
20e siècle", "l'humanisme héroïque de Camus et
Malraux", etc.). Mais cette culture disparate, qui
n'hésite pas à faire référence à Sartre, à Marcuse
ou à Marx, n'est pas seulement un instrument
d'intériorisation des valeurs "viriles" - celles du
"chef1- dont l'ENA entretient le culte : le "grand
lyrisme physique du sport" ("Montherlant"), le
"goût du peuple" et de la "fraternité" ("Péguy"), le
"stoïcisme" ("Saint Exupéry"), la recherche de la
"fusion de ces deux passions profondes [...] le
règne humain et Dieu" ("Teilhard de Chardin").
Elle a aussi pour fonction de fournir aux futurs
hauts fonctionnaires auxquels elle est inculquée,
les armes nécessaires pour attaquer l'adversaire
sur son propre terrain, celui de la "pensée de
gauche" "résolument hostile au capitalisme",
voire, de la culture marxiste (comme Chirac, rap
pelant à Marchais, lors d'un "Face à face", les
"principes fondamentaux du léninisme").
Interventions, 1 9 7 1 -1 9 8 0 -1 4 3
La science royale
Le fatalisme qu enferme l’idéologie de la fin des idéologies et
l’exclusion corrélative de tous les possibles latéraux sont la
condition cachée d’un usage scientiste de la prévision statis
tique et de l’analyse économique. L’univers du pensable étant
défini, la science économique (et, surtout depuis Mai 68, chez
les technocrates du bonheur, la science sociale) est la politique
dans la mesure où, sous apparence d’énoncer l’être, elle
annonce ce qui doit être. Conçu et appliqué par des gens qui,
ayant exclu tout changement radical d’axiomatique, sont
convertis à l’idée qu’en matière de politique, comme en
d’autres temps en matière de morale, « il suffit de bien juger
pour bien faire », que leur science est politique et leur poli
tique scientifique, le plan est proprement une politique, mais,
si l’on peut dire, dépolitisée, neutralisée, promue à l’état de
technique. Par suite, il représente la forme par excellence du
langage performatif. S’il existe une science politique ou, ce qui
revient au même, une politique scientifique, le seul avenir est
l’avenir de la science, qui appartient aux plus compétents, jus
tifiés dans leur monopole de la politique par leur monopole de
la science. Le modèle économétrique,. projection reproduc
trice, est ce qui permet de dégager du passé un avenir néces
saire lorsqu’on suppose constants les paramètres dont dépend
la reproduction de l’ordre établi, c’est-à-dire l’ensemble des
relations d’ordre qui constituent la structure sociale. De là le
sociologisme absolu du discours prospectif : toute utopie se
trouvant exclue par définition, il reste seulement le choix du
nécessaire, qui s’impose par sa seule évidence à des dirigeants
assez compétents et lucides pour accéder à une vision totale,
par cela les intérêts privés et les vues partielles où s’enferme le
commun. La politique est la science royale dont parlait Le
Politique : il lui appartient d’imposer l’évidence de ses choix à
ceux qui, faute d’être capables d’en reconnaître la nécessité, en
subissent seulement les effets, (prouvant les contraintes
« inévitables » qu’ils impliquent soit dans l’« apathie poli
tique », faussement déplorée, soit dans la révolte, réellement
déplorable. C’est pourquoi le conservatisme éclairé se conçoit
comme inséparable d’une immense entreprise d’éducation,
sorte à'Aufklarung économico-politique d’où sortira l’homme
nouveau capable de choisir librement le souverain bien que ses
souverains ont choisi pour lui. [...]
144 - La production de l'idéologie dominante
Ni science ni phantasme, le discours dominant est une poli
tique, cest-à-dire un discours puissant, non pas vrai, mais
capable de se rendre vrai —ce qui est une façon comme une
autre de se vérifier —en faisant advenir ce quil annonce, en
partie par le fait même de l’annoncer. L’efficacité du plan n’est
pas celle du droit, bien que sa vraie nature se rappelle dans le
fait que des oppositions d’apparence formelle, comme le clos
et l’ouvert, le local et le cosmopolite, recouvrent en réalité des
politiques, c’est-à-dire des mesures législatives et administra
tives (surtout fiscales), comme la suppression des barrières
douanières et des protections assurant la survie des catégories
qu’il s’agit de liquider. À la façon de la règle selon Weber, le
plan n’agit que si l’intérêt à lui obéir l’emporte sur l’intérêt à
lui désobéir. Il doit son efficacité au fait qu’il est le discours
dans et par lequel la nouvelle classe dominante s’annonce à
elle-même son intérêt, cet intérêt bien compris qui est la seule
loi d’une politique rationnelle 4.
Le discours dominant sur le monde social n’a pas pour fonc
tion seulement de légitimer la domination mais aussi d’orien
ter l’action destinée à la perpétuer, de donner un moral et une
morale, une direction et des directives à ceux qui dirigent et
qui le font passer à l’acte. C’est pourquoi il ne peut avoir
quelque efficacité et s’imposer comme une politique réaliste,
c’est-à-dire comme un projet d’action doté de chances raison
nables de succès que dans la mesure où il propose une vision à
la fois biaisée, parce que partielle et intéressée, et réaliste, c’est-
à-dire capable d’imposer sa propre nécessité à tous ceux qui se
placent au point de vue d’où elle est prise, mais à ceux-là seu
lement, à la façon d’une vue perspective. C ’est ainsi par
exemple que les structures fondamentales de cette vision, telles
les oppositions cardinales entre le clos et l’ouvert, entre le local
et le multinational, désignent de manière très réaliste le centre
du conflit qui oppose l’avant-garde « technocratique » aux
groupes sociaux à base locale : en finir avec le parlementaris
me des notables locaux que l’attention exclusive aux intérêts
4. Tel est le fondement, qui n'a rien de mystérieux, du pouvoir que le
nouveau discours dominant accorde à l'information et qu'énonce très
bien Fourastié, avec son innocence coutumière : « Convaincre des gens
de faire quelque chose, mais les convaincre par l'exposé de la situation,
par la prise de conscience du réel, nullement par des règlements. Il ne
s'agit pas d'obliger les personnes à agir, mais de les informer de certaines
realités et de les amener à constater qu'il est de leur intérêt, qu'il est de
leur nature, d'agir dans certaines directions et selon telles méthodes. »
0. Fourastié, Planification économique en France, op. cit., p. 32 et 40)
Interventions, 1971-1980 - 1 4 5
corporatifs et/ou locaux condamne à la cécité aux problèmes
nationaux (cest-à-dire multinationaux), c’est en finir aussi
avec les groupes, paysans, artisans, petits commerçants, dont
ils défendent les intérêts et au nom desquels ils s’opposent aux
directives nationales (c’est-à-dire multinationales) ; c’est opé
rer l’unification du marché économique et symbolique en fai
sant disparaître les marchés locaux, dotés d’une logique relati
vement autonome. [...]
Le pouvoir proprement politique ne réside ni dans la simple
adaptation aux tendances structurales ni dans l’imposition
arbitraire de mesures directement intéressées mais dans une
exploitation rationnelle des tendances structurales (mises au
jour par la statistique) visant à renforcer par une intervention
expresse la probabilité de celui des avenirs possibles qui est le
plus conforme aux intérêts des dominants. C’est ici que l’in
formation —que chante l’idéologie du « chef » moderne —joue
un rôle déterminant en permettant d’anticiper les avenirs pro
bables, d’en mesurer la « prétention à exister », comme disait
Leibniz, et d’évaluer avec précision les chances de réussite et
les coûts de l’action destinée à faire advenir l’un d’entre eux.
Une des fonctions des lieux neutres est de favoriser ce que
l’on appelle communément les échanges de vues, c’est-à-dire
l’information réciproque que la vision que se font de l’avenir
les agents qui ont à la fois le plus d’information sur l’avenir et
le plus de pouvoir sur l’avenir. La science des tendances ne
serait rien sans la prescience de la représentation que se font
des tendances ceux qui ont pouvoir de les infléchir, c’est-à-dire
sans la prescience mutuelle des intentions qu’assurent à la fois
l’orchestration des habitus et la concertation favorisée par les
rencontres organisées ou informelles : le banquier qui institue
une nouvelle forme de crédit ne réussit aussi parfaitement que
parce qu’à sa connaissance des tendances (cet outil nommé
« les besoins de la clientèle ») il ajoute l’information sur la poli
tique qui, fondée elle aussi sur la connaissance des tendances,
contribue à déterminer les tendances avec lesquelles il doit
compter (ou, si l’on préfère, à produire les « besoins » de cré
dit qu’il exploite). On peut en dire autant dans l’autre sens et
une politique économique ne peut réussir que sur la base
d’une telle connaissance double : les commissions du plan ou
les comités de sages (à quoi il faudrait ajouter les conseils
d’administration ou les clubs chics) ne sont pas seulement une
occasion d’accumuler de l’information sur les nouvelles ten
dances mais aussi de confronter les différentes représentations
146 - La production de l'idéologie dominante
des tendances et des actions propres à les modifier. On ne sau
rait surestimer le rôle que joue, dans cette circulation circulaire
d’information, l’homogénéité des habitus associée à une com
mune origine scolaire (et, par implication, sociale) : produits
des mêmes conditions et des mêmes conditionnements, dotés
des mêmes schèmes de pensée, de perception et d’apprécia
tion, les dirigeants de la banque (qui sont en quasi-totalité
issus de l’Inspection des finances), des entreprises nationalisées
et de nombre d’entreprises privées, pensent et veulent ce que
pensent et veulent les responsables des décisions politiques
qui, directement ou indirectement, produisent les conditions
de réussite de leurs décisions, et réciproquement.
Le principe d’efficacité de l’action des dominants réside
dans leur capacité de prévoir et d’exploiter les tendances pour
satisfaire leurs intérêts. On pourrait ainsi montrer que nombre
des « innovations » les plus rentables (par exemple dans le
domaine de la banque) ont consisté à tirer les profits écono
miques et sociaux du pari consistant à produire les institutions
adaptées à cet avenir déjà présent qu’est la société américaine
tenue pour une forme avancée (au double sens d’anticipation
et d’idéal) de la société française : trouver dans les statistiques
de l’économie américaine une image anticipée de l’économie
française et dans les institutions économiques des États-Unis
les orientations et les instruments d’une politique adaptée (de
l’État, de la banque, de l’industrie, etc.), c’est accepter, au
moins implicitement, le projet politique qui consiste à faire de
l’un des avenirs possibles un destin nécessaire en agissant
comme si cet avenir était le seul possible et en usant de l’effi
cacité symbolique de la prophétie pour le faire advenir plus
vite et plus complètement.
Le fatalisme du probable qui est au principe des usages idéo
logiques de la statistique a pour effet de faire oublier que la
connaissance du plus probable est aussi ce qui rend possible,
en fonction d’une autre intention politique, la réalisation du
moins probable : la science des tendances inhérentes à la struc
ture est la condition de la réussite des actions politiques qui
doivent jouer avec la structure pour faire advenir des possibles
moins probables. La plupart des hommes politiques ont été les
agents de lois sociales qu’ils ne connaissaient pas : instruments
de la structure appelés par la structure, ils n’auraient sans
doute pas agi autrement s’ils avaient connu les lois de la struc
ture, parce qu’ils ne voulaient rien d’autre que ce qui se trou
vait impliqué dans la structure. Une politique visant à trans
interventions, 1971-1980 - 1 4 7
former les structures et à neutraliser l’efficacité des lois ten
dancielles devrait se servir de la connaissance du probable
pour renforcer les chances du possible : la connaissance des
lois tendancielles du monde social est la condition de toute
action réaliste —c’est-à-dire non utopiste —visant à contrarier
l’accomplissement de ces lois ; si la science du probable existe,
les chances du possible s’en trouvent accrues (ce qui suffit à
condamner le fidéisme antiscientifique, expression commune
de la culpabilité confuse de l’intellectuel). Toute politique
ignorante du probable qu elle veut contrarier s’expose à colla
borer malgré elle à son avènement ; tandis que la science qui
dévoile le probable a au moins pour vertu de dévoiler la fonc
tion du laisser-faire.
L'idéologie réalisée
Instruments de connaissance du monde social qui sont en
tant que tels des instruments de pouvoir, ces théories poli
tiques à l’état pratique font pléonasme avec l’action politique
quelles commandent et expriment. Si elles peuvent prendre
les apparences du discours scientifique, c’est quelles s’impo
sent comme des descriptions prescriptives à tous ceux qui
acceptent consciemment ou inconsciemment l’axiomatique
censurée sur laquelle elles s’édifient (c’est-à-dire tout ce qui est
impliqué dans la volonté de perpétuer la domination) et à
ceux-là seulement, mais qui se trouvent être aussi en mesure
de les faire passer à l’acte et de leur assurer ainsi une forme de
vérification, en excluant de fait les autres possibles. Par là
elles s’apparentent aux systèmes mythico-rituels qui doivent
leur évidence absolue, pour qui en accepte pratiquement
l’axiomatique, au fait qu’ils structurent la vision du monde
social selon les structures mêmes de ce monde (en sorte qu’il
est indifférent de savoir s’ils contribuent à les produire ou s’ils
en sont seulement le reflet). Ces théories politiques a l’état
pratique, instruments de conservation rationnelle des struc
tures qui sont eux-mêmes le produit des structures à conser
ver, doivent leur systématicité pratique et leur ajustement
pratique au réel au fait que les schèmes dont elles sont le pro
duit sont eux-mêmes le produit historique des structures
sociales qu’ils tendent à reproduire et se situent dans les
limites de l’univers fini des solutions politiques acceptables et
148 - La production de l'idéologie dominante
praticables pour la classe dominante dans un état déterminé
du rapport de forces entre les classes.
Il ne suffit pas de parler d’« idéologie dominante » pour
échapper à l’idéalisme : l’idéologie se fait chose pour faire des
choses ; et l’analyse doit suivre les métamorphoses qui trans
forment le discours dominant en mécanisme agissant. Le dis
cours dominant n’est que l’accompagnement d’une politique,
prophétie qui contribue à sa propre réalisation parce que ceux
qui la produisent ont intérêt à sa vérité et qu’ils ont les moyens
de la rendre vraie. Les représentations dominantes s’objecti-
vent continûment dans les choses et le monde social enferme
de toutes parts, sous forme d’institutions, d’objets et de méca
nismes (sans parler des habitus des agents), de l’idéologie réa
lisée. Chacun des choix nouveaux que la politique dominante
parvient à imposer contribue à restreindre l’univers des pos
sibles, ou, plus exactement, à accroître le poids des contraintes
avec lesquelles devra compter une politique orientée vers les
possibles à chaque moment écartés. C’est dire que toute action
politique doit s’affronter à la structure du monde social en
tant quelle est elle-même, au moins partiellement, le produit
d’actions politiques antérieures : l’héritage historique est aussi
un capital. La trace objectivée des actions politiques anté
rieures place l’intention révolutionnaire devant la nécessité de
choisir entre la destruction, la disqualification et la reconver
sion d’une grande partie du capital accumulé et un simple
changement des méthodes de gestion de ce capital et des fonc
tions qui lui sont assignées. Les « réalistes » dont le bon sens
désenchanteur trouve son expression formelle dans la théorie
économique des externalités ou dans la théorie organiciste des
systèmes ont toujours pour eux la raison sociale et parfois aussi
la science sociale lorsque, jouant implicitement sur le double
sens du mot « loi », elle réduit le possible au probable (socio
logisme). L’objectivation progressive des représentations et des
actions politiques orientées vers la reproduction de l’ordre éta
bli est l’analogue d’un processus de vieillissement et, indisso-
ciablement, de désenchantement qui tend à renforcer l’anta
gonisme entre les deux modalités politiques de l’appréhension
du réel, l’utopisme et le sociologisme (comme forme du réa
lisme), en réduisant continûment la part d’utopisme qu’auto
rise le réalisme ou, mieux, l’utopisme réaliste.
Interventions, 1 9 7 1 -1 9 8 0 -1 4 9
4 Anatomie du goût
Certains croient que le luxe est le contraire de la
pauvreté. Non. C'est le contraire de la vulgarité.
Coco Chanel
Le discours scientifique sur l'art et sur les usages
sociaux de l'œuvre d'art est voué à paraître à la
fois vulgaire et terroriste : vulgaire, parce qu'il
transgresse la limite sacrée qui distingue le
règne pur de l'art et de la culture du domaine
inférieur de la politique, distinction qui est au
principe même des effets de domination symbo
lique exercés par la culture ou en son nom ; terro
riste, parce qu'il prétend réduire à des classes
"uniformes" tout ce qui est "éclaté" et "libéré",
"multiple" et "différent", et enfermer l'expérience
par excellence du "jeu" et de la "jouissance" dans
les propositions terre à terre d'un "savoir" "posi
tif', donc "positiviste", "totalisant", donc "totali
taire", comme aiment à dire ceux que ce savoir
dérange dans leurs croisières de luxe sur un
bateau nommé désir.
Ce discours, qui se donne simplement pour objet
de porter au jour certains des schèmes de pensée
les plus communs, ne révèle rien, à vrai dire, qui
ne soit déjà connu de tous, mais toujours d'une
manière partielle, partiale, intéressée et polé
mique, dans les éclairs du mépris ou de la haine
de classe, sur qui se referment aussitôt les
ténèbres de l'inconscience ordinaire. "Conforama
est le Guy Lux du meuble" (1>: le préjugé de
classe est au principe de la lucidité intéressée de
Déclaration d'intention du numéro 5, octobre 1976,
Actes de la recherche en sciences sociales
OCTOBRE 1 9 7 6
toutes les propositions de même farine qu'en
gendre la lutte des classes quotidienne. Seul le
travail nécessaire pour construire en tant que
tel le champ de luttes à l'intérieur duquel se
définissent les points de vue partiels et les stra
tégies antagonistes permet d'accéder à une
connaissance qui se distingue de la clairvoyance
aveugle des participants sans s'identifier au
regard souverain de l'observateur im partial(2).
L'objectivation n'est complète que si elle objecti
ve le lieu de l'objectivation, ce point de vue non
vu, ce point aveugle de toutes les théories, le
champ intellectuel et ses conflits d'intérêts, où
s'engendre parfois, par un accident nécessaire,
l'intérêt pour la vérité ; et aussi les contributions
subtiles qu'il apporte au maintien de l'ordre sym
bolique, jusque par l'intention de subversion,
toute symbolique, que lui assigne le plus souvent
la division du travail de domination(3).
1^ M. Righini, "L'entrée dans les meubles", Le Nouvel Observateur. 17
mai 1976.
[^} C'est pourquoi on a omis d'illustrer par des extraits d'entretiens ou
des documents certaines des manifestations du goût petit-bourgeois ou
populaire, craignant qu'aux yeux de certains la simple objectivation ne
devienne ce qu'elle est souvent, la mise au pilori d'un goût qui ne peut
être que "mauvais", étant donné la position de ceux qui l'ont.
*3' N'est-il pas significatif que les intellectuels et les artistes, "per
sonnes" qui entendent être traitées en tant que "personnalités", et qui
opposent une résistance forcenée à toute interrogation sur la genèse de
leur capital culturel et à toute objectivation de leurs bénéfices maté
riel» ou symboliques, s'arrogent un droit universel d’objectivation et
n'acceptent la statistique que lorsqu'elle s'applique aux "masses" ? (On
chercherait en vain un autre fondement à la distinction rituelle entre
une sociologie de la réception des œuvres culturelles, admissible, et une
raolagie de la "création", profanatrice et vulgaire.)
Interventions, 197 1 -1 9 8 0 -1 5 1
ACTES DE LA
RECHERCHE
en sciences sociales
SEPTEMBRE I 9 8 0
Et si on parlait de l’Afghanistan au lieu de dire
ce qu’il faut penser de l’Afghanistan en fonction
de ce qu’en disent ceux qui n’en pensent que ce
qu’il faut en dire ?
Entre le discours de l’intellectuel de service qui
met sa compétence présumée au service d’une
« ligne », qui, connaissant le résultat, maquille
les données jusqu’à ce que l’addition tombe
juste (chose d’autant plus facile que la réalité
considérée est plus complexe, plus ambiguë,
plus rebelle aux modèles familiers), et le silence
du spécialiste qui ne parle que pour ses pairs et
qui trouve dans les limites imposées par les
règles de la bienséance académique une raison
ou une excuse pour s’abstenir, il y a place pour
une forme d’analyse qui s’efforce de parler de
l’objet et qui, sans outrepasser les limites, très
réelles, de la connaissance, tente de fournir au
moins les éléments d’une vision critique.
C’est ce que nous avons voulu tenter de démon
trer en interrogeant Pierre et Micheline
Centlivres, ethnologues suisses de l’université de
Neuchâtel, qui ont passé de nombreuses années
à Kaboul et dans le nord afghan et qui sont
auteurs d’ouvrages importants sur les structures
économiques et sociales, sur les relations inter
ethniques, sur l’art populaire et sur la condition
féminine en Afghanistan.
Présentation d'un entretien avec Pierre et Micheline Centlivres, Actes
de la recherche en sciences sociales, septembre 1980, n° 34, p. 3
Pierre et Micheline Centlivres sont respectivement auteurs de
Un bazar d'Asie centrale. Forme et organisation du bazar de
Tâshqurghân. Afghanistan (Wiesbaden, 1972) et Popularart
in Afghanistan (Graz, 1976).
1970-1980 : engagements politiques
& retournements idéologiques
Tandis que les mobilisations ouvrières quittent le devant
d'une scène politique occupée par rengagement des intel
lectuels dans les luttes sociales et politiques, Michel Foucault
crée, en février 1971, le Groupe d'information sur les prisons
(GIP), lieu de réflexion sur « l'oppression politique » qui
s'exerce à travers les différentes institutions carcérales. Une
enquête entreprise sur les conditions de vie des détenus
prend pour cible le fonctionnement de l'institution péniten
tiaire ; des manifestations sont organisées, souvent mar
quées par des accrochages virulents comme lorsqu'édatent
des mutineries dans les prisons françaises fin 1971.
Ces activités, qui modifient les formes traditionnelles de pro
testation et d'action syndicales et partisanes, s'inscrivent
dans le « gauchisme contre-culturel 1», marqué par la for
mation de multiples collectifs dans différents secteurs de l'es
pace social : Mouvement de libération des femmes (MLF),
Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), Front de
libération des jeunes et mouvements indépendandistes trou
vent dans les thèmes de la marginalité, de la dissidence et de
l'illégalisme des mots d'ordre fédérateurs de leur humeur
contestataire et anti-institutionnelle.
Selon Michel Foucault, le modèle sartrien de l'intellectuel uni
versel (qui se voulait présent sur tous les fronts de la pensée)
était alors en voie d'être supplanté par la figure du « savant
expert », qui prend la parole au nom d'une vérité locale. Cet
« intellectuel spécifique » appelle à instaurer un nouveau lien
entre la théorie et la pratique afin d'établir des croisements
de savoirs faisant de l'école et de l'université des échangeurs
entre magistrats, médecins et travailleurs sociaux. Les auteurs
les plus en vue de l'université expérimentale de Vincennes,
Gilles Deleuze, Félix Guattari et Jean-François Lyotard incar
nent ce style avant-gardiste et contribuent pour une large
part à la production des thématiques anti-répressives 2. La
création du quotidien Libération (1973), dont Jean-Paul
1. Lire Gérard Mauger, « Gauchisme, contre-culture et néo-libéra-
lisme. Pour une histoire de la génération 68 », in L'Identité politique,
CURAPP, PUF, Paris, 1994, p. 206-226.
2. Pour une analyse de cette conjoncture idéologique et des thèmes
« antirépressifs », lire Louis Pinto, Les Philosophes entre le lycée et
l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie aujourd'hui, L'Har
mattan, Paris, 1987, p. 109-119 ; pour une histoire de l'université de
154 - Recadrage historique
Sartre est le premier directeur et qui se donne pour objectif
initial de « donner la parole au peuple », atteste du succès
des thèmes gauchistes. Cette effervescence se heurte toute
fois, dès le milieu des années 1970, au poids de la crise et du
chômage, qui recentrent la contestation sociale autour d'ob
jectifs classiques : les salaires et l'emploi.
Parallèlement, ces années voient s'opérer un retournement
majeur de la conjoncture idéologique : les difficultés écono
miques des pays de l'Est, la répression en Tchécolovaquie et
en Pologne, l'accueil de L'Archipel du Goulag de Soljénitsyne
participent au recul relatif du marxisme dans les références
de la gauche intellectuelle et politique qui accédera au pou
voir en mai 1981 ; la révélation des crimes commis au
Cambodge sous le régime de Pol Pot et en Chine lors de la
révolution culturelle contribuent à déconsidérer les engage
ments maoïstes et tiers-mondistes.
Aux emportements révolutionnaires succèdent ainsi les
(re)conversions et les reniements illustrés par les trajectoires
des « nouveaux philosophes » : proches du Nouvel Obser
vateur, un groupe de jeunes auteurs, parmi lesquels André
Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, passe en quelques
années d'un gauchisme politique plus ou moins affirmé aux
interpellations dramatiques sur la nature du totalitarisme.
L'écho que rencontre aussitôt ce renversement dans les
médias contribut au discrédit qui pèse désormais sur la
contestation sociale et politique - une tendance qui ira en
s'accentuant au fil des désillusions politiques engendrées à
partir de 1981 par les gouvernements de gauche.
Dans ce contexte, et au-delà des divergences théoriques ou
politiques qui séparent Michel Foucault et Pierre Bourdieu,
leur engagement aux côtés de la CFDT témoigne d'une
volonté de mettre leur notoriété scientifique au service de
causes progressistes, s'appuyant sur le sentiment d'un bou
leversement politique provoqué par l'arrivée de la gauche au
pouvoir en mai 1981. L'accueil favorable des premières
mesures des gouvernants, qui s'inscrivent selon Michel
Foucault « dans une logique de gauche », n'implique toute
fois pas un soutien inconditionnel : la mobilisation pour la
Pologne en décembre 1981 constituera l'exemple le plus
frappant de ce mode de « coopération rétive ».
Vincennes, lire Charles Soulié, « Le destin d'une institution d'avant-
garde : histoire du département de philosophie de Paris VIII », in His
toire de l'éducation, janvier 1988, n° 77, p. 47-69.
Recadrage historique - 155
1981-1986
Lepouvoir de penser et
de changer la société ne
se délègue pas, et surtout
pas à un Etat qui se
donne le droit defaire
le bonheur des citoyens
sans eux. Cepouvoir de
transformation, plus ou
moins révolutionnaire,
ne se délèguepas à des
hommes d'appareil de
tous temps préparés à
devenir des hommes
dappareil d’Etat.
Profanes & professionnels
de la politique
u seuil des a n n é e s 1980, les textes publiés par Pierre
A Bourdieu sur le champ politique analysent la séparation
entre lesprofessionnels et lesprofanes de la politique, qui renforce
les logiques d'appareil Le soutien apportépar Pierre Bourdieu au
« vote chwn », la candidature du comique Coluche aux élections
présidentielles de ip8i, participe de la critique de cette clôture du
mondepolitique sur lui-même.
Le silence sur les conditions qui placent les citoyens, et
d’autant plus brutalement qu’ils sont plus démunis éco
nomiquement et culturellement, devant l’alternative de la
démission dans l’abstention ou de la dépossession par la
délégation est à la « science politique » ce qu’est à la science
économique le silence sur les conditions économiques et
culturelles de la conduite économique « rationnelle ». Sous
peine de naturaliserez* mécanismes sociaux qui produisent
et reproduisent la coupure entre les « agents politiquement
actifs » et les « agents politiquement passifs » 1 et de consti
tuer en lois éternelles des régularités historiques valides
dans les limites d’un état déterminé de la structure de la
distribution du capital, et en particulier du capital cultu
rel, toute analyse de la lutte politique doit placer à son fon
dement les déterminants économiques et sociaux de la
division du travail politique.2
C'est toutefois un événement international qui va révéler avec
le plus d'acuité les conséquences de cette clôture politique. En
Pologne, la nuit du 12 au 13 décembre ip8i, les troupes du géné
ralJaruzelski, soutenu par l'URSS, interviennent contre le syndi
cat Solidarnosc, dont de nombreux leaders sont arrêtés.
Répondant à la question d'un journaliste qui lui demandait si le
gouvernement français avait l'intention d'agir, le ministre des
Relations extérieures Claude Cheysson affirme : « Absolument
pas. Bien entendu, nous n'allons rien faire. Nous nous tenons
1. Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, II, Kiepenheuer und Witsch,
Berlin et Cologne, 1956, p. 1067.
2. « La représentation politique. Éléments pour une théorie du champ
oolitique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1981, n° 36/37,
0 3-24.
Interventions, 1981-1986 - 1 5 9
informés de la situation. 3» Face à l'absence de réaction du gou
vernement français devant la proclamation de l'état de siège,
Pierre Bourdieu —qui vient d'accéder à la chaire de sociologie du
Collège de France —propose à d'autres personnalités, dont Michel
Foucault, la signature d'un appelpour faire pression sur le gou
vernement socialiste.
Il s'agit d'affirmer la nécessaire autonomie des intellectuelsface
au pouvoir politique, fu t-il socialiste et désireux d'incarner,
comme l'avait médiatiquement prophétisé le ministre de la
Culture Jack Lang, « le passage de l'ombre à la lumière ». La
vivacité de la réaction deJack Lang témoigne dufa it qu'un appel
de personnalités de gauche critiquant l'action du gouvernement
constitue à sesyeux une hérésie : « Quels clowns, quelle malhon
nêteté », déclare-t-il dans Les Nouvelles Littéraires avant de
dénoncer, dans Le Matin, « l'inconséquence typiquement structu
raliste » de ce groupe d'intellectuels 4. Jack Lang organise ensuite
une manifestation de soutien au peuple polonais à l'Opéra de
Paris, le 22 décembre, et coordonne la signature d'une contre-péti
tion, parue dans Le Monde le 23 décembre, qui dénonce la
répression tout en appuyant l'action du gouvernementfrançais.
Le premier appel que signe Pierre Bourdieu, puis l'entretien
qu'il accorde le lendemain (paru dans Libération) à l'occasion
d'un deuxième appel commun de la CFDT et d'intellectuels sont
reproduits ci-après [lire p. 164-169] ; revenant en ip8$ sur cette inter
vention, il en rappelle le contexte, ce qui lui permet d'analyser
ses motivations et defaire le point sur les rapports entretenuspar
les intellectuels avec le PC, le PS et les syndicats [lire p. 171].
Cet engagement sur la Pologne va également de pair, à cette
époque où le sociologue publie Ce que parler veut dire s, avec
une réflexion sur le fondement de l'autorité des « porte-parole »
et des délégués : pour « dévoiler les ressorts du pouvoir », il faut,
selon Pierre Bourdieu, remonter à la « magie des mots » qui, loin
d'être de simples instruments de communication, possèdent une
efficacité symbolique de constitution de la réalité sociale [lire
p. 1 73 ] 6. Un travail que la philosophie devrait égalementpartici-
3. Cité par Jean François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Ma
nifestes et pétitions au XXe siècle, Fayard, Paris, 1990, p. 298.
4. Cité par Didier Éribon, in Michel Foucault, Flammarion, Paris, 1991,
p. 318-318.
5. Ce que parler veut dire, Fayard, Paris, 1982.
6. Lire également la critique de la rhétorique althussérienne, (1975) in
« La lecture de Marx : quelques remarques critiques... », op. cit.
160 - Profanes & professionnels de la politique
per à clarifier, ainsi que le sociologue l'explique dans un cahier
« Livres » de Libération en annonçant la parution d'un essai de
philosophie analytique :
M’autorisant de la conception que la philosophie analy
tique a de la philosophie, je voudrais évoquer seulement
la portée subversive, et pas seulement sur la plan théo
rique, que pourrait avoir une application au monde social
de l’analyse thérapeutique du langage- [...] Qu’est-ce que
l’université, l’Église ou l’État ? Qu est-ce que d’exister
pour une de ces entités abstraites ? Peut-on dire qu’une
Église ou un État existe au même titre qu’une pierre, un
animal ou une idée ? L’inclinaison à la réification des
concepts et la propension à la généralisation abusive sont
inscrites dans les mots avec lesquels nous parlons du
monde social. D’autant plus fortement qu’il y a toutes
sortes de gens qui ont un intérêt vital à glisser un énoncé
existentiel —la Nation existe, la France existe, etc. —sous
un énoncé prédicatif —la Nation est unanime, l’Opinion
est indignée.
On comprend toutes les vertus qu’enferme cette
manière de philosopher : en se proposant de rendre un
peu de raison au langage [...] par un travail de critique
qui vise à se débarrasser des concepts dans l’acte même
par lequel on rend raison, elle apporte une contribution
importante, à condition d’être généralisée à tous les
domaines de l’existence, à la critique de la pensée
magique, théologique, fétichiste, qui hante encore tant le
monde social.7
7. « Zaslawski contre la magie des mots. Sur Analyse de l'être. Essai de
philosophie analytique de Denis Zaslawski, Minuit Paris, 1982 », Libéra
tion, 7 décembre 1982.
Interventions, 1 98 1 -1 9 8 6 -1 6 1
Avis à la population
COLUCHE CANDIDAT
J’appelle les fainéants, les cras
seux, les drogués, les alcooliques,
les pédés, les femmes, les para
sites, les jeunes, les vieux, les
artistes, les taulards, les gouines,
les apprentis, les Noirs, les pié
tons, les Arabes, les Français, les
chevelus, les fous, les travestis, les
anciens communistes, les absten
tionnistes convaincus, tous ceux
qui ne comptent pas pour les
hommes politiques à voter pour
moi, à s’inscrire dans leur mairie
et à colporter la nouvelle.
TOUS ENSEMBLE POUR LEUR
FOUTRE AU CUL AVEC COLUCHE
LE SEUL CANDIDAT QUI N’A
PAS DE RAISON DE MENTIR
(Annonce de la candidature de Michel Colucci,
dit Coluche, aux élections présidentielles de 1981.)
162 - Profanes & professionnels de la politique
1999
La politique leur appartient
[Sur] l’usage que certains hommes politiques font de
l’accusation d’irresponsabilité lancée contre les pro
fanes qui veulent se mêler de la politique : suppor
tant mal l’intrusion des profanes dans le cercle sacré
des politiques, il les rappellent à l’ordre comme les
clercs rappelaient les laïcs à leur illégitimité. Par
exemple, au moment de la Réforme, un des pro
blèmes venait de ce que les femmes voulaient dire la
messe ou donner l’extrême-onction. Les clercs
défendaient ce que Max Weber appelle leur « mono
pole de la manipulation légitime des biens de salut »
et dénonçaient l’exercice illégal de la religion.
Quand on dit à un simple citoyen qu’il est irrespon
sable politiquement, on l’accuse d’exercice illégal de
la politique. Une des vertus de ces irresponsables —
dont je suis —est de faire apparaître un présupposé
tacite de l’ordre politique, à savoir que les profanes
en sont exclus. La candidature de Coluche fut Fun
de ces actes irresponsables. Je rappelle que Coluche
n’était pas vraiment candidat mais se disait candidat
à la candidature pour rappeler que n’importe qui
pouvait être candidat. Tout le champ médiatico-
politique s’était mobilisé, par-delà toutes les diffé
rences, pour condamner cette barbarie radicale qui
consistait à mettre en question le présupposé fonda
mental, à savoir que seuls les politiques peuvent par
ler politique. Seuls les politiques ont compétence
(c’est un mot très important, à la fois technique et
juridique) pour parler de politique. Il leur appartient
de parler de politique. La politique leur appartient.
Voilà une proposition tacite qui est inscrite dans
l’existence du champ politique.
Extrait d'une conférence du 11 février 1999 parue sous le titre
« Le champ politique » dans Propos sur le champ politique,
Presses universitaires de Lyon, 2000, p. 55-56.
Libération, mardi 1 5 décembre 19 8 1
Les rendez-vous manques :
après 1936 et 1956,1981 ?
Plusieurs intellectuels, à la suite despropos de
Claude Cheysson, expriment leur indignation
Il ne faut pas que le gouverne La bonne entente avec le parti
ment français, comme Moscou et communiste français est-elle
Washington, fasse croire que donc pour eux plus importante
l’instauration d’une dictature que l’écrasement d’un mouve
militaire en Pologne est une affai ment ouvrier sous la botte mili
re intérieure qui laissera aux taire ? En 19 36 , un gouverne
Polonais la faculté de décider ment socialiste s’est trouvé
eux-mêmes de leur destin. C ’est confronté à un putsh militaire en
une affirmation immorale et Espagne, en 1956, un gouverne
mensongère. La Pologne vient de ment socialiste s’est trouvé
se réveiller sous la loi martiale, confronté à la répression en
avec des milliers d’internés, les Hongrie. En 19 8 1, le gouverne
syndicats interdits, les chars dans ment socialiste est confronté au
la rue et la peine de mort promise coup de Varsovie. Nous ne vou
à toute désobéissance. lons pas que son attitude aujour
C ’est assurément une situation d’hui soit celle de ses prédéces
que le peuple polonais n’a pas seurs. Nous lui rappelons qu’il a
voulue ! Il est mensonger de pré promis de faire valoir contre la
senter l’armée plonaise et le parti Realpolitik les obligations de la
auquel elle est liée si étroitement morale internationale.
comme l’instrument de la souve
raineté nationale. PREM IERS SIGNATAIRES
Le parti communiste polonais Pierre BOURDIEU, professeur
qui contrôle l’armée a toujours au Collège de France ; Patrice
été l’instrument de la sujétion de CHEREAU, metteur en scène ;
la Pologne à l’Union soviétique. Marguerite DURAS, écrivain ;
Après tout, l’armée chilienne est Costas GAVRAS, réalisateur ;
aussi une armée nationale. Bernard KOUCHNER, Méde
En affirmant contre toute véri cins du monde ; Michel FOU
té et toute morale que la situation CAULT, professeur au Collège
en Pologne ne regarde que les de France ; Claude MAURIAC,
Polonais, les dirigeants socialistes écrivain ; Yves MONTAND,
français n accordent-ils pas plus acteur ; Claude SAUTET, réali
d’importance à leurs alliances sateur ; Jorge SEMPRUN, écri
intérieures qu’à l’assistance qui vain ; Simone SIGNORET,
est due à toute nation en danger ? actrice.
164 - Profanes & professionnels de la politique
DÉCEMBRE 19 8 1
Retrouver la tradition
libertaire de la gauche
— Avec dix autres intellectuels (rejointspar des centaines d'autres
signataires), vous avez pris l'initiative, dès lundi dernier, de lan
cer un appel en faveur de la Pologne qui critiquait durement le
gouvernement français. Ces critiques ont semblé d'autant plus
vives quelles s'adressaient à un gouvernement socialiste.
— Devant des événements comme ceux de Varsovie, il n’y a
pas à tergiverser, il faut parler, il faudrait pouvoir agir. Mais
comment ? La seule action possible pour un citoyen français
ordinaire passe par le gouvernement français. En ce sens, dans
notre texte, il était question de la Pologne et seulement de la
Pologne. Il nous a paru particulièrement intolérable qu’un
gouvernement socialiste, qui prétend, à juste titre, donner une
dimension morale à son action, n exprime pas au moins une
condamnation symbolique claire et immédiate du coup de
force. On fait comme si il ny avait pas d’autre choix que la
guerre ou rien. C’est commode quand on ne veut rien faire ou
se justifier de ne rien faire. Il y a en fait, si l’on veut bien cher
cher, tout un arsenal d’armes économiques ou symboliques. Et
le gouvernement a commencé à en trouver quelques-unes sous
la pression de l’opinion, qui doit encore peser sur lui pour qu’il
les mette réellement en œuvre.
Mais je reviens à ce point : qu’y a-t-il d’anormal dans le fait
de s’adresser au gouvernement ? S’agissant d’une affaire de
politique étrangère, il est le seul à pouvoir parler et agir effica
cement en notre nom. Nous lui avons délégué nos pouvoirs en
la matière. Nous avons des droits sur lui. En tant qu’intellec
tuels, nous avons le privilège de pouvoir exercer ce droit de
tout citoyen avec une certaine efficacité. (Encore que la publi
cation de notre appel ait rencontré certains obstacles...) Il
aurait peut-être fallu attendre que le président de la
République vienne nous expliquer, un mois après, dans une
causerie au coin du feu, ce qu’il pense de la Pologne et ce qu’il
a pu en dire dans le secret des rencontres « au sommet » ! Vingt
ans de Ve République ont fait dépérir les réflexes démocra-
Entretier» avec René Pierre et Didier Éribon
paru dans Libération, 23 décembre 1981, p. 8-9.
tiques élémentaires. Un gouvernement peut et doit être rap
pelé à Tordre.
— Il y a eu votre réaction « éthique » à la répression en Pologne,
mais l initiative de certains despremiers signataires de ce texte de
proposer un appel commun cl la CFDT va plus loin. Dans quelle
mesure la crise polonaise justifie-t-elle, selon vous, la déclaration
?
— Le régime dans lequel nous sommes est tel que les gouver
nants concentrent tous les pouvoirs. Et cela me paraît être une
situation malsaine. En tout cas, surtout lorsque les détenteurs
du pouvoir se sentent investis, portés, justifiés par des forces
populaires, dont on ne voit pas comment elles peuvent s’expri
mer. Le seul contre-pouvoir efficace que je vois, c’est la critique
intellectuelle et l’action des syndicats. Je crois que les intellec
tuels sont en droit, comme tous les citoyens, d’exercer une vigi
lance critique —ce qui ne veut pas dire négative —de tous les
instants. Il ny a pas si longtemps, on déplorait le silence des
intellectuels. Lorsqu’ils parlent, on crie au scandale. Ce qui
veut dire, en bonne logique, qu’on n’accorde pas d’autre droits
aux intellectuels, et, par extension, à tous les citoyens, que de
parler en faveur du gouvernement. Sur ce point, notre appel a
fonctionné comme un révélateur. (Sartre aurait dit : « Comme
un piège à cons. ») Il a suscité des propos stupides ou ridicules,
tantôt indécents —je pense aux attaques contre Yves Montand
ou contre les « intellectuels de gauche » —, tantôt inquiétants
— je pense aux accents, dignes de Kanapa 1, qu’a su trouver
notre ministre de la Culture pour opposer la « loyauté par
faite » des ministres communistes à l’inconséquence typique
ment « structuraliste » des intellectuels.
Maintenant, pourquoi une liaison avec la C F D T ? Il y a des
raisons évidentes : cette organisation a eu immédiatement,
avant toute autre instance, la réaction qui aurait dû être celle
de toutes les organisations syndicales devant l’écrasement mili
taire d’un mouvement syndical. Cette action normale ne
paraît exceptionnelle que du fait de la démission anormale des
organes d’expression du mouvement ouvrier. Ce n’est pas nous
qui avons choisi d’avoir pour interlocuteur unique la C F D T .
1. Journaliste à L'Humanité, Jean Kanapa incarnait le sectarisme stalinien.
« il faut appeler un chat un chat et un Kanapa un Kanapa », aurait dit
Jean-Paul Sartre, [nde]
166 - Retrouver la tradition libertaire de la gauche
— Mais pourquoi cette liaison entre les intellectuels et les syndi
cats vous a-t-elle paru nécessaire ?
— D’abord pour sa valeur symbolique, dans la mesure où elle
évoquait ce qui a été une des originalités du mouvement
Solidarité. Et pouvait constituer par là même une contribution
à la défense de Solidarité. Mais il y avait aussi une certaine
convergence dans l’analyse de la situation polonaise. Solidarité
est un grand mouvement ouvrier non militarisé qui est écrasé
par la force militaire ; et aussi un mouvement dressé contre le
socialisme d’État. Le pouvoir de penser la société, de changer
la société, ne se délègue pas, et surtout pas à un Etat qui se
donne le droit de faire le bonheur des citoyens sans eux, voire
malgré eux. Ce pouvoir de transformation, plus ou moins
révolutionnaire, ne se délègue pas à des hommes d’appareil de
tous temps préparés à devenir des hommes d’appareil d’Etat.
C’est ce que le mouvement polonais a rappelé : la faillite d’un
système où le mouvement est censé venir d’en haut.
— Est-ce que cela signifie que vous pensez qu'une alliance per
manente doit s'établir entre les intellectuels et la CFDT ?
— Sur ce point, c’est à chacun d’en décider. Pour ma part, je
pense que l’appel que nous lançons en commun est un événe
ment ponctuel et qu’il y aurait lieu, si pareille initiative devait
se renouveler, de rediscuter au coup par coup. Ceci dit, il me
semble que, dans l’état actuel, la C F D T a, les uns diront « expri
mé », les autres « récupéré », tout le courant anti-institutionnel
qui est une des composantes importantes de la gauche en
France. Il y a eu Mai 68 et la critique du système d’enseigne
ment ; il y a eu l’écologie et la mise en question de tout un
mode de vie ; il y a eu le mouvement féministe ; il y a eu, et ce
n’est pas le moins important, la critique des appareils, du cen
tralisme, la critique des rapports hiérarchiques et des relations
d’autorité dans l’entreprise, l’école, la famille, etc. Tout ça, du
fait de la position qu elle occupe dans le champ de concurrence
entre les centrales syndicales, et spécialement par rapport à la
CGT, du fait aussi des caractéristiques particulières de ses mili
tants, qui sont spécialement sensibles au symbolique et aux
formes symboliques de domination, la C F D T l’a mieux com
pris et exprimé. Mais là, il faudrait une très longue analyse.
La rencontre entre les intellectuels et la C F D T s’explique
aussi peut-être par là : les uns et les autres sont sensibles au fait
Interventions, 1981 -1986 - 167
que les courants anticonstitutionnels se sentent mal ou peu
exprimés depuis le 10 mai. On nous ressort des programmes et
des promesses, comme si tout ce qui n’est pas passé à la mou-
linette des appareils, des congrès, des programmes et des
plates-formes n existait pas. On oublie que, pour des raisons
sociologiques que je ne puis développer ici, la société françai
se a été le lieu, depuis vingt ans, d’une prodigieuse invention
politique et qu’il y a des lieux, dans le monde intellectuel et
ailleurs, où ce travail continue. Bref, on ne peut pas dire que
l’imagination soit au pouvoir.
— Les intellectuelspeuvent-ils constituer une expression sociale et
politique qui leur soitpropre ? Et le lien avec le mouvementsocial
nest-ilpas trèsproblématique ?
— Il est difficile en effet de donner une véritable efficacité à la
critique intellectuelle. Il s’agit de donner une force sociale à la
critique intellectuelle et une force intellectuelle à la critique
sociale ; en excluant au départ la posture du « compagnon de
route » qui avale toutes les couleuvres au nom de la discipline
et le rêve léniniste de l’intellectuel disciplinant un appareil
ouvrier. Il est certain que la situation d’intellectuel libre - ou,
si l’on veut, « irresponsable » —est la condition d’une analyse
politique libre, et en particulier d’une analyse libre du monde
politique. J ’entends pour ma part défendre sans complexes
cette position contre tous les « responsables » qui font passer
les intérêts des organisations avant l’intérêt pour la vérité,
contre tous ceux qui parlent avec un P C sur la langue. De
façon plus générale, le principal obstacle à l’instauration de
nouveaux rapports entre les intellectuels et le mouvement
ouvrier naît de la convergence de l’ouvriérisme de certains
cadres d’origine ouvrière dans les organisations de gauche et
de l’anti-intellectualisme de certains intellectuels qui se ser
vent des appareils de gauche pour renforcer leur position d’in
tellectuels. Là encore, il faudrait développer et préciser lon
guement l’analyse.
Pour revenir à l’action en faveur de la Pologne, je pense que
la conjonction entre les intellectuels et un grand mouvement
syndical est sans doute la meilleure manière de donner à cette
action toute son efficacité et de faire peser la pression sur le
gouvernement. Les intellectuels n’ont inventé aucun moyen
d’action nouveau depuis Zola ; ils souffrent de l’inefficacité
de la pétition et du vedettariat auquel elle les condamne.
168 - Retrouver la tradition libertaire de la gauche
J’ajoute que la logique de la pétition - qui suppose toujours
une initiative, donc un lieu initial —tend à diviser le milieu
qui, par la logique même de son fonctionnement, est voué à
la concurrence personnelle. C’est pourquoi j’ai depuis long
temps formulé l’utopie de constituer un groupe d’intellec
tuels dont la signature resterait collective, dont les textes
seraient écrits par le plus compétent d’entre eux sur le sujet
considéré et seraient lus par un acteur. En ce sens, l’émission
Montand-Foucault à Europe i, qui a suscité une telle émo
tion chez nos dirigeants - et aussi, et c’est le plus important,
dans le public —, me paraît exemplaire.
— Votre action actuelle est-elle une machine de guerre contre le
parti communistefrançais ?
— Je répondrai au moins que le PCF, qui se dit soucieux de
la paix intérieure en Pologne (et au sein du gouvernement
français), a sans doute sous-estimé le pouvoir qu’il détient, en
tant que fille aînée de l’Église (communiste), d’agir pour la
paix intérieure de la Pologne. Il suffit de voir l’écho qu’ont eu
les déclarations remarquables de Berlinguer pour mesurer la
gravité de la complicité du P C français.
Si la Pologne n’est pas le Chili, c’est que A n’est pas égal à
A : le principe d’identité s’effondre et avec lui l’identité des
intellectuels.
Interventions, 1981-1986 - 1 6 9
19 8 5
Les intellectuels
& les pouvoirs
Retour sur notre soutien à Solidarnosc
o r sq u e j a i appelé m ic h e l fo ucault , le lundi 14 dé
L cembre 1981, pour lui proposer que nous écrivions en
semble un appel sur la Pologne et que nous prenions contact
avec la C F D T , j’avais à l’esprit, évidemment, l’idée d’établir
une liaison analogue à celle qui s’était instaurée en Pologne
entre les intellectuels et les ouvriers de Solidarnosc.
Or, si cette liaison a existé, et avec un très grand effet sym
bolique, elle n’a pas été, dans son devenir ultérieur à l’événe
ment, tout ce que j’avais espéré. C’est pourquoi il me semble
que je dois à la vérité, et à la mémoire de Michel Foucault, qui
ne trichait pas avec elle, de dire ce que j’attendais, avec l’espoir
que cela pourra servir, comme on dit, pour une autre fois...
Dans mon esprit, ce qui était en jeu dans cette entreprise,
c’était la volonté de rompre avec le vieux modèle suiviste de
l’intellectuel de parti à l’occasion d’une action de solidarité
internationale avec un mouvement lui-même caractérisé par
le fait que les intellectuels ny étaient pas réduits au rôle de
compagnons de route qu’ils se laissent d’ordinaire assigner.
L’affirmation de l’existence des intellectuels en tant que
groupe, ni plus ni moins justifié d’exister que d’autres mais
capable d’imposer ses vues en usant de ses armes propres, me
paraissait particulièrement nécessaire à un moment où s’im
posait en France un ordre politique qui, par tradition, se cou
vrait de justifications intellectuelles. N’est-il pas significatif
que l’on n’ait jamais autant parlé du silence des intellectuels
qu’au moment où, à propos de la Pologne, les intellectuels
ont pris réellement la parole, suscitant la fureur des intellec
tuels organiques ?
Les intellectuels et la C F D T , Les intellectuels de la C F D T 1 .
Tout l’enjeu est dans cette différence. Pour qu’il y ait liaison,
1. La distinction vaut pour tout autre sigle a fortiori.
Paru dans Michel Foucault une histoire de la vérité,
Syros, Paris, 1985, p. 93-94.
il faut être deux. Les intellectuels n ont pas à se justifier d’exis
ter aux yeux de leurs partenaires en leur offrant des services,
s’agirait-il des plus nobles, au moins à leurs yeux, comme les
services théoriques. Ils ont à être ce qu’ils sont, à produire et à
imposer leur vision du monde social, qui n’est pas nécessaire
ment meilleure ou pire que les autres, et donner à leurs idées
toute la force dont ils sont capables. Ils ne sont pas les porte-
parole de l’universel, moins encore une « classe universelle »,
mais il se trouve que, pour des raisons historiques, ils ont sou
vent intérêt à l universel.
Je ne développerai pas ici les raisons qui me font penser qu’il
est urgent, aujourd’hui, de créer une internationale des artistes
et des savants capable de proposer ou d’imposer des réflexions
et des recommandations aux pouvoirs politiques et écono
miques. Je dirai seulement —et je crois que Michel Foucault
en eût été d’accord —que c’est dans l’autonomie la plus entiè
re à l’égard de tous les pouvoirs que réside le seul fondement
possible d’un pouvoir proprement intellectuel, intellectuelle
ment légitime.
172 - Les intellectuels & les pouvoirs
OCTOBRE 1 9 8 2
Dévoiler les ressorts
du pouvoir
— Ce qui ma frappé dans votre livre Ce que parler veut dire,
cest qu enfa it il est traversé d'un bout à l'autre par la question du
pouvoir et de la domination.
— Le discours, quel quil soit, est le produit de la rencontre
entre un habitus linguistique, c’est-à-dire une compétence insé
parablement technique et sociale (à la fois la capacité de parler
et la capacité de parler d’une certaine manière, socialement
marquée), et un marché, c’est-à-dire un système de formation
des prix qui vont contribuer à orienter par avance la produc
tion linguistique. Cela vaut au niveau de la dyade élémentaire,
avec les dialogues de l’existence ordinaire, mais aussi, de
manière plus évidente, à l’occasion de l’affrontement à un
public, avec le discours soutenu des occasions officielles ou avec
l’écriture philosophique, comme j’ai essayé de le montrer à
propos de Heidegger. Or, tous ces rapports de communication
sont aussi, sauf convention spéciale, des rapports de pouvoir, et
le marché linguistique a aussi ses monopoles, qu’il s’agisse des
langues sacrales ou réservées à une caste, ou des langues
secrètes, en passant par les langues savantes.
— Plus profondément, on a l'impression que dans ce livre se des
sine enfiligrane une théorie générale du pouvoir et même du poli
tique, par le biais notamment de la notion de « pouvoir symbo
lique ».
— Le pouvoir symbolique est un pouvoir (économique, poli
tique, culturel ou autre) qui est en mesure de se faire recon
naître, d’obtenir la reconnaissance ; c’est-à-dire de se faire
méconnaître dans sa vérité de pouvoir, de violence arbitraire.
L’efficacité propre de ce pouvoir s’exerce non dans l’ordre de la
force physique mais dans l’ordre du sens et de la connaissance.
Par exemple, le noble, le latin le dit, est un nobilis, un homme
« connu », « reconnu ». Cela dit, dès que l’on échappe au phy
sicalisme des rapports de force pour réintroduire les rapports
Entretien avec Didier Éribon paru dans Libération, 19 octobre 1982.
symboliques de connaissance, la logique des alternatives obli
gées fait que l’on a toutes les chances de tomber dans la tradi
tion de la philosophie du sujet, de la conscience, et de penser
ces actes de reconnaissance comme des actes libres de soumis
sion et de complicité. Or, sens et connaissance n impliquent
nullement conscience ; et il faut chercher dans une direction
tout à fait opposée, celle qu indiquaient le dernier Heidegger
et Merleau-Ponty : les agents sociaux, et les dominés eux-
mêmes, sont unis au monde social (même le plus répugnant
et le plus révoltant) par un rapport de complicité subie qui fait
que certains aspects de ce monde sont toujours au-delà ou en
deçà de la mise en question critique. C’est par l’intermédiaire
de cette relation obscure d’adhésion quasi corporelle que
s’exercent les effets du pouvoir symbolique. La soumission
politique est inscrite dans les postures, dans les plis du corps
et les automatismes du cerveau. Le vocabulaire de la domina
tion est plein de métaphores corporelles : « faire des cour
bettes », « se mettre à plat ventre », « se montrer souple »,
« plier », « se coucher », etc. Et sexuelles aussi, bien sûr. Les
mots ne disent si bien la gymnastique politique de la domina
tion ou de la soumission que parce qu’ils sont, avec le corps,
le support des montages profondément enfouis dans lesquels
un ordre social s’inscrit durablement.
— Vous considérez donc que le langage devrait être au centre de
toute analyse de la politique ?
— Là encore, il faut se garder des alternatives ordinaires. Ou
bien on parle du langage comme s’il n’avait d’autre fonction
que de communiquer ; ou bien on se met à chercher dans les
mots le principe du pouvoir qui s’exerce, en certains cas, à tra
vers eux (je pense par exemples, aux ordres ou aux mots
d’ordre). En fait, les mots exercent un pouvoir typiquement
magique : ils font voir, ils font croire, ils font agir. Mais,
comme dans le cas de la magie, il faut se demander où réside
le principe de cette action, ou , plus exactement, quelles sont
les conditions sociales qui rendent possible l’efficacité
magique des mots. Le pouvoir des mots ne s’exerce que sur
ceux qui ont été disposés à les entendre et à les écouter, bref, a
les croire. En béarnais, obéir se dit crede, qui veut dire aussi
croire. C’est toute la prime éducation, au sens le plus large, qui
dépose en chacun les ressorts que les mots (une bulle du pape,
un mot d’ordre de parti, un propos de psychanalyste, une
174 - Dévoiler les ressorts du pouvoir
expertise de psychologue dans un jugement de divorce, etc.)
pourront, un jour ou l’autre, déclencher. Le principe du pou
voir des mots réside dans la complicité qui s’établit, au travers
des mots, entre un corps social incarné dans un corps biolo
gique, celui du porte-parole autorisé, et des corps biologiques
socialement façonnés à reconnaître ses ordres, mais aussi ses
exhortations, ses insinuations ou ses injonctions, et qui sont
les « sujets-parlés », les fidèles, les croyants.
— Il y a pourtant des effets et une efficacitépropres du langage ?
— Il est en effet étonnant que ceux qui n’ont cessé de parler
de la langue et de la parole, ou même de la « force illocution-
naire » de la parole, n’aient jamais posé la question du porte-
parole. Si le travail politique est, pour l’essentiel, un travail sur
les mots, c’est que les mots contribuent à faire le monde social.
Il suffit de penser aux innombrables circonlocutions, péri
phrases ou euphémismes qui ont été inventés, tout au long de
la guerre d’Algérie, dans le souci d’éviter d’accorder la recon
naissance qui est impliquée dans le fait d’appeler les choses par
leur nom au lieu de les dénier par l’euphémisme. En politique,
rien n’est plus réaliste que les querelles de mots. Mettre un
mot pour un autre, c’est changer la vision du monde social et,
par là, contribuer à le transformer. Parler de classe ouvrière,
faire parler la classe ouvrière (en parlant pour elle), la repré
senter, c’est faire exister autrement, pour lui-même et pour les
autres, le groupe que les euphémismes de l’inconscient ordi
naire annulent symboliquement (les « humbles », les « gens
simples », « l’homme de la rue », « le Français moyen », ou,
chez certains sociologues, « les catégories modestes »). Le para
doxe du marxisme est qu’il n’a pas englobé dans sa théorie des
classes l’effet de théorie qu’a produit la théorie marxiste des
classes, et qui a contribué à faire qu’il peut exister aujourd’hui
quelque chose comme des classes.
S’agissant du monde social, la théorie néokantienne qui
confère au langage et, plus généralement, aux représentations
une efficacité proprement symbolique de construction de la
realité est parfaitement fondée. Les groupes (en particulier les
classes sociales) sont toujours, pour une part, des artefacts : ils
sont le produit de la logique de la représentation qui permet à
un individu biologique, ou un petit nombre d’individus bio
logiques, secrétaire général ou comité central, pape et évêques,
eu., de parler au nom de tout le groupe, de faire parler et mar
Interventions, 1981-1986 - 1 7 5
cher le groupe « comme un seul homme », de faire croire —et
d’abord au groupe qu’ils représentent —que le groupe existe.
Groupe fait homme, le porte-parole incarne une personne fic
tive, cette sorte de corps mystique qu’est un groupe ; il arrache
les membres du groupe à l’état de simple agrégat d’individus
séparés, leur permettant d’agir et de parler d’une seule voix à
travers lui. En contrepartie, il reçoit le droit d’agir et de parler
au nom du groupe, de se prendre pour le groupe qu’il incarne
(la France, le peuple, etc.), de s’identifier à la fonction à
laquelle il se donne corps et âme, donnant ainsi un corps bio
logique à un corps constitué. La logique de la politique est
celle de la magie ou, si l’on préfère, du fétichisme.
Vous considérez votre travail comme une mise en question radi
cale de la politique ?
— La sociologie s’apparente à la comédie, qui dévoile les res
sorts de l’autorité. Par le déguisement (Toinette médecin), la
parodie (le latin foireux de Diafoirus) ou la charge, Molière
démasque la machinerie cachée qui permet de produire les
effets symboliques d’imposition ou d’intimidation, les trucs et
les truquages qui font les puissants et les importants de tous
les temps, l’hermine, la toge, les bonnets carrés, le latin, les
titres scolaires, tout ce que Pascal, le premier, a analysé.
Après tout, qu est-ce qu’un pape, un président ou un secré
taire général, sinon quelqu’un qui se prend pour un pape ou
un secrétaire général, ou plus exactement pour l’Eglise,
l’État, le parti ou la nation ? La seule chose qui le distingue
du personnage de comédie ou du mégalomane, c’est qu’on le
prend généralement au sérieux et qu’on lui reconnaît le droit
à cette sorte d’« imposture légitime », comme dit Austin.
Croyez-moi, le monde vu comme ça, c’est-à-dire comme i]
est, est assez comique. Mais on a souvent dit que le comique
côtoie le tragique. C’est un peu comme du Pascal mis en
scène par Molière.
176 - Dévoiler les ressorts du pouvoir
JUILLET 19 8 3
TOUT RACISME EST UN ESSENTIALISME
Alors que les démonstrations de racisme et de xénophobie
abondent, il est une discrimination qui ria pas son nom et qui
pourtant sévit : le racismepour appartenance a une classe sociale.
Je voudrais dire d’abord quil faut avoir à l’esprit qu’il ny a
pas un racisme, mais des racismes : il y autant de racismes
qu’il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister
comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante
des racismes.
Il me semble très important de porter l’analyse sur les
formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les
plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées,
peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme
possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette
forme de racisme. Je pense au racisme de l’intelligence.
Le racisme de l’intelligence est un racisme de classe domi
nante qui se distingue par une foule de propriétés de ce que
l’on désigne habituellement comme racisme, c’est-à-dire le
racisme petit-bourgeois qui est l’objectif central de la plu
part des critiques classiques du racisme, à commencer par les
plus vigoureux, comme celle de Sartre.
Ce racisme est propre à une classe dominante dont la repro
duction dépend, pour une part, de la transmission du capi
tal culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un
capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le
racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent
à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme
dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social
qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sen
tent d’une essence supérieure.
Tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelli
gence est la forme de sociodicée caractéristique d’une classe
dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession
de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des
garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beau
coup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pou
voir économique, des titres anciens comme les titres de pro
priété et les titres de noblesse.
Paru sous le titre « Classe contre classe » dans Différences (n° 24-25,
juillet 1983, p. 44), avec les points de vue de Clara Cardiani (journa
liste), Françoise Mallet-Joris (écrivaine) et l'abbé Pierre Pihan (MRAP).
Su r M ic h e l F o u c a u lt
Rengagement d'un « intellectuel spécifique »
ors d e la m ort d e ro la n d barth es , Michel Fou
L cault disait : « J ’ai perdu un ami, un collègue. » Je
peux dire aujourd’hui comme lui. C ’est la seule chose qui
m’autorise à parler de lui, et de son œuvre.
Je voudrais essayer de dire ce qui était sans doute le moins
apparent : la constante et la cohérence, la rigueur théorique
et pratique. Constance d’un projet intellectuel, constance
d’une manière de vivre la vie intellectuelle. Avec, au com
mencement, une volonté de rompre (qui explique et excuse
certains de ses apophtegmes célèbres sur la mort de l’hom
me) : rompre avec l’ambition totalisante de ce qu’il appelait
l’« intellectuel universel », souvent identifié au projet philo
sophique ; mais en échappant à l’alternative du rien sur le
tout et du tout sur le rien.
Pour inventer ce qu’il appelait « l’intellectuel spéci
fique », il fallait, en effet, abdiquer « le droit de parler en
tant que maître de vérité et de justice », le statut de
« conscience morale et politique », de porte-parole et de
mandataire. Et, de fait, il n’a pas cessé d’affirmer qu’en
matière de pensée il n’est pas de délégation. Sans pour
autant succomber au culte, illusoire, de la pensée en pre
mière personne.
Il savait mieux que quiconque que les jeux de vérité sont
des jeux de pouvoir et que le pouvoir et le privilège sont au
principe même des efforts pour découvrir la vérité des
pouvoirs et des privilèges.
À la pensée de l’absolutisme de l’intellectuel universel,
Michel Foucault voulait substituer les travaux spécifiés,
puisant aux sources mêmes ~ et on lui doit d’avoir exhu
mé des régions entières de la documentation historique
ignorées des historiens —, mais cela sans abdiquer les plus
grandes ambitions de la pensée. De même, s’il entendait
refuser les grands airs de la grande conscience morale -
cible favorite de son rire —, il s’est toujours attaché à refu-
Paru sous ie titre « Le plaisir de savoir » dans Le Monde,
du 27 juin 1984, ce texte fut écrit en hommage au « philosophe
et professeur au Collège de France Michel Foucault, mort
le lundi 25 juin à Paris à l'âge de cinquante-sept ans. »
ser la division, si commune et si commode, des investisse
ments intellectuels et des engagements politiques.
Les actes politiques, quil accomplissait avec passion et
rigueur, parfois avec une sorte de fureur rationnelle, ne
devaient rien au sentiment de détenir les vérités et les
valeurs ultimes, qui fait les pharisiens de la politique, et
d’ailleurs. La vision critique, chez lui, s’appliquait d’abord
à sa propre pratique, et il était à ce titre le plus pur repré
sentant de cette nouvelle espèce d’intellectuels qui na pas
besoin de se mystifier sur les mobiles et les motifs des actes
intellectuels ni de s’abuser sur leur efficacité pour les
accomplir, en pleine connaissance de cause.
Rien n’est plus dangereux que de réduire une philoso
phie, surtout aussi subtile, complexe, perverse, à une for
mule de manuel. Je dirai toutefois que l’ceuvre de Foucault
est une longue exploration de la transgression du franchis
sement de la limite sociale, qui tient inséparablement à la
connaissance et au pouvoir. De là sans doute son intérêt,
dès l’origine, avec son Histoire de la folie à l'âge classique,
pour la genèse sociale de la coupure, matérialisée dans
l’asile, entre le normal et la pathologique.
Cette étude d’une des frontières sociales les plus déci
sives, qui fondent l’état de raison, est en même temps une
transgression de la frontière qui délimite l’impensé de
Marx (c’est souvent que Foucault, qui aimait à dire que la
meilleure manière de penser un penseur du passé consiste
à s’en servir, voire pour le dépasser, fait ainsi d’une pierre
deux coups). Alors quil serait facile de repérer mainte affir
mation typiquement marxiste dans FHistoire de la folie ou
dans La Naissance de la clinique, Foucault observe que l’in
ternement psychiatrique, la normalisation psychologique
des individus et les institutions pénales n’ont sans doute
qu’une importance limitée pour qui ne considère que leur
fonction économique. Ce qui n’empêche quelles jouent
un rôle essentiel dans la machinerie du pouvoir.
De là naîtront les analyses de Surveiller etpunir sur l’om
niprésence du pouvoir : les rapports de force sont aussi
dans les rapports de reproduction, dans les familles, les
petits groupes, les relations sexuelles, les institutions. Et
surtout peut-être dans les cerveaux. On revient ainsi à la
Éléments d'une socioanalyse - 179
transgression proprement philosophique comme effort
pour penser l’impensé, l’impensable, le tabou, c’est-à-dire
ce qui limite la pensée et qui en interdit l’au-delà.
Explorer l’impensé, c’est d’abord faire l’histoire des caté
gories de pensée, et de la connaissance quelles permettent
et de celle qu elles interdisent du même coup. Cette inten
tion critique, au sens de Kant, se réalise dans une histoire
sociale qui na pas grand-chose à voir avec l’histoire ordi
naire des historiens —mais qui ne pensera à ces exceptions
exemplaires que sont les travaux de Dumézil, un des
modèles de Foucault, ou du Duby des Trois Ordres ? Évi
dente dans Les Mots et les choses, cette intention est à
l’œuvre dans La Naissance de la clinique, histoire sociale de
la vision clinique, du savoir-voir médical, et dans l’Histoire
de la sexualité. Proche ici de Bachelard et de Canguilhem,
une de ses fidélités les plus absolues, et aussi du Cassirer de
Structure etfonction ou &Individu et cosmos^ qui s’attachent
à la vérité à l’état naissant, c’est-à-dire à l’erreur féconde, il
transgresse la limite de leur impensé en travaillant à faire
une histoire matérialiste des structures idéelles.
Mais surtout, c’est en poussant à sa limite l’intérêt pour
l’erreur en étudiant par priorité les sciences où la frontière
entre l’erreur et la vérité est la plus fragile, celles qui sont
les plus contaminées par l’idéologie, comme la médecine
clinique ou la psychopathologie, que Foucault entend
dévoiler l’impensé de la science, l’inconscient des sciences
de la pensée.
Comme l’histoire de la connaissance renvoie sans cesse à
l’erreur et à l’échec - par exemple dans L'Histoire de la cli
nique, l’erreur dans les observations corporelles menées en
l’absence d’une véritable analyse tisssulaire —, l’herméneu
tique du sujet que propose l’histoire de la sexualité est une
histoire de l’erreur et de la violence, qui n’est jamais aussi
visible, paradoxalement, que dans les disciplines - à tous
les sens du terme - que l’entendement éclairé du réfor
misme libéral a inventées pour contrôler le comportement
humain, psychologie, clinique, sciences de la vie.
La discipline, réunion du savoir et du pouvoir, se réalise
d’abord dans un langage. Et la transgression, ici, doit trou
180 - Éléments d'une socioanalyse
ver ses armes hors de la tradition, hors de l’univers des
maîtres canoniques, du côté des hérétiques, Nietzsche, bien
sûr, mais aussi Sade, Artaud, Bataille, Roussel, Blanchot et
Deleuze. La philologie, chez Nietzsche, conduisait à la
sociologie. La critique sociale de la raison conduit à une cri
tique sociale du langage, limite majeure de la pensée
humaine. Le tabou verbal, bien sûr, mais surtout peut-être
la transgression imposée de l’interdit, le devoir de liberté,
l’aveu extorqué rappellent que le pouvoir est dans le savoir,
mais que le savoir est dans le pouvoir ; la connaissance, y
compris la connaissance de soi, est exposée aux effets de
pouvoir. La morale est hantée par la politique.
J ’aurais voulu dire mieux cette pensée acharnée à
conquérir la maîtrise de soi, c’est-à-dire la maîtrise de son
histoire, histoire des catégories de pensée, histoire du vou
loir et des désirs. Et aussi ce souci de rigueur, ce refus de
l’opportunisme, dans la connaissance comme dans la pra
tique, dans les techniques de vie comme dans les choix
politiques qui font de Foucault une figure irremplaçable.
Éléments d'une socioanalyse - 181
1984-1990
De quelqu’un qui
ment effrontément, les
Kabyles disent : “Il ma
mis l’Est en Ouest. ”Les
apparatchiks de gauche
nous ont mis la gauche
à droite.
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Pierre
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PIERRE BOURDIEU
LA NOBLESSE
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GRANDES ECOLES ET ESPRIT DE CORPS
LES EDITIONS DE MINUIT
Éducation &
politique de l'éducation
D'un rapport d'État à l'autre
F r a n c e e n 1982, Pierre Bourdieu pour-
E
lu a u c o l l è g e d e
suit sa sociologie des intellectuels avec Homo Academicus,
quipropose une explication des déterminants h l'engagementpo
litique des chercheurs pris dans le jeu académique. Contre le
double écueil constitué par la contestation des hiérarchies uni
versitaires au nom de la « démocratisation », et la défense de ces
hiérarchies au nom de la qualité de l’enseignement, « couple de
forces incitant au statu quo en ce qui concerne l'essentiel », le so
ciologue affirme la nécessité de revoir la place du travail scienti
fique dans l'U niversité, ce que les réformes de l'époque ne
permettentpas d ’envisager {lirep. 189].
Rédigé dans le cadre collectif du Collège de France et h la
demande du président François Mitterrand, le rapport intitulé
« Propositionspour un enseignement de l'avenir » constituepour
Pierre Bourdieu l'occasion de mettre en œuvre un engagement lié
à saposition « d'hérétique consacré » [lirep. 199].
De ces «propositions », les milieuxpédagogiques semblent avoir
surtout retenu la critique de « l'indifférence aux différences » ;
pourtant, les rapporteurs ne relientpas tant la diversification des
formes d'excellence à l'abolition de toute sélection qu'à l'atténua
tion des verdicts scolaires qui pèsent sur les élèves comme autant
de prophéties auto-confirmatrices. Comme l'explique Pierre
Bourdieu dans les colonnes de La Quinzaine littéraire [lirep. 203],
ce rapport veut remettre en question la « hiérarchie des principes
de hiérarchisation » et prôner la valorisation des expérimenta
tions scientifiques et artistiques, le développement des dispositions
critiques, l'instauration d'un « minimum commun », la révision
périodique des savoirs enseignés, le droit à l'éducation à tout âge,
ainsi que l'usage des techniques modernes de diffusion et l'ouver
ture à des intervenants extérieurs. Enfin, pour dépasser l'antino
mie de l'étatisme et du libéralisme, le rapportpropose defavori
ser l'autonomie des établissements, par la multiplication des
sources definancement, dans le but de substituer ci la concurrence
larvée et inégalitaire un esprit d'émulation ouverte et contrôlée
grâce à une redéfinition du rôle de l'État.
Interventions, 1984-1990 - 185
Si Pierre Bourdieu se montre ensuite très critique envers l'usage
qui estfa it de ce rapport (un « supplément d'âme dans la “Lettre
du président de la République aux Français" » lors de la cam
pagne électorale de 1988), il n'en acceptera pas moins de présider,
en ip8p, une commission sur les contenus de l'enseignement mise
en place par LionelJospin, ministre de l'Éducation nationale du
gouvernement de MichelRocard1 lors de la secondeprésidence de
François Mitterrand. Ces sept « Principes pour une réflexion sur
les contenus d'enseignement », communément appelés « Rapport
Bourdieu-Gros », se proposent de restructurer les divisions du
savoir et les conditions de leur transmission [lire p. 2171.
Comment « la sociologie la plus critique, [c'est-à-dire] celle qui
suppose et implique la plus radicale autocritique 2»peut-elle s'ac
commoder d'une action réformatrice ? Les travaux de Pierre
Bourdieu et de ses collaborateurs n'ont-ils pas montré que l'école
(et notamment l'action pédagogique) imposait un « arbitraire
culturel » favorable aux classes dominantes ? Loin de prétendre
tout bouleverser, le rapport a pour principal objectifd'interroger
la part d'inégalités que le système d'enseignement peut corriger,
laissant de côté ce à quoi le système d'enseignement ne paraît pas
en mesure de répondre.
Le rapport du Collège de France ne prononce pas le mot
de reproduction, ni le mot de démocratisation. Il n’est
jamais dit que le système scolaire va égaliser les chances,
que le système scolaire va donner la culture à tous.
Jamais... et c’est très important. Car le système scolaire
est ainsi organisé qu’il ne peut pratiquement pas démo
cratiser et que tout ce qu’il peut faire de mieux, c’est de
ne pas renforcer l’inégalité, de ne pas redoubler par son
efficacité spécifique, essentiellement symbolique, les dif
férences préalables entre les enfants qui lui sont confiés. Il
y a toute une série de propositions qui vont en ce sens :
la plus importante, de ce point de vue, consiste à mettre
en garde contre l’effet de destin par lequel l’institution
1. Michel Rocard Incarnait, depuis les années 1970, un socialisme « mo
derniste » et « réaliste » se voulant inspiré de Pierre Mendès France mais
assez vite inspirateur du courant néolibéral au sein de la gauche fran
çaise. Évincé par deux fois, en 1981 et 1988, de la candidature aux élec
tions présidentielles au profit de François Mitterrand, Michel Rocard dut
finalement à son poids politique une nomination comme Premier mi
nistre du second septennat socialiste.
2. « Sur l'objectivation participante. Réponse à quelques objections »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 23, septembre 1978, p. 68
186 - Éducation & politique de l'éducation
scolaire transforme les inégalités sociales préalables en
inégalité naturelle. Si j’étais ministre, cest la première
recommandation que je ferais aux professeurs : ne portez
jamais de jugement de valeur sur vos élèves, vous navez
pas le droit d’employer le mot « idiot », vous n’avez pas le
droit d’employer le mot « stupide », vous n’avez pas le
droit de mettre dans une marge « ce raisonnement est
imbécile », vous n’avez pas le droit de mettre « nul », etc.
Autrement dit, vous devez exclure tous les jugements de
valeur qui touchent à la personne. Vous pouvez dire « Ce
devoir c’est pas bien » ou « Cette solution est fausse »,
mais vous ne pouvez pas dire « Tu es nul en mathéma
tiques » ou « Tu n’es pas doué pour les mathématiques ».
Les professeurs de mathématiques devraient savoir et
comprendre qu’ils ont un pouvoir diabolique de nomina
tion qui s’exerce sur l’identité même des adolescents, sur
leur image de soi, et qu’ils peuvent infliger des trauma
tismes terribles, d’autant que leurs verdicts sont souvent
relayés et renforcés par les parents affolés et angoissés. En
définitive, je pense que ce qu’il y a de plus progressiste
dans ce rapport, c’est ce qu’il ne dit pas, c’est le fait qu’il
ne promet pas de choses impossibles, il ne demande pas
au système scolaire des choses qu’il ne peut pas faire.3
Sa participation à de tek rapports officieb n'empêche toutefois
pas Pierre Bourdieu de rester attentifaux mouvements sociaux
qui agitent le système d'enseignement et la sociétéfrançaise. Les
années ip8o voient en effet l'émergence desformes deprotestation
atypiques : coordinations des infirmières en 1986 ou grève des
instituteurs contre la redistribution despouvoirs dans l'école p ri
maire en ip8y. Ainsi, lors des mobilisations étudiantes contre le
projet Devaquet4, Pierre Bourdieu donne une interview qui lui
fournit l'occasion de critiquer la politique des gouvernements de
droite comme de gauche et l'absence de projetpolitique pour une
école livrée à l'idéologie libérale de la compétition [lire p. 211]. Cette
attention aux contestations se retrouve dans une lettre aux
lycéens des Mureaux [lire p. 227], qui l'avaient contacté lors des
mobilisations lycéennes de septembre-novembre ippo, au cours
3. Entretien réalisé à Tokyo en octobre 1989, op. cit.
4. Du nom d'un ministre délégué à la Recherche et à l'Enseignement su
périeur (gouvernement Chirac) qui proposa une réforme de l'université
comprenant en particulier l'élévation des droits d'inscription. Cette me
sure impopulaire déclencha un mouvement de protestation étudiante
assez important pour provoquer le retrait du projet de loi.
Interventions, 1 9 8 4 -1 9 9 0 -1 8 7
desquelles les récupérations médiatiques et politiques de certains
incidents avaientpermis la stigmatisation de « casseurs »promp
tement assimilés aux «jeunes issus de l'immigration ».
Ces perspectives sur la politique —expertise d'État et mouve
ments sociaux —traversent l'analyse de la structure et du fonc
tionnement « champ du pouvoir » exposée en 1989 dans La
Noblesse d’Etat, aboutissement de recherches enclenchées à la fin
des années i960 sur les grandes écoles : les luttes entre les domi
nants pour la conservation ou la transformation des institutions
scolaires chargées de la « reproduction du champ du pouvoir »
expriment en fa it une lutte pour la maîtrise de l'État ; mais elles
font « entrer dans le champ du pouvoir un peu de cet universel—
raison, désintéressement, civisme, etc. —qui, issu des luttes anté
rieures, est toujours une arme symboliquement efficace dans les
luttes du moments». Toutefois, cette « avancée vers l'universel »
ne comble pas l'écart entre, d'une part, la bureaucratie d'État
(dont la légitimité réside dans la possession de titres scolaires) et
les professionnels de la politique (qui gouvernent « l'œ ilfixé sur
les sondages d'opinion »), et, d'autre part, ceux qui « protestent
en dehors des cadres institués » —auxquels serontplus tard consa
crés les entretiens et les analyses de La Misère du monde, qui se
propose d'impulser « une autrefaçon defaire de la politique » 6.
5. La Noblesse d'État, op. cit., p. 558.
6. La Misère du monde, Seuil, Paris, 1993. Ouvrage collectif : Alain Accar-
do, Gabrielle Balazs, Stéphane Beaud, François Bonvin, Emmanuel Bour
dieu, Philippe Bourgois, Sylvain Broccolichi, Patrick Champagne, Rosine
Christin, Jean-Pierre Faguer, Sandrine Garcia, Rémy Lenoir, Frédérique
Matonti, Francine Muel-Dreyfus, Michel Pialoux, Louis Pinto, Denis Poda-
lydès, Abdelmayek Sayad, Charles Soulié, Bernard Urlacher, Loïc Wac-
quant, Anne-Marie Waser.
188 - Éducation & politique de l'éducation
NOVEMBRE 1 9 8 4
Université : les rois sont nus
— Pierre Bourdieu aujourd'hui dans Le Nouvel Observateur,
voilà qui va surprendre. On dit que vous n'aimez guère lesjour
naux et lesjournalistes ?
— On dit tellement de choses... En fait, j’analyse les effets que
produit dans l’univers intellectuel l’introduction de critères
extérieurs, imposés par les journalistes, comme le fait de « bien
passer » à la télé. Ou l’appartenance au cercle des « amis ». Il
me paraît en effet indispensable de connaître les mécanismes
par lesquels les intellectuels sont manipulés et dépossédés du
pouvoir d’évaluer leur propre production.
Je pourrais montrer comment et en quoi l’affaissement de la
frontière entre les intellectuels et les journalistes et la confusion
qui en résulte nuisent aux deux parties, aux intellectuels mais
aussi et tout autant aux journalistes. Je crois qu’il faut défendre
tout ce qui peut contribuer à accroître l’autonomie du monde
intellectuel. Pour un ensemble de raisons que j’explique dans
Homo academicusy cette autonomie est de plus en plus mena
cée par les pouvoirs politiques et journalistiques. Ce qui a pour
conséquence, en plus d’un cas, que les intellectuels n’ont pas
d’autre solution que de se retirer du jeu.
On l’a vu dans le débat sur le « silence des intellectuels » que
la propension des gens à entrer dans ce débat était sans doute
d’autant plus grande qu’ils avaient plus besoin de la consécra
tion journalistique et qu’ils étaient moins capables de tenir le
rôle qui est selon moi celui de l’intellectuel. Et dont une des
dimensions fondamentales est l’irrévérence à l’égard de tous
les pouvoirs.
— Par-delà vos analyses de l'Université, vous voulez donc propo
ser une analyse du journalisme aujourd'hui ?
— Je pense que, dans l’univers politique, les journaux contri
buent à définir ce qui est pensable politiquement et même à
déterminer qui sont les acteurs légitimes du jeu politique, entre
autres, par l’invitation à des émissions comme « Le club de la
presse ». De même, dans l’univers intellectuel, ils prétendent
Entretien avec Didier Éribon paru dans Le Nouvel Observateur,
2-8 novembre 1984, p. 86-90.
définir les vrais acteurs et leur rang. Pensez à tous les effets de
palmarès exercés par les émissions de télévision et de radio, les
bilans de l’année ou de la décennie littéraire, etc. Il est de plus
en plus fréquent qu’ils prétendent aussi imposer des questions
et des enjeux par des enquêtes et des interviews, autant de
formes de commandes sans autre forme de contrepartie qu’une
forme de publicité. Dans les deux cas, ils ont un effet extrê
mement conservateur.
Les « Clubs de la presse » et autres « Heures de vérité » ne
donnent jamais la parole qu’à des porte-parole autorisés,
Marchais et Lustiger, Chirac et Ceyrac, etc. Et de la même
manière, les verdicts ordinaires ou extraordinaires des pages
culturelles des journaux et hebdomadaires consacrent des gens
déjà consacrés. Ou des gens qui doivent leur consécration au
pouvoir de consacrer qu’ils détiennent en tant que journalistes
ou journalistes-universitaires. Permettez-moi de ne pas citer
d’exemples. Cette situation menace toute espèce de recherche
véritable, artistique aussi bien que scientifique, par exemple en
détournant même les universitaires les plus insensibles aux
séductions du succès immédiat des longues patiences et de la
longue obscurité que supposent les grandes œuvres.
— Pourquoi alors accepter de donner une interview ? Pourquoi
aller sur le terrain de l'adversaire ?
— Pour y défendre les valeurs de l’autonomie et les critères
propres aux régions les plus autonomes de l’univers savant
auprès de gens qui sont plutôt mal informés que mal inten
tionnés.
— Vousparlez d'autonomie et vousprésentez votre travail comme
scientifique. Mais il déclenche clésjureurs et despassions qui nont
pas grand-chose à voir avec la science.
— Toute science suscite des résistances. Surtout dans sa phase
commençante. Vous vous souvenez que Freud évoquait les
grands coups portés par la science au narcissisme anthropo
centrique : Copernic, Darwin et la psychanalyse elle-même.
Faire la sociologie des intellectuels, c’est, je crois, porter une
nouvelle atteinte, peut-être plus impardonnable, au narcissis
me collectif des intellectuels. Si tous ces gens, moi le premier,
ont choisi de faire ce qu’ils font, c’est toujours un peu pour
pouvoir se penser comme des « sujets », sujets purs, « sans
attaches ni racines », comme disait Mannheim.
