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Cycle de préparation à l’agrégation /Marrakech
Agrégation de français.
Module : La littérature comparée
Œuvres au programme : Richard III de William Shakespeare, en 1597
Cinna de Pierre Corneille, 1641.
Boris Godounov d’Alexandre Pouchkine, 1831
La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, 1942
Leçon comparée : Le théâtre et l’histoire.
Par Hicham Boulfassa
Mai 2024
Introduction
Le choix d'utiliser l'histoire comme toile de fond pour les tragédies est un procédé qui remonte loin dans
l'histoire du théâtre. Eschyle, au 5ème siècle avant J.-C., mettait déjà en scène dans "Les Perses" le passé
mythique de la Grèce antique, ce qui a eu un impact considérable sur le genre tragique. Cette relation
étroite entre théâtre et histoire s'explique par la capacité du théâtre à rendre tangible et visible des
concepts abstraits, le plaçant ainsi sous les yeux du présent. Alors que l'histoire est le récit des actions et
des événements dignes de mémoire, le théâtre, quant à lui, offre un espace où ces histoires sont
représentées, que ce soit à travers des tragédies, des ballets ou des opéras. En conséquence, le public peut
revivre les événements historiques non pas à travers une simple narration mécanique des péripéties, mais
en ressentant une charge émotionnelle intense et en adoptant une distance critique par rapport aux faits
représenté
Il est important de souligner que les dramaturges, qu'il s'agisse de Shakespeare, Corneille, Pouchkine ou
Brecht, ne sont pas des historiens, mais des artistes et des créateurs avant tout. Cela soulève la question
de l'authenticité et de la fidélité aux événements évoqués, que nous analyserons ultérieurement.
Le poids de l’histoire détermine la genèse de l’écriture des quatre œuvres. Ainsi, entre la mort de Richard
de Plantagenêt à Bosworth en 1485 et la rédaction de la tragédie éponyme en 1592, il s'est écoulé 107 ans.
De même, entre la mort de Boris Godounov en 1605 et l'écriture de la pièce par Pouchkine en 1831, il s'est
passé plus d'un siècle. Brecht, quant à lui, met en scène "La Résistible Ascension d'Arturo Ui" dans le
contexte de la montée du nazisme dans les années vingt. Seul "Cinna" de Corneille garde une grande
distance temporelle assez considérable par rapport aux faits historiques, étant écrit environ 1600 ans après
l'événement qu'il dépeint.
Eu égard de la différence entre Histoire comme récit relatif à des actions, à des évènements dignes de
mémoire concernant le passé d’un peuple, d’un individu, etc. et du théâtre comme genre artistique et
littéraire, de leurs points de divergences mais surtout de leurs lieux de convergences nous sommes tentés
de voir à travers les quatre œuvres au programme :
Comment le théâtre en tant que genre artistique parvient-il à réécrire l’histoire tout en la réinventant ?
Pour apporter des réponses plausibles à ces interrogations nous nous pencherons, dans un premier
moment sur le théâtre en tant qu’une réécriture de l’histoire ; puis nous allons voir les écarts entre le récit
historique et la création artistique et finalement il sera question d’analyser comment le théâtre offre une
réflexion sur le sens de l’histoire.
Il est certain que les dramaturges reconnaissent la puissance de l'histoire dans la construction narrative de
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leurs pièces. Les tragédies puisent dans les motifs du passé pour les ressusciter devant le public. Ces
représentations entremêlent rationalité et fiction, tout en offrant souvent une lecture critique de l'histoire.
Dans les quatre œuvres étudiées, l'histoire se distingue en tant qu'acteur dramatique à part entière,
agissant comme le moteur réel qui alimente l'intrigue et assure son intensité. Par exemple, dans "Richard
III", le duc de Gloucester exprime cette idée lorsqu'il déclare : "Eh bien en ce temps de paix alangui à la voix
de fausset/ Je n’ai d’autre plaisir pour passer le temps" (Acte 1, Scène 1). Plus tard dans la même scène il
annonce : Je suis déterminé à être scélérat / Et haïr les frivole plaisirs de ces jours.
