LE MANUSCRIT DE L'ENFER
Lettre de l'au-delà
Le manuscrit suivant, que nous publions en version française,
a été trouvé parmi les papiers d'une jeune fille morte au couvent,
après seulement quelques années de vie religieuse.
*
J'avais une amie, ou plutôt, nous étions en contact pour raison
de travail à ***. Nous étions ensemble, l'une à côté de l'autre,
dans une maison de commerce. Puis, Annette se maria et je ne la
vis plus. Dans le fond, il régnait entre nous deux, depuis le début,
plutôt de la courtoisie que de l'amitié. Je n'en ressentis, à cause de
cela, que bien peu la privation, quand elle alla, après son mariage,
habiter un quartier de la ville de *** très éloigné de ma demeure.
Pendant l'automne de 1937, je passai mes vacances au bord du lac
de Garde ; ma mère m'écrivit vers la fin de la seconde semaine de
septembre : « Pense donc ! Annette est morte dans un accident
d'automobile. Elle a été enterrée hier au Waldfriedhof» (cimetière
du bois). Une telle nouvelle m'épouvanta. Je savais qu'elle n'avait
jamais été très religieuse. Était-elle prête quand Dieu l'appela ainsi
à l'improviste ? Le matin suivant, j'entendis la Sainte Messe pour
elle dans la chapelle des sœurs où j'avais pris pension, je priai avec
ferveur pour la paix de son âme et offris aussi ma communion à
cette intention. Mais pendant la journée, j'éprouvai un certain
malaise qui augmenta, vers le soir, encore plus. Je m'endormis
inquiète. Finalement, je fus réveillée comme par un coup violent.
J'allumai la lumière. La pendule marquait minuit dix. Je ne vis
personne. Aucun bruit ne s'entendait dans la maison. Seules les
eaux du lac de Garde se brisaient d'une façon monotone sur la
rive du jardin de la pension. On n'entendait pas même une brise
au vent. Pourtant, au moment de mon réveil subit, en plus du
coup, j'avais cru percevoir un bruit comme celui du vent,
semblable à celui qui se produisait quand mon chef de bureau,
agacé, me passait une lettre de mauvaise manière. Je me tournai
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de l'autre côté, récitai quelques Pater pour les âmes du Purgatoire
et me rendormis. J'eus un songe. (« De Dieu peut dépendre
parfois la cause spirituelle d'un songe ; il peut, par le ministère des
anges, utiliser les songes lorsqu'il désire révéler quelque chose aux
hommes. » (Saint THOMAS, Somme Théologique, II-II, q. 95, a. 6.).
Je rêvais que je m'étais levée le matin vers 6 heures pour aller à
la chapelle de la maison, quand, en ouvrant la porte de ma
chambre j'aperçus une liasse de papier à lettre.
La ramasser, reconnaître l'écriture d'Annette et jeter un cri ne
fut qu'une même chose. Les feuilles en main, j'étais tremblante. Je
compris qu'avec un tel état d'esprit, je ne pourrais pas même dire
un Pater, d'autant que je fus également assaillie comme par une
sensation asphyxiante. Je ne trouvai pas de meilleure solution que
de sortir dehors à l'air. J'ordonnais un peu mes cheveux, je cachai
la lettre dans mon sac et laissai la maison. Une fois dehors, je
grimpai par le sentier qui, de là, à partir de la route (la fameuse
« Gardesana ») s'élève vers la montagne parmi les oliviers, les
jardins des villas et les buissons de lauriers. Le matin se levait
lumineux. Les autres fois, tous les cent pas, je m'extasiais sur la
vue magnifique qui, de là, s'ouvrait sur le lac et l'île de Garde,
belle comme une fable. La merveilleuse couleur bleue de l'eau
transparente me délassait toujours. Et je regardais étonnée la
blanche montagne Baldo, qui, de l'autre côté, s'élevait lentement
de 64 mètres au-dessus du niveau de la mer jusqu'à plus de 2200
mètres.
Maintenant, au contraire, je n'avais aucun regard pour tout
cela. Après un quart d'heure de route, je me laissai tomber
mécaniquement sur un banc qui s'appuie sur deux cyprès où,
encore deux jours auparavant, j'avais lu avec tant de plaisir la
JungerTherese de Federer (H. FEDERER (1866-1928), prêtre,
romancier, populaire : Thérèse, la jeune fille d'âge mûr, 1913).
Alors, pour la première fois, je ressentis que les cyprès étaient les
arbres des morts ; ce qu'auparavant, dans les pays du sud où ils se
voient souvent, je n'avais jamais soupçonné.
