La Prisonniere - Malika Oufkir
La Prisonniere - Malika Oufkir
Née en 1953 à Rabat, Malika Oufkir est la fille aînée du généra] Mohammed
Oufkir, deuxième personnage du royaume du Maroc. Après l’attentat manqué
contre le roi Hassan 11, le général est exécuté en 1972 et sa
famille emprisonnée pendant quinze ans dans des conditions effroyables. En
1987, Malika Oufkir s’évade avec une partie de sa famille, mais ils sont
repris quelques jours plus tard et assignés à résidence surveillée à Marrakech
pendant quatre ans et demi. Libérés en 1991, ils seront encore privés
de passeport pendant cinq années. Elle vit à Paris depuis 1996.
Un bonheer effroyable
La Prisonnière
GRASSET
A « Mounch », Raouf mon frère, mon ami, mon soutien, mon exemple de
dignité.
A « Géo Trouve tout », Abdellatif mon jeune frère, qui ma insufflé la force
de lutter et d'espérer.
A « Méchant loup », mon père chéri, qui je l’espère est fier de nous.
Aux enfants des Castors, Michaël, Tania et Nawel, mes neveu et nièces. Que
ce récit ne les empêche pas d’aimer leur pays, le Maroc.
MO.
A Léa, ma fille, à qui j’ai sans cesse pensé tout au long de ce récit.
M F.
Préface
Pourquoi ce livre ? Une évidence. Si nous ne nous étions pas croisées par
hasard, Malika Oufkir aurait un jour écrit ce récit. Depuis sa sortie de prison,
elle a toujours voulu raconter son histoire, exorciser ce passé douloureux qui
n'en finit pas de la hanter. Le projet prenait forme dans son esprit, mais sans
hâte. Elle n'était pas encore prête.
Nous nous sommes vues pour la première fois en mars 1997, à une soirée où
nous étions conviées pour fêter le nouvel an iranien. Une amie commune me
désigne une jolie jeune femme, brune et mince, perdue dans la foule des
invités,
Les enfants Oufkir. Six gamins et leur mère, vingt années d'emprisonnement
dans les terribles geôles marocaines. Des bribes de récit lues dans la
Je la regarde. Elle ne me voit pas encore. Son maintien est celui dune
personne habituée au monde, mais dans ses yeux se reflète une détresse! qu'il
est difficile de ne pas percevoir. Elle est dans la pièce, avec nous, et pourtant
étrangement ailleurs,
Les jours qui suivent, je pense sans cesse à elle, je revois son beau visage
triste. J’essaie de me mettre à sa place. Ou du moins d'imaginer ce qui n’est
pas imaginable. Des dizaines de questions m'assaillent. Qu'a-t-elle connu?
Que ressent-elle aujourd'hui ? Comment sort-on du tombeau ?
Plus je pense à elle, et plus un désir, un seul, me taraude, qui mêle la curiosité
de la journaliste, l’excitation de l'écrivain et l'intérêt de l'être humain pour ce
destin de femme hors du commun : je veux qu’elle me raconte son histoire et
je veux l'écrire avec elle. Cette idée-là s'impose à moi avec force. Pour tout
dire, elle m'obsède.
Dans la semaine, je lui envoie mes livres en guise de signal amical, avec
l’espoir qu’ils puissent lui transmettre l’envie qui m’habite. Quand j'ai enfin
rendu mon manuscrit, je l'appelle pour l'inviter à déjeuner.
Au téléphone, sa voix est sans force. Elle a du mal à s’acclimater à Pans. Elle
habite chez Éric, son compagnon, depuis huit mois à peine. Cinq ans après sa
sortie de prison, en 1991, la famille Oufkir a pu obtenir le droit de quitter le
Maroc, grâce à l’évasion de Maria, l’une des filles cadettes, qui a demandé
l’asile politique à la France.
Je l'écoute, fascinée. Malika est une conteuse hors pair. Une Schéhérazade.
Elle a une façon tout orientale de raconter, de parler lentement, d’une voix
égale, de ménager ses effets, de bouger ses longues mains pour appuyer son
récit. Ses yeux sont incroyablement expressifs; elle passe sans transition de la
mélancolie au rire. Dans la même seconde, elle est une enfant , puis une
jeune fille, puis une personne mûre. Elle a tous les âges, pour n’en avoir
vraiment vécu aucun.
Mais la propre enfance de Malika est encore plus singulière. Elle a été
adoptée à cinq ans par le roi Mohammed V, pour être élevée avec sa fille,
la petite princesse Amina qui a le même âge quelle. A la mort du monarque,
son fils, Hassan II, s'occupe lui-même de l'éducation des deux fillettes, à
l'égal de ses enfants. Malika passe onze années à la cour, dans l’intimité du
sérail, sans jamais ou presque en sortir. Elle est déjà une prisonnière, à
l’intérieur de palais somptueux. Quand elle s'en échappe enfin, c’est pour
vivre pendant deux ans, auprès de ses parents, une adolescence dorée.
Après le coup d'Etat, la jeune fille est orpheline de deux pères qu'elle
chérissait. La tragédie de Malika Oufkir est là, dans ce double deuil qu
'elle portera en secret pendant des années. Qui aimer, qui haïr, quand votre
propre père a voulu tuer votre père adoptif? Et quand celui-ci devient soudain
votre bourreau et celui de votre famille ? C’est terrible, déchirant. Et
infiniment romanesque.
Peu à peu je comprends que nous avons la même idée en tête. Malika a envie
de me raconter ce quelle n'a encore jamais révélé. A cette soirée iranienne, le
coup de foudre a été réciproque, immédiat, instinctif.
Nous ferons ce livre ensemble. Mais il faudra encore un peu de temps avant
que le désir de Maiika devienne une volonté vraie. Nous signons le contrat
chez Grasset en mai 1997, mais ce n'est qu'au mois de janvier 1998, après de
longues péripéties, que nous pouvons enfin commencer à travailler dans le
plus grand secret. Car Maiika a peur d’être espionnée, écoutée. Pendant les
cinq années que les Oufkir ont passées au Maroc, juste après leur libération,
ils ont été quotidiennement en proie aux tracasseries policières, ainsi que
les rares amis qui les fréquentent. Maiika a gardé cette habitude de ne jamais
parler de choses importantes au téléphone, de regarder par-dessus son épaule
quand elle marche dans la rue. La terreur qui l'habite depuis vingt-cinq ans,
ne l'a toujours pas quittée à Paris. Elle veut qu'on apprenne « là-bas » le plus
tard possible qu'elle écrit son histoire.
Le reste est la chronique d'une amitié qui s'est construite et consolidée au jour
le jour, au fur et à mesure de l'avancée de ce livre. De janvier à juin, nous
nous sommes vues chez moi ou chez elle. Nous avons eu nos petits rituels,
les deux magnétophones pour doubler les cassettes au cas où «on» nous les
déroberait, le thé, les petits gâteaux, mes enfants qui nous interrompent
pour discuter, les coups de fil tendrement inquiets
d’Éric. Puis je me suis mise à écrire et Malika à me relire, ce qui n'a pas
toujours été facile. Raconter n'est déjà pas simple. Elle a dû s'y reprendre à
plusieurs fois avant de me confier des épisodes pénibles. Voir son cauchemar
imprimé a souvent été au-dessus de ses forces. J’ai craint parfois quelle
n’abandonne, terrassée par ses craintes ou ses fantômes. Mais elle a tenu
jusqu’au bout.
Malika est une survivante. Elle en a la dureté et la force. Pour avoir approché
la mort d’aussi près, elle éprouve envers la vie un détachement qui souvent
me sidère. Elle n’a pas la notion du temps, pas plus que celle de l'espace. Une
heure, un joui’, un impératif, ne signifient rien pour elle. Ses rendez-vous
manqués, ses retards, son absence absolue de sens de l’orientation, sa peur du
métro, de la foule, de la technologie, m'étonnent encore et m’amusent.
Malgré son allure moderne et son inséparable portable, elle semble parfois
une martienne égarée
sur la planète Terre. Elle s'alarme d'un rien, ne connaît pas les codes, manque
souvent de repères. A d'autres moments, son jugement, son intuition, sa
capacité d'analyse m’impressionnent. Elle est touchante, fragile, souvent
faible, marquée par les maladies, les privations, l’isolement, et pourtant
si solide. Si ces vingt années de prison et de souffrances ont, hélas, laissé des
dégâts irréparables, elles ont aussi forgé une belle âme, une
admirable personne. De nous deux, je ne sais finalement laquelle a le moins
vécu.
Avec elle, pendant toute cette année, j’ai ri, pleuré, je lui ai servi de nounou,
de conseiller, je l’ai bordée, consolée, écoutée, plainte, remontée, bousculée
aussi, parfois jusqu'à l'épuisement. Mais cette relation n’a jamais été à sens
unique. Ce que Malika m'a apporté, et pour toujours, est incommensurable.
Sans doute ne s’en est-elle même pas rendu compte. Elle m’a enseigné que
le courage, la force, la volonté, la dignité de l'humain peuvent subsister même
dans les conditions les plus extrêmes et les plus monstrueuses. Elle
m’a appris que l’espoir, la foi en la vie peuvent déplacer des montagnes (ou
creuser un tunnel à mains nues...). Elle m’a souvent obligée à aller au fond de
moi-même, à remettre en question mes conceptions de l’existence. Elle m’a
même donné l'envie de connaître ce Maroc dont elle parle avec tant
de chaleur et de passion, sans rancune pour un peuple qui l'a pourtant
abandonnée. J’irai sans doute avec elle... un jour.
Écrire ce récit était bien sûr pour moi une façon de dénoncer l'arbitraire, le
calvaire atroce d'une mère et de ses six enfants. Ce que cette famille a subi
n'en finira pas de me révolter, comme me révoltent, partout sur cette terre, les
violations des droits de l’homme. Encore une évidence, peut-
être, mais à force de fermer les yeux sur les horreurs du monde, parce que
trop, c'est trop, on finit par oublier que chaque individu qui subit d'iniques
souffrances est votre pareil, votre égal, que vous auriez pu être à sa place, et
qu'il aurait pu un jour devenir votre ami.
Ce que je voulais raconter, ce que nous racontons ensemble, avec ses mots et
les miens, avec ses sentiments et notre émotion commune, est avant tout
l'itinéraire incroyable d’une femme de ma génération, enfermée de palais en
prisons depuis sa plus tendre enfance et qui tente aujourd'hui de vivre. En
l’accompagnant le plus loin que j’ai pu, j’espère avoir contribué, comme tous
ceux qui aujourd’hui l’aiment et l’entourent, à lui en redonner le goût.
Michèle Fitoussi.
Première partie
Maman chérie
Soudain elle apparaît, la plus belle à mes yeux, vêtue d’une robe blanche dont
le décolleté rehausse la rondeur de sa gorge. Le cœur battant, je la regarde
saluer et sourire, embrasser ses amis, incliner sa nuque gracile devant des
inconnus en smoking. Bientôt, elle ira danser, chanter, tapera dans ses mains,
s'amusera jusqua l'aube, comme chaque fois que mes parents donnent une
réception à la maison.
Elle m'oubliera pour quelques heures, tandis que je lutterai contre le sommeil
dans mon petit
Maman chérie dont je n'imagine pas, dans mon paradis enfantin, qu'on puisse
un jour me séparer.
Ma mère et moi sommes liées par un destin semblable, tissé d'abandon et de
solitude. Agée de quatre ans à peine, elle perdait sa propre mère, morte en
couches avec l'enfant qu'elle portait. A cinq ans. j’étais arrachée à la douceur
de ses bras pour être adoptée par le roi Mohammed V ’. Sont-ce nos enfances
orphelines de tendresse maternelle, notre faible différence d 'âge — elle avait
dix-sept ans quand je suis née —, notre incroyable ressemblance physique ou
bien nos vies de femmes brutalement brisées qui ont scellé entre nous cet
attachement si fort ? Comme moi, maman a toujours eu le regard grave de
ceux sur lesquels le sort s'acharne.
seule au milieu d'etrangers. Elle eut dans sa vie bien d’autres chagrins.
Les bonnes sœurs entreprirent de faire une parfaite chrétienne de cette jolie
Fatéma que le ciel leur envoyait. Elle apprit le signe de croix, et vénérait la
Vierge, Jésus et tous les saints quand mon grand-père revint la chercher pour
la ramener chez eux. De rage, ce musulman pratiquant qui avait déjà
accompli le pèlerinage à La Mecque faillit en avaler ses médailles...
Il n’était pas bon qu'un militaire de carrière élève seul une si petite fille. Ses
amis le pressèrent de se remarier. Il choisit une très jeune femme de la bonne
société, qu'il épousa d'abord pour ses talents de cordon-bleu, Khadija n’avait
pas son pareil pour préparer les pastillas dont mon grand-père était friand. Ma
mère ne supportait pas de partager son père adoré avec une étrangère,
de quelques années seulement son aînée. La naissance d' une sœur, Fawzia,
puis d’un frère, Azze-dine, aviva sa jalousie.
Il dut l’enlever pour l’épouser comme dans la meilleure tradition des contes.
De cette aïeule, morte à dix-neuf ans, je sais simplement quelle était une
maîtresse femme, moderne et délurée,
qui aimait s’habiller, voyager et conduire. A quinze ans, elle était déjà mère.
A dix-huit, elle tenait un salon littéraire en Syrie où mon grand-père avait
suivi son régiment.
A douze ans, ma mère était déjà très belle. Ses grands yeux noirs, son visage
fin, sa peau mate, son petit corps joliment galbé ne laissaient pas indifférents
les officiers amis de son père qui avaient leurs entrées chez eux. Ce n’était
pas pour lui déplaire. Elle voulait se marier, fonder une famille. Un jeune
officier qui revenait d'Indochine couvert de médailles se mit à fréquenter leur
maison, Mon grand-père, qui le connaissait déjà, l’avait revu au mess. Séduit
par son intelligence et sa réputation de bravoure au front, il en fit son ami et
l’invita chez lui. Dissimulée derrière des rideaux, ma mère l’observa pendant
tout le dîner. L’officier remarqua son manège et leurs yeux se croisèrent.
L'intensité de son regard le frappa. Elle admira sa prestance dans son bel
uniforme blanc.
Mes parents avaient vingt ans de différence. Mohammed Oufkir, mon père,
était né à Aïn-Chaïr dans la région du Tafilalet, le fief des Berbères du Haut
Atlas marocain. Son nom, Oufkir, signifiait « l’appauvri ». Dans sa famille, le
gîte et le couvert étaient toujours prêts pour le mendiant ou le nécessiteux,
nombreux dans ces régions rudes et désertiques. A l’âge de sept ans, il
perdit son père, Ahmed Oufkir, chef de son village et, plus tard, nommé
pacha* de Bou-Denib, par Lyautey 1 2 3.
Son enfance fut solitaire et sans doute assez triste. Il étudia au collège berbère
d’Azrou près de Meknès. Ensuite, l’armée lui tint lieu de famille. A dix-neuf
ans, il entrait à l’école militaire de Dar-Beïda ', et à vingt et un ans, il
s’engageait comme sous-lieutenant de réserve dans l’armée française. Il fut
blessé en Italie, passa sa convalescence en France, gagna ses galons de
capitaine en Indochine. Lorsqu’il rencontra ma mère, il était aide de camp du
général Duval, commandant des troupes françaises au Maroc. La vie de
garnison commençait à lui peser. Lui, le militaire de carrière qui fréquentait
les bordels et les maisons de jeu, fut attendri par l’enfantine innocence de sa
promise. Il se montra tout de suite doux et attentionné.
Je naquis le 2 avril I953, dans une maternité tenue par des religieuses. Mon
père était fou de bonheur. Peu lui importait que je sois une fille, jetais la
prunelle de ses yeux, sa petite reine 2 Comme ma mère, il désirait plus que
tout une famille. Us n’étaient pas tout à fait d’accord sur le nombre d'enfants
à venir. Mon père voulait s'en tenir à trois. Deux ans plus tard, naquit ma
sœur lois. Il était responsable de la communauté française au Maroc. Lyautey
fut résident de 1912 à 1925
1, Le Saint-Cyr marocain.
Myriam 4 et trois ans après elle, mon frère Raouf5 6, le premier garçon, pour
lequel on donna une fête mémorable.
La vie tournait autour de moi. J’étais gâtée, habillée comme une petite
princesse dans les boutiques les plus élégantes, « Le Bon Génie » à Genève, «
La Châtelaine » à Pans. Maman était coquette et dépensière, au contraire de
mon père que les contingences financières ennuyaient. L'argent lui brûlait les
doigts. Elle pouvait vendre un immeuble pour s'acheter toute la collection
de Dior et Saint Laurent, ses couturiers préférés, et dépenser vingt, trente
mille francs en un après-midi, pour ses menus loisirs.
Quelques années plus tard, alors que je n’habitais plus avec les miens, mon
père, alors ministre de l’intérieur du roi Hassan II, fit construire une autre
villa, toujours dans l’allée des Princesses. Mes parents avaient eu deux autres
enfants, Mouna-Inan 2 qui deviendra Maria en prison, et Soukaina6, un an
plus tard.
3. 22 juillet 1963.
Ma mère devint l'amie des deux épouses du roi qui exigèrent de la voir
quotidiennement. Elle vivait dans leur intimité. Les deux reines
étaient cloîtrées dans le harem. Maman leur achetait des vêtements, des
produits de beauté, elle leur racontait par le menu les événements du
dehors. Elles étaient avides de détails sur sa vie, ses enfants, son mariage.
Rivales auprès du roi, les deux femmes étaient différentes au possible. L’une,
Lalla Aabla, qu’on appelait la reine mère ou Oum Sidi7 8, avait donné
naissance au prince héritier, Moulay Hassan. L'autre, Lalla Bahia, une nature
sauvage à la beauté renversante, était la mère de l’enfant chérie du roi, la
petite princesse Amina, née en exil, à Madagascar \ alors qu'elle se croyait
stérile.
1. Le 14 avril 1954.
sans s’annoncer, comme il lui arrivait parfois. Il lui dit qu'il s'était permis
d'entrer dans la cuisine parce qu’il avait senti une odeur de brûlé. La
cuisinière avait oublié la théière qui commençait à fondre sur le gaz. Sa
Majesté nous avait sauvées d’un incendie.
J'avais cinq ans quand maman m’a emmenée pour la première fois au Palais.
Les deux épouses du roi et toutes ses concubines insistaient pour me
connaître. Nous sommes arrivées toutes les deux à l'heure du déjeuner dans
une des salles à manger du roi, peuplée des femmes du harem
qui déambulaient avec grâce, en traînant derrière elles les longues traînes
chatoyantes de leurs caftans. Une véritable volière d'oiseaux exotiques, tant
par la diversité des couleurs que par leur pépiement incessant.
J'étais soulagée de voir enfin une enfant de mon âge, mais je restai perplexe.
Pourquoi avait-elle droit à tant d’honneurs? On nous présenta l'une à l'autre et
nous nous embrassâmes timidement. J'appris alors que cette jolie petite fille
était la princesse Amina qu'on appelait Lalla Mina, i enfant chérie du roi et de
Lalla Bahia.
Puis ce fut à nouveau l’agitation. Le roi Mohammed V fit son entrée dans la
salle à manger du côté gauche, comme le voulait la coutume. Quand son tour
fut venu de le saluer, maman lui baisa la main et me présenta à lui. Il me prit
simplement dans ses bras et prononça quelques paroles gentilles. Tout le
monde prit alors place autour des tables et le roi s’installa tout seul à la
sienne. Le
repas fut servi par les esclaves et les plats les plus exquis défilèrent.
Sitôt quelques bouchées avalées, je m'éclipsai pour jouer avec Lalla Mina.
Pendant un court moment notre entente fut parfaite. Mais bientôt un
hurlement troubla notre harmonie. La princesse m'avait mordu sauvagement
l’avant-bras. Je me retournai en sanglotant et cherchai le regard de maman.
Gênée, elle me fit un signe discret signifiant que je devais me calmer.
Indignée par ce manque de considération, je me précipitai alors sur Lalla
Mina et je lui arrachai la joue d'un coup de dents..
La princesse se mit à son tour à hurler si fort que la cour entière se leva. Je
sentis une menace planer comme si toute l’assemblée allait fondre sur moi
pour me battre. La petite cherchait son père du regard, mais en vain. Elle se
roula alors par terre et reprit ses hurlements de plus belle. Honteuse, je me
réfugiai dans les bras de maman.
Le roi intervint enfin. Il me prit dans ses bras et me demanda de lui raconter
l'incident.
— Elle a injurié mon père, dis-je en pleurant, et moi aussi j'ai injurié son
père et je lui ai arraché la joue.
La cour était horrifiée par mes paroles, mais le roi s’amusait beaucoup, il me
fit répéter plusieurs fois les insultes sacrilèges. Puis on nous sépara, mais la
princesse et moi continuâmes à nous défier du regard.
Je dois sans doute les liens privilégiés, quasi filiaux que j'eus avec
Mohammed V puis ensuite avec Hassan II, à ma volonté et à mon
caractère. Pendant toutes ces années passées au Palais, je fis en sorte de
gagner leur affection, de m'insérer dans leur vie, de me rendre indispensable.
Je ne voulais à aucun prix rester anonyme.
Ce qui a suivi est demeuré confus dans ma mémoire, comme si j'avais été la
victime d'un enlèvement. Je me souviens que maman partit précipitamment,
qu’on me prit et qu’on m’engouffra dans une voiture qui me conduisit à la
villa Yasmina, où vivaient Lalla Mina et sa gouvernante, Jeanne Rieffel.
Avec le temps, cette séparation était devenue un état de fait que j'acceptais,
malgré mon chagrin. J'aimais tellement ma mère, je souffrais tant d'être
loin d’elle, que chacune de ses visites était un terrible supplice. Les rares fois
où elle passait me voir, elle arrivait à midi et repartait à deux heures. Quand
la gouvernante m'annonçait sa venue, j éprouvais une joie qui n’avait d’égale,
en intensité, que la peine immédiate qui l’accompagnait..
Mais l’heure tournait, je devais repartir pour l'école. Ses visites s'espaçaient,
je me sentais de
plus en plus séparée d'elle. Mon foyer ne se trouvait plus allée des Princesses,
mais au Palais de Rabat. J’y vécus tout ce temps-là presque cloîtrée, sans
autre horizon que son enceinte et celles des autres palais royaux où l’on nous
emmenait pour les vacances.
Je voyais la vie des autres, la vie réelle, à travers les vitres des somptueuses
voitures qui nous conduisaient d'un endroit à un autre. La mienne était
luxueuse et préservée du monde, autre siècle, autre mentalité, autres
coutumes.
Il m'a fallu onze ans pour m'en échapper.
Le palais de Sidi 9
(1958-1969)
Au temps de Mohammed V
Le roi et moi
Le retour à la maison
Le coup d’État de Skhirat
L'oasis d’Assa
« Zouain zouain bezef»
La résistance
Mauvais débuts
Vingt ans hors du temps
L'errance
L'hôtel Ahlan
Six mois d’euphorie
Les premiers pas
Déjà publié par Michèle Ftüoussi :
1
Le 29 septembre 1920.
2
Le protectorat français fut officialisé en 1912 par le traite de Fès, qui laissa la
bande côtière nord du territoire aux Espagnols. Le sultan conservait son
prestige, son pouvoir spirituel, et laissait à la résidence le pouvoir législatif et
exécutif qu’il contresignait. Le résident était nommé en France en Conseil des
ministres. Il représentait le Maroc sur la scène internationale,
commandait l’armée, l'administration, promulguait les décrets, décidait des
4
Le 20 janvier 1955.
5
Le 30 janvier 1958.
6
Le 28 novembre 2952.
8
Oum Sidi : la mère du maître. Outre le roi Hassan II, Lalla Aabla donna au
roi Mohammed V quatre autres enfants: Lalla Aïcha, Lalla Malika, Moulay
Abdallah et Lalla Nezha. Moham med V eut aussi une fille d'une concubine
esclave, Lalla Fatima-Zohra. Il ne la reconnut pas tout de suite, mais la mère
de l'enfant l'ayant suivi de son plein gré en exil, alors qu'il avait donné la
9
Sidi : « le maître ».
Au temps de Mohammed V
Le roi ne voulait pas que sa fille préférée soit élevée dans l'atmosphère
confinée du Palais. Il fit aménager la villa Yasmina pour elle. C'était
un paradis pour enfants sages, préservé de la brutalité du monde, un domaine
de contes de fées où tout n'aurait dû être que luxe, calme, et belles histoires.
On m'y a enseigné l'art d'être une princesse.
salle de jeux emplie des jouets les plus divers, vélos, garages, billard, voitures
miniatures, peluches, poupées et leurs accessoires, déguisements, et une salle
de cinéma pour notre usage personnel. Un jardin magnifique, agrémenté
de mille variétés de fleurs, jasmins, chèvrefeuilles, rosiers, dahlias, pensées,
camélias, bougainvil-liers, pois de senteur, s'étendait autour de la maison. Les
allées étaient bordées de mandariniers, d’orangers, de citronniers et de
palmiers. Pour distraire la princesse, on avait installé un portique avec des
barres, des balançoires, des toboggans.
Lalla Mina, qui adorait les animaux, avait son propre zoo, un minuscule
enclos où s’ébattaient des singes, des moutons, un écureuil rapporté d’un
voyage en Italie, une chèvre et des pigeons, et même son haras situé derrière
la maison, avec ses box et sa carrière. Encore derrière, un grand verger était
planté de centaines d'arbres fruitiers. A la villa Yasmina, nous avions même
notre petite école primaire. La directrice s’appelait madame Hugon et notre
institutrice, mademoiselle Capel. Je garde de cette dernière un souvenir ému.
Les premiers temps, je dormis dans la chambre d’amis proche de celle de la
princesse. Un an avant la mort du roi, deux fillettes d’origine modeste,
Rachida et Fawzïa, choisies parmi les meilleures élèves du pays, vinrent nous
rejoindre pour être élevées avec Lalla Mina. Je m’installai alors avec elles
dans une maisonnette située dans le jardin, à côté du zoo. Deux chambres
donnaient sur un patio à ciel ouvert, surmonté d’un plafond de verre. Je
partageais désormais celle de Rachida.
heures trente, le roi venait nous réveiller. Il passait d’abord dans la chambre
de Lalla Mina puis il se dirigeait vers la mienne. Il dépliait les draps,
me prenait par les pieds et il me tirait à lui, par jeu.
peuple. Tous les vendredis, en fin de matinée, il sortait à cheval par la grande
porte du Palais pour se rendre à la mosquée située dans l'enceinte. Il arborait
une djellaba blanche, sa tenue d'apparat, et portait une chéchia rouge sur la
tête. Des esclaves tenaient un grand dais de velours au-dessus de lui, pour le
protéger du soleil. Il traversait l’enceinte entouré des plus beaux étalons
de son haras, qui dansaient au rythme des tambours de la garde royale.
Massée des deux côtés de l’avenue, une foule en délire acclamait son
souverain. La dévotion à son égard était telle que les gens se jetaient au sol
pour ramasser le crottin de ses chevaux.
Lalla Mina et moi, nous venions en voiture pour ie voir, et dès qu'il sortait
nous l'applaudissions avec enthousiasme. Après la prière, il retournait au
Palais en carrosse. Cette vision du roi à cheval était féerique. Je ne m'en
lassais pas.
Cependant les distractions étaient rares sous son règne. Nous partions en
vacances dans les palais royaux, à Fès, à Ifrane dans le Haut Atlas, ou à
Wallidia, au bord de la mer. Le passe-temps favori du roi était la pétanque, un
sport qu'il pratiquait avec son chauffeur, un décorateur, et un intendant qui
l'avait suivi à Madagascar. Après l'école, nous allions l'encourager.
Lalla Mina était néanmoins une enfant très gâtée. Du vivant de son père, les
chefs d "Etat du monde entier lui envoyaient des milliers de jouets qui
s'empilaient dans la salle de jeux, A Noël, elle en recevait tant que la
gouvernante les confisquait pour les distribuer aux pauvres, Walt Disney
avait conçu une voiture américaine exprès pour elle. L'intérieur était décoré
des personnages de tous ses dessins animés et il avait fait ajouter
une minuscule cuisine et tout le mobilier d’une mai-
Cela ne le serait pas davantage dans les années qui suivraient. A la longue, je
deviendrais une monnaie d'échange : plus mon père
s'imposerait politiquement et plus je serais un enjeu entre le roi et lui. Si mon
père émettait par hasard l'idée de me récupérer, ne serait-ce pas parce
qu'il contestait l'éducation du roi ?
De longues années passèrent avant que j’impose, toute seule, ma volonté de
rentrer chez moi.
Lorsqu'il était encore prince héritier, le jeune roi avait promis de traiter Lalla
Mina comme sa fille. A la mort de Mohammed V, le Palais fut
dans l'expectative : allait-il tenir sa promesse? Il la tint..
poèmes, récitions des sourates 3 du Coran, nous jouions des pièces de théâtre,
en français et en arabe. Le roi était assis au premier rang avec ses concubines,
entouré de quelques ministres et de la cour. Cet effort, car c'en était un pour
lui, était sacré à ses yeux. Il le faisait par respect pour son père et par amour
pour sa jeune sœur. Hassan II n’avait pas encore d’enfants et la princesse et
moi, nous ne nous privions pas d’accaparer toute son attention.
Nous nous glissions dans sa voiture dès que l’occasion s’en présentait, nous
montions à cheval avec lui, nous allions le voir jouer au golf,
nous l'encouragions lors de ses parties de tennis, nous partions en vacances
avec lui. Nous assistions même aux Conseils des ministres. Nous étions deux
petites filles espiègles de huit ans qui cherchaient toutes les occasions pour
rire et s'amuser, en oubliant les fastes du Palais.
Elève rebelle et plutôt dissipée, j’adorais jouer des tours à mes professeurs et
mes notes s'en res -sentaient. Notre professeur de Coran, un vieux monsieur à
l'allure altière, avait été celui de Hassan IL Quand il pénétrait dans la classe,
il exigeait qu'on se précipite vers lui pour lui embrasser la main. Tétais
chargée de lui retirer son burnous et de l'accrocher au fond de la classe.
L’arabe classique qu’il nous enseignait était une de mes matières favorites ;
sa calligraphie ressemblait au dessin, où j'excellais. J’aimais aussi
l'entendre chanter les sourates de sa voix ample et bien posée.
Ce saint homme croyait fermement aux esprits. Il prétendait que les djinns
font partie de nous, de jour comme de nuit. Je n’ai jamais cru aux
forces surnaturelles, mais puisqu'il semblait tellement persuadé de leur
existence, je décidai de lui préparer une farce.
Le Paiaîs fit des gorges chaudes de ce mauvais tour. Le roi rit aussi de bon
cœur, même s'il fut troublé par la colère du vieil homme qui m'accusait de ne
pas croire en Dieu.
Après manger, nous avions un petit moment de liberté avant de repartir pour
le lycée. Vers dix-huit heures trente, à la fin des cours, nous retournions au
Palais pour voir le roi. S'il était en Conseil des ministres, nous rendions visite
à Oum Sidi, la reine mère, qui était notre complice contre Rieffel. Elle
retenait sous divers prétextes la gouvernante et nous en profitions pour filer.
Mon lit donnait sur le patio. Je l'avais choisi près de la fenêtre pour regarder
le ciel et les étoiles dont le spectacle m’apaisait. La nuit était mon domaine,
mon havre de repos. Personne ne pouvait troubler mes pensées. Je m'évadais
dans une vie que je m'inventais, j'étais enfin libre. Je ne dormais pas
beaucoup, je pleurais, je pensais à maman qui me manquait chaque jour un
peu plus.
Je voyais parfois mon père au Palais, mais nos contacts étaient trop brefs. Peu
expansif, les effu-
Par-dessus tout, j’étais obsédée par l'envie d’appeler ma mère. Dès qu'un
téléphone se trouvait à portée de moi, il me fallait essayer de la joindre . A
l'entrée de la villa, dans une petite maison, vivaient monsieur et madame
Bringard, l’intendant et la gouvernante générale. En face, se trouvait le
bureau de monsieur Bringard avec l'un de ces téléphones tant convoités.
Parfois je quittais ma chambre en pleine nuit pour me glisser
hors du patio, sans faire de bruit parce que Rieffel nous surveillait de sa
fenêtre. Je traversais le jardin en essayant d'éviter les nombreux gardes qui
y étaient postés. J’allais jusqu'au bureau de l'intendant et m'emparais du
téléphone en tremblant.
Quand son père était encore vivant, Lalla Mina avait reçu un éléphanteau de
la part du pandit Nehru. On installa l'animal dans le magnifique parc du
palais de Dar-es-Salem, situé en pleine nature, sur la route de Rabat. Petites
filles, nous y allions souvent à l’heure du déjeuner pour nourrir les canards
qui s’ébattaient sur le lac.
Notre passion pour les animaux n'avait pas de limites. A l'écurie, parmi les
chevaux, vivait une petite chamelle blanche, Zazate, que le gouverneur de
Ouarzazate nous avait offerte au cours d’un voyage dans le Sud en
compagnie de Moulay Ahmed ^aoui, le cousin du roi. Cet homme intelligent
et féru de culture marocaine avait été chargé de nous faire connaître le pays à
notre adolescence.
Pendant deux ou trois ans, pour les vacances, il nous emmena de villages en
petits bourgs, de déserts en montagnes. Avant chaque visite, il nous donnait
des cours de géographie et d’histoire. Grâce à lui, je connus la région de mes
ancêtres paternels, les charfa. descendants du Prophète en ligne directe. Dans
ces déserts du Sud, peuplés par les hommes bleus, je fus plus acclamée
encore que la princesse Lalla Mina. En notre honneur, ils organisèrent une
fantasia à dos de chameau.
Zazate vint vivre avec nous. Nous l’avions installée dans un des boxes du
haras de la villa Yas-mina, à côté de l’étalon de la princesse. Le samedi
après-midi, je cédais parfois aux supplications de Lalla Mina et j’acceptais de
l'accompagner dans ses promenades à cheval. Je préférais monter la chamelle
et nous nous amusions ainsi. Parfois aussi, elle me demandait de prendre un
cheval et me défiait à la course.
Pour les vacances, outie les voyages avec Mou-lav Ahmed, nous avions le
choix entre les nombreux palais du royaume : Tanger, Marrakech au
printemps, ou le palais de Fès qu’Hassan II fit restaurer et qui devint l'un des
plus beaux du pays.
L’endroit que je préférais entre tous était Ifrane, dans le Haut Atlas. On avait
l'impression d'arriver en Savoie. Les maisons étaient en briques
rouges, comme celles de Blanche-Neige; l'hiver, la neige recouvrait les flancs
des montagnes. On s’en donnait à cœur joie pour le ski. Lalla Mina et
moi habitions une immense villa à six étages, celle où vivait le roi
Mohammed V lorsqu'il était prince héritier. Une route en lacet montait à
travers la forêt de sapins pour atteindre le château du roi, perché au sommet
et entouré d'un parc de contes de fées. Comme la plupart de ses palais,
Hassan II l'avait fait réaménager avec luxe.
En juillet 1969, pour ses quarante ans, il fit donner Le Lac des cygnes sur le
lac d'Ifrane. Un spectacle inoubliable, digne des Mille et Une Nuits. Quand
Nasser vint lui rendre visite, le roi organisa une grande fête pour sa venue. A
Michlifen, à côté d’Ifrane, un ancien volcan au cratère gigantesque trônait au
milieu de la forêt. L'hiver nous allions skier sur ses pentes. Le raïs 4 eut droit
au spectacle inoubliable d'une fantasia à cheval en plein milieu du cratère.
Nous étions tous confortablement installés sous une immense tente caïdale
dressée pour l'occasion.
La vie au Palais
Le Palais était notre domaine, notre terrain de jeux favori. Nous n'avions
jamais fini de galoper dans les couloirs, d’explorer les alcôves, les patios, de
nous glisser partout où on nous laissait entrer, chez le roi, dans le harem, dans
les cuisines. Lalla Mina glissait sa frimousse mutine en ouvrant une porte, je
me hasardais moi aussi, l'air malicieux. On nous apercevait, on nous
appelait... Nous étions chouchoutées, embrassées, cajolées, nourries, on
satisfaisait tous nos caprices.
On pénétrait dans le domaine royal par une enceinte 5 qu'une route traversait
de part en part:. A l'intérieur de cette enceinte, on trouvait la mosquée avec
son petit mausolée, le quartier des esclaves mariés, le bâtiment du protocole,
celui de la gar de royale, et un peu plus loin le garage, un de mes endroits
favoris, où s'alignait l’impressionnante collection de voitures du roi. Un
grand portail souvrait sur le Palais, qui était aussi grand qu’une ville, avec sa
clinique, son golf, son hammam, son lycée, ses souks, ses terrains de
sport, son grand zoo où la princesse et moi allions très souvent.
Le labyrinthe qui reliait ces derniers était long de deux kilomètres. Nous le
parcourions toujours en courant; il y avait tant de choses à voir et à faire...
Les deux palais des souveraines étaient dotés d'une salle de cinéma, d'un
jardin d’été, d’un jardin d'hiver, de salons italiens couverts de fresques
exquises dont les fenêtres donnaient sur un patio de mille mètres carrés et sur
la piscine qui recouvrait toute l'esplanade.
Lalla Bahia, que nous appelions Mamaya, dormait dans un imposant lit à
baldaquin tapissé de soie blanche. Dans l'intimité, elle était souvent vêtue de
peignoirs de soie et de mules à pompons qui mettaient en valeur ses petits
pieds. Une vraie star hollywoodienne. Elle passait des heures dans sa salle de
bains de marbre blanc, envahie par les produits de beauté.
Lalla Mina et moi restions des heures dans son salon, installées par terre à
feuilleter ses albums de photos qui retraçaient l’histoire de la famille royale :
la naissance des princesses, le départ et le retour d'exil, les mariages du roi et
de ses sœurs, les fêtes et les anniversaires. Avec sa fille, Mamaya
Nous allions souvent faire un tour aux cuisines pour nous empiffrer de tout ce
que Rieffel nous interdisait à la villa. Ou bien nous empruntions, en galopant,
les couloirs interminables qui menaient chez les concubines ou chez les
esclaves. Ceux-ci, qu'on appelle aabid, vivent au palais de Rabat depuis des
générations ; ils descendent des esclaves noirs achetés aux négriers
d’Afrique. Leurs arrière-arrière-petits-enfants servent toujours le roi,
dans chacun de ses palais marocains. Ils appartiennent à la famille royale
mais ils sont libres de se marier au-dehors et de quitter le Palais s'ils le
désirent. En pratique, ils ne le font guère.
— Lalla Mina, Smiyet Lalla, venez... J’ai fait un tagine, des bonnes crêpes...
Les concubines de Hassan II étaient de très jeunes filles choisies pour leur
beauté, qui venaient de toutes les régions du pays. Les plus âgées n'avaient
pas dix-sept ans. Elles étaient gauches, maladroites, incertaines, elles
ne savaient pas se tenir. On les installa dans les anciens appartements des
concubines de Mohammed V.
Tout de suite, elles furent prises en main par les anciennes qui leur
enseignèrent la rie au Palais, le protocole, les traditions, les habitudes. Elles
les préparaient à leur vie de femme, car la sexualité d'une concubine n’est pas
celle du commun des mortelles. Des secrets jalousement gardés
se transmettaient de harem en harem. On changeait leurs prénoms. Les Fatiha
et Khadija, souvent des filles du peuple, devenaient Noor Sbah, « lumière de
l’aube », ou encore Shem’s Ddoha, « soleil couchant ». Après leur formation,
on les mariait par trois ou quatre au roi, dans son palais de Fès, au cours de
cérémonies somptueuses où je n'étais pas la dernière à danser et à chanter. Le
roi était heureux. C'était alors un héritier plein d’espoir que les fractures
politiques n'avaient pas encore aigri.
Parmi les concubines, les plus considérées avaient un statut d épousé sans
enfants, car elles n’ont, en principe, pas le droit de procréer. Seule la femme
du roi lui donne des héritiers. Ensuite venaient les femmes d'intérieur,
chargées de mener à bien l’intendance du Palais ou de faire perdurer les
traditions dont le roi était respectueux.
Mohammed V avait une concubine qui, les jours de fête, lui faisait revêtir sa
tenue d’apparat, une djellaba blanche et un pantalon de même couleur. A sa
mort, elle continua avec Hassan IL Cette cérémonie particulière avait lieu
dans une salle du Palais, composée d’un grand patio de marbre blanc au
centre duquel gargouillait une fontaine. La pièce était bordée sur trois côtés
de koubas carrelées de zelliges 7 de couleurs vives, garnies de tapis de soie,
de coussins et de tissus précieux, brocarts et velours. Ces koubas étaient
isolées du patio par un rideau de taffetas ou de velours. Ce principe
architectural se répétait dans tout le palais de Rabat ainsi que dans tous les
autres palais du roi.
Tous les soirs, avant le dîner, la concubine du bain lavait le roi selon un rituel
bien précis de parfums et de savons. Une autre concubine était chargée de la
cérémonie du bois de santal qui avait lieu à toutes les fêtes, toutes les
célébrations religieuses, et aussi à tous les deuils et tous les enterrements. Le
bois de santal venu de La Mecque brûlait en permanence dans un précieux
récipient en argent ciselé, rempli de charbon de bois incandescent.
Naïma, la concubine des clés de l'extérieur, était une jeune fille très vive, la
seule parmi toutes les femmes à avoir un contact avec les « gens du dehors »,
et surtout avec les hommes, qu'ils fussent jardiniers, décorateurs, gardes ou
cabi-nards. Elle était aussi responsable de la presse quelle apportait tous les
jours au roi.
nastique qui donnaient des cours aux concubines sur l'esplanade de leur
palais.
Le roi se mêlait des plus petits détails de leurs tenues. Il décidait des modèles
des caftans de cérémonie, des coloris, des matières, des ceintures. C’était un
spectacle magnifique de les voir évoluer dans le Palais, revêtues de leurs
tenues colorées. Toutes les nuances étaient permises, des teintes les plus
vives aux pastels les plus délicats. Elles avaient une façon gracieuse de se
mouvoir, de porter leurs vêtements pourtant si lourds, de relever leurs
manches ou le bas de leurs robes. On aurait dit quelles dansaient.
Alors que nous étions en vacances à Marrakech, Hassan II nous annonça que
nous allions sortir avec lui, ce qui nous mit toutes d’humeur joyeuse; les
occasions étaient si rares de nous promener ensemble en ville ! On nous
distribua des djellabas traditionnelles et on nous fit amener des
calèches. Dissimulé sous la djellaba d'un esclave, le roi conduisit lui-même la
nôtre. Dans la médina, il marchanda les cadeaux qu'il nous offrit. Personne ne
le reconnut. Je me souviens de ma jubilation et de nos fous rires.
Noor Sbah, une des concubines les plus facétieuses, avait dissimulé son
visage avec un bas foncé et elle se promenait dans les couloirs sombres, une
bougie à la main, en frappant aux portes des chambres. Cette blague de
gamine provoqua des hurlements de frayeur dans tout le château et des
explosions de rire chez Lalla Mina et moi qui la suivions en douce.
