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Marjan Kamali - La Librairie de Téhéran

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Née en Turquie de parents iraniens, Marjan Kamali a passé

son enfance entre le Kenya, l’Allemagne, la Turquie, l’Iran et


les États-Unis. Après de brillantes études de littérature à
Berkeley, Columbia et à l’université de New York, elle se
consacre à l’écriture. La Librairie de Téhéran est son premier
roman. Elle vit non loin de Boston avec son mari et ses deux
enfants.
Marjan Kamali
La Librairie de Téhéran
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence Moreau

Hauteville
Pour Kamran,
Tu es mon amour.
« Ils ont basculé dans une intimité
dont ils ne se sont jamais remis. »
Francis Scott Fitzgerald, L’Envers du paradis

« Il n’y a rien de nouveau dans le monde,


à part l’histoire que vous ne connaissez pas. »
Harry Truman
Première partie
1

MAISON DE RETRAITE
2013
— J’ai pris rendez-vous pour le voir.
Elle avait prononcé cette phrase comme si elle parlait d’un
dentiste ou d’un psy, ou encore du vendeur de réfrigérateurs
particulièrement insistant qui leur avait garanti, à Walter et
elle, pour le restant de leurs jours, du lait frais, des légumes
fermes et des fromages qui ne couleraient pas, s’ils achetaient
le modèle dernier cri pour lequel il leur faisait de la réclame.
Walter était en train d’essuyer la vaisselle, les yeux rivés à
son torchon sur lequel était imprimé un poussin jaune tenant
un parapluie. Il ne dit pas un mot. Le profond sens logique de
Walter Archer, qui choisissait en toutes circonstances la voie
de la raison, confortait Roya dans sa décision. N’avait-elle pas
épousé un homme raisonnable et, de surcroît, incroyablement
compréhensif ? Au lieu de se marier avec ce garçon rencontré
des décennies plus tôt dans la petite librairie-papeterie de
Téhéran, n’avait-elle pas finalement lié sa vie à cet homme,
stable entre tous, originaire du Massachusetts ? Ce Walter, qui
avait l’habitude de manger un œuf dur tous les matins au petit
déjeuner, et qui disait en essuyant une assiette :
— Si tu as envie de le voir, vas-y. Tu n’es pas en grande
forme, ces derniers temps. Désolé de te le dire.
Roya Archer était presque devenue une vraie Américaine.
Pas simplement en raison de son mariage, mais parce qu’elle
vivait aux États-Unis depuis un demi-siècle. Certes, elle se
rappelait toujours son enfance passée dans les rues chaudes et
poussiéreuses de Téhéran, à jouer à chat avec sa petite sœur,
mais elle se sentait désormais chez elle en Nouvelle-
Angleterre.
Avec Walter.
Cependant, une semaine auparavant, il avait suffi qu’elle
entre dans un magasin acheter des trombones pour que le
passé la rattrape brutalement. Elle avait fait un bond dans le
temps et s’était retrouvée en 1953. Avait alors resurgi le
cinéma Metropole, au cœur de la capitale iranienne, par cet été
de tous les conflits… Le magnifique canapé en velours rouge
de l’entrée, le lustre aux gouttes de cristal pareilles à
d’énormes larmes, les volutes des cigarettes flottant dans
l’air… Sa mémoire l’avait entraînée en haut des marches, puis
dans la salle de cinéma : là, sur l’écran, des vedettes aux noms
étrangers échangeaient des caresses. Après le film, il avait
marché à ses côtés par cette soirée d’été. Le ciel lavande était
strié de nuances si subtiles qu’elles semblaient irréelles. Il
l’avait demandée en mariage près des buissons imprégnés de
l’odeur du jasmin, et sa voix s’était brisée quand il avait
prononcé son prénom. Ils avaient échangé d’innombrables
lettres d’amour, tout prévu pour le mariage. Et puis,
finalement, rien. Un jour, sans crier gare, le destin avait
contrecarré leurs plans.
Mais pas d’inquiétudes.
La mère de Roya avait toujours affirmé que notre destin
était inscrit sur notre front dès la naissance. On ne peut ni le
voir ni le lire, mais toute notre destinée est gravée à l’encre
invisible, et la vie ne dévie pas de cette trajectoire.
Indépendamment de tout le reste.
Elle avait donc broyé le souvenir de ce garçon pour le
reléguer pendant des décennies dans les oubliettes de sa
mémoire. Elle avait une vie à construire, un pays avec lequel
se familiariser. Walter. Un enfant à élever. Ce jeune Téhéranais
pouvait bien rester tout au fond d’un seau, tel un vieux chiffon
inutile dont elle aurait fini par oublier l’existence.
Malgré tout, le moment était venu de lui demander
pourquoi il l’avait délaissée ce jour-là, alors qu’elle l’attendait
au parc.

Walter manœuvra pour garer sa voiture dans un


emplacement étroit et glissant, bordé de neige. Son coup de
frein brutal les fit sursauter, puis Roya se rendit compte qu’elle
ne parvenait pas à ouvrir sa portière. Après ce long trajet, voilà
qu’ils se retrouvaient coincés à l’intérieur !
Il contourna la voiture et réussit à débloquer la portière,
parce que c’était Walter et que sa mère (l’aimable et douce
Alice, qui sentait la salade de pommes de terre) lui avait appris
comment se comporter en gentleman. Parce qu’il avait
soixante-dix-sept ans et qu’il ne comprenait pas pourquoi les
jeunes gens d’aujourd’hui ne traitaient pas leurs épouses
comme si elles étaient aussi fragiles et précieuses que du
cristal. Il aida donc Roya à sortir de la voiture, puis s’assura
que son écharpe en laine la protégeait bien du froid. Ensemble,
ils traversèrent le parking d’un pas prudent, puis montèrent les
marches qui menaient au bâtiment gris – le centre pour seniors
de Duxton.
Le hall d’entrée était surchauffé. Une jeune femme, la
trentaine environ, les cheveux blonds rassemblés en un
chignon, se trouvait à la réception. Sur sa poitrine, un badge
sur lequel on pouvait lire « Claire ». Sur un présentoir derrière
elle, étaient disposées des brochures qui vantaient sur le mode
exclamatif une « Soirée au cinéma ! » et un « Déjeuner
bavarois ! », même si les rebords en étaient abîmés, et que des
vieillards ratatinés dans leurs fauteuils roulants avançaient tout
doucement sur le sol recouvert de linoléum, tandis que
d’autres poussaient péniblement des déambulateurs pour ne
pas perdre l’équilibre.
— Tiens, bonjour ! s’exclama Claire d’une voix forte.
Vous venez déjeuner avec nous, ce vendredi ?
Walter ouvrit la bouche pour parler, mais Roya le
devança :
— Bonjour ! Non, mon mari va se régaler au Dandelion
Deli et goûter leurs fameux sandwichs au homard – du moins,
saveur homard. J’ai vu ça sur Yelp. Il est si rare de trouver ces
sandwichs en plein hiver, n’est-ce pas ? Même si ce ne sont
pas de vrais homards…
Elle était toujours trop bavarde quand elle essayait de
dissimuler sa nervosité.
— Sur Yelp, il a cinq étoiles.
— Ah bon ?
La jeune femme de la réception parut surprise.
— Pour leurs sandwichs au homard, précisa Roya.
Walter soupira et leva les cinq doigts de la main pour
montrer à Claire que sa femme croyait en ces cinq étoiles.
— Ah, OK, pour les homards ! On peut se fier aux
commentaires de Yelp, c’est vrai.
— Eh bien, vas-y, dit gentiment Roya à son mari.
Et elle se hissa sur la pointe des pieds pour embrasser la
joue fraîchement rasée de Walter. Sa peau fripée, qui sentait
son savon Irish Spring. Elle voulait le rassurer.
— Euh, bien… J’y vais, alors, dit-il en demeurant
immobile.
Elle prit sa main et la serra dans la sienne en un geste doux
et familier qui la ramenait à sa vie.
— Faites en sorte qu’elle ne s’attire pas trop d’ennuis, dit
finalement Walter à la réceptionniste d’une voix teintée
d’inquiétude.
Un courant d’air glacial s’engouffra dans le hall quand
Walter franchit la porte pour rejoindre le parking.
Embarrassée, Roya se figea un instant devant la réception.
Il flottait dans l’air des relents d’ammoniaque mêlés à une
odeur de viande mijotée. Un ragoût de bœuf ? Oui, c’était bien
cela, avec des oignons. Le chauffage, mis à fond pour pallier la
rigueur des hivers de la Nouvelle-Angleterre, accentuait les
effluves. Elle n’arrivait toujours pas à croire qu’elle était
vraiment venue ici : les radiateurs sifflaient, les fauteuils
roulants crissaient, et elle eut soudain l’impression d’avoir
commis une grave erreur.
— En quoi puis-je vous être utile ? s’enquit Claire.
Elle portait une croix autour du cou. Quand ses yeux se
posèrent sur Roya, il se passa quelque chose de singulier,
comme si elle la connaissait depuis longtemps.
— J’ai pris rendez-vous avec quelqu’un, expliqua Roya.
L’un des patients.
— Ah, vous voulez dire un résident ? Parfait ! Et de qui
s’agit-il ?
— De M. Bahman Aslan.
Les syllabes sortirent avec lenteur de sa bouche, tels des
cercles de fumée, visibles et réels ; elle n’avait pas prononcé
son nom depuis des années.
La croix que Claire portait autour du cou se mit à scintiller
sous la lumière crue de l’accueil. Walter devait être sorti du
parking, à présent.
Claire se leva, contourna son bureau et, une fois en face de
Roya, lui prit gentiment les mains dans les siennes.
— Je suis ravie de faire enfin votre connaissance, madame
Archer. Je suis Claire Becker, directrice adjointe du centre
Duxton. Merci d’être venue, j’ai tellement entendu parler de
vous. Je vous suis profondément reconnaissante d’avoir fait le
déplacement aujourd’hui.
Donc, ce n’était pas la réceptionniste, mais la femme qui
dirigeait l’établissement. Comment Claire Becker connaissait-
elle son nom ? Peut-être cette information figurait-elle sur le
planning des visites. Cependant, pourquoi cette jeune femme
se comportait-elle comme si elle la connaissait ? Et où avait-
elle entendu parler d’elle ?
— Venez, je vous en prie, dit gentiment Claire. Je vais
vous conduire jusqu’à lui.
Cette fois, son ton n’avait pas cet enthousiasme forcé qui
semblait destiné à masquer la misère environnante.
Roya emboîta le pas à Claire, qui l’entraîna dans un
couloir débouchant sur un vaste foyer meublé d’une grande
table et de chaises pliantes en plastique. Mais aucun des
« résidents » n’y avait pris place pour jouer au bingo ou
discuter.
Claire désigna l’autre extrémité de la pièce.
— Il vous attend.
Près de la fenêtre, se trouvait un homme dans un fauteuil
roulant, à côté d’une chaise en plastique vide. Roya ne
parvenait pas à distinguer son visage. Claire s’avança vers lui,
puis s’immobilisa. Tête inclinée de côté, elle jaugea alors
Roya de la tête aux pieds, comme pour s’assurer qu’elle
pouvait se fier à elle, qu’elle était inoffensive et ne ferait pas
de drame. Après quoi, Claire se mit à triturer nerveusement sa
chaîne et demanda :
— Puis-je vous apporter quelque chose ? De l’eau ? Du
thé ? Du café ?
— C’est gentil, merci, mais je n’ai besoin de rien.
— Vous êtes sûre ?
— Absolument, mais c’est très aimable à vous.
Après Walter, c’était au tour de la jeune femme d’hésiter.
Décidément, personne ne voulait laisser Roya seule avec ce
« résident ». Pitié ! Comme si elle, frêle septuagénaire, pouvait
avoir la moindre influence sur lui ou qui que ce soit d’autre,
d’ailleurs. Comme si elle était susceptible, par sa seule
présence, de mettre le feu à cet endroit ou d’y déclencher une
explosion.
— Tout va bien, ajouta-t-elle.
Elle avait appris, au contact des Américains, les formules
consacrées pour rassurer les autres : « tout va bien », « je n’ai
besoin de rien ». Elle maniait avec aisance ces formules toutes
faites. Son cœur battait très fort, mais elle soutint le regard de
Claire.
Celle-ci détourna finalement les yeux, pivota sur ses talons
et s’éloigna. Le cliquetis de ses talons quand elle sortit de la
pièce fit écho au cœur de Roya qui battait à tout rompre.
Il était encore temps pour elle de suivre Claire et de quitter
cette pièce dans laquelle flottait une odeur déplaisante, de
rattraper Walter avant qu’il termine de déjeuner, de rentrer
chez elle, de se mettre au lit et de faire comme si de rien
n’était. Elle pouvait toujours faire machine arrière. Elle
imagina un instant Walter, penché sur sa bière au gingembre et
son sandwich au homard. Le pauvre… Mais non, elle n’allait
pas renoncer si près du but ! Si elle était venue jusqu’ici,
c’était pour découvrir la vérité.
Un pied après l’autre, c’était ainsi qu’on avançait. Prenant
son courage à deux mains, elle s’approcha du fauteuil roulant,
près de la cheminée. Ses talons ne cliquetaient pas, elle avait
mis ses chaussures grises à semelles épaisses. Walter avait
insisté pour qu’elle chausse des après-ski, mais elle avait
refusé. Elle n’allait quand même pas mettre des bottes
d’Esquimau pour revoir son amour de jeunesse, soixante ans
après l’avoir perdu de vue. Sur ce point, elle ne transigerait
pas.
Il ne lui prêtait pas attention, comme si elle n’existait pas.
— J’attendais, dit soudain une voix en farsi.
Alors tout son corps se mit à vibrer : cette voix lui avait
donné de l’énergie et apporté du réconfort au temps où ils
étaient inséparables.

C’était en 1953. L’été de ses dix-sept ans. La Nouvelle-


Angleterre, les rigueurs de l’hiver, l’atmosphère surchauffée
de l’établissement se dissipèrent…
Roya avait les jambes bronzées et fermes, et ils se tenaient,
elle et lui, devant les barricades, adossés aux planches de
fortune, scandaient des slogans d’une voix forte. La foule
grossissait, le soleil leur brûlait le crâne, ses longues nattes
descendaient jusqu’à sa poitrine, et son col Claudine était
trempé de sueur. Tout autour d’eux, les gens brandissaient le
poing et s’époumonaient comme un seul homme. Ils avaient la
certitude que les attendaient de meilleurs lendemains. Qu’ils
pourraient bientôt vivre dans un Iran libre et démocratique. Ils
rêvaient tous deux à des jours meilleurs. Ils avaient gagné un
avenir et un destin. Leur pays était enfin sur la voie d’une
audacieuse renaissance. Elle l’avait aimé d’un amour explosif.
Elle n’aurait jamais pu envisager alors un futur où elle
n’entendrait pas chaque jour sa voix…
Sur le linoléum, Roya regarda ses pieds et ne les reconnut
pas : des mocassins de vieille dame à semelles compensées,
ornés d’un minuscule nœud papillon.
L’homme fit pivoter son fauteuil et son visage s’éclaira
d’un sourire. Il semblait fatigué ; ses lèvres étaient toutes
sèches, et de profonds sillons creusaient son front. Mais dans
ses yeux brillait une lueur joyeuse, pleine d’espoir.
— Je t’attendais, répéta-t-il.
Le passé pouvait-il donc vous happer si facilement ? Sa
voix était la même, et c’était bien lui. Le même regard, la
même voix : son Bahman…
Tout à coup, elle se rappela la raison de sa visite.
— Tant mieux, dit-elle d’une voix bien plus ferme qu’elle
n’aurait voulu. Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi tu ne
m’as pas attendue, la dernière fois ?
Elle se laissa choir sur la chaise près de lui, épuisée
comme jamais elle ne l’avait été au cours de sa vie. Elle avait
soixante-dix-sept ans et elle était éreintée. Mais, quand elle se
rappelait ce cruel été dont elle ne s’était jamais complètement
remise, il lui semblait avoir de nouveau dix-sept ans.
2

LE GARÇON QUI ALLAIT CHANGER LE MONDE


1953
— J’adorerais que mes filles deviennent les prochaines
Marie Curie de ce monde, déclara Baba au petit déjeuner, alors
que la famille savourait des naans fraîchement préparés,
accompagnés de fromage frais et de confiture aux griottes. Ah
oui, j’adorerais ! Ou même de célèbres auteures. (Il adressa un
sourire à Roya.) Comme cette Américaine – Helen comment,
déjà ? Keller ?
— Sauf que je ne suis pas sourde, Baba, fit observer Roya.
— Ni aveugle, renchérit Zari.
— Je ne vois pas le rapport, intervint Maman, avant de
demander à ses filles de manger plus vite.
— Il faut être sourde et aveugle pour avoir une chance de
devenir Helen Keller ! déclara Zari, fière de sa connaissance
des grandes figures américaines.
— Et muette. N’oublie pas muette, marmonna Roya.
— Ce n’est pas à ces caractéristiques-là que je faisais
allusion, mais à son génie, c’est-à-dire aux onze livres qu’elle
a écrits. C’est cela dont je parlais.
Le destin n’avait donné que deux enfants à Maman et
Baba, des filles, de surcroît. Mais Baba était un homme
remarquable, exceptionnellement éclairé pour son époque : il
tenait à ce que ses filles fassent des études et exercent un
métier. L’éducation était sa religion, la démocratie son rêve.
Roya et Zari, toutes deux lycéennes, étaient sur le point de
suivre le meilleur cursus qu’une fille pouvait espérer dans
l’Iran de 1953. Le pays était en pleine mutation, ouvert. Ils
avaient un Premier ministre élu démocratiquement,
Mossadegh, ainsi qu’un roi, le shah, qui continuait, dans la
lignée de son père, Reza Shah, à œuvrer en faveur des droits
des femmes.
— Le shah est à la botte de ces satanés Anglais. Il nous
vole notre pétrole pour le leur donner, disait toujours Baba.
Pourtant, il faut reconnaître qu’il est favorable à la cause des
femmes.
La partie de la famille la plus attachée aux traditions ne
cachait pas le mépris que lui inspiraient les positions
progressistes de Baba et Maman. Dans la cuisine, les tantes
vociféraient en prenant Maman à partie. Comment diable
pouvaient-ils accepter que leurs filles adolescentes se rendent
où bon leur semble sans chaperon ? Maman était la première à
rire de leur indignation. Elle avait laissé tomber son hijab dès
que Reza Shah avait instauré une loi prohibant le port du voile,
dans les années 1930. Elle se réjouissait des réformes en
faveur de l’émancipation des femmes, même si les membres
les plus religieux de sa famille désapprouvaient ce mode de
vie, celui des farangi.
Maman et Baba avaient inscrit leurs deux filles dans le
meilleur lycée de Téhéran. Chaque matin, pendant que Maman
faisait le thé, Roya et Zari se préparaient pour la journée. Roya
se contentait de se laver le visage et de tresser ses épais
cheveux noirs en deux nattes ; Zari, en revanche, tamponnait
un peu de rouge sur ses lèvres et coiffait soigneusement sa
chevelure ondulée, qu’elle obtenait en coinçant dans ses
cheveux des bouts de journaux avec des épingles, une
opération qu’elle renouvelait tous les soirs.
Tandis que sa sœur cadette se pomponnait, Roya
considérait son reflet dans le miroir. Depuis l’an dernier, elle
avait beaucoup changé. Elle avait perdu ses joues potelées, ses
pommettes étaient plus accentuées, et les quelques boutons
d’acné qui la contrariaient avaient désormais disparu, laissant
place à une peau bien nette. Ses longs cheveux noirs étaient
naturellement ondulés, et elle aurait pu ne pas les attacher,
comme le lui suggérait Zari, mais elle préférait les natter,
ayant ainsi l’impression d’être plus elle-même, surtout depuis
que son corps s’était métamorphosé. Elle n’était toujours pas
très grande, mais avait désormais des formes et une forte
poitrine – « développée », pour reprendre le terme de Zari.
Celle-ci poussait sa sœur du coude pour occuper toute la
place devant le miroir, puis maintenait ses cheveux en haut de
son crâne et avançait les lèvres.
— Avec cette coiffure, je ressemble à Sophia Loren, tu ne
trouves pas ?
Roya n’avait pas d’autre choix que d’acquiescer. Elle
boutonnait son chemisier en coton à manches longues, enfilait
son uniforme en tissu, ormak, par-dessus et remontait ses
affreuses chaussettes jusqu’aux genoux. Elle devait bien
reconnaître qu’elle aurait préféré des socquettes, les
chaussettes « américaines », comme les appelaient ses
camarades, mais la directrice punissait celles qui en portaient.
Roya n’avait pas trouvé le courage de venir au lycée, tête
haute et socquettes aux pieds.
— Il est notre seul espoir ! s’exclama Baba en portant à sa
bouche un bout de pain tartiné de feta. Mossadegh a
nationalisé notre pétrole afin qu’on puisse se débarrasser de
cette compagnie pétrolière qui nous prend à la gorge.
L’AIOC, Anglo-Iranian Oil Company, était la bête noire de
Baba.
— Pour la première fois depuis des décennies, les Iraniens
ont l’impression de contrôler leurs ressources naturelles au
lieu de se faire piller par les pays impérialistes. Le Premier
ministre est le seul capable de tenir tête aux puissances
étrangères. Avec Mossadegh au pouvoir, on sera bientôt un
pays démocratique. Donc, si vous, les filles, vous faites des
études d’histoire, de chimie et de mathématiques, vous ferez
partie de l’élite de notre grande nation. Vous vous rendez
compte ? Vous avez conscience de ce qui est à votre portée ?
Ah, toutes ces opportunités qui s’offrent à présent aux jeunes
filles ! Moi, en tant que fonctionnaire, que puis-je faire ?
Brasser de la paperasse ? Rester à mon bureau et siroter mon
thé ?
Il avala un long trait de thé et ajouta :
— Vous, mes filles, vous irez bien plus loin que votre mère
et moi ne pouvons l’imaginer. N’est-ce pas, Manijeh ?
— Serait-il possible qu’on puisse profiter tranquillement
de notre petit déjeuner sans sermon ? demanda Maman.
Baba parut légèrement vexé, mais il enchaîna :
— Ma Marie Curie, dit-il en hochant la tête en direction de
Zari. Et mon Helen Keller.
Sur ces mots, il décocha un clin d’œil à Roya.
Les filles, qui n’avaient que dix-huit mois d’écart, savaient
quelles étaient les attentes démesurées de leur père pour leur
avenir. Âgée de dix-sept ans, Roya mettait toutes les chances
de son côté pour exaucer les vœux de Baba, mais, tout ce dont
elle avait envie, c’était de lire les romans d’Hemingway et de
Dostoïevski. Ou de se plonger dans les recueils des poètes
persans, comme Rûmî, Hafez ou Saadi. Roya aimait aussi
cuisiner avec sa mère qui connaissait les recettes des meilleurs
khoresh. Ses ragoûts étaient incomparables.
Loin de vouloir devenir la prochaine Marie Curie, sa petite
sœur était obsédée par un certain Yousof ; elle voulait faire un
beau mariage, danser le tango et apprendre la valse. Elle était
prête à payer cinq tomans pour prendre part aux fêtes les plus
populaires de Téhéran, se lancer dans une samba et
impressionner tout le monde avec ses déhanchés. Le soir, une
fois qu’elles étaient au lit, Zari parlait à Roya de ses rêves
d’avenir…
— Allez, c’est l’heure !
Maman embrassa les filles sur les joues et débarrassa leurs
verres de thé.
Zari salua Baba d’un air faussement sérieux, tournant en
dérision ses idéaux. Au lieu de rire, il se contenta de lui rendre
son salut d’un air solennel. Puis elle se tourna vers sa sœur en
faisant une grimace.
Sur le seuil, Roya et Zari enfilèrent leurs chaussures. Bien
que lycéennes, toutes deux devaient porter des souliers en cuir
vernis qui faisaient partie de leur uniforme. Roya tira sur la
lanière qu’elle attacha étroitement. Quittant l’intérieur de la
maison, appelé andarum, les filles longeaient le couloir vers
l’extérieur, puis descendaient les marches qui menaient au
jardin. Quand elles passaient près du bassin à carpes koï
carrelé de turquoise, Roya enviait les poissons qui passaient
leur temps à nager dans de l’eau fraîche et bleue. Personne
n’attendait d’eux qu’ils deviennent l’élite de la nation.
Roya referma la porte, et elles se retrouvèrent dans la
ruelle, puis la rue principale, où elles se mirent à marcher côte
à côte, leurs livres serrés contre leur poitrine.
À cette heure si matinale, il n’y avait pas de manifestants
dans les rues parsemées des tracts du précédent
rassemblement. Des photos de Mossadegh – son nez aquilin,
son regard intelligent et son air las du monde – jonchaient le
sol. Roya ne supportait pas de voir son visage éparpillé ainsi,
piétiné par les passants. Elle ramassa quelques feuilles et les
tint avec précaution face contre elle.
— Tu crois vraiment que tu vas pouvoir le sauver ?
demanda Zari. Il y aura une manifestation de communistes, ce
soir. Et puis une autre où défileront les partisans du shah. Tu
ne peux pas sauver le Premier ministre. Il est pris en étau entre
deux camps qui veulent sa démission.
— Mais il y a des milliers, des millions de personnes qui le
soutiennent. Le peuple est derrière lui, nous sommes derrière
lui, objecta Roya.
— Le peuple a très peu de pouvoir, tu le sais bien. Il y a
bien trop de petits arrangements sous le tapis et de corruption.
Pendant le reste du trajet, Roya serra plus fermement sur sa
poitrine ses manuels scolaires et les tracts avec le portrait de
Mossadegh. Bien sûr, Zari avait raison ! Pas plus tard que la
semaine dernière, la directrice de l’école avait rassemblé les
élèves de façon exceptionnelle. Elle était montée sur le
podium, mains sur les hanches : que celles qui distribuaient
des tracts communistes lèvent la main, avait-elle exigé.
Personne ne s’était dénoncé. Roya savait pour sa part que
c’était Jaleh Tabatabayi qui faisait circuler les tracts sous les
bureaux ou à la récréation, dissimulés dans des feuilles de
papier. Comment s’était-elle procuré ces documents ? Et,
surtout, d’où lui était venue cette audace ? Ce jour-là, à la
sortie des classes, la police était arrivée équipée de
mégaphones, d’armes et de lances à eau. Abbas, le gardien de
l’école, avait aidé ces brutes épaisses à raccorder leur lance à
un robinet. Au moment où Jaleh avait franchi la grille pour
sortir, ceux-ci avaient déclenché le tuyau et dirigé vers elle le
jet à pleine puissance. Jaleh avait d’abord affiché un air
étonné, presque craintif, mais c’était finalement la
détermination qui s’était lue sur son visage. Elle avait bondi en
l’air afin d’éviter le serpent d’eau sifflant, mais il s’était
finalement abattu sur elle. Quelques secondes plus tard, elle
était trempée, son uniforme collé aux courbes de son corps, ses
cheveux dégouttant d’eau.
L’un des policiers avait alors déclaré :
— Que cela te serve de leçon. Tu manques de respect à ton
pays en répandant la propagande communiste. On finira par
découvrir tous les traîtres qui pactisent avec la Russie. Vous,
les filles, tâchez de devenir des jeunes femmes décentes au
lieu de vous mêler de politique.
La directrice avait applaudi.
Les royalistes et ferventes adoratrices du shah, qui avaient
formé un groupe dans la cour, avaient acclamé elles aussi les
paroles du policier. Plusieurs d’entre elles étaient issues de
familles aisées dont les pères travaillaient dans l’industrie
pétrolière. Quelques autres, profondément religieuses, avaient
également applaudi ce discours. Pour la première fois depuis
très longtemps, les religieux et les partisans du shah
marchaient main dans la main.
Les filles procommunistes se précipitèrent au secours de
Jaleh dès que la police et la directrice eurent disparu. Elles
s’efforcèrent de la sécher avec leurs cardigans, leurs foulards
et le tissu de leur uniforme. Trempée jusqu’aux os, Jaleh se
tenait bien droite et leur disait de ne pas s’inquiéter. Elle riait,
même. Roya devinait à sa posture que Jaleh répandrait encore
plus de tracts en faveur des marxistes après cet épisode. C’était
ainsi que se comportaient les tudehi, les filles
communistes : intrépides et résolues, elles affirmaient
systématiquement que l’Iran devait suivre l’exemple de
l’Union soviétique.
Roya, Zari et les filles en faveur du Premier ministre
s’étaient quant à elles rassemblées de leur côté, ébranlées par
la violence de cette scène. Si une lycéenne lui avait demandé
quel candidat au pouvoir elle soutenait, Roya aurait répondu :
« Le Premier ministre Mossadegh et le Front national
iranien. » Toute autre réponse aurait brisé le cœur de Baba. Le
Premier ministre parviendrait à transformer le pays en une
véritable démocratie. Il avait étudié le droit en Suisse, était
devenu ministre des Affaires étrangères, puis s’était rendu
jusqu’aux Nations unies, en Amérique, pour plaider la cause
du pays : la Compagnie pétrolière anglo-iranienne devait
laisser son pétrole à l’Iran. Roya appréciait l’indépendance et
l’autonomie prônées par Mossadegh. Elle admirait aussi les
pyjamas qu’il portait sur certains portraits.
Sur le trajet de l’école, Roya se rappela la scène avec Jaleh
et la lance à eau. Elle en avait assez de ces incessantes
oppositions et rivalités politiques. Pourvu que cela prenne fin
un jour, se disait-elle. Pas une classe du lycée n’avait échappé
à la déferlante politique : ses camarades étaient désormais
divisées, à l’image du pays, entre les filles qui soutenaient le
shah, celles qui étaient en faveur du Premier ministre et les
procommunistes. Tout cela l’épuisait.
Quand Zari et Roya franchirent la grille de l’école, Abbas,
le gardien, leur lança un regard sévère. Sa mission était de
tenir à l’écart toute personne extérieure à l’établissement pour
préserver le caractère sacré de l’institution et veiller à la
sécurité des lycéennes. De temps à autre, il ouvrait furtivement
sa braguette pour exhiber aux jeunes filles son pénis orné d’un
ruban rose. Cela ne faisait sans doute pas partie de ses
fonctions, mais son exhibitionnisme n’était un secret pour
personne.
Zari se crispa quand Abbas ouvrit la grille avec un sourire
égrillard. Une fois qu’elles se furent éloignées, elle murmura :
— Il m’a encore montré son doodool, la semaine dernière.
— Entouré de ruban ? demanda Roya.
— Comme d’habitude. Comment font les hommes pour
marcher avec un truc pareil entre les jambes ?
— Ça doit leur faire mal.
— C’est si gros. Je suis étonnée que ça ne les démange pas
davantage.
— En même temps, tu n’as vu que celui du gardien.
— C’est vrai, acquiesça Zari après un instant de réflexion.
— Tu l’as dit à la directrice ?
— Oui, et elle m’a répondu que c’était vraiment mal de
mentir. Que ce n’était pas digne d’une fille comme moi.
Qu’Abbas travaillait déjà ici bien avant ma naissance et que je
devrais avoir honte d’inventer des histoires aussi obscènes.
— Je vois. Sa réponse habituelle, donc.
— Ouais, acquiesça Zari avec un soupir.

À l’heure de la sortie, les garçons trouvaient aisément le


chemin qui menait de leur école à celle des filles et venaient
rôder près des grilles. Abbas leur criait dessus et les chassait.
— Fils de chiens ! hurlait-il. Laissez ces jeunes filles
tranquilles, vous brûlerez en enfer.
Roya ne prêtait pas attention aux garçons qui les suivaient
jusque chez elles, mais Zari aimait minauder et passer les
mains dans ses épais cheveux noirs devant les plus beaux
d’entre eux, et tout particulièrement devant Yousof. Parfois,
les garçons surgissaient au coin de la rue. Élégants, rusés,
habiles, ils leur adressaient des clins d’œil, les sifflaient,
flirtaient avec elles. D’autres, intelligents et ne doutant pas de
leurs charmes, leur décochaient des sourires séducteurs. Enfin,
il y avait ceux, plus discrets et plus timides, qui leur jetaient
des regards à la dérobée et se mettaient à rougir quand on les
surprenait. Accoutumée à leur présence, Roya les traitait
comme des mouches qu’on chasse d’un revers de la main. Elle
trouvait déplaisant de susciter autant d’attention.
Son endroit préféré, c’était la Librairie de Téhéran. Située
à l’angle de la rue Churchill et de l’avenue Hafez, elle se
trouvait en face de l’ambassade russe, à deux pas de l’école.
Roya aimait laisser ses doigts courir sur les feuilles lisses du
rayon papeterie. Elle adorait les boîtes de stylos et de crayons
qui sentaient le graphite et la promesse du savoir. Elle pouvait
passer des après-midi entiers à regarder les stylos à plume et
les bouteilles d’encre, ou bien à feuilleter les livres qui
parlaient de poésie, de passion et de chagrins d’amour. La
Librairie de Téhéran, au nom tout à fait ordinaire, tenait aussi
lieu de papeterie. À mesure que l’on s’enfonçait dans l’hiver et
que les Iraniens, à bout de nerfs, s’engageaient dans de
fiévreux débats ou défilaient dans les rues, la librairie était
pour Roya un havre de paix. La lumière y était toujours
tamisée, et elle y était à l’abri du bruit.
Par une journée particulièrement venteuse de janvier,
désireuse de fuir une manifestation communiste, Roya se
glissa dans la librairie pour y lire un peu de poésie.
— Ce sera Rûmî, aujourd’hui ? demanda M. Fakhri,
derrière son comptoir.
Âgé d’une cinquantaine d’années, c’était un homme doux,
aux cheveux poivre et sel, portant une moustache épaisse et
des lunettes rondes à monture métallique. Ses chaussures
étaient toujours impeccablement cirées. D’aussi loin que Roya
s’en souvienne, il avait toujours tenu cette librairie, et les
livres n’avaient pas de secrets pour lui. Sur ses étagères, on
trouvait des classiques et de la poésie persane, mais aussi de la
littérature du monde entier.
— Oui, s’il vous plaît.
Roya venait si souvent trouver refuge chez lui que
M. Fakhri connaissait bien ses goûts littéraires. Il savait
qu’elle avait une préférence pour les grands poètes persans,
mais ne supportait pas les recueils de nouvelles des écrivains
contemporains. M. Fakhri savait aussi qu’elle dépenserait tout
son argent de poche dans un nouveau carnet flambant neuf,
que les articles de papeterie importés d’Allemagne étaient ses
préférés parce qu’ils étaient colorés et à la mode, et qu’elle ne
se contentait pas de lire les poètes classiques. De temps en
temps, elle écrivait aussi des vers dans les carnets qu’elle lui
achetait. M. Fakhri savait ce qui amenait Roya dans sa
librairie : son tempérament calme, ses étagères pleines de
livres, ses stylos et ses carnets.
— Et voilà ! dit-il.
Le recueil de poèmes qu’il lui tendit était imprimé sur du
papier neuf et brillant. Le titre figurait en lettres d’or sur la
couverture d’un vert foncé.
— Ce recueil rassemble ses plus beaux poèmes. Trouve-toi
un endroit tranquille et ne te laisse distraire par rien ni
personne. Il est nécessaire d’être concentré pour accéder à
l’essence même de Rûmî.
Roya hocha la tête, et elle fouillait dans son sac pour
trouver de quoi payer son livre quand le carillon de la librairie
retentit. La porte s’ouvrit en grand, laissant entrer la rumeur de
la rue et un courant d’air frais. Les pages de Rûmî se
froissèrent entre ses mains. Un garçon de son âge venait
d’entrer en toute hâte. Il portait une chemise blanche et un
pantalon noir ; il avait une tignasse sombre et épaisse, et ses
joues étaient rougies par le vent. Il s’avança à l’intérieur de la
librairie en sifflant un air nostalgique. Cette mélodie ne
ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait, et la mélancolie
qui s’en dégageait lui parut aux antipodes de l’allure et du
regard confiant du jeune homme.
M. Fakhri sursauta et s’empressa de saisir une épaisse
liasse de journaux derrière son comptoir, qu’il ficela avant de
tendre le paquet au jeune homme, comme s’il l’avait attendu
toute la journée. Ce dernier cessa de siffler, fourra la main
dans sa poche et paya. La transaction s’effectua furtivement et
en silence. Ce mystérieux garçon allait franchir le seuil de la
boutique quand il se retourna. Elle crut qu’il voulait remercier
M. Fakhri, mais il la regarda droit dans les yeux. L’espoir et la
joie se lisaient dans les siens.
— Je suis heureux de vous avoir rencontrée, dit-il
simplement.
Puis il sortit de la librairie d’un pas pressé et disparut dans
la rue balayée par le vent.
M. Fakhri et Roya demeurèrent silencieux jusqu’à ce que
se dissipe l’effervescence créée par l’irruption du jeune
homme, qui semblait les avoir propulsés dans une
montgolfière, laquelle atterrissait à présent en se dégonflant
doucement.
— Qui était-ce ? demanda Roya, qui était bouleversée sans
savoir exactement pourquoi.
Ce bref échange l’avait profondément troublée.
— Ma chère enfant, dit M. Fakhri, ce garçon s’appelle
Bahman Aslan.
Une expression soucieuse traversa son visage. Il tapota des
doigts son comptoir avant d’ajouter :
— Il a l’intention de changer le monde.
Roya rangea avec précaution dans son sac le recueil de
Rûmî qu’elle s’était procuré. Puis elle regarda la porte. Il lui
semblait être légèrement fiévreuse, comme si elle avait assisté
aux premières loges à quelque prodige d’une intensité rare. Ce
phénomène, lui semblait-il, était lié à l’espoir, la vie et
l’énergie qui vibraient en chaque être humain. Encore tout
émue, elle salua M. Fakhri et sortit de la librairie.
Elle passa des journées entières à le chercher dans les rues.
Hossein au nez morveux les talonnait en permanence, ce qui
l’agaçait au plus haut point. Cyrus, mal dégrossi et bruyant,
insistait toujours pour leur tenir la porte, à Zari et elle. Yousof
jetait des regards en coin à Zari dès que les sœurs traversaient
la rue, puis faisait mine d’observer un lampadaire. Où qu’elles
aillent, Roya avait l’impression que les rues étaient peuplées
de jeunes hommes. Certains d’entre eux prenaient part aux
manifestations. Mais celui qui avait fait irruption à la Librairie
de Téhéran et qui semblait avoir accéléré la vitesse de rotation
de la Terre sur son axe par sa seule présence avait disparu de la
circulation.
Chaque jour, elle allait à l’école et rentrait avec Zari,
mangeait les ragoûts de sa mère et écoutait Baba leur exposer
les projets de réforme du Premier ministre Mossadegh : il
allait affranchir l’Iran de la mainmise des Britanniques une
bonne fois pour toutes, et plus personne ne pourrait leur voler
leur pétrole. Il allait accompagner le pays dans la transition
démocratique.
Roya, qui étudiait la géométrie et écrivait des poèmes,
souriait lorsque Baba répétait qu’elle serait la prochaine
Marie Curie – ma parole, bien sûr qu’elle serait à la hauteur.
Mais nulle part elle ne voyait trace du garçon au regard joyeux
à qui M. Fakhri s’était empressé de remettre une liasse de
journaux, comme s’il tendait une arme à un guerrier.

La semaine suivante, à la Librairie de Téhéran, Roya


choisit un taille-crayon métallique ; elle était en train de passer
le pouce sur ses rebords, quand le vent s’engouffra dans la
librairie, faisant frémir les pages d’un livre posé sur une pile :
c’était lui.
Cette fois, il cessa de siffler dès qu’il l’aperçut. Il lui parut
alors moins confiant et plus timide.
— Rûmî, dit-il à M. Fakhri, tout en lui jetant un regard à la
dérobée.
Sa chevelure brune était soigneusement ramenée sur le
côté, le col de sa chemise blanche bien repassé. Ses yeux
pétillaient, et il lui sourit gentiment.
Avec la même diligence et le même empressement que la
première fois, M. Fakhri lui remit un exemplaire du recueil
que Roya avait acheté la semaine précédente, puis il s’éclaircit
la voix et lui dit :
— Voilà pour toi, Bahman Jan.
Cette fois, le jeune homme remercia M. Fakhri, s’inclina
légèrement devant Roya et s’éclipsa.
— Pourquoi est-il si pressé ? Où va-t-il ? Qu’y a-t-il de si
important ? demanda-t-elle dès qu’elle fut revenue à elle.
Elle voulait prouver à M. Fakhri que ce garçon ne la
laissait pas sans voix.
— Je te l’ai déjà dit, Roya Khanoum. Il a l’intention de
changer le monde. Vu l’ampleur de la tâche, il est normal qu’il
soit pressé. (Chiffon en main, M. Fakhri se mit à épousseter
son comptoir.) Sa mission requiert aussi de la vigilance,
enchaîna-t-il.
À ces mots, il cessa d’astiquer son comptoir et ajouta en la
regardant avec insistance :
— Une grande prudence est de mise.
Roya renifla, puis, reposant le taille-crayon, se redressa.
— Je ne vois pas comment un garçon comme lui pourrait
changer le monde. Il marche trop vite, il n’est pas poli et il
sifflote sans raison. Il vous a à peine adressé la parole, mardi
dernier. Il se donne des grands airs. Ses cheveux sont bizarres.
Bref, je serais très étonnée que transformer le monde soit une
mission à sa portée.
— Quel jugement implacable, dit M. Fakhri.
Puis il posa les deux mains sur le comptoir et se pencha
vers elle :
— Prudence !
Elle était donc avertie. Elle revit Bahman quelques fois
dans la librairie, toujours le mardi, juste après les cours,
comme s’il savait qu’il l’y trouverait. Chaque fois, elle faisait
mine d’être occupée, feuilletant un livre ou étudiant les
derniers articles de papeterie, s’ingéniant à ne pas poser les
yeux sur lui. Mais, finalement, c’était plus fort qu’elle, et elle
l’épiait à la dérobée. Le cinquième mardi, elle ne parvint pas à
garder le silence.
Elle s’adressa au libraire pour lui poser une question sur la
poésie. Sans qu’elle puisse s’expliquer pourquoi, le libraire ne
répondit pas, de sorte que le garçon qui voulait changer le
monde intervint.
— Feu, répondit-il.
Elle venait de demander quel terme suivait le vers qu’elle
venait de citer, dans un poème de Saadi.
Elle rougit.
— Feu, répéta le garçon.
Évidemment, il avait raison, c’était bien ce mot qui figurait
juste après. Il le prononça avec une telle assurance qu’elle
aurait presque souhaité qu’il se trompe. Pourtant, elle désirait
aussi qu’il s’asseye à côté d’elle afin qu’ils puissent passer des
heures à discuter ensemble. Mais Roya devait partir, sa sœur
l’attendait.
Zari était d’une humeur massacrante quand Roya traversa
la rue. Ces manifestants faisaient tellement de boucan qu’ils
l’avaient rendue sourde, se plaignit Zari. Et dire que, pendant
ce temps-là, sa grande sœur couvait du regard des crayons et
des livres dans une fichue librairie. Elle voulait rentrer sans
tarder à la maison, s’allonger avec une bouillotte sur le ventre :
elle souffrait de crampes menstruelles et mourait de faim. Cela
faisait une éternité qu’elle attendait sa sœur ! Roya n’avait
donc pas honte de se faire attendre ainsi ? Cette dernière
écouta les reproches de Zari pendant tout le chemin de retour,
sans cesser pour autant de scruter les environs. Elle se
demandait si elle verrait un jour ce garçon en dehors de la
librairie.

2013
Roya appuya la tête contre la vitre de la portière et regarda
défiler la Nouvelle-Angleterre, stoïque sous le manteau de
glace qui la recouvrait.
Elle tentait de rester concentrée sur Walter et sur le bon
dîner qu’ils allaient partager. Elle préparerait les bâtonnets de
poisson qu’il adorait. Elle voulait oublier le passé, cet homme,
sa visite au centre. Mais les mots de la lettre qu’il lui avait
écrite restaient gravés dans sa mémoire. Elle était encore
capable de se les remémorer, soixante ans après :

Je te le promets, mon amour. Rendez-vous au parc


Sepah mercredi à midi. Ou un peu plus tard, si je
n’arrive pas à me libérer avant. Retrouve-moi là-
bas, et, enfin, nous serons unis. La perspective de
te revoir m’aidera à supporter les quelques jours
qui nous séparent.

— Oh, Walter ! s’écria-t-elle.


Et, posant le front sur la vitre, elle se mit à pleurer.
3

L’AMOUR QUI PLONGE DANS LA CONFUSION


1953
Regarde l’amour
Il plonge dans la confusion
Celui qui est amoureux

Regarde l’esprit
Il fusionne avec la terre
Et la régénère

Roya ne cessait de relire le poème de Rûmî en attendant


que Bahman réapparaisse. Pas un seul mardi il n’avait manqué
de pousser la porte de la Librairie de Téhéran, depuis la
première fois qu’elle l’avait rencontré. L’hiver en avait été
vibrant d’impatience, de conversations et d’excitation.
« Quand es-tu tombée amoureuse, au juste, sœurette ? Il a
prononcé un seul mot et cela a suffi ? »
Bien sûr que non, avait-elle rétorqué à Zari. Il ne s’agissait
pas d’un mot, ni même du moment précis où leurs regards se
seraient croisés. Ce genre de choses n’arrivaient que dans les
films américains.
Roya ne supportait pas la demi-mesure, elle avait besoin
de chaleur, d’évasion et de réconfort. La Librairie de Téhéran
lui offrait tout cela. Depuis qu’elle y avait vu Bahman, la
librairie lui semblait imprégnée de sa présence. Et si elle
devait indiquer précisément le jour où elle était tombée
amoureuse, ce serait sans doute le septième mardi, celui qui
marquait la fin de l’hiver. C’était le genre de journée où le
froid, le gel et la morosité associés à la morte-saison laissaient
place à la promesse des bourgeons et de la verdure, celle du
renouveau ; elle incitait à la rupture. Tout le pays se préparait à
célébrer le premier jour du printemps.
En ce septième mardi, M. Fakhri s’agitait en tous sens,
fébrile, aidant les mères qui cherchaient des cadeaux pour
leurs enfants, emballant des assortiments de stylos, saluant les
clients avec chaleur et sincérité : « Puissiez-vous être toujours
heureux et vivre longtemps ! »
— Je cherche un cadeau pour mon fils, déclara une femme.
Il a rapporté un excellent bulletin et il adore lire.
La fierté qui se lisait sur son visage fit sourire Bahman, ce
qui n’échappa pas à Roya. Un autre client acheta des crayons
de couleur que M. Fakhri emballa comme un bouquet de
fleurs, entouré d’un ruban vert. Les recueils de poèmes étaient
les plus demandés, l’intérêt pour la poésie persane étant
intarissable. Roya et Bahman s’éloignaient l’un de l’autre à
mesure que les clients se succédaient dans la librairie, après les
cours. L’attention du garçon se porta sur un traité de politique
exposé sur le comptoir ; Roya resta à l’arrière de la boutique,
du côté des romans étrangers.
Et puis, aussi vite que les clients avaient surgi, la librairie
se vida. Une fois les livres achetés, les cadeaux choisis et les
conseils prodigués, les clients se dispersèrent, et il ne resta
plus que Roya et Bahman dans la boutique. Chacun semblait
absorbé par sa lecture, mais leur esprit était ailleurs, de toute
évidence, et ils étaient en proie au même trouble en présence
de l’autre. M. Fakhri referma bruyamment sa caisse
enregistreuse.
— Les gens font tous leurs achats pour Norouz, ces jours-
ci, dit-il. Les enfants de Téhéran ont-ils eu de si bonnes notes,
pour mériter tant de cadeaux ?
Roya et Bahman demeurèrent silencieux, chacun restant
prudemment dans son coin.
— Remarquez, poursuivit M. Fakhri en regardant tout
autour de lui comme s’il parlait à un vaste auditoire, un
libraire ne pourrait se plaindre d’avoir enregistré d’aussi
bonnes recettes ! Seulement, maintenant, il faut déposer tout
cet argent à la banque.
Ni Roya ni Bahman ne bronchèrent.
— À vrai dire, je pensais sortir maintenant et fermer ma
boutique.
— Je peux rester, si vous voulez, hasarda Bahman.
— Pardon ?
— Je peux rester au cas où un client se présenterait. Je lui
dirai alors que vous revenez sous peu.
— Oh…
Le regard de M. Fakhri se posa d’abord sur Bahman et se
teinta de gêne lorsqu’il s’arrêta sur Roya.
Elle perçut son embarras. Elle-même était pétrifiée à l’idée
de rester seule en présence de Bahman… Une telle chose était
tout bonnement impossible.
— Je dois rentrer chez moi, marmonna-t-elle. Bonne
soirée, monsieur Fakhri.
— Bien, puisque tu veux partir… Merci, Roya Khanoum.
Je te souhaite moi aussi une très bonne soirée. (Il paraissait
soulagé. De nouveau, il consulta sa montre.) La banque va
bientôt fermer. Je n’en ai pas pour longtemps. Merci, Bahman
Jan. J’accepte ta proposition. (Sur ces mots, M. Fakhri prit son
manteau et son chapeau, puis il regarda Roya avec insistance.)
Au revoir, Roya Khanoum. Rentre chez toi avant qu’il ne soit
trop tard. (Il se coiffa de son chapeau noir.) Je ne serai pas
long, Bahman Jan.
Et sur ces mots, il se précipita hors de la librairie. Roya
s’apprêtait à lui emboîter le pas.
— Reste, dit Bahman d’une voix assurée.
— Au revoir, dit-elle.
Mais elle s’arrêta sur le seuil, dos à Bahman, jusqu’à ce
que M. Fakhri disparaisse au bout de la rue.
— Reste, je t’en prie.
Cette fois, le ton était moins impératif.
Elle se retourna pour lui dire que c’était impossible. Mais,
quand elle posa les yeux sur lui, le souffle lui manqua : il avait
l’air nerveux, mais il n’y avait que de la douceur sur son
visage.
Elle aurait dû partir. Elle avait du pain sur la planche : Zari
et sa mère avaient besoin de son aide pour les préparatifs de
Norouz. Il fallait faire le ménage de printemps, épousseter la
maison de fond en comble, battre les tapis, nettoyer les
carreaux au vinaigre. Elle ne pouvait en aucun cas rester seule
avec ce jeune homme.
Pourtant, c’était déjà le cas ! Il ne restait plus qu’eux dans
la librairie… Et tout à coup, ce sanctuaire des poètes lui parut
le lieu de tous les changements.
— Quel est ton livre préféré ? demanda-t-il.
— Je n’en ai pas.
— Ah bon ? Je pensais que tu aimais lire.
— Oui, j’aime lire, mais je n’ai pas de livre préféré, il y en
a bien trop dans mon palmarès.
Il lui sourit en rougissant et parut se détendre un peu.
— M. Fakhri m’a dit que tu avais l’intention de changer le
monde, affirma-t-elle en s’avançant vers lui, consciente qu’elle
venait de sauter d’une falaise, et surprise de pouvoir malgré
tout mettre un pied devant l’autre.
Elle s’arrêta à un mètre de lui… Lui et son pantalon en
toile, son épaisse tignasse, son visage cramoisi.
— Oh, ça, je n’en sais rien ! déclara Bahman en baissant
les yeux.
— Mais tu es siasi, engagé politiquement, non ?
Il releva les yeux, stupéfait.
— Y a-t-il quelqu’un qui ne l’est pas, dans ce pays ?
— Oui, moi.
C’était un demi-mensonge.
— Mais il faut s’intéresser à la politique, surtout en ce
moment.
— Je suis lasse de toutes ces harangues, toutes ces
manifestations. Ce n’est pas pour moi.
— C’est notre seule façon d’agir. Il faut rester mobilisés.
On ne peut pas les laisser chasser notre Premier ministre…
— Tu crois donc aux rumeurs ? Tu penses qu’ils vont
renverser Mossadegh ?
— J’en ai bien peur, oui. Les puissances étrangères en sont
capables. Même nos compatriotes. Il y a des traîtres parmi
nous… Mais je ne veux pas t’ennuyer avec ça.
— J’ai l’habitude, tu sais. Mon père dit la même chose.
Bahman sourit.
— C’est vrai ?
— Oh oui ! Et j’en ai assez d’entendre toujours le même
refrain.
Il ne répondit rien, mais ne la quitta pas des yeux. Ils se
faisaient face, ce qui la troublait profondément. Ils ne
pouvaient pas se toucher, ne le devaient pas.
— Tu aimes lire, en tout cas. Ça, je le sais. De la poésie et
des romans, dit-il d’une voix douce.
— Comment tu le sais ?
— Je te vois tous les mardis. Tu es toujours fourrée dans
ce rayon.
Il désigna du menton la section où M. Fakhri classait les
romans de littérature étrangère.
— Ah bon, tu viens tous les mardis ? Je n’avais pas
remarqué.
Il se mit à rire, et son visage s’ouvrit. Son regard était
empreint d’une incroyable douceur.
— Je suis venu aussi d’autres jours de la semaine, mais tu
n’étais pas là. Toi, tu ne viens que le mardi.
— C’est le seul jour où je peux venir.
— Et que fais-tu, le reste du temps ?
— J’étudie.
— Vraiment ?
— Oui, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux.
Mon père veut que je devienne scientifique. Ou auteure à
succès… comme Helen Keller.
Elle bredouilla en prononçant ces derniers mots.
— Et toi ?
— Pardon ?
— Qu’est-ce que tu veux, toi ?
C’était une question absurde. Lui avait-on déjà demandé
une chose pareille ? N’était-il pas suffisant qu’elle ait un père
qui mise sur elle tous ses espoirs et l’encourage sur la voie de
la réussite ? Cela n’impressionnait-il donc pas l’activiste qu’il
était ?
— Mon père veut que j’aille à l’université après le lycée
pour devenir, de préférence, scientifique.
— Mais toi, qu’est-ce que tu ferais si tu pouvais faire de
toi ce que tu veux ?
Cette question audacieuse la dérouta.
— Je ferai… J’écouterais mon père. Ma mère…
À cet instant, il s’approcha d’elle, et son odeur la fit
presque chavirer. Ce fut alors qu’il lui prit la main, ce
qu’aucun garçon n’avait fait avant lui. Il enserra ses doigts des
siens, et elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Elle était
à la fois interdite par ce contact et curieusement réconfortée.
— Tu aimes les romans, d’après ce que j’ai vu.
— Et alors ?
— Eh bien, lis-en autant que tu veux.
Combien de fois sa mère ne lui avait-elle pas répété qu’elle
allait s’abîmer les yeux, à force de lire ! Combien de fois Zari
n’avait-elle pas jeté ses livres hors de sa chambre, jurant
qu’elle ne rencontrerait jamais personne si elle passait son
temps plongée dans ses romans. Si elle continuait comme ça,
elle finirait bossue ! Combien de fois Baba n’avait-il pas
plaidé la nécessité d’étudier pour faire une brillante carrière. Si
on ne se sentait pas l’âme d’un scientifique et qu’on préférait
lire des romans, alors il valait mieux écrire des livres comme
ceux d’Helen Keller.
— Si tu veux vraiment devenir scientifique ou auteure,
mets toutes les chances de ton côté pour y parvenir.
L’inquiétude et la pression qui la submergeaient à l’école
comme à la maison se dissipèrent un peu. Elle voulait
continuer à parler avec Bahman, rester dans la librairie avec
lui…
Mais le carillon de la porte retentit soudain, et M. Fakhri
entra précipitamment, hors d’haleine, le chapeau de travers.
Quand il les vit, il se mit à rougir. Puis il détourna les yeux, se
racla la gorge alors que Roya et Bahman se lâchaient la main
comme si leurs doigts les brûlaient, comme s’ils portaient une
boule de feu. Roya avait l’impression d’avoir été prise en
flagrant délit de vol. La tête basse, elle marmonna : « Il faut
que j’y aille » et sortit en trombe de la librairie. Elle savait
qu’elle y reviendrait encore et encore, en dépit de ce que
pouvait penser M. Fakhri. Le lien qui les unissait l’un à l’autre
était indestructible.
4

ENCHAÎNÉS
1953
Roya et Bahman se retrouvaient tous les mardis dans la
fraîcheur de la librairie où flottait une odeur de papier, parmi
les étagères de livres, les stylos à plume et les bouteilles
d’encre. Les garçons importuns surgissaient à chaque coin de
rue, mais Roya n’avait d’yeux que pour celui qui venait le
mardi après-midi à la Librairie de Téhéran. Il voulait tout
savoir – par exemple, ce qu’elle pensait du Golestan, le recueil
de poèmes de Saadi. Elle était elle-même surprise des réponses
assurées qu’elle lui donnait. Sa voix était bien plus ferme et
confiante qu’elle ne l’aurait cru. En peu de temps, elle fut
convaincue qu’il était le garçon le plus intelligent et le plus
beau qu’il lui ait été donné de rencontrer. Cela n’était guère
étonnant de la part d’une jeune fille de dix-sept ans qui vivait
en Iran et avait de grands rêves pour l’avenir.
Bahman était un activiste : il lui apprit qu’il distribuait des
tracts pro-Mossadegh à l’université de Téhéran et dans les
lycées des environs. Il diffusait aussi dans toute la ville des
bulletins d’information et des tracts du Front national iranien.
Et où se procurait-il ces documents ? Chez M. Fakhri. Dans sa
réserve, celui-ci en entreposait apparemment des quantités.
Elle se rappelait le jour où la police était venue humilier Jaleh
à l’école, la façon dont elle avait bondi pour esquiver la force
brutale de l’eau, puis finalement atterri dans la flaque. La
police pouvait aussi s’en prendre à Bahman, l’accuser de
diffuser de la propagande anti-shah et l’arrêter. Et dire que
M. Fakhri l’aidait ! Elle n’aurait jamais imaginé que celui-ci
prenait part à des activités politiques clandestines ; elle avait
sous-estimé le libraire calme et affable qu’il était.
Elle ne devait pas s’inquiéter, lui disait Bahman.
Pourtant, les dissensions entre les différents groupes
politiques allaient croissant, et les violences s’intensifiaient
lors des rassemblements. La police n’hésitait pas à tirer sur
certains manifestants : elle les pourchassait et finissait par les
coincer dans une allée. Certes, Roya craignait qu’il n’arrive
malheur à Bahman, mais elle éprouvait une certaine
admiration à le voir défendre sa cause avec tant de ferveur. Il
misait tous ses espoirs sur la politique du Premier ministre,
qu’il vénérait plus encore que Baba, si tant est que cela soit
possible. Les choses étaient en train de changer, affirmait-il :
l’Iran allait connaître des jours meilleurs. Le Premier ministre
allait apporter aux Iraniens tout ce dont ils avaient besoin.
Seulement, il y avait des gens qui voulaient lui barrer la route,
et Bahman était bien résolu à les empêcher de contrecarrer les
objectifs de Mossadegh.
Roya était adossée aux étagères de la librairie tandis que
Bahman lui parlait, et elle sentait le dos des livres s’enfoncer
dans ses reins. S’il s’attardait un peu trop sur la
proportionnalité des taxes et de l’économie, elle se laissait
happer par son regard, et son égarement était des plus doux.
M. Fakhri se faisait discret. Le devoir l’appelait de plus en
plus souvent dans la réserve, semblait-il. Il leur arrivait
fréquemment de se retrouver seuls dans la librairie, même s’ils
restaient sur leurs gardes ; des clients pouvaient entrer à tout
moment. Leur intimité était souvent interrompue par de vieux
messieurs chaussés de lunettes et munis d’une liste d’articles
de papeterie, de jeunes d’étudiants communistes qui
demandaient des fascicules sur Marx, des militants pro-
Mossadegh qui venaient acheter des essais de philosophie ou
de politique. Certains parmi eux reconnaissaient Bahman et lui
adressaient un hochement de tête en signe de solidarité, ou
bien un regard empreint de reconnaissance : ils appréciaient
tout ce qu’il faisait pour leur cause.
Le dos des livres s’enfonçait un peu plus dans ses reins
quand il lui murmurait des mots doux, le corps tout près du
sien, osant même lui toucher la main quand ils étaient à l’abri
des regards. Roya avait envie de passer tout son temps à la
librairie.

Un jour, elle feuilletait les romans de littérature étrangère


en l’attendant. La porte s’ouvrit soudain à la volée, et il surgit
alors, dans sa chemise blanche, son pantalon en toile, les
cheveux ébouriffés par le vent, essoufflé. Du regard, il balaya
la librairie, et quand ses yeux se posèrent sur elle, un immense
sourire éclaira son visage.
— Bonjour, Bahman Jan, dit M. Fakhri derrière son
comptoir.
— Comment allez-vous, monsieur Fakhri ? s’enquit
Bahman sans quitter des yeux Roya.
Et M. Fakhri se raidit tandis que les jeunes gens se
dévoraient du regard. Puis il soupira et déclara qu’il avait à
faire dans la réserve. Il avait prononcé ces paroles d’un ton
étrange, songea Roya alors que le libraire s’éloignait d’eux.
— Chetori ? Comment vas-tu ? lui demanda Bahman en
utilisant la forme verbale qui, en farsi, signifie qu’on est
intimes.
Elle déglutit avec difficulté.
— Je vais bien.
Puis elle se pencha pour remettre Anna Karénine sur
l’étagère. Quand elle se redressa, il était juste devant elle. Il
l’enlaça alors par la taille… Elle se figea, raide comme une
statue.
— Viens, dit-il.
Un frisson lui parcourut le dos au contact du bras musclé
de Bahman.
— Le temps est splendide. On serait mieux dehors, par une
journée pareille, reprit-il.
Elle protesta pour la forme, mais se laissa entraîner vers la
rue baignée de lumière.
Il avait raison. C’était un jour radieux. La ville verdoyait
sous le printemps, tout s’y épanouissait. Roya s’émerveilla de
la splendeur du monde, sans parvenir à croire qu’ils
s’affichaient ensemble en public. Ils n’étaient ni fiancés ni
mariés ; en outre, elle n’avait pas beaucoup parlé de Bahman à
ses parents, se contentant de les informer qu’elle avait
rencontré un garçon studieux à la Librairie de Téhéran, qu’il
venait d’une bonne famille et qu’il était particulièrement
dévoué à la cause du Premier ministre. Elle savait que cette
information ferait forte impression sur Baba. Cependant, elle
en avait raconté davantage à Zari, y compris les détails de leur
première rencontre, un mardi après-midi, et l’anecdote du mot
« feu » qui suivait le vers de Saadi qu’elle venait de lire à voix
haute. Zari était à la fois curieuse et sceptique. Selon elle, il
fallait se méfier des jeunes activistes. Peu importait que sa
famille soit riche. C’était sans doute un idéaliste qui vouait un
culte au Premier ministre, comme si quiconque pouvait
infléchir la politique du shah pour l’Iran. Bon sang ! Roya ne
pouvait-elle pas mûrir un peu et comprendre que, quitte à se
lier à quelqu’un, il valait mieux jeter son dévolu sur un homme
qui en valait la peine ? Pourtant, elle voulait tout savoir de
celui dont Roya s’était éprise.
— Bahman, moins vite !
Il marchait d’un pas si vif qu’elle devait presque courir
pour le suivre.
Il s’arrêta.
— Désolé. Bien sûr.
Quand ils reprirent leur marche, il s’adapta à son rythme,
et bientôt leurs pas s’accordèrent.
— Ça va, comme ça ?
— Oui, enfin non… Qu’est-ce que je vais dire à ma sœur ?
Et à mes parents ?
Bahman la considéra d’un air amusé.
— Tu n’auras qu’à leur dire que tu es allée te promener
avec ton soupirant.
Et il lui serra la main.
À cet instant, elle aurait pu exploser, son cœur s’embraser.
Elle aimait sa main dans la sienne, les termes qu’il employait.
« Ton soupirant ».
Alors qu’ils venaient d’entrer dans l’un des plus grands
parcs de la ville, des cris s’élevèrent dans la rue.
Un nouveau rassemblement. Une autre manifestation. La
foule hurlait. Des barricades avaient été montées devant le
parc, la foule reprenait en chœur les slogans pro-Mossadegh
qu’un homme scandait dans un mégaphone. La peur s’empara
de Roya, son pouls cognait à ses tempes : son instinct lui
dictait de prendre la fuite et d’éviter la foule déchaînée.
— Bahman, sortons d’ici.
— Tu n’as pas envie de voir ce qui se passe ?
— Non, c’est dangereux.
— Il ne peut rien nous arriver
— Zari dit que la police répertorie le nom des
manifestants. Il y a des espions infiltrés dans la foule…
— N’aie pas peur.
Et, lui serrant plus étroitement la main, au lieu de
l’entraîner loin de la foule, il marcha avec elle d’un pas résolu
au cœur de l’action. Des « Ya marg ya Mossadegh »
s’élevaient de toutes parts dans le parc. « Mossadegh ou la
mort ». Roya se raidit. Les partisans du Premier ministre
étaient donc prêts à mourir pour lui ? Était-ce aussi le cas de
Bahman ?
— C’est comme ça qu’on y arrivera, lui dit-il au creux de
l’oreille alors que la cacophonie ambiante s’amplifiait. C’est
ainsi que l’Iran deviendra une démocratie. On ne peut pas se
contenter de rester à la maison et de se taire, alors que le roi et
les compagnies étrangères pillent notre pays. La rue est le seul
endroit où notre voix sera entendue.
Sur ces mots, il continua d’avancer sans lui lâcher la
main ; ils se retrouvèrent bientôt tout près des barricades.
Pendant qu’ils marchaient, Roya fut surprise de constater les
marques de sympathie adressées à Bahman ; nombreux étaient
les manifestants qui le reconnaissaient. Ils s’effaçaient même
pour le laisser passer. Un ou deux jeunes manifestants lui
donnèrent une tape dans le dos, un homme plus âgé lui adressa
un clin d’œil. Avait-il donc arpenté tout Téhéran avec ses
discours et ses tracts ? En dépit de la peur qui l’étreignait,
Roya était fière d’être à son bras. Le respect qu’on lui
témoignait était évident. Une fois aux premières loges,
Bahman la plaqua doucement contre la barricade et l’entoura
de son bras dans un geste protecteur.
Il y avait de l’électricité dans l’air, mais aussi le sens de la
camaraderie et un objectif commun. Jamais elle n’aurait osé
prendre part à la manifestation sans lui. Elle aurait été bien
trop effrayée. Au fond, Bahman avait peut-être raison : il
fallait qu’elle cesse de s’inquiéter et s’autorise à écouter, à
prendre la parole. Était-ce possible ? Quoi qu’il en soit, il lui
ouvrait la voie.
Ici, Bahman était dans son élément, absorbé par le
moment, visiblement aux anges. Il ouvrit la bouche, et elle
s’attendait à ce qu’il s’émerveille devant ce rassemblement.
Elle allait jusqu’à prédire ses paroles, c’était insensé ! Comme
si elle le connaissait depuis toujours. Au fond, n’était-ce pas le
cas ?
— Tous les possibles s’ouvrent à nous ! s’exclama
Bahman avec exaltation.
— Mais les communistes sont contre Mossadegh et ils
peuvent…
— Je veux dire toi et moi. Nous. Le monde est à nous.
À cet instant, auprès de lui dans la foule, elle eut l’intuition
que son avenir serait bien plus grand qu’elle n’aurait jamais
osé l’imaginer. S’appuyant contre la barricade, elle se mit elle
aussi à scander les slogans, saisie par une curieuse
effervescence qui tenait au simple fait de se trouver ici. Un
puissant élan montait en elle, comme une promesse. Plus elle
prenait confiance, plus elle s’époumonait. Le soleil lui brûlait
le visage, ses nattes rebondissaient sur sa poitrine, tandis
qu’elle scandait les slogans en levant le poing. La sueur lui
perlait dans le dos, et son col Claudine était humide. Elle était
restée terrée dans son coin pendant si longtemps. Et pourquoi ?
Bahman avait raison : personne ne semblait avoir peur. Ils
devaient tous lutter, manifester. Ainsi, les réformes de
Mossadegh pour le pays ne resteraient pas lettre morte. L’Iran
connaîtrait une véritable liberté. Avec Bahman, près de la
barricade, tout semblait possible. Ils étaient ensemble dans la
foule unie qui enflait à vue d’œil. Ils lutteraient. Ils allaient
changer le monde ensemble.
— On dirait que tu y prends goût, fit observer Bahman.
Roya répondit par un sourire, sans cesser de s’époumoner.
— Nous ne resterons pas longtemps, je voulais juste que tu
te rendes compte de ce que ça fait d’être dans la foule. Tu
vois ? Il n’y a aucune raison d’avoir peur. Ce sont juste des
gens, comme toi et moi. Nous n’avons pas d’autre moyen de
nous faire entendre, tu comprends ?
Le bruit qui survint alors fut pareil à un coup
d’épée. Quand elle se repasserait la scène, elle se souviendrait
d’un bruit métallique, comme le timbre d’une cloche qui aurait
mal fonctionné. Soudain, Bahman se plia en deux, haletant.
Elle se pencha vers lui tandis qu’il luttait pour reprendre son
souffle, puis regarda autour d’elle, repérant alors trois hommes
derrière eux, le visage barré d’un rictus mauvais. Celui du
milieu tenait une matraque retenue par sa ceinture à une
chaîne ; tous portaient des pantalons noirs, des chapeaux
melon, une chemise blanche. Bahman tentait toujours de
reprendre sa respiration. Du sang coulait dans son cou où se
dessinait une profonde entaille. Ces trois hommes les
suivaient-ils depuis le début ? Ou bien s’étaient-ils frayé un
chemin dans la foule pour atteindre Bahman ? Du sang
gouttait au bout du bâton de l’homme qui l’avait frappé.
Bahman toussait. Pendant ce qui lui sembla une éternité, Roya
cria son nom jusqu’à ce que, dans un ultime effort, il
parvienne à se relever, le visage déformé par la douleur ; la
tache rouge qui maculait son col se répandait sur ses épaules
au niveau de sa chemise.
— C’était juste un petit avertissement, monsieur Aslan,
déclara l’homme qui l’avait agressé. N’allez pas raconter trop
d’absurdités dans les rues de Téhéran. Ça ne vous réussira pas.
Roya aurait voulu lui sauter à la gorge, mais elle souhaitait
surtout alerter la police pour que ces hommes soient menottés
et embarqués.
L’un des trois hommes renchérit :
— Les partisans de Mossadegh ne sont qu’un ramassis de
vauriens. Ce pays se porterait bien mieux sans vous.
Il s’exprimait d’un ton flegmatique, on aurait presque dit
qu’il s’ennuyait.
Bahman se toucha le cou, puis regarda ses doigts trempés
de sang comme si c’étaient ceux d’un autre, avant de saisir la
main de Roya. Sans un mot, il passa devant les trois hommes
et l’entraîna à l’écart de la foule, vers la rue, loin de la
manifestation, loin du parc.
Une fois qu’ils furent à l’abri dans une rue tranquille,
Bahman s’immobilisa.
— Tout va bien, Roya Joon ? Tu n’as rien ?
— Tu as besoin de voir un médecin, Bahman.
— Je suis désolé. Je n’aurais jamais dû t’entraîner là-bas.
Sa chemise maculée de sang lui collait à la peau.
— Je viens avec toi à l’hôpital, décréta-t-elle.
— Non. Je te ramène chez toi.
— Mais, avec cette blessure, tu vas avoir besoin de points
de suture. On doit signaler cette agression à la police.
Les yeux de Bahman luisirent alors de larmes.
— Ils sont de la police.
— Pardon ?
— Ce sont les hommes de main du shah.
À cet instant, un jeune homme de haute taille arriva en
courant, tout essoufflé, et déclara entre deux halètements :
— J’ai vu ce qui s’est passé, Bahman Jan. J’ai tout vu.
C’était odieux ! Des vermines sans éducation ! Je ne
comprends pas comment ceux qui sont au pouvoir peuvent
avoir recours aux services de ces scélérats. Enfin, si, à vrai
dire, je le sais, et toi aussi. Oh ! Bonjour, Khanoum, navré
pour mon impolitesse. (Il ôta alors son chapeau en regardant
Roya.) Je m’appelle Jahangir. Ravi de faire votre
connaissance.
Jahangir portait une veste verte à la mode d’excellente
facture, sur une chemise beige bien repassée. Sa moustache
était soignée. On aurait dit qu’il se rendait à une soirée
mondaine, pas à une manifestation.
— Je m’appelle Roya, dit-elle timidement.
— Enchanté, renchérit Jahangir en français en effleurant
son chapeau d’un geste élégant.
Roya n’avait jamais entendu ce mot étranger.
— Pourrez-vous rentrer seule, Roya Khanoum ? Je dois
emmener ce garçon chez le médecin, ce ne sera pas du luxe,
vu sa blessure. Je suis certain que vous n’y verrez pas
d’inconvénient.
Jahangir toucha alors le bras de Bahman, évitant le sang en
haut de sa chemise. Puis il croisa les chevilles, comme s’il
posait pour une photographie.
— Je vous accompagne à l’hôpital, décréta Roya.
— Qui a parlé d’hôpital ? Je l’emmène à la clinique de
mon père.
— Oh… Mais est-ce que je peux…
— Non, inutile de venir, Roya Joon. Tu as subi assez de
tracas aujourd’hui par ma faute, intervint Bahman.
— Ne vous inquiétez pas, je vais prendre soin de lui.
Comme toujours.
À ces mots, Jahangir lui décocha un sourire digne d’une
star de cinéma.
Subitement, Roya éprouva un vague malaise. Elle ne se
sentait pas à sa place avec ces deux garçons. Ils étaient
visiblement amis de longue date, liés par une solide relation de
confiance.
— Bon, eh bien, dans ce cas…
— On te raccompagne d’abord chez toi, Roya, insista
Bahman.
— Mon ami, tu as besoin de soins, lui rappela Jahangir
avec un sourire tendu. Tu saignes, et il faut avant toute chose
désinfecter ta blessure.
— Non, notre devoir est de raccompagner Roya, répliqua
Bahman. Je n’aurais jamais dû l’entraîner dans cette
manifestation.
— Ça va aller, dit-elle. Je t’en prie, prends soin de toi,
Bahman.
Jahangir leva la main vers son chapeau pour saluer Roya.
Alors Bahman acquiesça, et la jeune femme se mit en route.
Tout en marchant, elle se rejoua la scène dans sa tête.
Bahman aurait été en droit de répliquer, de se venger. Personne
ne l’aurait blâmé s’il s’en était pris à l’homme qui l’avait
assailli, frappé. Ce n’aurait été que justice. Mais, bien sûr, il
s’en était abstenu, conscient que la situation se serait alors
envenimée. Or il était inquiet pour elle. Tout ce qu’il désirait,
c’était l’arracher à la manifestation et la ramener chez elle, où
elle serait en sécurité. Le garçon qui avait l’intention de
changer le monde était un gentleman accompli.
Roya s’inquiétait pour sa blessure, pour le sang qui coulait,
redoutant une éventuelle infection. Son cœur se serra aussi
quand elle pensa à son pays, où des scélérats à la solde du
gouvernement pouvaient impunément agresser un adolescent
parmi une foule de personnes.
5

CAFÉ GHANADI
1953
Pour Norouz, le nouvel an persan, on nettoyait la maison
de fond en comble. Maman veillait tard pendant des semaines
afin de confectionner de nouvelles robes à ses filles. Le
premier jour du printemps, la famille se rassemblait autour de
haft seen, la table décorée avec les sept objets traditionnels
commençant par la lettre farsi s. Roya et Zari étaient toutes
vêtues de neuf, jusqu’à leurs sous-vêtements. À l’équinoxe,
quand l’hiver laissait la place au printemps, c’était le temps
des joyeuses embrassades. Baba récitait ensuite un verset du
Coran et quelques ghazals de Hafez. Alors la nouvelle année
pouvait commencer.
La tradition voulait que l’on visite des parents au cours des
treize jours suivants. Ils se rendaient donc d’abord chez les
plus âgés de la famille, et continuaient par ordre décroissant.
Toutes les boutiques et restaurants étaient fermés pendant les
vacances, mais l’odeur des biscuits à la farine de pois chiche et
à la pistache de Maman, comme celle des pâtisseries à la
farine de riz et à l’eau de rose, flottait en permanence dans la
maison.
Deux semaines plus tard, le premier mardi de la
réouverture des boutiques, Roya se précipita à la Librairie de
Téhéran. La ville s’apparentait à un kaléidoscope de fleurs
multicolores. De nouveaux bourgeons éclataient à chaque
instant, et elle courait dans les rues à perdre haleine.
Quand elle ouvrit en grand la porte, le carillon retentit de
façon familière… Il était là, juste devant le comptoir, en train
de discuter avec M. Fakhri qui prenait des notes dans un
carnet. Le son de sa voix lui procura une sensation
d’apaisement.
— Saale no mobarak, Roya Khanoum. Bonne année !
M. Fakhri, qui l’avait vue le premier, reposa son stylo à
plume.
— Bonne année à tous les deux !
Bahman releva la tête, et un immense sourire éclaira ses
traits.
— Bonjour ! Comment vas-tu ? Comment va ta famille ?
Tu as passé un bon nouvel an ?
Elle s’avança alors vers lui et ne put retenir une
exclamation : on aurait dit qu’une colonne de grandes fourmis
noires lui traversait le cou. Des points de suture. Les voyous !
— Ne t’inquiète pas, la rassura-t-il. Le père de Jahangir a
arrosé la plaie d’une quantité d’antiseptique qui aurait permis
de stériliser un marais. Je vais bien.
Deux autres clients entrèrent, et M. Fakhri alla s’occuper
d’eux.
Bahman se pencha alors derrière le comptoir et en sortit un
paquet enveloppé dans du papier rouge qu’il lui tendit.
— Tiens, dit-il, c’est pour toi. Un eidy pour la nouvelle
année.
— Ce n’était pas la peine de m’offrir quelque chose !
— J’en avais envie.
Elle devinait que c’était un livre. Elle ouvrit
soigneusement l’emballage, comme si elle comptait le
conserver pour toujours. Quand elle eut fini, elle fut surprise
que ce soit en réalité un carnet.
— C’est pour que tu y notes tes propres poèmes, dit-il d’un
air penaud.
Elle l’ouvrit. Sur la première page, il avait écrit :
Pour Roya Joon, mon amour. Puisses-tu être
toujours heureuse et tes jours remplis de la beauté
des mots.

