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La Littérature Maghrébine D'expression Française Le Choix D'une Langue de Plaidoirie Imparable

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La littérature maghrébine d’expression française : le choix d’une langue de plaidoirie

imparable/Ahmed Mokhtar KHIRALLAH

Résumé
L’image de la société telle que la
donnent à voir les romans inauguraux des
années 50 d’expression française montre la
faiblesse quasi globale du niveau de vie des
opprimés et la précarité sociale à laquelle
ils semblent être unanimement condamnés.
Dans leurs œuvres, nos romanciers ont
montré que l’institution répressive
La littérature maghrébine française n’hésite pas de sitôt à utiliser
abusivement la force et la violence pour
d’expression française : le choix maintenir l’ordre de la domination. Les
thèmes tabous traités sont liés aux
cruciaux problèmes de la société
d’une langue de plaidoirie imparable maghrébine traditionnelle. Ces derniers
rassemblent tous les centres d’intérêt de
notre société peinte par ces écrivains
d’élite.
North African literature of French Mots-clés : littérature maghrébine ;
expression: the choice of an unstoppable société patriarcale ; image taboue ;
transgression ; romancier maghrébin.
Abstract
pleading language
The image of society as shown in
the inaugural novels of the 50s of French
Ahmed Mokhtar KHIRALLAH, expression shows the almost global
weakness of the standard of living of the
Université Kasdi MERBAH- Ouargla oppressed and the social precariousness to
(ALGERIE) which they seem to be unanimously
condemned. In their works, our novelists
[email protected] have shown that the French repressive
institution does not hesitate any time soon
Date de soumission : 13.11.2022 to use force and violence abusively to
Date d’acceptation : 15.11.2022 maintain the order of domination. The
Date de publication : 10.04.2023 taboo themes dealt with are related to the
crucial problems of traditional Maghreb
society. The latter bring together all the
interests of our society painted by these
elite writers.
Keywords: Maghreb literature; traditional
Ex Maghreb society; taboo
transgression; image of society
image;

PROFESSO
153

Volume 08/Numéro 01/Année 2023


Page

Url de la revue :
https://www.asjp.cerist.dz/en/Presentati
onRevue/484

- Auteur correspondant.

Ex PROFESSO-Volume 08-Numéro 01- Année 2023 pages 153-166


La littérature maghrébine d’expression française : le choix d’une langue de plaidoirie
imparable/Ahmed Mokhtar KHIRALLAH

INTRODUCTION
Les écrivains Maghrébins de la période coloniale, pourtant aliénés, à un
certain moment donné, par l’impact puissant de l’Occident, ont éprouvé fortement le
besoin de témoigner et de s’inscrire dans la réalité de leur pays. Cette prise de
conscience chez le colonisé a particularisé le littéraire d’expression française.
Conscients des enjeux politiques, les romanciers en herbe ont donné à voir un
peuple et un pays. Dib s’en explique à plusieurs reprises sur ce problème pour dire
qu’: « Une œuvre n’a de signification, de valeur que dans la mesure où elle est enracinée, où
elle puise sa sève dans le pays auquel elle appartient. »2. Ainsi, les faiseurs de romans des
années cinquante 50, consacrent leurs écrits inauguraux à la mère patrie ; ils y
brossent un tableau vivant de la vie quotidienne des opprimés, dénoncent les maux
de la colonisation, dévoilent et condamnent les carences de leurs propres sociétés.
Autrement dit, ils firent parler pour la première fois la communauté maghrébine
dans leurs livres, dévoilant ainsi sa sensibilité, ses passions, ses problèmes et ses
espoirs.
Dans leurs récits, par ailleurs, ces éveilleurs de conscience nous éclairent
davantage des problèmes spécifiques de cette lignée féminine traditionnelle
doublement aliénée, ils nous parlent de son avenir, de ses aspirations et nous font
partager leur douloureux quotidien au sein d’une impitoyable société misogyne qui
les repousse, les nie et les marginalise.
A vrai dire, ce n’est pas uniquement la représentation de la femme
maghrébine et son évolution dans cette société patriarcale séculaire qui est
exclusivement le but de notre recherche, mais plutôt l’image que s’en font les
romanciers contemporains du Maghreb des années 50, en fonction de leur
production romanesque, de leur vision, de leur sensibilité et de leur expérience
personnelle dans leurs écrits inauguraux de la période choisie. En effet, ces
romanciers de l’époque coloniale avaient pour mission de dénoncer de manière
indirecte, du moment que le roman n’est que fiction, et de faire part des
préoccupations de la population indigène d’autrefois.
Dans cet ordre d’idées, il nous paraît intéressant à plus d’un titre de savoir
comment l’œuvre romanesque des uns et des autres peut effectivement s’ancrer dans
le réel et dans l’univers social proprement dit. Comme il nous paraît manifeste de
traiter la question suivante : Est-ce que ces œuvres inaugurales de l’époque choisie
(des années 50) ont-elles participées favorablement à illuminer et à faire évoluer les
mentalités ou, au contraire, à les laisser figées ? Alors, ce sont autant de problèmes
que nous soulevons, et l’objectif de notre enquête sera de les étudier. Le thème
choisi suscite une recherche pluridisciplinaire. A cet effet, nous avons emprunté nos
concepts à maintes disciplines ; en l’occurrence la psychanalyse, la littérature,
l’histoire et la sociologie de la région choisie : le Maghreb. Comme nous n’avons pas
hésité de faire appel à l’approche sociocritique qui recèle des ressources inépuisables
154

à plusieurs facettes.
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La littérature maghrébine d’expression française : le choix d’une langue de plaidoirie
imparable/Ahmed Mokhtar KHIRALLAH

