Les Notationsextrafinancieres 1
Les Notationsextrafinancieres 1
1
L’apparition de la RSE au cœur des enjeux ...................................................................................................... 56
Prise de conscience du monde de l’entreprise........................................................................................................................ 56
L'intégration de critères ESG : sacerdoce ou façade de complaisance ? ................................................................................. 56
Les problématiques ESG et dépendance stratégique : le cas de l’énergie .............................................................................. 57
Les contraintes d’accès à l’investissement ...................................................................................................... 58
ESG : Enjeux autour de l’information et du data intensive ............................................................................... 60
Confidentialité des données .................................................................................................................................................... 60
Les agences gagnent à recevoir nos données ......................................................................................................................... 61
Les coûts directs et indirects pour les entreprises évaluées ............................................................................. 62
Les coûts directs ...................................................................................................................................................................... 62
Les coûts indirects ................................................................................................................................................................... 62
Les règles d’évaluation peuvent s’opposer aux règles positives du droit .......................................................... 63
Études de cas sur une sélection d’agences ............................................................................................. 65
MSCI .............................................................................................................................................................. 66
ISS-Oekom ..................................................................................................................................................... 68
GRESB............................................................................................................................................................ 70
B Lab ............................................................................................................................................................. 71
MSCI & ISS-Oekom en Europe ............................................................................................................... 74
Les agences de notations extrafinancières : une manœuvre d’influence ? .............................................. 76
L’influence permet de faire agir ...................................................................................................................... 76
L’influence et l’ESG ........................................................................................................................................ 77
Les conséquences de l’influence ..................................................................................................................... 79
Finance For Tomorrow : Quand la Place de Paris se mobilise ................................................................. 82
La prise de conscience .................................................................................................................................... 83
La naissance du projet .................................................................................................................................... 84
Impact du BREXIT .................................................................................................................................................................... 84
Le retrait des États-Unis des accords de Paris ......................................................................................................................... 85
Les acteurs..................................................................................................................................................... 85
Le poids – l’avenir .......................................................................................................................................... 89
De la nécessité d’une norme à l’évaluation extrafinancière ............................................................................. 90
Quelles sont les classes d'actifs verts et durables disponibles aujourd'hui ? Et demain ?...................................................... 90
Le marché est créé et devient incontournable. ...................................................................................................................... 91
Tenter de garder la main ................................................................................................................................ 92
Postface ............................................................................................................................................... 94
2
Poids grandissants des agences et des cabinets de notations extrafinancières : quand des
entreprises privées et des Organisations Non Gouvernementales subordonnent ou orientent
les pratiques ou les réglementations nationales et internationales sur un sujet universel.
Doit-on s'inquiéter de l'hégémonie américaine dans ce domaine ?
Mots clés : ESG, CSR, Développement durable, ONG, Climat, Gouvernance, Environnement,
Social, Sociétal, dépendance, hégémonie, influence, régulation, droits de l’homme, guerre
économique, barrière à l’entrée…
Préface
Il ne s’agit pas ici de critiquer l’existence et l’exigence par les acteurs économiques d’une
transparence accrue en matière de comportement environnemental, social ou de bonne
gouvernance. Il n’est en effet pas question de remettre en cause la nécessité pour chacun
d’avoir conscience de son empreinte et de son impact sur notre environnement, car à moins
de faire dans le cynisme ou le négationnisme, il est évident que chacune des actions des
acteurs économiques et citoyens que nous sommes ont un impact direct ou indirect sur
l’ensemble de notre écosystème. Le propos est ici d’essayer de mettre en évidence que ces
sujets vitaux, universels et générateurs de peurs primales justifiées, peuvent être d’une part,
utilisées à mauvais dessein, et d’autre part, constituer de nouvelles armes de guerre
économique.
La technologie aidant, tous les aspects de vie quotidienne peuvent désormais faire l’objet
d’évaluations, d’appréciations et de notes. Alors que de plus en plus de voix s’élèvent, à tort
ou à raison, contre les notes de nos chères têtes blondes, les considérant comme des éléments
traumatiques dans le parcours académique des plus jeunes, tous les domaines de la vie
économiques font l’objet de notes, ou notations.
Tout le monde connait les agences de notation financières, dont le rôle ou le manque de
responsabilité a été mis en évidence durant la crise financière de 2007-2009. Non seulement
on s’est rendu compte de leur grande inefficacité à éviter, ou au moins prévoir – elles se sont
toujours prévalues de ne pas faire de prédiction - les problèmes de solvabilité de grands
acteurs financiers, mais en plus on s’est rendu compte de leur passif dans cette même crise,
en notant positivement des produits financiers toxiques mélangés à des produits financiers
non toxiques. Il est difficilement contestable que les erreurs commises en la matière aient
grandement participé à l’ampleur de la crise 2007-2009 qui a fait suite à leurs errements dans
les notations1 des produits structurés. Certaines réformes ont été nécessaires, notamment en
termes de régulation, mais elles restent probablement insuffisantes, eut égard à la position
dominante de quelques acteurs2. Même s’il y a eu des progrès réalisés, notamment avec la
publication de méthodologies plus ou moins claires, ces améliorations ont également eu des
effets pervers, puisqu’une fois écrites, elles constituent en quelque sorte une extrarégulation.
Une méthodologie, quelle qu’elle soit, constitue une Table de la loi.
1
Agences de notation, nouveaux maîtres du Monde : https://www.youtube.com/watch?v=putvJCXFnG0
2
Rapport de la Mission Commune du Sénat de 2012 : https://www.senat.fr/rap/r11-598-1/r11-598-11.pdf
3
Cette grande crise financière a renvoyé une image tellement négative du monde des affaires
que l’extrafinancier est devenu un argument de vente positif, et non plus une posture
défensive. La prise de conscience du retard au monde économique en matière de sujets vitaux
tels que la préservation de l’environnement, la biodiversité ou les droits humains a été un
catalyseur à la structuration de ces nouvelles priorités, qui ne sont finalement pas si nouvelles.
À l’exception près que derrière l’apparente vertu des sujets couvrant l’extrafinancier, se
cachent des jeux d’influence et de pouvoir dont la portée est universelle.
4
Preface
Our purpose is not to criticize the existence and demand by economic actors for a greater
transparency of environmental, social and governance aspects. We are not questioning the
need for everyone to be aware of our footprint and impact on our environment, because
unless being cynical or negationist, it is obvious that each economic player and citizens actions
that we are having a direct or indirect impact on our entire ecosystem. The purpose here is to
try to highlight that these vital topics, which are universal and generating justified primal fears,
can be used for the wrong purpose, on the one hand, and on the other hand, can constitute
new weapons of economic warfare.
With technology, all aspects of daily life can now be assessed, evaluated and scored. While
more and more voices are being raised, rightly or wrongly, against the notes of our children,
considering them as traumatic elements in their academic path, all areas of economic life are
the subject of scores or ratings.
Everyone is familiar with financial rating agencies, whose role or lack of accountability was
highlighted during the 2007-2009 financial crisis. First, we realize how ineffective they were
in avoiding, or at least predicting - they always claimed not making forward-looking
statements - the solvency problems of major financial players, but we also realized their
liabilities in this same crisis, by positively rating toxic financial products mixed with non-toxic
financial products. It is difficult to dispute that the errors made in this area contributed
significantly to the scale of the 2007-2009 crisis, which followed their mistakes in the ratings
of structured products. Some reforms have been necessary, particularly in terms of regulation,
but they probably remain insufficient, given the dominant position of a few players. Even if
there has been progress, particularly with the publication of more or less clear methodology,
these improvements have also had perverse effects, since once written, they constitute a kind
of extra regulation. A methodology, whatever it may be, constitutes a Table of the Law.
This great financial crisis has produced such a negative image of the business world that extra-
financial has become a positive marketing tool, not a defensive stance. The awareness of the
backwardness of the economic world on vital issues such as environmental conservation,
biodiversity and human rights has been a catalyst for structuring these new priorities, which
are not, in fact, brand new. With the exception that behind the apparent virtue of the subjects
covering extra-financial topics, there are hidden games of influence and power whose scope
is universal.
5
De la difficulté d’une cartographie de
l’extrafinancier
Le sujet étant par essence universel, le nombre d’acteurs est extrêmement large et dont la
granularité va jusqu’à l’individu. Mais voici les principaux acteurs, dont nous tenterons de
simplifier l’action, afin de fluidifier la compréhension. En préambule, il faut noter que la
différence entre notateurs et agrégateurs de données est parfois difficile à réellement cerner.
En effet les agences de notations sanctionnent leur analyse d’une note, évaluant soit un
niveau de risque, soit un niveau de conformité. Les agrégateurs de données réalisent aussi des
évaluations en constituant des bases de données, et parfois, in fine, débouchent sur des
scorecards, et donc des notes.
Les agences spécialisées : Certaines agences se sont spécialisées dans l’évaluation d’un des
trois critères, ou sur des marchés de niche.
Les investisseurs : Les investisseurs sont à la fois des investisseurs privés, et des investisseurs
institutionnels tels que les fonds d’investissement, les fonds de pension, les banques, les
sociétés d’assurance et les caisses de retraite. Certains investisseurs se sont faits une spécialité
de l’ESG et ont leur propres systèmes de notations, s’appuyant également parfois sur les
agences de notations et les agrégateurs de données.
6
Les cabinets de conseil et d’audit et les certificateurs : Les cabinets de conseil et d’audit sont
à la fois chargés de vérifier la conformité des comptes avec les normes comptables en vigueur,
et de prodiguer les conseils permettant l’amélioration des points faibles. Ces activités sont
séparées, pour des raisons de conflits d’intérêts.
Les régulateurs et les banques centrales : Les banques centrales sont responsables de
l’application des politiques monétaires des États et assurent un rôle de prêteur en dernier
recours. Les régulateurs qui s’assurent du respect des règles qu’ils édictent (l’AMF et l’ACPPR
en France) pour les marchés qu’ils surveillent ou régulent.
Les associations professionnelles et de Place : Les acteurs de l’industrie se sont réunis au sein
de diverses associations professionnelles ou d’associations de place, afin de s’assurer de la
défense de leurs intérêts communs.
7
Définition du périmètre de la notation
extrafinancière.
Les entreprises sont de plus en plus sujettes à des notations externes pour obtenir des
marchés ou pour pouvoir traiter avec des parties prenantes (au sens anglais de stakeholders :
clients, fournisseurs, actionnaires, prêteurs). Et ces notations ou appréciations, ne nous y
trompons pas, sont transitives. Les relations clients/fournisseurs - qu’il s’agisse d’industries
ou de services - se trouvent déjà transformées par ces nouveaux critères. Au même titre que
l’entrepreneur vérifie aujourd’hui la solvabilité de ses contreparties, il doit aussi désormais
faire preuve de vigilance sur des critères extrafinanciers, qu’il doit lui-même respecter.
En effet, les critères extrafinanciers peuvent couvrir de nombreux domaines, très vastes, car
il n’existe pas réellement de standards (à l’exception de quelques normes internationales sur
3
La Chine commence déjà à mettre en place son système de notation des citoyens prévu pour 2020 :
http://www.lefigaro.fr/sectewr/high-tech/2017/12/27/32001-20171227ARTFIG00197-la-chine-met-en-place-
un-systeme-de-notation-de-ses-citoyens-pour-2020.php?redirect_premium
4
Gentside.com - Black Mirror, quand la réalité dépasse la fiction - 12 juin 2019
https://www.gentside.com/serie/black-mirror-quand-la-realite-depasse-la-fiction_art91304.html
8
des sujets très précis) ou de taxonomie claire : Gouvernance, Respect de règles anticorruption,
mais aussi à caractère religieux5, voire même raciaux6.
Les enjeux semblent être importants, car à la vue des différents mouvements de consolidation
dans cette nouvelle industrie, il existe un véritable enjeu économique, ou de constitution d’un
nouvel arsenal dans la guerre économique, au sein duquel, une fois encore, les Américains
constituent une puissance de feu qui sera bientôt non rattrapable.
Comme si aucune leçon n’avait été tirée des erreurs passées en matière de notation
financière, on observe depuis 20 ans dans le domaine de la notation extrafinancière des
mouvements de troupes dans ce qui était il y a encore peu une industrie extrêmement
fragmentée.
5
Muslim travel index https://www.crescentrating.com/reports/mastercard-crescentrating-global-muslim-
travel-index-gmti-2018.html
6
B-BBEE rating en Afrique du sud : https://en.wikipedia.org/wiki/Broad-
Based_Black_Economic_Empowerment
9
Mais comme toute industrie fragmentée, elle se consolide, voyant émerger de grands acteurs,
très puissants, peut-être trop. Cependant, cette consolidation se réalise depuis 10 ans à sens
unique. Les grands acteurs anglo-saxons acquièrent, en effet, aussi les autres anglo-saxons
que des grands acteurs européens.
Et au même titre que la question de l’universalité des droits de l’homme est difficile, car
étroitement liée à la culture des peuples – allez expliquer aux Chinois que la répression au
Tibet, c’est mal – les domaines liés à l’extrafinancier se nourrissent également de
problématiques culturelles et géographiques – ou que leurs méthodes d’extractions de
métaux rares sont faites en dépit du bon sens7. La seule différence, en ce qui concerne la
matière environnementale, est que nous n’avons qu’une planète, que nous devons la
partager, et que non, le nuage de Tchernobyl ne s’est pas arrêté à la frontière franco-
allemande.
7
En Chine, les terres rares tuent des villages : https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/07/19/en-
chine-les-terres-rares-tuent-des-villages_1735857_3216.html
10
Les normes et certifications
environnementales : un autre sujet, mais
un sujet quand même.
L’extrafinancier n’échappe évidemment pas à la normalisation. Alors qu’une norme
technique est un référentiel publié par un organisme de normalisation officiellement agréé
par un État ou agréé au niveau européen (CEN ou le ETSI), ou encore issu d'un traité
international (ISO), une notation extrafinancière reste le résultat d’une méthodologie propre
à l’émetteur (notateur) de la note. Les normes définissent des accords concernant un savoir-
faire en matière de produits, de services ou de processus. Les normes apportent des réponses
à une question simple : « Quelle est la meilleure façon de procéder ? », elles concernent tous
types d’activités, de produits, processus : normes comptables, normes de sécurité, normes
industrielles… D’une certaine manière, elles sont extra juridique, mais elles ont le mérite
d’être uniformes et de faire l’objet de certifications, qui engagent les certificateurs, à la grande
différence des notations, qui n’engagent en rien les notateurs. Enfin, l’obtention d’une
certification est en général une démarche volontaire de la part de l’entreprise qui souhaite
l’obtenir ou le résultat d’une obligation réglementaire ou légale.
La définition des normes pourrait faire l’objet d’une étude complète et complémentaire à
celui des notations extrafinancières, tant leurs définitions et décisions d’applications peuvent
constituer un mystère pour la majorité d’entre nous. Nous sommes effectivement cernés dans
notre quotidien8 par les normes.
L’ISO (International Organization for Standardization) est une organisation internationale non
gouvernementale, indépendante, dont les 164 membres sont les organismes nationaux de
normalisation. L'ISO a publié plus de 22 657 Normes internationales et publications associées
qui couvrent la quasi-totalité des secteurs de l'industrie voire des services. En 1997, alors que
l’ISO fêtait ses 50 ans, elle avait publié un peu plus de 10 000 normes. Ce qui implique que sur
les 20 dernières années, les normes ont plus que doublé et qu’il y a eu plus de nouvelles
normes en vingt ans que sur les 50 premières années de l’existence de l’ISO. Ce phénomène
de course au standard et à la normalisation répond à un besoin général des acteurs
économiques de repères les rassurant sur la qualité des produits, des services et des processus
qui les implique.
Thierry Méot, qui a publié dans la revue Écologie & Politique, « Derrière chaque norme se
cache un dessein »9, écrivait : « Il serait sans doute exagéré de nier qu’il y ait une forme de
rationalité à l’œuvre dans l’élaboration des normes, donc dans une certaine mesure une
démarche positive, mais cette rationalité ne s’exerce pas avec une visée neutre. Derrière
chaque norme se cache un dessein, celui de ses producteurs effectifs. Il semblerait de même
11
difficile qu’une société puisse fonctionner sans aucune norme, sans qu’un consensus, serait-il
minimal et provisoire, ne règle son fonctionnement. Mais ce consensus n’a de valeur que pour
autant qu’il est le fruit d’une pratique réellement démocratique. Le pouvoir même de la
norme appelle d’autres normes du pouvoir que celles de la domination d’une quelconque
caste. Enjeu de démocratie, la norme est aussi un enjeu pour la culture : en tant qu’elle relie
les hommes, celle-ci doit profondément changer de contenu. Car aucun consensus ne peut
valablement s’établir et fonctionner sur l’analphabétisme scientifique et technique, sur
l’absence de culture comptable, informatique ou biologique du plus grand nombre. Le savoir
est pouvoir disait Bacon. La démocratisation de la conception des normes peut mettre fin aux
pouvoirs invisibles qui régissent la société. »
L’ISO a ainsi établi et diffusé les normes encadrant les domaines du Développement Durable
et de la RSE-RSO (ISO 26000), du Management Environnemental (ISO 14001) et du
Management énergétique (ISO 50001). Très complètes et relativement complexes dans leur
rédaction, ces normes reposent sur des principes et des lignes directrices transposables à
l'ensemble des organisations et secteurs d'activités.
Il existe par ailleurs un certain nombre de normes « complémentaires » aux normes
précédentes, notamment :
ISO 14062 : Ecoconception ;
ISO 14064 : Bilan Emission Gaz à Effet de Serre (BEGES) ;
ISO 14031 : Evaluation de la performance environnementale (EPE) d'un organisme ;
ISO 1404x : Analyse Cycle de Vie (ACV) ;
ISO 1402x : Marquages et étiquetages environnementaux.
ISO 1774x : Méthodes de calcul des économies d'énergie pour les Projets, Territoires,
Organisations, Entreprises ;
ISO 50003 : Exigences pour les organismes procédant à l'audit et à la certification de Systèmes
de Management de l'Énergie SMEn ;
ISO 50004 : Mise en œuvre et amélioration du SMEn ;
ISO 50006 : Situation énergétique de référence et Indicateurs de Performance Énergétique ;
ISO 50015 : Mesures de la Performance Énergétique.
FD X30-147 : Plan de mesurage pour le suivi de la performance énergétique.
FD X30-148 : Mesure et vérification de la performance énergétique.
12
Soft law versus hard law
D’après ce rapport, la « soft law » intègre une échelle de normativité́ graduée entre le droit
souple et le droit dur. Le rapport reprend trois exemples : « Une première catégorie
d’instruments n’impose à ses destinataires que l’obligation de motiver leur décision lorsqu’ils
s’en écartent, ou de la justifier : c’est par exemple le cas du code de gouvernement d’entreprise
établi par l’AFEP et le MEDEF ou des directives au sens de la jurisprudence « Crédit foncier »
de France. Une deuxième catégorie rassemble des instruments qui emportent une
présomption de conformité́ au droit dur, telles que les normes techniques prises en application
des directives « nouvelle approche » de l’Union européenne. Enfin, une dernière catégorie
comporte des instruments, tels que les schémas d’urbanisme (SCOT), qui entraînent une
obligation de compatibilité́ plutôt que de conformité.́ »
Cette richesse de norme est complexifiée par une analyse, reprise encore une fois dans ce
rapport : sa prise en compte par la jurisprudence, fait du « droit mou » un complément du
« droit positif ».