190 - Université : les rois sont nus
Sartre a incarné cet idéal de l’intellectuel intelligent, maître
et possesseur de tous les principes de sa propre intelligibilité.
Or, la sociologie des intellectuels rappelle que nous avons tous
des attaches et des racines, des passions et des intérêts, des
positions et donc des points de vue... et de bévue. Ce rappel
de la libido spécifique qui se trouve au principe des actions
intellectuelles semble avoir quelque chose d’insupportable
pour beaucoup d’intellectuels...
— On va encore dire que le sociologue entend se placer au-dessus
de tout le monde. Que vous vous prenez pour Bourdieu-le-Père.
— Il est certain que le projet sociologique lui-même, et
notamment ce qu’on appelle la « sociologie de la connais
sance », n’est jamais pur de l’ambition de se poser en sujet
absolu, capable de prendre les autres pour objet et de connaître
mieux qu’eux la vérité de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font.
L’essentiel de mon travail dans Homo academicus a consisté jus
tement à essayer de découvrir, pour le détruire, tout ce que
mon analyse pouvait devoir à cette sorte de biais professionnel.
— Rappeler que les intellectuels ont des passions et des intérêts et
quils sont situés socialement, d'autres l'avaientfa it avant vous...
— Il y a manière et manière de le faire. La réduction des rai
sons de l’adversaire à des causes, c’est-à-dire le plus souvent à
des intérêts plus ou moins bas, est le pain quotidien de la vie
intellectuelle. Ça va de pair avec le catalogage permanent, le
jdanovisme ordinaire que pratiquent si volontiers les dénon
ciateurs attitrés du jdanovisme, tous ceux qui proclament sans
cesse qu’un tel est « stalinien », qu’il est « le dernier marxiste »,
ou bien que c’est un « mandarin », etc.
Ce qui sépare mon travail de ces comportements, c’est que
je décris l’ensemble du jeu dans lequel s’engendrent à la fois les
intérêts spécifiques des intellectuels —tout à fait irréductibles
à l’intérêt de classe que dénonçait la grosse artillerie marxiste
dont les boulets sont gros mais passent toujours au-dessus des
têtes - et les lucidités partielles sur les intérêts des autres. Qu’il
me suffise de citer comme exemple de ce couple parfait de
perspectives aveugles sur le point de vue à partir duquel elle
s’énoncent : Raymond Aron, dans L'Opium des intellectuels,
sur les intellectuels de gauche, et Simone de Beauvoir, dans La
Pensée de droite aujourd'hui, sur les intellectuels de droite.
Interventions, 198 4-1 9 9 0 -1 9 1
Mon livre montre que l’espace de jeu et les positions histo
riquement constituées à l’intérieur de cet espace commandent
les prises de positions intellectuelles et politiques. On pourra
crier au sociologisme, mais cette relation (statistique, bien sûr)
entre les positions et les prises de position est un fait. Je dois
même avouer que je ne cesse pas d’être surpris et parfois cho
qué par la naïveté un peu indécente avec laquelle les spécia
listes de la réflexion que sont les intellectuels livrent leurs pul
sion sociales. Je ne peux m’empêcher d’y voir comme une
faute professionnelle.
— En donnant à votre livre le titre Æ o m o academicus, vous
vouliez apposer une étiquette sur ceux qui en général les pro
duisent ?
— Oui, tout à fait. Vous avez peut-être lu cette nouvelle de
David Garnett, « A Man in the Zoo », qui raconte l’histoire
d’un jeune homme qui se brouille avec sa petite amie au cours
d’une visite dans une zoo. Désespéré, il écrit au directeur, dans
une sorte d’acte suicidaire, pour lui proposer un mammifère
qui manque à la collection : lui-même. On le met dans une
cage à côté du chimpanzé, avec une étiquette qui dit, je cite de
mémoire : « Homo sapiens. Ce spécimen a été offert par John
Cromantie, Esquire. Les visiteurs sont priés de ne pas irriter
l’homme par des remarques personnelles. »
Au fond, c’est un peu ce que j’ai fait et c’est un peu ce que
j’aurais envie d’écrire sur l’étiquette. Grâce à moi, avec moi,
l’Homo classificateur est tombé dans ses propres classements.
Je trouve ça plutôt comique. Je crois que mon livre devrait
faire beaucoup rire. Aussi.
— C'est un peu du latin moliéresque ?
— Oui, parce que je voulais également souligner dans le titre
cette sorte d’éternité de la vie académique, où l’on retrouve de
nombreux invariants transhistoriques, comme la condamna
tion en Sorbonne des écrits des hérétiques...
— Dans votre leçon inaugurale au Collège de France, vous disiez
vouloirfaire « une sociologie des catégories de l'entendementpro
fessoral ». Ce livre est la réalisation de ce programme ?
— Tout à fait. Sauf que, pour des raisons déontologiques, je
me suis interdit de pousser trop loin la mise en évidence des
relations entre les positions occupées dans l’espace universi-
192 - Université : les rois sont nus
taire et le contenu ou la forme des œuvres. J ’aurais pu multi
plier les analyses du type de celles que j’ai faites à propos du
débat Barthes-Picard 1 à propos des conflits entre la vieille et
la nouvelle histoire, ou de la querelle des nouveaux philo
sophes. .. Mais je crois qu’il y a tous les éléments et les instru
ments pour que les intéressés, comme on dit, puissent faire
eux-mêmes les analyses.
— Parce que vouspensez quils y ont intérêt ?
— De mon point de vue, qui est celui du profit proprement
scientifique, je suis sûr que oui. Je dirai même que l’on peut
tirer un grand profit éthique d’une telle socioanalyse : on peut
y trouver un moyen d’assumer son destin social, ce qui ne veut
pas dire l’accepter avec résignation. Mais je ne crois pas qu’ils
seront très nombreux à saisir cette chance... Je pense au
contraire quils s’emploieront plutôt à produire des instru
ments de défense individuels ou collectifs.
— Pour le coup, on va vous taxer de terrorisme.
— Je le sais. Mais je maintiens que, si on peut le supporter, le
traitement sociologique a beaucoup de vertus scientifiques et
aussi politiques : on sait mieux ce que l’on fait et ce que l’on
dit. Et l’on se met à l’abri des aveux autodestructifs. Je pense
à ce philosophe qui écrivait récemment à propos d’un livre sur
l’enseignement : « Ce livre est important pour les philosophes,
non parce quil leur donne une image gratifiante de leur disci
pline mais, de manière plus essentielle, en raison du caractère
décisif qu’il reconnaît à l’enseignement de la philosophie en
France. » Les intéressés pourraient au moins trouver dans mon
travail des moyens pour se mettre à l’abri de propos si cruelle
ment révélateurs des pulsions sociales qui, comme celui-ci,
disent dans la seconde partie de la phrase ce quils ont dénié
dans la première.
— Pourquoi vous en prenez-vous toujours aux philosophes ?
— Je vise en eux les défenseurs les plus roués du narcissisme
intellectuel. Ces gens qui parlent sans cesse de doute radical,
d’activité critique, de déconstruction omettent toujours,
comme le remarquait déjà Wittgenstein, de mettre en doute la
î En 1965, une vive polémique opposa Raymond Picard, professeur à la
Sorbonne, représentant attitré de l'érudition littéraire classique, et Roland
Barthes, tenant de la « nouvelle critique » inspirée des sciences sociales
sous le nom de sémiologie, [nde]
Interventions, 1 9 8 4 -1 9 9 0 -1 9 3
croyance qui les porte à accepter ce parti pris du doute, cette
sorte de point d’honneur professionnel du philosophe, ce pré
jugé de l’absence de préjugé, par où s’affirme la distinction à
l’égard du sens commun, de l’opinion, du positivisme
pédestre des savants...
Je pense à tous ces préjugés professionnels qui ne sont
jamais mis en question, ou seulement par exception, par
exemple la supériorité intrinsèque du langage philosophique
sur le langage ordinaire. Si j’ose cet exemple, c’est que je puis
m’autoriser de l’autorité d’un philosophe patenté, John
Austin, qui fournit bien des éléments pour une analyse socio-
logique de ce qu’il appelle la vision professorale du monde
(scholastic view). Bref, la critique sociologique ne fait que radi-
caliser la critique philosophique des préjugés en proposant les
moyens de saisir aussi les présupposés inscrits dans l’institu
tion philosophique. Donc de réaliser plus complètement
nombre d’ambitions traditionnelles de la philosophie.
— Finalement, si on résume tout ce que vous venez de dire, votre
livre peut apparaître comme une autobiographie déguisée.
— Ce serait plutôt une anti-autobiographie, dans la mesure
où une autobiographie est souvent une manière de se
construire un mausolée qui est aussi souvent un cénotaphe.
Mais, en un sens, vous avez raison. Mon livre est aussi une
entreprise de connaissance de soi. Je voudrais dire une chose
assez banale, mais mal connue : la vérité la plus intime de ce
que nous sommes, l’impensé et l’impensable, est inscrite dans
l’objectivité des positions que nous avons occupées, dans le
présent et le passé, et dans toute l’histoire de ces positions.
La vérité du professeur de la Sorbonne réside pour une part
dans l’histoire de la Sorbonne au cours de laquelle s’est consti
tuée la situation présente de la Sorbonne dans l’espace des
positions universitaires. Il en va de même pour le professeur de
l’Ecole des hautes études ou du Collège de France. Sartre cher
chait la vérité de Flaubert, de l’écrivain Flaubert, et par là de
Sartre lui-même, dans une sorte de généalogie sociale, dans les
origines familiales ou du moins dans les expériences imagi
naires. Je crois que la vérité de Flaubert, ou de Sartre, ou de
n’importe quel intellectuel, est au moins autant dans ce que
j’appelle le champ intellectuel, c’est-à-dire dans l’ensemble des
relations de concurrence voire de conflit qui l’unissent et l’op
posent à la fois aux autres universitaires et aux autres intellec
194 - Université : les rois sont nus
tuels. Je sais, par exemple, que pour comprendre ce que fait
Barthes (ou Picard), ce qu il écrit sur la critique (ou la critique
quil écrit), il faut savoir ce qu’est la position historiquement
constituée à partir de laquelle il écrit : École des hautes études
ou Sorbonne, sciences sociales ou humanités, Saussure par
couru ou Lanson travesti, etc.
— À vous entendre, et surtout à vous lire, on a l'impression que
vous n'avez d'intérêt que théorique. Rien sur la politique, pas de
programme, pas de projet, pas de conseil.. Visiblement, vous ne
briguezpas le poste de ministre de l'Éducation.
— À une boutade, je répondrai par une boutade : croyez-vous
qu’un ministre de l’Éducation soit indispensable ? Et ne croyez
vous pas qu’en ce qui concerne l’enseignement supérieure et la
recherche, au moins, le laissez-faire, c’est-à-dire l’autonomie
ou l’autogesdon, comme on voudra, serait la meilleure des
politiques possibles ? Mais pour que ce soit plus qu’une bou
tade, il me faudrait argumenter longuement.
— Oui, dans la mesure oit vos travaux, surtout Les Héritiers et
La Reproduction, ont souvent été utilisés pour justifier ou
condamner telle ou telle politique, il me semble que vous ne pou
vez rester silencieux.
— C’est un vrai problème, que nous évoquions au début de cet
entretien. Que voulez-vous que je fasse ? Une « tribune libre »
dans Le Monde ? Une conférence de presse ? Une pétition ?
Les hommes politiques n’aiment les savants que morts. On
s’est servi de mes travaux pour justifier des mesures qui
n’avaient aucun rapport avec eux et, en tous cas, comme s’ils
avaient été produits par un auteur du passé à qui il n’était pas
question de demander son avis. Le problème est qu’il ny a pas
en France de statut pour le discours compétent sur le monde
social. Nous avons envisagé avec Michel Foucault de préparer
un livre blanc, associant plusieurs spécialistes dans une critique
rigoureuse d’un certain nombre de mesures politiques, en
matière de culture et d’éducation notamment...
En tous cas, je pense que la communauté scientifique, à tra
vers le Collège de France, s’exprimera bientôt sur l’avenir de la
science et de son enseignement. Pour une fois, un corps
constitué de savants reconnus a reçu mandat du pouvoir poli
tique pour s’occuper de ses propres affaires. Ce qui n’a rien de
trivial et constitue un fait politique de première grandeur.
Interventions, 1 9 8 4 -1 9 9 0 -1 9 5
— On vous a souvent reproché votre pessimisme et votre fata
lisme. Pensez-vous vraiment quaticune politique nest possible
pour venir au secours de la recherche et de renseignement ?
— Il est vrai que l’analyse n’incite pas à l’optimisme. Surtout
lorsqu’elle fait apparaître ces sortes de couples infernaux d’ad
versaires complices, qui vouent le système d’enseignement et
ceux qui le gouvernent à un perpétuel mouvement de balan
çoire entre ce qu’on appelle la droite et la gauche, et qui sont
en fait deux formes de conservation des avantages acquis, deux
formes de défense individuelle ou collective contre les sanc
tions du marché pédagogique et scientifique.
La contestation des hiérarchies universitaires (qui se masque
sous les dehors de la démocratisation) et la défense de ces hié
rarchies (qui se réclame de la qualité de l’enseignement) for
ment un couple de forces aboutissant au statu quo en ce qui
concerne l’essentiel, c’est-à-dire la production et la transmis
sion du savoir. Il faudrait pouvoir mettre en marche un pro
cessus conduisant à une distribution des profits matériels et
symboliques un peu moins indépendante quelle ne l’est
aujourd’hui des contributions pédagogiques et scientifiques
des différents acteurs. Cela me paraît à la fois nécessaire et très
difficile à concevoir. C’est d’ailleurs un problème très général
dont l’Université présente la forme limite.
— Mais vous ne proposez pas de solution.
— Non. Mais une chose est sûre : ce n’est pas par le seul effet
de réformes entreprises sans enquêtes ni analyses, comme
toutes celles qui se sont succédé depuis vingt ans, et fondées
sur une ignorance à peu près totale des vrais enjeux et des vrais
mécanismes, que l’on parviendra à arrêter l’escarpolette, hier
la démagogie superficiellement égalitariste, aujourd’hui le
culte de l’effort et les bravos de la Société des agrégés.
De façon plus générale, on n’agit pas sur des univers aussi
finement différenciés par des réformes formalistes et universa-
listes, incapables de traiter méthodiquement la singularité de
cas toujours particuliers et inspirées le plus souvent par des
représentations —plates-formes, programmes ou rapports de
commissions —qui informent plus sur les intérêts spécifiques
de leur auteurs que sur la réalité du système d’enseignement.
— Si je comprends bien, vous ne proposez pas des mesures poli
tiques mais vous critiquez la politique tout court.
196 - Université : les rois sont nus
— Ce qui est en jeu, et que la discussion ordinaire sur la poli
tique n atteint jamais, cest l’idée même de ce que peut être et
faire Faction politique —ce que l’on appelait autrefois le « gou
vernement ». Les hommes politiques devraient méditer sur la
distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui ne
dépend pas de nous. Le grand principe d’erreur consiste, on le
sait, dans l’ignorance de sa limite.
Tout ce que peut faire la politique, c’est contrôler douce
ment et insensiblement des champs de forces, chose évidem
ment contradictoire avec les pulsions vers le spectaculaire et
l’exhibitionnisme de la réforme. C’est puiser dans le champ de
forces et dans les luttes dont il est le lieu les forces capables de
modifier le champ de forces dans la direction souhaitée. On
est plus près de Fourier et de l’art d’utiliser les passions que de
Marx. Il faudrait savoir mener une politique des petits coups
de pouce bien placés, qui pourraient enclencher des engre
nages aujourd’hui bloqués par un système où se distribuent de
manière aléatoire les sanctions et les profits.
De toute façon, on ne pourra pas rester indéfiniment dans
la situation actuelle, car il me semble avoir compris que
lorsque des rats sont soumis à un traitement assez semblable à
celui qui est fait aujourd’hui aux professeurs et aux chercheurs,
distribuant au hasard les décharges électriques et les grains de
blé, ils deviennent fous.
— Vous semblez avoir une conception bien pragmatique de la
politique. Vouspensez quilfaut se défaire des visions globales du
monde et des grandes idéologies ?
— Pas du tout, il ne s’agit pas d’annoncer une fois de plus la
fin des idéologies. Mais ce qu’on appelle l’expérience de
gauche a fait comprendre très largement, et c’est un acquis
positif, que les oppositions principales entre la droite et la
gauche n’étaient pas là où la gauche les situait. Ce qui est
aujourd’hui devenu évident se trouvait masqué aux yeux des
hommes politiques eux-mêmes par la logique de la concur
rence entre les partis, et au sein du même parti entre les cou
rants et les tendances.
Le désarroi qui en résulte peut favoriser un indifférentisme
politique tout à fait dangereux, mais il peut également être l’oc
casion d’une recherche libre des principes véritables de clivage,
à condition que le vide ainsi créé ne soit pas comblé par des
gadgets idéologiques comme l’informatique, qui est censée
Interventions, 1 9 8 4 -1 9 9 0 -1 9 7
régler tous les problèmes depuis la solitude individuelle jus
qu’au commerce extérieur. À condition aussi que la découverte
des contraintes économiques et de la faible marge de liberté
qu elles laissent au choix politique ne viennent pas renforcer les
tendances à l’économisme.
Le technicisme —chez Lénine c’était l’électricité, maintenant
c’est l’électronique —se combine le plus souvent avec l’écono-
misme pour suppléer à l’absence d’une véritable invention
politique, fondée sur une connaissance approfondie du monde
social. Les hommes politiques ont appris un peu d’économie,
mais ils sont toujours à peu près aussi nuls en sociologie.
— Mais de quifaut-il attendre cette invention ?
— Pas des hommes politiques seulement, bien sûr. Ce qui leur
appartient c’est, je le répète, de connaître les limites de l’action
politique. Ce qui supposerait déjà une véritable conversion
personnelle de leur part et une redéfinition complète de l’ima
ge sociale du rôle. Il faudrait qu’ils cessent de penser dans la
logique de la règle et du règlement omnibus, bon pour tous et
pour toujours, pour pratiquer une sorte de casuistique ration
nelle, combinant l’attention au cas singulier avec une connais
sance des lois générales du fonctionnement des multiples uni
vers concernés et des forces et des intérêts les plus particuliers
des gens dont dépend la réussite de l’entreprise. Sans cela, la
meilleure intention du monde risque d’obtenir des effets stric
tement opposés aux buts poursuivis. Tout cela supposerait
beaucoup d’intelligence, de modestie, de connaissance des réa
lités, d’attention aux petites choses et aux « petites gens »...
Une vraie révolution, quoi !
— Vous voulez dire une révolution mentale ? La chose la plus rare
chez ceux qui révolutionnent...
— Oui, parce qu’il y a plus d’invention politique dans une
institution comme « SOS Grands-mères » que dans deux am
de travail d’une commission du Plan ou dans vingt rapports
de Monsieur X ou Monsieur Y, sans parler des congrès d’ap-
paratchiks. Cette invention politique quotidienne, il faut la
guetter, l’encourager, l’assister, l’orchestrer, la généraliser avec
les dispositions non de l’ingénieur social mais du jardinier.
198 - Université : les rois sont nus
19 8 5
PROPOSITIONS
POUR L’ENSEIGNEMENT
DE L’AVENIR
ÉLABORÉES À LA DEMANDE DE
MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
PAR LES PROFESSEURS DU COLLÈGE DE FRANCE
PARIS
1985
Le 75février 1984, François Mitterrand demandait aux professeurs
du Collège de France de « réfléchir à ce quepourraient être selon eux
lesprincipesfondamentaux de l'enseignement de l'avenir, intégrant
la culture littéraire et artistique la plus universelle avec les savoirs et
les méthodes des sciences les plus récentes. Sans entrer, précisait-il,
dam le détail des programmes ». De ce rapport, le président de la
République dit au Collège qu'il y retenait trois principes : l'unité
dans le pluralisme, l'ouverture dans et par l'autonomie, la révision
périodique des savoirs enseignés. Et qu'il en tirait troispropositions :
la création dune université ouverte, « utilisant les techniques de l'en-
xignement à distance et contribuant largement à la formation per
manente des adultes », la mise en chantier du projet d'une « chaîne
de télévision éducative et culturelle », l'idée d'une évaluation perma
nente des établissements d'enseignement.
Rapport commandé aux professeurs du Collège de France
pour une réforme de l'enseignement.
TABLE DES MATIÈRES
EXPOSÉ DES MOTIFS
PRINCIPES
1. Lunité de la science et la pluralité des cultures.
Un enseignement harmonieux doit pouvoir concilier
Funiversalisme inhérent à la pensée scientifique et le rela
tivisme quenseignent les sciences humaines, attentives à
la pluralité des modes de vie, des sagesses et des sensibili
tés culturelles.
2. La diversification desformes d ’excellence.
L’enseignement devrait tout mettre en œuvre pour com
battre la vision moniste de « l’intelligence » qui porte à hié
rarchiser les formes d’accomplissement par rapport à l’une
d’entre elles, et devrait multiplier les formes d’excellence
culturelle socialement reconnues.
3. La multiplication des chances.
Il importerait d’atténuer autant que possible les consé
quences du verdict scolaire, et d’empêcher que les réus
sites n’aient un effet de consécration ou les échecs un effet
de condamnation à vie en multipliant les filières et les pas
sages entre les filières et en affaiblissant toutes les coupures
irréversibles.
4. Lunité dans etpar le pluralisme.
L’enseignement devrait dépasser l’opposition entre le libé
ralisme et l’étatisme en créant les conditions d’une ému
lation réelle entre des institutions autonomes et diversi
fiées, tout en protégeant les individus et les institutions les
plus défavorisés contre la ségrégation scolaire pouvant
résulter d’une concurrence sauvage,
5. La révision périodique des savoirs enseignés.
Le contenu de l’enseignement devrait être soumis à une
révision périodique visant à moderniser les savoirs ensei
200 - Propositions pour l'enseignement de l'avenir
gnés en élaguant les connaissances périmées ou secon
daires et en introduisant le plus rapidement possible,
mais sans céder au modernisme à tout prix, les acquis
nouveaux.
6. L'unification des savoirs transmis.
Tous les établissements scolaires devraient proposer un
ensemble de connaissances considérées comme néces
saires à chaque niveau, dont le principe unificateur* pour
rait être l’unité historique.
7. Une éducation ininterrompue et alternée.
L’éducation devrait se poursuivre tout au long de la vie et
tout devrait être fait pour réduire la coupure entre la fin
de l’enseignement et l’entrée dans la vie active.
8. L'usage des techniques modernes de d'éducation.
L’action d’incitation, d’orientation et d’assistance de l’État
devrait s’exercer par un usage intensif et méthodique des
techniques modernes de diffusion de la culture, et
notamment de la télévision et de la télématique, qui per
mettraient d’offrir à tous et partout un enseignement
exemplaire.
9. L'ouverture dans etpar l ’autonomie.
Les établissements scolaires devraient associer des per
sonnes extérieures à leurs délibérations et à leurs activités,
coordonner leur action avec celle des autres institutions
de diffusion culturelle et devenir le foyer d’une nouvelle
vie associative, lieu de l’exercice pratique d’une véritable
instruction civique ; parallèlement, il faudrait renforcer
l’autonomie du corps enseignant en revalorisant la fonc
tion professorale et en renforçant le compétence dès
maîtres.
DE L’APPLICATION DES PRINCIPES
Interventions, 1984-1990 - 201
VIN G T AN S AVANT LE RAPPORT
DU C O LLÈGE D E FRAN CE
« Il ne suffit pas de se donner pour fin la démocratisa
tion réelle de renseignement. En l’absence d’une péda
gogie rationnelle mettant tout en œuvre pour neutra
liser méthodiquement et continûment, de l’école
maternelle à l’université, l’action des facteurs sociaux
d’inégalité culturelle, la volonté politique de donner à
tous des chances égales devant l’enseignement ne peut
venir à bout des inégalités réelles, lors même qu elle
s’arme de tous les moyens institutionnels et écono
miques ; et, réciproquement, une pédagogie réelle
ment rationnelle, c’est-à-dire fondée sur une sociologie
des inégalités culturelles, contribuerait sans doute à
réduire les inégalités devant l’école et la culture, mais
elle ne pourrait entrer réellement dans les faits que si se
trouvaient données toutes les conditions d’une démo
cratisation réelle du recrutement des maîtres et des
élèves, à commencer par l’instauration d’une pédago
gie rationnelle. »
Les Héritiers, septembre 1964, p. 114-115.
202 - Éducation & politique de l'éducation
AOÛT 19 8 5
Le rapport du Collège de France
Pierre Bourdieu s'explique
— Dans la Leçon sur la leçon, votre leçon inaugurale au Collège
de France, vous disiez : « Le plus grand service que l'on puisse
rendre à la sociologie, c'estpeut-être de ne rien lui demander. » Or
trois ans après, vous voilà rédigeant un rapport à la demande du
Président de la République...
— Vous savez, il ny a jamais de réponse à une demande qui
n implique une redéfinition de la demande... il n’est pas sûr
que ce rapport réponde à la question que posaient les deman
deurs. .. Cela dit, le fait de demander à une institution comme
le Collège de répondre à une question concernant le fonction
nement du système scolaire est en soi un acte politique très
important. Au Collège, et non à Monsieur X ou Y. Il y a là une
sorte de conquête irréversible, dans le sens de la reconnaissance
de cette autonomie du champ intellectuel qui n’a cessé de
croître de Voltaire à Sartre, en passant par Zola, Gide, etc.
De plus, même si j’ai eu un certain rôle dans sa rédaction, ce
texte n’est pas mon texte. Il exprime une collectivité, et une
collectivité autorisée, par sa position dans l’univers spécifique
et par la demande qui lui est faite et qui reconnaît cette posi
tion. Je pense que c’est une des conditions de son efficacité.
C’est un texte normatif qui dit : « Il faut. » Dans mes livres, je
nai jamais écrit « Il faut. » On peut, en s’appuyant sur les phi
losophes anglo-saxons du langage, dire que seuls les groupes
peuvent dire « Il faut », c’est-à-dire universaliser un discours
singulier. Donc ce rapport dit : « Il faut. » Mais d’autre part, il
rappelle qu’aucun groupe n’a vraiment le droit de dire « Il
faut. » Ce qui est rare, et qui fait peut-être que ce « Il faut » est
plus fort qu’un « Il faut » ordinaire...
—Je redéfinis ma demande : n'est-cepas aussi que l'auteur de La
Reproduction a (je cite toujours la LeçonJ « rencontré, réalisé
dans son objet [sa propre] science sociale du passé » et, souvent à
rebours de ce qu'il était en droit d'espérer ? L'« effet libérateur de
la connaissance » et du constat ayant souventfa it place de façon
Entretien avec Jean-Pierre Saïgas paru
dans La Quinzaine littéraire, août 1985, n° 445, p. 8-10.
perverse à un effet normatif?Je songe à tous les réformateurs qui
se sont « inspirés » de vos travaux...
— C’est une question centrale à laquelle je commence à peine
à savoir répondre. Elle porte sur le statut même du discours
sociologique. Combien de fois ai-je rappelé quil ny a pas de
force intrinsèque de l’idée vraie ?... Les usages du discours
sociologique sont justiciables d’une analyse sociologique : la
sociologie donne aussi dans une certaine mesure la compré
hension de sa propre réception. D’un discours complexe, les
gens vont retenir les aspects conformes à leurs intérêts, et il est
certain que certains professeurs s’en sont servi à des moments
de crise pour abdiquer dans leur travail pédagogique. L’analyse
scientifique peut être aliénante, elle peut être libératrice : la
connaissance permet aussi d’agir en connaissance de cause sur
les mécanismes analysés. Elle libère de l’utopisme, mais elle
n’impose pas le sociologisme. Je sais que cette réponse n’est pas
suffisante. Le fait de l’enregistrement implique une ratifica
tion. Enregistrer un mariage, c’est transformer une liaison en
mariage. Je crois que, dans sa réception sociale, l’écriture socio-
logique fonctionne parfois, dans l’esprit des lecteurs, comme
l’acte d’enregistrement qui consacre la chose enregistrée.
— Parmi tous ces réformateurs, certains avaient-ils fa it appel h
vous ?
— Très peu. Cela dit, il y a eu des usages proprement idéolo
giques de mes analyses. Les stratégies sociales ne sont jamais
complètement inconscientes : beaucoup de ceux qui m’invo
quaient savaient que j’aurais dit le contraire...
Ce qui distingue ce rapport c’est qu’il ne fait pas croire
qu’on peut faire ce qui, de toute façon, ne peut pas être fait.
L’action est limitée à l’espace dans lequel elle s’exerce. Par
exemple, on ne dit pas que le système scolaire peut résoudre le
problème de la « démocratisation ». Le mot n’est jamais pro
noncé. Ceux qui veulent faire croire qu’ils démocratisent, alors
qu’ils n’ont pas les moyens de le faire, veulent en réalité dire
autre chose : la « démocratisation » est un slogan ambigu qui
permet de faire passer les intérêts de certaines catégories d’en
seignants à l’égalisation des carrières au sein du système d’en
seignement pour superposables aux intérêts des dominés dans
le monde social.
Mais ensuite, on ne dit pas qu’on ne peut rien faire. Dans
La Reproduction, nous ne disions pas que l’école produisait ou.
2 0 4 - Le rapport du Collège de France
reproduisait les inégalités. Nous disions qu elle « contribuait »
à les reproduire, pour une part. C’est cette part quil est peut-
être possible de contrôler.
— Vousfaites allusion aux points II et III du rapport...
— Oui, je crois que les deux principales contributions du sys
tème scolaire à la reproduction sont l’effet de verdict, effet de
destin qui enferme les justiciables dans une essence, une na
ture (« Vous êtes cela et pas autre chose »), et l’effet de hiérar
chisation, qui consiste à faire admettre qu’il y a une hiérarchie
linéaire de toutes les compétences, que toutes ne sont que les
formes dégradées de la compétence parfaite —celle du cacique
à l’E N A ou de Polytechnique. Tout le monde est ainsi le raté
de quelqu’un...
Pour faire comprendre l’effet de verdict, j’invoque toujours
l’analogie avec Le Procès de Kafka. On peut le lire comme une
métaphore du système scolaire. C’est un univers dans lequel
on entre pour savoir qui on est, et avec une attente d’autant
plus anxieuse qu’on y est moins attendu. Il vous le dira, de
façon insidieuse ou brutale : « Tu n’es qu’un... » —suivi géné
ralement d’une insulte qui, dans ce cas-là, est sanctionnée par
une institution indiscutable, reconnue de tous.
On imagine les effets que ces verdicts exercent sur les
enfants, verdicts sans appel et le plus souvent renforcés par les
parents (dans des formes différentes selon les classes). Ces trau
matismes de l’identité sont sans doute un des grands facteurs
pathogènes de notre société, quoiqu’ils soient voués à passer
inaperçus, surtout aux yeux des enseignants. On peut en effet
se demander si l’un des charmes de ce métier dévalué ne réside
pas dans la possibilité qu’il offre de dispenser des verdicts,
autrement dit d’être Dieu le père, fut-ce pour trente personnes.
—Je suisfrappé que le nom de la philosophie ne soit pas, sauf
erreur, prononcé dans les Propositions pour l’enseignement de
l’avenir. Dans le premier chapitre, vous attribuez aux sciences de
la nature et aux sciences de l'homme les « dispositions critiques »
qui leur sont ordinairement attachées —, alors qu’à l ’inverse l ’his
toire se voit consacrer un chapitre entier (VI). Je les associe à des-
>einparce que l’une et l ’autre ont été des enjeux de luttes trèspuis
ants ces dernières années. Ne faut-il pas d ’autre part mettre cet
oubli » en rapport avec le fa it quà son niveau le plus concep
tuel le débat en cours sur l ’écolepeut sepenser comme un conflit
Interventions, 1984-1990 - 205
entre l ’habitus selon Bourdieu et le cogito cartésien, ou kantien,
indépendant de toute détermination sociale, remis en avant par
vos adversaires ?
— Cet oubli est délibéré. Où sont les vertus critiques de la
philosophie ? Cette image de la philosophie comme critique
est souvent démentie dans les faits. Il suffit de penser au kan
tisme comme théorie officielle de la IIIe République ou, plus
récemment, à l’accueil fait en France à la pensée de Heidegger
ou, plus près encore, à des choses comme le Collège de philo
sophie, qui ont été créées à la faveur du changement poli
tique. .. C ’est un argument de fait qui vaut ce qu’il vaut, mais
après tout, il fut un temps où l’on jugeait les amis de la sagesse
sur leur sagesse. Alors pourquoi donner à l’histoire une place
fondamentale ? Il ne s’agit pas forcément de l’histoire telle que
la définissent les historiens. Il s’agit de l’histoire comme ins
trument de généalogie réelle des concepts, des modes de pen
sée, des structures mentales, et là, tout est à faire. Réintroduire
le point de vue historique, ce serait dédogmatiser l’enseigne
ment qui donne les résultats sans les problèmes, la solution
qui a triomphé sans rappeler l’alternative, cela qu’il s’agisse de
mathématiques, de physique ou d’art... Ce serait aussi donner
à chacun les moyens de se réapproprier les structures de sa
propre pensée.
C’est un point où se rejoignent les impératifs scientifiques et
les impératifs politiques, parce que dédogmatiser, ce sera aussi
défataliser : les verdicts doivent souvent leur brutalité dogma
tique au fait qu’ils sont prononcés au nom de savoirs et de
structures mentales rigides, parce que canonisés par l’appren
tissage et l’agrégation.
L’histoire ainsi pensée pourrait réaliser une des ambitions
proclamées de la philosophie : la mise en question radicale.
D’ailleurs, il y a des philosophes à label « philosophique » qui
font déjà ce type de travail... Il est clair qu’il n’y a pas d’en
seignement qui n’implique quelque chose comme une philo
sophie. Dans ce cas, elle est dans ce rôle nouveau imparti à
l’histoire des sciences, des idées, etc.
— En ouverture du rapport, vous le présentez comme « un
ensemble cohérent de principes directeurs ». Vous insistez d'autre
part sur « les intérêts différents voire antagonistes » que sert l'ins
titution scolaire. Etj'avoue qu'à côté de certaines grandes lignes-
l'histoire en est une —le lecteur a souvent l'impression que lajux-
206 - Le rapport du Collège de France
taposition tient lieu de cohérence. Comme si on recommandait de
faire un peu chaque chose et un peu son contraire...
— Cela, cest votre vision pessimiste... Le texte dit qu’actuel
lement on se bat sur des faux problèmes : élite/masse,
public/privé, culture nationale intégratrice/culture universelle
ouverte, lettres/sciences, etc. La fonction des débats sur les
faux problèmes, ou sur les problèmes pratiquement insolubles,
est souvent de détourner des vrais problèmes. Il est clair que
l’on peut parvenir à l’immobilité, à la conservation, par le
conflit, ou par le consensus sur les terrains de conflit, et de
non-conflit.
Le rapport déplace, détruit ces problèmes fictifs. Je prends
un exemple : les examens exercent un effet de verdict. On peut
raisonner dans la logique du tout ou rien, qui est une bonne
façon de justifier le statu quo. On dira qu’il faut les supprimer.
Mais on peut aussi se dire que, dans l’état actuel des disposi
tions humaines, il faut un mobile, des mécanismes propres à
déterminer la propension à investir. La compétition en est un.
Mais on peut travailler à affaiblir les effets de verdict de la com
pétition : en multipliant les terrains de compétition, de sorte
que celui qui échoue au saut en hauteur puisse exceller au
poids ; ou —et ce n’est pas exclusif -, en remplaçant la compé
tition individuelle par la compétition collective... Voilà le
fonctionnement des Propositions. Cela ne consiste pas à faire
un peu des deux. Cela consiste à faire le plus de l’un dans les
limites de l’autre. Par exemple, le plus possible de concurrence
dans les limites de la protection des intérêts des plus démunis,
ce qui oblige, en passant, à réinventer le rôle de l’État. On fait
comme si à l’alternative du libéralisme et de l’étatisme il fallait
répondre en termes de tout ou rien et une fois pour toutes. En
fait, l’introduction d’un peu plus de concurrence peut être,
dans une situation donnée, un moyen - sans doute le seul - de
neutraliser réellement les effets indésirables de l’étatisme. Mais
l’intervention de l’État est nécessaire pour neutraliser les effets
insupportables de la concurrence sauvage qui, entre paren
thèses, est déjà instaurée, mais dans la dissimulation.
Autre paradoxe, seule une instance centrale peut combattre
efficacement la centralisation. Ce qui pose un autre problème :
comment, dans un système où tout est décidé par des gens qui,
pour la plupart, sont nés dans un rayon d’un kilomètre autour
du septième arrondissement parisien, trouver la force sociale
qui puisse servir une action centrale de décentralisation ?
Interventions, 1984-1990 - 207
— « Faire le plus de l ’un dans les limites de l ’autre », dites-vous.
Une question liée : commentfaut-il entendre la notion que vous
introduisez au chapitre IV de « minimum culturel commun
[ ..] , noyau de savoirs et de savoir-fairefondamentaux et obliga
toires que tous les citoyens doiventposséder » ? On ne saitjamais
s’i l s’agit en fa it d ’un maximum non directement lié au destin
social de l ’intéressé ou d ’une sorte depetit bagagepréprofessionnel,
comme le concevait l’ancien ministre Habypar exemple, pour une
école directement ordonnée à la production...
— Il ny a pas d’équivoque là-dessus. Je vous dirai même que
le choix de l’expression a été réfléchi. Ce quil faut savoir, c’est
que ceux qui sont dépourvus de ce minimum ne savent pas
qu’ils peuvent et doivent le revendiquer comme ils le savent
lorsqu’il s’agit du salaire minimum. L’aliénation culturelle
tend à exclure la conscience de l’aliénation. Plus on est privé,
moins on est conscient de sa privation, ce qui n’est pas le cas
dans le domaine économique. Dans ces conditions, instaurer
l’idée d’un minimum, non seulement ce n’est pas enfermer le
peuple dans les savoirs élémentaires, rudimentaires, etc., mais
c’est lui dire qu’il doit exiger le minimum qui permet de conti
nuer à apprendre. C’est-à-dire le maximum.
Prenons l’exemple de l’informatique : elle peut être un mini
mum, quelque chose qu’on apprend pour être un bon techni
cien. Elle peut être l’occasion d’acquérir des mécanismes mini
mum de pensée très complexes. La difficulté est qu’il faut défi
nir toute cette culture fondamentale - et non élémentaire —et
les techniques pédagogiques capables de la transmettre le plus
tôt possible.
— Vousprenez l’exemple de l ’informatique defaçon plus généra
le, celui des sciences et des techniques, oit il estfacile de distinguer
le noyau « dur » de l’usage social qui en estfait. Mais qu’en est-il
de la culture littéraire classique ? À lire La Reproduction ou La
Distinction, onpeut avoir le sentiment quelles se résument h leur
usage social. Proust —et je prends à dessein cet exemple d ’un
romancier qui, par ailleurs, semble fonctionner un peu comme
votre « idéal du moi » sociologique —a-t-il sa place dans le mini
mum culturel commun ?
— On retombe sur l’effet de ratification. C’est un fait que les
biens culturels sont soumis à des usages sociaux de distinction
qui nont rien à voir avec leur valeur intrinsèque. Suis-je pour
ou contre Proust ? La question n’a pas de sens. Comment ne
2 0 8 - Le rapport du Collège de France
pas souhaiter que Ton puisse produire à l’infini des gens
capables de faire ce qu’a fait Proust ou, du moins, de lire ce
qu’il a écrit ? Ceux qui m’attaquent sur ce point, ou qui pren
nent contre moi la « défense » de la philosophie sont des gens
dont le point d’honneur intellectuel est plus lié à l’usage social
des choses intellectuelles qu’à ces choses elles-mêmes. Je crois
qu’un des obstacles les plus profonds à la diffusion de la socio
logie de la culture, qui est inévitablement une sociologie des
intellectuels, est la résistance des intellectuels, qui varie évi
demment selon la position qu’ils occupent dans la hiérarchie
intellectuelle. Les plus prompts à défendre la philosophie
contre moi, qui ne l’attaque pas, sont ceux qui ont la plus
besoin de se faire connaître et reconnaître comme « philo
sophes » au sens social du terme.
— Vouspouvez donc —non en tant que sociologue mais en tant
quauteur du rapport du Collège de France —vous retrouver sur
la défense de certains contenus avec ceux-là mêmes qui, à la théo
rie de Vhabitus, opposent le face à face du sujet pensant et des
savoirs. Je songe à M ilner
— Les Propositions du Collège de France ne parlent de hiérar
chies (et c’est une mystification que d’en nier l’existence) que
pour dire qu’il faut les multiplier, ce qui est la seule manière
d’affaiblir les effets liés au monopole. L’« égalisation » ne doit
pas être cherchée dans le « nivellement » (dont la critique de
droite a bien vu qu’il avait pour principe le ressentiment) mais
dans la multiplication, donc la diversification, des terrains où
peuvent s’affirmer les différences et dans l’affaiblissement des
hiérarchies entre les principes de hiérarchisation.
J ’ai parlé de ressentiment. Cela pose une autre question :
que doit être un groupe social pour pouvoir dire ce qui est dit
dans ce rapport ? Il faut qu’il soit constitué de gens qui ont
suffisamment de labels et de garanties pour être libres à l’égard
des labels et des garanties. Comme je l’ai établi dans Homo
academicus, les gens défendent toujours la dernière différence,
ce qui fait leur valeur. Les professeurs de lettres de C E T [col
lège d’enseignement technique] défendent le latin parce qu’ils
n’ont que cette différence, les agrégés qui n’ont rien au-delà de
l’agrégation défendent mordicus l’agrégation dont les prix
Nobel peuvent se moquer !
Interventions, 1984-1990 - 209
— Y a-t-il un point, une ultime différence, prix Nobel ou Collège
de France, où sannulerait l ’intérêtparticulier ?Autrement dit, les
auteurs des Propositions ne sont-ils pas pris dans l'institution
telle que vous la décrivez, empêtrés dans ses antagonismes ?
D ’autre part, quelles sont les premières réactions que ce rapport
suscite chez ceux qu’i l concerne directement ?
— Les professeurs du Collège de France ont des intérêts, évi
demment, mais qui ne les portent pas à penser le système
d’enseignement dans la logique de la défense du corps. Parce
qu’ils doivent moins que d’autres leur autorité à leur position
et surtout parce qu’ils ne sont pas du côté du contrôle de la
reproduction du corps. Quant aux réactions, ce qui paraît
intéressant, c’est que, sauf exception très rares, l’injure, la polé
mique en sont exclues. Les gens se sentent tenus de poser les
problèmes autrement, et surtout de prendre en compte la
position dans l’institution scolaire à partir de laquelle ils par
lent. Il arrive que, dans les débats, ils rient eux-mêmes de leurs
objections... C ’est un effet pédagogique considérable.
— Qui ne semble pas avoir atteint le gouvernement. Jean-Pierre
Chevènement est loin deparler le langage du Collège de France...
— Vous remarquerez que la conclusion du rapport énonce
tous les obstacles à l’application des Propositions. Mon point
d’honneur de sociologue était en jeu.. .11 est certain que, pour
le moment, le gouvernement ne s’est pas vraiment saisi de ce
qui, étant donné l’autorité symbolique du Collège, aurait pu
être un instrument considérable de transformation. Cela dit,
je crois que ce texte sera une espèce de butoir, de référence
obligée, qui pourra faire obstacle aux régressions ou aux abus
de pouvoir.
21 0 - Le rapport du Collège de France
DÉCEMBRE 1 9 8 6
Le refus d'être
de la chair à patrons
— L'actuel mouvement des étudiants et lycéens a surpris leurs
aînés...
— Dans les années i960, un certain nombre de gens, des socio
logues en France et aux Etats-Unis, annonçaient la « fin des
idéologies ». Quelques années après, en 1968, c’était une des
plus extraordinaires explosions d’« idéologie » que le monde ait
connues. En 1986, les mêmes, ou leurs descendants, consta
taient la fin des « idées de 68 » : « La grande lessive... » Et voilà
que surgissent des mouvements vifs, intelligents, drôles et pro
fondément sérieux, qui bousculent l’idéologie de la fin des
idéologies. Ceux qui appellent de leurs vœux « la fin des idéo
logies », cest-à-dire, en gros, le retour au « réalisme », aux réa
lités de l’entreprise, de la productivité, de la balance du com
merce extérieur, des « impératifs » de la politique internationale
de la France (je pense aux ventes d’armes ou au Rainbow
Warrior■), et la répudiation des espérances illusoires, égalité, fra
ternité, solidarité, parlent comme les pères bourgeois parlaient
à leurs fils, bref, comme des vieux. La fin des idéologies, c’est le
vieillissement à l’échelle collective, la résignation à l’ordre des
choses, cette « sagesse » qui consiste à faire de nécessité vertu.
La gauche au pouvoir : quel coup de vieux ! La gauche anti
institutionnelle, libertaire, étant (ou s’étant) exclue du pouvoir,
les apparatchiks se sont mis à prêcher, et souvent par l’exemple,
la modernisation idéologique, c’est-à-dire le renoncement aux
'«illusions » qui les avaient portés au pouvoir. Tout ce que la
droite s’acharnait à répéter, sans parvenir à se faire croire, cette
gauche l’a dit et redit : on na pas cru davantage ce quelle
disait. Mais on a cessé de croire en elle...
— Les étudiants et les lycéens aujourd'hui, se disent apolitiques...
— Effectivement, et en un sens, ils ont raison. D’abord parce
que, à la différence de leurs aînés de 1968, ils ne s’embarrassent
pas de grands modèles politiques : le déclin du P C , le passage
Entretien avec Antoine de Gaudemar paru
sous le titre « À quand un lycée Bernard Tapie ? »
dans Libération, 4 décembre 1986.
des socialistes au pouvoir ont changé bien des choses. Et puis,
ils ont fait leur apprentissage politique moins souvent dans les
cellules du PC ou dans les groupuscules trotskistes qu’en
observant autour d’eux le chômage des diplômés et la déva
luation des titres scolaires et aussi en écoutant Coluche ou
Bedos qui leur offrent, dans le langage de la parabole, l’équi
valent des analyses les plus subtiles du racisme, du syndicalis
me, du monde politique, etc. Ils ont aussi beaucoup appris de
la gauche. De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles
disent : « Il m’a mis l’Est en Ouest. » Les apparatchiks de
gauche nous ont mis la gauche à droite. Les étudiants et les
lycéens pourraient être déboussolés, et, en un sens, ils le sont,
comme tout le monde. Qu’est-ce qui sépare Devaquet de
Chevènement ? les enseignants revanchards qui entourent le
premier des normaliens attachés à restaurer les hiérarchies de
leur jeunesse qui conseillaient le second ?
Les renoncements ou les reniements des uns ont fait croire
aux autres que, cette fois, c’en était bien fini des aspirations
sinon à l’égalité, du moins à la solidarité ou mieux à la géné
rosité. Les gouvernants d’aujourd’hui ont cru qu’ils pourraient
mener jusqu’au bout ce que leurs prédécesseurs avaient si bien
commencé. Parce que les hommes politiques de gauche
avaient exalté l’entreprise (et l’armée), la droite a cru que
c’était arrivé, quelle pouvait y aller. Sans voir que ladite
gauche n’exprimait plus les aspirations progressistes, surtout
des plus jeunes, qui n’ont pas oublié les promesses trahies.
— Autrement dit, la droite revenue au pouvoir s’est sentie auto
risée à aller jusqu’au bout de sa logique par les tentatives de la
— La politique en matière d’éducation est comme un test
projectif dans lequel un groupe dirigeant projette ses aspira
tions concernant l’avenir de la société. Or qu’est-ce que nous
avons vu se dessiner ? On n’a vu apparaître ni Marx ni Jésus,
comme disait l’autre, ni Baudelaire ni Manet, ni même
Pasteur ou Marie Curie, mais Berlusconi et Bernard Tapie 1.
À quand un lycée Bernard Tapie ? —au lieu de Claude Bernard
1. Homme d'affaires qui incarna « l'esprit d'entreprise » valorisé dans les
années 1980 - le président socialiste François Mitterrand en fera même
un ministre de la Ville - , Bernard Tapie est connu à l'époque pour ses in
vestissements industriels et sportifs largement relayés sur le plan média
tique, d'autant plus qu'il anime lui-même des émissions télévisées sur ce
thème, [nde]
212 - Le refus d'être de la chair à patrons
ou Marie Curie. L’exaltation de l’entreprise qui gagne —pen
sez à toutes les émissions de télé et de radio sur ce thème - a
conduit à faire du patron d’avant-garde, parfois du patron de
combat, l’idéal humain proposé à la jeunesse.
— Cest ce système de valeurs que récusent étudiants et lycéens ?
— Proposer en idéal l’entreprise et la concurrence, et après le
modèle américain ou le modèle japonais, c’est installer le vide
au cœur du système de valeurs. On sait à quelles aberrations
peut mener un modèle éducatif qui, comme le japonais,
subordonne toute l’entreprise pédagogique à la logique du
concours, de la concurrence, de la sélection par les tests. Or,
nous ne sommes pas si loin de ce système, et c’est, je crois,
cette logique infernale de la lutte de tous contre tous, de la
concurrence sans merci pour la bonne note, puis la bonne sec
tion, puis la bonne filière, puis la bonne grande école, etc., que
dénoncent les étudiants et les lycéens. C’est pourquoi ils exal
tent les valeurs de solidarité et de générosité. Il n’y a rien qui
divise et isole plus qu’une remise de copies ou, plus encore, la
recherche d’une place en fac, quand on ne sait rien ou peu de
choses des orientations et des filières, et des hiérarchies qui ne
cessent de changer.
Ces jeunes gens et ces jeunes filles nous disent que les der
niers seront les premiers. Ils veulent introduire à l’école la phi
losophie des Restos du cœur. Ils veulent éviter que la logique
de la concurrence (et l’individualisme forcené quelle encou
rage), qui était, en d’autres temps, à peu près circonscrite aux
classes à concours des grands lycées parisiens, ne remonte peu
à peu, comme c’est le cas aujourd’hui, jusqu’à la sixième du
plus petit des collèges de province.
— N'est-ce pas uneforme d utopisme ?
— Oui, évidemment. Et en ce sens, les lycéens de 1986 sont
bien les héritiers des étudiants de 1968. Mais l’utopisme
contient une information et une force. L’enseignement a été
abandonné aux lobbys pédagogiques, aux groupes de pression
corporatifs ou aux services de ministère, sans parler des
ministres et des politiciens. Il fut un temps où les plus grands
savants de la Sorbonne et du Collège de France ne dédai
gnaient pas, comme Lavisse, de réfléchir sur les programmes
de l’enseignement primaire ou secondaire ou même d’écrire
des manuels pour les écoles de village. Les professeurs du
Interventions, 1984-1990 - 2 1 3
Collège de France ont fait un semblable travail, il y a un an ou
deux. Vous savez le cas que les autorités mêmes qui les avaient
demandées ont fait de ces propositions...
— Vous voulez dire quilfaudrait repenser defond en comble les
fins du système d ’enseignement\ Mais est-ce que ça ne conduirait
pas à une réforme de plus ?
— Pas du tout. Je pense que le propre de toutes les réformes
successives est qu elles brillent par l’absence d’un véritable pro
jet éducatif. En leur centre, il y a un trou : elles ne savent pas
quel type d’homme elles veulent faire et pour quel type de
monde social. C’est ce que les étudiants et les lycéens ont bien
senti. Et certains d’entre eux parlent, àjuste titre, d’opposer au
ministre un contre-projet éducatif.
Quel est le cœur de la philosophie du projet proposé par le
ministre —en dehors du rétablissement des prérogatives des
professeurs titulaires ? Ajuster la production de diplômés à la
demande économique. Outre que c’est quelque chose que l’on
ne sait pas faire, du fait du décalage inévitable entre le temps
de la production scolaire de producteurs et les changements de
l’économie, je ne suis pas du tout sûr que cela soit souhaitable.
Je pourrais évoquer toutes les inventions économiques, scien
tifiques et sociales qui sont nées, directement ou indirecte
ment, d’une « surproduction » de diplômés : par exemple,
toute l’avant-garde artistique du xixe siècle, dont on célèbre
aujourd’hui le culte au musée d’Orsay, est née d’une surpro
duction de peintres et de rapins !
Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui est insupportable, je
pense, pour les jeunes lycéens et étudiants, c’est l’intention de
normalisation qui se cache derrière ce souci de l’ajustement au
marché de l’emploi. Quand une mère bourgeoise ou même
petite-bourgeoise parle de son fils qui veut faire de l’histoire,
on croirait quelle annonce une catastrophe. Et ne parlons pas
de la philo ou des lettres classiques. Les étudiants en lettres
sont devenus des bouches inutiles. Et pas seulement pour les
« milieux gouvernementaux », de droite et de gauche : pour
leur famille aussi, et souvent pour eux-mêmes.
— Ce système de non-valeurs, quel en est selon vous le centre ?
— À mon sens, c’est la disqualification de toute forme de
recherche gratuite, artistique ou scientifique. Surtout lors
qu’elle peut produire des effets critiques, comme la science
2 1 4 - Le refus d'être de la chair à patrons
sociale. On célèbre les artistes morts, mais, comme toujours,
on les aime mieux morts que vivants. Le refus de la gratuité,
c’est le refus de la générosité. C ’est ce refus que refuse l’âge de
la générosité : tout cet ensemble de gestes mesquins et
minables, dont le plus exemplaire est l’expulsion des Maliens,
que nous ont offert nos gardiens de l’ordre moral, nos
ministres de la Justice, de la Police et de l’Éducation. Et il
serait possible de montrer que cette disqualification de la gra
tuité et de la générosité n’est même pas identifiable à un véri
table souci de rentabilité.
— Mais les étudiants et les lycéens proposent des revendications
précises, concernant la gratuité des études, la sélection, etc.
— Je crois que tout découle du refus fondamental d’être de la
chair à patrons. Et du refus de la morale impliquée dans l’ins
tauration du règne du concours. En l’absence d’un véritable
projet collectif pour l’éducation (donc pour la société), il ne
reste que les stratégies individuelles de reproduction. Comme
dans les situations de panique ou de débandade, c’est le sauve-
qui-peut, la lutte des égoïsmes. On se bat pour se sauver et
sauver les siens. Quitte à monter dans un bateau qui coule.
Le laisser-faire en matière d’éducation, qu’incarne notre
ministre entrepreneur, c’est l’alibi du néant de pensée, de
néant de projet. S’agissant d’éducation, rien de grand ne peut
se faire sans une mobilisation autour d’une idée de l’homme
et de la société. C’est une chose que sentent et que disent les
lycéens et les étudiants : ils sentent qu’ils n’ont pas de vraie
place dans une société qui n’est pas capable de penser l’avenir.
C’est pourquoi le mouvement présent n’a rien d’un feu de
paille. Et même si, dans sa forme visible, manifestée, il vient à
disparaître, il continuera à exister aussi longtemps que les
questions qu’il pose, et que j’ai essayé de formuler, n’auront
pas été explicitement et résolument affrontées.
— Mais ny a-t-il pas quelque chose d ’irréaliste dans le fa it de
refuser la sélection ?
— Une situation de crise ouverte, comme celle dans laquelle
nous sommes entrés, a pour effet de porter au jour, donc à la
conscience, des choses cachées. Refuser la sélection, de maniè
re un peu utopiste, c’est se condamner à découvrir tôt ou tard
qu elle existe déjà. On pourrait dire la même chose pour la
gratuité : croyez-vous que pour le fils du facteur de Luchon,
Interventions, 1 9 8 4 -1 9 9 0 -2 1 5
qui va suivre ses études à Toulouse, celles-ci soient gratuites ?
—comme elles le sont en fait pour l’élève de Dauphine qui
habite rue de la Pompe. Tout cela, c’est ce que les réformes à
répétition ont masqué.
Les hommes politiques font de l’école un enjeu parce qu’ils
n’ont pas de projet. Ils pensent que l’école est une chose trop
importante pour être laissée aux jeunes gens. En fait, ces
jeunes gens nous rappellent que nous ne savons pas ce que
nous voulons ; que nous ne savons pas ce que nous voulons
faire d’eux. Nous avons mille façons de leur faire sentir qu’ils
sont de trop. Et la moindre n’est pas le chômage. C’est une des
raisons qui font qu’ils se sentent solidaires de tous ceux à qui
on ne cesse de rappeler, parfois brutalement, qu’ils sont de
trop, comme les immigrés et leurs enfants.
— Plutôt que de sélection et de libéralisme sauvage, cest dejuste
concurrence qu ilfaudrait parler ?
— Évidemment. D’ailleurs, dans le texte des propositions du
Collège de France, si on le lit bien, on trouve une condamna
tion anticipée du libéralisme sauvage dont il était facile de pré
voir le retour. Il dit que la concurrence à outrance existe déjà,
engendrant des inégalités cruelles. (Croyez-vous que les étu
diants en lettres de Villetaneuse ne savent pas que leur di
plôme vaut moins que celui de Paris I ?) Il dit qu’il appartient
à l’État de contrôler et de réguler cette concurrence et d’en
neutraliser les effet négatifs.
Les étudiants et les lycéens ne tarderont pas à comprendre
qu’il s’agit moins de refuser la concurrence —qui n’a pas évi
demment que des effets négatifs — que de revendiquer les
moyens, tous les moyens d’entrer à armes égales dans la
concurrence, et aussi d’inventer de nouvelles formes, plus col
lectives, plus solidaires, de compétition. Mais cela supposerait,
encore une fois, un véritable projet collectif. Le fils d’un
ouvrier de Saint-Étienne devrait pouvoir accéder à des études
réellement (et non formellement) gratuites dans une univer
sité réellement capable de lui donner les meilleurs titres, et qui
lui proposerait des enseignements réellement conformes à ses
souhaits —voudrait-il faire de la philosophie, du cinéma ou
des arts plastiques. On ne voit pas pourquoi le privilège de la
gratuité, à tous les sens du terme, devrait être réservé à ceux qui
ont le moyen de payer.
2 1 6 - Le refus d'être de la chair à patrons
MARS 19 8 9
Principes pour une réflexion sur
les contenus d’enseignement
Une commission de réflexion sur les contenus de renseignement
a été créée, à la fin de Tannée 1988, par le ministre de l’éducation
nationale. Présidée par Pierre Bourdieu et François Gros, et com
posée de Pierre Baqué, Pierre Bergé, René Blanchet, Jacques
Bouveresse, Jean-Claude Chevalier, Hubert Condamines, Didier
DaCunha Castelle, Jacques Derrida, Philippe Joutard, Edmond
Malinvaud, François Mathey, elle a reçu mission de procéder à
une révision des savoirs enseignés en veillant à renforcer la cohé
rence et l’unité de ces savoirs.
Dans la première phase de leur travail, les membres de la com
mission se sont donnés pour tâche de formuler les principes qui
devront régir leur travail. Conscients et soucieux des implications
et des applications pratiques, notamment, de ces principes, il se
sont efforcés, pour les fonder, de n’obéir qu’à la discipline intel
lectuelle qui découle de la logique intrinsèque des connaissances
disponibles et des anticipations ou des questions formidables.
N’ayant pas pour mission d’intervenir directement et à court
terme dans la définition des programmes, ils ont voulu dessiner
les grandes orientations de la transformation progressive des
contenus de renseignement qui est indispensable, même si elle
doit prendre du temps, pour suivre, et même devancer, autant que
possible, l’évolution de la science et de la société.
Des commissions de travail spécialisées acceptant ces principes
continueront ou commenceront un travail de réflexion plus
approfondi sur chacune des grandes régions du savoir. Elles essaie
ront de proposer dans des notes d’étapes qui pourraient être
remises au mois de juin 1989, non le programme idéal d’un ensei
gnement idéal, mais un ensemble d’observations précises, déga
geant les implications des principes proposés. Ces propositions,
qui porteront essentiellement sur la restructuration des divisions
du savoir et la redéfinition des conditions de leur transmission,
sur 1 élimination des notions périmées ou peu pertinentes et l’in
troduction des nouveaux savoirs imposés par les avancées de la
connaissance et les changements économiques, techniques et
sociaux, pourront être présentées et discutées dans un colloque
regroupant des experts internationaux.
Rapport de la commission présidée par Pierre Bourdieu
et François Gros. Ministère de l'Éducation nationale,
de la jeunesse et des sports, mars 1989.
Si, dans le système d’enseignement comme ailleurs, le change
ment réfléchi constitue une exigence permanente, il ne s’agit pas,
évidemment, de faire, à chaque moment, table rase du passé. En
effet, parmi toutes les innovations qui ont été introduites au cours
des années récentes, beaucoup étaient pleinement justifiées. S’il
importe d’éviter de reconduire sans examen tout ce qui est hérité
du passé, il n’est pas possible de discerner, à tous les moments et
dans tous les domaines, la part du « périmé » et du « valide ». Il faut
seulement prendre pour objet constant de réflexion le rapport
nouveau qui peut et doit être instauré entre la perpétuation néces
saire du passé et l’adaptation non moins nécessaire à l’avenir.
La forme, nécessairement abstraite et générale, des principes
ainsi énoncés ne se justifie, par anticipation, que par le travail à
venir qui devra en respecter la rigueur, tout en les mettant à
l’épreuve pour déterminer et en différencier le contenu.
Premierprincipe
Lesprogrammes doivent être soumis h une remise en question pério
dique visant à y introduire les savoirs exigés par les progrès de la
science et les changements de la société (au premier rang desquels
l'unification européenne), toute adjonction devant être compensée
par des suppressions.
Diminuer l’étendue, voire la difficulté, d’un programme ne
revient pas à en abaisser le niveau. Au contraire, une telle réduc
tion, opérée avec discernement, doit permettre une élévation du
niveau dans la mesure (et dans la mesure seulement) où elle per
met de travailler moins longtemps mais mieux, en replaçant l’ap
prentissage passif par la lecture active - qu’il s’agisse de livres ou
de supports audiovisuels —,par la discussion ou par l’exercice pra
tique, et en redonnant ainsi toute sa place à la créativité et à l’es
prit d’invention. Ce qui implique, entre autres choses, que soient
profondément transformés le contrôle de l’apprentissage et le
mode d’évaluation des progrès accomplis : l’évaluation du niveau
atteint ne devrait plus reposer seulement sur un examen lourd et
aléatoire mais devrait associer le contrôle continu et un examen
terminal portant sur l’essentiel et visant à mesurer la capacité dt
mettre en œuvre les connaissances dans un contexte complète*
ment différent de celui dans lequel elles ont été acquises, avec, par
exemple, dans le cas des sciences expérimentales, des épreuves
pratiques permettant d’évaluer l’inventivité, le sens critique et k-
« sens pratique ».
218 - Principes pour une réflexion sur les contenus d'enseignement
Deuxièmeprincipe
Leducation doitprivilégier tous les enseignementspropres à offrir des
modes de pensée dotés d’une validité et d’une applicabilité géné
rales par rapport h des enseignements proposant des savoirs suscep
tibles d'être appris de façon aussi efficace (et parfois plus agréable)
par d’autres voies. Il faut en particulier veiller à ce que renseigne
ment ne laissepas subsister des lacunes inadmissibles, parce quepré
judiciables à la réussite de l’ensemble de Ventreprise pédagogique,
notamment en matière de modes depensée ou de savoir-fairefonda
mentaux qui, parce quils sont censés être enseignéspar tout le monde,
finissentpar n’être enseignés par personne.
Il faut résolument privilégier les enseignements qui sont chargés
d’assurer l’assimilation réfléchie et critique des modes de pensée
fondamentaux (comme le mode de pensée déductif, le mode de
pensée expérimental ou le mode de pensée historique, et aussi le
mode de pensée réflexif et critique, qui devrait leur être toujours
associé). Dans un souci d’équilibrage, il faudrait notamment
rendre plus clairement perceptible la spécificité du mode de pen
sée expérimental, au prix d’une valorisation résolue du raisonne
ment qualitatif, d’une reconnaissance claire du caractère provi
soire des modèles explicatifs et d’un encouragement et d’un
entraînement constant au travail pratique de recherche. Il fau
drait aussi examiner si et comment chacun des grands secteurs de
la connaissance (et chacune des « disciplines » dans lesquelles ils
se traduisent de manière plus moins adéquate) peut contribuer à
la transmission des différents modes de pensée, et si certaines spé
cialités ne sont pas mieux placées, par toute leur logique et leur
traduction, pour assurer l’apprentissage réussi de l’un ou l’autre
d’entre eux. Et il faudrait enfin veiller à faire une place impor
tante à tout un ensemble de techniques qui, quoiqu’elles soient
tacitement exigées par tous les enseignements, font rarement
l’objet d’une transmission méthodique : utilisation du diction
naire, usage des abréviations, rhétorique de communication, éta
blissement d’un fichier, création d’un index, utilisation d’un
fichier signalétique ou d’une banque de données, préparation
d’un manuscrit, recherche documentaire, usage des instruments
informatiques, lecture de tableaux de nombres et graphiques, etc.
Livrer à tous les élèves cette technologie du travail intellectuel et,
plus généralement, leur inculquer des méthodes rationnelles de
travail (comme l’art de choisir entre les tâches imposées ou de les
distribuer dans le temps) serait une manière de contribuer à
réduire les inégalités liées à l’héritage culturel.
Interventions, 1984-1990 - 21 9
Troisièmeprincipe
Ouverts, souples, révisables, Zwprogrammes sont un cadre et non un
carcan : ils doivent être de moins en moins contraignants à mesure
que l’on s’élève dans la hiérarchie des ordres d’enseignement; leur éla
boration et leur aménagementpratique doivent en appeler à la col
laboration des enseignants. Ils doivent être progressifs —connexion
verticale —et cohérents - connexion horizontale - tant à l’intérieur
d’une même spécialité qu’au niveau de l’ensemble du savoir engagé
(au niveau de chaque classe).
Le programme na rien d’un code impératif. Il doit fonctionner
comme un guide pour le professeur et pour les élèves —et les
parents —qui doivent y trouver un exposé clair des objectifs et des
exigences du niveau d’enseignement considéré (on pourrait
demander aux professeurs de le communiquer aux élèves en
début d’année). C’est pourquoi il doit être accompagné d’exposés
des motifs indiquant la « philosophie » qui l’a inspiré, les objectifs
recherchés, les présupposés et les conditions de sa mise en œuvre
et comportant aussi des exemples d’application.
Les objectifs et les contenus des différents niveaux doivent être
perçus et définis dans leur interdépendance. Les programmes
doivent prévoir explicitement toutes les spécifications (et celles-là
seulement qui sont indispensables pour assurer l’assimilation des
connaissances fondamentales. S’il peut être utile d’aborder la
même question à partir de points de vue différents (par exemple,
la perpective, du point de vue des mathématiques et de l’histoire
de l’art), il reste que l’on doit travailler à abolir, du moins quand
la preuve à été faite de leur inutilité, tous les doubles emplois et
chevauchements indésirables, tant entre les niveaux successifs de
la même spécialité quentre les différents enseignements du
même niveau.
Pour être en mesure de demander d’obtenir des enseignements
continus et cohérents, les programmes doivent prévoir de manière
aussi précise que possible le niveau exigé au départ (en évitant
notamment les intitulés vagues laissant la place à des interpréta
tions élastiques) et le niveau exigé au terme de l’année considérée.
Ils doivent être mis à l’épreuve, de manière à être réalisables sans
prouesse particulière dans les limites du temps imparti (pour favo
riser la mise en œuvre réussie, ils doivent être assortis d’indications
concernant le temps correspondant à chacune des étapes princi
pales). Toutes les spécialités fondamentales doivent faire l’objet
d’un apprentissage dont le trajet doit, sur plusieurs années, dépas
ser le stade de la simple initiation et conduire à une maîtrise suffi
sante des modes de pensée et des exigences qui lui sont propres.
220 - Principes pour une réflexion sur les contenus d'enseignement
La cohérence et la complémentarité entre les programmes des
différentes spécialités doivent être méthodiquement recherchées à
chaque niveau. Dans le cas où des commissions par spécialités
sont nécessaires, il faut prévoir une commission des programmes
commune (par niveau) pour assurer la cohérence et éliminer les
doubles emplois.
Sans sacrifier à l’imitation servile des modèles étrangers, on
devrait trouver une inspiration critique dans la comparaison
méthodique avec les autres programmes en vigueur dans d’autres
pays, européens notamment : moyens de porter au jour les oublis
et les lacunes, la comparaison devrait permettre de débusquer les
survivances liées à l’arbitraire d’une tradition historique. Outre
quelle pourrait conduire à accroître la comparabilité du système
français avec les autres systèmes européens, et à réduire les handi
caps par rapport à des concurrents éventuels, elle aurait pour effet
en tout cas de contraindre à substituer la logique du choix
conscient et explicite à celle de la reconduction automatique et
tacite des programmes établis.
Quatrièmeprincipe
L'examen critique des contenus actuellement exigés doit toujours
concilier deux variables : leur exigibilité et leur transmissibilité.
Dune part la maîtrise dun savoir ou d'un mode de pensée estplus
ou moins indispensable, pour des raisons scientifiques et sociales, à
un niveau déterminé (dans telle ou telle classe) ; d'autre part sa
transmission estplus ou moins difficile, à ce niveau du cursus, étant
donné ce que sont les capacités d'assimilation des élèves et la forma
tion des maîtres concernés.
Ce principe devrait conduire à exclure toute espèce de transmis
sion prématurée. Il devrait conduire aussi à mobiliser toutes les
ressources nécessaires (notamment en temps consacré à la trans
mission et en moyens pédagogiques) pour assurer la transmission
et l’assimilation effective des savoirs difficiles qui sont jugés abso
lument nécessaires. (Pour se donner une idée plus précise de la
transmissibilité réelle, à un niveau donné du cursus, d’un savoir
ou d’un mode de pensée déterminé, on devrait prendre en comp
te les résultats des recherches évaluant la maîtrise que les élèves de
différents niveaux et de différentes origines sociales ont des savoirs
enseignés dans les différentes spécialités.)
La transformation éventuelle des contenus et l’instauration
définitive d’une modification du programmé ne devraient être
opérées qu’après un travail d’expérimentation accompli en situa
tion réelle, avec la collaboration des professeurs et après la trans
Interventions, 1984-1990 - 221
formation de la formation (initiale et continue) des maîtres char
gés de les enseigner. L’effort d’adaptation qui serait exigé des
enseignants devrait être soutenu par l’octroi de semestres ou d’an
nées sabbatiques et par l’organisation de stages longs qui leur per
mettraient de s’initier à des modes de pensée ou à des savoirs nou
veaux, d’acquérir de nouvelles qualifications et, éventuellement,
de changer d’orientation.
De manière plus générale, des instances devraient être mises en
place qui auraient mission de recueillir, de rassembler et d’analy
ser les réactions et les réflexions des enseignants chargés de l’ap
plication, suggestions, critiques, aménagements souhaités, inno
vations proposées, etc. (le réseau Minitel pourrait être utilisé à
cette fin). Un effort permanent de recherche pédagogique à la fois
méthodique et pratique, associant les maîtres directement enga
gés dans le travail de formation, pourrait s’instaurer.
Cinquièmeprincipe
Dans le souci d'améliorer le rendement de la transmission du savoir
en diversifiant les formes de la communication pédagogique et en
s'attachant à la quantité de savoirs réellement assimilés plutôt qu'à
la quantité de savoirs théoriquementproposés, on distinguera, tant
parmi les spécialités, qu'au sein de chaque spécialité\ ce qui est obli
gatoire, optionnel ou facultatif et, à côté des cours, on introduira
d'autres formes d'enseignement, travaux dirigés et enseignements
collectifs regroupant lesprofesseurs de deux ouplusieurs spécialités et
pouvant revêtir la forme d'enquêtes ou d'observations sur le terrain.
L’accroissement de la connaissance rend vaine l’ambition de
l’encyclopédisme : on ne peut enseigner toutes les spécialités et la
totalité de chaque spécialité. En outre, des spécialités sont appa
rues, qui allient la science fondamentale et l’application tech
nique (c’est le cas de l’informatique dans tous les ordres de l’en
seignement de la technologie au collège). Leur introduction dans
l’enseignement ne peut être une simple addition: elle devrait
avoir pour effet d’imposer à plus ou moins long terme une redé
finition des divisions de l’enseignement.
Il importe de substituer à l’enseignement actuel, encyclopé
dique, additif et cloisonné, un dispositif articulant des enseigne
ments obligatoires, chargés d’assurer l’assimilation réfléchie du
minimum commun de connaissances, des enseignements option
nels, directement adaptés aux orientations intellectuelles et au
niveau des élèves, et des enseignements facultatifs et interdiscipli
naires relevant de l’initiative des enseignants. Cette diversification
des formes pédagogiques et des statuts des différents enseigne
222 - Principes pour une réflexion sur les contenus d'enseignement
ments devrait tenir compte de la spécificité de chaque spécialité
tout en permettant d’échapper à la simple comptabilité par « dis
cipline » qui est un des obstacles majeurs à toute transformation
réelle des contenus des enseignements. Cette redéfinition des
formes d’enseignement qui ferait alterner cours et travaux pra
tiques, cours obligatoire et cours optionnels ou facultatifs, ensei
gnements individuels et enseignements collectifs, enseignement
par petits groupes (ou aide individualisée aux élèves) et par
groupes plus larges aurait pour effet de diminuer le nombre des
heures inscrites à l’emploi du temps des élèves sans augmenter le
nombre des classes attribuées h chaque professeur. Elle accroîtrait
l’autonomie des enseignements qui, à l’intérieur du cadre d’en
semble défini par le programme, pourraient organiser eux-mêmes
leur plan d’études avant chaque rentrée annuelle. Elle devrait
aussi conduire à une utilisation plus souple et plus intensive des
instruments et des bâtiments (les autorités territoriales compé
tentes —région, département, commune - devraient s’employer
à construire ou à rénover les bâtiments scolaires, en s'associant avec
les enseignants, de manière à offrir à l’enseignement les locaux
adaptés, en nombre et en qualité).
Les activités collectives et multidimensionnelles conviendraient
sans doute mieux à l’après-midi. C’est le cas, par exemple, de l’en
seignement des langages : englobant l’étude des usages du dis
cours, oral ou écrit, et de l’image, il est placé à l’intersection de
plusieurs spécialités ; il suppose une bonne utilisation de maté
riels techniques ; il conduit à des relations avec des partenaires
extérieurs (artistes, industries de l’image, etc.) et appelle la pro
duction autant que le commentaire.
Sixièmeprincipe
Le souci de renforcer la cohérence des enseignements devrait conduire
àfavoriser les enseignements donnés en commun par des profes
seurs de différentes spécialités et même à repenser les divisions en
* disciplines », en soumettant h l'examen certains groupements héri
tés de l'histoire et en opérant, toujours de manière progressive, cer
tains rapprochements imposéspar l'évolution de la science.
Tout devrait être fait pour encourager les professeurs à coordon
ner leurs actions, à tout le moins pour des réunions de travail
visant à échanger l’information sur les contenus et les méthodes
d’enseignement, et pour leur donner le désir et les moyens (en
locaux adaptés, en équipement, etc.) d’enrichir, de diversifier et
d’élargir leur enseignement en sortant des frontières strictes de
leurs spécialités ou en donnant des enseignements en commun.
Interventions, 1984-1990 - 223
(Il serait souhaitable que certains enseignants puissent être offi
ciellement autorisés à consacrer une part de leur contingent
d’heures d’enseignement aux tâches, indispensables, de coordina-
tion-organisation des réunions, reproduction des documents,
transmission de l’information, etc.).
Les séances d’enseignement regroupant des professeurs de deux
(ou plusieurs) spécialités différentes réunies selon les affinités
devraient avoir la même dignité que les cours (chaque heure d’en
seignement de ce type comptant, pratiquement, pour une heure
pour chacun des professeurs qui y participent). Elles s’adressent à
des élèves qui seraient regroupés selon d’autres logiques que celles
des filières actuelles, plutôt par niveau d’aptitude ou en fonction
d’intérêts communs pour des thèmes particuliers. Un contingent
d’heures annuelles, dont l’emploi serait librement décidé par l’en
semble des professeurs concernés, pourrait leur être officiellement
réservé. Tous les moyens disponibles —bibliothèques renouvelées,
enrichies, modernisées, techniques audiovisuelles —devraient être
mobilisés pour en renforcer l’attrait et l’efficacité. L’effort, abso
lument nécessaire, pour repenser et surmonter les frontières entre
les « disciplines » et les unités pédagogiques correspondantes, ne
devrait pas se faire au détriment de l’identité et de la spécificité
des enseignements fondamentaux : mais il devrait au contraire
faire apparaître la cohérence et la particularité des problématiques
et des modes de pensée caractéristiques de chaque spécialité.
Septièmeprincipe
La recherche de la cohérence devrait se doubler d’une recherche de
l’équilibre et de l’intégration entre les différentes spécialités et, en
conséquence, entre les différentes formes d’excellence. Il importerait
en particulier de concilier l’universalisme inhérent à la pensée scien
tifique et le relativisme qu’enseignent les sciences historiques, atten
tives à la pluralité des modes de vie et des traditions culturelles.
Tout devrait être mis en œuvre pour réduire (toutes les fois que
cela paraît possible et souhaitable) l’opposition entre le théorique
et le technique, entre le formel et le concret, entre le pur et l’ap
pliqué, et pour réintégrer la technique à l’intérieur même des
enseignements fondamentaux. La nécessité d’équilibrer les parts
réservées à ce qu’on appellera, par commodité, le « conceptuel s
le « sensible » et le « corporel » s’impose à tous les niveaux, mais
tout spécialement dans les premières années. Le poids imparti
aux exigences techniques et aux exigences théoriques devra être
déterminé en fonction des caractéristiques propres à chacun des
niveaux de chacune des filières, donc en tenant compte notam
2 2 4 - Principes pour une réflexion sur les contenus d'enseignement
ment des carrières professionnelles préparées et des caractéris
tiques sociales et scolaires des élèves concernés, cest-à-dire de
leurs capacités d’abstraction ainsi que de leur vocation à entrer
plus ou moins vite dans la vie active.
Un enseignement moderne ne doit en aucun cas sacrifier l’his
toire des langues et des littératures, des cultures et des religions,
des philosophies et des sciences. Il doit au contraire se mesurer et
travailler sans cesse à ces histoires, de façon de plus en plus subtile
et critique. Mais pour cette raison même, il ne doit pas se régler
sur la représentation qu’en donnent parfois ceux qui réduisent
l’« humanisme » à une image figée des « humanités ». L’ensei
gnement des langages peut et doit, tout autant que celui de la
physique ou de la biologie, être l’occasion d’une initiation à la
logique : l’enseignement des mathématiques ou de la physique,
tout autant que celui de la philosophie ou de l’histoire, peut et
doit permettre de préparer à l’histoire des idées, des sciences ou
des techniques (cela, évidemment, à condition que les enseignants
soient formés en conséquence). De manière plus générale, l’accès
à la méthode scientifique passe par l’apprentissage de la logique
élémentaire et par l’acquisition d’habitudes de pensée, de tech
nique et d’outils cognitifs qui sont indispensables pour conduire
un raisonnement rigoureux et réflexif. L’opposition entre les
* lettres » et les « sciences », qui domine encore aujourd’hui l’orga
nisation de l’enseignement et les « mentalités » des maîtres et des
parents d’élèves, peut et doit être surmontée par un enseignement
capable de professer à la fois la science et l’histoire des sciences ou
l’épistémologie, d’initier aussi bien à l’art ou à la littérature qu’à la
réflexion esthétique ou logique sur ces objets, d’enseigner non
seulement la maîtrise de la langue et des discours littéraire, philo
sophique, scientifique, mais aussi la maîtrise active des procédés
ou des procédures logiques ou rhétoriques qui y sont engagés.
Pour ôter à ces considérations leur apparence abstraite, il suffirait
de montrer dans un enseignement commun au professeur de
mathématique (ou de physique) et au professeur de langages ou
de philosophie que les mêmes compétences générales sont exigées
par la lecture de textes scientifiques, de notices techniques, de dis
cours argumentatifs. Un effort semblable devrait être fait pour
articuler les modes de pensée propres aux sciences de la nature et
aux sciences de l’homme, pour inculquer le mode de pensée
rationnel et critique qu’enseignent toutes les sciences, tout en rap
pelant l’enracinement historique de toutes les oeuvres scienti
fiques ou philosophiques, et en faisant découvrir, comprendre et
respecter la diversité, dans le temps et dans l’espace, des civilisa-
tions, des modes de vie et des traditions culturelles.
Interventions, 1984-1990 - 225
Le Conseil national des programmes d’enseignement aura pour
tâche de mettre en œuvre l’ensemble des principes énoncés ci-
dessus. Ses membres devront être choisis en fonction de leur seule
compétence et agir à titre personnel et non en tant que représen
tants de corps, d’institution ou d’associations. Il devra travailler
en permanence (ce qui suppose que ses membres soient libérés
d’une partie de leurs autres charges) pendant une durée de cinq
ans, mais les modifications qu’il entendra éventuellement appor
ter aux programmes en vigueur ne pourront être mises en appli
cation que tous les cinq ans. Sa compétence devra s’étendre à tous
les ordres et à tous les types d’enseignement.
226 - Principes pour une réflexion sur les contenus d'enseignement
NOVEMBRE I99O
Lettre aux lycéens des Mureaux
Vous me demandez de parler à propos du mouvement des
lycéens. J’en suis très heureux, mais aussi très embarrassé.
Je me refuse en effet à parler des « lycéens » en général et,
plus encore, au nom des «lycéens ». Et si j’ai une chose à vous
dire, c’est que vous devez vous méfier de ceux qui le font :
même lorsque ces porte-parole parlent pour vous, en votre
faveur, ils parlent à votre place.
Je veux seulement poser quelques questions que vous
auriez intérêt à vous poser. D’abord, peut-on parler des
« lycéens » en général ? Et n’y a-t-il pas un abus de langage
- propre à dissimuler un abus de pouvoir, actuel ou virtuel,
déjà accompli ou projeté - dans le fait de parler des
«lycéens »en général et surtout dans le fait de parler au nom
des '<lycéens » en général ? Une des questions que se posent
nombre de lycéens - cela, je le sais, pour en avoir interrogé
et écouté - est très précisément celle de la diversité —pour
ne pas dire la disparité, l’inégalité —entre les lycéens. Les
«lycéens » de la seconde S de Louis-Le-Grand, qui sont à peu
près assurés d’être un jour admis dans l’une ou l’autre des
grandes écoles scientifiques, ont-ils quelque chose en com
mun avec les élèves d’un LEPde Villeurbanne ou de
Villetaneuse ?
Mais il y a d’autres principes de différenciation qui sont
dissimulés sous le concept générique de « lycéen ». Et je
pourrais montrer que la propriété que les lycéens ont le plus
indiscutablement en commun, à savoir la «jeunesse », et qui
sert de prétexte à des discours faciles et hâtifs sur les rap
ports entre les générations, est diversifiée à l’extrême. Pour
me faire comprendre, je dirai seulement que les fameux
- casseurs », que l’on prend soin de distinguer des manifes
tants conformes, sont des « jeunes », au même titre que les
lycéens », et posent la question de ce qui les sépare des
lycéens », non seulement dans leurs manières de manifes
ter leur malaise, mais aussi dans leurs conditions d’exis
tence (notamment leur rapport avec l’Ecole).
La mise en garde —que je lançais en commencent —à
i’égard des porte-parole s’appuie, entre autres choses, sur la
Archives du Collège de France
référence à cette diversité, à cette inégalité. Je pense qu’il y
a un coup de force, essentiel, dans le fait de prétendre parler
pour l’ensemble des lycéens. Or les porte-parole parlent tou
jours, presque par définition, au nom de tous.
Que faire pour aller au-delà ? H faudrait - mais en avez-
vous le temps, l’envie, etc. ? - que vous, « lycéens » des
Mureaux - et d’ailleurs -, entrepreniez de vous interroger
sur ce qu’est, vraiment, votre malaise, que vous tentiez de
l’exprimer, d’en énoncer les raisons ou les causes. Pourquoi
n’essaieriez-vous pas d’écrire —de m’écrire —,soit individuel
lement, soit collectivement, ce qui ne va pas selon vous dans
votre lycée ? Je pourrais alors vous répondre pour tenter de
vous aider à poursuivre aussi loin que possible l’exploration.
Ce travail risque d’être long et difficile, et d’arriver après
la bataille. Mais on peut être sûr que si la bataille se pour
suit dans la même confusion qu’aujourd’hui, elle ne man
quera pas de recommencer. Et il serait important que l’on
puisse découvrir alors que les hauts cris des porte-parole et
les assertions péremptoires des « commentateurs » avaient
injustement couvert la petite voix des lycéens des Mureaux.
2 2 8 - Lettre aux lycéens des Mureaux
1 9 8 8 - 1 9 9 5
La priorité despriorités
devrait être d’élever la
conscience critique des
mécanismes de violence
symbolique qui agissent
dans la politique ; et,
pour cela, de divulguer
les armes symboliques
capables d'assurer à tous
les citoyens les moyens
de se défendre contre la
violence symbolique, et
de se libérer, si besoin,
de leurs “libérateurs”.
/un. quixnt
#5 . ondttJwitrTî ,:.{■ f*ou(»ï t s i
Pierre Bourdieu
I* emdÔ:VM
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S E U IL
Désenchantement
du politique &
Realpolitik de la raison
À la question de savoir si la vertu est possible, on peut sub
stituer la question de savoir si Ton peut créer des univers
dans lesquels les gens ont intérêt à l’universel.