Depuis quelques années, le régime carcéral des concubines s’est adouci. Elles
se déplacent sans leur voile et sans rideaux aux fenêtres de leurs voitures. La
reine Latéfa peut se promener et voyager seule, elle possède ses propres
voitures, ses chauffeurs, sa sécurité, ce qui n’était pas le cas à l’époque où
elle épousa Hassan II.
Mais on savait déjà que le choix royal se ferait entre les deux jeunes filles. Il
ne pouvait être pris à la légère. L’épouse légitime deviendrait la mère des
enfants du roi, celle, surtout, de l’héritier du trône. Pour des raisons
politiques, le maintien d’un subtil équilibre entre les populations marocaines,
elle devait être berbère comme toutes les épouses de monarque, comme la
reine mère, Lalla Aabla, et comme Lalla Bahia.
Fatéma était grande, bien faite, elle avait la peau blanche, les yeux clairs, un
visage de madone. Plus petite, Latéfa était dotée de traits irréguliers, d’un nez
proéminent, mais elle avait de grands yeux marron et une chevelure
luxuriante. Elle ne possédait pas la beauté spectaculaire de sa cousine, mais
sa personnalité était déjà très affirmée.
Les deux jeunes filles étaient à peine plus âgées que moi, mais je les
considérais déjà comme des femmes. Je me trouvais aux côtés du roi lorsqu'il
reçut leur famille, l'une des plus renommées du pays. Il se comporta avec
humilité et déférence, en gendre plutôt qu'en monarque, face à ces
Berbères traditionnels qui ne s'encombraient pas des apparences. Les femmes
étaient revêtues de voiles blancs, les hommes portaient des djellabas.
Leur modestie, leur dignité, la simplicité de leur mise détonnaient dans ce
décoi des mille et une nuits.
— Sidi, je n'accepterai jamais d'être une simple concubine dans votre harem.
S’il ne lui donnait pas la chance d'être la mère de ses enfants, ajouta-t-elle,
elle préférait rentrer chez elle. Elle ne réfutait pas le statut de concubine ni
même l'idée de partage ou d'anonymat. Latéfa voulait être mère. Cette
détermination plut au roi, qui préférait aux trop jolies femmes celles qui
montraient du caractère. Latéfa en avait à revendre. Du haut de son mètre
cinquante-cinq, elle inspirait le respect sans même avoir besoin de parler. Il la
choisît pour femme. Sa cousine Fatéma resta concubine dans le harem.
qu’on m'éduquait. J'étais trop jeune, trop ignorante pour juger de leur aspect
moyenâgeux. Avec le mariage du roi, j'assistais à une belle mise en scène,
comme je les aimais tant. Mais j'étais aussi très heureuse. Je me sentais
vraiment concernée par tout ce qui touchait, de près ou de loin, mon père
adoptif.
L'année suivante, Latéfa donna le jour à une petite fille, Lalla Meriem ’, qui
naquit à Rome. Le baptême fut somptueux, des jours et des jours de musique,
de danses, de réjouissances, de repas raffinés où l'on nous servit les mets les
plus rares. Latéfa triomphait. La naissance de sa fille l’avait consacrée reine.
Latéfa eut encore quatre enfants 9. A chacune de ses grossesses, le roi étau
impitoyable sur son alimentation. Elle devait se nourrir de façon diététique,
manger des légumes, éviter le sucre et le gras. Il était intransigeant et elle,
affamée.
Elle était enceinte de Moulay Rachid, lorsqu’elle me supplia :
Ce n’était pas une envie facile à contenter. La reine voulait des crêpes qui
nécessitent des heures de préparation pour ressembler, à la fin, à un turban
trempé dans le miel, d'où leur nom. A cette époque, jetais déjà rentrée chez
moi, mais je venais encore rendre visite aux princesses et aux concubines.
était la destinataire, elle voulut soigner son travail, disposer les douceurs dans
une vaisselle d'argent. Mais je n'avais pas beaucoup de temps, Latéfa avait dit
« tout de suite », et surtout, je ne voulais pas qu'on me remarque. Le roi aurait
pu entrer dans une de ses colères tant redoutées.
Je disposai les crêpes dans un plat ordinaire, enveloppé d’un simple torchon,
et je revins au Palais. J’empruntai un chemin détourné pour éviter les
rencontres, mais je me trouvai bientôt nez à nez avec les anciennes
concubines. Elles voulurent savoir où j'allais. Je mentis en affirmant que je
rendais visite à la reine mère. Mon plat dégageait une odeur si appétissante
quelles me questionnèrent sur son emploi. Je prétendis que les crêpes étaient
pour Lalla Mina. Le mensonge ne les abusa guère.
Les concubines, surtout les anciennes, étaient des femmes très pieuses. Cinq
fois par jour, pour les cinq prières rituelles, elles s’agenouillaient sur leurs
petits tapis de soie qu'une esclave leur apportait et elles priaient en direction
de La Mecque. Elles restaient longtemps en dévotion après la prière, lisant ou
récitant des sourates du Coran.
ment voilé d'une mousseline. Je n'étais pas une bonne musulmane. Des
cérémonies religieuses, je n'aimais que les traditions et les fastes. J’avais
de quoi me régaler : les fêtes étaient nombreuses au Palais. Hassan II les avait
remises au goût du jour..
Dès le matin, on entendait la aamara, appuyée par des musiciens qui jouaient
du luth, du violon en scandant des psaumes religieux. Nous arrivions en bas
de l’avenue et nous montions les escaliers qui menaient à un balcon
surplombant le
quartier des esclaves. Les femmes avaient revêtu leurs caftans colorés. Toutes
les couleurs étaient permises, sauf le noir et le blanc.
Latéfa, l'épouse du roi, était la plus élégante, la plus parée aussi. Ses bijoux
dépassaient en magni
ficence ceux de toutes les autres. Les sœurs du roi, et sa belle-sœur, Lamia,
femme de son frère Moulay Abdallah, étaient vêtues de caftans de
mêmes motifs que le sien mais de nuances différentes. Toutes portaient des
ceintures d'or rehaussées de pierres précieuses, des boucles d'oreilles, des
colliers, des diadèmes et des perles dans les chignons.
Latéfa et moi avons commencé à danser sur la rythmique, pour entrer nous
aussi en transes. Mais le roi tança violemment sa femme.
C'était ainsi qu'au Palais on expliquait le monde. Les djinns s'attaquaient aux
esclaves nées dans la servitude, et ils épargnaient les princesses. Chacun avait
sa place et ne pouvait en bouger. Tout allait pour le mieux et pour l'éternité.
D'autres fêtes nous mettaient en joie. Celle du Khôl, qui coïncidait avec la
période où les raisins sont mûrs, accordait aux fillettes la permission de se
maquiller. Pour humidifier le bâtonnet qui servait à tracer un trait de khôl
sous la paupière, on le trempait d’abord dans un grain de raisin. Puis chacune
attendait son tour pour être maquillée comme une femme, en riant et en
chahutant.
Pour la fête de l’eau, nous devions asperger tous ceux qui se trouvaient à
notre portée. C'était une journée très joyeuse que nous passions à guetter nos
proies, perchées en haut des balcons ou cachées dans les recoins sombres. Le
roi s’amusait beaucoup et nous étions souvent ses complices. Il s’avançait
suivi de ses femmes sous un balcon, s’écartait au dernier moment, et Lalla
Mina ou moi balancions un seau d’eau sur sa suite qui protestait bruyamment
et menaçait de nous faire subir le même sort. On riait tous les trois de
bon cœur et les autres finissaient par se joindre à nous.
J’aimais aussi « Achicha Ghadra », la fête des enfants. Dans le grand patio
bordé de koubas, nous étions une dizaine de fillettes à faire la cui-
sine devant des canouns minuscules, aidées par nos nounous respectives.
Nous étions déguisées avec de petits caftans de ménagères, et comme
les grandes, des élastiques relevaient nos manches jusqu'aux coudes. Toute la
vaisselle était à notre taille. Le roi venait ensuite goûter à nos préparations en
faisant de petits commentaires, puis il remettait les prix et embrassait les
gagnantes.
Le roi n'aimait pas beaucoup manger mais il adorait inventer des recettes. Il
faisait souvent installer- une cuisine dans la salle à manger du Palais et
concoctait lui-même des plats qu'on goûtait à la ronde. Le résultat était
hasardeux mais nous n'avions pas le choix. Il nous fallait manger jusqu’au
bout en nous exclamant avec force sourires :
Pour autant, il ne supportait pas qu'on prenne du poids. Il avait promis une
surprise à Lalia Mina si elle perdait ses rondeurs adolescentes. Pendant un
séjour à Tanger, elle suivit un régime en secret et lui annonça quelle avait
perdu quatre kilos. Il tint sa promesse et nous annonça qu’il allait faire «
Hatefa ».
Il prit place sur le balcon situé au-dessus d'un grand patio. A ses côtés, deux
concubines esclaves portaient des caissettes remplies de grandes pièces de
cuivre, d'un usage peu courant, qui valaient entre dix et cinquante francs.
Oum Sidi, Lalla Bahia, Latéfa et les concubines étaient massées en bas, et
nous deux au milieu d'elles, attendant qu'il nous jette les pièces en pluie. Il
riait aux larmes de nous voir ramasser cet argent à quatre pattes. La plupart
des concubines rivalisaient de pitreries pour attirer son attention. Moi, je ne
pipais mot. Je ramassais et j'entassais.
Il me demanda de lui montrer mon butin. J'ouvris ma jupe dont j'avais relevé
le bas pour amasser mon trésor. Il y avait un énorme tas de pièces.
A douze ans on nous perça les oreilles, au cours d'une cérémonie particulière,
aussi importante que le baptême et le mariage. Les chants, la aamara, les you-
yous des concubines et des esclaves accompagnaient cette entrée dans
le monde des femmes. Lalla Mina qui avait peur d'avoir mal se cacha et
m’obligea à faire de même. Mais le roi se mit en colère. Il me retrouva
et m’obligea à passer la première pour donner l'exemple à sa sœur, dont il ne
supportait pas la couardise. Puis les femmes vinrent vers nous et nous
félicitèrent à grands coups d’embrassades et de you-yous, cependant que les
musiciens frappaient avec force sur leurs tambours.
faire face aux « gens du dehors », les étrangers au Palais. Nous les méprisions
tant que nous ne voulions nous mêler à personne. Nous restions
toutes ensemble et formions bloc contre l'envahisseur. Quand un spectacle
était donné, le roi s'asseyait devant, sa mère derrière, sa femme à côté, et
nous toutes en rang serre derrière lui.
Pendant ces fêtes et ces visites officielles, je rencontrais souvent des chefs
d'Etat et des personnalités étrangères. Nasser dit à mon père que « j'avais un
beau sourire », le roi de Jordanie alla taquiner la truite à Ifrane, le Shah et la
Shabanou, Baudouin et Fabiola vinrent en visite officielle. Au risque de
paraître présomptueuse, ils ne m’impressionnaient pas. Malgré leur rang
élevé, ils appartenaient aux « gens du dehors »...
Mais il était surtout notre ami et notre confident, il savait nous écouter, nous
conseiller et nous consoler avec beaucoup d'humanité. Pour nous amuser, il
faisait venir des orchestres de rythm'n blues chez lui. invitait quelques amis,
et nous étions partis pour des après-midi endiablés de danses et de rires. 11
nous emmenait faire de la moto à la plage, sur un parcours délimité,
une liberté toute relative car nous étions dûment surveillées par des dizaines
de gardes armés.
recevait dans son lit et nous papotions avec lui de choses et d'autres. Il
m’offrit une grande partie de sa garde-robe, des costumes, des pulls de
cachemire et de soie, des chemises taillées sur mesure, pour mes deux oncles
Azzedine et Wahid, les frères cadets de maman. Il me donna aussi une paire
de lunettes de soleil à laquelle il tenait beaucoup, en signe de son affection.
Le 26 février 1961,
2
Autre nom pour « roi », titre donné au président égyptien Gama) Abde)
Nasser.
5
« Zelliges » : mosaïques
8
Le 26 août 2963.
Les disputes entre concubines étaient monnaie courante. Les clans étaient
nombreux et toutes les femmes s’empressaient de jeter de l'huile sur le feu
dès qu'une querelle était dans l’air. Un jour que pour une histoire ridicule, je
me suis prise de bec avec l'une d'entre elles, redoutée pour sa langue de
vipère, je lui ai demandé violemment :
bouche pour me signifier qu'il avait bien compris mon geste et qu’il me le
rendait.
Nous nous amusions beaucoup, Lalla Mina, lui et moi, surtout pendant les
premières années de son règne, avant la naissance de ses enfants. Il
lui arrivait de passer ses soirées avec nous à la villa Yasmina.
J’avais eu envie de prendre des cours de danse classique mais les médecins
s’y opposèrent. Lalla Mina n'avait que sept ans et le risque était
grand d'entraver sa croissance. D'ailleurs la princesse avait une passion
unique, les chevaux. Toute sa vie tournait autour.
Le roi nous fit donner des cours d’équitation, ce que je détestais, parce que
cela m’était imposé. Il voulait faire de moi une cavalière accomplie comme
mon père l'était et comme il letait aussi. Chaque fois que j’approchais un
cheval, c'était une torture. Tous les stratagèmes étaient bons pour m'éviter le
supplice de la carrière,
La veille, je prétextais des fièvres ou aes diarrhées, mais le roi n’était pas
dupe. Je faisais alors en sorte de tomber de cheval de façon spectaculaire. Je
simulais le coma, je hurlais que je m'étais cassé le bras ou la jambe. On me
transportait d'urgence à la clinique du Palais où les concubines m'apportaient
des douceurs après le passage du médecin.
On nous emmena à la carrière. Tous les chevaux du roi formaient une haie
magnifique. Au bout de la file, un minuscule bourricot tranchait dans
le décor. Je compris immédiatement que l'ânon était pour moi. Rien ne
pouvait me faire plus plaisir. Le roi croyait m'humilier en me faisant
chevaucher une si piètre monture alors que la cour paradait sur les beaux
étalons.
Je faisais le pitre dans un bassin quand le roi passa par là. J'étais vêtue
seulement d'une petite culotte.
vers de femmes. Elle signifiait que j’avais des raisons d'avoir honte.
Mais j'avais onze ans, et roi ou pas, j'étais très pudique. Je refusai d’obéir.
Mon insubordination me valut une gifle. Il arracha lui-même ma culotte. En
pleurs, je restai dans le bassin jusqu'à la tombée de la nuit, de peur qu’on ne
me voie nue.
Nous allions plus rarement à Casablanca. Le roi n'aimait pas son palais
comme il n'aimait pas non plus la ville, symbole à ses yeux d'émeutes et
de troubles. Il ne supportait pas non plus le climat humide qui ravivait sa
sinusite chronique. Nous descendions dans la villa de son père et nous
nous baignions sur la plage privée. Là-bas, tout le monde était nu, lui comme
toutes ses femmes. Je finis par prendre l’habitude de me dévêtir devant lui.
A Casablanca, j'avais repéré une salle de la villa où, comme dans tous les
palais royaux, s'empilaient une montagne de cadeaux encore sous emballage.
Le roi n’avait jamais le temps de les ouvrir. Je brûlais d'envie d’en dérober au
moins un, non tant pour le posséder que par curiosité. C'était l'heure de la
sieste. Toute la maison dormait. En tentant d'accomplir mon larcin, je
fis tomber quelques paquets qui résonnèrent sur le sol en marbre. Le malheur
voulut que la chambre où le roi se reposait fût proche de la chambre
aux cadeaux. Il eut cette petite toux caractéristique que je reconnaissais entre
mille.
Je me figeai,
— Où est le diable ? demanda-t-il, tout à fait réveillé.
Dissimulée dans mon réduit, j’étais pétrifiée, mes jambes se dérobaient, et lui
ne décollait pas de l'endroit. Ses gens revinrent bredouilles. Il eut alors l’idée
de regarder dans ma cachette et m’ordonna d'en sortir, ce que je fis en
tremblant. Cette fois-là, l’incident se termina dans les rires.
Quand j’atteignis l’âge de quinze ans, je reçus mon premier vrai châtiment.
C'était le jour de la remise des carnets et je les déposai à sa table avant de
prendre place auprès des concubines qui me narguaient. Elles savaient que
mes notes n’étaient pas brillantes, et que je risquais d'être battue. Je fis
semblant de rire avec elle, mais je ne me sentais pas très fière. Mon cœur
battait avec violence. Je m'efforçai cependant de regarder bravement du côté
du roi.
Il tendit les mains et on lui apporta les carnets. Il feuilleta celui de Lalla Mina
puis, dans un silence épais, il prit le mien et le regarda avec une attention qui
me parut durer des heures. Il leva ensuite la tête et il demanda qu’on appelle
les esclaves du feu.
regards étaient braqués sur moi, pleins de pitié à l’idée de la correction qui
allait suivre. Le roi me fit signe d’approcher. Il me prit par l’oreille,
me sermonna, puis il fit entrer les esclaves du feu, chargés des punitions
corporelles. On m’allongea devant lui, sur le tapis. Trois hommes
me retinrent par les poignets et trois par les chevilles. L'esclave principal
saisit son nerl de bœuf et attendit les ordres du roi. C’était en effet Sa Majesté
qui décidait du nombre de coups.
Dans un silence total, il commença à frapper. Un coup, puis deux, puis trois.
Je poussai un petit cri, puis un autre tout aussi faible. Le troisième l’intrigua :
il frappait si fort que j’aurais dû hurler. Il s’arrêta, se pencha vers moi,
appuya ses mains sur mes fesses. Il sentit une triple épaisseur de tissu qui
formait comme un rembourrage... Sachant que je ne couperais pas au fouet
cette fois-ci, j'avais prévu les coups et entassé des couches et des lainages
autour de mon postérieur. Je portais une jupe ample qui dissimulait toutes ces
épaisseurs.
Le roi poussa un cri de rage. Dans la salle, tout le monde se mit à rire et il
finit par se laisser gagner par l'hilarité générale. Je me jetai alors à ses pieds :
audace en faisant des gorges chaudes. Des concubines aux esclaves, il n’v
avait personne qui ne fût au courant.
La semaine suivante, mon carnet était identique. Pire même, s’il était
possible. Le roi ne dit rien sur le moment, mais il me demanda un peu plus
tard de l’accompagner. Il devait sortir du Palais. Sa requête n'avait rien
d’inhabituel, il nous arrivait souvent de le suivre dans ses courses, aussi je ne
me méfiai pas. La voiture nous conduisit allée des Princesses, dans la maison
qu’il habitait avant d'être intronisé.
J’aimais beaucoup cette villa. Je m’y sentais chez moi, d'autant que, pour
l’atteindre, il nous fallait passer devant celle de mes parents. Cette vision me
mit de bonne humeur. Jetais si peu méfiante que je ne compris pas tout de
suite pourquoi le roi m’ordonnait de me déshabiller.
Il me fit passer dans une petite pièce où des esclaves me revêtirent d'une fine
djellaba. Je reçus une correction sanglante qui me fit pleurer de douleur
pendant des semaines. J'en garde encore aujourd'hui les traces sur les fesses.
Mes parents ne m’auraient jamais traitée ainsi. Je regrettais amèrement leur
absence.
Une autre fois, mon carnet était si mauvais que le chef du protocole me prit
en pitié et promit d’intervenir en ma faveur auprès du souverain. Il se jeta à
ses pieds sur le chemin du golf et lui demanda qu'on m’épargne une punition.
Mais nous étions dans les années soixante, la minijupe était à la mode et,
malgré nos contacts restreints avec l’extérieur, ces détails vestimentaires de
première importance étaient tout de même parvenus jusqu’à nous, grâce aux
quelques journaux que je feuilletais quand je réussissais à me soustraire à la
vue de la gouvernante : Salut tes copains, Jours de France, Point de vue,
Paris-Match. Latéfa, les concubines, s'habillaient à la dernière mode
occidentale quand elles en avaient l'occasion. J’admirais tout ce qu ‘elles
portaient.
Deux jours plus tard, arriva notre chère couturière. Nous étions en train de
dîner. Il me fit appeler, m'ordonna de me déshabiller, ce que je fis avec
d'extrêmes réticences. Elle me donna à essayer les tailleurs qu’il avait
commandés. Le premier était en lamage. Sa jupe était droite et ultra-serrée, à
la mode des années cinquante.
Le roi s’approcha, prit les épingles des mains de la couturière et tâta le tissu
en faisant remarquer son épaisseur. Il était impossible de le relever comme
avec les robes de lainage. Il me fit signe d'aller et venir dans la pièce et
m’observa longuement. Puis il ordonna qu'on m'achète des talons très hauts
pour porter ce tailleur.
Une concubine intervint et fit remarquer que jetais déjà très grande. Les
hommes ne voudraient pas de moi si je les dépassais d’une tète. D’un geste, il
réfuta cet avis.
— Des talons très hauts, m'expliqua-t-il, te feront travailler le genou. Ils
te donneront un bon galbe, un joli mollet, comme une femme.
Elle nous accablait de diktats bien précis: ne pas se retrouver dans un couloir
avec un homme, ne jamais avoir de rapports familiers avec le per-
Mais c'était un homme, un grand mollah, qui nous donnait des cours d
éducation sexuelle à travers le Coran. Il nous apprenait que les femmes
ne sont que séduction et soumission, que leur corps sert avant tout à satisfaire
les désirs de l'homme. Il nous parlait crûment du rapport sexuel, nous
dessinait avec une précision exagérée des vagins et des pénis, sur le grand
tableau noir. Pour des gammes de notre âge, cet enseignement était choquant.
Nous avions été élevées dans une extrême pudeur, et entendre un homme, un
religieux de surcroît, nous parler de sexe, surtout dans ces termes-là, ajoutait
à notre confusion.
adoucir les propos du mollah. A ses yeux, la féminité était un sujet tabou. On
ne devait parler de rien, faire comme si « ça » n'existait pas. Je me souviens
de mes premières règles, à douze ans, comme d’un moment difficile de mon
existence, moins pour la douleur physique que pour cette atroce impression
de honte et de solitude. Les nounous marocaines se chargeaient de
nous apprendre l'hygiène. Comment disposer les protections en tissu,
comment les laver et nous laver aussi. Ces femmes avaient tous les droits sur
nous. Même en présence de dix personnes, elles nous attiraient dans un coin,
nous faisaient baisser nos culottes, et si elles étaient souillées, les représailles
étaient violentes. La mienne introduisait une clé au bord de mon sexe et la
tournait jusqu'à ce que je hurle . Ou encore, elle me pinçait aux endroits les
plus sensibles, comme l’intérieur des cuisses.
J’avais besoin d’une mère, d’une sœur aînée, qui m'écoute, m’explique les
transformations de mon corps, qui me rassure et me dise le bonheur
de devenir une femme, et l'on répondait par la violence et le dégoût à ce
moment crucial dans la vie d’une jeune fille. Les concubines m'aidèrent
un peu, mais leur soutien était ambigu. Au tout début, elles fêtèrent mon
entrée dans leur clan. Je pouvais désormais comprendre leurs conversations,
me sentir impliquée. Elles ne se tairaient plus devant moi, ne me
demanderaient pas de sortir quand elles auraient des secrets particuliers à se
confier.
Deux ans plus tard, elles changèrent d'attitude. Jetais devenue une jeune fille
à marier, une rivale potentielle pour les plus jeunes. Nos rapports
se modifièrent de façon imperceptible, puis de plus en plus affirmée. Elles
détaillaient mon corps
Le soir, dans mon lit, je rêvais de liberté. En me repassant les images des
films que j’avais aimés, j'imaginais le monde. J'inventais des histoires que je
forçais mes camarades de chambre à écouter dans le noir. Si je me suis sans
doute mieux adaptée à la prison que mes frères et mes sœurs, c'est que j’avais
pris l'habitude d'être cloîtrée. Je savais depuis toujours limiter mon territoire,
occuper mon temps, me replier sur moi-même.
Entre mes deux mondes, mes deux éducations, il m 'était parfois difficile de
tracer la frontière. Je savais qu’un jour prochain, je serais obligée de choisir.
Jetais issue d'une famille nonnale avec des principes et des valeurs autres que
celles du Palais. Mais ma vraie vie était soumise au pouvoir d'un monarque
absolu de droit divin. J'évoluais parmi le sérail, les esclaves, tout un monde
féminin assujetti à un même homme. Tout ce qui se passait au Palais finissait
par devenir normal, alors même que la vie de cour était hors normes par ses
excès, son opulence, ses fastes, son pouvoir tout-puissant et la crainte qui y
régnait.
Le départ du Palais
Maman qui ne supportait plus les infidélités répétées de mon père l'avait
menacé maintes fois de le quitter. L’occasion se présenta en la personne d’un
jeune officier de la région du Nord, dont elle tomba éperdument amoureuse.
Elle partit de la maison, obligea mon père à lui laisser la garde de Maria et de
Soukaina, respectivement âgées de deux ans et un an, et inscrivit Raouf et
Myriam dans une pension huppée à Gstaad, en Suisse. Elle loua une petite
villa dans le quartier étudiant de l’Agdal, ouvrit une boutique de prêt-à-porter
qui devint vite incontournable pour les élégantes de la ville et changea
complètement de vie. Elle fréquentait désormais des intellectuels et des
artistes.
jamais. Cette étape lui était nécessaire. Elle s'était mariée trop jeune, n'avait
pas eu d’adolescence. Elle la revivait avec son bel officier.
J'étais traumatisée par cette trahison qui m’éclairait sur la nature humaine.
Ma mère avait été acclamée, adulée, puis on l'avait écartée comme on
écarterait un insecte importun. Ce qui lui arrivait pouvait donc m’arriver un
jour...
dans leurs montagnes suisses, mes petites sœurs étaient trop jeunes, Lalla
Mina n'aurait pas compris. Je me sentais perdue, plus seule que jamais.
J'avais l’impression de trahir ma mère.
Mon père disait vrai. Ses sentiments envers maman n'avaient pas changé, il
ne supportait pas de la perdre. Il la surveilla, la menaça, passa ses nuits dans
la voiture, en face de chez elle. Le jeune officier fut envoyé dans les coins les
plus reculés du pays, désigné pour les missions les plus dangereuses. On
exigea de lui qu'il démissionne. Il refusa.
Mon père divorça et ils se remarièrent. Maman était très attachée à lui dans le
fond de son cœur. Elle me disait souvent que mon père l'avait faite. Elle
l’aimait vraiment et l'aime encore aujourd'hui. Jamais, même au plus fort de
notre tourmente, je ne l’ai entendue se plaindre du sort que nous subissions
par sa faute.
Maman fut à nouveau enceinte. Tout le temps de sa grossesse, mon père lui
répétait :
1. Le 27 février.
d’une violence inouïe et malgré tout, les victimes étaient peu nombreuses.
Mon père n'a pas eu la chance de le connaître. Abdellatif avait trois ans quand
il est mort.
Mes parents avaient déjà repris la vie commune depuis un bon moment, mais
leur histoire demeurait le principal sujet de discussion de la cour.
Les concubines adoraient les scandales bien croustillants à se mettre sous la
dent. Partout dans le Palais, on murmurait, on chuchotait, on médisait. Pour
Rieffel, ma mère était une femme perdue, une putain.
Un jour que toute la cour était à la clinique du Palais, attendant des nouvelles
de Oum Sidi qui subissait une opération de la vésicule biliaire, j’entendis la
gouvernante dire du mal de ma mère avec une courtisane. Je me mis à hurler
contre elles. A l'autre bout du couloir, le roi m'entendit et se précipita vers
moi. Son regard m’intima de me taire, par respect pour le repos de sa mère,
mais je continuai à crier.
J’ajoutai que Lalla Mina était une ingrate et que je l avais bien compris alors
que je me donnais à fond, depuis toujours, pour lui faire plaisir.
Avant cette scène, j'avais déjà tenté de fuir. J'avais' repéré une petite porte du
côté des communs, et dans la journée, loin des regards, j’avais réussi à
creuser un trou sous le grillage. Un soir, je pus enfin passer de l’autre côté.
Mais la liberté m'éblouit, je n'étais pas prête. Je ne savais pas où aller. La
peur d’un monde inconnu me fit rebrousser chemin. Le lendemain, j'écrivis
une lettre désespérée à mon père, lui disant que j’aHais m'enfuir. Au
téléphone, il me raisonna et me jura de tout tenter pour que je revienne chez
moi.
Vers la fin, je passais mon temps à réunir les concubines pour tenter de leur
ouvrir les yeux sur leur triste sort. Mes propos, loin de les faire réfléchir, les
faisaient rire aux larmes. Ces femmes étaient cependant lucides, elles savaient
exactement quelle était leur vie, ce quelles avaient perdu et gagné en
contrepartie.
Pendant les six premiers mois qui suivirent mon retour à la maison, je dormis
chez moi le soir, et je continuai à vivre au Palais dans la journée pour prendre
mes cours au lycée. Je me sentais dans une situation délicate. J 'étais triste à
l’idée d'avoir rejeté la vie des concubines, et je voyais bien leur rancune,
surtout celle des anciennes. Elles m'avaient maintes fois répété que jamais je
ne devais partir ni abandonner Lalla Mina. J’étais mal à l'aise, culpabilisée.
Mais soulagée. Mais heureuse.
La maison Oufkir
(1969-1972)
1
k La maison du pouvoir ».
Le retour à la maison
Maman était à Londres, mon père encore au ministère, les enfants avec leurs
gouvernantes. J'ai été accueillie par un personnel inconnu, dont la trop grande
déférence m’a gênée.
J'ai visité la maison, caressé les murs, effleuré les meubles. Je me suis
attardée sur les tableaux au mur, les photos de famille où j'étais absente.
Je voyais à travers elles défiler les années, mes frères et sœurs encore enfants,
mon père en grand uniforme, ma mère dans des tenues élégantes que je ne lui
avais pas connues.
J’ai ouvert les placards de sa chambre et son parfum m'a fait chavirer. J’ai
retrouvé les gestes de ma petite enfance, quand j’enfouissais mon visage dans
sa veste pour m'imprégner de son odeur. Dans le salon, j'ai osé m’asseoir à la
place de mon père, sur son canapé préféré, je me suis
J'avais regretté mon foyer tout au long de mon existence au Palais. Mais
c’était seulement de retour chez moi que je m'apercevais combien ce manque
avait été violent.
Notre maison était située allée des Princesses, comme la précédente. Mon
père avait acheté le terrain avec sa retraite de l'armée française et
fait construire la villa, à crédit. Elle était vaste, confortable, accueillante
surtout. Du portail, une route menait à la maison dont les murs
extérieurs étaient couleur d'ocre rouge, comme ceux des villas de Marrakech.
D'un côté de la route, une pelouse en pente était entourée d'une haie de cyprès
qui nous protégeait des regards. De l'autre, maman avait fait aménager un
jardin japonais, couvert de rocailles et planté d’arbres nains. Nous avions une
piscine, un tennis, une salle de cinéma, un sauna, un garage qui contenait une
dizaine de voitures.
Tous ceux qui venaient chez nous embellissaient la maison dans leurs
descriptions. On disait qu'elle était l'une des plus belles de Rabat. Ce n’était
pas le cas. La pièce commune où nous nous tenions le plus souvent était de
dimensions réduites, meublée en son centre d’une table ronde et basse, à la
marocaine. On y déjeunait, on y dînait et on y regardait la télévision. Au
premier étage, ma chambre était prête pour mon retour, avec son décor de
bonbonnière anglaise.
J'ai obtenu un peu plus tard, non sans heurts avec mon père, de m'installer à
l'écart de la maison, dans un studio situé entre la piscine et le sauna. La pièce
était minuscule, et contenait seulement un lit encastré, deux bibliothèques et
un cabinet de toilette, mais grâce à sa situation éloignée de la maison, je suis
devenue un peu plus autonome.
J'ai mis longtemps à m'intégrer à cette vie de famille inconnue. Les premiers
mois, j'observais, j’étudiais le rythme des uns et des autres. Mon frère
Abdellatif était un nouveau-né. Il accaparait tout mon temps lorsque je
rentrais du lycée. J’avais du mal à renouer avec mon frère Raouf et mes trois
sœurs, à recréer une complicité que nous n'avions jamais connue ensemble.
Avec ma mère, ce fut plus facile. Nous avions tout de suite retrouvé nos
marques communes. Notre lien si fort ne s’était pas distendu avec
l’éloignement.
Il régnait chez moi une atmosphère sympathique. C'était un vrai foyer, empli
d'animation et de gaieté. Mais au fur et à mesure que mon père devenait un
personnage important du royaume ’, l'ambiance se fit moins chaleureuse.
Notre intimité familiale s'en ressentit.
A la maison, les courtisans étaient encore plus soumis envers mon père qu'ils
ne l'étaient au Palais. Les hommes faisaient antichambre. Les femmes
venaient dans l'espoir de copier les nouvelles tenues de ma mère, l'arbitre des
élégances de tout ce petit monde. Nous vivions sous le regard d'une cour qui
disposait de notre vie et de notre temps.
tinct était très sûr et il ne se fiait qu’à lui, au risque de se tromper ou de fâcher
son entourage, car il ne savait pas mettre les formes.
Il était simple de goûts mais grand seigneur dans lame. Même à l'époque où il
n'avait pour vivre que sa solde de capitaine, il pouvait la dépenser en une
soirée pour emmener maman au restaurant. Il était beau, altier, plein de
charisme. Quand il entrait dans une pièce, on ne voyait que lui. Pudique et
même pudibond, il n’embrassait jamais maman devant nous. Il l'enlaçait
tendrement ou lui serrait la main avec beaucoup d’affection.
Mes parents avaient entre eux une relation douce et respectueuse. Ils
n'élevaient pas la voix ni ne se disputaient, quels que fussent leurs
conflits, leurs problèmes. Ils avaient beaucoup d'admiration l'un envers
l'autre. Pourtant, ils étaient très différents.
Son caractère entier lui valait des ennemis. Elle était franche, directe,
impatiente, colérique, manquait de souplesse. Au contraire des courtisans qui
l'entouraient ou du Palais quelle fréquentait, elle n’était ni calculatrice, ni
joueuse, ni manipulatrice. Elle était droite et même presque trop. Avec nous,
elle était maternelle, et ne manifestait aucune Dréférence pour l’un ou pour
l'autre de ses enfants, même si je peux me llatter du lien privilégié que j'avais
avec elle. Elle était plus présente avec nous que mon père, malgré ses
journées chargées.
Myriam, qui avait alors quatorze ans, était souvent malade. Elle souffrait
d’épilepsie. Mes parents avaient consulté des médecins dans le monde entier,
mais en vain. Ses crises étaient violentes et spectaculaires. Était-ce cette
affection qui rendait mon père distant à son égard ? Je me souviens cependant
d'un jour où elle avait falsifié ses notes sur son carnet. Mtman s'en était
aperçue et avait demandé à mon père de la corriger. Mais il était incapable de
nous punir ou de lever la main sur nous. Il demanda à Mimi de venir dans le
salon avec lui. Il ferait semblant de la frapper tandis qu'elle hurlerait à
intervalles réguliers pour persuader maman de la réalité de son châtiment...
Celui-ci, qui l'adorait, avait cependant une relation difficile avec lui.
Adolescent, Raouf était
d'une grande beauté, presque féminine, avec ses cheveux longs, sa peau mate,
ses pommettes hautes. Mon père redoublait de sévérité et
presque d'agressivité envers lui, tant il craignait que son héritier devienne
homosexuel.
Cette peur était peu fondée. Mon frère avait déjà beaucoup de succès auprès
des jeunes filles et il leur rendait bien l’intérêt quelles lui portaient. Après le
coup d’Etat de Skhirat 1 Raouf ne lâcha plus mon père d’une semelle. Il avait
obtenu de faire partie de l’escorte. Comme il savait déjà conduire à treize ans,
il remplaçait souvent le chauffeur, sortait le soir avec mon père et attendait
patiemment que ses réunions de travail se terminent. parfois tard dans la nuit.
Elle passait son temps allongée par terre, à plat ventre, à gribouiller sur du
papier. Mon père était persuadé qu'elle deviendrait, artiste peintre ou écrivain.
Quant à Abdellatif, encore dans les langes, il faisait la joie de tous. Le souhait
de mon père avait été exaucé. Son dernier fils lui ressemblait. Il faillit
d'ailleurs le perdre prématurément, dévoré par un lionceau qu'on lui avait
offert et qu'il avait ramené à la maison.
Notre complicité n'allait pas sans heurts. J'avais seize ans, jetais rebelle dans
l'âme, rétive à toute forme d'autorité. J’avais été bridée pendant de trop
longues années. Plus tard, j'ai dû me battre encore pour avoir le droit de
porter des minijupes.
J’ai refusé qu’un chauffeur m'accompagne le matin au lycée et m'attende à la
sortie. Je voulais mener une vie normale, ce qui n’était pas évident quand on
était la fille du général Oufkir.
J’ai attendu avec impatience mes dix-huit ans pour passer mon permis de
conduire. Mon garde du corps qui conduisait n’importe comment m'avait
appris les rudiments du volant. Mais je n'avais aucune notion du code de la
route. J'ai obtenu mon permis grâce aux policiers de mon escorte qui ont
demandé à l'inspecteur de me le donner.
Je retrouvais chaque jour une bande d'amis que mon père ne voyait pas d'un
très bon œil. Certains, comme Sabah, ma meilleure complice, lui paraissaient
trop délurés. Véronique et Claudine étaient dans ma classe, en seconde C au
lycée Lalla Aïcha. Les parents de Véronique, trotskistes convaincus, étaient
affiliés au parti d’Abraham Serfaty *. ils vivaient en soixante-huitards
dans une maison de Rabat, non loin de chez nous. Le jardin, à l'abandon, était
le domaine des chiens, bergers allemands, dobermans, bulldogs. Les enfants
étaient livrés à eux-mêmes. C’était tout l’opposé de ma vie, mais cela
n’entama pas notre amitié naissante.
Parmi mes amis garçons, il y avait Ouezzine Aherdane, fils d'un chef de parti
berbère devenu plusieuis fois ministre sous Mohammed V et Hassan II;
Maurice Serfaty, fils d’Abraham Serfaty; Driss Bahnini, le fils de l’ex-
Premier ministre, le fils d’un homme d'affaires, d'autres encore... Ouezzine
affichait le style de Bob Dylan, il portait les cheveux longs, des chemises
fleuries. Il conduisait des Coccinelles Volkswagen sans tuyau d'échappement
qu'il repeignait selon son humeur : le lundi elles étaient jaune citron, le mardi
elles devenaient rose bonbon. Ensuite, il préféra les Mustang décapotables.
J’échangeais volontiers mes grosses voitures avec chauffeur contre ses engins
pétaradants. Un après-midi que nous avions fait l'école buissonnière, nous
étions tous dans la voiture de Ouezzine à rire et à faire les fous. Au feu rouge,
une voiture s’arrêta tout près de la nôtre. A l'intérieur, mon père nous fixait
avec sévérité. Terrorisée, la joyeuse bande se glissa sous les sièges.
Ouezzine, qui était bien trop fier pour montrer qu'il avait eu peur, démarra en
regardant droit devant lui.
J'allais souvent chez Maurice Serfaty, je rencontrais chez lui les militants que
son père recevait. J'avais beau être la fille de mon père, être surveillée comme
il l'était aussi, mais pour des raisons différentes. Abraham Serfaty me
témoigna toujours la plus grande confiance puisque j'étais l'amie de son fils.
Il avait l'intelligence de ne pas mêler ses enfants à la politique , Je n'ignorais
rien de ses activités, mais il ne me serait jamais venu à l’idée d’en parler à
mon père. Lui-même, d'ailleurs, ne m’aurait jamais interdit de fréquenter
sa maison.
Mon pere s’inquiétait avant tout de ces garçons autour de moi. U était
influencé par son entourage
Ce n’était pas chose aisée : nous vivions de façon étouffante. Nous étions
toujours surveillés. Il netait pas question de sortir sans escorte. La maison
était truffée de gardes et, parmi eux, de nombreux mouchards. Les
standardistes qui se relayaient à la maison étaient eux aussi des mouchards.
Mais j'avais gagné la complicité de l’un d’entre eux qui m’aidait à
m’échapper.
Les deux jeunes frères de ma mère, Azzedine et Wahid, âgés de vingt ans et
dix-sept ans, m'attendaient dans leur voiture. Nous filions retrouver
les copains dans les boîtes de nuit à ia mode. Azzedine veillait sur moi
jalousement et ne permettait à personne de m’approcher.
Nous passions l'été à la plage, près de Rabat. Mes parents y possédaient deux
cabanons, beaucoup plus simples que ceux que la bourgeoisie faisait
construire et qui avaient bien souvent l'allure de palais. Ceux de mes parents
étaient vraiment des maisons de plage. Ils s’étaient approprié le premier et
nous avaient laissé l'autre. Ils voulaient que je m’installe avec eux mais je
refusai, prétextant des examens à préparer. En réalité, je voulais continuer à
faire le mur, ce qui relevait, une fois de plus, d’un véritable parcours du
combattant. Le teiTain était truffé de jeeps, la police, l'armée patrouillaient
nuit et jour.
Je me réveillais souvent à midi. Mon père, qui feignait de croire que mon
sommeil profond était dû à mes nuits de bachotage, me proposa un tour en
voiture après un déjeuner où je débarquai les yeux encore gonflés. Les tête-à-
tête avec lui étaient si rares que j'acceptai avec joie.
Il a conduit un moment sans rien dire, puis il m'a demandé si j’avais entendu
parler d'une boîte de nuit qui s'appelait La Cage. J’ai nié avec vigueur, pas
très fière de moi. C’était à La Cage que je dansais jusqu'à l'aube. Il s’est garé
en face de l’endroit
— Tu ne le reconnais pas?
Un autre jour, il déclara devant toute une assemblée qu'on m’avait vue en
boîte, à Casablanca. Par chance, c'était faux et j’ai pu protester sans arrière-
pensée de mon innocence.
De tout son entourage, Henry était le seul à oser dire ses quatre vérités à mon
père. C'était un Juif d'Europe de l’Est, roux aux yeux bleus, qui mesurait près
de deux mètres et pesait cent cinquante kilos. Un mastodonte, le cigare vissé
au bec, la voix cassée, caverneuse. Ancien déporté, il personnifiait la joie de
vivre mais avait un côté autoritaire. Il adorait manger. La faim et les
privations éprouvées dans les camps de concentration lui avaient donné un
profond respect pour la nourriture. Excellent cuisinier, il avait préparé lui-
même pour mon père une table couverte de mets appétissants.
Henry se mit en colère et hurla contre mon père qui restait très calme. Les
serveurs tremblaient de voir que le général Oufkir se faisait passer un savon,
mais Henry, rouge cramoisi, continuait de plus belle. Plus Henry s'échauffait
et plus le petit sourire de mon père s’élargissait. Il était ravi de l'avoir
provoqué.
Au cours d’un déjeuner en compagnie des officiers de mon père parmi les
plus intimes, je fus bien vite exaspérée par le bruit de ses mâchoires. Je le
regardai fixement. Il releva un peu la tête, me dévisagea à son tour. Nous
nous étions compris sans mot dire. Il se mit alors à mastiquer plus
fort encore, tout en me défiant. Je l'imitai et lui dis :
Une autre fois, il était dans le salon avec quelques ministres, à discuter
politique. Je passai dans la pièce d’à côté, et mis la musique très fort. Il
me demanda de diminuer. J’obéis, je laissai passer dix minutes, et je
recommençai. C’était le genre de petits jeux auxquels nous nous livrions sans
cesse.
