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Votre Attention Est Votre Superpouvoir - Fabien Olicard (2024)

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Ce livre numérique est une création originale notamment protégée par les dispositions des

lois sur le droit d’auteur. Il est identifié par un tatouage numérique permettant d’assurer
sa traçabilité. La reprise du contenu de ce livre numérique ne peut intervenir que dans le
cadre de courtes citations conformément à l’article L.122-5 du Code de la Propriété
Intellectuelle. En cas d’utilisation contraire aux lois, sachez que vous vous exposez à des
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© Éditions First, un département d’Édi8, Paris, 2024

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce
soit, sans le consentement de l’Auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon
sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

ISBN : 978-2-412-09805-9
Dépôt légal : mai 2024

Avec l'aide précieuse de Fanny Nahajczuk

Directrice éditoriale : Marie-Anne Jost-Kotik


Responsable éditoriale : Cyrielle Londero-Gobry
Correction : Judith Lévitan et La Machine à mots
Mise en pages : Stéphane Angot

Éditions First, un département d’Édi8


92, avenue de France
75013 Paris
France
Tél : 01 44 16 09 00
Email : [email protected]
SOMMAIRE

PRÉFACE

AVANT-PROPOS

AU COMMENCEMENT

LES BASES EN 60 MINUTES


LE CERVEAU, SIÈGE DE L’ATTENTION

ATTENTION AUX CIRCONSTANCES ET À L’ENVIRONNEMENT


LA MÉMOIRE ET L’ATTENTION
ATTENTION À L’ENNUI
LA CONCENTRATION EST-ELLE DIFFÉRENTE DE L’ATTENTION ?
ATTENTION AU TEMPS QUI PASSE
PERCEPTION, CONSCIENCE ET ATTENTION

ATTENTION À CE À QUOI VOUS FAITES ATTENTION


ATTENTION AU DÉPART !

COMPRENDRE QUI SONT LES ENNEMIS ET S’EN SERVIR


LE BROUHAHA CULTUREL
LE COÛT DE CHOISIR

DE L’INFORMATION À L’INDIGESTION
Le titre qui fait cliquer
L’information n’est jamais gratuite
L’équilibre des curseurs
PANEM ET CIRCENSES : DONNEZ­LEUR DU PAIN ET DES JEUX !
L’apparition de la captologie
Jouez souvent, jouez longtemps
Renforcer l’addiction, de l’attention contre de l’argent
LES FLÉAUX SOCIAUX
La nécessité des algorithmes
Mieux vous comprendre pour mieux vous vendre
NOS USAGES NOUS TRAHISSENT

La vie en « fois deux »


Éviter le choix par défaut
Ne laissez rien démarrer tout seul
La vie en noir et blanc
Conclusion

COMPRENDRE QUI SONT LES AMIS ET S’EN SERVIR


LA CARTE D’IDENTITÉ DE L’ATTENTION
LES VOISINS DE L’ATTENTION

L’INTENTION AVANT L’ATTENTION


Vous perdrez toujours au « ni oui ni non »
LES CHANGEMENTS DE FORMES DE L’ATTENTION
ANTICIPER UNE DÉCROCHE

CE QUE VOUS N’AIMEZ PAS VOUS REND PLUS FORT


LES TROUBLES DE L’ATTENTION
Le TDA/H
Un trouble pour toujours ?
Chez l’adulte
Conclusion

IL Y A ­TOUJOURS DES SOLUTIONS


COMMENT S’AIDER POUR ÊTRE FOCUS SUR UNE TÂCHE
Ne faites qu’une seule chose à la fois
Profitez pleinement de votre réveil
Sachez ce que vous faites
Préparez-vous la veille
Soyez seul au milieu du monde
Préparez le terrain efficacement
Optimisez la durée de votre attention
Apprenez à vous entraîner
COMMENT AMÉLIORER SON ATTENTION SUR LE LONG TERME
La méditation
Gérer son carburant interne
La stimulation choisie
COMMENT BIEN S’ENNUYER
COMMENT UTILISER LE FLOW
COMMENT STIMULER L’ATTENTION DES AUTRES
LES PRODUITS POUR AIDER
Le café
Les compléments alimentaires
La stimulation cérébrale
En conclusion