Puis il lui avait dédié un poème de Rûmî :

La première fois qu’on m’a raconté une histoire


d’amour
Je t’ai tout de suite cherchée, sans savoir à quel
point l’amour était aveugle.
Les amoureux ne se rencontrent jamais par hasard,
Chacun abrite l’autre dans son cœur depuis le
début.

— J’espère que cela te plaît ? s’enquit-il d’un ton prudent.


Elle aurait voulu lui prendre le visage entre les mains et
l’embrasser, pour lui montrer à quel point elle était touchée,
mais elle ne pouvait le faire en présence de M. Fakhri et des
clients qui se trouvaient dans la librairie.
— C’est parfait. Merci, dit-elle.
— Tu as du temps devant toi ? Tu veux bien venir avec
moi ? demanda Bahman.
— La dernière fois que nous sommes sortis, ça ne s’est pas
très bien terminé.
Il rougit.
— Je m’en veux que tu aies assisté à cette scène. Mais,
aujourd’hui, il n’y a pas de manifestation, tout le monde est
encore dans l’esprit de Norouz. Je te promets de t’emmener
dans un endroit tranquille et agréable.
Bahman et Roya sortirent de la librairie. Cette fois, il
adapta tout de suite son pas au sien. Avec le renouveau apporté
par le nouvel an, il était plus aisé d’oublier les tourments
causés par la vie politique du pays. S’il était une fête qui
réjouissait le cœur des Iraniens, c’était bien Norouz. Tout le
monde semblait revigoré, les visages étaient radieux, chacun
semblait avoir tiré profit de cette période.
Ils traversèrent le parc Ferdowsi. Près de la fontaine, au
milieu du parc, se trouvait une vieille femme vêtue de rouge
de la tête aux pieds. Elle regardait avec insistance autour
d’elle, comme si elle attendait quelque chose ou quelqu’un.
Elle semblait à la fois dans l’expectative et abattue.
— On raconte qu’elle avait rendez-vous ici avec son
amoureux, expliqua Bahman en prenant Roya par la main.
— Je l’ai déjà vue à cet endroit.
— Seulement, il n’est jamais venu. Cela remonte à des
années, maintenant. Il y a un garçon dans ma classe qui a écrit
un poème sur cette pauvre dame.
— Comme c’est triste ! dit Roya.
— Certains jours, je n’arrive pas à la regarder, renchérit
Bahman tandis qu’ils s’éloignaient rapidement.
Après quelques centaines de mètres, il s’arrêta devant une
devanture sur laquelle était écrit en lettres blanches floutées :
Café Ghanadi. Roya était passée devant des dizaines de fois
sans jamais y être entrée. Le café lui paraissait destiné à une
clientèle plus sophistiquée et plus âgée, aux personnes qui
préféraient le café au thé, aux jeunes filles accompagnées d’un
fiancé, aux couples élégants qui s’habillaient comme les stars
dans les films américains.
Bahman lui en fit franchir le seuil.
Derrière les vitrines étaient exposées des rangées de
pâtisseries. À l’intérieur, on voyait de petites tables rondes, et
des chaises rehaussées de coussins roses, des murs couleur
vermeille, des vases délicats garnis de fleurs. Les éclairs
étaient gorgés de crème pâtissière, le glaçage brillait au-dessus
des petits gâteaux ; tout dans ce lieu émerveillait Roya.
Il flottait dans l’air une odeur de sucre, de café et de
cannelle. Bahman l’entraîna au fond de la salle ; il lui tenait
étroitement le bras, comme s’ils étaient un couple, tandis
qu’ils contournaient les tables. Il sentait bon le musc mêlé à
une autre fragrance qu’elle n’arrivait pas à identifier, mais
qu’elle avait déjà remarquée le septième mardi, à la Librairie
de Téhéran, quand il lui avait pris la main pour la première
fois. Cela lui évoquait vraiment l’odeur du vent, un souffle
frais et revigorant. Elle s’agrippa à son bras, un bras puissant
qui la réconfortait et la troublait en même temps. Peut-être
était-ce à cause du café et de la cannelle qui saturaient l’air de
la salle, ou bien parce qu’elle se trouvait dans un café
sophistiqué en compagnie du beau Bahman Aslan, mais au
moment où elle s’assit sur la chaise qu’il lui présentait, Roya
aurait juré que toute la salle, véritable cocon de sucre rose,
tournoyait.
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
— Un thé, s’il te plaît.
— Tu connais le shir ghahveh ?
— Pardon ?
Elle l’entendait à peine en raison du bavardage des
couples, autour d’eux. Les jeunes dames aux tenues élégantes
assises sur les chaises aux coussins roses ressemblaient aux
actrices étrangères qu’on voyait en couverture des magazines
avec leurs chevelures parfaitement crantées (ces fameuses
ondulations que Zari s’efforçait d’obtenir en enroulant
soigneusement chaque soir ses mèches dans des bouts de
papier journal pour en faire des papillotes). Ces femmes
discutaient tranquillement avec les hommes qui les
accompagnaient. Ce monde peuplé de couples élégants lui
paraissait irréel, au moins aussi grisant que les pâtisseries dans
les vitrines. Étaient-ils fiancés ? Que diraient ses parents s’ils
la voyaient assise sur cette délicate chaise au rembourrage
rose, en face d’un garçon ?
— Je reviens tout de suite.
Et sur ces mots, Bahman s’éclipsa. Il réapparut quelques
minutes plus tard, avec à la main un plateau où fumaient des
tasses de café surmontées de crème à côté de deux pâtisseries.
Il tendit une tasse à Roya, posa le plateau sur la table et la
regarda savourer sa première gorgée. Le café lui brûla les
lèvres : il était très chaud, fort et d’un goût incomparable.
— Une oreille pour toi, une langue pour moi, dit-il.
Elle s’en étouffa presque avec sa boisson.
— Pardon ?
— Je parle des pâtisseries. L’oreille d’éléphant est pour toi,
et le gâteau en forme de langue pour moi.
Il lui adressa alors un sourire, et Roya considéra l’assiette
de pâtisseries : l’une avait vraiment la forme d’une oreille
d’éléphant et l’autre était oblongue, comme une langue.
— Tu aimes ton shir ghahveh ?
Le café était intense, jamais Roya n’en avait bu de tel.
— C’est… nouveau pour moi.
— C’est le meilleur expresso italien que l’on peut trouver
en Iran.
Il tapa sur la table avant d’ajouter :
— Et il se boit ici ! (Puis il se pencha en avant et lui prit la
main.) Cet endroit pourrait peut-être devenir notre deuxième
lieu de rendez-vous, qu’en dis-tu ?
Roya acquiesça avec un petit rire.
— Ne va pas croire pour autant que je n’aime pas les
taille-crayons, les livres ou la poésie de Rûmî, rassure-toi.
Roya rit de plus belle. C’était comme si tout prenait sa
source à cet instant. Elle était surprise qu’il l’ait entraînée une
fois de plus hors de la Librairie de Téhéran, dans
l’effervescence du monde, comme s’ils étaient destinés à
marcher côte à côte, à être vus ensemble, à s’asseoir, boire et
manger l’un en face de l’autre. Partageraient-ils encore des
gâteaux et des shirini à l’avenir ? Quelques bouchées de ces
douceurs suffiraient-elles toujours à les rendre heureux ?
Quelques gorgées de café savourées l’un en face de l’autre ?
Sans savoir pourquoi, Roya était persuadée que tel était son
destin, et cette perspective lui donnait le vertige.

— Arrête de dire que tu vas l’épouser, c’est absurde !


s’emporta Zari tandis qu’elles rentraient de l’école. Tu l’as vu
à peine six fois !
— Tu exagères, ça fait des mois qu’on se fréquente… Et
puis, de toute façon, ça n’a rien à voir avec le temps.
Zari s’immobilisa et lança à Roya un regard affligé.
— Ah, sœurette ! Le temps est précisément la seule chose
qui compte. Ne mise pas tous tes espoirs sur ce garçon.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que… Il n’est pas fiable, finit-elle par dire. Ces
types qui font de la politique ne sont pas ceux que tu crois.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Je le sais, c’est tout ! Fais-moi confiance.
Elles terminèrent le trajet dans un silence gêné, et Roya
songea que sa sœur était simplement jalouse, pas visionnaire.
Zari exagérait, comme toujours. Elle n’aimait pas les militants
politiques, voilà tout. Roya s’efforçait de chasser le doute et
l’angoisse que les paroles de sa sœur avaient suscités en elle.
Elle repensa au carnet que Bahman lui avait offert et au poème
qu’il lui avait dédié.

Les amoureux ne se rencontrent jamais par hasard,


Chacun abrite l’autre dans son cœur depuis le
début.

Zari devait se tromper.


6

CIEL MEURTRI
1953
Parce que c’était presque l’été, que les arbres étaient déjà
en fleur, que le crépuscule était tombé, qu’ils avaient dix-sept
ans et que l’air était saturé de jasmin, leur promenade sur le
boulevard resterait gravée pour toujours dans le cœur de Roya.
Plus tôt, ils étaient allés au cinéma Metropole, rue
Lalehzar : entrée somptueuse avec canapé rouge circulaire,
lustre en cristal étincelant, spectateurs se pressant dans leurs
plus beaux vêtements, portraits de Clark Gable et
Sophia Loren accrochés au mur, volutes de cigarettes, femmes
élégantes coiffées de chapeaux, tenant à la main de minuscules
tasses de café. L’atmosphère éminemment romantique qui
imprégnait les lieux donnait l’impression à Roya d’être elle-
même une star de cinéma. Et puis il y avait eu la montée des
marches jusqu’au balcon où elle avait pris place près de
Bahman, sur des sièges en velours, pour regarder un film
italien réalisé par Vittorio De Sica : Le Voleur de bicyclette.
— J’adore ses films, lui avait murmuré Bahman avant le
début de la projection. J’ai hâte de savoir ce que tu en penses.
Roya était trop troublée par la sensation de sa bouche près
de son oreille pour répondre. Elle se contenta d’acquiescer
d’un hochement de tête. Tout était si nouveau pour elle, si
raffiné dans le monde de ce garçon.
À la fin du film, ils regagnèrent le hall enchanteur du
cinéma Metropole pour retrouver le crépuscule estival, d’une
beauté telle qu’elle en était douloureuse, pensa Roya. Dans le
ciel paré de mauve, les nuages avaient la couleur des
meurtrissures.
— L’histoire de ce film reflète tellement ce qui se passe en
Iran aujourd’hui, dit Roya tandis qu’ils descendaient le
boulevard. Les pauvres aspirent à une vie meilleure, mais ils
n’arrivent pas à s’en sortir. Nos dirigeants doivent intervenir !
Tout ce que voulait le héros du film, c’était une bicyclette pour
se rendre à son travail. Rien de plus.
— Je suis de ton avis. Notre peuple ne peut pas s’en sortir,
chacun est pris au piège dans sa caste, son destin, renchérit
Bahman d’un ton passionné en lui saisissant la main. Mais
nous, nous pouvons changer la donne si nous allons dans le
sens de la démocratie. Nous sommes sur la bonne voie.
— Zari affirme que nous n’aurons jamais le plein contrôle
de nos ressources, elle dit que c’est un rêve d’utopiste. Elle
pense que l’Iran n’arrivera jamais à s’affranchir de la
mainmise britannique.
— Pour quelqu’un qui n’aime pas la politique, ta sœur a
des opinions très arrêtées.
Roya se mit à rire.
— Il ne me reste plus qu’à lui prouver que je ne suis pas
un odieux personnage, ajouta Bahman.
— Ne t’inquiète pas pour Zari, lui dit Roya. Elle voit
toujours le verre à moitié vide, c’est tout.
Vers la fin de sa dernière année au lycée, Roya avait
commencé à inviter Bahman aux goûters que Zari et elle
organisaient après les cours, pour leurs camarades : rien de
grandiose, juste des fruits coupés et de plaisantes
conversations autour de la table. Bahman n’était pas le seul
garçon parmi leurs invités. Il y en avait d’autres, des amis, des
cousins qui faisaient partie de leur « équipe », comme Zari se
plaisait à appeler leur petit cercle. Bahman avait aussi fait la
connaissance de ses parents ; elle n’arrivait toujours pas à
croire qu’il pouvait venir chez elle, discuter avec ses amis,
faire partie de leur bande…
Subitement, Bahman se figea sans dire un mot, visiblement
nerveux.
— Que se passe-t-il ?
— J’aurais aimé savoir… Cela fait un bout de temps que je
voulais te demander, Roya…
Il ne put aller plus loin, sa voix se brisant sur son prénom
comme celle d’un adolescent.
Ils se trouvaient au milieu du trottoir ; il l’entraîna à
l’écart, près d’un arbre au feuillage si épais que ses branches
en fleur formaient un abri. Ils furent soudain submergés par
l’odeur capiteuse et pénétrante du jasmin en fleur.
La vulnérabilité qu’elle devina dans son regard la laissa
sans voix.
Elle ne le laissa pas aller jusqu’au bout de sa phrase, ce
n’était pas nécessaire : ces petits jeux-là n’étaient pas à son
goût. Alors, dans les brumes du jasmin, elle l’embrassa. Elle
se sentit propulsée à l’endroit précis où elle aurait dû se
trouver depuis longtemps – une autre dimension où régnaient
une douceur et un charme incomparables, un lieu qui
n’appartenait qu’à eux, mais qu’elle n’avait jamais osé
explorer jusqu’alors.
La saveur de sa bouche, ses bras qui l’enlaçaient, son corps
contre le sien tandis qu’elle l’embrassait lui procuraient une
sensation d’infini. Quand leur baiser prit fin, Bahman semblait
bouleversé.
— Je prends ta réponse pour un « oui », dit-il.
Et il parut sur le point de s’effondrer.
— Bien sûr que c’est « oui », confirma-t-elle.
Elle ignorait jusque-là l’ascendant qu’elle exerçait sur lui,
et ce sentiment eut sur elle un effet libérateur.
— J’irai naturellement demander ta main à tes parents.
Elle supposait que Bahman n’en était pas à son premier
baiser, mais peut-être se trompait-elle. Elle n’avait pour sa part
jamais embrassé un garçon, et elle était sidérée que son élan
ait été aussi naturel.
— Si tes parents m’accordent ta main, nous pourrons nous
marier à la fin de l’été. Je veux être plus proche de toi, je veux
que nos mondes ne fassent qu’un.
Tel était sans doute le destin gravé sur leur front, à l’encre
invisible, depuis toujours. Roya avait dit « oui », mais à quoi
s’engageait-elle, au juste ? Son cœur battait à tout rompre. À
cet instant, il se pencha vers elle et l’embrassa. Ce qui avait été
puissant et surprenant la première fois lui parut si doux –
d’une douceur palpable, qui semblait émaner des fleurs de
jasmin aux étamines exquises et aux pétales délicats. Elle eut
l’impression de se fondre en lui. Ils n’étaient pas censés
s’embrasser avant le mariage. Juste ciel, les filles bien ne se
comportaient pas ainsi ! Mais Roya ne s’en souciait guère. Elle
aurait pu l’embrasser jusqu’à la fin de sa vie sans jamais être
rassasiée.

— Tu aimes sa voix ? Tu vas l’épouser juste parce que tu


aimes la façon dont il prononce ton nom ?
— Tout me plaît en lui, déclara Roya. Nous sommes
amoureux.
Plus tard, ce soir-là, allongées sur leur lit, les deux sœurs
se firent des confidences bien après avoir éteint leur lampe,
jusqu’à une heure avancée de la nuit. Roya se repassait en
boucle chaque moment de la soirée. La façon dont la voix de
Bahman s’était fêlée quand il lui avait fait sa demande, leur
baiser près du jasmin en fleur. Elle avait tout raconté à Zari
dans les moindres détails et le regrettait, à présent.
— Donc sa voix s’est fêlée, et tu as trouvé cela si
irrésistible que tu envisages d’épouser quelqu’un qui pourrait
être emprisonné à tout moment pour son activisme ? Tu as à
peine rencontré ses parents !
— Arrête de tout dramatiser, Zari ! L’avenir de notre pays
lui tient très à cœur, il milite en faveur d’une cause juste, et je
trouve son engagement admirable.
— Et sa mère ? Tu m’as dit toi-même qu’elle avait été
cassante la première fois que tu l’avais vue.
— Non, pas vraiment cassante, elle ne se sentait pas bien.
Bahman m’a expliqué qu’elle était un peu malade. Mais ça va
s’arranger.
— Je n’arrive toujours pas à croire que tu aies dit « oui ».
— Écoute, Zari, être amoureux, c’est quelque chose
d’inexplicable. Quand tu sais que c’est le bon, que tu le sens
au fond de toi, eh bien… inutile de nier l’évidence. C’est
comme… comme si un arbre venait de te tomber sur la tête.
— Charmant, effectivement !
— Ce que je voulais dire, c’est que tu reconnais tout de
suite le grand amour. Ainsi va la vie. Bahman m’est destiné.
Ensemble, nous allons…
Il était impossible de traduire en mots la douceur qui les
enveloppait chaque fois qu’ils se retrouvaient ; le monde s’en
trouvait embelli. Si elle tentait de décrire cette sensation à sa
sœur, elle serait encore en dessous de la réalité.
— Bonne nuit, sœurette, dit Zari en soupirant.
Roya se blottit contre elle, soulagée que la discussion soit
terminée.
— Je prierai pour toi, ajouta-t-elle.
Puis elle étreignit la main de sa sœur.

Quand Bahman vint faire sa demande à ses parents, la


nervosité était palpable. Même s’il rendait régulièrement visite
à la famille de Roya depuis la fin du printemps, c’était
toujours en présence des autres amis. Cette fois, il était seul.
La tradition voulait qu’un garçon se présente accompagné de
ses parents quand il venait demander une jeune femme en
mariage, mais Bahman les informa que sa mère était souffrante
et que son père était à son chevet pour veiller sur elle. Par
conséquent, il était venu sans eux.
Lors des goûters entre amis, quand Bahman avait exprimé
son soutien à la politique du Premier ministre, Baba s’était
enflammé. Ils partageaient les mêmes convictions, ce qui
plaçait d’emblée Bahman dans les bonnes grâces de Baba ;
cela constituait un atout non négligeable. Toutefois, demander
la main de sa fille était une autre paire de manches.
Roya était si tendue qu’elle renversa du thé à côté des
tasses de Baba, Maman et Bahman. Ce dernier était assis en
face de ses parents dans le salon, et son malaise était visible :
il se mordillait les lèvres et agitait nerveusement les pieds.
Roya, pleine de compassion, aurait aimé lui venir en aide. La
demande en mariage ne se ferait pas dans les règles de l’art :
cette visite sans ses parents rendait la démarche bien plus
difficile. Ils auraient dû être là ! Comme le voulait la coutume,
Roya sortit de la pièce après avoir servi le thé afin que
Bahman puisse parler à ses parents en son absence. Elle laissa
toutefois la porte entrouverte et épia la scène avec sa sœur
Zari.
— Sois le bienvenu dans notre foyer, Bahman Jan,
commença Baba d’un ton assez formel.
— Du noghl pour accompagner ton thé ?
Et, par l’entrebâillement, Roya vit Maman lui tendre un
bol en argent rempli de sucreries aux amandes.
— Que vos mains n’en souffrent pas, Khanoum Kayhani,
merci, répondit Bahman, recourant au tarof, ce langage châtié
et fleuri qu’on réservait aux échanges les plus courtois.
Puis il prit précautionneusement le noghl.
Ils se donnèrent poliment la réplique. Baba commenta le
temps qu’il faisait, Maman proposa un fruit – s’il en avait
envie, qu’il se serve, elle l’en priait, l’assortiment était de
première fraîcheur. Bahman savait pertinemment qu’il ne
devait pas refuser. Puis le silence se fit. Roya retint son souffle
tandis que Zari se mordillait le pouce.
Bahman toussa.
— Agha et Khanoum Kayhani, comme vous le savez,
l’hiver dernier, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de
votre fille. Cette rencontre m’a procuré un immense bonheur,
et je remercie le destin d’avoir mis Roya sur ma route.
Zari étouffa un gloussement.
Maman et Baba ne pipèrent mot. Bahman poursuivit :
— Je tiens à vous informer que j’ai énormément travaillé
au lycée et que je suis le meilleur de ma promotion.
— Eh bien, étant donné la réputation de ton lycée, c’est la
garantie d’une brillante carrière ! l’encouragea Baba.
— Merci. Oui. Toutefois… (Il s’éclaircit la voix.) … je
crois nécessaire de vous informer que je compte commencer à
travailler à l’automne pour un journal pro-Mossadegh.
Zari se donna une tape sur le front.
Maman changea de position pour dissimuler son malaise.
Roya était bien consciente que travailler pour un journal
politique n’était pas, aux yeux de celle-ci, le travail idéal pour
son futur gendre. Elle retint son souffle, comme si le bruit de
sa respiration risquait de tout gâcher.
— Ce sera temporaire, jusqu’à ce que la situation se calme
dans notre pays. D’ici là, nous devons tout mettre en œuvre
pour soutenir le Front national iranien. J’ai des amis qui
travaillent pour ce journal, poursuivit Bahman. J’occuperai un
bon poste dès le départ. Vous n’ignorez pas combien je suis
dévoué à votre fille : je ferai tout ce qui est en mon pouvoir
pour assurer sa sécurité et son bonheur au sein de notre couple.
Je subviendrai à tous ses besoins. Elle ne manquera de rien. Ce
serait un privilège… une chance inouïe pour moi de partager
ma vie avec elle. Mes parents n’ont pas pu venir aujourd’hui.
Je sais qu’ils auraient dû m’accompagner, mais je vous
promets qu’ils viendront si… si nous nous marions. Si vous
m’accordez l’immense honneur d’accepter que votre fille
devienne…
— Est-ce qu’un arbre est en train de te tomber sur la tête à
l’instant même ? s’enquit Zari dans un murmure.
Roya mourait d’envie de se précipiter dans le salon pour
s’asseoir à côté de Bahman. Depuis quand répétait-il son
discours ? Il devait être au comble de la nervosité. Elle savait
que Maman n’apprécierait pas qu’il poursuive ses activités
politiques. Toutefois, il était difficile de ne pas succomber au
charme de Bahman, de ne pas avoir envie de respirer le même
air que lui. Sa bonne humeur et son optimisme étaient
communicatifs. Maman et Baba allaient forcément l’apprécier.
— Ce que j’essaie de dire, Agha Kayhani,
Khanoum Kayhani, c’est que j’aimerais vraiment, eh bien,
j’apprécierais réellement que vous m’accordiez l’honneur
de… J’aimerais vous demander la main de votre fille, dit-il
enfin.
— Mon garçon ! Je t’en prie. Mon garçon, mon garçon !
s’exclama Baba d’une voix tonitruante. Albateh ! Oui, bien
sûr.
Roya poussa un profond soupir. Zari demeura immobile et
silencieuse. Maman tamponna ses yeux humides.
— Puissiez-vous mener tous deux une vie longue et
heureuse, dit-elle.
Un sourire éclaira son visage quand elle vit Bahman baiser
la main de Baba avec ferveur.
Alors Roya s’introduisit dans le salon, soulagée et folle de
joie. Ses parents étaient d’accord. Il suffisait à présent que
ceux de Bahman viennent à la maison et rencontrent
officiellement les siens.

Quelques jours plus tard, Roya savourait avec Bahman un


café corsé, sur les chaises aux coussins roses du Café
Ghanadi.
Subitement, il lui sembla qu’on l’épiait. Son corps se raidit
à l’idée que des malfrats cherchent à s’en prendre à Bahman et
aux autres dissidents politiques. Elle jeta autour d’elle des
regards apeurés, mais ne vit aucun homme armé de matraque.
Elle avisa en revanche la présence d’une jeune femme à la
silhouette élancée, assise à quelques tables d’eux, coiffée d’un
chapeau à plumes vert, orné d’une énorme broche. Celle-ci la
regardait droit dans les yeux. Elle était belle, avait le teint mat,
de grands yeux sombres, et ses lèvres boudeuses étaient
fardées d’un rouge à lèvres foncé ; sa chevelure retombait en
ondulations parfaites de dessous son chapeau. Roya aperçut
même un grain de beauté au-dessus de ses lèvres. La femme
soutenait son regard avec une expression teintée de dégoût.
— Bahman, murmura Roya. Ne te retourne pas, mais il y a
une femme qui nous observe.
— Qui donc ?
Et Bahman pivota sur lui-même.
— Ne la regarde pas, voyons ! marmonna-t-elle entre ses
dents.
Trop tard ! Il l’avait vue. Quand il se retourna vers Roya,
ses joues et ses oreilles étaient en feu.
— Elle nous surveille, n’est-ce pas ?
— Oh, c’est juste…, marmonna Bahman. Ne t’inquiète
pas.
— Tu la connais ?
— C’est Shahla.
— Qui est-ce ?
Il soupira.
— Ma mère est persuadée que c’est la femme qui m’est
destinée.
Roya en resta sans voix.
Il se pencha alors vers elle, par-dessus la table, et lui prit la
main.
— Ce qui compte, c’est ce en quoi je crois. Ce en quoi
nous croyons, toi et moi. Tu sais bien que je suis contre les
mariages arrangés, c’est une tradition insensée.
Roya sentait son pouls cogner contre ses tempes.
— Tu ne m’avais jamais parlé d’elle. Tu ne m’avais pas dit
que ta mère avait déjà prévu une épouse pour toi.
— Écoute, ma mère, comme la plupart des mères, a –
pardon – avait une fille en tête pour moi. Elle a jeté son
dévolu sur Shahla il y a un certain temps déjà. Crois-moi, ce
n’est pas du tout le genre de femme que je veux épouser. Et
cela ne se produira pas.
— Mais pourquoi ne m’en as-tu rien dit ? Tu aurais dû
m’avertir. J’aurais préféré être au courant.
— Eh bien, parce que… Écoute, Roya, ma mère a
quelques… problèmes. Sur le plan émotionnel. Dans sa tête.
Tu l’as sans doute remarqué.
Roya avait fait la connaissance des parents de Bahman au
printemps, quand il la courtisait et qu’ils s’étaient rendus chez
lui avec un groupe d’amis, après l’école. Le père de Bahman
était d’un naturel complaisant et discret, mais elle avait été
intimidée par sa mère. La première fois qu’elle avait rencontré
Mme Aslan, et chaque fois qu’elle l’avait revue, elle avait eu
la désagréable impression que celle-ci la jaugeait de la tête aux
pieds. Quand elle s’exprimait en présence de Mme Aslan,
Roya se sentait aussi timide qu’une enfant. Il était évident que
la mère de Bahman ne l’aimait pas. Elle voyait sans doute
d’un mauvais œil leurs fiançailles. Mais son père, bien que
réservé et sans grande force de caractère, avait fini par avoir le
dernier mot, parce que c’était un homme.
— Tu aurais dû me prévenir. (Repoussant sa tasse de café,
Roya se leva.) Pas étonnant que ta mère ne puisse pas me
supporter. Elle a d’autres projets pour toi. Comment as-tu pu
me cacher une chose aussi importante ? Tu crois vraiment que
je n’aurais pas fini par le découvrir ? Dans cette ville où tous
les étudiants se connaissent, où les garçons de ton école sortent
avec les filles de mon lycée, tu croyais vraiment que je n’allais
pas l’apprendre ?
— Je t’en prie, Roya. Je ne ressens rien pour elle. Moins
que rien. Ma mère a des idées arrêtées sur toutes sortes de
choses. Elle est malade.
Roya consentit à se rasseoir. La fille au chapeau n’aurait
pas le plaisir de la voir se disputer avec Bahman. Elle
souhaitait s’en aller, mais ne le pouvait pas. Même si elle était
en colère contre Bahman, elle tentait déjà de sauver la face
pour lui. C’était précisément ce genre de comportement que la
société attendait des femmes, et ces conventions sociales
l’asphyxiaient. Mais elle n’avait d’autre choix que de se
résigner à son sort. Cela, au moins, elle savait le faire.
— Ne t’inquiète pas, ma mère s’en remettra. Donne-lui
juste le temps de mieux te connaître. Comment ne pourrait-elle
pas voir en toi la bonté qui aveugle le reste du monde ?
— Arrête ! Elle pense que tu peux trouver un meilleur
parti, c’est tout.
— Mais c’est impossible, elle se trompe. Écoute, elle a un
problème nerveux, elle ne parvient pas à contrôler ses
émotions. Elle traverse une mauvaise passe, mais elle s’en
remettra, tu verras.
Il y aurait assurément d’autres rivales. Mme Aslan aurait
d’autres épouses en vue pour Bahman. Dans la librairie de
M. Fakhri, parmi les étagères de livres, dans les recoins
sombres qui sentaient le renfermé, elle avait eu l’impression
que Bahman était à elle seule. Le garçon élégant en chemise
blanche ne se rendait jamais à la librairie avec d’autres amis.
Leurs conversations, les mots doux qu’ils avaient échangés,
leurs escapades au Café Ghanadi étaient autant de parenthèses
dans la vie de Bahman. Le sachant politiquement engagé, elle
avait d’abord cru que son cercle d’amis consistait en une
bande de nationalistes acharnés, obsédés par le Premier
ministre. Quand elle l’imaginait en société, elle se le
représentait en plein débat politique, une tasse de café à la
main, parmi de jeunes intellectuels. Cependant, Jahangir était
son ami le plus proche, et elle savait que celui-ci fréquentait
l’élite ; il était réputé pour ses somptueuses réceptions.
Bahman faisait partie de ce monde privilégié. Sa mère
penserait à d’autres épouses pour lui, des femmes qui auraient
des vues sur lui ; c’était inévitable.
Il se pencha et l’embrassa sur la joue. Il sentait le café
fraîchement torréfié. Ce baiser n’avait sans doute pas échappé
à la fameuse Shahla. En public, au café, Bahman l’avait attirée
à lui comme s’ils étaient seuls au monde, comme s’ils
n’avaient rien à cacher.
Elle aurait dû le repousser, mais elle lui avait rendu son
baiser. Après tout, ne l’avait-il pas demandée en mariage ?
Leurs destins étaient désormais liés, et les arrangements de sa
mère ne pouvaient en aucun cas contrecarrer leur projet.
Du coin de l’œil, Roya vit Shahla se lever et quitter
précipitamment le salon de thé, bousculant des tables sur son
passage.
7

MME ASLAN
1953
À contrecœur, Mme Aslan dut approuver les fiançailles.
Comme elle le répétait souvent – mais personne ne
l’écoutait –, dans ce monde infernal, tout ce qui comptait,
c’était l’approbation de l’homme. On se souciait peu de
l’opinion d’une femme. Visiblement, il suffisait que son bon à
rien de mari donne son consentement, et l’affaire était réglée !
Comme si elle, la mère, n’avait pas été celle qui avait
accouché de ce petit corps fébrile et fragile. Comme si elle
n’avait pas allaité ce nouveau-né, mois après mois, jusqu’à ce
que le lait se tarisse. Comme si elle ne l’avait pas tenu par la
main et n’avait pas marché en ville avec lui pour lui faire
découvrir le monde. Comme si elle ne s’était pas assise près de
lui tous les soirs pour l’encourager à apprendre ses poèmes et à
faire ses exercices de mathématiques. Comme si elle n’avait
pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour que son fils se
dépasse, pour le tirer vers le haut ! Dès le début, elle avait vu
en cet enfant un immense potentiel. Il pourrait s’affranchir du
joug des classes et de la stagnation ; dans ce nouvel Iran
moderne, il évoluerait au sein de l’élite. Le pays n’était-il pas
en pleine mutation ? C’était ce que tout le monde disait, non ?
Elle-même, n’était-elle pas parvenue par la seule force de sa
détermination et la volonté de Dieu à fuir la pauvreté à
laquelle la condamnaient ses origines ? Enfant, elle portait des
sandales éculées, une misérable écharpe autour du cou, et elle
aurait dû n’être rien d’autre que la fille d’un homme pauvre.
Une paysanne ou une servante, voilà à quoi elle était promise.
Elle avait connu des souffrances indicibles, mais, à présent,
elle avait Bahman.
Elle avait épousé M. Aslan. À quoi bon s’apitoyer sur son
cœur brisé ? Les choses s’étaient passées ainsi, voilà tout, et ce
mariage avait été une promotion sociale inespérée. Elle avait
épousé un ingénieur et elle avait élevé leur enfant. Y avait-il
une seule personne dans tout Téhéran qui doutait de l’énergie,
de l’intelligence et des talents évidents de son fils ? N’était-il
pas son soleil et sa lumière ? Son vœu le plus cher était que
cette Roya sorte de la vie de son fils, mais elle devait, hélas,
endurer sa présence et ses gloussements sur son canapé. Oui,
ils avaient un canapé, c’était bien le terme, ainsi que des
meubles à l’occidentale. Dans la minuscule chambre de son
enfance, il n’y avait ni chaise, ni table, ni canapé. Ils
s’asseyaient par terre. Ils prenaient leurs repas assis en tailleur,
les plats disposés sur une nappe, sofreh, à même le sol.
Et, à présent, cette fille était assise sur son canapé. Cela la
mettait hors d’elle. Et sa maladie, ce monstre imprévisible,
revenait à la charge. Cette horrible maladie nerveuse
déclenchait parfois en elle un véritable tsunami qui pouvait
l’engloutir d’un moment à l’autre. Elle l’avait déjà anéantie
au-delà de l’imaginable et, quand cela se produisait, même son
fils ne parvenait pas à l’arracher à ces dérèglements de
l’humeur. Ce n’était pourtant pas faute d’essayer.
C’était lors d’une période particulièrement instable que
Bahman avait annoncé qu’il souhaitait épouser Roya. Son
mari, faible et effacé, avait accepté, il avait même approuvé
son choix. Quand elle était au plus bas, Mme Aslan avait peu
de pouvoir ; elle avait du mal à tenir toute une journée, même
une heure lui semblait insurmontable. Ils le savaient bien.
Comment avaient-ils pu la mettre ainsi devant le fait
accompli ? C’était pourtant ce qu’ils avaient fait, les chiens.
Elle assisterait à ces fiançailles honteuses pour la seule et
unique raison qu’une femme devait se soumettre à son mari.
Même à un mari faible et pathétique comme le sien. Elle
voulait empêcher à tout prix cette union désastreuse. Son
merveilleux fils, qui avait tant à offrir, qui pourrait réaliser de
grandes choses dans la vie ! Mais pourquoi donc voulait-il
épouser une fille quelconque, qui croyait se cultiver en lisant
des romans traduits du russe ou de l’anglais, qui était jolie sans
plus, et dont le père luttait pour garder son poste de
fonctionnaire minable ? Pire encore, le père de cette gamine
était animé par la même obsession pour le Premier ministre
que son fils à elle. Elle n’avait aucune envie de voir Bahman
perdre son temps dans l’activisme politique. Elle voulait qu’il
réussisse. Qu’il soit embauché dans une compagnie pétrolière,
qu’il gagne de l’argent – il y en avait tant à gagner pour les
jeunes gens à fort potentiel comme lui.
— Comment allez-vous, madame Aslan ? osa lui demander
cette Roya en s’asseyant sur le canapé. Bahman m’a dit que
vous aviez du mal à dormir. Est-ce que vous vous sentez
mieux ?
Mollassonne, baratineuse et insolente, telles étaient les
« qualités » de cette fille !
— Comment veux-tu que je me sente ? demanda
Mme Aslan. Tu verras, ma fille, la vie te mettra à terre, toi
aussi. Elle s’en prendra à toi quand tu t’y attendras le moins.
Tu verras. Ce monde est injuste. Savais-tu que les bébés ne
sont pas épargnés par la mort ?
La fille parut abasourdie, complètement désorientée et
choquée par ses propos. Elle ne trouva rien à répondre.
— C’est ainsi. Personne ne t’a prévenue, quand tu as
séduit mon fils ? Quand tu l’as attiré dans cette librairie qui
sent le renfermé ?
Son cœur se serrait à mesure qu’elle s’exprimait, tout
comme son estomac. Soudain, son corps entier se mit à
bouillir : elle aurait voulu retirer ses vêtements, se tenir nue
près de la fenêtre, sentir le vent sur sa peau, n’importe quoi
pour faire diversion face à cette descente en enfer.
— Maman, s’il te plaît. S’il te plaît…
La voix de Bahman lui semblait venir du sommet d’une
montagne. Elle avait glissé dans une crise de panique, elle était
en nage.
— L’amour, déclara M. Aslan d’une voix tonitruante.
Comme le dit notre poète Omar Khayyām, l’amour est…
— Assez ! dit Mme Aslan. Tais-toi.
Elle ne pouvait supporter que son mari fasse toujours
comme si tout allait bien. C’était une mauviette, un lâche, un
fou. Il n’évoquait jamais les malheurs de la vie. Elle se leva et
quitta la pièce pour échapper à ses platitudes sur la poésie et
pour se soustraire à la présence de Roya.

La porte claqua.
Assise sur le sofa, Roya baissa les yeux sur ses mains. Tout
son corps tremblait. Bahman l’avait mise en garde au sujet de
la maladie de sa mère. Il lui avait raconté les rages folles dans
lesquelles elle entrait quand elle ne pouvait plus maîtriser ses
nerfs. Elle devrait s’efforcer pendant les décennies à venir de
satisfaire cette belle-mère. Pourtant, elle se sentait déjà
incapable de faire quoi que ce soit qui puisse trouver grâce aux
yeux de Mme Aslan. Son mari avait l’air ahuri d’un homme
qui aurait fait une chute de cheval. Ils avaient tenté, pendant
quelques instants, de se comporter normalement, de prendre le
thé et de recevoir leur invitée conformément aux traditions.
Mais Mme Aslan ne s’était pas donné la peine de faire
semblant d’apprécier Roya. L’accès de colère ne s’était pas fait
attendre. Était-ce cela, sa maladie, « ce monstre de l’humeur
qui lui faisait perdre le contrôle », comme Bahman le lui avait
expliqué ? M. Aslan tentait de compenser l’impolitesse de sa
femme en proposant un autre verre de thé à Roya, une autre
part de baklava. Quand celle-ci déclina poliment la
proposition, il ferma les yeux et s’adossa au canapé, prenant la
pose caractéristique des Iraniens lorsqu’ils s’apprêtent à réciter
de la poésie persane.
Il resta une minute environ dans cette position, respirant
profondément. Puis il finit par prendre congé, lui aussi.
— Excusez-moi, dit-il en s’inclinant légèrement, les yeux
larmoyants. Je reviens tout de suite.
Roya le regarda sortir de la pièce, toujours assise près de
Bahman sur le canapé. Ses parents semblaient si différents des
autres couples qu’elle connaissait – un couple désuni et
profondément malheureux.
Quand sa mère se comportait ainsi, que ses nerfs prenaient
le pas sur sa raison et qu’elle faisait voler les convenances en
éclats, Bahman changeait d’attitude : il se recroquevillait en
silence, et le découragement se lisait sur son visage.
Les sanglots de Mme Aslan résonnaient à présent comme
des balles contre la porte de sa chambre close.
Roya lui étreignit la main.
— Ne t’en fais pas pour moi, mentit-elle. Personne n’y
peut rien.
Ils entendirent les paroles étouffées de M. Aslan pour
consoler son épouse.
Bahman ne pipa mot, se contentant de regarder droit
devant lui. Au bout de quelques minutes qui parurent à Roya
une éternité, il posa doucement sa tête sur son épaule, et elle
sentit le contact de sa joue à travers l’ourlet de la blouse que
Maman lui avait confectionnée. Puis le jeune homme enfouit
son visage dans son cou, comme s’il avait voulu disparaître.
Roya lui embrassa le front et caressa ses cheveux. Elle le
sauverait de cet enfer, pensa-t-elle.
Lorsque M. Aslan revint, il semblait épuisé.
— Bien ! s’exclama-t-il sur un ton faussement enjoué. Qui
voudra une autre tasse de thé ?
« Savais-tu que les bébés ne sont pas épargnés par la
mort ? »
La question résonna dans l’esprit de Roya.
Bahman se leva et se rendit dans la cuisine pour préparer
un autre thé. C’était à cause de Roya qu’ils s’efforçaient de
sauver les apparences, qu’ils gardaient fermée la chambre de
Mme Aslan, qu’ils faisaient mine de ne pas entendre ses
pleurs. Bahman revint avec du thé brûlant, qui sortait tout juste
du samovar. Il avait disposé des tasses sur un plateau en verre.
Il semblait habitué à ces tâches : préparer le thé en cuisine,
faire le service, et sans doute cuisiner. Des tâches qui étaient
réservées aux femmes. Son père et lui s’en chargeaient bien
plus souvent que la plupart des hommes de sa connaissance,
songea Roya. La maîtresse de maison étant malade, père et fils
ramassaient les pots cassés et prenaient la relève, assurant le
bon fonctionnement de la maison. Bahman lui avait confié que
toutes les domestiques qu’ils employaient finissaient par être
renvoyées par sa mère ; elle ne supportait pas leur présence.
Elle ne s’entendait pas avec ceux qui venaient l’aider. C’était
mieux ainsi, affirmait-il. Il était préférable qu’ils restent en
famille et que personne d’autre qu’eux n’ait à supporter les
humeurs de sa mère. D’ailleurs, avec son plateau de thé à la
main, il était clair que Bahman aurait voulu épargner cette
scène à Roya. Le manque de maîtrise de soi de sa mère lui
faisait honte.
Il posa prudemment le plateau sur la table.
Malgré l’embarras qu’elle avait éprouvé, Roya ne
regrettait pas d’être venue. Elle accepterait la mère de
Bahman, elle ferait de son mieux pour s’entendre avec elle.
Pour lui, elle était prête à tout.
8

LES FIANÇAILLES
1953
Les fiançailles se déroulèrent par un soir d’été, en juillet,
quelques semaines avant le baccalauréat. Maman et Baba
avaient invité à la réception la famille et les amis proches.
Roya, Zari et leur mère avaient passé des heures en cuisine
pour les préparatifs. Le jour J, Kazeb, une femme qu’ils
employaient de temps à autre pour les travaux domestiques,
était venue chercher Zari pour faire des courses de dernière
minute tandis que Roya et Maman s’attelaient à la confection
du riz doré à la persane.
Près de l’évier, avec ses cheveux châtains relevés en
chignon, son doux visage rond suant sous l’effort et ses
manches relevées qui dévoilaient des bras potelés, Maman
lavait les zereshk. Ces petites baies sèches de l’épine-vinette
étaient incorporées au riz basmati une fois le plat terminé.
Roya se tenait près de sa mère, humant son odeur familière de
citron. Elle aidait à retirer des baies de petites impuretés et
regardait sa mère les mettre dans un tamis pour les laver.
— Tu crois que ce sera différent, après, Maman ? demanda
Roya.
Celle-ci posa le tamis dans un bol d’eau froide pour mettre
les baies à tremper.
— Qu’est-ce qui sera différent ?
— Nous. Toi et moi.
Même si Roya avait profondément envie de la nouvelle vie
qui l’attendait avec Bahman, elle redoutait les changements
que provoquerait son mariage sur sa famille. Se sentirait-elle
toujours chez elle dans cette maison aux rideaux en dentelle et
à la cuisine si méticuleusement rangée ? Serait-elle toujours
capable de plaisanter avec Zari, comme avant ? Serait-elle
toujours considérée comme un membre de la famille à part
entière ?
Maman soupira.
— Ainsi va la vie, Roya Joon. Les filles grandissent. Elles
se marient et quittent la maison. (Elle sortit le tamis du bol et
le secoua plusieurs fois au-dessus de l’évier.) Bien sûr, je ne
vais pas te mentir, j’aurais aimé que tu vives dans cette maison
avec moi jusqu’à ma mort. Il m’arrive de penser égoïstement
que la vie serait merveilleuse si on avait toujours ses enfants à
ses côtés. Mais tu dois vivre ta vie, construire ton avenir afin
que Bahman et toi vous soyez heureux ensemble pour
longtemps, inch’Allah.
Être heureux ensemble pour longtemps. Son monde
vacillerait de façon à la fois grisante et effrayante quand elle
épouserait Bahman, à la fin de l’été. Maman lui tendit le tamis,
et Roya disposa les baies d’épine-vinette sur un torchon, les
tamponna pour les essuyer et les disposa dans un plat plus
grand ; des gestes qu’elle maîtrisait pour les avoir exercés
pendant des années, guidée par sa mère. Mais, cette fois,
même si elle cuisinait avec Maman, comme toujours, elle
savait que c’était en prévision d’un mariage qui les éloignerait.
— Nous serons toujours proches. Tu n’habiteras qu’à
quarante minutes d’ici, Roya Joon, déclara cette dernière en
riant, comme si elle lisait en elle. Nous nous verrons tous les
jours, si tu en as envie. Si tu ne te lasses pas de ta mère.
Roya et Bahman avaient décidé qu’ils loueraient un
appartement dans une résidence située près de la maison des
parents de ce premier. De cette façon, Bahman pourrait garder
un œil sur sa mère lors de ses accès d’humeur. L’appartement
était assez éloigné des locaux du journal où Bahman
commencerait à travailler à l’automne, mais il pourrait s’y
rendre en bus. Par la suite, ils achèteraient une plus grande
maison, mais c’était un bon début. Roya était tellement
soulagée que Bahman n’ait pas souhaité rester chez ses
parents ! Il n’était pas rare que les jeunes mariés vivent sous le
toit des parents de l’époux. Mais Bahman refusait
catégoriquement que Roya devienne la domestique de sa mère.
Il se sentait parfaitement capable de gérer la situation avec son
père, tant que leur foyer serait à proximité.
Maman s’essuya le front du revers de la main.
— Lorsque tu seras mariée, tu pourras faire tes proches
choix… avec l’accord de ton époux, bien sûr. La plupart des
gens attendront de toi que tu restes à la maison et que tu aies
des enfants. Si tel est ton souhait, rien ne t’empêche de le faire.
Mais, si tu en as envie, tu pourras aussi poursuivre les études
scientifiques sur lesquelles ton père mise ses espoirs.
Maman ouvrit alors un sac de riz dont elle versa le contenu
dans un grand saladier. Les grains cliquetèrent contre les bords
pour former un monticule au centre du récipient.
Baba et ses leçons de morale… Mme Curie ! Roya prit le
riz et remplit le saladier d’eau afin d’en extraire l’amidon.
— Je sais qu’il était très fier qu’on ait choisi la voie
scientifique. Mais ce n’est pas ce que je…
— Ce n’est pas ce que tu voulais étudier ?
Maman avait achevé la phrase pour elle. Ses cheveux
brillaient sous les rayons de soleil qui filtraient par la fenêtre
de la cuisine. La lumière crue révéla quelques mèches grises
dans sa chevelure.
— Ma fille qui aime les romans, qui aime lire… Tu verras
bien ce que tu décideras, Roya Joon. Baba est si content pour
toi. Il adore Bahman. (Elle lui caressa la joue.) Et tu seras
toujours mon bébé. Quarante minutes, ce n’est rien.
Une fois le rinçage du riz terminé, Roya le remit dans le
saladier. Ensemble, elles rissoleraient les baies d’épine-vinette
dans une poêle. Elles saupoudreraient ensuite de sel, de poivre
et de curcuma des morceaux de poulet pour les jujeh, ses
fameuses brochettes, puis les rôtiraient jusqu’à ce qu’ils soient
dorés. Elles feraient bouillir le riz, l’égoutteraient et le
verseraient dans une cocotte sur laquelle elles placeraient un
linge avant de mettre le couvercle afin que le tissu absorbe la
vapeur. Elles presseraient les citrons, feraient fondre le safran
sur les morceaux de poulet rôtis et les disposeraient dans des
plateaux. Elles ajouteraient des pistaches et des amandes
effilées au riz cuit. Puis suivraient des zestes d’orange en
spirales que Maman avait mis à sécher au soleil. Pour la fête
de fiançailles, elles serviraient un plat digne d’un mariage.
C’était un moment de joie, un nouveau commencement. Et
puis Maman avait raison : Roya pourrait lui rendre visite
quand elle le souhaitait, lui demander conseil, s’asseoir avec
elle dans la cuisine et boire du thé.
Zari et Kazeb revinrent à la maison, chargées de boîtes
roses contenant des pâtisseries.
— Elles sont si lourdes ! s’exclama Zari. Mon dos va me
faire souffrir un bon moment.
Sur ces mots, elle déposa les boîtes sur la table de la
cuisine, puis jeta un coup d’œil à Roya.
— Qu’est-ce que tu as ? Tu fais une de ces têtes… Tu n’es
pas folle de joie ?
Le ton de Zari était à la fois légèrement railleur et
soucieux.
— Bien sûr que si ! Pourquoi ne le serais-je pas ?
— Tu n’es pas inquiète ?
— Un peu. Mais une mère sera toujours…
Elle s’apprêtait à dire à Zari que sa mère l’avait rassurée et
que ce mariage ne les éloignerait pas.
Prête à saisir le moindre prétexte pour polémiquer, Zari
sauta sur l’occasion.
— C’est sa mère qui te met le moral à zéro ? Avoue ! Elle
estime qu’on n’est pas assez bien pour lui, je le sais ! Elle est
persuadée que son fils peut faire un meilleur mariage. Elle est
du genre à vouloir s’élever dans la société, cette femme-là.
Toujours plus d’argent, toujours plus de pouvoir, n’est-ce pas ?
Elle considère sans doute que la position de Baba, en tant que
fonctionnaire, n’est pas digne de sa famille. Je vois bien
qu’elle nous prend de haut.
— Zari, ça suffit ! dit Maman.
— Franchement, comment vas-tu pouvoir t’entendre avec
elle ? renchérit Zari.
— J’aime Bahman.
— Elle s’oppose à vos fiançailles, et toi, tu ne réagis pas ?
Tu souhaites donc être l’épouse d’un homme dont la mère te
déteste ?
— Arrête de dramatiser, Zari, s’il te plaît, dit Maman.
Mais Zari enchaîna :
— Comme tu peux être naïve, parfois, ma sœur ! Sa mère
essaie depuis le début de te discréditer. Tu sais bien que les
mères font ce qu’elles veulent de leur fils, et de celui-ci plus
particulièrement. « De quoi as-tu envie, Mère ? Veux-tu une
autre tasse de thé, Mère ? Je vais te la chercher tout de suite,
Mère !
— C’est ainsi que se comportent les bons fils, dit Maman.
— À ce point-là ?
— Oui, déclara Roya. Et, de toute façon, elle a fini par
donner son accord, non ? Elle n’est plus opposée à notre
mariage.
— Je te demande juste d’être prudente, basheh, d’accord ?
— Zari, reprit Roya d’une voix basse en regardant autour
d’elle comme si elle allait divulguer un douloureux secret. Elle
ne va pas bien.
Après avoir vu Mme Aslan plusieurs fois, Roya avait
compris que Bahman compensait l’instabilité de sa mère en
s’efforçant d’être son pilier et celui de sa famille, comme si,
par ses talents, sa gentillesse et sa générosité, il pouvait faire
oublier à quel point sa mère en était dénuée. Il faisait face
régulièrement à ses crises de nerfs. Quand elle était méchante
et grossière, il se montrait généreux et clément. La fragilité de
sa mère semblait déclencher en lui le besoin de croquer la vie
à pleines dents et d’être fort. Était-ce pour cette raison que
M. Fakhri affirmait qu’il allait changer le monde ? Roya avait
toujours pensé que ces paroles se référaient à son engagement
politique. Mais peut-être était-ce le fait de voir sa mère seule
chez elle, livrée aux affres de sa maladie, incapable de se lier
aux autres ou d’avoir de véritables interactions sociales qui
déclenchait chez Bahman ce puissant désir de laisser son
empreinte ici-bas. Pour être maître à bord de son navire,
redresser les torts, « changer le monde », pour reprendre les
mots de M. Fakhri.
— Écoute, Zari, il y a des choses que tu ne sais pas sur
Mme Aslan. Tu devrais faire preuve de plus d’indulgence.
Garde pour toi tes remarques désobligeantes. Tu ne connais
pas toute l’histoire, lui murmura Roya dans la cuisine.
— Je sais qu’elle a des crises de démence. Ce n’est un
secret pour personne.
Roya reposa sa spatule, découragée.

En rang près de l’entrée, sourire aux lèvres, Roya, Maman


et Baba accueillaient les invités. Tantes et oncles, famille et
amis proches arrivaient les bras chargés de fleurs et de
gâteaux, félicitaient Roya et ses parents, puis s’installaient
dans le salon. Les femmes discutaient et buvaient le thé autour
de la table basse d’un côté de la pièce, tandis que les hommes,
debout en groupe à l’autre extrémité, buvaient le thé en
gardant leur tasse à la main. Roya s’attendait à voir arriver
Bahman et ses parents en premier, mais ils étaient en retard.
Où était-il ?
La porte finit par s’ouvrir, et Bahman, l’air épuisé, entra,
tenant sa mère par le bras. Son père, les traits tirés,
s’introduisit derrière eux.
— Désolé pour le retard, dit Bahman en saluant Maman et
Baba.
Puis il embrassa Roya sur la joue, ce qui la choqua. Ils
étaient certes fiancés, mais le geste lui sembla tout de même
audacieux. Des telles marques d’affection devant les aînés
étaient irrespectueuses. Pourtant, une onde de chaleur déferla
en elle et l’apaisa en même temps.
— Tout va bien ? s’enquit-elle à voix basse.
— Nous avons juste eu quelques… difficultés, marmonna
Bahman.
Des difficultés liées à sa mère, forcément. Mme Aslan
devait être en proie à une de ses fameuses crises. « Fragile et
déterminée » : Bahman parlait d’elle en ces termes.
Roya se raidit à l’approche de sa future belle-mère : elle
était tout de noir vêtue, de son chemisier à ses collants épais en
passant par sa robe. Par un si beau soir d’été ! La plupart des
femmes portaient des tenues aux couleurs vives. Maman était
radieuse dans son élégante robe turquoise, Zari était en rose,
comme les stars du cinéma hollywoodien qu’elle admirait tant,
et Roya portait une robe verte que Maman lui avait
confectionnée pour l’occasion. Mais Mme Aslan, elle, était en
tenue d’enterrement. Pour compléter sa panoplie de deuil, elle
avait même jeté un châle au crochet sur ses épaules. Deux
cercles de blush rouge ressortaient sur ses joues, et elle laissait
dans son sillage un parfum fleuri entêtant.
Maman était contre le maquillage et tournait en dérision
les femmes qui avaient besoin de « peintures de guerre » pour
mettre en valeur leur beauté. Quand Zari, plantée devant le
miroir, enroulait des bouts de journaux dans ses cheveux en
guise de bigoudis, Maman lui faisait la leçon en disant : « La
beauté parle d’elle-même, il est inutile de rectifier l’œuvre de
Dieu. » « Certaines d’entre nous ont besoin d’apporter
quelques rectifications, Maman, rétorquait Zari. Certaines
doivent lui donner un coup de main. »
— Oh, madame Aslan, vous devez mourir de chaud avec
ce châle, hasarda Maman d’un ton prudent.
Puis, donnant un petit coup de coude à Roya, elle ajouta :
— Roya Joon, débarrasse Mme Aslan de son châle, veux-
tu ?
Mais, avant que Roya n’obtempère, celle-ci tourna une de
ses joues fardées d’un côté, puis de l’autre, afin qu’elle
l’embrasse.
Le rouge poisseux sur le visage de sa future belle-mère
avait le goût de roses fanées. Roya écarta son visage et lui ôta
son châle. Ce fut alors qu’elle reçut une tape sur la main.
— Non, dit Mme Aslan d’une voix sèche.
— Oh, je suis désolée ! marmonna Roya en rougissant.
Bahman saisit promptement le bras de sa mère.
— Nous allons te trouver un siège, Mère. Il faut que tu
reprennes ton souffle.
Et il conduisit Mme Aslan dans l’angle le plus éloigné de
la pièce, pour qu’elle s’asseye sur une chaise adossée au mur,
à l’écart des autres invités.
— C’est tellement bizarre, murmura Zari en se glissant
près de Roya, un plateau rempli de noix à la main pour en
proposer aux invités. On crève de chaud à l’extérieur. Qui
porte ce genre de trucs ?
— Elle est sans doute simplement… Peu importe. Va donc
distribuer les noix !
Zari haussa les sourcils et s’éloigna en secouant la tête.
— Ne t’inquiète pas, Roya. Mme Aslan a eu du mal à se
préparer, ce soir, lui dit M. Aslan en arrivant à sa hauteur.
Certains jours sont meilleurs que d’autres. Pardonne-lui. Voir
les jeunes gens que vous êtes nous comble de joie. C’est tout
ce qui compte.
Il semblait sincère, et Roya était désolée pour lui. À
présent, M. Aslan lui souriait, son regard doux posé sur elle.
Tous deux tournèrent la tête vers le recoin éloigné où Bahman
avait installé sa mère.
Il était toujours près d’elle, tenant son sac d’une main et
ajustant sa chaise de l’autre. Mme Aslan ne cessait de parler,
tandis que Bahman secouait la tête avec véhémence en guise
de réponse. Mais elle continuait, comme si elle plaidait une
cause. Bahman se mit alors à regarder le sol, immobile.
Mme Aslan, d’un air furieux, désigna son sac à main.
Finalement, il l’ouvrit et en sortit quelque chose. C’était un
éventail en bambou de forme rectangulaire, généralement
utilisé pour attiser les braises lorsqu’on grillait des kebabs. En
se balançant légèrement sur lui-même, Bahman se mit à
éventer avec lenteur le visage de sa mère. Mme Aslan cessa
alors de parler, ferma les yeux et s’adossa à la chaise.
Roya détourna les yeux.
M. Aslan reprit d’une voix teintée de tristesse :
— Si seulement elle voulait bien enlever son châle. Mais
elle n’en fait qu’à sa tête, Roya Khanoum. Elle refuse de
changer ses habitudes. Je t’en prie, pardonne-lui. Elle n’est pas
capable de se raisonner.

Dans la cuisine, le plan de travail croulait sous les boîtes


roses du Café Ghanadi. Kazeb et Zari en sortirent les
pâtisseries en forme d’oreilles d’éléphant et de langues
qu’elles avaient achetées plus tôt dans la journée. Maman les
disposa avec soin sur des assiettes. Soudain, elle leva la tête, le
visage tout rouge. La cuisine où elle s’activait depuis ce matin
était une véritable étuve.
— Que fais-tu ici, Roya Joon ? Va rejoindre tes invités au
salon. Tu devrais être en train de discuter avec eux. Allez !
— Je veux t’aider.
— Pas question, tu es la future mariée ! Je t’en prie, va
plutôt discuter avec les invités. Sois gentille avec Mme Aslan.
Si tu veux réussir ton mariage, tu dois satisfaire ta belle-mère.
Cela, toute femme le sait.
— Khanoum, c’est pour cette raison que, si je me marie un
jour, j’espère que mon mari sera orphelin. Un orphelin
convenable, bien sûr ! renchérit Kazeb.
Zari éclata de rire.
— Pas bête ! approuva-t-elle.
Mais Maman secoua la tête.
— Roya Joon, tu dois te montrer respectueuse. Va tenir
compagnie à Mme Aslan. Tu ne peux pas faire abstraction
d’elle.
Roya aurait préféré rester avec sa mère, sa sœur et Kazeb,
dans l’intimité de la cuisine où flottait l’odeur du riz au safran.
Elle aurait voulu disposer les oreilles d’éléphant et les
pâtisseries en forme de langue sur les assiettes, et discuter du
croustillant qui recouvrait le riz tahdig. Il était si étrange de se
retrouver dans le rôle de la future mariée. Alors que sa mère
s’occupait des pâtisseries, Roya s’interrogeait encore sur les
circonstances qui les avaient poussés à se marier. Bahman et
elle avaient fait abstraction de la réalité à la Librairie de
Téhéran, tout comme au Café Ghanadi, puis ils avaient
rencontré leurs familles respectives et s’étaient empressés de
se fiancer. Tout était allé trop vite, comme dans ces films de
Charlie Chaplin que l’on repassait si souvent au cinéma.
— Allez, file ! lui ordonna Maman.
Roya regagna le salon à contrecœur.
Bahman n’éventait plus sa mère. Il discutait à présent avec
un groupe d’hommes, parmi lesquels se trouvait Baba. Il tenait
salon, et elle fut soulagée de constater qu’il était redevenu lui-
même. Le fils asservi aux caprices de sa mère avait été un
spectacle presque insoutenable tout à l’heure. Au-dessus des
voix s’éleva soudain le rire de Baba : celui-ci était de toute
évidence enchanté par son futur gendre. Roya ressentit alors
un élan de gratitude envers Bahman, pour son énergie, sa
gentillesse, son aptitude à ravir son auditoire. Allons, elle
pouvait bien discuter avec sa mère !
Elle se fraya un chemin entre les différents groupes de
convives pour rejoindre Mme Aslan. Elle serait polie, elle ne
la contredirait pas, elle l’écouterait docilement se plaindre de
la chaleur étouffante de la pièce, même si elle portait un châle
d’hiver.
Alors qu’elle se rapprochait de Mme Aslan, elle constata
avec surprise la présence d’un homme, près d’elle. Ne le
voyant que de dos, elle ne le reconnut pas. Il était vêtu d’un
costume en lin impeccable. Était-ce un parent ? Bahman lui
avait indiqué que le comportement de sa mère s’expliquait en
grande partie par la solitude dont elle souffrait. Sa famille
vivait dans le Sud, et elle ne la voyait guère. À Téhéran, elle
était isolée, ne pouvant compter que sur quelques voisins. En
outre, en raison de son caractère difficile et de la timidité de
son mari, son cercle d’amis et de connaissances se réduisait à
peau de chagrin.
Roya était à présent toute proche de l’inconnu qui se tenait
aux côtés de Mme Aslan ; il lui sembla alors que les plaintes
de cette dernière ne concernaient plus uniquement la
température du salon… Elle s’exprimait d’une voix saccadée,
tenant son châle d’une main tout en agitant l’autre. Elle se
figea à la vue de Roya, pinça les lèvres et signala sa présence à
son interlocuteur qui se retourna.
— Voici la jeune mariée, si je ne m’abuse ! dit-il.
Roya reconnut sa voix avant son visage.
— Monsieur Fakhri ?
Elle ne l’avait jamais vu aussi élégant. À la librairie, il
portait une simple chemise et un pantalon qui lui donnaient
l’allure d’un professeur. Ce soir, dans son costume, il était sur
son trente et un.
— Allons, ma fille, ne sois pas si surprise ! s’exclama
Mme Aslan d’un ton exaspéré.
Roya rougit. La célébration des fiançailles était réservée à
la famille et aux amis chers. En soi, la fête n’avait rien d’une
grande réception. C’était simplement l’occasion de réunir ses
proches autour d’un thé et d’un assortiment de douceurs pour
célébrer les fiançailles, mais Maman n’avait pu s’empêcher de
préparer un vrai repas de fête.
— Tu en fais trop, Manijeh Joon ! Ce n’est pas un mariage,
seulement des fiançailles, avait protesté Baba.
— Rien n’empêche d’améliorer l’ordinaire, avait répondu
Maman en s’affairant en cuisine.
— Il ne faut pas trop en faire non plus, sans quoi ça risque
de nous porter malheur, avait rétorqué Baba, faisant appel au
côté superstitieux de Maman.
— Ne t’inquiète pas pour ça, avait-elle répliqué.
Et Baba s’était frotté le visage comme lorsqu’il était
soucieux. Roya savait qu’il s’inquiétait du coût des agapes : il
n’était pas fortuné et surveillait de près le budget de la famille.
Il faudrait payer les services de Kazeb, acheter des poulets, de
la viande rouge, du tissu pour que leurs robes soient à la
hauteur de celles des convives.
— Allons, ma fille, tu es toute pâle, déclara Mme Aslan
d’un ton agacé, comme si elle s’adressait à une domestique.
— C’est juste que…, bredouilla Roya. (Puis elle se tourna
vers M. Fakhri.) Je ne m’attendais pas à vous voir ici.
— C’est moi qui l’ai invité. Ce sont les fiançailles de mon
fils, après tout. À moins que je n’aie pas le droit d’inviter de
vieux amis ?
— Vous vous connaissez ?
Un rire nerveux échappa à M. Fakhri.
— Ma chère, c’est dans ma librairie, sous mon regard,
parmi mes étagères et mes livres, que l’idylle a commencé
entre vous, tu le sais bien. C’est tout ce que Mme Aslan
voulait dire.
Roya se rappela alors que M. Fakhri lui avait recommandé
une « grande prudence » avec Bahman, lors de leur deuxième
rencontre dans sa boutique. Cette mise en garde visait-elle sa
mère ? Savait-il qu’elle avait destiné son fils à Shahla ? Et
comment connaissait-il la mère de Bahman ?
— Quel chef-d’œuvre vous avez accompli,
monsieur Fakhri, n’est-ce pas ? C’est bien grâce à vous que
mon fils a rencontré cette fille, non ? Bravo ! Vous êtes un
faiseur de miracle ! s’exclama-t-elle avec un ricanement
méprisant.
La sueur perlait au front du libraire.
— C’est me donner bien trop d’importance,
madame Aslan, répondit-il doucement. Je n’ai pas le pouvoir
de faire de tels miracles.
— Oh, vous êtes si humble ! Un parfait gentleman ! Le
genre d’homme qui ne ferait de mal à personne, pas à une
seule âme, pas à un seul enfant, articula Mme Aslan avec
lenteur, appuyant ses paroles d’un regard cruel.
À cet instant, l’odeur du riz au safran s’échappa de la
cuisine. Le repas serait servi sous peu, pensa Roya, et les
invités finiraient par partir. Bahman et elle se marieraient à la
fin de l’été, Mme Aslan serait également de la cérémonie, et
elle ferait de son mieux pour composer avec elle. Elle n’avait
guère le choix.
— Vous mériteriez une médaille, reprit Mme Aslan avec
virulence. Toutes mes félicitations, monsieur Fakhri. (Elle fit
tournoyer son bras au-dessus de sa tête, dessinant un grand
cercle.) Vous avez réuni deux jeunes amoureux. Quel
incroyable tour de magie.
Roya avait à la fois la nausée et le vertige. Elle était gênée
de voir M. Fakhri aussi mal à l’aise, sur la défensive ; le ton
sarcastique de Mme Aslan la mettait profondément mal à
l’aise.
Puis une petite brise passa, un souffle de vent frais qui
modifia la disposition des particules en suspension dans
l’atmosphère : Bahman venait de se matérialiser à côté de
Roya. Tel un capitaine reconnaissant les signes avant-coureurs
d’un naufrage, il s’était empressé de rejoindre leur petit
groupe. Il enlaça sa fiancée par la taille, et elle eut
l’impression de reprendre pied. Sous les yeux de M. Fakhri et
de sa mère, il l’attira si près de lui qu’elle perçut l’odeur de
son savon sur sa peau et le tissu de sa chemise qui se froissait
contre son bras.
— Tout va bien, ici ? demanda-t-il avec insistance. Mère ?
Tout va bien ?
À son ton, on devinait que c’était plus un avertissement
qu’une question. Bahman ne tenait pas à ce que sa mère gâche
la soirée. Ils formaient tous deux, arrimés l’un à l’autre, un
front uni face à Mme Aslan. Dans ses bras, Roya se sentait à
l’abri du monde.
Mme Aslan se cala au fond de sa chaise, ses joues fardées
de rouge contrastant de façon ridicule avec son teint blafard.
— Je félicitais M. Fakhri, Bahman Jan. Il a changé le cours
de ta vie, c’est incontestable. Tu aurais pu jeter ton dévolu sur
de belles jeunes femmes fortunées, et tu sais que l’une d’elles
t’était promise depuis très longtemps. Elle aurait été l’épouse
idéale pour toi. Mais M. Fakhri, ses livres et ses brochures
sont venus à ta rescousse et t’ont apporté l’amour. Comme
c’est romanesque ! Tous les deux, vous êtes comme les
personnages des livres que vous lisez, des romans
occidentaux, où les idylles sont artificielles et…
— Mère, as-tu besoin que je t’apporte quelque chose ?
l’interrompit Bahman d’une voix tendue. Et peux-tu nous
épargner ta harangue ?
— Je me contente de remercier M. Fakhri pour les services
qu’il a rendus, enchaîna Mme Aslan. Il est si doué pour trouver
le bon parti, en matière d’amour. Pour lui, pas de doute,
l’amour prime tout le reste. M. Fakhri serait capable de tout,
au nom de l’amour. Il a un cœur si pur…
Mal à l’aise, n’osant dire un mot, M. Fakhri regardait ses
chaussures.
— Il m’est difficile, poursuivit-elle d’une voix altérée, de
tolérer tout cela. Non, je ne peux pas le tolérer… (Son regard
s’égara au loin.) Me résigner, c’est ce que j’ai fait toute ma
vie.
Et sa voix se brisa.
Bahman se détacha de Roya, et, de nouveau, la texture de
l’air changea quand il s’agenouilla devant sa mère. Il reprit la
parole d’une voix adoucie :
— Tu veux que je t’apporte une autre tasse de thé ? Laisse-
moi t’en servir une autre.
Mme Aslan inclina alors la tête en avant et l’enfouit dans
son châle en laine noir. Elle sanglotait.
— Maman, oh, maman ! dit Bahman en lui prenant la
main.
La plupart des autres invités étaient en grande
conversation, et des éclats de rire résonnaient dans le salon. La
scène qui se déroulait dans ce coin de la pièce passerait
inaperçue pour les autres invités. Ils n’avaient pas à endurer la
colère de Mme Aslan, le drame que sa seule présence
déclenchait, songea Roya. Sur ce bateau au bord du naufrage,
Bahman, M. Fakhri et elle étaient seuls.
Toujours agenouillé devant sa mère, Bahman réconfortait
sa mère avec des gestes affectueux. M. Fakhri et Roya étaient
tétanisés, spectateurs d’un tableau intime et pénible, celui
d’une mère sanglotant contre son fils.
Lorsque Bahman se releva, sa chemise blanche portait des
traces cramoisies : le fard rouge de sa mère avait laissé deux
traînées près de son cœur.
Roya aurait aimé qu’il retire sa chemise pour la lui laver,
mais elle était pétrifiée, engourdie…
— Je vais chercher une tasse de thé, trancha finalement
M. Fakhri.
— N’oublie pas ce que je t’ai dit, murmura Mme Aslan.
— Je n’oublierai pas, lui assura-t-il à voix basse. Je sais
que tu le bois fort.
Puis il s’éloigna d’un pas raide.
Mme Aslan resserra son châle autour de ses épaules et
regarda Bahman.
— Il fait trop froid ici, l’éclairage n’est pas agréable.
— Je suis désolé, Mère, dit Bahman d’une voix douce.
Vraiment désolé.

