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Montaigne Tania de Noire

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« Nous ne serons pas égaux tant que nous ne nous serons pas enlevé la peau l’un

à l’autre. »

HEINER MÜLLER,
La Mission.
Prenez une profonde inspiration, soufflez, et suivez ma voix, rien que ma voix, désormais,
vous êtes noir, un noir de l’Alabama dans les années 1950. Quittez le lieu qui est le vôtre,
passez les ruisseaux, les fleuves, l’océan, sentez la brise. Survolez New York, la statue de la
Liberté, l’Empire State Building, longez la côte, cap au sud. L’air se réchauffe. Virginie,
Caroline du Nord, Caroline du Sud, ça y est, vous êtes entré dans la « Cotton Belt », la Ceinture
de coton. Dans cette région, depuis le XVIIIe siècle, on produit du coton, beaucoup de coton, et qui
dit coton, dit esclaves. Toute une industrie qui repose sur une main-d’œuvre qu’on ne paie pas,
une telle chose n’aurait jamais lieu aujourd’hui, n’est-ce pas ? Mais avançons. Vous apercevez
désormais la Géorgie, l’État qui vit naître Martin Luther King, et vous fredonnez peut-être
« Georgia on my Mind ». Si c’est le cas, vous entendez sûrement en écho la voix de Ray
Charles. Étrange paradoxe pour celui qui fut banni à vie de cet État pour avoir refusé de chanter
dans une salle interdite au public noir. « Just an old sweet song keeps Georgia on my mind… »
Puis vous bifurquez, vous quittez la côte pour entrer dans les terres, vous roulez vers l’ouest,
tout droit, et alors, vous voici en Alabama, capitale, Montgomery. Ici, comme dans toute la
Cotton Belt, on essaie de retenir l’histoire, de lui tenir la bride bien serrée, malgré la fin de la
guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage, malgré la fin de la Seconde Guerre mondiale
qui a vu des millions de jeunes noirs américains partir en Europe pour combattre et s’y
découvrir une valeur et des droits qu’ils ne se savaient pas pouvoir exiger. Malgré tout ça, Jim
Crow résiste.
Jim Crow ?
Jim Crow n’est pas un homme, c’est une invention, le héros d’une chanson du début du
e
XIX siècle, une chanson d’avant la radio, d’avant le cinéma, quand on allait au théâtre pour se
divertir, quand les spectacles ambulants traversaient les villes. « Jump Jim Crow », une chanson
écrite et popularisée par Thomas Dartmouth Rice, comédien blanc qui eut l’idée lumineuse de
faire d’un noir du Sud le personnage central de son spectacle. Et que faut-il pour jouer Jim
Crow ? D’abord, il faut se noircir le visage, puis tracer autour de sa bouche un grand cercle
rouge, vers le haut si on veut signifier la joie, vers le bas si on veut prêter au personnage une
certaine perplexité. Important le cercle rouge, parce qu’il maintient visuellemment l’idée
qu’entre un noir et un singe, il n’y a pas grande différence. Important le rouge. Et que faut-il
d’autre ? De l’agilité, évidemment, c’est un rôle physique. Daddy Jim Crow est un noir qui
saute, chante et danse car il est joyeux, comme tous les noirs, non ? Il faut aussi savoir manier
l’humour, avoir des talents d’imitation, car Jim Crow est un noir à l’accent traînant, paresseux et
stupide, comme tous les noirs, non ?
Dans mon enfance, il n’y avait plus le visage passé au cirage noir ni la bouche peinte en
rouge, Jim Crow n’existait pas, c’était la France, la France des années 1980, mais un comique,
blanc, qu’on voyait souvent, et que les femmes trouvaient très séduisant d’ailleurs, avait pour
habitude d’imiter un « Africain ». Le personnage n’avait pas de nom, on ne disait pas de quel
pays il était, c’était inutile, c’était simplement « L’Africain ». Bien sûr, je pense que ce comique
n’aurait jamais pensé à imiter un personnage appelé « L’Européen ». D’ailleurs, si on le lui
avait suggéré, il aurait ri en disant : « Ne soyez pas ridicule, l’Europe est un continent, pas un
pays, un Norvégien n’a rien à voir avec un Portugais. » Mais, pour l’Afrique, c’était différent,
ça semblait aller de soi. Il y avait une évidence à penser qu’en ces lieux étaient regroupés des
gens semblables en tout point, puisque noirs, une masse compacte et uniforme qui, d’un bout à
l’autre du continent, parlait la même langue, avait la même histoire, la même géographie, le
même visage. Dans cette Afrique qui sentait bon l’exposition coloniale, vivaient, bien sûr, des
gens à l’accent ridicule et aux narines gigantesques. En me rappelant ces souvenirs des
années 1980, surgissent, accolées, des images des années 1930, aperçues dans les films ou les
livres d’histoire, des souvenirs d’affiches où se déploie en gros plan « Le Juif » avec son nez
crochu. « Le Juif », « L’Africain », leur nez parle contre eux. Le nez comme marqueur de
l’étrangeté, de l’impossible citoyenneté.
À « L’Africain » des années 1980, le comique à la belle allure faisait dire cette phrase dont
je me souviens encore avec effroi : « C’est pas mes lunettes, c’est mes narines ! » Quelle
trouvaille. Les gens riaient de cette blague et ceux qui n’en riaient pas étaient accusés de ne pas
avoir le sens de l’humour, sous-entendant par là que le comique ne faisait qu’exagérer une
évidence et que, s’en offusquer, revenait à ne pas tenir compte du réel. « Bah quoi, si on peut
plus rire. » Je me souviens d’un jour de colonie de vacances, un jour d’après la pluie, où un
garçon, que je tenais pour ami, s’est pris à fixer mon nez, d’abord nonchalamment, puis avec
insistance. Toute l’attention d’un enfant de dix ans portée sur mon nez que je sentais grandir à
mesure que son regard cherchait à vérifier si le comique avait tort ou raison, si mes narines
pouvaient faire office de lunettes. Les minutes passaient, longues, menaçantes, et mon nez de dix
ans s’élargissait jusqu’à envahir mon visage, puis mon corps, puis tout l’espace. J’étais ce nez,
j’étais ce noir, j’étais tous les noirs. Et la honte montait, pas placée au bon endroit, pas
retournée contre cet homme qui prétendait faire de l’humour quand il s’agissait d’enfiler les
clichés racistes comme on enfilerait des perles. Non, c’est la honte de moi qui montait, de ce nez
qui, visiblement, n’allait pas, trop gros, trop large, de cette couleur qui, visiblement, disait le
ridicule et la stupidité, sans qu’on ait besoin d’en fournir la preuve. « C’est pas mes lunettes,
c’est mes narines ! » disait « L’Africain » en balançant ses bras de droite à gauche comme le
grand singe qu’il était resté. Dans mon enfance, très loin de l’Alabama et des années 1950, le
noir ne s’appelait pas Jim Crow, mais il descendait toujours de l’arbre. Et les pluies de bananes
qui s’abattent aujourd’hui encore, partout dans le monde, sur les sportifs ou les femmes et
hommes politiques, noirs ou assimilés, disent à quel point l’imaginaire tourne toujours autour de
cette idée.
Jump Jim Crow !
Dans les États-Unis du XIXe siècle, le cliché du noir-singe fait déjà recette. Avec ce
personnage comique, non seulement Thomas Dartmouth Rice devient riche et célèbre dans tout
le pays, mais en plus, il fait des émules, créant un genre à part entière. À sa suite, on monte des
troupes d’acteurs blancs jouant au noir, en étant sûr d’afficher complet. Et même les acteurs
noirs s’y mettent, s’autoparodiant dans des spectacles où ils se montrent tels qu’on les imagine,
joyeux, stupides et paresseux.
Jump Jim Crow.
Quand les noms sont bien trouvés, souvent, ils deviennent adjectifs. En une fraction de
seconde, Jim Crow passe de la fiction à la réalité, de l’art à la politique, devenant un terme
générique qui, à partir de la fin des années 1870, désigne toutes les lois qui visent à maintenir
les noirs, récemment affranchis, dans leur statut de citoyens de seconde zone. Les lois Jim Crow
définissent avec minutie et précision les termes de la ségrégation raciale. Elles vont prendre
leur essor à partir de 1896, date d’un arrêt de la Cour suprême qui précise que la ségrégation ne
viole pas le quatorzième amendement de la Constitution (celui qui affirme l’égale protection des
lois pour tous les citoyens) si la séparation des personnes de « races » différentes n’implique
pas une hiérarchie entre ces mêmes « races ». Dès lors, les lois des États de la Cotton Belt vont
prôner le principe d’une « égalité séparée ». Le but, maintenir la suprématie blanche coûte que
coûte en érigeant une séparation étanche entre les blancs et les autres. Les noirs, bien sûr, mais
aussi les Chinois, les Mexicains, les Amérindiens, les Malais, les Hindous, les Mongols, les
métis… Séparés, mais égaux, le vernis de la légalité au service du racisme. Hôpitaux,
transports, écoles, restaurants, théâtres, cimetières, bibliothèques, parcs, ascenseurs, toilettes,
cabines téléphoniques, livres scolaires… Tout, absolument tout, doit être prévu pour que blancs
et non blancs ne soient jamais amenés à partager les mêmes endroits ou les mêmes choses.
Séparés depuis le berceau jusqu’au cimetière. Inégaux depuis la naissance jusqu’à la mort.
Et si, pour des raisons logistiques, on ne peut affecter deux lieux distincts, un pour les blancs,
un pour les autres ? Alors, il faut qu’à l’intérieur et à l’extérieur d’un espace commun (un bus,
un train, un tribunal, un hôpital, un cinéma…), on puisse distinguer, de façon claire et nette, deux
entrées et deux emplacements. En Louisiane, une loi prévoit même le cas où des écoles pour
aveugles recevant des enfants blancs et des enfants noirs seraient tentées de les faire se côtoyer.
Là encore, il conviendra de prévoir deux entrées et des salles d’enseignement séparées, sous
peine d’amende et de prison. Au royaume des aveugles…

Vous doutez ? Regardez ces photos des années 1930, 1940, 1950 prises quelque part au sud
des États-Unis. En gros plan, un distributeur de Coca-Cola. À côté de la fente destinée à la
monnaie, une inscription, « White customers only », « réservé aux clients blancs ». Autre cliché,
un train entre en gare, un homme noir dans un costume blanc attend sur le quai sous une pancarte
« Colored waiting room », « Salle d’attente pour personnes de couleur ». Et puis encore, deux
lavabos reliés à la même arrivée d’eau mais séparés de quelques centimètres. Le lavabo de
droite, aux bords arrondis, est petit, sommaire comparé à celui de gauche, plus large,
rectangulaire. Penché sur le lavabo de droite, qu’on croirait fait pour un enfant, un homme dont
on ne voit que le haut du chapeau, boit. Au-dessus de lui, on distingue les quatre dernières
lettres du mot « colored ». O.R.E.D. Quatre lettres qui suffisent à faire un monde. « Colored »,
quelle invention que ce mot. En France, nous disions « personnes de couleur ». À l’époque, on
m’assurait que j’en étais une. On me disait, c’est bien plus respectueux que de dire noir et j’y
croyais. Je pensais : « Oui c’est vrai, noir, c’est raciste, alors que gens de couleur… » Après
tout, tant qu’on ne dit pas la couleur, ça va. Je savais juste que le blanc n’en était pas une, non,
le blanc, visiblement, c’était autre chose, une sorte de mètre-étalon, le point d’équilibre autour
duquel s’organisait le reste de l’humanité. Colored. On peut tout ranger avec des mots, on
ordonne. Clichés noir et blanc.

Il va sans dire que les lois Jim Crow ne régissent pas que l’espace public, elles statuent aussi
sur la vie privée des individus. Ainsi, un mariage entre une personne blanche et une personne
ayant au moins « un huitième de sang noir » est considéré comme illégal et assorti d’une amende
et d’une peine d’emprisonnement. Mieux, toute personne imprimant ou faisant circuler des
documents en faveur du « mariage interracial » ou de « l’égalité des races » se verra
immédiatement poursuivie et condamnée à une peine pouvant aller jusqu’à six mois de prison.
Dans une ville de l’Alabama, on interdit même un livre pour enfants qui montre des lapins noirs
et des lapins blancs dans le même clapier.
Il n’y a plus d’esclavage, mais on a fait le nécessaire pour que rien ne bouge. Tout est en
place pour que, sous couvert de légalité, règne l’arbitraire et la terreur la plus grande, rendant
tout blanc, juge et partie, faisant de tout noir un coupable idéal. Pour que le droit règne, il faut
pouvoir se plaindre, et à qui peut se plaindre un noir, si ce n’est à un blanc ? Pas de légalité sans
égalité, pas d’égalité sans légalité, Jump Jim Crow.
Désormais vous êtes noir

Prenez une profonde inspiration, soufflez, et suivez votre serviteur. Le mot vous gêne ? C’est vrai
qu’il n’y a pas d’équivalent féminin à serviteur, et si je dis : « suivez votre servante », là, c’est autre
chose, surtout si la servante est noire, et elle l’est. Si la servante est noire, vous viennent des images
lointaines de femmes plantureuses aux fesses rebondies qui parlent en avalant les « r ». M’me
Sca’lett, M’me Sca’lett. Les servantes noires à la poitrine généreuse roulent des yeux pour
désapprouver l’entrée de Rhett Butler dans la propriété familiale. Vêtues d’une coiffe et d’un tablier
blancs qui font tache sur leur peau si noire qu’elle en est presque bleue, les servantes tiennent dans
leurs mains épaisses et maladroites des carafes en cristal fines et précieuses. Et quand vient l’armée
nordiste, elles combattent au péril de leur vie pour que Scarlett O’Hara et ses doubles au teint de
porcelaine continuent à régner sur la plantation. La servante noire est un révélateur. Par elle, on
devine l’évidence de l’ordre établi, la nécessité de ce qui est. Elle est la preuve que l’homme blanc
est le monde. Si la servante est noire, et elle l’est, l’imaginaire travaille sans qu’on le sollicite, et
l’on entend au loin le bruit des chaînes qui tintent aux chevilles des esclaves, pendant qu’au salon, on
sert le dîner en contemplant le jour qui décline sur la plantation.
Mais poursuivons, suivez votre serviteur, suivez-moi car, désormais, vous êtes noir. Être noir,
contrairement à ce que l’on imagine, ça n’est pas une question de peau, c’est une question de regard,
de ressenti. Ça vient de l’extérieur d’abord, de l’autre, puis le problème s’infiltre, comme une
inondation sournoise, ça perce la cuirasse goutte à goutte, ça effrite par imprégnation. Il fut un temps
où je n’étais pas noire. C’était avant la collision, avant l’école maternelle. Il fut un temps où j’étais
simplement une petite fille de pas encore trois ans. À cette époque, la couleur ne me définissait pas,
elle était un élément parmi d’autres. Je vivais dans une enclave acolorisée. D’autres choses me
définissaient, des choses dont malheureusement je ne me souviens plus, trop fragiles, leur souvenir a
été emporté, il n’a pas résisté à l’arrivée de la couleur, une arrivée subite, violente, qui a tout effacé
et tout réinventé.
Était-ce une petite fille ou un petit garçon ? Je ne sais plus, mais quelqu’un a dit en me regardant :
« Ah, elle est noire, elle est sale. » À ça je pouvais encore répondre, j’étais sûre de ne pas être sale,
et d’autres que moi pouvaient l’attester. Tout ça ne tenait pas, tout ça allait s’arranger, alors à quoi
bon s’en faire ? Chez moi, on disait : « Ne les écoute pas ma chérie, ils ne savent pas ce qu’ils
disent. » Chez moi, on disait : « Que crois-tu qu’ils font quand ils vont à la plage, à part essayer
d’être noir ? » Ça se tenait. Nous étions tous répartis sur un nuancier, certains plus foncés, d’autres
plus clairs, certains plus grands, d’autres plus gros, plus blonds, plus bruns, rien d’autre que
l’expression de trajectoires diverses à travers le temps et l’espace. Mais ça n’était que le début.
Après, il y eut le martèlement incessant, l’assignation. Après, il y eut le sentiment d’être sans arrêt
extraite de moi-même pour être projetée ailleurs, là où les choses sont évidentes et simples, là où
c’est plus commode. Après, j’étais noire.
Être noir, c’est être une zone d’infiltration, c’est comprendre minute après minute, heure après
heure, que pour l’autre, vous n’êtes pas forcément un être humain mais vous n’êtes pas un animal non
plus, non, vous êtes autre chose, une chose indéfinissable et embarrassante, une question ouverte, un
problème. Être noir, c’est répondre à des injonctions contradictoires, c’est être une altérité
impossible. Vous parlez la langue ? Oui. Vous êtes né dans une culture qui vous fonde des pieds à la
tête ? Oui. Mais ce pays n’est pas le vôtre, non. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Vous êtes
impensable, vous êtes mouvant, présent mais absent, chacune de vos journées recompose et
décompose ce que vous croyez être. Vous êtes le chaînon manquant. Pendant des siècles pour justifier
le rapt, la maltraitance, le viol, le meurtre, la torture, on vous a inventé une identité parallèle, vous
étiez l’esclave, vous étiez le nègre, une espèce à part, corvéable à merci. On regardait vos dents,
étaient-elles blanches et régulières ? Vos seins, tenaient-ils haut ou tombaient-ils ? Vos jambes,
étaient-elles musclées ou malingres ? Et à présent, il faudrait s’en défaire, il faudrait cesser de vous
regarder dans le détail, vous envisager comme un tout, comme un autre soi-même, mais l’esclavage
colle à la peau, au regard, à l’inconscient. Désormais, vous êtes noir, l’extériorité est devenue votre
intériorité, vous êtes un territoire en perpétuelle partition, en guerre interne et externe.

