0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
41 vues8 pages

Du Latin Aux Langues Romanes

Le document décrit l'évolution de la langue française à partir du latin, en passant par le gaulois et le latin vulgaire. Il présente l'arrivée des Celtes en Gaule, puis la conquête romaine et la romanisation progressive du territoire. Bien que le gaulois ait laissé quelques traces lexicales, c'est le latin vulgaire qui est à l'origine des langues romanes dont le français.

Transféré par

camille77.p
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
41 vues8 pages

Du Latin Aux Langues Romanes

Le document décrit l'évolution de la langue française à partir du latin, en passant par le gaulois et le latin vulgaire. Il présente l'arrivée des Celtes en Gaule, puis la conquête romaine et la romanisation progressive du territoire. Bien que le gaulois ait laissé quelques traces lexicales, c'est le latin vulgaire qui est à l'origine des langues romanes dont le français.

Transféré par

camille77.p
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
Vous êtes sur la page 1/ 8

F3HL001 – 2020/2021

F3HL001 – Cours 1 : Du latin aux langues romanes

Les familles de langue : le français appartient à la catégorie des langues indo-européennes. Ce que
l’on appelle l’indo-européen est une langue
hypothétique qui constituerait l’ancêtre de la famille
indo-européenne. Les premières sous-familles ont à
leur tour produit plusieurs langues qui elles-mêmes
se sont ramifiées. Ainsi l’italique, une des sous-
familles de l’indo-européen, a donné naissance
(entre autres) au latin dont descendent l’italien,
l’espagnol, le portugais, le roumain et le français.
Ceci n’empêche cependant pas que des langues
venues d’autres familles aient pu influencer des
langues extérieures à leur famille d’origine : c’est ici
le cas du gaulois et du francique par rapport au
français.

Périodisation adoptée : on divisera de façon 1


schématique la langue en cinq grands moments.
• IXe-XIIIe siècle : ancien français
̴ IXe-XIe siècle : proto-français (langue des plus anciens textes)
̴ XIIe-XIIIe siècle : ancien français (proprement dit)
• XIVe-XVe siècle : moyen français
• XVIe siècle : français de la Renaissance (ou français préclassique)
• XVIIe-XVIIIe siècle : français classique
• XIXe-XXIe siècle : français moderne et contemporain
̴ XIXe siècle : français moderne
̴ XX-XXIe siècle : français contemporain

I – GAULE CELTE ET CONQUETE ROMAINE


A) Avant la conquête : une pluralité de dialectes celtes
-Le territoire correspondant à peu près à la France est envahi aux alentours du troisième millénaire
(av. JC) par une population indo-européenne originaire de l’Ukraine actuelle1.
-Les premiers Celtes arrivent vers le IXe siècle (av. JC) et conquièrent une bonne partie du territoire
vers le Ve siècle. En fonction de leur installation, la Rome antique a donné deux noms différents à ce
peuple : ceux qui habitent sur le territoire de la Gallia sont appelés Gaulois ; ceux qui habitent sur le
territoire de la Britania (Angleterre actuelle) sont appelés Bretons.
Il est difficile de réellement parler de « peuple » pour les Celtes : il s’agit surtout d’un
rassemblement hétérogène de diverses tribus, parlant toutes un dialecte dérivant de l’ancien celte2.
On sait très peu de choses à propos de cette culture étant donné qu’elle n’a presque pas laissé de
traces écrites. C’est César et sa Guerres des Gaules (De bello gallico) qui fournissent la majorité de
nos connaissances3.

1
À noter que les peuples indo-européens, s’ils se sont répandus dans une très grande partie de l’Europe, n’ont
pas cependant envahi l’ensemble du territoire. C’est par exemple le cas de la haute Navarre qui constitue un
isolat. On comprend alors que le basque constitue une langue distincte des familles indo-européennes.
2
Un dialecte est une variété d’une langue.
3
Pourquoi Gaules au pluriel ? Ce territoire fait l’objet d’une division tripartite par Rome : la Gaule Aquitaine
s’étend de la Garonne jusqu’aux Pyrénées ; la Gaule Celtique de la Seine et de la Marne jusqu’à la Garonne ; la
Gaule Belge (cf. infra) du Rhin jusqu’à la Seine et la Marne.

