YASUNARI KAWABATA
Prix nobel de littérature 1968
Les belles endormies
Traduit du japonais par René Sieffert
ÉDITIONS ALBIN MICHEL
Ce roman a paru sous le titre original :
NEMURERU BIJO
Pour la traduction française :
© Éditions ALBIN MICHEL, 1970, 2003
1
— Et veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais
goût ! N’essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite
qui dort ! Ça ne serait pas convenable ! recommanda l’hôtesse au
vieil Eguchi.
Au premier étage, il n’y avait que deux pièces, celle de huit nattes
où s’entretenaient Eguchi et la femme, et celle d’à côté, une
chambre à coucher probablement ; quant à l’étroit rez-de-chaussée
qu’il avait vu en passant, il ne semblait pas comporter de salon, de
sorte que la maison ne méritait pas le nom d’hôtel. Nulle enseigne
n’indiquait du reste que ce fût une auberge. D’ailleurs, le mystère de
cette maison interdisait sans doute pareille publicité. L’on n’y
entendait pas le moindre bruit. Hormis la femme qui avait accueilli
le vieil homme au portail verrouillé et avec qui il conversait en ce
moment même, il n’avait aperçu âme qui vive ; mais Eguchi, dont
c’était la première visite, n’avait pu démêler si elle était la patronne
ou une employée. Quoi qu’il en fût, mieux valait sans doute que le
visiteur s’abstînt de poser des questions superflues.
La femme, dans la quarantaine, était menue, sa voix était jeune,
avec des inflexions comme à dessein atténuées. Elle remuait ses
lèvres minces sans les écarter, et elle évitait de regarder le visage de
son interlocuteur. Dans ses prunelles d’un noir épais, il y avait un
reflet qui désarmait la méfiance de l’autre, mieux, une tranquille
familiarité, comme si, de son côté, pareillement, toute méfiance eût
été bannie. Dans la bouilloire posée sur le brasero de bois de
paulownia, de l’eau chauffait ; de cette eau la femme s’était servie
pour faire infuser le thé, et ce thé, remarquable par sa qualité et sa
préparation, réellement surprenantes en pareil lieu et pareille
circonstance, avait détendu le vieil Eguchi. Dans le toko-no-ma était
suspendue une peinture de Kawai Gyokudô, une reproduction sans
aucun doute, d’un paysage de montagne aux chaudes couleurs de
l’automne. Rien n’indiquait que cette pièce de huit nattes pût
dissimuler quoi que ce soit d’insolite.
— Ne cherchez pas à réveiller la petite. Car quoi que vous fassiez
pour essayer de la réveiller, jamais elle n’ouvrira les yeux… Elle est
profondément endormie et ne se rend compte de rien, répéta la
femme.
Car la fille dort tout d’une traite, et du début à la fin elle ignore
tout. Même avec qui elle aura passé la nuit… N’ayez donc aucune
inquiétude.
Divers soupçons effleurèrent l’esprit du vieil Eguchi, mais il n’en
formula aucun.
— C’est une belle fille ! Et d’ailleurs, nous ne recevons ici que des
clients de tout repos…
Eguchi, pour détourner les yeux, laissa tomber son regard sur sa
montre-bracelet.
— Quelle heure est-il ?
— Onze heures moins le quart !
— Si tard déjà ! Les vieux messieurs, semble-t-il, se couchent tôt
et se lèvent de bon matin ; aussi, quand il vous plaira !…
Ce disant, la femme se leva et tourna la clé de la porte qui
donnait dans la chambre voisine. Était-elle gauchère ? Toujours est-
il qu’elle s’était servie de la main gauche. Le détail était insignifiant,
mais Eguchi, suspendu aux gestes de la femme qui tournait la clé,
retint son souffle. La femme, la tête inclinée dans l’entrebâillement
de la porte, regardait dans l’autre pièce. Elle avait l’habitude sans
aucun doute de regarder ainsi dans la chambre voisine, et sa
silhouette vue de dos n’avait rien que de banal, mais Eguchi la
trouva étrange. Sur le nœud de sa ceinture s’étalait l’image d’un
curieux oiseau. Pourquoi donc avait-on doté cet oiseau stylisé
d’yeux et de pattes réalistes ? Bien sûr, l’oiseau n’avait rien
d’inquiétant, et ce n’était rien d’autre qu’un dessin maladroit, mais
ce qui, à la silhouette de cette femme, donnait un côté inquiétant,
c’était précisément cet oiseau. Le fond de la ceinture était jaune
clair, presque blanc. La chambre voisine semblait plongée dans la
pénombre.
La femme referma la porte et, sans avoir tourné la clé, elle
déposa celle-ci sur la table, devant. Eguchi. Rien dans son
expression n’indiquait le résultat de son examen, et ses inflexions
restaient les mêmes.
— Voici la clé, reposez-vous à votre aise. Si par hasard vous
n’arriviez pas à vous endormir, vous trouverez un somnifère à votre
chevet.
— N’auriez-vous pas quelque liqueur ?
— Non. Nous ne servons pas d’alcool.
— Pas même un peu de saké pour dormir ?
— Non.
— La jeune personne se trouve dans la chambre voisine, n’est-ce
pas ?
— Elle est déjà endormie et elle vous attend.
— Ah bon ? Eguchi eut un léger sursaut. Cette fille, quand donc
était-elle entrée dans la pièce voisine ? Depuis quand dormait-elle
donc ? Si la femme avait entrouvert la porte et jeté un coup d’œil,
sans doute était-ce pour s’assurer du sommeil de la fille. Que celle-
ci l’attendrait plongée dans le sommeil et ne se réveillerait pas, il
l’avait su par un vieil ami qui connaissait la maison, mais
maintenant qu’il s’y trouvait, la chose lui paraissait incroyable.
— Voulez-vous changer ici ?
La femme semblait disposée à l’aider. Eguchi ne répondit point.
— On entend le bruit des vagues. Et le vent…
— Le bruit des vagues ?
— Dormez bien ! dit la femme, et elle se retira.
Resté seul, le vieil Eguchi parcourut des yeux la pièce de huit
nattes, innocente et sans mystère, puis son regard s’arrêta sur la
porte de la chambre voisine. C’était une porte en bois de
cryptomère, large d’une demi-toise. Elle ne datait pas de l’époque où
cette maison avait été construite, mais semblait avoir été rajoutée
par la suite. Il regarda plus attentivement : il était probable qu’à la
place de la cloison qui séparait les deux pièces, il y avait eu à
l’origine des panneaux mobiles que l’on avait ensuite remplacés par
cette cloison pour ménager la chambre secrète des « Belles
Endormies ». La peinture de cette cloison était de la même couleur
que le reste, mais elle paraissait récente.
Eguchi prit en main la clé que la femme lui avait laissée en
partant. C’était une clé toute simple. Prendre la clé, c’était se
préparer à passer dans l’autre pièce, mais Eguchi ne se leva point.
Ainsi que l’avait fait observer la femme, le bruit des vagues était
rude. On les entendait comme si elles battaient le pied d’une haute
falaise. Et comme si cette petite maison se dressait sur l’arête de la
falaise. Le vent était le bruit annonciateur de l’hiver. S’il le
ressentait de la sorte, était-ce cette maison qui en était la cause, ou
était-ce son propre cœur, le vieil Eguchi n’en savait rien ; toujours
est-il qu’il ne faisait pas froid, bien qu’il n’y eût là qu’un brasero.
C’était du reste une région au climat chaud. Rien n’indiquait que le
vent dispersât les feuilles des arbres. Eguchi était arrivé tard dans la
nuit, aussi n’avait-il pu distinguer la disposition des lieux, mais il
percevait l’odeur de la mer.
Passé le portail, il y avait un jardin relativement vaste pour une
pareille maison, avec un certain nombre de pins et d’érables de taille
respectable. Sur le ciel obscur, les aiguilles des pins noirs se
dessinaient avec vigueur. Ç’avait dû être autrefois une maison de
vacances.
La clé à la main, Eguchi alluma une cigarette, en tira une ou deux
bouffées, puis en écrasa l’extrémité à peine entamée sur le cendrier,
mais il en reprit aussitôt une seconde qu’il prit le temps de fumer. Il
eût voulu se moquer du léger émoi qu’il éprouvait, mais plus encore
l’envahissait un sentiment déplaisant de vide. D’ordinaire, Eguchi
usait d’une goutte d’alcool pour s’endormir, mais il avait le sommeil
léger et il était sujet aux cauchemars. Dans un de ses poèmes, une
poétesse morte jeune d’un cancer avait dit à propos des nuits
d’insomnie :
Voici que la nuit me prépare
des crapauds, des chiens crevés, des noyés.
Eguchi avait retenu ces vers et ne les pouvait plus oublier. Cette
fois encore, se souvenant de ce poème, il se demanda si la fille qui
était endormie, ou plutôt que l’on avait endormie dans la chambre
voisine, n’était point de l’espèce de ces « noyés », et cela le faisait
hésiter à se lever pour la rejoindre. On ne lui avait pas dit par quel
moyen on l’avait endormie, mais quoi qu’il en fût, puisqu’elle était,
selon toute apparence, plongée dans l’inconscience d’un lourd
sommeil qui ne pouvait être naturel, sans doute avait-elle, comme
les drogués, le teint plombé, les yeux cernés, les côtes saillantes, et
tout le corps maigre et sec comme du bois mort. Peut-être aussi
était-ce une fille flasque, froide et bouffie. Peut-être découvrait-elle
des gencives violettes et malsaines qui laissaient échapper un léger
ronflement. Le vieil Eguchi, au cours des soixante-sept années de sa
vie, avait connu bien entendu des nuits déplaisantes avec des
femmes. Et c’était des déconvenues de ce genre que précisément il
n’avait pu oublier. Or, ces déconvenues n’étaient point dues à
quelque disgrâce physique, mais provenaient d’une déviation
malheureuse dans la vie de ces femmes. Eguchi n’éprouvait nulle
envie, à l’âge qu’il avait, de faire l’expérience d’une nouvelle
déconvenue avec une femme. Il était venu dans cette maison, et
voilà quelles étaient ses pensées à l’instant critique. Et pourtant,
pouvait-il exister chose plus horrible qu’un vieillard qui se disposait
à coucher une nuit entière aux côtés d’une fille que l’on avait
endormie pour tout ce temps et qui n’ouvrirait pas l’œil ? Eguchi
n’était-il pas venu dans cette maison pour rechercher cet absolu
dans l’horreur de la vieillesse ?
« Des clients de tout repos », avait dit la femme, et il était
vraisemblable en effet que ceux qui venaient dans cette maison
étaient tous « des clients de tout repos ». Celui qui avait indiqué la
maison à Eguchi était lui-même un vieil homme de cette sorte, un
vieillard qui déjà avait cessé d’être un homme. Et qui devait avoir
supposé qu’Eguchi était lui aussi tombé dans la même disgrâce.
L’hôtesse, habituée probablement à ne traiter que des vieillards de
cette espèce, n’avait accordé à Eguchi le moindre regard de pitié, ni
témoigné à son encontre le moindre soupçon. Le vieil Eguchi
toutefois, grâce à la pratique constante des plaisirs, n’était pas
encore ce que la femme appelait « un client de tout repos », mais il
pouvait l’être de par sa propre volonté, selon l’humeur du moment,
selon le lieu, ou encore selon la partenaire. Et voilà que le talonnait
déjà l’horreur de la vieillesse, et que, songeait-il, la misère des vieux
clients de cette maison n’était plus très éloignée de lui. Son envie de
venir ici en était le signe, et rien d’autre. C’est pourquoi Eguchi ne
pensait pas le moins du monde à enfreindre les interdits horribles,
ou pitoyables, imposés en ces lieux aux vieillards. S’il entendait ne
pas les enfreindre, il le saurait bien. Sans doute pouvait-on appeler
cela un club secret, mais les vieillards qui en étaient les membres
paraissaient être peu nombreux, et quant à Eguchi, il n’avait le
dessein ni de dénoncer les méfaits du club, ni de contrevenir à ses
usages. Que la curiosité même n’ait pas agi sur lui avec plus de force
trahissait déjà le désarroi de la vieillesse.
— Il y a des clients qui disent qu’ils ont fait de beaux rêves
pendant qu’ils dormaient. Et d’autres que ça leur a rappelé le temps
de leur jeunesse.
Ces paroles de la femme revinrent à l’esprit du vieil Eguchi
quand, sans même un sourire amer sur son visage, il se leva en
prenant d’une main appui sur la table et qu’il ouvrit la porte qui
donnait dans la chambre voisine.
— Ah !
Ce qui avait provoqué cette exclamation d’Eguchi, c’était la
tenture de velours cramoisi. Dans l’éclairage diffus, la couleur en
paraissait plus profonde, de sorte que l’on avait l’impression qu’il y
avait, en avant de la tenture, une zone de lumière ténue, comme si
l’on pénétrait dans un monde fantomatique. La tenture entourait la
chambre des quatre côtés. La porte par où Eguchi était entré devait
être elle aussi dissimulée par la tenture, dont le bord était froissé à
cet endroit. Eguchi ferma la porte à clé puis, écartant la tenture, il
regarda la fille endormie. Ce n’était pas un sommeil feint, car il
pouvait entendre sa respiration qui indiquait sans conteste qu’elle
dormait profondément. Devant la beauté imprévue de la fille, le vieil
homme eut le souffle coupé. Sa beauté n’était pas la seule chose
imprévue. Sa jeunesse l’était tout autant. Elle lui faisait face,
étendue sur le côté gauche, le visage seul découvert ; son corps était
invisible, mais sans doute n’avait-elle pas vingt ans encore. Dans la
poitrine d’Eguchi, ce fut comme si un cœur nouveau déployait ses
ailes.
Le poignet droit de la fille dépassait et le bras gauche paraissait
étendu en oblique sous la couverture, mais la main droite reposait
sur l’appui-tête, le long du visage aux yeux clos, le pouce, seul à
demi caché sous la joue, le bout des doigts amollis par le sommeil,
légèrement recourbé vers le dedans, mais pas replié cependant au
point que l’on ne pût deviner le pli délicat des jointures. La
coloration rose d’un sang chaud allait s’intensifiant du dos de la
main à la pointe des doigts. C’était une main blanche, d’apparence
lisse.
— Tu dors ? Tu ne te réveilles pas ?
Le vieil Eguchi avait dit cela comme pour se donner le prétexte
de toucher cette main, puis il la serra tout entière dans sa paume, et
il essaya de la secouer légèrement. Que la fille ne s’éveillerait pas, il
le savait bien. Toujours serrant la main, Eguchi regarda le visage, se
demandant quelle sorte de fille ce pouvait être. Les sourcils
n’étaient pas abîmés par les fards et les cils joints étaient parfaits. Il
respirait l’odeur des cheveux.
Quelques instants durant, le bruit des vagues avait paru plus fort,
et c’était parce qu’Eguchi avait eu le cœur ravi par la fille.
Cependant, résolument, il se déshabilla. Alors seulement il s’avisa
de ce que la lumière de la chambre venait d’en haut et il leva les
yeux : au plafond, il y avait deux ouvertures qui diffusaient la
lumière de lampes électriques masquées par des feuilles de papier
du Japon. Pareil éclairage convenait-il au velours cramoisi ? Était-ce
cette lumière qui, réfléchie par le velours, donnait à la peau de la
fille sa beauté irréelle comme d’une vision ? Eguchi, malgré son
trouble, tenta d’y réfléchir calmement, mais ce n’était pas la couleur
du velours qui colorait le visage de la fille. Ses yeux s’habituaient
peu à peu à l’éclairage de la chambre, et pour Eguchi, habitué à
dormir toujours dans l’obscurité, il faisait trop clair, mais selon
toute apparence il ne pouvait éteindre la lumière du plafond. Il
constata encore que la literie était d’excellent duvet.
Eguchi, craignant que la fille malgré tout ne se réveillât, se glissa
doucement dans la couche. Il lui parut qu’elle n’avait rien sur le
corps. De plus, aucun signe, que ce fût une contraction de la
poitrine, un tressaillement des hanches, ne montra qu’elle eût senti
le vieillard se glisser à ses côtés. Quelque profond que fût son
sommeil, il semblait qu’une jeune femme aurait dû réagir par
réflexe, mais ce n’était pas là après tout un sommeil normal, se dit
Eguchi qui se raidit comme pour éviter tout contact avec la fille.
Comme elle avançait vers lui ses genoux légèrement pliés, les
jambes d’Eguchi s’en trouvaient gênées. Couchée sur le côté gauche,
elle n’était pas en position de défense, le genou droit reposant sur le
gauche et le dépassant, mais le genou droit en arrière et la jambe
droite apparemment tendue, il s’en rendait compte sans le voir. Les
épaules et le bassin se présentaient sous des angles différents en
raison de la torsion du buste. La fille ne paraissait pas très grande.
Le sommeil la tenait engourdie jusqu’au bout des doigts de la
main qu’Eguchi tout à l’heure avait serrée et secouée, et qui,
retombée, gardait la position prise lorsqu’il l’avait lâchée. Quand le
vieillard tira à lui son propre appui-tête, la main de la fille retomba.
Eguchi, le coude sur l’appui-tête, contempla la main. « On dirait
vraiment qu’elle est vivante », murmura-t-il. Qu’elle fût vivante, il
n’en avait jamais douté, et il avait murmuré cela qui signifiait qu’il
la trouvait charmante, mais à peine proférées, ces paroles avaient
pris une résonance inquiétante. La fille, endormie sans qu’elle se
doutât de rien, avait perdu conscience, mais encore que le cours de
son temps vital n’en fût point suspendu, n’en était-elle pas moins
plongée dans un abîme sans fond ? Cela ne faisait pas d’elle une
poupée vivante, car il n’existe point de poupée vivante, mais l’on en
avait fait un jouet vivant afin d’épargner tout sentiment de honte à
des vieillards qui déjà n’étaient plus des hommes. Ou mieux encore
qu’un jouet, pour des vieillards de cette sorte, elle était, qui sait, la
vie en soi. Une vie qui pouvait être ainsi touchée en toute sécurité.
Pour les yeux presbytes d’Eguchi, la main toute proche de la fille
semblait plus douce encore et plus belle. Elle était lisse au toucher,
mais la finesse de sa texture échappait à la vue.
La coloration rose due à un sang chaud, plus foncée en allant
vers la pointe des doigts, apparaissait avec la même nuance dans le
lobe de l’oreille. L’oreille se montrait entre les cheveux. Le rose du
lobe de l’oreille accusait la fraîcheur de la fille au point que le
vieillard en eut le cœur étreint. Eguchi avait pour la première fois
échoué dans cette maison mystérieuse poussé par son goût de
l’insolite, mais il en venait à se demander si des vieillards plus
décrépits que lui ne retiraient pas de la fréquentation de cette
maison des joies et des peines bien plus puissantes. Les cheveux de
la fille étaient comme la nature les avait faits. Peut-être les avait-on
laissés pousser afin que les vieillards y puissent plonger leurs
mains. Eguchi, le cou sur l’appui-tête, releva les cheveux de la fille
et dégagea l’oreille. Les cheveux faisaient derrière l’oreille une
ombre blanche. Le cou et l’épaule étaient d’une adolescente. Ils
n’avaient pas la ronde plénitude de la femme. Le vieillard détourna
les yeux et parcourut la chambre du regard. Les vêtements qu’il
venait de quitter étaient dans la corbeille, mais nulle part il
n’apercevait ceux de la fille. Sans doute la femme les avait-elle
emportés, à moins de supposer que la fille fût entrée dans cette
chambre totalement dévêtue ; à cette idée, Eguchi se sentit gêné. Il
lui était loisible de la contempler tout entière. Il n’avait plus
désormais à se sentir gêné, et il comprenait bien que c’était
précisément dans ce but qu’elle avait été endormie, mais Eguchi
n’en tira pas moins la couverture sur son épaule découverte, puis il
ferma les yeux. L’odeur de la fille flottait dans l’air et, soudain, une
odeur de bébé frappa ses narines. Cette odeur qu’ont les
nourrissons, qui rappelle celle du lait. Plus douceâtre et plus épaisse
que l’odeur d’une fille. Allons donc ! Il était peu vraisemblable que
cette fille-là ait eu un enfant, qu’elle ait eu une montée de lait et que
ce lait eût filtré de son sein. Comme pour s’en assurer, Eguchi
regarda le front et la joue de la fille, puis la ligne juvénile qui reliait
le menton au cou. Bien que cela lui suffît pour être fixé, il souleva
un peu la couverture qu’il avait tirée sur l’épaule et jeta un coup
d’œil. Il était évident que les formes n’étaient pas celles d’une
femme qui allaite. Furtivement, il toucha du bout des doigts ; il n’y
avait pas trace d’humidité. D’autre part, à supposer même que cette
fille eût moins de vingt ans, l’on pouvait à la rigueur dire d’elle
qu’elle sentait encore le lait, mais ce n’était là qu’une façon de
parler, et il était invraisemblable que son corps eût gardé une odeur
de lait comme celui d’un bébé. Et de fait, son odeur était bien celle
d’une femme. Et pourtant le vieil Eguchi avait à l’instant même
perçu distinctement une odeur de nourrisson. Était-ce une fugitive
hallucination des sens ? Mais pourquoi pareille hallucination se
serait-elle produite ? Il avait beau s’interroger, il n’y comprenait
rien ; sans doute, par une faille subite de sa conscience, la
réminiscence de cette odeur était-elle remontée à la surface. Tout en
réfléchissant ainsi, Eguchi était envahi par un sentiment de solitude
empreint de tristesse. Plutôt que solitude et tristesse, c’était la
détresse glacée de la vieillesse. Puis ce sentiment fit place à la pitié
et à l’attendrissement à l’égard de la fille dont l’odeur évoquait la
chaleur de la jeunesse. Peut-être s’y était-il soudain mêlé
l’appréhension confuse et froide de sa culpabilité et le vieil homme
ressentit l’impression qu’une musique s’élevait du corps de la fille.
Une musique chargée d’amour. Eguchi eut comme une envie de
s’enfuir, et son regard parcourut les quatre murs, mais la tenture de
velours le cernait de toute part, comme s’il n’y avait aucune issue
possible. Le velours cramoisi éclairé par la lumière qui tombait du
plafond était souple, mais nul souffle ne l’agitait. Il emprisonnait la
fille endormie et le vieillard.
— Ne te réveilleras-tu pas ? Ne te réveilleras-tu pas ? Eguchi avait
saisi l’épaule de la fille et l’avait secouée, puis il lui souleva la tête,
et de nouveau : Ne te réveilleras-tu pas ?
Ce qui l’avait fait agir ainsi, c’était une émotion surgie du plus
profond de son être et qui le portait vers cette fille. Qu’elle fût
endormie, qu’elle ne parlât point, qu’elle ignorât jusqu’au visage et à
la voix du vieil homme, bref qu’elle fût là comme elle l’était,
totalement indifférente à l’être humain du nom d’Eguchi qui était là
en face d’elle, tout cela lui était subitement devenu insupportable.
Son existence à lui était rigoureusement étrangère à la fille.
Cependant, s’il n’y avait aucune raison pour qu’elle ouvrît les yeux,
sur la main du vieillard pesait le poids de sa tête endormie ; et
qu’elle parût avoir légèrement froncé les sourcils, pouvait être
interprété comme une vivante réponse de sa part. Eguchi
doucement reposa la main.
S’il avait suffi d’une secousse pour réveiller la fille, cette maison
eût tôt perdu son mystère dont le vieux Kiga, celui qui avait
introduit Eguchi, avait dit que c’était « comme si l’on couchait avec
un Bouddha caché ». Une femme qui en aucun cas ne se réveillerait,
c’était là certainement, pour les vieux « clients de tout repos », une
tentation, une aventure, une volupté de tout repos. Le vieux Kiga
avait dit à Eguchi que des gens comme lui ne se sentaient revivre
qu’en ces moments où ils se trouvaient aux côtés d’une femme que
l’on avait endormie. Un jour qu’il était venu voir Eguchi chez lui, il
avait aperçu une chose rouge tombée sur la mousse du jardin que
flétrissait l’automne et, intrigué, il était allé aussitôt la ramasser.
C’était la baie rouge d’un aucuba. Il y en avait un certain nombre,
dispersées un peu partout. Kiga n’en avait ramassé qu’une seule et
tout en la roulant entre ses doigts il avait parlé de la maison
mystérieuse. Quand le désespoir de vieillir lui devenait
insupportable, avait-il dit, il allait dans cette maison.
— Voilà une éternité déjà que j’ai perdu tout espoir de posséder
une femme. Eh bien, il y a des gens qui vous préparent des femmes
qui dorment d’un bout à l’autre sans se réveiller !
Une femme plongée dans le sommeil, qui ne parle de rien, qui
n’entend rien, pour un vieillard incapable désormais de se
comporter en homme avec les femmes, n’était-ce pas comme si elle
était prête à parler de tout, prête à tout entendre ? Pour le vieil
Eguchi cependant, c’était sa première expérience avec cette sorte de
femmes. La fille, elle, avait sûrement connu bien des expériences
avec ce genre de vieillards. Soumise à tout et ignorante de tout,
étendue là, avec son visage ingénu, plongée dans un sommeil
léthargique, elle respirait paisiblement. Peut-être certains vieillards
caressaient-ils la fille par tout le corps, et certains peut-être
pleuraient-ils bruyamment sur eux-mêmes. Quoi qu’ils fissent, la
fille n’en pouvait rien savoir. Eguchi avait beau s’en persuader, il
n’en restait pas moins incapable de rien entreprendre ; fût-ce pour
retirer sa main de dessous la nuque de la fille, il prenait mille
précautions comme s’il maniait un objet fragile, mais en même
temps son envie de la réveiller brutalement ne s’apaisait point.