I. La Littérature maghrébine d’expression française à


L’aube de sa naissance et à la veille des indépendances
Au Maghreb, avant les années 50, peu de romanciers et de poètes maghrébins
se font connaître, tant l’impact du colonialisme est grand. La deuxième guerre
mondiale et ses répercussions :
La révolte du 08 Mai 1945, l’après-guerre et la misère dans les campagnes, les
revendications de plus en plus précises des partis nationalistes, la reconnaissance
ailleurs des nationalités et d’indépendances nouvelles, éveillent un nombre de
plus en plus grand de lettrés, d’intellectuels, de jeunes militants.
Dans cette période, l’éveil du nationalisme s’affirme avec la terrible répression
coloniale. L’aliénation et la dépersonnalisation font partie de la stratégie coloniale.
Dans tout contexte de domination, il y a d’abord l’affirmation de la supériorité du
colonisateur. Ce dernier s’applique à persuader le colonisé qu’il lui apporte la
civilisation et la modernité ; de cette façon se développe chez le colonisé le
sentiment ou le complexe d’infériorité et d’incapacité. Pour mieux asseoir cette
domination, l’usurpateur français porte atteinte aux valeurs, aux traditions, aux
principes humanistes et normes ancestrales du colonisé. A ce moment-là, le colonisé
se trouve atteint dans son intégrité, dans sa dignité et dans son amour propre.
Généralement, ces comportements répressifs de la part de l’envahisseur
engendreront un éveil qui va engager l’ensemble du peuple dans une révolution
libératrice. Pour d’amples illustrations, Frantz fanon nous livre quelques réflexions
sur la stratégie coloniale et ses effets négatifs sur la population indigène dans son
œuvre s’intitulant « Les damnés de la terre » :
Quand on réfléchit aux efforts qui ont été déployés pour réaliser l’aliénation
culturelle si caractéristique de l’époque coloniale, on comprend que rien n’a été
fait au hasard et que le résultat global recherché par la domination coloniale
était bien de convaincre les indigènes que le colonialisme devait les arracher à la
nuit. Le résultat, consciemment poursuivi par le colonialisme, était d’enfoncer
dans la tête des indigènes que le départ du colon signifiait pour eux retour à la
barbarie, encanaillement, animalisation. Sur le plan de l’inconscient, le
colonialisme ne cherchait donc pas à être perçu par l’indigène comme une mère
douce et bienveillante qui protège l’enfant d’un environnement hostile, mais bien
sous la forme d’une mère qui, sans cesse, empêche un enfant fondamentalement
pervers de réussir son suicide, de donner libre cours à ses instincts maléfiques.
La mère coloniale défend l’enfant contre lui-même, contre son moi, contre sa
physiologie, sa biologie, son malheur ontologique1.
En effet, les années cinquante virent la naissance de la littérature
maghrébine d’expression française. A partir de cette date marquante, on voit
apparaître de grands écrivains maghrébins, tels Mouloud Feraoun, Mouloud
155

Mammeri, Mohammed Dib, Yacine Kateb, Driss Chraïbi et bien d’autres pionniers
qui se distinguent par leurs mobiles et par leurs thèmes. Ces auteurs d’élite
d’expression française avaient résolu de clamer haut la détresse des peuples
Page

maghrébins et de dénoncer un système d’exploitation inique pour dire ce qui a été


tu, reconstruire ce qui a été détruit et corriger ce qui a été dénaturé ou déformé. Ces
précurseurs de la littérature maghrébine ont conquis l’aire de l’écrit et de la prise de
parole. Cette incursion du Magrébin dans la sphère de la modernité, n’a pas

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empêché la lignée féminine de s’y manifester, en adoptant le même itinéraire


qu’avait emprunté son homologue masculin. Assia Djebar, Fadhma Amrouche et
une infinité d’autres figures de femmes écrivaines font partie, avec Djamila Debèche
et Taos Amrouche, de ces illustres pionnières de cette littérature féminine naissante
de la première génération.
Intensément imprégnés, par cet outil précieux, qui n’était autre que la
langue de l’« Autre »2 et que par le truchement de cette même langue étrangère ,
Mohamed Dib et ses contemporains de la littérature maghrébine d’expression
française, s’étaient donnés le mot de porter à la connaissance et à la conscience des
autres nations la situation dramatique dans laquelle se débattait leur peuple.
Pourquoi écrire ? Et surtout pourquoi le faire dans la langue de l’autre ? A
toutes ces questions Dib n’hésite pas de répondre favorablement :
J’écris surtout pour les Algériens et les Français. Pour essayer de faire
comprendre à ceux-ci que l'Algérie et son peuple font partie d'une même
humanité, avec des problèmes communs, pour l'essentiel, et pour inviter ceux-là
à s'examiner eux-mêmes sans sentiment d'infériorité. Ils doivent se croire assez
forts pour affronter certaines réalités. Mon ambition reste cependant d'intéresser
n'importe quel lecteur. L'essentiel est le fonds d'humanité qui nous est commun,
les choses qui nous différencient demeurèrent toujours secondaires. 3
Les thèmes de cette littérature maghrébine d’expression française : C’est
d’abord l’affirmation de la personnalité du Maghreb et de ses peuples face aux
tendances assimilatrices de la France coloniale ; C’est aussi la lutte contre la
colonisation ; La réhabilitation de la valeur humaine du peuple ; C’est encore la
révolte contre une société musulmane sclérosée ; La révolte contre l’autorité
paternelle ; La révolte contre la condition de la femme.
L’homme maghrébin faisait bel et bien son entrée, et avec qualité, dans les
lettres de langue française. Reflet de lui-même, et non vu à travers le prisme du
colonisateur, essayant de donner du Maghrébin une image enfin exacte, et
refusant celle que l’autre, lui imposait4.
Ou encore : « Les écrivains maghrébins d’expression française ont montré que
l’utilisation de la langue française ne les avait nullement empêchés de rester Maghrébins,
c’est-à-dire fondamentalement Arabes ou Berbères »5.
L’Islam étant une donnée fondamentale de la culture maghrébine, il est très
difficile de détacher la production de langue française du contexte arabo-musulman,
dans lequel elle se situe pour s’en réclamer ou le rejeter. La culture maghrébine
emprunte le détour d’une langue étrangère pour s’exprimer. Même s’exprimant en
français, les écrivains maghrébins traduisent une pensée, une réalité et des
sentiments spécifiquement arabes ou berbères.
Alors que Malek Haddad se déclare « en exil dans la langue française » et
156

que pour lui un véritable écrivain maghrébin, s’il veut traduire toute sa pensée
profonde, doit s’exprimer en langue arabe pour exprimer les aspirations populaires,
Page

Charles Bonn, dit dans son livre La Littérature algérienne :


Même lorsqu’il semble le plus intégré à son univers d’adoption comme le héros
de Malek Haddad dans le Quai aux fleurs ne répond pas, il n’y a pas, en fait de