1
F3HL001 – 2020/2021

-Au IIIe siècle (av. JC), les Germains forcent les Celtes résidant sur les territoires du nord (au-dessus
du Rhin) à se déplacer à l’intérieur des terres. Ces Germains sont alors appelés Belgae, Belges.
B) Conquête de la Gaule
-Entre -59 et -51, Rome conquiert la Gaule en raison de l’instabilité des tribus celtes et germaines.
Cent ans plus tôt (ca. -150), Rome s’était déjà implantée dans la région de la Provence (capitale :
Narbonne) afin de pacifier le midi de la Gaule.
-S’instaure alors une civilisation gallo-romaine sur le territoire ; elle perdurera jusqu’au V-VIe siècle.
L’extension de la romanité ne s’explique pas par l’immigration romaine (qui fut relativement faible
sur le domaine gaulois) ni par une politique d’invasion linguistique (les Romains n’ont jamais cherché
à imposer le latin comme langue unique). En fait, la latinisation fut au départ le fait des élites
(politiques et économiques) autochtones qui entretinrent rapidement des rapports avec Rome, d’où
la nécessité d’une langue commune. Ainsi, le latin est rapidement considéré comme langue de
prestige et l’aristocratie gauloise envoie ses enfants dans les écoles de Marseille voire Rome.
De plus, le latin devient la langue de l’administration, à la fois en raison de la qualité qu’on lui
reconnaît mais aussi parce que le celte a toujours refusé le recours à l’écriture.
C) Extinction du gaulois
-La romanisation et la latinisation devaient avoir pour conséquence l’extinction de la langue gauloise
mais cette disparition n’a pas été instantanée. Des témoignages indiquent qu’elle a pu subsister
jusqu’aux III-IVe siècle, voire jusqu’au Ve siècle dans les régions montagneuses (les plus résistantes
au processus d’acculturation). Ainsi, lorsque les premières communautés chrétiennes cherchent,
vers 250, à évangéliser les gaulois, les évêques sont forcés de prêcher en celte.
-Il faut aussi se souvenir que l’ensemble de la population colonisée ne parlait pas latin : pour des
raisons de promotion sociale et d’intérêt économique, c’est le monde de l’aristocratie et des
marchands qui est le premier touché. Mais même dans ces classes sociales, le gaulois peut encore
rester la langue de la cellule familiale, du foyer et, partant, de l’apprentissage de l’enfant.
D) Diffusion du latin parlé
-Le latin qui se diffuse en Gaule ne doit surtout pas être confondu avec ce que l’on a coutume de
nommer le latin classique4. Le latin que l’on parle en Gaule porte le nom de latin tardif (en
opposition justement au latin classique) : c’est une langue non littéraire, utilisée pour la
communication et, par conséquent, simplifiée5.
-Un exemple : manger (français-italien/espagnol-portugais). Le verbe utilisé par le latin classique
était edere mais, suite aux bouleversements liés au passage au latin tardif, ce verbe se trouvait
affaibli (évolution des consonnes intervocaliques) et certains des ses formes ressemblaient
phonétiquement de plus en plus avec celles du verbe être (esse). La latinité postérieure possédait
alors deux principaux remplaçants : com-edere (ajout d’un préfixe, conservation de la base) et
manducare (« mâcher »). L’espagnol, de tradition latine plus ancienne et plus respectueux, choisit le
premier (d’où comer, id. en portugais) ; le français et l’italien, plus innovateurs, choisirent le second
(d’où manger et mangiare).
E) Traces laissées par le gaulois (substrat)
-Le gaulois ne s’est pas non plus effacé sans laisser de traces. Dans les domaines où les Gaulois
s’estimaient égaux ou supérieurs aux Romains, ils conservèrent une partie de leur vocabulaire :
-noms relatifs à l’agriculture, la terre, la forêt : sillon, glaner (ramasser les épis dans un
champ après la moisson), soc, charrue, ruche ; grève, lande, talus, boue, galet.
-noms d’animaux, de plantes : mouton, bouc, saumon, alouette ; bouleau, if, chêne (arbre
sacré des druides), bruyère.
-noms de mesures : arpent, lieue, pièce, boisseau.

4
À savoir le latin des auteurs du Ier siècle av. JC : Cicéron, Tite Live, Virgile, César, etc.
5
Quelques exemples de simplification : affaiblissement de la déclinaison, création de l’article, emploi de
prépositions (qui remplacent alors le cas), extension des auxiliaires du verbe. Des modifications bouleversent
aussi le système vocalique (à partir du IIIe siècle).