Chacun rentra chez soi, et la fête prit fin. Après quoi,


Maman brûla de l’encens pour chasser le mauvais œil de la
pièce. Elle passa les volutes de l’encens au-dessus de la tête de
Roya et marmonna quelques mots pour éloigner toute
malédiction de sa fille.
— Ne les laisse pas te jeter un sort, un cheshm, Roya
Joon ! dit Zari, même si elle désapprouvait depuis le début le
mariage de sa sœur avec Bahman. Il n’y a rien de pire que le
mauvais œil. Tu es heureuse et comblée avec ce garçon, et les
gens envient votre bonheur. C’est toujours dans ces moments-
là que les plus jaloux te jettent un sort. Prends garde.
9

TENDRE TANGO TANGUERA


1953
La vie de Roya devenait de plus en plus exaltante ;
l’éventail des possibles lui semblait pleinement déployé.
Lorsqu’elle eut terminé tous les romans russes que M. Fakhri
avait en stock dans sa librairie, elle crut avoir atteint le
sommet. Mais un autre défi tout aussi excitant se présentait. Le
pays connaissait un réveil artistique, grâce à une nouvelle
intelligentsia. La vie culturelle de la capitale n’avait jamais été
aussi intense : la littérature, le théâtre, le cinéma et l’art étaient
en pleine effervescence.
Désormais fiancés, Bahman et elle pouvaient se fréquenter
sans chaperon et sortir librement, même pour se rendre à des
soirées, sans avoir à se soucier du jugement des autres.
Jahangir, l’ami de Bahman, possédait un authentique
gramophone et une collection de vinyles qui venaient de
partout dans le monde. Roya et Bahman avaient désormais
l’habitude de prendre part ensemble aux soirées qu’il donnait.
Lors de ces fêtes, Roya écoutait des chansons dans des langues
étrangères qui étaient si langoureuses que cela la troublait, des
voix aux inflexions si suaves que ses épreuves en étaient
adoucies.
Les soirées dansantes de Jahangir avaient lieu le jeudi soir,
veille du vendredi qui était férié. Ses parents possédaient ce
qui se faisait de mieux en matière d’innovations
technologiques, notamment ce gramophone. Lorsque la mère
de Bahman avait découvert que la famille de Jahangir était si
fortunée, elle avait vivement encouragé leur amitié. C’est
Bahman lui-même qui le lui avait confié. Roya avait fait la
grimace : Mme Aslan savait que les jeunes femmes
sophistiquées comme Shahla fréquentaient ces soirées.
Bahman n’aurait aucun mal à séduire l’un de ces beaux partis.
— Bah bah, entrez ! dit Jahangir à Roya et Bahman quand
ils arrivèrent.
Puis il les étreignit avant de se tourner vers les autres
invités et d’ajouter d’une voix forte :
— Regardez ! C’est le couple parfait. Existe-t-il deux êtres
plus beaux que ces deux-là ? Mais regardez-les ! Tabrik !
Félicitations !
Les fiançailles de Roya et Bahman étant très récentes, leur
couple se devait d’être célébré. Vu l’expression de certaines
femmes parmi les invités, cette union éveillait quelques
jalousies.
— Qu’y a-t-il au programme, ce soir ? demanda Bahman.
— Du tango, mon vieux !
Roya tenta de se diriger vers le buffet où se trouvaient des
coupes de melon écrasé mêlé à de la glace pilée, mais Bahman
et elle étaient cernés de toutes parts. En société, Bahman
brillait comme toujours par son charisme. Même si Jahangir
possédait le gramophone et les disques, et maîtrisait à la
perfection les pas de danse, les femmes n’avaient d’yeux que
pour Bahman. C’est lui qu’elles voulaient inviter pour leur
première danse. C’est à lui qu’elles faisaient les yeux doux.
Bahman avait mémorisé, dans une langue qu’il ne parlait pas,
les paroles des chansons de Sinatra et des ballades de
Rosemary Clooney. Pour avoir assisté avec lui à d’autres
soirées depuis leurs fiançailles, Roya savait que si le silence
tombait tout à coup sur l’assemblée, que les conversations
s’arrêtaient une minute, la seule présence de Bahman suffisait
à réveiller l’ambiance. Difficile de ne pas être aimanté par le
moindre de ses mouvements quand il dansait. Roya se rendait
compte qu’elle n’était pas la seule à être sous son charme. Les
filles riaient à gorge déployée quand il s’approchait d’elles,
elles se pâmaient à la moindre plaisanterie.
— Viens avec moi.
Sur ces mots, Bahman passa le bras sous celui de Roya et
se fraya un chemin entre les invités pour la conduire au milieu
du salon. Une valse venait de commencer. C’était l’une des
premières danses que Bahman lui avait enseignées, et elle
s’était entraînée pendant des semaines avec Zari. Sa sœur
l’avait poussée en avant et en arrière dans leur chambre,
rouspétant au moindre faux pas.
« Mémorise les pas, Roya. Ce n’est pas une danse où il
suffit de tourner les mains et d’ondoyer des hanches. Là, c’est
du sérieux. Concentre-toi ! »
Semaine après semaine, grâce aux instructions de Bahman
et aux entraînements que lui imposait Zari, Roya acquit une
certaine assurance, de sorte qu’elle glissait à présent avec
Bahman dans le salon, tout près de son cavalier, se délectant
de son odeur.
— J’ai soif, dit-elle, une fois qu’ils eurent terminé.
Il défit son étreinte et la laissa s’éloigner.
Au buffet, elle prit une coupe de melon écrasé et une
cuillère, et la douceur du fruit glacé se répandit délicieusement
sur sa langue… Elle savourait le goût du melon lorsqu’on lui
tapa brusquement l’épaule.
Elle crut que c’était Bahman, mais elle se retrouva nez à
nez avec une jeune femme svelte, aux cheveux ondulés, au
teint mat et à la lèvre supérieure ornée d’un grain de beauté.
S’agissait-il d’un véritable grain de beauté ou d’un artifice ? Si
Zari avait été là, elle aurait tout de suite su faire la différence.
C’était Shahla, la fille du café, qui la regardait de haut.
— Alors, on a soif ? demanda-t-elle d’une voix rauque,
vulgaire.
— Oui.
Roya ne trouva rien d’autre à répondre à cette fille qui ne
l’avait pas saluée, ne s’était pas présentée et n’était
visiblement pas un modèle de politesse.
— Eh bien, on peut dire que tu as mis le grappin dessus.
Hourra ! Ce n’est pourtant pas un poisson facile à ferrer. Mais
finalement… (Elle scruta les cheveux de Roya, sa robe verte.)
Finalement, tu y es arrivée. Je n’en reviens pas.
Tétanisée, Roya ne parvint pas à avaler sa dernière
bouchée de melon glacé.
— Et dire que Jahangir ne voulait pas que je vienne ce soir.
Il avait peur que Bahman ne soit perturbé par ma présence…
ou toi. Jahangir et moi sommes amis depuis toujours. Pourquoi
me serais-je abstenue de prendre part à la fête ? J’étais
curieuse de voir de près celle qui a ravi le cœur de Bahman. Et
maintenant…
Elle toisa de nouveau Roya avant de reprendre :
— J’ai comme l’impression qu’un mythe s’effondre.
Shahla avait les yeux rivés aux chaussures de Roya – pas
les souliers vernis de son uniforme de lycéenne, mais des
mocassins que Maman lui avait donnés, en daim vert, ornés
d’une petite boucle en cuivre sur le côté.
— Mince alors ! Regardez-moi ça ! s’exclama Shahla.
Elle secoua la tête et émit un ricanement méprisant avant
de tourner les talons.
— Tout va bien ? s’enquit Bahman en accourant auprès de
sa fiancée.
Il avait les joues rouges à force d’avoir dansé. Elle n’avait
même pas remarqué avec qui, après leur valse. Elle ne pouvait
rien au charme qu’il exerçait sur les femmes comme sur les
hommes ; son charisme les fascinait indifféremment.
— Dis, que se passe-t-il ? insista-t-il.
Roya avala sa bouchée de melon glacé.
— Rien.
Bahman lança alors un regard vers la fille aux cheveux
ondulés. Elle s’était déjà éclipsée à l’autre bout de la pièce.
— Je t’en prie, ne t’en fais pas pour elle. J’ai vu qu’elle te
parlait. Je n’arrive pas à croire qu’elle ait eu l’audace de venir
ce soir. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Roya était incapable d’articuler le moindre son.
Il lui prit sa coupe des mains et la posa sur la table. Après
quoi, il l’attira à lui et passa une main sur sa nuque.
— Voyons, Roya, ne t’inquiète pas pour ça ! Elle ne
représente rien pour moi.
Puis il l’embrassa sur le front, à l’endroit précis où, selon
Maman, son destin était écrit à l’encre invisible. Ce baiser
n’avait sûrement pas échappé à Shahla, avec sa chevelure de
sirène et sa moue boudeuse, même à l’autre bout de la pièce.
— Arrête, tout le monde nous voit…
— C’est très bien. Qu’ils nous regardent. Je veux… (Et il
l’embrassa sur la bouche.) … t’embrasser devant le monde
entier, bon sang !
— Basseh, assez ! dit Roya.
Mais au bout du quatrième baiser, alors qu’il était contre
elle au point qu’elle pouvait sentir le tissu humide de sa
chemise, Shahla lui était presque sortie de la tête.
Ces soirées dansantes, la musique, les garçons et les filles
rassemblés pour l’occasion, les chansons américaines, les
danses, le melon glacé parfois arrosé d’alcool – elle en était
presque certaine –, tout cela lui ouvrait les portes d’un monde
inattendu dont elle ignorait tout. Qui aurait cru que le garçon
qui changerait le monde était aussi un habile danseur ? Qu’il
avait un tel groupe d’amis ? Qu’il était si proche de Jahangir,
un jeune homme fortuné à la popularité incontestable ?
— J’espère qu’ils se consument de jalousie, dit Bahman.
À ces mots, il enfouit le visage dans sa nuque.
— Je croyais que c’était toi qui voulais t’enflammer,
s’esclaffa-t-elle.
— Avec toi ? Toujours ! Dans combien de temps serons-
nous mariés, maintenant ?
Et il déposa un doux baiser dans son cou.
— Allons, monsieur, tenez-vous bien, je suis une jeune
fille vertueuse !
Mais elle ne repoussa pas Bahman quand ses lèvres
s’attardèrent dans sa nuque.
Il leva ensuite vers elle des yeux sombres et brillants – ces
mêmes yeux qui lui avaient fait si forte impression, la
première fois, à la Librairie de Téhéran.
— Je compte les jours jusqu’au mariage. J’ai hâte que tu
deviennes ma femme. Je t’aime si fort, Roya.
Ils restèrent face à face. Le souffle de Bahman lui caressait
le visage tandis que leurs cœurs battaient à l’unisson.
— Te voilà pris au piège avec moi, finit-elle par dire.
— Oh oui, c’est le piège que j’attendais depuis toujours !
murmura-t-il à son oreille avant d’éclater de rire.
Elle retira une peluche de son col de chemise.
— Allons ! Le garçon qui va changer le monde devrait
bien se tenir devant les invités…
— Bacheha ! Les enfants ! (Jahangir agita les bras en l’air
en se déhanchant.) C’est l’heure du tango, ajouta-t-il.
Il mit alors un nouveau disque, et le salon fut enveloppé
par le son langoureux de la guitare.
Jahangir fit signe à Bahman de le rejoindre.
— Viens par ici ! Je voudrais faire une démonstration avec
toi.
Ils se postèrent alors l’un en face de l’autre, joue contre
joue : Jahangir passa un bras autour de la taille de Bahman,
tandis que, de l’autre, il lui saisit la main. Jahangir serra
étroitement Bahman contre lui, et ils se déplacèrent avec
lenteur. La chanson était d’une sensualité affolante : Roya eut
soudain envie de quelque chose qu’elle aurait été incapable de
définir, une chose interdite mais irrésistible. En regardant
Jahangir et Bahman danser, il lui semblait contempler deux
inconnus, être témoin d’un spectacle qui révèle un désir dont
elle n’avait eu jusqu’alors qu’une vague intuition.
Après la démonstration et les gloussements des filles,
quand la chanson s’acheva, Bahman lâcha la main de Jahangir
et entraîna Roya au centre du salon. Deux ou trois couples
furent assez courageux pour les imiter. Jahangir mit un autre
disque : Bahman et Roya s’agrippèrent alors l’un l’autre. Au
début, ils eurent du mal à synchroniser leurs pas, ils
vacillèrent, elle manqua de tomber et il la rattrapa de justesse.
Elle sentit contre sa joue le contact rugueux de sa barbe
naissante. Cette proximité inédite alluma en elle un désir si
puissant qu’elle dut déployer des efforts surhumains pour se
concentrer sur les pas. Elle n’arrivait pas à danser en rythme,
mais elle ne s’en souciait guère. Son corps était tout contre
celui, enflammé, de Bahman, son bras tendu comme le sien,
leurs mains enchevêtrées. Mais, contrairement à elle, il tenait
bien son rôle, imitant l’attitude solennelle et le regard
enflammé de Jahangir lors de la démonstration. Alors qu’elle
sentait un sourire lui monter aux lèvres, elle le vit froncer les
sourcils, comme s’il voulait la réprimander ; aussitôt, elle
l’imita, mi-sérieuse, mi-moqueuse. Ils s’entraînèrent sans
relâche jusqu’à être capables de traverser le salon sans donner
l’impression de chavirer.
Roya voulait croire au destin : ils étaient faits pour se
rencontrer, tomber amoureux, passer leur vie ensemble. Son
corps s’accordait si bien au sien, c’était comme si, avec lui,
elle avait trouvé son havre. Ce n’était pas le fruit du hasard si
elle s’était trouvée à la Librairie de Téhéran quand il y était
entré en sifflant. Le fait qu’ils aient partagé les vers de Rûmî
n’avait rien de fortuit non plus. Un lien très puissant les
unissait, elle le sentait. Tout cela était écrit : il lui était
désormais impossible d’imaginer une vie sans Bahman. Elle
était à lui, c’était aussi simple que cela. C’était non seulement
leur destinée, mais c’était aussi la réalité, à une formalité près.
Leur rêve serait bientôt exaucé.
— À quoi est-ce que tu penses ? demanda Bahman tandis
qu’ils évoluaient toujours sur la piste de danse.
— Pardon ?
— Je n’ai jamais vu personne penser si fort en dansant. Tu
es douée pour le tango, n’aie pas peur.
— Oh… Merci !
Le son sensuel de la guitare se propageait jusque dans
leurs corps. Il avait raison. Pourquoi s’inquiéter ? Ils étaient
ensemble, et c’était tout ce qui comptait.
— Tes pensées t’entraînent loin d’ici… Tu as l’air
complètement ailleurs.
Sur ces mots, il l’embrassa dans le cou.
— Ailleurs ? Je ne peux pas être plus près de toi. Toi et
moi, on ne fait presque qu’un.
— Je ne m’en plains pas, dit-il avec un sourire. Mais ton
esprit, où vagabonde-t-il ? On dirait que tu essaies de percer
les mystères du monde.
— Je préfère ne pas m’y risquer.
— Tu avais ce même air concentré, la première fois que je
t’ai vue.
— Pourtant, tu sifflotais en toute insouciance, tu ne m’as
même pas regardée.
Elle se dit alors que la danse était terminée, mais les
morceaux s’enchaînaient. Manifestement, Bahman n’avait pas
l’intention de la relâcher, ils continuèrent donc sans qu’elle
sache si les autres couples dansaient toujours. Son visage était
si proche du sien qu’il devait sentir son souffle parfumé au
melon glacé.
— L’hiver dernier, lors de la manifestation… Tu m’as
sauvé la vie, tu sais, dit-il soudain.
— Je ne crois pas.
— Bien sûr que si. Tu ne te rends pas compte.
Que voulait-il dire, au juste ? L’avait-elle dissuadé de
prendre les risques auxquels l’exposait son activisme ?
L’avait-elle sauvé d’un mariage avec Shahla ? Tiré des griffes
de sa mère ? Elle aurait aimé lui poser la question, mais elle
n’était pas sûre de vouloir entendre la réponse. L’hiver
galvanisé par la politique avait laissé place à un printemps si
doux, si suave qu’il serait à jamais gravé dans sa mémoire,
avec la saveur des shirini, ces pâtisseries délicieuses, et celle
du café crème, amère et intense.
— Tu es moins engagé politiquement que tu ne l’étais
quand on s’est rencontrés, dit-elle.
— Cela a moins d’importance à mes yeux. Mais je suis
inquiet.
— Pour nous deux ?
— Ils veulent se débarrasser de Mossadegh.
Au nom du Premier ministre, sa main s’amollit d’un coup.
— Oui, je sais, répondit-elle. Mais je pensais que la vie
politique était passée au second plan dans ta vie. D’ailleurs, tu
viens de dire que…
— Pas question qu’on ne parle pas de politique, toi et
moi ! La politique détermine chaque aspect de la vie de ce
pays, que cela te plaise ou non. Tout est politique : danser au
son d’un gramophone, s’habiller comme les stars
américaines… Crois-tu que cela serait possible sans les efforts
de ceux qui contribuent à faire évoluer les mentalités ?
Elle avait envie de s’asseoir et de savourer une autre coupe
de melon givré. Ils étaient enlacés de manière très sensuelle,
mais aussi subitement étourdissante : si elle tentait de se
détacher de lui au beau milieu de la danse, la tâche serait sans
doute impossible, contre les lois de la nature, contre le destin.
— Tu es inquiet pour le Premier ministre, je le vois bien,
dit-elle dans un soupir.
— Selon les rumeurs, on voudrait le destituer.
— Qui est ce « on » ?
— Les forces armées du shah. Les Anglais. Les
Américains. Tous ensemble. J’ai entendu dire que…
— Il est fou de toi !
Jahangir venait de passer devant eux, alors qu’il dansait le
tango avec Shahla. Cette dernière, toute raide dans ses bras,
avait les yeux rivés au plafond, regardant le lustre d’un air
stoïque.
— Il n’a que ton nom à la bouche, Roya, Roya, Roya,
chantonna Jahangir.
Bahman resserra son étreinte, tandis que Jahangir et Shahla
virevoltaient et s’éloignaient ; la colère de cette dernière aurait
pu éteindre toutes les lumières du lustre.
Bahman se pencha vers Roya et murmura :
— Sais-tu que la famille de Shahla travaille pour le shah ?
Son père a des accointances avec la police.
— Oh non ! Ne me dis pas que tu la soupçonnes
d’espionnage ?
— Je te dis juste ce que je sais… Je n’accuse personne de
rien.
À cet instant, elle sentit la boucle de son ceinturon contre
son ventre.
— Sait-elle que tu distribues les discours de Mossadegh
dans toute la ville ? Elle est lésée que tu ne l’aies pas épousée,
elle pourrait chercher à te faire du tort.
Sans répondre, Bahman pressa sa joue contre la sienne. Ils
ne parlèrent plus du Premier ministre et se contentèrent de
danser, serrés plus étroitement l’un contre l’autre. Au beau
milieu du salon de Jahangir, on ne voyait qu’eux, le couple
parfait.
— Tu crois que Shahla et ses amis pourraient nous jeter un
mauvais sort ? reprit Roya. Parfois, j’ai l’impression qu’ils
nous veulent du mal.
— Arrête, Roya ! Tu ne crois quand même pas au mauvais
œil ! C’est une superstition ridicule. J’aimerais tant qu’on
puisse s’affranchir de ça. Personne ne peut gâcher notre
bonheur. Ce qu’on vit aujourd’hui était écrit.
— Tiens donc ! Je croyais que c’était le fruit du hasard !
— C’est le cas.
— Ce que tu viens de dire suppose que tu croies au destin.
Il lui sourit.
— Rien ne pourra se mettre entre nous. Personne ne pourra
nous jeter un sort. Personne.
— Ta mère, osa-t-elle alors murmurer.
Il ne répondit pas.
Honteuse, elle baissa les yeux.
— Désolée.
L’air soudain sérieux, il déclara :
— Tu verras, elle finira par s’habituer. J’en suis sûr.
La musique s’enflamma soudain en un final aux accents
tragiques. Sans prévenir, Bahman fit basculer Roya en arrière :
le sang lui monta à la tête, la pièce vacilla et le monde fut sens
dessus dessous.
— Tu ne pourras pas te débarrasser de moi si facilement, la
prévint-il en l’aidant à se redresser. Je n’irai nulle part sans toi.
Jamais.
10

DES LETTRES DANS LES LIVRES


1953
Le mardi suivant, Bahman disparut. Quand elle téléphona
chez lui, personne ne répondit. Lorsqu’elle alla frapper à sa
porte, personne ne vint ouvrir. Pas même une Mme Aslan à la
mine fatiguée et au teint blafard, les joues fardées de rouge.
Pas même un M. Aslan à l’air débonnaire lui proposant du thé.
Personne. Quant aux voisins, ils haussèrent les épaules. L’un
d’eux suggéra qu’ils étaient peut-être partis au nord du pays, à
la mer, pour échapper à la chaleur de Téhéran. Oui, c’était sans
doute cela. Bref, juste des suppositions, des insinuations, rien
de clair.
Après trois jours sans nouvelles de Bahman, Roya était
folle d’inquiétude. Elle finit par se rendre vers l’endroit où tout
avait commencé : la Librairie de Téhéran. Elle redoutait
pourtant ce qu’elle y découvrirait. Et si M. Fakhri avait été
arrêté par la police ? Au départ, elle avait jugé préférable de ne
pas aller là-bas, mais à présent elle devait en avoir le cœur net.
— Ma chère enfant, ne sais-tu donc pas que Mossadegh
compte de nombreux ennemis ? Il veut faire progresser le
pays, mais des puissances étrangères sont prêtes à tout pour
l’en empêcher, avec l’aide d’une bande de traîtres qui ont
pourtant vu le jour ici.
— Je vous en prie, monsieur Fakhri, dites-moi où il est.
— Il ne peut pas être avec toi en ce moment.
— Mais nous sommes fiancés. Monsieur Fakhri, je suis
consciente de la gentillesse dont vous avez fait preuve envers
nous, et je vous serai toujours reconnaissante de nous avoir
aidés, de nous avoir permis de nous… rencontrer. Mais le
temps où nous nous retrouvions en secret à la librairie,
Bahman et moi, est révolu. Nous allons nous marier à la fin de
l’été ! Je vous en prie, dites-moi ce que vous savez. Un de ses
voisins m’a laissé entendre qu’il était peut-être parti au bord
de la mer. Pourquoi ne m’aurait-il pas prévenue ? Il ne serait
jamais parti sans me le dire !
Roya avait honte de se montrer si vindicative envers le
libraire, de s’épancher ainsi, de laisser paraître son désespoir.
C’était parfaitement déplacé. Zari lui aurait fait une scène si
elle l’avait vue plaider sa cause avec tant d’insistance. Elle
suppliait M. Fakhri de lui donner des informations. Elle avait
fini par avouer à sa famille que Bahman avait disparu.
Convaincu que les hommes de main du shah l’avaient arrêté,
Baba en avait perdu le sommeil. Maman priait pour qu’il ne
lui arrive rien, son tabish – chapelet de perles – à la main,
récitant à voix basse des versets du Coran.
— Ne te mêle pas de ça, ma fille, dit M. Fakhri.
— La droite et la gauche se soulèvent, je le sais. Je vous en
prie, dites-moi ce que vous savez.
— Ne t’inquiète pas, Roya. La situation est très
compliquée. Tu as besoin de te reposer. Cesse de te tracasser
et…
— Me reposer ? Mais mon fiancé a disparu ! Pouvez-vous
m’expliquer comment il est possible que, dans une ville
comme la nôtre, où tout le monde se mêle de la vie de tout le
monde, personne ne sache où il se trouve ? Ni où sont passés
ses parents ?
M. Fakhri se raidit.
— Ses parents aussi ?
— Tous ceux que j’ai interrogés ne savent rien du tout.
Comment est-il possible que personne ne soit au courant ?
Il n’était pas digne d’une jeune femme de se comporter de
la sorte devant un homme ; elle n’aurait pas dû élever la voix
et lui poser tant de questions. Mais son sang ne faisait qu’un
tour à l’idée que Bahman puisse être en prison.
— Sa… sa famille, reprit M. Fakhri, le teint pâle.
Il s’éclaircit la voix et poursuivit :
— Sa famille va bien ? Tu as eu des nouvelles ?
— Non, aucune ! C’est pour cela que je m’adresse à vous !
Elle luttait contre l’envie de lui jeter au visage le premier
livre qui lui tombait sous la main. Pourquoi lui mentait-il ?
Pourquoi faisait-il comme s’il ignorait de quoi elle parlait ?
Elle reprit alors sur un ton posé et calme :
— Je sais bien que de nombreux activistes politiques
viennent ici, monsieur Fakhri. Nous savons tous que les
militants pro-Mossadegh se retrouvent régulièrement ici. Que
vous faites passer les messages des activistes du Front national
iranien et de certains groupes communistes, les tuhedi. Je vous
en prie, dites-moi ce que vous savez. Je vous jure que je ne le
répéterai à personne. Je serai une tombe.
— Entendu, jeune fille, dit M. Fakhri.
Puis il demeura silencieux quelques minutes, l’expression
indéchiffrable.
— Bien. Sais-tu que la police gouvernementale vient ici
aussi ? Qu’il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas dire ? (Il
haussa les sourcils.) Je t’assure que tu ne dois pas t’inquiéter.
Simplement… Tu dois te fier aux projets d’Allah. Allah est
grand.
Bien sûr ! Elle avait été si aveuglée par son inquiétude
pour Bahman qu’elle avait complètement occulté le danger
que sa visite représentait pour M. Fakhri. Elle regarda derrière
elle pour s’assurer que personne n’avait épié leur conversation.
La ville fourmillait d’espions. M. Fakhri figurait-il sur la liste
des personnes à surveiller ? Avait-il subi un interrogatoire ?
Tout à coup, il se pencha en avant, comme s’il s’apprêtait à
lui livrer une information d’importance. Elle se rappela alors
la deuxième fois qu’elle avait rencontré Bahman, la façon dont
M. Fakhri s’était penché vers elle et lui avait recommandé une
« grande prudence ». Elle s’efforça de garder son sang-froid.
Elle ne pouvait se permettre de perdre sa confiance.
— Ma chère enfant, murmura-t-il alors, Bahman est…
occupé. C’est tout. Et il ne peut pas être vu en compagnie
d’une fille en ce moment.
— Mais je suis sa fiancée ! répéta-t-elle en serrant les
dents.
— Peu importe. Tu vois où je veux en venir, n’est-ce pas ?
— Non, pas du tout.
Alors M. Fakhri changea imperceptiblement d’attitude et
se laissa submerger par ses émotions. Il balaya du regard la
librairie, les yeux pleins d’appréhension, puis poussa un
soupir.
— Bahman m’a dit que tu pouvais lui écrire.
— C’est vrai ?
Le cœur de Roya se mit à battre plus fort.
— Oui.
Les idées se bousculaient dans l’esprit de Roya. Elle
s’efforçait d’évaluer toutes les possibilités que supposait une
correspondance. Pourquoi ne pouvaient-ils pas se parler ?
Bahman devait probablement se cacher pour éviter une
arrestation.
— Entendu. Je lui écrirai.
M. Fakhri rajusta ses lunettes sans mot dire.
— Puis-je avoir son adresse, monsieur Fakhri ?
— Son adresse ?
— Eh bien, oui, pour lui écrire.
Elle marchait sur des œufs, redoutant de se montrer trop
insistante, par crainte qu’il ne revienne sur sa proposition…
— Tu me remettras les lettres et je ferai en sorte qu’elles
lui parviennent.
— Pardon ?
— Allez, jeune fille, assez maintenant !
— Mais comment allez-vous lui faire parvenir mes
lettres ?
— Comme je m’y prends pour les autres. J’ai mes
méthodes.
Alors ce fut plus fort qu’elle.
— C’est-à-dire ?
— Roya Khanoum, comment crois-tu que communiquent
tous les jeunes gens de cette ville qui ne peuvent pas s’appeler
ni se voir ?
— Par télégramme ?
— Ah, mon enfant ! Par les livres. Ils me donnent leur
message, et je le place entre les pages d’un livre. Et quand le
destinataire de ce message vient « acheter » un livre, je lui
remets celui qui contient la missive.

Roya jeta un coup d’œil à la librairie, aux étagères


remplies des volumes qu’elle aimait tant. Elle ignorait qu’ils
étaient aussi des moyens de communication, que les gens
glissaient des messages à l’intérieur et que M. Fakhri leur
servait d’intermédiaire. Cette librairie qu’elle avait tant aimée,
où elle avait passé des après-midi à étudier, qui lui avait servi
de refuge, lui apparut sous un jour nouveau. Ce n’était donc
pas juste un endroit où étaient entreposés secrètement des
tracts politiques, mais une plaque tournante où s’échangeaient
des lettres ?
Ne tenant pas à perdre son seul lien avec Bahman, elle prit
une profonde inspiration et déclara :
— Bien sûr, c’est gentil de votre part. Je vous apporterai
une lettre demain.
Puis elle sortit, accueillie par la lumière impitoyable du
soleil ; la ville ruisselait de chaleur et d’inquiétude. Les
rumeurs de coup d’État circulaient depuis un certain temps.
Les craintes de Bahman, à savoir que les forces du shah
s’allient aux puissances étrangères pour destituer le Premier
ministre, étaient désormais partagées par de nombreuses autres
personnes. Où qu’il soit, Bahman était sans doute tenté de
contrer ce coup d’État. Si c’était le cas, peut-être qu’il n’avait
pas été arrêté, mais qu’il se cachait. M. Fakhri n’aurait pas pu
lui remettre ses lettres s’il avait été emprisonné ! De toute
évidence, le libraire en savait plus qu’il ne voulait en dévoiler.
Mais, pour des raisons qu’elle ignorait, il ne dirait rien. Très
bien. Au moins, elle pourrait lui écrire, c’était déjà mieux que
rien.

Elle rédigea sa lettre sur une rame de papier achetée chez


M. Fakhri, l’encre bleue de son stylo à plume remplissant les
pages de mots empreints de mélancolie. Une avalanche de
questions déferlait sur le papier. Parfois, elle cédait à un élan
poétique – de ceux que sa professeure de lettres, Mme Dashti,
tournait souvent en dérision.
Le lendemain, quand elle remit à M. Fakhri la lettre dans
une enveloppe fermée, il lui promit qu’il la remettrait à
Bahman. Il le lui assura en soupirant, soucieux, comme s’il
agissait contre sa volonté.
— Et il me répondra, n’est-ce pas ? ne put-elle s’empêcher
de demander.
M. Fakhri hocha la tête et marmonna quelques paroles sur
les débuts de l’amour et le « flagrant délit d’espoir », mais il
prit l’enveloppe.
Quand elle revint à la librairie, quelques jours plus tard,
elle repéra deux ou trois hommes en costume noir, coiffés de
chapeaux melon. Elle s’en inquiéta : étaient-ils des espions du
shah ? M. Fakhri lui tendit l’exemplaire d’un recueil de Rûmî,
avec un sourire poli. Elle s’en empara, sortit et parcourut une
centaine de mètres, le cœur sur le point d’exploser. C’est alors
seulement qu’elle s’aventura à ouvrir le livre.
Elle découvrit l’enveloppe soigneusement cachée entre les
pages du recueil. Elle l’agrippa de toutes ses forces, puis la
replaça à l’intérieur, n’osant pas la décacheter et la lire dans la
rue, comme s’il s’était agi d’un acte illégal. Elle préférait
attendre d’être seule, à l’abri des regards indiscrets.
Elle pressa le livre contre son cœur jusqu’à la maison.
Mais, naturellement, dès qu’elle franchit le seuil du foyer, elle
entendit Zari se plaindre de ses mains, lasse d’avoir épluché
tant d’aubergines pendant que Roya se pavanait dans les rues,
sans accomplir sa part du travail. Kazeb, l’aide ménagère, son
foulard de guingois, le visage en sueur à cause de la corvée de
l’après-midi, jeta à Roya un regard suspicieux. Maman fit
signe à Roya de prendre place sur un seau retourné, dans la
cuisine, et elles finirent ensemble d’éplucher les aubergines,
les découpèrent, les salèrent, les rincèrent et les séchèrent
avant de les faire frire. Baba adorait ce plat, et au dîner, ce
soir-là, il s’émerveilla de leurs talents de cuisinières. Plus il
vantait la saveur des aubergines, plus Roya se rendait compte
qu’il se faisait du souci pour Bahman et tentait vainement de
masquer son inquiétude. Elle était si impatiente que le dîner
s’achève pour pouvoir enfin regagner la chambre qu’elle
partageait avec Zari ; elle attendrait ensuite que celle-ci soit
endormie pour lire la lettre de Bahman.
Une fois qu’elles furent en chemise de nuit et que Zari eut
enveloppé ses cheveux dans des bigoudis en papier journal,
Roya espéra que sa sœur se mettrait rapidement à ronfler. Mais
Zari était d’humeur bavarde, ce soir-là.
— Éplucher toutes ces aubergines m’a vraiment abîmé les
mains. Regarde ma peau, Roya. Mais regarde ! Elle est toute
rêche. Je déteste ça.
— Tes mains sont parfaites, marmonna Roya en priant
pour que Zari s’endorme afin qu’elle puisse lire sa lettre.
— Ce n’est pas grâce à toi, en tout cas ! Où étais-tu passée,
cet après-midi ? Kazeb et moi, nous avons pratiquement
épluché toutes les aubergines. Ce n’est pas juste. Tout ça parce
que tu vas bientôt te marier…
Brusquement, Zari s’interrompit, puis elle reprit :
— Je suis désolée. Je sais que tu t’inquiètes pour Bahman.
Tu n’as pas dit un mot, ce soir, au dîner. Je sais bien que tu
n’arrêtes pas de penser à lui, mais tu dois admettre… Enfin, tu
dois bien reconnaître que…
— Que quoi, Zari ? demanda Roya dans un souffle.
— Que c’est peut-être le destin qui a voulu que Bahman
disparaisse. Tu ne dois pas trop en attendre de la part d’un
homme qui vénère à ce point le Premier ministre. Il doit sans
doute être en train de comploter en cachette. Ou bien… qui
sait ? On a peut-être été trop naïfs de croire qu’il t’épouserait
contre la volonté de sa mère. (Zari croisa les bras.) Il est
possible que ce soit au-dessus de ses forces, Roya. Je suis
navrée d’avoir à te dire une chose pareille, mais on ne peut pas
exclure cette possibilité. Roya ?
Elle ne disait rien, laissant sa petite sœur déblatérer. Quand
celle-ci se lançait dans ses grandes tirades, il était préférable
de ne pas y prêter attention. Au moins, la conversation ne
s’éterniserait pas. Tout ce qu’elle voulait, c’était lire la lettre
de Bahman. Zari ne savait même pas que son fiancé lui avait
écrit !
— Changer le monde, mon œil ! poursuivait celle-ci. On a
eu tort de croire qu’il s’opposerait à sa mère. Mais ne
t’inquiète pas, sœurette. Au moins, Mme Aslan ne te minera
plus le moral pour le restant de tes jours. Il faut voir le bon
côté des choses.
— Bonne nuit, Zari.
Quand la respiration de sa sœur devint enfin régulière et
qu’elle fut certaine que celle-ci dormait, Roya se leva et s’assit
près de la fenêtre pour lire la lettre de Bahman au clair de lune.
Elle ouvrit l’enveloppe avec précaution, comme si les mots à
l’intérieur étaient fragiles ou susceptibles de s’effriter au
moindre geste brusque.
Roya, ma très chère,

Quand j’ai reçu ta lettre, j’ai cru mourir de


bonheur. Bon sang, tu me manques tant ! Je
n’arrive plus à penser, ni même à manger. Je ne me
supporte plus, ces derniers jours. J’ai l’impression
que cela fait des années que je ne t’ai pas vue. Je
suis désolé d’avoir dû partir si subitement, et
j’aimerais t’en expliquer la raison – je le ferai un
jour, c’est promis. Pour l’instant, ne t’en fais pas
pour moi, je vais bien. Je reviendrai dès que
possible. Je suis dans une situation compliquée et
je dois prendre le temps de réfléchir, trouver une
solution. J’ai tellement hâte de te serrer de
nouveau dans mes bras.
Que j’ai été soulagé de recevoir ta lettre ! Dis à tes
parents de ne pas s’inquiéter à mon sujet. Je vais
bien, je te le promets. J’espère que Zari ne t’embête
pas trop.
Tu es dans tout ce que je vois, tu m’accompagnes à
chaque instant, Roya Joon.
Dans l’espoir de te revoir bientôt – et le plus tôt
sera le mieux.

Tu es toute ma vie.
Bahman

Elle fit courir ses doigts sur la lettre, espérant retrouver son
odeur sur le papier et effleurer sa peau. Elle n’avait eu
l’occasion de voir son écriture qu’une seule fois auparavant,
quand il lui avait écrit ce poème de Rûmî dans le carnet qu’il
lui avait offert pour Norouz. Revoir son écriture, c’était
comme détenir un peu de lui. Dans chaque lettre, chaque délié,
elle le sentait. Et chaque fois qu’elle relut ses mots, la voix de
Bahman résonna en elle.
Naturellement, elle lui répondit par une longue lettre,
brûlante de désir. Elle était plus réservée dans ses paroles,
quand ils étaient en tête à tête, mais, par écrit, elle arrivait à
exprimer ce qu’elle n’aurait jamais osé lui dire. Elle lui
écrivait des mots d’amour, bien sûr, mais elle voulait aussi
obtenir des explications et lui posait des questions sans détour.

Où es-tu ? Pourquoi ne puis-je pas te voir ?

Le lendemain, quand elle tendit la lettre à M. Fakhri, elle


eut la sensation d’être nue. Allons, l’enveloppe était cachetée.
En outre, M. Fakhri avait sans doute mieux à faire que de lire
les billets doux que s’échangeaient deux adolescents. Elle
repensa alors à ses propres mots, cachés entre les pages du
recueil, enlacés par des vers de poètes persans. Leur amour
était entre de bonnes mains, ici. En un sens, c’était là, sous la
protection des poètes, qu’il se devait d’être. Elle imagina alors
l’un des amis de Bahman ou un camarade du parti en train de
récupérer le livre dans la librairie pour le remettre à son fiancé,
où qu’il fût.
Avant la réception de sa deuxième lettre, Roya fut agitée,
distraite, préoccupée. Elle faisait les cent pas dans sa chambre,
portait un regard absent sur ce qui l’entourait, incapable de le
sortir de ses pensées. Elle retrouvait provisoirement sa paix
intérieure quand elle recevait une nouvelle lettre. Quand elle
lisait les mots écrits de sa main énergique, voyait la façon dont
il traçait ses lettres, avec assurance et détermination, la
manière dont ses lignes, vers la fin, remontaient légèrement,
elle avait l’impression de l’entendre.
La police passait de plus en plus fréquemment à la
librairie. La boutique n’avait plus rien du havre de paix qu’elle
était encore quelques mois auparavant. Un policier ou deux
rôdaient devant les piles de livres. Ils regardaient qui achetait
les discours. Ils prenaient note des clients qui demandaient des
ouvrages pro-Mossadegh, et accordaient une attention toute
particulière à ceux qui réclamaient des essais marxistes.
M. Fakhri, les yeux cernés, semblait épuisé. À l’instar de tous
ceux qui étaient surveillés par les agents du gouvernement, il
avait des mouvements mal assurés, s’exprimait comme un
robot. Il continuait à sélectionner les œuvres des meilleurs
auteurs pour Roya et veillait à ce qu’elle reçoive sa dose
hebdomadaire de poésie, mais son inquiétude était palpable.
Elle ne s’attardait plus à la librairie. Elle prenait le livre que
M. Fakhri lui tendait avec autant de naturel que possible, pour
ne pas donner l’impression qu’il contenait, outre les mots de
l’auteur, ceux de Bahman, puis elle sortait en toute hâte et
attendait d’être seule pour lire sa prose.

Roya, ma très chère,

Je pense tout le temps à toi, jour et nuit. En vérité,


il n’y a pas un instant où tu n’occupes pas mes
pensées, et je ne voudrais pas qu’il en soit
autrement. Un jour, nous reparlerons de cette
séparation et nous en rirons. J’ai tellement hâte
que tout cela soit derrière nous. Partout, je vois ton
beau visage. Je vais bien, ne t’inquiète surtout pas
pour moi. Je suis en bonne santé. Mais tu me
manques, et le monde me paraît vide quand tu n’es
pas là. Je compte les jours qui nous séparent
encore, Roya Joon. Les choses sont encore un peu
compliquées en ce moment. Le Premier ministre et
son gouvernement sont en danger, mais nous
pourrons un jour nous retourner avec fierté sur
cette période. Nous inscrivons l’avenir de notre
pays dans la démocratie. Et voilà, je recommence,
c’est plus fort que moi ! Je sais bien que tu n’aimes
pas quand je parle trop de politique. Alors laisse-
moi plutôt te dire à quel point je suis impatient de
t’épouser.
Je pense même aux enfants que nous aurons.
J’ai tout planifié. Je rentrerai dans une semaine ou
deux, à présent.
Dans l’espoir de te revoir bientôt – le plus tôt sera
le mieux.

Tu es toute ma vie.
Bahman
11

PRUNES AMÈRES
1953
— Grande sœur, laisse ces âneries et viens au lit, bon
sang !
Assise au pied du lit, Roya se figea.
— Tu les as lues ? Dis-moi que non…
— En fait, je préférerais éplucher dix kilos d’aubergines
avec Kazeb plutôt que de lire les effusions sirupeuses de ton
militant de fiancé.
— Dans ce cas, comment le sais-tu ?
— Allez, Roya, arrête ! Nous n’avons pas de secrets l’une
pour l’autre. Entre sœurs, il faut se faire confiance, non ?
Viens au lit, maintenant. Tu relis ces lettres tous les soirs. Tu
penses que je ne t’entends pas sortir la boîte de dessous le lit,
que je n’entends pas le froissement du papier, ni ton souffle
aussi fort que celui d’un buffle ? C’est un peu bête, si tu veux
mon avis.
Elle s’interrompit un instant, puis reprit :
— Pourquoi est-il parti ? Où est-il ?
Zari connaissait donc l’existence de ces lettres depuis le
début ! Mais aucune ne permettait à Roya de dire à sa petite
sœur où était son fiancé ni pourquoi il était parti.
— Peu importe, marmonna-t-elle.
— Est-ce qu’il a été arrêté ? Il est en prison ?
Zari se redressa brusquement dans l’obscurité. Bien qu’il
lui fût difficile de discerner son expression, il sembla à Roya
que sa sœur angoissait à l’idée que Bahman puisse être en
prison.
— Rendors-toi, Zari. Tu es trop petite pour comprendre
ces choses-là, de toute façon.
— Pourquoi ?
— Il est difficile de te les décrire. Sans vouloir te vexer, tu
n’as aucune idée de ce qu’est l’amour.
Elle se reprocha aussitôt ces paroles. Un petit son se fit
alors entendre en provenance du lit. Un léger couinement.
Était-ce un sanglot étouffé ? Non, Zari était plutôt en train de
se moquer d’elle, on aurait dit un gloussement réprimé. Elle
rangea les lettres dans leur boîte, les remit à leur place, puis
monta dans le lit qu’elles partageaient.
— Bonne nuit, Zari, dit-elle en lui tournant le dos.
— Tu penses à lui, n’est-ce pas ? questionna alors sa sœur
d’une voix pas du tout endormie.
— Quoi ?
— Tu penses à lui tout le temps, non ? Il est la première
personne à qui tu penses quand tu te réveilles le matin. Il hante
tes rêves. Tu aimerais ne pas penser constamment à lui, mais
c’est plus fort que toi. C’est comme s’il occupait toutes tes
pensées, non ?
— Est-ce que toi aussi, tu lis des romans étrangers ?
Roya se redressa sur un coude, regardant sa sœur.
Comment Zari pouvait-elle en savoir tant sur l’amour ? Il était
impossible que sa sœur, égocentrique comme elle était, ait pu
en faire l’expérience. Mais elle se trompait peut-être.
Sous le drap en coton, la silhouette de Zari ressemblait à
un petit paquet immobile. Elle se contenta de dire :
— Bonne nuit, Roya.
Elles se retrouvèrent allongées dos à dos, chacune en chien
de fusil. Elles dormaient dans cette position depuis que Zari
avait été assez grande pour ne plus rester dans la chambre de
Maman et Baba, la nuit.
— Bonne nuit, Zari.

Les mots de Bahman devinrent aussi familiers à Roya que


les vers de la poésie persane ou les paroles des chansons
populaires. Ils étaient gravés dans sa mémoire. Elle se les
récita en silence, cet été-là, alors qu’elle attendait son retour.

Je pense tout le temps à toi, jour et nuit… Partout


je vois ton beau visage.

Parfois, lorsqu’elle aidait Maman dans la cuisine, en


brodant de petites fleurs sur le chemisier de Zari, ou qu’elle
savourait du melon glacé dans la chaleur de l’après-midi, une
phrase de son fiancé lui revenait en mémoire. Elle se rappelait
ses paroles quand les manifestations prenaient de l’ampleur et
que les différentes factions politiques ne cessaient de se
diviser.
Elle avait caché les lettres de Bahman dans une petite boîte
métallique : il serait de retour d’un jour à l’autre, maintenant,
et elle n’en recevrait sans doute plus beaucoup. Mais,
curieusement, la pile dans la boîte augmentait. Son retour se
faisait attendre. À mesure que les jours passaient, elle avait
l’impression de rapetisser ; loin de lui, elle se sentait perdue.
Chaque nouvelle lettre lui donnait une raison d’espérer, mais
son inquiétude persistait. Les questions qu’elle se posait la
rendaient malade, tout comme sa solitude et son désir de le
revoir.
Était-il possible que son amour pour lui ait encore grandi
avec cette correspondance ? Oui, certainement ! Il s’était
affermi, consolidé. Plus elle lisait ses mots, retraçait les
caractères du bout des doigts, plus elle se sentait proche de lui.
La nourriture n’avait plus la même saveur, depuis qu’il était
parti, le soleil était moins vif, un voile terne s’était déposé sur
le monde. Mais les lettres de son fiancé lui apportaient un peu
de réconfort et atténuaient pour un temps sa mélancolie. Sa
voix résonnait dans chaque syllabe – elle finit même par se
convaincre que le papier sur lequel il écrivait était imprégné de
son odeur.

Si seulement je ne devais pas être loin de toi ces


jours-ci. J’aimerais tant pouvoir te rejoindre. Mais
nous passerons le restant de nos jours ensemble, je
me rattraperai, Roya, mon amour. Bientôt, tu
comprendras ce qui me retient éloigné.

Même si elle voulait désespérément savoir pourquoi il


avait dû partir, elle lui faisait confiance. Chaque fois qu’elle
lisait une de ses lettres, Roya était convaincue qu’aucun
homme n’avait jamais aimé une femme aussi fort que Bahman
l’aimait, elle. Il avait sans doute de bonnes raisons de
s’absenter. Le moment venu, il lui expliquerait tout. Elle lui
faisait confiance. Chaque fois que le doute l’étreignait ou
qu’elle se sentait perdue, elle sortait la boîte contenant les
lettres de son fiancé, et ses mots lui servaient d’antidote. Ces
lettres l’enfiévraient et l’apaisaient à la fois ; il n’existait
aucun homme plus doux et romantique que Bahman.

Mon vœu le plus ardent est d’être auprès de toi,


Roya Joon. Je ne souhaite rien de plus.

Bahman répondait rapidement à ses lettres. L’avant-


dernière avait été glissée dans un recueil de Rûmî, à la page
d’un poème d’amour, celui qu’elle avait lu à voix haute lors de
ce premier jour de printemps où M. Fakhri s’était rendu à la
banque, la laissant seul avec Bahman pour la première fois.
Roya fut touchée par cette douce attention : M. Fakhri avait-il
vu qu’elle lisait ce poème ? Était-ce pour cette raison qu’il
avait inséré l’enveloppe à cet endroit précis ? Elle porta le
papier à ses narines, comme elle en avait l’habitude, espérant
sentir l’odeur de Bahman. Son fiancé lui écrivait d’abord
qu’elle lui manquait. Puis il consacrait plusieurs paragraphes à
sa crainte que le Premier ministre ne soit destitué et aux
dangers que représentaient les influences étrangères. Le
pétrole iranien était une malédiction, écrivait-il. Comme la vie
serait différente si les autres nations ne pillaient pas leurs
ressources ! Il évoquait la façon dont les Britanniques et les
Russes rivalisaient pour exercer leur influence sur l’Iran.

La menace d’un coup d’État, d’une invasion, d’une


guerre existe bel et bien, Roya Joon, mais nous la
combattrons !

Sa lettre s’achevait par le cri de ralliement des partisans du


Premier ministre : Ya marg ya Mossadegh – « Mossadegh ou
la mort ».
Tard ce soir-là, Roya demeura assise au pied de son lit
dans le noir, la lettre dans son giron, jusqu’à ce que Zari
finisse par hurler :
— Bon sang, mais tu vas venir te coucher ! Tu es
complètement folle d’amour, ma parole.

Le printemps, les sorties dans les salons de thé et les


promenades bras dessus, bras dessous, la fête de fiançailles et
les soirées dansantes avaient fait place à l’été. Désormais, la
présence de Bahman se réduisait à des lettres dissimulées dans
des livres. Mais la dernière de Bahman ressemblait plus à un
discours politique qu’à une ode à l’amour. Et, tandis que les
manifestations s’enchaînaient à Téhéran, où régnait une
tension politique palpable, Roya se sentait de plus en plus
seule. Au beau milieu de ce tumulte, elle se faisait un sang
d’encre pour Bahman. Se livrait-il dans la clandestinité à des
actions anti-shah ? Était-il en prison ? Sa dernière lettre
reflétait, presque dans un même souffle, la dévotion qu’il lui
portait à elle et au Premier ministre.
Pour échapper à la chaleur de l’été, Roya et Zari montaient
souvent sur le toit terrasse de leur maison en fin d’après-midi
et dans la soirée. Maman avait disposé des tapis par terre.
Certaines nuits, il leur arrivait même d’y dormir. Un après-
midi, après une longue sieste, et alors que le reste de la
maisonnée vaquait à ses occupations, les deux sœurs étaient
montées sur la terrasse. Il régnait une chaleur accablante. Elles
savaient que personne ne viendrait les déranger là-haut en
plein jour. Elles s’assirent sur un tapis, un bol de prunes vertes
posé entre elles. Le soleil leur tapait impitoyablement sur la
tête tandis que les vendeurs de rues, en bas, s’époumonaient
pour vanter les mérites de leur marchandise.
— Allez, sœurette, il faut te dérider ! Cela fait des
semaines que ton fiancé est parti, et tu n’es plus que l’ombre
de toi-même. Il t’envoie des lettres, non ? Cela devrait te
réconforter.
Dans quelle mesure pouvait-elle se confier à Zari ? Sa
petite sœur était la seule auprès de qui elle pouvait s’épancher.
— Sa dernière lettre était un peu étrange, finit-elle par lui
avouer.
— Ah bon ? fit Zari.
Et elle prit une prune verte dans laquelle elle croqua à
pleines dents.
— Il m’écrivait qu’il était très inquiet pour le Premier
ministre et qu’il redoutait un coup d’État.
— Que c’est romantique !
Roya s’allongea sur le tapis, les mains croisées derrière la
tête. La sensation du soleil sur son visage lui était agréable,
même si Maman serait fort mécontente qu’elle se soit exposée
à ses rayons. Elle voulait que ses filles aient le teint aussi clair
que possible ; l’idée que les Iraniennes au teint laiteux seraient
plus belles que les autres rendait Roya folle de colère. Des
larmes lui brûlèrent soudain les yeux : elle mourait d’envie de
revoir Bahman ! Que ce besoin soit dû à la folie ou la
jeunesse, qu’importait ! Rien ne pouvait la guérir de ce désir
obsédant.
Tout à coup, elle sentit sur ses joues les doigts de Zari,
rendus poisseux par le jus des prunes. Sa petite sœur tentait
d’essuyer ses larmes, comprit-elle alors.
— Allez, ça suffit, maintenant. Je suis certaine qu’il va
bien. Il est probablement absent pour… pour une bonne raison.
Ils sont sans doute partis en famille pour profiter de la mer,
voilà tout. Sa mère n’arrêtait pas de se vanter de leur villa, là-
bas, elle voulait nous en mettre plein la vue, tu te souviens ?
Allez, Roya, ne t’inquiète pas, tout ira bien.
— Il me l’aurait dit, s’il était parti là-bas, objecta Roya. Il
a sûrement été arrêté. Ou bien il est contraint de rester caché
parce qu’il est en danger. S’il était juste allé dans leur villa au
bord de la mer, il m’aurait prévenue.
En bas, dans les ruelles, un vendeur de melons poussait
son chariot. Son boniment semblait une douloureuse litanie qui
rappelait vaguement l’appel à la prière. Sous la chaleur
impitoyable de l’été, c’était une triste psalmodie qui montait
jusqu’à elles.
— Courage, Roya ! Ressaisis-toi et va à la librairie. Je suis
certaine qu’une lettre t’y attend.

Quand Roya arriva à la Librairie de Téhéran, M. Fakhri


s’occupait d’autres clients. Elle attendit patiemment qu’il ait
fini, tout en observant d’un œil circonspect les gens qui se
trouvaient dans la librairie. Les espions du shah étaient
partout, et pas toujours reconnaissables.
— Je suis désolé, Roya Khanoum, j’ai des commandes à
passer. C’est l’heure de l’inventaire. Il faut aussi que je fasse
mes comptes, lui dit M. Fakhri une fois que le dernier client
fut sorti.
— Pas de problème, dit-elle, surprise par son attitude
fuyante. Je me demandais juste si… si vous aviez quelque
chose pour moi.
À cet instant, le carillon retentit et ils se retournèrent tous
deux vers la porte. La femme qui venait d’entrer leur tourna le
dos, de sorte que Roya ne put voir son visage.
M. Fakhri parut soudain sidéré.
— Un instant, lança-t-il à Roya d’un air distrait.
Et il disparut dans sa réserve un peu plus longtemps que
d’ordinaire pour revenir avec une lettre. Elle s’inquiéta du fait
qu’il ne l’ait pas glissée entre les pages d’un livre.
L’enveloppe lui paraissait aussi fragile que dangereuse entre
les mains de M. Fakhri ; elle aurait préféré qu’il la cache.
Comme s’il lisait dans ses pensées, il déclara :
— Il n’y a personne dans les parages, inutile de la
dissimuler.
Roya regarda autour d’elle, se demandant où était passée la
cliente qui venait d’entrer.
— Oh, dit-elle. Je pensais que… Bref, peu importe. Merci.
Quand elle tendit la main pour prendre l’enveloppe,
M. Fakhri retint celle-ci dans la sienne. L’espace d’une
seconde, il parut hésiter… Un policier était-il entré dans la
librairie sans qu’elle entende le carillon ? À moins que ce ne
soit à cause de la femme ou d’une autre personne suspecte qui
aurait surgi d’entre les rayons.
— Monsieur Fakhri ?
Il la regarda d’un air inquiet, puis finit par lui donner
l’enveloppe.
— Allez, file, jeune fille. Seulement… sois prudente.
— Bien sûr, répondit Roya, troublée par son attitude
inhabituelle.

La lettre était courte, mais représenta tout pour elle.


Je ne supporte plus cette situation. Je reviens. Je
t’expliquerai tout. Je t’en prie, pardonne-moi, Roya
Joon. Je sais que tout cela n’a pas été facile pour
toi, et je ne veux pas que nous soyons séparés plus
longtemps. J’ai hâte de te retrouver. Je sais que
notre mariage est planifié pour la fin de l’été et que
ta mère a tout prévu. Mais j’ai une meilleure idée.
Accepterais-tu de m’accompagner au Bureau des
mariages ? On pourrait demander une cérémonie
rapide entre nous pour être officiellement mariés.
Cela me tient à cœur plus que tout. Si tu acceptes,
réponds-moi et remets la lettre à M. F. dès que
possible. Je prendrai les dispositions nécessaires.
Je te le promets, mon amour. Rejoins-moi au parc
Sepah dans une semaine jour pour jour. Le
mercredi 28 du mois de Mordad, à midi. Ou un peu
plus tard, si je n’arrive pas à me libérer avant.
Rejoins-moi à cet endroit, et nous ne ferons plus
qu’un. La perspective de nos retrouvailles va me
permettre de supporter les jours qui viennent.
Dans l’espoir de te revoir très vite !

Tu es toute ma vie.
Bahman
12

COUP D’ÉTAT
19 août 1953
Dans la nuit du 15 août 1953, un certain colonel Nassiri et
ses hommes se rendirent chez le Premier ministre, munis d’un
décret du shah exigeant la démission de Mossadegh.
Seulement, comme Roya l’apprit plus tard, ce dernier avait
déjà eu vent du coup d’État et attendait les forces armées du
colonel Nassiri, lequel fut arrêté et condamné pour haute
trahison. Le lendemain, Baba, qui écoutait toujours
Radio Téhéran à 6 heures tapantes, donna plusieurs claques sur
son poste car l’appareil demeurait curieusement silencieux.
Une heure plus tard, de la musique militaire explosa dans toute
la maison : Baba avait dû mettre à plein volume dans l’espoir
d’entendre la moindre nouvelle. Un présentateur informa le
pays de la tentative de déstabilisation du gouvernement, puis
le Premier ministre passa sur les ondes : le shah et les forces
étrangères avaient cherché à le renverser, expliquait-il, mais le
coup d’État avait été évité. Tout allait bien. Baba, sidéré, en
resta immobile pendant un bon quart d’heure.
— Ne t’en fais pas, Baba. Ils ont échoué, le rassura Roya.
— Je n’en reviens pas qu’ils aient essayé, répondit-il, le
visage blême.
— Oui, mais ils n’y sont pas arrivés. Mossadegh est en
sécurité. Tout va revenir à la normale ! s’écria Roya, comme si
elle avait besoin de s’en convaincre elle aussi.
Elle devait revoir Bahman dans quelques jours, et aucun
problème ne devait surgir d’ici là.
Ils écoutèrent les informations : le shah et sa femme
s’étaient réfugiés à Bagdad au milieu de la nuit.
Baba était livide.
— Honte sur lui, dit-il. Essayer de renverser notre Premier
ministre, puis s’enfuir quand la tentative échoue. Voilà ce qui
arrive quand on accepte l’influence des pays impérialistes. Les
Britanniques sont derrière ce coup d’État, vous pouvez me
croire. Et les Américains n’y sont sans doute pas tout à fait
étrangers non plus.
— Les Américains ? Ils n’auraient jamais fait une chose
pareille. Ils ne sont pas aussi roublards, répondit Maman.
Roya était à la fois soulagée et effrayée. Bahman avait
raison depuis le début : des gens complotaient contre
Mossadegh, et, dans son décret, le shah avait même choisi le
général Zahedi pour le remplacer. Mais, Dieu merci, le
Premier ministre avait mis fin à ces intrigues !
Tandis qu’on arrêtait les conspirateurs, Roya comptait les
jours, puis les heures. Il lui tardait tant qu’arrive le mercredi,
son souhait le plus ardent étant de revoir Bahman. Était-il en
sécurité ? Était-il mêlé de près ou de loin à ces événements ?
Si tel n’était pas le cas, que pouvait-il bien en penser ?
Le lendemain du coup d’État manqué, Roya et Zari
allèrent faire un tour à l’extérieur, mais sans s’aventurer bien
loin. Il y avait des policiers partout, et les rues étaient jonchées
des photocopies du décret du shah annonçant que Mossadegh
était remplacé par le général Zahedi.
— Comment ont-ils pu faire autant de photocopies à partir
d’une seule feuille en si peu de temps ? s’interrogea Zari.
Roya haussa les épaules.
— En Amérique, les machines en sont capables.
— Tu crois donc qu’il s’agit d’un complot international ?
— Jaleh Tabatabayi dit que…
— Jaleh Tabatabayi est un communiste prorusse, tu le sais
bien ! L’Amérique n’a rien à voir là-dedans.
Roya aurait tant aimé que sa sœur ait raison. Dans les films
diffusés au cinéma Metropole, les romans étrangers que
vendait M. Fakhri et les chansons de Sinatra que Jahangir
passait sur son gramophone, Roya imaginait une Amérique
flamboyante, peuplée de gens radieux qui passaient leur temps
à s’embrasser. C’était celle-ci qu’elle appréciait, pas celle qui
complotait pour chasser le Premier ministre.
Quand Baba rentra du travail le lundi, il déclara que les
manifestants avaient défilé en direction du parc Baharestan, au
sud de la ville, et renversé une statue de Reza Shah. Ils avaient
pillé des immeubles, saccagé des bureaux et déclenché
plusieurs incendies.
— Pourquoi les pro-Mossadegh sont-ils si violents ?
demanda Maman. Leur parti a gagné. Pourquoi se déchaîner
ainsi sans raison ?
Baba se frotta le visage.
— Je ne suis pas certain qu’il s’agisse de partisans de
Mossadegh. À mon avis, ces fauteurs de troubles sont payés
pour agir ainsi.
— Qui aurait pu les financer ? Le shah a quitté le pays, et
ses partisans doivent avoir le moral en berne. Qui pourrait bien
rétribuer ces casseurs ? objecta Maman d’un ton sceptique.
Baba ne répondit pas, mais Roya savait ce qu’il pensait :
pour lui, les Américains n’étaient pas étrangers à ce chaos.
Pour sa part, elle préférait croire à l’Amérique de ses films
romantiques, pas à celle, autrement plus sombre, qu’imaginait
Baba.
Après trois jours d’insurrection, le Premier ministre
ordonna à ses partisans de rester chez eux. C’en était assez !
décréta-t-il. Fini les manifestations.
Quand Roya se rendit au hammam du quartier, le mercredi
matin, les rues étaient moins agitées que les jours précédents.
Fort heureusement, le peuple avait écouté Mossadegh, et le
calme était revenu. Même le hammam était quasiment désert.
Encore cinq heures, pensa-t-elle. Dans cinq heures, elle
retrouverait Bahman. L’enlacer, se blottir contre lui, entendre
sa voix. Elle avait vécu chaque jour de ses longues semaines
d’absence comme un calvaire. Sans lui, elle s’était sentie triste
et perdue. C’était grâce à ses lettres qu’elle avait tenu bon.
Elle laissa ses vêtements au vestiaire du hammam. Dans la
salle principale emplie de vapeur, dont le plafond était en
forme de dôme, elle se glissa dans l’un des bassins d’eau
chaude. Puis, pendant qu’une employée lui lavait les cheveux
en lui massant légèrement le cuir chevelu, Roya ferma les
yeux et inspira profondément. Après quelques merveilleux
instants de silence, la femme qui prenait soin de Roya déclara
d’une voix forte :
— Mademoiselle, je vais vous dire une bonne chose : si
Mossadegh n’avait pas dissous le Parlement il y a deux
semaines, rien de tout ça ne serait arrivé. Il voulait accaparer
trop de pouvoirs, voilà la vérité. Il espérait la fin de la
monarchie, mais cela fait des millénaires que nous avons des
shahs à la tête du pays, non ? Nous sommes une nation de rois.
Mossadegh aurait dû garder ça en tête.
— Vous pensez que nous pourrions…
— Avec tout le respect que je vous dois, Khanoum, le shah
a fait tant de choses pour ce pays que le Premier ministre
devrait remercier sa bonne étoile de pouvoir compter sur lui.
Tant d’ingratitude risque de mener le pays à sa perte, c’est moi
qui vous le dis !
Roya ferma les yeux sans répondre.
Dans la deuxième salle du hammam, une jeune fille qui
devait avoir son âge lui exfolia la peau avec un gant de crin, le
keeseh. De la peau morte se détacha alors de ses membres,
semblable aux petits débris que formaient les gommes qu’elle
achetait chez M. Fakhri. Comme il était bon de se débarrasser
de la tension accumulée au cours des semaines passées ! Elle
se sentait délestée d’un fardeau. Mais, soudain, la fille déclara
que la Russie était le meilleur ami de l’Iran et que le pays
serait bien avisé de suivre son exemple : son système politique
avait éradiqué la notion de classes sociales, l’esclavage des
masses et les vestiges d’une structure féodale qui
empoisonnait le peuple. Mossadegh devait faire de l’Iran un
pays communiste, n’est-ce pas ? Et la fille continuait à lui
frotter vigoureusement la peau, tout en disant qu’elle pouvait
se confier à elle sans crainte : Roya n’avait pas la tête d’un de
ces traîtres qui espionnaient la population pour le compte du
shah. Quand elle eut fini, Roya avait la peau toute rose, à vif.
Elle se garda bien de dire que Mossadegh voulait instaurer la
démocratie, pas le communisme.
Dans la dernière pièce du hammam, une femme plus âgée
lui savonna le corps, puis le rinça à l’eau chaude. Cette
employée-là, fort heureusement, ne lui parla pas. Une fois
rincée, Roya s’allongea, et la femme lui enduisit les jambes, le
ventre et les bras d’une huile parfumée au jasmin. À chaque
passage appuyé de ses mains, Roya sentait tous ses sens en
éveil ; il lui semblait être plus vivante. Plus que deux heures et
demie, maintenant. Dans deux heures et demie, elle reverrait
Bahman. Jamais elle n’avait été aussi excitée, l’attente était
insoutenable !