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rupture entre lui, sa terre natale et sa mère toujours liées, centres de son
existence véritable, pulsation profonde de son être6.
De son côté, Jamal Eddine Ben Scheik trouve que :
La situation des écrivains maghrébins s’avère étroitement liée au phénomène
colonial dans ses implications linguistiques, culturelles, sociologiques. Malgré le
dépaysement linguistique, les poètes de ce recueil parviennent à transmettre leurs
profondeurs charnelles par l’intermédiaire d’une langue passée au crible de leur
histoire, de leur mythologie, de leur colère, bref de leur personnalité propre7.
Cette littérature maghrébine offre par rapport à la culture française le double
intérêt d’avoir utilisé sa langue et son art et de s’en différentier. Car elle est le
miroir d’une toute autre réalité, et l’expression d’éléments sociaux fort différents.
Elle est un phénomène en soi, qui ne peut être compris que dans le cadre de la
péripétie sociale du Maghreb. Les écrivains maghrébins des années 50 sont d’une
génération dont la colonisation a masqué le passé d’un peuple sans histoire et sans
mémoire qui cherche à renouer avec ses racines dont il pressent l’existence, fût-ce
sous forme mythique à s’y relier, le présent est là pour prendre sa place dans un
monde arabe en pleine mutation. Le roman maghrébin, lui, n’est pas né d’une classe
sociale bourgeoise.
Cette littérature maghrébine était née de la prise de conscience du colonisé.
Ces nouveaux auteurs des années cinquante 50 « colonisés, il leur a suffi de s’exprimer
non pour témoigner sur la colonisation, mais pour révéler l’univers intérieur et extérieur du
colonisé »8. Mohamed Dib publie, en 1952, la Grande Maison, suivi en 1954 par
l’Incendie, deux premiers volumes de sa Trilogie, consacrée à l’Algérie dans laquelle
il brosse un tableau vivant de la vie quotidienne des opprimés, et dévoile leur prise
de conscience. Dans son œuvre Dib restitue les gestes, les paroles, les pensées et les
appréhensions de chaque jour, l’épaisseur quotidienne des passions les plus fortes,
les rages les plus terribles, les mésintelligences les plus violentes et les hostilités les
plus inconséquentes. En ce sens l’œuvre dibienne inaugurale relève bien de la
chronique ; c’est le récit du cœur, à l’écoute d’un peuple en pleine effervescence : Dib
se veut une représentation réaliste, on ne triche pas, on dit ce que l’on voit, le beau,
le laid, le sublime, l’insignifiant. En une multiplicité de personnages et un
foisonnement de tableaux, ainsi qu’une disparité de scènes et saynètes, notre
écrivain s’adresse à la sensibilité et à l’imagination de façon que chacun puisse s’y
reconnaître et de se sentir multiple en se retrouvant, il se découvre plus fort et peut-
être plus hardi.
Il est à rappeler que l’existence de la société est la source de l’enracinement
de chacun dans son histoire psychologique individuelle. C’est elle qui constitue le
lien avec le passé. Cela explique le fait que l’image de la femme gardienne fidèle des
traditions est la plus adoptée chez les auteurs nord-africains. Sans la moindre
retenue, tâchons alors de se rappeler que ces derniers n’ont jamais été sceptiques
157

mais bien au contraire nettement conscients et convaincus qu’une œuvre doit être
inspirée par les problèmes actuels les plus urgents de leurs pays d’origine.
Page

Cependant, il est nécessaire de rappeler aussi que pendant l’ère coloniale, le contact
avec le monde occidental ou colonisateur a été funeste pour les femmes algériennes.
Au début et pendant longtemps, seuls les hommes sont entrés en relation avec lui.
De ce fait, le monde des femmes est resté en retrait dans l’ignorance et l’isolement :

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Pendant des siècles, la famille algérienne musulmane, malgré une histoire


mouvementée, est demeurée immuable, non pas qu’elle ait bénéficié d’une
protection religieuse ou législative particulière, mais parce que, ayant adopté une
structure défensive, elle se trouvait à l’écart des causes susceptibles de provoquer
son évolution. Elle portait en elle des éléments statiques, absorbant ou
neutralisant les influences successives et contradictoires du cadre politico-
social. 9
Dans ce constat de faillite, la lignée féminine se retrouve nettement
infériorisée et aliénée. Le despotisme, la vie au dehors, le droit à la parole nous
apparaissent comme les attributs d’une virilité authentique. Avec sa famille l’homme
est libre d’agir comme il veut. Il ne tolère pas la moindre remarque sur sa conduite ;
bien mieux encore, il dispose d’elle comme bon lui semble : « Dans la société
traditionnelle, parenté est synonyme de propriété. »10. En effet, la destinée de la femme
traditionnelle mariée dépend des caprices de l’homme, symbole de l’autorité
répressive qui décide du sort de celle-ci. Elle est qualifiable d’objet ou de joujou dans
les mains du patriarche.
Dans ces circonstances d’assujettissement et de claustration, la femme se
sent impuissante, elle se trouve totalement désarmée. Le sexe faible dit-on, il ne faut
pas qu’il soit savant ou lettré car la science et la curiosité le rendent vain et futile ; il
est manifeste ajoute-t-on qu’il sache un jour gouverner son ménage et obéir à son
mari docilement sans raisonner. Cependant, l’emploi fréquent du terme
« répudiation » dans la littérature maghrébine à la place du terme « divorce »
s’explique, puisque dans la société misogyne la décision est unilatérale, ne regardant
et n’appartenant qu’à l’homme. Il est impensable qu’un homme se trouve contraint
au divorce. Autant dire qu’il serait répudié ! Comment pourrait-il admettre une telle
humiliation ?! Cela lui semble aberrant !!!
A partir de 1952, la lutte pour l’indépendance s’affirme de plus en plus. A
cette période, correspond une littérature de refus, de contestation. « Refus et
contestation contre les siens et les autres »11. Les écrivains maghrébins, aliénés par
l’impact puissant de l’Occident, recherchaient leur véritable identité, leur
authenticité. Les romanciers dénoncent les maux de la colonisation. Certains comme
Driss Chraïbi, dévoilent et condamnent les carences de leurs sociétés. « Mais la
critique contre les carences du groupe et contre les maux internes est passée
presque inaperçue ou a été vite étouffée »12. note Jean Déjeux. Il fallait d’abord se
consacrer à la lutte politique. Une littérature de témoignage et de combat fait écho
aux années de guerre de libération. En 1958, Malek Haddad publie la Dernière
impression, « premier roman faisant allusion à la guerre »13, suivi de un Eté africain,
de Mohamed Dib, en 1959. Effectivement, le romancier algérien de langue arabe,
Tahar Ouattar, dans une conférence, à Alger, le 24 février 1976, sur « la conscience
de classe dans le roman arabe », avance et confirme que « Dib fait partie de ceux
dont l’action a engendré la guerre de libération ». Ses romans ont pris d’emblée « le
158

parti de défendre les misérables, les exploités et les opprimés ».


