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Marivaux - 9 Le Paysan Parvenu, Basabose

Le document présente une analyse du roman Le paysan parvenu de Marivaux. Il explore comment le titre et le récit annoncent un personnage instable sans identité fixe, qui change continuellement d'espaces et d'activités. L'auteur analyse également comment le roman utilise la satire pour dénoncer les travers de la société de l'époque, notamment en matière de mariage et de religion.

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Marivaux - 9 Le Paysan Parvenu, Basabose

Le document présente une analyse du roman Le paysan parvenu de Marivaux. Il explore comment le titre et le récit annoncent un personnage instable sans identité fixe, qui change continuellement d'espaces et d'activités. L'auteur analyse également comment le roman utilise la satire pour dénoncer les travers de la société de l'époque, notamment en matière de mariage et de religion.

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Marivaux avec Michel Deguy 83

Le paysan parvenu: les chiasmes de I'identite


satirique
Philippe Basabose
Si le contour semi que du terme identite (de par son
etymologie «idem», le meme) renvoit a ressemblance,
similitude, analogie, unicite, constance, stabilite, etc. le titre
«Le paysan parvenu» et le recit dont il sert de figure
emblematique signent une antinomie assez frappante avec la
notion d'identite. Le titre annonce en effet un personnage
mouvant, instable, sans point d'attache ni de chute. Le triplet
« le-paysan-parvenu » se revele etre un enonre incomplet
parce que vide quant au proces et ce a triple titre. Le noyau-
theme de l'enonce (paysan) appartient a la categorie nominale
et donc par nature non marquee sur le plan actionnel. Il est
doublement determine, mais par des detenninants qui
entretiennent cl leur tour une indetermination: d 'une part,
I'article dont 1'indetermination reside dans sa valeur
general isante, et, de I'autre, le substantif adjective ou
participial (parvenu) qui, par definition, renvoit a
l'impossibilite de se fixer, de s'adapter, de s'identifier a une
categorie quelconque.
L'incompletude et le vide entretenus par le semantisme
de I'enonce-titre sont corrobores par la tmme du recit telle
qu'eHe est resumee dans une sorte de mise en ablme dans la
sixieme partie du roman:

[ ... ] qu'on se represente Jacob, qui, de


conducteur des vins de son pere, est devenu
valet; qui de sa condition, a passe dans les bras
d'une demoiselle qui I'a mis a la rete de quatre
mille livres de rente; en un mot, qui se trouve au
theatre de la Comedie. (283)
Nous avons en effet un personnage qui sillonne liueralement
la societe mais sans jamais pouvoir se fixer, qui change
continuellement d'espace (de la campagne a la ville, d'une
84 Marivaux avec Michel Deguy

maison a une autre de la chambre a la rue, de celle-ci en


7

prison, d'un lit dans un autre, etc.), un personnage qui


change continuellement d'activites, toutes ces peripeties
concourant a sa metamorphose (le terme revient comme un
leitmotiv dans le texte).
Le recit devient finalement un voyage sans destination 7

le parcours lui-meme et les accidents (accidentels ou


calcules) qui le ponctuent faisant eux-memes office de
destination. C'est tout I'appareillage qui meuble le parcours
qui constitue au fait le roman. Cet appareillage m'interesse a
un double titre. C'est une sorte d'omnibus social oil chaque
couche de la societe a sa place : la famille, I'Eglise,
I'administration, la magistrature, I'armee, le monde liueraire,
le monde des domestiques, celui des gens de la rue ...
Marivaux regarde et nous fait regarder chacun de ces
groupes ou leurs representants. Pour juger de ce regard, il
faut d'abord porter le sien propre vers le contrat de lecture
propose par Marivaux (dans la voix de Jacob) : « Le recit de
mes aventures ne sera pas inutile a ceux qui aiment a
s'instruire. Voila en partie ce qui fait que je les donne; je
cherche aussi a m'amuser moi-meme » (6).
Un contrat donc adouble clause: instruire, s'amuser. Le
contrat propose est assez intrigant : «m 'amuser moi-meme»,
est-il precise. Nous avons affaire a un instructeur railleur :
«Ceux que ma reflexion regarde se trouveront bien de mien
croire» (6). Sous ce preambule se dessine donc - bien
qu'encore en filigrane - le projet correcteur, redresseur, du
roman. Le projet se profile avec plus de nettete dans la
septieme partie (que I 'on attribue parfois a un inconnu) : « il
a semble que j'etais ne pour renverser les lois ordinaires.... »
(371).
Ces quelques considerations sur I'exorde du roman
conduisent alire Le paysan parvenu sous I'angle du roman
satirique.
La critique semble cependant restreindre le qualificatif a
l'univers theatral de Marivaux. Dans l'edition de 1959,
Frederic Deloffre est categorique a ce sujet en affirmant que
Marivaux n 'a pas d'intentions satiriques. Je ne fais pas foi a
Marivaux avec Michel Deguy 85