En effet, la déclaration du duc de Gloucester dans reflète la tension entre la paix apparente et l'instabilité
politique sous-jacente de l'époque. La référence à la voix de fausset et au refus des plaisirs frivoles souligne
le mécontentement de Richard face à un contexte de paix qui ne correspond pas à ses aspirations de
pouvoir : la restauration d'Édouard IV en 1471ayant mis fin à la guerre des Deux-Rose cela indique que
l'histoire agit comme un catalyseur, ramenant inévitablement le pays à l'instabilité politique malgré les
périodes de paix apparente.
Chez Corneille, on remarque que les protagonistes utilisent l’histoire comme argument dans la justification
de leurs actes. Des personnages résultant d’une histoire traumatique, lié à la guerre civile. Cinna est le
petit-fils de Pompée v 563p 64 MAXIME ‘’Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté /Quand il a combattu
pour notre liberté ? Des vers qui renvoie au premier triumvirat formé par César, Pompée, Crassus en 63
A.JC. Dans le cas d’Emilie c’est plutôt la mémoire encore vive d’un père assassiné qu’elle la motive :’’ Il faut
affranchir Rome, il faut venger un père’’. Ce qui s’aligne avec la définition de Philippe Nora quand il dit : La
mémoire installe le souvenir dans le sacré.
L’histoire guide les actions des personnages. Dans la page 26 de la tragédie Boris Godounov Grigori
demande à Pimène : Père, depuis longtemps, Je veux t’interroger sur cette mort du tsarévitch ; en ce
temps-là, A ce qu’on dit, tu étais à Ouglich. Qu’est-ce que cela veut dire ? L’idée de s’emparer du pouvoir
passe avant tout par la réécriture du passé, c’est-à-dire par la manipulation des événements historiques.
L’expression : ‘’il y a longtemps’’ entérine la préméditation de tout le projet du faux Dimitri d’autant plus
qu’il s’agit surtout d’une tradition orale de l’histoire comme le montre l’expression A ce qu’on dit.
Et puis dans le contexte de "La Résistible Ascension d’Arturo Ui" de Brecht,; les interférences histoires sont
volontairement explicites. Outre les panneaux affichés à la fin de chaque scène insistent sur l’écart entre la
réalité historique et sa mise en scène. Cela ne veut pas nier la présence de l’histoire : Quand Flake dit : Sale
époque ! dans la page 10. C’est la première phrase de la pièce. Le dramaturge ne s’attarde pas à rallier les
deux intrigues : celle du Karfioltrust avec la réalité historique même de l’époque comme le souligne le
panneau : 1929-1932 LA CRISE MONDIALE MALMENAIT L’ALLEMAGNE AVEC UNE EXTREME VIOLENCE p16.
L’usage de la majuscule dans l’écriture des affiches ajoute une différenciation visuelle entre histoire et
fiction.
Après avoir expliqué comment l’histoire peut être considérée comme un personnage dramatique à
proprement parler, et quel point il impact le cours des événements nous allons passer maintenant à
étudier la rationalité de l’histoire.
Hegel envisage l'histoire comme un processus dialectique et téléologique, ce qui signifie qu'elle suit un
cheminement rationnel vers une finalité. En appliquant cette conception philosophique aux œuvres que
nous étudions, nous pourrons en découvrir la pertinence. À l'exception de La Résistible Ascension d’Arturo
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Ui, classée dans le théâtre épique, les trois autres œuvres restantes s'inscrivent dans le registre de la
tragédie. Par conséquent, elles suivent une logique providentialiste et presque fataliste.
Les paroles de Margaret expriment une croyance en une justice divine, où le ciel retient un châtiment
potentiel jusqu'à ce que les péchés des coupables soient pleinement développés. Cette vision fataliste se
reflète dans la pièce de Shakespeare, où la figure de Richmond incarne finalement ce châtiment divin.
Placé stratégiquement à la fin de la tragédie, Richmond symbolise une sorte de justice eschatologique,
annonçant la fin d'un règne marqué par le chaos et la tyrannie. Son discours final aux troupes dans
l'épilogue semble prophétique, évoquant des images apocalyptiques et renforçant ainsi l'idée d'une justice
divine imminente. P 245 a5s5 ‘’ Nous unirons la rose blanche et rouge. Que le ciel, si longtemps assombri
par leur inimité sourie à cette heureuse alliance. Ainsi le temps des humains côtoie celui des dieux dans un
moment de triomphe qui reçoit la bénédiction de l’au-delà ‘’sourie’’ et marque le début d'une ère de paix
et de rédemption.