Comme pendant toute résistance armée, on assiste au développement d’une
Page

littérature strictement guerrière qui devrait être dépassée dans l’Algérie


indépendante. Certains écrivains continuent cependant à s’enfermer dans ce thème.
Entre 1956 et 1962 en un temps où on distingue encore mal quelle Algérie va sortir
des années de guerre ; « c’est l’œuvre de chaos, des genres éclatés14 où fourmillent

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des personnages qui surgissent de la foule pour lui donner voix un instant et
replongent dans le creuset ».15 C’est le roman non chronologique qui permet une
plongée profonde dans le monde mythique « le passé et le présent se superposent en
une spirale qui, au cœur d’une répétition piégée, se détend vers un avenir
entrevu »16.
I.1 Littérature maghrébine d’expression française des années 50 :
représentations, images et échos de la société et de la femme
traditionnelle
Une fois les indépendances acquises, les écrivains n’oublient pas leur rôle social.
Ils dévoilent leur malaise, leur angoisse, dénoncent les injustices sociales, les freins
à la marche en avant, « les maux de la tribu ». On assiste, en Algérie, avec la
génération d’après-l’indépendance à une critique des structures archaïques de la
société musulmane, à une transgression systématique des tabous sexuels, religieux
et politiques. Au Maroc, Driss Chraïbi avait déjà entrepris ce travail de
« destruction des tabous » dans son livre le Passé Simple, paru en 1954. Ce dernier
traduit avec beaucoup d’amertume et de violence le trouble de la jeunesse dont le
mal n’est pas, comme pour la jeunesse occidentale de devoir s’intégrer à la société
des adultes, mais de devoir la détruire et de lui saper les fondements.
La littérature algérienne de langue française n’a servi en rien la cause de la
femme jusqu’au déclenchement de la guerre de libération en 1954. Par contre, celle de
la langue arabe s’employait dès le début du siècle à changer les mentalités figées en se
référant tantôt à la religion, tantôt à l’Orient et tantôt aux progrès réalisés ailleurs.
Mais cette trajectoire n’allait pas tarder à se renverser.17
C’est par leur malaise, par leur angoisse que les écrivains maghrébins rejoignent
les expériences et les interrogations, les refus et les ruptures à travers l’expression
de leurs sociétés respectives, dont ils dévoilent les malaises et les malheurs du
quotidien vécu. L’écrivain à la recherche de son identité et à la recherche de sa mère
patrie, renoue avec son passé.
Entre autres et pendant cette même période, le thème de la femme est pour
l’écrivain maghrébin le moyen de se réinsérer et d’insérer de façon plus au moins
voilée son œuvre dans une histoire culturelle au sens le plus large qu’on puisse
donner au terme que les conditions objectives lui ont arraché. Par la femme, il n’y a
pas de rupture entre un passé qui se situe hors de toute mémoire et le présent. Un
présent qui n’est pas, évidemment, le présent ponctuel, mais « un présent épais » au
moins comme point de départ, quitte à remonter. Progressivement, lentement vers
un passé qui souvent dans la mémoire collective prend encore forme de présent. Ce
« présent épais », remonte assez loin dans le temps.
I.2. Représentation des premières figures de transgression et de
dissidence dans la littérature maghrébine d’expression française à la
159

veille des indépendances


Dans leurs représentations de la société arabe ou Kabyle, apparaît presque
Page

toujours chez les romanciers maghrébins, comme image réduite à la seule fonction
de reproduction, qui attend d’être vieille constante, la figure de la femme : femme
opprimée, femme objet, mère, pour devenir maîtresse chez elle. Mouloud Feraoun,
dans sa description de la vie quotidienne, présente des personnages vivants, qui sont
à l’image de la société exploités. Il exprime l’idée d’une transformation de la société,

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sans toutefois parler de révolution. Notre auteur, fortement imprégné par la culture
française coloniale qu’il avait tant recherchée. Dans ses écrits romanesques, il était
conscient de la hardiesse de son acte, le fait de représenter les siens : c’est une sorte
de trahison motivée par l’intérêt et l’ambition. Le fait d’avoir mis un nom sur
chaque visage de femme, d’avoir étalé l’intimité des unes et des autres et d’avoir
écorché la dignité de certaines d’entre elles. La dissidence de l’auteur dans son
roman inaugural à caractère socio-ethnique se limite à cette mise en scène de sa
propre famille car le modèle ancestral et les normes patriarcales régissant son clan
gardent leur stabilité séculaire.
Le même type de rupture avait été amorcé deux années plus tôt par l’écrivain
algérien Mohamed Dib qui force à son tour l’interdit, celui de la représentation de la
gent féminine en évoquant le dur quotidien d’une famille citadine de Tlemcen
orpheline d’époux et de père. Mais, contrairement à Mouloud Feraoun qui était
soucieux de la généalogie de ses personnages féminins et de leur ancrage identitaire
et spatial. Dans la Grande maison Dib ne s’encombre ni du nom patronymique (dans
la Grande Maison, Aïni, Aouicha et Mériem, ainsi que la Tante Hasna, la cousine
Mansouria et les nombreuses voisines, sont désignées par leur simple prénom); ni
du décor qui se réduit, pour l’essentiel, à Dar-Sbitar et à une de ses chambres où se
joue le drame et qui est plutôt choquante par sa nudité ; ni de la précision de la
temporalité qui permet de renvoyer à une date précise. Dans son premier roman de
la trilogie La Grande maison, comme dans Le Métier à tisser et dans L’Incendie qui
suivront, le combat politique est certes, du ressort des hommes mais ce sont
essentiellement les femmes, tous âges confondus, qui vivent la tragédie, la misère, la
faim et le froid quotidiennement, inventent mille subterfuges pour apaiser les
moments et atténuer les effets de la rudesse de la vie. Entre autres, ses femmes qui
peuplent l’univers des romans de Mohamed Dib servent dans leur ensemble de
catalyseur dans la prise de conscience des hommes.
Une brève comparaison des récits de la trilogie montre que les citadines et
aussi les paysannes sont constamment en situation d’instabilité et de dénuement :
Aïni et Zina sont veuves. L’époux de la première, un bon artisan de Tlemcen, a été
emporté par la tuberculose et l’époux de la seconde s’est engagé dans la résistance
politique et en a payé le prix. Chez Zoulikha, le pain faisait fréquemment défaut. La
cousine Mansouria vit sa vieillesse dans la solitude et le manque. Menoune est
tuberculeuse et elle a été répudiée de son foyer en raison de la déchéance physique
causée par le mal. Chez la femme de Mahi Bouanane, il n’y a de trace ni de
l’opulence bourgeoise qui reflèterait le statut social du mari, ni d’un bonheur
quelconque. Les foyers des nombreuses anonymes qui défilent dans Le Métier à tisser
et dans L’Incendie ont été brisés par l’expropriation, le déracinement, le chômage et
la prison.
Cette écriture de la socialité mise en œuvre par Mouloud Feraoun et son
concitoyen Mohamed Dib, est encore perceptible dans les premiers romans de
160