— Vay ! Pourquoi reviens-tu avec les cheveux mouillés ?


lui cria Maman quand elle franchit le seuil de la maison. Tu
veux attraper un rhume ?
— Il fait si chaud ! Comment pourrais-je m’enrhumer au
cœur de l’été ? répliqua Roya.
L’eau de ses cheveux avait ruisselé sur son corsage et
formé une tache au niveau des épaules. Il régnait une chaleur
si accablante dehors que cela l’avait un peu rafraîchie.
Maman lui jeta un regard inquiet :
— J’espère qu’il n’est pas dangereux de sortir aujourd’hui.
Après mûre réflexion, Roya avait jugé préférable
d’annoncer à sa famille que Bahman allait revenir et qu’ils
avaient rendez-vous au parc. Pendant des semaines, Baba
s’était inquiété pour lui ! Et, chaque soir, Maman avait prié
pour qu’il revienne. Elle estimait donc juste de les informer
qu’il allait bien et qu’il serait bientôt de retour parmi eux.
— Je rentre à l’instant, Maman. Les rues sont calmes. Les
gens ont obéi au Premier ministre, ils sont restés chez eux. Les
rues n’avaient pas été aussi calmes depuis bien longtemps.
Mais Maman n’avait pas l’air convaincue.
— Je dois me préparer, dit Roya avant que celle-ci n’ait le
temps d’ajouter quoi que ce soit.
Dans sa chambre, elle coiffa sa longue chevelure ondulée.
Depuis quelques semaines, elle ne se faisait plus de nattes. Ce
changement lui avait paru étrange au début, mais elle se sentait
désormais libérée. Elle se tamponna les poignets et le cou
d’eau de rose, puis enfila une jupe fuchsia qu’elle avait
spécialement choisie pour l’occasion, et rentra son corsage à
l’intérieur. Elle fit alors courir ses doigts sur les fleurs en relief
du col, des fleurs que sa sœur et elle avaient passé des jours à
broder. Elle avait finalement trouvé des socquettes blanches !
Victoire ! Après avoir cherché dans tous les magasins à la
mode, en ville, elle avait finalement déniché les socquettes si
convoitées chez un marchand du vieux bazar.
— Importées d’Amrik, avait-il déclaré, avec un sourire
édenté. D’Amrik, jeune fille.
Les socquettes, douces et blanches comme neige,
convenaient parfaitement pour l’occasion. Elle les enfila.
— Mange au moins quelque chose avant de partir ! lui cria
Maman du salon.
— Je n’ai pas faim.
Elle était bien trop excitée et nerveuse pour avaler quoi
que ce soit.
Quand elle entra dans le salon, Baba, Maman et Zari
étaient tous assis côte à côte sur le canapé, comme s’ils
l’attendaient pour se livrer à une ultime inspection ou la
stopper dans son élan.
— Tu es certaine que tu ne veux rien manger ? demanda de
nouveau Maman, folle d’inquiétude.
— Subitement, il est de retour en ville ? questionna Zari
d’un air soupçonneux.
— Je n’ai vraiment pas faim, Maman Joon, dit Roya.
— Pourquoi ne t’a-t-il pas donné rendez-vous ici ? Ou bien
dans votre librairie adorée ? reprit Zari.
Impossible de tout leur raconter ! Elle ne pouvait pas leur
avouer que Bahman avait écrit, dans sa dernière lettre,
qu’après leurs retrouvailles au parc Sepah ils se rendraient au
Bureau des mariages, en vue d’officialiser leur union plus tôt
que prévu. Maman pourrait s’en donner à cœur joie pour les
préparatifs de la cérémonie prévue début septembre. La
famille et les amis se joindraient à eux pour célébrer
l’événement, mais, pendant trois délectables semaines,
Bahman et elle seraient mari et femme dans le plus doux
secret. Il avait sans doute choisi le parc Sepah car il était à
deux pas du Bureau des mariages : ils pourraient ainsi s’y
rendre rapidement avant la fermeture, puisqu’ils avaient
rendez-vous à midi. Jamais Bahman ne lui ferait prendre le
moindre risque. Bien sûr, il avait écrit la lettre avant le coup
d’État manqué, et il n’était pas exclu qu’il soit surveillé de
près, désormais. Peut-être redoutait-il d’exposer sa famille à
des ennuis en venant chez elle, et sans doute le choix d’un lieu
public était-il plus prudent. Au point où elle en était, elle aurait
traversé un mur de feu pour le revoir.
Baba se leva, se dirigea vers le portemanteau et prit son
chapeau.
— Je t’accompagne jusqu’au parc. Tu ne dois pas t’y
rendre seule. De nouvelles manifestations pourraient éclater.
— Elle ne devrait pas s’y rendre du tout, intervint Zari.
— Non, Baba Jan ! Merci, mais ce n’est vraiment pas
nécessaire. Il n’y a aucun danger à l’extérieur. Tout ira bien.
Baba considéra son chapeau, puis se frotta le visage d’un
air soucieux, comme s’il tentait de résoudre une équation
compliquée.
— Je le saluerai de votre part, dit Roya.
Sur ces mots, elle les embrassa tous les trois sur la joue et
se précipita dehors.
Mais Zari s’élança derrière elle et la suivit de l’andarun
aux pièces donnant sur le jardin et jusque dans celui-ci.
— Roya, laisse-moi t’accompagner.
— Ne sois pas bête !
— C’est de la folie de sortir, avec tout ce qui se passe.
Pourquoi faut-il que ce soit aujourd’hui ? Il ne s’est passé que
trois jours depuis le coup d’État. Franchement, le moment est
mal choisi pour vos retrouvailles.
— Le coup d’État a échoué. Il en faut un peu plus pour
renverser le gouvernement. Le Premier ministre est encore au
pouvoir, tout se passera bien, répondit Roya.
— Je croirais entendre Bahman.
Roya lui fit un signe de la main et franchit le portail.
Une fois dans la ruelle, son cœur se mit à cogner si fort
dans sa poitrine qu’elle se demanda si elle arriverait jusqu’au
parc. Mais elle ne pouvait ralentir le pas, elle avait tellement
hâte de retrouver Bahman. Sa famille s’inquiétait pour rien. Et
sa petite sœur ne connaissait rien à l’amour… Elle ne pouvait
pas comprendre que Roya était poussée par un élan
irrépressible à la simple perspective de revoir Bahman. Qu’elle
pourrait marcher sur des braises pour arriver jusqu’à lui.
Il y avait plus de monde dans les rues en fin de matinée.
Mais quoi de plus normal ? Les gens avaient des choses à faire
en ville, non ? Tant qu’ils ne manifestaient pas, il n’y avait
rien à craindre.
Cela commença par des slogans, des bruits de chaînes
cinglant l’asphalte. En un instant, le sol sous ses pieds se mit à
vibrer. Roya se retourna : des centaines d’hommes s’étaient
rassemblés à l’autre bout de la rue et avançaient en criant.
Quand le cortège de manifestants se rapprocha, elle comprit
qu’ils scandaient les phrases qu’on martelait dans les
zurkhaneh, les gymnases où se pratiquaient des entraînements
traditionnels et des rituels sportifs. Baba marmonnait parfois
ces mêmes phrases par plaisanterie, quand il soulevait quelque
chose de lourd ou faisait des étirements. En l’occurrence, la
foule était constituée de centaines d’haltérophiles et d’athlètes,
en tenue de sport. Certains soulevaient au-dessus de leur tête
des blocs de bois coniques et des haltères. Un homme à
moustache et aux cheveux gominés jonglait avec des quilles.
Cette foule étrange envahit finalement toute la rue, et les
voitures durent s’écarter de leur chemin.
Au grand étonnement de Roya, des petits groupes
d’hommes et de femmes vinrent s’ajouter à ce défilé presque
comique d’athlètes, haltérophiles et autres jongleurs : le
cortège s’en trouva grossi, et les slogans prirent une tournure
plus politique.
— Zendeh bad shah ! Longue vie au shah !
Le cœur battant, Roya marchait toujours vers le parc
Sepah, dans la même direction que les manifestants.
Qui a payé ces voyous pour défiler aujourd’hui ?
Elle entendait Baba poser cette question. Que signifiait ce
nouveau soulèvement ? Peut-être Bahman en savait-il
davantage sur une deuxième tentative aussi téméraire que
désespérée pour renverser le gouvernement ? Elle était
impatiente de lui raconter la scène, ils en riraient quand ils se
retrouveraient.
Elle s’écarta un peu de la foule pour ne pas être entraînée,
et resta près d’un petit groupe de femmes qui se tenaient à
distance.
— Faghat eeno kam dashteem. Il ne manquait plus que ça,
dit l’une d’elles d’un ton sarcastique.
Les autres éclatèrent de rire. Roya éprouvait un certain
réconfort à entendre leurs plaisanteries.
Mais, tandis que la foule progressait vers le centre-ville,
leurs joyeuses railleries se teintèrent de nervosité. Allons,
peut-être était-ce juste son impatience qui faisait croître son
appréhension. D’autres hommes avaient rejoint la foule,
certains bras dessus, bras dessous.
— Marg bar Mossadegh !
Roya s’arrêta net. La foule ne scandait plus : « Mossadegh
ou la mort », mais : « Mort à Mossadegh ». Ces anti-
Mossadegh ne cessaient d’affluer pour s’unir au singulier
cortège d’athlètes. Les manifestants déferlaient dans les rues
en rangs serrés, à tel point qu’il devint bientôt impossible de
marcher sans faire partie de la cohue.
L’espace d’une seconde, Roya se demanda s’il n’était pas
préférable de rebrousser chemin. Mais non, tout se passerait
bien, se raisonna-t-elle finalement. Bahman l’attendait. Et elle
avança d’un pas résolu, comme elle le faisait toujours quand
elle était aux prises avec des dilemmes. Si elle prenait son
courage à deux mains, elle serait bientôt au parc, avec
Bahman.
Lorsqu’elle y arriva, elle se retrouva dans une foule encore
plus dense – à côté, le cortège d’athlètes n’était rien. Roya
était contrainte de jouer des coudes pour avancer, luttant pour
atteindre l’endroit où elle devait retrouver Bahman. Il faisait
chaud, mais une brise plaquait sa jupe rose contre ses cuisses.
Trois hommes la dévisageaient, l’un d’eux la siffla. Elle se
rappela alors les voyous qui avaient frappé Bahman à coups de
chaîne et de matraque. Une vague de chaleur lui monta au
visage et elle tira sur sa jupe.
La clameur du contingent anti-Mossadegh était
assourdissante. Roya était inquiète de se trouver si près d’eux ;
dès que Bahman arriverait, ils s’agripperaient l’un à l’autre et
iraient se mettre à l’abri. Elle tenta de se concentrer sur le
moment où elle le reverrait enfin.
Vingt minutes plus tard, la foule avait presque doublé. Les
slogans résonnaient avec plus de force et d’agressivité. Roya,
en nage, jetait autour d’elle des regards inquiets. Bahman
n’était pas là. Mais quoi de plus normal ? Comme aurait-il pu
être à l’heure ? Il lui fallait se frayer un chemin à travers cette
marée humaine, se faufiler entre les manifestants pour arriver
jusqu’à elle. Pas étonnant qu’il soit en retard. Personne
n’aurait pu prévoir une telle mêlée.
« Pourquoi faut-il que ce soit aujourd’hui ? Il ne s’est
passé que trois jours depuis le coup d’État. Franchement, le
moment est mal choisi pour vos retrouvailles. »
Les mots de Zari tournaient en boucle dans son esprit
agité. Allons, se raisonna-t-elle, si le Premier ministre avait
réussi à déjouer un coup d’État quelques jours auparavant, qui
aurait été assez fou pour refaire une tentative quelques jours
plus tard ?
— Marg bar tudeh ! À mort les communistes !
— Marg bar Mossadegh ! À mort Mossadegh !
La foule grossissait à vue d’œil dans le parc. Bientôt, une
puissante odeur de sueur et de colère satura l’air, le rendant
irrespirable. La foule avait une mission ; ce n’était pas un
rassemblement statique. Les manifestants marchaient vers une
destination précise. De toute évidence, il ne s’agissait pas du
parc. Alors que Roya luttait contre la nausée qui montait en
elle, elle se rendit compte que les manifestants se dirigeaient
vers la résidence du Premier ministre, scandant toujours le
même slogan haineux. Bahman aurait eu le cœur brisé en
voyant le nombre de ces brutes qui voulaient la mort du
Premier ministre. Mais où était-il ?
Le temps passait, et Bahman n’était pas au rendez-vous.
Roya mourait de soif, elle se sentait faible, la tête lui tournait.
Son corsage lui collait à la peau, le parc tournoyait… Maman
avait raison : elle aurait dû manger quelque chose avant de
partir. Elle arrivait à peine à bouger à présent, tant la foule
était dense. Elle était prise au piège.
Quand la police arriva, Roya éprouva un vif soulagement.
Enfin ! Mais, à sa grande surprise, les policiers ne cherchèrent
pas à disperser la foule : ils se joignirent au cortège ! Toute
l’énergie qu’elle avait encore l’abandonna lorsqu’elle comprit
que la police était du côté des manifestants. Les pires craintes
de Bahman se réalisaient : la police prêtait main-forte aux anti-
Mossadegh pour tenter un deuxième coup d’État et chasser le
Premier ministre. Celui-là même en qui Bahman, Baba et tant
d’autres avaient placé leurs espoirs pour l’avenir du pays.
Celui en qui ils voyaient un dirigeant ayant le courage de se
dresser contre les puissances étrangères qui pillaient leur
pétrole, celui que les Iraniens avaient élu dans l’espoir
qu’advienne la démocratie. Bahman aurait été malade
d’assister à ce spectacle. Mais où était-il ? Pourvu qu’il ne lui
soit rien arrivé.
Les minutes défilaient, et Bahman ne se montrait toujours
pas. Roya devait l’attendre ailleurs : elle ne pouvait pas rester
au milieu du parc, cernée par la foule. Et si elle allait sur les
côtés, où la foule était moins dense ? Peut-être Bahman était-il
arrivé et coincé quelque part, incapable de venir jusqu’à elle.
Elle luttait pour avancer, mais la force de la foule l’en
empêchait. Elle poussait les manifestants, tentant de se frayer
un chemin, avançant centimètre par centimètre. La panique la
saisit : elle voulait crier, se soustraire au chaos.
Et soudain, quelqu’un la saisit par l’épaule.
— Roya !
Elle se retourna vivement pour voir qui l’avait appelée. La
sueur avait plaqué ses cheveux sur son crâne, il haletait, mort
d’inquiétude. Elle finit par reconnaître M. Fakhri. Le désespoir
se lisait sur son visage.
— Oh, monsieur Fakhri, c’est vous ! Avez-vous vu…
— Roya Khanoum, écoute-moi, je t’en prie…
Il l’agrippa par les épaules, et Roya se mit à craindre le
pire en voyant son air affolé. Elle n’avait jamais vu M. Fakhri
ailleurs que dans sa librairie bien rangée, où il faisait si bon, à
part le jour de ses fiançailles, quand ils avaient assisté tous
deux au triste effondrement de Mme Aslan. Ici, sous le soleil
de plomb, dans la foule, il avait presque l’air féroce, dément.
Elle peinait à reconnaître en lui l’homme tranquille qui lui
tendait des recueils de poésie et l’aidait à échanger des lettres
avec son fiancé.
— Il faut que je trouve Bahman, finit-elle par crier au-
dessus du bruit ambiant.
— Roya Khanoum, je dois te dire quelque chose…
La voix de M. Fakhri fut noyée par les tirs. Des hurlements
s’élevèrent et l’odeur soufrée de la poudre à canon lui picota
les narines. Elle distingua alors deux chars à l’angle du parc.
Non, c’était impossible. Elle se dégagea de l’étreinte de
M. Fakhri et pivota sur elle-même pour mieux voir. Les
salauds ! Les soldats se tenaient sur les chars, fusil en joue.
Quelques personnes étaient montées sur les chars avec eux et
agitaient des bouts de papier qui ressemblaient à des billets.
S’était-elle tournée lentement ou promptement ? Avait-elle
regardé les soldats une seconde de trop ? Qu’est-ce qui l’avait
poussée à se dégager de son étreinte et à se retourner pour
regarder ces jeunes soldats en uniforme sur leurs chars,
entourés d’hommes et de femmes qui agitaient des billets dans
l’air ? Pourquoi s’était-elle détachée de M. Fakhri ? Pourquoi
s’était-elle retournée ? Pourquoi s’était-elle éloignée de lui ?
Tout près d’elle, elle sentit quelque chose bouger, glisser et
tomber par terre.
— Monsieur Fakhri !
Allongé sur le sol, il se tordait de douleur, le torse
ensanglanté. Elle s’agenouilla, lui saisit les bras, puis hurla :
— Il a été touché, il a été touché !
Quelques personnes se rassemblèrent autour d’elle et de
M. Fakhri. Elle regardait une fille agenouillée près d’un
homme sur qui on venait de tirer, dans la foule, songea-t-elle.
C’était arrivé à quelqu’un d’autre, pas à eux.
Tout autour, des cris, des avertissements, du bruit. Deux
ruisseaux de sang coulaient des yeux de M. Fakhri, se
répandant sur son visage. Elle toucha sa chemise trempée, son
torse en sang.
Soudain, on l’écarta, et un homme se mit à califourchon
sur le corps de M. Fakhri, appuya sur son cœur des deux mains
tandis que d’autres hommes et femmes s’approchaient,
s’affairaient, essayaient d’aider. Au milieu du tumulte – si
puissant qu’il aspira tout le bruit alentour et le transforma en
une sorte de silence –, elle n’entendit plus qu’un crissement.
Celui d’une étoffe que l’on déchire. Quelqu’un avait déchiré sa
tunique pour enserrer de ce bandage de fortune le torse de
M. Fakhri. Le tissu couleur de melon se teinta d’un rouge
profond.
M. Fakhri ne bougeait plus que les yeux, à présent ; il se
vidait de son sang, le regard perdu au loin. Il ne portait pas son
attention sur elle, ni sur le groupe de personnes qui le
soutenaient, psalmodiant des prières. Il regardait à gauche du
parc, du côté des ambassades, dans le quartier où se trouvait sa
librairie.
Roya suivit son regard. Peut-être était-ce de la poudre à
canon ou sa vision troublée par les larmes, mais il lui sembla
voir un nuage de fumée s’élever de cette direction. Avant
qu’elle n’en soit certaine, l’homme qui faisait un massage
cardiaque à M. Fakhri s’écroula sur lui.
— Il est mort, dit-il d’une voix forte.
Un vieil homme tout près se mit à se balancer d’avant en
arrière en récitant des prières.
Au bout de quelques minutes, deux ou trois hommes
soulevèrent M. Fakhri, le torse toujours enveloppé dans un
linge couleur melon, et s’éloignèrent d’eux. À d’autres
endroits du parc, la foule se fendait pour laisser passer des
morts et des blessés. Ce qui avait commencé comme une
plaisanterie, un jeu, un spectacle exubérant, une performance
de jongleurs s’était achevé dans un bain de sang. Le libraire
n’était plus.
— Emmène-le à l’hôpital ! cria une femme à Roya alors
que celle-ci suivait la petite procession qui s’éloignait de la
foule. Chacune de ces morts injustes doit être consignée.
Consignée avec un stylo dans un carnet, pensa-t-elle. Sur
de belles feuilles de papier.
Elle se fit violence pour ne pas vomir.
Les sirènes hurlèrent, et la police se fraya un chemin. La
foule poursuivit son chemin vers le nord, en dépit du chaos
ambiant.
Quand le petit groupe sortit du parc et tourna à droite en
direction de l’hôpital, Roya s’immobilisa. Elle avait déjà
indiqué le nom de M. Fakhri et sa profession à l’homme qui
avait tenté de lui sauver la vie, et les autres insistaient pour
qu’elle rentre chez elle.
— Merci pour ces informations, nous vous promettons
qu’elles seront correctement consignées. Sa famille sera
prévenue, vous pouvez compter sur nous. Rentrez chez vous, à
présent. Ce n’est pas un lieu pour une jeune dame comme
vous. Vous en avez assez vu.
Les rues étaient flanquées de poubelles en feu alors qu’elle
regagnait l’angle de la rue Churchill et de l’avenue Hafez. Les
fenêtres brisées des bureaux, les éclats de verre sur le sol
formaient un kaléidoscope de l’horreur. La peur au ventre,
Roya se dirigea courageusement dans la direction où s’était
porté le dernier regard de M. Fakhri.
Quand elle arriva dans la rue où se trouvait la librairie, elle
vit qu’il n’y avait plus que des trous noirs à la place des
fenêtres de l’épicerie voisine – tout près de chez le marchand
de betteraves qui sortait parfois son tapis pour prier, à midi.
Un énorme panache de fumée s’élevait depuis le toit du
kiosque à journaux attenant. La librairie tanguait dans des
flammes si hautes qu’on les aurait crues capables de réduire le
ciel en cendres.
Pétrifiée, Roya resta immobile devant la librairie en feu.
Les flammes dansaient et s’élevaient dans les airs. Elle était
incapable de bouger, toute énergie l’ayant désertée. C’était
trop tard, il n’y avait plus rien à faire ; au loin, elle entendit la
sirène des pompiers. Ils allaient venir, ils feraient de leur
mieux.
Mais les murs, les fenêtres, le toit, les poutres flambaient.
Des pages de livres noircies jaillissaient des flammes,
restaient suspendues quelques instants dans l’air avant d’être
réduites en cendres noires et de retomber à terre.
Un jour, elle oublierait peut-être le sentiment
d’impuissance qu’elle avait éprouvé, tandis qu’elle voyait les
mots se consumer. Un jour, elle serait peut-être loin de ces
atrocités. Mais l’odeur du papier calciné resterait à jamais en
elle, gravée dans sa mémoire, incrustée dans sa peau. Debout
devant la librairie qui flambait, elle se rappela les traditionnels
feux que l’on allumait avant le nouvel an persan, la façon dont
Zari et elle bondissaient au-dessus des flammes en poussant
des cris de joie, le visage rougi par leur chaleur, le cœur en
fête.
Bientôt, il n’y aurait plus rien.
Les mots qu’elle avait aimés, les recueils de poésie dans
lesquels les lettres avaient été échangées, les rames de papier,
les carnets, les bouteilles d’encre, les stylos à plume, les taille-
crayons, tout serait carbonisé.
Les tracts politiques cachés dans la pièce arrière qui servait
d’entrepôt, les crayons de couleur disposés en bouquets
attachés par un ruban, le sanctuaire et les secrets qu’il
contenait. De la vie de M. Fakhri, il ne resterait rien.
Le carillon au-dessus de la porte avait-il survécu à
l’incendie ? se demanda-t-elle alors. Si par hasard elle le
retrouvait, tinterait-il encore ?

Une fois franchie la porte de la cour, passé l’étang aux


carpes koï, elle se glissa dans le sanctuaire frais de la maison.
À l’intérieur, sa famille faisait la sieste, profondément
endormie. Le grand saladier de Maman était dans l’évier, celui
dans lequel elle servait toujours son poulet aux prunes. Sur le
lit, Zari s’était enroulée dans son shamad, le grand drap en
coton qui remplaçait l’édredon en été. Dans la pièce voisine,
Baba ronflait, Maman blottie contre lui. Par terre, les
pantoufles étaient bien alignées. Personne ne manquait à
l’appel, ils étaient tous sains et saufs. Ils ignoraient tout de ce
qui s’était passé dans les parcs de Téhéran, de la manifestation
qui faisait rage au nord de la ville, des dangers de la foule. Ils
ne savaient pas encore que M. Fakhri avait été tué, ils
n’avaient pas senti la fumée de la Librairie de Téhéran. Ils
avaient mangé leur poulet aux prunes accompagné de riz et
fait leur sieste digestive, comme tous les jours.
Bahman n’avait pas reparu. Avait-elle vraiment cru, en se
rendant au parc, qu’il l’y attendrait, une rose à la main, vêtu
d’une chemise à la blancheur éclatante, prêt à aller signer avec
elle leur acte de mariage ? Il lui semblait presque amusant, à
présent, d’avoir cru à ces improbables retrouvailles.
Quand Baba, Maman et Zari se réveilleraient et
allumeraient la radio, ils apprendraient que la foule avait
gagné la résidence du Premier ministre, que les manifestants
avaient escaladé les murs, étaient entrés dans la maison, que
Mossadegh avait réussi à s’échapper in extremis par une
fenêtre et avait trouvé refuge chez son voisin.
Lorsque sa famille s’était réveillée de la sieste, que Zari
avait ouvert les yeux en s’étirant, que Maman était allée dans
la cuisine préparer le thé dans le samovar et que Baba avait
allumé la radio à 14 heures, ils avaient appris que les
conspirateurs avaient pris les commandes de la radiodiffusion,
avenue Shemiran, et que la foule avait pris d’assaut la maison
du Premier ministre, l’avait saccagée, pillée et incendiée. Les
partisans du shah avaient tout détruit.
Cette fois, le coup d’État avait réussi. Cette fois, le monde
était changé à jamais.
Pendant que sa famille dormait encore, Roya avait erré
dans la maison, socquettes aux pieds. Toute seule, elle avait
pleuré M. Fakhri, Bahman, ses rêves d’avenir pour le pays.
Elle n’avait même pas remarqué que les jolies socquettes
blanches qu’elle avait mises pour aller retrouver son fiancé
étaient à présent noircies par la fumée et constellées de taches.
Les taches du sang d’un homme mort à ses pieds tandis qu’elle
cherchait en vain celui qu’elle aimait.
13

DESTIN DE RÊVE
1953
Zari apporta du thé brûlant dans lequel elle avait mis du
nabat, bâtonnet de sucre candi au safran censé guérir la plupart
des maux : un estomac dérangé, la grippe, les crampes
menstruelles, éventuellement les peines de cœur, bref, toutes
sortes de douleurs. Elle s’assit sur le rebord du lit et tendit le
verre à Roya.
— Bois !
Roya fit « non » du menton. Elle ne voulait pas de thé, pas
plus que des attentions de Zari. Pourtant, ce simple
mouvement de refus lui donna l’impression que sa tête allait
éclater.
— Allez, assieds-toi. Tu es restée au lit toute la journée.
Écoute, hier, c’était vraiment la pire journée de tous les temps
pour se retrouver dans un parc, au centre de Téhéran. Bahman
a sans doute revu ses projets. Je suis certaine qu’il va bien, et
M. Fakhri…
Zari s’interrompit, puis reprit en murmurant :
— Que son âme soit en paix ! Il était… au mauvais endroit
au mauvais moment.
Elles demeurèrent silencieuses pendant ce qui parut une
éternité à Roya. Elle était incapable de parler, elle ne ressentait
plus rien.
— Allez, bois ton thé, maintenant, finit par dire Zari.
À contrecœur, Roya prit le verre et avala une gorgée. Son
œil droit tressauta. Bahman savait-il seulement que M. Fakhri
était mort ? Faisait-il partie de ceux qui avaient tenté de
contrer le coup d’État ? Était-il en prison, désormais, avec les
autres partisans de Mossadegh ?
— Bahman a sûrement été arrêté. Peut-être tué ? dit Roya.
— Tu n’en sais rien, inutile de tirer des conclusions
hâtives.
Roya avait téléphoné chez lui des dizaines de fois, mais
personne ne répondait.
— Ne m’en veux pas, sœurette, mais si tu veux mon avis,
il n’a jamais eu l’intention de venir à ce rendez-vous. Je me
demande bien où il a passé ces dernières semaines !
Franchement, qui écrit une lettre pour dire : « Rendez-vous au
parc du centre-ville » trois jours après une tentative de coup
d’État, alors qu’il y a de l’électricité dans l’air et que la
situation peut dégénérer à tout moment ? Je savais que c’était
une mauvaise idée, je te l’avais dit.
— Il ne pouvait pas deviner qu’il y aurait une autre
tentative de coup d’État, quand il m’a écrit. Il avait juste envie
de me revoir.
C’était tout ce qu’elle parvint à dire.
— S’il était un activiste aussi engagé qu’il le prétend, et un
gentleman prêt à tout pour te protéger, il aurait eu assez de
jugeote pour ne pas te demander de le rejoindre au milieu d’un
parc à un moment comme celui-ci, bon sang ! Tu aurais pu
mourir ! Je n’arrive même pas à croire que Baba ait accepté
que tu sortes sans t’accompagner là-bas.
Elle regarda ses mains et poursuivit :
— Baba veut à tout prix être moderne et progressiste,
mais, à mon avis, il l’est un peu trop. Les femmes ont besoin
qu’on les protège.
Roya se rendait compte que c’était la tristesse qui poussait
Zari à prononcer de telles paroles. La mort de M. Fakhri
l’avait affectée, et elle n’était pas capable d’exprimer son
chagrin autrement. Roya laissa sa sœur pester contre Bahman.
Zari acheva sa tirade en affirmant que la pire chose qui pouvait
vous arriver, c’était de tomber amoureuse d’un homme lui-
même amoureux de la politique.

Roya attendit toute la journée des nouvelles de Bahman.


Les heures s’étiraient, et il ne donnait toujours aucun signe de
vie. Dans son entourage, tout le monde avait été atterré par le
coup d’État. Quand Roya parvint à contacter les amis de
Bahman, chacun lui fournit des informations différentes. Ses
anciens camarades de classe déclarèrent qu’ils étaient sans
nouvelles, mais il était exclu selon eux qu’il lui soit arrivé quoi
que ce soit pendant le soulèvement. Un autre ami affirma que
Bahman s’était rendu au parc pendant le coup d’État et avait
été arrêté : ils devaient appeler toutes les prisons pour le
retrouver. Quand elle l’interrogea, Jahangir se contenta de
pousser un juron et d’affirmer qu’il n’y avait pas d’homme
plus noble que M. Fakhri en ce monde, bon sang ; comment
les soldats avaient-ils pu lui tirer dessus ? Il espérait que
Bahman lutterait sans relâche pour que Mossadegh revienne
au pouvoir. Roya ne savait à qui se fier. Elle avait toujours cru
que les amis de Bahman étaient du même bord que lui, qu’il
pouvait compter sur eux. Mais, quand Jahangir se mit à
fulminer contre le shah, Roya commença à douter de sa
sincérité. Se pouvait-il qu’il l’espionne ? Qu’il la signale aux
autorités comme dissidente ? Elle avait l’impression de ne plus
pouvoir faire confiance à personne, même Jahangir lui
semblait suspect.
Aux stands du bazar, dans les cafés autour d’un expresso
ou dans les salons familiaux, la rumeur courait que des agents
étrangers étaient impliqués dans le renversement du Premier
ministre. Zari ripostait à chaque théorie conspirationniste en
disant : « Et alors, qu’est-ce que cela peut faire qu’ils les
paient en dollars ? Qu’en est-il de notre peuple ? Ce sont des
lâches, des voyous qui ne pensent qu’à envahir les rues pour
scander le slogan du jour et soutirer au passage de l’argent aux
Américains sous prétexte qu’ils exécutent leurs ordres. »
Roya avait perdu le sommeil. Quand elle arrivait à fermer
l’œil, c’était de façon sporadique, et elle se réveillait en
sursaut après avoir fait des rêves fourmillant de détails dont
elle se souvenait avec netteté.
Un rêve la hantait plus particulièrement : elle entrait dans
la librairie de M. Fakhri, le carillon tintait au-dessus de la
porte comme toujours. À l’intérieur, régnait une odeur d’encre
et de livres. La fraîcheur familière et réconfortante de l’endroit
l’enveloppait. Au début, elle ne voyait pas M. Fakhri. Tout à
coup, il se matérialisait derrière le comptoir, en train d’écrire
dans son registre d’inventaire, son stylo à plume glissant sur la
page. Il était fidèle lui-même : soigné et calme, avec ses petites
lunettes rondes. Rien à voir avec l’homme au regard égaré
dont elle gardait le souvenir, ce jour fatal, dans le parc.
Il levait les yeux vers elle, et, l’espace d’une seconde, un
élan de panique traversait son visage, puis il lui adressait son
sourire habituel. De sa voix polie qu’elle connaissait si bien, il
prenait des nouvelles de ses parents, de sa sœur, Zari
Khanoum. Puis il s’enquérait des autres membres de la famille
et du voisinage. Il espérait que tous étaient en bonne santé
qu’ils auraient une longue et heureuse vie. Il ajoutait de
nombreuses autres formules de tarof indispensables à tout
échange courtois.
— Avez-vous des nouvelles de Bahman ? demandait-elle.
— Non, Roya Khanoum.
— Rien du tout ?
— Pas un mot.
— Il vous apportait pourtant des lettres il y a quelques
jours encore, non ?
M. Fakhri soupirait et regardait le plafond.
— Je te conseille, jeune fille, d’oublier ce garçon. Tourne
la page, marie-toi, fonde une famille. Sois bonne envers ton
prochain.
— Pardon ? disait alors Roya, le cœur battant. C’est
exactement ce que je vais faire : me marier avec Bahman, nous
sommes déjà fiancés.
— Ah, il arrive parfois que les fiançailles tombent à l’eau.
Tu l’ignorais ?
Il prononçait ces mots avec délicatesse, comme si, proférés
sans ménagement, ils risquaient de la briser.
— Je veux juste m’assurer qu’il va bien. Personne n’a de
ses nouvelles. Je pensais que vous en aviez peut-être,
puisque…
M. Fakhri levait la main.
— Dans la vie, on n’obtient pas toujours ce qu’on veut,
Roya Khanoum. Les choses ne se passent pas toujours comme
prévu. Les jeunes gens ont tendance à penser qu’ils seront
toujours épargnés par les tragédies de la vie, qu’ils peuvent
s’en tirer moyennant un peu de courage et de vains espoirs. Ils
pensent à tort que la jeunesse, le désir et l’amour suffiront à
déjouer la main du destin. En vérité, jeune fille, notre destinée
est écrite sur notre front depuis le début. On ne peut pas la
voir, mais elle y figure bel et bien. Et la jeunesse, qui aime si
passionnément, n’a pas idée de la laideur du monde.
Il posait les deux mains sur le comptoir avant d’enchaîner :
— Ce monde est impitoyable.
Roya avait alors la sensation qu’on la trempait dans de
l’eau glacée.
— N’oublie jamais ça, disait M. Fakhri.
Puis il sifflotait doucement entre ses dents, ôtait ses
lunettes, s’essuyait les yeux et concluait par ces mots cruels :
— J’ai l’impression qu’il ne t’a jamais aimée. Au fond,
tout cela n’était qu’un jeu pour lui.
Roya se réveillait alors en sursaut, couverte de sueur
froide.
Même éveillée, elle sentait la présence de M. Fakhri dans
la librairie, comme autrefois, en train de faire l’inventaire de
son stock, classant les romans étrangers dans les étagères. Elle
le voyait épousseter la table sur laquelle s’empilaient les
recueils de poésie. Il lui avait ouvert un monde de possibles,
offert un espace où ses rêves pouvaient éclore, un refuge loin
du tumulte de la politique. C’était dans ce lieu à l’abri du
monde qu’elle était tombée amoureuse.
Elle sentait encore les étagères dans son dos quand elle s’y
était appuyée tandis que Bahman se pressait contre elle, lui
murmurant des mots doux à l’oreille.
Mais, dans son rêve, M. Fakhri affirmait que celui-ci ne
l’avait jamais aimée, et il lui conseillait de laisser cette histoire
derrière elle, alors que tant de questions restaient sans réponse.
Il avait été leur allié, il avait discrètement encouragé leur
relation. Un homme d’âge mûr qui époussetait ses livres et
disposait des fournitures scolaires dans sa boutique, discutant
avec ses jeunes clients, mettant à leur disposition des tracts
politiques, les aidant à échanger des lettres d’amour.
Il était mort. Si le sort en avait décidé autrement, elle aurait
pu mourir à sa place. C’était d’ailleurs sans doute elle qui
aurait dû disparaître. Cette pensée pesait sur elle comme un
fardeau accablant, une cicatrice, une vérité glaçante. Les
vestiges de la librairie se consumeraient en elle pour toujours,
tout comme le corps invisible de M. Fakhri qu’elle portait à
bout de bras.
Maintenant que celui-ci était mort, elle n’avait jamais
autant pensé à lui, même si elle ignorait tout des blessures de
cet homme.
Deuxième partie
14

LA FILLE DU VENDEUR DE MELONS


1916
Un jeune homme se faufile dans les allées sinueuses du
bazar, en ville. Dès sa naissance, on a prévu son mariage : il
est destiné à sa cousine au second degré, Atieh. Ce prénom
signifie « avenir », mais elle n’incarne pas l’avenir qu’il
imagine. Lui, il est amoureux d’une jeune fille qui travaille au
bazar : elle entasse des melons dans des cageots tous les
matins et se tient d’un air fier près de son père, tandis que
celui-ci fait son boniment pour attirer les clients. Ali est
obsédé par cette fille pauvre. Il se rend au bazar uniquement
pour avoir une chance de la regarder à la dérobée pendant
qu’elle coupe les melons.
Dans la cacophonie du bazar et le chaos des stands, il la
regarde. Elle porte toujours un petit foulard. Elle est
misérablement vêtue, mais son visage a la forme de la lune.
Elle est jeune, un peu trop peut-être, mais d’une beauté
éblouissante. Maniant le couteau telle une épée, le père de la
fille extrait comme par magie la chair douce du fruit et en
vend des tranches ou des morceaux découpés aux clients
assoiffés. Certains achètent un melon entier qu’ils placent dans
leur panier, d’autres préfèrent savourer immédiatement la
douceur désaltérante du fruit et soulagent leur palais avec le
melon givré. La glace est aussi précieuse que le fruit, et le
vendeur de melons vient chaque matin au bazar muni d’un
bloc de glace que sa fille surveille attentivement, postée tout
près, mains sur les hanches.
La mère d’Ali rassemble ce qui est nécessaire au sofreh,
pour son mariage.
— N’ai-je pas attendu patiemment qu’elle soit en âge de
t’épouser ? dit-elle. Ta cousine a seize ans, maintenant. Elle est
mûre et prête pour toi. Vous êtes destinés l’un à l’autre depuis
votre naissance. Nous le savons tous.
Et sa mère émet un petit gloussement satisfait. Elle
demande aux domestiques de s’assurer qu’il y a assez de
cannelle pour décorer le dessert, le sholeh zard, le jour du
mariage.
— À la fin de l’été, Ali Jan. Peux-tu espérer un plus beau
cadeau pour tes dix-huit ans ?
Ali trouve qu’Atieh ressemble à du yaourt liquide, et il
s’imagine qu’elle est aussi fade et insipide. Dans ses rêves, en
revanche, la fille du bazar vêtue de haillons lui tend des
tranches de melon, dont le jus parfumé lui rafraîchit la bouche.
Un vendredi, il se rend en ville pour l’espionner. Il se tient
derrière un poteau qui le dissimule à moitié, près du stand
d’épices, tandis que la fille empile ses melons de telle sorte
qu’ils forment des pyramides. Il la regarde aussi découper le
fruit en parts inégales.
— Badri, bia, viens là !
Son père est édenté, sa peau tannée d’avoir été exposée
trop longtemps au soleil impitoyable.
Badri. Badri. Badri, répète Ali entre ses dents, comme si
ce prénom était gravé dans son esprit pour toujours. Comme
s’il n’allait pas souffrir pendant des années chaque fois qu’il
l’entendrait.
Les clients le poussent, le bousculent, des femmes en
tchador portent des paniers remplis de légumes verts et
d’aubergines, des bébés crient et des colporteurs vantent leurs
marchandises.
Badri, Badri, Badri.
Étant le fils de l’un des érudits les plus estimés de Téhéran,
Ali sera bientôt envoyé à Qom pour y étudier la religion et les
lettres classiques. Cette fille ne devrait pas l’obséder. Elle
travaille avec son père sur le marché. C’est une dahati, une
paysanne. Une fille qui ne possède rien et appartient à la
même classe sociale que les domestiques qui lavent ses
vêtements.
Quand l’appel à la prière de midi résonne dans les allées
du bazar, les gens désertent les stands, tapis de prière à la
main. Alors, le marché se vide méthodiquement, acheteurs et
vendeurs se dispersent. Un à un, les hommes quittent leurs
stands. Dans la cour de la mosquée, au bout du bazar, ils se
livrent à leurs ablutions de mi-journée : ils se lavent les coudes
et les poignets avec l’eau des lavabos en ciment. Pour la
prière, ils s’agenouillent et touchent le sol de leur front avant
de se perdre dans leurs méditations. Ils se redressent et se
prosternent tous en même temps.
Badri va-t-elle prier, elle aussi ? Ali ressent une pointe de
déception en la voyant s’éloigner du stand. Bien sûr, il ne
pourra pas la suivre dans la partie de la mosquée réservée aux
femmes. Tout au plus la verra-t-il ôter ses chaussures à l’entrée
(ce sont en réalité des mules en tissu, déchirées et effilochées),
puis elle sera ensuite avalée par l’entrée destinée aux femmes,
inaccessible.
Une fois qu’elle est partie, Ali s’attarde seul dans les allées
du bazar. Il a soudain l’impression d’être nu, près du poteau
qui jouxte le stand d’épices. Il attire l’attention, à présent que
la foule s’est dispersée, mal à l’aise sans la foule dans laquelle
il pouvait se fondre pour épier la jeune fille.
Soudain, des bruits de pas, le lent crissement de mules sur
le sol en terre battue… Il lève les yeux et peut à peine le
croire : elle est de retour. Il la regarde, espère qu’elle ne le
verra pas, tandis qu’elle s’affaire autour du stand de son père.
Elle soulève un grand pot en fer-blanc. Pendant quelques
instants, elle lutte pour garder l’équilibre, car il est lourd, puis
parvient à le caler sur sa hanche. Bientôt, il s’y balance à la
perfection, comme s’il faisait partie de son anatomie, comme
s’il avait toujours été juché à cet endroit précis.
Elle quitte le stand, et quand Ali est certain d’être hors de
vue, il lui emboîte le pas. Elle est particulièrement séduisante,
sans doute en raison de son assurance et de sa démarche
chaloupée, bien qu’elle soit pauvre. Au lieu de tourner à
droite, vers la mosquée, Badri se dirige vers la gauche. Ali
emprunte le même chemin étroit qu’elle derrière le bazar :
celui-ci mène à une cour carrée protégée par des arbres,
laquelle sert à la fois de quai de déchargement et de dépôt
d’ordures. Ce doit être ici que, tous les matins, les ânes sont
délestés de la marchandise qu’ils convoient, et que les
hommes ouvrent leurs cageots remplis de denrées diverses. De
grandes bennes où s’entassent les détritus longent le quai, et
un nuage de mouches bourdonne au-dessus. La fille se faufile
tranquillement entre les poubelles pleines et malodorantes
jusqu’à ce qu’elle en trouve une qui ne déborde pas. Le
récipient reste en équilibre sur sa hanche pendant qu’elle
marche, ce dont Ali s’émerveille : on dirait qu’elle a fait cela
toute sa vie. Réflexion faite, c’est sans doute le cas. N’est-ce
pas le sort de la classe à laquelle elle appartient : travailler ?
Ces gens-là passent leur temps à s’acquitter de corvées, pense
Ali qui se reproche son oisiveté. Les femmes ne sont pas
épargnées, elles vont aux champs ou sur les marchés dès les
premières lueurs de l’aube. Elles sont résistantes, fortes. Ali
pense à Atieh et à sa peau blanche comme du papier. Il revoit
ses longs doigts, ses lèvres qui semblent transparentes. Les
siens lui prédiront le plus grand bonheur en l’imaginant
effleurer cette perfection, une fois qu’il l’aura épousée. Il l’a
déjà vue sans voile. Quand ils étaient enfants, on les faisait
jouer ensemble. Le visage d’Atieh est toujours protégé du
soleil afin que sa pâleur demeure intacte.
Badri se met sur la pointe des pieds, près de la poubelle,
hisse le récipient un peu plus haut sur sa hanche, puis en
renverse le contenu d’une main experte. Des peaux de melon
et des graines tombent dans la benne, et l’air se remplit d’une
odeur sucrée qui envahit la gorge d’Ali. Il a l’impression que
le fruit lui fond dans la bouche, et sent sa fraîcheur sous ses
doigts. Badri secoue le pot deux ou trois fois pour le vider
complètement. Puis elle pivote sur elle-même.
— Pourquoi tu me suis ?
Son timbre de voix est plus mûr et autoritaire que ce à quoi
il s’attendait. Elle le tutoie, alors qu’une fille de paysan
vouvoie généralement un jeune homme appartenant, de toute
évidence, à une classe bien supérieure à la sienne. N’a-t-elle
donc aucune éducation ? Cependant, à en juger par son regard
hautain, Ali en doute : elle a l’air de savoir ce qu’elle fait.
— Tu es muet ou quoi ?
Elle juche de nouveau le réceptacle vide sur sa hanche.
Elle se tient pieds écartés, une posture qu’Atieh et les filles de
sa classe n’oseraient jamais adopter face à des inconnus.
— Eh, insiste-t-elle, je t’ai posé une question ! Pourquoi tu
me suis ?
— Je ne te suis pas, dit-il d’une voix qui s’apparente à un
murmure.
Il a en face de lui la fille d’un vendeur de melons, une
enfant, en fait, mais, pour une raison qu’il ignore, il sent ses
genoux chanceler. C’est son visage rond, son regard direct
braqué sur lui, ses lèvres en forme de bouton de rose.
— Je vais dire à mon père de te trancher la gorge ! Ne
t’approche plus de moi. Je me fiche que tu sois un gosse de
riche, peu importe qui tu es. Je sais ce que ceux de ton espèce
pensent des filles comme moi. Eh bien, vas-y, approche, et je
crierai si fort que ça te percera les tympans. Et puis je te
donnerai des coups de pied. Des coups très forts ! (Elle
soulève alors son récipient des deux mains au-dessus de sa
tête.) Je te frapperai la tête avec ce pot. J’en ai ma claque des
hommes comme toi, qui, parce que je suis pauvre, pensent
qu’ils peuvent se servir. Eh bien, non ! Mon père t’égorgera si
tu t’approches de moi. Compris ?
Ali reste sans voix. Personne ne lui a jamais parlé ainsi. À
la maison, sa mère le vénère, il est le prince du foyer. Les
servantes n’oseraient jamais s’adresser à lui en ces termes, et
les hommes qui sont au service de sa famille ne lui disent que
ce qu’il veut entendre. Son père est la seule personne honnête
et franche avec lui. Aucune fille ne lui a jamais parlé comme
ça. Il est à la fois amusé par son aplomb et honteux : il doit
avoir l’air d’un pervers, rien d’autre qu’un malotru qui fait de
l’œil à une paysanne.
— Non, non, je crois que tu fais erreur. Je ne suis pas ici
pour des raisons inavouables. Désolé, je ne voulais pas te faire
peur.
Le soleil de midi forme une chape de plomb sur le bazar, et
soudain on dirait qu’une main invisible a imprégné chaque
particule de poussière d’une odeur suffocante de melon.
Malgré lui, Ali s’avance vers la fille. Il doit la rassurer, lui
prouver qu’elle se trompe sur lui. Il éprouve le besoin de lui
prouver qu’il n’est pas en quête de plaisirs furtifs à l’abri des
regards. Plus il se rapproche d’elle, plus les suaves effluves
pénètrent ses poumons. Chaque bout de tissu qu’elle porte,
chaque mèche de ses cheveux qui dépasse de son foulard,
chaque pompon de ses mules abîmées doivent être imprégnés
de cette odeur entêtante. À présent qu’il est tout près d’elle, il
constate qu’elle a le teint hâlé et qu’elle affiche une santé
resplendissante, comme si elle avait quelque remède secret
auquel les filles qu’il connaît n’ont pas droit, celles dont les
mères les mettent en garde contre les méfaits du soleil, celles
qui apprennent à broder, à lire et à écrire, ces jeunes femmes
riches à qui l’on enseigne l’art d’arranger parfaitement les
roses dans des vases en cristal. Badri lui lance un regard noir
tandis qu’il s’approche d’elle.
— Pose ce pot, s’il te plaît.
Ali a retrouvé la voix, ce ton posé et calme qu’il prend
pour s’adresser aux domestiques, ce timbre habitué à donner
des ordres et à être obéi.
— Son couteau à melon ! s’écrie-t-elle d’une voix plus
aiguë et moins assurée à mesure qu’il avance vers elle. C’est
avec ça qu’il t’ouvrira la gorge.
À présent, elle ressemble davantage à la jeune fille qu’elle
est, on perçoit même de la vulnérabilité sa carapace dure. Ali
est plus que jamais attiré par elle, par sa posture assurée, son
franc-parler, ses lèvres en forme de bouton de rose, son visage
rond comme la lune dont elle relève le menton tremblant. Et
cette douce odeur de melon qu’il associera à elle pour
toujours.
— Pose ce pot, répète-t-il, d’un ton plus apaisé, cette fois.
Elle obtempère, et l’objet rebondit plusieurs fois dans la
poussière dans un bruit sourd. Il aurait dû atterrir violemment,
le son aurait dû être redoutable, mais le pot rebondit
doucement et atterrit à quelques mètres d’eux, puis
s’immobilise doucement sur le côté. Qui pourrait bien l’avoir
entendu tomber, dans le lieu éloigné où ils se trouvent ? En
réalité, la fille a raison d’avoir peur, pense Ali : des arbres
dissimulent aux regards le quai de déchargement, personne ne
peut les voir, nul ne sait qu’ils sont là. Tout le monde est à la
mosquée, en train de prier et de se prosterner, de réciter des
versets.
Il va lui redire qu’il ne lui veut pas de mal. Lui assurer
qu’il est juste… Juste en train de faire quoi, exactement ? La
suivre. Bien sûr, c’est plus fort que lui, elle l’attire, mais il le
lui expliquera et la rassurera. Elle doit comprendre qu’elle a
affaire à un gentleman. Ali est confus, et il s’en veut de se
mettre dans cet état à cause de cette fille. Elle n’est rien. Elle
lui est inférieure. Il lui fera savoir qu’il ira étudier la religion et
les lettres classiques après son mariage et…
Mais avant qu’il ne trouve la meilleure formulation pour
exprimer toutes ces pensées, la douce odeur du melon
l’enveloppe tout entier. Sous le soleil de midi, Ali est
momentanément aveuglé, il doit avoir une hallucination.
Quelque chose d’humide et de chaud atterrit sur sa joue, et,
pendant une minute, il est incapable d’identifier ce que c’est.
Puis il voit que la fille est tout près de lui. Elle est venue
jusqu’à lui et l’a embrassé. Elle se tient devant lui, sur la
pointe des pieds, durant un bref instant qui les sépare du reste
du monde. Pendant quelques secondes, un temps suspendu qui
restera gravé dans la mémoire d’Ali jusqu’au jour de sa mort,
une brève parenthèse d’intensité, ses lèvres chaudes et
humides sur sa joue. Elle lui fait l’effet d’un feu jaillissant.
Une fois qu’elle a reposé les talons, il ne sent plus ses
lèvres sur sa peau. Il est cloué sur place, métamorphosé. Cette
fille ne manque pas d’audace ! Et sa caresse, si chaude, si
enflammée, l’a rendu muet, l’a pétrifié.
— Voilà ! lui dit-elle d’une voix radoucie. Tu as eu ce que
tu voulais.
Il ne la regarde pas.
— N’est-ce pas ?
Il retrace du bout des doigts le baiser au melon sur sa joue
et, sans réfléchir, les porte à son nez. C’est elle qu’il hume.
Jamais il n’oubliera ce goût, même quand il épousera Atieh,
qu’il sera père de quatre enfants, et présentera les grandes
œuvres classiques et autres auteurs étrangers aux jeunes gens
qui fréquenteront la librairie qu’il possédera un jour. Comme
son père sera déçu qu’il ait décidé de ne pas suivre une voie
plus prestigieuse !
— Tu as les capacités de devenir un ecclésiastique érudit,
plaidera son père, et tout ce que tu veux, c’est posséder une
boutique ? Comme un bazaari ? Un commerçant ?

— Écoute-moi bien, reprend Badri alors qu’il se tient sous


le soleil, pétrifié, inquiet de sa réaction à son baiser, la
respiration haletante. Si mon père découvre que tu as tenté de
m’embrasser, il te coupera le cou avec son couteau. Les gens
croient que c’est un couteau, mais il s’agit en fait d’une épée.
Celle de son grand-père, qui était un bandit et qui tuait les
hommes qui se mettaient en travers de son chemin. (Elle
s’interrompt et ses yeux lancent des éclairs à Ali.) Avec cette
épée.
Toujours immobile sous le feu du soleil, il s’efforce de
détourner la tête.
— Il les tuait, tout simplement, reprend-elle. Si Baba
apprenait que tu m’as suivie jusque derrière le bazar pour me
voler un baiser…
— Je n’ai rien fait de tel, l’interrompt-il en la regardant
droit dans les yeux.
— … Il te décapiterait. Il est fort avec son couteau. Tu l’as
vu couper les melons, non ? Tu crois peut-être que je ne t’ai
pas repéré près du stand ? Tu viens m’épier tous les jours ! Un
garçon aussi fortuné que toi ne va donc pas à l’école ? Tu n’as
rien de mieux à faire ?
— C’est l’été, marmonne Ali.
— Bien sûr ! Je sais que les écoles sont fermées en été, dit-
elle avec assurance, même si une expression d’embarras se lit
sur son visage. Tu penses que je n’ai aucune éducation et que
je suis une fille facile, c’est ça ? Juste parce que mon père
vend des melons au marché et que ton père… Il fait quoi, ton
père ? Il gouverne le pays ? Vole notre argent ? Fume des
cigares ? Quoi qu’il en soit, si mon père découvre tout cela, il
te tranchera la gorge.
Ali hoche la tête.
— Donc si tu veux… (Elle marche jusqu’au récipient,
toujours par terre, le ramasse et le coince sur sa hanche.) … tu
sais où me trouver. Je viens régulièrement ici pour jeter les
ordures quand Baba va prier, à midi.
— Pardon ? murmure Ali.
— Ils vont tous prier, non ? C’est si calme, par ici.
Elle regarde le ciel avec un sourire et ajoute :
— C’est beau, tranquille et paisible, ici. Juste les mouches
et nous.
— À midi ?
— Oui.
Ali enfonce le bout de ses souliers vernis dans la
poussière : son cœur bat à tout rompre. Il la regarde s’éloigner,
son pot rebondissant contre sa hanche.
Ce qui se produisit les jours suivants près des bennes à
ordures sous le soleil d’été n’aurait pas dû survenir entre un
jeune homme riche et éduqué, et une fille dont le père coupait
des melons au bazar. Mais son odeur suave imprégnait son
pantalon, lui remplissait la gorge ; elle était partout avec lui et
sur lui.
Atieh essayait sa robe de mariée ; de minuscules pierres
étaient cousues sur l’ourlet de son voile. Ali humait l’odeur de
Badri près des bennes, à midi ; il savourait plus de parties de
son corps qu’il n’aurait dû et rentrait à la maison épuisé,
étourdi.
À quel moment son désir se transforma-t-il en amour ?
Était-ce quand Badri lui murmurait des choses dans le creux
de l’oreille tandis qu’il s’efforçait à tout prix de ne pas
exploser (ce qu’il finissait par faire, chaque fois) ? Était-ce
lorsque des images d’elle s’imposaient à son esprit, chassant
toutes les autres, avant qu’il s’endorme ? Ou bien quand
l’impossibilité d’être auprès d’elle lui procurait une sensation
de vide, voire de nausée ? À quel moment Ali commença-t-il à
souhaiter que cette jolie paysanne de quatorze ans soit à lui,
qu’elle lui appartienne officiellement, aussi ridicule que cela
puisse paraître ? Car cela n’arriverait jamais. Il n’y avait pas
de place pour le rêve quand les vies avaient été planifiées, que
les mères avaient déjà planifié des mariages, que les destins
avaient été décidés, qu’une future union était conclue. Son
avenir était tout tracé, les siens y avaient mûrement réfléchi et
prévu le meilleur pour lui. Atieh représentait son avenir. Badri
était sa petite amie à la douce odeur de melon, qu’il retrouvait
près du tas d’ordures.
Le cœur d’Ali ne battait plus que pour Badri. Il l’avait
dans la peau. Il lui tournait autour pour humer son odeur, s’en
imprégner. Il était fou de désir pour elle. Et bien que, de façon
aussi inexplicable que dangereuse et insouciante, elle lui ait
miraculeusement cédé, il n’était jamais rassasié de sa chair.
Après avoir eu un avant-goût de Badri, il avait exigé
davantage. Elle lui en avait donné plus. Après en avoir obtenu
plus, il avait voulu recommencer. Et elle était venue plus
fréquemment. Une fois que le rythme de leurs rendez-vous se
fut accéléré, il avait réclamé de la voir plus souvent. Elle
s’était alors abandonnée à lui tous les jours. Et une fois qu’il
avait obtenu de la voir chaque jour, il désira la voir pour
toujours. Le désir qu’elle lui inspirait était insatiable. Était-ce
du désir ou de l’amour ? Qu’importe, à ce stade-là, il n’y avait
plus de ligne de démarcation pour Ali. Il la lui fallait toujours,
tout le temps, et il refusait d’envisager l’avenir sans elle.
Mais les plans sont conçus pour des raisons précises, qu’ils
obéissent à la logique de l’argent, de la raison ou de la société.
Les parents d’Ali menaient une vie guidée par la raison, le
pouvoir, l’intérêt de leurs enfants. Atieh convenait à Ali. La
classe sociale à laquelle il appartenait suivait la meilleure voie
pour s’enrichir encore. La classe sociale à laquelle il
appartenait ne s’intéressait pas aux filles crasseuses du bazar.
Quand c’était le cas, les hommes prenaient leur dû, volaient
des baisers, tripotaient leur proie et passaient leur chemin. Il
n’y avait aucun mal à cela.

Seulement, Ali ne veut pas de la mariée poudrée et parfaite


que sa mère a choisie pour lui à sa naissance. Mais sa maison
est remplie de livres, son salon recouvert de tapis persans ; une
paysanne serait un affront aux yeux de sa famille. Quand il
entre dans le bureau de son père et finit par lui annoncer qu’il
ne veut pas épouser Atieh, son père lui demande
simplement : « Pourquoi ? » d’un air contrarié. Quand ce
dernier avoue en bafouillant et en gesticulant nerveusement
l’existence d’une fille douce, belle, fantastique, au visage rond
comme la lune, son père questionne sur un ton impatient :
« Bien, qui est-ce ? » En apprenant que c’est la fille du
vendeur de melons, son père a les traits qui se figent un
instant, puis il éclate d’un rire tonitruant qui lui déclenche une
quinte de toux : Ali se rend compte avec effroi et dégoût que
jamais il n’a entendu son père rire avec une telle sincérité
auparavant. Il quitte son bureau tandis que ce dernier, à force
de s’étouffer de rire, finit par se racler la gorge pour en chasser
les glaires.
Atieh et lui se marient à la fin de l’été. Ali pense à la fille
du bazar : sa beauté, son côté farouche, tout l’obsède chez elle.
Quand il s’allonge sur Atieh, la jeune fille qu’il a épousée, il a
en tête l’odeur de melon de Badri. Leur fils naît l’année
suivante. Les fêtes qui s’ensuivent se déroulent au sein de leur
communauté et du quartier où ils résident, parmi les cercles
fortunés qu’ils fréquentent. Atieh est sous le charme de son
enfant. Trois autres se succèdent rapidement, et aucun ne
meurt. Chacun s’émerveille de la chance qu’ils ont. Tous leurs
enfants sont en bonne santé. Atieh embrasse avec aisance la
maternité et la vie domestique. Elle brode du linge et tricote
des vêtements parfaits. Elle élève leurs enfants en leur
inculquant l’obéissance et la bienveillance. Elle ne prête pas
attention au comportement distant d’Ali, ni au temps qu’il
passe plongé dans les livres ; elle lui apporte gentiment son thé
chaque soir dans son bureau. Elle ne se plaint pas quand il
consacre toute son énergie à l’ouverture d’une librairie, ne
montre ni embarras ni déception lorsqu’il devient un simple
commerçant, et non l’érudit qu’il aurait dû être. Elle lui reste
dévouée. Elle vieillit formidablement bien, sa peau demeure
inattaquée par le soleil.
La fille aux melons est toujours farouche et fougueuse,
dans ses rêves ; elle l’embrasse près des bennes à ordures,
derrière le bazar, son odeur est douce et capiteuse à la fois. Il
se réveille en la désirant terriblement. Les années passant, de
temps à autre, Ali cherche la fille du vendeur de melons,
quand il se rend au bazar. Elle a certainement épousé un dahati
et enfanté une douzaine de fois, maintenant. Parfois, il aperçoit
des femmes pauvres dans la rue, maintenant leur tchador fleuri
entre leurs dents, portant des paniers remplis de légumes flétris
et même, les jours fastes, quelques morceaux de viande peu
appétissants. Il tend alors le cou : la fille du vendeur de melons
serait-elle parmi ces femmes ? Il ne la voit pas.
Quand il ouvre la Librairie de Téhéran, à l’angle de
l’avenue Hafez, il est l’un des premiers à importer de la
littérature étrangère. Les jeunes étudiants en sont fous, ces
temps-ci, obsédés par des romans et des histoires qui se
déroulent à l’étranger, sans renoncer pour autant à la lecture
des auteurs persans, anciens comme modernes.
Un jour, alors qu’Ali Fakhri est en train de sortir d’un
carton des traductions en farsi de Dostoïevski et Dickens tout
juste imprimées pour les disposer sur les étagères, dos bien
alignés, le carillon au-dessus de la porte retentit et une femme
entre dans la librairie. Un riche parfum sature immédiatement
les lieux.
Elle est grande et élégante, habillée comme une star de
cinéma. Il est évident qu’elle s’est conformée à la réforme
vestimentaire instaurée par Reza Shah, contrairement à celles
qui font de la résistance et jugent traumatisant de retirer leur
voile. Quand la police de Reza Shah le leur arrache de la tête
pour les forcer à se moderniser, les plus pieuses se rebellent.
Mais d’autres acceptent volontiers ce mode de vie à
l’occidentale et ne se couvrent pas la tête. Cette femme
n’appartient de toute évidence pas à la catégorie de celles qui
regrettent le voile. Elle a même les joues fardées et le visage
en forme de lune. Une lune resplendissante, ronde et belle.
Pendant quelques instants, Ali est confus. Sa raison lui
souffle que c’est impossible… Non, ce n’est pas la fille du
vendeur de melons qu’il est en train de regarder. La femme qui
se tient devant lui ne peut pas être la jeune fille pauvre qui
vidait les peaux de melons dans les bennes à ordures,
autrefois.
— Bonjour, Ali Agha, lui dit-elle d’une voix claire et
assurée. Quelle charmante librairie tu as !
Derrière son comptoir, Ali Fakhri se glace.
— Tu ne croyais pas que je te retrouverais, n’est-ce pas ?
Pourtant, ce n’est pas très difficile. N’aie pas peur. Tu pensais
que tu me croiserais par hasard dans la rue, à peiner parmi les
misérables ? J’ai épousé un ingénieur, tu ne le savais pas ?
Mon mari a pris le temps de m’apprendre à lire et à écrire. Et
maintenant, je suis là, dans cette charmante librairie.
Avant qu’Ali puisse répondre quoi que ce soit, le carillon
tinte sur le passage d’un garçon d’une quinzaine d’années aux
joues rougies et à la tignasse noire et épaisse, le regard joyeux
et plein d’espoir.
— C’est mon fils, poursuit la femme. J’ai pensé que tu
aurais envie de le connaître. Il adore lire. Je l’ai amené dans ta
librairie, car j’ai entendu dire que tu avais toujours les derniers
livres parus, ce qui se fait de meilleur. Il paraît que tu es un
bon libraire.
Ali s’éclaircit la gorge et s’efforce de dire quelque chose.
— Bonjour, le salue le garçon en s’avançant vers lui.
Il hoche la tête et lui sourit, et cette assurance prend Ali
Fakhri de court.
— Ma mère m’a tant parlé de vous. Elle m’a dit que vous
aviez même des Américains comme Henry David Thoreau ?
J’adorerais lire leurs livres.
À cet instant, sa mère lève les yeux au ciel.
— Ah, toujours de la politique et de la philosophie ! Je lui
dis pourtant que l’avenir de notre pays, c’est le pétrole. Qu’il
doit étudier durement. Apprendre l’économie. Étudier la
finance. Je lui répète de s’intéresser à des choses utiles. Mais
que peut-on faire ?
Elle ébouriffe les cheveux de son fils avec fierté, et le
garçon fait la grimace.
— Toujours la politique. Ah, la jeunesse d’aujourd’hui ! Il
veut des livres compliqués, Ali Agha.
Elle s’exprime de manière un peu affectée, comme les
nouveaux riches. Pendant une bonne minute, elle rive son
regard à celui du libraire, et Ali se sent presque défaillir. Il est
père de quatre enfants en bonne santé. Les gens affirment que
son épouse, Atieh, est une femme merveilleuse, un ange. Il a
ouvert une librairie qui est considérée dans toute la ville
comme le lieu où se retrouve l’intelligentsia. Il a conseillé de
nombreux étudiants qui ont trouvé sur ses étagères de quoi
assouvir leur curiosité intellectuelle. Il a importé des essais et
des romans du monde entier, il est admiré, a réussi, même si
son père est toujours déçu de ne pas en avoir fait un brillant
théologien. Toujours est-il qu’une paysanne, la fille d’un
vendeur de melons, ne peut pas accaparer son attention, son
esprit, son énergie. Des années auparavant, il n’avait sans
doute pas été insensible à l’audace dont elle avait fait preuve
avec lui, au bazar. Mais, aujourd’hui, il est au-dessus de ce
genre de considérations.
Et pourtant… Quand elle se plante devant lui, il lui est
difficile de ne pas se rappeler leurs étreintes volées en
cachette. Il s’en souvient dans les moindres détails. Elle s’était
entièrement abandonnée à lui. Il se souvient de sa peau d’une
douceur incroyable, de son rire confiant. Il lui avait promis de
l’épouser. Badri avait sangloté si fort qu’on aurait cru que son
cœur allait éclater quand il lui avait raconté la réaction de son
père, et avait fini par admettre que leur mariage était
inenvisageable.
Pendant des années, il avait hébergé en lui le souvenir de
Badri. Et maintenant, alors qu’elle soutient son regard, Ali a
l’impression que toutes les pages de tous ses livres si
soigneusement rangés dans leurs étagères pourraient bien
s’envoler et se mettre à flotter au gré du vent, il s’en ficherait.
À présent qu’elle se tient devant lui, il est de nouveau saisi par
un désir fou. Son esprit s’égare comme autrefois pour elle. Sa
voix n’a pas changé : elle était déjà mûre et assurée quand
Badri était plus jeune. Aujourd’hui, ce timbre s’accorde
parfaitement à sa personnalité.
Derrière les poubelles du bazar, Ali avait eu des audaces
qu’il ne se serait pas permises avec une fille de son rang ; il
n’aurait pas déshonoré la descendante d’une famille
respectable. Mais, avec Badri, ses passions d’adolescent
avaient pris le dessus, et elle n’avait pas résisté. Elle l’avait
surpris. Quand il lui avait dit qu’il voulait l’épouser, il était
sincère. Une partie de lui espérait que ce serait possible, même
s’il savait au fond de lui que cela ne l’était pas. Pourtant, ce
n’était pas Atieh qu’il désirait, mais elle : pouvait-il remettre
en question le choix de ses parents ? Non, bien sûr que non.
Une fille qui aidait son père à vendre des melons au bazar ne
s’épousait pas. Jamais il n’aurait pu avoir des enfants avec
elle.
— Mon mari, dit à présent Badri avec emphase, est
ingénieur. Sa famille, ce sont les Aslan d’Ispahan, tu as peut-
être entendu parler d’eux ? Des gens de grande classe, des
descendants du roi. Nous sommes mariés depuis plus de vingt-
cinq ans, maintenant. Oh, quelle cérémonie c’était ! Mais
revenons plutôt à mon fils. Il aime lire, comme je te l’ai dit. Tu
sais ce que c’est, les étudiants brillants. Ils veulent tous lire les
dernières publications en philosophie. Dans le quartier où nous
vivons…
Et elle indique le nom de sa rue. C’est un quartier situé
dans le nord de la ville où la nouvelle bourgeoisie s’est
installée. De grandes maisons décorées de meubles
sophistiqués, ornées de rideaux en dentelle, où les repas sont
servis dans de la vaisselle à liseré d’or. Elle lui en met plein la
vue, le provoque à dessein avec son mari ingénieur, lui met
sous les yeux son fils, beau et bien éduqué. Il archive le nom
de sa rue dans son cerveau. Il sera incapable de résister à
l’envie d’aller s’y promener pour apercevoir sa silhouette par
une fenêtre, chez elle.
— Donne à lire à mon fils les philosophes qui valent le
détour. Il veut découvrir les écrits des hommes courageux,
capables de prendre leur destin en main. Ce sont eux, les vrais
hommes, pas ceux qui adhèrent aux traditions dépassées de
leur classe. Tu ne crois pas ?
Et ces mots le transpercent comment autant de flèches.
Elle soutient toujours son regard ; après avoir prononcé ces
paroles, elle ne cille pas.
Oui, il s’était conformé aux exigences de ses parents.
Épouser une dahati aurait été absurde, une mauvaise
plaisanterie. Les gens de sa classe sociale n’agissent pas ainsi.
Cela ne se fait pas. Et elle est ridicule d’avoir cultivé une telle
amertume à son égard.
Ali Fakhri emmènera son fils au rayon Philosophie. Il lui
montrera la nouvelle édition de Walden ou la Vie dans les bois
de Henry David Thoreau qu’il vient de recevoir. Une
traduction flambant neuve en farsi. Il fera découvrir au garçon
les grands noms de la philosophie, aidera son esprit à mûrir.
Combien d’étudiants n’a-t-il pas conseillés dans cette
librairie ? Il est l’encyclopédie de la ville, le libraire le plus
érudit, un expert en littérature, philosophie et poésie. C’est son
métier, et il le connaît bien. Il aidera ce garçon à progresser sur
le chemin du savoir. Il réparera le tort qu’il a fait à sa mère. Il
aidera le garçon et espère que Badri lui pardonnera.
Il est prêt à tout pour obtenir son pardon.
Elle demeure immobile, le défiant du regard. Elle vient le
tenter dans sa robe moulante, main sur la hanche, les joues
fardées. Quel toupet ! N’est-elle donc rien d’autre que la fille
d’un commerçant du bazar qui a atterri par miracle entre les
mains d’un mari ingénieur, exhibant tout ce qu’Ali Fakhri
déteste chez les nouveaux riches ?
— Je connais bien cette rue, dit-il en se référant à son
adresse. J’y vais souvent.
— Nous habitons dans la maison située tout au bout, avec
un grand sycomore dans la cour. Nous avons une vue
imprenable sur le mont Elbrouz. Eh bien, Bahman ! poursuit-
elle en se tournant vers son fils qu’elle pousse vers M. Fakhri.
Bahman Jan, va voir ce que tu peux trouver dans ces livres.
Ali Fakhri emmène le jeune Bahman vers le rayon
philosophie, et lui conseille quelques livres tandis que Badri
redonne du gonflant à ses cheveux. Il enseignera tout ce qu’il
sait à ce garçon. Il lui montrera ce qu’il a appris. Il l’aidera à
atteindre tout ce que son cœur désire, à accomplir sa destinée.
C’est le moins qu’il puisse faire.
15

C’ÉTAIT ÉCRIT
1953
Zari rentra à la maison, une enveloppe à la main.
— C’était au courrier d’aujourd’hui, annonça-t-elle.
Roya sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine et se
saisit de l’enveloppe : c’était son écriture ! Allait-elle enfin
savoir pourquoi il n’était pas venu au parc, s’il se portait bien,
où il se trouvait pendant tout ce temps ? Elle avait le cœur
brisé depuis si longtemps. Tout ce qu’elle voulait, c’était le
savoir sain et sauf, en sécurité. Elle déchira l’enveloppe de
toutes ses forces et éprouva une immense joie en voyant son
écriture. Elle sortit le feuillet de papier pelure et se plongea
dans la lecture de cette lettre qui allait changer sa vie.

Roya Khanoum,

J’espère que ta famille et toi allez bien et que vous


êtes en bonne santé. Pour l’inquiétude et la
tristesse que je t’ai causées, je te demande pardon.
Je sais que nous avions parlé de mariage, mais ma
priorité est d’aider notre nation, j’espère que tu le
comprendras. Je ferai tout ce qui est en mon
pouvoir pour y parvenir. Si je t’ai déçue par mes
mots d’amour, je te demande pardon. J’ai eu tort
de te donner à penser que nous pouvions construire
un avenir ensemble, je m’en rends compte à
présent. Mais nous étions naïfs – du moins je
l’étais. Je ne suis pas prêt. Nous avons foncé tête
baissée. Nous avons été trop rapides. J’ai besoin de
temps. Je t’en prie, n’essaie pas de me contacter.
Ce serait vraiment bien trop dangereux, tu me
mettrais dans une position délicate. Je dois
continuer à lutter pour la cause du Front national
iranien dans la clandestinité. Je me suis laissé
emporter par un amour d’adolescent, cet été.
Désormais, de plus grands enjeux m’attendent. Tu
es une jeune femme belle et intelligente, à la porte
de qui de nombreux hommes se présenteront. Je te
souhaite un bel avenir. Je te souhaite d’être
heureuse.