2
F3HL001 – 2020/2021

-noms de techniques : char6, jante, chemise, braies.


-Une technique de comptage, la numérotation vicésimale (par vingt), était inconnue des Romains
mais s’est conservée jusqu’au français7.
-Comme on le voit, l’influence du gaulois est majoritairement lexicale. En raison de la rapidité et du
mode d’implantation du latin, il n’a quasiment pas pesé sur la morphologie et la syntaxe.
-Cette influence d’une langue dominée sur une langue dominante qui va progressivement la
remplacer se nomme le substrat. Le substrat est donc la langue d’un peuple colonisé influençant
celle de son colonisateur avant d’être assimilée par celui-ci.
F) Le français, c’est du gaulois ou du latin ?
-Si le gaulois n’a donc eu qu’une influence limitée sur le français, on peut par contre affirmer que le
latin est bien son ancêtre. Toutes les langues romanes dérivent en effet du latin, bien qu’il faille faire
la différence entre latin classique et tardif. Ce dernier a aussi été appelé latin vulgaire (<vulgus, « le
peuple, la masse, la foule », pas de connotation négative) puisqu’il servait à la communication de la
vie quotidienne. Mais même le latin tardif ne doit pas être considéré comme unifié : il s’agit plus
véritablement de différentes variétés de latin, liées à la fois à l’évolution diachronique mais aussi à la
dimension géographique (plus l’on s’éloigne du Latium et plus la fragmentation se fait importante).
-Nous ne possédons que très peu de traces de ce latin tardif, ce qui est normal puisqu’il était destiné
à l’interaction et n’était pas jugé digne d’être mis par écrit. On le retrouve cependant dans quelques
cas : les inscriptions funéraires des personnes de basses extractions ; la reproduction de la langue
populaire dans certaines oeuvres littéraires8 ; les grammaires stigmatisant les fautes du latin
populaire (cf. par exemple l’Appendix Probi, p. 3 de la brochure, sorte de liste de « fautes » ajoutée à
la fin d’une grammaire latine. On trouve la forme du latin classique dans la colonne de gauche et la
forme « fautive » du latin vulgaire à droite. L’auteur pointe probablement des formes écrites
influencées par la prononciation qu’il entendait autour de lui) ; les graffitis9.

II – LES MIGRATIONS GERMANIQUES


A) Rappel sur le christianisme
-La religion chrétienne est au départ illégale dans l’empire romain. Elle s’introduit dans le midi de la
Gaule vers la fin du Ier siècle et remonte en suivant la vallée du Rhône (de Marseille vers Vienne et
Lyon puis Autun, Dijon, Langres au IIIe siècle). Des églises apparaissent aussi dans le sud de la France
(Narbonne, Arles, Toulouse) puis, un peu plus tard, à Paris et Tours. La religion reste cependant
minoritaire et persécutée (en particulier sous le règne de Dioclétien, empereur auquel succèdera
Constantin).
-Le grand changement a lieu suite à l’édit de Constantin10 (313) qui accorde la liberté de culte à
toutes les religions et fait du christianisme la religion officielle de l’Empire. Cette décision aura, en
plus de ses conséquences politiques, une importance fondamentale pour la suite lorsque l’empire se
délitera : la cohésion culturelle de la Gaule sera alors principalement maintenue par la religion.
-On peut estimer qu’au IVe siècle une bonne partie de la population urbaine était convertie ; les
abbayes (foyers de culture et de civilisation) s’implantent ensuite dans les campagnes (autour des
anciennes villae romaines). L’évangélisation se poursuit : les fêtes païennes ainsi que les lieux de

6
Les Gaulois étaient d’excellents constructeurs de chariots et les Romains leur empruntèrent les grands chars
à quatre roues. Le mot carrus (« char ») est une création romaine d’après le gaulois.
7
Nous ne gardons aujourd’hui que « quatre-vingts » mais « trois-vingts » ou « six-vingts » ont été longtemps
attestés. En 1260, lorsque saint Louis construit un hôpital destiné aux aveugles, il le nomme les Quinze-Vingts,
en raison de son nombre de place (300).
8
Ainsi le Satyricon de Pétrone qui imite la langue des esclaves affranchis à Rome.
9
L’éruption du Vésuve (79) a permis de conserver presque intacts les nombreux graffitis des murs de Pompéi.
10
Conséquence de la bataille du pont Milvius où Constantin reçoit un présage chrétien qui lui assure la victoire
s’il combat sous le signe du chrisme (entremêlement des lettres grecques chi et rho qui débutent le nom du
Christ).