10
Jacky Richard - Les Rapports du Conseil d’Etat – 2003
https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/144000280.pdf
13
Le Conseil d’État, dans son rapport de 2013, cherche à déterminer les enjeux entourant ce
« droit mou ». L’étude de ces éléments est intéressante, en voici une synthèse :
Enfin, le droit mou crée une insécurité juridique dans la mesure où les acteurs ne peuvent pas
toujours distinguer la frontière avec le droit positif.
14
Or la donnée sert à décider. Elle structure une réflexion ou, a minima, elle sert à justifier une
décision. Les orientations générales et les grandes les décisions prises en conseil
d’administration s’appuient sur des chiffres, des données, des classements, … Ainsi, par
nature, en matière de développement durable, le flou persiste, car la part de subjectivité et
d’à priori culturel est forte.
En déduire que notre besoin de données mesurables fait le bonheur de structures prêtes à
nous vendre de la clarté ne parait donc pas incongru...
La littérature francophone peut nous introduire dans le terrier du lapin blanc. Alexandre
Flückiger, par exemple, décrit avec talent les enjeux auxquels nous sommes confrontés. Son
texte, « Pourquoi respectons-nous la soft law ? Le rôle des émotions et des techniques de
manipulation », paru dans la Revue Européenne11 des sciences sociales met en exergue
nombre de ces éléments. Faute de pouvoir établir une grille de lecture pertinente et
exhaustive, voici déjà quelques axes de réflexions sur les mécanismes en présence.
D’autre part, la « soft law » peut amener à organiser concrètement une structure. À titre
d’exemple, l’intégration de considération ESG par un conseil d’administration va
inévitablement conduire à traduire ces données non contraignantes en règlements positifs.
11
Pourquoi respectons-nous la soft law ? Le rôle des émotions et des techniques de manipulation, Revue
Européenne des Sciences Sociales - 2009/2 – Pages 73 à 103
15
• La méconnaissance d’un droit complexe
Le droit national est complexe. Le droit européen peut paraitre obscur et encore plus
complexe, car étant la résultante de négociations entre de nombreuses parties prenantes. En
y ajoutant les droits nationaux étrangers, en particulier les juridictions extraterritoriales ou
encore le droit international, la définition claire des devoirs positifs des acteurs économiques
en matière d’ESG n’est pas une mince affaire. Les structures disposant de compétences
juridiques dédiées et dimensionnées ne sont pas particulièrement nombreuses.
Ainsi, les acteurs spécialisés dans l’extrafinancier, et particulièrement l’ESG, disposent d’une
importante autonomie dans la production de synthèse exploitable, pouvant mêler aisément
les impératifs légaux et les recommandations non contraignantes. Il est complexe pour une
structure évaluée de déterminer, au cœur d’une évaluation, si l’export des données est
obligatoire ou facultatif de point de vue droit positif, et quelle est la finalité réelle des données
transmises.
Or, l’ESG devient un vecteur économique important. Afin de l’intégrer dans un plan de
pilotage, et de contrôle, il doit devenir "auditable". Cette traduction de données complexes
en une grille de lecture exportable participe à une gradation progressive d’indicateur,
conduisant progressivement à normaliser les perceptions. Ainsi, au sein même des structures
économiques, les modalités d’administrations participent à traduire les caractères ESG en une
règle de gestion figée.
• La question de la “valeur”
L’argent permet aux acteurs économiques de donner une valeur aux choses. Le prix est un
langage permettant de comparer des éléments en apparence incomparable. La finance manie
le concept de valeur future, enrichissant l’analyse économique.
En se développant, les questions ESG complexifient l’appréciation de la valeur. L’aspect
financier ne serait plus suffisant pour appréhender une réalité, et les nombreuses dimensions
de l’ESG deviennent des paramètres dans le calcul de la “valeur” réelle des biens.
En conséquence, l’évaluation extrafinancière s’insère progressivement dans l’évaluation
financière. Le développement durable devient un paramètre mesurable de la richesse
présente.
16
• Une évolution lente donc discrète
Historiquement, la question de l’évaluation extrafinancière n’est pas contraignante, et cela
fait sa force. La contrainte est une limite à la liberté individuelle, particulièrement dans nos
cultures occidentales. Elle sera inévitablement l’objet de débats, de désaccords, de rapports
de force. L’évaluation ESG n’a pas fait cette erreur. Non contraignante et progressive, elle s’est
mise ne place dans les esprits, attisant l’idée séduisante et romantique d’un monde
économique avançant librement vers une cause juste et philanthropique : le bien commun.
Aujourd’hui, conscient de l’importance de ces questions, pendant que les Européens
cherchent à légiférer sur les sujets ESG, les Américains, qui ont dénoncé les accords de Paris,
avancent leurs pions avec une très grande efficacité sur l’échiquier du développement
durable.
• L'émotion
Ne soyons pas dupes, si la raison guide les décisions, les émotions conditionnent ces choix.
Les évaluations ESG portent sur des sujets à forte valeur émotionnelle : la probité, l’égalité, la
souffrance, la qualité de l’environnement, la morale, …
Quels arguments un acteur économique peut-il déployer pour ne pas s’inscrire dans une
démarche en faveur de ces causes ? Voilà bien le problème. L’ivraie est noyée au milieu du
bon grain, et si la cause est juste, la manière n’est pas pour autant sans conséquence.
L’évaluation extrafinancière n’est pas à priori contraignante. Loin des habitudes légalistes
européennes, notre attention doit se décentrer de ce qui est visible, de ce qui encadre nos
actions. Elle doit porter sur les causes profondes, sur les constructions patientes mais réelles
d’un encerclement cognitif. Car lorsque les pratiques issues du soft power seront proposées
à la validation du droit national ou international, il sera trop tard pour sortir du piège. La « soft
law » est une composante inhérente au « soft power ». Celui qui possède une « puissance »,
ou une hégémonie, n’est pas celui qui dispose du droit d’agir mais celui qui dispose des
capacités de le faire et qui les met en œuvre.
17
Pourquoi les critères extrafinanciers
peuvent êtres des armes redoutables de
guerre économique ?
• Parce que l’extrafinancier ne se limite pas au monde de la finance
Si les critères extrafinanciers avancés il y a encore une vingtaine d’années par les grands
industriels tenaient plus du Greenwashing que d’une réelle volonté de développement
durable, un véritable écosystème ESG s’est développé dans le monde, avec des tropismes
locaux certes, mais avec le développement d’une véritable expertise, accompagnée et
supportée par le développement des technologies, et surtout par le soutien de plus en plus
marqué des populations. Le Greenwashing n’étant plus réellement possible au niveau micro-
économique, il prend désormais une dimension macroéconomique, comme tente de le
démontrer Guillaume Pitron dans son ouvrage « La Guerre des métaux rares – La Face cachée
de la transition énergétique et numérique (éd. Les Liens qui Libèrent) ». Les enjeux ne sont
plus de simples enjeux d’entreprises isolées, mais des enjeux stratégiques nationaux ou
internationaux.
18
• Parce qu’une notation extrafinancière implique ou impliquera la totalité de la chaîne
de valeur ou de la chaîne d’approvisionnement : capillarité et viralité de la notation
extrafinancière
Dans la même veine, le Forum pour l’Investissement Responsable a publié le 6 juin 2019
« Chaîne d’approvisionnement et investissement responsable »14, conjointement avec A2
Consulting. Ce document est éloquent sur le caractère viral des contraintes et responsabilités
entraînées par le concept de développement durable, et de tous les concepts rattachés.
• Parce que c’est un sujet tellement émotionnel, qu’on a vite fait de faire dire n’importe
quoi aux faits et aux chiffres, et qui sont utilisés parfois comme armes de persuasion
massive et d’attaques informationnelles
Et quoi de plus émotionnel que la survie de l’humanité. La peur est un formidable moteur
pour obtenir ce que l’on veut. Le développement durable s’appuyant sur un principe,
incontestable au demeurant, que nos actions économiques et sociales ont des implications
sur l’ensemble de notre écosystème, il est normal que l’adhésion soit extrêmement forte.
Ainsi, que l’on soit climatosceptique ou écologiste engagé, le moindre fait peut être
détourné à l’avantage du discours que l’on souhaite mettre en avant.
12
Fondation 30 millions d’amis – Plumages d’oies vivantes : Moncler au cœur d’un scandale – 10 novembre 2014.
https://www.30millionsdamis.fr/actualites/article/8181-plumage-doies-vivantes-moncler-au-coeur-dun-
scandale/
13
L’usine nouvelle – La RSE influence l’industrie – 16 mai 2019 https://www.usinenouvelle.com/article/la-rse-
infuse-l-industrie.N842310
14
FIR / A2 Consulting - Les cahiers du FIR : Chaine d’approvisionnement et investissement responsable – Juin
2019 https://www.frenchsif.org/isr-esg/wp-content/uploads/Cahier_FIR-A2_ChaineApprovisionnement.pdf
19
20
Dans un registre opposé, l’exemple de la vidéo de l’ours polaire affamé, état attribué au
réchauffement climatique, publiée par National Geographic, qui depuis a fait son mea culpa15.
La vidéo initiale a été vue 2,5 millions de fois, certes 1000 fois moins que le Gangnam Style,
mais qui représente une consommation électrique équivalente 8 heures de la production
d’une petite centrale nucléaire16…
Enfin, il est extrêmement facile et courant de véhiculer des fausses informations, mêmes les
plus loufoques, sur les impacts sur l’environnement ou sur des comportements responsables.
E-RSE, plateforme de l’engagement RSE et développement durable, a publié une liste d’idées
reçues totalement fausses sur l’écologie17, montrant comment les chiffres peuvent être
utilisés pour faire des démonstrations mensongères. Parmi celles-ci, une qui est utilisée par
les antispécistes : « Notamment, on entend souvent dire que l’élevage est l’industrie la plus
polluante du monde, devant les transports. Certains documentaires comme Cowspiracy
avancent même des chiffres complètement farfelus, affirmant par exemple que l’élevage est
responsable de 51% des émissions de CO2 mondiales. Bien sûr, ce chiffre est complètement
faux : selon le GIEC l’ensemble de l’agriculture et de l’utilisation des sols (élevage mais tout le
reste de l’agriculture, la déforestation, la foresterie…) représente seulement 24% des
émissions de CO2 mondiales. En fait, le problème c’est qu’il s’agit souvent de chiffres faux,
manipulés ou diffusés par des personnes qui ne les comprennent pas vraiment. »
La nécessaire obtention de données préalable à l’évaluation ESG dépasse les habituels canaux
d’exportation d’information. L’ESG concerne un nombre particulièrement de domaine,
interne aux entreprises comme relatives aux partenaires.
Ces données étaient historiquement réparties au sein des structures économiques,
segmentées et associées en fonction des besoins des décideurs. L’évaluation ESG conduit à un
double mouvement : la réunification de données diverses dans un unique fichier de
traitement, et l’accumulation de ces données exploitables au sein d’acteurs extérieurs.
À l’heure où la donnée est la carburant de nouveaux modèles de big data, offrir ces ressources
à un tiers s’avère un don particulièrement précieux. (voir : ESG : Enjeux autour de l’information et du
data intensive
15
https://www.lapresse.ca/environnement/climat/201808/08/01-5192312-images-dun-ours-polaire-affame-
national-geographic-fait-son-mea-culpa.php
16
L’impact environnementale du numérique :http://www.ordi3-0.fr/impact-environnemental-numerique.html
17 https://e-rse.net/10-idees-recues-ecologie-fake-news-271427/#gs.l0rraw
21
• Parce que les grilles méthodologiques des agences ou des évaluateurs sont des outils
d’influence extraterritoriales, car malgré les efforts de certains acteurs, l’approche est
culturellement différente, malgré l’universalité du sujet
• Parce que cela peut être un moyen pour un acteur économique de mieux valoriser ses
produits18 et de les vendre plus chers (mais lorsque tout le monde sera en conformité,
cet avantage disparaîtra), et donc de créer plus de valeur pour les actionnaires
Dans une étude d’avril 2017 (« The PM’s Guide to ESG Revolution »), Goldman Sachs estimait
que lorsque des données robustes existent, les mesures « E&S peuvent faire une différence
tangible en matière de performance. »19
• Parce que c’est devenu un marché à part entière (ou à qui profite l’explosion de la
demande d’informations extrafinancière ?)
• Parce qu’une arme se parant de vertus est une arme dont on ne se méfie pas.
L’extrafinancier peut-être une arme de guerre économique par destination d’une
extrême efficacité.
“Si Francis Heaulme avait pris l’apparence d’un chaton mignon, il sévirait
encore, aurait fait des milliers de victimes et aurait des millions d’amis sur
Facebook” - Citation libre.
Alors que nous assistons depuis plusieurs mois maintenant à une guerre économique menée
sans fards par le Président Trump contre ses principaux rivaux/partenaires économiques, les
18
E-RSE - Quels sont les chiffres de la consommation responsable en 2017 ? – 26 juin 2017 https://e-
rse.net/chiffres-consommation-responsable-2017-graines-de-changement-26103/#gs.kxqind
19
Morningstar - ESG : quels sont les critères qui comptent ? - 21 mars 2018
http://www.morningstar.fr/fr/news/166114/esg--quels-sont-les-crit%C3%A8res-qui-comptent-.aspx
22
critères ESG entrent aujourd’hui de plus en plus en ligne de compte dans les choix des
consommateurs finaux, mais commencent également à être utilisés par les États pour
conditionner des accords commerciaux.
Emmanuel Macron n’a-t-il pas conditionné les futurs accords commerciaux au respect des
accords de Paris en septembre 2018, à la tribune de l’ONU20 ? Dans la continuité, La France21
a voté en avril dernier contre l'ouverture de négociations commerciales entre l'Union
européenne et les États-Unis, car opposée à toute négociation avec un pays qui ne respecte
pas l'Accord de Paris sur le climat ? Cette démarche, isolée certes, est une très bonne
illustration de comment on peut utiliser un paramètre de vertu comme arme de défense. Et
elle peut prendre également l’aspect d’une arme d’attaque redoutable. Et quand une arme
est redoutable, il faut faire en sorte de constituer des stocks plus importants que l’ennemi,
voire s’assurer que l’ennemi ne pourra pas la maîtriser.
Les réseaux sociaux, quels qu’ils soient, sont également des vecteurs clés dans la militarisation
du développement durable et des facteurs ESG. Qu’il s’agisse de réseaux sociaux, de chaines
de mails, de sites dédiés ou de pétitions en ligne, les sujets liés ou connexes au développement
durable sont de parfaits leviers et vecteurs de controverse, quels que soient les acteurs
concernés. Le développement durable devient ainsi un prétexte à toutes les formes de
contestations et/ou de remises en question de nos habitudes de travail, de notre mode de vie.
Les facteurs ESG ont désormais un impact fort sur le comportement des acteurs économiques,
des entreprises aux personnes physiques. Et appuyer sur des facteurs émotionnels, parce
qu’environnementaux ou sociaux, est bien plus acceptable qu’une taxe ou qu’une mesure de
persuasion physique ou militaire. Ne pourrait-on bloquer à la frontière des écrans plats chinois
au prétexte qu’ils ne seraient pas en conformité avec des critères ESG ?
Il est donc clair que la thématique ESG constitue un élément de choix dans l’arsenal de guerre
économique. Encore faut-il se poser la question de qui fabrique les armes, qui fournit les
munitions et qui tient le fusil, et qui, en voulant parfois bien faire, peut se tirer une balle dans
le pied
20
AFP - Extrait du discours d’Emmanuel Macron en septembre 2018 -
https://www.youtube.com/watch?v=1UBAvISw0XA
21
La Tribune - Accord commercial Europe-États-Unis : Macron, premier (et unique) opposant – 14 avril 2019
https://www.latribune.fr/economie/international/accord-commercial-europe-etats-unis-macron-premier-et-
unique-opposant-814233.html
23
Rôle et influence de l’Organisation des
Nations Unies dans le domaine de
l’extrafinancier
L’Organisation des Nations Unies a joué et continue de jouer un rôle central dans le
développement de l’information extrafinancière, de par ses traités et ses initiatives multiples
en matière de développement durable. (Voir infra, Historique de l’extrafinancier)
Le PNUD
Il tire ses origines aux années 1950 avec la création par l’Assemblée générale des Nations unies
du Programme et la mise en place en décembre 1958 du Fonds spécial des Nations unies
(FSNU). Créé le 1erjanvier 1966 du PNUD, est le résultat de la fusion de ces deux organes.
24
Présent dans près de 170 pays et territoires, le Programme des Nations Unies pour le
développement (PNUD)22 est l’un des principaux organismes multilatéraux de développement
contribuant à éradiquer la pauvreté et réduire les inégalités et l’exclusion. Le PNUD a trois
priorités : le développement durable, la gouvernance démocratique, climat et adaptation.
En tant qu'institution de développement des Nations Unies, le PNUD joue un rôle critique en
aidant les pays à réaliser les objectifs de développement durable23.
Le PNUE
Établi en 1972, le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE)24 est l’entité
du système des Nations Unies désignée pour répondre aux problèmes environnementaux aux
niveaux régional et national. Le PNUE promeut la mise en œuvre cohérente de la dimension
environnementale du développement durable; il assure la défense de l'environnement
mondial.
Le PNUE, UNEP en anglais, a lancé en 1992 à la suite du sommet de la terre, lancé UNEP
Finance Initiative25, avec pour mission de promouvoir la finance responsable. Plus de 240
institutions financières (banques, fonds, assureurs…) travaillent avec l’UNEP, afin qu’ils
participant activement aux nouveaux défis sociétaux, environnementaux et de gouvernance.
Chacun des 17 Objectifs est interdépendant des autres, la réussite de l’un concourant
à celle des autres. Lutter contre la menace du changement climatique influence notre
façon de gérer nos ressources naturelles, parvenir à l’égalité des sexes ou à une
meilleure santé contribue à éradiquer la pauvreté, et consolider la paix réduira les
inégalités et contribuera à des économies florissantes. En bref, les ODD sont l’occasion
ou jamais de rendre le monde meilleur pour les générations futures.
22
UNDP.org https://www.undp.org/content/undp/fr/home/
23
UN - 17 objectifs pour sauver le monde https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-
developpement-durable/
24
UNenvironnement.org https://www.unenvironment.org/fr
25
UNEPFI.org https://www.unepfi.org/
25
Les ODD ont coïncidé avec un autre accord historique, conclu en 2015 lors de la Conférence
de Paris sur les changements climatiques26 (COP21). Avec le Cadre de Sendai pour la réduction
des risques de catastrophe27, ratifié au Japon en mars 2015, ces accords définissent un
ensemble de normes communes et de cibles atteignables pour réduire les émissions de
carbone, gérer les risques liés aux changements climatiques et aux catastrophes naturelles, et
renforcer les capacités de relèvement post-crise.
Entrés en vigueur en janvier 2016, les ODD vont continuer à orienter les politiques et le
financement du PNUD pour les 15 prochaines années. En tant que chef de file en matière de
développement au sein des Nations Unies, le PNUD occupe une position unique pour
contribuer à mettre en œuvre les Objectifs par le biais des activités qu’il mène dans 170 pays
et territoires. Atteindre les ODD impliquera que les gouvernements, le secteur privé, la société
civile et les citoyens agissent de concert.