Cours au Collège de France 1988-1989
A la f in des a n n ées 1980, après sa participation h Vexper-
tise d ’État, Pierre Bourdieu lance un projet collectif, La
Misère du monde, qui paraît en 1993 et devient très vite un
travail de référence au sein des mouvements sociaux. Ce livre ob
tient un énorme succès public : il est vendu h plus de 80 000
exemplaires, porté au théâtre, et le sociologue accepte de parti
ciper, en compagnie de l’abbé Pierre, h l ’émission de Jean-Marie
Cavada, « La Marche du siècle » (France 3 ,1$ avril 1993).
Le « Postscriptum » de La. Misère du monde interpelle direc
tement la clôture du monde politique sur lui-même et son oubli
de la réalité sociale ; et le titre du livre semble répondre au Pre
mier ministre Michel Rocard qui, sous la poussée électorale d ’un
parti d’extrême droite, le Front national, au sujet du «problème
de l’immigration », avait déclaré dans Le Monde du 24 août
1990 : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde
mais elle doit savoir en prendrefidèlement sapart. »
Onpeut sans douteprendre lu mesure de la rupture que consti
tue la direction de cette enquête en revenant sur l ’analyse que
Pierre Bourdieu livrait, deux ansplus tôt [lire p. 235], de la solution
politique que le gouvernement de Michel Rocard venait d’ap
porter aux revendications indépendantistes des Kanaks1 :
1. Les luttes pour l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie avaient
connu un épisode sanglant, entre les deux tours du scrutin électoral pré
sidentiel, quand le Premier ministre et candidat Jacques Chirac ordonna
la prise d'assaut de la grotte d'Ouvéa où des indépendantistes s'étaient
retranchés avec leurs otages, qui se traduisit par le massacre des militants
du FLNKS. (Lire Jean-Marie Tjibaou, La Présence kanak, Odile Jacob,
Paris, 1996 ; Alban Bensa et Jean-Claude Rivière, Les Chemins de l'allian
ce. L'organisation sociale et ses représentations en Nouvelle-Calédonie,
SELAF, 1982 ; et, sur la position de Pierre Bourdieu, « Quand les Ca
naques prennent la parole. Entretien avec Alban Bensa », Actes de la re
cherche en sciences sociales, 1985, n° 56, p. 69-83.)
Interventions, 1988-1995 - 231
moment de recul dans « uneformidable crise de la représentation
et de la délégation politiques » [lire p. 239-244]. C'est leprincipe même
de la représentation politique qui, selon Pierre Bourdieu, est en
cause ; ou, plus précisément, « l'usurpation légitime » de toute
charge publique, le « mystère du ministère », ce pouvoir que le
mandataire politique tire de la délégation.
Cette analyse de l'exercice du pouvoir ne conduit pas, selon
Pierre Bourdieu, à la passivité ou à la résignation. Si des groupes
sociaux ont pu travailler à l'instauration de l'État de droit, de
l'idée de service public ou d'intérêt général, c'est qu'ils y ont trou
vé des profits d'universalisation 2. Une politique efficace et réa
liste consisterait à élargir ce principe d'intérêt à l'universel à
d'autres univers sociaux, et à inventer des structures institution
nelles pour que les politiques aient intérêt à la vertu.
La morale politique ne peut pas tomber du ciel : elle n est
pas inscrite dans la nature humaine. Seule une Realpolitik
de la raison et de la morale peut contribuer à favoriser
l’instauration d’univers où tous les agents sociaux seraient
soumis - notamment par la critique - à une sorte de test
d’universalité permanent. [...] La morale na de chance
d’advenir, particulièrement en politique, que si l’on tra
vaille à créer les moyens institutionnels d’une politique de
la morale. La vérité officielle de l’officiel, le culte du ser
vice public et du dévouement au bien commun ne résis
tent pas à la critique du soupçon qui découvre partout la
corruption, rarrivisme, le clientélisme ou, dans le meilleur
des cas, l’intérêt privé à servir le bien public. 3
Le rôle de la critique publique s'avère alors déterminant pour
forcer les hommes politiques à être ce que leurfonction sociale les
enjoint à être, cest-h-dire à réduire « l'écart entre l'officiel et l'of
ficieux » et à « créer les conditions de l'instauration du règne de
la vertu civile » 4.
Toutefois, cette critique des bureaucraties nationales ne conduit
pas seulement à dévoiler la souffrance sociale engendrée par les
politiques néolibérales menées par la gauche elle-même [lire p. 245].
Elle s'accompagne d'une réflexion sur les conditions de l'action
politique des intellectuels dont l'autonomie est menacée par l'em
2. Pour une présentation plus détaillée, lire « Esprits d'État », in Raisons
pratiques, Seuil, Paris, 1984, p. 99-146.
3. Ibid., p. 239.
4. Ibid., p. 240.
232 - Désenchantement du politique & Realpolitik de la raison
prise dune « technocratie de la communication » qui renforce le
monopole desprofessionnels de la politique sur le débatpublic.
Le problème que je pose en permanence est celui de
savoir comment faire entrer dans le débat public cette
communauté de savants qui a des choses à dire sur la
question arabe, sur les banlieues, le foulard islamique...
Car qui parle [dans les médias] ? Ce sont des sous-philo
sophes qui ont pour toute compétence de vagues lectures
de vagues textes, des gens comme Alain Finkielkraut.
J ’appelle ça les pauvres Blancs de la culture. Ce sont de
demi-savants pas très cultivés qui se font les défenseurs
d’une culture qu’ils n’ont pas, pour marquer la différence
d’avec ceux qui l’ont encore moins qu’eux. Ces gens-là
s’approprient l’espace public et en chassent ceux qui ont
des choses à dire. Avant de parler du « mal des ban
lieues », avant de proférer toutes ces conneries qu’on
entend chez les intellectuels français, il faut d’abord y
aller ! Ceux qui portent ainsi des verdicts font du mal
parce qu’ils disent des choses irresponsables. Et, en même
temps, ils découragent l’intervention des gens qui sont
sur le terrain, qui travaillent et qui ont des choses à dire.
Actuellement, un des grands obstacles à la connaissance
du monde social, ce sont eux. Ils participent à la
construction de fantasmes sociaux qui font écran entre
une société et sa propre vérité.
[C’est une des raisons pour lesquelles j’ai créé la revue
Liber■], qui possède des correspondants dans la plupart
des pays européens, qui paraît simultanément en cinq
langues et veut surtout être le produit d’une véritable dia
lectique internationale. Son but est de rendre les diffé
rentes cultures nationales un peu plus proches, pour
qu’on ne découvre pas l’École de Francfort avec trente ans
de retard ou qu’on ne parle plus du structuralisme de
manière débile en Allemagne. L’idée est donc d’accélérer
les communications afin de synchroniser l’espace de dis
cussion. Mais c’est vrai que Liber a également pour fonc
tion de faire entrer les chercheurs dans le débat public,
pour que ce ne soient pas toujours ceux qui savent le
moins qui parlent le plus. 5
5. fc Les intellectuels ont mal à l'Europe »# entretien avec Michel Audé-
dat, L'Hebdo, 14 novembre 1991.
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 3 3
Alors que les équilibres internationaux sont bouleversés par la
chute du mur de Berlin etpar la construction de la Communauté
européenne —qui s'impose comme nouveau cadre de travail —, la
lutte des intellectuels doitplus quejamais, pour Pierre Bourdieu,
être collective et internationale [lire p. 253].
234 - Désenchantement du politique & Realpolitik de la raison
SEPTEMBRE 19 8 8
La vertu civile
e m o n d e po litiq ue est le lieu de deux tendances de sens
L inverse : d’une part, il se ferme de plus en plus complète
ment sur soi, sur ses jeux et ses enjeux ; d’autre part il est de
plus en plus directement accessible au regard du commun des
citoyens, la télévision jouant un rôle déterminant dans les
deux cas. Il en résulte que la distance ne cesse de croître entre
les professionnels et les profanes ainsi que la conscience de la
logique propre du jeu politique.
Il n’est plus besoin aujourd’hui d’être un expert en sociolo
gie politique pour savoir que le nombre des déclarations et des
actions des hommes politiques, non seulement les « petites
phrases » sur les « grands desseins » ou les grands débats sur les
petites divergences entre les leaders ou les « courants », mais
aussi les plus graves décisions politiques, peuvent trouver leur
principe dans les intérêts nés de la concurrence pour telle ou
telle position rare, celle de secrétaire général, de premier
ministre ou de président de la République et ainsi à tous les
niveaux de l’espace politique. La discordance entre les attentes
de sincérité ou les exigences de désintéressement qui sont ins
crites dans la délégation démocratique de pouvoirs et la réalité
des microscopiques manœuvres contribue à renforcer un indif
férentisme actif, symbolisé un moment par Coluche, et si dif
férent de l’antiparlementarisme poujadiste auquel, pour se
défendre, entendent le réduire ceux qui contribuent à le susci
ter. Mais elle peut aussi inspirer un sentiment de scandale qui
transforme l’apolitisme ordinaire en hostilité envers la poli
tique et ceux qui en vivent.
Cest ainsi que les volte-face répétées de dirigeants plus évi
demment inspirés par le souci de leur propre perpétuation que
par les intérêts de ceux qu’ils font profession de défendre ne
sont pas pour rien dans le fait que le Front national recrute
souvent aujourd’hui dans les anciens bastions du parti com
muniste, qui a bénéficié plus que personne de la remise de soi
confiante ou résignée au porte-parole (on sait en effet que
cette disposition est de plus en plus fréquente à mesure que
Paru dans Le Monde, 16 septembre 1988, p. 1-2.
r on descend dans la hiérarchie sociale). Et si les alliances avec
les partis de droite profitent tant au même Front national,
cest moins, comme on le dit, par la touche de respectabilité
quelles lui assurent, que par le discrédit quelles infligent à
ceux qui dénoncent leurs propres dénonciations en se mon
trant prêts à tout pour assurer leur propre reproduction.
Ainsi le désenchantement du politique résulte presque auto
matiquement du double mouvement de l’univers politique.
D’un côté ceux qui sont engagés dans le jeu politique s’enfer
ment toujours davantage dans leur jeu à huis clos, sans autre
communication avec le monde extérieur bien souvent que des
sondages qui produisent des réponses en imposant les ques
tions, et nombre d’entre eux, mus par le seul souci d’exister
(comme les prétendants) ou de survivre (comme les cham
pions déchus), se déterminent les uns et les autres dans des
actions qui, loin d’avoir pour principe la conviction éthique
ou le dévouement à une cause politique, ne sont que des réac
tions à des réactions des autres. Et le comble de la perversion
est atteint lorsque, la « performance télévisuelle » devenant la
mesure de toutes choses, les conseillers en communication
guidés par les sondeurs forment les politiciens à mimer la sin
cérité et à jouer la conviction.
De l’autre côté, la télévision, par un de ses effets les plus sys
tématiquement ignorés de ceux qui lui imputent tous les mal
heurs du siècle, autrefois la « massification » des « masses » et,
aujourd’hui, la dégradation de la culture, a ouvert une fenêtre
sur le champ clos où les politiciens jouent leur jeux avec le
prince, avec l’illusion de passer inaperçus. Comme dans les
anciennes démocraties des petits groupes d’interconnaissance
ou dans la cité grecque imaginée par Hegel, les mandataires
sont désormais sous le regard prolongé du groupe tout entier :
pour qui les a observés, à longueur d’interviews, de déclara
tions ou de débats de soirées électorales, les protagonistes du
jeu politique n’ont plus de secret et les plus inconscients
d’entre eux perdraient beaucoup de leur superbe s’ils pou
vaient lire les portraits psychologiques d’une rare acuité que
font d’eux les téléspectateurs, même les plus culturellement
démunis, lorsqu’on les interroge à leur propos. Chacun sait
que, comme le notait Hugo, « quand la bouche dit oui, le
regard dit peut-être ». Et le citoyen, devenu téléspectateur,
pour peu qu’il possède l’art de déchiffrer les impondérables de
la communication infralinguistique, se trouve en mesure
236 - La vertu civile
d’exercer le « droit de regard » quil a toujours plus ou moins
consciemment revendiqué.
L’« ouverture » que les électeurs ont approuvée lors de la der
nière élection présidentielle n est pas celle qui excite et divise
les appareils, les apparatchiks et aussi les commentateurs poli
tiques, celle qui renforcerait la tendance du microcosme poli
tique à la fermeture sur soi, c’est-à-dire sur des formes simple
ment un peu plus compliquées des combinaisons ordinaires.
C’est celle qui offrirait, plus largement encore, le monde poli
tique au regard critique de tous les citoyens, empêchant le
corps politique d’interposer l’écran de ses intérêts particuliers
et de ses préoccupations que l’on a raison d’appeler politi
ciennes, puisqu’elle n’ont de cause et de fin que la défense du
corps politique. Tout le monde a compris qu’il y a trop de pro
blèmes vrais pour que l’on puisse laisser aux hommes poli
tiques le soin d’inventer les faux problèmes nécessaires à leur
propre perpétuation.
La solution que le gouvernement de Michel Rocard a
apportée au problème calédonien est, en ce sens, exemplaire.
Affronter, sans autre fin que de le résoudre, un problème qui
venait de faire l’objet d’une véritable exploitation politicienne,
c’était faire éclater au grand jour, rétrospectivement, l’instru-
mentalisme cynique d’une décision politique comme l’attaque
de la grotte d’Ouvéa ; c’était rappeler que, comme l’avait
enseigné en d’autres temps Mendès France, le courage poli
tique consiste à se mettre au service des problèmes, au risque
de ne pas durer, plutôt que de se servir des problèmes pour se
perpétuer à tout prix. Et la réussite de la négociation a mon
tré que la vertu civile, peut-être parce qu elle est si rare, peut-
être parce quelle appelle la vertu, constitue parfois une arme
politique hautement efficace.
On a le sentiment que, du fait du mode d’action politique
qui s’est trouvé ainsi instauré, le monde politique est en train
de rattraper le retard qu’il avait pris, en se fermant sur lui-
même, par rapport aux attentes des citoyens et par rapport
notamment aux exigences éthiques qui se sont manifestées
tant de fois, au cours des vingt dernières années, à travers
notamment des actions ou des manifestations comme celles
de S O S Racisme, des étudiants ou des lycéens.
Les responsables politiques les plus libres, objectivement et
subjectivement, par rapport aux exigences du jeu politique et
aux contraintes des appareils, peuvent se faire entendre tandis
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 3 7
que les apparatchiks sont momentanément réduits au silence.
Et peut-être les conditions sont-elles en train de se créer pour
que s’instaurent durablement des règles, écrites ou non écrites,
et, mieux encore, des mécanismes objectifs capables d’imposer
pratiquement aux hommes politiques les disciplines de la
vertu civile. Il dépend de tous les citoyens, et notamment de
ceux qui, comme les intellectuels, ont le loisir et les moyens
d’exercer leur droit de regard sur le monde politique, quun
mode d’exercice du pouvoir qui est parfois dénoncé comme
une forme de moralisme naïf (c’est bien ce que l’on veut dire
lorsque l’on parle de « boyscoutisme ») soit en réalité une anti
cipation créatrice d’un état du monde politique où les respon
sables politiques, sans cesse placés sous le regard de tous, à
découvert, seraient contraints d’instaurer cette forme de
démocratie directe que rendent possible, paradoxalement, la
transparence et l’ouverture du champ politique assurées par
un usage démocratique de la télévision.
On a beaucoup parlé du silence des intellectuels en des
temps où il leur fallait beaucoup de vertu pour ne pas dénon
cer à chaque instant, au risque de servir des desseins plus
cyniques, les manquements à la vertu civile. Peut-être le
moment est-il venu pour eux de prendre la parole, non pour
célébrer les pouvoirs, comme on le leur demande d’ordinaire,
mais pour participer, avec d’autres, et en particulier les jour
nalistes, à l’exercice de la vigilance civique qui, par la critique
et la révélation autant que par l’éloge et la complicité tacite,
contribuerait à instaurer un monde politique où les respon
sables politiques auraient intérêt à la vertu.
238 - La vertu civile
1992.
Fonder la critique sur une
connaissance du monde social
— Comment analysez-vous la coupure entre la société et le monde
politique ?
— Une des raisons majeures est la suffisance d’une noblesse
d’État qui tire de ses titres de noblesse scolaire l’assurance la
plus absolue de sa compétence et de sa légitimité —on sait
qu’une part de plus en plus grande des hommes politiques qui
comptent, ministres, membres des cabinets ministériels, de
gauche ou de droite, sans parler des hauts fonctionnaires ou
des patrons des grandes entreprises publiques ou privées, sont
issus des grands concours d’école et se pensent comme une
élite de P« intelligence ». Il est significatif que les plus arrogants
de ces nouveaux mandarins se croient autorisés à intervenir
dans un jeu intellectuel de plus en plus dominé par la logique
médiatico-politique du fastfood culturel et du best-seller ; et
qu’ils réussissent parfois à imposer leurs coups de force symbo
liques avec la complicité des « intellectuels » de cour qui rivali
sent avec eux d’empressement médiatique et qui colportent, de
colloque à grand spectacle en méditation d’hebdomadaire ou
en débat télévisé, les lieux communs à la mode (les lieux ou les
hommes de pouvoir en mal de pensée rencontrent les « intel
lectuels » en mal de pouvoir, revues ou clubs qui font le joint
entre les Hautes études en sciences sociales et Sciences-Po, col
loques, séminaires, de préférence européens, n’ont cessé de se
multiplier et il ne se passe pas de jour où l’on ne voie le même
quarteron de protagonistes interchangeables échanger des pro
pos interchangeables sur les sujets imposés du moment).
Ce tout-Paris médiatique, quoique en apparence tout à fait
ouvert sur les problèmes du monde, et convaincu bien souvent
de faire l’Histoire, est en fait étroitement confiné dans ses
petites histoires. Et comment en serait-il autrement ? Tous ces
gens qui ont sans cesse la « société civile » à la bouche n’ont
aucune envie, et surtout aucun moyen (mis à part la lecture
quotidienne des quotidiens et des sondages), de connaître le
monde social qu’ils prétendent penser ou gouverner. Combien
Entretien avec Louis Roméo paru sous le titre « La saine colère d'un
sociologue » dans Politis, 19 mars 1992, p. 68-70.
de fois, pour faire le tour de telle ou telle « œuvre » destinée à
tenir sa place pendant quelques semaines dans la liste des best-
sellers, il suffit de savoir quelle trouve son principe dans une
querelle de petits maîtres médiatiques à propos de la fin du
« structuralisme », du retour du « sujet » ou de la menace du
relativisme culturel, énième version de la mise en question des
sciences sociales ? (Ceux qui s’émerveillent de la nouveauté des
pensées « post-modernes » devraient relire Les Deux Sources de
la morale et delà religion, de Bergson...)
La fonction principale de ces penseurs sans pensée (et sans
œuvre) est de faire croire qu’ils en ont une et de faire ainsi le
vide dans le débat politique et intellectuel : en imposant l’om
niprésence de leur insignifiance grâce à leur quasi-monopole
des instruments de grande communication (et à la censure,
souvent très brutale, qu’ils exercent, au nom du libéralisme et
des nécessités de la lutte contre les vestiges du « marxisme »),
ils imposent du même coup les problèmes sans autre raison
d’être que leur prétention avide au statut de maître-penseur.
Ils sont ainsi, sans même le vouloir ni le savoir, les alliés natu
rels de ceux qui, à la frontière du champ politique et du
champ intellectuel, opposent l’écran de leur langue de bois
économico-financière à toutes les tentatives pour faire entrer
un peu de réalité dans le champ clos de leurs rivalités.
— Le climat de « sinistrose » qui règne aujourd’hui ne tient-il
pas, plutôt quà la réalité historique, à la représentation que s’en
font lesjournalistes ?
— En fait, on a affaire à une formidable crise de la représen
tation (à tous les sens du terme) et de la délégation, fonde
ments de la démocratie. Faute de pouvoir s’exprimer directe
ment ou de se reconnaître dans les représentations politiques,
le mécontentement très profond qui hante toute une part de
la société (sans épargner la clientèle traditionnelle des partis de
gauche, comme le corps enseignant et toutes les catégories
inférieures et moyennes de la fonction publique), peut trouver
un exutoire dans les idéologies national-racistes qui se nour
rissent du ressentiment ou du désespoir nés de l’expérience du
déclin social, individuel ou collectif (comme celui d’une caté
gorie sociale —celle des métallos par exemple —, d’une région
ou de la nation dans son ensemble). On pense évidemment
aux souffrances matérielles et morales de tous les chômeurs, de
tous les RMIstes, de tous les détenteurs d’emplois temporaires.
240 - Fonder la critique sur une connaissance du monde social
Mais on n’en finirait pas de recenser toutes les souffrances
d’un type tout à fait nouveau qui tiennent par exemple aux
déceptions liées au système scolaire, soit que l’on n’ait pas
obtenu de l’école (pour soi, pour les siens) ce que l’on en
attendait, soit que l’on n’ait pas obtenu du marché du travail
tout ce que promettaient les titres accordés par l’école (le chô
mage des diplômés apparaissant aux intéressés et à leur entou
rage comme particulièrement scandaleux). Il y a aussi les souf
frances résultant de la dégradation des conditions de travail
(favorisée ou autorisée par l’affaiblissement des syndicats et
par la précarité de l’emploi), et aussi des conditions de rési
dence (qui n’épargnent nullement ceux qui, ayant réalisé et
rêvé du petit pavillon, paient souvent, en charges financières
et en temps de transport, un privilège qui ne les met pas tou
jours à l’abri des difficultés de voisinage, réelles ou fantas-
mées). Ceux qui condamnent le racisme devraient condamner
avec la même force les conditions qui favorisent ou autorisent
racisme, délinquance, violence, isolement, rupture des solida
rités, tout ce qui engendre la peur, le repliement sur soi et
aussi, évidemment, les conditions qui favorisent ces conduites
de désespoir, comme la politique du logement et de l’emploi.
Les états d’âme vertueux et le prêchi-prêcha antiraciste ne
contribuent pas moins que les confessions de foi anti-Le Pen
de certains politiques à favoriser cette sorte de crise de
confiance dans la parole des porte-parole, cette suspicion pro
fonde à l’égard des clercs, bref, cette sorte d’anticléricalisme
généralisé qui a toujours fait le jeu du fascisme.
Une des raisons de la détresse qui conduit à des solutions de
désespoir (comme le vote pour le Front national), c’est que les
gens ne savent plus à quel saint se vouer ; ils ont le sentiment
que les malaises qu’ils éprouvent ne sont ni vus ni connus, ni
entendus ni reconnus par ceux qui ont la parole.
L’État lui-même, cet ultime recours, cette Providence tem
porelle (je ne veux pas refaire ici la démonstration que j’ai faite
en m’appuyant sur Kafka, mais l’État occupe toujours, quon
le veuille ou non, la place de Dieu), se transforme en dieu
méchant qui, à travers des suppôts sans foi ni loi, dénonce la
dette sacrée de la nation à l’égard de ses membres, bref, rompt
le contrat de la citoyenneté. Ce n’est pas par hasard que le
désespoir se concentre sur la question des étrangers. Et ceux qui
se donnent pour seul mot d’ordre le combat contre un parti
qui est perçu comme capable de restaurer le contrat qu’ils sont
Interventions, 1988-1995 - 241
soupçonnés d’avoir rompu sont sans doute les plus mal placés
pour arracher la conviction...
— Cest là que se noue, selon vous, le lien entre le Front national
et certainesformes de souffrance sociale ?
— Effectivement. Mettre l’accent sur le national par opposi
tion à Xétranger, c’est affirmer la volonté de maîtriser la redis
tribution (d’aides, d’allocations, d’assurances, d’assistance, et
sans doute aussi de travail) qui incombe en propre à l’État, et
de donner en la matière une priorité absolue aux nationaux.
On peut comprendre ainsi le succès du message « nationaliste »
auprès des « pauvres Blancs », qui n’ont plus rien que leur
appartenance de droit à un État qui les abandonne. Mais ce
que l’on comprend plus difficilement, c’est que les partis de
gauche se soient laissés aller à reprendre à leur compte, contre
toute une tradition d’internationalisme ou d’universalisme, la
dichotomie national/étranger ou indigène/immigré, et à en
faire le principe de vision et de division principal, au détriment,
notamment, de l’opposition entre riches et pauvres, ces der
niers englobant aussi bien des nationaux que des étrangers...
— Vous avez montre\ dans Réponses 1, les limites de lecono-
misme : à une époque, on parlait d'autogestion, on voulait chan
ger les règles du jeu ; et maintenant, si on neparle pas de gestion,
on estperçu comme ringard...
— Je pense que l’économisme, qui se rencontre aussi bien à
gauche, dans la tradition marxiste, qu’à droite, a pour effet de
faire subir à la réalité économique, au sens plein, une formi
dable mutilation, il porte à faire abstraction de toute une
dimension, absolument capitale, des coûts et des profits. Faute
de pouvoir faire une démonstration complète, et pour aller
vite à l’essentiel, je dirai que les conséquences complètes d’une
politique conçue comme gestion des équilibres économiques
(au sens étroit du terme) se paient de mille façons, sous forme
de coûts sociaux, psychologiques, sous forme de chômage, de
maladie, de délinquance, de consommation d’alcool ou de
drogue, de souffrance conduisant au ressentiment et au
racisme, à la démoralisation politique, etc. Une véritable
comptabilité globale des coûts et des profits sociaux ferait voir
que la sociologie propose une économie qui n’est pas moins
rigoureuse et fidèle à la complexité du réel que l’économie par
1. Réponses (avec Loïc Wacquant), Seuil, Paris, 1992.
242 - Fonder la critique sur une connaissance du monde social
tielle des purs gestionnaires ; et que c est la logique de l’intérêt
bien compris qui impose de rompre avec le laissez-faire libéral
aussi bien qu’avec le déterminisme de lois sociales naturalisées.
Et de réaffirmer le rôle de l’État : contre les deux formes de
soumission à la nécessité des lois économiques qui découlent
de ces deux formes d’économisme, il faut demander à l’État
de s’armer de la connaissance des lois démographiques, éco
nomiques et culturelles pour travailler à en corriger les effets
par des politiques usant des moyens (juridiques, fiscaux,
financiers, etc.) dont il dispose. La justice (éthique et poli
tique) et la justesse (technique) sont sans doute moins, et
moins souvent, antithétiques que ne le laisse croire le calcul à
courte vue des profits et des pertes étroitement économiques.
Loin d’appeler au « dépérissement de l’État », il faut lui
demander d’exercer l’action régulatrice capable de contrecar
rer la « fatalité » des mécanismes économiques et sociaux qui
sont immanents à l’ordre social.
— On voit là que votre sociologie a une portée politique.
Souvent on vous reproche d ’être hermétique, tellement quon ne
voitpas trop à quoi ça peut servir concrètementpour « aider la
libération »...
— Je crois que le reproche que l’on fait souvent à la sociolo
gie (et à moi en particulier) d’encourager le fatalisme ou, ce
qui revient au même, la démission pessimiste, repose sur un
contresens total (et sans doute inconscient, ce qui ne veut pas
dire innocent) sur le statut de la science sociale et des régula
rités ou des lois quelle vise à établir. Est-il besoin de rappeler
que les lois sociales ne sont pas des lois naturelles, inscrites de
toute éternité et pour l’éternité dans la nature des choses, et
que les lois scientifiques ne sont pas des normes prescriptives,
des règles impératives de conduite mais des régularités empi
riquement constatées et validées ? Et que, par conséquent, ces
régularités (statistiques) ne s’imposent nullement comme un
impératif ou un destin auquel il faudrait se soumettre ? Les
régularités sociales se présentent comme des enchaînements
probables que l’on ne peut combattre, si on le juge nécessai
re, qu’à condition de les connaître. (Si je me résouds à rappe
ler de telles vérités premières, c’est que certaines de mes cri
tiques se situent à un tel niveau d’incompréhension - et
d’incompétence —, et aussi d’obscurantisme, que je dois en
revenir au B A BA de la philosophie des sciences...)
Interventions, 1988-1995 - 243
— Pensez-vous que la sociologie peut contribuer h la rénovation
de ht politique ? Croyez-vous quelle peut contribuer à fonder ou
à armer le contre-pouvoir critique des intellectuels que vous appe
lez souvent de vos vœux ?
— La connaissance du monde social que donne la sociologie
est sans nul doute une des conditions les plus indispensables
d’une pensée critique vraiment responsable. J ’ai évoqué la
nécessité de rompre avec l’économisme et de promouvoir une
action régulatrice prenant en compte tous les éléments consti
tutifs d’une économie qui soit orientée vers le bonheur et non
vers les seules valeurs de productivité, de rentabilité et de com
pétitivité. Mais je crois qu’une telle économie, qui devrait faire
une place éminente au symbolique, ne peut être conçue
concrètement, dans ses moyens et surtout dans ses fins, quà
condition que l’on sache instaurer de nouvelles formes de délé
gation et de représentation. La crise de la représentation, qui
est au fondement du discrédit de la politique, trouve sans
doute son principe dans la logique organisationnelle des syndi
cats et des partis de masse, et en particulier, dans une techno
logie sociale, inventée au XIXe siècle pour assurer, en principe,
la communication entre la base et les dirigeants, et servant, en
fait, à assurer la reproduction de l’appareil et de ses dirigeants,
celle des programmes, des plates-formes, des motions, des
congrès, des mandats. Une critique radicale des formes
actuelles de circulation de l’information et d’élaboration des
volontés collectives devrait permettre de sortir du désenchante
ment démobilisateur pour s’orienter vers des formes nouvelles
de mobilisation et de réflexion.
Paradoxalement, les appareils politiques qui étaient conçus
comme des instruments de libération, individuelle et surtout
collective, ont très souvent fonctionné comme des instruments
de domination, à travers notamment la violence symbolique
qui s’exerçait en leur sein, et aussi à travers eux. C’est pourquoi
la priorité des priorités me paraît être d’élever la conscience cri
tique des mécanismes de violence symbolique qui agissent
dans la politique et à travers la politique ; et, pour cela, de
divulguer largement les armes symboliques capables d’assurer
à tous les citoyens les moyens de se défendre contre la violence
symbolique, de se libérer, si besoin, de leur « libérateurs ».
2 4 4 - Fonder la critique sur une connaissance du monde social
MARS 199 3
Notre État de misère
— Cette France qui se tait, d'ordinaire, sur ses souffrances sociales,
pensez-vous que la présence de la gauche au pouvoir lui ait valu
davantage de solidarité ?
— Les politiques que nous avons vues à l’œuvre depuis vingt
ans présentent une continuité remarquable. Amorcé dans les
années 1970, au moment où commençait à s’imposer la vision
néolibérale enseignée à Sciences-Po, le processus de retrait de
l’État s’est, ensuite, affirmé de plus belle. En se ralliant, vers
1983-1984, au culte de l’entreprise privée et du profit, les diri
geants socialistes ont orchestré un profond changement de la
mentalité collective qui a conduit au triomphe généralisé du
marketing. Même la culture est contaminée. En politique, le
recours permanent au sondage sert à fonder une forme des plus
perverses de démagogie. Une partie des intellectuels s’est prê
tée à cette conversion collective - qui n’a que trop bien réussi,
au moins parmi les dirigeants et dans les milieux privilégiés.
Pratiquant l’amalgame et sacrifiant à la confusion de pensée, ils
ont travaillé à montrer que le libéralisme économique est la
condition nécessaire et suffisante de la liberté politique. Qu’à
l’inverse, toute intervention de l’État renferme la menace du
« totalitarisme ». Ils se sont donné beaucoup de mal pour éta
blir que toute tentative visant à combattre les inégalités —qu’ils
jugent d’ailleurs inévitables - est d’abord inefficace et que,
ensuite, elle ne peut être menée qu’au détriment de la liberté.
— Ils mettaient donc en cause lesfonctions essentielles de l'État ?
— Exactement. L’État tel que nous le connaissons - mais peut-
être ne peut-on en parler qu’au passé —est un univers social
tout à fait singulier, dont la fin officielle est le service public, le
service du public et le dévouement à l’intérêt général. On peut
tourner tout cela en dérision, invoquer des formes notoires de
détournement des fins et des fonds publics. Il reste que la défi
nition officielle de l’officiel —et des personnages officiels, qui
sont mandatés pour servir et non pour se servir - est une extra
ordinaire invention historique, un acquis de l’humanité, au
Entretien avec Sylvaine Pasquier à propos de La Misère du monde,
paru dans L'Express, 18 mars 1993, p. 112-115.
même titre que l’art ou la science. Conquête fragile, toujours
menacée de régression ou de disparition. Et c’est tout cela
qu’aujourd’hui on renvoie au passé, au dépassé, [lire p. 130-149]
— Comment le retrait de l'État s'inscrit-il dans les réalités
sociales ?
— Dès les années 1970, il s’est amorcé dans le domaine du
logement, avec le choix d’une politique qui entraînait la
régression de l’aide à l’habitat social et favorisait l’accès à la
propriété 1. Là encore, sur la base d’équations truquées qui
portaient à associer l’habitat collectif au collectivisme et à voir
dans la petite propriété privée le fondement d’un libéralisme
politique. Et personne ne s’est demandé comment échapper à
l’alternative de l’individuel et du collectif, de la propriété et de
la location : par exemple en proposant, comme cela s’est fait
ailleurs, des maisons individuelles publiques en location.
L’imagination n’est pas au pouvoir, pas plus sous la gauche que
sous la droite. On en est arrivé à un résultat que nos éminents
technocrates n’avaient pas prévu : ces espaces de relégation où
se trouvent concentrées les populations les plus défavorisées,
c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas les moyens de fiiir vers des
lieux plus accueillants. Là, sous l’effet de la crise et du chôma
ge, se développent des phénomènes sociaux plus ou moins
pathologiques sur lesquels se penchent aujourd’hui de nou
velles commissions de technocrates.
— Qu'y a-t-il de commun entre deux jeunes des cités du Nord.\
François et Ali, entre un ouvrier d'origine tunisienne et une
employée au tri postal, entre un profde lettres et un syndicaliste ?
— Même si la souffrance sociale la plus visible se rencontre
chez les plus démunis, il y a aussi des souffrances moins
visibles à tous les niveaux du monde social. Les sociétés
modernes - et c’est l’une de leurs propriétés majeures —se sont
différenciées en une multitude de sous-espaces, de micro
cosmes sociaux, indépendants les uns par rapport aux autres.
Chacun a ses hiérarchies propres, ses dominants et ses domi
nés. On peut appartenir à un univers prestigieux, mais n’y
occuper qu’une position obscure. Être ce musicien perdu dans
l’orchestre qu’évoque la pièce de Patrick Süskind, La
1. En référence à une enquête publiée en mars 1990 dans Actes de la re
cherche en sciences sociales (n° 81/82), qui sera reprise dans le cadre
plus vaste de Structures sociales de l'économie, Seuil, Paris, 2000. [nde]
24 6 - Notre État de misère
Contrebasse. L’infériorité relative de ceux qui sont inférieurs
parmi les supérieurs, derniers parmi les premiers, est ce qui
définit les misères de position, irréductibles aux misères de
condition, mais tout aussi réelles et profondes. Ces misères
relatives ne sont pas relativisables.
— Le sociologue peut-il vraiment comprendre les souffrances ou
la révolte de celui qu'il interroge ?
— À condition d’apercevoir la place que son interlocuteur
occupe dans le monde social, et, plus précisément dans le
microcosme social où sont placés ses investissements, ses
enjeux, ses passions —une entreprise, un service, un bureau,
un quartier, un immeuble... À condition de se porter en pen
sée à cette place, de se mettre, au sens vrai, à sa place.
— Pourquoi importe-t-il d'en tenir compte ?
— Parce que ces misères, autant, sinon plus, que les misères
extrêmes, engendrent des représentations et des pratiques
politiques souvent incompréhensibles en apparence, comme
celles du racisme et de la xénophobie, et auxquelles on ne sait
opposer que l’indignation ou la prédication. Et aussi parce que
ceux qui les éprouvent sont les victimes désignées de politi
ciens démagogues et criminels —à commencer par le Front
national - qui vivent de l’exploitation de la souffrance, de la
déception, du désespoir.
— Comment bascule-t-on dans le racisme ? Votre enquête montre
des voisins plongés dans les mêmes difficultés, qui vivent en état
de siège mutuel. Sous le prétexte que lune desfamilles, d'origine
maghrébine, a des chats paraît-il bruyants. ..
— L’exemple par excellence de ces « déshérités relatifs » sont
ceux que, dans les colonies, on appelait les « pauvres Blancs »,
tous ceux qui, persuadés d’être membres d’une élite, celle des
ayants droit véritables, exclusifs, revendiquent le monopole de
l’accès aux avantages économiques et sociaux associés à leur
qualité de « nationaux », contre les « immigrés ». On peut lire,
dans le livre, des témoignages pathétiques de petits agricul
teurs, de petits commerçants qui s’indignent du traitement
accordé aux immigrés — dont ils n’ont aucune expérience
directe - et, plus largement, à ceux qui bénéficient, indûment
à leurs yeux, de l’aide de l’État, délinquants, prisonniers, etc.
Même si elles s’habillent de raisons en apparence plus ration
interventions, 1988-1995 - 247
nelles, les critiques de l’État-providence doivent sans doute
leur succès au fait quelles s’enracinent souvent dans des pul
sions ou des représentations de cette sorte. Où sont passées les
forces capables de contrecarrer les délires xénophobes auxquels
cèdent ceux qui sont plus directement affrontés aux « étran
gers », soit dans la concurrence pour le travail, soit dans la
cohabitation ? Il y a bien sûr les mouvements antiracistes, mais
ils touchent surtout les générations fortement scolarisées. Que
sont devenus les principes internationalistes de l’ancienne
éducation politique ou syndicale ? L’effondrement des idéaux
civiques de solidarité a laissé le champ libre aux égoïsmes
triomphants qu’encourage l’absence de tout message politique
capable de proposer des raisons de vivre autres que la réussite
personnelle, mesurée en salaire ou en SICA V monétaires.
— L'argument tient-il en situation de dénuementpartagé ?
— Dans les lieux de grande souffrance, comme les cités, les
grands ensembles, les « banlieues difficiles », les travailleurs
sociaux eux-mêmes, mandatés par l’État ou les municipalités
pour assurer les plus élémentaires services publics sans dispo
ser des moyens nécessaires, sont pris dans de formidables
contradictions. Je pense, par exemple, à ce principal de collège
qui a l’idée la plus généreuse et la plus haute de la mission de
l’école : il se voit obligé de passer l’essentiel de son temps à
lutter (parfois par la violence) contre la violence. Il se sent
comme en rupture de contrat. Et il n’est pas le seul. Vous avez
des éducateurs, des profs, des policiers, des magistrats de base
qui ressentent sous la forme de drames personnels les contra
dictions de l’institution et de la mission qu elle leur confie.
— Parce qu'ils ont le sentiment que l'État a fa illi et qu'ils pren
nent sur eux d'y remédier ?
— On rencontre des personnes extraordinaires qui se consa
crent corps et âme à ces activités mal payées, mal considérées,
destructrices, des espèces de saints bureaucratiques —mais qui
vivent en lutte permanente contre les bureaucraties. Du point
de vue du petit cadre qui se nourrit des cours de la Bourse, ce
sont des fous. Je pense à un éducateur de rue avec lequel j’avais
rendez-vous et qui est arrivé, ce matin-là, épuisé, les yeux bat
tus. Il avait passé une partie de la nuit à s’occuper de drogués
gardés à vue au commissariat. Ces petits fonctionnaires du
social sont les antennes avancées d’un État dont la main droite
24 8 - Notre État de misère
ne veut pas savoir ce que fait la main gauche. Pis, les membres
patentés de la grande noblesse d’État, énarques de toute obé
dience politique, regardent de très haut cette petite noblesse à
laquelle ils aiment faire la leçon. Ils ignorent quelle joue un
rôle déterminant dans le maintien d’un minimum de cohésion
sociale. Ils devraient se rappeler que la Révolution a été déclen
chée par une révolte de la petite contre la grande noblesse...
— Car la petite noblesse d ’État est aujourd’hui en rébellion ?
— C’est la petite noblesse qui en appelle à la vertu civique et
qui dénonce la trahison de tous les défenseurs pharisiens des
« valeurs » ou des droits de l’homme. Elle est sans doute
aujourd’hui la gardienne de toute la tradition de civisme, de
dévouement et de désintéressement héritée de deux siècles de
luttes sociales qui ont été comme le laboratoire où se sont
inventées des institutions (tels la Sécurité sociale, le salaire
minimum, etc.), et aussi des vertus, des idéaux.
— La désillusion ne s’aggrave-t-elle pas de voir la gauche au pou
voir renier sesprincipes F
— La grande responsabilité du gouvernement de la gauche,
c’est d’avoir rendu licite, en la pratiquant, la politique même
quelle avait pour mission de contester. Et de s’être accordé
tous les manques et tous les manquements quelle dénonçait
par le passé. Autant que le problème du chômage, dont tout le
monde a compris qu’il échappe largement aux prises de la seule
action politique, ce qui lui est reproché, c’est la démoralisation
de l’État, au double sens de perte du moral et de la morale.
— On a beaucoup parlé du silence des intellectuels. Avouez qu’ils
auraientpu exercer leur contre-pouvoir critique.
— Les puissants en mal de pensée appellent à la rescousse les
penseurs en mal de pouvoir, qui s’empressent de leur offrir les
propos justificateurs qu’ils attendent. Et tout va pour le mieux
dans le meilleur des mondes médiatico-politiques.
Quant aux chercheurs qui établissent des connaissances
capables d’éclairer l’action politique, on ne s’inquiète guère des
résultats de leurs travaux. Les historiens, les sociologues, les
économistes ont porté au jour quelques-uns des mécanismes et
des lois tendancielles qui régissent les sociétés dans la longue
durée. La loi de la transmission culturelle, par exemple, nous
dit que les chances de réussite sur le marché scolaire dépen
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 4 9
dent, en grande partie, du capital culturel possédé par la fa-
mille. Si Ton veut réellement « démocratiser » l’accès à l’école
et à la culture, on ne peut se contenter d’actions superficielles
et spectaculaires, bien faites pour produire des « effets d’an
nonce ». Pour combattre des mécanismes aussi puissants que
ceux qui régissent les pratiques culturelles, il faut d’abord les
connaître, mais il faut aussi et surtout accepter de dépenser
beaucoup d’énergie pour une efficacité très faible à court
terme. On préfère les proclamations démagogiques du style :
80 % d’une génération au niveau du bac en l’an 2000 !
— Avec quelles conséquences ?
— Pour satisfaire aux exigences de ce qui n’était qu’un slogan,
on a facilité le passage dans la classe supérieure d’un afflux
d’élèves qui, dans l’état antérieur, en auraient été empêchés.
Cela sans rien prévoir pour les aider à surmonter leurs diffi
cultés ni pour maîtriser celles qu’ils font surgir par leur pré
sence. Plus grave : l’écart entre les taux de représentation des
différentes catégories sociales d’origine, aux niveaux les plus
élevés de l’institution scolaire, ne s’est pas réduit. L’École conti
nue à exclure, mais elle maintient dans le système ceux quelle
exclut en les reléguant dans des filières dévalorisées et en les
renvoyant, à 16 ou 18 ans, avec les stigmates de l’échec.
— Quel est l'impact de la politique scolaire dans le monde
ouvrier ?
— Depuis trente ans, là comme chez les petits commerçants
ou en milieu rural, on a vu apparaître un conflit de généra
tions qui est, en fait, un conflit entre des générations scolaires,
c’est-à-dire entre ceux qui ont quitté la famille pour entrer
directement à l’usine (autour de 14 ans) et ceux qui sont pas
sés par un séjour prolongé à l’école. Les jeunes des cités, qui
ont toutes les propriétés des sous-prolétaires sans avenir et sans
projet d’avenir, mais modifiées par les aspirations ou les refus
que l’école développe en eux, sont en affinité avec les emplois
offerts par les entreprises de travail temporaire. Et la coupure
entre permanents et intérimaires divise profondément le
monde du travail, rendant difficile toute espèce d’action col
lective. D’autant que certains chefs d’entreprise tirent parti de
la soumission imposée par la peur du licenciement. Les formes
d’oppression qu’ils exercent marquent un retour aux pires
moments du capitalisme naissant.
2 5 0 - Notre État de misère
— Face à des explosions de violence comme celle de Vaux-en-
Velin, les médias ont-ils tort de chercher leurs « références » aux
États-Unis ?
— Certains actes de délinquance ou de vandalisme peuvent
être compris comme une forme larvée de guerre civile.
Cependant, les « banlieues » françaises sont loin d’avoir atteint
l’état des grands ghettos américains. Il faut lire les descrip
tions, très réalistes, que Loïc Wacquant et Philippe Bourgois
donnent de la vie quotidienne à Chicago ou à Harlem pour
découvrir, concrètement, les conséquences d’un retrait total de
l’État. Au nom du libéralisme, on a laissé s’installer, au cœur
de l’un des pays les plus développés de notre temps, une so
ciété sans précédent dans l’histoire, abandonnée à la loi de la
jungle ; l’Etat, qui a détruit tous les mécanismes et toutes les
structures (clans, familles, etc.) propres à limiter la violence,
laisse derrière lui, après son effondrement, comme aujour
d’hui dans Pex-Yougoslavie, la violence à l’état pur, la guerre
de tous contre tous, qui n’avait jamais existé que dans l’imagi
nation de Hobbes. Mieux que toutes les critiques théoriques,
la vision du centre dévasté des grandes villes américaines rap
pelle les limites du libéralisme sans limites.
— Comment concevez-vous le rôle de lÉtat ?
— On ne saurait se contenter de cette sorte d’État minimal
dont l’action se bornerait à la protection des droits naturels
des individus. Et pas davantage de l’éthique qui remplace les
vertus publiques par les intérêts privés des individus isolés. La
république idéale, selon Machiavel, est le régime dans lequel
les citoyens ont intérêt à la vertu. Je pourrais aussi bien citer
Kant - qu’invoquent si volontiers ceux qui se situent à l’op
posé du réalisme « sociologique » de Machiavel —lorsqu’il
disait en substance, dans « Le projet de paix perpétuelle », qu’il
faut organiser les intérêts égoïstes de telle manière qu’ils se
contrebalancent mutuellement dans leurs effets dévastateurs et
qu’un homme, lors même qu’il n’est pas un homme bon, soit
forcé à être un bon citoyen.
— Existe-t-il des exemples se rapprochant de cet idéal ?
— Les univers scientifiques. S’ils veulent y triompher, des
individus animés, comme tout le monde, par des pulsions, des
passions et des intérêts doivent le faire dans les formes. Ils ne
peuvent pas tuer leur rival ou l’abattre à coups de poing. Ils
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 5 1
doivent lui opposer une réfutation conforme au régime de
vérité en vigueur. L’objectif serait d’instituer dans les univers
bureaucratique et politique des régulations de ce type, capables
d’infliger une sanction immédiate à ceux qui transgressent les
règles. Les journalistes ont un rôle capital à jouer, qui va bien
au-delà de la dénonciation des « affaires », ainsi que les intel
lectuels, et plus particulièrement les chercheurs en sciences
sociales. À condition, bien sûr, que les uns et les autres soient
eux-mêmes soumis à des contrôles croisés ; à condition que le
recours à certains procédés comme la diffamation ou la dégra
dation d’autrui, si fréquents dans la critique, vaille à celui qui
y sacrifie d’être immédiatement déconsidéré. Une simple
déontologie n’y suffit pas - comme le croient les « comités
d’éthique ». Reste à inventer des mécanismes qui puissent s’im
poser avec une rigueur analogue à celle d’un ordre naturel.
— Et quant h la fonction de l’État ?
— Il n’est possible de la définir qu’en refusant l’alternative
ordinaire du libéralisme et du socialisme —l’un de ces dua
lismes funestes qui bloquent la pensée. Les deux systèmes, au
moins dans leur définition stricte et radicale, ont en commun
de réduire la complexité du monde social à sa dimension éco
nomique et de mettre le gouvernement au service de l’écono
mie. Il suffit de penser aux coûts sociaux et, en dernière ana
lyse, économiques des politiques inspirées par la considération
exclusive de la productivité et du profit économiques : on
mesure ainsi la mutilation mortelle que l’économisme fait
subir à une définition complète et complètement humaine des
pratiques. Le prix du chômage, de la misère, de l’exploitation,
de l’exclusion et de la déshumanisation se paie en souffrance,
mais aussi en violence, qui peut être dirigée contre les autres
et contre soi, avec l’alcoolisme, la drogue ou le suicide.
— Est-ce le sens de La Misère du monde ?
— Entre autres choses... Je crois en effet que si nos techno
crates prenaient l’habitude de faire entrer la souffrance, sous
toutes ses formes, avec toutes ses conséquences, économiques
ou non, dans les comptes de la nation, ils découvriraient que
les économies qu’ils croient réaliser sont souvent de forts mau
vais calculs.
252 - Notre État de misère
Pour des luttes
à l'échelle européene
Réinventer un intellectuel collectif
interna
D
a n s l a p e r s p e c t i v e d ’u n t r a v a i l c o l l e c t i f
tional, la revue Liber constitue une tentative de réactiver
au niveau européen la tradition de l intellectuel sur le modèle des
encyclopédistes du siècle des Lumières. Pierre Bourdieu avaitfor
mulé dès 198$ les prémisses de cette entreprise dans le cadre du
Collège des artistes et des savants européens, oü il avait envisagé
la création d ’une European review of books dans laquelle les
intellectuels pourraient faire valoir leurs normes spécifiques. La
première ambition de Liber, « revue internationale des livres »,
est de parvenir à diffuser auprès dun large public des œuvres lit
téraires, artistiques et scientifiques d ’avant-garde, se fixant
comme objectif de contrecarrer la fermeture de ces univers sur
eux-mêmes et d ’atténuer la coupure avec le grand public en
« surmontant les décalages temporels et les malentendus liés aux
barrières linguistiques, à la lenteur des traductions [...] et a
l’inertie des traditions scolaires1». Différentes initiatives sont en
visagées : généraliser les comptes rendus d ’ouvrages paraissant
dans d ’autres langues [lire p. 284], enquêter sur les particularismes
d’institutions nationales dans le cadre d ’une rubrique d ’ethno
graphie européenne —le service militaire en Suisse, les clubs an
glais, lespompiersfinlandais, etc.
D’abord paru sous la forme d ’un supplément au Frankfurter
Allgemeine Zeitung, à L’Indice, au Monde, à El Pals et au
Times Litterary Supplément, la première formule, qui fu t
adressée à près de deux millions de lecteurs, connaît cinq numé
ros, d ’octobre 1989 à décembre 1990. Devenue ensuite un supplé
ment aux Actes de la recherche jusquà sa clôture en 1999 2, la
revue affirme la continuité du projet par la nécessité d ’aller à
contre-courant « des croyances indiscutées des orthodoxies acadé
miques, si puissantes en ces temps de restauration 3».
1. Liber, octobre 1989, n° 1, p. 2.
2. Les document de présentation de la revue annoncent que « Liber.
Revue internationale des livres est parue dans une douzaine de langues
et de pays européens grâce aux efforts constants d'individus et d'institu
tions dévoués à la cause de l'internationalisme intellectuel ».
3. « Liber continue », Liber, septembre 1991, n° 7, p. 1.
Interventions, 1988-1995 - 253
La ligne éditoriale de Liber se singularise par la place accordée
aux artistes et écrivains dont les œuvres sontporteuses de critique
politique 4. La fin de l ’URSSla chute du Mur de Berlin et la
réunification allemande constituent alors les thèmesprivilégiés de
la revue : le philosophe allemand Jürgen Habermas analyse les
effets nuisibles du processus de réunification 5 ; Pierre Bourdieu
revient sur l’effondrement du soviétisme, sur la réalité du fonc
tionnement d’un régime initialementporteur d ’un projet émanci-
pateur et sur les «fausses alternatives » (socialisme contre libéra
lisme) utilisées h desfins de restauration politique [lire p. 267 &271].
Il s’agit d ’utiliser l’histoire, la sociologie et la littérature comme
instruments de la connaissance de soi afin de désarmer lespulsions
régressives qui sous-tendentparfois l ’action politique des artistes,
savants et philosophes. La socioanalyse collective que Pierre
Bourdieu appelle de ses vœux a pourfin de désarmer lespièges que
l’histoire a légué et sédimenté dans le langage courant : gagner des
marges de liberté en ouvrant la voie à un internationalisme réa
liste qui parvienne h surmonter les obstacles liés aux conflits
nationauxpassés et mettre en place des structures de communica
tion propres à favoriser l’instauration de L’universel.
Cette Realpolitik de la raison inspire l ’appel en faveur dun
« corporatisme de l ’universel », publié en conclusion des Règles de
l’art (1992) [lire p. 257-266]. Il s’agit pour Pierre Bourdieu de renfor
cer l’autonomie d ’un champ intellectuel qui s’est construit à la fin
du XIXe siècle contre les pouvoirs religieux, politiques et écono
miques et que menace l ’interpénétration accrue du monde de l’art
et de l’argent, le recours généralisé h des sponsorspourfinancer la
recherche universitaire, le poids croissant des contraintes commer
ciales sur les entreprises de production et de diffusion culturelles.
De nouvellesformes de lutte doivent donc être inventées, dont la
création d ’une « Internationale des intellectuels », à laquelle
Pierre Bourdieu va se consacrer dans la première moitié des
années 1990.
Instaurer un tel « contre-pouvoir critique » en organisant « une
solidarité concrète avec les écrivains menacés » et constituer « un
lieu de réflexion sur de nouvellesformes d ’engagement » : telfut
l’objet de l’appel prononcé à Strasbourg en novembre 1993, im-
4. Par exemple, Hans Haacke (avec qui Pierre Bourdieu publie Libre-
échange en 1994), qui intègre dans ses créations les conflits liés à l'em
prise du monde des affaires sur la société au travers notamment du
mécénat culturel.
5. « Une union sans valeurs », entretien avec Jürgen Habermas, Liber,
juin 1992, n° 10, p. 16-17.
254 - Pour des luttes à l'échelle européenne
puisépar Pierre Bourdieu et signéparJacques Derrida, Édouard
Glissant, Toni Morrisson, Susan Sontag et Salman Rushdie [lire p.
289]. En février 1994, ce dernier est porté à la présidence du
Parlement international des écrivains, qui se dote d'une instance
de délibération et d'exécution composée de cinquante membres.
Cettefondation s'accompagne dune charte définissant les prin
cipes, obligations etformes d'action de l'organisation : indépen
dance à l'égard des pouvoirs, reconnaissance de la diversité des
traditions historiques pour échapper au « prophétisme de la
vieille conscience universelle » dénonçant les « grands problèmes
de l'heure » définis par les médias, contributions anonymes et col
lectives, etc. —signalons la constitution d'un réseau international
de 400 villes-refuges réparties dans 34 États et l'organisation de
conférences de presse internationales sur le Rwanda, l'Algérie,
Sarajevo, le droit d'asile, etc.
Un projet ambitieux au sein duquel Pierre Bourdieu oppose
toutefois à la « figure de l'intellectuel commeporteur autoprocla-
mé de la conscience universelle" celle du rôle, quipeut être enten
du de façon très modeste, de fonctionnaire de l'humanité"
(Husserl) » 6.
6. « L'intellectuel dans la cité », entretien avec Florence Dutheil, Le
Monde, 5 novembre 1993.
Interventions, 1988-1995 - 255
MAI 1 9 8 9
Pour une Internationale
des intellectuels
e v o u d r a is pr o po se r un ensemble d’orientations pour
J une action collective des intellectuels européens en m’ap
puyant sur une analyse aussi réaliste que possible de ce qu’est
et de ce que peut être l’intellectuel.
L’intellectuel est un être paradoxal, que l’on ne peut pas pen
ser comme tel aussi longtemps qu’on l’appréhende au travers
de l’alternative classique de l’autonomie et de l’engagement, de
la culture pure et de la politique. Cela, parce qu’il s’est consti
tué, historiquement, dans etpar le dépassement de cette opposi
tion : les écrivains, les artistes et les savants se sont affirmés
comme intellectuels lorsque, au moment de l’affaire Dreyfus,
ils sont intervenus dans la vie politique en tant que tels, c’est-
à-dire avec une autorité spécifique fondée sur l’appartenance au
monde relativement autonome de l’art, de la science et de la lit
térature et sur toutes les valeurs associées à cette autonomie,
désintéressement, compétence, etc. L’intellectuel est un per
sonnage bi-dimensionnel : il n’existe et ne subsiste que pour
autant que, d’une part, existe et subsiste un monde intellectuel
autonome (c’est-à-dire indépendant des pouvoirs religieux,
politiques, économiques, etc.) dont il respecte les lois spéci
fiques, et que, d’autre part, l’autorité spécifique qui s’élabore
dans cet univers à la faveur de l’autonomie est engagée dans les
luttes politiques. Ainsi, loin qu’il existe, comme on le croit
d’ordinaire, une antinomie entre la recherche de l’autonomie
(qui caractérise l’art, la science ou la littérature que l’on dit
purs) et la recherche de l’efficacité politique, c’est en accroissant
leur autonomie —et, par là, entre autres choses, leur liberté de
critique à l’égard des pouvoirs - que les intellectuels peuvent
accroître l’efficacité d’une action politique dont les fins et les
moyens trouvent leur principe dans la logique spécifique du
champ de production culturelle.
Il faut et il suffit de répudier la vieille alternative que nous
avons tous dans l’esprit, et qui resurgit périodiquement dans
les débats littéraires, pour être en mesure de définir ce que
Conférence donnée à Turin en mai 1989,
parue dans Politis, n° 1,1992, p. 9-15.
pourraient être les grandes orientations d’une acüon collective
des intellectuels. Mais cette sorte d’expulsion des formes de
pensée que nous nous appliquons à nous-mêmes quand nous
nous prenons pour objet de pensée est formidablement diffi
cile. C’est pourquoi, avant d’énoncer ces orientations et pour
pouvoir le faire, il faut tenter d’expliciter aussi complètement
que possible l’inconscient —et en particulier les principes de
vision et de division tels que l’opposition entre l’art pur et Fart
engagé —qui s’est trouvé déposé, en chaque intellectuel, par
l’histoire même dont les intellectuels sont le produit. Contre
l’amnésie de la genèse, qui est au principe de toutes les formes
de l’illusion transcendantale, il n’est pas d’antidote plus effi
cace que la reconstruction de l’histoire oubliée ou refoulée qui
continue à fonctionner sous la forme paradoxale de ces formes
de pensée en apparence anhistoriques qui structurent notre
perception du monde et de nous-mêmes.
Histoire extraordinairement répétitive parce que le change
ment constant y revêt la forme d’un mouvement de balancier
entre les deux attitudes possibles à l’égard de la politique, l’en
gagement et la retraite (cela au moins jusqu’au dépassement de
l’opposition avec Zola et les dreyfusards). L’« engagement » des
« philosophes » que Voltaire, dans l’article du Dictionnairephi
losophique, intitulé « l’homme de lettres », oppose, en 1765, à
l’obscurantisme scolastique des Universités décadentes et des
Académies, « où l’on dit les choses à moitié », trouve son pro
longement dans la participation des « hommes de lettres » à la
Révolution française —même si, comme l’a montré Robert
Darnton, la « bohème littéraire » saisit dans les « désordres ■>
révolutionnaires l’occasion d’une revanche contre les plus
consacrés des continuateurs des « philosophes » 1.
Dans la période de restauration post-révolutionnaire, les
« hommes de lettres », parce qu’ils sont tenus pour respon
sables non seulement du mouvement des idées révolution
naires —au travers du rôle d'opinion makers que leur avait
conféré la multiplication des journaux dans la première phase
de la Révolution -, mais aussi des excès de la Terreur, sont
entourés de méfiance, voire de mépris, par la jeune génération
des années 1820 - et tout spécialement par les Romantiques
qui, dans la première phase du mouvement, reculent et refu
sent la prétention du « philosophe » à intervenir dans la vie
1. Robert Darnton, Bohême littéraire et révolution. Le monde des livres
au xviiP siècle, Seuil, Paris, 1983.
25 8 - Pour une Internationale des intellectuels
politique et à proposer une vision rationnelle du devenir his
torique. Mais, l’autonomie du champ intellectuel se trouvant
menacée par la politique réactionnaire de la Restauration, les
poètes romantiques, qui avaient été conduits à affirmer leur
désir d’autonomie dans une réhabilitation de la sensibilité et
du sentiment religieux contre la Raison et la critique des
dogmes, ne tardent pas à revendiquer la liberté pour l’écrivain
et le savant (notamment avec Michelet et Saint-Simon) et à
assumer en fait la fonction prophétique qui était celle du phi
losophe du xvine siècle.
Mais, nouveau mouvement de balancier, le romantisme
populiste qui semble s’être emparé de la quasi-totalité des écri
vains dans la période qui précède la révolution de 1848 ne sur
vit pas à l’échec du mouvement et à l’instauration du Second
Empire : l’effondrement des illusions que j’appellerai à dessein
quarante-huitardes (pour évoquer l’analogie avec les illusions
soixante-huitardes dont l’écroulement hante encore notre pré
sent) conduit à cet extraordinaire désenchantement, si vigou
reusement évoqué par Flaubert dans L’Êducation sentimentale,
qui fournit un terrain favorable à une nouvelle affirmation de
l’autonomie, radicalement élitiste cette fois, des intellectuels.
Les défenseurs de l’art pour l’art, tels Flaubert ou Théophile
Gautier, affirment l’autonomie de l’artiste en s’opposant aussi
bien à P« art social », et à la « bohème littéraire », qu’à l’art
bourgeois, subordonné, en matière d’art et aussi d’art de vivre,
aux normes de la clientèle bourgeoise. Ils s’opposent à ce nou
veau pouvoir naissant qu’est l’industrie culturelle en refusant
les servitudes de la « littérature industrielle » (sauf au titre de
substitut alimentaire de la rente, comme chez Gautier ou
Nerval). N’admettant d’autre jugement que celui de leurs
pairs, ils affirment la fermeture sur soi du champ littéraire
mais aussi le renoncement de l’écrivain à sortir de sa tour
d’ivoire pour exercer une forme quelconque de pouvoir (rom
pant en cela avec le poète vates à la Hugo ou le savant prophète
à la Michelet).
Par un paradoxe apparent, c’est seulement à la fin du siècle,
au moment où le champ littéraire, le champ artistique et le
champ scientifique accèdent à l’autonomie, que les agents les
plus autonomes de ces champs autonomes peuvent intervenir
dans le champ politique en tant qu’intellectuels —et non en
tant que producteurs culturels convertis en hommes poli
tiques, à la façon de Guizot ou de Lamartine —, c’est-à-dire
avec une autorité fondée sur l’autonomie du champ et toutes
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 5 9
les valeurs qui lui sont associées, pureté éthique, compétence,
etc. Concrètement, l’autorité proprement artistique ou scien
tifique s’affirme dans des actes politiques comme le
« J ’accuse » de Zola et les pétitions destinées à le soutenir. Ces
actes politiques d’un type nouveau tendent à maximiser les
deux dimensions constitutives de l’identité de l’intellectuel qui
s’invente à travers eux, la « pureté » et f « engagement », don
nant naissance à une politique de la pureté qui est l’antithèse
parfaite de la raison d’État. Ils impliquent en effet l’affirma
tion du droit de transgresser les valeurs les plus sacrées de la
collectivité - celles du patriotisme par exemple, avec l’appui
donné à l’article diffamatoire de Zola contre l’armée ou, beau
coup plus tard, pendant la guerre d’Algérie, l’appel au soutien
à l’ennemi -, au nom de valeurs transcendantes à celles de la
cité ou, si l’on veut, au nom d’une forme particulière d’uni-
versalisme éthique et scientifique qui peut servir de fonde
ment non seulement à une sorte de magistère moral mais aussi
à une mobilisation collective en vue d’un combat destiné à
promouvoir ces valeurs.
Il aurait suffi d’ajouter à cette évocation en survol des
grandes étapes de la genèse de la figure de l’intellectuel
quelques indications sur la politique culturelle de la
République de 1848 ou celle de la Commune pour dessiner le
tableau des rapports possibles entre les producteurs culturels
et les pouvoirs tels qu’on peut les observer soit dans l’histoire
d’un seul pays 2, soit, comme on pourrait le faire, dans l’es
pace politique actuel des États européens, de Thatcher à
Gorbatchev. L’histoire apporte un enseignement important :
nous sommes dans un jeu où tous les coups qui se jouent
aujourd’hui, ici ou là, ont déjà été joués —depuis le refus du
politique et le retour au religieux jusqu’à la résistance à l’ac
tion d’un pouvoir politique hostile à l’activité intellectuelle,
en passant par la révolte contre l’emprise de ce que certains
appellent aujourd’hui les médias ou l’abandon désabusé des
utopies révolutionnaires.
Mais le fait de se trouver ainsi en « fin de partie » ne conduit
pas nécessairement au désenchantement. Il est clair en effet
que l’intellectuel ne s’est pas institué une fois pour toutes et à
tout jamais avec Zola et que les détenteurs de capital culturel
peuvent toujours « régresser » vers l’une ou l’autre des posi
2. Lire Christophe Charle, Les Intellectuels en Europe au xtx? siècle : essai
d'histoire comparée, Seuil, « Points Histoire », Paris, 2001.
260 - Pour une Internationale des intellectuels
tions désignées par le pendule de l’histoire, c’est-à-dire vers le
rôle du poète, de l’ardste ou du savant « purs » ou vers le rôle
de Facteur politique, journaliste, homme politique, etc. En
outre, contrairement à ce que pourrait faire croire la vision
vaguement hégélienne de l’histoire intellectuelle que l’on
obtiendrait par l’accumulation de traits sélectionnés, la reven
dication de l’autonomie qui est inscrite dans l’existence même
d’un champ de production culturelle doit compter avec des
obstacles et des pouvoirs sans cesse renouvelés, qu’il s’agisse
des pouvoirs externes, comme ceux de l’Église, de l’État ou des
grandes entreprises économiques, ou des pouvoirs internes, et
en particulier ceux que donne le contrôle des instruments de
production et de diffusion spécifiques (presse, édition, radio,
télévision, etc.).
En tout cas, et contrairement aux apparences, les invariants,
qui sont le fondement de l’unité possible des intellectuels de
tous les pays, sont plus importants que les variations qui résul
tent de l’état des rapports présents et passés entre le champ
intellectuel et les pouvoirs politiques et des formes que revê
tent, en chaque pays, les mécanismes propres à entraver l’élan
des producteurs culturels vers l’autonomie. La même intention
d'autonomie peut en effet s’exprimer dans des prises de posi
tion opposées (laïques dans un cas, religieuses dans un autre)
selon la structure et l’histoire des pouvoirs contre lesquels elle
doit s’affirmer. Les intellectuels des différents pays doivent être
pleinement conscients de ce mécanisme s’ils veulent éviter de
se laisser diviser par des oppositions conjoncturelles et phéno
ménales qui ont pour principe le fait que la même volonté
d’émancipation se heurte à des obstacles différents. Je pourrais
prendre ici l’exemple des philosophes français et des philo
sophes allemands les plus en vue qui, parce qu’ils opposent le
même souci d’autonomie à des traditions historiques oppo
sées, s’opposent en apparence dans des rapports à la vérité et à
la raison apparemment inverses. Mais je pourrais prendre aussi
bien l’exemple d’un problème comme celui des sondages
d’opinion, où certains, en Occident, peuvent voir un instru
ment de domination, tandis que d’autres, dans les pays de
l’Est de l’Europe, peuvent y voir une conquête de la liberté.
Pour comprendre et maîtriser les oppositions qui risquent de
les diviser, les intellectuels des différents pays européens doi
vent avoir toujours à l’esprit la structure et l’histoire des pou
voirs contre lesquels ils doivent s’affirmer pour exister en tant
qu’intellectuels ; ils doivent par exemple savoir reconnaître
Interventions, 1988-1995 - 261
dans les propos de tel ou tel de leurs interlocuteurs —et, en par
ticulier, dans ce que ces propos peuvent avoir de déconcertant
ou de choquant —, l’effet de la distance historique et géogra
phique à des expériences de despotisme politique comme le
nazisme ou le stalinisme, ou à des mouvements politiques
ambigus comme les révoltes étudiantes de Mai 68, ou, dans
l’ordre des pouvoirs internes, l’effet de l’expérience présente et
passée de mondes intellectuels très inégalement soumis à la
censure ouverte ou larvée de la politique ou de l’économie, de
l’université ou de l’académie, etc. (Lorsque nous parlons en
tant qu’intellectuels, c’est-à-dire avec l’ambition de l’universel,
c’est, à chaque instant, l’inconscient historique inscrit dans
l’expérience d’un champ intellectuel singulier qui parle par
notre bouche. Il fut un temps où l’on parlait beaucoup de
communication des consciences. Je crois que nous sommes
très ordinairement voués à la communication, évidemment
malheureuse et imparfaite, des inconscients et que nous
n’avons quelque chance de parvenir à une véritable communi
cation des consciences qu’à condition d’objectiver et de maî
triser les inconscients historiques qui nous séparent, c’est-à-
dire les histoires spécifiques des univers intellectuels dont nos
catégories de perception et de pensée sont le produit.)
Je veux en venir maintenant à l’exposé des raisons particu
lières qui imposent aujourd’hui, avec une urgence spéciale,
une mobilisation des intellectuels et la création d’une véritable
Internationale des intellectuels attachée à défendre l’autonomie
du champ. Je ne crois pas sacrifier à une vision apocalyptique
de l’état du champ de production culturelle dans les différents
pays européens en disant que son autonomie est très forte
ment menacée ou, plus précisément, que des menaces d’une
espèce tout à fait nouvelle pèsent aujourd’hui sur son fonc
tionnement ; et que les intellectuels sont de plus en plus com
plètement exclus du débat public, à la fois parce qu’ils sont
moins enclins à y intervenir et parce que la possibilité d’y
intervenir efficacement leur est de moins en moins offerte.
Les menaces sur Vautonomie : l’interpénétration est de plus en
plus grande, dans les différents pays occidentaux, entre le
monde de l’art et le monde de l’argent. Je pense aux nouvelles
formes de mécénat, et aux nouvelles alliances qui s’instaurent
entre certaines entreprises économiques, souvent les plus
modernistes —comme, en Allemagne, Daimler-Benz ou les
banques —, et les producteurs culturels ; je pense aussi au
recours de plus en plus fréquent de la recherche universitaire à
262 - Pour une Internationale des intellectuels
des sponsors ou à la création d’enseignements directement
subordonnés à l’entreprise (comme, en Allemagne, les
Technologiezentren ou, en France, les écoles de commerce).
Mais l’emprise ou l’empire de l’économie sur la recherche
artistique ou scientifique s’exerce aussi à l’intérieur même du
champ à travers le contrôle des moyens de production et de
diffusion culturels, et même des instances de consécration. Les
producteurs attachés à de grandes bureaucraties culturelles
(journaux, radio, télévision, etc.) sont de plus en plus
contraints à accepter et à adopter des normes et des
contraintes (par exemple en matière de rythme de travail)
quils tendent plus ou moins inconsciemment à constituer en
mesure universelle de l’accomplissement intellectuel (je pense
par exemple aufast writing et aufast reading qui deviennent la
loi de la production et de la critique journalistiques). On peut
se demander si la division en deux marchés, qui est caractéris
tique des champs de production culturelle depuis le milieu du
XIXe siècle, avec d’un côté le champ restreint des producteurs
pour producteurs, et de l’autre le champ de grande production
et la « littérature industrielle », n’est pas menacée de dispari
tion, la logique de la production commerciale tendant de plus
en plus à s’imposer à la production d’avant-garde (à travers
notamment, dans le cas de la littérature, les contraintes qui
pèsent sur le marché des livres). Et il faudrait montrer aussi
comment le mécénat d’Etat qui permet apparemment
d'échapper aux contraintes immédiates du marché, impose, à
travers le mécanisme des commissions et des comités, une
véritable normalisation de la recherche, quelle soit scienti
fique ou artistique. Timeo Danaos, et donaferentes 3. Il faut tra
vailler à élever la conscience et la vigilance envers le cadeau
empoisonné que peut représenter toute espèce de mécénat.
Uexclusion hors du débat public : cette exclusion est le résul
tat de l’action conjuguée de plusieurs facteurs, dont certains
ressortissent à l’évolution interne de la production culturelle —
comme la spécialisation de plus en plus poussée qui porte les
chercheurs à s’interdire l’ambition totale de l’intellectuel à
l’ancienne - tandis que d’autres sont le résultat de l’emprise de
plus en plus grande d’une technocratie qui met les citoyens en
vacances en favorisant l’« irresponsabilité organisée », selon le
mot d’Ulrich Beck, et qui trouve une complicité immédiate
3. « Je crains les Danéens, même s'ils font des présents », Virgile,
Enéide, 11, v, 49. [nde]
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 6 3
dans une technocratie de communication, de plus en plus pré
sente, au travers des médias, dans l’univers même de la pro
duction culturelle. Sur le premier point, il faudrait développer
par exemple l’analyse de la production et de la reproduction
du pouvoir de ceux que l’on a appelés les « nucléocrates »,
c’est-à-dire ces membres de la noblesse d’État qui font l’objet
d’une délégation quasi inconditionnelle (il va de soi que, pour
comprendre la complicité tacite dont bénéficient, tout parti
culièrement en France, ces « nucléocrates », qui ne sont que la
limite de tous les technocrates, et de tous ceux notamment
qui, jusqu’au sein du parti socialiste aujourd’hui, tendent à
réduire la politique à un problème de gestion, il ne suffit pas
d’invoquer, comme le fait Ulrich Beck, la vertu dormitive
d’un discours d’expertise capable d’endormir la responsabi
lité : il faut prendre en compte, comme je l’ai fait dans La
Noblesse d ’État, toute la logique d’un système scolaire qui
confère à ses élus une légitimité sans précédent historique).
La grande technocratie trouve une complicité immédiate
dans la nouvelle technocratie de la communication, ensemble
de professionnels de l’art de communiquer qui monopolisent
l’accès aux instruments de communication et qui, n’ayant que
très peu de choses à communiquer, instaurent le vide du ron
ron médiatique au cœur de l’appareil de communication. Les
intellectuels organiques de la technocratie monopolisent le
débat public au détriment des professionnels de la politique
(parlementaires, syndicalistes, etc.) ; au détriment des intellec
tuels qui sont soumis, jusque dans leur univers propre, à des
sortes de putsch spécifiques —ce qu’on appelle des « coups
médiatiques » —comme les enquêtes journalistiques visant à
produire des classements manipulés, ou les innombrables pal
marès que les journaux publient à l’occasion des anniversaires,
etc., ou encore les véritables campagnes de presse visant à
accréditer ou discréditer des auteurs, des œuvres ou des écoles.
On a pu montrer que, de plus en plus, une manifestation
politique réussie est une manifestation qui a réussi à se rendre
visible, manifeste, aux journaux et surtout à la télévision, donc
à imposer aux médias qui font sa réussite l’idée quelle est
réussie —de là le fait que les formes les plus sophistiquées de
manifestation sont orientées souvent avec l’aide de conseillers
en communication, vers les médias qui doivent en rendre
compte 4. De la même façon, une part de plus en plus impor
4. Lire Patrick Champagne, Faire l'opinion, Minuit, Paris, 1990.
2 6 4 - Pour une Internationale des intellectuels
tante de la production culturelle, lorsqu’elle n’est pas le pro
duit de gens qui travaillent dans les médias et dont la signa
ture est sollicitée parce quils sont assurés d’avoir l’appui des
médias, est définie dans sa date de parution, son titre, son for
mat, son volume, son contenu et son style de manière à com
bler les attentes des journalistes qui la feront en parlant d’elle.
Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il existe une littérature com
merciale et que les nécessités du commerce s’imposent au sein
du champ culturel. Mais l’emprise des détenteurs du pouvoir
sur les instruments de circulation —et, par là, au moins pour
une part, de consécration - n’a sans doute jamais été aussi
étendue et aussi profonde ; et la frontière jamais aussi
brouillée entre l’ouvrage d’avant-garde et le best-seller. Ce
brouillage des frontières auquel les producteurs médiatiques
sont spontanément inclinés (comme en témoigne le fait que
les palmarès journalistiques mêlent toujours les producteurs
les plus autonomes et les plus hétéronomes, Claude Lévi-
Strauss et Bernard-Henri Lévy) constitue sans doute la pire
menace pour l’autonomie de la production culturelle. Le pro
ducteur hétéronome, celui que l’on appelle le Puttologo, sur
tout lorsqu’il va sur le terrain de la politique mais sans l’auto
rité et l’autonomie que donne la compétence spécifique, est
sans doute le cheval de Troie à travers lequel l’hétéronomie
pénètre dans le champ de production culturelle. La condam
nation que l’on peut porter contre les doxosophes - savants
apparents et savants de l’apparence, comme disait Platon —est
impliquée dans l’idée que la force spécifique de l’intellectuel,
même en politique, repose sur l’autonomie que donne la
capacité de répondre aux exigences internes du champ. Le
jdanovisme, qui fleurit toujours parmi les auteurs ratés, n’est
qu’une attestation parmi d’autres que l’hétéronomie advient
toujours dans un champ à travers les producteurs les moins
capables de réussir selon les normes du champ.
La nature paradoxale, en apparence contradictoire, de l’in
tellectuel, fait que toute action politique visant à renforcer l’ef
ficacité politique des intellectuels est vouée à se donner des
mots d’ordre d’apparence contradictoire : d’un côté, renforcer
l’autonomie, notamment en renforçant la coupure avec les
intellectuels hétéronomes, et en combattant pour assurer aux
producteurs culturels les conditions économiques et sociales
de l’autonomie (et d’abord en matière de publication et d’éva
luation des produits de l’activité intellectuelle) ; d’un autre
côté, arracher les producteurs culturels à la tentation de la tour
Interventions, 1988-1995 - 265
d’ivoire en les encourageant à lutter au moins pour prendre le
pouvoir sur les instruments de production et de consécration
intellectuelles et à entrer dans le siècle pour y affirmer les
valeurs associées à leur autonomie.
Cette lutte ne peut être que collective parce qu’une partie
des pouvoirs auxquels les intellectuels sont soumis doivent
leur efficacité au fait que les intellectuels les affrontent en
ordre dispersé, et dans la concurrence. Et aussi parce que les
tentatives de mobilisation seront toujours suspectes, et vouées
à l’échec, aussi longtemps quelles seront soupçonnées d’être
mises au service des luttes pour le leadership d’un intellectuel
ou d’un groupe d’intellectuels. Elle n’est possible que si, sacri
fiant une fois pour toutes le mythe de l’« intellectuel orga
nique », les producteurs culturels acceptent de travailler col
lectivement à la défense de leurs intérêts propres : ce qui peut
les conduire, dans le cadre de l’Europe naissante, à s’affirmer
comme un pouvoir de critique et de surveillance, voire de pro
position, face aux technocrates ou, par une ambition à la fois
plus haute et plus réaliste, à s’engager dans une action ration
nelle de défense des conditions économiques et sociales de
l’autonomie de ces univers sociaux privilégiés où se produisent
et se reproduisent les instruments matériels et intellectuels de
ce que nous appelons la Raison. Cette Realpolitik de la Raison
sera sans nul doute exposée au soupçon de corporatisme. Mais
il lui appartiendra de montrer, par les fins au service desquels
elle mettra les moyens, durement conquis, de son autonomie,
qu’il s’agit d’un corporatisme de luniversel
266 - Pour une Internationale des intellectuels
DÉCEMBRE 19 8 9
L'histoire se lève à l'Est
Pour une politique de la vérité. Ni Staline ni Thatcher
ous a v o n s l o n g t e m p s c r u que nous étions parvenus à
N la fin de l’histoire. Le mouvement social qui, pendant
tout le x d ^ siècle et la première moitié du XXe, avait porté l’es
pérance des hommes, s’était anéanti peu à peu dans les échecs
et les horreurs d’une tyrannie bureaucratique. Le monde avait
l’âge de Brejnev. Là où l’on avait voulu voir une société sans
classe s’était instaurée une société de caste. Une oligarchie to
talement fermée sur ses privilèges pouvait trouver dans le
double langage que lui assurait le monopole usurpé d’une rhé
torique révolutionnaire le moyen de masquer et de se masquer
le mur d’incompréhension qui la séparait des citoyens ordi
naires. La destinée tragique de cet univers sans au-delà histo
rique pesait comme un couvercle sur l’humanité progressiste
tout entière. Et pas seulement parce que ce socialisme à visage
inhumain fournissait aux conservateurs de tous les pays la
meilleure des justifications du statu quo.
Nous venons d’assister à la fin d’une dictature ; mais qui
n’était pas, quoi qu’on en dise, une dictature comme les autres.
Elle s’est instaurée et exercée au nom du peuple, et elle a été
abattue par le peuple ; au nom de la vérité, et elle a été abattue
au nom de la vérité ; au nom de la liberté et de l’égalité, et elle
a été abattue au nom de la liberté et de l’égalité. Formidable
célébration de la Révolution de 1789 ! Cette révolution contre
les crimes commis au nom de la Révolution n’est pas, pour une
fois, contre-révolutionnaire. La collision des mots, liberté
contre liberté, vérité contre vérité, égalité contre égalité, pour
rait conduire, au terme d’une formidable dévaluation séman
tique, au nihilisme. Or que font-ils, sous nos yeux, ces peuples
qui ont été brimés, opprimés, emprisonnés, embastillés au nom
de ces mots réduits à l’état de mots d’ordre, au nom de la véri
té convertie en mensonge d’État, sinon mettre en œuvre le
programme du poète : « Donner un sens plus pur aux mots de
la tribu. » Il est naturel que le poète, l’écrivain, l’intellectuel,
qu’il ait nom Mircea Dinescu, Vaclav Havel ou Christoph
Paru dans Liber, décembre 1989, n° 2, p. 3.
Hein, retrouve son rôle originaire de porte-parole du groupe
ou, plus modestement, d’écrivain public. Il est en effet celui
qui enseigne que les grands mots où sont déposés les rêves ou
les idéaux de l’humanité sortent plus purs et plus forts du
doute radical auquel les a soumis l’histoire ; en se dressant
pour les défendre contre l’abus de langage qui est toujours gros
d’un abus de pouvoir, il rappelle que la politique de la vérité
est sans doute plus réaliste, même en politique, que toutes les
formes de Realpolitik
C’est pourquoi tous les intellectuels de tous les pays doivent
aujourd’hui s’organiser pour continuer la lutte ainsi engagée.
C’en est fini de « l’intellectuel organique » qui se croyait
contraint de plier sa raison aux verdicts de la raison d’État, ou
du « compagnon de route » à la manière de Sartre qui, pour
effacer son « péché originel », s’efforçait de « s’abêtir » pour se
mettre au rang des « penseurs » de parti. Il n y a pas de com
promis en matière de vérité. Qu’on ne vienne pas nous dire
qu’il faut préparer, pour 1992, un « marché commun de l’es
prit ». La culture dont l’Europe a besoin, pour elle et pour le
monde, et en particulier le tiers état du monde, ne sortira pas
d’une négociation d’experts ou d’une confrontation de tech
nocrates. Il s’agit de travailler à faire de l’usage rigoureux de la
raison, donc du langage, une vertu politique, la première des
vertus politiques ; donc de donner aux intellectuels le seul
pouvoir qu’ils soient en droit et en devoir de revendiquer, celui
d’exercer une vigilance incessante et efficace contre les abus de
mots, et surtout de grands mots.
L’élan révolutionnaire que les peuples de l’Est viennent d’in
suffler dans l’histoire alanguie de l’Europe est à prendre. Tous
les professionnels du discours politique vont tâcher de s’en
emparer, pour le détourner à leur profit. Ils vont revenir avec
leurs fausses alternatives, Staline ou Thatcher, socialisme ou
libéralisme, Karl Marx ou Milton Friedmann, Moscou ou
Chicago, État ou marché, planification ou laissez-faire,
cachant que derrière chacun de ces mots ils cachent leurs inté
rêts, leurs fantasmes ou, tout simplement, leur incapacité de
penser librement. Ils vont essayer de relancer le pendule, qui
renvoie indéfiniment d’une absurdité économique et politique
dans une autre. Et la collusion des adversaires complices ren
dra difficile la découverte de ce point supérieur, qui n’est ni un
juste milieu ni, comme le prétendaient les idéologues de la
révolution, une « troisième voie ». Ceux qui ont découvert les
idéaux de vérité, de liberté, ou même d’égalité et de fraternité
2 6 8 - L'histoire se lève à l'Est
contre les détournements pervers qu en ont fait et en font les
noblesses d’État « socialistes » sont les mieux placés, para
doxalement, pour nous réapprendre à nous libérer des mots et
des modes de pensée qu ont déposés dans notre inconscient les
maîtres à penser mégalomanes et les ingénieurs irresponsables
qui sont toujours prêts à sacrifier des peuples sur l’autel de
leurs motions ou de leurs équations.
Mais il faut aussi empêcher à tout prix les manipulateurs de
phobies et de fantasmes de réveiller les anciennes épouvantes,
de s’appuyer sur les vieilles culpabilités, si faciles à inverser en
auto-affirmations perverses, et désespérées, de jouer à tous ces
«jeux à faire peur » qui, comme chez les enfants, risquent tou
jours de conduire à de vraies terreurs. Il faut au contraire se
réjouir que la puissante et pesante Allemagne, de plus en plus
inclinée à s’endormir, malgré l’aiguillon des mouvements
alternatifs, sur le mol oreiller de sa réussite économique, se
trouve placée au centre de l’épreuve de vérité, au cœur de la
confrontation pratique entre les réalités du « paradis capita
liste », simple inversion de l’ancien mirage oriental, et les aspi
rations ou les exigences qu’ont laissées dans les esprits de ses
ressortissants orientaux la rhétorique socialiste et surtout,
peut-être, la révolte quotidienne contre les privilèges négateurs
des idéaux proclamés.