3
F3HL001 – 2020/2021

cultes sont christianisés et, fait extrêmement important ici, la langue officielle de cette religion (le
latin) se répand dans toutes les couches de la population.
B) Les migrations (IIIe-VIe siècle)
-Les invasions (ou migrations) barbares sont le fait de quatre peuples principaux : les Wisigoths, les
Burgondes, les Saxons et les Francs (peuple le plus important pour l’évolution politique et
linguistique du territoire français).
- Les Wisigoths passent d’Italie en Gaule en 412 après avoir pris Rome en 410 (sac de Rome par
Alaric). Ils gagnent rapidement Narbonne, Toulouse et Bordeaux et constituent le premier royaume
barbare de la Gaule (centré au départ sur Toulouse) qui ne cesse de s’étendre au long du Ve siècle
(Berry, Provence, Auvergne). On peut estimer leur nombre en 418 à environ 100.000, soit 2 à 5% de
la population gallo-romane. Leur influence a cependant été faible pour deux raisons : 1) pour
protéger leur minorité, ils interdisent les mariages mixtes ; 2) ils appartiennent à une branche du
christianisme minoritaire en Gaule, l’arianisme11, ce qui ne plaît pas à la conception trinitaire qui
reste majoritaire dans l’Empire. Après leur défaite face à Clovis à Vouillé (près de Poitiers) en 507, ils
se replient principalement en Espagne, établissent leur capitale à Tolède et y demeurent jusqu’aux
invasions musulmanes du début du VIIIe siècle (711).
- Les Burgondes arrivent en Gaule en 409 et s’installent dans la région du Jura et autour de Genève.
Après des heurts avec les Romains, ils finissent par se romaniser. Pour l’Empire, cette alliance est
bénéfique car elle permet d’établir une zone tampon visant à défendre la Gaule contre les invasions
des Alamans (tribu germanique qui avait déjà pillé la vallée du Rhône auparavant) et des Huns (en
451, comme les autres tribus germaniques fédérées, les Burgondes sont convoqués afin de mettre
un terme à l’avancée d’Attila : bataille des Champs catalauniques, près de Châlons-en-Champagne).
Bien que fructueuse et relativement harmonieuse (mariages mixtes tolérés), l’influence linguistique
burgonde est minime puisque seul demeure le nom de Bourgogne.
-Les Saxons, avant de s’installer en Grande-Bretagne (la Britania de l’empire romain), mènent des
raids sur le territoire de la Gaule et occupent assez rapidement les régions de Calais et de Boulogne.
En envahissant la Britania, ils poussent les Celtes britanniques à se réfugier en Armorique (territoire
entre la Loire et le Seine) ; c’est la raison principale qui permet d’expliquer le développement du
breton.
-Les Francs envahissent presque toute la Gaule entre le Ve et le VIe siècle sous la tutelle de Clovis,
roi des Francs Saliens et premier roi mérovingien. Situés au départ sur le territoire de l’actuelle
Belgique, ils s’emparent de Paris puis étendent leur royaume jusqu’à la Loire (c’est le moment de la
bataille de Soissons où Clovis vainc le général gallo-roman Syagrius). En 507, à Vouillé, ils mettent en
fuite les Wisigoths et prennent le contrôle du sud de la Gaule.
Il est important de noter qu’en 496, Clovis se convertit au christianisme (et reçoit aussi le titre de
consul romain). Les Francs adoptent ainsi la religion des romains et, rapidement, feront de même
pour sa langue.
C) Les Francs et le superstrat francique
-À l’inverse de la colonisation latine, c’est cette fois la langue dominée (le latin) qui devient la langue
officielle alors que la langue des envahisseurs (le francique) finit par s’effacer.
-Les Francs adoptent la langue de la religion chrétienne et l’étendent à l’administration. Le latin
fournissait en effet les outils juridiques et linguistiques dont les Francs avaient besoin pour stabiliser
leurs lois. Ainsi, la loi salique (des Francs Saliens), code pénal et civil, fut rédigé en latin (simplifié).
En plus de motifs politiques (Clovis se convertit afin de se concilier les évêques de la Gaule qui le
soutiennent contre les Wisigoths ariens), il faut aussi faire la part des motifs culturels : la civilisation

11
De l’évêque Arius, qui considérait que si Dieu est divin, son fils est cependant d’abord humain bien que
disposant d’une part de divinité.