A la fin de l'année, mes notes n'étaient pas assez bonnes pour passer en
première C. Mes sorties nocturnes avaient laissé des traces. J'optai pour
la filière littéraire et demandai à mes parents de me mettre en pension. Je
pensais ainsi être plus libre.
A la rentrée suivante, ils nous inscrivirent tous les trois, Raouf, ^^riam et
moi, à Meknès, au lycée Paul-Valéry. Mon habitude de faire le mur ne
m'avait pas quittée et je le fis plus souvent qu'à mon tour, ce qui me valut de
très nombreuses réprimandes et même une paire de claques le jour où, au lieu
de rentrer à la pension au petit matin, je fuguai une journée entière avec
Sabah, à Rabat.
La vie de tout le monde? J'en rêvais... Mais j'ignorais ce quelle pouvait être...
Mon univers était si facile. Il suffisait de claquer des doigts et hop, tout
m'arrivait sans que j'aie besoin de me fatiguer. Voyager? Je prenais l'avion en
première classe comme d'autres, l'autobus. M’habiller? Je dévalisais les
créateurs des grandes capitales européennes et au besoin j'empruntais les
tenues Saint Laurent de maman. Sortir? Les fêtes, les bals se succédaient avec
des invités abonnés au carnet
Au bal de mes dix-huit ans, mes parents convièrent toute la bonne société
marocaine, le prince Moulay Abdallah, la princesse Lamia, tout le
gouvernement, un bon nombre de militaires et quelques stars.
J’ai dû recevoir tous les invités avec mes parents, faire assaut d'amabilités,
jouer à la jeune fille parfaite en âge de se marier. J'ai ouvert le bal avec le
prince Moulay Abdallah, eu un mot gentil pour les vieilles dames, souri à
mon grand-père, aux généraux, aux ministres... J'ai tenu mon rôle une bonne
partie de la soirée.
Mais quand le groupe jamaïcain a attaqué les premiers reggae, Malika la trop
sage s'est déchaînée sur la piste. J’ai abandonné ma belle tenue de mousseline
blanche rebrodée de roses, enfilé un jean et un tee-shirt, et, pieds nus, j'ai
dansé à perdre le souffle toute la nuit, le plus souvent avec mon père.
Cette soirée tant redoutée a tout de même fini par me plaire. J'avais été
couverte de cadeaux, pamu lesquels des bijoux magnifiques ; on
m'avait complimentée sur ma beauté, mes parents étaient heureux... Et je
m'étais bien amusée. J'ai gardé longtemps, même pendant les premières
années d'emprisonnement, un petit album de photos prises ce soir-là. On me
l'a confisqué comme le reste. Mais j'ai pu le récupérer quand on m’a libérée.
Les têtes des généraux, exécutés après le coup d'Etat de Skhirat et qui étaient
présents ce soir-là, avaient été entourées au stylo vert.
A quoi rêvent les jeunes filles ? A l'amour, pour la plupart d'entre elles. Moi,
c'était à la lumière... Le cinéma était resté ma grande passion, l’affaire de ma
vie, depuis l’époque où je faisais rejouer tous les films qui m'avaient plu à
Lalla Mina et à mes camarades du lycée royal. Etre une vedette, voilà ce qui
m'animait ... Toutes les occasions étaient bonnes pour approcher le show et
les paillettes. A Londres où maman possédait une maison dans Hyde Park,
j'ai rencontré l'actrice grecque Irène Pappas. Elle jouait dans un film qui se
tournait dans les studios londoniens. Tout de suite, la tête m’a tourné.
Heureusement pour moi, mes deux oncles Azzedine et Wahid étaient censés
me servir de chaperons. En réalité, ils s'amusaient autant que moi.
On se retrouvait dans limmense appariement qu'Irène avait loué, on dansait le
sirlaki, on buvait de la vodka et du champagne, on riait, on chantait, on
rentrait à l’aube, raccompagnés dans des Maserati ou des Lamborghini, par le
fils du roi Fahd d'Arabie ou par un jeune acteur grec, Yorgo. C'était ainsi que
j’étais censée apprendre l'anglais...
bonnes pour que je supplie mes parents de m'y envoyer. Il me fallait encore
une fois un chaperon. Ma cousine, Leïla Chenna, avec laquelle je
jouais enfant, fut chargée de cette tâche. Je me suis installée chez elle avec
joie. Un peu plus âgée que moi, Leïla était la plus belle fille de sa
génération. Son physique lui avait porté chance : elle était devenue actrice. Le
metteur en scène Lakhdar Yamina en était tombé éperdument amoureux
et l’avait fait jouer dans la plupart de ses films, dont le fameux Chronique des
années de braise qui avait reçu la Palme d'Or à Cannes. Elle avait aussi figuré
dans un James Bond.
Leïla incarnait mon rêve. Elle avait réussi dans le cinéma, elle était
indépendante. Elle côtoyait les acteurs que j’admirais le plus au monde. Et
elle n'était pas égoïste... Elle me présenta Alain Delon. La star des stars.
L'acteur que les femmes adulaient. Il ne m'impressionnait guère. Pour
la gamine de dix-sept ans, capricieuse et spontanée que j’étais, il était déjà un
homme mûr. Presque un vieux. Il n’aurait pu être question d'autre chose que
d'amitié entre nous, parfois ambiguë, mais toute platonique. Je l'ai vu
quelques fois à Paris puis ensuite à New York et au Mexique où il tournait
L’Assassinat de Trotski de Joseph Losey, avec Romy Schneider. Il m’a
appris à jouer au Yam's.
Aain avait beaucoup d’affection pour moi, mais respectait la jeune fille que
j’étais, bardée de principes vertueux. Mon côté vierge affolée ne lui déplaisait
pas. Il m’appelait souvent à Rabat. Alerté par ses courtisans toujours prompts
à s’effaroucher pour mon honneur, mon père s’inquiéta de cette relation. Il
n’y avait pas de quoi. Aiain était un véritable ami, parmi les plus fidèles. Il a
prouvé ensuite qu'il ne m'avait jamais oubliée.
Dans une de ces soirées, je suis même tombée éperdument amoureuse d’un
cow-boy de cinéma, Stuart Whitman, qui n’eut qu’à cligner ses beaux yeux
bleus pour me faire tomber en pâmoison. Je m’ouvris de ce coup de foudre à
ma voisine de canapé, un ravissant mannequin français. Elle m'écouta avec
un grand sérieux.
J’allais enchaîner sur l'objet de ma passion subite, détailler tous ses charmes,
quand je vis
Avec le recul qui est désormais le mien, je regarde avec amusement, avec une
certaine affection aussi, cette jeune fille pas trop bête mais gâtée par la vie,
dont les sincères accès de révolte auraient certainement fait long feu. Mon
sort était tracé d’avance : un riche mariage à vingt ans, une vie de luxe et
d'ennui, des coucheries, des infidélités, des frustrations et des insatisfactions
noyées
Au moins la souffrance m'aura épargné cette déchéance. Bien sûr, j’ai perdu
des années que je ne rattraperai jamais. J'entre dans la vie au moment où
j'amorce la vieillesse. C'est douloureux et c'est injuste. Mais je me fais
aujourd'hui une autre idée de l'existence : on ne la construit pas avec des
artifices, si attrayants soient-ils. Ni la richesse ni l’apparence n'ont désormais
d ’ importance.
La douleur m’a fait renaître, fl ma fallu du temps pour mourir en tant que
Malika, fille aînée du général Oufkir, enfant d'un pouvoir, d’un passé. J’ai
gagné une identité. Ma propre identité. Et cela n'a pas de prix.
S’il n’y avait pas eu tout ce gâchis, toute cette horreur, je dirais presque que
ces souffrances m'ont fait grandir. En tout cas, elles m’ont changée. En
mieux. Autant retourner les choses à mon avantage.
1
beaucoup ri. En rentrant, j'avais fait la fête toute la nuit à la maison, d’où
cette voluptueuse grasse matinée. La vie était douce et tranquille. Que
pouvait-il nous arriver?
Je fus réveillée brutalement. Les gardes du corps couraient dans toute la villa,
le personnel s'agitait. On entendait des avions de chasse vrombir dans le ciel,
Il régnait une atmosphère de catastrophe. C’en était une : il y avait eu un
coup d’Etat au palais de Skhirat où le roi avait organisé trois jours de
festivités ininterrompues pour célébrer ses quarante-deux ans l
Mon père était injoignable, ma mère déjeunait chez son amie Sylvia
Doukkali, qui possédait une villa à la plage. Raouf était parti à moto en
ville avec ses amis. Inquiète pour mon frère et ne sachant que faire, je pris le
parti de rejoindre ma mère. L’annonce de l’événement avait surpris
les invités, dont certains étaient encore en maillot de bain. La maison de
Sylvia était située à quelques kilomètres seulement du palais de Skhirat
et quand je repris la voiture avec maman pour ren-
trer à Rabat, je vis arriver en sens inverse des dizaines et des dizaines de
camions militaires.
Il nous fut impossible de retourner chez nous. On se réfugia donc pour la nuit
dans une petite maison que nous possédions en ville. Syivia Douk-kali nous
accompagnait. Elle était paniquée; Lharbi, son mari, qui était le secrétaire
particulier du roi, n'était pas rentré. Elle n'avait eu aucune nouvelle de lui.
Dans la matinée, après avoir regagné notre maison, nous avons décidé
maman et moi de nous rendre dans la villa du roi, allée des Princesses, à deux
pas de la nôtre. Le roi s’y était réfugié avec ses femmes. L'accueil fut très
chaleureux, très émouvant aussi. Tout le monde pleurait, s'embrassait. Mais
pour la première fois de ma vie, je ressentis un certain malaise. J'étais agitée
de pensées
contradictoires. J'avais eu très peur pour mon père et pour le roi, mais je ne
supportais plus la monarchie, le pouvoir. Ce n'était plus mon camp.
Mais il accepta tout de même quelle reprenne le corps pour qu’il soit enterré
décemment.
Les jours qui suivirent furent effroyables. Les dix officiers mis aux arrêts
furent fusillés sans autre forme de procès. Ils étaient tous des amis intimes de
mon père. Il rentra à la maison livide, les yeux rougis, la bouche crispée. Il
portait son
Mon père et elle se saluèrent en s'embrassant les mains, à la façon des gens
du Sud. En tremblant, elle lui dit :
— Mon fils, que Dieu te protège. J’ai cru que tu étais mort.
juges que je suis mort en homme, s'il te plaît, n'en verse aucune.
Un peu plus tard, je m'enfermai avec lui au salon et je laissai libre cours à ma
peine et à ma colère. Je ne supportais pas que les enfants des généraux
exécutés aient été jetés de chez eux, battus à coups de poings et de pieds par
l'armée. J'avais entendu dire que ces ordres venaient de mon père. Je le
sommai de s'expliquer.
Plus les jours passaient et plus j’avais l'intime conviction que je perdrais mon
père dans des circonstances tragiques. Je ne pouvais pas expliquer cette
intuition : c'était plus fort que moi.
Je m’en ouvris dès le lendemain du coup d’Etat à l'un de mes amis, Kamil.
Il ne répondit pas.
L’après-Skh irai
Son pouvoir s’était élargi 1 mais il était devenu un autre homme. Il semblait
cassé. La gravité ne quittait plus son visage, il se refusait le moindre petit
plaisir. Je crois qu'il portait toujours le deuil de ses amis. Il avait renoué avec
sa première famille, l'armée, et ne supportait plus notre façon de vivre dans le
gaspillage et l’opulence. Il désirait plus de simplicité, plus de sobriété aussi.
son, il avait mis en place une discipline quasi militaire. La sécurité fut
renforcée, les pique-assiette et les courtisans se firent moins présents. Il
régentait tout. Nous ne pouvions plus voir de films, ni recevoir qui nous
voulions. Raoul fut contraint de prendre des cours d’arabe donnés par un
officier aux convictions islamistes. Ma façon de m'habiller me valut des
réflexions. J'étais si choquée par cette nouvelle attitude que nous nous
disputions souvent..
virent au lycée Molière sous une fausse identité. En accord avec Alexandre
de Marenches, le patron du SDECE français, j'avais pris le nom de ma mère
et j'étais désormais Malika Chenna. Mes parents acceptèrent aussi de me
louer un appartement à quelques mètres de mon nouveau lycée, plutôt que de
m’inscrire dans un foyer.
J'étais sous la responsabilité d'une amie plus âgée, Bernadette, qui leur avait
promis de veiller sur moi et de ne pas me laisser sortir le soir. Un engagement
quelle ne réussit pas à tenir : ma force de persuasion était trop importante.
Je refusai que maman m’achète des meubles en accord avec son goût trop «
bourgeois ». Je ne voulais rien de précieux de peur que mes futurs amis
découvrent mes origines. Elle me donna un peu d’argent que je dépensai aux
Puces. Ma nouvelle vie me paraissait le comble de la bohème, ou du moins
de l’idée que je m’en faisais : manger des surgelés dans un trois-pièces
cuisine du XVT arrondissement semblait délicieusement gauchiste à l'enfant
gâtée que j’étais...
Paris était à moi et je ne me privais pas de sortir tous les soirs en suppliant
Bernadette de n'en rien dire à mes parents. J'étais devenue une habituée de
Castel et de Régine, mais même en rentrant à l'aube, je m efforçais d’obtenir
de bonnes notes. Une simple question d’orgueil.
Un soir que jetais à une petite fête chez un ami marocain, Bernadette
m’appela en catastrophe.
Un mois avant le bac, je faillis perdre un œil dans un très grave accident de
voiture. Un de mes amis, Luc, le fils d’André Guelfi 1 était au volant.
On m’opéra deux fois de l’œil et, par chance, la seconde opération réussit. Le
roi avait envoyé Moulay Abdallah et quelques ministres à mon chevet. Ma
mère ne me quittait pas. Mon père téléphonait sans cesse. Il ne pouvait pas
venir en France . il avait été condamné à la prison à perpétuité par contumace
au moment de l’affaire Ben Barka. Mais l'entourage affirmait que le
président Pompidou était prêt à le laisser passer la frontière. Dès que je pus
lui parler, je l’adjurai de rester au Maroc.
Peu après ma sortie, j'allai voir le professeur Mora qui m'avait opérée. Il me
félicita.
Maman possédait, en face de notre villa, une jolie petite maison composée
d'un salon, d’une chambre à coucher exiguë et d’un charmant jardin. Je m'y
installai pour être au calme. Je travaillais d’arrache-pied, avec une amie qui
passait ses examens de dernière année de droit.
Mon père décida que nous irions passer un week-end à Kabila. On affréta le
Mystère 20 qu’il utilisait pour tous ses déplacements. Je n'étais pas très
rassurée. Un mois à peine après mon accident de voiture, il avait failli perdre
la vie dans un accident d'hélicoptère. Une autre fois, il avait échappé à un
attentat à la bombe au cours d’une cérémonie officielle à laquelle il n’avait
pas pu se rendre. J'ai toujours pensé que le roi voulait le supprimer sans en
avoir jamais eu la preuve.
Ce week-end à Kabila fut inhabituel et, pour tout dire, complètement fou.
Mon père avait un comportement insolite. Il venait de nous faire passer une
année dans la gravité la plus complète et le voilà qui se mettait à danser et à
chanter toute la journée...
J’avais rapporté de Paris les derniers disques à la mode et dès dix heures le
matin, il me harcelait :
A Kabila, la vie était très simple. Nous recevions beaucoup mais maman
tenait à faire le marché elle-même, escortée par les gardes du corps.
Elle discutait des menus avec le cuisinier. Il ne lui serait jamais venu à l’idée
de claquer des doigts pour se faire servir. Mon père vivait en maillot de bain ;
à la fin de la journée, il enfilait une tunique, celle que les hommes bleus
portent dans sa région du Sud. Mais le pouvoir restait plus que
jamais omniprésent. Nous étions entourés de policiers, d’hommes en armes.
Notre table, notre compagnie, étaient des plus recherchées par les courtisans.
Pour nos convives, le nec plus ultra était de glisser négligemment dans la
conversation :
Après trois jours merveilleux, vécus à un rythme endiablé, nous avons repris
l'avion. J'ai recoin-
— Lundi matin, le roi, sa femme et le p’tit prince, sont venus chez moi
pour me serrer la pince...
J'ai ouvert la porte et j’ai reculé, frappée par son regard. Debout en face de
moi, il me fixait avec une intensité et un amour tels que cela m'a étonnée, et
même inquiétée. Je me suis demandé s'il me scrutait ainsi à cause de mes
cicatrices et s'il m’en voulait encore d’être défigurée.
Il m'a prise alors dans ses bras, m’a serrée tendrement et m’a interrogée sur
mes projets. Maman possédait une maison à Casablanca et j'avais décidé de
m’y installer pour être plus proche de mes amis, les Layachi.
Lui qui n était jamais disponible, qui avait toujours tellement de choses à
faire que lorsqu’il venait m’embrasser, il était déjà reparti, hésitait à présent...
J'ai descendu les escaliers avec lui. Il a relevé les yeux, a parcouru le salon du
regard, s'est attardé sur moi.
Puis il a fait demi-tour et il est sorti. Je suis restée debout, sans réaction. La
porte s'est ouverte à nouveau. Celait lui, encore. Il s'est dirigé vers moi, m’a
serrée très très fort dans ses bras. Il a fini par s’en aller, comme à regrets.
Nous étions le 16 août 1972. Il était environ seize heures. J'étais chez moi,
dans le salon de notre maison de Casa, entourée de mes amis. Nous
bavardions et discutions gaiement.
Mue par une intuition que je ne m'expliquai pas, j'ai allumé la télévision. Un
journaliste annonçait qu'un coup d'Etat avait eu lieu et que l'avion royal avait
été bombardé au-dessus de Tétouan. On ignorait le nom de l'instigateur de
l'attentat '.
I. Le 16 août 1972, l'avion royal qui rentre de Paris est pris en chasse et
mitraillé à deux reprises, au-dessus de Tétouan, par plusieurs F5 de l’armée
marocaine, pilotés notamment par le colonel Amokrane et le commandant
Kouera (celui-ci s’éjecte de son avion et est arrêté) qui ont décollé de
l’aéroport de Kenitra, base du complot, L'avion royal réussit à atterrir sans
encombre à
Je me suis ruée sur la radio pour capter France Inter. J’attendais qu'on me
confirme que l’auteur de ce coup d'Etat était mon père. Autour de moi, mes
amis répétaient qu'il s’agissait de lui, qu’ils en étaient sûrs. Mais les
informations étaient floues, on ne savait rien de précis, on supposait
seulement qu’il s’agissait du général Oufkir et que le coup d’Etat avait réussi.
Le calme n’était toujours pas rétabli.
Dès qu’elle a appris la nouvelle, la sœur de mon amie Houda Layachi l’a
suppliée de partir avec elle. Elle craignait que l’armée encercle la maison, que
les soldats me tuent et elles deux avec moi. Hystérique, elle me désignait du
doigt.
Il avait la voix sans timbre d’un homme qui a décidé de se donner la mort et
qui adresse son dernier message. L’impression était terrifiante. Un fantôme
me parlait au bout du fil.
Il a pris un ton détaché pour me dire qu’il m'aimait et qu’il était fier de moi.
Puis il a ajouté :
— Papa, dis-moi que ce n’est pas vrai, qu’on ne va pas rejouer ce qui
s'est passé l’année dernière...
Il me rabâchait des paroles qui n’étaient pas celles que je désirais entendre.
J'aurais tant aimé qu'il me rassure, qu’il me dise qu'il n'était pas l’instigateur
de l'attentat. Mais dès le début de notre conversation j’avais déjà compris
qu'il s'agissait de lui. Et qu’il était perdu.
— Alors?
Elle a hurlé, pleuré, s'est jetée dans mes bras, a manifesté son chagrin
bruyamment. Je suis restée de marbre. Cette phrase, « Mon père est mort »,
ne signifiait rien pour moi. Elle n'avait aucun sens. J’avais besoin d’une
preuve.
L’escorte est alors arrivée. En larmes, tous les policiers m'ont présenté leurs
condoléances. Je les ai acceptées, machinalement. Je me sentais comme un
zombie, incapable de prononcer un mot.
Que la vie continue sans lui, comme ça, comme avant, c'était impossible.
Sur la route de Rabat, un barrage nous a fait signe de nous ranger sur le côté.
Un garde de l’escorte est descendu de la voiture et a dévoilé mon identité.
Des policiers en sanglots se sont précipités vers moi.
La scène s'est répétée tout au long du trajet. Malgré leur attitude de deuil, je
gardais encore un espoir. Ou du moins, je me le fabriquais. Je me persuadais
qu’il n’était que blessé. Grièvement sans doute, mais il respirait, il vivait.
Peut-être arriverais-je à temps pour lui parler...
— Une femme n'a pas le droit de regarder le corps d'un homme mort.
On est en train de le laver.
J'ai forcé la porte du salon. Les hommes qui veillaient le corps l'ont recouvert
aussitôt d’un drap blanc. Tout le monde s’était levé. J'ai exigé de rester seule
avec lui et je me suis assise pour le contempler.
Sur son visage fermé, j'ai cherché avec frénésie le moindre détail qui puisse
m'apaiser, me dire qu’il était mort dignement. Il avait un petit
sourire dédaigneux aux lèvres comme tous ceux qui ont péri exécutés. Avait-
il quitté la vie avec indifférence? Et pourquoi ce sourire? Était-il dû au mépris
éprouvé pour la dernière personne sur laquelle ses yeux s’étaient posés ?
J’ai compté les traces de balles sur son corps. Il y en avait cinq. La dernière,
dans le cou, m'a rendue folle de douleur. Elle lui avait porté le coup de grâce.
quatre premières balles qu'avec la dernière. On lui en avait envoyé une dans
le foie, une dans les poumons. une dans le ventre et une dans le dos.
— Seul un lâche a pu perpétrer un tel massacre, me suis-je dit avec rage.
Ma mère, qui venait d'arriver de Kabila, a demandé à voir son corps. Mon
père était lavé, peigné, on l'avait revêtu d’une djellaba blanche. Il reposait
dans un cercueil installé dans la salle de cinéma. On ne voyait que son visage.
Il semblait apaisé.
mais le prix final est trop élevé. Composer? Il n'en était pas question... Je
détestais l'hypocrisie qu’on voulait m'imposer. Je n'avais plus rien à faire
avec le roi, même s'il s’agissait de mon père adoptif. Même si j'en souffrais
déjà.
Mais notre relation était trop affective. En le défiant, je voulais lui rendre
coup pour coup. Pour tout le monde cependant, ma conduite avait un sens
politique.
Pendant les trois jours qui ont précédé l'enterrement, je me suis occupée des
enfants. Maman était trop atteinte. Il fallait essayer de les préserver tant bien
que mal. Raouf était sous le choc. Prostré. Il avait perdu son idole, l'homme
qu’il aimait le plus au monde.
Les filles ne cessaient de pleurer. On leur avait dit que leur papa était au ciel,
mais elles n'acceptaient pas de ne plus le revoir. Même le petit Abdellatif
comprenait que quelque chose de grave venait de se passer. Nos amis allaient
et venaient, tentaient de nous consoler. Leur présence était précieuse mais je
ne m'en apercevais guère.
et la cinquième dans son cou. J’entendais ses dernières paroles, cette voix
sortie d’outre-tombe qui me disait qu’il m’aimait. Je pleurais sans
pouvoir dormir.
Le troisième jour, on sortit le corps au petit matin. Puisque mon père était
mort assassiné, il avait déjà gagné sa place au paradis et les youyous joyeux
des femmes accompagnaient sa dépouille.
Hassan II donna des ordres pour l'enterrer dans son désert du Tafilalet.
Maman préférait Rabat;.
Il fut enterré le plus modestement du monde près de son père, dans un petit
mausolée. Je n’y suis jamais allée. J'ai le sentiment que le jour où je le ferai,
je serai enfin arrivée au bout de ma course.
J'aimais beaucoup Azzedine. Il était mon complice de tous les instants, mon
ami et mon frère. Il m'avait protégée, cajolée, il avait couvert mes bêtises. Il
était beau, drôle, charmant et plein de vie. Son accident m'a paru suspect. J'ai
eu le sentiment qu'on ne nous disait pas la vérité. Personne n'a jamais
confirmé mes soupçons sur sa mort, mais le doute est reste.
C’était trop de malheur et trop de larmes. Maman, qui savait que les mauvais
jours ne faisaient que commencer, se demandait comment nous y soustraire.
Le roi la haïssait. Il avait déclaré à la radio quelle était l’éminence grise
du coup d'Etat, et quelle avait poussé mon père à l'entreprendre.
Tout au long de ces quatre mois et dix jours de deuil où nous fûmes
prisonniers dans notre propre demeure, je tentai de sauver les apparences. Je
donnais des cours aux enfants, j'essayais de leur faire mener une vie normale.
Au fond de notre douleur, il y eut tout de même quelques épisodes amusants
qui nous permirent de rire et de souffler un peu. Nos épreuves étaient trop
écrasantes.
On demanda du Valium dont on bourra des théières. On les offrit aux gardes
qui tous s'endormirent. C’est ainsi que nos copains sautèrent le mur de la
propriété pour rester quelques jours avec nous. Le soir où ils repartirent, on
bourra à nouveau les théières de Valium et ils empruntèrent le même chemin
en sens inverse.
Les scellés allaient être placés sur la porte d’entrée. Personne n'aurait le droit
de pénétrer chez nous.
J'ai donné à Houria tous les vêtements neufs achetés à Paris et que je n’avais
pas encore eu le temps de porter, des bijoux, des parfums, des sacs, des
chaussures.
Je lui ai aussi remis une boîte contenant mes albums de photos et des lettres,
une, particulièrement, à laquelle je tenais par-dessus tout. C'était une lettre
d'amour que mon père avait un jour adressée à ma mère avec un bouquet de
fleurs.
J'ai pris la plupart de mes affaires : des vêtements pratiques, mes romans, tous
mes livres de classe et ceux des enfants, l'album de photos du bat de mes dix-
huit ans.
gea notre vie et notre deuil au point de nous suivre jusqu’aux enfers.
Notre départ a eu lieu la veille de Noël. Trois femmes et six enfants entourés
de policiers en armes. Maria et Soukaïna se sont blotties contre moi avec
crainte. Raouf serrait les poings. Abdel-latif suçait son pouce.
Je me suis retournée une dernière fois pour regarder la maison et je lui ai fait
mes adieux pour
toujours. Mes sanglots étaient silencieux pour ne pas effrayer les enfants. Je
ne pleurais pas seulement mon père, je pleurais déjà ma vie, cette vie qu'on
me volait.
Si l’exil était déchirant pour tous, pour moi, il le tait davantage, J'étais la
seule à pressentir qu’il n’aurait rien de provisoire.
Deuxième partie
Vingt ans de prison
Je ne sais plus quoi penser. Ai-je raison de pressentir le pire? Mon père est-il
réellement mort? Le caïd parle de lui avec respect, il lui rend hom-
Nous avons passé une journée et une nuit chez le caïd de Goulimine, puis
nous avons repris la route, jusqu'au désert. A la nuit, les voitures se sont
arrêtées. Le spectacle est d’une beauté sauvage. La lune, presque pleine,
éclaire les plateaux arides et les vieilles montagnes du Haut Atlas dont les
sommets arrondis se détachent dans le noir.
La suite me donne raison. Cet arrêt brusque, ces simagrées ne sont que des
manipulations destinées à nous effrayer, à nous mettre en condition. Nous
remontons dans les voitures et nous roulons encore des heures. Le voyage est
très pénible, surtout pour les enfants : les petites ont neuf et dix ans et le
bébé, deux ans et demi. Il fait chaud, nous avons soif, faim, peur. Personne
Au terme de notre voyage, on nous a emmenés dans un tout petit village dont
nous n’avons pu voir grand-chose car les voitures ont pénétré tout de suite
dans une caserne. Par la radio de la police, j'ai compris que nous étions à
Assa, un endroit isolé situé au fin fond du désert, proche de la frontière
algérienne.
Les policiers qui nous ont accompagnés sont tous originaires de Rabat. Ils
étaient très attachés à notre famille et portent le deuil de mon père sur leurs
traits. Ils se sont montrés attentionnés avec nous. Mais d’autres nous
attendaient qui ont reçu des instructions différentes. Nous devons être traités
à la dure, comme des prisonniers. Ceux-là, nous ne les connaissons pas. Ils
ont été recrutés dans les régions les plus reculées du Maroc pour éviter toute
connivence avec nous. Leurs chefs, eux, viennent de Rabat.
î. Forces auxiliaires.
Je baisse la tête. Bouazza vocifère mais il n’est que la voix de son maître. Un
maître qui a énoncé sa sentence, inéluctable, dans la logique de
mon éducation. Sujet fidèle, je ne peux que l’accepter et me résigner à subir.
cente des enfants, et l'insouciance de mes dix-huit ans. Nous prenons tout à la
rigolade.
Le lendemain, j'ai attaqué de pied ferme. Je suis allée explorer la maison qui
est minuscule. Trois pièces exiguës, des matelas par terre et c’est tout. Nous
ne possédons pas de placards, aussi avons-nous disposé nos affaires sur des
draps. Nous n'avons pas non plus l’eau courante. Pour la toilette, la vaisselle,
la boisson, on nous donne des seaux. Dans la caserne, on sent partout
la présence des gardes.
En défaisant nos valises, j'ai noté avec amertume la contradiction entre ce lieu
misérable et nos vêtements coûteux. Nous avons pu emporter avec nous une
vingtaine de valises de prix, Vuitton, Hermès et Gucci, remplies de jolies
choses. Dans notre ancienne vie, maman s'habillait chez les couturiers
parisiens, elle achetait les vêtements des petits à Genève. Moi, jecumais
les magasins à la mode de Paris, Londres ou Milan.
Maman a laissé presque tous ses bijoux pour ne prendre qu'une petite
mallette. Nous avons pu emporter notre chaîne stéréo, nos disques et
des radios Zénith avec lesquelles il est possible de capter le monde entier.
Pour passer le temps, nous mangeons sans cesse. Nous sommes rationnés sur
la nourriture, parce que la ville est loin, les pistes cahoteuses, et que ie
marché n'arrive que toutes les trois semaines. Notre ordinaire est composé de
pain, d'huile et de miel, mais nous n'avons pas encore à nous plaindre. Nous
avons plus souvent de la viande de chèvre, au goût trop prononcé, que
du mouton. Mais au moins sommes-nous rassasiés.
Nous vivons presque toute la journée dans le petit patio. Après le goûter qui
traîne encore des heures, le soir tombe bien vite. Dîner, veillées, histoires lues
par maman avant de nous endormir. Ensuite, que les nuits semblent
longues... C'est l’hiver, la maison est glaciale, nous avons du mal à trouver le
sommeil. Des lampes à gaz nous servent de chauffage.
Comme dans mon enfance au Palais, la nuit exacerbe mes souffrances. Mon
seul lien avec la vie est la radio: Europe 1, RFI, France Inter. Je ne peux me
passer de ce qui, en même temps, m’est une torture. Chaque chanson me
rappelle un moment heureux de ma vie. Je me languis de mes amis, de mon
passé. J'ai beau savoir que la nostalgie est meurtrière, j’ai trop de mal à
m'arracher à tout ce que j’aimais. J'ai le sentiment d'être emmurée vivante,
comme au Moyen Age, et je me retiens pour ne pas hurler.
Dans le noir, j’entends maman sangloter. Plus que la perte de notre liberté,
elle pleure d'abord son mari, toute seule dans son lit, dès que nous sommes
couchés. Sa vie de femme s'achève à trente-six ans à peine; en mourant, mon
père l’a condamnée à la solitude. Dans la journée, elle lit souvent le Coran, et
je vois bien à ses yeux tristes, toujours gonflés de larmes, combien elle
souffre.
On nous a autorisés à passer chaque jour deux heures au village, dans l'oasis.
J'ai refusé, d’abord pour tenir compagnie à maman qui ne désire pas sortir,
mais surtout pour me démarquer. Il n’est pas question de me plier à leur bon
vouloir.
Ces heures-là sont très importantes pour les enfants. Ils peuvent enfin
s'exprimer, raconter ce
J'essaye de leur faire croire que notre existence est à peu près normale. Je les
entraîne dans un monde imaginaire, j'invente des jeux, je raconte des
histoires. Je veux les préserver des soucis. Bravement, ils font semblant. Mais
ils savent bien que rien n'est provisoire comme je le prétends.
Même Abdellatif sait. Je le revois encore, haut comme trois pommes dans sa
petite gandoura bleue, disant avec son léger zézaiement :
— Moi, quand ze serai plus grand, z'aurai une maison mais pas comme celle-
là, avec de la moquette tous z'azimuts, et zamais de sable.
J’imagine ce que peuvent ressentir les autres si ce tout petit bonhomme est
encore marqué par notre vie d’avant.
On nous a fait partir dare-dare, un matin de la fin du mois d'avril, pour Agdz,
un village situé dans le désert, proche de Zagora et de Oüar-zazate. En
tendant l'oreille, nous avons pu saisir quelques bribes sur les raisons de ce
départ précipité. Les villageois commencent à se poser des questions; ils ont
appris notre identité et s'indignent qu'on puisse faire subir un tel traitement à
des enfants.
Nous avons roulé dix-huit heures sans nous arrêter, dans des fourgonnettes
dont les vitres sont enduites de goudron. Notre traitement se durcit. Nous
n’avons pas le droit de descendre, même pour faire pipi. Nous faisons nos
besoins à tour de rôle dans une petite boîte de lait en poudre dont on a ôté le
couvercle.
Cela devient une habitude : pour tuer le temps, nous cuisinons et nous
mangeons. Maman prépare des petits plats à la lueur des bougies. Je me lance
dans la confection de crêpes marocaines dont les enfants se régalent.
J'organise des courses de crapauds et des concours de pets qui les font hurler
de rire. Ils se croient en colonie de vacances et je me mets volontiers à leur
niveau.
de sanitaires, des lits d'hôpital alignés les uns à côté des autres. Encore mes
habitudes d'enfant gâtée...
Je rêve de ce pays. Je leur décris avec minutie les forêts, les lacs, les
montagnes, les grands espaces neigeux, la garde montée, les barrages
de castors. Plus ils m'opposent d'objections et plus j'essaye de les convaincre.
Même maman s’est prise au jeu :
— Non, pas au Canada, répond-elle, il fait trop froid, c'est trop loin... Et
la famille? Comment fera-t-elle pour nous voir?
Bouazza est venu un matin et nous a affirmé qu'on parlait de nous et de lui
dans Paris-Match. Il semblait très fier d’être ainsi entré dans l’Histoire. Cela
nous a donné un peu d'espoir. Si on nous mentionne dans la presse, c'est que
nous existons encore. Le monde ne pourra pas tolérer longtemps pareille
injustice...
Nous sommes revenus à Assa, à la fin du mois de mai. Nos conditions de vie
ont changé. Au-delà de la caserne se trouve un terrain vague sur
La maison comprend une entrée, un salon, des cabinets de toilette avec une
douche et des pièces alignées le long d’un couloir. Chacun a sa chambre à
soi. Après l'exiguïté de la précédente, elle nous semble presque un palais. A
l'horizon, il n’y a que le ciel et, au-delà, les montagnes. Nous avons le droit
de sortir sur le terrain vague, escortés par les gardes toujours présents autour
de nous.
Au fond, cela ne nous change pas tellement de notre vie d'avant. Du plus loin
que je me souvienne, je ne me suis jamais déplacée sans escorte, je n’ai
jamais ouvert une fenêtre sans apercevoir un ou plusieurs policiers armés
chargés de ma sécurité. Ici, au lieu de nous protéger, on nous surveille. Il
n’est plus question d’aller au village. Et malgré nos demandes, on ne
peut envoyer ni recevoir de courrier. Nous avons demandé à un garde de
joindre mon grand-père. Il a promis, mais il ne tiendra pas sa promesse.
thermomètre grimpait jusqu'à 60° à l'ombre, le soleil venait taper sur le toit de
tôle, La nuit, la chaleur montait du sable et des pierres qui l’avaient
emmagasinée pendant la journée. Au-dessus de nos têtes, la tôle se détendait
dans un fracas épouvantable. Nous étouffions comme dans une étuve, aussi
passions-nous toutes nos soirées et nos nuits dehors.
Pour pouvoir dormir un peu, nous nous enveloppions dans des draps mouillés
que nous aspergions sans cesse. Nous couvrions les cruches de chiffons
humides pour avoir de l'eau fraîche. Fort heureusement, on ne nous rationnait
pas en eau.
Avec la saison sèche, vinrent aussi les vents du désert. Les carreaux des
fenêtres se brisaient sous leurs rafales, et le sable s'engouffrait dans
la maison, recouvrant nos visages et nos corps. Il charriait avec lui des
araignées énormes et velues, terriblement venimeuses, qui se confondaient
avec le sol. Nous tentions d'échapper aussi aux milliers de scorpions qui se
glissaient sous les lits, sur les murs, dans nos draps. Maman et moi lavions
partout pour les chasser, ce qui faisait rire toute la caserne; nous ignorions
que les scorpions adorent l'humidité. La femme de Bouazza se fit piquer. Il
s'en exaspéra parce que nous, nous échappions par miracle aux piqûres.
Caïd': maire.
« Zouain zouain bezef»
Un matin, il explosa. Il se mit à hurler si fort qu’il manqua d'en perdre son
dentier.
— J'ai travaillé quarante ans de ma vie dans les prisons, mais je n’ai eu à
surveiller que des hommes ! Ici, on m'inflige la pire des choses : massacrer
une femme et des enfants ! Ce n'est pas mon boulot, jamais de ma vie je n'ai
pensé faire une chose pareille... !
Il était accompagné dune femme du village, une Berbère très mate de peau.
Elle se débarrassa de son voile et déposa son matériel près du vieil homme,
un tamis plat en osier contenant de la farine, sur laquelle les clients passaient
leurs mains.
Le voyant étudiait les empreintes avec minutie : il était pourtant aveugle ... Il
s'adressa à ma mère en berbère mais elle ne comprit pas son langage. Le
parler du Moyen Atlas dont elle était originaire, était différent de celui du
désert. Mon père était l’un des rares à manier les quatre idiomes '.
— Tu t’en mets sur le visage et elles disparaîtront avec le temps. C’est lui, le
meilleur des guérisseurs.
Maman lui réclama des précisions dans le temps mais il ne put nous en
donner. Il refusait de le faire depuis qu'il avait été frappé par les mauvais
esprits, nous apprit la femme. Il ajouta simplement que nous étions protégés,
parce que nous étions descendants du Prophète, et que nous ne serions jamais
atteints trop gravement par les maladies. Ce qui se révéla exact.
Chaque fois que nous serions dans le brouillard, que nous toucherions le fond
du désespoir, chaque fois que l'un d'entre nous serait sur le point de craquer,
nous nous répéterions, en arabe, la phrase de ce vieil aveugle.
ries, nos rires, mes tête-à-tête avec lui, nos moments privilégiés.
J’ai sans doute mieux supporté que mes frères et mes sœurs nos vingt années
d'épreuves, car je savais déjà, en entrant en prison, ce que solitude et abandon
voulaient dire. Mais j'ai aussi appris le déchirement de connaître son ennemi
et d'être proche de iuL
Il m'a été infiniment douloureux d'avoir été élevée par mon bourreau et
d’avoir ressenti, trop longtemps, ces sentiments ambivalents d'amour et de
haine à son égard. Au début, mes états d’âme envers le roi étaient
compliqués, difficiles à démêler. Mon propre père avait tenté de tuer mon
père adoptif. Il en était mort. C’était une tragédie. La mienne.
Si, en Hassan II, je respectais toujours le père adoptif qu’il fut pour moi, j'ai
haï le despote qu’il est devenu le jour où il a commencé à nous persécuter'.
Je l’ai haï pour sa haine, je l’ai haï pour ma vie brisée, pour les souffrances de
ma mère, pour l'enfance mutilée de mes frères et de mes sœurs.
Le palais du Glaoui
— Vous avez poignardé nos vies, dit le refrain, mais la justice l'emportera
toujours.
La première fois que nous avons entendu cette chanson à la radio, nous étions
à Assa. Les interprètes sont de jeunes Marocains qui ont formé un groupe très
populaire au Maroc. Darham, leur leader, est le mari d’une de mes cousines.
Nous ignorons alors, en reprenant en chœur, qu'il a composé cette chanson
pour nous. Les policiers qui nous accompagnent pour ce troisième
voyage, dans ce fourgon blindé où on nous a entasses, se mettent eux aussi à
chanter. Je serre les petites contre moi, et je pleure,
On nous a fait quitter Assa au début de l’hiver sans nous expliquer les raisons
de ce départ hâtif. En réfléchissant un peu plus tard, j’ai cru comprendre.
Le roi prépare la Marche verte 1 pour récupérer le Sahara occidental. Il faut
nous éloigner du Sud marocain dont ma famille est originaire, et où nous
comptons de nombreux sympatisants.
Dans la fourgonnette qui nous emmène vers notre nouvelle destination, les
gardes ont disposé un tapis rouge au sol, et des cruches remplies d'eau pour
les enfants. Notre jeunesse et notre joie de vivre sont encore les plus fortes et,
malgré l’obscurité, la poussière, l’angoisse, nous essayons detre joyeux.
Mimi est notre cible de prédilection. En dépit des conditions catastrophiques
de ce voyage, elle réussit à dormir en ronflant, la bouche ouverte, le visage
couvert du sable qui pénètre dans le véhicule. Le spectacle est si comique que
nous ne cessons de rire et de nous moquer d'elle.
mètres de ces coureurs et ils ne nous voient pas, ne nous entendent pas, ne
soupçonnent même pas notre existence. La vie continue, elle est là, proche de
nous et personne ne sait ou ne Veut savoir.
Par endroits, on peut encore admirer ce qui reste des splendeurs passées, les
murs et les plafonds peints à la main dans des dégradés de pastel et d 'or. Le
palais de Tamattaght a appartenu au pacha El Glaoui ’ de Marrakech qui
vivait dans un faste plus grand encore que celui du souverain légitime.
On pénètre dans ce fortin par une grande porte peinte en bleu. Nous
disposons de deux pièces pour vivre à neuf, au premier étage. En bas,
un antre en terre battue nous sert de cuisine. Dans un autre réduit minuscule
nous entreposons nos provisions et nos trophées : l'endroit est truffé
de vipères à cornes et de scorpions, et chaque fois que nous en attrapons un,
nous le mettons dans un grand bocal rempli d'alcool. Halima a trouvé un
énorme python lové sur lui-même qui nous a moins effrayé qu'il n'a horrifié
les gardes. Ils ont quitté la pièce en courant.
Nous nous lavons en bas, près d'un feu toujours allumé dans la journée.
Maman a imaginé un sys-
tème ingénieux de sauna. Nous avons fabriqué une sorte de tipi d'Indien avec
cinq roseaux épais, noués par une corde, et recouverts d'un plastique où nous
disposons nos couvertures. Maman fait chauffer' des pierres à blanc et ies
place dans un petit seau sous la tente . Elle les asperge d'eau et les pierres
dégagent une bonne chaleur. Chacun prend sa « douche » à tour de rôle,
maman d’abord avec Abdellatif, puis les petites et moi, ensuite Mimi, puis
Raouf et enfin Achoura et Halima. Pour nous, c'est comme si nous allions
au hammam, un événement toujours joyeux.