CONCLUSION
ENCORE UNE MINUTE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PARUS AUX ÉDITIONS FIRST
PRÉFACE

Depuis tout petit, j’ai constaté qu’il m’était impossible de retenir une citation
par cœur. À l’école déjà, quand le professeur disait : « Werber, venez au tableau
et faites la récitation », je savais déjà que ça allait être une catastrophe, que
j’allais avoir une mauvaise note. J’avais l’impression que je n’avais pas le disque
dur qui me permettrait de stocker des informations.

Pourtant, à côté de cela, il m’arrivait de me focaliser ou de m’intéresser à


quelque chose qui pouvait sembler futile, comme les fourmis. Je suis par
exemple resté assis dans un jardin plus d’une heure à observer une fourmilière,
là où d’autres se seraient dit : « Tiens, il y a une fourmilière. » C’est la première
fois où j’ai eu le sentiment qu’il y avait quelque chose d’étrange qui se passait
dans mon esprit.

Avec le temps, j’ai trouvé un début d’explication à mon fonctionnement : il


s’agit de mon inconscient. C’est-à-dire que mon conscient pense qu’apprendre
une récitation ou retenir des noms de fleuves russes n’est pas indispensable. En
revanche, mon inconscient me dit d’observer des fourmis… C’est comme si
j’avais un sous-­système, mais que ce sous-système était très peu adapté au
monde normal. Mon attention se porte sur des choses sur lesquelles les autres
ne focalisent pas. Dans le fonctionnement de ma propre concentration, une
chose aussi me surprend : quand quelqu’un me raconte une histoire, j’ai
tendance à me souvenir de l’histoire, mais pas forcément de la personne qui me
l’a racontée…

J’ai observé Fabien Olicard à plusieurs reprises et j’ai été très surpris, alors que
nous étions au restaurant et que je m’étais absenté, qu’il n’utilise pas son
téléphone pour occuper ce temps. J’ai eu l’impression qu’il était très différent
des autres, parce qu’il était capable d’accepter l’ennui. Ce jour-là, j’ai pris
conscience que mon cerveau avait tout le temps besoin d’être stimulé, que
j’avais beaucoup de mal à rester sans rien faire. J’ai par exemple constamment
besoin d’être au courant de l’actualité. C’est une addiction. Le matin, dès mon
réveil, je mets les informations et je me prends ma dose d’émotions négatives.
Je sais que c’est mauvais, mais je suis incapable d'arrêter de le faire.

En m’inspirant du comportement de Fabien, je me suis dit qu’il fallait que


j’aménage, dans mes journées, des moments où je n’écoute rien, où je ne
m’informe pas des actualités et où je ne joue pas. J’ai commencé par suivre
l’une de ses recommandations : j’ai désinstallé mon jeu préféré de mon
téléphone. J’étais accro au jeu Homescape. Je me suis aperçu que ma
dépendance à ce jeu était similaire à celui de la nicotine pour les fumeurs.
L’effet addictif en était arrivé au point où je me levais la nuit quand je faisais
une insomnie afin d’y jouer pendant une heure au lieu d’essayer de me
rendormir.

Ce que je trouve très intéressant dans la démarche et dans l’ensemble de


l’œuvre de Fabien est qu’il donne de l’espoir : « C’est facile d’utiliser au mieux
son propre cerveau. » Cela semble être une phrase anodine, mais j’ai peur que
la perte de nos compétences mentales soit le « drame à venir » pour toute
l’humanité. Le QI moyen des Français est passé en dessous de 100. Je pense
que l’une des raisons pour laquelle le QI général baisse est que les plus jeunes,
habitués au rythme des séries et à celui des jeux, ont besoin d’être stimulés à
chaque instant. Ils n’arrivent plus à se concentrer sur des choses qui demandent
un effort de concentration. Entendons-nous, les moins jeunes ne sont pas en
reste. Je souhaite vraiment que ce livre ait l’impact qui enrayera cette machine
infernale.

