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La Sorcellerie en France - Jules Garinet

Ce document long décrit l'imagination et ses effets, ainsi que la croyance historique en la sorcellerie et la magie en France à travers les siècles, de l'époque mérovingienne jusqu'aux Bourbons. Il explique comment l'imagination peut influencer les croyances et comment les dirigeants ont cherché à combattre la superstition.

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La Sorcellerie en France - Jules Garinet

Ce document long décrit l'imagination et ses effets, ainsi que la croyance historique en la sorcellerie et la magie en France à travers les siècles, de l'époque mérovingienne jusqu'aux Bourbons. Il explique comment l'imagination peut influencer les croyances et comment les dirigeants ont cherché à combattre la superstition.

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Pour accompagner les savoureuses, parfois trou­

blantes Nuits secrètes de Paris, nous ne pouvions


trouver mieux, croyons-nous, que la Sorcellerie en
France. Ce n'est pas que l'auteur, Jules Garinet,
observe la même distance que Guy Breton vis-à-vis
de son sujet. Les temps ont changé quelque peu, et
l’indignation de l'auteur de 1820 pour les chasseurs
de sorcières n'est pas comparable au sourire amusé
de son confrère nous décrivant, cent cinquante ans
plus tard, les rites, entre autres, des adorateurs du
nombril. Mais justement, ce qui les oppose dans leur
attitude nous paraît le meilleur garant de l’authenti­
cité de leurs propos. L’un et l'autre se sont donné
pour tâche de combattre les superstitions, Garinet en
criant au scandale, Breton en ridiculisant. Garinet
veut « éclairer le peuple » (« sans l'éblouir », ajoute-t-
il...), Breton désire nous distraire en noüs présentant
des personnages qui évoquent souvent les Marx
Brothers, même quand ils ont une lointaine ressem­
blance avec les figures de Jérôme Bosch.
Il existe pourtant, ne nous y trompons pas, une
parenté entre la famille des démonistes et pseudo-
exorcistes des siècles passés, et celle des grotesques
sectateurs de nos jours. Une parenté dans l’adoration
des forces obscures qui, niant la vraie foi, se cherche
un alibi religieux. La haine superstitieuse, dans nos
régions civilisées, n'invoque plus guère le diable et
préfère le plus souvent s'armer des interdits poli­
tiques ou racistes; il arrive pourtant que ses manifes­
tations ressemblent étrangement à celles que nous
avons connues jadis et que Jules Garinet nous fait
10 SORCELLERIE

revivre d’une manière hallucinante. Dans un grand,


très grand pays, des hommes blancs se réunissent
encore, revêtus de cagoules et brandissant des croix,
pour faire la chasse à des hommes noirs qui ne
peuvent être que des créatures diaboliques. Au
moment même où nous écrivons, dans une grande
ville française, à 100 km de Paris, capitale de l'intelli­
gence, quelques milliers de nos compatriotes sont les
instigateurs d’un pogrom de style nouveau où se
mêlent, dans la plus impure tradition, des fantasmes
de violence et d’érotisme. C'est dire que la transition
entre les deux livres que nous vous présentons, le
coléreux et le souriant, se fait sans à-coups, le plus
«normalement » du monde.
Devons-nous reprocher à Garinet ses quelques dia­
tribes anticléricales? Non, si nous vouions bien tenir
compte que l'auteur, écrivant en 1820, était encore
indigné par de récents procès, séquelles de l'esprit
d'inquisition, et où quelques mauvais prêtres
s'étaient fâcheusement illustrés. Non encore, si nous
veillons à rattacher notre auteur à une famille voltai-
rienne qui luttait au nom de la tolérance contre
!'«obscurantisme». Non enfin, si nous n'oublions
pas que Garinet, dans son désir d’anéantir les super­
stitions, s'en prend à tous, stigmatise aussi «le faible
des grands pour l'astrologie judiciaire» — sans
jamais négliger, toutefois, les efforts des autorités
ecclésiastiques (voir notamment les conciles de Bor­
deaux, Tours et Reims, dès 1583) pour débarrasser la
religion des scories qui la défiguraient.
TABLE
DES
MATIÈRES

Page

Avertissement................................................... 7

1re PARTIE: Imagination —Démons-Sabbat 11


I. Sur l'Imagination......................................... 13
II. La Nature, les Mœurs et les Différentes
Espèces de Démons............................. 23
III. Description du Sabbat................................ 31

2e PARTIE: La Magie en France depuis les


premiers rois......................................... 39
I. Première Race: les Mérovingiens............. 41
II. Seconde Race: les Carolingiens............... 61
III. Troisième Race: branche des Capétiens 79
IV. Branche des Valois.................................... 95
V. Branche des Bourbons.............................. 137

3e PARTIE: Pièces justificatives..................... 219


L'imagination se présente sous mille
aspects divers; ses moyens de nuire sont
innombrables.
VIRGILE

es folles croyances nous viennent des


erreurs et des maladies de notre imagination: il est
donc nécessaire de la définir.
L'imagination est cette faculté de notre entende­
ment, qui nous représente les choses absentes, par la
vue intellectuelle.
On peut encore la définir, la faculté de se représen­
ter les objets sensibles et abstraits, de les combiner
entre eux et de les reproduire.
L'imagination est tantôt active, tantôt passive;
active, quand elle s'adonne à des objets dont elle
16 SORCELLERIE

s'occupe exclusivement; passive, quand elle reçoit


l'impression des objets extérieurs, ou de l'imagination
d'un autre. Les imaginations fortes captivent les ima­
ginations faibles. La mémoire et l'imagination sont
deux facultés très voisines, néanmoins elles sont très
distinctes. La mémoire rappelle, l'imagination repré­
sente; la mémoire est pour le passé, l'imagination pour
le présent et l'avenir. Il y a trois sources principales
de l'imagination: les sensations, la mémoire et la
réflexion.
L'homme a reçu du créateur deux grands mobiles
de son être: le besoin d'émotions et le désir de
connaître. C'est au désir de connaître que nous
sommes redevables de ces précieuses découvertes
qui prouvent la supériorité de notre nature. Mais il
faut régler ce désir; quand il passe les bornes pres­
crites à l'intelligence humaine, il n'enfante plus que
des monstruosités. C'est ce désir déréglé de connaî­
tre, qui enfanta la magie, la sorcellerie, les divinations.
De tous les empires, le plus despotique est sans
doute celui de l'imagination: elle réalise toutes les
illusions, tous les rêves, leur donne une force et une
autorité qui, séduisant la raison, accablent les sens,
engourdissent le cœur, enchaînent toutes les autres
facultés et changent visiblement le cours de la nature,
aux yeux de ceux qui se sont persuadés qu'elle est
bouleversée, ou du moins qu'elle peut l'être. En un
mot, l'imagination est cette puissance enchanteresse
qui tour à tour irrite, enflamme et calme les passions;
qui inspire à l'esprit les terreurs paniques de la crédu­
lité, les craintes et les puérilités de la superstition, les
frissons de la peur. C'est elle qui dérange les fibres du
cerveau faible; et qui, même dans un corps sain,
allume le feu brûlant de la fièvre, les transports du
délire; qui lui fait ressentir les douleurs des maladies,
et les horreurs du désespoir. Souvent l'imagination se
présente sous les traits de la sagesse; quelquefois elle
se déguise sous les traits de la beauté; alors c'est
Armide dans tout son éclat, encore plus redoutable
qu 'elle n 'est aimable.
L'imagination tient à ses ordres l'Univers. Plus
légère que le vent, elle traverse les mers, s'enfonce
dans les forêts, pénètre dans les entrailles de la terre.
SUR L'IMAGINATION 17

Elle agrandit le monde, et le peuple d'êtres qui n'ont


d'existence que par elle.
L'imagination entre plus ou moins dans les facultés
intellectuelles de chacun; rien de plus varié; il n'y a
peut-être pas deux imaginations semblables; c'est la
faculté de notre âme qui a le plus de mobilité.
Tout a de l'influence sur l'imagination; l'air, l'aspect
des lieux, le climat, l'âge, les aliments, la profession,
la société; il faut encore y comprendre les peines et
les plaisirs. La Superstition, sa fille aînée, les yeux
couverts d'un bandeau, le poignard d'une main et la
torche de l'autre, a fait le tour du monde; elle dés­
honore les annales des peuples anciens, et ensan­
glante celles des peuples modernes. Il est facile de
reconnaître sa marche: elle laisse après elle des
bûchers, des terreurs, et les vains prestiges de la
magie.
Tous les législateurs ont porté des peines contre les
insensés qui se croient sorciers; et saint Augustin et
Plutarque ont observé que les différentes sectes de
philosophes les ont condamnés, à l'exception des
seuls épicuriens, qui niaient l'existence des esprits.
Dans les lois que Moïse donna au peuple juif, on
trouve des dispositions, non seulement contre les
sorciers, mais encore contre ceux qui les consultent.
Les Grecs avaient une loi selon laquelle tout sorcier
ou magicien qui, par charmes, paroles, ligatures,
images de cire ou autre maléfice, enchante ou
charme quelqu'un, ou qui s'en sert pour faire périr les
hommes ou le bétail, soit puni de mort. Platon con­
seille à ceux qui se marient de prendre garde à ces
charmes ou ligatures qui troublent la paix des
ménages.
En vertu de cette loi, Lemia, sorcière d'Athènes, fut
punie du dernier supplice, au rapport de Démos-
thène. Pausanias ajoute que cette république établit
une chambre de justice, destinée à punir les sorciers..
Nous voyons cette législation adoptée dans les lois
des Douze Tables. La tête du sorcier est dévouée à
Cérès.
Auguste, parvenu à l'empire, fit rechercher les gri­
moires. Dans la seule ville de Rome, deux mille
volumes furent livrés aux flammes.
18 SORCELLERIE

Tibère étudia la magie, et fit mourir ensuite Thrasy-


bule son maître, en ordonnant de faire exécuter les
magiciens.
Un chevalier romain, sous le règne de Claude,
convaincu d'avoir porté une amulette, fut exécuté.
Néron ordonna aux magiciens de quitter l'Italie, et
comprit sous le nom de magiciens les philosophes;
parce que, disait-il, la philosophie favorisait l'art
magique. Cependant il fit l'évocation des mânes de
sa mère Agrippine.
Marc-Aurèle avait un sorcier à sa suite, dans
la guerre contre les Marcomans (1). Il fit consacrer un
talisman, pour empêcher les ennemis de passer les
frontières.
Héliogabale fit rechercher cette consécration.
Les magiciens s'étaient multipliés sous Constantin.
Les lois anciennes étaient tombées en désuétude: ce
prince les rappela, l'an 319 de Jésus-Christ; mais il
fut bientôt obligé de se relâcher de sa rigueur: dans
une loi postérieure, il permet de faire la sorcellerie,
pour garantir les fruits de la terre des fléaux du ciel; il
défend de la pratiquer, pour composer des philtres
amoureux. Cette loi fut révoquée par Constance.
On croyait que les nécromanciens évoquaient les
âmes des morts, et c'est pour obvier à cet inconvé­
nient que parut la loi VI, sous la date de 357; elle
porte «que plusieurs avaient l'audace d'employer l'art
magique, pour évoquer les âmes des défunts, troubler
les éléments, faire mourir leurs ennemis ou porter
préjudice aux gens de bien; et que ces sortes de
gens, ennemis de la nature, doivent périr».
Malgré ces précautions, la cour était remplie de
magiciens et de bateleurs, protégés par Julien. L'em­
pereur ordonne de les mettre à la question et de leur
déchirer les côtes avec des ongles de fer, sans distinc­
tion de rang et de condition, s'ils osent nier leurs crimes.
Constance mourut en 360. Julien ne -persécuta
personne. Jovien, son successeur, s'efforça d'anéantir
les sortilèges; mais Valentinien et Valence, en 364,
firent une loi qui porte «que quiconque sera décou­
vert ou convaincu d'avoir sacrifié aux démons, de les

(’ ) Ancien peuple de Germanie.


SUR L'IMAGINATION 19

avoir invoqués pour faire des enchantements, sera


puni de mort».
Les magiciens avaient été proclamés les ennemis
du genre humain; chacun se croyait en droit de les
faire mourir; mais Théodose et Arcade ordonnent à
ceux qui les découvriront de les conduire devant le
juge.
Léon, dans sa novelle 65, s'exprime ainsi: «Si
quelqu'un est convaincu de se servir de charmes ou
d'enchantements; soit pour recouvrer ou conserver la
santé, soit pour prévenir et détourner les calamités
qui feraient périr les fruits de la terre, qu'il soit traité
en apostat et puni du dernier supplice. »
Pourquoi donc les législateurs ont-ils porté des
peines contre les sorciers, si ce crime était purement
imaginaire?
Nous observerons d'abord, avec le philosophe
Bacon, que l'homme aime mieux croire qu'examiner.
Dans l'enfance de l'esprit humain, tout ce que
l'homme ne pouvait expliquer était pour lui prodige; il
attribuait à une intelligence malfaisante les effets
dont il ne pouvait découvrir les causes.
Ainsi il ne faut pas s'étonner de voir les premiers
législateurs porter des peines contre les sorciers. Il
fallait agir par la force physique et morale sur ces
hommes féroces, à peine sortis des forêts. Les prêtres
faisaient métier de chasser les démons. Les gouver­
nements durent ménager cette classe redoutable, à
l'aide de laquelle ils fascinaient les yeux du peuple; il
n'est donc pas surprenant que le monde ait langui si
longtemps dans les langes de la superstition. Quand
la religion chrétienne expliqua, plus clairement que
les doctrines des philosophes, quelle idée on devait
se former de Dieu, on eût pu espérer quelques révo­
lutions dans le système des lois. Mais on crut voir des
possédés dans l'Evangile, et on interpréta dans le
sens positif ce qui devait être entendu dans le sens
parabolique. Ceux qui auraient eu le pouvoir d'éclai-
rer les hommes, aimèrent mieux les asservir, et s'em­
barrasser dans les ornières de la routine, que de se
frayer une voie nouvelle qui, en agrandissant la
sphère des connaissances, eût été pour eux l'occa­
sion de grands malheurs. Malgré les entraves appor­
20 SORCELLERIE

tées aux progrès des sciences, on finit par expliquer


les causes de ce qu'on avait attribué par ignorance
aux mauvais génies. Ces folles croyances perdirent
de leur empire; mais à cause de leur absurdité même,
le peuple y fut toujours fort attaché. Enfin des
hommes, amis de l'humanité, devenus plus forts à
raison du nombre, arrachèrent au mensonge le
masque dont il était couvert. La vérité parut; mais ce
brusque passage des ténèbres à la lumière ne fut pas
sans danger; le peuple fut plutôt ébloui qu'éclairé;
trop faible pour distinguer le vrai du faux, il soup­
çonna partout la fraude et voulut tout détruire; c'est
ce qu'on appelle révolutions dans le corps social:
révolutions si difficiles à arrêter, si dangereuses à
favoriser.
Mais comment se fait-il qu'il y ait eu des hommes
qui se soient crus sorciers, qui se soient crus changés
en loups?
Malbranche explique comment on peut rendre
compte de toutes ces vaines imaginations.
Une puissance invisible, surnaturelle, qui ne pense
qu'à nuire, à laquelle rien ne peut résister, effarouche
l'esprit; il n'y a rien de plus terrible. Le peuple écoute
avec avidité toutes les histoires de revenants et de
sorciers; l'orateur s'épouvante lui-même et effraie les
autres. Aussi a-t-on remarqué que les sorciers étaient
plus communs dans les pays où la croyance au
sabbat était le plus fortement enracinée. Il n'est pas
difficile de décrire en peu de mots comment de
pareilles opinions s'établissent.
Un pâtre dans sa bergerie raconte, après souper, à
sa femme et à ses enfants, les aventures du sabbat.
Comme son imagination est un peu échauffée par les
vapeurs du vin, et qu'il croit avoir assisté plusieurs
fois à cette assemblée imaginaire, il ne manque pas
d'en parler d'une manière forte et vive. Il n'est pas
douteux que les enfants et la femme ne demeurent
tout effrayés, pénétrés et convaincus de tout ce qu'ils
viennent d'entendre. C'est un mari, c'est un père qui
parle de ce qu'il a vu, de ce qu'il a fait; on l'aime et
on le respecte: pourquoi ne le croirait-on pas? Ces
récits se gravent profondément dans leur mémoire; ils
s'y accoutument: les frayeurs passent, la conviction
SUR L'IMAGINATION 21

demeure; enfin la curiosité les prend d'y aller. Ils se


frottent, ils se couchent; les songes leur présentent
les cérémonies du sabbat. Ils se lèvent, ils s'entrede-
mandent et s'entredisent ce qu'ils ont vu. Ils se
fortifient dans cette croyance; et celui qui a l'imagi­
nation la plus forte, persuadant mieux les autres, ne
manque pas de régler en peu de nuits l'histoire
imaginaire du sabbat. Voilà donc des sorciers ache­
vés, que le pâtre a faits; et ils en feront un jour
beaucoup d'autres, si, ayant l'imagination forte et
vive, la crainte ne les empêche pas de conter de
pareilles histoires. Dans les lieux où l'on brûle les
sorciers, on en trouve un grand nombre, parce que
dans les lieux où on les condamne au feu, on croit
véritablement qu'ils le sont, et cette croyance se
fortifie par les discours qu'on en tient. Que l'on cesse
de punir, et l'on verra qu'avec le temps ils ne seront
plus sorciers, parce que ceux qui ne le sont que par
imagination reviendront de leurs erreurs.
L'appréhension des loups-garous, ou des hommes
transformés en loups, est encore une plaisante vision.
Un homme, par un effort déréglé de son imagination,
tombe dans cette folie, qu'il se croit devenir loup
toutes les nuits. Ce dérèglement de son esprit ne
manque pas de le disposer à faire toutes les actions
que font les loups, ou qu'il a ouï dire qu'ils faisaient:
il sort donc à minuit de sa maison; il court les rues; il
se jette sur quelque enfant, s'il en rencontre; il le
mord, il le maltraite; et le peuple stupide et supersti­
tieux s'imagine en effet que ce fanatique devient
loup, parce que ce malheureux le croit lui-même, et
qu'il l'a dit en secret à quelques personnes.
Nous avons retranché, de cette discussion, ce qui
tient aux esprits animaux qui labourent le cerveau,
parce qu'aujourd'hui on n'en admet plus l'existence.
Comme nous ne sommes pas prêtre de l'Oratoire,
nous ne dirons pas, comme Malebranche, que les vrais
sorciers méritent la mort, parce que nous n'avons rien
à craindre du général de l'Ordre. La pensée de Male­
branche était qu'il n'y avait des sorciers que par
imagination; mais, comme il voyait dans son rituel la
manière de chasser les démons, il a fait une concession
à sa robe, en s'écartant du sens commun.
ier l'existence des esprits, c'est
témérité; croire aveuglément tout ce qu'on en dit, c'est
folie. Les rêveries des cabalistes, des rabbins, des
théologiens et des démonographes, sur le pouvoir du
diable, ne sont pas susceptibles d'un examen sérieux;
le ridicule qui les accompagne est très propre à les
détruire.
D'abord il faut savoir qu'il y a des diables et des
diablesses qui viennent tous d'Adam, et qui, par
conséquent, sont nos frères et sœurs consanguins. Le
rabbin Elias raconte qu'Adam s'abstint du commerce
26 SORCELLERIE

de sa femme pendant cent trente ans, pour faire sa


cour aux diablesses, qui en devinrent grosses, et qui
accouchèrent de diables, d'esprits, de fantômes et de
spectres.
Il convenait aux esprits d'être légers; aussi assure-
t-on qu'ils n'ont qu'une ombre de corps, qui passe à
travers les pores de la pierre et les trous des serrures.
Ils n'ont point de demeures fixes, et sont ballottés
continuellement dans l'étendue de la nature. Quand
ils se voient rejetés de tous côtés, ils se mêlent aux
tourbillons pour faire fracas, et se vengent des eaux
en y excitant les tempêtes, de la terre en déracinant
les arbres qu'elle produit.
Ils voudraient bien remonter jusqu'au ciel; mais les
étoiles sont placées tout exprès en sentinelles pour
les arrêter au passage, et pour les empêcher'de
connaître les secrets de Dieu.
A ces malins esprits, se joignent les âmes qui se
diabolisent. Ce sont d'abord celles des méchants,
puis celles des enfants mort-nés, des femmes mortes
en couches, et des hommes tués en duel.
Mais leur espèce peut se passer de ces moyens de
recrutement, s'il est vrai qu'ils se multiplient entre eux
comme les hommes. Leur race est immortelle: il en
faudra toujours pour tourmenter la gent humaine.
Les démons occupent une grande partie de
l'espace. On peut dire que l'air en est presque plein,
puisque saint Athanase l'avance, sur la foi de Mer-
cure-Trismégiste, grand sorcier de l'Antiquité; de
sorte que, par la respiration, ou pour mieux dire par
l'aspiration, nous les attirons par milliers dans notre
corps. Ils se campent là tout exprès pour nous
envoyer des maladies et de mauvais rêves.
Ce n'est pas que quelquefois ils ne se glissent
encore dans les aliments. Une religieuse du temps de
saint Grégoire, pour avoir oublié de dire son bénédi­
cité, et de faire le signe de la croix, avala un diable
dans une laitue.
Quoiqu'il soit bien difficile de faire le dénombre­
ment de la race satanique, un auteur a compté les
diables, et en a trouvé, sauf erreur ou omission, sept
millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six, 'à
la tête desquels sont soixante-douze princes. On voit
LA NATURE, LES MŒURS 27

qu'il n'y en a tout juste que pour les jolies femmes de


France. Ahl sans doute ils méritent le bûcher, ceux
qui nient les apparitions des esprits; car ils sont pour
le moins hérétiques, et tout hérétique mérite la mort,
comme l'a fort bien décidé le Révérend Père Ribadé-
neïra.
Quoique bon nombre d'histoires prouvent que le
diable paraît en tout temps, néanmoins, il se montre
de préférence la nuit du vendredi au samedi. Le
démon du midi fait exception à la règle; il se présente
au milieu du jour, sous la forme d'une femme nom­
mée Empuse.
Rien n'est plus facile au diable que de se faire un
corps aérien; mais il faut que le vent soit favorable, et
que la lune soit pleine.
Quand le diable apparaît sous la forme humaine, il
a toujours quelque extravagante disproportion; il est
ou trop noir, ou trop blanc, ou trop grand ou trop
petit. S'il paraît sous la forme d'une femme, on
l'appelle Lamie-, au lieu de pieds, elle a des têtes de
dragon.
Le démon du midi tourmente les Russes de préfé­
rence; à la moisson, il rompt bras et jambes aux
moissonneurs. C'est pour l'éviter que ces malheureux
se jettent la face contre terre. Il se métamorphose en
arbre, en fleuve; il n'est pas hors d’exemple qu'il
endosse la robe d'avocat. Il plaidait une cause en
Allemagne; ayant entendu que la partie adverse se
donnait au diable si elle avait pris l'argent de son
adversaire, aussitôt ce diable avocat, se voyant tout
porté, quitte le barreau, et emporte devant tout le
monde celui qui s'était parjuré.
Il n'est point de forme qu’il n'emprunte pour tour­
menter l'espèce humaine; il se changea en masse d'or
pour séduire saint Antoine. Sous le règne de Philippe
le Bel, il se présenta à un moine sous la forme d'un
arbre blanc de gelée, comme un grand homme noir
monté sur un cheval; puis en moine, et en âne, et en
roue.
Souvent il paraît sous la forme d’un dragon; il veut
que les femmes qui lui présentent de petits gâteaux
soient pucelles, parce qu'il est si pudique de sa
nature, que l'idée de copulation lui ôterait l'appétit.
28 SORCELLERIE

Quelquefois c'est un gueux qui prend les livrées de


la misère; sous cette forme, il n'opère pas beaucoup
de séduction: pour séduire, il faut briller.
Il abuse de la figure des prophètes; et, du temps de
Théodore, il prit celle de Moïse pour noyer les Juifs
de Candie, qui comptaient sur ses promesses pour
traverser la mer à pied sec.
Comme le but de Satan est de faire commettre les
plus grands crimes, il se change en homme pour les
femmes, et en femme pour les hommes. Les incubes
font leurs affaires avec les femmes, les succubes avec
les hommes. Mais au sabbat, il prend un membre fait
en écailles, qui fait souffrir aux femmes une extrême
douleur, au point qu'elles en reviennent toutes san­
glantes. Il arrive aussi que si son membre était
étendu, il serait long d'une aune; mais il le tient
entortillé et sinueux en forme de serpent. D'autres
fois il est long d'une demi-aune, de médiocre gros­
seur, rouge, obscur et tortu, fort rude et comme
piquant. Cependant Boguet prétend que les sorcières
de son pays ont déclaré que le membre du diable
n'est guère plus long que le doigt et gros à propor­
tion; si bien, observe le grave conseiller de Bordeaux,
que les sorcières de Gascogne sont mieux servies de
Satan que celles de Franche-Comté.
C'est pour donner le change que quelques auteurs,
enfants du diable, ont prétendu que sa semence est
inféconde; car il est historiquement démontré que les
Huns qui ravagèrent l'Empire romain, et pillèrent les
sacristies, ce qui est encore plus horrible, étaient nés
de l'accouplement des diables avec des sorciers. Ces
barbares étaient grands comme pères et mères,
quand ils quittèrent leurs pays; ce qui prouverait que
Luther, en bornant l'existence des enfants du diable à
sept ans, et ne leur permettant pas d'aller jusqu'à
huit, s'est grossièrement trompé. Mais la vérité peut-
elle sortir de la bouche d'un hérétique qui accusait de
paillardise notre Saint Père le pape, et qui trouvait
que le clergé de l'Eglise romaine était trop attaché
aux biens de la terre?
D'ailleurs, il est très facile de distinguer les enfants
du diable de tous les autres: ils sont criards, épuisent
cinq nourrices pour les allaiter, sont fort pesants et
LA NATURE, LES MŒURS 29

fort maigres. Ce grand enchanteur Merlin, que la


philosophie des sceptiques a voulu plonger dans le
néant, était fils d'un incube et d'une religieuse du
monastère de Kermerlin.
Que d'hommes, pensant jouir d'une belle femme,
ont reconnu que c'était un diable qui les avait trom­
pés! C'est l'aventure arrivée à un moine, auquel le
diable se présenta sous cette forme, et qui l'alléchait
souventes fois à l'acte vénérien, à laquelle le pauvre
moine, voulant obtempérer, fut fait semblable au
cheval et au mulet qui n'ont pas d'entendement; car
alors qu'il la pensa embrasser, pour prendre son
plaisir charnel, ce fantôme qui n'était qu'une ombre,
s'écoula d'entre ses bras avec un beuglement hor­
rible; et ainsi laissa le pauvre misérable avec une
grande moquerie.
Que de femmes, pensant avoir obtenu les faveurs
de leurs amants, n'avaient reçu que les embrasse­
ments des démons ! C'est ce qui arriva, à Cagliari, en
Sardaigne, à une jeune fille de qualité qui s'amou­
racha d'un gentilhomme.
A propos de succube, il serait malséant de ne pas
rapporter ce qui arriva à Benedetto Berna, qui fut
fidèle amant d'un diable pendant quarante ans. Il ne
faut pas croire que cette faveur fut uniquement réser­
vée aux Italiens, car un Français, nommé Pinet, eut
pendant trente ans un joli démon sous le nom de
Fiorna.
Un incube engrossa, à Constance, une servante de
cabaret qui accoucha quelque temps après d'une
quantité considérable de tessons de bouteilles, de
morceaux de pots cassés, d'étoupes et de paquets de
cheveux.
Ces sortes de démons, quand ils abandonnent leurs
amants et maîtresses, leur laissent en les quittant des
marques pour faire connaître qu'ils sont des diables.
Le démon imprima un serpent sur le ventre d'Attia,
mère d'Auguste, après en avoir abusé.
Quittons les accouplements et la copulation, pour
parler des possessions. C'est le triomphe du malin
esprit. Elles ont leurs marques, leurs indices, comme
la perte du jugement, les contorsions, les gambades
et les injures aux exorcistes. Les démoniaques sont
30 SORCELLERIE

plus ou moins agités, suivant le cours de la lune; les


contorsions, convulsions et grimaces des possédés
augmentent et diminuent suivant l'apogée et le péri­
gée de cet astre. Ceux qui sont possédés du démon
parlent, la langue tirée hors de la bouche, par le
ventre, par les parties naturelles, et font trembler la
terre. Souvent ils ont la connaissance des langues, et
parlent grec et bas-breton.
Le diable exige des pactes et des consentements
très difficiles à révoquer une fois donnés.
Le diable s'amuse aussi quelquefois à plaisanter; il
enlève les démoniaques en l'air, et les chatouille sous
la plante des pieds. Le plaisant diable que celui qui fit
voler à Toulouse le bonnet du président Latomy! Et
cet autre qui, pour se divertir, chevilla un jour la
seringue d'un apothicaire, en fourrant invisiblement
sa queue dans le piston pour empêcher l'eau d'en
sortir.
Quelques auteurs ont prétendu qu'il y avait de
bons diables; mais ils n'élèvent leur nombre qu'à
deux mille, qui habitent dans l'air et qui veillent aux
besoins des hommes. Dans ce nombre se trouvent les
drolles, qui pansent les chevaux; et les esprits fami­
liers, qu'on met en bouteilles.
Les démons terrestres s'appellent gnomes; ils sont
menteurs, amoureux des femmes, et gardiens des
trésors.
Les sylphes sont composés des plus purs atomes
de l'air; ils jouissent sans contradiction de ce qu'ils
aiment et mettent en fuite les démons.
Les nymphes ou ondins sont composés des parties
les plus déliées de l'eau. On les fait paraître à volonté
d'après une recette particulière.
Les salamandres sont composées des plus subtiles
parties du feu universel, dont elles habitent la sphère.
Les fées, femmes des druides, sont immortelles.
Elles dansent au clair de la lune, et assistent quelque­
fois à la naissance des princes pour leur faire un don.
Il y en a de bonnes et de méchantes.
Enfin, les ogres tiennent encore au Ténébreux
Empire; ils aiment la chair fraîche des petits garçons
et des petites filles. Il y eut un ogre, comme tout le
monde sait, qui avait des bottes de sept lieues.
Tout cela n'a été inventé que pour
duper, ou pour favoriser la superstition.

CICÉRON

e malin esprit se plaît, suivant les démo­


nographes, à rassembler les suppôts de sa milice.
Cette réunion s'appelle le sabbat, soit que ce nom
vienne de Bacchus, qui s'appelait encore Sabasius,
soit à cause du samedi, jour indiqué pour la grande
assemblée. Orphée, dit Le Loyer, institua la confrérie
des Orphéotélestès; les sorciers de nos jours y ont
succédé.
Le diable choisit de préférence un carrefour pour
faire le sabbat, ou le voisinage d'un lac. Les sorciers
assurent que ce qui l'engage à faire ce choix, c'est
34 SORCELLERIE

que l'on bat l'eau, et que, par ce battement, on excite


de furieux orages.
Il ne croît rien dans le lieu où se fait le sabbat,
parce que les diables ont les pieds chauds, et que les
sorcières, en dansant, foulent la terre.
C'est ordinairement pendant la nuit que s'exerce
cette bacchanale diabolique. Cependant quelques
sorcières ont été enlevées par le diable, en plein midi.
Quand l'heure du sabbat est venue, les sorciers ne
s'endorment point, à cause d'une marque qu'ils ont
exprès, afin de se tenir éveillés pour ce temps.
On dit cependant ailleurs qu'il faut avoir au moins
un œil fermé, si on ne dort pas tout à fait. Beau sujet
de dissertation que je laisse à l'abbé Fiard, qui a
prouvé fort éloquemment que les sorciers avaient fait
la Révolution française.
Quoi qu'il en soit, un mouton paraît dans une nuée,
et les sorciers s'apprêtent à partir. Le diable, qui ne se
pique pas de tenir sa parole, exige que les sorciers
soient exacts au rendez-vous; il en coûte une
amende pour ne pas assister au sabbat.
Les moyens de transport ne manquent jamais. Les
sorcières de France montent sur des manches à balai,
graissés d'onguents diaboliques. Le diable est plus
galant pour les sorcières d'Italie: il prend poliment la
forme du bouc, et les transporte ainsi à l'assemblée.
Les sorciers et sorcières ne sortent jamais par les
portes et fenêtres; c'est toujours par leurs cheminées.
Comme il pourrait arriver du scandale par suite de
ces disparitions, Satan, toujours ami du bon ordre,
fait des fantômes, à la ressemblance des sorciers et
des sorcières. On ne dit pas si cette figure parle,
marche, agit; mais il faut le croire, pour l'honneur de
l'exécution.
Les sorciers et sorcières, une fois rassemblés, le
sabbat commence. Le diable passe pour en être le
souverain seigneur; son empire est despotique; il
veut être aveuglément obéi, et n'aime pas les remon­
trances. La principale forme que Satanas prend, et
que je pourrais appeler sa forme favorite, est celle
d'un grand bouc, avec trois ou quatre cornes, ayant
une longue queue, sous laquelle on voit le visage
d'un homme fort noir; et ce gracieux et agréable
DESCRIPTION DU SABBAT 35

visage est placé là tout exprès afin de recevoir des


baisers. Il ressemble donc à Janus, avec cette diffé­
rence que les deux visages de ce maître diable n'ont
pas la même situation que ceux de ce faux dieu; car,
comme l'observe De Lancre, le cul du grand maître
avait un visage derrière: c'est le visage du derrière
que l'on baisait, et non le cul.
Ce n'est pas que quelquefois, pour ses paillardises,
le diable ne prenne d'autres formes extravagantes;
ainsi il est dépeint, dans les procès criminels, comme
un grand lévrier noir, comme un corbeau, et comme
un bouc blanc. De toutes ces figures, celle qui donne
au diable un air plus magistral est sans contredit la
première.
Le diable au sabbat est assis dans une chaire noire,
avec une couronne de cornes noires, deux cornes au
cou, une autre au front avec laquelle il éclaire
l'assemblée, des cheveux hérissés, le visage pâle et
troublé, les yeux ronds, grands, fort ouverts, enflam­
més et hideux; une barbe de chèvre, la forme du cou
et de tout le reste du corps mal taillée, le corps en
forme d'homme et de bouc; les mains et les pieds
comme une créature humaine, sauf que les doigts
sont tous égaux et aigus, s'appointant par les bouts,
armés d'ongles, et ses mains courbées en forme
d'oiseaux de proie, et les pieds en forme d'oie, la
queue longue comme celle d'un âne, avec laquelle il
cache ses parties honteuses; il a la voix effroyable et
sans ton, tient une grande gravité, avec la conte­
nance d'une personne mélancolique et ennuyée.
Satan peut bien se former une voix par l'agitation de
l'air, puisqu'il s'en compose un corps.
Quelquefois ce grand diable veut bien en associer
un autre à son empire; qu'on ne dise plus qu'il est
orgueilleux; sa chute a rompu sa fierté.
C'est une grande erreur de penser qu'au sabbat
tout se passe sans ordre. Satan a soin de créer un
maître des cérémonies, qui est gouverneur du sabbat,
et qui tient à la main le bâton de commandement.
Après la dissolution de l'assemblée, il remet au diable
ce diabolique bâton.
Le diable commence l'exercice de son sabbat en
visitant tous ceux et toutes celles qui s'y trouvent. Je
36 SORCELLERIE

veux dire qu'il reconnaît les marques de toutes les


personnes enrôlées dans sa milice. Il imprime ces
marques pour s'assurer de la personne du magicien.
Ces marques se trouvent au fondement des hommes
et aux parties honteuses des femmes. Il marque
les enfants et les jeunes filles, avec une de ses
cornes, dans l'œil gauche de ces innocents et inno­
centes.
L'endroit marqué devient insensible; et cette
marque a quelquefois la figure d'un lièvre, ou d'une
patte de crapaud, ou d'un chat noir; quelquefois elle
ressemble à un petit chien noir. De quelque instru­
ment qu'on perce ces marques, le sorcier n'en
éprouve aucune douleur. Elles ont cette vertu de
taciturnité que tant que les sorciers ne sont pas
démarqués ils ne veulent rien avouer; aussi prient-ils
les juges de les faire démarquer, afin de se dénoncer
eux-mêmes.
Le diable donne à chaque sorcier et sorcière un
nom de guerre pour les distinguer.
Voilà donc tous les conviés du sabbat marqués et
nommés. Que vont-ils faire? ils chantent d'abord
pour marquer leur joie; et, quand il arrive de nou­
veaux sorciers, ceux-ci renoncent à Dieu pour se
donner au diable, qui leur fait toucher un livre qui
contient quelques écritures noires et obscure?.
Ceux-là mangent d'une pâte, ou se font sucer par
le diable le sang du pied gauche, afin de ne rien
révéler de ce qu'on leur commande de taire. Les uns
font provision de poisons, qu'on leur distribue quand
il ne leur reste plus rien de celui qu'on leur a donné
précédemment.
Des sorcières, après avoir tué des enfants non
baptisés, font de leur chair l'onguent dont elles se
servent pour leurs voyages et leurs transformations.
Et voici que de petits diables sans bras allument un
grand feu pour y jeter les sorcières qui n'en
éprouvent aucune douleur.
Au sabbat, les sorciers et sorcières rendent compte
des maux qu'ils ont faits; et, s'ils n'en ont point fait,
ou d'assez grands, le diable ou quelque vieux sorcier
les châtie rigoureusement.
Après cet exercice, vient la danse des crapauds; ils
DESCRIPTION DU SABBAT 37

parlent, et se plaignent des sorciers et sorcières,


quand ils n'ont pas été bien nourris.
Le festin suit; mais quel festin I Les mets qu'on y
sert conviendraient mieux à des chiens qu'à des
hommes. Quelques-uns prétendent qu'on y fait
bonne chère; mais le gros des sorciers convient que
les crapauds et les charognes y sont servis sur des
plats d'une forme si singulière, qu'il est impossible
d'en donner une juste description.
Quand les sorciers ne savent que faire, ils n'ont
qu'à s'écrier: Tyran tyran Belzébuth! le diable vient
sur-le-champ, pour les instruire de leurs devoirs. Il se
fait adorer, le dos tourné contre lui: on lui baise le
derrière ou le devant.
Au sabbat, le diable urine le premier dans un trou:
c'est l'eau lustrale dont on se sert pour l'aspersion.
Cette urine est reçue avec de grandes marques de
respect, et ils font dans cette occasion le signe de la
croix de la main gauche, en disant: Au nom de
Patrique, Pétrique d’Aragon, à cette heure, à cette
heure, tout notre mal est passé.
Le diable, au sabbat, contrefait toutes les cérémo­
nies de l'Eglise. On y baptise des crapauds habillés
de velours rouge et noir. Il n'est point hors d'exemple
qu'on y dise la messe, et une sorcière nommée
Sansinena en fut convaincue.
Jusqu'ici nous n'avons point parlé de la reine du
sabbat: c'est ordinairement la plus belle. Elle est
honorée de l'accouplement de Satan; mais les
faveurs du diable ne sont pas fort agréables, puisqu'il
a, comme on sait, un membre couvert d'écailles
comme un poisson, long d'une aune, qu'il tient
entortillé et sinueux comme un serpent. Il ne se sert
pas toujours du même membre pour copuler; car,
quand il connut charnellement Marie de Mariagrane,
il avait le membre moitié chair, moitié fer, tout de son
long, et de même les génitoires; il le tient toujours
dehors, et fait crier les femmes comme si elles étaient
en mal d'enfant.
La femme se joue en présence de son mari, sans
crainte ni jalousie, voire même il en est souvent le
proxénète. Le père dépucelle sa fille sans vergogne; la
mère arrache le pucelage de son fils sans scrupule.
38 SORCELLERIE

Le diable se change en femme pour les hommes, et


en homme pour les femmes. Il s'accouple avec le
sorcier pour le rendre abominable, parce que par là la
semence naturelle de l'homme se perd. D'où vient
que l'amitié qui est entre l'homme et la femme
s'éteint, et se convertit en haine; ce qui est le plus
grand malheur qui puisse arriver au ménage. Ce n'est
pas toujours par le trou naturel que le diable copule
avec la sorcière.
Les sorcières n'ont pas honte de déposer tout
vêtement. Les plus pudiques gardent une chemise
échancrée, qui laisse tout voir. Elles dansent dans cet
état, un gros chat attaché au derrière. Les sorcières
de Logny disaient en dansant: Har har diable, diable,
saute ici, saute là, joue ici, joue là", et les autres
répondaient sabbat, sabbat, en haussant leurs mains
garnies de balais. Pour faire plaisir au diable, on fait
des culbutes au sabbat, et même de la musique.
J'ai déjà ramassé assez d'impertinences, dans les
démonographes, pour ne pas poursuivre plus loin la
description; je n'omettrai cependant pas une dernière
circonstance, c'est qu'aussitôt que le coq se fait
entendre, l'assemblée disparaît.
Est-il vrai cependant que les hystériques qui se
croyaient sorcières, et que les fous qui se disaient
sorciers se soient quelquefois rassemblés? Nous le
croyons, à ne pouvoir en douter. Certains, qui abu­
saient de la crédulité publique, ont pu prendre des
déguisements ridicules, et faire toutes les extrava­
gances qu'ils attribuaient aux diables.
Les druides. — Etat des superstitions dans les Gaules. —
Les Francs passent le Rhin. — Articles de la loi salique
touchant les sorciers. — La reine Bazine, représentée
comme une magicienne. — Règne de Clovis. — Exécu­
tion de Mummol, accusé de sorcellerie. — Effets de la
magie sous Frédégonde. — Dispositions des conciles de
France contre les sorciers. — Mort de Dagobert. — Mort
de Charles Martel. — Edit de Childéric III.

a magie, qu on trouve en grand crédit


chez tous les peuples anciens, existait dans les
Gaules, de temps immémorial. Les Gaulois avaient
leurs druides, qui chassaient les démons et comman­
daient aux esprits de l'air. Les prêtres d'Isis, qu'on
honorait près de Paris, gardaient un célibat rigoureux,
et passaient leur vie à offrir des sacrifices, à rendre
des oracles et à composer des préservatifs contre les
charmes et les sortilèges. La cérémonie du Gui de
l'An Neuf, qui commençait l'année, se rapportait
principalement à la magie. Les magistrats et le peuple
44 SORCELLERIE

se rassemblaient autour d'un grand chêne, les druides


s'en approchaient ensuite avec beaucoup de pompe;
on coupait le gui, et on le plongeait dans un vase
plein d'eau, qu'on distribuait ensuite au peuple,
comme très efficace contre les maléfices, et capable
de guérir toutes les maladies.
Les druides d'Autun avaient une profonde vénéra­
tion pour l'œuf de serpent, et lui supposaient une
puissance telle, qu'elle pouvait balancer celle des
mauvais esprits. Pomponius Mêla dit que les druides-
ses de l'île Séna, vis-à-vis la côte de Quimper, avaient
le pouvoir de retenir les vents et d'exciter les tempêtes.
Dans les cérémonies funèbres, on enterrait, avec le
mort, des armes, des animaux et des esclaves, pour le
défendre contre les démons. Quand le pays était en
danger, on immolait des victimes humaines aux puis­
sances de l'enfer, pour les empêcher de nuire; car on
savait que des magiciens ennemis cherchaient à
gagner leur bienveillance; et l'abolition de cette cou­
tume barbare coûta beaucoup de peines aux
Romains lorsqu'ils soumirent les Gaules.
Teutatès, le Pluton des Gaulois, et l'une de leurs
principales divinités, avait ses autels au milieu des
forêts que l'on disait sacrées. Le peuple n'y entrait
qu'avec un sentiment de terreur, dans la ferme per­
suasion que les habitants du Sombre Empire s'y
montraient fréquemment, et que la présence d'un
druide pouvait seule les empêcher de punir la profa­
nation de leur demeure. Lorsqu'un Gaulois tombait à
terre, dans une enceinte consacrée au culte, il devait
se hâter d'en sortir, mais sans se relever, et en se
traînant à genoux, pour apaiser les êtres surnaturels
qu'il croyait avoir irrités.
Saint Denis vint prêcher la foi dans les Gaules, vers
le milieu du IIIe siècle. Ceux d'entre le peuple qui se
convertirent au christianisme redoutaient les magi­
ciens et croyaient aux esprits qui s'échappaient du
Séjour des morts pour venir tourmenter les vivants.
La renommée populaire attribuait à saint Germain
d'Auxerre, qui naquit vers l'an 380, une multitude
d'exorcismes. Il avait, disait-on, chassé d'une
auberge plusieurs revenants qui venaient tous les
soirs se mettre à table, et se faire servir à souper.
LES MÉROVINGIENS 45

Saint Martin, l'évêque de Tours, qui parut plus d'un


demi-siècle avant saint Germain d'Auxerre, avait de
même la réputation d'un grand exorciste; il délivrait
les possédés, ressuscitait les morts, et faisait tant de
miracles que toute la nature lui paraissait soumise.
Albin, dans l'éloge qu'il a fait de ce saint évêque, dit
que les vains prestiges du démon, et les horribles
figures qu'il prenait pour l'épouvanter, ne lui inspi­
raient pas la moindre frayeur, et qu'il n'avait qu'un
signe à faire pour obliger l'esprit malin à se retirer.
L'abbé Venantius, du Pays de Berry, chassait les
diables, au nom de la Sainte-Trinité. Cet abbé, reve­
nant un jour de pèlerinage, trouva son oratoire et sa
cellule pleins de démons; il leur demanda qui ils
étaient, et d'où ils venaient. « Nous venons de Rome,
dirent-ils; nous en partîmes hier.» «Sortez à l'instant,
au nom de Dieu, s'écria l'abbé, et n'y revenez plus. »
Les diables disparurent aussitôt (1).
Saint Sulpice le Dévotieux, que l'on confond
faussement avec Sulpice Sévère, était évêque de
Bourges. Comme il faisait la tournée de son diocèse,
les paysans le prièrent de chasser le diable d'un lac
où il s'était retiré. Saint Sulpice, bénin et pitoyable de
son naturel, acquiesça à leur demande et leur donna
une fiole de saint chrême pour la jeter dans le lac.
Non seulement les démons furent chassés, mais
encore le lac se trouva garni de poissons en grande
abondance pour la nourriture des habitants d'alen­
tour.
Tous les saints du même temps comptent, parmi
leurs miracles, une quantité considérable d'exor­
cismes; ce qui prouve au moins qu'on avait alors une
grande foi dans la magie, les sorciers et les posses­
sions.
Au commencement du Ve siècle, les Francs, sous la
conduite de Pharamond, passèrent le Rhin pour venir
s'établir dans les Gaules. Ils y apportèrent leurs
superstitions qui, comme celles des Gaulois, admet­
taient l'existence des sorciers et la puissance presque
universelle des démons.
Dans les lois saliques, que Sigebert attribue à

(1) Grégoire de Tours, Vie des Pères.


46 SORCELLERIE

Pharamond, et qu'il suppose avoir été promulguées


en 424, on trouve les dispositions suivantes:
« Celui qui en appellera un autre sorcier, ou l'accu­
sera d'avoir porté la chaudière au sabbat, où les
sorciers se rassemblent, s'il ne peut le prouver, sera
condamné à une amende de deux mille cinq cents
deniers, qui font soixante-deux sous et demi.
» Si quelqu'un appelle une femme libre sorcière ou
prostituée, sans pouvoir le prouver, qu'il soit
condamné à une amende de sept mille cinq cents
deniers, qui font cent quatre-vingt-sept sous et demi.
» Si une sorcière a dévoré un homme, et qu'elle en
soit convaincue, elle sera condamnée à payer huit
mille deniers, qui font deux cents sous.» Les lois
saliques ne prononcent pas ici la peine de mort,
parce qu'alors le plus grand crime se rachetait par
une amende (1).
De pareilles lois n'étaient pas faites pour dissiper la
superstition. Aussi, dans ces temps grossiers, ne
voyait-on les choses surnaturelles que comme des
miracles ou des œuvres du démon. Sous le règne de
Mérovée, Attila, roi des Huns, parut en France
comme un torrent qui ravageait tous les lieux où il
passait. Le peuple de Paris s'abandonnait au déses­
poir en apprenant l'approche de ce barbare qui traî­
nait avec lui une armée de cinq cent mille hommes,
lorsque sainte Geneviève entreprit de consoler les
habitants, en leur prédisant, au nom du ciel, qu'Attila
n'assiégerait point Paris. Plusieurs la crurent, et se
rassurèrent; mais d'autres l'accusèrent d'intelligence
avec l'ennemi, ou avec le diable, qui lui révélait les
choses futures. On résolut même de la faire mou­
rir (2); et les incrédules délibérèrent sur le genre de
mort qu'elle pouvait mériter. Heureusement, l'archi­
diacre d'Auxerre arriva alors, et dissipa le complot. Il
montra aux ennemis de Geneviève les présents bénis
(1) Le sou, dont il est parlé dans ces trois articles, était
d'or, pesant quatre-vingt-cinq grains, plus un tiers de grain;
il vaudrait aujourd'hui à neuf francs. Le denier était d'ar­
gent; il en fallait quarante pour former un sou. (Note de
l'auteur, écrite en 1818.)
(2) Il paraîtrait par là que la peine de mort devenait moins
rare, ou que sainte Geneviève n'était pas riche.
LES MÉROVINGIENS 47

qu'il lui apportait, de la part de saint Germain; il leur


représenta en même temps qu'une sainte vierge qui
menait une vie exemplaire, qui ne mangeait que du
pain d'orge, avec des fèves cuites depuis une
semaine ou deux, qui ne buvait que de l'eau, et qui
ne faisait que deux repas par semaine, ne pouvait être
attachée au démon, qu'on ne sert que par intérêt. La
défaite d'Attila, dans les plaines de Châlons, acheva
de justifier la prédiction de Geneviève, et prouva
qu'elle n'était point une fausse prophétesse, comme
le publiaient ses ennemis, mais bien une inspirée,
comme le disaient les vrais fidèles.
Childéric succéda à Mérovée; mais la dissolution
de ses mœurs, et son penchant à séduire toutes les
femmes, le firent chasser du trône. Il se réfugia en
Thuringe, où il gagna .le cœur de la reine Bazine, qui
abandonna son époux pour venir épouser le roi de
France, lorsqu'il eut repris sa couronne. Nos histo­
riens font de cette princesse une grande magicienne.
Si l'on en croit Aimoin et Frédégaire, le soir de ses
noces avec Childéric, elle pria son nouvel époux de
passer la première nuit dans une entière continence,
de se lever, d'aller à la porte de son palais, et de lui
dire ce qu'il y avait vu. Childéric, regardant cet avis
comme quelque chose de très respectable, parce qu'il
lui paraissait mystérieux, s'y conforma, sortit, et ne fut
pas sitôt dehors, qu'il vit d'énormes animaux se pro­
mener dans la cour: c'étaient des léopards, des licor­
nes et des lions. Etonné du spectacle, il vint aussitôt
en rendre compte à son épouse. Elle lui dit, d'un ton
d'oracle qu'elle avait pris, de ne point s'effrayer, et de
retourner encore une seconde, et même une troisième
fois. Il retourna donc et vit, la seconde fois, des loups
et des ours; et la troisième, des chiens et d'autres
petits animaux qui s'entre-déchiraient. Il était bien
naturel que Childéric demandât à la reine l'explica­
tion de ces visions prodigieuses; car quelle appa­
rence qu'une princesse aussi raisonnable qu'il
connaissait Bazine, après avoir quitté le roi de
Thuringe pour se donner à lui, ne l'eût fait sortir trois
fois que pour l'épouvanter? «Vous serez instruit, lui
dit-elle; mais pour cela, il faut passer le reste de la
nuit sagement; et, au point du jour, vous saurez ce
48 SORCELLERIE

que vous voulez apprendre. » Childéric promit ce que


sa femme exigeait, et tint parole; la reine la lui tint
aussi. Ce fut en ces termes qu'elle lui développa
l'énigme: «N'ayez point d'inquiétude, et écoutez
attentivement ce que je vais vous dire. Les prodiges
que vous avez vus sont une image de l'avenir; ils
représentent les mœurs et le caractère de toute notre
postérité. Les lions et les licornes désignent le fils qui
naîtra de nous (Clovis 1er); les loups et les ours sont
ses enfants, princes vigoureux et avides de proie; et
les chiens, animaux aveuglément livrés à leurs pas­
sions, désignent les derniers rois de votre race. Ces
petits animaux que vous avez vus avec les chiens,
c'est le peuple, indocile au joug de ses maîtres,
soulevé contre ses rois, livré aux passions des grands,
et malheureuse victime des uns et des autres. »
Toute l'histoire de cette vision n'a jamais pu être
regardée que comme un conte; mais il est bien
imaginé, et l'on ne pouvait mieux caractériser les rois
de cette première race. Bazine fut mère de Clovis, le
premier roi chrétien qu'ait eu la France, et, selon
quelques-uns, le premier qui ait été véritablement roi.
Clovis éteignit la domination romaine dans les
Gaules. Il était encore païen quand il épousa la
célèbre Clotilde, que l'Eglise a mise au rang des
saints. Elle avait été élevée dans le christianisme. Elle
n'épargna rien pour convertir le roi son époux. Mais il
tenait encore au paganisme par habitude; et, dans
l'ordre de la politique, la démarche qu'on exigeait de
lui pouvait avoir des suites graves; car, si quelques
Gaulois étaient chrétiens, presque tous les Francs
étaient plongés dans l'idolâtrie. Il crut donc accorder
beaucoup à la princesse en souffrant ses exhorta­
tions, et en permettant qu'on baptisât le premier fils
qui naquit de leur mariage, vers l'an 495. On le nomma
Ingomer. Malheureusement, soit à cause de la faible
complexion de l'enfant, soit par la froideur de l'eau
qui glaça subitement en lui la chaleur vitale, le petit
Ingomer reçut à la fois le baptême et la mort. Cet
accident réveilla les préjugés du roi: «Voilà l'effet de
mes complaisances! dit-il amèrement. Mon fils eût
vécu si je l'eusse mis sous la protection de mes
dieux; il est mort parce qu'il a reçu le baptême au
LES MÉROVINGIENS 49

nom d'un dieu qui n'a point de puissance, et qui n'est


pas de race divine (1). » Il s'emporta ensuite contre la
religion chrétienne, l'accusant de n'être fondée que
sur des prestiges et des impostures.
Le baptême de son second fils, qui pensa mourir
comme le premier, l'indisposa encore davantage.
Mais, après avoir maudit le christianisme, dont les
miracles ne lui paraissaient d'abord que les effets de
la magie, il se fit baptiser, pour accomplir un vœu
qu'il avait fait à la bataille de Tolbiac (2).
Le VIe siècle, qui commence alors, est fécond en
prodiges. Les évêques et les moines, qui seuls nous
ont conservé quelques renseignements sur ces temps
reculés, ont écrit leur histoire comme on écrirait des
contes. Il est difficile d'en lire quelques pages, sans y
trouver des miracles, des possessions, des morts res-
suscités, des sorciers luttant avec les prêtres, etc.
Mais la plupart de ces traits sont si fades et si
insignifiants, qu'on se croit obligé de les passer sous
silence.
Grégoire de Tours raconte que, vers l'an 531,
l'armée de Théodoric étant entrée dans la capitale de
l'Auvergne, quelques soldats enfoncèrent les portes
de la Basilique de Saint-Julien, la pillèrent, et y
commirent plusieurs abominations; mais aussitôt ils
furent possédés de l'esprit immonde, et se mirent è
crier, en se mordant à belles dents: «Saint martyr,
pourquoi nous tourmentez-vous de la sorte?»
Quand Childebert et Clotaire se disputaient la puis­
sance, au moment où le combat allait commencer
entre ces deux fils de Clotilde, une tempête, accom­
pagnée d'éclairs, de tonnerre, de pluie, de vent et
d'une grêle de cailloux, sépara les deux armées et
força les deux frères à se réconcilier. Les uns attri­
buèrent ce miracle aux puissances infernales, les
autres aux prières de Clotilde.
Dans l'année 564, les Huns, qui s'étaient retirés
(1) Grégoire de Tours.
(2) Clovis se présenta au baptême, dit Sorel, avec une
perruque gaufrée et parfumée avec un soin merveilleux.
Saint Remi lui reprocha cette vanité avec tant d'aigreur,
que le néophyte passa ses doigts dans ses cheveux, pour
les mettre en désordre.
50 SORCELLERIE

dans la Pannonie, en sortirent, sous le règne de


Chérebert, huitième roi de France, pour venir tirer
raison de l'affront qu'ils avaient reçu sous Mérovée.
Ils firent leur entrée par la Thuringe, où Sigebert, roi
de Metz, les attaqua près de la rivière d'Elbe. Ces
peuples barbares, qui comptent des démons pour
leurs ancêtres paternels, avaient rempli l'air de
spectres et de fantômes, par les forces de la magie
qui leur était naturelle et familière. Il fallut donc
combattre contre les Huns et contre les spectres, ce
qui ne laissa pas de rendre la victoire des Français
plus difficile et plus illustre.
En 578, Frédégonde perdit un de ses fils, qui
mourut de la dysenterie. Les courtisans, pour faire
leur cour à la reine, accusèrent le général Mummol,
qu'elle haïssait, de l'avoir fait périr par des charmes et
des maléfices. Cet officier avait eu l'imprudence de
dire à quelques personnes qu'il connaissait une herbe
d'une efficacité absolue contre la dysenterie. Il n'en
fallut pas davantage pour qu'il fût soupçonné d'être
sorcier. La reine fit arrêter plusieurs femmes de Paris,
qui confessèrent au milieu des tortures qu'elles
étaient sorcières, qu'elles avaient tué plusieurs per­
sonnes, que Mummol devait périr, et que le prince
avait été sacrifié pour sauver Mummol. On redoubla
alors leurs tourments; les unes furent brûlées,
d'autres noyées; quelques-unes expirèrent sur la roue.
Après ces exécutions, Frédégonde partit pour
Compiègne, et accusa Mummol auprès du roi Chilpé-
ric Ier. Ce prince le fit venir; on lui lia les mains
derrière le dos, on le pendit à une poutre, après quoi
on se mit à le juger. On lui demanda quels maléfices
il avait employés pour tuer le prince. Il ne voulut rien
avouer de ce qu'avaient déposé les sorcières, mais il
convint qu'il avait souvent charmé des onguents et
des breuvages, pour gagner la faveur du roi et de la
reine.
Quand il fut retiré de la torture, il appela un
sergent, et lui commanda d'aller dire au roi qu'il
n'avait éprouvé aucun mal. Chilpéric, entendant ce
rapport, s'écria: «Il faut vraiment qu'il soit sorcier,
pour n'avoir pas souffert de la question !... » En même
temps il fit reprendre Mummol; on l'appliqua de
LES MÉROVINGIENS 51

nouveau à la torture; on le déchira de verges à triples


courroies, on lui ficha des pieux sous les ongles des
pieds et des mains; et, quand on se préparait à lui
trancher la tête, la reine lui fit grâce de la vie, se
contentant de prendre tous ses biens. On le plaça sur
une charrette qui devait le conduire à Bordeaux, où il
était né; mais il ne devait point y mourir: tout son
sang se perdit pendant la route, et il expira d'épuise­
ment et de douleur.
On brûla tout ce qui avait appartenu au jeune
prince, autant à cause des tristes souvenirs qui s'y
attachaient, que pour anéantir tout ce qui portait avec
soi l'idée du sortilège.
Pendant que ceci se passait à la cour, un paysan
d'Auvergne fut griffé par les diables. Ils avouèrent
qu'ils l'auraient noyé s'ils avaient pu. Heureusement
pour ce paysan, il avait mangé du pain bénit.
Dans les deux années suivantes, la nature souffrit
des dérangements extraordinaires; plusieurs fleuves
se débordèrent, et firent d'énormes ravages; on vit les
arbres refleurir en automne; il parut une comète dans
la Touraine; on y entendit des bruits effrayants, sans
en connaître la cause; Bordeaux fut ébranlé par un
tremblement de terre, et tous les habitants se crurent
engloutis; Orléans fut consumé par le feu du ciel, et
des brigands ravirent ce que les flammes avaient
épargné. A Chartres, du sang pur avait coulé, disait-
on, de quelques pains qu'on avait rompus. La peste
fut la suite de tous ces fléaux: la dysenterie devint
épidémique; elle était accompagnée de fièvres, de
vomissements, et de plusieurs circonstances qui la
rendent assez semblable à la petite vérole. Chilpéric
tomba dangereusement malade; et il n'était que
convalescent quand les deux autres fils qu'il avait eus
de Frédégonde furent emportés par la dysenterie.
Leur mort causa à la reine une douleur inconce­
vable; les intérêts du sang à part, elle ne pouvait voir
froidement cette triple perte. Elle se trouvait désor­
mais sans appui; si son mari venait à mourir, elle avait
mille ennemis à redouter, et ses barbaries lui avaient
fait peu d'amis sur qui elle pût compter. Il ne restait à
Chilpéric qu'un fils de sa première femme. Il se
nommait Clovis, et comptait environ vingt-cinq ans.
52 SORCELLERIE