ce proces d'intention. Mais faut-il faire fi de la furie soulevee


par le lectorat contemporain de l'ouvrage? ale fuse surtout
des mondes clerical et juridictionnel (ils ne sont pas pour sOr
les seuts touches, mais peut-etre les seuls capables de contre-
attaquer). Samia Spencer en rend ainsi compte dans Le
dilemme du roman marivaudien:
La colere contre le roman provient de toutes
parts. De la part des theologiens dont le P. Poree
semble resumer le point de vue: «La loi interdit cl
quiconque de mettre en vente des aliments
susceptibles d'introduire dans l'organisme les
germes nuisibles des maladies. Que n'interdit-elle
pas encore de vendre des ouvrages qui, par une
nourriture hien plus nocive encore, font penetrer
dans les creurs les poisons mortels de l'amour?»
Plus loin il parle des « legislateurs qui repondent
a I'appel de P. Poree et promulgueront la loi tant
desiree par les detracteurs du roman.» (40)
Qui plus est, certains portraits rappelent etonnamment les
figures a la Moliere dont le faux devot et les precieuses
ridicules. La machine matrimoniale fai t observer: «De meme
que Moliere, Marivaux montre l'endroit aussi bien que
l'envers des qualites ou des defauts des hommes. La
devotion est I'un des premiers masques que le romancier ote
a ses personnages.» Le parallelisme va meme par moments
jusqu'a la recuperation textuelle : « .... et comme il n'etait pas
decent que des devotes fussent gourmandes, qu'il faut se
noumr pour vivre, et non vivre pour manger» (53) - la
maxime est textuellement recuperee d'Harpagon - ou
encore:

Je savais encore moins qu'une beJle femme ne


devait plus parler sa langue maternelle, qu'elle en
devait trouver les expressions trop faibles pour
rendre ses idees, et que, pour y suppleer, la
mode voulait qu'elle employat des termes outres,
86 Marivaux avec Michel Deguy

qui, souvent denues de sens, ne peuvent que


servir a mettre de la confusion dans les pensees,
ou qu'a donner un nouveau ridicule ala personne
qui les met en usage. (280)

Le terme « ridicule» est tres significatif dans ce portrait en


reecriture de la piece de Moliere qui en parte le titre.
L'influence ne se limite pas a Moliere. Marivaux se
reporte au portrait a la Boilea.u pour parler des devotes en
citant un vers du Chant I dans «Le Lutrin» : «Tant de fiel
entre-t-il dans 1'ame des devots!» (126).
En plus de ces indices intertextuels, it est des travers de
I'epoque denonces par le texte du Paysan parvenu.
La vie conjugale deja gruee dans ses racines parce
qu'inspiree des motifs inavouables que sont la plupart du
temps la rente ou le rang du conjoint (et en general ils vont
de pair) s'avere un projet sinon voue a l'ecroulement, du
moins condamne a la tromperie. 11 n 'est en effet de couple
dans le roman ou au moins un partenaire ait son creur
ailleurs: «Que le creur de I'homme est incomprehensible! Je
n'avais pas quitte le lit, que l'idee de mon epouse ceda dans
mon esprit a celle de mon amante, et je redevins tout autre»
(305), confesse Jacob dans une sorte d'examen de
conSCIence.
La critique est d'autant plus serree que I'infidelite passe
pour une seconde nature, un train de vie apprivoise, accepti.
Voici la description faite de la premiere maitresse de Jacob :
«Telle etait notre maitresse, qui menait ce train de vie tout
aussi franchement qu'on boit et qu'on mange; c'etait en un
mot un petit libertinage de la meilleme foi du monde» (10).
Consomme suivant un contrat biaise, c'est-a-dire I'argent
aux couleurs de l'amour, l'engagement du mariage est defini
comme I'engagement d 'un proces. Jacob repond a l'expose
du cas de son frere : « .... est-ce qu'il est difficile de se
brouiller avec sa femme? @.tre son mari, n'est-ce pas avoir
deja un proces contre eUe? Tout mari est plaideur, monsieur,
ou il se defend, ou it attaque; quelquefois le proces ne passe
pas la maison, quelquefois il eclate» (191). L'infideliti fait
Marivaux avec Michel Deguy 87