26
UNDP.org – COP21 / Accord de Paris
https://www.undp.org/content/undp/fr/home/presscenter/events/2015/december/COP21-paris-climate-
conference.html
27
UNDP.org - Conférence Mondiale sur la Réduction des Risques de Catastrophe
https://www.undp.org/content/undp/fr/home/presscenter/events/2015/march/world-conference-disaster-
risk-reduction.html
26
Lancé en 1999 ; le Global Compact des Nations Unies rassemble entreprises,
organisations, agences des Nations Unies, monde du travail et société civile autour
de dix principes universellement reconnus pour construire des sociétés plus stables et
inclusives. Cadre d'engagement volontaire, référentiel international, plateforme
28
Rapport Who cares wins de UNGlobal Compact – Décembre 2004
https://www.unglobalcompact.org/docs/issues_doc/Financial_markets/who_cares_who_wins.pdf
27
Deux autres initiatives accompagnées par les Nations Unies
d’importance : Le PRI (Principles for Responsible Investment) et le GRI
(Global Reporting Initiative)
29
https://www.ceres.org/about-us
30
https://www.unpri.org
28
• Les propriétaires d'actifs, également appelés Asset Owner, qui sont des organisations
qui représentent des propriétaires d'actifs. Ce sont par exemple des fonds de pension
ou des compagnies d'assurance.
• Les gestionnaires de portefeuilles d'investissement (Investment Managers), qui sont
des sociétés de gestion d'investissement au service de marchés institutionnels qui
gèrent des actifs en tant que fournisseurs de parties tiers.
• Les services professionnels partenaires, qui sont des sociétés qui proposent des
produits aux propriétaires d'actifs et aux gestionnaires d'investissement.
Les investisseurs qui signent ces principes s'engagent à les appliquer dans la mesure où ils sont
compatibles avec leurs responsabilités fiduciaires.
(Source : Novethic)
31
Jean Marc Châtaignier - Revue internationale et stratégique – 2008 https://www.cairn.info/revue-
internationale-et-strategique-2008-4-page-163.htm
32
Mélanie Albaret - ONU, entre puissance et multilatéralisme - 2013 http://ceriscope.sciences-
po.fr/puissance/content/part3/l-onu-entre-puissance-et-multilateralisme?page=3
33
DATAS - Climat : l’ONU sous pression du lobby nucléaire – Juin 2007
https://www.sortirdunucleaire.org/Climat-l-ONU-sous-pression-du
34
Contrepoints - Les 1500 milliards du lobby climatique – 31 août 2015
https://www.contrepoints.org/2015/08/31/219567-les-1500-milliards-du-lobby-climatique
29
les aspects de nos vies, de nos moyens de subsistance, modes de vie et libertés. Et ils ont
l’intention de surfer sur la question du réchauffement climatique pour parvenir à ce contrôle
total, même si la théorie du réchauffement est mauvaise, même s’il n’y a aucune preuve
scientifique pour étayer l’effet de serre, même si la science du réchauffement planétaire est
entièrement erronée. ». L’ONG les amis de la terre y est allé de son étude en 2012 afin de
répertorier les lobbies industriels influents35.
Bref, l’ONU, compte tenu de son rôle et de son organisation fait l’objet de pressions et
d’influence et de pressions de tous les acteurs concernés. Et c’est « normal », même s’il
convient d’être vigilants quant à leur identité et leurs desseins36.
35
http://www.amisdelaterre40.fr/spip/IMG/pdf/Rapport_Rio_20-ONU.pdf
36
Martin Pasquier - La crédibilité des ONG remise en cause par leur « exploitation » de la biodiversité – 7 avril
2008 https://infoguerre.fr/2008/04/la-biodiversite-un-fonds-de-commerce-rentable/
I
30
Historique de l’extrafinancier
Les critères non financiers ont de tout temps été des éléments dans les choix des acteurs
économiques. Cela a pu prendre différentes formes, historiquement politiques ou religieuses.
Ainsi, l’embargo, sur tel ou tel produit fourni par un état ou un acteur économique est un
critère extrafinancier coercitif. Au moyen-âge, en terre d’Islam comme dans la chrétienté
latine, les autorités religieuses ne jugeaient guère favorablement les échanges commerciaux
entre acteurs de religions différentes et s’évertuaient à les interdire régulièrement, les unes
notamment par des fatwas, les autres par des interdits pontificaux. La décision de commercer
ou de ne pas commercer, dans ces cas précis, n’est pas gouvernée par la satisfaction d’un
besoin, la qualité d’un bien ou son prix, mais bien une ou plusieurs particularités spécifiques.
L’analyse sociale ou sociétale tient bien ses fondements dans les principes religieux,
puisqu’avant d’être universalisée, la morale était avant tout religieuse. La littérature sur
l’extrafinancier fait souvent référence aux Quakers, qui, au 18 ème siècle, ont décidé de cesser
toute activité liée à l’alcool, au jeu ou au tabac. Les Quakers ont également décidé à cette
époque de cesser de commercer avec des entreprises ayant des liens avec le commerce de
esclaves.
Avec les révolutions industrielles des 19ème et 20ème siècles, les progrès techniques et la
croissance démographique ont d’abord fait naître de nouvelles aspirations sociales des
peuples, marquant une frontière claire entre une économie mondiale jusqu’alors plus basée
sur des puissances agricoles et militaires à des équilibres basés sur des puissances
économiques, industrielles et financières. C’est au début du 20 ème siècle qu’apparaissent les
premières prises de consciences de certains acteurs économiques que des paramètres non
économiques peuvent guider des choix. En 1928, peu avant le Krach de 1929, le Conseil
Fédéral des Églises Américaines a créé le Pionneer Fund, fonds d’investissement excluant tout
investissement dans le tabac ou l’alcool.
37
Jean Baptiste Say – Catéchisme d’économie politique - 1815
http://classiques.uqac.ca/classiques/say_jean_baptiste/catechisme_eco_pol/say_catechisme.pdf
31
C’est après la Seconde Guerre mondiale que l’idée de développement durable se développe
réellement.
Dans les années soixante, qui ont vu le développement de l’activisme social aux USA, un fonds
d’investissement de Boston demande à l’une de ses jeunes analystes, Alice Tepper Marlin 38,
de constituer une liste de valeurs cotées les moins impliquées dans la guerre du Vietnam,
notamment en termes de ventes d’armes. Son analyse a remporté un très vif succès auprès
nombreuses associations et églises américaines, à tel point qu’elle fondera, quelques mois
plus tard, le Council on Economic Priorities39, qui est à l’origine du best-seller « Shopping for
a Better World »40, qui note de A à F les sociétés américaines en fonction de leur impact ESG.
Le Council on Economic Priorities est aussi à la source de la Social Accountability International,
fondée en 1997, une ONG américaine destinée à faire progresser les droits humains au travail.
SAI a créé une certification SA8000® Standard ainsi que des solutions telles que Social
Fingerprint® ou TenSquared.
Près d’une centaine d’acteurs est apparue sur ce qui est aujourd’hui devenu un véritable
marché de l’évaluation extrafinancière, sans compter les cabinets de conseil et d’audit qui eux
aussi, avec l’apparition des réglementations nationales ou des recommandations
internationales, se sont positionnés sur ce créneau. On a fait grand bruit de l’Uberisation de
l’économie, mais il y a probablement plus d’acteurs sur le créneau de l’extrafinancier que de
concurrents d’UBER… L’extrafinancier est probablement la plus grande industrie de services
créée depuis ces 50 dernières années, et elle est promise à un avenir radieux, puisqu’elle
concerne tous les acteurs économiques, quels qu’ils soient, où qu’ils soient.
Cette génération d’experts et de sociétés de services est le fruit d’une conjonction de facteurs
liés, que sont notamment une prise de conscience de l’importance du sujet pour la survie d’un
mode vie, mais aussi du développement de l’Investissement Socialement Responsable, qui a
fait naître le besoin de notation extrafinancière, c’est-à-dire qui ne prend pas en compte
uniquement les aspects financiers. L’industrie financière étant une industrie comme une
autre, elle décide parfois (souvent…) de déléguer certaines tâches à des sous-traitants.
38
The Right livelihood Award – Alice Trepper Marlin https://www.rightlivelihoodaward.org/laureates/alice-
trepper-marlin/
39
Council on Economic Priorities
https://web.archive.org/web/20000305184436/http://www.cepnyc.org/aboutus.htm
40
Ellis Jones – The better World Shopping guide – 2006
https://books.google.fr/books?id=paQHCAAAQBAJ&pg=PA1&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=4#v=onepage&q&f
=false
32
Fondée en 2001, et filiale de la Caisse des Dépôts, Novethic, Expert de la finance durable et
média référence de l’économie responsable, donne aujourd’hui cette définition sur son site
internet :
« Depuis le début des années 2000, de nouveaux types d’agences de notation se sont
développés en-dehors du domaine financier et s’attachent à évaluer, au-delà de leurs
performances économiques, les pratiques des États, d’émetteurs publics comme les banques,
et des entreprises aux niveaux environnemental, social et de gouvernance (ESG) : les agences
de notation sociale et environnementale. Leurs critères d’évaluation ne sont pas standardisés
faute d’un référentiel commun qui fasse autorité, mais elles s’appuient sur les conventions
internationales, à l’instar de Standard Ethics qui reprend les recommandations de l’ONU, de
l’OCDE et de l’Union Européenne. Contrairement aux agences de notation classiques, ce sont
les investisseurs et non les émetteurs de titres qui les rémunèrent, ce qui limite
potentiellement les risques de conflits d’intérêts, bien que les entreprises puissent tout de
même missionner ces agences pour une « notation sollicitée » (Solicited Sustainability Rating
– SSR). Tel est par exemple le cas de Standard Ethics, agence européenne dont les sièges se
trouvent à Londres et à Bruxelles. Les notations extrafinancières peuvent servir pour les
fonds ISR [Investissement Socialement Responsable] qui intègrent des critères extrafinanciers
dans leurs choix d’investissement avant d’intégrer des entreprises à leur portefeuille.
À la différence des agences de notation classiques, les plus grosses agences de notation
extrafinancière se trouvent en Europe (NDR : nous verrons par la suite que cette assertion de
Novethic n’est plus valable). Toutefois, rien n’est définitif puisque les deux principales agences
du « Big Three » des agences de notation financière, Moody’s et Standard & Poor’s, ont décidé
de se positionner dans le secteur, espérant capter des parts de ce marché en pleine expansion.
Moody’s a intégré les risques ESG dans son système de notation crédit et a développé un
système spécifique centré sur les green bonds, tandis que Standard & Poor’s a racheté le
britannique Trucost, spécialisé dans les données environnementales, « et propose aux
investisseurs plus de 150 indices S&P Dow Jones qui sont construits en intégrant des
paramètres ESG ».
Novethic a dressé un état des lieux (Panorama datant de 201441) des agences de notation
extrafinancière en les distinguant par leur domaine de spécialité et trois types
d’activités (produits et services, ressources & couverture, audit externe) :
41
Novethic - Panorama des agences de notation extrafinancière - 2014
https://www.novethic.fr/fileadmin/user_upload/tx_ausynovethicetudes/pdf_complets/2014_Panorama-des-
agences-de-notation.pdf
33
Sans remettre en cause la définition de Novethic, dont l’expertise en matière de
développement durable n’est pas à démontrer, il convient toutefois de faire quelques
nuances, destinées notamment à préciser certains faits, mais également à mettre à jour cette
présentation.
S’il est parfaitement exact qu’une agence de notation peut donner des notations sollicitées
ou non sollicitées, il n’en reste pas moins de que notre approche tendant à montrer les
éventuelles exigences réglementaires ou de relations d’affaires rendent l’aspect de
sollicitation par une entreprise d’une notation de plus en plus ténu. En effet, si le fait de devoir
montrer patte blanche en matière de développement durable devient une quasi-obligation
pour pouvoir avoir des relations d’affaires, le libre choix de la sollicitation devient théorique,
au risque de s’exclure. La démarche de sollicitation d’une note par une société devenant une
quasi-obligation (ou au mieux une démarche volontaire tendant à montrer au public son
engagement ou étant destiné à éviter des controverses), la frontière entre note sollicitée et
sollicitée devient de plus en plus fine. Par ailleurs, certains acteurs de l’évaluation ESG, s’ils ne
se présentent pas comme des agences de notations, en sont par transparence. Par exemple,
les producteurs d’indices (boursiers, ou non), sélectionnent des entreprises en fonctions de
leurs scores, établis selon des grilles méthodologiques précises. Enfin, une entreprise A peut
demander à un évaluateur de réaliser des diligences sur une partie prenante B (client,
fournisseur, cibles d’acquisitions) et de facto également, obtiendra un score ou une note ESG.
Enfin, les notes ou scores attribués n’engageant en rien la responsabilité fiduciaire des
notateurs et évaluateurs (sinon, il est vrai, leur réputation), tous ces acteurs font finalement
plus ou moins le même métier, à savoir la collecte de données, leur analyse et produire des
conclusions synthétiques, selon des grilles méthodologiques prédéfinies, certaines étant
sanctionnées par des notes, dont on se prévaudra, ou on se plaindra.
Il est donc difficile de trouver une définition aujourd’hui de ce qu’est réellement une agence
de notation extrafinancière, compte tenu de l’existence de ces nombreux acteurs et du fait
qu’il s’agit d’une industrie pleine mutation. Mais sur les 20 dernières années, le paysage des
acteurs a été bouleversé.
34
1970-1985 : la genèse de l’extrafinancier
Au début des années 70, Le Club de Rome est créé à l’instigation de l’OCDE, et publiera le
Rapport Meadows en 1972, financé par la Fondation Volkswagen (!). Le rapport Meadows est
une dérivée moderne et post-industrielle du malthusianisme. Aussi nommé « Les Limites de
la croissance », il s’agit avant tout d’une modélisation menée à la demande du Club de Rome
au MIT de l’impact d’une croissance démographique et industrielle sur la planète. Ce modèle
quantifiera les principaux niveaux de démographie, ressources, industrie, emploi, services,
pollution, agriculture, usage des sols…) pour analyser les conséquences d’un mode de
développement fondé sur la croissance. La conclusion de ce rapport, était que nous courrions
à la catastrophe planétaire d’ici à 2100.
On assiste ainsi à la naissance de l’écologie politique, accompagnée par les deux crises
pétrolières faisant apparaître clairement la nécessité d’économiser l’énergie, non pas pour
35
sauver la planète, mais qu’après avoir connu des années de développements avec une énergie
peu chère, et une économie en perpétuelle croissance, le monde a pris un nouveau tournant
économique. La jeunesse née après-guerre a de nouvelles aspirations civilisationnelles,
matérialisées par les mouvements sociaux de mai 68, et qui rappelons le, ne sont pas
cantonnés à la France, introduisent ainsi de nouvelles aspirations sociétales.
En 1968 et 1969, dans ses résolutions 2398 et 2581, l’Assemblée générale des Nations Unies
a décidé de convoquer en 1972, à Stockholm, une conférence mondiale dont le but principal
devait être de « servir de moyen pratique d’encourager les gouvernements les organisations
internationales à agir et de leur fournir des indications en vue de cette action destinée à
protéger et à améliorer le milieu humain »42.
Toujours dans les années soixante-dix, aux États-Unis d’abord, se développe alors une
industrie de l’analyse de risque environnemental et sociétal. On ne peut pas enlever aux
américains le crédit d’avoir très rapidement identifié le potentiel en termes de débouchés des
problématiques ESG. Les premières sociétés d’analyse de données, et de risques, sont
américaines. Car l’activisme social américain a fait prendre conscience aux grandes
multinationales que ces sujets pouvaient être sujets à controverse et donc à altérer leur image
auprès du public et des consommateurs. Cette approche du développement durable est
d’ailleurs très américaine : c’est tout d’abord parce qu’il s’agit d’un risque, et il est analysé
comme tel, que se structurent les premières sociétés spécialisées. Ces entreprises sont
d’ailleurs plutôt des entreprises d’intelligence économiques et d’analyses des risques que des
organisations dédiées à la propagation de bonnes pratiques environnementales et sociétales.
Autre paradigme très américain, la « gouvernance » et l’analyse de risques, est un élément
central des analyses de l’époque.
Pendant cette première période, on a donc assisté à une certaine prise de conscience de
l’empreinte environnementale de l’activité économique, sans encore réellement mettre en
place des outils de mesures de cette empreinte à un niveau micro-économique.
42
Nations Unies – Environnement : Les déclarations de Stockholm (1972) et de Rio (1992) – 2013
http://legal.un.org/avl/pdf/ha/dunche/dunche_f.pdf
43
Harlem Brundtland – Notre avenir à tous – 1987 https://www.diplomatie.gouv.fr/sites/odyssee-
developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf
36
En 1992, la Conférence de Rio (Conférence des Nations Unies pour l’Environnement et le
Développement, ou Sommet de la Terre) fut probablement la première matérialisation de la
prise de conscience mondiale pour le développement durable. Elle débouchera sur
Déclaration en 27 principes, un programme de plusieurs centaines de pages (Action 21), et
deux conventions internationales majeures qui y sont lancées, celle sur le climat et celle sur
la biodiversité. Ce sommet de Rio instaure par ailleurs un cadre annuel de réunions
internationales au travers de la Convention cadre des Nations unies sur le changement
climatique (CCNUCC).
Face à un consensus scientifique devenu incontournable, les membres de la Conférence des
Parties des Nations unies signent le Protocole de Kyoto en décembre 1997, qui engage les
pays industrialisés à réduire les émissions totales de plusieurs gaz responsables de l’effet de
serre de 5,2 % par rapport aux émissions de 1990, d’ici 2012. Il faudra attendre les années
2000 pour voir le lancement du Pacte Mondial, annoncé par le Secrétaire général de
l'Organisation des Nations Unies, Kofi Annan, lors du Forum économique mondial qui s'est
tenu en janvier 1999 à Davos (Suisse) et officiellement lancé au siège de l’ONU en juillet 2000,
le Pacte mondial invite les sociétés à adopter dix principes universels, sur les droits de
l'homme, les normes de travail et l'environnement, et la lutte contre la corruption dans l'esprit
d'un "développement responsable et durable".
C’est dans ce contexte qu’en Europe, bon nombre de nouveaux acteurs en matière de
notation extrafinancière apparaissent, avec une forte prépondérance d’acteurs européens.
Nous avons pu répertorier près de 60 créations d’agences de notation ou d’organismes
d’évaluations extrafinancière dans cette période, avec une forte prépondérance d’Européens
(plus de la moitié d’entre elles), mais aussi en Asie-pacifique (Corée du Sud, Japon et Australie,
principalement – CF fig 1 : Fig.1 Chronologie des créations des principales agences de
notations ou ayant un caractère d’évaluation extrafinancière depuis 1970 (sources sociétés,
sites internet spécialisés).
Dix ans après la chute du mur de Berlin, et la fin de la guerre froide, le nouveau siècle
économique et financier a déjà connu deux crises financières majeures, d’une part avec
l’explosion de la bulle internet, et d’autre part avec la plus grande crise systémique entre 2007
et 2009, faisant réaliser que les équilibres mondiaux sont désormais économiques et plus
politiques, mais mettant également en évidence les interactions entre les différents facteurs
économiques.
Le monde a ainsi profondément changé, les ennemis ne sont plus ceux auxquels on s’est
habitué pendant près de soixante ans, de nouveaux concurrents apparaissent, et surtout, la
circulation de l’information, la puissance de calcul, les capacités de stockage explosent et
37
permettent à de nouveaux acteurs d’émerger et de peser. Meadows déclarait en 2012 “It is
too late for sustainable development, now it’s time for resilience”. Les nouvelles opportunités
offertes par les technologies de l’information et l’emploi d’oxymores telles “développement
durable” soulignent la prise de conscience générale, prouvée scientifiquement, que tous les
acteurs économiques, anciens ou émergents, ont un impact sur leur seul bien
indiscutablement et universellement commun, la planète. Et certains de ces acteurs
économiques ont bien réalisé que cela créait de nouvelles opportunités de marchés. Donc
autant en fixer les règles, ou tout au moins, faire en sorte de le contrôler.
Et force est de constater que les acteurs américains se sont considérablement renforcés dans
cette industrie, au détriment des Européens. Ce renforcement est la résultante d’au moins
trois paramètres :
38
Un péril américain ?