Quand la main du vieil Eguchi se retira de dessous la nuque de la
fille, elle tourna doucement le visage, les épaules suivirent le
mouvement et elle s’étendit sur le dos. Eguchi crut qu’elle allait
s’éveiller, et il s’en tint écarté. Le nez et les lèvres de la fille, dirigés
vers le haut, baignés dans la lumière du plafond, avaient l’éclat de la
jeunesse. Elle souleva la main gauche et la porta à la bouche. Il
semblait qu’elle allait sucer son index, à croire que c’était une
habitude qu’elle avait en dormant, mais elle ne fit que l’appuyer
légèrement sur les lèvres. Cependant les lèvres s’étaient desserrées
et les dents apparaissaient. Elle avait respiré par le nez, maintenant
elle respirait par la bouche et son souffle semblait être devenu un
peu plus rapide. Eguchi se demanda si elle souffrait. Mais il n’en
était rien, sans doute, et comme ses lèvres s’étaient desserrées, l’on
eût dit d’un sourire qui flottait sur ses joues. De nouveau le bruit
des vagues qui battaient la falaise sonna plus proche aux oreilles
d’Eguchi. À en juger par le bruit qu’elles faisaient en déferlant, il
devait y avoir des rochers au pied de la falaise. L’eau de mer retenue
derrière les rochers devait s’écouler avec un certain retard. Plus que
le souffle exhalé par le nez, l’haleine que la fille rejetait par la
bouche avait une odeur prononcée. Cependant, elle ne sentait pas le
lait. Le vieil homme réfléchissait, intrigué, à l’origine de cette odeur
de lait qui l’avait assailli subitement, et se demanda si l’odeur de
cette fille était bien l’odeur d’une femme.
Le vieil Eguchi avait un petit-fils qui sentait encore le nourrisson.
L’image de cet enfant effleura son esprit. Ses trois filles étaient
casées, et chacune lui avait donné des petits-enfants, mais il se
souvenait non seulement du temps où ses petits-enfants sentaient
le lait, mais aussi d’avoir porté sur les bras ses filles alors qu’elles
étaient des nourrissons. Était-ce l’odeur de lait des bébés de sa
famille, dont le souvenir soudain ravivé avait envahi Eguchi ? Ou
plutôt non, ce devait être l’odeur de la compassion que son cœur
avait éprouvé pour la fille endormie. Eguchi à son tour s’étendit sur
le dos, et veillant à éviter le moindre contact avec elle, il ferma les
yeux. Mieux valait prendre le somnifère préparé à son chevet. Il
était évident qu’il était moins énergique que celui que l’on avait
administré à la fille. Il se réveillerait sans nul doute avant elle.
Sinon le mystère et l’attrait de cette maison s’effondreraient. Eguchi
ouvrit le sachet de papier déposé à son chevet, qui contenait deux
comprimés blancs. S’il en avalait un, il se trouverait dans un état
d’engourdissement, entre le rêve et la réalité ; s’il avalait les deux, il
tomberait dans un sommeil de mort. Ne serait-ce pas là la meilleure
solution, se demandait-il en contemplant les comprimés, et c’est
alors que des souvenirs déplaisants et troublants liés au lait
revinrent à sa mémoire.
— Ça pue le lait ! Mais c’est vous qui sentez le lait ! Ça sent le
bébé ! La femme qui était en train de plier le veston qu’Eguchi
venait de retirer, avait changé de couleur et lui jetait des regards
furieux. « Ce doit être le bébé de chez vous ! Vous, vous avez porté
votre bébé avant de sortir de chez vous ! Oui, ce doit être ça ! »
Les mains de la femme tremblaient violemment. « Ah ! C’est
dégoûtant, c’est dégoûtant ! » s’était-elle écriée et, se levant, elle lui
avait lancé le vêtement. « Vous me dégoûtez ! Venir chez moi après
avoir porté un bébé, juste avant de partir ! » Sa voix donnait le
frisson, mais l’expression de son visage était plus terrible encore. La
femme était sa maîtresse, une geisha. Elle savait qu’Eguchi avait
femme et enfants, et elle l’acceptait, mais l’odeur de nourrisson
avait provoqué chez elle une violente flambée de haine et de
jalousie. Les relations entre Eguchi et cette geisha s’étaient à partir
de là rapidement dégradées.
L’odeur que la geisha détestait lui venait alors de sa plus jeune
fille, mais avant son mariage déjà il avait eu une amie. Les parents
de cette fille en étaient venus à la surveiller de près, et leurs rares
rencontres avaient pris un tour frénétique. Un jour, comme Eguchi
détachait d’elle son visage, il s’aperçut que du sang perlait autour du
bouton de son sein. Eguchi en avait été surpris. Cependant, sans en
rien laisser paraître, il avait rapproché le visage, doucement cette
fois, et il avait bu le sang. La fille, extasiée, ne s’était aperçue de
rien. Plus tard, quand elle fut revenue de son égarement, Eguchi lui
en avait parlé, mais elle lui affirma qu’elle n’avait pas senti la
douleur.
Il était étrange que ces deux souvenirs se fussent présentés à son
esprit en ce moment, car ils remontaient d’un passé déjà lointain. Il
était incroyable que de pareils souvenirs enfouis en lui aient pu
subitement provoquer l’impression que cette fille-ci sentait le lait.
En fait, on parle de passé lointain, mais chez l’homme mémoire et
réminiscences ne peuvent sans doute être qualifiées de proches ou
lointaines en fonction uniquement de leur date ancienne ou
récente. Il peut arriver que, mieux qu’un fait de la veille, un
événement de l’enfance, vieux de soixante années, soit conservé
dans notre mémoire et resurgisse de la façon la plus nette et la plus
vivante. Cela ne se produit-il pas plus précisément quand on
vieillit ? Du reste, n’est-il pas des cas où ce sont les événements de
l’enfance qui créent la personnalité et déterminent la vie tout
entière ? La chose en elle-même était peut-être insignifiante, mais
ce qui, pour la première fois, lui avait appris que les lèvres d’un
homme pouvaient faire jaillir le sang d’à peu près n’importe quel
endroit d’un corps féminin, c’était le sang qui avait perlé du sein de
cette fille, et s’il avait, après son aventure avec elle, plutôt évité de
faire couler le sang d’une femme, le sentiment qu’il avait obtenu
d’elle un don susceptible d’accroître la force vitale d’un homme, ce
sentiment-là n’était point effacé aujourd’hui même, à soixante-sept
ans révolus.
Chose plus insignifiante encore s’il se peut, Eguchi, tout jeune
alors, s’était entendu dire en confidence par la femme du directeur
d’une importante société, une femme d’âge mûr, une femme qui
avait une haute réputation de vertu, et de plus une femme qui avait
de nombreuses relations mondaines :
— Le soir, avant de m’endormir, je ferme les yeux et j’essaie de
compter les hommes par qui il ne me déplairait pas de me laisser
embrasser. Je les compte sur mes doigts. C’est amusant. Et quand je
n’arrive pas jusqu’à dix, je me sens abandonnée !
À ce moment-là, cette dame était en train de danser une valse
avec Eguchi. Comme le jeune homme crut comprendre que si elle
lui avait fait soudain cet aveu, c’est qu’elle avait dû sentir en lui un
de ces hommes par qui il ne lui aurait pas déplu de se laisser
embrasser, aussitôt il relâcha la pression de ses doigts sur la main
de la femme.
— Tout juste histoire de compter…, lui avait-elle jeté
négligemment, puis : « Vous qui êtes jeune, monsieur Eguchi, sans
doute ne connaissez-vous pas cette impression de solitude à
l’approche du sommeil, et si par hasard vous l’éprouviez, il vous
suffirait de vous procurer une épouse, mais à l’occasion, essayez
quand même. Il y a des jours où, pour moi du moins, c’est un
excellent remède. »
Comme elle avait tenu ces propos d’une voix plutôt sèche, Eguchi
n’avait rien répondu. Elle avait dit qu’elle essayait tout juste de
compter, mais tout en comptant on pouvait se douter qu’elle
évoquait le visage et le corps de ces hommes, et sans doute lui
fallait-il un certain temps pour compter jusqu’à dix ; sans doute
aussi ses rêveries étaient-elles animées, se dit Eguchi quand le
parfum à relents aphrodisiaques de cette dame, qui avait quelque
peu dépassé l’âge de sa splendeur, vint brutalement frapper ses
narines. De quelle manière allait-elle, avant de s’endormir,
l’évoquer en sa qualité d’homme par qui il ne lui déplairait pas de se
laisser embrasser, cela c’était sa liberté secrète, et cela ne regardait
pas Eguchi, qui du reste ne pouvait l’en empêcher ni s’en plaindre,
mais qu’il pût à son insu devenir le jouet de l’imagination d’une
femme d’âge mûr l’avait laissé sur une impression de malpropreté.
Cependant, aujourd’hui encore, il n’avait pas oublié les paroles de
cette femme. La dame avait-elle essayé, sans en avoir l’air, de
séduire le jeune Eguchi, ou bien avait-elle inventé son histoire pour
se moquer de lui, il n’avait pas été sans le soupçonner par la suite,
mais bien après cela, seules les paroles de cette femme étaient
restées dans sa mémoire. Elle était morte depuis longtemps. Et le
vieil Eguchi ne mettait plus ses paroles en doute. Cette femme
vertueuse, de combien de centaines d’hommes avait-elle imaginé les
baisers avant qu’elle ne mourût ?
Eguchi à son tour, à l’approche de la vieillesse, les nuits où le
sommeil tardait à venir, s’était souvenu à l’occasion des paroles de
la dame, et il lui était arrivé de compter des femmes, mais il refusait
la facilité et il lui plaisait de passer en revue dans son souvenir non
point celles qu’il ne lui eût point déplu d’embrasser, mais celles avec
qui il avait été intime. Cette nuit encore, l’illusion de cette odeur de
lait, provoquée par la fille endormie, avait entraîné l’évocation de
son amie d’autrefois. À moins que ce ne fût au contraire le sang
perlé du sein de celle-ci qui avait amené la soudaine illusion de
l’odeur de lait, invraisemblable chez celle-là, et peut-être était-ce
une des pitoyables consolations des vieillards que de s’abîmer dans
le souvenir des femmes d’un passé à jamais révolu, en tripotant une
belle qui ne pouvait s’éveiller de son profond sommeil, mais Eguchi
éprouvait plutôt une chaude sérénité empreinte d’un sentiment de
solitude. Il s’était contenté de vérifier du bout des doigts que les
seins de la fille n’étaient pas mouillés, mais après cela nulle idée
trouble n’avait surgi, comme par exemple d’effrayer la fille quand
elle se réveillerait bien après lui-même, et qu’elle découvrirait du
sang sur son sein. La forme du sein lui avait semblé belle.
Cependant le vieillard se demandait distraitement comment il avait
pu se faire que le sein de la femelle humaine, seule parmi tous les
animaux, avait, au terme d’une longue évolution, pris une forme si
belle. La beauté atteinte par les seins de la femme n’était-elle point
la gloire la plus resplendissante de l’évolution de l’humanité ?
Peut-être en était-il de même des lèvres de la femme. Le vieil
Eguchi avait gardé le souvenir de femmes qui se maquillaient pour
dormir, et de femmes qui se démaquillaient, mais il était des
femmes aussi dont les lèvres, lorsqu’elles essuyaient le rouge,
perdaient toute couleur ou laissaient apparaître une couleur trouble
et malsaine. Le visage de la fille endormie à ses côtés était-il ou non
légèrement fardé, il ne pouvait le discerner dans la lumière douce
qui tombait du plafond et les reflets du velours qui entourait la
pièce, mais il était certain qu’elle n’avait jamais recourbé ses cils.
Les lèvres, et les dents qu’il entrevoyait entre les lèvres, avaient un
éclat juvénile. Sans artifice d’aucune sorte, tel que de mâcher une
substance aromatique, son haleine avait le parfum qu’exhale la
bouche des jeunes femmes. Eguchi n’appréciait guère les seins aux
aréoles largement épanouies et de couleur foncée, mais pour autant
qu’il avait pu en juger quand il avait furtivement soulevé la
couverture qui cachait l’épaule, elle les avait encore petits et couleur
de pêche. Comme elle était étendue sur le dos, il lui eût été possible
d’y appuyer sa poitrine et de lui baiser les lèvres. Ce n’était pas, tant
s’en faut, une femme qu’il eût été déplaisant d’embrasser. Pour un
homme de l’âge d’Eguchi, avoir la possibilité d’en agir de la sorte
avec une jeune femme valait certes un important dédommagement,
et valait la peine de courir bien des risques ; cela, Eguchi l’imaginait
sans peine, ainsi que la joie qui devait submerger les vieillards qui
venaient dans cette maison. Parmi ces vieillards, il devait certes se
rencontrer des individus frénétiques dont Eguchi n’était pas sans
deviner le comportement. Cependant, comme la fille dormait et ne
se rendait compte de rien, sa beauté, telle qu’il la voyait là, ne s’en
trouvait sans doute ni souillée, ni ravagée. Si Eguchi ne s’était pas
abaissé à ce jeu hideux et diabolique, c’était parce que la fille était
belle en son sommeil. La différence entre Eguchi et les autres
vieillards tenait sans doute au fait qu’il lui restait encore de quoi se
comporter en homme. Pour les autres vieillards, il était
indispensable que la fille fût plongée dans un sommeil sans fond. Le
vieil Eguchi, par deux fois déjà, et sans insister du reste, avait tenté
de la réveiller. À supposer qu’elle eût contre toute attente ouvert les
yeux, il ne savait pas lui-même quelles eussent été ses intentions à
son égard, et pourtant il avait agi par tendresse pour la fille. Ou
plutôt non, il se pouvait que ce fût par un sentiment de sa propre
inanité et par peur.
— Comme elle dort ! S’apercevant qu’il aurait pu se dispenser de
murmurer cela, le vieillard ajouta : « Ce n’est pas ce qu’on appelle le
sommeil éternel ! Même cette fille, même moi !… » En homme
assuré de se réveiller vivant au matin de cette étrange nuit, ni plus
ni moins qu’au terme d’une nuit ordinaire, il ferma les yeux. Le
coude replié de la fille qui tenait l’index appuyé sur ses lèvres lui
devenait une gêne. Eguchi saisit son poignet et lui allongea le bras
contre le flanc. Comme, ce faisant, il avait rencontré le pouls, il le
pressa contre l’index et le médius. Il battait, fascinant, et
parfaitement régulier. La respiration était paisible, plus lente que
celle d’Eguchi. Le vent par moments passait par-dessus le toit, mais
ce n’était plus pour lui, comme tout à l’heure, le bruit annonciateur
de l’hiver. Le bruit des vagues qui battaient la falaise, encore qu’il
l’entendît plus fort, s’était adouci et la résonance de ce bruit qui
montait de la mer apparaissait comme une musique venue du corps
de la fille, à laquelle semblaient s’accorder d’autre part les
battements du cœur, qui prolongeaient le pouls du poignet. Sous les
paupières du vieillard, au rythme de la musique, voltigeait un
papillon tout blanc. Eguchi lâcha le pouls de la fille. Il ne la touchait
plus désormais de nulle part. L’odeur de sa bouche, l’odeur de son
corps, l’odeur de ses cheveux n’avaient rien de brutal.
Les jours où, avec cette amie dont le sang avait perlé du sein, il
fuyait vers Kyôto par la route du Nord, revinrent alors à la mémoire
du vieil Eguchi. S’il parvenait à s’en souvenir en cet instant avec une
telle acuité, peut-être était-ce parce qu’il baignait dans la chaleur du
corps de cette fille ingénue. Sur la ligne de chemin de fer qui relie
les provinces du Nord à Kyôto, il y avait de nombreux petits tunnels.
Chaque fois que le train entrait dans un de ces tunnels, la fille, dont
les appréhensions sans doute se réveillaient, rapprochait son genou
de celui d’Eguchi et serrait sa main. Et quand le train sortait du
tunnel, sur une colline ou sur une crique se déployait un arc-en-ciel.
« Comme c’est mignon ! » ou bien : « Comme c’est joli ! »
s’écriait-elle à chacun de ces petits arcs-en-ciel, mais comme il lui
suffisait de chercher des yeux à droite ou à gauche à chaque sortie
de tunnel pour en découvrir un, et que les couleurs en étaient de
plus en plus pâles au point d’en devenir indiscernables, elle avait
fini par voir dans cette étrange profusion un signe de malheur.
— Serait-ce pas qu’on nous poursuit ? Si nous allons à Kyôto, on
nous y rattrapera ! Et quand on m’aura ramenée, on ne me
permettra plus de sortir de la maison !
Eguchi, qui venait tout juste de quitter l’université et de trouver
une place, ne pouvait, selon toute apparence, vivre à Kyôto, et savait
donc pertinemment qu’à moins de se tuer avec elle, il lui faudrait un
jour ou l’autre retourner à Tôkyô, mais la vue des petits arcs-en-ciel
l’avait fait penser aux charmes secrets de la fille, qu’il ne pouvait
plus chasser de son esprit. Il les avait admirés dans une auberge au
bord de la rivière de Kanazawa. C’était une nuit où tombait une
neige poudreuse. Le jeune Eguchi avait été frappé par tant de
beauté, au point qu’il en avait eu le souffle coupé et que ses larmes
avaient jailli. Jamais plus par la suite, chez aucune des femmes qu’il
avait connues au cours de plusieurs dizaines d’années, il n’avait vu
pareille beauté ; il l’en avait d’autant mieux appréciée, et en était
venu à penser que ses charmes secrets traduisaient la beauté des
sentiments de cette fille ; il avait voulu rire de cette idée comme
d’une insigne sottise, mais elle était devenue pour lui une vérité qui
entraînait un flot de désirs, et c’était aujourd’hui encore un souvenir
d’une force inébranlée jusque dans la vieillesse. De Kyôto, la fille
avait été ramenée chez elle par un émissaire de sa famille, et peu de
temps après on l’avait mariée.
Quand il l’avait retrouvée inopinément sur les berges de l’étang
de Shinobazu à Ueno, elle se promenait avec un bébé qu’elle portait
sur son dos. L’enfant était coiffé d’un bonnet de laine blanche.
C’était à la saison où les lotus de l’étang sont flétris. Si cette nuit
aux côtés de la fille endormie, Eguchi voyait voltiger sous sa
paupière un papillon blanc, était-ce, se demanda-t-il, à cause du
bonnet blanc de ce bébé ?
Quand il l’avait rencontrée sur les berges de l’étang de
Shinobazu, il n’avait rien trouvé à dire d’autre qu’une formule
banale : « Es-tu heureuse ? – Oui, je suis heureuse ! » avait-elle
répondu aussitôt. Sans doute ne pouvait-elle répondre que cela.
— Pourquoi te promènes-tu seule en pareil endroit avec un
bébé ? » À cette question bizarre, la fille avait considéré Eguchi sans
mot dire.
— Garçon ou fille ?
— Dis donc, c’est une fille ! Ça ne se voit pas ?
— Ton bébé, ce ne serait pas mon enfant à moi ?
— Ah, mais non ! Tu te trompes !
Une lueur de colère dans les yeux, la fille avait secoué la tête.
— Ah bon ! Mais si par hasard c’est mon enfant, quand tu auras
envie de me le dire, même si ce n’est pas maintenant, même si c’est
dans quelques dizaines d’années, dis-le-moi, je t’en prie !
— Tu te trompes ! C’est vrai, tu te trompes ! Je n’oublie pas que
je t’ai aimé, mais, s’il te plaît, épargne tes soupçons à cet enfant !
Cela ne ferait que lui attirer des ennuis !
— Ah bon !
Eguchi n’avait pas insisté pour voir de plus près le visage du
bébé, mais il avait longtemps suivi des yeux la silhouette de la
femme qui s’éloignait. Et elle, après avoir marché un moment,
s’était retournée, une seule fois. Quand elle s’était aperçue qu’il la
suivait des yeux, elle avait soudain hâté le pas. Il ne l’avait plus
jamais rencontrée. Voilà plus de dix ans déjà, il avait entendu dire
que cette femme était morte. Pendant les soixante-sept ans de sa
vie, la mort avait bien des fois déjà frappé parmi ses parents et ses
relations, mais le souvenir de cette fille avait gardé toute sa
fraîcheur. Inextricablement lié au bonnet blanc de son bébé, à ses
charmes secrets, au sang de son sein, il restait toujours aussi vif.
Qu’elle avait été d’une beauté incomparable, peut-être hormis
Eguchi n’était-il plus personne en ce monde qui le sût, et il se
plaisait à imaginer qu’à sa mort prochaine, la mémoire en serait
effacée à jamais de ce monde. La fille était effarouchée, et pourtant
elle lui avait permis sans fausse honte de la regarder ; peut-être
était-ce dans sa nature, mais elle-même ignorait probablement sa
propre beauté. Car elle lui était invisible.
Arrivés à Kyôto, Eguchi et la fille s’étaient promenés tôt le matin
dans un bosquet de bambous. Les feuilles des bambous brillaient
comme de l’argent au soleil levant et frissonnaient dans le vent.
Vieillard, il s’en souvenait encore, les feuilles étaient fines et
tendres, tout à fait pareilles à des feuilles d’argent, et les tiges
semblaient faites d’argent elles aussi. En bordure du bosquet, des
chardons et des herbes-de-rosée étaient en fleurs. Encore qu’il
semblât que ce n’en fût pas la saison, c’était ainsi qu’il voyait le
chemin dans son souvenir. Ayant dépassé le bosquet de bambous,
ils avaient remonté un cours d’eau claire et trouvé une cascade
impétueuse dont les embruns étincelaient au soleil et, dans les
embruns, la fille était debout, nue. La chose était improbable, mais
pour le vieil Eguchi, depuis il ne savait quand, c’était comme si elle
avait réellement eu lieu. Depuis qu’il avait pris de l’âge, la seule vue
parfois des troncs élancés des pins d’une colline près de Kyôto
faisait revivre en lui l’image de cette fille. Cependant, elle s’était
rarement présentée avec autant d’acuité que cette nuit. Sans doute
était-ce la jeunesse de la fille endormie qui l’avait suscitée.
Eguchi était parfaitement éveillé et il ne lui semblait pas qu’il pût
désormais s’endormir. Il n’avait du reste nulle envie d’évoquer le
souvenir de femmes autres que la fille qui avait admiré les petits
arcs-en-ciel. Pas plus qu’il n’avait envie de toucher la fille endormie,
ou de la voir entièrement découverte. Il s’étendit sur le ventre, et de
nouveau ouvrit le sachet de papier à son chevet. La femme de la
maison lui avait dit que c’était un somnifère, mais quelle drogue
était-ce là ? Était-ce la même que celle qu’on avait administrée à la
fille ? Hésitant, Eguchi prit un comprimé dans la bouche, puis
l’avala avec beaucoup d’eau. Il lui arrivait de boire de l’alcool avant
de dormir, mais il n’usait pas habituellement de somnifères ; c’est
pourquoi, presque aussitôt, il se sentit entraîné dans le sommeil. Et
puis le vieil homme eut un rêve. Il était enlacé par une femme, mais
cette femme avait quatre jambes, et de ces quatre jambes elle le
tenait immobilisé. Elle avait des bras aussi. Eguchi émergea
vaguement de son sommeil, mais encore que ces quatre jambes lui
parussent étranges, il n’en éprouvait aucun malaise, et son corps
gardait l’impression d’un trouble infiniment plus délicieux que ne
l’eussent produit deux membres seulement. Quelle drogue était-ce
là qui vous procurait de pareils songes ? pensa-t-il, à demi
conscient. La fille s’était retournée et lui tournait le dos, sa croupe
pressée contre lui. Apparemment plus ému par le fait qu’elle avait
détourné la tête, Eguchi, dans la douceur de cet état entre rêve et
réalité, enfonça les doigts comme pour la peigner dans la longue
chevelure largement répandue, et s’endormit.
Il eut alors un second rêve, extrêmement désagréable. Dans la
salle d’accouchement d’une clinique, la fille d’Eguchi avait donné le
jour à un enfant monstrueux. En quoi consistait sa difformité, le
vieillard à son réveil ne s’en souvenait plus exactement. S’il ne s’en
souvenait plus, c’était sans doute parce qu’il ne voulait pas s’en
souvenir. Quoi qu’il en fût, c’était une difformité horrible. On avait
aussitôt caché l’enfant à l’accouchée. Cependant, s’abritant du
rideau blanc de la salle, celle-ci s’était approchée et mettait l’enfant
en pièces. C’était pour s’en débarrasser. Un médecin ami d’Eguchi
se tenait à côté d’elle en blouse blanche. Eguchi était là lui aussi, et
regardait. C’est alors que, oppressé par ce cauchemar, il avait cette
fois repris pleine conscience. La tenture cramoisie qui l’entourait de
toute part le surprit. Il couvrit son visage de ses deux mains et se
massa le front. Que signifiait ce rêve affreux ? Il n’y avait aucune
raison pour que le somnifère de cette maison recelât quelque
sortilège. Venu à la recherche de voluptés perverses, était-ce pour
cela qu’il rêvait de perverses voluptés ? De ses trois filles, il ne
savait laquelle il avait vue en rêve, mais il n’avait aucune envie de
chercher laquelle ç’avait été. Toutes les trois du reste avaient donné
le jour à des enfants parfaitement constitués.
S’il avait pu à ce moment-là se lever et s’en aller, Eguchi l’eût
fait. Cependant, pour trouver un sommeil plus profond, il avala
l’autre comprimé resté à son chevet. Il sentit l’eau froide descendre
dans son œsophage. La fille endormie lui tournait le dos comme
tout à l’heure. Songeant qu’il n’était pas impossible que cette fille
un jour prochain mette au monde un enfant complètement idiot, ou
un enfant très laid, il posa la main sur son épaule potelée :
« Tourne-toi donc vers moi ! » Comme si elle avait pu l’entendre,
elle se retourna docilement. Subitement, elle posa une main sur la
poitrine d’Eguchi, frissonna comme si elle avait eu froid, et avança
vers lui ses jambes. Il était peu vraisemblable que cette fille si
chaude eût froid. Sans qu’il pût savoir si c’était par la bouche ou par
le nez, elle émit un léger gémissement.