Noir, vous êtes un noir de l’Alabama dans les années 1950, ce qui veut dire que vos parents sont
noirs, ou peut-être seulement vos grands-parents, ou vos arrière-grands-parents ou vos arrière-
arrière-grands-parents. De Nuremberg à Vichy, de Johannesburg à Kigali, les lois racistes ont
toujours veillé à quantifier avec une précision millimétrique à partir de quel degré de mélange on
peut considérer qu’une personne n’est plus vraiment un être humain. Dans l’Alabama des
années 1950, que tout votre sang, la moitié de votre sang, le quart de votre sang ou le huitième de
votre sang soit autre que blanc, légalement, vous êtes noir, colored, nègre. Vous êtes donc un nègre de
Montgomery, Alabama, qui attend le bus au coin de Holt Street et Jeff Davis Avenue, ou de Park
Avenue et Cloverdale Road, ou de Cloverdale et Norman Bridge Road. Lorsqu’il arrivera, vous
monterez, vous paierez votre billet, puis, vous redescendrez. Vous rejoindrez l’arrière du bus en
passant par l’extérieur car il est hors de question que vous soyez amené à côtoyer des blancs, ne
serait-ce qu’en empruntant la travée centrale. Les noirs sont au fond et les blancs à l’avant, cela va
sans dire.
Donc, après avoir payé, vous ressortirez et, peut-être pourrez-vous monter par la porte du fond, ou
peut-être pas, c’est le chauffeur qui décidera, il a tout pouvoir, et il porte une arme. Il se peut qu’il
choisisse de démarrer alors que vous n’êtes pas encore monté, et ce, bien que vous ayez déjà payé. Il
se peut qu’en agissant de la sorte, il vous emporte un bras ou une jambe. Il se peut que vous tombiez
et ne vous releviez pas. C’est injuste, n’est-ce pas ? Mais à qui pourrez-vous vous plaindre ? Vous
êtes noir, ne l’oubliez pas. Vous savez donc que pour simplement faire valoir votre droit à faire un
trajet que vous avez payé, il faudra vous rendre au commissariat pour déposer plainte auprès de
policiers blancs et, qu’en faisant cette démarche, vous vous exposerez, au mieux, à des insultes, au
pire, à moisir en prison puisque votre parole vaudra toujours moins que celle du chauffeur, blanc, ou,
au pire du pire, à finir dans un bois une balle dans la tête ou pendu à un arbre, puisque votre vie ne
vaut rien ou pas grand-chose. « Black body swinging in the Southern breeze, strange fruit hanging
from the poplar trees », « Un corps noir se balance dans la brise du Sud, étrange fruit suspendu aux
peupliers. »
Ah, mais je vois que vous n’êtes pas vraiment entré dans votre nouvelle peau, vous pensez encore
comme un citoyen à part entière et vous vous dites que c’est par votre vote que les choses changeront.
Le pouvoir des urnes, bien sûr. Seulement, pour être enregistré sur les listes électorales, il faut passer
un test, le « literacy test », qui mesure votre aptitude à lire, écrire et comprendre la Constitution. Et
pour passer ce test, il faut vous inscrire. Quand ? Il n’y a pas de date ni d’heure, à vous de trouver.
Sachez quand même que, souvent, le bureau d’inscription ouvre entre dix heures et midi, quand vous
êtes au travail. Comme vous êtes motivé, vous prendrez certainement un congé et vous irez vous
placer dans la file d’attente. Là, il faudra encore que vous soyez bien placé parce que, si d’aventure
vous n’étiez pas reçu avant midi, les portes fermeraient sans qu’on ait pris la peine de vous inscrire
et vous seriez revenu à la case départ. Mais avec un peu de persévérance, vous finirez bien par
arriver le bon jour à la bonne heure, n’est-ce pas ? Vous passerez alors le test et répondrez
correctement aux vingt, trente, quarante, cinquante ou soixante questions. Félicitations. Puis, vous
attendrez le résultat qui vous sera envoyé par la poste. Si vous étiez blanc, on vous le donnerait
directement mais, dans votre cas, il faut attendre le courrier. Alors, vous attendez. Au bout d’un
moment, n’ayant rien reçu, vous retournerez au guichet de la mairie pour savoir ce qui se passe et on
vous dira que vous n’avez jamais passé le test. Vous vous défendrez, jurant sur ce qui vous est le plus
cher que vous l’avez réellement passé, mais, devant les dénégations pernicieuses des employés du
bureau des élections, vous constaterez que vous n’avez aucune preuve de votre passage. Ce sera
votre parole contre la leur. Vous recommencerez donc tout le parcours ou vous baisserez les bras.
Qui vous en voudrait ? Dans son autobiographie, Rosa Parks raconte que la troisième fois qu’elle a
tenté de s’inscrire, elle a pris la précaution de recopier toutes ses réponses sur un autre formulaire
pour avoir une preuve et éviter une nouvelle déconvenue. Le tout, en sachant pertinemment qu’en cas
de conflit, elle n’aurait aucun moyen d’entamer une action judiciaire. À cette époque, il n’y avait pas
d’avocat noir à Montgomery.
Bon, admettons que les choses s’arrangent. Votre entêtement a payé et vous voilà presque détenteur
d’une carte électorale, presque. Il ne vous restera plus qu’à vous acquitter d’une taxe d’un dollar
cinquante pour l’année, comme n’importe quel électeur blanc. Seule petite subtilité, pour les noirs
cette taxe est rétroactive, elle court de l’âge légal de la majorité, vingt et un ans, à l’âge de votre
inscription effective sur les listes. Vous vous trouverez donc en situation de devoir payer pour toutes
les années où l’on aura refusé de vous inscrire. Si vous avez trente-deux ans au moment de votre
inscription, il vous en coûtera seize dollars cinquante, soit l’équivalent d’une semaine de travail. Il
faudra donc choisir entre nourrir votre famille et vous inscrire sur les listes électorales.
Claudette Colvin

Ça y est, vous commencez à vivre, penser, respirer comme un noir de l’Alabama dans les
années 1950. Vous savez désormais que votre espace est restreint, que rien n’est acquis, que tout doit
être pesé et mesuré, que le coup peut venir de n’importe où. Vous commencez à comprendre les
règles du jeu, mais attention, il y a les lois écrites et les lois tacites. Par exemple, à Montgomery, sur
les trente-six sièges que compte un bus, il est convenu que les dix premiers sont réservés aux blancs
et que donc, logiquement, les suivants sont pour les noirs. Séparés, mais égaux. Mais, s’il n’y a plus
de place assise dans les premiers rangs et qu’un blanc se trouve dans l’obligation de rester debout, le
noir du rang qui suit devra lui céder sa place. À l’inverse, quand tous les sièges des rangs réservés
aux blancs sont vides alors que l’arrière du bus, lui, est plein, aucun noir n’est autorisé à s’asseoir
chez les blancs. Bien sûr. Séparés, mais pas égaux. Vous suivez ? Bien. Donc un noir, qui était assis à
sa place chez les noirs, s’est levé pour qu’un blanc puisse s’asseoir. Mais comme un blanc ne peut
légalement pas être assis à côté d’un noir, ce sont tous les noirs qui étaient assis dans le même rang
que celui qui s’est levé qui doivent se lever à leur tour. En résumé, pour qu’un blanc s’assoie, quatre
noirs se sont levés. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que ceci est votre vie, votre vie de tous
les jours. Il n’y a rien d’extraordinaire, rien de remarquable, le manège se répète à chacun de vos
trajets, un jeu de chaises musicales dont le chauffeur est le chef d’orchestre. Je m’assois, tu te lèves,
il se lève, je m’assois, nous nous levons, elle s’assoit. Debout, assis, assis, debout, c’est ce que
connaît Claudette Colvin depuis sa plus tendre enfance.
Née à Birmingham, Alabama, elle vit depuis ses huit ans à King Hill, un des quartiers les plus
pauvres de Montgomery, trois rues sur le haut d’une colline à l’extrémité de la ville, trois rues
peuplées de noirs, coincées entre deux quartiers blancs. À King Hill, il n’y a que des maisons
sommaires et des juke-joints, ces baraques où l’on joue, danse, boit, fume jusqu’aux petites heures du
jour. Ça n’est pas un mauvais quartier, mais il a mauvaise réputation. À King Hill, il n’y a pas de
magasin, on doit faire ses courses dans le quartier blanc. Les blancs peuvent prendre l’argent des
noirs sans pour autant les traiter comme des clients, et c’est normal. Lorsque Claudette fait les
courses, elle sait qu’il faut rester dehors. On vient, on tend sa liste depuis l’entrée et on attend à
l’extérieur. Ça vaut pour l’alimentation et pour tout ce qui s’achète. Ainsi, pour s’offrir une paire de
chaussures, il faut tracer l’empreinte de son pied sur un bout de papier, le tendre au vendeur ou à la
vendeuse, lui désigner depuis l’extérieur la paire que l’on désire acheter, puis payer. En aucun cas on
ne pourra l’essayer, c’est interdit et impensable car l’essayage supposerait, d’une part, que noirs et
blancs soient mélangés dans un même endroit, mais, plus grave, si un noir, après essayage, se rendait
compte qu’il ne souhaitait pas acheter la paire, elle serait perdue, à moins qu’un autre noir la veuille,
car aucun blanc ne voudrait d’une paire portée par un noir. Pour les lunettes, même principe. Il faut
venir chez l’ophtalmo en fin de journée car, si d’aventure on vous recevait en premier, plus aucun
client blanc ne voudrait s’asseoir sur le siège qu’il vous aura vu utiliser. Claudette sait toutes ces
choses absurdes et plus encore, elle sait que rien ne finit avec la mort. On peut aimer le chanteur de
country Hank Williams, ses paillettes, son chapeau de cow-boy, écouter ses chansons à s’en étourdir,
les connaître par cœur, mais le jour de sa mort, on sera interdit d’enterrement parce qu’il est blanc et
vous pas, on ne voudra pas de vous au cimetière. Même vos larmes ont une couleur.
Claudette Colvin est née en 1939, elle est un pur produit de l’Alabama, elle a les deux pieds dans
Jim Crow. Depuis toujours, elle sait que l’ordre des choses, c’est les blancs en haut, les noirs en bas.
Elle sait que vivre dans la ségrégation requiert de la prudence, de la déférence aussi, tête baissée,
yeux baissés, ne pas fixer, ne pas répondre, jamais. Les blancs n’appellent pas les adultes noirs
« Monsieur » ou « Madame », non, soit ils les appellent « Ma fille » ou « Mon garçon », soit ils les
appellent par leur prénom, et c’est normal. Être noir, c’est être perpétuellement enfant.
Debout, assis, assis, debout, Claudette a vu, jour après jour, les adultes prendre part au manège, en
silence. Et, une fois dehors, elle les a entendus s’en plaindre comme on se plaindrait d’un violent
orage ou d’une maladie incurable, toutes ces choses contre lesquelles on ne peut rien, ces choses qui
sont comme elles sont, parce que c’est ainsi. Claudette est une bonne élève, en avance, une bonne
chrétienne aussi. Dans la famille Colvin, on va à l’église, même si Claudette s’interroge souvent sur
ce qu’on y dit sur les noirs, qui seraient maudits. À l’église, où tout le monde est noir, Jim Crow a de
beaux jours devant lui. On dit que Dieu a fait les blancs meilleurs, on y maintient les fidèles dans la
superstition et la crainte, on y ancre l’idée que noirs et blancs appartiennent à deux mondes
intrinsèquement différents. À tel point que certains s’imaginent que les fontaines des blancs et celles
des noirs distribuent des eaux différentes. Dans les rêves des enfants noirs, il y a celui de pouvoir
boire un jour l’eau de l’autre fontaine et, enfin, se réveiller blanc. Comme Miles Davis qui, à la
question « Quels sont vos trois vœux ? », donnait cette unique réponse : « Être blanc1 ! » Le blanc,
c’est tout à la fois ce qu’on déteste et ce qu’on aimerait être, une promesse de liberté. La contrainte
est si bien intériorisée que le meilleur moyen d’être populaire quand on est noir, c’est d’avoir la peau
la plus claire possible, les cheveux les plus raides. On les lisse, on les chauffe, on les repasse même.
Chaque matin, Claudette constate que sa peau est toujours aussi noire, ses cheveux toujours aussi
frisés. Rien à faire, Claudette Colvin n’est pas populaire, mais elle essaie de l’être à toutes forces,
elle lutte chaque jour contre cette chevelure qui persiste à la ramener du mauvais côté. Toutes les
semaines, elle paie deux dollars pour un lissage. Deux dollars, c’est une somme, sa mère en gagne
trois par jour. Sur une photo d’école, on la voit à douze ans, visage souriant, encore poupin, lunettes
cerclées, dents du bonheur et mise en plis figée. Une petite fille noire qui joue à la femme noire qui
joue à la femme blanche. Où que l’on tourne le regard, toutes les femmes noires arborent les cheveux
floutés des actrices hollywoodiennes blanches, la mèche domptée à coups de crèmes, de bigoudis et
de peignes chauffants. Juste retour des choses pour Claudette qui doit son prénom à l’actrice
Claudette Colbert, star des années 1930 et 1940, à la peau d’albâtre, héroïne de Capra, Lubitsch,
Wilder, inoubliable Cléopâtre de Cecil B. DeMille. Comme toutes les femmes qu’elle connaît,
Claudette a la haine de soi chevillée au corps, compagne visqueuse qui colle encore aujourd’hui aux
pas des femmes et des fillettes noires, partout dans le monde. Compagne perverse qui ferait vendre
son âme pour un pot de défrisant, pour un tube de crème éclaircissante. Savoir que l’on peut perdre
ses cheveux ou sa peau ne change rien à l’affaire, ce sont les risques du métier, la continuation de la
malédiction par d’autres moyens. Que celle qui n’a jamais tiré sur ses cheveux comme on tirerait sur
son pire ennemi, que celle qui n’a pas maudit son nez jamais assez fin, ses lèvres jamais assez
minces, que celle qui ne s’est jamais jeté la première pierre lève le doigt. Ne pas trouver grâce à ses
propres yeux, se voir en creux, s’envisager à travers des images de soi vrillées, c’est notre lot. Rien
n’allait, rien ne va. Black n’est pas beautiful, partout dans le monde la beauté noire pose encore dans
les magazines, peau claire et brushing irréel. Partout dans le monde, la beauté noire secoue au ralenti
ses cheveux imaginaires, à peine bouclés, dans des publicités pour shampoings qu’aucune personne
noire n’utilise. La beauté noire n’existe pas, elle est en négatif, elle est ce qu’on n’a pas, la peau
claire et les cheveux raides. C’était la vie de Claudette Colvin, ce fut la mienne, c’est celle d’une
petite fille congolaise croisée dans un bus de Brazzaville, la tête coiffée d’un tissage qui lui fait
comme une perruque trop grande. Amérique, Europe, Afrique, quelque chose reste à dépasser,
quelque chose reste à inventer. Et en attendant, on défrise, on brûle, on blanchit, on dilue, on achète
pour des poignées d’euros des cheveux synthétiques fabriqués à la chaîne ou des cheveux naturels
cédés pour presque rien par d’autres femmes d’un autre tiers-monde, on continue à suivre le rythme
effréné qu’imposent les canons d’une prétendue beauté universelle.
Donne-moi ce siège !

Debout, assis, assis, debout. Claudette Colvin s’est toujours levée quand il le fallait, s’est toujours
assise quand elle le pouvait. Le mercredi 2 mars 1955, la jeune fille, qui n’a que quinze ans, sort des
cours et rejoint l’arrêt de bus en utilisant le trottoir qu’empruntent les écoliers noirs, celui qui fait
face à celui qu’utilisent les enfants blancs. Il y a bien une décision de la Cour suprême qui, dix mois
plus tôt, en mai 1954, a rendu illégale la ségrégation à l’école, mais, en Alabama, la vie suit son
cours, comme avant. Écoliers blancs et écoliers noirs continuent à se regarder en chiens de faïence,
chacun sur son bout de trottoir. Claudette Colvin monte dans le bus, tend son ticket et s’assoit avec
ses camarades au troisième rang de la section réservée aux noirs. Elle s’installe près de la fenêtre. À
ce moment du trajet, aucun passager blanc n’est présent, les dix premiers rangs sont vides, c’est
d’ailleurs ce qui permet à Claudette et ses amis d’emprunter la travée centrale pour gagner leurs
places, sans avoir besoin de redescendre. Puis, le bus rejoint les abords du centre-ville, les employés
blancs des magasins commencent à affluer, les places avant se remplissent rapidement. Lorsque
Claudette sort de sa rêverie, elle s’aperçoit qu’une femme blanche se tient debout face à elle et la
fixe sans un mot. C’est peut-être à ce silence que Claudette répond en ne se levant pas. C’est peut-
être à ce regard qui ordonne, à cette façon d’être sûre de son bon droit sans avoir besoin de le
signifier, que la jeune fille oppose sa résistance passive. C’est peut-être l’effet de la colère soulevée,
comme le vent soulève la poussière, par un des cours qu’a suivi Claudette, on y parlait de la
Constitution, du droit, de la liberté, elle s’est même dit alors qu’elle deviendrait avocate ou
présidente des États-Unis. Ou alors, c’est le souvenir de ce garçon de seize ans, Jeremiah Reeves,
voisin et camarade de classe de Claudette, accusé d’avoir violé une femme blanche puis six autres, et
condamné à mort, sans preuve, simplement parce qu’il était noir, simplement parce qu’elles étaient
blanches. Difficile de dire ce qui conditionne les actes, sûrement un mélange du passé et de l’instant.
Alors Claudette ne bouge pas.
Une femme blanche debout, une adolescente noire assise, faites vos jeux, rien ne va plus. Depuis
sa place, le chauffeur, Robert W. Cleere, tente de rétablir l’ordre des choses. « J’ai besoin de ce
siège ! » dit-il en fixant Claudette dans le rétroviseur. Immédiatement, les trois autres personnes qui
sont assises dans le même rang que la jeune fille se lèvent, habituées au manège. Mais elle, non.
Cleere poursuit : « Pourquoi t’es toujours assise ? » Un passager blanc lui emboîte le pas : « Tu dois
te lever ! » À présent, chacun dans le bus sait que l’affrontement aura lieu, mais n’en connaît pas
encore les modalités. Insultes ? Coups ? Les deux ? Le chauffeur sortira-t-il son arme ? Visiblement,
non. Il ne fait que répéter en criant : « Donne-moi ce siège, lève-toi ! » Claudette ne répond toujours
pas, elle reste assise, malgré les regards désapprobateurs des noirs et des blancs, chacun pour des
raisons différentes. Les blancs, indignés, aimeraient qu’on rétablisse l’ordre, qu’on emprisonne la
délinquante. Parmi eux, j’imagine que certains se disent que tout ça va un peu trop loin, après tout, ça
n’est qu’une gamine. Chez les noirs, beaucoup, résignés, jugent sûrement son attitude dérisoire et
infantile. Ils voudraient qu’elle comprenne que tout ça ne fait que les retarder, pour rien, que tout ça
ne fait que les rendre visibles alors que c’est l’invisibilité qui les protège. Pour eux, ne pas faire de
vagues est encore le meilleur moyen de s’en sortir. Je sais ce sentiment, je le connais par cœur,
mélange de « pour vivre heureux, vivons cachés » et de parfaite intériorisation du mécanisme du
racisme qui consiste à ne voir l’autre qu’en masse. Si un noir fait quelque chose de mal, ce sont tous
les noirs qui payent. Qu’un seul trébuche et tous seront pointés du doigt. Parce qu’un seul a dit ou fait
quelque chose de contrevenant, on pourra dire : « Vous les noirs, vous êtes comme ci ou comme ça »,
« Vous les juifs, vous faites ceci ou cela », « Vous les musulmans, vous aimez ceci, vous n’aimez pas
cela »… Et nous finissons par le croire, et nous finissons par le penser, et alors ce préjugé devient
nôtre et nous nous surprenons un jour à dire face à un événement qui implique un noir si nous sommes
noirs, un musulman si nous sommes musulmans, un juif si nous sommes juifs… « Ça n’est pas bon
pour “nous”. » Qui est ce « nous » ? Nous n’en savons rien mais nous pensons désormais qu’il faut en
tenir compte. Nous ne « nous » envisageons que parfaits et irréprochables. Ça y est, nous avons
intégré la pensée raciste, elle modifie notre regard comme une paire de lunettes aux verres
déformants. Et c’est une lutte en soi que de ne pas suivre cette pente, que de ne pas se laisser gagner
par ce « nous », par le principe de ce qui est « bon pour nous », par la crainte de se faire remarquer,
par la peur de ce gendarme devenu intérieur, de ce croquemitaine, par le processus d’une dilution de
ce que nous sommes dans le plus petit dénominateur commun.