Fabien est un vrai accompagnateur. J’ai aimé que ce livre ne laisse pas le
lecteur livré à lui-même. Votre lecture est comme une promenade en forêt.
Fabien vous prend la main et vous dit : « Écoute, on va y entrer ensemble, il se
peut que tu voies des choses qui ne vont pas te plaire, que tu sois un peu
surpris ou que ce soit compliqué d’avancer, mais je suis à côté. Je ne te laisse
pas tomber et je te garantis que tu traverseras toute la forêt pour en ressortir
plus fort. »
Ce livre peut vous changer. C’est grâce à lui que j’ai pris conscience qu’il n’est
pas normal que je scrolle sur mon téléphone pendant que je regarde un film.
C’est grâce à lui aussi que j’ai compris que mon sous-système personnel était
un atout, mais que je devais protéger mon attention pour qu’il fonctionne.

Vous vivrez vos propres prises de conscience dans la riche conversation qui
vous attend maintenant avec Fabien Olicard.
Bernard Werber
AVANT-PROPOS

À l’âge de 8 ans, j’ai assisté à mon premier tour de magie. D’abord en tant que
spectateur, et, interloqué par ce que je venais de voir, je suis rapidement passé
de l’autre côté du chapeau haut de forme. La même année, au détour d’un
vide-greniers, j’ai acquis un ouvrage professionnel sur le sujet, Cours Magica, de
Robert Veno. J’étais émerveillé par le style d’écriture, poussiéreux à souhait
(j’aimais beaucoup que le livre utilise un langage très soutenu comme si j’étais
une personne importante). Ce guide faisait preuve d’un sérieux que je n’avais
pas soupçonné en le prenant sur la table en formica du vendeur. L’un des
chapitres était dédié à l’art subtil du mentalisme. Oh, pas explicitement bien
sûr, cette partie s’appelait « Magie mentale », avec en sous-titre : « Il n’y a pas
de trucs » !

J’avais l’impression de lire de la véritable sorcellerie. Cette forme de magie sans


objets, avec des mots, donnait l’illusion que je pouvais lire dans les pensées de
mes futurs cobayes. Le chapitre commençait ainsi : « Demandez à un sujet de
réaliser quelques calculs mentaux simples, puis demandez-lui de nommer
spontanément, sans attendre et sans réflexion préalable, un outil et une
couleur. »

Si vous ne connaissez pas ce tour, faites-le ! Nommez spontanément un outil et


une couleur ! Le cerveau détestant le vide, vous avez peut-être pensé
spontanément à une réponse en lisant la citation. Ne changez pas l’outil et la
couleur que vous avez à l’esprit et lisez la note en bas de cette page 1.

Après quelque temps à étudier ce livre, je pouvais réaliser ce type d’illusions


sans aucun matériel. Contrairement à ce que je croyais, le point commun entre
les différentes formes de magie n’était pas la dextérité ou l’agilité. C’était
l’attention ! C’est en saturant le cerveau (avec des calculs simples ou
simplement en faisant lire un texte, comme ici) que l’on empêche le sens
critique et le processus attentionnel du cerveau de s’activer.