Des escaliers très hauts et très raides accèdent aux deux pièces principales.
En haut des marches, une porte ouvre sur un très long couloir, étroit comme
un cercueil. Au bout se trouve une petite pièce où nous avons rangé nos
bagages. Cette pièce est aveugle mais, nous le découvrirons par la suite en
cherchant une ouverture, elle donne sur une oasis.
Il faut monter encore trois marches pour arriver à notre domaine : une salle au
sol de ciment, éclairée par de petites lucarnes, bordées de deux « alcôves »,
en réalité deux longs couloirs hauts de plafond, sombres et étriqués. Ce sont
nos chambres à coucher. Un lavabo et un trou nous servent de toilettes. Dans
la salle, pompeusement baptisée patio, nous avons disposé des tables pour
l’école, un tapis où joue Abdellatif, un matelas où maman s'installe dans la
journée avec sa radio et ses livres.
L'ameublement est des plus sommaires mais nous tentons, avec nos pauvres
moyens, de donner au lieu un semblant de gaieté. Les tables de nuit sont de
simples caisses de Coca-Cola que nous recouvrons de jolis tissus ; nous
avons accroché des photos au mur et disposé çà et là de
menus objets, des miroirs, des bibelots qui mettent un peu de chaleur.
Nous avons d’abord dormi tous ensemble dans la première alcôve, sur des
matelas de paille à même le sol. L’hiver, le froid est si rude que nous nous
chauffons les mains au-dessus des lampes à gaz. L'été, la chaleur est
étouffante, le désert nous accable.
Nous avons souvent des visiteurs, de gros rats de campagne, que la faim rend
agressifs. Nous les tuons à l'aide de matraques. Raouf s'est fait mordre au
visage en jetant un seau d'eau sur l'un d'eux. Le rat est devenu fou furieux et
s’est jeté sauvagement sur mon frère.
Nos nuits sont agitées. Maman est inquiète; tous les soirs, quand elle lit à la
lueur de la lampe à gaz, elle sent un souffle passer sur sa joue, une présence à
ses côtés. Raouf fait des cauchemars lenribles.
Vers quatre heures du matin, j’entends des bruits de pas, des murmures de
foule, des gens qui portent des seaux vides, qui vont et viennent dans les
toilettes et dans les escaliers. Ces fantômes me terrorisent. Un soir que je me
suis installée au centre de la pièce, je sens très distinctement une femme de la
taille d’un lutin se coucher sur moi et me serrer jusqu'à en étouffer. Je réveille
les autres. Personne ne peut se rendormir et maman doit nous lire le Coran
jusqu’au matin pour chasser les spectres.
Nous avons raconté cette histoire à l'un des pol i-ciers les mieux disposés à
notre égard. Il nous a crus et nous a révélé que l’endroit est maudit,
Nous avons changé encore une fois d'alcôve. Les spectres, si c'en est bien,
sont toujours là. mais ils se manifestent avec moins de fureur. Maman
sent toujours un souffle sur sa joue, mais elle s'y habitue et, au bout de
quelques mois, nos visiteurs nocturnes disparaissent tout à fait.
J'ai laissé passer les premiers jours pour nous installer et j’ai organisé noire
vie. Je voulais préserver les enfants, leur donner des repères. Dans cette
existence irréelle, coupée de tous et de tout, j'ai imposé un lythme aussi
normal que possible.
Je les laissais travailler seules et je faisais de même avec Raouf puis avec
Mimi. Je naviguais à vue, je comblais les lacunes, et je reprenais ce qu'ils
n’avaient pas compris.
J’exigeais de chacun d'eux qu'ils apprennent par cœur à peu près cinq à six
mots nouveaux par jour avec la définition du dictionnaire, et qu'ils
les emploient ensuite dans des phrases ou bien dans
une petite rédaction. Par la suite, j’ai ajouté de l'anglais et de l’arabe. Raouf
se chargeait des maths; on revoyait le programme ensemble et il les
enseignait aux enfants.
Vers dix-huit heures, nous allions « dehors » pour nous défouler. On nous
autorisait à sortir dans une petite cour sombre, entourée de hauts remparts,
qui donnait le sentiment detre emmurés ; c'était cependant notre seule façon
de respirer un peu d’air frais. On y installait un tapis, on allumait un canoun
et maman confectionnait des crêpes. Nous savourions cette récréation, qui
était aussi une façon de se sentir bien en famille.
La nuit, des chauves-souris venaient se percher sur nos têtes. Au début elles
nous effrayaient; ensuite nous les attendions avec excitation pour démarrer un
grand chahut.
Une fois par mois, nous organisions un spectacle que nous préparions
activement. J’inventai pour l'occasion deux pièces de théâtre, une en français,
une en arabe. J'avais vingt ans à peine et une énergie incroyable. Je disposais
d’eux, de leur jeunesse, de leur naïveté, pour réaliser mes rêves d'enfant.
J'étais tour à tour scénariste, metteur en scène, chorégraphe, chef d’orchestre,
créatrice enfin.
mollets poilus, ses faux seins placés sous sa tenue marocaine et ses mimiques
exagérément efféminées, il était impayable. Maman riait aux larmes pendant
les deux heures de la représentation. La voir heureuse, même pour un court
instant, était notre plus belle récompense.
Je narrais souvent aux enfants certains épisodes parmi les plus marquants de
mon adolescence. Mes souvenirs ne me quittaient guère, c'était tout ce que
j'avais pour lutter contre l'angoisse. Je ne pouvais m'empêcher de les
ressasser. Chacun de nous avait ses propres histoires à raconter aux autres
pour prouver qu'il avait déjà vécu, malgré son jeune âge, excepté Abdellatif,
qui, lui, ne connaissait rien. Mais au fur et à mesure des années, les souvenirs
des uns et des autres s'entremêlaient, se modifiaient, se déformaient.
Mes frères et mes sœurs s’appropriaient les miens. Nous nous défendions
ainsi contre le vide qui nous menaçait.
Soukaïna vivait une adolescence difficile. Elle avait le mal de vivre, était
triste et puis gâte, anxieuse puis déprimée. Tous les jours, elle glissait une
lettre sous mon oreiller, Elle me disait quelle m'aimait, elle me révélait ses
inquiétudes, ses doutes, ses envies, ses besoins. Nous en discutions ensuite
ensemble et je tentais de l’apaiser.
Plongée dans sa maladie, Myriam supportait très mal le deuil, la prison, nos
conditions de vie. Elle était droguée au Mogadon que nous nous procurions
grâce à la complicité des gardes et, malgré tout, les crises d'épilepsie se
succédaient et se rapprochaient. Pauvre Mimi, c’était terrible, et nous étions
impuissants à la soulager. Lors d'une crise plus violente que les autres, elle
renversa une casserole de lait bouillant sur sa cuisse. Faute de soins, la
brûlure mit des mois à cicatriser.
jamais. N eut plus que sa part en attentions et en affection, en jouets que nous
lui fabriquions avec du bois et du carton, en histoires, en contes, en câlins et
en mensonges. Nous tâchions avec maladresse de le préserver, une attitude
trop protectrice qui, à sa libération, causa bien des dégâts. Nous nous
acharnions à le sauver du présent plus qu’à le préparer au futur. Mais avions-
nous le choix?
Le voyant avait raison : nous étions protégés. Les maladies les plus graves se
succédaient et nous en réchappions chaque fois. Je manquai mourir d'une
péritonite qui me laissa pantelante de fièvre pendant des semaines. Maman ne
quittait pas mon chevet, elle me passait de l’eau sur le front pour essayer de
faire baisser la fièvre.
Nous étions isolés mais grâce à mon grand-père, Baba el Haj comme nous
l'appelions, nous recevions un peu de courrier et des livres. Depuis notre
disparition, le vieil homme s'était démené comme un beau diable pour entrer
en contact avec nous et nous procurer quelques commodités, sans craindre la
répression, car tout ce qui touchait aux Oufkir était désormais maudit.
Après avoir frappé à toutes les portes, écrit aux chefs d'État étrangers, au
président Giscard d'Estaing, aux organisations humanitaires, il alla solliciter
le prince Moulay Abdallah. Il lui
Le prince ne nous avait pas oubliés. Il montra une fois de plus sa grande
humanité en acceptant la supplique de mon grand-père. Celui-ci put
alors nous envoyer régulièrement les romans, les essais, les manuels scolaires
que nous lui commandions et que nous attendions avec impatience. Quand
le grand carton rempli de livres arrivait à Tamattaght, nous étions joyeux
comme des gosses devant un sapin de Noël... C'était la preuve
qu’à l’extérieur on nous aimait encore.
Cette faveur valut au prince des représailles du roi. Il fut assigné, dit-on, à
résidence. Mais Moulay Abdallah ne se résigna pas. Sur son lit de mort, le
prince suppliait encore son frère de nous libérer.
Avec le carton de livres, nous recevions une lettre expurgée où Baba el Haj
nous donnait des nouvelles prudentes. Grâce à la complicité de gardes qui
l'avaient contacté, nous avons pu recevoir d'autres missives, écrites par notre
famille et nos amis.
mières mais son ton enflammé me déplut assez vite. Il ne comprenait pas la
situation à laquelle nous étions confrontés. Je tentais de lui expliquer la
différence qui désormais existait entre nous.
— Il y a ceux qui sont dedans et ceux qui sont restés dehors, lui écrivais-je.
Un monde nous sépare, des murs nous séparent : au fond, tout nous sépare.
Je cessai de lui écrire et mis ainsi un terme à cette histoire. Dans notre
cauchemar quotidien, il n’y avait pas de place pour les rêves d’avenir, encore
moins pour l’amour. Pourtant j’en avais lage.
Les autres lettres nous faisaient plus de mal que de bien. Nous avions beau
les attendre avec impatience puisqu'elles étaient le seul lien qui nous
rattachait à l’extérieur, nous étions choqués par l’égoïsme et le manque de
tact de ceux qui nous écrivaient. Ne sachant pas quoi nous dire, ils
nous racontaient leurs petites vies tranquilles, le réveillon de Noël avec foie
gras et champagne, les voyages, les fêtes et les événements heureux ; tous les
plaisirs qui tissent la trame d’une existence ordinaire et dont nous étions
désonnais privés.
Raspoutine
Sur les vingt-cinq policiers dépêchés pour nous garder jour et nuit, les trois
quarts avaient surveillé notre maison de Rabat. Ils connaissaient mon père, de
près ou de loin, ils respectaient maman et nous aimaient de façon toute
paternelle. Ils nous apportaient des œufs frais, des friandises pour les enfants,
de la bonne viande, des piles pour la radio, Quand ils allaient faire leur
marché, chacun selon ses moyens nous ache-
tait une petite douceur, qu’il nous faisait passer en déposant nos seaux d'eau
quotidiens.
Nous nous amusions à les regarder évoluer des heures entières, surtout la
matinée du dimanche où il n'v avait pas classe. L'une des femelles s'appelait
Halima. Nous observions son ballet nuptial avec le mâle, leurs baisers, leurs
démonstrations d’affection, leur accouplement.
Mais des prisonniers restent toujours des prisonniers, et malgré notre amour
pour nos pigeons, nous ne manquions jamais d'inspecter les petits cartons
pour voler leurs œufs. Maman nous confectionnait alors une tarte à l'orange,
au grand dam de Maria, grand défenseur des animaux, que nous avions
surnommée « Brigitte Bardot ».
Cinq ou six mois après notre arrivée à Tamat-taght, les policiers nous
envoyèrent une pomme de terre par-dessus la muraille avec un petit
mot glissé à l'intérieur, pour nous prévenir qu'une perquisition allait avoir
lieu. Le colonel Benaïch était arrive de Rabat, directement sous les ordres
du ministère de l'intérieur. Cet homme avait perdu son frét •é, médecin
personnel du roi, lors du coup d'Etat de Skhirat et il avait rendu mon père
responsable de sa mort. Inutile de préciser quil ne portait pas les Oufkir dans
son cœur.
11 pénétra dans la deuxième alcôve que nous utilisions pour faire la classe
quand il faisait trop froid pour demeurer dans la salle. Nous y
avions accroché une photo de mon père à laquelle nous tenions tous, celle de
son entrée en Italie avec son régiment. Il donna l'ordre de faire tomber le
cadre puis i! le piétina. Il fit de même avec nos autres photos, nos objets,
notre pauvre mobilier, nos bocaux où nous conservions nos trophées.
Il confisqua les livres que je n’avais pas eu le temps de dissimuler après
l'avertissement des policiers.
L’arrivée de Benaïch changea notre vie. Les policiers qui nous surveillaient
eurent désormais la charge de nous persécuter. Qui avait donné l’ordre de
nous traiter avec rigueur? Qui avait intérêt à resserrer l'étau? Nous n'avions
pas les réponses.
Tous les quinze jours, quand les gardes ouvraient les portes pour nous
apporter les provisions, je m'asseyais dans la cour avec Raouf pour tenter de
jeter un coup d'œil sur le paysage au-delà des murs. Lorsqu'on nous avait
conduits dans ce fortin, il faisait nuit; nous ne savions rien de l'endroit où
nous étions. Les remparts qui nous encerclaient nous empêchaient de voir-.
Chaque fois que la porte s’ouvrait, un drôle de petit homme tentait de nous
transmettre un message du regard. Son physique était étrange ; il portait la
barbe, les cheveux longs, son regard noir perçant était fixe comme celui d’un
drogué. Il me faisait pensera un Raspoutine miniature. Nous ne comprenions
pas ce qu'il voulait, nous le trouvions vraiment bizarre.
Un matin, un des policiers qui entrait nous glissa discrètement que nous
devions réclamer un infirmier. Ses yeux désignaient Raspoutine. Pleins de
méfiance, nous avons fait semblant de ne pas
Il était du même village que mon grand-père maternel, solidaire comme tous
les Berbères, et ne demandait qu’à nous aider. La nuit qui suivit notre
première rencontre, nous avons entendu un bruit d’éboulement dans la cour
du fortin. Nous sommes descendus en trombe. Un énorme sac de farine
venait de tomber sur le sol. Avec sa torche, Raspoutine émettait des signaux
lumineux. Nous avons eu juste le temps de voir son visage, et d'autres avec
lui.
Ces échanges étaient très précieux pour nous et surtout pour Raouf qui avait
désespérément besoin de compagnie masculine. On buvait du thé, on
mangeait les gâteaux qu'ils nous apportaient. Les petits étaient surexcités.
Abdellatif refusait d’aller dormir; il se blottissait contre moi, luttait contre le
sommeil, mais pour lui aussi ces moments étaient importants. On parlait de
tout et de rien, on rigolait, on échangeait des blagues et des nouvelles du
monde, mais Raspoutine se débrouillait toujours à un moment ou à un
autre pour nous rappeler à la réalité.
Maman, qui ne prenait jamais part à ces discussions, tentait de nous rassurer.
— Vous ne voyez pas que cet homme est fou ? Ne vous laissez pas
impressionner, mes enfants, il ne sait pas ce qu’il raconte.
Raspoutine avait toutes les apparences d’un dément, mais il était prêt à tout
pour nous aider. Pendant les deux mois qui suivirent sa dernière visite, nous
vécûmes dans l’espoir en attendant la relève de la garde, parmi laquelle il
avait des complices. Cette relève devait nous apporter des réponses à notre
courrier, une radio, encore d'autres livres, car ceux que notre grand-père
nous faisait envoyer ne nous suffisaient jamais.
Le jour venu, Raouf, qui escaladait comme un cabri, se hissa jusqu'en haut
des remparts et s’ins-
Nous étions très excités par les caisses que nous apercevions dans les
cannions. Elles nous promettaient des journées de lecture, de musique,
de bonheur..
Je suivis son doigt tendu vers un attroupement. Je vis des policiers s'agiter,
Raspoutine qui courait. Quelqu’un avait trahi... L'infirmier s'était fait cueillir.
ils fouillèrent ses affaires, trouvèrent l'argent, la radio, les livres, la chaîne
stéréo. Tout ce qu'il nous avait apporté fut confisqué, sauf les lettres qu’il
avait bien dissimulées.
Après avoir fouillé partout, ils installèrent une petite table et entreprirent un
interrogatoire serré qui devait durer toute la journée. Nous avons eu droit à la
grande mise en scène ; la machine à écrire, le procès-verbal. Après avoir
longuement tourné autour du pot, ils nous apprirent que l'infirmier leur avait
avoué que nous complotions de commettre une action irréparable. Ils
voulaient savoir laquelle.
sonne en particulier. Il avait prétendu qu'ils nous avaient aidés pour des
raisons à la fois politiques et humaines.
— Nous avons agi en pères de famille avec ces enfants, avait-il argumenté,
n’importe qui aurait fait de même.
Tous les policiers avaient donc été arrêtés, pour être aussitôt relâchés. Au
fortin, nous allions en subir les conséquences.
Ces nouvelles conditions nous révoltèrent. Mais que faire ? Nous étions si
impuissants, si isolés, si soumis au bon vouloir du monarque...
Une nuit de désespoir, parmi tant d'autres, jetais sortie dans la cour pour
contempler le ciel. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me mis à
pleurer. Je cherchais une réponse à mes larmes dans la beauté de la voûte
étoilée. La nuit était pure, sereine. Et désespérément muette. Dieu ne
répondait pas à nos appels au secours. On nous enterrait vivants et nous
allions périr ainsi, loin de tout et de tous, sans personne pour nous aider.
Il me prit l'envie de hurler mais la proximité des enfants me retint, comme
elle me retenait chaque fois que des cris de rage et de douleur
montaient jusqu’à mes lèvres.
Je regardais le temps faire son œuvre sur mon visage et sur mon corps. Je
portais les cheveux très longs, jusqu'au bas des reins, et quand je passais
devant le grand miroir que nous possédions encore, quand je surprenais le
regard des gardes, pourtant très paternel, je savais bien que j’étais belle.
J’admirais avec désespoir mon corps ferme, sculpté, mon visage juvénile, je
me disais que cette plénitude ne reviendrait plus jamais. Aucun homme ne
m'aimerait ni ne profiterait de l’éclat de mes vingt ans.
Je souffrais pour maman qui avait rarement été aussi belle. Il m'arrivait de
m'arrêter dans mes activités pour la contempler. Je souffrais pour mes sœurs
qui devenaient des femmes sans avoir pu être des enfants; pour Raouf privé
de modèle paternel, et pour Abdellatif privé de tout; pour Achoura et Halima,
enfermées à nos côtés par fidélité envers nous.
On adressa au roi une pétition signée de notre sang. On la fit passer par le
commandant du camp, qui la remit à ses supérieurs. Naïve, presque puérile,
cette lettre faisait appel à la magnanimité du monarque. Nous lui écrivions
qu'il était indigne de lui de tolérer que l'on persécute une femme et des
enfants. Comme on le verra, sa réponse fut à la hauteur de notre supplique.
Maman, Raouf, Mimi et moi avons alors entrepris une grève de la faim. C
était le plein hiver, le sol et les murs étaient gelés. Nous ne quittions pas nos
lits, pelotonnés sous nos maigres couvertures pour trouver un semblant de
chaleur.
Au début, bien qu'affaiblis, nous étions sérieux et pleins d'ardeur. Puis, notre
bon naturel reprenant le dessus, nous avons recommencé à manger en nous
dissimulant au regard des gardes. Dans une des malles de maman, rangée
dans le réduit où nous avions entreposé nos bagages, nous avions économisé
une trentaine de flûtes de pain, que nous installions au soleil matinal pour
les ramollir. Nous appelions cela la séance de « bronzette ».
Mais nous étions encore corruptibles... La promesse d'un kilo de beurre mit
un terme à notre action. Il nous semblait déjà sentir l’odeur des crêpes et des
gâteaux...
De toute façon, cette grève n'avait rien donné. Notre sort n'intéressait
personne.
Il nous fallait pourtant agir. On décida de s'évader..
Un peu avant notre grève de la faim, Raouf, qui avait pris l’habitude de
fouiner partout, avait repéré que la fenêtre de la petite pièce aux bagages avait
sans doute été murée. Comme il brûlait d'envie de regarder au-dehors, on
descella quelques briques. On découvrit alors une fenêtre de fer forgé dont on
poussa les volets.
Le paysage fut une révélation. L’obscurité avait cessé, le ciel était enfin à
nous. La fenêtre donnait sur une oasis située en contrebas. On entendait
les corbeaux croasser, les tourterelles roucouler, les petits bergers appeler
leurs troupeaux, et même le clapotis de l'eau.
Nous nous disputions pour pouvoir jouir de la vue à tour de rôle. Regarder au
loin, respirer à pleins poumons... Ces deux actes semblent si évidents quand
on n'en est pas privé.
Maria et Soukaïna allaient là-bas bien plus souvent que nous, pour se repaître
des moindres détails. Il m’était douloureux de les y retrouver et de surprendre
l’expression mélancolique de leurs petits visages appuyés aux barreaux. Tout
comme la faim, la dépression chez un jeune enfant est un spectacle
insupportable.
Quand on décida de s'évader, notre première idée fut d'agrandir cette fenêtre.
Mais les gardes nous entendirent desceller les briques et les jeter dans le trou
de nos toilettes, profond de cinq mètres. Le fracas était impressionnant.
Ils entrèrent et fouillèrent partout. Par chance, nous
avions pu dissimuler les preuves de notre forfait avant qu'ils arrivent et ils ne
s’aperçurent de rien.. Cette alerte nous fit comprendre que la plus grande
discrétion était necessaire.
Il nous fallut attaquer ailleurs. La cuisine qui était en terre cuite semblait
l'endroit idéal. En guise d'outils, nous disposions, Raouf et moi, d’une petite
cuiller chacun. Nous avons commencé à creuser le mur, à vingt centimètres
du sol, pour nous frayer un passage. En moins de dix minutes, nous avions
déjà enlevé beaucoup de terre, mais nous devions faire attention aux
écroulements de pierres.
Raouf insista tellement que je finis par lui obéir. Puisqu’il fallait avancer,
alors, avançons...
Nous étions ivres, étourdis par le ciel et l'air. Nous marchions sans dire un
mot, nous nous parlions des yeux, nous nous exprimions par gestes. Il y avait
presque trois ans que nous vivions dans le silence. Cette première promenade
faillit pourtant
être la dernière. Une colonne de pierres s'écroula à nos pieds avec un bruit
d'apocalypse. On eut juste le temps de sauter sur le côté.
Pendant près de deux heures, nous sommes restés dehors pour analyser,
soupeser, calculer. Nous avons grimpé jusqu’au dernier niveau du fortin, en
prenant garde aux rochers qui pouvaient s’écrouler à tout moment sur nous.
En bas, dans l’oasis, quelques gardes prenaient le frais. Nous pouvions même
entendre leurs rires. Dissimulés derrière les pierres, nous avons détaillé les
amandiers, l’herbe grasse, la terre rouge.
Nous sommes rentrés à regret, mais il fallait retrouver les membres de notre
famille et les persuader de la justesse de notre plan. Les petits étaient
enthousiastes, ils buvaient nos paroles, prêts à démarrer au quart de tour.
Maman, qui était plus sceptique, écoutait sans répondre.
Pour la convaincre, on noua deux morceaux du solide tissu qui recouvrait nos
matelas et on lui
expliqua que nous allions descendre des remparts au moyen de cette corde
improvisée.
L'endroit d'où nous voulions fuir était situé à vingt mètres de hauteur. Quand
on le lui montra, maman fut catégorique : elle ne voulait pas nous laisser
prendre un tel risque. Rien ne put l'en faire démordre.
— D'accord pour l'évasion, disait-elle, mais trouvez une autre idée, moins
dangereuse. Je ne veux pas vous perdre.
Elle réfléchit et son visage s’éclaira. Le fortin avait sans doute une porte qui
donnait sur l'oasis. Il suffisait de la trouver, de la déblayer, et nous pourrions
sortir par là. On chercha la porte parmi les colonnes en ruines et les masses
de rochers. Dans ma hâte, je trébuchai au bord d'un ravin et je dus à ma
présence d'esprit et sans doute à celle de mon ange gardien, de ne pas
m’écraser dans le vide. Je me retournai. Maman était blême.
Nous faisions des plans sur la comète. Il nous restait un peu d'argent de notre
grand-père. Après avoir traversé l’oasis, nous irions jusqu'à Ouar-
Parmi tous nos livres, il y en avait un que nous avions toujours dédaigné
parce qu’il traitait de magie, de sorcellerie et de sciences occultes. Maman le
prit par hasard et l'ayant parcouru, elle décida d'en appliquer les recettes pour
la bonne réussite de notre entreprise
Elle fabriqua une poupée en cire, la piqua avec des aiguilles et prononça des
incantations mystérieuses qui devaient nous aider à nous évader. Nous étions
tous pliés de rire, nous la traitions de sorcière, et elle qui, de sa vie, n’avait
jamais cru à toutes ces sornettes, prenait un air très concentré.
Au jour fixé pour l'évasion, Raouf et moi nous trouvions dehors pour une
ultime répétition générale.
Les enfants étaient heureux de partir. Il y avait quatre ans et demi que nous
étions enfermés et nous venions de passer plus de trois ans empri-
sonnés dans ce fortin en ruines. Abdellatif, né en février allait fêter ses sept
ans, les filles avaient treize et quatorze ans, Raouf dix-neuf ans, Myriarn
vingt et un, moi vingt-trois et maman, à peine quarante ans. Si les petits
étaient excités, moi j'étais sceptique, inquiète, je pressentais le pire.
Bien sûr, on ne nous dit pas où nous allions, mais on nous laissa croire que
nos conditions de vie allaient sans doute changer, de façon plus favorable.
C’était sans doute la réponse à notre pétition... Oui, le roi avait eu pitié de
nous. Notre traitement serait adouci. Demain, peut-être, nous serions libres...
Ne nous avaient-ils pas demandé de trier nos affaires, en prenant seulement
les nôtres, et en laissant les matelas, les couvertures, et tout ce qui appartenait
à l'Etat? La situation allait peut-être se régler-..,
Nos bagages sont dans la cour, l'agitation est à son comble. Nous ne voulons
pas quitter Tamat-taght sans nos précieux pigeons; mais ils n'ont pas compris
que nous partions et ils volettent au-dessus de nos têtes dans un grand bruit
d'ailes froissées et de roucoulements indignés.
Les enfants courent dans tous les sens pour les attraper et chaque fois qu’ils y
parviennent, ils les enferment dans des paniers d'osier. Maria, 8ou-kaïna et
Abdellatif rient aux éclats. Ce départ est presque un jeu pour eux. Nous les
grands, nous sommes plus paniques, angoissés pour tout dire.
rien. On nous fait presque trébucher pour nous faire asseoir plus vite. Nous
posons les paniers contenant nos précieux pigeons à nos pieds. Nous n’avons
pas pu les rattraper tous. En face de nous, deux mouhazzins armés de
baïonnettes ont pris place.
comprendre où nous sommes. Mais c’est impossible tant l’obscurité est forte.
On y pénètre par une porte en bois qui ouvre sur une longue allée bordant une
petite cour où cinq figuiers veillent, telles des sentinelles. Quatre portes
donnent sur cette cour, celles de nos quatre cellules qui se suivent à angle
droit, la première, qui sera celle de maman, perpendiculaire aux trois
suivantes.
On nous a appris tout de suite que nous serons séparés pour la nuit. Nous
aurons le droit de nous voir dans la journée et de prendre nos repas ensemble,
mais le soir, chacun devra regagner sa cellule. Maman partage la sienne avec
Abdellatif, mes sœurs et moi sommes ensemble, Achoura et Halima sont
réunies et Raoul va rester tout seul.
La nouvelle nous fait sangloter. Maman crie, supplie, dit qu'ils n’ont pas le
droit de la séparer de ses enfants.
bon pour la suite de notre traitement. Nous sommes pourtant déjà habitués à
l'inconfort, à la saleté, au rudimentaire, mais là, nous touchons au sordide.
Les murs et les portes blindées ont été sommairement repeints en gris souris
et l'humidité est si importante que l'eau ruisselle du plafond jusqu'au sol. La
lumière électrique, blafarde, vient du groupe électrogène qui ne
fonctionne qu'une ou deux heures la nuit. Les matelas ne sont que de minces
galettes de mousse enveloppées d'une housse à la propreté douteuse.
Leur cellule, comme les nôtres, est fermée par une porte fraîchement blindée.
Dans l’angle de la cour, une autre porte mène à celle que je partage avec mes
sœurs. Outre le réduit grillagé, nous disposons d’une cellule où nous avons
installé nos quatre lits, faiblement éclairée par une lucarne recouverte de
Plexiglas, d'un WC, d'un placard où nous avons entreposé nos valises, d’un
autre baptisé pompeusement «salle de sport », et d’une « salle d'eau », un
réduit où nous nous « douchons » avec des seaux. Ce dernier est séparé
par un mur de la cellule de maman.
L'eau qu'on nous apporte sert à nous laver et à boire. Quand nous la faisons
couler, elle ruisselle sur le sol en pente jusqu’à une petite rigole. Avec les
barres de fer que nous avons tout de suite retirées des sommiers, par réflexe,
nous travaillons la terre et nous suivons le parcours de l'eau. Quand nous
n’aurons plus le droit de sortir de nos cellules, cette rigole nous servira de
miroir.
Maman se met à plat ventre sur le sol, nous faisons de même de notre côté,
Ainsi notre reflet dans l'eau nous permet de nous voir. Pendant des années, ce
sera notre seule façon d’entrer en contact autrement que par la voix. Ce sont
des moments d'émotion forte. Nous avons envie de nous toucher, de nous
embrasser et nous ne pouvons le faire.
Pendant que les uns occupent les mouhazzins, les autres ouvrent en un
tournemain les baffles de
Quelques jours après avoir fouillé nos chambres, ils viennent avec des
pioches et suppriment tout ce qui donne encore au lieu l’aspect d’une maison,
les parapets, les fleurs, les arbres.
Le remerciement ne se fait pas attendre. Peu de temps après cet envoi, Boito
et ses sbires nous enferment dans la cellule de Raouf jusqu’à la tombée de la
nuit. On entend des bruits sourds, des coups de marteau . Quand nous
pouvons enfin sortir, les dégâts sont de taille. Ils ont pris ce qui restait de nos
maigres possessions, nos bibelots, les derniers livres de classe, les jouets
d'Abdellatif, nos réserves de nourriture, presque tous nos vêtements, les
bijoux de maman, mon album de photos.
Puis ils allument un grand feu avec tout ce qui est combustible. On nous
autorise à contempler le spectacle. Les enfants sont d'autant plus traumatisés
que l'horrible Borro a fouillé de force Sou-kaïna et qu'il a découvert les piles
de la radio sur elle. Horriblement choquée, elle a eu une forte fièvre pendant
dix jours et a dû rester alitée. Elle n'a que treize ans.
nous font sortir dans la cour. Borro fait les cent pas.
Il nous dit qu’il sait à quel point les enfants sont attachés aux pigeons. Il est
vrai que, depuis quelques années, ces petites bêtes nous soutiennent le moral.
— Mais les pigeons, ajoute-t-il, ne sont pas faits pour être élevés. Ils sont
faits pour être mangés. Nous allons donc en tuer deux tous les jours.
Malgré nos larmes, ils tiennent parole. Pendant quelques jours, ils reviennent
chaque matin avec deux pigeons morts. Nous avons décidé d’épargner ce
spectacle à Abdellatif. L'enfant, qui a eu sept ans le 27 février, lendemain de
notre installation à Bir-Jdid, est à bout de forces.
Je réussis à récupérer une bonne partie des médicaments qu'il a avalés, tout le
Valium et tout le Mogadon que maman a cachés dans une petite boîte à
pilules pour les crises de Mimi. Elle porte toujours cette boîte sur elle. On ne
sait comment il a réussi à la subtiliser.
Prévenu par nos soins, Borro s’approche du lit, constate que l'enfant dort, et
hausse les épaules. Il ne peut rien faire, sauf en référer à Rabat.
« Me supprimer, a-t-il pensé dans sa petite tête d’enfant trop mûr pour son
âge, serait le bon moyen pour les faire tous sortir de ce trou. » Il ne voulait
plus nous voir souffrir.
L’Enfer
Au début, nous avons eu le droit de sortir tous ensemble dans la cour. A partir
de huit heures le matin, les portes des cellules s’ouvraient et nous pouvions
aller les uns chez les autres. Nous nous réunissions le plus souvent chez moi.
Cette liberté de circulation a duré quelques mois, mais maman, Raouf et moi,
savions que l’isolement viendrait tôt ou tard et qu'il fallait nous y préparer.
Le 30 janvier, jour des vingt ans de Raouf, on a isolé mon frère dans sa
cellule. 11 n'aurait plus le droit de sortir ni de nous voir. Quelques jours
plus tard, notre tour est arrivé, au prétexte que nous avions osé i éclamer des
butanes supplémentaires parce que nous mourions de froid, Halima
et Achoura ont échappé à l’enfermement total. Elles ont eu l'autorisation de
sortir dans la cour une fois par jour, ramasser des brindilles pour alimenter
le feu du canoun.
Les premiers temps de notre séparation définitive, nous avons pu nous aérer
dans la cour à des heures différentes. Maman sortait le matin jusqu’à dix
heures, ensuite c'était notre tour.
Sa conversation portait souvent sur notre père et sur son désir de le venger. Il
était hanté par cette tdée. Puis ces récréations ont été interdites.
esprit, il fallait l’en empêcher par tous les moyens possibles, De nous tous,
c'est Raoul qui physiquement souffrit le plus et qui prit le plus de coups.
11 était interdit aux gardes, tous des mou hazzins désormais, de nous parler
avec humanité, de nous manifester un quelconque intérêt. Au contraire,
ils devaient nous rabaisser le plus possible, et dans les plus infimes détails.
Au quotidien, je vivais avec la peur au ventre. Peur qu’ils me tuent, peur des
coups, du viol, de l'humiliation constante. Et j’avais honte d'avoir peur.
Nous n'avons jamais vraiment été battus. Raouf était l'exception. J’ai reçu une
seule fois un coup de poing au visage parce que j'avais osé défier un officier.
Je suis tombée en arrière, la tête contre le mur du couloir. Le choc a été
violent. Les filles sont sorties de la cellule, livides. Je me suis redressée et,
pour les rassurer, je leur ai dit que j’avais perdu l'équilibre. Plus tard, je leur
ai avoué qu’on m’avait frappée, mais je les ai suppliées de n’en rien dire à
maman. Je me sentais humiliée mais je m'en voulais aussi.
L'homme qui incarnait cette peur était, plus encore que Borro, le colonel
Benaïch, officier du roi, qui déjà à Tamattaght avait été l'instrument de notre
changement de régime. Il s’ingéniait à nous rendre la vie impossible. C'est lui
qui avait donné l'ordre qu'on tue les pigeons, lui qui nous privait de
nourriture. On le voyait rarement. On devinait qu ’il arrivait au bruit d'un
hélicoptère dans le ciel, ou bien à l’attitude des mouhazzins soudain au garde-
à-vous.
Nous résistions.
Nous avions droit à une brouettée de bois une fois par mois pour la cuisine.
Les mouhazzins ouvraient la porte blindée et m'appelaient d'une façon telle
que je me sentais déjà mortifiée. Quand je sortais, je n’avais pas le droit de
dépasser le seuil de la porte. J’étais étourdie par la lumière. Us jetaient les
morceaux de bois à terre et m'ordonnaient de les ramasser-.
Le troisième mois, les gardes ne nous apportèrent plus que des bûchettes. Us
avaient compris nos arrière-pensées.
Raouf avait réussi à ouvrir une dalle sous son lit en se servant d une cuiller et
d’un couteau. Il y avait dissimulé notre précieuse radio, enveloppée
Raouf eut l'idée d'y adjoindre le fil électrique des baffles, et d'attacher celui-ci
au micro qu'il possédait. Je fis de même de mon côté. Les liens étaient de
minces fils d’acier, récupérés sur le double grillage qui passait au-dessus de
la porte blindée fermant notre cellule. Nous en entourions les pôles positifs et
négatifs de nos micros. Lors de la diffusion, il fallait souvent remplacer les
fils de fer qui se cassaient, mais le son passait assez bien.
A la fin, il n'y en avait plus qu’un seul qui avait résisté à l'humidité et je le
gardais sur moi. Celui-là était sacré. C’était la survie de Raouf, l'unique
moyen que nous avions de rester en contact.
à obtenir par un petit vieux qui avait connu un de mes oncles, caïd dans sa
région.
Notre temps était réglé par les gardes. Ils entraient chez nous trois fois par
jour, le matin et le soir pour nous apporter les plateaux des repas, et à midi
pour le pain. Vers huit heures trente, ils nous donnaient le petit déjeuner,
préparé par Achoura dans son patio. C’était un café mélangé à de la purée de
pois chiche, si délayé qu’il ressemblait à de l'eau chaude. On entendait
d’abord leurs pataugas marteler la cour, puis l’odieux cliquetis du trousseau
de clés. Leur arrivée nous terrorisait, nous avions toujours quelque chose à
nous reprocher : la radio, les piles, l'installation ou les trous dans les murs...
Quand ils ouvraient ma porte en même temps que celle de maman, comme
nos cellules étaient situées à angle droit, nous nous arrangions toutes les deux
pour nous placer dans le même axe afin de nous apercevoir fugitivement.
Nous avions ce genre d’idées en permanence. Vers midi, on entendait leurs
sifflements qui annonçaient l'arrivée du camion de pain, puis vers sept heures
et demie, ils revenaient à nouveau, ouvraient les portes, déposaient les
plateaux.
Jamais ils ne nous laissaient de répit, jamais nous ne pouvions oublier que
nous étions enfermés dans ces cellules misérables. Nous étions surveillés
heure après heure, nuit après jour. Quand on s’accrochait aux grilles pour
apercevoir un peu de ciel, on ne voyait que leurs regards venant des miradors,
qui nous épiaient sans cesse, même à travers les murs.
Les crépuscules d'été me rappelaient la douceur des jours anciens, la fin d'une
journée de plage, l'heure de l’apéritif, les rires des amis, l'odeur de la mer, le
goût du sel sur la peau bronzée. Je ressassais le peu que j'avais vécu.
Nous ne faisions plus grand-chose. Suivre la course d’un cafard d’un trou à
l'autre dans le mur. Somnoler. Vider son esprit. Le ciel changeait de couleur
et la journée prenait fin. La semaine passait comme un jour, les mois comme
des semaines, les années ne signifiaient rien. Et je me consumais. J’apprenais
à mourir de l’intérieur. J’ai souvent eu l'impression de vivre dans un
trou noir, cernée par l'obscurité. Comme si j*étais une balle qui n’en finissait
pas de tomber dans un puits et qui, dong, dong, dong, rebondissait chaque
fois sur un mur.
Le silence nous ensevelissait peu à peu. Seuls les pas des mouhazzins, leurs
sifflements, le cliquetis de leurs clés, le chant des oiseaux, les brai-
De nous tous, Mimi avait une science infaillible de l'heure. Elle se fiait aux
rayons du soleil qui filtraient à travers notre minuscule fenêtre. Quand on lui
demandait l’heure à n'importe quel moment de la journée, elle soulevait sa
tête de dessous sa couverture et elle disait :
Nous avions droit à un petit paquet de Tide mensuel avec lequel il fallait se
débarbouiller, nettoyer nos vêtements et récurer la vaisselle. Pour les dents,
nous utilisions du sel. Pendant un moment, nous avons eu l'idée géniale de les
laver avec de la terre, comme nous faisions parfois pour les assiettes. Le
matin où Abdellatif se réveilla la bouche enflée et violette, la langue
parsemée de points blancs, nous avons cessé.
— Elle a de beaux cheveux. Moi aussi j'ai essayé avec la lessive, mais
ça n'a rien donné.
Les shampooings à la lessive nous ont surtout valu une calvitie collective et
de l’eczéma...
Nous portions toujours les mêmes vêtements, que nous appelions nos tenues
de combat. Maman récupérait les tissus de nos vieux habits et les housses qui
recouvraient nos matelas de mousse. Elle nous fabriquait des pantalons
élastiqués à la taille.
Comme par un fait exprès, nous avions toutes les sept nos règles en même
temps. Nous n’avions pas de coton, pas de serv iettes hygiéniques et
nous utilisions des bouts de serviettes de toilette, taillés et retaillés jusqu’à
l'usure. Il fallait laver ces chiffons, les passer à Halima qui les mettait autour
du feu et attendre, les jambes écartées, qu’ils aient séché pour pouvoir s'en
servir à nouveau.
Ce manque d’intimité nous était une torture. Nous vivions sous le regard des
autres : se laver, aller aux toilettes, gémir de fièvre ou de douleur, étaient des
actes partagés. Il n'y avait que la nuit, sous les couvertures, où nous pouvions
pleurer tout notre saoul, sans qu’on nous entende.
Cependant, il régnait une bonne entente entre nous. Nous ne nous disputions
pas, sauf parfois les filles entre elles, mais je veillais toujours au grain. Faute
d'avoir maman avec nous, j'étais devenue leur mère. C’est moi qui les
éduquais, qui leur inculquais les bonnes manières et le respect de l'autre.
Vers la fin cependant, il s'était laissé pousser un bouc; il prétendait que le jour
où il se raserait marquerait la fin de notre emprisonnement.
La faim
La faim humilie, la faim avilit. La faim vous fait oublier votre famille, vos
amis, vos valeurs. La faim vous transforme en monstres.
Tous les quinze jours, les mouhazzins déposaient des provisions dans la
cellule de Achoura qui cuisinait pour nous tous. Elle me les passait l'une
après l'autre par un trou minuscule que nous avions creusé entre nos deux
cellules. Elle devait se débrouiller avec ce quelle avait pour nourrir neuf
personnes jusqu’au prochain arrivage. Et ce qu elle avait était bien maigre.
Jamais je n’ai vu de légumes dans un tel état et, surtout, jamais je n'aurais pu
imaginer qu’on puisse les manger. Les carottes étaient vertes, avec une racine
épaisse et longue. Avec les aubergines verdâtres et mousseuses, Achoura
préparait un plat que les enfants avaient surnommé « le tajine japonais ». Les
lentilles étaient pleines de bestioles qui flottaient dans l'eau.
Je m’aperçus que Achoura et Halima avaient organisé une petite mafia avec
la nourriture, troquant du sucre ou du pain avec les autres cellules. J’avais
beau compter et recompter au pois chiche près, il manquait toujours quelque
chose. Elles me disaient :
— Ce sont les rats, ce sont les souris, ça a pourri.. MaLS je n'avais pas
confiance.
Il nous fallait chaque jour un bout de sucre dans notre café au lait, un casse-
croûte vers onze heures du matin pour les garçons, surtout pour Abdellatif
qui, en grandissant, était le plus obsédé de tous par la nourriture. Nous, les
filles, nous mangions peu : après le café du matin, nous attendions les
légumes du dîner. L’été, nous ne souffrions pas beaucoup de la faim, il faisait
trop chaud, et puis nous nous étions habituées à ce régime de famine. L'hiver,
nos estomacs protestaient vigoureusement, mais nous feignions de ne pas les
entendre.
