Chapitre 1 : Définitions générales
LANGUE, GRAMMAIRE, NORME, NIVEAUX DE LANGUE, VARIATION,
ÉVOLUTION
1. Norme, niveaux de langue
La langue n’est pas homogène : voiture et bagnole ne sont pas de simples synonymes ! L’un
est senti, par tout usager, comme normal, l’autre comme relâché. Implicitement, notre
sentiment linguistique pose des niveaux de langue différents, appréhendés en fonction d’une
norme. Cette norme, que nous nommerons norme scolaire pour faire vite, progressivement
acquise par l’enfant, notamment au cours de sa scolarité, légitime un niveau de langue (« il
faut dire »), et invalide les autres (« il ne faut pas dire »), sans bien sûr, pour autant, les faire
disparaître. Un simple exemple : la norme scolaire exige la négation en ne... pas, qui n’est
réalisée ainsi que dans à peine 5 % des occurrences à l’oral !
Il convient donc de distinguer la langue et la norme. L. F. Céline écrit en français, dans une
langue qui n’est pas toujours normée.
2. Langue, grammaire
La grammaire d’une langue est l’ensemble des règles qui définissent les unités et les
combinaisons entre les unités de cette langue.
Tout système linguistique dispose donc d’une grammaire que l’enfant apprend implicitement.
La grammaire scolaire (et les recherches grammaticales et linguistiques des spécialistes) est
une tentative de décrire et d’expliciter ces mécanismes grammaticaux que chaque locuteur
d’une langue maîtrise (plus ou moins parfaitement) (Grammaire descriptive vs grammaire
méthodique ; grammaire vs linguistique)
La grammaire d’une langue peut être analysée en différentes composantes :
(a) — composante lexicale : ensemble des unités porteuses de sens
(b) — composante sémantique : le sens de ces unités
(c) — composante morphologique : ensemble des formes sous lesquelles se présentent les
unités
(d) — composante syntaxique : ensemble des règles de combinaison des unités entre elles
(e) — composante phonique : ensemble des sons d’une langue et leurs combinaisons
(f) — composante graphique (si la langue est écrite) : ensemble des lettres et leurs
combinaisons.
Ces différentes composantes sont étudiées par différentes branches de la linguistique :
(a) — la lexicologie étudie le vocabulaire
(b) — la sémantique étudie le sens des unités lexicales
(c) — la morphologie étudie les formes des unités
(d) — la syntaxe étudie les règles de combinaison des unités entre elles
(e) — la phonétique étudie les sons d’un point de vue physique ; la phonologie les étudie d’un
point de vue fonctionnel
(f) — l’orthographe étudie la graphie des mots.
Les deux ouvrages qui servent de support à la description d’une langue sont :
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— le dictionnaire qui prend en charge les composantes lexicale et sémantique
mais aussi graphique et phonique (s’il donne la prononciation du mot en alphabet phonétique
international) ;
— la grammaire qui prend en charge les composantes morphologique et
syntaxique.
3. Norme et composantes de la grammaire
La norme et la variation par rapport à la norme sont présentes dans toutes les composantes de
la grammaire. Quelques exemples :
— phonologie : le dictionnaire Robert, lorsqu’il transcrit les mots en Alphabet Phonétique
International (désormais A.P.I.), n’indique pas le « e » sourd ou muet. La norme du français
standard légitime un parler (grosso modo celui du Nord de la France) qui amuït les « e »
sourds ou muets, et illégitime les pratiques occitanophones qui réalisent ce phonème.
— syntaxe : cf. l’exemple de ne ... pas.
— sémantique : l’emploi d’amener à la place d’apporter est une « faute » sémantique : « j'ai
amené un livre ».
— orthographe : l’accord du participe passé.
— morphologie : beaucoup de gens, par analogie, assurent la cohérence du paradigme du
verbe dire en remplaçant la forme normée dites par la forme plus attendue disez.
— lexicologie : songez aux nombreux mots familiers doublant le terme normé : argent/fric,
gendarme/flic, ...
C’est l’apprentissage de la grammaire qui impose une norme ; c’est l’usage qui est fait de la
grammaire dans un contexte institutionnel (scolaire, universitaire) qui conduit la description
des régularités de la langue à être perçue comme une prescription, voire une injonction.