Les mentalistes – et, par affiliation directe, les magiciens – utilisent l’attention
de leur public pour transformer la réalité. Pour que la pièce de monnaie semble
disparaître d’une main, alors que les observateurs, pourtant éduqués, savent
qu’un objet ne peut pas se volatiliser si facilement. (Je vous préviens, je vais être
obligé de vous dévoiler le grand secret de ce tour dans quelques pages…) C’est
donc en lisant ce chapitre sur cette magie mentale que j’ai compris que
l’attention était la clé de cet art et j’ai pu compenser mon manque d’agilité en
tant qu’illusionniste par mon habileté à manipuler la perception d’un public.
L’illusion n’existe pas dans les mains du magicien ou dans ce qu’affirme le
mentaliste. La véritable magie, l’instant où quelque chose d’impossible vient
d’avoir lieu, n’existe que dans le cerveau du spectateur ! Dans l’esprit de celui
qui observe un tour, mais qui décide malgré lui de conclure que l’impossible
vient de se réaliser !

Je travaille depuis presque quinze ans sur scène, avec mon étiquette de
mentaliste. Ma matière première est l’attention du public. J’ai besoin de celle de
mes spectateurs pour qu’ils puissent suivre ce que je vais faire, mais j’en ai aussi
besoin pour pouvoir la manipuler (en tout bien, tout honneur). C’est un
contrat tacite qui lie l’artiste aux personnes qui assistent à sa prestation. Vous
avez probablement déjà entendu parler du « détournement d’attention ». Cette
technique, dont le nom explicite est connu du grand public, n’empêche pas les
magiciens de s’en servir (enfin, en quelque sorte, vous comprendrez pourquoi
tout à l’heure). Mais pour détourner l’attention… encore faut-il qu’elle soit
présente ! CQFD.

Au fil des années, j’ai vu cette précieuse compétence, celle de dédier son énergie
mentale à se focaliser sur une tâche, se réduire comme une flaque d’eau sous le
soleil. Si vous observez continuellement une flaque, vous ne verrez pas l’eau
s’évaporer. Mais si vous jetez un coup d’œil toutes les dix minutes, vous vous
rendrez compte que la surface de la flaque diminue jusqu’à n’être qu’une simple
goutte. En observant mes notes prises depuis des années, je peux voir comment
j’ai adapté mes spectacles à ce changement. J’ai également adapté l’écriture de
mes vidéos sur Internet ainsi que la manière dont je conçois l’écriture de mes
livres.

Mon premier ouvrage 2 ressemble dans sa forme au Manuel des Castors juniors
pour le cerveau : ce n’est pas dû au hasard ou à un manque de motivation de ma
part. J’avais compris que ce premier livre serait probablement lu
principalement par des personnes aimant mon travail sur scène ou en vidéo,
mais que ce public ne lisait peut-être pas souvent des livres. J’en avais déduit
que si mes lecteurs abandonnaient trop vite leur lecture, j’aurais fait ça pour
rien… sauf pour la gloire d’avoir un titre en librairie (ce qui est déjà très
émouvant, je vous l’accorde). J’ai adapté la forme et le style de mes textes pour
amener les personnes qui me font confiance à pouvoir lire sans effort.

En 1973, Daniel Kahneman (et d’autres psychologues ou économistes avant lui)


parlait déjà de ce qui est devenu une expression courante : l’économie de
l’attention.
En 1996, j’ai découvert le travail d’Herbert Simon, un économiste et sociologue
américain. Il quantifiait l’exposition des sociétés à l’information. Pas aux nouvelles
du journal télévisé, mais à l’information au sens large : les données qui nous
informent que le Black Friday arrive bientôt, que notre ami Michel est en train de
manger un plat très coloré qu’il vient de prendre en photo, ou qu’il nous reste
deux minutes pour prendre le bonus quotidien de notre jeu.
En 2004, le président-directeur général du groupe TF1 Patrick Le Lay disait sans
aucune gêne : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau
humain disponible. »
En 2017, le compte officiel sur X (anciennement Twitter) de Netflix publiait :
« Notre pire ennemi, c’est le sommeil. »

L’attention est devenue le pilier d’un commerce, un enjeu économique et


sociétal.