J’avais inventé des recettes de pénurie. L’hiver, je faisais brûler un petit verre
de farine, un petit verre de semoule, un petit verre de pois chiches concassés
et moulus, je mettais le tout dans une casserole avec un litre d'eau, du sucre,
trois cuillerées d’huile, et je distribuais la mixture dans des verres. Nous
réutilisions sans arrêt le marc du café infâme du matin. Un brin de menthe
passait et repassait des jours entiers dans des tasses d'eau chaude pour nous
donner l'illusion d'un thé.
Tous les deux jours, les gardes nous apportaient le pain dans des caisses en
carton. Tout de suite, je jetais les miches par terre et Soukaïna et moi
relevions les rabats de ces cartons. On ôtait en un temps record la pellicule
qui les recouvrait. Elle nous servait à consigner les histoires que je racontais.
Ce papier nous était aussi précieux que la nourriture.
Un jour, tandis que j'étais occupée à récupérer la pellicule, je vis les trois
filles occupées à lécher par terre les miettes qui tombaient du carton. De ce
moment, j’instaurai une règle. Au lieu de se battre comme des chiens errants,
elles auraient droit, chacune leur jour, à leur « tour » de miettes.
Nous n’avons jamais su, à Bir-Jdid, ce que pouvait être un œuf normal. La
coquille était verte et il en sortait un liquide noir infâme dont l'odeur nous
soulevait le cœur. Je les cassais, les mettais à s’aérer la nuit, et au matin, je
les battais avec du
Nous étions devenus experts dans l’art de tout récupérer. Nous mangions
même le pain imbibé d'urine et de déjections de souris qui pullulaient dans la
cellule. Je revois encore Mimi, assise dans son lit, écarter délicatement avec
des gestes de duchesse les petites crottes noires qui parsemaient la mie avant
de porter les morceaux à sa bouche. Toutes nos réserves étaient souillées
par les rongeurs.
Pour améliorer notre ordinaire, nous ramassions les figues qui tombaient des
arbres de la cour. La première année, lorsque nous pouvions encore sortir,
nous en entassions le plus possible. Achoura préparait des salades de fruits
qui nous rassasiaient un peu. Lorsque nous avons tous été enfermés, Ha lima
les récupéra toute seule.
Quand les gardes s'aperçurent que ces figues nous faisaient du bien, ils
s’arrangèrent pour les faire tomber de l’arbre avant de pénétrer dans
nos cellules et ils les mangeaient devant nous. Nous n'avions plus que les
fruits pourras ou secs et de ceux-là, malgi-é tout, nous avons été bien
heureux de pouvoir nous contenter..
La faim nous poussait souvent à bout. Elle était si violente qu'il nous arrivait
d'avoir des regards d'envie envers celui qui n'avait pas encore terminé sa
maigre part. Seules les r 'ègles strictes de savoir-vivre que j’avais inculquées
nous empêchaient de nous battre.
salivions quand le vent apportait vers nous l’odeur du tajine des gardiens.
Nous étions alors excités comme des chiens aux abois.
Jour et nuit, nous rêvions de manger et nous étions humiliés detre tombés si
bas.
Mimi, la plus fragile d'entre nous, n'hésitait pas à voler en cachette quelques
fèves qu ’ elle mâchait toute la journée, la tête sous les couvertures. Nous la
surnommions « Mimi boulanger » parce qu ’ elle adorait la farine et le pain.
Lorsque nous jouions à notre jeu favori, « vous avez quarante-huit heures de
liberté, vous en faites ce que vous voulez », elle répondait immanquablement:
Raouf avait l’intention de baiser avec toutes les femmes qui passaient. Moi,
je voulais dévaliser une librairie et acheter le plus de livres que je pourrais en
emporter. J'ajoutais en soupirant :
— Faire l'amour avec un homme rencontré au hasard pour savoir ce que c'est.
Dans notre famille, Noël a toujours été une fête sacrée. Même au Palais,
malgré l'islam en vigueur, Noël restait Noël. Les rationnements ne
nous empêchaient pas de le fêter dignement ainsi que les anniversaires. Nous
les préparions des mois à l'avance en économisant pour confectionner
un gâteau. On limitait les parts, on faisait disparaître les œufs, le sucre, on se
privait de tout. Mais le jour de la fête, nous avions notre gros gâteau que les
gardes faisaient circuler à leur insu de cellule en cellule, car on les camouflait
sous des haillons.
nions deux immenses bûches de Noël, avec des pois chiches frits, de la
farine, des œufs. de l'huile, du café et du sucre. Nous étions très organisées
: nous nous répartissions le travail, et faisions passer nos préparations
diverses, sablés, crème anglaise, ersatz de chocolat ou de vanille, de la cellule
de Achoura et Halima à la nôtre. Le réfrigérateur ne nous manquait pas : il
faisait tellement froid que je mettais les bûches à glacer dehors. On se régalait
tant, qu'on se battait pour les derniers morceaux.
Noël n'aurait pas été tout à fait réussi sans jouets. Nous en fabriquions pour le
petit avec des morceaux de carton que nous récupérions dès que nous le
pouvions. Une année, nous lui avons construit un porte-avions avec des
chasseurs, des chars, des camions Mercedes, des voitures Volkswagen jaune
safran, avec des jantes en papier argenté. A l'époque j'aurais pu faire
n’importe quoi avec un bout de carton. Aujourd’hui, j’en serais bien
incapable.
Tous les ans, je lui écrivais une lettre où je contrefaisais mon écriture. Nous
prétendions que le Père Noël l'avait laissée exprès pour lui. Il y a cru jusqu'à
l'âge de quatorze ans.
Halima récupérait dans la cour un peu de terre avec laquelle maman dessinait
des empreintes sur le soi de la cellule.
Abdellatif était alors l'enfant le plus heureux au monde et son bonheur nous
réchauffait le cœur.
Schéhérazade
Faute de livres, de cahiers, de papier, j'avais cessé de faire la classe. Mais les
filles étaient curieuses de connaître la vie. Elles me deman-
J’ai eu alors une grande inspiration. J'allais leur raconter une Histoire. Je leur
parlerais ainsi de la vie, de l’amour, je ferais profiter les plus jeunes de ma
maigre expérience; je les ferais voyager, rêver, rire et pleurer. Je leur
enseignerais l’histoire et la géographie, les sciences et la littérature. Je
leur donnerais tout ce que je savais, et pour le reste, eh bien, j'improviserais...
Ce n 'était pas une mince entreprise. Il me fallait tenir compte des âges pour
pouvoir les intéresser tous. A vingt ans, Raouf avait bien d’autres
soucis, d’autres fantasmes que ceux des trois filles, ou bien du petit
Abdellatif. Sans parler de maman, de Achoura ou de Halima qui avaient leurs
préoccupations propres. Mais l’idée leur plut tellement qu'on la mit
immédiatement en pratique.
Je l’ai fait pendant onze années, nuit après nuit, semblable à Schéhérazade.
quotidien, au point qu’elle provoquait des passions, des disputes. Tel clan
était pour un personnage, tel autre contre. Ils en discutaient entre eux dans la
journée.
Mais non, expliquait Raouf, je ne crois pas que la Russie déclarera la guerre...
Un soir, il tomba de cheval. Son premier réflexe fut de regarder autour de lui
pour voir si personne n'avait été témoin de son humiliation. N’était-il pas l’un
des plus grands cavaliers du royaume ? En se redressant, il aperçut un objet
qui brillait dans la poussière. Sa main tâtonna, trouva des amulettes. U les prit
et remonta à cheval.
Deux jours plus tard, Nicolas Barinsky, le fils du gouverneur de Moscou, vint
le voir. Il révéla à Andréi qu'il allait devoir partir pour l’armée. Barinsky était
accompagné d'amis, dont un certain Bréjmsky qui avait besoin de fuir. On
avait trouvé des tracts chez lui. Andréi accepta d'aider Bréjinsky. Il lui prêta
un cheval et le fit passer par les marécages. Pour la première fois de sa vie,
il était impliqué dans un acte de révolte contre le pouvoir, mais il n’en
mesurait pas encore toutes les conséquences.
Aujourd'hui, je serais bien incapable de raconter une telle histoire avec tant
de précisions et de détails. Je ne sais pas comment elle a pu sortir de mon
imagination pendant ces onze ans,
Pris de court, mon frère expliqua que c’était le seul moyen pour faire fuir les
rats et les souris qui infestaient la prison. Les gardes ouvrirent de grands
yeux, Raouf les considéra de haut.
— Comment? Vous ne savez pas cela? Mais tout le monde est au courant.
C'est le seul moyen efficace de leur faire peur, vous dis-je.
Les gardes étaient souvent épatés par notre débrouillardise et notre savoir. Ils
avaient beau nous maltraiter, ils ne nous en admiraient pas moins. Ils nous
respectaient pour notre intelligence à saisir lès situations et à nous en
arranger. Ils crurent mon frère sur parole.
Ensuite, prise au jeu, j'ai raconté d'autres histoires. La Russie des tsars, mais
aussi la Pologne, la Suède, la Suisse, l’Autriche-Hongrie, l'Allemagne, les
États-Unis de la guerre de Sécession, Louis II de Bavière ou Sissi, peuplaient
notre ima-
ginaire. J écrivis même un roman, une correspondance entre une grand mère
et sa petite-fille, sur le modèle des Liaisons dangereuses. Soukaïna prenait
tout en notes, elle avait même dessiné la couverture.
J’avais gardé une trace de cette Histoire. Je l'écrivais dans la journée sur nos
pellicules de papier. Malheureusement, tous mes cahiers furent détruits
pendant notre évasion par un ami à qui je les avais confies et qui a eu peur de
se compromettre.
A présent, nous évoquons rarement la prison entre nous, mais l'Histoire n'a
rien perdu de sa magie. Quand l'un d’entre nous mentionne un
des personnages, les visages s'illuminent. Cela reste le meilleur souvenir de
cette période affreuse.
Je crois réellement, humblement, que cette Histoire nous a tous sauvés. Elle
nous a permis de rythmer le temps. Avec la radio, nous connaissions les
dates, mais nous n’avions pas d’autres repères que Noël ou les anniversaires.
Alors nos personnages en avaient pour nous : ils se fiançaient, se mariaient,
naissaient, mouraient, tombaient malades.
On se disait •
Ou bien encore :
Grâce à elle, grâce à eux, nous n 'avons pas sombré dans la folie. Quand je
décrivais par le détail les toilettes de bal, les robes perlées, les dentelles, les
taffetas, les bijoux, les carrosses, les fringants officiers et les belles comtesses
qui valsaient au son des orchestres du tsar, on oubliait les puces,
Nous aurions pu mourir vingt fois, mais nous sommes chaque fois sortis
indemnes des nombreuses maladies contractées en prison. Nous étions
protégés par un dieu mystérieux qui, s'il ne nous épargnait pas les épreuves
les plus effroyables, avait pour dessein de nous laisser la vie sauve.
De nous tous, Mimi fut la plus atteinte. Ses crises d'épilepsie la laissaient
épuisée sur sa couche. Elle souffrit d’une dépression sévère après le sevrage
brutal de ses calmants. Elle resta couchée dans son lit sans presque se lever
pendant huit ans. Il fallait l’obliger à se laver.
de sang chaque jour par les plaies fissurées. Tous les jours je les nettoyais
avec de l'eau et du savon pour éviter qu ' elles ne suppurent trop, ce qui
la faisait bondir de douleur. Impossible dans ces conditions d'aller aux
toilettes. D'ailleurs, elle ne mangeait plus rien.
Vers la fin, Mimi n’avait plus du tout de santé. Sa vie tenait à un fil. Sans
nourriture, perdant son sang, elle souffrait d'anémie. Mais elle restait stoïque.
On ne l’entendait pas se plaindre. Je suppliais Boito de lui envoyer un
médecin, mais en vain. Ses gencives étaient blanches, son teint terreux. elle
n’avait plus d’ongles. Elle était en train de mourir devant nous et nous ne
pouvions rien faire.
Outre les maladies, il nous fallait composer aussi avec des hôtes indésirables,
souvent porteurs d’infections. Pendant les pluies diluviennes, des milliers de
rainettes tombèrent sur le sol. Nous les avons ramassées par kilos, dans
des seaux, pour les donner à Abdellatif en guise de compagnons de jeu. Elles
l’occupèrent un bon moment.
Puis il y eut les cafards. Gros, noirs, luisants. La nuit, je ne dormais pas, je
souffrais sans répit des articulations. Allongée dans l'obscurité, je les sentais
courir sur moi, glacés, leurs longues antennes me frôlanl la peau.
Nos cellules étaient situées au-dessous d'un château deau; les murs suintaient,
même en été. Les moustiques s'en donnaient à cœur joie. Le plafond en était
recouvert, et la nuit, ils attaquaient en piqué avec un bruit d'avion à réaction.
Nous organisions des concours : un œuf à celle qui en aurait tué le plus à la
fin de la semaine. Maria était championne à ce jeu de massacre.
sur le petit muret devant notre cellule. Au début, nous étions ravies de leur
présence qui nous distrayait de notre monotonie habituelle. Pendant deux
semaines nous les regardions vivre. Le même couple revint onze années de
suite. Ils bâtissaient leur nid, copulaient, puis la femelle pondait.
Mais les hirondelles apportaient aussi des puces qui nous piquaient
cruellement. Elles s’attaquaient à nos aisselles et à nos entrejambes.
Nous nous grattions jusqu'au sang, la douleur était insupportable.
Au bout de quelques jours, nos sexes étaient si enflés, qu'ils pendaient sur nos
cuisses. Comme d'habitude, nous tournions nos malheurs en dérision. Nous
annoncions la couleur aux cellules voisines :
Ces souris, comme je l’ai dit, s’en donnaient à cœur joie dans nos réserves de
nourriture. Elles grignotaient tout ce quelles trouvaient et faisaient
leurs besoins en prime. J’avais une djellaba en grosse laine prime que je
suspendais à un clou derrière la porte quand venait la saison sèche. Au début
d'un hiver, je suis allée la chercher comme j’en avais l'habitude. Il ne restait
que la passementerie qui ornait le col, le devant et bordait les ourlets. Les
souris avaient dévoré le reste, comme elles grignotaient tout ce qui leur
tombait sous les dents.
Je dois mentionner aussi les criquets, dont le chant nous vrillait les oreilles et
qui s'infiltraient partout dès qu’il faisait chaud. Sans oublier, charmante
compagnie, les scorpions qui couraient partout.
De tous nos hôtes indésirables, les rats nous inspiraient le plus de dégoût et
de frayeur. La nuit, ils attendaient l’extinction du groupe électrogène pour
venir nous rendre visite. Recroquevillés dans nos lits, glacées de terreur, nous
les attendions avec angoisse, ce qui ne nous empêchait pas de commenter leur
venue en riant, ils arrivaient en hordes, toum, toum, toum, et passaient sous
la porte blindée en se disputant le passage, ce qui les rendait un peu plus
agressifs. Leur course brisait le silence. Ils montaient sur les lits sans
nous mordre, mais galopaient sur nos corps transis de peur.
gardes ont commencé à poser des pièges. La sécheresse les avait affamés. Ils
entraient désormais chez nous pendant la journée, cherchant de quoi manger.
Une des femelles, qui était grosse, était toujours suivie de deux ratons dont on
disait qu'ils étaient couverts de puces porteuses de la peste. Je voulus le
vérifier. Avec l'aide des filles, je poussai un des ratons contre un mur et je le
piquai avec un petit bâtonnet. Des millions de puces rouges envahirent la
cellule. Le sol en fut brusquement jonché, ce qui acheva de me dégoûter.
Quand il sentit que j'allais l'attaquer pour de bon, il grimpa vivement dans
l’angle du mur, se posta tout en haut et sauta sur ma tête. Je hurlai de toutes
mes forces. Les filles se précipitèrent pour m'arracher à ses griffes. Je
m’acharnai sur lui mais sa mort me mit mal à l'aise. J'eus l’impression d'avoir
assassiné un être humain, tant ses gémissements étaient poignants.
Les rats espacèrent leurs visites, puis ils revinrent au bout d ' une semaine.
Nous nous étions habituées à leur présence. Plus tard, cela devint même un
sujet de plaisanterie entre nous.
L'humour
— Mi suis cougné...
Cette complicité de chaque instant nous permettait à la fois de nous isoler des
gardiens et de resserrer nos liens. Nos phrases de prédilection n'avaient
souvent ni queue ni tête.
Dire par exemple : « Les Castors sont entrés dans Sydney avec la sagaie »,
signifiait que nous avions réussi ce que nous voulions entreprendre.
Rajouter : « ra.t.t.t. » avec les lèvres voulait dire que le triomphe était
complet. Quand l’un de nous s'emmêlait dans ce qu’il racontait, on
prétendait qu’il avait « fait Malaga », parce que le voyage en avion jusqu'à
Malaga est truffé de trous d'air. Encore aujourd'hui, il nous arrive d'utiliser
ces codes pour ne pas être compris des étrangers.
I. Hommes payés par la famille «u défunt pour veiller le corps en lisant les
versets du Coran.
Mimi était « Petit Pôle », l'ourson de Walt Disney, parce quelle avait toujours
froid, ou encore « Mimi Boulanger » à cause de son amour du pain. Entre
nous, nous l'appelions aussi « Bébert l’atome ». Ce surnom lui était venu un
joui où maman s’était emportée pour la centième fois contre sa maladresse.
— C'est une gourde, elle ne sait rien faire, disait-elle, hors d’elle, quand
Mimi avait encore renversé par mégarde un bol de nourriture ou
la précieuse assiette de braises qui nous servait à nous chauffer les
mains.
Mimi devint Bébert l'atome. Dès qu elle avait un geste un peu malhabile, on
l'appelait ainsi en riant.
Obsédée par ses cheveux crépus, Halima tentait tant bien que mal de les
soigner avec des plantes qu’elle ramassait dans la cour. Pour les cacher, elle
nouait un petit foulard autour de sa tête mais il n'y avait rien à faire : deux
mèches raides sortaient du fichu, semblables aux oreilles de « Dingo ». Ce
surnom lui allait bien.
Enfin, entre nous, nous surnommions mon père « Grand méchant loup », ou
encore « Moby Dick, le roi de la mer », une allusion à la journée à la plage,
juste avant le coup d'Etat, où il avait enfilé de grosses bouées pour faire du
ski nautique. Les seules fois où nous nous sommes plaints de l'action qui
nous valait à présent d'être enfermés, c'était toujours en se moquant.
— Moby Dick aurait mieux fait de se noyer ce jour-là. Nous n'en serions pas
là... Il aurait bénéficié de funérailles nationales.
1
Grâce à notre petite radio, nous savions ce qui se passait au-dehors. Raouf,
qui l'écoutait toute la journée, nous donnait des nouvelles du monde.
Il passait des heures à tout nous expliquer. Avec « l'installation », nous
captions tous les émissions littéraires, les informations politiques
marocaines et françaises. Nous étions branchés sur RFI, France Inter, Europe
1.
José Artur. J'écoutais les histoires que Jean* Pierre Chabrol racontait de sa
grosse voix rocailleuse, les émissions historiques d'Alain Decaux.
L'émission préférée de maman était « L'Oreille en coin ». Nous aimions aussi
Macha Béranger, Jean-Pierre Elkabbach, Jacques Pradel, Clémentine
Célarié, Alain de Chalvron... Faute de les avoir vus en photo, nous inventions
des visages que nous mettions sur leurs voix. Ils étaient nos amis, nos
seuls compagnons. Nous leur devons beaucoup.
Ils nous ont aidés à survivre. Grâce à eux, nous avons gardé un lien avec la
vie, comme des naufragés sur une île. A minuit, nous écoutions Gonzague
Saint-Bris et sa « Ligne Ouverte 1 », Quand les premières notes de la musique
du générique composée par Éric Satie résonnaient dans la pénombre, le
silence se faisait dans les cellules. Il nous semblait qu'il ne s'adressait qua
nous. La voix du journaliste nous était devenue si familière, que j 'étais
convaincue qu'il finirait par nous mentionner, comme si nous étions nous
aussi ses amis.
Invité d'un soir, Michel Jobert parla du Maroc et Gonzague Saint-Bris lui
posa des questions sur les Berbères. Le cœur battant, la bouche sèche, j
’ecoutais en retenant mon souffle. Je savais que notre nom allait être
prononcé.
autre sujet. Mais dans l’obscurité qui nous enveloppait, je fus envahie d'un
sentiment de joie indescriptible. J'avais entendu mon nom. J’existais. Nous
existions tous. Nous pouvions renaître un jour. '
Nous nous moquions de lui, nous lui demandions des nouvelles de sa fiancée
chérie... Jusqu'au jour où un deuxième bout de journal arriva, toujours par le
même canal. Cette fois la photo représentait un syndicaliste moustachu
et adipeux. Pour se venger, Raouf décida qu'il était notre amoureux à maman
et à moi et ce fut à son tour de se moquer.
Une autre fois, j'eus une petite photo d’un joueur de foot de l'équipe de Lens,
un athlète magnifique que je ne me privai pas d ‘admirer.
Nous étions tous passionnés par le football, et moi la première. Pendant les
coupes du monde nous étions souvent obligés de mordre des chiffons pour ne
pas hurler, surtout lorsque la France jouait.
Avec les années, la radio devint elle aussi une source de souffrance. Quand
un film sortait, je me disais que j’aurais pu y avoir un rôle. Quand Robert
Hossein monta sa troupe de théâtre, je rêvai des nuits entières d’y participer.
s'achevait, nous nous retrouvions entre nos quatre murs obscurs. Rien n'avait
changé.
La nuit
Il n'y avait que cela à faire. Penser, gamberger, cogiter, réfléchir, s'interroger.
Toute la journée, nos cerveaux travaillaient. La nuit c'était encore pire; ma
vie passée me revenait par bouffées, mon présent n’était que néant et mon
futur n’avait pas d'existence.
Je ne m'adressais à Dieu que pour lui faire des reproches et pour lui avouer
que je contestais son existence. Il m'arrivait cependant de flancher. J’étais
tellement terrorisée par une malédiction qui châtierait mon parjure, que je lui
disais :
Je scrutais le ciel. Mais rien ne venait. La nuit était noire. Comme notre vie.
Comme nos pensées.
Je lui avais fait don de ma résistance au roi. Ce nom qu'il voulait exterminer
devait rester l’exemple du courage. On rapportait notre digne conduite au
Palais. Notre attitude hautaine signifiait que nous tenions tête au monarque et
que nous n'avions rien voulu comprendre à la punition qu’il voulait nous
infliger.
C’était un choix délibéré. Il n'était pas question de subir. Je m’efforçais
d'accepter mon destin. Il ne dépendait ni du roi ni de personne, c'était le mien
et je n'aurais pas pu en avoir d'autre.
Je me suis souvent demandé pourquoi Hassan II nous avait infligé cette mort
lente au lieu de nous tuer tout de suite. Notre disparition aurait tout simplifié.
Après avoir retourné la question dans tous les sens, et en avoir souvent
discuté avec maman et Raouf, j'en étais arrivée à la conclusion, tout intuitive,
qu’au début de notre emprisonnement, il n'avait pas. les moyens de nous
supprimer. Les deux coups d’État successifs l’avaient déstabilisé. Il était
contesté, lui, l'émir des croyants, le représentant de Dieu sur terre.
Politiquement, il était seul. U n'avait plus auprès de lui l'homme fort qu'était
mon père pour reprendre le pouvoir
Il me semble aussi — mais sans doute est-ce une vision de lui trop
sentimentale — qu'il était pris en tenailles entre la haine qu'il nous portait
désormais et l’affection qui nous avait unis. Plus il souffrait, et plus il devait
nous massacrer. Nous, les enfants, la descendance, et aussi cette femme,
ma mère, la seule à résister et à lui tenir tête.
Nous avons survécu, mais nous sommes tout de même passé de l'autre côté.
Nous avons peu à peu quitté le monde des vivants pour le royaume
des ombres. Nous nous sommes dépouillés de tout ce qui faisait notre vie
d’avant pour nous rapprocher chaque jour du tombeau. Ce détachement fut
difficile. Notre jeune âge vibrait de passions, de pulsions, de révoltes. Mais il
fallait les dompter, apprendre à vivre sans, pour ne plus avoir mal . Celte
douleur était paradoxalement grisante. La
I.a nuit était propice aux songes qui nous aidaient à nous échapper, à lire dans
notre avenir. Je rêvai que le roi était à Itrane et qu’il avait décrété un
mouvement d'union nationale : cela se fit quelque temps plus tard, en 1983,
comme la radio nous l’apprit.
Je rêvai aussi d'une grande fête donnée au Palais, pour le mariage du prince
Moulay Abdallah. Il mourut quelques semaines plus tard, en 1984. Je vis
encore le roi au Sahara occidental au milieu d’une foule d'hommes noirs
habillés de blanc. Une nuée de tourterelles l'escortaient. Nous guettions ce
voyage dont nous espérions qu'il nous serait bénéfique. Il eut lieu quelque
temps après mon rêve, mais s'il fut une réussite politique pour le roi, il ne
nous apporta rien.
Un peu avant qu’on décide de creuser le tunnel, Halima rêva de mon père.
Nous étions tous dans une pièce de terre cuite, à ciel ouvert, et elle était la
seule à pouvoir communiquer avec lui. Il lui remit une corde et lui dit de nous
la donner : elle nous servirait pour notre évasion.
L’amour et le sexe
M’anesthésier.
Quand je racontais l'Histoire, j'insistais sur le grand amour, plutôt que sur le
plaisir charnel, pour ne pas frustrer mon auditoire,
J’ai jeté mon dévolu sur l'homme qui avait les clés de notre cellule, le
sergent-chef Cappaccico. Semaine après semaine, j’ai tenté de l'infléchir
en lui promettant de l'argent par l'intermédiaire de mon grand-père, si nous
réussissions à le joindre. Il ne disait pas non. Pour nous, cela voulait dire «
oui » et nous attendions cette radio avec impatience.
ni de me défendre d'aucune façon sous peine d’affoler les autres. Raouf aurait
sans doute essayé de le tuer et il n'aurait pas eu le dessus.
Après quelques minutes où je subis son assaut sans qu’il parvienne à ses fins,
je finis par le repousser aussi calmement que je pus. Je tremblais, mon cœur
battait , mais je m'appliquai à ne rien lui montrer.
— Oui.
— Alors pourquoi résister? Tu vas crever bientôt, ton corps ne sert plus
à rien. Même si tu avais un fiancé, il n’est plus là aujourd'hui. Tout
le monde vous a abandonnés.
J’ai reçu sa tirade comme un coup de poing, mais je n’ai pas bronché.
— D’accord, dis-je finalement. Tu obtiendras ce que tu désires. Mais
pas tout de suite. Moi aussi, je veux des preuves. Apporte la radio et tu
auras le reste.
J’étais prête à tout pour avoir cette radio. A mes yeux, cette résignation était
pire qu'un viol. L’affaire fut enterrée rapidement. Cappaccico avait pr is peur.
Entre nous, nous parlions beaucoup de sexe, nous avions besoin de nous
livrer. A la longue, les barrières de la pudeur naturelle entre parents et enfants
s'effondrèrent. Nous racontions ce qui nous passait par la tête, sans tabous.
Au bout de dix ans de prison, nous étions devenus des monstres, prêts à tout.
Il n’y avait plus ni mère, ni enfants, ni frères, ni sœurs. Seules nos
valeurs morales nous empêchaient de passer à l’acte. Nos fantasmes n'étaient
pas seulement d'ordre sexuel , Nous en étions arrivés à envisager de tuer.
Nous étions comme des drogués qui ont dépassé leurs limites et nous en
sommes restés marqués à vie.
Les derniers temps nous étions devenus des bêtes en cage. Nous n'étions
même plus capables de sentiments. Nous étions fatigués et enragés, agressifs
et cruels. Aucun d’entre nous ne voulait plus porter de masque. On ne croyait
plus en rien.
Ma famille
Ma mère a été un exemple. Notre exemple. Pendant vingt ans, elle s'est
toujours tenue droite, sans exprimer la moindre plainte. Pourtant elle souffrait
encore plus que nous, si cela était possible. Elle ne supportait pas d’être
séparée de ses enfants, pleurait en secret parce que nous avions faim, parce
que nous manquions de tout, parce que cette prison volait notre jeunesse.
Pendant ces années terribles où nous avons communiqué sans nous voir, j'ai
compris l'importance de la voix. Derrière le mur, je percevais ses infimes
changements d’intonation qui m’en apprenaient plus qu'un long discours sur
son état du moment. Elle faisait de même avec moi. Elle était spectatrice de
ma vie, impuissante à la modifier..
Notre relation avait toujours été très forte : nous étions complices même dans
la douleur. Depuis ma naissance, je n’avais eu avec elle que des rapports
déchirants, passionnels. Elle souffrait à l’idée que je ne puisse pas avoir
d’enfant. Cela fai-
Nous guettions nos moindres bruits, nous cherchions les plus petites
occasions de nous apercevoir, soit dans leau de la rigole, soit dans l’axe des
portes ouvertes en même temps, ce qui était assez rare. Le matin, aux
mouvements provenant de la cellule de maman, je savais qu elle était
réveillée. Elle faisait son ménage, s’occupait d'Abdellatif, ils prenaient leur
petit déjeuner. Puis ils marchaient, elle dans sa cellule et lui dans leur patio,
quand il ne pleuvait pas, de neuf heures du matin à sept heures du soir.
Il avait découvert par exemple qu’on pouvait récupérer les piles mourantes en
les chauffant au soleil ou en les trempant dans l’eau bouillante. Cela nous fut
très précieux, même si leur survie était limitée.
Il y avait cependant une ambiguïté entre maman et moi. J’avais usurpé son
rôle malgré moi. Jetais devenue la mère de Raoul et des filles.
Je revois encore Maria et Soukaïna blotties contre moi sur mon lit, qui
m'interrogeaient sur le sens de la vie ou sur des détails bien plus futiles. Elles
me racontaient tout ce quelles n'auraient pas osé dire à maman, d’abord parce
qu’à cet âge-là, on ne se confie pas à sa mère, ensuite parce qu’un mur bien
concret les séparait d'elle.
J'avais le devoir non seulement de les aimer mais encore de les protéger du
mieux que je pouvais, pour qu'ils survivent sans trop de dégâts, si jamais nous
sortions un joui".
Car nous ne pensions qu'à notre sortie. Nous discutions à l'infini sur ce que
nous ferions ensuite. Mimi désirait se marier et avoir un enfant. Soukaïna,
Maria et moi voulions vivre toutes les trois ensemble dans un château de
la région parisienne. Maria apprenait à taper à la machine pour devenir ma
secrétaire, Soukaïna préparait la cuisine pour les invités. Je devenais une
grande réalisatrice de cinéma. Elles restaient dans mon ombre.
Nous étions une force, et cela, rien ni personne ne pouvait nous l'enlever.
Quand l’un de nous flanchait, il y avait toujours quelqu’un pour le faire rire
ou lui rappeler les paroles du voyant aveugle de Assa :
Toute courageuse et digne quelle fût, toute rompue aux intrigues du Palais,
maman était une grande naïve. Elle croyait dur comme fer que nous serions
graciés le 3 mars 1986, pour le vingt-cinquième anniversaire du
couronnement du roi.
Ce matin-là, vers dix heures, les gardes entrèrent dans nos cellules. Ils ne
prononcèrent pas un mot. Ils se parlaient simplement du regard, les yeux
fixés sur les grillages qui surplombaient la porte blindée, et ceux de notre
patio. Quand ils sortirent, toujours sans prononcer un mot, chacun de nous y
alla de ses suppositions quant à leur conduite étrange.
Le lendemain matin, à huit heures trente, ils ouvrirent toutes les portes et
nous poussèrent au-dehors. Nous titubions, nous ne savions plus marcher, la
lumière nous blessait les yeux.
Maman était toujours aussi belle, mais terriblement éprouvée par les
privations et la douleur. Achoura et Halima avaient le visage et les
cheveux gris, de la couleur des cendres dont leur cuisine était envahie.
Nous devions sans doute avoir l'air de cadavres ambulants, maigres, blêmes,
les yeux cernés, les lèvres exsangues. le regard flou, le cheveu rare, tenant à
peine sur nos jambes... Halima qui possédait un bout de miroir avait pleuré
un jour en s'y regardant. Elle ne voulait pas croire que ce fantôme qui la fixait
était bien elle.
Mais tout à la joie de nous revoir, nous ne voulions rien paraître remarquer
qui puisse gâcher notre bonheur immédiat. Nous étions cependant partagés
entre l’envie bien légitime de nous toucher, de nous embrasser, et le refus de
montrer à nos tortionnaires à quel point cela nous avait manqué. Nous
restions sur notre résetve. Etonné par cette attitude, Borro nous encouragea à
nous rapprocher puis il ajouta qu'à l'occasion de la fête du Trône, nous étions
désormais autorisés à nous retrouver de huit heures trente le matin à vingt
Nous nous réunissions le matin dans ma cellule, ils avaient renforcé les
barreaux du réduit à ciel ouvert. Les portes restaient ouvertes. nous pouvions
sortir dans la cour. Après le déjeuner on nous enfermait ensemble jusqu'au
soir. où nous étions à nouveau séparés.
Cette heureuse période dura de mars à novembre. Pour nous occuper. nous
inventions des spectacles. Après le déjeuner. nous fabriquions un semblant de
scène avec des couvertures militaires. Maman imitait Poulidor sur son
vélo. moi jetais le speaker à la radio. Abdellatif et Maria se déguisaient en
mouhazzins et contrefaisaient leur langage.
Les éléphants... c’était Mimi à quatre pattes. maigre à faire peur. dans un
collant noir et rouge, Raouf frappait le sol de son fouet et Mimi devait lever
ses deux jambes en l’air. Nous hurlions de rire. Nous n'étions jamais rassasiés
de plaisanter. de nous toucher. de nous embrasser.
Abdellatif collait son œil dans un petit trou creusé dans les toilettes de notre
cellule. Il avait repéré un camion militaire et ne se lassait pas de l'admirer. Il
tenta de gratter un peu plus pour mieux le voir. L'ouverture restait
cependant minuscule, à peine de la taille d’une pièce de un franc.
Un matin où il était à son poste, les gardes entrèrent dans la cellule sans
prévenir. Il n'eut pas le *emps de bouger. L’alerte fut donnée. Borro
vint examiner l'orifice.
Nous étions un vendredi. Selon ses savants calculs, l'ouverture serait achevée
le dimanche.
Le soir même, ils nous séparaient sans explications. Le lendemain matin, ils
consentirent à dire à maman que nous serions enfermés comme avant.
Maman décida d'entamer sur-le-champ une grève de la faim jusqu’à ce qu'on
nous autorise à nous réunir à nouveau. Nous avions entendu la conversation à
travers ie mur.
Je tentai de la convaincre de n'en rien faire, mais elle ne voulut rien entendre.
Au cours d’un conseil de famille précipité, tous les enfants choisirent de
l'imiter, sauf moi. Il fallait quelqu’un pour dialoguer avec Borro. J’acceptai
ce rôle d'autant plus aisément que mon corps ne supportait pas le jeûne. Les
autres se couchèrent, économisèrent leurs paroles et refusèrent tout aliment
à part de l’eau.
Pendant une journée, Soukaïna refusa même de boire, mais elle faillit en
perdre la raison. L’instinct de suivie fut le plus fort et je l'obligeai à reprendre
un peu de liquide.
Borro vint me voir au bout de vingt jours et se lança dans un long discours
hypocrite pour que je persuade les autres de s’arrêter. Il m’annonça qu’on
enterrerait le premier qui mourrait. Personne ne bougerait pour nous sauver la
vie. Je ne l'écoutai pas.
Juste avant d’accomplir cet acte de désespoir, elle me répéta qu elle m’aimait,
et elle me confia mes frères et mes sœuis. Au début je n’ai pas réagi. Si elle
voulait mourir, c’était son droit le plus absolu. Mais l’angoisse m’a gagnée
peu à peu.
J'ai eu beau crier, ils n’ont pas répondu. J’entendais le son de ma voix comme
un écho dans l'obscurité, et j'étais humiliée d'avoir à les supplier pour sauver
ma mère. A bout d'arguments, j'ai menacé de nous faire tous sauter avec le
butane, s'ils n’agissaient pas.
Paniqués, ils sont entrés chez maman. J'ai entendu hurler Borro. Puis ils sont
ressortis sans l'avoir soignée.
Elle serait sauvée, mais nous, nous allions mourir. Nous étions tous
hallucinés. Le désespoir accumulé durant ces quatorze terribles années, notre
délabrement physique et mental, se traduisaient par une hystérie collective
impossible à juguler. Jusque-là, nous avions toujours évité la révolte. Cette
nuit-là, nous sommes subitement devenus fous.
Dans toutes les cellules, le désespoir était palpable. Abdellatif surveillait l'état
de maman, Achoura et Halima hurlaient en s'arrachant les cheveux, et nous,
nous vivions un psychodrame, sans plus avoir de repères ni de notions de la
réalité.
Cette « nuit des longs couteaux », ainsi que nous l'avons appelée, fut la plus
atroce de toute notre existence.
C'était l'apocalypse.
Tout était devenu possible : assassiner son frère ou sa sœur, se tuer, faire
exploser la prison avec nos butanes.
Elle s'est allongée sur son lit et s'est installée le plus confortablement
possible. Assise en face d'elle, je me suis appliquée à lui taillader les poignets
avec un morceau de boîte de sardines et une aiguille à tricoter.
J’ai enfoncé la pointe le plus fort que je pouvais. J'ai fouaillé la chair en
sanglotant. Il me semblait que c’était moi que je blessais. Elle grimaçait
et elle me souriait en même temps.
Finalement, j'ai réussi à lui perforer une veine. Le sang a jailli. Soukaïna
supportait la douleur avec un visage extatique. J'avais mal autant qu elle. Elle
a perdu connaissance.
Maria, Mimi et moi, nous nous regardions en pensant quelle était morte.
Soukaïna est revenue à elle au bout d’un quart d’heure. Elle tremblait de tous
ses membres; quand elle a compris quelle était encore vivante, elle s’est
emportée contre moi.
Nous avons eu une courte discussion entre nous. Fallait-il oui ou non lui faire
un garrot ? Puis le sommeil nous a gagnées. Nous sommes tom-
Ces tentatives ratées nous ont tous marqués au plus profond de nos âmes.
Approcher la mort d'aussi près n'était pas différent de mourir’.
Cette nuit-là, nous sommes tous passés de l’autre côté. Je ne sais quelle force,
quel instinct, quelle énergie, nous ont poussés à survivre.
Le cauchemar a continué. Le lendemain matin, j’ai entendu les pas des gardes
se diriger vers la cellule de Raouf, Des voix rauques ont crié.
Sous la porte blindée, j’ai vu leurs pataugas qui couraient en sens inverse.
Cette nuit-là, Raouf avait choisi lui aussi d'en finir en se tailladant les veines.
Il avait bien failli réussir : on le donnait pour mort. J'ai appris la nouvelle à
maman, elle aussi bien mal en point après son suicide manqué.
Nous avons attendu toute la journée sans qu’on daigne nous informer. Le
soir, ils ont déposé son corps dans la cour où régnait un froid glacial.
Ils allaient le laisser sans soins pendant quatre jours.
Raouf était dans le coma. Il n’en avait plus pour longtemps, pensaient-ils.
Celait compter sans son incroyable faculté de récupération. Mon frère s’est
réveillé peu à peu. La quatrième nuit, il gisait toujours dans la cour, mais si
son corps était encore faible à l’extrême, son esprit était à peu près intact.
— Cette situation a brisé ma vie, lui a-t-il dit. J’ai honte aujourd’hui de
regarder ma famille dans les yeux. Je suis hanté par ce que nous sommes
en train de faire. Massacrer des enfants, c’est au-
dessus de mes forces. Je ne peux pas aller au-delà. Qu’est-ce qu’ils veulent ?
Les paroles de notre tortionnaire ont eu l’effet d'un électrochoc sur mon frère.
Mû par un effort surhumain, il est retourné dans sa cellule et a refermé la
porte.
Toute la nuit, il a fait sauter des dalles et a agrandi le trou qui séparait son
mur de celui du couloir. Achoura et Halima ont fait de même de leur côté.
Ainsi, j’ai pu le rejoindre et communiquer avec lui : une simple paroi nous
séparait.
Il s’est allongé de son côté et moi du mien. On ne pouvait pas se voir, juste se
toucher par une minuscule ouverture où nous avions passé nos doigts . II
tordait les miens plus qu’il ne les serrait.
Nous sommes restés ainsi à nous tenir les mains, jusqu’au matin . Mes yeux
étaient secs. Ce qui n'empêchait ni la douleur, ni la peine.
Mais cette nuit des longs couteaux et, plus encore, les paroles de Borro
avaient changé notre état d’esprit. Nous ne les laisserions plus jouer avec
notre vie. Nous ne serions plus passifs.
Le tunnel
Borro avait reçu des ordres pour renforcer notre surveillance. Tous les objets
tranchants avaient été supprimés, on avait remplacé ce qui restait de vitres par
des cartons, ôté le volet de notre lucarne, confisqué nos couteaux, nos
fourchettes. Même nos gobelets, des bouteilles d’huile coupées à la moitié,
étaient en plastique et nous piquions des fous rires en les voyant se ratatiner
sous l'effet de l'eau bouillante.
A force d'entendre les pas des soldats au moment des relèves, Raouf
connaissait au millimètre près la qualité du sol, sa résonance, sa sécheresse.
Nous avons demandé à Achoura et Halima de creuser dans leurs cellules et de
nous
envoyer un peu de terre pour l'étudier. Chacun d'entre nous a fait de même
dans la sienne.
Maman et Raouf, les deux ingénieurs du groupe, avaient ratifié notre choix. C
' était bien là, dans cette cellule aveugle, qu'il faudrait ouvrir les dalles. Raouf
analysait la couleur de la terre que je lui envoyais et il m’expliquait
comment reconnaître les niveaux atteints dans le sol. La terre glaise signifiait
que j’arrivais aux fondations. Il faudrait ensuite creuser à la verticale.
J'écoutais ses conseils avec attention, car il enrageait de ne pas se trouver lui
aussi dans l’action. Il tournait dans sa cellule comme un lion en cage.
Nous, c'est-à-dire Maria, Soukaïna et moi. Mimi était bien trop mal en point
pour nous aider, mais
elle nous encourageait et elle fut très efficace quand il s’est agi de déblayer la
terre.
En deux heures à peine, malgré notre peur detre découvertes, nous avions
déjà bien avancé. Nous avions fait sauter huit dalles. Pendant deux semaines,
nous nous sommes entraînées à les ôter et à les replacer avec la préparation
de ciment qu'avait inventée Abdellatif, un mélange de terre, de cendre et d
ebonite.
Comme cela ne suffisait pas, nous avions inventé un stratagème pour nous en
procurer du vrai. Avec la grosse barre de fer que nous dissimulions toujours
dans nos lits, nous élargissions les trous causés par les rats et les souris dans
les murs. Les gardes les colmataient avec du ciment, que nous récupérions.
Pour l'empêcher de durcir, nous le faisions tremper dans un seau d'eau.