Or, la norme scolaire est plus ou moins respectée selon les groupes sociaux (la langue reflète
alors la fracture de la société en classes, la norme étant l’expression d’un rapport de force,
d’un pouvoir), mais aussi selon les situations de communication : tâchez de la respecter
lorsque vous passez une épreuve, ... n’ayez crainte de vous en éloigner dans les situations
quotidiennes que ne règle pas la formalité de la situation d’examen !
4. Variétés, variation, hétérogénéité
Plutôt que de niveaux de langue, on parle souvent, en sociolinguistique, de variétés. Une
langue semble donc constituée de variétés : populaire, soutenue, etc. Or la réalité linguistique
est beaucoup plus compliquée : une même parole use de variétés différentes, elle apparaît
comme hétérogène.
Ce que l’on peut expliquer globalement et dialectiquement de la sorte : des forces de
diversification (centrifuges) traversent toute langue. Elles créent de l’hétérogène, de la
variation. Ces forces entrent en conflit avec des forces opposées d’unification (centripètes)
qui visent à l’homogénéisation, à laquelle elles ne parviennent jamais. La solution à ce conflit,
ce sont pratiquement les variétés, ni tout à fait même(s), ni tout à fait autre(s), et plus finement
l’hétérogénéité de toute parole.
Si dans une langue, les forces centrifuges l’emportent alors la langue donne naissance à
plusieurs langues : ainsi le latin a donné naissance aux : castillan (espagnol), catalan, français,
galicien, italien, occitan, portugais, romanche. Sous nos yeux, l’américain tend à devenir une
langue et plus seulement une variété de l’anglais. Il en va de même du brésilien vis à vis du
portugais. On pourrait dire qu’une langue, c’est une variété qui a réussi... Du point de vue des
locuteurs, il y a tendanciellement compréhension entre variétés de la même langue, et
tendanciellement incompréhension entre langues issues d’une même langue mère.
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Nulle part au monde, les forces centripètes ne l’ont totalement emporté au point de présenter
une langue sans variétés (je mets à part bien sûr une langue créée artificiellement comme
l’esperanto). C’est que, au principe de la vie sociale, il y a production de différences.
« L’existence de variations et de structures hétérogènes dans les communautés linguistiques
étudiées est une réalité bien établie. C’est plutôt l’existence d’un autre type de communauté
linguistique qu’il convient de mettre en doute. Il y a profondément enfouie chez les linguistes
une espèce de légende qui veut que, avant leur apparition sur la scène, il ait existé un groupe
homogène et uniforme qui « parlait vraiment la langue ». Les chercheurs ont le sentiment
d’une corruption du modèle normal de leur communauté, due au contact avec d’autres
langues, aux effets de l’éducation et à la pression de la langue standard, ou encore aux tabous
et à l’admixtion de dialectes et de jargons spécialisés. Mais, depuis quelques années, nous en
sommes venus à reconnaître qu’une telle situation est normale, que non seulement
l’hétérogénéité est courante, mais qu’elle constitue le résultat naturel des facteurs
linguistiques fondamentaux. Nous soutenons que c’est l'absence de permutations stylistiques
et de systèmes de communication stratifiés qui se révèlerait dysfonctionnelle » (Labov,
1973/1976, p. 282-283).
5. Variétés et hiérarchisation
D’un strict point de vue linguistique, les variétés d’une même langue sont tout aussi
fonctionnelles les unes que les autres. Mais l’usage social fait que, globalement, la/les
variété(s) employées par les couches sociales inférieures sont dévalorisées, celle(s)
employée(s) par les couches sociales supérieures sont valorisées. Le jugement de valeur sur
telle prononciation (« c’est pas bien », « c’est laid »), n’a aucune objectivité ; il procède de la
hiérarchisation sociolinguistique des différentes variétés.
La norme, — celle du standard qu’enseigne l’école — , est une variété légitimée qui dispose
de moyens et d’institutions (l’école, l’Académie française) pour son imposition. On peut très
schématiquement distinguer norme, hypernorme, hyponorme :
Hypernorme (soutenu, littéraire, archaïque)
--------------- norme ----------------
Hyponorme (argot, familier, relâché, etc.)
Le texte littéraire est le plus souvent normé, parfois hypernormé. Mais il peut faire le choix de
l’hyponorme (Céline par exemple, qui combine cependant la variété hyponormée avec des
formes normées, voire hypernormées).
L’école qui fonctionne à la norme, place en situation défavorable les enfants qui, de par leur
appartenance sociale, ne maîtrisent pas (bien) cette variété.