« Donne-moi ce siège, lève-toi ! » Si vous voulez savoir ce que cela fait de rester assis quand tout
vous pousse à vous lever, allez au musée des droits civiques à Memphis, et montez dans le bus-test,
un bus jaune et vert directement importé de Montgomery, la copie conforme de celui dans lequel
monta Claudette Colvin. Asseyez-vous, et attendez. Une voix enregistrée monte, implacable, froide,
dure, elle aboie, elle ordonne, elle exige. « Lève-toi », dit-elle, « Donne-moi ce siège ! » À mesure
que l’ordre se répétera, vous sentirez tout votre corps se tendre, prêt à bondir, vous serez gagné par
la volonté d’en finir, et vite, vous vous direz à quoi bon, vous sentirez la puissance réconfortante de
l’obéissance. Quand vous prendrez ce bus, imaginez alors une adolescente de quinze ans, enfoncée
dans son siège et décidée à ne pas le lâcher, malgré les regards insistants des adultes, malgré les
« Ça n’est pas bon pour nous », malgré Jim Crow.
Le chauffeur est à bout d’arguments, la situation nécessite un nouvel échelon d’autorité. À l’arrêt
suivant, il descend et arrête deux policiers dont la voiture était en patrouille. Les deux hommes
montent dans le bus et demandent à Claudette Colvin de se lever. Elle refuse, arguant de ses droits à
être assise pour un trajet qu’elle a payé. Ils l’attrapent, chacun par un bras, et la forcent à descendre.
Elle ne se défend pas, mais répète qu’elle a des droits. Tenue comme un quartier de viande, comme
un paquet de linge sale, elle continue à leur parler de légalité, à dire qu’elle est quelqu’un. Eux ne lui
parlent de rien, elle n’existe pas. Dans le bus, c’est le silence qui règne, celui des noirs apeurés ou
soulagés que tout ça se termine, celui des blancs, dérangés ou satisfaits que les choses rentrent dans
l’ordre. Le silence. Une fois à l’extérieur du bus, les policiers menottent la jeune fille et la placent à
l’arrière de la voiture.
Écoutez ma voix et avancez encore. À présent, c’est comme si vous alliez dans le recoin le plus
obscur, comme si vous marchiez dans l’endroit le plus reculé que vous puissez imaginer, plus loin
que loin, car, désormais, vous êtes noire. Ça n’est pas seulement le féminin de noir, c’est le bout de
la travée, c’est l’oppression ultime. Vous êtes une femme, donc moins qu’un homme, et vous êtes
noire, donc moins que rien. Qu’y a-t-il après la femme noire ? Personne n’est revenu pour le dire.
Dans cette voiture qui roule vers on ne sait où, les policiers insultent Claudette Colvin. Ils la tutoient,
bien sûr. Ils disent « sale nègre », bien sûr. Ils disent aussi « sale pute noire », parce que c’est une
femme et que c’est ce qu’on dit quand on veut souhaiter le pire à une femme, c’est toujours par là que
ça passe, par le sexuel jeté au visage, par le déshonneur. Plus de vertu, plus de morale, plus rien à
respecter. « Sale pute noire ! » Qu’y a-t-il après la pute noire ? Claudette Colvin n’en sait rien, elle
prie en silence pour qu’on ne lui fasse pas toutes ces choses dont elle a entendu parler. Elle est dans
la situation la pire qui puisse arriver à une femme noire de l’Alabama, être seule dans une voiture de
police. Elle connaît l’histoire de Gertrude Perkins, jeune femme de vingt-cinq ans violée par deux
policiers de Montgomery sous la menace d’une arme, puis laissée sur le bord de la route. Gertrude
Perkins qui trouva le courage de porter plainte malgré les menaces des officiers, malgré le refus des
autorités de donner les noms des agresseurs. Gertrude Perkins dont l’affaire fut classée par un jury
d’hommes blancs qui jugea les preuves de son agression insuffisantes et mit en doute sa moralité tout
au long du procès. Sale pute noire. Si une femme n’est pas vertueuse, le viol n’est pas un crime, c’est
la thèse défendue par le jury qui classa l’affaire pour défaut de preuves.
Claudette Colvin sait qu’un noir peut être condamné à mort pour avoir violé une blanche mais
qu’aucun blanc ne risquera plus qu’une amende pour avoir violé une noire, il repartira sûrement du
tribunal avec les excuses du jury, navré de lui avoir fait perdre son temps. Claudette Colvin connaît
aussi l’histoire de Ella Ree Jones, étudiante arrêtée pour ne pas s’être levée dans un bus et pour
cause, elle était malade. Qu’à cela ne tienne, on l’arrête et une fois au commissariat, on la traîne à
l’arrière du bâtiment où deux policiers la rouent de coups jusqu’à la faire s’évanouir. Lorsqu’elle
revient à elle, on ne l’autorise pas à voir un médecin et, le lendemain, alors qu’elle comparaît dans
ses vêtements tachés de sang, le visage tuméfié, elle est condamnée à vingt-huit dollars d’amende
sans qu’aucune raison ne lui soit donnée.
Alors, pendant que les deux officiers de police font des blagues sur sa taille de soutien-gorge,
Claudette Colvin se prépare au pire, le viol, bien sûr, la mort peut-être. Et si jamais la mort ne venait
pas, alors ce sera forcément la maison de correction. Claudette se voit déjà condamnée à ramasser du
coton jusqu’à sa majorité, six ans de travaux forcés, un retour à l’esclavage. Peut-être le plus triste
pour elle qui se rêvait en avocate pourfendant les lois ségrégationnistes.
Trois femmes et un bus

Claudette Colvin se sent seule dans cette voiture, mais dans la ville, on parle d’elle. Les
camarades qui étaient présents au moment des faits avertissent la mère de la jeune fille qui prévient
immédiatement le pasteur de l’église baptiste où la famille a ses habitudes. La nouvelle de son
arrestation se répand. Deux femmes savent que cette affaire est d’importance : Rosa Parks et Jo Ann
Gibson Robinson. Toutes deux ont en commun d’avoir vécu la même situation d’humiliation que
Claudette et de ne pas s’en être défendues. Toutes deux ont en commun d’être descendues d’un bus
sous les insultes et les menaces d’un chauffeur, comme des milliers d’autres usagers noirs victimes
de l’excès de zèle des employés de la compagnie. Mais toutes deux, à la suite de cet épisode, ont fait
le choix de la lutte, prenant part à la vie militante de Montgomery.
Pour Rosa Parks, c’était en 1943. L’altercation portait sur le fait qu’elle était entrée par l’avant du
bus et non par l’arrière. Et pour cause, l’arrière était bondé. Mais ce genre de considération a peu
d’importance, dans un univers kafkaïen le bon sens n’est plus de mise, il a déserté, remplacé par la
question de principe. Elle monte, le chauffeur lui demande de faire le tour, elle lui répond que ça
n’est pas possible, pointant du doigt les gens qui s’entassent à l’arrière. Il insiste, elle lui rétorque
qu’étant déjà à l’intérieur, le plus simple est qu’elle rejoigne le fond par ce chemin-là. « Sors de mon
bus ! » lui crie-t-il en l’attrapant par la manche. « Sors de mon bus ! » Il dit « mon bus » et ce
« mon » l’autorise à attraper cette femme par la manche, comme on le ferait pour un voleur. Et ce
« mon » fait se dresser la main de l’homme prêt à gifler une femme. « Elle aurait dû faire le tour »,
murmurent certains passagers. « Pourquoi ne fait-elle pas le tour ? » se demandent-ils. C’était l’hiver
1943, Rosa Parks avait trente ans, elle descendit et se jura de ne plus jamais monter dans un bus
conduit par cet homme-là, James F. Blake. Pendant douze ans, la promesse fut tenue et puis, un jour
de l’hiver 1955, Rosa Parks montera dans un bus sans avoir pris la peine de regarder le visage du
chauffeur et ce sera le début d’un boycott qui durera trois cent quatre-vingt-un jours, et ce sera
l’ascension de celle que l’on nommera désormais la Mère du mouvement des droits civiques, celle
pour qui les drapeaux de tout le pays seront mis en berne le 24 octobre 2005, jour de son décès.
Mais ça n’est pas encore 1955, c’est 1943, et Rosa Parks n’est pas encore Rosa Parks, elle
descend d’un bus sous les insultes d’un chauffeur, sans s’opposer. Quelques jours plus tard, elle
accepte de devenir secrétaire de la NAACP. La NAACP, National Association for Advancement of
Colored People, association nationale pour la promotion des personnes de couleur, est une
association multiraciale et multiconfessionnelle créée en 1909 à New York pour protester contre la
discrimination et les lynchages. L’essentiel de son action consiste à contrer les inégalités sur le
terrain légal en fournissant des avocats, en engageant des actions, en organisant des meetings, des
collectes, des campagnes de mobilisation pour aider à l’enregistrement des noirs sur les listes
électorales… Dans les années 1940, la NAACP est très peu représentée en Alabama, il existe
seulement trois antennes dont une à Montgomery créée et dirigée par Edgar Daniel Nixon, figure
charismatique qui est également à la tête de la branche locale du syndicat des employés noirs des
wagons-lits de la société Pullman. Cet autodidacte, né à la fin du XIXe siècle, pur produit de
l’Alabama, s’est découvert une âme de militant à vingt-cinq ans en devenant porteur pour les wagons-
lits Pullman. Être porteur chez Pullman, c’est une situation enviable pour un noir, c’est nettoyer les
wagons, porter les bagages des voyageurs blancs, tasser leurs oreillers, cirer leurs chaussures, servir
et desservir leurs repas, mais c’est aussi avoir de bons pourboires, un salaire fixe et pouvoir
traverser les États-Unis de part en part. E.D. Nixon a vu que l’Alabama n’était pas le monde, il a
découvert que Jim Crow n’était pas le seul mode de relation possible entre noirs et blancs. À New
York, il a entendu les discours des leaders de la NAACP, des blancs, des noirs, des juifs, des
catholiques, des protestants, tous occupés à faire vaciller les fondements racistes de la bonne société
américaine. Dans les années 1930, à la suite de ces découvertes, E.D. Nixon décide d’ouvrir une
antenne de la NAACP dans sa ville et, dix ans plus tard, il est si bien identifié que, si un noir a des
ennuis à Montgomery ou aux alentours, c’est E.D. Nixon qu’on appelle. Par la force de ses
convictions et un important travail de réseau, il est parvenu à être aussi bien introduit dans la ville
auprès des leaders noirs, et de certains blancs influents, qu’auprès des petites gens. Mais l’Alabama
reste l’Alabama, et si, dans d’autres États, les antennes sont mixtes et multiraciales, à Montgomery, la
NAACP rassemble essentiellement des hommes noirs, les blancs qui y adhèrent sont rarement des
natifs du Sud, ils se verraient immédiatement ostracisés par leurs pairs. Et puis, E.D. Nixon reste un
homme de son temps, un homme né dans le sud des États-Unis au XIXe siècle, alors l’association
compte seulement deux femmes qui doivent leur présence au fait qu’elles savent taper à la machine.
E.D. Nixon a coutume de dire : « Les femmes n’ont pas besoin d’être ailleurs qu’à la cuisine2. »
Rosa Parks connaît la NAACP depuis bien avant 1943, son mari en est un membre actif depuis
plus de dix ans. Bien que progressiste (il a toujours encouragé sa femme à poursuivre ses études),
Raymond Parks ne souhaite pas que Rosa s’implique dans les actions de l’association, qu’il juge trop
dangereuses pour une femme. Le poste de secrétaire est un entre-deux acceptable et Rosa, bien que
bénévole, s’y investit totalement. Outre la gestion courante de l’administratif, elle est chargée de tenir
un registre de tous les cas de discrimination et de violence faites à l’encontre des noirs dans la
région. Elle, qui avait jusque-là une vision parcellaire des conséquences de Jim Crow, se trouve à
présent plongée au cœur du système dans toute son injustice, sa violence et son absurdité. C’est à
partir des comptes-rendus de Rosa Parks que les membres de la NAACP de Montgomery évaluent le
bien-fondé et la pertinence d’un engagement dans telle ou telle action. Contrairement à la légende de
la petite couturière effacée qui un jour de décembre 1955 a été rattrapée par l’Histoire, Rosa Parks
est en fait une militante dont l’engagement s’accroît à mesure que les années passent. Son champ
d’action s’élargit, elle participe à des colloques en dehors de l’Alabama, rencontre des femmes
venues des États du Nord, blanches et noires sur un pied d’égalité, et, en plus de ses fonctions de
secrétaire, devient conseillère de la section jeunesse. En contact permanent avec les étudiants, elle
est une figure pour les jeunes militants de Montgomery. Rosa Parks est convaincue qu’il faut
combattre Jim Crow pied à pied et c’est donc avec une extrême attention qu’elle note l’arrestation de
Claudette Colvin. Elle y voit l’événement qui pourrait être la mèche qui mettra tout le monde en
marche. En cela, elle est très proche de Jo Ann Gibson Robinson.

Pour Jo Ann Gibson Robinson, l’année décisive n’est pas 1943 mais 1949. Elle avait la trentaine
lorsqu’elle s’assit malencontreusement au cinquième rang, normalement dévolu aux blancs, d’un bus
presque vide de Montgomery, pour se rendre à l’aéroport. Professeure d’anglais récemment nommée
à l’Alabama State College, elle s’apprêtait à rendre visite à sa famille à Cleveland dans l’Ohio,
c’était bientôt Noël. Jusque-là, Jo Ann Gibson Robinson n’était pas au fait des us et coutumes des
transports publics de Montgomery, elle avait toujours circulé dans la ville en voiture. Une étrangère
noire qui monte dans un bus de Montgomery, c’est le détonateur invisible qui provoquera le grand
mouvement de 1955 et des années qui suivront. Jo Ann Gibson Robinson, le nom ne vous dit rien,
c’est sûr. Si vous la cherchez, vous la trouverez à la page 109 de l’autobiographie de Rosa Parks.
Claudette Colvin, elle, apparaît page 111. À elles deux, elles représentent trois pages dans un texte
de près de deux cents. Le prix de l’effacement. Mais cette rencontre furtive est intrigante. Alors je
tire sur ce fil ténu. Je progresse à coups de clics et trouve bientôt The Montgomery bus boycott and
the women who started it3, l’autobiographie de cette inconnue, parue il y a presque trente ans, quatre
ans avant sa mort. Le fait que le titre parle de « femmes » au pluriel, dit déjà beaucoup de la
personnalité de Jo Ann Gibson Robinson, le collectif d’abord. Et la préface de l’éditeur confirme
cette impression. Il y raconte sa rencontre avec cette femme de plus de soixante-dix ans, qui, bien que
désireuse d’être publiée, refuse obstinément de se mettre en avant. Ce qui lui importe est moins de
faire son hagiographie que de resituer dans leur exactitude les étapes du mouvement, depuis sa mise
en œuvre jusqu’à son aboutissement. Nulle envie de parler de soi, les mémoires de Jo Ann Gibson
Robinson, à la différence de celles d’autres figures du mouvement, ne visent pas à fabriquer un mythe
ou à combler un déficit de notoriété, mais s’inscrivent dans la volonté de replacer le peuple noir dans
l’histoire américaine : « Les noirs américains ne sont pas comme on les dépeint depuis des
générations, des êtres insouciants, contents d’eux, suffisants, paresseux et bons à rien qui n’ont rien à
offrir de bon ou de valable à la société (…) Les enfants noirs américains et les enfants de leurs
enfants ont le droit de connaître les luttes de leurs aînés pour faire que ce pays soit beau pour tous4. »
Jo Ann Gibson Robinson, femme invisible dont la photographie la plus célèbre est prise dans le
commissariat de Montgomery, une photo où elle porte le matricule 7042. Elle le tient d’une seule
main, du bout des doigts, le visage légèrement tourné sur le côté, comme si tout ça n’avait pas grand-
chose à voir avec elle. Peau claire, cheveux au carré, sourire à la Mona Lisa, elle est élégante et, il
n’y aurait cette mise en scène policière, tout prêterait à croire que Jo Ann Gibson Robinson est
simplement de passage avant de partir jouer au bridge. Ça n’est pas la figure austère et virginale de
Rosa Parks, qui, elle, tient le matricule 7053, des deux mains, avec sérieux et application. Ça n’est
pas non plus le visage martyr et christique de Martin Luther King, matricule 7089 autour du cou.
Non, c’est l’image d’une femme des années 1950, ironique, middle class, citadine. Si la série Mad
Men avait été tournée dans ces années-là, Jo Ann Gibson Robinson aurait largement pu faire partie du
casting. Elle est à part. Non seulement, à la différence de Claudette Colvin ou Rosa Parks, Jo Ann
Gibson Robinson n’est pas de l’Alabama, mais en plus, ses études l’ont amenée à voyager, au Texas,
en Californie, à New York. Qui plus est, Jo Ann Gibson Robinson, bien qu’ayant conservé le nom de
son mari, est une femme divorcée, ce qui pour les années 1950 est loin d’être la norme. Jo Ann
Gibson Robinson sait que le Sud n’est pas l’unique modèle, et on sent sur sa photo anthropométrique
quelque chose de différent, une élégance affranchie, une forme de modernité. Mais, s’il y a bien une
chose qui n’a aucune importance dans ce qui se joue, c’est l’histoire de Jo Ann Gibson Robinson.
Pour un chauffeur de bus de Montgomery, un noir est un noir, quels que soient ses diplômes, son
salaire, son statut. Et un noir qui s’assoit chez les blancs doit être corrigé et remis dans le droit
chemin, un point c’est tout, Jump Jim Crow. Alors, tout en insultant Jo Ann Gibson Robinson, le
chauffeur lève la main. Que lui dit-il ? Elle ne le raconte pas, mais, en matière d’insultes,
l’originalité est rarement de mise. « Sale pute noire, sors de ce bus ! » Il la gifle sûrement avec ces
trois mots qui n’en font qu’un, la saleté, l’immoralité et la couleur, tout pareil, tout mis sur le même
plan. Elle se lève et sort, la honte pour seule compagnie. Pourtant, elle n’est pas femme à subir. Fille
de fermiers, née en Géorgie, elle est la plus jeune d’une fratrie de douze enfants et la première de sa
famille à avoir fait des études, malgré l’école fermée quand vient la saison du ramassage du coton,
malgré la mort de son père alors qu’elle n’a que six ans, malgré la vente de la ferme lorsque sa mère
ne peut plus faire face. « Sale pute noire, sors de ce bus ! », c’est la blessure toujours vivace, jamais
refermée. Dans la préface de son autobiographie, pourtant publiée trente-huit ans plus tard, l’éditeur
raconte que les larmes viennent encore aux yeux de la septuagénaire quand elle raconte cet épisode.
En 1950, quelques semaines après les faits, donc, cette insulte pousse Jo Ann Gibson Robinson à
accepter la présidence du WPC, Women Political Council, dont elle était simple membre jusqu’alors.
Le WPC est une association créée en 1946 par Mary Fair Burks, native de l’Alabama et responsable
du département d’anglais de l’Alabama State College où travaille Jo Ann Gibson Robinson. Une
association née de l’humiliation d’avoir été arrêtée puis jetée quelques heures en prison pour une
raison totalement absurde : Mary Fair Burks était parvenue à éviter de justesse une femme blanche
qui, ayant traversé au feu vert, s’était jetée sous ses roues. Ce jour-là, alors qu’elle croupit en prison,
Mary Fair Burks prend conscience que mener une guerre seule sera sans effet. En une semaine, elle
crée le WPC. C’est une des dix-huit associations de femmes de Montgomery mais, à la différence des
autres, qui s’en tiennent à des actions de charité, Mary Fair Burks veut faire du WPC une arme
politique contre Jim Crow. Elle y réunit des femmes noires de la classe moyenne de Montgomery,
enseignantes, infirmières, assistantes sociales… qu’elle recrute à la paroisse ou dans son cercle
d’amies et de collègues. De cinquante à la création, les effectifs passent à trois cents en quelques
années, faisant du WPC une association incontournable parmi la soixantaine que compte la ville.
Dès son accession à la présidence, Jo Ann Gibson Robinson s’attaque à la question du traitement
des noirs dans les bus. Elle contacte le maire William A. Gayle et organise une réunion durant
laquelle elle présente plusieurs propositions concrètes visant à améliorer la situation. En premier
lieu, elle demande à ce que les chauffeurs s’adressent aux usagers noirs avec courtoisie et que les
insultes cessent. En second lieu, que soit abandonné le principe consistant à obliger les noirs à payer
à l’avant et monter à l’arrière. Elle demande aussi à ce que les bus s’arrêtent à tous les arrêts
desservant les quartiers noirs, comme ils le font pour les quartiers blancs, ce qui est loin d’être le
cas. En général, dès que le chauffeur entre dans les quartiers noirs, il s’arrête quand ça lui chante.
Enfin, s’inspirant de ce qui se fait dans d’autres États, Jo Ann Gibson Robinson propose au maire et
aux responsables de la compagnie de bus que soit mis en place un système où les passagers blancs
s’assiéraient en commençant par l’avant du bus tandis que les noirs commenceraient par l’arrière. La
ligne de partage serait déterminée par le lieu où les deux groupes se rejoindraient. La réunion se
passe plutôt bien, et la situation s’améliore l’espace de quelques semaines. Puis, tout reprend sa
place. En 1952, un homme noir est même abattu par la police en descendant du bus après une
altercation avec un chauffeur qui refusait de lui faire la monnaie. D’autres réunions s’enchaînent, qui
se terminent toutes par l’assurance que les choses vont changer. Le maire sait être courtois et donner
l’impression que l’avis de ces dames noires lui importe. Et durant quatre années, les comptes-rendus
que fait Jo Ann Gibson Robinson mettent toujours en avant l’extrême cordialité du maire. Bien que
profondément militante, Jo Ann Gibson Robinson reste dans une volonté de dialogue, il n’y a pas de
demande exorbitante, la question de la ségrégation n’est jamais posée dans une optique d’abolition.
Ce qui importe, c’est de trouver le meilleur moyen de cohabiter dans les limites de la ségrégation.
L’ironie de l’histoire, c’est que si le maire avait accepté de mettre en place ces mesures,
l’exaspération aurait pris plus de temps à monter, et la ségrégation aurait été bien plus difficile à
combattre. C’est son refus obstiné de changer les règles qui a condamné le système qu’il souhaitait
préserver à toute force.
Assis, debout, debout, assis, la vie continue donc à Montgomery, et c’est l’arrêt de la Cour
suprême rendant illégale la ségrégation à l’école qui va faire basculer Jo Ann Gibson Robinson vers
plus de radicalité. Quatre jours après la publication de cet arrêt, le 21 mai 1954, soit neuf mois avant
que Claudette Colvin ne se rebelle et un an et demi avant l’affaire Rosa Parks, elle envoie une lettre
au maire dans laquelle le ton a changé, elle ne demande plus, elle menace :
« Monsieur le Maire, les trois quarts des passagers des transports publics sont noirs. Si les noirs
ne les utilisaient pas, ils ne pourraient pas fonctionner. (…) Considérez cette demande et si possible
agissez favorablement, car nous pourrions envisager d’utiliser moins souvent vos bus, voire plus du
tout. Nous ne le souhaitons pas5. »
À partir de ce moment, Jo Ann Gibson Robinson attend le cas qui permettra de lancer un boycott.
Elle prépare un tract dont le texte appelle clairement à ne pas utiliser les transports, et laisse la date
en blanc. Elle se rapproche aussi d’un jeune avocat noir de vingt-quatre ans, Fred Gray, ami de Rosa
Parks, natif de Montgomery, qui vient tout juste de faire son retour après ses études de droit
(impossible d’étudier cette matière à Montgomery quand on est noir), bien décidé à devenir le
deuxième avocat noir de la ville et à mettre la ségrégation à l’épreuve de la Cour suprême.
Premier acte