Ce jeune prince, que la mort de ses frères rendait


l'unique héritier du trône de France, fut assez indis­
cret pour s'expliquer sans ménagement contre Frédé-
gonde, qu'il regardait comme son ennemie. La reine,
qui n'avait déjà que trop d'inquiétudes sur l'avenir,
résolut de s'en débarrasser.
Clovis aimait une jeune fille de basse extraction.
Un émissaire de Frédégonde vint dire au roi que ses
deux fils étaient morts par suite de maléfices, et que
les auteurs de ce double crime étaient connus. « Clo­
vis avait une grande passion pour la fille d'une magi­
cienne; il avait employé les noirs artifices de sa mère
pour se défaire des deux princes; et, si la reine ne
prenait de justes mesures, le même sort lui était
préparé.» Le tyran, qui se laissait mener par sa
femme, lui permit de faire des informations. La jeune
amante de Clovis fut la première victime de Frédé­
gonde; elle la fit fouetter de verges, et lui fit couper
les cheveux, qu'elle attacha audacieusement à la porte
du prince. La mère fut mise à la question, et avoua
tout ce qu'on voulut pour se racheter de l'horreur
des tortures: elle était magicienne, et, de concert
avec Clovis, elle avait contribué à la mort des princes.
Frédégonde, munie de ces preuves, en alla rendre
compte au roi, qui ne clouta plus et abandonna son
fils au ressentiment de sa marâtre. Il fut désarmé,
dépouillé même des habits qu'il portait et des
marques de sa naissance, revêtu d'un habit grossier
et conduit, dans ce triste état, devant la reine qui le fit
charger de chaînes et conduire en prison. Là, on
procéda à son interrogatoire. Le prince nia fermement
tout ce dont on l'accusait; mais on avait trop besoin
de lui trouver des crimes, pour lui laisser le temps de
prouver son innocence. Il fut conduit dans un
château où on le trouva poignardé au bout de
quelques jours. La reine dit et fit croire à Chilpéric,
que Clovis, probablement agité par les remords,
s'était tué lui-même. On apporta devant le roi le
corps du jeune prince, sur lequel on avait eu la
précaution de laisser le couteau; et Chilpéric porta la
stupidité du sentiment jusqu'à voir cette sanglante
scène avec indifférence. Les biens de Clovis furent
confisqués au profit de Frédégonde.
LES MÉROVINGIENS 53

La femme qu'on avait dite magicienne, et qui avait


vu périr sa fille pour un crime imaginaire, se rétracta
de tous les aveux qu'elle avait faits; mais on se hâta
de lui imposer silence en la conduisant au bûcher où
elle fut brûlée vive.
Si Frédégonde était féroce envers les magiciens qui
pouvaient lui nuire, elle en agissait autrement quand
elle n'avait rien à redouter. Elle protégeait même de
vieilles sorcières et croyait à leurs artifices; tant il est
vrai que la barbarie est souvent compagne d'un esprit
lâche et faible I Pendant qu'elle condamnait à mort
Mummol et Clovis, en qualité de sorciers, des
femmes hystériques rendaient publiquement leurs
oracles, et donnaient à la multitude le spectacle, alors
commun, des possessions. Ageric, évêque de Verdun,
fit arrêter une magicienne qui avait acquis de grandes
richesses en découvrant les voleurs et en retrouvant
les objets volés. On la disait possédée d'un esprit
pythonique. Le prélat l'exorcisa et se mit en devoir
d'expulser le démon. L'esprit, quoique poussé dans
ses retranchements, et forcé à crier, déclara qu'il était
bien le diable, mais que rien au monde ne l'obligerait
à sortir de son poste. Tandis qu'on avisait aux
moyens de lui faire changer de ton, la possédée
parvint à s'échapper; elle se réfugia vers Frédégonde,
qui la prit sous sa protection, et sut la cacher aux
exorcistes, en la gardant plusieurs jours dans son
palais.
A la fin du VIe siècle parut, dans la ville de Tours,
un imposteur nommé Didier, qui se voulut faire pas­
ser pour un grand faiseur de miracles. Il se vantait
d'avoir des entretiens de faveur avec saint Pierre et
saint Paul, et débitait de longues extravagances que
le peuple écoutait avec son avidité ordinaire. On lui
apportait des malades pour qu'il les guérit; mais tout
son talent consistait à bien tromper la foule, par les
prestiges de la nécromancie. Voici, par exemple,
comment il traitait les paralytiques; il les faisait
étendre par terre, puis quelques valets cherchaient à
réchauffer leurs nerfs par un frottement modéré;
d'autres tiraient le malade par les pieds et les mains
avec tant de force et d'obstination que le patient était
obligé de guérir ou d'expirer. Plusieurs personnes
54 SORCELLERIE

moururent de la sorte entre les mains du charlatan;


mais quelques-unes guérirent. Ces prétendus
miracles lui attirèrent une telle réputation que saint
Martin disait de lui; «Cet homme-là est bien plus
petit que les apôtres, et il se fera bientôt aussi grand
qu'eux.» Cependant, s'il avait quelque puissance, il
ne la tenait que du démon; car il savait en un instant
tout le mal qu'on disait de lui dans la ville, et ne
pouvait le connaître que par la nécromancie, étant
trop immonde pour avoir d'autres révélations que
celles des mauvais esprits. Il avait un capuchon et
une robe de poil de chèvre. Personne ne le voyait
boire ni manger; mais, lorsqu'il était renfermé chez
lui, il avalait de si grosses bouchées que son domes­
tique avait à peine le temps de le servir.
Ses fourberies furent enfin dévoilées; les prêtres le
firent arrêter, et on se contenta de le chasser du
territoire de la ville; mais personne ne sut où il se
retira.
A peu près dans le même temps, un autre sorcier se
montra dans la même ville de Tours, et fit aussi des
prosélytes. Il venait d'Espagne et apportait, disait-il,
des reliques de saint Félix et de saint Vincent. Il se
querella avec Grégoire de Tours, qui se trouvait là au
moment de son arrivée, et fit plusieurs impertinences
qui l'obligèrent à quitter la ville. Il s'avança donc vers
Paris; et, comme c'était le temps des Rogations, il se
rencontra justement avec l'évêque et le clergé de la
capitale, qui faisaient les processions d'usage.
L'archidiacre l'invita à porter ses reliques dans la
basilique et à se joindre aux fidèles jusqu'à la fin de
la cérémonie. Mais il se mit à dire des injures à
l'archidiacre et à l'évêque; de manière qu'on le fit
prendre et renfermer dans une cellule; après quoi on
visita ce qu'il portait. On trouva sur lui un sac plein
de racines de diverses herbes, avec des dents de
taupes, des os de rats, des ongles et des graisses
d'ours, toute drogues qu'on emploie pour composer
des maléfices. On se hâta de les jeter dans la Seine,
aussi bien que les reliques, et on chassa le sorcier de
Paris. Mais il eut l'audace d'y reparaître et de recom­
mencer ses fourberies. Alors on le chargea de
chaînes; et on se disposait à le resserrer en prison.
LES MÉROVINGIENS 55

lorsqu'il se sauva dans une église qu'il remplit d'une


puanteur si infecte, que les cloaques et les égouts
sentaient le musc en comparaison, et que personne
n'avait la force de s'en approcher. Les clercs de
l'église, plus intrépides, s'avancèrent pour l'en tirer à
quatre, en se bouchant les narines, mais Amelinus,
évêque de Tarbes, qui arriva sur ces entrefaites,
reconnut un de ses valets dans le prétendu sorcier, et
se le fit rendre.
Ces sortes de charlatans ne recevaient alors que de
légères punitions; et un sorcier obscur pouvait se
montrer sans crainte, puisqu'en cas de discrédit il en
était quitte ordinairement pour un simple exil. Mais,
quand il s'agissait d'un personnage important dont
on voulait se défaire, l'accusation de magie avait des
suites plus graves, et on la mettait sérieusement en
jeu. On n'est pas étonné de trouver, au nombre des
crimes de Brunehaut, la sorcellerie et les maléfices,
qui méritaient bien, dit un chroniqueur, les horribles
tourments qu'on lui fit endurer pendant quatre ou
cinq jours. En effet, il était bien juste d'attacher à la
queue d'un cheval indompté, et de faire mourir, avec
des atrocités sans exemple, une sorcière insigne qui
employa contre sa bru les charmes et la magie, noua
l'aiguillette à son petit-fils, et besogna de telle sorte,
comme dit Pasquier, que le roi Thierry ne put
aucunement connaître Ermenberge (1) par attouche­
ment marital.
Saint Maur, disciple de saint Benoît, vint en France
en ce temps. Comme il voulait entrer dans l'église de
Saint-Martin de Tours, une légion de diables obstrua
l'entrée. Notre saint les exorcisa. Forcés de quitter le
poste, ils firent trembler la terre.
Il régnait dans ce temps-là une superstition qui se
pratiquait en consultant le sort des saints. Par
exemple, on brûlait une lampe en l'honneur de saint
Antoine, et des experts, sur l'inspection de la flamme
que cette lampe produisait, dévoilaient aux curieux
les obscurités de l'avenir. Le clergé prétendit que des
devins sans mission ne pouvaient parler que par le
souffle de l'esprit impur; et le premier concile

(1) Fille de Betterie, roi des Wisigoths.


56 SORCELLERIE

d'Orléans (1) défendit ce moyen de rechercher les


choses futures, sous peine d'excommunication. Cette
mesure vigoureuse, loin d'anéantir ie sort des saints.
ne fit que le répandre et le conserver; tellement,
qu'on allumait encore fréquemment la lampe de saint
Antoine, même dans le XVIIe siècle.
Le concile d'Agde, dans le Bas-Languedoc (2),
excommunie pareillement toutes les espèces de
devins et ceux qui les consultent; ce qui n'empêcha
pas la divination de pulluler.
Le concile d'Auxerre (3) défend simplement de
recourir aux sorciers et aux devins, mais sans excom­
munier les imbéciles qui les consultent: aussi vit-on
moins de magiciens dans l'Auxerrois que dans le
Languedoc.
Ce qu'on avance est aussi bien prouvé par les
chroniques que par le concile de Narbonne (4), qui
retranche tout à fait les sorciers du nombre des
fidèles, et ordonne de les vendre avec leurs enfants et
leurs esclaves, au profit des pauvres. Ce même
concile recommande de fustiger publiquement les
amis du diable, et de faire payer une amende de six
onces d'or à ceux qui les consulteront. Ces disposi­
tions, beaucoup plus sévères que celles du concile
d'Agde, ne pouvaient être inspirées que par la multi­
plicité des magiciens, et devaient en produire de jour
en jour un plus grand nombre.
Le concile de Reims (5) se contente d'avertir les
sorciers et les devins de renoncer à leurs fourberies,
s'ils ne veulent pas qu'on les mette en pénitence.
Tous les conciles, tous les synodes qui se tinrent
dans les seize premiers siècles de l'Eglise, s'élèvent
contre les sorciers; tous les écrivains ecclésiastiques
les condamnent, avec plus ou moins de sévérité; et
leurs déclamations n'eurent pas de meilleures suites
que les flammes et les tortures. La magie n'a perdu

(’ ) Tenu en 511. — Canon 30.


(2) Tenu en 506. — Canon 42.
(3) Tenu en 578. — Canon 4.
(4) Tenu à Narbonne, dans le Bas-Languedoc, en 589. —
Canon 14.
(5) Tenu en 630. — Canon 14.
LES MÉROVINGIENS 57

tout son crédit que depuis qu'on ne daigne plus


s'occuper d'elle.
Dagobert mourut à Epinay, en 638, âgé d'environ
trente-six ans. Il fut enterré à Saint-Denis, qu'il avait
fondé. Quoique ce prince eût vécu dans de grands
désordres, comme il avait bâti des églises, et enrichi
les moines, voici comment on publia sa mort:
« Un saint ermite, qui s'était retiré dans une petite
île voisine de la Sicile, fut averti en songe de prier
Dieu pour l'âme de Dagobert. S'étant donc mis en
oraison, il vit sur la mer des diables qui tenaient le roi
Dagobert, lié sur un esquif, et le conduisaient, en le
battant, aux manoirs de Vulcain (1). Dagobert ne
cessait de crier, appelant à son secours saint Denis,
saint Maurice et saint Martin, les priant de venir le
délivrer, et de le conduire dans le sein d'Abraham.
Tout à coup le ciel tonna; les trois saints descen­
dirent, revêtus d'habits lumineux, coururent après les
diables, leur arrachèrent cette pauvre âme, et l'emme­
nèrent au ciel en chantant des psaumes. »
La sculpture a mis en œuvre cette fable ridicule,
dans le mausolée de Dagobert. On voit, sur le premier
plan, ce roi étendu, mort. Au-dessus, à la première
bande, il est couché sur un lit, près de mourir, et saint
Denis est à ses côtés. Un arbre sépare ce sujet du
suivant: dans la partie droite de la même bande, on
voit une barque sur les flots de la mer; un diable,
ayant la queue au cul, semble pousser la barque;
deux autres la retiennent. L'âme du roi Dagobert y est
placée entre quatre diables. Les deux diables de
gauche ont des oreilles d'âne; celui qui est assis à
l'extrémité de la barque frappe sur un tambour de
basque; son voisin dit des gausseries à ce pauvre roi
Dagobert, qui fait triste figure; les deux démons de
droite paraissent plus pacifiques.
Sur la seconde bande, qui est celle du milieu, on
voit deux anges, dont le plus apparent porte le béni­
tier et l'autre le goupillon; puis viennent en habits
épiscopaux saint Denis et saint Martin, qui
s'efforcent de tirer des griffes du diable le malheureux

(1) Ad Vulcania loca: Dans les gouffres de l'Etna, où les


païens avaient placé les forges de Vulcain.
58 SORCELLERIE

Dagobert. Saint Maurice, vêtu en chevalier, donne un


coup de poing au diable le plus obstiné, qui lâche sa
proie après beaucoup de résistance. Pendant ces
débats, un démon, pour effrayer les saints, leur
montre son derrière; un autre, qui tient une rame,
s'appuie sur l'une des extrémités de la barque, et
entrouvre les cuisses pour leur faire voir ce qui s'y
trouve assez communément.
Sur la troisième bande, qui est la dernière, se
trouvent deux anges à la droite, et deux à la gauche.
Le milieu est occupé par saint Denis, saint Maurice et
saint Martin, tenant par les coins le drap qui soutient
l'âme du roi Dagobert. La main du Père éternel est
étendue pour saisir cette âme bienheureuse, pendant
qu'un ange lui donne des coups d'encensoir.
Il est à remarquer que tous les personnages qui
figurent sur le mausolée de Dagobert n'ont point de
sexe; et cela, de peur de faire pleurer la Bonne
Vierge, comme l'observent de judicieux chroniqueurs.
Mais, en même temps qu'on donnait le ciel aux
princes qui avaient fait du bien aux moines, on
envoyait aux enfers les impies qui avaient eu l'impu­
dence de leur déplaire.
Abdérame, lieutenant du calife de Damas, vain­
queur de l'Espagne et des Pyrénées, fondit sur la
France, à la tête de quatre cent mille Sarrasins, dans
l'année 732. Charles Martel s'avança à leur rencontre,
les attaqua entre Tours et Poitiers, avec sa prudence
et son intrépidité ordinaires, et les battit si complète­
ment, qu'à peine en échappa-t-il vingt-cinq mille. Si
ce vaillant homme n'avait pas arrêté cet impétueux
torrent, dit Saint-Foix, on verrait peut-être aujour­
d'hui autant de turbans en France qu'en Asie. Mais,
dans une disette d'argent, il avait payé ses soldats
avec l'or qui se trouva dans quelques monastères; il
avait même donné de riches abbayes à ceux de ses
capitaines qui avaient contribué davantage au salut
de la patrie: il fut donc traité d'ami du diable, de
sorcier, de mécréant, qui ne devait ses succès et son
mérite qu'à l'esprit malin; et, après sa mort en 741, il
fut honteusement damné en corps et en âme.
Saint Eucher, évêque d'Orléans, étant en oraison,
fut ravi en esprit et mené par un ange en enfer; il y vit
LES MÉROVINGIENS 59

Charles Martel, et il apprit de l'ange que les saints,


dont ce prince avait dépouillé les églises, l'avaient
condamné à brûler éternellement en corps et en âme.
Saint Eucher écrivit cette révélation à Boniface,
évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de
Pépin le Bref, en les priant d'ouvrir le tombeau de
Charles Martel, et de voir si son corps y était. Le
tombeau fut ouvert; le fond en était tout brûlé, et on
n'y trouva qu'un gros serpent qui en sortit, avec une
fumée puante, et qui n'était qu'un vrai démon,
comme dit Denis le Chartreux. Boniface eut l'atten­
tion d'écrire à Pépin le Bref et à Carloman toutes ces
preuves et circonstances de la damnation de leur
père, en les invitant à respecter plus que lui les
choses saintes, et à redouter la griffe de Satan.
Childéric III, le dernier roi de la première race,
monta sur le trône en 742. Comme les décrets des
conciles n'avaient pas diminué le nombre des sor­
ciers, il publia, dans cette même année, un édit qui
ordonnait, conformément aux saints canons, de
détruire toutes les superstitions païennes et toutes les
ordures de la gentilité (1). En conséquence, il fut
enjoint aux évêques et aux magistrats d'extirper la
nécromancie, les sortilèges, les charmes, les philtres,
les divinations, etc. Mais on fondait des monastères,
les moines se multipliaient, le peuple ne s'éclairait
point; il fallait des possédés, des magiciens, des
exorcismes et des devins; et ni le roi ni le clergé
n'étaient assez puissants pour commander à l'imagi­
nation, outre que leur intérêt et la petitesse de leurs
lumières ne pouvaient dissiper les ténèbres, où
l'esprit du peuple était alors enseveli.
En 750, Childéric III fut détrôné, rasé, enfermé dans
un monastère; et avec lui s'éteignit la première
dynastie des rois de France.

1) Voyez les Pièces justificatives, n° 1.


Règne de Pépin. — Le cabaliste Zédéchias. — Le démon
s'intéresse au paiement de la dîme. — Capitulaires de
Charlemagne contre les sorciers. — Louis le Débonnaire. —
Sentiments d'Agobard sur les sorciers et les apparitions
aériennes. — Invasions des Normands. — Charles le
Chauve va aux enfers. — Possessions et anecdotes
diverses.

épin, dit le Bref, second fils de Charles Martel,


parvint à la couronne en 751, et fut le premier roi de
la seconde race. Comme il disposait en maître de
l'autorité, il n'eut pas de peine à se faire élire roi de
France. Mais, voulant affermir sa couronne, il
rechercha l'alliance du pape, qui commençait à deve­
nir puissant, et fit approuver son élection par le
Saint-Siège. De plus, il se fit sacrer; et c'est le
premier de nos rois qui ait employé les cérémonies de
l'Eglise à son couronnement. Pépin fut donc oint
dans la cathédrale de Soissons, par saint Boniface,
légat du pape et archevêque de Mayence.
64 SORCELLERIE

L'ignorance et des désordres sans nombre signa­


lèrent ces temps barbares. Ce même Boniface
dénonça au pape Zacharie, et fit excommunier un
évêque, convaincu d'hérésie, pour avoir dit qu'il y
avait des antipodes. Il se plaignit encore, dans une
lettre au même pape, que des gens sans aveu, qui se
disaient prêtres, couraient en vagabonds dans la
France; et que ces faux missionnaires étaient sacri­
lèges, sodomites et sorciers (1).
De pareils débordements ont fait croire que la
vision de saint Eucher, la damnation en corps et en
âme de Charles Martel, et l'ouverture de son tombeau
n'avaient produit que de légères sensations dans
l'esprit du peuple et du roi; car enfin, si la foi eut été
grande, et le prodige bien avéré, les suites en auraient
été plus édifiantes que les sacrilèges, la sodomie et
les maléfices.
Alors parut le fameux cabaliste Zédéchias. Il se mit
dans l'esprit de convaincre le monde que les élé­
ments étaient peuplés de substances spirituelles (2).
L'expédient dont il s'avisa fut de conseiller aux
sylphes de se montrer en l'air aux yeux de tous; ils le
firent avec magnificence. On voyait dans les airs ces
créatures admirables, en forme humaine, tantôt ran­
gées en bataille, marchant en bon ordre, ou se tenant
sous les armes, ou campées sous des pavillons super­
bes; tantôt sur des navires aériens d'une structure
admirable, dont la flotte volante voguait au gré des
zéphyrs.
Le peuple crut d'abord que c'étaient des sorciers
qui s'étaient emparés de l'air pour y exciter des
orages, et pOur faire grêler sur les moissons. Et
comme ce spectacle se renouvela plusieurs fois, tant
sous Pépin que sous Charlemagne et sous Louis le
Débonnaire, les savants, les théologiens et les juris­
consultes furent bientôt de l'avis du peuple. Les
empereurs le crurent aussi, et cette ridicule chimère
alla si avant, que le sage Charlemagne, et, après lui,

(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 2.


(2) Dans la cabale, le feu est habité par les salamandres,
l'air par les sylphes, l'eau par les nymphes ou ondins, la
terre par les gnomes.
LES CAROLINGIENS 65

Louis le Débonnaire, imposèrent de lourdes peines à


tous ces prétendus tyrans de l'air (1).
Les sylphes, voyant le peuple, les pédagogues et
même les têtes couronnées se gendarmer ainsi contre
eux, résolurent, pour faire perdre cette mauvaise opi­
nion qu'on avait de leur flotte innocente, d'enlever
des hommes de toutes parts, de leur faire voir leurs
belles femmes, leur république et leur gouvernement,
puis de les remettre à terre en divers endroits du
monde. Ils le firent comme ils l'avaient projeté. Le
peuple, qui voyait descendre ces hommes, y accou­
rait de toutes parts, prévenu que c'étaient des sorciers
qui se détachaient de leurs compagnons pour venir
jeter des venins sur les fruits et dans les fontaines.
Suivant la fureur qu'inspirent de telles imaginations,
dans un siècle grossier, ils entraînaient ces malheu­
reux au supplice. On croirait à peine quel grand
nombre ils en firent périr, par l'eau et par le feu, dans
tout le royaume.
Il arriva qu'un jour, entre autres, on vit à Lyon
descendre de ces navires aériens trois hommes et une
femme. Toute la ville s'assemble alentour, crie qu'ils
sont magiciens, et que Grimoald, duc de Bénévent,
ennemi de Charlemagne, les envoie pour perdre les
moissons des Français. On allait les jeter au feu,
quand Agobard, archevêque de Lyon, accourut au
bruit. Il prouva au peuple qu'il se trompait, que des
hommes ne pouvaient pas descendre de l'air, et que
la prévention les avait abusés à l'égard des quatre
inconnus; il fit si bien que le peuple le crut et rendit
la liberté aux ambassadeurs des sylphes.
Toute cette fable extravagante ne se trouve ainsi
détaillée que dans les cabalistes; ils ajoutent que les
fées du siècle de Charlemagne étaient des sylphides,
et que les hommes héroïques qui illustrèrent ce

(1) Collin de Plancy, dans son Dictionnaire infernal, à


l'article Cabale, pense que ce conte cabalistique n'est autre
chose qu'une aurore boréale. « Mais ce qu'il y a de singulier,
ajoute-t-il, c'est que cette peine imposée à des nuages par
deux de nos rois, et qu'on peut voir dans les capitulaires
de Charlemagne et de Louis le Débonnaire. Nous n'avons
plus le droit de reprocher à Xerxès l'ordre qu'il donna
d’enchaîner la mer I »
66 SORCELLERIE

temps-là étaient nés du commerce des sylphes avec


les filles des hommes.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le peuple d'alors
voyait partout des sorciers et des prodiges, et que le
clergé ne faisait pas de grands efforts pour déraciner
cette opinion dangereuse.
Charlemagne avait donné la dîme au clergé; mais le
peuple ne se pressait pas de payer cet impôt extraor­
dinaire. Certains ont dit que des moines, pour en
assurer le recouvrement, imaginèrent plusieurs
moyens surnaturels. D'abord ils supposèrent une
lettre écrite, disaient-ils, par Jésus-Christ même.
On y lisait que les païens, les sorciers, et générale­
ment tous ceux qui ne voudraient pas payer la dîme
s'exposaient à ne rien récolter; et Jésus-Christ, sor­
tant de son caractère de clémence, menaçait
d'envoyer dans les maisons des impies, des serpents
ailés qui dévoreraient le sein de leurs femmes...
Une grande famine qui survint, en 793, confirma la
première menace. On avait trouvé tous les épis de blé
vides; des personnes dignes de foi entendirent en l'air
plusieurs voix de démons, qui déclarèrent qu'ils
avaient dévoré la moisson, parce qu'on ne payait pas
les dîmes aux ecclésiastiques: c'est pourquoi il fut
ordonné, sous des peines sévères, qu'on les paierait à
l'avenir.
Ceux qui s'étonnent de voir le diable s'intéresser si
vivement au clergé de France, trouveront plus singu­
lier encore le soin qu'il prenait en ce temps-là du
salut du peuple. Dans une assemblée générale de la
nation, les prêtres firent parler le diable en personne;
il se présenta comme une espèce d'apôtre, déclama
contre les désordres, invita tout le royaume à rentrer
dans la bonne voie, et se montra, dans tout son
discours, fâché de voir les Français dans la route de
la damnation éternelle.
Charlemagne avait réitéré plusieurs fois l'ordre de
chasser de ses Etats les sorciers, les magiciens, les
devins, les astrologues et les augures. Mais comme
ce mal demandait un remède plus puissant que les
exhortations (1), il fit enfin publier plusieurs édits,
(1) Le commissaire de La Marre, Traité de ta Police,
titre IV.
LES CAROLINGIENS 67

qu'on peut lire dans ses capitulaires, et qui éta­


blissent les peines dont ils devaient être punis. Nous
les réunirons, pour éviter les répétitions.
Ils défendent toutes sortes de sorcelleries, de
magies, de divinations, d'enchantements, etc. Ils
s'élèvent contre les noueurs d'aiguillette, contre ceux
qui invoquent le diable, et contre les compositeurs de
philtres amoureux. Ils défendent encore de troubler
l'air, d'exciter des tempêtes, de fabriquer des carac­
tères et des talismans, de jeter des maléfices, de faire
périr les fruits de la terre, de tarir le lait des bestiaux,
de l'ôter aux uns pour le donner aux autres, et de
pratiquer les mathématiques, c'est-à-dire l'astrologie
judiciaire, qui se parait alors du nom de cette science.
Ces règlements veulent que tous ceux qui exercent
les arts diaboliques soient réputés exécrables, et trai­
tés de même que les homicides, les empoisonneurs et
les voleurs; ils ordonnent que ceux qui les consulte­
ront soient punis de mort, aussi bien que ceux qu'on
aura consultés et qui auront répondu. Quant aux
devins, les édits les condamnent à être fustigés et
chassés des villes; et ils ajoutent, pour motif de ces
dispositions, qu'il est bien juste de punir d'autant
plus sévèrement ceux qui se trouvent coupables de
semblables fautes, qu'ils ont osé, par une entreprise
aussi détestable que téméraire, rendre au démon le
culte qui n'appartient qu'à Dieu. Les conciles du VIIIe
et du IXe siècle tiennent le même langage, et
défendent particulièrement aux prêtres de faire des
maléfices.
Cependant, malgré le zèle de Charlemagne pour
extirper la race des sorciers, ses Etats en étaient
continuellement infestés. Lorsqu'il fit la conquête de
la Westphalie, il la trouva peuplée de païens,
d'impies, de sorciers et d'adorateurs du diable; et ce
fut pour la purger de ces hérétiques, dit un chroni­
queur, qu'il établit le tribunal secret.
Sous le règne de Louis le Débonnaire, qui traitait
moins sévèrement le charlatanisme, les superstitions
allèrent en augmentant. Les astrologues surtout
jouissaient d'une grande faveur à la cour de ce
prince: il les consultait sur tous les événements. Un
de ces imposteurs a écrit la vie de Louis le Débon­
68 SORCELLERIE

naire, et l'a soigneusement enflée de particularités


merveilleuses.
Ce faible prince avait fait mourir justement Bernard,
son neveu, parce qu'il s'était révolté contre lui.
Quelques signes qu'on crut encore voir en l'air, et les
murmures des évêques, ôtèrent à l'empereur toute sa
tranquillité: dès lors on entendit pendant la nuit des
sons extraordinaires; les étoiles pâlirent; une jeune
fille passa un an sans manger; la terre trembla à Aix-
la-Chapelle; le ciel donna visiblement des marques
de courroux. Pour détourner les malheurs que prédi­
saient les astrologues, et pour adoucir les tristes
influences d'une comète qui se montrait alors, on
ordonna dans toute la France des jeûnes et des
prières; on fit des processions; et Louis le Débonnaire
expia, par une pénitence publique, la mort du sédi­
tieux Bernard.
En 839, Louis se vit contraint de marcher contre
son fils, le roi de Bavière, qui s'était emparé de
plusieurs villes à sa bienséance. Ce qui le chagrinait
principalement, c'est qu'on était en carême, et qu'il
n'osait se mettre en campagne dans un temps si
saint, sans redouter la vengeance du ciel; il fallut
donc que les prélats qui l'entouraient levassent ses
scrupules. Il partit de Poitiers, et se rendit à Aix-la-
Chapelle, où il devait rencontrer son fils rebelle; mais,
à l'approche de l'empereur, Louis de Bavière disparut.
Le Débonnaire, fatigué du voyage et rebuté d'avoir
toujours ses enfants à combattre, tomba dangereuse­
ment malade. Une éclipse totale de soleil, qui survint
la veille de l'Ascension, effraya encore cet esprit, que
les malheurs et la superstition avaient affaibli. La peur
augmentant son mal, l'empereur se fit porter dans
une île près de Mayence. Quantité de prélats se
rassemblèrent autour de lui; il se confessait tous les
jours, et gardait un jeûne obstiné qui dura six
semaines. Les forces l'abandonnèrent enfin; il
demanda le bois de la vraie croix, qu'il fit placer sur
sa poitrine, et on chanta les matines près de son lit.
Dreux, son frère et son grand aumônier, ne le quittait
plus. Quand il sentit sa fin approcher, il pria les
ecclésiastiques qui l'entouraient de lui donner leur
bénédiction; et, tandis qu'on récitait les prières des
LES CAROLINGIENS 69

agonisants, l'empereur, tombant subitement dans le


délire, se tourna du côté gauche, roula les yeux
comme une personne en colère, et cria deux fois en
allemand: Hutz! hutzf ce qui veut dire: Dehorsl
dehors/ On conclut de là qu'il voyait le diable, dont il
redoutait les approches, parce qu'il avait souvent en­
tendu direque le malin esprit fait ses efforts, aux derniers
moments, pour emporter l'âme du chrétien. Il mourut
d'inanition, après quarante jours de souffrances.
Mais les apparitions aériennes étaient devenues
plus importantes que jamais, sous Louis le Débon­
naire, comme nous l'avons remarqué en parlant de
Zédéchias. On voyait clairement des sorciers à cheval
sur des nuages, des bataillons de magiciens armés de
lances, et des enchanteurs traînant à leur suite, au-
dessus de la France, des magasins de poisons. Les
théologiens discutaient gravement sur de pareils pro­
diges. Quelques calculateurs déclaraient qu'on voyait
là le présage de la fin du monde, fixée irrévocable­
ment à l'an 1000 de Jésus-Christ. D'autres répon­
daient que les présages venaient de bonne heure, que
l'Antéchrist ne devait paraître qu'en 1345, et que la
terre serait brûlée, jusque dans ses fondements, en
l'an 1395; mais non en l'an 1000, parce que rien ne
le prouvait; au lieu que les partisans du second
système s'appuyaient sur une prophétie de l'Ancien
Testament. Les esprits forts avançaient que des
hommes n'avaient pas le corps assez délié pour voya­
ger dans les airs; et les théologiens répondaient que le
diable les transportait commeil avait autrefois transporté
Jésus-Christ sur le pinacle du Temple de Jérusalem.
Quelques gens sensés s'élevèrent inutilement
contre ces opinions extravagantes. L'archevêque
Agobard, après avoir crié contre l'avarice du clergé,
qui se faisait donner les biens du peuple en lui
promettant de le préserver des maladies, et en entre­
tenant les terreurs, composa un traité sur la croyance
où l'on était alors que les sorciers infectaient l'air et
causaient les tempêtes (1). «Tout le monde s'écrie
(1) Papyre Masson publia les ouvrages d'Agobard en
1606, pour la première fois, après les avoir arrachés des
mains d'un relieur qui allait les employer à couvrir des
livres, parce qu'ils étaient écrits sur du parchemin.
70 SORCELLERIE

dans les orages, dit ce savant prélat, que l'air est


maléficié, comme si les sorciers pouvaient envoyer la
pluie, déchaîner les vents et lancer la foudre; plu­
sieurs pays entretiennent un magicien pour détourner
les tempêtes de leur territoire. Il y a peu de temps que
la mortalité était sur les bœufs: on s'imagina que le
duc de Bénévent envoyait des hommes dans les
nuées pour répandre des poudres charmées sur les
champs, les prés, les montagnes, et pour empoisoh-
ner les fontaines et les rivières. Plusieurs étrangers
furent pris, comme étant émissaires du duc; et, par
une fatalité inconcevable, ces malheureux poussaient
la folie jusqu'à convenir qu'ils étaient sorciers. Le
peuple les faisait mourir, et attachait leurs cadavres
sur des planches qu'on lançait dans les rivières. Ceux
qui faisaient ces exécutions ne réfléchissaient pas
que quand chaque Bénéventin aurait eu trois chars
de poudre à sa suite, il eût été impossible d'en
répandre une assez grande quantité pour causer les
ravages qu'on éprouvait. Mais une crasse ignorance
tyrannisait le monde. »
Les visions n'en continuèrent pas moins. En 842, le
diable fit paraître, au mois de mars, dans les plaines
du ciel, des armées de différentes couleurs. La lune,
dans toute sa beauté, éclairait ce prodige.
La même scène se renouvela plusieurs fois. En 848
particulièrement, des armées infernales défilèrent, au
clair de lune, entre le ciel et la terre. Des apparitions
semblables accompagnèrent le siège de Jérusalem; et
les païens et les juifs, plus éclairés que nos bons
aïeux, n'imaginèrent point les bataillons de sorciers.

L'Empire français, parvenu à sa plus grande hau­


teur sous Charlemagne, se soutint faiblement sous
Louis le Débonnaire, et déclina tout à fait sous
Charles le Chauve, son successeur. Le peuple vivait
dans la peur et l'indolence, et l'habitude qu'on avait
prise de brûler continuellement des sorciers ne dimi­
nuait point les frayeurs publiques. Un petif nombre
de prélats firent pourtant de salutaires règlements
contre les sorciers, et en obtinrent plus de succès que
de la peine de mort. Entre autres, Hérard, archevêque
de Tours, se contenta de soumettre ceux de son
LES CAROLINGIENS 71

diocèse à des pénitences publiques, et l'histoire du


temps ne dit point qu'il ait été obligé de recourir à
des mesures plus sévères.
Aux sorciers qui désolaient le reste de la France,
s'unirent, sous Charles le Chauve, les sorciers du
Nord, qui, sous le nom de Normands (1), inondèrent
le pays. Le diable, qu'ils adoraient, disait-on, les
favorisa presque toujours, et les rendit souvent victo­
rieux. On ne cessa de les craindre que quand Rollon,
leur chef, consentit à recevoir le baptême, et à porter
le nom de chrétien.
Mais outre les soucis que lui donnaient les Nor­
mands, Charles le Chauve eut encore plusieurs enne­
mis à combattre, tant intérieurs qu'extérieurs; et, dans
la plupart de ses guerres, il fut obligé de lutter contre
des hommes qui appelaient à leur secours les forces
surnaturelles de la magie.
Pendant qu'il assiégeait Angers, des démons, sous
la forme de sauterelles; grosses comme le pouce,
ayant six ailes et des dents dures comme des cail­
loux, vinrent assaillir (es Français. Ces ennemis d'un
nouveau genre volaient en bon ordre, rangés en
bataille et se faisant éclairer par des piqueurs d'une
fqrme élancée. Quel courage d'homme, quelles armes
de fabrique humaine pouvait-on opposer à d'aussi
redoutables combattants? On les exorcisa; et le tour­
billon, mis en déroute, se précipita dans la mer, la tête
en avant (2).
Charles le Chauve eut aussi une vision, qu'il
raconte lui-même dans une pièce latine qu'on lui
attribue:
Un soir que, revenant de l'église, ce prince se
disposait à se coucher, une voix terrible vint frapper
ses oreilles: «Charles, lui dit cette voix, ton esprit va
me suivre; tu viendras et tu verras les jugements de
Dieu, qui te serviront de préservation ou de présage.
Après quoi tu rentreras dans ton corps. » A l'instant il
fut ravi en esprit, et celui qui l'enleva était d'une
(r) Ils étaient aux portes de Paris, en 845. Ils le brûlèrent
en 857, l'assiégèrent de nouveau en 885, en 892, en 910,
et firent partie de la France en 911, par le don que leur fit
Charles le Simple, de la Neustrie, appelée depuis Normandie.
(2) Annales de Fulde.
72 SORCELLERIE

blancheur éclatante. Il lui mit dans la main un pelo­


ton de fil, qui jetait une lumière extraordinaire, telle, à
peu près, que celle d'une comète. « Prenez ce fil, lui
dit le fantôme, attachez-le fortement au pouce de
votre main droite; et, par son moyen, je vous condui­
rai dans les labyrinthes infernaux, séjour de peines et
de souffrances. »
Aussitôt l'ange marcha devant le roi avec une
extrême vitesse, mais toujours en dévidant le peloton
de fil lumineux: il le conduisit dans des vallées pro­
fondes, remplies de feux et pleines de puits enflam­
més, où l'on voyait bouillir de la poix, du soufre, du
plomb, de la cire, et d'autres matières onctueuses.
Charles remarqua les prélats qui avaient servi son
père et ses aïeux. Quoique tremblant, il ne laissa pas
de les interroger, pour apprendre d'eux quelle était la
cause de leurs tourments. Ils lui répondirent: « Nous
avons été les évêques de votre père et de vos grands-
pères; et, au lieu de les porter, eux et leurs peuples, à
la paix et à l'union, nous avons semé parmi eux la
discorde et le trouble. C'est pourquoi nous sommes
brûlés dans ces souterrains infernaux, avec les homi­
cides et les voleurs. C'est ici que viendront vos
évêques et tout ce grand nombre d'officiers qui vous
environnent et nous imitent dans le mal. »
Pendant qu'il considérait ces choses, le roi vit
fondre sur lui de noirs et affreux démons, lesquels,
avec des crochets de fer enflammé, voulaient se saisir
de ce peloton de fil, et l'enlever des mains du prince;
mais l'extrême lumière qu'il jetait les empêchait de le
saisir. Ces mêmes démons voulurent prendre le roi
par-derrière, et le précipiter dans les puits de soufre;
mais le conducteur débarrassa ce prince des
embûches qu'on lui tendait, et le conduisit sur de
hautes montagnes, d'où sortaient des torrents de feu
qui faisaient fondre et bouillir toutes sortes de
métaux. Là, Charles trouva les âmes des seigneurs
qui avaient servi son père et ses frères. Les uns y
étaient plongés jusqu'au menton, d'autres à mi-corps.
Ils s'écrièrent en s'adressant au roi: « Hélas) Charles,
vous voyez comme nous sommes punis dans des
torrents de flammes, pour avoir malicieusement semé
la division entre votre père, vos frères et vousl »
LES CAROLINGIENS 73

Le roi ne put s'empêcher de gémir de leurs peines.


Dans le même temps il vit venir à lui des dragons,
dont la gueule enflammée cherchait à l'engloutir;
mais son conducteur le fortifia en l'entourant du fil
du peloton; et cette clarté offusqua si bien ces dan­
gereux animaux, qu'ils ne purent l'atteindre. Ils des­
cendirent aussitôt dans une vallée dont un côté était
obscur, ténébreux, et cependant rempli de fournaises
ardentes. Le côté opposé était très éclairé et fort
agréable.
Charles s'attacha particulièrement à examiner le
côté obscur: là il vit des rois de sa race tourmentés
par d'étranges supplices. Le cœur serré d'ennui et de
tristesse, il craignait à tout moment de se voir plongé
dans les mêmes gouffres par de noirs géants qui
mettaient cette vallée tout en feu. Cependant il
s'avança vers le côté éclairé, et y remarqua deux
fontaines, dont l'une était d'eau très chaude, l'autre
plus douce et plus tempérée. Un peu plus loin il vit
dèux tonneaux remplis l'un et l'autre de ces eaux. Il
aperçut dans l'un des tonneaux son père Louis, qui y
était plongé jusqu'aux cuisses. Quoiqu'il fît là triste
figure, il ne laissa pas de rassurer son fils, et lui dit:
« Mon fils, ne craignez rien; je sais que votre esprit
retournera dans votre corps, et que Dieu a permis que
vous vinssiez ici pour voir les peines que je souffre
pour mes péchés. De ce tonneau, plein d'eau bouil­
lante, je suis transporté de jour à autre, dans celui-là,
qui est d'une chaleur douce et modéré: c'est un
soulagement que je dois aux prières de saint Pierre,
de saint Denis et de saint Remy, qui sont les protec­
teurs de notre maison royale. Mais si, par des prières,
des offrandes, des aumônes, vous me secourez, vous,
mes bons évêques, mes fidèles abbés, et même tout
l'ordre ecclésiastique, je ne tarderai guère à être
délivré de ce tonneau bouillant. Mon frère Lothaire,
et Louis son fils, ont été exempts de ces peines par
l'intercession de saint Pierre, de saint Denis et de
saint Remy; et ils jouissent à présent de toutes les
joies du paradis.
»Regardez à votre gauche, continua Louis le
Débonnaire en montrant à son fils deux immenses
cuves d'eau bouillante; voilà ce qui vous est destiné
74 SORCELLERIE

si vous ne faites bien vite pénitence de tous vos


péchés. »
Charles frissonnait à ces mots. Son guide, qui s'en
aperçut, l'emmena dans la partie du vallon où se
trouvait toute la gloire du paradis. Il y vit, au milieu
des plus illustres rois, son oncle Lothaire, assis sur
une topaze d'une grandeur extraordinaire, et cou­
ronné d'un riche diadème. Son fils Louis était dans
un éclat aussi brillant. A peine eut-il aperçu le roi,
qu'il l'appela d'une voix fort douce, et lui parla en ces
termes: « Charles, qui êtes mon troisième successeur
dans l'Empire romain, approchez. Je sais, continua-
t-il, que vous êtes venu voir les lieux de supplices et de
peines, où votre père et mon frère gémissent encore
pour quelque temps. Mais, par la miséricorde de
Dieu, ils seront bientôt délivrés de leurs souffrances,
comme nous-mêmes en avons été retirés, à la prière
de saint Pierre, de saint Denis et de saint Rémy, que
Dieu a établis les patrons des rois et du peuple
français. Et, s'ils n'avaient pas été nos protecteurs,
notre famille ne serait plus sur le trône. Sachez donc
que vous ne tarderez pas à être détrôné, et que vous
survivrez peu à cet événement. L'Empire romain, que
vous avez possédé jusqu'ici, continua le fils de
Lothaire, doit passer incessamment entre les mains
de Louis (1), fils de ma fille.» A l'instant le roi
aperçut ce jeune prince, et lui remit l'Empire. On lui
commanda de confier au royal enfant le peloton
lumineux, pour preuve qu'il lui abandonnait l'autorité.
Charles obéit. Le jeune prince, maître du fil mysté­
rieux, devint tout brillant de lumière; et, ce qu'on ne
croirait pas, l'esprit du roi rentra dans son corps: ce
qui finit nécessairement le voyage (2).
Malgré cette vision de faveur, et l'entière déférence
qu'il témoigna toujours au clergé, Charles le Chauve
eut la douleur de se voir excommunié, déposé et
interdit par Venilon, archevêque de Sens. Si l'on a
peine à croire qu'un simple prélat ait eu l'audace de
lancer les foudres de l'Eglise contre un roi de France,
on conçoit plus difficilement encore l'attitude du
(1) Louis le Bègue, fils d'Ermentrude et de Charles le
Chauve. Il parvint à la couronne en 877.
(2) Manuscrit 2447. Bibliothèque Nationale.
LES CAROLINGIENS 75

monarque, qui s'excuse ainsi dans un écrit publié


contre le séditieux: «Ce prélat, dit-il, ne devait pas
me déposer, ni m'ôter un sceptre consacré par les
cérémonies de l'Eglise, sans que j'eusse au moins
comparu devant les évêques qui m'ont sacré, et que
j'eusse subi leur jugement. Ils sont ici les trônes de
Dieu; c'est par eux qu'il prononce ses décrets; j'ai
toujours été prêt à recevoir leurs corrections pater­
nelles, et je n'ai pas cessé d'être soumis à la justice
de leurs châtiments... »
Après la mort de Charles le Chauve, un certain
Berthold, Rémois, eut aussi une vision qui ne
s'accorde pas tout à fait avec les tonneaux que vit ce
prince dans la vallée de son père. Ce Berthold était
accoutumé à avoir des extases. Dans une de ses
absences d'esprit, il lui sembla voir Charles le Chauve
couché en un lieu ténébreux et obscur, plongé dans
un bourbier, rongé de vers, et tellement décharné,
qu'on pouvait compter ses os et ses nerfs. Le roi, à
demi mangé, lui donna commission d'aller trouver
Hincmar, archevêque de Reims, pour lui rappeler sa
promesse de prier Dieu pour son âme. Berthold fit ce
que Charles lui avait dit; et Hincmar écrivit aux
parents du monarque défunt l'état déplorable où il se
trouvait, ajoutant qu'il n'était ainsi tourmenté que
pour avoir donné des bénéfices aux courtisans et aux
laïcs. On doit convenir, ajoute Denis le Chartreux,
que c'était un crime trop révoltant... Et Loup, abbé de
Ferrière, croit que la ruine de la famille de Charle-
magne ne vient que de là...
Sous le règne de Louis II, dit le Bègue, fils et
successeur de Charles le Chauve, l'esprit malin prit
son poste dans une ferme sur le Rhin, et on l'entendit
parler sans le voir. Il s'attacha de préférence à un
pauvre homme des environs qui travaillait dans cette
ferme, et brûla la maison qu'il habitait. Le démo­
niaque se retira chez ses amis avec sa famille; mais le
diable le suivait partout, et causait mille dégâts: de
façon que personne ne voulut bientôt plus recevoir
un homme qui traînait avec lui un démon si méchant.
Il fut donc obligé de coucher en plein air. Il avait
réuni ses récoltes en un monceau: le diable les
incendia encore avec sa malice ordinaire. Les voisins.
76 SORCELLERIE

effrayés, voulurent tuer le pauvre homme; mais il


protesta de son innocence avec tant de vérité, qu'on
se contenta d'envoyer chercher à Mayence des
prêtres et des exorcistes avec des reliques pour chas­
ser l'esprit malin. Ils arrivèrent au moment où il faisait
de grands ravages, et se mirent à chanter les litanies.
A l'aspect des reliques, au bruit des prières de
l'église, le diable fut obligé de prendre la fuite; mais
auparavant il tua quelques amateurs qui s'étaient
réunis pour le voir sortir.
La cavalcade des exorcistes se disposait à regagner
Mayence, quand le diable se mit à pousser des sons
lugubres, et à appeler un prêtre par son nom. On lui
demanda ce qu'il voulait; il déclara qu'il avait pris
place sous la chasuble de ce prêtre pendant qu'il
avait jeté de l'eau bénite, et que, puisqu'on l'avait
chassé hors du pauvre homme, il s'emparait du corps
de l'exorciste. Les autres se mirent à faire des signes
de croix; le prêtre possédé voulut réclamer, mais le
diable s'écria: Oui, oui, tu es mon esclave; car celui
qui obéit est esclave de celui qui commande: tu l'es
devenu depuis le jour où tu couchas avec ia fille du
fermier de céans, à mon instigation...

Après son avènement au trône, Louis II convo­


qua les Etats du royaume. Au milieu de cette
réunion politique, le démon s'empara de son fils,
Charles le Simple, à la grande frayeur des assistants;
et le malin esprit tourmenta si horriblement ce jeune
prince, que six hommes robustes ne pouvaient le
contenir. Les exorcismes et l'eau bénite lui rendirent
enfin le repos et le bon sens.
Les derniers rois de cette seconde race sont si
pusillanimes, ou si malheureux, qu'après un siècle de
troubles et de confusions, le sceptre s'échappe de
leurs mains pour passer dans celles de Hugues Capet.
Louis III et Carloman succèdent à Louis le Bègue;
et, après cinq ans d'un règne peu remarquable, le
trône est occupé par Charles le Gros. Ce prince,
d'une faible santé, et d'un esprit plus faible encore,
éprouva trop de revers pour en soutenir le poids. Il
devint fou, et se crut possédé du diable. Les évêques,
en conséquence, l'exorcisèrent pour passer le temps.
LES CAROLINGIENS 77

Mais on ne tarda pas à le déposer, et on le mit en


tutelle: ce qui lui causa tant de chagrin qu'il mourut,
après quatre ans de règne, dans une île du Rhin.
Eudes, comte de Paris, lui succéda.

Charles le Simple régna après Eudes, et eut pour


successeur Raoul. Sous le règne de ce dernier (en
927), des armées de feu parurent à Reims, dans le
ciel, au mois de mars, un dimanche matin. C'était un
signe, dit le chroniqueur, qui annonçait une grande
peste. Nicolas Chesneau, dans ses notes posthumes
sur la chronique de Flodoard, dit que ces signes et la
peste qu'ils présageaient ne furent causés que par les
maléfices des sorciers, ou plutôt par le courroux du
ciel, que la sorcellerie avait indigné.

Glaber Rodulphe rapporte que Hugues le Grand,


père de Hugues Capet, et fameux capitaine français,
était guetté par le diable à l'heure de la mort, et
qu'une grande troupe d'hommes noirs se présentant
à lui, le plus apparent lui dit: «Me connais-tu?»
« Non, répondit Hugues; qui peux-tu être?» «Je suis
le puissant des puissants, le riche des riches; si tu
veux croire en moi, je te ferai vivre.» Quoique ce
capitaine eût été assez libertin, et même soupçonné
d'hérésie, il fit le signe de la croix. Aussitôt cette
bande de diables se dissipa en fumée.

On ferait des volumes si on voulait rassembler tous


les traits de cette sorte que les chroniqueurs ont
placés sous la seconde race; mais, comme la plupart
de ces traits se ressemblent, et paraissent copiés l'un
sur l'autre, nous passerons à la troisième race, qui
présente moins de monotonie.

Louis V, qui succéda à Lothaire, meurt empoisonné


après un an de règne; avec lui s'éteint la race de
Charlemagne, et la seconde dynastie de nos rois.
Robert, excommunié, devient père d'un monstre. —
Miracles racontés par Pierre le Vénérable. — Saint Ber­
nard. — Mélusine. — Les diables de la rue d'Enfer. —
Albert le Grand. — Saint Thomas d'Aquin. — Extinction
des Templiers. — Prouesses des diables. — Enguerrand
de Marigny accusé de sorcellerie et d'envoûtement, etc.

e pape Etipnne III, en donnant la


couronne à Pépin le Bref, excommunia quiconque
l'enlèverait à ce prince ou à ses descendants. Néan­
moins, Hugues Capet ne laissa pas de se faire procla­
mer roi de France en 987. Il fut sacré et couronné à
Reims, le 3 juillet de la même année, par le cardinal
Adalberon.
L'année suivante, il associa à la couronne son fils
Robert, pour lui assurer le trône.
Hugues Capet mourut en 996.
82 SORCELLERIE

Robert, en prenant le sceptre, épousa Berthe (1),


veuve d'Eudes Ier, comte de Blois. Mais comme elle
était sa cousine, issue de germain, il fit, avant son
mariage, une assemblée d'évêques pour savoir s'il lui
fallait des dispenses. Leur avis fut qu'il n'en avait pas
besoin, ou qu'en tout cas ils pouvaient les donner.
Deux ans après, Grégoire V, ayant été élu pape, tint
un concile à Rome, dont le premier décret attaqua ce
mariage, et fut conçu dans ces termes: «Que le roi
Robert, et Berthe sa parente, qui se sont mariés
contre les lois de l'Eglise, aient à se séparer et à faire
une pénitence de sept ans; et qu'Archambaud, arche­
vêque de Tours, qui leur a donné la bénédiction
nuptiale, et les autres évêques qui ont assisté à ce
mariage incestueux, soient interdits de la communion
jusqu'à ce qu'ils soient venus à Rome faire satisfac­
tion au Saint-Siège. »
Robert aimait sa femme; elle était grosse, et il lui
paraissait affreux de la déshonorer, elle et l'enfant
auquel elle allait donner le jour. Il refusa d'obéir et fut
excommunié. On vit aussitôt, non seulement le
peuple, mais même les gens de la cour, se séparer de
leur roi: il ne lui resta que deux domestiques; encore
faisaient-ils passer par le feu, pour les purifier, les
plats où il avait mangé et les vases où il avait bu. Un
matin qu'il était allé, selon sa coutume, dire ses
prières à la porte de l'église de Saint-Barthélémy (car
il n'osait pas y entrer), Abbon, abbé de Fleury, suivi
de deux femmes du palais, qui portaient un grand
plat de vermeil couvert d'un linge, l'aborde, lui
annonce que Berthe vient d'accoucher; et, décou­
vrant le plat: «Voyez, lui dit-il, les effets de votre
désobéissance aux décrets de l'Eglise, et le sceau de
l'anathème sur ce fruit de vos amours.» Robert
regarde, et voit un monstre qui avait le cou et la tête
d'un canard. Le roi, effrayé de ce prodige, craignant
d'être à la fin étranglé par le diable, ennuyé d'ailleurs
de ne plus chanter au lutrin, répudia Berthe pour
épouser Constance de Provence, princesse d'une
vertu plus que suspecte, dont le caractère altier, cruel,
vindicatif, exerça si souvent sa patience, et causa tant
0) Fille de Conrad, roi de Bourgogne, et de Mahaut de
France.
BRANCHE DES CAPÉTIENS 83

de troubles dans l'Etat, qu'il ne parut pas, dit Saint-


Foix (1), que la bénédiction du ciel se fût répandue
sur ce second mariage.

Cependant les moines pullulaient en France, et les


possessions se multipliaient. Abbon, Helgaud, Odi-
lon, qui vivaient sous ce règne, chassèrent des multi­
tudes de démons. Saint Romuald, contemporain de
ces grands exorcistes, fut fouetté par le diable, parce
qu'il avait mené une jeunesse dissolue.
Pierre le Vénérable, qui naquit en 1092, qui fut
longtemps abbé de Cluny, et qui mourut vers l'an
1156, écrivit deux livres de miracles, dont il avait
connaissance, et où il rapporte plusieurs histoires
remarquables (2). Les faits qu'il raconte se sont pas­
sés dans le XIe et dans le XIIe siècle, c'est-à-dire sous
le roi Robert, sous Henri Ier, sous Philippe Ier, sous
Louis VI et sous Louis VII. Comme plusieurs de ces
traits ont rapport à la magie, nous en donnerons ici
quelques-uns.
Le diable prit position au monastère de Cluny; et,
sous la forme d'un abbé, il conseilla à un moine
italien de fuir du monastère. Deux autres diables,
déguisés en moines, accompagnaient ce faux abbé.
L'Italien ne voulut consentir à rien de ce que deman­
daient ces trois démons. L'heure du dîner étant arri­
vée, le moine se rendit au réfectoire avec les trois
faux religieux. Le repas achevé, le prieur, selon la
coutume, donna le signal de la fin du dtner. Le
démon, qui se faisait passer pour abbé, n'eut pas
plutôt entendu ce bruit, que, forcé par une puissance
supérieure, il s'éloigna du frère auquel il parlait; et,
prenant son élan, il se précipita avec violence dans
les latrines, où il se plongea jusqu'au cou, à la vue du
frère dont nous venons de parler. C'est ainsi que
l'esprit de ténèbres s'échappa de ce monastère par un
passage digne de lui.
Il paraît que Pierre le Vénérable aimait à parler de
ce passage; car il dit un peu plus loin qu'un autre
moine de Cluny vit plusieurs diables encapuchonnés

(1) Essais historiques sur Paris, tome I.