Ainsi l’histoire ne s’est pas vraiment arrêtée, au cours des
années 1930, à Moscou. Et les revendications, et les espé
rances dont le nouveau mouvement révolutionnaire est por
teur et surtout les formidables contradictions que nous a
léguées ce temps mort apparent de l’histoire, peuvent, si
nous savons les affronter sans nous payer de mots, être au
principe d’une remise en mouvement d’une pensée et d’une
politique libératrices.
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 6 9
LE LANGAGE POLITIQUE
DES RÉVOLUTIONS CONSERVATRICES
Quatrième de couverture de L'Ontologiepolitique
de Martin Heidegger, Minuit, Paris, 1988
« Le discours philosophique, comme toute autre forme
d’expression, est le résultat d’une transaction entre une
intention expressive et la censure exercée par l’univers
social dans lequel elle doit se produire. Ainsi, pour com
prendre l’œuvre de Heidegger dans sa vérité inséparable
ment philosophique et politique, il faut refaire le travail
d’euphémisation qui lui permet de dévoiler en les voilant
des pulsions ou phantasmes politiques. Il faut analyser la
logique du double sens et du sous-entendu qui permet à
des mots du langage ordinaire de fonctionner simultané
ment dans deux registres savamment unis et séparés.
Mettre en forme philosophique, c est mettre des formes
politiquement : c’est présenter sous une forme philoso
phiquement acceptable, en les rendant méconnaissables,
les thèmes fondamentaux de la pensée des “révolution
naires conservateurs”. C’est donc à condition de recons
truire les différentes variantes de la vision du monde qui
s’exprime crûment chez les essayistes de l’Allemagne de
Weimar et la logique inséparablement intellectuelle et
sociale du champ philosophique qui est le véritable opé
rateur de transmutation de l’humeur Vôlkisch1 en philo
sophie existentielle, que l’on peut comprendre l’ontologie
politique de Martin Heidegger sans opérer les clivages
trop commodes entre le texte et le contexte, ou entre le
recteur nazi et le "berger de l’Être”. »
1. Adjectif abondamment utilisé dans la propagande nationale-
socialiste, « Vôlkisch » renvoie à une exaltation du « peuple »
allemand dans sa composante « raciale ». [nde]
2 7 0 - Les murs mentaux
OCTOBRE I 9 9 2
Les murs mentaux
otre épo q u e est celle des illusions per d ues . N ous
N sommes obligés à une sorte de doute radical. En ce sens,
nous sommes dans une période faste, et tout particulièrement
ici, à Berlin. Que pouvons-nous faire ? Quelle tâche, quelle
mission pouvons-nous nous assigner en tant que philosophes,
sociologues, écrivains, artistes ? Quelle tâche réaliste, c’est-à-
dire réalisable collectivement ?
Premier objectif d’un programme modeste de travail intellec
tuel, soumettre le langage politique, et tout particulièrement
les mots désignant des collectifs (peuple, nation, national, etc.)
à une critique radicale. Comme je l’ai montré à propos de
Heidegger, notre langage ordinaire et, plus encore, le langage
dit savant est gros d’une ontologiepolitique. Dans le passé, ceux
qui prétendaient à une vision critique du monde social, depuis
les marxistes jusqu’à l’École de Francfort, étaient parmi les
plus gros producteurs de concepts chargés d’ontologie poli
tique. Il faut que désormais la critique s’applique d’abord aux
mots de la critique. C’est ce que j’appelle le principe de réflexi
vité. II ne faut pas entendre par là une exhortation au simple
retour réflexif du sujet connaissant sur lui-même dans la tra
dition de la philosophie du sujet. Il s’agit d’une véritable
socioanalyse qui ne peut être que collective. La vie intellectuelle
(et sans doute aussi la vie politique) serait profondément chan
gée si chaque locuteur, moi-même en ce moment, chacun de
ceux qui parleront cet après-midi, se sentait sans cesse exposé à
une critique visant à saisir non seulement les raisons de son dis
cours mais aussi les causes possibles, les déterminants sociaux
inconscients, les dispositions et les intérêts liés à l’occupation
d’une position particulière dans le monde social et, plus parti
culièrement, s’agissant d’intellectuels, dans le monde universi
taire ou intellectuel.
11 faut s’arrêter à ce point. On m’accusera sans doute de
sociologisme, de réductionnisme, et on me tiendra pour cou
pable d’abaisser la raison. Je l’ai dit et redit cent fois, contre
toutes les formes de I’absolutisme rationaliste - dont le repré
Conférence donnée à l'Institut français de Berlin le 2 octobre 1992
dans le cadre d'une réunion de l'association des Amis de Liber,
parue dans le numéro spécial du Liber de janvier 1993, p. 2-4.
sentant le plus éclairé est aujourd’hui Jürgen Habermas —, la
raison est de part en part historique et nous ne pouvons que
travailler à créer les conditions historiques dans lesquelles elle
peut se déployer. C’est ce que j’appelle la Realpolitik de la rai
son. Combattre pour la raison, pour la communication non
distordue qui rend possible l’échange rationnel d’arguments,
etc., c’est combattre, très concrètement, contre toutes les
formes de violence, et d’abord de violence symbolique. Nous
devons travailler résolument, collectivement, à porter au jour
les mécanismes de cette violence insidieuse, qui s’exerce à tra
vers la concurrence pour des postes, des honneurs, des titres,
et qui se donne à observer de manière particulièrement claire,
ici même, en ce moment, dans ce pays.
Je pense que l’arme par excellence de la réflexivité critique est
l’analyse historique : paradoxalement, l’historicisation métho
dique des instruments de la pensée rationnelle (catégories de
pensée, principes de classification, concepts, etc.) est un des
moyens les plus puissants de les arracher à l’histoire. Popper
parlait, bien imprudemment, de misère de l’historicisme ; je
suis de plus en plus convaincu qu’il faut parler de misère de
lanhistorisme : nombre de nos débats théoriques les plus purs
n’existent et ne subsistent que parce qu’ils opposent des
notions déshistoricisées, produits de la transfiguration de
constructions historiques en essences transhistoriques.
Je vous parais sans doute abstrait. Je crains de vous paraître
trop concret ou même un peu terre à terre si je transpose ces
réflexions sur le terrain de la pratique quotidienne, en usant de
la liberté —ou de l’irresponsabilité —que me confère mon sta
tut d’étranger, qui m’expose à la naïveté et à l’arrogance pré
tentieuse et antipathique du donneur de leçons. Ainsi, par
exemple, l’usage que certains font de la référence au passé,
notamment dans les débats à propos des intellectuels de l’an
cienne Allemagne de l’Est, est une parfaite illustration de tout
ce que met au jour la sociologie des intellectuels, souvent taxée
de pessimisme historiciste : comment ne pas voir le rôle des
intérêts spécifiques dans les pratiques et les discours de tous
ceux qui font un usage jdanovien (ou maccarthyste) de la
dénonciation du jdanovisme pour s’emparer des postes de
l’Est, reproduisant ainsi ce qu’ils dénoncent ?
Les crises révolutionnaires donnent souvent le spectacle de
semblables chassés-croisés de la mauvaise foi (au sens sartrien
de self-deceptiori). Il faut relire Robert Darnton sur le rôle des
intellectuels mineurs dans la Révolution française. Et ceux qui
272 - Les murs mentaux
s’empressent aujourd’hui de juger et de condamner sans com
prendre devraient relire aussi ce que l’historien américain écri
vait, tout récemment, sur les mécanismes de la censure dans
l’Allemagne de l’Est ; et méditer la phrase par laquelle il
conclut son évocation de la rencontre avec deux « censeurs »
de la RD A : « Mais j’étais aussi très conscient que rien n’était
simple dans ce monde étrange situé de l’autre côté du mur. »
(J’aurais pu citer aussi bien le petit livre, Peurs totales, où
Bohumil Hrabal raconte, avec beaucoup de lucidité et de cou
rage, ses rencontres avec ses censeurs.) Les armes de l’analyse
scientifique, qui saisit des invariants transhistoriques, sont
indispensables pour échapper à la logique de la dénonciation
qui fait l’économie du travail nécessaire pour comprendre les
conduites en les rapportant aux conditions sociales qui les ren
dent possibles et parfois inévitables.
Peut-être me taxerez-vous de scientisme, mais j’aimerais être
ici, à Berlin, pour participer à une analyse rigoureuse et, par là,
libératrice, de la situation quasi expérimentale qui s’offre à qui
veut étudier les variations des conduites et des stratégies en
fonction de différentes variables sociales telles que l’apparte
nance nationale (Est/Ouest), la discipline, l’âge, le statut. Non
pour distribuer les blâmes et les éloges, dans la logique du pro
cès à laquelle s’abandonnent si souvent les historiens. Mais
pour comprendre, pour rendre raison, et rappeler à ceux qui
jugent et condamnent, que ceux qu’ils condamnent sont leurs
pareils, mais leurs pareils à l’histoire près, c’est-à-dire ce qu’ils
auraient pu être s’ils avaient été soumis aux mêmes conditions.
On comprend pourquoi il faut historiciser. Je fais partie de
ceux qui, en France, étaient scandalisés lorsqu ils entendaient
les pacifistes allemands crier « plutôt rouge que mort », et je
me suis battu de mon mieux, avec beaucoup d’autres, pour
briser l’isolement symbolique des intellectuels des pays de
l’Est. Je n’en suis que plus libre pour juger un peu sévèrement
ceux qui jugent si sévèrement ceux qui n’ont pas eu d’autre
choix que d’être rouges plutôt que morts.
Les Allemands ont affronté avec beaucoup de courage —
peut-être n avaient-ils pas d’autre choix —leur passé histo
rique. Et on ne compte pas les travaux qui mettent au jour les
mécanismes historiques qui ont conduit à l’horreur histo
rique. Nous devons aujourd’hui affronter, avec la même intré
pidité, le passé et le présent. Il ne s’agit plus de penser le tout
ni de tout penser —mais de penser sans cesse les limites de la
pensée. Plus que jamais, la sociologie critique des intellectuels
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 7 3
est le préalable à toute recherche et toute action politique des
intellectuels. Seuls des intellectuels sans illusions sur les intel
lectuels peuvent entreprendre une action intellectuelle « res
ponsable » et efficace.
Nous devons poursuivre et généraliser le travail d’anamnèse
historique. Pour éviter d’être les marionnettes du passé, cest-
à-dire de l’inconscient (Durkheim disait que « l’inconscient,
c’est l’histoire »), nous devons nous réapproprier ce passé. La
rhétorique unitaire tend à masquer que le mur a cessé d’exis
ter comme réalité physique et politique, mais qu’il continue
d’exister dans les cerveaux comme principe de vision et de divi
sion. J ’avais dit, en 1989, dans un entretien donné au Spiegel
(qui, sans doute parce qu’il a paru trop pessimiste, dans l’eu
phorie de la réunification, n’a pas été publié alors —mais qui
l’a été depuis), que, comme la Vendée, toujours séparée du
reste de la France, deux siècles après la Révolution française,
par une frontière invisible, les deux Allemagnes resteraient
durablement séparées. On peut voir aujourd’hui, au deuxième
anniversaire de la réunification, que les habitus peuvent sur
vivre durablement à leurs conditions sociales de production.
Surtout quand ils trouvent des renforcements dans les condi
tions objectives (avec, pêle-mêle, le chômage, le mépris des
« Occidentaux », X A bw icklungetc.).
Cela dit, il ne faudrait pas que pour abattre ce mur mental,
on vienne à en restaurer d’autres. Je pense à tous ces murs his
toriques, souvent édifiés par les intellectuels, et tout spéciale
ment « l’intelligentsia prolétaroïde », la classe dangereuse par
excellence, qui ont séparé les nations, ces « communautés ima
ginaires » qui finissent par devenir bien réelles 2. Ici encore,
l’arme la plus efficace contre cette forme dejfétichisme qu’est le
nationalisme est l’histoire, mais une histoire critique (critique
étant pris au sens de l’École de Francfort mais aussi au sens
kantien), c’est-à-dire une histoire réflexive qui se prend elle-
même pour objet et soumet à l’anamnèse historique l’histoire
célébratrice, et constructrice de fétiches (je pense en particulier
à l’histoire de la littérature en sa forme traditionnelle, qui est
un des fondements du culte national et nationaliste et de l’im
position de la croyance dans l’« identité nationale » ; mais on
1. Depuis l'effondrement de la République démocratique allemande, le
terme « Abwicklung » désigne le démantèlement et la liquidation de l'État
socialiste, [nde]
2. Lire Benedict Anderson, L'Imaginaire national, La Découverte, Paris,
1996.
2 7 4 - Les murs mentaux
pourrait en dire autant, ou presque, de l’histoire des autres arts
et même de l’histoire de la philosophie).
À cette histoire créatrice de fétiches, il faut substituer une
histoire orientée vers la recherche de ces transcendantaux histo
riques que sont les catégories historiques de l’entendement —il*
faut ici réconcilier, et c’est difficile moins pour des raisons
théoriques que pour des raisons sociales, la tradition durkhei-
mienne et la tradition kantienne, représentée notamment par
Cassirer. On pourrait ainsi montrer que l’opposition histo
rique entre la France et l’Allemagne a servi de base (incons
ciente, refoulée) à un certain nombre de grandes alternatives
(par exemple culture/civilisation) qui n ont defondement qu his
torique et qu’il faut défétichiser ou, ce qui revient au même,
dénaturaliser. Je prendrai ici l’exemple d’une des oppositions
les plus centrales —au moins à mes yeux —, celle qui sépare
Fimpérialisme de l’universel, issu des philosophes de
\Aufklàrung 3 et de la Révolution française, et le nationalpopu
lisme, associé pour moi au nom de Herder, mais présent dans
toute une tradition littéraire et philosophique allemande, jus
qu’à Heidegger. Il est important de voir que la pensée de
Herder, et plus généralement la pensée h la Herder, est, comme
beaucoup de pensées conservatrices (par exemple celle de
Burke), une réaction à la pensée à la française dans ce qu elle a
de « révolutionnaire », de progressiste, d’universel, mais aussi
une réaction (pas nécessairement réactionnaire) contre un
impérialisme ou un nationalisme qui (comme on le voit mieux
dans les entreprises coloniales de la France) invoque l’universel
(les droits de l’homme, etc.) pour s’imposer. Il y a quelque
chose d’un peu inquiétant (au moins pour moi) dans la pen
sée de type herderien et dans les notions comme « esprit du
peuple », « âme du peuple », qui fondent une sorte d’organi-
cisme anti-universaliste, ou dans l’exaltation du langage
comme condensé de l’expérience et de l’authenticité des
nations, donc comme fondement possible des revendications
nationales ou des annexions nationalistes. Et, sans conférer à la
clarification scientifique et à la prise de conscience une effica
cité quelles n’ont sans doute pas, on peut espérer que si les
Allemands prenaient conscience et de l’ambiguïté de la tradi
tion herderienne qui se réaffirme périodiquement et du fait
3. Nom allemand pour les Lumières, l'Aufklârung désigne un processus
d'affranchissement des hommes par rapport à un « état de tutelle »
(Kant). [nde]
Interventions, 1988-1995 - 275
quelle est fondée dans l’ambiguïté de YAufklàrung à la fran
çaise - ambiguïté qui échappe aussi bien à ses défenseurs qu à
ses adversaires -, ils seraient sans doute moins inquiétants et
pour eux-mêmes et pour les autres. Et de même les intellec
tuels français donneraient toute sa force à leur universalisme
s’ils savaient le dépouiller de tout le substrat inconscient de
particularisme, voire de nationalisme plus ou moins sublimé,
qui fait par exemple l’ambiguïté de leur adhésion actuelle à la
construction de l’Europe. (Ces considérations un peu abs
traites sont au fondement de la revue Liber, et, plus particuliè
rement, de la rubrique intitulée « Ethnographie européenne »,
où sont publiés des textes visant à porter à l’état explicite cer
taines des traditions ou des présupposés constitutifs des
inconscients nationaux, cest-à-dire ces particularités ou ces
particularismes nés de l’histoire que l’on impute souvent à des
sortes de natures, les « caractères nationaux ».)
C’est à condition, donc, de travailler sans cesse à cette explo
ration historique de leur inconscient historique que les artistes,
les écrivains et les savants pourront entrer sans danger ni pour
eux-mêmes ni pour les autres dans le combat pour lequel ils
sont le mieux armés, la lutte symbolique contre la violence
symbolique. Il leur appartient en effet de forger des instru
ments de défense et de critique contre toutes les formes de
pouvoir symbolique qui ont connu un formidable développe
ment, tant dans l’univers économique que dans le monde poli
tique - au point que la pensée critique est sans doute en retard
de plusieurs guerres. Et de donner une force symbolique à la
critique de la violence symbolique (en prenant appui pour cela
sur des artistes qui, comme Hans Haacke, savent mettre toutes
les ressources de l’invention artistique au service d’actions de
dévoilement). Cela notamment en se donnant pour mission,
sans recréer le mythe de l’intellectuel organique, d’agir en écri
vains publics et de faire accéder à l’espace public les discours
privés de ceux qui sont privés de discours public.
J*ai parlé en commençant de programme modeste. La pre-
mière condition, d’une action réaliste est la connaissance de ses
propres limites. Les intellectuels peuvent représenter une force
incontestable, un pouvoir critique, un contre-pouvoir, à
condition qu’ils luttent collectivement pour s’assurer le
contrôle de leurs instruments de production (contre les pou
voirs économiques et politiques) et de l’ évaluation de \c u b
produits ^contre le ^oumalismë). C’ est ici que \a solidanw
276 - Les murs mentaux
internationale, fondée sur la construction d’instruments trans
nationaux d’échange et de communication, peut jouer un rôle
décisif en libérant les producteurs culturels des effets négatifs
associés à la fermeture des champs culturels et linguistiques
nationaux et aux effets de domination exercés par les pouvoirs
politiques, économiques ou culturels (universitaires notam
ment) à base nationale. On sait par expérience que les intel
lectuels libres ont souvent trouvé refuge à l’étranger, aux Pays-
Bas au temps de l’absolutisme, en France, où nombre de mou
vements d’avant-garde, littéraires ou artistiques autant que
politiques du XIXe siècle ont pris leur naissance, en Angleterre
ou aux États-Unis lors de la montée du nazisme. L’étranger est
souvent le lieu de la liberté, de la dissidence, de la rupture et
c’est en luttant pour l’unification du champ intellectuel mon
dial et pour la levée de tous les obstacles à la circulation inter
nationale des producteurs culturels et de leurs produits que les
intellectuels peuvent le mieux contribuer au progrès de la
liberté et de la raison.
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -2 7 7
Revue internationale
des livres
poésie
cfumur
Écosse.
înctonce
un nationalisme cosmopolite ?
PiERH
EBtXJRDttUtrKhîhDïXON
Une double cosmogonie flottonofe
M a rin Q tALMESS
Les ambiguïtés du reot des angines
A n gé la McROba,c
Wet. wet we'
K G ustav Kiau =
JPiW Glasgow.
AJaxtoif Gray, Tom ieorwfd jtimes Keimon
E mmanuel T fi.uer
TheJésus And Mary Q x m
rapide poruait d'an grautw de rode écossais
Tom N airh
La société civils : un mythe écossais
Edwin Morgan
kÉtal de rêve ». paradis perdu ou peys rêvé
Kilts, clans et bagptpes ; l'imentior,
d’une tradition tt authentique »
KetthD sxon
Lu littéivture écossaise du X X e sÆde
Jagoe Kay
f/e Tcld Us He Wanted a 3,'od; Coffm
et la librairie europeenne
Revue internationale des livr
24 n°27
Octobre
1995
Critique autrichWina d* la nü»on germanique
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t r populisme deJôrght^-j-
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Lu[gi Rcitani
Y A-T-IL UNE LITTÉRATURE
JU IN I 9 9 3
Responsabilités intellectuelles
Les mots de la guerre en Yougoslavie
o u g o slav ie . Sans doute le silence est coupable. Mais
Y faut-il, pour se donner bonne conscience ou pour se faire
voir faisant ce quil faut faire, parler à tout prix, sans efficacité
réelle et au risque de dire n importe quoi ? La simple convic
tion, si généreuse soit-elle, ne suffit pas. Et lorsqu’elle s’associe
à l’ignorance, elle dit plus sur ceux qui parlent et sur l’univers
intellectuel dans lequel ils sont pris que sur l’objet dont ils
croient parler.
Lorsque, comme ici, il y a des siècles d’histoire derrière
chaque mot, on s’expose à être manipulé par les mots qu’on
manipule, à prendre parti sans le savoir sur les questions que
les mots dissimulent (à engager par exemple toute une vision
de la Bosnie et de la population qui l’occupe dans le seul fait
d’appeler « Bosniaques » les Musulmans —ou musulmans —de
cette région). Or, les questions de mots sont souvent des ques
tions de vie ou de mort. Les luttes symboliques ont pour enjeu
des mots, et des mots qui tuent parce que, convertis en mots
d’ordre, en slogans mobilisateurs, en ordres de mobilisation, ils
constituent en essences déshistoricisées, naturalisées, les popu
lations qu’ils désignent et leurs particularités : noms de
langues, noms de religions, noms d’ethnies, noms de régions,
etc. ; autant de créations historiques, auxquelles les intellec
tuels ont contribué, et dont les mêmes intellectuels, ou
d’autres, font des armes dans leurs luttes pour l’hégémonie,
pour la domination dans l’État ou pour la construction des
États qu’ils espèrent dominer.
La responsabilité des intellectuels, en ces affaires, est
immense. Ce sont les petits écrivains sans talent, enfermés
dans les limites nationales de leur cerveau, qui, comme le
montre le terrible réquisitoire de Danilo Kis, dans La Leçon
d'anatomie 1, profitent des conditions offertes par les popu
lismes autoritaires, national-socialistes ou national-commu-
1. Danilo Kis, La Leçon d'anatomie, Fayard, Paris, 1993.
I Paru dans Liber, juin 1993, n° 14, p. 2.
i
nistes pour régler sur le terrain politique les conflits littéraires,
artistiques ou philosophiques dans lesquels ils sont vaincus
d’avance. Cela, à la faveur de l’effondrement des structures
bureaucratiques des grands empires ou des États qui, comme
Rogers Brubaker l’a montré 2, autorise et favorise la régression
vers ce degré zéro de la politique qu’est le retour aux solidari
tés et aux loyautés élémentaires, souvent justifiées dans le lan
gage du sang et de la pureté génétique et affirmées dans le
sang et les opérations de « purification ethnique ».
Que peuvent faire les intellectuels, en de telles circonstances
- je ne parle pas de ceux qui sont sur le terrain, impuissants et
désespérés -, sinon tirer parti de leur extériorité (provisoire ?)
pour aider le camp de la raison, nécessairement affaibli en
temps de crise ? Et mobiliser, inlassablement, toutes les armes
intellectuelles disponibles contre ceux d’entre les intellectuels
qui, dans les situations ordinaires de la vie intellectuelle, recou
rent aux armes politiques ou économiques pour triompher à
tout prix dans les luttes intellectuelles et qui, ce faisant, prépa
rent souvent les guerres bien réelles dans lesquelles ils pourront
prolonger les luttes intellectuelles par d’autres moyens.
2. Rogers Brubaker, « L'éclatement des peuples à la chute des empires »,
Actes de la recherche en sciences sociales, juin 1993, n° 98, p. 4-19.
28 0 - Responsabilités intellectuelles
MARS I 9 9 4
Comment sortir
du cercle de la peur ?
À propos du livre de Juan E. Corradi, Patricia Weiss Fagen et Manuel
Antonio Garreton, Fear at the Edge : State Terror and Résistance in Latin
America (University of California Press, Berkeley, 1992).
n objet sing ulier , peu fréquenté depuis Montesquieu,
U qui faisait reposer le despotisme sur la crainte : la poli-
tique de la peur. Dans quatre pays du sud de l’Amérique
latine, Argentine, Brésil, Chili et Uruguay, au cours des an
nées 1970, des régimes militaires ont fait régner une terreur
dËtat visant à « dissoudre ou à isoler les institutions civiles ca
pables de protéger les citoyens contre le pouvoir de l’État ».
Par une étrange inversion, l’État qui tend à assurer le maintien
de l’ordre, la sécurité des personnes et, dans les termes de Max
Weber, la « prévisibilité et la calculabilité » du monde social
devient le principe d’une sorte d’insécurité radicale et d’une
imprévisibilité à peu près totale. Ces dictatures qui « promet
tent d’en finir avec la peur, engendrent en fait de nouvelles
peurs parce quelles brisent profondément les routines et les
habitudes sociales, rendant la vie quotidienne imprévisible » ;
elles suscitent un sentiment d’impuissance et renvironnement
familier lui-même semble habité par des forces étrangères et
hostiles : l’obsession de la survie empêche les gens de vivre.
Le terrorisme et la terreur d’État ou les différentes combi
naisons possibles de l’un ou de l’autre installent l’incertitude au
cœur du système social (surtout lorsque l’État, constitué,
comme le dit quelque part Norbert Elias, contre la logique du
racket, devient - on en a nombre d’exemples récents - une
mafia organisant le racket et le meurtre). Les définitions légales
de l’activité criminelle sont vagues ; l’information est imprécise
ou inaccessible et la communication difficile ; la violence phy
sique s’exerce ouvertement en association avec des activités
^emi-clandestines telles que tortures et exécutions illégales. Les
actes d’intimidation publique (comme les enlèvements accom
plis avec un grand déploiement de force ou les exécutions
publiques) instituent l’insécurité la plus extraordinaire au cœur
Paru dans Liber, n° 17, mars 1994, « Librairie européenne », p. 22-23.
de l’existence la plus ordinaire. Dans ces conditions, « la capa
cité de calculer rationnellement les conséquences d’une action
est profondément altérée ».
Mais l’effet le plus terrible du terrorisme et de la terreur d’E-
tat est l’atomisation des groupes, la destruction de toute soli
darité entre des individus isolés et effrayés. Et aussi le repli vers
les solidarités primaires, et cette sorte de « familisme amoral »,
comme dit Juan Corradi, que vient renforcer la tendance à se
désolidariser de ceux qui résistent et dont on craint qu’ils n’at
tirent la répression. L’inaction cherche sa justification dans un
transfert mutuel de responsabilités qui apparaît comme un
« échange social d’excuses » : les gens en place renvoient la balle
aux simples citoyens « qui n’ont rien à perdre » ; les simples
citoyens aux gens en place « qui ne risquent rien ». L’un dit
qu’il est en train de finir ses études, l’autre qu’il ne veut pas
créer des difficultés à sa famille ou à son patron, ou encore qu’il
a peur que son passeport ne soit pas renouvelé (on pense à
Peurs totales de Bohumil Hrabal) ; les jeunes disent qu’ils sont
trop jeunes et les vieux trop vieux. Pire, il nest pas rare d’ob
server « une véritable haine à l’égard de ceux qui donnent
l’exemple du courage », mettant ainsi les autres en face d’un
choix moral difficile. La peur que chacun a de tous les autres
isole progressivement les individus et les groupes les plus actifs
dans la résistance aux pouvoirs. L’invocation de la nécessité,
pessimiste ou cynique, fournit un puissant système de défense
contre les appels à l’action. Le désespoir conduit à une sorte
d’« autisme social » (selon la formule de Bruno Bettelheim) et
à la retraite dans le silence. Les menaces publiques et l’intimi
dation privée se combinent avec les rumeurs pour condamner
les individus isolés et incapables de vérifier leurs impressions
subjectives par la confrontation avec celles des autres à des
croyances plus ou moins irréalistes où les frontières entre le
fantastique, le possible et le désiré se trouvent brouillées. Si.
par parenthèse, on n’a guère de peine à comprendre cette
« logique de l’inaction collective » qui trouve les conditions de
son plein accomplissement dans les occasions extraordinaires
créées par la politique de la terreur, c’est qu’on la rencontre
chaque jour dans toutes les institutions totales, prisons, hôpi
taux psychiatriques ou internats, et aussi dans les routines de
l’existence bureaucratique ou de la vie intellectuelle, où la
crainte diffuse de sanctions incertaines suffit bien souvent à
déclencher les innombrables lâchages infinitésimaux qui ren
dent possibles les grands et les petits abus de pouvoir.
282 - Comment sortir du cercle de la peur ?
Est-il possible de briser le cercle de la peur ? L’analyse com
parative des différentes situations historiques montre que la
condition majeure d’une telle issue est l’existence d’organisa
tions capables de briser le monopole des communications
contrôlées par l’État, de fournir une assistance matérielle et
juridique, de soutenir les efforts de résistance et d’imposer peu
à peu la conviction que l’horizon n’est pas fermé à jamais.
Cela, en permettant à la grande majorité des gens de se
convaincre que l’exceptionnalisme héroïque n’est pas la seule
possibilité d’action et de prendre de l’assurance en découvrant
que beaucoup d’autres pensent et agissent comme eux et aussi
que des personnalités importantes (dans le pays ou à l’étran
ger) soutiennent leur action et renforcent les barrières protec
trices. Autrement dit, les stratégies les plus efficaces sont celles
qui conduisent la majorité silencieuse et terrorisée à découvrir
et à montrer sa force collective à travers des actions relative
ment ordinaires et peu risquées mais qui, accomplies au même
moment par un très grand nombre de personnes concertées
(comme un mouvement silencieux de toute une population
vers le centre de la ville ou la fermeture simultanée de toutes
les maisons et de toutes les boutiques) produisent un immense
effet symbolique d’abord sur ceux qui les accomplissent, et
aussi sur ceux contre qui elles sont dirigées.
Interventions, 1988-1995 - 283
Pour contribuer efficacement à l'internationalisme réaliste
qui est sa raison d'être, Liber a mis en œuvre deux stratè
ges complémentaires. Il a tenté d'unepart d'offrir à ses lec
teurs turcs, grecs, allemands ou bulgares la possibilité de se
familiariser avec des auteurs, des œuvres ou des institutions
anglais, écossais, tchèques ou irlandais, et réciproquement,
et defaire connaître a l'échelle internationale des particu
larités attachées h des traditions nationales (cest lafonction
notamment des numéros consacrés à un seul pays ou des
analyses et des évocations de traits singuliers, caractéris
tiques d'une tradition historique avec des rubriques comme
« L'intraduisible » ou « L'ethnographie européenne »).
D'autre part, il s'est efforcé de rassembler et de confronter
des analyses du même objetparticulier (ici les intellectuels)
tel qu'il se présente en différentes cultures nationales, fai
santainsi apparaître, contre lesprésupposés et les stéréotypes
de lessayisme, desfaits et des effets qui se retrouventpar
tout, des invariants qu'annulent ou ignorent tout aussi
infailliblement lespropos vagues ou pompeux des réunions
et des revues internationales que les descriptions limitées
auxfrontières d'une nation. En permettant ainsi à des lec
teurs de différents pays de lire dans leur langue maternelle
des textes délestés des particularités anecdotiques qui
emplissent les journaux et les revues nationaux et chargés
des informations qui, au contraire, en sont absentes parce
quelle vont de soi pour les familiers> on voudrait contri
buer, patiemment, inlassablement, à les arracher aux
limites de leurs univers nationaux et à créer une sorte d’in
tellectuel collectif libéré de l'idolâtrie des idiotismes cultu
rels que l'on identifie trop souvent à la culture.
Déclaration d’intention
du numéro 25,1995 de la revue Liber
2 8 4 - Au service des formes historiques de l'universel
DECEMBRE I9 9 5
Au service des formes
historiques de l'universel
e fa ç o n g én ér a le , les intellectuels n’ont pas bonne
D presse. Partout, les mots qui les désignent sont presque
tous péjoratifs. Sans doute, pour une part, parce que ce sont
des intellectuels, petits ou grands - plutôt petits vraisemblable
ment -, qui les ont inventés. Les anti-intellectualismes, comme
toutes les formes de racisme, ont presque toujours pour prin
cipe le ressentiment, souvent lié au déclin collectif (celui des
grands empires disparus, anglais, autrichien, français ou portu
gais notamment) ou au déclassement individuel, soit dans l’es
pace social, avec la petite bourgeoisie déclinante, soit au sein
des microcosmes artistique, littéraire ou scientifique, où la dé
chéance et la déréliction sociales font aussi des ravages (sans
oublier le journalisme, lieu de beaucoup d’illusions déçues et
d’espoirs perdus). Le pire des anti-intellectualismes, intellectuel
ou non, trouvera d’innombrables justifications, aujourd’hui
dans les pratiques anomiques favorisées par le déclin de l’auto
nomie que les univers de production culturelle avaient conqui
se au prix de plusieurs siècles de luttes contre tous les pouvoirs
temporels, Églises, États et marché : le commerce et le journa
lisme, lui-même de plus en plus soumis à la sanction du mar
ché par l’intermédiaire de la télévision qui tend toujours
davantage à lui imposer sa domination et qui est elle-même
dominée par le règne de l’audimat et des annonceurs, ne ces
sent d’étendre leur empire sur la production, la circulation et
l’évaluation des œuvres 1. On peut en voir toutes sortes de
conséquences. C ’est par exemple le développement de la
« worldfiction », cette littérature d’emblée destinée au marché
mondial qui, parce que la logique du commerce des livres la
place aux premiers rangs dans les listes de best setters de tous les
pays, est parfois assimilée, avec la complicité consciente ou in
consciente des éditeurs et des critiques, aux grandes œuvres de
la littérature universelle qui n’ont conquis que peu à peu,
1. Lire « L'emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences
sociales, mars 1994, n° 101/102, p. 2-9.
Paru sous le titre « Et pourtant... » dans Liber,
décembre 1995, n° 25, p. 1-2.
presque toujours contre les pouvoirs du commerce, la recon
naissance qui leur est partout accordée aujourd’hui 2. C ’est
aussi l’apparition de personnages de la scène médiatico-poli-
tique qui, tels un double, une doublure, pris au piège de son
rôle, comme dans le film d’Akiro Kurosawa, Kagemusha, mi
ment la figure et le rôle de l’intellectuel : faute d’avoir l’œuvre
et l’autorité que présuppose l’intervention de l’écrivain en tant
qu’intellectuel dans le champ politique, ils ne peuvent donner
le change qu’au prix d’une présence constante dans le champ
journalistique (il faudrait ici donner des noms propres mais
qui ont en commun de nêtre connus que dans un seul pays) ;
ils y importent des pratiques qui, en d’autres univers, auraient
nom corruption, concussion, malversation, trafic d’influence,
concurrence déloyale, collusion, entente illicite ou abus de
confiance et dont la plus typique est ce que l’on appelle en
français le « renvoi d’ascenseur ».
La très profonde démoralisation qui découle du déclin de
l’autonomie des microcosmes littéraire, philosophique ou
scientifique est redoublée par la crise des utopies millénaristes
et la rupture de la relation enchantée qui unissait une fraction
des intellectuels, souvent la plus généreuse, sinon au peuple,
du moins à une image plus ou moins fantasmatique du
peuple. Il est devenu de bon ton de considérer avec condes
cendance, sinon avec commisération, tout ce qui peut évoquer
une forme quelconque d’« engagement » et l’on accorde par
tout la même indulgence à toutes les trajectoires qui ont
conduit tant de révolutionnaires intraitables à des positions
enviées de Xestablishment littéraire, politique ou journalistique
et aux prises de position tranquillement conservatrices qui
vont de pair.
Et pourtant, ceux qui vont, un peu partout, annonçant la
fin des intellectuels, de leur fonction ou, pour employer un
grand mot, de leur mission, se trompent gravement ; peut-être
parce que, tout simplement, ils prennent leurs désirs pour des
réalités, attestant par là que l’idée même de l’intellectuel n’a
pas cessé d’inquiéter. Il est vrai que, grâce notamment aux pro
grès de la science sociale, on a aujourd’hui une vision beau
coup plus réaliste des intellectuels, mais qui s’oppose aussi
bien à l’exaltation naïvement hagiographique à laquelle sacri
fient volontiers biographes et commentateurs qu’au dénigre
2. Lire Pascale Casanova, « La world fiction, une fiction critique », Liber
décembre 1993, n° 16.
286 - Au service des formes historiques de l'universel
ment de l’amour ou de l’ambition déçus que pratique la cri
tique du ressentiment.
Les microcosmes où se produisent et circulent les œuvres
culturelles d’ambition universelle (droit, science, art, littéra
ture ou philosophie) et où se disputent les profits matériels ou
symboliques (la célébrité par exemple) qu elles procurent sont,
en un sens et sous un certain rapport, des univers sociaux
comme les autres, avec des rapports de force et des luttes pour
les conserver ou les transformer, des profits et des pouvoirs.
Mais, sous un autre rapport, ils s’en distinguent profondé
ment : les rapports de force et les luttes dont ils sont le lieu y
revêtent une forme spécifique et sont en mesure d’imposer
leur propre loi (nomos) et cela d’autant plus complètement
qu’ils sont plus indépendants à l’égard des forces externes, éco
nomiques (celles du marché national et international des biens
et des services culturels) et politiques (celles de l’État national
et du nationalisme notamment). Ce qui veut dire concrète
ment que l’on ne peut s’y accomplir, y être non seulement
connu mais reconnu (par ses pairs), que pour autant que l’on
respecte la loi propre du champ, celle de l’art ou de la littéra
ture par exemple, à l’exclusion de toute autre, celle du com
merce ou du pouvoir notamment.
Cette vision réaliste des mondes intellectuels ne conduit
nullement, on le voit, au désenchantement. Elle peut même
servir de base à un utopisme rationnel, fondé, avant toutes
choses sur la défense de l’autonomie et de tous les acquis
quelle a rendus possibles. Mais s’ils veulent se poser en
garants efficaces d’un « interdit de régression » (.Regressverbot,
comme dit l’allemand), les intellectuels ne peuvent plus se
contenter des dénonciations prophétiques de l’intellectuel
total à la manière de Sartre, ni même des analyses critiques de
!’” intellectuel spécifique », tel que le définissait Foucault. Ils
doivent se mobiliser et s’organiser à l’échelle internationale
ipeut-être en s’appuyant sur les nouvelles technologies de la
communication) de manière à constituer un véritable intel
lectuel collectif ; transdisciplinaire et international, capable de
>’instituer en contre-pouvoir efficace en face des pouvoirs éco
nomiques, politiques et médiatiques nationaux et supra
nationaux et de mettre de nouvelles formes d’action au service
des différentes formes historiques de l’universel dont leur exis
tence et leurs intérêts spécifiques sont indissociables.
Cette fonction de mandataires de l’universel que certains
intellectuels peuvent parfois revendiquer est inscrite dans tous
Interventions, 1988-1995 - 287
les champs de production culturelle, juridique, scientifique,
littéraire, artistique, en tant que raison d’être et norme idéale,
capable, même si elle est sans cesse transgressée ou, plus sim
plement, oubliée, d’exercer de puissants effets sociaux.
(Paradoxalement, les actions quasi parodiques des intellectuels
médiatiques fournissent une attestation de cette efficacité en
tant qu’hommages hypocrites du vice à la vertu inspirés par la
recherche des profits symboliques universellement accordés au
respect de l’universel.) C’est au nom de cet idéal, ou de ce
mythe, que l’on peut encore, aujourd’hui, tenter de mobiliser
contre les entreprises de restauration qui sont apparues, un peu
partout dans le monde, au sein même des champs de produc
tion culturelle ; c’est au nom de la force symbolique qu’il peut
donner, malgré tout, aux « idées vraies » que l’on peut tenter
de s’opposer avec quelques chances de succès aux forces de
régression intellectuelle, morale et politique, notamment celles
que suscitent les impérialismes, passés et présents, et les consé
quences qu’ils engendrent, comme la violence xénophobe ou
raciste à l’égard des immigrés issus des sociétés économique
ment et politiquement dominées au sein du nouvel « ordre
mondial ». Mais la première tâche de la nouvelle entreprise
ÜAufklàrung qui devrait servir de fondement à un nouvel
internationalisme est sans doute de soumettre à la critique les
illusions de la raison et les abus de pouvoir qui se sont commis
et se commettent en son nom : ceux qui s’indignent à grands
cris contre les violences fanatiques devraient retourner leur cri
tique rationnelle contre l’impérialisme de l’universel et le fana
tisme de la raison dont la violence aussi implacable qu’impec
cable (celle de la « rationalité » toute formelle de l’économie
dominante, par exemple) pourrait être au principe, paradoxa
lement, des formes les plus irréductibles de l’irrationalisme.
288 - Au service des formes historiques de l'universel
NOVEMBRE 1 9 9 4
Un parlement des écrivains
pour quoi faire ?
epu is sa fo n d a t io n à stjrasbourg en novembre 1993, le
D Parlement international des écrivains a cristallisé beau
coup d’attentes. Il me semble important, à la veille des ren
contres de Strasbourg, de témoigner des discussions qui nous
ont occupés pendant un an.
Pour exister collectivement, comme une force de solidarité,
de contestation et de proposition, mais d’abord pour s’arracher
aux particularismes linguistiques et nationaux, l’action du
Parlement international des écrivains devrait s’appuyer sur
trois principes :
1. L’indépendance à l’égard des pouvoirs politiques, écono
miques et médiatiques et de toutes les orthodoxies. L’action du
Parlement doit avoir pour vocation de défendre partout où elle
est menacée l’autonomie de la création et de la pensée, de res
tituer aux écrivains la pleine maîtrise de leurs moyens de pro
duction et de définition de leurs travaux et définir eux-mêmes
une « politique de création » indépendante des « politiques cul
turelles » des États, et indifférente aux pressions du marché ou
des médias.
2. Un nouvel internationalisme, fondé sur la connaissance et
la reconnaissance de la diversité des traditions historiques.
Il s’agit bien sûr toujours de lutter pour les causes univer
selles tout en se gardant de « l’impérialisme de l’universel »,
qu’il s’agisse d’un cosmopolitisme limité aux frontières de
l’Europe, d’un humanistarisme de la mauvaise conscience ou
d’un prophétisme de la vieille conscience universelle, attachée
à dénoncer les grands scandales du moment ou à prendre des
positions éthiques sur « les grands problèmes de l’heure », c’est-
à-dire sur les questions posées et imposées par les médias.
Loin de favoriser les échanges entre intellectuels à l’échelle
de l’univers, le faux universalisme européen a contribué à sus
citer la défiance et le retrait des intellectuels extra-européens,
sans les encourager et les aider vraiment à échapper à la sou
mission à l’égard des anciennes métropoles coloniales ou de
Paru dans Libération, 3 novembre 1994.
leurs propres autorités politiques (elles-mêmes dominées,
bien souvent, par les grands pouvoirs économiques et poli
tiques centraux, notamment à travers l’emprise du Fonds
monétaire international).
3 . De nouvelles pratiques militantes.
Le Parlement ne doit pas être un de ces groupements qui,
comme les académies ou les clubs, apportent de très grands
profits symboliques, en organisant la défense et la promotion
collective des avantages et des privilèges de leurs membres, sans
demander grand-chose en contrepartie. C’est un mouvement
d’un type nouveau, fondé sur une critique radicale de la repré
sentation que les intellectuels se font souvent de leur fonction
dans l’histoire. Un mouvement capable de demander et d’ob
tenir un dévouement militant, c’est-à-dire des contributions
(cotisation, don de temps et de travail) sans contrepartie (ano
nymat, travail collectif) et respectueux des singularités. Les
objectifs du Parlement et des instances permanentes dont il se
dotera progressivement (secrétariat, commissions, etc.) devront
être déterminés par la confrontation de tous les membres. Ce
qui suppose que soit instaurés peu à peu des lieux et des
moments de discussion réglées, réunions plénières (Lisbonne,
Strasbourg, Amsterdam) et réunions « régionales », et des
formes d’organisation simples et ouvertes visant à assurer l’or
chestration continue de l’information. On voudrait donc :
— intensifier, face à la multiplication des atteintes à la li
berté de créer et de penser, la conscience des intérêts communs
et amener la nécessité d’organiser collectivement la défense de
ces intérêts ;
— défendre partout face aux pouvoirs les créateurs et les
conditions de la création, c’est-à-dire non seulement les créa
teurs menacés, persécutés ou censurés, mais aussi les condi
tions de la création libre, notamment les langues et les cul
tures minoritaires ou opprimées (enseignement, accès à la
publication, etc.), la liberté réelle d’expression, les instru
ments de production et de diffusion (éditions, revues, poli
tique de traduction) ;
— agir en tant qu’instance critique contre toutes les mesures
susceptibles de menacer l’exercice de la fonction critique, à
commencer par l’emprise diffuse des instances de manipula
tion des esprits, propagande politique ou religieuse ;
— orienter et organiser un travail continu et approfondi,
associant les écrivains et les spécialistes, sur des problèmes
29 0 - Un parlement des écrivains pour quoi faire ?
politiques, économiques, culturels importants et souvent
exclus de la vision médiatique au jour le jour (critique scienti
fique des usages politiques de la science ou de l’autorité scien
tifique ; analyse d’une situation critique - Rwanda, Haïti,
Timor, Algérie, etc. —visant à présenter et à diffuser une repré
sentation informée, rigoureuse et complexe de cette situation
et à formuler des propositions ;
— organiser, par le fonctionnement en réseau, la concen
tration et la redistribution de Finformation (chaque partici
pant recueillant et transmettant à tous les autres, soit directe
ment, soit par l’intermédiaire d’un organe commun de
concentration et de redistribution —newsletters —, les informa
tions pertinentes sur tous les problèmes d’intérêts généraux —
fonction d’agence de presse autonome).
Les intellectuels n’ont guère inventé en matière de forme
d’action, depuis l’affaire Dreyfus. Il est significatif que leurs
actions collectives mettent très peu en œuvre leurs capacités
spécifiques —à la différence de ce qui se passe dans l’univers
des arts plastiques. Que de pétitions vaines, signées machina
lement, de tribunes surchauffées d’ego hypertrophiés... Parmi
les menaces qui pèsent sur l’autonomie intellectuelle et collec
tive des écrivains, une des plus pernicieuses est l’emprise d’un
véritable complexe médiatico-intellectuel qui impose sa vision
du monde, ses problématiques, sa culture de l’urgence. Véri
table cheval de Troie, le complexe médiatico-intellectuel tente
d’introduire dans la vie intellectuelle et dans l’espace public la
logique du show-business> la recherche cynique de la visibilité à
tout prix, le trafic de capital symbolique, en se rassemblant
pour s’adonner à l’exploitation de cas de détresse spectaculaire
et mettre en scène la posture ou la pose de l’engagement,
réduit à l’indignation moralisatrice de la belle âme européen
ne et de ses vagues culpabilités rétrospectives (colonialisme,
holocauste, etc.). C’est aussi parce qu’ils en ont assez d’être
condamnés au silence et d’être pris en otage par les intellec
tuels médiatiques, qui prétendent parler en leur nom et à leur
place et qui défigurent l’image de l’intellectuel, que les plus
conscients et les plus rigoureux des écrivains se tiennent en
retrait et refusent de participer à des débats dont ils n’ont pas
défini les termes.
Nous devrons mettre en œuvre tous les moyens pour briser
l’isolement des écrivains par :
— des conférences de presse simultanées ;
Interventions, 1988-1995 - 291
— des tribunes libres orchestrées dans les journaux de tous
les pays ;
— des actions auprès des gouvernements des différents pays.
Par ailleurs, le Parlement international des écrivains devra
favoriser la publication de livres blancs présentant les résultats
du travail de « commissions de spécialistes » (accompagnées de
contributions d’écrivains) et servant de base à des revendica
tions ou des recommandations pratiques qui seront défendues
collectivement dans la presse et par des interventions auprès
des autorités politiques, nationales et internationales ; et
d’œuvres d’écrivains censurés ou persécutés dans leur pays.
À travers un réseau international de « villes-refuges » (qui
comprend déjà Strasbourg, Amsterdam, Berlin, Gorée, etc.), il
s’efforcera de développer une solidarité active, permanente et
discrète en faveur des écrivains, des artistes et des savants
menacés, persécutés ou condamnés à l’exil. En résumé, le
Parlement international des écrivains devra inventer des
formes d’action à la fois efficaces, conformes à la dignité intel
lectuelle, et faisant appel à l’imagination et aux formes artis
tiques plutôt qu’aux traditionnelles pétitions et « interven
tions » spectaculaires.
Le Parlement des écrivains sera ce que les écrivains en
feront, à condition qu’ils ne s’arrêtent pas indéfiniment à s’in
terroger sur ce qu’il doit être dans sa composition ou sa fonc
tion, à condition qu’ils acceptent de ne le définir, provisoire
ment, que par ce qu’il fera. Il sera ce qu’il fera parce que c’est
à faire et que personne ne le fait ; parce que seuls peuvent le
faire les écrivains rassemblés pour faire quelque chose qu’ils ne
pourraient faire seuls.
Il sera ce que feront des écrivains ressemblés pour parler,
dans le langage qui leur est propre, de ce qu’ils veulent faire,
pour poser les questions qu’ils veulent se poser —et celles-là
seulement —, pour établir des échanges à propos des actions
qu’ils mènent ou qu’ils projettent, pour chercher ensemble les
moyens de donner toute leur force à ces actions. Le rassem
blement produira par lui-même ses effets : quand les uns par
leront de leur action à propos du Rwanda, les autres penseront
à ce qu’ils font ou pourraient faire à propos de l’Algérie. Et
chacun, fort des informations et des incitations qu’ils aura
reçues des autres, pourra s’engager à amplifier, par son propre
univers, l’action de tous les autres.
2 92 - Un parlement des écrivains pour quoi faire ?
Vers un intellectuel collectif
L'ARESER & le CISIA
D eux initiatives lancées au début des années 1990 sur les
problèmes de l'enseignement supérieur et de l'Algérie per
mettent à Pierre Bourdieu de mettre en pratique sa conception
du travail collectifdes intellectuels.
En mars 1992, un appel à la communauté des chercheurs et des
universitaires débouche sur la création d'un collectif l'Association
de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche (ARE-
SER), présidée par Pierre Bourdieu et dont le secrétaire est l'histo
rien Christophe Charle. L'« Appel à la communauté des univer
sitaires et des chercheurs », lancé le 26 mars 1992 pour la fonda
tion de l'association, avait été signépar une centaine d universi
taires et de chercheurs de toutes disciplines. L'ARESER y propose
depromouvoir une véritable communauté universitaire et scien
tifique qui veut reprendre en main son avenir : « De tous les
défauts dont souffrent depuis longtemps l'enseignement supérieur
et la vie intellectuelle en France, l'un desplus graves est l'absence
d'une large réflexion collective sur les finalités et les modalités
d'une vie universitaire et scientifique adaptée tant à l'évolution
des savoirs qu'aux transformations du public étudiant. Jusqu'ici,
cette fonction réflexive a été remplie soit par des organisations
dites représentatives qui, on le sait, connaissent une crise, soitpar
desgroupes depression ou des organisations de spécialistes qui ont,
à présent, tendance h se cantonner dans des objectifs disciplinaires
ou corporatifs étroits. »
Contre les dysfonctionnements qui affectent lesprocessus de déci
sion, et notamment la perte de contrôle des instances de spécialistes
qui laisse à des « administrateurs scientifiques » lepouvoir defixer
les objectifs et les modalités des enseignements, l'action de l'ARE-
SER consiste à rassembler des documents etproduire des textes afin
d'établir « quelques diagnostics et remèdes urgents pour une uni
versitéenpéril » —comme l'indique le titre de l'ouvragepubliépar
le collectifen 1997 1. Résumées dans une proposition de « loi de
programmation universitaire », les réflexions du collectifveulent
donner les moyens de lutter contre l'accentuation d'un système
d'enseignement à deux vitesses, non seulementpar un engagement
1 ARESER, Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une université
m péril, Raisons d'agir, Paris, 1997.
Interventions, 1988-1995 - 293
des moyens financiers et humains nécessaires à l’encadrement
pédagogique de publics de plus en plus hétérogènes mais surtout
par une réorganisation desformes de travail et un renforcement de
l’auto-administration. En parallèle à ce dossier, l’ARESER a orga
nisé plusieurs tables rondes avec la participation d'universitaires
étrangers et intervient dans le débat public avec des articles pre
nantpour objet lespolitiques ministérielles : ainsi le simulacre de
« consultation nationale » auprès des 15-2$ ans, lancé en ipp4 par
le Premier ministre Edouard Balladur à desfins électorales [lire p.
296] ; ou encore les réformes « en trompe-l’œ il » proposées par les
ministres François Bayrou [lire p. 301] puis Claude Allègre 2.
Perçu comme une « limite extrême de tous lesproblèmes sociaux
etpolitiques quepeut rencontrer un chercheur et un intellectuel »,
le « problème algérien », devient pour Pierre Bourdieu le cadre
d ’un travail collectifavec le Comité international de soutien aux
intellectuels algériens (CISIA), créé en juin ipp3 en soutien aux
intellectuels qui sont, depuis le début de la guerre civile algé
rienne, l’objet d ’attentats et d’assassinats —ainsi le sociologue
Djellali Labes, le journaliste Tahar Djaout ou le dramaturge
Abdelkader Alloulla [lire p. 307],
En liaison avec le Parlement des écrivains, le CISIA s’efforce tout
d ’abord defaciliter l’exil des intellectuels lesplus menacés puis de
casser l ’isolement de ceux que la situation de violence a coupés de
toute information. Comme le déclare la charte du comité (Paris,
I er juillet ipp$) : « Cest l’intelligence qu’on assassine. L’entrée de
l’Algérie dans la modernitépolitique et le pluralisme sefa it dans
une terrible violence. Violence de la répression sanglante des
émeutes d ’octobre ip88 ; violence protestataire des prêches isla
mistes ; violence de l ’interruption du processus électoral; violence
des tirs de mitraille contre ceux qui veulentfaire basculer le pou
voir en place ; violations répétées des droits de l’homme ; violence
terroriste et violence sécuritaire de l’état d ’urgence arc-boutées
dans un duel féroce qui confine à la guerre civile, sur fond de
désastre économique. .. Lorsqu’on tue ceux dont le métier est de
produire des idées, des analyses, des œuvres d ’art, ou de prendre
soin de la vie humaine, c’est la tête, le cœur, la voix d ’un pays
qu’on atteint. »
2. Ministre de l'Éducation du premier gouvernement de Lionel Jospin,
Claude Allègre fut qualifié par Pierre Bourdieu d'« analphabète sociolo
gique ». Son départ sera analysé avec Chistrophe Charle et les membres
du bureau de l’ARESER [lirep. 367].
2 9 4 - Vers un intellectuel collectif
Le CISIA se donnepour objectifd ’alerter, dans une « indépen
dance totale à l ’égard des gouvernements, des institutions, des
partis », les opinions publiques sur les atteintes aux vies et aux
libertés, et de prendre position en faveur d ’un « parti de la paix
civile » [lire p. 311], vers lequel les élections présidentielles de
novembre 199$, qui portent Liamine Zeroual au pouvoir, sem
bleront par la suite mener : « Les Algériens ont voté pour des
hommes. Mais ils ont surtout votépour une exigence, la paix ci
vile, tout de suite, cest-à-dire le passage de la violence des armes à
la confrontation politique. 3 »
Mais le CISIA a aussi pour fin de fournir, loin de la « froide
analysepolitique » ou du «prêche humaniste indécent » des intel
lectuels médiatiques 4, des outils de compréhension de la situation
présente, notamment en montrant que « l ’islam n’est pas, par
nature, incompatible avec l ’État de droit5». Contre le refoule
ment collectifissu de la situation cobniale, un travail d’explora
tion de « l’inconscient historique » montre que le mensonge col
lectifde la classe dirigeante algérienne, en lien avec la régression
dans la barbarie dont la France a fourni le modèle en retrouvant
les réflexes répressifi de la guerre d ’Algérie, trouve ses racines,
depuis la colonisation, dans la subordination de la culture à la
politique : contre la culture instituée « au nom de la vraie reli
gion, de la science, de l ’esprit du peuple ou de la logique de mar
ché », il s’agit d ’œuvrer à l ’institution d ’un « consensus de com
promis », d ’une culturefaite « à partir de la multiplicité des expé
riences concrètes » 6. Dans la mesure où le « modèle culturel domi
nant » n’a pas tant été imposé à partir de l ’islam traditionnel que
d’une « idéologie moderniste » mélangeant l ’ancien et le nouveau
dans un tout cohérent appelant la « conversion », il faut lutter
pour l ’instauration des libertés politiques et culturelles.
Les textes produits par Pierre Bourdieu avec Marie Virolle ou
Jean Leca (qui préside le CISIA au cours de ces années-là) [lire
p. 319] ou encore Jacques Derrida [lire p. 315 & 317] ne cessent de réaf
firmer ce soutien tout en critiquant les mesures gouvernementales
françaises en matière d ’immigration
3. « Le parti de la paix civile » (avec Marie Virolle), Alternatives algé
riennes, novembre-décembre 1995, n° 2, p. 4.
4. « Avec les intellectuels algériens » (avec Jean Leca), Le Monde, 7 oc
tobre 1994.
5. Charte du Comité international de soutien aux intellectuels algériens
(CISIA), Paris, 1er juillet 1993.
6. « Avec les intellectuels algériens », op. cit.
Interventions, 1988-1995 - 295
JUILLET & SEPTEMBRE 1 9 9 4
Un exemple de « démagogie
rationnelle » en éducation
Un questionnnaire démagogique
Le questionnaire que M. Balladur a soumis à tous les jeunes
de 15 à 25 ans présente l’immense avantage de concentrer en
un petit dépliant maniable l’essentiel des grandes erreurs qui
doivent être évitées à tout prix dans une enquête par ques
tionnaire. Il fournit à ce titre à tous les lycéens et étudiants,
de moins ou plus de 25 ans, qui souhaitent se familiariser
avec les techniques d’enquête un document irremplaçable.
Espérons qu’il servira au moins à cela. Car du point de vue
scientifique, toutes les conditions sont d’ores et déjà réunies
pour qu’aucun résultat significatif ne puisse jamais sortir de
cette consultation.
L’enquête se donne comme un recensement puisque le
questionnaire est adressé dans toutes les boîtes aux lettres.
Réponde qui voudra ! Ce parti pris interdit tout contrôle sur
l’âge et la structure socio-démographique des répondants.
Quel que soit le taux de réponse, les questionnaires reçus
seront inexploitables car on ne pourra jamais savoir qui a
répondu et qui n’a pas répondu, condition indispensable pour
exploiter n’importe quel questionnaire et interpréter les biais
introduits par les non-réponses.
D’autant que, dans le cas d’une consultation politique de
ce type, tous les brouillages et falsifications facétieuses (« Je
remplis moi-même plusieurs questionnaires », «Je m’attribue
des caractéristiques socio-démographiques qui ne sont plus
de mon âge », etc.) sont loin d’être exclus. Une enquête réa
lisée sur un échantillon aléatoire dont on aurait contrôlé avec
soin la structure aurait fourni à moindre frais des résultats
dotés de sens.
Dès lors qu’on se propose un objectif aussi ambitieux que de
demander aux jeunes de s’exprimer sur « leurs propres expé-
Cosigné avec Christian Baudelot et Catherine Lévy, paru dans
Le Monde des 8 juililet et 27 septembre 1994. Ces textes, qui
encadrent la publication des résultats du « questionnaire
Balladur », expriment le point de vue de l'ARESER.
riences », leur « propre vision de la vie », leur « propre concep
tion de l’avenir », une précaution élémentaire consiste à leur
offrir toutes les chances de s’exprimer avec les mots qui sont
les leurs. Or ce questionnaire majoritairement fermé est
construit sur des échelles d’attitudes (tout à fait d’accord, plu
tôt d’accord, plutôt pas d’accord, pas du tout d’accord) dont
l’optimum (tout à fait d’accord) fait référence à un modèle
social tout à fait typé et fort inégalement distribué dans l’en
semble de la population (je me sens européen, j’ai confiance
en l’avenir, ma famille a suffisamment d’argent pour vivre, je
me sens bien dans ma peau, quand je me sens mal, je sais à qui
m’adresser, l’école prépare bien au monde du travail, etc.).
On ne suppose pas un seul instant qu’il puisse exister des
jeunes qui n’ont absolument rien à dire sur tous ces points
mais qui auraient par contre beaucoup d’autres choses à
raconter sur la vie, le travail, les cités, les flics, les patrons, les
banlieues, etc. Les questions ouvertes ostensiblement stéréoty
pées au fil des pages ne sauraient pallier cette lacune car elles
supposent pour qu’on y réponde une maîtrise de la langue
écrite et une confiance dans l’écriture et les organisateurs de ce
sondage qui sont loin d’exister. Quant aux variables caractéri
sant les jeunes, elles sont d’une pauvreté consternante.
Le plus scandaleux dans cette opération, c’est que des insti
tuts de sondages réputés et des sociologues aient pu se com
promettre dans cette entreprise de manipulation qui les
déconsidère, sans jamais avoir cherché à faire valoir le mini
mum des principes professionnels qui assurent le minimum
d’objectivité à une enquête. L’objectif poursuivi, qui est d’ob
tenir un maximum de réponses dans une tranche d’âge don
née, s’apparente dans sa forme au référendum (pris dans son
sens premier de consultation et non de vote) tout comme
récemment la consultation organisée par le ministre de l’Édu
cation nationale auprès de l’administration, des enseignants et
des parents d’élèves des collèges et lycées.
Il semblerait que le gouvernement attende de ces consulta
tions nationales quelles apaisent les mouvements de rejet de
leurs projets de loi (manifestation du 16 janvier et manifesta
tions anti-CIP [contrat d’insertion professionnelle]). Cette
pseudo-démocratie directe, véritable parodie des cahiers de
doléances qui furent écrits collectivement lors de réunions
prévues à cet effet, en vue des états généraux de 1789, n’est
qu’une forme de démagogie rationnelle. Ce n’est ni faire l’ap
prentissage de la démocratie ni exercer ses droits de citoyen
29 8 - Un exemple de « démagogie rationnelle » en éducation
que de s’inscrire dans un dialogue anonyme où le sujet
s’adresse au « prince » pour lui faire part de ses desiderata ; une
collection d’opinions individuelles (en admettant que l’on
puisse les réunir et les interpréter) n’a rien à voir avec des pro
jets collectifs et un peuple (ou une partie de celui-ci) n’est pas
réductible à une simple addition de sujets.
Moins d'un jeune sur cinq
Neuf millions de jeunes âgés de quinze à vingt-cinq ans en
France aujourd’hui : i 539 000 d’entre eux ont retourné le
questionnaire, soit un taux de réponse de 17,1 %. Bien que
trois fois supérieur à celui qu’attendaient les organisateurs, ce
taux ne doit pas dissimuler le fait principal : plus de quatre
jeunes sur cinq se sont abstenus de participer à la consulta
tion nationale des jeunes. Il ny a aucune raison de supposer
que la population des répondants soit représentative de l’uni
vers consulté.
Voilà qui devrait tempérer l’enthousiasme débordant des
organisateurs et de son commanditaire, puissamment relayés
par les médias, qui n’ont cessé, tout au long de l’été, de comp
tabiliser les réponses comme d’autres les millions de francs du
Téléthon. Sous prétexte qu’a été atteint puis dépassé le chiffre
magique du million, on parle déjà de « réponses en masse »,
de « raz-de-marée », etc. : si encombrant et inexploitable que
puisse être le tas de papier ainsi recueilli, ce taux de réponse
demeure modeste ; il est très proche de celui que l’on'obtient
à la suite d’une enquête postale sans relance sur des sujets qui
motivent peu les populations interrogées.
Quant aux résultats, ils sont à la mesure des questions
posées. D’une consternante banalité. Ils ne font qu’enfoncer
des portes ouvertes depuis longtemps par des enquêtes moins
onéreuses et plus fécondes menées par des sociologues, des
démographes, des psychologues, des statisticiens... Tous
résultats que la presse et les médias ont déjà largement diffu
sés. Que la famille soit, dans une période de chômage et d’in
certitude, l’ultime refuge pour un grand nombre de jeunes, les
sociologues de la famille et les démographes l’avaient souligné
depuis belle lurette ; que l’école et l’université soient à la fois
perçus comme un lieu intégrateur et un mécanisme impi
toyable de sélection, tous les spécialistes de l’éducation le
Interventions, 1988-1995 - 299
répètent depuis près de vingt ans ; que les entreprises ne
reconnaissent pas les qualifications scolaires, on le savait
aussi ; que les jeunes reprochent aux patrons de ne pas leur
faire confiance, il suffit de consulter les taux de chômage par
tranche d’âge pour le savoir et le comprendre ; quant à la peur
et à l’incertitude devant l’avenir, comment pourrait-il en être
autrement dans une société gérontocratique minée par le
chômage et traversée par autant de restructurations depuis
deux décennies ? Il suffisait, là, de prêter l’oreille aux cris des
manifestants de mars dernier.
« Nous n’avons pas voulu faire une enquête sociologique »,
disent aujourd’hui les maîtres d’œuvre de la consultation.
Soit ! Mais quel est alors le statut de cette entreprise ? Une
consultation organisée par le pouvoir politique ? Dans ce cas,
le raz-de-marée est du côté de l’abstention ; si le pouvoir poli
tique veut organiser une consultation, qu’il s’en donne les
moyens et mette en place les éléments d’un débat national. La
réflexion collective et la confrontation des idées sont toujours
plus riches que les réponses individuelles et précontraintes par
l’interrogation.
30 0 - Un exemple de « démagogie rationnelle » en éducation
AVRIL I 9 9 7
Université : la réforme
du trompe-l'œil
e plus remarquable et le seul effet de ce quil est conve
L nu d’appeler la réforme Bayrou est l’accueil positif quelle
a rencontré chez les responsables universitaires ou étudiants,
d’ordinaire critiques ou réservés. Pourtant, un examen sans
parti pris des propositions ministérielles oblige à conclure que
cette prétendue réforme n’en est pas une, notamment si on la
compare aux projets ou réalisations des années précédentes.
Le principal chapitre des mesures annoncées porte sur l’or
ganisation du premier cycle en semestres et la création d’un
semestre d’orientation. Or, cette réforme est inscrite dans les
textes depuis l’arrêté du 26 mai 1992, titre II, articles 4 à 8 !
Pièce maîtresse de la réforme du D E U G , élaborée lorsque
Lionel Jospin était ministre de l’Éducation nationale, mal
reçue à l’époque et mise en sommeil, elle a été reprise et offi
cialisée sous le ministère Lang et mise en pratique par les uni
versités. On présente ainsi comme une nouveauté ce que les
établissements mettent en place depuis cinq ans. La seule ori
ginalité consiste à fixer en détail ce que les auteurs de l’initia
tive précédente, plus soucieux de souplesse et d’autonomie des
universités, avaient laissé délibérément à l’initiative des inté
ressés. La vraie question n’est donc plus d’introduire cette
organisation mais d’en évaluer les effets puisque celle-ci a été
expérimentée depuis assez de temps. Or, ces effets, dans la
limite des informations disponibles, apparaissent plus que
modestes. Il semble qu assez peu d étudiants ont tiré parti des
possibilités d’orientation ainsi offertes. Ce remède miracle à
l’échec repose en fait sur un postulat erroné : l’échec viendrait
d’abord du manque d’information et de motivation des étu
diants. C’est oublier que les bacheliers n’ont plus qu’une
marge de choix limitée, en fonction de leur série d’admission
au bac, et que les taux d’échec les plus élevés concernent les
bacheliers des séries qui, précisément, n’offrent ni le choix ni
Cosigné avec Christian Baudelot, Christophe Charle, Jacques Fijalkow,
Bernard Lacroix et Daniel Roche pour le collectif ARESER,
ce texte est paru dans Le Monde, 1er avr|| *1 997 ,
les armes intellectuelles pour aborder les D E U G les plus géné
ralistes 1. L’un des problèmes principaux qui se posent aujour
d’hui aux universités est celui de leur adaptation à un nouveau
public. Réduire à des erreurs d’orientation individuelle l’ori
gine des difficultés rencontrées, c’est faire une erreur de dia
gnostic et, par suite, adopter des remèdes inadaptés.
Le second point mis en avant dans le catalogue ministériel
est la « professionnalisation ». Rappelons que la professionna
lisation est une tendance affichée depuis une quinzaine d’an
nées dans toutes sortes de filières (AES, M A SS, M IA G E , com
munication, etc.) ou à travers des modules optionnels dit
« pré-pro », par exemple pour les métiers de l’enseignement.
Les dispositions relatives à la professionnalisation accroissent
les charges d’enseignement sans contrepartie, notamment en
transformant les enseignants en démarcheurs de stages auprès
des entreprises, au détriment de ce qu’on croyait être leur
tâche essentielle, l’enseignement et la recherche.
Les quatre mesures affichées en ce qui concerne les locaux et
les bâtiments relèvent, elles aussi, de l’art du trompe-l’œil :
plan complémentaire de construction, création d’une agence
de modernisation destinée à venir en aide aux équipes prési
dentielles désemparées, possibilité du recours à la formule
juridique de la fondation pour accroître le patrimoine univer
sitaire. Enfin, les locaux, aujourd’hui propriété de l’État,
seraient donnés en pleine possession aux universités, confor
mément à une proposition déjà contenue dans le rapport
Laurent. En fait, le plan complémentaire de construction n’est
que la reprise du plan de rattrapage d’urgence arraché à la suite
des grèves de décembre 1995, mais sans moyens supplémen
taires. Le recours aux fondations indique que l’État se dé
charge sur des partenaires étrangers à l’université de l’obliga
tion de construire. Donner la propriété des locaux existants
aux universités revient à leur confier l’entretien et la rénova
tion des bâtiments, maintenant vieillissants, sur des budgets
dont rien ne garantit qu’ils seront augmentés en conséquence
et à dégager la responsabilité de l’État en matière d’incidents,
d’accidents ou de mises aux normes.
1. On enregistre respectivement 24,3 % et 33,1 % de réussite au DEUG
pour les séries techniques (F, G, H) contre 61 à 68,6 % pour les séries gé
nérales (chiffres du ministère de l'Éducation nationale cités dans Le
Monde du 29 janvier).
302 - Université : la réforme du trompe-l'œil
En matière de recherche et de politique du personnel, les
propositions présentent le même mélange d’indigence et
d’ambiguïté. Le ministère est-il au courant du fonctionne
ment des institutions sur lesquelles il exerce sa tutelle ? On
ne peut qu’être d’accord pour évaluer les recherches, prendre
en compte les activités pédagogiques des enseignants, revoir
les obligations de service de certaines catégories surchargées
ou favoriser la mobilité. L’ennui est que ces dispositions sont
théoriquement déjà en place depuis longtemps. Evaluer :
n’est-ce pas déjà la tâche du Comité national d’évaluation,
qui, établissement par établissement, établit des rapports sur
les forces et les faiblesses des diverses unités de recherche ?
Tenir compte des activités pédagogiques ? N ’est-ce pas
depuis longtemps l’un des critères de recrutement des com
missions de spécialistes et du Conseil national des univer
sités ? Le plus important serait d’ailleurs de prendre en comp
te la polyvalence des universitaires en matière d’enseigne
ment, de recherche et de gestion en cours de carrière, ce que
la rigidité des normes actuelles ignore. S’intéresser enfin aux
nouvelles catégories d’enseignants, comme les P R A G (profes
seurs du secondaire en poste dans le supérieur) dont le
nombre va croissant pour des raisons d’économies budgé
taires, n’est qu’une réponse apportée, sous la pression reven
dicative des intéressés eux-mêmes, à une difficulté créée par
la politique à courte vue de recrutement de ces personnels :
on s’aperçoit maintenant qu’on ne pourra éternellement en
faire les nouveaux « maîtres auxiliaires » de l’enseignement
supérieur. La vraie direction à définir serait une réflexion à
long terme sur les flux de recrutement, à mesure que les
départs à la retraite vont s’accélérer dans les années qui vien
nent, et sur les équilibres à observer entre les diverses catégo
ries de personnels, sous peine d’une balkanisation supplé
mentaire des universités, où, pour épargner les finances de
l’État, on n’a déjà que trop multiplié les « faisant-fonction ».
La mesure la plus concrète, qui a permis d’obtenir provisoi
rement le soutien de certaines organisations étudiantes,
concerne la rationalisation du système d’allocations d’études.
Là encore, on ne fait qu’habiller de neuf un système tradi
tionnel de bourses où l’accroissement des ressources par
bénéficiaire sera limité par la réduction du nombre des indi
vidus aidés par le système actuel. On notera en outre que le
débat est renvoyé à 1998, année électorale où l’action du
gouvernement en faveur des étudiants pourra être montée en
Interventions, 1988-1995 - 303
épingle, sans garantir les engagements puisqu’il y aura, au
minimum, un nouveau gouvernement qui, même s’il est de
la même couleur politique, pourra toujours (rappelons-nous
1995) arguer d’une nouvelle conjoncture pour revoir à la
baisse les choix budgétaires.
Au total, le bilan est maigre, surtout au bout de deux ans
de concertation et de grandes opérations médiatiques pour
faire croire qu’on travaille en haut lieu. La politique de l’en
seignement supérieur peut se résumer à la métaphore de la
peau de chagrin : de référendum enterré sur l’éducation du
candidat Chirac en rapport de la commission Fauroux, pra
tiquement désavoué, et en loi de programmation, concédée à
la rentrée 1995, réaffirmée en mars 1996, et abandonnée le 28
juin 1996, on en vient à un catalogue sans* imagination ni
projet, où le laisser-faire le dispute au faire-semblant. Alors
que toutes les enquêtes prouvent qu’une bonne formation
longue est la meilleure arme contre le chômage, cette absence
de politique universitaire justifiée par le prétexte de la
contrainte budgétaire 2 est une non-assistance à la jeunesse
en difficulté et une hypothèque sur l’avenir à l’horizon de dix
ans. Cet électoralisme à courte vue, en ce domaine comme en
d’autres, est inacceptable.
2. Le rapport Fauroux avait chiffré précisément les mesures minimales
pour remettre les universités françaises au standard européen. La dis
grâce dans laquelle est tombé ce texte, pourtant commandé par le gou
vernement, est significatif du blocage financier.
3 0 4 - Université : la réforme du trompe-l'œil
NOVEMBRE 1 9 8 9
Un problème peut
en cacher un autre
Sur l'affaire du foulard « islamique »
e débat q u i s’est engagé à propos du port du foulard
L (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de
l’état du débat politique en France. L’emprise de médias qui
ne connaissent que la recherche du sensationnel, l’empire des
sondages qui permettent de transformer les faux-problèmes
médiatiques en objets de consultation « démocratique », la vo
lonté gouvernementale de réduire la politique à la gestion, la
fermeture sur soi d’un parti socialiste qui pense et agit moins
par référence à la réalité politique qu’en fonction des enjeux
de la concurrence interne pour la succession, tout un en
semble de facteurs se conjuguent pour orienter le débat public
vers des questions plus ou moins futiles, ou, pire, vers des
questions réelles réduites à la futilité.
C’est le cas du débat sur le problème posé par trois jeunes
filles de Creil qui sont venues au lycée avec un fichu sur la
tête... En projetant sur cet événement mineur, d’ailleurs aus
sitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libé
ration de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de
maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs
prises de position inavouées sur le problème de l’immigration :
du fait que la question patente —faut-il ou non accepter à
l’école le port du voile dit islamique ? - occulte la question
latente —faut-il ou non accepter en France les immigrés d’ori
gine nord-africaine ? —, ils peuvent donner à cette dernière une
réponse autrement inavouable.
En livrant ainsi, imprudemment, leur impensé, ils contri
buent à faire monter l’angoisse, génératrice d’irrationnel,
qu’éprouvent nombre de Français devant cette réalité. Ils ne
font que retarder le moment où sera affirmée courageusement
la nécessité de mobiliser les moyens de donner à des immigrés
le plus souvent « désislamisés » et déculturés (ils ignorent tout,
pour la plupart, de leur langue et de leur culture d’origine), la
possibilité d’affirmer pleinement leur dignité d’hommes et de
Archives du Collège de France.
citoyens. Le moment est venu, pour les intellectuels euro
péens, de sommer les gouvernements nationaux et les ins
tances européennes de concevoir et de mettre en œuvre un
vaste programme commun d’intégration économique, poli
tique et culturelle des immigrés.
3 0 6 - Un problème peut en cacher un autre
MARS I 9 9 4
Arrêtons la main des assassins
b d e l k a d e r a llo u la , dramaturge, metteur en scène,
A animateur d’un théâtre d’avant-garde en langue arabe,
vient de mourir assassiné. Il était l’une de ces figures symbo
liques qui font le lien entre la culture internationale et la voix
du peuple algérien. Il était l’un de ces esprits indépendants
qui refusent les tutelles autoritaires et l’endoctrinement. Il est
mort de tout cela ; c’est tout cela qu’on a voulu tuer.
Abdelkader Alloula, assassiné comme tant d’autres : Ahmed
Asselah, directeur de l’École des beaux-arts d’Alger, et son fils,
étudiant ; Tahar Djaout, écrivain, journaliste, poète ; Mahfoud
Boucebci, professeur de psychiatrie ; Djilali Belkhenchir, pro
fesseur de pédiatrie ; Mohand Oubélaïd Saheb, ingénieur ;
Smaïl Yefsah, journaliste de télévision ; Larissa Ayada, artiste-
peintre, de nationalisté russe ; Monique Afri, employée au
consulat de France ; Rachid Tigziri, économiste ; Raymond
Lousoum, opticien, de nationalité tunisienne ; Youcef Sebti,
poète, agronome ; Joaquim Grau, dit « Vincent », libraire, ami
de l’esprit et des arts.
Nous condamnons sans appel ceux qui, en Algérie et hors
d’Algérie, hors de l’État et dans l’État, arment le bras des assas
sins au nom ou sous couvert de l’islamisme, qui donne ordre
de viser à la tête, d’égorger, de décapiter, de mutiler des citoyens
sans défense, connus ou inconnus, hommes, femmes et même
enfants ; ceux qui, en instaurant le règne de la terreur, visent à
détruire les solidarités civiques, à briser les défenses démocra
tiques et à faire perdre la raison à tout un peuple.
Katia Bengana, 17 ans, lycéenne, tuée parce quelle ne por
tait pas le hidjab ; Rachida Oubélaïd, assassinée avec son mari
devant leurs fillettes ; Oum el-Kheir Haddad, cartomancien
ne, enceinte de cinq mois, tuée par balles ; Fadela Ikhlef,
femme au foyer, égorgée ; Aïcha Bouchlaghem, mère de neuf
enfants, égorgée ; Aouïcha Allel, commerçante, tuée par
balles ; Aïcha Meloufi, femme de ménage, tuée par balles ;
Mimouna Ricouèche, mère de cinq enfants, décapitée devant
sa famille ; Tamma Mansour, femme de ménage, tuée par
Message lu au Panthéon par Ariane Mnouchkine le 16 mars 1994
lors d'une manifestation organisée par le CISIA.
balles ; Keltoum Boudjar, 94 ans, égorgée ; Safîa Lounis,
73 ans, égorgée ; Bernarbia, tuée par balles au volant de son
véhicule. Et d’autres encore, mères, épouses, sœurs de poli
ciers, de fonctionnaires, d’imams...
Nous déclarons qu’aucune fin politique, aucun mobile idéo
logique ou religieux ne peut justifier le recours à la stratégie
criminelle qui est mise en œuvre en Algérie. Nous disons notre
solidarité à tous ceux qui continuent de résister aux diktats de
la terreur par les seules armes de la raison, de la parole, de
l’écrit, de la détermination pacifique.
Abdelkader Alloula, assassiné comme tant d’autres : Djilalli
Liabes, sociologue ; Laadi Flici, médecin, écrivain ;
M’hammed Boukhobza, sociologue ; Hafid Senhadri, cadre,
syndicaliste ; Rabah Zenati, journaliste de télévision ;
Radouane Sari, physicien nucléaire ; Saad Bakhtaoui, journa
liste ; Abderrahmane Chergou, économiste ; Omar Arar,
imam ; Rabir Allaouchiche, directeur de lycée ; Olivier
Quemeneur, journaliste français.
Nous appelons tous ceux qui, en Allemagne, en Belgique,
au Canada, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Italie, aux
Pays-Bas, se sont unis à notre action, à se mobiliser pour
convaincre leurs concitoyens, leurs médias, leurs gouvernants
que la douleur de l’Algérie est actuellement un défi à la
conscience du monde.
Nous demandons solennellement au gouvernement français
d’en finir avec le repliement national et les mesquineries sécu
ritaires pour renouer avec la tradition d’accueil qui a toujours
été celle de la France en accordant largement des visas à ceux
et celles qui lui demandent refuge.
Nous lui demandons de s’arracher à l’attentisme prudent
pour garantir son soutien actif et son aide économique à ceux
qui se donnent pour programme le rétablissement du plura
lisme d’expression, l’horizon démocratique et la lutte contre
toutes les formes d’exclusion en Algérie.
Abdelkader Alloula, assassiné comme tant d’autres : Rachid
Djellid, sociologue ; Karima Belhadj, 17 ans, assistante sociale ;
Djamel Bouhidel, archéologue ; Ahmed Traïche, enseignant
coranique ; Mustapha Abada, journaliste de télévision ;
Hamoud Hambli, professeur de droit musulman ;
Abdelhamid Benmenni, journaliste ; Rabah Guenzet, profes
seur de philosophie, syndicaliste ; Zhor Mezjane, directrice de
collège. Et des dizaines d’enseignants, de magistrats, avocats,
3 0 8 - Arrêtons la main des assassins
membres du corps médical, cadres, ingénieurs, techniciens,
journalistes, fonctionnaires, imams, syndicalistes, anciens
moudjahidins, sportifs, militants associatifs...
Nous voulons redire notre sympathie et notre sollicitude à
tous les Algériens qui pleurent leurs morts et qui souffrent.
Nous sommes aussi à leurs côtés dans leurs efforts pour sau
ver de l’extermination l’intelligence et la culture de leur pays
et pour préserver la cohésion sociale et l’énergie créatrice de
leur peuple.
Interventions, 1 9 8 8 -1 9 9 5 -3 0 9
FÉVRIER I 9 9 4
Pour un parti de la paix civile
e q uel d r o it po u v o n s - n o u s parler ? Comment pou
D vons-nous nous taire ? Cette contradiction, nous la res
sentons profondément, aujourd’hui, tous autant que nous
sommes, ici, dans cette salle.
Sans illusions sur ce que nous pouvons faire contre la vio
lence, par la seule force de nos discours, nous nous sentons
pourtant tenus de faire quelque chose, impérativement, pour
combattre le despotisme de la terreur. Cette contradiction, je
suis sûr que vous l’éprouvez aussi.
Nous savons qu’à l’origine de la tragédie il y a toute la vio
lence dont la nation française s’est rendue coupable, pendant
plus de cent cinquante ans, et dont nous nous sentons respon
sables ; mais nous savons aussi que cette culpabilité, collective
ou individuelle, qui est sans doute une des raisons les plus pro
fondes de l’émotion qui nous mobilise, et nous paralyse, ne jus
tifie aucune espèce d’intrusion et que nous ne devons pas
essayer de l’endormir par de vagues prêchi-prêchas humanistes.
Je pourrais continuer à énoncer les contradictions qui nous
réunissent et nous divisent, qui introduisent la division entre
nous et en chacun de nous, qui font que l’on n’a de choix
qu’entre la violence, le terrorisme ou la terreur d’État, et le
silence, entre la compromission et la démission ; en effet, l’in
citation à parler, elle-même, apparaîtra à certains comme une
concession aux criminels et l’appel à la démocratie comme une
abdication devant le despotisme de la terreur. C ’est pourquoi
on est fondé, je crois, à parler de tragédie.
Mais j’ajouterai seulement une dernière contradiction, sans
doute la plus terrible : comment, sans manquer au devoir
d’analyse, et de compréhension, qui conduirait sans doute à
dire que tout le monde a tort ou que tout le monde a raison,
prendre position de manière active et tant soit peu efficace à la
fois contre tous ceux qui contribuent à faire régner la terreur et
pour le parti de la paix civile, qui existe sans aucun doute en
Algérie, c’est-à-dire en faveur de cette majorité d’hommes et
surtout de femmes, que le règne de la terreur condamne à la
solitude et au silence ?
Conférence organisée à la Sorbonne le 7 février 1994.
Le CISIA, Comité international de soutien aux intellectuels
algériens, qui regroupe des intellectuels de tous les pays, spé
cialistes, pour bon nombre d’entre eux, des sociétés maghré
bines, s’était donné pour mission, entre autres choses, d’essayer
d’introduire la logique de l’analyse sur des terrains abandonnés
à la passion partisane et à l’incompréhension sectaire. Au
risque de paraître sacrifier à un utopisme naïvement scientiste,
je voudrais rappeler ici les conclusions des analyses scienti
fiques des mécanismes du terrorisme et de la terreur d’État et
des effets sociaux qu’ils ont produits dans les différents pays de
l’Amérique latine où ils ont sévi, dans des combinaisons diffé
rentes, au cours des années 1970 [lire p. 281]. Dans les situations
d’imprévisibilité radicale et d’insécurité totale, où, comme on
le verra par les témoignages que nous allons entendre, la rue
apparaît comme le lieu de toutes les menaces, où l’information
devient imprécise ou inaccessible, où la peur rend la commu
nication difficile, même entre familiers, où la violence ouverte
et les actes d’intimidation publique, enlèvements, exécutions,
etc. s’accompagnent d’actions plus ou moins clandestines telles
que tortures et exécutions arbitraires, où les rumeurs viennent
redoubler l’angoisse, où, en un mot, le souci de survivre
empêche de vivre, dans ces situations d’insécurité extrême, on
observe toujours que les groupes s’atomisent, que les solidari
tés s’effondrent, laissant les individus isolés et effrayés, repliés,
comme dit Juan Corradi, sur un « familisme amoral ».