Tout s’enclenche donc, et, sur le papier, dans les premières heures de son arrestation, Claudette
Colvin pourrait être Rosa Parks. Elle est conduite au commissariat, on l’enregistre, on prend ses
empreintes, puis direction la prison, pas celle des mineurs, bien que Claudette n’ait que quinze ans,
mais celle des adultes. Pendant tout le trajet, les policiers l’appellent « La chose », « La pute ». Bien
qu’effrayée, elle fait face. Quand le révérend Johnson et la mère de Claudette viennent payer sa
caution, ils s’attendent au pire. Elle est dans une cellule, elle pleure, c’est l’Alabama des années
1950, le pire a donc forcément eu lieu. Ils demandent : « Est-ce que ça va Claudette ? », sous-
entendant : « As-tu été battue ? », « As-tu été violée ? », puisque c’est ainsi que la rébellion des
femmes finit toujours. « Est-ce que ça va Claudette ? » Oui, ça va, Claudette a gagné la première
manche, elle est en un seul morceau, vivante, ni battue ni violée. Mais sortir de prison ne suffit pas,
toute la nuit le père de la jeune fille attend, un fusil à la main, qu’arrivent les hommes du Ku Klux
Klan. Après tout, en une journée, Claudette a défié un chauffeur et deux policiers, trois hommes
blancs c’est plus qu’il n’en faut pour être lynchée. Autour d’elle, la communauté fait corps, outrée par
le traitement infligé à la gamine et fière qu’elle ait osé défier le système. La nouvelle circule,
l’indignation monte. C’est sûr, à ce moment, Claudette Colvin pourrait être Rosa Parks. La NAACP
et Jo Ann Gibson Robinson s’organisent et contactent Fred Gray, choisi pour être l’avocat de la jeune
fille. Rosa Parks commence une collecte afin de permettre de payer les frais de la défense. Du haut
de ses quinze ans, Claudette accepte la ligne proposée par son avocat, et, si elle n’est pas la première
à être arrêtée pour avoir violé le code de la ségrégation de Montgomery, elle est la première à
prendre le risque de plaider non coupable et à poursuivre la ville. Si défier trois hommes blancs dans
un bus peut valoir une visite des hommes du Klan, que dire du fait d’attaquer une ville ? En
choisissant cette voie, Claudette Colvin et ses parents font preuve d’un courage et d’une audace qui
poussent les camarades de la jeune fille, présents au moment des faits, à accepter de témoigner en sa
faveur, ce qui est rare.
Un dossier solide, une victime décidée, des témoins courageux, pour Fred Gray, tout est en place
pour amener le cas au niveau fédéral et faire vaciller la ségrégation. Nous sommes le 2 mars 1955,
l’audience de la jeune fille est fixée au 18, et pour Jo Ann Gibson Robinson et Rosa Parks, il ne fait
aucun doute que pendant ces quinze jours, il faut préparer un boycott. L’aplomb de l’adolescente a
forcé le respect de ces deux quadragénaires, la petite a osé et, par son geste, elle efface un peu de
leur honte.
Seulement, pour agir à grande échelle, il faut le soutien de toute la communauté, donc celui des
hommes, donc celui des représentants des instances religieuses. Dans une ville qui compte cinquante
lieux de culte destinés aux noirs catholiques, évangélistes, méthodistes, baptistes, impossible de
passer outre. Or, la plupart de ces hommes d’influence semblent plus intéressés à préserver l’ordre
établi qu’à le combattre, soucieux de ne pas offenser ceux dont ils acceptent les faveurs. Il y a bien ce
jeune pasteur, Martin Luther King, qui, six mois plus tôt, a repris les rênes de l’église baptiste que
fréquente Jo Ann Gibson Robinson, mais son pouvoir est limité, il n’est pas d’ici et il n’a que vingt-
six ans.
Jo Ann Gibson Robinson est isolée, les leaders noirs préfèrent tous la voie de la négociation. Le
boycott leur semble inapproprié et contre-productif, trop frontal. Ils justifient leur refus en opposant
l’âge de Claudette, qu’ils jugent trop jeune pour porter une telle action. Dans les années 1950,
l’adolescent, comme nous l’entendons aujourd’hui, n’existe pas encore, il y a l’enfant ou l’adulte.
L’adolescence n’est pas envisagée comme une catégorie sociale à part entière. Pour ces hommes,
Claudette est donc un enfant, qui plus est de sexe féminin, donc deux fois irresponsable. Jo Ann
Gibson Robinson pense que la partie n’est pas perdue. Elle organise une réunion avec les leaders
noirs, les policiers qui ont arrêté Claudette, le maire, l’avocat de la jeune fille et les dirigeants de la
société de bus. Parmi les représentants noirs, on trouve E.D. Nixon pour la NAACP, Jo Ann Gibson
Robinson pour le WPC et les principaux représentants des autorités religieuses dont Martin Luther
King. Rosa Parks décide de ne pas s’y rendre, déçue que l’option radicale ait été rejetée et
convaincue que cette réunion ne mènera à rien d’autre qu’à maintenir le statu quo. Pour elle, il n’est
plus temps de venir « avec un bout de papier à la main pour demander aux blancs une faveur6 ». Jo
Ann Gibson Robinson, elle, veut y croire, prévoyant de jouer son va-tout si la situation tourne en
défaveur de l’adolescente. Les charges qui pèsent contre Claudette Colvin sont de trois ordres : on
l’accuse de troubles à l’ordre public, d’agression à l’égard d’un des deux policiers (qu’elle aurait
frappé et griffé) et, surtout, d’avoir violé les lois de la ville en refusant de céder son siège. Sur ce
point, Fred Gray rappelle que, selon l’ordonnance de la ville, il y aurait désobéissance si Claudette
ne s’était pas levée alors même que d’autres sièges étaient disponibles, ce qui n’était pas le cas au
moment des faits. Pour étayer son propos, il s’appuie sur une douzaine de témoignages qui affirment
qu’aucun autre siège n’était disponible. Devant les mensonges des policiers et de la compagnie de
bus, exaspérée, Jo Ann Gibson Robinson menace frontalement de lancer un boycott. Le directeur de
la compagnie se souvient alors que le chauffeur lui a dit que Claudette n’avait pas d’autres places où
s’asseoir. Chacun est donc forcé d’admettre qu’en l’espèce, c’est plutôt le chauffeur qui est en tort.
Les officiels s’excusent platement et assurent qu’ils feront le nécessaire pour que tout ça ne se
reproduise plus, proposant même de réétudier les suggestions de Jo Ann Gibson Robinson concernant
la répartition des sièges dans les bus. Bien que la question de l’abandon des poursuites ne soit pas
envisagée, à l’issue de la réunion on assure aux représentants noirs que le procès ne sera qu’une
formalité, la jeune fille sera évidemment acquittée et son casier restera vierge. Affaire réglée. Devant
cette conclusion, Jo Ann Gibson Robinson révise son jugement et se range à l’avis général, il semble
effectivement plus constructif de passer par la conciliation. Fin du premier acte.
Deuxième acte

Le 18 mars, quand arrive le tour de Claudette au tribunal des mineurs de Montgomery, les deux
heures trente d’audience qui suivent modifient profondément la donne. Claudette y est présentée par
l’avocat de la ville comme une furie ordurière, un grand classique de la rhétorique ségrégationniste
qui a toujours véhiculé l’image de la femme noire-harpie. C’est un fait entendu jusque dans la
littérature ségrégationniste où les personnages de femmes noires sont systématiquement violents et
agressifs. La ligne de défense de la ville ne déroge donc pas à ce préjugé. Le premier officier de
police est appelé à la barre. Il affirme avec aplomb que Claudette les a frappés, griffés, et qu’elle
leur a même donné des coups de pied. Puis, c’est le tour du second policier. Au grand dam de
l’avocat de la ville qui l’interroge, à la question « Vous a-t-elle frappé, cogné ou griffé ? », dans un
accès d’honnêteté, l’officier répond : « Non, monsieur. » Quand l’avocat reprécise sa question,
demandant à l’officier si Claudette a provoqué de l’agitation dans le bus au moment de son
arrestation, il répond seulement qu’elle s’est mise à pleurer et qu’il ne se souvient pas de l’avoir
entendue crier ou jurer.
Bon, mais qu’à cela ne tienne, pour corroborer les dires du premier officier, l’avocat produit les
lettres et témoignages de passagers blancs qui, tous, affirment que Claudette Colvin a frappé les
policiers, voulant clairement les pousser à la faute. Ces témoins disent aussi que les policiers lui ont
parlé avec beaucoup de calme et de courtoisie, allant presque jusqu’à tendre l’autre joue, malgré la
violence de la jeune fille. Certains ajoutent même que, lorsque les officiers se sont adressés à elle,
leur ton était si calme, si bas, qu’aucun autre passager n’a pu entendre ce qu’ils disaient.
Témoignages surprenants de personnes qui attestent donc de propos qu’elles n’ont pas pu entendre.
Rien d’étonnant à ça, c’est une grande spécialité du Sud. Quel que soit le délit, il y a toujours des
suprématistes blancs prêts à attester de tout et n’importe quoi pourvu que Jim Crow s’en trouve
conforté.
Fred Gray, l’avocat de Claudette, appelle à la barre les camarades de la jeune fille, présents dans
le bus au moment des faits. Eux racontent une tout autre version : Claudette était calme, rien à voir
avec la personne sauvage et incontrôlable décrite par la partie adverse.

Puis, c’est à Claudette.


FRED GRAY : Déclinez votre identité.
CLAUDETTE COLVIN : Claudette Colvin.

GRAY : Quelle est votre adresse, Mademoiselle Colvin ?

COLVIN : 658 Dixie Drive.

GRAY : Quel âge avez-vous ?

COLVIN : Quinze ans.

GRAY : Qui sont vos parents ?

COLVIN : C.P. Colvin et Mary Ann Colvin.

GRAY : Prenez-vous le bus ?

COLVIN : Oui.

GRAY : Combien de fois par jour ?

COLVIN : Deux fois par jour.

GRAY : Avez-vous été victime d’un incident en prenant le bus ?

COLVIN : Oui.

GRAY : Quand cela a-t-il eu lieu ?

COLVIN : Le 2 mars 1955.

GRAY : Quel bus prenez-vous ?

COLVIN : Highland Gardens.

GRAY : Quelle heure était-il, environ ?

COLVIN : Environ 14 h 30…

GRAY : Où vous rendiez-vous ?

COLVIN : Je rentrais à la maison après l’école.

GRAY : S’il vous plaît pouvez-vous dire à la Cour ce qui s’est exactement passé ce 2 mars ?

Et l’adolescente raconte, dans le détail, en essayant de ne pas baisser les yeux ni la voix devant les
blancs, en essayant d’être claire et précise, posée. Et l’adolescente essaie de ne pas être ce qu’elle
n’est pas, pas la femme noire furieuse des livres ségrégationnistes, pas la fauteuse de troubles, elle
essaie de dire le réel avec ordre et méthode.
COLVIN : Et puis les deux policiers sont montés, l’un des deux a dit : « Qui c’est ça ? »

Il a dit « ça » pour désigner l’adolescente, la jeune fille noire. Il a dit « ça » à l’objet noir
récalcitrant posé sur un siège de bus, un objet sur un autre objet.
COLVIN : Il était très en colère. Il m’a demandé si j’allais me lever. J’ai dit : « Non monsieur » et
j’ai pleuré. Il a dit : « Je vais devoir t’enlever de là. » Mais je n’ai pas bougé. Je n’ai pas bougé
du tout. Alors il m’a donné un coup de pied et l’un m’a pris un bras, l’autre l’autre bras et ils
m’ont simplement traînée dehors.
Simplement traînée dehors.
Et puis, c’est au tour du chauffeur, Robert Cleere, qui, au cours de son témoignage, admet qu’il n’a
pas vu Claudette frapper les policiers.

Seriez-vous en train de vous réjouir ? Souvenez-vous, nous sommes dans l’Alabama des années
1950 et, ici, Jim Crow passe avant tout, avant la justice, avant les faits. Ici, l’équité est d’une
importance minime, ce qui compte c’est que la coutume triomphe, envers et contre tout, y compris
contre l’évidence. Pour s’assurer une victoire, on choisit de juger Claudette non pas selon les lois de
la ville sous lesquelles elle a été arrêtée, mais selon les lois de l’Alabama. Et, si dans l’ordonnance
de la ville, il est précisé que personne ne peut être poursuivi pour ne pas avoir cédé son siège à
moins qu’un autre soit disponible, la loi de l’État donne aux chauffeurs toute autorité pour assigner
les places. Le juge Hill déclare donc Claudette coupable des trois chefs d’accusation, trouble à
l’ordre public, violation de la loi et agression à l’égard de représentants de l’ordre.
Trois fois coupable et trois peines possibles : l’amende, le placement en institution avec travaux
forcés, le sursis avec mise à l’épreuve.
C’est une chose de se croire dans son bon droit et de se préparer à batailler pour le défendre, c’en
est une autre de découvrir qu’il n’y a pas de droit. Si Claudette a fait face sans vaciller pendant les
deux heures et demie d’audience, à l’annonce du verdict elle s’effondre et ses sanglots déchirants
envahissent le tribunal. Dans la salle, beaucoup pleurent de rage et de tristesse pour cette jeune fille
qui vient d’apprendre qu’au lieu d’être acquittée, comme le voudraient les faits, elle est condamnée
avec sursis et mise à l’épreuve, comme le veulent les principes. Dehors, le verdict agit comme une
déflagration et Jo Ann Gibson Robinson note que : « … jamais les noirs n’ont été aussi près du point
de rupture7… » D’ailleurs, dans les jours qui suivent, un grand nombre d’entre eux refusent de
prendre le bus, de leur propre chef. Claudette Colvin pourrait être Rosa Parks. Les ingrédients sont
là, l’exaspération, la colère, le sentiment d’injustice, le courage de la victime, mais la lutte ne prend
pas puisque aucun leader n’est là pour la mener. Alors, l’énervement s’estompe et le vent et la pluie
achèvent de doucher les dernières résistances. Après quelques jours, chacun retourne à ses vieilles
habitudes, payer devant, monter derrière, assis, debout, debout, assis, se tenir à carreau en attendant
que la vie passe tant bien que mal, tant mal que bien.
Claudette Colvin ne sera pas Rosa Parks, la faute à son âge, à la pluie, la faute aux hommes qui n’y
croient qu’à moitié.
Fin du deuxième acte.
Double peine

Bien que déçu, Fred Gray pense qu’il faut faire appel, ce qui leur laissera une chance d’infléchir le
jugement. C’est aussi un moyen de maintenir le cap vers la Cour suprême. Des centaines de messages
de soutien venus de tout le pays affluent au secrétariat de la NAACP, tenu par Rosa Parks. Les
sympathisants noirs et blancs y disent leur fierté et joignent des dons pour permettre de faire face à la
procédure d’appel. Dans les églises de Montgomery aussi, on organise des collectes. En quinze jours,
la somme nécessaire est réunie. Mais Claudette Colvin a été très ébranlée par le premier verdict, et
les soutiens extérieurs ne parviennent pas à lui faire remonter la pente. Jo Ann Gibson Robinson note
que la jeune fille « ne regardait plus les gens droit dans les yeux comme avant8 ». L’injustice est trop
violente, Claudette se vit comme une personne sans avenir, condamnée au présent et au futur, puisque
avoir un casier judiciaire c’est ne plus pouvoir accéder à certaines écoles ou certains emplois. Elle
ne sera pas avocate, c’est sûr. À l’école, dans la rue, partout, elle se sent jugée et montrée du doigt, il
n’y a guère que chez elle qu’elle se sente en sécurité.
Malgré tout, elle accepte la proposition de Fred Gray.