(2) Dictionnaire janséniste.
84 SORCELLERIE

faire la procession dans le couvent et disparaître dans


les latrines.
Près de Lisieux, en Poitou, un prêtre de mauvaise
vie, suivant les paroles du prophète, mangeait le lait
du troupeau, et faisait des habits de sa toison, sans
s'en embarrasser davantage. Pour surcroît d'iniquité,
il communiait souvent sans être en état de grâce, et
passait sa vie dans des actes continuels de paillar­
dise; mais il y eut une fin. L'hypocrite avait feint
d'entendre les remontrances des religieux de Bonne-
val, et n'en persistait pas moins dans ses désordres,
grossissant contre lui le trésor des vengeances de
Dieu. Le prieur du monastère, étant allé le visiter,
coucha chez lui. Tout à coup, au milieu de la nuit, le
prêtre cria au secours: «Deux énormes lions,
s'écriait-il, se jettent sur moi; ils ont la gueule ouverte
pour me dévorer. » En disant ces paroles il tremblait
de tout son corps. Le prieur chercha à le rassurer, et
se mit en prières. «Bien, bien, dit le curé, les lions
s'enfuient»; et il parla plus tranquillement.
Mais, une heure après, les convulsions du curé
recommencèrent. «Je vois descendre le feu du ciel,
qui va me brûler comme un brin de paille, s'écriait-il;
je vous en prie, suppliez Dieu pour moi. » Le prieur se
mit de nouveau en prières. « C'est bien dit le curé, le
feu est éteint; ne me quittez pas.» Le prieur s'assit
auprès du lit du patient. Plusieurs heures se passè­
rent. Alors le prêtre s'écria: «Je suis damné pour
l'éternité; le diable me jette dans une chaudière
bouillante; je vois une mer de glace pour me refroidir:
ne priez plus Dieu pour moi; c'est inutile.» La terreur
s'empara de tous ceux qui habitaient la maison, et
elle resta déserte après la mort de ce malheureux (1).
Une autre fois le diable parut à Cluny sous la forme
d'un grand vautour. Deux hommes dirent à ce vau­
tour. «Que fais-tu là? ne peux-tu t'occuper plus
utilement?» Le vautour répondit: «Je suis chassé
partout; les exorcistes sont à ma suite; mais vous, qui
me parlez, qu'avez-vous fait?» Car il s'aperçut que
ces deux hommes étaient aussi des démons qui
rôdaient ainsi déguisés. Ces deux hommes dirent

(1) Pierre le Vénérable.


BRANCHE DES CAPÉTIENS 85

donc au vautour: «Nous avons allumé le feu de la


lubricité dans Godefroi le chevalier, et il vient de
tomber en adultère avec son hôtesse. Nous nous
sommes rendus après cela dans un monastère, où
nous avons fait sodomiser le maître des novices avec
un petit garçon. Allons, lève-toi, continuent les deux
hommes, et du moins coupe le pied de ce moine qui
passe son lit.» Après cette courte exhortation, le
vautour prit la hache et en assena un grand coup sur
ce pauvre moine. Il n'eut que le temps de retirer son
pied quand il vit la hache levée; il cria au secours, et
les démons disparurent.
Peu après, un autre démon, sous la forme d'un
ours, tenta de faire peur à un jeune novice nommé
Arman; mais on le chassa avant qu'il eût pu nuire (1).
Le même Pierre le Vénérable, pour fortifier la foi et
épurer les moeurs, rapporte l'aventure épouvantable
arrivée à un comte de Mâcon, qui opprimait les
ecclésiastiques, pillait les provisions des couvents,
jetait les chanoines à la porte des églises, et les
moines à la porte des monastères. Comme ses crimes
étaient publics, la réparation fut éclatante.
Un beau jour, étant dans son palais, entouré de ses
gardes, un cavalier inconnu entra; et, sans descendre
de sa monture, il alla droit au comte, et lui ordonna
de le suivre. Le comte, enchaîné par une puissance
surnaturelle, obéit et monta sur un cheval qui l'atten­
dait à la porte. Aussitôt il fut enlevé en l'air, et on
entendit crier ce malheureux jusqu'à ce qu'il disparût
entièrement. C'est ainsi qu'il devint compagnon du
démon.
Pierre le Vénérable rapporta d'un voyage qu'il fit à
Rome une fièvre ardente. On lui conseilla d'aller
prendre l'air natal pour se guérir. Il se retira dans un
monastère de la règle de Cluny et y trouva un
possédé qui hurlait, et qui s'écriait: «Mes frères,
pourquoi ne me portez-vous pas secours? ne voyez-
vous pas cette rosse qui me donne des coups de pied
à la tête, et qui me casse les dents? Au nom de Dieu,
faites-la fuir.» Ce moine; qui avait été soldat, voyait
le diable sous la forme d'un cheval.

(1) Pierre le Vénérable.


86 SORCELLERIE

Pierre fit apporter de l'eau bénite, et en répandit sur


le lieu qu'il désignait comme étant occupé par le
démon. Le démon résista à l'eau bénite et à la fumée
des parfums. Alors on pensa que ce malheureux
avait sur la conscience un péché mortel qu'il ne
voulait pas confesser. Pierre commença à l'exhor­
ter, un crucifix à la main, à en faire l'aveu. Comme il
voulait parler, le diable lui coupait la parole à coups
de pied; et il fut interrompu plus de quarante fois. Il
parvint enfin à confesser son péché, et fut délivré de
la présence de l'esprit malin. Il expira quelque temps
après, laissant bon espoir de son salut.

Saint Bernard, qui vécut dans le même temps que


Pierre le Vénérable, et qui mourut, comme lui, sous le
règne de Louis VII, était pareillement un des plus
redoutables fléaux de la magie et des démons.
Comme il voulait entretenir les religieux de son
abbaye en bonne vie, il leur raconta qu'un moine
décédé lui était apparu en visage triste et en habit
d'un pauvre bélître. Bernard l'interrogea sur l'état de
son âme; et, comme le religieux s'apprêtait à lui
répondre, il disparut. Saint Bernard fit prier pour lui;
alors le moine se montra une seconde fois, et lui dit
qu'il allait du purgatoire en paradis.
Au reste, en lisant la vie et les miracles de saint
Bernard, on est étonné du grand nombre d'exor­
cismes qu'il opéra. Il se vantait particulièrement
d'avoir délivré une femme possédée d'un démon
depuis plus de six ans. Il raconte, dans la vie de
l'évêque Malachie, que la paillasse de ce prélat ayant
été donnée à un moine démoniaque, les démons se
disaient entre eux: Gardons-nous bien de laisser cet
homme toucher à la paillasse. Mais le moine se roula
dessus, et les démons prirent la fuite.

C'est dans le Xe ou dans le XIe siècle qu'on doit


reporter l'existence fabuleuse de Mélusine. Selon
quelques théologiens, Mélusine était une magicienne,
ou un démon femelle de la mer; selon d'autres, elle
descendait, par son père, d'un roi d'Albanie et d'une
fée. Paracelse prétend que c'était une nymphe; le
plus grand nombre en fait une fée puissante qui
BRANCHE DES CAPÉTIENS 87

épousa un seigneur de la maison de Lusignan (1).


Deux grandes maisons du Poitou et du Dauphiné ont
porté dans leurs armes Mélusine représentée en
sirène; c'est ce qui a fait croire aux gens qui ne
doutent de rien, que l'histoire de Mélusine n'était
point un conte.
M. de Saint-Albin a donné, dans ses Contes noirs,
l'histoire de Mélusine, selon l'opinion populaire de
certains cantons du Poitou. Il en fait une sylphide ou
une fée. Après avoir raconté ses aventures, il finit
comme tous les chroniqueurs; « Depuis qu'elle dispa­
rut, toutes les fois que le trépas menace un de ses
descendants, Mélusine se montre en deuil sur la
grande tour du château de Lusignan, qu'elle a fait
bâtir. Son apparition annonce aussi la mort de nos
rois, lorsqu'elle doit être funeste. » Malheureusement
pour le conte, il y a bien longtemps qu'elle ne s'est
montrée. Quelques historiens disent que Mélusine
était une femme aussi adroite que belle, qui se vantait
de posséder l'art des métamorphoses. Elle devait être
aisément crue dans un siècle où les changements
d'hommes et de femmes en loups et en autres ani­
maux commençaient à devenir communs.

Philippe-Auguste succéda à Louis VII, en 1180, et


mourut en 1223. Ce prince, ayant voulu répudier
Ingelburge pour épouser Agnès de Méranie, le pape
l'excommunia. Mais les foudres de Rome n'étaient
déjà plus si redoutées. Loin de l'abandonner, tous les
grands seigneurs se rassemblèrent autour de leur
roi (2), et lui déclarèrent qu'ils ne le tiendraient point
pour excommunié, qu'ils ne sussent les raisons que le
pape avait eues d'en venir là (3). Bien plus, un
bourgeois de Paris eut une vision à ce sujet. Il lui
sembla voir saint Denis en habit d'écarlate, qui lui
ordonnait d'aller trouver l'aumônier du pape, et de lui
dire, de sa part, que lui, saint Denis, voyait de bon œil
Philippe:Auguste, et qu'il commandait audit aumô­
nier d'avertir le pape, son maître, qu'il eût à lever au
plus vite l'excommunication lancée contre le roi de
(1) Collin de Plancy, Dictionnaire Infernal.
(2) A Melun, en 1206
(3) Sauvai.
88 SORCELLERIE

France. Mais le pape n'en tint compte, et ne se rendit


que quand le roi eut consenti à reprendre Ingelburge.
Saint Louis, élevé dans la dévotion, n'en est pas
moins un homme extraordinaire pour son siècle. Il est
étonnant qu'un prince qui recevait la discipline des
mains des moines, ait montré tant de fermeté en
certaines occasions. Il voulait avoir des moines de
toute bigarrure. Ayant entendu parler de l'Ordre de
Saint-Bruno, il demanda au général Bernard de La
Tour six religieux, qu'il logea au village de Gentilly.
Les disciples de saint Bruno voyaient de leurs fenê­
tres le Palais de Vauvert, bâti par le roi Robert,
abandonné par ses successeurs, et dont on pouvait
faire un monastère commode et agréable par la proxi­
mité de Paris. Le hasard voulut que des esprits ou
revenants s'avisèrent de s'emparer de ce vieux châ­
teau. On y entendait des hurlements affreux, on y
voyait des spectres traînant des chaînes, et, entre
autres, un monstre vert, avec une grande barbe
blanche, moitié homme et moitié serpent, armé d'une
grosse massue, et qui semblait toujours prêt à s'élan­
cer la nuit sur les passants. Que faire d'un pareil
Château? Quels hommes seraient assez charitables
pour le disputer aux démons? Les chartreux, disent
certains, se dévouèrent, et saint Louis crut leur avoir
beaucoup de reconnaissance de ce qu'ils avaient
bien voulu accepter le château avec ses dépendances.
L’acte de donation est de 1259.
Saint Louis avait eu la faiblesse d'établir l'inquisi­
tion. Ce tribunal voulait connaître de la sorcellerie.
Un arrêt du Parlement, de la Saint-Martin de 1282,
renvoie au juge d'Eglise deux femmes accusées de
sortilège.
Dans ce temps, Jéchiel, rabbin et cabaliste, fut
appelé à la cour. Les Juifs le regardaient comme un
saint, et les Parisiens comme un sorcier. Il travaillait à
la lueur d'une lampe qu'on disait inextinguible. Le
peuple s'assembla autour de la maison de Jéchiel
pour l'empêcher de travailler; mais à peine, dit l'his­
toire, eut-il donné un grand coup de marteau sur un
clou, que la terre s'entrouvrit pour engloutir les
importuns (1).
i1) Sauvai.
BRANCHE DES CAPÉTIENS 89

Vers le même temps aussi écrivait Albert le Grand


(né dans la Souabe, en 1205), que sa grande curio­
sité et son adresse firent passer pour magicien. On le
met au nombre de ceux qui ont possédé la pierre
philosophale. Il la tenait de saint Dominique, disent
les partisans de cette chimère, et il en laissa le secret à
saint Thomas d'Aquin, son élève. Il avait composé
une espèce d'automate qu'on appelle YAndroïde
d'Albert le Grand. Delrio, De Lancre, et d'autres
démonographes, qui mettent Albert dans la classe
des magiciens astrologues, disent qu'il travailla trente
ans à forger cette figure artificielle, sous divers
aspects de constellations; et qu'il la consultait dans
ses plus grandes difficultés. Ils ajoutent que cette
statue fut brisée par saint Thomas d'Aquin, qui ne put
supporter son trop grand babil.
Saint Thomas d'Aquin, élève d'Albert le Grand,
possédait de même la pierre philosophale, et était
regardé par le peuple comme un habile magicien.
Mais le soupçon tomba lorsqu'il fut canonisé. Cepen­
dant des écrivains superstitieux n'ont pas rougi de
dire de lui, qu’étant incommodé tous les jours par le
grand bruit des chevaux qui passaient sous ses fenê­
tres pour aller boire, il fit un talisman, où il grava une
figure de cheval; et que, l'ayant enterré à deux ou
trois pieds sous le chemin, les palefreniers furent
contraints de passer ailleurs (1). Mais ce conte devait
être appliqué à saint Thomas d'Aquin moins qu'à tout
autre; car il s'élève contre les talismans et les préten­
dues forces de la magie dans la plupart de ses
ouvrages, principalement dans sa Somme, et dans
ses Questions quodlibétaires (2).

Le plus grand événement du commencement du


XIVe siècle est le procès des Templiers. Le peuple,
chargé d'impôts, se révolta et tint le roi assiégé dans
le Temple pendant trois jours. Marigny, surintendant
des Finances, était la cause de cette sédition. Il
accusa les Juifs et les Templiers de l'avoir fomentée.
Philippe le Bel, avide d'argent et de vengeance, fit
(’ ) Il mourut en 1274.
(2) Naudé, Apologie des Grands Hommes soupçonnés
de Magie.
90 SORCELLERIE

confisquer les biens des Juifs, parce qu'ils avaient,


disait-on, crucifié de petits enfants le Vendredi-Saint.
En 1307, les Templiers furent arrêtés dans toute la
France; on érigea des tribunaux, composés de quel­
ques moines et prêtres jaloux de la considération
dont avaient joui les Templiers, et bien disposés à
profiter de leurs dépouilles, s'il était possible. Deux
djentre eux, que le grand maître avait fait empri­
sonner, firent dire à Enguerrand de Marigny qu'ils
avaient des choses de la plus haute importance à
communiquer au roi. Leurs déclarations servirent à
établir les chefs d'accusation.
On disait qu'à la réception dans l'Ordre, on condui­
sait le récipiendaire dans une chambre obscure où il
reniait Jésus-Christ en crachant trois fois sur un
crucifix; que celui qui était reçu baisait celui qui le
recevait à la bouche, ensuite au bas de l'épine du dos
et au membre viril; que les Templiers, dans leurs
chapitres généraux, adoraient une tête de bois doré
qui avait une longue barbe, des moustaches touffues
et pendantes; à la place des yeux brillaient deux
grosses escarboucles étincelantes comme le feu. On
les accusait encore de faire vœu de sodomie, et de ne
se rien refuser entre eux. Guillaume de Nogaret, si
connu par la violence de son caractère, et frère
Imbert, dominicain, confesseur du roi et grand inqui­
siteur de la Foi, poursuivaient l'affaire avec toute
l'activité d'une passion implacable.
En Languedoc, trois commandeurs mis à la torture
(moyen infaillible de connaître la vérité), avouèrent
qu'ils avaient assisté à plusieurs chapitres de l'Ordre;
que, dans un de ces chapitres, tenu à Montpellier, et
de nuit, suivant l'usage, on avait exposé une tête;
qu'aussitôt le diable était apparu sous la figure d'un
chat; qu'on avait adoré ce chat, qui parlait avec
bonté aux uns et aux autres; qu'ensuite plusieurs
démons étaient venus, sous des formes de femmes, et
que chaque frère avait eu la sienne.
Le grand maître, Jacques Molay, avait fait des
révélations; mais il les rétracta sur un échafaud, dressé
devant l'Eglise de Notre-Dame de Paris. Il fut brûlé vif,
en 1313, avec d'autres Templiers, à la pointe de l'île
de la Cité, où est aujourd'hui la statue d'Henri IV.
BRANCHE DES CAPÉTIENS 91

L'évêque de Lodève, historien contemporain, nous


représente ces infortunés dévorés par les flammes,
levant les yeux vers le ciel, pour y puiser les forces
qui lëur avaient manqué dans les tortures, et deman­
dant à Dieu de ne pas permettre qu'ils trahissent une
seconde fois la vérité, en s'abcusant et en accusant
leurs frères de crimes qu'ils n'avaient pas commis (’).
Mézerai rapporte que le grand maître ajourna le
pape à comparaître devant le tribunal de Dieu dans
quarante jours, et le roi dans un an. Mais d'autres
historiens regardent cette circonstance comme entiè­
rement supposée. Le pape mourut quarante jours, et
le roi de France un an après la mort de Jacques
Molay; et ceux qui rapportèrent l'ajournement lui
donnèrent l'espace de quarante jours pour le pape, et
d'un an pour le roi Philippe le Bel (2).

Pendant qu'on s'occupait de l'extinction des Tem­


pliers, le diable se montra sous diverses figures à
l'abbé Adam, qui voyageait suivi d'un esclave. Il
s'opposa d'abord au passage de l'abbé, sous la forme
d'un arbre blanc de gelée qui s'avançait à sa ren­
contre. Le cheval de l'abbé s'effraya aussi bien que
l'esclave; et l'arbre disparut, laissant dans l'air une
odeur de soufre. L'abbé, suspectant en quelque sorte
les tours de Satan, invoqua la Vierge. Le diable
apparut ensuite sous la figure d'un chevalier noir et
furieux. « Eloigne-toi, lui dit l'abbé; pourquoi
m'attaques-tu loin de mes frères?» Le diable le
quitta; mais bientôt il se représenta, sous la forme
d'un grand homme, avec un cou long et maigre.
Adam, pour s'en débarrasser, lui lança un coup de
poing. Aussitôt le diable se raccourcit, et prit la
stature et la mine d'un petit moine encapuchonné.
On voyait briller ses petits yeux; il cherchait, mais en
vain, à donner des coups d'épée à l'abbé. Il se
changea ensuite en pourceau, et en âne aux longues
oreilles. L'abbé fit un cercle sur la terre, et figura une
croix dans le milieu. Le diable fut contraint de s'y
rendre. Il changea ses oreilles en cornes, ce qui
(’) Saint-Foix.
(2) Collin de Plancy, au mot Templiers, in Dictionnaire
Infernal.
92 SORCELLERIE

n'empêcha pas l'abbé de lui dire des injures. Le


diable, sensible è cet affront, se changea en tonneau,
puis en roue, et disparut, ne pouvant pas rester plus
longtemps en la compagnie d'un abbé si mal­
honnête (1).

Philippe le Bel mourut en 1314. Louis X lui


succéda. Charles, comte de Valois, oncle du roi,
ayant eu des difficultés avec Marigny, obtint de son
neveu l'ordre de faire emprisonner ce cruel ministre
du feu roi. Louis X résolut, au lieu de le faire juger, de
l'exiler à Chypre. Le comte de Valois fit suspendre les
informations pour un temps, et chercha des témoins
qui déposèrent qu'Alips de Mons, femme d'Enguer-
rand de Marigny, et la dame de Canteleu, sa sœur,
avaient eu recours aux sortilèges pour envoûter le roi,
messire Charles, et autres barons-, c'est-à-dire,
qu'elles avaient fait des images de cire, è qui elles
avaient donné le nom du roi, de messire Charles, et
des barons. On croyait alors que tous les mauvais
traitements qu'on faisait à ces images passaient aux
personnes qu'elles représentaient. Ces témoins ajou­
taient qu'elles avaient composé des maléfices pour
faire évader le prisonnier. On fit arrêter les deux
dames. Jacques Dulot, magicien, qui était censé les
avoir aidées de ses maléfices, fut mis en prison. Sa
femme fut brûlée, et son valet pendu (2). Dulot,
craignant pareil supplice, se tua, ou fut tué dans sa
prison. Le comte de Valois fit considérer au jeune roi
que la mort volontaire du magicien était une grande
preuve contre Marigny. On lui montra les images de
cire. Il se laissa persuader, et déclara qu'il ôtait sa
main de Marigny, et qu'il l'abandonnait à son oncle.
Le comte de Valois fit aussitôt assembler quelques
barons; la délibération ne fut pas longue: Marigny
était généralement détesté; il fut condamné, malgré
sa qualité de gentilhomme, à être pendu. L'arrêt fut

(’) Gaguin, Règne de Philippe le Bel.


(2 ) Cette femme se nommait Claude, et le sorcier secon­
daire se nommait Paviot. Débonnaire dit qu'ils furent exé­
cutés pour avoir voulu faire mourir Louis le Hutin par
sortilège. (Histoire de France, année 1315.)
BRANCHE DES CAPÉTIENS 93

exécuté la veille de l'Ascension, et son corps fut


attaché au gibet de Montfaucon, qu'il avait fait élever
pour les autres. Le peuple, que l'insolence du ministre
avait irrité, se montra touché de son malheur. Les
juges n'osèrent condamner sa femme et sa sœur. Le
roi lui-même se repentit d'avoir abandonné Marigny
à ses ennemis; et, dans son testament, il laissa une
somme considérable à sa famille, en considération,
dit-il, de la grande infortune qui lui était arrivée (1).
Au commencement du règne de Charles IV, dit le
Bel, dernier roi de la branche des Capets, l'esprit d'un
bourgeois mort depuis quelques années parut sur la
place publique d'Arles, en Provence. Il rapportait des
choses merveilleuses de l'autre monde. Le prieur des
Jacobins d'Arles, homme de bien et de sainte vie,
pensa que cet esprit était un démon déguisé. Il se
rendit donc sur la place, avec une hostie consacrée.
Soudain l'esprit découvrit qui il était, et adora le
précieux corps de Notre Seigneur, priant les religieux
de le tirer du purgatoire, pour qu'il pût entrer dans les
joies du paradis. Ayant ainsi parlé, il disparut; et,
comme on pria pour son âme, il ne fut oncques vu
depuis (2).

(’) Le comte de Valois, lui-même, témoigna en mourant,


par ses remords, qu'il se repentait d'avoir fait mourir injus­
tement Marigny. La mémoire du ministre fut réhabilitée.
(2) Le Loyer, Des Spectres.
Philippe VI envoûté. — Maladies de Charles VI. — Jeanne
d'Arc. — Le maréchal de Rais. — Guillaume Edeline. —
Crapauds baptisés. — L'Espèce. — Trivulce. — Berquin.
— Agrippa. — Sorciers de divers genres. — Accident du
président Latomys et de quelques autres. — Nicole Aubry,
possédée de trente démons. — Trois Echelles: — Magi­
ciens, sorciers, loups-garous, mangeurs de petits enfants,
etc. — Jeanne Harvilliers. — Apparitions. — Succubes. —
Conciles. — Abel de La Rue, noueur d'aiguillettes. —
Possédées. — Loup-garou femelle. — Etc.

a couronne passa des Capétiens aux


Valois, en la personne de Philippe VI, qui fut cou­
ronné roi de France, en 1328. La France n'a guère eu
de temps plus malheureux que la durée de cette
seconde branche, comme l'observe le président
Hénault. On pourrait ajouter que c'est aussi la grande
époque des sorciers.
Robert d'Artois, qui avait favorisé l'avènement de
Philippe au trône, et qui avait l'honneur d'être son
beau-frère, ne cessait de jeter des regards de regret
sur le comté d'Artois, dont il prenait le titre, et qui
98 SORCELLERIE

avait été adjugé à sa tante Mahaut, sous Philippe le


Bel et sous Philippe le Long. Se trouvant plus
puissant sous Philippe de Valois, H revint, pour la
troisième fois, contre les jugements rendus en faveur
de Mahaut, et pressa le roi de faire revoir le procès,
sous prétexte de nouveaux titres qu'il avait à présen­
ter. Une intrigante, qui était concubine de l'évêque
d'Arras, et qui se nommait la Divon, les lui avait
fabriqués; mais la fausseté de ces pièces fut recon­
nue, et la Divon brûlée vive.
En même temps Mahaut mourut subitement, ainsi
que Jeanne sa fille, veuve de Philippe le Long, non
sans soupçon d'empoisonnement. On cita quatre fois
Robert, qui ne comparut point. Alors le roi, dans un
lit de justice tenu au Louvre, en 1331, condamna
Robert d'Artois au bannissement et à la confiscation
de ses biens.
Le criminel s'était échappé par la fuite, et avait
envoyé des assassins pour tuer le roi. Mais ils revin­
rent sans avoir pu exécuter leur commission. A défaut
des hommes, Robert invoqua les enfers. Il forma le
dessein d’envoûter le roi, la reine et le duc de Nor­
mandie. Il envoya chercher un prêtre, et lui montra
une petite figure de cire, mystérieusement enve­
loppée dans un écrin. Cette figure représentait Jean,
duc de Normandie, fils du roi. Il dit à cet ecclésias­
tique qu'on la lui avait envoyée de Paris; que c'était
un volt (charme), et que cette figure était baptisée. Il
le pria d'en baptiser une autre qui représentait la reine,
et voulut exercer le même sortilège sur le roi. Il
s'imagina aussi avoir des secrets pour endormir ses
ennemis de manière qu'on pouvait les enlever sans
qu'ils s'en aperçussent. On apprit toutes ces particu­
larités de Frère Sagébran, qui avait reçu les secrets de
Robert sous le sceau de la confession. Ce moine ne
voulut rien avouer avant que la Sorbonne n'eût
décidé qu'il pouvait sans péché dire tout ce qu'il
savait de cette criminelle intrigue. Ce procès existe
manuscrit, en deux volumes in-folio, et peut se voir
dans la Bibliothèque de la ville de Paris.
Il est hors de cloute que plusieurs sorciers furent
brûlés dans ces temps d'ignorance et de barbarie;
mais la puissance ecclésiastique, qui prenait connais­
BRANCHE DES VALOIS 99

sance de ces prétendus crimes de magie, ayant peut-


être abusé de cette faculté, le Parlement attribua au
juge laïqué la juridiction qui avait été donnée au juge
d'Eglise par arrêt de 1390.

Deux ans après, Charles VI, dit le Bien-Aimé,


tomba malade. On vit paraître alors les symptômes du
délire dont les fréquents accès ont affligé le reste de
sa vie. Pendant un de ces jours de chaleur étouffante
qu'on éprouve quelquefois au commencement de
l'automne, Charles traversait la forêt du Mans; un
inconnu, vêtu d'une robe blanche, ayant la tête et les
pieds nus, s'élance d'entre deux arbres, saisit la bride
de son cheval, et lui crie d'une voix rauque; Roi, ne
chevauche pas plus avant; retourne, tu es trahi!
Charles ne donna pour lors aucun signe de frayeur.
Quelques hommes d'armes, qui se trouvaient à sa
suite, frappèrent sur les mains de ce spectre vivant, et
lui firent lâcher prise; aucun ne songea à s'en
emparer.
En sortant de la forêt on entra dans une plaine de
sable; le soleil ardent y réfléchissait une chaleur
insupportable; le roi avait à sa suite deux pages; l'un,
presque endormi sur son cheval, laisse tomber négli­
gemment sa lance sur le casque de l'autre. Le roi, au
bruit aigu qui frappe son oreille, se réveille comme en
sursaut, saisit son épée, pousse son cheval, et ren­
verse tout ce qui se trouve à sa rencontre, criant:
Avant, avant sur les traîtres! On dit qu'il tua quatre
hommes dans cet accès de frénésie. A la fin son épée
se cassa, ses forces s'épuisèrent; on forma un grand
cercle autour de lui. Son chambellan, Guillaume
Martel, prend son temps, saute sur la croupe de son
cheval, et saisit le roi. On le place sur un chariot, et
on le ramène au Mans.
Le fantôme de la forêt est encore aujourd'hui un
problème difficile à résoudre. Etait-ce un insensé qui
se trouvait là par hasard? Etait-ce un émissaire du
duc de Bretagne, contre lequel il marchait? Tous les
raisonnements du temps aboutissaient au poison ou
au sortilège. Il serait difficile de dépeindre la conster­
nation du peuple, à la nouvelle de cet événement.
Chacun parlait de cet incident suivant qu'il en était
100 SORCELLERIE

affecté. Le pape de Rome disait que Dieu avait to/iu


son sens pour avoir soutenu cet antipape d'Avignon.
Celui d'Avignon disait: Le roi de France avait juré, sur
sa foi, qu'il détruirait l'antipape de Rome; il n'en a
rien fait, dont Dieu est courroucé. Un médecin de
Laon, Guillaume de Harsely, fut appelé au château de
Creil; et, après six mois de soins et de ménagements,
la santé du roi se trouva rétablie.
La reine, à l'occasion du mariage d'une demoiselle
de sa cour, donna un grand festin et un bal masqué.
Le roi y vint, déguisé en sauvage, conduisant avec lui
cinq jeunes seigneurs dans le même costume, atta­
chés par une chaîne de fer. Leur vêtement était fait
d'une toile enduite de poix, sur laquelle on avait
appliqué des étoupes. Le duc d'Orléans, voulant
reconnaître les masques, approcha un flambeau. La
flamme se communique avec rapidité; un cri se fait
entendre: Sauvez ie roi! La duchesse de Berry le
couvre de son manteau, et arrête la flamme. Cet
événement, qui arriva au commencement de 1393, a
pu causer une révolution qui fit retomber le roi dans
le délire.
L'état du roi empirait toujours; le duc d'Orléans
était soupçonné de l'avoir ensorcelé. Le médecin qui
avait guéri le roi n'existait plus. On fit venir, du fond
de fa Guyenne, un charlatan qui se disait sorcier, et
qui s'était vanté de guérir le roi d'une seule parole. Il
apportait avec lui un grimoire qu'il appelait Simago-
rad, par le moyen duquel il était maître de la nature.
Les courtisans lui demandèrent de qui il tenait ce
livre. Il eut l'effronterie de répondre que Dieu, pour
consoler Adam de la mort d'Abel, le lui avait donné,
et que ce livre, par succession, était venu jusqu'à lui.
Il traita le roi pendant six mois, et ne fit qu'irriter sa
maladie.
Ce malheureux prince, dans les intervalles lucides,
gémissait sur les maux du peuple qui lui donnait tant
de marques d'affection. Quand il sentait les
approches de son mal, il commandait à tout le monde
de se retirer, et d'enlever tous les instruments dont il
pourrait frapper. «J'aime mieux mourir, disait-il, que
de faire du mal à quelqu'un. Hélas! ajoutait ce bon
prince, si quelques-uns de la compagnie sont cou­
BRANCHE DES VALOIS 101

pables de mes souffrances, je les conjure, au nom de


Jésus-Christ, de ne me pas tourmenter davantage.
Que je, ne languisse plus, et qu'ils achèvent bientôt
de me faire mourir. »
Ces paroles font voir que Charles se croyait de
bonne foi ensorcelé. Elles furent peut-être aussi dites
à l'occasion des tourments que lui firent souffrir deux
moines empiriques, à qui on eut l'imprudence de
l'abandonner. Ils lui donnèrent des breuvages désa­
gréables, lui firent à la tête des scarifications dou­
loureuses, et le fatiguèrent d'opérations magiques. Ils
publiaient partout que le roi était ensorcelé, et que le
duc d'Orléans était coupable de maléfices. Ce prince
pouvait bien avoir l'intention de faire périr le roi; et
dès lors ce soupçon de magie était bien accueilli,
d'autant plus que son palais était le repaire de tous
les charlatans qui se donnaient pour sorciers.
Les deux moines furent pendus, comme ils s'y
étaient obligés en cas que la santé du roi ne fût pas
bien rétablie au bout de six mois de traitements. La
mode de ce temps était d'avoir près de soi des
sorciers, comme, depuis, les grands seigneurs eurent
des fous, des nains et des guenons.
Le duc de Bourgogne avait à son service un certain
Jean de Bar, beau clerc, dit la chronique, nécroman­
cien et invocateur du diable. Il faisait si habilement
ses tours de passe-passe, et obligeait si aisément le
diable à se montrer, que le chroniqueur ajoute qu'il
faisait bien son devoir. Le duc d'Orléans fut jaloux de
voir un si habile sorcier au service de son oncle, et fit
condamner et brûler le nécromancien, en 1398.
Les gens sensés, effrayés du nombre des crimes
auxquels l'accusation de magie donnait lieu, s'effor­
cèrent de prouver que le diable n'avait aucun pou­
voir, et que toutes les évocations, sortilèges et malé­
fices n'étaient d'aucune vertu. Mais la Sorbonne,
établie tout exprès pour se couvrir de ridicule de
siècle en siècle, condamna cette opinion comme
malsonnante et sentant l'hérésie (1).
Nous arrivons au XVe siècle, et au procès de la
pucelle d'Orléans.

(1 ) Décret de 1398, dix-huitième article.


102 SORCELLERIE

Jeanne d'Arc naquit au plus tard en 1412, à Dom-


rémy, près de Vaucouleurs, diocèse de Tout. Elle crut
avoir des révélations qui lui ordonnaient d'aller trou­
ver Charles VII. Baudricourt, gouverneur de Vaucou­
leurs, l'envoya au roi, qui était pour lors à Chinon, et
qui désespérait de pouvoir secourir Orléans. Jeanne
d'Arc le reconnut au milieu des seigneurs de la cour.
La belle-mère du roi la fit examiner par ses sages-
femmes qui la trouvèrent pucelle. Les docteurs la
visitèrent ensuite, et déclarèrent que Dieu pouvait
l'inspirer.
Le Parlement fut un peu plus difficile; il voulait voir
un miracle de la façon de la pucelle. Jeanne répondit
qu'elle ne manquerait pas d'en faire à Orléans. Les
troupes se ranimèrent à la présence de cette jeune
fille, et les Anglais furent forcés à lever le siège
d'Orléans. De là elle passa à Châlons-sur-Marne pour
aller faire couronner le roi à Reims. Le sacre eut lieu
le 17 juillet 1429. Charles VII l'anoblit. Peu de temps
après, elle fut blessée à l'attaque de Paris, et faite
prisonnière au siège de Compiègne par un archer
anglais. Lionnel remit cette illustre captive entre les
mains du comte de Ligny, Jean de Luxembourg, qui
l'avait achetée du bâtard de Vendôme. A peine fut-on
informé de cet événement à Paris, que frère Martin,
vicaire-général de l'inquisition en France, la réclama
comme véhémentement soupçonnée de plusieurs
crimes sentant hérésie. L'université écrivit au duc de
Bourgogne et au comte de Ligny, qu'il était conve­
nable de faire juger la pucelle par des juges d'Eglise;
qu'il fallait la mettre au pouvoir de l'inquisiteur; et
qu'ayant été prise dans le diocèse de Beauvais, elle
était justiciable de Cauchon. L'université avait tort de
toutes manières, car la pucelle avait été prise dans
l'évêché de Noyon.
Pierre Cauchon avait été chassé de son siège par
les habitants de Beauvais, et traînait sa honte à la
suite de l'armée anglaise. Il saisit avidement cette
occasion de leur faire sa cour, et reçut plein pouvoir
pour procéder à l'examen du procès.
Jeanne d'Arc fut achetée au comte de Ligny pour
dix mille livres, rançon énorme pour le temps.
L'inquisiteur, l'évêque de Beauvais, l'Université de
BRANCHE DES VALOIS 103

Paris, revinrent à la charge, et allèrent jusqu'à présen­


ter une requête au roi d'Angleterre, pour prier sa
Haute Excellence, en l’honneur de Notre Seigneur et
Sauveur Jésus-Christ, d’ordonner que cette femme
fut brièvement mise ès mains de la justice de l'Eglise.
Jeanne fut confiée à un détachement de troupes
anglaises, qui la conduisirent à Rouen. L'archevêché
était vacant; mais le chapitre permit à Cauchon de
remplir les fonctions de juge. On choisit des ecclé­
siastiques pour composer le tribunal. La procédure
occupa seize séances, dont la première commença le
21 février 1430. Jeanne parut chargée de fers,Aux­
quels on ajoutait une chaîne pour l'attacher pendant
la nuit, parce qu'elle avait cherché à s'évader. Elle
répondit aux questions avec beaucoup de sang-froid.
On altérait méchamment toutes ses réponses.
Vers le milieu de l'instruction, on associa à Guil­
laume Manchon, qui refusait de répondre à la passion
de l'évêque de Beauvais, un second notaire aposto­
lique, plus complaisant. Cauchon aposta un prêtre
nommé l'Oyselleur, pour tirer de Jeanne des révéla­
tions. Ce scélérat fut conduit dans la prison de la
pucelle, comme attaché au parti du roi de France.
Malgré cet artifice, il ne put recueillir la moindre
preuve de crime. Ce fut vers ce temps que l'évêque
de Beauvais fut violemment soupçonné d'avoir tenté
d'empoisonner Jeanne, dans un plat de poisson qu'il
lui envoya dans son cachot.
A la treizième séance, on voulut lui faire com­
prendre la différence qu'il y avait entre l'Eglise triom­
phante et l'Eglise militante. On lui demanda ce qu'elle
en pensait. «Je me soumets au jugement de
l'Eglise», répondit-elle. Isembart, moine augustin,
moins féroce que les autres juges, lui conseilla de
s'en rapporter à la décision du pape et du concile.
Taisez-vous, de par le diableI s'écria publiquement
Cauchon, en interrompant Isembart.
On lui demanda si elle allait se promener dans son
enfance, si les saints qui lui apparaissaient parlaient
anglais ou français; s'ils avaient des boucles
d'oreilles, des bagues, etc. Vous m'en avez pris une,
dit-elle à l'évêque de Beauvais; rendez-ia-moi.
Demande. Les saints sont-ils nus ou habillés?
104 SORCELLERIE

Réponse. Pensez-vous que Dieu n'ait pas de quoi


les vêtir?...
Et, comme on insistait sur la chevelure de saint
Michel, elle dit: «Pourquoi la lui aurait-on coupée?»
Demande. Avez-vous vu des fées?
Réponse. Je n'en ai point vu: j'en ai entendu
parler; mais je n'y ajoute aucune foi.
Demande. Avez-vous une mandragore C ) ? Qu'en
avez-vous fait?
Réponse. Je n'en ai point eu; je ne sais ce que
c'est: on dit que c'est une chose dangereuse et
criminelle.
Quelquefois, plusieurs juges l'interrogeaient à la
fois. Beaux pères, leur disait-elle, l'un après l'autre,
s'il vous plaît.
Durant l'instruction, Ligny- Luxembourg vint la voir,
accompagné de Warwick et de Strafford. Elle ne se
plaignit aucunement d'eux. Je sais bien, dit-elle, que
ces Anglais me feront mourir, croyant qu'après ma
mort lits gagneront le royaume de France; mais,
seraient-ils cent mille godons (goddam) avec ce
qu'ils sont à présent, ils n’auront pas ce royaume. Un
seigneur anglais voulut la violer dans sa prison. La
pucelle, fatiguée de tous ces mauvais traitements,
tomba dangereusement malade. Le duc de Bedford,
le cardinal de Winchester, le comte de Warwick,
chargèrent deux médecins d'en avoir soin, et leur
enjoignirent de prendre garde qu'elle ne mourût de sa
mort naturelle; que le roi d'Angleterre t'avait trop cher
achetée pour être privé de la joie de la faire brûler, et
que c'était pour cela que Cauchon dépêchait le pro­
cès.
La crainte de la voir mourir dans les supplices de la
question, empêcha qu'elle n'y fût appliquée. Le
24 mai, on la conduisit à la place du cimetière de
l'abbaye de Rouen. On avait dressé des échafauds
pour l’évêque de Beauvais et les autres juges; le
cardinal de Winchester et l'évêque de Norwich
étaient du nombre des curieux. Guillaume Erard
déclama contre le roi de France et contre les Fran-

C) C'est une petite figure ou poupée qui a des qualités


talismaniques.
BRANCHE DES VALOIS 105

çais; puis, s'adressant à la pucelle: C'est à toi,


Jeanne, que je parle s'écria-t-il, et te dis que ton roi
est hérétique et schismatique.
Après ce sermon, qualifié dans le procès de prédi­
cation charitable, l'évêque de Beauvais se leva pour
prononcer la sentence. L'exécuteur attendait la vic­
time à l'extrémité de la place, avec une charrette,
pour la conduire au bûcher. Mais tout cet effrayant
appareil n'avait pour but que de lui arracher des
aveux. On lui lut une formule par laquelle elle promet­
tait de ne jamais monter à cheval, de laisser croître
ses cheveux, et de ne plus porter les armes à l'avenir.
Il fallait mourir ou signer cet écrit. Elle consentit à
tout ce qu'on voulait d'elle. Dans le moment on
substitua une cédule, par laquelle elle se reconnais­
sait dissolue, hérétique, séditieuse, invocatrice des
démons, et sorcière. Cette supercherie manifeste ser­
vit de base au jugement que Cauchon prononça. Elle
fut condamnée à passer le reste de ses jours dans une
prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau
d'angoisse, suivant le style de l'inquisition.
Les juges, après l'arrêt, furent poursuivis à coups de
pierres par le peuple. Les Anglais voulurent les exter­
miner, en les accusant de n'avoir reçu l'argent du roi
d'Angleterre que pour le tromper. Ne vous embarras­
sez pas, dit l'un d'eux; nous la rattraperons bien.
Jeanne avait promis de ne plus porter d'habits
d'homme, et avait repris ceux de son sexe. La nuit les
gardes de la prison enlevèrent ces habits, et y substi­
tuèrent des habits d'homme. Lorsque le jour vint, elle
demanda qu'on la déferrât, c'est-à-dire qu'on relâ­
chât la chaîne qui l'attachait par le milieu du corps.
Puis, voyant des habits d'homme, elle supplia les
gardiens de lui donner ses vêtements du jour précé­
dent; mais on les lui refusa. Elle resta au lit jusqu'à
midi. Alors un besoin naturel la força de s'habiller
avec les seuls vêtements qu'elle eût à sa disposition.
Des témoins apostés entrèrent pour constater sa dés­
obéissance. Les juges accoururent à la prison. André
Maguerye dit qu'il fallait lui demander pourquoi elle
avait quitté ses habits de femme. Cette réflexion
pensa lui coûter la vie; car on ne voulait point que la
pucelle pût se justifier.
106 SORCELLERIE

Pierre Cauchon, ce tigre sacré, en sortant dè la


prison, rencontra le comte de Warwick. Farewell/
farewelll s'écria-t-il en poussant un rire féroce; c'est
bien fait, nous la tenons.
On fit incontinent lecture des dépositions, et Jeanne
d'Arc fut condamnée comme relapse, excommuniée,
rejetée du sein de l'Eglise, et jugée digne, par ses
forfaits, d'être abandonnée à la séculière.
Lorsqu'on vint lui annoncer sa mort, elle éprouva
cette horreur que tous les êtres sensibles ont pour
leur destruction. Mais elle persista à soutenir qu'elle
avait eu des visions. Soit bons, soit mauvais, dit-elle,
les esprits me sont apparus.
L'imagination exaltée d'une fille de dix-huit ans
peut-elle expliquer ses apparitions? Elle demanda
qu'il lui fût permis de s'approcher de l'eucharistie: ce
qui lui fut accordé. Massieu, curé de Saint-Clause de
Rouen, qui avait la charge de la conduire devant ses
juges, lui permettait de faire sa prière devant la
chapelle. Cette indulgence lui attira de Jean Bénédi­
cité, promoteur, les reproches les plus sanglants.
Truand, lui dit-il, qui te fait si hardi d'approcher cette
putain excommuniée de l'Eglise, sans licence? Je te
ferai mettre en telle tour, que tu ne verras ni lune ni
soleil d’ici à un mois, si tu le fais plus (A). Cet
homme n'adressait jamais la parole à Jeanne qu'en
l'appelant hérétique, infâme, paillarde, ordière, etc.
Jeanne sortit de sa prison, pour aller au supplice, le
30 mai, sous l'escorte de cent vingt hommes. On
l'avait revêtue d'un habit de femme; sa tête était
chargée d'une mitre, sur laquelle étaient inscrits ces
mots: Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Deux
dominicains la soutenaient; elle s'écriait sur la route:
AhI Rouen, Rouen, seras-tu ma dernière demeure?
On avait élevé deux échafauds sur la place du
Marché-Vieux. Le cardinal de Winchester, Luxem­
bourg, évêque de Thérouane, chancelier de France
pour le roi d'Angleterre, l'évêque de Beauvais et les
autres juges attendaient leur victime chargée de fers.
Son visage était baigné de pleurs. On la fit monter sur
l'échafaud. Alors Nicolas Midy, fanatique outré.

(1) Manuscrit.
BRANCHE DES VALOIS 107

affectant une fausse commisération, finit son discours


funèbre par ces paroles: Jeanne, allez en paix;
l'Eglise ne peut vous défendre et vous abandonne à
la justice séculière.
L'évêque de Beauvais fulmina ensuite la sentence
de condamnation. Jeanne invoqua la clémence des
juges séculiers, qui étaient sur le second échafaud.
Avant que de descendre, elle dit à l'évêque de Beau­
vais: Vous êtes cause de ma mort; vous m'aviez
promis de me rendre à l’Eglise, et vous me livrez à
mes ennemis. Le barbare fut attendri; le peuple, les
Anglais, les archers, le bourreau, fondaient en larmes.
Jeanne, descendue de l'échafaud, se mit à genoux,
implora la pitié des assistants, recommanda son âme
à Dieu et aux prières des ecclésiastiques, et parla
pour la dernière fois en faveur de son roi Charles, qui
l'avait oubliée.
Le tribunal séculier, présidé par le bailli de Rouen,
ne prononça pas de jugement: Menez-la, fut tout ce
que le bailli put dire. L'exécuteur tremblant la reçut
des mains des archers; elle demanda un crucifix; un
Anglais rompit un bâton, dont il fit une croix; elle la
prit, la souleva de ses mains appesanties, la mit
contre son sein, et la couvrit de baiser. Quand elle fut
sur le bûcher, on lui apporta la croix d'une église
voisine, qu'elle avait demandée avec instance.
Lorsqu'elle sentit que la flamme approchait, elle
avertit les deux ministres de se retirer. Le bûcher était
fort élevé, pour que le peuple entier pût la voir.
Aussitôt qu'on crut qu'elle était expirée, on ordonna
au bourreau d'écarter le feu, pour qu'il fût plus facile
de la considérer. Tant qu'elle conserva un reste de
vie, au milieu des gémissements que lui arrachait la
douleur, on l'entendit prononcer le nom de Jésus. Un
dernier soupir, longuement prolongé, avertit qu'elle
venait d'expirer.
Alors le cardinal de Winchester fit rassembler ses
cendres, et ordonna qu'elles fussent jetées dans la
Seine. Son coeur fut respecté par les flammes; on le
trouva sain et entier. En face du bûcher, se trouvait
un tableau portant une inscription qui qualifiait
Jeanne de meurderesse, invocatrice de démons,
apostate et ma! créante de la foi de Jésus-Christ.
108 SORCELLERIE

Quelque temps après, les Anglais furent obligés de


se retirer et allèrent brûler les sorciers dans leur pays.
Un de ceux qui contribuèrent le plus à les expulser
de France, Gilles de Laval, surnommé de Rais, maré­
chal de France, fut exécuté comme convaincu de
sodomie, sortilèges et enchantements. Son luxe éga­
lait celui d'un puissant roi; il dépensa en prodigalités
deux cent mille écus d'or, et plus de trente mille livres
de rente qui en valent au moins trois cent mille
d'aujourd'hui. Après avoir vainement cherché à faire
de l'or par les secrets de l'alchimie, il voulut parler au
diable pour trouver des trésors.
Deux charlatans abusèrent de sa crédulité; l'un se
disait médecin du Poitou; l'autre était Italien. Le
prétendu médecin lui vola son argent et disparut.
Prelati était de Florence; il fut présenté au maréchal
par un prêtre du diocèse de Saint-Malo, comme
magicien et habile chimiste. Prelati n'était ni l'un ni
l'autre; c'était un adroit fripon, qui s'entendait avec
Sillé, homme d'affaires du maréchal.
Prelati fit une évocation; Sillé, habillé en diable, se
présenta, faisant d’horribles grimaces. Le maréchal
voulait avoir une conversation avec le diable, Sillé
n'osait parler; Prelati, pour trouver du temps, imagina
de faire signer un pacte au seigneur de Rais, par
lequel il promettait au diable de lui donner tout ce
qu'il lui demanderait, excepté son âme et sa vie. Il
s’engageait dans cet écrit, signé de son sang, à faire
des encensements et des offrandes en l'honneur du
diable, et à lui offir en sacrifice le cœur, une main, les
yeux, et le sang d'un enfant.
Le jour choisi pour l'évocation, le maréchal se rendit
au lieu désigné, faisant des signes de croix, et mar­
mottant des oraisons, craignant et espérant de voir le
diable. Prelati se fatigua vainement: le maréchal, mal­
gré toute sa bonne volonté, ne vit rien du tout. Il
paraîtrait assez, par ce que dit Lobineau, que le
maréchal était devenu fou (1).
Gilles de Rais, sans avoir d'habitude avec les
femmes, s'abandonnait aux plus infâmes débauches
que l'imagination puisse se représenter; et, par un

(’ ) Histoire de Bretagne, tome I.


BRANCHE DES VALOIS 109

dérèglement inconcevable, les malheureuses victimes


de sa passion n'avaient de charmes pour lui que dans
le moment qu'elles expiraient. Cet homme abomi­
nable se divertissait aux mouvements convulsifs que
donnaient à ces innocentes créatures les approches
de la mort, qu'il leur faisait lui-même souffrir assez
souvent de sa propre main. Par les procès verbaux
qui furent dressés, et par sa propre confession, le
nombre de ces misérables enfants qui furent sacrifiés
à sa lubricité, dans les châteaux de Machecou et de
Chantocé, se montait à près de cent, sans compter
les enfants qu'il avait fait mourir à Nantes, à Vannes
et ailleurs.
Sa folie est d'autant plus constatée, qu'il fit ses
pâques dans son château, et qu'il en sortit le même
jour, pour aller voler des enfants à Nantes, au lieu de
prendre le chemin de Jérusalem, comme il l'avait
annoncé.
Sur le cri public, le duc Jean V le fit prendre
prisonnier; les juges d'Eglise se disposèrent à le juger
comme hérétique, sodomite et sorcier. On voit figurer
dans le procès Jean Blouyn, official de Nantes et
vicaire de Jean Merci, inquisiteur dans le royaume de
France. Le Parlement de Bretagne le décréta de prise
de corps comme homicide. Il parut devant un tribunal
composé de laïques et d'ecclésiastiques. Il injuria ces
derniers, voulut décliner l?ur juridiction, les appelant
simoniaques et ribauds: «J'aimerais mieux être
pendu par le cou, leur disait-il, que de vous répondre;
je m'étonne que le président de Bretagne vous laisse
connaître ces sortes d'affaires. »
Mais la crainte d'être appliqué à la torture lui fit
tout avouer devant l'évêque de Saint-Brieuc et le
président Pierre de L'Hôpital. Le président le pressa
de dire par quel motif il avait fait périr tant d'inno­
cents, et brûlé ensuite leurs corps; le maréchal impa­
tienté lui dit: «Hélas! Monseigneur, vous vous tour­
mentez, et moi avec.» Le président répliqua: Je ne
vous tourmente point; mais je suis moult émerveillé
de ce que vous me dites, et je ne m'en puis bonne­
ment contenter; ainçois je désire et vouldrois par
vous en savoir la pure vérité. Le maréchal lui répon­
dit: Vraiment, il n’y avait ne autre cause, ne intention
110 SORCELLERIE

que ce que je vous ai déjà dit; je vous ai dit de plus


grandes choses que n'est cette-ci, et assez pour faire
mourir dix mille hommes (1 ).
Le lendemain le maréchal, en audience publique,
réitéra ses aveux. Il fut condamné à être brûlé vif, le
25 octobre 1440. L'arrêt fut exécuté dans le pré de la
Madeleine, près de Nantes.

Il n'y avait pas que les maréchaux de France qui se


mêlassent de sorcellerie. Treize ans après, la surveille
de Noël, maître Guillaume Edeline, docteur en théo­
logie, prieur de Saint-Germain-en-Laye, fut exposé et
admonesté publiquement à Evreux, pour s'être donné
au diable, afin de satisfaire ses passions mondaines,
et par espécial, pour faire son plaisir d'une dame
chevaleresse (2).
Il avoua qu'il s'était transporté au sabbat sur un
balai; et que, de sa bonne volonté, il avait fait hom­
mage à l'ennemi, étant en espèce et semblable d'un
mouton, qu’il lui semblait lors baiser brutalement
sous la queue et par le fondement, en signe de
révérence et d'hommage (3).
Le jour du jugement étant arrivé, il fut conduit sur
la place publique ayant une mitre sur la tête; l'inqui­
siteur l'engagea à se repentir, et lut la sentence qui le
condamnait au cachot, au pain et à l'eau. Lors ledit
maître Guillaume commença à gémir et à condouloir
de son méfait, criant merci à Dieu, à /'évêque et à
justice.

Trois ans après, Robert Olive fut brûlé à Falaise (en


1456). Il fut établi au procès que le diable le trans­
portait d'un lieu à un autre; que ce diable s'appelait
Chrysopole; et que c'était à l'instigation dudit Chry-
sopole que Robert Olive tuait les petits enfants et
mettait le feu.
Une maladie épidémique se répandit dans l'Artois,
l'an 1459. Grand nombre d'individus de l'un et de
l'autre sexe s'imaginèrent avoir été au sabbat, et y

(1 ) Procès manuscrit.
(2) Chanoinesse.
(3) Monstrelet, Alain-Chartier, à l'année 1453.
BRANCHE DES VALOIS 111

avoir fait bonne chère, comme aussi d'avoir baisé le


cul du diable, et d'avoir copulé charnellement.
Les prisons se trouvèrent remplies de ceux qui
étaient accusés de s'être trouvés dans ces assemblées
nocturnes. Les moindres gens furent exécutés et brû­
lés inhumainement; aucuns autres, plus riches et plus
puissants, se rachetèrent à force d'argent. Plusieurs
personnes furent obligées de s'expatrier. Tout ceci ne
fut inventé que pour satisfaire la vengeance de ceux
qui bayaient de vieille haine C).

L'année suivante, un prétendu curé des environs de


Soissons baptisa un gros crapaud, et lui donna le
précieux corps de Notre Seigneur, pour en faire un
maléfice. Une vieille sorcière fit jeter, par sa fille, le
sort dans la maison d'un fermier qui refusait de payer
la dîme. Il faut croire que le poison fut mêlé dans la
soupe de ce malheureux; car il mourut, ainsi que sa
femme et un de ses fils. La sorcière fut brûlée, sa fille
s'échappa; le curé sortit des prisons de l'évêque de
Paris à force d'amis et d'argent.
Un curé de Soissons imita l’exemple de son sup­
posé confrère; mais, moins heureux que lui, il fut
brûlé.
Philippe de Bourgogne, averti des maléfices de son
Pays d'Artois, envoya des officiers de justice
d'Amiens, qui pendirent aux arbres les mauvais gar­
çons qui tombèrent entre leurs mains. Monstrelet
trouve que, pour cette fois, ils firent un très bon
exploit. Ceci arriva l'an 1462.

Les chroniques de cette époque sont pleines des


mêmes aventures. L'évêque d'Angers, voulant suivre
les traces du duc de Bourgogne, fit pendre un bour­
geois de son diocèse, après l'avoir fait accuser
d'usure et de ne croire ni Dieu ni diable. L'avocat de
l'évêque répétait à l'audience les blasphèmes qu'on
prêtait à l'accusé; tout àcoup la salle trembla, et une
pierre se détacha de la voûte. Les juges effrayés
remirent l'audience au lendemain. La salle trembla

(’) Monstrelet.
112 SORCELLERIE

comme le jour précédent; une poutre s'abaissa de


deux pieds, et on fut obligé de réparer la salle.
Toutes les histoires que je pourrais mettre ici sont
de la même force; je passe à l'assassinat commis par
Louis XI sur la personne de son frère le duc de
Guyenne.