"Les Français vous êtes formidables et très en avance sur tout le monde
mais s’il vous plaît ne nous refaites pas le coup du Minitel !".
Paul Allard, fondateur Canadien d’Impak Finance44, lors d’une matinée sur
la finance durable organisée par la Fabrique d’avenir au Palais Brongniart
le 21 mai
Le phénomène n’est pourtant pas récent. Dès l’année 2006, MSCI (anciennement Morgan
Stanley Capital International) a engagé le processus en rachetant Innovest (France) en 2006.
Puis, les mouvements se sont accélérés45.
Ces dernières semaines, deux évènements d’importance viennent assombrir un peu l’avenir
de la finance durable française :
44
Impak.eco https://www.impak.eco/fr/qui-sommes-nous/
45
Les Echos - Notation extra-financière : un marché de plus en plus dominé par les Américains – 16 avril 2019
https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/notation-extra-financiere-un-marche-de-plus-
en-plus-domine-par-les-americains-1009694
39
Cependant, ce rachat n’a suscité que quelques réactions timides, et probablement
tardives, d’acteurs de la Place, réalisant qu’il y avait matérialisation d’une perte de
souveraineté sur la notation extrafinancière :
• Le 3 juin dernier c’est au tour de l’agence Beyond Ratings d’être rachetée par le London
stock exchange. L’agence française avait obtenu en mars 2019 l’agrément décerné par
l’ESMA (European Securities and Markets Authority) pour émettre des notations sur
les États. Elle était alors la seule agence européenne accréditée pour le faire. Grande
différence dans cette transaction : la nationalité britannique de l’acquéreur, mais
compte tenu du Brexit et des relations américano-britanniques, cette nouvelle
acquisition est la preuve que la fièvre acheteuse se propage, au détriment de l’Europe
continentale. Cette opération permet au London Stock Exchange de prendre pied à la
fois dans le marché fructueux de l’évaluation extrafinancière durable, mais également
sur le continent européen.
46
La Croix – Moody’s achète Vigeo Eiris, une note verte française – 15 avril 2019 https://www.la-
croix.com/Economie/Moodys-achete-Vigeo-Eiris-note-verte-francaise-2019-04-15-1201015886
40
sur le développement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en
harmonie avec la nature"47
Les citoyens (et donc les consommateurs et salariés), qui constituent le bout de la chaîne
économique, sont de plus en plus soucieux des enjeux environnementaux et sociétaux, et
confèrent donc une importance toute particulière aux choix réalisés par les entreprises en la
matière. Le développement du marché du bio en est un exemple particulièrement probant,
même s’il y a beaucoup de choses à dire sur le sérieux du sujet. Et le phénomène n’est pas
nouveau, « Shopping for a Better World »48, en étant un exemple probant. La consommation
responsable est d’ailleurs le 12ème objectif49 de développement durable de l’ONU. Après la
crise financière de 2009, le développement durable est d’ailleurs devenu pour les entreprises
un véritable argument marketing vecteur de croissance (durable…). « Progressivement, la
notion de développement durable fait son chemin dans les mentalités des consommateurs.
Ainsi, près des deux tiers des Français seraient d'accord avec le fait de privilégier les marques
qui ont une véritable éthique. De leur côté, les entreprises, poussées par les réglementations,
se sont déjà engagées dans cette voie. Les acteurs du marketing font désormais apparaître
l'argument écologique au niveau de l'éco-conception, de la vente et de la communication de
produits répondant aux standards du développement durable. »50
47
Ministère de l’emploi et de la solidarité - Propositions sur les aspects sociaux du développement durable en
prévision du Conseil européen de Göteborg - Juin 2001
https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/014000667.pdf
48
https://books.google.fr/books?id=paQHCAAAQBAJ&pg=PA1&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=4#v=onepage&q
&f=false
49
Objectif 12 : Établir des modes de consommation et de production durables :
https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/sustainable-consumption-production/
50
E-marketing - Marketing et développement durable – 19 février 2009 https://www.e-
marketing.fr/Thematique/management-1090/Dossiers/Marketing-developpement-durable-
221077/sommaire.htm#HBpTMsiDQU23JcKQ.97
41
Une prise de conscience des entreprises
Les fonds d’investissement ont aussi détecté le paramètre générationnel dans le ciblage
d’investisseurs. Car ne l’oublions pas, si les investisseurs institutionnels ont un rôle clé dans le
développement de l’économie, leurs bailleurs de fonds sont aussi les personnes physiques.
51
Universum - Building leaders for the next decade
https://www.insead.edu/sites/default/files/assets/dept/centres/emi/docs/generations-series-building-leaders-
for-the-next-decade.pdf
52
DFL Executive Search - La RSE, un atout pour les recruteurs https://www.fl-executivesearch.com/la-rse-un-
atout-pour-les-recruteurs/
42
Selon l’étude Ernst & Young, les millenials ont deux fois plus de propension à investir sur ce
type de critères : « Millennials identify inequalities throughout the world such as climate risk,
world hunger, poverty, and access to health care — ultimately creating a heightened sense of
global responsibility and driving demand for sustainable investments ».53
53
EY - Sustainable investing: the millennial investor https://www.ey.com/Publication/vwLUAssets/ey-
sustainable-investing-the-millennial-investor-gl/$FILE/ey-sustainable-investing-the-millennial-investor.pdf
43
Une explosion de la réglementation
L’américain MSCI, qui est probablement le plus ancien et plus gros agrégateur de données ESG
au monde, plus chaque année le ESG trends to watch. L’édition 2019 met en évidence de
manière très claire l’explosion en 2018 des réglementations en matière financière sur le sujet.
44
Évolution de la réglementation : on pense
pratiquer le même sport, mais pas avec les
mêmes règles !
En France, on aime le droit positif, mais on crée des règles du jeu que les concurrents ne sont
pas obligés, eux, de respecter. C’est vrai aussi pour l’Europe. A force de vouloir être vertueux
et bons élèves, on risque ainsi de s’imposer une discipline contraignante.
En France, la loi NRE (Nouvelles régulations économiques) a imposé, dès 2002, aux sociétés
françaises cotées de communiquer des informations extrafinancières dans leur rapport de
gestion. La loi Grenelle II de 2010 a élargi ces dispositions aux entreprises non cotées et a
rendu obligatoire leur vérification. L’article 173 de la loi sur la transition énergétique de 201554
a ensuite imposé la publication, par les investisseurs institutionnels, des critères ESG
considérés dans leur stratégie.
Enfin, la directive européenne sur le reporting extrafinancier55 impose aux sociétés visées
l’établissement d’une Déclaration de performance extrafinancière (DPEF)56 qui doit être
intégrée à leur rapport de gestion et être rendue publique sur leur site. Cette Déclaration de
Performance Extra Financière est une avancée majeure en matière de publication ESG ;
Les entreprises qui ont clôturé leurs comptes au 31 décembre 2018 ont donc publié pour la
première fois la « Déclaration de Performance Extra Financière » dans leur rapport de gestion
2019 ainsi que sur leur site internet.
Cette nouvelle obligation réglementaire consiste à publier une déclaration comprenant les
principaux risques RSE liés à l’activité et se structure autour de 4 thématiques : social-sociétal,
environnement, lutte contre la corruption et droits de l’homme.
La déclaration de performance extrafinancière publiée par les entreprises doit intégrer :
• La présentation du « modèle d’affaires »
• Une analyse des principaux risques RSE
• Les politiques appliquées et procédures de diligence raisonnable
• Les résultats des politiques et indicateurs de performance
Les Sociétés Anonymes sont les principales sociétés concernées dès lors que leur total bilan
ou CA et leur effectif dépassent les seuils suivants :
• 20M€ de bilan ou 40 M€ de CA et 500 personnes pour les sociétés cotées
54
Article 173 de la loi sur la transition écologique de 2015 :
https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexteArticle.do?idArticle=JORFARTI000031045547&cidTexte=LEGITEXT00
0031047847&categorieLien=id
55
Directive 2014/95/UE du Parlement européen et du Conseil du 22 octobre 2014 https://eur-
lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A32014L0095
56
Analyse financière - La Déclaration de performance extra-financière, c’est maintenant ! – 24 janvier
2019http://analysefinanciere.org/2019/01/24/la-declaration-de-performance-extra-financiere/
45
• 100M€ de bilan ou 100 M€ de CA et 500 personnes pour les sociétés non cotées
Les filiales sont exemptées dès lors que leur société mère produit, en France ou dans un pays
de l’Union Européenne, une déclaration de performance extrafinancière consolidée.
La Commission Européenne travaille déjà depuis mars 2018 à renforcer son arsenal législatif
afin de favoriser l’investissement responsable, dont voici la feuille de route :
46
Dans un registre connexe, mais faisant partie intégrante des aspects ESG, la loi Sapin 257, (loi
n° 2016-1691 du 9 décembre 2016) relative à la transparence, à la lutte contre la corruption
et à la modernisation de la vie économique introduit à la charge de certaines sociétés une
obligation de vigilance. L’article 17 détaille huit mesures et procédures à mettre en œuvre au
titre de l’obligation de vigilance. A l’instar de ses homologues américain (Foreign Corrupt
Practices Act) et anglais (The Bribery Act 2010), la loi de vigilance fait principalement peser
cette nouvelle obligation sur les dirigeants des sociétés concernées. Pour répondre d’une
certaine manière à l’extra-territorialité des lois américaines et britanniques, Si des actes de
corruption sont commis à l’étranger par une personne de nationalité française ou par une
personne résidant habituellement ou exerçant tout ou partie de son activité économique sur
le territoire français, la loi française sera applicable en toutes circonstances. Par ailleurs, une
société non française, contrôlée par une société française, employant au moins cinq cents
salariés, ou appartenant à un groupe de sociétés dont l’effectif comprend au moins cinq cents
salariés, et dont le chiffre d’affaires ou le chiffre d’affaires consolidé est supérieur à 100
millions d’euros, est par transparence soumise à la loi Sapin 2. L’extra-territorialité de la loi
Sapin 2 est donc une réalité. Et on peut s’en féliciter, nos « alliés » commerciaux de ne se
gênent pas pour en faire de même depuis des années maintenant.
On pourrait croire qu’un arsenal législatif est un avantage pour la France. La loi a le mérite de
poser des règles et un cadre défini et s’appliquant à tous. Sauf que si nous autres partenaires
commerciaux n’ont pas les même cadres réglementaires, la loi, dans ce cas, est une contrainte,
et non plus une protection. Par exemple, la Taxe sur les Transactions Financière (ersatz
franchouillard de la Taxe Tobin), dont l’objet est notamment de financer la lutte contre le
changement climatique, sous une apparente vertu, est un dispositif qui réduit de facto la
compétitivité et l’attractivité de la Place de Paris58, étant la seule à la subir.
57
Transaprency International France – Dispositif anticorruption de la Loi Sapin II – 2017 https://transparency-
france.org/wp-content/uploads/2017/06/guide-pratique-entreprises-loi-sapin2.pdf
58
Le Monde - La taxe sur les transactions financières, une balle dans le pied de la place de Paris ? – 20 octobre
2016 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/10/20/la-ttf-une-balle-dans-le-pied-de-la-place-de-
paris_5017662_4355770.html
59
UNPRI – MSCI – Global guide to responsible investment regulation – 2016
https://www.unpri.org/download?ac=325
47
Le rapport 2016, 10 ans après le lancement effectif du PRI, constate notamment que :
En y regardant de plus près, on se rend compte néanmoins que tout le monde ne joue pas le
jeu, ou du moins fait au minimum semblant de le jouer en mettant (ou ne mettant pas du
tout) en place des règles différentes. Dans son document, le PRI présente l’adoption de
réglementation par les 50 premières économies mondiales. Ce tableau est à l’origine classé
par ordre alphabétique. Un classement par ordre d’importance dans l’économie permet un
angle de vue qui permet de se poser quelques questions…
Légendes
N = Pas de réglementation de ce type en place
V = Volontaire
M = Obligatoire
C/E = Se conformer ou expliquer
C+E = se conformer et expliquer
ESG = Régulation qui adresse les problématiques ESG de manière claire
E = Réglementation environnementale
S = Réglementation Sociale
G = Réglementation Gouvernance
*ne s'applique que sur certains secteurs, régions ou activités
48
Mapping de la réglementation ESG dans les 20 premières économies mondiales (Source PRI)
USA 1 N N ME M*G, VG
Chine 2 N N VE, VESG, MG VESG
Japon 3 N VESG M*E, VE C/EESG
Allemagne 4 MESG C/EG ME, MESG in VESG
progress, M*S in
progress, C/EG
Grande-Bretagne 5 MESG VESG ME, MESG, C/ EG, VESG in progress
M*S, VS
France 6 MESG N ME, MESG, M*S VESG
Inde 7 N N M*ESG, VESG N
Italie 8 MESG C/EESG ME, C/E*ESG in VESG
progess, MESG,
M*S in progress
Brésil 9 MESG VESG ME C/EESG, VESG
Canada 10 M*ESG, V*ESG N ME, MESG, VESG, MESG,VESG
C/ES, MG
Corée du Sud 11 M*ESG VESG M*E N
Australie 12 MESG VESG MESG, M*S, ME VESG, MG
Russie 13 N N MG, C/EESG, VESG N
Ce qui saute aux yeux, c’est que les deux plus gros émetteurs de CO2 au monde ne sont
clairement pas les meilleurs élèves en matière de réglementation !
On peut alors se poser légitimement la question, pour les USA, pour la première puissance du
Monde, et notamment financière, est si en retard que cela, alors que son industrie financière
semble faire feu de tout bois sur le sujet. On pourra aussi se poser la question de savoir
pourquoi les Américains s’intéressent tant à l’industrie de notation ESG… (voir infra de ce
rapport : Un péril américain ? page 39).
49
Les américains pèsent de plus en plus sur l’industrie de l’évaluation
extrafinancière, mais n’aiment pas trop non plus s’appliquer de règles
trop contraignantes.
Il est indéniable que de nombreux acteurs de la gestion financière et du monde des affaires
américains se font les porte-paroles et acteurs du développement durable, de la finance
responsable. Mais cela doit se faire néanmoins dans leur intérêt.
Et tous les moyens sont bons. Notamment, comme nous l’avons vu précédemment, en
prenant une position quasi dominante sur le marché des évaluateurs et notateurs (soft law)
mais aussi en prenant des places de choix dans les institutions régulatrices ou pseudo
régulatrices.
C’est aussi en faisant s’exprimer les acteurs directement touchés par ces réglementations que
l’on peut faire ralentir l’évolution d’une réglementation contraignante. Rappelons-le encore,
le sujet n’est pas seulement une quelconque éthique des affaires, mais réellement de l’avenir
de la planète.
Les prises de positions des acteurs du monde financier ne sont pas nouvelles aux États-Unis,
et elles se sont multipliées depuis la publication par les nations unies du rapport « Who care
wins » en 2005, accompagné par une cinquantaine de grandes institutions financières
internationales, dont Goldman Sachs et Morgan Stanley.
L’américain Blackrock, le plus grand fonds d’investissement du monde avec plus de 6 000
milliards de fonds sous gestion, se positionne de plus en plus en faveur de postures ESG. Mais
à pas comptés. En effet, devant la polémique levée sur l’usage des armes à feu dans des
fusillades aux USA ou sur des zones de guerre, Blackrock a annoncé un premier pas en
indiquant aux clients de ses fonds la présence de fabricants d’armes60. Une autre tradition
chez Blackrock très suivie par les dirigeants d’entreprises, la lettre aux CEO de Larry Fink,
patron de Blackrock. Comme en 2018, où il déclarait “To prosper over time, every company
must not only deliver financial performance, but also show how it makes a positive
contribution to society. Companies must benefit all of their stakeholders, including
shareholders, employees, customers, and the communities in which they operate. »
La lettre de 201961 a été très axée sur le développement durable, se titrant « Purpose and
Profit » que l’on pourrait librement traduire par « Des profits dans quel but ».
Plus récemment, en octobre 2018, c’est-à-dire hier, un groupe d’investisseur américain a
demandé62 à ce que la SEC (le régulateur boursier et financier américain), de mettre en œuvre
des règles claires en matière de transparence ESG.
Par ailleurs, la TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosure), qui a été créée à la
suite de la COP21 pour définir des recommandations concernant la transparence financière
des entreprises en matière de climat. Présidée par Michael Bloomberg (Ancien Maire de New
60
Les Echos – Blackrock accentue sa pression sur les fabricants d’armes feu – 03 mars 2018
https://www.lesechos.fr/2018/03/blackrock-accentue-sa-pression-sur-les-fabricants-darmes-a-feu-985712
61
Blackrock - 2019 letter to CEOs “Purpose & Profit” https://www.blackrock.com/corporate/investor-
relations/larry-fink-ceo-letter
62
Pensions and investments – Demand grows for SEC rule on ESG disclosure – 15 octobre 2018
https://www.pionline.com/article/20181015/PRINT/181019922/demand-grows-for-sec-rule-on-esg-disclosure
50
York, mais surtout fondateur de l’agence financière éponyme et qui développe une franchise
ESG pour ses plus de 300 000 terminaux dans le monde), son rapport final publié en juin 2017
précise les éléments de reporting climat attendus dans les prospectus des sociétés cotées
pour 4 piliers : la gouvernance, la stratégie, la gestion des risques et les indicateurs et
métriques utilisés.
18 mois après sa mise en place par le Conseil de stabilité financière du G20, la TCFD a présenté
en juillet 2017, au G20 réuni en Allemagne, qui représente plus de 80% de l’économie
mondiale ses premières conclusions.
• Elles reposent sur l’idée que le changement climatique est un risque systémique pour
l’économie et la finance. Parmi ces conclusions :
• Le changement climatique est un risque qui pourrait faire disparaître 2 300 milliards
de dollars de valeurs boursières d’entreprises carbo-intensives, en particulier dans le
secteur pétrolier.
• Le reporting est essentiel pour diminuer le risque puisqu’il est le principal outil qui
permet aux actionnaires, aux banques et autres acteurs financiers d’évaluer l’ampleur
du risque.
• La TCFD recommande aux sociétés de publier ce qu’on appelle des scénarios 2°C,
conforme aux accords de Paris
Malgré le leadership de Michael Bloomberg, la publication de données extrafinancière
n’enchante guère les sociétés américaines, qui se défendent notamment par l’intermédiaire
notamment de l’American Council for Capital Formation, qui avait déjà souligné en son temps
le rôle extra régulateur des Proxy Advisors dans son rapport « “The Conflicted Role of Proxy
Advisors »63. Pour mémoire, les proxy advisors sont des entreprises vendant des services de
conseils de votes aux assemblées générales des sociétés cotées, en fonction de grilles de
lectures définies par eux-mêmes et en conformité avec les lois, Américaines pour la plupart
du temps. Dans son rapport, l’ACCF soulignait notamment une certaine forme d’extra
régulation, de conflits d’intérêts liées aux autres activités de conseil de ces entreprises aux
émetteurs, la lourdeur administratives liée aux questionnaires qu’ils soumettent et surtout le
manque de régulation de ces acteurs. L’ACCF a d’ailleurs approché la Commission Européenne
pour l’alerter de la situation64. Notons que ces acteurs, que nous pourrions définir comme des
agences de notations de Gouvernance (le G d’ESG), et que leurs recommandations de votes
sont suivies à plus 80% par les grands investisseurs. Notons encore que l’une d’entre-elle, ISS,
se positionne désormais également sur les aspects environnementaux et sociétaux…(cf infra
– page 68 ISS-Oekom). L’existence même de ces agences ne serait pas un problème si elles
n’avaient pas un tel poids, et ce poids est devenu aussi fort parce que les gestions
institutionnelles, soumises comme toutes les entreprises à des contraintes réglementaires et
63
ACCF – The conflicted role of Proxy advisors – Mai 2018 http://accfcorpgov.org/wp-
content/uploads/2018/05/ACCF_The-Conflicted-Role-of-Proxy-Advisors.pdf
64
ACCF - Proxy advisers wince in glare of regulatory spotlight – 10 juin 2019 http://accf.org/2019/06/10/proxy-
advisers-wince-in-glare-of-regulatory-spotlight/
51
des contraintes économiques, ont décidé de déléguer voire sous-traiter les analyses de
gouvernance à ces entreprises.