Cinna avance ses doutes par rapport à la vision christique de l’histoire qui se clos par la victoire du Bien sur
le Mal p68 v 667 Quand le ciel par nos mains à le punir s’apprête, Un lâche repentir garantira sa tête ! Pour
le jeune romain rien ne peut réparer les crimes du passé même le remords ou la rédemption. Il faut payer
de ces actes et expier ses crimes. En effet, Cinna est otage d’une vision cyclique de l’histoire, dans la même
logique qui fait pérenniser le cercle vicieux de la guerre civile. Les horreurs de l’histoire ne peuvent pas
être effacées par l’oubli et seul la vengeance est capable de rendre justice. Ainsi, Cinna est captif d'une
conception pessimiste de l'histoire, où la violence et la vengeance perpétuent un cycle sans fin de guerre
civile et de destruction. Selon lui, la justice divine s'exprime à travers les actions des hommes, et parfois il
revient à l'homme lui-même d'agir pour faire respecter cette justice.
Dans Boris Godounov, l’histoire est fortement imprégnée d’une aura du merveilleux et de la providence.
Ecoutons Marina dans le vers 74 : ‘’Ce n’est pas au jeune homme frénétique, Frivolement séduit par ma
beauté que j’offre ma main / A l’héritier du trône de Moscou, au fils d’Ivan préservé par le sort. Après que
Dimitri dévoile son identité à Marina, cette dernière, au-delà de son opportunisme flagrant, son attitude
met de la lumière sur le concept même des croyances populaires met en lumière qui façonnent la perception
de l'histoire. Comme s’il s’agissait de deux Dimitri distincts : l’un de l’ordre de l’humain ‘’frénétique’’ facile à
séduire et l’autre de l’ordre de transcendantal mis sous la protection de forces mystérieuses. D’ailleurs,
l’aspect tragique du personnage sera divulgué dans son rêve prémonitoire dans lequel il se voit gravir un
escalier jusqu’en haut dominant tous Moscou mais sa chute sera aussi brève que sa montée.
Du côté de chez Brecht, dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui, rien ne laisse présager une lecture
providentielle de l’histoire. Pas même les paroles de Roma qui vient bouleverser le sommeil du gangster :
p14 ‘’La trahison t’a tiré vers le haut, ainsi la trahison te tirera vers le bas. Comme tu m’as trahi’’ plus tard
dans la même réplique : le jour viendra où ceux que tu as fait abattre se dresseront Arthur…Toute ces
prophéties n’ont en réalité aucun effet sur Ui par opposition aux fameux paroles des spectres adressées à
Richard désespère et meure qui incarne une dimension performative. Pour Brecht le Mal ne peut pas être
par une pensée magique attendant l’intervention de l’au-delà pour mettre de l’ordre dans l’ici-bas mais par
l’action propre de l’homme.
Le théâtre présente sa propre vision de l’histoire, qu’elle soit rationnelle ou pas néanmoins il place un
regard critique sur les événements du passé.
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Pour Shakespeare, le théâtre est là afin de révéler la nature complexe des événements historiques. On le
trouve même questionner la fiabilité des récits populaires relatant le passé. Sous la voix du prince p111
a3s1 : Est-ce bien Jules César qui a bâti cet endroit ? …Est-ce bien relaté dans les archives ou seulement
relaté successivement d’âge en âge, qu’il l’a bâti ? …l’enfant distingue clairement entre la légende
dépourvue de raison et le fait que l’histoire soit enregistrée dans les archives. C’est en quelque sorte les
limites de la fidélité à l’histoire : la déformation possible de la réalité historique.
Pour Auguste, l’histoire ne sert vraiment à rien. Dans son monologue de A2S2 p58 v387; afin de justifier sa
décision de céder le trône ; il montre tout son désarroi vis-à-vis de l’exercice du pouvoir. Auguste en
cherchant la guidance dans les enseignements de l’histoire en montre en filigrane son inutilité. Ecoutons-
le : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur ; Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur
Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées /N'est pas toujours écrit dans les choses passées. La métaphore
du miroir déformant marque la non compatibilité entre le passé et le présent. L’histoire ne présente pas de
modèle clair ou de solution évidente pour les dilemmes contemporains. Au contraire, l’empereur reconnaît
que les événements passés peuvent être interprétés de manière sélective ou déformée.