Mouloud Mammeri, contemporain de ces pères fondateurs. En effet, Mouloud


Mammeri, quant à lui, voit les maux de sa société. Cette société exclusivement
Page

masculine n’est pas conforme à la nature : l’homme et la femme sont


complémentaires donc ils doivent vivre ensemble et non pas séparés dans deux
mondes parallèles. C’est dans la première partie du Sommeil du Juste, plus
précisément, que peuvent être lus le poids et les effets de l’oppression coloniale ; les
alliances de classe qui rendent solidaires l’administrateur français et le cousin

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Toudert dont l’ambition, l’avarice rendent le joug de l’esclavage encore plus pesant ;
les modes de vie et les coutumes qui disent et la permanence ancestrale et les
anachronismes qui étouffent les esprits et menacent la liberté des individus.
Mohamed Dib, de son côté, est conscient qu’une œuvre doit être inspirée par
les problèmes actuels les plus urgents. Il choisit ses thèmes dans la vie quotidienne,
la guerre de libération, à partir de 1959. Dans ses écrits, Dib ne présente pas
uniquement la femme en tant que mère, telle qu’elle est considérée dans une société
traditionnelle, mais aussi « travailleuse »18, qui souvent nous apparaît comme au
moins l’égale de l’homme. Dans son deuxième volume « l’Incendie » du triptyque
« Algérie » Dib fait dire à son héros
La terre est femme, le même mystère de fécondité s’épanouit dans ses sillons et
dans le ventre maternel », mais c’est seulement pour nous faire comprendre que
la puissance qui fait jaillir d’elle des fruits et des épis, est entre les mains du
fellah que le colon a donc dépossédé.19
Mais dans la société traditionnelle, paysanne surtout, la femme est assimilée à la
terre nourricière, terre fertile, qui fait vivre son monde : cette terre est fécondée
tous les ans par un travail acharné, on exige d’elle en contrepartie qu’elle produise.
L’homme lui, semeur de grains est maître de la terre et de la femme. Il s’approprie la
fertilité et la fécondité. Stérile, la femme est comparée à la terre aride.
Pour une énième transgression, Dib introduit le thème de l’amour.
L’initiation furtive à l’érotisme à laquelle s’adonne cette adolescente est une
première dans la littérature algérienne d’expression française. Notre auteur poursuit
ainsi le sacrilège mais il le balise par les limites de la décence de son époque. La mise
en œuvre de cet écran était déjà perceptible dans la manière dont Zina fait part à
Aïni du scandale qui a été provoqué par sa jeune cousine et dans la réaction
méprisante affichée par les deux femmes devant l’ignoble. La femme est présentée
en tant qu’épouse. Il dévoile le rapport complexe de l’épouse et de la mère, toutes
deux gardiennes de la tradition. « Un homme qui opprime une femme n’est pas plus
libre qu’un pays qui en opprime un autre »20, affirme Dib. Pour lui, la libération de
l’homme passe aussi par la femme en tant qu’épouse. Cela rejoint le grave problème
de la sexualité dans le monde arabe.
Kateb Yacine présente la femme réelle ou symbolique « la femme est
ressentie de façons diverses, c’est-à-dire la cousine-sœur, mais encore la mère patrie
ou le sein maternel »21. Kateb a souligné aussi l’attirance de la sœur-cousine, désir
de mariage endogamique pour mieux « vivre entre soi et pour soi ». C’est la tribu
qui tend toujours à se refermer sur elle-même. Le thème de la femme avec ses
aspects traditionnels et nouveaux, domine dans les romans d’Assia Djebar. Le
mérite d’Assia Djebar est de nous montrer des personnages surtout féminins qui
avant tout vive sous nos yeux dans le sens le plus charnel du terme. Charles Bonn,
révèle : « Rares sont ceux qui, comme Assia Djebar permettent à une catégorie
161

donnée de la population, et plus encore aux femmes de retrouver dans un livre la


quotidienneté de leur existence actuelle, même si certains aspects, pourquoi pas ?
Page

Doivent en paraître futiles. »22


L’auteure Assia Djebar, algérienne de souche, trouve à son tour que « la
femme se découvre victime d’un racisme sexuel »23. Elle a introduit de nouveaux