Avec mes meilleurs sentiments,


Bahman

Ses doigts se mirent à trembler. C’était bien l’écriture de


Bahman, le même papier que celui dont il s’était servi pour ses
précédentes lettres, mais ces mots semaient la confusion dans
son esprit. Bahman n’aurait jamais écrit cela.
Roya reposa la lettre. Quelles inepties, chart o part ! Cela
n’avait aucun sens.
— Où as-tu trouvé cela, Zari ?
— Je te l’ai dit. C’était au courrier.
— Mais il ne m’a jamais envoyé de lettres ! Elles me
parvenaient toujours par l’intermédiaire de M. Fakhri.
Zari croisa les bras et la regarda fixement.
— Et comment pourraient-elles être acheminées, à
présent ?
— Écoute, cette lettre n’a absolument aucun sens. Et pour
qu’elle soit arrivée aujourd’hui, il faut qu’elle ait été postée il
y a quelques jours, c’est-à-dire avant le coup d’État, avant la
destruction de la librairie…
— Crois-tu que ses lettres précédentes avaient plus de
sens, Roya ?
— Tu les as lues ?
Zari rougit.
— Bien sûr que non, répondit-elle d’une voix suraiguë.
Dis-moi, sœurette, qu’a-t-il à dire pour sa défense ?
Roya se contenta de secouer la tête.
— Il ne me dit pas pourquoi il n’est pas venu au parc. Pas
un mot à ce sujet.
— Eh bien, pour que la lettre soit au courrier aujourd’hui,
il a fallu qu’elle soit postée le jour de votre rendez-vous, n’est-
ce pas ? Donc, comment aurait-il pu parler de cela ?
Roya savait que Zari avait raison, même si cela la rendait
malade de constater que cette affreuse lettre ne lui disait même
pas où il était, alors qu’ils étaient supposés se retrouver au
parc. Cédant à Zari, Roya lui tendit la lettre de Bahman,
désireuse que celle-ci lui confirme que c’était une mauvaise
plaisanterie.
Zari la parcourut rapidement, puis, reprenant sa
respiration, déclara :
— Une vipère ! Je te l’avais bien dit ! Un fou de politique.
— Jamais il ne m’aurait écrit un truc pareil !
— Écoute, Roya, c’est un siasi, un activiste forcené. Il
t’écrit noir sur blanc qui il est. Pourquoi refuses-tu de le
croire ?
Roya ne cessa de se tourner et retourner dans son lit, cette
nuit-là. Bahman avait écrit cette lettre sous la contrainte. Il ne
pouvait en être autrement. Quand elle finit par s’endormir, elle
fit un rêve dans lequel Bahman était prisonnier quelque part ;
des gardes postés juste derrière lui l’empoignaient par les
cheveux et l’obligeaient à écrire ces mots dénués de sens et
d’empathie.
— C’est pour toi, Roya !
Lorsqu’elle entra dans le salon, Maman lui tendit le
téléphone en lui murmurant d’un ton inquiet :
— C’est la mère de Bahman.
Roya en fut si choquée qu’elle eut du mal à porter à son
oreille le lourd combiné noir.
— Salaam, Khanoum Aslan.
— Roya ?
Elle espérait qu’on n’entendait pas les cognements de son
cœur, sur la ligne ! Par habitude, par déférence et en raison du
code social qui exigeait de témoigner du respect à plus âgé que
soi, elle demanda :
— Comment allez-vous, Khanoum Aslan ? Je suis si
heureuse de vous entendre !
Mme Aslan répondit précipitamment, d’une seule traite :
— Azizam, ma chère, j’ai quelque chose de difficile à
t’annoncer. Bahman est revenu. Nous étions tous dans le
Nord…
— Il va bien ?
Roya avait le vertige.
— Très bien. Mais je ne veux pas t’inquiéter ni t’induire en
erreur. La vérité, Roya Jan, c’est que Bahman va bien depuis
le début. Nous avons une villa près de la mer, comme tout le
monde – enfin, pas les gens comme toi. Il y a séjourné avec
nous, et puis il est rentré… Le fait est, Roya, que je t’appelle
parce que… Je ne sais trop comment te l’annoncer. Le mariage
est dans deux mois. Bahman va se marier.
Avait-elle bien compris ce que Mme Aslan venait de lui
dire ?
— Ma chère, je sais combien c’est difficile pour toi. Et,
Dieu m’en est témoin, je n’ai pas eu le courage d’en informer
ta mère, pardonne-moi ! Ta pauvre mère, qui a été la bonté
incarnée. Vous êtes des gens si aimables, et ton père un
homme si respectable. Le fait qu’il soit fonctionnaire n’a rien à
voir avec tout cela. Bahman comprend que ton père a besoin
de continuer à travailler pour le shah, en dépit de ce qui s’est
passé.
— Pardon ?
— Quoi qu’il en soit, ma chère, ce sont des choses
délicates, ne te méprends pas sur mes propos. Nos amours de
jeunesse nous ont fait vivre à tous des moments difficiles, et je
peux t’assurer que, personnellement, j’en connais tout à fait les
tours et détours. Oui, je sais l’inconstance de l’amour.
Elle marqua une pause et poursuivit :
— Et je sais aussi ce que l’on y perd. Aussi, je te demande
pardon pour cette mauvaise nouvelle, mais Bahman est
heureux, maintenant, Roya Jan, tu comprends ? Et puis, tu es
jeune, ainsi va la vie. Notre destinée ne nous appartient pas.
Nous ne pouvons pas en dévier la trajectoire. Si Dieu le veut,
tu réussiras.
Roya était incapable de prononcer le moindre mot. Sa
main était toute moite, il lui sembla que le combiné allait lui
glisser des doigts.
— Je dois te laisser, à présent, j’ai tant à faire pour les
préparatifs ! Je suis certaine que tu comprendras pourquoi il ne
m’est pas possible de vous inviter aux noces, ta famille et toi.
Il est heureux, maintenant. Prends soin de toi, ma fille, que
Dieu te protège !
Après cet appel, Roya resta un long moment assise par
terre, à regarder le mur. Sa mère, préoccupée, vint la trouver et
prononça des paroles que Roya n’entendit pas. Plusieurs
heures avaient dû s’écouler depuis le coup de téléphone, car
Baba était de retour du travail et lui parlait, mais elle voyait
ses lèvres bouger sans avoir la moindre idée de ce qu’il lui
disait. Finalement, la voix perçante de sa sœur pénétra son
brouillard.
— Je te l’avais bien dit ! l’entendit-elle affirmer.
Elle perçut aussi l’expression « fils de chien » et encore
« fou » et « menteur ». Zari traîna Roya jusqu’à son lit et lui
posa un linge froid sur la tête. Celle-ci entendit alors de temps
à autre des bribes de phrases. « Quelle mauviette, cet
homme… Sa mère est dingue. » Mais elle était au fond du
trou, tout ce qui se passait autour d’elle lui semblait irréel. Les
paroles de Mme Aslan tournaient en boucle dans sa tête. Sa
voix inflexible. Son fiancé se trouvait donc dans leur villa
d’été pendant tout ce temps ? Elle lui avait annoncé que
Bahman allait se marier avec la même indifférence que si elle
lui avait indiqué le prix des concombres au bazar, ou qu’il
risquait de pleuvoir. Comme si elle lui avait simplement
rappelé l’existence de la fatalité.
Zari ne mit pas de bigoudis en papier journal dans ses
cheveux, ce soir-là. Elle ne cessait de lui répéter combien elle
détestait ce salaud, ce menteur, et son arriviste de mère, cette
horrible femme obsédée par l’argent.
Accablée par la honte, le cœur pulvérisé, Roya se
contentait d’acquiescer :
— Tu as raison, Zari.
16

PIONNIÈRES
1953-1954
— Ta candidature sera acceptée, inch’Allah, déclara Baba
au petit déjeuner. Combien de temps un père peut-il supporter
de voir son enfant le cœur brisé ? Tu ne peux pas rester assise
à ne rien faire, Roya Joon. Toi non plus, Zari, c’est valable
pour vous deux. Ce pays a perdu l’espoir d’un avenir meilleur,
vous ne pouvez pas gâcher votre vie ici ! Dieu nous a donné
deux filles intelligentes et belles, pleines de promesses, n’est-
ce pas, Manijeh Joon ? Dieu ne nous a donné que ces deux
enfants, ce n’était pas notre destin d’en avoir plus. Il n’a pas
non plus permis à notre pays de devenir une démocratie,
pourquoi ? Tout ce que nous voulions, c’était avoir notre mot à
dire. Que le peuple ait son mot à dire. N’est-ce pas,
Manijeh Joon ?
Maman croisa les bras et regarda par la fenêtre.
— Mais, en dépit de ton cœur brisé, de la destitution de
Mossadegh et de la mort de M. Fakhri, la vie continue, non ?
Baba avait tenu à ce que Roya prenne des leçons d’anglais
afin qu’elle puisse s’inscrire dans une université américaine. Il
avait même suggéré que Zari en fasse autant et se mette elle
aussi à l’anglais. Roya commença par résister, puis accepta, et
cela devint l’unique distraction qui la détournait de sa peine de
cœur et de son chagrin.
— C’est une occasion sans précédent, poursuivit Baba.
— Il m’est impossible d’envisager cela ! Que nos filles
aillent étudier à l’étranger ? Je connais des garçons qui sont
partis, oui, des garçons issus de familles fortunées. Mais
nous… nous sommes des petites gens. Ce serait terrible de les
perdre…
Et on aurait dit que Maman allait se mettre à pleurer.
— Mais c’est ça, la modernité ! Les femmes ont le droit de
partir à l’étranger pour y étudier, au même titre que les
hommes. C’est ce que font les Européens et les Américains.
Sommes-nous des arriérés ? Non. Et pourquoi cela serait-il
réservé aux jeunes femmes riches ? Il y a des bourses d’études,
maintenant, et mon chef est prêt à nous aider. Il a déjà tant fait
pour nous. Son fils bénéficie de la bourse d’études. Vous serez
des pionnières, les filles ! Pensez à ce que cela signifie. Quelle
opportunité ! Une opportunité sans précédent. Quand on avait
votre âge, votre mère et moi, si on nous avait dit que de jeunes
Iraniennes pourraient étudier un jour dans des universités
américaines, vous savez ce qu’on aurait répondu ?
— Qu’elles étaient complètement dingues, marmonna
Maman.
— Oui ! Enfin, je veux dire non. On aurait été abasourdis.
Et fiers, aussi, je crois.
Zari soupira, et Kazeb vint débarrasser quelques plats.
Roya ne bougea pas.
— C’est grâce au shah que cela est devenu possible. Il
défend la cause des femmes, je suis bien obligé de l’admettre.
Vous savez ce que vous pourriez devenir, si vous alliez en
Amérique ? demanda papa.
— Folles, répondit Maman.
— Non, pas folles, elles seraient des pionnières, je vous
l’ai dit. Vous seriez les premières femmes de votre génération
à saisir cette opportunité. C’est stupéfiant.
Baba se passa les mains sur le visage et poursuivit :
— Les gens de la famille colportent toutes sortes de ragots
sur moi, et prétendent que c’est un déshonneur d’envoyer ses
filles à l’étranger. « Comment peux-tu envisager d’envoyer tes
filles célibataires dans un pays étranger ? On raconte que là-
bas… »
« Célibataires »… Le mot fit grimacer Roya. L’image de
Bahman épousant Shahla dans un beau jardin, au nord de
Téhéran, s’imposa à elle. Il était marié depuis deux mois, à
présent. D’après Jahangir, la cérémonie avait été fabuleuse.
Shahla ressemblait à une star de cinéma, et Mme Aslan s’était
surpassée pour organiser les festivités.
— Tout ce que je dis, c’est que nous devons faire quelque
chose. Si tu restes repliée sur ta douleur, sans rien faire, tu
finiras par devenir une vieille fille, un légume dans sa
saumure. Tu risques de gâcher ta vie. Alors que la possibilité
s’offre à toi d’aller étudier dans une université américaine.
Pense à ce que ce serait d’embarquer à bord d’un avion pour
voler dans le ciel.
— Nous ne sommes pas riches, fit remarquer Maman.
— Nous sommes plus riches que beaucoup de gens. Ce
rêve est à notre portée.
Roya avait prévenu ses parents : elle ne se marierait
jamais, ne se laisserait jamais approcher par un autre garçon.
Depuis qu’elle avait attendu Bahman au parc et que M. Fakhri
était mort sous ses yeux, quatre mois s’étaient écoulés durant
lesquels elle n’était pratiquement pas sortie de la maison. Elle
avait passé ses journées à pleurer dans sa chambre, porte
fermée. Elle avait à peine mangé. Au fond d’elle, elle
ressentait un vide immense. De toute façon, elle avait terminé
le lycée, et son projet de commencer une nouvelle vie avec
Bahman n’étant plus d’actualité, elle n’en avait plus aucun.
Elle avait tout de même fini par s’aventurer à l’extérieur
avec Zari et se rendre parfois avec elle chez l’épicier. Elle
redoutait toujours de croiser Bahman ou l’un de ses amis, en
ville. Elle était morte de honte, de honte et de regret aussi face
à son manque de discernement, son obstination et sa naïveté.
Les soirées dansantes chez Jahangir lui semblaient à présent
aussi lointaines que les films américains qu’elle avait vus au
cinéma Metropole. Avait-elle vraiment pris part à ces soirées ?
Avait-elle un jour dansé le tango dans les bras de Bahman ?
Tout cela s’était-il réellement produit ? Elle en doutait.
Maintenant, tout ce qu’elle faisait, c’était apprendre
l’anglais et aider Zari à retenir les nouveaux mots de
vocabulaire. Cela lui apporta un certain apaisement. Le fait
d’occuper son esprit permettait de la détourner de ses sombres
pensées.
Elle repensait aux journées passées à la librairie de
M. Fakhri. Désormais, elle s’aventurait de plus en plus
rarement dans la rue. Elle ne supportait pas l’idée de
s’approcher de cet endroit chargé de tant de souvenirs. Tout
cela avait été réduit en cendres. Elle faisait toujours ce rêve où
elle se rendait à la librairie et revoyait M. Fakhri. Qui était
cette fille qui franchissait la porte, pleine d’espoir, pour venir
chercher une lettre d’amour ou en apporter une ? Quelle
idiote !
— … c’est pour cela que je veux les protéger, était en train
de dire Baba.
Elle avait perdu le fil de sa conversation et ne savait plus
s’il parlait de ses filles ou des légumes en saumure.
— Même s’il faut pour cela que mes filles partent à l’autre
bout du monde pour avoir une formation universitaire ! Ne me
regarde pas ainsi, Manijeh Joon. Pour nos filles, nous ferons le
sacrifice.
Pour nos filles.
Roya savait que les études n’étaient pas la tasse de thé de
Zari. N’était-elle pas toujours sous le charme de Yousof ?
Celui-ci poursuivait des études de médecine, à présent, et elle
avait l’impression que c’était plus qu’une passade, entre eux.
Sa sœur voudrait-elle vraiment quitter l’Iran ?
— Sais-tu combien il m’a été difficile de comprendre
comment il fallait procéder pour s’inscrire dans une université
américaine ? J’ai dû prendre sur moi, et mon cœur en est
encore rempli d’amertume. Sur le plan administratif, c’est une
démarche qui met les nerfs à rude épreuve, crois-moi.
Maman changea de position sur sa chaise.
— Si mon patron ne m’avait pas proposé son aide pour les
inscriptions et ne m’avait pas fourni des informations sur les
disciplines enseignées, je ne sais pas si j’aurais pu aller
jusqu’au bout.
— Permets au moins à Zari de rester, dit Maman. Pourquoi
irait-elle en Amérique ?
— Manijeh Joon, il est plus prudent qu’elles y aillent
toutes les deux.
— Plus prudent ? Tu peux m’expliquer en quoi ce serait
plus prudent ? Tu veux envoyer nos deux filles en Amérique,
où elles ne connaissent personne. La modernité a aussi des
limites. Est-ce la nouvelle mode bourgeoise d’envoyer ses
enfants à l’étranger ?
— La sœur du shah est allée à…
— Nous ne sommes pas la sœur du shah.
Bien qu’ils fussent tous les quatre autour de la table, la
discussion était en réalité une bataille rangée entre Maman et
Baba, les deux sœurs en avaient parfaitement conscience.
— Manijeh Joon, j’ai dû déplacer des montagnes !
Convaincre les filles d’envisager cette éventualité a déjà été
difficile. L’envoi des candidatures pour les bourses d’études
n’a pas été une mince affaire. J’ai dû faire appel à toutes mes
relations et les supplier pour qu’on m’explique la marche à
suivre.
— Mais pourquoi te donner tant de mal ? demanda
Maman, sur le point de pleurer. Elles sont si jeunes !
— On doit aller dans le sens de la modernité. Si mon chef
est prêt à m’aider pour qu’elles bénéficient de cette
opportunité, pourquoi ne pas tenter notre chance ? Rien ne les
empêche de rentrer à la maison une fois qu’elles auront
terminé leurs études. Mais, au moins, elles auront emmagasiné
beaucoup de connaissances et d’expérience. Ensuite, elles
nous reviendront.
Puis parlant plus précisément de Roya, il ajouta :
— Pendant des mois, elle n’a rien fait d’autre que pleurer.
Elle devient dépressive et amère.
Roya se sentit diminuée. Aux yeux de tous, elle était
désormais l’amoureuse rejetée. Elle était devenue un objet de
pitié devant qui on haussait les épaules. C’était une
humiliation insupportable.
— Et tu as vu ce qui s’est passé, avec le coup d’État,
poursuivait Baba. Le libraire est mort, et tant d’autres ont péri.
À quoi cela a-t-il servi ? L’Iran n’est pas un pays stable, en ce
moment. J’aimerais qu’il le soit, et toi aussi, mais je doute que
cela arrive. Peut-être ce pays n’est-il tout simplement pas
destiné à devenir une démocratie. Dieu est pourtant témoin
que nous avons essayé. Déjà, en 1906, mon père s’est battu
pour la révolution constitutionnelle. Il avait l’âge des filles
aujourd’hui. Sa génération nous a donné le Parlement. Et où
en sommes-nous à présent ? On fait toujours deux pas en avant
et trois pas en arrière, dans ce pays. Quand on a un Premier
ministre convenable, on le destitue. Le shah a consolidé son
emprise sur l’Iran, mais tu sais aussi bien que moi qu’il est le
laquais de l’Occident. Leur marionnette.
— Et c’est pour cette raison que tu envoies tes filles
étudier en Occident ? Ce que tu dis n’a aucun sens.
— On ne peut pas attendre l’avènement d’une démocratie,
ici. Ce rêve est mort. En Amérique, au moins, les gens n’ont
pas à redouter un coup d’État. C’est comme souscrire une
police d’assurance, Manijeh Joon. Ici, il faut qu’on soit
constamment sur nos gardes. Ils ont éliminé tant de partisans
de Mossadegh. On est peut-être les prochains sur la liste. Roya
était dans la rue, elle aussi. La balle qui a coûté la vie de
M. Fakhri aurait pu l’atteindre.
À ces mots, Maman enfouit le visage dans ses mains et se
tut.
— J’irai, déclara soudain Zari. (Et elle se leva, très droite.)
Oui, Baba Jan. Inscris-nous. On va tenter notre chance, avec
Roya, et puis on reviendra. On reviendra près de Maman et toi
pour le restant de nos jours avec une éducation américaine que
personne ne pourra jamais nous prendre.
On aurait dit que Baba allait s’évanouir.
— Zari, dit-il simplement. Oui, Zari. C’est ce que je dis.
Personne ne pourra plus vous prendre ce que vous aurez
appris ! Vous voyez ? Vous pourrez emporter votre diplôme
universitaire et le garder toute votre vie. C’est exactement ce
que je dis.
Des grains de poussière flottaient dans le rayon de soleil
qui filtrait par la fenêtre. Le thé sentait bon la bergamote, et
Kazeb s’affairait en cuisine dans des bruits de vaisselle
familiers et réconfortants. Dehors, un colporteur faisait de la
réclame pour ses betteraves. Roya désirait échapper à
l’humiliation, mais elle ne souhaitait pas abandonner tout
cela : la douce présence de Maman, sa ville, sa maison. Elle ne
voulait pas faire ses adieux à son père.
— Elles peuvent étudier ici, s’inscrire à l’université ici,
avoir leur diplôme ici, plaida alors Maman.
Mais Baba secoua la tête. Il était inutile qu’il précise quoi
que ce soit, tous savaient que, « ici », c’était la ville du coup
d’État, de l’instabilité politique. La ville où l’on tirait sur les
gens sans raison. Et aussi celle où Roya avait été trahie par son
fiancé. Elle évitait toujours de sortir, de crainte de tomber sur
Bahman. Ou Shahla. Ou, pire, les deux ensemble.
Zari se mit à siroter son thé, et Roya aurait aimé lui
dire : « Tu n’as pas à venir avec moi. Tu as une vie ici. Je crois
que tu es amoureuse de Yousof. Mais oui, c’est sûr ! Tu restes.
Ce n’est parce que ma vie a déraillé que le cours de la tienne
doit changer. Reste ici avec Baba et Maman. Vis l’existence
qui t’est destinée. Ma vie est en suspens, la tienne n’a pas à
l’être. »
Tel était ce qu’elle aurait dû dire à sa petite sœur, elle le
savait. C’est ainsi qu’aurait agi une aînée exemplaire. Mais,
bien que leur famille soit moderne, Roya n’était pas assez forte
pour s’opposer à la volonté de Baba. D’ailleurs, il n’était pas
impossible qu’elle ait été incapable de partir sans Zari et soit
secrètement soulagée du plan que Baba avait finalement
élaboré.
Dans un autre quartier de Téhéran, Bahman était assis près
de sa nouvelle épouse. Selon Jahangir, il avait finalement
renoncé à obtenir un poste au sein d’un journal progressiste ; il
allait travailler dans l’industrie pétrolière, c’est ce que sa mère
souhaitait. Le garçon qui voulait changer le monde s’était
finalement contenté d’obéir à sa mère. Roya l’imaginait se
réveiller aux côtés de Shahla, s’habiller devant elle, puis se
rendre au travail pour tirer le plus de profits possible du
pétrole. Il avait finalement adhéré à la vie que sa mère lui avait
choisie. De toute façon, le Premier ministre était parti,
maintenant, et Bahman et Shahla vivaient ensemble.
Il ne lui avait pas donné le moindre signe de vie depuis sa
dernière lettre. C’était par l’intermédiaire de Jahangir qu’elle
avait des nouvelles de lui. Elle était bien trop fière pour le
contacter directement. Pourquoi l’aurait-elle fait, vu la façon
dont il l’avait traitée ? Il avait écrit noir sur blanc dans sa
dernière lettre qu’il ne souhaitait pas qu’elle reprenne contact
avec lui. Elle n’allait pas prendre le risque de s’humilier
davantage. Pour qui se prenait-il, franchement ? Comme elle
s’était trompée sur son compte ! Elle avait été d’une
incroyable naïveté. Et dire qu’il avait fini par épouser Shahla !
Roya ne supportait pas les regards de pitié dont on la gratifiait
dès qu’elle sortait de chez elle. « La pauvre ! Ils formaient un
couple si parfait ! Regarde-la, maintenant. Quel destin ! Tu
savais qu’elle était juste à côté du libraire quand ils ont tiré
dans le tas ? Et il est mort. Pauvre libraire… »
Il lui était impossible de vivre dans cette ville comme
avant. Baba avait sans doute raison : elle devait quitter
Téhéran.
— Bien sûr que nous allons partir. Nous allons partir
ensemble, Baba Jan, dit à son tour Roya.
Elle avait beaucoup maigri et flottait comme un fantôme
au-dessus de la table du petit déjeuner.
Ce voyage était aussi impressionnant que d’aller sur la
Lune, mais c’était la garantie de ne pas croiser Bahman,
pendant quelques années au moins. D’ici là, elle serait revenue
à elle, loin de l’endroit où M. Fakhri était tombé, loin des
vestiges de sa librairie qui serait bientôt remplacée par la
succursale d’une banque. Elle ferait ses études aux États-Unis
et reviendrait au pays où elle serait l’une des rares femmes à
posséder un diplôme universitaire, un diplôme américain de
surcroît. Elle ferait partie de l’élite iranienne. Elle serait une
pionnière. Pourquoi pas elle ? Quel avenir pouvait-elle espérer
ici ? Quant à sa petite sœur Zari, Roya veillerait sur elle, bien
sûr. À elles deux, elles y arriveraient. D’autres avant elles
avaient réalisé ce qui au départ avait paru absurde. Le pays
était en pleine mutation. Pourquoi ne pas mettre toutes les
chances de son côté ? Elle reviendrait avec sa sœur une fois
leur diplôme en poche. Tous ceux qui l’avaient jugée ou
regardée avec pitié pourraient bien aller au diable.
Baba hocha la tête et confirma qu’il demanderait à son
chef le formulaire pour les inscriptions. Il prononça ces mots
d’une voix moins assurée, comme s’il était à la fois ahuri et
légèrement honteux. Maman regarda d’abord Roya, puis Zari,
et fondit en larmes.

— Ne te sens pas obligée de m’accompagner, dit Roya à sa


sœur alors qu’elles se mettaient au lit ce soir-là.
— Baba ne te laissera pas partir seule.
— Il y a quelque chose entre Yousof et toi, non ? Tu ne
m’as pas parlé de lui depuis bien longtemps. Où vous en êtes,
tous les deux ? Cette discrétion ne te ressemble pas. Pourquoi
tu ne me dis plus rien ? Tu redoutes peut-être ma réaction,
mais tu n’as rien à craindre ! Si tu es heureuse, je m’en réjouis
pour toi. Tu n’as pas à me protéger. Si tu es amoureuse, reste à
Téhéran.
Zari retira ses pinces à cheveux. Depuis le terrible coup de
téléphone de Mme Aslan, Zari n’avait plus enroulé sa
chevelure dans des bouts de journaux. Elle portait désormais
des barrettes pour retenir ses cheveux de part et d’autre de son
visage, dans la journée. Cela lui donnait l’air plus âgé, plus
mature. C’était tout à fait convenable pour une fille de
terminale. Roya ne cessait de s’étonner que sa petite sœur ait
tant mûri au cours des six derniers mois. On aurait dit que sa
rupture avec Bahman et la mort de M. Fakhri avaient incité
Zari à grandir plus vite.
— Ne t’inquiète pas pour cela, grande sœur, répondit cette
dernière.
Mains posées sur la nuque, elle ressemblait à une sculpture
décrite dans un poème ancien.
— Tu es prête à tout laisser derrière toi ?
— Si tu pars, je pars avec toi. Nous allons prendre un
nouveau départ ensemble. De toute façon, ça ne durera que
quelques années, non ? Peut-être que moi aussi je deviendrai
quelqu’un. C’est un nouveau monde. Nous serons les
pionnières d’une nouvelle génération de jeunes Iraniennes
émancipées.
Elle imitait Baba à la perfection.
Stupéfaite et secrètement soulagée par la détermination de
sa sœur à l’accompagner en Amérique, Roya se mit au lit avec
l’impression de sauter d’une falaise pour plonger dans des
flots glacés.

Les lettres arrivèrent par la poste en début d’été. Baba les


apporta à son supérieur qui les lui traduisit. Oui, on donnait
une suite positive à sa demande : Roya et Zari étaient toutes
les deux admises à la petite université féminine de Californie
qu’il lui avait recommandée en raison des bourses allouées aux
étudiantes étrangères. Les deux sœurs seraient dans la même
classe au début parce que Roya n’avait pas commencé ses
études tout de suite après la fin du lycée. Oui, leurs
candidatures avaient bel et bien été acceptées. Non, il n’y
aurait pas que des Iraniennes là-bas, mais quelques-unes
avaient été admises cette année ! Probablement des parentes
du shah, objecta Maman avec inquiétude. Mais elle veillait
tard le soir pour confectionner de nouveaux vêtements à ses
filles, leur faire à chacune des trousseaux remplis de
chemisiers, jupes et blazers. Ses filles se rendraient en
Amérique dans leurs plus beaux atours. Elle leur fit à chacune
une robe (vert clair pour Roya et bleu pastel pour Zari) dans le
coton le plus fin et le plus doux qu’elle trouva au bazar,
piquant son aiguille dans les cols pour y broder de délicates
fleurs. Elle tailla de la batiste et en assembla les pièces jusqu’à
une heure avancée de la nuit. Elle cousit des chemisiers de
quatre couleurs différentes : crème, blanc, rose pâle et jaune
clair. Elle acheta des blazers et des jupes plissées dans des
boutiques, au nord de la ville, et les repassa avec le plus grand
soin. Au fond de chaque malle, elle plaça méticuleusement des
sous-vêtements et des collants provenant du bazar. Incrédules,
Roya et Zari aidèrent Maman à faire leurs valises. Tout le reste
des économies de Baba passa dans l’achat des billets d’avion
et dans les frais scolaires que les bourses ne couvraient pas.
Baba vendit sa collection de sekeh, les pièces en or dont son
père lui avait fait cadeau quand il s’était marié. Il fit des heures
supplémentaires pour gagner plus d’argent. Il demanda même
à Maman de leur donner une partie de l’héritage de ses
parents, et remit aux filles une enveloppe pleine de billets.
Le jour de leur départ pour l’Amérique, Maman plaça un
coran au-dessus de leurs têtes. Roya et Zari passèrent dessous
trois fois, puis embrassèrent le livre sacré, ce qui était censé
leur porter chance pendant le voyage. Roya et Zari avaient
exécuté ce rite pendant toute leur enfance chaque fois que la
famille partait en vacances à Yazd, Ispahan ou Chiraz. Elles
avaient aussi tenu le Coran au-dessus de la tête des membres
de leur famille lorsque ceux-ci retournaient dans leur village,
au nord du pays, après leur avoir rendu visite à Téhéran. Mais
Roya n’aurait jamais imaginé passer sous le Coran pour partir
à l’autre bout du monde, en Amérique.
La douleur liée à la rupture avec Bahman et à la mort de
M. Fakhri était si vive, au début ; elle avait eu l’impression
d’être écorchée vive. Mais, avec le temps, ses blessures
avaient commencé à cicatriser. Quand elle embarqua à bord de
l’avion, Roya était consciente de la vitalité de son corps de
jeune femme, mais son cœur était barricadé. Tout ce en quoi
elle croyait s’était délité. Son cœur resterait désormais fermé,
elle se l’était promis. Valise en main, parfaitement coiffée, elle
sentit ses pieds avancer presque malgré elle, l’un après l’autre.
Zari avait l’air aussi inquiète qu’excitée. Elle entendit Maman
pleurer, regarda Baba compter l’argent – une liasse de billets
verts non familiers qu’il avait obtenus à la banque – avant de
le leur donner. Ces scènes se gravèrent dans sa mémoire
comme s’il s’agissait d’un rêve.
Pendant le trajet pour l’aéroport, le ciel était gris acier,
recouvert de nuages menaçants, mais pas une goutte de pluie
ne tomba. Ils passèrent dans des quartiers de Téhéran qu’elle
connaissait bien, des boutiques dont elle avait vu la vitrine des
milliers de fois, devant le Café Ghanadi, leur ancienne école,
la maison d’enfance de Maman, rue Soroya. Baba avait ensuite
emprunté une longue route, ce qui leur avait permis de jeter un
dernier regard sur cette ville qu’elle ne reverrait pas avant
longtemps. Baba avait soigneusement évité de passer aux
abords du parc Sepah et de la librairie incendiée. Roya avait
alors ressenti un élan d’amour pour sa maison et ses parents, et
tout ce qu’elle laissait derrière elle.
— Nous allons adorer le campus, tu ne crois pas, Roya ?
Sur ces mots, Zari avait serré la main de sa sœur dans la
sienne.
Roya avait acquiescé en silence.
— Ce n’est plus la peine de rester dans ce pays, avait dit
Baba comme pour se convaincre lui-même. Ils ont renversé
notre leader démocratique, et maintenant le shah est à la botte
des puissances étrangères qui vont pouvoir piller le pays en
toute tranquillité. Inutile de vivre en Iran, pour l’instant.
Partez. Partez et soyez libres. Apprenez tout ce que vous
pouvez. Cela vaut mieux que de vivre ici, asphyxiées par une
dictature et un gouvernement qui n’hésite pas à tirer dans le tas
pour se maintenir au pouvoir.
Roya avait attendu que Maman l’arrête et lui dise : « Assez
de tes sottises, Mehdi. Ça suffit, maintenant ! » Mais Maman
s’était contentée de retenir ses sanglots dans la voiture et
n’avait pipé mot.
Les filles montèrent dans l’avion. Et, quand elles
survolèrent la ville, elles se tinrent la main, redoutant un crash
aérien. Comment cet engin tenait-il dans les airs ? Quand
l’avion avait pris de la vitesse et s’était élancé dans le ciel,
comme par magie, il sembla à Roya qu’elle pouvait toucher les
nuages menaçants qui planaient au-dessus de Téhéran. Plus
l’avion s’élevait, plus elle avait envie que ces nuages laissent
libre cours au déluge, afin que la ville tout entière soit
submergée par un tsunami de larmes. Mais peut-être ne
pleuvrait-il pas une goutte sur Téhéran. Tandis qu’elle
s’élevait encore dans le ciel, elle était abasourdie à l’idée que,
désormais, elle ne serait plus au fait de bien des choses qui se
passeraient dans sa ville natale.
Troisième partie
17

LE COFFEE SHOP CALIFORNIEN


1956
La Californie était neuve et brillante, comme un jouet tout
juste déballé. Immeubles baignés de soleil, rues étincelantes,
boutiques reluisantes, torses d’hommes moulés dans des
chemises étroites et vêtements glamour pour les femmes : ce
spectacle semblait tout droit sorti d’un film du cinéma
Metropole. En dépit de l’ensoleillement vertigineux de leur
nouvelle patrie, Roya avait le mal du pays. Zari était le seul
lien qui la rattachait à sa vie d’avant.
Les deux sœurs comptaient l’une sur l’autre pour survivre.
Elles s’habituèrent à vivre dans leur nouvelle pension de
famille et à circuler sur le campus de Mills College, situé dans
la baie de San Francisco. Ensemble, elles apprirent à pratiquer
leur nouvelle langue. Au début, Roya se faisait l’effet d’un
mime, avec ses incessants mouvements de mains et ses
haussements d’épaules exagérés, destinés à compenser la
pauvreté de son vocabulaire en anglais. Il ne lui manquait plus
que des larmes peintes sur le visage.
Vivre dans un autre pays, c’était comme se retrouver
plongé dans une pièce obscure. Au début, on ne distinguait
rien, ou au mieux des formes floues. Peu à peu, les yeux
accommodaient : des formes d’abord incohérentes se
dessinaient lentement au prix d’une mise au point laborieuse.
Roya et Zari avançaient dans cette nouvelle vie main dans la
main, même si souvent c’était une aveugle qui en guidait une
autre. Elles souriaient poliment à leur logeuse,
Mme Kishpaugh, qui les hébergeait dans sa pension de famille
parmi d’autres étudiantes.
Roya aurait préféré ne pas quitter Téhéran, en dépit de tous
les douloureux souvenirs qu’elle y avait, de son cœur brisé et
de l’instabilité politique. Pourtant, elle n’avait d’autre choix
que de se tisser, maille après maille, une autre vie. Elle devait
aller de l’avant. Zari se révélait surprenante dans cette
aventure. À Téhéran, Roya avait souvent trouvé sa sœur
égocentrique et présomptueuse. Depuis ce nouveau départ,
Zari absorbait la culture américaine avec une application qui
frôlait l’obsession. Dès leur deuxième année d’université, elles
avaient acquis un bon niveau et s’étaient même fait un petit
groupe d’amies avec lesquelles elles allaient au cinéma,
dînaient ou partageaient à l’occasion un milk-shake à la
framboise.
Roya avait atteint ses principaux objectifs : maîtriser
correctement l’anglais et réussir en cours de chimie et de
biologie. Elle avait rayé les hommes de sa vie. Zari, en
revanche, demeurait ouverte aux rencontres, et elle s’intégrait
en Amérique à grand renfort de gloussements idiots. Bientôt,
le jeune Jack Bishop, qu’elle avait rencontré chez une amie, se
mit à passer de plus en plus de temps en compagnie de Zari.
Yousof, sans mentionner les autres Hassan, Hossein et Cyrus
laissés à Téhéran, ne semblait pas faire le poids face à ce Jack
qui ressemblait à un bûcheron bien charpenté avec sa large
carrure et ses longs cheveux blonds en bataille. Il fumait
cigarette sur cigarette, le sourire aux lèvres, et passait son
temps à repousser les mèches de cheveux qui lui tombaient
devant les yeux. Son père était représentant de commerce,
mais Jack souhaitait pour sa part rompre avec le capitalisme. Il
était désireux de mieux se familiariser avec l’œuvre de
Walt Whitman, ce qui faisait chavirer le cœur de Zari. Roya
assista bouche bée à la métamorphose de sa sœur. La jeune
Iranienne obsédée par son apparence, qui n’aspirait à rien
d’autre qu’à aller de fête en fête et à épouser un homme
fortuné, était devenue aux États-Unis une brillante étudiante
qui mettait un point d’honneur à partager la passion de
Jack Bishop pour la poésie américaine. Ce n’était pas la
première fois que Roya constatait les conséquences
imprévisibles d’un amour naissant. Zari ne touchait plus terre
en présence de Jack, elle en tomba éperdument amoureuse.

Attablée dans un café de Telegraph Avenue, à Berkeley,


derrière une pile de livres, Roya prenait des notes dans son
cahier de travaux pratiques, s’efforçant de comprendre les
problèmes de chimie qui la tourmentaient, évitant le regard des
autres, ne désirant rien d’autre que de rentrer dormir dans sa
chambre chez Mme Kishpaugh. L’après-midi touchait à sa fin ;
le brouhaha du café ne parvenait pas à l’apaiser, même si elle
était venue ici précisément pour que le bruit ambiant l’aide à
relativiser la difficulté de ses révisions. Il ne lui restait que
trois jours avant son examen final de chimie. Elle se sentait
complètement dépassée en tentant de déchiffrer les notes de
son cahier. Elle aurait dû se consacrer beaucoup plus tôt à ses
révisions, elle n’aurait jamais le temps d’assimiler tout ça en
trois jours. Cependant, il fallait absolument qu’elle rattrape
son retard. Baba envoyait souvent des lettres d’encouragement
à ses filles. Il était fier d’elles, heureux de savoir qu’elles
étudiaient des sujets pointus. Grâce à quoi, écrivait-il, elles
pourraient se faire une place au soleil, dans ce monde. Et dire
qu’elles maîtrisaient déjà si bien l’anglais, alors que c’était une
langue si compliquée ! En réalité, Roya n’avait jamais voulu
devenir scientifique, mais, après l’horrible coup d’État et la
trahison de Bahman, ce qu’elle souhaitait n’avait plus
d’importance. Elle devait avant tout survivre : franchement,
quels bienfaits lui avaient apporté les recueils de poésie et les
romans étrangers ? Aussi poursuivait-elle avec une
détermination farouche ses études scientifiques à
Mills College. Non seulement pour faire plaisir à Baba, mais
aussi parce qu’un diplôme en chimie l’immuniserait au moins
contre les incertitudes de la vie.
Pourtant, les éléments et les molécules dans son cahier lui
donnaient le tournis, et tout son corps se crispait à la pensée de
mardi matin, 9 heures. Bon sang ! Comment pourrait-elle être
prête pour l’examen ? Elle avala une gorgée de café fort,
reposa la tasse, puis se mit à touiller sa boisson nerveusement
avec sa cuillère. Elle ne pouvait pas échouer, il fallait qu’elle
ait de bonnes notes et obtienne son diplôme de chimie avec
mention. Baba et Maman avaient fait bien des sacrifices pour
qu’elle ait la chance d’étudier ici.
Il entra dans le café vêtu d’un blazer bleu et d’un pantalon
gris, ses cheveux évoquant une dune de sable sur le dessus de
son crâne, à la Tintin. Les boutons dorés de son blazer
brillaient sous la lumière. Il prit tout naturellement son tour
dans la file d’attente, puis passa sa commande.
Elle s’efforça de ne pas le regarder. Enfant, elle avait adoré
les albums de Tintin, et M. Fakhri en avait même quelques-uns
à la librairie. Mais ce jeune homme était bien plus beau que le
héros de la bande dessinée. Il avait fière allure, et elle avait été
fascinée au point que sa cuillère lui échappa des mains et
tomba par terre. Quelle maladresse ! pensa-t-elle en se
penchant pour la récupérer. Puis elle se rendit au comptoir afin
d’en prendre une autre dans la corbeille qui se trouvait près
des pots de lait, de crème et des distributeurs de sucre. Mais
quand elle tendit la main pour saisir la cuillère, elle heurta du
coude une tasse de café : celle-ci atterrit par terre, et son
contenu se répandit sur le carrelage, éclaboussant tout ce qui
se trouvait alentour. Roya poussa un cri aigu, persan à souhait,
un « Vaaaaay » qui exprimait à merveille sa confusion.
S’empressant de saisir quelques serviettes, elle s’accroupit
pour réparer les dégâts, mais ne fit qu’empirer les choses : les
serviettes se désintégraient à mesure qu’elle s’efforçait
d’éponger sa maladresse.
— Ce n’est pas grave ! Je vais m’en occuper.
Relevant la tête, elle vit Tintin s’accroupir pour nettoyer le
café répandu au sol : ses yeux furent soudain au même niveau
que les siens. Ils étaient du même bleu que ceux de Sinatra.
— Ne t’en fais pas, ce sont des choses qui arrivent, ajouta-
t-il gentiment.
Son pantalon gris était en lainage, constata-t-elle,
maintenant qu’elle le voyait de près. Qui portait de la laine en
Californie ? Elle n’avait pas vu de pantalon comme celui-ci
depuis qu’elle avait quitté l’Iran.
— Je suis vraiment désolée, marmonna-t-elle.
Oh ! Quelle pitoyable image d’elle-même donnait-elle en
épongeant sa bêtise dans une posture semblable à celle que
l’on prenait au-dessus des toilettes à la turque ? Si seulement
les cliquetis et le bruit ambiant du café pouvaient reprendre, et
l’attention générale se porter sur autre chose que sur elle !
— Ce n’est pas grave ! De toute façon, je ne voulais pas de
ce café-là.
Et l’homme aux yeux bleus lui sourit.
Roya fut soulagée quand le brouhaha du café reprit, que le
personnel détourna le regard pour prendre les commandes, les
laissant tous deux éponger le café. Ils parvinrent à réparer les
dégâts avec quelques serviettes supplémentaires. Le jeune
homme sentait bon le shampoing, ce genre de produit que l’on
vendait dans les supermarchés américains, qui moussait
abondamment entre les doigts.
— Tu sais quoi ? Je vais commander une autre tasse de
café et tu vas arrêter de te tracasser pour ça. Qu’est-ce que tu
en dis ?
Elle n’en disait rien du tout, mais elle était sous le charme
de la décontraction avec laquelle il avait géré l’incident. Elle
acquiesça d’un hochement de tête, le sourire aux lèvres,
consciente qu’elle « hochait la tête comme une étrangère »,
comme Zari n’aurait pas manqué de le faire remarquer si elle
avait assisté à la scène. Elle retourna alors à sa table, se glissa
sur sa chaise et se remit à écrire dans son cahier, dessinant des
formes hexagonales représentant les molécules. Dans le café,
les étudiants de l’UC Berkeley étaient en plus grand nombre,
mais une part non négligeable venait de Mills College.
L’atmosphère était saturée de caféine et de stress, tout le
monde révisait pour les examens. Les vacances de Noël
flottaient tel un mirage après l’épreuve des partiels. Avant de
profiter de cette accalmie, il fallait travailler dur.
Soudain, une silhouette assombrit les formes géométriques
de son cahier. Elle leva les yeux : l’homme au blazer bleu se
tenait tout près de sa table.
— Puis-je ? demanda-t-il, sourire à l’appui.
Elle ne savait trop que répondre.
— Ce coffee shop est plus bondé que d’habitude, tu ne
trouves pas ?
Coffee shop. L’expression était si américaine ! Cela lui
parut aussi rassurant que ces petites villes du Midwest qu’elle
n’avait vues qu’au cinéma. Café, café, café : c’était le terme
que Zari et elle avaient toujours entendu. Et voici que ce Tintin
blond avec son sourire de coffee shop se matérialisait devant
elle, vêtu d’un blazer à la Robert Mitchum et d’un pantalon en
flanelle qui serait passé inaperçu à Londres, mais pas à
Berkeley, en Californie.
— Assieds-toi, je t’en prie.
Roya empila ses livres dans un coin pour faire de la place
sur la table. Ce faisant, elle eut l’impression d’écarter les eaux
de la mer Rouge. Devait-elle vraiment l’accueillir à sa table ?
N’aurait-il pas été impoli de le repousser alors qu’il s’était
montré si aimable après sa maladresse ? Elle aurait tant aimé
connaître les codes de ce pays : parfois, elle avait l’impression
qu’il n’en existait pas. Tout était bien plus simple en Iran où la
tradition, le tarof et le rang social de vos aïeux dictaient le plus
souvent la conduite à adopter.
— Moi, c’est Walter. Je suis de Boston.
Sur ces mots, il lui tendit la main.
Devait-elle la lui serrer ? Cela se faisait, ici. Les
Américains adoraient échanger des poignées de main, comme
des hommes d’affaires qui scellaient un contrat. Elle plaça sa
main dans la sienne, surprise qu’il l’empoigne avec un tel
naturel. Elle devait être toute rouge ; il y avait si longtemps
qu’un homme n’avait pas tenu sa main. Lorsqu’il prit place en
face d’elle, elle s’alarma quelque peu de son audace, mais cela
se passait ainsi, ici, n’est-ce pas ? Ici, les gens pouvaient agir à
leur guise. Il n’existait pas de règles strictes qui, si elles étaient
enfreintes, auraient pu jeter l’opprobre sur toute votre famille.
Les codes qui régissaient les relations en Iran n’avaient pas
cours ici.
Elle pensait qu’il allait sortir lui aussi ses manuels de
cours, comme la plupart des étudiants, puis soupirer et se
plaindre des examens. Mais non. Contre toute attente, il remua
son café et le sirota comme s’il était dans une pizzeria en Italie
avec vue sur la montagne, qu’il avait tout son temps et que le
stress n’avait pas prise sur lui. Chaque détail de sa personne
était soigné et irréprochable ; il était évident qu’elle ne
pourrait pas s’absorber dans ses révisions s’il restait assis ici,
en face d’elle. Pourquoi avait-elle accepté qu’il vienne
s’asseoir à sa table ? Quand il lui demanda en quelle année elle
était, Roya s’étonna de ne pas voir des bulles de savon sortir
de sa bouche. Il était aussi frais que s’il sortait tout juste de sa
douche. Un homme comme lui ne sentait probablement jamais
la transpiration. Cela étant, ce n’était pas tant son apparence
impeccable que sa façon d’être qui exerçait une fascination sur
Roya : même son café, il le buvait de manière pondérée,
détendue, sans précipitation. Il semblait absolument serein.
Elle avait connu un garçon toujours dans la précipitation,
autrefois. Elle s’était laissé emporter par sa fougue, sa ferveur,
son caractère imprévisible. Elle ne commettrait pas deux fois
la même erreur. La passion n’était pas aussi merveilleuse
qu’on voulait le faire croire. De fait, après Bahman et sa
trahison, Roya s’était promis de ne plus jamais s’attacher à un
homme. Elle étudierait d’arrache-pied en Amérique,
reviendrait en Iran, décrocherait un bon poste, gagnerait
confortablement sa vie et deviendrait une vieille fille absorbée
par ses équations et ses expériences, qui trouverait du
réconfort dans les sciences exactes. Elle tiendrait bon. Sa
détermination à toute épreuve découragerait les soupirants les
plus obstinés, lesquels finiraient par se tourner vers des proies
plus faciles, moins revêches.
Mais ce garçon au blazer bleu du coffee shop était
adorable, et elle l’avait laissé s’asseoir à sa table. Il lui
souriait, discutait poliment avec elle, et leur échange était
dénué de toute ambiguïté. Pas le moindre sous-entendu, pas le
moindre regard de séduction : cet homme ne flirtait pas avec
elle, il lui parlait avec respect. Il lui posait juste des questions,
et elle lui répondait. Elle se sentit soudain fléchir à l’idée
d’être attirée par quelqu’un d’autre : non, pas question, plus
jamais elle ne serait celle qu’elle avait été entre les bras de
Bahman. Elle s’en voulait d’avoir été aussi malléable que de la
pâte à modeler.
— Et la chimie, ça te plaît ?
Walter la regardait avec le plus grand sérieux.
— Pardon ?
— Tu as pris chimie renforcée, n’est-ce pas ? dit-il en
désignant son manuel. Cela correspond à tes attentes ? Parce
qu’un de mes camarades de classe, Omar Saïd, qui vient du
Liban, me dit que l’enseignement universitaire à Beyrouth est
bien plus avancé qu’ici. Aussi je me demandais si…
— En fait, je ne suis pas allée à l’université, en Iran, juste
au lycée. Mais oui, c’est… approfondi. Je veux dire
satisfaisant. En chimie… Enfin, les cours…
Pourquoi bredouillait-elle en s’adressant à ce garçon ?
C’était à hurler ! Il la considéra un instant, puis, se penchant
en avant, murmura :
— La culture californienne est nouvelle pour moi aussi.
Évidemment, il avait deviné, à son accent, ses cheveux
noirs et ses yeux sombres, qu’elle n’était pas d’ici. Mais son
origine étrangère était-elle à ce point évidente ? Qui sait, peut-
être qu’elle sentait l’eau de rose et le safran. Quoi qu’il en soit,
Walter continuait à lui parler avec naturel. Il était venu sur la
côte ouest pour y suivre son premier cycle universitaire, mais
il ne se sentait pas chez lui en Californie. Il évoqua alors la
Nouvelle-Angleterre, ses hivers passés à faire de la luge et ses
étés au cap Cod, à savourer des sandwichs à la chair de
homard et à encourager une équipe qui s’appelait les Red
Socks. Les Chaussettes rouges ? Quel nom ridicule. La
description que Walter faisait de son enfance en Nouvelle-
Angleterre rappelait à Roya certaines scènes d’un film
américain qu’elle avait vu au cinéma Metropole, avec
Bahman.
Elle se concentra sur ce qu’il lui disait. Il avait sur elle un
effet étonnamment apaisant. On aurait dit le personnage d’une
sitcom tout public. Il n’avait pas quitté un pays dont le Premier
ministre avait été renversé lors d’un coup d’État. Il n’avait pas
vu des hommes tomber sous les balles à côté de lui. Il faisait
de la luge et savourait du chocolat chaud. Sous son blazer
bleu, il abritait, se rendit-elle compte, une rare candeur. Elle
enviait sa simplicité, cette façon d’être sans faux-semblants.
Tandis qu’ils étaient assis l’un en face de l’autre, elle
l’écoutait surtout parler, se livrant peu. Dans son anglais
encore approximatif, elle continuait à répondre à ses questions
sur ses origines, la pension de famille où elle vivait, sa sœur,
Zari. Oui, elle se destinait à une carrière scientifique.
Quand il eut fini son café, Walter se leva et alla en
chercher deux autres. Quand il lui tendit une tasse, elle se
souvint d’un autre homme dans un salon de thé lui apportant
un café et lui demandant si elle aimait cela. Elle prit la tasse
que Walter lui tendait et la porta à ses lèvres, même si la
boisson était trop chaude. Ils continuèrent à discuter. Et, alors
qu’elle l’écoutait, quelque chose s’ouvrit en elle. La tension
qu’elle retenait depuis très longtemps se dissipa un peu ; cela
faisait une éternité qu’elle ne s’était pas sentie aussi à son aise.
Une heure s’écoula sans qu’elle ait dessiné la moindre
molécule hexagonale. Il lui demanda s’il pourrait l’inviter à la
Powerhouse Gallery, une fois les examens terminés, avant de
rentrer à Boston pour les vacances. Cela lui semblait-il une
bonne idée ? questionna-t-il.
Elle se perdit dans ses yeux bleus.
L’idée n’aurait pu être meilleure, pensa-t-elle.
18

AUTRES PENSÉES
1957
Presque tous les jours, je rentre du travail par le parc
Baharestan. La dame en rouge se tient toujours près de la
fontaine. Ses yeux sont fardés de khôl, ses cheveux emmêlés et
secs. On raconte qu’elle n’a pas changé de tenue depuis des
années. Elle attend son amoureux ici, et revient sur le lieu de
rendez-vous à chaque aube nouvelle, pauvre âme égarée.
Je ne devrais pas traverser ce parc, il y a d’autres
itinéraires pour revenir à la maison depuis le bureau. Mais
c’est plus fort que moi, la nostalgie et les regrets m’étreignent
de nouveau. Le besoin irrépressible de revenir en arrière.
Je me rappelle l’expression de tes yeux, à la Librairie de
Téhéran, le jour où nous nous sommes rencontrés. Je me
souviens de tes chaussures, du bonheur, inconnu jusqu’alors,
que ta présence me procurait.
Les sautes d’humeur de ma mère sont moins fréquentes.
Elle est plus calme, presque trop. Les rages folles dans
lesquelles elle entrait et ses déchaînements de colère sont plus
rares. Elle vit désormais en sourdine, dans un état de tristesse
chronique. Elle soigne en silence ses blessures intérieures, à
présent. La mort de M. Fakhri a été une rude épreuve pour
elle.
Roya Joon, comme j’aurais préféré que tu ne changes pas
d’avis. Que son état mental soit tolérable pour toi. Mais tu as
fait ton choix, et je n’allais pas m’imposer dans ta vie.
Gozasht, c’est le passé.
Donc, Mossadegh est parti. Le shah cède de plus en plus
aux puissances étrangères. Plus jeune, j’en aurais été outré et
je me serais lancé dans la lutte, mais j’en ai assez de me
battre. Quatre ans se sont écoulés depuis le coup d’État. Les
gens se lamentent de la perte de leur leader, et moi je pleure la
tienne.
Je ne sais pas si Jahangir t’a informé du décès de mon
père, il y a un an. À propos, je suis si heureux que Jahangir et
toi vous vous téléphoniez encore de temps à autre ; c’est le
seul moyen pour moi d’avoir de tes nouvelles. Nous avons fait
de modestes funérailles. Ma mère a envoyé des cartons
d’invitation à ma famille paternelle qui l’avait rejetée pendant
toutes ces années. C’est mon père qui lui a appris à lire et à
écrire. La famille de ma mère était pauvre et illettrée, celle de
mon père érudite. Leur mariage a aboli les frontières entre les
classes, mais la famille de mon père l’a vécu comme une
disgrâce et l’a renié. Seulement, lui, il aimait ma mère ! Je
sais qu’il l’aimait. Il l’aimait quand elle était jeune et il a
continué à l’aimer même quand ils ont vécu de terribles
épreuves, même quand elle est devenue dépressive.
C’est cet amour inconditionnel que je me suis efforcé de
lui donner, moi aussi, aussi dur que cela ait été parfois. Je
pensais que tu aurais fini par l’aimer, malgré tout.
D’aucuns tenaient mon père pour un faible, mais ce n’est
pas mon cas. Il était intelligent, dévoué. Il a toujours été mû
par un grand sens de la justice. À bien des égards, il
n’adhérait pas au système patriarcal de notre société. Il
respectait ma mère. Il lui est venu en aide chaque fois qu’elle
était dans le creux de la vague. Il ne la jugeait pas avec la
sévérité avec laquelle notre culture condamne ceux qui
perdent le contrôle de leur état psychique.
Comme ils s’étaient mariés sans tenir compte de leurs
classes sociales d’origine, j’avais toujours cru, à tort, que ma
mère respecterait l’amour. Le mariage d’amour. Je sais que
certains y voient une forme de romantisme absurde. Les
poètes, les nôtres, ont tant écrit sur l’amour, et les films
américains ne parlent pas d’autre chose. Mais, bien sûr, le
mariage tient toujours lieu de contrat pour se maintenir dans
son rang ou faire l’expérience de la promotion sociale.
Après notre rencontre, je me suis jeté à corps perdu dans
la passion que tu m’inspirais. Tout ce que je voyais, c’était toi.
J’ai osé imaginer un avenir avec toi, et mes espoirs
grandissaient à mesure que nos plans se concrétisaient. Je ne
pouvais penser à aucune autre que toi, mais ma mère insistait
pour que j’épouse Shahla.
Alors je lui ai dit que j’étais amoureux de toi.
Elle était en train de faire de la calligraphie, je n’oublierai
jamais la scène ; cela la calmait de tracer des caractères, et le
médecin lui avait recommandé cet exercice pour ses nerfs. Un
regard de tendresse a promptement traversé son visage, puis
elle s’est raidie et a dit :
— Basseh – Assez. Arrête ces sottises !
Notre situation financière vacillait, même si ma mère
aimait se vanter de notre « villa » en bord de mer. Je sais que
sa vantardise t’exaspérait, et moi, je mourais de honte quand
elle évoquait notre « fortune » devant toi. Aujourd’hui encore,
j’ai envie de disparaître quand je pense à tout ce qu’elle t’a
dit. Mais, en vérité, mon père n’a jamais été promu, il stagnait
dans son poste d’ingénieur. Certes, il était issu d’une famille
fortunée, mais comme celle-ci l’avait rejeté après son mariage
avec ma mère, il ne pouvait compter sur l’aide de ses proches.
Au fil des années, l’état mental de ma mère l’a conduit à éviter
sa famille. Les rares fois où ses sœurs nous rendirent visite,
elles déclarèrent sans ambages que sa maladie confirmait bel
et bien qu’elle n’était pas celle qu’il lui fallait.
La famille de Shahla est riche grâce au shah et à la
position influente de son père. Ma mère a vu dans mon
mariage avec elle une issue de secours. Tu te rends compte ?
Shahla et sa mère achètent leurs robes et leurs perles à Paris,
me disait ma mère. Je n’en avais que faire. J’étais préoccupé
par la situation de notre pays. Je soutenais Mossadegh, car il
avait promis le progrès, la démocratie et l’indépendance.
L’idée que le shah s’aplatisse devant des puissances
étrangères m’était intolérable ; j’admirais en revanche la
détermination et l’indépendance de Mossadegh. Mais je
digresse. Il suffit de dire que Shahla ne correspondait pas du
tout à la façon dont j’envisageais mon avenir.
Toi, si.
Lorsque j’ai reçu ta dernière lettre, celle où tu m’écrivais
que tout compte fait tu ne voulais pas passer ta vie avec moi,
que la santé mentale de ma mère dépassait ce que tu pouvais
endurer, que tu refusais de faire partie d’une famille aussi
instable, que pouvais-je faire ? Je ne voulais pas t’imposer ma
famille, et je ne pouvais rien à l’état de ma mère. J’étais si
blessé, Roya Joon, que tu l’aies rejetée, et que tu m’aies rejeté
au passage. Mais que pouvais-je faire pour te retenir ? Je ne
pouvais pas décemment tourner le dos à ma mère. En même
temps, je ne pouvais pas détruire tes rêves, je devais donc te
rendre ta liberté. Quand tu as manifesté le souhait de ne plus
me voir, j’ai accepté ta décision.
Je regrette de ne pas m’être davantage battu pour te
retenir, de ne pas t’avoir prouvé que ma mère n’était pas
responsable de son état. J’aurais dû te révéler certains pans
de son passé qui auraient pu te permettre de comprendre son
comportement, mais j’avais honte, c’était trop douloureux.
Le jour où Jahangir m’a annoncé que tu étais partie, j’ai
eu l’impression qu’on m’écorchait vif. Je ne pouvais même pas
me représenter la Californie. Et pourtant, Roya Joon, tu es
dans la patrie de Cary Grant et de Lauren Bacall, de
Humphrey Bogart, Ernest Hemingway, et du président
Eisenhower. Les noms d’autres Américains célèbres me
manquent. Je ne mentionnerai pas la CIA, je serai bon prince,
même si le sang se met à bouillir dans mes veines à la pensée
qu’ils ne sont pas étrangers à notre coup d’État. Je voudrais
me réjouir de te savoir là-bas, en Amérique. Mais ce que le
gouvernement américain nous a fait… Un jour, ce sera prouvé.
Un jour, le monde saura que l’Amérique a manœuvré pour
destituer notre Premier ministre. Pourquoi ? Les vies perdues,
les douleurs endurées, dans quel but ?
Je ne comprendrai jamais le tour qu’ont pris les
événements pour nous, en 1953. Pour toi, pour moi, sans
parler de notre fichu pays. Même si je vis jusqu’à cent ans, je
ne le saisirai jamais vraiment.
Il me semble que ce pays est une cause perdue.
Qu’est-ce que notre génération a appris, cet été-là ? Que
même si nous faisons l’impossible pour infléchir la politique,
en l’espace d’un après-midi, des forces étrangères et des
Iraniens corrompus ont le pouvoir de tout détruire.
J’ai me suis remémoré des dizaines de fois les événements
du 28 Mordad (ou 19 août, dans votre calendrier occidental).
Aujourd’hui encore, mon désir de te retrouver dans ce parc est
intact. Je voulais te sentir à mes côtés, te serrer dans mes
bras. Nous devions nous rendre au Bureau des mariages. Le
représentant avec qui j’avais pris rendez-vous m’avait garanti
que tous les papiers seraient prêts pour notre arrivée.
Jahangir t’a sans aucun doute dit que je travaille
maintenant dans une compagnie pétrolière. Un autre rouage
dans la machinerie du capitalisme. Nos vies ne correspondent
pas toujours à ce que nous en attendions dans notre jeunesse,
c’est incontestable. M. Fakhri, que son âme soit bénie,
m’appelait autrefois « le garçon qui voulait changer le
monde ». Quand je repense au jeune idéaliste que j’étais, j’ai
honte de ce que je suis devenu.
J’aimerais pouvoir laver la vie de la tristesse incrustée
dans toutes ses fissures. Il faut que j’accepte l’idée que tu as
fait ces choix pour une bonne raison. Après tout, tu auras une
carrière scientifique, et je te souhaite santé et bonheur.
Sincèrement.
Enfin Roya Joon, que tu le croies ou non, je vais devenir
père, cet hiver. Je pensais que ma mère serait enchantée en
apprenant la nouvelle, mais elle est demeurée étonnamment
réservée et en retrait.
Quand le bébé sera là, si Dieu le veut, cela fera quatre ans
et demi que je t’attends au parc.
19

LEÇONS DE CUISINE
1957
Roya ne parvenait pas à manger comme les Américains.
C’était à Téhéran qu’elle avait été élevée, dans les rues de
cette ville qu’elle avait passé son enfance, dans ses écoles
qu’elle avait appris à lire et écrire, et dans un de ses parcs que
son cœur s’était brisé. Mais elle ne voulait pas repenser à
l’époque où elle était amoureuse de Bahman.
À sa grande surprise, s’adapter à la nourriture américaine
était bien plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé : le poulet
était caoutchouteux, la viande parfois rose et les pommes de
terre écrasées en purée. Dans la pension de famille, elles
étaient polies concernant les repas que Mme Kishpaugh
préparait : comment auraient-elles pu émettre la moindre
critique ? Elles ne pouvaient se permettre d’être ingrates. Mais
la cuisine iranienne manquait à Roya.
Quelques mois après leur rencontre au café, Walter et elle
sortirent dîner avec Zari et Jack. Comme ce dernier refusait de
manger dans un « restau prétentieux », ils se retrouvèrent dans
un diner qui servait des burgers, des frites et des milk-shakes.
Alors que Roya coupait soigneusement son hamburger avec un
couteau et une fourchette, Jack s’adossa à son siège, cigarette
à la main, puis secoua la tête en disant :
— Oh non !
Roya poussa un cri d’exclamation en voyant du liquide
rose couler au milieu de son burger.
— Et qu’est-ce que vous mangez, chez vous, en Iran ? Des
burgers à l’agneau ? demanda Jack en tirant sur sa cigarette.
— Qu’il est bête, ce Jack ! dit Zari en gloussant.
Le jukebox jouait un titre de Rosemary Clooney. Les
éclairages du diner étaient trop vifs, et les banquettes
rembourrées, en skaï, donnaient à Roya l’impression d’être
assise sur des ballons poisseux.
— En fait, tu n’as pas tort, dit-elle.
S’exprimer en anglais lui donnait parfois encore mal à la
tête, mais elle avait fait des progrès.
— Nous avons des kebabs à l’agneau haché. Mais on ne
les mange pas dans des pains comme celui-ci. (Et elle tendit
son pain rond détrempé.) Nos kebabs sont longs, plus fins.
Comme des tubes.
— Vraiment ? reprit Jack. On fait ça maintenant, là-bas ?
Et il rejeta sa fumée d’un côté de la bouche en prenant un
petit air narquois.
— Il me semble que la culture persane est renommée pour
sa cuisine raffinée et pleine de saveurs, avança Walter.
— Ah bon, mon pote ? Eh bien, cite-moi un de ces plats
raffinés et savoureux !
— Eh bien, je crois que…
— Qu’ils ont des kebabs, compléta Jack en se penchant
vers la table. Voilà ce qu’ils ont.
Zari et Roya échangèrent un regard. Oh non, ce n’était pas
possible ! Comme cette dernière regrettait de ne pas mieux
maîtriser l’anglais afin de lui livrer une liste de ce dont elle
avait précisément envie : des morceaux de poulet mariné dans
du jus de citron et du safran, nichés dans du riz basmati
recouverts de copeaux d’amandes et de baies d’épine-vinette
(ce plat que les invités, dans une autre vie, avaient dégusté à
ses fiançailles), un koresh aux grenades et aux noix, des
aubergines frites et farcies à la tomate, aux petits raisins
aigres-doux et à la viande, que l’on servait avec du riz, un
aush épais, autrement dit une soupe aux pâtes, légumes et
haricots, le délicieux ragoût de sa mère, ou ghormeh sabzi, des
dolmeh, ces feuilles de vigne farcies d’herbes et de viande
hachée, roulées à la main et saupoudrées de cardamome.
Roya pressa le pain à hamburger dans sa main, et il se
désagrégea en petits morceaux.
— Vous viendrez à notre pension de famille, on demandera
la permission à Mme Kishpaugh, notre logeuse, et on cuisinera
pour vous.
— Non, dit alors Zari en secouant la tête. On ne peut pas
cuisiner ici.
— On cuisinera pour vous, répéta Roya en lançant un
regard noir à Zari.
— Quelle riche idée ! renchérit Walter, sourire aux lèvres.
Moi, ça me plairait beaucoup.
— Ça, je n’en doute pas, vieux, dit Jack en passant le bras
autour des épaules de Zari. Pour ma part, je me passerai de la
leçon de cuisine, si cela ne vous ennuie pas. Mon savoureux
plat persan, il est juste ici.

Et sur ces mots, il resserra son étreinte.


Zari s’empourpra et se raidit quelques instants, mais sa
résistance fut de courte durée.
Se concentrant sur son assiette, Walter s’éclaircit la voix.
— Alors c’est entendu, Walter, tu viendras, et je cuisinerai
pour toi, déclara Roya.

La première leçon eut lieu un samedi. Mme Kishpaugh


cuisinait pour ses pensionnaires tous les soirs de la semaine et
le dimanche, mais chacun se débrouillait le samedi. La plupart
des étudiantes étaient invitées à dîner à l’extérieur, ce qui
permettait ce jour-là à Mme Kishpaugh de rendre visite à sa
fille. Elle revenait toujours avec des anecdotes détaillées sur
les pitreries de ses petits-enfants. Quand Roya lui avait
demandé l’autorisation d’utiliser la cuisine, Mme Kishpaugh
avait répondu qu’elle n’y voyait aucun inconvénient, si elle
nettoyait et rangeait tout soigneusement.
Ce soir-là, Zari avait prévu de sortir avec Jack pour voir
James Dean dans La Fureur de vivre. Roya avait émis un petit
rire narquois lorsque Zari lui avait dit le titre du film, et
rétorqué que cela leur allait à merveille, à Jack et elle. Elle
avait préparé la soirée avec soin. En début de semaine, elle
s’était rendue dans une épicerie turco-arménienne de San
Francisco. Depuis son arrivée en Californie, elle entretenait un
lien étroit avec les épices iraniennes. Au début du semestre,
dans le laboratoire de chimie, elle avait fait la connaissance
d’une certaine Seda Kebabjian (le fait que le patronyme de
Seda soit composé du mot « kebab » l’avait tout de suite
rendue sympathique aux yeux de Roya). Elles étaient devenues
amies. Un jour, alors qu’elles rinçaient leurs béchers dans
l’évier du laboratoire, Seda annonça à Roya que son oncle
avait ouvert une épicerie fine dans le Richmond District de
San Francisco, et qu’il vendait aussi des épices, du thé et de la
confiture en provenance du pays. Roya en laissa déborder son
bécher, littéralement en transe.
— Emmène-moi là-bas, avait-elle murmuré.
Quand Seda et elle étaient arrivées dans la petite épicerie,
Roya y était entrée en fermant les yeux pour mieux humer le
mélange familier d’odeurs. Puis elle les avait rouverts : alors,
subitement, elle avait eu envie d’engloutir tout le magasin, de
faire glisser le contenu des étagères dans sa jupe et de s’enfuir
avec les pots de toutes les épices qui lui avaient tant manqué.
Une partie d’elle-même était rentrée à la maison.
Elle acheta des pois cassés, de la cardamome, du cumin, de
la cannelle (qui avait une odeur bien plus proche de celle que
devait sentir la cannelle, contrairement à ce qu’elle avait
trouvé jusque-là en Amérique), des pétales de rose séchés, de
l’eau de rose et de la fleur d’oranger. Et (rêvait-elle ?)
l’épicerie vendait aussi des citrons séchés et du safran ! Elle
acheta avec avidité tous les ingrédients : Baba envoyait de
l’argent en Amérique dès qu’il le pouvait, et voilà qu’elle avait
dépensé en une seule sortie ses tomans si durement gagnés.
Walter sentait l’after-shave et le savon quand il arriva pour
la leçon de cuisine. Il portait son pantalon en flanelle, son
blazer bleu et un chapeau porkpie ; quand il le retira, elle
constata immédiatement qu’il s’était lavé les cheveux et s’était
coiffé avec soin pour l’occasion.
Elle l’emmena dans la cuisine et ne lui demanda pas d’ôter
ses chaussures. Cela ne servait à rien, de toute façon, dans la
pension de famille que tenait Mme Kishpaugh. Personne dans
ce pays ne se déchaussait à l’intérieur, ce qui dégoûtait
légèrement Roya, mais elle s’était adaptée.
Elle proposa à Walter de s’asseoir et lui demanda s’il
voulait boire quelque chose.
— Oui, je veux bien un Coca-Cola, merci !
S’il avait été iranien, il aurait dit : « Oh, non merci, je ne
veux pas te déranger, je n’ai besoin de rien ! » Alors elle aurait
reposé la question, et il aurait réaffirmé qu’il n’avait besoin de
rien, merci, de rien du tout. Elle lui aurait malgré tout servi un
thé préparé à l’avance, puis aurait préparé un grand bol de
noix et graines, un compotier de fruits, et un plateau rempli de
petits biscuits à la farine de pois chiches et autres douceurs.
S’il avait été iranien, elle aurait disposé un fruit dans une
assiette, pelé un concombre et lui aurait versé du thé dans un
estekan en lui offrant des bâtonnets de sucre candi à garder
dans sa bouche lorsqu’il sirotait le liquide brûlant. Au début,
c’était ce qu’elle avait eu l’intention de faire pour tous ceux
qui lui rendraient visite chez Mme Kishpaugh, pour ses
camarades qui viendraient étudier avec elle, et même pour
Jack. Mais elle était limitée par le fait qu’elle ne savait
comment s’y prendre dans une maison qui n’était pas la
sienne, dans une cuisine non équipée d’un samovar, dans un
endroit où les gens ne considéraient pas le concombre comme
un fruit et n’imaginaient même pas que l’on puisse en manger
de telles quantités avant de dîner. Lorsque Seda Kebabjian
était venue la voir pour qu’elles révisent ensemble, Roya
s’était excusée de ne pouvoir lui offrir davantage, mais Seda
avait levé la main et dit :
— Arrête ! Pas de ça ici, Roya, ce n’est pas comme chez
nous. On ne cajole pas constamment ses invités en leur offrant
sans arrêt à manger, les invités disent « oui » si tu leur
demandes s’ils veulent quelque chose, et ainsi tu n’as pas à te
torturer l’esprit pour savoir si tu es une bonne hôtesse ou pas.
Aussi, quand Walter lui répondit : « Oui, je veux bien un
Coca-Cola, merci ! », ne se formalisa-t-elle nullement. Elle
vivait ici depuis plus d’un an et s’était faite aux coutumes
américaines, maintenant. Ici, on pouvait ne pas refuser d’abord
poliment sans passer pour quelqu’un de grossier. Le tarof – ce
va-et-vient qui consistait pour l’un à proposer et l’autre à
refuser, rituel souvent accompagné d’un langage onctueux à
souhait et de flatteries exagérées – n’était pas de mise ici.
Elle revint avec un Coca-Cola. Comme Mme Kishpaugh,
les autres pensionnaires étaient sorties, de sorte que Walter et
elle étaient seuls. Elle ne pouvait pas s’empêcher de trouver
étrange le fait d’être en tête à tête avec lui dans cette grande
maison ; en Iran, on n’aurait jamais toléré cela. Mais c’était
Walter, un homme respectueux ; jamais il ne l’aurait forcée à
rien. Elle chassa aussitôt de son esprit ces pensées absurdes.
— Bon, c’est l’heure de cuisiner, non ? lui dit-elle.
Il la suivit en cuisine. Roya avait préparé tous les
ingrédients avant l’arrivée de Walter. Elle les lui montra et lui
fournit quelques explications sur le plat qu’elle allait réaliser.
— Cela s’appelle khoresh-e-bademjan, et il est en général
à base de bœuf.
Il se contenta de hocher la tête.
Elle sentit le sang lui monter au visage.
— Mais comme je n’ai pas pu en trouver, nous le ferons
avec du poulet, aujourd’hui.
— Ça me semble une bonne idée, dit Walter en souriant.
Elle éplucha finement l’oignon, l’éminça, puis le fit frire
dans une grande cocotte jusqu’à ce qu’il devienne transparent.
Avec un mortier et un pilon que Mme Kishpaugh rangeait sur
son étagère du haut, elle se mit à broyer de précieux brins de
safran jusqu’à les réduire en poudre.
Assis à la table de la cuisine, Walter la regardait avec une
expression ravie.
— Si tu voyais ma mère, le dimanche, quand elle prépare
le rôti, dit-il. Elle aime cuisiner, elle aussi.
— Ah bon ? Tiens, regarde, c’est du safran. Tu vois
comme je le broie ? (Et elle pressa des brins de safran contre le
mortier avec le pilon.) Tu vois ?
— Oui, je vois que tu fais les choses bien.
Au fur et à mesure qu’elle cuisinait, sa timidité commença
à s’évaporer. Comme au café avec lui, ou lors des quelques
dîners en compagnie de Zari et Jack, elle se sentait vraiment à
l’aise. Jamais elle n’avait eu l’intention de passer du temps en
Amérique avec une personne aussi joviale que Walter, jugeant
peu souhaitable cet excès de bonne humeur sous lequel on
cachait tout le reste. Comment était-il possible que les
Américains soient enjoués du matin au soir, chaque jour de
l’année ? C’était probablement dû au côté flambant neuf de ce
pays, résulter de toute la liberté dont on y jouissait : nul n’avait
été forcé de se soumettre pendant des millénaires à des règles
abrutissantes. Ici, il suffisait de se laisser porter par le courant.
Cependant, Roya commençait à s’habituer à cette jovialité ;
elle aimait beaucoup Walter, et sa bonne humeur lui faisait du
bien.
Soudain, elle pensa à Bahman et, avec un pincement au
cœur, chassa la comparaison de son esprit. Il aurait été ridicule
d’éprouver de nouveau des sentiments aussi dangereux.
Elle versa quelques cuillerées à café d’eau bouillante sur le
safran et mélangea le tout. Walter exagérait sans doute l’intérêt
qu’il portait à la recette, mais il ne cessait de hocher la tête
tandis qu’elle s’activait, comme s’il assistait à un événement
important. Tout à coup, il se leva.
— Veux-tu que je découpe le poulet ? offrit-il.
Elle ne s’était pas attendue à une telle proposition : jamais
Baba n’avait cuisiné. En Iran, les hommes appréciaient la
nourriture, mais elle en connaissait fort peu qui aimaient
cuisiner. De fait, elle n’en connaissait aucun jusqu’à… Bien
sûr, elle avait été surprise de voir M. Aslan et Bahman
s’affairer en cuisine, chez eux, mais eu égard à l’état de
Mme Aslan, à ses accès de mélancolie ou de rage qui la
réduisaient à l’inaction, ils n’avaient pas le choix. Prenant un
couteau, elle le rinça : Walter était debout, prêt à aider. Il
attendait. Elle avait mieux à faire que de penser à un autre, se
dit-elle. Roya lui tendit le couteau et commença à lui
expliquer, aussi précisément que possible, comment découper
un poulet.
Il suivit ses instructions et s’assura que le couteau sale ne
touche rien d’autre quand il le reposa. Puis il se lava les mains
et exécuta sa tâche avec minutie, lui demandant même de
quelle taille devaient être les morceaux. Roya fut touchée par
sa prévenance.
Une fois qu’il eut terminé, elle jeta les morceaux dans la
cocotte où elle avait fait frire les oignons et attendit que le
poulet soit saisi. Ils se tenaient côte à côte, sans se toucher. À
part la poignée de main qu’ils avaient échangée au café le
premier jour, au fameux coffee shop, il n’y avait eu aucun
contact physique entre eux. Il s’était comporté en parfait
gentleman.
— Maintenant, on ajoute du sel et du poivre. Ainsi que
l’ingrédient secret, dit-elle.
Il commençait à faire chaud, devant la gazinière. Allons,
elle devait rester concentrée.
— Et qu’est-ce que c’est ?
— Ça… Le curcuma.
Elle n’était pas certaine de bien prononcer ce mot, et
d’ailleurs, à la façon dont les yeux de Walter se mirent à
briller, elle comprit qu’elle l’avait mal prononcé, à moins qu’il
n’ignore ce qu’était le curcuma. Elle arrosa généreusement le
poulet sauté de cette épice jaune.
— Sans l’ombre d’un doute, déclara Walter, ce mets sera
très différent de ce que je connais.
— Ensuite, on met de l’eau pour bien recouvrir le poulet et
les oignons.
— Je prends note.
— Pourtant, je ne te vois pas écrire.
— Tout est là-dedans, dit-il en se tapotant sur la tête.
— À présent, on laisse l’eau bouillir, puis on réduit le feu
pour que le poulet puisse, euh… Comment dit-on ? Cuire…
doucement.
— Mijoter ?
— Oui, mijoter.
C’était un mot majestueux pour elle, non en raison de sa
longueur, mais parce qu’elle avait ainsi l’impression de parler
couramment l’anglais. Quelles Iraniennes vivant dans ce pays
depuis moins de deux ans, comme elle, étaient capables de
dire « mijoter » ? « Curcuma », « mijoter » : elle était en train
devenir une pro.
— Pendant que le poulet mijote (et Roya s’efforça de bien
conjuguer le verbe), on va peler et découper les aubergines.
Puis on les salera, on les rincera, on les séchera et on les
rissolera. D’accord ?
— Oui, d’accord.
Ils pelèrent les aubergines ensemble. Il les lui tendit quand
ils eurent fini et la regarda les trancher une à une. Il leva le
couteau prudemment, comme pour lui demander s’il pouvait
lui aussi en couper une. Elle le laissa faire, impressionnée. Il
suivit avec attention ses instructions concernant les
aubergines, mais elle savait que cela prendrait trop de temps
de saler celles-ci selon la technique de Maman et Kazeb, dans
leur cuisine de Téhéran, et d’attendre que l’amertume
s’évapore. Aussi se contenta-t-elle de prendre les tranches que
Walter lui tendait et de les faire tomber dans une autre poêle
où chauffait de l’huile. Ils travaillèrent en silence, à l’unisson.
Walter épluchait et tranchait, tandis que Roya mettait les
rondelles à frire. Pendant ce temps, le poulet mijotait.
— Nous allons aussi ajouter dans la cocotte un mélange de
cannelle, cardamome et safran dilué dans de l’eau, précisa
Roya. Ainsi que des tomates émincées.
Sur ces mots, elle se dirigea vers le brûleur de la gazinière,
à gauche, s’efforçant de ne pas effleurer Walter.
Quand elle souleva le couvercle de la cocotte, un nuage de
vapeur s’en échappa, enveloppant son visage et son cou.
Consciente qu’il la regardait, elle se sentit soudain gênée.
— Quand on mélange du safran et de l’eau, on dirait de
l’or en fusion, tu ne trouves pas ? C’est ainsi que nous
l’appelons, l’or liquide.
Il parut confus.
— Parce que le safran coûte très cher, tu vois ?
— Ah, d’accord !
— Tout est encore là-dedans ? demanda-t-elle.
Et elle se tapota la tête en riant, pour imiter le geste de
Walter.
— Oui.
Il la regarda fixement, puis posa les mains sur son torse.
— Et ici aussi. Ici, précisément.
La vapeur qui s’était échappée de la cocotte se transformait
à présent en gouttes d’eau sur le visage de Roya. Elle les
sentait rouler sur ses joues, tomber dans son cou. Il fallait que
cela cesse. Elle ne pouvait s’éprendre d’un homme, même si
Walter était extrêmement différent du garçon qui l’avait trahie.
Elle prit un citron vert, le plaça d’un geste décidé sur le
comptoir et le trancha avec détermination.
— Waouh !
Walter s’écarta à la fois d’elle et de la gazinière.
— Parfois, il faut trancher net, dit Roya d’un ton dur, pour
préserver la saveur. (Elle se détourna de lui.) Et maintenant,
occupons-nous du riz.