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Je pris la lettre. La signature manquait, mais c'était très
certainement l'écriture d'Annette. Il ne manquait pas même
l'ample boucle ornementale des S et des T dont elle avait pris
l'habitude au bureau pour contrarier M. Gr. Le style n'était pas le
sien, ou tout du moins, elle ne parlait pas comme à son habitude,
parce qu'elle savait converser d'une façon extraordinairement
aimable et rire de ses yeux célestes. C'était seulement quand nous
discutions de questions religieuses qu'elle pouvait devenir
venimeuse et prendre le ton dur de cette lettre. (Voici qu'en la
jugeant ainsi, je subis moi-même l'amertume de son style
impitoyable.)
Cet écrit du monde de l'au-delà, je le rapporte ici, littéralement
comme je l'ai lu alors. Il se présentait ainsi :
« Claire, ne prie plus pour moi ! Je suis damnée. Si je te le
communique et t'en réfère plutôt longuement, ne crois
pas que cela soit à titre d'amitié. Nous, ici, nous n'aimons plus
personne. Je le fais comme contrainte à bien faire car « je suis du
côté de cette puissance qui toujours veut le Mal et fait le Bien »
(Parole de Méphistophélès dans Faust de Goethe.)
En vérité, je te voudrais voir aussi aboutir à cet état où moi,
désormais, j'ai été l'ancre pour toujours. (« Les Damnés
voudraient que tous les bons soient damnés. » (Saint THOMAS,
Supplément à la Somme Théologique, Éd. Du Cerf, Revue des
jeunes, 1961, q. 98, a. 7,). Ne t'étonne pas de cette intention, ici,
nous pensons tous ainsi ; notre volonté est fixée dans le mal -
tout du moins, en ce que vous, vous appelez mal. Aussi, quand
nous faisons quelque chose de « bien », comme moi maintenant,
en t'ouvrant tout grands les yeux sur l'enfer, cela ne procède pas
d'une bonne intention. (« La volonté délibérative vient d'eux-
même [les damnés] [...] Et cette volonté est en eux seulement
mauvaise. » (Ibid, q. 98, a. 1, rép.). Te souviens-tu, qu'il y a quatre
ans, nous nous sommes connues à *** ? tu avais alors 23 ans et tu
te trouvais déjà là depuis six mois quand j'arrivais.
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Tu me tirais de quelque embarras ; en tant que débutante, tu
me donnais de bonnes adresses. Mais que veut dire « bon » ? Je
louais alors « ton amour du prochain ». Ridicule !
Ton secours dérivait d'une pure courtoisie comme du reste,
déjà, je le soupçonnais. Ici, nous ne reconnaissons rien de bon, en
personne.
Tu connais le temps de ma jeunesse. Je comblerai quelques
lacunes. Selon le plan de mes parents, à dire vrai, je n'aurai jamais
dû exister. Ce fut pour eux proprement une « disgrâce ». quand
j'arrivai au monde, mes deux soeurs avaient 14 et 15 ans.
Puissè-je n'être jamais née ! Puissè-je maintenant être anéantie
et fuir ces tourments ! Aucune volonté n'égalerait celle avec
laquelle je laisserais mon existence comme un vêtement de
cendre, se répandant dans le néant. (« Il vaut mieux n'être pas que
d'être mal. Et ainsi les damnés peuvent choisir de ne plus exister »
(Ibid., q. 98, a. 3). « Ne pas exister est le pire des maux.
Cependant, la privation de l'existence est un grand bien si elle
entraîne la privation du plus grand des maux : ainsi considérée, on
peut la préférer à l'existence » (Ibid., q. 98, a. 3, ad 3.).
Mais je dois exister. Je dois exister ainsi, comme je me suis
faite, avec une existence manquée. Quand papa et maman, encore
jeunes, quittèrent la campagne pour la ville, tous deux avaient
perdu le contact avec l'Église, et ils sympathisèrent avec des gens
éloignés de la foi ; ce fut mieux ainsi. Ils s'étaient connus dans un
lieu dansant et six mois après, ils « durent » se marier. De la
cérémonie nuptiale, il ne leur resta que juste assez d'eau bénite
pour que maman allât à la messe du dimanche, environ deux fois
par an. Elle ne m'a jamais enseigné à prier vraiment, tout se
terminait avec les soucis de la vie quotidienne, bien que notre
condition fût aisée.
Des mots comme : prier, messe, eau bénite, église, je les écris
avec une répugnance intérieure sans pareille. J'abhorre tout cela,
comme j'abhorre ceux qui fréquentent l'Église, et en général, tous
les hommes et toutes les choses. De tout, en effet, nous vient le