Dans son nouveau rapport dédié cette fois à l’ESG, « Ratings that Don’t Rate: The Subjective
World of ESG Ratings Agencies »65, nous avons un formidable exemple de la différence
d’approche culturelle du sujet entre l’Europe et les USA. En effet, cette association (ou lobby),
met également en perspectives des dangers que réprésentent les agences de notations, tout
en ayant une vision totalement américano centrée du problème. Parmi les biais des agences
de notations, l’ACCF met en exergue :
• Biais en fonction de la taille des entreprises notées : Les grosses sociétés sont mieux notées
que les petites : c’est hélas une réalité économique. Qui dit reporting extrafinancier dit
ressources pour l’exécuter.
• Biais géographique: La réglementation est différente d’un pays à l’autre. Les sociétés
européennes recevant de meilleures notes que les américaines : probablement parce que les
sociétés européennes sont plus engagées et plus habituées culturellement à faire l’exercice
de transparence.
• Biais sectoriel: Les risques spécifiques des sociétés, même d’une même industrie ne sont pas
suffisamment pris en compte
65
ACCF – Rating that don’t rate – Juillet 2018 http://accfcorpgov.org/wp-
content/uploads/2018/07/ACCF_RatingsESGReport.pdf
52
• Inconsistance entre les agences : Une même société peut avoir des notations différentes,
voir divergente en fonction du notateur
En France, en janvier 2019, donc avant la publication de l’ACCF, le patronat français (Medef)
s’est associé avec le CLIFF (Cercle de liaison des Informateurs Financier de France), l’AFEP et
le collège des directeurs de développement durable (C3D) et s’est lui aussi emparé du sujet,
prenant conscience qu’il y a là une nouvelle contrainte, légitime toutefois, induite par la
notation ESG. Cette prise de conscience s’est matérialisée par le « Manifeste pour un meilleur
dialogue entre organismes de notation extrafinancière et entreprises »67. Il s’agit d’une
66
Infoguerre – Les Etats Unis à l’attaque des fleurons de l’économie européenne : l’exemple Volkswagen – 10
décembre 2015 https://infoguerre.fr/2015/12/les-etats-unis-a-lattaque-des-fleurons-de-leconomie-
europeenne-lexemple-volkswagen/
67
MEDEF – AFEP – CLIFF – CDDD - Initiative sur les relations entre entreprises et organismes de notation extra-
financière – Janvier 2019 https://www.medef.com/uploads/media/node/0005/51/10392-synthese-initiative-
medef-afep-cliff-c3d-sur-la-notation-extra-financiere-rse-01-2019.pdf
53
approche constructive, non dénuée de sens, et qui a de surcroit le mérite d’instaurer un
dialogue constructif avec les acteurs de l’ESG.
Ce manifeste repose sur une enquête qui a été menée par les quatre partenaires auprès de
58 entreprises du SBF 120 – dont 27 du CAC 40 – afin d’évaluer, de façon anonyme, les
pratiques des principaux organismes de notation de la politique RSE des entreprises. Il en est
ressorti des préconisations de mesures visant à :
Ce manifeste se décline en :
Dans un cas, les acteurs américains font mine de suivre le concept, mais refusent en fait
l’obstacle, dans l’autre cas, les Français (et donc européens) ne dénient pas l’utilité du
concept, mais demandent une structuration plus forte. Dans un autre registre, le DIRK,
54
équivalent du Cliff en Allemagne, a publié une étude68 sur le poids de plus en plus important
que représentait l’ESG dans les relations avec les investisseurs. Et là, le DIRK n’émet pas de
critique particulière sur les agences de notations financières, mais explique à ses adhérents
pourquoi il faut s’emparer du sujet, quels sont les acteurs importants (on notera que la liste
du DIRK est bien plus large et précise que celle de l’ACCF) et ce qu’il faut faire… Ces trois études
mettent ainsi en évidence les grands écarts culturels de perception sur un même sujet, censé
être pourtant universel. European Issuers69 , association d’émetteurs Européens, a publié le
18 juin dernier également une étude sur la perception de ses adhérents sur le sujet de
l’information extrafinancière (non disponible publiquement), mais avait déjà publié en février
2019 sa position, et donc la position des émetteurs européens70, sur les propositions de la
Commission Européenne en matière de Finance Responsable.
68
DIRK – ESG ratings in Germany – Décembre 2018 https://www.dirk.org/dirk_webseite/static/uploads/DIRK-
ESG-Survey-2018.pdf
69
http://www.europeanissuers.eu/in-a-nutshell
70
http://www.europeanissuers.eu/positions/files/view/5c61a7cc70f31-en
71
CDP - Group of 88 investors target over 700 companies for not reporting environmental information – 17 juin
2019 https://www.cdp.net/en/articles/media/group-of-88-investors-target-over-700-companies-for-not-
reporting-environmental-information
55
Impact des notations sur les Entreprises
Par nature, l’évaluation extrafinancière s’impose aux entreprises. Il est marquant de constater
que ces dernières ne semblent pas mesurer les différents impacts que ces notations exercent
sur elles. Ces acteurs économiques, rompus à l’exercice d’adaptation à un environnement
changeant absorbent les mécanismes d’évaluations avec résilience.
L’énumération froide des impacts permet de prendre en compte que les enjeux directs de ces
évaluations vont plus loin qu’une simple note ou un classement.
Avec la remise au ministère des Finances français en mars 2018 du rapport Notat-Senard
“L’entreprise, objet d’intérêt collectif”73 au profit du projet de la loi PACTE, les enjeux du
phénomène RSE prennent de l’ampleur dans la stratégie de chaque entreprise, qu’elle que
soit sa taille ou le volume financier qu’elle génère. Le rapport demande l’intégration de la
responsabilité sociétale dans l’objet (le statut) de l’entreprise et cherche à mobiliser le conseil
d’administration de chaque société sur le sujet. Indéniablement le législateur tente d’influer
sur la prise en compte de la RSE par le système économique.
La volonté de faire des sociétés des acteurs positifs au sein de leur environnement se traduit
par exemple par la création du Label ISR en 2016. La RSE décentre même les acteurs de leurs
enjeux internes en intégrant la gestion des parties prenantes dans ses critères.
Deux visions s’opposent aujourd’hui. Une approche américaine considérant le respect de ces
critères comme un risque possible et l’approche européenne qui, fidèle à sa vision romantique
de la place de l’entreprise dans la société, fait de la RSE une cause à part entière.
Ce biais intellectuel, au-delà de la simple philosophie, va conditionner la manière dont les
acteurs vont agir dans ces structures :
• de manière raisonnée et calculée, pour des américains pouvant manier la RSE comme
un outil de communication et de prospection;
• de manière plus profonde par des entreprises européennes, un vecteur de
transformation plus large au regard des enjeux de l’humanité.
Quoi qu’il en soit, la RSE, traduction interne des critères ESG, revêt une importance clé.
Pour l’entreprise, l’impact est clair : si demain elle veut subsister, il est nécessaire d’augmenter
la prise en charge des critères extrafinanciers aux regards des contraintes qui s’appliquent sur
72
Critères RSE et rémunération – Guide sur l’intégration de critères RSE dans la rémunération variable des
dirigeants et managers, juin 2017, PwC - ORSE
73 https://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/2018/entreprise_objet_interet_collectif.pdf
56
l’investissement des entreprises, la protection de l’information extraite, et les conséquences
indirectes sur les structures.
L'ESG structure aujourd’hui l’ensemble de nos modes de pensées économiques. Si les jeunes
professionnels tendent aujourd’hui à préférer travailler pour des entreprises vertueuses, la
société civile ne comprendrait pas aujourd’hui qu’une entreprise n’investisse pas dans la
protection environnementale et societale. La RSE devient à ce titre une condition nécessaire
à l’activité économique.
Si la lutte contre l’émission de gaz à effet de serre est un objectif affiché par nos démocraties,
l’obligation de fournir de l’énergie à tous est un enjeu de souveraineté, et à ce titre
indiscutable. Ces deux objectifs, en apparence irréconciliable, peut conduire à la mise sous
dépendance énergétique des acteurs, voire d’un pays. La prise en compte des émissions de
gaz à effets de serre transforme les usages de l’énergie et les sources d’approvisionnement
d’une entreprise. A l’échelle d’un pays ces transformations peuvent être préjudiciables si elles
ne sont pas anticipées par le prisme du risque. Le tableau ci-dessous, matérialise l’importance
que représente l’énergie dans la production de gaz à effet de serre.
L’Allemagne est un exemple des plus explicites quand il s’agit de matérialiser ce concept. Ainsi,
pour répondre aux critères environnementaux que le pays s’impose, elle se voit contrainte
d’abandonner des filières d’approvisionnement d’énergie et d’acheter de l’énergie à des pays
acceptant d’assumer le coût environnemental de la production. Le vœu pieux allemand de se
placer en leader européen de l’économie verte, le place aujourd’hui en situation de
vulnérabilité stratégique.
57
Les contraintes d’accès à l’investissement
L’évaluation extrafinancière expose à l’ensemble des partenaires une image de l’entreprise.
Au-delà de l’importance de la réputation dans le choix des fournisseurs, des consommateurs,
l'intérêt pour les sociétés est de se garantir un accès libre aux financements. En effet, dans un
contexte d’hyper-valorisation des critères ESG, une structure insuffisamment notée pourrait
être boudée par les investisseurs.
Dans cet esprit, Amundi, gestionnaire d’actifs du Crédit Agricole, et 1er investisseur
institutionnel d’Europe en termes de capitaux sous gestion (plus de 1000 milliards d’euros), a
réaffirmé en octobre 2018 sa volonté d’orienter ses investissements en intégrant dans sa
politique d’investissement encore davantage de critères ESG74.
74https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/le-geant-amundi-veut-investir-plus-vert-et-plus-
social-793137.html
58
La méthodologie d'Amundi dans la prise en compte des critères ESG dans sa gestion. Crédits : Amundi
Les entreprises ne pouvant justifier d’engagement dans ces domaines risquent d’être exclues
des portefeuilles. Amundi revendique avoir mis de côté 140 entreprises en 2017.
Les éléments de gouvernance peuvent également avoir un impact direct sur l’entreprise.
Equifax, pour prendre un exemple autour de la cybersécurité, a vu sa note dégradée par
Moody’s suite à des failles de cybersécurité ayant conduit à un vol massif de données 75.
L’entreprise, outre les conséquences financières du vol, voit se réduire sa marge de manœuvre
financière faute d’une prise en compte suffisante de certains critères ESG.
75 https://www.cnbc.com/2019/05/22/moodys-downgrades-equifax-outlook-to-negative-cites-cybersecurity.html
59
ESG : Enjeux autour de l’information et du data intensive
La donnée est un enjeu clé de notre société moderne. Cependant, s’il reste une difficulté pour
nombre d’acteurs, c’est celle de lui donner une valeur. Pour preuve, le principe même de
l'opendata témoigne de l'idée qu’il s’agit, pour certains acteurs, d’un bien commun. D’autres
voient la donnée comme une ressource de grande valeur76.
Une part des investissements s’est décalée du matériel vers l’immatériel. Cette bascule
s’articule dans le cadre de la transformation digitale. Cette transition, basée sur la donnée,
assure le dynamisme de ce nouveau type d’économie (référence à reprendre).
Afin de produire leurs évaluations les agences de notations s’appuient sur des informations
transmises par les entreprises sous la forme de questionnaires et de bases de données
chiffrées. Des informations confidentielles pouvant en être déduites, l’exportation de ces
éléments peut s’avérer sensibles.
76 https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/le-siecle-de-la-donnee-133290
77
Materiality Reporting – La RGPD et la RSE un mariage évident – 15 mai 2018 https://blog-materiality-
reporting.com/2018/05/15/la-rgpd-et-la-rse-un-mariage-evident/
60
La problématique de la diffusion de données confidentielles commence à être pris en compte
par certaines agences de notation. L’exemple de RobecoSAM est par exemple
particulièrement instructif.
Afin de ne pas être mise en difficulté dans la gestion de données sensibles, cette agence de
notation prend exclusivement en compte des données publiques dans son évaluation.
Cependant, elle définit de manière ferme les éléments nécessaires à une évaluation. Ainsi,
pour pouvoir être prise en compte par cette agence, l’entreprise est contrainte de rendre elle-
même publiques les données sous peine de voir sa note dégradée faute de les avoir
transmises.
Il n’est pas incohérent d’imaginer que les mises en application récentes de la loi relative à la
protection des données personnelles78 et de la loi “secret des affaires79” puissent conduire à
une augmentation de ce type de stratégies d’évitement.
Il est entendu que toute choses étant égales par ailleurs, le marché de la notation
extrafinancière repose sur les mêmes mécanismes qualitatif et quantitatif que le marché de
la notation financière. La pertinence de l’évaluation extrafinancière repose sur un référentiel
source associé à une méthodologie. MSCI a dans son panel plus de 6500 clients. RobecoSAM
s’appuie sur une base de 4500 clients, un questionnaire de 80 à 120 questions qui se traduit
par 600 data point. La valorisation du référentiel de donnée de l’entité notatrice est donc
proportionnelle à sa capacité de couverture des entreprises notées. Il engage les agences de
notation vers un référencement en sources ouvertes et très régulièrement non souhaité par
les entreprises.
Ce type de mécanisme est à même de produire la mise en place de facteur de contrôle et
produire une norme empêchant toute forme de singularité dans l’appréciation des critères
ESG, mais aussi toute velléité de ne pas intégrer la démarche.
La taille du marché des données ESG augmente rapidement. Le total des dépenses en données
ESG, y compris le contenu et les indices ESG, est estimé, par une étude Opimas analysis80, à
505 millions de dollars en 2018 et à 745 millions de dollars d’ici 2020.
En d'autres termes, les données ESG deviennent des données de marché. Elles sont utilisées
à chaque étape de la chaîne de valeur, avec différents objectifs nécessitant différents degrés
de qualité et de complexité des données.
L’accès à la donnée est relevé au sein d’une étude81 BNP Paribas sortie en avril 2019 comme
un facteur limitant à la notation extrafinancière. L’enquête révèle que 66% des participants
voient le big data RSE comme un défi à surmonter.
78
JORF n°0141 du 21 juin 2018 https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/6/20/JUSC1732261L/jo/texte
79
JORF n°0174 du 31 juillet 2018 https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/7/30/JUSX1805103L/jo/texte
80
http://www.opimas.com/research/428/detail/
81
BNP Paribas – Enquête ESG 2019
https://securities.bnpparibas.com/files/live/sites/web/files/medias/documents/esg/esg-global-survey-fr.pdf
61
Pour se différencier sur un marché très concurrentiel, les fournisseurs de données ESG ont
tendance à s'appuyer fortement sur la technologie, ce qui leur permet de fournir une
meilleure qualité de données en termes de pertinence, d'exhaustivité, de fiabilité et de
fréquence de mise à jour. Aujourd’hui, seuls les GAFA bénéficient des infrastructures et
architectures en mesure de traiter et d’analyser à terme la data de l’évaluation
extrafinancière. Au regard du retour d’experience de la smart city peut-on parler d’enjeux de
souveraineté ?
D’autre part, le surcoût lié à la réponse du questionnaire est souvent négligé. À titre
d’exemple, un questionnaire RobecoSAM (150 pages environ) représente environ 20
jours/homme, en fonction de la taille de l’entreprise et de sa volonté de répondre aux
questions. L’externalisation de cette mission, souvent réalisée par une entreprise de conseil,
peut être estimée à 20 000 euros. Multipliez cela par le nombre d’acteurs sur le marché, et la
note peut-être extrêmement salée pour les entreprises désireuses de se conformer à la
norme.
Afin de préparer la structure économique à être évaluée, celle-ci est logiquement contrainte
à modifier son organisation ESG. Ces évolutions structurelles ont un coût d’autant plus
important que l’analyse porte sur l’ensemble des parties prenantes (fournisseurs, clients,
sous-traitants, …)
L’intégration des paramètres ESG dans l’entreprise sous-entend l’adaptation du plan d’action
global de la structure. Cette démarche suppose logiquement un engagement réglementaire
humain et matériel conséquent.
Le poids global des coûts indirects sur les entreprises évaluées reste cependant très
difficilement mesurable. Les dimensions ESG sont en effet intégrées à de nombreuses
évolutions, mises aux normes et adaptations structurelles, sans qu’il soit possible de
déterminer la cause première de ces engagements.
62
Quoi qu’il en soit, l’audit et les mises en conformité sont aujourd’hui un marché grandissant.
Le panel particulièrement large des structures concernées représente un marché fantastique
pour les entreprises de conseil et d’accompagnement.
La place particulière des ONG mérite également d’être soulignée. Celles-ci apparaissent
particulièrement présente auprès des entreprises.
Carrefour, par exemple, a développé un “partenariat stratégique” avec la Fédération
internationale des droits de l’homme (FIDH) afin de construire son référentiel d’audit social
de ses fournisseurs. Lafarge a sollicité Transparency international France pour bâtir un
programme de formation à destination de ses acheteurs sur les enjeux de la corruption. Les
Caisses d’Epargne se sont appuyées sur WWF pour mettre en place une démarche
d’étiquetage responsable de leurs produits financiers82.
Par exemple en France, le code Afep Medef retient la règle des 12 ans pour déterminer le seuil
à partir duquel un administrateur n’est plus considéré́ comme indépendant. Certaines
agences se réfèrent systématiquement au standard anglo-saxon plus strict de 9 ans et
attribuent des mauvais scores aux entreprises françaises qui sont pourtant en conformité́ avec
le code Afep Medef. À noter que la recommandation européenne sur les administrateurs
indépendants retient également la règle des 12 ans.
82
Fatoux François, « Mesurer la responsabilité des entreprises, moyens et enjeux », Revue Projet, 2009/5 (n°
312), p. 12-17
63
"En 2015, on (B Corp) nous a demandé quelle était la proportion
d'homosexuels dans l'entreprise, une question à laquelle nous n'avions pas
les moyens de répondre et surtout pas le droit", se remémore David Sève83
Ces exemples sont cités dans une récente étude commanditée par l’Afep, le Medef, le Cliff
(association de relations investisseurs) et le C3D (Collège des directeurs développement
durable) sur la perception qu’ont les entreprises françaises des agences de notation
extrafinancière84. (Cf Études de cas sur une sélection d’agences page 65)
Il en résulte qu’au minium, les entreprises devraient avoir la possibilité́ d’expliquer les raisons
pour lesquelles elles ne peuvent pas répondre à telle ou telle question ou se conformer à tel
ou tel standard. Cette fonctionnalité́ est proposée par certains organismes de notation
extrafinancière.
83 https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-b-corp-veulent-changer-le-monde_2010999.html
84
AFEP - Manifeste pour un meilleur dialogue entre organismes de notation extra-financière et entreprises –
Janvier 2019 https://www.medef.com/fr/communique-de-presse/article/manifeste-pour-un-meilleur-dialogue-
entre-organismes-de-notation-extra-financiere-et-entreprises
64
Opportunités – Risques des critères sur le parties prenantes85
Au cours de notre étude, les acteurs de l’ESG que nous avons rencontrés ont unanimement
cité deux organismes dont la couverture et la dynamique de croissance était singulière. Ces
acteurs incontournables sont deux entreprises américaines dont la particularité est d’être
issues d’un passé commun. Avant d’être racheté pour devenir acteur indépendant,
Institutional Shareholder Service (ISS) – devenu en 2018 ISS-Oekom - opérait en effet ses
services en tant que division du groupe MSCI.