De même chez Pouchkine, on touche à l’imperfection de la mémoire quant à la reconstitution fidèle du
passé. De la bouche du Père Pinène en écoute les propos suivants : p22 ‘’j’ai oublié la plupart des visages,
et peu de voix me reviennent encore, le reste aura sombré à tout jamais …Des paroles qui entre en écho
avec la définition de l’histoire : que l'histoire est le récit des actions et des événements dignes de
mémoire, et qui pose la problématique de l’oubli. Nombreux sont les détails qui échappent à la plume de
l’historien. Visages renvoient au personnages, voix aux paroles les autres événements sont effacés. Ces
vides seront certainement remplis par l’imaginaire populaire.
Dans le sillage du théâtre dialectique brechtien, le dramaturge allemand dépasse l’idée que la réalité
théâtrale représentée est le miroir de réalité historique. Il est question de distance entre les deux : Les
rapprochements entre théâtre et histoire sont là seulement pour créer une intensité dramatique. Le
discours d’Ui face au commerçant est une parodie de celui devant ses partisans p133 lorsqu’il y a 15 ans …
on était une petite troupe à l’époque…Maintenant on est nombreux. Celui d’HITLER : j’ai commencé avec 7
hommes, il y a treize ans…maintenant en est 13 million. Les analogies avec entre Ui et Hitler sont claires
alors même que les deux discours rappellent la figure du christ et la propagation de la religion chrétienne.
Dans cette partie nous avons explorer diverses implications du théâtre dans la conception des pièces de
théâtre. Désormais nous nous penchons sur le COMMENT : comment une œuvre artistique met en scène
un événement historique
Afin de représenter sur scène un fait historique, le dramaturge doit faire face aux défis techniques et
esthétiques. De plus les acteurs dramatiques diffèrent foncièrement des rôles qu’ils incarnent et
finalement
Premier constat c’est que Shakespeare, à l’instar de tous les dramaturges a la liberté de façonner le temps.
Six ans paisibles du règne d’Edouard quatre est contractée au profil de l’ascension fulgurante de son frère
Richard. Les longs mois de courtoisies en vue de séduire Lady Anne se réduisent en une seule scène de
quelques minutes. Il fait appel à la reine Margaret avant la mort d’Edouard (1483) elle qui était en France
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et qui est morte en 1482. Quatorze année d’histoire concentrer en quelques heures. Ainsi le théâtre
remplace la véracité historique par l’efficacité dramatique et la forte charge symbolique des scènes.
Même si Corneille dans Cinna arrive a condenser 30 ans en quelques scène, il est obligé à respecter les
règles du théâtre classique. Afin de surpasser cette contrainte il recourt à l’art oratoire. Auguste en se
rappelant son passé dans V 1132 p90 il se dit : Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De
combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine. Pour évoquer les
guerres civiles ; Outre l’hyperbole et les prétérition, Auguste recourt à l’ekphrasis et à l’hypotypose afin de
permettre au public de voir le hors-scène. C’est-à-dire faciliter la représentation scénique des paroles de
l’acteur.
Pouchkine prend pour modèle William Shakespeare, ce choix l’écarte de toute conception artificielle de la
vraisemblance et les contraintes liées aux trois unités. Ainsi son drame nous fait voyager des salles feutrées
du Kremlin aux frontières polonaise en passant par les vastes forêts sauvages. Cependant la vraisemblance
on la saisira dans le réalisme des dialogues : une écriture sobre et tranchante comme l’échange entre l’un
et l’autre p17 : t’aurais un ognon pour frotter les yeux ? Avec de la salive …Et là c’est quoi ? Ce sont les
discussions du bas peuple avec son style cru et brute.
Finalement Brecht conçoit la mise en scène de l’histoire sur scène sous le prisme de ce qu’il nomme le
gestus, autrement dit l’acteur garde une distance par rapport à ce qu’il énonce de manière à ce que le
public saisisse l’ampleur de l’artifice théâtral. Au niveau de l’histoire, Brecht, il superpose l’histoire et la
fiction, l’onomastique des personnages renvoit explicitement aux dirigeants nazis Dogsbourough,
Hindenburg/ Ernesto Roma, Ernst Rohm/ Givola, Goebbels/ Hitler, Ui. Les pancartes didactiques à la fin de
chaque scène invitent le spectateur à mettre le lien entre la fiction jouée sur scène et sa référence
historiques.