6. La variation et ses causes
L’hétérogénéité de la langue est à mettre en relation avec l’hétérogénéité du groupe qui la
parle (on parle de co-variance). Différents facteurs produisent de la variation, notamment et
principalement :
— l’appartenance régionale. La prononciation du français n’est pas identique à Brest,
Paris, Strasbourg, Bordeaux et Montpellier, du fait des différents substrats. On parlera de
variation diatopique ou dialectale ;
— l’appartenance sociale. Un ouvrier ne parle pas comme un directeur. Il convient
toutefois d’éviter l’approche mécaniste (il existerait des « langues de classe »). On parlera de
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variation sociolectale (ou sociolecte). L’appartenance sociale peut également influer sur la
prononciation (exemple du parlé « banlieue »).
— l’appartenance à une classe d’âge — voire à un sexe. Songeons au langage branché
des jeunes par exemple. On n’a pour l’heure pas de terme spécifique pour nommer ce type de
variation ;
— l’appartenance ethnique : le français beur, le français pied-noir, le francitan. On
parlera de variation ethnolectale.
Lorsque la variation est co-reliée à l’appartenance sociale, à l’appartenance ethnique, à la
classe d’âge ou au sexe ; on parle de variation diastratique ;
— la variation peut aussi être produite par le type d’interaction (variation liée à la
situation de communication et à la conscience que le locuteur en a) : elle ne relève pas alors
d’une dimension identitaire (classe, âge, sexe, région, ethnie) mais est à mettre en relation
avec la situation dans laquelle se produit l’interaction verbale. Un même individu n’utilise pas
une seule et même variété selon qu'il s’adresse à son chien, à son copain, à son supérieur
hiérarchique. C’est dire que chaque locuteur maîtrise en principe plusieurs variétés et qu’il
adapte son langage à la situation et à l'interlocuteur. La pragmatique est le domaine de la
recherche linguistique qui étudie la manière dont les locuteurs adaptent leur langage en
fonction du contexte et de l’interlocuteur. Il y a faute de style lorsque le locuteur n’effectue
pas ce réglage selon les normes sociales tacites en vigueur. Un exemple : lors d'une
inscription dans les groupes de TD, une étudiante que le professeur ne connait ni d’Êve ni
d’Adam lui dit qu’elle ne veut pas s’inscrire dans le groupe le plus matinal parce qu’elle
« habite à plus de 80 bornes de Montpellier ». Dans ce cas, on parle de variation stylistique,
ou diaphasique. Mais la variation en fonction de la situation ne relève pas toujours du niveau
de langue : elle peut se manifester, par exemple, par plus ou moins de précautions oratoires,
suivant à qui le locuteur s’adresse ou suivant qu’il impose quelque chose de plus ou moins
contraignant à son interlocuteur : il est normal qu’un sergent donne des ordres à l’impératif,
on ne formule pas sa demande de la même façon selon que l’on cherche à emprunter 10€ ou
500€ à sa grand-mère…
7. Variation et changement linguistique
C’est parce qu'il y a variation en synchronie qu’il y a changement en diachronie. Une langue
qui ne connaîtrait pas la variation (nous avons vu que c’était impossible) n’évoluerait pas.
Une approche purement diachronique masque souvent ce fait : ainsi p. ex., on peut dire, selon
ce point de vue, que, au niveau du lexique, chef a été remplacé par tête. Mais pour que cette
substitution ait pu se produire, il a fallu un état synchronique de langue — le bas latin — où le
terme normé caput était doublé du terme testa (amphore), relevant d’une autre variété, qui
entrait en concurrence avec lui.
Le changement diachronique s’effectue d’ailleurs souvent de l’hyponormé vers l’hypernormé,
en passant par la norme. Ainsi en bas-latin, caput était la norme, testa l’hyponorme. À
l’époque actuelle, tête est devenu la norme (passage de l’hyponorme à la norme) ; chef relève
de l’hypernorme (passage de la norme à l’hypernorme), cependant que l’on trouve, en
hyponorme : bobine, tronche, gueule, etc. Tirons, par jeu, des plans sur la comète de la langue
française : peut-être que dans 10 siècles, chef, archaïque, sera passé à la poubelle de
l’histoire ; que tête sera hypernormé, ... et que gueule sera devenu normé...
Prenons un autre exemple, relevant de la morpho-syntaxe : l’usage de l’imparfait du
subjonctif, normé il y a encore peu — les enseignants devaient faire corriger : je voulais qu'il
vienne dans les copies en je voulais qu'il vînt — est maintenant hypernormé.
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