Replacer les dalles n'était pas très facile. Il fallait prendre garde de ne pas trop
les abimer en les soulevant, puis limer le ciment qui adhérait autour avec une
vieille râpe à légumes. Pour ne pas alerter les geôliers, nous attendions les
cris des hirondelles : ce bruit infernal que nous détestions tant nous était enfin
utile.
Le jour où nous avons enfin réussi à replacer les dalles dans le bon ordre,
nous nous sommes attaquées à la suite, au creusement d’un trou jusqu'aux
fondations de la maison.
Après la couche de ciment que nous cassions à l 'aide des barres de fer, on
tombait sur de petites pierres, puis sur de plus volumineuses. Le premier jour,
je butai sur une pierre aussi grosse qu’un menhir. Impossible de creuser plus
avant.
Nous avions creusé un énorme trou sous mon lit, entre la cellule de maman et
la nôtre. On sortit le « menhir » tant bien que mal. et maman et Abdellatif le
cachèrent dans le réduit en descellant d'autres briques. Pour passer chaque «
menhir » par le même chemin, ce ne fut pas une mince affaire. Il fallut
agrandir le trou.
Abdellatif grimpait dans la petite pièce et maman lui tendait les grosses
pierres. Poussant, soufflant, ils réussissaient à les déposer sur d'épaisses
couches de vêtements pour étouffer le bruit des chocs.
Ensuite, nous leur avons passé l’excédent de pierres que nous ôtions du
tunnel. Quand maman les recevait en vrac dans sa cellule, elle les disposait
dans un drap qu'elle fermait comme un baluchon, puis elle prenait Abdellatif
sur ses épaules pour qu'il puisse les jeter par l’ouverture du réduit.
Les gardes vérifiaient les traces d’humidité sur les murs, mais ne décelèrent
pas le système ingé-
Pour que cela sèche plus vite, il utilisait des braises fumantes préparées par
Halima et Achoura. Le petit promenait l'assiette sur le mur, toujours juché sur
les épaules de maman, jusqua ce qu'il n'y ait plus aucune trace d'humidité.
Au bout d’un moment, nous avions si bien avancé que nous ne pouvions plus
nous permettre de jeter la terre, comme nous avions jeté les pierres, dans le
réduit de la cellule voisine. Il ne fallait pas que les dalles sonnent creux si
les gardes avaient la bonne idée de les sonder.
Myriam remplissait les seaux d'eau, les versait sur la terre, et pétrissait celle-
ci comme une pâte. Elle était aidée par Achoura et Halima, les spécialistes du
pain, qui se glissaient elles aussi dans notre cellule par le trou agrandi de
notre mur mitoyen. Abdellatif passait par le trou étroit que nous avions creusé
entre sa cellule et la nôtre pour participer lui aussi.
Les trois femmes confectionnaient des boulettes de la grosseur d'un poing que
nous passions une
par une dans la cellule de maman. Celle-ci en remplissait les coussins. Elle
les fermait en les cousant, Abdellatif les repassait par l’ouverture et nous les
replacions dans notre souterrain. Les éléphants remplaçaient les gros
«menhirs», et les lampions, les plus petits.
Quand nous sommes arrivées aux fondations, que la terre glaise a remplacé la
terre rouge, nous avons alors creusé à l'horizontale, toujours sur les conseils
de Raouf, qui avait calculé que le tunnel devait mesurer cinq mètres environ
pour déboucher derrière les deux murailles.
Détruire, creuser, était chose aisée pour nous les Castors. Le plus délicat était
de reconstruire. A quatre heures du matin, quand nous entendions
braire lane Cornélius, nous savions qu'il fallait nous arrêter pour tout remettre
en ordre, refermer soigneusement le souterrain et reboucher les trous entre
nos cellules.
La première fois que nous avons ouvert le tunnel, nous n'en maîtrisions pas la
fermeture. Nous avons cependant compris assez vite. On replaçait d'abord les
éléphants et les lampions qu’on calait avec de petites pierres et quelques-unes
plus grosses, que nous avions numérotées pour faciliter leur remise en place.
Cette tâche était nécessaire pour que les dalles ne sonnent pas creux une fois
replacées.
Nous avions des frayeurs terribles. Il nous anïva de sécher la dernière couche
de plâtre et de nous rendre compte, au matin, que la terre au-dessous était
restée mouillée, formant une auréole jaunâtre sous les dalles. Nous avons vite
réparé les dégâts et passé le message à maman pour quelle retienne les
gardes. Ils ne s'aperçurent de rien.
Une autre fois, alors que je creusais tout doucement, j'entendis éternuer un
garde si près de moi que je pus percevoir son souffle. Je me 'figeai
et remontai à toute allure. Au moment où je sortis, je vis les visages anxieux
de mes sœurs penchés sur moi. Un silence épais s'installa dans la
cellule. Nous attendions que les gardes surgissent mais la porte ne s’ouvrit
pas.
Pendant les perquisitions, nous restions dans nos lits sans bouger, en feignant
d'être malades. Les gardes fouillaient minutieusement, même dans la petite
pièce du tunnel. Les faisceaux de leurs torches braqués dans les coins, ils
regardaient partout, sous les lits, au plafond, dans les creux. Ils frappaient sur
le sol avec leurs pataugas pour écouter la différence de son, cherchant
la moindre résonance.
Maman et Raouf étaient sur des charbons ardents en entendant leurs pas
lourds et leurs coups sur les murs. Mais à la panique s'ajoutait l'ivresse. On
jouait notre vie à quitte ou double et ce sentiment était grisant. On sortait
enfin de notre léthargie. J’en oubliais mes souffrances, ma faim, mes mains
abîmées. Je ne sentais plus mon sternum déchiré qui me causait les plus vives
douleurs dès que je respirais ou que je me baissais.
Jamais un garde ne posa le pied sur nos dalles. Ils les contournèrent,
s'arrêtèrent juste devant, et ce fut tout. Nous étions persuadés d'être sous
la protection de la Vierge : la première fois que nous avons ouvert,
l’irrégularité du sol formait comme une croix, de la longueur des dalles. Avec
du carton, nous en avons fabriqué une autre que nous placions sur la dernière
couche de pierre avant de refermer. Nous avons appelé le souterrain, «
le tunnel de Marie ».
Avec ses trente kilos, Maria grimpait comme une guenon. Après mille
dégringolades, elle réussit à atteindre le réduit et à récupérer les morceaux de
bois. Le plus dur fut de le refermer. A cette hauteur-là, c'était irréalisable.
Nous l’avons fait, pourtant. Nous avons rebouché le trou avec la préparation
d'Abdellatif qui ne sécha pas, malgré tous nos efforts.
Le 18 avril, j'ai atteint les cinq mètres prévus, et j'ai cessé de creuser. Je
l'avais fait sans m’arrêter et sans me plaindre, malgré ma
claustrophobie naturelle. Je m’étais glissée dans la peau d'un cafard ou d’un
reptile. A plusieurs reprises, j’avais frôlé la démence.
Ces bruits ne me quittaient pas. Je demandais sans cesse aux filles si tout était
normal. Je vivais avec la crainte de basculer d’un coup dans la folie.
Nous étions tous convenus de nous évader en décembre. Nous voulions sortir
par une nuit d’hiver, sans lune, une nuit où les gardes, frileux comme tous les
Marocains, seraient calfeutrés au fond de leurs guérites, les capuches de leurs
djellabas rabattues sur leurs visages. Une nuit où nous passerions inaperçus.
Nous avons donc refermé le tunnel et maquillé les dalles. Quinze jours
avant l’évasion, nous commencerions à creuser la remontée. Avant, c'était
trop risqué.
Nous avons tenu maints conseils de famille pour décider qui allait partir, et
comment faire une fois dehors. Nous n'avions pas d'argent mais il nous restait
la plaquette de la gourmette en or massif de mon père que maman avait réussi
à dissimuler aux fouilles durant toutes ces années. Nous avions effacé le nom
en le limant avec soin.
Une fois arrivés sur la route, nous attendions le passage d’un taxi. Pour attirer
l’attention du conducteur et endormir sa méfiance, j'avais décidé de me faire
passer pour une putain, au grand dam de maman et de Raouf. Après
avoir aguiché le conducteur, je sortais le revolver, j’appelais les autres et nous
montions avec eux dans la voiture.
Rien de plus facile... Nous assommions alors son comparse avec un barreau
de fenêtre qu’Abdellatif avait réussi à desceller.
Nous avons pensé à tout, étudié avec minutie les plus petits détails. Nous
avons fait une réserve de poivre pour neutraliser les chiens errants.
Maman avait taillé et cousu nos costumes d’évasion : des combinaisons
noires, des cagoules avec une ouverture pour les yeux, la bouche et le nez.
Elle nous avait coupé des chaussures dans le cuir de nos valises Vuitton.
Avec leur semelle en chambre à air, elles avaient une drôle d'allure et
tenaient plus de la cothurne que de l’escarpin à la mode.
Nous avons envisagé le pire. Si nous étions repris, nous nous tuerions. Nous
ne voulions pas survivre à une arrestation. Maman avait prévu de provoquer
une explosion avec le petit butane. Perfectionniste, Raouf peaufinait les
moindres détails, tentait d’envisager les moindres imprévus.
Abdellatif viendrait lui aussi avec nous. Lui qui de nous tous n'avait jamais
rien connu de la vie, qui n’avait ni passé ni repères, devait participer à cette
aventure. Maman, qui voulait s’évader avec nous, se trouvait dans
l'impossibilité de le faire. Le corps gonflé comme nous tous, elle ne
pouvait même pas se glisser dans le trou entre sa cellule et la nôtre, où seul
Abdellatif pouvait se faufiler comme une anguille. Nous ne pouvions
l’agrandir sous peine de casser les dalles d’ardoise qui étayaient le mur.
L’évasion
Mimi était couchée dans son lit, les deux filles s’étaient blotties contre moi.
Nous bavardions avec insouciance.
— Écoute, Kika, a-t-elle chuchoté, je les ai entendus. Ils ont reçu l'ordre
de construire une guérite et un mirador sur le toit de la cellule du tunnel.
La guérite se trouvera exactement dans l'axe de la sortie. Il y aura des
projecteurs.
J’ai continué tant bien que mal à tout arracher. Et puis, j'ai passé ma tête en
pleurant. C'était trop beau J'avais peur de ce que je voyais, cette liberté toute
proche m'effrayait.
La remontée était achevée. Soukaïna et Maria ont tenté aussi de passer, avec
succès. On a envoyé Abdellatif en éclaireur pour repérer où nous allions
atterrir. Nous voulions savoir si, à droite du mur, il y avait aussi des gardes.
Il est revenu, le cœur battant. En sortant la tête, deux yeux l'avaient fixé. 11
avait fermé les paupières. C'était fichu. Echouer si près du but, il en aurait
pleuré...
Maman nous a passé les combinaisons, les cagoules, les provisions, les
sandwiches, le poivre, la barre de fer. J’ai insisté pour prendre les
cahiers contenant l'Histoire dans mon baluchon. Maman était contre cette
idée. Elle avait peur qu’ils ne soient détruits. Son intuition était la bonne.
A la nuit tombée, le moment des adieux est arrivé. Je me suis allongée sur le
ventre et maman a fait de même de son côté.
Elle était angoissée, se demandait si elle devait nous laisser partir. C’est le
seul moment où je l'ai vue flancher.
On s'est dit tout notre amour à travers nos mains serrées. Sa voix tremblait un
peu.
Soukaïna frissonnait, ses dents claquaient, ses yeux étaient brillants, mais elle
n'a pas versé une larme. Sa responsabilité était énorme. Elle devait tout
maquiller derrière nous pour qu’ils
Mimi m’a serrée contre elle avec tendresse et a chuchoté à mon oreille :
Nous nous sommes habillés en silence, nous avons pris nos baluchons et nous
nous sommes engagés chacun à notre tour. Abdellatif et Maria sont sortis
sans difficultés. Ils étaient si maigres, si légers... Raouf a fait trembler la
terre. Nous retenions notre souffle, mais il a réussi cependant à se dégager
sans dommages.
Quand mon tour est arrivé, j'ai pu remonter jusqu’aux hanches. Mais il me fut
bientôt impossible de me dégager plus avant. J'etais bloquée. Mon corps,
gonflé d’œdème, était bien trop gros pour l'étroit passage.
— Kika, reviens, dit-elle. Tant pis, n’y va pas. Tu fais trop de bruit, ils
vont finir par t'entendre.
Nous étions sortis de l’autre côté du deuxième mur. Les calculs de Raouf
étaient exacts...
On a attendu un peu, puis comme rien ne bougeait du côté des gardes, j'ai
sauté à mon tour. Abdellatif puis Raouf m'ont suivie. On s'est retrouvés tous
les quatre en grappe, collés les uns aux autres, accrochés par nos mains qui
tremblaient.
Nous ne voulions plus nous séparer. Nous respirions sans bouger. Ces
minutes nous ont parn interminables.
Mais elles étaient indispensables pour nous assurer que tout se passait bien.
Les évadés
Depuis le temps que nous vivions dans l'ombre, nos yeux s'étaient
accoutumés à l'obscurité. Immobiles, accrochés les uns aux autres,
nous avons scruté la nuit sans aucun sentiment de peur. Nous étions au
contraire exaltés, grisés, persuadés que la protection divine qui nous avait
accompagnés jusqu'alors étendr ait encore ses bienfaits sur nous.
Du côté des gardes, tout était silencieux. Nous avons commencé à ramper
dans le champ humide.
Les aboiements des chiens errants se sont fait entendre. Ils arrivaient en
courant, droit sur nous, agressifs, affamés, plus féroces que des
bergers allemands. Ils devaient être une dizaine à galoper dans la nuit,
derrière leur chef de meute. Ils se rapprochaient de plus en plus. Nous
pouvions sentir leur souffle haletant. Nous nous sommes à nouveau blottis les
uns contre les autres pour nous protéger.
Leur chef s’est avancé toutes dents dehors, a grogné et s'est mis en posture
d’attaque. Transformés en statues, nous retenions notre souffle,
Mais le répit a été de courte durée. Alertés par la meute, les gardes ont braqué
leurs torches et leurs projecteurs sur le terrain. On s’est figés un peu plus,
priant pour être confondus avec les ténèbres. Sûrs cette fois d'être découverts,
nous avons attendu en tremblant les détonations de leurs fusils. Les gardes
ont échangé quelques paroles de mirador à mirador. Enfin, les torches se
sont éteintes.
Nous sommes demeurés immobiles deux ou trois minutes qui nous ont
semblé durer des heures, puis nous avons repris notre avancée en bifurquant
vers la droite au lieu de ramper devant nous. Nous cherchions à sortir de l'axe
du camp.
Nous nous sommes retrouvés dans un champ de fèves, qui nous a rapprochés
de la caserne. Nous avions besoin d'un court repos, aussi avons-nous roulé
sur le dos et regardé pour la première fois le camp, en face de nous. La pleine
lune éclairait distinctement le haut des grillages, les miradors et les murailles.
Le brouillard enveloppait le reste d’un halo blanchâtre. Un terrible spectacle.
Ainsi c'était donc là que nous avions passé onze ans de notre vie, que nous
avions laissé nos plus belles années, nos espoirs, nos illusions, notre santé,
notre jeunesse. Dans ce camp de la mort — il n’y avait pas d'autre mot pour
décrire notre prison —, nous avions été des parias abandonnés du monde,
attendant la fin qui tardait à venir. Enfermés à l'intérieur, nous nous étions
efforcés d'oublier où nous étions, mais là, dans ce champ, face au lieu de
notre calvaire, la réalité nous rattrapait d’un coup. Et elle nous bouleversait.
Nous sommes restés un moment ainsi, puis nous nous sommes ressaisis. Le
champ était planté de fèves que nous avons croquées toutes crues. Fraîches,
sucrées, délicieuses, elles avaient le goût de la liberté. Nous avons
recommencé notre reptation puis, jugeant que nous nous étions suffisamment
éloignés de la caserne, nous nous sommes redressés et nous avons marché
en silence. Les champs étaient si humides que nous étions trempés des
cheveux jusqu’aux pieds.
Dans cette obscurité profonde, sans repères, sans balises, nous nous sommes
vite aperçus que nous tournions en rond. L’impression était aussi angoissante
que si nous nous étions perdus en mer ou dans le désert.
Il n'y avait rien qui puisse nous indiquer la route et aucun de nous n'avait le
sens de l’orientation. Maman m’avait enseigné la lecture des étoiles mais je
devais être une bien mauvaise élève car ni la Grande Ourse, ni Cassiopée, ni
l’Etoile du Berger ne me parlaient.
Une toux nous a glacé les sangs. Elle venait d'un point élevé. En levant la
tête, nous avons aperçu une guérite : nous étions revenus au camp.
Nous n'avons pas demandé notre reste et nous nous sommes remis à courir.
Le désespoir nous a alors gagnés. Fatigués, la peur au ventre, nous nous
sommes arrêtés et nous avons allumé une cigarette que nous avions gardée
précieusement pour cette occasion Nous avons fumé sans un
Nous n'étions pas sortis d’affaire. Nous ne savions pas où nous diriger.
— Nous sommes des adultes, lui ai-je dit. Nous avons peut-être commis
des péchés, mais toi, tu es si pur,,. Si Dieu existe, il aura pitié de toi. Tu
vas nous mener vers la liberté.
Nous l’avons suivi sans un mot. Notre corps était endolori, nos vêtements
trempés, mais il nous fallait avancer'.
Abdellatif n'avait encore jamais marché sur l'asphalte. Nous nous sommes
roulés dessus, nous l'avons embrassé. Nous nous sentions comme
des cosmonautes qui viennent d'exécuter leurs premiers pas sur la Lune.
Nous sommes revenus dans un champ pour nous déshabiller et enfiler nos
vêtements de « civils ». J'ai revêtu une robe longue que portait maman dans
les années soixante-dix, un imprimé cachemire aux tons d'automne. Les
autres ont enfilé des pantalons et des pulls, simples mais démodés, qui
devaient cependant leur donner une apparence « normale ». Nous avons
chaussé les cothurnes Vuitton et nous nous sommes débarrassés de nos tenues
de combat dans le champ.
Nous avons repris notre marche. Chef de troupe, j'accélérais en les exhortant
à me suivre. Derrière moi, ils traînaient le pas, ils étaient si fatigués. Raouf se
moquait de mon allure énergique. Il prenait l'accent allemand et
m’encourageait d'un « allez Jeanne, allez », une fine allusion à ma
gouvernante alsacienne.
bâtisse, une coopérative laitière. Nous nous sommes concertés et nous avons
décidé d'appliquer notre premier scénario. Maria et le petit se sont cachés.
Soutenue par Raouf, j'ai poussé des hurlements, à la marocaine, en faisant
appel à Allah et aux prophètes.
Un gardien armé d'un bâton est sorti. Il était vêtu d'une djellaba avec une
capuche. Je me suis écroulée dans ses bras sans lui demander son avis. Il a été
obligé de me soutenir.
Le gardien était méfiant comme tous les Marocains qui ont appris à survivre
dans un régime de terreur. Il ne croyait pas Raouf et l'interrogeait en essayant
de le coincer. Mais il a tout de même consenti à m'apporter de l'eau.
escompté : l'homme s'est un peu calmé. Nous avons essayé à notre tour de le
faire parler, nous voulions savoir où nous étions. Il nous a proposé d'attendre
le camion de la laiterie qui allait à Bir-Jdid, la ville la plus proche. Enfin,
nous avions le renseignement tant convoité.
Nous avons attendu le camion trois quarts d'heure, très inquiets à l’idée que
l'homme puisse donner l’alerte, mais il n'avait pas le téléphone dans sa
guérite de gardien. Les portes de la laiterie se sont ouvertes, le camion est
sorti... Il a filé droit devant lui sans s’arrêter pour nous laisser monter.
Nous étions paniques. H était déjà quatre heures du matin, nous tournions en
rond depuis onze heures du soir et nous venions encore de perdre trois quarts
d’heure à attendre ce camion.
Un peu déprimés, nous avons repris la roule. Nous devions former un drôle
de cortège dans la nuit qui pâlissait, deux garçons et deux filles marchant
comme des automates, le regard fixe, le pas saccadé. Mais nous n'avions pas
le temps de penser à notre allure, il nous fallait avancer.
Nous nous sommes joints à eux, mal à l’aise, persuadés d'être le point de
mire, Jusque-là, l’obscurité nous avait protégés, mais le jour se levait et la
lumière de l’aube nous mettait à nu.
Le spectacle de la rue m’a soudain paru étrange. Il m'a bien fallu quelques
minutes avant de comprendre pourquoi. J’avais perdu l’habitude du bruit. Les
cris, les voix, les klaxons, les chansons orientales, les pneus crissant sur la
chaussée... Tous ces sons agressaient mes oreilles. Raouf et les autres étaient
dans le même état que moi. La lumière nous blessait les yeux, nous avions
mal à la tête.
Affolés par tant d'agitation, nous regardions avec avidité autour de nous et on
nous regardait aussi. Mais les pauvres hères que nous étions ne tranchaient
pas dans ce décor. Surtout Raouf,
dont la bouche était aussi édentée que celle des paysans à cause des abcès et
des coups.
Mes regards se sont portés sur Abdellatif. Pour la première fois depuis bien
longtemps, j’ai pris conscience de l’état désastreux dans lequel il se trouvait.
Il était enfermé depuis lage de deux ans et demi. Il sortait pour la première
fois de sa vie, à dix-huit ans passés . Mon petit frère regardait défiler la route,
la bouche ouverte, le regard vitreux, comme un zombie qui sort d'un
tombeau.
Il était abasourdi par tant de nouvelles découvertes. Il n 'était monté dans une
voiture que deux ou trois fois dans sa vie, et seulement pour être ballotté de
prison en prison.
Ma sœur Maria pesait à peine trente kilos. Ses grands yeux sombres
dévoraient son petit visage décharné. Raouf était aussi maigre quelle
et cependant boursouflé par l'œdème. Il était pâle, fiévreux, édenté.
Quinze ans avaient passé, quinze années de torture qui avaient laissé de
terribles traces. Mais en les regardant attentivement tous les trois, à
une expression, un sourire, une mimique, je retrouvais les enfants qu'ils
avaient été.
Casablanca
Je n’oublierai jamais le choc que me causa notre arrivée à Casablanca par les
quartiers populaires. J’avais tout oublié de la ville. La foule marchait d’un pas
pressé, se bousculait, envahissait les trottoirs, traversait sans se prêter
attention. Tout m’étourdissait, les voitures qui freinaient, les cris des petits
marchands de rue, une calèche tirée par un cheval, deux femmes qui se
disputaient, un policier sifflant un excès de vitesse. Je respirais les odeurs
d’essence, les effluves de nourriture qui sortaient des restaurants et des
échoppes.
C’était la première fois en quinze ans que je voyais autant de monde d’un
coup, que mes oreilles entendaient autant de sons, que mes sens étaient
sollicités de cette façon. Il me semblait que la population du Maroc avait
triplé. Tout était plus grand, plus neuf, plus moderne. Les femmes étaient
plus nombreuses, habillées à l’européenne, maquillées, soignées.
Cette file ininterrompue de gens qui marchaient la tête basse, sans savoir où
ils allaient, me rappelait le film de Chaplin, Les Temps modernes.
Ils éveillaient en moi un étrange sentiment de pitié. Tout compte fait, ils
étaient bien plus à plaindre que moi.
Je me demandais, perplexe :
Des milliers de détails que je n'avais jamais remarqués dans ma vie d'avant
me sautaient aux yeux : les immeubles comme des cages à lapins, les regards
vides, la pauvreté, la fatigue, l'agitation inutile.
Mes compagnons ne ruminaient sans doute pas les mêmes pensées que moi,
du moins pas sous cette forme. Abdellatif avait la mâchoire qui bâillait de
stupeur, Raouf et Maria se taisaient. Le taxi roulait trop vite. J’^’^^is peur à
chaque arrêt brutal. Après tout le mal que nous nous étions donné, ce n’était
pas le moment de mourir d’un accident.
deau, leurs massifs parsemés de fleurs vives. Dans les garages, attendent des
dizaines de voitures rutilantes . Des armadas de chauffeurs, jardiniers, maîtres
d'hôtel, soubrettes, veillent au confort de leurs maîtres.
Mais quinze ans plus tard, les maisons me semblaient encore plus luxueuses,
les jardins, encore plus imposants, la richesse étalée, encore plus indécente.
C'était sans doute vrai. Vrai aussi qu’il n'y avait aucune commune mesure
entre toute cette beauté et la prison sordide dont nous nous étions échappés.
Le taxi nous a déposés et est reparti sans attendre. Jamila avait déménagé.
Nous nous sommes sentis abandonnés mais je n'ai pas voulu rester sur ce
sentiment pénible. J'ai suggéré aux trois autres de demeurer à l’écart et je me
suis approchée d’une villa. Un jardinier en tablier blanc arrosait le gazon.
Je n’ai pas demandé mon reste et j'ai couru rejoindre les autres. J'étais
mortifiée, humiliée. Du temps de l'ancienne Malika, cet homme
n'aurait même pas osé me parler. Et c’est moi qu'il chassait comme une
misérable...
Nous avons poursuivi notre marche sans trop savoir quoi faire. J'ai choisi, au
hasard, une villa à la porte de fer forgé joliment travaillé et j'ai sonné à
l'interphone. Une voix de femme a répondu. Je lui ai demandé de me donner
de l’eau. La coutume
Une ravissante soubrette en tablier rose, un petit bonnet posé avec coquetterie
sur ses cheveux bien coiffés, est sortie de la maison. Je l'ai détaillée, envieuse
de son allure, avant de commencer à lui parler. Mon regard affolé a dû
l'effrayer car elle a fait mine de reculer.
Je lui ai débité alors mon petit couplet, la Belgique, les quinze années
d’absence, la fausse couche, et je lui ai demandé si je pouvais téléphoner. Le
courant commençait à passer entre nous mais elle m’a répondu qu'elle devait
d'abord en référer à son patron.
Elle a refermé la porte. J'ai fait signe aux autres de rester cachés derrière la
haie de bougainvil-liers.
Quelques minutes plus tard, la porte s'est ouverte à nouveau sur un grand bel
homme d'une cinquantaine d'années, les cheveux poivre et sel, vêtu d'un
peignoir éponge. Je le dérangeais sans doute dans sa toilette car il portait un
rasoir électrique à la main. Il sentait bon, il était soigné, il se trouvait à des
années-lumière de la pauvresse que jetais et dont l'apparence physique le
faisait tiquer.
— Ma soubrette m'a dit que vous avez fait une fausse couche, j’espère qu’il
n’v a pas d'hémorragie. Je suis médecin, je peux vous conduire à l'hôpital.
Sa maison m'a semblé un palais, elle n'avait rien pourtant de luxueux. Mais
elle sentait l'ordre, la propreté, le confort bourgeois, avec ses murs blancs, ses
tommettes au sol, ses plantes vertes qui s’épanouissaient devant les fenêtres.
Le téléphone était posé sur une jolie petite table, à côté des annuaires.
Je n'avais pas oublié comment on s'en servait, mais mon cœur s'est mis à
battre plus fort en décrochant le combiné. Je me sentais comme dans
Hibernatus, ce film avec Louis de Funès, où le héros revient à la vie après de
longues années de sommeil et ne doit pas se trahir. J'étais cet « Hibernatus »
et j'accumulais bien malgré moi les gaffes.
— Oui, ai-je dit d'un ton détaché, le cœur battant à tout rompre d'avoir failli
me trahir, je le sais bien. Mais c'est toujours ainsi, même quand on les appelle
de Bruxelles. Ils sont tellement bavards...
Il m'a proposé un café. Je lui ai alors avoué que j 'étais accompagnée de mon
mari, de ma sœur et de mon beau-frère. Cela ne semblait pas lui poser de
problèmes, aussi ai-je fait signe aux autres d’entrer cependant qu’il allait
s'habiller.
de loucher à quoi que ce soit, sinon dans quelques minutes, nous aurions tout
dévoré, la nourriture, la moquette, les meubles et même le chien. Celui-ci
fascinait Abdellatif qui n'en avait jamais vu. C'était un petit cocker joueur qui
le léchait et se levait sur ses pattes arrière pour manifester sa joie. Mon frère
était partagé entre l'extase et la crainte.
Nous nous sommes tous installés dans le salon, raides comme des piquets,
soucieux de ne pas salir la moquette blanche avec nos pitoyables chaussures,
couvertes de boue et trempées de rosée. Le docteur nous a rejoints au bout
d'un temps interminable. Il portait un costume, une chemise propre, une
cravate, le comble de l'élégance pour nous.
— Incroyable, a-t-il dit, ce sont aussi mes amis. Rassuré par ces relations
communes, il nous a proposé de nous déposer en voiture chez les B... J ...
Quand le médecin nous a déposés devant chez eux, j'ai dit aux enfants de se
cacher à nouveau et
je suis entrée sans sonner, en poussant la porte. C'était soudain comme si ces
quinze années ne s’étaient pas écoulées. Je reconnaissais tout, les meubles,
les tableaux, les odeurs familières. La tête me tournait.
La maison semblait vide. J'ai caressé le chien qui me faisait fête, puis j'ai fait
le tour par la cuisine. J’ai aperçu un téléphone. Sans réfléchir, j’ai composé
un numéro, celui de mon grand-père. Chaque fois, quelqu’un décrochait et
répondait « Allô » d’un ton désagréable. Terrorisée, je me suis cependant
entêtée à recommencer.
J'ai fini par comprendre qu’il s’agissait d’une ligne intérieure et puis j'ai
reconnu la voix. Cetait celle de Laarbi. Je lui ai demandé de descendre sans
lui révéler mon identité. Il a obtempéré en maugréant.
Quand il est entré dans la pièce, son apparence m’a stupéfiée et j’ai mis
quelques instants avant de le reconnaître. J'avais connu un jeune
homme mince de vingt-cinq ans et j'avais en face de moi un quadragénaire
grisonnant, à l'embonpoint certain.
— Malika qui?
— La fille de Haja 1.
— Je ne vois pas.
Il était pétrifié.
J’ai raconté qu'on nous avait libérés, que jetais avec Raouf, Maria et
Abdellatif. Je tremblais de peur, mais surtout, je ne savais plus où j'en
étais. Pendant toutes ces années de prison, nous nous étions comportés en
innocents, certains de notre bon droit. Nous étions des victimes, et non
des coupables, comme l'accueil de Laarbi tentait de me le laire accroire.
Jamais je n’aurais pu imaginer que nos propres amis puissent faire preuve d
'une si totale amnésie.
J'ai ravalé mon orgueil en m’efforçant de penser aux autres qui m 'attendaient
et à tout ce que nous devions entreprendre.
— J'ai besoin d'argent, lui ai-je dit sèchement. Et puis je voudrais que tu
nous conduises à la gare.
Sans un mot, il est sorti de la cuisine et il est revenu quelques secondes plus
tard en me tendant trois cents dirhams, c’est-à-dire environ cent quatre-vingts
francs. La somme m'a paru suffisante et même royale. J’ignorais que les
dirhams de 1987 n'avaiem plus le même pouvoir d'achat que ceux de mon
époque.
Cette entrevue m'avait ébranlée mais je ne voulais pas demeurer sur une
impression pénible. Je me sentais riche avec mes dirhams en poche et
ma première dépense a été pour Abdellatif. Je lui ai acheté L’Equipe. Il avait
découvert le foot grâce à la radio et il connaissait par cœur la composition des
équipes françaises et marocaines ainsi que le déroulement des coupes.
L’achat des tickets nous a demandé plus d'énergie. Nous avions peur de la
foule et surtout des contrôleurs avec leurs uniformes. Le portrait géant du roi,
accroché sur un des murs, nous a valu un autre accès de panique qui nous a
fait ressortir en courant, haletants, tremblants, comme si Big Brother en
personne s'était mis à nous poursuivre.
Nous sommes enfin montés dans le train, conscients de notre allure insolite et
des regards braqués sur nous. Nous nous sommes installés dans le
compartiment, nous avons commandé du calé et nous avons allumé nos
cigarettes avec, pour la première fois depuis des heures, un sentiment de
liberté. Mais quand le contrôleur est
entré pour vérifier nos billets, nous nous sommes remis à trembler de la tête
aux pieds.
De temps à autre, les Français nous jetaient des coups d’œil intrigués. Nous
avions une folle envie de leur parler, de les renseigner sur notre sort.
Ils semblaient sympathiques, ouverts, mais n'allaient-ils pas nous dénoncer
malgré leurs belles paroles ?
Sa stupeur s’est accrue quand le train a démarré et s'est mis à rouler de plus
en plus vite. Il avait la lèvre qui pendait ; les yeux hagards, il fixait le
paysage. Raouf essayait de le dérider mais c'était peine perdue. A notre
grande tristesse, Abdellatif était un enfant sauvage, abasourdi devant
l'avalanche de connaissances et de sensations nouvelles.
nous avions établi nos quartiers, il m'a demandé si le train allait finir par
s'arrêter.
Rabat
Raouf et Maria sont montés dans le premier taxi et j’en ai pris un second avec
mon petit frère. Il était neuf heures du matin. Nous devions nous retrouver à
l’ambassade de France.
tions, nous a même demandé si nous n'étions pas pourchassés. Son regard
nous a balayés avec mépris, du haut de nos crânes dégarnis, jusqu'à nos
chaussures crottées.
Sans lui laisser le temps de nous interroger plus avant, nous sommes
remontés dans les taxis. Le chauffeur m’a regardée lui aussi d'un air
suspicieux quand je lui ai demandé de nous déposer devant l'ambassade des
États-Unis.
Je lui ai dit en balbutiant qu'à l'intérieur se trouvaient les jouets de mon frère.
Mais l'homme m'a pris le sac des mains, l'a jeté dans un coin de sa guérite et
m'a dit de le récupérer en sortant.
Je n'en menais pas large. Nous étions tellement sûrs de notre réussite à
l'ambassade de France que nous n'avions pas prévu qu'il nous faudrait
improviser en cas d'échec. Nous n'en avions pas non plus la force morale.
Dans l’état de délabrement et de panique où nous nous trouvions, appliquer
un scénario fignolé pendant des semaines après l'avoir appris par cœur était
encore faisable.
En tremblant, j’ai suivi une allée en pente qui menait aux bureaux de
l’ambassade. A droite, une guérite vitrée abritait deux Gl's en tenue qui
surveillaient les allées et venues sur leurs écrans de contrôle. En face d'eux,
sur la gauche, un Marocain en costume et cravate se tenait en faction devant
une chaîne qui protégeait l'entrée des bureaux.
Quand je me suis décidée enfin à passer à l'action, il était trop tard. Dans leur
guérite vitrée, les GTs étaient devenus méfiants. Ils ont parlé entre eux en
anglais en me désignant puis ont
J'ai paniqué. J'ai ramassé les formulaires, récupéré mon sac et je me suis
enfuie en courant, le cœur battant à tout rompre. J'ai rejoint la petite troupe
dans les taxis. C’était la débâcle. Il ne nous restait plus que l'ambassade de
Grande-Bretagne et l'ambassade d’Espagne. Mais elles étaient fermées aussi.
Nous ne reconnaissions plus rien. Les taxis tournaient en rond et nous étions
de plus en plus perdus. Je me suis alors souvenue que leur maison se trouvait
à côté de la poste, Par chance, c'était la seule qui n’avait pas été détruite.
Le gardien m’a demandé qui il devait annoncer. Je lui ai dit que je désirais
parler à Lalla Mina, de la part de Malika, la fille de Haja Fatéma.
Je me suis obstinée.
— Dis-lui que je suis Malika, la fille d’Oufkir. Il s'est arrêté net, surpris,
presque effrayé.
— N’insiste pas, m'a-t-il dit enfin, ce n'est pas la peine Elle ne veut rien
savoir.
Malika, sa sœur, habitait de l'autre côté de la rue. Je l'avais bien connue, elle
avait été institutrice dans sa jeunesse. A l'époque où mon père était encore
directeur de la Sûreté nationale, elle venait à la maison donner des cours
particuliers aux enfants. Elle était à présent mariée à un entrepreneur, et mère
de famille.
Je me suis avancée. Elle m’a regardée fixement et son visage s'est figé. Plus
je m'approchais et plus elle se décomposait.
Elle a continué à reculer en me chassant avec ses bras comme si j'étais une
lépreuse.
Artur... Nous voulions aussi téléphoner. Nous nous sommes enfermés dans
une cabine mais nous n'avons pas su faire fonctionner l'appareil.
L’heure tournait . Il fallait nous réfugier quelque part. Il ne restait que les
copains d'enfance qui pouvaient nous aider, et parmi eux Reda, l’intime de
Raouf. Il habitait à l'époque tout à côté de chez nous, dans l’allée des
Princesses. Pour se rendre chez Reda, nous devions passer par notre ancienne
maison. J’avais toujours promis au petit de la lui montrer un jour. Il ne s'en
souvenait plus mais il aimait nous entendre en parler avec nostalgie.^ t
bijoux de maman, les albums de photos, les bibelots, les vêtements, les
souvenirs...
Puis Hassan II l'avait fait raser. Elle n’existait plus, comme nous n'existions
plus. Par cet acte brutal, il nous avait rejetés dans le néant.
J’ai accusé le coup avec violence. Cette maison avait pour moi une
importance considérable. Au Palais, elle avait été le centre de mes
préoccupations, le symbole d’un foyer normal et heureux, le havre de paix
auquel j’aspirais.
A force d’insister, il a fini par me lâcher du bout des lèvres que Reda habitait
désormais la résidence Zawha. On est remontés dans les taxis, plus défaits
que jamais. A l'entrée de la résidence, le gardien nous a arrêtés, méfiant,
inquisiteur, un indic sans doute, comme la plupart des concierges marocains.
J'ai pris un air détaché pour lui demander où se trouvait l’immeuble de Reda.
Je m'y suis dirigée avec précaution comme si j 'étais en guerre. J’avais la
sensation de traverser une frontière dangereuse, où à chaque instant une balle
pouvait interrompre mon parcours.
J’ai sonné à la porte. Une bonne nous a ouvert. Reda venait de sortir, elle ne
voulait pas me dire où il déjeunait. Je lui ai demandé un verre d'eau, et l'ai
suppliée de me laisser téléphoner.
Je voulais appeler José Artur à France Inter.. Son émission nous avait tant de
fois accompagnés pendant notre captivité qu’il serait sûrement à même de
nous aider... Mais elle m'a signifié de partir sans accéder à ma demande.
L'appareil volait si bas qu'on pouvait voir avec netteté les soldats assis à
l'intérieur, la mitraillette sur les genoux. Nous avons repris notre course
et nous nous sommes cachés tous les quatre derrière les cyprès, serrés les uns
contre les autres, en tremblant. Nous ignorions que notre grand-père habitait
lui aussi cette résidence et que les policiers avaient commencé leurs
recherches par là.
Raouf a eu alors une nouvelle idée, une de plus, mais au point où nous en
étions, nous n’allions pas faire les difficiles. A côté de la résidence Zawha,
était située la villa d'autres copains d'enfance, Patrick et Philippe Barère, des
Français du Maroc. Nous avions toujours été en bons termes avec eux et nous
aimions bien leurs
parents, leur mère surtout, une véritable maman poule, toujours inquiète pour
sa progéniture.
Elle a refermé la porte. Nous nous attendions à tout. Etre chassés comme des
voleurs, insultés, méprisés, dénoncés. Nous étions épuisés, affamés, transis,
désespérés. Incapables de faire un pas de plus.
Elle a écarté grands les bras et nous a serrés fort contre elle en murmurant :
Elle nous a fait entrer. Pour la première fois depuis l'évasion, nous nous
sommes sentis en sécurité.
Elle prenait le café avec son mari, et nous a invités tous les quatre à la suivre.
Luc Barère était propriétaire d’une usine de bois. A l’époque où nous l’avons
connu, il était bien en vue au Palais. Il s'est levé et nous a embrassés. Il
semblait très surpris de nous voir. Je lui ai dit que nous avions été libérés.
— Tu sais, c'est ainsi. Quand nous avons disparu, personne non plus n’a
donné d'explications...
Ma réponse était plausible. Combien de disparus n’avaient-ils pas un beau
jour « réapparu », sans qu’on sache ni pourquoi ni comment? J’ai continué
sur ma lancée. Maman et les autres sortiraient bientôt, il y aurait un deuxième
convoi. On nous avait donné un peu d'argent pour le voyage.
Je n étais pas très à l’aise en proférant ces mensonges. Je sentais bien qu’il
était sceptique.
Quant à moi, jouer le jeu de la libération, faire semblant que tout était normal,
ne pas pouvoir exprimer tout ce qui bouillonnait dans ma tète, me coûtait
terriblement. J’aurais aimé hurler, là, dans leur salon si bien ordonné, au
milieu de leurs jolis petits bibelots disposés avec amour sur chaque meuble
bien ciré, que nous étions recherchés, traqués par toutes les polices
marocaines; que nous avions payé pendant quinze ans pour un crime que
nous n’avions pas commis; que maman, Soukaina et Myriam étaient encore
enfermées, torturées peut-être, à l’heure qu’il était, pour leur faire avouer où
nous nous trouvions...
Mais moi non plus, je ne pouvais rien dire, je devais me contenter de sourire,
faire semblant, prononcer des paroles convenues, dont la banalité dissimulait
le drame que nous étions en train de vivre.
Luc Barère a annoncé qu’il devait partir travailler, ce qui nous a soulagés.
Nous aurions moins besoin de feindre. Sa femme, elle, nous croyait sur
Nous avons passé quelques heures ainsi, à nous rassasier et à boire, mais nous
demeurions toujours sur le qui-vive. Cependant, la parenthèse était
bienvenue. Michèle Barère nous a donné des nouvelles de nos anciens amis.
Elle nous a raconté comment notre maison avait été rasée, et qui, parmi les
courtisans, s 'était disputé pour la piller. Je me suis retenue de pleurer.
Elle nous a dit encore que l’un de ses fils, Philippe, qui vivait désormais en
France, était de passage au Maroc avec sa femme, Janine, une ancienne amie
de lycée. Il serait si content de nous revoir.
Moi qui craignais tant que l’un de nous se trahisse, j’ai été pétrifiée
lorsqu'elle a allumé la télévision. Nous n’avions jamais vu d’images en
couleurs, autrement qu’au cinéma. Des dessins animés sont apparus sur
l’écran géant et Abdella-tif s’est collé devant. Il n’entendait plus, ne
nous regardait plus, fasciné par le spectacle, Il était redevenu un gamin de
trois ans, riant aux moindres bêtises. J’étais inquiète. Il ingurgitait trop de
nouveautés, trop vite. Et je craignais que Michèle Barère soupçonne nos
conditions de détention. Je voulais donner le moins de détails possible.
Plus les heures avançaient, tandis que nous bavardions de choses et d'autres,
et plus je me convainquais de notre échec. J'envisageais la mort, puisque
notre résolution d'en finir, si nous étions repris, était irrévocable. Mais si cette
décision avait été aisée à prendre dans l’isolement de notre prison, le retour à
la vie nous la rendait beaucoup plus difficile.
Luc Barère est revenu en fin d'après-midi. Il n'avait pas l’intention de lâcher
prise. Il ne croyait pas un mot de notre petite histoire, nous posait cent fois les
mêmes questions sans se satisfaire de nos réponses. Sa femme tentait de le
raisonner, lui répétait de nous laisser en paix.