En l'année 1472, le féroce et dévot Louis XI fit


empoisonner son frère Charles, duc de Guyenne. Les
circonstances de ce crime sont assez curieuses, et
appartiennent à l'histoire de la magie.
Le duc de Guyenne, d'un caractère naturellement
faible, à l'instigation d'Ode Daidie, seigneur de Les-
cun, se joignit à la ligue formée contre Louis XI. Il y
avait à la cour du duc de Guyenne un homme de
Saint-Jean-d'Angély, capable des plus grands
crimes. Il se nommait Faure de Versois, et entra dans
les vues du Néron français. Cet homme présenta au
duc de Guyenne une pêche empoisonnée. La com­
tesse de Monsoreau, maîtresse de ce prince, en ayant
accepté la moitié, mourut aussitôt. Il paraît qu'on ne
soupçonna pas dans l'instant Faure de Versois; car il
continua d'être en faveur auprès du duc de Guyenne,
et fut même nommé exécuteur testamentaire de la
comtesse de Monsoreau. Ce scélérat entretenait cor­
respondance avec le roi; il lui écrivit une lettre qui
l'avertissait que le duc était près de mourir. Le duc,
en effet, touchait à sa dernière heure. Lescun vengea
sa mort; il fit prisonnier l'homme de Saint-Jean; et,
quand il fut obligé d'abandonner la Guyenne, il mena
par mer son prisonnier en Bretagne. Le duc de Bre­
tagne, instruit de l'aveu que le prisonnier avait fait
devant l'archevêque de Bordeaux et l'inquisiteur, le
fit conduire au Bouffay de Nantes. Le procès de cet
empoisonneur avait été instruit d'abord par l'évêque
d'Angers; mais ce prêtre remit à Louis XI les pièces
qui démontraient jusqu'à l'évidence l'empoisonne­
ment. Le roi les brûla; mais Dieu ne permit pas que le
crime fût ignoré plus longtemps: car, dans l'interro­
gatoire qu'on fit subir à l'homme de Saint-Jean, à
Nantes, // confessa toute la traînée; et, malgré ses
intrigues, Louis XI perdit tous ses saults. Un nouveau
chef d'accusation suspendit le jugement. Le geôlier
BRANCHE DES VALOIS 113

vint, tout effrayé, dire aux juges que le prisonnier


était sorcier; qu'il fallait faire vider les prisons, et qu'il
était impossible d'y pouvoir plus demeurer, pour les
épouvantables figures qui s'y voyaient, et les cris
lamentables qui s'y entendaient (1).. Comme le juge­
ment allait être prononcé, il s'éleva un orage furieux.
Le tonnerre pénétra dans le cachot du prisonnier, et
l'étendit raide mort. Le lendemain il fut trouvé couché
sur le carreau, la langue tirée, le visage noir, enflé et
hideux. On publia que le diable avait étranglé le
magicien; mais les amis du duc de Guyenne ont bien
pu faire l'office du diable dans cette affaire embrouil­
lée.
Le duc de Bourgogne publia, à l'occasion de la
mort de son allié le duc de Guyenne, un sanglant
manifeste contre Louis XI. Il l'accusa d'avoir fait périr
son propre frère par poisons, maléfices, sortilèges et
invocations diaboliques. Outre le témoignage de
d'Argentré, écrivain presque contemporain, qui
charge Louis XI de ces crimes, on en a l'aveu de la
bouche même du fratricide. Etant un jour dans la
Chapelle de Notre-Dame de Cléry, et ne se défiant
pas de son fou, il adressa cette prière, à haute vpix, à
la Vierge: «Ah! ma bonne dame, ma petite maîtresse,
ma grande amie, en qui j'ai eu toujours réconfort, je
te prie de supplier Dieu pour moi, et être mon avo­
cate envers Lui; qu'il me pardonne la mort de mon
frère, que j'ai fait empoisonner par ce méchant
homme de Saint-Jean. Fais-moi donc pardonner, ma
bonne dame, et je sais ce que je te donnerai (2). »

Sous Charles VIII, successeur de Louis XI, des


bateleurs, qui se disaient sorciers, s'introduisirent à la
cour. Les courtisans, dans l'espoir d'obtenir les
faveurs du roi, allaient consulter ces devins. Le roi en
fut informé, et rendit une ordonnance l'an 1490. Elle
porte que Sa Majesté entend qu'on poursuive les
devins, enchanteurs, nécromanciens et invocateurs
de malins esprits; elle enjoint à tout officier de justice
de faire toute diligence contre eux, sous peine

(’) Argentré, Histoire de Bretagne.


(2) Brantôme, Annales de Bouchet.
114 SORCELLERIE

d'amende arbitraire, dont un quart sera donné au


dénonciateur; elle veut que, si, dans les accusés, il se
rencontre quelque clerc, il soit remis à l'évêque. Elle
contient, en termes exprès, que ceux qui connaîtront
les sorciers et qui ne les déclareront pas, seront punis
comme s'ils étaient eux-mêmes sorciers et malfai­
teurs (’).
En conformité de cette ordonnance, le prévôt de
Paris en rendit une le 20 juillet 1493, qui rappelle
celle du roi, et enjoint à tout justiciable de l'exécuter.
On mit beaucoup d'appareil à cette publication: les
officiers du roi suivaient le juré crieur (2).

Dans l'espace du trop court règne de Louis XII, il


n'est point à notre connaissance que les tribunaux et
cours du royaume aient prononcé aucun arrêt contre
les sorciers. Sous le gouvernement paternel et sévère
de ce bon prince, l'intrigue était muette, et les four­
bes auraient eu trop à craindre de sa justice. Voici
cependant un trait de 1501, qui a rapport à la magie,
mais qui s'est passé loin du roi:
«Sous le règne de Louis XII, plusieurs Français
allèrent attaquer les Turcs dans l'île de Metelin. Pen­
dant que la flotte française était au port de Zante, on
brûla un sodomite italien; et un nommé L'Espèce, qui
était dans le brigantin de François de Grammont,
après avoir bien bu, se mit à jouer aux dés, et perdit
tout son argent. Il maugréa Dieu, les saints, et despita
souvent la Vierge Marie, mère de Dieu, en disant: En
despit de Dieu et de la pute Marie, et invoqua
souvent le diable à son aide.
» La nuit venue, comme l'impie commençait à ron­
fler, un gros et horrible monstre, aux yeux gros et
étincelants, approcha du brigantin. Quelques mate­
lots prirent cette bête pour un monstre marin, et
voulurent l'éloigner. Mais elle aborda le navire, et alla
droit à l'hérétique, qui fuyait de tous côtés. Dans sa
fuite il trébucha en la mer, et tomba dans la gueule
de cet horrible serpent.

(1) Ordonnance de Fontanon.


(2) Livre Bleu du Châteiet, foilio 39.
BRANCHE DES VALOIS 115

» C'est un bel exemple et clair miroir pour ceux qui


de blasphémer Dieu et despiter sa benoiste mère sont
coustumiers.(1) »

François Ier, successeur de Louis XII, n'avait pas


la fermeté nécessaire pour repousser loin de lui toutes
les séductions. Aussi compte-t-on sous son règne
plusieurs malheureux conduits au supplice, et plu­
sieurs esprits faibles épouvantés par le diable.
Le marquis de Viglevano, plus connu sous le nom
de Trivulce, s'attacha au parti des Guelfes, et fut
forcé de quitter l'Italie. Il servit la France sous Char­
les VIII et sous Louis XII, qui l'honora du bâton de
maréchal de France. François Ier érant monté sur le
trône, trouva dans Trivulce un général expérimenté.
Sur la fin de sa vie, mécontent de la France, il se fit
naturaliser suisse. Ses ennemis (les grands hommes
en ont toujours) ne manquèrent pas de le calomnier
auprès du roi. Trivulce, à l'âge de quatre-vingt-deux
ans, dans le mois le plus rigoureux de l'année, tra­
versa les Alpes pour venir se justifier. Le roi ne voulut
rien entendre. Ce vieux guerrier se rendit secrètement
au village de Châtres, aujourd'hui Arpajon, par où le
roi devait passer. Il se fit placer au milieu de la rue,
sur une chaise. François détourna les yeux sans lui
parler. Trivulce, irrité de cette dureté, en tomba
malade. Le roi, l'ayant su, envoya un gentilhomme
pour savoir de ses nouvelles. « C'est trop tard, répon­
dit le maréchal à l'envoyé; le coup est porté.» Se
sentant affaiblir, il demanda son épée pour se
défendre contre les attaques des démons, qu'il
croyait avoir à ses trousses, parce qu'il avait entendu
dire que les esprits redoutaient la lueur d'une épée
nue. Il mourut de peur, selon les démonomanes; et
du chagrin que lui causa le refroidissement du roi,
selon les historiens de bon sens.
Vers le même temps, un aveugle fut pendu comme
sorcier. Entre les complices qu'il déclara se trouvait
un avocat qui confessa avoir signé de son sang un
pacte avec le diable, pour pouvoir découvrir des
trésors.

(’) Histoire de Louis XII, par d'Auton, in-4°, page 271.


116 SORCELLERIE

Quoique la Franche-Comté ne fût pas encore, à


cette époque, réunie à la France, le procès qui eut
lieu à Besançon, en l'année 1521, est trop singulier
pour ne pas trouver place ici. L'inquisiteur instruisit
l'affaire, et ordonna d'amener devant lui Pierre Bur-
got, Michel Verdun, et le Gros Pierre. Wierius a
rapporté tout au long les faits qui donnèrent lieu au
supplice de ces trois frénétiques.
Tous trois confessèrent s'être donnés au diable.
Michel Verdun mena Burgot près du Château Char-
Ion, où chacun, ayant à la main une chandelle de cire
verte qui faisait la flamme bleue, offrit des sacrifices,
et dansa en l'honneur du diable. Après s'être frottés
de graisses, ils furent changés en loups. Dans cet
état, ils s'accouplaient aux louves avec le même
plaisir qu'ils le faisaient aux femmes quand ils étaient
hommes. Burgot avoua qu'il avait tué un jeune gar­
çon avec ses pattes et dents de loup; et il l'eût mangé
si les paysans ne lui eussent donné la chasse. Michel
Verdun confessa qu'il avait tué une jeune fille occu­
pée à cueillir des pois dans un jardin, et que lui et
Burgot avaient tué et mangé quatre autres filles. Il
désignait le temps, le lieu et l'âge des enfants qu'ils
avaient dérobés. Il ajouta qu'ils se servaient d'une
poudre qui faisait mourir les personnes.
Ces trois loups-garous furent condamnés à être
brûlés vifs. Les circonstances de ce prétendu fait
étaient peintes en un tableau qu'on voyait dans
l'église de Jacobins de Poligny. Chacun de ces
loups-garous avait la patte droite armée d'un couteau.

Cinq ans après cette exécution, Adrian de Monta-


lembert dédia à François Ier la relation de la préten­
due histoire d'un esprit qui faisait sa résidence au
monastère de Saint-Pierre, à Lyon. Le Malin fut
conjuré par un évêque suffragant de Lyon. Forcé de
quitter sa proie, en signe de vengeance il éteignit les
chandelles, et sonna la cloche. L'évêque frappa de
son pied trois fois la terre, et l'excommunia. On vit
alors qu'il n'était pas seul; car trois prêtres, vêtus
d'aubes, qui jetaient de l'eau bénite partout, en firent
déloger une légion du dortoir. Les diables, ne sachant
où se retirer, s'emparèrent d'une novice; les autres
BRANCHE DES VALOIS 117

religieuses pâlirent d'effroi: elles se serraient l'une


contre l’autre, comme pauvres brebis, au troupeau
desquelles le loup s 'est subtilement jeté.
L'abbesse, plus vaillante que les autres, s'empara
de la démoniaque, et appela à son secours les exor­
cistes, qui forcèrent les diables dans leur dernier
retranchement. C'est ainsi que le couvent se trouva
délivré des esprits.

Berquin, ayant été suspecté d'être dévoyé de la


religion catholique, parce qu'il publiait les fraudes
pieuses des moines, fut condamné à l'amende hono­
rable. Il ne voulut pas s'y soumettre. On lui fit son
procès comme ayant adoré le diable, et il fut brûlé vif
par arrêt du Parlement de Paris, de 1539.
Vers la même époque, la femme du prévôt
d'Orléans vint à mourir. Son mari ne donna que six
écus pour son convoi et son service aux cordeliers de
cette ville. Des moines, pour tirer quelque argent de
plus, imaginèrent d'aposter un novice nommé Halé-
court, qui, étant caché sur la voûte de l'église,
contrefaisait l'esprit de la femme du prévôt; mais la
fraude fut découverte (1).
Quatre ans auparavant mourut, dans un hôpital, à
Grenoble, Henri-Corneille Agrippa. On l'accusa d'être
magicien et nécromancien. Thevet rapporte que, pour
cetté raison, Charles Quint ne voulut plus le voir.
Quelques auteurs le font mourir à Lyon, dans un
cabaret. On lui attribue faussement d'avoir évoqué le
diable, et d'avoir été cause qu'un de ses disciples fut
étranglé. Il déclame sans cesse contre la magie, qu'il
appelle une vraie charlatanerie. Toujours il s'opposa
aux intrigues qui voulaient faire brûler les fous qui se
disaient sorciers. Etant avocat général de la ville de
Metz, il s'éleva contre la procédure de Nicolas Savin,
inquisiteur de la foi, qui voulait condamner au bûcher
une paysanne pour avoir eu des communications
avec le diable.
On doit ranger dans les mensonges historiques ce
que rapporte Paul Jove, qu'étant au lit de la mort, il
détacha du cou d'un chien noir, qui était un démon,

(1) Henri Etienne, Apologie pour Hérodote.


118 SORCELLERIE

un collier plein de figures et de caractères magiques,


en lui disant: Va-t'en, malheureuse bête; tu es cause
de ma perte.
Un sorcier, qui avait mangé de la chair un vendredi,
fut condamné à être brûlé l'an 1539; mais, comme il
parut repentant, on le pendit par compassion.
A l'instigation de Satan, une femme qui s'était
prostituée à un chien fut brûlée, avec son complice, à
Toulouse, l'an 1540.
Huit ans plus tard, un curé de Saint-Jean, à Lyon,
fut brûlé comme sorcier.
Un magicien d'Auvergne, qui guérissait les che­
vaux par des paroles charmées, fut emprisonné à
Paris, vers 1551.
Au concile de Narbonne, tenu dans ce temps-là, on
ordonna aux prêtres de lancer l'excommunication
contre ceux qui ne révéleraient pas les sorciers, et de
lire au prône, chaque dimanche, la liste des sorciers,
des hérétiques et des excommuniés.
A peu près dans la même année, un docteur de
Sorbonne, nommé Picart, exorcisa à Paris une jeune
fille possédée d'un malin esprit depuis l'âge de huit
ans.
On procéda, en 1556, contre une sorcière de
Bièvres, village à deux lieues de Laon; elle confessa
que Satan, qu'elle appelait son compagnon, avait sa
compagnie ordinairement, et que sa semence était
froide. Elle fut condamnée à être étranglée et brûlée
après; mais, par la faute du bourreau, ou plutôt,
comme l'observe charitablement Bodin, par un secret
jugement de Dieu, elle fut brûlée vive.
L'année suivante, quatre cents sorciers furent brû­
lés à Toulouse.

Le diable tomba en 1557, à Toulouse, dans la


maison d'un cordonnier. Il jeta des pierres partout; un
coffre qui se trouvait fermé à la clef s'en trouva
rempli; la femme du savetier Poudot eut beap le
vider, il se remplissait toujours. Le président Latomy
vint voir cette merveille; mais le diable fit voler son
bonnet d'un coup de pierre. Effrayé de cette irrévé­
rence, Latomy s'enfuit en toute hâte. Il eut ensuite
l'intention, dit un chroniqueur, de décréter de prise de
BRANCHE DES VALOIS 119

corps ce diable impoli, pour lui avoir manqué de


respect; mais, craignant de voir un matin voler sa
tête, il abandonna son projet en faisant des signes de
croix.
En 1561, on fit le procès aux sorcières de Vernon,
qui étaient accusées d'avoir tenu le sabbat dans un
vieux château, sous la forme de chattes. Cinq indivi­
dus, qui avaient voulu voir le sabbat, furent assaillis
par ces animaux, et en blessèrent plusieurs en se
défendant; il se trouva que c'étaient des femmes: un
de ces champions fut étranglé. L'accusation parut,
dans le temps même, si ridicule, que le bailli n'osa
poursuivre (1).
En 1564, trois sorciers et une sorcière comparurent
devant les présidents Salvert et d'Avanton. Ils
avouèrent qu'ils mettaient des onguents sous le seuil
des bergeries, pour faire périr les troupeaux; qu'ils
allaient au sabbat, et que là se trouvait un grand bouc
noir, qui parlait aux assistants comme une personne;
que chaque sorcier ou sorcière allait lui baiser le cul,
tenant à la main une chandelle allumée; qu'ils
s'étaient obligés de se trouver trois fois l'an au sacri­
fice du bouc, qui se convertissait en cendres, pour
fournir des poudres. Ces malheureux furent exécutés
à Poitiers (2).

Boulvèse, professeur d'hébreu au Collège de Mon-


taigu, a écrit l'histoire de la possession qui arriva à
Laon, en 1566.
Nicole Aubry, fille d'un boucher, mariée à un tail­
leur, allait prier sur le tombeau de son grand-père,
mort sans confession. Elle crut le voir sortir du tom­
beau, et lui commander de faire dire des messes, pour
le repos de son âme, qui était en purgatoire. Cette
jeune femme en tomba malade de frayeur. Comme la
maladie ne diminuait pas on s'imagina que le diable
avait pris la forme de Vieillot, grand-père de Nicole,
et qu'elle avait été maléficiée.

(1) Bodin.
(2) Antidémon Historial de Serclier, page 346; Bodin,
page 95.
120 SORCELLERIE

Claude Lautrichet, curé, et maître Guillaume Lour-


det, maître d'école, conjurèrent l'esprit, qui se voulait
faire passer pour le bon ange du défunt; mais à ses
paroles et à ses effets, dit l’auteur de la relation, H fut
jugé ange mauvais, de ténèbres et satanique. Pierre
Delamotte, religieux jacobin et grand exorciste, fit
avouer à l'esprit qu'il était Belzébuth. On ordonna des
prières, des jeûnes et des macérations; un moine se
fouetta publiquement, pour obtenir de Dieu l'expul­
sion du démon du corps de Nicole Aubry.
Dans un exorcisme, on fit communier la possédée,
et elle cessa de gambader. Un prêtre, transporté de
joie, s'écria, en parlant au diable; O maître Gonin, te
voilà vaincu !... Mais, quand une fois l'hostie fut
digérée, Satan revint, et paralysa les membres de
Nicole. Vingt-neuf autres démons, noirs et sous la
forme de chats, gros comme moutons, vinrent renfor­
cer Belzébuth. Vingt-six furent chassés à Notre-
Dame-de-Liesse; un autre prit la fuite à Pierrepont,
mais il déclara que le reste de la meute ne délogerait
que devant messire Jean de Bourg, évêque et duc de
Laon.
Les moines qui étaient à Vervins, avec la possédée,
la conduisirent à Laon. Un médecin protestant vint
visiter la trop crédule béate; l'évêque, redoutant ces
visites, ordonna à Spifame, chevalier de Saint-Jean,
de donner asile à Nicole Aubry. Peu de jours après il
exorcisa en personne, et chassa Astaroth, qui dispa­
rut sous la forme d'un porc, Cerbérus sous la forme
d'un chien, et enfin Belzébuth sous la forme d'un
taureau, qui confessa la présence réelle dans l'Eucha­
ristie; puis après s'éleva une fumée; on entendit deux
coups de tonnerre; un brouillard épais environna les
clochers, et le diable disparut dans ce brouillard.
Nicole Aubry était presque morte; elle fut rendue à
la santé par une oraison que saint Bernard avait
composée, et que l'évêque récita sur sa tête. Après
cela, pour se disposer à lui prendre au cou un papier
préservatif, il jeûna toute la journée, suivant l'histoire;
chose admirable pour un duc et pair.
Charles IX, étant à Laon, le mardi 27 août 1566, se
fit rendre compte du miracle. Il ordonna de faire venir
Nicole Aubry au Parc de Marchais; cette femme parut
BRANCHE DES VALOIS 121

devant le roi et Catherine de Médicis. Le roi fit


donner dix êcus au mari de Nicole, et toute l'intrigue
n'eut point d'autre résultat (1).
La même année, Jean Martin condamna à être
brûlée vive, une femme qui, par maléfice, avait rendu
impotent un maçon de Sainte-Preuve, en lui donnant
deux lézards pour mettre dans son bain, lesquels
deux lézards avaient disparu dans sa cuve, sous des
formes de poissons monstrueux.

Dans l'année 1571 fut exécuté, en Grève, un sor­


cier nommé Trois Echelles. C'était un charlatan qui
faisait des tours de passe-passe, et qui amusait les
loisirs de Charles IX. Il confessa devant le roi et en
présence d'Ambroise Paré, des maréchaux Montmo­
rency et de Retz, du seigneur de Lausac, et de
Mazille, premier médecin du roi, qu'il opérait des
merveilles à l'aide d'un esprit auquel il s’était voué, et
que cet esprit le tourmenterait encore trois ans (2).
Il supplia le roi de lui pardonner, promettant de
révéler ses complices; et, pour les reconnaître, il
regardait s'ils n'étaient pas marqués. Il s'étendit avec
beaucoup de complaisance sur la description du sab­
bat, sur les sacrifices qu'on y faisait, sur les paillar­
dises des femmes et des diables; il parla de la com­
position des poudres et des onguents. L'amiral de
Cologny, qui était présent, rapporta que par le moyen
de ces poudres, un valet avait fait mourir deux gen­
tilshommes, en en parsemant les lits où ils cou­
chaient. Il ajouta qu'après leur mort ils furent trouvés
noirs et enflés. La grâce fut accordée à Trois Echelles;

(1) Boulvèse, l'auteur de cette relation, était un fanatique


qui serait allé jusqu'en Chine chercher des possédés, dans
les cuisines de l'empereur. Il devait faire le voyage de Jéru­
salem. J'ai sous les yeux une lettre qui n'a jamais été
imprimée, et qu'il adresse au principal de Montaigu, pour le
prier de lui garder sa chambre:
«Quand vous voirez ce que j'ai fait pour vous, et tout ce
collège à jamais, vous me rendrez bien ma chambre, voire
la plus belle de tout votre collège.»
Il se félicite d'avoir vu le diable, et de l'avoir chassé.
(2) Ambroise Paré, Des Monstres, chapitre XXX.
122 SORCELLERIE

mais, ayant depuis recommencé à faire des sorcelle­


ries, il fut mis à mort (1).
La Cour de Dole, deux ans après, fit le procès à
Gilles Garnier, Lyonnais, pour avoir, en forme de
loup-garou, dévoré plusieurs enfants et commis
d'autres crimes.
Henri Camus, docteur en droit et conseiller du roi,
exposa que Gilles Garnier avait pris dans une vigne
une jeune fille âgée de dix à douze ans, et qu'il l'avait
tuée et occise, tant avec ses mains semblant pattes,
qu'avec ses dents, et qu'il l'avait traînée avec ses
dites mains et dents de tigres, jusqu'auprès du bois
de la Serre, et que non content d'en manger il en
avait apporté à sa femme; que pareillement, huit jours
avant la Toussaint, il avait pris une autre fille, en
intention de la manger; qu'il l'avait suffoquée et
meurtrie de cinq plaies, quand on courut au secours
de cette innocente; que quinze jours après la Tous­
saint, étant en forme de loup, il avait également tué et
dévoré un jeune garçon à une lieue de Dole, entre
Grédisans et Monotée, et qu'H avait démembré une
jambe d'iceiui, pour son déjeuner du lendemain;
qu'étant sous la forme d'homme, et non de loup, il
avait pris un autre jeune garçon de l'âge de douze à
treize ans, et qu'il l’avait emporté dans le bois pour
l’étrangler; et que, nonobstant qu'il fût jour de ven­
dredi, il aurait mangé de la chair de cet enfant, s'il
n'en eût été empêché...
Le frénétique Gilles Garnier ayant avoué toutes les
charges portées contre lui, le Parlement de Dole
prononça l'arrêt suivant:
«Vu le procès criminel dudit procureur général,
même les réponses et confessions réitérées, et spon­
tanément faites- par ledit défendeur, ladite cour, par
arrêt, le condamne à être ce jourd'hui conduit et
traîné à revers sur une claie, par le maître exécuteur
de la haute justice, dois (depuis) ladite conciergerie,
jusque sur le tertre de ce lieu, et illec (là) par ledit
exécuteur être brûlé tout vif et son corps réduit en
cendres, le condamnant en outre aux dépens et frais
de justice.

(’) Mézeray.
BRANCHE DES VALOIS 123

» Donné et prononcé judiciairement à Dole, en


ladite cour, le dix-huitième jour du mois de janvier
1573.»
Immédiatement après l'arrêt, Jacques Janter, juré
au greffe du Parlement, en donna lecture au
condamné, en présence de Claude Bellin et Claude
Musy, conseillers. L'arrêt reçut le même jour son
exécution.

Un gentilhomme, trouvé saisi d'une image de cire


ayant la place du cœur percée avec un poignard, fut
décapité à Paris en 1574 (1).
Cette même année mourut Charles IX. Cosme
Ruggieri, Florentin, fut appliqué à la question,
comme prévenu d'avoir attenté aux jours du roi par
ses charmes (2); car l'opinion du temps voulait que
Charles IX eût été envoûté.
En 1576 Marguerite Pajot fut exécutée à Tonnerre,
pour avoir été aux assemblées nocturnes des démons
et des sorciers la nuit du vendredi au samedi; pour en
être revenue froide comme glace; et pour avoir fait
mourir des hommes et des animaux, en les touchant
d'une baguette. Elle avait tué un sorcier, qui ne
voulait pas lui prêter un lopin de bois de la Vraie
Croix avec lequel il faisait des sortilèges.
L'année suivante le bailli de Cœuvres condamna à
être brûlée vive, Catherine Dorée, pour avoir tué son
enfant par ordre du diable, qui lui était apparu en
guise d'un homme haut et noir.
Barbe Dorée, qui jetait des poudres, fut brûlée par
arrêt du 11 janvier, confirmatif de la sentence du
bailli de Saint-Christophe. Elle guérissait les ensorce­
lés en leur mettant un pigeon sur l'estomac.
Bérande, brûlée à Maubec, près Beaumont de
Lomaignie, en allant au supplice, accusa une demoi­
selle d'avoir été au sabbat; la demoiselle le nia,
Bérande lui dit: No scabes tu pas que le darre cop
que nos hem lo barran à la crotz, d'au pastis, tu la
portu aves lo topin de les poisons? « Ne sais-tu pas
que la dernière fois que nous fîmes la danse, à la

(1) Bodin.
(2) Sancy.
124 SORCELLERIE

croix du pâté, tu portais le pot de poisons?...» La


demoiselle fut convaincue d'être sorcière, parce
qu'elle ne sut que répondre.
En 1578, Le Parlement de Paris condamna Jacques
Rollet, comme loup-garou, pour avoir mangé bonne
partie d'un petit garçon qui lui tomba sous la
dent (1).
Peu de temps après, Jeanne Harvilliers, native de
Verbery, près Compiègne, prévenue d'homicides et
de maléfices, fut amenée devant le magistrat. Elle
confessa que sa mère l'avait offerte à Satan dès sa
naissance, et que, depuis l'âge de douze ans, le
diable, sous la forme d'un grand homme noir, vêtu de
drap noir, éperonné et botté, ayant un cheval invisible
à la porte, copulait charnellement avec elle, même
lorsqu'elle était couchée avec son mari. Les paysans
demandaient vivement sa mort; mais les juges firent
faire une enquête à Verbery, lieu de sa naissance, et
dans les autres villages qu'elle avait habités. On
apprit que, trente ans auparavant, elle avait été fouet­
tée pour crime de sorcellerie, et que sa mère avait été
brûlée comme sorcière.
Elle convint de ces faits, et de plus, d'avoir invoqué
le diable, pour lever le sort qu'elle avait jeté sur un de
ses ennemis, ce que Satan lui avait refusé: elle finit
par demander grâce et pardon. Les juges furent très
embarrassés de savoir quelle peine on lui applique­
rait. Les uns opinaient pour la potence, les autres
pour le bûcher. Ce dernier avis prévalut; elle fut
brûlée vive le dernier jour d'avril 1578, à la poursuite
de Claude d'Offay, procureur du roi à Ribemont.
Après qu'elle fut condamnée, elle avoua qu'elle
s'était servie de graisses, que le diable lui avait don­
nées, qu'elle avait été au sabbat, et qu'elle avait
copulé charnellement avec Belzébuth. Elle dit que le
diable ne donnait point d'argent, et finit par accuser
un berger et un couvreur de Genlis d'être sorciers (2).
Le 2 octobre de la même année le lieutenant de
Labourt, Boniface Délassé, condamna Marie Chorro-

(1) De Lancre, Arrêts notables de Paris, page 785.


(2) Bodin.
BRANCHE DES VALOIS 125

pique à être pendue et brûlée, pour s'être donnée


pareillement à un grand homme noir (1).

En 1580, un jeune homme qui faisait la cour à une


demoiselle, ne pouvant parvenir à gagner ses faveurs,
s'adressa à un sorcier qui lui donna des poudres
renfermées dans un parchemin qu'il disait vierge. Le
jeune homme jeta dans le sein de sa maîtresse ce
prétendu charme; celle-ci se crut possédée, et le
poursuivit en justice. Il fut bientôt emprisonné, et en
appela au Parlement de Paris.
On dit, pour l'appelant, que, quand il serait vrai
qu'il eût jeté le rouleau de parchemin vierge, la fille
n'avait pas à s'en plaindre, parce qu'il ne l'avait pas
touchée ni maniée impudiquement; qu'il n'était cou­
pable que d'une erreur de jeunesse, qu'on appellera si
l'on veut lascivie, ou à pis prendre indiscrétion-, et
que la fille avait eu recours à l'accusation de sorti­
lège, ne trouvant d'autre moyen de perdre l'accusé.
L'avocat de l'intimée disait que le premier juge
avait bien jugé, et qu'il était nécessaire de brider la
jeunesse, pour la retenir sous le mors et les rênes des
lois; que l'appelant se défendait vainement de l'accu­
sation d'empoisonnement, parce qu'il n'avait fait
prendre aucun breuvage; puisqu'il était constant que
le parchemin vierge contenait un poison; que ce
poison était un philtre, et qu'ainsi celui qui l'avait jeté
était coupable; qu'il fallait réprimer un homme qui, au
mépris des lois, s'était laissé transporter à ses appétits
désordonnés, et par conséquent maintenir la sen­
tence du premier juge. Le procureur général donna
ses conclusions conformes, et le Parlement maintint
le premier jugement2).
A peu près vers ce temps-là, Pierre Piquet avait
loué une maison d'un faubourg de Tours, à Gilles
Blacre. Le locataire entendit le sabbat et tintamarre
des esprits invisibles. Les rabbats et lutins ne le
laissaient pas dormir. Il cita Piquet au siège présidial
de Tours, pour faire prononcer la résiliation du bail, et
il l'obtint. On se pourvut au Parlement de Paris, qui

(’) De Lancre.
(2) Le Loyer, Des Spectres.
126 SORCELLERIE

reconnut bien que la maison était infestée d'esprits,


mais qui maintint le bail, à cause d'un vice de forme
qui se trouvait dans le jugement du présidial (1).
Le bailli de Coulommiers avait épousé la fille de
Dumoulin; il en eut des enfants. Ce malheureux bailli
eut le chagrin de les voir tuer aussi bien que leur
mère. Il poursuivit ceux qu'il croyait coupables de ce
crime. La cause fut plaidée à la Tournelle. Brisson (2)
indiqua, comme moyen péremptoire contre les préve­
nus, que la fille de Dumoulin était apparue pendant la
nuit à son époux, le bailli de Coulommiers, et qu'elle
lui avait indiqué ses assassins et ceux de ses enfants.
Les prévenus furent mis à la question; mais depuis
ils furent élargis faute de preuves.
Quelque temps après, un marchand forain fut tué
par sa femme. Le frère du mort vit un spectre qui lui
commanda de faire creuser en un certain lieu. On y
creusa; et le cadavre du marchand fut trouvé. Par
arrêt du Parlement de Rennes, confirmatif de la sen­
tence du premier juge, cette femme fut pendue,
étranglée, et son corps jeté aux flammes (3).
En 1581, à Dalhem, village situé entre la Moselle et
la Sarre, un nommé Pierron, pâtre de son village,
homme marié et ayant un petit garçon, conçut un
amour violent pour une jeune fille du même lieu.
Un jour qu'il était occupé de la pensée de cette
jeune fille, elle lui apparut dans la campagne, ou le
démon sous sa figure: Pierron lui découvrit sa pas­
sion; elle promit d'y répondre, à condition qu'il se
livrerait à elle, et lui obéirait en toutes choses. Pierron
y consentit, et consomma son abominable passion
avec ce spectre.
Peu de temps après, le démon lui demanda que,
pour gage de son amour, il lui sacrifiât son fils
unique; et il lui donna une pomme, dont l'enfant
ayant goûté tomba raide mort; ce qui mit le père et la
mère au désespoir.
Le démon se montra aussitôt, et promit à Pierron
de rendre la vie à son enfant, s'il voulait l'adorer. Le

(’) Le Loyer, Des Spectres.


(2) Président à mortier en 1580.
(3) Le Loyer, Des Spectres.
BRANCHE DES VALOIS 127

paysan se mit à genoux, et son enfant se ranima. Il


était le même qu'auparavant, mais plus maigre, plus
hâve, plus défait, les yeux battus et enfoncés, les
mouvements plus lents, l'esprit plus stupide.
Au bout d'un an, le démon qui l'animait l'aban­
donna avec un grand bruit: le jeune homme tomba à
la renverse; son corps, infect et d'une puanteur
insupportable, fut tiré dehors avec un croc, et enterré
dans un champ (1).
A mesure qu'on sévissait contre les charlatans et
les fous, les sorciers se multipliaient.
Le concile de Melun, tenu en 1579, vint fixer de
nouveau la peine qu'on devait leur appliquer:
«Que tout charlatan et devin, et autres qui prati­
quent la nécromancie, pyromancie, chiromancie,
hydromancie, soient punis de mort. »
En 1581, le concile de Rouen défend, sous peine
d'excommunication, de lire ou de conserver chez soi
des grimoires.
L'an 1582, le Parlement de Paris confirma la sen­
tence de mort du bailli de la Ferté, contre la femme
Gantière. Une jeune fille se trouvait possédée; elle
déclarait, dans l'exorcisme, que la Gantière lui avait
envoyé le diable dans le corps. Le juge fit amener en
sa présence cette sorcière; elle avoua que la Lofarde
l'avait transportée au sabbat; que le diable l'avait
marquée; qu'il était vêtu d'un hilaret jaune, qui lui
couvrait seulement le corps, et non les parties hon­
teuses, qu'il avait fort noires; que le diable lui avait
donné huit sous pour payer sa taille; mais que, de
retour dans son logis, elle ne les avait plus trouvés
dans son mouchoir (2).

Dans cette même année 1582, Abel de La Rue,


surnommé le Casseur, savetier, domicilié à Coulom­
miers, comparut devant Nicolas Quatre-Sols, lieute­
nant civil et criminel au baillage de Coulommiers. Il
était prévenu d'avoir noué l'aiguillette, le jour du
mariage de Jean Moureau avec Phare Fleuriot. Après
quelques hésitations, il finit par en convenir; il avoua
(’) Nicolas Remy. Le démon succube, dont il est ici ques­
tion, se nommait Abrahel, selon les chroniqueurs.
(2) Bodin.
128 SORCELLERIE

qu'ayant été mis par sa mère au Couvent des Corde-


liers de Meaux, il s'était fâché furieusement contre
Caillet, maître des novices, qui l'avait battu; et que,
songeant à se venger, un barbet noir lui était apparu,
et lui avait promis de ne lui faire aucun mal, pourvu
qu'il se donnât à lui; que ce chien noir, qui était un
démon, le conduisit dans une chambre du couvent
appelée la librairie, et qu'il disparut, après lui avait dit
qu'il l'aiderait toujours.
Il avoua encore, dans l'interrogatoire, que, six à
sept semaines après, un grimoire s'était présenté à lui
dans la sacristie du couvent; qu'il l'avait ouvert, et
qu'à peine en avait-il lu quelques lignes qu'un grand
homme, blême de visage, d'un aspect effroyable,
ayant le corps et l'haleine puants, de moyenne sta­
ture, vêtu d'une longue robe noire à l'italienne, et
ayant devant l'estomac et les deux genoux comme
des visages d'hommes, de pareille couleur que les
autres, avec des pieds de vache, lui demanda ce qu'il
faisait, et qui lui avait conseillé de l'appeler; à quoi il
fit réponse qu'il avait ouvert le grimoire de son propre
mouvement; qu'alors le diable l'enleva, et le trans­
porta sous le Palais de Justice de Meaux; qu'il lui dit
de ne rien craindre; qu'il s'appelait maître Rigoux',
que lui, Abel de La Rue, lui témoigna le désir de fuir
du couvent; et que pour lors le diable le reporta dans
la sacristie.
«A mon arrivée, dit-il, Pierre Berson, docteur en
théologie, et Caillet, me reprirent aigrement d'avoir lu
dans le grimoire, et me menacèrent du fouet. Tous les
religieux descendirent à la chapelle et chantèrent un
salve; on me fit coucher entre deux novices. Le
lendemain, comme je descendais pour aller à l'église,
maître Rigoux m'apparut et me donna rendez-vous
sous un arbre qui est près de Vaulxcourtois, sur le
chemin de Meaux à Coulommiers. Je repris les habits
que j'avais à mon entrée dans le couvent, et sortis du
couvent par une petite porte de l'écurie. Rigoux
m'attendait, et me conduisit chez maître Pierre, ber­
ger de Vaulxcourtois. Maître Pierre me reçut fort bien;
j'allais conduire les troupeaux avec lui. Deux mois
après, ce berger me promit de me mener à l'assem­
blée, parce qu'il n'avait plus de poudre; l'assemblée
BRANCHE DES VALOIS 129

devait se tenir dans trois jours et nous étions dans


l'Avent de Noël 1575. Maître Pierre envoya sa femme
coucher dehors, et me fit mettre au lit à sept heures
du soir; je ne dormis guère; ce berger avait mis au
coin du feu un balai de genêt, long et sans manche.
»Vers les onze heures, j'entendis un grand bruit;
maître Pierre me dit qu'il fallait partir; il prit de la
graisse, s'en frotta les aisselles, et me mit sur le balai.
Maître Rigoux enleva mon maître par la cheminée; je
le tenais par le milieu du corps. La nuit était obscure,
mais un flambeau nous précédait; je vis dans cette
course aérienne l'Abbaye de Rébets. Nous descen­
dîmes dans un lieu herbu, où nous trouvâmes une
grande assemblée; j'y reconnus plusieurs personnes,
et notamment une sorcière qui avait été pendue à
Lagny.
» Le diable ordonna, par la bouche d'un vieillard, de
nettoyer la place. Maître Rigoux se transforma en un
grand bouc noir, lequel commença à gronder et à
tourner au milieu de l'assemblée, qui se mit aussitôt à
danser à revers, le visage dehors et le cul tourné vers
le bouc... »
Alors, le bailli lui demanda si on ne chantait point;
Abel de La Rue répondit que non; mais qu'après la
danse, qui dura deux heures, on avait adoré le bouc,
et qu'après «il vit que ledit bouc courba ses deux
pieds de devant, et leva son cul en haut; et lors, que
certaines menues graines, grosses comme têtes
d'épingles, qui se convertissaient en poudres fort
puantes, sentant le soufre et la poudre à canon,
seraient tombées sur plusieurs drapeaux, et que le
plus vieil de ladite assemblée aurait commencé à
marcher à genoux, du lieu où il était, et se serait
incliné vers le diable, et ¡celui baisé en la partie
honteuse de son corps. Et ce fait, que ledit vieil
homme recueillit son drapeau, qui contenait des
poudres et des graines (1). »
Abel de La Rue avoua que chaque personne de
l'assemblée avait fait de même; et qu'à son tour il
s'était approché du bouc, qui lui avait demandé ce
qu'il voulait de lui; qu'il lui avait répondu qu'il voulait

(1) Papiers d'instruction du procès.


130 SORCELLERIE

savoir nouer l'aiguillette à ses ennemis; que le diable


lui avait indiqué maître Pierre comme pouvant lui
enseigner ce moyen, et qu'il l'avait appris; que
depuis, le diable avait voulu le noyer, lorsqu'il allait à
Saint-Loup, près Provins, en pèlerinage; qu'il avait
tout fait en connaissance de cause; qu'il s'en repen­
tait, et qu'/7 criait merci à Dieu, au roi, à monseigneur
et à justice.
Sur les conclusions du procureur fiscal. La Rue fut
condamné à être brûlé vif, le vendredi 6 juillet 1582.
Cet imbécile en appela au Parlement de Paris, qui
rejeta le pourvoi. Président, M. Brisson; rapporteur,
M. Fouquet.
L'arrêt porte; qu'Abel de La Rue a noué l'aiguillette
à plusieurs personnes, lors de la réception du sacre­
ment de mariage; qu'il a prêté consentement au
diable, communiqué plusieurs fois avec lui, assisté
aux assemblées nocturnes et illicites; que pour répa­
ration de ces crimes, la cour condamne l'appelant à
être pendu et étranglé à une potence, qui sera dres­
sée sur la place du marché de Coulommiers; et
qu'elle renvoie Abel de La Rue au bailli, pour faire
exécuter le jugement, et pour faire brûler le corps du
sorcier après sa mort.
L'arrêt est du 20 juillet 1582. Il fut exécuté le
lundi 23, par le maître des Hautes œuvres de la ville
de Meaux, au marché de Coulommiers.

Dans le même temps, cinq énergumènes furent


exorcisés à Soissons. La relation de cet événement a
été écrite en français par Charles Blendic, artésien.
Gervaise l'envoya en latin à la cour de Rome, pour
amuser le pape Pie V, qui occupait la chaire de Saint-
Pierre, en 1582.
L'année suivante, un loup-garou fut jugé à
Orléans (1).
Jeanne Bonnet, de Boissy, fut brûlée le 13 janvier
1583, sur ce qu'elle dit avoir conversé avec le diable.
Boursain, bailli de Châteauroux, fit encore brûler une
pauvre femme, sur le témoignage de sa fille, qui
l'accusait d'avoir été au sabbat.

(1 ) Jacques d'Autun.
BRANCHE DES VALOIS 131

Dans la seule année 1583, il se tint en France trois


conciles:
Celui de Bordeaux ordonne aux curés de redoubler
d'efforts pour anéantir les superstitions, et pour saisir
les almanachs qui prédisent l'avenir.
Dans celui de Tours, on dressa une profession de
foi, pour les prêtres. Ils s'engageaient à brûler les
grimoires, et les livres qui enseignent à paiiiarder-, et
ils reconnaissaient, comme un grave péché, de
consulter les magiciens et les devins.
Dans celui de Reims, on excommunia les noueurs
d'aiguillettes, et on fit défense de porter des amu­
lettes pour se tenir en garde contre eux. On prescrivit
des règles fort sages pour les exorcismes.
Le concile de Bourges, en 1584, adopta les déci­
sions des conciles précédents sur les sorciers et
noueurs d'aiguillettes.
Le titre 40 commence par ces mots: Vous ne
souffrirez pas /es magiciens, et vous les ferez mourir.
Toute personne qui ira consulter les devins, sera
punie de mort.
Canon 1er: Le synode condamne les enchanteurs,
les sorciers et les noueurs d'aiguillettes. S'il s'en
trouve dans le clergé, il faut les dégrader et les livrer
au bras séculier. Ceux d'entre eux qui sont laïques,
sont excommuniés et doivent être remis aux juges
des lieux.
Canon 2e. Et, parce que la pratique, indigne des
chrétiens, de nouer l'aiguillette, pour empêcher la fin
du mariage, s'est glissée parmi nous, le synode
excommunie les noueurs d'aiguillettes, et invite les
maléficiés à avoir confiance en Dieu, et à se marier de
jour.
L'abus des exorcismes était poussé au point que la
moindre maladie était regardée comme sortilège, et
qu'on appelait plutôt le prêtre que le médecin. Les
protestants devenaient plus nombreux, par cela
même; c'est pourquoi, le 3me canon du titre 40 porte
que les évêques aient soin que, sous aucun prétexte,
il ne se fasse aucun exorcisme, qui ne soit approuvé
par l'Eglise.
132 SORCELLERIE

En 1586, Marie Martin, du bourg de la Neufville-


le-Roi, en Picardie, fut arrêtée pour avoir fait mourir
des bêtes et des hommes par sortilège. Un magicien
qui passait par là la reconnut; et, sur son avis, la
sorcière fut rasée. On lui trouva la marque, avec des
empreintes comme d'une patte de chapt, sur
l'espaule sénestre, à i’endroict qu’on appelle vul­
gairement le palleron. Elle dit au juge qu'e//e se
reconaissait coupable de la mort du père d’iceluy.
Traduite à la prévôté, elle avoua, devant Côme Bertin,
qu'elle était sorcière, qu'elle jetait un sort, et que c'est
une poudre composée d'ossements de trépassés; que
le diable Cerbérus lui parlait ordinairement, etc. Elle
nomme les personnes qu'elle a ensorcelées, et les
chevaux qu'elle a maléficiés. Elle dit que, pour plaire
à Cerbérus, elle n'allait pas à la messe, deux jours
avant de jeter ses sorts; qu'elle a été aux chapitres
tenus par Cerbérus, et qu'elle y avait été conduite la
première fois par Louise Morel, sa tante.
Dans son second interrogatoire, elle déclara que la
dernière fois qu'elle avait été au sabbat, c'était à
Varipon, près Noyon; et que Cerbérus, vêtu d'une
courte robe noire, ayant une barbe noire, coiffé d'un
chapeau à teste haute, tenait son chapitre près des
haies dudit Varipon, et qu'il appelait les sorciers et
sorcières par leur nom.
On fit venir le doyen de Montdidier; elle répéta les
mêmes fadaises à cet ecclésiastique. Elle fut condam­
née, par le Conseil de la ville de Montdidier, à être
pendue et étranglée, le 2 juin 1586. Elle en appela au
Parlement de Paris, qui rejeta le pourvoi: son exécu­
tion eut lieu le 25 juillet, même année (1).
Henri III, qui n'était pas un prince sanguinaire,
faisait examiner avec soin les personnes qui se
disaient possédées. Les capucins avaient chez eux
une démoniaque; le roi envoya Pigray, son chirur­
gien, avec Botal et Leroi, ses médecins, pour lui en
rendre compte. « Nous fîmes quelques demandes à la
fille, dit Pigray (2); elle nous répondit par des sor­
nettes. Nous primes la mère en particulier, elle nous
avoua que sa fille, par suite de débauche, avait des
(1) Charondas Le Caron. De la Tranquillité d’Esprit, 1588.
(2) Chirurgie, livre VII, chapitre X.
BRANCHE DES VALOIS 133

fleurs blanches. Après avoir vérifié les pièces, nous


reconnûmes tous les symptômes d'une gonorrhée
virulente, que nous appelons chaudepisse en fran­
çais.
»Le prieur du couvent fit des interrogatoires en
latin; la fille répondait fort mal en cette langue. Un
prêtre de Saint-Germain découvrit la fraude au roi. Ce
prince se fit présenter la fille, dans une ferme peu
éloignée de l'Abbaye Saint-Antoine. Là elle fut visi­
tée par des sages-femmes, qui déclarèrent qu'elle
n'était pas pucelle: la chaudepisse en était la meil­
leure preuve. Il désira voir par lui-même, et caché, ce
qui se passerait entre nous et la possédée; et il tenait
la porte entrouverte.
» Quand nous étions prêts à faire notre rapport, un
jeune homme vint m'avertir que cette fille avait été
fouettée sur la place d'Amiens, deux ans auparavant.
L'évêque de cette ville avait été promu au siège de
Paris; il vint dire au roi qu'il se rappelait fort bien que
cette fille et sa famille étaient venues à Amiens; que
cette fille avait fait la possédée; qu'il l'avait fait venir
à l'évêché; qu'un de ses valets, déguisé en prêtre,
ayant commencé à lire les épltres de Cicéron, cette
fille avait convulsionné; et que, pour faire connaître la
fraude, il l'avait fait fouetter. »
Le roi ordonna, sur le rapport de l'évêque, d'enfer­
mer la prétendue possédée à perpétuité.

Il est bien à propos d'ajouter ici ce qui est arrivé


dans un village des montagnes d'Auvergne, à deux
lieues d'Apchon.
Un gentilhomme, qui était aux fenêtres de son
château, vit passer un chasseur de sa connaissance; il
le pria de lui apporter de sa chasse. Le chasseur fut
attaqué dans la plaine par un gros loup; il tira un
coup d'arquebuse sans blesser l'animal; alors il prit le
loup par les oreilles, et de son couteau de chasse lui
abattit une patte qu'il mit dans sa gibecière. Il
retourna au château du gentilhomme, et pensant tirer
de sa gibecière une patte de loup, il tira une main qui
avait un anneau d'or à l'un de ses doigts, que le
gentilhomme reconnut pour appartenir à sa femme;
ce qui le fit quelqu'unement ma) soupçonner d'elle.
134 SORCELLERIE

Il la chercha de tous côtés et la trouva dans la


cuisine qui se chauffait, ayant son bras sous son
dévantier (1). Le gentilhomme lui représenta sa main
droite; alors elle ne put nier que ce loup qui s'était
jeté sur le chasseur n'était autre qu'elle. Sur cette
confession, la justice instruisit l'affaire, et la femme
fut brûlée à Riom, en 1588 (2).
En 1589, le Parlement de Paris s'était réfugié à
Tours. Quatorze personnes, condamnées pour sorcel­
leries, appelaient de la peine de mort prononcée
contre elles. La cour nomma pour commissaires,
Pierre Pigray, chirurgien de Henri III, Le Roi, Faile-
seau et Renard, médecins de Sa Majesté, pour visiter
ces prétendus sorciers.
« La visitation fut faite en présence de deux
conseillers de la cour, dit Pigray. Les premiers juges
les avaient condamnés, sous prétexte qu'ils avaient
des marques insensibles. Nous les visitâmes fort dili­
gemment, les faisant dépouiller tout nus. Ils furent
piqués en plusieurs endroits; mais ils avaient le senti­
ment fort aigu. Nous les interrogeâmes sur plusieurs
points, comme on fait pour les mélancoliques. Nous
n'y reconnûmes que de pauvres gens stupides, les
uns qui ne se souciaient de mourir, les autres qui le
désiraient. Notre avis fut qu'il leur fallait plutôt bailler
de l'hellébore pour les purger, que de leur appliquer
aucune peine. Le Parlement, après une mûre délibé­
ration, les renvoya chez eux, sans leur infliger aucune
punition. »
Ambroise Paré n'était pas à la hauteur des connais­
sances de Pigray, car il raconte le plus niaisement du
monde des histoires de sorciers.
Selon lui, un domestique, nommé Boucher, étant
profondément plongé en vaines cogitations de
luxure, vit paraître un diable sous la forme d'une belle
femme. Il copula charnellement, et ses parties géni­
tales commencèrent à s'enfiamber. Il lui semblait
avoir le feu dans le corps, lorsque la mort vint l'arra­
cher à ses tourments (3).

(1) Tablier.
(2j Boguet, Discours des Sorciers.
(3) Des Monstres, chapitre XXVIII.
BRANCHE DES VALOIS 135

Cette même année mourut Catherine de Médicis,


femme intrigante, superstitieuse et féroce. Elle était
née à Florence. Dans une émeute populaire, ses
parents furent obligés de fuir lorsqu'elle était encore
enfant, et elle fut abandonnée. On délibéra si on ne la
pendrait pas; plusieurs furent d'avis de la mettre dans
une maison de prostitution, lorsqu'elle serait en âge
de plaire (1). Sur les représentations d'un moine, elle
fut confinée dans un couvent. Henri II, roi de France,
l'épousa. Elle vint d'Italie avec une troupe de charla­
tans et d'empoisonneurs. Quand elle resta veuve, elle
fit le métier d'entremetteuse pour ses enfants, de
crainte qu'ils ne se mêlassent des affaires du gou­
vernement, qu'elle voulait conduire elle seule.
Les méchantes femmes sont toujours supersti­
tieuses. Elle fit construire une colonne à l'Hôtel de
Soissons, pour faire des observations d'astrologie.
Elle avait grande confiance dans la magie, et portait
sur son estomac une peau d'enfant égorgé, semée de
figures, de lettres et de caractères. Elle s'imaginait
que cette peau la garantissait de toute entreprise
dirigée contre elle. Elle mourut, et ne fut regrettée de
personne. Il reste une médaille qui la représente sous
la figure d'une divinité païenne; elle est entourée dë
signes magiques.
Henri III, son fils, ne lui survécut pas longtemps; il
était infatué des superstitions qu'il suça avec le lait.
L'esprit de parti a pu lui supposer des crimes dont il
était innocent. Pour le perdre dans l'esprit du peuple,
on fit imprimer un ouvrage dans lequel il était pré­
senté comme sodomite et sorcier (2). Dans un autre
pamphlet séditieux, on lui reproche d'avoir laissé
tenir, au Louvre, des écoles de magie, et d'avoir reçu
en présent, des magiciens, un esprit familier nommé
Terragon, tiré du nombre des soixante esprits nourris
en l'école de Soliman. On supposait qu'il couchait
avec Terragon, et qu'il l'avait marié à la comtesse de
Foix, qui ne put endurer sa compagnie charnelle,
parce qu'il était tout brûlant. On avança contre Hen-
(1) Paul Jove, livre XXIX.
(2) Les Sorcelleries de Henri de Valois, et les Oblations
qu’il faisait au Diable, dans le Bois de Vincennes. Chez
Didier-Millot, 1589. — Voyez les Pièces justificatives, n° 3.
136 SORCELLERIE

ri III, avec beaucoup d'impudence, qu'un jour il fit


venir une fille de joie pour la prostituer à son diable
favori, et que cette fille pensa en mourir de frayeur.
C'est par cette accusation de sorcellerie qu'on mit le
poignard dans les mains du moine Jacques Clé­
ment (1). Les Ligueurs avaient tenté auparavant de le
faire mourir en piquant à chaque messe les images de
cire de ce monarque, qui étaient placées sur l'autel.

(’) Voyez les Pièces justificatives, n° 4.


Règne de Henri IV. — Sorciers et noueurs d'aiguillettes. —
Pierre Aupetit. — Antide Colas. — Françoise Secretain. —
Rollande de Vernois.— Possession de Marthe Brossier.
— Mort de Gabrielle d'Estrées. — Le grand veneur de la
forêt de Fontainebleau. — Jacques Lafin. — Loups-
garous, sorciers et amis du diable. — Possession de
Madeleine La Palud, et condamnation de Louis Gaufridi.
— Denise de La Caille. — Retour d'une pendue. — Les
trois possédées de Flandre. — Litanies et sermon du
sabbat. — Léonora Galigaï. — Sorcellerie du cimetière
Saint-Sulpice. — Desbordes. — Possession des reli­
gieuses ursulines de Loudun. — Condamnation d'Urbain
Grandier. — Naissance de Louis XIV. — Possession des
religieuses de Louviers. — Sorciers de Bourgogne. — La
comtesse de Brinvilliers. — La Voisin, la Vigoureux, et
leurs complices. — Bergers de Brie. — Marie Volet. —
Noueurs d'aiguillettes, en 1718. — Vampirisme. — La
Cadière et le Père Girard. — Possession des Landes. —
Cagliostro, Mesmer, etc. — Fin du XVIIIe siècle. — Com­
mencement du XIXe. — Conclusion.

enri IV, reconnu roi de France en


1589, fit son entrée à Paris, et fut sacré en 1594.
Un prince éclairé, comme l'était Henri IV, ne devait
pas croire à la puissance universelle des démons et
des sorciers. Mais les processions et les miracles de
la Ligue avaient enraciné les plus vaines superstitions
140 SORCELLERIE

dans l'esprit du peuple; et, comme on avait fait un


crime à son prédécesseur d'avoir relâché les sorciers,
il se vit contraint de les poursuivre et de les laisser
brûler.

Le Parlement de Bordeaux donna le scandale de


consulter des théologiens, pour savoir si une maison
de cette ville était infestée de mauvais esprits. Sur
leur réponse affirmative, le Parlement, par arrêt de
1595, prononça, la résiliation du bail.
Le lundi 21 septembre 1596, deux prêtres se bat­
tirent dans l'Eglise du Saint-Esprit. Il s'engagea un
combat à coups de poings entre ces deux prêtres, à la
grande édification des fidèles. Le plus fort ayant
accusé son antagoniste de sorcellerie, il le fit consti­
tuer prisonnier à l'évêché; mais ce dernier sortit de
prison, et chercha l'occasion de se venger. Il guetta
l'autre, et le vit entrer chez une fille publique, qui
demeurait entre la Porte Saint-Martin et la Porte
Saint-Denis. Il alla chercher un commissaire qui, les
ayant trouvés en flagrant délit, les conduisit en pri­
son. L'Etoile fut témoin oculaire de cette scène; et, en
l'apprenant à la postérité, il a soin de dire que la fille
avait un cotillon vert, bandé de trois bandes de
velours (1).
Chamouillard fut exécuté, en 1597, pour avoir
maléficié et lié une demoiselle de La Barrière, qui
s'apprêtait à jouir des plaisirs de l'hymen.
Les juges de Riom condamnèrent à être pendu,
étranglé, brûlé et réduit en cendres. Vidal de La Porte,
pour avoir noué l'aiguillette, tant aux jeunes garçons
de son endroit, qu'aux chiens, chats et autres ani­
maux domestiques, pour empêcher la procréation.
En 1598, il y eut un loup-garou de jugé au Parle­
ment de Rennes. Dans les manuscrits de M. de Thoul
se trouvait l'interrogatoire d'un lycanthrope, qui man­
geait ses enfants, cette même année (2).

Le 25 mai 1598, Pierre Aupetit, prêtre du village de


Fossas, paroisse de Paias, près la ville de Chalu, en
Limousin, âgé de cinquante-quatre ans, prêtre depuis
(1) Journal de Henri IV.
(2) Jacques d'Autun.
BRANCHE DES BOURBONS 141

trente, fut exécuté comme sorcier, noueur d'aiguil­


lettes, et magicien.
Il ne voulut pas d'abord répondre au juge civil; il en
fut référé au Parlement de Bordeaux, qui ordonna
que le juge laïque connaîtrait de cette affaire, sauf à
s'adjoindre un juge d'Eglise. L'évêque de Limoges
envoya un membre de l'officialité pour assister, avec
le vice-sénéchal et le conseiller de Peyrat, l'audition
du sorcier.
Interrogé s'il n'a pas été au sabbat de Memciras,
s'il n'y a pas vu Antoine du Mons de Saint-Laurent,
chargé de fournir des chandelles pour l'adoration; si
lui, Pierre Aupetit, n'a pas tenu le fusil pour les
allumer; et s'il n'a pas demandé à Satan, entre autres
choses, de pouvoir séduire femmes et filles, il a
répondu que non, et qu'// priait Dieu de le garder de
sa figure: ce qui signifie, au jugement de De Lancre,
qu'il était sorcier.
Interrogé s'il ne se servait pas de graisses, et si,
étant au sabbat, il n'avait pas lu dans un livre pour
faire venir une troupe de cochons qui criaient et lui
répondaient: «Tiran, tiran, ramassien, ramassien, nous
demandons Cériles et Cernes pour faire l'assemblée
que nous t'avons promise», il a répondu qu'il ne
savait ce qu'on lui demandait.
Interrogé s'il ne sait pas embarrer ou désembarrer,
et se rendre invisible étant prisonnier, il répond que
non.
Interrogé s'il fait dire des messes pour obtenir la
guérison des malades, il répond qu'il en fait dire
seulement pour les riches; et ce, en l'honneur des
cinq plaies de Notre Seigneur et de M. Saint-Côme.
Par sentence du 15 juin 1598, du vice-sénéchal et
présidiaux, il fut condamné à être brûlé tout vif, et,
avant, à être dégradé; et, pour ce, renvoyé à l'évêque
de Limoges. Pour tirer de lui la vérité, il fut appliqué à
la question, moyen infaillible de la faire connaître.
Il avoua qu'il était allé au sabbat, qu'il lisait dans le
grimoire; que le diable se faisait baiser le derrière;
que Gratoulet, insigne sorcier, lui avait appris le
secret d'embarrer, d'étancher et d'arrêter le sang; que
son démon, ou esprit familier, s'appelait Belzébuth; et
qu'// avait reçu en cadeau son petit doigt... que ce
142 SORCELLERIE

diable lui avait appris comment il fallait faire pour


jouir d'une femme ou fille, et de la manière qu'il
voudrait. Il déclara qu'il avait dit la messe en l'hon­
neur de Belzébuth, et qu'il savait embarrer en invo­
quant le nom du diable, et en mettant un liard dans
une aiguillette. Il dit de plus que le diable parlait en
langage vulgaire aux sorciers, et que, quand il voulait
envoyer du mal à quelqu'un, il disait ces mots:

Vach, vech, stest, sty, stu!

