Lire un fabliau du Moyen Âge : Estula ( ne pas prononcer le s)
Présentation du fabliau :
Parmi les récits que les troubadours composent ou apprennent par cœur, les fabliaux tiennent une place
essentielle. Il s’agit de petits textes, très courts et simples à comprendre pour des spectateurs sans instruction.
Les personnages n’ont pas d’épaisseur psychologique mais ils rappellent par leurs défauts, leurs manies le
voisin que l’on connaît, le seigneur, le prêtre du village. Les fabliaux rencontrent un succès qui ne se dément
pas au cours des derniers siècles du Moyen Age parce qu’ils sont proches des préoccupations de chacun et se
jouent dans des lieux familiers (la taverne, la demeure, l’église). Ils impliquent des protagonistes auxquels il est
facile de s’identifier.
Les fabliaux abordent les soucis de la vie quotidienne, ce qui les rend accessibles et très populaires. Ils
exposent sans complaisance les défauts humains et tournent en ridicule ceux qui le méritent : de la femme
infidèle et volage au prêtre ignorant et coquin, de l’évêque enrichi au bourgeois avare, du paysan stupide à
l’aubergiste roublard, chacun en prend pour son compte.
Il y avait jadis deux frères, n'ayant plus ni père ni mère pour les conseiller au besoin et sans
nulle autre parenté. Leur amie était Pauvreté qui toujours restait avec eux ; on souffre en cette
compagnie : il n'est pas pire maladie. Les deux frères dont je vous parle partageaient le même
logis. Une nuit, mourant à la fois, de soif et de faim et de froid, tous maux qui volontiers
harcèlent ceux que Pauvreté asservit, ils se mirent à méditer comment ils pourraient se défendre
contre Pauvreté qui les presse. Un homme qu'on disait très riche habitait près de leur maison. Ils
sont pauvres, le riche est sot. Il a des choux dans son courtil et des brebis dans son étable. C'est
chez lui qu'iront les deux frères : Pauvreté fait perdre la tête. L'un accroche un sac à son cou,
l'autre à la main prend un couteau. Tous deux se mettent en chemin. L'un, se glissant dans le
jardin, entreprend, sans perdre un instant, de couper les choux du courtil. L'autre s'en va vers le
bercail, fait si bien qu'il ouvre la porte et tout semble aller pour le mieux ; il tâte le plus gras
mouton. On était encore sur pied dans la maison : on entendit le bruit de l'huis quand il l'ouvrit.
Le bourgeois appela son fils : « Va-t'en donc, dit-il, au jardin et regarde si tout va bien. Appelle
le chien du logis. » Le chien se nommait Estula, mais par bonheur pour les deux frères, il n'était
pas à la maison. Le garçon, qui prêtait l'oreille, ouvre l’ huis donnant sur la cour et crie : «
Estula ! Estula ! » Du bercail le voleur répond : « Eh oui ! vraiment, je suis ici. » L'obscurité
était profonde : le fils ne pouvait distinguer celui qui avait répondu ; mais il fut vraiment
convaincu, que c'était le chien qui parlait. Aussitôt, sans perdre de temps, il revient droit à la
maison où il arrive tout tremblant :
« Qu'as-tu, mon cher fils ? dit le père.
— J'en fais le serment sur ma mère, Estula vient de me parler.
— Qui ? notre chien ?
— Vraiment, ma foi; et si vous ne voulez m'en croire, appelez-le, vous l'entendrez. » Le
bourgeois veut voir la merveille et sur le-champ va dans la cour; il appelle Estula son
chien. Le voleur, ne soupçonnant rien, répond : « Mais oui, je suis ici ! » Le bourgeois en
reste interdit : « Par tous les saints, toutes les saintes, fils, j'ai ouï bien des merveilles,
mais certes jamais de pareilles. Va conter la chose au curé. Il faut l'amener avec toi :
recommande-lui d'apporter son étole et de l'eau bénite . » Le fils s'empresse d'obéir et
court à la maison du prêtre. Aussitôt, sans perdre de temps, il dit: « Sire, venez chez nous
ouïr des choses merveilleuses : telles jamais n'avez ouïes. Prenez l'étole à votre cou. » Le
curé répond : « Tu es fou de vouloir m'emmener dehors; je suis pieds nus, je n'irai pas. »
Le fils là-dessus lui réplique : « Vous viendrez, je vous porterai. » Le prêtre, ayant pris
son étole, sans ajouter une parole, monte sur le dos du garçon et celui-ci se met en route ;
mais afin d'arriver plus vite, il descend droit par le sentier qu'avaient emprunté les
voleurs. Celui qui dérobait les choux vit, la forme blanche du prêtre ; il crut que c'était
son compère qui lui apportait du butin. Il lui demande tout joyeux : « Vas-tu m'apporter
quelque chose ?
— Sûrement oui », répond le fils, croyant avoir oui son père.
Le voleur dit : « Dépose-le. Mon couteau est bien émoulu; on l'a affûté à la forge et je
vais lui couper la gorge. » Le prêtre, ayant entendu, convaincu qu'on l'avait trahi, lâcha
les épaules du fils et décampa tout affolé ; mais il accrocha son surplis à un pieu, où il le
laissa; car il n'osa pas s'attarder pour tenter de le décrocher. Ignorant ce qu'il en était, le
voleur qui coupait les choux ne resta pas moins étonné que celui qu'il avait fait fuir ; et
cependant il s'en va prendre l'objet blanc qu'il voit au pieu pendre et il décroche le surplis.
Son frère à ce moment sortit du bercail avec un mouton ; il appela son compagnon qui
avait son sac plein de choux. Ayant bien chargé leurs épaules, et sans s'attarder davantage,
tous deux regagnent leur maison, et le chemin ne fut long. Alors le voleur au surplis
montre à son frère son butin. Ils ont bien plaisanté, bien ri. Le rire, naguère perdu,
maintenant leur était rendu. En peu de temps, Dieu fait son œuvre. Tel rit le matin, le soir
pleure; et tel est le soir chagriné qui le matin fut en gaieté.
Questions sur la lecture du fabliau à me rendre.
Répondez aux questions par une phrase complète et en justifiant votre réponse par des
références au texte.
1. Quelle décision prennent les deux frères ?
2. Pourquoi prennent-ils cette décision ?
3. Pourquoi le bourgeois demande-t-il à son fils d’appeler le chien ?
4. Pourquoi l’un des voleurs répond-il « Eh oui, vraiment je suis ici » ?
5. Que croit le bourgeois ?
6. Pourquoi le bourgeois fait-il venir le curé ?
7. A qui croit parler le frère qui est en train de voler les choux ?
8. A qui parle-t-il en réalité ?
9. Pourquoi le curé prend-il la fuite ?
10. Pourquoi est-ce que les deux frères retrouvent leur rire, à la fin du fabliau ?