Après avoir exploré la manière dont les dramaturges manipulent l'histoire sur scène, nous nous
pencherons maintenant sur la distinction entre l'acteur dramatique et la figure historique.
La temporalité sur scène n’est que la concentration de moments choisis délibérément de la vie d’un
personnage par le dramaturge. Un choix souvent arbitraire et souvent biaisé. Ce qui interroge la nature
même du personnage théâtral et son rapport avec l’histoire et la vérité.
Qui est derrière le personnage de Richard dans la pièce éponyme de Shakespeare ? d’abord, c’est le
scélérat personnage célèbre du théâtre élisabéthain. Personnage purement théâtral héritier des plays
morality : Ainsi, comme Iniquité, le vice des moralités, j’interprète deux sens en un mot. a3s1p112.
D’autres indices le renvoient à Hercule le furieux de Sénèque qui règne par la terreur P182A4S4 : ce
suprême tyran de la terre qui règne sur les yeux rougis des âmes éplorées. Il se définit lui-même dans la
page 171 Mais je suis si loin dans le sang que le crime entraine le crime. Et sans oublié l’influence de
Machiavel mais dans une autre pièce Henry six : Eh bien, je peux sourire, et tuer pendant que je souris, Et...
Et mettre le meurtrier Machiavel à l'école.
La voix d’Auguste est aussi un palimpseste de personnages. Tout d’abord, Corneille décompose son héros
en trinité distincte : Octave, César et puis Auguste. Octave qui a marqué son temps par ses ambitions et sa
soif de pouvoir, incarne la jeunesse ambitieuse et impétueuse. César, héritant du nom prestigieux de Jules
César, représente la grandeur et la puissance, ainsi que la figure politique dominante. Enfin, Auguste, le
personnage mature et réfléchi, symbolise la sagesse et la maturité, marquées par les expériences et les
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épreuves. Finalement, il ne faut pas occulter la portée christique du personnage met en valeur par son
geste de Clémence.
La fabrication du personnage de Grégori Outrepiév est assez complexe. Au départ, il est présenté sous le
nom de Grégori, un personnage mystérieux et énigmatique. Ensuite, lorsqu'il se proclame l'usurpateur, son
nom devient associé à l'idée de tromperie et de manipulation. Lorsqu'il adopte l'identité de Dimitri, il
cherche à revendiquer une légitimité historique en se faisant passer pour le fils du tsar Ivan. Enfin, une fois
couronné tsar, il est reconnu sous le nom de Dimitri, symbolisant son accession au pouvoir suprême. Cette
évolution dans les dénominations souligne la complexité du personnage et les multiples facettes de son
identité politique et historique.
Dans le but de déconstruire l’aura qui couvre les personnages politiques. Brecht refuse toute humanisation
de son personnage. Dans la page 124 s13 : lorsqu’il s’adresse à la femme d’Ignatius Dullfeet, qu’il vient
d’assassiner, pour qu’elle accepte de s’associer à lui. Je cite : « Une très amère expérience m’enseigne de
ne pas / Parler ici d’être humain à être humain, mais / D’homme d’influence à femme propriétaire / D’une
société d’import. Le personnage brechtien assume son statut artificiel dans la scène avec le comédien Ui
déclare : Personne aujourd’hui n’est naturel ! Ce qui doit alors nous amener naturellement à nous
interroger sur la conception de l’histoire que mobilise Brecht.
On a pu voir donc les décalages entre les personnages dramatiques et les figures historiques, se pose ainsi
la problématique des espaces scéniques et des lieux symboliques.
Dans Richard trois les lieux représentent les forces en jeu dans la pièce : la tyrannie, l'ambition, la foi et la
lutte pour le contrôle. La Tour de Londres incarne le pouvoir tyrannique et la cruauté de Richard III : le lieu
d’exécution expéditive. Londres incarne la voix du peuple : la scène des deux citoyens soucieux du sort du
royaume. A2s3p94. Shakespeare associe aussi l’église Westminster 'église de Westminster est également
le théâtre de machinations politiques et de trahisons. C'est là que Richard III manipule les circonstances
pour s'emparer du trône, orchestrant notamment l'assassinat des jeunes princes. Et finalement, il y a
Bosworth field là les destins des principaux personnages se jouent et que le sort de l'Angleterre est scellé.