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thèmes à titre d’exemples : la découverte du corps par la femme et la naissance du


couple.
Des révolutionnaires algériens ont trouvé indécent le fait que Djebar ne se
préoccupe dans la soif, édité en (1957), que du problème sexuel, alors que
l’Algérie était en proie à une guerre effroyable. A-t-on vraiment compris que la
découverte du corps pour le personnage de la Soif est aussi une révolution
importante ? 24.
Jean Déjeux a montré la dénonciation chez Assia Djebar, de la « tranquillité
océanique des origines, de la moiteur du hammam, du narcissisme du cercle
ancestral, où l’on s’aime soi-même dans un vivre entre soi infantile. »25. Dans Les
Enfants du nouveau monde, nous assistons à une prise de conscience de la femme
traditionnelle. La femme naît au monde, elle n’est plus objet, elle devient sujet. Les
héroïnes, les militantes d’Assia Djebar sortent de l’ombre et s’affirment en
personnages adultes. Ce qui est intéressant chez Assia Djebar, c’est l’existence d’une
double problématique : d’une part dualité nationaux et colonisateurs, d’autre part,
dualité des rapports à l’intérieur de la société et dualités des rapports
(hommes/femmes). Dans les Alouettes naïves, Assia Djebar, nous introduit dans le
monde et la vie de plusieurs couples, nous fait vivre leurs affrontements et leurs
rapprochements. De cette période précisément J. Déjeux n’a pas manqué de nous
ressasser laconiquement ce témoignage révélateur voire illustratif et enchanteur
concernant l’exploit de cette auteure algérienne de souche :
La maîtresse émérite de son époque Assia Djebar a abordé les problèmes du
couple avec franchise et avec un regard de femme. Celui-ci n’est pas ici
systématiquement agressif contre l’homme. Il ne valorise pas outre-mesure les
qualités des personnages féminins. Assia Djebar essaie de rester fidèle au
vécu. 26
Or, quand on parle du marocain Driss Chraïbi, on parle inévitablement de la
révolte et de la frustration. Révolte contre tout : injustice sociale, immobilisme
politique, culturel, social, religieux. La cause première de sa révolte nous est révélée
dans la citation qui suit :
Et puis, dit Chraïbi, il y avait autre chose : ma mère. La femme dans les livres,
dans l’autre monde, celui des Européens, était chantée, admirée, sublimée. Je
rentrais chez moi et j’avais sous les yeux et dans ma sensibilité une autre femme,
ma mère, qui pleurait jour et nuit, tant mon père lui faisait la vie dure. Je vous
certifie que pendant trente-trois ans, elle n’est jamais sortie de chez elle. Je vous
certifie qu’un enfant, moi, était son seul confident, son seul soutien.27
Chraïbi, nous présente une image de la femme, d’après cette conception de sa
condition. Pour lui, elle est le dernier colonisé de cette machine ronde. L’homme,
c’est le père despotique, figure emblématique et représentative de la loi, des
162

ancêtres, de la tradition, de l’ordre établi proprement dit. Dans son ouvrage le Passé
simple, Chraïbi se révolte contre l’autorité paternelle, symbole de toute forme
Page

d’oppression.
Chraïbi est vraisemblablement le seul écrivain maghrébin et arabe qui ait eu le
courage de mettre tout un peuple devant ses lâchetés, qui lui ait étalé son
immobilisme, les ressorts de son hypocrisie, de cette auto-colonisation et

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oppression exercée sur les autres, le féodal sur l’ouvrier agricole, le père sur ses
enfants, le mari sur son épouse-objet, le patron libidineux sur son apprenti. Il
faut assurément beaucoup de sens de l’humour pour accepter un pareil
dégonflage de l’orgueil (…), de la certitude de faire partie des bons peuples, de
croire en la bonne religion (…). Il faut bien l’avouer. Nous avons trop le goût
de l’épopée, de l’auto-installation sur des piédestaux.28
Dans le thème de la révolte, l’œuvre de Rachid Boudjedra rejoint celle de
Driss Chraïbi, dans une entreprise de dénonciation des systèmes sociaux. Boudjedra
se révolte aussi contre le père qui a répudié sa mère et a épousé trois femmes. « J’en
ai énormément souffert », déclare-t-il. Dans La Répudiation, Rachid, le héros, révèle
à sa maîtresse française les traumatismes causés par la répudiation de sa mère, et le
remariage de son père avec une toute jeune femme, dont Rachid pour se venger du
père, pour retrouver la mère, « par substitution œdipienne »29 est devenu l’amant.
Ce roman est une dénonciation du poids que le patriarcat fait peser sur la femme :
répudiée, violée chez Boudjedra, elle est niée, écrasée chez une grande partie des
romanciers arabes. C’est surtout sur le thème de la femme qu’est centrée la
Répudiation : « je m’étais proposé de raconter une destinée concrète, celle de ma
mère, et puis peu à peu, le roman a pris une autre direction, le délire est venu se
greffer sur le corps du récit »30, déclare R.Boudjedra. Ou encore dans un autre
passage, il nous révèle que « C’est contre cette injustice de la femme dans le monde
arabe que j’ai voulu témoigner »31.
Rares sont les romanciers qui ont adopté une déposition aussi
« révolutionnaire »32. Rares sont les œuvres romanesques, surtout au Maghreb
présentant des femmes libérées de toute sujétion ou travaillant à cette
libération. « Tout » révolutionnaire « qu’il se veuille, l’écrivain se détournera
ainsi d’un sujet, dont « la pudeur » ancestrale jointe à son propre tremblement
devant la blessure de l’altérité, devant la différence – sexuelle, culturelle – lui
interdisant de parler. 33
Suite aux propos de Charles Bonn, Jean Déjeux intervient à son tour dans son
œuvre intitulée « Femmes écrivains dans la littérature algérienne de langue française »
pour nous faire part de son témoignage sur le problème en question en commençant
par dire que : « La littérature maghrébine ne rend pas compte de tous les aspects de cette
prise de conscience des Algériennes et de leur promotion, ou de leur entrée à la cité. ». Dib,
dans La Grande maison a abordé explicitement cette question de femmes exclues du
champ politique. Dib en parle et s’explique sans réserve sur cette absence de
femmes : « Si le problème essentiel pour l’écrivain est d’aller au fond des choses,
celui de camper des personnages féminins en est un autre… les femmes algériennes
ne tiennent pas actuellement dans la société la place qui leur revient ; elles ne
peuvent donc pas l’occuper dans le roman ».
Par conséquent, il nous est manifeste de penser que certains écrivains
163

passent sous silence les problèmes angoissants de la société arabe actuelle, ou bien
ils les escamotent de peur de troubler l’ordre de chose établi. Le rôle du lettré en
Page

pays arabe, est traditionnellement un rôle de censeur, de conseiller, d’homme


vénérable, et prêchant l’exemple. La femme que décrivent les écrivains maghrébins
est mystifiante. Le mythe étant un « ensemble organisé de références imaginaires »,
celles-ci sont pourtant reliées logiquement à la vie réelle. La littérature du Maghreb
d’expression française, écrite à quelques exceptions près par des hommes, pour des