4
F3HL001 – 2020/2021

latine est encore perçue comme supérieure en raison de son administration et de sa place dans
l’enseignement.
-Il s’ensuit par conséquent une longue période de bilinguisme où le peuple conquis continuait à
parler un latin qui évoluait de plus en plus vers ses variétés gallo-romanes et où les envahisseurs
francs continuaient de parler une langue germanique (le francique) dans leurs échanges quotidiens
mais utilisait le latin afin de communiquer avec les autochtones. Le francique allait cependant
régresser au fur et à mesure (à l’exception de la bande frontalière du Nord et du Nord Est), non
seulement en raison du faible nombre des Francs par rapport à la population gallo-romane (environ
5%) mais aussi des raisons culturelles et religieuses évoquées. Pendant une longue période
cependant, l’aristocratie franque pratiquait encore sa langue et en 800 Charlemagne était toujours
attaché au francique.
-Cette cohabitation linguistique a laissé des traces dans la langue française. À la différence du
substrat où la langue de la population dominée influençait la langue de la population dominante
mais disparaissait devant celle-ci (ainsi du gaulois devant le latin), on parle ici de superstrat : la
langue maternelle du colonisateur vient influencer la langue maternelle du pays colonisé sans se
substituer à elle.
Le superstrat germanique se retrouve principalement au niveau lexical (comme pour le gaulois) dans
les domaines de spécialité francs :
-mots liés à la guerre et à l’armement : brand12 (« épée »), fourreau, heaume, haubert,
guerre (cf. ang. war), guet.
-mots de l’administration : mélange entre gallo-roman et francique : roi, duc, comte sont
gallo-romans ; marquis, baron, chambella, sénéchal, échanson sont franciques.
-mots du corps et habillement : échine, flanc, téton ; écharpe, froc, poche, gant.
-mots de la vie rurale : gerbe, blé, houx, haie, jardin ; caille, crapaud, chouette, troupeau,
épervier, mésange ; troène, frêne, tilleul, saule, bois, forêt.
-mots des couleurs : blanc, bleu, gris, brun, blond.
On trouve aussi une influence sur la morphologie avec différents affixes d’origine francique : le
suffixe -ard/t que l’on retrouve dans de nombreux prénoms (Renart, Bernard) et dans la formation
de certains adjectifs (bâtard, vieillard, couart, connard) ; id. pour le suffixe -aud/t (Renaut, Arnaud,
Guiraud ; ribaud, salaud).
Au niveau phonétique, la plupart des mots français commençant par un h dit « aspiré » sont
d’origine germanique. Si cette aspiration s’est par la suite amuïe, elle empêche encore aujourd’hui la
liaison. Ainsi un mot comme hanches (d’origine francique) ne supporte pas la liaison (les hanches)
alors qu’un mot comme honneur (d’origine latine) la permet (les honneurs).
Enfin, l’influence germanique a pu influencer la prononciation du français : l’accent tonique
germanique, plus fort que celui du latin, aurait entraîné l’apparition de nombreuses diphtongues et
triphtongues13.
D) Dernière invasion : les Vikings (IXe siècle)
-La dernière invasion germanique du Moyen Âge a lieu bien longtemps après les Francs puisqu’elle
se fait sous les descendants de Charlemagne entre le IXe et le Xe siècle. Il s’agit des Vikings, pirates
scandinaves qui ravagent les régions côtières du nord et de l’ouest. Ce peuple avait aussi une langue
d’origine germanique, le norois. En 911, Charles le Simple leur abandonne une partie de son
territoire qui devient alors la Normandie. En une soixantaine d’année, les envahisseurs, convertis au
christianisme, sont complètement romanisés.
Les Vikings, hommes de la mer, ont laissé quelques termes en rapport avec le domaine maritime :
agrès (éléments du gréément d’un navire : poulies, voiles, vergues, cordages, etc.), carlingue (pièce

12
D’où brandir. Le nom « épée » est par contre gallo-roman (spatha).
13
Bien que le français actuel ne possède plus de diphtongues (à l’exception de quelques classes périphériques
comme les interjections ou les onomatopées, cf. aïe ou miaou), il en garde la trace dans sa graphie : à la
différence du latin florem, le français possède fleur (une voyelle/deux voyelles) ; tela/toile ; tres/trois, etc.