On ne peut pas parler de Cinna comme tragédie sans citer le nom de Rome. En effet, la ville est citée 46
fois. Si Sénèque dans de Clémentia place les événements en Gaule. Corneille les déplace à Rome : un choix
influencé sans doute par la veine classique dominante au 17éme siècle. Pour les enfants de ce siècle, Rome
est le modèle de toute philosophie, littérature ou histoire. Rome aussi est une éthique dont les
personnages se réclament : dans a3s4 v979 : avoir un cœur vraiment romain. Ainsi, des valeurs comme la
loyauté, courage et liberté ; Rome devient non seulement le cadre spatial de l'action, mais aussi un idéal
moral auquel les personnages aspirent et auquel ils se comparent.
Espace dans Boris Godounov est assez évocateur. Souvent les scènes représentant Godounov le montrant
reclus soit dans son palais. La seule fois où il est dehors devant la cathédral de Moscou il sera brutalement
accusé d’assassinat du petit Dimitri et comparée au roi Hérodote qui a massacré tous les enfants de
Bethlehem selon la bible. Par contre, Pour Outrepièv on remarque son passage de la claustration dans le
monastère de Tchoudovo : v 75 moi depuis mon enfance j’erre, pauvre, novice de cellule en cellule. à la
largesse des frontières lituanienne. Il est dans une logique de conquête, l’espace lui ouvre de nouveaux
horizons avec plus de liberté.
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Brecht en fervent communiste exprime ses pensées à travers sa pièce La Résistible Ascension d’Arturo Ui.
Chicago est le symbole même de l’essor du capitalisme au 20 ème siècle. Le rapport entre les personnages et
cette ville est purement mercantile : comme le prouve la métaphore de la vache à traire p15 ‘’la ville n’est
pas une vache à lait’’ la même phrase se répète dans la page 20. Brecht dénonce ainsi l’avidité du monde
financier et ses exploitations excessives des ressources économiques. Si Rome est le symbole de loyauté et
de courage ; la ville dans le contexte capitalistes est une source à exploiter sans scrupule.
Dans cette partie on a pu distinguer le récit historique et la création artistique ce qui nous pousse à
explorer comment le théâtre propose une réflexion sur l’histoire.
Au-delà des conception linéaire ou cyclique le théâtre offre une lecture singulière de l’histoire. De même il
nous laisse une historiographie du théâtre, des leçons à retenir mais parfois il peut garder en lieu les
étincelles de nouveaux conflits.
Comment l’histoire de Richard ce scélérat-là comme il est présentée par Shakespeare séduit depuis près de
500 ans ? Ce personnage en papier dans lequel le dramaturge à verser toute son imagination à plus
d’existence que le véritable duc de Gloucester. Il le remplace catégoriquement. Même au sein de la pièce,
Richard est plutôt fantasmé. De la voix du jeune york p100 : Parbleu, on dit que mon oncle a grandi si vite
qu’à l’âge de deux heures, il pouvait mordre une croûte…. Si ce n’est pas elle, je ne sais pas qui me l’a
raconté. On se demande même où commence l’histoire et où s’arrête l’imagination dans les récits dits
historiques.
L’histoire ne peut pas toujours offrir des réponses aux questions les plus profondes de la condition
humaine. La décision d’Auguste de pardonner aux conjurés est un mystère qui s’ouvre à une multitude
d’interprétation. Un calcul politique, un geste magnanime ou le résultat d’une inspiration divine. La
conversion des trois jeunes et leur palinodie inattendue devant l’empereur accentue davantage le côté
ambigu de l’histoire. Est-ce un acte sincère ou juste une stratégie pour sauver leur vie ? Autant
d’interrogation qui nous invite à réfléchir sur des thèmes universels comme le pardon et la rédemption.
Pouchkine met en doute l’intégrité des historiens incarné par la figure de Pimène. D’abord son récit sur la
mort du jeune tsarévitch est totalement biaisé et truffée de merveilleux. V169 : Et là miracle ! Le défunt
frissonne. En fait Pimène n’a rien vu à Uglitch. Tous ce qu’il raconte est en relation avec la punition des
coupables, lynchés par la foule. Ce qu’il fait est un simple récit des récits. Ainsi, il ne fait que répéter les
récits populaires et les légendes sans vérification ni critique. ‘’il aurait ton âge’’ dit Pimène à Grégori : Une
manière de rapprocher encore plus le personnage de son rôle, celui de l’usurpateur.