— Tu vois bien que ces enfants ont vécu un cauchemar, Luc... Quand je
pense à tous ces gens qui ont été si indifférents à leur égard...
— Il est vieux, ai-je dit, il va être choqué quand il nous verra dans cet
état pitoyable. Nous préférons nous retaper un peu avant de l’appeler.
C'est la seule famille qui nous reste. Nous ne voulons pas le tuer.
La vérité était bien sûr toute différente. La police surveillait sans aucun doute
son téléphone et sa maison. Nous serions arrêtés tout de suite.
Puis il se calmait, nous regardait, nous disait que nous revoir était la plus
belle chose que la vie ait pu lui offrir.
Ce dîner a été un des plus étranges, un des plus pénibles aussi de toute mon
existence. Philippe riait par moments ou bien nous dévisageait avec un
sourire béat. A d’autres, il sanglotait. Nous nous efforcions d’afficher
l’apparence de la normalité, mais nous étions terriblement secoués, et en tout
cas bien épuisés.
Après le dîner, Michèle Barère m'a montré nos chambres à l'étage. J'ai
poliment refusé celle quelle me proposait, en prétextant que je voulais dormir
seule. Elle a accepté sans broncher que je m’installe où je voulais, c'est-à-dire
dans une pièce munie d'un téléphone. Luc Barère est monté à son tour et m’a
tendu des somnifères, afin que nous passions tous une bonne nuit. J’ai pris les
cachets en le remerciant et, dès qu'il a tourné le dos, je me suis empressée de
les jeter dans les toilettes.
J’ai fermé les yeux, compté jusqu'à trois et j’ai tiré très fort. J’ai dû me
mordre les lèvres pour ne pas hurler. Je m'étais arraché tous les ongles
des pieds, provoquant une hémorragie. Le sang s'est répandu sur la moquette.
Affolée, j'ai cherché autour de moi quelque chose pour le nettoyer, La porte
s’est alors ouverte et j'ai plongé dans la baignoire. Michèle Barère a vu le
sang sur le sol.
— Que t’arrive-t-il ?
J'ai passé la nuit à écrire. Une lettre à Jean Daniel, des poèmes, des SOS.
Vers quatre heures du matin, j'ai pris le combiné et j’ai décroché
tout doucement.
A l'autre bout du fil, Luc m’a demandé si j'avais besoin de quelque chose.
— Tu as rêvé...
Je l’ai embrassée. Elle m’a demandé tendrement si j'avais bien dormi. J’ai
refoulé mes larmes, désarmée par sa gentillesse béate à mon égard. Je me suis
alors étonnée de l’absence de Luc.
Je suis montée avertir Raouf de la catastrophe. Puis Philippe est arrivé pour
prendre le petit déjeuner avec nous. Raouf l'a attiré à l’écart et lui a demandé
s'il pouvait nous accompagner en voi-Lire.
J'ai dit à Michèle Barère que Raouf et moi sortions faire un tour avec
Philippe.
Nous avions repéré la veille l’ambassade de Suède, qui se trouvait non loin
de chez ses parents. C’était notre dernière chance pour demander l'asile
politique, mais on n'v croyait plus beaucoup. Nous avons indiqué le chemin
à Philippe, puis nous lui avons fait signe de se garer.
Il nous a regardés longuement, sans parler. Nos visages, comme notre silence,
étaient éloquents. Nous lui avons expliqué notre situation. Il s’est frappé la
tête contre le volant en poussant des hurlements de douleur.
Il fallait faire la queue pour pénétrer dans l'ambassade et notre tour n'arrivait
pas. Au bout de dix minutes, Raouf s'est impatienté. Il a pris une feuille de
papier, et a écrit en grosses lettres :
On a glissé la feuille sous la porte vitrée derrière laquelle une géante blonde
était assise. Elle a saisi le papier, l'a lu et s'est levée. Debout, elle paraissait
gigantesque. Elle nous a fusillés du regard et a déclaré en détachant les mots :
— GO OUT.
Terrorisés, nous nous sommes enfuis en cava-lant. Suède, pays des droits de
l'homme...
Philippe nous attendait dans la voiture. Nous devions retourner chez lui pour
récupérer Abdellatif et Maria. Sa mère nous a ouvert la porte. Elle ne
comprenait pas pourquoi il sanglotait ainsi. Sans doute se refusait-elle à
comprendre.
Puis Luc Barère est entré, suivi de mon jeune oncle Wahid dont le visage
était tuméfié et les yeux larmoyants. Barère était allé chez mon grand-père,
avait trouvé Wahid et lui avait dit que nous avions été libérés. Mon oncle
s'était écroulé dans ses bras.
Il avait appris la nouvelle par la DST. Les policiers étaient venus le chercher
la veille et toute la nuit, ils l'avaient frappé sur la plante des pieds pour le
faire avouer où nous étions.
Ils l’avaient déposé chez lui une demi-heure avant que Barère arrive. Wahid
ne nous avait pas revus depuis notre départ pour Assa. Il n'avait plus eu de
nouvelles depuis Tamattaght, excepté, de temps à autre, l'annonce du décès
de l’un ou l'autre d'entre nous.
Ainsi, on lui avait fait croire que Myriam était morte, puis Raouf, puis moi. Il
me faisait jurer que maman et les autres étaient encore vivantes. Il hurlait,
pleurait, gesticulait, nous embrassait à tour de rôle.
— Aujourd'hui, tu pleures, alors que pendant quinze ans, vous nous avez
tous lâchés, ai-je dit avec froideur. Si tu veux te racheter, tu n’as qu’une
seule chose à faire : raconte toute notre histoire à la presse internationale
parce qu’ils ne nous auront pas vivants. Et puis débrouille-toi, mais on a
besoin d’argent.
Wahid n’avait pas d’argent sur lui. Il a demandé un prêt à Barère qui nous a
remis trois mille dirhams. J’ai donné mon manuscrit de l’Histoire à Philippe
en le faisant jurer de l’enterrer quelque part et de me le rendre un jour. Il a
promis. Mais il avait eu si peur qu’il s'empressa de tout détruire dès que nous
avons été hors de portée.
Michèle Barère nous avait donné des vêtements propres. J’avais hérité d’une
sorte de gandoura bleu lavande et de sandales à talon haut avec une empeigne
en filet, avec lesquels j’avais une allure pour le moins curieuse. Les petits et
Raouf étaient correctement habillés.
Nous avons pris un taxi et demandé qu’il nous dépose à la gare de l’Agdal.
Partir par la gare de Rabat-Ville, située au centre, était trop risqué. Nous
voulions aller à Tanger.
Tanger
Pourquoi Tanger? D'abord parce que nous ne savions plus où aller et que la
ville nous semblait marquer le bout de notre aventure. Nous manquions de
sommeil, nous étions fatigués, déprimés, désespérés par les secousses et les
déceptions qui s’étalent abattues sur nous depuis deux jours. L'autre raison,
un petit peu plus concrète, était que les Barère m’avaient appris qu’un de
mes anciens soupirants, Salah Balafrèj, était propriétaire d’un hôtel à Tanger.
Peut-être pourrait-il nous aider?
trop dangereux pour nous et il nous fallait un but. Alors, pourquoi pas
Tanger?
En attendant le train, nous nous sommes réfugiés dans un parking et, pour ne
pas nous faire repérer, nous nous sommes dissimulés sous des voitures. Nous
avions deux heures et demie à tuer. Raouf est parti chercher les billets, puis il
est revenu se cacher avec nous. Nous avons commencé à délirer en imaginant
maintes hypothèses de fuite, toutes plus farfelues les unes que les autres.
— Le Negus, pas un requin ne voudrait de tes os, lui rétorquait Raouf, hilare,
en faisant allusion à son extrême maigreur.
Abdellatif, qui prenait tout au pied de la lettre, paniqua parce qu’il ne savait
pas nager. Raouf décida que nous achèterions à Tanger des combinaisons
insubmersibles, dignes du commandant Cousteau. Nous nous enduirions la
peau de graisse de phoque pour supporter le froid. Nous ferions aussi
l'acquisition de pastilles anti-requins pour rassurer Maria, et de balises de
détresse pour indiquer notre position aux navires.
Le séduire ne devait pas être une partie de plaisir mais un moyen pour assurer
notre suivie. Je me suis assise en face de lui, tandis que Raouf prenait place
en face de la femme, une Marocaine d'une cinquantaine d’années, dodue à
craquer, vêtue des pieds à la tête d'un savant dégradé de rose, et maquillée
comme une voiture volée.
gandoura légère. L'homme m'a proposé son pull. Je l’ai remercié en français
mâtiné d’accent italien. Nous ne venions plus de Belgique, cette fois,
mais d'Italie, et nous nous étions même choisi un nom de guerre : les
Albertini. Bien nous en prit car l'homme, lui, venait de Belgique. Il était
cuisinier et allait voir sa famille à Tanger.
La matrone s'est mêlée à notre conversation. Ils nous ont demandé d’où nous
venions et j'ai sorti mon petit couplet italien. Du Sud, ai-je précisé quand elle
m'a fait remarquer que j'avais la peau mate comme les Marocains.
J'ai changé de place pour m’asseoir à côté du cuisinier. Au bout d'un moment,
j'ai simulé la fatigue et j’ai laissé tomber ma tête sur son épaule. J’ai évité le
regard de Raouf. Je devinais que mon frère était furieux de me voir aguicher
un homme pour obtenir un toit. Je n'en menais pas large moi non plus. Mais
avions-nous le choix?
La voie ferrée longeait des plages de sable blanc. Abdellatif regardait la côte
défiler, en reprenant son air d'enfant sauvage. Il n’avait jamais vu la mer, ou
du moins, il ne s’en souvenait plus. La matrone lui a demandé, un brin
étonnée, si c'était la première fois qu’il la voyait.
Les quatre heures de trajet ont été un véritable supplice. La peur nous
arrachait le ventre. Jouer aux Albertini nous a détendus cependant et nous
a fait un peu oublier le reste.
Le train est enfin arrivé à Tanger. On s'est tous regardés avant de passer à
l’action. Nous nous
comprenions sans avoir besoin de parler. J'ai enlacé le cuisinier; Raouf s’est
collé à la matrone. Maria et Abdellatif sont restés ensemble. Sur le quai, des
policiers surveillaient la descente des passagers, sans trop de zèle cependant.
Le pays était en état d'alerte, nous étions recherchés dans les lieux publics,
mais le gouvernement était embarrassé. Il ne fallait pas que
l'opinion publique, révoltée par le sort qui avait été le nôtre depuis quinze
ans, se retourne contre ses dirigeants. Cela, nous l’avons su plus tard.
Les gens sont sortis du train, se sont bousculés, ont formé bientôt une foule
compacte à laquelle nous nous sommes mêlés. Une fois de plus,
nous sommes sortis de la gare sans encombre. La raison était simple. Les
policiers cherchaient quatre fuyards rasant les murs, et non pas une
fille amoureuse enlaçant tendrement son fiancé, pas plus qu’un grand garçon
trop maigre, flanqué d’une petite amie bien ronde. Ni même un gentil petit
couple avançant bras dessus bras dessous.
— Eh oui, c’est ainsi, dit-il, je suis désolé. Dans mon pays, il y a des
flics partout.
La grosse femme nous avait lâchés. En partant, elle m'a donné son adresse,
elle était secrétaire à Rabat. Je tenais le cuisinier par le bras. Un peu énervé, il
m'a demandé pourquoi je ne me débarrassais pas des autres.
Cette marche dans Tanger qui s'illuminait à la nuit tombante, avait quelque
chose d'irréel. La brise marine qui caressait nos visages, l'odeur de l'iode
emplissant nos narines, les sirènes des paquebots, nous donnaient une
impression de grands espaces, de frontières ouvertes. La liberté était là, à
portée de main, il nous fallait si peu pour en jouir à nouveau. Le rythme de
vie nocturne des Tangerois, calqué sur l'Espagne voisine, nous grisait.
Mais Tanger la fêtarde avait une autre facette. Foyer de l'intégrisme, plaque
tournante de la drogue et de la contrebande, la ville était quadrillée par les
forces auxiliaires qui se livraient à de fréquents contrôles d'identité. Nous ne
le savions pas encore.
Nous avons croisé deux soldats, le fusil sur l'épaule, qui se sont avancés vers
nous et nous ont demandé nos papiers. Prise de court, j'ai bégayé. Notre salut
est venu du cuisinier, qui a protesté en arabe.
Les deux hommes ne nous quittaient pas du regard mais la colère du cuisinier
les avait impressionnés. Ils nous ont laissés passer, à contrecœur m’a-t-il
semblé. Encore un miracle.
Pour gagner du temps, nous nous sommes arrêtés dans une épicerie pour
acheter de quoi grignoter. Nous avions oublié que nous avions faim.
Abdellatif regardait l'étalage avec stupeur, il ne connaissait presque aucun des
fimits exposés. Je l’ai secoué, lui ai demandé ce qu'il voulait. Il a choisi des
oranges parce qu’il en avait déjà mangé en prison. Le reste lui faisait peur. Il
les a oubliées en partant.
Il voulait que je vienne avec lui. J’ai refusé et je lui ai demandé de me donner
l’adresse d'un endroit où le retrouver. Il m'a indiqué un café et on s'est dit au
revoir. J'étais plutôt soulagée de retarder l'échéance.
Dans les années soixante-dix, maman avait acheté des parts d'un hôtel à
Tanger, le Solazur, en copropriété avec Mamma Guessous, l’amie qui avait
été impliquée dans l'affaire de l’uniforme de mon père 3.
— Ah, oui, je vois... Non, non, mon mari n’est pas encore rentré. C'est
impossible, je dois retourner à Casa demain...
Je n'ai pas tout de suite compris pourquoi elle me répondait de façon évasive
en prenant ce ton coincé. J'ai cru à une nouvelle trahison de nos amis. Déçue
une fois de plus, j'ai laissé tomber.
Elle était entourée de policiers. Plus tard, quand nous nous sommes revues,
elle m'a avoué que l’un d’eux était sur le point de s'emparer du combiné au
moment où j’avais raccroché, Ils étaient certains que j'étais au bout du fil.
Nous sommes quand même passés au Solazur qui était tout proche. Nous
avions besoin de l'adresse de l’hôtel Ahlan, qui appartenait à mon copain
Salah Balafrèj. Avant de partir pour Tanger, j’avais demandé à Wahid de le
prévenir de notre arrivée.
Le café se trouvait dans une cave si basse de plafond que Raouf devait plier
son mètre quatre-vingt-cinq pour avancer. Je n’avais jamais vu pareille
assemblée de mines patibulaires. Des marins balafrés, des drogués au regard
vitreux, des trafiquants, toute la pègre des bas-fonds était assise autour de
tables en formica. Il n'y avait aucune femme parmi eux, pas plus d'ailleurs
que de cuisinier. Nous l’avons attendu une dizaine de minutes puis nous nous
sommes ressaisis. Même dans notre état, ce netait pas un endroit pour nous.
Nous avons remonté les escaliers en courant et nous avons respiré un bon
coup à l'air libre.
Il ne nous restait plus que la solution Balafrèj. Nous étions bien trop épuisés
pour continuer à pied. On a hélé un taxi dont le conducteur était un
petit vieux intégriste, assez grognon. Raouf s'est assis devant, et nous trois sur
les sièges arrière.
Quand notre tour est arrivé, la voiture a démarré doucement pour se ranger au
niveau du barrage. Un policier s'est avancé, la torche à la main. Il l'a braquée
sur nous. J'ai tenté un sourire qui ressemblait plutôt à un rictus. Il a éteint,
s’est éloigné pour discuter avec un collègue. Ils sont revenus ensemble et ont
braqué à nouveau leurs torches.
Nous étions pétrifiés. Il me semblait entendre le cœur des trois autres battre
aussi fort que le mien et je me demandais comment les policiers
n’entendaient pas ce bruit assourdissant.
Ils cherchaient quatre jeunes fugitifs. Ils n’ont même pas fait le
rapprochement avec nous...
C'est que nous n'avions pas la même logique. Dans leur esprit, nous n'avions
rien à faire à trente kilomètres de la ville. Si nous étions bien à Tanger, nous
irions plutôt vers le port, les plages, les voies de sortie du pays. Les policiers
ont repris leurs torches et nous ont fait signe de passer.
El Haj pour un homme ou Haja pour une femme : on appelle ainsi, par
respect, les croyants qui ont fait le pèlerinage à La Mecque.,
2
Je voulais gagner du temps. Eviter qu'on nous demande nos passeports. J'ai
exigé qu'on téléphone à Balafrèj pour lui annoncer que madame Albertini
l'attendait. Le réceptionniste est revenu quelques minutes plus tard.
Mais je connaissais la suite. L’homme m’a demandé nos passeports et j'ai fait
semblant de me fâcher..
Le personnel nous regardait avec curiosité, intrigué par notre dégaine qui
contrastait avec nos grands airs. Certains tournaient autour du bar.
Il était près de vingt-trois heures. Nous avons décidé de nous cacher près de
la piscine puis de passer la nuit dans le nightclub de l'hôtel. Sur la pelouse,
quelques chaises longues étaient disposées en cercle. Je me suis affalée sur
l'une d'elles. La toile était trempée et j’ai mouillé ma gandoura qui déjà n'était
pas bien épaisse. Cachés sous les arbres, semés les uns contre les autres en
grelottant de froid, nous avons attendu minuit, l'ouverture de la boîte de nuit:.
Pendant quinze ans, nous avions idéalisé notre retour à la vie. Moi qui,
adolescente, ne vivais que pour la danse, j'attendais le moment où je pourrais
à nouveau m'adonner à ma passion nocturne. Mais soit tout avait changé
autour de nous, soit nous n’étions plus tout à fait comme les autres. Dans la
boîte, la musique était beaucoup trop forte, la lumière psychédélique nous
vrillait la tête Pour nos pauvres cerveaux endoloris, cette agression sonore
était pire que la plus insupportable des tortures. Nous avons fui en courant.
Cet incident accentua notre sentiment d'être des « fugitifs » et rien d'autre.
Une fois de plus nous étions hors du coup, et cette constatation nous blessa.
Mais l'humour de Raouf rétablit une fois de plus la situation. Il réussit à nous
faire rire en y allant de ses commentaires sarcastiques sur les clients de la
boîte.
Au matin, nous avons fait un brin de toilette puis nous sommes entrés dans le
hall, comme si nous avions donni ailleurs. Nous marchions avec difficulté, le
bruit nous assourdissait, la lumière nous blessait les yeux, nous souffrions de
mille maux divers...
Et pourtant il fallait être à la hauteur de notre évasion, alors même que nous
en savions l'issue incertaine, jouer un rôle devant les autres, alors que nous
aurions eu besoin d’être soignés, écoutés, consolés, plaints, aimés. C'était
terriblement difficile, terriblement injuste aussi, mais nous n'avions pas le
choix.
Les touristes allaient et venaient, ils descendaient des cars qui stationnaient
devant l'hôtel, se hélaient dans toutes les langues. Ils étaient bronzés, gais,
souriants, parfois râleurs; ils avaient des problèmes de repas mal digérés et
d'excursions non comprises dans le forfait. La vie était là, mouvementée,
joyeuse, tellement simple dans les détails, et nous en étions exclus. Nous
étions tout le temps rejetés vers les morts, alors que nous aspirions tant à faire
partie des vivants.
Nous avons quitté le hall de l'hôtel et nous nous sommes retrouvés dans le
jardin entouré d'arbres magnifiques. Nous nous sommes assis sur de petites
marches, et nous avons longtemps discuté. Nous étions le mercredi 22 avril, il
y avait près de trois jours, que nous nous étions évadés et l’on ne
nous avait toujours pas repris. Nous étions traqués, paniques, ballottés au gré
des événements. Mais libres. Nous nous étions joués d'eux. Sur ce plan notre
évasion était une réussite.
Mais maman et les autres nous manquaient. Nous avons parlé d’elles en riant
et en pleurant. Quand avaient-ils découvert notre fuite? Comment les traitait-
on? Quand allions-nous les revoir ? Nous laissions certaines questions en
suspens, certaines réponses aussi, tant notre angoisse était forte.
Nos problèmes n'étaient pas résolus pour autant. Où aller? Qui contacter?
Nous avions décidé d'appeler Radio France Internationale. Malheureusement,
nous n'avions pas le numéro et, pour téléphoner, il fallait passer par une
standardiste de l’hôtel. A la réception, ils commençaient à se méfier de nous.
Notre seule solution était de nous faire des alliés pour nous aider dans nos
démarches. Dès le matin, nous avions repéré une adorable vieille dame
française, plutôt bon chic bon genre. Elle était accompagnée de son fils, un
grand benêt de cinquante ans, prof de maths, quelle menait par le bout du nez.
Nous avons décidé de gagner sa confiance pour quelle demande au standard
le numéro de RFI à notre place. Pour cela, nous avons encore mis au point un
gros mensonge que nous devions lui débiter quand l'occasion s en
présenterait.
La vieille dame ne nous suffisait pas. Il nous fallait des amis de rechange, qui
puissent eventuellement nous inviter à dîner ou nous héberger dans leurs
chambres. Nous avons ainsi jeté notre dévolu sur le professeur d équitation de
l'hôtel que Maria ne laissait pas indifférent, sur un réceptionniste qui me
faisait les yeux doux, et sur un jeune
Maria alla flirter avec le professeur d'équitation, ce qui était un exploit pour
elle. Il déposa un léger baiser sur sa bouche et elle en fut émerveillée.
Elle avait beau avoir vingt-cinq ans d âge légal, en réalité elle n'avait encore
que dix ans...
— Mais pourquoi ?
J’ai appris la nouvelle aux enfants, qui se sont affolés autant que moi.
Criminels, nous? Dangereux, nous ? Nous risquions donc d'etre abattus
sans sommation ? Il n'en était pas question, nous ne leur laisserions pas ce
plaisir, nous préférions nous suicider avant. Abdellatif a commencé
à chercher fébrilement des prises électriques pour pouvoir nous électrocuter si
besoin en était. Le délire nous reprenait. Le désespoir aussi. Maria et moi,
nous sanglotions.
Nous nous étions installés dans le bar. La vieille dame française y est alors
entrée avec son fils. Elle nous a salués puis, voyant notre état misérable, elle
s'est approchée et nous a demandé pourquoi nous pleurions. Nous avons saisi
l'occasion au vol et débité le mensonge que nous avions préparé à son
intention.
Notre sœur, journaliste à France Inter, devait être hospitalisée à Villejuif pour
soigner un cancer du sein. Nos parents n'étaient pas au courant et nous ne
savions pas comment la joindre à la station.
Il n 'était pas question de lui dire que les standardistes se méfiaient de nous.
Nous avons continué à pleurer tout en la surveillant du coin de l'œil.
Nous devions être convaincantes. Emue par nos larmes, elle nous a proposé
de chercher le numéro pour nous.
de papier et nous l'a tendu en souriant. Elle avait appelé Medi 1 où on lui
avait donné le numéro de RFI- Nous l'avons remerciée puis nous avons
filé en donnant rendez-vous aux garçons un peu plus tard.
J’ai laissé Maria se débrouiller avec le standard et je lui ai précisé de
demander Alain de Chalvron. C'était une des voix de RFI que nous
connaissions le mieux.
J’ai attendu ma sœur dans le hall. Elle est revenue tout de suite, avec un air de
triomphe. A force de diplomatie, elle avait eu gain de cause auprès du
standard. Nous avons patienté jusqu'à ce qu'on nous passe un interlocuteur.
— Nous sommes les enfants du général Oufkir, a dit Maria. Nous nous
sommes évadés après quinze ans de détention. Nous avons creusé
un tunnel dans notre prison, et à présent nous sommes à Tanger. Nous
voulons de l’aide. Nous voulons parler à Robert Badinter et lui
demander d etre notre avocat.
Nous avons raccroché et nous avons attendu en tremblant. Dix minutes plus
tard, il nous rappelait.
Alain de Chalvron avait appelé le Quai d'Orsay qui avait transmis la nouvelle
au Président, dans son Concorde. Badinter ne pouvait pas nous défendre,
puisqu’il était président du Conseil constitutionnel. Le journaliste nous a
conseillé de faire appel à maître Kiejman. Il se proposait de le joindre. Il a
raccroché et a promis de nous rappeler.
J’ai laissé Maria en sentinelle et j’ai couru jusqu’au parking pour prévenir
mes frères. Je suis tombée dans les bras de Raouf en sanglotant et je lui ai
raconté notre conversation. Abdellatif me regardait en essayant de
comprendre. Mitterrand, Quai d'Orsay, Concorde, Badinter étaient des noms
qui lui échappaient totalement.
Nous avons rejoint Maria. Alain de Chalvron l'avait rappelée et elle nous
attendait pour lui parler. Au téléphone, nous lui avons dicté notre appel au
roi. Cette déclaration disait en substance que nous n'étions que des enfants et
qu'il était injuste de nous punir parce que nous portions le nom de notre père.
Nous avons attendu la nuit, partagés entre la joie d'avoir été entendus et la
méfiance. Ce voyage de Mitterrand serait-il bon pour nous? Je n’étais plus
sûre de rien. Mais je n'en étais pas moins impatiente de rencontrer cet envoyé,
qui était Hervé Kerrien, le correspondant de RFI à Tanger. Sur le moment, il
ne nous révéla pas son identité.
Sa froideur nous a surpris. N'était-il pas notre sauveur ? Nous nous attendions
à des paroles chaleureuses, des félicitations, une certaine compassion... Mais
non, il gardait ses distances, ce qui
nous a déconcertés. Nous nous sommes avancés dans le parking pour nous
dissimuler aux regards.
J’ai commencé à évoquer les actions politiques de mon père, mais il m’a
interrompue.
Ne sachant plus quoi faire, nous sommes retournés au bar qui s’emplissait
d’une faune étrange; des hommes habillés de façon voyante, des filles trop
fardées, qui buvaient du whisky, fumaient des cigarettes et draguaient
ouvertement. Raouf n’échappait pas à leurs regards aguicheurs...
Il nous a proposé un café que nous avons bu sans nous méfier. Il était drogué.
Le personnel voulait savoir qui nous étions. Us ne soupçonnaient pas notre
véritable identité mais supposaient que Maria et moi étions des putes et
que Raouf était notre souteneur. Ou peut-être encore que nous étions des
trafiquants italiens ou espagnols qui attendions un rendez-vous louche
à l'hôtel. De toute façon, nous n'étions pas bien nets à leurs yeux.
— Vous délirez trop, allez là-bas. il n’y a personne, vous serez en sécurité.
Nous sommes allés nous installer du côté du parking. Nous n'arrivions pas à
nous arrêter de rire, mais nous avons tenté de nous calmer pour être dignes
devant notre avocat.
Nous étions convenus de nous retrouver dans la petite salle vidéo de l'hôtel.
Quand nous l’avons découverte, nous en avions fait notre refuge . C’était une
bonne cachette . Nous regardions la télévision couleur qui nous fascinait
toujours autant. Les subtilités du satellite nous échappaient. Nous ne
comprenions pas comment les chaînes espagnoles pouvaient être diffusées
au Maroc.
— Vous devez être très fiers de vous parce que s'il y a des millions d’enfants
qui sont persécutés, massacrés, emprisonnés dans le monde, vous resterez les
seuls qui n’ont pas baissé les bras et qui ont continué à lutter jusqu’au bout.
Quand il est revenu le soir, cette fois sans Kerrien, maître Dartevelle nous a
appris que tout était organisé pour notre départ, fixé au lendemain
matin à dix heures trente. Nous devions fuir vers Tanger et, une fois au
consulat français, on nous ferait prendre un avion pour la France.
Je lui ai fait remarquer avec une certaine angoisse que l'alerte avait été
donnée, que le réceptionniste nous avait surpris dans la salle vidéo et qu'à
l'hôtel ils se méfiaient de plus en plus de nous. Il serait sans doute très risqué
d’attendre encore. Il ne pouvait rien faire de plus mais nous a conseillé de
nous faire très discrets.
A la nuit, nous sommes allés du côté des chambres. Nous avions faim.
Depuis trois jours, nous ne nous nourrissions que de cafés et de
cigarettes. Devant les portes étaient déposés des plateaux, portant des reliefs
de repas. Nous nous sommes disputé un bout de pain, un reste de
fromage. Nous étions près de la chambre du jeune couple d'Espagnols et nous
avons frappé à leur porte.
Il a souri lui aussi et nous a invités à entrer. Sa femme était nue dans le lit,
elle nous a vus passer les uns après les autres. Elle était un peu affolée, mais
il l'a calmée d'un baiser et il nous a fait signe de nous asseoir sur le divan.
Pour avoir passé trois jours à étudier ce petit couple avec attention,
nous savions qu'ils étaient du genre « on partage tout », peace, love et
fumette.
Il s’est roulé un joint, a tiré quelques bouffées, l’a donné à sa femme puis
ensuite nous l’a tendu. Nous avons fait semblant de fumer : le café dro-
gué nous avait servi de leçon. Raouf imitait Louis de Funès dans Les
Gendarmes à Saint-Tropez. Il me tendait le pétard et disait d'un air pénétré :
— Amour, amour...
Nous nous tordions de rire et le couple nous imitait. Ils mettaient notre
hilarité sur le compte de l'herbe.
^^^^îmmés, ils se sont enfin endormis. Nous avons fait de même sur le divan.
Au lever du jour, les oiseaux nous ont tous réveillés de leur caquetage
insupportable. Les deux Espagnols nous ont regardés bizarrement. Ils
semblaient surpris de nous trouver là. Puis ils se sont souvenus de la soirée «
pétard ». La jeune femme m'a gentiment proposé de passer à la salle de bains.
Nous avons fait chacun une vraie toilette, c'était la première depuis quatre
jours. D’habitude, j'évitais les miroirs, je ne supportais pas mon
visage dévasté. Pour tenter de le camoufler, je me suis maquillée de façon
voyante avec les produits de beauté que j'ai trouvés sur la tablette. Maria
m’a imitée.
Nous les avons quittés en les remerciant. Nous sommes allés directement au
bar pour attendre maître Dartevelle.
Pour être tout à fait honnête, je ne croyais pas que nous allions nous en sortir,
même en étant aussi près du but. Mon instinct me soufflait que nous serions
repris; même dans mes plus grands moments d'euphorie, je n'avais jamais
sous-estimé mon ennemi. Mais cela m'était égal. Nous avions joué le jeu,
atteint le maximum de nos possibilités.
J'étais fière de nous comme mon père l'aurait été.
L’arrestation
Une demi-douzaine d’officiels de la police fondit sur nous. L’un d’entre eux
nous demanda de décliner nos identités.
Je tenais à m’en tirer avec les honneurs. Raouf proféra le même mensonge.
L’homme qui semblait être le chef se retourna et fit un signe aux policiers
armés qui, à présent, nous entouraient. Ils s’avancèrent. D'un geste, il stoppa
leur élan.
Notre arrestation devait se passer dans la discrétion. Ils nous firent alors
traverser le couloir en nous poussant violemment la tête pour nous forcer à la
baisser, sous les yeux horrifiés des touristes. En un éclair, nous avons aperçu
la vieille dame et son fils ainsi que le jeune couple espagnol revenu sur ses
pas.
Les officiels venaient de Rabat. On nous sortait le grand jeu. On nous traitait
en héros, ce qui accentuait notre fierté. Partout, nous sentions le respect dans
les regards.
On prit nos mesures, nos empreintes, et on nous fit passer dans un box. Notre
fierté redoubla quand le procureur général téléphona devant nous à Driss
Basri, le ministre de l'intérieur.
— Mais Excellence, je vous le jure, je les ai arrêtés. Je vous le jure sur la tête
de mes enfants, Excellence, ils sont là en face de moi, oui, ils sont quatre,
Malika, Raouf, Maria, Abdellatif. Oui, c’est moi, personnellement,
Excellence, qui les ai repris. Dans la discrétion, oui, tout à fait, Excellence.
Il aurait capturé Mesrine ou la bande à Baader qu'il n'en aurait pas été plus
heureux. Raouf et moi, nous nous regardions en souriant discrètement. Mes
genoux chancelaient, mes jambes tremblaient, l’émotion me submergeait.
Mais je n’ai pas eu le temps de me laisser aller.
Dans un coin, les « gros bonnets » discutaient entre eux. Ils donnèrent des
ordres rapides et on
emmena Abdellatif. Je fus affolée par son départ. J'avais peur qu'ils se servent
de lui pour faire pression sur nous. Comme pour confirmer mes craintes, ils
nous fixèrent avec sévérité, Raouf et moi, histoire de bien faire passer le
message.
Peu à peu, les gardes se sont enhardis. Au lieu de communiquer par signes, ils
sont venus nous parler directement.
Certains pleuraient. D'autres nous avaient connus enfants. Ils faisaient partie
de l’escorte de mon père quand nous habitions encore rue des Princesses.
Certains se trouvaient à Tamattaght et avaient participé au réseau.
Les officiels se sont approchés de nous, trop mielleux et trop onctueux pour
qu’on leur lasse confiance. Le procureur a pris la parole.
— Ne paniquez pas. Votre frère sera bien traité. Il a l’âge de mon fils,
j’ai assisté à son baptême. .,
Puis ils nous ont fait quitter la pièce. En montant des escaliers, j’ai demandé à
nouveau à un policier si Abdellatif ne risquait vraiment rien,
nous étions en fuite, le roi avait interdit à ses enfants de sortir du palais de
Marrakech où ils se trouvaient, par crainte de notre vengeance.
On nous a fait entrer dans une pièce de vastes dimensions. A mon grand
soulagement, le petit nous y attendait. Les officiels se tenaient devant
la fenêtre. Je me suis approchée deux. Soudain, les jambes m'ont manqué, les
murs se sont mis à tourner, j'ai ressenti un picotement au cœur. Ils se sont
précipités pour me soutenir. L’accumulation des émotions et la peur éprouvée
pour Abdellatif avaient eu raison de mon équilibre.
Quelqu'un est allé me chercher un jus d’orange. On a ouvert la fenêtre et on
m'a conseillé de respirer fort. Le commissariat donnait sur une église. J’ai
regardé distraitement au-dehors.
C’est alors que je l'ai vue. Marie. La Vierge. Lovée dans une alcôve, elle
portait l’Enfant Jésus dans ses bras et me fixait de son bon regard
bienveillant. J'ai failli m'écrouler pour de bon, mais cette fois, de bonheur .
Ainsi, elle était toujours là lorsque nous avions besoin d'elle, elle veillait
sur nous, elle nous protégeait. J’ai appelé les autres d'un signe discret, pour
qu’ils la voient aussi. Le message était clair, elle me signifiait de tenir
bon, comme lorsque nous creusions le tunnel. Je me suis ressaisie
rapidement.
Ils n'en démordaient pas. Nous n'avions pas pu nous échapper tout seuls.
C'était impossible. Nous avions eu des complicités venant d’Algérie. Ils nous
ont interrogés Raouf et moi, chacun à notre tour, avec le même discours
sirupeux. Ils avaient connu mon père, ils connaissaient l'oncle, le grand-
père... Nous étions une famille honorable... Nous devions coopérer avec eux.
— Vous êtes une fille du Palais, vous connaissez les habitudes... Jamais
Sa Majesté n’aurait pu vous refuser la grâce et tout se serait bien passé.
Je me suis assez vite lassée de répondre et j'ai laissé parler mon interlocuteur,
le contrôleur général Guessous, un parent éloigné de Mamma Guessous. Je
me suis demandé où il voulait en venir, car il avait visiblement une idée
derrière la tête.
Guessous a éteint le poste avec rage. Je n avais plus rien à lui dire et lui non
plus.
— Raouf, je ne suis pas folle. Je peux te répéter mol pour mot les
paroles du journaliste...
sation de bien-être comme je n'en avais plus connu ces dernières années.
Cette annonce était la preuve que nous avions gagné. Le monde entier était
enfin au courant.
Une demi-heure plus tard, Guessous est revenu nous voir. A son visage, j'ai
compris que notre situation avait changé.
Ils avaient sans doute tenté de convaincre les Français de ne pas répandre la
nouvelle de notre évasion. Peut-être même essayé de les persuader que
l’affaire Oufkir était une affaire intérieure marocaine, malgré cette navrante
atteinte aux droits de l'homme. Malheureusement pour eux, l'information
avait été rendue publique. Il fallait nous considérer différemment.
On nous a fait entrer dans une autre pièce, vide celle-là. Ils ont envoyé
chercher des matelas neufs que des policiers ont déposés par terre, puis
on nous a apporté des plateaux débordants de nourriture. Nous avons mangé
avec délices, il y avait des petits pains, du beurre, du thé.
Pour nous, ce commissariat était un hôtel cinq étoiles. Nous nous sommes
chamaillés pour savoir comment nous installer pour dormir. Nous
étions épuisés mais heureux. Notre mission était accomplie.
Nous nous sommes endormis en pensant aux nôtres. Maman pouvait être
fière de ses enfants. Pendant quatre jours, avec nos faibles moyens, nous
avions mis le pays sur les dents.
On nous traitait à présent avec déférence. Nous étions redevenus des êtres
humains et cela nous faisait du bien. Le lendemain matin, le
procureur général nous a autorisés à utiliser sa salle de bains personnelle
située dans les locaux du commissariat. Nous en avions rarement vu de si
grande. Plus d'une centaine de flacons différents étaient
Pour nous qui avions vécu onze ans avec une demi-boîte de Tide par mois en
guise de savon, cette soudaine opulence nous faisait rire aux larmes. Nous
avions oublié la société de consommation. Comment pouvait-on
s'encombrer d’autant d'objets inutiles ?
Nous soupesions les bouteilles, nous dévissions les bouchons, nous nous
aspergions d'eau de toilette et de lotions d'après-rasage. Nous étions quatre
gosses lâchés dans un parc d'attractions. Les miroirs nous plaisaient moins,
nous évitions de nous y attarder. Notre regard, surtout, nous paniquait. Nos
yeux étaient exorbités comme ceux des enfants du tiers-monde qui souffrent
de malnutrition.
Nous nous sommes enfermés pour nous laver. En ouvrant les robinets trop
fort, nous avons provoqué une inondation. Nous avons épongé tout de suite la
moquette avec les serviettes et les peignoirs. Nous avions peur des auréoles.
Encore ce vieux réflexe du tunnel..
Puis nous sommes sortis tous les quatre en riant. Nous sentions trop fort le
parfum. Raouf avait un besoin urgent d’être examiné par un dentiste. Ses
abcès buccaux étaient gonflés de pus, mais le praticien chez qui on l’emmena
refusa de le toucher. L'infection était si grave que mon hère risquait un arrêt
cardiaque. Il faudrait l’opérer plus tard.
Guessous tentait de nous traiter avec neutralité, comme il était de son devoir
de fonctionnaire; mais sous la sécheresse du ton, perçaient à la
fois l’admiration pour nos exploits et la compassion pour notre état. Nous
devions vraiment avoir une
Dans les boutiques où on nous emmenait, les vendeuses étaient aux ordres de
la police. C'étaient leurs circuits, leurs indics, les maillons du filet tissé serré
pour que ce pays s’habitue à obéir. On s'adressait à nous avec déférence,
on voulait satisfaire nos moindres désirs, mais je n'avais envie de rien et
surtout, rien ne m'allait. Maria était trop maigre, les vêtements flottaient sur
elle. Moi, j'étais trop enflée. J’ai choisi cependant une jupe et une longue
tunique. Dans une boutique de chaussures, j’ai pris des sabots, pour le
confort. Mes pieds étaient toujours ensanglantés, mais je ne sentais même
plus la douleur.
Nous avons monté et descendu des escaliers, traversé un long couloir au bout
duquel Yousfi, Allabouch, le directeur de la DST, et trois
autres commissaires nous attendaient.
S'il avait fallu filmer ce moment, un metteur en scène aurait sans doute ajouté
une voix off pour
en faire ressortir l’émotion. Ou bien il aurait fait du son avec les clameurs
s’élevant des cellules des prisonniers pour célébrer notre victoire.
Mais rien de tout cela ne s'est produit. Notre arrivée a eu lieu dans le silence.
Un silence tellement pesant que l'émotion qui s'en dégageait n’en était que
plus intense. Nous avons vécu un moment surprenant. Ces cinq hommes,
serviteurs fervents du régime, nous ont félicités.
Nous avons tout de suite demandé des nouvelles des nôtres, On nous a
rassurés, elles allaient bien. D’ailleurs nous allions les revoir tout de
suite. Yousfi a appelé un vieil homme au pas traînant dans ses savates, qui
était chargé de bander les yeux des prisonniers.
C’était maman.
étaient empreints d’une tristesse infinie. Son regard était vide. Elle ne me
reconnaissait pas.
Nous nous sommes bousculés pour nous jeter tous les quatre à ses genoux. Sa
main s'est mise à trembler. Elle a déposé sa cuiller sur la table et a murmuré,
si bas que nous l’entendions à peine :
Nous avions tant changé quelle ne nous avait pas identifiés tout de suite. Ce
n'était pas seulement parce que nous portions des vêtements neufs. Ces quatre
jours de liberté avaient déposé dans nos regards la petite flamme de la vie,
que nous croyions pour toujours éteinte. Nous étions de l’autre côté, hors les
murs, tandis qu’elle se morfondait encore.
C’était impossible à leurs yeux. Pour eux, nous n'avions pas quitté les
environs de Bir-Jdid. Au mieux, nous étions descendus de l'autre côté, vers la
frontière du Sahara occidental. Mais la grosse Malika, la fille de l’ami de
mon grand-père, nous avait dénoncés à Rabat.
Ils s’étaient alors rendus à l’évidence. Nous pouvions nous trouver partout au
Maroc. Ils avaient fouillé Rabat et ensuite Tanger, en se concentrant, comme
nous l'avions prévu, sur les points ou nous pouvions fuir du pays.
Nous avons raconté notre cavale avec force détails. Elles nous regardaient
avec des yeux incrédules et nous sentions bien à quel point elles
— Mes enfants, mes petits chéris. C 'est incroyable ce que vous avez pu
changer...
Cetait vrai. Le plus terrible pour nous était de nous apercevoir que nous ne
faisions plus vraiment partie d'un tout. Nous nous sentions un peu coupables.
Nous avons donc écouté les récits de maman et de Soukaïna avec beaucoup
d’attention, comme s'il fallait nous racheter de ce surplus de liberté que nous
avions vécu sans elles.
Après l'évasion
A huit heures trente, ce lundi matin, les gardes entrèrent comme tous les
matins dans la cellule de maman et lui apportèrent le café préparé
par Achoura. Ils commencèrent leur fouille.
Maman était très calme. Les cinq femmes avaient passé la nuit à trembler
pour nous, surtout lorsqu'elles entendaient hurler la meute des chiens errants.
Ne nous voyant pas revenir, elles s'étaient peu à peu rassurées.
— Mon fils est malade, leur dit-elle. Il a passé la nuit aux toilettes. Vous
voulez entrer pour vérifier ?
Ma petite sœur était sereine, elle aussi. Elle avait puisé dans notre réussite la
force de leur tenir tête.