Il persista jusqu'au supplice dans ces ridicules


révélations (1).

Dans le ressort de la Sainte-Baume, on procédait


vigoureusement contre les amis du diable. Antide
Colas de Bétoncourt, véhémentement soupçonnée de
commerce charnel avec Satan, fut visitée par Nicolas
Millière de Regnancourt, chirurgien, qui sonda un
trou qu'elle avait au-dessous de sa partie gorrière.
Lors, la sorcière confessa que le diable, qu'elle nom­
mait Lizabet, la connaissait charnellement par ce trou,
et son mari par le naturel. Mais, depuis, ce trou fut
resserré; il n'y restait plus qu'une cicatrice. Elle fut
brûlée à Dole, en 1599 (2).
Pendant qu'on brûlait les sorciers à la Sainte-
Baume, Henri Boguet, juge de Saint-Claude, les
envoyait au bûcher dans son pays. Il composa même
un ouvrage pour éclairer les autres juges. Il aurait
bien dû réserver ses lumières pour lui seul, sans
prétendre endoctriner les autres (3).
Un enfant, Louise Maillat, perdit l'usage de ses
membres. On la conduisit, pour être exorcisée, à
l'Eglise de Saint-Sauveur, le 19 juillet 1598. Elle se
trouva possédée de cinq démons qui s'appelaient
Loup, Chat, Chien, Joli, Griffon. Deux de ces démons
sortirent par sa bouche, en forme de pelottes grosses
comme le poing, rouges comme feu, sauf que le chat
était noir. Les autres sortirent avec moins de violence.

0) De Lancre.
(2) Bodin, Boguet, et manuscrits.
(3) Voyez les Pièces justificatives, n° 5.
BRANCHE DES BOURBONS 143

Tous ces démons étant dehors, firent trois ou quatre


voltes à l'entour du feu, et disparurent.
On sut que Françoise Secretain avait fait avaler ces
diables à la petite fille, dans une croûte de pain
ressemblant à du fumier. Henri Boguet, en sa qualité
de grand juge de Saint-Claude, fit prendre prison­
nière Françoise Secretain. Elle se renferma d'abord
dans un système absolu de dénégation. Mais on
reconnut qu'elle était sorcière, parce qu'il manquait
quelque chose à la croix de son chapelet, et parce
que, dans l'interrogatoire, elle ne jeta aucune larme,
quoiqu'elle s'efforçât de pleurer. On lui fit couper les
cheveux et changer d'habits, pour chercher les
marques. Alors elle trembla, et se reconnut coupable
d'avoir envoyé cinq démons à Louise Maillat, de
s'être donnée au diable, d'avoir copulé avec lui, de
s'être rendue plusieurs fois au sabbat sur un bâton
blanc qu'elle mettait entre ses jambes, d'y avoir dansé
et battu l'eau pour faire la grêle, d'avoir fait mourir un
homme en lui donnant un morceau de pain saupou­
dré de poudre de diable. Une grande preuve que
cette femme était sorcière, c'est qu'elle avait les yeux
penchés en répondant, et qu'elle n'osait regarder le
juge en face. On chercha vainement sur elle les
autres marques ordinaires de sorcellerie. On ne laissa
pas cependant que de passer à la condamnation; et,
comme on était sur le point de prononcer la sen­
tence, elle se trouva morte en prison. Je me doute,
observe Boguet, que le diable a voulu suffoquer notre
sorcière, d'autant plus qu'elle nous a rapporté qu'on
l'avait voulu brûler cinq à six fois en prison, jusqu'à
lui mettre le feu dans la gorge...

Dans le même temps, on fit le procès à Guillaume


de Wiulmeroz, dit le Baillu. Des insensés déposèrent
que cet homme était sorcier. On fit venir son fils, âgé
de douze ans, qui lui reprocha d'avoir été au sabbat,
et de l'y avoir conduit. Le père, indigné, s'écria: «Tu
nous perds tous deux ! » A l'instant il tomba contre
terre.
Revenu de son trouble, il dit à son fils: « Misérable,
je ne puis t'avoir conduit au sabbat, puisque jamais je
ne m'y suis trouvé.» Ce malheureux mourut en pri­
144 SORCELLERIE

son. On prononça le jugement par contumace contre


lui. Il porte qu'il est sorcier, parce qu'il y a cinq
personnes qui le disent; que sa mère était suspecte;
que son frère avait été appliqué à la torture à Dole
pour le même crime, et qu'il s'était offert pour être
visité. Boguet, juge et historien, termine ce procès par
cette réflexion: Dieu n'a pas voulu permettre qu'un
crime aussi détestable que celui de sorcellerie
demeurât caché, sans venir en évidence; aussi était-il
bien raisonnablè que le fils ne fût pas touché en cet
endroit des aiguillons de nature, puisque son père
s'était directement bandé contre le Dieu de nature.
On voulait faire brûler le fils Wiulmeroz, âgé de
douze ans; mais il fut relâché par ordre du juge, parce
qu'il ne s'était pas donné au diable, et qu'il n'avait
fait aucune sorcellerie. Il fut ordonné au procureur de
tenir la main, envers ses plus proches parents, à ce
qu'il fût catéchisé et instruit en notre foi catholique,
apostolique et romaine, et de faire apparoir du devoir
dans trois mois prochains.
On fit ensuite le procès à Rollande de Vernois,
âgée de trente-cinq ans. On la conduisit dans un
cachot si froid, qu'elle dit au geôlier qu'elle était
disposée à faire des révélations si on voulait la laisser
approcher du feu. Boguet, averti de ces bonnes dis­
positions, la fit approcher du foyer, et lui demanda ce
qui se passait au sabbat. Pour toute réponse, elle
avoua s'y être trouvée une fois, et tomba ensuite
dans d'affreuses convulsions. On fit venir deux
prêtres pour l'exorciser. Quand elle fut plus tranquille,
elle avoua à Boguet qu'elle avait baisé un gros chat
noir au derrière; que ce chat était le diable; et qu'elle
avait renoncé Dieu, chrême et baptême; que Satan
l'avait connue charnellement, et que sa semence était
froide. Le lendemain, elle dit que Gros Pierre lui avait
donné dans une pomme les démons dont elle était
tourmentée. L'exorciste la mit sous la protection de la
Vierge, et lui fit boire de l'eau bénite. Le diable sortit,
dit Boguet, sous forme d'une limace toute noire,
laquelle fit deux ou trois tours en terre, et disparut.
Un autre démon vint obséder la sorcière. Le prêtre
écrivit son nom sur du papier, et le jeta au feu. Il
hurla si furieusement, dit notre auteur, que nos
BRANCHE DES BOURBONS 145

cheveux se hérissaient en tête de l'entendre. Le


démon, obsédé, déclara qu'il sortirait si on voulait lui
donner quelque chose. On lui demanda ce qu'il vou­
lait: du pain et du fromage, répondit-il. On lui donna
du pain bénit; mais il ne fut pas content, et insistait
pour avoir autre chose, en prononçant le mot
savoyard quaqueran. Toutefois il n'eut rien que de
l'eau bénite à force. Le lendemain, la possédée varia
ses déclarations, et voulut revenir sur ses aveux;
mais, sans aucun égard, Boguet prononça une sen­
tence par laquelle elle doit être appliquée à la torture
pour tirer la vérité d'elle sur quelques chefs. Et ce fait
condamne ¡celle Rollande, à être conduite, par /'exé­
cuteur de la haute justice, sur le tertre, et là être
attachée à un poteau, et puis brûlée.
Le jugement fut exécuté le 7 septembre 1600.
Comme on la conduisait au supplice, il tomba une
pluie si violente, qu'on eut peine à allumer le bûcher;
ce que Boguet regarde comme la plus grande preuve
de sorcellerie.
Pierre Gandillon fut aussi brûlé pour avoir couru la
nuit en forme de lièvre; et le Gros Pierre souffrit le
même supplice pour avoir couru sous la forme d'un
loup (1).

Pendant que les habitants de la Franche-Comté


frémissaient, comme ceux de la Bourgogne, de la
peur d'être traînés devant des baillis ignorants et
féroces, Paris se divertissait à voir les gambades de
Marthe Brossier, jeune fille de vingt ans, qui se disait
possédée. Son père, s'ennuyant de son métier de
tisserand, résolut de courir le monde avec ses trois
filles. La populace, toujours avide du merveilleux, se
portait en foule aux exorcismes. L'évêque d'Orléans
défendit de l'exorciser, en 1598. Charles Miron fit
employer l'eau bénite et l'eau commune, qui produi­
sirent sur Marthe Brossier les mêmes effets. Ce prélat,
voulant procéder aux exorcismes, prit un Pétrone, et
commença à lire l'aventure de la matrone d'Ephèse.
La prétendue possédée, entendant du latin, se mit à
gambader, et découvrit elle-même toute la fraude. Le

(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 6.


146 SORCELLERIE

père de cette fille, ayant reçu de vigoureux reproches,


prit la route de Paris, emmenant sa fille avec lui.
Les capucins, chasseurs de diables de profession,
s'en emparèrent, et l'Eglise de Sainte-Geneviève fut
choisie pour être le théâtre de cette farce ecclésias-
tico-scandaleuse. Les malintentionnés espéraient
pouvoir exciter des troubles, et allumer la persécution
contre ceux de la religion prétendue réformée. Henri
de Gondi, évêque de Paris, entra faiblement dans
l'intrigue; il donna commission à cinq médecins de
faire un rapport sur l'état de Marthe Brossier. Ils
s'accordèrent à dire que, dans la possession, il y avait
beaucoup de fraude, peu de maladie, et que le diable
n'y était pour rien.
Cependant quelques-uns de ces médecins deman­
dèrent que d'autres leur fussent adjoints, et on
recommença les exorcismes, le 1er avril 1599. Les
convulsions de la possédée furent plus effrayantes, et
à ces mots: Et homo factus est, elle tomba, et se
transporta de l'autel, jusqu'à la porte de la chapelle,
par sauts et par bonds. L'exorciste s'écria que, si
quelqu'un doutait de la vérité du pouvoir du démon,
il n'eût qu'à se colleter avec lui; Marescot accepta le
défi, et, serrant Marthe Brossier à la gorge, il la força
à rester tranquille.
Un autre jour, voyant Marescot, et craignant d'être
étouffée, elle n'osa convulsionner. Elle dit à Mares­
cot, à Riolan et à Hautin, qu'ils feraient mieux de se
mêler de médecine que de possessions. Ces méde­
cins, apparemment fâchés, se retirèrent. A peine
étaient-ils hors de l'église, qu'elle gambada de plus
belle. Les moines firent venir des médecins plus
complaisants, qui certifièrent que Marthe Brossier
était réellement possédée.
L'affaire devenait très sérieuse; on conseilla à Hen­
ri IV de faire un coup d'autorité; il commanda en
conséquence au Parlement de Paris de prendre
connaissance de ce qui se passait. Le Parlement remit
la possédée entre les mains de Lugoli, lieutenant
criminel, et du procureur du roi au Châtelet. Onze
médecins furent appelés, et déclarèrent qu'il n'y avait
rien de surnaturel dans toutes ces convulsions.
Certains prédicateurs dirent qu'on empiétait sur la
BRANCHE DES BOURBONS 147

juridiction ecclésiastique, qu'on voulait étouffer une


voix miraculeuse, dont Dieu se servait pour
convaincre les hérétiques. André Duval, docteur en
Sorbonne, et le capucin Archange Dupuys, étaient
les plus emportés de ces déclamateurs. Le Parlement
se servit de son autorité pour leur imposer silence; il
eut beaucoup de peine à obtenir raison de ce dernier.
Il manda au prévôt, le 24 mai 1599, de conduire
Jacques Brossier et ses trois filles à Romartin, avec
défense au père de laisser sortir sa fille Marthe sans
permission du juge, sous peine de punition corporelle
à l'un et à l'autre. Ainsi le diable fut condamné par
arrêt.
L'affaire n'en resta pas là. Alexandre de La Roche­
foucauld, abbé de Saint-Martin, frère de l'évêque de
Clermont, à l'instigation de ce dernier, se mêla aux
aboyeurs. Malgré la défense du Parlement, il emmena
avec lui le père et la fille jusqu'en Auvergne; de là ils
passèrent à Avignon, et continuèrent leur route
jusqu'à Rome, « s'imaginant que la possédée jouerait
mieux sur ce grand théâtre, et qu'ils trouveraient plus
de crédulité dans le lieu qui est la source de la
croyance (1).»
Les bénéfices des deux frères furent mis sous
séquestre. Le roi, averti des menées séditieuses qui se
tramaient à Rome, manda à M. de Sillery, son ambas­
sadeur, et au cardinal d'Ossat, d'éventer la mine, et
de prévenir le pape avant que cette troupe de comé­
diens jouât des pièces. Les jésuites, ayant à leur tête
le Père Sirmond, intriguèrent si bien, que l'abbé de La
Rochefoucauld et la prétendue possédée furent sans
protection. L'abbé et son frère eurent recours au roi,
et à de très humbles supplications. L'abbé mourut de
chagrin, à ce qu'on disait, d'être venu de si loin pour
se faire mépriser. Marthe et son père, délaissés de
tout le monde, n'eurent d'autres refuges que les
hôpitaux. Voilà ce qu'en dit M. de Thou.

Cette même année 1599, mourut Gabrielle


d'Estrées, qui cherchait à épouser Henri IV. Elle était
enceinte de son quatrième enfant, et se trouvait logée

(1) Mézeray.
148 SORCELLERIE

dans la maison de Zamet, fameux financier de ce


temps, dont les richesses égalaient celles des plus
grands seigneurs. Comme elle se promenait dans les
jardins, elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante.
Le premier accès passé, on la transporta chez Mme de
Sourdis, sa tante, qui demeurait près de Saint-Ger­
main- L'Auxerrois. Le lendemain, elle eut d'affreuses
convulsions, qui la firent devenir toute noire; sa
bouche se tourna jusque sur le derrière du cou ; elle
expira dans de grands tourments, et toute défigurée.
On parla diversement de sa mort; quelques-uns
l'attribuèrent à Dieu, qui n'avait pas permis qu'une
maîtresse fût élevée jusqu'à la dignité d'épouse. Plu­
sieurs chargèrent le diable de cette œuvre charitable;
on publia qu'il l'avait étranglée, pour prévenir le
scandale et de grands troubles. Sully, écho de tous
les bruits populaires, ne rejette pas cette dernière
version; il dit tout bonnement qu'il ne sait qu'en
penser.
Quelques jours auparavant, le roi étant à la chasse
dans la forêt de Fontainebleau, avec quelques sei­
gneurs, entendit un grand bruit de cors, de veneurs et
de chiens, qui semblait être fort loin, et qui
s'approcha tout à coup. Quelques-uns de la compa­
gnie rapportèrent au roi que, s'étant approchés du
bruit, ils virent un grand homme noir dans le taillis,
qui leur dit d'une voix effrayante et rauque; Amen­
dez-vous! (1) On découvrit depuis tout le nœud de
l'intrigue: les seigneurs, qui n'étaient pas d'avis du
mariage de Gabrielle avec le roi, avaient aposté des
mendiants, qui contrefaisaient les cris des animaux et
les aboiements des chiens. Quand on cherche à
connaître la vraie cause des prodiges, on la découvre
toujours.
Nous ne voyons aucun progrès de la philosophie
dans le commencement du XVIIe siècle; le peuple,
comme les grands, se montrait d'une crédulité tou­
jours entretenue par l'ignorance. Quelques bons
esprits se montraient de temps en temps; mais ils
étaient en trop petit nombre, et trop faibles pour
opérer des révolutions dans les idées.
(1) Les paysans appelaient ce prétendu démon le grand
veneur de la forêt de Fontainebleau.
BRANCHE DES BOURBONS 149

Henri IV entra en Savoie en 1600, et obtint des


succès rapides, qui n'effrayèrent aucunement le sou­
verain du pays. Les astrologues avaient prédit qu'au
mois d'août il n'y aurait plus de roi en France; ce qui
se trouva vrai, car Henri était victorieux en Savoie.
Quelques historiens cependant prétendent que cette
sécurité du duc venait des intelligences qu'il avait
avec Biron, qui fut depuis condamné à mort, en
1602. Jacques Lafin, oncle du vidame de Chartres,
qui était de la conspiration, en découvrit au roi tous
les fils, et obtint indulgence plénière de toutes ses
fautes, y compris le crime de bestialité. Il parut
comme témoin au procès; le maréchal, ayant entendu
la déposition de Lafin contre lui, l'accusa de sodomie,
de sorcellerie, et d'avoir sur lui des images de cire
qu'il faisait parler (1).
Un jeune loup-garou de quatorze ans, qui rôdait au
village de Paulot, fut décrété de prise de corps par le
juge ordinaire de la baronnie de La Roche-Chalans.
Trois témoins furent entendus, et déposèrent tous
que le prévenu Jean Grenier était loup-garou. Jeanne
Garibaut, âgée de dix-huit ans, confessa que Grenier
lui avait dit qu'il était fils d'un prêtre fort noir. « Et
comme je lui observais que son père conservait sa
peau naturelle, continua le témoin, il me répondit que
son père portait une peau de loup, qu'il avait reçue
de Pierre Labourant, qui porte une chaîne de fer qu'il
ronge continuellement, qui habite une chambre
enflammée, où se trouvent des chaudières dans les­
quelles on fait cuire des personnes, pendant que
d'autres rôtissent sur de larges chenets. Il ajouta qu'il
avait une peau de loup, et qu'il courait la nuit avec
d'autres personnes. »
Ce jeune loup-garou parut dans l'audience
publique du Parlement de Bordeaux, le 2 juin 1603. Il
débita une multitude de fadaises qui le firent consi­
dérer comme fou. Il prétendait qu'un homme l'avait
conduit dans une forêt, et qu'un grand monsieur, tout
de noir habillé, monté sur un cheval noir, avait mis
pied à terre pour leur donner un baiser extrêmement
froid; qu'étant en forme de loup-garou, il avait mangé

0) Daubigné.
150 SORCELLERIE

un petit garçon et une petite fille; et que Pierre La


Thillaire avait sa peau et ses graisses. Il ajouta que
son père courait avec lui.
Ces deux individus furent arrêtés. La cour ordonna
de prendre des informations, pour savoir s'il manquait
des enfants; le fait se trouva constant. Ce loup-garou
fut confronté avec son père, et déclara qu'il s'était
enfui de la maison paternelle, parce qu'il avait été
battu pour avoir mangé du lard en carême; que sa
belle-mère avait abandonné le domicile conjugal,
depuis qu'elle avait vu son mari rendre par la gorge
des pattes de chien et des mains de petits enfants,
etc. Il varia depuis dans ses dépositions. La cour
voyant l'imbécillité du prévenu, prononça un arrêt qui
porte que Jean Grenier sera renfermé à perpétuité
dans un couvent de Bordeaux, pour servir les reli­
gieux, et qu'il lui est défendu d'en sortir, sous peine
d'être étranglé. La cour déclare qu'il y a lieu à pour­
suivre contre les loups-garous La Thillaire et Grenier
père. Cet arrêt est du 6 septembre 1603 (1).
Le 14 juillet 1606 (présidents Séguier et Molé), le
Parlement prononça un arrêt contre Françoise Bos,
de Guenille, en Auvergne, accusée d'avoir reçu un
démon dans sa chambre, et d'avoir couché avec lui
pour une pomme.
Dans la ville de Douai, on exécuta, cette même
année, cinquante sorciers et sorcières.

Au mois de mai 1609, Henri IV donna commission


à Pierre De Lancre, conseiller au Parlement de Bor­
deaux, et au président d'Espaignet, de purger de
sorciers le Pays de Labour.
Les habitants de ces contrées s'adonnent au com­
merce et entreprennent des voyages de long cours.
Pendant ce temps, dit De Lancre, leurs femmes
deviennent sorcières. Les prêtres étaient accusés de
dire la messe en l'honneur du diable. Ces malheu­
reux, instruits de l'arrivée des commissaires,
s'enfuyaient en Espagne. L'inquisition demanda un
état de ces sorciers, et, en l'attendant, fit brûler tous
ceux qui arrivèrent.

(!) De Lancre.
BRANCHE DES BOURBONS 151

L'instruction de cette affaire dura longtemps, et les


grandes preuves de sortilèges étaient que les femmes
aimaient la danse, et que le tambourin qui battait la
mesure était le même qui servait au sabbat; que leur
costume était trop galant, et que leurs cotillons
étaient plissés par derrière. Enfin, observe De Lancre,
«c'est un pays de pommes; elles ne mangent que
pommes, ne boivent que jus de pommes, qui est
occasion qu'elles mordent si volontiers à cette
pomme de transgression, qui fit outrepasser le com­
mandement de Dieu à notre premier père. Ce sont
des Eves qui séduisent des Adams; elles écoutent
hommes et diables ». On voit, dans la procédure, des
enfants de l'âge le plus tendre convenir d'avoir été au
sabbat.
Marie d'Aspilecute, âgée de dix-neuf ans, déposa
qu'elle avait baisé le derrière du diable au-dessous
d'une grande queue.
Johannes d'Aguère dit que le diable, en forme de
bouc, avait son membre au derrière, et qu'il connais­
sait les femmes en agitant et poussant ¡celui contre
leur devant.
Marie de Marigrane dit qu'elle a vu souvent le
diable s'accoupler avec une infinité de femmes; que
sa coutume est de connaître les belles par-devant, et
les laides à rebours. De Lancre observe que le diable
aime mieux la sodomie que la plus réglée volupté, et
qu'il voit les femmes tout aussi bien derrière que
devant, selon le lieu où il est allé heurter.
Il ne faut pas douter que les bûchers n'aient été
dressés pour brûler ces misérables fous et folles.
Le Parlement de Bordeaux donna, en 1610, un
nouveau scandale, en prononçant la peine de mort
contre quatre personnes qui se faisaient porter dans
les nues par le diable (1).
Nous allons entrer dans de plus grands détails sur
la possession de Madeleine La Palud, et sur le sup­
plice de Gaufridi, prêtre des Acoules, à Marseille,
accusé de l'avoir ensorcelée et conduite au sabbat.
Sur la fin de 1610, La Palud convulsionna à La
Sainte-Baume. Une autre béate, Louise Capeau, se

(1 ) Voyez les Pièces justificatives, n° 7.


152 SORCELLERIE

crut également possédée. Le Père Domptius, Romil-


lon. Billet et Sébastien Michaëlis exorcisèrent les
diables. Aux termes de la relation, les démons vou­
lurent enlever du confessionnal La Palud; on la fit
écrire à la Sainte Vierge et à sainte Madeleine,
patronne de La Sainte-Baume, où elle vint prêcher la
foi avec Lazare et le marquis d'Emmaüs. Le Père
dominicain Domptius commanda à Belzébuth d'ado­
rer Dieu; alors le diable se mit ventre à terre et
l'adora. Cinq ou six prêtres sautèrent dessus.
A partir du 13 décembre, on dressa les procès-
verbaux de la possession. Verine dit dans un exor­
cisme que Jésus-Christ est un bon maître, qui pré­
pare bien la viande, et que le Saint-Esprit est le
maître du banquet des âmes. Il annonce que chaque
saint aura dans le paradis un pays sept fois plus
grand que le monde que nous connaissons. Made­
leine La Palud avait dans le corps cinq démons et
leur suite.
Verine dit dans un autre exorcisme: « Faut passer à
l'autel des couteaux, avant que d'en venir à l'autel
des roses et des couronnes. Saint François prêchait
les pierres, et saint Antoine de Padoue, les poissons:
chose grande ! Les bêtes baissaient la tête, et pour ce
reprendront les hommes au jugement de Dieu. En
Enfer, nous caressons les damnés avec des barres de
fer toutes rouges. Le manger chez nous est serpents,
crapauds et scorpions; le boire, soufre, absinthe, ruth,
et autres choses dégoûtables. Les hommes sur la
terre mangent leur pain blanc le premier; dans l'autre
vie, ils mangent des croûtes sans dents. En Enfer, les
diables vous lieront et vous jetteront dans une chau­
dière bouillante, et puis après, les flammes ardentes
vous abîmeront dans une mer de glace... »
Belzébuth, parlant de l'imprimerie, éclata ainsi en
imprécations: «Maudit soit le premier qui a com­
mencé à écrire ! maudit soit l'imprimeur I maudits
soient les docteurs qui approuveront les ouvrages ! »
Une religieuse, qui était présente aux exorcismes,
et qui s'appelait Sœur Catherine de Liste, commença
à grogner: les révérends pères l’exorcisèrent.
Le diable déclara ensuite que La Palud était magi­
cienne, et que son confesseur l'avait ensorcelée. Il
BRANCHE DES BOURBONS 153

confirma la présence réelle dans l'Eucharistie, et


approuva le supplice des hérétiques et des sorciers de
Paris.
En vertu de la déclaration du diable, on dépêcha
trois capucins des plus capables vers le révérend
supérieur, indigne capucin de Marseille, afin d'aller
trouver messire Jacques, prêtre de l'Eglise des
Acoules, pour attirer, dans la maison de Mme Blac-
quart, messire Louis Gaufridi, prêtre et magicien. Les
capucins revinrent de Marseille sans traîner derrière
eux Gaufridi, parce qu'un autre possédé déclarait que
ce prêtre n'était pas magicien, et que La Palud n'était
pas charmée. Verine confessa que Belzébuth avait
envoyé un diable à Marseille pour rendre la vérité
douteuse.
Le 21 décembre, Belzébuth avertit les exorcistes
qu'il partait pour aller trouver à Marseille Gaufridi, et
le protéger contre ses ennemis.
Le 23 décembre, Verine félicita les capucins sur
l'excellence de leur profession, et déclama contre le
magicien. Le lendemain, il fit un beau discours sur la
naissance de Jésus-Christ, et cita une homélie de
saint Grégoire. Il dit, entre autres choses, qu'il ne faut
pas s'étonner si les chevaux ne sont pas venus
réchauffer le petit Jésus, parce que ce sont des
animaux superbes; mais que les ânes et tes bœufs
étaient à la Nativité, à cause que par âne on entend le
corps, et par bœuf l'entendement.
Le jour de Noël, les trois démons de Louise allèrent
rejoindre Belzébuth à Marseille, pour opérer la
conversion de Gaufridi. Le Père Michaëlis revint avec
Boilletot à La Sainte-Baume, et s'étonna de ne pas
trouver le magicien, parce qu'il était parti sous la
conduite de deux capucins. Enfin, le 31 décembre,
Gaufridi arriva sous la garde du sous-prieur
d'Ambruc, et de deux religieux de Saint-François. Il
paraîtrait assez qu'on attira ce prêtre, sous le spécieux
prétexte de le charger d'exorciser les possédées.
Gaufridi ne connaissait pas, aussi bien que les chas­
seurs de diable de profession, comment il fallait s'y
prendre pour contraindre le démon. Le Père Michaë­
lis lui demanda s'il était magicien. Gaudridi, se don­
nant au diable, répondait que non. Le diable, qui
154 SORCELLERIE

paraît être un moine ventriloque, exhorta le magicien


prétendu à renoncer à la magie; La Palud, durant
cette scène de tréteaux, fermait les yeux et injuriait
son ancien amant.
On interrogea juridiquement Madeleine La Palud,
qui déposa que Gaufridi l'avait ensorcelée; que, pour
marque de la possession, elle avait des parties du
corps insensibles, et qu'on pouvait percer avec des
aiguilles, sans qu'elle en ressentît aucune douleur.
Le Parlement d'Aix se déclara seul compétent pour
juger le prévenu Gaufridi. On sépara les énergu-
mènes, qui persistèrent à dire qu'elles étaient possé­
dées. Gaufridi, redoutant les suites de cette intrigue,
conjura Michaëlis de se conduire en homme d'hon­
neur; mais ce moine féroce lui répondit qu'il serait
content de le voir brûler. Le chagrin ôtait l'appétit à
ce malheureux prêtre; le diable interrogé sur le point
de savoir pourquoi le magicien ne mangeait pas:
«Belle demande! répondit-il; il mange de bonne
chair de petits enfants, qu'on lui apporte invisible­
ment de la synagogue. Louise mourra après que
l'Eglise aura approuvé la possession. »
Il faut croire que les moines, ayant abusé de la
simplicité de cette jeune fille, redoutaient son indis­
crétion; mais La Palud, femme astucieuse, ne leur
inspirait aucune crainte.
On dépêcha à Marseille deux Pères capucins pour
prendre des informations sur les mœurs de Gaufridi,
et pour visiter sa chambre, afin de chercher les pactes
et cédules. A la grande confusion de Michaëlis, chef
de l'intrigue, on ne trouva rien.
Pour donner à la possession un air d'apparence, on
fit courir le bruit que le diable répandait des exhalai­
sons pestilentielles dans La Sainte-Baume. Boilletot
avait les lèvres gercées à cause du froid: il prétendait
que c'était un effet de la malice du diable.
Verine avait accusé le prêtre Gaufridi d'avoir
convoqué le sabbat, et d'avoir adoré le bouc. Il
déclara, par la bouche de Louise, qu'il voulait parler
les langues étrangères: mais un autre diable s'y
opposa.
Le 5 janvier, vingt-deux démons déclarèrent qu'ils
allaient quitter La Palud pour posséder Grandier. On
BRANCHE DES BOURBONS 155

voit par là que le projet de faire périr le curé de


Loudun existait dès 1610.
L'évêque de Marseille voulut tirer des mains de ses
bourreaux le malheureux Gaufridi; il vint à La Sainte-
Baume, accompagné de quatre chanoines, et ne put
rien obtenir en apparence; cependant cette visite fit
taire le démon. On força Domptius à rendre les
papiers contenant les procès-verbaux; mais le Parle­
ment d'Aix les rendit depuis à Michaëlis, pour les
faire mettre au net par Domptius. Les exorcismes
recommencèrent.
L'hystérique La Palud, dans les exorcismes, croyait
être avec un homme, et faisait des mouvements qui
supposaient qu'elle n'était pas novice dans l'exercice
amoureux.
Six chevaliers de Marseille vinrent ensuite pour
défendre leur ami Gaufridi. Le diable s'en plaignit, et
les invita à s'en aller. On transporta Gaufridi à Aix;
mais la possession n'en continua pas moins après
son départ. Le diable, sous la forme d'un crapaud, dit
la relation, prit Madeleine La Palud à la gorge, et l'eût
étouffée sans le signe de croix que Michaëlis fit sur la
gorge de la possédée.
Le magicien Louis Gaufridi envoyait des messages
invisibles; les exorcistes s'armèrent d'épées et de
hallebardes, frappant l'air de tous côtés. La Palud
s'écria qu'on avait blessé deux démons, qui lui
apportaient une lettre amoureuse du magicien. On lui
demanda ce qu'on faisait au sabbat: elle répondit que
le cor convoquait l'assemblée; que les masques tuent
les petits enfants; qu'on y boit de la malvoisie pour
échauffer la chair à la luxure; que le dimanche on
copule avec les diables, succubes et incubes; que le
jeudi est réservé pour la sodomie, et le samedi pour la
bestialité. Elle ajouta que les magiciens sont mas­
qués; que Louis Gaufridi disait la messe au sabbat;
qu'on y consacre l'hostie à Lucifer; qu'un jour on
avait amené un dogue, pour lui faire manger le pain
consacré; mais que dès qu'il vit le Saint-Sacrement, il
mit ses pattes de derrière à genoux, et les deux de
devant comme mains jointes; qu'alors les sorciers se
mirent à pleurer; et que, depuis cette aventure, on ne
mène plus les chiens au sabbat.
156 SORCELLERIE

La Palud fut reconnue pour être princesse du sab­


bat, le 30 janvier. Belzébuth la fit trembler plus fort
qu'à l'ordinaire. Interrogé pourquoi il était si méchant,
il répondit que Michel Clairvoyant, ange gardien de
l'exorciste, et Fortitude, ange gardien de La Palud,
redoublaient pour lui l'activité du feu.
Le 31 janvier, dit la relation, le diable prit une
seconde fois Madeleine à la gorge, sous la figure
d'un crapaud, et lui montra chose si turpe qu'elle fut
contrainte de détourner les yeux.
Le 2 février, Belzébuth se mit à chanter des chan­
sons licencieuses, et à gausser les exorcistes.
Le 3 février, le diable déclara qu'il parlerait dans
l'église d'Aix, en présence de bonne compagnie et
même de MM. du Parlement.
La Palud s'imaginait voir dans l'hostie un joli
enfant qui lui souriait agréablement.
Un capucin arriva avec des reliques, le 5 février; on
les mit sur le dos du diable, qui s'écria qu'on le
brûlait.
Michaëlis et Boilletot partirent ce jour-là de La
Sainte-Baume, pour aller prêcher le carême à Aix. A
leur arrivée dans cette ville, ils saluèrent le président
Duvair, et lui remirent les procès-verbaux de tout ce
qui s'était passé depuis le 1er janvier jusqu'au
5 février. Ils lui donnèrent, pour marques de la pos­
session, que La Palud était déflorée, quoiqu'elle n'eût
que dix-neuf ans, ce qu'elle ne niait pas; et que, de
plus, elle était marquée; que tout cela n'était arrivé
que par le ministère de Gaufridi.
Le Parlement donna ordre d'amener la fille à Aix.
Le 17 février, le président, à la sortie de son dîner, se
rendit à l'archevêché pour voir les exorcismes. La
Palud lui montra les marques de son pied; le pré­
sident y enfonça des épingles, sans faire sortir le
sang; ce qui s'explique quand on sait que les charla­
tans, à l'aide de certaines drogues, peuvent rendre
insensibles quelques parties du corps. Les médecins
Fontaine et Mérindoi, avec Grasset, accompagnés de
Bontemps, chirurgien et expert anatomiste, visitèrent
La Palud, et déclarèrent que le battement qu'elle
éprouvait à la tête n'était pas naturel. Le 19 février, il
se passa une vraie scène de carnaval. Le médecin
BRANCHE DES BOURBONS 157

Fontaine, avec sa longue robe, vint dire à Belzébuth


qu'il était curé de village, et qu'il allait exorciser. La
Palud, voyant les bandes rouges de sa robe, s'en
défia et lui dit: «Si tu es prêtre, montre-moi ta
tonsure... » Pendant que le diable battait Romillon, un
prêtre parvint à le lier, dit la relation.
Le Parlement délégua, pour amener de Marseille
Gaufridi, Séguiran et Rabasse, procureurs du roi. Ce
malheureux prêtre fut emprisonné le 20. Les moines
firent paraître un hibou sur la tour de la prison,
dans laquelle le prétendu magicien était renfermé.
Gaufridi fut conduit à l'archevêché, et confronté
avec La Palud. Le samedi, 26 février, les exorcistes
chassèrent Belzébuth. Après cette expédition, les
médecins tâtèrent le pouls de la possédée; ils le lui
trouvèrent égal, dit la relation, et ils conclurent que
ce n'était pas naturel, mais procédant des esprits
volontaires.
Asmodée fit faire des mouvements impurs à Made­
leine; il faut observer, dit Michaëlis, qu'Asmodée
faisait toujours ses entrées et ses sorties par les
parties honteuses; au lieu que les autres démons
sortaient par la bouche.
Le 1er mars, les médecins, en présence de Thoron
et Garandier, commissaires du Parlement, sondèrent
Gaufridi pour lui trouver des marques, et lui enfon­
cèrent des aiguilles dans la peau; le père Michaëlis
dit au conseiller Thoron: «Si cet homme était dans le
Comtat Venaissin, il serait dès demain brûlé; car il n'y
a que les magiciens qui portent des marques insen­
sibles.» Le samedi suivant. La Palud dit à Gaufridi:
«Vous ne pouvez nier quatre choses; la première, que
vous m'avez enlevé mon pucelage; la seconde, que
vous m'avez baptisée au sabbat; la troisième, que
vous m'avez donné un agnus-Dei et une pêche
charmée; la quatrième, que vous avez envoyé des
diables dans mon corps. »
Gaufridi répondit: «Tout ce que vous me dites est
faux; j'en jure par le nom de Dieu, par la Vierge et par
Jean-Baptiste.»
Madeleine répliqua: «C'est le jurement de la syna­
gogue; par Dieu le Père, vous entendez Lucifer; par
le fils, Belzébuth; par la Vierge, la mère de l'Anté­
158 SORCELLERIE

christ; le diable précurseur de l'Antéchrist, vous


l'appelez saint Jean. »
Le 9 mars, les exorcistes imaginèrent de faire mar­
cher La Palud sur ses genoux, pendant qu'un bon­
homme de Marseille vint dire que sa femme était
assiégée par des démons.
Le Père Boilletot mit ses doigts sacrés dans la
bouche de Madeleine, pour faire sortir Belzébuth. Il
est à remarquer, dit la relation, que les possédées ne
mordent pas les bénins Pères qui les exorcisent.
Le Parlement était dans l'usage de visiter les pri­
sons, la veille des Rameaux: Gaufridi protesta de son
innocence dans cette visite.
On promit au curé des Acoules sa mise en liberté
s'il avouait. Il eut, à ce qu'il paraît, l'imprudence de
supposer des crimes imaginaires; ce qui fut cause de
sa condamnation.
Le 20 avril, Belzébuth dit que le magicien n'était
pas bien converti. «Le soir à souper, dit Michaëlis,
Madeleine mangea avec voracité et comme un chien
enragé, ne mâchant pas la viande et rotant incessam­
ment, jusqu'à ce qu'à force de prières le tout cessa et
prit fin. »
Le 31 avril, le Parlement condamna Gaufridi à être
livré à l'exécuteur de la haute justice, et à faire
amende honorable devant l'Eglise de Saint-Sauveur
d'Aix, tête nue et pieds nus, la hart au cou, tenant un
flambeau ardent en ses mains. L'arrêt porte qu'/V sera
ars et brûlé tout vif, et ses cendres jetées au vent.
L'évêque de Marseille le dégrada, dans l'église des
frères prêcheurs, en présence des commissaires du
Parlement. Ce malheureux prêtre, après avoir été
appliqué à la question, fut conduit au supplice, et
brûlé le 31 avril 1611. Pendant le supplice de Gau­
fridi, il arriva deux choses remarquables: Desprades,
qui devait épouser la fille d'un président du Parle­
ment d'Aix, fut assassiné en présence de trois mille
personnes, par le chevalier Montauroux. Le même
donna un coup de poignard à une demoiselle, pré­
sente à l'exécution; et il fut impossible d'arrêter
l'assassin.
Après l'exécution du curé des Acoules, parut une
prétendue confession de Gaufridi, prince des magi­
BRANCHE DES BOURBONS 159

ciens, depuis Constantinople jusqu'à Paris. C'est un


ouvrage des exorcistes qui le firent brûler i1).
La Palud, quarante-deux ans après, ayant voulu
faire des sorcelleries, fut condamnée, par arrêt du
même Parlement, à la prison perpétuelle, en 1653.
L'année de l'exécution de Gaufridi, le Parlement de
Dole, par arrêt du 16 février 1611, condamna au
bûcher le banquier du diable et son fils, qui s’étaient
accompagnés du diable, pour faire plusieurs sorcelle­
ries. Ces deux malheureux furent brûlés à Vesoul.

En 1612, la ville de Beauvais fut le théâtre que


choisit le démon pour faire ses farces. René Pothier
de Blanc-Mesnil en était évêque. En sa qualité de
grand seigneur, il ne résidait pas dans son évêché.
Les moines, pour attirer l'eau au moulin, s'emparèrent
d'une vieille mendiante, appelée Denise de La Caille,
et demandèrent les pouvoirs de l'exorciser. Les
grands vicaires y consentirent. Dans les exorcismes,
le diable chanta une hymne, en l'honneur de la
Vierge Marie, et nomma quarante-six compagnons de
Belzébuth. Les moines, pour amuser la compagnie,
chantaient des hymnes en faux bourdon. Quand ils
en vinrent à une, qui commence par ces mots: de
Beatâ, le diable s'écria: «Voilà bien des là, là, là...'»
Le Malin reconnut une pierre de la roche, où Made­
leine avait fait pénitence. Après la messe, le 17 sep­
tembre, le Père Pot interrogea la possédée en latin.
Mais tout à coup, «elle s'éleva en l'air, les pieds hors
de terre, criant et beuglant horriblement. Des gens
d'Eglise et des dévotes, craignant que la créature
agitée ne vînt à se découvrir, lui tenaient les pieds
par charité. »
Plusieurs démons sortirent en faisant l'éloge de
l'évêque de Beauvais, et de la virginité de Marie,
Mère de Dieu. Le 18 septembre, les démons recon­
nurent les reliques des saints Innocents; et l'un d'eux
déclara que la possession allait bientôt finir, « parce
que Denise avait nettoyé sa maison avec le balai de
la pénitence.» On trouva le moyen d'injurier beau­
coup les huguenots, et de féliciter le moine qui avait
chassé ces diables, lesquels étaient sous des formes
(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 8.
160 SORCELLERIE

de mouches. Les saints même descendirent du ciel


pour exorciser les démons. Saint Gilles en fit partir
soixante d'un coup; saint Michel chassa Belzébuth et
Motelu. Comme le diable avait voulu étrangler
Denise de La Caille, les grands vicaires lancèrent
contre lui une sentence d'excommunication, le
12 décembre 1612 (1).
Le 1er janvier 1613, un gentilhomme parisien, ren­
trant chez lui, trouva sur sa porte une demoiselle qui
s'impatientait après son laquais de ce qu'il ne venait
pas la reprendre. Il pleuvait. Le courtois gentilhomme
l'engage à entrer. Après avoir fait des difficultés, elle
accepte, sous la condition qu'elle sera seule dans son
appartement. L'heure du souper arrive; le gentil­
homme la traite le mieux qu'il lui est possible, et lui
tient doux propos d'amour. Il se retire et laisse cou­
cher cette demoiselle. La nuit il ne put dormir; et, par
une audace que l'amour seul peut donner, il s'intro­
duisit chez sa belle sous prétexte de lui demander si
elle avait besoin de quelque chose. « Peu à peu, en
discourant, il lui coula la main sur le sein, ce qu'elle
endura. Enfin, après plusieurs poursuites, il obtint
quelques baisers, avec promesse d'autre chose.»
Finalement il se coucha près d'elle, et n'eut plus rien
à désirer.
Après cette galante expédition, notre gentilhomme
regagne son lit.
Le lendemain il envoie son laquais éveiller cette
demoiselle. Le laquais vint dire à son maître que cette
demoiselle était fatiguée, et qu'elle demandait à dor­
mir la matinée. Le gentilhomme sortit pour aller faire
un tour de promenade; et, apprenant à son retour que
cette étrangère n'était pas encore levée, il entra dans
sa chambre, et fit du bruit. La demoiselle ne donnait
aucun signe de vie. Il l'approche, et voit un corps
inanimé. On appelle la justice et les médecins. Ces
derniers déclarèrent que c'était le corps d'une femme
qui avait été pendue, et que c'était un diable qui

(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 9. — Histoire véri­


table arrivée en la Ville de Beauvais, touchant les Conjura­
tions et Exorcismes faits à Denise de La Caille, possédée du
diable. Paris, 1623.
BRANCHE DES BOURBONS 161

s'était revêtu de son corps pour décevoir ce pauvre


gentilhomme.
L'auteur de cette relation finit par cette moralité:
C'est un avertissement pour ceux qui lâchent la
bride à leurs passions, et qui se laissent séduire par le
démon, père de toute paillardise (1).
Les deux chasseurs de diables, Domptius et
Michaëlis, qui jouent un si grand rôle dans le procès
de Gaufridi, se retrouvent encore peu de temps après
dans l'histoire mémorable des trois possédées de
Flandre. Comme cette possession a été faite tout
exprès pour confirmer celle de La Palud, et qu'elle
renferme d'ailleurs quelques détails curieux, je ne
puis me dispenser d'en parler.
Marie de Sains, faite religieuse contre son gré, et
qui avait des extases, se crut possédée et sorcière.
Elle composa donc des maléfices pour empêcher les
religieuses de son couvent de prier Dieu, et enterra
des idoles, fabriquées à la synagogue, pour inciter les
religieuses à la luxure. Je tirerai, du procès-verbal de
la possession, ce qui se passa du 17 au 19 mai 1614.
«Elle déclara les barbares façons comment elle
avait tué de ses mains plusieurs enfants, disant: J'ai
arraché les cheveux aux uns, percé le cœur et les
tempes d'une aiguille, aux autres; autres ai-je jeté
aux latrines; autres ai-je jeté en des fours échauffés;
autres ai-je jeté aux loups, lions, serpents et autres
animaux, pour les dévorer. J'en ai pendu par les bras,
par les pieds, autres par les parties honteuses, etc. »
Cette hystérique confessa avoir commis, avec les
diables, le péché de luxure par voie ordinaire, et aussi
le crime de sodomie et de bestialité; ajoutant qu'elle
avait adoré pour son Dieu rédempteur et glorificateur,
le prince de la magie Louis Gaufridi; qu'elle avait eu
copulation charnelle avec lui, et avec les Turcs et
païens. Elle convint d'avoir chanté, en l'honneur de
Lucifer, le psaume Laudate Dominum de coe/is, et le
psaume Benedicite opéra Domini Domino, avec le
psaume Confitemini, entremêlant le tout de chansons
mondaines, comme celle-ci: Vive la belle, que mon
(1) Histoire prodigieuse d'un Gentilhomme, auquel le
Diable a apparu, et avec lequel il a conversé sous le Corps
d'une Femme morte, en 1613, ie 1er janvier, à Paris.
162 SORCELLERIE

cœur aime! Elle s'étendit, avec beaucoup de com­


plaisance, sur les détails du sabbat du 1er juin 1613.
Elle déclara qu'elle avait pris la mitre dans la chambre
de l'évêque de Tournay, pour en coiffer Belzébuth; et
qu'Asmodée avait contrefait le malade, pour recevoir
l'extrême-onction; qu'elle s'était mariée avec Belzé­
buth; que tous les magiciens s'étaient confessés au
prince du sabbat, et qu'ils ne disaient que gausseries.
« Outre ce, déclara qu'elle avait pris le chaperon noir
du Père dominicain, pour le porter à la synagogue; et
qu'on avait fait avec ¡celui beaucoup d'insolences; et
qu'on avait sur ¡celui déchargé son ventre, en dépit
de saint Dominique et de tout l'ordre des frères
prêcheurs. »
En parlant du sabbat tenu le 6 juin, elle dit: « Nous
avons tous communié à la manière des huguenots; et
le prince du sabbat faisait la personne du ministre; on
fit la procession, et on sodomisa. J'ai commis ce
détestable péché, trois fois, avec le prince.» Voire
même confessa qu'elle prenait plus de plaisir,
lorsqu'elle avait cohabitation avec le diable, en forme
de diable, que quand il abusait d'elle, en forme
humaine, ou d'autre créature. Ensuite elle distribua,
pour chaque jour de la semaine, les occupations du
sabbat.
Le lundi et le mardi, copulation par voie ordinaire.
Le jeudi, sabbat de sodomie. « Ce jour-là, tous, soit
hommes, soit femmes, commettent le péché de la
chair, hors le vaisseau naturel; et l'on se pollue en
plusieurs sortes et manières du tout étranges et abo­
minables, la femme avec la femme, et l'homme avec
l'homme. »
Le samedi, sabbat de bestialité. «Ce jour-là on a
affaire avec des bêtes de toutes sortes, comme avec
chiens, chats, porcs et boucs, et avec des serpents
allés. »
Pour les mercredis et vendredis, on joue au sabbat
les mystères de la passion, et on y chante les litanies
de cette manière:

Lucifer —, miserere nobis.


Belzébuth —, miserere nobis.
Léviathan —, miserere nobis.
BRANCHE DES BOURBONS 163

Belzébuth, prince des séraphins —, ora pro nobis.


Balberith, prince des chérubins —, ora pro nobis.
Astaroth, prince des trônes —, ora, etc.
Rosier, prince des dominations —, ora, etc.
Carreau, prince des puissances —, ora, etc.
Belias, prince des vertus —, ora, etc.
Perrier, prince des principautés —, ora, etc.
Olivier, prince des archanges —, ora, etc.
Junier, prince des anges —, ora, etc.
Sarcueil —, ora, etc.
Ferme-bouche —, ora, etc.
Pierre-de-feu —, ora, etc.
Carniveau —, ora, etc.
Terrier —, ora, etc.
Coutellier —, ora, etc.
Candelier —, ora, etc.
Béhémoth —, ora, etc.
Oilette —, ora, etc.
Belphégor —, ora, etc.
Sabathan —, ora, etc.
Garandier —, ora, etc.
Dolers —, ora, etc.
Pierre-fort —, ora, etc.
Axaphat —, ora, etc.
Frisier —, ora, etc.
Kakos —, ora, etc.
Luscesme —, ora, etc.

Telles sont les litanies du sabbat. Donnons main­


tenant un échantillon des discours qu'on y prononce.
Marie de Sains entendit le prédicateur Asmodée, le
30 mai 1613. Elle rendit son discours aux exorcismes:
« Mes amis, nous célébrons aujourd'hui le sabbat
de sodomie. La sodomie est une oeuvre très agréable
à Lucifer. Je vous prie de faire bien votre devoir, voire
même vous provoquer les uns aux autres; prenez
exemple de moi, qui suis le prince de la luxure; et, si
vous accomplissez souvent cette œuvre, vous aurez
la récompense en ce monde, et en l'autre la vie
éternelle. »
Simone Dourlet, seconde sorcière, fut un an enfer­
mée à l'évêché. Un jeune homme, après sa sortie de
prison, la vit à Valenciennes, et lui proposa de l'épou­
164 SORCELLERIE

ser; elle y consentit. Mais une des tantes de ce jeune


homme alla dire le tolit à une confidente; le comte
d'Estaires, en ayant reçu la nouvelle par le père
Domptius, dépêcha Dufresne à Valenciennes, avec
ordre d'arrêter Simone Dourlet. Pour se débarrasser
des questions, elle dit qu'elle était sorcière.
La troisième sorcière est Didyme, qui n'était pas en
réputation de sainteté, et qui répondait en vers et en
prose, aussi mal d'une manière que de l'autre.
Ces trois filles furent condamnées à une prison
perpétuelle.
Le 18 novembre 1616, un prêtre, convaincu
d'adultère, fut soupçonné d'avoir eu recours au
diable pour y parvenir. Il fut, en conséquence, brûlé
vif, après avoir été pendu, par arrêt du Parlement
d'Aix.
Les Italiens, venus à la cour de France avec la reine
Marie de Médicis, étaient infatués de magie. Le
fameux maréchal d'Ancre, Concino Concini, fut tué, à
coups de pistolet, sur le pont-levis du Louvre, par
Vitry, capitaine des gardes du corps, le 24 avril 1617.
Le Parlement procéda contre la mémoire du défunt;
et sa femme Léonora Galigaï fut comprise dans
l'accusation. Comme le président Courtin lui deman­
dait par quel charme elle avait ensorcelé la reine, elle
répondit fièrement: «Mon sortilège a été le pouvoir
que les âmes fortes doivent avoir sur les âmes
faibles. »
On produisit au procès des agnus que l'on prit pour
des talismans, et une lettre que Léonora avait
ordonné d'écrire à la sorcière Isabelle (1).
On trouva dans la chambre de la maréchale trois
livres de caractères, cinq rouleaux de velours pour
dominer les esprits des grands, et des amulettes pour
pendre au cou.
Il fut prouvé, au procès, que le maréchal et sa
femme sé servaient d'images de cire, qu'ils gardaient
dans des cercueils; qu'ils consultaient les magiciens,
astrologues et sorciers, et notamment le nommé
Cosmo Ruggieri, Italien, le même qui fut appliqué à
la question quand Charles IX mourut.

(’) Legrain, livre 10.


BRANCHE DES BOURBONS 165

Il fut encore établi d'une manière certaine que tous


deux avaient fait venir des religieux sorciers, de
Nancy, pour faire un sacrifice d'un coq; que ces
religieux ambroisiens encensaient le jardin, et fai­
saient des bénédictions sur terre; et que Galigaï ne
mangeait dans ces circonstances que des crêtes de
coq et des rognons de bélier, qu'elle avait fait bénir
auparavant.
Dacquin, juif nouvellement converti au christia­
nisme, déposa que Concini, en présence de sa
femme, lui avait ordonné de dire en hébreu quelques
versets de psaumes, et que, pour en voir l'effet, on
avait retiré de la chambre un crucifix et un urinai.
Léonora fut convaincue de s'être fait exorciser par
un Mathieu de Montenay, charlatan qui passait pour
magicien, dans la Chapelle des Epifames, église des
augustins. On fit venir des moines du couvent, et la
maréchale d'Ancre avoua qu'elle se faisait exorciser
de nuit, dans leur église, pour ne pas nuire à sa
réputation, parce qu'elle était parfois possédée.
Sur ces aveux, elle fut condamnée à avoir la tête
tranchée, et à être brûlée après sa mort. L'arrêt fut
exécuté le 8 juillet 1617.
On voit, par cette affaire, quelle affreuse supersti­
tion régnait alors dans les maisons des principaux
officiers de la couronne; et il ne faut pas s'étonner si
le bas peuple était aussi fort adonné à toutes les
cérémonies magiques.

Deux ans après, trois femmes de la lie du peuple


s'associèrent pour faire un sort; elles se nommaient
Claire Martin, Jeanne Guierne, et Jeanne Cagnette.
Elles choisirent le cimetière de Saint-Sulpice pour
leurs opérations, et y apportèrent une fressure de
mouton. Nos sorcières firent plusieurs fois le tour des
murs de l'église; et, avec un bâton, elles formèrent
des ronds et des cercles sur la terre. Le chien du
fossoyeur aboya, ce qui les obligea à prendre la fuite.
Elles revinrent bientôt après, et recommencèrent;
mais le fossoyeur les observait. «Après tous ces
tours, elles s'en allèrent sur la fosse d'un charpentier,
enterré il n'y avait pas quinze jours, sur laquelle
toutes les trois se jetèrent, fouillant la terre, et y
166 SORCELLERIE

faisant un trou, dans lequel elles mirent le cœur de la


fressure de mouton, qu'elles avaient apportée. »
Le fossoyeur, s'imaginant qu'elles enterraient un
enfant nouveau-né alla consulter sa femme pour
savoir ce qu'il devait faire. Pendant qu'il était rentré,
ces trois sorcières prirent la fuite, et il ne put en
attraper qu'une, qui voulut le frapper d'un couteau. Il
parvint à la contenir et à la mettre en lieu de sûreté;
puis il appela son frère, et ils creusèrent, pour voir ce
qui était dans la fosse.
«Ayant foui quelque peu avant, avec un ossement
de côte de trépassé, ils trouvèrent un cœur de mou­
ton, plein de clous à lattes, lardé en forme de demi-
croix; et force bouquets d'épingles y tenant: chose
horrible, à laquelle ils ne voulurent pas toucher de la
main; mais le levèrent et posèrent sur une pelle à
feu.» Ils portèrent ce cœur à la femme renfermée, et
lui reprochèrent qu'elle était sorcière, ainsi que ses
compagnes; et qu'elles avaient fait ce sort au détri­
ment de quelque malheureux.
Alors, elle confessa que Claire Martin lui avait fait
faire ces tours, pour nuire à quelque parent de défunt
son mari; mais qu'elle n'avait pas composé le sort. Le
fossoyeur alla avertir la justice de Saint-Germain-
des-Prés; et on vint saisir cette sorcière. Par consen­
tement du bailli, elle et ses complices furent condam­
nées au fouet; et ladite Martin, devineresse, et autrice
de tout ce malheur, à être marquée de la fleur de lis,
ainsi qu'au bannissement. Elles appelèrent de cette
sentence au Parlement, qui cassa le premier juge­
ment, et condamna la femme Martin à être fustigée et
battue de verges, sans autre punition que celle du
ban; et ses deux complices à être présentes à l'exé­
cution. L'arrêt fut exécuté le mercredi 14 août 1619.
La sorcière Martin fut fouettée devant le cimetière de
Saint-Sulpice, au pilori de l'abbaye, à la porte Saint-
Germain, et au bout du pont Saint-Michel. Elle avoua
qu'elle avait bien mérité d'être traitée ainsi.
L'année suivante, le tonnerre tomba sur l'église
cathédrale de Quimper-Corentin, et réduisit en
cendres une tour tout entière. On craignit pour l'édi­
fice; et l'évêque, accompagné du chapitre, jeta dans
le feu des agnus-Dei, un pain de seigle de quatre
BRANCHE DES BOURBONS 167

sous, avec une hostie consacrée, le tout trempé d'eau


bénite et du lait d'une femme nourrice de bonne vie.
On s'imagina que le diable y était pour quelque
chose; quelques esprits crédules crurent le voir: il
n'en fallut pas davantage pour écrire une relation fort
circonstanciée, dans laquelle on charge Satan de cet
incendie.