Quand la nuit tomba, ils étaient attablés dans la salle à


manger.
— Vas-y, lui dit-elle en lui tendant le plat de poulet aux
aubergines qu’ils avaient préparé ensemble. Goûte,
maintenant.
C’était un plat qu’elle avait appris à cuisiner aux côtés de
sa mère, en Iran. Kazeb sélectionnait toujours des légumes
frais sur le marché et, parfois, elle tuait aussi le poulet dans
leur propre cour, tandis que les citrons séchaient au soleil, près
de l’arrosoir du jardin. Sa mère, accroupie, mélangeait les
épices, advieh. Ensuite, tous – Maman, Baba, Zari et elle – se
rassemblaient, jambes sous le korsi par les nuits d’hiver, et se
racontaient leur journée tout en dînant.
Walter prit une cuillerée de son khoresh. Le plat devait, s’il
était réussi, avoir un goût aigre-doux, une combinaison
odorante et délicate de saveurs.
Elle attendit qu’il goûte.
— Waouh ! s’écria-t-il en prenant une deuxième bouchée.
Incroyable.
Et, ici, dans la salle à manger de Mme Kishpaugh, au sein
de sa pension de famille, à chaque bouchée qu’il engloutissait,
Roya sentait se fissurer sa solide carapace.
20

LISTE DE CHOSES À FAIRE


1957-1959
Les samedis de Roya se déroulaient désormais souvent en
présence de Walter qui savourait ses plats dans la salle à
manger. Quand Zari découvrit leur rituel, elle se frappa le coin
de la bouche.
— Akhaaaay ! C’est si adorable ! Tu cuisines pour lui, et il
dévore ta nourriture.
— Oui, si tu veux, marmonna Roya.
Ce sosie de Tintin qui avait débarqué dans le café
California avec ses souvenirs d’étés au goût de homard et
d’hivers en luge lui semblait tout droit sorti d’un des films
américains qui se jouaient au cinéma Metropole. Sa présence
l’apaisait. Elle n’était pas censée se laisser séduire ; leur
relation était une camaraderie respectueuse et réconfortante,
voilà tout – il s’agissait juste d’une leçon de cuisine dans la
cuisine de Mme Kishpaugh. Elle n’était pas censée perdre son
sang-froid.
Quand il lui demanda sa main, autour d’un riz tahdig des
plus croustillants, servi avec un ghormeh sabzi, un samedi soir,
près d’un an après leur première leçon, Roya éprouva une
sensation de dissociation mentale, comme si elle flottait au-
dessus de la scène et qu’elle était en train de regarder une fille
jouer son rôle dans un film. Le souffle lui manqua et, pendant
quelques instants, elle laissa la proposition planer dans l’air, se
mêler à l’odeur du beurre fondu, de safran et de riz qui
émanait de l’haleine de Walter.
Tout cela – cette cour qu’il lui faisait, leur affection
grandissante, la promesse d’une autre vie en Nouvelle-
Angleterre – était un script écrit pour quelqu’un d’autre. Une
personne mieux préparée qu’elle pour une relation, moins
fragilisée, moins étrangère.
— Voudrais-tu, Roya Joon…
Elle lui avait appris comment s’adresser aux jeunes filles
en farsi, et il prononça le terme à la perfection autour de la
table du dîner, ce soir-là.
— … m’épouser ?
Ses joues et ses oreilles la brûlèrent, et elle fut tout de suite
sur ses gardes. C’étaient des mots que l’on prononçait dans les
films, et ils étaient similaires à ceux qui lui avaient été
adressés dans une autre langue, il y avait une éternité.
— Réfléchis à ma question, Roya… Archer.
Il avait prononcé les deux noms avec lenteur, en articulant
bien, comme s’il s’était déjà entraîné à bien les prononcer l’un
après l’autre.
— Nous pourrions emménager à l’est. Je viens d’être
accepté à la BU.
— La BU ?
— La Boston University ! Tu pourrais travailler dans un
laboratoire pendant que je ferais mon droit. Il y a tant
d’hôpitaux et d’universités, là-bas. Tu pourrais trouver le
travail dont tu as envie, Roya. Je veux passer le reste de ma vie
avec toi. Si tu as besoin de temps… Écoute, je suis peut-être…
— Oui.
La réponse vint dans la seconde.
Plus tard, elle se rejouerait la scène dans sa tête. Il lui avait
demandé de l’épouser, et elle avait répondu « oui ». Et dire
qu’elle en avait voulu à Bahman d’avoir si vite accepté la vie
que sa mère lui avait choisie. Peut-être suivaient-ils tout
simplement l’invisible partition qui était gravée sur leur front.
Elle sentait le souffle chaud de Walter dans son cou. Il était
tout ému par son « oui », rouge et fébrile. Il manqua de
trébucher sur le pas de la porte, lorsqu’il se retourna pour la
serrer une dernière fois dans ses bras. Après son départ au
volant de sa voiture, ce soir-là, Roya s’assit dans le salon de
Mme Kishpaugh, lumières éteintes. Zari et les autres
pensionnaires n’étaient pas rentrées de leur sortie, et
Mme Kishpaugh était toujours en visite chez sa fille.
— La lune est vraiment magnifique, ce soir, déclara Zari
quand elle revint finalement à la maison.
Elle entra dans le salon, la voix pleine d’enthousiasme
après son rendez-vous avec Jack : l’aura de ce dernier
entourait encore sa sœur, Roya le sentait.
— Si tu avais entendu Jack, ce soir, sœurette !
Son rouge à lèvres couleur rubis brillait dans le faible clair
de lune qui se déversait par la fenêtre.
— Mais que fais-tu là, assise dans le noir ? Oh, ça sent
merveilleusement bon, dans cette maison… Tu as cuisiné ton
ghormeh sabzi ?
Roya hocha la tête, sans être certaine que sa sœur le
remarquait.
— Ces chaussures me tuent les pieds, entendit-elle Zari
dire alors qu’elle ôtait ses escarpins. Savais-tu que Jack a écrit
un poème où chaque vers commence par la lettre p ? Sauf
l’antépénultième, qui commence par un z. Intelligent, non ?
— Un vrai génie.
— Alors, comment s’est passée ta soirée avec Walter ? Tu
lui as appris à cuisiner le ghormeh sabzi ?
— Je vais l’épouser.
Et pour s’ancrer dans la réalité et ne pas s’évaporer dans le
vertige que lui inspirait l’énormité de ce qu’elle venait
d’accepter, elle croisa sur ses genoux ses mains qui sentaient
l’oignon. Elle était entrée par hasard dans le rôle de la fiancée
de Walter, comme si elle rôdait depuis longtemps dans les
studios hollywoodiens, qu’on l’avait finalement prise par
erreur pour une actrice connue et qu’on lui avait demandé de
lire un texte qui n’était pas le sien.
— Pardon ?
Zari s’était figée.
— Tu as bien compris.
— Vaaaaay ! Quand ?
Roya haussa les épaules.
Zari se pavana alors devant elle en chaussettes, puis
s’avança vers elle pour l’enlacer, embaumant l’after-shave de
Jack. Naturellement, sa sœur voulait des détails. Comment
Walter s’y était-il pris pour lui demander sa main ? Quelles
paroles avait-il prononcées ? Zari voulait tout décortiquer.
Roya aurait adoré passer le reste de la nuit à se rejouer la scène
en boucle, mais qu’y avait-il au fond à raconter ? Il lui avait
demandé sa main, elle avait répondu « oui ». C’était aussi
simple que cela.
— Bonne nuit, Zari, dit Roya en tapotant le dos de sa sœur
avec maladresse.
Exténuée, elle ne se sentait pas de taille à faire face à
l’intarissable flot de paroles de sa sœur.
— Oh, ça alors, sœurette ! Tu vas te marier ? Incroyable !
Il faut prévenir Maman et Baba. Tu les as prévenus ? Tu leur
as demandé la permission ? Vous retournez vous marier en
Iran ou ce sont eux qui viendront ici ? Qu’allons-nous vous
faire ? Ce sera quand ? Je t’aiderai, tu sais. Tu veux que ça se
passe ici, en Californie ? Devons-nous en informer
Mme Kishpaugh ? Tu iras vivre avec lui à Boston, après ton
diplôme ? Oh, qu’est-ce que je vais faire sans toi, sœurette ?
On sera séparées pour la première fois de notre vie. Tu sais
que moi, je reste ici, n’est-ce pas ? Mme Kishpaugh m’a dit
que je pourrai toujours loger ici, même après l’obtention de
mon diplôme. On verra bien comment les choses évoluent
avec Jack. Il veut écrire de la poésie, il dit que tout est hors de
prix à San Francisco. Roya, il te faudra une robe ! Tu dois
parler avec Baba. Oh, c’est incroyable ! Walter ! Un
Américain. Tu devrais dresser la liste de tout ce que tu dois
faire. Il te faut absolument cette liste. Je l’écrirai pour toi.
— Yavash, yavash, dit Roya. Doucement, doucement.
La tête lui tournait, Zari parlait bien trop. Tout se passait
très vite. Le riz, tahgi, était bien doré et croustillant, ce soir,
accompagnement parfait pour le ragoût. Elle en avait elle-
même été surprise, redoutant qu’il n’accroche dans la vieille
cocotte de Mme Kishpaugh et reste collé au fond, mais tout
s’était passé à merveille. Non, elle n’avait pas pensé à sa robe.
Ni à la liste des choses à faire. Elle voulait s’allonger sur le
canapé de Mme Kishpaugh, poser la tête sur l’accoudoir et
pleurer. Elle était fatiguée. Zari parlait à présent de la
réception de mariage. Voulait-elle fêter l’événement en étant
entourée ? Si oui, alors peut-être pourraient-elles inviter des
amies du cours de chimie, etc. Roya n’avait pas besoin d’une
réception. Le clair de lune entrait par la fenêtre, et un rai de
lumière bleutée filtrait dans la pièce plongée dans l’obscurité.
— Zari, il est tard, allons au lit, nous nous occuperons de
l’organisation plus tard, dit Roya.
Zari ajouta encore quelques mots à propos des fleurs, des
coups de fil à passer, des jupons et de Jack. Après quoi elle se
leva, chercha à tâtons dans l’obscurité une première chaussure,
puis une seconde : celles-ci dansaient au bout de ses doigts
quand elle se dirigea vers la porte. Avant de la franchir, elle
murmura avec détermination :
— Tu sais ce que cela veut dire ? Que nous en avons fini
pour de bon avec ce garçon.
Pareilles à de la dentelle, des ombres tremblotèrent sur le
sol du salon, une fois que Zari eut quitté la pièce. Roya se mit
à songer à tout ce qu’elle avait à faire : de combien de cartons
aurait-elle besoin pour déménager en Nouvelle-Angleterre ?
Elle devait bien sûr acheter un manteau épais pour affronter
l’hiver là-bas, téléphoner à ses parents et leur annoncer qu’un
mariage était à l’ordre du jour. Baba voudrait rencontrer
Walter, il était censé donner son approbation en premier ; ils
avaient tout fait dans le désordre, elle lui avait donné son
consentement avant même que ses parents le rencontrent. Mais
tout était sens dessus dessous dans ce pays, et puis Baba et
Maman étaient si loin, avait-elle vraiment le choix ? Peut-être
seraient-ils soulagés d’apprendre qu’elle était fiancée. Après
sa rupture avec Bahman, ils avaient craint qu’elle ne se marie
jamais. Certes, elle n’était pas assimilée à une divorcée, mais
tout de même : un mariage était désormais exclu pour elle, du
moins selon son point de vue. Ces fiançailles rompues étaient
considérées comme un échec cuisant, et le sujet occupa
longtemps les conversations des cercles qu’ils fréquentaient.
Mais Walter était américain ; il vivait ici, dans ce pays, et, en
Amérique, les mœurs étaient différentes. Peut-être que tout
était déjà dans le script, le destin écrit sur le front à l’encre
invisible.
Elle aurait besoin d’une robe, naturellement, Zari avait
raison. Elle ajouta cela à sa liste de choses à faire.
Ce cher et doux Walter était un homme bon, n’est-ce pas ?
Jamais il ne la trahirait. Elle aimait bien sa mère : elle l’avait
rencontrée quand celle-ci était venue rendre visite à son fils,
lors d’un week-end. Elle s’était montrée réservée envers elle,
mais polie. Elle ne cessait de répéter combien le père de
Walter aurait aimé la Californie. La sœur de celui-ci, Patricia,
avait été froide, mais Walter avait haussé les épaules et s’était
contenté d’expliquer son attitude en quelques mots : « La
Nouvelle-Angleterre. » Roya s’efforçait de ne se concentrer
que sur Walter et sa liste de choses à faire.
Pourtant, elle avait la gorge serrée depuis qu’elle avait
accepté de l’épouser.
« … nous en avons fini pour de bon avec ce garçon. »
Elle venait de s’engager pour une vie de sandwichs au
homard avec Walter. Leur avenir résisterait à tout.
« … nous en avons fini pour de bon avec ce garçon. »
De ses mains qui sentaient l’oignon, Roya s’agrippa au
fauteuil de Mme Kishpaugh, attendant que le nœud dans sa
gorge se desserre. Avec le temps, oui, avec le temps, le
souvenir de ce garçon finirait par disparaître.

Des roses couleur crème recouvraient la balustrade et les


tables de l’hôtel du cap Cod. En ce milieu d’été, le ciel de la
Nouvelle-Angleterre était d’un bleu resplendissant. Roya
descendit l’allée de l’église d’un pas mal assuré. Zari l’avait
aidée à choisir sa robe dans une boutique de San
Francisco : elle était longue, avec une jupe bouffante qui lui
donnait des airs de poupée. Maman et Baba avaient fait le
voyage jusqu’en Amérique. Quelle joie elle avait éprouvée en
les retrouvant à l’aéroport ! Elle s’était littéralement liquéfiée
de bonheur dans leurs bras ! Ils lui avaient tant manqué, bien
plus qu’elle ne pouvait l’admettre. Leurs lettres d’Iran, leurs
voix qu’ils forçaient lors des appels longue distance, les
promesses qu’ils exigeaient d’elle quant au soutien que Zari et
elle devaient s’apporter… Tout cela ne pouvait remplacer le
fait de les étreindre et de sentir l’odeur citronnée de Maman.
Baba avait perdu presque tous ses cheveux, son dos s’était
courbé et il avait rapetissé. Maman se tenait toujours très
droite, mais ses cheveux étaient plus gris que dans les
souvenirs de Roya. À l’intérieur de cet immense hôtel
américain, ses parents semblaient minuscules, insignifiants :
ils hochaient la tête et souriaient à la mère de Walter,
échangeaient des poignées de main avec les membres de la
famille Archer, des géants blonds plantureux. Ils semblaient un
peu perdus, requérant constamment qu’on leur traduise les
paroles de ceux qui s’adressaient à eux et qu’on leur explique
ce qui se passait.
— Souris, sœurette, souris !
Zari paradait dans la salle de bal vêtue d’une robe en
organdi rose pâle cintrée à la taille qui mettait en valeur sa
silhouette. Elle peaufinait la décoration et lissait les nappes,
papillonnant dans la salle, inspectant chaque couvert. Au cours
de la soirée, elle entraîna Roya sur la piste de danse et veilla à
ce que la cravate de Walter reste droite.
— Tu es très belle, ma chère Roya, lui dit Alice, la mère de
Walter. Ah oui, ce que tu es belle ! Oh, Walter ! J’aimerais tant
que ton père soit encore en vie.
Roya embrassa Walter durant la cérémonie et agita au bon
moment la main quand les invités applaudirent. Lorsqu’on lui
demandait si c’était le plus beau jour de sa vie, elle
acquiesçait. Elle se prêta au jeu interminable des photos de
mariage.

Roya et Walter obtinrent leur diplôme, elle de Mills


College et lui de l’université de Berkeley. La jeune femme
songeait que c’était le moment qu’elle avait initialement fixé
pour son retour en Iran. Des années plus tôt, autour des petits
déjeuners composés de pain, barbari, de fromage frais et de
confiture aux griottes, Baba avait affirmé qu’elle serait la
prochaine Mme Curie ou Helen Keller d’Iran. Mais peut-être
pourrait-elle devenir une scientifique en Nouvelle-Angleterre,
c’est-à-dire lever des béchers vers la lumière, résoudre des
problèmes et faire des découvertes cruciales qui permettraient
de faire progresser la connaissance de l’humanité.
Dans une banlieue de Boston, Walter et elle achetèrent une
petite maison blanche de style colonial, avec des volets vert
foncé. Il étudiait encore le droit, mais sa mère lui avait fait don
d’un apport substantiel pour financer l’achat de la maison.
Walter faisait l’aller et retour dans la semaine pour se rendre à
l’université de Boston et, les week-ends, il emmenait Roya
visiter sa nouvelle ville. Leur foyer se trouvait à un kilomètre
et demi du lieu où la révolution américaine avait commencé.
Là où les miliciens américains étaient morts au combat, le
matin du 19 avril 1775, lorsque les soldats britanniques
s’étaient mis à dos les braves colons, les poussant à la révolte.
Walter lui expliquait tout cela avec une immense fierté. Il la
conduisit à l’endroit du tir dont le monde entier avait entendu
parler et lui montra les monuments érigés à la mémoire des
morts. Roya se tenait sur le gazon impeccable, se demandant si
l’on construirait un jour un mémorial dans le parc de Téhéran
pour ceux qui étaient tombés par cette chaude journée
d’août 1953. Probablement pas. Sur cette étendue vert vif où
sa nouvelle vie allait s’enraciner, Roya déploya une nappe de
pique-nique, puis savoura des sandwichs à la chair de homard
et but de la bière au gingembre avec son jeune mari. La bière
épicée lui brûlait la gorge, et elle aurait préféré de l’eau, mais
Walter lui assura qu’elle finirait par y prendre goût. Elle hocha
la tête, oui, elle n’en doutait pas.
Bien sûr, ses parents rentrèrent en Iran après le mariage.
Roya ne pouvait donc pas discuter avec Maman et lui
demander combien de tomates elle devait mettre dans le loobia
polo qu’elle était en train de cuisiner, pas plus qu’elle ne
pouvait débarquer chez elle à l’improviste et l’emmener au
marché. Elle ne pouvait pas lire les unes des journaux avec son
père, ni s’asseoir près de lui et rire devant les pitreries de cette
idiote de Lucille Ball qui se goinfrait de chocolat. Elle aurait
aimé que ses parents voient le téléviseur que Walter avait
acheté. Elle aurait voulu sortir dans la rue et aller chez sa
mère, lui toucher la joue et lui dire :
— Mets tes chaussures, on va faire un tour.
Quand Zari et Jack se marièrent, Maman et Baba
n’assistèrent pas au mariage : Zari le planifia très vite, en trois
semaines, sans laisser aux invités le temps de prendre leurs
dispositions. En outre, le voyage pour le mariage de Roya
avait coûté très cher à leurs parents : ils ne pouvaient se
permettre de revenir si tôt. Sous les séquoias du campus de
Berkeley, Jack insista pour qu’ils lisent des poèmes qu’il avait
écrits dans un état de transe. Roya se faufila pour assister au
spectacle, serra sa sœur dans ses bras, espérant que Jack et elle
ne mourraient pas de faim.
— Va-t-il vraiment être poète ? Ce n’est pas un métier
d’avenir. On a connu des plans de carrière plus stables.
— Que tu es dure ! s’exclama Zari.
Puis elle lui murmura d’un ton déterminé :
— Ne t’en fais pas, sœurette. J’ai décidé de faire découvrir
à Jack le monde de la publicité, je crois que cela lui plaira
énormément. Il est si créatif. Il pourra tout à fait placer ses
poèmes dans des publicités.
— Si tu le dis, répondit Roya, néanmoins soucieuse.
Les sœurs commencèrent leur vie d’épouse sur les côtes
opposées des États-Unis ; elles s’écrivaient des lettres et se
téléphonaient de temps à autre. Roya s’enracina dans la vie du
Nord-Est, tandis que Zari papillonnait à travers la Californie
avec Jack, accueillis ici et là par des amis de celui-ci. Dans sa
dernière lettre, Zari lui écrivait ceci :

Jack a accepté de se faire couper les cheveux. Il a


aussi envoyé sa candidature pour un boulot dans
une boîte de publicité. Il devra commencer au bas
de l’échelle, mais, avec un esprit créatif comme le
sien, il aura vite fait de monter les échelons, tu ne
crois pas ?

Tout le monde attendait que le ventre de Roya


s’arrondisse, qu’un bébé arrive. Un sourire plein d’espoir aux
lèvres, la mère de Walter, Alice, portait souvent les yeux sur la
taille fine de sa bru, faisant le vœu qu’elle s’épaississe pour
donner la vie. Roya s’en voulait de les décevoir.
Un soir, la sœur de Walter, qui vivait dans un appartement
au centre de Boston, vint leur rendre visite. Roya servit un
pain de viande et des carottes bouillies, ne voulant pas prendre
le risque de déplaire à Patricia avec de la cuisine persane. La
dernière fois qu’elle avait servi son poulet aux prunes, Patricia
avait poussé la nourriture au bord de son assiette du bout de sa
fourchette avec un soupir. Roya avait été contrariée de devoir
tout jeter à la poubelle. Quel gâchis ! À l’évidence, Patricia
n’appréciait pas sa nourriture, et cela n’avait pas d’importance
en soi ; ce qui en revanche l’affectait bien plus, c’était que la
sœur aînée de Walter ne la portait pas dans son cœur.
— Alors, quoi de neuf dans la vie de notre adorable
couple ? demandait-elle à présent en quête de potins, après
avoir reniflé la part de pain de viande, dans son assiette.
— Walter travaille beaucoup, ces jours-ci. Il passe ses
soirées à réviser, répondit Roya.
— Ce qui est tout à fait compréhensible, quand on fait son
droit, non ? Il ne faut pas le prendre personnellement, Roya. Il
doit travailler dur. C’est comme cela que ça fonctionne, chez
nous.
— Ce que je voulais dire, c’est que…
— Walter, est-ce que tu dors assez ? Tu manges bien ?
l’interrompit Patricia. Je peux t’apporter un rôti, si tu veux,
cela te changera peut-être de… de tout le reste.
— Oh ! Roya me procure tout ce dont j’ai besoin, je suis
comblé. Mais merci, Patricia.
— Dans ce cas, pardonne-moi, renchérit-elle avec un
sourire tendu.
Ils continuèrent à manger en silence autour de la table. Au
bout de quelques minutes, Patricia leva sa fourchette, puis
demanda :
— Alors ?
— Alors quoi ? questionna Walter, sur ses gardes.
— Oh, dois-je vraiment me lancer dans des explications ?
Soit. Devrais-je bientôt commencer à broder des initiales sur
une couverture pour enfant ?
Roya crut se décomposer.
— Écoute, Patricia, Roya est une femme moderne. Nous
sommes en 1959, pour l’amour du ciel ! (Sur ces mots, Walter
avala une gorgée de gin tonic.) Elle veut devenir scientifique,
poursuivit-il. Elle est très qualifiée dans son domaine. Elle a
envoyé des CV et cherche un poste depuis notre retour sur la
côte est.
Patricia laissa sa fourchette en suspens avant de la reposer
pour dire :
— Ne me fais pas la leçon, Walter ! Comme si je ne
travaillais pas ! Mais, puisque vous êtes mariés, il est logique
que vous ayez des enfants, c’est tout.
Patricia ne s’était jamais mariée. De cinq ans l’aînée de
Walter, elle était employée dans une banque, au département
financier. Elle avait beau être une magicienne des chiffres, on
la reléguait à un travail de secrétaire, et elle se sentait de plus
en plus frustrée par sa vie professionnelle.
— Tu veux un autre verre, Patricia ? s’enquit-il.
Elle lui lança un regard noir et marmonna quelque chose
d’incompréhensible, ce que Walter prit pour une réponse
positive : il alla donc lui en préparer un à la cuisine.
— Je compte juste travailler un an ou deux, dit doucement
Roya une fois qu’elle fut seule avec sa belle-sœur.
Les propos de Patricia l’avaient déconcertée. Un mariage,
un époux, une maison en banlieue, voilà qui n’était pas très
difficile, et elle avait coché toutes les cases. Mais des enfants,
cela la terrifiait : elle ne se sentait pas prête à endosser le rôle
de mère.
Patricia prit une bouchée de pain à la viande, la mastiqua,
l’avala. Puis elle se tamponna soigneusement la commissure
des lèvres avec sa serviette avant de déclarer :
— Le monde ne peut pas fonctionner comme tu veux sous
prétexte que tu es en Amérique. Ce n’est pas comme ça que ça
marche.
— Oh, je sais ! répondit Roya. Vraiment, je suis bien
placée pour le savoir !
Elle n’avait pu résister à la tentation de l’emphase, si
typiquement américaine.
Patricia se contenta de la regarder fixement pendant
quelques secondes avant de marmonner :
— Pauvre Walter…
Dès le début, elle ne s’était pas privée pour critiquer le
choix de son frère. Quelle drôle d’idée d’avoir choisi une
Iranienne, alors que tant de jeunes filles anglo-saxonnes et
protestantes gravitaient dans leur cercle social. Et le fait que
cette petite Iranienne insiste pour travailler sans raison valable
l’insupportait.
— Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une chose que l’on peut
contrôler, n’est-ce pas ? reprit Patricia. Et puis il faudrait
quand même demander son avis à Walter sur la question…
— Et voilà pour toi, Pat ! déclara ce dernier d’un ton
faussement enjoué.
Il tendit un verre de Martini à sa sœur et se figea en voyant
la tête de Roya.
— Ai-je manqué quelque chose d’important ?
— Rien du tout, Walter, dit Patricia en prenant son verre.
Certaines personnes croient pouvoir tenir les rênes de leur
destin, c’est tout. Elles sont bien trop naïves pour imaginer
qu’il puisse en aller autrement.

Quelques semaines plus tard, quand Walter rentra de ses


cours, il donna à Roya un baiser sur le front tandis qu’elle était
aux fourneaux.
— Tu sais, l’un de mes camarades de classe a une sœur qui
travaille dans une école de commerce. Elle vient de quitter son
poste pour avoir un enfant.
— J’en suis ravie pour elle, répondit Roya.
Après le dîner désastreux avec Patricia, elle avait souvent
répété à Walter, dans l’intimité, qu’elle n’était pas encore prête
à avoir des enfants. Il comprenait, affirmait-il. Nul besoin de
se précipiter.
« Ne fais pas attention à ce que dit ma sœur. »
Mais, dans ce cas, pourquoi Walter lui parlait-il de l’enfant
d’une autre ?
Roya cessa de tourner la sauce, sur la gazinière.
— Bon, je sais que c’est dans une école de commerce, et
que ce n’est pas le métier dont tu rêves. Mais c’est toujours
bon à prendre en attendant, Roya. Peut-être que tu pourrais
postuler avant les autres. Bientôt, l’annonce sera officielle et
ils crouleront sous les candidatures.
— Je ne veux pas être secrétaire.
Elle repensa à Patricia dans sa jupe crayon et ses pulls
moulants, qui tapait les lettres pour ses supérieurs à la banque,
frustrée de voir ses ambitions contrariées.
— Je sais que ce n’est pas un travail dans un laboratoire,
Roya. Mais c’est un bon poste.
De fait, il s’était avéré bien plus compliqué que prévu de
trouver un emploi dans un laboratoire : il y avait peu de postes
dans ce domaine pour les femmes. Elle était prête à
commencer en bas de l’échelle, comme technicienne, mais les
laboratoires ne voulaient pas d’elle. L’un d’entre eux avait
proposé de l’affecter au nettoyage des instruments de travail :
les béchers et les tubes à essai devaient en effet être
soigneusement lavés à la main, lui avait affirmé la personne
qui l’avait reçue en entretien. Roya apporta ses diplômes
iraniens traduits en anglais, attestant un parcours exemplaire,
puis sa licence de chimie obtenue aux États-Unis. On était
pratiquement en 1960, mais il semblait que, partout où elle
postulait, on accordait la préférence aux hommes, sans
compter qu’elle demeurerait à jamais une étrangère, ici. Elle
appartenait de surcroît à la minorité des femmes qui voulaient
travailler : la plupart des épouses dans la banlieue de Boston se
satisfaisaient de leur condition de femme au foyer.
— Eh bien, toutes mes félicitations ! s’exclama Patricia
quand elle apprit que Roya avait obtenu un poste de secrétaire
dans l’école de commerce. Et maintenant, qui va cuisiner et
s’occuper du pauvre Walter ?
— Je continuerai à cuisiner pour lui, comme je l’ai
toujours fait, Patricia. Ne t’inquiète pas.
Elle hacha menu le persil, la coriandre, les épinards et la
menthe, prépara une soupe épaisse appelée aush, puis Walter
et elle portèrent un toast à son nouveau poste.
En dépit de la désapprobation de Patricia et de la déception
dans le regard d’Alice, Walter tint tête à sa famille et respecta
le désir de Roya d’attendre encore un peu avant d’essayer
d’avoir des enfants.
L’année suivante, de temps à autre, Walter lui demanda
gentiment si elle avait changé d’avis : Roya n’osait pas lui
avouer qu’elle redoutait d’engendrer un être humain et de s’y
attacher. Une terrible question lui trottait dans la tête : et s’il
arrivait quelque chose au bébé ?
L’étrange litanie de Mme Aslan lui revenait parfois en
mémoire.
« Savais-tu que les bébés ne sont pas épargnés par la
mort ? »
Il fallait être folle pour nourrir de telles pensées, se dit
Roya. Patricia avait raison. Pauvre Walter, vraiment !
Pendant des années, elle avait cru que le pire des chagrins
qu’elle avait endurés dans sa vie, c’était la fin de son premier
amour. Ou bien la mort du libraire, tombé à ses pieds. Elle
était loin d’imaginer qu’une plus grande épreuve l’attendait.
L’été 1953 n’était rien à côté.
Quatrième partie
21

NAISSANCES
1958
Je ne m’attendais pas à avoir en même temps un garçon et
une fille ! C’est une joie bien particulière, mêlée à un
sentiment d’épuisement : une affection qui vous dépasse. Vous
consume. On plonge à la fois dans la joie et l’effroi. Que Dieu
veille sur mes enfants.
L’autre soir, quand je suis rentré chez moi après le travail,
la cuisinière avait préparé un plat spécial à base d’œuf et
d’ail, populaire dans son village du Nord ; les jumeaux se sont
mis à hurler en même temps. Si les domestiques et la nourrice
n’avaient pas été là, Shahla aurait fait une crise de nerfs.
Mère est venue nous rendre visite, elle s’est d’abord assise,
sans mot dire, puis s’est isolée dans un coin.
Je n’oublierai jamais toutes les méchancetés qu’elle t’a
dites ; j’ai honte de la brutalité de ses paroles. Je me souviens
de ses mots blessants. Elle voulait te déstabiliser, te faire peur.
J’avais conscience qu’elle était impitoyable, et j’arrive à
comprendre, dans mes bons jours, pourquoi cela t’a poussée à
me fuir.
Mais voici une histoire que tu ne connais pas.
Je n’ai pas été le premier enfant de mes parents. Ni leur
deuxième, ni leur troisième. Pas même le quatrième de ma
mère, mais son cinquième. Tous ceux qui m’ont précédé sont
décédés. Elle a eu deux enfants mort-nés, un autre emporté au
huitième mois de sa grossesse, et un autre encore dans sa
première année. Ce que mes parents essayaient de maintenir,
c’était le souvenir de leurs désirs et des dates. J’ignore si
d’autres enfants sont morts après moi. Peut-être que oui, mais
j’étais trop jeune pour en avoir le moindre souvenir. Ma mère
m’avait parlé de ces enfants perdus dans une période
extrêmement éprouvante pour elle, par une journée que
j’aurais préféré oublier, mais celle-ci changea tout pour nous.
Entre toi et moi, pourrait-on dire.
Bien sûr, ma mère n’était pas la seule à perdre des enfants,
mais les autres femmes semblaient se remettre plus facilement
de cette douloureuse expérience. Peut-être était-ce aussi le fait
qu’elle en ait perdu autant d’affilée.
Je mettais sa mélancolie sur le compte de la mort de ses
enfants. Tout comme sa dépression, ses humeurs changeantes,
son instabilité, bref, tout.
Comment étais-je censé connaître le malheur qui précédait
tous les autres, qui flottait au-dessus de tous ?
J’espère que tout va bien pour toi, en Amérique. Que tu es
entre de bonnes mains, que tu te portes bien, que tu es
heureuse. Mes enfants me permettent de tenir. Sais-tu de quoi
je leur parle ?
22

MARIGOLD
1962-1963
Sœurette, Jack et moi attendons notre premier
enfant. Au fait, j’ai appris à faire le khoresh aux
aubergines sans aubergine !

Roya lut la lettre de Zari et la posa sur la pile du courrier


auquel elle devait répondre. Elle le fit en farsi, puis ajouta :
« Félicitations » en lettres majuscules et en anglais, au bas de
la feuille. Tout en léchant l’enveloppe pour la fermer, elle se
rappela ses propres objectifs. Elle travaillait comme secrétaire
dans une école de commerce. Sa vitesse de frappe avait
augmenté. Ce n’était pas le genre d’emploi qu’elle avait espéré
exercer un jour, mais sa vie d’adulte était faite d’une
succession de compromis. Elle n’avait pas été en mesure de
trouver un poste dans le domaine scientifique, ce n’était pas
faute d’avoir essayé. Voilà ce que c’était que d’être une
femme, elle le savait ! Ne dépassait-elle pas déjà les bornes en
exprimant le souhait d’exercer un métier ? Si elle trouvait un
travail dans son domaine, on la soupçonnerait toujours d’avoir
volé son poste à un homme qualifié. Et puis, en tant
qu’étrangère, ne devait-elle pas éprouver une immense
reconnaissance pour son pays d’accueil ? C’était souvent le
message sous-entendu qu’elle recevait de ses amies et voisines
bien intentionnées. Aussi avait-elle fini par revoir ses
ambitions à la baisse.
Par ailleurs, au fond d’elle, une question la tracassait :
Patricia avait raison, elle aurait dû commencer à fonder une
famille. Bon sang, de quoi avait-elle donc si peur, pourquoi
redoutait-elle le pire ? Roya se rendit à la poste pour envoyer
la lettre à Zari. Elle l’appellerait plus tard dans la semaine et
enverrait un cadeau, bien sûr. Elle rentra rapidement chez elle,
se rappelant tout ce qu’elle devait faire. Elle se réjouissait
sincèrement pour Zari et Jack.
Mais elle était si occupée, complètement débordée.
Parfois, Bahman surgissait dans ses rêves. Son sourire, son
odeur, ses yeux pleins d’espoir, ses caresses, la façon dont il se
penchait sur elle alors qu’elle était adossée aux étagères
remplies de livres, à la Librairie de Téhéran, la saveur de leur
premier café, la douceur de la pâtisserie, son corps si près du
sien… Elle s’efforçait d’oublier tout cela une fois réveillée. Il
n’était pas possible que ces souvenirs viennent contrarier le
scénario de sa nouvelle vie ; dans ses rêves, Bahman était
toujours jeune, parfois heureux.
À Norouz, lorsqu’elle avait eu Jahangir au téléphone, il lui
avait annoncé que Bahman et Shahla avaient fort à faire avec
leurs enfants, maintenant. Des jumeaux ! Ce coup de fil annuel
était la seule façon pour Roya d’avoir des nouvelles de
Bahman. Maman et Baba ne lui parlaient jamais de lui, ils
évitaient soigneusement le sujet. Lors de ses deux premières
années aux États-Unis, Roya avait échangé des lettres avec
quelques anciennes camarades de classe en Iran, et deux de ses
cousines. Mais, les mois passant, la correspondance s’était
tarie ; le temps et la distance les séparaient. Les seules
personnes à qui elle écrivait désormais, c’étaient ses parents en
Iran, et Zari en Californie. Mais le coup de fil annuel avec
Jahangir continuait à la relier à un passé dont elle ne parvenait
pas à se défaire, aussi douloureux fût-il.
Walter travaillait dur. À défaut d’être tout à fait heureuse,
Roya était satisfaite, bien établie dans son travail à la Harvard
Business School – HBS, comme on disait ici. En Amérique, on
raffolait des acronymes. Ses collègues étaient efficaces, et
certaines d’entre elles étaient même sympathiques. Il était
agréable d’insérer le papier dans la machine, tous les matins,
de taper les lettres au doyen et aux professeurs, de prendre des
notes, de remplir des formulaires, de ranger chaque chose à sa
place. Son sens de l’organisation lui donnait l’impression de
maîtriser la situation ; tout était parfaitement en ordre : les
dossiers, les lettres, les crayons taillés, les chemises en carton.
Elle régnait sur son univers avec application.
— Eh bien, comment ça se passe entre vous ? demanda
Patricia à l’occasion d’un autre dîner. Des perspectives
réjouissantes à l’horizon ?
— Tu veux un verre, Patricia ? s’enquit Walter, dents
serrées.
— J’en ai déjà un, merci, répondit-elle avec un sourire.
Walter, tu te souviens de Richard qui habitait dans un cottage
du cap Cod quand on était petits ? Sa famille et la nôtre étaient
très proches.
Patricia avait prononcé ces dernières paroles à l’intention
de Roya, comme pour lui permettre de resituer Richard, alors
que Roya l’avait déjà rencontré plusieurs fois : Walter et elle
dînaient régulièrement avec lui et sa femme.
— Eh bien, poursuivit Patricia, son adorable épouse et
lui – oh, vraiment, j’adore Susan, elle est si élégante –
attendent leur troisième enfant. Le troisième, tu te rends
compte ?
Sur ces mots, Patricia se mit à siroter son verre.
Roya se rendit alors à la cuisine où elle fit rissoler des
oignons sans raison précise. Elle les saupoudra de menthe et
les mangea directement dans la poêle, tandis que tout son
corps était agité de tremblements. Walter et elle avaient vingt-
cinq ans, maintenant, et la plupart de leurs amis étaient
désormais les heureux parents d’au moins un enfant. Mais ils
avaient encore tout leur temps ! Patricia était grossière, brutale
et intrusive, elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas. Ils
avaient réussi à attendre, et leur vie se poursuivrait ainsi.

Elle arriva quand bon lui sembla. Elle naquit au Mount


Auburn Hospital, le 11 janvier 1962, et quand Roya la tint
dans ses bras, la regarda dans les yeux, lesquels étaient
étrangement éveillés, et pressa ce minuscule corps laiteux et
mou contre le sien, elle fut terrifiée. Paradoxalement, elle se
sentit de nouveau vivante. Non, elle ne rêvait pas. Cela lui
donnait le vertige, la dépassait, et, en même temps, elle se
sentait plus ancrée dans la réalité. Pour la première fois depuis
très longtemps, elle se sentit entièrement elle-même.
Quand elles rentrèrent de l’hôpital, Alice, qui sentait la
salade de pommes de terre et l’eau de Cologne, prit soin d’eux
trois. Elle donnait des conseils pratiques à sa bru et
s’émerveillait devant sa petite-fille. Maman manquait à Roya,
mais elle était reconnaissante à Alice de leur prêter main-
forte : celle-ci faisait bouillir toutes les affaires du bébé pour
les stériliser, apportait de la gaieté dans la maison et cuisinait
des quantités invraisemblables de pommes de terre au four
arrosées de crème aigre-douce.
Le visage d’Alice se décomposa, un an plus tard, quand
leur bébé cessa de respirer. Alice pleura dans la voiture quand
ils se rendirent à l’hôpital, saisis par la panique.
Le bébé n’arrivait plus à reprendre sa respiration.
Marigold. Tel était son nom, Marigold. Elle avait atterri dans
leur vie et, pendant presque un an, la réserve dans laquelle
s’était enveloppée Roya, au tout début, avait quasiment
disparu. Elle ne s’était jamais ouverte complètement à Walter,
une partie d’elle-même était restée verrouillée. Il l’avait
accepté, bien sûr, c’était Walter ! Sa fille le ravissait, il allait la
voir tous les matins. Avec ses cheveux châtain clair, ses yeux
gris et ses petits gémissements quand Roya l’allaitait,
Marigold avait brisé toutes les parois de glace que sa mère
avait érigées. Elle les avait fait fondre avec son sourire sans
dent. Pendant ces douze mois, Roya, épuisée et euphorique à
la fois, fut vraiment elle-même. Même son amour de jeunesse
ne faisait pas le poids : elle aimait sa fille plus que tout au
monde.
Sur le trajet qui les menait à l’hôpital, Walter agrippait le
volant en silence. La neige tombait sans relâche, elle
s’accumulait, durcissait, virait au gris. Les prières d’Alice
emplissaient la voiture : des passages de la Bible, des
supplications à Dieu. Alice était venue du cap Cod leur rendre
visite. C’était un dimanche soir, ils étaient en train de dîner,
quand il avait été impossible d’apaiser la vilaine toux de
Marigold. Sa fièvre était montée brusquement, et, la
respiration sifflante, les bronches encombrées, le bébé s’était
mis à chercher son souffle. Assise sur la banquette arrière, sa
fille brûlante de fièvre dans les bras, Roya avait l’impression
qu’elle allait se fissurer et tomber en morceaux.
Faites que mon bébé s’en sorte, que les médecins fassent
retomber la fièvre. Elle va survivre, bien sûr, il le faut.
Marigold respirait toujours à grand-peine. Désespérée,
Roya se mit à lui chanter une berceuse persane. Alice cessa de
prier et écouta, tandis que Walter roulait aussi vite qu’il le
pouvait sur les routes couvertes de verglas.
L’infirmière qui prit Marigold des bras de Roya avait une
choucroute blonde sous sa coiffe blanche. Elle sentait le tabac,
et Roya n’avait aucune envie de confier sa fille à cette femme,
elle voulait la garder contre elle. Le médecin qui arriva avait
un bouton de fièvre qui bourgeonnait sur la lèvre. Des années
plus tard, quand Roya se promènerait autour de chez elle, elle
repenserait avec colère au bouton de fièvre du médecin et à
l’odeur de tabac de l’infirmière – ces détails s’étaient
immiscés entre son bébé et elle, insérés dans sa tragédie, et ils
hanteraient pour toujours sa mémoire.
Marigold fut déclarée morte quarante-trois minutes après
leur arrivée à l’hôpital.
Entre le linoléum au sol et les néons au plafond, Roya se
sentit chanceler. La voix du médecin s’altéra, lui parvenant de
façon confuse et lointaine. Comme à son arrivée en Amérique,
l’anglais devint incompréhensible. Près d’elle se tenait
Walter ; il semblait flotter à son côté, immense et silencieux.
Du coin de l’œil, elle voyait trembler ses mains de géant. Sa
belle-mère était pétrifiée par le malheur, le visage baigné de
larmes.
Tous trois rentrèrent chez eux à l’aube. Impossible de faire
autrement, même si Roya avait envisagé un moment de rester
à l’hôpital. Elle refusait de bouger et était prête à se laisser
mourir de faim sur le linoléum. Dans ce lieu sans charme,
fourmillant de détresse et d’urgence, parmi une désespérante
symphonie de bips, dans ces couloirs où l’on charriait sur des
brancards des malades en fin de parcours, dans ce lieu qui
empestait la mort, ils avaient attendu pendant des heures. Puis
on avait fait signer des papiers à Walter et on leur avait dit de
rentrer chez eux. Durant le trajet retour, des congères se
dressaient de part et d’autre de la route. Roya ne sentait plus ni
ses bras, ni ses jambes, ni ses doigts ; c’était une autre qu’elle
qui se trouvait dans la voiture, elle le savait. Sa tristesse
n’aurait pas de fin. Cela, elle en était certaine.
Finalement, ce fut Walter qui prépara le thé. Ce fut lui qui
sortit le premier du lit chaque matin pour faire cuire les œufs
durs. Il ne sifflait plus. Une odeur aigre flottait en permanence
dans l’air, désormais, pourrissant dans le cratère que Marigold
avait laissé derrière elle.

— Tu es venue jusqu’à moi, tu n’aurais pas dû te donne


tant de peine, dit Roya deux semaines plus tard à Zari quand
elle débarqua chez elle, valise à la main, ses deux bambins
sous le bras.
Elle se tenait sur le seuil de sa maison sombre. Derrière
elle, de la vaisselle entassée dans l’évier, des piles de linge
sale, une odeur de renfermé flottant dans l’air.
— Oh, si, ma Roya !
Darius, le fils de Zari, avait quatre ans, maintenant. Sa
petite sœur, Leila, s’agitait dans les bras de sa mère : elle avait
deux ans. Marigold n’atteindrait jamais cet âge-là. Tout –
chaque détail, mot, seconde, personne – rappelait sa fille à
Roya. Sauf que « rappeler » n’était pas le terme exact. Pour se
souvenir, il faut oublier, or elle était incapable d’oublier : tout
la ramenait à Marigold. Rien ne pouvait briser le lien qui
continuait à les relier l’une à l’autre. Pas même les paroles
inquiétantes prononcées par une folle en Iran, dans une autre
vie.
« Savais-tu que les bébés ne sont pas épargnés par la
mort ? »
Et voilà que Leila était dans les bras de Zari, sa nièce,
joufflue, heureuse, respirant, pleine de vie, un bonnet en laine
rose sur la tête. Un bonnet que Zari aurait enveloppé et placé
dans un paquet à l’adresse de Roya, accompagné d’un mot.

Maman l’a tricoté pour Leila. Il est trop petit,


maintenant, mais il ira sans doute à merveille à
Marigold.

Si seulement.
Darius poussa un cri perçant et se précipita vers la cuisine.
Zari ôta ses chaussures et lui cria de ne pas courir dans la
maison avec ses bottes mouillées. Roya regarda fixement la
neige, tandis que sa sœur, sa nièce et son neveu entraient chez
elle. Le monde osait suivre son cours dans une allégresse
froide et perfide.

Zari avait soulevé des montagnes pour que Jack change, et,
sous son habile influence, le poète maudit était devenu
journaliste. Il lui arrivait d’écrire des slogans pour des
publicités ; il avait commencé par la presse écrite et travaillait
maintenant pour la télévision. Impossible de dire si cette
évolution attristait l’ancien idéaliste qu’il avait été : chaque
fois que Roya le voyait, Jack semblait radieux, ses enfants
accrochés à lui comme des singes à un arbre. Il avait fini par
couper sa longue tignasse de hippie et portait désormais une
coupe très courte. Avec ses costumes et ses cravates étroites, il
incarnait le parfait publicitaire des années 1960. Comment
Zari était-elle parvenue à le métamorphoser ainsi ? Quel
philtre magique lui avait-elle donné ? D’où lui venait le
sourire béat qu’il arborait en permanence ?
Zari, nous savons toutes deux que ce qui compte, en
réalité : c’est ce qui se passe au lit, n’est-ce pas ? C’est
comme cela que tu arrives à tes fins, avoue ! Je ne suis pas
idiote, je sais bien ce qu’il faut faire.
Mais, à la pensée de la chambre à coucher, des draps et des
ébats, Roya se sentait paralysée.
Zari fit le ménage, le genre de grand ménage auquel on
s’attelait pour Norouz, au premier jour du printemps. Mais ce
n’était pas le printemps, c’était encore l’hiver, il y avait de la
glace et de la neige partout. Zari n’en avait que faire : elle
nettoyait tandis que Roya repensait à tous les rituels avec
lesquels elles avaient grandi pour célébrer le premier jour du
printemps – tout cela était désormais inutile. Jamais plus elle
n’aurait l’énergie nécessaire pour préparer la table du nouvel
an persan, de la décorer avec des objets commençant par la
lettre s symbolisant la renaissance et le renouveau. Non.
Imbiber des lentilles d’eau afin qu’elles donnent des pousses
vertes, peindre des œufs pour célébrer la fertilité – plus jamais.
Le nouvel an persan, premier jour du printemps, Norouz – plus
aucune importance, aujourd’hui. Walter et Roya ne le
fêteraient pas – pas plus que Noël ou Thanksgiving, d’ailleurs.
Quel intérêt, désormais ?
Zari lava les carreaux (en février ! En Nouvelle-
Angleterre ! Pourquoi s’infliger ça ? Les vitres seraient bientôt
couvertes de givre et de neige). Elle fit aussi la lessive. Elle se
rendit à l’épicerie, acheta des produits frais et se mit à cuisiner,
à faire rissoler, frire, à arroser la viande, puis remplit peu à peu
le congélateur de Roya de khoresh, de feuilles de vigne farcies,
de ces boulettes de viande qu’on appelait kotelet et de kuku,
ces tartelettes à la pomme de terre. Elle ouvrit les fenêtres en
grand pour aérer la maison dans laquelle l’air glacial
s’engouffra. Elle insista même pour mettre du sucre à fondre
dans une casserole, puis ajouta quelques gouttes de citron et
d’eau chaude afin de fabriquer une cire artisanale pour épiler
les jambes de sa sœur.
— Tu penses vraiment que je me soucie de ça ?
— Ce n’est pas pour toi.
— Je t’assure que Walter n’en a rien à faire non plus. Le
pauvre, il n’aura plus jamais l’occasion de voir si j’ai des poils
sur les jambes ou non.
— Arrête. À un moment ou un autre, tu devras bien…
La tristesse accablait Roya. Elle voulait disparaître. Quelle
différence cela ferait-il ? Personne ne pouvait plus rien pour
elle.
Pendant les deux semaines que Zari passa chez elle, Roya
ne s’assit qu’une fois sur le tapis pour jouer avec sa nièce et
son neveu. Après avoir écouté leurs rires et leurs
gloussements, elle se leva et se mit au lit pour le reste de la
soirée.
Ce soir-là, quand Zari lui apporta un plateau pour le dîner,
elle s’attarda sur le rebord du lit.
— Je n’avais pas le choix, Roya Joon. Je ne pouvais pas
venir sans eux, je n’ai personne à qui les confier. Jack travaille
tard le soir, il ne peut pas s’en occuper.
Ce serait ainsi, maintenant. Les gens s’excuseraient pour la
présence de leurs enfants, lui dissimuleraient leur joie,
embarrassés par leur bonheur. Telle était sa destinée.
Durant son séjour, outre le ménage et le
réapprovisionnement du congélateur, Zari entra dans la
chambre d’enfant. Elle lui demanda d’abord la permission,
mais Roya parvint à peine à hausser les épaules. Avec
détermination, Zari entassa les vêtements de Marigold dans
des cartons, ses jouets dans des sacs, et se rendit à la paroisse
avec ces dons. Elle eut l’audace de lui dire qu’elle avait gardé
quelques vêtements pour plus tard, quand elle serait de
nouveau prête. Ce qui ne serait jamais le cas.
— Merci, Zari, merci ! lui dit Walter. Tu es un ange, c’est
vraiment adorable de ta part. Tu n’imagines pas à quel point
nous apprécions tout ce que tu as fait pour nous.
Walter, avec son excès de politesse, son ton humble. Qu’ils
aillent au diable, tous les deux. Oui, au diable les bonnes
manières de Walter et le zèle de Zari. Quel intérêt y avait-il à
trier les vêtements de son enfant, à laver ces fichues fenêtres ?
Roya restait au lit, le regard dans le vide. Un verre à la main,
Walter prenait place dans le rocking-chair où elle avait donné
le sein à Marigold et se balançait silencieusement d’avant en
arrière.
Lorsque Zari repartit pour la Californie, Roya ne pleura
pas. Ou alors elle ne s’en rendit pas compte ; elle pleurait tant,
ces jours-ci, que ses larmes en devenaient invisibles. Parfois,
elle ne savait plus si elles coulaient ou pas. Quand elle pensait
avoir versé toutes les larmes de son corps, il y en avait
toujours d’autres, c’était un puits sans fond.
— Bye, dit Roya.
Si bref, si américain.
« Bye ! Pas de souci. On s’appelle. » Peut-être que cette
manière d’être, si américaine, valait la peine. Ce côté enjoué et
décontracté donnait l’impression que la vie était semblable à
un milk-shake à la fraise, une succession de bons moments.
— Tu vas me manquer, ma sœur, murmura Zari en farsi,
lui mouillant le cou de ses larmes. Tu vas me manquer
terriblement. N’hésite pas à m’écrire. Je te téléphonerai. Tu
sais, la prochaine fois, je…
— Bye ! redit Roya. Merci !
Elle ignorait si elle serait capable un jour de manifester de
la gentillesse ou de la reconnaissance. Pour l’heure, son cœur
était cerné par une épaisse couche de glace, elle n’y pouvait
rien.
— Je suis tellement désolée, murmura Zari.
Elle sentait la même odeur qu’autrefois quand elles
partageaient leur chambre, en Iran. L’odeur du thé, du foyer.
— Tu sais que tu peux toujours…
— File ou tu seras en retard.
La petite Leila fit son cirque au moment de partir, et
Darius se cacha derrière le canapé, mais personne ne joua à
cache-cache avec lui. Après quelques embrassades et pleurs,
Zari prit ses enfants dans ses bras et s’engouffra avec eux dans
le taxi qui attendait devant le pavillon. Roya leur fit au revoir
de la main. Walter avait pris congé d’eux le matin même et
avait témoigné à Zari une gratitude infinie. Il s’était excusé de
ne pouvoir l’accompagner à l’aéroport : il avait une requête à
préparer pour une affaire où le juge serait impitoyable.
Roya demeura sur le seuil et regarda tomber la neige tandis
que le taxi emportait au loin sa sœur, sa nièce et son neveu.
Derrière elle, il y avait une maison impeccable, bien rangée et
un réfrigérateur plein. Devant elle, le néant.

Il ne restait rien d’autre à faire que retourner au travail.


Finalement, on s’épilait de nouveau les jambes.
Pas le moindre poil pour déranger Walter, tu vois, Zari ?
Malgré la tristesse qu’ils ressentaient, mari et femme
finirent lentement par trouver un nouvel équilibre. Au début,
ils y allèrent à tâtons, l’un envers l’autre, puis une certaine
spontanéité revint, car, comme on le disait, la vie continue.
Le printemps succéda à l’hiver. Roya n’eut pas le courage
de célébrer le nouvel an persan. Il n’y eut pas de Norouz.
Qu’est-ce qui aurait pu renaître dans de telles circonstances ?
Depuis que Marigold n’était plus de ce monde, les saisons
étaient indifférentes à Roya. Quelqu’un avait mutilé le
scénario, en avait arraché les pages et les avait jetées au feu,
avait détruit tout semblant de sens et d’ordre. Quelqu’un avait
tout fait de travers. Joyeux printemps !
Elle rentra un peu plus tôt à la maison, en ce premier jour
de printemps, et prépara du thé. Walter travailla tard, et elle
s’efforça d’oublier que c’était Norouz. Quand la sonnette
retentit, elle s’attendit à voir sur le seuil Mme Michael, sa
voisine d’en face. Elle venait régulièrement lui apporter des
biscuits ou une tarte, et ses visites étaient plus fréquentes
depuis la mort de Marigold. Mais, lorsqu’elle alla ouvrir, elle
fut surprise de voir Patricia. Celle-ci portait un manteau bleu
marine, avec des boutons hexagonaux, ainsi qu’un sac de
victuailles. Ses chaussures bleues en peau retournée avaient dû
coûter une fortune.
— Puis-je entrer ? demanda Patricia.
— Bien sûr, je t’en prie.
Roya s’effaça pour la laisser passer et se garda bien de
prier sa belle-sœur de se déchausser. La première fois que
Walter avait indiqué que Roya préférait que ses hôtes ôtent
leurs chaussures à l’intérieur, Patricia avait déclaré d’un air
confus : « Je ne dépense pas la moitié de ma paie dans des
souliers pour marcher en collants ! »
Roya prit le manteau de Patricia, l’accrocha dans le
placard de l’entrée, puis conduisit celle-ci dans la cuisine et lui
demanda machinalement si elle voulait du thé.
— Ce serait adorable, merci, répondit Patricia.
Puis elle posa son sac de courses sur la table et s’éclaircit
la voix avant d’ajouter :
— Je suis allée à Mount Auburn, après le travail.
Roya se figea. Marigold était enterrée au cimetière Mount
Auburn.
— Rue Mount Auburn, précisa alors Patricia. J’ai fait les
boutiques et je t’ai pris quelques petites choses.
Roya regarda alors Patricia sortir ses achats de son sac en
papier et les placer soigneusement sur le comptoir de la
cuisine. Il y avait une fleur d’hyacinthe en pot, un sachet de
pommes, des pièces en chocolat enveloppées dans du papier
aluminium doré, un paquet de sumac en poudre, une bouteille
de vinaigre et quelques gousses d’ail. Et même un sac de
senjed, le fruit séché du lotus.
Les noms de tous ces ingrédients commençaient par la
lettre s en farsi, comme le voulait la table traditionnelle du
nouvel an, composée des sept haft seen. Chaque année depuis
son enfance, Roya avait aligné ces objets symboliques avec
précaution à chaque Norouz. C’était une tradition qu’elle avait
espéré partager avec Marigold un jour. Elle n’aurait jamais cru
que Patricia lui permettrait de renouer avec cette tradition.
— Bonne année, Roya, lui dit gentiment sa belle-sœur.
Une boule aussi grosse que la Nouvelle-Angleterre se
forma dans la gorge de Roya, et elle sentit la sueur perler sur
sa peau. Une immense vague de gratitude la submergea, et elle
eut soudain envie de pleurer.
— Merci, Patricia, murmura-t-elle.
Celle-ci se tourna alors pour arranger la fleur et déplacer
légèrement la poudre de sumac vers la gauche. Patricia n’était
pas du genre à exprimer aisément ses sentiments, Roya le
savait. Mais quand sa belle-sœur se retourna vers elle, elle vit
que ses yeux étaient remplis de larmes.
— Je suis… vraiment désolée, dit Patricia.
Lui présentait-elle de nouveau ses condoléances pour
Marigold ? Les gens étaient tous affreusement désolés pour
elle après la mort de sa fille… « Désolé », « Désolée » : c’était
ce qu’elle entendait le plus souvent. Mais peut-être Patricia
s’excusait-elle pour l’attitude qu’elle avait eue vis-à-vis d’elle
depuis qu’elle avait épousé Walter ?
Dans le doute, Roya se contenta de hocher la tête.
À cet instant, Patricia plongea de nouveau la main dans
son sac en papier et en retira un autre ingrédient : un petit
sachet transparent dans lequel on distinguait de fins brins
cramoisis. Reconnaissant aussitôt ce précieux cadeau, Roya
s’exclama :
— Où as-tu trouvé du safran ?
— J’ai fait quelques recherches, j’ai pris mes
renseignements, déclara Patricia en s’approchant d’elle pour
lui glisser le sachet dans la main.
Puis, d’un geste vif, elle se redressa et demanda d’une voix
forte et autoritaire :
— Eh bien, où est le thé que tu m’as promis ?
Elles burent le thé ensemble, cet après-midi-là. Au début,
leur conversation était hésitante, mais elles finirent par
s’ouvrir lentement l’une à l’autre. Pour la première fois depuis
son mariage avec Walter, Roya et Patricia évoquèrent même la
pitié qu’il leur inspirait en tant que supporter inconditionnel
des Red Sox de Boston.
— Merci, Patricia ! dit Roya quand celle-ci se leva pour
partir. C’est très gentil de ta part, ça me touche beaucoup.
— Inutile de me remercier, répondit-elle en traversant le
vestibule pour prendre son manteau.
Sur le pas de la porte, elle hésita, puis poursuivit :
— J’ai sans doute été un peu dure avec toi, les années
passées. Je l’admets. Mais tu dois comprendre que Walter est
mon seul frère et que je l’adore. Tu pourrais me répliquer que
je l’aime trop. Ma mère dit que je le materne, que personne
n’est trop bien pour mon petit frère, à mes yeux, enfin tu vois.
Mais…
Patricia se mit à tripoter les boutons de son manteau, puis
poursuivit en levant les yeux vers sa belle-sœur :
— Roya, nous avons perdu Marigold, c’est vrai, mais nous
te sommes très reconnaissants de faire partie de nos vies.
Sur ces mots, elle sortit prestement, descendit les marches
et se glissa dans sa voiture.
Roya demeura sur le seuil et, cette fois, elle éclata en
sanglots.

Ils devinrent le couple vers lequel on tournait la tête et à


qui on adressait un triste sourire, le couple pour qui l’on priait
à l’église que fréquentait Alice, celui dont la boîte aux lettres
était emplie de cartes de condoléances écrites au stylo à plume.
Roya continua à travailler pour HBS et, étrangement, elle se
sentait plus intimement liée à Walter. Ils étaient unis dans la
tristesse. Il passait ses soirées à boire dans le rocking-chair
près du lit. Elle se retirait dans sa coquille. La glace qui se
forme sur une couche fondue est bien plus difficile à briser.
La routine reprit son cours, entre le travail et leur vie
sociale. Laborieusement, ils revenaient à la normale. Ils
finirent même par accepter des invitations à dîner chez des
voisins, et Roya ressortit pour l’occasion ses ustensiles de
cuisine et se remit aux fourneaux. Elle le faisait pour Walter.
Elle se força à acheter du riz, le fit tremper dans de l’eau tiède
avant de le mettre à bouillir. Un soir, quand il rentra du bureau
(il travaillait maintenant pour un important cabinet de Boston,
situé près du Prudential Center, et tout le monde s’accordait à
reconnaître ses compétences), il reconnut l’odeur du safran. Il
serra Roya dans ses bras et huma ses cheveux ; elle fut
soulagée qu’il ne prononce pas quelque malheureuse phrase de
trop, comme : « Tu es revenue. »
À l’occasion de leur anniversaire de mariage, deux mois
plus tard, ils allèrent au restaurant. C’était la première fois
depuis la mort de Marigold. Quand ils furent installés, Walter
lui prit la main.
— Roya Joon, on devrait essayer de nouveau.
Ces mots l’atteignirent en plein cœur, avec la force de la
grêle.
— Enfin, si tu es prête, bien sûr… Écoute, je ne sais pas,
nous sommes si jeunes, Roya Joon… Pas forcément
maintenant, mais quand tu seras prête…
Jamais elle ne le serait. Il était inconcevable qu’elle
souhaite un jour remplacer Marigold. Pourquoi avait-elle
accepté d’aller dîner avec Walter ? Elle n’était même pas prête
pour sortir en public dans un restaurant où tout le monde
passait un bon moment. Tout ce qu’elle désirait, c’était sa fille.
Sentir son visage contre sa joue. La tenir contre son cœur et
l’entendre rire. Elle voulait désespérément Marigold.
Dans la lumière tamisée du restaurant, elle vit le visage
suppliant de Walter. Alors, et ce n’était pas la première fois
qu’elle le pensait, elle remarqua qu’il avait vieilli. L’incident
du café renversé au coffee shop de Berkeley s’était produit
sept ans auparavant. Ils étaient mariés depuis cinq ans. La
cérémonie avait eu lieu en 1963. Ils avaient vingt-sept ans, à
présent. Mais le deuil qu’ils avaient subi les avait projetés hors
du temps : ils appartenaient à un club d’élite ayant fait
l’expérience d’une aberration, de quelque chose qui
contrevenait au cours d’une vie. Marigold était venue au
monde au cours de leur quatrième année de mariage, sans être
annoncée ni attendue, mais tellement bienvenue ! Moins d’un
an plus tard, elle était morte, et la pire crainte de Roya était
devenue réalité.
— Chérie…
Elle détestait quand il l’appelait ainsi. Il n’employait ce
terme que lorsqu’il la prenait de haut ; quand il était vraiment
attentionné, il la nommait Roya Joon. « Chérie », c’était
synonyme de : « Je sais mieux que toi », de « Tu n’as pas les
idées claires, bien sûr que nous aurons un autre enfant ».
« Chérie » exprimait l’incapacité de Walter à saisir que, si elle
n’avait pas mis fin à ses jours, c’était par amour pour lui.
— Je ne peux pas. Non, dit-elle.
À cet instant, il se leva, et elle pensa qu’il allait aux
toilettes, voire qu’il partait. Il était parfaitement en droit de la
quitter. Elle était odieuse depuis le décès de Marigold :
égoïste, silencieuse, repliée sur elle-même. Mais il se
contenterait peut-être d’aller aux lavabos pour se ressaisir
discrètement comme il en avait le secret. Il reviendrait avec un
air enjoué ; il parvenait toujours à sauver la face en public.
Puis ils se remettraient à déguster leur bœuf Stroganov dans le
brouhaha du restaurant. Ils tâcheraient de se fondre au mieux
parmi les autres couples.
Mais il ne s’en alla pas. Contournant la table, il
s’agenouilla près d’elle et prit doucement son visage entre ses
mains. Ses yeux bleus étaient empreints d’une tristesse qu’elle
était la seule à partager avec lui.
— Elle sera toujours ici, dit Walter.
Et il se toucha le torse, comme il l’avait fait la première
fois que Roya avait cuisiné pour lui, dans la cuisine de
Mme Kishpaugh, des années auparavant, avant de poser son
front contre le sien.
Les serveurs allaient et venaient. Les autres clients
changeaient de couverts, discutaient et riaient bruyamment.
Roya et Walter demeurèrent ainsi, front contre front. Jamais
elle n’avait été aussi sûre de l’amour qu’il ressentait pour elle.
Chaque once de chagrin qu’elle portait en elle, il la portait
aussi. Il traversait laborieusement le tunnel de la douleur avec
elle, en connaissait la noirceur et la profondeur, et pendant tout
ce temps, pendant que le monde continuait à tourner, il était là,
à ses côtés. Walter était toujours là, fiable, digne de confiance,
inébranlable. L’amour qu’ils partageaient, Walter et elle, lui
était aussi indispensable que l’air qu’elle respirait.
À la fin des vacances de Noël, alors qu’un an s’était
presque écoulé depuis le départ de Marigold, elle descendit le
berceau de l’étage et le déposa sur le trottoir, consciente que
Mme Michael l’observait derrière ses rideaux entrouverts.
Dans la ville où l’Amérique avait vu le jour, Roya déposa son
berceau afin que quelqu’un puisse le récupérer, l’emporter
chez lui, et qu’il continue à remplir ses fonctions.
Cinquième partie
23

AMIS VIRTUELS
2013
S’il y avait une chose que Claire aurait aimé bannir,
c’étaient les publicités à la télévision. Et s’il y avait une chose
qu’elle ne pouvait s’empêcher de regarder, c’étaient
précisément ces publicités. Ses amis sur Facebook lui
conseillaient d’enregistrer les émissions qui lui plaisaient et de
passer rapidement les publicités, ou bien de télécharger ce
qu’elle aimait regarder d’un site de streaming, mais c’était
plus fort qu’elle : Claire regardait tous les programmes en
temps réel, y compris les publicités – presque par masochisme.
Comme quand on retourne le couteau dans la plaie, qu’on
gratte une croûte et que la douleur se rappelle à votre souvenir.
Tous les soirs, une fois rentrée dans son petit appartement
de Watertown, Claire se préparait pour le dîner une pita garnie
de morceaux de dinde et de tomates, ou bien des nouilles
chinoises ; il lui arrivait aussi de faire cuire un sachet de riz au
micro-ondes, qu’elle accompagnait d’un œuf sur le plat. Elle
ne regardait pas les films dont ses amis de Facebook vantaient
les mérites – des drames diffusés sur des chaînes câblées qui
raflaient tous les prix dans les festivals, au scénario complexe,
des films bien écrits, audacieux, massivement relayés sur les
réseaux sociaux avec des alertes « Attention spoiler » et des
conversations virtuelles à n’en plus finir. Elle leur préférait –
et en était presque horrifiée – des émissions de téléréalité où
étaient invitées des femmes au foyer à la plastique refaite qui
défendaient leur cause dans des restaurants huppés, ou des
familles de vingt enfants parfaitement heureux, au joyeux
chaos savamment orchestré. Pendant les publicités, Claire se
mettait sous son plaid beige pendant que des potes se faisaient
des apéros, que des parents et des enfants trouvaient leur
bonheur grâce à des applications pour téléphone mobile, que
d’adorables bambins couraient en couche-culotte dans la
maison, que des pères au regard mouillé regardaient leurs
filles passer, dans un montage éclair, de l’état de nourrisson
calé dans un siège-auto à celui d’adolescente au volant d’une
voiture. Claire méprisait la sentimentalité autant qu’elle
l’enviait. Des années plus tôt, elle avait été une étudiante aux
longues jambes, désireuse de se spécialiser en littérature
anglaise, convaincue qu’elle finirait professeure de faculté,
comblée et reconnue. Et puis, un jour, sa mère l’avait appelée
en larmes : « C’est positif », lui avait-elle annoncé. Le petit
nodule logé dans le sein de cette dernière avait poursuivi,
même après l’opération, son voyage infernal à travers son
corps. Quand Claire eut vingt-quatre ans, sa mère reposait déjà
au cimetière de Bedford, dans le Massachusetts, à un peu plus
d’un kilomètre du supermarché ; un chagrin chronique
s’abattit alors sur la vie de Claire. Son père était mort dans un
accident de voiture alors qu’elle était encore bébé – du genre
de ceux qu’on montrait dans les publicités pour couches-
culottes et qu’elle regardait tous les soirs. Très jeune, elle avait
éprouvé la vertigineuse réalité de la solitude : ses petits amis
allaient et venaient, aucun ne restait. Une fois, elle avait cru
être amoureuse, enfin, peut-être deux.
Aujourd’hui, elle avait trente ans : ses amies de fac étaient
soit mariées, soit en concubinage. Elles étaient disséminées un
peu partout dans le pays, certaines étaient même parties vivre à
l’étranger. Elle maintenait un lien avec elles à travers les
réseaux sociaux. Le téléphone semblait aussi démodé que le
fait de se retrouver dans la vraie vie pour aller boire un verre.
Sur Facebook, Claire se tenait au courant des vies éclatantes et
heureuses de ses amies, qui faisaient parfois mine de se
déprécier, pour la forme. Elle lisait les actualisations de leur
statut : « Oui, c’est vrai, nous avons un polichinelle dans le
tiroir ! » et cliquait sur « Like », même si parfois elle éprouvait
de la jalousie face au désert qu’était sa vie. Elle voyait les
photos de ses amies enceintes sur les plages, enlacées par leur
mari et cliquait sur « Like ». Elle contemplait les photos des
bébés – de minuscules nourrissons aux visages chiffonnés et
coiffés d’un bonnet – et lisait tous les commentaires : « Si
heureuse pour toi, Jenna ! », « OMG, il est SUPERBE ! » ; elle
cliquait sur « Like » et ajoutait son propre commentaire :
« Bravo ! » Elle parcourait les selfies de ses anciennes
camarades en vacances au Costa Rica ou à Hawaï avec leurs
enfants, et s’enlisait dans un étrange état d’esprit, oscillant
entre l’envie et la joie qu’elle éprouvait à l’idée de les savoir
heureuses. Puis elle allumait la télévision et regardait les
familles boire des chocolats chauds, se disputer, se réconcilier,
les pères tendre des clés de voiture à leurs filles qui venaient
de décrocher leur permis. La mort de sa mère avait laissé en
elle un vide énorme.
Dans sa chambre s’alignaient des livres écrits par des
gourous ou des coachs en développement personnel qui lui
conseillaient de regarder en elle, de méditer, d’être
reconnaissante à la vie, de recenser tout ce qui la comblait et
de le consigner dans un journal, et Claire mettait leurs conseils
en pratique. Mais quand il devint évident que sa licence en
littérature anglaise obtenue dans une petite université du
Connecticut la reléguait à des emplois administratifs ou à
replier des vêtements dans des boutiques de prêt-à-porter, une
fois qu’elle se rendit compte qu’elle n’aurait pas le courage de
s’atteler à une thèse en anglais pour devenir professeure, elle
encaissa l’assurance vie de sa mère, loua un appartement à
Watertown, erra entre la vente au détail et les postes
administratifs, et se retrouva un jour, à l’âge de trente ans,
assistante administrative à la maison de retraite de Duxton.
Elle aimait son emploi. Elle aimait côtoyer jour après jour
des gens qui étaient sur le départ, pour ainsi dire. Elle
appréciait le fait qu’ils se comportent sans faux-semblants et
qu’ils ne se sentent pas obligés de prouver au monde à quel
point ils étaient heureux, heureux, heureux. Elle aimait
entendre les vieux messieurs grincheux tousser, cracher et
grogner sans chercher à convaincre qui que ce soit que la vie
était belle. Il lui plaisait d’aider les vieilles dames à appliquer
leur rouge à lèvres fuchsia avec une régularité religieuse,
comme si manquer une fois ce rituel aurait signifié une
capitulation totale face à l’âge. Elle aidait Mlle Emily à mettre
ses bas en nylon sur ses jambes veinées de bleu et elle
boutonnait avec soin le cardigan de M. Rosenberg. Les dames
et messieurs de la maison de retraite de Duxton étaient la
raison de vivre de Claire, sa seule famille, en quelque sorte.
Ses camarades de l’école élémentaire, du collège, du lycée et
de la faculté étaient maintenant des « Amies Facebook », une
nouvelle catégorie, apparemment : elles n’existaient que sous
la forme d’images numériques – Claire ne les avait pas revues
depuis des années (elle fuyait leurs soirées) ; celles-ci
déroulaient la vie comme une succession de moments parfaits,
avec parfois une ombre au tableau, mais toujours sur un mode
exalté. Elle n’avait aucun souvenir de son père, car elle était
trop jeune pour l’avoir connu lorsqu’il avait trouvé la mort.
L’image la plus vivante qu’elle gardait de lui, c’était la photo
que sa mère avait collée sur le réfrigérateur avec un aimant en
forme d’aubergine : un grand blond souriant, qui se tenait près
d’un panier de pique-nique aux côtés de sa mère. Il n’y avait
pas eu de cérémonie de mariage, juste un passage devant le
juge de paix, lui avait dit cette dernière.
Pendant des années, elle avait eu une mère, belle et gentille
– une mère qui lui racontait des anecdotes sur son père et qui
regrettait d’être une fille unique, ayant elle aussi donné
naissance à une seule enfant. Elle se lamentait sur la petite
famille qu’elles formaient, mais, au moins, elles étaient là
l’une pour l’autre, n’est-ce pas ? C’était vraiment tout ce dont
elle avait besoin. Son bébé représentait toute sa vie, son beau
bébé qui donnait un sens à son existence, elle avait été une
merveilleuse petite fille, non ? Je suis désolée si cela te gêne,
mon cœur, mais c’est vrai : tu es toute ma vie. Toi et moi,
fillette, nous allons conquérir le monde, pas vrai, ma Claire
adorée ? Ah, comme ton père t’aimerait s’il te voyait
maintenant, mon ange, mais on peut s’en sortir sur cette terre,
fillette. Tu es si intelligente, si douée… Tu verras, un jour, tu
seras quelqu’un d’important. Tu es déjà ma fierté et ma joie.
Et puis le cancer avait précipité le cours des événements, et
Claire se sentait désespérément seule, dans l’incompréhension
et le chagrin. Elle n’avait pas de maman chez qui se réfugier, à
qui téléphoner pour raconter sa journée, qui lui préparerait son
plat préféré. Pas de maman à appeler pour lui dire que tout se
passerait bien, tout en ayant l’affreuse et étrange impression,
que non, tout n’irait pas bien. Jamais. Ses amies Facebook
avaient beau escalader des montagnes, élever des enfants
parfaits et célébrer des anniversaires romantiques au bout du
monde, cela ne correspondait pas à Claire. À trente ans, elle
avait compris, saisi, savait ceci : elle n’éprouvait pas le besoin
de se mettre en scène. Les maris, les bébés, les idylles et les
actualisations de statut – « Oh, là, là, regarde ma vie si
chaotique, mais si remplie et si belle ! » – ne feraient pas
partie de son avenir. Dans sa vie de tous les jours, les soirées
étaient meublées par des émissions de téléréalité et les
journées en compagnie de gens qui approchaient de la mort.
Elle adorait les vieillards de Duxton. Même à quelques
jours de la fin, les entendre dire : « Tiens, voilà Claire ! »
chaque matin était comme un miracle, pour elle. M. Rosenberg
lui racontait des histoires de sa vie dans le Queens, à New
York, « à la grande époque », et Mme Ventura était sur le point
de « basculer de l’autre côté » chaque semaine, ou à peu près,
déclarait-elle. Mais le préféré de Claire, c’était un certain
M. Bahman Aslan, qui était arrivé deux ans auparavant. Elle
l’appelait « M. Batman ». Il était toujours aimable, et elle
adorait quand il lui racontait les histoires de sa jeunesse, en
Iran, son engagement politique, ses années durant la guerre. Il
lui parlait aussi de son grand amour. Les gens comme
M. Batman – ses plaisanteries, ses complaintes, ses tristesses,
ses affections, ses regrets, ses perspectives, ses souvenirs –
donnaient à Claire une raison de se lever le matin, de manger
une barre de protéine insipide et de se mettre au volant de sa
vieille Honda pour faire le trajet de Watertown à Duxton. Le
« centre de seniors » était à la fois une maison de retraite et un
club du troisième âge : les personnes âgées pouvaient venir
occasionnellement pour prendre part à des activités ou bien y
séjourner en permanence, comme dans une maison de retraite.
Claire s’investissait pleinement pour ses seniors et résidents.
Elle passait Thanksgiving avec eux. Elle passait Noël avec
eux. Sa vie était auprès d’eux. Et, à l’extérieur, l’existence
était juste composée d’amies Facebook, d’émissions débiles et
de publicités à la télévision.
Les histoires de ses résidents la comblaient, en particulier
les souvenirs et les anecdotes de M. Bahman Aslan.
24

LETTRES MORTES
1978-1981

Août 1978
On a mis le feu au cinéma Rex, dernièrement. Plus
de quatre cents personnes sont mortes. Elles étaient
piégées, coincées, les gens couraient en tous sens,
cherchaient désespérément une issue avant de se
rendre compte qu’il n’y en avait pas. Je n’ai pu
m’empêcher de penser à nos rendez-vous au
cinéma Metropole. Le coup d’État remonte à vingt-
cinq ans, à présent. Et, ici, les mêmes scènes se
rejouent. Tous les jours, les manifestations sont
plus nombreuses dans les rues. Mes enfants pensent
que la réponse aux problèmes, c’est l’ayatollah
Khomeiny, cet ecclésiastique exilé qui passe pour
l’homme providentiel et s’attire beaucoup de
sympathie dans le pays. Je ne sais que penser. La
jeunesse actuelle, ici, est en quête d’idéaux. Les
jeunes veulent croire en autre chose que le shah.
L’histoire se répète. Le spectacle de ces jeunes
étudiants qui se déversent dans les rues,
convaincus que la destitution du shah sera la
solution à tous leurs problèmes, m’est douloureux.
Oui, il a été complice de ceux qui ont évincé le
Premier ministre Mossadegh, et les Occidentaux
l’ont soutenu. Mais la jeunesse d’aujourd’hui
pense que le départ du shah suffira à remédier à
tous les problèmes du pays. J’ai peur de ce que
nous réserve la suite. Nous voulons la démocratie,
mais j’ai comme l’impression qu’on ne l’obtiendra
jamais. Et si le prochain gouvernement était pire ?
Je me questionne sur toi, là-bas, en Amérique. Je
reçois quelques nouvelles par Jahangir, et je lui en
suis très reconnaissant. Je suis heureux que vous
soyez toujours en contact. Il est stupéfiant de
penser que la modernité de ce monde nous permet
de communiquer par-dessus les océans rien qu’en
décrochant son téléphone ! Jahangir m’a dit que tu
travaillais, que tu avais un poste à Harvard ?
Bravo, Roya Joon.
Tu as toujours été promise à un grand destin.