5
F3HL001 – 2020/2021

placée au fond d’un navire pour en renforcer la structure), cingler (faire voile vers un point
déterminé), crabe, crique, étrave, garer (amarrer un navire), girouette, hauban (câbles), quille (partie
axiale inférieure de la charpente d’un navire), marsouin, turbot, varech.
Ils eurent aussi une importance capitale pour le développement international du français puisque ce
sont leurs descendants normands qui conquirent l’Angleterre (1066, bataille d’Hastings) et qui
fondèrent un royaume normand dans l’Italie méridionale et la Sicile (fin du XIe).
E) Compétence passive et active ; attestations du proto-français
-Le passage du latin au français a été lent et graduel. On peut estimer que jusque vers 600, le latin
maintint une certaine uniformité : il devait sans doute exister des variations selon les différentes
régions de la Romania mais plus comparables aux différentes réalisations de la même langue14.
- On estime donc que la compétence active du latin (le fait de parler la langue, même dans une
forme populaire) a dû cesser vers 600. La compétence passive (compréhension de la langue) a par
contre subsisté plus longtemps : il semble que les locuteurs du nord de la France aient possédé cette
compétence jusque dans les années 750-800 et ceux du sud jusque 800-850. Même s’ils ne
pouvaient plus le parler, il pouvaient comprendre le latin parlé simplifié utilisé par les prédicateurs
et qualifié de sermo simplex ou sermo humilis (prêche simple/pour les humbles).
-La période de bilinguisme (latin/francique) va durer environ 500 ans et le superstrat francique
influencer davantage le latin alors parlé. La langue qui se crée alors a pu être nommée romant ou
lingua romana dans les sources, ce qui nous permet de conclure que les locuteurs avaient désormais
conscience qu’ils ne parlaient plus véritablement latin. Quelques documents nous renseignent
indirectement sur cet état de langue et en particulier les Gloses de Reichenau (cf. brochure, p. 3) où
certains mots de la Vulgate devenus incompréhensibles sont traduits par des mots qui n’ont qu’une
enveloppe latine mais possède en fait un caractère roman déjà clair.

III – LA NAISSANCE DU FRANÇAIS


A) Renaissance carolingienne
-Charlemagne (roi des Francs entre 768-814, empereur d’Occident entre 800-814) succède à Pépin le
Bref en 768. Bien qu’il parle un dialecte germanique et non romain, il a aussi beaucoup d’admiration
pour le latin et va chercher à lui redonner ses lettres de noblesse. Il rétablit l’Empire d’Occident (qui
s’était démantelé en 476 avec la prise de Rome par Odoacre) comprenant le territoire de la France,
de l’Allemagne et une partie de l’Italie (un peu plus bas que Rome). Il met en place un enseignement
pour les élites intellectuelles en faisant venir d’Angleterre (York) le moine Alcuin. L’école palatine
d’Aix-la-Chapelle forme les élites et les écoles épiscopales ou monastiques (dont celle de l’abbaye de
saint Martin de Tours, dirigée par Alcuin) forment les adolescents15.
-Ce que l’on a appelé la renaissance carolingienne a accentué davantage l’éloignement entre le latin
que l’on parlait et le latin classique. La langue simplifiée des scribes mérovingiens était pleine de
termes populaires et encore accessible au peuple alors que le « vrai latin », c’est-à-dire le latin
classique vers lequel souhaitaient retourner les lettrés carolingiens, était incompréhensible pour qui
ne l’avait pas étudié. On entre par conséquent dans une situation de diglossie, la langue des lettrés
faisant office de langue de culture (ce qu’on appelle en socio-linguistique une « langue haute ») et la
langue vernaculaire et orale étant ressentie comme « langue basse ».