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hommes, ne saurait être authentiquement au service de la cause féminine. Alors de


ce manque flagrant d’écrits de femmes dans la littérature maghrébine des années
cinquante 50, nous lisons dans la présentation des Temps modernes que :
Dans les états de la pensée et de l’analyse propres à la génération, d’après les
indépendances, la parole féminine quasi absente, ne se reporte pas sur sa
condition et son devenir. Plus qu’effet de quelque carence, ce manque majeur
désigne la difficile mutation, créatrice en des ensembles si profondément
marqués par le traditionnel partage des pratiques sociales selon des critères
d’appartenance sexuelle.34
Au Maghreb, « Il faudrait encore bien d’autres romans et essais écrits par
des femmes pour que la société masculine soit dérangée »35.

Conclusion
Pendant la période coloniale, des considérations idéologiques de domination
restent attachées à la mise en scène de ces femmes qui, quand elles ne sont pas
carrément exclues des fictions, sont transformées tantôt en objet de spectacle et de
désir, tantôt en sujet de pitié ou de compassion. A partir des années cinquante, les
romanciers maghrébins de souche comblent les manques et redressent les
déformations. Ils proposent, pour cela, des personnes et des lieux qui répondent
mieux à la réalité et aux contradictions qui tiraillent leur société. Quelques
romanciers jugent nécessaire de traiter ce thème, ce qui prouve qu'il reste une
grande interrogation. Au travers de leurs écrits, il apparaît que la femme a un rôle
social prépondérant qu'elle doit remplir.
Par ailleurs, l’accession de la femme à la majorité se fait par le moyen de
l’instruction du travail rémunéré : cela se confirme par sa prise de conscience de son
rôle de citoyenne, par sa participation à la lutte. De cette façon, le personnage
féminin se sent différent, adulte, transformé, conscient de l’ampleur de ses capacités.
Notre personnage est donc appelé à lutter et à revendiquer sa liberté et ses droits
légitimes sur plusieurs fronts contre ce système de l’autoritarisme masculin qui tend
toujours à la modeler, à la reconstruire selon ses propres exigences.
En somme, le Grand Maghreb est une contrée cruelle et pernicieuse pour la
femme. Pourtant, il est réconfortant de découvrir ces quelques images osées qui
narguent le système traditionnel patriarcal et témoignent de l’ingéniosité de ces
femmes qui se veulent émancipées, dont un nombre considérable a appris à se
débrouiller sous le joug de la tradition pour arracher à la vie quelques moments de
bonheur et de liberté.
Quelques romanciers maghrébins, dont la société considère la sexualité
comme un thème tabou, introduisent ce sujet comme moyen de provocation. En
effet, au travers de la sexualité, nos auteurs transmettent d’une part leur
ressentiment envers leur communauté. Ils dénoncent d’autre part l’hypocrisie de
164

cette société en la mettant face à elle-même : la sexualité est un élément tabou et


interdit mais elle est présente dans chaque évènement de la vie quotidienne. En
Page

évoquant ce thème, les romanciers montrent quelles ont été les obsessions de leur
jeunesse. Ils transmettent leurs inquiétudes et leurs angoisses par le truchement de
leurs écrits romanesques. Les auteurs Chraïbi, Dib et leurs contemporains ne
négligent pas tout à fait la sexualité, parce qu’elle leur semble jouer un rôle
fondamental quoique inavoué dans la société qu’ils décrivent. Aussi en font-ils une

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des préoccupations principales de cette littérature maghrébine d’expression


française.
Par conséquent, cette élite de romanciers maghrébins des années cinquante a
le mérite d’avoir eu le courage de parler de ces images taboues. Un cri de révolte
fuse de son écrit. En réalité, ces figures de transgression sélectionnées sont
fondamentales mais ne font pas partie des sujets permanents de cette société, ni de
cette littérature maghrébine. En outre, ces thèmes tabous traités dans les romans
sont liés aux problèmes cruciaux de la société traditionnelle musulmane. De cette
façon, nous avons pu montrer que nos romanciers qui figurent dans l’analyse n’ont
pas pu taire les grandes plaies (la mutation des mœurs, l’émancipation de la femme,
la sexualité, etc.) de notre société, et, à travers ces images de transgression, ont
permis à la femme traditionnelle mineure de libérer sa sensibilité. Pour nos auteurs,
qui savent pertinemment que la libération de l’homme passe aussi par la femme en
tant qu'épouse. Il faut que la femme traditionnelle comprenne que sa liberté est liée
à celle de l’homme de son pays.
En somme, nos romanciers maghrébins portent un regard accusateur sur
cette société musulmane traditionnelle et dénoncent au vitriol tous ses vices et ses
hypocrisies. De même, ils montrent que malgré l’entreprise de destruction menée
par le colonisateur, la société maghrébine ne disparaît pas, même si elle ne fait que
survivre, privée des biens et de la terre qui lui appartenait. Donc, c’est dans sa
participation au combat politique que cette dernière peut vraiment se libérer et
atteindre la majorité à laquelle elle aspire en éliminant toutes les barricades
obstruant son chemin.

1
Frantz. FANON, Les Damnés de la terre, quatrième partie : Sur la culture coloniale, p. 150.
2
L’Autre est une dénomination du colonisateur français (l’intrus) : Une sorte de démarcation.
3
L'Afrique littéraire et artistique, n°18, août 1971.
4
Jean. DEJEUX, Ibid., p.24.
5
Henri. De la BASTIDE, « culture arabe et culture française au Maghreb », in Orient, n°35, 3etrimestre, 1965.
6
Charles.BONN, La littérature algérienne, Sherbrooke, Naaman, 1974.p.30.
7
Jamal Eddine BEN SCHEIK, « La littérature algérienne horizon 2000 », in Les Temps modernes, n°375,
octobre1977.
8
Jean. DEJEUX, Op.cit, p.24.
9Nefissa. ZERDOUMI, Enfants d’hier, Paris, Maspéro, 1970, p.35.
10Kate. MILLET, La Politique du mâle, Paris, Stock, 1969. p.48.
11
Jean. DEJEUX, Op.cit, p.40.
12
Op.cit, p.42.
13
Ali. KHATIBI, Le roman maghrébin, p.90.
14
Comme Nedjma, de Kateb Yacine (1956).
15
Jean. ARNAUD : « Le roman maghrébin en question chez Khaireddine, Boudjedra, Tahar Benjelloun », in
Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°22, 2e trimestre, 1976, p.60.
16
Op.cit, p.59.
17
Ahlem. MOSTEGHANEMI EL RASSI, La femme dans la littérature algérienne contemporaine, Paris, thèse
3ecycle, Ecole des hautes études, 1980, p.1980, p.161.
18
Mohamed. DIB. La Grande Maison, Paris, Seuil, 1952.
165