— N’aurais-tu pas un cauchemar, toi aussi ?
Cependant, le vieil Eguchi très vite sombra dans l’abîme du
sommeil.
2
Le vieil Eguchi n’avait pas pensé qu’il pût lui arriver de venir une
seconde fois dans la maison des « Belles Endormies ». Ou du
moins, lorsque pour la première fois il y avait passé la nuit, il n’avait
pas envisagé qu’il pût avoir envie d’y revenir. Lorsque, le matin
venu, il s’était levé pour repartir, il était encore dans cette
disposition d’esprit.
Une quinzaine s’était écoulée depuis ce jour-là, quand il
téléphona pour demander s’il pouvait venir le soir même. La voix
qui lui répondait là-bas semblait être celle de la femme qui l’avait
reçu, mais dans l’écouteur il l’entendait comme un froid
chuchotement venu d’un endroit plus secret encore.
— Vous dites que vous allez vous mettre en route tout de suite,
vers quelle heure cela veut-il dire que vous serez ici ?
— Voyons, disons un peu après neuf heures !
— Cela m’ennuierait que vous veniez si tôt. Car votre partenaire
ne sera pas arrivée encore, et même si elle était là, elle ne serait pas
encore endormie…
Et comme le vieillard, surpris, restait silencieux :
— Je puis vous l’endormir d’ici à onze heures ; vers cette heure-
là, donc, s’il vous plaît !… Je vous attendrai !
La femme avait parlé calmement et, par contraste, le cœur du
vieillard avait battu plus vite.
— Bon, à tout à l’heure donc ! dit-il, la bouche sèche.
« Qu’importe que la petite soit réveillée, j’aimerais que vous me
la présentiez avant qu’elle ne dorme ! » Encore qu’il lui parût qu’il
eût pu dire quelque chose de ce genre comme sans y attacher
d’importance, voire sur un ton à demi moqueur, la question lui était
restée dans la gorge. Il s’était heurté aux règles non écrites de cette
maison. Dans la mesure de les observer strictement. Que ces règles
soient violées, ne fût-ce qu’une seule fois, et la maison deviendrait
une vulgaire maison de prostitution. La pitoyable quête des
vieillards, et leurs rêveries troubles seraient effacées à jamais.
Quand il s’était entendu dire au téléphone que neuf heures du soir
serait trop tôt, que la fille ne serait pas endormie, et que d’ici à onze
heures on la lui endormirait, Eguchi avait senti dans sa poitrine
frémissante la soudaine chaleur du désir, ce qui pour lui-même
avait été une découverte absolument inattendue. Ç’avait été un
choc, comme si on l’avait à l’improviste invité à sortir de la réalité
banale de la vie quotidienne. Et cela parce que la fille serait
endormie et ne se réveillerait en aucun cas.
Qu’il en fût venu, après une quinzaine à peine, à retourner dans
cette maison où il avait cru ne jamais revenir, peut-être était-ce trop
tôt, peut-être était-ce trop tard, mais quoi qu’il en soit, il n’avait eu à
se défendre contre aucune tentation. Au contraire, il n’avait guère
été enclin à renouveler ce lamentable divertissement de la vieillesse,
et du reste il n’était pas décrépit autant que les vieillards qui avaient
besoin d’une maison de cette sorte. Cette nuit-là cependant, la
première qu’il y avait passée, ne lui avait pas laissé une impression
déplaisante. Encore qu’il fût évident qu’il était coupable, Eguchi en
était venu à considérer que jamais, au cours des soixante-sept ans
de son existence, il n’avait passé nuit aussi chaste avec une femme.
Il en avait été ainsi dès l’instant de son réveil, le lendemain matin.
Le somnifère semblait avoir agi, car il s’était réveillé à huit heures,
bien plus tard que d’ordinaire. Le corps du vieil homme ne touchait
la fille en aucun point. Dans sa chaleur juvénile et son odeur
agréable, le réveil avait eu la douceur de l’enfance.
La fille était tournée vers lui. Sa tête avançait un peu et son torse
était en retrait, de sorte qu’à l’ombre du menton, sur son long cou
d’adolescente, une ligne à peine distincte se dessinait. Sa longue
chevelure était répandue jusque derrière l’appui-tête. Des lèvres
soigneusement closes de la fille, les yeux d’Eguchi s’étaient
détournés et tandis qu’ils s’attardaient sur les cils et les sourcils, il
n’avait pas hésité à croire qu’elle était vierge. La distance était trop
réduite pour permettre à ses yeux presbytes de distinguer chaque cil
ou chaque poil des sourcils. La peau de la fille, dont la presbytie lui
interdisait de même d’apercevoir le duvet, avait un doux éclat. Du
visage au cou, il n’y avait pas le moindre grain de beauté. Le vieillard
avait oublié son cauchemar de la nuit, et comme, malgré lui, il
éprouvait de la tendresse pour la fille, un sentiment enfantin
submergea son cœur, comme s’il avait été lui-même l’objet de sa
tendresse à elle. Il chercha le sein de la fille et furtivement
l’enferma dans sa paume. À ce contact, une sensation étrange le
frappa comme un éclair, comme si ç’avait été le sein de sa propre
mère avant qu’elle l’eût porté. Le vieil homme retira sa main, mais
la sensation l’avait traversé de la poitrine jusqu’à l’épaule.
Il avait entendu s’ouvrir la cloison coulissante de la pièce d’à
côté.
— Êtes-vous réveillé, monsieur ? avait crié l’hôtesse. Je vous ai
préparé votre déjeuner…
— Oui ! avait répondu Eguchi machinalement. Un rayon de soleil
qui se glissait par la fente des volets de bois traçait un rai de lumière
sur la tenture de velours. Cependant cette lumière matinale
n’ajoutait rien à la vague lueur qui tombait du plafond de la
chambre.
— Puis-je vous servir ? avait insisté la femme.
— Oui !
Appuyé sur le coude pour s’extraire de la literie, de l’autre main il
avait caressé légèrement les cheveux de la fille.
Le vieillard avait compris que l’on faisait lever le client avant le
réveil de celle-ci, mais la femme lui servait son déjeuner sans se
presser. Jusqu’à quelle heure faisait-on dormir la fille ? Cependant,
pensant qu’il fallait éviter les questions indiscrètes, Eguchi avait dit
d’un air indifférent :
— Elle est mignonne, la petite !
— Oui. Avez-vous fait de beaux rêves ?
— Elle m’a inspiré de beaux rêves !
— Le vent et les vagues se sont calmés ce matin, ce doit être ce
qu’on appelle le « petit printemps », avait dit la femme pour
détourner la conversation.
Ce qui dominait Eguchi, à sa seconde visite dans cette maison,
quinze jours plus tard, c’était, plutôt que la curiosité de la première
fois, un sentiment de gêne et de honte, mais une certaine excitation
aussi. L’agacement d’avoir été obligé d’attendre de neuf à onze
heures avait fait place à une trouble tentation.
La femme de l’autre jour était venue tirer le verrou et l’accueillir
au portail. La même reproduction était toujours suspendue dans le
toko-no-ma. Le thé était aussi bon que l’autre fois. Eguchi était plus
ému encore que la première nuit, mais il avait pris place en habitué
de la maison. Il se retourna pour regarder le paysage de montagne
aux couleurs automnales.
— Il fait chaud par ici, alors les feuilles des érables se
recroquevillent avant de devenir bien rouges. Il faisait sombre et je
n’ai pas bien vu le jardin, mais…, dit-il distraitement.
— C’est bien possible, répondit la femme d’un ton indifférent. Le
temps s’est refroidi. On a mis une couverture chauffante, elle est à
deux places, avec deux interrupteurs, comme cela vous pouvez la
régler à la température que vous préférez.
— C’est que je ne me suis jamais servi d’une couverture
chauffante.
— Si ça vous ennuie, vous pouvez toujours éteindre de votre côté,
mais je vous prie de laisser allumé du côté de la petite…
Le vieillard comprit qu’elle voulait dire : parce qu’elle n’a rien sur
le corps.
— Avec une seule couverture, permettre à deux personnes d’avoir
chacune la température qui lui convient, voilà un dispositif
ingénieux !
— C’est que ça vient d’Amérique… Tout de même, ne vous
amusez pas, pour lui jouer un mauvais tour, à couper l’interrupteur
du côté de la petite, je vous en prie ! Vous aurez compris, je pense,
qu’aussi froid qu’elle puisse avoir, elle ne se réveillera pas pour
autant !
—…
— La petite de ce soir est mieux entraînée que celle de l’autre
jour.
— Hein ?
— C’est une belle fille aussi. Puisque vous ne faites rien de mal,
si ce n’était pas une belle fille elle aussi…
— Ce n’est donc pas la même que l’autre jour ?
— Non, la petite de ce soir… Cela vous ennuie que ce ne soit pas
la même ?
— Je ne suis pas inconstant à ce point !
— Inconstant… Pour parler d’inconstance, serait-ce donc que
vous lui avez fait quelque chose ? Dans les inflexions doucereuses
de la femme, il lui sembla discerner une pointe de moquerie.
— De nos clients, aucun ne fait jamais rien. Nous ne recevons
que des clients de tout repos.
La femme aux lèvres minces ne regardait pas le visage du vieil
homme. Eguchi tremblait d’humiliation, mais ne savait que dire.
Son interlocutrice était-elle autre chose somme toute qu’une
vulgaire entremetteuse au sang froid, rompue à toutes les
infamies ?
— Après tout, libre à vous de vous juger inconstant ; la petite est
endormie et ne saura même pas avec qui elle aura couché. Celle de
l’autre jour, aussi bien que celle de ce soir, ignore tout de vous ;
parler d’inconstance est donc un peu…
— En effet ! Ce ne sont pas là des rapports humains !
— Comment l’entendez-vous ?
Les rapports entre un vieillard qui n’était plus un homme et une
jeune personne endormie à dessein n’étaient pas des « rapports
humains » : dire cela après être entré dans cette maison rendait
certes un son bizarre.
— Qu’est-ce qui vous interdit d’être inconstant si cela vous plaît ?
dit la femme de sa voix étrangement jeune, en riant comme pour
apaiser le vieillard. Si la petite de l’autre fois vous plaisait à ce point,
nous vous l’endormirons la prochaine fois que vous nous ferez
l’honneur de venir, mais vous direz certainement que vous préférez
celle de ce soir.
— Vous croyez ? Quand vous dites qu’elle est entraînée, dans
quel sens peut-elle l’être, puisqu’elle dort tout le temps ?
— Ça…
La femme se leva, tourna la clé de la porte de la chambre voisine,
y jeta un coup d’œil, puis déposa la clé devant le vieil Eguchi.
— S’il vous plaît ! Reposez-vous bien !
Resté seul, Eguchi versa de l’eau chaude de la bouilloire dans la
théière, et tranquillement but son thé. Il avait du moins l’intention
de le faire tranquillement, mais la tasse tremblait dans sa main.
« Ce n’est pas l’âge qui me fait trembler, ah non ! Je ne suis pas
encore un client de tout repos, moi ! certainement pas ! »
grommela-t-il pour lui-même. Qu’en serait-il si, pour venger les
vieillards qui venaient dans cette maison s’exposer aux insultes et
au mépris, il en enfreignait les interdits ? Pour la fille elle-même, ne
serait-ce pas la traiter en être humain ? Il ignorait la force de la
drogue qu’on lui avait administrée, mais peut-être lui restait-il assez
d’énergie virile encore pour la tirer de son sommeil. Ainsi
raisonnait-il, mais dans son cœur, le vieil Eguchi ne trouvait pas
l’excitation nécessaire.
L’affreuse décrépitude des lamentables vieillards qui
fréquentaient cette maison menaçait de l’atteindre lui-même dans
peu d’années. L’immense étendue des désirs, leur insondable
profondeur, jusqu’à quel point les avait-il finalement mesurées au
cours des soixante-sept années de son passé ? Et puis, autour des
vieillards naissent innombrables les filles jolies, à la peau neuve, à
la peau jeune. Les désirs rêvés à perte de vue par de misérables
vieillards, les regrets des jours perdus à jamais, ne trouvaient-ils pas
leur aboutissement dans les forfaits de cette maison mystérieuse ?
Eguchi, l’autre fois déjà, s’était demandé si ces filles endormies qui
jamais ne s’éveilleraient, n’incarnaient pas pour les vieillards une
liberté sur laquelle les années n’avaient aucune prise. Ces filles
endormies et muettes, sans doute parlaient-elles aux vieillards le
langage qui leur plaisait.
Eguchi se leva et, quand il ouvrit la porte de la chambre voisine,
une chaude odeur aussitôt le frappa. Il sourit. De quoi s’était-il
tourmenté ? Les deux mains de la fille dépassaient et reposaient sur
la literie. Les ongles étaient laqués de rose, le rouge à lèvres épais.
Elle était couchée sur le dos.
— Entraînée, et comment donc ! murmura Eguchi, et il
s’approcha : elle avait du rouge sur les joues, mais dans la tiédeur de
la couverture, le sang devait monter au visage. Son odeur était
dense. Les paupières supérieures étaient épaisses, les joues rondes,
le cou blanc au point de refléter la couleur cramoisie de la tenture
de velours. Par sa façon de fermer les yeux, elle avait l’air
provocante jusque dans le sommeil. Pendant qu’Eguchi, à l’écart et
le dos tourné se déshabillait, la chaude odeur de la fille venait
l’envelopper. Elle emplissait la pièce.
Il ne semblait pas que le vieil Eguchi pût se tenir sur la réserve
comme il l’avait fait avec la fille de l’autre jour. Éveillée ou
endormie, celle-ci d’elle-même attirait l’homme. Au point qu’il était
persuadé que s’il devait en arriver à enfreindre les interdits de cette
maison, la responsabilité en incomberait à la fille. Comme pour
savourer d’avance le plaisir à venir, Eguchi ferma les yeux et se tint
immobile, et cela suffit à éveiller au fond de son corps une chaleur
de jouvenceau. L’hôtesse avait bien dit que la petite de cette nuit
valait mieux que l’autre, mais il était étonnant que l’on eût
découvert une fille pareille ; à cette idée, le vieillard trouva la
maison plus inquiétante encore. Il n’osait réellement la toucher, et
il restait là, fasciné, dans son odeur. Eguchi ne se connaissait guère
en parfums, mais il était certain que cette fille en usait. S’il pouvait
sur-le-champ tomber dans un doux sommeil, il ne pourrait y avoir
bonheur plus grand. Il en était à le souhaiter. Voyons de plus près,
se dit-il, et doucement il se rapprocha d’elle. La fille parut y
répondre en se tournant vers lui d’un mouvement souple et, en
même temps, elle rentra ses mains et les avança comme pour
l’enlacer.
— Hein ? Dis, tu es réveillée ? Es-tu réveillée ? Ce disant, Eguchi
s’écarta et la secoua par le menton. L’avait-il secouée avec trop de
force ? Toujours est-il que la fille, comme pour l’éviter, tourna le
visage vers l’appui-tête, le bord de ses lèvres s’entrouvrit et la pointe
de l’ongle de l’index d’Eguchi effleura une ou deux de ses dents.
Sans retirer le doigt, il se tint immobile. La fille de son côté ne
remua pas les lèvres. Rien, bien entendu, ne permettait de croire
qu’elle feignait de dormir, car elle était plongée dans un sommeil
profond.
Eguchi, surpris de ce que la fille de cette nuit ne fût pas la même
que la précédente, s’en était étonné auprès de l’hôtesse, mais il ne
fallait pas être grand clerc pour deviner que, droguées de la sorte
nuit après nuit, elles eussent fini par en souffrir. On pouvait penser
d’autre part qu’imposer l’« inconstance » à des vieillards comme
Eguchi, était préférable pour la santé des filles. Cependant, cette
maison ne pouvait accueillir plus d’un client au premier étage.
Eguchi ignorait certes ce qu’il en était du rez-de-chaussée, mais à
supposer même qu’il y eût là une chambre utilisable pour les
clients, il ne pouvait y en avoir plus d’une seule. De cela on pouvait
conclure que les filles que l’on endormait pour les vieillards ne
devaient pas être très nombreuses. Ces quelques filles, comme celle
de la première nuit, comme celle-ci, étaient-elles donc toutes aussi
belles les unes que les autres ?
Les dents de la fille sous le doigt d’Eguchi paraissaient au
toucher enduites d’une substance légèrement visqueuse. L’index du
vieillard, glissant entre les lèvres, suivit la rangée de dents. Deux
fois, trois fois dans un sens, puis dans l’autre. La partie externe des
lèvres donnait l’impression d’être sèche, mais l’humidité du dedans
s’y communiquait et la rendait lisse. À droite, il y avait une dent qui
avait poussé vers l’extérieur. Eguchi essaya de prendre cette dent
entre le pouce et l’index. Après cela, il eût voulu passer le doigt sur
la face interne des dents, mais la fille, bien que dormant, tenait les
mâchoires fortement serrées, de sorte qu’il ne put les écarter.
Lorsqu’il retira son doigt, celui-ci était couvert d’un enduit rouge.
Avec quoi allait-il essuyer ce rouge à lèvres ? S’il le frottait sur la
taie de l’appui-tête, la tache paraîtrait avoir été faite par la fille elle-
même alors qu’elle était couchée sur le ventre, mais il lui sembla
que le rouge ne partirait point s’il ne léchait d’abord son doigt.
Chose étrange, à l’idée de porter à la bouche son doigt maculé, il
éprouva une sensation de malpropreté. Le vieil homme frotta donc
son doigt sur les cheveux de la fille, au-dessus du front. Tandis qu’il
essuyait ainsi la pointe du pouce et de l’index, les cinq doigts
touchèrent la chevelure ; alors il les enfonça dans les cheveux, et
bientôt ils fouillaient dans cette masse de cheveux de plus en plus
brutalement. La pointe des cheveux de la fille émettait un fluide
électrique qui se communiquait aux doigts du vieillard. L’odeur des
cheveux se faisait plus insistante. Dans la touffeur de la couverture
électrique, l’odeur de la fille se faisait plus insistante de même. Tout
en jouant avec les cheveux, Eguchi admirait leur implantation et
surtout la belle ligne nette qu’ils dessinaient sur la longue nuque.
La fille avait les cheveux coupés court par-derrière, et
soigneusement relevés vers le haut. Sur le front, ils retombaient
naturellement, longs par endroits, courts ailleurs. Le vieillard
dégagea le front et contempla les sourcils et les cils. Des doigts
d’une main il fouilla les cheveux si profondément qu’il toucha le
cuir chevelu.
— Elle n’est toujours pas réveillée ! dit le vieil Eguchi et,
saisissant la tête de la fille à pleine main, il la secoua ; la fille alors
remua les sourcils comme sous l’effet de la douleur et elle se
retourna à moitié pour se coucher sur le ventre. De ce fait, son corps
se rapprochait encore de celui du vieillard. Elle sortit les deux bras,
posa le droit sur l’appui-tête et sur le dos de la main appuya sa joue
droite. Dans cette position, Eguchi n’en pouvait apercevoir que les
doigts. Ils étaient légèrement écartés, de sorte que le petit doigt se
trouvait sous le sourcil et que l’index pointait de sous les lèvres. Le
pouce était caché sous le menton. Le rouge des lèvres un peu
tournées vers le bas formait avec le rouge des quatre ongles longs
une tache unique sur la taie blanche de l’appui-tête. Le bras gauche
était plié au coude, et le dos de la main était presque sous les yeux
d’Eguchi. Comparés à la ronde plénitude de la joue, les doigts
étaient relativement longs et minces, et faisaient penser à des
jambes pareillement fuselées. De la plante du pied, le vieillard
chercha les jambes de la fille. Les doigts de la main gauche étaient
eux aussi légèrement écartés et reposaient détendus. Sur le dos de
cette main, le vieil Eguchi posa sa joue. Sous le poids, le bras bougea
jusqu’à l’épaule, mais il n’avait pas la force de retirer la main. Le
vieillard resta un moment ainsi, immobile. En sortant les deux bras,
la fille avait un peu remonté les épaules, de sorte qu’à l’attache du
bras s’était formé un renflement d’une rondeur toute juvénile.
Eguchi, tout en tirant la couverture sur l’épaule, de sa paume
recouvrit doucement ce renflement. Ses lèvres remontèrent du dos
de la main vers le bras. L’odeur de l’épaule, l’odeur de la nuque
l’attiraient. L’épaule de la fille et tout son dos s’étaient contractés
pour se détendre aussitôt, et la peau adhéra à la main du vieillard.
Le moment était venu pour Eguchi de venger sur cette esclave
endormie les vieillards qui venaient là s’exposer aux insultes et au
mépris. Il allait enfreindre les interdits de cette maison. Il se rendait
compte qu’après cela il n’y pourrait plus jamais remettre les pieds.
Dans l’espoir avant tout de réveiller la fille, il la traita brutalement.
Toutefois, il fut aussitôt arrêté par le signe évident de sa virginité.
— Ah ! s’écria-t-il, et il s’écarta. Sa respiration était irrégulière et
son cœur battait fort. C’était là, semblait-il, l’effet de sa stupéfaction
plutôt que de son brusque abandon.
Le vieillard ferma les yeux et se contraignit au calme. Se calmer
ne lui était pas aussi difficile que ce l’eût été pour un homme jeune.
Tout en caressant furtivement les cheveux de la fille, il rouvrit les
yeux. Elle était toujours dans la même position, couchée sur le
ventre. Une prostituée de cet âge encore vierge, qu’était-ce à dire ?
Et pourtant, c’était bien une prostituée ; il avait beau essayer de s’en
persuader, la tempête passée, le sentiment du vieillard pour la fille
et le sentiment qu’il éprouvait pour lui-même s’étaient transformés,
l’empêchant de revenir en arrière. Il ne regrettait rien. Quoi qu’il eût
fait à une femme endormie et inconsciente, cela n’avait aucune
importance. Cependant, que pouvait bien signifier la stupéfaction
qui subitement l’avait envahi ?
Égaré par la beauté provocante de la fille, Eguchi s’était laissé
entraîner à un comportement irresponsable, mais cela l’amenait à
se demander si les vieux clients de cette maison n’y apportaient pas
infiniment plus qu’il ne l’avait soupçonné, leur misérable joie, leur
appétit puissant, leur tristesse profonde. À supposer même que ce
fût un jeu insouciant de la vieillesse, un retour à bon compte à la
jeunesse, tout au fond sans doute s’y trouvait caché quelque chose
que nul regret ne pouvait faire revivre, que nul effort ne pouvait
guérir. Qu’une fille aussi provocante que celle-ci, tout « entraînée »
qu’elle était, pût être restée vierge, était de toute évidence le signe
non point du respect des vieillards, ni de leur souci de tenir leurs
engagements, mais plutôt de leur effroyable décrépitude. La
virginité de la fille, par contraste, démontrait l’horreur de la
vieillesse.
La main de la fille étendue sous sa joue droite devait s’être
engourdie, car elle l’éleva au-dessus de la tête et à deux ou trois
reprises en plia et déplia lentement les doigts. Elle effleura la main
d’Eguchi qui fouillait sa chevelure. Il saisit cette main. Les doigts
étaient lisses, un peu froids. Le vieillard l’étreignit avec force,
comme s’il avait voulu l’écraser. La fille souleva l’épaule gauche et
se retourna à moitié, et le bras gauche s’agita en l’air, puis s’abattit
comme pour entourer le cou d’Eguchi. Cependant, le bras, mou et
sans force, ne vint pas s’enrouler autour de son cou. Le visage de la
fille, tourné vers lui, était tout proche, de sorte que ses yeux
presbytes le voyaient blanc et estompé, mais les sourcils trop épais,
les cils qui jetaient une ombre trop noire, le renflement des
paupières et des joues, le long cou, tout cela renforçait son
impression première d’avoir affaire à une aguicheuse. Les seins
étaient un peu tombants, mais réellement généreux, et pour une
jeune Japonaise, l’aréole en était large et gonflée. Le vieillard, de la
main, parcourut le dos et descendit jusqu’aux jambes. À partir des
hanches, celles-ci étaient fermes et élancées. Peut-être l’apparente
disharmonie entre le haut et le bas du corps était-elle due au fait
qu’elle était vierge.
Le vieil Eguchi, apaisé désormais, contemplait le visage et le cou
de la fille. Sa peau s’accordait bien au vague reflet de la tenture de
velours cramoisi. Le corps de cette fille dont l’hôtesse avait pu dire
qu’elle était entraînée, et bien qu’il servît de jouet aux vieillards,
restait d’une vierge. Cela parce que les vieillards étaient décrépits, et
parce qu’on l’avait plongée dans un sommeil profond, mais par
quelles vicissitudes une fille aussi provocante d’aspect devrait-elle
passer dans sa vie, se demanda Eguchi, en qui sourdait un
sentiment qui ressemblait à de l’amour paternel. Il portait déjà, lui
aussi, les stigmates de la vieillesse. Il était évident que la fille ne
donnait là que par amour de l’argent. Cependant, pour les vieillards
qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était
certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais
elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du
sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient
la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs
souvenirs relatifs aux femmes. Était-ce pour cela qu’ils acceptaient
de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée ?
Que la fille endormie ignorât tout du vieillard contribuait sans
doute à mettre ce dernier à l’aise. Et lui de son côté ne savait rien
des conditions d’existence, ni de la personnalité de la fille. Rien ne
le mettait en mesure de le deviner car il ignorait jusqu’à sa façon de
s’habiller. Les vieillards avaient certes un motif élémentaire qui
était de n’avoir pas à craindre d’ennuis subséquents. Mais il y avait
aussi cette étrange lueur au fond de leurs profondes ténèbres.