Je ne pense pas qu’il y ait un unique responsable à cette dérive. J’imagine mal
une sorte de Charles Montgomery Burns qui, comme dans Les Simpsons,
mettrait en place son plan diabolique. Il faut plutôt s’intéresser à pourquoi
Homer Simpson n’arrive pas à se concentrer plus de quelques secondes sans
voir un automate de singe claquant des cymbales occuper son esprit.

La société s’autorégule, progresse sur des chemins qu’elle trace dans un élan
collectif (que la route soit la bonne ou la mauvaise). Si l’attention humaine s’est
dégradée, nous n’en sommes pas responsables individuellement… Mais nous
en sommes responsables collectivement. Cette dégradation de l’attention est un
danger quand on comprend que c’est la clé de beaucoup de nos compétences,
de notre motivation, de notre mémoire, de notre réflexion. Je vais être
transparent : je suis très inquiet quand je vois cette faculté s’atrophier.

La bonne nouvelle, c’est que la pente sur laquelle nous glissons n’est qu’un
mirage. Il suffit presque d’en prendre conscience pour que le sol redevienne
plus plat et plus ferme sous nos pieds ! Nous pouvons déjouer les pièges du
quotidien, sans nous priver de nos divertissements, pour reprendre le pouvoir
sur notre attention. Elle s’adapte mais reste présente, plus ou moins enfermée
dans une boîte qui ne demande qu’à être ouverte ! Il y a des pièges à éviter,
mais globalement, ça n’est pas compliqué de la sauver. L’autre bonne nouvelle
dans ce tableau un peu sombre est que rien n’est irréversible (pour les
personnes atteintes de troubles cognitifs, cela demande évidemment d’autres
procédés).

Dans ce livre, je souhaite vous amener à tester votre attention, à comprendre


son fonctionnement pour pouvoir l’apprivoiser de nouveau. Je veux vous
transmettre des outils simples visant à l’améliorer durablement. Je vous ferai
part des enjeux de l’attention dans votre vie et dans la société. Je serai parfois
dur à l’égard de ceux qui, non contents de monétiser notre intérêt, se fichent
des conséquences sur nos vies à long terme.

J’écris pour vous, pour moi, pour sonner une alarme, mais aussi pour montrer
à tout le monde que l’extincteur est à portée de main ! Ne laissons personne
jouer avec ce trésor en dehors du cadre d’un spectacle d’illusion…

Restons attentifs !
Fabien Olicard
1
. Si vous pensez actuellement à un marteau rouge, vous faites partie d’une grande majorité ! J’aurais pu
organiser une révélation bluffante en simulant que je devinais ce à quoi vous pensiez (car si vous pensiez
effectivement à cet outil et à cette couleur, vous devez être un minimum surpris). Pour être un peu plus
exhaustif, sachez que tournevis et/ou bleu reviennent avec une fréquence non négligeable. Par contre, si
vous pensiez à une scie sauteuse violette… je suis désolé, mais je ne peux plus rien faire pour vous !

2
. Votre cerveau est extraordinaire, éditions First, 2017.
AU COMMENCEMENT

Ceci n’est pas une préface.

La phrase n’est pas une référence à Magritte et sa pipe qui n’en est pas une. Je
vous précise que ceci n’est pas une préface pour mieux capter votre attention et
augmenter les chances que vous lisiez ce préambule. D’ailleurs avez-vous
vraiment lu les préfaces qui ouvraient ce livre ?

L’attention est le résultat de mécanismes mentaux qui, en fonction de votre


expérience, vont décider d’attribuer ou non des ressources cérébrales à une
tâche. Le processus est automatique, il dirige seul la majorité du temps votre
attention sur le monde qui vous entoure, pour vous éviter de prendre des
décisions conscientes à chaque instant (ça serait épuisant mentalement !). Votre
cerveau crée des automatismes de pensées au fil de votre vie. Il analyse ce que
vous vivez et met en place des raccourcis pour gagner du temps et de l’énergie
la prochaine fois qu’une situation analogue se présentera.