Ces acteurs de plus en plus dominants apparaissent comme les plus actifs dans le mouvement
de consolidation des acteurs du marché.
Leur travail de collecte s’appuie principalement sur des données publiques issues des
entreprises mais aussi d’ONG, d’organismes gouvernementaux ou de syndicats. Elles peuvent
également solliciter les sociétés pour compléter leurs analyses. Ce type de notation est aussi
appelé « notation déclarative », par opposition à la « notation sollicitée » 86. Certains
85ORSE – E&H, RSE & GOUVERNANCE, Panorama des acteurs de la transformation, p 87, juin
2018 : https://www.orse.org/nos-travaux/rse-et-gouvernance-panorama-des-acteurs-de-la-
transformation
86
Novethic – Panorama des agences de notation financière – Octobre 2014
65
organismes peuvent également inciter les entreprises à compléter « gratuitement et en toute
confidentialité » des questionnaires qui leur sont envoyé. C’est une approche permettant
d’assurer la promotion de leurs services tout en collectant de l’information utiliser pour
améliorer leurs analyses. La démarche reste similaire pour les services d’évaluation, de
labellisation et de calcul d’indices. Concernant les méthodes de calcul et d’analyse, elles sont
plus ou moins transparentes, certains organismes les gardant même confidentiels.
MSCI
Fondée en 1969, MSCI – historiquement pour Morgan Stanley Capital International - est une
entreprise de services financiers, leader incontournable de la finance, qui publie notamment
les index MSCI World et MSCI EAFE. La décomposition de l’acronyme révèle le lien de parenté
avec la banque d’investissement Morgan Stanley qui s’octroie en 1986 les droits sur les indices
alors publiés par Capital International. Si la banque d’investissement est restée longtemps
l’actionnaire majoritaire de MSCI, les activités de ces deux structures indépendantes ont très
vite été gérées de façon distincte. En 2004, MSCI fait l’acquisition de Barra pour devenir MSCI
Barra, peu avant d’être introduit en bourse au New York Stock Exchange en 2007. Détenant
97% des actions, Morgan Stanley s’est depuis peu à peu retiré du capital. Une première vente
massive de ses actions est initiée en 200887 avant que la banque ne solde l’ensemble de ses
parts mi-200988.
Surtout connu pour ses indices boursiers, MSCI Barra qui utilise 8 critères principaux dans ses
analyses financières annonce en 2010 sa volonté d’intégrer des critères extrafinanciers à ses
calculs. Henry Hernandez, déjà Chairman et CEO de MSCI Inc. à cette époque, explique que ce
choix stratégique se fait notamment en réponse à une nouvelle forme de risques auxquels les
entreprises doivent faire face89. Il cite, en particulier, les répercussions financières pour BP de
l’explosion d’une de ses plateformes pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique.
C’est d’abord avec le rachat de RiskMetrics Group qu’elle étend son expertise sur la gestion
du risque et de la gouvernance. Elle fait l’acquisition la même année de Measurisk, fournisseur
spécialisé dans le signalement des risques et des services à destination des fonds spéculatifs.
MSCI mise alors sur l’analyse de critères extrafinanciers pour améliorer la qualité de l’analyse
financière. Le groupe MSCI structure alors son activité extrafinancière en créant la filiale MSCI
ESG Research en proposant trois produits principaux : un outil d'analyse des controverses et
violations des conventions internationales, un outil de filtrage des activités controversées et
un outil d'analyse ISR des sociétés qui les note sur les 3 à 5 critères identifiés comme clefs sur
chacun des 35 secteurs d'activité suivis. Très influent aux yeux des investisseurs MSCI à
continuer de développer sa couverture et ses services pour fournir plusieurs indices ESG
aujourd’hui très largement utilisés :
• MSCI ESG Leaders Indexes
• MSCI ESG Universal Indexes
• MSCI Climate Change Indexes Suite
87
FORBES - MSCI Losing A Parent – 11 Avril 2008 https://www.forbes.com/2008/04/11/msci-morgan-stanley-
markets-equity-cx_ra_0411markets20.html#1608c5c45afe
88
Morgans Stanley - Morgan Stanley Announces Public Offering of its Remaining Ownership Interest in MSCI
Inc. – 18 May 2009 https://www.morganstanley.com/press-releases/morgan-stanley-announces-public-
offering-of-its-remaining-ownership-interest-in-msci-inc_16971509-43e7-11de-bda3-5555f0e7cbb4
89
Financial Times - MSCI to incorporate ESG risks into indices – 11 juin 2010
https://www.ft.com/content/e60be8ee-74e0-11df-aed7-00144feabdc0
66
• MSCI Low Carbon Indexes
• MSCI index carbon footprint metrics
• Bloomberg Barclays MSCI ESG Fixed Income Indexes
Le développement de l’offre se poursuit en 2012 avec l’acquisition de IPD Group, l'un des
principaux fournisseurs d’analyse comparative de rendement sur les placements immobiliers.
La production d’indices boursiers, la fourniture d’outils de gestion du risque et d'études de
marché destinés aux propriétaires, investisseurs institutionnels, gestionnaires, bailleurs et
occupants de biens immobiliers complétant son activité.
MSCI rachète en 2013 InvestForce, un leader dans l’outillage d’analyse de la performance
destiné aux investisseurs institutionnels. Cette acquisition permet à MSCI de proposer alors
des services de conseil pour l’analyse et la supervision journalière d’actifs institutionnels.
En 2014, le groupe s’offre Governance Holdings Co., un fournisseur de recherche et de
notation en matière de gouvernance d'entreprise pour les investisseurs institutionnels,
consolidant un peu plus son offre et outillage en matière d’ESG à destination de ce type de
client. La même année, MSCI fait l’acquisition de l’agence américaine GMI Ratings, issue de la
fusion en 2010 de trois sociétés spécialisées dans l’analyse de la gouvernance et de la
comptabilité des sociétés : GMI (GovernanceMetrics International), The Corporate Library et
Audit Integrity. Enfin, Inrate est le résultat de la fusion en 2010 de deux acteurs suisses
historiques : Centre Info (créé en 1990) et Inrate (créé en 1995). Depuis mai 2014 elle a
également fusionné avec zRating, agence spécialisée dans les services aux actionnaires.
En marge de ces différentes acquisitions, MSCI se sépare en 2013 de Center for Financial
Research & Analysis (CFRA), un leader du secteur de l’investigation comptable. Mais la
cessation la plus notable intervient l’année suivante, en 2014, lorsque MSCI reçoit les critiques
de nombreuses sociétés et organisations comme la Chambre de Commerce Américaine. On
lui reproche certaines pratiques de sa filiale ISS – spécialisée dans le conseil et procuration de
vote aux investisseurs institutionnels - dans les recommandations faites pour les votes en
assemblée générale, plus particulièrement pour l’élection de dirigeants de sociétés, le vote de
leur rémunération et d’autres décisions sensibles. Ce mouvement confirmait les suspicions de
conflits d’intérêts évoquées par des cadres dirigeants de MSCI et sa filiale ISS dès les
discussions de rachat de RiskMetrics ciblée pour ses autres activités. Malgré les dispositions
67
de due diligence que le groupe annonçait dès l’acquisition en 201090, la presse spécialisée
confirmait l’existence d’un risque sérieux91. Par sa posture de conseiller en vote, ISS peut
exercer une influence importante sur les investisseurs, ce qui pose la problématique d’un
éventuel biais lorsque ces recommandations seraient formulées à des entreprises clientes par
ailleurs d’autres services du groupe MSCI – conseille en investissement, fourniture d’indices
ou évaluations. Mais en 2014 lorsque la suspicion prend de l’ampleur, la direction du groupe
- en bonne posture pour comprendre le risque que cette situation représente - annonce sa
volonté de se séparer rapidement de sa filiale ISS. Un accord de vente est confirmé quelques
mois plus tard.
Aujourd’hui, MSCI est l’acteur incontournable de l’ESG. Ils déclarent que leurs services sont
utilisés par 46 des 50 premiers gestionnaires d'actifs et plus de 1 200 investisseurs dans le
monde, et constitue la base de leurs 1 000 indices actions et titres à revenu fixe. Ils assurent
l’évaluation ESG de 7 000 entreprises (13 000 émetteurs, comprenant les filiales) et de plus
de 650 000 titres de participation et titres à revenu fixe dans le monde92.
Si son développement s’est fait principalement par le rachat d’acteurs américains, MSCI a su
mettre l’expertise consolidée avec le temps au service d’un développement international le
positionnant sur cette scène comme acteur crédible et incontournable.
ISS-Oekom
Bien avant d’être extrait de MSCI en 2014, Institutional Shareholder Service (ISS) a été fondé
en 1985 dans le but de promouvoir la bonne gouvernance d’entreprise et le vote par
procuration pour les investisseurs institutionnels. Dès 1986, ISS lance son activité de conseil
sur le vote par procuration en fournissant des analyses d’aide à la décision pour les
investisseurs. En 2001, les scandales financiers tels Enron ou WorldCom et l'éclatement de la
bulle Internet ont poussé les investisseurs institutionnels à s'impliquer davantage dans la vie
des entreprises, notamment à l'occasion des assemblées générales93. Cette dynamique permet
à ISS de soutenir son développement avec en mai 2005, la reprise des activités de Deminor,
spécialiste en matière de conseil de vote aux investisseurs et de notation de gouvernance
d'entreprise. Riskmetrics rachète ISS en 2006 plus de dix fois la somme déboursée 5 ans plus
tôt par son précédent propriétaire, un groupe d'investisseurs parmi lesquels figuraient
Warburg Pincus et le fonds de pension britannique Hermes. L’entreprise intègre donc par
héritage le groupe MSCI en 2010 qui s’en sépare en 2014 dans le contexte que l’on connait.
90
ISS Governance - Compliance Statement Regarding Acquisition of ISS' Parent Company, RiskMetrics Group,
Inc., by MSCI Inc. - 2010
https://www.issgovernance.com/file/files/DueDiligenceCompliancePackageInsertFinal2010.pdf
91
Reuters Breakingviews - ISS a good thing to sell – 1er Mars 2010
https://www.breakingviews.com/considered-view/msci-buys-riskmetrics-and-possible-headache/
92
MSCI – ESG Ratings https://www.msci.com/esg-ratings
93
Les Echos - RiskMetrics achète la société de conseil en politique de vote ISS – 3 Novembre 2006
https://www.lesechos.fr/2006/11/riskmetrics-achete-la-societe-de-conseil-en-politique-de-vote-iss-585216
68
Vestar Capital Partners rachète alors ISS 364 millions de dollars94 avant de revendre ses parts
en 2017 à Genstar Capital pour le double de ce montant.
Entre temps, le groupe américain qui souhaite se développer en Europe fait l’acquisition en
2015 de l’agence Ethix, basée en Suède, ainsi que le Suisse spécialiste de la notation sur le
climat, South Pole. C’est un peu plus tard que l’agence de notation américaine frappe fort. En
2018, l’annonce du rachat d’Oekom surprend le petit monde de la notation ESG. Par cette
opération, ISS renforce sensiblement son offre sur les critères E et S par une expertise
largement reconnue, notamment en Europe où elle gagne un point d’appui important pour le
développement de ses activités. Principalement armée de par son historique sur le G – le site
de l’agence reste www.issgovernance.com -, cette nouvelle couverture lui permet surtout
d’imaginer une compétition sérieuse avec MSCI, sur un marché où les concurrents se
réduisent. Ce rachat s’inscrit également dans une stratégie globale d’éventuelle introduction
en bourse évoquée dans le milieu95.
En plus de services ESG sur l’évaluation ou de classement ISS produit désormais des indices
qu’elle souhaite avant tout calculer sur mesure pour ses clients - Turnkey Index Solutions et
Custom Index Solutions. Elle fournit néanmoins sous licence des indices de référence tels :
• Solactive ISS ESG Screened Index Series
• Solactive ISS ESG Screened Euro IG Corporate Bond TR Index
• Stoxx Low Carbon Indices
• Global Challenges Index
• OMX Stockholm 30 ESG Responsible Index.
Aujourd’hui ISS couvre environ 44 000 réunions par an dans 115 pays, effectuant des
recherches par procuration et formulant des recommandations de vote, tout en travaillant en
étroite collaboration avec ses clients pour exécuter plus de 10,2 millions de bulletins de vote
représentant 4,2 billions d'actions. Les recherches ISS couvrent plus de 20 000 entreprises à
travers le monde96.
Pour maintenir sa dynamique de développement, ISS peut surtout compter sur son activité
historique de conseil en vote pour laquelle il reste leader. Sur ce secteur, elle n’est en
concurrence depuis quelques années qu’avec Glass-Lewis, seul acteur alternatif de poids, lui
aussi américain. Cet oligopole – les deux acteurs se partagent 97% du marché - soulève
d’ailleurs des soupçons de conflits d’intérêts que les acteurs du secteur financier détaillent de
plus en plus par des cas concrets97. Si les investisseurs conseillés ne suivent pas tous
aveuglément les recommandations de vote qui leur sont faites, une étude réalisée en 2018
par l’American Council for Capital Information révèle que les grands investisseurs les suivent
94
ISS Governance - Vestar Capital Partners to Acquire ISS from MSCI in $364 Million Transaction – 18 Mars 2014
https://www.issgovernance.com/vestar-capital-partners-acquire-institutional-shareholder-services-msci-364-
million-transaction/ http://novafi.fr/rachat-de-lagence-de-notation-allemande-oekom-lamericain-iss/
95
Novafi - Le rachat de l'agence de notation allemande Oekom par l'américain ISS – 20 Mars 2018
http://novafi.fr/rachat-de-lagence-de-notation-allemande-oekom-lamericain-iss/
96
ISS Governance - The Global Leader in Corporate Governance & Responsible Investment
https://www.issgovernance.com/about/about-iss/
97
Alex Edmans - Conflicts of Interest Among Proxy Advisors – 18 Juin 2017 http://alexedmans.com/conflicts-of-
interest-among-proxy-advisors/
69
dans plus de 80% des cas. En 2017, Exxon Mobil déclarait avoir constaté lors du bilan de son
dernier exercice que les actionnaires conseillés par procuration détenaient « une position
d'influence inégalée ». Le groupe américain a alors estimé « qu’entre 20 et 25 % des voix
exprimées à la dernière assemblée annuelle d'Exxon Mobil ont été exprimées
automatiquement, conformément aux recommandations des conseillers par procuration. »
Si l’inquiétude sur ces jeux d’influence grandit depuis de longues années, ce sujet pourrait
faire l’objet d’une analyse à part entière. Malgré une volonté de durcir la réglementation, des
études98 et retours d’expérience sont régulièrement publiés pour alimenter la controverse :
plan de succession du CEO d’Apple Steve Jobs en 2011, privatisation de DELL en 2013,
représentativité des femmes au sein des comités exécutifs de société cotés aux États-Unis en
201999.
En lien plus direct avec notre étude, ce dernier exemple illustre que malgré la controverse, le
conflit d’intérêts pointé du doigt lorsque MSCI détenait encore ISS ne semble pas contraindre
ce dernier dans son développement d’activité de conseil ESG. Le témoignage de Nell Minow
en 2011 - ancien avocat général puis directeur général d’ISS – confirme que « ISS ne devrait
vraiment pas faire de conseil pour les entreprises qu’elle couvre » et s’en remet au bon
jugement de leurs clients100.
GRESB
Partout dans le monde, la demande pour une meilleure analyse des immeubles et des
portefeuilles par des locataires et des investisseurs a entraîné une explosion d'organisations
qui évaluent et contextualisent la performance de l'immobilier. L’évaluation du GRESB fait
aujourd’hui référence ; il aide les investisseurs immobiliers commerciaux à prendre des
décisions plus éclairées.
Créée en 2009 aux Pays-Bas, GRESB – pour Global Real Estate Sustainability Benchmark –
évalue la performance extrafinancière des portefeuilles immobiliers. Elle fournit des données
ESG, des fiches de performance, des rapports comparatifs et des outils d'analyse de
portefeuille. L’évaluation se fait par une grille d’analyse quantitative et qualitative et
comprend des questions détaillées sur les pratiques commerciales, les risques, les
opportunités et la performance des immeubles d'un portefeuille. Contrairement à d'autres
outils d'analyse comparative, GRESB ne publie pas sa méthodologie de notation, mais attribue
finalement un score sous forme de pourcentage sur 100.
98
Stanford Business School - The Big Thumb on the Scale: An Overview of The Proxy Advisory Industry – Mai
2018 https://www.gsb.stanford.edu/faculty-research/publications/big-thumb-scale-overview-proxy-advisory-
industry
99
Harvard Law School - Mandated Gender Diversity for California Boards – 18 Octobre 2018
https://corpgov.law.harvard.edu/2018/10/18/mandated-gender-diversity-for-california-boards/
100
CBS News - ISS May Be Under Fire, but Look How Far It -- and Shareholder Rights -- Have Come – 16 Mars 2011
https://www.cbsnews.com/news/iss-may-be-under-fire-but-look-how-far-it-and-shareholder-rights-have-
come/
70
En 2014, Green Business Certification Inc. – à l’époque nommé GBCI, un organisme assurant
la gestion et la délivrance de labels et certification dans le secteur de construction énergétique
et environnementale – rachète GRESB dans le but de valoriser l’expertise et le savoir-faire de
l’entreprise néerlandaise à travers ses différents services. Cet acteur de l’immobilier vert a été
créé en 2009 pour reprendre la gestion de la certification LEED – pour Leadership in Energy
and Environmental Design - lancée en 2000 par le US Green Building Council (USGBC) et
répartir ses activités : Green Business Certification Inc. agit en tant que certificateur tiers,
annoncé comme indépendant de USGBC qui s’occupe du développement et de l’amélioration
continue du standard.
Il nous semble intéressant de noter que, malgré la séparation des activités de développement
et celles de certification, Mahesh Ramanujam reste président et CEO de U.S. Green Building
Council et Green Business Certification Inc.. Depuis, d’autres certifications écologiques ont
été intégrées pour compléter LEED, très répandu dans le monde malgré que ce standard
américain ne tienne pas compte des facteurs de l'environnement local, comme la température
extérieure moyenne.
Avec l’expansion de ses services par de nombreux rachats, Green Business Certification Inc. et
U.S. Green Building Council apparaissent comme incontournables dans le monde de
l’immobilier vert. Ils définissent les normes, en assurent le développement, délivrent les
certifications et évaluent les performances ESG de portefeuilles immobiliers pour conseiller
les investisseurs du secteur.
Aujourd’hui, GRESB prétend couvrir par ses données et outils d’analyse plus de 90
investisseurs institutionnels, représentant globalement plus de 22 000 milliards de dollars US
de capital institutionnel. En 2018, GRESB a évalué 903 fonds et sociétés immobilières, 75 fonds
d'infrastructure, 280 actifs et 25 portefeuilles de dette101.
B Lab
Fondé en 2006 par Jay Coen Gilbert avec l’intention de « faire évoluer le capitalisme », le label
«B Corp» est une certification accordée à des entreprises qui se fixent des objectifs extra-
financiers sociaux ou environnementaux et qui répondent à des critères exigeants en matière
de compatibilité et de transparence. Acronyme de benefit corporation, les « B Corp »
cherchent en effet à repenser la notion de succès dans les affaires et mettent les
performances de l’entreprise au service de l’intérêt public102.