Le vieil Eguchi cependant ne pouvait s’habituer à ces rapports
avec une fille qui ne disait mot, qui n’ouvrait pas les yeux, bref une
fille qui ne daignait en aucune façon reconnaître l’existence d’un
être humain nommé Eguchi, et il ne parvenait pas à effacer une
impression de vanité et d’insatisfaction. Il avait envie de voir les
yeux de cette fille provocante. Il avait envie d’entendre sa voix et de
lui parler. La tentation de parcourir des mains le corps d’une fille
endormie n’était pas très forte et s’accompagnait plutôt d’un
sentiment de pitié. Néanmoins, puisque Eguchi, surpris de l’avoir
trouvée vierge, avait renoncé à enfreindre les interdits, il s’était
résolu à suivre les errements des autres vieillards. Il était persuadé
que la fille de cette nuit, plus que l’autre, était vivante dans son
sommeil. Cela se sentait de manière certaine, et dans son odeur, et
dans son contact, et dans ses mouvements.
À son chevet, tout comme l’autre fois, il avait trouvé deux
comprimés de somnifère préparés pour lui. Cependant, il se
demandait si cette nuit au lieu de les prendre tôt pour dormir, il
n’allait pas regarder plus longuement la fille. Elle bougeait souvent
dans son sommeil. Au cours d’une nuit, peut-être se retournait-elle
vingt ou trente fois. Elle lui avait tourné le dos, mais s’était aussitôt
retournée vers lui. Ce faisant, de son bras elle l’avait cherché.
Eguchi, la main sur le genou de la fille, l’attira à lui.
— Oh, non ! dit-elle d’une voix à peine perceptible.
— Tu es réveillée ? Croyant qu’elle allait ouvrir les yeux, il attira
plus fortement encore le genou. Celui-ci, sans la moindre résistance,
se plia dans sa direction. Il passa le bras sous la tête de la fille, la
souleva légèrement et secoua.
— Ah, où est-ce que je vais ? dit-elle.
— Elle est réveillée ! Réveille-toi donc !
— Non, non ! fit-elle, et elle laissa glisser son visage vers l’épaule
d’Eguchi. Comme si elle voulait éviter d’être secouée. Son front
toucha le cou d’Eguchi, ses cheveux lui piquaient le nez. C’étaient
des cheveux redoutables. Au point de faire mal. Suffoquant sous
leur odeur, Eguchi écarta le visage.
— Que faites-vous donc ? Je ne veux pas ! dit la fille.
— Je ne te fais rien ! répondit le vieillard, mais elle avait parlé
dans son sommeil. S’était-elle, en dormant, méprise sur les
mouvements d’Eguchi, ou bien avait-elle revécu en rêve les mauvais
tours que lui jouait un autre de ses vieux clients nocturnes ? Quoi
qu’il en soit, le cœur d’Eguchi battit plus fort d’avoir pu engager
avec elle un semblant de conversation, même si ce n’étaient que des
paroles décousues qu’elle prononçait en dormant. Peut-être vers le
matin lui serait-il possible de la réveiller. Cependant, les mots que le
vieillard venait de lui dire, se pouvait-il qu’ils eussent frappé ses
oreilles jusque dans son sommeil ? N’était-ce pas par réaction au
choc éprouvé par son corps, plus que pour répondre aux paroles du
vieillard, qu’elle avait parlé en rêve ? Il pensa la frapper
violemment, ou la pincer, mais il préféra l’attirer doucement dans
ses bras. La fille ne résista ni ne cria. Sa respiration devait être
difficile. Son souffle léger frôlait le visage du vieillard. La respiration
de celui-ci se faisait irrégulière. Pour la seconde fois, la fille offerte
sans défense tentait Eguchi. À supposer qu’elle perdît sa virginité,
quelle tristesse s’emparerait d’elle le lendemain ! Dans quel sens la
vie de cette fille en serait-elle infléchie ? Quoi qu’il pût lui arriver,
de toute manière elle ne s’apercevrait de rien jusqu’au matin.
— Maman ! La fille avait poussé une exclamation étouffée.
— Là, là, tu t’en vas ? Laissez-moi, laissez…
— De quoi rêves-tu ? C’est un rêve, un rêve, te dis-je ! Ce disant,
Eguchi la serrait plus fort pour essayer de la tirer de son rêve. La
tristesse contenue dans la voix de la fille quand elle appelait sa mère
envahit le cœur d’Eguchi. Ses seins étaient pressés contre la poitrine
du vieillard au point de s’écraser. Elle remua les bras. Dans son rêve
prenait-elle Eguchi pour sa mère, qu’elle cherchait à étreindre ?
Mais non, même endormie, même vierge, elle restait
incontestablement provocante. Il semblait au vieil Eguchi qu’en
soixante-sept ans il n’avait jamais touché à pleine peau une jeune
femme à ce point provocante. À supposer qu’un mythe pût être
lascif, cette fille-là sortait de ce mythe.
Il en venait à la considérer non comme une ensorceleuse, mais
comme la victime d’un enchantement. Avec cela, « tout endormie
qu’elle fût, elle vivait », en d’autres termes, encore que sa
conscience fût plongée dans un profond sommeil, son corps par
contre restait éveillé dans sa féminité. Il y avait là non pas une
conscience humaine, mais rien qu’un corps de femme. Se pouvait-il
qu’on l’eût parfaitement dressée pour servir de partenaire aux
vieillards au point que l’hôtesse en pût dire qu’elle était
« entraînée » ?
Eguchi desserra son bras qui la tenait fortement, et quand il eut
disposé le bras nu de la fille de telle sorte qu’elle parût l’enlacer, elle
lui rendit en effet docilement son étreinte. Le vieillard ne bougea
plus. Il ferma les yeux. Une chaude extase l’envahit. C’était un
ravissement presque inconscient. Il lui sembla comprendre le plaisir
et le sentiment de bonheur qu’éprouvaient les vieillards à
fréquenter cette maison. Et ces vieillards eux-mêmes, ne trouvaient-
ils pas en ces lieux, outre la détresse, l’horreur ou la misère de la
vieillesse, ce don aussi d’une jeune vie qui les comblait ? Sans doute
ne pouvait-il exister pour un homme parvenu au terme extrême de
la vieillesse un seul instant où il pût s’oublier au point de se laisser
envelopper à pleine peau par une fille jeune. Les vieillards
cependant considéraient-ils une victime endormie à cet effet comme
une chose achetée en toute innocence, ou bien trouvaient-ils, dans
le sentiment d’une secrète culpabilité, un surcroît de plaisir ? Le
vieil Eguchi, lui, s’était oublié, et comme s’il avait oublié de même
qu’elle était une victime, de son pied il cherchait à tâtons la pointe
du pied de la fille. Car c’était le seul endroit de son corps qu’il ne
touchait pas. Les orteils étaient longs et se mouvaient
gracieusement. Leurs phalanges se pliaient et se dépliaient du
même mouvement que les doigts de la main, et cela seul exerçait
sur Eguchi la puissante séduction qui émane d’une femme fatale.
Jusque dans le sommeil, cette fille était capable d’échanger des
devis amoureux rien qu’au moyen de ses orteils. Le vieillard
toutefois se contenta de percevoir leurs mouvements comme une
musique, enfantine et imparfaite certes, mais enchanteresse, et il
resta un moment à la suivre.
La fille semblait avoir rêvé, mais son rêve était-il achevé ? Peut-
être après tout n’était-ce pas un rêve, se dit Eguchi, mais un
dialogue inconscient, et l’habitude de protester chaque fois qu’un
vieillard se faisait trop entreprenant. Il était submergé par la
séduction qui émanait de cette fille capable, tout endormie, de
communiquer avec lui sans proférer une parole, au moyen de son
corps seul, mais si le désir le hantait d’entendre sa voix prononcer,
ne fût-ce que des mots sans suite, sans doute était-ce parce qu’il
n’était pas familiarisé encore avec les mystères de la maison. Le
vieil Eguchi se demandait, perplexe, ce qu’il fallait dire, ou en quel
point de son corps il fallait appuyer pour que la fille veuille bien
répondre.
— Tu ne rêves donc plus ? Tu as rêvé que ta maman s’en était
allée quelque part ? dit-il, et de la main il suivait la colonne
vertébrale, s’attardant dans les creux. La fille secoua l’épaule et de
nouveau s’étendit sur le ventre. Il semblait que ce fût sa position
préférée. Le visage toujours dirigé vers Eguchi, de la main droite elle
serrait légèrement le bord de l’appui-tête et son bras gauche
reposait sur le visage du vieillard. Cependant, elle n’avait rien dit. Il
sentait le souffle chaud de sa respiration paisible. Le bras, sur son
visage, remua comme pour retrouver l’équilibre ; il le prit de ses
deux mains et le posa sur ses yeux. La pointe des ongles longs de la
fille piquait légèrement le lobe de l’oreille d’Eguchi. L’attache du
poignet s’infléchissait sur sa paupière droite, de sorte que la partie
la plus étroite de l’avant-bras recouvrait celle-ci. Désirant rester
ainsi, le vieillard pressa la main de la fille sur ses deux yeux. L’odeur
de la peau qui se communiquait à ses globes oculaires était telle
qu’Eguchi sentait remonter en lui une vision nouvelle et riche. À
pareille saison tout juste, deux ou trois fleurs de pivoine d’hiver,
épanouies dans le soleil de l’automne tardif au pied du haut mur
d’un vieux monastère du Yamato, des camélias sazanka blancs
épanouis dans le jardin en bordure du promenoir extérieur de la
Chapelle des Poètes Inspirés, et puis, mais c’était au printemps, à
Nara, des fleurs de pteris, des glycines, et le « Camélia Effeuillé »
couvert de fleurs au Tsubaki-dera…
— Ah, j’y suis ! À ces fleurs était lié le souvenir de ses trois filles
mariées. C’étaient des fleurs vues au cours d’un voyage qu’il avait
fait avec ses trois filles – à moins que ce ne fût avec une seule
d’entre elles. Peut-être, devenues épouses et mères, ne s’en
souvenaient-elles plus très bien, mais Eguchi s’en souvenait
parfaitement, et quand de temps à autre le souvenir lui en revenait,
il parlait de ces fleurs à sa femme. Celle-ci ne donnait pas
l’impression, même depuis leur mariage, de s’être éloignée de ses
filles autant que leur père, et comme elle continuait à entretenir
avec elles d’étroites relations, elle n’attachait pas autant
d’importance au fait d’avoir, par exemple, avec elles, avant leur
mariage, admiré des fleurs en voyage. Du reste, il s’agissait des
fleurs d’un voyage dont la mère n’avait pas été.
Au fond de ses yeux que recouvrait la main de la fille, il voyait
tantôt surgir, tantôt s’effacer des visions de fleurs, et tout en s’y
abandonnant, il revivait les sentiments qu’il avait éprouvés au jour
le jour quand, quelque temps après avoir marié ses filles, il s’était
intéressé à des jeunes personnes étrangères à sa famille. Il en venait
à considérer cette fille-ci comme l’une des jeunes personnes de ce
temps-là. Le vieillard avait retiré sa main, mais celle de la fille
restait immobile sur ses yeux. Des trois filles d’Eguchi, seule la plus
jeune avait vu le « Camélia Effeuillé » du Tsubaki-dera ; c’était un
voyage d’adieux, une quinzaine environ avant qu’elle ne quittât la
maison ; et la vision des fleurs de ce camélia était la plus insistante
de toutes. Sa dernière fille lui avait causé des ennuis
particulièrement pénibles au moment de son mariage. Non
seulement deux jeunes gens s’étaient disputés sa main, mais au
cours de cette compétition la jeune fille avait perdu sa virginité.
Eguchi l’avait invitée à faire ce voyage avant tout pour lui changer
les idées.
Les camélias, qui laissent choir leurs fleurs entières comme têtes
coupées, sont tenus pour fleurs de mauvais augure, mais celui du
Tsubaki-dera est un grand arbre que l’on dit vieux de quatre siècles,
qui porte des fleurs de diverses couleurs et dont les fleurs doubles,
au lieu de tomber tout d’une pièce, effeuillent leurs pétales, raison
pour laquelle, paraît-il, on l’appelle le « Camélia Effeuillé ».
— Au moment où il perd ses fleurs, il s’en effeuille cinq ou six
pannerées par jour ! avait dit à Eguchi la jeune épouse du
desservant.
La masse des fleurs de l’énorme camélia, avait-elle dit, était plus
belle éclairée par-derrière que dans la lumière directe du soleil. Le
promenoir où il s’était assis avec sa fille était exposé à l’ouest et le
soleil était sur son déclin. Il se trouvait donc derrière l’arbre. Éclairé
à contre-jour, le feuillage du camélia géant était cependant si
exubérant et la couche de fleurs dans leur plein épanouissement
était si épaisse qu’ils ne laissaient pas passer les rayons du soleil
printanier. La lumière solaire se diffusait à l’intérieur de l’arbre, de
sorte que l’on eût dit qu’un halo de lueur crépusculaire auréolait sa
silhouette. Le Tsubaki-dera se trouvait dans un quartier bruyant et
populaire, et il ne semblait pas qu’il y eût dans le jardin autre chose
à voir que le camélia géant. Eguchi du reste n’avait d’yeux que pour
lui et ne voyait plus rien d’autre ; fasciné par les fleurs, il
n’entendait plus même le bruit de la ville.
— Quelle magnifique floraison ! avait-il dit à sa fille.
La jeune femme du desservant avait répondu : « Le matin, quand
on se lève, il arrive que l’on ne voie plus le sol tellement il est
jonché de fleurs ! » Puis elle s’était éloignée, laissant Eguchi seul
avec sa fille. Les fleurs de couleurs diverses poussaient-elles
réellement sur l’arbre géant, et lui seul ? Il y avait en effet des fleurs
rouges, des fleurs blanches et des fleurs bicolores, mais Eguchi
préférait s’abîmer dans la contemplation de l’ensemble, plutôt que
d’aller vérifier le fait. Le camélia quatre fois centenaire déployait la
splendide profusion de ses fleurs. Les rayons du soleil couchant
étaient comme aspirés à l’intérieur de l’arbre de sorte qu’il semblait
régner dans cette masse de fleurs une chaude touffeur. Encore qu’il
n’y eût pas de vent appréciable, l’extrémité des rameaux fleuris de
temps à autre remuait doucement.
Cependant, la jeune fille ne semblait pas autant que son père
fascinée par cet arbre fameux. Les yeux mi-clos, peut-être regardait-
elle en elle-même plus qu’elle ne contemplait le camélia. De ses
trois filles, c’était celle-là qu’Eguchi avait chérie le plus. Elle se
laissait cajoler à la manière des cadettes. Et cela plus encore après le
mariage des deux aînées. Celles-ci avaient demandé à leur mère, en
laissant percer une pointe d’envie, si on n’allait pas garder leur
cadette à la maison pour adopter un gendre, ce dont Eguchi à son
tour avait été informé par sa femme. La cadette était d’un
tempérament gai. Qu’elle eût beaucoup d’amis garçons, les parents
le trouvaient inconsidéré, mais la jeune fille paraissait pleine
d’entrain quand elle était entourée par ces jeunes gens. Les parents
pourtant, et en particulier la mère qui les recevait à la maison,
s’étaient parfaitement rendu compte que deux de ces garçons
aimaient la jeune fille. Et c’est l’un de ceux-ci qui lui avait ravi sa
virginité. Pendant quelque temps, elle était devenue taciturne même
à la maison, et elle en était arrivée à s’énerver à tout propos, par
exemple en maniant le linge de rechange. La mère s’était aperçue
tout de suite que sa fille avait quelque chose. Et quand elle l’avait
interrogée avec délicatesse, la jeune fille avait avoué sans trop
hésiter. Le jeune homme travaillait dans un grand magasin et vivait
dans un immeuble d’habitation. La jeune fille, semblait-il, était allée
à son appartement sur son invitation.
— Tu vas épouser ce monsieur ? avait dit la mère.
— Ah non ! Absolument pas ! avait répondu la fille, laissant la
mère toute désorientée. Elle se dit que ce jeune homme avait dû la
prendre de force. Elle s’en ouvrit à son mari et ils en discutèrent.
Eguchi avait l’impression qu’on lui avait abîmé son bien le plus
précieux, mais il fut plus étonné encore lorsqu’il apprit que sa fille
s’était sans tarder fiancée à l’autre jeune homme.
— Qu’en pensez-vous ? Faut-il la laisser faire ? avait insisté sa
femme.
— A-t-elle parlé de cette affaire à son fiancé ? Lui a-t-elle
expliqué ? avait dit Eguchi, et sa voix était devenue tranchante.
— Ça ! je ne le lui ai pas demandé ! Car moi aussi j’ai été
stupéfaite… Faut-il l’interroger ?
— Mais non !
— Il vaut mieux ne pas révéler un faux pas de ce genre à
quelqu’un qu’on veut épouser, et se taire est encore le moins
dangereux, c’est du moins l’opinion générale. Malgré tout, cela
dépend aussi du caractère et de l’état d’esprit de la fille. Il pourrait
arriver aussi que pour l’avoir caché, elle se torture affreusement
toute seule.
— D’abord, ces fiançailles, nous ses parents, allons-nous les
approuver ? Cela n’est pas certain encore, n’est-ce pas ?
Eguchi, bien entendu, ne pouvait imaginer que, séduite par un
jeune homme, se fiancer sur-le-champ à un autre pût être une
démarche naturelle. Que les deux aimaient leur fille, les parents
s’en étaient certes aperçus. Eguchi les connaissait tous les deux au
point qu’il avait été jusqu’à penser que l’un ou l’autre ferait un parti
convenable. Cependant les fiançailles impromptues de la fille ne
traduisaient-elles pas une réaction au choc subi par elle ? Par colère,
par dégoût, par rancune, par dépit envers l’un, s’était-elle tournée
vers l’autre ? Ou bien, ayant perdu ses illusions sur l’un, avait-elle
voulu se raccrocher à l’autre dans son propre désarroi ? Il n’était pas
exclu non plus qu’une jeune fille comme celle-là, dans la mesure
même de sa répulsion à l’encontre du jeune homme qui l’avait
séduite, se sentît par contraste violemment attirée par l’autre. Peut-
être cela n’était-il pas forcément une manière de vengeance, ni
seulement une sorte de dévergondage à demi explicable par le
désespoir.
Eguchi toutefois n’avait jamais envisagé que pareille chose pût
advenir à sa propre fille. Et il en va sans doute de même pour tout
père. Quoi qu’il en soit, il apparaissait qu’il avait été rassuré en
voyant précisément cette jeune fille entourée d’amis garçons rester
enjouée, libre et sûre d’elle. Malgré tout, une fois la chose arrivée, il
s’apercevait qu’il n’y avait là rien d’étonnant, au contraire. Le corps
de sa fille n’était pas fait autrement que celui de toute femme. Il
était fait pour subir la loi de l’homme. Alors soudain s’étaient
présentées à son esprit les attitudes disgracieuses que pouvait avoir
sa fille en pareille circonstance, et un vif sentiment d’humiliation et
de honte l’avait assailli. Quand il avait vu partir ses deux aînées
pour leur voyage de noces, il n’avait rien éprouvé de pareil. Il s’était
avisé enfin que, si un homme avait pu avoir une flambée de passion
pour sa fille, celle-ci était d’une constitution telle qu’elle n’y avait pu
résister. Pour un père, serait-ce là une psychologie qui sortait de
l’ordinaire ?
Sans approuver aussitôt les fiançailles, il ne s’y était pas non plus
opposé de front. Que les deux jeunes gens s’étaient assez âprement
disputé leur fille, les parents ne l’avaient su que bien plus tard. Là-
dessus, Eguchi avait emmené la jeune fille à Kyôto, et quand ils
avaient admiré le « Camélia Effeuillé » dans toute sa splendeur, le
mariage était déjà décidé pour bientôt. L’intérieur du camélia géant
était rempli d’un bourdonnement confus. Sans doute était-ce un
essaim d’abeilles.
Deux ans après son mariage, la fille cadette avait mis au monde
un garçon. Son mari semblait fou de cet enfant. Quand, le dimanche
parfois, les jeunes époux venaient chez Eguchi et que la femme
faisait la cuisine avec sa mère, le mari donnait adroitement le
biberon à l’enfant. Eguchi, à ce spectacle, s’était dit que l’entente
régnait entre les époux. Bien qu’habitant Tôkyô comme eux, la
jeune femme, depuis son mariage, ne se montrait guère chez ses
parents ; mais un jour qu’elle était venue seule, Eguchi l’avait
interrogée :
— Alors, comment va ?
— Comment ? Eh bien, je suis heureuse ! avait répondu sa fille.
Les jeunes époux sans doute ne tiennent guère à dire à leurs parents
ce qui se passe entre eux, mais encore que sa fille cadette parût,
étant donné son caractère, plutôt loquace en ce qui concernait son
mari, Eguchi n’en était pas entièrement satisfait, et quelque chose le
tracassait. Cependant sa fille s’était comme épanouie en jeune
épouse, et elle avait embelli. À supposer même que ce ne fût qu’une
transformation physiologique marquant le passage de la jeune fille
à la jeune femme, elle n’aurait sans doute pu avoir cet éclat de fleur
s’il y avait eu la moindre ombre sur le plan psychologique. Après la
naissance de son enfant, son teint était devenu lumineux comme si
elle avait été lavée jusque dans l’intérieur de son corps, et elle avait
acquis une sorte de sérénité.
Était-ce pour cela que la vision qui s’était présentée à l’esprit
d’Eguchi dans la maison des « Belles Endormies », alors que le bras
de la fille reposait sur ses paupières, avait été celle du « Camélia
Effeuillé » dans la splendeur de sa floraison ? Bien entendu, ni la
fille cadette d’Eguchi, ni cette fille qui dormait là, n’avaient rien de
l’opulence de ce camélia. Cependant, l’opulence du corps d’une fille
de l’espèce humaine n’était pas chose que l’on pût connaître pour
l’avoir vue seulement, ou bien pour avoir sagement reposé à ses
côtés. Cela ne pouvait d’aucune façon se comparer aux fleurs d’un
camélia. Ce qui, du bras de la fille se communiquait aux paupières
d’Eguchi, c’était le courant de la vie, le rythme de la vie, l’invitation
de la vie et, pour un vieillard, un retour à la vie. Les yeux fatigués
par le poids du bras qui depuis un moment pesait sur eux, il le prit
par la main et l’enleva.
Privée du point d’appui de son bras gauche, à moins que ce ne fût
la gêne de se sentir étroitement serrée contre la poitrine d’Eguchi, la
fille se tourna à demi comme pour lui faire face. Repliant ses deux
bras devant sa poitrine, elle joignit les doigts. Ceux-ci touchaient la
poitrine du vieillard. Les mains étaient jointes dans l’attitude de la
prière. L’attitude d’une tendre prière. Le vieillard de ses paumes
entoura les mains jointes. Ce faisant, il lui sembla qu’il priait lui-
même, et il ferma les yeux. Cependant, ce n’était là sans doute rien
d’autre que la tristesse d’un vieil homme au contact des mains
d’une fille jeune et endormie.
Le bruit de la pluie nocturne qui se mettait à tomber sur la mer
calme parvint aux oreilles du vieil Eguchi. Un grondement lointain
aussi, qui semblait être, non le bruit d’une voiture, mais le tonnerre
que l’on entend parfois en hiver, insaisissable. Eguchi sépara les
mains jointes de la fille, puis déplia un à un les quatre doigts autres
que le pouce, et les contempla. L’envie lui vint de prendre à la
bouche et de mordre les longs doigts déliés. Si le petit doigt portait
des marques de dents et des traces de sang, qu’en penserait-elle
demain à son réveil ? Eguchi déplia le bras de la fille contre son
torse. Il vit alors les seins opulents aux aréoles gonflées et de
couleur foncée. Ils étaient un peu tombants ; il les soupesa. Ils
n’étaient pas chauds comme le reste du corps réchauffé par la
couverture électrique, mais tièdes. Il voulut appuyer son front dans
le sillon entre les deux seins, mais quand il en approcha son visage,
l’odeur de la fille le fit reculer. Il se coucha sur le ventre, prit le
somnifère préparé à son chevet et, cette fois-ci, avala les deux
comprimés en même temps. L’autre nuit, la première fois qu’il était
venu dans cette maison, il n’avait d’abord pris qu’un seul comprimé,
puis, réveillé par un cauchemar, il avait alors seulement pris le
second, mais il s’était bien rendu compte que ce n’était qu’un
somnifère banal. Bientôt il sombrait dans le sommeil.
Le vieillard fut réveillé par les sanglots violents de la fille. Ce
qu’il avait entendu comme des pleurs se changea en rire. Et ce rire
se prolongea. Eguchi mit le bras autour du buste de la fille et la
secoua.
— C’est un rêve ! c’est un rêve ! Qu’as-tu donc vu en rêve ?
Le silence qui suivit le long éclat de rire était inquiétant.
Cependant le vieil Eguchi, encore sous l’empire du somnifère,
péniblement prit sa montre-bracelet qu’il avait posée à côté de
l’appui-tête et regarda l’heure. Il était trois heures et demie. Le
vieillard pressa la fille contre sa poitrine, l’attira par les hanches et
s’endormit dans sa chaleur.
Le matin, il fut cette fois encore tiré de son sommeil par les
appels de la femme :
— Êtes-vous réveillé ?
Eguchi ne répondit pas. L’hôtesse s’était-elle approchée de la
porte de la chambre secrète, avait-elle plaqué l’oreille contre le
bois ? À cette idée, Eguchi eut un frisson. La fille, à cause de la
chaleur sans doute de la couverture électrique, avait les épaules
découvertes, et l’un de ses bras était étendu au-dessus de sa tête.
Eguchi la recouvrit.
— Êtes-vous réveillé ?
Eguchi, toujours sans répondre, rentra sa tête sous la couverture.
Du menton, il frôlait la pointe du sein de la fille. Dans une brusque
flambée, il lui entoura le dos de son bras, et de sa jambe de même
l’attira à lui.
L’hôtesse frappa trois ou quatre légers coups à la porte.
— Monsieur ! Monsieur !
— Je me lève ! Tout de suite, le temps de m’habiller ! S’il n’avait
répondu, la femme, lui sembla-t-il, aurait ouvert la porte et serait
entrée.