Mais l’analyse montre aussi qu’il est possible de sortir du
cercle de la peur, et comment. La première condition est l’exis
tence d’organisations capables d’arracher les individus démo
ralisés par la terreur à l’alternative de l’héroïsme ou de la
démission et d’organiser des actions propres à redonner le
moral (et la morale) à tous ceux que la peur condamne à l’iso
lement ; cela en leur donnant l’occasion de découvrir que
beaucoup d’autres pensent comme eux et que des personnes et
des institutions importantes, dans le pays et à l’étranger, sou
tiennent leurs actions et renforcent les protections qui leur
sont assurées. Les stratégies les plus efficaces sont celles qui
conduisent la majorité silencieuse à découvrir et à montrer sa
force collective à travers des actions relativement banales et
peu risquées, mais qui produiront un immense effet symbo
lique, d’abord sur ceux qui les accomplissent, et aussi sur ceux
contre qui elles sont dirigées, si elles sont accomplies au même
moment par un très grand nombre de personnes concertées
3 1 2 - Pour un parti de la paix civile
- marcher en silence vers un même lieu de rendez-vous, fer
mer les maisons et les boutiques, etc. De telles actions ont eu
lieu, à plusieurs reprises, en Algérie, mais elles ont toujours été
partiellement neutralisées par les annexions partisanes, réelles
ou supposées.
J ’ai ainsi la conviction que notre appel à la paix civile pour
rait être tout autre chose que la déclaration platonique et
vaguement humaniste d’un groupe d’intellectuels de bonne
volonté. Il faudrait pour cela que, en Algérie même, des
hommes et des femmes dotés d’une autorité incontestable - il
y en a beaucoup en Algérie -, autorité intellectuelle, morale,
religieuse ou politique, décident de réunir leurs forces symbo
liques pour appeler - éventuellement avec le soutien interna
tional que pourraient leur apporter le Comité international de
soutien aux intellectuels algériens et le Parlement international
des écrivains —à la mobilisation des forces de paix dans un
parti de la paix civile rassemblant la majorité silencieuse,
aujourd’hui atomisée, démoralisée et condamnée à l’impuis
sance par le régime de la terreur. En restaurant la confiance
chez tous ceux qui ont la volonté de résister à la violence, ce
parti de la paix réunirait et cumulerait les forces de tous ceux
qui, dans leur travail et leur vie de tous les jours, n’ont pas
cessé, malgré les menaces tout particulièrement dirigées contre
eux, d’agir en faveur de la paix civile, au prix d’une lutte quo
tidienne contre l’intimidation et la peur. Et qui seraient ainsi
en mesure de dénoncer et de contrecarrer efficacement les
manœuvres démagogiques des apprentis sorciers qui, avec les
apparences de l’impunité, s’efforcent d’exploiter l’angoisse et
le désespoir de l’immense sous-prolétariat né de la crise et de
l’exploitation internationale.
Vous penserez sans doute que j’ai sacrifié un moment à
l’utopie, et que je me suis empressé d’oublier les antinomies
que j’énonçais en commençant, et toutes les censures qu elles
impliquaient. La naïveté, si naïveté il y a, est à la mesure de
l’anxiété que j’éprouve, avec beaucoup d’autres, devant la
menace de la guerre civile, dans ses formes les plus horribles,
j’en viens donc à des actions plus limitées, mais plus sûres,
pour lesquelles le CISIA a été créé. Nous devons d’abord nous
attacher à ce qui dépend de nous, c’est-à-dire de nos gouver
nements. D’autres vous diront les démarches que nous comp
tons entreprendre auprès des gouvernements européens afin
d’obtenir l’annulation de la dette qui écrase l’Algérie - votre
adhésion à la pétition que nous avons rédigée donnera plus de
Interventions, 1988-1995 - 313
force à nos interventions. Il y a ensuite les tâches d’assistance
à l’égard de ceux qui doivent fuir la violence. Faut-il dire,
contre les rumeurs, que nous n’avons jamais fait de choix entre
les victimes et que nous ne faisons pas passer un examen lin
guistique à ceux qui s’adressent à nous ? On vous expliquera
les démarches que nous avons conduites en vue d’obtenir pour
ceux qui souhaitent trouver refuge en France un statut juri
dique convenable. Démarches particulièrement difficiles, et
nécessaires, en ces temps d’idéologie sécuritaire. Nous tra
vaillons, en accord avec les antennes provinciales du CISIA et
diverses associations, à trouver des postes, des logements et des
ressources pour ceux qui demandent notre aide. Là aussi, nous
avons besoin de vous. Ceux qui pensent pouvoir nous aider
sur tel ou tel des points que j’ai évoqués peuvent nous faire
savoir, soit ici même, à la sortie, soit par lettre, en laissant leur
nom et leur adresse, le type d’aide qu’ils peuvent fournir.
Je m’en tiendrai à ces indications très concrètes. La gravité
extrême de la situation dans laquelle se trouve l’Algérie, et qui
n’autorise ni la complaisance rhétorique ni l’exaltation
éthique, nous impose retenue et dignité.
3 1 4 - Pour un parti de la paix civile
DÉCEMBRE I 9 9 4
Non-assistance
à personne en danger
é c e m m e n t pu b l ié s au Journal officiel, les décrets qui
R mettent fin au statut particulier dont bénéficiaient les Al
gériens pour le droit au séjour en France constituent un crime
de non-assistance à personne en danger. Cette politique des
guichets fermés tourne le dos à l’hospitalité universelle qui
fondaient l’identité du pays des droits de l’homme. Il est
temps de passer à la résistance civique.
Destinées, disait-on à « maîtriser » les flux migratoires,
consolidées —on devrait dire surarmées —la même année par
la réforme constitutionnelle qui restreint le droit d’asile, les lois
de juillet et août 1993 montrent désormais leurs sinistres consé
quences : les personnes légalement installées connaissent un
sort plus précaire que jamais, les enfants nés en France, sur
nommés « jeunes étrangers », sont exclus de la nationalité fran
çaise, la politique des guichets déploie son arbitraire, etc.
Jusqu’ici, les Algériens pouvaient bénéficier d’un statut parti
culier au moins pour le droit au séjour, sinon à la résidence.
Les décrets publiés au Journal officiel le 20 décembre viennent
de les en priver.
On ose nous présenter ce geste comme une simple mesure
parmi d’autres, un simple retour au droit commun des étran
gers. Comme si la fermeture des consulats français en Algérie
ne suffisait pas ! Comme si ne suffisait plus le détour par le ser
vice de Nantes, démarche interminable et le plus souvent
(pour 80 à 90 %) vouée à l’échec ! Comme si ne suffisait pas
encore la sélection entre les détenteurs de visa qui souhaite
raient pour des raisons évidentes rester plus de trois mois !
Des centaines de témoignages convergent pour décrire la
politique inhumaine et éhontée que la plupart des administra
tions concernées mettent en place à l’égard des requérants.
L’État se dessaisit désormais de ses responsabilités en faveur des
maires, en leur donnant la possibilité, arbitraire au plus haut
point, de délivrer ou refuser à leur guise les autorisations d’en
trée et d’accueil des étrangers.
Cosigné avec Jacques Derrida & Sami Naïr,
paru dans Le Monde, 29 décembre 1994.
La situation est d’autant plus douloureuse pour les Algériens
quelle est déterminée par la guerre civile qui se poursuit chez
eux, et dans laquelle la France joue un rôle contradictoire et
prend des responsabilités discutables. De quelque manière
quon évalue ces responsabilités, au nom de quels principes
refuser encore d’accueillir des victimes innocentes et tous ceux
qui fuient une guerre civile ? Car qui pourrait feindre de l’igno
rer encore aujourd’hui, quand on ne peut même plus prétendre
que la tragédie est l’affaire des autres de l’autre côté de la
Méditerranée ? Le cynisme de ces décrets s’étale au moment où
des dizaines de milliers d’Algériens sont exposés à la mort.
Nous dénonçons le crime de non-assistance à personne en
danger. Nous dénonçons l’ignominie de lois raciales déguisées
en retour au droit commun. Chaque fois quelle a voulu être
le pays des droits de l’homme, la terre du droit d’asile et de
l’hospitalité universelle aux victimes des tyrannies, la France a
dû combattre la haine xénophobe et les masques patriotiques
de l’égoïsme sordide. Ceux qui voulaient condamner Dreyfus
ont ouvert la voie à ceux qui plébiscitèrent Pétain.
Nous nous adressons ici à tous ceux qui ne se reconnaissent
plus dans la France du conservatisme répressif —avant tout
hypocrite et démagogique -, dans la France du contrôle poli
cier, dans la France de l’enquête administrative, des certificats
d’hébergement et autres dispositions analogues. Nous les
appelons à se joindre à nous dans un vaste mouvement de
résistance civique qui, en accord avec d’autres associations,
devra recenser, pour les combattre, tous les manquements à la
loi républicaine en matière de droit d’asile et de citoyenneté.
Notre but immédiat tient dans une seule revendication : nous
demandons l’abrogation des mesures discriminatoires et le
retour à la pratique républicaine du droit d’asile.
316 - Non-assistance à personne en danger
JUIN 19 9 5
M. Pasqua, son conseiller
& les étrangers
ous le titre « Quand les intellectuels manquent de ri
S gueur », M. Barreau nous reproche de ne pas respecter les
faits, tout en concédant du moins aux « intellectuels » (merci
pour eux, et les autres ?) « le droit de s’opposer à une politique
qui leur déplaît ». La question est en effet politique, à qui
veut-on l’apprendre ? Et qu’un conseiller de M. Pasqua ait dès
lors du mal à nous suivre, qui en sera surpris ? En nous éle
vant contre cette politique-là, en distinguant rigueur et ri
gueur, nous contestons l’argumentation de M. Barreau sur les
cinq points soulevés par sa réponse embarrassée.
1. Est-il interdit de déclarer désormais son désaccord avec la
loi sur la nationalité ? Elle prive certains « jeunes étrangers » de
droits dont ils jouissaient auparavant ; elle les oblige à des pro
cédures auxquelles personne n’aurait proposé d’avoir recours si
elles n’étaient pas, dans leur finalité même, décourageantes.
2. Nous n’avons jamais dit que la fermeture des consulats en
Algérie « a été voulue pour embêter les Algériens ». Nous
notions seulement qu’avec nombre d’autres mesures ana
logues, elle ajoutait aux difficultés déjà considérables de
demande et d’obtention de visa dans la situation tragique que
l’on sait, quand ces procédures sont souvent un des derniers
recours avant la mort.
3. Quand nous regrettons que l’État se dessaisisse de sa res
ponsabilité en faveur des maires, on nous répond que « les pré
fets décident en dernier ressort ». Cette clause de droit n’em
pêche pas que, en fait, sauf exception, sauf recours juridique
laborieux et d’avance décourageant, les maires gardent le pou
voir de décider. Nous voulions souligner les risques d’arbitrai
re d’une telle délégation.
4. Autre désaccord politique : pour des raisons historiques
trop évidentes et compte tenu des responsabilités françaises
dans la terrifiante situation algérienne (responsabilité qu’on
peut interpréter différemment, mais qu’on ne peut nier), nous
ne pensons pas que le retour au droit commun pour les
Cosigné avec Jacques Derridar
paru dans Le Monde, 10 juin 1995, p. 20.
Algériens aille de soi et soit juste, précisément aujourd’hui.
« Les Marocains et les Tunisiens s’en accommodent », dit tran
quillement M. Barreau. Argument choquant, comme celui qui
consiste à rappeler que les accords d’Évian sont chose passée.
Si, comme il nous est répliqué, les « ministères de
l’Intérieur et des Affaires étrangères » faisaient ou souhaitaient
faire le « maximum » pour accueillir les Algériens menacés,
pourquoi la rigueur de ces nouveaux décrets ? Car toute la
question est là, c’est elle que nous soulevions.
5. M. Barreau devrait savoir que tous les étrangers (même
non européens) n’ont pas besoin d’un visa pour entrer en
France. C’est ce que nous appelons discrimination. Nous ne
préconisons pas en ce lieu et en ce moment.une ouverture
sans limite des frontières. Nous protestons contre la
« rigueur » nouvelle (cette rigueur pour laquelle nous n’avons
en effet aucun goût) d’une certaine police de l’immigration,
celle dont les récents décrets montrent le vrai visage. Et, au
moins autant que contre l’exigence d’un visa, nous protestons
contre les conditions inédites et terriblement rigoureuses qui,
sous couvert de ces nouveaux décrets, sont faites aux Algériens
—et à tant d’autres —pour en demander et en obtenir un.
Si telle n’était pas l’intention déclarée de cette politique
répressive, quel sens, peut-on nous le dire, quelle finalité
auraient donc de tels décrets ?
3 1 8 - M. Pasqua, son conseiller & les étrangers
MARS I 9 9 5
Non à ta ghettoïsation
de l'Algérie
N I989, LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES avait ac-
E cordé 800 000 visas aux Algériens qui souhaitaient passer
quelque temps sur le sol français pour des raisons diverses. Le
volume de ces déplacements - malgré la restriction apportée
par l’instauration du visa obligatoire —reflétait simplement
l’intensité des relations humaines et économiques entre les
deux pays.
En 1994, il a été accordé moins de 100000 visas aux
Algériens, alors que les demandes étaient globalement de
même volume et de même nature que les années précédentes.
En 1995, on en est à n’octroyer qu’à peine un visa sur dix
demandes. Il s’agit bien d’une quasi-fermeture de la frontière
entre les deux pays.
Bien sûr, il faut exiger que celles et ceux qui doivent sauver
leur vie en s’expatriant puissent le faire en urgence et trouver
un accueil administratif décent —ce qui n’est pas le cas actuel
lement en France. Nous nous battons jour après jour pour cela
aux côtés de nos amis algériens et nous nous heurtons à des
obstacles d’autant plus révoltants que ces mesures d’accueil ne
concernent que quelques milliers de personnes. La France est-
elle devenue si faible, si frileuse, si oublieuse de son ambition
d’être le pays des droits de l’homme ?
Nous affirmons aussi qu’il est indispensable de ne pas aggra
ver la situation des millions d’Algériennes et d’Algériens qui
tiennent à rester en Algérie au cœur des périls afin que ce pays
continue à vivre, à créer, à produire et à se préparer un avenir.
Leur interdire de fait de voyager vers la France - ou vers tout
autre pays -, c’est les exposer davantage, les désespérer, décou
rager les énergies, entraver la respiration sociale, compromettre
plus sûrement les perspectives démocratiques et les perspec
tives de sortie de crise.
Plonger le pays dans le huis clos, c’est faire le jeu des vio
lences, des ostracismes, de l’intolérance. C’est aussi pousser
vers un exil plus long et moins réversible des personnes qui ne
Cosigné avec Jean Leca, paru dans Le Monde, 25 mars 1995.
l’auraient pas choisi, puisque nul n’a maintenant l’assurance
que, en rentrant, il pourra ressortir un jour, même s’il se trouve
aux portes de la mort.
Les Algériens ne sont-ils plus des citoyens du monde à part
entière ? N’ont-ils plus besoin d’aller voir leurs parents, leurs
amis, de se promener, de se rendre à des rencontres, de colla
borer avec des professionnels et d’échanger leurs idées avec
d’autres ? La France les met au ban des voyageurs internatio
naux sous prétexte de terrorisme. Mais ne savons-nous pas
tous que les terroristes du monde entier sont des voyageurs qui
se passent d’un visa « classique » ?
Encore une fois, c’est la société algérienne ordinaire qui
paye : prise en tenailles entre les violences des groupes isla
mistes armés et la répression militaro-policière, elle est aussi
l’otage des fantasmes sécuritaires français. En ce sens, la poli
tique française de refus des visas est criminelle.
En outre, elle est à courte vue, sans envergure sur le plan des
échanges transméditerranéens. La France officielle devient
sourde aux demandes légitimes d’une population établie des
deux côtés de la Méditerranée ; en en confinant une partie
dans un ghetto territorial, elle facilite la tâche à ceux qui veu
lent la confiner dans un ghetto politique et religieux.
Pour que les Algériens puissent continuer à vivre dans leur
pays et à le préserver du pire, nous demandons aux autorités
françaises : la reprise de la délivrance normale des visas (un
minimum de refus, une procédure moins longue et plus
simple) ; l’octroi et le renouvellement de visas longue durée à
multiples entrées pour les catégories de personnes exposées qui
n’envisagent pas l’exil ; la délivrance de visas en urgence pour
les personnes menacées de mort qui en font la demande.
Une manifestation nationale doit se tenir à Nantes, le 25
mars, devant les services du ministère des Affaires étrangères
qui s’occupent de traiter par correspondance — c’est-à-dire
principalement d’envoyer des lettres types de refus - les
demandes algériennes de visa. Ceux qui voient dans la situa-
tion algérienne l’un des grands drames engageant l’avenir de la
région et qui souhaitent une issue civile, pacifique et démo
cratique ne peuvent qu’alerter les pouvoirs publics sur l’aveu
glement de leur politique concernant la circulation des
citoyens algériens.
320 - Non à la ghettoïsation de l'Algérie
OCTOBRE I9 9 5
Dévoiler & divulguer le refoulé
C’ est à c o n d it io n d e r em o nter très lo in que l’on peut
saisir les racines du problème algérien. À la suite de l’in
dépendance, il y a eu une sorte de refoulement collectif de la
colonisation, de la répression coloniale et des violences asso
ciées à la guerre de libération. Il faudrait, me semble-t-il, ana
lyser les stratégies de mauvaise foi, au sens de mensonge à
soi-même, de self deception, que les ex-colonisés, collective
ment mais différentiellement selon leur position dans l’espace
politique algérien, ont mises en œuvre pour refouler la coloni
sation, les traces profondes quelle a laissées dans les choses et
dans les cerveaux. Pour contribuer à cette exploration de l’in
conscient historique, il faudrait faire une histoire sociale des
rapports différentiels que les Algériens ont entretenus et qu’ils
continuent à entretenir avec la langue française. Toutes les
questions autour de l’arabisation ou de la perpétuation du
français ont été le lieu central du refoulement et du mensonge
à soi-même (le problème de la langue française a toujours été
abordé honteusement, passivement, comme si les dirigeants
pensaient que l’arabe était bon pour les dominés, alors que le
français, voire le latin et le grec, convenait mieux aux domi
nants ; on pourrait dire la même chose de l’islam). Mensonge
collectif, dont on est peut-être en train de payer le prix au
jourd’hui. Malheureusement, les fautes historiques sont com
mises par quelques-uns et les sanctions sont subies par tous.
Tous ces problèmes doivent être abordés historiquement. Évi
demment, on voit bien dans ce cas-là que l’histoire n’est pas
une science pure, purement académique ; plus exactement,
cest une science pure et académique, mais plus elle est pure,
académique, plus elle est engagée et politique.
Dans cet inconscient colonial, il y a aussi la guerre de libéra
tion, la vérité de la guerre de libération. J ’ai lu deux ou trois
rhèses, restées, je crois, inédites, sur la guerre de libération, qui
mont fait penser que c’était une des histoires les plus tragiques
mait jamais connues l’humanité. L’histoire des purges succes
sives (par le F L N , à l’intérieur du F L N , par l’armée française,
Intervention au colloque « Algérie-France-lslam » organisé
par le Centre français de l'université de Fribourg en Brisgau
et le Centre de sociologie européenne du Collège de France
les 27 et 28 octobre 1995, édité par L'Harmattan en 1997.
etc.) a été recouverte sous l’éloge rituel des moudjahidins
auquel tout le monde participait. Ainsi, la déclaration de 1954,
devenue un lieu commun de la célébration anniversaire, si on
la relit aujourd’hui, garde beaucoup de vertus mais qui ont été
occultées sous une rhétorique anticolonialiste. Marx dénonce
quelque part le culte rétrospectif des révolutions du passé. Les
Algériens (et c’est une chose qu’ils ont apprise des Français,
une partie de l’inconscient colonial), sont passés maîtres dans
le révolutionarisme rétrospectif qui a servi très souvent d’alibi
à l’instauration d’un conservatisme. Il y avait aussi le modèle
soviétique, évidemment. Pour ce genre de choses, aujourd’hui,
on a l’embarras du choix. Il y a eu tellement de révolutions
détournées qu’on n’a même pas besoin de réinventer une rhé
torique pseudo-révolutionnaire, il suffit de puiser dans l’arse
nal des révolutions ratées.
Il faudrait aussi, dans le bilan du refoulé, inclure l’histoire
de la répression de la révolution algérienne qui fait partie des
grandes maladies honteuses de la conscience française ; je
pourrais raconter des dizaines d’anecdotes sur la mémoire tra
gique que beaucoup de Français ont gardée de la guerre de
libération de l’Algérie. Il y a, comme le disait Joseph Jurt, une
souffrance française à propos de l’Algérie, sur laquelle on peut
encore s’appuyer pour réfléchir et agir sérieusement.
Malheureusement, cette souffrance française est aussi généra
trice de pulsions très funestes de paranoïa collective, et il suf
fit de se promener aujourd’hui autour d’une gare parisienne
pour avoir le sentiment de voir un remake d’un film sur
l’Algérie des années i960. La France, qui a été, en d’autres
temps, un modèle pour un certain nombre de choses (dont les
droits de l’homme), est en train de devenir un modèle pour la
régression collective dans la barbarie et, comme il y a des bar
bares dans tous les pays, cet antimodèle risque de s’universa-
liser. Il est à craindre que les autres États européens ne s’auto
risent du mauvais exemple que la France est en train de don
ner pour renoncer à leurs politiques généreuses en matière
d’émigration exemplaire. Et, malheureusement, si on va du
côté de la Kabylie aujourd’hui, on a aussi l’impression que
l’armée algérienne répète ce que faisait l’armée française à la
même époque, que la guerre d’Algérie se rejoue de manière
dramatique, des deux côtés de la Méditerranée, avec les
mêmes phobies, les mêmes manies, les mêmes réflexes primi
tifs de la barbarie militaire.
322 - Dévoiler & divulguer le refoulé
Dans l’inconscient colonial quil faudrait porter au jour, il y
a eu, entre autres choses, les effets d’une sorte d’imitation ser
vile de l’État à la française. Me promenant en Algérie aussitôt
après l’indépendance, j’avais été frappé (je l’ai écrit à l’époque)
de voir toutes sortes de gens qui rejouaient des scènes du colo
nialisme ordinaire, qui étaient installés dans le bureau du
colon, ou du directeur de ministère avec tous les signes exté
rieurs de l’arrogance si française. Et tout ça au nom de la lutte
contre le colonialisme, évidemment. Le rapport à l’État méri
terait, me semble-t-il, une analyse très approfondie. Ce mo
dèle étatique français, comment a-t-il été imposé ? Comment
a-t-il été mimé sans que soient assurées les conditions de son
fonctionnement ? Les conditions historiques du fonctionne
ment d’un État moderne qui est le produit d’une longue, très
longue élaboration historique ne sont pas données immédia
tement et il faut travailler à les produire par le système d’en
seignement, par une éducation civique, par un combat contre
les survivances du féodalisme, contre les traditions de népotis
me qui sont inhérentes à certain état des structures familiales,
etc. sous peine d’aboutir à des modèles féodalo-socialistes
(dans lesquels, comme l’a montré mon ami et élève
M’hammed Boukhobza, récemment assassiné, les structures
bureaucratiques et la rhétorique socialiste servent de masque
et de support à la perpétuation de grands privilèges lignagers).
Toutes ces choses-là, qui sont très connues des spécialistes, il
faut les rendre publiques ; il ne faut pas qu elles restent le pri
vilège de la communauté scientifique.
Autre lieu de refoulement, le problème des intellectuels. Je
pense qu’une part de cette sorte de guerre civile à laquelle nous
assistons tient au fait que les intellectuels algériens ont conti
nué les luttes intellectuelles par d’autres moyens. Les intellec
tuels sont ordinairement réduits à utiliser des armes symbo
liques pour se combattre, mais, dès qu’ils en ont l’occasion et
les moyens, ils passent à d’autres armes. On sait le rôle qu’ils
jouent dans les guerres civiles nationales —je pense au cas de la
Yougoslavie. On dit toujours que les intellectuels ne servent à
rien. De fait, lorsqu’ils veulent agir contre les tendances imma
nentes des sociétés, ils sont impuissants ; mais lorsqu’ils agis
sent dans le sens du pire, ils sont très efficaces parce qu’ils
offrent une expression et une légitimation aux pulsions obs
cures, honteuses, d’une société. C’est dire qu’un univers intel
lectuel mal analysé, mal auto-analysé, mal socio-analysé est très
dangereux. Et si je devais désigner une « classe dangereuse »,
Interventions, 1988-1995 - 323
comme on disait au xrxe siècle, je dirais que ce sont les intel
lectuels et plutôt ceux que Max Weber appelait « les intellec
tuels prolétaroïdes » : ce sont les petits clercs défroqués qui
menaient les mouvements millénaristes du Moyen-Âge, ce
sont les révolutionnaires mineurs de 1789. La responsabilité
des intellectuels est très grande et, dans le refoulement que
j’évoquais, les intellectuels algériens ont joué un rôle énorme.
Là encore, parler en général n a pas de sens : l’intelligentsia est
un champ dans lequel il y a des dominants et des dominés, des
luttes, des gens qui se sont battus contre l’obscurantisme,
contre le refoulement, etc. Mais, globalement, les résultats
agrégés, pour parler comme des statisticiens, sont assez déso
lants. Il faudrait donc travailler à une sociologie historique des
intellectuels dans leur rapport à la langue, à l’État, à la nation,
au nationalisme, au problème berbère, au problème de l’ara
bisation, etc. On ne peut pas aborder vraiment un problème
quelconque sans traverser l’écran de fumée que produisent les
intellectuels et sans étudier d’abord ce qu’ils en ont dit. On
voit que l’historicisation qu’a évoquée Joseph Jurt n’a rien
d’académique. Il ne s’agit pas simplement de restituer la vérité
historique ; il faut se servir de l’histoire pour restituer le rap
port véridique à l’histoire. Le travail d’anamnèse de l’incons
cient historique est l’instrument majeur de maîtrise de l’his
toire, donc du présent qui la prolonge. Évidemment, il ne
s’agit pas —même si, par moments, pour éviter le ton acadé
mique, j’ai pu être un peu polémique - de se placer dans la
logique du procès, de chercher et de dénoncer des coupables
(c’est là encore un effet de la mauvaise foi). Il ne s’agit pas de
se battre la coulpe (surtout sur la poitrine des autres, comme
les révolutionnaires ou les justiciers rétrospectifs). Il faut
demander que l’histoire soit assumée dans sa réalité et dans ses
conséquences. Et pour ça il faut l’établir, et ça, seule la com
munauté scientifique peut le faire.
Je suis passé très naturellement, il me semble, de problèmes
de connaissance à des problèmes d’action, et je crois que,
comme je le disais tout à l’heure, le problème algérien pose de
manière particulièrement aiguë la question de la responsabili
té spécifique des savants. Il y a en France une tradition de l’en
gagement qui a été inaugurée par Zola, et qui me paraît très
respectable. Le devoir de communication de la vérité fait par
tie du métier de savant ; on pourrait invoquer aussi Max
Weber. Il y a une responsabilité des savants, surtout dans une
3 2 4 - Dévoiler & divulguer le refoulé
situation comme celle de l'Algérie, où Ton a affaire à un pro
blème qui, pour une grande part, est un artefact historique,
construit pour l5essentiel par les médias. S’il est vrai, comme je
le crois vraiment, que, dans les sociétés modernes, la réalité
sociale est pour une part très importante construite par les
médias, qui sont le moyen de production dominant du dis
cours dominant sur le monde social, nous sommes moins
désarmés que s’il sagit de combattre les forces économiques.
Nous sommes mieux armés pour combattre les multinatio
nales de la production symbolique qui produisent les fameux
« problèmes de société », à condition que nous sachions tant
soit peu nous organiser en vue de donner de l’efficacité à la
vérité dont on sait quelle n’a pas d’efficacité spontanée. Je cite
souvent Spinoza : « Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée
vraie. » C’est une des phrases les plus tristes de toute l’histoire
de la pensée. Cela signifie que la vérité est très faible, sans
force. Par conséquent, nous qui travaillons à produire de la
vérité, qui croyons tacitement qu’il est important de produi
re de la vérité, qui croyons tacitement qu’il est important de
diffuser la vérité puisque nous enseignons, nous parlons,
nous écrivons, etc., est-ce que, pour être en accord avec nous-
mêmes, pour ne pas être trop contradictoires et trop déses
pérés, nous ne devons pas essayer de réfléchir sur la nécessité
de nous unir pour donner collectivement un peu de force
sociale à la vérité ?
Interventions, 1988-1995 - 325
I995"2001
On doit refuser la
fausse neutralité hypo
crite et en particulier
la philosophie politique
dépolitisée qui mène
tout droit h la table
du Medef.
S S .S Î? P°ljr * 8 notre soutien...)
tcnwpn
L'ACTION
Libération,
14 décembre 1995, p. 7
le Nouvel Observateur,
3-9 septembre 1998, p. 6
Marianne,
31 août-6 septembre 1998,
p. 68-69
B ourdieu : L'Événement du jeudi,
27 août-2 septembre 1998
les co u a cs
O f ™ * Mongm, s'a
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fciiaisiici Icntwsemtrmj» gin tUiu la revue Hipnt iiUlkt 19MI7
Uiique tic riitiv Uimrtli™, H'cti il que ce toeiolnguc à l'mwwat
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tiiritc 4ii MUnlnfiirlnMVft !c-plu» Eu* du peupSc ? ftumrnr «J* rlan ? t'#* w-
fcliangcr- fhi k'uttttulail à 11* <«litnu.nl ffSffîitd^ Il latit porwtie ai)
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«.rupukme. on u tirai! it iw liyicfluait v i ki ix le «iwwjiif Uif la vifiMiiiienne.
[ de ctmipifi. Jcaniiiæ Vuàcvl^nim, l*>U Privait Riw» tkW » tu 1579.liai» ü :j|
Havaillè au CNB&. tKiKWitiï lUnnAriki- f t u i v tntdln.Uu.ltii frotte*. Peut «Uï, t
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tficit(l). «nalvctt, w» prendre .tu J#rieu« *i
eontorwirn* lanpigitm ifin in . fe*ittraifcgtw ..
j non ambition let ambition», on finit '* (g
En soutien aux luttes sociales
De Décembre 95 à Raisons d'agir
Le discours conservateur se tient toujours
au nom du bon sens.
Choses dites, 1987
e m o u v e m e n t so cial d e d é c e m b r e 1995 résulte de la
L conjonction de plusieurs crises : une contestation étudiante
qui\ à partir de novembre, s’accompagne dune mobilisation des
réseaux militants de l ’enseignement supérieur ; une grève des
transports en commun en réaction à l ’annonce d ’un plan État-
SNCF et d’une réforme des systèmes de retraites, qui contribuent
h bloquer la circulation et les activités des grandes aggloméra
tions ; enfin» h la suite de l ’annonce, le 1$ novembre, du « plan
Juppé » de réforme de la Sécurité sociale, qui prévoit la réduc
tion des dépensespubliques au nom de la lutte contre l’exclusion,
le développement de résistances qui trouvent dans les mobilisa
tions du moment un terrain d ’expression privilégié1.
Face a ces mobilisations, les animateurs de la Fonction Saint-
Simon 2 et la revue Esprit lancent unepétition de soutien au gou
vernement, « Pour une réforme de fond de la Sécurité sociale »,
double stigmatisation de l’archaïsme du système de santé et de
ceux qui refusent le projet. En soutien aux grévistes, Pierre
Bourdieu participe à la rédaction d ’un appel à l ’initiative d uni
versitaires proches des milieux militants, qui paraît dans Le
1. Lire Le Souffle de décembre, René Mouriaux et Sophie Béroud (dir.),
Syllepse, Paris, 1997.
2. La Fondation Saint-Simon a vu le jour en décembre 1982 sous l’impul
sion de François Furet, Pierre Rosanvallon, Emmanuel Le Roy-Ladurie,
Simon et Pierre Nora, Alain Mine et Roger Fauroux. Réunissant universi
taires, monde des affaires et haute fonction publique, elle « accomplit un
travail idéologique de dissimulation du travail politique, [... pour]
construire la "voie étroite" suivie par les dirigeants politiques [vers] la dé
mocratie de marché comme "fin de l'histoire" et le social-libéralisme
comme horizon indépassable pour nos sociétés ». (Lire notamment Keith
Dixon, Les Évangélistes du marché. Les intellectuels britanniques et le libé
ralisme, Raisons d'agir, Paris, 1998 ; Vincent Laurent, « Enquête sur la fon
dation Saint-Simon. Les architectes du social-libéralisme », Le Monde
diplomatique, septembre 1998 ; Serge Halimi, « Les boîtes à idées de la
droite américaine », Le Monde diplomatique, mai 1995.)
Interventions, 1995-2001 - 3 2 9
Monde du $ décembre 3. La manifestation du 12 décembre, qui
rassembleplus dun million de personnes, se termine par un mee
ting à la gare de Lyon au cours duquel le sociologueprend la paro
le pour défendre les servicespublics menacéspar lespolitiques néo-
libérales ; il y dénonce notamment l action dune « noblesse d ’Etat
qui prêche le dépérissement de l'Etat et le règne sans partage du
marché et du consommateur 4». Contre les experts qui s’appuient
sur l'autorité de la science économique, le sociologue affirme par
là son soutien à ceux que les élites technocratiques présentent
comme un peuple dominépar ses «pulsions » et auquel il faudrait
dicter d ’en haut des politiques raisonnables —ainsi que le suggère
le philosophe Paul Ricœur (Le Journal du dimanche, 10
décembre). Les analyses de Pierre Bourdieu reviennent alors sur les
mécanismes sociaux par lesquels le néolibéralisme s’est imposé en
France depuis les années 1980 [lire p. 349,357 & 365].
Les gouvernements français constituent alors l ’objet direct des
critiques de Pierre Bourdieu : la politique d ’immigration, avec les
« lois Pasqua-Debré » (1993-1995) qui autorisent une discrimina
tion au faciès [lire p. 347] ; ou le refus de la régularisation des sans-
papiers [lire p. 345], qui donne lieu, dès 1996, à une importante mobi
lisation du secteur associatifdans la continuité du mouvement de
décembre 1995 ; puis le silence de la gauche dans la bataille des
homosexuels pour l’égalité devant la loi [lire p. 343] ; ou encore les
« effets d ’annonce » du ministre de l’Éducation Claude Allègre [lire
p. 367]. C’est tout le poids de sa notoriété scientifique que Pierre
Bourdieu, souvent associé alors à d ’autres intellectuels, veut appor
ter aux militants situés à « l ’avant-garde » de la contestation 5 ;
mais également, à partir de 1997, à tous ceux qui voient dans la
politique du gouvernementJospin un dévoiement des idéaux de
gauche [lire p. 361].
En janvier 1998, Pierre Bourdieu intervientpubliquement en
faveur du mouvement des chômeurs, dont les formes d ’action
directe, impulsées par une minorité mobilisée de militants, ont
capté l ’attention médiatique. L’occupation de l ’École normale
supérieure lui donne ainsi l ’occasion de souligner le « miracle
social » constituépar la mobilisation de ceux que leur situation
3. Lire Julien Duval, Christophe Gaudert, Frédéric Lebaron, Dominique
Marchetti et Fabienne Pavis, Le Décembre des intellectuels français, Rai
sons d'agir, Paris, 1998.
4. Intervention publiée sous le titre « Contre la destruction d'une civilisa
tion », Contre-feux, Raisons d'agir, Paris, 1998, p. 30-33.
5. Lire « Quelques questions sur la question gay et lesbienne », in La Do
mination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 129-134.
33 0 - En soutien aux luttes sociales
tend à atomiser et à désorganier 6. La cause des chômeurs per
met de dénoncer la précarité généralisée et entretenue par les
politiques libérales [lire p. 357] ; l ’« insécurité objective » qui touche
le monde du travail est au principe de l ’« insécurité subjective »
qui affecte lesprécaires comme les salariés en permettant l ’appli
cation de politiques de flexibilisation et l ’instauration de nou
veaux modes de domination 7.
Au-delà de telles interventionsponctuelles, Pierre Bourdieu s’ef
force d’inscrire son action dans la durée : l ’entreprise des états
généraux du mouvement social riayant pas véritablement eu de
suites après 1996 [lire p. 341], il met en œuvre son idée d ’« intellectuel
collectif» en regroupant des chercheursproches de ses orientations.
Ainsi est créé Raisons d’agir, collectifdestiné à mettre les compé
tences analytiques des chercheurs au service des mouvements de
résistance aux politiques néolibérales, pour contrebalancer l ’in
fluence des think tanks conservateurs 8. S’appuyant sur le succès
public de La Misère du monde et le travail collectif qu’i l a
nourri, ce groupe veut s’engager dans les luttes symboliques contre
l’imposition d’une doxa néolibérale par les experts et, en particu
lier, les économistes. Le travail sociologique, qui consiste à rendre
visible ce qui se dérobe aux perceptions habituelles du monde
social, sert alors de base à des interventions politiques du collectif
dans la presse etpar le biais de conférences et de débatspublics 9.
Pour diffuser les « armes intellectuelles de la résistance », Pierre
Bourdieu créé également une collection de livres à bas prix (30 à
40francs), Liber-Raisons d’agir, destinée à offrir à ,un large
public des travaux de sciences sociales sous une forme accessible,
ou encore des analyses que la censure médiatique n’autorise pas,
en particulier lorsqu’il s’agit des médias eux-mêmes.
6. Lire « Le mouvement des chômeurs, un miracle social », Contre-feux,
op. c/t, p. 102-104.
7. « La précarité est aujourd'hui partout », Contre-feux, op. cit., p. 95-101.
8. Les think tanks sont des groupes plus ou moins formels réunissant
principalement des intellectuels (universitaires, journalistes, etc.) afin d'in
fluencer les décideurs économiques et politiques. À leur rôle dans la légi
timation et l'instauration du néolibéralisme dans le monde anglo-saxon,
correspond en France celui de la Fondation Saint-Simon ; et pour renou
veler et défendre les acquis de l'État social, la Fondation Copernic
9. En plus de parutions régulières du collectif dans Le Monde diploma
tique, Pierre Bourdieu coordonne un numéro spécial des Inrockuptibles,
« Joyeux bordel » (décembre 1998-janvier 1999), donnant la parole aussi
bien à des chercheurs, des artistes et des philosophes qu'à des militants
associatifs et syndicaux.
Interventions, 1995-2001 - 3 3 1
Liber-Raisons d’agir entend présenter l’état le plus
avancé de la recherche sur des problèmes politiques et
sociaux d’actualité. Conçus et réalisés par des cher
cheurs en sciences sociales, sociologues, historiens, éco
nomistes mais aussi, à l’occasion, des écrivains et des
artistes, tous animés par la volonté militante de diffu
ser le savoir indispensable à la réflexion et l’action poli
tiques dans une démocratie, ces petits ouvrages denses
et bien documentés devraient constituer une sorte
d’encyclopédie populaire internationale.
Les deux premiers titres de la collection, qui ont pris dès leur
parution une place très marquante dans le débat public 10,
amorcent la diffusion dune critique du champ journalistique,
dont Pierre Bourdieu et ses collaborateurs avaient commencé
l’analyse quelques années plus tôt.
10. Les ventes de Sur la télévision (1996) ont dépassé les 140 000 exem
plaires ; celles des Nouveaux Chiens de garde (1997), de Serge Halimi,
ont atteint les 100 000 exemplaires en moins de six mois.
3 3 2 - En soutien aux \uttes soda\es
> # . qw r 6 I > a .r
16 décembre 1998-5 janvier 1999, n° 178.
» rt»i« jjbn:. -ontrot«* par un quarteron dr m argin al <nt de tendances syndical-, plu. «u awud nunofift*»
jHi , page, .ntiques pioff, n* la lu_u. ânéâst _..tureuï «à"1»**»*'** pr^-—nptueua. «invaincu* d_ ,kt*^n
i«wnre « livrées en fait à de minu—a!«J lobbL_ qu» ies informa*:~wt plu* uri^- qu. -iUc- que k* politiques demande»',
■Itqwew . jjj* -...rgogne k ci— laiton circulaire db ivkkmcm aux sondage, c’est l'arrogante certitude de* évidencr
n<jq*jf Je complaisance , comptes rendu» sékcrifr «* indiscutables ; tes ■'responsables” politiqur- -ont i—ponsabL^ de L.
.ématiquemenf biaites de »o<*tc* k* intcrvenüor politique ; 0 k«r appartint de fitîw de la jtolùique1b polittaue kiü
pttbliquw Htttout hétérodoxe.. jnsi filtrée», déforma appartient.
péch^ - J’attetndre k public ; t'est h .j k k logique du Vùt»™ s de j’-qudibk^ *m pUv<- e* du ÿ*uv -nouvenimt tnunobue ~ i
it -tes médias ‘■'Xnon la volonté de tel ou tel, si puinan' rétrograd" - réforme» suspendues» atesu._ JiStîré .bangement m
*tnt t~..om iquem ent) qui Tend k feJ*-* peser sur U wnséqtr - 1 __effecri- » . JécWons d’apparence p i^« «te «Mnccfie.
. JmrePe un* jm p * spécialement peraitseusc, parer »égi— 1 i ,_-.nductton tacite tnt masquée des politioms „aserv*tnv»-
• - K m* tçvii ~tu. u m w t , i la faveur de l'o.^jMon au» Je leur, prédén: «ix. - le- ..pontabks politiqu* n ont pas t?-
j^r le? (ni - ituptibUs, j’*> -oulu or tnot» asxx sévères poui —.4 * qu’ils n ont ps>
m* de ceux qui iünt exdc_ Ju «._rcU réu à tenir \ l'écart de là polîtiqL., et qui *
i u r "Mit -n rkw m** pftrte-*l* refusent * s- in ten ter de ta pensée prédigéré»
1«m qu. leur offrent les McDonald du faa-food
u* Prn »i bi*r; w iw citn c t t v > a „ a r politique international Portés sou* i _ lamar
f i . «ubk Jthem * d ltir i *. Fck éa-L'-i dt_ palais de la République par un
^ n j - k • —racrérisc, p— “ responsable* inouvemen* -octal auqud ils nont guère paraoo
et qu’ils n’ont jamais vraiment compris, et fort*
* î*au Je ïous k“ -odalismes autoritaire de l'assurance inébranlable qui s'enracine dan
*l»fr :n*an> .iuc«»*duutr ■rtekveutduvqu'il*u- t c -Ædarité* d*?rat et de par-? -t» ■._^-vt,nt ku ^ u p s U plu*
Inmckuptibles,
t^nii Hcodcrdekur» prises de position artistiqu< — ac qui invisibles 1 leur» rappels à l’ordre disciplinaires et
alpabilisanu. ou 4 la séduction «?*- charges et dr«
’ fent refuser la définition hautoncn* in*ére^sé.
:imam d* h légitimité populaire, .uentitw»; -
|wti k ü i. . Jans ht. .-adag Us peuvent „,tOi.mnei
*out rappel de la misènt d -icttm_ de la politiqu
| uu . -cation des privik^u ='Ud - -bu* Je k noU-
;mndemtnr responsable, c’est que. préoempés surtout
Éditorial des
doutent bien que, pour “ ï-ang-* b
t bt«*** imptude^merr *utrefois, il hutdrtit
t la potitiqti Or «.mment cbanget
| .^ractcris .ixâaiiua ^
tr” changer les “.. ijwnsablcs’' politiqu.
Wu__ tique, - et
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- ~>und,. jux wrtu* et au» valcu u nom d«q»*ell-
’jç leur n ie lle n t , par des actes et <i païolr'
La
télévision
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Les
nouveaux
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i- X : f
« d é c e mb r e :
des
intellectuels
français
1*5 D SGtl
JANVIER I 9 9 7
Retour sur les grèves
de décembre 1995
— En France comme en Allemagne, de nombreux intellectuels et
hommes politiques ont stigmatisé les grèves de décembre ipp$
comme rétrogrades et corporatistes. Ne peut-on pas les considérer,
au contraire, comme des mouvements de réaction aux politiques
néolibérales impliquant le retrait de l’Etati conformément aux
critères de Maastricht ?
— Jamais la subordination de certains intellectuels à l’égard
des forces politiques et économiques n’a été aussi visible qu’à
l’occasion de ce mouvement, tout à fait surprenant par son
ampleur et sa durée. Non contents de le décrire comme une
sorte de mouvement réactionnaire, rétrograde, archaïque,
voire nationaliste et même raciste (comme l’a fait Michel
Wieviorka 1 dans un article du Monde), certains —surtout
parmi les journalistes, dont on sait les privilèges parfois exor
bitants, et parmi les « philosophes journalistes » —ont dénon
cé les privilèges des grévistes, ceux de la S N C F notamment, ces
« nantis » accrochés à la défense de leurs acquis purement et
simplement identifiés à des privilèges. Cela au mépris de tous
les signes qui disent le contraire. Par exemple, lors de la mani
festation de la gare de Lyon au cours de laquelle j’ai déclaré la
solidarité des intellectuels (ou, plus exactement, d’une fraction
d’entre eux), les grévistes ont été follement applaudis par la
foule des assistants —ils réunissaient, à côté des porte-parole de
divers syndicats (et en particulier du nouveau syndicat SU D ,
né d’une scission avec la C F D T , qui avait soutenu le gouver
nement et accueille depuis un certain nombre des initiateurs
du texte dit des « experts » en faveur du gouvernement), des
porte-parole de mouvements de soutien aux sans-logis (Droit
au logement), aux sans-papiers menacés d’expulsion et plus
généralement aux immigrés. Cette solidarité des travailleurs
1. Sociologue, directeur du CADIS,* laboratoire fondé par Alain Touraine ;
signataire en décembre 1995 de la pétition en soutien à la politique du
gouvernement Juppé. (Lire Julien Duval et al., Le Décembre des intellec
tuels français, op. cit.) [nde]
Entretien avec Margareta Steinrücke paru dans Sozialismus, n° 6,1997.
avec les chômeurs et avec les immigrés s’est affirmée sans cesse
depuis, que ce soit lors du mouvement dit de « désobéissance
civile » qui s’opposait au renforcement des « lois raciales » dites
loi Pasqua. Ceux qui, parmi les journalistes et les intellectuels-
journalistes, ont parlé de « populisme » à propos de ce mouve
ment, de manière à pouvoir faire l’amalgame avec le Front
national et Le Pen, sont ou stupides ou malhonnêtes, ou les
deux (je pense à Jacques Julliard, qui est plus connu comme
éditorialiste du Nouvel Observateur que comme historien, et
qui, dans un ouvrage consacré à l’année 1995, entendait me
mettre dans le même sac que Pasqua). Cet amalgame est aussi
au principe de la critique conservatrice de toutes les critiques
de l’Europe de Maastricht et de la politique néolibérale qui se
pratique en son nom. Dans tous les cas, il s’agit d’exclure la
possibilité d’une critique de gauche d’une politique écono
mique et sociale réactionnaire qui se couvre d’un langage libé
ral, voire libertaire (« flexibilité », « dérégulation », etc.), tout
en présentant cette liberté forcée qui nous est proposée comme
un destin inévitable —avec le mythe de la « globalisation ».
— Il semble que les grèves de 199$ en France aientjoué un rôle
précurseur en Europe. Des mouvements de protestation se sont
développés par la suite dans d ’autres pays, surtout en Allemagne
avec les mineurs, les sidérurgistes ou les mobilisations contre le
démantèlement de l ’État social Cela riinvalide-t-ilpas le thème
d ’une fin de l ’histoire (comme lutte des classes) développépar les
conservateurs après la chute des régimes dits communistes ?
— Effectivement, le mouvement français, qui a eu d’im
menses répercussions dans toute l’Europe (un peu comme en
1848), a sans doute contribué à accélérer une prise de cons
cience et surtout à démontrer que, malgré le chômage de
masse et la précarisation de l’ensemble des travailleurs manuels
et intellectuels, un mouvement était possible.
Rien ne m’a fait plus de plaisir (et je ne suis pas le seul) que
les innombrables témoignages de solidarité adressés au mou
vement de décembre 1995 et aussi la référence explicite que
les travailleurs allemands en grève ont faite au mouvement
français. Mais le plus important est que, partout, on a com
pris que ce qui se masquait sous l’invocation de la nécessité
économique, c’est un retour à une forme modernisée de capi
talisme sauvage, à la faveur d’une démolition de l’État social.
Je crois en effet que l’effondrement des régimes dits « com
3 3 6 - Retour sur Décembre 95
munistes » ou « socialistes » —s’il n’a rien, évidemment, d’une
fin de l’histoire (ce qui supposerait, paradoxalement, que ces
régimes aient été vraiment communistes ou même socialistes)
—a donné aux dominants un avantage provisoire dans la lutte
pour l’imposition des conditions les plus favorables à leurs
intérêts. Et l’on a vu ainsi réapparaître des formes d’exploita
tion dignes du XIXe siècle ou même pires, en un sens, dans la
mesure où elles mettent les stratégies les plus modernes du
management au service de la maximisation du profit.
— Qu est-ce qui vous a incité à vous solidariser avec les grévistes,
contrairement à de nombreux intellectuelsfrançais, qui sont res
tés très réservés voire hostiles à l’égard de ce mouvement ? Qu est-
ce qui vous a amené à faire ce discours devant les cheminots à la
gare de Lyon, et à apparaître ainsi (par exemple en Allemagne)
comme la seule référence critique de l ’Europe libérale de
Maastricht ?
— J ’étais sans doute préparé par mes recherches (je pense en
particulier à La Misère du monde) à comprendre la significa
tion d’un mouvement de révolte contre le retrait de l’État.
Alors que la plupart des intellectuels français entonnaient les
louanges du libéralisme, j’avais pu mesurer les effets catastro
phiques que les premières mesures dans le sens du libéralisme
(dans le domaine du logement par exemple) avaient produits.
Je voyais aussi les conséquences de la « précarisation » des
emplois tant dans la fonction publique que dans le secteur
privé : je pense par exemple aux effets de censure et de
« conformisation » que l’insécurité dans le travail produit,
notamment dans la production et la transmission culturelle,
chez les gens de radio, de télévision, chez les journalistes et
aussi, de plus en plus, chez les professeurs. À la différence de
la plupart des « intellectuels » qui prennent la parole dans les
médias, j’étais, par mon travail, informé sur la réalité du
monde social —sans être trop déformé, à la façon de nombre
d’économistes, par la foi dans les constructions formelles. Je
pense que l’autorité de l’économie, et des économistes, est sans
doute un des facteurs de la complicité que nombre d’intellec
tuels ont accordé au discours dominant ou, du moins, de la
réserve dans laquelle ils se sont tenus, convaincus qu’ils étaient
de n’avoir pas la compétence nécessaire pour évaluer adéqua
tement les discours sur la « mondialisation » ou sur les
contraintes économiques associées au traité de Maastricht.
Interventions, 1995-2001 - 3 3 7
L’effet de théorie s’est exercé surtout sur les intellectuels, mais
aussi, plus subtilement, sur les leaders des mouvements
sociaux et sur les travailleurs (à travers notamment la doxa
économique que les radios et les télévisions ne cessent de
déverser et à laquelle les petits intellectuels vaguement frottés
de culture économique —comme dans le cas de la France, les
essayistes de la fondation Saint-Simon, d’Esprit et du Débat-
ont apporté leur caution). C’est ce qui rend particulièrement
nécessaire l’intervention de chercheurs assez informés et armés
pour être capables de combattre à armes égales les beaux par
leurs souvent très mal formés qui s’appuient sur l’autorité
d’une science qu’ils ne maîtrisent pas pour imposer une vision
purement politique du monde économique. En fait, ce dis
cours dominant est extrêmement fragile et il suffisait de tra
vailler un peu pour s’en apercevoir —mais, en ces matières, les
intellectuels aiment mieux s’en remettre aux impressions de
l’opinion ou aux verdicts des journalistes. Je me rappelle par
exemple avoir éprouvé (et exprimé) des doutes sur le credo de
la « globalisation » (et de la « délocalisation » qui en est la
variante marxisante) en observant que la part des importations
en Europe des biens en provenance de pays non européens, si
elle a très légèrement augmenté au cours des trente dernières
années (de l’ordre de i %), reste très faible relativement (moins
de 10 % du produit intérieur brut [PIB]). Les échanges de
l’Europe avec les nouveaux pays industrialisés, comme en Asie
du Sud-Est, représentent un peu moins de i % du même P IB
européen. C’en est fait, on le voit, du mythe de Hongkong et
de Singapour, nouvelle variante du fameux « péril jaune »
qu’on nous a brandi (comme aux Américains le mythe japo
nais) pour justifier comme nécessaires, inévitables, fatales, des
politiques de démolition des acquis sociaux des travailleurs.
Un fait tel que celui-là, que tout le monde, au prix d’un petit
effort, pouvait s’approprier, et qui, une fois brisée l’évidence
de la doxa (rupture para-doxale qui incombe en propre au vrai
chercheur), circule aujourd’hui de plus en plus (sans atteindre
encore les journaux et les journalistes !), suffit à ruiner tous les
discours fatalistes et à interdire d’imputer à la « globalisation »
tous les malheurs de l’époque, à commencer par le chômage.
Et il peut même faire découvrir qu’une politique européenne
commune visant à interdire le dumping social, qui tend à tirer
tous les pays vers les pays les plus défavorisés en matière d’ac
quis sociaux des travailleurs, pourrait neutraliser les effets
funestes de la concurrence ; et, plus précisément, qu’une poli
33 8 - Retour sur Décembre 95
tique visant à assurer une réduction du temps de travail sans
réduction de salaire dans l’ensemble des pays européens pour
rait apporter une solution au chômage sans entraîner aucune
des conséquences catastrophiques que Ton invoque pour s’op
poser à cette mesure.
On voit que je n étais pas aussi irresponsable et irréaliste
qu’on Ta affimé lorsque je disais, en décembre 1995, que la
grève avait pour enjeu la défense des acquis sociaux d’une frac
tion des travailleurs et, à travers eux, de toute une civilisation,
incarnée et garantie par l’État social, capable de défendre le
droit au travail, le droit au logement, le droit à l’éducation,
etc. Et c est dans la même logique que je pouvais opposer à ce
que j’appelais la « pensée Tietmeyer 2» (très proche par son
fatalisme économiste de ce qu’en d’autres temps on appelait la
« pensée Mao ») la nécessité de créer, en face de la banque
européenne, des institutions politiques, un État social euro
péen capable de gérer rationnellement (d’une rationalité
qu’ignore le rationalisme à courte vue des économistes de ser
vice) l’espace économique et social européen ; capable surtout
d’arracher les différents États à la concurrence folle pour la
compétitivité par le renforcement de la « rigueur salariale » et
de la « flexibilité ». Et cela pour les inciter à une coopération
raisonnée dans des politiques de réduction du temps de travail
associées à des politiques de relance de la demande ou d’in
vestissement dans les technologies nouvelles, politiques
impossibles ou ruineuses, comme le rabâchent les faux
experts, ces « demi-habiles », aussi longtemps quelles sont
menées à l’échelle d’un seul pays. (Je n’ai pas besoin de dire
qu’une telle politique, par son succès même, rendrait conce
vable et réalisable une action visant à transformer les rapports
de force à l’échelle du champ économique mondial et à
contrarier, au moins partiellement, les effets de l’impérialisme
—dont l’immigration n’est pas le moindre.)
— Le collectifRaisons d ’agir a émergé de cette expérience de soli
darité avec les grévistes. Quels sont ses objectif et ses modes d'ac
tion ? Quelles en ont été les effets ?
— Le groupe de travail Raisons d’agir, que nous avons consti
tué aussitôt après les grèves de décembre pour essayer de
2. Du nom du président de la Banque fédérale d'Allemagne, présenté par
la presse d'alors comme le « grand prêtre du deutsch mark ». (Lire « La
pensée Tietmeyer » (1996), repris in Contre-feux, op. cit., p. 51.) [nde]
Interventions, 1995-2001 - 339
réaliser pratiquement cette sorte d’« intellectuel collectif »
dont j’appelle la constitution depuis des années, est né du
souci de produire les instruments d’une solidarité pratique
entre les intellectuels et les grévistes. Nous nous sommes
réunis régulièrement et nous comptons sortir des petits livres
très bon marché dans lesquels seront présentés les résultats de
la recherche la plus avancée sur un problème politique,
social, ou culturel important, avec, autant que possible, des
propositions concrètes d’action. Le premier de la série a été
mon Sur la télévision,, qui a connu un succès extraordinaire
(nous approchons des 100 ooo exemplaires), ce qui nous per
mettra de financer sans problèmes les livres suivants - car, j’ai
oublié de le dire, nous avons fondé une maison d’édition.
Pour que ce travail soit réellement sérieux et efficace, il doit
s’accomplir sur une base internationale : nous avons constitué
(avec votre aide pour l’Allemagne) un réseau de chercheurs et
de groupes de recherche que nous espérons pouvoir mobiliser
sur tel ou tel sujet (par exemple nous avons envoyé une sorte
de questionnaire à tous les membres du réseau à propos de la
politique en matière d’immigration) et dont nous souhaitons
pouvoir produire en français les travaux. Une des fonctions du
réseau est de nous faire connaître les études déjà publiées qui
mériteraient d’être éditées en fiançais dans la collection
« Raisons d’agir » (c’est là que nous aurons besoin d’argent
pour payer correctement les traductions) ou de produire des
textes originaux susceptibles d’être publiés en plusieurs
langues (plusieurs éditeurs - allemand, grec, italien, améri
cain, etc. - se sont engagés à publier dans leur langue la quasi-
totalité de la série). Ainsi se constituerait peu à peu une sorte
de grande encyclopédie populaire internationale où les mili
tants de tous les pays pourraient trouver des armes intellec
tuelles pour leurs combats. L’entreprise est difficile : les
sciences sociales ont fait d’immenses progrès et c’est seulement
au prix d’un effort tout particulier, auquel seuls des militants
convaincus peuvent consentir, que l’on pourra trouver en
chaque cas le mode d’expression simple et efficace qui per
mette de transmettre sans déperdition ni déformation les
résultats de la recherche.
34 0 - Retour sur Décembre 95
1996
Appel pour des états géné
raux du mouvement social
ans quelle société voulons-nous vivre et dans quelle
D société voulons-nous que vivent nos enfants ? Telle est
bien la question que le mouvement social des mois de no
vembre et décembre 1995 a posée, et telle est bien la raison
pour laquelle la très grande majorité de la population Ta re
connu légitime. Les grands problèmes soulevés par les gré
vistes et par les manifestants sont en effet les problèmes de
toutes et de tous.
Quelle lutte contre le chômage et l’exclusion, pour une
société de plein emploi, en particulier par la réduction du
temps de travail ?
Quels services publics, garants de l’égalité et de la solidarité,
proches des citoyens et créateurs d’emplois ?
Quelle autre Europe pour demain, qui tourne le dos au libé
ralisme, une Europe démocratique, écologique et sociale ?
C’est avec une très grande force que le mouvement social a
posé la question de l’égalité effective des droits pour tous,
hommes et femmes, nationaux et immigrés, citadins et ruraux.
Comment se battre pour les droits des femmes, conquérir une
réelle égalité politique et sociale ? Comment défendre l’accès
au savoir et à l’emploi pour tous les jeunes, garantir une école
publique ouverte à tous ? Comment combattre l’exclusion,
imposer le droit au logement, des droits nouveaux pour les
chômeurs, les exclus et les précaires ?
Les défis imposés par la mondialisation, dans chaque pays et
dans tous les pays, appellent un réponse globale, qui ne saurait
consister dans la soumission aux lois du marché. À sa façon, le
mouvement social a déjà apporté des éléments de réponse.
Cependant, nul ne peut prétendre que des réponses achevées
aient été fournies à ces diverses questions. C’est par le débat,
par la confrontation, et en donnant à tous voix au chapitre
qu elles s’élaborent, et non par le verdict de pseudo-experts.
En décembre, intellectuels, syndicalistes dans leur diversité,
animatrices du mouvement des femmes, associations de
Texte collectif. Archives du Collège de France.
chômeurs et de sans-logis ont déjà fait cause commune. Nous
proposons aujourd’hui quils se retrouvent, s’ouvrent à tous
ceux qui s’interrogent, dans chaque ville de France, pour éla
borer, à partir des préoccupations quotidiennes et avec tous les
citoyens, leurs réponses aux questions soulevées. Nous propo
sons que se mettent ainsi en place, dès à présent et tout au
long de l’année 1996, de vastes états généraux, pluralistes et
décentralisés, où se recueillent les doléances et s’élaborent des
propositions. Nous proposons que circulent, de l’un à l’autre,
textes et documents, états des lieux et questionnements. Nous
proposons que toutes ces approches décentralisées fassent l’ob
jet d’une discussion générale le 24 octobre 1996, jour anniver
saire du départ de la grève reconductible des cheminots. Cela
aussi nous voulons le faire ensemble.
Nous invitons toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent
dans cet appel à prendre toutes les initiatives de débat et de
collaboration, et à les faire connaître.
342 - Appel pour des états généraux du mouvement social
JUIN 1 9 9 6
En soutien à la Marche de la
visibilité homosexuelle
J
’aurais v o u lu être ià ce soir et vous dire mon soutien. Je
suis depuis longtemps attentif aux efforts que les homo
sexuels n’ont cessé de faire, comme vous aujourd’hui, pour
obtenir la reconnaissance pleine et entière de leur existence,
de leurs droits, de leur droit à l’existence. Je suis attentif aussi
aux résistances que suscitent les actions, même les plus
« convenables », et les revendications, même les plus raison
nables. Une des contradictions que rencontrent toutes les
luttes des victimes de la violence symbolique est celle-ci : ou
bien se plier aux normes de la bienséance qui leur sont impo
sées jusque dans la révolte contre les injustices, les humilia
tions, les stigmatisations qu’on leur impose au nom de la
bienséance ; ou bien transgresser ces normes, par des actions
provocatrices de subversion symbolique capables de réveiller
les bien-pensants, et s’exposer à renforcer la stigmatisation et
le mépris. Vous avez des illustrations, chaque jour, de cet effet
de tenaille. Je ne crois pas pourtant que cela doive vous
condamner à l’inaction, nous condamner à l’inaction.
Je crois qu’il est temps de créer un vaste mouvement, grou
pant des homosexuels et des hétérosexuels, et solidaire de
toutes les organisations de lutte contre la violence et la discri
mination symboliques, c’est-à-dire contre toutes les formes de
racisme de genre (ou de sexe), d’ethnie (ou de langue), de
classe (ou de culture).
L’appel lancé par 234 personnalités qui a été publié dans Le
Nouvel Observateur du 9 mai 1996 est un premier pas dans cette
direction. II s’agirait d’organiser la lutte contre toutes les
formes de la discrimination légale qui trouve son principe dans
1a non-reconnaissance du couple homosexuel : absence de
droits de succession, de droit au bail, absence de statut de sou
tien de famille (impliquant l’exemption du service militaire),
refus des avantages accordés aux couples hétérosexuels par les
< Texte lu sur le podium dressé sur ia place de la Nation à l'issue de la
Marche de la visibilité homosexuelle organisée par Lesbian & Gay
j Pride le samedi 22 juin 1996. Cette intervention fait suite à un texte
I cosigné avec Jacques Derrida, Didier Éribon, Michelle Perrot, Paul
I Veyne et Pierre Vidal-Naquet, paru dans Le Monde du 1er mars 1996
> sous le titre « Pour une reconnaissance du couple homosexuel ».
compagnies aériennes, etc. Les défaillances du droit, outre
quelles sont révélatrices d’un état archaïque de la pensée
collective, offrent des armes innombrables, comme, dans un
autre domaine, les lois Pasqua, à tous ceux qui sont habités
par le racisme anti-homosexuel. Il faut donc lutter, par tous
les moyens, pour obtenir une véritable égalitéjuridique pour
les homosexuels.
Mais cela ne suffit pas. II faut multiplier les actions symbo
liques, unissant hétérosexuels et homosexuels, actions à grande
échelle, comme cette marche, ou actions à plus petite échelle,
dans le cadre de l’atelier, du bureau, de l’entreprise, destinées à
faire régresser, au prix d’une vigilance et d’une assistance de
tous les instants, et la honte ou la culpabilité, et le mépris, la
dérision ou l’insulte.
Voilà ce que je voulais dire, sans doute un peu maladroite
ment. Sachez, en tout cas, que je suis de tout cœur avec vous.
Adopté en octobre 1999 sur proposition du ministre socialiste de la jus
tice Élisabeth Guigou, le Pacs (pacte civil de solidarité) a répondu à l'es
sentiel des revendications qu'évoque ce texte, [nde]
3 4 4 - En soutien à la Marche de la visibilité homosexuelle
AOÛT 1 9 9 6
Combattre
la xénophobie d'État
l y a u r a it b ea u co u p À d ir e , et à redire, sur la politique es
I tivale du gouvernement, et pas seulement en matière d’ac
cueil aux étrangers. Mais la dernière mesure de M. Debré est
exemplaire par son absurdité, qui fait éclater l’incohérence
d’une politique toute de grossière démagogie.
Au lieu de régulariser les trois cents « sans-papiers » de Saint-
Bernard à Paris, qui se battent depuis le mois de mars pour
obtenir des titres de séjour, le ministre de l’Intérieur a fait hos
pitaliser de force, le 12 août, les dix étrangers qui, au nom de
tous les autres, mènent, depuis une quarantaine de jours, une
grève de la faim. Selon l’avis des médecins, leur état de santé
n’inspirait encore aucune inquiétude. Il s’agit donc d’une
simple démonstration de force destinée à prouver la détermi
nation répressive du gouvernement.
Cette intervention est absurde. Elle ignore l’ampleur du
désarroi de milliers d’étrangers qui, pour être privés de papiers,
ne sont pas pour autant des clandestins. Anciens demandeurs
d’asile issus de pays de violence, conjoints et enfants d’étran
gers en situation régulière privés du droit de vivre en famille,
ils sont légitimement présents en France depuis de nombreuses
années et ont multiplié en vain les démarches pour obtenir un
titre de séjour et de travail. Depuis le printemps, une vingtaine
d’occupations de locaux et de grèves de la faim sur l’ensemble
du territoire national ont porté sur la place publique la détres
se de tous ces hommes, de toutes ces femmes qui, avant d’en
venir à ces actes extrêmes, avaient épuisé tous les recours.
Il n’y a pas d’autre issue, aujourd’hui, qu’une régularisation
de la situation de ces étrangers qui, au cours des vingt dernières
années, ont été pris peu à peu au piège de lois de plus en plus
dures, fondées sur le mythe irréaliste, et liberticide, de la fer
meture des frontières. Comment obliger le gouvernement à
rompre avec cette politique criminelle par ses motivations et sa
1 Communiqué AFP du 13 août 1996, en référence à ia parution dans
’ le 3 mai 1995, du bilan de l'enquête du Groupe d'examen
Libération,
des programmes électoraux sur les étrangers en France ; un thème
que poursuit le texte « Le sort des étrangers comme schibboleth »,
paru dans Contre-feux, op. cit, p. 21-24.
stupidité, qui nous engage tous ? Comment combattre la
xénophobie d’État quil institue et qui, par l’effet de l’accoutu
mance, risque de s’imposer peu à peu comme un dogme ?
Comment empêcher que la plus honteuse des démagogies ne
s’installe, par procuration, au pouvoir ?
L’appel à des jeûnes de solidarité, menés dans toute la France
en vue d’obtenir la régularisation de la situation des « sans-
papiers » de Saint-Bernard et des étrangers placés dans des
situations similaires, me paraît donner une première réponse à
ces questions. La solidarité avec les étrangers menacés dans
leurs droits, leur dignité, leur existence même, peut être le
principe d’une nouvelle solidarité de tous ceux qui entendent
résister à la politique de la bassesse.
3 4 6 - Combattre la xénophobie cTÉtat
NOVEMBRE 1 9 9 7
Nous en avons assez
du racisme d'État
ous e n avons assez des tergiversations et des atermoie
N ments de tous ces « responsables » élus par nous qui
nous déclarent « irresponsables » lorsque nous leurs rappelons
les promesses qu’ils nous ont faites. Nous en avons assez du
racisme d’État qu’ils autorisent. Aujourd’hui même, un de
mes amis, Français d’origine algérienne, me racontait l’his
toire de sa fille, venue pour se réinscrire à la fac, à qui une em
ployée de l’université demandait, le plus naturellement du
monde, de présenter ses papiers, son passeport, au seul vu de
son nom à consonance arabe.
Pour en finir une fois pour toutes avec ces brimades et ces
humiliations, impensables il y a quelques années, il faut mar
quer une rupture claire avec une législation hypocrite qui n’est
qu’une immense concession à la xénophobie du Front natio
nal. Abroger les lois Pasqua et Debré évidemment, mais sur
tout en finir avec tous les propos hypocrites de tous les politi
ciens qui, à un moment où l’on revient sur les compromissions
de la bureaucratie française dans l’extermination des Juifs,
donnent pratiquement licence à tous ceux qui, dans la bureau
cratie, sont en mesure d’exprimer leurs pulsions les plus bête
ment xénophobes, comme l’employée d’université que j’évo
quais à l’instant.
Il ne sert à rien de s’engager dans de grandes discussions
juridiques sur les mérites comparés de telle ou telle loi. Il
s’agit d’abolir purement et simplement une loi qui, par son
existence même, légitime les pratiques discriminatoires des
fonctionnaires, petits ou grands, en contribuant à jeter une
suspicion globale sur les étrangers - et pas n’importe lesquels
évidemment. Qu’est-ce qu’un citoyen qui doit faire la preuve,
à chaque instant, de sa citoyenneté ? (Nombre de parents
français d’origine algérienne se demandent quels prénoms
donner à leurs enfants pour leur éviter plus tard des tracas
series. Et la fonctionnaire qui harcelait la fille de mon ami
s’étonnait quelle s’appelle Mélanie...)
Paru dans Les Inrockuptibles, n° 121, 11-14 novembre 1997.
Je dis quune loi est raciste qui autorise un fonctionnaire
quelconque à mettre en question la citoyenneté d’un citoyen
au seul vu de son visage ou de son nom de famille, comme
c’est le cas mille fois par jour aujourd’hui- Il est regrettable
qu’il n’y ait pas, dans le gouvernement hautement policé qui
nous a été offert par M. Jospin, un seul porteur de l’un ou
l’autre de ces stigmates désignés a l’arbitraire irréprochable des
fonctionnaires de l’État français, un visage noir ou un nom à
consonance arabe, pour rappeler à M. Chevènement la dis
tinction entre le droit et les mœurs, et qu’il y a des dispositions
du droit qui autorisent les pires des mœurs.
Je livre tout cela à la réflexion de ceux qui, silencieux ou
indifférents aujourd’hui, viendront, dans trente ans, exprimer
leur « repentance », en un temps où les jeunes Français d’ori
gine algérienne seront prénommés Kelkal1.
1. Épilogue d'une vague d'attentats lancée le 25 juillet (explosion dans
une rame du RER à la station Saint-Michel, 8 morts et 84 blessés), une
chasse à l'homme aboutit, le 29 septembre, à l'exécution par les gen
darmes de Khaled Kelkal, un jeune homme originaire de Vaux-en-Velin
(Rhône), terroriste présumé, soupçonné d'être impliqué dans les atten
tats de l'été. Dans une ambiance « digne du Far-West, [avec] affiches de
personnes recherchées et tenues de parachutistes », des images furent
largement diffusées du corps « troué de onze balles et retourné du
pied » (Henri Lederc, « Terrorisme et République », Le Monde diploma
tique, février 1996, p. 32.) [nde]
34 8 - Nous en avons assez du racisme d'État
19 9 7
Le néolibéralisme comme
révolution conservatrice
J
e r em er c ie l ’in s t it u t e r n s t b l o c h et son directeur,
M. Klaus Kufeld, la ville de Ludwigshafen, et son maire,
M. Wolfgang Schulte, et M. Ulrich Beck, pour sa laudatio
très généreuse qui me fait croire que nous pourrons, dans un
jour prochain, voir réalisée l’utopie de l’intellectuel collectif
européen que j’appelle depuis très longtemps de mes vœux.
J ’ai conscience que l’honneur qui m’est fait, et qui me place
sous l’égide d’un grand défenseur de l’utopie, aujourd’hui dis
créditée, bafouée, ridiculisée, au nom du réalisme écono
mique, m’incite et m’autorise à essayer de définir ce que peut
et doit être aujourd’hui le rôle de l’intellectuel, dans son rap
port à l’utopie et en particulier à l’utopie européenne.
Nous sommes dans une époque de restauration néo-conser-
vatrice. Mais cette révolution conservatrice prend une forme
inédite : il ne s’agit pas, comme en d’autres temps, d’invoquer
un passé idéalisé, à travers l’exaltation de la terre et du sang,
thèmes agraires, archaïques. Cette révolution conservatrice
d’un type nouveau se réclame du progrès, de la raison, de la
science (l’économie en l’occurrence) pour justifier la restaura
tion et tente ainsi de renvoyer dans l’archaïsme la pensée et l’ac
tion progressistes. Elle constitue en normes de toutes les pra
tiques, donc en règles idéales, les régularités réelles du monde
économique abandonné à sa logique, la loi dite du marché,
c’est-à-dire la loi du plus fort. Elle ratifie et glorifie le règne de
ce qu’on appelle les marchés financiers, c’est-à-dire le retour à
une sorte de capitalisme radical, sans autre loi que celle du pro
fit maximum, capitalisme sans frein et sans fard, mais rationa
lisé, poussé à la limite de son efficacité économique, par l’in
troduction de formes modernes de domination, comme le
management, et de techniques de manipulation, comme l’en
quête de marché, le marketing, la publicité commerciale.
Si cette révolution conservatrice peut tromper, c’est quelle
n’a plus rien, en apparence, de la vieille pastorale Forêt Noire
Allocution prononcée à l'occasion de (a remise du prix
Ernst Bloch 1997, parue dans Zukunft Gestalten. Reden und Beitrâge
zum Ernst-Bloch-Preis 1997, Klaus Kufeld (dir.), Talheimer, 1998.
des révolutionnaires conservateurs des années 1930 1 ; elle se
pare de tous les signes de la modernité. Ne vient-elle pas de
Chicago ? Galilée disait que le monde naturel est écrit en lan
gage mathématique. Aujourd’hui, on veut nous faire croire
que c est le monde économique et social qui se met en équa
tions. C’est en s’armant de mathématiques (et de pouvoir
médiatique) que le néolibéralisme est devenu la forme su
prême de la sociodicée conservatrice qui s’annonçait, depuis la
fin des années i960, sous le nom de « fin des idéologies », ou,
plus récemment, de « fin de l’histoire ».
Ce qui nous est proposé comme un horizon indépassable de
la pensée, c’est-à-dire la fin des utopies critiques, n’est autre
chose qu’unfatalisme économiste auquel peut s’appliquer la cri
tique que Ernst Bloch adressait à ce qu’il y avait d’économis-
me, et de fatalisme, dans le marxisme : « Le même homme —
c’est-à-dire Marx —qui débarrassa la production de tout carac
tère de fétiche, qui crut analyser et exorciser toutes les irratio
nalités de l’histoire comme étant simplement des obscurités
dues à la situation de classe, au processus de production, obs
curités qu’on n’avait vues ni comprises et dont pour cela l’in
fluence semblait fatale, le même homme donc qui exila hors de
l’histoire tout rêve, toute utopie agissante, tout telos relevant
du religieux, se comporte à l’égard des “forces productives”, du
calcul du “processus de production”, de la même manière trop
constitutive, retrouve le même panthéisme, le même mysti
cisme, revendique pour eux la même puissance déterminante
ultime que Hegel avait revendiquée pour F“idée” aussi bien
que Schopenhauer pour sa “volonté” alogique. 2»
Ce fétichisme des forces productives conduisant à un fata
lisme, on le retrouve aujourd’hui, paradoxalement, chez les
prophètes du néolibéralisme et les grands prêtres de la stabilité
monétaire et du deutschmark. Le néolibéralisme est une théo
rie économique puissante, qui redoublepar saforce proprement
symbolique, liée a l'effet de théorie, la force des réalités écono
miques quelle est censée exprimer. Il ratifie la philosophie spon
tanée des dirigeants des grandes multinationales et des agents
de la grande finance (notamment les gestionnaires des fonds
de pension) qui, relayée, partout dans le monde, par les
hommes politiques et les hauts fonctionnaires nationaux et
internationaux, et surtout par l’univers des grands journalistes,
1. Référence à Martin Heidegger, lire p. 270, sq. [nde]
2. Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, Gallimard, Paris, [1923], 1977, p. 290
3 50 - Le néolibéralisme comme révolution conservatrice
tous à peu près également ignorants de la théologie mathéma
tique fondatrice, devient une sorte de croyance universelle, un
nouvel évangile œcuménique. Cet évangile, ou plutôt la vul-
gate molle qui nous est proposée partout sous le nom de libé
ralisme, est faite d’un ensemble de mots mal définis, « globa
lisation », « flexibilité », « dérégulation », etc., qui, par leurs
connotations libérales, voire libertaires, peuvent contribuer à
donner les dehors d’un message de liberté et de libération à
une idéologie conservatrice qui se pense comme opposée à
toute idéologie.
En fait, cette philosophie ne connaît et ne reconnaît pas
d’autre fin que la création toujours accrue de richesses et, plus
secrètement, leur concentration aux mains d’une petite mino
rité de privilégiés ; et elle conduit donc à combattrepar tous les
moyens, y compris la destruction de l’environnement et le
sacrifice des hommes, tous les obstacles à la maximisation du
profit. Les partisans du laissez-faire, Thatcher ou Reagan et
leurs successeurs, se gardent bien en effet de laisser faire et,
pour donner le champ libre à la logique de marchés financiers,
ils doivent engager la guerre totale contre les syndicats, contre
les acquis sociaux des siècles passés, bref contre toute la civili
sation associée à l'État social
La politique néolibérale peut être jugée, aujourd’hui, à ses
résultats que tout le monde connaît, malgré les falsifications,
fondées sur des manipulations statistiques et des trucages gros
siers, qui veulent faire croire que les Etats-Unis ou la Grande-
Bretagne sont parvenus au plein emploi : il y a le chômage de
masse ; il y a la précarité et surtout l’insécurité permanente, à
laquelle est vouée une partie croissante des citoyens, jusque
dans les couches moyennes ; il y a la démoralisation profonde,
liée à l’effondrement des solidarités élémentaires, familiales
notamment, avec toutes les conséquences de cet état d’ano-
mie, comme la délinquance juvénile, le crime, la drogue, l’al
coolisme, le retour des mouvements d’allure fasciste, etc. ; il y
a la destruction progressive des acquis sociaux, dont la défense
est décrite comme conservatisme archaïque. À quoi s’ajoute,
aujourd’hui, la destruction des bases économiques et sociales
des acquis culturels les plus rares de l’humanité. L’autonomie
des univers de production culturelle à l’égard du marché, qui
navait pas cessé de s’accroître, à travers les luttes et les sacri
fices des écrivains, des artistes et des savants, est de plus en plus
menacée. Le règne du « commerce » et du « commercial » s’im
pose chaque jour davantage à la littérature, à travers notam
Interventions, 1995-2001 - 3 5 1
ment la concentration de l’édition, de plus en plus directement
soumise aux contraintes du profit immédiat, au cinéma (on
peut se demander ce qui restera, dans dix ans, d’un cinéma de
recherche, si rien n est fait pour offrir aux producteurs d’avant-
garde des moyens de production et surtout peut-être de diffu
sion) ; sans parler des sciences sociales, condamnées à s’asser-
vir aux commandes directement intéressées des bureaucraties
d’entreprises ou d’État ou à mourir de la censure de l’argent.
Dans tout cela, me dira-t-on, que font les intellectuels ? Je
n’entreprendrai pas d’énumérer - ce serait trop long et trop
cruel —toutes les formes de la démission ou, pire, de la colla
boration. J ’évoquerai seulement les débats des philosophes
dits modernes ou post-modernes qui, lorsqu’ils ne se conten
tent pas de laisser faire, occupés qu’ils sont par leurs jeux sco-
lastiques, s’enferment dans une défense verbale de la raison et
du dialogue rationnel ou, pire, proposent une variante dite
postmoderne, en fait « radical chic », de l’idéologie de la fin
des idéologies, avec la condamnation des « grands récits » ou
la dénonciation nihiliste de la science.
Devant tout cela, qui n’est guère encourageant, comment
échapper a la démoralisation ? Comment redonner vie, et
force sociale, à « l’utopisme réfléchi » dont parlait Ernst Bloch
à propos de Bacon 3 ? Et d’abord, que faut-il entendre par là ?
Donnant un sens rigoureux à l’opposition que faisait Marx
entre le « sociologisme », soumission pure et simple aux lois
sociales, et l’« utopisme », défi aventureux à ces lois, Ernst
Bloch décrit « l’utopiste réfléchi » comme celui qui agit « en
vertu de son pressentiment parfaitement conscient de la ten
dance objective », c’est-à-dire de la possibilité objective, et
réelle, de son « époque », qui, en d’autres termes, « anticipe
psychologiquement un possible réel ». L’utopisme rationnel
se définit à la fois contre « le wishful thinking pur [qui] a tou
jours discrédité l’utopie » et contre « la platitude philistine
essentiellement occupée du Donné » 4 ; il s’oppose à la fois à
l’« hérésie, en fin de compte défaitiste, d’un automatisme
objectiviste, d’après lequel les contradictions objectives suffi
raient à elles seules à révolutionner le monde quelles parcou
rent », et à l’« activisme en soi », pur volontarisme, fondé sur
un excès d’optimisme 5.
3. E. Bloch, Le Principe d'espérance, Gallimard, Paris, 1976,1 .1, p. 176.
4. Ibid, p. 177.
5. Ibid., p. 181.
352 - Le néolibéralisme comme révolution conservatrice
Ainsi, contre le fatalisme des banquiers, qui veulent nous
faire croire que le monde ne peut pas être autrement quil est,
c’est-à-dire pleinement conforme à leurs intérêts et à leurs
volontés, les intellectuels, et tous ceux qui se soucient vrai
ment du bonheur de l’humanité, doivent restaurer une pen
sée utopiste lestée scientifiquement, et dans ses fins, compa
tibles avec les tendances objectives, et dans ses moyens, eux
aussi scientifiquement éprouvés. Ils doivent travailler collecti
vement à des analyses capables de fonder des projets et des
actions réalistes, étroitement ajustées aux processus objectifs
de l’ordre quelles visent à transformer.
L’utopisme raisonné tel que je viens de le définir est sans
doute ce qui manque le plus à l’Europe d’aujourd’hui. À
l’Europe que la pensée de banquier veut à toute force nous
imposer, il s’agit d’opposer non, comme certains, un refus
nationaliste de l’Europe, mais un refus progressiste de l’Europe
néolibérale des banques et des banquiers. Ceux-ci ont intérêt à
faire croire que tout refus de l’Europe qu’ils nous proposent est
un refus de l’Europe tout court. Refuser l’Europe des banques,
c’est refuser la pensée de banquier qui, sous couvert de néoli
béralisme, fait de l’argent la mesure de toutes choses, de la
valeur des hommes et des femmes sur le marché du travail et,
de proche en proche, dans toutes les dimensions de l’existen
ce, et qui, en instituant le profit en principe d’évaluation exclu
sif en matière d’éducation, de culture, d’art ou de littérature,
nous voue à la platitude philistine d’une civilisation de l’audi-
mat, du best seller, ou de la série télévisée.
La résistance à l’Europe des banquiers, et à la restauration
conservatrice qu’ils nous préparent, ne peut être qu’euro
péenne. Elle ne peut être réellement européenne, c’est-à-dire
affranchie des intérêts et surtout des présupposés, des préju
gés, des habitudes de pensée nationaux et toujours vaguement
nationalistes, que si elle est le fait de l’ensemble concerté des
intellectuels de tous les pays d’Europe, des syndicats de tous
les pays d’Europe, des associations les plus diverses de tous les
pays d’Europe. C’est pourquoi le plus urgent aujourd’hui n’est
pas la rédaction de programmes européens communs, c’est la
création d’institutions (parlements, fédérations internatio
nales, associations européennes de ceci ou de cela : des
camionneurs, des éditeurs, des instituteurs, etc., mais aussi des
défenseurs des arbres, des poissons, des champignons, de l’air
pur, des enfants, etc.) à l’intérieur desquelles seraient discutés
et élaborés des programmes européens. On m’objectera que
Interventions, 1995-2001 - 3 5 3
tout ça existe déjà : en fait, je suis sûr du contraire (il suffit de
penser à ce quest aujourd’hui la fédération européenne des
syndicats) et la seule internationale européenne réellement en
voie de constitution et dotée d’une certaine efficacité est celle
des technocrates contre laquelle je n’ai d’ailleurs rien à dire —
je serais même le premier à la défendre contre les mises en
question simplistes et le plus souvent bêtement nationalistes
ou, pire, poujadistes qui lui sont opposées.
Enfin, pour éviter de m’en tenir à une réponse générale et
abstraite à la question que je posais en commençant, celle du
rôle possible des intellectuels dans la construction de Putopie
européenne, je voudrais dire la contribution que, pour ma
part, je souhaite apporter à cette tâche immense et urgente.
Convaincu que les lacunes les plus criantes de la construction
européenne concernent quatre domaines principaux, celui de
TÉtat social et de ses fonctions, celui de l’unification des syn
dicats, celui de l’harmonisation et de la modernisation des sys
tèmes éducatifs et celui de l’articulation entre la politique éco
nomique et la politique sociale, je travaille actuellement, en
collaboration avec des chercheurs de différents pays euro
péens, à concevoir et à construire les structures organisation-
nelles indispensables pour mener les recherches comparables
et complémentaires qui sont nécessaires pour donner à Futo-
pisme en ces matières son caractère raisonné, notamment en
portant au jour les obstacles sociaux à une européanisation
réelle d’institutions comme l’État, le système d’enseignement
et les syndicats.