14
Jusqu’à cette date (fin du VIe siècle), même dans ses emplois les moins littéraires, le latin écrit ne peut être
localisé. Ce n’est qu’à partir du VIIe siècle que l’on peut commencer à distinguer les traits qui deviendront
caractéristiques de l’italien, de l’espagnol, du français, etc.
15
Il y aurait dû y avoir une initiation faite par les curés dans les campagnes (d’où Charlemagne « inventeur » de
l’école) mais cet enseignement ne put jamais s’établir durablement.

6
F3HL001 – 2020/2021

- Cette situation va aboutir, en 813, à la décision du concile de Tours de prêcher dans la langue
vernaculaire, c’est-à-dire soit dans la langue « tudesque » (germanique) soit dans la lingua romanica
rustica qui deviendra un jour le français : les évêques se voient enjoints de « transposer/traduire
[transferre] dans la langue romane rustique ou en allemand afin que tous puissent comprendre plus
facilement ce qui est dit » (cf. brochure, p. 4). Il est à noter que le concile de Tours n’est qu’un des
cinq conciles convoqués par Charlemagne avec Mayence, Reims, Chalon-sur-Saône et Arles ; si les
conciles de Mayence et de Reims sont à peu près sur la même ligne que Tours pour la question
linguistique, celle-ci n’est pas évoquée à Chalon-sur-Saône et Arles, ce qui permet de penser que la
distance linguistique entre le latin réformé et les variétés de roman devait être plus importante dans
le nord et l’ouest du pays que dans le Midi. La différence entre la langue officielle et la langue
maternelle était trop importante dans le Nord, amenant les élites à considérer l’existence d’une
situation diglossique.
Le concile de Tours constitue un événement important à la fois sur le plan religieux mais aussi
linguistique : les sermons passent à la langue vernaculaire (alors que la messe a été dite en latin
jusqu’en 1969, date du concile de Vatican II) ; du point de vue linguistique, c’est en quelque sorte
l’acte de naissance de la « langue française » qui, pour la première fois est nommée (« rusticam
romanam linguam »). En désignant la langue mais surtout en suscitant sa mise par écrit, les évêques
marquent le moment où une variété auparavant presque uniquement cantonnée à l’oral devient
langue écrite et peut acquérir des caractéristiques qu’elles ne possédait pas auparavant (c’est en
partie la raison de l’apparition d’une littérature en langue vulgaire).

B) Les Serments de Strasbourg (842)


- Les deux premiers fils de Charlemagne étant mort avant leur père, le pouvoir revient à Louis le
Pieux qui, en 817, promulgue un acte de succession consistant à léguer l’empire à son premier fils16.
Alors que Lothaire devait hériter de la majorité du territoire, les deux autres fils que Louis le Pieux
avait eu avec sa première femme Ermengarde, à savoir Pépin et Louis, recevaient seulement
quelques royaumes (et étaient par conséquent subordonnés à l’empereur). À la mort d’Ermengarde,
Louis le Pieux épouse Judith de Bavière avec qui il a un fils en 823, Charles, de vingt ans le cadet de
ses demi-frères. On lui donne comme parrain, afin de le protéger, Lothaire ainsi que des territoires
qui lui appartenaient.
Mécontent de cette nouvelle donne,
Pépin le Bref
(715-768) Lothaire fomente un coup d’état contre
son père, qui rate. Rétabli sur le trône,
Charlemagne Carloman
Louis le Pieux annule l’acte de 817 et
(742-814) (751-771)
partage l’Empire entre ses trois fils
fidèles (Pépin, Louis et Charles), ne
Charles Pépin
Louis Ier dit le
Pieux
donnant à Lothaire que l’Italie. En 838,
(772-811) (773-810) (778-840) Pépin meurt. En 839, Lothaire retente
un coup d’état, mécontent du partage.
Lothaire Pépin Ier
Louis II dit le
Germanique
Charles le
Chauve Louis le Pieux accorde finalement un
(795-855) (797-838) (806-876) (823-877)
pardon généreux à Lothaire et
repartage l’Empire en trois, Louis le
Germanique se voyant cette fois attribuer le plus petit territoire (la Bavière).
-À la mort de son père en 840, Lothaire revendique la dignité impériale qui lui avait été promise en
817. Malgré une demande d’alliance, Louis le Germanique préfère s’allier avec son petit frère
Charles. En 841, les négociations ayant échoué, l’armée des deux princes rencontre celle de Lothaire

16
Cet acte va contre la tradition franque du partage qui consistait à découper le royaume/l’Empire entre les
différents fils du roi/de l’empereur. C’est cette décision qui va en partie déclencher les querelles entre les fils
de Louis le Pieux.