En 1628, Desbordes, valet de chambre du duc de


Lorraine Charles IV, fut accusé d'avoir avancé la mort
de la princesse Christine, mère du duc, et d'avoir
causé diverses maladies, que les médecins attri­
buaient à des maléfices. Charles IV avait conçu de
violents soupçons contre Desbordes, depuis une par­
tie de chasse, dans laquelle ce valet de chambre avait
servi, sans autre préparatif que d'ouvrir une petite
boîte à trois étages, un grand festin au duc et à sa
compagnie, et pour comble de merveilles, avait
ordonné à trois malheureux voleurs, qui étaient
morts, et dont les cadavres étaient encore attachés au
gibet, de venir rendre leurs devoirs au duc, puis de
retourner à la potence. On disait de plus qu'il avait,
dans une autre occasion, commandé aux person­
nages représentés dans une tapisserie, de s'en déta­
cher et de venir au milieu de la salle.
Charles IV voulut qu'on informât contre Desbordes.
On fit son procès dans les formes; il fut convaincu
d'avoir exercé la magie; il avoua qu'il avait commis
plusieurs sacrilèges; enfin, il fut condamné au feu et
exécuté.
Cette époque est marquée par des visions plus
ridicules les unes que les autres. Des soldats de la
garnison de Lusignan s'imaginèrent voir deux cheva­
liers de feu se livrer combat, et une multitude
d'oiseaux sinistres, précédés de deux flambeaux et
suivis d'une figure d'homme qui faisait le hibou, etc.(1 ).

L'ordre des temps nous amène à parler d'un procès


malheureusement trop célèbre, et qui jettera à jamais
une ombre défavorable sur le commencement du
XVIIe siècle.

(’) Le Loyer, Des Spectres.


168 SORCELLERIE

La politique de Richelieu, l'amour de la vengeance,


une stupide férocité, conduisirent au bûcher un
prêtre, dont tout le crime avait été de n'avoir su
défendre son cœur des faiblesses de l'amour.
Urbain Grandier, né d'une honnête famille, d'une
figure avantageuse, et d'un esprit peu commun, avait
obtenu des succès comme orateur, à Loudun, où il
était curé. Bientôt, il excita contre lui l'envie de ses
rivaux: doux et civil à l'égard de ses amis, Grandier
affectait, à l'égard de ses ennemis, une hauteur qui
aigrissait les esprits qu'il eût pu gagner par la dou­
ceur et l'affabilité de ses manières. Ayant obtenu un
jugement de l'officialité de Poitiers, contre un nommé
Monnier, il le fit exécuter avec la dernière rigueur. Ce
prêtre se joignit à Mignon, contre lequel le curé de
Loudun avait gagné un procès. Ce Mignon était
directeur du couvent des ursulines.
Le penchant naturel que Grandier avait pour la
galanterie, lui fit tout obtenir d'une jeune demoiselle,
fille du procureur du roi de Loudun. Ce fut en vain
qu'une obligeante amie publia que l'enfant qui venait
de naître était d'elle, le public ne fut pas trompé, et se
moqua de cette déclaration. Trinquant, père de cette
demoiselle et oncle de Mignon, se mit à la tête d'une
ligue, à laquelle se joignit l'avocat du roi, qui avait
Grandier pour rival. Ils gagnèrent deux hommes de la
lie du peuple, qui accusèrent le curé de Loudun
d'avoir abusé dans son église, de plusieurs femmes et
filles. L'officialité reçut la plainte et nomma des com­
missaires.
Durant l'instruction de cette affaire, Grandier fut
insulté dans ses fonctions sacerdotales, par un
nommé Du Thibaut, qui osa le frapper. Le curé de
Loudun, désespérant de pouvoir obtenir justice, dans
un pays où il avait tant d'ennemis, alla se jeter aux
pieds du roi à Paris. Mais, pendant son absence, on
surprit de Henri-Louis Chasteignier de La Rochepo-
say, évêque de Poitiers, un décret de prise de corps,
en date du 22 octobre 1629. Du Thibaut intrigua de
telle manière que Grandier fut forcé de se rendre à
Poitiers. A son arrivée, il fut jeté dans une prison
humide et malsaine; et l'évêque diocésain rendit une
sentence, le 3 janvier 1630, par laquelle Grandier
BRANCHE DES BOURBONS 169

était interdit a divinis, pendant cinq ans, et pour


toujours à Loudun. On lui imposait l'obligation de
jeûner au pain et à l'eau tous les vendredis pendant
trois mois.
Ses ennemis ne furent pas satisfaits, et en appe­
lèrent au Parlement. Grandier en appela également au
métropolitain. Le Parlement refusa d'en connaître, et
renvoya les parties, pour y être jugées en dernier
ressort, au tribunal de Poitiers.
Le lieutenant criminel instruisit l'affaire. Les
témoins varièrent dans leurs dépositions; plusieurs
d'entre eux avouèrent qu'ils avaient été gagnés à prix
d'argent. Méchin, ayant appris qu'on avait chargé sa
déposition, se désista de l'action qu'il avait intentée.
Le jugement qui renvoie Grandier de l'accusation est
du 25 mars 1631. Il porte que le prévenu doit se
retirer devant l'archevêque de Bordeaux, à l'effet
d'obtenir la sentence d'absolution. Ce prélat était à
son abbaye de Saint-Jouin-les-Marnes; Grandier vint
l'y trouver, et se retira satisfait. Puis, contre l'avis de
l'archevêque, Grandier poursuivit ses accusateurs. Du
Thibaut fut condamné à plusieurs amendes, et blâmé
tête nue à la Tournelle.
Il n'y avait pas longtemps que Moussaut, directeur
du couvent des ursulines, était mort. Mignon l'avait
remplacé; les jeunes religieuses, pour s'égayer, cou­
raient la nuit, et disaient aux anciennes que la maison
était habitée par des esprits. Les vieilles le crurent de
bonne foi. Mignon savait la vérité, et ne perdant pas
de vue les moyens de perdre Grandier, il conseilla à
ces dames de l'appeler, pour lui donner la charge de
leurs consciences. Grandier refusa; il paraît certain
qu'il ne mit jamais le pied dans le monastère; car,
dans les confrontations qui eurent lieu en 1634,
aucune religieuse ne le reconnut.
Mignon disposait en maître de l'esprit de ses péni­
tentes: il leur persuada qu'elles étaient possédées.
Les unes le crurent, d'autres feignirent de le croire.
C'est dans cet état de choses que Mignon commença
ses exorcismes. Il fit part de ses projets à un vision­
naire qui voulait passer pour saint dans l'esprit de la
populace. Barré, digne ami de Mignon, était aussi
hypocrite que lui, mais plus mélancolique. Il prati­
170 SORCELLERIE

quait mille extravagances, qui le faisaient mépriser de


tous les honnêtes gens. Le chanoine de Saint-
Memin, voulant donner de l'éclat à la possession des
ursulines, se rendit en procession, avec ses parois­
siens, à Loudun. Les deux fourbes distribuèrent les
rôles; et, quand ils s'imaginèrent que la possession
pouvait paraître au grand jour, ils choisirent Granger,
curé de Vernier, pour aller avertir les magistrats. Cette
ridicule communication fut faite, le lundi 11 octobre
1632, à Guillaume de Cerisay de la Guérinière, bailli
du Loudunois, et à Louis Chauvet, lieutenant civil.
Ces magistrats se rendirent au couvent, pour tout
examiner par eux-mêmes. Mignon vint au-devant
d'eux, revêtu d'une aube et d'une étole. Il leur dit que
les malins esprits étaient expulsés, que le démon de
la Mère supérieure s'appelait Astaroth, et celui d'une
sœur laie Zabulon, mais que, pour le moment, les
religieuses reposaient. Comme les deux magistrats se
disposaient à sortir, on vint leur annoncer que les
énergumènes étaient de nouveau travaillées.
Ils montèrent avec Mignon et Granger dans une
chambre haute; la Supérieure et une sœur laie étaient
couchées sur des lits. Des carmes et des religieuses
les entouraient. Manouri, chirurgien, était présent,
avec Rousseau, chanoine de Sainte-Croix. A la vue
des officiers de justice, la Supérieure tomba dans
d'étranges convulsions, poussant des cris qui appro­
chaient de ceux d'un petit pourceau, et faisant d'hor­
ribles grimaces en s'enfonçant sous la couverture. Un
religieux carme était à sa droite; Mignon occupait la
gauche de son lit. Ce dernier lui mit ses deux doigts
dans la bouche, et conjura le diable en latin. La
possédée répondit fort mal, mais désigna Grandier
comme l'auteur de la possession. La sœur laie ne
voulut pas répondre, en disant que la Supérieure était
seule capable de le faire.
Les juges, ayant appris que les questions avaient
déjà été faites en présence de Grouard, juge de la
prévôté, et de Trinquant, dressèrent procès-verbal du
tout. Le lundi 12, ils appelèrent Mignon en particu­
lier, et lui dirent que cette possession était une fraude
pieuse, et qu'il fallait la faire cesser; l'autre soutint
qu'elle était réelle. Le dessein des juges étant de
BRANCHE DES BOURBONS 171

prendre de plus exactes informations, ils se représen­


tèrent, accompagnés d'Irénée de Sainte-Marthe, sieur
des Humeaux. La Supérieure parut agitée par la rage.
Barré exorcisa le démon, qui répondit qu'il était parti.
La sœur laie gambandait, en attendant son tour.
Pendant qu'on faisait des adjurations, il s'éleva un
grand bruit dans la compagnie; un des assistants
s'écria qu'on avait vu un chat descendre par la che­
minée. On le chercha par toute la chambre; il s'était
réfugié sur un fond de lit; on l'apporta sur la cou­
chette de la Supérieure; Barré le couvrit de plusieurs
signes de croix. Le chat avait pris de la hardiesse, et
faisait le gros dos pendant les adjurations. Il fut
reconnu que c'était le matou du couvent, et rien
moins qu'un démon, ou qu'un magicien.
Quoique ces fourberies fussent mal tissues, Gran-
dier redouta cette puissante ligue, qui venait de se
renforcer de René Memin, seigneur de Silli, major de
la ville, et parent du cardinal de Richelieu. Grandier
craignait beaucoup le cardinal, parce que, dans le
temps de sa disgrâce, il avait publié contre lui une
brochure, intitulée La Cordonnière de Loudun (1). Il
fit des démarches auprès du bailli, et obtint une
ordonnance qui faisait défense à toute personne de
médire de lui ou de lui méfaire. Cette ordonnance est
du 28 octobre 1632.
Depuis le 13 octobre, que Barré s'était vanté
d'avoir expulsé les démons, il s'écoula quelque temps
sans qu'il fût question de la possession; mais les
exorcismes recommencèrent. Le bailli, accompagné
de Daniel Roger, de Vincent Dufaux, de Gaspard
Joubert et de Mathieu Fanton, médecins, assistèrent
aux exorcismes faits par Barré; on commença par la
Supérieure, et l'exorciste lui fit cette question: Quem
adoras tu? (Qui adores-tu?) — Jésus-Christus. —
Daniel Drouin, assesseur à la prévôté, s'écria: Voilà
un diable qui n'est pas congru! Barré voulut retour­
ner la phrase, et demanda: Quis est iste quem ado­
ras? (Quel est celui que tu adores?) espérant qu'elle
dirait Jesus-Christus, mais elle répondit Jesus-
(1) C'est du moins ce que publièrent ses ennemis; mais
les gens sensés ont toujours regardé Grandier comme inno­
cent de ce pamphlet.
172 SORCELLERIE

Christe; et le démon déclara qu'il s'appelait Asmodée.


Cette scène causa du scandale. Barré, le
25 novembre, jura sur le ciboire que son intention
était pure; et le prieur des carmes, mettant le ciboire
sur sa tête, protesta de son innocence. Comme le
rituel donne l'intelligence de toutes les langues au
démon, le bailli, par l'entremise de Stracan, supérieur
du Collège des Réformés de Loudun, demanda que
l'abbesse prononçât le nom de l'eau en hébreu. Barré
frémit et voulut s'y opposer, disant que c'était tenter
Dieu. Mais les spectateurs insistèrent, et le Supérieur
du collège lui fit cette demande: Comment appelle-
t-on l'eau en hébreu? Elle répondit par un petit
grognement. Un carme dit qu'elle avait prononcé le
mot zaquaq; mais le sous-prieur le réprimanda de sa
témérité. Pour se tirer d'embarras, la Supérieure se
mit à gambader.
Grandier, instruit qu'on exorcisait secrètement, en
présence du lieutenant criminel, qui s'était prononcé
contre lui, présenta une requête à ce magistrat, pour
le prier de se retirer; mais il répondit qu'il déposerait
en justice.
Les juges, saisis de l'affaire, étaient incorruptibles.
Barré déclara que le magicien avait apporté l'eau du
pacte, à sept heures du soir; et qu'il était entré par la
porte, en présence de lui, de Mignon, et d'une reli­
gieuse. Mignon se plaignit que le diable lui avait
donné un soufflet. Et cependant, sur la demande de
Grandier, les religieuses furent séparées.
La supérieure, alarmée de cette précaution,
témoigna à Barré son inquiétude. Ma fille, répliqua ce
cafard, il faut faire tout pour la gloire de Dieu. Il lui
demanda où était le magicien. Dans une salle du
château, répondit-elle. Le fait vérifié se trouva faux;
on se plaignit que le diable n'était pas bien servi par
ses espions.
Les exorcistes, voulant prévenir, dans la suite, de
pareils embarras, déclarèrent que les possédées ne
voulaient plus répondre en présence des magistrats.
En même temps, Grandier exposa, dans une requête,
qu'il était prouvé que la possession n'était qu'un jeu.
On assembla les notables: il fut résolu que l'on
écrirait au procureur général et à l'évêque, pour les
BRANCHE DES BOURBONS 173

prier d'arrêter une si criminelle intrigue. Le procureur


général répondit que, l'affaire étant purement ecclé­
siastique, le Parlement refusait d'en connaître;
l'évêque ne fit aucune réponse. Barré alla trouver
l'évêque, et obtint de lui qu'on leur adjoindrait deux
exorcistes (1).
Le bruit de cette affaire était parvenu à la cour:
Anne d'Autriche envoya son aumônier, Marescot, à
Loudun; dès son arrivée, les magistrats se transpor­
tèrent au couvent; mais l'entrée leur fut refusée; et
Barré vint, avec ses habits sacerdotaux, leur déclarer
qu'il n'empêchait pas qu'ils entrassent... «Nous
sommes venus dans cette intention, répondit le bailli,
et vous ne refuserez pas de faire trois questions,
suivant le rituel, et devant l'aumônier de la reine.»
«Je ferai ce qu'il me plaira», répondit audacieuse­
ment l'exorciste. Les magistrats ne purent entrer, mais
ils firent défense à Barré d'exorciser, sous peine d'être
traité comme séditieux et perturbateur du repos
public. Barré répondit qu'il méconnaissait leur juridic­
tion.
L'archevêque de Bordeaux était de retour à Saint-
Jouin; il envoya un médecin au couvent, mais tout
était rentré dans l'ordre. En conséquence, il rendit
une ordonnance qui défendait, en cas de nouvelle
possession, à Barré et à Mignon, d'exorciser à l'ave­
nir. Cette ordonnance fut déposée au greffe, le
21 mars 1633 i1).
Ainsi, l'archevêque de Bordeaux eut l'art d'imposer
silence à l'enfer. Les religieuses déplorèrent leur
faute; mais les ennemis de Grandier se ranimèrent à
l'arrivée de Laubardemont, commissaire envoyé par la
cour, pour faire abattre les fortifications de Loudun.
Memin de Silli fit entrer facilement dans le complot
une créature du cardinal, en lui faisant entrevoir le
mérite qu'il aurait auprès de lui, s'il faisait condamner
l'auteur de la brochure publiée sous le nom de
Lamon (qui était alors femme de Marie de Médicis),
et qui contenait des personnalités injurieuses au car­
dinal. On lui rappela que Grandier avait disputé le pas

(1) Voyez les pièces justificatives, n° 11.


(2) Idem, n° 10.
174 SORCELLERIE

à Richelieu, qui n'était alors que prieur de Coussai. Il


n'en fallut pas davantage pour engager Laubarde-
mont à assister aux convulsions des religieuses, qui
venaient de recommencer, au grand scandale de tout
le peuple.
Pendant l'absence de Laubardemont, qui intriguait
dans Paris, les diables s'étaient étendus dans la ville:
six filles séculières se croyaient possédées; deux
autres étaient obsédées; deux autres, maléficiées.
Dans la ville de Chinon, le diable s'était campé, en
ami, dans le corps de deux pénitentes de Barré.
Laubardemont, étant saisi de l'affaire, arriva à Lou-
dun, le 6 décembre 1633, à huit heures du soir, et
descendit chez Bourneuf; il communiqua ses pleins
pouvoirs à Memin, Hervé et Menuan.
Les auteurs contemporains racontent l'arrestation
de Grandier en ces termes:
«Guillaume Aubin, sieur de Lagrange, frère de
Bourneuf, lieutenant de la prévôté, fut mandé par
Laubardemont, qui, après lui avoir signifié les ordres
du roi, lui commanda d'arrêter Grandier. Guillaume
Aubin fit connaître au curé de Loudun cet ordre
secret, en l'avertissant de songer à s'y soustraire, mais
Grandier ne crut pas devoir profiter de l'avis; et,
comme il se rendait un matin à l'église de Sainte-
Croix, Lagrange s'empara de lui. Dès son arrestation,
le sceau royal fut apposé sur tous ses effets. On
trouva dans ses papiers le traité composé contre le
célibat des prêtres, qu'il reconnut pour son ouvrage.
Il nia être l'auteur de deux pièces de vers, qui furent
également trouvées chez lui. Jeanne Estivière, femme
respectable, et mère de Grandier, réclama vainement
les sentences d'absolution de l'archevêque de Bor­
deaux. L'inventaire fut achevé le 31 janvier 1634.
Pierre Fournier, avocat, chargé de l'office de procu­
reur du roi, s'en démit presque aussitôt après l'avoir
accepté.
» Les amis de Grandier présentèrent requête décli-
natoire de juridiction. La mère de Grandier la fit
signifier à Laubardemont, le 3 janvier 1634. Elle
l'avertit, en outre, qu'elle le prenait à partie. Le com­
missaire fit continuer la procédure, malgré son oppo­
sition.
BRANCHE DES BOURBONS 175

» L'évêque de Poitiers ordonna, de son côté, qu'on


fit l'instruction, nonobstant toute opposition.
»Après avoir obtenu de Grandier la signature de
tous les actes, Laubardemont s'en retourna à Paris. H
n'écrivit rien à ses amis de Loudun. Granger, curé de
Vernier, partit aussitôt pour le prier de poursuivre
l'affaire. Laubardemont, craignant de voir le Parle­
ment se saisir de cette affaire, obtint un arrêt du
conseil, qui défendait au Parlement d'en con­
naître (1).»
Laubardemont, dans un voyage qu'il fit à Angers,
avait traîné son prisonnier à sa suite. Aussitôt qu'il fut
de retour à Loudun, il envoya des archers pour rame­
ner Grandier dans un cachot, préparé tout exprès
dans la maison de ses ennemis. Mignon rendit cet
endroit le plus affreux qu'il lui fut possible, et poussa
la précaution jusqu'à traverser la cheminée de
grosses barres de fer, de crainte, disait-il, que le
diable ne pût tirer le magicien de ses chaînes. A son
arrivée d'Angers, Grandier se trouva presque privé de
la lumière, et n'ayant que de la paille pour se cou­
cher. Il écrivit à sa mère: « Ma mère, j'ai reçu la vôtre
et tout ce que vous m'avez envoyé, excepté les bas
de serge. Je supporte mon affliction avec patience, et
plains plus la vôtre que la mienne. Je suis fort
incommodé, n'ayant point de lit; tâchez de me faire
apporter le mien; car, si le corps ne repose, l'esprit
succombe. Enfin, envoyez-moi un bréviaire, une
bible, et un saint Thomas, pour ma consolation; au
reste, ne vous affligez pas; j'espère que Dieu mettra
mon innoncence au jour. Je me recommande à mon
frère, à ma sœur, et à tous mes bons amis. C'est, ma
mère, votre bon fils à vous servir.
GRANDIER.»

Grandier était épié dans sa prison par la femme


Bontemps, qui donnait chaque jour connaissance de
ce qu'il faisait.
Pour donner un air d'apparence à la possession, on
sépara les énergumènes en trois groupes. Néanmoins
la sœur de Memin soufflait encore à l'oreille de

(2) Voyez les Pièces justificatives, n° 11.


176 SORCELLERIE

la Supérieure tout ce qu'elle avait à répondre dans


les exorcismes. Sur la demande de Grandier, toute
communication apparente fut rompue entre les reli­
gieuses. Au lieu d'appeler les médecins, on se con­
tenta de faire venir des espèces de fraters, qui
n'avaient pris aucun degré, et qui étaient dans le
complot. Daniel Roger était le seul qui eût quelque
instruction, mais son avis n'était jamais suivi par ses
bizarres collaborateurs.
Manouri, neveu de Memin, beau-frère d'une pré­
tendue possédée, fut chargé de l'office de chirurgien.
On désigna Pierre Adam pour préparer les médica­
ments. Cet apothicaire était cousin germain de
Mignon, et avait échoué dans une accusation qu'il
avait précédemment intentée contre Grandier; et,
comme il avait voulu flétrir la réputation d'une
demoiselle de Loudun, il avait été condamné à une
amende honorable, par arrêt du Parlement du
10 mars 1633. Il ne suivait aucunement les ordon­
nances des médecins, et employait tout ce qui pou­
vait agiter les religieuses.
Vainement Grandier demanda-t-il qu'il fût écarté
de son emploi.
Laubardemont rendit une sentence, par laquelle il
ordonna la confrontation des témoins. Grandier vou­
lut, par une ruse innocente, faire tomber de lui-même
le monstrueux édifice de la possession; il proposa à
Laubardemont de faire habiller quatre prêtres de la
même manière que lui, et de demander aux possédés
lequel des cinq était le magicien; mais on s'y refusa.
Après que l'instruction fut terminée, on recommença
les exorcismes. L'Escaye et Gan avaient été nommés
pour cette fonction, par l'archevêque de Bordeaux.
Mais ils furent écartés par le théologal de Poitiers et
par le récollet Lactance.
Ces derniers commencèrent à opérer le 15 avril.
Lactance défendit aux religieuses de parler en latin;
quatre capucins indignes, Luc, Tranquille, Potais, Eli­
sée, se joignirent aux deux carmes, Pierre de Saint-
Thomas, et Pierre de Saint-Mathurin; et tous s'effor-
çaient de chasser les démons.
Le Père Joseph, qui joue un si grand rôle dans le
BRANCHE DES BOURBONS 177

ministère du cardinal-roi, se rendit incognito à Lou-


dun. Ce moine rusé ne voulut pas prendre part à
l'affaire, et laissa tout l'odieux sur ses confrères, gens
faits pour se contenter de l'estime des fanatiques et
du petit peuple; moyennant quoi, ils se souciaient
fort peu d'être exposés à la risée du grand monde et
des gens d'esprit.
Le 26 avril, d'après la déclaration de la Supérieure,
on procéda à la recherche des marques du magicien.
Manouri entra dans la prison de Grandier, lui fit
bander les yeux et lui ôta tous ses habits. Quand il
voulait persuader que les parties du corps marquées
par le diable étaient insensibles, il tournait la sonde
par un des bouts qui était rond; de sorte que, ne
pouvant entrer dans la chair, elle était repoussée dans
la paume de la main de Manouri. Mais, quand le
barbare chirurgien voulait faire voir que les autres
parties étaient sensibles, il tournait la sonde par le
bout très aigu, et allait jusqu'aux os. Les soupirs, les
cris, les gémissements de la victime étaient entendus
au loin.
Le diable déclara, dans un exorcisme, que les livres
de magie étaient chez une demoiselle; on y courut, et
on n'y trouva rien.
Grandier avait un frère, conseiller au bailliage de
Loudun; on le fit accuser de sorcellerie; il partit
aussitôt pour aller à la cour faire observer qu'on
voulait priver son frère de son unique défenseur; mais
Du Thibaut, muni d'un ordre de Laubardemont, et qui
le suivait de près, le fit mettre en prison. Il n'en sortit
qu'avec beaucoup de peine, et après le supplice de
son frère.
Rapporterai-je les accidents arrivés à la Supérieure,
le diable sortant par trois trous, et ce tuyau de plume
qu'elle rendit le 13 juin, tuyau qui fut pris pour un
pacte?
L'évêque de Poitiers, sûr de l'assentiment du cardi­
nal, vint lui-même présider aux exorcismes, le 16 juin.
Il annonça qu'il venait découvrir des écoles de magie,
tant d'hommes que de femmes. On fut dès lors
obligé, sous peine d'être déclaré complice, de croire à
la possession; parce que, dit un auteur de ce temps,
le roi et Mgr le cardinal l'autorisaient.
178 SORCELLERIE

Le diable attendait l'arrivée de son ami l'évêque de


Poitiers, pour opérer des merveilles. Le samedi 17,
Léviathan rendit un pacte composé de la chair du
cœur d'un enfant, pris en un sabbat tenu à Orléans,
en 1631, et de la cendre d'une hostie brûlée, mêlée
avec la liqueur séminale de Grandier (1).
Ce pacte lui fut présenté; il en nia l'existence. Il lui fut
permis d'exorciser. «J'estime, dit-il à l'évêque, qu'un
magicien ne peut posséder un chrétien sans son
consentement. »
Les exorcistes s'écrièrent que Grandier était héré­
tique, et qu'il rejetait une proposition reçue dans
l'Eglise et approuvée par la Sorbonne.
Après cette contestation, on amena Sœur Cathe­
rine, qui refusa de répondre en grec, sous le prétexte
que le pacte s'y opposait. Grandier fit une question
en cette langue; mais toutes les religieuses pous­
sèrent de grands cris, en l'appelant magicien, et
s'offrirent de lui rompre le cou, si on y consentait. « Si
je suis magicien, dit Grandier, que le diable me fasse
une marque visible au front, en présence de Monsei­
gneur et du commissaire du roi. » Les exorcistes, au
nombre de huit, imposèrent silence aux démons; on
fit apporter un réchaud, et les pactes furent brûlés.
Cette scène de bateleurs se termina quand les reli­
gieuses ôtèrent leurs pantoufles, et les jetèrent à la
tête de Grandier qui chantait l'office.
Le dernier jour de juin, une des possédées qu'on
exorcisait, dans l'Eglise de Notre-Dame-du-Château,
dit effrontément que Grandier avait envoyé à plu­
sieurs demoiselles, pour leur faire concevoir des
monstres, une chose que la pudeur ne permet pas de
nommer, et que l'une d'elles nomma alors avec la
plus grande impudence (2). Le stupide exorciste
demanda pourquoi l'effet ne s'en était pas suivi; elle
ne répondit que par un torrent d'obscénités et de
discours, qui ne se tiennent ordinairement que dans
les plus Isales asiles de la prostitution. L'indignation
publique fut à son comble. Pour arrêter les murmures,
Laubardemont fit publier cette ordonnance:

(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 12.


(2) C'était un gode-michy...
BRANCHE DES BOURBONS 179

«Il est très expressément défendu à toute per­


sonne, de quelque qualité ou condition qu'elle soit,
de médire, ni autrement entreprendre de parler contre
les religieuses et autres personnes de Loudun, affli­
gées de malins esprits, leurs exorcistes, ni ceux qui
les assistent, soit aux lieux où elles sont exorcisées,
ou ailleurs, en quelque façon et de quelque manière
que ce soit, à peine de dix mille livres d'amende et
autre plus grande somme, et punition corporelle, si le
cas y échoit; et, afin qu'on n'en prétende cause
d'ignorance, sera la présente ordonnance lue, etc.
Fait à Loudun, 2 juillet 1634.
Laubardemont. »

Le cours de cette affaire justifia pleinement Gran­


dier. La Sœur Claire, bourrelée de remords, déclara,
dans l'église du château, que tout ce qu'elle avait dit
n'était que calomnie et imposture; qu'elle n'avait rien
fait que par la suggestion du récollet, de Mignon et
des carmes. Quatre jours après, elle tint encore le
même langage, et voulut s'enfuir. La Sœur Agnès
protesta et se rétracta à la communion, déclarant
qu'elle était indigne de recevoir son Dieu. La Nogaret
déclara aussi qu'elle avait accusé un innocent; mais
les exorcistes assurèrent que tout ce qu'on venait
d'entendre était une suggestion du démon. Le diable
mentait, quand la déposition était favorable à Gran­
dier; et quand il l'accusait, il disait la vérité.
Le bailli, dont nous avons admiré la fermeté, fut
accusé de magie par les possédées de Barré. On
tramait sa perte, ainsi que celle du lieutenant civil;
mais le bailli du Loudunois ne se laissa pas prendre à
un piège qu'on lui tendit. Il fit remettre à Laubarde­
mont une lettre, qu'une mendiante lui avait apportée,
et dans laquelle on lui proposait de faire évader
Grandier de sa prison.
La femme Blanchard accusa d'être sorcière une
parente du bailli; et, comme l'épouse de ce magistrat
était présente à l'exorcisme, la possédée s'écria
qu'elle apportait les pactes. La baillive somma les
exorcistes de faire voir son innocence; mais la nuit
survenante fit congédier l'assemblée.
La commission chargée de juger Grandier s'assem­
180 SORCELLERIE

bla aux carmes, le 26 juillet, et nomma, le 27, pour


rapporteurs, deux ennemis de Grandier, Houmain,
lieutenant criminel d'Orléans, et Texier, lieutenant
général de Saint-Maixent. Aussitôt que Grandier
connut ses rapporteurs, il écrivit à sa mère que, fort
de son innocence, il ne redoutait pas d'examen; qu'il
lui était impossible d'avoir les pièces qui étaient à sa
décharge; mais que son état de faiblesse l'empêche­
rait de rien examiner.
La commission adopta la proposition, que le diable,
dûment contraint, est tenu de dire la vérité. Tous les
habitants alarmés s'assemblèrent à l'Hôtel de Ville, au
son de la cloche, et résolurent à l'unanimité d'écrire
au roi, pour se plaindre de la crédulité de Laubarde-
mont, des vexations de tout genre qu'il faisait éprou­
ver aux citoyens, sous prétexte de magie, et pour lui
demander de permettre au Parlement, ou à toute
autre cour, de connaître de cette affaire (1).
La commission déclara, dans une pièce infiniment
curieuse, que l'assemblée était composée de gens
mécaniques, et que l'acte qui avait été fait était
nul (2).
Grandier, voyant que toutes les réclamations qu'il
faisait devenaient inutiles, ne tarda pas à se
convaincre que sa perte était certaine; car il fallait
qu'il fût brûlé comme sorcier, ou que tous ses enne­
mis fussent soumis aux peines les plus graves. Il
prépara néanmoins sa défense. Admis devant ses
juges, il parla ainsi:
«Je vous supplie, en toute humilité, de considérer
avec attention ce que le prophète dit au psaume 82,
qui contient une très sainte remontrance qu'il vous
fait, d'exercer vos charges avec droiture, attendu
qu'étant hommes mortels, vous aurez à comparaître
devant Dieu, juge souverain du monde, pour lui
rendre compte de votre administration. Cet oint du
Seigneur parle aujourd'hui, à vous qui êtes assis pour
juger, et vous dit: « Dieu assiste en l'assemblée du
» Dieu fort; il est juge au milieu des juges: jusqu'à
» quand aurez-vous égard à l'apparence du méchant?
» Faites droit au chétif et à l'orphelin; faites justice au
(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 13.
(2) Voyez les Pièces justificatives, n° 14.
BRANCHE DES BOURBONS 181

» pauvre, secourez le chétif et le souffreteux, et le


» délivrez de la main des méchants. Vous êtes dieux
» et enfants du souverain, toutefois vous mourrez
» comme hommes; et vous qui êtes les principaux,
» vous cherrez comme les autres. »
Cette remontrance ne produisit aucun effet. Les
commissaires voulurent couvrir leur assassinat juri­
dique du manteau de la religion. Ils ordonnèrent des
processions et des prières publiques pour prier le ciel
de les éclairer.
Le 18 août 1634, les juges commissaires s'assem­
blèrent au couvent des carmes, et rendirent un juge­
ment calqué sur celui de Gaufridi; le traité de Gran­
dier contre le célibat des prêtres fut condamné à être
brûlé avec lui (1).
Grandier écouta, avec beaucoup de sang-froid, sa
condamnation; et, s'adressant aux juges, il leur dit:
« Messeigneurs, j'atteste Dieu, le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, et la Vierge, mon unique avocate, que je
n'ai jamais été magicien; que je n'ai jamais commis
aucun sortilège; et que je ne connais point d'autre
magie que celle de l'Ecriture sainte, laquelle j'ai tou­
jours prêchée; et que je n'ai point eu d'autre créance
que celle de notre sainte mère Eglise catholique,
apostolique et romaine. Je renonce au diable, à ses
pompes et à ses oeuvres. J'avoue mon Sauveur, et je
Le prie que le Sang de Sa Croix me soit méritoire; et
vous, Messeigneurs, modérez, je vous prie, la rigueur
de mon supplice, et ne mettez pas mon âme au
désespoir. »
Ayant ainsi parlé, il versa des larmes en abondance.
Laubardemont le prit en particulier, après avoir fait
retirer sa femme, qui siégeait avec les juges, et lui dit:
« Si vous voulez modérer la rigueur de votre supplice,
déclarez vos complices. » « Etant innocent, répondit
Grandier, je n'ai point de complices.» Houmain le
pressa de déposer contre les magiciens; mais il n'en
put rien obtenir.
Aux termes du jugement, Grandier fut appliqué à la
question. A Loudun, l'usage était de lacer deux
planches, et de serrer entre ces deux planches les

(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 15.


182 SORCELLERIE

jambes du patient; on enfonçait ensuite des coins à


coups de marteau, qui cassaient les os; et, quand les
planches étaient desserrées, les éclats des os volaient
par terre. On donna à Grandier deux coins de plus
qu'on n'en donnait aux grands criminels. Laubarde-
mont était présent au supplice. Les moines exorci­
sèrent les planches et les coins; le malheureux Gran­
dier s'évanouit plusieurs fois dans la question; on le
faisait revenir, en redoublant les coups. Lorsque ses
jambes furent crevées, et qu'on en vit sortir la moelle,
on ôta les planches, et on le jeta sur le carreau.
Grandier ne laissa échapper aucune imprécation
contre ses juges; il protesta de son innocence, et
n'accusa personne; il dit qu'il n'avait jamais connu
cette Elisabeth Blanchard, bien loin d'avoir eu com­
merce avec elle.
On le transporta ensuite dans la chambre du
conseil; il fut mis sur de la paille, près du feu; il
demanda pour se confesser un religieux augustin, ce
qui lui fut refusé; il fut remis, malgré lui, entre les
mains des exorcistes; on fit retirer le peuple, qui se
pressait pour le voir. Le greffier de la commission
resta près de lui l'espace de trois heures; et Laubar-
demont le conjura pendant tout ce temps de signer
un écrit: ce qu'il refusa constamment.
Vers les cinq heures du soir, les bourreaux l'empor­
tèrent sur une civière. Il déclara au lieutenant criminel
d'Orléans qu'il mourait innocent, et le pria de faire
prier Dieu pour lui. Malgré ses souffrances, son air
était tranquille, son regard assuré. Au sortir du palais,
on lui lut encore une fois son arrêt. Quand il fut
devant l'Eglise de Saint-Pierre-du-Marché, Laubar-
demont le fit descendre de sa charrette. Comme il
avait perdu l'usage des jambes, il tomba rudement, le
visage contre terre. Il attendit patiemment qu'on le
relevât. Le père Grillau l'aborda en cet instant, et
l'embrassa en pleurant. «Je vous apporte la bénédic­
tion de votre mère, lui dit-il; elle et moi, prions Dieu
qu'il vous fasse miséricorde, et qu'il vous reçoive
auprès de Lui. »
Grandier remercia ce cordelier de la pitié que lui
inspiraient ses malheurs, et le pria de servir de fils à
sa mère.
BRANCHE DES BOURBONS 183

Le lieutenant du prévôt lui demanda pardon. «Vous


ne m'avez pas offensé, lui dit Grandier, vous êtes
obligé de remplir les devoirs de votre charge. »
On était près du bûcher. Le curé de Loudun l'envi­
sagea sans frayeur. Le bourreau le mit dans un cercle
de fer, lui faisant tourner le dos à l'Eglise de Sainte-
Croix. On lut encore une fois l'arrêt de la commission.
Cette lecture faite, le greffier lui demanda s'il persis­
tait dans ses réponses; il répondit: «Tout ce que j'ai
dit est vrai; je n'ai plus rien à dire. »
Les exorcistes, après avoir fait des signes de croix
sur le bûcher, craignirent qu'il ne profitât d'une grâce
qui lui avait été accordée, et qui avait diminué dans
son esprit la grandeur du supplice; il devait être
étranglé, et parler au peuple avant de mourir. Comme
il voulait parler, les exorcistes lui jetèrent de l'eau
bénite au visage; et, voyant qu'il ouvrait la bouche
une seconde fois, ils dépêchèrent un moine qui alla
baiser Grandier. Le curé de Loudun reconnut l'arti­
fice, et s'écria: Voilà un baiser de Judas. Irrités de
cette exclamation, les exorcistes le frappèrent au
visage avec un crucifix de fer. Il fut obligé d'attendre
qu'on eût fini un Salve et un Ave Maria pour protes­
ter une dernière fois de son innocence.
Les moines firent en sorte qu'il ne fût pas étranglé.
Grandier, voyant que l'exécuteur mettait le feu au
bûcher, réclama la promesse du prévôt. Le Père Lac-
tance prit de la paille, et, l'ayant allumée à un flam­
beau, il la lui porta au visage, disant: « Ne veux-tu
pas te reconnaître, malheureux, et renoncer au
diable?» «Je ne connais pas le diable, répondit
Grandier; j'y renonce, et espère en la miséricorde de
Dieu.»
Sans attendre l'ordre du lieutenant du prévôt, ce
moine mit le feu au bûcher. Grandier s'écria: Où est
la charité, Père Lactance? il y a un juge au ciel; je
t'assigne à comparaître, dans le mois, devant lui.
Puis, s'adressant à Dieu, il s'écria: Deus meus ad te
vigilo; miserere meî Deus. (Mon Dieu, j'ai confiance
en vous; ayez pitié de moi, ô mon Dieu.)
Alors les capucins lui jetèrent le reste de l'eau
bénite au visage, de peur qu'on n'entendît ses der­
nières paroles. Le peuple cria au bourreau de l'étran­
184 SORCELLERIE

gler;.les moines avaient noué la corde; le malheureux


curé de Loudun fut brûlé vif.
Le lieu destiné pour son supplice ne pouvait conte­
nir la multitude des curieux. Une troupe de colombes
vint s'abattre sur le bûcher; les hallebardes des
archers, les cris du peuple ne purent les faire fuir; une
grosse mouche bourdonnait autour de Grandier, un
moine s'écria que c'était Belzébuth (dieu des
mouches) qui venait chercher l'âme du magicien.
Le Père Lactance mourut un mois après Grandier.
Le capucin Tranquille expira dans les convulsions du
satyriasis. La populace, ameutée par les moines, vint
invoquer le décédé comme un saint; chaque portefaix
voulut avoir une partie de ses vêtements. Il eût été
mis à nu, dit la relation, si quelques personnes d'hon­
neur ne se fussent mises à l'entour pour le garantir de
l'indiscrète curiosité du peuple, qui, après avoir
coupé son habit, se fût peut-être bien laissé aller à
dépecer son corps même. Dans l'épitaphe qu'on lui
mit sur son tombeau, on lisait:

Ci-gît l'humble Père Tranquille, capucin prédica­


teur. Les démons ne pouvant plus supporter son
courage, en son emploi d'exorciste, l'ont fait mourir
par leurs vexations, à ce portés par les magiciens, le
dernier de mai 1368.

Après la mort de Grandier, Gaston de France alla


voir les énergumènes de Loudun. Ce faible prince
demeura convaincu de la possession; mais on s'en
moquait dans le pays. La dame de Combalet, nièce
du cardinal de Richelieu, lui fit part des bruits dés­
avantageux qui couraient sur lui. Le ministre
retrancha les 4000 écus qu'on donnait chaque mois
aux exorcistes, et la possession prit fin.
Barré, qui se divertissait à exorciser, se ménagea les
occasions de le faire; deux pénitentes du saint
homme se mirent à gambader; le coadjuteur de
Tours, ayant découvert que, malgré la défense du
cardinal de Lyon, Barré continuait ses exorcismes, et
ayant acquis la certitude de la fausseté de la posses­
sion, fit condamner à la prison perpétuelle ces deux
femmes. L'exorciste et père spirituel fut banni du
BRANCHE DES BOURBONS 185

diocèse de Tours, relégué au Mans, et mourut dans


un couvent de moines.
Le fils de Laubardemont fut assassiné le
9 décembre 1651, à 9 heures du soir, par une bande
de voleurs. Il mourut le lendemain de ses blessures,
sans déclarer qui il était. « On reconnut et on sut qu'il
était fils d'un maître des requêtes, nommé Laubarde­
mont, qui condamna à mort le pauvre curé de Lou­
dun, Urbain Grandier, et le fit brûler tout vif, souS
l'ombre qu'il avait envoyé le diable dans le corps des
religieuses de Loudun, que l'on faisait apprendre à
danser, afin de persuader aux sots qu'elles étaient
démoniaques. Ne voilà-t-il pas une punition divine
dans la famille de ce malheureux juge, pour expier en
quelque façon la mort cruelle et impitoyable de ce
pauvre prêtre dont le sang crie vengeance (1)?»
Au XVIIIe siècle, un dogue du cimetière Saint-
Médard, pour tout dire en un mot. La Menardaye,
écrivit pour défendre la possession, et rapporta même
la cédule par laquelle Grandier était censé s'être
donné à Lucifer; à la vérité il ne put voir l'original,
parce que, dit-il, la minute est aux enfers, en un coin
de la terre, au cabinet de Lucifer, et signée du sang
du magicien (2).
Loujs XIV naquit à Saint-Germain-en-Laye le
5 septembre 1638. Suivant l'usage observé en sem­
blables occasions, on fit entrer dans la chambre de la
reine l'astrologue Morin, pour tirer l'horoscope de
l’héritier présomptif de la couronne. Duclos a rap­
porté celui de Louis XI. Nostradamus tira ceux de
Catherine de Médicis, de tous ses enfants et des
principaux seigneurs de la cour. Louis XIII fut sur­
nommé le Juste, parce qu'il était né sous le signe de
la balance. Dans toute notre histoire, on voit le faible
des grands pour l'astrologie judiciaire; faut-il s'éton­
ner si le peuple y ajoute encore foi aujourd'hui en
plusieurs provinces de France?
En 1643, les religieuses de Louviers, jalouses de la
réputation de leurs Sœurs de Loudun, se mirent à
gambader. Les commissaires, envoyés par la cour
(1) Patin, 22 décembre 1651.
(2) Voyez les Pièces justificatives, n° 16.
186 SORCELLERIE

pour assister aux exorcismes, arrivèrent le 1er sep­


tembre. Les ecclésiastiques de la province les
reçurent à la porte du monastère.
Les possédées étaient Louise de Pinterville, qui
avait dans le corps Arphaxat; Sœur Barbe de Saint-
Michel, occupée par Ausitif; et Sœur Marie du Saint-
Esprit. Il y en avait encore beaucoup d'autres, mais
dans les relations il est surtout question de ces trois
hystériques. L'évêque d'Evreux fit un signe de croix
sur l'épaule droite de Louise de Pinterville, ce qui lui
fit rouiller les yeux.
Sœur Barbe de Saint-Michel, «fille puissante,
ramassée, bien colorée, de bonne habitude, grosse et
grasse, tomba dans de violentes convulsions, faisant
de tout son corps un arc, ayant les doigts des pieds
et des mains recourbés en dedans et en dehors. Elle
se roula sur le plancher, se mit à péter, et rendit par
les parties inférieures toutes sortes d'excréments, tant
inutiles que nécessaires.» Puis tout à coup, elle se
releva plus tranquille, et parut, comme devant, saine
et gaillarde, mais pourtant toujours l'esprit un peu en
écharpe.
Sœur Marie du Saint-Esprit, grande et belle fille, un
peu maigre, entra dans le réfectoire en chantant et en
dansant, « puis se prit à parler de sa petite Madeleine,
sa bonne amie, sa mignonne, sa première maîtresse;
et de là se lança dans un panneau de vitre, la tête la
première, sans sauter ni faire aucun effort, et y passa
tout le corps, se tenant à une barre de fer qui faisait
le milieu; et, comme elle voulut passer de l'autre côté
de la vitre, on lui fit commandement en langage latin:
ut in nomine Jesu, rediret non per a/iam, sed per
eamdem viam (1); ce qu'elle contesta très longue­
ment. » Pourtant elle finit par obéir.
Le lendemain, les possédées firent tintamarre dans
la chapelle; Sœur Barbe de Saint-Michel se battit la
tête l'espace d'un quart d'heure, entre deux chaires
du chœur, sans se faire aucun mal.
Sœur Marie du Saint-Esprit s'échappa par une
fenêtre pour éviter la confession.
(1) Que, par le nom de Jésus-Christ, elle sortit du pan­
neau de vitre de la même manière qu'elle y était entrée, et
pas autrement.
BRANCHE DES BOURBONS 187

Le Réverend Père Ragon, exorciste, commanda à


une de ces filles de lui apporter une feuille de vigne.
Comme il la demandait en grec, la possédée ne
pouvait entendre; et, pour se tirer de ce mauvais pas,
elle entra dans d'étranges convulsions: ce fut alors
que le malin esprit parla par la bouche de la béate, et
non par les parties honteuses, comme il est d'usage
quelquefois.
Sœur Marie du Saint-Esprit avait parlé de sa petite
Madeleine. C'était la tourière du couvent, soupçon­
née d'avoir envoyé les mauvais esprits. On l'avait
mise à la conciergerie, pour s'assurer d'elle. Les com­
missaires la firent visiter en leur présence par les
médecins, et lui trouvèrent quatre cicatrices, d'autant
de coups de couteau en différents endroits, qu'elle
confessa avoir reçus du diable dans la prison
d'Evreux. La blessure qui était au bas du ventre était
la plus considérable. « Elle était longue d'un bon
doigt, toute rouge encore et nouvellement refermée;
le diable, à ce qu'elle disait, avait laissé le couteau
quatre heures dedans, sans lui permettre de l'ôter. »
Ils visitèrent également son sein, malade d'un
ulcère chancreux, qui venait d'être guéri par l'appli­
cation d'un emplâtre de diapalma. « Ils n'y trouvèrent
plus qu'un petit trou de la grosseur de la tête d'une
grosse épingle, ayant tout le sein entier blanc, ferme
et poli, et la papille petite, ronde et vermeille, comme
celle d'une fille de quinze ans, sans apparence
d'aucun mal. »
Les commissaires firent leur rapport à la reine, et le
cardinal Mazarin écrivit à l'évêque d'Evreux pour lui
témoigner sa satisfaction sur la conduite qu'il avait
tenue dans l'affaire (1).
Le fanatique évêque exorcisa cette Madeleine
Bavan; et la frénétique déclara qu'elle avait été
ensorcelée par Mathurin Picard, directeur du couvent.
Picard était mort; l'évêque excommunia son cadavre,
le fit déterrer et jeter à la voirie.
Le cadavre fut aperçu; et le lieutenant criminel
Routier se fit amener Madeleine Bavan, pour lui faire
subir interrogatoire.

(’) Voyez les Pièces justificatives, n° 17.


188 SORCELLERIE

Elle avoua qu'étant à Rouen, chez une couturière,


un magicien la séduisit et la conduisit au sabbat; que
ce magicien y célébra la messe, et lui donna une
chemise qui la porta à l'impudicité; qu'elle fut mariée
avec Dagon, diable d'enfer, et qu'elle reçut son acco­
lade maritale, non sans beaucoup souffrir dans la
copulation; que Mathurin Picard l'éleva à la dignité
de princesse du sabbat, quand elle eut promis
d'ensorceler la communauté, et qu'elle commit avec
lui le péché de sodomie sur l'autel; qu'elle fit des
maléfices avec des hosties consacrées, mêlées avec
du poil du bouc du sabbat; que, dans une maladie
qu'elle éprouva. Picard lui fit signer un grimoire;
qu'elle vit accoucher quatre magiciennes au sabbat;
qu'elle contribua à l'égorgement de ces petits inno­
cents; que, le Jeudi Saint, on y fait la cène en
mangeant un petit enfant; que, dans la nuit du jeudi
au vendredi. Picard et Boullé son vicaire avaient
assassiné le saint sacrement, en perçant l'hostie par le
milieu; et que l'hostie jeta du sang. «De plus
confessa ladite Bavan s'être fait avorter, et avoir
assisté à révocation de l'âme de Picard, faite par
Thomas Boullé, dans une grange, pour confirmer les
maléfices du diocèse d'Evreux. »
Elle ajouta à ces dépositions, devant le Parlement
de Rouen, que David, premier directeur du monas­
tère, était magicien; qu'il avait donné à Mathurin
Picard une cassette pleine de sorcelleries; et qu'il lui
avait délégué tous ses pouvoirs diaboliques; que
Mathurin Picard lui tâta les tétons, par-dessus sa
guimpe, quand elle s'avançait pour communier, et
qu'il lui dit: «Tu verras ce qui t'arrivera»; qu'elle en
éprouva une telle émotion, qu'elle fut obligée de
sortir dans le jardin; et que, s'étant assise sous un
mûrier, un horrible chat fort pesant lui mit ses pattes
sur les épaules, et approcha sa gueule de sa bouche,
pour faire attraction de la sainte hostie qu'elle n'avait
pas encore digérée; qu'elle composa des maléfices
avec des crapauds, de vilaines poudres, et le corps et
sang de Jésus-Christ, qui souffre patiemment tous
ces affronts.
Elle dit, en outre, que Picard célébrait la messe au
sabbat; que Boullé servait de diacre; qu'on faisait la
BRANCHE DES BOURBONS 189

procession; que le diable, moitié homme et moitié


bouc, assistait à ces messes exécrables; et que sur
l'autel, il y avait des chandelles allumées qui étaient
toutes noires.
« Madeleine Bavan confessa encore, qu'étant un
jour dans la chapelle du monastère de Louviers,
Picard la connut charnellement dans ladite chapelle,
commettant cette sale action, avec des abominations
qu'on a horreur d'expliquer; pendant laquelle exé­
crable action, un diable, en forme de chat (que la
déposante croit être le même qui lui apparut sous le
mûrier dont nous avons parlé), se présenta à elle; et
le magicien Picard fut souillé honteusement par lui,
en même temps qu'il avait sa compagnie charnelle. »
Elle dit avoir forniqué et dansé avec Boullé et
Picard; et que les démons, sous la forme de chats,
étaient venus la baiser dans sa cellule.
De plus, la Bavan assura que les magiciens avaient
donné des coups de couteau dans le précieux sang
de Jésus-Christ; et que le vin, qui était devenu sang,
ruissela jusqu'à terre, à la vue des diables honteux
d'un si grand sacrilège; que Dieu parut, selon son
humanité, la très sainte Vierge à ses pieds, ayant
deux saints à ses côtés; qu'il reprocha cet assassinat
aux magiciens, qu'il frappa de sa foudre, pendant que
les deux saints ramassaient le précieux sang qui avait
coulé par terre.
Le même Routier procéda contre la mémoire de
Mathurin Picard.
Un de ses vicaires déposa qu'il savait dénouer
l'aiguillette et qu'il aimait les filles.
Un autre prêtre dit que Picard sortait la nuit, et que
le diable se promenait avec lui dans son jardin.
Le procureur de la maison des religieuses de Lou­
viers dit qu'il avait vu Picard en action, sur l'autel,
avec la Bavan; et que Picard étant un jour avec
Boullé, on aperçut un homme noir qui disparut aussi­
tôt; qu'un courrier, qui apportait une lettre au magi­
cien, le trouva courbé sur la table, marmottant avec
un homme noir et inconnu.
Madeleine Bavan dit, contre Picard, qu'elle avait
été tâtonnée, troussée, maléficiée et baisée.
On procéda contre Thomas Boullé.
190 SORCELLERIE

Il fut accusé d'avoir voulu transporter par air un


homme de Louviers; d'avoir noué et dénoué les
aiguillettes; d'avoir débauché les femmes et les filles;
et d'avoir rendu furieuse une dévote, en salivant sur
elle.
Le procureur du monastère déposa encore que,
dans un festin, Boullé s'était vanté de se mettre sur
des charbons ardents, sans brûler: ce qu'il fit au
grand étonnement des spectateurs; et que le même
Boullé avait corrompu une de ses pénitentes, en
l'enrageant d'amour.
L'hystérique Madeleine Bavan fut entendue. Elle
dit qu'elle était allée au sabbat avec le prévenu, qu'il
la baisait par-derrière et par-devant; et que c'est lui
qui a lu une lettre, que Picard écrivait pour s'excuser
de ne pas s'être rendu au sabbat; que c'est encore lui
qui a fait parler le cadavre de Picard, dans la grange
de Mesnil-Jourdain.
A la suite de cette procédure, Boullé fut appliqué à
la question, et ne'voulut rien confesser. Le provincial
des capucins, Boisroger, duquel je tire tous ces impu­
diques détails, qui sont absolument nécessaires, dit
«qu'il n'est pas étonnant que Boullé ait gardé le
silence, parce qu'il était fortifié par une opiniâtreté
diabolique, et par le sort de taciturnité, assez com­
mun aux magiciens. »
On peut lire dans cet auteur la sentence de
l'évêque, du 12 mars 1645, qui est très longue, et qui
condamne Madeleine Bavan à être confinée à perpé­
tuité dans une basse fosse, et à jeûner au pain et à
l'eau, trois fois la semaine, durant toute sa vie, pour
avoir honteusement prostitué son corps aux diables,
aux sorciers et autres personnes, de la copulation
desquels elle est devenue grosse; et pour avoir cons­
piré avec sorciers et magiciens dans leurs assemblées
et dans le sabbat, au désordre et ruine générale de
tout le monastère, perdition des religieuses et de leurs
âmes.
« Et, à l'égard de Mathurin Picard, ordonne la cour
du Parlement de Rouen (’) qu'il sera plus amplement
fait enquête de l'exhumation; mais, en attendant, le

(1) Voyez les Pièces justificatives, n° 18.


BRANCHE DES BOURBONS 191

déclare magicien, ainsi que Thomas Boullé qui se


trouve marqué de la marque des sorciers, reconnue
par l'insensibilité dudit Boullé, à l'endroit de ladite
marque; ordonne que le corps dudit Picard et ledit
Thomas Boullé seront ce jourd'hui délivrés à l'exécu­
teur des sentences criminelles, pour être traînés sur
des claies, par les rues et lieux publics de cette ville;
et étant ledit Boullé devant la principale porte de
l'église cathédrale de Notre-Dame, faire amende
honorable, tête nue, pieds nus, et en chemise, la
corde au cou, tenant une torche ardente; et là,
demander pardon à Dieu, au roi et à justice; ce fait,
être traîné en la place du vieux marché, et là, y être
ledit Boullé brûlé tout vif, et le corps dudit Picard mis
au feu, jusqu'à ce que lesdits corps soient réduits en
cendres, lesquelles seront jetées au vent.
» La cour confirme la sentence rendue contre
Madeleine Bavan, jusqu'à l'arrivée de Simone Gan-
guy, dite la petite mère Saint-François, actuellement
à Paris; et ordonne qu'il sera pris des mesures ulté­
rieures.
» Fait à Rouen, en Parlement, le 21me jour d'août
1647.
»Signé Bertout.»

L'arrêt fut exécuté contre Picard et Boullé. Je ne


vois aucune condamnation contre la Bavan, comme
l'annonce l'arrêt.

Pendant que la Normandie était effrayée de cette


affaire, la Bourgogne attribuait aux sorciers la perte
de ses récoltes: les prévenus de ce crime imaginaire
étaient massacrés impitoyablement; plusieurs furent
liés et jetés dans les rivières: quand ils surnageaient,
le diable les soutenait sur les eaux; quand ils allaient
au fond, Satan les noyait. Le grand juge des sorciers
était un jeune berger, que la stupidité des villageois
avait surnommé le petit prophète. Tout son art
consistait à regarder la prunelle de l'œil; s'il croyait y
découvrir la marque, il prononçait condamnation. Les
officiers de justice n'osaient s'y opposer, de crainte
d'être accusés de complicité.
Néanmoins, quelques personnes furent traînées
192 SORCELLERIE

devant le Parlement de Dijon; et, quand on leur


demandait s'ils étaient sorciers, ces idiots répondaient
qu'il fallait le demander au petit prophète. On relâcha
ces pauvres fous, et l'épidémie cessa.

En 1653, on fit courir le bruit qu'un esprit revenait


dans la rue des Ecouffes, à Paris. On reconnut
ensuite que toutes les frayeurs qu'il causait pendant
la nuit étaient dues à un chien qui avait une espèce
de maladie frénétique.
Le Parlement de Rouen, fidèle à son système de
brûler les sorciers, en avait arrêté un grand nombre;
mais le roi donna un arrêt du conseil, en 1672, par
lequel il fut enjoint à ce Parlement de relâcher les
accusés de sorcellerie, et de surseoir à l'exécution de
ceux qui étaient condamnés à mort. Ce barbare
Parlement fit à cette occasion une remontrance fort
curieuse.

En 1676, une femme jeune et belle, de bonne


famille, la comtesse de Brinvillers, empoisonnait, sans
motif de haine, parents, amis, domestiques; elle allait
jusque dans les hôpitaux donner du poison aux
malades. Il faut attribuer à la folie tous ces crimes, et
non au diable, comme on l'a fait dans le temps.
C'était aux Petites-Maisons et non au bûcher qu'il
fallait la conduire.