L’audience est fixée au 6 mai. Le jour J, après avoir entendu le témoignage de la jeune fille, le juge
Carter annonce qu’il abandonne deux des trois charges qui pesaient contre elle, celles concernant le
trouble à l’ordre public et la violation de la loi de ségrégation, ne maintenant que la troisième,
l’agression sur représentants de l’ordre. Retirer les deux premières charges est en fait une action
purement politique qui vise à vider le dossier de sa portée antiségrégationniste. Sans ces deux chefs
d’inculpation, plus question de porter le dossier au niveau fédéral. Le juge Carter condamne
Claudette Colvin à payer une amende minime et maintient la condamnation avec mise à l’épreuve. À
présent, non seulement la jeune fille a bel et bien un casier, mais en plus, en abandonnant les deux
charges qui pouvaient faire de son cas un cas de portée nationale, le juge la condamne à disparaître
du champ d’intérêt des leaders noirs. Double peine, bientôt triple. Dans la biographie de Fred Gray,
son avocat, le cas de Claudette se réduit à un « faux départ9 ».
Pour Claudette, c’est l’incompréhension. La jeune fille s’isole. Cet abandon-là est celui de trop. À
toutes les étapes de sa courte vie, il a fallu faire avec, ou plutôt sans. Son histoire n’est faite que
d’abandons successifs. D’abord, son père. Claudette Colvin est née Claudette Austin, fille de
C.P. Austin, qui quitta le domicile conjugual très peu de temps après sa naissance pour chercher du
travail. Il revint brièvement un an plus tard, le temps de concevoir Delphine, sa sœur cadette, puis
disparut à nouveau pour ne jamais revenir. Sa mère ? Peu de temps après la naissance de Claudette et
le départ de C.P., Mary Jane confie sa fille à sa grand-tante et son grand-oncle, Mary Ann et Q.P.
Colvin, que Claudette considérera toujours comme ses vrais parents. Si elle dit : « maman et papa »,
c’est de Mary Ann et Q.P. dont elle parle. Quant il s’agit de Mary Jane, Claudette dit : « ma mère
biologique ». Sa sœur ? Delphine rejoint la famille Colvin un peu plus tard. C’est une petite fille
bavarde, très attachée à sa grande sœur. Elles partagent le même lit, et, la nuit, Delphine continue à
raconter à Claudette des histoires, à lui chanter des chansons, à lui poser des questions, c’est un flot
continu, un lien jamais interrompu. À l’été 1952, Delphine est prise de violentes fièvres, elle
s’affaiblit et ne peut bientôt plus se lever. Cet été-là, la polio s’abat sur Montgomery. On transporte
Delphine à l’hôpital. Par crainte de la contagion, Claudette est interdite de visite. Bientôt, ce sont les
poumons de Delphine qui ne répondent plus, alors, on place la petite fille dans un poumon d’acier,
machine-ogre qui dévore les enfants, ne laissant que leurs têtes minuscules dépasser de son grand
corps métallique. Par elle, Delphine respire à nouveau. Alors, on espère que tout va s’améliorer,
vite. De l’évolution de la maladie, Claudette ne sait que ce qu’elle en voit à l’église, des enfants aux
membres déformés, aux bras et aux jambes voilés comme des roues de vélos hors d’usage. Polio,
cinq lettres énigmatiques et terrifiantes. Claudette sait qu’il faut en avoir peur mais ne sait pas très
bien pourquoi. Lorsqu’elle pose des questions à Mary Ann et Q.P., les réponses sont vagues. Et,
même si elle les accompagne régulièrement à l’hôpital, elle doit rester dans la voiture le temps des
visites. La maladie reste lointaine et mystérieuse. Le 5 septembre 1952, jour de l’anniversaire de
Claudette, Delphine meurt. Claudette Colvin vient d’avoir treize ans.
Alors, perdre ce procès, c’est tout perdre. L’attention, l’estime de soi, les perspectives. C’est le
printemps 1955, Claudette a quinze ans et l’horizon est un champ de ruines. Effrayée à l’idée que le
moindre faux pas puisse l’envoyer en prison, elle passe l’essentiel de son temps à la maison. Elle se
rend parfois aux réunions des jeunes de la NAACP où elle retrouve Rosa Parks. Celle-ci l’incite à
raconter aux jeunes militants son histoire qui, pour elle, a valeur d’exemple. C’est lors d’une de ces
rares sorties que Claudette Colvin rencontre celui dont, cinquante-cinq ans plus tard, elle ne peut
toujours pas dire le nom. Quelque chose semble impossible, insurmontable. Lorsqu’elle parle de cet
homme les termes sont flous et dépourvus d’affect. Elle évoque la couleur de sa peau, très claire, son
âge, environ dix ans de plus qu’elle, sa situation, marié. Ce dont elle parle plus volontiers, c’est de
son empathie. Il la comprend, il l’écoute, il ne la juge pas, même ses cheveux, qu’elle a choisi de ne
plus raidir, il les trouve à son goût. Qui était cet homme ? Elle dit qu’il serait un vétéran de la guerre
de Corée, un homme qui aurait voyagé. Elle l’a sûrement très peu vu, et on imagine qu’il a dû jouer
de son ascendant pour s’attirer les faveurs de cette petite fille perdue. Dans les années 1950, ce que
les adolescentes savent des hommes et de la sexualité est proche du néant, mélange de fantasmes
hollywoodiens et de superstition religieuse. Il faut être une sainte, pas une pute, c’est à peu près tout
ce qu’on en sait. De ce point de vue, les choses ont-elles vraiment changé ?
Quand Claudette Colvin découvre qu’elle est enceinte, elle est la première surprise, convaincue
qu’une chose pareille n’arrive pas à des filles comme elle, pas de cette façon-là et sûrement pas au
premier rapport. D’ailleurs y a-t-il eu rapport ? Comment en être sûre quand on ne vous en a rien
dit ? À l’annonce de sa grossesse, ses parents insistent pour qu’elle ne révèle à personne l’identité du
père, craignant qu’on accuse leur fille de vouloir briser un mariage. Ce qui, au regard de Dieu,
semble bien plus grave que le fait qu’un homme adulte, marié de surcroît, ait abusé de la confiance
d’une adolescente. C’est bientôt la rentrée des classes, et au lycée, la règle c’est que toute grossesse
est passible d’exclusion définitive. Il est donc décidé que Claudette ira à l’école jusqu’aux vacances
de Noël, puis on la déclarera malade, et elle partira chez sa mère biologique à Birmingham jusqu’à
l’accouchement. Ensuite, elle laissera le bébé et reviendra finir ses études à Montgomery. L’honneur
sera sauf.
Fin de l’automne 1955, alors que Claudette suit toujours le plan à la lettre, cultivant le secret et le
silence, sa grossesse devient visible plus tôt que prévu. Elle est renvoyée. Il faut revoir la stratégie.
On décide qu’elle ira bien accoucher chez sa mère biologique mais qu’ensuite elle ne rentrera pas,
elle s’inscrira au lycée de Birmingham sous le nom de Claudette Austin, ce qui évitera les
recoupements de dossiers scolaires. À seize ans, Claudette se prépare donc à un nouvel arrachement.
Il va lui falloir quitter sa ville, sa vie et tout recommencer sous un autre nom avec une étrangère à ses
côtés, sa mère biologique, Mary Jane, devenue Gadson depuis son mariage avec Thomas Gadson
dont elle a eu deux autres filles.
L’autre femme noire

Seulement, le jeudi 1er décembre 1955, Rosa Parks sort du Montgomery Fair, le magasin où elle
travaille comme couturière, et monte dans le bus 2857. Une fois son ticket acheté, elle réalise qu’elle
connaît le chauffeur, James Blake, celui qui, en 1943, a levé la main sur elle. Mais puisqu’elle a déjà
payé, elle monte et s’assoit sur un siège vacant au milieu de la section réservée aux noirs. Au
deuxième arrêt, tous les sièges réservés aux blancs sont occupés et un homme blanc se retrouve
debout. La pièce qui va se jouer maintenant, vous la connaissez déjà, car Rosa Parks pourrait être
Claudette Colvin. Comme la coutume le veut, James Blake dit à Rosa Parks et aux noirs qui sont dans
le même rang : « J’ai besoin de ce siège ! » Personne ne bouge. Il réitère sa demande, menaçant.
L’homme assis près de Rosa Parks, à côté de la fenêtre, s’exécute. Elle se lève pour le laisser passer,
puis se rassoit en se décalant, prenant son siège près de la fenêtre. Les deux autres personnes assises
sur le même rang se lèvent à leur tour. Il n’y a guère plus que Rosa Parks qui soit assise. Le chauffeur
lui demande si elle a l’intention de se lever, elle répond que non. Rosa Parks devient Rosa Parks. Il
dit : « Dans ce cas, je vais être obligé de te faire arrêter. » Elle répond : « Faites-le. » Fin de
l’échange. Ça ne vous rappelle rien ? Le chauffeur descend du bus, prévient les policiers. Ils montent
et arrêtent Rosa Parks. Avant qu’ils ne la saisissent pour l’entraîner dehors, elle se lève et sort, sans
opposer aucune résistance. Lorsqu’une fois au poste elle appelle sa mère pour la prévenir et
demander à ce qu’on vienne la chercher, savez-vous quelle est la première question qu’elle lui pose ?
« T’ont-ils battue ? » Vous voyez, décembre 1955 ressemble trait pour trait à mars, à un détail près et
c’est ce détail qui changera l’histoire en Histoire. Quand Jo Ann Gibson Robinson apprend la
nouvelle, son état d’esprit n’est plus du tout à la négociation. Pour elle, ce qui est arrivé à Claudette
Colvin ne doit pas se reproduire. Elle appelle donc un de ses amis enseignant à l’Alabama State
College qui possède la clé du local des polycopies. Et, dans la nuit du 1er au 2 décembre, avec l’aide
de deux étudiants, elle imprime des tracts appelant au boycott le lundi suivant, 5 décembre, jour du
procès de Rosa Parks. Il y est écrit :
« Une autre femme noire a été arrêtée et jetée en prison parce qu’elle a refusé de se lever de son
siège pour qu’une personne blanche puisse s’asseoir. C’est la deuxième fois, depuis le cas de
Claudette Colbert, qu’une femme noire est arrêtée pour ce même motif. Cela doit cesser10. »
Dans la précipitation, Jo Ann Gibson Robinson a remplacé « Claudette Colvin » par « Claudette
Colbert », la fameuse actrice à laquelle la jeune fille doit son prénom. Sans intention de nuire, cet
acte manqué est la première trace de l’effacement progressif de Claudette Colvin, bientôt remplacée
par Claudette Colvin, double sombre de Rosa Parks. La jeune fille, pourtant bien réelle, est en train
de devenir fiction. L’Histoire est en marche.

Au petit matin du 2 décembre 1955, cinquante-deux mille cinq cents tracts sont imprimés, Jo Ann
Gibson Robinson peut partir donner son cours comme tous les vendredis matin. Une fois terminé, elle
rejoint les membres du WPC, chacune chargée de quadriller un secteur prédéterminé de la ville,
tracts en main. Elles doivent les distibuer dans les boîtes aux lettres des habitations et des
établissements réservés aux noirs, écoles, boutiques, bars, salons de coiffure… Avant que la
distribution ne commence, Jo Ann Gibson Robinson a informé E.D. Nixon, président de la NAACP,
de son intention, sans lui demander son avis, le mettant ainsi devant le fait accompli. Avertie de
l’action, Rosa Parks la soutient totalement, malgré les protestations de son époux, Raymond, qui
craint que tout ça ne dégénère et qu’elle ne soit tuée. Les femmes ont pris le pouvoir, pour un temps.
C’est dans cet état d’esprit que E.D. Nixon appelle Martin Luther King. Le pasteur King est celui
qu’il faut convaincre en premier, c’est le plus jeune des leaders religieux de la ville et le dernier
arrivé, donc celui qui a le moins à perdre. E.D. Nixon applique la stratégie des dominos. Il faut que
le jeune pasteur accepte de prendre la tête du mouvement pour pouvoir faire basculer les autres
leaders. C’est la seule condition pour que ces hommes, soucieux de leur statut, puissent s’impliquer
sans se sentir en première ligne. Si le boycott échoue, ils pourront s’en laver les mains en étant sûrs
que toute la faute retombera sur le petit nouveau. Conscient de tous ces enjeux, et à moitié convaincu
par l’idée du boycott, Martin Luther King demande un délai de réflexion.
De son côté, Rosa Parks a décidé de ne rien changer à ses habitudes et ce malgré l’entrefilet
annonçant son arrestation paru dans le Montgomery Advertiser. Seule petite dérogation, au lieu de
prendre le bus, elle demande à un ami de la conduire en voiture. Une heure après son arrivée sur son
lieu de travail, son superviseur vient la voir. Avant même qu’il ne parle, Rosa Parks sait déjà qu’il
ne se passera pas longtemps avant qu’elle ne perde son emploi. Ce sera chose faite un mois plus tard.
À l’autre bout de la ville, Martin Luther King pèse le pour et le contre avec sa jeune épouse
Coretta qui racontera plus tard : « Si ça n’avait pas été pour lui (E.D. Nixon), Martin Luther King
n’aurait pas été impliqué aussi tôt11. » Rosa Parks n’est pas du tout centrale dans la décision que
vient de prendre le jeune pasteur. Il est vrai qu’à ce moment, il y a plus à perdre qu’à gagner. Martin
Luther King a vingt-six ans, nommé depuis seulement un an à la Dexter Avenue Baptist Church, son
premier poste, il vient d’être père, sa fille n’a même pas un mois, et le risque de se faire tuer est bien
réel. Et on ne meurt pas pour une couturière de Montgomery qui a fait sécession dans un bus, pas
encore. Pourtant, il accepte. Les deux hommes conviennent d’organiser une réunion avec les
quarante-neuf autres leaders.

Pendant que les hommes mènent des tractations de couloir, les femmes sont dans la rue. Grâce à
l’efficacité des membres du WPC, l’information concernant le boycott commence à faire le tour de
Montgomery. Les tracts passent de main en main, le bruit court sans que personne ne sache d’où il est
parti. Pendant qu’elle est en pleine distribution, Jo Ann Gibson Robinson est dénoncée au directeur
de l’établissement où elle enseigne, l’Alabama State College, par une collègue qui a vu un tract dans
la voiture de Jo Ann Robinson alors que celle-ci chargeait les cartons. Acte de pure malveillance. Au
risque de perdre son emploi, elle défend sa position et, lorsque le directeur lui reproche de s’être
servie du matériel de l’établissement pour imprimer ses tracts, elle s’engage à ce que le WPC
rembourse chaque ramette de papier utilisée, sachant pertinemment que c’est elle qui paiera, le WPC
n’ayant pas de trésorerie. Tout comme Rosa Parks, Jo Ann Gibson Robinson est prête à risquer
beaucoup dans cette entreprise, ce qui n’est pas tout à fait le cas des leaders religieux. Dans l’église
de la Dexter Avenue, les discussions avancent lentement, tout est bon pour refuser le boycott. Ceux
qui y consentent aimeraient que tout ça reste secret, voulant à toute force éviter la publicité et les
ennuis. On s’inquiète aussi de ce qu’une telle action coûtera à la communauté noire, les blancs
prendront forcément des mesures de rétorsion et alors, en plus d’être maltraités dans les transports,
les noirs seront aussi sans emploi. Le boycott est-il vraiment la solution ? La discussion s’enlise.
E.D. Nixon prend alors la parole, s’emporte et rappelle que pendant que les hommes parlent, Jo Ann
Gibson Robinson et les femmes qui l’entourent, elles, s’organisent, et continueront, avec ou sans eux :
« Je dis que nous avons besoin de renverser l’histoire et de cesser de nous cacher derrière ces
femmes qui font tout le travail pour nous12. »
C’est probablement à ce moment-là que naît la légende Parks, parce qu’en plus de permettre la
création d’un mythe, elle est nécessaire à la bonne marche des traditions. Avec la légende d’une Rosa
Parks décrite comme un petit être vertueux et distingué dont les pieds douloureux ont motivé le refus
de se lever, les rôles peuvent se redistribuer selon les genres, ce ne sont plus des femmes qui se
défendent elles-mêmes, ce sont des hommes, forcément forts, qui protègent des femmes, forcément
faibles.

Et Claudette Colvin ? À King Hill, elle prend connaissance du tract qu’une voisine a rapporté. Elle
y lit son nom mal orthographié et voit qu’on y mentionne une « autre femme noire ». Sur le tract, on ne
précise pas qu’il s’agit de Rosa Parks, et son identité n’a pas encore circulé par le bouche à oreille.
Pour Claudette Colvin, cette femme est donc simplement « l’autre femme », celle qui mérite tous les
égards pour avoir fait ce qu’elle-même a initié neuf mois plus tôt dans une semi-indifférence. C’est
exactement comme si, par un coup de baguette magique, elle pouvait voir l’histoire qu’elle aurait dû
vivre. Elle devrait être cette « autre femme », celle dont on parle, celle pour qui on s’apprête à se
battre. Au lieu de quoi, elle se cache à King Hill et se prépare à quitter Montgomery pour toujours,
comme une criminelle. C’est un enterrement de première classe et son nom n’est même pas sur la
tombe. Et puis, qui connaît la profondeur des tombes ? Même six pieds sous terre, on peut encore
vous pousser plus au fond. C’est ainsi qu’après d’âpres discussions, lorsque les leaders religieux
finissent par se rallier au mouvement, ils décident de faire un second tract qui reprend exactement les
termes du premier, à l’exception de la partie faisant allusion à Claudette. RIP.
La Mère et le Fils

Le lundi 5 décembre est glacial et pluvieux. Mauvais jour pour un boycott. Tous se demandent
comment les choses vont tourner. D’un côté, la fébrilité. Il y a Martin Luther King, dont c’est la
première action à l’échelle de la ville. Si cette journée échoue, tout le monde le lâchera, c’est sûr.
Fusible désigné, il devra certainement quitter Montgomery. Et il sait ce qui l’attend alors, retourner à
Atlanta auprès de son père Martin Luther King senior, pasteur charismatique dont le jeune homme a
fui l’influence en s’installant dans cette petite ville alors que la capitale de la Géorgie lui tendait les
bras, pour peu qu’il accepte de jouer les doublures paternelles. Pour Jo Ann Gibson Robinson aussi,
l’enjeu est crucial, cette journée, c’est son va-tout, elle la prépare depuis bientôt deux ans. Pour en
assurer le succès, en plus des dix-huit taxis qui ont accepté de s’arrêter aux arrêts de bus moyennant
dix cents, le prix d’un ticket, elle a réquisitionné tous les membres du WPC disposant d’un véhicule
afin de transporter ceux qui vivent trop loin.
Au milieu, il y a Claudette Colvin, partagée entre amertume et espoir. Elle a rêvé d’un boycott et
pourtant, si celui-ci réussit, la victoire aura un arrière-goût difficile à faire passer.
Et puis, il y a le maire et ses équipes, qui, eux, font confiance à Jim Crow. William A. Gayle est
convaincu que le boycott est l’œuvre de quelques agitateurs qui ne remporteront pas l’adhésion des
citoyens noirs de sa ville. Il veut croire que s’il n’y a jamais eu de boycott à Montgomery, c’est bien
parce que ici blancs et noirs cohabitent parfaitement. Pour protéger les passagers, qu’il imagine
nombreux et qui, dans son esprit, seront, à coup sûr, victimes de la violence des instigateurs du
mouvement, il a prévu des escortes policières chargées d’accompagner les bus tout au long de leur
parcours. Preuve qu’il n’a aucune conscience du mouvement qui se prépare, dont l’ancrage et les
modes d’action relèvent bien plus des préceptes de Gandhi que de l’activisme terroriste.
Dans le bus de six heures qui passe devant les fenêtres de la famille King, il leur semble
n’apercevoir aucun visage noir. Pas certain, Martin Luther King prend sa voiture et fait un tour de
quartier. Partout, le même constat, les bus sont vides. Comme des âmes damnées, les véhicules
orphelins, escortés de leurs deux policiers, cerbères inutiles, errent dans les rues d’une ville où tout
se passe ailleurs, dans les taxis affrétés, sur les trottoirs, dans les voitures particulières. Et avec leur
allure menaçante, les escortes policières ont sûrement achevé le travail, effrayant les derniers
passagers qui s’apprêtaient à ne pas suivre le boycott. Un policier blanc, ça n’est jamais bon signe,
alors deux…
De mémoire de noirs, jamais on n’avait vu ça. On se croise et on échange des regards entendus et
incrédules, étonnés d’avoir réussi, ensemble, vieux, jeunes, riches, pauvres, hommes, femmes. Avoir
fait courber, sans un mot, l’échine de Jim Crow. On n’a jamais vu ça. Il y avait eu d’autres lundis, des
centaines, des milliers, mais c’est comme si celui-ci était le premier. « Jamais ils n’avaient été unis
de cette façon13 », notera Jo Ann Gibson Robinson. Alors c’était si simple ? Sans un mot, sans un cri,
s’affirmer uniquement par la force de l’absence. « Ce sont leurs bus, qu’ils les gardent14 ! »
pensaient-ils.
À 9 h 30, après avoir fait le même constat, Rosa Parks se rend au tribunal, escortée de son mari,
Raymond, de E.D. Nixon, et de ses deux avocats Fred Gray et Charles Langford (l’autre avocat noir
de la ville). Une femme et quatre hommes. Robe noire à col blanc sous un manteau gris, gants blancs,
chapeau en velours noir, petit sac à main, regard droit et humble derrière ses lunettes métalliques,
Rosa Parks est l’image de la respectabilité. Toute petite dans son grand manteau, toute frêle à côté de
ces hommes, Rosa Parks est l’image du monde comme il doit être, les femmes sont petites et fragiles,
les hommes sont grands et forts, il n’y a pas à sortir de là. Jo Ann Gibson Robinson n’est pas sur la
photo, Claudette Colvin non plus. L’histoire s’écrit sans elles mais ce sont leur audace et leur vision
singulière, qui, toute cette journée, donnent le la.
Cinq cents personnes venues soutenir Rosa Parks attendent devant le tribunal. Dans la foule, une
femme crie en la voyant : « Oh, elle est si mignonne ! Ils se sont attaqués à la mauvaise personne15. »
Rosa Parks avance, droite et décidée. Elle dira plus tard : « Je savais ce que je devais faire16. » Le
procès dure cinq minutes, montre en main, James Blake, le chauffeur, en est le principal témoin. Il y a
aussi cette femme blanche qui affirme qu’il y avait un siège vacant au fond du bus et que Rosa Parks
a refusé de s’y asseoir. C’est faux, bien sûr, mais ça n’a aucune importance. Anticipant cette parodie
de justice, ses avocats ont délibérément choisi de ne pas la faire témoigner. Comme Claudette
Colvin, Rosa Parks plaide non coupable, et, comme Claudette Colvin, le juge la condamne,
s’appuyant sur la loi de l’Alabama qui donne les pleins pouvoirs aux chauffeurs des bus, alors que
son cas relève de l’ordonnance de la ville, celle qui dit que si aucun siège n’est vacant, on ne peut
considérer comme contrevenante la personne qui ne céderait pas sa place. Mais qui s’en soucie ? Les
avocats de Rosa Parks savent tout ça, Claudette Colvin est déjà passée par là, ils ont d’ailleurs misé
sur cette condamnation qui permet de donner plus de force au boycott et à la procédure à venir.