19
Charles. BONN, La littérature algérienne, p.50.
20
Cité par Jean. DEJEUX, Littérature maghrébine, p.155.
21
Jean. DEJEUX, Ibid, p.237.
Page

22
Charles. BONN, La littérature algérienne, pp.111-112.
23
« Le point de vue d’une Algérienne, sur la condition de la femme musulmane au 20 esiècle », in le courrier de
l’Unesco, août-septembre 1975.
24
A.KHATIBI, Le roman maghrébin, p.62.
25
Jean. DEJEUX, Littérature maghrébine, p.231.

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La littérature maghrébine d’expression française : le choix d’une langue de plaidoirie
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26
Jean. DEJEUX, « Femmes écrivains dans la littérature algérienne de langue française », in IBLA, 1979.2,
n°134.
27
Jean. DEJEUX, Littérature maghrébine, p.286.
28
Abdellatif LAABI, Souffles, n°5, premier trimestre, 1967.
29
Georges-Jean. ARNAUD : « Le roman maghrébin en question », in Revue de l’Occident musulman et de la
Méditerranée, n°22, 2e trimestre, 1976, p.62.
30
Interview, l’Afrique littéraire et artistique, n°8, décembre1969.
31
Op.cit.
32
A diverses époques, dans la plupart des pays arabes, les écrivains plus au moins engagés ont connu la prison,
le chômage, la faim ou la nécessité de s’exiler.
33
Charles. BONN, La littérature algérienne, p.132.
34
(N.) ABDI et (A.) KHATIBI, (A.) MEDDEB : présentation du Maghreb, in Les Temps modernes, octobre 1977,
33e année, n°375 bis, p.6.
35
Jean. DEJEUX, « Femmes écrivains dans la littérature algérienne de langue française », in IBLA, 1979.2,
n°336.

Références bibliographiques
1.Mohamed. HARBI, Le FLN miracle et réalité des origines à la prise du pouvoir (1945-1962). Editions
Jeune Afrique, Paris, 1980, 446 pages, pp. 9-10.
2. Frantz. FANON, Les Damnés de la terre, quatrième partie : Sur la culture coloniale, p. 150.
3. Jean. DEJEUX, Littérature maghrébine, Sherbrooke, Naaman, 1973.p.22.
4. L'Afrique littéraire et artistique, n°18, août 1971.
5. Henri. de la BASTIDE, « culture arabe et culture française au Maghreb », in Orient, n°35,
3etrimestre, 1965.
6. Charles. BONN, La littérature algérienne, Sherbrooke, Naaman, 1974.p.30.
7. Jamal Eddine. Ben Scheik, « La littérature algérienne horizon 2000 », in Les temps modernes, n°375,
octobre1977.
8. Nefissa. ZERDOUMI, Enfants d’hier, Paris, Maspéro, 1970, p.35.
9. Kate.MILLET, La Politique du mâle, Paris, Stock, 1969. p.48.
10. A. KHATIBI, Le roman maghrébin, Paris, Maspéro, 1968, p.90.
11. Jean. ARNAUD : « Le roman maghrébin en question chez Khaireddine, Boudjedra, Tahar
Benjelloun », in Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°22, 2e trimestre, 1976, p.60.
12. Ahlem. MOSTEGHANEMI EL RASSI, La femme dans la littérature algérienne contemporaine, Paris,
thèse 3ecycle, Ecole des hautes études, 1980, p.1980, p.161.
13. Mohamed. DIB. La Grande Maison, Paris, Seuil, 1952.
14. Charles. BONN, La littérature algérienne, p.50.
15. Cité par Jean. DEJEUX, Littérature maghrébine, p.155.
16. « Le point de vue d’une Algérienne, sur la condition de la femme musulmane au 20 esiècle », in le
courrier de l’Unesco, août-septembre 1975.
17. A.KHATIBI, Le roman maghrébin, p.62.
18. Jean. DEJEUX, « Femmes écrivains dans la littérature algérienne de langue française », in IBLA,
1979.2, n°134.
19. Abdellatif LAABI, Souffles, n°5, premier trimestre, 1967.
20. J. ARNAUD : « Le roman maghrébin en question », in Revue de l’Occident musulman et de la
Méditerranée, n°22, 2e trimestre, 1976, p.62.
21. Interview, l’Afrique littéraire et artistique, n°8, décembre1969.
22. Jean. DEJEUX, « Femmes écrivains dans la littérature algérienne de langue française », in IBLA,
1979.2, n°144, p.315.
23. (N.) ABDI et (A.) KHATIBI, (A.) MEDDEB : présentation du Maghreb, in Les Temps modernes,
octobre 1977, 33e année, n°375 bis, p.6.
24. Jean. DEJEUX, « Femmes écrivains dans la littérature algérienne de langue française », in IBLA,
1979.2, n°336.
166

25. Assia. DJEBAR, « Les alouettes naïves », Paris, Julliard, 1967.


26. Assia. DJEBAR, « Les enfants du nouveau monde, Paris, Julliard, 1962.
27. Rachid. BOUDJEDRA, « La Répudiation », Paris, Denoël, 1969.
Page

28. Driss. CHRAIBI, « Le passé simple », Paris, Denoël, 1954.


pour citer L’auteur :

KHIRALLAH Ahmed Mokhtar, (2023), « La littérature maghrébine d’expression française : le choix


d’une langue de plaidoirie imparable », Ex Professo, V 08, N 01, pp.153- 166, Url :
https://www.asjp.cerist.dz/en/PresentationRevue/484

Ex PROFESSO-Volume 08-Numéro 01- Année 2023 pages 153-166

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