regIe, pI us encore ou tout autant que le mariage. Il suffi t


pour s'en convaincre de considerer tous les regards combien
concupiscents diriges vers le jeune Jacob qui devient en
definitive I'objet-valeur (dans le sens semiotique du telIDe)
qui circule dans I'univers feminin du roman. Genevieve qui
se qualifie de «poule» (avec tout ce que le mot comporte
comme charge connotative dans la langue fran~aise en tenne
de relations homme-femme) n'est tout compte fait que la
metonymie des personnages feminins. Le tenne appelle par
ricochet celui de «coq» pas moins marque et bien applicable
au cas de Jacob mis «a l'enchere» (selon )'expression meme
du texte) , applicable au premier maitre de Jacob, a M.
FecoUf, au comte d'Orsan, pour ne citer que ceux-Ia.
L'univers religieux - avec pour gros-plans les deux
devotes et leur directeur - reflete par excellence le lieu des
antinomies ou. le paraitre prend le dessus sur l'etre. Nous
avons la materialisation meme de ce que James Sutherland
dans son English Satire prend pour la constante de la satire:
«The motives that lead to satire are varied, but there is one
motive that may be called a constant: the satirist is nearly
always a man who is abnormally sensitive to the gap
between what might be and what is» (4). La triple
interrogation de la voix de Jacob est assez parlante. 11
interroge:

QU'est-ce done la religion aujourd'hui dans ce


royaume ? Ce n'est plus qu'un masque dont
chacun decide le grotesque selon son caprice? Si
j'en crois ma belle sreur, son directeur change
par interet, et metamorphose au dehors, son creur
reste le meme .... Qui sait encore si l'interet n'est
pas Ilame de cette nouvelle conduite? (349)
Le champ semantique de l'aigreur ouvert par la description
de I'etre veritable des devotes (par opposition a ce qu'elles
paraissent) est inquietant : bile, fiel, fureur, furibond,
reveche, pie-grieche. 11 y a aussi un vocabulaire de terreur,
de I'intimidation ouvert par les invectives dont l'abbe Doucin
88 Marivaux avec Michel Deguy

- en reaJite mil par la jalousie - accable Jacob, qui a sedui t


une de ses «protegeeS» : la cause d 'un grand trouble, pierre
de scandaie, instrument du demon; ou encore cette
injonction: « .... et je vous declare, de la part de Dieu, qu'il
vous arrivera quelque grand malheur, si vous ne prenez pas
votre parti » (69).
A cOte de I'ordre religieux, I'attaque est aussi dirigee
cootre le pouvoir, surtout contre trois de ses instances, a
savoir la justice, l'administration et l'armee. A la cour de
justice, que la cause soit facile, qu'elle soit hien plaidoo, ne
compte pas; seul compte le poids de qui la soutient. C'est
ainsi que des proces qui avaient e16 clos et depuis longtemps
bien classes sont rappeles et gagnes par ceux qui les avaient
perdus simplement parce qu'ils ont l'appui d'une grande
personnalite.
De la meme f~n, l'administration est minee par le
favoritisme et le nepotisme. 11 suffit de rappeler le cas -
typiquement carnavalesque - de Jacob qui devient le patron
de son ex-patron, non pas qu'il ait gagne en competence,
mais seulement parce qu'il a l'appui du comte qu'il a secouru
lorsque ce dernier etait en passe d'etre terrasse par ses rivaux
pour son assiduite aupres de leurs mattresses. Le beneficiaire
(avec la voix duquel parle en fait Marivaux) seen trouve
scandalise: «un homme qui n 'a jamais rien fait, et qui sans
doute ne sait rien, occuper ces sortes de places! » (357). Il
en va de meme de tous les echelons qu'il a gravis depuis ses
premiers jours a Paris. Il n la de ressort autre que les femmes
sedui tes par sa belle apparence. Et aces dernieres, toutes les
portes s'ouvrent.
La situation nlest guere meilleure dans l'armee OU
l'avancement nlest determine que par le rang ou l'avoir de
chacun: «Le service ne convient quIa deux sortes de gens en
France, aux riches et aux nobles i ndi gents. Ceux-ci n'ont
point dlautres ressources, et leurs noms sont les garants de
leur avancement. Ceux-Ia savent forcer la faveur, en
pr<Xliguant leur argent» (405).
Ces details ponctuels rendent compte du valet satirique
de llreuvre. Vne etude detaiUee ne saurait taire les cas du
Marivaux avec Michel Deguy 89