Mars 1979
Maintenant, le shah est parti. Tout ce que je vois
sur les visages de ceux qui se rappellent 1953, et
savent donc dans leur chair combien il est affreux
et désespérant de voir son monde s’effondrer en un
jour, c’est le retour du traumatisme. La jeunesse est
pleine d’espoir. Les manifestants pensent que, cette
fois, ils ont réussi. Ils sont heureux que le shah soit
parti. Il essaie de gagner l’Amérique, mais j’ai
entendu dire que ton nouveau pays ne veut pas lui
accorder l’asile. Comment, après tout ce qu’il a
fait pour l’Amérique, ton pays peut-il décemment
refuser de l’accueillir ?
Peut-être que, cette fois, nous aurons un
gouvernement véritablement démocratique.
Je le croirai quand je le verrai.
Te souviens-tu du crépuscule, le soir où je t’ai
demandée en mariage, du ciel violet ? Crois-tu que
je n’ai pas regardé le ciel des centaines d’autres
soirs, en repensant à ton baiser ?
Août 1981
Depuis que Saddam Hussein a attaqué l’Iran, en
septembre dernier, la guerre n’a cessé de
s’aggraver. Nous passons nos nuits à la cave, pour
nous protéger des bombes. Mes enfants tremblent
de peur. Si tu revenais, tu verrais à quel point le
pays a changé de visage. Certains quartiers ont été
pulvérisés. Le soir, nous recouvrons nos fenêtres de
papier aluminium pour que les avions de Saddam
ne puissent pas localiser la ville. Nous vivons dans
la peur en permanence. Mes enfants ont à peine
vingt ans. Je ne veux pas que mon fils soit enrôlé
dans l’armée, qu’on lui dise de combattre et de tuer
des Irakiens. Dans quel but ? Pour la cohésion de
ce nouveau gouvernement islamique ? Ma fille est
contrainte de porter un hijab dès qu’elle met le
pied dehors. Que sommes-nous devenus ? Je ne
reconnais plus mon pays.
Roya Joon, Jahangir a rejoint l’armée comme
médecin. Ma chère Roya, il a été tué au front. Il
laisse un si grand vide, ici.
25

HANGARS
2013
Le nez de Zari, sur l’écran du téléphone portable, était
curieusement plus beau. L’une des rares consolations de la vie
était de pouvoir téléphoner aux gens sans être vu, mais Zari
insistait pour échanger chaque semaine avec Roya par
FaceTime. On pouvait bien lui reprocher sa ringardise, mais
Roya ne supportait pas de montrer son visage au téléphone.
Cela n’avait aucun sens, mais elle reconnaissait malgré tout
qu’il était réconfortant de voir Zari, même sur l’écran de ce
gadget. Sa petite sœur, à présent grand-mère, avait subi une
opération de la hanche et se disputait presque chaque jour avec
sa bru.
— Walter a besoin de trombones et d’un broyeur de
documents. Je dois te laisser, Zari.
— OK, sœurette ! Tu sais, c’est incroyable : tu as la peau
d’une jeune femme. À soixante-dix-sept ans. On peut
remercier Dieu pour nos gènes.
— Dis bonjour à Jack, Darius, Leila et tous tes petits-
enfants.
— Je n’y manquerai pas. J’espère te voir pour Norouz.
Embrasse Walter et Kyle de ma part.

Les années avaient eu l’audace de passer. Cela faisait des


décennies que Marigold était morte et que Mossadegh avait été
renversé par un coup d’État. Le monde avait complètement
changé. L’Iran était devenu une république islamique en 1979.
Désormais, son pays natal n’était plus dirigé par le shah, mais
par des religieux. Les morts s’étaient succédé si vite que Roya
n’avait pas le temps de tous les pleurer. Walter suivait
attentivement les nouvelles, tandis que Roya préférait rester
derrière les fourneaux au lieu de regarder ce ramassis de
bêtises et de platitudes que l’on appelait « les informations ».
Mais les bébés ne pouvaient pas mourir. Ils ne pouvaient
pas disparaître et laisser derrière eux ce qui leur avait
appartenu. À l’hôpital, on avait voulu lui faire croire qu’une
enfant d’un an pouvait mourir, alors qu’elle respirait dans ses
bras quelques minutes auparavant. Marigold n’était pas
simplement avec elle chaque jour et chaque nuit, Marigold
était une partie d’elle-même. Elle portait tout le temps sa fille
avec elle. Les bébés ne vous quittaient jamais.
« Pense à Kyle, grande sœur ! Marigold est morte, mais tu
as Kyle, maintenant. »
À l’âge de quarante-deux ans, alors que Roya occupait son
poste administratif à la Harvard Business School depuis des
années et qu’elle avait mis une croix sur la maternité, Kyle
était arrivé. Ce qu’elle avait cru impossible s’était de nouveau
produit. Une surprise, un accident, un enfant. Walter et elle
avaient eu la chance de sentir un minuscule et doux visage
contre eux. Et, encore une fois, ils avaient été comblés de joie,
même s’ils redoutaient toujours un malheur.
Kyle était devenu le centre de l’univers de Roya. Sur lui,
elle avait accroché ses rêves. Grâce à lui, on avait entendu sa
mère se remettre à rire. Il l’avait sortie de sa torpeur. Il était
son but, et, pour lui, elle ferait en sorte que le monde ne
s’écroule pas.
Depuis que Kyle volait de ses propres ailes – il était
devenu médecin –, les promenades matinales de Roya lui
permettaient de rester saine de corps et d’esprit. De s’éclaircir
les idées. Elle ne marchait pas avec des amies. Les amies
parlaient trop, et Roya avait besoin d’être seule avec ses
pensées. Bien sûr, il y avait des femmes du quartier qui se
retrouvaient dans la galerie commerciale, quand il faisait trop
froid, à l’extérieur. Roya recevait des mails de la municipalité
qui invitait chacun à venir d’amuser : « Retrouvons-nous à
Cannelle Station ! » Devant un stand qui vendait des beignets
frits. Non merci. Elle ne voulait pas aller et venir au sein d’un
bâtiment semblable à un hangar, respirer de l’air vicié, passer
devant des magasins qui vendaient des marchandises inutiles.
Accablée par l’étendue de la camelote que l’on proposait dans
la galerie commerciale, elle restait au plus près de la nature
dans la mesure du possible. Tant qu’elle pouvait encore se
mouvoir.
Et elle devait bouger ! Il est des choses qui restent à jamais
en vous, qui vous hantent, des braises nichées sous votre peau,
des détonations impossibles à oublier, pas plus que ne peut
l’être la puissance de l’amour.
Parfois, il lui semblait sentir son souffle près de son
oreille, la nuit. Il ne pouvait être l’homme qu’elle avait
l’impression de croiser de temps à autre en Nouvelle-
Angleterre, ni même ceux qui, en Californie, juste après son
arrivée, passaient à toute vitesse devant elle. Toutefois, son
corps se mettait à vibrer, et elle était certaine que l’homme qui
s’éloignait à grands pas, c’était lui. À Boston, une fois, chez
Filene, alors qu’elle allait acheter une chemise pour Walter,
elle avait vu de l’autre côté du présentoir un homme qui
ressemblait à Bahman. Elle était certaine que c’était lui, mais,
bien sûr, elle se trompait, c’était impossible. Une autre fois,
lors d’une escale dans un aéroport, elle avait aperçu un jeune
homme qui avait le même visage et la même démarche que
Bahman. Elle s’était appuyée contre un pilier pour ne pas
tomber à la renverse ; l’homme devait avoir vingt ans. Quand
elle reprit sa respiration, dans l’aéroport, elle se souvint qu’elle
avait la quarantaine, et que Bahman avait le même âge qu’elle.
Pas de doute, ce jeune homme n’était pas Bahman. Pourtant,
même si elle n’arrivait pas à se le représenter autrement que
jeune, Bahman avait vieilli. Avait-il perdu ses cheveux ? Pris
du poids ? Walter n’avait pas de calvitie, il était « canon »,
comme Patricia aimait à le répéter, un vrai James Stewart. Et
Bahman, à quelle star de cinéma ressemblait-il ? Qu’est-ce que
la vie lui avait réservé ? Allons, tout cela ne la regardait pas.
C’était du passé.
Quand Kyle déboula dans l’existence de Roya et Walter,
leur étroite bulle intime et douloureuse commença à s’élargir.
Bientôt, ils s’ouvrirent de nouveau au monde. Parce qu’il y
avait Kyle, Roya prit le thé en compagnie des autres mères,
assista à des réunions de parents d’élèves et bondit de son
banc, dans les gradins, quand il touchait la balle, lors de
matchs de baseball. De nouveau, elle éprouva de la joie, se
déplaça avec souplesse, fit des œufs brouillés le matin et
discuta des derniers matchs de football, se pencha sur des
manuels scolaires et des bulletins de notes. Grâce à Kyle, elle
redécouvrit le monde.
— Qu’est-ce qui se passe quand le sang arrête de circuler
dans les veines ?
Ses questions ne s’arrêtaient jamais, il était d’une curiosité
sans fin. Elle l’emmenait à la bibliothèque, l’asseyait sur ses
genoux et lui lisait des piles de livres. Au cours des premières
années de sa vie, Kyle avait hérité de son accent iranien, car
c’était sa voix qu’il entendait le plus souvent, mais son accent
disparut une fois qu’il entra à l’école. D’autres mères se
plaignaient du manque d’attention de leurs enfants, mais Kyle,
lui, était très concentré. Mû par une grande curiosité, il voulait
comprendre comment le monde fonctionnait. Lorsqu’il était
petit, sa mère et lui étaient comme deux mousquetaires. Le
troisième – sa sœur aînée – était toujours dans le cœur de
Roya. Sa Marigold.
Roya était soulagée de pouvoir se permettre d’arrêter de
travailler pour s’occuper de Kyle. Elle souhaitait passer autant
de temps que possible avec lui. Si seulement elle avait pu
mettre le cœur de Kyle dans un couvre-théière bien rembourré,
afin que jamais il ne se brise. Si seulement elle avait pu
trouver un moyen de le mettre à l’abri des dangers, des deuils,
des coups du sort. Mais elle savait que sa destinée était inscrite
sur son front à l’encre invisible et que, elle aurait beau
déployer des trésors de maternité, le couvrir d’attentions et se
faire un sang d’encre, rien ne pourrait tenir son fils à l’abri du
danger. Ce qui devait arriver arriverait.
Elle lui montra les têtards dans l’étang de Merriam Hill,
apprit la distance qui séparait les étoiles de la Lune pour la lui
enseigner, dessina pour lui les personnages de dessins animés
qu’il adorait. Grâce à la présence solide de Walter, elle leur fit
à tous les trois un nid confortable en Nouvelle-Angleterre, où
aucun d’eux ne manqua jamais de rien.
Chaque année, quand Kyle soufflait les bougies sur son
gâteau d’anniversaire, l’angoisse de Roya se dissipait comme
les volutes de fumée. Elles venaient se nicher dans les
moulures de la salle à manger, atterrissaient sur les mèches de
leurs cheveux. Une autre année. Une autre année s’était
écoulée, et il était toujours là.

La librairie-papeterie était située à 4,3 kilomètres de leur


maison ; elle le savait, car elle aimait remettre le comptoir
kilométrique à zéro de temps en temps. Le magasin pareil à un
hangar était immense et trop éclairé ; un entrepôt qui
appartenait à une grande chaîne de supermarchés. En y entrant
avec Walter, Roya fut très attentive à ses propres impressions.
Les rayons sentaient les produits chimiques et la moquette bon
marché, l’âpreté au gain et l’ennui. Sur les rayons s’alignaient
des carnets, des Post-it, des lingettes désinfectantes, des boîtes
en plastique, des chemises, des enveloppes, des marqueurs,
des crayons, du pop-corn. (Tiens donc, du pop-corn ?) Ce
qu’elle aimait autrefois, dans les papeteries, c’étaient les taille-
crayons, les stylos et les crayons, mais pas exposés de façon
aussi impersonnelle, pas sans la présence d’un libraire. Les
adolescents boutonneux en uniforme bleu qui servaient de
vendeurs ne prêtèrent pas attention aux « Excusez-moi » de
Roya, jusqu’à ce que Walter s’écrie : « Excusez-nous » d’un
ton sec. Alors on finit par leur indiquer d’un air ennuyé le
rayon où se trouvaient les déchiqueteuses. (Walter était résolu
à faire le tri de tous leurs dossiers et à broyer ce dont ils
n’avaient plus besoin, pour faciliter les choses « le moment
venu » ; Kyle n’avait pas à s’en charger. « Il est préférable
qu’on s’en occupe et qu’on se débarrasse de tous ces papiers
accumulés depuis des années. Il vaut mieux le faire
maintenant, pendant que nous sommes encore en forme, ce
sera plus facile pour Kyle, quand nous serons partis. On lui
épargnera la corvée d’avoir à trier nos affaires. »)
Il choisit sa déchiqueteuse après de nombreuses
comparaisons et recherches des différences, puis conduisit
Roya dans les rayons où la moquette dégageait une forte odeur
de produits chimiques jusqu’à ce qu’ils trouvent les
trombones. Il y avait tant de choix qu’elle ne savait plus où
donner de la tête ; tout cela pour de simples trombones ! Ils
finirent par choisir un bocal transparent rempli de trombones
bleu éclatant, vert prairie, jaune soleil et rouge profond.
Une fois dans l’une des files d’attente pour régler (huit
files, rien de moins !), Roya prit un petit flacon de désinfectant
pour les mains dans une corbeille. Il était doté d’une boucle en
caoutchouc qui permettait de l’accrocher à un sac ou à un
porte-clés. Grâce à cela, elle maintiendrait à distance les virus,
la grippe, les pneumonies et les dernières maladies en vogue.
Ce petit flacon en plastique de gel antibactérien aurait-il suffi à
sauver la vie de Marigold ? se demanda-t-elle.
Quand ils arrivèrent à la caisse, Roya marmonna :
— Ce magasin est immense, et aucun de ces adolescents
ne sait ce qu’il fait.
La caissière hocha la tête. Elle avait la soixantaine bien
tassée – guère plus jeune que Roya –, les yeux bleu foncé, les
cheveux gris et bouclés. Celle-ci craignit alors de l’avoir
offensée en dénigrant les autres employés. Mais la caissière lui
sourit.
— À qui le dites-vous ! Cela dit, ils sont gentils, ces
gosses. Nous avons constamment de nouveaux arrivages.
Comment les blâmer ?
— Bien sûr. C’est juste si… immense, murmura Roya.
— Oh, cet endroit est parfait pour certains ! On y trouve de
tout. Les mères adorent y venir après l’école. Moi, parfois, j’ai
le vertige en le traversant pour venir travailler. Mais vous
savez quoi ?
Et elle se pencha en avant pour ajouter en murmurant :
— À la fin de la journée, j’ai l’impression de travailler
dans une papeterie de quartier. Ne le dites surtout pas à mon
chef !
Walter chercha son portefeuille, d’où il sortit une carte de
crédit qu’il inséra dans la machine, puis il attendit son ticket
de caisse.
— C’est une époque révolue, dit alors Roya. Celle des
librairies-papeteries de quartier.
— Oh ! Il reste encore ici et là quelques boutiques à
l’ancienne, affirma la caissière en plaçant les trombones et le
désinfectant dans un sac, cependant que Walter remettait la
déchiqueteuse dans le chariot. Je ne parle pas des enseignes
culturelles, qui ont aussi un rayon papeterie, avec des carnets à
spirale bon marché et ce genre de choses, non, mais de vraies
petites librairies, comme celle de Newton, à Walnut Street. On
y trouve d’incroyables stylos à plume et des encriers. Je me
demande comment ils peuvent rester ouverts, entre la
concurrence de grandes enseignes comme la nôtre et le
commerce en ligne. Mais cette librairie, c’est vraiment un
voyage dans le temps, croyez-moi !
— Eh bien, merci ! dit Walter. Bonne journée !
Il signa son reçu et retira rapidement sa carte de la
machine : ces recommandations ne l’intéressaient absolument
pas.
Mais Roya ressentit tout à coup un élan de sympathie pour
cette femme et renchérit :
— Merci pour ces précieuses informations !
— Eh bien, bonne journée à vous aussi ! dit la caissière en
imitant Walter.
Et elle fit un clin d’œil à Roya.
— Elle était bizarre, celle-là, grommela Walter en mettant
la déchiqueteuse dans le coffre de la voiture.
— Je l’ai trouvée très aimable.
— Une vieille chouette solitaire, oui, répondit Walter. Je
plaisante…, s’empressa-t-il d’ajouter.
Ils rentrèrent à la maison par les rues recouvertes de
verglas, Roya tenant sur ses genoux le sac où se trouvaient le
bocal à trombones et le désinfectant pour les mains.
Sur le répondeur les attendait un message, laissé par le
cabinet du podologue de Walter.
— Tu as entendu, Walter ? demanda Roya. Il faut prendre
de nouvelles empreintes pour tes semelles orthopédiques.
— De nouvelles empreintes pour des semelles ! C’est à
mourir de rire !
— Il vaut mieux en rire, oui, renchérit Roya en sortant des
bâtonnets de poisson pour les mettre au four.
Ces derniers temps, elle n’avait pas la patience de préparer
des plats iraniens : quand on est septuagénaire, il faut lâcher
prise dans certains domaines.

La semaine suivante, Roya patientait avec Walter dans la


clinique orthopédique. Ils allaient normalement à celle de
Belmont, mais celle-ci étant fermée pour rénovation, la
secrétaire du podologue leur en avait indiqué une nouvelle,
près de l’hôpital Newton-Wellesley. Roya changea de position
sur sa chaise. On aurait dit que tous les athlètes du lycée et les
enfants insupportables des banlieues environnantes s’étaient
donné rendez-vous aujourd’hui.
— Tu n’es pas obligée d’attendre avec moi, Roya. Va
prendre l’air. Il fait beau, aujourd’hui, lui dit Walter.
— Je peux attendre, ça va.
— Ne te sens pas obligée, voyons ! Va faire un tour dans
les boutiques alentour. Prends un café. J’ai de quoi lire pour
passer le temps, insista Walter en tapotant une revue juridique.
Vu le monde qu’il y a, on en a pour un moment.
Roya fut soulagée d’échapper à la salle d’attente étouffante
avec ses enfants bruyants et ses ados scotchés à leur téléphone.
À l’extérieur, la température était presque agréable. Walter
avait raison : il n’avait pas fait aussi bon depuis des mois.
Comme c’était rare, mi-janvier ! Cela faisait des semaines
qu’elle n’avait pas mis le nez dehors à cause du temps.
« Et pourquoi tu ne quittes pas cette glacière pour
emménager en Californie ? » Ce n’est plus d’actualité,
sœurette !
Roya s’aventura à pas prudents à l’extérieur de la clinique.
Il n’aurait plus manqué qu’elle perde l’équilibre !
Heureusement qu’elle avait mis les bonnes chaussures, les
grises avec des semelles épaisses et un petit nœud sur le
dessus. Au bout d’une centaine de mètres, elle arriva au cœur
du quartier. Derrière la vitrine d’un vendeur de bagels, un chat
qui paressait lui lança un regard langoureux. Dans celle du
cordonnier, des chaussures étaient disposées par rangée, à côté
de pots à cirage. Elle aimait cette partie de Newton, aux
boutiques moins tape-à-l’œil, plus authentiques. Ici, aucun
risque de trouver des hangars.
Alors qu’elle passait devant une pizzeria, l’odeur de la
sauce tomate lui donna envie d’acheter une part de pizza.
Hésitant à entrer et s’accorder ce plaisir, elle porta tout à coup
les yeux sur une pancarte, à quelques mètres d’elle. Celle-ci
pendait de la balustrade d’un premier étage, affichant des
lettres dorées sur fond noir. On pouvait lire, dans une
typographie ancienne : « Librairie-papeterie ».
« D’incroyables stylos à plume et des encriers » !
Les paroles de la caissière résonnèrent dans sa tête. Se
trouvait-elle à Walnut Street ? Sans doute. Mue par une force
inexplicable, elle se dirigea vers la pancarte.
Lorsqu’elle ouvrit la porte du magasin, un carillon familier
tinta : il y avait fort longtemps qu’elle n’était pas entrée dans
une boutique qui en possédait un de cette sorte. Tous ces
carillons à l’ancienne se ressemblaient terriblement !
Le temps de quelques battements de cœur, ses yeux
s’habituèrent à la pénombre de ce lieu qui sentait un peu le
renfermé. Après quoi, elle balaya du regard les étagères
remplies de journaux intimes et de carnets colorés de toutes
formes et tailles. Sur la gauche, se trouvait une table où
s’entassaient toutes sortes de gadgets : réveils, puzzles, mugs,
savons fantaisie. Au milieu du magasin, il y avait des stylos et
crayons de toutes sortes, disposés dans des petites boîtes, sur
des étagères. Elle se rendit du côté des stylos. De nombreux
clients les avaient essayés et fait de nombreux gribouillis sur
les boîtes en carton : des « bonjour », entre autres graffitis.
Des taille-crayons à l’ancienne et des crayons dernier cri se
côtoyaient sur les étagères.
Elle passa d’un rayon à l’autre comme dans un rêve. En
face du comptoir principal, elle s’immobilisa. Ici, dans une
vitrine, se trouvaient des stylos à plume brillants, des encriers,
exactement comme le lui avait décrit la caissière. Ils
rappelaient des bijoux précieux : les bouteilles d’encre
étincelaient : bleu saphir, vert émeraude, mauve améthyste.
L’une d’elles avait même l’éclat des grenades. Elle eut alors
envie d’ouvrir un stylo à plume, de remplir prudemment sa
cartouche avec de l’encre, puis de le faire glisser sur une
feuille de papier toute blanche… Elle possédait un buvard
spécial pour les lettres qu’elle avait écrites des années
auparavant, se souvint-elle, afin que l’encre ne coule pas, que
chaque mot soit bien lisible quand elle plaçait la feuille à
l’intérieur de l’enveloppe, laquelle serait ensuite dissimulée
dans un recueil de poésies de Rûmî.
— Vous trouvez votre bonheur ?
Elle se retourna, comme si on venait de la prendre en
flagrant délit de vol. Un homme aux cheveux poivre et sel,
teint mat et yeux noirs, se tenait près d’une porte, au fond de la
boutique.
— Oh oui…
Elle ne put en dire davantage, la tête lui tournant
brusquement : elle sentit son cœur se serrer et la pièce se mit à
vaciller.
— Tout va bien, madame ? s’enquit l’homme.
Sa voix, cette voix lui rappelait quelque chose de connu.
— Bien sûr, affirma-t-elle, chancelante. Je peux m’asseoir,
s’il vous plaît ?
Il s’avança vers elle et, lui prenant gentiment le bras,
l’entraîna derrière le comptoir vers une chaise surmontée d’un
coussin rose. Elle s’y laissa choir avec soulagement : son front
l’élançait.
— Vous voulez un peu d’eau, madame ?
— Non, non, j’ai juste besoin de reprendre mon souffle.
— Je vais aller vous chercher de l’eau.
Son empressement, sa politesse, elle ne savait quoi dans le
langage de son corps lui était familier. Ses yeux noirs, son teint
mat. Son léger accent… Une question s’imposa à elle :
— Êtes-vous iranien ?
— Khanoum, salaam, dit-il en baissant la tête. Man fekr
kardam shoma ham Irani hasteed. Bonjour, madame. Il me
semblait aussi que vous étiez iranienne.
— Hastam. C’est le cas.
— Je reviens, dit-il en farsi. Je tiens à vous offrir quelque
chose à boire.
Il s’éclipsa par une porte, derrière le comptoir. Elle inclina
alors la tête en arrière, contre le dos de la chaise. Il revint au
bout de quelques minutes, avec un plateau sur lequel se
trouvaient un chai estekan et des cubes de sucre dans un
sucrier.
— Ce n’était pas la peine, dit-elle, je vais mieux.
— Je vous en prie. Nous avons un samovar, dans la pièce
du fond. Vous savez comme sont les Iraniens avec leur thé : ils
ne peuvent pas s’en passer.
Son farsi était irréprochable, il avait dû passer son enfance
en Iran, ou bien ses parents avaient pris soin de le lui
enseigner.
Il posa le plateau.
— Befarmayeed, cela vous aidera à vous sentir mieux.
Elle but une gorgée de thé. Les saveurs de bergamote et de
cardamome mélangées à un soupçon de rose la ramenèrent
immédiatement à la maison…
— On peut dire que vous savez faire un vrai thé. Merci.
— Ce sont mes parents qui m’ont appris, dit-il en haussant
les épaules.
Elle reprit peu à peu ses esprits grâce à la vapeur et aux
fragrances du thé. L’homme devait avoir une quarantaine
d’années, peut-être même était-il quinquagénaire. Il avait dû
venir en Amérique avec sa famille alors qu’il était déjà un
grand enfant, lors de la vague d’immigration iranienne
consécutive à la révolution de 1979.
— J’espère que je ne vous ai pas fait peur, dit-elle. J’ai
juste perdu l’équilibre pendant quelques instants. Et un peu
l’esprit, au passage. (Elle reposa son verre de thé sur le
plateau, puis l’observa.) Si je puis me permettre, votre visage
m’est familier.
— Nous, les Iraniens, on se ressemble tous, n’est-ce pas ?
renchérit-il.
Il lui sourit, et, à cet instant, elle sentit son cœur se serrer si
fort qu’il aurait pu se replier sur lui-même. Elle regarda
fixement son thé, puis balaya de nouveau la boutique du
regard. Les étagères étaient disposées en diagonale. Derrière la
vitrine, les stylos à plume étaient alignés de façon parallèle.
Dans un angle se trouvait un présentoir un peu isolé, rempli de
livres à couverture souple qu’elle n’avait pas remarqué en
entrant. De l’endroit où elle se trouvait, elle voyait ce qui était
représenté sur les couvertures : des illustrations similaires à
des miniatures persanes. Celle d’un homme enturbanné, tenant
un ancien setar, instrument de musique, se détachait plus
particulièrement.
— Vous vendez également des livres ? demanda-t-elle
d’une voix faible.
— Oh, juste quelques-uns, répondit l’homme. Des livres
de coloriage pour les enfants, des livres de travaux manuels ou
de stickers. Vous voyez, ce genre de choses.
— Mais ceux-ci ?
Et elle pointa le présentoir qui aurait dû contenir des cartes
de vœux, être remplis de calendriers avec des photos de
chiens, de chatons, d’océans. À la place, on y avait mis les fins
volumes d’un livre qu’elle avait reconnu. Elle les avait achetés
pour Kyle afin qu’il lise en anglais la poésie qu’elle aimait
dans sa jeunesse, et puisse s’inspirer de la sagesse et la passion
de son poète préféré.
— Vous vendez des recueils de Rûmî ?
— C’était une idée de mon père, expliqua l’homme avec
un haussement d’épaules. Il avait une vision très particulière
de ce que devait être cet endroit. Vraiment très précise.
— Ah bon ?
— Ça, oui ! J’ai eu du mal à suivre ses instructions et à
maintenir la librairie à flot pendant toutes ces années. Mais,
ma sœur et moi, on n’a pas baissé les bras.
— Votre sœur ?
— Oui, ma jumelle. Bref, papa avait une image bien
précise en tête, et nous nous sommes vraiment efforcés de la
respecter. Et maintenant… Eh bien, nous aimerions que cela
demeure comme il le souhaitait. (Il sourit de nouveau.) On
arrive à garder la tête hors de l’eau.
Le cœur de Roya se mit soudain à battre si fort qu’elle crut
faire une attaque. Une boutique conçue ainsi. Des recueils de
Rûmî dans un présentoir. Le projet. La vision. Mais ce n’était
pas possible.
— Votre père, demanda-t-elle d’un ton haletant, puis-je
vous demander comment il s’appelle ?
— Bien sûr. Nous sommes originaires de Téhéran, et il
s’appelle Bahman Aslan.
26

RENDEZ-VOUS
2013
Quand Roya s’en vint retrouver Walter pour qu’il lui
raconte comment s’était passée la séance de mesures pour les
semelles, elle était toute rouge, sur le point de s’effondrer. On
croit vivre dans un monde compliqué où errent des âmes
perdues, où les personnes qui ont fait partie de votre vie ont
disparu à jamais, et puis, d’un coup, tout peut changer. Une
boutique, un verre de thé, et tout bascule.
Le fils de Bahman, Omid – il lui avait dit son nom – avait
été très accommodant, d’où l’avantage de vivre en Amérique,
d’être de sa génération. Il était ouvert et prêt à lui faire des
confidences. Il n’était pas sur ses gardes ni suspicieux comme
il l’aurait peut-être été s’il avait eu l’âge de Roya. Quand elle
lui apprit qu’elle avait connu son père, autrefois, il ouvrit de
grands yeux.
— Vous êtes sérieuse ? Non, vous plaisantez !
Elle n’était alors pas parvenue à formuler sa question :
était-il encore en vie ? Depuis le décès de Jahangir, elle n’avait
plus aucune nouvelle de Bahman. Et puis elle l’avait
délibérément relégué aux oubliettes.
Mais son fils avait alors repris :
— Voulez-vous que je lui dise que je vous ai vue ? Il se
réjouira d’apprendre que j’ai rencontré une de ses vieilles
amies.
— Non, ce n’est pas la peine, vraiment, avait-elle répondu.
Inutile de le déranger pour ça. Nous étions juste des
connaissances. Je suis heureuse de savoir qu’il va bien. Et
d’avoir rencontré son fils. C’était un vrai plaisir de discuter
avec vous. Merci infiniment pour le thé. Je dois m’en aller,
maintenant, mon mari m’attend.
— Oh, bien sûr ! Mon père est à la maison de retraite de
Duxton. Il se sent assez seul. Ma sœur et moi lui rendons visite
aussi souvent que possible, mais vous savez ce que c’est, avec
nos vies de fous.
Elle ne pouvait pas se représenter le garçon qui devait
changer le monde dans une maison de retraite. Qu’était-il
arrivé à Shahla ? Elle n’avait pas osé questionner ce charmant
homme au sujet de sa mère. Elle devait vraiment prendre
congé, mais tous deux n’avaient cessé de répéter que le monde
était vraiment petit, il fallait absolument qu’elle revienne.
Les nouvelles semelles étaient en mousse, l’informa Walter
quand elle le rejoignit à la clinique. Et il lui précisa qu’elles
étaient étonnamment fermes. Ils montèrent dans la voiture, et
Walter grommela en entendant les nouvelles que diffusa
l’autoradio.
— Ne peuvent-ils donc pas faire les choses comme il faut,
à Washington ? On devrait tous les chasser au prochain vote.
Puis il ajouta :
— Qu’est-ce que tu as, Roya ? Tu es toute pâle. Dis-moi,
qu’est-ce qui ne va pas ?
— Rien. J’ai juste eu un petit vertige, tout à l’heure.
— Tu veux qu’on s’arrête ?
— Non, Walter, continue. Continuons à rouler.

Une fois à la maison, encore émue de cette incroyable


coïncidence, elle ne cessait de trembler.
— Je vais faire du café, dit Walter. Cela te fera du bien.
Il enfila ses chaussons et se dirigea vers la cafetière à filtre.
Ce n’était pas une machine expresso dernier cri, avec dosettes,
comme celle que Zari ne cessait de l’encourager à acquérir.
Walter préférait sa vieille cafetière qui maintenait le café au
chaud dans son pot toute la journée.
— Merci, dit-elle. Je vais juste aux toilettes.
Elle aperçut, dans un éclair, les chaussons couleur chamois
de Walter, avec des rebords en fourrure, quand elle passa à
toute vitesse devant lui.
Mue par une énergie à la fois nouvelle et effrayante, elle
monta les marches plus lestement qu’elle ne l’avait fait depuis
des années. Se dirigeant vers le bureau que Walter avait
aménagé dans leur chambre, elle alluma l’ordinateur. Ses
mains étaient moites (sans doute était-ce à cause de ses gants
thermiques), et son cœur tambourinait dans sa poitrine. Peut-
être les signes avant-coureurs d’une crise cardiaque
imminente ! Comme Mme Michael, leur voisine, qui avait eu
une attaque, elle tomberait tête la première sur son clavier et,
quand Walter la trouverait, il ne saurait jamais ce qui l’avait
poussée à taper sur l’ordinateur. Ne ferait-elle pas mieux
d’arrêter ? Mais des larmes se mirent à couler sur ses joues
quand résonna de nouveau dans sa tête le carillon de la
Librairie de Téhéran. Elle sélectionna le navigateur, comme
Kyle le lui avait appris. Lorsque le curseur fut sur la barre de
recherche, elle tapa : « maison de retraite de Duxton ».
« Le fait que tu ne l’aies jamais recherché sur Google
pendant toutes ces années me dépasse, ma sœur ! Moi, j’ai fait
des recherches sur tous les hommes que j’ai aimés. Yousof est
maintenant un neurochirurgien à la retraite, dans le Maryland,
j’ai vu une photo de lui sur un site Web. Tu ne le savais pas ?
Mais toi, tu veux absolument laisser le passé au passé, comme
si c’était possible. »
Ses doigts tremblaient. Eh bien, si elle était sur le point de
faire une attaque, au moins elle saurait peut-être enfin ce qui
était arrivé ! Près des buissons qui embaumaient le jasmin, par
cette nuit d’été, elle l’avait fiévreusement embrassé. Avec lui,
elle avait appris à danser le tango. Et c’étaient ses lettres
qu’elle était allée chercher, jour après jour, lors de ce triste été.
C’était pour lui qu’elle avait écrit des pages et des pages avec
un stylo à plume à encre bleue, lui qu’elle avait attendu en
vain dans le parc.
Walter devait être en train de lui verser une tasse de son
café huileux. Elle chercha ses lunettes de lecture.
Des images et des mots apparurent alors sur l’écran. Le
centre pour seniors de Duxton était un foyer socioculturel avec
des commodités destinées à la prise en charge de ceux qui le
requéraient, en plein cœur de la splendide ville de Duxton,
Massachusetts. Le site présentait des photos d’arbres près d’un
lac, un dancing pour seniors, le plan rapproché d’une sorte de
ragoût aux carottes et au maïs, avec pour légende : « De
délicieux repas faits maison ! » Elle avait l’impression d’être
le témoin d’une chose interdite et en même temps parfaitement
banale. Le garçon qui avait recréé leur Librairie de Téhéran en
Amérique se trouvait là, à exactement quatre-vingt-six
kilomètres de chez elle. Walter l’attendait, en bas.
Sur le site du centre, Roya trouva sans difficulté le numéro
de téléphone, de fax, et l’itinéraire précis pour arriver jusqu’à
l’entrée principale. Roya pressa le coin de ses yeux. Vieille
dame ridicule, qui ressassait des souvenirs qu’elle croyait
avoir enfouis dans sa mémoire depuis des siècles.
Subitement, elle se leva pour rejoindre son mari.
Sur une impulsion qui défiait toute loi de la gravité, elle
retomba de nouveau sur sa chaise. Juste pour lui demander
pourquoi. Pourquoi il lui avait menti, l’avait plantée là, avait
rompu si brutalement, changé d’avis du jour au lendemain.
Pourquoi ? Elle méritait au moins des explications, après
toutes ces années. Qui savait à quel moment la crise cardiaque
pouvait frapper ? Il fallait qu’elle en ait le cœur net, une bonne
fois pour toutes.
Alors elle cliqua sur le lien « Contactez-nous », où figurait
le numéro de téléphone.
Mais elle n’appela pas, et rejoignit Walter. Devinant son
trouble, son mari lui redemanda ce qui n’allait pas.
Au premier temps de leur relation, en Californie, elle avait
avoué à Walter qu’elle avait eu un amoureux, là-bas, à
Téhéran. Juste une idylle de lycéens. Rien d’extraordinaire,
rien d’inoubliable. Le genre d’histoire que tout le monde avait,
non ?
Elle trouva si curieux de parler maintenant à Walter de la
librairie-papeterie de Newton : c’était comme lui révéler le
secret d’une autre, pas le sien, comme si elle ouvrait le rideau
pour dévoiler quelque chose de sacré, de doux, de dangereux.
Les jours qui suivirent, elle pleura sans raison. Subitement,
sans préavis, chaque fois qu’elle pensait à cette librairie de
Walnut Street, qui se trouvait là depuis des années, dans l’État
même où elle vivait, à quelques villes de celle où elle passait
ses journées, pas très loin de sa maison de style colonial, elle
s’effondrait. Avec l’âge, ses nerfs la trahissaient. Quand elle
imaginait Omid, le fils de Bahman, en train de disposer les
articles dans sa librairie-papeterie, elle n’arrivait pas à y croire.
En même temps, cette vision déclenchait en elle une profonde
nostalgie. Elle se rappelait avec une vivacité accrue le
merveilleux libraire qui lui conseillait des lectures. Le
traumatisme et le deuil n’avaient jamais disparu, elle avait
toujours porté en elle ces souvenirs. Et maintenant, elle
pleurait comme elle n’avait pas pleuré depuis longtemps. Elle
versait de nouveau des larmes sur ce qu’elle croyait avoir
surmonté.
« Ressaisis-toi, ma sœur ! », l’aurait sommée Zari.
Mais, chaque jour, elle se rappelait aussi les gentilles
paroles du fils : « Voulez-vous que je lui dise que je vous ai
vue ? Il se réjouira d’apprendre que j’ai rencontré une de ses
vieilles amies. »
Elle avait envie de le voir, ne serait-ce que pour lui
demander pourquoi. Elle voulait en avoir le cœur net. Ainsi,
une semaine après sa visite à la librairie-papeterie de Walnut
Street, et six décennies après avoir croisé ce jeune homme à la
Librairie de Téhéran, elle finit par décrocher son téléphone.
Elle tomba sur une réceptionniste. « Que puis-je faire pour
vous ? » Et : « Attendez, voyons voir, je le contacte et je vous
rappelle. » Puis un autre coup de fil, et cette fois : « Oui,
venez, s’il vous plaît, M. Aslan vous attendra. »
Ce fut aussi simple que ça.
Après cette conversation téléphonique, elle crut que le sol
allait s’ouvrir sous ses pieds, les murs se refermer sur elle…
En bas, dans la cuisine, Walter essuyait la vaisselle avec un
torchon sur lequel on voyait un poussin jaune tenant un
parapluie, quand elle lui annonça qu’elle venait de prendre
rendez-vous pour revoir un garçon qu’elle avait connu
autrefois. Et le monde n’explosa pas.
Walter et elle s’y rendirent en voiture, par les routes
enneigées. Il était comme cela, son mari, d’une gentillesse
infinie. Il ne voulait pas que sa femme reste à se morfondre et
pleurer. Si elle avait besoin de parler, alors qu’elle le fasse.
« Nous sommes trop âgés pour souffrir sans raison, ajouta-t-il.
La vie est assez compliquée comme ça. »
Et il descendit de la voiture avec elle pour s’assurer que
son écharpe en laine lui protégeait bien le nez et la bouche
contre le vent ; ensemble ils grimpèrent les marches du
bâtiment gris sur la façade duquel on pouvait lire en lettres
capitales : MAISON DE RETRAITE DE DUXTON. À
l’intérieur, la gestionnaire à la chevelure blonde conduisit
Roya dans le vaste foyer. Un vieil homme en fauteuil roulant
était posté près de la fenêtre. Elle revit alors pour la première
fois depuis soixante ans le garçon avec lequel elle avait
imaginé passer sa vie.
27

RÉUNION
2013
Quand la jeune femme pivota sur ses talons et s’en alla,
Roya et Bahman se retrouvèrent seuls dans la salle
surchauffée. Il manœuvra pour retourner son fauteuil et lui
sourit – et dans ses yeux brillait encore une curieuse lueur
d’espoir.
— Je t’attendais.
Elle dut déployer des efforts surhumains pour ne pas
s’écrouler. Son cœur bondit comme si tout cela avait de
l’importance, comme s’il n’était pas trop tard pour eux deux.
Elle sentit de nouveau le courant d’air qui s’était engouffré
dans la librairie de M. Fakhri lorsque Bahman y était entré en
trombe, ce premier mardi de janvier, bien des années plus tôt.
Et Roya éprouva une nouvelle fois l’élan vital qui s’était alors
emparé d’elle. Il était sien, il l’avait toujours été. Sa voix
n’avait pas changé, c’était comme si elle n’avait cessé de
l’entendre pendant soixante ans. Oui, c’était le garçon qui
avait dansé avec elle aux soirées du jeudi, qui l’avait
embrassée près du jasmin en fleur quand ils avaient décidé de
se marier, qui lui avait écrit des lettres d’amour, l’été du coup
d’État.
Elle baissa les yeux, et la vue de ses chaussures grises de
vieille dame à semelles épaisses, avec leurs minuscules nœuds
papillon, la ramena subitement au présent. Elle avait soixante-
dix-sept ans, et non plus dix-sept ans comme au temps de son
premier amour, quand elle envisageait de passer sa vie avec le
garçon qui allait changer le monde. Une vague de tristesse se
répandit en elle, semblable à de la bile.
— Tant mieux… Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi
tu ne m’as pas attendue, la dernière fois ?
De nouveau, elle se sentit prise de vertige ; elle devait
s’asseoir à tout prix. Se dirigeant vers une chaise en plastique,
près de la fenêtre, elle s’y laissa choir lourdement. Elle ne
pouvait tout de même pas s’écrouler par terre devant lui. Il ne
répondit rien, mais elle entendit le bourdonnement de son
fauteuil électrique, et tout à coup il fut là, tout près d’elle. Ils
restèrent ainsi, l’un à côté de l’autre, à regarder par la fenêtre.
Elle n’osait pas tourner la tête vers lui, ç’aurait été comme
regarder le soleil droit dans les yeux. C’était trop douloureux.
La vitre était épaisse et ondulée. Ou bien était-ce sa vue
qui se troublait ? Les craquements du radiateur et la respiration
laborieuse de Bahman emplissaient la pièce. Flocon après
flocon, elle voyait la neige s’accumuler sur le rebord de la
fenêtre, sur les capots des voitures garées dans le parking, sur
le toit de l’autre aile du bâtiment, dans les fissures des
trottoirs, sur la cime des arbres. Ses pensées étaient pareilles à
la neige : elles devaient d’abord atterrir et s’amonceler pour
qu’elle soit en mesure d’envisager ce nouveau scénario.
Bahman et elle étaient de nouveau réunis. Ils étaient seuls.
Soixante ans après ce rendez-vous qui avait marqué la fin de
leur relation, ils étaient réunis.
Elle s’était bien sûr imaginé leurs retrouvailles, au cours de
ces longues années. Chaque jour des gens tombaient l’un sur
l’autre par hasard : n’avait-elle pas épousé Walter parce
qu’elle avait renversé la tasse du café qu’il buvait ?
Mais tu t’es vue, ma sœur, assise comme une idiote dans
cet endroit qui empeste le bœuf bouilli, les yeux rivés à la
fenêtre ? Parle-lui, enfin ! Regarde-le !
— J’étais inquiet à l’idée de te revoir. Nerveux. Mais c’est
bien toi. Khodeti. C’est toi.
Il s’était de nouveau exprimé en farsi, de cette voix qu’elle
n’avait jamais pu oublier.
Il y avait des années – le temps d’une vie –, il n’était pas
venu à leur rendez-vous, il en avait épousé une autre, sans se
retourner sur leur passé. Elle allait donc lui dire ce qu’elle
s’était promis de dire.
— Je te pardonne.
Les mots sortirent, clairs et limpides, comme si elle les
avait répétés devant un miroir. Ce n’étaient pas du tout ceux
qu’elle avait prévu de prononcer. « Pourquoi ? » Telle était la
question qu’elle avait eu l’intention de lui poser. Mais, à
présent qu’elle se trouvait ici, à côté de lui, cette question ne
lui parut plus déterminante. N’étaient-ils pas au crépuscule de
leur vie ? Ils étaient au-delà de ces considérations et d’autres
encore.
— Je te demande pardon ?
Était-ce une question, ou réclamait-il son indulgence ? Il
était temps de se tourner vers lui pour comprendre. Si elle
n’était pas capable de soutenir son regard, elle plisserait les
yeux…
Qu’il semblait vulnérable, ébranlé !
— Je te pardonne, Bahman, répéta-t-elle.
C’était si étrange de dire son prénom à voix haute, après
toutes ces années.
— Nous n’étions que des enfants. Que savions-nous de la
vie ? poursuivit-elle.
La confusion se lisait dans ses yeux. N’avait-il pas bien
entendu ? Peut-être avait-il un appareil auditif qu’il avait
oublié de mettre ce matin-là.
— Je ne suis pas venue pour régler mes comptes, Bahman,
enchaîna-t-elle d’une voix plus forte. À vrai dire, je ne veux
même pas d’explications. Avant, j’en attendais, c’est certain,
mais c’est passé.
— Tu me pardonnes ?
— Oui.
— Je ne comprends pas.
— Écoute, je suis seule responsable de mes regrets.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— J’ai eu la naïveté de croire à l’époque que les choses
pourraient être différentes. Ce que je veux dire, c’est que la vie
suit son cours. Je te pardonne. J’avais envie de te revoir.
Quand je pense qu’on ne s’est pas parlé pendant toutes ces
années. Pourquoi ? Bien sûr, j’ai eu de tes nouvelles par
Jahangir – paix à son âme –, jusqu’à ce que j’apprenne par
Zari que Jahangir était mort au front. Mais nous sommes trop
vieux pour nous reprocher ce qui s’est passé, voilà ce que je
voulais te dire.
Elle eut alors envie de lui étreindre la main, mais elle n’osa
pas. Tout de même, c’était lui, Bahman, et le charme n’était
pas rompu. En sa présence – et ce constat la laissait sans
voix –, elle se sentait remplie d’amour. Le voir si vieux ! Son
Bahman, le garçon qui allait changer le monde, désormais
cloué dans un fauteuil roulant.
Oui, elle l’aimait. Et cette vérité la frappa avec la
puissance d’une vague qui l’engloutit dans des torrents salés,
la submergea, s’engouffra dans ses cheveux, lui piqua le nez,
et le sol se déroba sous ses pieds. Bien sûr qu’elle l’aimait ! La
Terre était ronde, la nuit succédait au jour, il était en face
d’elle et elle l’aimait, c’était incontestable. Une infinie
douceur se lisait sur son visage. La façon dont il avait pris soin
d’elle, lui avait fait confiance, avait partagé avec elle ses joies
et ses peines. La manière dont il avait posé la tête sur son
épaule quand les accès de démence de sa mère le rendaient
triste. Mais sa mère avait malgré tout réussi à exercer sur lui
une emprise plus grande que celle de Roya. Qu’auraient-ils pu
faire à dix-sept ans ? Les voies du destin sont impénétrables.
— Tu me pardonnes ?
Sa voix sembla alors venir de très loin.
Et une autre vague la heurta de plein fouet, glaciale et
implacable, cette fois. Évidemment, il n’était plus capable de
converser, il se contentait de répéter ce qu’on lui disait. À quoi
d’autre s’était-elle attendue ? Il avait des pertes de mémoire,
peut-être même était-il sénile. D’ailleurs, il était fort probable
que Bahman ne l’ait pas reconnue. Cette fois, peut-être était-ce
elle qui était arrivée trop tard, tout compte fait.
— Bahman ? demanda-t-elle avec lenteur, comme si elle
s’adressait à un enfant.
Elle aurait pu tendre la main et le toucher. Comme il
l’avait fait tant de fois.
— Tu n’imagines pas combien ta visite me rend heureux,
dit-il. Je rêvais de te revoir. Oui, c’était mon rêve.
Alors sans hésiter, il lui saisit la main.
Elle se rappela aussitôt le contact de sa peau, cette
sensation était si familière que c’en était douloureux. À cet
instant, elle remarqua aussi son after-shave aux notes boisées :
s’en était-il mis spécialement pour sa visite ? Étaient-ils
comme deux adolescents avant un rendez-vous galant ? De son
côté, elle avait refusé de porter des après-ski, pour se donner
meilleure allure.
— Je t’ai attendue tout l’après-midi.
— Mais nous sommes le matin, dit-elle gentiment.
— Au parc, je veux dire.
— Pardon ?
— J’avais si peur que tu sois coincée dans la foule,
blessée. Comme tu n’arrivais pas, je me suis juste mis à prier
pour que rien ne t’arrive. Quand on m’a dit que tu étais en
sécurité, j’en ai été extrêmement soulagé. C’était tout ce qui
comptait, que tu ailles bien. Et c’est toujours la seule chose qui
m’importe.
Il marqua une pause et enchaîna :
— Je veux savoir comment tu vas, aujourd’hui. Dis-moi
comment tu vas, raconte-moi tout.
Comme la vieillesse, la dégénérescence de l’esprit était
cruelle ! Le pauvre homme ne se rappelait plus leur histoire.
— Shahla est morte, déclara-t-il subitement.
La fille élancée à la chevelure de sirène dont la présence
l’avait frappée, au Café Ghanadi, qui lui avait parlé avec
mépris chez Jahangir, qui fulminait sous les lustres, qui passait
devant eux en dansant le tango, apparut subitement dans la
pièce. La saveur du melon glacé, ce soir-là, dans la joue de
Roya… La mort n’avait rien de nouveau pour elle, plusieurs
de ses amies étaient décédées, récemment. Des années
auparavant, elle avait perdu M. Fakhri, et la mort lui avait
aussi enlevé sa fille alors qu’elle n’avait pas un an. Mais, bien
sûr, ces mots la remplirent de tristesse.
— Je suis désolée, dit-elle.
— Nous avons élevé ensemble deux merveilleux enfants.
Des jumeaux.
— Juste ciel ! Mashallah. J’ai eu la chance de rencontrer
ton fils, Omid.
Elle ne mentionna pas la librairie, cela ferait resurgir bien
trop de souvenirs, c’était au-dessus de ses forces.
— Omid me l’a dit. Je suis heureux que tu aies vu la
librairie. Je voulais… que ce soit la nôtre, ajouta-t-il en lui
étreignant la main.
Elle eut de nouveau la sensation que les flots allaient
l’emporter. L’évocation de la librairie de Newton fit remonter
le souvenir de la librairie en flammes de Téhéran.
— Qu’est-il arrivé à Shahla ?
— Dieu merci, elle n’a pas souffert longtemps. Le
diagnostic a été établi le mardi d’avant Thanksgiving, en 2004.
À Norouz, c’était fini.
— Un cancer ?
— Oui, du pancréas.
Norouz étant le premier jour du printemps, Roya calcula
que son décès était survenu quatre mois après le diagnostic.
— Que Dieu ait son âme, dit-elle.
— Elle a été une bonne épouse.
Il laissa le silence retomber avant d’ajouter :
— Mais ce n’était pas toi.
Roya baissa la tête.
— Et ton fils, il va bien ? demanda-t-il.
— Comment sais-tu que j’ai un fils ?
— J’ai fait des recherches sur toi, sur Internet. J’ai vu qu’il
était médecin. Félicitations ! J’espère que tu ne m’en veux pas
d’avoir essayé de savoir ce que tu devenais, mais c’était plus
fort que moi. Je sais aussi que tu as épousé Walter Archer, un
avocat à la retraite, qui a travaillé chez Lippinscott &
Mackevy. Sacré Internet, on ne peut rien lui cacher !
Il lui avait jeté un regard légèrement gêné quand il avait
prononcé le nom de Walter. Il avait d’ailleurs dit « Valter » et
aussi « Lii-piin-es-scot ».
— Comme Jahangir, reprit-elle. C’était notre Internet à
nous.
Le visage de Bahman s’éclaira à la mention de son vieil
ami.
— Oui, c’était la centrale des nouvelles. Tu te souviens de
ses fêtes ?
— Comment aurais-je pu les oublier ? Les chansons sur
son gramophone !
— Roya…
Quand il prononçait son prénom, plus rien n’avait
d’importance : les décennies, les enfants, le cancer, les
trahisons, les deuils, les coups d’État, l’histoire réécrite, tout
s’envolait. Il avait les mêmes inflexions qu’autrefois, ils
étaient de nouveau Bahman et Roya, le couple qui dansait,
parlait pendant des heures dans la librairie… Elle s’agrippa à
son siège en plastique : ce n’était pas le moment de tomber !
Le souffle de Bahman se fit plus bruyant, comme s’il avait
un moteur en panne dans la poitrine. Elle tourna la tête vers la
fenêtre : il neigeait de plus belle. Personne n’était venu dans le
foyer – il n’y avait pas de bingo, on ne servait pas de déjeuner
en dépit de l’odeur de ragoût au bœuf qui flottait dans l’air. Ils
étaient complètement seuls. La vitre serait-elle froide, si elle la
touchait ? En dépit de la chaleur excessive qui régnait à
l’intérieur, si elle se penchait pour toucher les carreaux,
sentirait-elle le froid glacial ? Elle était en compagnie d’un
homme qui était à la fois un inconnu et son premier amour : et
en raison de ces deux réalités qui cohabitaient dans son
cerveau, elle avait du mal à s’exprimer.
— Tu m’as tellement manqué, dit-il.
Cet amour-là avait résisté au passage du temps, même si
on avait tout fait pour l’éteindre.
— Toi aussi.
— Tu te sens bien, ici ?
— Oui, dit-elle.
Et elle changea légèrement de position sur sa chaise, sans
lui lâcher la main.
— En Amérique, dans ta vie ?
— Et comment ! répondit-elle de façon très américaine.
— Ne t’inquiète pas pour moi, je sais qu’un endroit
comme celui-ci est mal vu dans notre culture, mais ma fille et
sa famille me rendent régulièrement visite. Ils habitent à
Duxton. Omid, sa femme et ses enfants viennent aussi me voir.
C’est juste que, s’occuper de moi en permanence, ce serait
trop de travail pour eux. Ils ont essayé, mais j’ai refusé d’être
un fardeau. Surtout depuis que j’ai la maladie de Parkinson. Je
me sens bien, ici. On m’appelle « M. Batman ».
— Parkinson ? dit-elle en se raidissant. Mais tu ne…
— Je ne tremble pas ? Vibrer et danser, comme disent les
Américains ? Je me suis dit que j’allais trembler toute la
matinée, en te voyant. Mais, en fait, je me sens mieux.
— Je ne savais pas…
— Il y a une éternité que je ne me suis pas senti aussi bien.
Et c’est grâce à toi.
— Arrête, s’il te plaît. Nous n’avons plus dix-sept ans.
— Nous aurons toujours dix-sept ans.
— Si tu le dis…
Maintenant que l’atmosphère s’était un peu réchauffée
entre eux, il leur était facile de plaisanter comme autrefois.
Elle ne pouvait pas non plus s’aventurer trop loin, la pente
était glissante.
— Dis-moi, combien as-tu de petits-enfants ?
— Six !
— Ça alors ! Qu’ils vivent longtemps gardés par l’ombre
de leurs parents.
Elle était fort reconnaissante de ces vieilles coutumes, ces
expressions persanes qui volaient à votre rescousse quand
vous ne saviez pas quoi ajouter.
— Je n’ai pas arrêté de penser à toi. Ce que je veux dire,
Roya Joon, c’est que je n’ai jamais arrêté de penser à toi
depuis ce jour, dans le parc.
Elle lui lâcha alors la main, puis lui tapota le bras, ce bras
qui lui procurait un tel sentiment de sécurité, autrefois. La
manche de son pull était élimée, songea-t-elle.
— Ce n’est rien, Bahman, ce n’est rien.
Que pouvait-elle faire d’autre ? Jamais avec Walter elle
n’avait eu à se préoccuper de troubles de la mémoire. Ni avec
Zari, pitié ! Ç’aurait été un cauchemar. Quelques amis se
plaignaient de petits oublis, mais sa mémoire à elle était
intacte. Elle hésitait : devait-elle contester sa version des
faits ? Elle avait entendu dire que les patients atteints de
démence pouvaient devenir agressifs : le fait de ne pas pouvoir
se faire comprendre les mettait en colère.
— Non, ce n’est pas rien. Roya, je t’ai attendue pendant
des heures, je mourais d’envie de te retrouver. Tous les papiers
étaient prêts, il suffisait qu’on aille au Bureau des mariages
pour que soit apposé le tampon officiel. J’attendais encore
quand les voyous sont arrivés, ont envahi les rues et pris la
direction de la résidence du Premier ministre. Dans la foule,
des partisans de Mossadegh m’ont appelé à la rescousse, mais
je suis resté à l’écart de la mêlée. Je ne bougeais pas, craignant
que tu ne me voies pas quand tu arriverais. Je ne voulais pas
que tu te retrouves seule dans ce parc. Je t’attendais. Je
t’attendais parce que tout ce que je voulais, c’était te voir, tout
t’expliquer, te serrer de nouveau dans mes bras. Mais tu n’es
pas venue.
Roya tenta alors de se souvenir ce qu’elle avait lu sur la
maladie de Parkinson. Était-ce l’un de ses symptômes ?
— Je te pardonne, murmura-t-elle de nouveau.
— Mais enfin, qu’ai-je à me faire pardonner ? J’aurais tout
donné pour toi, si seulement tu étais venue à notre rendez-
vous.
Et une expression triste passa sur son visage, qui lui donna
l’air d’un petit garçon.
— Tu as épousé Shahla, et c’est très bien. Nous n’étions
tout simplement pas… faits l’un pour l’autre.
— Je l’ai épousée, car je t’ai perdue, toi !
— Tu m’as perdue parce que tu t’es marié avec elle !
Les mains de Bahman se mirent à trembler.
— C’était une chose que Mossadegh ait été renversé, que
M. Fakhri et de nombreuses autres personnes aient trouvé la
mort. C’étaient d’immenses chagrins, mais le plus grand pour
moi fut de te perdre. Je n’ai jamais rien vécu de plus
douloureux dans ma vie. Je pense à toi chaque jour depuis
soixante ans.
Il poursuivit alors :
— Naturellement, il n’était pas question j’aille à l’encontre
de ta volonté. Quand tu m’as écrit que tu ne tenais pas à porter
le fardeau et à faire les sacrifices que supposaient les humeurs
de ma mère, j’ai eu le cœur brisé. Oui, j’étais extrêmement
meurtri. Mais je n’y pouvais rien, je ne pouvais pas la changer.
Son instabilité nous avait déjà coûté la famille de mon père.
J’avais l’habitude qu’on nous rejette. Comment aurais-je pu te
retenir ? Je ne souhaitais pas t’accabler avec ce qui était, à
cette époque, notre plus grande honte. Tu n’avais plus envie de
supporter ma famille et ses dysfonctionnements, je ne voulais
pas me mettre en travers de ton chemin. Shahla n’avait pas les
mêmes réticences face à l’état de ma mère. C’était ainsi, et je
crois qu’une part de moi lui en était reconnaissante…
Il était fou. Il avait complètement perdu la tête. Roya
répondit alors d’un ton gentil, mais ferme :
— Bahman, je ne sais pas de quoi tu parles. Il est possible
que tu ne te souviennes pas de tout, j’en ai conscience. Je n’ai
jamais tenu de tels propos, et ils ne reflètent en rien mon état
d’esprit. Moi, te quitter à cause de ta mère ? Te rejeter parce
qu’elle était instable ? Je voulais être là pour toi, à chaque
instant de ta vie. Pour vous aider, ton père et toi. Et ta mère
aussi. C’est toi qui m’as dit que tu voulais passer à autre
chose. Rappelle-toi !
Bahman demeura soudain immobile et scruta longuement
son visage. Et tout à coup, il prit une profonde inspiration,
semblable à une exclamation étouffée.
Elle devait remettre cette conversation sur de bons rails,
l’arrêter dans ces absurdes divagations avant que cela ne le
déstabilise encore plus.
Du ton le plus calme possible, elle déclara :
— J’étais au parc, d’accord ? Je me faisais un sang d’encre
pour toi. C’est toi qui n’es pas venu. Ta mère voulait que tu
épouses Shahla, c’était une autre époque. Honnêtement, ce
n’est pas grave. Pense à tes enfants. Tes petits…
— Oh non ! s’exclama-t-il. (Et sa tête, son cou, ses épaules
se mirent à trembler.) Oh non ! Mon Dieu !
— Écoute, cela n’a plus d’importance. N’en parlons plus.
S’il te plaît !
La douleur déformait ses traits.
— Tu ne comprends pas, Roya Joon…
Et une quinte de toux le saisit, agitant tout son corps, d’une
force telle qu’elle redouta un instant qu’il ne meure sous ses
yeux. Quand sa toux se calma, il la regarda de nouveau.
— Où es-tu allée ?
— Ici, aux États-Unis. Je suis partie étudier en Californie,
tu t’en souviens ? Mon père avait envoyé mon dossier à l’un
des premiers établissements en Amérique qui acceptaient les
étudiantes iraniennes.
— Oui, Jahangir me l’a dit. Mais le jour de notre rendez-
vous, Roya Joon, où es-tu allée ?
Elle soupira. La vie était devenue bien difficile pour lui, le
pauvre.
— Au parc.
— Lequel ?
Il ne tremblait plus, mais il était encore tout raide ; il
respirait de façon moins laborieuse après la quinte de toux,
mais on aurait dit qu’il retenait son souffle.
— Celui où tu m’avais dit d’aller. Le parc Sepah.
— Non. Le rendez-vous était au parc Baharestan.
Pitié ! Il se rappelait certaines choses, mais pas les détails.
Il s’était recréé sa propre version de la réalité, de la vérité.
C’était triste à voir. Elle avait envie de retrouver Walter, le
réconfort de ses sandwichs à la chair de homard et ses histoires
sans complication, sa mémoire intacte.
— Ce n’est pas grave si tu ne t’en souviens pas, murmura-
t-elle.
— Mais les lettres…
Le cliquetis de talons l’interrompit. C’était Claire ; elle
s’avança, avec à la main un plateau sur lequel étaient disposés
des flacons de médicaments.
— Monsieur Batman, c’est l’heure de vos cachets !
À cet instant, elle s’approcha un peu plus de lui et
s’empourpra : Bahman était sur le point de pleurer.
— Je suis désolée, je vois que je tombe mal. Je peux
revenir dans quelques…
Roya se leva.
— Non, je devais m’en aller. Vraiment, il faut que je parte.
Mon mari m’attend.
— Reste, dit Bahman, je t’en prie.
— Je reviens tout à l’heure, dit Claire.
— Roya, s’il te plaît, reste ! Nous avons encore tant de
choses à nous dire.
— Mon mari m’attend, répéta-t-elle.
— Je commence à comprendre, murmura-t-il.
— Déjeunerez-vous ici ? lui demanda gentiment Claire.
Roya se tenait debout, dans ses chaussures grises aux
semelles épaisses. Elle avait le cœur brisé de voir Bahman
dans cet état, perdant à moitié la tête, les souvenirs tout
emmêlés, avec sa maladie de Parkinson et sa démence. Elle
voulait retrouver le garçon qu’elle avait connu autrefois, celui
qui devait changer le monde. Et dire qu’elle l’aimait toujours !
Elle se sentit subitement exténuée.
— La neige, finit-elle par dire, elle tombe si fort. Nous
avons un long trajet devant nous. Je ne peux pas me permettre
de rester plus longtemps. Nous ne pouvons pas nous mettre en
danger sur la route.
Ils étaient repassés à l’anglais, devant Claire. C’était ainsi
que l’on se comportait, devant les Américains, mais il était
étrange de l’entendre s’exprimer dans cette langue. Ce qu’elle
voulait, c’était le serrer dans ses bras pour lui dire au revoir,
mais aussi pour le peu qu’il n’avait pas oublié – juste le serrer
de nouveau dans ses bras.
— Qui s’est joué de nous, Roya ? Quelqu’un nous a trahis.
J’avais dit le parc Baharestan. Qui a changé cela, dans nos
lettres ?
Claire regarda tour à tour Roya et Bahman ; son plateau
qu’elle tenait toujours à la main penchait dangereusement.
— Ta sœur, peut-être ? Elle a toujours eu une dent contre
moi. Ou alors Jahangir ? Sais-tu, Roya Joon, qu’il m’a avoué
des années plus tard qu’il était amoureux ?
Il regarda alors ses mains et ajouta :
— De moi.
Puis de nouveau il releva la tête.
— Qui nous a joué un tour pareil ? Shahla ne s’en serait
certainement pas mêlée. Elle n’aurait pas pu. Quoique… Ou
alors M. Fakhri ? Pas ma mère, en tout cas.
Le cœur de Roya se mit à battre à tout rompre tandis que le
passé refaisait surface, que les personnes qui avaient tant
compté dans leurs vies, cet été-là, défilaient sous ses yeux.
L’homme qu’elle avait aimé follement autrefois avait tant
perdu, y compris la tête.
— Au revoir, Bahman.
— Reviens quand tu pourras. J’ai encore tellement de
choses à te dire.
28

LA RÉSERVE
2013
La lettre de Bahman arriva au courrier, à l’adresse de
Roya. Était-il donc si facile de trouver l’adresse de M. et
Mme Walter Archer ? Roya ouvrit la lettre avec une étrange
impression de déjà-vu. Elle ressentit, à soixante-dix-sept ans,
la même impatience et la même excitation qu’à dix-sept. Elle
s’assit dans sa cuisine, encore troublée. Elle n’avait pas
beaucoup de temps devant elle : Walter rentrerait bientôt de
l’épicerie.