Le soir, plus de cinq mille personnes sont réunies dans la Holt Street Baptist Church, la plus
grande église de la ville, située dans le quartier noir le plus pauvre, donc loin des blancs. On se serre
au balcon, dans l’annexe, et même à l’extérieur où des haut-parleurs retransmettent les discours. Peut-
être êtes-vous dans cette masse compacte qui s’étale devant l’église ? À moins que vous ne soyez
pris dans les embouteillages des rues adjacentes ? Je vous cherche, je vous vois, fébriles et exaltés,
vous avez envie de pleurer et de rire, vous aimeriez que cette journée ne s’arrête jamais. Free at last,
enfin libres. Sentez-vous ? Ce lundi de décembre chauffe les esprits comme un soir de plein été.
Sentez-vous ?
Martin Luther King s’avance devant la salle survoltée. À part les fidèles qui fréquentent son église,
on ne le connaît pas, c’est un nouveau. Martin Luther King n’est pas encore Martin Luther King. On
l’observe. C’est vrai qu’il a belle allure, mais il est jeune, trop peut-être. Il prend la parole, sa voix
est ferme, profonde, puissante :
— L’autre jour, jeudi dernier pour être exact, une des meilleures citoyennes de Montgomery…
— Amen, dit la foule attentive, tendue.
— Pas une des meilleures citoyennes noires…
— C’est vrai, dit la foule.
— Mais une des meilleures citoyennes de Montgomery a été expulsée d’un bus, et conduite en
prison et arrêtée parce qu’elle refusait de laisser son siège à une personne blanche.

Il reprend son souffle et vous, noirs de Montgomery, vous êtes suspendus à ses lèvres. Vous, noirs
de Montgomery, par votre ferveur, par votre présence électrique, par votre désir de faire corps, vous
transformez décembre en brasier, vous changez le jeune pasteur King en Martin Luther King :

— Mrs Rosa Parks est quelqu’un de bien.


— Bien dit, crie la foule.
— Et, puisque ça devait arriver, je suis heureux que ce soit arrivé à quelqu’un comme
Mrs Parks, car personne ne peut douter de son intégrité sans limites et sans égale.
— Bien sûr, dit la foule.
— Personne ne peut douter de sa grandeur d’âme… Personne ne peut douter de son profond
engagement chrétien et de sa dévotion à l’enseignement de Jésus. Et je suis heureux, puisque ça
devait arriver, que ce soit arrivé à quelqu’un que personne ne peut accuser d’être un élément
perturbateur dans la communauté. Mrs Parks est une chrétienne admirable, indéniablement, et
surtout il y a de l’intégrité et de la force en elle. Et simplement parce qu’elle a refusé de se lever,
elle a été arrêtée.
— Bien sûr, crient les fidèles.

Entendez-vous ? Il dit ce que vous, noirs de l’Alabama des années 1950, souhaitez le plus
ardemment que l’on vous dise. Il dit, cette femme c’est vous, cette respectabilité, cette grandeur
d’âme, cette indéfectible force, c’est ce que vous êtes. Entendez-vous ? Il dit, nous sommes
d’honnêtes chrétiens, nous ne sommes pas des sauvages, ni des bons à rien, nous ne sommes pas Jim
Crow et nous ne sauterons plus comme des pantins atteints de démence. Il dit que le temps est venu, il
dit que « le peuple est fatigué d’être piétiné par les semelles de fer de l’oppression », il parle des
« abîmes d’humiliation », de la désolation. Il dit vous êtes nobles et admirables, et votre cause l’est
plus encore. Il dit vous n’êtes pas une couleur, vous êtes l’Amérique, vous êtes la société modèle,
vous avez votre place dans l’american way of life.
Entendez-vous ? Le nom de Claudette Colvin n’est pas prononcé durant ce meeting mais son ombre
plane comme une menace dans chacune des phrases du pasteur King. S’il dit : « Je suis heureux que
ce soit arrivé à quelqu’un comme Rosa Parks… » S’il dit : « Personne ne peut dire qu’elle est un
élément perturbateur dans la communauté… » S’il dit : « Elle est une chrétienne admirable,
indéniablement… », il affirme en creux ce que Claudette n’est pas, il installe l’idée que si toutes ces
qualités avaient été réunies en une autre personne, alors, les noirs de Montgomery l’auraient suivie.
Entendez-vous ? Il dit donc que Rosa Parks n’est pas Claudette Colvin, parce qu’elle est une victime
indéniable, admirable, parce que, de ce fait, elle est tous les noirs. Elle est le miroir tendu, un reflet
sans taches, sans ombres. Elle dit à ceux qui la soutiennent leur propre valeur, elle est « bigger than
life », plus grande que la vie. Elle est tout à la fois, singulière et universelle.
Si tout ça avait eu lieu avant 1954, peut-être qu’aujourd’hui les rues, les squares, les
bibiliothèques porteraient le nom de Colvin, peut-être qu’il y aurait une journée de commémoration
en son honneur, peut-être qu’elle aurait serré la main des grands hommes de ce monde. Mais depuis
mai 1954, depuis l’arrêt qui a rendu la ségrégation à l’école illégale, les choses sont devenues
beaucoup plus complexes, la respectabilité est désormais la pierre angulaire. Car, depuis, la
propagande du Ku Klux Klan et de tous les groupuscules suprématistes blancs a redoublé de force.
Tous agitent l’idée que la fin de la ségrégation sonnera, à coup sûr, le début d’une gigantesque
bacchanale. Et la menace de voir la société plonger dans la débauche trouve un écho puissant dans la
population blanche du Sud, elle prend comme un feu sur du bois sec. Un juge du Mississippi, Thomas
P. Brady, publie, quatre jours après cet arrêt de la Cour suprême, le manifeste Black Monday, dans
lequel il appelle les juristes à créer une organisation qui protégera la ségrégation par tous les moyens
possibles. Ce sera le WCC (White Citizens Council), conseil de citoyens blancs, qui se veut le
pendant de la NAACP. En six mois, rien que dans le Mississippi, le WCC recrute vingt-cinq mille
membres. L’année suivante, il en compte près de quatre-vingt mille, deux cent cinquante mille dans
tout le Sud. Des maires, dont celui de Montgomery, des sénateurs, des juges se déclarent solidaires
du mouvement et assurent leur soutien au WCC comme s’il était officiellement « porte-parole de la
défiance du Sud17 ». Pour recruter, le discours du WCC s’appuie sur cette paranoïa sexuelle, avec en
ligne de mire le métissage, outrage ultime. Dans les meetings, on présente les noirs comme des êtres
amoraux qui se moquent de l’institution « sacrée » du mariage et se livrent régulièrement à des
orgies. La femme noire y est dépeinte comme une personne violente multipliant les grossesses hors
mariage et l’homme noir y est décrit comme un être irresponsable et hypersexué dont le fantasme
secret serait de violer toutes les femmes blanches. Walter Givhan, sénateur de l’Alabama et
supporter du WCC, présente la fin de la ségrégation comme une simple ruse visant à « ouvrir les
portes des chambres à coucher de nos femmes blanches aux hommes noirs18 ». Avez-vous remarqué,
quand on estime que la société est en danger, on dit toujours « nos » femmes, comme si elles
appartenaient à la communauté, comme si elles étaient des biens meubles. Dans ces cas-là, on ne dit
jamais « nos » hommes, puisqu’il est entendu que les hommes n’appartiennent qu’à eux-mêmes,
puisqu’il est entendu qu’un homme blanc entrant dans la chambre à coucher d’une femme noire n’est
pas une menace. Un politicien de Louisiane, le juge Leander Perez, déclare : « Quand vous faites
croire à un nègre qu’il est l’égal des blancs, la première chose qu’il veut c’est une femme blanche. Et
c’est pour ça qu’il y a tant d’agressions et de viols19. » CQFD. Dans les arguments avancés par la
mairie de Montgomery pour justifier sa réticence à modifier les règles de placement dans les bus, il y
a notamment la crainte que l’angle des sièges puisse amener les genoux des hommes noirs à toucher
ceux des femmes blanches, ce qui serait déjà une incitation au viol compte tenu du caractère instable
et pervers de ces hommes.
Voilà pourquoi, pour les leaders noirs, non seulement une victime doit porter une souffrance, mais
elle doit aussi et surtout renvoyer une image irréprochable. La victime parfaite doit contredire par sa
vie exemplaire les schémas suprématistes. Elle doit être mariée, croyante, modeste sans être pauvre,
noire sans être trop noire, femme sans être trop femme. Et voilà pourquoi Rosa Parks, la
quadragénaire, est une héroïne de son temps quand Claudette Colvin, elle, appartient déjà au passé.
Elle arrive trop tard, ça n’est plus le temps où la NAACP et tous les leaders noirs de la ville se
tenaient sans faillir aux côtés de Gertrude Perkins, malgré sa pauvreté, sa vie non conventionnelle et
ses trois enfants. Il s’agissait alors de défendre la dignité d’une femme violée par des policiers
blancs, quels que soient ses choix de vie. À présent, toute lutte doit présenter des garanties morales,
et toute aspérité doit être gommée. Et c’est ainsi que le passé militant de Rosa Parks disparaît de
l’Histoire, laissant place à l’image de la modeste couturière aux pieds fatigués. Ces pieds sont le
détail qui parachève la mue de Rosa Parks en Rosa Parks, un détail aux accents christiques qui sort
son geste du registre de l’esprit pour en faire un acte du corps, un acte innocent, le geste du martyr.
Elle-même ne sait pas comment ses pieds sont devenus l’élément déclencheur de son refus. « Je n’ai
jamais dit à personne que mes pieds étaient douloureux. C’est simplement quelque chose qui s’est
répandu, je suppose parce qu’on souhaitait donner une autre raison que le fait que je refusais
simplement d’être maltraitée20. » Lorsque après le discours de Martin Luther King, Rosa Parks
s’avance, accompagnée d’un autre pasteur, le révérend French, qui doit la présenter à la foule, elle
lui demande si elle doit parler. Il lui répond : « Vous en avez dit et fait assez, vous n’avez pas besoin
de parler. » Preuve que l’humour peut se nicher partout car, jusque-là, si Rosa Parks a fait beaucoup,
elle n’a quasiment rien dit. Depuis son arrestation, elle n’a fait aucune déclaration à la presse et n’a
même pas témoigné à son propre procès. D’ailleurs, on connaît si peu le son de sa voix que,
lorsqu’elle se retrouve seule dans le cabinet de Fred Gray, son avocat, après son passage au tribunal,
elle répond au téléphone à des journalistes qui, la prenant pour la secrétaire, la prient de bien vouloir
demander à Rosa Parks de les rappeler dans les plus brefs délais.

Le révérend French s’avance : « J’ai la responsabilité, et ça n’est pas une tâche facile, de vous
présenter la victime de cette immense injustice… » Rosa Parks fait son entrée sous un tonnerre
d’applaudissements, pas un mot ne sortira de sa bouche. Son destin est scellé, dans tous les sens du
terme. Un pasteur dira plus tard : « Mrs Rosa Parks a été présentée au meeting parce que nous
voulions qu’elle devienne le symbole de notre mouvement de protestation21. » En une soirée, Rosa
Parks a achevé sa métamorphose, elle est devenue un visage et Martin Luther King sera sa voix.
Elle est la Mère du mouvement des droits civiques, une Mère silencieuse et bienveillante, courageuse
et humble. Il est le Fils et le Saint-Esprit.
Ce soir-là, on vote à l’unanimité la prolongation du boycott en soutien à la vertueuse Mrs Parks.
Ce qui ne devait durer que vingt-quatre heures, durera trois cent quatre-vingt-un jours. Ce soir-là, on
décide de créer le MIA (Montgomery Improvement Association), une association qui prendra en
charge le mouvement, et permettra de couper court aux attaques des suprématistes blancs présentant
systématiquement la NAACP comme une organisation nordiste et communiste (ce qui, en pleine
guerre froide, est un argument de poids). Ni Rosa Parks ni Jo Ann Gibson Robinson ne sont dans
l’organigramme, elles ne sont même pas conviées à la réunion. À la tête du MIA, Martin Luther
King. Trésorier : E.D. Nixon. Responsable juridique : Fred Gray… Sur vingt-cinq membres du
comité exécutif, une seule femme, Erna Dungee, membre du WPC, nommée comptable de
l’association. Toute la visibilité revient aux hommes et toute l’organisation quotidienne du boycott
sera l’œuvre de Jo Ann Gibson Robinson, plaçant les membres du WPC aux postes administratifs
(l’une devient secrétaire personnelle de Martin Luther King, une autre assurera l’intendance…),
organisant toutes les réunions stratégiques à son domicile, pilotant le bulletin d’informations du MIA
ainsi que la logistique des transports. Les femmes redeviennent souterraines. Dès janvier 1956, un
historien dira : « Le public reconnaît le révérend King comme étant le leader mais je me demande si
Mrs Robinson n’est pas d’une égale importance22. » Et dans son autobiographie, Fred Gray écrit :
« Peu de gens réalisent combien Jo Ann a fait et le rôle considérable qu’elle a joué pour améliorer la
vie des Afro-Américains à Montgomery23… »

Et vous ? Vous étiez dans la foule, vous étiez un seul souffle, un seul corps, un seul cœur battant à
l’unisson, vous avez fait naître la Mère et le Fils, Rosa Parks et Martin Luther King, vous avez
baigné vos âmes à la source de leur grandeur et de leur vertu. Par eux, vous êtes entré dans le rêve,
vous êtes devenu, pour un temps, autre chose, plus le noir américain, mais l’Américain, total,
irréprochable, inexpulsable. À présent, faites un pas en arrière, sortez du cercle, éloignez-vous.
Encore. Encore. Et maintenant, regardez-les, entendez-les. À mesure que vous reculez, les formes et
les sons se font plus imprécis, mais votre désir d’en être, lui, devient plus fort, presque douloureux.
Bien sûr, c’est là-bas que tout se passe, là où vous n’êtes pas. Bien sûr. Sentez-vous la morsure de
décembre ? Même l’air que vous respirez fait mal. Regardez-les, et regardez-vous, vos mains, votre
visage, votre corps qui s’étire malgré vous, vous êtes cette adolescente noire qui n’assistera pas au
meeting, vous êtes cette jeune fille aux rêves aussi grands que l’Amérique qui regarde le monde
tourner sans elle, vous êtes Claudette Colvin. Vous avez fait ce qui vous semblait juste, vous avez
traversé les épreuves une à une, vous vous êtes écorché le cœur et l’âme, cette histoire devrait être la
vôtre, pleinement. Pourtant, ce soir n’est que le début d’une mécanique qui, peu à peu, va non
seulement vous maintenir à l’écart mais aussi vous réinventer. Vous pensiez vous appartenir, mais
tout comme Rosa Parks et Martin Luther King, vous êtes devenue un élément de l’Histoire, une
pièce du puzzle. Et, bien que personne ne sache plus aujourd’hui qui, le premier, a pointé du doigt les
pieds de Rosa Parks, les désignant comme la cause de tout, j’aimerais trouver le conteur zéro, celui
ou celle qui, comme dans les grandes épidémies, répand le premier le virus, celui ou celle par qui
Claudette Colvin est devenue Claudette Colvin.
Ce que dit l’Histoire