Brecht n’attend pas les miracles, il croit que par la main de l’homme que le monde peut changer. L’histoire
est une action. D’ailleurs le titre de la pièce renvoie au fait que la montée d’Hitler n’est pas une fatalité et
peut être empêché. Cela est entériné dans l’épilogue p125 quand le dramaturge s’adresse solennellement
au public en lui demandant d’agir : Apprenez donc à voir au lieu de rester béats, et agissez au lieu de parler
encore et encore. Bref le théâtre de Brecht est dans une logique propédeutique « propédeutique de la
réalité », comme l’écrit Bernard Dort, qui vise à aiguiser le regard du spectateur.
Le théâtre est capable de nous présenter un autre regard sur l’histoire mais aussi une historiographie du
théâtre.
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Les quatre œuvres dessinent une évolution historique de l’art dramatique. On passe du théâtre
élisabéthain de Shakespeare à la tragédie classique de Corneille et on découvre la naissance du drame
romantisme de Pouchkine pour finir par le théâtre épique de Brecht.
Les œuvre de Shakespeare ont impacté l’histoire du théâtre. En effet, contrairement aux auteurs du
continent fasciné par les auteurs antiques, les anglais prennent leur distance et mise sur le patrimoine
national notamment les moralités médiévales. Un théâtre qui autorise le découpage du temps et de
l’espace. Comme l’illustre la présence des deux tentes dans la bataille de Boswort. Son œuvre a ouvert la
voie à de nouvelles formes d'expression théâtrale et a inspiré des générations de dramaturges à explorer
des thèmes similaires dans leurs propres pièces.
Cinna, au niveau formel, traduit le sommet de l’art cornélien. Première tragédie au dénouement heureux
et à l’action unifiée en opposition à la tragédie humaniste. Corneille s’inscrit dans le courant de
l’humanisme dévot qui croit en la coopération de la liberté et de la grâce. A noter aussi que Corneille
utilise dans son théâtre des instruments argumentatifs et stylistiques tirés de la rhétorique antique revue
par les Jésuites : l’alternance des genres rhétoriques: judiciaire (II, 2 et V, 1) ; délibératif : qui incite (I, 3 ; IV,
3), qui dissuade (I, 4 ; II, 1 ; III, 4), qui hésite (I, 1 ; III, 3 ; IV, 2).
Rappelons que Pouchkine est né en 1799, presque un siècle auparavant l’histoire du Faux-Dimitri avait
déjà inspiré le dramaturge espagnol : Lope de Vega : son drame en 1605 El grande duque de Moscova y
emperador perseguido. En France, en 1689, J. B. Aubry de Carrières avait écrit un drame portant sur le
même personnage. Cependant l’effet marquant avec son Godounov c’est qu’il est le premier drame
historique réaliste russe, qu’il mit un terme au classicisme en Russie et orienta la littérature russe sur des
voies nouvelles.
Bien que Brecht ait révolutionné le théâtre, mais une intertextualité entre "Richard III" et "La Résistible
Ascension d'Arturo Ui" semble apparente : Le vers blanc ïambique utilisé par Brecht, qui pensait ainsi
faciliter la traduction en anglais, est aussi celui de la traduction des œuvres de Shakespeare par les frères
Schlegel (1797-1810). Au tableau 6, l’acteur donnant une leçon à Arturo Ui demande à celui-ci de réciter le
discours de Marc Antoine dans Jules César de Shakespeare. Au tableau 13, Arturo Ui ose proposer une
alliance à la veuve de celui qu’il vient de faire tuer, Betty Dollfoot, comme l’avait fait Richard III à lady Ann.
Après qu’on a situé les quatre œuvres sur le plan de l’histoire du théâtre nous allons maintenant voir
comment le théâtre est une source d’enseignement mais parfois un catalyseur de nouveaux conflits.
L’art en général inscrit l’histoire dans l’immuabilité. Il sublime les événements historiques afin de leur
donner une portée universelle. Certes, Richard trois en tant que pièce nous lègue des leçons sur la nature
humaine, le pouvoir et la manipulation politique mais enregistrer la défaite humiliante de Richard de
Gloucester pour l’éternité dans une représentation théâtrale peut aussi pousser certains à se venger.