Dans la pièce voisine, on avait apporté une cuvette, du dentifrice.
La femme, tout en lui servant son déjeuner :
— Qu’en dites-vous ? Elle est gentille, la petite, n’est-ce pas ?
— Elle est gentille, c’est vrai… Eguchi approuvait du chef, puis :
« À quelle heure va-t-elle se réveiller, cette petite ? »
— Ça ? Vers quelle heure ? éluda la femme.
— Ne pourriez-vous me permettre de rester ici jusqu’à son
réveil ?
— Ça ! cela ne peut pas se faire ici ! dit la femme d’un ton un peu
plus précipité. Même nos clients les plus fidèles ne font pas cela.
— Tout de même, elle est trop gentille, cette petite !
— Ne vaut-il pas mieux vous en tenir aux relations que vous avez
eues avec elle dans son sommeil, sans vouloir y mêler une
sentimentalité vulgaire ? Cette petite ignore totalement qu’elle a
couché avec vous, de sorte qu’il ne peut en résulter aucun ennui.
— Oui, mais moi je m’en souviens. Si par hasard je la rencontrais
dans la rue…
— Bah ! Auriez-vous donc l’intention de lui adresser la parole ?
Vous feriez mieux de laisser cela. N’êtes-vous pas coupable ?
— Coupable ? Eguchi répéta le mot.
— C’est bien cela !
— Je suis coupable ?
— Laissez donc là vos récriminations, donnez-nous votre
clientèle, et considérez une fille endormie comme une fille
endormie.
Eguchi avait envie de dire qu’il n’était pas encore un vieillard
tombé si bas dans la misère, mais il battit en retraite.
— Cette nuit, il m’a semblé qu’il pleuvait.
— Ah, vous croyez ? Je ne m’en étais pas du tout aperçue.
— Je suis sûr que c’était la pluie.
Sur la mer que l’on apercevait par la fenêtre, les petites vagues
proches du rivage étincelaient au soleil levant.
3
Quand le vieil Eguchi alla pour la troisième fois dans la maison
des « Belles Endormies », huit jours setaient écoulés depuis sa
seconde visite. Entre la première et la seconde, une quinzaine s’était
passée ; l’intervalle s’était donc réduit de moitié.
Eguchi s’était-il à son tour laissé peu à peu ensorceler par
l’enchantement des filles endormies ?
— Cette nuit, c’est une apprentie, peut-être cela ne vous plaira-t-
il pas, mais il faudra vous en faire une raison ! dit l’hôtesse tout en
versant le thé.
— Une autre encore ?
— Comme vous avez téléphoné au dernier moment avant de
venir, j’ai dû prendre ce que j’avais sous la main… Si vous avez une
préférence pour l’une des petites, faites-le-moi savoir deux ou trois
jours à l’avance, s’il vous plaît !
— Ah bon ! Cependant, ce que vous appelez une apprentie,
qu’est-ce à dire ?
— Une nouvelle, une petite fille.
Le vieil Eguchi eut un sursaut.
— Elle n’est pas habituée, alors elle avait peur, et elle m’a
demandé si elles ne pourraient pas être à deux, mais si le client
n’aime pas cela, il vaut mieux pas.
— À deux ? Il me semble que cela me serait indifférent qu’elles
soient à deux. Mais au fait, dans ce sommeil de mort, comment
pourrait-elle éprouver de la peur ou quoi que ce soit ?
— C’est vrai, bien sûr, mais comme c’est une petite qui n’est pas
habituée, allez-y doucement, je vous en prie !
— Oh, je ne lui ferai rien !
— Cela, je le sais bien !
— Une apprentie ! grommela le vieil Eguchi. Il vous arrive des
choses bizarres parfois !
La femme, après avoir comme les autres fois entrebâillé la porte
et jeté un coup d’œil, dit :
— Elle dort, alors, quand il vous plaira ! et elle quitta la pièce. Le
vieillard se versa une autre tasse de thé et s’allongea, la tête appuyée
sur son coude. Un sentiment de vide frileux l’envahit. Avec un geste
d’ennui, il se leva, ouvrit doucement la porte de communication et
examina la pièce secrète tendue de velours.
La « petite fille » avait un visage menu. Ses cheveux, coiffés
semblait-il en nattes que l’on venait de défaire, couvraient en
désordre l’une de ses joues, et comme le dos de sa main cachait
l’autre joue jusqu’aux lèvres, son visage paraissait plus étroit
encore. C’était une fillette ingénue qui dormait. La main était
retournée, et comme les doigts en étaient mollement étendus, le
bord de la main se trouvait appliqué sous l’œil, et les doigts,
recourbés le long du nez, recouvraient les lèvres. Le médius, plus
long, dépassait légèrement et descendait jusqu’au bas du menton.
C’était la main gauche. La droite reposait sur le bord de la
couverture que les doigts serraient légèrement. Elle n’avait aucun
maquillage. Il ne semblait pas non plus qu’elle se fût démaquillée
avant de se coucher.
Le vieil Eguchi se glissa doucement à ses côtés. Il prit bien soin
de ne pas la toucher. La fille n’eut pas un frémissement. Cependant
sa chaleur, bien distincte de celle de la couverture électrique, vint
envelopper le vieillard. C’était comme une chaleur pas mûre,
sauvage. Peut-être était-ce l’odeur des cheveux et de la peau qui
donnait cette impression, mais ce n’était pas cela seulement.
— Seize ans à peu près ? murmura Eguchi. Dans cette maison
venaient des vieillards incapables désormais de traiter une femme
en femme, mais dormir paisiblement aux côtés d’une fille pareille,
était sans doute encore une de leurs consolations illusoires dans
leur poursuite des joies de la vie enfuie : voilà ce qu’Eguchi comprit
à sa troisième visite dans cette maison. Peut-être était-il aussi des
vieillards qui souhaitaient en leur for intérieur dormir eux-mêmes
d’un sommeil éternel aux côtés d’une fille endormie. Tenter le cœur
mort d’un vieillard au moyen du jeune corps d’une fille paraissait
une bien triste entreprise. Oui, mais des vieillards qui fréquentaient
cette maison, Eguchi était le plus sensible, et le plus grand nombre
sans doute ne cherchaient qu’à aspirer la jeunesse de la fille
endormie, qu’à jouir d’une femme qui ne pouvait s’éveiller.
Au chevet, il y avait toujours deux comprimés blancs de
somnifère. Le vieil Eguchi les prit dans ses doigts, mais comme les
comprimés ne portaient ni inscription, ni marque, il ne put savoir le
nom de la drogue. Il était évident que ce n’était pas celle que l’on
avait fait avaler ou que l’on avait injectée à la fille. Il se demanda s’il
n’allait pas essayer, la prochaine fois qu’il viendrait, d’obtenir de
l’hôtesse la même drogue que celle de la fille. Il ne semblait pas
qu’elle dût lui en donner, mais à supposer que ce soit,
qu’adviendrait-il si lui aussi se trouvait plongé dans un sommeil de
mort ? Le vieillard fut séduit par l’idée qu’il pourrait dormir d’un
sommeil de mort à côté d’une fille que l’on avait plongée dans un
sommeil de mort.
— Dormir d’un sommeil de mort !
Ces mots éveillèrent en lui le souvenir d’une femme. L’avant-
dernière année, au printemps, Eguchi avait ramené une femme dans
un hôtel de Kôbe. Il l’avait ramenée d’une boîte de nuit, et il était
minuit passé. Il avait bu du whisky qu’il avait dans sa chambre et il
en avait offert à la femme. Elle en avait bu autant que lui. Le
vieillard avait mis la robe de nuit de coton de l’hôtel, mais comme il
n’y en avait pas pour elle, elle s’était laissé mettre au lit en gardant
ses dessous. Il avait mis le bras autour du cou de la femme et, tout
troublé, lui caressait doucement le dos, quand elle s’était redressée.
— Je ne pourrai pas dormir avec ces choses-là ! et elle avait
enlevé tout ce qu’elle avait sur le corps et l’avait jeté sur une chaise,
devant la glace. Le vieillard en avait été un peu surpris, mais s’était
dit que c’était sans doute l’usage des blancs. Et puis la femme s’était
montrée étonnamment docile. Eguchi, quand il eut desserré son
étreinte, dit :
— Encore… ?
— Vous trichez ! Monsieur Eguchi, vous trichez ! avait répété la
femme, mais docilement elle s’était laissé faire. Eguchi, étourdi par
l’alcool, s’était endormi aussitôt. Le lendemain matin, il avait été
réveillé par les mouvements de la femme. Elle était devant la glace
et se recoiffait.
— Il est rudement tôt !
— C’est que j’ai des enfants.
— Des enfants… ?
— Eh oui ! Deux ! Des petits !
Et elle était partie en hâte, avant même que le vieillard ne fût
levé.
Que cette femme au corps mince et ferme fût la mère de deux
enfants avait été une surprise pour le vieil Eguchi. Son corps n’en
donnait nullement l’impression. Elle avait des seins qui ne
semblaient pas avoir jamais donné de lait.
Quand il avait ouvert sa valise pour prendre une chemise fraîche
pour sortir, il en avait trouvé le contenu soigneusement rangé. En
dix jours de séjour, il avait fourré dedans son linge sale roulé en
boule, et pour y prendre quoi que ce soit, il remuait tout jusqu’au
fond ; il y avait jeté les cadeaux qu’il avait achetés ou reçus à Kôbe,
et tout cela formait une masse confuse, au point que la valise ne
fermait plus. Comme le couvercle restait soulevé, cela se voyait, et
quand le vieillard en avait extrait un paquet de cigarettes, la femme
avait sans doute aperçu ce beau désordre. Mais malgré tout,
comment l’idée lui était-elle venue de ranger ? Et quand l’avait-elle
rangé ? Les sous-vêtements qu’il avait jetés un peu partout étaient
eux aussi soigneusement pliés, et il était évident que même pour les
mains d’une femme, il avait fallu pour cela un certain temps. Était-
ce la veille au soir, après qu’Eguchi se fut endormi, que la femme,
ne pouvant dormir, s’était relevée pour ranger la valise ?
— Hum ! avait grogné le vieillard en contemplant le contenu
adroitement remis en ordre. Dans quelle intention a-t-elle fait cela ?
Le lendemain soir, la femme était arrivée en kimono au
restaurant de cuisine japonaise où il lui avait donné rendez-vous.
— Il vous arrive de porter le kimono ?
— Eh oui, de temps à autre… ça ne doit pas m’aller, avait-elle dit
avec un timide sourire. Aux environs de midi, j’ai eu un coup de
téléphone d’une amie, elle en a été toute retournée. Dites, vous
m’aviez bien dit que ça ne vous faisait rien ?
— Vous lui avez raconté ?
— Eh oui, parce que je ne lui cache rien.
En ville, le vieil Eguchi lui avait acheté de l’étoffe pour une robe
et pour une ceinture, puis ils étaient revenus à l’hôtel. Par la fenêtre
on apercevait les feux des navires ancrés dans le port. Debout à la
fenêtre, Eguchi, tout en embrassant la femme, avait fermé les
persiennes et les rideaux. Il avait montré la bouteille de whisky de la
veille, mais elle avait secoué la tête. Elle avait résisté, décidée à ne
pas perdre son sang-froid. Elle s’était endormie comme on coule au
fond de l’eau. Le lendemain matin, comme Eguchi se levait, la
femme avait ouvert les yeux.
— Ah ! J’ai dormi d’un sommeil de mort ! Oui, vraiment, d’un
sommeil de mort !
Elle se tenait immobile, les yeux écarquillés. Des yeux clairs et
humides.
Elle savait que ce jour-là Eguchi devait retourner à Tôkyô. Son
mari était le représentant d’une compagnie commerciale étrangère,
qui l’avait épousée pendant qu’il était en poste à Kôbe, mais voilà
près de deux ans, il était parti pour Singapour. Le mois prochain, il
devait venir rejoindre sa famille à Kôbe. Cela aussi elle l’avait
raconté la veille au soir. Jusque-là, Eguchi avait ignoré que la jeune
femme fût mariée et qu’elle était l’épouse d’un étranger. Elle n’avait
été pour lui qu’une facile conquête de boîte de nuit. Quand, la veille
au soir, le vieil Eguchi était entré par désœuvrement dans cette
boîte, il y avait là deux Européens et quatre Japonaises. Comme il
connaissait de vue l’une d’entre elles, une femme entre deux âges, il
l’avait saluée. C’était elle qui paraissait avoir amené le groupe.
Quand les deux étrangers s’étaient levés pour danser, elle l’avait
engagé à faire danser la jeune femme. Eguchi, au milieu de la
seconde danse, l’avait invitée à s’éclipser avec lui. La jeune femme
s’en était amusée comme d’une farce. Et comme elle était venue à
l’hôtel sans faire de cérémonies, ce fut au tour d’Eguchi de se sentir
un peu emprunté en entrant dans sa chambre.
Eguchi en était ainsi arrivé à se conduire de façon inconvenante
avec une femme mariée, mieux, avec l’épouse japonaise d’un
étranger. La femme semblait encline à découcher en laissant ses
petits enfants à la garde d’une nourrice ou d’une bonne d’enfants, et
comme elle ne laissait rien voir des réticences habituelles aux
femmes mariées, Eguchi non plus n’avait éprouvé sérieusement le
sentiment d’une inconvenance, mais un vague remords ne s’en était
pas moins glissé au fond de son esprit. Cependant, de s’entendre
dire par la femme qu’elle avait dormi d’un sommeil de mort, et sa
joie en le disant, était resté en lui comme une note de musique
juvénile. À cette époque, Eguchi avait soixante-quatre ans, et la
femme devait en avoir entre vingt-quatre, vingt-cinq et vingt-sept,
vingt-huit. Le vieil homme en était à se demander si ce n’était pas la
dernière fois qu’il aurait eu affaire à une jeune femme. Qu’importait
que ce n’eût été que deux nuits, ou plutôt une seule nuit ; celle qui
avait dormi d’un sommeil de mort était devenue pour lui
inoubliable. Elle lui avait envoyé une lettre, lui avait écrit qu’elle
aimerait le revoir s’il revenait dans le Kansai. Dans une autre lettre,
environ un mois plus tard, elle lui avait annoncé que son mari était
revenu à Kôbe, mais que cela n’avait pas d’importance, qu’elle
espérait malgré cela le revoir. Une lettre analogue était arrivée
encore, un peu plus d’un mois après celle-là. Après quoi, la
correspondance avait cessé.
— Au fait, elle se sera trouvée enceinte pour la troisième fois…
Certainement, ce devait être cela !
Voilà ce que le vieil Eguchi murmurait, trois ans plus tard, à
l’heure où, aux côtés de la fillette endormie d’un sommeil de mort,
il s’était ressouvenu de cette femme. Jusqu’à présent, l’idée ne lui
en était jamais venue. Pourquoi donc s’en avisait-il maintenant à
l’improviste ? Il en était lui-même intrigué, mais quand il essaya de
rassembler ses souvenirs, il eut le sentiment qu’il était
certainement dans le vrai. Si elle avait cessé de lui donner de ses
nouvelles, était-ce parce qu’elle était enceinte ? C’était donc cela ! À
cette idée, il sentit comme un sourire lui monter aux lèvres.
Qu’après avoir accueilli son mari revenu de Singapour, la femme ait
été enceinte, c’était comme si elle avait été lavée de son inconduite
avec Eguchi, et cela mettait le vieillard à l’aise. À ce point, il éprouva
une sorte de nostalgie pour le corps de la femme. Aucun sentiment
érotique ne l’accompagnait. Ce corps ferme, lisse, bien
proportionné, lui apparaissait comme un symbole de la jeunesse
féminine. Sa grossesse supposée n’était rien d’autre qu’une subite
intuition d’Eguchi, et pourtant, il n’en pouvait douter, comme d’une
vérité d’évidence.
— Monsieur Eguchi, vous m’aimez ? lui avait demandé la femme
à l’hôtel.
— Mais oui, je vous aime ! avait répondu Eguchi. C’est la
question habituelle des femmes !
— Et pourtant, aussi…, dit la femme, et elle se tut sans achever sa
phrase.
— Vous ne demandez pas ce que j’aime en vous ? avait dit le
vieillard, ironique.
— Ah, ça va ! laissez cela !
Cependant, quand il s’était entendu demander par la femme s’il
l’aimait, il lui avait paru évident qu’en effet il l’aimait. Et du reste,
aujourd’hui encore, après trois ans, il n’avait pas oublié qu’elle lui
avait posé cette question. Après la naissance d’un troisième enfant,
avait-elle toujours ce corps qui semblait n’avoir jamais enfanté ? Le
regret de cette femme s’empara de lui.
Le vieillard paraissait avoir presque oublié la miette endormie à
ses côtés, et c’était à elle pourtant qu’il devait de s’être souvenu de
la femme de Kôbe. Gêné par le coude de la fille dont le dos de la
main était appliqué contre la joue, il lui prit donc le poignet et lui
allongea le bras sous la couverture. En raison de la chaleur de la
couverture électrique, elle s’était découverte jusqu’à l’omoplate.
L’arrondi juvénile de l’épaule était si proche qu’il bouchait la vue
d’Eguchi. Il lui sembla que cette rondeur dût s’adapter à sa paume ;
l’envie lui vint de la saisir, mais il y renonça. Il distinguait
l’omoplate que les chairs dissimulaient à peine. Eguchi fut tenté de
la caresser en suivant les contours de l’os, mais il renonça encore.
Tout ce qu’il fit, ce fut d’écarter doucement les longs cheveux qui
recouvraient la joue droite. La lueur vague qui tombait du plafond et
que renvoyait la tenture cramoisie des quatre murs adoucissait le
visage de la fille. Les sourcils étaient sans apprêt. Les longs cils
étaient parfaits ; l’on eût, du bout des doigts, pu les saisir. Le milieu
de la lèvre inférieure était légèrement plus épais. Les dents ne se
voyaient pas.
Le vieil Eguchi en était venu, dans cette maison, à penser que
rien n’était plus beau que le visage insensible d’une jeune femme
endormie. N’était-ce pas la suprême consolation que ce monde
pouvait offrir ? La plus belle femme ne saurait dans le sommeil
dissimuler son âge. Un jeune visage est agréable dans le sommeil,
même si la femme n’est pas une beauté. Peut-être aussi ne
choisissait-on dans cette maison que des filles agréables à voir dans
leur sommeil. Eguchi se contentait de contempler de tout près le
petit visage, et il lui semblait que sa propre vie et ses mesquins
soucis de tous les jours se dissipaient mollement. Il suffirait sans
aucun doute de prendre le somnifère et de s’endormir dans cet état
d’esprit pour jouir du bonheur de cette nuit bénie, mais le vieillard
paisiblement tenait les yeux clos et restait immobile. Cette fille déjà
lui avait permis de se ressouvenir de la femme de Kôbe, et il lui
semblait qu’elle devait encore lui accorder quelque autre souvenir,
dont le sommeil risquait de le frustrer.
L’intuition subite que la jeune femme de Kôbe s’était, dès le
retour de son mari après deux ans d’absence, trouvée enceinte, et le
sentiment que cette intuition devait de toute nécessité être
conforme à la réalité, s’étaient imposés au vieillard qui ne parvenait
plus à s’en défaire. Son aventure avec Eguchi ne pouvait, pensait-il,
avoir infligé ni honte ni souillure à l’enfant porté et mis au monde
par elle. Le vieillard ressentait comme une bénédiction sa grossesse
et son accouchement, dès lors qu’il les tenait pour certains. En cette
femme vivait et se mouvait une jeune vie. Pour lui, c’était comme si,
à cet instant, on lui avait fait connaître sa propre vieillesse. Mais
pourquoi cette femme s’était-elle docilement abandonnée, sans
répulsion ni réticence ? Comme si le vieil Eguchi n’avait pas vécu
près de soixante-dix ans déjà. Il n’y avait chez cette femme rien de
vénal, ni rien de frivole. Eguchi s’était senti avec elle moins
coupable en tout cas que là, dans cette maison, étendu aux côtés de
la fillette endormie d’un sommeil suspect. Jusqu’à sa façon de se
hâter le lendemain matin, fraîche et dispose, pour retourner chez
elle auprès de ses petits enfants, que le vieillard avait appréciée en
la regardant de son lit. La pensée qu’il se pouvait qu’elle fut pour lui
sa dernière femme jeune la lui avait rendue inoubliable, mais peut-
être elle non plus n’avait-elle oublié le vieil Eguchi. Sans qu’ils en
eussent été profondément blessés ni l’un ni l’autre, et dussent-ils en
garder le secret toute leur vie, ni l’un ni l’autre sans doute
n’oublieraient jamais.
Il était étrange malgré tout que, parmi les « Belles Endormies »,
ce fût la petite apprentie qui eût, en ce moment, suscité chez le
vieillard le souvenir distinct de la femme de Kôbe. Il rouvrit les
yeux. Du doigt il caressa doucement les cils de la fillette. Elle fronça
les sourcils, et comme elle détournait le visage, ses lèvres
s’écartèrent. La langue, collée à la mâchoire inférieure, était
contractée, comme enfoncée au fond de la bouche. Cette langue
enfantine était traversée en son milieu par un creux mignon. Eguchi
éprouva une tentation. Il contemplait la bouche ouverte de la fille. À
supposer qu’il lui serrât la gorge, cette petite langue se convulserait-
elle ? Le vieillard se souvint d’avoir rencontré jadis une prostituée
plus jeune encore que celle-ci. Il n’avait pas ces goûts-là, mais il
était l’invité, et on la lui avait attribuée. La fillette se servait de sa
langue mince et effilée. Elle était insipide. Eguchi manquait
d’entrain. De la rue lui parvenait comme pour le stimuler un bruit
de tambours et de flûtes. C’était une nuit de fête, semblait-il. La
fillette avait des yeux fendus en amande et un visage éveillé, mais
son client, visiblement, ne l’intéressait pas, et elle bâclait son
affaire.
— C’est la fête, hein ? avait dit Eguchi. Tu voudrais bien vite aller
à la fête, n’est-ce pas ?
— Ah, vous au moins, vous comprenez ! Oui, c’est vrai ! J’avais
rendez-vous avec des amies, et puis on m’a appelée ici.
— Bon, ça va ! avait dit Eguchi, et il avait esquivé la langue
insipide et froide de la fillette. Ça va, te dis-je. Vas-y vite ! C’est au
temple qu’on bat le tambour.
— Mais c’est que je vais me faire gronder par la patronne !
— Ça va, je me charge d’arranger cela !
— Ah bon ? C’est vrai ?
— Quel âge as-tu donc ?
— Quatorze ans !
La fille n’éprouvait aucune gêne à l’égard de l’homme. Et pour
elle-même elle ne montrait ni humiliation ni détresse. Elle était
parfaitement indifférente. Elle s’était attifée précipitamment et
avait couru rejoindre la fête dans la rue sans demander son reste.
Eguchi était resté un bon moment à fumer en écoutant les
tambours, les flûtes et les discours des bonimenteurs des baraques
de foire.
Quel âge avait-il en ce temps-là ? Il ne s’en souvenait plus, mais
encore qu’il fût déjà d’âge à laisser sans regret la fillette s’en aller à
la fête, il n’était pas encore le vieillard qu’il était à présent. La fille
de cette nuit pouvait avoir deux ou trois ans de plus que celle-là et,
comparée à l’autre, elle était plus femme par la plénitude de ses
formes. Et d’abord, il y avait entre elles une différence considérable
du fait que celle-ci avait été endormie et qu’en aucun cas elle ne se
réveillerait. Les tambours de la fête eussent-ils battu qu’elle ne les
eût entendus.
Il tendit l’oreille et il lui sembla que le vent d’hiver se traînait
exténué à travers les montagnes qui dominaient la mer. Un souffle
tiède sorti des lèvres entrouvertes de la fille vint frapper son visage.
La lueur réfléchie par le velours cramoisi pénétrait jusque dans la
bouche de la fille. Sa langue ne donnait pas l’impression d’être
insipide et froide comme la langue de l’autre. La tentation qu’avait
éprouvée le vieillard se représenta avec plus de force. Dans la
maison des « Belles Endormies », cette fillette était la première qui
laissât, en dormant, entrevoir sa langue dans sa bouche. La
tentation d’un forfait plus à même de fouetter le sang d’un vieillard
que la simple envie de mettre le doigt dans cette bouche et de
toucher la langue lui parut frémir dans sa poitrine.
Toutefois ce forfait, cette chose cruelle qui s’accompagnait d’une
vive terreur, à présent flottait dans l’esprit d’Eguchi sans prendre
aucune forme définie. Le pire forfait qu’un homme puisse
commettre à l’égard d’une femme, quel pouvait-il être, au fait ? Ce
qui lui était arrivé par exemple avec la femme mariée de Kôbe ou
avec la prostituée de quatorze ans, n’avait occupé qu’un instant dans
une longue vie, et l’instant suivant l’avait emporté. D’avoir épousé
sa femme, d’avoir veillé à l’éducation de ses filles, voilà qui était
communément tenu pour un bien, et pourtant il les avait entravées
dans la durée de leur temps et il avait contrôlé leur vie de femme au
point d’infléchir jusqu’à leur caractère : vu sous cet angle, peut-être
était-ce plutôt un mal. Les usages du monde, confondus avec le
maintien de son ordre, ne faisaient peut-être qu’anesthésier le sens
du mal.
Rester étendu aux côtés d’une fille qu’on avait endormie était un
forfait, sans aucun doute. À supposer qu’il la tue, c’en serait un
aussi, et plus nettement encore. Étrangler la fille, l’étouffer en
obstruant sa bouche et ses narines, serait probablement très facile.
Cependant la petite fille dormait, sa bouche ouverte laissant
entrevoir sa langue enfantine. Si le vieil Eguchi y posait le doigt,
cette langue semblait disposée à s’arrondir comme celle d’un bébé
qui tète. Il appliqua la main sur le nez et le menton et lui referma la
bouche. Lorsqu’il enleva la main, les lèvres de la fille s’écartèrent à
nouveau. Dans le charme qu’elle conservait même en dormant avec
les lèvres entrouvertes, le vieillard voyait le signe de sa jeunesse.