Le quatrième projet, qui me tient particulièrement à cœur,
concerne l’articulation de la politique économique et de la
politique que l’on dit sociale, ou, plus précisément, les effets
et les coûts sociaux de la politique économique. Il s’agit d’es
sayer de remonter jusqu’aux causes premières des différentes
formes de la misère sociale qui frappent les hommes et les
femmes des sociétés européennes —c’est-à-dire, le plus sou
vent, jusqu’à des décisions économiques. C’est une manière
pour le sociologue, à qui on ne fait appel d’ordinaire que pour
réparer les pots cassés par les économistes, de rappeler que la
sociologie pourrait et devrait intervenir au niveau des déci
sions politiques qui sont de plus en plus laissées aux écono
mistes ou inspirées par des considérations économiques, au
sens le plus restreint. Par des descriptions circonstanciées des
souffrances engendrées par les politiques néolibérales (descrip
tions du type de celles que nous avons présentées dans La
3 5 4 - Le néolibéralisme comme révolution conservatrice
Misère du monde) et par une mise en relation systématique
d’indices économiques, concernant aussi bien la politique so
ciale des entreprises (débauchages, formes d’encadrement,
salaires, etc.) que leurs résultats économiques (profits, produc
tivité, etc.) et d'indices plus typiquement sociaux (accidents du
travail, maladies professionnelles, alcoolisme, consommation
de drogue, suicides, délinquance, crimes, viols, etc.), je vou
drais poser la question des coûts sociaux de la violence écono
mique et tenter de jeter les bases d’une économie du bonheur,
prenant en compte dans ses calculs toutes ces choses que les
dirigeants de l’économie, et les économistes, laissent en dehors
des comptes plus ou moins fantastiques au nom desquels ils
entendent nous gouverner.
Au terme, je me contenterai de poser la question qui devrait
être au centre de toute utopie raisonnée concernant l’Europe :
comment créer une Europe réellement européenne, c’est-à-dire
affranchie de toutes les dépendances à l’égard de tous les impé
rialismes, à commencer par celui qui s’exerce, notamment en
matière de production et de diffusion culturelles, à travers les
contraintes commerciales, et libérer aussi de tous les vestiges
nationaux et nationalistes qui l’empêchent encore de cumuler,
d’augmenter et de distribuer ce qu’il y a de plus universel dans
la tradition de chacune des nations qui la composent ? Et,
pour finir sur une « utopie raisonnée » tout à fait concrète, je
dirai que cette question, à mes yeux essentielle, pourrait être
mise au programme du Centre Ernst Bloch et de l’internatio
nale des « utopistes réfléchis », dont il pourrait devenir le siège.
Interventions, 1995-2001 - 3 5 5
JANVIER 19 9 8
Les actions
des chômeurs flambent
elles et c eux qu’on a pris l’habitude de désigner comme
C « les exclus » - exclus provisoires, temporaires, durables
ou définitifs du marché du travail —sont presque toujours
aussi des exclus de la parole et de l’action collective. Que se
passe-t-il lorsqu’au bout de plusieurs années d’efforts isolés et
apparemment désespérés de quelques militants, nécessaire
ment minoritaires, une action collective parvient enfin à bri
ser le mur d’indifférence médiatique et politique ?
D’abord, le risible affolement et la hargne à peine dissimu
lée de certains professionnels de la parole, journalistes, syndi
calistes et hommes ou femmes politiques, qui n’ont vu dans ces
manifestations de chômeurs qu’une remise en cause intolérable
de leurs intérêts boutiquiers, de leur monopole de la parole
autorisée sur « l’exclusion » et « le drame national du chô
mage ». Confrontés à cette mobilisation inespérée, ces mani
pulateurs professionnels, ces permanents de plateau de télévi
sion n’ont su y voir qu’une « manipulation de la détresse », « une
opération à visée médiatique », l’illégitimité d’une « minorité »
ou « l’illégalité » d’actions pacifiques.
Ensuite, l’extension du mouvement et l’irruption sur la
scène médiatico-politique d’une minorité de chômeurs mobi
lisés : le premier acquis du mouvement des chômeurs, c’est le
mouvement lui-même (qui contribue à détourner du Front
national un électorat populaire désorienté). Le mouvement des
chômeurs, c’est-à-dire à la fois l’ébauche d’une organisation
collective et les conversions en chaîne dont elle est le produit
et quelle contribue à produire : de l’isolement, de la dépres
sion, de la honte, du ressentiment individuel, de la vindicte à
1 égard de boucs émissaires, à la mobilisation collective ; de la
résignation, de la passivité, du repli sur soi, du silence, à la prise
de parole ; de la déprime à la révolte, du chômeur isolé au col
lectif de chômeurs, de la misère à la colère. C’est ainsi que le
slogan des manifestants finit par se vérifier : « Qui sème la
misère récolte la colère. »
Cosigné avec Gérard Mauger & Frédéric Lebaron sous l'égide de
l'association Raisons d'agir, paru dans Le Monde, 17 janvier 1998.
Mais aussi, le rappel de quelques vérités essentielles des
sociétés néolibérales, qu avait fait surgir le mouvement de
novembre-décembre 1995 et que les puissants apôtres de « la
pensée Tietmeyer » s’évertuent à dissimuler. À commencer par
la relation indiscutable entre taux de chômage et taux de pro
fit. Les deux phénomènes —la consommation effrénée des uns
et la misère des autres —ne sont pas seulement concomitants
—pendant que les uns s’enrichissent en dormant, les autres se
paupérisent chaque jour un peu plus —, ils sont interdépen
dants : quand la Bourse pavoise, les chômeurs trinquent, l’en
richissement des uns a partie liée avec la paupérisation des
autres. Le chômage de masse reste en effet l’arme la plus effi
cace dont puisse disposer le patronat pour imposer la stagna
tion ou la baisse des salaires, l’intensification du travail, la
dégradation des conditions de travail, la précarisation, la flexi
bilité, la mise en place des nouvelles formes de domination
dans le travail et le démantèlement du code du travail. Quand
les firmes débauchent, par un de ces plans sociaux annoncés à
grand fracas par les médias, leurs actions flambent. Quand on
annonce un recul du chômage aux États-Unis, les cours bais
sent à Wall Street. En France, 1997 a été l’année de tous les
records pour la Bourse de Paris.
Mais surtout, le mouvement des chômeurs remet en cause
les divisions méthodiquement entretenues entre « bons » et
« mauvais » pauvres, entre « exclus » et « chômeurs », entre
chômeurs et salariés.
Même si la relation entre chômage et délinquance n’est pas
mécanique, nul ne peut ignorer aujourd’hui que « les violences
urbaines » trouvent leur origine dans le chômage, la précarité
sociale généralisée et la pauvreté de masse. Les condamnés
« pour l’exemple » de Strasbourg, les menaces de réouverture
des maisons de correction ou de suppression des allocations
familiales aux parents « démissionnaires » des fauteurs de
troubles sont la face cachée de la politique de l’emploi néo
libérale. À quand, avec Tony Blair, l’obligation faite aux jeunes
chômeurs d’accepter n’importe quel petit boulot et la substi
tution à l’« État-providence » de l’« État sécuritaire » à la mode
américaine ?
Parce qu’il oblige à voir qu’un chômeur est virtuellement un
chômeur de longue durée et un chômeur de longue durée, un
exclu en sursis, que l’exclusion de l’U N ED IC c’est aussi la
condamnation à l’assistance, à l’aide sociale, au caritatif, le
mouvement des chômeurs remet en cause la division entre
3 58 - Les actions des chômeurs flambent
« exclus » et « chômeurs » : renvoyer les chômeurs au bureau
d’aide sociale, c’est leur retirer leur statut de chômeur, et les
faire basculer dans l’exclusion.
Mais il oblige à découvrir aussi et surtout qu’un salarié est
un chômeur virtuel, que la précarisation généralisée (en parti
culier des jeunes), l’« insécurité sociale » organisée de tous ceux
qui vivent sous la menace d’un plan social font de chaque sala
rié un chômeur en puissance.
L’évacuation manu m ilitari n’évacuera pas « le problème ».
Parce que la cause des chômeurs est aussi celle des exclus,
des précaires et des salariés qui travaillent sous la menace.
Parce qu’il y a peut-être un moment où l’armée de réserve
de chômeurs et de travailleurs précaires, qui condamne à la
soumission ceux qui ont la chance provisoire d’en être
exclus, se retourne contre ceux qui ont fondé leur politique
(ô socialisme !) sur la confiance cynique dans la passivité des
plus dominés.
Interventions, 1995-2001 - 3 5 9
AVRIL 1 9 9 8
Pour une gauche de gauche
Q
u in z e jours après le v e n d r e d i n o ir des élections aux
présidences régionales, les guérisseurs en tous genres s’af
fairent au chevet de la République. Pour l’un, un changement
de régime électoral permettrait à la démocratie de retrouver ses
belles couleurs modérées ; pour un autre, juriste savant, une
révision du système électoral remettrait en état de marche une
démocratie paralytique ; pour un troisième, ancien ministre et
fin stratège, c’est l’absence d’un « centre » qui a transformé
l’État en bateau ivre, oscillant de droite à gauche et de gauche
à droite, au risque de sombrer à l’extrême-droite.
Le plus haut personnage de l’État, dans un rôle de père
noble un peu trop grand pour lui, tance les partis comme des
gamins turbulents et promet le changement de règle qui per
mettrait au jeu de reprendre sans les skinheads. Un ancien can
didat à la présidence, dans un éclair de lucidité tardive, se
demande si les électeurs n’en ont pas assez de revoir depuis
trente ans la même comédie. Les experts en résultats électo-
raux évaluent au pourcent près les potentiels électoraux des
nouvelles coalitions en gestation.
Les trois derniers présidents de région mal élus plastronnent
déjà sur les plateaux de télévision : loin d’être des otages, ils
sont des remparts, ils n’ont embrassé le Front national que
pour mieux l’étouffer ; pour un peu, ils convieraient leur
conseil régional à voter d’urgence l’érection de leur propre sta
tue, histoire d’aider les artistes locaux, la culture régionale et le
civisme républicain.
Mais devant le triste spectacle de nos médicastres politico-
médiatiques, la dérision ne suffit pas. La réponse « nouvelle »
quils prétendent apporter à la fascisation d’une partie de la
classe politique et de la société française est à leur image, super
ficielle. Ils restreignent le cercle des questions gênantes au
vademecum habituel du futur candidat à la prochaine élec
tion : comment ne pas perdre les européennes ? comment pré
parer les législatives en cas de nouvelle dissolution ? à quel nou
veau parti vaut-il mieux adhérer ? Et bientôt : comment rallier
Élaboré dans le cadre de ('association Raisons d'agir, cosigné
avec Christophe Charle, Frédéric Lebaron, Gérard Mauger
& Bernard Lacroix, paru dans Le Monde, 8 avril 1998.
les voix du centre en déshérence ? etc. C’est cette conception
de la politique qui est depuis plusieurs années l’alliée la plus
sûre du Front national : instrumentale et cynique, plus atten
tive aux intérêts des élus quaux problèmes des électeurs, elle
n attend de solution que de la manipulation des règles du jeu
électoral et médiatique.
Les vraies questions sont d’une toute autre ampleur : pour
quoi, en moins d’un an, la gauche plurielle a-t-elle cassé la
dynamique de sa victoire à l’arraché alors qu elle n’a pas même
l’alibi d’indicateurs économiques en déroute ? Pourquoi a-t-
elle suscité des déceptions dont ses résultats électoraux inter
prétés comme des victoires ne donnent qu’une faible idée ?
Pourquoi, par exemple, tant de suffrages pour les organisa
tions qui se veulent ou se disent hors du jeu politique ?
Pourquoi une partie de la droite en perdition préfère-t-elle se
radicaliser alors qu elle est au pouvoir à travers une gauche qui
réalise tous ses rêves ? Avec sa tentation extrémiste, la droite
rejoue une partie déjà perdue par le centre et la droite alle
mandes au début des années 1930 sous la République de
Weimar. L’Etat impotent suscite l’indifférence massive des
électeurs pour la République : il est clair qu’on ne va pas voter
pour répartir des prébendes, étouffer des scandales, vendre des
services publics au plus offrant, s’en remettre à des bureaucra
ties inamovibles et inaccessibles, nationales et internationales.
En implosant, la droite française retourne aux origines
troubles du régime quelle a fondé. Quand les conservateurs
ne savent plus quoi conserver, ils sont prêts à toutes les révo
lutions conservatrices. La persistance du succès électoral d’un
parti comme le Front national, dont le programme appliqué
ferait la ruine de ses électeurs les plus démunis, n’exprime sou
vent rien d’autre que l’aversion à l’égard d’un personnel poli
tique obstinément sourd et aveugle au désarroi des classes
populaires. Les faux semblants de la gauche plurielle déçoivent
les électeurs de gauche, démobilisent les militants, renvoient
vers l’extrême gauche les plus exaspérés. Il n’est guère étonnant
que les premiers à protester aient été les premiers floués de la
démagogie plurielle d’une gauche vraiment singulière : les
sans-papiers, les chômeurs, les enseignants.
Une réforme électorale ne suffira pas à calmer les revendica
tions auxquelles des ministres répondent par la charité osten
tatoire, le saupoudrage calculé ou les tours de passe-passe rusés.
Quand ils ne se laissent pas aller à des outrances verbales arro
gantes ou démagogiques, tout à l’opposé de la générosité
362 - Pour une gauche de gauche
enthousiaste d’un message mobilisateur, voire à des pratiques
tragiquement semblables à celles de leurs prédécesseurs. La
gauche officielle a du mal à se débarrasser de l’héritage douteux
du mitterrandisme ; elle irrite ses fidèles sans pouvoir attendre
de ses ennemis le moindre signe de satisfaction ; elle profite
provisoirement de la médiocrité de ses adversaires sans propo
ser autre chose quune politique au jour le jour qui ne change
rien d’essentiel dans la vie quotidienne de la grande majorité
des citoyens. Le jour du bilan, peut-être plus proche qu elle ne
croit, avec la menace de nouveau disponible de la dissolution,
que pourra-t-elle invoquer pour mobiliser les abstentionnistes,
les dissuader de voter pour le Front national ? Les emplois
jeunes pour quelques-uns, les 35 heures en peau de chagrin, la
rigueur ininterrompue, une réforme de l’éducation transfor
mée en show ministériel, la fuite en avant vers l’Europe des
banquiers ? Croit-on pouvoir tromper longtemps l’attente
d’une Europe sociale avec une « gauche plurielle européenne »
animée par la troïka néo-libérale « Blair-Jospin-Schrôder » ?
La gauche de base croit encore à la république sociale : il est
temps que le quatuor « Jospin-Chevènement-Hue-Voynet » se
rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre
chaque fois qu elles ont voulu appliquer les politiques de leurs
adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques.
Les vraies réponses à la fascisation rampante ou déclarée ne
peuvent venir que des mouvements sociaux qui se dévelop
pent depuis 1995. À condition que l’on sache les entendre et
les exprimer au lieu de travailler à les déconsidérer par la dif
famation publique ou les coups fourrés d’anciens apparatchiks
politiques convertis en hommes d’appareil d’État. Elles suggè
rent en effet des perspectives politiques et avancent même par
fois des projets et des programmes constitués. La pression
locale dans certaines régions de gauche a contribué à rappeler
à la raison la droite la moins aveugle. Les manifestations anti-
Front national témoignent d’une capacité militante qui ne
demande qu’à défendre des causes plus ambitieuses que le seul
refus du fascisme. Le mouvement pour le renouveau des ser
vices publics —et notamment pour une éducation nationale
plus juste, tel qu’il s’exprime aujourd’hui en Seine-Saint-
Denis 1 —est à l’opposé de la crispation identitaire sur une
1. Référence aux mouvements de grève des enseignants ménées au prin
temps 1998 dans ce département. (Lire Sandrine Garcia, Franck Poupeau,
Laurence Proteau, « Dans la Seine-Saint-Denis, le refus », Le Monde di-
obmatique, juin 1998, p. 15.) [nde]
Interventions, 1995-2001 - 3 6 3
institution archaïque : il affirme la nécessité de services publics
efficaces et égalitaires dans leur fonctionnement et dans leurs
effets. Le mouvement des sans-papiers, voué aux gémonies par
les « responsables » de tous bords, est une résistance collective
face à la politique obtuse qui, au nom de la lutte contre Le
Pen, prend souvent ses idées et ses armes chez Le Pen (avec le
succès que Ton sait...). Le mouvement des chômeurs apparaît
comme une « lutte tournante » sans cesse recommencée contre
les effets destructeurs de la précarisation généralisée. Les mou
vements récents contre l’AMI et pour la taxation des capitaux 2
témoignent de la montée en puissance de la résistance au néo
libéralisme : elle est, par nature, internationale.
Ces forces que nos professionnels de la manipulation sus
pectent d’être sous l’emprise de manipulateurs extérieurs, sont
encore minoritaires, mais déjà profondément enracinées, en
France comme dans d’autres pays européens, dans la pratique
de groupes militants, syndicaux et associatifs. Ce sont elles
qui, en s’internationalisant, peuvent commencer à s’opposer
pratiquement à la prétendue fatalité des « lois économiques »
et à humaniser le monde social. L’horizon du mouvement
social est une internationale de la résistance au néo-libéralisme
et à toutes les formes de conservatisme.
2. Une mobilisation internationale d'information sur le contenu de l'Ac
cord multilatéral sur les investissements (AMI) réussit à en faire avorter la
signature par les États du G8. Associée à ces mobilisations, l'association
ATTAC, initialement fondée sur la promotion de la taxe Tobin sur les
mouvements de capitaux, a pris une place centrale dans la mobilisation
internationale contre les politiques libérales de déréglementation, [nde]
3 6 4 - Pour une gauche de gauche
MAI 1998
Nous sommes dans une
époque de restauration
ous devo n s dévelo pper de nouvelles formes de com
N bat pour contrecarrer par des moyens appropriés la vio
lence de l’oppression symbolique qui s’est peu à peu installée
dans les démocraties occidentales. Je pense à la censure larvée
qui frappe de plus en plus la presse critique et, dans les grands
journaux officiels, la pensée critique. Nous en avons fait l’ex
périence très directement quand nous avons eu à nous oppo
ser à la guerre du Golfe. La presse soi-disant progressiste, qui
s’était elle-même prise d’enthousiasme pour la guerre, refusait
nos textes ou veillait à les assortir de textes favorables à la
guerre. Plusieurs journaux anglais ont refusé de publier le très
beau poème écrit par Harold Pinter pour dénoncer la guerre
(nous l’avons fait paraître plus tard dans Liber).
La vie politique comme la vie intellectuelle sont de plus en
plus soumises à la pression des médias - à commencer par la
télévision - qui sont eux-mêmes soumis aux pressions des an
nonceurs ou tout simplement à une obligation de bonne
conduite qui exclut toute possibilité de critique.
L’internationale conservatrice, qui a pour centre les États-
Unis, fait pression sur tous les espaces d’expression libre,
comme les musées, et réprime les recherches d’avant-garde en
contrôlant l’octroi des subventions publiques, sous prétexte de
pornographie ou d’atteinte à l’ordre public.
Nous sommes dans une époque de restauration. Des cri
tiques médiocres et des écrivains insignifiants dénoncent l’art
moderne comme une pure tromperie, et ils en appellent à une
réconciliation du roman avec les formes narratives tradition
nelles. Sans parler des sciences sociales, sur lesquelles pèse
constamment le soupçon. Le débat sur la Révolution française
(que le livre de Kaplan a bien analysé 1) a remis à la mode les
vieilles idéologies antirévolutionnaires. Les courants individua
listes et ultrasubjectifs qui dominent l’économie et qui sont en
1. Steven Laurence Kaplan, Adieu 89, Fayard, Paris, 1993.
Paru dans Les Inrockuptibles, supplément de mai 1998.
passe de conquérir l’ensemble du champ des sciences sociales
(avec Gary Becker en particulier 2), tendent à saper les fonde
ments mêmes de la science sociale.
Cest dans la sphère intellectuelle que les intellectuels doivent
mener le combat, non seulement parce que c est sur ce terrain
que leurs armes sont les plus efficaces, mais aussi parce que c est
le plus souvent au nom d’une autorité intellectuelle que les
nouvelles technocraties parviennent à s’imposer. La nouvelle
démagogie s’appuie principalement sur les sondages pour légi
timer les mesures répressives prises à l’encontre des étrangers,
ou les politiques culturelles hostiles à l’avant-garde. Voilà pour
quoi les intellectuels doivent disposer de moyens d’expression
autonomes, qui ne dépendent pas de subventions publiques ou
privées, et s’organiser collectivement, pour mettre leurs armes
propres au service des combats progressistes.
2. Professeur à l'universïté de Chicago, prix Nobel d'économie en 1992,
Gary Becker est notamment l'inventeur de la notion de « capital
humain », par laquelle il veut étendre le modèle de l'« acteur rationnel ?■
et du « marché libre » à l'ensemble des pratiques humaines. (Lire, de
Pierre Bourdieu, « Avenir de classe et causalité du probable », Revue
française de sociologie, janvier-mars 1974, XV, p. 3-42.) [nde]
36 6 - Nous sommes dans une époque de restauration
AVRIL 2 0 0 0
Un ministre ne fait pas
le printemps
CHUTE ÉTAIT a t t e n d u e : on ne boudera pourtant pas
S
a
totalement le plaisir de voir partir celui qui n’a pas ména
gé ses efforts pour se rendre odieux à toute une profession, et
aussi à ceux au nom desquels il disait agir, élèves ou étudiants.
Mais la satisfaction est de très courte durée : les effets de sa
politique se feront encore sentir lorsqu’il aura regagné son la
boratoire ; d’ailleurs était-ce bien « sa » politique ? L’attention
qu’il a attirée sur sa personne —on se demandait parfois si sa
politique avait un autre but —risque de dissimuler qu’il na
fait pour l’essentiel que proroger ou prolonger la politique de
ses prédécesseurs et accentuer la remise en cause de l’univer
sité inlassablement appelée à se réformer, c’est-à-dire, dans
l’esprit des ministres qui se sont succédé depuis quinze ans, à
s’effacer devant le grand marché des prestations éducatives en
cours de constitution sans pour autant renoncer, vaille que
vaille, à ses tâches scientifiques ordinaires.
Rapidement, le ton ftxt donné. Il fallait « dégraisser le mam
mouth », mettre au travail des enseignants absentéistes... Dans
l’ordre du mépris, ce fut un festival. Que feignent d’oublier
ceux qui s’étonnent aujourd’hui de la mise en cause ad homi-
nem d’Allègre dans toutes les manifestations.
Certes, on ne demande pas que le ministre de l’Éducation
soit le ministre des enseignants. Mais du moins est-on en droit
d’attendre d’un employeur un minimum de respect pour l’en
semble des personnels —les enseignants ne furent pas, en effet,
les seules victimes des « dérapages verbaux » de « leur » ministre.
Des dérapages contrôlés puisque répétés et immédiatement jus
tifiés, au nom des élèves et des étudiants. Il allait les replacer au
centre du système éducatif, et si ses propos typiquement popu
listes, qui ravissaient tant de commentateurs, pouvaient cho
quer, c’est parce qu’ils froissaient les intérêts et le conservatisme
des enseignants. Découvrant l’existence d’une lutte des classes,
le ministre prenait courageusement le parti des opprimés : les
pupitres contre l’estrade, les familles contre les « corps ».
Cosigné avec Christophe Charle et les membres du
bureau de l'ARESER, paru dans Le Monde, 8 avril 2000.
En fait, le mot d’ordre demandant que l’élève ou l’étudiant
soit mis au centre n’avait rien de nouveau. Son prédécesseur
avait tenu exactement le même discours, en termes cependant
moins fleuris. Plus, ce souci proclamé des « usagers » du systè
me éducatif n’était pas sans rappeler l’« obsession » du client
qui est au fondement des nouvelles modes managériales déve
loppées depuis le début des années 1980 dans le sillage des pro
phètes de l’« excellence » gestionnaire, Thomas Peters et
Robert Waterman. Au-delà de l’incantation, pourtant, on
assista à un renforcement de la différenciation des « usagers »
du système éducatif, pendant exact de la segmentation des
clients du monde marchand. Ce. fut le thème de la lourdeur
des programmes, de l’empilement des savoirs, qu’illustra le
ministre, avec la rouerie du camelot, en invitant le journaliste
qui lui faisait face, lors d’une émission télévisée du dimanche
soir, à soupeser une besace lestée de manuels. Comme si l’on
exigeait des élèves la maîtrise du contenu des manuels, conçus
avant tout comme des recueils de documents, sur lesquels
s’appuie le travail réalisé en classe ! Qu’importe ! Il fallait allé
ger. Sous prétexte que certains élèves ou étudiants n’avaient
pas les moyens d’accéder à ces savoirs, il faudrait aussi adapter
renseignement dispensé, le réduire à l’essentiel et viser l’utile.
Malgré les proclamations ministérielles, les lycéens, dont le
ministre disait épouser le parti, se sentirent placés non au
centre du système, mais plutôt à la périphérie. Ils se retrouvè
rent, dès 1998, dans la rue pour réclamer, avec les enseignants,
des moyens pour l’école. Le coup était rude, la jeunesse, une
fois encore, ignorante et ingrate. Heureusement, il pouvait
compter sur les parents, pas les parents de base, mais les res
ponsables des deux grandes fédérations « représentatives »,
jusque-là concurrentes et défendant les mêmes positions, les
siennes. Jusqu’à ce que se multiplient les actions réunissant
professeurs, élèves et parents...
Face aux réactions négatives que suscitaient les foucades ver
bales et les attaques irresponsables contre telle ou telle disci
pline, les langues cantonnées dans des usages pratiques, les
mathématiques congédiées au nom des calculettes, Allègre ne
changea pas de ton, mais mit en avant quelques efforts de
concertation. Là encore, il n’innovait pas par rapport à son
prédécesseur. Sauf peut-être dans la forme : là où Bayrou lan
çait des « états généraux », Allègre, lui, sollicitait un autre
registre sémantique, celui des « chartes » : charte pour bâtir
l’école du xxie siècle, charte pour la réforme des lycées, charte
3 6 8 - Un ministre ne fait pas le printemps
des thèses, charte de la déconcentration, charte de la vie étu
diante, charte de qualité des constructions et rénovations sco
laires, charte de l’accompagnement scolaire... Des chartes,
donc, de celles que l’on octroie, et dans le cadre strict des
quelles s’organisera un simulacre de concertation.
Il est parti. On ne le regrettera pas. Le risque serait pourtant
de s’en satisfaire. Car, au-delà de la forme, Allègre, dont on
essaiera de nous faire croire qu’il a été victime de ses audaces
réformatrices, s’est situé dans une continuité politique de ges
tion des dossiers éducatifs. Dès lors, on peut craindre que, en
l’absence de mobilisation, l’orientation libérale de la politique
éducative, largement pensée dans un cadre européen et conti
nuellement inspirée de l’exemple américain, ne s’accentue
encore. À cet égard l’enseignement supérieur se trouve en pre
mière ligne : son adaptation au marché et, plus encore, sa trans
mutation en un marché sont en fait très largement amorcées.
À partir du milieu des années 1980 —et sans doute l’année
1983 marque, là encore, la rupture -, la thématique de l’in
adaptation de l’enseignement académique aux besoins,
d’ailleurs jamais précisément définis, des entreprises - comme
si elles étaient les seules à recruter - envahit les discours gou
vernementaux, de gauche comme de droite. Alors que le chô
mage s’aggravait, alors que l’on renonçait, conversion néolibe-
rale oblige, à l’application de politiques macroéconomiques de
relance, le procès fait à l’enseignement en général et, particu
lièrement, à l’université permit de déplacer les responsabilités,
de laisser croire que le chômage des jeunes était lié à la seule
insuffisance de leur formation, et de leur faire intérioriser la
légitimité de leur exclusion croissante du marché du travail.
Autre convergence entre les gouvernants, par-delà les posi
tions politiques, la nécessité de la « massification » de l’ensei
gnement supérieur s’imposa même à ceux qui tenaient jusque-
là un discours élitiste de sélection à l’entrée des universités : ne
faut-il pas répondre à la demande sociale de plus en plus forte
de scolarisation tout en demandant à l’université de jouer le
rôle d’instrument de gestion du chômage en retardant l’entrée
sur le marché du travail ? Ce nouveau boom des effectifs uni
versitaires —plus qu’un doublement en quinze ans —, après
celui des années i960, s’il est une spécificité française, n’a pas
supprimé mais creusé les inégalités entre filières. Pour lutter
contre cette tendance propre au système dual à la française, il
aurait fallu engager des moyens budgétaires qui ne se réduisent
pas à un rattrapage après la stagnation des années antérieures
Interventions, 1995-2001 - 3 6 9
et une réforme de longue haleine qu aucun ministre, alter
nances ou mouvements étudiants aidant, na ni su ni voulu
entreprendre. Si la massification permet des économies
d’échelle, la démocratisation de renseignement ne peut se faire
qu à coût (individuel) croissant.
Toutes les politiques d’enseignement supérieur mises en
œuvre depuis le milieu des années 1980, de Jospin à Allègre en
passant par Lang, Fillon et Bayrou, ont cherché à tirer les pro
fits, notamment électoraux, de l’augmentation des effectifs,
tout en essayant d’en limiter le coût budgétaire. C’est dans
cette perspective que l’on a mobilisé la rhétorique de l’inadap
tation et développé la professionnalisation en trompe l’œil.
Dans l’université, à moyens constants, la création de filières
« professionnelles » - dont le dernier avatar sont les licences
professionnelles —ne peut se faire qu’au détriment des filières
existantes, qualifiées de classiques et déclarées inadaptées.
Cette fausse professionnalisation est, en réalité, le cheval de
Troie de la privatisation de l’enseignement supérieur. Elle favo
rise ou autorise les interventions croissantes des représentants
du « monde économique » - un euphémisme utilisé pour par
ler des employeurs sans susciter trop d’opposition dans la
« communauté universitaire ». Elle justifie l’allégement des
savoirs disciplinaires au profit de l’acquisition de compétences
floues dont on ne sait si elles pourront d’ailleurs être mises en
œuvre dans un cadre professionnel : que deviendront, par
exemple, les détenteurs d’une licence en écriture de scénario ?
Enfin, elle remet en cause la notion de diplôme national et de
certification par l’État de titres universitaires. Mais elle est par
tout brandie, même là où l’on aurait pu s’attendre à d’autres
références, lorsque l’accès à un métier, qui existe déjà et n’a
donc nul besoin d’être constitué, se fait par concours.
Le projet de reforme des Capes, et, plus largement, du
recrutement et de la formation des enseignants, publié en
février 2000, est, sous ce rapport, exemplaire. Par ce nouveau
dispositif, il s’agit de présélectionner, dès le mois de sep
tembre, sur des critères contestables —« la vocation profes
sionnelle » serait ainsi évaluée dans l’oral forcément court qui
double l’examen du dossier —, ceux qui seront préparés, dans
le cadre des instituts universitaires de formation des maîtres
(IU FM ), aux écrits du concours. Une préparation réduite au
minimum, quatre mois, et sanctionnée par des épreuves d’ad
missibilité allégées, compte tenu du temps imparti pour leur
37 0 - Un ministre ne fait pas Je printemps
correction. La logique est claire : ce ne sont pas les connais
sances disciplinaires qui importent dans cette nouvelle
conception du recrutement et du métier même d’enseignant.
Le nouveau « professionnel » de l’éducation, appelé pour
l’essentiel à faire de la « socialisation », notamment dans les
établissements dits « difficiles », devra avant tout compter,
pour répondre à la demande —désormais différenciée selon
que les élèves sont scolarisés en Z E P ou en centre-ville -, sur
les trucs et les astuces d’une pédagogie désincarnée parce que
coupée de tout socle disciplinaire et relevant souvent de
pseudosciences telles que la programmation neurolinguistique
ou l’analyse transactionnelle, qui ont désormais des vulgarisa
teurs officiels dans les instances de formation « professionnel
le » des futurs enseignants comme des enseignants en activité.
L’enseignement supérieur a été investi à son tour par le dis
cours du marché que le ministère de l’Éducation nationale a
travaillé de multiples façons à inscrire dans les têtes et dans les
faits : en engageant individuellement des enseignants et des
chercheurs, à travers la loi sur l’innovation, à se lancer dans la
création d’entreprises ; en poussant les universités soucieuses
de rénover ou d’agrandir leurs locaux, dans le cadre du plan
Université du troisième millénaire (U3M), à tisser ou à ren
forcer des liens avec le milieu économique local ; en organi
sant, via l’« agence » Édufrance, créée par Claude Allègre, et
destinée à lui survivre, la vente du « savoir-faire éducatif fran
çais » à l’étranger, façon d’expérimenter pour demain le trans
fert au marché de la fourniture des prestations éducatives ; en
préparant, via l’Agence de modernisation des universités, la
mue des universités pressées d’acheter les logiciels de gestion
quelle produit - logiciels de gestion comptable et de gestion
des ressources humaines notamment, bien entendu vendus à
un prix de marché —et conviées ainsi, sous les auspices de la
fée informatique, à se familiariser avec des critères de gestion
tirés du secteur privé. Il est probable que les forces qui sou
haitent la déréglementation, malgré l’échec de la tentative de
Seatde, reviendront à la charge très vite.
Après trois ans d’agitation absurde et de fausses réformes à
peine amorcées, les talents de metteur en scène du nouveau
ministre ne suffiront pas à rattraper le temps gaspillé. Ils ne
pourront en tout cas pas résoudre ni même masquer les pro
blèmes cruciaux qui restent posés à l’avenir de l’université et
de la recherche et dont nous rappellerons ici les plus urgents —
Interventions, 1995-2001 - 3 7 1
en espérant que ce ministre trouvera le temps de lire les pro
positions de réforme précises et réalistes, issues d’un long tra
vail de réflexion mené par un groupe d’enseignants de tous les
rangs et des toutes les disciplines :
— rien ou presque, en dehors de vagues recommandations
de conseillers du prince, pour assurer le rapprochement entre
les universités et les grandes écoles ;
— le pacte de solidarité entre chercheurs et enseignants-
chercheurs, mal engagé par la réforme avortée du CNRS, reste
à conclure et à mettre en pratique, et cette fois avec les deux
ministres de tutelle ;
— l’avenir des jeunes docteurs - malgré les formules
magiques sur la formation par la recherche à la recherche et
non plus pour la recherche - s’assombrit parce que le minis
tère a choisi —Bercy oblige —de préférer les postes précaires
ou à horaires lourds au détriment des postes d’enseignants-
chercheurs ;
— les formules incantatoires sur les logiciels d’auto
apprentissage ont fait oublier la nécessaire réflexion sur le
rééquilibrage entre cours magistraux et groupes à effectifs res
treints qu’utilisent toutes les universités étrangères réellement
efficaces ;
— l’européanisation de l’enseignement supérieur n’a donné
lieu jusqu’ici qu’à des rencontres entre ministres sous les lam
bris de nos plus vieilles universités (Sorbonne et Bologne)
pour des calendriers à long terme d’harmonisation.
Pendant ce temps, certains rêvent, à l’occasion de l’ouver
ture des frontières, de soumettre l’usage aujourd’hui incon
trôlé des nouvelles technologies de communication aux forces
social-darwiniennes d’une concurrence généralisée, supposée
bonne partout et toujours, sans voir que, dans un domaine ou
la France n’est pas leader, une telle concurrence sauvage ne
profiterait qu’aux plus nantis ou aux nations économique
ment et linguistiquement dominantes. La construction d’un
espace universitaire européen ne sera réelle et profitable à tous
que si la communauté universitaire, au lieu de s’en remettre
aux décisions de technocraties régionales, nationales ou euro
péennes, soumises à des impératifs pratiques ou financiers,
s’engage dans une réflexion intellectuelle collective. En préco
nisant un véritable parlement des universités —ouvert sur les
enseignements supérieurs européens — et des engagements
pluriannuels de l’Etat sur des objectifs collectivement discutés,
37 2 - Un ministre ne fait pas le printemps
l’ARESER a proposé des pistes en ce sens pour rompre avec les
fausses concertations rituelles des périodes d3après-crise que la
France universitaire connaît depuis trente ans.
L’Europe universitaire comme les nouvelles technologies
d’enseignement ou de diffusion du savoir pourraient nous
permettre de nous rapprocher de l’idéal exigeant et universa-
liste qui a fondé les universités européennes. C’est du moins
notre souhait. Mais il dépend de tous, universitaires, étudiants
et personnels administratifs, et non de nos éphémères
ministres et de leurs conseillers à la mode, qu’il se réalise sans
sacrifier ni l’autonomie du savoir, ni la pluralité des points de
vue, ni l’accessibilité au plus grand nombre.
Interventions. 1995-2001 - 3 7 3
A c t u a l it é d e K a r l K r a u s i
Un manuel de combattant
contre la domination symbolique
a r l k r a u s f a i t u n e c h o s e a s s e z h é r o ï q u e , qui
K consiste à mettre en question le monde intellectuel
lui-même. Il y a des intellectuels qui mettent en question
le monde, mais il y a très peu d’intellectuels qui mettent
en question le monde intellectuel. Ce qui se comprend si
l’on songe que, paradoxalement, c’est plus risqué parce
c’est là que se trouvent nos enjeux, et que les autres le sa
vent, qui s’empresseront de le rappeler à la première occa
sion, en retournant contre nous nos propres instruments
d’objectivation. De plus, cela conduit à se mettre en scène
—comme on le voit dans les « happenings » de Kraus -,
donc à se mettre en jeu personnellement. Théâtraliser son
action, comme le faisait Kraus, dramatiser sa pensée, la
mettre en acte et en action, c’est tout à fait autre chose
que d’écrire un article savant énonçant in abstracto des
choses abstraites. Cela demande une forme de courage
physique, peut-être un certain exhibitionnisme, et aussi
un talent d’acteur et des dispositions qui ne sont pas ins
crites dans l’habitus académique. Mais c’est aussi prendre
des risques, parce que lorsqu’on se met en jeu à ce point là
on ne s’engage pas seulement au sens banalement sartrien
1. Né en 1874 à Gitschin (Bohème), Karl Kraus est mort à Vienne en
1936. Écrivain et essayiste majeur de la littérature de langue aile-
mande des premières décennies du xxe siècle, il exerça un rôle intel
lectuel et politique très influent, surtout à travers Die Fackel [U>
Flambeau, 1899-1936], revue satirique dont il fut le fondateur et
assez vite le seul auteur. Kraus a soumis la culture et la politique de
la bourgeoisie autrichienne à une critique radicale et impitoyable,
notamment pour son engagement dans la boucherie de la Première
Guerre mondiale et pour le rôle central de la presse comme conup*
teur de la langue et de la pensée, et de la presse libérale en particu
lier dans le soutien du monde des affaires. (Lire Karl Kraus, Les
Derniers Jours de l'humanité, Agone, Marseille, 2000 ; Dits et
contre-dits, (Aphorismes) Ivréa, Paris, 1993 ; et Jacques Bouveresse.
Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl
Kraus, Seuil, Paris, 2001.) [nde]
Extrait d'une intervention au colloque « Actualité de Karl Kraus-
Le centenaire de la Fackel (1899-1936) » Paris, 4-6 novembre
1999, paru dans Austriaca, décembre 1999, n° 49, p. 37-50.
du terme, cest-à-dire sur le terrain de la politique, des
idées politiques, on s’engage soi-même, on se doit soi-
même en gage, avec toute sa personne, ses propriétés per
sonnelles, et l’on doit par conséquent s’attendre à des
chocs en retour. On ne fait pas des exposés, comme à
l’université, on « s’expose », ce qui est éminemment diffé
rent : les universitaires exposent beaucoup dans des col
loques... mais ils ne s’exposent pas beaucoup. On doit
s’attendre à des attaques que l’on dit personnelles parce
quelles s’en prennent à la personne (n’a-t-on pas accusé
Kraus d’antisémitisme ?), des attaques ad hominen visant à
détruire dans son principe, c’est-à-dire son intégrité, sa vé
racité, sa vertu, celui qui, par ses interventions, s’institue
en reproche vivant, lui-même sans reproches.
Que fait Kraus de si terrible pour susciter pareille
fureur ? (Tous les journaux se sont donné le mot pour
taire son nom, ce qui ne l’a pas mis à l’abri de la diffama
tion.) Une chose dont il donne le principe dans une phrase
qui me paraît résumer l’essentiel de son programme : « Et
même si je n’ai fait rien d’autre, chaque jour, que recopier
ou transcrire textuellement ce qu’ils font et disent, ils me
traitent de détracteur, » Cette formule splendide énonce ce
que l’on peut appeler le paradoxe de l'objectivation : qu’est-
ce que regarder du dehors, comme un objet, ou, selon le
mot de Durkheim, « comme des choses », les choses de la
vie, et, plus précisément, de la vie intellectuelle, dont on
tait partie, dont on participe, en rompant le lien de com
plicité tacite que l’on a avec elles et en suscitant la révolte
des personnes ainsi objectivées et de tous ceux qui se re
connaissent en elles ? Qu’est-ce que cette opération qui
consiste à rendre scandaleux quelque chose qu’on a déjà
vu, déjà lu, qu’on voit et lit tous les jours dans les jour
naux ? (C’est un peu ce que nous avons fait avec les Actes
fie la recherche en sciences sociales, qui a un certain nombre
de traits communs avec Die Fackel : par le fait de coller un
document, une photo, un extrait d’article, dans un texte
d’analyse, on change complètement le statut et du texte et
du document ; ce qui faisait l’objet d’une lecture ordinaire
un peut peu distraite peut prendre soudain une apparence
tonnante, voire scandaleuse. Des éditoriaux prétentieux,
Éléments d'une socioanalyse - 375
en on voit toutes les semaines —pour être vraiment Krau-
sien, il faudrait dire des noms propres - puis, un beau
jour, on découpe l’un deux et on le colle dans une revue et
tout le monde trouve ça insupportable, insultant, inju
rieux, calomnieux, terroriste, etc.) Jeter sur le papier et li
vrer au public, rendre public ce qui ne se dit d’ordinaire
que dans le secret du ragot ou de la médisance invéri
fiable, comme les petits riens hautement signifiants de la
vie universitaire, éditoriale ou journalistique, à la fois
connue de tous et fortement censurée, en se déclarant per
sonnellement garant et responsable de leur authenticité,
cest rompre la relation de complicité qui unit tous ceux
qui sont dans le jeu, c est suspendre la relation de conni
vence, de complaisance et d’indulgence que chacun accor
de à chacun, à titre de revanche, et qui fonde le
fonctionnement ordinaire de la vie intellectuelle. C’est se
vouer à apparaître comme un malotru malséant, qui pré
tend porter à la dignité du discours savant de simples ra-
contards malveillants ou, pire, un casseur de jeu ou un
traître qui vend la mèche.
Si le recours à la citation objectivante est immédiate
ment dénoncée et mis à l’index, c est quon y voit une
façon de montrer du doigt et mettre à l’index. Mais, dans
le cas particulier de Karl Kraus, ceux qu’il met à l’index
sont ceux qui d’ordinaire mettent à l’index. En termes
plus universels, il objective les détenteurs du monopole de
l’objectivation publique. Il fait voir le pouvoir —et l’abus
de pouvoir - en retournant ce pouvoir contre celui qui
l’exerce, et cela par une simple stratégie de monstration. Il
fait voir le pouvoir journalistique en retournant contre le
pouvoir journalistique le pouvoir que le journalisme exer
ce quotidiennement contre nous.
Ce pouvoir de construction et de constitution de la pu
blication à grand tirage, de la divulgation massive, les
journalistes l’exercent tous les jours, par le fait de publier
ou de ne pas publier les faits ou les propos proposés à leur
attention (de parler d’une manifestation ou de la passer
sous silence, de rendre compte d’une confërence de presse
ou de l’ignorer, d’en rendre compte de manière fidèle ou
inexacte, ou déformée, favorable ou défavorable), ou bien
37 6 - Éléments d'une socioanalyse
encore, en vrac, par le fait de mettre des titres ou des lé
gendes, par le fait d’accoler des étiquettes professionnelles
plus ou moins arbitraires, par excès ou par défaut (on
pourrait parler des usages quils font de l’étiquette de
« philosophe »), par le fait de constituer comme un pro
blème quelque chose qui n’en est pas un, ou l’inverse.
Mais ils peuvent aller beaucoup plus loin, tout à fait im
punément, à propos des personnes ou de leurs actions et
de leurs œuvres. On pourrait dire, sans exagérer, qu’ils ont
le monopole de la diffamation légitime. Ceux qui ont été
victimes de tels énoncés diffamatoires, et qui ont essayé de
leur apporter un « démenti », savent que je n exagère rien.
La citation et le collage ont pour effet de retourner contre
les journalistes une opération qu’ils font quotidiennement.
Et c’est une technique assez irréprochable puisque, en
quelque sorte, sans parole. Cela dit, tous les intellectuels et
les artistes ne sont pas toujours aptes à inventer des tech
niques de ce type. Un des intérêts de Kraus, c est d’offrir
une sorte de manuel du parfait combattant contre la do
mination symbolique. Il a été un des premiers à com
prendre en pratique qu’il y a une forme de violence
symbolique qui s’exerce sur les esprits en manipulant les
structures cognitives. Il est très difficile d’inventer et sur
tout d’enseigner les techniques de self-defense qu’il faut
mobiliser contre la violence symbolique.
Karl Kraus est aussi l’inventeur d’une technique d’inter
vention sociologique. À la différence de tel pseudo-artiste
qui prétend faire de l’« art sociologique » alors qu’il n’est ni
artiste ni sociologue, Kraus est un artiste sociologique au
sens où il fait des actes qui sont des interventions sociolo
giques, c’est-à-dire des « actions expérimentales » visant à
amener des propriétés ou des tendances cachées du champ
intellectuel à se révéler, à se dévoiler, à se démasquer. C’est
là aussi l’effet de certaines conjonctures historiques qui
conduisent certains personnages à trahir au grand jour ce
que leurs actes et surtout leurs écrits antérieurs ne dévoi
laient que sous une forme hautement voilée —je pense par
exemple à Heidegger et son discours de rectorat. Kraus
veut faire tomber les masques sans attendre le secours des
événements historiques. Pour cela, il a recours à la « pro
Éléments d'une socioanalyse - 37 7
vocation », qui pousse à la faute ou au crime. La vertu de
la provocation est quelle donne la possibilité d’« antici
per », en rendant immédiatement visible ce que seules l’in
tuition ou la connaissance permettent de pressentir : le fait
que les soumissions et les conformismes ordinaires des
situations ordinaires annoncent les soumissions extra
ordinaires des situations extra-ordinaires.
Jacques Bouveresse a fait allusion au fameux exemple
des fausses pétitions, véritables happening sociologiques
qui permettent de vérifier des lois sociologiques. Kraus
fabrique une fausse pétition humaniste, pacifiste, sur
laquelle il appose des signatures de gens sympathiques,
réellement pacifistes, et des signatures d’anciens milita
ristes récemment convertis au pacifisme. (Imaginez un
peu ce que ça pourrait donner aujourd’hui avec des révo
lutionnaires de Mai 68 convertis au néolibéralisme.) Seuls
les pacifistes protestent contre l’utilisation de leur nom
tandis que les autres ne disent rien parce que, évidem
ment, ça leur permet de faire rétrospectivement ce qu’ils
n’ont pas fait quand ils auraient dû le faire. C’est de la
sociologie expérimentale !
Kraus dégage un certain nombre de propositions socio-
logiques qui sont en même temps des propositions
morales. (Et je récuse ici l’alternative du descriptif et du
prescriptif.) Il a horreur des bonnes causes et de ceux qui
en tirent profit : c’est un signe, à mon avis, de santé mora
le d’être furieux contre ceux qui signent des pétitions sym
boliquement rentables. Kraus dénonce ce que la tradition
appelle le pharisaïsme. Par exemple le révolutionarisme
des littérateurs opportunistes dont il montre qu’il nesr
que l’équivalent du patriotisme et de l’exaltation du senti
ment national d’une autre époque. On peut tout mimer,
même l’avant-gardisme, même la transgression et les intel
lectuels que Karl Kraus parodie évoquent déjà nos « intel
lectuels de parodie » - comme les nomme Louis Pinto -,
pour qui la transgression (facile, le plus souvent sexuelle)
est de règle, et toutes les formes du conformisme de l'an
ticonformisme, de l’académisme de l’anti-académismc
dont le tout-Paris médiatico-mondain s’est fait une spé
cialité. Nous avons des intellectuels roués, voire pervers.
37 8 - Éléments d'une socioanalyse
des sémiologues convertis en romanciers comme Umberto
Eco ou David Lodge, des artistes qui mettent en oeuvre
plus ou moins cynique des trucs, des procédés dégagés des
œuvres d’avant-garde antérieures, tel Philippe Thomas qui
fait signer ses œuvres par des collectionneurs et qui sera tôt
ou tard mimé par un autre faisant faire signer ses œuvres
par les mêmes collectionneurs. Et ainsi de suite, à l’infini.
Kraus dénonce aussi tous les profits intellectuels liés à ce
que nous appelons les renvois d’ascenseurs et aux méca
nismes de l’économie des échanges intellectuels. Il montre
que la règle du donnant-donnant rend impossible toute
critique sérieuse et que les directeurs de théâtre n’osent pas
refuser une pièce d’un critique puissant comme Hermann
Bahr qui peut ainsi se faire jouer dans tous les théâtres 2.
Nous avons l’équivalent avec tous ces critiques littéraires
que les éditeurs s’arrachent ou à qui ils confient la direc
tion de collection, et je pourrais donner des exemples
détaillés de renvois d’ascenseur incroyables dans lesquels
des postes universitaires peuvent aussi entrer en jeu.
Si nous nous retrouvons évidemment dans Kraus, c est
qu’en grande partie les mêmes causes produisent les
mêmes effets. Et que les phénomènes observés par Kraus
ont leur équivalent aujourd’hui. Quant à savoir pourquoi
nous sommes quelques-uns, des écrivains, des artistes,
dans tous les pays, surtout de langue allemande, à aimer
tout particulièrement Kraus, c’est sans doute plus compli
qué. Nous occupons une position et ce que nous aimons
peut être lié à cette position. Il est important d’essayer de
comprendre la position de Kraus dans son univers pour
essayer de comprendre ce qu’il y a dans sa position de sem
blable ou d’homologue à notre position qui fait que nous
nous retrouvons dans ses prises de position. Peut-être le
tait que c’est un intellectuel à l’ancienne, formé à l’an
cienne (il suffit d’entendre son allemand, sa diction, etc.),
qui se sent menacé par des intellectuels nouvelle manière :
cest-à-dire, d’une part les journalistes, qui, à ses yeux, sont
2. Hermann Bahr, « l'infatigable et prolixe majordome du Nouveau »
'Kraus), critique et dramaturge viennois, membre éminent du
'tionde littéraire viennois, fut Tune des cibles favorites de Kraus. (Lire
Karl Kraus », Cahiers de l'Herne, 1975.) [nde]
Éléments d'une socioanalyse - 37 9
Tincarnation de la soumission au marché ; d’autre part les
intellectuels d’administration, et d’administration de
guerre, et les intellectuels d’appareil, les intellectuels de
parti, qui jouent un rôle très important dans sa bataille. Il
avait contre lui l’alliance des apparatchiks et des journa
listes. Là encore, mutatis mutandis, il y a beaucoup d’ana
logies avec le présent. Peut-être que, comme aujourd’hui,
les limites entre le champ intellectuel et le champ journa
listique étaient en train de se déplacer et que les rapports
de force entre ces deux champs étaient en train de changer,
avec l’ascension en nombre et en poids symbolique des
intellectuels « mercenaires », directement soumis aux
contraintes de la concurrence et du commerce.
Ainsi, le fait que nous reconnaissons Kraus est sans
doute lié à une affinité d’humeur. Mais on peut se deman
der s’il ne faut pas, pour être tant soit peu « moral », être
un peu de mauvaise humeur, c’est-à-dire mal dans sa peau,
dans sa position, dans l’univers où l’on se trouve, donc,
être contrarié, voire choqué ou scandalité par des choses
que tout le monde trouve normales, naturelles, et privé en
tout cas des profits de conformité et de conformisme qui
échoient spontanément à ceux qui sont spontanément
conformes ; s’il ne faut pas, en un mot, avoir quelque inté
rêt à la morale (qu’il ne faut pas se cacher). Mais la fai
blesse de Kraus - et de toute critique d’humeur -, c’est
qu’il ne saisit pas très bien les structures ; il en voit les
effets, il les montre du doigt, mais sans en saisir, le plus
souvent, le principe. Or, la critique des individus ne peut
pas tenir lieu de critique des structures et des mécanismes
- qui permet de convertir les mauvaises raisons de l’hu
meur, bonne ou mauvaise, en raison raisonnée et critiquée
de l’analyse. Cela dit, l’analyse des structures ne conduit
pas à débarrasser les agents sociaux de leur liberté. Ils ont
une toute petite part de liberté qui peut être accrue par la
connaissance quils peuvent acquérir des mécanismes dans
lesquels ils sont pris. C’est pourquoi les journalistes se
trompent lorsqu’ils traitent l’analyse du journalisme
comme une « critique » du journalisme, alors qu’ils
devraient y voir une instrument indispensable pour accé
3 8 0 - Éléments d'une socioanalyse
der à la connaissance et à la conscience des contraintes
structurales dans lesquelles ils sont pris, donc de se donner
un tout petit peu plus de liberté.
La sociologie, on le voit, invite non à moraliser, mais à
politiser. Comme elle porte au jour des effets de structure,
elle jette le plus grand doute sur la déontologie et sur
toutes les formes de la pseudo-critique journalistique du
journalisme, ou télévisuel de la télévision, qui ne sont
quautant de façons de faire de l’audimat et de restaurer sa
bonne conscience, tout en laissant les choses en l’état. En
fait, elle invite les journalistes à trouver des solutions poli
tiques, c est-à-dire à chercher, dans l’univers même, les
moyens de lutter avec les instruments mêmes de cet uni
vers, pour la maîtrise de leurs instruments de production
et contre toutes les contraintes non spécifiques qui s’impo
sent à eux. Et cela en sachant s’organiser collectivement, en
créant, grâce notamment à l’Internet, des mouvements
internationaux de journalistes critiques, bref, en inventant,
en lieu et place de la « déontologie » verbale dont se garga
risent certains journalistes, une véritable déontologie d’ac
tion (ou de combat) dans et par laquelle des journalistes
dénonceraient à la Kraus, en tant que journalistes, les jour
nalistes qui détruisent la profession de journaliste.
Éléments d'une socioanalyse - 381
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Des infortunes de la vertu scientifique
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^ Des intellectuels de pouvoir par Michel Surf
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Une double temporalité pat i >ih uT Monfta
Les médias au service de la
révolution conservatrice
es premiers travaux de Pierre Bourdieu sur l'émergence des
L « intellectuels-joumalistes » datent des années 1970 [lire p. 81], et
ceux sur la soumission du journalisme aux exigences du marché
des années 1980 [lire p. 387]. À l'occasion dun retour critique sur la
guerre du Golfe, lesjournalistes de Reporters sansfrontières invi
tèrent le sociologue, qui analysa leur contribution inconsciente h
la naturalisation de la vision dominante du monde social [lire
p. 391] ; et un hebdomadaire grand public sefit alors l'écho de ces
critiques [lire p. 399]. La parution de Sur la télévision 1 déclencha
pourtant, en 1996, une polémique particulièrement violente, mo
bilisant les plus grands quotidiens et hebdomadaires plusieurs
mois durand, période pendant laquelle le livre fu t en tête de la
liste des meilleures ventes. L'analyse des contraintes pesant sur le
travail journalistique (urgence, concurrence, etc.), qui contri
buent au « désenchantement de la politique », rejoint en fa it
dans l'analyse des médias les menaces quefont peser, sur le débat
public, les intellectuels médiatiques, dont la production est ajus
tée aux exigences de Vaudimat. Mais alors que les textes scienti
fiques de Pierre Bourdieu avaient été relativementpeu lus, Sur la
télévisionfa it tomber la barrière de l'ésotérisme savant.
La situation n'était pas, de toute manière, à l'apaisement,
notamment après la parution d'un libelle de Pierre Bourdieu
paru dans Libération ( ij janvier 199s) et intitulé « Sollers tel
quel », dénonciation du reniement des avant-gardes condensé
dans l'apologie par Philippe Sollers du Premier ministre-candidat
etfavori desprésidentielles d'alors : « Balladur tel quel » 2. Ce tra
vail de dévoilement est complétépar la publication, dans la même
collection, des Nouveaux Chiens de garde (ipp/), ouvrage dans
lequel Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, décrit
les réseaux du «journalisme de connivence » et l'installation dans
les opinions de l'idéologie de marché; travail que poursuit, tou
î Sur la télévision (Raisons d'agir, Paris, 1996) reprend deux cours du
.ollège de France filmés en mars 1996 pour la chaîne câblée Paris Pre
mière et un article, « L'emprise du journalisme », paru en mars 1994
ans Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1994, n° 101/102.
2 < Balladur tel quel » fut publié dans L'Express, 12 janvier 1995 ;
Sollers tel quel » est reproduit dans Contre-feux; op. cit., p. 18.
Interventions, 1995-2001 - 3 8 3
jours aux éditions Raisons d’agir, un ouvrage collectifde jeunes
chercheurs du Centre de sociologie européenne, Le Décembre des
intellectuels français, sur les clivagespolitiques que le mouvement
de décembre 1995 a fa it apparaître entre les intellectuels qui ont
soutenu leplan fuppé et ceux qui ont accompagné la résistance des
grévistes, et sur le rôle décisif que jouent les médias dans la
construction du débatpublic 3.
En plus des effetsparadoxaux de «publicité » que la violence de
la critique des éditorialistes lesplus en vueput engendrer, le reten
tissement de ces publications peut s’expliquer par le regain des
luttes sociales mais égalementpar l’attention croissanteportée aux
dérives des médias —ce que confirment le lancement, «pour une
action démocratique sur le terrain des médias », de l’association
ACRIM ED (Action-critique-médias), quifa it suite au mouvement
social de novembre-décembre 199$ 4 ; puis, en 1998, la mobilisa
tion pour la diffusion dufilm de Pierre Caries, Pas vu pas pris 5.
À la visibilité croissante de Pierre Bourdieu depuis la parution
de La Misère du monde et sesprises de position très médiatisées
enfaveur de la grève de décembre 199s vient alors s’ajouter la polé
mique qui l’oppose à Daniel Schneidermann au sujet de son pas
sage à l’émission «Arrêt sur images » (La Cinquième, 23janvier
1996). Lors de cette émission —qui entendproposer une critique
de certaines productions télévisuelles —, Pierre Bourdieu était
venu expliquer qu’aucun véritable décryptage de la télévision ne
peut être réalisé à la télévision car « les dispositifs de la télévision
s’imposent même aux émissions critiques du petit écran » [lire p. 424
& 427]. Ce qui aurait dû être discuté comme une analyse est alors
reçu comme une attaque, surtout lorsque le sociologue tente d’ex
pliquer en quoi les contraintes du milieu journalistique installent
3. Aux critiques virulentes, en particulier de la revue Esprit et de maga
zines comme Marianne, L Événement du jeudi ou Le Nouvel Obsen/ateur,
s'ajouta la parution d'une attaque de la sociologie de Pierre Bourdieu par
l'une de ses anciennes collaboratrices, Jeannine Verdès-Leroux (Le Savant
et la politique, Grasset, Paris, 1998). Mais on peut sans doute voir le
point culminant de la réaction dans l'ensemble de « points de vue » com
mandé par Le Monde (18 septembre 1998) à Olivier Mongin pour Esprit,
Philippe Sollers pour L'Infini, Alain Finkielkraut pour Le Messager euro
péen, Bernard-Henri Lévy pour La Règle du jeu, Claude Lanzmann et Ro
bert Redeker pour Les Temps modernes.
4. Ce groupe de réflexion fut lancé par Patrick Champagne et Henri
Maler ; informations sur <www.samizdat.ne1/acrimed>.
5. Commandé puis refusé par Canal-i-, ce documentaire sur la conni
vence entre journalisme et politique qui interrogeait : « Peut-on tout
montrer à la télévision ? » devint un film, censuré par la télévision, sur
les limites de l'autocritique à la télévision.
3 8 4 - Les médias au service de la révolution conservatrice
une « vision cynique » de la politique réduite h un microcosme
coupé du public et décrite comme un simple affrontement d’am
bitions égoïstes 6.
Désenchantement politique, méthode marketing et soumission
au marché concurrentielsont également les thèmes qui motiveront
la participation de Pierre Bourdieu, pendant l’automne 1999, à
une action, à l’initiative de l A’ CRIM ED, « pour la défense de
France Culture » : critique du bouleversement des programmes
qui ont suivi la nomination de Jean-Marie Cavada à Radio
France et de Laure Adler à France Culture. « Véritable liquida
tion », une telle réforme des programmes par l ’importation de
« frecettes” qui sont censées avoir fa it le succès des stations
publiques et privées», transforme, pour l’AcriMed, les radios
publiques en outils « à peine déguisés de publicité pour les livres,
les disques ou lesfilm s les plus commerciaux » 7.
Inattention du sociologue pour le fonctionnement des médias
dominants au service de la pensée de marché tient avant tout au
fait que cettepuissancefa it obstacle aux luttes progressistes.
Un des grands obstacles à la constitution de forces de
résistance est le fait que les dominants contrôlent les
médias comme jamais dans l’histoire. [...] De nos jours,
tous les grands journaux français sont complètement
contrôlés. Même des journaux apparemment autonomes
comme Le Monde sont en fait des sociétés d’actionnaires
dominées par les grandes puissances d’argent. 8
Carpar-delà une critique des médias, c’est le mouvement social
comme « internationale de la résistance au néolibéralisme et à
toutes lesformes de conservatisme » qui est aufondement des ques
tions que Pierre Bourdieu adresse aux « maîtres du monde, ces
nouveaux pouvoirs que sont les puissances conjuguées de l ’argent
et des médias » [lirep. 417].
6. « La télévision, le journalisme et la politique »f Contre-feux, op. cit., p. 80.
7. ACRIMED, « Manifeste pour la défense de France Culture », L'Huma
nité, 5 novembre 1999.
8. Entretien avec Lino Polegato (14 décembre 2001) pour la revue Flux
^ews (Liège, Belgique), décembre 2001-janvier 2002, n° 27, p. 7.
Interventions, 1995-2001 - 3 8 5
19 8 8
Libé 20 ans après
* é v o lu t io n d e lib é est aujourd’hui l’un des objets favo-
L 1 ris de la conversation distinguée : « Libé, c’est devenu le
journal des intellectuels d’entreprise » ; « Libé, c’est le Pari
sien libéré des yuppies. » Chacun s’appuie, pour fonder ses
verdicts, sur les observations qui nourrissent la statistique
spontanée : lecteurs de Libé aperçus dans l’autobus ou le
métro, contenu de Libé, nouvelles signatures, nouvelles ru
briques sports, Bourse. On infère les changements du public
du changement supposé des contenus ou les changements
des contenus des changements supposés du public, imputant
à des intentions et des volontés les nouveautés déplorées. Et
il suffirait de lui poser la question pour que tel ou tel des
« sociologues » branchés que les hebdomadaires et les men
suels dans le vent, de Lui à Globe, en passant par Le Nouvel
Observateur, lancent périodiquement sur le marché vienne
nous expliquer sans mollir tout le processus : montée de l’in
dividualisme, fin des intellectuels, grande lessive des manda
rins et autres self-fulfilling proploecies chères à ceux qui
prennent leurs désirs pour des réalités. Et qui, soit dit en pas
sant, jouent sur le velours : la sociologie sans larmes qu’ils
proposent a toutes les chances d’être accueillie avec soulage
ment par tous ceux qui se sentiront de plain-pied avec ces
analyses à l’emporte-pièce où ils reconnaîtront nombre de
leurs intuitions de sociologues amateurs.
Il m’arrive de déplorer que l’idée que je me fais de la socio
logie m’interdise ces facilités, et de ne pouvoir me départir de
l’image rébarbative du sociologue sans guillemets, rabat-joie,
raseur, bardé de statistiques et de concepts, qui sert de repous
soir et de faire-valoir aux sociologues avec guillemets, qui se
veulent d’ailleurs « philosophes », à leur discours « fragmen
té », c’est-à-dire décousu, « éclaté » plus qu éclatant. Je regret
te de ne pouvoir écrire la version chic d’un discours publici
taire choc, qui dirait que Libé, journal de ceux qui ont eu vingt
Commandé en 1988 par Libération pour accompagner des statis
tiques de lectorat à l'usage des annonceurs du journal ; le quotidien
n'a jamais publié ce texte, dont une version abrégée est parue dans
Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1994, n° 101/102.
ans en 1968, et aujourd’hui le journal des jeunes prolongés,
que ce qui fut le signe de ralliement des babacools barbus et
chevelus ou des adolescents tourmentés est devenu la lecture
« incontournable » des cadres modernes à fort pouvoir d’achat,
des citadins intelligents et des novateurs ouverts à la moderni
té. Cela dans des formules situées « quelque part » entre le titre
de Libé et le slogan publicitaire avancé. Mais cela, qui ferait
sans doute très plaisir à ceux qui aiment à prendre des vessies
médiatiques pour des lanternes philosophiques, des lumi
gnons (ou des lus mignons, comme aurait commenté autrefois
la claviste) pour des lumières, n’apporterait pas grand-chose à
la compréhension d’un phénomène qui, après tout, pourrait
n’être pas tellement dépourvu d’intérêts.
Pour apprendre quelque chose sur Libé et sur nous-mêmes,
les lecteurs plus ou moins anciens, premiers amateurs déçus
ou nouveaux convertis - ou, plus exactement, convertis de la
première, de la deuxième ou de la onzième heure —, il faudrait
se donner les moyens d’examiner si et comment les glisse
ments progressifs des contenus d’un journal se relient aux glis
sements concomitants des propriétés de ses lecteurs : com
ment la disparition des notes de la claviste, des commentaires
ravageurs de la rubrique télévision, des enquêtes flash sur le
petit Arabe matraqué par les vigiles du grand magasin ou sur
un meeting des ouvriers d’Usinor à Dunkerque, et l’apparition
des propos très Sciences-Po des pages économiques, des ana
lyses très clean sur le football américain ou des titres centrés,
comme ailleurs, sur le vaudeville de la cohabitation ou des pré
sidentielles, ont quelque chose à voir avec l’extension du lec-
torat vers les 15-24 ans et les 24-35 anSj avec le quasi-double-
ment de la part relative de la catégorie « affaires et cadres supé
rieurs » (qui passe de 22 % à 39 %) ou l’accroissement très
marqué de la part des lecteurs urbains dotés de titres d’ensei
gnement supérieur ou de revenus excédant 120 000 francs par
an, sportifs, grands voyageurs et « récents actionnaires ».
Mais est-ce à dire que les récents actionnaires sont nécessai
rement plus réactionnaires ou que les « consommateurs pion
niers et sophistiqués », qui sont bien faits pour séduire les
annonceurs, sont annonciateurs du triomphe des pionniers
sophistiqués, prêts à accompagner les reconversions eï les
conversions opérées par les survivants en vue des libertaire^
libérés du premier Libé ?
3 8 8 - Libé 20 ans après
Questions de premier jet, qui en cachent d’autres, beaucoup
plus complexes, qu’il faudrait peu à peu élaborer, construire,
confronter avec les données. Mais tout cela, qui me demande
rait beaucoup de temps, et de peine (à tous les sens du mot),
personne ne me le demande vraiment. Parce qu’au fond le rôle
du sociologue sans guillemets est sans doute de dire sans
phrases ce que personne ne veut savoir.
Interventions, 1995-2001 - 3 8 9
1992.
Questions de mots
Une vision plus modeste du rôle des journalistes
| e n e v o u d r a is pas que ce que je vais dire soit perçu
m comme une critique du journalisme, au moins au sens que
Ton donne d’ordinaire à ce terme, c’est-à-dire comme une
«attaque » contre une activité et ceux qui la pratiquent.
Je voudrais seulement contribuer à la réflexion que les jour
nalistes mènent sur eux-mêmes. Et cela, d’abord, en rappelant
d’emblée les limites de la réflexion que les groupes peuvent faire
sur eux-mêmes. Tous les groupes produisent une représenta
tion de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent être ; et cela est par
ticulièrement vrai des agents spécialisés dans la production cul
turelle. Cette représentation doit beaucoup, évidemment, aux
intérêts, conscients ou inconscients, de ceux qui la produisent
et qui pèchent notamment par omission ou par indulgence à
soi-même. Là où Marx disait : « Les hommes ne se posent que
les problèmes qu’ils peuvent résoudre », on pourrait dire : « Les
groupes ne se posent que les problèmes qu’ils peuvent suppor
ter. » Ils ont des stratégies d’évitement, notamment celle qui
consiste à poser des problèmes extrêmes, liés à des situations
limites, pour éviter les problèmes quotidiens. Le débat sur
l’éthique médicale en est un exemple : poser le problème de
l’euthanasie, c’est éviter de poser celui des infirmières, de la vie
quotidienne dans les hôpitaux, etc. Je mets donc en garde
contre le danger auquel est exposé un groupe comme celui-ci :
on parlera beaucoup de la guerre du Golfe, une situation dans
laquelle la liberté des journalistes était tangente à zéro, et on
évitera de poser les problèmes où la liberté des journalistes est
faible mais réelle. Le premier pas vers une réflexion éthique
consiste à définir les zones de liberté où les responsabilités
réelles, les possibilités réelles d’action sont engagées.
Comment peut-on poser ces problèmes ordinaires que la
réflexion sur les problèmes extraordinaires tend à occulter ?
Comment éviter de déplacer la réflexion des régions de la pra
tique qui dépendent de nous - comme disaient les stoïciens -
vers celles qui ne dépendent pas de nous et où nous sommes
Intervention lors d'un colloque de Reporters sans frontières,
parue dans Les Mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, p. 27-32.
exemptés, par définition, de toute responsabilité et de toute
action ? Il faut commencer par revenir à une vision beaucoup
plus modeste du rôle des journalistes. Qu est-ce qui est réelle
ment en leur pouvoir ? Parmi les choses qui dépendent d’eux,
il y a le maniement des mots. C’est à travers les mots quils
produisent des effets, qu’ils exercent une violence symbolique.
C’est donc en contrôlant leur usage des mots qu’ils peuvent
limiter les effets de violence symbolique qu’ils peuvent exercer
volens nolens. La violence symbolique est une violence qui s’ac
complit dans et par la méconnaissance, qui s’exerce d’autant
mieux que celui qui l’exerce ne sait pas qu’il l’exerce, et que
celui qui la subit ne sait pas qu’il la subit.
C’est une proposition qui a l’air abstraite, mais voici un
exemple concret. J ’ai entendu ce matin une publicité pour
l’émission de Jean-Marie Cavada au cours de laquelle on asse
nait comme si elle allait de soi une philosophie de l’histoire
sociale des sentiments et des relations entre les sexes : 1970, la
libération sexuelle ; 1980, le moralisme ; 1990, le retour du sen
timent - quelque chose comme ça. Quand j’entends des
choses pareilles —et Dieu sait combien on en entend tous les
jours ! C’est « Le retour du sujet », « La fin du structuralisme »,
« Le retour de la démocratie », « La fin de l’histoire », etc. -,
je me demande toujours : « Mais comment le savent-ils ? » Or,
dans le monde des journalistes, qui est le lieu par excellence de
la production, de la reproduction et de la circulation de cette
vulgate, bizarrement, personne ne se pose la question. Vous
lirez à la une du Nouvel Observateur : « Le retour du senti
ment » ; le Quotidien de Paris titrera « La fin de la révolution
sexuelle ». Ces coups médiatiques sont des coups de force sym
boliques qui sont exercés en toute innocence, qui sont d’au
tant plus efficients qu’ils sont plus innocents. Ils ne peuvent,
en un sens, s’exercer que parce que les gens qui exercent la vio
lence sont eux-mêmes victimes de la violence qu’ils exercent,
et c’est là qu intervient la fausse science des demi-habiles qui
vient donner les apparences d’une ratification scientifique aux
intuitions du sens commun (on pourrait appeler cela l’« effet
Cofremca ») : des typologies, fondées sur la projection de l’in
conscient social des nouveaux magiciens, viennent rencontrer
l’inconscient des commanditaires (comme les hommes d’af
faires ou les hommes politiques) ou des destinataires (comme
les journalistes). Et les journalistes - voilà leur responsabilité -
participent à la circulation des inconscients.
392 - Questions de mots
Soit un exemple de ces effets symboliques qui prennent sou
vent la forme du paralogisme du « roi de France chauve », bien
connu des philosophes. Lorsqu’on dit : « Le roi de France est
chauve », on joue sur les deux sens du verbe « être », dissimu
lant une thèse d’existence (il y a un roi de France, le roi de
France existe) sous une proposition prédicative (le roi de
France est chauve, il a la propriété d’être chauve). On attire
l’attention sur le fait que le roi est chauve et, en réalité, on fait
passer, comme allant de soi, qu’il y a un roi de France. Je pour
rais citer d’innombrables propositions à propos du monde
social qui sont tout à fait de ce type, notamment celles qui ont
pour sujet des noms collectifs : « La France s’ennuie », « Le
peuple n’admettra pas », « Les Français sont favorables à la
peine de mort », etc. Dans les sondages, au lieu de demander
successivement : « Pensez-vous qu’il y ait actuellement une
crise de la morale ? » et « Cette crise est-elle grave ? très
grave ? », etc. On demandera tout simplement : « La crise
actuelle de la morale est-elle grave ? très grave ? », etc.
Parmi les thèses tacites les plus puissantes, il y a toutes celles
qui portent sur des oppositions, des principes de vision et de
division, comme riche/pauvre, bourgeoisie/peuple, sur les
quels s’est fondée la lutte du mouvement ouvrier et qui sont
encore présentes dans l’inconscient de la plupart d’entre nous,
une opposition nationaux/étrangers, indigènes/immigrés,
nous/eux, etc. C’est un changement formidable. Désormais,
on pourra prendre des positions tout à fait différentes sur ce
qu’il faut faire des immigrés, il reste que les gens qui s’oppo
sent ont en commun —le consensus dans le dissensus - d’ac
cepter tacitement la prédominance, la priorité, de l’opposition
immigrés/étrangers sur toute autre espèce d’opposition, à
commencer par l’opposition entre les riches et les pauvres - à
l’intérieur de laquelle il peut y avoir des indigènes et des étran
gers. Ainsi se trouve réalisé le rêve de toutes les bourgeoisies :
avoir une bourgeoisie sans prolétariat. À partir du moment où
il ny a plus que des nationaux, riches et pauvres confondus,
cela arrange bien les choses, au moins pour les riches. Nombre
de mots que nous employons sans même y penser, et en par
ticulier tous les couples d’adjectifs, sont des catégories de per
ception, des principes de vision et de division historiquement
hérités et socialement produits et reproduits, des principes
d’organisation de notre perception du monde social, et en par
ticulier des conflits, et la lutte politique vise, pour l’essentiel, à
conserver ou à transformer ces principes, à renforcer ou à
Interventions, 1995-2001 - 3 9 3
changer la vue du monde social. Les journalistes jouent ainsi
un rôle central parce qu ils sont, entre tous les producteurs de
discours, ceux qui disposent des moyens les plus puissants de
les faire circuler et de les imposer. Ils occupent donc une posi
tion privilégiée dans la lutte symbolique pour faire voir et faire
croire. C’est ce qui leur vaut l’ambivalence des intellectuels. Ils
sont enviés par certains intellectuels « m’as-tu-vu » qui veulent
se faire voir, et ils sont enviés aussi par des intellectuels moins
voyants, mais qui voudraient se faire entendre. Ceux qui
savent quelque chose sur le monde social aimeraient bien pou
voir le dire, mais ils se heurtent à ceux qui contrôlent l’accès
aux moyens de communication et qui sont ainsi en mesure de
sélectionner ce qui peut avoir accès à la diffusion massive.
Pour me résumer, je dirai que ce qu’il y a de plus terrible
dans la communication, c’est l’inconscient de la communica
tion, fondement de la communication des inconscients, ce
sont en particulier, au sens d’Aristote, ces « choses avec les
quelles nous communiquons, mais sur lesquelles nous ne
communiquons jamais », ces oppositions fondamentales qui
rendent possible la discussion et qui ne sont jamais objet de
discussion. Ce que je prêche ici, c’est la nécessité d’une com
munication sur l’inconscient de la communication. Pour que
cela ne reste pas un vœux pieux, il faudrait concevoir et créer
une instance critique qui soit capable de sévir et de punir - du
moins par le ridicule - ceux qui passent les limites. Je sais que
je suis dans l’utopie, mais j’aime à imaginer une émission cri
tique qui associerait des chercheurs avec des artistes, des chan
sonniers, des satiristes, pour soumettre à l’épreuve de la satire
et du rire ceux qui, parmi les journalistes, les hommes poli
tiques et les « intellectuels » médiatiques, tombent de manière
trop flagrante dans l’abus de pouvoir symbolique.
3 9 4 - Questions de mots
MARS I 9 9 4
Du fait divers
à l'affaire d'État
Sur les effets non voulus du droit à l'information
ON peu t se faire u n e id é e de la contribution du journa
lisme à la genèse d’une opinion agissante et efficiente en
suivant le déroulement chronologique d’une affaire, somme
toute assez banale, comme l’« affaire de la petite Karine »,
simple fait divers voué à rester confiné dans la rubrique locale
d’un journal régional, qui s’est trouvé peu à peu transformé
en véritable affaire d’État par un travail de constitution d’une
opinion collective, publique et légitime, finalement ratifiée
par une loi (la loi sur la réclusion à perpétuité).
Au départ, dans un petit journal local, L’Indépendant de
Perpignan, l’annonce de la disparition de la petite fille (15 sep
tembre 1993), l’« appel pathétique » de sa mère (16 septembre),
l’appel du père à ses amis (19 septembre), l’évocation d’un
« suspect », ami de la famille et repris de justice « déjà condam
né deux fois en cour d’assises » (20 septembre), les aveux du
meurtrier (22 septembre). Puis, le 23 septembre, un change
ment de registre : une déclaration du père de la victime appe
lant au rétablissement de la peine de mort doublée d’une
déclaration dans le même sens du parrain de Karine, et un édi
torial suggérant que les antécédents du meurtrier « auraient dû
entraîner des mesures définitives pour l’empêcher de récidiver
encore ». Le 25, un appel de la famille à la manifestation en
faveur d’un projet de loi durcissant les peines à l’égard des vio
leurs et des meurtriers d’enfants, l’annonce de la création d’une
Association des amis des parents de Karine dans un petit villa
ge voisin et d’un appel au ministre de l’Intérieur dans un autre.
Le 26, manifestation avec banderoles réclamant le rétablisse
ment de la peine de mort ou de la détention à perpétuité. La
Dépêche de Toulouse suit à peu près le même mouvement, mais
un éditorial du 26 évoque « celui qui reste l’un d’entre nous »
et appelle à la modération. Le 27 septembre, L'Indépendant
annonce que le gouvernement va déposer à la session d’au
tomne un projet de loi qui durcirait la règle d’exécution de la
Additif à « L'emprise du journalisme », Actes de la recherche en
sciences sociales, mars 1994, n° 101/102, p. 8.
peine pour les auteurs de meurtres d’enfants. Des hommes
politiques interviennent, des membres du Front national
d’abord, puis des autres partis (notamment, le maire socialiste
de Perpignan).
À partir de cette date, le débat passe à l’échelle nationale.
L’Indépendant du 6 octobre annonce que l’Association Karine,
qui s’est dotée d’un avocat, se constitue en partie civile dans
toutes les affaires, appelle à la manifestation et demande
d’écrire aux députés ; le 8 octobre qu elle est reçue par le
ministre de la Justice ; le 9 qu elle appelle au rassemblement ;
le 10 qu’a eu lieu une manifestation pour une « vraie perpé
tuité ». Le 16, autre manifestation à Montpellier ; le 25, débat
rassemblant 2 700 adhérents. Le 28, nouvelle audience chez le
ministre de la Justice. Le 30 octobre, 137 députés de droite
réclament le rétablissement de la peine capitale. Le 17
novembre, la télévision intervient, en force, avec l’émission de
Charles Villeneuve intitulée « Le Jury d’honneur », où sont
invités « la maman de Karine, et Me Nicolau », et aussi le
ministre de la Justice, des représentants d’associations et des
avocats, sur le thème : « Que faisons-nous des assassins de nos
enfants ? », question dont chaque mot est un appel à l’identi
fication vengeresse. Les journaux parisiens interviennent seu
lement assez tard et assez mollement. Sauf Le Figaro : dès la fin
septembre, il donne la parole à un avocat, l’auteur de Ces
enfants qu’on assassine, qui demande qu’on en finisse avec l’in
dulgence et appelle au référendum, et il prend position conti
nûment en faveur de la réforme de la loi (comme Le Quotidien
de Paris). L’annonce, le 4 novembre, que le Conseil des
ministres a décidé d’adopter un projet de loi instaurant la
peine de prison à perpétuité, déclenche une levée de boucliers
des principales organisations de magistrats et un syndicat des
avocats indique que « en poursuivant un but médiatique, le
projet va à l’encontre de la sérénité d’un travail législatif » {La
Croix, 4 novembre)1 .
Ainsi, au moins dans la phase initiale, les journalistes ont
joué un rôle déterminant : en lui donnant la possibilité d’ac
céder à l’expression publique, ils ont transformé un élan d’in-
1. « Reconnu coupable du viol et du meurtre, le 13 septembre 1993, de
la petite Karine, alors âgée de huit ans, Patrick Tissier a été condamné à
la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de
trente ans, vendredi 30 janvier 1998, à Perpignan, par la cour d'assises
des Pyrénées-Orientales. », Le Monde, 2 février 1998, p. 9. [nde]
39 6 - Du fait divers à l'affaire d'Êtat
dignation privée et vouée à l’impuissance sérielle, en un appel
public, publié, donc licité et légitimé, à la vengeance et à la
mobilisation qui a été lui-même au principe d’un mouvement
de protestation public et organisé (manifestations, pétitions,
etc.). Et la brièveté du délai, moins de quatre mois, entre la
disparition de la petite fille et la décision législative rétablissant
la réclusion à perpétuité, a le mérite de faire apparaître les
effets que les journalistes peuvent produire toutes les fois que,
par la seule vertu de la publication, comme divulgation impli
quant ratification et officialisation ils attisent ou mobilisent
des pulsions. Et comme le montre l’intervention, en cette
affaire, de la télévision, la soumission à l’audimat, et à la
logique de la concurrence pour les parts de marché, qui porte
à flatter les attentes les plus répandues, ne peut que renforcer
la propension à laisser jouer les effets ignorés de la publication,
voire à les redoubler par l’excitation démagogique des passions
élémentaires. La responsabilité des journalistes réside sans
doute dans le laisser-faire de l’irresponsabilité qui les conduit
à exercer sans le savoir des effets non voulus au nom d’un droit
à l’information qui, constitué en principe sacro-saint de la
démocratie, fournit parfois son meilleur alibi à la démagogie.
Interventions, 1995-2001 - 3 9 7
FÉVRIER I9 9 5
La misère des médias
— Pourquoi, en ce début 1995, la question de l'Algérie vous
paraît-elle si vitale ?
— Elle me paraît prioritaire, non seulement en termes
éthiques, mais aussi en termes politiques. D’un point de vue
cynique, celui de notre intérêt bien compris, FAlgérie est
aujourd’hui le problème numéro un de la France. Ni les diri
geants, ni les hommes politiques, quels qu’ils soient (on oublie
que c’est Joxe qui a ouvert la voie à Pasqua 1), ni les journa
listes ne l’ont compris. La guerre civile algérienne peut, d’un
jour à l’autre, se transporter en France, avec ses meurtres, ses
attentats 2, dont les responsables ne seront pas tous et pas tou
jours ceux que désigneront les journalistes, c’est-à-dire les isla
mistes. .. C’est pourquoi il faut soutenir, par tous les moyens,
les accords de Rome, entre les partis démocratiques et les
représentants (que je crois vraiment représentatifs) du FIS 3.
— Au fond, derrière la question des réfugiés algériens, vous voyez
celle des valeurs républicaines.
— La politique policière du gouvernement français menace la
démocratie, jusqu’ici protégée par le civisme républicain, et
instaure des mœurs racistes à l’égard de tous ceux qui n’ont pas
une tête, ou un patronyme, ou des ancêtres bien français. Les
mesures prises à l’égard des étrangers menacent les traditions
1. Pierre Joxe et Charles Pasqua furent ministres de l'Intérieur, respective
ment pour des gouvernements de gauche et de droite, [nde]
2. Des attentats auront effectivement lieu en France en juillet de la
même année, [nde]
3. En juin 1990, le Front islamique du salut (FIS) remporte son premier
succès électoral aux municipales. Il lance aussitôt un appel à une grève
illimitée pour des élections présidentielles anticipées. De violents affronte
ments entre islamistes et forces de l'ordre débouchent sur la proclama
tion de l'état de siège et l'arrestation des dirigeants du FIS, parti qui
remporte en décembre 1991 le premier tour des élections législatives. Le
président algérien d'alors démissionne et cède le pouvoir à un Haut co
mité d'État (HCE) ; les élections sont annulées puis l'état urgence instauré
en février 1992. Les groupes islamiques armés (GIA) viennent de revendi
quer leurs premiers attentats. Le général Zéroual prend la tête du HCE en
Entretien avec François Granon paru
dans Télérama, 15 février 1995, n° 2353.
universalistes et internationalistes de la France 4. Elles
réveillent, dans certaines catégories sociales, les dispositions
latentes au racisme. Ce n est pas la peine de dire aux policiers :
« Contrôlez les gens en fonction du faciès », il suffit de ne rien
leur dire pour quils le fassent.