C'était la seule phrase à prononcer pour que les geôliers ne s'approchent pas
davantage. Soukaïna avait arrangé nos lits de façon à leur faire croire que
nous dormions encore. ^^mme à son habitude, Mimi resta cachée sous sa
couverture et ne releva pas la tête. Mais au moment où ils quittèrent la pièce,
elle poussa un grand soupir propre à les rassurer.
Tout ces détails faisaient partie d’une stratégie mise au point avec minutie,
comme le reste. Les gardes entrèrent dans la pièce du tunnel, grattèrent,
fouillèrent, tapèrent sur les murs. Pas une seule fois leurs godillots ne se
posèrent sur les dalles creuses.
Ils passèrent rapidement chez Achoura et Halima pour une visite de routine.
Elles ne les inquiétaient pas. De leurs cellules, maman et Soukaïna les
surveillaient. Elles entendirent les pataugas, tchak, tchak, tchak, puis les clés.
Maman était partagée entre l'excitation et la peine pour ces pauvres bougres
qui depuis onze ans rythmaient nos journées, et que notre évasion allait
mettre en danger.
— Allez dans les toilettes, vous verrez bien. Abdellatif n'est pas là. Allez
chez les filles, chez Raouf, soulevez les draps, regardez partout, sous les
lits... Ils se sont évadés, je vous dis.
Il ne fallut, pas moins d'une bonne dizaine de minutes pour que la nouvelle
parvienne à leur cerveau embrumé. Pendant que maman s’échauffait, ils la
regardaient avec commisération, comme si elle était subitement devenue
folle.
Mais maman ne les lâchait plus. Elle virevoltait dans la cellule, soulevait la
paillasse, entrait dans les toilettes.
— Mais en quelle langue faut-il que je vous le répète? Quatre de mes
enfants se sont évadés...
— Elles sont là, elles dorment, elles ont leurs règles, dirent-ils. Tu nous
l’as dit, on les voit bien...
Ils soulevèrent nos couvertures. A notre place, Soukaïna avait disposé deux
tas de vêtements. Ils regardèrent sous les lits, fouillèrent du mieux qu'ils le
purent puis se rendirent chez Raouf où ils cherchèrent aussi, sans résultats.
Ils eurent alors un moment de démence. Notre évasion les condamnait à une
mort certaine. Us entrèrent dans notre cellule avec des pioches et firent sauter
les dalles de notre chambre. De là, ils
passèrent à la cellule du tunnel et firent encore sauter des dalles sans pour
autant découvrir le passage. Ils ne comprenaient rien. Ils paniquaient, criaient
et couraient dans tous les sens.
Les gardes étaient bien ennuyés. Borro n'était pas là. Comme il n'était pas de
service le dimanche, il en profitait pour aller voir ses enfants et rentrait tard le
lendemain. Le lundi matin, les gardes perquisitionnaient sans lui. Ils n'avaient
pas l'habitude de prendre des responsabilités et se retrouvaient complètement
perdus. Ils suivirent cependant les conseils de maman. La nouvelle de notre
évasion tomba directement à l'état-major et au ministère de l’Intérieur.
A peine une heure plus tard, l'ignoble Borro arrivait. Lui qui deux mois
auparavant avait menacé maman avec un pied de vigne, lui qui nous narguait
avec sa stature de gorille et ses petits yeux injectés de sang, lui qui se
flattait d’avoir su nous mater, se tenait devant elle, le teint cireux, les yeux
baissés. Il évitait son regard.
Selon lui, notre évasion était impossible. Nous nous étions cachés quelque
part. Il ordonna de regarder sur les toits. Bien entendu, la fouille ne donna
rien.
Il releva les yeux sur maman et lui dit d’une voix tremblante :
Les gardes enfermèrent maman et mes sœurs dans notre cellule. Elles
restèrent ainsi un bon moment à attendre. Un peu plus tard, elles entendirent
le ciel qui vibrait, noirci soudain par une armada d’hélicoptères qui atterrirent
dans les champs. Des officiers en grande tenue d’apparat envahirent la
caserne.
Ils bandèrent les yeux de maman et la firent sortir dans la caserne, puis
asseoir avec brutalité. Le ton était menaçant. Il ne s'agissait plus des
gardes que l'on pouvait manipuler ni de Borro que nous commencions à
connaître. Les officiers parlaient durement, sans humanité. Ils allaient lui
faire payer notre audace.
Maman tremblait de peur mais elle ne se laissa pas démonter. Dès la première
question, elle interrompit celui qui l’interrogeait.
Elle ne voulait rien leur dire et, malgré sa peur, elle restait digne et
courageuse.
Je préfère qu'ils soient mangés par les loups que par vous...
Ils voulaient savoir où nous nous trouvions, usaient de tous les moyens, les
menaces, l'intimidation, les supplications, le chantage affectif, mais Soukaïna
leur tenait tête, imperturbable, malgré sa frayeur et son angoisse.
Les généraux savaient que le roi exerçait sa vengeance sur nous, mais jamais
ils n’auraient pu imaginer que nous vivions dans de telles conditions. Pour
eux, nous recevions des livres, du courrier, nous étions relativement choyés.
Ils interrogèrent Soukaïna sur notre alimentation. Elle leur révéla que nous ne
connaissions plus le goût de certains aliments, le lait, le beurre, les fruits. Elle
décrivit nos repas, expliqua comment nous nous faisions des sandwiches aux
herbes bouillies. Les généraux étaient d’autant plus horrifiés que les aliments
entraient normalement dans la caserne ; les soldats n’étaient privés de rien.
Ils n'avaient pas encore repéré le trou contre le grillage. Au bout de vingt-
quatre heures, ils ne comprenaient toujours pas comment nous nous étions
échappés. Un tunnel était infaisable. Il fallait du matériel, des bras. Maman,
Soukaïna et Mimi étaient dans un état physique déplorable.
Ils craquaient. Ils voulaient tout savoir. Tout comprendre. Par la force, s’il le
fallait.
Mais Soukaïna était lâchée. Elle racontait sans se faire prier, prenait un malin
plaisir à utiliser notre vocabulaire : lampions, éléphants... Ils la regardaient,
éberlués, partagés entre l'incompréhension et la colère. Se moquait-elle
d'eux? Ils pourraient se fâcher... En dépit de la terreur qui lui nouait le ventre,
ma sœur demeurait très polie. Les interrogatoires étaient vraiment éprouvants
et Soukaïna, malgré sa bravoure, n'en menait pas large. Mais elle était
consciente du rôle quelle jouait.
Il faut dire quelle se débrouillait à merveille. C'était la première fois que cette
jeune femme de vingt-quatre ans, prisonnière depuis l’âge de neuf ans, tenait
le devant de la scène. Elle était comme un muet qui soudain recouvre l’usage
de la parole. Elle se découvrait drôle, intelligente, rusée, narquoise, insolente.
Elle tenait son public en haleine, même si ledit public était en rage devant une
telle audace.
Malgré leur ton menaçant, ils étaient subjugués, intrigués, parfois hilares.
— Cornélius.
Tout le monde fumait devant elle. Après leur départ, elle ramassait les
mégots. Un officier la voyant faire lui dit .
Finalement elle trouva que le petit jeu avait assez duré. Ils s’énervaient, se
montraient cassants, la menaçaient de plus en plus violemment.
Ils lui ôtèrent son bandeau des yeux et elle put constater que tous les
généraux étaient en grande tenue. Ils braquèrent leurs torches sur les
dalles. Ils lui demandèrent d'attendre le cameraman pour les ouvrir. Ils
voulaient la filmer et la photographier dans l’action pour envoyer les preuves
de notre évasion au roi, je suppose.
Ils appelèrent les gendarmes pour qu'ils s'assurent, qu'il y avait bien un
passage. Puis ils envoyèrent le cameraman filmer le parcours, ainsi que nos
maigres outils, la cuiller, le manche de couteau, le couvercle de boîte à
sardines.
Les chiens rapportèrent ce que nous avions abandonné dans notre fuite, le
poivre, la barre de fer, les haillons. Les hélicoptères ratissèrent toute la région
en vain, nous étions introuvables.
Leurs mauvais traitements cessèrent un peu avant notre arrivée, quand il hit
clair que le monde entier était au courant de notre évasion. Ils ne pouvaient
plus se permettre, désormais, de nous maltraiter. Nous avons passé la nuit
ainsi, à parler, à rire, à nous embrasser et nous féliciter.
notre évasion, comme le jour qui nous avait rendu notre dignité.
Le séjour à Ben Chérif dura deux mois et demi, pendant lesquels nous
n'avons pas cessé de manger. Les premiers jours, les plateaux défilaient sans
arrêt. Haricots verts, escalopes panées, riz, desserts, le menu n'était pas varié,
mais pour nous, c'était Byzance.
On nous avait donné un poste de télévision. Nous qui n'avions connu que le
noir et blanc, nous découvrions le monde en couleurs. Le Maroc défilait sous
nos yeux et nous ne reconnaissions rien. J'étais bien obligée de convenir que
ce pays s'était modernisé et de rendre au roi cet hommage. Jetais partagée
entre la fierté pour mon peuple et la rancœur contre ce souverain qui avait si
bien réussi avec des moyens si indignes.
aussi nous étions-nous décidés pour Stallone. Mais c'était un film porno : le
grand Sylvester avait commencé sa carrière ainsi. Passé le premier moment
de stupeur, nous avons tous hurlé de rire. Le lendemain, maman remercia
Allabouch pour l’éducation sexuelle qu'il entendait donner à ses enfants. Très
gêné, le directeur se confondit en excuses.
Après un conseil de famille, nous avons décidé d'écrire au roi. Nous voulions
lui demander l'autorisation d'émigrer au Canada. Allabouch était inquiet : il
avait peur que nous nous laissions aller à insulter Sa Majesté, ce qui n’était
pas dans nos intentions. La lecture de notre lettre le fit bondir d’indignation.
Nous ne nous lassions pas de mesurer l'estime et l'admiration que les policiers
nous portaient et que nous pouvions lire à tout moment dans leurs yeux.
Chaque jour un peu plus, nous savourions notre victoire et l'ampleur de notre
vengeance sur le roi.
Un jour que nous faisions les cent pas dans le couloir, nous avons croisé par
hasard deux prisonniers palestiniens. Ils se retrouvèrent face à nous. Les
policiers les virent mais un peu tard, et se précipitèrent sur eux pour les
emmener. Mais ils eurent le temps de hurler en arabe que nous avions gagné,
que la victoire était à nous.
Au bout du couloir, après les toilettes et les douches, une grille était gardée
en permanence par un policier en armes et en treillis. Cette surveillance nous
intriguait. Harcelés par nos questions, les policiers finirent par nous répondre
qu'il s'agissait de l’endroit où l'on interrogeait les prisonniers.
Nous voulions absolument aller voir . Notre requête leur semblait bizarre
mais, à force d'insister, ils finirent par y accéder. De l'autre côté de cette
grille, un couloir étroit était bordé par des portes de cellules.
Je l'ai regardé moi aussi, les yeux pleins de larmes, Je lui ai murmuré :
— Courage, courage,
Je m'en suis voulu tout de suite, C'était comme si j'avais donné deux gouttes
d'eau à quelqu’un qui se mourait de soif dans le désert;.
Je sanglotais,
Pour nous qui sortions de l'enfer, cette proposition était inespérée, Nous y
habiterions en attendant que Sa Majesté prenne une décision au sujet de la
demande d'immigration que nous lui avions transmise,
La nouvelle bit bien accueillie, Dans notre excitation, nous avons éludé les
vraies questions.
Mais nous n’avions pas encore la force de nous les poser. Nous étions si
fatigués que nous n'aspirions qu'à manger et à dormir.
Marrakech
De toutes les villas des environs, la nôtre est la plus isolée, ceinte de hauts
murs qui laissent voir, à l’extérieur, la cime des arbres. Un jardin en friche
l’entoure. La maison qui date sans doute de l'époque coloniale est de vastes
dimensions et d’un aspect, sinon agréable, du moins confortable.
Après Bir-Jdid, elle nous semble un palais. L’intérieur nous enchante par la
longueur des couloirs, la clarté des pièces et leur multitude. La plupart des
chambres sont situées à l’étage. Je partage la mienne avec Maria. Soukaïna,
Mimi, Abdellatif et maman se sont installés séparément. Raouf, qui a besoin
de fuir le gynécée, s’est attribué la chambre du bas donnant sur le jardin.
La maison possède deux salons comme dans les belles maisons bourgeoises.
Le plus petit est meublé à l'occidentale, avec un canapé et des
fauteuils moelleux disposés autour d’une imposante cheminée. Le second est
décoré à la marocaine de matelas au sol et d’une table basse. Nous qui avons
tant manqué de lumière, nous nous extasions sur la blancheur des murs, le
nombre de fenêtres, les interrupteurs électriques. Nous avons des
robinets d'eau douce, froide et chaude, un luxe, de vrais sanitaires et des
baignoires...
Ce n'est sans doute pas le paradis, mais pour les parias de Bir-Jdid, cela s'en
rapproche.
Très excités, les enfants courent partout, rient, crient, se chamaillent pour la
répartition des chambres. Mon humeur n'est pas aussi joyeuse. Encore des
murs, encore des portes, encore des policiers, encore des interdictions de
sortir, de se promener, de vivre...
Encore une prison, même si elle ressemble à une vraie maison. Où est la
liberté dont nous avons tant rêvé ? Pour ne pas gâcher leur bonheur, je mets
un bémol à mes doutes et je suis le mouvement en feignant l'enthousiasme.
— Oui, c'est formidable, oui, nous allons être heureux. Et puis n’est-ce pas
provisoire?
Ils ont dit vrai. Nous commandons, ils apportent. Peu à peu, nous nous
enhardissons. La nourriture devient notre seule obsession, notre unique raison
d'être. Tous les soirs nous réfléchissons avec sérieux à nos menus du
lendemain, et nous les concoctons avec le cuisinier de la police qu'on a mis à
notre disposition. En arrivant, ce brave homme ne savait pas cuisiner.
En nous quittant quatre ans plus tard, il est devenu un vrai cordon-bleu.
C'est que nous sommes devenus exigeants sur la qualité de nos recettes. Nous
voulons des crêpes, et des galettes, et aussi des tajines et des couscous, des
crèmes et des compotes. Et puis, tiens, tous les jours, un gros gâteau
d'anniversaire bourré de crème... Avec les aliments, nous retrouvons le
goût de vivre.
Le fou rire nous gagne. Nous revenons ensemble vers le réfrigérateur et nous
comparons nos choix. Nous nous empiffrons de concert. L’assouvissement de
ces fringales nocturnes nous prouve que nous ne sommes plus au bagne.
On m’a procuré en fraude une petite machine à écrire qui appartient à mon
grand-père et, cédant à la pression générale, j'ai entrepris de retranscrire
l'Histoire. J’ai commencé à prendre des notes pour un scénario. Je tiens aussi
mon journal.
Soukaïna peint et écoute les chansons de Patricia Kaas pour laquelle elle
éprouvera longtemps une passion violente. Abdellatif joue au foot; Raouf a
commencé une première année de droit par correspondance; maman écoute
ses chères informations et épluche la presse qu’on veut bien lui apporter.
Nous nous recyclons tous, chacun à sa manière.
Le soir, nous organisons des fêtes où tout le monde se met sur son trente et
un. Dès sept heures du soir, la maison bruisse d'une agitation joyeuse. On
repasse les vêtements, on bâtit des ourlets, on gomine ses cheveux, on se
coiffe, se maquille, se manucure les mains et les pieds. Et on se retrouve dans
le salon devant un splendide buffet.
Nous avons une chanson préférée que nous ne nous lassons pas d’écouter. Il
s'agit du générique du film La Lumière des justes, interprété par Charles
Aznavour. Elle s’intitule « Etre ».
L’un de nous branche la chaîne et nous nous serrons les uns contre les autres,
en reprenant en chœur le refrain :
Est-ce la voix poignante d’Aznavour qui nous fait sangloter? Ou les paroles
qui semblent avoir été écrites exprès pour nous ?
Tous les matins, le commissaire El Haj passe à la villa pour prendre des
nouvelles, et savoir si nous sommes satisfaits de notre sort. En réalité, il est
chargé de nous sonder sur notre détermination à nous installer au Canada.
Nous ne sommes pas dupes.
inquiète. Nous sommes bien traités, certes, mais si nos limites ont été
repoussées, si nous pouvons à présent marcher, courir, respirer, toujours
dans les limites du terrain vague, nous restons toujours des prisonniers.
Il nous a raconté son entrevue avec le roi qui a eu lieu quelques jours plus tôt.
Celui-ci a parlé de nous avec chaleur et passion. Il me considère comme sa
fille et a raconté à l'avocat qu'il m’a lui-même élevée, m'a donné mes
premières raclées et a ri à mes premières farces.
Dans cette malheureuse affaire je suis, prétend-il, son seul point noir avec le
petit Abdellalif pour lequel il se tourmente aussi.
— Vous savez, Malika, pendant les trois heures de notre conversation, votre
nom est revenu sans arrêt. Sa Majesté a beaucoup d’affection pour vous.
L'avocat a demandé au roi de nous libérer. Ce dernier n’est pas contre, mais il
refuse de nous laisser partir pour la France. Ses arguments nous semblent
bien spécieux. Sa Majesté redoute qu'un membre de la communauté
marocaine attente à notre vie. Maître Kiejman nous relate les craintes du roi
avec une certaine ironie, nous semble-t-il.
1. Après la guerre des Six Jours, en 1968. les Juifs marocains ont émigré en
masse en Israël, en France et au Canada. Le général Oufkir, qui comptait
beaucoup d'amis parmi la communauté, a facilité leur dépari
mettre. Alain Delon la appelé et l'a assuré de son amitié à notre égard. Il est
prêt à nous aider sur le plan matériel et à payer les frais de justice si besoin
est. Maître Kiejman ajoute cependant que l’acteur ne prendra aucune position
politique. Il a encore des intérêts au Maroc.
Je suis tout de même très réconfortée par ce petit clin d'œil. Ainsi, Alain ne
m'a pas oubliée. Il a sûrement reçu un des petits pamphlets que nous avons
écrits en prison et que nous avons adressés aux personnalités politiques et à
un certain nombre de nos anciennes relations, quand nous étions en cavale, à
Rabat. De tous ceux-là, il est le seul à s'être manifesté et cela me touche
infiniment. le décline cependant l’offre en demandant à maître Kiejman de le
remercier pour moi.
L'été est torride cette année-là mais cela ne nous importe guère. Notre départ
pour le Canada est fixé à la fin du mois d’octobre, aussi nous pouvons bien
supporter les désagréments de la chaleur. Nous sommes heureux,
euphoriques, triomphants. Nous allons pouvoir refaire notre vie.
L'inconnu nous fascine. Nous échafaudons les projets les plus insensés. Nous
allons vivre tous ensemble dans une immense ferme composée de sept
maisons, reliées les unes aux autres par des couloirs souterrains menant à une
salle de jeu. Nous ne nous marierons pas mais nous aurons de nombreux
partenaires amoureux. Nous ne nous quitterons jamais. Les petits
poursuivront des études et les grands travailleront.
Il serre maman dans ses bras, il nous embrasse à tour de rôle et nous regarde
tous avec une grande tendresse mêlée d'une infinie tristesse. Il semble
anéanti. C’est sûr, il a pitié de nous, de notre allure encore misérable, de nos
visages d'anciens enfants que la vie a durcis trop vite. Nous avons tant
changé. Dans ses yeux, nous lisons que nous sommes des revenants.
Notre retour est un miracle. Et nous comprenons, en le voyant, tout ce qui
nous sépare encore du monde des vivants.
J'ai la gorge serrée mais je ne peux pas pleurer, ni même prononcer son nom.
Enfant, je l'avais surnommé Baba el Haj et ce nom lui est resté. Mais depuis
la mort de mon père, je n'arrive plus à dire baba 1. Un blocage qui m’oblige à
garder mes distances avec le vieil homme.
11 s'est résigné à prendre notre deuil. Il n'a pas voulu croire mon oncle Wahid
qui lui a pourtant juré qu'il nous avait vus tous les quatre chez les Barète. Il
nous parle de la mort de Mamma Kha-dija et de son remariage. Tout cela, les
Barère nous l'ont appris. Mais nous ne savons pas qu'il a eu un autre fils, qu'il
a appelé Raouf.
— Mais, dit-il en pleurant, j'étais tellement sûr que vous étiez tous morts...
Il nous a raconté tout cela en s’efforçant de nous sourire, malgré ses larmes,
et en ponctuant presque toutes ses phrases de : « Dieu est grand. »
Pour préparer notre voyage fixé au 27 octobre, le caïd a été chargé de nous
acheter des valises et des vêtements. Il nous a fournis aussi en man-
teaux, anoraks, grosses chaussures. Établir des listes nous amuse follement.
Nous choisissons avec soin les formes, assortissons les couleurs. Nous
sommes comme des enfants devant un arbre de Noël.
On nous a donné des cartes d’identité et des passeports, puis on nous les a
repris la veille de notre départ. Ce détail m’a déplu. Il va dans le sens
du malaise que j’éprouve sans pouvoir le formuler. J'ai beau me raisonner,
trouver dans nos préparatifs, dans l’attitude des policiers avec nous,
les preuves que je cherche, je crois de moins en moins qu’on va nous laisser
partir. Je ne réussis plus à participer à la surexcitation générale, à
faire attention au brushing de l’une, à la tenue de l’autre.
Dans la nuit, je réveille maman et je lui fais part de mes soupçons. Elle ne
veut pas me croire, m’accuse d’avoir l’esprit tortueux. Plus naïve que moi,
elle se refuse souvent à voir le mauvais côté des choses. La vie au Palais m’a
appris la méfiance; je sais qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant ce
que le roi nous propose.
A sept heures du matin, ce 27 octobre, nous sommes tous les neui sur le pied
de guerre, parfumés, coiffés, habillés, nos valises et nos sacs bouclés. En
réalité, nous sommes déguisés en voyageurs, les uns plus ridicules que les
autres. Nous avons oublié ce que c’est que prendre un avion et partir. Les
mots ont perdu leur sens, aussi nous conformons-nous à leur apparence. Nous
endossons les rôles que nous devons jouer-.
Un autre coup d'œil à Raouf. Comment vont-ils s'y prendre pour nous avouer
que ce départ n’est qu'une mascarade ? Il va leur falloir un peu d'imagination.
Ils n'en ont même pas besoin. Les mots coulent de leurs lèvres, plus sirupeux
que de coutume. Un océan de miel,
Une fois de plus, notre rêve s'écroule. Nous sommes repartis pour quatre
longues années d'emprisonnement.
— Mais madame Oufkir, vous ne pourrez pas partir tant que vous
n'aurez pas rencontré Sa Majesté, puisque vous avez vous-même
demandé à le voir...
La situation s'est retournée contre nous. Maman a joué le jeu, et écrit une
lettre sollicitant une audience au roi, puisque tel était son prétendu souhait,
mais le résultat a été tout autre...
Ce dernier n'a peut-être pas bien pris ia mesure de nos problèmes de santé, ni
envisagé l’ampleur des dégâts. Six mois après Bir-Jdid, nous
sommes toujours dans un état physique calamiteux. Quatre d'entre nous ont
des problèmes pulmonaires qui risquent de dégénérer.
Mais aujourd’hui encore, même avec tous les soins de la terre, nous portons
toujours sur nos corps les séquelles de ces années terribles. Mimi accumule
les crises d'épilepsie, Maria a eu un cancer de la vessie, Raouf va de
pneumonies en infections, Soukaïna et moi avons une santé chancelante.
Quant à notre Abdellatif, c'est avant tout son âme qu’ils ont éteinte.
Notre avocat avait pourtant cru aux promesses jusqu’à la dernière minute. Il
nous attendait à Casablanca où nous devions prendre l’avion. Notre départ
devait se dérouler dans la plus grande discrétion, mais il y a eu des fuites et
des représentants de la communauté juive marocaine
Je suis plutôt encline à croire que notre faux départ était une mise en scène
bien montée. Le roi n'en était pas encore quitte avec nous; nous devions
encore payer.
Nous n'avons revu maître Kiejman que quelques mois plus tard, au début de
l’année 1988. Il était terriblement en colère. Il nous a déclaré qu’il allait
poursuivre le Maroc devant les instances internationales et a désigné
Allabouch du doigt.
— C'est votre faute et celle des gens qui tirent les ficelles au-dessus de vous.
Je n’ai pas l’habitude de traiter avec des gens sans parole...
Soukaïna l’a pris à part et lui a demandé si son suicide pourrait servir à nous
faire libérer. Depuis le 27 octobre, cette idée la hantait. Maître Kiejman a
soupiré et a repris ses invectives contre ce régime qui massacre des enfants
innocents.
Il a tempêté pendant un bon moment. Mais sa colère n’a servi à rien, pas plus
que la grève de la faim que nous avons entamée en avril 1988, quelques
semaines après sa visite. Cette grève a duré vingt jouis. Il nous fallait des
perfusions, nous étions mal en point, mais nous n'avons cessé le combat que
contraints par la réalité.
Notre départ raté nous a fait régresser dans le temps. Nous sommes redevenus
les prisonniers que nous étions depuis quinze ans, à la fois résignés et
révoltés, passifs et rebelles. En guise de consolation, il m'arrive de me dire
que mon sort
s'est amélioré et que je ne le dois qu'à mes efforts. Je ne manque pas non plus
de lucidité : le roi est si puissant et nous sommes si faibles... Au moins avons-
nous la satisfaction de l’avoir fait plier.
Notre famille est autorisée à nous rendre visite en fin de semaine, au prix de
mille difficultés. Ils sont systématiquement fouillés. Mais nous n'organisons
plus de fêtes improvisées, hormis pour Noël et les anniversaires. Finis les
goûters qui nous réunissaient dans la joie, finis les dîners tous ensemble.
Chacun mange seul, dans sa chambre.
Nous vivons en pyjama, toujours le même, usé à force d'avoir été lavé et
relavé. Nous allons pieds nus, nous ne faisons plus attention à notre
apparence. Quand nous nous rencontrons dans la maison, nous ressassons les
mêmes questions :
Nous élevons des dizaines d'animaux, des chats et des chiens errants, qui
vivent, mangent et dorment avec nous. Encore traumatisés par la mort de nos
pigeons, nous ne les laissons pas sortir de nos chambres. Bientôt nous avons
dix chats et trois chiens sur lesquels nous reportons notre immense besoin
d’amour. Car nous sommes frustrés, sentimentalement et sexuellement.
En prison, nous nous étions habitués à bannir nos moindres pulsions, nos
moindres désirs. Pendant les premiers six mois à Marrakech, nous avons
entrouvert la porte à nos émotions. Nous avons baissé la garde.
Après notre faux départ, nous avons tenté de nous endurcir à nouveau comme
au temps de notre isolement forcé. Nous menons un ersatz de vie. Nous la
sentons vibrer autour de nous, il suffirait de si peu pour en jouir. Mais ce peu
est inaccessible. Nous nous disons souvent que nous n'aurions pas survécu
quinze ans dans ces conditions-là. Nous préférons de loin le rien à l'à-peu-
près, le combat à la résignation.
Notre traitement s’est durci. Les policiers ont placé des micros dans la
cheminée du salon que Raouf a découverts et arrachés. En mesure de
L'idée d’une évasion nous aide à tenir, nous prouve que nous ne sommes pas
encore tout à fait morts ou enterrés vivants.
En près de vingt ans de détention, nous avons pris le pli d’analyser les
événements extérieurs par rapport à notre cas. Cette guerre nous est-
elle favorable ou pas ? Elle ne change pas notre sort d'un iota.
Ils nous donnent à lire l'ouvrage de Perrault, pourtant interdit au Maroc, pour
que nous puissions nous rendre compte par nous-mêmes.
Par sa violence contre le roi, ce livre me fait l'effet d'un troisième coup d'Etat.
Ainsi, quelqu’un d'extérieur, un Français de surcroît, a eu l'audace de s’en
prendre à la personne royale, d'accuser, de dénoncer, sans trembler ni plier".
Plus blessantes encore sont les attaques personnelles. A l'en croire, maman «
marquait une préférence pour les jeunes officiers » quand elle était mariée
avec mon père. En revanche, il ne sait rien des circonstances de leur divorce,
confond les dates, les causes, les événements, et prête même à maman une
liaison, une de plus, avec Hassan II. Il ajoute, sans preuves, sur la foi des
ragots, que « tout Rabat murmurait que [Soukaïna] était l'enfant du roi », Une
« révélation » qui a perturbé fortement ma petite sœur pendant longtemps.
Moi-même, je n’échappe pas aux commérages. Selon lui, j’ai suivi les traces
de ma mère. Mon père fermait les yeux : « Il avait l'entraînement. » D’autres
insinuations de même acabit parsèment les pages.
Pour avoir vécu à l'intérieur du Palais, puis, plus tard, au milieu des
courtisans, je suis habituée aux rumeurs. Venant des Marocains, elles ne
m’atteignent pas. En revanche, ce qui me chagrine, ce qui chagrine maman,
mes frères et mes sœurs, est qu’un homme comme Gilles Perrault ait pu
en faire état. Il a manqué l'occasion d’écrire un livre documenté avec sérieux,
et cela me perturbe bien plus que cette désinformation. Il y a tant à
révéler qu'il n’aurait pas dû se contenter de reproduire des on-dit. La vérité
aurait largement suffi à démolir le despote.
Mais il a osé.
Rendons à César... Nous lui devons sans aucun doute une fière chandelle.
Le bout du tunnel
Au début de notre arrivée à Marrakech, ils nous ont dit avec une certaine
amertume, un peu de rage aussi, que nous pouvions être fiers de nous. Notre
évasion aurait des répercussions bien plus politiques que nous ne le pensions.
— Grâce au retentissement de votre évasion dans le monde, la presse
internationale va s’intéresser de plus en plus au sort des prisonniers politiques
au Maroc , avait constaté Bouabid.
— Mais bon Dieu, hurle Allabouch, il y a dix-neuf ans et demi que vous
attendez cet instant et c’est tout l'effet que ça vous fait? Vous êtes
libres, je vous dis! Libres...!
encore une fois en bateau? Avant de bien les assimiler . ces trois petits mots «
vous êtes libres » nous replongent dans notre vieil état de prisonniers traqués.
Nous n'avons aucune réaction. Nous n’osons plus parler ni nous regarder.
Il nous faut un bon moment pour admettre que le roi nous a graciés.
L’opinion publique a fait pression, les Américains et les Français s'en
sont mêlés.
— Cela fait un bout de temps qu'on fait réunion sur réunion pour trouver
la meilleure façon de vous le dire. On ne pouvait pas vous le balancer
de but en blanc. c’était impossible, nous ne voulions pas vous tuer.
Libres... Ainsi, nous sommes libres... Mais où aller? Nous n’avons plus de
maison, et presque plus d’amis. Que vont-ils faire de nous une fois que nous
serons arrivés à Rabat? Vont-ils nous larguer comme des colis devenus
encombrants ?
Après leur départ seulement, nous nous embrassons, nous exprimons notre
joie à la fois bruyante et étrangement désincarnée. Nous sommes follement
heureux à l'extérieur et vides à l’intérieur. Libres...
Une semaine n’est pas de trop pour nous habituer à cette idée. Les heures de
la journée ne sont déjà plus les mêmes. Le soleil ne brille plus de la même
façon, ne se couche plus comme avant, ne se lève plus sur une autre journée
encore plus morne.
Le ciel est plus bleu, la nature reprend des couleurs, nous retrouvons l'appétit.
Nos sensations sont plus intenses. Je vois désormais la vie en cinémascope et
non plus sur un écran minuscule.
Nous sommes comme des aveugles qui retrouvent subitement la vue, avec la
part d’angoisse et de teneur que cela peut comporter.
— Moi, dit Raouf, je vais rattraper le temps perdu avec les femmes...
Pour nous rassurer, nous nous concentrons sur les valises et les paquets.
Notre famille est venue nous voir comme prévu à la fin de la semaine. Nous
ne leur avons encore rien dit de notre libération prochaine.
Ma tante Mawakit, qui est médium, nous lisait régulièrement les cartes, Elle
avait toujours vu que nous serions libérés un jour prochain mais elle ne
pouvait pas préciser la date. Ce samedi-là, elle prend ses tarots et me
demande de couper de la main gauche. Elle m’annonce sans préambule que
notre libération est imminente.
ÉPILOGUE
Baba = papa.
2
Walli : gouverneur.
4
A force d’avoir tourné et retourné le mot dans nos têtes, d'en avoir rêvé
pendant vingt ans, jour et nuit, nous ne sommes même plus certains de savoir
ce qu'il veut dire.
Libre signifie : sortir dans la rue sans avoir des policiers à nos trousses.
Pendant cinq ans, nous allons être suivis, surveillés, écoutés, serrés de près.
Il n'y a que moi qui aie pu trouver un vrai emploi au Maroc parce qu'un
patron courageux a bravé les interdits.
Libre signifie : fréquenter qui on veut, aimer qui on veut, aller où on veut.
Nos amis sont tous interrogés par la DST; nos amours étrangères sont
illicites.
Et nos premiers pas dans le monde ont lieu le 26 février de l'année 1991.
Pour une fois, nous attendons la police et la DST avec impatience. Un convoi
de voitures et de fourgons s'est garé devant notre maison, ce vendredi 20
février 1991. Il y a eu du monde, du bruit, des allées et venues, de l'agitation.
Sans doute est-ce cela être libres : voir plus de gens en une heure que nous
n'en avons vu en vingt ans. Les portes du jardin s'ouvrent, et mon cœur avec
elles.
Inoubliable sensation.
En entrant dans le café, j'ai un vertige, je me prends les pieds dans une
marche et je trébuche. Je ne sais plus me déplacer . D’ailleurs, je ne sais plus
rien. Dites, comment fait-on pour marcher? Pour mettre un pied devant l'autre
et recommen-
Épilogue cer, comme dit la chanson? Comment fait-on pour se planter devant
un comptoir, commander un Coca d’un air nonchalant, le verser dans
son verre et le boire avec des petits murmures de satisfaction ?
Dans ce bar où nous nous sommes alignés, comme une file de prisonniers
dociles, la lumière nous semble trop forte, la musique trop agressive. Nous
nous sentons traqués. Nous préférons remonter dans les voitures.
De Marrakech à Rabat, le trajet prend trois heures, que je passe à regarder
l’extérieur avec avidité. J'ai pu constater les changements survenus au Maroc
lors de mon évasion, puis à travers les films et les émissions de télévision,
mais je revois toutes ces transformations d’un œil enthousiaste. Je m'étonne
presque de cet amour que je sens vibrer en moi. J'ai hâte d’arriver. Je presse
le chauffeur d'aller plus vite.
Le convoi stoppe enfin à Rabat, devant la maison de mon oncle Wahid. Toute
la famille se tient devant la porte, en grande tenue marocaine. Ils ont préparé
du lait et des dattes, comme le veut la coutume de bienvenue. Ce déviait être
un moment de joie, mais leurs regards comme les nôtres sont empreints d'une
immense tristesse. On ne peut pas effacer vingt ans en cinq minutes.
En descendant de voiture, je ne tiens plus sur mes jambes. J'ai oublié ce qui
s'est passé ensuite. Je sais qu’on m'embrasse, qu'on m'étreint, qu'on me passe
de bras en bras. Je suis émue, sans doute. Etrangement passive pourtant. Je ne
peux rien exprimer.
Les jours qui suivent, la maison ne désemplit pas. On se presse pour nous
voir. ^^mme au mai-
ché ou dans une exposition, nous sommes livrés à la foule de ceux qui nous
aiment et ne nous ont pas oubliés. Et qui ont quand même attendu deux ou
trois jours une autorisation du Palais, avant de se présenter à nous;.
Mon amie Houria arrive parmi les premières. Fidèle parmi les fidèles, elle
avait voulu nous accompagner en exil. A peine me voit-elle en haut des
escaliers, quelle se précipite vers moi tandis que j'esquisse un mouvement de
recul. Je veux fuir, j'ai peur de renouer avec ma jeunesse. Elle ma avoué
ensuite que mon regard l'a effrayée. En vingt ans, je suis devenue une
étrangère. Comme tous ces gens le sont à présent pour moi.
Assise sur une chaise, je les regarde défiler et je ne comprends pas pourquoi
presque tous se mettent à pleurer en nous apercevant. Avons-nous tant
changé ? Tant vieilli ? Sommes-nous si abîmés? Il me semble qu’on m’a
droguée. J'ai envie de me retrouver seule, enfermée dans une chambre
obscure. C'est impossible. L’appartement de mon oncle est tout petit. Nous
devons nous entasser pour dormir en bas, dans le salon. Les premières nuits,
je n'ai pu fermer l'œil.
Wahid insiste pour que je sorte. Sortir? Les journalistes se pressent devant la
maison, réclament des interviews, mais nous refusons de parler. Comment
affronter cette foule? Il me faut trois jours pour avoir le courage d’approcher
la porte. Je demande à mon oncle de l’ouvrir pour moi.
Je l’entrebâille tout doucement et risque un œil à l’extérieur. Tout est flou au-
dehors, les trottoirs, les voitures, les passants. C’est un magma gris où je ne
distingue rien, et qui m'effraye plus encore
Allabouch et Bouabid, nos « anges gardiens », sonnent tous les jours en fin
d'après-midi. Ils s'asseyent dans le salon comme de vieilles connaissances et
demandent à Wahid de leur servir l'apéritif. Ils tentent de nous sortir de notre
état de choc, en parlant de tout et de rien, ils plaisantent, essayent de nous
faire rire.
Nous obéissons mais nous avons tort. Il aurait mieux valu parler aux
journalistes et nous servir des médias comme moyen de pression. Mais on
ne se débarrasse pas tout de suite des réflexes de prisonnier. Nous avons peur.
Nous éprouverons cette terreur irrationnelle, incontrôlable, avec la honte qui
l’accompagne, tant que nous resterons au Maroc.
Les policiers nous tiennent compagnie jour et nuit. Nous sommes protégés ou
surveillés selon le rôle qu'on voudra bien donner à cette garde rapprochée, qui
ne nous lâche jamais. On a mis un chauffeur à notre disposition : c’est pour
mieux savoir où nous allons. On nous suit dans nos moindres déplacements,
on écoute nos conversations téléphoniques, on interroge tous ceux qui nous
approchent. Libres, nous ?
Maître Kiejman nous téléphone dès les premiers jours. Lui a-t-on déconseillé
de venir nous voir? Tl ne se manifeste pas plus. Tout de suite après son appel,
on nous annonce que Sa Majesté a ordonné qu'on nous restitue nos biens et
quelle a mis à notre disposition deux grands du barreau marocain, maître
Naciri et maître El Andalouss.
Les deux ténors viennent nous voir séparément. A les en croire, tout va se
régler très vite, il suffit de faire un inventaire et on nous rendra le tout. Nous
avons fait cet inventaire, avec l'un puis avec l’autre, et nous avons attendu
comme ils nous le suggéraient. Nous attendons toujours.
Ma tante nous propose son appartement. Je m’y installe avec ma sœur Maria
et toutes nos bêtes. Nous sortons peu, nous rasons les murs par crainte de
marcher au centre du trottoir. Nous sommes effrayées par la lumière, le bruit,
les voitures. Nous chancelons à chaque pas. Nous sommes persuadées que
tout le monde nous regarde, ce qui finit par arriver tant nous devons paraître
étranges. Mais nous mettons un point d’honneur à nous habiller et à nous
maquiller, même pour traverser la rue. C'est notre façon de fêter la liberté.
Plus tard, quand je réussirai à aller plus loin que le petit périmètre que je me
concède, à visiter d'autres quartiers de la ville, à prendre toute seule un taxi
ou le train, à marcher dans des endroits inconnus, je garderai longtemps celte
angoisse, ces sueurs qui me prennent tout à coup au milieu du chemin. J’aurai
du mal à m’orienter.
Chaque jour est un miracle qui me grise. J’en redemande. Me réveiller tous
les matins est un plaisir nouveau. Pourtant, je mesure à présent tous les
artifices de la vie. S’habiller, se maquiller, rire, s’amuser, n’est-ce pas jouer
un rôle? Ne suis-je pas plus profonde, lestée de ces vingt ans où je n’ai « pas
vécu », que tous ceux qui se sont agités en vain tout ce temps-là ?
Maman compte ses anciens amis. Il n'y a pas foule. Dans la bonne société, on
nous évite, notre nom effraye. Pendant vingt ans, il a été imprononçable, sous
peine des sanctions les plus terribles. Les gens l’ont enfoui si profondément
que pour eux nous sommes morts. Notre résurrection dérange.
La plupart d’entre eux ont réduit à peu de chose ce qui nous est arrivé. Vingt
ans de « résidence surveillée », dans un « château », ce n’est pas si grave...
Après tout nous sommes toujours vivants, et physiquement à peu près
intègres.
Pour mes trente-huit ans que je fête le 2 avril, un mois et demi après avoir
quitté Marrakech, je reçois quatre cents cartes postales venant du
Pendant un an, Eric Bordreuil a fait des allers et retours réguliers de Paris à
Casablanca pour retrouver Malika Oufkir, la femme qu'il aime.
Le 16 juillet 1996, Malika Oufkir est arrivée à Paris avec son frère Raouf et
sa sœur Soukaïna. Elle a quarante-trois ans.
Elle a passé vingt ans de sa vie dans les prisons marocaines, où elle est entrée
à lage de dix-huit ans, puis encore cinq ans en liberté surveillée au Maroc.
Le 10 octobre 1998, Eric Bordreuil et Malika Oufkir se sont mariés à la
mairie du XIIF arrondissement à Paris.
Remerciements
A tous ceux, toutes celles, qui nous ont aidées à aller jusqu'au bout de cette
aventure, nous adressons nos plus vifs remerciements.
Merci à Isabelle Josse, Aurélie Filipetti, Martine Dib, Stephen Smith, Paulo
Perrier, Marion Bor-dreuil, Françoise et Pierre Bordreuil; merci à Hugo pour
ses petits gâteaux, à Léa pour son sourire, à Nanou pour ses bisous; merci à
Roger Dahan, à Sabah Ziadi, à Soundous Elkassri.
Enfin, merci à Eric Bordreuil et à Guy Princ pour leur soutien inconditionnel
dès la toute première minute, et pour leur infinie patience.
Table
Première partie
21
37
95
Deuxième partie
L'oasis d'Assa (147) — La parenthèse d’Agdz (28 avril-30 mai 1973) (155)
— « Zouain zouain bezef » (159).
Marrakech ...............................
Six mois d'euphorie (359) — Une prison dorée (371 ) — Le bout du tunnel
(379) .
165
193
275
359
Déjà publié par Michèle Ftüoussi :
Cinquante centimètres de tissu propre et sec, roman, Grasset. 1993. (Le Livre
de Poche).
LA PRISONNIÈRE
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prend sa source plus tôt. En 1958, à cinq ans, Malika est adoptée par
Mohammed V. Elle grandit
à Rabat, dans le palais, parmi les courtisanes du harem, les esclaves du Feu.
les gouvernantes à l'accent allemand. A dix-huit ans, Malika compte
parmi les héritières les plus courtisées du royaume.
C’est alors qu’éclate le drame. Et que commencent, pour une femme et des
enfants dont le dernier n’a pas trois ans, vingt années de détention dans des
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PRIX TC 40 FF