Si vous faites une recherche sur Claudette Colvin, voilà ce que vous apprendrez, voilà ce que dit
l’Histoire : Claudette Colvin a été éjectée du mouvement des droits civiques parce qu’elle était
enceinte d’un homme marié et blanc. Certains articles ajoutent qu’elle était un garçon manqué, au
caractère bien trempé et au langage fleuri. Voilà donc un personnage hors norme, une adolescente
rebelle et marginale, résolue à défendre ses droits et ceux de ses compatriotes par-delà la morale et
les convenances. Une combattante de la première heure, libre et anticonformiste, qui aura payé son
engagement au prix fort. Ce qui définit donc Claudette Colvin aux yeux de l’Histoire, ce ne sont pas
ses pieds, mais son ventre. Un ventre adultère et métis, inacceptable donc. Mais si l’Histoire a
raison, alors sachez que tout ce que vous avez lu jusqu’à cette page est faux, et tout ce que raconte
Claudette Colvin n’est qu’une fable, une fiction. Et après tout, pourquoi pas ? Si vous deviez raconter
votre propre vie cinquante ans plus tard, qu’en diriez-vous ? Votre version serait-elle une
transcription exacte du réel ? N’auriez-vous pas besoin ou envie de modifier quelques aspects ? Qui
peut se dire avec objectivité ? Regardez ce détail qui vous caractérise, croyez-vous. Regardez cette
anecdote de rien où vous êtes passé à côté de cette personne sans rien dire, croyez-vous. Vous auriez
pu tout aussi bien lui parler. Vous auriez pu tout aussi bien lui dire quelques phrases, pour vous sans
intérêt, et puis les oublier dans l’instant. Et cette fois où vous avez tourné à droite au lieu de prendre
à gauche, vous en souvenez-vous ? Y avait-il une raison, une raison valable ? Qui pourra l’attester ?
Combien seront-ils pour dire ce que vous croyez être, ce que vous croyez avoir dit ou fait ?
Combien ? La différence entre votre vie et votre vie incluse dans le récit d’un autre, c’est qu’elle ne
vous appartient plus, c’est qu’elle vous échappe. Où commence le réel ? Où démarre la fiction ? Les
souvenirs de Claudette Colvin se heurtent aux articles, livres, comptes-rendus qui, depuis le jour de
son arrestation, ont forgé sa légende. Rien ne colle, rien ne va, même la date de naissance de son fils
est flottante. Pour tous, il est né en décembre 1955, pour elle, il est né en mars 1956. Pour tous, il est
le fils d’un homme blanc, pour elle, il est l’enfant d’un métis très clair. Dans son autobiographie,
Rosa Parks raconte que tout était en place pour faire de la jeune fille le symbole de la lutte jusqu’à
ce que E.D. Nixon aille chez elle. Lors de sa visite, il découvre que non seulement Claudette est
enceinte, mais qu’en plus, elle n’est pas mariée. Imaginez la scène : il se rend à King Hill chez les
Colvin, la mère de Claudette refuse de le laisser entrer puis entrouvre la porte. Par l’entrebâillement,
il aperçoit le ventre de Claudette Colvin, qu’on imagine enceinte de trois ou quatre mois. Rosa Parks
écrit : « … c’était la fin du cas. Si la presse blanche avait appris cette information, ils auraient eu un
boulevard. Ils l’auraient traitée de mauvaise fille et son cas n’aurait eu aucune chance24. » Plus loin,
elle ajoute : « Donc la décision fut prise d’attendre un plaignant plus solide. Avant d’aller plus loin
et d’investir plus de temps, d’effort et d’argent25. » Alors, suivons Rosa Parks et E.D. Nixon, et
admettons que la grossesse de Claudette Colvin soit la raison de tout. Admettons que le fils de
Claudette Colvin soit né en décembre. Dans ce cas, on peut envisager qu’elle soit enceinte dès mars.
Mais si E.D. Nixon a pu voir son ventre, c’est forcément après son premier procès, celui du 18 mars.
Avant, tout le monde aurait pu s’en apercevoir, y compris les policiers qui l’ont arrêtée, et on voit
bien comment tout ça n’aurait pas manqué d’être utilisé lors du procès. Dans ces conditions, il paraît
peu probable que Fred Gray, son avocat, Jo Ann Gibson Robinson ou Rosa Parks, se soient autant
mobilisés. Par ailleurs, si Claudette Colvin avait été visiblement enceinte au moment des faits, elle
n’aurait pas pu être lycéenne, l’école l’aurait renvoyée. Cette visite de E.D. Nixon a forcément eu
lieu soit entre le procès de Claudette et son appel, c’est-à-dire entre le 18 mars 1955 et le 6 mai
1955, soit après l’appel. Mais après l’appel, le cas de Claudette avait déjà été vidé de sa substance,
alors pourquoi E.D. Nixon serait-il allé la voir quand tout était déjà joué ? Reste la période entre
mars et mai 1955. Mais il y a fort à parier que son avocat n’aurait pas poussé pour faire appel, la
sachant condamnée d’avance. Jo Ann Gibson Robinson aussi aurait dû s’en apercevoir, elle qui
suivait le cas de près. Or, on ne trouve aucune trace de cet épisode dans leurs autobiographies
respectives.
Il y a une autre anecdote qui présente exactement les mêmes caractéristiques. Le 21 octobre 1955,
sept mois après Claudette Colvin et un mois et demi avant Rosa Parks, une autre jeune fille, Mary
Louise Smith, dix-huit ans, étudiante, refuse de céder sa place dans un bus. Née à Montgomery,
orpheline de mère depuis ses quinze ans, Mary Louise Smith est la troisième enfant d’une famille de
six. Son père, Frank Smith, cumule deux emplois pour subvenir aux besoins de ses enfants. Toute la
famille Smith vit à Washington Park, quartier pauvre de Montgomery semblable à King Hill. Lorsque
Mary Louise Smith est arrêtée, l’affaire n’a pas le temps de se répandre, elle plaide coupable et son
père paie immédiatement l’amende. L’histoire ressurgit quelque temps plus tard, lorsqu’un cousin de
Mary Louise parle de cette arrestation pendant une réunion où se trouvent des responsables de la
NAACP. Aussitôt, E.D. Nixon organise une rencontre avec Mary Louise et sa famille, rencontre à la
suite de laquelle il conclut qu’elle ne pourra pas non plus être l’étendard du boycott. Cette fois-ci, ça
n’est pas la jeune fille qui est en cause, mais son père, que E.D. Nixon aurait trouvé, devant « leur
cabane sordide26 », « pieds nus, assis sur son perron, soûl27 ». Dans son autobiographie, Rosa Parks
notera seulement qu’elle « … n’était pas un bon cas selon monsieur Nixon28… ». Soit. Seulement,
lorsqu’en 1995 un journaliste vient interviewer Mary Louise Smith à la faveur d’un article sur les
quarante ans du boycott, non seulement il lui apprend qu’elle a été un temps envisagée comme le cas
pouvant lancer le mouvement, ce qu’elle ne savait pas, mais, plus étonnant, elle découvre aussi que
suite à cette fameuse enquête de moralité à laquelle elle n’a jamais participé, son père a été déclaré
alcoolique alors qu’en réalité, il ne buvait pas. Par ailleurs, la famille Smith n’a jamais vécu dans
une cabane, comme cela a été rapporté, mais dans une maison à deux étages. Quarante ans après,
Mary Louise Smith découvrit donc ce que la légende avait fait d’elle.
La fille-mère, la fille d’alcoolique, et, dans les deux cas, au milieu, E.D. Nixon, le faiseur de
diablesses et de saintes. En y réfléchissant, si l’Histoire a fait naître le fils de Claudette Colvin en
décembre, j’y vois un parallèle romantique avec l’ascension, dans la même période, de Rosa Parks.
L’une s’élève quand l’autre choit, voilà, c’est simple, net, et sans bavure, c’est biblique aussi, il faut
toujours des femmes de mauvaise vie dans les récits d’élévation. Tous les éléments qui font qu’une
histoire est une bonne histoire, une histoire qui nous semble vraie, avec ce petit plus qui la rendra
légendaire, tout est donc respecté, et le spectacle va pouvoir commencer. Rosa Parks écrit dans son
autobiographie : « Je n’avais pas de casier judiciaire, j’avais travaillé toute ma vie, je n’étais pas
enceinte d’un enfant illégitime. Les blancs ne pourraient pas me pointer du doigt en disant que j’avais
fait quoi que ce soit pour mériter un tel traitement à l’exception d’être née noire29. » Et l’opinion de
tous les acteurs de cette époque converge en un point : Rosa Parks était la seule personne qui pouvait
permettre que tout arrive. Mais qui peut dire ce qui se serait passé si Claudette Colvin avait été
l’Élue ? Mary Louise Smith et Claudette Colvin venaient du même milieu, et c’est probalement ce qui
faisait d’elles des cas pas assez « évidents » pour E.D. Nixon. Rosa Parks, bien que modeste,
pouvait parler à la classe moyenne, elle en avait l’allure, les codes, les fréquentations. Avec sa peau
claire et ses cheveux raides, elle était une émanation acceptable pour les blancs et enviable pour les
noirs. Elle avait aussi une vie accomplie, impossible donc de s’y projeter en présageant du pire. La
grande ironie de l’histoire, c’est que lorsque E.D. Nixon finira par quitter son poste de trésorier du
MIA en 1957, c’est parce qu’il se sentira rejeté. Lui, l’autodidacte à la peau sombre, issu d’une
famille pauvre, aura le sentiment d’être de trop parmi ces bourgeois diplômés. Le faiseur de saintes,
dont on trouve les manières trop abruptes, sera alors expulsé du paradis, jugé pas assez « classe
moyenne ». Meurtri, il écrira à Martin Luther King : « Je me sens traité comme un débutant au MIA.
Ce sont mes rêves, mes espoirs et mon travail acharné depuis 1932 et je ne compte pas être traité
comme un enfant30. »
Meurs, négresse, meurs

C’est ici, au seuil de ces pages, que se compteront les braves. Ici, il faudra se soumettre ou se
démettre. Ici, les corps assiégés, dynamités, les cœurs harnachés, les âmes décidées, forceront
l’Histoire. Ici, au seuil de l’année 1956, Claudette Colvin, partie pour un aller simple chez sa mère
adoptive, décide de revenir à Montgomery parce que c’est là où tout se passe. C’est ici que tout
commence et que rien ne finit, celui qui a marché, marchera encore, sur la haine, la peur, le mépris,
sous les bombes et les cris, sous les torrents de calomnies, les océans d’insultes. « Meurs, négresse,
meurs ! » disent quotidiennement les voix anonymes dans le combiné de Rosa Parks. Elle est de tous
les meetings, conférences, réunions, elle participe à l’organisation du boycott, elle offre son visage
aux photographes, aux cameramen, aux fidèles. « Meurs, négresse, meurs ! » C’est une guerre
d’images et Rosa Parks est l’étendard virginal, la source où viennent s’abreuver les faiseurs
d’Histoire, où viennent cracher les ségrégationnistes. Et pour toute compensation, elle reçoit des
encouragements, des félicitations du jury, comme une élève satisfaisante. Ainsi va la vie de Rosa
Parks. Quant à Rosa Parks, l’autre, la vraie, celle qui n’intéresse personne et vit dans les coulisses
de sa propre existence, elle a été licenciée au tout début de l’année 1956. Peu de temps après, son
mari, Raymond, a démissionné du salon où il officiait comme coiffeur, son employeur ayant interdit
que le nom de Rosa soit prononcé dans ses locaux. Les Parks sont donc sans ressources. Évidemment,
qui voudrait embaucher Rosa Parks ? « C’est bien d’être une héroïne, mais le prix à payer est
élevé31 », écrit alors Virginia Durr, militante blanche de la NAACP et amie de Rosa Parks, à un des
membres influents du mouvement des droits civiques à qui elle demande un salaire pour l’héroïne.
Pour toute réponse, elle reçoit ces mots : « Faire ce qui est juste n’est pas toujours la chose la plus
simple32. » Non, ça ne l’est pas. Chaque jour est une épreuve renouvellée. Pour miss Rosa, comme
pour vous. Marcheurs, je vous regarde avancer le long des routes, des rues, des avenues, le pas
assuré, les sens en éveil. Marcheurs, je vous vois recevoir des insultes, des ballons remplis d’eau ou
d’urine, des œufs pourris, des coups. Sentez-vous leur présence moite dans votre dos ? Celle de ces
jeunes adolescents blancs, brûlants comme du métal en fusion, chauffés par les discours et les tracts
du WCC : « Rejoignez le White Citizens Council. Réservé aux blancs. Avant qu’il ne soit trop tard.
Aidez à préserver la ségrégation en Alabama 33. » « La maison est en feu, nous devons nous
réveiller34 ! » Ils approchent, il faut accélérer le pas sans donner l’impression de fuir, il faut se
préparer à bondir, à courir, à feinter. Ils ont la bouche remplie de menaces, les mains chargées de
pierres, de légumes, de cordes. Marcheur, même traité comme un animal, attrapé au lasso, comme un
taureau rétif, sous les ricanements et les sarcasmes, même pourchassé, il faut rester campé sur son
humanité, fermement. Sur les porches de Martin Luther King, et E.D. Nixon, ils ont fait pleuvoir les
bâtons de dynamite. Et les fenêtres de Jo Ann Gibson Robinson volent en éclats. Et la voiture de Jo
Ann Gibson Robinson disparaît sous des ronds d’acide. Les voisins sont formels, les deux hommes
qui ont fait fondre la carrosserie de la voiture portaient des uniformes de policiers. Et qui s’en
étonnerait ? Clyde Sellers, le préfet de police de Montgomery, vient de rejoindre le WCC sous l’œil
des caméras. Le message est fort et limpide : la police sera le bras armé des ségrégationnistes. Le
vent du sud siffle, tremblez, nègres, tremblez. Les suprématistes battent le rappel, les drapeaux
sudistes refleurissent. Le maire ordonne à la police de briser le système de covoiturage mis en place
par Jo Ann Gibson Robinson et les femmes du WPC, deux cents voitures privées qui sillonnent la
ville en plus de la centaine de taxis qui ont accepté de baisser leur tarif. Désormais, toute infraction
au code de la route sera durement sanctionnée et s’il n’y a pas d’infraction, on en trouvera. Toute
personne noire, qu’elle conduise un véhicule ou qu’elle donne l’impression d’en attendre un, se verra
verbalisée. En deux semaines, soixante-quatre personnes sont arrêtées et incarcérés pour des faits
mineurs liés au code de la route, parmi elles, Martin Luther King. Et malgré tout, marcheurs, vous
souhaitez continuer. Chaque soir, vous votez à l’unanimité pour la poursuite du boycott. Chaque jour,
vous reprenez la route. Pour quelle raison ? Dans quel camp êtes-vous ? Progressiste ou modéré ?
Jusqu’à la fin janvier, les plus progressistes du mouvement sont freinés par ceux qui ne voient dans le
boycott qu’un moyen de faire aboutir des revendications désormais familières, celles-là mêmes que
J o Ann Gibson Robinson rédigeait il y a cinq ans déjà, celles, cent fois formulées, cent fois
repoussées : plus de courtoisie dans les bus, l’embauche de chauffeurs noirs et une modification dans
la répartition des sièges entre blancs et noirs. La chanson est la même, et malgré tout, les négociations
piétinent, le maire et les leaders blancs exigent une suspension du boycott comme préalable à toute
discussion, seule la proposition concernant la courtoisie fait consensus.
Et encore une fois, le maire creuse sa tombe, seul. Imaginez : il aurait cédé sur les trois mesures, le
boycott aurait pris fin et chacun s’en serait retourné danser avec Jim Crow. Martin Luther King,
serait resté Martin Luther King, une célébrité de l’Alabama, et puis ça aurait été tout, le président
Eisenhower n’aurait rien su de tout ça, il n’aurait pas demandé une enquête au FBI sur les violences à
Montgomery, les citoyens américains n’auraient pas découvert les King, ce beau et gentil couple
toujours tiré à quatre épingles, ni Rosa Parks, cette femme admirable aux manières raffinées. Mais
William Gayle veut plaire à ses électeurs les plus extrémistes, il veut donner des gages au WCC qui
rafle les adhérents par poignées, alors il serre la vis et souffle sur les braises, et par là, ouvre un
boulevard à ceux qui, au sein du mouvement, voient le boycott comme une porte d’entrée vers la fin
de la ségrégation. Le lendemain du jour où la bombe explose chez les King, les leaders du MIA
donnent enfin leur feu vert à Fred Gray, le jeune avocat, pour lancer une procédure contre la
ségrégation. Un second front s’ouvre donc en parallèle du boycott, une action qui vise à prouver que
la ségrégation dans les bus va à l’encontre du quatorzième amendement, celui qui garantit l’égale
protection des lois pour tous les citoyens. Pour mener à bien ce dossier, impossible d’impliquer Rosa
Parks dont le procès est toujours en appel, il faut trouver des plaignantes qui aient vécu une situation
similaire et acceptent de s’impliquer. Fred Gray laisse au MIA et à Jo Ann Gibson Robinson le soin
de sélectionner les candidates.
Troisième acte

Sur le perron de King Hill, un homme monte les marches. Vous savez bien qu’il vient pour vous,
mais vous savez aussi que s’il frappe, rien ne vous oblige à ouvrir. Vous êtes Claudette Colvin, seize
ans, enceinte de sept mois. En moins d’un an, vous avez vécu dix vies, vous êtes tombée sous les flots
de rumeurs nauséabondes, vous avez bu le calice jusqu’à la lie, vous avez touché du doigt la solitude,
vous en connaissez les moindres recoins, elle est votre maison, votre ombre, une autre vous-même.
Alors, rien ne vous oblige. Et pourtant, vous ouvrez, vous faites entrer cet homme qui, hier, était votre
avocat et qui, depuis, ne vous a jamais contactée, ne serait-ce que pour prendre de vos nouvelles.
Vous les faites asseoir, lui et son assistante, qui prend en note chacune de ses paroles. Vous regardez
vos parents, la secrétaire de l’homme, l’homme. Dans son costume noir, du haut de ses vingt-cinq
ans, il vous parle de cette action à laquelle il souhaiterait que vous preniez part. Il s’agirait que vous
témoigniez devant une cour fédérale. Il s’agirait de prendre des risques, plus encore qu’hier.
Qu’allez-vous dire ? Vous savez pour cet homme qui est à l’hôpital parce qu’il a reçu une pierre en
plein visage, vous savez pour les bombes qui ont arraché le porche et les fenêtres du salon de Martin
Luther King, alors que sa femme et sa fille étaient à l’intérieur. Vous savez que même le père de
Martin Luther King, pasteur d’expérience et de renom, a fait le voyage depuis Atlanta pour supplier
son fils de quitter Montgomery. Vous savez tout, et si quelques éléments vous avaient échappé, Fred
Gray vous en fait le récit détaillé. Il tient à ce que votre engagement et celui de vos parents, puisque
vous êtes mineure, soit pris en pleine connaissance de cause : « Je leur ai dit ce qui allait arriver, ce
à quoi ils seraient exposés. Qu’il y aurait des coups de téléphone, qu’il y aurait des menaces35. »
Qu’allez-vous dire ? Vous aurez quelques semaines seulement entre votre accouchement et le début
du procès, il faudra se remettre vite, être forte et ferme. Réfléchissez, qu’allez-vous dire ?

Le 2 février 1956, le Montgomery Advertiser titre : « Cinq femmes noires attaquent les lois de la
ségrégation devant la cour fédérale ». L’article s’ouvre sur ces lignes :
« Hier, cinq femmes noires de Montgomery ont déposé plainte, demandant que la cour déclare
inconstitutionnelles les lois de ségrégation dans les transports de l’Alabama et de Montgomery. »
Suivent ensuite les noms des cinq plaignantes :
— Aurelia Browder dont la class action portera le nom, pour des raisons d’ordre alphabétique :
Browder contre Gayle (le maire de Montgomery). Trente-sept ans, militante de la NAACP, veuve,
mère de six enfants. Couturière le jour, elle suit des cours du soir à l’Alabama State College, c’est là
qu’elle a rencontré Jo Ann Gibson Robinson qui l’a convaincue de se joindre à la procédure. Aurelia
Browder a été arrêtée le 29 avril 1955 pour avoir refusé de laisser sa place dans un bus.
— Susie McDonald, soixante-dix-sept ans, arrêtée le 16 octobre 1955.
— Mary Louise Smith, dix-neuf ans, arrêtée le 21 octobre 1955.
— Jeanetta Reese, soixante-quatre ans, et Claudette Colvin, seize ans, la seule de ces cinq femmes
à avoir plaidé non coupable et à avoir déjà intenté une action en justice.
Sur cette même page du Montgomery Advertiser, on trouve un article sur l’attentat qui, la veille au
soir, a fait du porche de E.D. Nixon un trou béant. Cette page de journal est à l’image de la
contraction du temps qui s’opère dans cette année 1956. Tout s’accélère, tout va plus vite. Chaque
camp avance ses pièces et la partie se joue sur deux échiquiers à la fois, un visible et un caché. Pour
chaque pion déplacé, il y a des conséquences doubles, parfois triples.
Dès la parution de l’article, Jeanetta Reese se rétracte, accusant Fred Gray de l’avoir impliquée
dans une action dont elle n’avait pas connaissance. Bien que possédant les preuves de sa bonne foi,
le jeune avocat est immédiatement poursuivi par les autorités de l’Alabama pour avoir prétendu
représenter Jeanetta Reese dans une procédure sans son consentement. Excellent moyen pour la ville
de mettre l’avocat sur la touche. On découvrira plus tard qu’ayant travaillé comme employée de
maison pour un haut gradé de la police de Montgomery, Jeanetta Reese a subi des pressions et des
menaces de la part du maire et du préfet.
Comptez-vous, vous n’êtes plus que quatre, et rien ne vous garantit que le 11 mai, date de
l’audience, les trois autres seront encore là. Même la présence de votre avocat est devenue
incertaine. En plus d’être accusé d’avoir illégalement mis Jeanetta Reese dans la liste des
plaignantes, son dossier militaire est mystérieusement révisé, le faisant passer d’exempté à appelé.
Non, à partir de maintenant, la seule chose dont vous soyez sûre c’est que vous représentez un danger
pour les blancs comme pour les noirs. Même le révérend Johnson, qui vous connaît depuis toujours,
est venu vous voir pour vous demander si vous étiez certaine de votre choix. Jeanetta Reese a
presque cinquante ans de plus que vous et il ne lui a fallu que quelques minutes seulement pour
renoncer, alors est-ce qu’il ne serait pas plus simple de s’arrêter là ?

Quinze jours plus tard, un grand jury constitué par le juge Carter, celui-là même qui vous a
condamnée un an plus tôt, met en accusation quatre-vingt-dix-huit personnes noires, coupables, selon
lui, de violer une loi de 1921 qui interdit le boycott, s’il est « sans cause juste et légale ». Parmi eux,
Rosa Parks, Jo Ann Gibson Robinson, E.D. Nixon, Fred Gray, Martin Luther King, vingt-trois autres
pasteurs (dont le révérend Johnson) ainsi que des conducteurs qui ont pris part au système de
covoiturage. Plutôt que d’attendre les arrestations, et tablant sur l’impossibilité pour les autorités
d’incarcérer près de cent personnes, il est décidé que tous viendront se livrer en même temps. Ce
qu’il reste aujourd’hui de ce pied de nez aux autorités, ce sont les photos anthropométriques de ces
hommes et femmes, vêtus avec soin et élégance. On comprend mieux l’impression qui s’en dégage,
comme s’ils étaient maîtres de la mise en scène, comme s’ils avaient le choix de ce qu’ils veulent
donner à voir.
Mars 1956, vous êtes toujours quatre, vous êtes toujours là, vaillante, inquiète mais sereine. Vous
êtes dans le présent et dans l’avenir, dans ce rôle de mère qui vous attend et dans cette tension
quotidienne. Chaque jour, un événement répond à un autre. Là-bas, la première étudiante noire a fait
son entrée sur le campus de l’université de l’Alabama, sous protection policière. Ici, dix mille
suprématistes se sont rassemblés et ont appelé à donner à Rosa Parks « une bonne leçon ». Et puis, il
y a le procès de Martin Luther King, premier des quatre-vingt-dix-huit inculpés à passer devant la
justice. Au terme de trois jours d’audience, sans surprise, il est déclaré coupable, condamné à mille
dollars d’amende et trois cent quatre-vingt-six jours de prison. Il ne les fera jamais.

Le temps s’accélère. Vous voilà aux portes d’avril, sur une table de l’hôpital de Montgomery.
Vous observez celui que désormais on nommera « votre fils ». Vous voilà mère d’un petit Raymond à
la peau et aux yeux clairs, que tous regardent comme une anomalie, comme une tache. Vous êtes au
cœur du paradoxe, il faut avoir la peau suffisamment claire, mais pas trop. Vous assumez, sans
broncher, les reproches et les sous-entendus. Pour eux, vous êtes celle qui a fauté avec un blanc.
Mais vous, vous savez que vous êtes en chemin pour faire vaciller l’ordre blanc.