— Dans ce travail en faveur des Algériens et, au-delà, des prin
cipes républicains, vous sentez-vous aidépar les médias ?
— La difficulté, c’est que, dans cette association de cher
cheurs, le C IS IA [lire p. 293], nous sommes un tout petit nombre
de bénévoles, sans infrastructure, et que nous n’avons pas un
goût immodéré pour nous faire voir dans les médias. À tel
point que, récemment, un directeur de radio a lancé : « Oh,
ce C IS IA , ils ne font rien : on ne les voit jamais. »Tout ça parce
qu’il y avait eu un après-midi consacré à l’Algérie, et qu’on
avait autre chose à foutre que d’aller papoter...
— Exister, cestpasser à la radio ou à la télé ?
— Actuellement, plus personne ne peut lancer une action sans
le soutien des médias. C’est aussi simple que ça. Le journa
lisme finit par dominer toute la vie politique, scientifique, ou
intellectuelle. Il faudrait créer des instances où l’on puisse tra
vailler ensemble, où chercheurs et journalistes se critiquent
mutuellement. Or, les journalistes sont une des catégories les
plus susceptibles : on peut parler des évêques, du patronat, et
même des profs, mais sur les journalistes, impossible de dire
des choses qui sont l’objectivité même...
— C'est le moment de les dire !
— À la base, il y a un paradoxe : c’est une profession très puis
sante composée d’individus très fragiles. Avec une grosse dis
cordance entre le pouvoir collectif, considérable, et la fragilité
statutaire des journalistes, qui sont en position d’infériorité
vis-à-vis des intellectuels autant que des politiques.
Collectivement, les journalistes peuvent écraser. Individuel
janvier 1994. L'échec du dialogue entre l'État et le FIS se prolonge sur
fond d'attentats et de massacres. Le 26 novembre 1994, une rencontre à
Rome entre les partis d'opposition (FIS, FLN, FFS) débouche sur une série
de propositions destinées à restaurer la paix civile (janvier 1995). Malgré
l'appel au boycott des partis d'opposition, le général Zéroual est élu pré
sident en novembre 1995. [nde]
4. Il s'agit des lois Pasqua (lire p. 317, 330, sq.). [nde]
4 0 0 - La misère des médias
lement, ils sont sans cesse en péril. C’est un métier où, pour
des raisons sociologiques, la vie est dure (ce n est pas un hasard
si on y trouve tant d’alcoolisme) et les petits chefs souvent ter
ribles. On brise non seulement les carrières, mais aussi les
consciences —c’est vrai aussi ailleurs, hélas ! Les journalistes
souffrent beaucoup. Du même coup, ils deviennent dange
reux : quand un milieu souffre, il finit toujours par transférer
à l’extérieur sa souffrance, sous forme de violence et de mépris.
— Est-ce un milieu capable de se réformer ?
— La conjoncture est très défavorable. Le champ du journa
lisme est le lieu d’une concurrence forcenée, dans laquelle la
télévision exerce une emprise terrible. On peut en donner
milles indices, depuis les transferts de journalistes télé à la tête
d’organes de presse écrite jusqu’à la place croissante des
rubriques télé - et leur docilité, pour ne pas dire leur servilité
— dans les journaux. C’est la télé qui définit le jeu : les sujets
dont il faut parler ou pas ; les personnes importantes ou pas.
Or, la télévision, aliénante pour le reste du journalisme, est
elle-même aliénée, puisqu’elle se trouve soumise, comme rare
ment un espace de production culturelle, à la contrainte
directe du marché. On en plaisante, mais il n’y a plus que les
Guignols pour le dire publiquement. (De façon générale, si le
sociologue écrivait le dixième de ce qu’il entend lorsqu’il parle
avec les journalistes —sur les « ménages » 5 par exemple, ou
sur la fabrication des émissions -, il serait dénoncé par les
mêmes journalistes pour son parti pris et son manque d’ob
jectivité, pour ne pas dire son arrogance insupportable...)
Celui qui perd deux points à l’audimat, il dégage. Cette vio
lence qui pèse sur la télévision contamine tout le champ des
médias. Elle contamine même les milieux intellectuels, scien
tifiques, artistiques, qui s’étaient construits sur le dédain de
l’argent et sur une indifférence relative à la consécration de
masse —vous imaginez Mallarmé attendant d’être reconnu
dans la rue et applaudi dans les meetings ? Or, ces petits uni
vers, comme la littérature ou les sciences, dans lesquels on
pouvait vivre inconnu et pauvre pourvu qu’on ait l’estime de
quelques-uns et qu’on fasse des choses dignes d’être faites,
sont actuellement menacés.
5. Lucratives « animations » par des journalistes très connus de col
loques ou de « débats » organisés par de grosses entreprises à des fins
promotionnelles, [nde]
Interventions, 1995-2001 - 4 0 1
Vous croyez que, dans les conditions actuelles de concurrence,
les médiaspeuvent entendre votreplaidoyer ?
Je sais que j’ai l’air d’un professeur Nimbus qui vient prê
cher la morale à un moment où il faut sauver les meubles et
où le patron de Libération doit se demander tous les matins s’il
aura assez d’annonceurs pour publier son prochain numéro.
Mais c’est précisément cette crise et la violence quelle exacer
be qui font que certains journalistes commencent à se dire que
les sociologues ne sont pas aussi fous qu’ils en ont l’air. Chez
les journalistes, ce sont, comme toujours, les jeunes et les
femmes qui sont le plus touchés : j’aimerais qu’ils compren
nent un peu mieux pourquoi ça leur arrive, que ce n’est pas
nécessairement la faute au petit chef —qui, évidemment, n’est
pas très malin, mais il a été choisi pour ça —, que c’est une
structure qui les opprime. Cette prise de conscience peut les
aider à supporter la violence et à s’organiser. Elle dédramatise,
elle donne des instruments pour comprendre collectivement.
— Vous avez décrit le champ de l'art, de la science, comme des
univers qui se trouventpeu à peu des réglés. Comment sefa it-il
que le champ du journalisme nait pas pu trouver les siennes ?
— Dans l’univers scientifique, on trouve en effet des méca
nismes sociaux qui obligent les savants à se conduire morale
ment, qu’ils soient « moraux » ou non. Le biologiste qui
accepte de l’argent d’un labo pour écrire une publication
bidon a tout à perdre... Il y a une justice immanente. Celui
qui transgresse certains interdits se brûle. Il s’exclut, il est dis
crédité. Alors que, dans le milieu du journalisme, où peut-on
trouver un système de sanctions et de récompenses ?
Comment va se manifester l’estime envers le journaliste qui
fait bien son métier ? [...]
— On va vous reprocher de vouloir un système dirigiste, un
comité central des médias...
— Je sais. Mais c’est tout le contraire. L’autonomie que je
prêche accroît la différence. Et c’est la dépendance qui fait
l’uniformité. Si les trois magazines français {L'Express, Le Point
et Le Nouvel Observateur) tendent à être interchangeables,
c est qu’ils sont soumis à peu près aux mêmes contraintes, aux
mêmes sondages, aux mêmes annonceurs, que leurs journa-
Y\s,Xfâpassent <kV\inA\’ auxte, cçiWs sevoWt àes sujets ou des
l’égard des annonceurs - à l’égard de leur audimat à eux, qui
est le chiffre de vente -, à l’égard de la télé, qui impose les
sujets importants - en ce moment, il « faut » des reportages sur
les rapports entre Balladur et Chirac 6-, ils se différencieraient
aussitôt. J ’avais par exemple suggéré, pour limiter les effets
funestes de la concurrence, que les journaux créent des ins
tances communes, analogues à celles qu’on met en place dans
les cas extrêmes, un rapt d’enfant par exemple, quand on se
met d’accord pour faire le black-out sur toute information.
Dans ces cas extrêmes, les médias passent sur leurs intérêts
concurrentiels pour sauvegarder une sorte d’éthique commu
ne. Sur d’autres sujets qu’on ne traite que parce que les autres
les traitent, comme « l’affaire du voile » [lire p. 304], on pourrait
aussi bien imaginer une espèce de moratoire. Dans le cas des
livres, ce suivisme est frappant. Beaucoup de journalistes cul
turels sont obligés de parler de livres qu’ils méprisent, unique
ment parce que les autres en ont parlé. Ce qui ne contribue
pas peu au succès irrésistible de bouquins comme le dernier
Mine ou autres foutaises du même genre...
— Face à ces médias qui vous déplaisent, vous sembler choisir une
attitude quonpeut critiquer : celle du dédain. Pourquoi ?
— Une attitude de retrait, plutôt. Mais elle ne m’est pas
propre. Je ne connais pas un grand savant, un grand artiste, un
grand écrivain qui ne souffre pas dans son rapport aux médias.
C’est un gros problème, parce que les citoyens ont le droit
d’entendre les meilleurs. Or les mécanismes d’invitation et
d’exclusion font que les téléspectateurs sont à peu près systé
matiquement privés de ce qu’il y a de mieux.
— Donc, plus encore que les journaux, vous voudriez changer
la télé ?
— L’outil n’est pas en cause, bien sûr. Il permettrait le con
traire absolu de ce qu’on en fait. Il pourrait être un instrument
de démocratie directe, et il se transforme en instrument d’op
pression symbolique. Il faudrait, pour changer la télé, un tra
vail considérable, qui serait une véritable tache démocratique
— pas du tout de la politique à la papa.
6 L'entretien a été réalisé en période préélectorale : Édouard Balladur et
acques Chirac, tous deux membres du RPR, étaient alors rivaux pour
•ection présidentielle de mai 1995. [ndel
Interventions, 1995-2001 - 4 0 3
— Vous êtes excessif, tout de même : pourquoi voit-on à la télé
Pierre-Gilles de Germes, qui semble avoir moins de réticences que
vous, etpourquoipas Bourdieu ?
— Le problème de de Gennes à la télé, cest quil peut parler
de tout, parce quil est le seul à pouvoir parler d’une chose
dont il ne parle pas.
— Je ne comprendspas...
— Mais si. On le laisse parler de trucs un peu naïfs, mais sym-
pas comme tout, comme quand il suggère d’irriguer le
Sahara... Mais vous n’entendez jamais de Gennes parler de
physique. Il parle admirablement pour les profanes, il emploie
des métaphores, il fait en sorte que tout le monde croie avoir
compris, mais enfin il ne parle jamais vraiment de physique :
parce qu’en trois secondes, alors là, l’audimat... Si bien qu’au
nom d’un discours qu’il ne tient pas, il dit n’importe quoi sur
des terrains où il n’a pas de discours à tenir.
— Est-ce que vous, sociologue, vous êtes gêné par une difficulté
supplémentaire : que le grand public vous considère comme
« moins scientifique » que les physiciens ou les biologistes ?
— Il faut comparer avec des choses comparables. Par rapport
à la physique nucléaire, la comparaison est trop défavorable à
la sociologie parce qu elle n’est pas constituée au même degré,
quelle n’est pas formalisée, etc. Mais comparons avec l’his
toire. Voilà une science bien moins avancée que la sociologie et
qui apporte des choses beaucoup moins décisives du point de
vue de la gestion de l’existence, aussi bien individuelle que col
lective. Eh bien, personne ne pose à l’historien la question de
sa scientificité. À nous, si. Non seulement nous traitons d’en
jeux brûlants —alors que les problèmes dont parle l’historien
sont morts et enterrés -, mais encore nous sommes en concur
rence avec des gens qui prétendent, sur le même objet que le
nôtre, dire des choses aussi définitives au nom d’autres prin
cipes de validation. À mon principe de validation, qui est le
même que celui du physicien, on oppose un autre principe de
validation, celui de l’homme politique : l’argument d’autorité
ou le plébiscite par le nombre. C ’est comme si on jugeait de la
validité d’un théorème au suffrage universel.
— Au fond, la sociologie a le même objet que la politique, mais
les mêmes règles de validation que la science...
4 0 4 - La misère des médias
— Voilà. Et on veut lui appliquer les règles de validation de la
politique au prétexte que son objet est politique. Si j’étais spé
cialiste de Byzance, j’aurais une position un peu semblable à
celle de Lévi-Strauss, on m’écouterait avec révérence —et indif
férence. Mais comme je travaille sur le présent, et qu’il peut
m’arriver de parler de Balladur ou de Tapie, ou des journalistes
- sujet tabou par excellence -, cette autorité m’est contestée
alors que j’ai des choses beaucoup plus fondées ou compli
quées que l’intellectuel médiatique de base, que la plupart des
journalistes courtisent, tout en le méprisant un peu, et qui
arrive avec trois formules préadaptées à la télévision, c’est-à-
dire simplistes et propres à renforcer l’opinion commune.
Dans son cas, on acceptera de se mettre à son service pour lui
permettre de placer sa salade, supposée apporter des points à
l’audimat. Alors que si je demande la même chose pour moi
et pour d’autres, on dénoncera mon arrogance. [...]
Quand la vérité est compliquée, ce qui est souvent le cas, on
ne peut la dire que de manière compliquée, à moins de parler
de tout à fait autre chose, comme Pierre-Gilles de Gennes...
Notre travail, c’est non seulement d’aller contre l’opinion
commune et contre nos propres œillères sociales, mais d’utili
ser un langage qui s’oppose à la divulgation de la vérité scien
tifique, qui est toujours subversive. Même les mots sont pré
parés pour qu’on ne puisse pas dire le monde tel qu’il est.
Interventions, 1995-2001 - 4 0 5
Questions
sur un quiproquo
o u r q u o i est - il si d if f ic il e d’être entendu des
P journalistes quand on parle du journalisme ? Pour
quoi ne peut-on rien écrire sur cette profession sans
avoir à se justifier, devant les tribunaux parfois, et sans
s’exposer à l’abus de pouvoir des prières d’insérer et des
droits de réponse sans appel ? Pourquoi est-il aujour
d’hui tellement dangereux d’aborder ces sujets que
quelques très bons écrits de journalistes sur les choses de
télévision ne trouvent pas d’éditeur ?
Pourquoi ceux qui ont un quasi-monopole de la diffu
sion massive de l’information ne supportent-ils pas l’ana
lyse des mécanismes qui régissent la production de l’in
formation et, moins encore, la diffusion de la moindre
information à ce propos ? Pourquoi un livre dont —au
moment où j’écris —il n’a pas été dit un seul mot dans
un quotidien soucieux de sa réputation de sérieux, et qui
a déjà été lu à ce jour par plus de 70 000 lecteurs 1, sans
doute moins convaincus que les journalistes de la trans
parence du journalisme, fait-il l’objet d’une mise au
point hautaine ?
Qui a jamais nié qu’il y ait d’immenses journalistes,
plutôt, évidemment, du côté des journalistes d’enquête et
1. Fin 2001, Les Nouveaux Chiens de garde - qui en est à sa 22e
édition - s'est vendu à plus de 220 000 exemplaires ; Le Monde
n'a jamais publié de critique de ce livre, [nde]
Paru dans Le Monde diplomatique (février 1996, p. 26), ce texte
répondait à un article d'Edwy Plenel, « Le faux procès du jour
nalisme », remontrance du directeur de la rédaction du quoti
dien Le Monde s'érigeant en avocat des soutiers et des artisans
de la profession contre le livre de Pierre Bourdieu, Sur la télévh
sion, et celui de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde,
érigés en procureurs du journalisme.
FÉVRIER 1 9 9 6
d’investigation que des éditorialistes ou des animateurs-
amuseurs ? Mais quelle est la fatalité qui fait que, identi
fiant la description la plus objectiviste des mécanismes à
un pamphlet contre des personnes, les journalistes se
dressent comme un seul homme contre l’analyse icono
claste ? Et que les plus sensibles et les plus intègres des
journalistes, les plus soucieux de l’image réelle et de la
réalité idéale du journalisme prennent fait et cause pour
l’ensemble de la profession - donc pour les plus indé
fendables, ils le savent mieux que personne, de leurs
confrères ?
Pourquoi dans ce champ hautement différencié qu’est
le journalisme, traversé, comme l’Église ou l’École, par
des concurrences et des conflits entre des gens qui font
des métiers très différents ou qui font très différemment
le même métier, la ruse de la raison sociale, qui a mille
tours dans son sac, veut-elle que ce soit le prêtre-ouvrier
exemplaire ou le curé de paroisse dévoué qui prenne les
armes pour défendre les cardinaux prévaricateurs ou les
évêques corrompus contre des adversaires qui sont en fait
ses alliés et qui, comme tous les hérétiques, ne font rien
d’autre que rappeler la profession à la pureté idéale des
commencements ?
Interventions, 1995-2001 - 4 0 7
JANVIER 19 9 6
La télévision peut-elle
critiquer la télévision ?
Chronique d'un passage à l'antenne
J
’ai écrit ces n o tes dans les jours qui ont suivi mon pas
sage à l’émission « Arrêt sur images ». J ’avais, dès ce mo-
ment-là, le sentiment que ma confiance avait été abusée, mais
je n’envisageais pas de les rendre publiques, pensant qu’il y au
rait eu là quelque chose de déloyal. Or voilà qu’une nouvelle
émission de la même série revient à quatre reprises - quel
acharnement ! - sur des extraits de mes interventions et pré
sente ce règlement de comptes rétrospectif comme un auda
cieux retour critique de l’émission sur elle-même. Beau
courage en effet : on ne s’est guère inquiété, en ce cas, d’oppo
ser des « contradicteurs » aux trois spadassins chargés de l’exé
cution critique des propos présentés.
La récidive a valeur d’aveu : devant une rupture aussi évi
dente du contrat de confiance qui devrait unir l’invitant et l’in
vité, je me sens libre de publier ces observations, que chacun
pourra aisément vérifier en visionnant l’enregistrement des
deux émissions 1. Ceux qui auraient encore pu douter, après
avoir vu la première, que la télévision est un formidable ins
trument de domination devraient, cette fois, être convaincus :
Daniel Schneidermann, producteur de l’émission, en a fait la
preuve, malgré lui, en donnant à voir que la télévision est le
lieu où deux présentateurs peuvent triompher sans peine de
tous les critiques de l’ordre télévisuel.
* Arrêt sur images », La Cinquième, 23 janvier 1996.
L’émission illustrera parfaitement ce que j’avais l’intention de
démontrer : l’impossibilité de tenir à la télévision un discours
cohérent et critique sur la télévision. Prévoyant que je ne pour
rais pas déployer mon argumentation, je m’étais donné pour
projet, comme pis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu
habituel (coupures, interruptions, détournements, etc.) et de
dire, après un moment, qu’ils illustraient parfaitement mon
1 Arrêt sur images », La Cinquième, 23 janvier et 13 mars 1996.
Version initiale d'un texte paru avec le sous-titre « Analyse d'un pas
sage à l'antenne » dans Le Monde diplomatique, avril 1996, p. 25.
propos. Il aurait fallu que j’aie la force et la présence d’esprit
de le dire en conclusion (au lieu de faire des concessions polies
au « dialogue », imposées par le sentiment d’avoir été trop vio
lent et d’avoir inutilement blessé mes interlocuteurs).
Daniel Schneidermann m’avait proposé à plusieurs reprises
de participer à son émission. J ’avais toujours refusé. Début
janvier, il réitère sa demande, avec beaucoup d’insistance,
pour une émission sur le thème : « La télévision peut-elle par
ler des mouvements sociaux ? » J ’hésite beaucoup, craignant
de laisser passer une occasion de faire, à propos d’un cas exem
plaire, une analyse critique de la télévision à la télévision.
Après avoir donné un accord de principe subordonné à une
discussion préalable sur le dispositif, je rappelle Daniel
Schneidermann, qui pose d’emblée, comme allant de soi, qu’il
faut qu’il y ait un « contradicteur ». Je ne me rappelle pas bien
les arguments employés, si tant est qu’il y ait eu arguments,
tellement cela allait de soi pour lui. J ’ai cédé par une sorte de
respect de la bienséance : ne pas accepter le débat, dans n’im
porte quelles conditions et avec n’importe qui, c’est manquer
d’esprit démocratique. Daniel Schneidermann évoque des
interlocuteurs possibles, notamment un député R P R qui a pris
position contre la manière dont les télévisions ont rendu
compte de la grève. Ce qui suppose qu’il attend de moi que je
prenne la position opposée (alors qu’il me demande une ana
lyse - ce qui tend à montrer que, comme la plupart des jour
nalistes, il identifie l’analyse à la critique).
Je propose alors Jean-Marie Cavada, parce qu’il est le patron
de la chaîne où passera l’émission, et aussi parce qu’il m’est
apparu comme typique d’une violence plus douce et moins
visible : il donne toutes les apparences de l’équité formelle,
tout en se servant de toutes les ressources de sa position pour
exercer une contrainte qui oriente fortement les débats ; mes
analyses vaudront ainsi a fortiori. Tout en proclamant que le
fait que je mette en question le directeur de la chaîne ne le
gênait en rien et que je n’avais pas à me limiter dans mes « cri
tiques », Daniel Schneidermann exclut Jean-Marie Cavada au
profit de Guillaume Durand. Il me demande de proposer des
extraits d’émissions qui pourraient être présentés à l’appui de
mes analyses. Je donne une première liste (comportant plu
sieurs références à MM. Cavada et Durand), ce qui m’amène,
pour justifier mes choix, à livrer mes intentions.
Dans une seconde conversation, je m’aperçois que plusieurs
de mes propositions d’extraits ont été remplacées par
4 1 0 - La télévision peut-elle critiquer la télévision ?
d’autres. Dans le « conducteur » final, je verrai apparaître un
long « micro-trottoir » sans intérêt visant à montrer que les
spectateurs peuvent dire les choses les plus opposées sur la
représentation télévisuelle des grèves, donc à relativiser
d’avance les « critiques » que je pourrais faire (cela sous pré
texte de rappeler l’éternelle première leçon de tout enseigne
ment sur les médias : le montage peut faire dire n’importe
quoi à des images). Lors d’une nouvelle conversation, on
m’apprend que Jean-Marie Cavada a finalement décidé de
venir et qu’on ne peut pas lui refuser ce droit de réponse,
puisqu’il est « mis en question ».
Dès la première conversation, j’avais demandé expressément
que mes prises de position pendant les grèves de décembre ne
soient pas mentionnées. Parce que ce n’était pas le sujet et que
ce rappel ne pourrait que faire apparaître comme des critiques
de parti pris les analyses que la sociologie peut proposer. Or,
dès le début de l’émission, la journaliste, Pascale Clark,
annonce que j’ai pris position en faveur de la grève et que je
me suis montré « très critique de la représentation que les
médias [en] ont donnée », alors que je n’avais rien dit, publi
quement, sur ce sujet. Elle récidive avec la première question,
sur les raisons pour lesquelles je ne me suis pas exprimé à la
télévision pendant les grèves.
Devant ce nouveau manquement à la promesse qui m’avait
été faite pour obtenir ma participation, j’hésite longuement,
me demandant si je dois partir ou répondre. En fait, à travers
cette intervention qui me plaçait d’emblée devant l’alternative
de la soumission résignée à la manipulation ou de l’esclandre,
contraire aux règles du débat « démocratique », le thème que
les deux « contradicteurs » ne cesseront de rabâcher pendant
toute l’émission était lancé : comment peut-il prétendre à la
science objective de la représentation d’un événement à pro
pos duquel il a pris une position partisane ?
Au cours des discussions téléphoniques, j’avais aussi fait
observer que les « contradicteurs » étaient maintenant deux, et
deux professionnels (il apparaîtra, dès que je ferai une brève
tentative pour analyser la situation dans laquelle je me trou
vais, qu’ils étaient quatre) ; j’avais exprimé le souhait qu’ils
n’abusent pas de l’avantage qui leur serait ainsi donné. En fait,
emportés par l’arrogance et la certitude de leur bon droit, ils
n’ont pas cessé de me prendre la parole, de me couper, tout en
proférant d’ostentatoires flatteries : je pense que dans cette
émission où j’étais censé présenter une analyse sociologique
Interventions, 1995-2001 -*411
d’un débat télévisé en tant qu invité principal, j’ai dû avoir la
parole, au plus, pendant vingt minutes, moins pour exposer
des idées que pour ferrailler avec des interlocuteurs qui refu
saient tous le travail d’analyse.
Daniel Schneidermann m’a appelé plusieurs fois, jusqu’au
jour de l’émission, et je lui ai parlé avec la confiance la plus
entière (qui est la condition tacite, au moins pour moi, de la
participation à un dialogue public), livrant ainsi toutes mes
intentions. Il ne m’a rien dit, à aucun moment, des intentions
de mes « contradicteurs ». Lorsque je lui ai demandé s’il comp
tait leur montrer, au préalable, les extraits que j’avais choisis -
ce qui revenait à leur dévoiler toutes mes batteries -, il m’a dit
que s’ils les lui demandaient il ne pourrait pas les leur refu
ser. .. Il m’a parlé vaguement d’un micro-trottoir au sujet mal
défini tourné à Marseille. Après l’émission, il me dira sa satis
faction et combien il était content qu’un « grand intellectuel »
- pommade - ait pris la peine de regarder de près et de discu
ter la télévision, mais aussi et surtout combien il admirait mes
« contradicteurs » d’avoir « joué le jeu » et d’avoir accepté cou
rageusement la critique...
Le jour de l’émission, vers 14 heures, au moment où je m’ap
prêtais à partir, Daniel Schneidermann m’appelle pour me dire
qu’il était très ennuyé parce qu’il avait entendu dire que je
comptais me faire accompagner par Pierre Caries, qui tourne
un film sur moi2. Il me dit que ce cinéaste, qu’il connaît bien,
ne manquera pas de se servir des moindres images qu’il pour
ra prendre pour tourner en dérision mes interlocuteurs et moi-
même et suggérer une vision soupçonneuse de nos interac
tions et de nos relations. Je dis à Pierre Caries de l’appeler ;
Daniel Schneidermann n’ose pas lui interdire l’accès au studio
et nous partons ensemble. Alors que nous attendons à l’entrée,
Daniel Schneidermann vient lui-même annoncer, assez gêné,
à Pierre Caries qu’il ne pourra pas entrer.
Les « contradicteurs » et les présentateurs, avant l’enregistre
ment, me laissent seul sur le plateau pendant près d’une heure.
Guillaume Durand vient s’asseoir en face de moi et m’entre
2. La sociologie est un sport de combat (C-P Productions, 2001) est une
présentation de la sociologie de Pierre Bourdieu au travers de quelques-
unes des facettes du sociologue au travail (1998-2001). Un autre film de
Pierre Caries, Enfin pris /, revient sur ce passage à l'antenne et analyse la
« pseudo-critique à la Schneidermann » que Pierre Bourdieu voyait
comme « une façon de faire de l'audimat et de restaurer sa bonne
conscience » (in « Karl Kraus et les médias », Actualité de Karl Kraus,
Gerald Stieg & Jacques Bouveresse (dir.), op. cit., 1999, p. 37-50). [nde]
4 1 2 - La télévision peut-elle critiquer la télévision ?
prend bille en tête sur ce qu il croit être ma complicité avec les
socialistes (il est mal informé...). Exaspéré, je lui réponds ver
tement. Il reste longtemps silencieux et très gêné. La présenta
trice, Pascale Clark, essaie de détendre l’atmosphère. « Vous
aimez la télévision ? — Je déteste. » On en reste là. Je me
demande si je ne dois pas partir. Je pense à Pierre Boulez har
celé sur un plateau par un essayiste hargneux et pitoyable,
ancien acolyte de Jack Lang dont j’ai oublié le nom. Je pense à
tous ces savants, convoqués à la barre des « témoins » par
François de Closets et interpellés par des « contradicteurs »
pour faire du spectacle.
Si au moins je parvenais à croire que ce que je suis en train
de faire peut avoir une quelconque utilité et que je parviendrai
à convaincre que je suis venu là pour essayer de faire passer
quelque chose à propos de ce nouvel instrument de manipu
lation... En fait, j’ai surtout l’impression d’avoir seulement
réussi à me mettre dans la situation du poisson soluble (et
conscient de l’être) qui se serait jeté à l’eau.
La disposition sur le plateau : les deux « contradicteurs » sont
assis, en chiens de faïence (et de garde), de part et d’autre du
présentateur, je suis sur le côté, face à la présentatrice. On
m’apporte le « conducteur » de l’émission : quatre seulement
de mes propositions ont été retenues et quatre « sujets » ont été
ajoutés, dont deux très longs « micro-trottoirs » et reportages,
qui passeront, tous destinés à faire apparaître la relativité de
toutes les « critiques » et l’objectivité de la télévision. Les deux
qui ne passeront pas, et que j’avais vus, avaient pour fin de
montrer la violence des grévistes contre la télévision.
Conclusion (que j’avais écrite avant l’émission) : on ne peut
pas critiquer la télévision à la télévision parce que les disposi
tifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique
du petit écran. L’émission sur le traitement des grèves à la télé
vision a reproduit la structure même des émissions à propos
des grèves à la télévision.
CE QUE j ’AURAIS VOULU DIRE
La télévision, instrument de communication, est un instru
ment de censure (elle cache en montrant) soumis à une très
forte censure. On aimerait s’en servir pour dire le monopole de
la télévision, des instruments de diffusion (la télévision est
l’instrument qui permet de parler au plus grand nombre, au-
delà des limites du champ des professionnels). Mais, dans
cette tentative, on peut apparaître comme se servant de la télé
interventions, 1995-2001 - 4 1 3
vision, comme les « médiatiques », pour agir dans ce champ,
pour y conquérir du pouvoir symbolique à la faveur de la célé
brité (mal) acquise auprès des profanes, c’est-à-dire hors du
champ. Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision
pour (et seulementpour) tirer parti de la caractéristique spéci
fique de cet instrument —le fait quil permet de s’adresser au
plus grand nombre -, donc pour dire des choses qui méritent
d’être dites au plus grand nombre (par exemple qu’on ne peut
rien dire à la télévision).
Faire la critique de la télévision à la télévision, c’est tenter de
retourner le pouvoir symbolique de la télévision contre lui-
même —cela en payant de sa personne, c’est le cas de le dire :
en acceptant de paraître sacrifier au narcissisme, d’être suspect
de tirer des profits symboliques de cette dénonciation et de
tomber dans les compromissions de ceux qui en tirent des pro
fits symboliques, c’est-à-dire les « médiatiques ».
LE DISPOSITIF
DU PLUS VISIBLE AU PLUS CACHÉ
Le rôle duprésentateur :
— Il impose la problématique, au nom du respect de règles
formelles à géométrie variable et au nom du public, par des
sommations («C’est quoi...», «Soyons précis...»,
« Répondez à ma question », « Expliquez-vous... », « Vous
n’avez toujours pas répondu... », « Vous ne dites toujours pas
quelle réforme vous souhaitez... ») qui sont de véritables som
mations à comparaître mettant l’interlocuteur sur la sellette.
Pour donner de l’autorité à sa parole, il se fait porte-parole des
auditeurs : « La question que tout le monde se pose », « C’est
important pour les Français... » Il peut même invoquer le
« service public » pour se placer du point de vue des « usagers »
dans la description de la grève.
— Il distribue la parole et les signes d’importance (ton res
pectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres,
ordre de parole, en premier ou en dernier, etc.).
— Il crée l’urgence (et s’en sert pour imposer la censure),
coupe la parole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes
supposées du public c’est-à-dire de l’idée que les auditeurs ne
comprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscient
politique ou social).
Ces interventions sont toujours différenciées : par exemple,
les injonctions s’adressent toujours aux syndicalistes (« Qu’est-
4 1 4 - La télévision peut-elle critiquer la télévision ?
ce que vous proposez, vous ? ») sur un ton péremptoire et en
martelant les syllabes ; même attitude pour les coupures (« On
va en parler... Merci, madame, merci... »), remerciement qui
congédie, par rapport au remerciement empressé adressé à un
personnage important. C’est le comportement global qui dif
fère, selon qu’il s’adresse à un « important » (Alain Peyrefitte)
ou à un invité quelconque : posture du corps, regard, ton de la
voix, mots inducteurs (« oui... oui... oui... » impatient,
« ouais » sceptique, qui presse et décourage), termes dans les
quels on s’adresse à l’interlocuteur, titres, ordre de parole,
temps de parole (le délégué C G T parlera en tout cinq minutes
sur une heure et demie à l’émission « La Marche du siècle »).
Le présentateur agit en maître après Dieu de son plateau
(« mon émission », « mes invités » : l’interpellation brutale
qu’il adresse à ceux qui contestent sa manière de mener le
débat est applaudie par les gens présents sur le plateau et qui
font une sorte de claque).
La composition duplateau :
— Elle résulte de tout un travail préalable d’invitation sélec
tive (et de refus). La pire censure est l'absence ; les paroles des
absents sont exclues de manière invisible. D’où le dilemme : le
refus invisible (vertueux) ou le piège.
— Elle obéit à un souci d’équilibre formel (avec, par exemple,
l’égalité des temps de parole dans les « face-à-face ») qui sert de
masque à des inégalités réelles : dans les émissions sur la grève
de décembre 1995, d’un côté un petit nombre d’acteurs perçus
et présentés comme engagés, de parti pris, et de l’autre des
observateurs présentés comme des arbitres, parfaitement
neutres et convenables, c’est-à-dire les présumés coupables (de
nuire aux usagers), qui sont sommés de s'expliquer, et les
arbitres impartiaux ou les experts qui ont à juger et à expliquer.
— L’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les
positions partisanes de certains participants sont déguisées (à
travers le jeu avec les titres ou la mise en avant de fonctions
d’expertise : par exemple, Alain Peyrefitte est présenté comme
« écrivain » et non comme « sénateur RPR » et « président du
comité éditorial du Figaro », Guy Sorman comme « écono
miste » et non comme « conseiller d’Alain Juppé ».)
La logique dujeu de langage :
Le jeu joue en faveur des professionnels de la parole, de la
parole autorisée.
Interventions, 1995-2001 - 4 1 5
— Le débat démocratique conçu sur le modèle du combat
de catch permet de présenter un ressort d5audimat (le « fàce-
à-fàce ») comme un modèle de Péchange démocratique.
— Les affinités entre une partie des participants : les
« médiatiques » sont du même monde (entre eux et avec les
présentateurs). Familiers des médias et des hommes des
médias, ils offrent toutes les garanties : non seulement on sait
qu’ils passent bien (ce sont, comme disent les professionnels,
de « bons clients »), mais on sait surtout qu ils seront sans sur
prises. La censure la plus réussie consiste à mettre à des places
où l’on parle des gens qui n’ont à dire que ce que l’on attend
qu ils disent ou, mieux, qui n ont rien à dire. Les titres qui leur
sont donnés contribuent à donner autorité à leur parole.
— Les différents participants ne sont pas égaux devant ces
situations : d’un côté, des professionnels de la parole, dotés de
l’aptitude à manipuler le langage soutenu qui convient ; de
l’autre, des gens moins armés et peu habitués aux situations de
prise de parole publique (les syndicalistes et, a fortiori, les tra
vailleurs interrogés, qui, devant la caméra, bafouillent, parlent
avec précipitation, s’emmêlent ou, pour échapper au trac, font
les marioles, alors que, quelques minutes avant, en situation
normale, ils pouvaient dire des choses justes et fortes). Pour
assurer l’égalité, il faudrait favoriser les défavorisés (les aider du
geste et du regard, leur laisser le temps, etc.), alors que tout est
fait pour favoriser les favorisés.
— L’inconscient des présentateurs, leurs habitudes profes
sionnelles. Par exemple, leur soumission culturelle d’intermé
diaires culturels demi-savants ou autodidactes, enclins à
reconnaître les signes académiques, convenus, de reconnais
sance. Ils sont le dispositif (c’est-à-dire l’audimat) fait
hommes : lorsqu’ils coupent des propos qu’ils craignent trop
difficiles, ils sont sans doute de bonne foi, sincères. Us sont les
relais parfaits de la structure, et, s’ils ne l’étaient pas, ils
seraient virés.
— Dans leur vision de la grève et des grévistes, ils engagent
leur inconscient de privilégiés : des uns, ils attendent des jus
tifications ou des craintes (« Dites vos craintes », « De quoi
vous plaignez-vous ? »), des autres des explications ou des
jugements (« Qu’en pensez-vous ? »).
4 1 6 - La télévision peut-elle critiquer la télévision ?
OCTOBRE I9 9 9
Questions
aux vrais maîtres du monde
J
e n e vais pas m e d o n n e r le ridicule de décrire l’état du
monde médiatique devant des personnes qui le connais
sent mieux que moi ; des personnes qui sont parmi les plus
puissantes du monde, de cette puissance qui n’est pas seule
ment celle de l’argent mais celle que l’argent peut donner sur
les esprits. Ce pouvoir symbolique, qui, dans la plupart des
sociétés, était distinct du pouvoir politique ou économique,
est aujourd’hui réuni entre les mains des mêmes personnes,
qui détiennent le contrôle des grands groupes de communi
cation, c’est-à-dire de l’ensemble des instruments de produc
tion et de diffusion des biens culturels.
Ces personnes très puissantes, j’aimerais pouvoir les sou
mettre à une interrogation du genre de celle que Socrate fai
sait subir aux puissants de son temps (dans tel dialogue, il
demandait, avec beaucoup de patience et d’insistance, à un
général célèbre pour son courage, ce que c’est que le courage,
dans un autre, il demandait à un homme connu pour sa piété
ce que c’est que la piété, et ainsi de suite ; faisant apparaître,
chaque fois, qu’ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils étaient).
N’étant pas en mesure de procéder de la sorte, je voudrais
poser un certain nombre de questions, que ces personnes ne se
posent sans doute pas (notamment parce qu elles n’en ont pas
le temps) et qui se ramènent toutes à une seule : maîtres du
monde, avez-vous la maîtrise de votre maîtrise ? ou, plus sim
plement, savez-vous vraiment ce que vous faites, ce que vous
êtes en train de faire, toutes les conséquences de ce que vous
êtes en train de faire ? Questions auxquelles Platon répondait
par la formule célèbre, qui s’applique sans doute aussi ici :
« Nul n’est méchant volontairement. »
Vous nous dites que la convergence technologique et éco
nomique de l’audiovisuel, des télécommunications et de l’in
formatique et la confusion des réseaux qui en résulte rendent
Parue dans Le Monde (14 octobre 1999), et dans Libération (13
octobre 1998) sous le titre « Maîtres du monde, savez-vous ce que
vous faites ? », cette intervention aux journées Canal+ / MTR (Paris,
le 11 octobre 1999) fut faite devant un parterre réunissant les
patrons des plus grands groupes de l'industrie de la communication.
totalement inopérantes et inutiles les protections juridiques de
Faudiovisuel (par exemple les règles relatives aux quotas de dif
fusion d’œuvres européennes) ; vous nous dites que la profu
sion technologique liée à la multiplication des chaînes théma
tiques numérisées répondra à la demande potentielle des
consommateurs les plus divers, et que, du fait de cette « explo
sion o fmedia choices », toutes les demandes recevront des offres
adéquates, bref, que tous les goûts seront satisfaits. Vous nous
dites que la concurrence, surtout lorsqu’elle est associée au
progrès technologique, est synonyme de « création ». Je pour
rais assortir chacune de mes assertions de dizaines de réfé
rences, et de citations, en définitive assez redondantes. Un seul
exemple, condensant presque tout ce que je viens de dire, et
emprunté à Jean-Marie Messier : « Des millions d’emplois ont
été créés aux États-Unis grâce à la libéralisation complète des
telecoms et aux technologies de la communication. Puisse la
France s’en inspirer ! C’est la compétitivité de notre économie
et les emplois de nos enfants qui sont en jeu. Nous devons sor
tir de notre frilosité et ouvrir grandes les vannes de la concur
rence et de la créativité. »
Mais vous nous dites aussi que la concurrence des nouveaux
entrants, beaucoup plus puissants, qui viennent des télécoms
et de l’informatique, est telle que l’audiovisuel a de plus en
plus de peine à résister ; que les montants des droits, notam
ment en matière de sport, sont de plus en plus élevés ; que
tout ce que produisent et font circuler les nouveaux groupes
de communication technologiquement et économiquement
intégrés, c’est-à-dire aussi bien des messages télévisés que des
livres, des films ou des jeux télévisés, bref, tout ce que l’on
regroupe sous le nom « attrape-tout » (catch ail) d’« informa
tion », doit être traité comme une marchandise comme les
autres, à laquelle doivent être appliquées les mêmes règles qu à
n’importe quel produit ; et que ce produit industriel standard
doit donc obéir à la loi commune, la loi du profit, en dehors
de toute exception culturelle sanctionnée par des limitations
réglementaires (telles que le prix unique du livre ou les quotas
de diffusion). Vous nous dites enfin que la loi du profit, c’est-
à-dire la loi du marché, est éminemment démocratique, puis
qu’elle sanctionne le triomphe du produit qui est plébiscité
par le plus grand nombre.
À chacune de ces « idées » on pourrait opposer, non pas des
idées, au risque d’apparaître comme un idéologue perdu dans
les nuées, mais des faits : à l’idée de différenciation et de cliver-
4 1 8 - Questions aux vrais maîtres du monde
sifîcation extraordinaire de l’offre, on pourrait opposer l’extra
ordinaire uniformisation des programmes de télévision, le fait
que les multiples réseaux de communication tendent de plus
en plus à diffuser, souvent à la même heure, le même type de
produits, jeux, soap opéras, musique commerciale, romans sen
timentaux du type telenovela, séries policières qui ne gagnent
rien, même au contraire, à être françaises, comme Navarro, ou
allemandes, comme Derrick, autant de produits issus de la
recherche des profits maximaux pour des coûts minimaux ;
ou, dans un tout autre domaine, l’homogénéisation croissante
des journaux et surtout des hebdomadaires.
Autre exemple, aux « idées » de concurrence et de diversifi
cation on pourrait opposer le fait de la concentration extraor
dinaire des groupes de communication, concentration qui,
comme le montre la plus récente fusion, celle de Viacom et de
CBS 1, c’est-à-dire d’un groupe orienté vers la production des
contenus et d’un groupe orienté vers la diffusion, aboutit à
une intégration verticale telle que la diffusion commande la pro
duction. Le cumul des activités de production, d’exploitation
et de diffusion entraîne des abus de position dominante favo
risant les films maison : Gaumont, Pathé et U G C assurent eux-
mêmes ou dans les salles de leur groupement de programma
tion la projection de 80 % des films d’exclusivité présents sur
le marché parisien ; il faudrait évoquer aussi la multiplication
des multiplexes qui font une concurrence déloyale aux petites
salles indépendantes, souvent condamnées à la fermeture.
Mais l’essentiel est que les préoccupations commerciales, et
en particulier la recherche du profit maximum à court terme,
s’imposent de plus en plus et de plus en plus largement à l’en
semble des productions culturelles. Ainsi, dans le domaine de
l’édition de livres, que j’ai étudié de près, les stratégies des édi
teurs sont contraintes de s’orienter sans équivoque vers le suc
cès commercial du fait que, surtout lorsque les maisons d’édi-
don sont intégrées à de grands groupes multimédias, elles doi
vent dégager des taux de profit très élevés. Je pourrais citer ici
M. Thomas Middlehoff, P D G de Bertelsman : selon le jour
nal La Tribune, « il a donné deux ans aux 350 centres de pro
fit pour remplir les exigences. [...] D’ici à la fin 2000, tous les
1. Ou, au moment où je relis ce texte pour la publication dans la
Dresse (le 12 octobre 2000), la fusion, non moins terrifiante, du
géant des médias, Time Warner, et du premier fournisseur mondial
d'accès à internet, America Online (AOL).
Interventions, 1995-2001 - 4 1 9
secteurs doivent assurer plus de 10 % de rentabilité sur le capi
tal investi ».
C’est là qu’il faudrait commencer à poser des questions. J ’ai
parlé à l’instant de productions culturelles. Est-il encore pos
sible aujourd’hui, et sera-t-il encore longtemps possible de par
ler de productions culturelles et de culture ? Ceux qui font le
nouveau monde de la communication et qui sont faits par lui
aiment à évoquer le problème de la vitesse, des flux d’infor
mations et des transactions qui deviennent de plus en plus
rapides, et ils ont sans doute partiellement raison quand ils
pensent à la circulation de l’information et à la rotation des
produits. Cela dit, la logique de la vitesse et du profit qui se
réunissent dans la poursuite du profit maximum à court terme
(avec l’audimat pour la télévision, le succès de vente pour le
livre - et, bien évidemment, pour le journal -, le nombre d’en
trées pour le film) me paraissent difficilement compatibles
avec l’idée de culture. Quand, comme disait Ernst Gombrich,
le grand historien de l’art, les « conditions écologiques de l’art »
sont détruites, l’art et la culture ne tardent pas à mourir.
Pour preuve, je pourrais me contenter de mentionner ce
qu’il est advenu du cinéma italien, qui fut un des meilleurs du
monde et qui ne survit plus qu’à travers une petite poignée de
cinéastes, ou du cinéma allemand, ou du cinéma d’Europe de
l’Est. Ou la crise que connaît partout le cinéma d’auteur, faute
notamment de circuits de diffusion. Sans parler de la censure
que les distributeurs de films peuvent imposer à certains
films, le plus connu étant celui de Pierre Caries qui portait, er
ce n’est pas par hasard, sur la censure dans les médias. Ou
encore le destin d’une radio culturelle comme France Culture,
un des rares lieux de liberté à l’égard de la pression du marché
et du marketing éditorial, qui est aujourd’hui livrée à la liqui
dation au nom de la modernité, de l’audimat et des conni
vences médiatiques.
Mais on ne peut comprendre vraiment ce que signifie la
réduction de la culture à l’état de produit commercial que si
l’on se rappelle comment se sont constitués les univers de pro
duction des œuvres que nous considérons comme universelles
dans le domaine des arts plastiques, de la littérature ou du
cinéma. Toutes ces œuvres qui sont exposées dans les musées,
tous ces ouvrages de littérature devenus classiques, tous
films conservés dans les cinémathèques et dans les musées du
cinéma sont le produit d’univers sociaux qui se sont constitues
4 2 0 - Questions aux vrais maîtres du monde
peu à peu en s’affranchissant des lois du monde ordinaire, et
en particulier de la logique du profit. Pour faire comprendre,
un exemple : le peintre du quattrocento a dû - on le sait par la
lecture des contrats - lutter contre les commanditaires pour
que son œuvre cesse d’être traitée comme un simple produit,
évaluée à la surface peinte et au prix des couleurs employées ;
il a dû lutter pour obtenir le droit à la signature, c’est-à-dire le
droit d’être traité comme un auteur, et aussi pour ce que l’on
appelle, depuis une date assez récente, les droits d’auteur
(Beethoven luttait encore pour ce droit) ; il a dû lutter pour la
rareté, l’unicité, la qualité et il n’a dû qu’à la collaboration des
critiques, des biographes, des professeurs d’histoire de l’art,
etc., de s’imposer comme artiste, comme « créateur ».
Or c’est tout cela qui se trouve menacé aujourd’hui à travers
la réduction de l’œuvre à un produit et à une marchandise. Les
luttes actuelles des cinéastes pour 11 fin a l eut et contre la pré
tention du producteur à détenir le droit final sur l’œuvre sont
l’équivalent exact des luttes du peintre du quattrocento. Il a
fallu près de cinq siècles aux peintres pour conquérir le droit
de choisir les couleurs employées, la manière de les employer,
puis, tout à la fin, le droit de choisir le sujet, notamment en le
faisant disparaître, avec l’art abstrait, au grand scandale du
commanditaire bourgeois ; de même, pour avoir un cinéma
d’auteurs, il faut avoir tout un univers social, des petites salles
et des cinémathèques projetant des films classiques et fré
quentées par les étudiants, des ciné-clubs animés par des pro
fesseurs de philosophie cinéphiles formés par la fréquentation
desdites salles, des critiques avertis qui écrivent dans les
Cahiers du cinéma, des cinéastes qui ont appris leur métier en
voyant des films dont ils rendaient compte dans ces Cahiers,
bref tout un milieu social dans lequel un certain cinéma a de
la valeur, est reconnu.
Ce sont ces univers sociaux qui sont aujourd’hui menacés
par l’irruption du cinéma commercial et la domination des
grands diffuseurs, avec lesquels les producteurs, sauf quand ils
sont eux-mêmes diffuseurs, doivent compter : aboutissement
d’une longue évolution, ils sont entrés aujourd’hui dans un
processus d’involution ; ils sont le lieu d’un retour en arrière,
de l’œuvre au produit, de l’auteur à l’ingénieur ou au techni
cien utilisant des ressources techniques, les fameux effets spé
ciaux, et des vedettes, les uns et les autres extrêmement coû
teux, pour manipuler ou satisfaire les pulsions primaires du
spectateur (souvent anticipées grâce aux recherches d’autres
Interventions, 1995-2001 - 4 2 1
techniciens, les spécialistes en marketing). Or on sait tout le
temps qui est nécessaire pour créer des créateurs, c’est-à-dire
des espaces sociaux de producteurs et de récepteurs à Finté
rieur desquels ils puissent apparaître, se développer et réussir.
Réintroduire le règne du commerce et du « commercial »
dans des univers qui ont été construits, peu à peu, contre lui,
c est mettre en péril les œuvres les plus hautes de l’humanité,
l’art, la littérature et même la science. Je ne pense pas que
quelqu’un puisse réellement vouloir cela. C’est pourquoi
j’évoquais en commençant la célèbre formule platonicienne
« Nul n’est méchant volontairement ». S’il est vrai que les
forces de la technologie alliées avec les forces de l’économie, la
loi du profit et de la concurrence, menacent la culture, que
peut-on faire pour contrecarrer ce mouvement ? Que peut-on
faire pour renforcer les chances de ceux qui ne peuvent exister
que dans le temps long, ceux qui, à la manière des peintres
impressionnistes autrefois, travaillent pour un marché posthu
me ? Ceux qui travaillent à faire advenir un nouveau marché,
par opposition à ceux qui se plient aux exigences du marché
actuel et qui en tirent beaucoup de profits immédiats, maté
riels, économiques, ou symboliques, comme les prix, les aca
démies ou les décorations ?
Je voudrais convaincre, mais il me faudrait sans doute beau
coup de temps, que rechercher le profit immédiat maximum
ce n’est pas nécessairement, quand il s’agit de livres, de films
ou de peintures, obéir à la logique de l intérêt bien compris :
identifier la recherche du profit maximum à la recherche du
public maximum c’est s’exposer à perdre le public actuel sans
en conquérir un autre, à perdre le public relativement restreint
des gens qui lisent beaucoup, fréquentent beaucoup les
musées, les théâtres et les cinémas, sans gagner pour autant de
nouveaux lecteurs ou spectateurs occasionnels. Si l’on sait que,
au moins dans tous les pays développés, la durée de la scolari
sation ne cesse de croître, ainsi que le niveau d’instruction
moyen, comme croissent du même coup toutes les pratiques
fortement corrélées avec le niveau d’instruction (fréquentation
des musées ou des théâtres, lecture, etc.), on peut penser
qu’une politique d’investissement économique dans des pro
ducteurs et des produits dits « de qualité » peut, au moins à
terme moyen, être rentable, même économiquement (à condi
tion toutefois de pouvoir compter sur les services d’un système
éducatif efficace).
4 2 2 - Questions aux vrais maîtres du monde
Ainsi le choix n’est pas entre la « mondialisation », c’est-à-
dire la soumission aux lois du commerce, donc au règne du
« commercial », qui est toujours le contraire de ce que Ton
entend à peu près universellement par culture, et la défense
des cultures nationales ou telle ou telle forme de nationalisme
ou localisme culturel. Les produits kitsch de la « mondialisa
tion » commerciale, celle du film commercial à grand spec
tacle et à effets spéciaux, ou encore celle de la « tuorldfiction »,
dont les auteurs peuvent être italiens ou anglais, s’oppose sous
tous rapports aux produits de l’internationale littéraire, artis
tique et cinématographique, dont le centre est partout et nulle
part, même s’il a été très longtemps et est peut-être encore à
Paris, lieu d’une tradition nationale d’internationalisme artis
tique, en même temps qu’à Londres et à New York. De même
que Joyce, Faulkner, Kafka, Beckett ou Gombrowicz, pro
duits purs de l’Irlande, des États-Unis, de la Tchécoslovaquie
ou de la Pologne, ont été faits à Paris, de même nombre de
cinéastes contemporains comme Kaurismaki, Manuel de
Olivera, Satyajit Ray, Kieslowski, Woody Allen, Kiarostami,
et tant d’autres, n’existeraient pas comme ils existent sans
cette internationale littéraire, artistique et cinématographique
dont le siège social est situé à Paris. Sans doute parce que c’est
là que, pour des raisons strictement historiques, le micro
cosme de producteurs, de critiques et de récepteurs avertis qui
est nécessaire à sa survie s’est constitué depuis longtemps et a
réussi à survivre 2.
Il faut, je le répète, plusieurs siècles pour produire des pro
ducteurs produisant pour des marchés posthumes. C’est mal
poser les problèmes que d’opposer, comme on le fait souvent,
une « mondialisation » et un mondialisme qui seraient du côté
de la puissance économique et commerciale, et aussi du pro
grès et de la modernité, à un nationalisme attaché à des formes
archaïques de conservation de la souveraineté. Il s’agit en fait
d’une lutte entre une puissance commerciale visant à étendre
à l’univers les intérêts particuliers du commerce et de ceux qui
le dominent, et une résistance culturelle fondée sur la défense
des œuvres universelles produites par l’internationale dénatio
nalisée des créateurs.
Je veux finir par une anecdote historique, qui a aussi rapport
avec la vitesse, et qui dira bien ce que devraient être, selon moi,
2. Je m'appuie ici sur les analyses de Pascale Casanova, La République
mondiale des lettres, Seuil, Paris, 1999.
Interventions, 1995-2001 - 4 2 3
les relations quun art affranchi des pressions du commerce
pourrait entretenir avec les pouvoirs temporels. On raconte
que Michel-Ange mettait si peu de formes protocolaires dans
ses rapports avec le pape Jules II, son commanditaire, que
celui-ci était obligé de s’asseoir très vite pour éviter que
Michel-Ange ne soit assis avant lui. En un sens, on pourrait
dire que j’ai essayé de perpétuer ici, très modestement, mais
très fidèlement, la tradition, inaugurée par Michel-Ange, de
distance à l’égard des pouvoirs, et tout spécialement de ces
nouveaux pouvoirs que sont les puissances conjuguées de
l’argent et des médias.
4 2 4 - Questions aux vrais maîtres du monde
En résistance à la
contre-révolution libérale
n prise su r le contexte internatio nal de contre-révo-
E lution libérale qui installe l'économie au pouvoir, Pierre
Bourdieu ajoute une sociologie de l'économie aux analyses des ef
fets sociaux des logiques économiques. Dans Les Structures so
ciales de l’économie (2000), il rassemble et reprend une vaste
enquête parue au début des années 1990 sur le marché du loge
ment, un texte d'analyse historique des politiques des États en
matière de mouvement des capitaux et de délocalisation des en
treprises, ainsi que les « principes d'une anthropologie écono
mique » érigés contre la « vision anhistorique de la science
économique » 1.
Parallèlement, le sociologue synthétise ses travaux sur l'Algérie,
la « genèse sociale de l'habitus économique » et le « biais scolas-
tique » ; thèmes qui parcourent ses textes sur l'économie des pra
tiques depuis sa première critique du structuralisme, formulée à
l'occasion de l'analyse des stratégies des paysans béarnais 2, for
malisée unepremièrefois dans Esquisse d’une théorie de la pra
tique (1972) et reprise dans Le Sens pratique (1980) avant de
donner lieu à une critique systématique de la raison scolastique
dans les Méditations pascaliennes (1997).
Face à la constitution d'un espace économique mondial unifié
selon la logique d'une concentration du capital conforme aux
intérêts d'une « internationale conservatrice des dirigeants et des
cadres des multinationales industrielles » (appuyés par l'action
d'institutions internationales comme le Fonds monétaire interna
tional ou la Banque mondiale), Pierre Bourdieu soutient les
mouvements en lutte contre la mondialisation néolibérale lors des
manifestations de Nice (décembre 2000) et de Québec (avril2001)
[lirep. 455,457 &461].
Le relatifsuccès de ces luttes ne l'empêche toutefoispas de rester
attentif à d'autres enjeux internationaux - parmi lesquels
l'Algérie garde uneplace à part —pour des interventions dans des
cadres collectifs. Ainsi la mise en cause du silence complice des
1. Les Structures sociales de l'économie, Seuil, Paris, 2000.
2. « Les relations entre les sexes dans la société paysanne », Études
rurales, n° 5/6,1962, repris in Le Bal des célibataires, Seuil, Paris, 2002.
Interventions, 1995-2001 - 4 2 5
instances nationales ou internationales face au « bain de sang »
autorise\ voirefomenté, par les hiérarques de l'armée et de l'Etat
algériens [lire p. 429] ; et le soutien des initiatives contre les guerres
qui ponctuent les années 1990, dans le Golfe puis les Balkans [lire
p. 433]. Ces prises de position doivent être replacées dans le cadre
des analyses d'une situation internationale où « la communauté
mondiale a donné carte blanche aux États-Unispourfaire régner
un certain ordre », où « les rapports de force sont écrasants en
faveur des dominants », où ne règneplus que « la justice du plus
fort » 3. Qu'un tel rapport deforce transnationalpuisse êtrepré
senté comme une nécessité naturelle estpour le sociologue le résul
tat de « vingt ans de travail des think tanks conservateurs et de
leurs alliés dans les champs politique etjournalistique », inven
teurs d'une « nouvelle vulgateplanétaire » dont il est impératifde
dévoiler les intentions et le travail sur les consciences [lire p. 443] 4 .
C'est toutefois au niveau européen que Pierre Bourdieu situe le
terrain privilégié d'un renouveau des luttes, auquel il consacre un
texteparu enjuin 1999 dans Le Monde diplomatique, où il cri
tique la construction européenne, qui n'est « pour l'instant
[qu'june destruction sociale » 5.
L'« Appelpour des états généraux du mouvement social euro
péen » (1er mai 2000) [lire p. 440] constitue alors une tentative pour
regrouper les militants anticapitalistes, au niveau européen, dans
une structure semblable aux mouvements sociaux des années
1990, caractérisés selon Pierre Bourdieu par le rejus des formes
traditionnelles de mobilisation politique, une inspiration
autogestionnairefavorisant la participation de la base et un pri
vilège accordé à l'action directe 6.
Certaines oppositions récurrentes, comme celle qui s’éta
blit entre la tradition libertaire et la tradition autoritaire,
ne sont que la transcription au plan des luttes idéolo
giques de la contradiction fondamentale du mouvement
révolutionnaire, contraint de recourir à la discipline et à
3. Entretien dans Flux News (14 décembre 2001), op.c/t, p. 24.
4. Lire également « Les ruses de la raison impérialiste » (avec Loïc Wac-
quant), Actes de la recherche en sciences sociales, 1998, n° 121/122.
5. « Pour un mouvement social européen », Le Monde diplomatique,
juin 1999, repris dans Contre-feux 2, Raisons d'agir, Paris, 2001, p. 14.
6. Lire « Les objectifs d'un mouvement social européen » (disponible,
avec de nombreux autres textes d'intervention de cette période, sur
<www.samizdat.net>) publié sous le titre « Contre la politique de dépoli
tisation », Ibid.
4 2 6 - En résistance à la contre-révolution libérale
l’autorité, voire à la violence, pour combattre l’autorité et
la violence. Contestation hérétique de l’Église hérétique,
révolution contre le « pouvoir révolutionnaire établi », la
critique « libertaire » en sa forme « spontanéiste » s’efforce
d’exploiter contre ceux qui dominent le Parti la contra
diction entre les stratégies « autoritaires » au sein du Parti
et les stratégies « anti-autoritaires » du Parti au sein du
champ politique dans son ensemble. Et l’on retrouve
jusque dans le mouvement anarchiste, qui reproche au
marxisme son autoritarisme, une opposition de même
forme entre la pensée « plate-formiste » qui, soucieuse de
poser les fondements d’une organisation anarchiste puis
sante, rejette au second plan la revendication de la liberté
illimitée des individus et des petits groupes, et la pensée
« synthétiste » qui entend laisser leur pleine indépendance
aux individus. 7
Fondées sur le rejet de toute récupération politique, dans la tra
dition libertaire de la gauche [lire p. 165], réactivéepar l'« Appelpour
Vautonomie du mouvement social8 », les interventions de Pierre
Bourdieu entendent alors impulser des actionspolitiques appuyées
sur des savoirs pratiques etpermettre l'émergence dune coordina
tion européenne des mouvements sociaux et des syndicats échap
pant à l'emprise — et aux compromis —d'institutions dont la
Confédération européenne des syndicats fournit alors le modèle.
Dans cette perspective, les rencontres de Vienne (novembre 2000)
puis d'Athènes (mai 2001) [lire p. 465] visent à installer une forme
de travailpolitique soucieuse d'échapper aussi bien à la bgique du
meetingpolitique qu'à celle du colloque académique.
7. « La représentation politique » (1981), in Langage et pouvoir symbo
lique, op. cit., p. 234.
8. Cet appel fut notamment lancé, en 1998, par des syndicalistes de SUD
et des militants des associations qui ont organisé les marches euro
péennes contre le chômage et la précarité ; certains des initiateurs comp
tent également parmi les premiers signataires des états généraux du
mouvement social européen. (Lire notamment Bertrand Schmitt & Patrice
Spadoni, Les Sentiers de la colère, 15 472 kilomètres à pieds contre le
chomâge, L'Esprit frappeur, 2000. Préface de Pierre Bourdieu, « Misère
du monde et mouvements sociaux », p 15-21.)
Interventions, 1995-2001 - 4 2 7
JUILLET 19 9 8
Lettre ouverte aux membres
de la mission de l'ONU
en Algérie
m
l a d e m ande du secrétaire général des Nations unies,
A une délégation présidée par M. Mario Soares, composée
de Mme Simone Veil, MM. I. K. Jurgal, Abdel Karim Kabari-
ti, Donald McHenry et Amos Wako, doit se rendre en Algérie
le 22 juillet prochain pour une « mission d’information »
d’une quinzaine de jours. En tant que membres du Comité
international pour la paix, la démocratie et les droits de
l’homme en Algérie, récemment créé à Paris, nous ne pou
vons que nous réjouir de cette initiative. Nous espérons très
vivement quelle aidera à faire la lumière sur une situation
complexe, confuse et opaque, contribuant par là-même au
retour à la paix civile en Algérie.
Le gouvernement algérien a voulu cette mission et il lui a
promis un « accès libre et entier » à toutes les sources d’infor
mation. Certes, nous ne doutons pas que ses membres pour
ront rencontrer des représentants des forces vives de la nation.
Les ministres compétents leur expliqueront ainsi que l’on vit
aujourd’hui normalement en Algérie, même s’il existe encore
un « terrorisme résiduel ». Ils leur indiqueront que son éradi
cation est contrariée par la trop grande tolérance des gouver
nements occidentaux à l’égard des groupes islamistes clandes
tins qui utilisent leurs pays comme bases arrières du terroris
me en Algérie. Et ils insisteront sur l’urgence d’une meilleure
coordination antiterroriste internationale. Surtout, tous souli
gneront que cette réalité ne doit pas occulter le bon fonction
nement des nouvelles « institutions démocratiques », ni la réa
lité de la liberté d’expression de la « presse indépendante ».
Ce que confirmeront la grande majorité des représentants
de l’Assemblée nationale et du Sénat, ainsi que les rédacteurs
Pour le Comité international pour la paix, la démocratie et les droits
de l'homme en Algérie, ce texte a été cosigné par Majid Benchikh,
Tassadit Yacine (Algérie), Patrick Baudoin, Pierre Bourdieu,
François Gèze, Pierre Vidal-Naquet (France), Anna Bozzo (Italie),
Inga Brandel (Suède) et Werner Ruf (Allemagne). Sur ce modèle, deux
autres textes collectifs interpellent, en février 2001, le gouvernement
français, puis, en mai 2001, la Commission europénne.
en chef des différents médias, qui ne manqueront pas de sou
ligner la liberté de ton dont ils font preuve quotidiennement.
De même, le président de l’Observatoire national des droits de
l’homme (ONDH, placé auprès du président de la
République), Me Kamel Rezzag Bara, reconnaîtra l’existence
de « bavures et dépassements » de la part des forces de l’ordre,
mais il expliquera que ceux-ci restent limités et qu’ils sont sys
tématiquement poursuivis et sanctionnés par la justice. Ce que
confirmeront les membres du Conseil supérieur de la magis
trature, lesquels souligneront leur rôle de garants de l’indépen
dance des magistrats.
La délégation rencontrera enfin des représentants de la
« société civile » : des associations de femmes, de personnels de
santé, des militants pour le logement, des syndicalistes de
l’UGTA... Elle sera sûrement impressionnée par leur liberté de
propos, y compris dans la critique du pouvoir, et par leur cou
rage face aux drames provoqués par le terrorisme islamiste et
aux difficultés de la vie quotidienne.
Si les membres de la mission de l’ONU s’en tiennent à toutes
ces rencontres, ils quitteront sans doute l’Algérie avec le senti
ment que le pays vit certes encore des heures difficiles, mais
qu’il est sur la voie d’une vraie démocratie, comme en aura
témoigné la pluralité de leurs interlocuteurs. Et pourtant,
ceux-ci ne représentent qu’une faible fraction de la société,
celle qui est structurée dans et autour du « pouvoir réel »,
termes utilisés par les Algériens pour désigner les chefs de l’ar
mée. Si la délégation souhaite « connaître toute la réalité de la
situation algérienne dans toutes ses dimensions », comme l’y a
conviée l’ambassadeur algérien à l’ONU, M. Abdallah Baali,
nous invitons ses membres à prendre ce dernier au mot pour
élargir ses investigations.
Nous les invitons par exemple à rencontrer, sans témoins, les
avocats de victimes des « bavures et dépassements » des forces
de l’ordre, qu’ils pourront contacter par l’intermédiaire du
Syndicat national des avocats, présidé par Me Mahmoud
Khellili, ou de la Ligue algérienne de défense des droits de
l’homme, présidée par Me Ali Yahia Abdenour. Ils leur parle
ront des jugements prononcés par les tribunaux sur la seule foi
d’aveux extorqués sous la torture, des violations systématiques
des droits de la défense, des exécutions extrajudiciaires deve
nues monnaie courante.
Nous les invitons à rencontrer, sans témoins, les représen
tants du Syndicat national de la magistrature, qui réclament
4 3 0 - Lettre ouverte aux membres de la mission de l'ONU en Algérie
l’abrogation du décret exécutif du 24 octobre 1992 ayant prati
quement réduit à néant l’indépendance des juges, et s’oppo
sent au récent projet de loi sur le statut de la magistrature qui
aggraverait encore cette situation.
Nous les invitons à rencontrer, sans témoins, les représen
tants des milliers de familles à la recherche de leurs proches
« disparus », enlevés par des éléments des forces de sécurité ou
par des « escadrons de la mort » liés aux milices du pouvoir.
Nous les invitons à rencontrer, sans témoins, les journalistes
des organes de presse « suspendus » ou interdits.
Nous sommes convaincus que de tels témoignages les aide
ront à interpeller avec précision leurs interlocuteurs officiels
sur les dénonciations faites depuis plusieurs années par les
organisations de défense des droits de l’homme, en leur posant
notamment les questions suivantes :
— Pourquoi l’armée algérienne, qui, selon les termes de la
Constitution, ne joue aucun rôle politique, occupe-t-elle selon
tous les observateurs de bonne foi une place aussi décisive dans
le système politique, en imposant ses choix —ouvertement ou
non —lors de chaque échéance importante ?
— Quelles garanties l’État s’est-il donné pour que la néces
saire répression des menées terroristes soit menée dans le res
pect des conventions et pactes internationaux sur les droits de
l’homme ratifiés par l’Algérie ?
— Est-il possible de visiter les quatorze lieux de détention de
la région d’Alger désignés comme des centres de torture par la
Fédération internationale des droits de l’homme ?
— Est-il exact que 18 000 prisonniers politiques seraient
actuellement détenus « pour des faits de terrorisme » ? Dans
quelles conditions ont-ils été jugés et condamnés ?
— L’« arrêté ministériel » du 7 juin 1994, qui interdit aux
médias de diffuser d’autres informations sur la « situation sécu
ritaire » que les « communiqués officiels » du ministère de
l’Intérieur, est-il toujours en vigueur ? Est-il exact que des
« comités de lecture » du ministère de l’Intérieur sont présents
au sein des trois imprimeries publiques qui impriment les quo
tidiens algérois ?
— Pourquoi, lors des massacres survenus entre l’été 1997 et
le début de 1998, les forces de l’ordre ne sont-elles pas interve
nues, alors même que certaines de leurs unités étaient souvent
stationnées à proximité ? Des enquêtes ont-elles été diligentées
à propos des témoignages recueillis par Amnesty International,
donnant, selon cette organisation, « du poids aux informations
Interventions, 1995-2001 - 4 3 1
selon lesquelles les membres des groupes armés qui massacrent
des civils agissent parfois de concert avec certaines unités de
l’armée et des forces de sécurité, ou avec leur consentement » ?
— Est-il exact, comme l’a indiqué le Premier ministre M.
Ahmed Ouyahia, qu’il existe 5000 « groupes de légitime
défense » (GLD) dont le statut est défini par la loi du 4 janvier
1997 ? L’existence de ces GLD, qui rassembleraient quelque
150 000 hommes, est-elle compatible depuis leur création en
1:994 avec Ie Pacte international relatif aux droits civils et poli
tiques de l’ONU, ratifié par l’État algérien en 1989 ? Est-il
exact que ces GLD participent à des actions offensives avec les
forces de sécurité ? En vertu de quels textes légaux ?
— Quelles suites l’ONDH a-t-il donné aux 1 928 requêtes de
localisation de personnes disparues dont il a reconnu avoir été
saisi entre 1994 et 1996 ? A-t-il depuis été saisi de nouvelles
requêtes ? Si oui combien, et quelles suites leur a-t-il données ?
Nous espérons très vivement que la délégation pourra obte
nir des réponses sincères à ces questions, et à toutes celles
qu elle jugera utile de poser. Il en va à nos yeux de la crédibi
lité et de l’efficacité de sa mission : tout doit être tenté pour
éviter que le peuple algérien soit poussé encore davantage au
désespoir en pensant que la communauté internationale n’in
tervient que pour conforter le statu quo. Nous voulons égale
ment espérer que cette visite ne sera pas utilisée pour exonérer
une fois de plus l’État algérien de ses engagements de coopé
ration avec les instances compétentes des Nations unies, enga
gements liés aux traités internationaux qu’il a ratifié. Il est en
particulier urgent que le gouvernement accorde aux deux rap
porteurs spéciaux de l’ONU chargés des exécutions extrajudi
ciaires et de la torture l’autorisation de venir enquêter en
Algérie qu’ils attendent depuis 1993.
Seules des politiques d’ouverture fondées sur le respect des
droits de l’homme et des libertés démocratiques peuvent per
mettre le retour à la paix et la marginalisation des extrémistes,
conditions indispensables à l’essor de l’Algérie et à la stabilité
de la région. Nous espérons que vous pourrez faire entendre
ce message.
4 3 2 - Lettre ouverte aux membres de la mission de l'ONU en Algéne
MAI 1 9 9 9
Appel européen
pour une paix juste &
durable dans les Balkans
à la réunion internationale tenue à
L
es p a r t ic ip a n t e s
Paris le 15 mai 1999 se sont fait l’écho de nombreux appels
convergents qui, en Europe et aux États-Unis notamment, se
sont opposés à la fois à f « épuration ethnique » au Kosovo et
aux bombardements de l’Organisation du traité de l’Atlan-
tique Nord (OTAN) contre la Yougoslavie.
Les États qui ont lancé ou soutenu cette guerre non décla
rée, menée en dehors de toute légalité internationale, ont pré
tendu qu elle était morale et légitime puisqu’elle serait exclusi
vement justifiée par la défense des droits et de vies d’un
peuple. Ils admettent que des « erreurs » ou des « dégâts colla
téraux » ont été commis, mais il ne s’agirait que de « faux pas
dans la bonne direction ». Toute critique envers la guerre de
l’OTAN reviendrait, nous a-t-on dit, à soutenir le régime de
Slobodan Milosevic ou, au mieux, à refuser d’agir contre sa
politique réactionnaire.
Tout cela est faux. Quel est le bilan de plusieurs semaines
de bombardement de l’OTAN ? Une tragédie ! Chaque jour
qui passe, la guerre aggrave la situation des populations civiles
et rend de plus en plus difficile la résolution des conflits
nationaux au Kosovo et dans l’ensemble de l’espace balka
nique. On ne peut tenir pour moraux et légitimes : une guer
re qui fournit un prétexte à une terrible aggravation du sort
du peuple kosovar quelle prétendait secourir et favorise son
exode provoqué ; une guerre qui soude autour du régime
répressif de Slobodan Milosevic la population yougoslave
agressée et ainsi aveuglée sur les responsabilités de Belgrade
dans le nettoyage ethnique des Kosovars ; une guerre qui ren
force le régime, fragilise son opposition démocratique, y
compris au Monténégro, et déstabilise la Macédoine ; des
bombardements qui tuent des populations civiles, détruisent
des infrastructures, des usines et des écoles.
Paru dans L'Humanité (17 mai 1999), ce texte collectif est issu d'une
rencontre, le 15 mai, dans les locaux du Parlement européen à Paris.
Cette guerre contredit en tous points ses buts affichés. Elle
favorise un catastrophique engrenage, dont il faut sortir au
plus tôt : entre, d’un côté, l’intensification des bombarde
ments, poursuivis pour tenter de sauver la « crédibilité » de
l’OTAN et, de l’autre, l’expulsion brutale et massive de popu
lations, accompagnée d’un déchaînement de violences sans
commune mesure avec la répression qui sévissait avant le
déclenchement des bombardements.
Il n’est pas vrai que tout avait été tenté et que les bombarde
ments étaient une riposte efficace à la répression serbe et une
réponse appropriée à la défense des vies et des droits des
Kosovars. Rien n’a été fait pour maintenir et élargir la présence
des observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopé
ration en Europe (OSCE) et pour impliquer les États voisins et
les populations concernées dans la recherche de solutions. Les
gouvernements occidentaux ont accéléré la désintégration you
goslave et ils n’ont jamais traité de façon systématique les ques
tions nationales imbriquées de cette fédération. Ils ont entéri
né le dépeçage ethnique de la Bosnie-Herzegovine conjointe
ment organisé à Belgrade et à Zagreb. Et ils ont laissé s’enliser
la question albanaise du Kosovo parce qu’ils préféraient ignorer
l’expulsion des Serbes de la Krajina croate.
À l’occasion des négociations de Rambouillet, ils ont opté
pour le recours aux armées de l’OTAN au lieu de proposer une
force d’interposition internationale, agissant sur mandat de
l’ONU, alors qu’une telle proposition aurait pu être légitime
ment imposée face à un refus de Milosevic : cette force d’in
terposition aurait été beaucoup plus efficace pour protéger les
populations que les bombes de l’OTAN. Aujourd’hui, il faut
exiger : le retour de populations albanaises sous protection
internationale, placée sous la responsabilité de l’Assemblée
générale des Nations unies ; le retrait des forces serbes du
Kosovo. Et, pour atteindre ces objectifs, obtenir « d’abord » la
cessation immédiate des bombardements.
La réouverture d’un processus de négociation sur ces bases,
dans le cadre de l’Organisation des nations unis (ONU), non
seulement n’implique aucune confiance envers Slobodan
Milosevic, mais elle serait plus déstabilisatrice pour son pouvoir
que les bombes qui n’ont, depuis quelques semaines, affecté que
la population et l’opposition yougoslaves. Une telle démarche
doit reposer sur un principe et s’accompagner de moyens indis
pensables. Un principe : le respect du droit des peuples, et
notamment du peuple kosovar albanais et serbe, à décider
4 3 4 - Appel européen pour une paix juste & durable dans les Balkans
eux-mêmes de leur propre sort, dans le respect des droits des
minorités. Des moyens : une aide économique aux États bal
kaniques, uniquement et strictement subordonnée au respect
des droits individuels et collectifs ; une enquête sur les atroci
tés commises au Kosovo, conduite sous l’autorité du Tribunal
pénal international ; le respect du droit d’asile, selon les termes
de la convention de Genève ; l’accueil de tous les réfugiés qui
le souhaitent et des déserteurs yougoslaves et leur libre circula
tion dans tous les pays d’Europe.
Nous exigeons enfin un débat dans nos pays sur le bilan de
l’OTAN, sur le rôle quelle s’attribue désormais et sur les pers
pectives de la sécurité en Europe. Celle-ci ne saurait reposer, à
nos yeux, sur une logique de guerre ou d’augmentation des
dépenses d’armement, destinée à mener une politique de
grande puissance, mais avant tout sur une politique de déve
loppement et d’éradication de la misère sociale et de réalisa
tion des droits universels des peuples et des êtres humains,
hommes et femmes.
Nous poursuivrons quant à nous :
— l’action de solidarité avec les oppositions démocratiques,
politiques, syndicales, associatives, féministes, qui résistent
aux pouvoirs réactionnaires ;
— l’action de solidarité avec les populations expulsées, en
défense de leur droit d’asile comme de leur droit au retour et
à l’autodétermination.
Les signataires décident : de se coordonner de façon durable pour la réa
lisation de ces objectifs ; de mener en commun sur ces bases un travail
de réflexion et de se réunir a nouveau en juin ou en septembre dans une
capitale européenne ; de faire signer cet appel et de le soumettre aux can
didates aux élections européennes.
Interventions, 1995-2001 - 4 3 5
MARS 2 0 0 0
Pour une Autriche
à l'avant-garde de l'Europe
ue puis-je d ir e a u x a u t r ic h ie n s p ro g re ss is te s devant
Q ce qui arrive à l’Autriche ? Je risque de paraître naïf,
n’étant pas en Autriche, n’étant pas Autrichien, mais je vou
drais au moins tenter de les aider à se défendre contre cer
taines définitions, imposées du dehors, de leur propre
situation et contre les donneurs de leçons pharisiens qui, en
ramenant sans cesse à des situations du passé, interdisent de
voir et d’affronter le présent dans sa vérité. Je pense que la ré
férence que l’on fait trop rapidement à Hitler et au nazisme, et
qui repose sur des soupçons a priori et des associations non ré
fléchies, est superficielle et interdit de saisir la spécificité de ce
qui arrive ; cette référence empêche d’analyser sérieusement
l’ensemble des causes qui ont rendu possible l’ascension de ce
personnage à la fois insignifiant et odieux que je ne veux
même pas nommer (si j’avais une recommandation à faire, no
tamment aux intellectuels et aux journalistes, ce serait de ne
plus jamais citer son nom).
Si l’on veut à tout prix trouver des analogies, il faut les cher
cher non dans l’Allemagne des années 1930, mais du côté des
États-Unis, à une période beaucoup plus récente, avec un per
sonnage comme Ronald Reagan, bellâtre de cinéma de série B,
toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme aujourd’hui tel
autre, que je ne veux pas nommer, et porteur, comme lui,
d’idéologies ultra-nationalistes, ultra-réactionnaires et prêt,
comme lui, à jouer le rôle d’un fantoche au service des intérêts
et des volontés les plus conservateurs des forces économiques,
d’une incarnation chic —même pas chic, kitsch —du laissez-
faire radical. On pourrait continuer avec Margaret Thatcher,
mais, pour aller vite, je passerai à Tony Blair, autre sourire hol
lywoodien, qui, aujourd’hui même, à Lisbonne, prend sur
l’Europe des positions plus réactionnaires que celles d’un pré
sident français de droite.
Lue par un représentant lors d'une conférence sur « la valeur poli
tique du secteur de la culture entre le marché et l'État » (IG Kultur
Ôsterreich, Vienne, 31 mars 2000), cette intervention fait suite à ren
trée d'un parti d'extrême droite dans le gouvernement autrichien.
Mais, si Ton s’interroge non seulement sur les analogies et
sur les précédents, qui n’expliquent pas grand-chose, mais sur
les causes, il faut chercher du côté de ce qui se passe dans le
monde politique international, avec le triomphe sans partage
du néolibéralisme, simple masque, modernisé, du conserva
tisme le plus archaïque, de la vieille « révolution conservatrice »
qui a produit toute une masse de gens déboussolés, démora
lisés, prêts, par désespoir, à se livrer au premier démagogue
venu, à la faveur de la mystification dont les médias se font les
complices pour les besoins de l’audimat.
En face de cette révolution conservatrice, qu’est-ce qu’on
peut faire ? On peut évidemment lutter symboliquement,
notamment en se mettant collectivement au travail pour
approfondir l’analyse du phénomène et pour inventer, avec
l’aide d’artistes, de nouvelles formes d’action symbolique effi
caces. Mais on peut aussi mettre en place de nouvelles struc
tures de résistance, et en particulier opposer à ces nationalismes
débiles un nouvel internationalisme, une résistance politique
internationale. Nous avons, depuis deux mois, lancé l’idée,
avec un certain nombre de syndicats et de mouvements de dif
férents pays européens, d’un rassemblement de tous les mou
vements, syndicaux bien sûr, mais aussi associatifs (mouve
ments en faveur des chômeurs, des sans-emploi, des sans-
papiers, des sans-logis, etc.) autour de l’élaboration d’une
Charte de l’État social européen.
En ce moment où l’on découvre brusquement qu’un clown
fantoche que personne ne peut prendre au sérieux menaçait de
prendre le pouvoir, je crois que cette Autriche qui a été
réveillée en sursaut pourrait réveiller l’Europe. Évidemment,
c’est à cela que tous les Européens devraient collaborer. Tous
les intellectuels, tous les responsables syndicaux, associatifs,
européens, laissant de côté toutes les consignes débiles de boy
cott, devraient être aux côtés des forces critiques et progres
sistes qui se sont mobilisées en Autriche : je pense en particu
lier aux jeunes. J ’ai été frappé de voir dans tous les reportages
filmés la représentation massive de ces jeunes que l’on dit
« dépolitisés » et qui sont simplement démoralisés par les poli
tiques, dégoûtés de la politique par le cynisme et l’opportu
nisme des politiques. Parce que si le fascistoïde dont on pro
nonce sans cesse le nom est l’opportuniste par excellence, le
caméléon, il n’est que la limite de ces hommes politiques qui
peuvent dans une même carrière aller de l’extrême gauche au
centre droit, voire au-delà, en habillant leurs retournements et
4 3 8 - Pour une Autriche à l'avant-garde de l'Europe
leurs reniements d’une rhétorique socialiste. Cette jeunesse,
que l’on dit démoralisée, dépolitisée, attend un message poli
tique qui ne soit pas, comme celui de l’extrême droite, un pur
verbalisme du « Y a qu’à » (« Y a qu’à faire ci... Y a qu’à faire
ça... »), associé à l’exaltation du laissez-faire néolibéral, sans
être pour autant ce faux réalisme que prêchent les zélateurs
socio-démocrates de l’économie néolibéralisée.
Quel message ?Je ne vais pas faire ici un programme au pied
levé ; mais nous allons publier ce projet de Charte, que je sou
haite voir signée par beaucoup d’Autrichiens, dans tous les
journaux européens —pour autant que nous obtiendrions la
complicité des journaux, ce qui ne va pas de soi —, le Ier mai,
date symbolique, de l’an 2000. Nous aurons une réunion en
septembre ou octobre pour mettre au point la Charte qui sera
préparée entre-temps. Ensuite nous espérons faire une grande
réunion à Athènes, qui serait —ce sont des grands mots... —
quelque chose comme les états généraux du mouvement social
européen, c’est-à-dire la constitution d’une force politique
internationale capable de s’opposer au vrai adversaire, c’est-à-
dire à la force brute de l’économie habillée d’une rhétorique
néolibérale.
Voilà ce que je voulais vous dire. Je demande pardon à ceux
que j’ai pu surprendre, voire choquer. En tout cas, ma
conviction est entière que, bizarrement, l’Autriche et les
Autrichiens progressistes peuvent être l’avant-garde de ce
mouvement social européen que nous devons absolument
créer pour lutter contre les forces qui menacent la démocra
tie, la culture, le cinéma libre, la littérature libre, etc., et dont
celui que je ne veux pas nommer n’est qu’un épiphénomène
insignifiant et détestable.
Interventions, 1995-2001 - 4 3 9
e manifeste « pour des états généraux du mou
L vement social », qui est issu de discussions
menées depuis plusieurs années en différents
pays d’Europe, vise à créer les conditions intel
lectuelles et institutionnelles d’un rassemblement de
toutes les forces critiques et progressistes.
Il sera publié, dans les jours qui viennent, à l’occasion
du Ier mai, dans des journaux d’Allemagne, d’Angleterre,
d’Espagne, de Grèce et d’Italie, ainsi que de nombreux
autres pays européens et non européens (Argentine,
Bolivie, Corée, Japon, etc.).
Il marque le début d’un vaste travail collectif, interdis
ciplinaire et international, visant à définir les principes
d’une véritable alternative politique à la politique néoli
bérale qui tend à s’imposer dans tous les pays, parfois
sous l’égide de la social-démocratie, et à inventer les
moyens organisationnels et institutionnels nécessaires
pour en imposer la mise en œuvre.
Il trouvera une premier prolongement dans l’élabora
tion, à travers une série de réunions de travail, d’une
charte du mouvement social européen et dans la tenue
d’états généraux du mouvement social européen dans les
prochains mois.