7
F3HL001 – 2020/2021

à Fontenoy-en-Puysaye le 25 juin. La bataille est extrêmement violente et meurtrière ; Lothaire finit


par fuir et l’alliance entre Louis et Charles se scelle alors par un serment : ce sera les Serments de
Strasbourg (cf. brochure, p. 5-9). Louis le Germanique et Charles le Chauve signent le 14 février 842
à Strasbourg un accord de soutien mutuel en cas d’attaque de leur frère Lothaire. Cet accord prévoit
aussi la séparation de l’Empire en deux, Louis obtenant la Francia orientalis (le royaume des Francs,
assimilable à la future Allemagne, la Germania latine, d’où son surnom) et Charles la Francia
occidentalis, embryon de la future France.
-On possède le compte-rendu complet de cet épisode, rédigé par Nithard, conseiller et cousin de
Charles le Chauve (il est le fils d’Angilbert, marié à Berthe, fille de Charlemagne). Nithard a sûrement
contribué à préparer l’accord de Strasbourg et le but qu’il suit, dans les quatre livres de son Histoire
des fils de Louis le Pieux est de justifier la politique de partage de l’Empire à laquelle il avait
contribué. Cette Histoire est écrite, de façon tout à fait normale, en latin ; mais ce qui fait sa
spécificité et son caractère extraordinaire, est l’existence à l’intérieur du texte d’une « version
originale » des serments prononcés. Les serments des deux rois furent réalisés de façon « croisée » :
Louis jure en proto-français devant les troupes de Charles et Charles dans une variété du
francique devant les troupes de Louis. Puis le chef des troupes de Charles et celui des troupes de
Louis jurent chacun dans leur langue (proto-français pour les troupes de Charles, francique pour
celles de Louis).
-Etant donné que les langues vulgaires n’avaient pas à cette époque la diginité nécessaire pour
rentrer non seulement dans un ouvrage de nature historique mais plus encore pour accéder à
l’écriture, il faut se demander pourquoi Nithard choisit de les intégrer dans son récit. L’explication la
plus probable tient dans le fait que cet accord se basait essentiellement sur une division linguistique
de l’Empire : en effet, le partage ne suit pas de limites géographiques notables, ce qui est cependant
le cas la plupart du temps ; la langue vernaculaire dans laquelle ces serments avaient été prononcés
constituait le noyau de l’accord même et la décision de jurer à l’aide d’une langue véhiculaire devait
donc au moins en partie renvoyer à un aspect symbolique.
-Il faut cependant noter que la langue des Serments, si elle nous donne quelques renseignements sur
la prononciation, reste cependant une langue artificielle qui ne doit en aucun cas être confondue
avec les variétés dialectales parlées sur le territoire du gallo-roman. Le proto-français des Serments a
été calqué sur le latin des chancelleries royales (la langue des clercs qui avaient l’habitude du
bilinguisme latin-roman).
C) Note géopolitique
-Les Serments de Strasbourg marquent la naissance du français et donnent à lire un lien fort de la
langue et du politique. Ils montrent surtout le rôle de l’écrit et de ses professionnels dans la
constitution d’une langue nationale qui n’en est qu’à ses balbutiements. Par le geste de Nithard, le
français accède à l’écrit (première langue romane à le faire).
Il ne faut pas en conclure que la France (notion évidemment anachronique) parle déjà français :
comme on l’a dit, il faudra au moins 150 ans et un changement de dynastie pour que les rois de
France cessent de s’exprimer en germanique (Hugues Capet, 957).
-À la fin du IXe siècle, suite au traité de Verdun de 843 qui constitue l’application politique directe
des Serments de Strasbourg, le territoire français est divisé en trois. La partie orientale échoit à Louis
le Germanique, celle du milieu à Lothaire (la Lotharingie) et la partie occidentale revient à Charles le
Chauve. Seul ce royaume conservera le nom de « France » (qui désignait, sous Charlemagne,
l’ensemble de l’Empire). L’extension du territoire suivra ensuite l’extension du pouvoir royal sous les
rois capétiens puis Valois.

Vous aimerez peut-être aussi