L’heure a sonné. Le 11 mai, cent cinquante-neuvième jour du boycott, s’ouvre le procès Browder
contre Gayle devant trois juges fédéraux qui doivent statuer sur la constitutionnalité des lois de
ségrégation dans les transports de l’Alabama et de Montgomery. Lorsque vous arrivez devant le
tribunal, vous voyez la foule venue vous soutenir, et les journalistes, et les caméras, et les
photographes, qui, tous, resteront à l’extérieur puisque la presse est interdite d’audience. Puis, vous
montez dans la salle en utilisant l’ascenseur réservé aux noirs. À 9 h 01, vous vous levez, comme
toute la cour, pour saluer l’arrivée de ces trois hommes blancs dont dépend votre avenir, Richard
Rives, soixante et un ans, Seybourn Lynne, quarante-trois ans, et Frank Johnson, trente-sept ans, dont
c’est la première grosse affaire. Il est prévu que vous soyez la dernière à parler. La première est
Aurelia Browder, suivront Susie McDonald et Mary Louise Smith. C’est la première fois que vous
les voyez, vous découvrez l’histoire de chacune, vous vous sentez forte et solidaire. Vous comprenez
aussi où veut en venir l’avocat du maire, Walter Knabe, dont toutes les questions visent à faire
avouer à chacune d’entre elles que leur décision de ne plus prendre le bus n’est pas liée aux mauvais
traitements qu’elles y ont subis, mais à l’injonction de Martin Luther King. La stratégie de la ville
est de prouver que le problème n’est pas la ségrégation mais le boycott, qui représente une menace
pour la sécurité de tous les citoyens. Le maire, appelé à la barre, confirme qu’il croit à la ségrégation
et rajoute que c’est son travail de faire en sorte que les lois soient appliquées. Quand on lui demande
s’il y a eu des problèmes de violence depuis le début du boycott, le maire répond : « Ma
responsabilité est d’anticiper, pas d’attendre que les problèmes apparaissent. » Propos appuyés par
le responsable de la police, qui, lui, prédit que « la violence sera constante si on supprime les lois de
ségrégation ». Affirmation à laquelle le juge Rives répond par cette question : « Pourriez-vous
demander à un homme d’abandonner ses droits constitutionnels pour empêcher un autre homme de
commettre un crime ? » Visiblement, oui.
Après Aurelia Browder, Susie McDonald et Mary Louise Smith, vient votre tour. C’est à vous de
lever la main droite et de jurer de dire la vérité, toute la vérité.
— Déclinez votre identité.
— Claudette Colvin.
Vous voilà racontant à nouveau le jour qui a changé votre vie, ce 2 mars 1955 où vous avez décidé
de ne pas obéir. Vous refaites le trajet, depuis votre entrée dans le bus jusqu’à votre séjour dans la
cellule d’une prison pour adultes. Votre avocat vous demande si les policiers savaient que vous étiez
mineure. Vous répondez que oui, ils le savaient. Votre avocat conclut en vous demandant si vous avez
été condamnée pour avoir violé les lois de la ségrégation, vous répondez que oui, vous avez été
condamnée. Votre avocat vous remercie, se retire et laisse place à la défense, à Walter Knabe. Son
idée à lui c’est que vous êtes la plus jeune, donc la plus fragile. Il veut vous pousser dans vos
retranchements sans vous laisser aucun répit. Vous êtes sa dernière chance de faire entendre que sans
Martin Luther King, pas de boycott.

WALTER KNABE : Vous et les autres noirs, vous avez changé d’idées depuis le 5 décembre, n’est-ce
pas ?
CLAUDETTE COLVIN : Non, monsieur. Nous n’avons pas changé d’idées. Ça a toujours été en moi
depuis que je suis née.

Vous résistez, il change de voie.


WALTER KNABE : Avez-vous un leader ?

CLAUDETTE COLVIN : Avons-nous un leader ? Notre leader c’est simplement nous-mêmes.

WALTER KNABE : Mais quelqu’un parle pour le groupe ?

CLAUDETTE COLVIN : Nous parlons tous pour nous-mêmes.

Et encore.

WALTER KNABE : Mais quelqu’un parle pour votre groupe. Qui est-ce ?
CLAUDETTE COLVIN : Je ne sais pas, nous parlons tous pour nous-mêmes.

Et toujours.

WALTER KNABE : Je vous demande simplement si le révérend King est un des leaders qui
représentaient votre groupe à ce moment-là et rapportaient aux responsables de la ville ce que les
noirs voulaient.
CLAUDETTE COLVIN : Probablement mais je n’en sais rien.

Il s’échauffe et demande aux juges de vous enjoindre de répondre aux questions plus directement.
Le juge Rives s’exécute et vous demande de ne plus répondre que par oui ou par non.
JUGE RIVES : Ne faites pas de discours.

Alors c’est ce que vous faites, vous répondez par oui ou par non, à des questions de plus en plus
sinueuses qui conduisent toutes au même endroit, à Martin Luther King. Vous répondez par oui ou
par non, jusqu’à cette question :

WALTER KNABE : Pourquoi avez-vous cessé de prendre le bus le 5 décembre ?


CLAUDETTE COLVIN : Parce que nous étions mal traités, avec grossièreté et méchanceté.

Walter Knabe s’incline, il n’a plus d’autre question.


Anonyme

Un mois plus tard, les juges de la cour fédérale déclarent à deux voix contre une que les lois de
ségrégation de Montgomery et de l’Alabama sont inconstitutionnelles. Comment voyez-vous la
scène ? On se prend dans les bras, on se félicite, on s’embrasse ? Ça se passe chez les King, chez
Rosa Parks, dans les locaux du MIA ou directement chez votre avocat ? Qui est présent ? Il y a des
gens que vous connaissez, et d’autres que vous êtes étonnée de voir là, assis dans un salon de
Montgomery, des personnalités, comme Harry Belafonte, le chanteur métis à la voix de miel, qui est
devenu un ami des King. Incroyable. L’ambiance est chaleureuse, on vous remercie tout en sirotant
une citronnade préparée par la maîtresse de maison, vous reprenez une part de ce cake délicieux,
quelle belle journée. Dans la réalité, personne ne vous appelle pour vous donner les résultats du
procès et vous dire qu’une marche importante a été franchie, même si la ville a immédiatement fait
appel de la décision, même si, à présent, c’est à la Cour suprême d’invalider ou d’entériner la
décision de la cour fédérale. Dans la réalité, vous apprenez la nouvelle comme tout le monde, par les
journaux, et vous savez bien que jamais plus vous ne reverrez ces gens. De toute façon, votre priorité
n’est plus là, vous avez un enfant à nourrir, et trouver un emploi à Montgomery quand on a fait
vaciller la ségrégation est une lutte de chaque instant. Cinq mois plus tard, alors que Martin Luther
King se trouve à nouveau face au juge Carter qui, cette fois, s’apprête à statuer sur l’illégalité du
système de covoiturage, la nouvelle tombe en pleine audience : la Cour suprême vient de confirmer la
décision de la cour fédérale déclarant inconstitutionnelle la ségrégation dans les transports de
l’Alabama. Voilà, l’arrêt Browder contre Gayle vient d’entrer dans l’Histoire, quatre femmes ont fait
tomber une loi vieille de soixante ans, ouvrant la voie à la fin de la ségrégation dans les transports de
tous les États de la Cotton Belt.
Le 20 décembre 1956, après trois cent quatre-vingt-un jours, c’est la fin du boycott et la fin
officielle de la ségrégation dans les bus de Montgomery. Le lendemain, Martin Luther King et trois
autres leaders noirs et blancs montent dans un bus. Ces photos feront le tour du monde. Aucune des
quatre plaignantes n’aura droit à son portrait, pas plus que Jo Ann Gibson Robinson, et seul le
magazine Look prendra quelques photos de Rosa Parks. Parmi elles, celle, devenue célèbre depuis,
où on la voit, assise dans un bus, son sac sur les genoux, la tête tournée vers la fenêtre, le regard
pensif. Derrière elle, un homme blanc, tout aussi songeur, regarde dans la direction opposée. Cet
homme blanc n’existe pas vraiment, c’est le journaliste en charge de l’article qui a pris la pose. Cet
homme blanc mettra des années à venir s’asseoir derrière ou à côté d’un noir sans penser que quelque
chose n’est pas à sa place. D’ailleurs, dès le 27 décembre, les bus sont la cible de snipers, Rosa
Jordan, une jeune femme noire de vingt-deux ans, enceinte de huit mois, est touchée aux deux jambes.
On plastique des églises, des maisons, des magasins tenus par des noirs, on intensifie le harcèlement
téléphonique, les menaces. Le maire annonce qu’il fera tout ce qui est nécessaire pour maintenir les
lois de la ségrégation. Jim Crow s’accroche. Mais bientôt, d’autres villes démarrent leur propre
boycott, avec le soutien de Martin Luther King. Le mouvement des droits civiques est lancé, qui
mènera le pasteur King jusqu’au Lincoln Memorial de Washington où, devant des centaines de
milliers d’Américains noirs et blancs, il rêvera à voix haute, « I have a dream ». Et puis plus tard, le
prix Nobel. Et puis plus loin, l’assassinat sur le balcon d’un hôtel de Memphis où le temps s’est
arrêté, un 4 avril 1968.
Toutes ces nouvelles, vous les apprendrez par les journaux ou la télévision, mais vous n’en
discuterez avec personne. Vous ferez comme vous a dit votre mère, vous vous tairez pour ne pas
attirer l’attention, pour ne pas perdre votre boulot. Vous ferez comme vous a dit votre mère, parce
que vous avez été forcée de partir, contrainte à l’exil. Comme Rosa Parks, vous avez quitté
Montgomery où trouver un travail est mission impossible pour des femmes telles que vous. Comme
Rosa Parks, vous avez laissé le Sud pour le Nord, elle, à Détroit, vous, à New York. Vous y avez
inventé une nouvelle vie où vous n’êtes personne. Rosa Parks, elle, s’est trouvé un travail
d’assistante et poursuit sa carrière militante, même si, à mesure que les années passent, on sait de
moins en moins qui elle est. Tout l’espace est pris par la voix et le visage du King, à tel point qu’elle
se souvient d’une marche de protestation en 1965 dans laquelle elle ne parvenait pas à rester : « Ils
ne cessaient de me faire sortir de la marche, me disant que je n’étais pas censée être là. J’ai été
éjectée de cette marche à trois ou quatre reprises36. » Il faudra la mort du grand homme pour que
Rosa Parks redevienne Rosa Parks et prenne cette stature iconique que nous lui connaissons
désormais. Au milieu des années 1970, les premiers articles célébrant les vingt ans du boycott
canonisent cette femme de plus de soixante ans, lançant un mouvement qui ne s’arrêtera plus. Pour
cinquante articles sur Rosa Parks, il y en aura un sur vous, qui racontera tout, sauf le réel. Vous y
serez dépeinte comme Claudette Colvin, la fille-mère. Mais ça n’a aucune importance, pour tous,
vous êtes une aide-soignante anonyme travaillant dans un hôpital de New York. Avez-vous su pour Jo
Ann Gibson Robinson ? Elle aussi a quitté Montgomery, quelques années après vous, trop tôt pour
voir les deux premiers chauffeurs noirs prendre leur service, mais suffisamment tard pour subir les
pressions constantes du maire à l’égard des fonctionnaires noirs qui avaient pris part au boycott.
Comme nombre d’enseignants de l’Alabama State College, Jo Ann Gibson Robinson a démissionné,
sous la contrainte. En 1960, elle est partie, à regret, en Californie où elle a enseigné jusqu’à sa
retraite en 1976, tout en maintenant ses activités militantes et en conservant des liens étroits avec les
King. Avez-vous lu son livre ? Elle y parle de vous avec une grande tendresse. Elle y dit que vous
étiez courageuse, que vous n’étiez pas une mauvaise fille, bien au contraire. Elle vous y décrit
comme : « … très bonne élève, calme, bien élevée, soignée, intelligente, jolie et très pieuse37. » Elle
y dit que vous ne cherchiez pas la notoriété mais la justice. Non, je pense que vous ne l’avez pas lu.
Vous avez continué à soigner inlassablement ceux qui pouvaient l’être et à pleurer ceux qui ne le
pouvaient pas. Votre premier fils ne le pouvait pas. Raymond est mort d’overdose après une vie
d’entre deux rives, à l’image de cette époque fiévreuse et tourmentée qui l’a vu naître.
Je ne sais plus comment j’ai appris que vous étiez en vie, mais je me souviens m’être dit alors que,
quelque part aux États-Unis, vous parliez, riiez, arpentiez les rayons d’un supermarché Walmart un
caddie à la main, comme n’importe qui, comme tout le monde. J’ai pensé que parfois quelqu’un
s’arrêtait près de vous pour vous dire : « Miss Colvin, vos quinze ans ont changé ma vie. » Je me suis
demandé ce qui arrivait alors. En étiez-vous touchée ou inquiète ? Hâtiez-vous le pas ? Lorsque j’ai
voulu vous parler, vous voir peut-être, vous m’avez fait répondre que vous ne souhaitiez plus être
dérangée, que tout avait été dit, et qu’à présent, vous comptiez retourner dans le silence qui vous
avait toujours accompagnée. Vous souhaitiez redevenir une de ces silhouettes qui parcourent les rues,
sans éclat, sans susciter rien d’autre que l’indifférence, désireuse de ne pas être à nouveau maltraitée
par l’Histoire.
Aujourd’hui, vous avez soixante-quinze ans. Martin Luther King, Rosa Parks, Jo Ann Gibson
Robinson, E.D. Nixon, tous ont disparu. Ici et ailleurs, des boulevards, des rues, des avenues, des
places, des squares, des écoles, des bibliothèques portent le nom de Rosa Parks. Elle est dans tous
les dictionnaires, toutes les encyclopédies. C’est à elle que Nelson Mandela, tout juste libéré de
prison, souhaita rendre visite. Et, comme un chef d’État, sa dépouille fut exposée deux jours durant
dans la rotonde du Capitole pour un hommage public. Avez-vous fait le voyage jusqu’à Washington ?
L’avez-vous vue, étendue dans ses habits d’héroïne ?
Aujourd’hui, vous avez soixante-quinze ans, et le président des États-Unis est un homme noir dont
la mère est blanche.
Aujourd’hui, vous avez soixante-quinze ans et, à Montgomery, il y a enfin une rue qui porte votre
nom.
Aujourd’hui, vous avez soixante-quinze ans et, lorsque je vous regarde, je me dis qu’il fallait être
quelqu’un pour être celle qui n’était pas Rosa Parks.
Épilogue

Pendant que j’écrivais ces pages, des policiers blancs ont fait l’objet d’une enquête pour avoir
publié des photos de soirées « négros » où ils se peignent le visage en noir, portent des boubous et
des bananes autour du cou ou de la taille. Pendant que j’écrivais ces pages, le propriétaire blanc
d’une équipe de basket a enjoint à sa petite amie, pourtant pas franchement blanche, de ne pas
fréquenter de noirs. Pendant que j’écrivais ces lignes, une ministre s’est fait traiter de guenon et le
vice-président d’une fédération de football a déclaré en parlant d’un joueur noir : « Quand il est
arrivé, il mangeait des bananes, aujourd’hui, il joue titulaire en série A. » Pendant que j’écrivais ces
lignes, un grand jury, majoritairement blanc, a décidé de ne pas renvoyer devant la justice un policier
blanc ayant abattu de six balles à bout portant un jeune noir non armé. Pendant que j’écrivais ces
mots, des milliers, des millions de gens, de couleurs, de cultures différentes, se sont rencontrés,
aimés et ont fait des enfants qui brouilleront les pistes, pourtant bien balisées, de la pensée raciste.
Pendant que j’écrivais ces mots, un homme blanc marié à une femme noire et père de deux enfants
métis est devenu le maire de New York. Il faudrait être fou pour penser que depuis les années 1950
tout a changé, que le racisme n’existe plus, que chacun avance sans préjugés ; mais il faudrait être
aveugle pour ne pas voir que pour cent reculs il y a mille avancées. C’est sur elles que je mise. Jim
Crow saute toujours, mais la différence entre hier et aujourd’hui, c’est peut-être que nous ne pensons
plus que c’est la seule chose qu’il puisse faire.

Paris, 2014.
Notes

1. Pannonica de Koenigswarter, Les Musiciens de jazz et leurs trois vœux, Paris, Buchet-Chastel,
2006, p. 224.
2. Rosa Parks with Jim Haskins, Rosa Parks. My story, New York, Puffin Books, 1992, p. 82.
3. Jo Ann Gibson Robinson, The Montgomery bus boycott and the women who started it,
Knoxville, The university of Tennessee Press, 1987.
4. Ibid., pp. 10-11.
5. Ibid., p. VIII.
6. Rosa Parks with Jim Haskins, Rosa Parks. My story, op. cit., p. 112.
7. Jo Ann Gibson Robinson, The Montgomery bus boycott and the women who started it, op. cit.,
p. 42.
8. Ibid.
9. Fred Gray, Bus ride to justice, Montgomery, NewSouth Books, 2002, p. 49.
10. Phillip Hoose, Claudette Colvin. Twice toward justice, New York, Square Fish, 2009, p. 63.
11. Donnie Williams with Wayne Greenhaw, The Thunder of Angels. The Montgomery bus
boycott and the people who broke the back of Jim Crow, Chicago, Lawrence Hill Books, 2006,
p. 60.
12. Ibid., p. 66.
13. Jo Ann Gibson Robinson, The Montgomery bus boycott and the women who started it, op.
cit., p. 61.
14. Ibid., p. 60.
15. Rosa Parks with Jim Haskins, Rosa Parks. My story, op. cit., p. 133.
16. Ibid., p. 132.
17. Danielle L. Mc Guire, At the dark end of the street, New York, Vintage Books, 2010, p. 94.
18. Ibid., p. 140.
19. Ibid.
20. Jeanne Theoharis, Want to start a revolution ? Radical women in the black freedom struggle ,
edited by Dayo F. Gore, Jeanne Theoharis and Komozi Woodard, New York, New York University
Press, 2009, p. 124.
21. Danielle L. McGuire, At the dark end of the street, op. cit., p. 107.
22. Ibid., p. 110.
23. Fred Gray, Bus ride to justice, Montgomery, NewSouth Books, 2002, p. 40.
24. Rosa Parks with Jim Haskins, Rosa Parks. My story, op. cit., p. 112.
25. Ibid.
26. Marisa Chapell, Jenny Hutchinson, Brian Ward, Gender and the civil rigths movement, edited
by Peter J. Ling and Sharon Monteith, New Brunswick, New Jersey, Rutgers University Press, 2004,
p. 86.
27. Ibid., p. 85.
28. Rosa Parks with Jim Haskins, Rosa Parks. My story, op. cit., p. 112.
29. Ibid., p. 125.
30. The Papers of Martin Luther King, Jr. Vol IV. Symbol of the movement. January 1957-
December 1958, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 2000, p. 217.
31. Jeanne Theoharis, Want to start a revolution ? Radical women in the black freedom struggle,
op. cit., p. 126.
32. Ibid.
33. Jo Ann Gibson Robinson, The Montgomery bus boycott and the women who started it, op.
cit., p. 110.
34. Troy Jackson, Becoming King. Martin Luther King Jr. and the making of a national leader,
Lexington, The University Press of Kentucky, 2008, p. 82.
35. Phillip Hoose, Claudette Colvin. Twice toward justice, op. cit., p. 84.
36. Rosa Parks with Jim Haskins, Rosa Parks. My story, op. cit., p. 170.
37. Jo Ann Gibson Robinson, The Montgomery bus boycott and the women who started it, op.
cit., p. 37.
Bibliographie

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by Peter J. Ling and Sharon Monteith, New Brunswick, New Jersey, Rutgers University Press,
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Jo Ann Gibson Robinson, The Montgomery bus boycott and the women who started it, Knoxville,
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Books, 2009.
Donnie Williams with Wayne Greenhaw, The Thunder of Angels. The Montgomery bus boycott
and the people who broke the back of Jim Crow, Chicago, Lawrence Hill Books, 2006.
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Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
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