Le processus de labellisation passe d’abord par une auto-évaluation de l’entreprise, qui doit
répondre à un questionnaire en ligne portant sur ses pratiques en matière d’impact
environnemental, ses relations avec ses parties prenantes et ses pratiques de gouvernance.
Ce sont ensuite plus de 80 critères sur 200 qui doivent être remplis et contrôlés par l’ONG en
charge « B Lab » pour que celle-ci consente à délivrer son label. Si le questionnaire est gratuit,
la labellisation, elle, est payante. Le prix, détaillé sur le site du label, varie en fonction du chiffre
101
GRESB https://gresb.com/
102
Synergie & People - « B Corp», Le nouveau label des entreprises engagées pour le bien commun – 10 Avril
2015 http://synergyandpeople.com/bcorp/
71
d’affaires. L’entreprise peut ensuite faire l’objet d’évaluations sur place menées de façon
aléatoire.
Dernière étape pour devenir une authentique B-Corp : le changement de statut juridique.
Trente États américains et plusieurs pays (Suisse, Luxembourg, Italie) ont modifié les lois pour
intégrer le concept de "Benefit Corporation". Il permet de protéger les entreprises au cas où
leurs actionnaires les accuseraient de privilégier la RSE au détriment des profits alors que,
dans la logique B-Corp, les deux dimensions doivent être mises sur le même plan103. En France,
Mines ParisTech a notamment travaillé dès 2014 avec la CAMIF sur un statut « Société à Objet
Social Etendu »104.
103
Novethic - B-Corp : Le label américain qui monte dans l'hexagone - 6 Mai 2016
https://www.novethic.fr/actualite/entreprise-responsable/isr-rse/b-corp-le-label-americain-qui-monte-dans-l-
hexagone-143910.html
104
Mines Paristech - « Oui à l’entreprise à mission à la française ! » - Février 2018 http://www.te.mines-
paristech.fr/oui-a-lentreprise-a-mission-a-la-francaise-fevrier-2018/
105
Danone – Notre ambition : la certification B Corp https://www.danone.com/fr/about-danone/sustainable-
value-creation/BCorpAmbition.html
106
The Guardian - Will Unilever become the world's largest publicly traded B corp? – 23 Janvier 2015
https://www.theguardian.com/sustainable-business/2015/jan/23/benefit-corporations-bcorps-business-social-
responsibility
107
Forbes - Are B Corps An Elite Charade For Changing The World? – 30 Août 2018
https://www.forbes.com/sites/jaycoengilbert/2018/08/30/are-b-corps-an-elite-charade-for-changing-the-
world-part-1/#4dee1fc17151
72
Grâce au site de B Lab, il est intéressant de consulter la liste des donateurs.
https://bcorporation.eu/about-b-lab/funders-and-finances
Nous trouvons parmi les plus gros financeurs de l’ONG : la fondation Rockfeller et l’United
States Agency for International Development (USAID).
Nous constatons également que la liste des contributeurs du label évolue en fonction des
géographies des différentes version du site internet (.eu ou .net). Des personnalités comme
Emmanuel Faber, PDG de Danone, sont exclusivement visibles depuis le continent américain.
S’agit-il d’une volonté de dissimuler, en Europe, son soutien financier à un label couvrant déjà
30% des activités l’entreprise (13 filiales représentant 30% du chiffre d’affaires) ?
https://bcorporation.net/about-b-lab/funders-and-finances
73
MSCI & ISS-Oekom en Europe
Vue de l’Europe, la consolidation des acteurs de l’ESG ces dernières années tardent à
préoccuper le monde de la finance et de l’extrafinancier. En plus des agences européennes
déjà citées à travers l’histoire de MSCI et ISS pour être passées sous pavillon américain –
Deminor, Ethix, Oekom et South Pole –, Vigéo Eiris peut être ajoutée à la liste. L’acteur français
très implanté en Europe a en effet tout récemment intégré l’agence de notation financière
Moodys. Depuis avril 2019, RobeccoSAM et Sustainanalytics apparaissent comme les derniers
rescapés des agences européennes. La seconde étant détenue à 40% par Morningstar, acteur
américain dans la fourniture de services financiers – recherche et gestion d’investissements.
En France, une récente étude - commanditée par l’Afep, le Medef, le Cliff (association de
relations investisseurs) et le C3D (Collège des directeurs développement durable) – analyse la
perception qu’ont les entreprises sur les agences de notation extrafinancière. L’exercice
proposé aux sociétés du SBF120 consistant à noter ceux qui d’habitude donnent les notes. Au-
delà du constat plutôt dur pour ces agences – la note moyenne est à 2,78/5 – nous pouvons
dresser d’autres constats qui ne sont pas particulièrement mis en lumière. Tout d’abord les
deux meilleurs élèves sont les deux acteurs américains présentés précédemment dans ce
dossier, MSCI et ISS-Oekom. Cette indication confirme l’assise de ces deux poids lourds qui se
détachent notamment pour la transparence dans leurs activités. Avec une autre grille de
lecture, l’indication qu’apporte également cette étude est la pénétration des agences de
notations sur le marché de l’ESG français. La méthode de sélection des organismes évalués a
été définie avec un panel d'entreprises du SBF 120 devant se limiter aux seuls acteurs
auxquelles elles répondent". La sélection de ce panel SBF120 n’étant pas détaillée, on peut
imaginer que d’autres acteurs de l’ESG, notamment français, aient été ainsi exclus
74
indirectement. La sélection s’est sans doute orientée vers un univers facilement comparable
aux grandes agences en France, écartant les acteurs de niche. Novethic souligne notamment
qu’Ethifinance regrette de ne pas avoir été consulté108.
108
Novethic - Les entreprises notent les agences de notation extra-financière… et leur donnent à peine la
moyenne – 25 Février 2019 https://www.novethic.fr/actualite/entreprise-responsable/isr-rse/les-entreprises-
notent-les-agences-de-notation-extra-financiere-et-leur-donnent-juste-un-peu-plus-de-la-moyenne-
146957.html
109
AFEP - Manifeste pour un meilleur dialogue entre organismes de notation extra-financière et entreprises –
Janvier 2019 https://www.afep.com/wp-content/uploads/2019/02/Synthese-Initiative-Medef-Afep-Cliff-C3D-
sur-la-notation-extra-financiere-RSE-01.2019.pdf
75
Les agences de notations extrafinancières :
une manœuvre d’influence ?
L’évaluation extrafinancière est en passe de devenir incontournable, si ce n’est déjà pas le cas.
Fait acquis, il n’en demeure pas moins nécessaire de revenir sur les causes profondes de ce
développement.
Loin de heurter l’imaginaire, le développement du RSE est évidemment une évolution saine
et raisonnable. D’autre part, la structuration d’un marché conduisant à des rachats successifs
n’est pas un fait rare. La concentration du marché des ESG autour d’acteurs américains est
donc peut-être un simple hasard du développement économique mondialisé.
Il parait nécessaire d’évacuer l’idée d’une intelligence supérieure, guidant d’une même main
les intérêts nationaux américains. La structure même de nos économies s’oppose à cette idée.
Malgré tout, l’existence de mécanismes d’influence pourraient témoigner de processus,
d’articulation d’un environnement que des acteurs éclairés pourraient utiliser à leurs fins.
Après avoir expliqué ce que peut être l’« influence », une analyse de l’évolution de l’évaluation
extrafinancière permettra de déterminer si de tels mécanismes existent. Le cas échéant, leur
prise en compte permettrait d’utiliser ces leviers à bon escient.
Ainsi, il développe le concept des actions d'influence, conçues comme « les activités
délibérées usant de tous moyens, informations, signaux et interprétations, dont l’objet est de
créer, maintenir ou modifier les comportements d'une personne, d'un groupe ou d'une
organisation, dans le but d’atteindre les objectifs, ou de défendre les intérêts de son auteur,
cela sans recours à la force et l'autorité. »
Une nuance doit ici être développée. L’évolution des paramètres ESG et leur prise en compte
est développée dans nos propos comme un processus cohérent et unifié. Ce sous-entendu ne
76
doit pas signifier que les différentes manœuvres qui peuvent être observées sont
inévitablement planifiées coordonnées entre elles.
Dans notre analyse, nous chercherons à savoir si des mécanismes d’influence existent,
inhérents à la thématique ESG, que des acteurs ont su utiliser à leurs fins. Quoi qu’il en soit,
les mécanismes et les actions d’influences peuvent exister, sans pour autant qu’il s’agisse
d’une manœuvre collective et planifiée.
Des sauterelles dévastent un champ de maïs, toutes ensembles, est-ce pour autant un
complot coordonné contre l’agriculteur ? Rien ne le laisse présumer.
L’influence et l’ESG
Il est utile de mettre en lumière certains leviers au cœur de l’influence. Par ce faire, l’ouvrage
« Influence et manipulations » de Robert Chaldini peut utilement servir de cadre d’analyse.
Pour l’auteur, le comportement des acteurs répond en partie à des nécessités sociales,
programmées par notre environnement. Une part de nos actes s’inscrit donc dans une
automatisation non consciente. Les actions induites, presque irrésistibles lorsqu’elles ne sont
pas le fruit d’une froide réflexion de manifestations spontanées, peuvent nous faire agir
contre notre propre raison.
- Parmi les 7 grands principes d’influence sociale, Robert Chaldini présente le principe
de la perception contrastée.
D’une part, les impacts sur l’environnement et la société sont particulièrement valorisés, et
rien ne vient confronter cette proposition. Tel un leitmotiv, l’idée d’un lien de causalité entre
l’amélioration du monde et la notation est sans cesse répétée. Bien que l’ensemble des
déclarations soulignent l’importance d’agir de manière responsable, personne ne semble se
soucier des nombreux biais à la disposition des entreprises pour contourner ces normes.
Par exemple, les entreprises traitant du jeu, des armes ou des drogues ne sont pas notées.
Ainsi, la finalité de l’entreprise justifie un rejet du système. L’exploitation d’énergie fossile ou
77
du nucléaire ne subissent pas un tel traitement, malgré les dénonciations multiples réalisées
dans la société civile.
Il semble utile de rappeler à ce stade que les premières entreprises à s’investir dans les
notations extrafinancières étaient des puissances pétrolières.
Ce principe pousse un acteur à mettre en cohérence des actes avec une vertu sociale
apparente. Le prérequis de ce mécanisme est une affirmation publique d’un acteur en faveur
d’une cause. Il sera dès lors moralement limité dans sa capacité à refuser une proposition
visiblement en faveur de cette même cause.
Les agences de notations, à travers leur existence même, posent la question suivante :
Avez-vous la volonté de protéger l’environnement et les droits sociaux des hommes, femmes
et enfants qui peuvent être en lien avec vous ? La réponse publique conduit naturellement à
répondre par l’affirmative.
La seconde phase du mécanisme d’influence en découle donc naturellement : étant en faveur
de l’environnement et des droits sociaux, il semble difficile de décliner une proposition de
notation prouvant notre engagement en ce sens.
Le principe de la preuve sociale incite un acteur à suivre un standard social, présenté comme
« bon » par les commentateurs. Le groupe social stigmatise naturellement les sujets qui
apparaissent comme déviants par rapport à la norme créée par le groupe.
78
incitant à être le meilleur dans la preuve de nos compétences. Ainsi, à la manière d’enfants
comparant leurs notes afin d’évaluer leur valeur, un acteur dans le monde de l’entreprise est
culturellement préparé à être noté par la collectivité sur sa capacité à répondre aux exigences
qui lui sont imposées.
Dans un premier temps, il est nécessaire de faire passer le besoin du domaine scientifique au
domaine public. Pour cela, les types d’organisations les plus efficaces sont les organisations
non gouvernementales et les associations. Réputées indépendantes, ce qui en soit est une
idée à laquelle nous voulons croire, ces organisations ont la légitimité pour dénoncer un
manquement.
Il convient cependant de noter que l’action associative et militante suppose une cause
facilement accessible. Les réalités complexes sont naturellement exclues de ce champ
d’influence.
À titre d’exemple, les ONG et associations militantes pour la réduction des pollutions ciblent
les industries, l’automobile ou le chauffage domestique. Facile, concret, crédible, l’impact
public prime parfois sur la cause profonde du mal. Et pourtant, en matière économique, il peut
y avoir de la fumée sans feu110 …
110
E-RSE - L’impact environnemental d’internet – 23 juin 2015 https://e-rse.net/empreinte-carbone-internet-
green-it-infographie-12352/#gs.kx8m2s
79
Dans le cas qui nous intéresse, et il faut s’en réjouir, l’idée de transition écologique est le fruit
de nombreuses opérations de communications, menées sur les ONG et des associations.
S’appuyant sur les données mises à dispositions par les ONG et les associations, de nombreux
acteurs du monde économique peuvent simplement imposer une mode de résolution unique
au problème proposé. Car si tous tombent d’accord sur le constat du problème, les modalités
de résolution sont l’objet d’âpres conflits.
La cause environnementale est une évidence. Les délais de réponses sont eux des objectifs
politiques. De même, si l’économie des énergies renouvelables aiment à rappeler qu’ils ne
produisent pas de CO2, les conditions de travail nécessaires à l’extraction de métaux rares
nécessaires aux panneaux solaires ne semblent pas émouvoir.
L’attaque informationnelle a concerné les ours polaires et le CO2, pouvant faire de la
transition écologique un ennemi des conditions de travail en Afrique.
Cette étape marque le cœur de l’action d’influence. Ce n’est pas sur le constat de la pollution
que les communicants du pétrole et de l’atome s’opposent, c’est sur l’impact positif de leur
propre modèle économique.
Une fois clarifiée dans les esprits les modalités de réponses à la crise initiale, donc à la
fin de l’étape 2, les applications se mettent en place. Les traités comme celui de Paris, les
programmes et réglementations de l’ONU, et les réglementations nationales et
internationales se succèdent.
Dans le même temps, les agences qui mesurent l’état des entreprises dans ce domaine
sont rachetées, permettant à des structures de s’établir comme arbitres des bonnes réactions
face à « l’urgence climatique ».
Pour compléter les domaines de l’encerclement, les colloques, articles et discours
publics viennent enrichir la vision déjà appauvrie des conseils d’administration qui tâchent
avec zèle d’appliquer ces normes.
Enfin, la notation extrafinancière est utilisée pour valoriser un « investissement vert »,
rendant rentable l’ensemble de la démarche.
80
Or les acteurs spécialisés dans un type de notation spécifique, le principe d’ESG ou de RSE
intègre dans un même panier ces 3 dimensions. Ainsi, le comportement d’une entreprise étant
un bilan de ces aspects, celle-ci se voit inciter à accepter l’ensemble des conditions de
notation.
Par exemple, une entreprise vertueuse en matière environnementale, mais qui ne se serait
pas géré suivant les normes de notation, recevrait une note moyenne, ne traduisant pas les
efforts faits par ailleurs.
- 4ème conséquence : la France a perdu sa taille critique dans la définition de ses propres
normes en matière d’ESG
Cette conséquence découle naturellement des autres. Malgré la reconnaissance de la
« diversité culturelle » au titre d’ « héritage commun de l’humanité » par l’UNESCO, les basses
considérations matérielles de notre monde font que les grandes décisions qui façonnent notre
environnement sont prises au sein de conseil d’administration. Ceux-ci sont, comme nous de
décryptons, soumis au diktat de l’évaluation américanisée de l’ESG.
Demain, la France décide, de manière démocratique, de proposer une modification liée aux
normes, et que celle-ci n’est pas, outre-Atlantique, du goût des agences, ces évolutions ne
seront que difficilement suivies d’effets. Les acteurs étant pris entre l’obéissance à la règle
nationale et un raisonnement pragmatique de développement d’entreprise.
81
Finance For Tomorrow : Quand la Place de
Paris se mobilise
Pour tenter de pallier l’hégémonie américaine dans le domaine des notations extrafinancières,
une initiative française veut s’ériger en modèle en tentant de devenir la marque européenne
de référence concernant l’investissement responsable. Philippe Zaouati, PDG du cabinet de
gestion MIROVA (filiale du groupe BPCE et spécialisée dans l’investissement responsable),
lance le 13 juin 2017 la marque Finance For Tomorrow.
L’initiative qui rassemble les acteurs majeurs de l’industrie financière de la Place de Paris, est
largement soutenue par l’État dans ses activités et plus particulièrement dans la promotion
en France et à l’international de la finance durable.
Alicia C dit :
82
socialement responsable, surtout lorsque l’on pense à l’objectif de la COP 21
qui est de ne pas dépasser les 2°C d’augmentation de la température. Toutes
les initiatives sont bonnes à prendre, merci donc pour cet article !
Ces quelques lignes illustrent bien les nouveaux modes de pensée des investisseurs, même
individuels, et permettent d’imaginer qu’ils pourraient devenir une « philosophie financière »
à part entière.
La prise de conscience
Les effets de la crise de 2008 – 2009 s’étant estompés, les personnalités de la finance mondiale
se sont intéressées à d’autres sujets. A partir de 2014, la question de la finance verte est
soulevée par de nombreux acteurs majeurs. En septembre de la même année, Ban Ki-moon,
le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies organise pour la première fois un
sommet sur le climat réunissant non seulement les États membres, mais également les
entreprises et certains financiers en vue de préparer la COP21. Plusieurs engagements sont
pris par les participants et notamment celui d’évaluer et de communiquer annuellement leur
empreinte carbone de leurs investissements.
Le 17 août 2015, la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte est
promulguée et son article 173 impose aux sociétés de communiquer annuellement sur leurs
méthodes de prise en compte des nouveaux enjeux environnementaux. Cette notion devient
à cet instant un nouveau critère pour les investisseurs qu’ils soient des fonds d’investissement
ou des particuliers. L’Article 173 devient même une référence en la matière hors de nos
frontières.
D’autre part, la place de Paris joue un rôle central depuis plusieurs années dans cette marche
vers la « décarbonation des portefeuilles » (Henri de Castries – AXA, 2015). Selon une étude
réalisée en 2016 par Paris Europlace, du fait de ses prises de position et de ses initiatives sur
les obligations vertes, la place de Paris se trouve en avance sur les questions de finance liée à
l’environnement. D’autant qu’au même moment, le président Macron nouvellement élu,
insuffle dès le début de son quinquennat une politique verte dans la droite lignée des accords
de Paris. Accords de Paris qui depuis leur ratification fin 2015, font figure de nouvel
évènement de référence dans la prise de conscience écologique. Prenant pleinement la
mesure des profonds changements qui s’opèrent, plusieurs groupes bancaires tels que le
83
Crédit Agricole, Natixis ou BNP Paribas, se mettent en ordre de marche pour offrir un panel
intéressant de nouveaux outils dédiés à la gestion des greenbonds (terme anglais désignant
les obligations vertes).
Ces recommandations se sont petit à petit transformées en soft law.
En décembre 2017, Sylvie Lemmet et Pierre Ducret publient un rapport commandé par Bruno
Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, et à Nicolas Hulot, ministre de la transition
écologique et solidaire. Cette étude devait s’inscrire dans une volonté de mettre sur pied une
« stratégie française de finance verte ». Les auteurs soulignent dans leur écrit, la nécessité de
faire de la finance verte le critère différenciant de la Place de Paris111.
Dans son ouvrage La finance verte commence à Paris, publié en juin 2018, Philippe Zaouati
défend l’idée selon laquelle la Place de Paris pourrait devenir la référence sur le marché de la
finance verte.
« On peut […] identifier quatre raisons principales, quatre catalyseurs du développement de la
finance verte à Paris : une histoire, un évènement déclencheur, un état d’esprit et une
spécificité française. »
La naissance du projet
C’est à la suite de cette prise de conscience globale couplée à des évènements géopolitiques
importants et structurants que Philippe Zaouati prend l’initiative de mettre sur pied son idée
innovante.