Sans doute était-ce parce que la fille était trop jeune qu’Eguchi
avait, par réaction, senti la tentation du mal s’agiter en son cœur,
mais parmi les vieillards qui fréquentaient en secret la maison des
« Belles Endormies », on pouvait penser que tous ne venaient pas
uniquement pour remâcher tristement les regrets de leur jeunesse
enfuie, qu’il en était aussi qui le faisaient pour oublier les forfaits
commis au long de leurs jours. Le vieux Kiga, qui avait présenté
Eguchi, n’avait bien entendu rien laissé percer des secrets des autres
clients. Il était probable que les membres de ce club étaient peu
nombreux. Et ces vieillards, on pouvait deviner qu’au sens où
l’entend le vulgaire, c’étaient des gens qui avaient réussi dans la vie,
et non des ratés. Cependant, certains d’entre eux devaient avoir
assuré leur réussite en faisant le mal et ne la maintenaient qu’en
répétant leurs forfaits. Ceux-là n’avaient pas la paix du cœur, ils
étaient plutôt des anxieux, des vaincus. Ce qui montait du fond de
leur poitrine quand ils étaient étendus au contact de la nudité d’une
jeune femme endormie, peut-être n’était-ce que la terreur de la
mort prochaine et le vain regret de leur printemps disparu. Peut-
être y avait-il aussi le remords de la dépravation de leurs actes
passés et les malheurs domestiques habituels aux gens qui
réussissent. Il est possible qu’il n’est pas pour les vieillards de
Bouddha qu’ils puissent prier à genoux. Une belle fille nue serrée
dans leurs bras, ils versent des larmes glacées, s’abîment en
bruyants sanglots et gémissent, mais la fille les ignore et jamais ne
s’éveillera. Les vieillards n’en éprouvent nulle honte, et leur vanité
n’en souffre nulle blessure. Ils sont absolument libres de regretter,
libres de se lamenter. Considérées sous cet angle, les « Belles
Endormies » ne seraient-elles pas des sortes de Bouddhas ? Et de
plus elles sont vivantes. La peau, l’odeur jeune des filles, peut-être
apportent-elles aux tristes vieillards de cette espèce pardon et
consolation.
Quand ces pensées germèrent en lui, le vieil Eguchi paisiblement
ferma les yeux. Il était assez étrange que des trois « Belles
Endormies » connues jusqu’à présent, ce fût celle de cette nuit, la
plus jeune, la plus petite, la moins apprêtée, qui suscitât chez
Eguchi de pareilles idées. Le vieillard la prit dans ses bras. Jusque-là
il avait évité même de la toucher. Il semblait qu’elle pouvait être
complètement enveloppée par le corps du vieil homme. Elle était
privée de force et n’opposait aucune résistance. Elle était mince à
faire pitié. Dans son profond sommeil avait-elle senti le contact
d’Eguchi ? Toujours est-il que ses lèvres se clorent. L’os saillant de
la hanche causait une gêne au vieillard.
— Par quelle sorte d’épreuves cette petite fille devra-t-elle passer
dans sa vie ? À défaut de ce qu’on appelle réussite ou succès,
connaîtra-t-elle finalement une vie paisible ?
Telles étaient les pensées qui venaient à Eguchi. En récompense
des consolations que dans cette maison elle apporterait désormais
aux vieillards, on pouvait lui souhaiter de trouver un jour le
bonheur, mais il n’était pas interdit d’imaginer que cette fille n’était
autre, comme dans les vieilles légendes, qu’un avatar de quelque
Bouddha. N’était-il pas des légendes en effet dans lesquelles des
prostituées ou des séductrices se révélaient être des incarnations de
Bouddha ?
Tout en pressant doucement dans sa main les cheveux tombants
de la fille, le vieil Eguchi essaya de retrouver son calme en
s’efforçant de se confesser à lui-même les fautes et les dépravations
de son passé. Mais ce qui lui revenait à l’esprit, c’étaient les femmes
de ce passé. Et ce que le vieillard se complaisait à évoquer, ce n’était
ni la durée, brève ou longue, de ses relations avec elles, ni leur
beauté ou leur laideur, ni leur esprit ou leur sottise, ni leur
distinction ou leur vulgarité, ni rien de ce genre. C’étaient des
femmes comme par exemple la femme mariée de Kôbe qui avait
dit :
— Ah, j’ai dormi d’un sommeil de mort ! Vraiment, d’un sommeil
de mort !
C’étaient des femmes qui, à ses caresses, avaient répondu de
toute leur sensibilité en s’oubliant elles-mêmes, qui avaient déliré,
inconscientes de plaisir. Ces choses-là, plus que de la profondeur de
l’amour d’une femme, témoignent sans doute de dispositions
innées. Qu’en sera-t-il de cette petite fille quand elle sera, bientôt,
arrivée à maturité ? se dit le vieillard, et de la paume de la main il
parcourut son dos. Mais il ne pouvait y avoir là de quoi lui fournir la
réponse. La dernière fois, dans cette maison, aux côtés de la fille qui
avait l’air d’une allumeuse, Eguchi s’était demandé jusqu’à quel
point, au cours des soixante-sept années de son passé, il avait pu
mesurer l’ampleur et la profondeur du désir humain, et puis il avait
ressenti cette pensée comme le signe de sa propre décrépitude, mais
il n’en était que plus étrange que la petite fille de cette nuit lui eût
permis de revivre intensément son passé érotique. Le vieillard posa
furtivement ses lèvres sur les lèvres closes de la fille. Elles n’avaient
aucun goût. Elles étaient sèches. Leur absence de goût lui fut
paradoxalement agréable. Peut-être Eguchi ne reverrait-il jamais
cette fille. Quand les lèvres de cette petite fille palpiteraient,
humectées par le désir, peut-être serait-il déjà mort. Cela non plus
ne l’attristait. Le vieillard détacha ses lèvres des lèvres de la fille, et
en effleura les sourcils et les cils. L’avait-il chatouillée ? Son visage
remua imperceptiblement, et elle appliqua son front contre les yeux
du vieillard. Eguchi, qui avait gardé les yeux clos, les ferma plus
étroitement encore.
Sous ses paupières flottaient et disparaissaient comme des
visions incontrôlables. Bientôt ces visions prirent forme. Des
flèches dorées passaient tout près. À leur pointe étaient fixées des
fleurs de jacinthe pourpre foncé. À l’autre extrémité il y avait des
fleurs de cattleya de toutes les couleurs. C’était beau. Mais
comment les flèches pouvaient-elles voler si vite sans que tombent
les fleurs ? Il était étrange qu’elles ne tombent pas ; intrigué, le vieil
Eguchi ouvrit les yeux, il avait failli s’assoupir.
Il n’avait pas encore pris le somnifère. Il regarda sa montre qu’il
avait posée à côté des comprimés, elle marquait minuit et demi
passé. Le vieillard prit les deux comprimés dans la paume de sa
main, mais comme cette nuit ni le dégoût de vivre, ni la solitude de
la vieillesse ne l’avaient assailli, il lui en coûtait de dormir. La fille
respirait paisiblement dans son sommeil. Qu’avait-on bien pu lui
faire avaler ou lui injecter ? Elle ne paraissait nullement en souffrir.
Était-ce une forte dose de somnifère, ou bien peut-être un
stupéfiant léger ? Eguchi en venait à désirer sombrer, ne fût-ce
qu’une fois, dans un sommeil aussi profond. Il quitta
silencieusement la couche, et de la chambre de velours cramoisi il
passa dans la pièce voisine. Dans l’intention de demander à
l’hôtesse la même drogue que celle de la fille, il appuya sur la
sonnette d’appel, mais le grelottement répété de la sonnerie suffit à
le renseigner sur le froid qui régnait dans la maison et au-dehors. Il
hésita à faire sonner longtemps la sonnette d’appel dans cette
maison mystérieuse au cœur de la nuit. Comme c’était une région
chaude, les feuilles qui tombent l’hiver restaient recroquevillées sur
les branches ; toutefois, au moindre souffle de vent on entendait un
bruit de feuilles mortes remuées dans le jardin. Les vagues qui
battaient la falaise s’étaient elles aussi calmées cette nuit. Le silence
inhumain donnait à la maison un air de château hanté et le vieillard
sentit un frisson glacé parcourir ses épaules. Il était sorti en robe de
nuit de coton.
Lorsqu’il revint dans la chambre secrète, la petite fille avait les
joues rouges. La chaleur de la couverture électrique était réglée bas,
mais ce devait être l’effet de la jeunesse. Le vieillard se mit tout
contre elle et s’y réchauffa. La fille était tiède, elle avait découvert sa
poitrine, et la pointe de son pied était sur la natte.
— Tu vas t’enrhumer ! dit le vieil Eguchi, mais il ressentit
l’énorme différence d’âge. La fille, petite et chaude, pouvait se
pelotonner tout entière dans le creux du corps d’Eguchi.
Le lendemain matin, pendant que l’hôtesse lui servait son
déjeuner, il dit :
— La nuit dernière, j’ai appuyé sur la sonnette d’appel, vous en
êtes-vous aperçue ? J’aurais voulu avoir de la même drogue que la
fille. J’avais envie de dormir d’un sommeil pareil au sien.
— Ça, c’est interdit ! Et d’abord, ce serait dangereux à votre âge !
— J’ai le cœur solide, rassurez-vous ! Et si par hasard je m’étais
endormi pour l’éternité, ce n’est pas moi qui m’en serais plaint !
— C’est la troisième fois seulement que vous nous honorez de
votre visite, et déjà vous voilà à me raconter vos fantaisies !
— À propos, dans cette maison, quelle serait la fantaisie la plus
grande que l’on pourrait se permettre ?
La femme considéra le vieil Eguchi d’un œil mauvais, puis un
léger sourire flotta sur ses lèvres.
4
Le ciel d’hiver, sombre depuis le matin, avait au crépuscule
tourné à la pluie fine. Celle-ci avait fait place à son tour à de la neige
fondue, ce dont le vieil Eguchi ne s’aperçut qu’après avoir franchi le
portail de la maison aux « Belles Endormies ». La femme ferma le
vantail et mit le verrou. À la lueur d’une lampe de poche dont elle
éclairait ses pas, apparaissaient des flocons blancs mêlés à la pluie.
Ces flocons blancs étaient peu nombreux et semblaient mous. Ils
fondaient dès qu’ils tombaient sur les pierres plates qui
permettaient d’atteindre l’entrée.
— Les dalles sont humides, faites attention, s’il vous plaît ! dit la
femme qui, tout en l’abritant sous son parapluie, voulut de l’autre
main prendre la main du vieillard. Il parut à celui-ci que la tiédeur
désagréable de cette personne d’âge mûr l’atteignait à travers son
gant.
— Ça va très bien en ce qui me concerne ! dit Eguchi en se
dégageant d’une secousse. Je ne suis pas encore vieux au point
d’avoir besoin qu’on me tienne par la main.
— C’est parce que les dalles sont glissantes, dit la femme.
Autour des dalles, il y avait des feuilles d’érable qu’on avait omis
de balayer. Il y en avait qui étaient recroquevillées et décolorées
mais, mouillées par la pluie, elles luisaient.
— Recevez-vous aussi des vieux gâteux qu’il vous faille tenir par
la main ou prendre dans vos bras, qui soient par exemple paralysés
d’un bras ou d’une jambe ? dit le vieil Eguchi à la femme.
— Dispensez-vous de poser des questions à propos des autres
clients.
— Tout de même, des vieux de ce genre, maintenant que voici
l’hiver, c’est dangereux. À supposer qu’il y en ait un qui s’en aille ici
d’une congestion cérébrale ou du cœur, que se passerait-il ?
— Si par hasard une pareille chose arrivait, il n’y aurait plus qu’à
fermer. Encore que pour le client, ce serait peut-être une fin
heureuse… ! répondit la femme d’un ton froid.
— Mais vous non plus, vous ne vous en tireriez pas à bon
compte !
— Ah, ça !
Quels pouvaient être les antécédents de cette femme ? Toujours
est-il qu’elle n’avait pas bronché.
Ils passèrent dans la pièce du premier, comme d’habitude. Dans
le toko-no-ma, l’image du paysage de montagne au feuillage
automnal avait, comme il se doit, fait place à un paysage d’hiver.
C’était aussi, de toute évidence, une reproduction.
La femme, tout en préparant adroitement un thé de qualité, dit :
— Vous avez encore téléphoné au dernier moment, monsieur.
Serait-ce qu’aucune des trois filles ne vous a plu ?
— Bien au contraire, toutes les trois m’ont plu, et même trop.
C’est vrai !
— Dans ce cas, vous pouviez prendre rendez-vous pour l’une
d’entre elles, du moment que vous vous y preniez au moins deux ou
trois jours à l’avance… Vous êtes inconstant, monsieur !
— Peut-on appeler cela de l’inconstance ? Envers une fille
endormie ? La partenaire n’ignore-t-elle pas tout ? Que lui importe
à qui elle a affaire ?
— Même endormie, elle n’en est pas moins une femme vivante,
c’est pourquoi…
— Y aurait-il des petites qui s’inquiètent de savoir qui était le
vieillard de la nuit ?
— Cela, il est absolument hors de question qu’on le leur dise !
C’est une règle stricte dans cette maison ; alors, je vous en prie,
soyez sans inquiétude !
— Du reste, il me semble que vous m’avez laissé entendre qu’il
serait fâcheux que l’on s’attache trop à la même fille. Et vous
devriez vous souvenir que vous m’avez dit l’autre fois, à propos
d’« inconstance », à peu près ce que je viens de vous dire ce soir. Et
ce soir vous dites exactement le contraire ! C’est curieux ! Vous êtes
bien femme, vous aussi, et vous vous êtes trahie…
La femme, avec un sourire ironique sur le bord de ses lèvres
minces :
— Depuis votre jeunesse, vous avez dû en faire pleurer plus
d’une, monsieur !
Et le vieil Eguchi, surpris par la brusque volte-face de la femme :
— Ah ça, par exemple ! Il n’y a pas de quoi rire !
— Vous prenez la mouche, comme c’est étrange !
— Si j’étais un homme de l’espèce que vous dites, je ne mettrais
pas les pieds dans une maison comme celle-ci ! Ceux qui viennent
ici, ce sont, je suppose, de vieux messieurs confits en regrets à
l’égard des femmes. Des vieux messieurs au bout de leur rouleau,
irrémédiablement !
— Ça ! peut-on savoir ? dit la femme, impassible.
— La dernière fois que je suis venu, j’avais posé une petite
question : quelle pouvait être, ici, la plus grande fantaisie permise à
un vieillard ?
— Ça… le fait est que les filles sont endormies.
— N’est-il pas possible d’avoir la même drogue qu’elles ?
— Je crois vous avoir déjà dit que non.
— Dans ce cas, quel serait le pire méfait qu’un vieillard puisse
commettre ?
— Dans cette maison, il ne se passe rien de mal ! dit la femme en
baissant la voix, comme pour stimuler Eguchi.
— Rien de mal ? murmura le vieillard. Les noires prunelles de la
femme restaient impassibles.
— Si par hasard vous aviez envie d’étrangler la fille, ce ne serait
pas plus difficile que de tordre le bras d’un nouveau-né…
Le vieil Eguchi, désagréablement impressionné, demanda :
— Même si on essayait de l’étrangler, elle ne se réveillerait pas ?
— Je le suppose.
— Ça ferait bien l’affaire pour un double suicide forcé.
— Quand vous vous sentirez trop triste pour vous tuer tout seul,
ne vous gênez pas !
— Et quand on se sent trop triste pour se suicider ?…
— Ça doit arriver aux vieux messieurs, dit la femme, toujours
impassible. Auriez-vous bu ce soir avant de venir ? Vous dites de
drôles de choses !
— J’ai bu pis que de l’alcool avant de venir !
Cette fois la femme ne put s’empêcher de jeter à la dérobée un
coup d’œil au vieil Eguchi, mais, comme si tout cela était sans
importance, elle dit :
— La petite de cette nuit est chaude. Pour un soir où il fait si
froid, c’est exactement ce qu’il fallait. Réchauffez-vous bien ! Cela
dit, elle descendit au rez-de-chaussée.
Quand Eguchi ouvrit la porte de la chambre secrète, une odeur
douceâtre de femme l’accueillit, plus dense que d’ordinaire. La fille
dormait, tournée de l’autre côté. Sa respiration était appuyée, sans
pourtant que l’on puisse parler de ronflement. Elle semblait
fortement charpentée. Le reflet de la tenture cramoisie empêchait
de l’affirmer, mais son abondante chevelure semblait tirer sur le
roux. De l’oreille charnue au cou épais, la peau paraissait réellement
blanche. Comme l’avait dit la femme, elle donnait l’impression
d’être chaude. Mais le visage n’était pas congestionné. Quand le
vieillard se glissa derrière elle, elle fit : « Ah ! » comme mue par un
réflexe. Pour être chaude, elle était chaude, mais sa peau était lisse
et comme visqueuse. Elle était entourée d’une moiteur dont on
sentait l’odeur. Le vieil Eguchi se tint immobile quelque temps, les
yeux fermés. La fille non plus ne bougeait. Plus bas que les hanches,
ses formes étaient opulentes. Sa chaleur venait envelopper le
vieillard plus qu’elle ne le pénétrait. La poitrine de la fille était
généreuse, les seins étaient larges, attachés plutôt bas, et les
mamelons étaient étrangement petits. L’hôtesse tout à l’heure avait
parlé d’« étrangler la fille », mais s’il s’en souvenait, et si pareille
tentation lui donnait comme un frisson, la faute en était à la peau
de la fille. À supposer qu’il l’étranglât, quelle odeur répandrait son
corps ? Eguchi essaya d’imaginer la mauvaise tenue qu’elle devait
avoir en plein jour, debout et marchant, et il s’efforça de se dégager
de ses idées pernicieuses. Cela l’apaisa quelque peu. Cependant, que
lui importait qu’elle eût une démarche disgracieuse ? Que lui
importait qu’elle eût des jambes bien faites ? Qu’importait à un
vieillard de soixante-sept ans, surtout s’agissant d’une fille pour une
seule nuit, qu’elle fût intelligente ou sotte, que son éducation eût
été soignée ou négligée ? À présent, était-il question d’autre chose
que de passer les mains sur son corps ? Et de plus, la fille avait été
endormie : n’ignorait-elle pas que c’était lui, Eguchi, un vieux
décati, qui la frôlait ? Demain, elle l’ignorerait toujours. N’était-elle
pas exactement un jouet, une victime offerte ? Ce n’était encore que
la quatrième fois que le vieil Eguchi venait dans cette maison, mais
chaque fois un peu plus, et cette nuit particulièrement, il lui
semblait sentir la paralysie gagner tout ce que contenait son cœur.
La fille de cette nuit avait-elle été entraînée aux usages de cette
maison ? En était-elle arrivée à une indifférence totale à l’égard des
pitoyables vieillards ? Toujours est-il qu’au contact d’Eguchi, elle
n’avait réagi d’aucune façon. L’univers le plus inhumain devient
humain par la force de l’habitude. Mille dépravations sont cachées
dans les ombres de ce monde. Seulement, Eguchi différait un peu
des vieillards qui fréquentaient cette maison. On pouvait même dire
qu’il en différait du tout au tout. Le vieux Kiga qui l’avait introduit
s’était trompé sur son compte en croyant qu’il devait en être au
même point qu’eux tous, car Eguchi n’avait pas perdu encore ce qui
fait l’homme. Par conséquent, il était à présumer qu’il ne pouvait
comprendre pleinement ni la véritable tristesse, ni les joies, ni les
regrets, ni la solitude des vieillards qui fréquentaient cette maison.
Pour lui, il n’était nullement indispensable que la fille fût endormie
de telle façon qu’elle ne pût en aucun cas se réveiller.
Lors de sa seconde visite, par exemple, il avait failli, avec la fille
provocante, enfreindre les interdits de la maison, et la surprise seule
de l’avoir trouvée vierge avait fait qu’il s’était retenu. Après cela, il
s’était juré de respecter les règles de la maison, ou plutôt la
tranquillité des « Belles Endormies ». Il s’était juré de ne pas
rompre le secret des vieillards. Et pourtant, à quelles préoccupations
pouvait bien répondre le fait que, dans cette maison, l’on ne
semblait faire appel qu’à des filles vierges ? Serait-ce pour répondre
à un souhait, qu’il était permis de dire pitoyable, des vieillards ?
Eguchi croyait comprendre cela, qui en même temps lui semblait
stupide.
Cependant la fille de cette nuit était bizarre. Le vieillard n’y
pouvait croire. Il souleva le buste, reposa la poitrine sur l’épaule de
la fille et contempla son visage. Comme tout son corps, le visage de
la fille était irrégulier. Et pourtant, contrairement à toute attente, il
était ingénu. La base du nez était un peu épatée, le sommet en était
bas. Les joues étaient rondes et larges. Les cheveux descendaient
bas sur le front, en triangle. Les sourcils courts étaient drus et
ordinaires.
— Elle est mignonne ! murmura le vieillard et il appuya la joue
contre la joue de la fille. Elle aussi était lisse. Sous le poids qui
pesait sur son épaule, la fille se retourna sur le dos. Eguchi s’écarta.
Le vieillard resta un moment les yeux fermés. C’était aussi parce
que l’odeur de la fille était extraordinairement dense. On prétend
que rien autant que les odeurs n’est propre à évoquer les souvenirs
du passé, mais celle-ci n’était-elle pas trop douceâtre et trop
épaisse ? Elle n’évoquait rien d’autre que l’odeur laiteuse d’un
nourrisson. Les deux odeurs différaient certes du tout au tout. Mais
n’étaient-elles pas en quelque sorte les odeurs fondamentales de
l’espèce humaine ? Il s’était de tout temps trouvé des vieillards pour
chercher à faire de la senteur que dégagent les petites filles une
drogue de jouvence et de longévité. C’était à se demander si l’odeur
de cette fille n’était pas un parfum de cette nature. Si le vieil Eguchi
en venait à enfreindre à l’égard de cette fille les interdits de la
maison, elle répandrait une odeur odieuse et âcre. Cependant, s’il en
jugeait ainsi, n’était-ce point le signe qu’il était déjà trop vieux ?
Une odeur dense comme celle de cette fille, et aussi cette odeur âcre
précisément, n’était-elle pas à l’origine de la naissance de l’être
humain ? C’était une fille qui semblait devoir concevoir facilement.
Pour profondément endormie qu’elle fût, les processus
physiologiques n’en étaient pas interrompus, et le lendemain elle
finirait bien par se réveiller. À supposer qu’elle conçoive, ce serait
absolument à son insu. Qu’adviendrait-il si le vieil Eguchi, à
soixante-sept ans, laissait en ce monde un enfant conçu de la sorte ?
Ce qui entraîne l’homme dans le « monde des démons », c’est bien,
semble-t-il, le corps de la femme.
Cependant la fille avait été privée de toute résistance. Au
bénéfice de ses vieux clients, au bénéfice de pitoyables vieillards.
Elle n’avait pas un fil sur le corps et elle ne se réveillerait en aucun
cas. Eguchi se sentit lui-même misérable, comme s’il avait mal au
cœur, et il se surprit à murmurer : « Au vieil homme la mort, au
jeune homme l’amour, la mort une seule fois, l’amour je ne sais
combien de fois ! » Il en avait été surpris, mais cela l’apaisait. Il
n’était pas dans sa nature d’être emphatique à ce point. Dehors, on
entendait le bruissement de la neige mêlée de pluie. Le bruit de la
mer semblait en être étouffé. La vision d’une mer vaste et sombre,
où les flocons de neige se dissolvaient en tombant, se présenta au
vieillard. Un oiseau de proie pareil à un aigle immense, tenant dans
son bec une chose dégoulinante de sang, tournoyait au-dessus des
vagues noires qu’il effleurait de l’aile. La chose était-elle un bébé ?
C’était bien improbable. À voir de plus près, était-ce l’image des
dépravations humaines ? Eguchi secoua légèrement la tête et
dissipa la vision.
— Ah, ce qu’il fait chaud ! dit-il. Ce n’était pas seulement à cause
de la couverture électrique. La fille avait repoussé la couverture et
dégagé à moitié sa poitrine large et opulente, mais pourtant un peu
insuffisante. Sur sa peau blanche, la couleur de la tenture cramoisie
vaguement se reflétait. Le vieillard, tout en contemplant cette belle
poitrine, suivit du doigt la ligne du triangle que formaient les
cheveux sur le front. La fille, depuis qu’elle était couchée sur le dos,
respirait à longs traits paisibles. Sous ses petites lèvres, comment
étaient les dents ? Eguchi saisit entre ses doigts la lèvre inférieure et
l’entrouvrit. La lèvre était petite, mais non menue, mais les dents,
oui, menues et bien plantées. Quand le vieillard retira ses doigts, la
fille ne referma pas complètement les lèvres. Les dents se voyaient
toujours un peu. Le vieil Eguchi saisit le lobe épais de l’oreille et y
frotta le bout de ses doigts enduits de rouge à lèvres, puis il essuya
ce qui en restait sur le cou épais. Sur le cou blanc il y avait un
imperceptible trait rouge, adorable.
Celle-ci était-elle vierge aussi ? se demanda Eguchi. Il avait eu un
doute à propos de la fille de sa seconde nuit dans cette maison, puis,
effrayé de sa propre abjection, il l’avait regretté, aussi n’était-il pas
d’humeur à vérifier. Dans un cas comme dans l’autre, quelle
importance cela pouvait-il avoir pour lui ? Soit, mais quand il s’avisa
que cela ne lui était pas nécessairement indifférent, le vieillard crut
entendre en lui-même une voix qui le raillait :
— Toi qui me tournes en dérision, es-tu le diable ?