Nourrir un sentiment de frustration et une envie à réécrire l’histoire de manière équitable.
Chez Corneille, l'éthique des personnages influence celle des spectateurs. Comme le souligne Livie dans
Cinna (vers 1767) : "Vos Royales vertus lui vont trop enseigner, Que son bonheur consiste à vous faire
régner." Cette citation illustre la circularité parfaite selon laquelle la vertu du prince attire le peuple à son
parti et l'encourage à choisir la vertu. Ainsi, non seulement le peuple retrouve-t-il son bonheur, mais en
plus, comme le mentionne Livie au vers 1773, "...la postérité dans toutes les Provinces, Donnera votre
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exemple aux plus généreux Princes." Cette idée suggère que l'exemple de vertu des personnages de la
pièce peut inspirer les futurs dirigeants à suivre le même chemin noble et généreux.
L’une des leçons que peut nous laisser la lecture de l’œuvre Boris Godounov est le pouvoir du peuple. Ce
peuple à la fois spectateur et acteur. Avant même que Brecht l’exhorte à agir contre les injustice,
Pouchkine lui attribue une voix collective. Son silence à la fin de la pièce est d’autant plus équivoque qu’il
accepte toute interprétation. La présence aussi de Nikolka confère à l’intrigue une dimension religieuse
comme un porte parle de la voix divine. D’un autre côté, il y a des anecdotes qui peuvent réveiller
certaines sensibilités politiques et religieuses par exemple le cas des litiges entre la Russie et la Pologne.
Pour Brecht, purger le théâtre de sa fonction cathartique est essentiel. En tant qu'auteur influencé par le
matérialisme marxiste, il rejette l'idée qu'il existe des "problèmes moraux" avec des solutions toutes faites
et des modèles de résolution. Ainsi, c’est la seule pièce parmi les trois qui ne présente pas de dénouement
prévisible. Ui est intraitable même comme le prouve les derniers vers de la pièce : et pas un beurk ! pas un
‘’ce n’est pas bien ‘’ ! n’arrête Ui ! donc les rideaux tombent sur un discours défiant en face du public et en
même temps lancé à la figure du monde.
Conclusion
En définitive, nous avons pu découvrir comment le théâtre en tant que genre artistique ne cherche pas à
transmettre une vérité historique fidèlement. La question esthétique oblige le dramaturge à explorer
d’autres univers : que ce soit de sa propre existence, de son contexte culturelle ou historique ou tout
simplement de ses lectures. Le théâtre s’empare du théâtre comme matériau dramatique afin de créer une
pièce qui doit d’abord susciter l’intérêt du public. Comme on a vu il y a tout un écart entre le personnage
tel qu’il est présenté sur scène et son référent historique. Les personnages dramatiques même s’ils
renvoient directement à des figures historiques ne sont que le pur produit de l’imaginaire du dramaturge.
Toutefois ces pièces dialoguent entre elle, il suffit de lire les œuvres de Shakespeare, de Sophocle ou
d’Eschyle afin de déchiffrer l’intertextualité qui soudent ces écrits. Croyons-nous vraiment que le théâtre
historique peut nous éclairer sur des questions fondamentales telles que la nature du Mal ? Le rôle de la
providence dans le cours de l’histoire ? Que peut ajouter cette compréhension rétrospective du passé bien
qu’elle soit esthétisée à notre présent ?
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Plan
I. Le théâtre : Une réécriture de l’histoire.
a. Des tragédies historiques : l’histoire acteur dramatique à part.
b. De l’histoire rationnelle à la rationalité de l’histoire.
c. L’histoire sous l’œil critique du dramaturge.
II. Théâtre : Entre récit historique et création artistique.
d. La mise en scène de l’histoire.
e. De l’acteur dramatique à la figure historique.
f. De l’espace scénique à l’espace symbolique.
III. Le théâtre : Réflexion sur le sens de l’histoire.
g. Au-delà de linéarité et circularité.
h. Un théâtre de l’histoire, une histoire du théâtre.
i. Ecrire l’histoire : Leçon à retenir ou étincelle de nouveau conflit.
Problématique
Comment le théâtre en tant que genre artistique parvient-il à réécrire l’histoire tout en la réinventant ?