Très chère Roya Joon,

Après nos fiançailles, j’avais l’intention de me


racheter auprès de toi. J’étais très triste que ma
mère avait essayé de saboter notre joyeuse fête.
Tout ce que j’aurais aimé, c’était avoir une mère
normale, qui n’aurait pas cherché à contrôler ma
vie avec ses inlassables stratagèmes, calculs et
plans en vue de façonner l’existence qu’elle voulait
pour moi. Elle aspirait à s’élever dans la société,
dans ce monde bourgeois et hypocrite qu’elle
convoitait. Ses crises de folie nous anéantissaient,
mon père et moi. Elles se déversaient sur nous
comme une force de la nature, un ouragan hors de
contrôle. Une fois que tout semblant de paix à la
maison avait été détruit, nous nous retrouvions
exténués, brisés. Ma mère était malade. Elle avait
besoin d’aide. Nous ne savions pas comment
l’aider.
Plusieurs jours après nos fiançailles, elle était
encore sur les nerfs, comme un orage qui couve.
Mon père lui conseilla alors de faire de la
calligraphie. Il lui avait appris cet art dans l’espoir
de la calmer ; ainsi, elle avait un passe-temps, une
solution pour rediriger ses pulsions nerveuses sur
des choses positives. Curieusement, cela lui
plaisait beaucoup et elle était douée pour ça, même
si elle n’aurait jamais le talent de ceux qui avaient
commencé dès leur plus jeune âge.
À cette époque-là, les meilleurs calligraphes du
pays étaient formés dans d’excellentes écoles où on
leur enseignait la façon de maîtriser sa main,
tracer des traits, tenir son stylo.
Hélas, je devais découvrir plus tard les dommages
que ce talent occasionna, et le désastre qu’il
provoqua dans nos vies. Quand tu es venue me voir
au centre de Duxton, il y a quelques jours, j’ai été
obligé de m’avouer ce que je redoutais sans doute
depuis le début : ma mère a falsifié nos lettres pour
s’assurer que tu irais dans un parc et moi dans
l’autre. Seule ma mère pouvait faire cela, Roya
Joon. C’était elle qui avait l’impression que son
monde allait s’écrouler si son fils ne faisait pas le
mariage qu’elle avait prévu pour lui. Et comment
ma mère a-t-elle eu nos lettres entre les mains ? me
demanderas-tu. Oh, Roya ! La réponse à cette
question est reliée à une histoire que tu ne connais
pas. Aussi, maintenant que je suis dans cette
maison de retraite, au crépuscule de ma vie,
permets-moi de te raconter ce qui s’est passé, cet
été-là.
Deux semaines après nos fiançailles, un vendredi,
ma mère était toujours fébrile. Elle se leva, fit les
cent pas dans sa chambre, se plaignit de mourir de
chaud, de la chaleur qui l’avait empêchée de
dormir, des voix qu’elle entendait dans sa tête. Elle
réclama du concombre froid pour soulager ses
yeux. Je lui en pressai sur les paupières et lui
apportai un peu de fraîcheur en agitant son
éventail en bambou. Cela me contrariait et me
faisait bouillir à la fois, mais j’espérais qu’elle
finirait par se calmer, par venir à bout de ses vieux
démons.
Rien ne marcha. Elle arracha le concombre frais
de ses paupières et le jeta par terre. Elle affirma
que je n’imaginais pas la souffrance que je lui
causais : elle souhaitait que son fils unique ait une
vie couronnée de succès, qu’il soit entouré de
personnes convenables évoluant dans les cercles
les plus huppés. Il fallait donc que j’épouse Shahla.
C’est elle qu’elle avait choisie pour moi, elle avait
parlé à ses parents, tout prévu. Avais-je conscience
que je piétinais tous ses projets ? Elle-même avait
été la fille d’un vendeur de melons, et c’était en se
mariant à un ingénieur, un homme bon et décent,
issu de la bourgeoisie de Téhéran, qu’elle avait
sauvé sa peau. Avais-je la moindre idée de ce que
c’était que stagner dans la vie, de n’avoir aucun
standing, de se battre pour y arriver, mais de rester
coincé parce que vos grands-parents, parce que vos
parents n’avaient aucune éducation, parce que
vous n’apparteniez pas à la bonne classe sociale ?
J’étais furieux : elle avait échappé à son milieu
d’origine et maintenant, au lieu de me laisser faire
un mariage d’amour, elle me harcelait comme si
j’étais un athlète qui devait saisir son bâton de
relais. On ne me permettrait pas d’arrêter de
courir, de faire demi-tour : visiblement, si
j’épousais la femme que j’aimais, je piétinerais les
« efforts » qu’elle avait déployés pour s’en sortir.
Je ramassai les tranches de concombre : après
avoir été en contact avec sa peau, elles étaient
chaudes, molles et flasques. Cette sensation me
dégoûta. Je plaidai notre cause, lui vantai ton
intelligence, ton assiduité et tes bons résultats. Je
soulignai même la rassurante sécurité d’emploi de
ton père en tant que fonctionnaire.
Alors que je t’écris cette lettre au crépuscule, je
souffre encore en pensant que j’ai été contraint de
prononcer ces paroles, comme si je devais
légitimer notre union, comme si notre amour ne
suffisait pas ; ma propre faiblesse me stupéfie
encore.
Mon père alla acheter une nouvelle bouteille
d’encre, lui présenta le stylo à plume pour
calligraphier et la supplia d’écrire quelques vers
de son poème favori. Ou de n’importe lequel pour
qu’elle se concentre sur autre chose que sa fureur.
— Si Bahman épouse cette fille, je le perdrai, je le
sais. Roya ne sera pas comme Shahla. Elle
n’acceptera pas qu’il reste auprès de moi. Comme
si perdre les autres n’avait pas été assez dur
comme ça.
À ces mots, mon père recula, se prit la tête entre les
mains et demeura silencieux.
Elle sortit en trombe de la pièce, on l’entendit alors
ouvrir et fermer des tiroirs dans la cuisine. Puis ce
fut la porte de sa chambre qui claqua. Comme
toujours.
Mon père et moi restâmes recroquevillés dans un
silence inconfortable qui nous était familier,
attendant que sa colère se dissipe, que l’orage
passe. Je fermai les yeux et récitai dans ma tête des
vers de Rûmî pour oublier. Finalement, une odeur
douceâtre me monta au nez, et j’ouvris les yeux.
Des effluves de roses flétries flottaient dans l’air :
ma mère était revenue dans le salon sur son trente
et un et maquillée. Le parfum avait tourné sur sa
peau. Une épaisse couche de fard rouge recouvrait
ses joues. Elle tenait fermement son sac à main.
Elle s’élança comme une flèche vers la porte
d’entrée avant que mon père ne puisse prononcer
le moindre mot, avant que je n’aie le temps de la
dissuader de sortir dans cet état.
Parfois, quand elle sortait, c’était comme si la
marée noire sous laquelle elle nous étouffait se
dissipait subitement. Mais, cette fois, le malaise
demeura. J’étais incapable de bouger. Pendant je
ne sais combien de temps, j’attendis que l’énergie
me revienne pour me relever et la rattraper. Mon
père ne disait pas un mot, il semblait anéanti.
Pourtant, nous devions l’empêcher de sortir. Qui
savait de quoi elle était capable, quand elle était
dans cet état ? Je m’inquiétais pour sa santé
mentale, sa sécurité, même pour les regards que lui
décocheraient les gens qui la croiseraient dans la
rue. Elle savait fort bien se donner en spectacle.
— Je sors, je vais la ramener à la maison.
Quand je poussai la grille, je n’avais aucune idée
de la direction où aller. Je m’en voulais de m’être
attardé sur le canapé, au lieu de m’élancer derrière
elle. J’ignorais où elle était partie, quelle rue elle
avait prise. C’était vendredi, un jour saint ; la
plupart des gens étaient chez eux ou à la mosquée
pour prier, les rues étaient presque désertes. Et
puis, qu’aurais-je pu demander aux passants :
avez-vous vu une femme barbouillée de rouge
marchant comme une furie ?
Tout ce que je voulais, c’était être avec toi. Te voir,
te serrer dans mes bras, te sentir près de moi. De
tout mon être, je voulais te rejoindre, mais il me
fallait d’abord retrouver ma mère. Une fois, chez
l’épicier, elle avait mordu dans plusieurs
aubergines sous prétexte que celui-ci l’avait traitée
comme une paysanne de basse extraction.
— Vous me traitez comme un animal, je me
comporte comme tel. Ce n’est que justice !
J’étais mort de honte. Une autre fois, elle avait
alpagué le vendeur de betteraves et sa jeune fille,
alors qu’ils poussaient leur carriole, dans la rue.
Jamais il ne devait quitter sa fille des yeux, lui dit-
elle, sinon elle aurait tôt fait de devenir une putain,
une traînée, un rebut, enceinte avant l’heure.
Lorsqu’elle était saisie pas ces accès de démence,
des piques sortaient de sa bouche tel le venin d’un
serpent, de façon inattendue, sans qu’elle puisse les
contenir.
Je n’arrivais pas à la trouver. Les boutiques étaient
fermées et il n’y avait dans la rue qu’une poignée
de passants qui s’attardaient. Je vis une ou deux
femmes de dos, mais, bien sûr, ce n’était pas elle.
Je la cherchai sans relâche, tournant en rond, de
plus en plus perdu.
Épuisé, les nerfs à vif, je me dirigeai vers le seul
endroit susceptible de m’apaiser. Je savais que
M. Fakhri se rendait parfois à la librairie le
vendredi pour gérer ses stocks et mettre de l’ordre
dans sa réserve. Quand j’étais lycéen, je l’avais
aidé déballer les cartons de livres, le vendredi, fier
d’être son homme à tout faire.
Au son clair du carillon, quand j’ouvris la porte de
la Librairie de Téhéran, j’éprouvai un vif
soulagement : M. Fakhri était sûrement dans la
réserve, en train de travailler. Je me souvins alors
de la façon dont ma mère s’était adressée à lui, à
nos fiançailles. Elle avait été grossière et
impertinente, l’accusant d’avoir joué les
entremetteurs. Je souhaitais m’excuser pour sa
conduite et me ressourcer auprès de M. Fakhri,
dont la présence calme et apaisante me faisait du
bien.
Une fois dans la boutique, j’entendis des voix
étouffées. Du peu que je percevais, je devinais qu’il
s’agissait d’une dispute. Je balayai la librairie du
regard et n’y vis personne. À l’odeur familière des
vieux livres et fascicules se mêlait une autre : celle
des roses flétries. Le parfum de ma mère.
Je me dirigeai vers la réserve. Le sol me sembla
soudain inégal. L’horloge du magasin hoquetait
comme si elle était cassée. Je détestais ce parfum,
et j’espérais me tromper. Mais c’était bel et bien la
voix de ma mère, derrière la porte.
— Dis-moi que tu m’aimes, l’entendis-je demander.
— Ne fais pas ça, Badri.
Jamais M. Fakhri ne m’avait paru aussi
vulnérable. À ce moment-là, je sus quelle voix il
avait, quand il était jeune. Pourquoi appelait-il ma
mère par son prénom ? Que faisait-elle ici ?
— Tu te souviens de l’épée que mon père utilisait
pour couper les melons ? Moi aussi, j’étais une
experte en la matière. Je peux l’utiliser, là, tout de
suite, et mettre fin à la souffrance que tu m’as
causée. Tu étais et tu es toujours un lâche, un faible
qui a tué son enfant.
— Badri, s’il te plaît, implorait M. Fakhri.
Ce fut alors que j’ouvris la porte. Ma mère était
montée sur un petit escabeau. Dans sa main droite,
elle tenait un couteau de boucher. Ce spectacle me
cloua sur place. D’où venait ce couteau ? L’avait-
elle pris dans notre cuisine ? Était-ce avec celui-ci,
rangé tout au fond du tiroir de la cuisine, que mon
père découpait des pièces de viande ? Sur son
énorme lame, aussi large qu’un hachoir, je vis se
refléter les lunettes de M. Fakhri.
D’un mouvement rapide, elle leva le couteau et se
le plaqua sur le cou.
Je ne me souviens plus de la façon dont je fis
irruption. Je renversai, tel un bulldozer, des piles
de livres, des boîtes de magazines et de fascicules,
bondis vers ma mère et lui arrachai le couteau de
la main, puis le serrai de toutes mes forces, à m’en
briser les os.
— Bahman ?
Tout le sang avait reflué de son visage.
Un goût de métal, de fer m’envahit la bouche. Je
crus que j’allais vomir. Tout ce que je pus faire, ce
fut enlacer les genoux de ma mère, laquelle se
tenait toujours sur l’escabeau. Je n’avais pas lâché
le couteau.
Elle me caressa doucement la tête, mais, quand je
levai les yeux, je vis que des gouttes de sang
perlaient sur son cou.
Je lâchai le couteau qui tomba bruyamment par
terre.
Je la fis descendre de l’escabeau. Elle était
étourdie, le visage marbré de plaques rouges,
baigné de larmes. Elle posa alors la main sur sa
blessure, à la gorge, puis, tendant le bras, examina
le sang sur ses doigts.
— Regarde ce que tu m’as poussée à faire, dit-elle.
Ali, tout cela, c’est à cause de toi.
M. Fakhri se balançait d’avant en arrière en
murmurant une prière. Puis, du bout de ses souliers
parfaitement cirés, il donna un coup de pied dans
le couteau de ma mère pour l’écarter de son
passage et s’avança. De sa poche, il sortit un
mouchoir à carreaux et se pencha vers elle pour le
presser contre son cou.
Elle eut un mouvement de recul.
— Non, dit-elle entre ses dents.
Les petites gouttes de sang de sa blessure s’étaient
étalées pour former une étrange ligne symétrique.
— D’abord toi, puis moi, hein ?
Et elle me sourit tristement. Elle évitait le regard
de M. Fakhri.
— Tu as eu une entaille au cou quand tu t’es fait
agresser lors de la manifestation, et moi, je dois
gérer les mensonges et les manigances de ce
traître. Heureusement que nous connaissons tous
les deux un bon médecin. Tu penses que le père de
Jahangir nous fera un tarif familial ?
J’eus de nouveau la nausée. Les livres que j’avais
fait tomber étaient éparpillés sur le sol. Elle faisait
mine de prendre la situation à la légère pour me
ménager, mais je voyais bien combien mon effroi
l’épouvantait. Bon sang, pourquoi était-elle ainsi ?
Pourquoi nous tourmentait-elle, nous terrifiait-elle,
nous menaçait-elle ?
Puis elle laissa libre cours à ses larmes, submergée
par une émotion si profonde que les sons qu’elle
émettait en étaient presque doux. Je l’avais déjà
entendue pleurer, mais jamais de cette façon.
— Il est trop tard, dit-elle. Trop tard. Il est trop tard
pour mon enfant.
Je pensai alors qu’elle parlait de moi. Qu’elle
faisait allusion à mon prochain mariage, qu’elle
désapprouvait. Je crus que, à sa façon perverse,
elle voulait dire qu’il était désormais trop tard pour
moi : je n’aurais finalement pas la vie qu’elle
m’avait planifiée.
— C’est à cause de toi que j’ai tué mon bébé. Toute
seule. (Sur ces mots, elle se tourna vers M. Fakhri.)
Parce que tu étais lâche.
J’en eus le souffle coupé.
— Badri, je t’en supplie ! dit M. Fakhri. Pas
maintenant.
— Après l’avoir arraché de là, mon ventre était une
épave. (Elle regarda alors son estomac comme si
elle s’adressait à une instance auprès de laquelle
elle avait déjà plaidé.) Mon corps était si détraqué
qu’il a tué tous les autres. Tous. (Elle leva les yeux
vers moi.) Sais-tu combien j’ai enterré d’enfants ?
J’aurais dû te le dire plus tôt.
— Badri, arrête, murmura M. Fakhri.
— Ils sortent de vous, et on croit qu’ils sont entiers.
On pense qu’on sera en mesure de les aimer, de les
élever, de les chérir. Mais tu vois, ils ne sortent pas
de vous comment on voudrait. Trop tôt, ou bien…
silencieux, encore chauds mais déjà morts.
Je n’en revenais pas. J’ignorais que ma mère avait
perdu des enfants avant moi. Ni elle ni mon père ne
m’en avaient parlé. J’avais dix-sept ans et je venais
juste de l’apprendre.
— Tu pensais que tu pouvais tout me faire, Ali.
Derrière le bazar. Dans le parc. Tu avais tout ce
que tu voulais. Tu avais la fortune, les privilèges.
Et moi, rien. (Elle s’essuya les mains.) J’étais une
enfant.
— Je suis désolé, dit-il avec douceur. Tellement
désolé…
Des grains de poussière virevoltaient dans le rai de
lumière qui passait par la petite fenêtre de la
réserve. Ce qui saturait l’espace, ce n’était plus
l’odeur des livres, ni le parfum de ma mère, ni
même l’odeur aigre de ma transpiration. C’était
autre chose : je n’arrivais pas vraiment à définir
quoi, mais cela resterait à jamais attaché à cette
journée et à toutes celles qui suivraient. C’était, je
crois, l’odeur du malheur.
M. Fakhri se dirigea vers elle. Elle se blottit alors
contre lui et, dans ses bras, ma mère se mit à
pleurer. Elle continuait à parler de bébés perdus,
de bébés morts, et j’appris ainsi, de ce récit
décousu et sombre, que je n’étais pas le premier
enfant que ma mère avait mis au monde. Ni son
deuxième, ni son troisième, ni son quatrième.
J’étais le cinquième enfant à qui ma mère avait
donné naissance, le seul à avoir survécu, l’unique,
compris-je alors peu à peu. Celui en qui elle avait
placé tous les espoirs et les rêves qu’elle avait eus
pour tous les autres. Un frisson glacé me parcourut
l’échine : je venais de me rendre compte, dans la
réserve de la Librairie de Téhéran, que le premier
bébé de ma mère, celui dont elle avait avorté, peut-
être de ses propres mains, avait été conçu par notre
calme et réconfortant libraire, M. Fakhri.
Je me tenais parmi les livres épars, parmi les mots
des artistes qui avaient passé des heures
tourmentées à écrire, à aiguiser leurs mots pendant
des années. M. Fakhri était penché sur ma mère
comme un animal blessé et lui-même lacéré.
Je voulais sortir d’ici et ne plus jamais revenir,
m’enfuir de la ville, fuguer pour me cacher quelque
part.
Je me ruai hors de la librairie. Une fois sur le
trottoir, je ne pus m’empêcher de vomir, puis je
cachai mes larmes tant bien que mal par égard
pour les passants.

Quand il vit l’entaille au cou de ma mère, mon père


nous emmena tous deux sans attendre chez
Jahangir. Nous ne pouvions nous rendre dans un
hôpital de Téhéran, la situation recouvrait trop de
réalités honteuses, Roya Joon : la maladie de ma
mère, sa tentative d’attenter à sa propre vie, l’idée
même du suicide.
Jahangir était là quand on emmena ma mère en
urgence chez son père. Il me prit dans ses bras et
m’assura que notre secret serait bien gardé. Son
père promit aussi de garder le silence.
Dieu merci, elle n’avait pas eu le temps de
s’entailler la peau trop profondément, j’avais saisi
le couteau à temps, et, finalement, quelques
compresses et un bandage furent suffisants pour
remédier à la situation.
— Mais quelques millimètres de plus…
Et le père de Jahangir se contenta de secouer la
tête.
Elle aurait pu se nouer une écharpe autour du cou
et sortir en ville. Elle aurait pu rester à la maison
le temps que la blessure cicatrice. Mais nous
étions, ma mère, mon père et moi, tous abasourdis.
À quelques secondes près, son geste aurait été
irréversible. Pour ma part, j’essayais encore de
saisir ce qui s’était passé entre ma mère et
M. Fakhri, et je me demandais si le silence de mon
père ne signifiait pas qu’il était au courant.
Ce fut Jahangir qui suggéra que nous allions
passer quelques jours dans notre villa du bord de
mer, le temps que nous nous remettions, que ma
mère guérisse, que l’émotion retombe. Il me promit
qu’il te tiendrait au courant. Je suppose qu’il n’a
pas tenu parole. Bien sûr, je savais qu’il était
amoureux de moi – pardonne-moi, Roya, mais
l’heure n’est plus aux faux-semblants, et je ne peux
prétendre que je l’ignorais. Même si, à cette
époque, nous ne l’aurions jamais admis, en tout
cas pas formulé ainsi.
Mais moi, c’était toi que j’aimais, toi seule que je
désirais, et j’aurais tout donné pour toi. Et puis
Jahangir m’avait promis qu’il se chargerait de
maintenir la communication entre nous. Ce fut lui
qui nous aida à correspondre. Il était mon
intermédiaire, mon confident, mon messager. Il
avait bon cœur, Roya Joon, il s’efforçait de nous
protéger, il voulait par-dessus tout mon bonheur,
cela, je le crois réellement. Et qui a finalement
modifié les lettres pour que nous nous retrouvions
dans deux parcs différents ? Je serais porté à croire
que c’était ma mère, sauf qu’elle se trouvait dans
la villa au nord, avec moi, et que, même ici, elle
continuait à souffrir. Je ne pense pas que ce soit
elle la responsable, mais un homme auquel nous
faisions confiance tous les deux, un homme qui
estimait avoir une dette envers ma mère.
C’est sans doute elle qui a convaincu M. Fakhri de
le faire. Je ne découvre ce stratagème que
maintenant, des décennies plus tard, alors que
j’essaie de rassembler les pièces du puzzle.
M. Fakhri avait une dette envers elle. Il l’avait
abandonnée avec son bébé dans le ventre. Qu’elle
a… Disons qu’à l’époque, en Iran, l’avortement
n’était pas autorisé. Elle s’est donc chargée toute
seule du problème.
Je voulais te dire où j’étais dès le lendemain de
notre arrivée dans le Nord. Je pensais trouver un
téléphone quelque part, t’appeler, t’expliquer ce
qui s’était passé. Je voulais que Jahangir te tienne
au courant.
Le lendemain matin, dès le réveil, je me rendis
dans la chambre de ma mère. Je n’eus même pas le
temps de prononcer un mot, de lui dire que j’avais
l’intention de te contacter, car, me jetant en regard
en biais, elle déclara précipitamment :
— Si tu appelles cette fille, si tu lui dis où nous
sommes, si tu lui racontes ce qui s’est passé, tu sais
ce qui arrivera, Bahman ? (Un sourire éclaira
alors son visage pâle.) Je recommencerai. Et, cette
fois, j’irai jusqu’au bout, tu peux me croire. (Sur
ces paroles, elle prit une profonde inspiration et
porta la main à son cou.) Oublie-la, Bahman. Pour
moi. Si tu lui parles, je recommencerai.
Je me souviens qu’il y avait une fente entre les
planches en bois, dans la pièce principale de notre
villa, et que le vent s’engouffrait à cet endroit ; la
nuit, il pouvait y faire très froid, même en été. Tu
sais comment sont les nuits dans le Nord. Mon père
avait comblé cette fente avec un torchon, mais ce
n’était guère efficace. Je me tenais soir après soir
près de la brèche, le vent me cinglant le dos. Je
m’asseyais précisément devant, pour sentir la
morsure du vent glacé.
Je faisais la cuisine. Ma mère finit par nous
rejoindre pour les repas. L’aveuglement avait
repris le dessus : elle parlait constamment de mon
mariage avec Shahla. Pour changer de sujet, mon
père évoquait les difficultés rencontrées par
Mossadegh. Tu me manquais, j’avais tellement
envie de te voir. Mais j’avais honte de t’avouer que
j’avais quitté Téhéran parce que ma mère avait fait
une tentative de suicide.
Le malheur était entré dans cet endroit, et il était
impossible de l’en chasser, tout comme le vent qui
s’engouffrait par la fente entre les panneaux de
bois, en dépit des efforts de mon père pour la
boucher. Tes lettres me permettaient de tenir bon.
Je ne voulais pas te raconter tout ce qui était
arrivé, je voulais juste que ma mère soit normale,
comme les autres mères. Qu’elle se soucie de moi
et me soutienne, qu’elle assiste à notre mariage et
nous laisse vivre notre vie. C’était ce que je
désirais le plus au monde. Mais elle n’était pas
comme les autres mères. Elle avait une
personnalité particulière. Elle faisait des crises de
nerfs, était dépressive, violente, cruelle, elle
refusait de me laisser vivre en paix. Elle voulait
contrôler ma vie, affirmant qu’elle m’aimait tant
qu’elle souhaitait le meilleur pour moi. Qu’elle
avait été trop pauvre et qu’elle avait fait bien trop
de sacrifices pour me laisser saboter son œuvre.
Mon père n’avait-il été pour elle que la garantie
d’une promotion sociale ? L’avait-elle réellement
aimé ?
Je déversais dans les lettres que je t’envoyais ce
que j’avais sur le cœur. Les as-tu conservées, Roya
Joon ? Les as-tu encore ? Je présume que non.
Mon père et moi avons eu tort de vouloir gérer la
situation tout seuls. J’en suis conscient,
maintenant, mais j’étais trop jeune alors pour m’en
rendre compte. Je ne cessais de m’inquiéter pour
toi, et je n’envisageais pas une seconde d’épouser
Shahla. Plus ma mère insistait, plus je résistais, et
ce n’était pas pour la contrarier, même si elle en
semblait convaincue. Je ne rejetais pas Shahla
pour me rebeller, mais parce que je t’aimais. Ton
image m’obsédait : je te revoyais dans la librairie,
avec tes nattes, ton sac d’écolière sur l’épaule. Je
n’entendais que ta voix. Seule ta présence me
permettait d’être serein.
J’étais résolu à t’épouser, en dépit des menaces, de
la maladie, de cet enfer. C’est pourquoi je t’ai écrit
cette dernière lettre : elle ne pouvait pas nous en
empêcher. Elle ne se mettrait pas en travers de
notre bonheur avec son chantage au suicide ! J’en
avais assez supporté, j’étais déterminé à m’enfuir.
Elle nous prenait en otage avec ses menaces, et je
ne supportais plus qu’elle exerce cette pression sur
moi.
Elle savait que je t’attendais au parc. Que je
m’inquiétais comme un fou pour toi… Quand je lui
lus ta dernière lettre et lui annonçai, oscillant entre
la colère et l’incompréhension, que tu ne voulais
plus me voir (je me suis bien gardé de lui dire que
tu ne la supportais plus), elle éclata de rire.
— Parfait, je te l’avais bien dit, déclara-t-elle. Je
t’avais prévenu que cette fille n’était pas
convenable.
Et elle jura qu’elle se laisserait mourir de faim si je
tentais de me réconcilier avec toi.
J’étais censé être le « garçon qui allait changer le
monde ». Mais la vie sait comment briser les rêves,
les plans, les idéaux. Finalement, je ne servais
même plus ma patrie. Certes, j’avais été un
activiste qui distribuait les tracts politiques du
Front national iranien. En 1953, oui, j’étais
engagé. Mais que la politique m’avait déçu et tout
le reste après le coup d’État de 1953 ! J’eus du mal
à me réjouir en chœur avec les autres du départ du
shah en 1979. Je redoutais qu’à ce gouvernement
n’en succède un autre qui serait bien pire.
Jahangir, lui, ne fit pas semblant de servir son
pays : il partit pour le front. Comme son père, il
était devenu médecin : il s’occupait des soldats et
des blessés à Ahvaz, durant la guerre. Il trouva la
mort lors d’un bombardement.
Pour en revenir à nous, pendant les semaines où
j’avais disparu, je n’étais pas en prison, je ne me
cachais pas pour des raisons politiques. J’essayais
juste de maintenir ma mère en vie, de me soustraire
à ses menaces, à sa détermination à mettre fin à ses
jours, à nos projets irréconciliables.
Tu te souviens combien tu redoutais que nous ne
soyons frappés par le mauvais œil ? Je méprisais
ce genre de superstitions, à l’époque. Mais,
finalement, la vie nous a séparés, alors qui sait ? Il
se peut que notre crainte du mauvais œil ne soit pas
une vue de l’esprit, après tout. Regarde ce qui est
arrivé à ma mère.
Même après avoir reçu ta dernière lettre où tu me
sommais de ne plus jamais tenter de te revoir, je
n’ai pas cessé de t’aimer. Et même s’il m’est
insupportable d’envisager cette éventualité… Est-
ce vraiment ce que tu as écrit ? Maintenant, je ne
sais plus.
Enfin, Roya, ma très chère, quand nous nous
sommes revus au centre de Duxton, la semaine
dernière, j’ai bien perçu dans tes yeux une certaine
crainte : tu te demandais si je n’avais pas perdu la
tête ou la mémoire. Aussi, sache, s’il te plaît, qu’il
se peut que je ne me rappelle pas certaines choses,
comme ce que j’ai mangé au déjeuner il y a deux
jours, ou quelles fichues pilules je dois prendre, à
quel moment de la journée. Pour cela, j’ai besoin
de l’aide de Claire. Mais ma mémoire est aussi
aiguisée qu’un couteau quand il s’agit des
événements de cet été-là. Je connais mon cœur.
La vérité, Roya Joon, c’est que je n’ai jamais été
aussi heureux qu’avec toi. J’ai connu des moments
merveilleux avec mes enfants et avec Shahla aussi,
je l’admets volontiers, mais jamais je n’ai éprouvé
un bonheur aussi intense qu’avec toi. Pendant des
années, tu étais la première personne à qui je
pensais en me réveillant. Toute chose me rappelait
notre amour. Bien sûr, je savais que tu appartenais
à un autre, tout comme j’étais à une autre. Mais tu
as toujours fait partie de moi, Roya. On n’échappe
pas à son destin.
Et maintenant, il faut que je m’arrête.
C’est quand je pense au ciel violet, le soir de nos
fiançailles, et aux moments que nous avons
partagés que je me souviens de la beauté de ce
monde. Mais quand je vois ce qui s’est passé dans
notre pays, quand je vois le visage de la modernité
ici, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a de la
laideur aussi ici-bas, et de la cruauté. Je me suis
efforcé de toujours rester positif, comme les
Américains s’y emploient tant, de ne pas devenir un
vieux grincheux. Claire, que tu as rencontrée au
centre de Duxton, est bonne avec moi. Elle
m’appelle « M. Batman » et ne se lasse pas de mes
histoires. Je me suis confié à elle. Je lui ai même
parlé de notre amour de jeunesse. Ces moments de
beauté me permettent de tenir. Heureusement, il y a
aussi la famille : voir mes enfants et petits-enfants
me rend heureux. Le reste – la politique, la maladie
mentale, les tours et détours cruels du destin –
n’est que l’envers du décor.
Je t’aimais. Je t’aimais alors, je t’aime
aujourd’hui, et je t’aimerai toujours.

Tu es toute ma vie.
Bahman
29

DES DRAPS À L’ODEUR DE DENTIFRICE


2013
S’emparant de son téléphone, Roya appela aussitôt la
maison de retraite. Mme Aslan et M. Fakhri. Un premier bébé
qui n’avait jamais vu le jour. Et puis le corps de Mme Aslan
qui s’était vengé des violences qu’elle lui avait fait subir et
avait tué tous les autres. Tous, sauf un.
Elle la revoyait avec ses joues fardées, le soir de leurs
fiançailles. Elle savait combien la perte d’un enfant pouvait
tout briser. Mais en perdre quatre ?
C’était une autre époque, grande sœur, tu ne te souviens
pas ? Les gens perdaient constamment des enfants.
Elle avait attendu trop longtemps, nom d’un chien ! Peu
importait la neige, elle s’en fichait. Elle devait retourner à
Duxton, le revoir.
— Vous n’avez pas beaucoup de temps devant vous, je suis
désolée, lui dit alors Claire au bout du fil.
— Pardon ?
— Sa santé s’est dégradée, madame Archer. Son fils et sa
fille sont à ses côtés depuis deux jours.
— Mais je l’ai vu il y a deux semaines. Il m’a envoyé une
lettre…
— Il l’a écrite comme si sa vie en dépendait. Il m’a
demandé de la poster. Écoutez, parfois, ce sont juste de graves
crises qui nous font craindre le pire. Parfois, il y a des trêves,
puis la maladie repart de plus belle, et ensuite tout rentre dans
l’ordre. On espère que ce sera encore le cas, cette fois.
— Oh…
— Si vous avez envie de le voir, je vous conseille de venir
dès que possible.

Quand elle arriva au centre, la glace n’avait pratiquement


pas fondu. Le parking était encore recouvert de neige, mais
celle-ci était devenue grise et souillée, et de la saleté s’était
accumulée dans ses crevasses.
Une fois à l’intérieur, Roya crut que Claire allait
l’emmener au réfectoire. La même odeur de ragoût au bœuf
flottait dans l’entrée. (Arrivait-il qu’on serve autre chose, au
déjeuner, ici ?) Elle voulait que Claire l’accompagne dans le
couloir jusqu’au foyer et que Bahman se matérialise devant
elle dans son fauteuil roulant, près de la fenêtre. Ils avaient
sans doute mis un siège en plastique à son intention, au même
endroit. Ils pourraient encore regarder le parking, la neige,
même si elle était devenue grise et terne. Elle sortirait la lettre
de son sac à main, les yeux de Bahman se rempliraient de
nouveau d’espoir, et elle lui reparlerait de toute cette histoire
qu’elle ne connaissait pas jusque-là.
Mais Claire l’entraîna dans un tout autre couloir. Les murs
avaient la couleur de tous les hôpitaux qu’elle avait vus, ceux
de l’endroit où elle avait tenu Marigold pour la dernière fois
dans ses bras. Elle se fit violence pour continuer d’avancer.
Quand elles arrivèrent dans la chambre, Roya était en sueur.
Elle aurait dû ôter son manteau.
Il faisait sombre à l’intérieur, les rideaux étaient tirés.
Lorsque son regard s’habitua à la pénombre, elle distingua un
lit, une chaise tout près, une table de nuit avec un vase dessus,
une table dans un angle, près d’un évier. Et dans le lit était
allongé Bahman, la respiration pareille à celle d’une machine
cassée.
— Donnez-moi votre manteau, lui dit Claire.
Elle l’aida à retirer une manche, puis l’autre, et, à elles
deux, elles parvinrent à retirer le manteau rembourré de Roya.
Celle-ci se dirigea vers la chaise, près du lit, et s’y assit. Elle
était désormais si proche de Bahman qu’elle voyait les rides
autour de sa bouche. Il avait les yeux fermés, mais il n’était
pas dans le coma. Il était pleinement ici, son Bahman. C’est
que l’heure ne devait pas être si grave.
— Je suis à la réception si vous avez besoin de quoi que ce
soit, déclara Claire. Il suffit d’appuyer sur cette sonnette, au-
dessus du lit, et j’arrive dans l’instant. Mais,
madame Archer… ?
— Oui ?
— Prenez votre temps.
— Oh ! dit simplement Roya.
Les mots lui manquaient ; ce qu’elle aurait voulu dire,
c’était : « Pourquoi est-il au lit, et pas dans son fauteuil ? »
Et : « S’il vous plaît, restez avec nous. »
Le claquement des talons de Claire s’éloigna dans le
couloir, et Roya se retrouva de nouveau seule avec Bahman.
Son torse montait et s’abaissait sous un drap blanc et une
couverture couleur crème. Elle aurait aimé ouvrir les rideaux,
faire entrer de la lumière dans la chambre.
— Je t’attendais, dit-il, et il ouvrit les paupières. Le trajet
s’est bien passé ? Comment vas-tu ?
Sa voix était faible, enrouée.
— Tout s’est bien passé. Mais toi, Bahman, que t’est-il
arrivé ?
— Je vais bien. Je fais aller, comme on dit ici. Ma fille est
venue ce matin, elle reviendra ce soir.
Roya aurait dû lui rendre visite plus tôt. Elle avait pensé à
lui écrire une lettre, après tous ces aveux. Mais, subitement,
cela n’avait plus d’importance. Quelqu’un avait modifié leurs
lettres quand ils étaient jeunes. C’était peut-être M. Fakhri à la
demande de Mme Aslan, comme Bahman semblait le
soupçonner, mais il n’était pas exclu que ce coup ait été
orchestré par Shahla ou Jahangir. Elle tenait à ce qu’il sache
qu’il y avait eu des jours où elle aussi ne désirait rien d’autre
qu’être avec lui. Un phénomène inexplicable et irréversible
s’était produit entre eux, dans leur jeunesse. Ils avaient été liés,
attachés l’un à l’autre par une force contre laquelle il aurait été
vain de lutter. Elle l’avait aimé d’un amour qui ne s’était
jamais éteint. Elle avait bien tenté de le mettre aux oubliettes,
de l’enfouir, de l’anéantir. Mais il était toujours là. Il flottait
dans le branchage des arbres, à côté de sa pension de famille,
en Californie, dans l’épaisseur des nuages de Nouvelle-
Angleterre, dans le rossignol qui chantait en hiver. Il était
partout, jusqu’à aujourd’hui.
— Bahman ?
Sa respiration s’était ralentie. Elle considéra ses joues mal
rasées, les rides sur son front.
— Tu m’as manqué. Chaque jour de ma vie, dit-il.
— Tu m’as manqué aussi.
Et, en prononçant ces mots, elle sentit des larmes lui couler
sur les joues. Elle plaça la chaise aussi près que possible du lit
et lui prit la main : celle-ci était sèche et plus petite que
lorsqu’elle l’avait tenue deux semaines plus tôt. Une odeur
d’eau croupie montait du vase sur la table de chevet, comme si
quelqu’un avait oublié les fleurs ici.
Elle se leva. Elle resta un instant en équilibre sur son pied
gauche, puis, avec toute l’énergie qui lui restait, se hissa sur le
lit. Il écarquilla les yeux quand elle s’allongea près de lui. De
son bras, elle lui recouvrit le torse. Leurs corps s’épousaient
parfaitement. Comme il lui semblait naturel d’être couchée
près de lui. Elle enfouit la tête au creux de son épaule.
— Roya Joon.
Des draps émanait une fragrance semblable à celle du
dentifrice. Bahman avait l’odeur du vent, de l’eau salée, des
jours qu’ils avaient passés ensemble dans leur jeunesse.
Dans un monde parallèle, le garçon qui lui avait fait
découvrir l’amour, celui qui avait promis qu’il l’attendrait,
n’avait jamais cessé de lui appartenir. Elle était à la fois dans
ce lit médicalisé du centre de Duxton et dans la librairie de
M. Fakhri, adossée aux étagères, savourant les baisers volés.
Elle était simultanément dans ces deux dimensions parallèles.
Il serait toujours là.
Elle se blottissait contre lui sous des draps à l’odeur de
dentifrice, en même temps qu’elle savourait avec lui les
pâtisseries d’une ville qui avait changé de visage, et qu’elle
l’embrassait à la vue de tous devant le cinéma Metropole aux
canapés circulaires rouges. Avant qu’elle ne s’en rende
compte, ils se retrouvèrent dans le salon de Jahangir, sur le
tapis persan aux motifs géométriques bleu et blanc, en train
d’esquisser quelques pas de danse.
— Regarde-moi.
Bahman lui souleva doucement le menton, mêlant ses
doigts à ceux de Roya. De l’énorme entonnoir en laiton du
gramophone sortait un air de tango qui emplissait tout le salon.
Bahman ne savait pas comment on le dansait – quoi de plus
normal – et, pourtant, il la guida. Leurs pas maladroits, au
départ, n’étaient pas synchrones. Des couples dansaient autour
d’eux, et elle sentait la sueur perler dans son dos. Il avait posé
une main sur ses reins. Peu à peu, ils trouvèrent leur rythme et
ne formèrent plus qu’un. Il lui semblait que Bahman la portait
alors qu’ils évoluaient ensemble dans ce salon surchauffé. La
musique s’engouffrait dans les plis de sa robe verte,
s’accrochait à sa chevelure. Elle était ivre de son odeur.
Ensemble, ils swinguaient, étroitement enlacés. C’est à ce
moment précis qu’il l’embrassa. Roya crut s’envoler… mais
non ! Elle eut plutôt l’impression d’éprouver une infinie
douceur.
Dans le lit, sous les draps qui sentaient le dentifrice, Roya
se mit à le caresser, cherchant ses bras, ses muscles qu’elle
avait si bien connus. Elle lui embrassa les yeux, les
pommettes, les lèvres. Elle pressa la joue contre son cœur et
resta dans cette position, reconnaissante du temps qui leur
avait été accordé, reconnaissante de l’avoir connu, et d’avoir
vécu au moins une fois, dans sa jeunesse, un amour si fort
qu’il n’était jamais mort, un amour que les décennies, la
distance, les kilomètres, les enfants, les mensonges et les
lettres falsifiées n’avaient pas réussi à éteindre. Elle l’étreignit
et lui murmura tout ce qu’elle avait à lui dire.
Et, pendant ce laps de temps, il fut entièrement à elle.
30

UNE BOÎTE RONDE ET BLEUE


2013
— Tout ira bien. Quelques amis du centre seront aussi
présents.
— Non, je ne peux pas, ce serait trop étrange.
— On vous prendra simplement pour une résidente du
centre. Ou une amie.
— Oui, seulement, Walter a un rendez-vous en ville, et je
ne veux pas conduire sur les routes glacées.
— Madame Archer, je peux passer vous prendre et vous
ramener chez vous. C’est ce qu’il aurait voulu. Alors, marché
conclu ?
Ah, les Américains avec leurs marchés conclus et leurs
bonnes idées… Cependant, il y avait chez cette jeune femme
une authentique bienveillance. Elle était si convaincante en
affirmant à Roya que personne ne s’étonnerait de sa présence
lors de la cérémonie.
Alors elle s’y rendit.
Pendant des décennies, il n’y avait eu ni fin ni au revoir, et
tant de mystères autour de Bahman. Mais, pour la dernière fois
qu’ils s’étaient vus, elle lui était reconnaissante. Elle irait à la
commémoration. Elle tenait à être là pour lui.
Celle-ci eut lieu à l’église unitarienne de Duxton. Il avait
demandé à être incinéré. Bahman n’avait jamais été religieux,
il n’était pas pratiquant ; aussi, en un certain sens, la flèche
blanche et inondée de soleil qui surplombait l’église
unitarienne lui convenait-elle parfaitement.
Avec l’aide de Claire, Roya monta les marches et entra
dans l’édifice. Il était curieux, mais étonnamment réconfortant
de revoir Omid et de découvrir une femme, qui lui ressemblait
énormément : il s’agissait de Sanaz, sa sœur jumelle. Elle avait
le même sourire que Bahman, elle aussi. Roya dut prendre son
courage à deux mains pour s’avancer vers ses enfants et leur
présenter ses condoléances. Omid la présenta à sa sœur
comme une « vieille amie de papa » et lui étreignit la main.
Lors de la cérémonie, Roya s’assit près de Claire, sur les
bancs de l’église. Une femme pasteur s’avança sur l’estrade,
remercia chacun d’être venu et déclara qu’elle commencerait
la cérémonie par un passage du poème préféré de M. Aslan.

Regarde l’amour
Il plonge dans la confusion
Celui qui est amoureux

Regarde l’esprit
Il fusionne avec la terre
Et la régénère

Ses enfants se levèrent et prirent la parole tour à tour. Ils


rappelèrent combien leur père était apprécié par sa
communauté, ses clients à la librairie. À travers leurs discours,
elle eut un aperçu de ce qu’avait été la vie de Bahman.
— Papa et maman adoraient fêter Norouz, dit Sanaz. Dans
notre maison flottait alors l’odeur du riz persan, et papa
s’assurait que la table comportait bien les haft seen, les objets
traditionnels qui symbolisaient le printemps.
— Papa veillait à ce qu’on travaille bien à l’école, déclara
Omid devant la foule assemblée. (Il semblait intarissable sur
leur dévoué père.) Il a toujours voulu changer le monde.
Roya écoutait les enfants de Bahman, des adultes éduqués
et intelligents. Elle constatait finalement que son premier
amour avait changé le monde en élevant ses enfants. Ses
enfants, se répéta-t-elle.
Elle avait parfois pensé que ce qu’elle avait vécu avec
Bahman aurait pu saturer tout l’univers. Cela lui avait semblé
si intense. Mais, en réalité, elle n’avait représenté qu’un
copeau de sa vie, une minuscule écharde. Ses enfants, leurs
anniversaires, leurs études, leurs amis, leurs conjoints, ses
petits-enfants, c’était cela, sa vie. Son épouse y compris :
c’était elle, sa vie.

Une fois la cérémonie terminée, ils se rendirent dans une


salle de réception, à l’intérieur de l’église. Claire pleurait en
silence. Roya avait envie de la réconforter, mais elle ne savait
trop comment s’y prendre. Alors que les invités parlaient entre
eux, elle avisa le buffet.
— Je vais vous chercher quelque chose à manger, dit-elle à
Claire en lui tapotant gentiment l’épaule.
Près du buffet, Sanaz était en train de disposer des
pâtisseries sur un plateau.
— Les préférées de papa, précisa-t-elle, et elle tendit le
plateau vers Roya. Il les appelait des « oreilles d’éléphant ».
Roya faillit dire : « Je sais. » Le garçon qui l’avait
emmenée au Café Ghanadi était juste à sa droite, et y
demeurerait toujours ; elle percevait l’odeur de cannelle et de
sucre qui flottait dans le salon de thé.
— Merci.
Elle posa deux oreilles d’éléphant sur une petite assiette en
carton et rejoignit Claire.
— Qu’est-ce que c’est que ces gâteaux, madame Archer ?
— Goûtez. Il les aimait beaucoup.
Claire mordit dans une oreille d’éléphant, et Roya se laissa
tomber sur une chaise, abasourdie par le passage du temps.

Une fois excités à cause du sucre qu’ils avaient ingéré, les


plus jeunes enfants se mirent à courir dans la salle de
réception. L’atmosphère s’allégea, les gens mangeaient,
parlaient, riaient. Elle se sentait bien parmi ces inconnus qui
avaient tous un lien avec Bahman. Elle ne connaissait
personne à part Claire, et à peine Omid, mais il était évident
que tous ces gens partageaient la même admiration pour
Bahman, son énergie, sa gentillesse. Des fragments de
conversations parvenaient jusqu’à elle : « Tu te souviens
comme il aimait… », « Bon sang, il nous rendait fous avec cet
air qu’il sifflait tout le temps… » Tant qu’elle restait dans la
pièce, elle entendait parler de lui, elle était avec des personnes
qui l’avaient aimé ; une fois sortie, elle reviendrait dans une
vie où Bahman était un inconnu. Elle en aurait pleuré. Aussi,
pour se distraire, s’efforça-t-elle de deviner parmi les petits-
enfants lesquels étaient ceux de Bahman. Une adolescente était
adossée à un mur, en train de mâcher du chewing-gum. C’était
le portrait craché de Mme Aslan.

À la fin de la réception, Omid, Sanaz et leurs conjoints


respectifs se tinrent près de la sortie pour échanger une
poignée de main avec les invités et les remercier d’être venus.
Roya eut envie de rester près d’eux autant que possible. Ils
étaient son unique lien avec le garçon qu’elle avait aimé, et
elle ne les reverrait jamais.
— Prête ? questionna Claire, les yeux rougis. Je vous
raccompagne chez vous.

Claire se gara dans l’allée de la maison de style colonial,


aux volets vert foncé ; Roya détacha sa ceinture, mais ne
descendit pas.
— Voulez-vous entrer ?
Elle le lui proposa par politesse, mais aussi parce que
Claire était celle qui en savait le plus sur son histoire d’amour
avec Bahman. Elle avait été la confidente de ce dernier. Il lui
avait raconté leur histoire, et elle avait besoin de sa
compagnie. Tout bien réfléchi, Omid et Sanaz n’étaient pas les
seules personnes qui la reliaient à Bahman. Claire aussi était
un pont entre eux.
— Oh ! s’exclama cette dernière, surprise. Si vous êtes
certaine que cela ne vous dérange pas…
— Absolument pas, répondit Roya.
— Alors j’accepte. J’avais justement quelque chose à vous
remettre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Il tenait à ce que cela vous revienne. Je n’en sais pas
plus.
Une fois qu’elles furent entrées, Roya mit l’eau à bouillir
et fit signe à son invitée de prendre place à la table de la
cuisine. Walter ne reviendrait pas de sa réunion avant un bon
moment.
Après s’être assise, Claire fouilla dans son sac et en sortit
une boîte en métal ronde et bleue, une boîte de biscuits Danish
Butter.
Roya et Walter en avaient souvent partagé au fil des
années. Il y avait la même dans le placard de la cuisine. Elle y
conservait son matériel de couture : des bobines de fil, des
épingles, des aiguilles, des dés à coudre, des boutons.
— Il tenait vraiment à ce que je vous la donne. Ses enfants
ont emporté toutes ses autres affaires, mais il a insisté pour
que cette boîte vous revienne.
Roya fut prise d’un léger vertige. Claire poussa doucement
la boîte vers elle et, de ses mains tremblantes, en ouvrit le
couvercle.
Du papier. Une liasse de papier pelure. Elle prit une feuille
et la déplia. L’écriture lui était curieusement familière, mais
elle ne parvenait pas à la remettre… Et soudain, le souffle lui
manqua.
C’était la sienne. Elle reposa la lettre et feuilleta le reste de
la liasse : toutes les lettres qu’elle lui avait écrites durant l’été
1953 étaient là. C’était le contenu de son cœur. Elle
s’empressa de remettre la première lettre dans la boîte, comme
si la toucher trop longtemps risquait de lui brûler les doigts.
Puis elle referma soigneusement le couvercle et rangea la boîte
dans un tiroir de la cuisine.
Claire ne pipa mot.
— Alors, dit Roya, quel genre de thé vous ferait plaisir ?

Au début, elles parlèrent uniquement de Bahman. Claire


lui raconta des anecdotes sur sa vie à la maison de retraite, et
Roya lui raconta quelques-uns de ses souvenirs de l’été 1953.
Puis Roya questionna Claire sur sa famille : elle avait perdu sa
mère, emportée par un cancer, et son père était mort dans un
accident de voiture lorsqu’elle avait deux ans. Quelque chose
dans l’expression résignée de Claire frappa Roya : cette jeune
femme devait être particulièrement seule, songea-t-elle.
— Je dois filer, maintenant, dit Claire après avoir bu son
thé et fini sa part de baklava.
Roya connaissait à peine cette jeune femme. Qu’avaient-
elles en commun, sinon leur affection pour l’homme que
Claire appelait « Batman » ? Mais Walter n’était pas encore
rentré, la nuit était tombée, et elle s’inquiétait pour Claire. Une
fois partie, celle-ci se retrouverait seule avec son chagrin. Il
valait mieux que cette jeune femme ne soit pas seule.
— Vous connaissez la cuisine persane ? lui demanda-t-elle
tout à trac.
— Il y a un endroit où ils vendent des kebabs, à
Watertown, marmonna Claire.
— Oh, je ne vous parle pas des kebabs ! Avez-vous déjà
goûté du khoresh, l’un de nos ragoûts typiques ? Ou bien du
riz au safran ?
— C’est drôle, M. Batman parlait toujours des plats qu’il
mangeait en Iran. Son préféré s’appelait quelque chose comme
allyballo…
— Albaloo ! Le riz aux griottes.
— C’est cela ! Et il parlait aussi tout le temps de… sabzi,
je crois.
— Ghormeh sabzi ! Écoutez, ce soir, je m’apprêtais à faire
des bâtons de poisson pané, Walter adore ça, avec du ketchup
et de la mayonnaise. Il avait un rendez-vous en ville, avec des
amis, et ils ne voient pas le temps passer quand ils discutent,
mais ça lui fait du bien d’avoir une vie sociale. Vous aussi, il
faut que vous en ayez une. Dites-moi, voulez-vous m’aider à
lui faire une surprise ? On pourrait lui préparer un bon repas.
Si vous restez dîner avec nous, bien sûr !
Lors de leur première leçon de cuisine chez
Mme Kishpaugh, dans sa pension de famille, Walter était venu
les cheveux parfaitement bien peignés sous son chapeau
porkpie, et elle lui avait cuisiné un khoresh-e-bademjan avec
du poulet. Ce plat était normalement à base de bœuf, mais elle
n’en avait pas et l’avait malgré tout parfaitement bien réussi.
Cette jeune femme semblait si seule, alors pourquoi ne pas lui
apporter un peu de réconfort ? Après tout ce que Claire avait
fait pour Bahman, la moindre des choses était de lui offrir un
bon repas. Cela faisait des années que Roya n’avait pas initié
qui que ce soit à la cuisine persane. Patricia et Alice n’avaient
jamais voulu apprendre.
— Et si vous m’aidiez ? reprit-elle. On peut au moins
essayer.
Claire haussa les épaules.
— Dites-moi ce que je dois faire.
Ensemble, elles se mirent en mouvement dans la cuisine.
Roya montrait à Claire où se trouvaient les ustensiles et les
ingrédients. Elles lavèrent le riz basmati et le laissèrent
tremper, puis Roya demanda à Claire d’allumer le cuiseur que
Walter avait commandé sur Amazon. De nos jours, il n’était
plus nécessaire de s’embêter à placer un linge sous le
couvercle pour piéger la vapeur, comme Maman avait
l’habitude de le faire afin que son tahdig soit parfaitement
croustillant, au fond de la cocotte. Le cuiseur à riz s’en
chargeait !
D’un sachet, Roya sortit des citrons noirs séchés, d’un
autre des pois cassés et, dans le réfrigérateur, elle prit des filets
de poulet, comme ce premier soir chez Mme Kishpaugh.
N’ayant pas d’aubergines, elle ferait un khoresh-e-gheymeh, et
mettrait des pois cassés. Elles coupèrent, hachèrent, firent
rissoler le tout, ajoutèrent du safran et du curcuma, ainsi qu’un
savant mélange d’épices. Claire racontait sans arrêt des
anecdotes sur M. Batman. Ainsi, il avait fait campagne au
centre pour que l’on donne des leçons de tango, et il avait
même réussi l’exploit de danser dans son fauteuil roulant. Il
avait lu tous les articles qu’il pouvait se procurer sur la
dépression, l’anxiété et les traumatismes.
— Il souhaitait vraiment en apprendre davantage sur l’état
mental de sa mère. Il me disait que si elle était née dans un
autre endroit, à une époque différente, un diagnostic aurait
sans doute été établi et on lui aurait prescrit un traitement.
(Elle marqua une pause.) Parmi tous nos résidents, il était celui
dont j’étais le plus proche. Il voulait partager ses histoires, et
je buvais ses paroles. Il était d’une gentillesse…
À la fin, le cœur de Bahman avait simplement arrêté de
battre. Quand Roya était sortie du lit, il s’était endormi, il
respirait. Il était mort plus tard, lors d’une visite de sa fille.
Comme elle savait gré à la vie de lui avoir permis de passer
cette heure au lit avec lui, à la fin de son existence. Elle était
aussi reconnaissante à Claire de lui avoir accordé ce moment.
Tout comme à Walter de ne pas s’être mis en travers de son
chemin.
— Salut !
C’était justement la voix de Walter qui s’élevait du
vestibule.
— Nous sommes là ! répondit Roya en chantonnant.
C’était la première fois qu’elle ressentait de la joie depuis
qu’elle avait appris la mort de Bahman. De fait, il y avait bien
longtemps qu’elle n’avait pas été aussi heureuse. Peut-être
était-ce l’odeur du safran s’élevant du khoresh qui lui donnait
cet élan. Zari avait toujours affirmé que le safran était un
antidépresseur naturel.
« Et même un aphrodisiaque, sœurette ! Dissous une demi-
cuillerée de safran dans un mug d’eau chaude et bois-le, en
veillant bien sûr à en mettre un peu plus dans la nourriture de
Walter. »
Ce dernier entra dans la cuisine.
— Mmm, qu’est-ce qui mijote, ici ?
Il regarda tour à tour Roya et Claire.
— Ça sent drôlement bon, dans cette maison. Je me
demandais bien à qui était cette voiture ! Bonsoir, Claire !
— Bonsoir, monsieur Archer.
— Je pensais que des bâtonnets de poisson
m’attendaient… mais n’est-ce pas la délicieuse odeur du
khoresh que je sens ?
— J’ai eu une formidable assistante, et j’avais envie de te
faire une bonne surprise.
— Tiens, c’est amusant, car moi aussi, j’apporte une
surprise ! Regarde qui j’ai trouvé en train de se garer dans
l’allée…
Kyle avait le visage rougi par le froid quand il entra dans
la maison. Il était en chaussettes, bien sûr, puisqu’elle lui avait
appris à ne jamais porter ses chaussures à l’intérieur. Elle
n’avait pas osé demander à Claire de se déchausser, ç’aurait
été un peu étrange pour une première fois. Kyle avait dû avoir
du travail, ces derniers jours ; il n’était pas rasé, mais il avait
fière allure. Ah, son garçon, comme il était beau !
Roya se précipita vers lui pour l’enlacer.
— Comment vas-tu, maman ?
— Kyle, je te présente Claire ! C’est… (Elle allait dire « la
directrice adjointe de la maison de retraite », mais elle s’arrêta
brusquement.) C’est une amie.
— Ravi de faire votre connaissance, dit Kyle.
Et, s’avançant vers elle, il lui serra la main.
Claire devint cramoisie.
Walter mit le couvert, et Kyle se chargea des boissons, puis
tous les quatre s’assirent autour de la table de la cuisine pour
partager le khoresh. L’odeur du riz et du ragoût avait imprégné
toute la maison, et Roya se sentit soudain de retour chez elle.
Ils n’avaient pas rapetissé, Walter et elle, n’avaient pas
emménagé dans un centre médicalisé, même si Zari la
taquinait à ce sujet dès qu’elle en avait l’occasion. Roya
voulait sa cuisine, ses casseroles, ses livres de recettes, son
fauteuil, le confort de sa grande chambre, la beauté de son
jardin. Elle voulait rester dans sa propre maison aussi
longtemps qu’elle le pourrait. Walter et elle finiraient-ils
malgré tout dans un centre comme celui de Duxton ? Elle
préférait ne pas y penser.
Les notes aigres-douces du khoresh étaient savamment
équilibrées, le riz parfumé à souhait, et les saveurs se
mariaient à la perfection. Ce soir, elle était heureuse de
partager son repas avec Walter, Kyle et cette jeune femme qui
souriait à présent et semblait apprécier le croustillant du
tahdig.
Kyle dévora son dîner, lui aussi.
— On ne pouvait pas faire mieux, maman. Merci.

Kyle remettait ses chaussures tandis que Walter, qui aidait


Claire à enfiler son manteau, déclara :
— Attention aux marches, elles sont sans doute glissantes.
— Oh non ! Aucun de vous n’a de gants ! Vous allez avoir
les mains glacées ! s’exclama Roya.
Sur le pas de la porte, Roya et Walter regardèrent Claire et
Kyle regagner leurs voitures respectives et s’éloigner dans la
nuit.
— Tu tiens le coup ? questionna Walter après avoir
refermé la porte.
— Oui, ça va étonnamment bien.
— La cérémonie s’est bien passée ?
— Ses enfants ont été vraiment impeccables.
— Bien, parfait. Je finis de ranger la cuisine, tu n’as qu’à
monter. Ça marche ?

Dans sa chambre, Roya s’assit dans son fauteuil. Elle


n’aurait pas imaginé, au début de l’hiver, que les souvenirs
referaient surface, qu’elle retrouverait le garçon qui
appartenait à une autre vie, qu’elle lui rendrait visite au centre
de Duxton et qu’ils se reparleraient un jour. Elle avait pensé
que, à son âge, rien ne pourrait plus arriver dans sa vie
étroitement verrouillée. Mais, bien sûr, tout pouvait arriver
n’importe quand. Il n’était jamais trop tard.
Si on lui avait dit un jour qu’elle retrouverait
Bahman Aslan, qu’elle entendrait sa voix (au timbre
inchangé !), qu’ils évoqueraient ensemble leur amour et leur
rendez-vous manqué, elle ne l’aurait pas cru. Elle ignorait
alors encore que le temps n’était pas linéaire, mais circulaire.
Que le passé, le présent et le futur n’étaient rien d’autre qu’une
vue de l’esprit. Roya était à la fois celle qu’elle était
aujourd’hui et la jeune fille de dix-sept ans qui dévorait les
romans étrangers de la Librairie de Téhéran. Bahman et elle
ne faisaient qu’un, Walter et elle étaient unis. Kyle était son
âme, et le souvenir de Marigold ne s’effacerait jamais.
Le passé n’était jamais très loin, rôdant dans les recoins de
votre mémoire, vous rappelant à l’ordre quand vous pensiez
avoir tourné la page.

Plus tard, Roya rouvrirait la boîte ronde et bleue et en


sortirait les lettres une à une pour les lire. Elle reverrait celles
qu’elle avait écrites à Bahman, de longues années auparavant,
et se rendrait compte aussi que la dernière n’avait pas été
rédigée par ses soins, mais qu’on s’en était chargé pour elle :
quelqu’un avait imité son écriture pour signifier à Bahman
qu’elle ne voulait plus le revoir. Elle lirait aussi les lettres de
ce dernier, celles qu’il lui avait écrites au fil des années, où il
la tenait au courant de son métier, de ses enfants, de ses
journées. Des lettres qu’il n’avait jamais envoyées, mais
conservées dans cette boîte, avec celles de la fiancée qu’il
n’avait jamais épousée.
Elle rangea dans la boîte la dernière lettre que Bahman lui
avait écrite, après sa première visite au centre de Duxton.
La glace fondrait bientôt. Pour Norouz, ils laveraient les
rideaux et lessiveraient les carreaux. Ils nettoieraient la maison
de fond en comble, puis célébreraient la renaissance et le
renouveau. Elle pensa à ses parents, en Iran, qui n’avaient pas
pu connaître son fils. À Zari, à Jack, à leurs enfants et petits-
enfants, en Californie. Elle repensa aussi à Jahangir en train de
danser le tango avec Bahman, puis à sa mort pendant la guerre
Iran-Irak. Elle se remémora le jour du coup d’État, son attente
dans le parc alors que le pays s’effondrait autour d’elle. Elle se
rappela toutes les fois où sa patrie s’était gonflée d’orgueil et
d’espoir avant que l’exaltation laisse place à la peur et la
répression. Peut-être son pays serait-il libre un jour. Elle
songea à sa fille qui aurait dû, ce soir, être dans la cuisine avec
elle et à l’homme contre lequel elle s’était blottie, le dernier
jour de sa vie. Soudain, elle fut submergée d’amour pour lui,
pour Walter, pour tous ceux qui s’en étaient allés et ceux qui
demeuraient.
Épilogue

LE GARDIEN DES SECRETS


19 août 1953
Les autres, y compris des gens de son rang, se rendent de
temps à autre au bazar du centre-ville. On y trouve de l’or, des
tapis et des bracelets qui ornent les fins poignets des femmes
élégantes comme Atieh. On y vend aussi le safran disposé en
amas cramoisis. De la lingerie en dentelle est attachée sur des
cordes à l’aide de pinces à linge. Des boîtes minutieusement
ornées sont empilées en forme de pyramides. Mais Ali évite le
bazar, comme on s’épargnerait un chagrin d’amour. Sentir
l’odeur des fruits sous le soleil, entendre les colporteurs vanter
leurs marchandises, détecter une odeur de melon pourrait le
clouer au sol. Inutile d’aller faire ses courses au bazar. Quel
intérêt ? À la maison, les placards sont toujours remplis. On
peut compter sur Atieh pour bien tenir le foyer. Ses fils ne lui
procurent guère de souci. Ses filles ont grandi, maintenant, et
sont bien mariées. Que peut-il espérer de plus ? Pour l’amour
de Dieu et de la respectabilité, Ali.
Il ouvre une librairie-papeterie pour être utile à la jeunesse.
Il tient à vendre autant de livres que d’articles de papeterie.
Des titres du monde entier, des dos aux lettres attirantes, les
mots des plus grands classiques, ainsi que ceux des auteurs
contemporains, du savoir et de l’audace. Cette librairie l’a
sauvé, surtout depuis que, de son rire rauque, son père lui a
refusé un avenir avec cette femme dont la peau sentait le
melon et qu’il désirait toujours. Pour le décorum, la tradition,
« pour l’amour de Dieu et de la respectabilité, Ali », il avait
fait un mariage stable et comblé de joie les parents des deux
côtés. Atieh et lui avaient scellé leur avenir ensemble, et cette
fille qui jetait le pot d’ordures sur sa hanche et l’embrassait
derrière le bazar avait été reléguée aux oubliettes. Enfin
presque.
Les enfants, quand ils arrivent, se succèdent. Quatre en
tout, et tous en bonne santé, c’est ainsi, grâce à Dieu. Élevés
par les soins de leur mère et sous sa propre supervision. Deux
fils qui ont fait de brillantes études. Le père d’Ali est fier de
voir ses petits-fils poursuivre des études supérieures, alors
qu’Ali, lui, s’est abaissé au statut de commerçant, de bazaari.
Aujourd’hui, mercredi 28 Mordad, il travaille seul. Le
Premier ministre a demandé aux gens de ne pas s’attarder dans
les rues. La librairie est silencieuse, à part le bruit de
l’escabeau qu’il fait glisser sur le sol en l’emportant dans la
réserve. Il est soudain saisi par le souvenir de Badri sur ce
même escabeau, deux ou trois semaines auparavant, le couteau
qui lui effleure la gorge, les gouttes de sang sur sa peau.
Et il est soudain en nage. Cela passera, cet élan de panique,
son estomac noué, cette douleur paralysante.
Oublie cette fille, Ali.
Il doit achever de ranger les livres, rentrer à la maison.
Atieh l’attend, et parfois, quand il est en retard, elle le suspecte
d’en voir une autre, il en est sûr.
Il prend son balai et s’active ; de nouveau, elle est là, avec
lui. C’est stupéfiant qu’elle soit tout le temps avec lui. Quand
elle a refait surface dans sa vie avec son jeune fils,
précisément ici, dans sa boutique, comme un ouragan, après
toutes ces années, pour demander des comptes, il a
brusquement été propulsé derrière les bennes à ordures du
bazar. Avait-il jamais quitté ce lieu où l’univers leur
appartenait tandis que le reste du monde levait les mains pour
la prière ?
Elle lui manque, maintenant, elle lui manque encore.
Pourquoi fait-il cela pour elle ? Pourquoi est-il incapable de lui
dire « non » ? Elle ne cesse de lui répéter que Roya et Bahman
ne peuvent pas finir ensemble.
Elle exige qu’il contrefasse les lettres. Elle lui demande de
jurer qu’il le fera, et il obtempère. Parce qu’il a une dette
envers elle. Parce qu’elle s’est totalement abandonnée à lui,
derrière le bazar. Elle est tombée enceinte de lui ; il lui a volé
son honneur, son innocence. Parce qu’il était un homme –
certes, un jeune homme, mais tout de même : elle n’était
qu’une gamine de quatorze ans. Il aurait dû l’épouser, mais il
l’avait abandonnée et, obéissant à son père et sa mère, s’était
marié avec Atieh.
Atieh, à la peau claire, au grain fin comme du papier.
Atieh, aussi insipide qu’un yaourt, mais qui n’en mérite pas
moins un homme qui l’aime, un homme dont le désir ne soit
pas toujours porté vers une autre.
Il ne désire rien de plus fort qu’aider les jeunes qui
viennent dans sa librairie, avides de savoir. Il veut les sauver
de ce qui est prévisible, de ce qui stagne, leur permettre de
s’affranchir du piège des traditions. Il distribue les discours et
tracts politiques, car il croit en la démocratie. Il sait que
Mossadegh est un dirigeant animé par le sens de la justice et
du bien commun. Quand des garçons comme Bahman Aslan
entrent dans sa librairie (ah, ce premier jour où sa mère l’avait
accompagné – la douleur et le plaisir de revoir Badri), il veut
les aider à grandir. Il n’est pas exclu qu’il puisse encourager
ces jeunes garçons et filles idéalistes à mettre leur intelligence
et leur talent au service de ce pays pour le rendre meilleur,
pour qu’ils aient droit à de meilleurs lendemains. Peut-être a-t-
il une chance de les sauver.
Chaque fois que Roya Kayhani entrait dans la librairie et
qu’elle lui demandait conseil sur ses prochaines lectures, il
était comblé.
Rien ne le rend plus heureux que d’alimenter leur idylle en
glissant des lettres dans les livres. Les lettres d’amour qu’il
transmet grâce à ce stratagème permettent à tant de jeunes
couples de communiquer : sans sa complicité, ces mots
seraient restés lettre morte. Cela les libère un peu de la
pression de leurs parents, des attentes qui pèsent sur eux, des
pièges qu’on leur tend en croyant faire leur bien. Les lettres
d’amour qui transitent dans sa librairie sont celles de couples
qui ne peuvent s’afficher ensemble. Des amoureux séparés par
leurs classes sociales, leurs religions ou les diktats culturels,
mais qui brûlent du même désir. Des filles pas assez bien
vêtues pour des garçons fortunés. Des garçons aux situations
trop modestes pour des filles de bonne famille. Des
musulmanes éprises de juifs, des communistes épris de
monarchistes.
Et cela le rend heureux de jouer les intermédiaires. Il veut
leur offrir ce qu’on lui a refusé : la liberté d’aimer.
Abbas et Leila Gholami, l’un des couples les plus
solidaires de Téhéran, n’auraient pas pu s’unir sans son
assistance. Jaleh Tabatabayi et Cyrus Ghodoosi, une activiste
communiste et un monarchiste, finiront sans doute par se
marier. Pour eux, il a manœuvré comme il fallait. Il éprouvait
du réconfort à se rappeler tous ceux qu’il avait aidés, à se
remémorer les histoires d’amour qui avaient pu se tisser grâce
à son entremise.
Et puis il avait donné un coup de pouce à Bahman et Roya
pour leur histoire d’amour. Ne les avait-il pas laissés seuls un
jour, sous prétexte de se rendre à la banque ? Ne s’était-il pas
souvent éclipsé dans la réserve afin qu’ils puissent parler
tranquillement ? Il leur avait offert un espace d’intimité sacré,
du temps pour leurs tête-à-tête. Il s’était réjoui de voir le fils
de Badri s’éprendre de Roya, là, juste sous son nez. Et, plus
tard, il leur avait servi d’intermédiaire pour leurs lettres.
Mais elle lui avait ordonné d’arrêter.
Pourquoi son cœur ne peut-il l’oublier ? Pourquoi certaines
personnes laissent-elles leur empreinte dans notre âme,
coincées dans notre gorge, gravées dans notre esprit ?
Oublie cette fille, Ali.
Roya est dans le parc, maintenant. Elle attend.
Que Dieu lui pardonne !
Badri lui avait affirmé qu’elle avait avorté seule de leur
enfant, avec les moyens du bord, et que cela avait endommagé
son corps à jamais. Bahman était le seul à avoir tenu bon. Ali a
fait tout ce qu’il pouvait pour lui. Il l’a soutenu dans tous ses
élans : la littérature, la politique, l’amour. Mais Badri refuse
qu’on remette en question les projets d’avenir qu’elle a pour
Bahman. Et Roya n’en fait pas partie.
Quand elle se passe la lame sur le cou et manque de mourir
sous ses yeux, quand elle se retranche dans sa villa au bord de
la mer, pendant sa convalescence, elle ne cesse de le
manipuler. Elle lui extorque des promesses.
Alors, sur son insistance, il réécrit la lettre de Bahman. Il
modifie un mot, un seul. Cela suffit. Juste le nom du parc.
Mais cette falsification est cruelle : tous leurs espoirs ruinés
par ce rendez-vous manqué, sans mettre le mot « fin » au bas
de leur histoire ? C’est Badri qui a insisté pour ce stratagème ;
elle voulait voir Roya souffrir. Elle lui téléphonait depuis sa
villa en bord de mer pour s’assurer qu’il avait bien exécuté sa
volonté. Le drame qui se préparait la mettait en joie. Le danger
et la cruauté. À son grand dam, Badri lui avait dicté deux
autres lettres : l’une de Bahman, l’autre de Roya. Il devait les
poster juste avant le rendez-vous des amoureux au parc. Ainsi,
chacun recevrait la sienne après ces retrouvailles manquées,
alors qu’ils seraient l’un et l’autre anéantis d’avoir attendu en
vain.
Ainsi Badri mettrait un terme à cette histoire.
Et il avait accepté, certes à son corps défendant, mais il
avait obtempéré. Il avait obéi à ses ordres afin de racheter sa
faute passée, tout en ayant conscience de briser de nouveau
des cœurs.
Son stylo à plume était parfait, comme toujours. Il aurait
pu contrefaire n’importe quoi. Ne s’était-il pas exercé dès le
plus jeune âge, dans les meilleures écoles, à l’art de la
calligraphie ? Il était le produit d’une époque où l’excellence
de l’écriture était un marqueur de l’appartenance à l’élite.
Rares étaient les calligraphes capables de rivaliser avec lui.
Dieu pourrait-il lui pardonner ?
Si Bahman et Roya se mariaient, Badri le tiendrait pour
responsable. Et alors que ferait-il ? Que ferait-elle ? Finirait-
elle par se suicider ? Il ne pourrait vivre avec sa mort sur la
conscience.
Il est assis sur son escabeau, encore tout tremblant. Ne fait-
il qu’exécuter les desseins de Badri ? En dépit de ses
meilleures intentions, n’est-il pas un peu jaloux de l’avenir de
ces deux amoureux ? N’envie-t-il pas ceux qui se marient par
amour ?
Il se souvient de la façon dont Roya a regardé ce garçon, à
la librairie.
Il est en sueur, tout trempé. La tête enfouie entre ses mains,
il prend sa décision.
Non, ce n’est pas bien.
Il sait au fond de son cœur ce qu’il lui reste à faire.
Il ferme le magasin.
Et il court.
Il court à en perdre haleine. Il n’a pas couru aussi vite
depuis qu’il était lui-même jeune et amoureux. À chaque
mètre parcouru, à chaque pas, il ressent une allégresse
nouvelle. Badri a tort. Rien ne l’autorise à sacrifier ce jeune
couple. Il n’arrive pas à oublier la jeune fille, la jeune fille qui
attend seule dans le parc, le cœur plein d’espoir.
Les ruelles, les rues, la foule qui grossit, tout est flou lors
de cette course éperdue. Il arrive finalement au parc, à bout de
souffle. Il joue des coudes, se fraie un chemin dans la cohue.
Tant de manifestations pour rien.
Roya. Roya, Roya.
Bien sûr qu’il sait où elle est. Il continue pas à pas entre les
gens. Tout à coup, au milieu du chaos, il la voit. Il lutte contre
la marée humaine pour arriver jusqu’à elle. Il la saisit par
l’épaule.
— Roya !
Il en pleurerait de soulagement. Il l’a retrouvée. Et il va
tout lui dire.
Elle semble à bout, épuisée. Son visage est pâle, ses lèvres
desséchées. Il veut à tout prix la protéger, l’aider, l’emporter
loin de cette foule. Il doit lui parler.
— Oh, Dieu merci ! Monsieur Fakhri ! Avez-vous vu…
— Roya Khanoum, écoute-moi, s’il te plaît…
Il lui agrippe les épaules.
— Il faut que je retrouve Bahman, dit-elle.
— Roya Khanoum, s’il te plaît, il faut absolument que je te
dise quelque chose…
Elle se détache de son étreinte. Et, tout à coup, la force
d’une explosion l’envoie voler en l’air et retomber sur le sol. Il
est sonné par l’impact. Il peine à respirer. Maintenant, il est à
terre. Son torse est trempé, il se vide de son sang. Il veut
retrouver Roya, lui avouer son forfait, lui dire qu’elle n’est pas
au bon endroit à cause de lui, que c’est au parc Baharestan que
Bahman l’attend pour se rendre avec elle au Bureau des
mariages. Ils doivent saisir l’occasion, ne pas renoncer à leur
amour. De longues années les attendent pour vieillir ensemble,
mûrir ensemble, devenir vieux, plus sages et toujours plus
comblés. Ils élèveront ensemble des enfants, accompliront des
choses merveilleuses, ils entreront tous deux dans le
crépuscule de leur vie. Il veut lui dire combien il est désolé, il
veut aussi dire à Badri qu’il regrette et qu’il se rappelle leurs
étreintes derrière le bazar et l’odeur entêtante du melon qui
flottait dans l’air. Il se souvient qu’il a construit sa librairie,
livre après livre. Il pense à ses enfants, à leurs cris de joie
quand ils étaient petits. Il voit Atieh, assise sur une chaise, en
train de coudre tranquillement, et il veut hurler à la face du
monde qu’il est désolé. L’enfant que Badri a arraché de son
ventre aurait eu trente-six ans, cet été, et il ne le connaîtra
jamais, il ne le tiendra jamais dans ses bras. Et il est désolé.
Désolé. Il voit le visage de Roya juste devant lui. Et de
nombreux autres. Un homme lui appuie sur le torse, mais il ne
peut pas respirer, il flotte. Badri, la fille du bazar, se tient
devant lui, se hisse sur la pointe des pieds. Le temps est
suspendu. Ses lèvres sont chaudes et collantes sur son visage.
On dirait une boule de feu. Et maintenant, un bout de tissu
couleur melon se pose sur son cœur. Est-il en train de rêver ? Il
regarde en direction de la librairie qu’il a construite pour
racheter sa faute, pour répandre la connaissance, pour
alimenter l’amour. Il croit voir un panache de fumée s’en
élever, mais il se trompe sans doute. Elle survivra. Les gens
continueront d’entrer dans sa librairie même quand il ne sera
plus de ce monde. Il ne sait pas comment, mais il est
convaincu que quelqu’un prendra le relais et fera vivre sa
librairie. Il est en train de disparaître, le ciel devient de plus en
plus noir, les rideaux se referment autour de lui, il s’en va.
Mais l’amour continuera à vivre, les jeunes gens continueront
d’espérer, le combat pour la démocratie ne s’éteindra pas. Les
livres, les mots, les lettres, l’espoir – tout cela n’a pas de fin.
C’est un amour dont on ne se remet jamais.
Hauteville est un label des éditions Bragelonne.

Titre original : The Stationery Shop


Initialement publié aux États-Unis par Gallery Books, une
maison de Simon & Schuster, Inc., New York.
Copyright © 2019 Marjan Kamali

© Bragelonne, 2021 pour la présente traduction


Tous droits réservés.

Illustration de couverture : © Shutterstock


Création de couverture : Abigaïl Lacourly

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