En 1680, la Voisin, la Vigoureux, son frère le prêtre,


et Lesage, également prêtre, se donnèrent pour sor­
ciers et nécromanciens. Ils prédisaient l'avenir, et
promettaient de faire voir le diable pour de l'argent:
ils vendaient des poudres, des onguents et des pom­
mades. Ces charlatans furent arrêtés: une infinité de
personnes furent compromises; et on créa, pour
suivre cette affaire, un tribunal qui siégea à l'Arsenal,
et qu'on nomma Chambre ardente, parce qu'il
connaissait d'un crime dont la peine du feu devait
être la punition.
Deux nièces du cardinal Mazarin furent citées, ainsi
que la comtesse de Soissons, qui fut obligée de se
retirer à Bruxelles. On fit comparaître la duchesse de
Bouillon; La Reynie, l'un des présidents de cette
BRANCHE DES BOURBONS 193

chambre, fut assez mal avisé pour lui demander si elle


avait vu le diable. Elle répondit qu'elle le voyait
présentement; qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il
était déguisé en conseiller d'Etat.
L'affaire du maréchal de Luxembourg fut plus
sérieuse. Un de ses gens d'affaires, nommé Bonard,
voulant retrouver des papiers qui étaient égarés,
s'adressa au prêtre Lesage pour les recouvrer. Ce
prêtre lui ordonna d'aller visiter les églises, de réciter
des psaumes, et de se confesser.
Il se soumit à tout ce qu'on exigeait de lui, et les
papiers ne se retrouvèrent pas. Une fille, nommée la
Dupin, les avait. Bonard, sous les yeux de Lesage, fit
une conjuration, au nom du maréchal de Luxem­
bourg, pour nouer l'aiguillette à la Dupin, dans le cas
où elle ne rendrait pas les papiers. La Dupin ne rendit
rien, et n'en eut pas moins d'amants.
Bonard, désespéré, fit signer un pacte au maréchal
de Luxembourg, qui se donnait au diable.
Cette pièce fut produite au procès. Lesage déposa
que le maréchal s'était adressé au diable et à lui, pour
faire mourir la Dupin. Les assassins de cette fille
avouèrent qu'ils l'avaient découpée par quartiers, et
jetée dans la rivière, par les ordres du maréchal.
La cour des pairs devait juger le maréchal; mais
Louvois, qui ne l'aimait pas, le fit enfermer dans une
espèce de cachot fort étroit. On mit beaucoup de
négligence à instruire son procès. Enfin on lui
confronta Lesage et un autre prêtre nommé Davaux,
avec lesquels on l'accusa d'avoir fait des sortilèges
pour faire mourir plus d'une personne.
La vérité était que le maréchal avait vu Lesage, et
qu'il lui avait demandé des horoscopes.
Parmi les imputations horribles qui faisaient la base
du procès, Lesage dit que le maréchal avait fait un
pacte avec le diable pour pouvoir marier un de ses fils
avec la fille de Louvois. L'accusé répondit:
«Quand Mathieu de Montmorency épousa la
veuve de Louis le Gros, il ne s'adressa point au
diable; mais aux états généraux, qui déclarèrent que,
pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmo­
rency, il fallait faire ce mariage. »
Le procès dura quatorze mois. Il n'y eut de juge­
194 SORCELLERIE

ment ni pour lui ni contre lui. La Voisin, la Vigoureux,


et son frère le prêtre, ainsi que Lesage, furent brûlés à
la Grève. Le maréchal de Luxembourg fut élargi, et
passa quelques jours à la campagne; puis il revint à la
cour; et reprit ses fonctions de capitaine des gardes.
Louis XIV rendit une ordonnance datée de Ver­
sailles, du mois de juillet 1682, contre ceux qui se
disent devins, magiciens et enchanteurs.
Sur la fin de 1681, et au commencement de 1682,
une fille insensée, Marie Clauzette, se mit à courir les
champs, aux environs de Toulouse, et se donnait le
nom de Robert, qu'elle disait être le maître de tous les
diables. Sous un climat tel que celui de Toulouse,
l'extraordinaire fait de rapides progrès: on crut la
Clauzette possédée; tout le monde voulut la voir.
Quatre jeunes demoiselles, qui assistèrent aux
exorcismes, se crurent possédées pareillement. Leurs
directeurs s'emparèrent de ce moyen pour faire des
miracles. Le peuple cria à la possession; quelques
fripons répétèrent ce cri; des moines arrivèrent pour
exorciser. Mais le vicaire général, très philosophe
pour son temps, voulut faire connaître la vérité. On
employa des exorcismes feints, que les possédées
prirent pour des exorcismes véritables. L'eau de la
Garonne leur était aussi insupportable que l'eau
bénite; la lecture d'un livre profane, l'application
d'une étole, le ministère d'un laïque travesti en prêtre,
tout cet appareil, qui avait une apparence sacrée, leur
causait les plus violentes agitations.
Les médecins furent appelés. Ils examinèrent scru­
puleusement la chose, et découvrirent bientôt le
prestige; des épingles crochues sortaient de la
bouche de ces jeunes filles: ils trouvèrent que
quelques-unes en avaient avalé par mégarde; que
d'autres en cachaient dans leur bouche, pour les
rejeter en présence des spectateurs et des exorcistes.
Le Parlement de Toulouse, qui ordonna une
enquête, montra la fraude dans son évidence, et
arrêta les efforts d'une criminelle intrigue. Les moines
furent bafoués; mais ils s'en consolaient chez les
bonnes âmes, en disant que les conseillers étaient
dévoyés de la religion catholique, et qu'ils devenaient
libertins et athéistes.
BRANCHE DES BOURBONS 195

La spirituelle Mme Deshoulières n'avait aucune


peur des esprits. Elle apprit, par les abbés qui garnis­
saient son antichambre, et qui flairaient sa cuisine,
qu'un esprit avait pris poste dans un château voisin
de Paris. Elle partit sur-le-champ pour faire connais­
sance avec cet être surnaturel. On sait que les esprits
ont peur du soleil, et que d'ordinaire ils ne paraissent
que dans les ténèbres de la nuit. La cloche du
château avait sonné minuit; Mme Deshoulières étei­
gnit sa lumière et se mit au lit. Quelque temps après,
l'esprit parut et renversa un vieux paravent, qui tira
les rideaux de son lit avec un bruit épouvantable:
« Qui que tu sois, s'écrie-t-elle, approche et ne crains
rien.» Alors, étendant ses deux mains vers l'endroit
où elle croyait trouver le spectre, elle saisit deux
oreilles fort velues, qu'elle eut la constance de tenir
jusqu'au matin. Le jour venu, les gens du château se
présentèrent pour voir si elle n'était pas morte, et
ouvrirent alors tous les contrevents. Ce prétendu
revenant n'était qu'un gros chien, qui trouvait plus
commode de coucher dans cette chambre abandon­
née, que dans la basse-cour (1).

Dix ans après, les bergers de Brie, pour se donner


du relief, faisaient des compositions pour violer les
femmes et pour faire mourir les bestiaux. Il arriva
qu'une épidémie fit beaucoup de ravages; on l'attri­
bua aux maléfices, et l'on décida qu'il y avait un
pacte entre les bergers et les malins esprits. Le sei­
gneur de Passy mit dans ses intérêts un honnête
forçat qui avoua, dans l'ivresse, que le seul en état de
lever le sort était un berger de Brie, surnommé Bras
de Fer. Bras de Fer fut mandé à Passy, et leva le sort
des chevaux et des vaches, en employant des céré­
monies magiques. Mais, comme il se refusait à lever
celui qui était sur les moutons, le fermier alla livrer le
sorcier à la justice.

(1) La Quotidienne (juin 1818) veut absolument que ce


spectre soit un âne. Quoique cette assertion ne se trouve
dans aucun mémoire, il ne faut pas contester à ce bénin
journal les hauts faits d'un animal, dont il doit connaître
particulièrement la nature et l'histoire.
196 SORCELLERIE

Bras de Fer, la fille et les deux fils de Hocque,


berger qui venait de mourir. Jardin, le Petit Pierre et
autres bergers furent arrêtés. Bras de Fer, Jardin, le
Petit Pierre furent condamnés à être pendus et brûlés;
les trois enfants de Hocque furent bannis pour neuf
ans; Biaule et Lavaux, deux autres sorciers, furent
condamnés à la même peine. La sentence fut confir­
mée par arrêt du Parlement de Paris, du 18 décembre
1691.

Vers le même temps, Marie Volet, de la paroisse de


Pouillat-en-Bresse, auprès de Bourg, se prétendit
possédée. Elle poussait des cris que les moines inter­
prétaient en hébreu et en éthiopien. L'aspect des
reliques, l'eau bénite, la vue d'un prêtre, la faisaient
convulsionner. D'Estaing, chanoine de Lyon, consulta
M. de Rhodes, écuyer et médecin. Ce M. de Rhodes
n'avait pas une foi robuste; il découvrit les causes de
l'état de la malade, et prétendit dans son rapport:
1 ° Qu'elle avait un levain corrompu dans l'estomac et
dans les viscères du bas-ventre; 2° Que les humeurs
cacochymes de la masse du sang, et l'exaltation d'un
acide violent sur les autres parties qui le composent,
étaient l'explication naturelle de l'état de maladie de
cette fille; 3° Que les esprits du cerveau étaient irrités
et hors de leur route naturelle; 4° Que des idées
fausses s'étaient emparées de son imagination (1).
Marie Volet fut envoyée aux eaux minérales; le
grand air, la défense de lui parler du diable et de
l'enfer, calmèrent ses agitations; et bientôt elle fut en
état de reprendre ses travaux ordinaires.
Si tous les médecins avaient été comme M. de
Rhodes, et tous les ecclésiastiques comme
M. d'Estaing, quantité de malheureux n'auraient pas
été suppliciés (2).
Nous arrivons maintenant à une époque où le

(’) Les esprits animaux, en ce temps-là, entraient dans


toutes les consultations, avec les humeurs cacochymes et
peccantes.
(2) Lettre de M. de Rhodes, écuyer, docteur en médecine,
à Mgr d'Estaing, comte de Lyon, au sujet de la prétendue
possession de Marie Volet, 1690.
BRANCHE DES BOURBONS 197

diable perd son crédit. Les libertins commencent à


contester son pouvoir; vainement les Parlements
donnent encore parfois quelques scandales; l'empire
de Satan se détruit insensiblement.
En 1710, une Lyonnaise avait des extases; on lui
enfonçait des épingles, sans qu'elle ressentit aucune
douleur. Voyer d'Argenson la fit enlever, et avec un
peu de prison, du pain et de l'eau, il opéra sa
guérison.
L'indécrottable Parlement de Bordeaux condamna
à être brûlé vif un noueur d'aiguillette en 1718,
convaincu, dit l'arrêt, d'avoir lié non seulement un
seigneur de bonne maison, mais la dame son épouse,
sa femme de chambre et ses servantes, ce qui faisait
désolation.
C'est dans ces temps que le vampirisme florissait
dans le nord de la France, et qu'il était en grand
crédit dans les pays voisins. En 1726, on fit en
Lorraine l'ouverture de la fosse du vieux vampire
Arnold Paul (1), qui suçait le voisinage. Le bailli lui
fit enfoncer un pieu dans le cœur, on lui coupa la tête
et on brûla son corps. Puis après, dit D. Calmet, il ne
suça plus personne.
Cinq ans plus tard (en 1731 ) commença le procès
de demoiselle Catherine Cadière, demanderesse
querellante au principal, en enchantements, rapt,
inceste spirituel, avortement et subordination de
témoins;
Contre le Père Jean-Baptiste Girard, jésuite, recteur
du Séminaire royal de la Marine à Toulon, défendeur.
Ils plaidèrent devant le Parlement d'Aix, qui sem­
blait réservé pour juger les procès scandaleux. Afin
d'éviter la monotonie, je rapporterai, en forme de
discours, leurs principaux moyens de défense.

La Cadière exposa ainsi sa demande:


«Je suis née à Toulon, le 12 novembre 1709; je
perdis mon père encore jeune; ma mère resta veuve,
avec une certaine aisance, que procure ordinairement
(1) Les circonstances qui attestent la vérité de cette his­
toire sont si solides, qu'on ne sait pas même précisément où
vécut cet Arnold Paul; les uns le disent Lorrain, les autres
Hongrois.
198 SORCELLERIE

le commerce. Je n'ai jamais eu de goût pour le


mariage; mon dessein était de me faire religieuse.
Attirée par la réputation du Père Girard, je le choisis
pour directeur de ma conscience.
» La première année se passa sans rien d'extraordi­
naire; mais un jour le Père Girard souffla sur moi, et
produisit dans tout mon être un changement qui ne
m'a jamais paru naturel. Je ne pouvais prier; ma
santé s'altéra; le Père Girard vint me voir tous les
jours. Dans les faiblesses que j'éprouvais, le Père
Girard n'appelait personne. En revenant à la vie, je l'ai
trouvé plusieurs fois dans des postures indécentes.
» Un jour, en sortant d'une grande faiblesse, j'étais
étendue par terre. Girard était derrière moi, les mains
sur mon sein. Je ne pus m'empêcher de lui en
témoigner ma surprise. « Ma fille, me répondit-il, il
» faut se soumettre à la volonté de Dieu. » Il me dit
un jour que le Seigneur exigeait qu'il mît son côté sur
le mien. J'étais couchée. Il me fit mettre sur le bord du
lit, se découvrit la poitrine, et se plaça sur moi. Je ne
poursuivrai pas davantage le récit de ce qui se passa.
»Quelquefois il me donnait des coups de disci­
pline, et baisait ensuite l'endroit qu'il avait frappé. Un
jour, il me dit que j'avais armé contre moi la justice
divine, et qu'il allait m'en punir, en voulant bien
m'éviter la publicité. Il me fit déposer successivement
tous mes vêtements; et, quand je fus en chemise, il
m'embrassa par-derrière: je ne sais ce qu'il fit, mais je
sentis une douleur inconnue.
»Après cela, il m'ordonna de me rhabiller, et me
tint ce discours: « Ma fille, je veux vous conduire à la
» sublime perfection; ne vous inquiétez pas de ce qui
» se passe dans votre corps, bannissez les scrupules,
» les craintes, les doutes; par là votre âme deviendra
» plus forte, plus pure, plus illuminée; elle acquerra
» une sainte liberté. »
» Plusieurs fois, il me porta sur mon lit, et me baisa
sans aucun ménagement. Il tombait souvent à mes
genoux, et me disait les choses les plus agréables. Le
Père Girard craignit les suites de son amour, et me fit
prendre un breuvage qui m'occasionna une grande
perte de sang. Il examinait mes déjections avec une
scrupuleuse attention.
BRANCHE DES BOURBONS 199

» Ce fut vers cette époque qu'il voulut m'enlever; il


me conseilla de n'en pas parier à ma famille, et me
conduisit au couvent d'Ollioules, à une lieue de
Toulon. La communauté me reçut comme une sainte.
Il obtint la permission de me voir sans témoin. Les
scènes de la cellule d'Ollioules ne différaient en rien
de celles de ma chambre de Toulon.
»Quelque précaution que prît Girard, il fut surpris
me donnant un jour un baiser à travers les grilles du
couvent.
»Il m'écrivit souvent; ses lettres me parvenaient
sans être décachetées. J'en reçus plus de huit cents.
La demoiselle Gravier, pénitente du saint homme,
vint pour les retirer; je les rendis: une seule est
produite au procès, c'est celle du 22 juillet. Il badine
dans sa correspondance d'un air tout à fait dévot.
» Le Père Girard me donna une formule de confes­
sion, dans laquelle il prétendait que l'impureté n'était
pas un crime.
»Du couvent d'Ollioules, je fus conduite dans la
bastide de ma mère. L'evêque de Toulon avait sa
maison de campagne dans les environs; je fus admise
à lui parler. Le lendemain de cet entretien, l'évêque
en eut un autre avec le prieur des carmes, sur tout ce
qui s'était passé entre le Père Girard et moi.
» Malgré le secret qu'on avait demandé, la
conduite du jésuite fut connue, ses pénitentes le
quittèrent; le prieur des carmes qui m'avait donné
l'absolution fut interdit.
» Le Père Girard arriva de Marseille le 16 novembre;
sa vue me fit tomber en convulsion. Le 18, l'officialité
vint chez ma mère; on me fit appeler, et on m'interro­
gea après m'avoir fait prêter serment. Mon frère sur­
vint; et, ayant pris conseil, il fut décidé entre nous
que je porterais ma plainte devant le lieutenant au
siège de Toulon, pour décliner la juridiction de l'offi­
cialité.
» Le président de Bret me fit enfermer aux Ursu-
lines. Une lettre de cachet confirma la mesure qu'on
venait de prendre contre moi. Quelques religieuses,
pour faire leur cour aux jésuites qui dirigent cette
maison, m'accablèrent de mauvais traitements. Vaine­
ment ma mère sollicita la grâce de pouvoir me servir;
200 SORCELLERIE

on mit auprès de moi la sœur d'un jésuite, qui est une


vraie furie.
» On m'envoya, sur ma demande, deux prêtres pour
me confesser, qui, avant tout, me proposèrent de me
rétracter; à quoi je ne voulus jamais consentir. Le
Père Bastide me confessa, sans rien exiger de moi.
» Le Père Girard, dont l'amour était changé en
fureur, venait animer les religieuses contre moi. Les
jésuites intriguaient, et je ne pouvais obtenir d'avoir
un avocat. Le roi renvoya l'affaire à la grand-chambre
du Parlement, pour y être jugée en dernier ressort; la
grand-chambre nomma pour commissaires, M. Fan-
ton et l'abbé de Charleval. M. D'Argent, procureur
général, arriva à Toulon le 11 février, et les commis­
saires y arrivèrent le 13 du même mois. Les persécu­
tions se ralentirent; cependant, le 23 février, un man­
dat d'arrêt fut lancé contre moi et le prieur des
carfnes; le Père Girard resta libre. Ayant reçu une
simple assignation, il subit, ainsi que moi, un interro­
gatoire; je persistai dans ma première déclaration. La
dame Guérin me fit prendre alors un verre de vin
qu'elle a sans doute composé; car il produisit sur moi
un effet terrible.
» L'abbé Charleval, intéressé à la gloire de sa robe,
voulut m'intimider. Ce fut après onze heures d'inter­
rogatoire que je fus confrontée avec le Père Girard.
Pour finir, j'accusai le père carme, qui est très
innocent.
» Le Père Girard sait fort bien par quels moyens on
peut troubler l'esprit, et n'est pas novice en fait de
composition de breuvage.
»M. Aubin, procureur au Parlement, prit ma
défense, de concert avec Chaudon, syndic des avo­
cats. Ayant fait venir les commissaires le 10 mars, je
rétractai ma déposition; on confronta les deux
dévotes du Père Girard, la demoiselle Battarel et la
demoiselle Lallemand. On me conduisit, comme pri­
sonnière d'Etat, au Couvent d'Ollioules, pour y être
confrontée avec les religieuses. M. Aubin et ma mère
avaient offert de répondre de moi, ce qui leur fut
refusé. A mon arrivée à Ollioules, on me refusa tout,
jusqu'à un matelas pour me coucher.
» Je fus ensuite traduite à Aix. L'huissier était pro­
BRANCHE DES BOURBONS 201

bablement chargé d'une lettre de cachet, pour me


faire enfermer dans le second couvent de la Visitation
de cette ville. Les religieuses firent difficulté de me
recevoir; et, pendant trois heures, je restai exposée à
la curiosité publique. Les jésuites avaient aposté des
gens pour m'insulter. Enfin les portes s'ouvrirent; je fus
maltraitée, et on me refusa une femme pour me servir.
»Avant et depuis mon arrivée, j'ai vainement
demandé à être confrontée, et à entendre la lecture
de mes réponses. On a cherché des témoins; ils sont
tous subornés; c'est une intrigue.
»En vain voudrait-on dire que cette affaire n'est
qu'un complot de famille, une intrigue du prieur des
carmes pour perdre le Père Girard. Il est vrai que ce
prieur m'a dessillé les yeux, en me faisant voir que
j'étais victime d'une passion criminelle, et que j'étais
loin de la perfection à laquelle j'aspirais; mais je suis
animée par la justice; ni moi, ni ma famille n'ignorons
le crédit des jésuites; je n'ai à leur opposer que mon
innocence, mon sexe, ma condition, mon âge; vous
voyez devant vous une jeune fille de vingt ans,
plongée dans un abîme de maux, dont le cœur est
encore pur. Le Père Girard, ne pouvant plus me
produire comme une sainte, essaie de me perdre, et
noircit celui qui m'a détrompé.
»J'aurai peut-être plus de peine à excuser ma
crédulité; mais si l'on se figure une fille de dix-huit
ans, entre les mains d'un homme qu'elle révère, on
me pardonnera facilement. Sa morale m'a séduite, je
me suis abandonné^ sans réflexion; ma mère, aussi
simple que moi, était loin de soupçonner le crime.
Toute autre se serait défiée du Père Girard; mais,
quand elle l'entendait prôner ma sainteté elle avait la
simplicité d'y ajouter foi. Le public a fait justice du
Père Girard; j'attends de la cour l'arrêt qui vengera la
religion offensée, dans la personne d'une jeune fille
séduite par les voies les plus indignes et les plus
criminelles.»
Le Père Girard se défendit avec beaucoup
d'adresse; mais personne ne fut convaincu de son
innocence.
Il répliqua en ces termes:
« A la vue d'une assemblée aussi nombreuse, que le
202 SORCELLERIE

scandale de la cause a attirée de tous côtés, je ne


puis mieux commencer ma justification qu'en expo­
sant les faits.
»Après deux ans de séjour à Aix, mes supérieurs
m'envoyèrent à Toulon, pour être à la tête du Sémi­
naire de la Marine; j'eus bientôt un grand nombre de
pénitentes, entre autres celle qui m'accuse aujour­
d'hui, qui veut flétrir mon honneur et me conduire sur
un bûcher. Quelle croyance la cour peut-elle ajouter
aux extases, à la stigmatisation, à la possession d'une
fille qui se contredit à chaque instant? Après m'avoir
fait passer pour un saint, elle me présente aujourd'hui
comme un débauché, qui pousse la passion jusqu'au
raffinement le plus recherché.
»Que voir dans cette accusation, sinon la haine
d'un carme contre un jésuite? Je m'enferme pour
entendre une confession, et on me fait un crime de la
chose du monde la plus simple.
»La Cadière m'assurait chaque jour qu'elle allait
mourir, qu'elle perdait tout son sang: je consens à
voir ses déjections. Elle feint d'avoir soif: quoi de plus
naturel que de lui présenter de l'eau? On empoisonne
ce breuvage, et l'on publie que ce poison a détruit le
fruit qu'elle portait dans son sein. Si j'étais sorcier,
aurais-je employé ce moyen? Par la puissance de la
magie n'aurais-je donc pu venir à bout de couvrir ma
honte, si le crime était véritable?
» On me présente comme un amant passionné; et la
perte de ma pénitente me coûte si peu, que je
m'éloigne d'elle, en lui conseillant de se retirer à
Ollioules.
» Je ne saurais dire combien j'ai souffert de l'éclat
des prétendus miracles dont on parlait dans le
monde. La Cadière jeûnait le jour, et se relevait la nuit
pour dévaliser les jardins du couvent.
»Je conçus bientôt autant d'horreur pour son
hypocrisie, que j'avais eu d'estime pour ses vices
déguisés, que j'avais pris pour des vertus.
» La vie monastique après laquelle elle soupirait, à
l'entendre, la fatigue bientôt: le 16 septembre, contre
mon avis. La Cadière se retire chez une de ses parentes.
» Le bruit de sa sainteté tombe de lui-même. Pour
le relever, le Père Nicolas fait des miracles; et, comme
BRANCHE DES BOURBONS 203

il a un goût particulier pour les exorcismes, quoi de


plus naturel que de faire passer La Cadière pour
possédée du démon? Restait à chercher l'auteur de la
possession: on m'accuse, et dans des exorcismes, le
diable laisse échapper mon nom.
»On m'impute les crimes de sortilège, de quié­
tisme, d'inceste spirituel, d'avortement, et de subor­
nation de témoins.
» La magie forme le principal chef d'accusation;
c'est par moyen diabolique que j'abuse de ma péni­
tente; c'est par prestige, par enchantement, que je
satisfais ma passion.
» La Cadière a eu des visions, des révélations, des
extases, des ravissements en l'air; elle est possédée,
elle a fait des miracles, on lui a vu des stigmates aux
pieds, au côté, et les marques d'une couronne
d'épines autour de la tête. C'est l'imagination exaltée
de La Cadière qui a produit ces chimères. Pourquoi la
même exaltation n'aurait-elle pas produit ce dont on
m'accuse?
»Je suis quiétiste, dit-on, où en est la preuve?
Puis-je en être soupçonné, d'après le poste que
j'occupe?
» Il ne suffisait pas de m'accuser de magie; au
hasard de n'être cru de personne, on enveloppe tout
mon ordre dans l'accusation de corrompre la morale.
»Je souffle sur ma pénitente: la voilà possédée.
C'est un souffle bien extraordinaire, et un chef
d'accusation si puéril, que je n'en occuperai pas les
loisirs de la cour. Ce prétendu souffle est une folie, et
l'obsession une chimère.
»Je lui ordonne, dit-elle, de monter sur son lit, lui
disant que ce n'était pas ce lit qu'elle méritait, mais
l'échafaud: singulière manière de faire sa cour, et de
tout obtenir par un aveu si tendre I La nymphe
pudique éprouve des douleurs: il fallait bien
apprendre à la cour que j'enlevais un pucelage. Elle
indique pour jour de l'exécution un temps où j'étais
absent.
»Restait à prouver l'avortement. Quels moyens
emploie-t-on? Je compose ce breuvage chez La
Cadière. Mais, si j'étais magicien, ne l'aurais-je pas
composé chez moi? ou, par quelque art surnaturel.
204 SORCELLERIE

n'aurais-je pu me le procurer à l'instant où je l'aurais


voulu?
» Ce breuvage est suivi d'une grande perte de sang;
faut-il l'attribuer à un effet naturel, ou aux ruses de
La Cadière; je l'ignore.
»Je n'ai point suborné de témoins. Ceux qui
déposent en ma faveur, ont une trop bonne réputa­
tion pour les soupçonner de subornation.
» Quant à la stigmatisation, ne peut-on pas faire de
fausses plaies? Le sang qu'on lui a vu autour de la
tête était caillé. Ce sang ne sortait donc pas d'elle;
c'était pure imposture. Dalmasse, mendiante, dépose
contre moi; je prie la cour d'avoir égard à la qualité
des personnes.
»Anne Laugier, ma pénitente, tombe dans des
mouvements convulsifs, interrogez les médecins, ils
vous diront que c'est une hystérique.
»Je pourrais à mon tour me plaindre qu'on a
suborné des témoins contre moi; La Cadière passe
tout à coup de la société des anges à celle des
démons; qui ne voit le délire? Elle persuade à d'autres
femmes de mes pénitentes, qu'elles sont possédées;
et c'est au milieu de ces hystériques et crédules que
le Père Nicolas, mon adversaire, triomphe en exorci­
sant.
» La Cadière s'est rétractée; mais ses amis, ceux qui
m'avaient accusé étaient perdus; c'est pourquoi elle
revint sur ce qu'elle avait dit. Que la cour considère si
je suis un ecclésiastique, ou un jeune libertin. La
Cadière une hystérique, ou une fille de bon sens; et je
ne doute pas du succès de ma cause, de la confusion
de mes accusateurs, et du rétablissement de mon
honneur, fortement compromis par les charges éle­
vées contre moi. »
Le procureur général donna ses conclusions le
11 septembre 1731. Il demanda que La Cadière fût
condamnée à faire amende honorable, devant la
porte de l'Eglise Saint-Sauveur, pour être de là pen­
due et étranglée. Mais l'arrêt ne fut point rendu
conformément à ces conclusions.
Dans le relevé des opinions, on trouva contre
Girard douze voix qui le condamnèrent au feu; sept
voix qui le mirent hors de cour; une voix qui provo­
BRANCHE DES BOURBONS 205

qua son interdiction, et une autre qui le renvoya au


juge d'Eglise. A l'égard de La Cadière, douze voix
s'élevèrent pour qu'on la rendît à sa mère; trois, pour
le refuge perpétuel; trois, pour le refuge, sans indica­
tion de terme; et six voix pour le couvent.
On la rendit en conséquence à sa mère. Le peuple
assemblé devant le palais porta en triomphe Mali-
verny qui avait beaucoup influencé la cour pour La
Cadière; les juges jésuitiques furent hués.
Le Parlement s'étant réuni à la proposition de
renvoyer Girard au juge d'Eglise, Girard fut absous. Il
voulut s'échapper par une porte à la dérobée, mais la
population l'accabla d'injures après l'avoir reconnu.
La Cadière, ses frères et le carme furent escortés,
depuis la prison, jusqu'à leur logis, par cent gentils­
hommes et bourgeois. Bien des gens aimèrent mieux
avoir vu diffamer le jésuite dans l'esprit des honnêtes
gens, que de l'avoir vu brûler.
Quatre ans après la scandaleuse affaire de La
Cadière et du Père Girard, éclata la possession des
Landes.
Le curé Heurtin, originaire d'Evrecy, devint obitier
de son village. Ce fanatique était possédé de la manie
de vouloir faire des miracles. Un seigneur normand
d'un esprit fort épais (M. de Leaupartie) avait voulu
absolument l'avoir pour curé. Ce fut en 1735 qu'il
parut dans le public un mémoire de M. de Leaupartie,
pour établir la possession et l'obsession de ses
enfants, et de quelques autres filles qui avaient copié
les extravagances de ces jeunes demoiselles.
Ce seigneur s'adressa à l'évêque de Bayeux, pour
avoir des exorcistes; Heurtin envoya à la Sorbonne et
à la Faculté de médecine de Paris des observations,
pour savoir si l'état des possédées pouvait s'expliquer
naturellement.
Il exposa que les possédées entendaient le latin,
qu'elles étaient malicieuses, qu'elles parlaient en
hérétiques, libertines et athées; qu'elles n'aimaient
pas le son des cloches; qu'elles aboyaient comme
des chiennes, et que l'aboiement de l'une d'elles
ressemblait à celui d'un dogue; que dans leurs cul­
butes et agitations, il ne se passait rien qui pût
alarmer la pudeur, parce qu'une main invisible rete­
206 SORCELLERIE

nait leurs jupons; que leur servante Anne Néel,


quoique fortement liée, s'était dégagée pour se jeter
dans le puits; ce qu'elle ne put exécuter, parce
qu'une personne la suivait; mais que pour échapper à
sa poursuite, elle s'élança contre une porte fermée, et
passa au travers, comme un oiseau; qu'elle était
souvent suspendue en l'air, sans tenir à rien.
Nicolas Audry et Jacques Bénigne Winslon,
consultés comme médecins, répondirent qu'il y avait,
dans les questions présentées, des choses qui ne
pouvaient s'expliquer par les forces ordinaires de la
nature. Cet acte est du 4 mars 1734. Les deux
Chomel signèrent, avec des restrictions, le 7 mars
1735.
La Sorbonne, émerveillée devoir des médecins si
crédules, s'assembla le 13 du même mois.
Lemoine, Picard, Romigny, Brillon, de Jouy, Saint-
Aubin, Machet, Vaugan, Bouquet, François de Late-
nay, docteur de la Faculté de Paris, ancien assistant
du général, qualificateur du Saint-Office, François
Gastaing, François de Amicis, François Brasselart,
décidèrent:
1° Qu'il y a possession.
2° Que quand il serait vrai de dire qu'on pourrait
expliquer ces accidents par les forces de la nature, il
n'en faudra pas moins conclure qu'il y a possession;
parce que le diable, qui entend ses intérêts, ne se
découvre qu'avec beaucoup de difficulté, de crainte
d'être chassé de sa demeure.
3° Que l'Eglise ne peut refuser ses secours aux
possédées.
4° Qu'on peut leur administrer les sacrements de
pénitence et d'Eucharistie, eu égard à leurs disposi­
tions.
Le bruit s'étant répandu que les demoiselles de
Leaupartie étaient possédées, les exorcismes furent
faits publiquement par Heurtin et le curé de Neuilly.
On avait annoncé pour la Saint-Louis la délivrance
de la petite Claudine. Le bon seigneur donna un
grand dîner pour en témoigner sa joie. Mais elle fut
de peu de durée; car le diable revint bientôt après.
En même temps, on publia qu'une escouade de
diables était venue en poste, pour obséder la paroisse
BRANCHE DES BOURBONS 207

des Landes. Les deux sœurs d'école, la servante du


curé, la fille du maréchal, et une servante qui gardait
les dindons, tombèrent dans les griffes de Satan.
Il y avait une jeune veuve, que le bon Heurtin avait
voulu initier dans les hauts mystères de la copulation
charnelle; mais comme cette jolie femme avait
témoigné de l'horreur pour ses offres, le paillard n'en
fut que plus irrité; son amour se tourna en fureur. Il
persuada à M. de Leaupartie, que Froger, beau-frère
de cette jeune veuve, avait envoyé le diable dans le
corps de ses demoiselles. Ce seigneur prend aussitôt
sa rapière, monte sur son cheval, et va trouver
M. Wastan, intendant de la province, pour lui deman­
der des gendarmes, sous prétexte de saisir chez Fro­
ger des marchandises de contrebande.
Le curé avait dit que le pacte était chez cet homme,
dans le grenier, entre deux poutres; et c'était unique­
ment ce que cherchait M. de Leaupartie; mais il ne
trouva rien. Le curé le voyant revenir, les mains vides,
s'écria que le pacte avait été enlevé la nuit dernière;
et que cela était si vrai, que Satan lui avait soufflé
dans l'oreille.
M. de Luynes, évêque*de Bayeux, et qui résidait à
Paris, manda à ses grands vicaires de suivre la pos­
session. On commit douze curés; mais Creuly, supé­
rieur des eudistes, décida qu'ils étaient tous des
ignorants. L'évêque de Bayeux partit de Paris, et se
fit présenter les demoiselles à Villers; il les vit, leur
parla, et en reçut même un soufflet.
Dès lors, il crut qu'il n'y avait que le diable capable
d'une pareille irrévérence. Creuly se chargea de
débusquer le diable, et lui demanda où était le pacte,
et qui l'avait fait. Heurtin, qui répondait pour le
diable, dit qu'il avait été fait à Caen, et qu'il y avait trois
complices; cependant il n'osa nommer personne.
Les demoiselles rejetaient l'hostie: le public, scan­
dalisé de cette profanation, en témoignait son indi­
gnation; mais Heurtin disait que la communion était
nécessaire pour mortifier le diable.
Creuly crut avoir mis en fuite l'esprit de ténèbres, et
chanta un Te Deum, qui fut suivi d'un grand dîner. Le
diable revint au dessert obséder de nouveau les
208 SORCELLERIE

demoiselles. Alors Creuly lui reprocha son incivilité,


lui dit des injures, et partit.
Le public était désabusé; M. de Luynes écrivit à
M. de Leaupartie, qu'il désirait voir arriver ses filles
dans un couvent. Le gentilhomme le voulait bien; sa
femme ne le voulait pas; le pater l'avait refusé. Pour­
tant l'évêque, connaissant le caractère du curé Heur-
tin, qui avait été traité de visionnaire en plein synode,
au sujet d'une de ses pénitentes qui sentait au nez le
corps des saints, comme les chiens sentent les pièces
de gibier, commanda à ce prêtre de ne plus résister
davantage.
La famille de Leaupartie vint à Caen. Les médecins
et les théologiens expliquèrent tout: la servante, qui
était l'adepte la plus fanatique du curé, se laissait
piquer sans rien dire; elle feignait des syncopes.
Néanmoins, Desfontaines et Boulard, médecins, lui
ayant mis dans les narines du sel arnmoniac, elle le
supporta patiemment une première fois; mais, voyant
le docteur s'apprêter à recommencer, elle se leva en
criant, et dit qu'elle ne voulait pas demeurer davan­
tage à Caen, entre les mains de ces b de médecins,
qui la traitaient si incivilement.
Toute la famille revint au château. Ce fut alors que
Leaupartie, ayant appris qu'il y avait à Paris un prêtre
nommé Charpentier, chasseur de diables, écrivit à
M. de Luynes, pour le prier d'appeler près de lui ce
Charpentier. Charpentier répondit à la lettre de
l'évêque de Bayeux que, dans une ville telle que
Paris, sa présence était nécessaire à cause des
ravages que le démon y faisait.
Faute de mieux, il fallut se contenter d'Herbinière,
disciple et digne élève du docteur Charpentier. Cet
exorciste avait été chassé de la paroisse Sainte-
Opportune, où il était porte-Dieu, à cause de ses
rêveries au sujet des diables. Pendant trois mois, ce
pauvre homme but, mangea, dormit, exorcisa. Mais le
démon était si tenace que Charpentier se décida enfin
à venir exorciser lui-même.
A son arrivée à Caen, il eut une entrevue avec
l'évêque et promit merveilles; l'évêque envoya de Vire
une autre fille qui gambadait.
BRANCHE DES BOURBONS 209

Pour célébrer la présence de Charpentier, les pos­


sédées faisaient tintamarre dans la chapelle, c'était
une mélodie d'enragés; l'exorciste prétendait parler
au diable par une voie intérieure. L'évêque ouvrit les
yeux et commanda à Tartufe-Charpentier de sortir du
diocèse. Une lettre de cachet vint enlever messire
Heurtin. Les demoiselles de Leaupartie furent dissé­
minées dans les communautés environnantes de la
ville de Caen, et bientôt elles furent ramenées à un
état plus paisible.

Le diable resta tranquille jusqu'en 1746; alors il


v s'avisa de faire sabbat dans un grenier de la ville
d'Amiens.
Un dominicain publia une dissertation sur la pos­
session des corps et l'infestation des maisons. Une
dame d'Armanville a senti, étant couchée, comme
une personne qui se serait jetée sur elle; une servante
atteste avoir été battue par Satan; un manœuvre a
entendu la sonnette sonner toute seule, et une bou­
langère a été obsédée; un maçon et des couturières
ont entendu balayer le grenier à minuit; et Catherine
Lemaire a entendu battre la caisse et faire des évolu­
tions. Deux prêtres fripons et un gentilhomme imbé­
cile rendent le même témoignage; tel est le sujet du
livre du Père Richard.
Le curé Languet n'était pas si crédule; les dévots à
longue robe et à bonnet carré avaient persuadé à
Marie Bucaille de convulsionner dans une chapelle
de Saint-Sulpice; mais il la fit bientôt fuir en lui
renversant le |>énitier sur la tête, et se servant de cette
formule d'abjuration: «Je te conjure, au nom de
Jésus-Christ, de te rendre tout à l'heure à la Salpê-
trière, sans quoi je t'y ferai mettre à l'instant. »
Pendant que Languet combattait les possessions,
des cuistres obscurs voulaient faire passer pour sor­
cier un nommé Saint-Gille, marchand épicier à Saint-
Germain-en-Laye, qui possédait l'art de l'engastry-
misme. De La Chapelle, qui présenta ce ventriloque à
l'Académie des sciences, le 22 décembre 1770, fut
soupçonné d'être son complice, pour avoir voulu
expliquer par des moyens naturels la possibilité de
l'art du ventriloque.
210 SORCELLERIE

Mais voici, en peu de mots, les miracles de ce


Saint-Gille. Il avait le talent d'articuler des paroles
très distinctes, la bouche bien fermée et les lèvres
bien closes, ou la bouche grandement ouverte en
sorte que les spectacteurs et auditeurs pouvaient y
plonger. Il variait admirablement le timbre, la direc­
tion et le ton de sa voix, qui semblait venir tantôt du
milieu des airs, tantôt du toit d'une maison opposée,
de la voûte d'un temple, du haut d'un arbre, tantôt du
sein de la terre, etc.i1).
Voilà des faits que l'on ne peut contester, dit l'abbé
Fiard; il existe encore des hommes qui en ont été
témoins oculaires ou auriculaires; et si aujourd'hui on
les révoquait en doute, il n'y aurait plus rien de
certain dans le monde.
Or, ces faits très rares, ainsi que l'observe le même
auteur, avec sa sagacité ordinaire, n'ont jamais
été regardés comme naturels. Chez les anciens,
ventriloque et magicien sont synonymes; les
premiers chrétiens savaient bien que toute personne,
qui parle autrement que par l'ouverture destinée
à la parole, opère par l'intervention du démon.
L'abbé Fiard appuie son sentiment des sages
décisions de cinq ou six docteurs oubliés, particuliè­
rement de Lyranus ou Nicolas de Lyre, savant du
premier ordre, qui abjura le judaïsme, et qui est
mort en 1340, quoique Lyranus mette l'art des
ventriloques sur le compte du diable, sans en avoir
jamais vu ni entendu, mais seulement d'après
l'opinion populaire.
Enfin, en plaçant le ventriloque Saint-Gille au rang
des magiciens, l'auteur de La France trompée par les
Démono/âtres du Dix-huitième Siècle, déclare que
son intention n'est pas de prononcer sur les autres
ventriloques, dont quelques-uns sont des ventri­
loques prétendus. Nous connaissons, ajoute-t-il, les
ruses des magiciens vrais ou faux; mais, quant au fait
de Saint-Gille, pour quiconque a le jugement sain,
c'était le diable qui faisait des siennes dans le ventre
de ce misérable.

(1) Le Ventriloque, de l'abbé de La Chapelle. La France


trompée par les Magiciens, de l'abbé Fiard.
BRANCHE DES BOURBONS 211

Les écrivains payés pour faire des pamphlets contre


les philosophes, les dénoncèrent comme sorciers, à
neuf archevêques et à vingt-trois évêques, ainsi qu'à
plusieurs membres du Parlement; le début de cette
pièce est curieux; le voici:
« Messeigneurs, il se commet aujourd'hui dsins le
royaume un crime si étrange, qu'il est du devoir de
tout citoyen qui le connaît, de le dénoncer à ceux
que Dieu a établis pour le réprimer. »
Cette pièce est sous la date du 22 octobre 1775.
Mesmer, accusé de magie en Allemagne, devait
s'attendre à être traité pareillement en France, puisqu'il
y a partout des visionnaires et des esprits superstitieux.
On sait tous les miracles que Mesmer avait la réputa­
tion de produire par le magnétisme animal.
«J'ai vu, dit M. Court de Gébelin, des guérisons
vraiment étonnantes: une épileptique de naissance,
parfaitement guérie, droite comme un jonc, et d'un
visage agréable; des personnes obstruées, à l'égard
desquelles avait échoué la médecine ordinaire, et qui
ont été délivrées de leurs maux par le magnétisme;
d'autres, dans le plus grand marasme, parfaitement
rétablies; un paralytique, hors d'état de parler, et
souffrant à la tête des douleurs inouïes qui lui fai­
saient courir les champs, délivré de cet état
effroyable, etc.; moi-même j'étais à la mort, je suis
guéri... »
Une humeur laiteuse et de violents chagrins détrui­
saient, depuis huit ans, la santé de Mme la présidente
de Bonneuil; elle dut au magnétisme son retour à la
vie.
Une maladie longue et sérieuse traînait vers la
tombe Mme la comtesse de La Blache; elle appela le
magnétisme à son secours; le magnétisme la releva.
Des glandes au sein, que la médecine ne pouvait
fondre, inquiétaient, depuis plus d'un an, Mme la
marquise de Grasse: le magnétisme, en cinq mois de
traitement, la tira de crainte et fondit les glandes.
Ces faits miraculeux, et mille autres aussi éton­
nants, les attribuera-t-on au magnétisme animal?
Mais le magnétisme animal n'existe pas; du moins
l'abbé Fiard le dit, en donnant au diable les œuvres
diaboliques du magicien Mesmer; et tout homme qui
212 SORCELLERIE

ne jugera pas comme lui ne peut être qu'un


mécréant, un hérétique et un sorcier.
Et ce n'est pas seulement par des guérisons surna­
turelles que Mesmer le séducteur a trompé la France.
Le somnambulisme, qu'il produisait d'une manière si
étrange, était un prodige mieux marqué encore au
coin de l'enfer. Dans un sommeil feint ou véritable,
quantité de personnes des deux sexes connaissent
toutes les sciences sans les avoir apprises, prédisent
les choses futures, devinent la pensée des specta­
teurs, et parlent avec tant de sagesse, qu'on pourrait
souhaiter, pour leur bien, de les voir toujours dormir.
A qui attribuera-t-on ce nouveau phénomène? au
magnétisme? à l'imagination? Il faut vivre dans un
siècle de ténèbres comme le nôtre, pour entendre de
pareilles explications. Non, non, il faut partir d'une
autre cause: ces faits ne résultent que de la science
des démons, et de la communication avec les
démons.
C'est à l'époque de l'apparition de ces somnam­
bules, engeance sortie du démonoiâtre Mesmer, que
parut dans Paris un autre démonoiâtre ou magicien,
le fameux Cagliostro.
Ce roué, comme l'appelle l'abbé Fiard, se vantait de
converser avec les anges. Il faisait entendre, en rase
campagne, des voix venant du ciel. Il a fait voir, à
Paris et à Versailles, dans des miroirs, sous des
cloches de verre, et dans des bocaux, des spectres
animés: œuvre diabolique, vue dès les premiers
siècles de l’Eglise, et sur le diabolisme de laquelle se
prononcèrent des personnages qu'on n'accusera pas
d'avoir été peu éclairés: Tertullien, saint Justin, Lac-
tance, saint Cyrille de Jérusalem, etc.
Cagliostro évoquait les morts, au point qu'il fit
trouver à un souper cinq ou six défunts très illustres,
tels que Socrate, d'Alembert, Voltaire, etc.(1).
Les guérisons qu'il opéra à Strasbourg furent en
grand nombre, et si merveilleuses, qu'en peu de
temps sa maison se trouva pleine de béquilles, qu'y
avaient laissées les estropiés qu'il avait guéris (2).

(1) Anecdotes du règne de Louis XVI, page 400.


(2) Vie de Cagliostro, traduite de l'italien.
BRANCHE DES BOURBONS 213

Il inventa une sorte de maçonnerie, dans les conci­


liabules de laquelle on faisait parler les démons. De
jeunes garçons ou de jeunes filles, dans l'âge de la
plus grande innocence, qu'il appelait ses pupilles ou
colombes, se plaçaient devant une carafe, et y
voyaient tout ce qu'on voulait; ce qui ne pouvait
s'opérer que par un art diabolique.
Enfin, Cagliostro a prédit trois ans d'avance la prise
et la destruction de la Bastille (1). Il découvrait les
choses occultes. Il a annoncé la Révolution... Il assu­
rait que tout cela était l'effet d'une protection spé­
ciale de Dieu envers lui, et que l'Etre Suprême avait
daigné lui accorder la vision béatifique... Et ce saint à
extases, ce saint digne de converser avec les anges,
n'était que le plus grand suppôt du diable, comme dit
l'abbé Fiard, ou qu'un habile charlatan, comme l'opi­
nion publique l'a jugé depuis longtemps.

La Révolution éclata bientôt, selon que Cagliostro


l'avait prédite. L'abbé Fiard, qui donne cette prophé­
tie au diable, en attribue l'accomplissement aux
magiciens. Quoi qu'il en soit, en 1791, le peuple
souverain d'Evry, village à deux lieues de Sens, en
vertu de son autorité, lapida un homme que l'on
accusait de sorcellerie et de donner la goutte; le curé
de l'endroit, qui avait voulu parler en faveur de ce
malheureux, fut lui-même forcé de se retirer autre
part.
Le régime de la guillotine suspendit les exorcismes,
mais ils reprirent leur cours en 1795. Cinq prêtres
exorcisèrent, à Dolot-près-Sens, un frénétique qui
dansait en prédisant le retour de la monarchie. Plus
de cinq cents personnes assistaient aux exorcismes.
Le commissaire du gouvernement fit saisir le sorcier,
le fit jeter en prison, et lui déclara qu'il n'en sortirait
que quand le diable l'aurait quitté. Cette menace eut,
dit-on, plus d'effet que l'eau bénite et les signes de
croix (2).
La Picardie n'est pas plus exempte de sorciers que
la Champagne. En 1804, on juga à Amiens un
(’ ) Lettre au Peuple français, datée de Londres, le 20 juin
1786.
(2) Salgues.
214 SORCELLERIE

homme sur lequel on avait saisi un grimoire qu'il


suffisait de toucher pour faire venir le diable. Le
ministère public, en présence du peuple, en fit
l'ouverture; et comme les puissances de l'enfer ne se
pressaient pas de paraître, le sorcier s'écria qu'il fallait
que le commissaire du gouvernement fût plus habile
magicien que lui, pour réduire le diable au silence.
Un fanatique atrabilaire, qui soupçonnait de bestia­
lité tous les pénitents, se vantait d'avoir délivré, en
1805, une jeune paysanne possédée de trois démons
du second ordre.
Le catéchisme impérial, comme l'on sait, admet
libéralement l'existence des sorciers; et la cour
suprême s'est prononcée sur l'accusation de sorcelle­
rie, le 15 mars 1811.
Depuis l'heureux retour de Sa Majesté dans ses
Etats, l'intrigue s'est agitée en cent façons différentes
pour favoriser la superstition.
N'a-t-on pas osé mettre en avant un paysan vision­
naire, chargé d'aller faire des communications impor­
tantes au roi? La police, avant de placer le nom de
Martin dans la légende, lui a fait faire un tour à
Charenton.
En 1816, la Picardie a été le théâtre d'une scanda­
leuse possession.
Au bourg de Teilly, à trois lieues d'Amiens, une
jeune fille se trouva grosse, et pour couvrir cet acci­
dent, elle imagina de publier qu'elle était possédée de
trois diablotins, qui s'appelaient Mimi, Zozo et Cra-
poulet. Quant à ce dernier, il pourrait à la rigueur être
pour quelque chose dans l'affaire, car c'est un assez
bon drille des environs, qui passe pour un grand
trousseur de nymphes. Quoi qu'il en soit, la fille
Bet allait dans les rues à quatre pattes, tantôt en
avant, tantôt en arrière; quelquefois, elle marchait
sur ses mains, les pieds en l'air, au risque de
mettre les passants dans la confidence de sa position.
Mimi, disait-elle, la poussait en avant; Zozo l'entraî­
nait en arrière; et le malin Crapoulet s'amusait à lui
tenir les jambes en l'air.
Un vieil homme, à la piste des bonnes aventures, et
qui reconnaît les diables au flair, s'empara de la
possédée et l'exorcisa. Mini sortit sans bruit; Zozo
BRANCHE DES BOURBONS 215

fut plus tenace, et cassa une vitre de l'église en


s'échappant sur les toits; quant à Crapoulet, ce fut en
vain qu'on le poursuivit; il ne voulut pas en
démordre, et finit par prendre position dans le puden-
dum de la demoiselle, laissant les environs de la
place. Il n'était bruit dans Amiens que de cette aven­
ture, quand l'autorité crut devoir arrêter ce scandale.
Un homme de beaucoup d'esprit apprit de la possé­
dée qu'elle était enceinte, et lui fit obtenir un billet
d'hôpital. On défendit au vieil homme d'exorciser à
l'avenir, sous peine d'être traduit à la police correc­
tionnelle. (1)

Dans la seule année qui vient de s'écouler trois


tribunaux ont retenti de plaintes en sorcellerie; et
pour parler d'une époque encore çlus rapprochée de
nous, je renverrai au jugement de Bordeaux, du
31 mars 1818.
Il semble que depuis quelques années, la supersti­
tion acquière de nouvelles forces, et que les têtes de
cette hydre renaissent en plus grand nombre.
Au village de Thilouze, Julien Desbourdes, âgé de
cinquante-trois ans, et maçon de son métier, tomba
malade; il se crut ensorcelé, et en fit part à son
gendre Bridier. Celui-ci conseilla d'aller consulter
avec lui un nommé Baudoin, espèce d'idiot qui pas­
sait pour sorcier. Ces trois individus se présentèrent,
pendant la nuit du 23 janvier 1818, chez le vieillard
Renard, que l'on accusait d'avoir jeté le sort. Des­
bourdes le sollicita vivement de le rendre à la santé;
Renard refusa de lever un sort que, disait-il, il n'avait
pas envoyé. Ces trois individus, pour le contraindre à
se rendre à leurs désirs, lui mirent des cartes soufrées
sous le nez. Le vieillard Renard tomba asphyxié, on le
crut mort. Desbourdes et Bridier le jetèrent dans une
mare voisine, pour détourner les soupçons du
meurtre. Renard fut saisi par la fraîcheur de l'eau et
ouvrit les yeux; Desbourdes et son gendre, craignant
d'être signalés comme assassins, si le vieillard venait
à parler, le prirent par les cheveux, 1e plongèrent de
nouveau dans la mare et le privèrent de la vie.

(’) Diable boiteux, n° 3, 1816.


216 SORCELLERIE

Desbourdes et Bridier ont été condamnés, par la


Cour d'assises de Tours, à la marque et aux travaux
forcés à perpétuité; l'idiot Baudoin a été acquitté.
Dans le moment où j’écris, des bateleurs par per­
mission disent la bonne aventure en pleine rue et à
l'air; la police connaît par là tous les secrets de la
populace; et les nécromanciens ne sont rien d'autre
chose que des alguazils. La superstition a ses antres,
rue Planche-Mibray, à la Chaussée-d'Antin, près des
Invalides, et au coin de la rue de Tournon. M. de
Marchangy, qui poursuit avec tant de zèle les sau­
vages de la civilisation, a conclu, dans l'audience du
14 juillet 1818, à ce que la fille Ledoux fût condam­
née à deux ans d'emprisonnement et à douze cents
francs d'amende, pour avoir prescrit à une jeune
demoiselle d'aller la nuit en pèlerinage au calvaire, et
d'y porter quatre queues de morue enveloppées dans
quatre morceaux d'un drap coupé en quatre, afin de
détacher, par ce moyen cabalistique, le cœur d'un
jeune homme riche, de neuf veuves et demoiselles
qui le poursuivaient en mariage. La fille Ledoux est-
elle plus coupable que la sibylle du faubourg Saint-
Germain, qui rend ses oracles au coin de la rue de
Tournon? Pourquoi la Le Normand, qui voit l'avenir
dans les blancs d'œufs et le marc de café, a-t-elle
encore tant de crédit? Est-ce parce qu'elle donne
pour vingt francs ce que des sorciers du second ordre
donnent généreusement pour vingt sous? La justice
sera-t-elle toujours comme une toile d'araignée, qui
laisse passer les frelons, et qui retient seulement les
mouches?
Il est temps d'éclairer le siècle; les pauvres classes
du peuple ont besoin d'instruction, et les prêtres sont
les plus à même de détruire les superstitions. Rappe­
lons ici ce que Thiers écrivait, il y a cent ans, dans la
préface de son Traité des Superstitions.
« Elles sont si généralement répandues, que tel les
observe qui n'y pense nullement, tel en est coupable
qui ne le croit pas; elles entrent jusque dans les plus
saintes pratiques de l'Eglise; et quelquefois même, ce
qui est tout à fait déplorable, elles sont publiquement
autorisées par l'ignorance de certains ecclésiastiques,
qui devraient empêcher de toutes leurs forces qu'elles
BRANCHE DES BOURBONS 217

ne prissent racine dans l'Eglise. Les prédicateurs n'en


parlent presque jamais dans leurs sermons, et ce que
la plupart des pasteurs en disent dans leurs prônes
est si vague et si indéterminé, que les peuples n'en
sont ni touchés ni instruits.»
Le seul moyen de nous délivrer tout à fait du fléau
des possessions et des sorciers, est d'envoyer à
l'hôpital les hystériques qui se diront possédées à
l'avenir. Il faut faire des exemples sévères contre les
fripons qui trompent le peuple. Aux grands maux, de
grands remèdes.
N° 1

Ed/f de Childéric III contre les Sorciers


(an 742)

Nous avons aussi décrété, en conformité des


saints canons, que chaque évêque, aidé du magis­
trat défenseur des églises, mette tous ses soins
à empêcher le peuple de son diocèse de tomber dans
les superstitions païennes. Nous conjurons ceux qui
sont à la tête de l'Eglise de Dieu, de faire rejeter à nos
sujets toutes les ordures de la gentilité, les sacrifices
aux mânes, les sortilèges, même divins, les philtres
amoureux, Içs augures, les enchantements, et les
sacrifices des victimes immolées en cachette, que des
hommes stupides offrent, avec des cérémonies
païennes, en invoquant près des églises les noms des
martyrs et confesseurs; ce qui ne peut que provoquer
la colère de Dieu et de ses saints. Nous défendons
rigoureusement toutes les pratiques des païens, et
l'usage de ces feux sacrilèges qu'ils ont décoré d'un
nom particulier. Nous enjoignons aux évêques de
tenir la main à l'exécution de la présente ordonnance.
222 SORCELLERIE

N° 2

Lettre du pape Zacharie


à l'archevêque Boniface

Noms abandonnons au glaive des lois ces faux


prêtres, dont votre fraternité nous a parlé dans sa
lettre, et qui sont en plus grand nombre que les
prêtres catholiques. Ces vagabonds et ces fourbes,
qui, sans mission, et sous le nom d'évêques et de
prêtres, trompent le peuple, et confondent les sacre­
ments de l'Eglise, sont criminels. Ces faussaires, dans
leurs parades, sont adultères, homicides, sodomites,
pédérastes, sacrilèges et hypocrites; ils traînent avec
eux ces esclaves qu'ils tonsurent, pour les arracher à
l'esclavage. Esclaves du diable, ils se transforment en
ministres de Jésus-Christ; ne reconnaissant pas la
juridiction épiscopale, ils vivent à leur fantaisie, et
trouvent dans le peuple des défenseurs contre les
évêques qui veulent détruire la scélératesse de leurs
mœurs.