Le 13 juin 2017, le projet Finance For Tomorrow (FFT), prend la suite du Paris Green &
Sustainable et devient une marque. Son objectif se veut à la fois simple et ambitieux : faire de
la Place de Paris le leader de la finance durable.
Il convient évidemment de resituer la création de FFT dans le temps. À ce moment-là, deux
évènements majeurs et inattendus viennent rebattre les cartes dans le jeu international.
Impact du BREXIT
111
Rapport de Sylvie Lemmet et Pierre Ducret – Pour une stratégie française de la finance verte – décembre
2017 https://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/2017/rapport_finance_verte10122017.pdf
112
Asset Management in Europe :
https://www.gestiondefortune.com/attachments/article/5579/EFAMA_Asset%20Management%20Report%20
2018.pdf
84
essentiellement pour cette raison que les capitales européennes entrent alors dans une
concurrence féroce pour tenter de séduire le maximum d’acteurs, et par là même, tenter de
faire venir à elles leurs capitaux. Paris, grâce à son organe de lobby Paris Europlace, souhaite
tirer au maximum son épingle du jeu et ravir la première place européenne tant convoitée.
Les mouvements et repositionnements de grands groupes financiers sont aujourd’hui bien
réels. C’est par exemple, au cours des rencontres Paris Europlace à New York en avril 2018,
que le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau et le co-président de
la banque américaine JP Morgan, Daniel Pinto, évoquent le sujet d’un possible déplacement
vers Paris d’environ 200 collaborateurs employés de la banque américaine (principalement
des métiers de marché). Le mouvement se ferait en prévision du BREXIT et dans le sillage de
plusieurs établissements ayant déjà initié leur déménagement notamment HSBC, Goldman
Sachs, Morgan Stanley, Bank of America et Citigroup113.
Second élément de taille, l’annonce faite par Donald Trump en janvier 2017, concernant le
retrait des États-Unis de l’Accord de Paris signé au cours de la COP21 le 12 décembre 2015.
Cet accord propose de limiter "l’élévation de la température moyenne de la planète
nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et [de poursuivre] l’action
menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux
préindustriels" et a fixé un objectif de "zéro émissions nettes" (c’est-à-dire que les émissions
s’équilibrent avec les absorptions dans des puits de gaz à effet de serre) d’ici la moitié du
siècle114.
Le nouveau président des États-Unis, climatosceptique notoire, justifie sa position en
indiquant que l’Accord de Paris nuit au mode de vie américain et donc, à son économie faisant
de la Chine le vrai bénéficiaire de la réorganisation mondiale.
Le leadership du marché de la finance durable aurait dû donc rester européen puisque bien
qu’économiquement plus forts (et nous reviendrons sur le repositionnement des Américains
grâce aux différents rachats), les États-Unis ne sont politiquement plus légitimes pour la
première place. Et pourtant…
Les acteurs
L’acteur majeur du projet Finance For Tomorrow, est sans aucun doute le collectif financier
sur lequel il repose. Paris Europlace a été créé en 1993 dans le but de promouvoir la place de
113
Les Echos - Brexit : JPMorgan envisage de déplacer 200 personnes à Paris – 18 avril 2018
https://www.lesechos.fr/2018/04/brexit-jpmorgan-envisage-de-deplacer-200-personnes-a-paris-989062
114
Arte - COP21 : Le retrait des Etats-Unis a-t-il refroidi la lutte contre le changement climatique ? – 01 juin
2018 https://info.arte.tv/fr/cop21-le-retrait-des-etats-unis-t-il-refroidi-la-lutte-contre-le-changement-
climatique
85
Paris au sein de la finance mondiale. Le collectif rassemble les acteurs majeurs de l’industrie
financière française autrement dit, des banques, des émetteurs, des investisseurs, mais
également des sociétés d’assurance ou des professions auxiliaires (cabinets d’avocats et
associations professionnelles), et se donne cinq missions de taille115.
• Réunir des think tanks portant sur l’attractivité de la place de Paris ;
• Participer aux débats économiques européen et international en proposant des
solutions à la Commission Européenne ;
• S’occuper de la promotion internationale de la place de Paris auprès des structures
internationales ;
• Mener une action d’accompagnement auprès des PME/PMI innovantes du secteur
financier, et plus particulièrement auprès des starts up numériques ;
• Mener des travaux de recherche en finance au travers d’une quarantaine de projets
via l’Institut Louis Bachelier, créé en 2008.
Dirigé par Augustin de Romanet (président-directeur général du groupe Aéroport de Paris)
depuis le 14 juillet 2018, Paris Europlace compte à l’heure actuelle 70 membres.
Le point fort de Paris Europlace est son ancrage dans l’économie réelle, car au-delà de la
défense de ses membres, le collectif promeut et dynamise l’économie financière française.
C’est une particularité non négligeable qui permet de s’imposer à l’échelle européenne.
Il s’agit sur le long terme de faire de Paris la place boursière incontournable, capable de
communiquer avec les autres places mondiales et ainsi imposer ses propres exigences.
D’autre part, pour rendre ce projet viable, il faut évidemment qu’il soit crédible. Au moment
de la création de Finance For Tomorrow, Ségolène Royal, sert de faire valoir au projet. Tout
juste démise de ses fonctions de ministre de l’Environnement, de l’Energie et de la Mer,
chargée des relations internationales sur le climat (02/04/2014 – 10/05/2017), elle représente
évidemment la tête d’affiche idéale pour le grand public.
115
Site : Paris-europlace.com
86
Quels sont les axes de renforcement de cette action ?
On pourrait penser que la communication faite autour du soutien déclaré de Ségolène Royal
au projet sert à la fois « coup de pub » et de « caution écolo ». L’image positive de
l’ambassadrice vient appuyer l’idée que la finance peut être vertueuse.
Cependant, il ne faut pas perdre de vue que FFT vient s’inscrire dans un marché bel et bien
réel. Il est important de préciser que le cabinet que dirige Philippe Zaouati, Mirova est le pôle
d’expertise en investissement responsable de Natixis AM. Ses équipes sont chargées de faire
du reporting, autrement dit, de rédiger des rapports extrafinanciers en investissement
durable, et ce depuis déjà de nombreuses années. Il semble donc évident qu’elles aient
pressenti l’ouverture du marché.
Par ailleurs, le discours asséné est séduisant. Dans un document destiné aux professionnels
de la finance et signé par Philippe Zaouati et intitulé Pourquoi nous avons créé Mirova, il est
écrit :
87
Les défis de l’avenir sont autant d’opportunités d’investissement à saisir.
Voilà où nous intervenons.
88
Enfin, parallèlement au conseil, Mirova dispose de tout un panel de fonds verts pour de futurs
investisseurs et ne cesse de se réinventer en suivant les courants sociétaux. Pour exemple,
début 2019, le cabinet d’expert annonce se positionne sur la question de la parité en
entreprise et donc sur le marché qui va en découler rapidement.
Qu’est-ce qu’un fonds vert ? C’est un fonds d’investissement thématique basé sur des
critères environnementaux. Les investisseurs sélectionnent des entreprises qui ont pour
activités principales des activités vertes ou ayant pris en compte l’évolution des leurs activités
vers des solutions durables116.
Le poids – l’avenir
Novethic
Dans son livre, Philippe Zaouati appuie sur la nécessité pour la France de s’imposer en tant
que référence de la finance verte. Pour se faire, il faut absolument tenir compte du
fonctionnement habituel des marchés financiers. Des indices de références sont créés,
essentiellement par des agences américaines ou anglaises pour réguler les dits marchés. Il cite
MSCI, Dow Jones ou FTSE comme exemple, lesquels servent de base pour la majorité des
gérants d’actifs dans le monde. Surfant le nouveau modèle de finance durable, les grandes
agences ont créé de nouveaux indices verts imaginant ainsi continuer à dominer le secteur.
Cependant, selon l’auteur, rien ne prouve que les acteurs majeurs soient réellement motivés
par l’intérêt écologique de la question. C’est pour cette raison qu’il devient capital d’aller vers
plus de transparence dans les mouvements financiers. C’est là que tout se joue pour FFT. Les
membres de Paris Europlace doivent inventer une finance durable à la Française, laquelle
servirait de référence mondiale.
Il faut revenir en 2013 pour avoir la genèse de la méthode de travail mise en place par Mirova.
À l’époque, Philippe Zaouati est déjà certain que pour garder la main sur un secteur, il faut
créer la norme. C’est donc dans cette optique que le dirigeant de Mirova souhaite redéfinir
116
Source : Les cahiers du FIR.
89
les critères établis par les agences de notations extrafinancières. Il demande à un prestataire
allemand, le cabinet Oekom faire rédiger à plusieurs agences de notations extrafinancières
des rapports portant sur des milliers d’entreprises et calqués sur le modèle mis en place par
Mirova. Ce fut chose faite. Ces données ainsi obtenues et étudiées de près, sont devenues la
propriété de Mirova. Le dirigeant ne s’en cache pas et précise qu’elles pouvaient etre
revendues à ses concurrents induisant une méthodologie de travail, donc une norme.
La création d’une norme passe par un fort soutien aux institutions étatiques notamment pour
la mise en place de standards exigeants. Standards qui garantissent l’intégrité des
mouvements réalisés au sein d’un marché sensible qui pourrait être fragilisé par des soupçons
de greenwashing. Ce gage de qualité sera un atout certain pour la Place de Paris.
En 2018, Natixis publie sur son site internet un jeu de questions-réponses auquel Orith Azoulay
(responsable Green ans Sustainable Finance) s’est prêté :
Quelles sont les classes d'actifs verts et durables disponibles aujourd'hui ? Et demain ?
Orith Azoulay : « À l'heure actuelle, les principales classes d'actifs vertes et durables sont des
actions, des obligations et des prêts à terme, principalement dans les secteurs des
infrastructures et de l'immobilier. Cela étant, d'autres classes d'actifs font leur apparition.
Elles comprennent les solutions d'investissements structurés en actions et obligations
(comme le repackaging d'obligations vertes et les obligations indexées sur actions), la
titrisation (titres adossés à des actifs (ABS) et titrisation synthétique) et les facilités de crédit
renouvelable intégrant des critères ESG dans leurs grilles de marge.
Cette définition des actifs verts, permet de créer des produits correspondant aux standards
mis en place. La liste est appelée à évoluer très régulièrement en fonction des marchés.
Le besoin suivant est de communiquer sur l’intégrité des produits. Il est capital pour les
émetteurs de connaitre la valeur des produits auxquels ils vont souscrire. Si le seul aspect
financier (autrement dit la rentabilité) était pris en compte jusqu’à présent par les acteurs, les
90
critères ESG entrent aujourd’hui en ligne de compte. Il est donc important que les
investisseurs puissent mesurer les impacts de leurs décisions. Il en découle une obligation de
transparence. »
A l’issue de la COP21, plusieurs gestionnaires d’actifs français bien avisés notamment AXA,
Mirova, Amundi et Humanis, l’ont bien compris et ont ainsi mis en place des outils de mesures
et d’évaluation des fonds financiers capables d’indiquer aux investisseurs la qualité des
placements envisagés.
Vigeo (cabinet d’audit et de notation ESG crée en 2002 par Nicole Notat) devient tard l’un des
leaders sur le marché en créant ses propres indices d’évaluation : Euronext-Vigeo et CAC
gouvernance.
La création d’indices confère surtout de la valeur aux produits au regard des dirigeants qui s’y
intéressent.
Depuis 2016, d’autres outils ont été mis en place et cautionnés par l’État.
Le label ISR, validé par le ministère de l’Economie et des finances, permet de garantir la
transparence et les bonnes pratiques des fonds auquel il est décerné. Un comité est chargé
de veiller à la mise en œuvre dudit label tout en participant à son évolution. Il est composé de
représentants de l’Association Française pour la gestion Financière (AFG), du Forum pour
l’Investissement Responsable (FIR) et de la Direction Générale du Trésor, entités elles-mêmes
constituées par les grands acteurs de l’industrie financière, détenteurs de fonds… si possible
à labelliser ! On prendra pour exemple la présence d’Amundi, d’AXA ou de BNP Paribas parmi
les membres du conseil d’administration117.
117
Site de l’Agence Française pour la Gestion financière. https://wwww.afg.asso.fr/
91
Le label TEEC, devenu GREENFIN ce 11 juin 2019, est quant à lui, soutenu par le ministère de
la transition écologique et solidaire. Novethic, Afnor Certification et EY France, sont chargés
de délivrer ce sésame aux fonds œuvrant pour la transition écologique et énergétique. Il se
veut être un label public pour les produits financiers environnementaux, apportant confiance
et transparence autrement dit, les bases de l’accroissement du marché. Ce label est un label
de « fléchage », prévu pour guider le placement d’actifs, et donc initier leur réallocation
spécifiquement à la transition. Uen fois de plus, la France est en avance avec ce label puisqu’à
ce jour aucune taxonomie commune des activités vertes n’a été établie en Europe. Le label
GREENFIN, bénéficie d’une première initiative en la matière. Et non seulement il existe une
ébauche de taxonomie, mais dans le même temps, on peut commencer à établir une liste des
activités controversées118.
D’autre part, les agences américaines se positionnent sur le marché européen au moment où
les encours de gestion explosent (actuellement il existe 630 sociétés de gestion des actifs en
France). En rachetant au juste moment des agences de taille modeste pour l’instant,
l’explosion du marché laisse imaginer un intérêt économique évident.
Le FIR s’est également rapproché d’autres forums européens pour créer Eurosif. Cette
association européenne permet de faire face aux autres SIF (Sustainable Investment Forum).
La particularité du Forum pour l’Investissement Responsable est qu’il s’adresse à toutes les
catégories d’investisseurs y compris les particuliers. Depuis une quinzaine d’années, le forum
organise la Semaine de la Finance Responsable120 , qui fait écho à la semaine européenne du
développement121 durable dans le monde de la finance. La dernière s’est déroulée du 27
septembre au 4 octobre 2018. Le but étant de communiquer autour de la finance durable pour
faire connaitre au grand public les possibilités d’investissements. Dans son cahier Finance
Verte rédigé en novembre 2018, le FIR détaille de façon très précise les mécanismes de la
118
Institute For Climate Economics – Point climat N°62 – mai 2019. https://www.i4ce.org/wp-core/wp-
content/uploads/2019/05/I4CE_2019_Point-Climat-62-R%C3%A8glementation-financi%C3%A8re-en-France-
1.pdf
119
Frenchsif.org https://www.frenchsif.org/isr-esg/
120
Semaine de la finance responsable https://www.semaine-finance-responsable.fr/
121
Semaine européenne du développement durable : http://evenements.developpement-
durable.gouv.fr/campagne/sedd2019?count_evenements=1566&nb_results=0
92
finance verte en pensant à chaque type d’interlocuteur. Les rédacteurs n’omettent pas de
faire le bilan pour tous les types d’investissements jusqu’à l’assurance vie ou le PEA.
Si les agences de notations extrafinancières ne sont pas explicitement nommées et désignées
pour évaluer les différents produits, le FIR précise qu’avant chaque investissement, une
évaluation du produit doit être envisagée par le futur client. Il définit ce qui doit apparaitre
dans un « rapport 173 », autrement dit un rapport extrafinancier du produit faisant apparaitre
les caractéristiques RSE de l’émetteur122.
122
Frechsif.org https://www.frenchsif.org/isr-esg/investissement-socialement-responsable-et-
ressources/cahiers-du-fir/
93
Postface
L’idée de notre étude sur l’explosion de l’extrafinancier et la consolidation du marché par les
acteurs américains a germé en octobre 2018. Si à l’époque la littérature sur l’ESG était déjà
bien développée - articles, études, analyses - le mouvement venu d’outre-Atlantique n’était
pas particulièrement évoqué. Depuis, plusieurs publications citées dans notre étude et
quelques évènements marquants nous ont permis d’étayer nos constats, montrant que la
dynamique était bien réelle et soutenue.
Face au rouleau compresseur américain, au moment où le rapport de force semble déjà bien
établi et malgré nos tentatives d’éclairage sur le sujet, certains de nos contacts interviewés
sur la problématique d’hégémonie ne semblaient pas trop s’inquiéter du phénomène, mais
d’autres plus éclairés, nous indiquaient « Je ne suis pas parano, mais quand même les
Américains raflent tout ». Certains ont même cru qu’il suffisant de réunir un groupe de
quelques investisseurs motivés pour pallier cette tendance.
Lors d’une interview de Nicole Notat le jour de cette annonce123, Novethic a probablement
posé la seule question que nous aurions choisie si l’occasion nous en avait été donnée :
Nicole Notat:
« Deux choses. D’abord, force est de constater que sur le marché, il n’y avait
pas d’opérateurs européens qui nous permettait d’offrir le même niveau
d’opportunité et de couverture géographique qu’un opérateur américain.
C’est un principe de réalité. Deuxièmement, la France et l’Europe sont perçus
par les investisseurs gérants et les émetteurs comme ayant un temps
d’avance sur l’intégration ESG, et c’est aussi cela que Moody’s vient
chercher. Cela nous permet d’inspirer le changement de modèle au niveau
international tout en conservant notre concept et notre savoir-faire. »
123
Novethic – Nicole Notat : "Le rachat de Vigéo Eiris par Moody’s permettra aux notations financières et ESG
de s’enrichir mutuellement" – 15 Avril 2019 https://www.novethic.fr/actualite/gouvernance-
dentreprise/gouvernance/isr-rse/nicole-notat-le-rachat-de-vigeo-eiris-par-moody-s-va-permettre-aux-
notations-financieres-et-extra-financieres-de-s-enrichir-mutuellement-147155.html
94
Cette réponse convenue, probablement rédigée avec l’aide de grands communicants, est soit
du cynisme total, soit la marque d’une grande cécité intellectuelle quant aux manœuvres en
cours. Ou peut-être n-a-t-elle, tout simplement, pas eu le choix.
On ne peut que déplorer le fait que la création visionnaire de Vigeo par Nicole Notat se soit
conclue, dans un silence assourdissant, par le passage sous pavillon américain d’un leader
européen de la notation extrafinancière, bâti avec des capitaux français et européens124 (91%
de fonds européens et principalement français, 5,7% d’organisations syndicales et fondations,
le reste étant détenu par des sociétés cotées). Il est également à regretter que ces actionnaires
aient suivi cette logique et n’aient pas réalisé l’importance de conserver le contrôle d’un
acteur fort de la notation ESG. Une mutualisation du capital aurait été astucieuse, au lieu de
le contrôler, ils le subiront. Et cela ressemble fort à une erreur stratégique majeure.
Et ce ne sont pas les éléments de langage du communiqué de l’agence de notation française125
qui seront de nature à rassurer définitivement les plus inquiets.
Pour conclure, la réalité de la situation du marché est que l’influence américaine est désormais
quasi totale.
Désolé Monsieur Allard, mais il semble bien que nous reproduisions l’erreur du Minitel...
124
Actionnariat de Vigeo en juillet 2018 : http://www.vigeo-eiris.com/wp-
content/uploads/2018/07/ACTIONNARIAT-DE-VIGEO-EIRIS-FR-1.pdf
125
Vigéo Eiris - Vigeo Eiris et Moody’s Investors Service s’allient et consacrent la reconnaissance et la valeur
incontournable de l’évaluation extra-financière – 15 Avril 2019 http://www.vigeo-eiris.com/fr/vigeo-eiris-et-
moodys-investors-service-sallient-et-consacrent-la-reconnaissance-et-la-valeur-incontournable-de-levaluation-
extra-financiere/
95
96