domestique voleur, de l'homme de lettres au livre sans but,


du peuple traite de canaille, du precepteur soucie pi us de
l'argent qu'il encaisse que de la formation qu'il donne, de la
ville comme lieu du vice Oll le foyer devient lieu de
proxenetisme (je pense ici a la maison de Mme Remy,
«femme commode, sujette a preter sa maison», a prix
d'argent hien sOr), le cas du titre de noblesse qui «s'achete
comme un cheval au marche» (400), ce qui fait que les
bourgeois annoblis traitent sans egard certains nobles « ces
miserables, parce que leurs richesses les mettent au-dessus
du commun, [et ils] s'imaginent qu'ils peuvent mepriser la
noblesse sans opulence» (361),
Une etude plus detaillee ne passerait pas non plus sous
silence les techniques de la rhetorique propre au genre
satirique. J'evoquerais a titre indicafif seulement la
rhetorique de la persuasion rendue par les differentes
interpellations et demonstrations en direction du lecteur ou
du personnage lui-meme pour les amener sous son parti (les
diverses scenes oil Jacob soutient ses causes constituent aeet
egard un exemple patent). Une telIe etude evoquerait aussi la
part de I'ironie qui recourt au detoumement du discours qui
fonde les principes qui guident l'Eglise, la societe, mis dans
la bouche de ceux qui les representent, justement pour en
souligner le renversement.
En conclusion, ce survol de la satire qui marque le roman
autorise l'interrogation de la place du paysan parvenu comme
personnage - et donc de la question d'identi te - a cote des
autres figures de la societe depeinte par I'oeuvre. Le paysan
parvenu m'apparait comme une figure symbolique choisie a
des fins titrologiques, un pn5texte pour une satire de la
societe fran't'lise contemporaine du roman. C'est dans cette
mesure que la qu@te de l'identite qui lui est attachee n'est et
ne peut @tre comph!tee parce qu'elle sert de passerelle a une
satire qui la deborde.
90 Marivaux avec Michel Deguy

Bibliographie des ouvrages consultes et cites


Cismaru, Alfred. Marivaux and Moliere. A comparison.
Texas: Texas Tech P, 1977.
Coulet, H. & M. GHot. Marivaux, un humanisme
experimental. Paris: Libt'airie Larousse, 1973.
Coulet, H. & J. Ehrard. Marivaux d'hier, Marivaux
d'aujourd'hui. Paris: Editions du CNRS, 1991.
Culpin, D.J. Marivaux and Reason. A Study in Early
Enlightenment Thought. New York: Peter Lang, 1993.
Deguy, Michel. La machine matrimoniale ou Marivaux.
Paris: Gallimard, 1986.
Deschamps, Gaston. Marivaux. Paris: Hachette, 1897.
Gazagne, Paul. Marivaux par lui-meme. Paris: Seuil, 1966.
Greene, E.J.H. Marivaux. Canada: U of Toronto P, 1965.
Marivaux, Pierre Cadet de Chamblain de. Le Paysan
parvenu. Paris: Editions Gamier Freres, 1959.
Mtihlemann, Suzanne. Ombres et lumieres dans l'oeuvre de
Pierre Corlet de Chamblain de Marivaux. Berne: Editions
Herbert Lang & Cie SA, 1970.
Raw son , Claude. English Satire and the Satiric Tradition.
Oxford; New York: Blackwell, 1984.
Roy, Claude. Lire Marivaux. Neuchatel: Editions de la
Baconniere, 1947.
Schaad, Harold. Le theme de [Ietre et du Fazue dans
l'oeuvre de Marivaux. ZUrich: Juris Druck & Verlag
ZUrich, 1969.
Spencer, Samia I. Le dilemme du roman marivaudien.
Sherbrooke: Editions Naaman, 1984.

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