— Le diable, dis-tu ? Ce n’est pas si simple ! Ne serait-ce pas tout
bonnement une manière emphatique de te représenter ta
sentimentalité et tes aspirations que la mort va détruire ?
— Mais non, j’essaie seulement d’envisager les choses en prenant
le parti de vieillards plus misérables encore que moi.
— Fi donc ! Que dis-tu, dépravé ? Qui rejette ses responsabilités
sur les autres, mérite tout juste le nom de dépravé !
— Dépravé, dis-tu ? Eh bien, admettons ! Cependant, si une fille
vierge est pure, pourquoi celle qui ne l’est plus ne le serait-elle pas ?
Dans cette maison, ce ne sont pas des vierges que je viens chercher !
— C’est que tu ignores encore les désirs d’un vieillard réellement
gâteux. Ne reviens plus jamais ! Si par impossible – la chose est
infiniment peu probable je te l’accorde – mais si la fille ouvrait les
yeux au milieu de la nuit, ne penses-tu pas que le vieillard n’en
éprouverait guère de honte ?
Voilà les idées qui se présentaient à l’esprit d’Eguchi comme une
sorte de dialogue avec lui-même, mais bien entendu ces raisons
n’avaient sans doute rien à voir avec le fait que l’on endormait
toujours des filles vierges. Ce n’était encore que la quatrième fois
qu’il venait dans cette maison, mais de n’y trouver que des vierges
l’intriguait. Était-ce réellement ce que souhaitaient, ce que
désiraient les vieillards ?
L’idée par contre qui lui était venue à l’instant : « Et si par hasard
elle ouvrait les yeux ? » le séduisait énormément. Quel choc
faudrait-il, de quelle force et de quelle sorte pour que la fille
endormie entrouvre l’œil, fût-ce inconsciemment. Si par exemple on
lui coupait un bras, ou si on lui plongeait une lame dans la poitrine
ou le ventre, n’était-il pas improbable qu’elle pût dormir plus
longtemps.
— Je suis devenu passablement mauvais ! murmura Eguchi pour
lui-même.
Une impuissance pareille à celle des vieillards qui fréquentaient
cette maison l’attendait sans doute avant peu d’années. Des idées
d’atrocités germaient en lui : « Détruis cette maison, détruis ta
propre vie ! » Cependant la cause semblait en être une sorte
d’intimité avec la fille endormie de cette nuit, qui n’était pas ce
qu’on appelle une beauté classique, mais une jolie fille qui exhibait
une poitrine blanche et large. Ou plutôt, ce devait être le
phénomène inverse de l’esprit de contrition. Dans une vie qui paraît
se résoudre en velléités, il est aussi une part de contrition. Peut-être
ne possédait-il pas le courage de sa fille cadette qui avait vu avec lui
le « Camélia Effeuillé » du Tsubaki-dera. Le vieil Eguchi ferma les
yeux.
Sur un buisson taillé bas le long des pierres plates du sentier du
jardin, deux papillons folâtraient. Tantôt s’y cachant, tantôt
l’effleurant des ailes, ils semblaient prendre plaisir à ce jeu. Ils
s’étaient élevés un peu au-dessus du buisson et leur vol léger
s’entrecroisait, quand, d’entre les feuilles, un autre émergea, puis
un autre encore. Ce sont deux couples, se disait-il, quand un
cinquième vint se mêler au jeu. Allaient-ils se disputer ? Mais déjà
du buisson d’autres encore s’élevaient, toujours plus nombreux, et
tout le jardin fut bientôt un ballet de papillons blancs. Aucun
d’entre eux ne montait bien haut. Alors les rameaux d’un érable, aux
branches largement étalées et retombantes, s’agitèrent sous un vent
imperceptible. Les rameaux de l’érable étaient effilés, mais ils
portaient des feuilles larges, sensibles au vent. La foule des
papillons blancs augmentait sans cesse et faisait comme un champ
de fleurs blanches. À ne considérer que la présence de l’érable, cette
vision pouvait-elle avoir un rapport avec la maison des « Belles
Endormies » ? Les feuilles d’érable de la vision tournaient au jaune
ou au rouge, et faisaient valoir par contraste le blanc de la foule des
papillons. Cependant, les feuilles des érables de cette maison étaient
déjà toutes tombées – certes il en restait encore quelques-unes,
toutes recroquevillées, sur les branches, mais il y tombait de la
neige à moitié fondue.
Eguchi avait totalement oublié le froid de cette neige fondue qui
tombait au-dehors. Dans ces conditions, la vision du ballet de
papillons blancs était due probablement à la fille qui, à ses côtés,
déployait pour lui son opulente poitrine blanche. Se pouvait-il qu’il
y eût chez elle quelque chose qui exorcisât les penchants pervers du
vieillard ? Eguchi rouvrit les yeux. Il contempla les petits mamelons
roses sur la poitrine large. Ils lui parurent comme les symboles de la
bonté. Il posa une joue sur la poitrine. Il lui sembla que la chaleur
pénétrait sous ses paupières. L’envie lui vint de laisser à la fille un
signe de lui-même. S’il enfreignait les interdits de cette maison, elle
en souffrirait certainement après son réveil. Le vieil Eguchi traça
sur la poitrine de la fille quelques marques couleur de sang et se
sentit frissonner.
— Il commence à faire froid ! dit-il, et il remonta la couverture.
Puis il avala consciencieusement les deux comprimés de somnifère,
comme d’habitude préparés à son chevet. « Elle est lourde ! C’est
qu’elle est épaisse du bas ! » dit encore Eguchi en la prenant à bras-
le-corps pour la retourner à sa convenance.
Le lendemain matin, le vieil Eguchi fut réveillé deux fois par
l’hôtesse. La première fois, la femme avait frappé à la porte de
communication :
— Monsieur, il est déjà neuf heures !
— Oui, je suis réveillé ! Je me lève ! Il doit faire froid dans l’autre
pièce ?
— Elle est chauffée, j’ai allumé le radiateur il y a un bon moment
déjà.
— Et la neige ?
— Elle a cessé. Mais le temps est couvert.
— Ah bon !
— Le déjeuner est préparé depuis tout à l’heure.
— Ouais ! avait répondu le vieillard évasivement et, somnolent, il
avait refermé les yeux. Tout en se pressant contre la peau
incomparable de la fille, il avait murmuré : « Un diable d’enfer vient
m’appeler ! »
Quand la femme vint pour la seconde fois, une dizaine de
minutes à peine s’étaient écoulées.
— Monsieur ! dit-elle en frappant plus fort à la porte. Vous êtes-
vous rendormi ? Sa voix traduisait l’agacement.
— Elle n’est pas fermée à clé, cette porte ! dit Eguchi. La femme
entra. Le vieillard se leva d’un air hébété. La femme l’aida à se
changer, car il était tout ahuri, allant jusqu’à lui mettre ses
chaussettes, mais ses gestes lui étaient désagréables. Quand ils
furent revenus dans la pièce voisine, elle lui prépara son thé avec
son adresse coutumière. Cependant, encore que le vieil Eguchi bût
tranquillement, en savourant le thé, la femme le considéra
froidement de ses yeux grands ouverts, comme prise d’un soupçon :
— La petite de cette nuit, l’avez-vous bien appréciée ?
— Ah ! Ben voyons !
— Alors parfait ! Avez-vous fait de beaux rêves ?
— Des rêves ? Ah ! non, je n’ai pas eu le moindre rêve ! J’ai dormi
d’un sommeil de plomb. Il y a belle lurette que je n’avais dormi
aussi bien ! dit Eguchi en étouffant un bâillement. Je ne suis pas
encore bien réveillé.
— Vous avez dû vous fatiguer hier.
— Ce doit être à cause de cette petite. Cette petite-là, a-t-elle
beaucoup de succès ?
La femme baissa la tête et son visage se ferma.
— Je voudrais vous demander instamment une faveur ! dit le
vieil Eguchi d’un ton pénétré. Après le déjeuner, ne voudriez-vous
pas me donner encore de ce somnifère ? Je vous en supplie ! Je
vous en témoignerai ma reconnaissance ! Je ne sais pas quand cette
petite doit se réveiller, mais…
— Vous en avez de bonnes ! Le visage noirâtre de la femme était
devenu terreux et elle s’était raidie jusqu’aux épaules. « Que dites-
vous là ? Il y a des limites à tout ! »
— Des limites ? Le vieillard voulut rire, mais le rire ne passait
pas.
La femme soupçonna-t-elle Eguchi d’avoir fait quelque chose à la
fille ? Elle se leva précipitamment et entra dans la chambre voisine.
5
Le jour de l’An était passé, la mer houleuse faisait entendre son
bruit de plein hiver. Sur la terre ferme, le vent était relativement
faible.
— Eh bien, par une nuit si froide, vous vous êtes donné la
peine… ! dit en guise d’accueil l’hôtesse des « Belles Endormies »,
en tirant le verrou du portail.
— C’est parce qu’il fait froid que je suis venu, ne pensez-vous
pas ? dit le vieil Eguchi. Par une froide nuit comme celle-ci, dans la
chaleur d’un jeune corps, mourir subitement, ne serait-ce pas le
paradis pour un vieillard ?
— Vous dites des choses déplaisantes !
— Bah ! Le vieillard est le voisin de la mort !
Le salon habituel du premier étage était chauffé par un radiateur.
La femme, comme les autres fois, prépara un thé agréable.
— Qu’est-ce donc, on dirait un courant d’air ? dit Eguchi.
— Hein ? fit la femme en regardant autour d’elle. Il n’y a pas de
courant d’air !
— N’y aurait-il pas un fantôme dans la pièce ?
La femme eut un tressaillement des épaules et regarda le
vieillard. Son visage avait perdu toute couleur.
— Ne voulez-vous pas me donner une autre tasse de thé bien
pleine ? Pas la peine de refroidir l’eau ! Versez-la-moi bouillante !
dit le vieillard.
La femme, tout en faisant comme il le demandait, dit d’une voix
glacée :
— Auriez-vous entendu dire quelque chose ?
— Ben voyons !
— Ah bon ! Et bien que le sachant, vous êtes revenu ? Avait-elle
senti qu’Eguchi était au courant, toujours est-il qu’elle ne semblait
faire aucun effort pour dissimuler davantage, mais elle avait l’air
réellement contrariée.
— Vous avez pris la peine de venir, mais puis-je vous demander
de repartir ?
— Puisque je suis venu sachant tout, que vous importe ?
— Hi, hi, hi… Si les diables riaient, cela devait sonner ainsi.
— En tout cas, un accident de ce genre peut toujours se produire !
Car l’hiver est dangereux pour les vieillards… Si vous fermiez la
maison, au moins pendant les grands froids ?
—…
— J’ignore quelle sorte de vieillards viennent ici, mais à supposer
qu’une seconde, une troisième mort suivent, vous-même, vous ne
vous en tireriez pas à bon compte !
— Ces choses-là, allez les dire au patron ! En quoi serais-je
coupable, moi ? dit la femme dont le visage était devenu plus
terreux encore.
— Coupable, vous l’êtes ! N’avez-vous pas transporté le cadavre
du vieillard dans une auberge d’une station thermale voisine ?
Secrètement, dans l’ombre de la nuit… Vous y avez certainement
prêté la main, vous aussi !
La femme, les deux mains crispées sur ses genoux, s’était raidie :
— C’est pour la réputation du vieux monsieur !
— La réputation ? Les morts ont-ils une réputation ? Soit,
admettons que c’était pour sauver les apparences. Dans l’intérêt de
la famille peut-être, plutôt que pour le vieux qui est mort. Encore
que cela puisse paraître bien vain… Cette auberge-là et cette
maison-ci ont-elles le même propriétaire ?
La femme ne répondit pas.
— Que le vieillard était mort ici, aux côtés d’une fille nue, les
journaux ne l’auront probablement pas révélé, je suppose, n’est-ce
pas ? Si j’avais été ce vieux-là, j’ai l’impression que j’aurais été plus
heureux si on m’avait laissé ici, au lieu de me transporter ailleurs.
— On ferait une autopsie, il y aurait une enquête avec toute sorte
de tracasseries, et puis, comme la chambre est un peu bizarre, il
pourrait même en résulter quelques ennuis pour les autres
messieurs qui nous font l’honneur de nous accorder leur clientèle.
Et pour les petites aussi…
— La fille aura dormi sans doute, ignorant que le vieillard était
mort. Quand bien même le défunt se serait débattu quelque peu, il
n’y aurait pas eu là de quoi la réveiller.
— Non, pour cela… Et pourtant, en admettant que le vieux
monsieur soit mort ici, c’est la fille qu’il faudrait emporter et cacher
quelque part. Et même alors, il me semble qu’on découvrirait par
certains indices qu’il avait eu une femme à ses côtés.
— Comment, vous avez lâché la fille ?
— Mais n’est-ce pas cela qui serait devenu criminel pour de bon ?
— Que le vieillard mort se refroidisse, ne suffisait certainement
pas à réveiller la fille.
— Non !
— Elle ne s’est donc pas du tout aperçue que le vieillard était
mort à ses côtés ? insista Eguchi. Après la mort du vieil homme,
combien de temps s’était-il passé pendant lequel la fille
profondément endormie était restée blottie contre le cadavre glacé ?
Elle avait ignoré de même qu’on emportait le corps.
— En ce qui me concerne, la tension est bonne et le cœur solide,
rien à craindre donc ; mais si par extraordinaire il m’arrivait un
accident, ne pourriez-vous pas me laisser aux côtés de la fille au lieu
de me porter dans quelque auberge thermale ?
— Vous en avez de bonnes ! dit la femme précipitamment. Allez-
vous-en, je vous en prie ! Si c’est pour dire des choses pareilles !
— Je plaisantais ! dit le vieil Eguchi en riant. Comme il l’avait dit
à la femme, il n’avait aucune raison de penser qu’une mort subite le
menaçât.
Quoi qu’il en soit, l’annonce dans les journaux des funérailles du
vieillard qui était mort ici portait simplement : « Décédé
subitement. » Eguchi avait rencontré le vieux Kiga sur les lieux de la
cérémonie funèbre, et c’est par ce que celui-ci lui avait glissé à
l’oreille qu’il avait su les détails. Il était mort d’une angine de
poitrine, mais :
— Cette auberge thermale, n’est-ce pas, ce n’était pas un endroit
du genre de ceux que fréquentait cet homme-là ; Il avait ses
habitudes ailleurs, lui avait raconté le vieux Kiga. C’est pourquoi il
s’est trouvé des gens pour insinuer que Monsieur le Directeur
Fukura était mort en bonne fortune. Bien entendu, ces gens-là
ignorent tout des circonstances réelles.
— Hum !
— Peut-être faut-il dire qu’il est mort en pseudo-bonne fortune,
car ce n’était pas véritablement cela, et il a dû souffrir davantage.
Pour moi qui étais en bons termes avec le directeur Fukura, une
idée me trottait par la tête que je suis allé vérifier tout de suite.
Cependant, il n’avait rien dit à personne. Et sa famille même ne sait
rien. Les annonces dans les journaux étaient curieuses, n’est-ce
pas ?
Il y avait eu deux annonces, l’une à côté de l’autre. La première
était au nom de son fils et de sa femme. L’autre avait été insérée par
sa société.
— C’est que Fukura était comme ceci ! dit Kiga et, du geste, il
dessina un cou épais, une poitrine large et un ventre
particulièrement rebondi. Tu ferais bien de te surveiller, toi aussi !
— Pour moi, il n’y a rien à craindre de ce genre !
— Quoi qu’il en soit, on n’en a pas moins transporté cet énorme
cadavre de Fukura, en pleine nuit, jusqu’à cette auberge thermale !
Qui l’avait transporté ? Bien entendu, on avait dû utiliser une
voiture, mais le vieil Eguchi se sentait plutôt mal à l’aise en
l’imaginant.
— Pour cette fois-ci, rien ne paraît avoir transpiré, mais moi je ne
peux m’empêcher de penser que s’il arrive des choses comme celle-
là, la maison en question n’en a plus pour bien longtemps ! avait
murmuré le vieux Kiga à la cérémonie funèbre.
— Bien possible ! avait répondu le vieil Eguchi.
Cette nuit, pensant qu’il était au courant de l’accident, la femme
n’avait pas cherché à dissimuler, mais elle se tenait soigneusement
sur ses gardes.
— La fille n’en a-t-elle réellement rien su ? lui demanda
perfidement le vieil Eguchi.
— Il n’y avait pas de raison pour qu’elle le sache, toutefois le
vieux monsieur semble avoir un peu souffert, car elle portait des
égratignures du cou à la poitrine. Comme elle ne s’était rendu
compte de rien, le lendemain, quand elle a ouvert les yeux, elle a
dit : « Ah ! le vilain bonhomme ! »
— Le vilain bonhomme ? Quand c’étaient les souffrances de
l’agonie !
— On ne peut vraiment parler de blessures. Par-ci, par-là, c’était
couleur de sang, rouge et enflé.
La femme semblait maintenant disposée à tout raconter au vieil
Eguchi. Mais arrivé à ce point, celui-ci avait perdu toute envie d’en
entendre davantage. Dans tout cela, il n’y avait jamais qu’un vieil
homme mort subitement. Peut-être même avait-il eu une mort
heureuse. La seule chose qui offusquât l’imagination d’Eguchi,
c’était le transport jusqu’à l’auberge thermale de l’énorme cadavre
dont lui avait parlé Kiga, mais :
— La mort d’un vieux gâteux, ce n’est pas beau à voir, n’est-ce
pas ? Bah, peut-être était-ce bien proche d’une fin heureuse… Et
puis non, ce vieux-là s’en est certainement allé dans un monde
démoniaque.
—…
— Sa partenaire était-elle une fille que je connais ?
— Cela, je ne peux pas vous le dire !
— Allons donc !
— Comme elle a gardé des marques rouges du cou à la poitrine,
on l’a mise au repos jusqu’à ce qu’elles aient complètement
disparu…
— Je prendrais bien une autre tasse de thé. J’ai soif !
— Oui. Je vais changer le thé.
— Après un incident de ce genre, à supposer même que vous
parveniez à étouffer l’affaire d’un bout à l’autre, cette maison n’en
aura plus pour longtemps, ne croyez-vous pas ?
— Serait-il possible ? dit la femme tranquillement et, sans lever
la tête, elle versa le thé. Monsieur, une nuit comme celle-ci, les
fantômes se promènent !
— Eh bien, moi, j’ai envie de parler sérieusement avec un
fantôme !
— Et de quoi, s’il vous plaît ?
— De la pitoyable vieillesse de l’homme, tiens !
— Cette fois, vous plaisantez !
Le vieillard aspira le thé parfumé.
— C’était une plaisanterie, vous l’avez bien compris, mais des
fantômes, j’en ai aussi qui habitent en moi. Et vous en avez, vous
aussi, en vous-même, dit le vieil Eguchi, la main droite étendue en
direction de la femme.
« Mais au fait, comment avez-vous su que ce vieillard était
mort ? demanda-t-il.
— Il m’avait semblé entendre un curieux grognement, et je suis
montée voir au premier. Le pouls et la respiration étaient arrêtés.
— Et la fille n’en savait rien ! répéta le vieillard.
— Puisqu’on s’est arrangé pour qu’elle ne puisse se réveiller pour
si peu !
— Pour si peu ?… Il n’y a pas de raison non plus qu’elle se soit
aperçue qu’on emportait le cadavre du vieux.
— Non !
— Dans ce cas, le plus sinistre, c’est la fille !
— Il n’y a rien de sinistre à cela ! Au lieu de dire des insanités,
monsieur, dépêchez-vous donc de vous retirer dans la chambre
voisine, je vous en prie ! Vous est-il déjà arrivé avant cela de trouver
sinistre une petite qui dort ?
— Que la fille soit jeune, peut-être est-ce là ce qui est sinistre
pour un vieillard !
— Qu’est-ce que vous racontez là… ! dit la femme avec un mince
sourire, puis elle se leva et, entrouvrant la porte de communication :
« Ça dort bien en vous attendant, alors, s’il vous plaît… Ah ! oui, la
clé ! dit-elle et, la tirant de sa ceinture, elle la lui tendit. Ah, au fait,
j’avais oublié de vous le dire, mais c’est que, cette nuit, elles sont
deux !
— Deux ?
Le vieil Eguchi avait sursauté, mais il se demanda si, par hasard,
ce n’était pas parce que la nouvelle de la mort subite du vieux
Fukura s’était répandue parmi les filles.
— S’il vous plaît ! répéta la femme, et elle s’en alla.
Eguchi ouvrit la porte, mais la curiosité et la honte de la première
fois s’étaient bien émoussées déjà ; malgré cela, il eut un
mouvement de surprise.
— Est-ce une apprentie aussi, celle-là ?
Cependant, à la différence de la « petite » apprentie de l’autre
fois, celle-ci avait un air tout à fait sauvage. Cette allure sauvage lui
fit presque oublier la mort du vieux Fukura. On l’avait étendue sur
celle des deux couches placées côte à côte qui était la plus proche de
l’entrée. Soit qu’elle ne fût pas habituée à des accessoires pour
vieilles gens comme la couverture électrique, soit que son corps
renfermât suffisamment de chaleur pour se moquer des froides
nuits d’hiver, la fille avait repoussé la couverture jusqu’au milieu de
la poitrine. Elle était étendue les bras en croix. Elle était couchée sur
le dos, et les bras étaient écartés le plus qu’elle pouvait. Les aréoles
des seins étaient larges, d’un noir violacé. Dans la lueur du plafond
renvoyée par le velours cramoisi, leur couleur n’était pas belle, non
plus que n’était belle la couleur de sa peau, du cou à la poitrine.
Cependant elle avait un éclat noir. Il semblait qu’elle transpirait
légèrement.
— C’est la vie même ! murmura Eguchi. Pour un vieillard de
soixante-sept ans, une fille pareille respirait la vie. Eguchi douta un
instant que ce fût une Japonaise. Signe qu’elle n’avait pas vingt ans,
les mamelons n’étaient pas proéminents, encore que les seins
fussent larges. Elle n’était pas grasse, et le corps avait un galbe
ferme.
— Hum ! fit le vieillard, et il lui prit la main : les doigts étaient
longs ainsi que les ongles. Le corps aussi devait être long, à la mode
d’aujourd’hui. Au fait, comment pouvait être sa voix, comment ses
intonations ? À la radio ou à la télévision, il y avait quelques
femmes dont Eguchi aimait la voix, et quand ces actrices
paraissaient, il lui arrivait de fermer les yeux pour les entendre
seulement. Le vieillard ressentit vivement le désir d’entendre la voix
de la fille endormie. Mais une fille qui ne pouvait être réveillée
n’allait pas se mettre à parler sans façon. Que faudrait-il faire pour
qu’elle veuille bien parler dans son sommeil ? Il est vrai que la voix
est tout à fait différente dans le sommeil. Et du reste, la plupart des
femmes disposent de plusieurs types de voix, mais celle-ci
probablement n’en avait qu’une seule. À en juger par sa manière de
dormir, elle était sans éducation et sans affectation.
Le vieil Eguchi, assis, jouait avec les ongles longs de la fille. Des
ongles pouvaient-ils être aussi durs ? Étaient-ce là des ongles jeunes
et sains ? La couleur du sang sous les ongles était vive. Il ne s’était
pas aperçu jusque-là qu’elle portait un collier d’or, fin comme un fil.
Le vieillard eut envie de sourire. Elle était, par cette nuit glaciale,
découverte jusqu’au bas de la poitrine, et pourtant une fine sueur
semblait perler sur son front, à la lisière des cheveux. Il tira son
mouchoir de la poche et l’essuya. Une odeur lourde imprégna le
mouchoir. Il lui essuya encore les aisselles. Comme il ne pouvait
rapporter chez lui un mouchoir dans cet état, il le roula et le jeta
dans un coin de la pièce.
— Tiens, elle a du rouge à lèvres ! murmura-t-il. C’était là sans
doute chose naturelle, mais chez cette fille-là cela prêtait à sourire,
et il y regarda d’un peu plus près.
« Aurait-elle été opérée d’un bec de lièvre ? »
Le vieillard alla ramasser le mouchoir qu’il avait jeté et en essuya
les lèvres de la fille. Il n’y avait aucune trace d’opération. Ce n’était
que le milieu de la lèvre supérieure qui se relevait pour former une
ligne triangulaire nettement dessinée. C’était inattendu et
charmant !
Le souvenir lui revint alors subitement d’un baiser, voilà plus de
quarante ans. Eguchi, debout devant la fille, la tenait très
légèrement par les épaules quand, à l’improviste, il avait avancé les
lèvres. Elle les avait évitées en tournant la tête tantôt à droite, tantôt
à gauche.
— Non, non ! Je ne le ferai pas ! avait-elle dit.
— Ah, ça va ! c’est fait !
— Moi, je ne l’ai pas fait !
Eguchi avait essuyé ses propres lèvres et lui avait montré son
mouchoir qui portait des traces rougeâtres.
— Tu ne l’as pas fait ? Tiens !…
La fille avait pris le mouchoir, l’avait regardé, puis, sans mot dire,
l’avait fourré dans son sac à main.
— Moi, je ne l’ai pas fait ! avait-elle répété, et baissant la tête, les
larmes aux yeux, elle s’était tue. Après cela, il ne l’avait jamais
revue. – Qu’avait-elle bien pu faire de ce mouchoir ? Et puis non,
qu’importait le mouchoir ! Aujourd’hui, quarante et quelques
années plus tard, cette fille-là était-elle encore en vie ?