N° 3

Les Sorcelleries de Henri de Valois, et les Oblations


qu 'il faisait au diable dans le Bois de Vincennes
( Didier-M illot, 1589)

Tel est le titre d'un pamphlet séditieux, qui parut


quelques mois avant l'assassinat de Henri III. En voici
quelques passages:
«Henri de Valois et d'Epernon, avec ses autres
mignons, faisaient quasi publiquement profession de
sorcellerie, étant commune à la cour entre iceux et
plusieurs personnes dévoyées de la foi et religion
catholiques.
» Il n'a pas été instruit en France de cette abomi­
nable science; car, du temps de feu François Ier, la
France n'était pas empoisonnée de telles abomina­
tions. Plusieurs schismes, hérésies, hypocrisies, simo­
nies, parricides, meurtres, injustices, paillardises,
incestes, sodomies et apostasies, n'y étaient ni
connus, ni entretenus.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 223

»On a trouvé chez d'Epernon un coffre plein de


papiers de sorcellerie, auxquels il y avait divers mots
d'hébreu, chaldaïque, latin, et plusieurs caractères
inconnus, des rondeaux ou cernes, esquels à l'entour
il y avait diverses figures et écritures, même des
miroirs, onguents et drogues, avec des verges
blanches, lesquelles semblaient être de coudre, que
l'on a incontinent brûlés, pour l'horreur qu'on en
avait.
» On a trouvé dernièrement, au Bois de Vincennes,
deux satyres d'argent, de la hauteur de quatre pieds.
Ils étaient au-devant d'une croix d'or, au milieu de
laquelle y avait enchâssé du bois de la vraie croix de
notre Seigneur Jésus-Christ. Les politiques disent
que c'étaient des chandeliers. Ce qui fait croire le
contraire, c'est que, dans ces vases, il n'y avait pas
d'aiguille qui passât pour y mettre un cierge ou une
petite chandelle; joint qu'ils tournaient le derrière à
ladite vraie croix, et que deux anges ou deux simples
chandeliers y eussent été plus décents que ces
satyres, estimés par les païens être les dieux des
forêts, où l'on tient que les mauvais esprits se
trouvent plutôt qu'en autres lieux. Ces monstres dia­
boliques ont été vus par messieurs de la ville.
(La gravure qui représente ces satyres accompagne
le pamphlet.)
»Outre ces deux figures diaboliques, on a trouvé
une peau d'enfant, laquelle avait été corroyée; et sur
¡celle y avait aussi plusieurs mots de sorcellerie, et
divers caractères.
» Lorsque plusieurs, dans les années 1586 et 1587,
avaient été condamnés à mort pour sorcellerie, il
(Henri III) les faisait renvoyer absous. Il ne faut pas
s'émerveiller si, ayant délaissé Dieu, Dieu ne l'ait
aussi délaissé. Tout ce qu'il allait souvent au Bois de
Vincennes, n'était que pour entendre à ses sorcelle­
ries, et non pour prier Dieu.»
224 SORCELLERIE

N° 4

Remontrances à Henri de Valois,


sur les choses horribles
envoyées par un enfant de Paris
(28 janvier 1589. Jacques Grégoire)

«Henri, vous savez que lorsque vous donnâtes


liberté à tous sorciers et enchanteurs, et autres devi-
nateurs, de tenir libres écoles ès chambres de votre
Louvre, et même dans votre cabinet, à chacun
d'iceux une heure le jour, pour mieux vous en ins­
truire, vous savez qu'ils vous ont donné un esprit
familier nommé Terragon.
» Henri, vous savez qu'aussitôt que vous vîtes Ter­
ragon, vous l'appelâtes votre frère en l'accolant; et, la
nuit suivante, if coucha dans votre chambre, seul
avec vous dans votre lit. Vous savez qu'il tint sur
Votre nombril un anneau, et sa main liée dans la
vôtre; et fut le matin votre main trouvée comme toute
ceinte. Terragon vous mit sur ¡celle un applic, et, ce
matin, vous montra que, dans la pierre de cet anneau,
était la vôtre âme figurée.
»Henri, vous savez bien que cedit Terragon eut
affaire un jour à une fille de joie, en la chambre
secrète; de quoi icelle cuida mourir, suivant le récit
qu'elle a fait à ses privés amis, certifiant que Nogaret
ou Terragon n'est point un homme naturel, parce que
son corps est trop chaud et trop brûlant. C'est par
charme et sortilège que vous avez donné pour époux
à la comtesse de Foix votre démon favori. Elle a dit
que la première nuit de ses noces fut Terragon d'elle
évanoui, et puis le matin se trouva couché près d'elle;
et alors icelui Terragon la voulait dépuceler; elle ne
sut endurer sa chair si chaude qu'elle était, dont le
jour ensuivant ne cessa de pleurer devant sa tante. »

N° 5
Sentiments de Boguet sur les Sorciers

Henri Boguet, qui s'intitule lui-même grand juge de


la terre de Saint-Claude, a dédié ses ouvrages contre
I
PIÈCES JUSTIFICATIVES 225

les sorciers à Ferdinand de Rye, prince du Saint


Empire romain, abbé de Saint-Oyan-de-Joux. Il
s'exprime ainsi dans son épître:
« Des incrédules osent dire qu'il n'y a point de
sorciers; quant à moi, je ne fais nul doute, d'autant
que si nous jetons les yeux sur nos voisins, nous les
verrons tous fourmiller de cette malheureuse et dam-
nable engeance... La Savoie n'en est pas vide, car elle
nous envoie tous les jours une infinité de personnes
qui sont possédées du démon... Mais quel jugement
ferons-nous de la France? Il est bien difficile de
croire qu'elle en soit purgée, attendu la grande quan­
tité qu'elle contenait du temps de Trois Echelles...
» Non, non; les sorciers marchent partout par mil­
liers, multipliant en terre, tout ainsi que des chenilles
en nos jardins; qui est une honte aux magistrats,
auxquels appartient le châtiment des crimes et délits;
car, quand nous n'aurions autre chose que l'exprès
commandement de Dieu de les faire mourir, comme
ses plus grands ennemis, pourquoi les endurons-
nous davantage? En nous rendant désobéissants à la
majesté du Très-Haut, nous faisons pire qu'eux,
puisque la désobéissance est comparée à l'idolâtrie et
à la sorcellerie, par Samuel, parlant au roi Saül.
» Je laisse aussi que les sorciers ne se plaisent qu'à
mal faire, et qu'ils se baignent dans la mort des
personnes et du bétail; qui est une raison pour
laquelle nous sommes poussés naturellement à les
punir, si toutefois nous sommes touchés de quelque
humanité... Je dis de plus que, quand nous ne res­
sentirions en rien de ce qui est de l'homme; car les
bêtes même les plus déraisonnables ne souffrent pas
entre elles celles qui se bandent et se mutinent contre
les autres, comme nous le voyons par expérience.
L'auteur de la nature nous imprime ce commun
devoir dans l’âme; car aussi, sans cela, le monde ne
pourrait subsister. Par ces considérations donc, il est
bien nécessaire que chacun prête la main à un si bon
office, et spécialement ceux qui sont en charge, afin
que nous nous montrions tels que nous avons été
créés, c'est-à-dire hommes et politiques, et que nous
ne fassions foudroyer sur nos têtes l'ire et l'indigna­
tion du Dieu vivant.
226 SORCELLERIE

» Il y en a eu qui ne se sont voulu persuader que


tout ce qu'on disait des sorciers était véritable; mais,
par une grâce spéciale de Dieu, ils commencent à
revenir de leur erreur, et Dieu leur a dessillé les yeux,
que Satan leur avait bandés pour augmenter son
règne. Ces messieurs, dis-je, s'adonnent maintenant à
faire rechercher les sorciers, d'où j'augure que Satan,
dans peu de jours, se verra terrassé, avec ses suppôts.
Je veux bien qu'ils sachent que, si les effets corres­
pondaient à ma volonté, la terre en serait bientôt
repurgée; car je désirerais qu'ils fussent tous unis en
un seul corps, pour les faire brûler tous à une fois, en
un seul feu. Je m'efforcerai cependant de leur faire la
guerre, tant par la justice que j'en procurerai, que par
mes petits écrits, comme déjà j'ai fait.
» Henri Boguet. »

N° 6

Code des Sorciers

Boguet rédigea ce code en soixante-dix articles,


dont voici les sommaires:
« Le juge du ressort instruit l'affaire et la juge; on
ne doit point suivre là-dedans les formes ordinaires.
» La présomption de sorcellerie suffit pour arrêter
les personnes. L'interrogatoire doit suivre l'arresta­
tion, parce que le diable assiste les sorciers en prison.
»Le juge doit demander à l'accusé s'il a des
enfants.
» Il doit bien adviser à la contenance des sorciers,
voir si le prévenu ne jette point de larmes, s'il regarde
à terre, s'il barbotte à part, s'il blasphème: cela est
indice.
» Souvent la honte empêche le sorcier d'avouer;
c'est pourquoi il est bon que le juge soit seul, et que
le greffier soit caché pour écrire les réponses.
»Si le sorcier a devant lui un compagnon du
sabbat, il se trouble.
» On doit raser le sorcier, pour mettre à découvert le
sort de taciturnité.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 227

»On ne doit point mettre au bain le sorcier; le


suffragant de Trêves dit que c'est péché.
»11 faut visiter le prévenu avec un chirurgien, pour
chercher les marques.
»Si l'accusé n'avoue pas, il faut le mettre dans une
dure prison, et avoir des gens affidés pour tirer la
vérité du patient.
» Il y a des juges qui veulent promettre le pardon, et
qui ne laissent pas de passer à l'exécution, mais cette
coutume, autorisée par bon nombre de docteurs, me
paraît barbare.
» Le juge doit éviter la torture pour le prévenu,
puisqu'elle ne fait rien sur le sorcier; néanmoins il est
permis d'en faire usage, même un jour de fête.
»Si l'accusé se trouve saisi de graisses, si le bruit
public l'accuse de sorcelleries, il est sorcier.
» Les indices légers sont les variations dans les
réponses, les yeux fixés en terre, le regard hagard.
» Les indices graves sont la naissance; comme si,
par exemple, le prévenu était enfant de sorcier, s'il est
marqué, s'il blasphème.
» Le fils est admis à déposer contre son père.
» Les témoins reprochables doivent être entendus
comme les autres.
» On doit aussi entendre les enfants.
»Les variations dans les réponses du témoin ne
peuvent faire présumer en faveur de l'innocence de
l'accusé, si tous l'accusent d'être sorcier.
»La peine est le supplice du feu: on doit étrangler
les sorciers, et les brûler après.
» Les loups-garous doivent être brûlés vifs.
»On condamne justement sur des conjectures et
présomptions; alors on ne brûle pas, mais on peut
pendre
» Le juge doit assister aux exécutions, suivi de son
greffier, pour recueillir les dépositions. »

Ce chef-d'œuvre de jurisprudence et d'humanité


reçut dans le temps les suffrages universels. Boguet
dédia ce code à Daniel Romanez, avocat à Salins.
228 SORCELLERIE

N° 7

Arrêt du Parlement de Bordeaux,


du samedi 10 mars 1610

«Vu par la cour, les chambres assemblées, le pro­


cès criminel et extraordinaire fait par les conseillers à
ce député, à la requête du sieur procureur général du
roi, en ce qui résulte à rencontre de Diego Castalin,
natif de Bogno, en Espagne, et de Francesco Ferdillo,
natif de Lina, en Castille, et de Vincentino Torrados,
natif de Madrid, et de encore Catalina Frosela, native
de Colonasos, les conclusions du sieur procureur
général du roi; ouïs et interrogés par ladite cour
lesdits accusés, sur les enchantements, magies, sorti­
lèges et autres œuvres diaboliques, et plusieurs autres
crimes à eux imposés; tout considéré, dit a été que
ladite cour a déclaré et déclare lesdits Diego Castalin,
Francesco Ferdillo, et Vincentino Torrados, et encore
Catalina Frosella, dûment atteints et convaincus des
crimes de magie, sortilèges et autres pernicieuses
œuvres malheureuses et diaboliques; et pour répara­
tion desquels crimes les a ladite cour condamnés et
condamne à être pris et menés, par l'exécuteur de la
haute justice, en la place du Marché-aux-Porcs, et à
être conduits sur un bûcher, pour y être brûlés tout
vifs, et leurs corps être mis en cendres; ensemble
leurs livres, caractères, couteaux, parchemins, billets
servant à magie. »
L'arrêtiste ajoute qu'ils moururent sans se repentir.
Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels,
étant possédés du diable, meurent sans aucune
contrition de leurs fautes et péchés.

N° 8

Confession de messire Louis Gaufridi,


prince des magiciens,
depuis Constantinople jusqu'à Paris
(mai 1611)

Immédiatement après la mort du curé des Acoules,


parut dans le public une fausse confession, et qu'on
PIÈCES JUSTIFICATIVES 229

disait avoir été faite à deux capucins. En voici


quelques passages:
«J'avoue que le diable m'est apparu, et que j'ai fait
une cédule avec lui.
»J'avoue que je lisais le grimoire pour le faire venir.
» J'avoue que le diable me promit que, par la vertu
de mon souffle, j'enflammerais à mon amour toutes
les filles et femmes dont j'aurais envie, pourvu que ce
souffle leur arrivât aux narines; et dès lors je com­
mençai à souffler à toutes celles qui me venaient à
gré.
»J'avoue que je fréquentais la maison de M. La
Palud, et que j'ai eu envie de Madeleine; mais sa
mère la tenait de si près, que ce fut cause que je
soufflai sur la mère, pour qu'elle me l'amenât dans ma
chambre, et qu'elle prît confiance en moi: de sorte
que, me trouvant avec Madeleine, je l'ai baisée et plus.
»J'avoue que je lui donnai un diable nommé
Emodes, pour l'assister, la servir et réchauffer à mon
amour; que je l'ai mariée à Belzébuth, qui parut sous
la forme d'un gentilhomme, et qu'après son mariage
elle a signé un pacte. Le diable dit qu'il ferait tinta­
marre si je brûlais ces promesses.
» J'avoue que j'ai brûlé le grimoire.
»J'avoue que les sorciers, sorcières et magiciens
sont marqués avec le petit doigt du diable, et que les
parties marquées sont insensibles.
»J'avoue que, lorsque je voulais aller au sabbat; je
me mettais à ma fenêtre, et que Lucifer m'y transpor­
tait.
»J'avoue qu'on adore le diable chacun selon sont
degré; les masques l'adorent toi^s couchés à terre; les
sorciers, à deux genoux; et les magiciens, comme
princes du sabbat, seulement à genoux d'un côté.
»J'avoue que j'ai abusé de Madeleine, d'une prin­
cesse de Frise, et d'autres filles sur lesquelles j'ai
soufflé.
»J'avoue que le diable est un vrafsinge de l'Eglise;
qu'on baptise au sabbat au nom de Belzébuth, de
Lucifer, et autres; qu'il y a douze prêtres qui y disent
la messe tour à tour, et que le diable sert la messe;
que la torche qu'on élève quand la messe est à la
consécration est fort lumineuse et puante.
230 SORCELLERIE

» J'avoue que la cloche de la messe est de corne, et


que son bâton est de bois, pour la sonner; j'avoue
qu'il y a certains masques qui ont charge d'apporter
un chat de leurs bastides, pour lui faire manger la
communion, que les autres ne veulent manger.»

N° 9

Extrqjt de la Sentence donnée contre les démons


qui sont sortis du corps de Denise de La Caille

«Nous, grands vicaires de monseigneur l'évêque


comte de Beauvais, étant dûment informés que plu­
sieurs démons et malins esprits vexaient et tourmen­
taient une certaine femme nommée Denise de La
Caille, de la Landelle; nous étant résolus de pourvoir
homme capable à ce faire; sur ce, nous avons donné
à entendre à notre dit seigneur évêque qu'avions un
certain religieux jacobin, nommé frère Laurent Lepot,
auquel notre dit seigneur et évêque a donné toute
puissance, et nous lui donnons aussi pareillement,
conjurer lesdits malins esprits, comme si c'était notre
propre personne, ledit frère Lepot ayant pris la charge
de notre seigneur, iceluy a fait plusieurs exorcismes
et conjurations, desquels plusieurs démons sont sor­
tis, comme le procès-verbal le démontre apperte-
ment; et, voyant que, de jour en jour, plusieurs
diables se présentaient, tant au corps de ladite
Denise, qu'en autres lieux et parties de son corps,
comme l'expérience en est fort ample, et comme à
présent il est certain démon nommé Lissi, lequel est
derechef revenu, a dit posséder le corps de ladite
Denise. Nous commandons, voulons, mandons,
ordonnons audit Lissi de descendre aux enfers, sortir
hors du corps de ladite Denise La Caille, sans jamais
y rentrer; et, pour obvier à la revenue des quatre
démons, nous commandons, voulons, mandons et
ordonnons que Belzébuth, Satan, Motelu et Briffaut,
les quatre chefs, et aussi que toutes les quatre
légions, qui sont sous leurs charges et puissance, et
aussi que tous autres, tant ceux qui sont de l'air, de
l'eau, et du feu, et de terre, et autres lieux, qui ont
PIÈCES JUSTIFICATIVES 231

encore quelque puissance sur le corps et dans le


corps de ladite Denise de La Caille, comparent main­
tenant et sans délai, sur la même peine d'excommu­
nication, de parler les uns après les autres, de me dire
leurs noms, tant que je les puisse entendre, pour les
faire mettre et rédiger par écrit, sur peine de ladite
excommunication et peines infernales. Et à défaut de
ne comparaître maintenant dans ce corps, je les mets
et les jette en la puissance de l'enfer, pour être
crucifiés et tourmentés davantage que de coutume;
et, faute de ne m'obéir présentement, après les avoir
appelés par trois fois, commandons, voulons, man­
dons que chacun d'eux, à leur égard, reçoive les
mêmes peines imposées ci-dessus, trois mille ans
après le jugement, défendant au même Lissi et à tous
ceux qui auraient possédé le corps de ladite Denise
de La Caille, de n'entrer jamais dans aucun corps,
tant de créatures raisonnables, que d'autres, sous
peine d'être crucifiés au temps de leur possession,
d'une peine accidentelle. Suivant quoi ledit Lissi,
malin esprit prêt à sortir, a signé ces présentes;
Belzébuth paraissant, Lissi s'est retiré au bras droit,
lequel Belzébuth a signé; pareillement, Belzébuth
s'étant retiré, Satan apparut, et a signé pour toute sa
légion, se retirant au bras gauche; Motelu, paraissant,
a signé pour toute la sienne, s'étant retiré puis après à
l'oreille droite; incontinent, Briffault est comparu, et a
signé les mêmes présentes pour la sienne.
»Signé, Lissi; signé. Belzébuth;
»signé, Satan; signé, Motelu;
»signé, Briffault.
(Le signe et la marque des cinq démons sont
apposés à l'original du procès.)
» Beauvais, 12 décembre 1612. »

PROCÈS D'URBAIN GRANDIER

La politique de Richelieu lui découvrit les grands


moyens de persécution qu'il aurait en son pouvoir en
se réservant de faire poursuivre ceux qu'il accuserait
de magie. Dans un livre qu'il adressa aux fidèles de
232 SORCELLERIE

son diocèse, en 1618, et qu'il fit réimprimer à Paris,


en 1626, on lit ce qui suit:
«La magie est un art de produire des effets par la
puissance du diable; sorcellerie ou maléficie est un
art de nuire aux hommes par la puissance du diable.
Il y a cette différence entre la magie et la sorcellerie,
que la magie a pour fin principale Y ostentation, se
faire admirer; et la sorcellerie, la nuisance. »

N° 10

Ordonnance du roi

Laubardemont fit voir aussi aux ennemis de Gran-


dier deux ordonnances du roi, signées Louis, et plus
bas Phélipeaux, en date du même jour dernier de
novembre 1633. « Pour faire par ledit sieur de Lau­
bardemont, arrêter et constituer prisonnier ledit Gran-
dier et complices, en lieu de sûreté, avec pareil
mandement à tous prévôts des maréchaux, etc., et
autres officiers et sujets, de tenir la main-forte à
l'exécution desdites ordonnances, et obéir, pour le
fait d'icelles, aux ordres qui leur seront donnés par
ledit sieur: et aux gouverneurs et lieutenants-géné-
raux, donner toute l'assistance et main-forte dont ils
seront requis. »

N° 11

Arrêt du Conseil d’Etat

Cet arrêt portait: Que, sans avoir égard à l'appel


interjeté au Parlement, et aux procédures faites en
conséquence, que Sa Majesté a cassées, il est
ordonné que le sieur de Laubardemont continuera le
procès par lui commencé contre Grandier, nonobs­
tant toutes oppositions, appellations, ou récusations
faites, ou à faire, et sans préjudice d'icelles; qu'à
cette fin le roi, en tant que besoin serait, lui en
attribue de nouveau la connaissance, et ¡celle interdit
au Parlement de Paris, et à tous autres juges, avec
PIÈCES JUSTIFICATIVES 233

défenses aux parties de s'y pourvoir, à peine de cinq


cents livres d'amende.

N° 12

Détail des exorcismes

Le vendredi, 23 de juin 1634, veille de la Saint-


Jean, sur les trois heures après midi, M. de Poitiers et
M. de Laubardemont étant dans l'Eglise de Sainte-
Croix de L'oudun, pour continuer les exorcismes des
religieuses ursulines, de l'ordre dudit sieur de Laubar­
demont, commissaire, fut amené de la prison en
ladite église, Urbain Grandier, prêtre curé, accusé et
dénommé magicien par lesdites religieuses possé­
dées, auquel furent produits par ledit sieur commis­
saire quatre pactes, rapportés à diverses fois, aux
précédents exorcismes, par lesdites possédées, que
les diables qui les possédaient, disaient avoir faits
avec ledit Grandier pour plusieurs fins; mais l'un
particulièrement rendu par Léviatan, le samedi 17 du
présent mois, composé de la chair du cœur d'un
enfant, prise en un sabbat fait à Orléans en 1631, de
la cendre d'une hostie brûlée, du sang et de la se...
dudit Grandier; par lequel Leviatan dit avoir entré au
corps de sœur Jeanne des Anges, Supérieure des­
dites religieuses, et l'avoir possédée avec ses adjoints
Béhémot, Isaacarum, et Belaam; et ce, le 8 décembre
1632. L'autre composé de grajnes d'oranges et de
grenades, rendu par Asmodée, alors possédant la
Sœur Agnès, le jeudi, 22 du présent mois, fait entre
ledit Grandier, Asmodée, et quantité d'autres diables,
pour empêcher l'effet des promesses de Béhérit, qui
avait promis pour signe de sa sortie, d'enlever la
calote du sieur commissaire de la hauteur de deux
piques, l'espace d'un miserere. Tous lesquels pactes
représentés audit Grandier, il a dit sans être aucune­
ment étonné, mais avec une résolution constante et
généreuse, ne savoir en façon quelconque, ce que
c'était desdits pactes, ne les avoir jamais faits, et ne
connaître point d'arts capables de telles choses;
n'avoir jamais eu communication avec les diables, et
234 SORCELLERIE

ignorer absolument ce qu'on lui disait. Dont fut fait


procès-verbal qu'il signa. Cela fait, on amena toutes
lesdites religieuses possédées, au nombre de onze ou
douze, comprises trois filles séculières aussi possé­
dées, dans le chœur de ladite église, accompagnées
de quantité de religieux, carmes, capucins, et récol­
lets, de trois médecins et d'un chirurgien; lesquelles à
l'entrée firent quelques gaillardises, appelant ledit
Grandier leur maître, et lui témoignant allégresse de
le voir. Alors le Père Lactance Gabriel, récollet, et l'un
des exorcistes, exhorta toute l'assistance d'élever leur
cœur à Dieu avec une ferveur extraordinaire, de pro­
duire des actes de douleur des offenses faites contre
cette adorable Majesté, et lui demander que tant de
péchés ne missent point d'obstacle aux desseins que
sa providence avait pour sa gloire en cette occasion,
et pour marque extérieure de la contrition interne,
dire le confrteor, pour recevoir la bénédiction de
Mgr l'évêque de Poitiers. Ce qui ayant été fait, il
continua de dire que l'affaire dont il s'agissait était de
si grand poids, et tellement importante aux vérités de
l'Eglise catholique romaine, que cette seule considé­
ration devait servir de motif pour exciter la dévotion;
et que d'ailleurs le mal de ces pauvres filles était si
étrange, après avoir été si long, que la charité obli­
geait tous ceux qui ont droit de travailler à leur
délivrance et à l'expulsion des démons, d'employer
l'efficace de leur caractère pour un si digne sujet, par
les exorcismes que l'Eglise prescrit à ses pasteurs; et
adressant la parole audit Grandier, il lui dit qu'étant
de ce nombre par l'onction sacrée de prêtrise, il
devait y contribuer son pouvoir et son zèle, s'il plai­
sait à Mgr l'évêque de lui en donner la permission, et
de commuer sa suspension en autorité; ce que ledit
sieur évêque ayant concédé, le Père récollet présenta
une étole audit Grandier, qui, s'étant tourné vers ledit
sieur évêque, lui demanda s'il lui permettait de la
prendre; à quoi ayant répondu que oui, il se mit ladite
étole au cou, et alors, le Père récollet lui présenta un
rituel, qu'il demanda permission de prendre audit
sieur évêque, comme ci-dessus, et reçut sa bénédic­
tion, se prosternant à ses pieds pour les baiser. Sur
quoi, le Veni Creator Spiritus ayant été chanté, il se
PIÈCES JUSTIFICATIVES 235

leva et adressa la parole à M. de Poitiers, et lui dit:


Monseigneur, qui dois-je exorciser? A quoi, lui ayant
été répondu par ledit sieur évêque, ces filles: il conti­
nua et dit: Quelles filles? A quoi il fut répondu: Ces
filles possédées. Tellement, dit-il. Monseigneur, que
je suis donc obligé de croire la possession; l'Eglise la
croit, je la crois donc aussi, quoique j'estime qu'un
magicien ne peut faire posséder un chrétien sans son
consentement. Et lui ayant été amenée par le Père
récollet, la Sœur Catherine, comme la plus ignorante
de toutes, et la moins soupçonnée d'entendre le latin,
il commença l'exorcisme en la forme prescrite par le
rituel, qu'il ne put pas continuer longuement, parce
que toutes les autres possédées furent travaillées des
démons, et firent force cris étranges et horribles, et
entre autres, la Sœur Claire s'avança vers lui, lui
reprochant son aveuglement et son opiniâtreté; si
bien, qu'en cette altercation, il quitta cette autre
possédée qu'il avait entreprise, et adressa ses paroles
à ladite Sœur Claire, qui, pendant tout le temps de
l'exorcisme, ne fit que parler à tort et travers, sans
aucune attention aux paroles de Grandier, qui furent
encore interrompues par la Mère Supérieure, qu'il
entreprit, laissant ladite Sœur Claire. Mais il est à
noter qu'auparavant que de commencer à l'exorciser,
il lui dit, parlant en latin, comme il avait presque
toujours fait, s'expliquant puis après en français, que
pour elle, elle entendait le latin, et qu'il voulait l'inter­
roger en grec, étant une des marques requises pour
justifier une possession indubitable, et que les diables
entendaient toutes sortes d'idiomes, à quoi le diable
répondit par la bouche de la possédée. Ah! que tu es
fin, tu sais bien que c'est une des premières condi­
tions du pacte fait entre toi et nous, de ne répondre
point en grec. A quoi il répondit, 0/ pu/chra illusio,
egregia evasio ! ô la belle défaite! Et lors il lui fut dit
qu'on lui permettait d'exorciser en grec, pourvu qu'il
écrivît premièrement ce qu'il voudrait dire. Ladite
possédée offrit néanmoins de lui répondre en quelle
langue il voudrait; mais cela n'eut point de lieu, car
toutes les possédées recommencèrent leurs cris et
leurs rages, avec des désespoirs non pareils, des
convulsions fort étranges, et toutes différentes; per­
236 SORCELLERIE

sistant d'accuser ledit Grandier de magie, et du malé­


fice qui les travaillait, s'offrant de lui rompre le cou, si
on voulait le leur permettre, faisant toutes sortes
d'efforts pour l'outrager; ce qui fut empêché par les
défenses de l'Eglise, et par les prêtres et religieux là
présents, travaillant extraordinairement à réprimer la
fureur dont toutes étaient agitées. Lui cependant
demeura sans aucun trouble ni émotion, regardant
fixement lesdites possédées, protestant de son inno­
cence, et priant Dieu d'en être le protecteur; et
s'adressant à M. l'évêque et à M. de Laubardemont, il
leur dit qu'il implorait l'autorité ecclésiastique et
royale, dont ils étaient les ministres, pour commander
à ces démons de lui rompre le cou, ou du moins, de
lui faire une marque visible au front, au cas qu'il fût
l'auteur du crime dont il était accusé, afin que par là
la gloire de Dieu fut manifestée, l'autorité de l'Eglise
exaltée, et lui confondu, pourvu toutefois que ces
filles ne le touchassent point de leurs mains, ce qu'ils
ne voulurent point permettre, tant pour n'être point
causes du mal qui aurait pu lui en arriver, que pour
n'exposer point l'autorité de l'Eglise aux ruses des
démons, qui pouvaient avoir contracté quelque pacte
sur ce sujet avec ledit Grandier. Alors, les exorcistes,
au nombre de huit, ayant commandé le silence aux
diables, et de cesser les désordres qu'ils faisaient, l'on
fit apporter du feu dans un réchaud, dans lequel on
jeta tous ces pactes les uns après les autres, et alors,
les premiers assauts redoublèrent avec des violences
et des confusions si horribles, et des cris si furieux,
des postures si épouvantables, que cette assemblée
pouvait passer pour un sabbat, sans la sainteté du
lieu où elle était, et la qualité des personnes qui la
composaient, dont le moins étonné de tous, au moins
à l'extérieur, fut ledit Grandier, quoi qu'il en eût plus
de sujet qu'aucun autre; les diables continuant leurs
accusations, lui cotant les lieux, les heures, et les
jours de leurs communications avec lui, ses premiers
maléfices, ses scandales, son insensibilité, ses
renoncements faits à la foi et à Dieu; à quoi il repartit,
avec une assurance présomptueuse, qu'il démentait
toutes ces calomnies, d'autant plus injustes, qu'elles
étaient éloignées de sa profession; qu'il renonçait à
PIÈCES JUSTIFICATIVES 237

Satan et à tous les diables; qu'il ne les reconnaissait


point, et qu'il les appréhendait encore moins; que
malgré eux il était chrétien, et de plus, personne
sacrée; qu'il se confiait en Dieu et en Jésus-Christ,
quoique grand pécheur du reste; mais néanmoins
qu'il n'avait jamais donné lieu à ces abominations, et
qu'on ne lui en saurait donner de témoignage per­
tinent et authentique. Et alors, les filles lui ayant jeté
leurs pantoufles à la tête, il dit: Voilà des diables qui
se déferrent d'eux-mêmes. Enfin, ces violences et ces
rages crurent jusques à tel point que, sans le secours
et l'empêchement des personnes qui étaient au
chœur, l'auteur de ce spectacle aurait infailliblement
fini sa vie, et tout ce qu'on put faire fut de le sortir de
ladite église, et de l'ôter aux fureurs qui le mena­
çaient Ainsi il fut reconduit dans sa prison, sur les six
heures du soir, et le reste du jour fut employé à
remettre l'esprit de ces pauvres filles hors de la
possession des diables, à quoi il n'y eut pas peu de
peine.

N° 13

Requête des habitants de Loudun au roi.

Sire,
Les officiers et habitants de notre ville de Loudun se
trouvent enfin obligés d'avoir recours à Votre
Majesté, en lui remontrant très humblement que,
dans les exorcismes qui se font dans ladite ville de
Loudun aux religieuses de Sainte-Ursule, et à
quelques filles séculières, que l'on dit être possédées
des malins esprits, il se commet une chose très
préjudiciable au public, et au repos de vos fidèles
sujets, en ce que les exorcistes, abusant de leur
ministère et de l'autorité de l'Eglise, font, dans les
exorcismes, des questions qui tendent à la diffama­
tion des meilleures familles de ladite ville; et M. de
Laubardemont, conseiller député par Votre Majesté, a
déjà ci-devant ajouté tant de foi aux dires et réponses
de ces démons, que sur une fausse indication par eux
faite, il aurait été dans la maison d'une demoiselle,
238 SORCELLERIE

avec éclat, et suite d'un grand nombre de peuple,


pour y faire perquisition de livres imaginaires de
magie. Comme encore d'autres demoiselles auraient
été arrêtées dans l'église, et les portes fermées, pour y
faire perquisition de certains prétendus pactes
magiques, semblablement imaginaires. Depuis, ce
mal à passé si avant, qu'on fait aujourd'hui telle
considération des dénonciations, témoignages, et
indications desdits démons, qu'il a été imprimé un
livret, et semé dans ladite ville, par lequel on veut
établir cette créance dans l'esprit des juges: « Que les
démons dûment exorcisés disent la vérité; que l'on
peut asseoir sur leur déposition un jugement raison­
nable; et qu'après les vérités de la foi, et les démons­
trations des sciences, il n'y a point de plus grande
certitude que celle qui vient de là; et que, lorsqu'on
ajoute foi aux paroles du diable dûment abjuré, on
reçoit ses paroles, non comme du père de mensonge,
mais de l'Eglise, qui a le pouvoir de forcer les diables
de dire vérité. » Et, pour établir encore plus puissam­
ment cette dangereuse doctrine, il a été fait dans
ladite ville, et en présence de M. de Laubardemont,
deux sermons en conformité des propositions ci-
dessus. Ensuite de quoi, et sur de telles dénoncia­
tions, ledit sjeur de Laubardemont aurait encore de
naguères fait arrêter et prendre prisonnière, par un
exempt du grand prévôt, une fille des meilleures
familles de la ville, icelle retenue deux jours en la
maison d'un gentilhomme veuf, puis relâchée entre
les mains et sous la caution de ses proches. Telle­
ment, sire, que les suppliants voient et connaissent
par cet étrange procédé, que l'on s'efforce d'établir
parmi eux, et dans le cœur de votre royaume très
chrétien, une image des oracles anciens, contre la
prohibition expresse de la loi divine, et l'exemple de
notre Sauveur, qui n'a pas voulu admettre les démons
à dire et publier des choses véritables et nécessaires à
croire; contre l'autorité des apôtres et des anciens
Pères de l'Eglise, qui les ont toujours fait taire, et
défendu de les enquérir ni de familiariser avec eux; et
encore contre la doctrine de saint Thomas, et autres
docteurs et lumières de l'Eglise. Mais outre cela, les
mauvaises maximes insérées dans ce livret, et qu'on
PIÈCES JUSTIFICATIVES 239

veut aujourd'hui faire valoir, ont été déjà ci-devant, et


dès l'année 1620, rejetées par l'avis des plus fameux
et célèbres docteurs de Sorbonne, et depuis,
condamnées par le décret, censure et décision géné­
rale de la Faculté de Paris, donné en l'an 1623, sur
un livre fait touchant trois possédées de Flandres, qui
contenait de semblables propositions que celles dont
il s'agit. Donques les suppliants, poussés par leur
propre intérêt, vu que si l'on autorise ces démons en
leurs réponses et oracles, les plus gens de bien, et les
plus vertueux et innocents, auxquels conséquemment
ces démons ont une haine plus mortelle, demeureront
exposés à leur malice: requèrent et supplient humble­
ment Votre Majesté d'interposer son autorité royale,
pour faire cesser ces abus et profanations des exor­
cismes, qui se font journellement à Loudun, en la
présence du saint sacrement, en quoi elle imitera le
zèle de l'empereur Charlemagne, l'un de ses très
augustes devanciers, qui empêcha et défendit l'abus
qui se commettait de son temps en l'application de
quelques sacrements, dont on détournait et pervertis­
sait l'usage, contre le dessein et la fin de leur institu­
tion. A ces causes, sire, il plaise à Votre Majesté,
ordonner que ladite Faculté de Paris verra le susdit
livret et censure ci-attachée, pour interposer d'abon­
dant son décret sur les propositions, doctrines, et
résolutions ci-dessus, dont en tant que besoin serait,
elle lui en donnera pouvoir: et qu'il soit permis aux-
dits suppliants, et à ceux d'entre eux qui y auront
intérêt, d'interjeter appel comme d'abus, des interro­
gations tendantes à diffamation, faites par lesdits
exorcistes, et de tout ce qui s'en est ensuivi, et ¡celui
relever, soit en votre cour de Parlement de Paris, qui
en est le juge naturel, ou en telle autre cour qu'il
plaira à Votre Majesté d'ordonner. Et les suppliants
continueront à prier Dieu pour la prospérité, grandeur
et accroissement de son juste et glorieux empire.
240 SORCELLERIE

N° 14
Extrait des registres
de la commission ordonnée par le roi,
pour le jugement du procès criminel
fait contre Me Urbain Grandier et ses complices.
De par le roi.
Sur ce qui a été remontré par le procureur général
du roi, que mardi dernier, 8 de ce mois, le bailli de
cette ville aurait convoqué une assemblée, compo­
sée, pour la plupart, d'habitants faisant profession de
la religion prétendue réformée, et de gens méca­
niques, en laquelle il fut tenu plusieurs propos inju­
rieux et tendant à sédition et émotion populaire, sur
des faits faussement et calomnieusement mis en
avant, touchant les exorcismes qui se font publique­
ment en cette ville sous l'autorité du roi, et autres
choses dépendantes de notre commission; et que, sur
l'avis qui nous en fut dès lors par lui donné, nous
aurions ouï, tant le lieutenant criminel, que les avo­
cats et procureur du roi au bailliage de cette ville,
ensemble les élus et échevins d'icelle, et Champion,
greffier de ladite assemblée, et fait apporter un
mémoire contenant les noms de ceux qui ont assisté
en ¡celle, par lequel acte apert de l'entreprise et
attentat fait par ledit bailli en ladite assemblée, et des
propos injurieux qui y ont été tenus, lesquels sont
désavoués par les plus sages et les plus qualifiés
desdits habitants, qui en jugent la conséquence,
laquelle ne peut être que très pernicieuse au service
du roi, et à ¡'autorité de la justice, s'il n'y est promp­
tement pourvu. Et pourtant requérait que ledit acte
d'assemblée fût cassé et annulé, et les propos inju­
rieux portés par icelui, rayés et biffés, avec défenses
comme autrefois audit bailli, et à tous autres, de faire
aucune assemblée, et en ¡celles, faire aucune propo­
sition concernant les exorcismes, et autres faits
dépendant de notre commission, et qu'il fût informé
plus amplement des propos injurieux, tendant à sédi­
tion, tenus tant dans ladite assemblée qu'ailleurs,
pour l'information faite, et à lui communiquée, être
fait droit ainsi que de raison: et vu ledit acte d'assem­
blée dudit... du présent mois, mémoires des noms et
PIÈCES JUSTIFICATIVES 241

surnoms d'aucuns desdits habitants, qui ont assisté


en ladite assemblée, nos procès-verbaux des 8 et 9
dudit mois, contenant l'audition dudit lieutenant cri­
minel, avocat, et procureur du roi au bailliage, et
dudit Champion; arrêt dudit jour 9 du présent mois;
et tout considéré. Les commissaires, députés par le
roi, juges souverains et cette partie, sans avoir égard
audit acte du présent mois, que nous avons cassé et
cassons comme nul, fait par attentat contre le respect
et l'autorité à nous donnée par le roi, et sur des faits
calomnieux, injurieux, et tendant à sédition populaire,
contre les formes ordinaires, et par pratiques et
monopoles: avons ordonné et ordonnons que la
minute dudit acte sera représentée et mise à notre
greffe par Champion, greffier de ladite assemblée,
dans ce jourd'hui, pour icelle vue et communiquée
audit procureur général du roi, être ordonné ce qu'il
appartiendra à cet égard. Faisons comme autrefois,
inhibitions et défenses, tant audit bailli, élus de ville,
qu'autres, de convoquer, ni faire à l'avenir telles
assemblées ni autres, sur choses concernant ledit
pouvoir à nous donné par la commission de Sa
Majesté, ni aucunement entreprendre sur le fait
d'icelle, à peine de vingt mille livres d'amende, et
autre plus grande, si le cas y échoit, sauf auxdits
habitants et autres personnes, de se pourvoir par-
devant nous sur les plaintes qu'ils voudraient faire,
concernant ce qui se passe aux exorcismes, et autres
circonstances et dépendances de notre commission;
et, faisant droit du surplus des conclusions du procu­
reur du roi, avons ordonné et ordonnons, qu'il sera
plus amplement informé par-devant nous, des propos
injurieux et séditieux qui ont été tenus, tant dans
ladite assemblée qu'ailleurs, pour ladite information
rapportée et communiquée audit procureur du roi,
être pourvu de tel décret qu'il appartiendra. Et afin
que notre présent arrêt soit notoire é un chacun,
ordonnons qu'il soit signifié, tant à la personne dudit
bailli, qu'aux élus de ville, et en outre, lu et publié à
son de trompe, et affiché aux lieux et carrefours de
cette ville à ce faire accoutumés.
Fait à Loudun, le ... jour d'août 1634.
Signé, Nozai, greffier.
242 SORCELLERIE

N° 15

Arrêt de la commission contre Grandier

Avons déclaré et déclarons ledit Urbain Grandier


dûment atteint et convaincu du crime de magie,
maléfice, et possessions arrivées par son fait, ès
personnes d'aucunes religieuses ursulines de cette
ville de Loudun, et autres séculières; ensemble des
autres cas et crimes résultant d'icelui. Pour répara­
tions desquels, avons icelui Grandier, condamné et
condamnons à faire amende honorable, nu-tête, la
corde au cou, tenant en la main une torche ardente
du poids de deux livres, devant la principale porte de
l'Eglise de Saint-Pierre-du-Marché, et devant celle de
Sainte-Ursule de cette dite ville, et là à genoux
demander pardon à Dieu, au roi, et à la justice; et, ce
fait, être conduit à la place publique de Sainte-Croix,
pour y être attaché à un poteau sur un bûcher, qui,
pour cet effet, sera dressé audit lieu, et y être son
corps brûlé vif, avec les pactes et caractères
magiques restant au greffe, ensemble le livre manus­
crit par lui composé contre le célibat des prêtres, et
ses cendres jetées au vent. Avons déclaré et décla­
rons tous et chacun ses biens acquis et confisqués au
roi, sur ¡ceux préalablement pris la somme de cent
cinquante livres, pour être employée à l'achat d'une
lame de cuivre, en laquelle sera gravé le présent arrêt
par extrait, et icelle apposée dans un lieu éminent de
ladite Eglise des Ursulines, pour y demeurer à perpé­
tuité. Et auparavant que d'être procédé à l'exécution
du présent arrêt, ordonnons que ledit Grandier sera
appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, sur
le chef de ses complices. Prononcé à Loudun audit
Grandier, et exécuté le 18 d'août 1634.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 243

N° 16

Texte du pacte de Grandier avec' Lucifer

Monsieur et maître Lucifer, je vous reconnais pour


mon Dieu, et vous promets de vous servir pendant
que je vivrai. Je renonce à un autre Dieu et à Jésus-
Ch'rist, et autres saints et saintes, et à l'Eglise aposto­
lique et romaine, et à tous les sacrements d'icelle, et à
toutes les prières et oraisons qu'on pourrait faire pour
moi, et vous promets de faire tout le mal que je
pourrai, et d'attirer à faire du mal le plus de personnes
que je pourrai, et renonce à chrême et à baptême, et
à tous les mérites de Jésus-Christ et de ses saints; et
au cas que je manque à vous servir et adorer, et faire
hommage trois fois le jour, je vous donne ma vie
comme étant à vous. (La minute est aux enfers, en un
coin de la terre, au cabinet de Lucifer, signée du sang
du magicien.)

N° 17

Lettre de Mgr le cardinal Mazarin à M. d’Evreux

Monsieur,
Monsieur l'archevêque de Toulouse nous a fait une
si avantageuse relation de votre conduite en l'affaire
des religieuses de Louviers, qu'elle a beaucoup aug­
menté l'opinion que nous avions du soin et du zèle
que vous apportez à faire les fonctions de votre
charge. Pour moi, qui fais profession d'honorer le
mérite, et qui ne lui ai jamais refusé mon témoignage,
vous devez croire que je ne manquerai point de faire
valoir le vôtre auprès de Sa Majesté, et de rechercher
les occasions qui me donneront lieu de vous faire
paraître que, vous estimant beaucoup, il est impos­
sible que je ne sois passionnément,
Monsieur,
Votre très affectionné serviteur.
Le Cardinal Mazarin.
A Paris, 21 septembre 1643.
244 SORCELLERIE

N° 18

Arrêt de ta Cour de Parlement de Rouen,


contre Mathurin Picard et Thomas Boullé,
dûment atteints et convaincus des crimes de magie,
sortilège, sacrilèges, impiétés
et autres cas abominables,
commis contre la Majesté Divine,
et autres mentionnés au procès.

Vu par la cour, les grand-chambres, tournelle et


édit assemblés, le procès criminel extraordinairement
commencé par le conseiller d'icelle à ce député: sur
la plainte d'Etienne et Roch Picard, frère et neveu de
défunt Me Mathurin Picard, vivant, prêtre, curé de
Mesnil-Jourdain et se disant héritiers d'icelui; appel­
lants, comme d'abus, de ce qui a été fait par messire
François de Péricard, évêque d'Evreux, et de la sen­
tence par lui donnée le 12e jour de mars 1623;
portant, qu'exhumation serait faite du corps dudit
Picard de l'église du monastère des religieuses hospi­
talières de Saint-Louis de Louviers, à l'instance du
promoteur de l'officialité d'Evreux, en suite des pro­
cédures par ce faites, par ledit sieur évêque, ledit
procès continué et achevé, tant par ledit conseiller
commissaire, que par le sieur Barillon, Me des
requêtes de l'hôtel du roi, et par Me Antoine Routier,
lieutenant criminel du bailli de Rouen au siège du
Pont-de-l'Arche, en exécution des arrêts et commis­
sions du conseil privé du roi, contre la mémoire dudit
Picard, au cadavre duquel Laurent Touroude aurait
été établi curateur: de Madeleine Bavant, ci-devant
religieuse audit monastère, et de Me Thomas Boullé,
prêtre, vicaire de ladite paroisse de Mesnil-Jourdain,
accusés de magie, et d'avoir donné lieu aux maléfices
qui ont causé les désordres arrivés audit monastère
de Saint-Louis de Louviers. Ledit Boullé et ladite
Bavant prisonniers en la conciergerie du palais; arrêt
du conseil privé du roi du dernier juin 1645; par
lequel avait été ordonné que, par ledit Routier, lieute­
nant criminel au Pont-de-l'Arche, il serait incessam­
ment procédé jusqu'à sentence définitive exclusive­
ment, pour ce fait être ledit procès apporté au greffe
PIÈCES JUSTIFICATIVES 245

de cette cour, et jugé par ¡celle: procès-verbal dudit


évêque d'Evreux, du second jour de mars 1643. Tant
de la représentation à lui faite, lors de sa visite audit
monastère des religieuses, y nommées possédées,
agitées par le malin esprit, que les exorcismes faits
sur aucune desdites filles. Audition desdites reli­
gieuses devant ledit évêque, du troisième dudit mois,
déclarations et reconnaissances faites par aucunes
desdites filles religieuses, possédées ou maléficiées,
de ce qui leur était arrivé et prétendu avoir été révélé,
des 9 février, 4 et 5 mars audit an. Information faite
pair Me Pierre de l'Angle, pénitencier d'Evreux, com­
missaire à ce député, de la vie, mœurs, et comporte­
ments desdites possédées et maléficiées, du troisième
mars: procès-verbal de l'exorcisme, découverte et
enlèvement de maléfices, des 5, 6 et 7 dudit mois:
interrogatoires de ladite Bavant: cahier de recolle-
mens et confrontation de témoins à ladite Bavant:
articles baillés par le promoteur à rencontre dudit
défunt Picard: information faite par ledit De l'Angle,
commissaire à ce député, sur le vivre et mœurs dudit
défunt Picard, du 11 dudit mois: conclusions dudit
promoteur sur ledit procès dudit jour: ladite sentence
rendue par ledit évêque, le 12 mars 1643, par laquelle
ladite Madeleine Bavant avait été déclarée dûment
atteinte et convaincue d'apostasie sacrilège et magie,
d'avoir été au sabbat et assemblée de sorciers et
magiciens, par plusieurs et diverses fois, d'avoir obéi
aux diables, et obtenu d'eux le pouvoir d'employer
ses charmes sur telles personnes qu'elle voudrait,
d'avoir consenti qu'il en ait été mis, et en avoir fait
mettre en plusieurs lieux dudit monastère, de s'être
donnée au diable diverses fois par billets et cédules
signées de son sang, voire même d'être retombée en
cette abomination, après la renonciation faite par elle,
entre les mains dudit évêque; d'avoir abusé des
saints sacrements et particulièrement pris la sainte
hostie, lorsqu'elle communiait, pour être portée au
sabbat et employée à faire charmes et autres choses
abominables, honteuses et détestables; d'avoir prosti­
tué honteusement son corps aux diables, aux sorciers
et autres personnes; de la copulation desquels étant
devenue grosse par plusieurs fois, ils lui avaient
246 SORCELLERIE

procuré plusieurs des charges par elle portées au


sabbat, dont une partie aurait servi à faire des
charmes: d'avoir voulu séduire plusieurs religieuses
dudit monastère, et les attirer par ses charmes à son
affection démesurée à mauvaise fin: d’avoir conspiré
avec sorciers et magiciens dans leurs assemblées, et
dans le sabbat au désordre et ruine générale de tout
le monastère, perdition des religieuses et de leurs
âmes, d'avoir été désobéissante à ses supérieurs, et
montré mauvais exemples aux autres religieuses:
pour la réparation desquels crimes, ladite Bavant
avait été déclarée indigne de porter à l'avenir le nom
de religieuse, ordonné qu'elle serait dépouillée du
saint voile et habit de religieuse, et revêtue d'habit
séculier: qu'elle serait confinée à perpétuité, tant qu'il
plairait à Dieu de prolonger ses jours, dans la basse
fosse ou un des cachots des prisons ecclésiastiques
de l'officialité, et à jeûner au pain et à l'eau trois jours
la semaine, tout le temps de sa vie, savoir, les mer­
credi, vendredi et samedi; qu'il serait signifié au
geôlier de lui faire observer ledit jeûne et prison à
peine d'excommunication, et autres peines au cas
appartenant. Et pour le regard dudit Picard inhumé
devant la grille du chœur desdites religieuses, à
l'endroit où elles reçoivent la sainte communion: vu
ce qu'il résultait des exorcismes et examens de ladite
Bavant, et de l'information faite contre la mémoire
dudit Picard, par lesquelles il apparaissait suffisam­
ment, qu'il avait abusé de ladite Bavant, et commis
avec elle plusieurs sacrilèges, et par ses sortilèges et
charmes et magies causé le désordre arrivé aux reli­
gieuses dudit monastère: en conséquence desquels il
avait encouru l'excommunication, et s'était rendu
indigne de la sépulture en lieu saint; pour réparation
de quoi, et pour restituer le corps desdites religieuses
troublé par la sépulture du corps dudit Picard, aurait
été ordonné que pour tenir la chose secrète, sans
observer autre formalité requise de droit qui tourne­
rait au scandale, et pourrait arriver au déshonneur du
sacerdoce, religion, et préjudice dudit monastère; que
son corps serait exhumé et tiré dudit lieu secrètement,
et porté en autre lieu profane écarté dudit monastère,
au moins de bruit que faire se pourrait et sans
PIÈCES JUSTIFICATIVES 247

scandale. Procès-verbal de maître Adrien Lecomte,


lieutenant-général du bailli de la haute justice de
Louviers, du 20 mai 1643, de la visitation d'un corps
mort, entier et non consommé, trouvé dans la fosse
appelée puits Crosnier, lieu servant de voirie ordi­
naire, reconnu par plusieurs personnes l'ayant vu et
visité, que c'était le corps dudit Picard; autre et
procès-verbal de Me Antoine Routier, lieutenant-
général criminel au siège du Pont-de-l'Arche, du 21
dudit mois, contenant la plainte à lui rendue par ledit
Etienne Picard, frère dudit défunt, pour lui et les
autres parents, afin d'être informé de ladite exhuma­
tion. Information sur ce faite dudit jour; autre infor­
mation, faite par ledit Routier, du 22 de ce mois, à
l'instance du substitut du procureur général du roi,
sur l'obsession et possession de quelques religieuses
dudit Monastère de Saint-Louis de Louviers, préten­
due être arrivée par maléfices; requête présentée à la
cour par lesdits Etienne et Roch Picard, le 20 dudit
mois de mai, à ce qu'il leur fût accordé mandement
pour faire faire ouverture de ladite Eglise de Saint-
Louis, afin de faire remettre ledit corps dans la terre,
au lieu où il avait été inhumé, ou tout autre lieu saint
qui serait désigné par ledit bailli de Louviers, et qu'il
leur fût permis user de censures ecclésiastiques pour
avoir connaissance des personnes qui avaient déterré
ledit corps, et jeté ¡celui à la voirie, pour l'information
faite par ledit bailli de Louviers, et rapportée à la cour
être preuves ce que de raison, sur laquelle requête et
conclusions du procureur général du roi, aurait été
ordonné le 22e jour dudit mois; que par Me François
Auber, conseiller à ladite cour, il serait informé de
ladite exhumation, circonstances et dépendances,
ensemble pourvu de l'inhumation dudit corps, si le
cas y échéait, et sur les occurrences ainsi qu'il appar­
tiendrait: procès-verbal de la visitation dudit corps
par médecins et chirurgiens en présence dudit
conseiller commissaire, du 28e de ce mois. Auditions
et examens prêtés par les religieuses dudit Couvent
de Saint-Louis de Louviers, devant ledit conseiller
commissaire à l'instance dudit substitut, du 12 dudit
mois de juillet et autres jours. Interrogatoire de
Madeleine Bavant devant ledit Routier, du 21 dudit
248 SORCELLERIE

mois de juin et autres jours. Procès-verbal de


Me Jean de L'Empérière, et Pierre Maignard docteur
en médecine, de la visitation de ladite Bavant, du
2 septembre 1643. Sentence dudit Routier, lieute­
nant, du 18 janvier et dernier mars 1645, par la
dernière desquelles ledit Touroude avait été établi
curateur au cadavre dudit Picard. Décret de prise de
corps décerné par ledit Routier contre ledit Boullé, du
2 juillet 1644. Interrogatoire tant desdits Boullé, et
Madeleine Bavant, que dudit Touroude curateur. Pro­
cès-verbal dudit juge, de la visitation faite en sa
présence, dudit Boullé, par Me Jacques Bréaut, doc­
teur en médecine, Thomas Géroult l'aîné, Pierre Gau­
tier, et Thomas Géroult le jeune chirurgiens, du
24 janvier 1645; portant leurs attestations, que ledit
Boullé était marqué de la marque aux sorciers, recon­
nue par l'insensibilité dudit Boullé à l'endroit de
ladite marque, etc. Conclusions du procureur général
du roi, et ouïes en la cour ledit Boullé et ladite
Bavant, et ce qu'ils ont voulu dire et alléguer pour
leurs défenses, ledit Boullé, judiciairement confronté
à ladite Bavant, icelle étant sur la sellette: et après
que les avocats des héritiers dudit Picard et du
curateur ont conclu à leurs appellations comme
d'abus, en la présence dudit promoteur et dudit pro­
cureur général, le procès mis en délibération, tout
considéré.
La cour, les grand-chambres, tournelle et édits
assemblées faisant droit sur l'appel comme d'abus; a
dit que par le juge d'Eglise il a été mal, nullement, et
abusivement procédé à l'exhumation du corps dudit
Picard; et vu ce qui résulte des preuves du procès, a
déclaré et déclare lesdits Mathurin Picard et Thomas
Boullé dûment atteints et convaincus des crimes de
magie, sortilèges, sacrilèges et autres impiétés et cas
abominables commis contre la Majesté Divine, men­
tionnés au procès, et la mémoire dudit Picard
condamnée comme impie et détestable, pour puni­
tion et réparation desquels crimes, ordonne que le
corps dudit Picard et ledit Boullé seront ce jourd'hui
délivrés à l'exécuteur des sentences criminelles, pour
être traînés sur des claies par les rues et lieux publics
de cette ville, et estant ledit Boullé devant la princi­
PIÈCES JUSTIFICATIVES 249

pale porte de l'Eglise-cathédrale de Notre-Dame,


foire amende honorable, rester pieds nus et en che­
mise, ayant la corde au col, tenant une torche ardente
du poids de deux livres; et là demander pardon à
Dieu, au roi et justice, ce fait être traînés en la place
du vieil marché; et là y être ledit Boullé brûlé vif, et le
corps dudit Picard mis au feu, jusques à ce que
lesdits corps soient réduits en cendres, lesquelles
seront jetées au vent. Et sans avoir égard au testa­
ment dudit Picard que la cour a annulé, a déclaré et
déclare tous et chacun des biens par lui délaissés,
ensemble ceux dudit Boullé acquis et confisqués au
roi, sur ¡ceux préalablement pris la somme de mil
livres d'amende, qui seront employés au profit des­
dites filles religieuses de Saint-Louis de Louviers, et
avant l'exécution dudit Boullé, ordonne qu'il sera
appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour
déclarer ses complices: et à ladite cour ordonné et
ordonne, que Sœur Simonne Gaugain, dite la petite
Mère Françoise, ci-devant Supérieure audit Monas­
tère de Saint-Louis de Louviers, et depuis habituée à
Paris, sera prise et appréhendée au corps, amenée et
constituée prisonnière, en la conciergerie du palais,
pour être interrogée sur les charges contre elle
rapportées par les informations, et procédé ainsi
qu'il appartiendra, et si prise ni recouvrée ne
peut être qu'elle sera adjournée à ban par trois brefs
jours, le premier d'un mois du lendemain de l'exploit,
et les deux autres de quinzaine en quinzaine. Et que
les Sœurs Catherine le Grand, dite de la Croix, Aimé
Barré, dite de la Nativité, et Sœur de Sainte-Gene­
viève, religieuses audit Monastère de Saint-Louis de
Louviers, seront assignées à comparaître en la cour
pour être ouïes sur aucuns points résultants du
procès, le jugement de ladite Bavant différé. Et si a la
cour ordonné que par le conseiller commissaire rap­
porteur du procès, en la présence de l'évêque
d'Evreux ou ses grands vicaires, il sera procédé à la
translation des religieuses dudit monastère en un
autre monastère, chez leurs parents, ou en telle mai­
son religieuse ou séculière qui sera par eux avisée,
jusques à ce qu'autrement y ait été pourvu; comme
aussi à l'application des maisons dudit Monastère de
250 SORCELLERIE

Saint-Louis, pour l'usage d'autre religion d'hommes


de ladite ville de Louviers, par vente, échange oy
autrement, les échevins de ladite ville ouïs, et être les
deniers qui en proviendront et revenus dudit monas­
tère, employés au rétablissement du couvent et com­
munauté desdites religieuses professes en ladite ville
de Louviers, ou autre lieu du diocèse, ainsi qu'il
appartiendra, et au surplus que pour éviter aux abus
et inconvénients mentionnés au procès, les évêques
de la province seront exhortés et admonestés de
pourvoir, soigneusement à envoyer des confesseurs
extraordinaires, tant séculiers que réguliers, aux supé­
rieurs des maisons de religieuses de filles, trois ou
quatre fois l'an pour y entendre les confessions des­
dites filles, conformément aux constitutions cano­
niques, et enjoint aux supérieurs desdites maisons de
les y recevoir.

Fait à Rouen, en Parlement, le 216 d'août 1647.

Signé Bertout.

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