Ceux qui veulent s’engager dans ce projet, qui a reçu
l’approbation de très nombreux représentants d’associa
tions, de syndicats et d’organisations ainsi que d’artistes,
d’écrivains, de chercheurs, peuvent envoyer leurs signa
tures, accompagnées éventuellement de suggestions, de
propositions et de commentaires, sur le site <www.rai-
sons.org> où ils trouveront la liste complète et détaillée
des premiers signataires.
Pierre Bourdieu
4 4 0 - Pour des états généraux du mouvement social européen
MAI 2 0 0 0
Manifeste pour des états
généraux du mouvement
social européen
o u r que le s m ouvem ents s o c ia u x qui se sont affirmés
P partout en Europe au cours des dernières années puissent
se perpétuer et s’amplifier, il importe de rassembler, d’abord à
l’échelle européenne, les collectifs concernés, syndicats et asso
ciations, dans un réseau organisé, dont la forme est à inventer,
qui soit capable de cumuler les forces, d’orchestrer les objectifs
et d’élaborer des projets communs. Ces mouvements, malgré
toutes leurs différences, voire leurs différends, ont en commun,
entre autres choses, de prendre la défense de tous les laissés-
pour-compte de la politique néolibérale et, du même coup, les
problèmes laissés pour compte par cette politique.
Ces problèmes sont ignorés ou refoulés par les partis
sociaux-démocrates qui, soucieux avant tout de gérer l’ordre
économique établi de manière à conserver la gestion de l’État,
s’accommodent des inégalités croissantes, du chômage et de la
précarité. Il importe qu’un véritable contre-pouvoir critique
soit capable de les remettre en permanence à l’ordre du jour, à
travers des formes d5action diversifiées exprimant, comme à
Seattle, les aspirations des citoyens et des citoyennes.
Ce contre-pouvoir devant affronter des forces internatio
nales, institutions et firmes multinationales, il doit être lui-
même international et, pour commencer, européen. Face à des
forces orientées vers la conservation et la restauration du passé,
notamment à travers le démantèlement de tous les vestiges de
« l’État providence », il doit être une force de mouvement qui
pourrait et devrait contraindre les organisations internatio
nales, les États et leurs gouvernements à édicter et à mettre en
œuvre des mesures efficaces pour contrôler les marchés finan
ciers et pour lutter contre les inégalités à l’intérieur des nations
et entre les nations.
C’est pourquoi nous proposons que soient tenus, avant la
fin de l’année 2000, des états généraux du mouvement social
Texte collectif paru dans Le Monde, 1er mai 2000f
avec l'introduction ci-contre.
européen qui auraient pour but d’élaborer une charte du
mouvement social et de poser les fondements d’une structure
internationale rassemblant toutes les formes organisation-
nelles et intellectuelles de résistance à la politique néolibérale,
et cela en toute indépendance à l’égard des partis et des gou
vernements.
Ces états généraux devraient donner lieu premièrement à
une confrontation ouverte des différents projets de transfor
mation sociale visant à contrecarrer les processus économiques
et sociaux actuellement en cours (flexibilisation, précarisation,
paupérisation, etc.), et à combattre les mesures de plus en plus
étroitement « sécuritaires » par lesquelles les gouvernements
européens tendent à en neutraliser les effets ; deuxièmement,
à la création de liens permanents propres à rendre possible la
mobilisation rapide en vue d’actions communes de tous les
collectifs réunis - sans introduire aucune forme de contrainte
centralisatrice et sans rien perdre de la diversité des inspira
tions et des traditions ; troisièmement, à la définition d’objec
tifs communs pour des actions nationales et internationales,
orientées vers la construction d’une société solidaire, fondée
sur l’unification et l’élévation des normes sociales.
Le rassemblement de tous ceux et celles qui tirent de leur
combat quotidien contre les effets les plus funestes de la poli
tique néolibérale une connaissance pratique des virtualités
subversives qu’ils enferment pourrait ainsi déclencher un pro
cessus de riposte et de création collective capable d’offrir à
ceux et celles qui ne se reconnaissent plus dans le monde tel
qu’il est l’utopie réaliste autour de laquelle pourraient s’orga
niser des efforts et des combats différents, mais convergents.
4 4 2 - Pour des états généraux du mouvement social européen
MAI 2 0 0 0
La nouvelle vulgate
planétaire
a n s to u s le s pays avancés, patrons et hauts fonction
D naires internationaux, intellectuels médiatiques et jour
nalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une
étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de
nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et
« flexibilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « under-
class » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance
zéro » ; « communautarisme », « multiculturalisme » et leurs
cousins « postmoderne », « ethnicité », « minorité », « iden
tité », « fragmentation », etc.
La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire - dont sont
remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation,
domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement
révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence pré
sumées —est le produit d’un impérialisme proprement symbo
lique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux
que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans
de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de moderni
sation, entendent refaire le monde en faisant table rase des
conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de
luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’ar
chaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par
des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des
militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se
pensent toujours comme progressistes.
Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impéria
lisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une
relation de communication contrainte pour extorquer la sou
mission et dont la particularité consiste ici en ce quelle uni
versalise les particularismes liés à une expérience historique sin
gulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître
comme universels 1.
1. Précisons d'entrée que ies États-Unis n'ont pas le monopole de la pré
tention à l'universel. Nombre d'autres pays - France, Grande-Bretagne,
Cosigné avec Loïc Wacquant, paru dans
Le Monde diplomatique, mai 2000, p. 6-7.
Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions
dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la
« décadence », qui étaient débattues dans toute l’Europe trou
vaient leur origine dans les particularités et les conflits histo
riques propres à l’univers singulier des universitaires alle
mand 2y de même aujourd’hui nombre de topiques directe
ment issus de confrontations intellectuelles liées aux particula
rités et aux particularismes de la société et des universités amé
ricaines se sont imposés, sous des dehors en apparence dés-
historicisés, à l’ensemble de la planète.
Ces lieux communs - au sens aristotélicien de notions ou de
thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on
n’argumente pas - doivent l’essentiel de leur force de convic
tion au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait
que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de
Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont
partout puissamment relayés par ces instances prétendument
neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes
internationaux — Banque mondiale, Commission euro
péenne, Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE) -, les « boîtes à idées » conservatrices
(le Manhattan Institute à New York, l’Adam Smith Institute à
Londres, la Deutsche Bank Fundation à Francfort et l’ex-
Fondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthro
pie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London
School of Economies au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy
School of Government en Amérique, etc.), et les grands
médias, inlassables dispensateurs de cette linguafranco, passe-
partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et
aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion
de l’ultramodernisme.
Outre l’effet automatique de la circulation internationale des
idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions
et les significations d’origine 3, le jeu des définitions préalables
Allemagne, Espagne, Japon, Russie - ont exercé ou s'efforcent encore
d'exercer, dans leurs sphère d'influence propre, des formes d'impérialis
me culturel en tout points comparables. Avec cette différence toutefois
que, pour la première fois de l'histoire, un seul pays se trouve en position
d'imposer son point de vue sur le monde au monde entier.
2. Lire Fritz Ringer, The Décliné o f the Mandarins, Cambridge UP, Cam
bridge, 1969.
3. Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internatio
nale des idées », Romanistische Zeitschrift fur Literaturgeschichte, Hei-
delberg, 1990, p. 14-1/2, M O.
4 4 4 - La nouvelle vulgate planétaire
et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la
nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques
déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un
ensemble de questions et de notions —1’« efficacité » du mar
ché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (cultu
relles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsa
bilité » (individuelle) - que l’on décrétera philosophiques,
sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le
moment de réception.
Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géogra
phique, en même temps que départicularisés, ces lieux com
muns que le ressassement médiatique transforme en sens com
mun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien
souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnais
sable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités com
plexes et contestées d’une société historique particulière, taci
tement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la
société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet
unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre,
est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’État social et
l’hypercroissance corrélative de l’État pénal, l’écrasement du
mouvement syndical et la dictature de la conception de l’en
treprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire », et leurs
conséquences sociologiques, la généralisation du salariat pré
caire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié
de l’activité économique.
Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du
« multiculturalisme », terme importé en Europe pour désigner
le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux États-
Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les
masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la
mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité
pour tous », corrélative de la banqueroute qui affecte le systè
me d’enseignement public au moment où la compétition pour
le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’ac
croissent de manière vertigineuse.
L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant
artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en
l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique », alors
que son véritable enjeu n est pas la reconnaissance des cultures
marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux ins
truments de (reproduction des classes moyenne et supérieure,
Interventions, 1995-2001 - 4 4 5
comme l’université, dans un contexte de désengagement actif
et massif de l’État.
Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni
une théorie, ni un mouvement social ou politique —tout en
prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont
le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia
national et international4 qui trompe ceux qui en sont comme
ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain,
bien quil se pense et se donne comme universel, en cela qu’il
exprime les contradictions spécifiques de la situation d’univer
sitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et sou
mis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel,
n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui
des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.
C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il
s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que
sont (a) le « groupisme », qui réifie les divisions sociales cano
nisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissan
ce et de revendication politique ; (b) le populisme, qui rem
place l’analyse des structures et des mécanismes de domination
par la célébration de la culture des dominés et de leur « point
de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; (c) le mora
lisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme
rationnel dans l’analyse du monde social et économique et
condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire
« reconnaissance des identités », alors que, dans la triste réalité
de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce
niveau 5 : pendant que les philosophes se gargarisent docte
ment de « reconnaissance culturelle », des dizaines de milliers
d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés
hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient
25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un
jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000
dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 %
des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.
On pourrait faire la même démonstration à propos de la
notion fortement polysémique de « mondialisation », qui a
4. L'allodoxia est le fait de prendre une chose pour une autre.
5. Pas plus que la mondialisation des échanges matériels et symboliques,
la diversité des cultures ne date de notre siècle puisqu'elle est coextensi-
ve de l'histoire humaine, comme l'avaient déjà signalé Émile Durkheim
et Marcel Mauss dans leur « Note sur la notion de civilisation » (Année
sociologique, 1913, vol. III, n° 12 ; rééd. Minuit, Paris, 1968, p. 46-50).
4 4 6 - La nouvelle vulgate planétaire
pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’œcuménisme cul
turel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme
américain et de faire apparaître un rapport de force transnatio
nal comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retourne
ment symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la
pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis
vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de
leurs alliés dans les champs politique et journalistique 6, le
remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles
conformément au patron nord-américain — qui s’est opéré
dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’État, la
marchandisation des biens publics et la généralisation de l’in
sécurité salariale —est accepté avec résignation comme l’abou
tissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas
célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empi
rique de l’évolution des économies avancées sur la longue
durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une
nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’in
voquent les gouvernements pour justifier leur soumission
volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne
cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des
échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des
inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de
décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement
des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital 7.
En imposant au reste du monde des catégories de perception
homologues de ses structures sociales, les États-Unis refaçon
nent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opè
re à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut
conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généra
lisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui
en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement
de la gestion. En effet, ce discours double qui, fondé dans la
croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du
dominant l’apparence de la raison (notamment économique et
politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités
qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréa-
lisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou
6. Lire Keith Dixon, Les Évangélistes du marché; op. cit.
7. Sur la « mondialisation » comme « projet américain » visant à impo
ser la conception de la « valeur-actionnaire » de l'entreprise, lire Neil
Fligstein, « Rhétorique et réalités de la "mondialisation" », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 119, septembre 1997, p. 36-47.
Interventions, 1995-2001 - 4 4 7
économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de
construction des politiques publiques et privées, en même
temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques.
Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nou-
velle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et
d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour
dépeindre les transformations contemporaines des sociétés
avancées : désengagement économique de l’État et renforce
ment de ses composantes policières et pénales, dérégulation
des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi,
réduction des protections sociales et célébration moralisatrice
de la « responsabilité individuelle » :
MARCHÉ ÉTA T
liberté contrainte
ouvert fermé
flexible rigide
dynamique, mouvant immobile, figé
futur, nouveauté
croissance immobilisme, archaïsme
individu, individualisme groupe, collectivisme
diversité, authenticité uniformité, artificialité
démocratique autocratique (« totalitaire »)
L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accom
plissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires
du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans
l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le
secret des think tanks, des documents à forte teneur technique,
couchés autant que possible en langage économique et mathé
matique. Ensuite le conseiller en communication du prince,
transfiige du monde universitaire passé au service des domi
nants, dont la mission est de mettre en forme académique les
projets politiques de la nouvelle noblesse d’État et d’entreprise
et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le socio
logue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université
de Cambridge récemment placé à la tête de la London School
of Economies et père de la « théorie de la structuration », syn
thèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philo
sophiques.
Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la
raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne,
placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques,
4 4 8 - La nouvelle vulgate planétaire
en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique),
entre les États-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au
monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre
intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony
Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie »,
qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adop
te une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ;
« essaie {sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais
en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont
pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne
sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée
que les systèmes de protection sociale existants et la structure
d’ensemble de l’État sont la source de problèmes, et pas seule
ment la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les
politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux
affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en
termes de leurs conséquences pour l’économie dans son
ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion »
qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut [sic\ »,
convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à
ces deux niveaux » est « conforme à une conception dyna
mique de l’inégalité » 8. Les maîtres de l’économie peuvent
dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.
8. Extraits du catalogue de définitions scolaires de ses théories et vues
politiques qu'Anthony Giddens propose à la rubrique « FAQs (Frequently
Asked Questions) » de son site <www.lse.ac.uk/Giddens>.
Interventions, 1995-2001 - 4 4 9
SEPTEMBRE 2 0 0 0
Lettre ouverte au directeur
général de l'UNESCO sur les
menaces que fait peser l'AGCS
Monsieur le Directeur général,
Lorsqu’ils ont adhéré à l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) en adoptant, en 1994, les Accords de Marrakech, les
États signataires, dont la très grande majorité sont aussi
membres du Conseil général de l’UNESCO, ont souscrit par la
même occasion à l’Accord général sur le commerce des services
(AGCS). Or, cet accord constitue la plus grave menace à laquelle
l’UNESCO ait jamais été confrontée. L’AGCS et les dispositions
en préparation pour sa mise en œuvre affectent profondément
les missions imparties à l’UNESCO. Tous les secteurs d’activités
de votre organisation sont directement visés. Les négociations
successives prévues, cinq ans après l’entrée en vigueur de
l’AGCS, pour la mise en application de cet accord « en vue
d’élever progressivement le niveau de libéralisation » sont
actuellement en cours. À Genève, réunions régulières, groupes
de travail et sessions spéciales du Conseil pour le commerce des
services de l’OMC se succèdent depuis février de cette année.
Nomenclatures, réglementations intérieures et politiques de
subvention, accès aux marchés publics, tous les aspects des poli
tiques sont soumis aux tests du « commercialement correct ».
La volonté commune des États-Unis et de l’Union euro
péenne est d’aboutir à un accord général en décembre 2002.
Comme le spécifie une note américaine du 13 juillet : « Le
mandat de la négociation est ambitieux : supprimer les res
trictions sur le commerce des services et procurer un accès réel
à un marché soumis à des limitations spécifiques. Notre défi
est d’accomplir une suppression significative de ces restrictions
à travers tous les secteurs de services, abordant les dispositions
nationales déjà soumises aux règles de l’AGCS et ensuite les
dispositions qui ne sont pas actuellement soumises aux règles
de l’AGCS et couvrant toutes les possibilités de fournir des
services. » Les intentions qui se cachent sous le jargon bureau
Texte collectif paru dans L'Humanité, 25 septembre 2000.
cratique sont très claires : imposer, dans les 137 États membres
de FOMC, l’ouverture de tous les services aux lois du libre-
échange. Ce qui implique, à terme, la disparition de la notion
de service public, la destruction de toute forme de diversité, la
négation de droits fondamentaux. Les négociateurs, à Genève,
ont convenu d’exclure « la protection de l’intérêt général » du
nombre des objectifs à préserver au sein de l’AGCS. Le secréta
riat de l’OMC a indiqué que « promouvoir la compétition et
l’efficacité économique » est un objectif que les gouvernements
doivent se donner. Le négociateur européen pour l’AGCS vient
de déclarer que « l’éducation et la santé sont mûres pour la libé
ralisation ». Les 5 et 6 octobre aura lieu, à l’OMC, une session
spéciale et décisive du Conseil pour le commerce des services.
C’est pourquoi il nous semble urgent, Monsieur le Directeur
général, d’interroger les membres de votre Conseil général sur
la compatibilité entre les missions imparties à l’UNESCO dont
ils ont la garde et l’Accord général sur le commerce des services
auxquels ils ont par ailleurs adhéré. Certes, l’AGCS ne s’ap
plique pas aux « services fournis dans le cadre de l’exercice de
l’autorité de l’État ». Mais la définition de ceux-ci est très res
trictive, puisqu’il s’agit exclusivement des services qui ne sont
pas offerts sur une base commerciale ou qui ne se trouvent pas
en régime de concurrence.
Certes, jusqu’à ce jour, chaque État conserve le droit de dis
poser d’une réglementation intérieure (prescriptions en ma
tière de personnel, critères de besoin, normes techniques,
licences, monopoles gouvernementaux, subventions à des éta
blissements ou à des institutions). Mais dès à présent, cette
réglementation est soumise à des critères formulés dans
l’AGCS : ces mesures nationales ne peuvent en aucun cas « être
plus rigoureuses qu’il n’est nécessaire pour assurer la qualité du
service », l’OMC étant seule juge en dernier ressort. Les États
sont tenus de soumettre leur législation et leur réglementation
nationales à l’OMC qui, si elle n’a pas - pas encore ? —le pou
voir de les modifier, dispose, dès à présent, du pouvoir de
décréter que ces normes sont contraires à l’AGCS et de faire
condamner l’État qui ne les modifierait pas. Lorsque fut adop
té le Pacte international sur les droits économiques, sociaux et
culturels, chacun convenait que la législation nationale consti
tuait un des outils indispensables pour sa mise en œuvre. Avec
l’OMC, la législation nationale, instrument de la souveraineté,
voit sa portée subordonnée aux lois de la concurrence. Pour les
pays du Sud, la suppression de la préférence nationale réduit à
4 5 2 - Sur les menaces que fait peser l'AGCS
néant Fespoir d’un développement adapté aux particularités
nationales et locales, respectueux des diversités.
Certes, une série d’annexes à l’AGCS fournissent des listes
d’exemptions prévues pour que les gouvernements puissent
inscrire des limites à ces exemptions, selon les secteurs. Mais il
s’agit là d’une garantie très provisoire et très fragile contre les
méfaits de la libéralisation. Car ces exemptions sont soumises à
révisions régulières. De plus, elles peuvent être remises en cause
par d’autres accords gérés par l’OMC. Ainsi, par exemple, cer
taines exemptions admises dans le cadre de l’AGCS sont inter
dites dans le cadre de l’accord sur l’accès au marché.
Le principe de l’AGCS en vertu duquel il ne peut y avoir de
discrimination entre les fournisseurs de services va s’imposer
dans tous les secteurs et sous toutes les latitudes. Les entreprises
privées de services pourront user des lois du marché pour trans
former en marchandises et en sources de profits les activités de
service répondant à ces droits fondamentaux que sont, en par
ticulier, l’éducation et la culture. Désormais, il n’est plus ques
tion, dans les documents de l’OMC, que d’« éducation market ».
L’éducation, la formation et la recherche seront peu à peu
livrées aux lois du marché, les élèves et les étudiants ne seront
plus des citoyens exerçant un droit mais tout simplement des
consommateurs. Les chercheurs perdront le peu qui leur reste
aujourd’hui d’indépendance scientifique. L’objectif d’un accès
pour tous à une éducation gratuite cédera la place à une éduca
tion payante réservé aux privilégiés de l’argent.
Les politiques nationales visant à préserver l’identité cultu
relle constituent des entraves pour les industries culturelles
transnationales qui y voient des « obstacles au commerce ». Il
faut savoir qu’entrent dans les négociations en cours, au nom
du principe de connexité qui remet en cause toutes les classifi
cations en vigueur, des services comme l’audiovisuel dans sa
totalité, les bibliothèques, archives et musées, les jardins bota
niques et zoologiques, tous les services liés aux divertisse
ments (arts, théâtre, services radiophoniques et télévisuels,
parcs d’attractions, parcs récréatifs, services sportifs), l’impres
sion, la publicité. La protection du patrimoine culturel et
naturel, la gestion des parcs naturels et les réserves de la bio
sphère sont directement menacées par les propositions de libé
ralisation, en particulier en matière de tourisme.
Monsieur le Directeur général, l’Accord général sur le com
merce des services, dont l’OMC prépare la mise en œuvre,
Interventions, 1995-2001 - 4 5 3
remet radicalement en cause la mission, qui, au nom de Tidée
« quune paix fondée sur les seuls accords économiques et poli
tiques des gouvernements ne saurait entraîner l’adhésion una
nime, durable et sincère des peuples et que, par conséquent,
cette paix doit être établie sur le fondement de la solidarité
intellectuelle et morale de l’humanité », a été confiée à
l’UNESCO : favoriser la coopération des nations du monde
dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture
et, plus précisément, « assurer à tous le plein et égal accès à
l’éducation, la libre poursuite de la vérité objective et le libre
échange des idées et des connaissances ».
Les actions de protection et de promotion de l’UNESCO, par
nécessité, contrarient le libre accès au marché érigé en règle
absolue. La libre concurrence à laquelle les activités d’éduca
tion, de recherche et de culture vont être livrées va aggraver des
inégalités déjà très profondes dans l’accès à ces activités. La libé
ralisation de ces services signifie l’abandon d’un droit pour tous
au profit d’un privilège pour quelques-uns.
Monsieur le Directeur général, nous sommes persuadés que,
en votre qualité de plus haut responsable de l’UNESCO, vous
ne pouvez souscrire à la conception exclusivement marchande
de l’éducation, de la science et de la culture que veut imposer
l’OMC. Nous vous invitons à en tirer les conséquences et à
demander avec nous que l’AGCS soit totalement renégocié ou
qu’il soit déclaré caduc.
4 5 4 - Sur les menaces que fait peser l'AGCS
DÉCEMBRE 2 0 0 0
L'Europe sociale piétine
BLIGÉ d ’ê t r e à L o n d re s a u jo u r d ’h u i, je suis heureux
O de pouvoir vous dire, grâce à la gentillesse d’Annick
Coupé 1, ce que je pense de l’Europe qu’on nous prépare, et
d’abord de la charte des droits fondamentaux, qui est un
trompe-l’œil. Destinée à donner l’illusion d’une « préoccupa
tion » sociale, elle reste très floue (les droits sociaux garantis
sont très vagues et ne concernent que les citoyens européens) ;
elle ne s’accompagne d’aucune mesure ou dispositif contrai
gnant. Et cela se comprend aisément. La social-démocratie
convertie au néolibéralisme ne souhaite pas cette Europe so
ciale. Les gouvernements sociaux-démocrates persévèrent
dans leur erreur historique : le libéralisme d’abord, le « social »
plus tard, c’est-à-dire jamais, parce que la dérégulation sauva
ge rend toujours plus difficile la construction de l’Europe so
ciale. Les partis politiques se dépolitisent et contribuent à la
dépolitisation. Les syndicats européens affaiblis, tournés vers
le compromis ou cyniquement « recentrés », ne peuvent pas,
ou ne souhaitent pas (comme en témoigne ce qu’on appelle
en France la « refondation sociale »), obtenir autre chose que
l’aménagement de la domination néolibérale. La Confédéra
tion européenne des syndicats veut accéder à l’Europe sociale
par la négociation, et cela dans un rapport de force très défa
vorable. Il en résulte des normes sociales très basses pour des
pays développés et des disparités énormes entre les pays.
Bref, l’Europe sociale piétine, cependant que l’Europe néo-
libérale avance à grands pas. L’adoption de la majorité quali
fiée dans le domaine de la libéralisation (article 133) accélérera
le processus déjà dramatique de remise en cause des États, des
services publics, des cultures, etc. Il faut donc donner un coup
d’arrêt à ce processus ou, au moins, le ralentir et le limiter en
maintenant, au moins pour un temps et à titre défensif, le
principe sans doute très ambigu de l’unanimité.
1. Membre de l'union syndicale « Groupe des dix », Annick Coupé est
l'une des fondatrices en 1999 du syndicat SUD-PTT. Très active lors des
mouvement sociaux des années 1990, elle fut associée à plusieurs inter
ventions publiques de Pierre Bourdieu à partir de décembre 1995.
Déclaration lue à Nice lors de la manifestion du 6 décembre 2000.
Alors que la mondialisation néolibérale s’accélère, l’Europe
sociale ne se construira pas sur la base d’une « charte des droits
fondamentaux » ni de décisions prises à la majorité qualifiée.
C’est pourquoi les syndicats progressistes (ou les fractions pro
gressistes de ces syndicats) et les mouvements sociaux (en pre
mier lieu le mouvement des chômeurs) de tous les pays doi
vent s’unir dans un vaste Mouvement social européen qui doit
travailler à se doter d’une plate-forme commune de revendi
cations et d’un projet global de construction de l’Europe
sociale. Tâche immense, de longue durée, à laquelle tous,
chercheurs et militants, doivent contribuer et dont les
réunions comme celle-ci sont autant d’étapes.
4 5 6 - L'Europe sociale piétine
JANVIER 2001
Pour une vraie mobilisation
des forces organisées
J
e v e u x d ’a b o rd r e m e r c ie r le s o r g a n is a te u rs de cette
manifestation de m’avoir donné l’occasion de me ranger
parmi les trouble-fête dont vous êtes et qui vont essayer de
chahuter le grand show médiatico-politique des « maîtres du
monde » qui, sous la protection de la police et entourés de
leur cour de journalistes, vont nous dire comment ils voient
le monde.
Ce monde qui leur apparaît comme emporté par un proces
sus fatal de mondialisation, est en est en réalité, dans ce qu’il a
de pire, le produit d’une politique systématique, organisée et
orchestrée. Cette politique qui a commencé à la fin des années
1970 aux États-Unis — très exactement en 1979, avec les
mesures visant à élever les taux d’intérêt, et qui s’est prolongée
par toute une série de mesures visant à déréglementer les mar
chés financiers dans les grands pays industrialisés —avait pour
fin de relancer la hausse des taux de profit sur le capital et de
restaurer la position des propriétaires, des owners, par rapport
aux gestionnaires, aux managers.
Cette série de mesures a eu pour effet de favoriser l’autono-
misation du champ financier mondial, de l’univers de la finan
ce, qui s’est mis à fonctionner selon sa logique propre, celle du
pur profit, et indépendamment en quelque sorte de l’évolution
de l’industrie. Si bien que la finance intervient relativement
peu dans le fonctionnement du champ industriel (on sait, par
exemple, que la contribution du marché boursier à l’investisse
ment est extrêmement faible).
Pour produire ce champ financier indépendant, tournant en
quelque sorte à vide, en vue de la seule fin reconnue qui est
l’augmentation permanente du profit, pour produire cet uni-
vers-là, il a fallu inventer et instituer tout une série d’institu
tions financières destinées à favoriser les libres mouvements
financiers. Et c’est de ces institutions qu’il s’agit de reprendre le
contrôle. Mais il me semble qu’il ne suffit pas pour cela d’une
mesure simple de réglementation comme semblent le penser
Message vidéodiffusé à Zürich le 27 janvier 2001
à l'occasion du contre-sommet « L'autre Davos ».
ceux qui préconisent l’instauration d’une taxe Tobin, à laquel
le bien évidemment je suis favorable. On ne saurait se conten
ter, selon moi, de ce genre de mesures et la question que je vou
drais poser aujourd’hui est celle des moyens d’instaurer de véri
tables contrôles permanents de ces processus. Donc la question
d’une véritable action politique, fondée sur une vraie mobilisa
tion politique, et visant à imposer ces contrôles.
Nécessaire, une telle mobilisation est aussi très difficile. En
effet, la politique de globalisation, qui n’a rien de fatal, s’ac
compagne d’une politique de dépolitisation. Et l’apparence de
fatalité, à laquelle je fais allusion et qui est normalement asso
ciée à l’idée de globalisation, est le produit d’une action per
manente de propagande (il n’y a pas d’autre mot), à laquelle
concourent et collaborent tout un ensemble d’agents sociaux,
depuis les think tanks qui produisent des représentations offi
cielles du monde jusqu’aux journalistes qui les reproduisent et
les font circuler. Il faut donc essayer de concevoir une action
politique capable de lutter contre la dépolitisation et en même
temps contre la politique de globalisation qui s’appuie sur cette
politique de dépolitisation pour s’imposer.
Comment serait-il possible d’instaurer et d’exercer des
contrôles réels, efficaces sur les mécanismes monétaires et les
grandes concentrations de capitaux comme les fonds de pen
sion ? Il me semble que ce pourrait être par l’intermédiaire des
banques centrales, et en particulier, puisque nous sommes en
Europe, à travers la Banque centrale européenne. Mais pour
parvenir à reprendre le contrôle de ces instances financières, il
faudrait d’abord reprendre le contrôle des instances politiques.
Et cela, seul un mouvement social d’envergure pourrait le faire,
en entrant dans le système des instances de contrôle des forces
économiques et en imposant la mise en place d’instances inter
nationales enracinées dans un véritable mouvement populaire.
J ’ai parlé de mouvement populaire : il est vrai que nous
sommes dans une période où les dominés sont démoralisés,
démobilisés, notamment par la politique de dépolitisation
dont je parlais tout à l’heure. Mais il y a aussi le fait que pour
les plus démunis, ceux que les discours officiels appellent les
« exclus », on a mis en place dans tous les pays développés des
politiques très subtiles d’encadrement social qui n’ont plus rien
de l’encadrement brutal et un peu simpliste, un peu policier,
de la période antérieure. Ces politiques, on pourrait les mettre
sous le signe du projet : tout se passe comme si un certain
nombre d’agents —éducateurs, animateurs, travailleurs sociaux
4 5 8 - Pour une vraie mobilisation des forces organisées
- avaient pour fonction d’enseigner aux plus démunis - en
particulier à ceux qui ont été repoussés par le système scolaire
et qui sont rejetés hors du marché du travail - quelque chose
comme une parodie de l’esprit capitaliste, de l’esprit d’entre
prise capitaliste. On a organisé une sorte d’aide à la self-help qui
est si conforme à l’idéal politique anglo-saxon. Pour instaurer
et exercer efficacement ce contrôle démocratique, on ne peut
pas se contenter de règlements, ni même d’écrits polis et d’in
terventions policées auprès des instances politiques. Il faut
inventer une nouvelle forme d’action transnationale. Pourquoi
me paraît-t-il important de situer cette action à l’échelle euro
péenne, au moins dans un premier temps ? Parce que c est là
que l’on trouve un ensemble de mouvements, très divers, syn
dicats, associations, etc. mais qui, en dépit de leur aspect dis
parate —sans doute parfaitement illustré dans cette salle —, en
dépit de leur apparence de désordre et de dispersion, de leurs
discordances, de leurs divergences, de leurs concurrences, par
fois de leurs conflits, ont beaucoup en commun. Ils ont en
commun une vision que l’on pourrait dire libertaire du monde
social, un refus des formes autoritaires de gestion de la poli
tique ; une volonté de chercher une nouvelle façon de faire de
la politique. Ils ont aussi en commun un très profond interna
tionalisme, dont le tiers-mondisme est une application privilé
giée. Il faut donc surmonter les diversités pour mobiliser un
vaste mouvement capable de faire pression en permanence sur
les instances gouvernementales nationales et internationales ;
et, pour parvenir à une sorte d’unification provisoire, il faut
surmonter les tentations hégémoniques que beaucoup de
mouvements sociaux ont héritées de l’époque passée. Il est
impératif d’exorciser les tentations autoritaires pour inventer
des formes collectives d’organisation permettant de cumuler
les forces politiques sans les laisser s’annuler dans des querelles
et des divisions intestines.
Ce rassemblement dans un vaste mouvement social unitaire
européen, regroupant à la fois des syndicats, des associations,
des chercheurs, pourrait être la force sociale qui, en se dotant
d’organisations souples, aussi peu centralistes que possible,
pourrait cumuler les traditions critiques européennes en liai
son avec les forces progressistes du monde entier ; qui pourrait
résister aux forces économiques dominantes et proposer une
nouvelle utopie progressiste. Il faut en effet, simultanément,
reprendre le contrôle des forces économiques à une échelle où
elles donnent prise (c’est pourquoi j’ai pensé aux instances
Interventions, 1995-2001 - 4 5 9
européennes et à la Banque centrale européenne), tout en
remettant en marche l’utopie.
Je pense que le mouvement social européen tel que je le
conçois, c’est-à-dire dénué de toute forme d’européocentrisme
et fort de sa tradition progressiste d’anti-impérialisme et de
solidarité internationaliste, devrait se constituer en liaison avec
les pays du tiers-monde, d’Amérique latine, d’Afrique et
d’Asie, de façon à rassembler toutes les forces nécessaires pour
que ceux qui donnent aujourd’hui leur fête à Davos soient
soumis à tout moment à cette sorte d’épée de Damoclès que
serait un mouvement social présent en tout temps et en tout
lieu et pas seulement de loin en loin dans des happenings
héroïques. Il s’agirait de constituer une force qui serait là en
permanence parce quelle réaliserait une mobilisation perma
nente des gens déjà mobilisés et des organismes de mobilisa
tion. On ne peut pas faire l’économie, si rétif que l’on soit —
et Dieu sait que je le suis beaucoup —à l’égard de toute forme
de délégation syndicale ou politique, on ne peut pas faire
l’économie des organisations, des organisateurs et des mili
tants professionnels des organisations. C’est en appelant les
organisateurs de la résistance à se fédérer, à se confédérée à
s’unir dans une grande confédération européenne que l’on
peut —me semble-t-il - contribuer à créer une force de résis
tance et de contrôle qui soit à l’échelle des forces économiques
et politiques rassemblées à Davos.
4 6 0 - Pour une vraie mobilisation des forces organisées
AVRIL 2001
Pour une organisation
permanente de résistance
au nouvel ordre mondial
V ous ê tes ici t r è s n o m b re u x à vous inquiéter, à vous in
digner, à vous insurger devant le monde tel qu’il est, le
monde tel que nous le font les puissances économiques et po
litiques. Ces puissances qui, longtemps incarnées par les fi
gures trompeuses de bellâtres de série B, ont aujourd’hui pris
le visage étriqué et buté de M. Bush.
Vous êtes très nombreux, ici, à Québec, mais aussi à Berlin,
à Tokyo, à Rio, à Paris et partout dans le monde, à vous révol
ter contre la politique de « mondialisation » dont le « Sommet
des Amériques » est une nouvelle étape, après Seattle, Séoul ou
Prague. Parce que, comme cette réunion visant à instaurer le
libre-échange à l’échelle des Amériques le montre bien, la
« mondialisation » qu’on nous présente comme une fatalité,
destin inévitable des sociétés avancées, est bien une politique,
et une politique visant à imposer les conditions les plus favo
rables aux forces économiques.
Quel est en effet ce « libre-échange » dont on nous parle ? Il
suffit de lire l’Accord général du commerce et des services, dont
l’accord de Montréal n est sans doute qu’une variante, pour être
éclairé, et édifié. Mais, soit dit en passant, qui aura le courage
de lire ces milliers de pages délibérément confuses, rédigées par
des experts à la solde des grands lobbys internationaux ? Or il
suffit de lire ces pages pour comprendre qu’il s’agit avant tout
de détruire tous les systèmes de défense qui protègent les plus
précieuses conquêtes sociales et culturelles des sociétés avan
cées ; pour comprendre qu’il s’agit de transformer en marchan
dises et en sources de profit toutes les activités de service, y
compris celles qui répondent à des besoins fondamentaux
comme l’éducation, la culture et la santé. Les mesures que
concocte l’OMC sont censées s’appliquer à des services comme
les bibliothèques, l’audiovisuel, les archives et les musées, et
tous les services liés au divertissement, arts, spectacles, sport,
Déclaration vidéotransmise aux manifestants
du Sommet des peuples de Québec le 4 avril 2001.
théâtres, radio et télévision, etc. Je pourrais, pour faire com
prendre les effets du règne sans partage de l’argent, prendre
l’exemple du théâtre, ou du cinéma —abandonné de plus en
plus aux films à grand spectacle et à effets spéciaux qui abrutis
sent et assomment le monde entier -, mais je m’en tiendrai au
domaine du sport où la logique du profit (liée notamment aux
rediffusions télévisées des spectacles sportifs) a fait disparaître
tout ce qui était lié à une forme d’amateurisme (à commencer
par la beauté du spectacle) et introduit la corruption, le dopa
ge, la concentration des ressources sportives aux mains de
quelques grands clubs capables de payer des transferts exorbi
tants - je pense ici au football.
J ’ai parlé de destruction des systèmes de défense immunitaire,
et c’est bien de cela qu’il s’agit. Comment ne pas voir qu’un
programme comme celui de l’OMC, qui entend traiter comme
des « obstacles au commerce » les politiques visant à sauvegar
der les particularités culturelles nationales et propres, de ce fait,
à constituer des entraves pour les industries culturelles trans
nationales, ne peut avoir pour effet que d’interdire à la plupart
des pays —et en particulier aux moins dotés en ressources éco
nomiques et culturelles - tout espoir d’un développement
adapté aux particularités culturelles et respectueux des diver
sités, en matière culturelle comme dans tous les autres
domaines. Cela notamment en leur enjoignant de soumettre
toutes les mesures nationales, réglementations intérieures, sub
ventions, à des établissements ou à des institutions, licences,
etc., aux verdicts d’une organisation qui tente de conférer les
allures d’une norme universelle aux exigences des puissances
économiques transnationales.
Le mythe du libre-échange entre partenaires égaux masque
sous les dehors policés d’accords internationaux juridique
ment garantis la logique brutale des rapports de force qui s’af
firme en fait dans la dissymétrie du double standard, deux
poids deux mesures : cette logique fait que les dominants, et
en particulier les États-Unis, peuvent recourir au protection
nisme et aux subventions qu’ils interdisent aux pays en voie de
développement (empêchés par exemple de limiter les impor
tations d’un produit causant de graves dommages pour leur
industrie ou de réguler les investissements étrangers). Étranges
lois par lesquelles les dominants se placent au-dessus des lois.
Pour nommer ces contrats léonins, qui donnent au dominé le
droit d’être mangé par le dominant, les Kabyles parlent du
contrat du lion et de l’ânesse.
4 6 2 - Pour une résistance au nouvel ordre mondial
Mais n êtes-vous pas bien placés, ici, au Canada, pour obser
ver les effets des accords de libre-échange entre puissances
inégales ? Et pour analyser l’effet de domination lié à l’inté
gration dans l’inégalité ? Du fait de l’abolition des protections
qui l’a laissé sans défense, notamment en matière de culture,
le Canada n’est-il pas en train de subir une véritable intégra
tion économique et culturelle à son voisin nord-américain ?
L’union douanière n’a-t-elle pas eu pour effet de déposséder la
société dominée de toute indépendance économique et cultu
relle à l’égard de la puissance dominante, avec la fuite des cer
veaux, la concentration de la presse, de l’édition, etc. au profit
des États-Unis ? Il faudrait analyser en détail la place très par
ticulière qui revient, dans la résistance à ces processus, aux pro
vinces francophones du Québec : la barrière de la langue peut
être une protection (un autre exemple serait la comparaison
entre l’Angleterre et la France) ; j’en vois un indice dans la
contribution des Québécois à la lutte contre la mondialisation
- je pense par exemple au rôle des femmes québécoises dans
l’élaboration de la magnifique Charte de la Marche mondiale
des femmes.
Ainsi, tout ce que l’on décrit sous le nom à la fois descriptif
et prescriptif de « mondialisation » est l’effet non d’une fatali
té économique mais d’une politique. Cette politique est tout à
fait paradoxale puisqu’il s’agit d’une politique de dépolitisation :
puisant sans vergogne dans le lexique de la liberté, libéralisme,
libéralisation, dérégulation, elle vise à conférer une emprise
fatale aux déterminismes économiques en les libérant de tout
contrôle et à obtenir la soumission des gouvernements et des
citoyens aux forces économiques et sociales ainsi « libérées ».
Contre cette politique de dépolitisation, il faut restaurer la
politique, c’est-à-dire la pensée et l’action politiques, et trouver
à cette action son juste point d’application, qui se situe désor
mais au-delà des frontières de l’État national, et ses moyens
spécifiques, qui ne peuvent plus se réduire aux luttes politiques
et syndicales au sein des États nationaux. À l’accord des gou
vernements des deux Amériques, il faut opposer un mouve
ment social des deux Amériques, regroupant tous les
Américains du Sud et du Nord —projet qui n’est pas aussi
irréaliste qu’il peut paraître si l’on songe que c’est souvent des
États-Unis eux-mêmes que, avec les Ralph Nader, Suzan
George ou Lory Wallach, sont partis les premiers mouvements
de contestation de la politique de mondialisation. Ce mouve
ment trouverait un allié naturel dans le mouvement social
Interventions, 1995-2001 - 4 6 3
européen, regroupant les syndicats, les associations de lutte et
les chercheurs critiques de tous les pays européens qui est
actuellement en voie de constitution.
Et l’on pourrait ainsi concevoir, en liaison avec d’autres
mouvements internationaux comme la Marche mondiale des
femmes, que se constitue une organisation permanente de
résistance capable d’opposer ses mots d’ordre (de boycott par
exemple), ses manifestations, ses analyses critiques et ses pro
ductions symboliques, artistiques notamment, à la violence
sans visage des forces économiques et des pouvoirs symbo
liques qui, dans la presse, la télévision et la radio notamment,
s’empressent à leur service.
4 6 4 - Pour une résistance au nouvel ordre mondial
MAI 2001
Les chercheurs
& le mouvement social
Responsabilités intellectuelles
S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain
nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouve
ment social, c’est que nous sommes confrontés à une poli
tique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de
mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme
s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est pour
une grande part tenue secrète dans sa production et dans sa
diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est
nécessaire pour la découvrir avant quelle soit mise en œuvre.
Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce
aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme,
sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caracté
ristique de cette politique, elle est pour une part produite par
des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui antici
pent à partir de leur savoir scientifique les conséquences
funestes de cette politique peuvent et doivent rester silen
cieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non-assistance à per
sonnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de
calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces cala
mités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’im
posent traditionnellement les savants ?
Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en
science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait fu
neste : la dichotomie entre scholarship et commitment —entre
ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon
des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux
qui s’engagent et portent au-dehors leur savoir. L’opposition
est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui
travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire
un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment.
Interventions du 3 au 6 mai 2001 à Athènes, sous l'égide
de Raisons d'agir-Grèce, lors de rencontres avec les syndicats
et les chercheurs grecs sur des thèmes tels que l'Europe
syndicale, la culture et le journalisme.
Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé,
engager un savoir. Et ce savoir ne s5acquiert que dans le travail
savant, soumis aux règles de la communauté savante. Autre
ment dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions
qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des
démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans
sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment
rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’ap
probation de la communauté scientifique. C’est comme si les
savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font
rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut
être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de crimino
logues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des consé
quences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par
l’Etat pour faire de la recherche, devraient garder soigneuse
ment les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il
est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on
croit être une découverte à la critique des collègues, mais pour
quoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ?
Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui :
s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques
néolibérales et les taux de délinquance, et tous les signes de ce
que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne
pas le dire ? Non seulement il ny a pas à le lui reprocher, mais
on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma
propre position...)
Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement
social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons —comme le fai
saient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables
d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la
compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des
non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas.
Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit
inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter,
il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les orga
nismes qui se donnent pour mission —de plus en plus molle
ment, malheureusement, y compris les syndicats - de résister à
la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les
assister en leur fournissant des instruments. En particulier des
instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts »
engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut
appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique
4 6 6 - Les chercheurs & le mouvement social
actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le
Transatlantic Institute, etc.1 II suffit de lire le rapport de
l’OMC sur les services pour connaître la politique de l’éduca
tion que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éduca
tion nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par
des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois
mises en forme d’allure juridique, sont mises en circulation.
Les chercheurs peuvent aussi faire une chose plus nouvelle,
plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisa-
tionnelles de la production collective de l’intention d’inventer
un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisa-
tionnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique
- qui sera évidemment un projet collectif. Après tout,
l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Phila
delphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui
avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui
ont inventé des structures démocratiques. De la même façon,
aujourd’hui, il faut inventer des choses... Évidemment, on
pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération euro
péennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont cen
sées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais
on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les
conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les
obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part
dans le mouvement social qui est chargé de les lever - et
notamment dans les syndicats...
Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler
en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment
c’est le kairosy le moment opportun. Quand nous tenions ce
discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être
entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme
Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux,
les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés.
Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a
été accompli. Il y a eu Seatde et toute une série des manifesta
tions. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale -
que nous avions prévues abstraitement - commencent à se voir.
Et les gens, maintenant, comprennent... Même les journalistes
les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne
fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catas-
1. Lire Europe Inc Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des
affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000.
Interventions, 1995-2001 - 4 6 7
trophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement
mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce
nest pas trop tôt. Mais ce nest pas non plus trop tard. Parce
que ce n est qu un début, parce que les catastrophes ne font que
commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements
sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux
de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages
sociaux de tous ordres...
Rendre efficaces les mouvement sociaux
Un mouvement social européen na, selon moi, de chance
d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats,
mouvement social et chercheurs - à condition, évidemment,
de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux
syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syn
dicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde
concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les
mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que
les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou
refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des
méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une
fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des
méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements
sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité sym
bolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel
de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est
aussi un engagement corporel. Il faut prendre des risques. Il ne
s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font tra
ditionnellement les syndicalistes le Ier mai. Il faut faire des
actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la
fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi :
attention, pas de « syndicalophobie » ; il y a une logique des
appareils syndicaux qu’il faut comprendre. Pourquoi est-ce que
je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de
vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-
je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de
la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à
condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il
voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contri
4 6 8 - Les chercheurs & le mouvement social
buent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement
de résistance à la politique néolibérale est globalement très
faible et il est affaibli par ses divisions : cest un moteur qui
dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous
forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait
aller beaucoup plus vite et plus loin si...
Les obstacles à la création d’un mouvement social européen
unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques,
qui sont très importants, par exemple dans la communication
entre les syndicats ou les des mouvements sociaux - les
patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndi
calistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’interna
tionalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est
rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes,
aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des
structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-
dedans ? Celui de travailler à une invention collective des struc
tures collectives d'invention qui feront naître un nouveau mou
vement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nou
veaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.
Interventions, 1995-2001 - 4 6 9
In s t i t u e r e f f i c a c e m e n t
l ’a t t i t u d e c r i t i q u e
Les aristocrates de l’intelligence trouvent quil est des
vérités qu il n est pas bon de dire au peuple. Moi, so
cialiste révolutionnaire, ennemi juré de toutes les
aristocraties et de toutes les tutelles, je pense au
contraire quil faut tout dire au peuple. Il n y a pas
d’autre moyen de lui rendre sa pleine liberté.
M ik h a ïl B a k o u n in e
à l a p h ilo s o p h ie d e s lu m iè r e s , disait à
L
a fid é lité
peu près Foucault, nest pas la fidélité à une doctrine
mais la fidélité à une attitude, l’attitude critique. Est-il
possible de perpétuer l’attitude critique et de l’instituer ef
ficacement, c’est-à-dire collectivement, dans le monde in
tellectuel et dans le monde social ? Est-il encore possible
de l’instituer de manière assez efficace pour susciter la fu
reur de l'establishment politique comme nous l’avons lait
en 1981, lorsque nous avons lancé un appel contre le coup
d’État en Pologne ? [lire p. 174]Je n’ai pas oublié les insultes
que cet appel nous avait values. « Intellectuels germano-
pratins », disait l’un, devenu depuis ministre de la Culture,
puis de l’Éducation ; « irresponsables », disait un autre,
devenu depuis Premier ministre.
Les intellectuels n’inquiètent plus guère aujourd’hui.
Les journalistes, qui les ont cantonnés dans les « libres
opinions » de leurs pages « Rebonds » et « Horizons », ont
pris leur place dans le rôle de maîtres à penser. Comme
d’autres débattent sur le quinquennat, ils dissertent à qui
mieux mieux sur les propos racistes d’un écrivain mineur.
Pierre Nora annonce pour la énième fois « la fin des intel
lectuels ». (C’est sous sa bannière que Ferry et Renaut
avaient proclamé la fin de « la pensée 68 » ou qu’un cer
tain Dosse avait décrété la mort du « structuralisme ».)
La première version de ce texte fut donnée en conférence
le 21 juin 2000 à Beaubourg dans le cadre d'une journée
consacré à Michel Foucault sous le titre « La philosophie,
la science, l'engagement », parue in L'infréquentable Michel
Foucault Renouveaux de la pensée critique,
Didier Éribon (dir.), EPEL, Paris, 2001, p. 189-194.
Mais on se prend à penser que, après tout, cet arbitre des
élégances parisiennes qui joue à l’intellectuel pour dire la
« mort des intellectuels » a peut-être raison, quand on voit
Le Débat publier une contribution au « débat » signée
conjointement par celui que les journaux appellent le
« second du MEDEF » et par François Ewald, qui dit avoir
été l’assistant de Michel Foucault, et qui a mis son nom
sur les œuvres inédites de Foucault parues dans la collec
tion dirigée par Pierre Nora chez Gallimard. Le même
François Ewald qui, selon les journaux, a amené à la table
du patronat modernisé une brochette d’intellectuels
médiatico-politiques. Cet article écrit en collaboration (et
dont une version moins euphémisée avait d’abord paru
dans Commentaire) est un éloge de la « société du risque »,
qui nest qu’une version intellectuellement dégradée et
vulgarisée de la pensée, déjà bien vulgaire, des maîtres à
penser de Blair et de Schrôder, Anthony Giddens et Ulrich
Beck ; rien à envier non plus, pour remonter plus loin
dans le temps, aux condamnations heideggeriennes de la
Sozialfursorge, de la « sécurité sociale » (déjà !), responsable
du « souci », Sorge, et du rapport « inauthentique » à l’ave
nir de Dos Man> le travailleur, abruti ou abêti par l’excès
de sécurité de la société des congés payés. Cette trajectoi
re, comme celles qui ont conduit tant d’intellectuels de
l’extrême gauche à la droite, voire à l’extrême droite, sont
un des symptômes les plus effrayants de l’évolution du
monde intellectuel. (Un des phénomènes sociaux devant
lesquels il est particulièrement difficile de respecter le pré
cepte spinoziste : « Ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas
détester, mais comprendre. ») Nous portons le deuil de
l’intellectuel critique.
Nous avons fini par nous habituer à ces renversements
renversants (ou, pour le dire en grec, ces catastrophes), au
point que nous ne voyons même plus tout ce qu’ils disent
sur un monde intellectuel qui a, à proprement parler,
perdu le Nord, en perdant son autonomie à l’égard de
l’économie, de la politique et, bien sûr, du journalisme, lui-
même sourdement asservi à tout cela et contribuant à l’as
servissement à tout cela. Nous sommes dans une situation
Éléments d'une socioanalyse - 471
catastrophique, dans laquelle nous avons besoin plus que
jamais, de redonner de la force à la critique intellectuelle.
Foucault a beaucoup travaillé à définir la place et le rôle
de rintellectuel critique et spécifique, le rôle et la place
qu il devait tenir par rapport au mouvement social, dans le
mouvement social. « Les concepts, disait-il, viennent des
luttes et doivent retourner aux luttes. » Comment faut-il
entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de
concilier la recherche théorique et Faction politique ? Y a-
t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes
(à l’égard des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les
pouvoirs) ? Foucault a incarné une tentative exemplaire
pour tenir ensemble l’autonomie du chercheur et l’engage
ment dans l’action politique. L’autonomie d’abord : il a
travaillé jusqu’au bout pour satisfaire aux exigences de la
recherche historique la plus avancée. Grand travailleur et
homme de bibliothèque, il a combattu, toute sa vie, pour
élargir la définition, c’est-à-dire la mission et la tâche de la
philosophie. Ce qui supposait beaucoup de travail, pour
cumuler les exigences de deux traditions, celles de l’histoire
et celles de la philosophie, au lieu de se servir des unes pour
échapper aux autres et réciproquement (comme cela se fait
souvent aujourd’hui, et parfois même en son nom). Et sur
tout, Foucault ne s’est jamais mis au service d’aucune poli
tique, ni de droite ni de gauche.
L’engagement : il n’a jamais été pour autant un savant
pur, exhibant son indifférence à la politique, dans ce que
j’appelle 1 e’ scapism de la Wertfreiheit, la fuite dans la neu
tralité. Il a toujours refusé la fausse neutralité hypocrite et
en particulier la philosophie politique dépolitisée (qui
mène tout droit à la table du MEDEF) et la manière dépo
litisée, policée, science-politisée de parler de la politique,
qui s’enseigne à Sciences-Po et qui a pour effet de faire
apparaître comme « politique », biaisée politiquement, la
science qui critique les présupposés politiques de la
« science » politique dans le choix même de ses méthodes
et de ses objets, autant que dans ses implications poli
tiques. Pour ne pas avoir l’air de parler en l’air, je voudrais
citer un exemple, qui condense toute l’évolution du
monde intellectuel et où se manifeste de manière éclatante
4 7 2 - Éléments d'une socioanalyse
cette tendance à la « science-politisation «-dépolitisation
qui est aussi incarnée par Le Débat, cette intersection (vide)
de Sciences-Po et de l’École des hautes études {Le Débat
qui avait été créé par Furet à l’intention de son ami Nora,
avec l’aide de l’École des hautes études, incarne assez bien
les ambitions hégémoniques que cet historien très poli
tique, et même politicien, a tenté d’exercer sur le champ
intellectuel en se dotant d’un ensemble d’instruments de
pouvoir, l’École des hautes études, Le Débat, la Fondation
Saint-Simon et différentes « participations » à des organes
de presse très divers, Le Nouvel Observateur évidemment,
mais aussi Le Monde et même Libération). L’exemple est
celui de France Culture, un des rares lieux médiatiques qui
avait échappé à l’emprise et à l’empire des intellectuels
médiatiques et qui est devenu le lieu public de cette poli
tique dépolitisée : on ne compte plus les émissions qui,
notamment le samedi et le dimanche, sont consacrées à des
discours pompeux sur le monde politique et qui, en dépit
de leur prétention à la hauteur de l’analyse, ressassent inlas
sablement le discours dépolitisé de dépolitisation qui est la
forme actuelle de la pensée conservatrice.
La combinaison de l’autonomie et de l’engagement
théorico-politique, qui définit en propre l’intellectuel (à la
fois par rapport aux hommes politiques à capital intellec
tuel, aux intellectuels journalistes, dont toute la vie se passe
dans l’univers de l’hétéronomie, et aux journalistes eux-
mêmes), à des coûts sociaux. L’« engagement » est d’abord
un manquement à la bienséance : intervenir dans l’espace
public, c’est s’exposer à décevoir ou, pire, à choquer, dans
son propre univers, ceux qui, choisissant la facilité ver
tueuse de la retraite dans leur tour d’ivoire, voient dans le
commitment un manquement à la fameuse « neutralité
axiologique », identifiée à tort à l’objectivité scientifique,
et, dans le monde politique, tous ceux qui voient dans son
intervention une menace pour leur monopole et, plus
généralement, tous ceux que son intervention désintéres
sée menace dans leurs intérêts.
Intervenir dans le monde politique, c est aussi déroger ;
faire de la politique, c’est s’exposer à perdre de l’autorité en
transgressant la loi du milieu qui impose la coupure entre
Éléments d'une socioanalyse - 4 73
la « culture » et la politique, le social, le réel. Mettre en jeu
son autorité intellectuelle, transgresser la frontière du sacré
académique, qui interdit d’aller sur le terrain de la poli
tique, c’est se mettre dans la position d’extrême vulnérabi
lité. Celui qui s’engage dans la politique devient immédia
tement relatif, relativisable : n’importe qui peut l’attaquer
en tant que savant en utilisant des armes politiques. C’est
là une tentation permanente pour tous les Jdanovs de
gauche ou de droite : aujourd’hui, les anciens staliniens ou
maoïstes sont ceux qui pratiquent le plus volontiers le jda
novisme, notamment contre ceux qui les ont combattus
lorsqu’ils étaient staliniens ou maoïstes.
Comment être fidèle à la tradition que Foucault prolon
geait, de Voltaire en Zola, et de Gide en Sartre ? Foucault
a essayé de trouver une nouvelle façon de militer qui per
mette aux chercheurs de ne pas laisser au vestiaire leur
compétence et leurs valeurs spécifiques à la manière du
compagnon de route ou du signataire de pétitions et de
listes de soutien. Il s’agit de dépasser l’opposition, très forte
dans les pays anglo-saxons, entre scholarship et committ-
menty et de restaurer dans toute sa force la tradition fran
çaise de l’intellectuel, c’est-à-dire celui qui intervient dans
le monde politique mais sans devenir un homme poli
tique, avec la compétence et l’autorité associée à l’apparte
nance au monde scientifique ou littéraire, et aussi au nom
des valeurs inscrites dans l’exercice de sa profession,
comme les valeurs de vérité et de désintéressement.
Et aujourd’hui, que peut-on faire, que faut-il faire pour
prolonger cette tradition ? Le texte que nous avions écrit,
en 1981, à l’occasion de l’affaire polonaise reste tout à fait
d’actualité, dans sa critique violente des « socialistes » et
de toutes leurs compromissions passées. Cependant,
beaucoup de choses ont changé : paradoxalement, la
CFDT, qui pouvait sembler assez proche, conjoncturelle-
ment, pour qu’il soit possible de faire un bout de chemin
avec elle (malgré son entourage d’intellectuels d’appareil),
est devenue très éloignée, à travers notamment tous ses
prolongements dans le champ intellectuel. Il faut donc
redéfinir les stratégies et, devant l’adversaire très redou
table que sont les think tanks néolibéraux, il faut rassem
4 7 4 - Éléments d'une socioanalyse
bler des « intellectuels spécifiques » au sens de Foucault,
dans un « intellectuel collectif », interdisciplinaire et
international, associé au mouvement social le plus cri
tique des compromissions politiques. Aux syndicats et à
tous les groupes en lutte, il faut ajouter les artistes, qui
sont capables de donner forme visible et sensible aux
conséquences prévisibles mais non encore visibles de la
politique néolibérale. Cet intellectuel collectif doit se
donner pour tâche de produire et de diffuser des instru
ments de défense contre la domination symbolique qui
s’arme le plus souvent aujourd’hui de l’autorité de la
science. Il doit, pour cela, inventer une manière d’orga
niser le travail collectif de production d’utopies réalistes
et d’invention de nouvelles formes d’action symbolique.
Je ne voudrais pas finir sans dire un mot sur l’horreur du
moralisme, que je partageais avec Foucault. Ce serait une
manière de revenir au point de départ et de comprendre ce
quil y a de constant, d’invariant, dans les trajectoires
« catastrophiques », que j’ai évoquées en commençant.
Hegel, dans les Leçons sur la philosophie du droit, évoque le
moralisme de la moralité pure, qui engendre d’une part le
terrorisme jacobin, le radicalisme vertuiste de la conscience
éthique, et d’autre part le jésuitisme et l’hypocrisie oppor
tuniste. Combien de vies, de radicalismes de jeunesse
s’achevant dans les opportunismes d’âge mur, peut-on sub-
sumer sous cette analyse conceptuelle ?
Éléments d'une socioanalyse - 4 7 5
Index
Abdenour, A. Y. 430 Argentine 281, 440 Bernard, C. 212
Accords de Marrakech Armand, L. 131,133,135 Bemot, L. 68
45i Aron, R. 10,13,17, 46, Berque, J. 38
Actes de la recherche en 51-52, 62,161 Bertelsmann 419
sciences sociales 117-8 Artaud, A. 181 Besançon, A. m
Action française 119 Astier, M. 68 Bettelheim, B. 282
Afghanistan 153 Athènes 427,439,465 Bianco, L. 68
AGCS (Accord général Attali, J. 62 Blair, T. 358, 363, 437,
sur le commerce des ser
vices) 451-4 ARESER (Association 449. 47i
de réflexion sur les ensei Blanchet, R. 217
Algérie 7,17-45,175, 255, gnements supérieurs et la
260, 292-5,307-25. 347-8, recherche) 293-4, 373
Blanchot, M. 181
399-400, 425-6, 429-32 Bloch, E. 350, 352,355
Bachelard, G. (bachelar-
Alexandre le Grand, 124 dien) 97,112-3,180 Bollack, J. & M. 68
Alleg, H. 12 Balladur, É. 294, 297, Boltanski, J. E. 68
Allègre, C. 294,330, 367- 383, 403, 405 Boltanski, L. 51, 68
7i Banque mondiale 425-44 Bonamour, M. 68
Allemagne 45, 233, 254, Baqué, P. 217 Bonvin, F. 51
261, 263, 269, 270-77,
284, 287, 308,335-7, 340, Bara, K. R. 430 Bosnie-Herzegovine 279,
362, 374, 379, 419-20, Barbut, M. 68 434
444 Barreau 317-8 Bosserdet, 68
Allemagne de l’Est Barrés, M. 143 Boudon, R* ni
(RDA) 273-4 Bourgois, P. 251
Barthes, R-178,193
Allen, W. 423 Bousquet 38
Bataille, G. 181
Alloulla, A. 294, 307-9 Bouveresse, J. 217, 378
Baudelaire, C. 212
Althusser, L. (althussé- Brasillach, G. 143
Bayrou, F. 293,301,368-
rien) 45,113,160
70 Brejnev, L. 267
Amérique (États-Unis d*)
Beauvoir, S. (de) 47,191 Brésil 281
37. 73. 75. 82. 97»I3i.
I36, I38-9, I47, 211, 213, Beck, U. 263-4, 349. 471 Brisson, P. 13
251, 273, 277, 28l, 338, Becker, S. & G. 366 Brubaker, R. 280
340, 351. 358. 365. 369. Beckett, S. 423 Bruyère, J.-C. 68
418,423,426, 443-4, 437,
445. 449. 447. 451. 457. Bedos, G. 212 Burke, E. 275
462-3 Beethoven, L. von 421 Bush, G.W.461
Amérique ladne 312, Belgrade 433-4 Cambodge 155
460,463 Benoît-Guilbot, O. 68 Camus, A. 12,143
AMI (Accord multila Bergé, P. 217 Canal + 384
téral sur les investisse
ments) 364 Berlin (mur de) 234, 254 Canguilhem, G. 45,180
Amnesty International Berlin 292 Carcassonne, C. 68
43i Berlinguer, E. 169 Caries, P. 384, 412,420
Amsterdam 290, 292 Berlusconi, S. 212 Cassirer, E. 180, 275
Arabes 22, 42 Bernanos, G. 143 Castel, R. 51, 68
Interventions, 1961-2001 - 4 7 7
Castoriadis, C. m Condamines, H. 217 Duras, M. 164
Castro, F. 31 Condominas, G. 68 Durkheim, É. (durkhei-
Cavada, J.-M. 392,410-1 Copernic, N. 190 mien) 8, 82, 94, 274-5,
Cavaillès, J. 45 Copernic (Fondation)
375» 446» 466
331 Eco, U. 379
CBS 419
Corradi, J. E. 281-2, 312 École normale
Centlivres, M. & P. 153
supérieure 330
CNRS 82, 372 Coupé, A. 455
EHESS194-5, 473
Ceyrac, 190 Crowther (Rapport) 73
E l Pais 253
CFDT 155,160,166-7, Crozier, M. 132,135
Elias, N. 281
171. 335. 454 CSE (Centre de sociolo
gie européenne) 51-3, 69, Émerit, M. 38
CGT 167,415
Chamboredon, J.-C. 51, 72, 384 ENA 118,143, 205
68 CSEC (Centre de socio Espagne 164, 440,444
logie de l’éducation et de Esprit 17,44, 53, 83,108-
Champagne, P. 51, 384
la culture) 152-3 10,112,115,119,329, 338,
Chanel, C. 150
Cuisenier, J. 68 384
Charle, C. 293-4
Curie, M. 213 États-Unis (voir
Chéreau, P. 164 Amérique)
DaCunha Castelle, D.
Chevalier, J.-C. 217, 265 217 European review ofbooks
Chevènement, J.-P. 116, Daimler-Benz 262 253
210, 212, 348, 363 Europe (Union euro
Dallet (père) 38
Cheysson, C. 159,164 péenne) 218, 221, 223,
Darnton, R. 258, 272
Chicago (École de) 251, 234, 239, 253, 257, 260-3.
268, 350 Darwich, M. 42 266, 268, 276, 289, 291,
Darwin, C. (darwinien) 298, 304» 306 ,313, 318,
Chili (chilien) 164,169,
281 139»190, 372 322»353-5»3&, 363-4.
Davos 460 369, 372-3,418, 426-7,
Chine 155 433»435»438-42, 444»
Chirac, J. 143,187,190, Débat (Le) 338,471 451-4»459»463» 467-9
231, 304, 403, 404 Debré, J.-L. 330,345,347 Europe de l'Est 261, 268,
Chiva, I. 68 Deleuze, G. 181 420
Cinquième (La) 384, 409 Delsaut, Y. 51, 68 Europe 1169
CISIA (Comité interna Dermenghem, É. 38 Ewald, F. 471
tional de soutien aux Derrida, J. 68, 217, 255, Express (L) 12,402
intellectuels algériens) 295
293-5, 312-4, 307, 400 Faguer, J.-P. 68
Desnos, R. 76 Fanon, F. 13, 39
Clark, E 411, 413
Devaquet (Loi) 187, 212 FHAR (Front homo
Cognot 74
Djaout, T. 294, 307 sexuel d’action
Coleman (Rapport) 73 révolutionnaire) 154
Doutté, 38
Collège de philosophie Faulkner, W. 423
m, 206 Dreyfus (Affaire + drey
fusard) 257-8, 291, 316 Fauroux (Rapport) 304
Coluche 159,162,163,
212, 235 Duby, G. 180 Feraoun, M. 38
CNU (Conseil national Dumazedier, J. 68 Ferry, L. 470
des universités) 303 Dumézil, G. 180 Feuerbach, L. 113
Combessie, J.-C. 68 Dumont, N. 68 Figaro (Le) 13,396,415
Conche, M. 68 Durand, G. 410-2 Fillon, F. 370
4 7 8 - Index des noms propres
Finkielkraut, A. 233, 384 Goldmann, L. 68 IEP (Institut d’études
Flaubert, G. 194, 259 Gombrich, E. 420 politiques + Sciences-Po)
FLN (algérien) 13, 321, Gombrowicz, W. 423 84,118-9,141,143, 239,
400 245, 388, 472-3
Gorbatchev, M. 260
FLNKS (Nouvelle- IFOP 82
Gorée 292
Calédonie) 231 INSEE 40
Goy, J. 268
Fonds monétaire inter Isambert, Mme 76
national 290 Gramain, A. 68
Jaruzelski (G31) 159
Ford (Fondation) 51 Grande-Bretagne 308,
Jdanov (jdanovien) m,
351, 443, 448
Foucault, M. 44,154-5, 191, 265, 272,474
160,164,169,171-2,178- Grignon, C. 51, 68 Jésus-Christ 212
81,195, 287,470-5 Gros, F. 186 Jeanson (Réseau) 13, 44
Fourastié, J. 132-3,145 Guattari, F. 154 Jospin, L 186, 294, 301,
Fourier, C. 197
France 3 231
Guizot, F. 259 , , ,
330 348 363 370
Haacke, H. 254, 276 Joutard, P. 217
France Culture 420 Habermas, J. 46, 254, Joxe, P. 399
France Observateur 12 272 Joyce, J. 423
Frankfurter AUgemeine Haby (Réforme), 208 Julia, D. 68
Zeitung 253
Halimi, S. 332, 383, 406 Julliard, J. 336
Freud, S. 77,114,190
Harlem 251 Jullien, M. 69
Friedman, M. 82, 268
Harmel, C. 133 Juppé, A- (« Plan... »)
Front de libération des
jeunes 154 Harvard Kennedy School 3*9»335. 384.415
of Government 444 Juquin, P. 74
Furet, F. 329,473
Havel, V. 267 Jurgal, I. K. 429
Gallimard (Éd.) 471
Hegel 5, m, 113,116,136, Jurt, J. 322, 324
Gardas, J.-C. 68
350, 475 Kabariti, A. K. 429
Gare de Lyon 330, 335,
Heidegger (heideggérien)
337 173-4, 206, 270-1, 275,
Kabylie (Kabyles) 17, 27,
37-8, 41, 212, 322, 462
Garnett, D. 192 350, 374. 471 Kaboul 153
Garreton, M. A. 281 Hein, C. 268
Kafka 42, 205, 241, 423
Gaumont 419 Herder (herdérien) 275
Kanapa, J. 166
Gautier, T. 259 Herzlich, C. 68
Kaplan, S. L. 365
Gavras, C. 164 Hobbes 110-2, 251
Gennes, P.-G. (de) 404 Karady, V. 68
Hoffmann, S. 132
George, S. 463 Kelkal, K. 348
Hongrie 164
Giddens, A. 449, 471 Keynes (keynésien) 134,
GIP (Groupe d’informa
Hrabal, B. 273, 282 445
Hue, R. 363 Khellili, M. 430
tion sur les prisons) 154
Hugo, V. 236,259 Kiarostami, A. 423
Girard, A. 73
Humanité (L1) 166 Kieslowsky, K. 423
Giscard d’Estaing, V.
132-4 Illitch, I. 76,109 Kis, D. 260
Glissant, É. 255 Indice (L) 153 Kosovo 433-5
Globe 387 Infini (L) 384 Kouchner, B. 164
Glucksman, A. 155 Inrockuptibles (Les) 331 Krajina croate 434
Interventions, 1961-2001 - 4 7 9
Kraus, K. 374-81 Louis-Le-Grand (Lycée) MEDEF 471
Kurdes 42 224
Mendès France, R 86,
Kurosawa, A. 423 Lui 387 237
Labes, D. 294 Lustiger, J.-M. 190 Merleau-Ponty, M. 174
Lagneau, G. 51 Lux, G. 150 Messager européen (Le)
Lyotard, J.-F. 154 384
Lallot, J. 68
Maastricht (Traité de) Messier, J.-M. 418
Lamartine 259
Lang, J. 160, 300, 370,
335-7 Michel-Ange 424
Machiavel 251 Michelet 259
413
Langevin, P. 74, no Maillet, A. 68 MiddlehofF, T. 419
Lanson, G. 195 Maldidier, 68 Milner, J.-C. 209
Malinvaud, E. 217 Milosevic, S. 433-4
Lanzmann, C. 384
Mallarmé (mallarméen) Mine, A. 329, 403
Lautman, J. 68
127, 401 Minuit (Éd. de) 12, 51-2
Lavisse, E. 213
Mallet, J. 68 Miquel, A. 68
Le GoflF, J. 68
Mallet-Joris, F. 177 Mitterrand, F. (mitter-
Le More, H. 68 randisme) 116,185-6,198,
Malraux, A. 143
Le Pen, J.-M. 241, 336, 212, 363
Mammeri, M. 38
364 Molière 176
Manet, É. 212
Le Roy-Ladurie, E. 68, Monde (Le) 12,195, 253,
Mao (« Pensée... »,
329
maoïste) 153, 339, 474 385. 473
Leca, J. 295 Monde diplomatique (Le)
Marçais, P. (Famille) 37-8
Lefort, C. ni 383
Marchais, G. 104,115-6, Mongin, O. 384
Leibniz 116,146
143»190
Leiris, M. 19 Montagne 38
Marcuse, H. 143
Lemaire, M. 51, 68 Montand, Y. 164,166,
Marin, L. 68 168
Lenine (léninisme) 92,
Maroc (Marocains) 26, Montherlant, H. (de) 143
143,168,198
318
Lévi-Strauss, C. 44, 265, Montesquieu 84, 281,
Marx (marxisme) 74-5, 467
405
83, 94,109-12,116,118,
Morrisson, T. 255
Lévy, B.-H. 155, 265,384 129,139,143,155,175,
179,191,196, 212, 240, Moscou 164, 268-9
Lewandowski, O. 68
242, 268, 272, 322, 338, Moulin, R. 68
Liber. Revue internatio
nale des livres 233, 253, 350, 352»39i» 427 Mounier, E. 143
276, 284, 365 Matheron, A. 68 MLF 131,154
Libération 44,154, 402, Mathey, F. 217 Muel-Dieyfus, F. 151
473 Maunier, 38 Nader, R. 463
Lindon, J. 12 Mauriac, C. 164 Nehru 31
Lisbonne 290 Maurienne 12 Nerval, G. (de) 259
Living (Rapport) 73 Maurras, C. 143 New York 423
Lodge, D. 379 Mauss, M. 446 Nicolaï, A. 68
London School of McCarthy (maccarthys Nietzsche, F. 181
Economies 444, 448 me) 272 Nora, P. 113, 329, 470-i,
Lorenz, K. 134 McHenry, D. 429 473
4 8 0 - Index des noms propres
Nora, S. 329 Pietri, C. 68 Roussel, R. 181
Nouschi, A. 38 Pihan, P. 177 RPR 403
OAS38 Pividal, R* 68 Rushdie, S. 255
Observateur Nouvel (Le) Pinter, H. 365 Russie (voir URSS
m, 155,189, 336, 387, Platon (platonisme) 84, Union soviétique)
392, 402, 473
265, 3I3»417»4*2 Rwanda 255, 291-2
OCDE (Organisation de Plenel, E. 406 Sade 181
coopération et de déve
Plowden (Rapport) 73 Saint-Bernard (Église)
loppement écono
miques) 444 Point (Le) 402
345-6
Saint-Exupéry 143
Olivera, M. (de) 423 Poitrey, E 68
Saint-Martin, M. (de) 51,
OSCE (Organisation Pol Pot 155
pour la sécurité et la
68
Pologne (polonais) 155, Saint-Simon 259
coopération en Europe) 159-60,164-71, 423
434 Polytechnique 60,118-9,
Saint-Simon (Fondation)
Ordre nouveau 119 329» 33i» 338, 444»473
205
OMC 451-4, 461-2,465 Salin, A. & M. H. 68
Poniatowski, M. 131-5
ONU 429-30, 432, 434 Sarajevo 255
Pontalis, J.-B. 68
ONDH (Observatoire Sartre, J.-P. 10,12-3, 39,
Popper, K. 272 44-7,115,143,155,166,
national des droits de
l’homme) 430, 432 Pouillon, 47 177,191,194, 203, 268,
Prevot, J.-Y. 68 287» 474
OTAN 433-5
Prost, Ant. 53, 76,109, Saussure, F. (de) 195
Ouary, M. 38
iii Sautet, C. 164
Ouvéa (grotte d’) 231,
237 Québec 425, 461, 463 Sayad, A. n, 17
Ozouf, J. & M. 68 Quotidien de Paris 392, Schnapper, D. 51
396 Schneidermann, D. 384,
Palestine 42
Rabant, C. & C. 68 409-10, 412
Pareto, W 38, 84
Rainbow Warrior 211 Schopenhauer 350
Parménide 20,123
Ray, Satyajit 423 Schrôder, G. 363, 471
PC 53, 74-7,92,109,114,
RDA (voir Allemagne de Sciences-Po (voir IEP)
160,164,168-9, 211-2, 235
l’Est) Seine-Saint-Denis 363
PS 116,160, 264, 305
Reagan, R. 351, 437 Semprun, J. 164
Pascal 110-2,176
Redeker, R. 384 Signoret, S. 164
Pasqua, C. 317, 330, 336,
344. 347»399 Règle dujeu (La) 384 Simon, M. 91, 93, 95
Passeron, J.-C. 51-2, 68 Regnier, H. 68 Singer, J. 68
Pasteur, 212 Rcnaut, 470 SNCF 329, 335
Pathé 419 Ricœur, P. 46, 68, 330 Snyders, 76
Péguy, C. 143 Rivière, M.-C. 7 Soares, M. 429
Perrot, J.-C. & M. 68 Rivière, T. 38 Socrate 20,123, 417
Pétain, P. (pétainiste) 141, Rocard, M. 116,186, 231, SOFRES 138
316 257 Solidarnosc 159,171
Peters, T. 368 Roche, D. 68 Soljénitsyne, A. 155
Peyrefitte, A. 415 Roncayolo, M. 68 Sollers, P. 383-4
Picard, R. 193,195 Rosanvallon, E 329 Sombart, W., 39
Interventions, 1961-2001 - 4 8 1
Sontag, S. 255 Uruguay 481 Zola, É. 168, 203, 258,
Sorbonne 17,192,194-5, Usinor 388 260, 324, 474
311, 372 Vaux-en-Velin 251, 348
Sorman, G. 411 Veil, S. 429
Spengler (spenglérien) Vendée 274
168
Verdès-Leroux, J. 110,
Spiegel (Der) 274 384
Spinoza 325 Verret, M. 68
Staline (stalinien...) 103, Viacom 419
i i o - i , 113-4,141,166,191,
262, 267-8, 474 Viarre, S. 68
Stoetzel, J. 82 Vidal-Naquet, R 12
Strasbourg 210, 254, 289, Vienne (Aut.) 427, 437
292, 358 Vilar, P. 75
Süskind, P. 246 Vill, E. 68
Tapie, B. 212, 405 Villeneuve, C. 396
Tchécoslovaquie 155, 423 Villetaneuse 216, 227
Teilhard de Chardin 143 Villeurbanne 227
Témoignage chrétien 12 Vincent, J.-M. 68
Temps modernes (Les) 13, Virolle, M. 295
17, 44, 80-1, 384 Voynet, D. 368
Thatcher, M. 260, 267-8, Washington consensus
351. 437 447
Tietmeyer Wachtel, N. 68
(« Pensée... ») 339, 358
Wacquant, L. 251
Tïllion, G. 38
Wako, A. 429
Times Litterary
Supplément 45, 253 Wall Street 358
Tito (M31) 31 Wallach, L. 463
Tobin (Taxe) 358,364 Wallon, H. 74,110
Tocqueville 84 Waterman, R. 368
Touraine, A. 76, 335 Weber, M. 39, 95,145,
163,177, 281, 324
Transadantic Institute
467 Weil, S. 143
Tristani 68 Weiss Fagen, P. 281
Tunis (Tunisiens) 26, 318 Wieviorka, M. 335
UGC 419 Wittgenstein, L. 193
UNEDIC 358 Woronoff68
UNESCO 451-4 X Crise 119
UNICE467 Yacine, T. 37
URSS (Union soviétique Yacono 38
+ Russie) 135,159,164, Yougoslavie 251, 279, 323,
254, 444 433
Uriage (École des cadres Zagreb 434
d’) 119 Zeroual, L. 295
4 8 2 - Index des noms propres
Table des matières
TEXTES & CONTEXTES ü ’uN MODE
SPÉCIFIQUE D’ENGAGEMENT POLITIQUE p
1958-1962 : engagements politiques
en temps de guerre de libération 14
I9 6 1 -I9 6 3 17
GUERRE COLONIALE &
CONSCIENCE RÉVOLUTIONNAIRE Ip
Révolution dans la révolution 2)
De la guerre révolutionnaire à la révolution 2Ç
Retour sur l’expérience algérienne 57
Sartrémoi. Émoi. Et moi, et moi et moi.
À propos de « l'intellectuel total » 44
1 9 6 4 -1 9 7 0 49
ÉDUCATION & DOMINATION $1
L’idéologie jacobine $$
« Mai 68 a pour moi deux visages... » 62
Appel à l’organisation d’états généraux
de l’enseignement & de la recherche
Quelques indications pour une politique
de démocratisation 69
Retour sur la réception des Héritiers
&cde La Reproduction 75
1 9 7 1 -1 9 8 0 79
CONTRE LA SCIENCE
[DE LA DÉPOSSESSION] POLITIQUE Si
Les doxosophes 84
Interventions, 1961-2001 - 4 8 3
L’opinion publique 87
Les intellectuels dans les luttes sociales 91
Donner la parole aux gens sans parole 99
La revue Esprit & la sociologie de Pierre Bourdieu J 08
Heureux les pauvres en Esprit 109
IDÉOLOGIE DOM INANTE & AUTONOM IE SCIENTIFIQUE
NAISSANCE DES ACTES DE LA RECHERCHE
EN SCIENCES SOCIALES IIJ
Déclaration d’intention du n° I, janvier 1975
Actes de la recherche en sciences sociales 120
Méthode scienfitique & hiérarchie sociale des objets 125
Déclaration d’intention du n° 516, novembre 1975
Actes de la recherche en sciences sociales 129
La production de l’idéologie dominante IjO
Déclaration d’intention du n° 5, octobre 1976
Actes de la recherche en sciences sociales i$o
« Et si on parlait de l’Afghanistan ?... » JJj
1970-1980 : engagements politiques
& retournements idéologiques i$4
1981-1986
PROFANES & PROFESSIONNELS DE LA POLITIQUE I$ 9
Annonce de la candidature de Coluche
aux élections présidentielles de 1981 162
La politique leur appartient 163
Les rendez-vous manqués : après 1936 et 1956f 1981 ? 164
Retrouver la tradition libertaire de la gauche 16 $
Les intellectuels & les pouvoirs I JI
Dévoiler les ressorts du pouvoir IJ 3
Tout racisme est un essentialisme X77
Sur Michel Foucault. L'engagement
dun « intellectuel spécifique » 178
4 8 4 - Table des matières
-
19 8 4 19 9 °
ÉDUCATION & POLITIQUE DE L’ÉDUCATION.
d ’un rapport d ’é ta t à l ’a u tre 185
Université : les rois sont nus 189
Propositions pour l’enseignement de l’avenir... 199
Vingt ans avant le rapport du Collège de france 202
Le rapport du Collège de France :
Pierre Bourdieu s’explique 20$
Le refus d’être de la chair à patrons 209
Principes pour une réflexion
sur les contenus d’enseignement 2 17
Lettre aux lycéens des Mureaux 227
1 9 8 8 -1 9 9 5
DÉSENCHANTEMENT DU POLITIQUE
& REAPOLITIK DE LA RAISON 231
La vertu civile 2 jj
Fonder la critique sur une connaissance du monde social 239
Notre État de misère 245
POUR DES LUTTES À L’ÉCHELLE EUROPÉENNE.
RÉINVENTER UN INTELLECTUEL COLLECTIF 2&
Pour une Internationale des intellectuels 2$J
L’histoire se lève à l’Est. Pour une politique de la vérité 267
Le langage politique des révolutions conservatrices 270
Les murs mentaux 271
Les responsabilités intellectuelles. Les mots
de la guerre en Yougoslavie 279
Comment sortir du cercle de la peur ? 28 1
Déclaration d'intention du n° 25,1995 de la revue Liber 284
Au service des différentes
formes historiques de l’universel 28$
Un parlement des écrivains pour quoi faire ? 289
Interventions, 1961-2001 - 4 8 5
VERS UN INTELLECTUEL COLLECTIF.
L’ARESER & LE CISIA 2Ç $
Un exemple de « démagogie rationnelle » en éducation 297
Université : la réforme du trompe-l’œil 301
Un problème peut en cacher un autre.
Sur l’affaire du foulard « islamique » 30$
Arrêtons la main des assassins 30j
Pour un parti de la paix civile ' 311
Non-assistance à personne en danger 3 1$
M. Pasqua, son conseiller & les étrangers 317
Non à la ghettoïsation de l’Algérie 319
Dévoiler & divulguer le refoulé 321
1995-2001
EN SOUTIEN AUX LUTTES SOCIALES.
DE DÉCEMBRE % k RAISONS D AGIR 329
Retour sur les grèves de décembre 1995 33$
Appel pour des états généraux du mouvement social 341
En soutien à la Marche de la visibilité homosexuelle 343
Combattre la xénophobie d’État 34$
Nous en avons assez du racisme d’État 347
Le néolibéralisme comme révolution conservatrice 349
Les actions des chômeurs flambent 357
Pour une gauche de gauche 361
Nous sommes dans une époque de restauration 36$
Un ministre ne fait pas le printemps 367
Actualité de Karl Kraus. Un manuel de combattant
contre la domination symbolique 374
LES MÉDIAS AU SERVICE
DE LA RÉVOLUTION CONSERVATRICE 383
Libé 20 ans après 387
4 8 6 - Table des matières
Questions de mots
Une vision plus modeste du rôle des journalistes 39 1
Du fait divers à l’affaire d’État
Sur les effets non voulus du droit à l’information 394
La misère des médias jpp
Questions sur un quiproquo 406
La télévision peut-elle critiquer la télévision ?
Analyse d’un passage à l’antenne 409
Questions aux vrais maîtres du monde 4 IJ
EN RÉSISTANCE
À LA CONTRE-RÉVOLUTION LIBÉRALE 42$
Lettre ouverte aux membres
de la mission de l’ONU en Algérie 429
Appel européen pour une paix juste
& durable dans les Balkans 433
Pour une Autriche à Pavant-garde de l’Europe 437
Manifeste pour des états généraux
du mouvement social européen 441
La nouvelle vulgate planétaire 443
Lettre ouvertue au directeur général
de l’U N ESC O sur les menace que fait peser l’AG CS 4 51
L’Europe sociale piétine 455
Une vraie mobilisation des forces organisées 45J
Pour une organisation permanente
de résistance au nouvel ordre mondial 461
Les chercheurs & le mouvement social 46$
Instituer efficacement l’attitude critique 4JO
Interventions, 1961-2001 - 4 8 7
Éditions Agone, BP 2326
F-13213 Marseille cedex 02
Comeau &Nadeau Éditeurs
c.p. 129y succ. de Lorimier
Montréal, Québec H2H1V0
Achevé d'imprimer enfévrier 2002
sur lespresses du groupe
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Parc d'activités de la plaine deJouques
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