Jusqu’à cet instant où il avait aperçu le charmant triangle que
formait la lèvre supérieure de la fille endormie, combien d’années
s’étaient-elles écoulées pendant lesquelles il avait totalement oublié
celle-là ? S’il abandonnait son mouchoir au chevet de celle-ci, elle y
trouverait du rouge, et comme son propre rouge à lèvres était
enlevé, à son réveil elle penserait qu’on lui avait dérobé un baiser. Il
était évident que dans cette maison un baiser était dans les choses
permises aux clients. Il n’y avait aucune raison de l’interdire. Pour
le plus gâteux des hommes, un baiser reste dans les choses
possibles. Le seul ennui était que la fille ne pouvait ni l’éviter, ni en
être consciente. Ces lèvres endormies, peut-être étaient-elles froides
et insipides. Les lèvres d’une femme morte, mais aimée, eussent
sans doute suscité un frisson d’amour bien plus intense. Quand
Eguchi évoquait la vieillesse misérable de ceux qui fréquentaient la
maison, il perdait toute envie de les imiter sur ce point.
Cependant, la forme insolite des lèvres de la fille de cette nuit le
stimulait plutôt. Était-il possible qu’il existât des lèvres pareilles, se
demandait le vieillard, et de la pointe du petit doigt il effleura le
milieu de la lèvre supérieure. Elle était sèche. La peau en semblait
épaisse. Mais la fille se mit à lécher ses lèvres et ne s’arrêta qu’elles
ne fussent humectées. Eguchi retira le doigt.
— Cette petite, embrasse-t-elle donc même en dormant ?
Il se contenta cependant de lui caresser furtivement les cheveux
autour de l’oreille. Ils étaient épais et raides. Le vieillard se leva
pour se changer.
— Aussi solide que tu sois, si tu restes comme cela, tu vas
t’enrhumer ! dit-il, et il rentra les bras de la fille, puis il lui remonta
la couverture sur la poitrine. Après quoi, il se serra contre elle. Elle
se tourna vers lui et, avec un grognement, étendit les deux bras. Le
vieillard avait été repoussé sans ménagement. La chose était si
cocasse qu’il n’en arrêtait pas de rire.
— Eh bien, pour une apprentie, elle sait se défendre !
Elle avait été plongée dans un sommeil dont elle ne pouvait en
aucun cas s’éveiller, et son corps était comme engourdi, de sorte que
tout était possible avec elle, mais l’énergie nécessaire pour user de
violence envers une fille dans cet état faisait désormais défaut au
vieil Eguchi. Peut-être l’avait-il perdue depuis un moment déjà. À
cause de son charme serein et de son docile consentement. À cause
de l’intime abandon aussi de la femme. Il avait perdu la faculté de se
jeter à perdre haleine dans l’aventure et la lutte. À présent, repoussé
à l’improviste par la fille endormie, le vieillard, tout en riant,
s’avisait de tout cela :
— C’est l’âge, somme toute ! murmura-t-il. Il n’était pas
réellement qualifié encore pour venir ici, comme les vieux qui
fréquentaient cette maison. Cependant, ce qui l’avait incité à se
demander avec une acuité inhabituelle si ce qui lui restait de vie
virile n’était pas insignifiant, c’était sans doute la présence de cette
fille à la peau noire et luisante.
Faire violence à une fille pareille, voilà qui semblait de nature à
réveiller sa jeunesse. Eguchi était un peu dégoûté de la maison des
« Belles Endormies ». Mais plus il s’en dégoûtait, plus souvent il y
venait. L’envie de faire violence à cette fille, de briser les interdits de
cette maison, de détruire les plaisirs odieux et secrets des vieillards,
et de rompre ainsi avec cet endroit, lui remuait le sang et l’excitait.
Cependant violence et contrainte étaient inutiles. Il était probable
qu’il ne trouverait aucune résistance dans le corps de la fille
endormie. Il lui serait même facile sans doute de l’étrangler. Toute
énergie l’avait abandonné. Le sentiment d’un néant obscur l’avait
envahi. Le bruit des hautes vagues, proches pourtant, lui paraissait
venir de loin. C’était dû aussi à l’absence de vent sur la terre ferme.
Le vieillard songeait aux sombres abîmes de la nuit sur la mer
ténébreuse. Il se souleva sur un coude et approcha son visage du
visage de la fille. Elle avait une respiration épaisse. Il renonça à lui
baiser la bouche et laissa retomber son coude.
Le vieil Eguchi était resté dans la position où l’avait placé la fille
à la peau noire en le repoussant des bras, de sorte qu’il avait la
poitrine découverte. Il se glissa auprès de l’autre fille. Celle-ci, qui
lui tournait le dos, d’un coup de reins se retourna vers lui. D’une
douceur accueillante jusque dans son sommeil, elle avait un charme
délicat. L’une de ses mains vint se poser sur la hanche du vieillard.
— Voilà qui est parfait ! dit-il et, jouant avec les doigts de la fille,
il ferma les yeux. Les doigts aux phalanges minces étaient flexibles,
flexibles vraiment au point qu’il semblait qu’on pût les fléchir
autant que l’on voulait sans les briser. Au point qu’il eût aimé les
prendre dans sa bouche. Les seins étaient petits, mais ronds et
fermes, et ils tenaient dans les paumes d’Eguchi. L’arrondi de la
hanche avait une forme analogue. La femme est infinie, pensa le
vieillard et, se sentant devenir triste, il ouvrit les yeux. La fille avait
un long cou. Lui aussi était mince et beau. Il était mince et long,
mais non pas tel que le voulait le goût japonais ancien. Il y avait un
pli sur la paupière close, mais légèrement tracé, et peut-être
disparaissait-il quand elle ouvrait l’œil ? Ou bien apparaissait ou
disparaissait-il selon les moments ? Peut-être aussi un œil avait-il
un pli et l’autre non ? Dans le reflet du velours qui entourait la
chambre, l’on ne discernait pas la nuance exacte de sa peau, mais le
teint du visage était plutôt couleur de blé, si le cou était blanc, et
l’attache du cou de nouveau tirait sur la couleur du blé ; quant à la
poitrine, elle était d’un blanc éclatant.
Il avait constaté que la fille noire était de taille élancée, mais
celle-ci l’était certainement aussi. Eguchi tâtonna de la pointe du
pied. Ce qu’il rencontra d’abord, ce fut la plante dure, à la peau
épaisse, du pied de la fille noire. De plus, ce pied était moite. Le
vieillard retira précipitamment le sien, mais il en éprouva une
tentation. La partenaire du vieux Fukura qui était mort dans une
crise d’angine de poitrine, n’était-ce pas cette fille noire, et ne serait-
ce pas pour cela que cette nuit on les avait fait coucher à deux ?
Cette idée le traversa soudain dans un éclair.
C’était cependant peu probable. N’avait-il pas entendu l’hôtesse
lui dire à l’instant même que le vieux Fukura, en se débattant dans
son agonie, avait couvert d’ecchymoses sa partenaire, du cou à la
poitrine, et qu’on l’avait mise au repos en attendant que les
marques disparaissent ? Eguchi, de la pointe de son pied, toucha
une fois encore la plante du pied à la peau épaisse, puis il remonta à
tâtons sur la peau noire.
Il en éprouva comme un frémissement qui semblait dire : « Ah,
confère-moi la vertu magique de la vie ! » Elle rejeta la couverture –
ou plutôt la couverture électrique qui était en dessous. Elle sortit
une jambe qu’elle étendit. Le vieillard, pris de l’envie de pousser
tout son corps sur les nattes glacées, la contempla, de la poitrine au
ventre. Il posa son oreille sur le cœur de la fille et en écouta les
battements. Il pensait les trouver amples et forts, or ils étaient
étonnamment faibles et touchants. Et de plus, n’étaient-ils pas un
peu irréguliers ? Peut-être n’était-ce qu’une impression due à
l’oreille incertaine du vieillard.
— Tu vas t’enrhumer !
Eguchi recouvrit le corps de la fille, puis coupa le contact de la
couverture de son côté. Le sentiment lui était venu que la vertu
magique d’une vie de femme était bien peu de chose. S’il lui serrait
le cou, que se passerait-il ? C’était une chose fragile. Et le geste était
facile même pour un vieillard. Il essuya de son mouchoir la joue
qu’il lui avait appliquée sur la poitrine. C’était comme si la moiteur
de la peau de la fille s’était communiquée à la sienne. Et le bruit du
cœur lui restait au fond de l’oreille. Le vieillard posa la main sur son
propre cœur. Peut-être parce qu’il le tâtait lui-même, il lui sembla
que celui-ci battait avec plus de vigueur.
Le vieil Eguchi tourna le dos à la fille noire et se retourna vers la
fille délicate. Son joli nez, bien proportionné, parut à ses yeux
presbytes plus élégant encore. Le cou incliné, mince, joli, long, en
l’entourant de son bras glissé en dessous, il n’était pas impossible
de l’attirer à lui. Tandis que le cou se mouvait avec souplesse, une
odeur douce suivait son mouvement. Elle se mêla à l’odeur sauvage
et forte de la fille noire derrière lui. Le vieillard se colla contre la
fille blanche. Le souffle de celle-ci se fit rapide et court. Cependant,
il n’avait pas à craindre qu’elle s’éveillât. Il resta un moment ainsi.
— Pardonne-moi, veux-tu ? Toi, la dernière femme de mon
existence…
La fille noire, derrière lui, paraissait haleter. Il étendit la main à
tâtons. Ce qu’il trouva était moite comme les seins.
— Calme-toi ! Entends les vagues de l’hiver et calme-toi ! dit-il,
s’efforçant de modérer les battements du cœur.
— Cette fille est comme anesthésiée. On lui aura administré une
substance toxique ou quelque drogue énergique. Et pourquoi fait-
elle cela ? N’est-ce pas pour de l’argent ? Le vieillard essayait de s’en
persuader, mais quelque chose le faisait hésiter. Il savait certes qu’il
n’existait pas deux femmes semblables, mais cette fille était-elle
assez folle pour oser affronter ce qui lui laisserait pour le reste de
ses jours une tristesse déchirante, une blessure incurable ? Un
homme de soixante-sept ans comme Eguchi est fondé à considérer
que tous les corps de femmes se ressemblent. De plus, il n’y avait de
la part de cette fille ni consentement, ni refus, ni réaction d’aucune
sorte. La seule différence avec un cadavre était qu’un sang chaud,
qu’un souffle vivant la traversait. Et puis non, tout de même, il y
avait une différence essentielle avec un cadavre, à savoir que
demain elle se réveillerait vivante. Cependant, il n’y avait de sa part
ni amour, ni vergogne, ni peur. Après son réveil, il ne subsisterait en
elle que haine et repentir. Elle ne saurait pas même qui était
l’homme qui l’aurait déflorée. Elle ne pourrait que supposer qu’il
s’agissait de l’un des vieillards. Probablement ne le dirait-elle même
pas à l’hôtesse. Qu’il enfreigne les interdits de cette maison pour
vieillards, comme sans aucun doute elle en garderait le secret,
personne en définitive, hormis elle-même, n’en saurait jamais rien.
La peau de la fille délicate collait à lui. Quant à la fille noire, peut-
être commençait-elle à sentir le froid maintenant que la couverture
électrique était éteinte de son côté, car son corps nu était venu se
presser contre le dos du vieillard. Une de ses jambes avait été
jusqu’à attirer celles de la fille blanche. Eguchi, qui trouvait la
situation plutôt cocasse, se sentait vidé de ses forces. À tâtons il prit
le somnifère à son chevet. Il était si bien coincé entre les deux filles
que sa main même en perdait sa liberté de mouvement. Il posa la
main, paume ouverte, sur le front de la fille blanche et contempla
les habituels comprimés blancs.
— Si j’essayais de m’en passer cette nuit ? murmura-t-il. Il était
certain que c’était une substance relativement active. En peu
d’instants, elle vous endormait infailliblement. Pour la première
fois, Eguchi eut un doute : les vieux clients de cette maison
avalaient-ils tous docilement la drogue, conformément aux
instructions de l’hôtesse ? Cependant, s’il en était pour refuser le
sommeil en laissant là le somnifère, ceux-là à l’horreur de la
vieillesse n’ajoutaient-ils pas une horreur supplémentaire ? Eguchi,
pour sa part, estima qu’il ne faisait pas partie encore de ces
horribles vieillards. Une fois de plus, il prit donc la drogue. Il se
souvint d’avoir exprimé le désir qu’on lui donnât de celle-là même
au moyen de laquelle on endormait les filles. La femme avait
répondu que « c’était dangereux pour les vieux messieurs ». Cela
avait suffi pour qu’il n’insistât point.
Cependant, le « danger » était-il de mourir dans son sommeil ?
Eguchi n’était rien de plus qu’un vieil homme de condition très
ordinaire, et pourtant parce qu’il était homme, par moments il
tombait dans le vide de la solitude, dans le dégoût de l’isolement.
Une maison comme celle-ci ne serait-elle pas l’endroit idéal pour
mourir ? Mourir en excitant la curiosité, en s’attirant les sarcasmes,
n’était-ce pas une façon de finir en beauté ? Ce serait à coup sûr une
surprise pour ceux qui le connaissaient. Il était difficile de savoir à
quel point sa famille en serait affectée, mais à supposer qu’il meure
couché entre deux jeunes femmes comme cette nuit, ne serait-ce
pas la satisfaction de ce qu’il pouvait désirer de mieux dans ce qui
lui restait de vie ? Oui, mais ce n’est pas ainsi que les choses se
passeraient. Son cadavre serait transporté, comme celui du vieux
Fukura, dans une auberge thermale minable, et l’on ferait croire
qu’il s’était tué là en prenant une trop forte dose de somnifère.
Comme il n’y aurait pas de lettre pour en expliquer les raisons, on
mettrait cela sur le compte du désespoir de vieillir, et l’affaire serait
close. Il lui semblait voir le mince sourire qui flotterait sur les lèvres
de l’hôtesse.
— Quelles sottes imaginations ! Et puis, ne parlons pas de
malheur !
Le vieil Eguchi rit, mais son rire ne sonnait pas clair. Déjà le
somnifère commençait à agir un peu.
— Allons, je vais tirer cette femme du lit et je vais me faire
donner de la drogue des filles ! murmura-t-il. Cependant, il n’était
guère vraisemblable qu’elle lui en donnât. Du reste, cela le
contrariait d’avoir à se lever et il n’était pas d’humeur à le faire. Il se
coucha donc sur le dos et, de ses deux bras, prit les deux filles par le
cou. L’un était flexible, tendre et parfumé, l’autre était dur et moite.
Dans le for intérieur du vieillard, quelque chose sourdait et
l’envahissait. Il contemplait la tenture cramoisie à droite et à
gauche.
— Ah !
— Ah, ah ! fit la fille noire comme pour lui répondre. Sa main
appuya sur la poitrine d’Eguchi. Souffrait-elle ? Eguchi dégagea son
bras et tourna le dos à la fille noire. Il étendit ce bras vers la fille
blanche et le cala dans le creux de sa hanche. Puis il ferma les
paupières.
« La dernière femme de ma vie ! La dernière femme, à supposer
même…, se disait-il. Mais au fait, ma première femme, qui était-ce
donc ?… » Dans sa tête il y avait, plutôt que de la lassitude, une
sorte de fascination.
La première femme : « C’est ma mère ! » Cette idée le traversa
avec la soudaineté de l’éclair. « Ce ne peut être nulle autre que ma
mère ! » Cette réponse tout à fait inattendue s’était imposée comme
une évidence. « Ma mère, peut-on dire qu’elle était pour moi une
femme ? » Et avec cela, c’était à l’âge de soixante-sept ans, alors
qu’il était étendu entre deux filles nues, que cette vérité avait jailli à
l’improviste du fond de sa poitrine. Profanation ? ou admiration ?
Le vieil Eguchi ouvrit les yeux comme pour dissiper un cauchemar
et plusieurs fois battit des paupières. Cependant le somnifère
agissait déjà et il ne parvenait pas à retrouver une conscience nette ;
il sentait venir comme un sourd mal de tête. À demi assoupi, il
s’efforçait de chasser l’image de sa mère et, avec un soupir, il posa
ses paumes sur les seins des filles, à droite et à gauche. L’un était
lisse, l’autre était moite ; le vieillard ferma les yeux.
La mère était morte une nuit de l’hiver de la dix-septième année
d’Eguchi. Lui et son père tenaient chacun une de ses mains. Les
bras de la malade qui se mourait d’une lente consomption n’avaient
plus que les os, mais elle s’agrippait à sa main avec tant de force
qu’il en avait mal aux doigts. Le froid de ses doigts à elle montait
jusqu’à l’épaule du fils. L’infirmière qui lui avait frictionné les pieds
s’était retirée silencieusement. Sans doute était-ce pour aller
téléphoner au médecin.
— Yoshio ! Yoshio… ! avait appelé la mère d’une voix
entrecoupée. Eguchi avait deviné aussitôt, et il avait doucement
caressé sa poitrine haletante ; au même instant, elle avait vomi une
grande quantité de sang. Par le nez aussi du sang avait coulé. Elle
suffoquait. Il était impossible d’étancher tout le sang avec la gaze ou
avec la serviette préparée à son chevet.
— Yoshio, essuie-la avec ta manche ! avait dit le père. Madame
l’infirmière ! Madame l’infirmière, la cuvette, et de l’eau !… Oui,
c’est cela ! un nouvel appui-tête, et une robe de nuit, et puis un
drap !…
Quand le vieil Eguchi avait pensé : « Ma première femme, c’était
ma mère ! », il était naturel que ce fût l’image de sa mère mourante
qui lui revînt à l’esprit.
— Ah ! Il voyait couleur de sang la tenture cramoisie qui
entourait la chambre secrète. Il eut beau fermer ses paupières, il lui
semblait retrouver au fond de ses yeux cette couleur rouge,
indélébile. De plus, sous l’effet du somnifère, sa tête vacillait. Et
puis ses deux paumes reposaient sur les seins juvéniles des deux
filles. La résistance de sa conscience et de sa raison était à moitié
engourdie, et il sentait comme des larmes s’accumuler au coin des
yeux.
« En un pareil endroit, comment l’idée a-t-elle pu me venir que
ma mère était ma première femme ? » se demandait-il, intrigué.
Cependant, parce qu’il avait décidé que sa mère avait été sa
première femme, il était incapable désormais d’évoquer le souvenir
des compagnes de plaisir qui avaient suivi. Après tout, c’était son
épouse sans doute qui avait été sa première femme digne de ce
nom. Voilà qui était parfait, mais sa vieille épouse dont les trois
filles étaient déjà mariées, dormait seule en cette nuit d’hiver. Ou
plutôt non, elle ne devait pas dormir encore. Là-bas, certes, il n’y
avait pas ce bruit de vagues, mais le froid de la nuit y était peut-être
plus vif qu’ici. Le vieillard se demanda ce qu’étaient pour lui les
deux seins qu’il sentait sous ses paumes. Quelque chose qui
continuerait à vivre, parcouru par un sang chaud, quand lui-même
serait mort. Cependant, qu’étaient-ils pour lui ? Il rassembla ce qui
lui restait de force pour les serrer. Les filles, dont les seins
participaient de leur profond sommeil, ne réagirent pas. Quand
Eguchi avait caressé la poitrine de sa mère sur son lit de mort, il va
de soi qu’il en avait effleuré les seins affaissés. Il ne les avait pas
sentis comme des seins. Il n’en gardait à présent nul souvenir. Ce
dont il pouvait se souvenir, c’était des jours d’enfance où, dans son
sommeil, il cherchait les seins de sa mère jeune.
Il avait l’impression de s’enliser peu à peu dans la somnolence et
il retira ses mains de la poitrine des deux filles afin de prendre une
position plus confortable pour dormir. Il se tourna vers la fille noire
parce que l’odeur de cette fille était puissante. Le souffle de la fille
était rauque et le frappait au visage. Elle avait les lèvres
entrouvertes.
— Tiens, c’est mignon, cette dent poussée de travers ! Et le
vieillard tenta de la saisir entre ses doigts. C’était une molaire, mais
elle était petite. Si le souffle de la fille n’était venu le toucher, peut-
être eût-il baisé l’emplacement de cette dent. Cependant, comme ce
souffle épais l’empêchait de dormir, il se retourna. Malgré cela, il
sentait toujours le souffle de la fille, sur sa nuque cette fois. Elle ne
ronflait pas, mais sa respiration était bruyante. Eguchi rentra la tête
dans le cou autant qu’il put, et rapprocha son front de la joue de la
fille blanche. Celle-ci faisait peut-être la grimace, mais elle avait l’air
de sourire. La peau moite au contact de son dos l’agaçait. Elle était
froide et gluante. Le vieillard sombra dans le sommeil.
Était-ce d’être coincé entre les deux filles qui lui rendait le
sommeil pénible, toujours est-il qu’il fut assailli par une succession
de cauchemars. Il n’y avait aucun lien entre eux, mais c’étaient des
rêves érotiques désagréables. Et puis, tout à la fin, alors qu’Eguchi
revenait de son voyage de noces, il trouvait la maison comme
ensevelie sous des fleurs pareilles à des dahlias rouges qui
s’agitaient au vent. Doutant que ce fût sa maison à lui, il hésitait.
— Tiens, te voilà de retour ? Qu’as-tu donc à rester planté là ?
disait sa mère qui pourtant devait être morte, en sortant pour
l’accueillir. La jeune mariée serait-elle gênée ?
— Maman, qu’est-ce que c’est que ces fleurs ?
— Ah ça… ! disait la mère sans s’émouvoir. Vite, entrez donc !
— Oui ! Je me demandais si je ne m’étais pas trompé de maison.
Je n’aurais pas dû me tromper, mais avec toutes ces fleurs…
Dans la salle, un repas de fête était préparé pour recevoir les
jeunes époux. La mère, après avoir entendu les salutations de la
jeune mariée, était retournée à la cuisine pour réchauffer le
bouillon. On sentait aussi une odeur de daurade grillée. Eguchi était
sorti dans le couloir et contemplait les fleurs. Sa jeune épouse
l’avait suivi.
— Ah ! les belles fleurs ! disait-elle.
— Oui ! Mais pour ne pas effrayer la jeune femme, Eguchi
omettait d’ajouter : « Il n’y avait pas de fleurs pareilles à la
maison… » Comme il fixait une fleur plus grande que les autres,
d’un de ses pétales une goutte rouge tomba.
— Ah !
Eguchi ouvrit les yeux. Il secoua la tête, mais il était étourdi par
le somnifère. Il se retourna vers la fille noire. Le corps de la fille
était froid. Le vieillard frissonna. Elle ne respirait plus. Il mit la
main sur son cœur : il ne battait plus. Eguchi se leva d’un bond. Ses
jambes le lâchèrent et il tomba. Tremblant de tous ses membres, il
se rendit dans la pièce voisine. Il regarda autour de lui et trouva la
sonnette d’appel à côté du toko-no-ma. Mettant toute sa force dans
son doigt, il appuya longuement sur le bouton. Dans l’escalier, un
pas retentit.
— Pendant que je dormais, n’aurais-je pas étranglé la fille sans le
savoir ?
Le vieillard, se traînant presque à quatre pattes, revint dans la
chambre pour voir le cou de la fille.
— Vous est-il arrivé quelque chose ? dit l’hôtesse en entrant.
— Cette petite est morte ! Les mâchoires d’Eguchi ne joignaient
plus. La femme, sans s’émouvoir, et tout en se frottant les yeux :
— Elle est morte ? Il n’y a pas de raison !
— Elle est morte, vous dis-je ! Elle ne respire plus. Le pouls est
arrêté.
La femme, cette fois, changea de couleur, et elle se laissa tomber
sur les genoux au chevet de la fille noire.
— Elle doit être morte ! La femme retira la couverture et examina
la fille.
— Monsieur, avez-vous fait quelque chose à cette fille ?
— Je ne lui ai rien fait !
— Elle n’est pas morte ! Ne vous inquiétez pas, monsieur…, dit la
femme en faisant effort pour rester froide et impassible.
— Elle est bien morte ! Vite, appelez un médecin !
—…
— Mais au fait, que lui a-t-on fait prendre ? Il peut y avoir des
constitutions qui n’y résistent pas.
— Ne vous affolez pas trop, monsieur. En aucun cas vous n’aurez
d’ennuis… Du reste, on ne donnera pas votre nom…
— Mais elle est morte !
— Je ne pense pas qu’elle soit morte !
— Quelle heure est-il donc ?
— Quatre heures passées.
La femme prit la fille nue dans ses bras et se releva, mais elle
chancela.
— Je vais vous aider !
— Inutile, il y a un homme en bas…
— Cette petite doit être lourde !
— Ne vous tracassez pas inutilement, monsieur ; allez vous
reposer tranquillement. Il vous reste une autre fille encore.
Il lui restait une autre fille encore ! La manière dont elle avait dit
cela choqua le vieil Eguchi plus que tout ce qu’il avait de sa vie pu
éprouver. C’était bien vrai, sur la couche de la chambre voisine il lui
restait la fille blanche.
— Allons donc, comment pourrais-je dormir ? Il avait dit cela
avec de la colère dans la voix, mais il s’y mêlait de la lâcheté et de la
frayeur. « Moi, après cela, je m’en vais ! »
— Laissez donc cela ! Si vous partez d’ici à l’heure qu’il est, vous
risquez d’éveiller des soupçons inutiles…
— Mais comment voulez-vous que je dorme ?
— Je vais vous apporter un médicament.
La femme, dans l’escalier, faisait un bruit comme si elle traînait
la fille noire. Le vieillard, maintenant, s’apercevait que le froid le
gagnait, sous sa robe de coton. La femme remonta avec un
comprimé blanc.
— Voilà ! Prenez ceci, s’il vous plaît, et dormez tranquillement
jusqu’à demain matin !
— Ah bon ! Le vieillard ouvrit la porte de la chambre voisine ; les
couvertures que tout à l’heure il avait rejetées précipitamment
étaient dans l’état où il les avait laissées, et le corps nu de la fille
blanche était étendu là dans sa beauté éblouissante.
— Ah ! fit Eguchi, et il la contempla.
Le bruit d’une voiture se fit entendre, qui sans doute emportait la
fille noire, puis il s’éloigna. L’avait-on emportée dans l’auberge
suspecte où déjà l’on s’était débarrassé du cadavre du vieux
Fukura ?