Une préface qui n’apporte rien au livre que je lis ? Je passe. Le générique d’une
série ? J’appuie sur le bouton « Passer ». Le discours annuel du directeur de ma
société ? Je vais me mettre au fond de la salle pour regarder en même temps ce
qu’il se passe sur Instagram.

Pour que vous soyez attentif aux 48 000 mots qu’il vous reste à lire, il faut que
je donne du sens, du rythme, que je titille votre curiosité. Il faut que je
construise un texte où les passages sérieux arrivent après un enchaînement
digeste et divertissant. Que je rende votre lecture captivante en y mettant du
suspense. Ce qui tombe à point nommé puisque j’ai justement une histoire à
vous raconter.
Le 4 juin 2023, j’ai publié sur YouTube une vidéo ayant pour titre « Pourquoi
TikTok a (déjà) détruit votre futur ». Oh, pas sur ma « grosse » chaîne
aux deux millions d’abonnés, mais sur une petite chaîne annexe où je publie
de manière irrégulière. Bien que ce compte secondaire ne réunisse « que »
150 000 abonnés, la vidéo va vite me glisser des mains et réaliser le score
insensé de 950 000 visionnages ! Mais le moment où l’histoire commence
à être vraiment surprenante, c’est quand j’ai analysé
les commentaires de la vidéo : la moitié d’entre eux me « confirmaient »
que TikTok serait bien « l’antre du diable » et que la vidéo avait bien raison
de dénoncer cette plateforme « ridicule » et « inutile ». Le reste
des interventions était là au mieux pour contredire, au pire pour m’insulter,
sous prétexte que je ne connaissais rien à TikTok, que je n’étais qu’un boomer
de plus qui refusait le progrès qu’apporte cette application. J’étais donc soit
un génie, soit un débile, mais personne n’arrivait vraiment à trancher
sur ce point.

De mon côté, je crois que les deux camps se trompaient ! Mais avant de vous
expliquer pourquoi, revenons sur le titre de la vidéo. J’assume son aspect
volontairement aguicheur. J’ai moi-même envie de cliquer sur cette vidéo pour
savoir ce qu’elle raconte.

Comme pour un livre dont la couverture doit attirer votre regard dans la
librairie, le titre d’une vidéo doit capter votre œil et vous donner envie d’en
savoir plus. Mais il suffit de regarder ma vidéo pour comprendre que le sujet de
TikTok n’est qu’un tremplin pour développer un propos plus large, celui de
l’attention, et que je ne charge pas l’application de tous les maux. Je ne la
défends pas non plus ! TikTok n’est qu’un support à ce que j’ai à dire. J’aurais
pu en choisir un autre, mais j’ai préféré celui à la mode pour que l’audience s’y
intéresse plus.

Je ne recommande pas de boycotter ce réseau comme le pense le premier camp


et, contrairement à ce que pense l’autre camp, je n’y suis pas étranger puisque
j’y rassemble plus d’un million d’abonnés sur mon compte personnel.
Quand j’ai constaté qu’une vidéo qui aborde le sujet de l’attention a généré
2 000 commentaires faisant preuve d’un survol manifeste de ce qu’elle raconte,
je me suis posé la question de la rédaction de ce livre.

Attendez.

Revenons encore un peu en arrière, juste avant que je décide d’écrire la vidéo
en question. (Ne vous inquiétiez pas du fil de notre conversation, tout sera
bouclé et cohérent à la fin du chapitre… Comme j’en vois qui se posent la
question, je préfère vous rassurer.)

Quelques mois avant la publication de la vidéo, j’ai eu un certain nombre


de rendez-vous médicaux au cours desquels je me suis amusé dans la salle
d’attente : je voulais savoir en combien de temps un patient allait sortir
son téléphone et, si possible, je voulais également savoir ce que la personne
allait faire ensuite, une fois l’écran déverrouillé.

Sur un échantillon réduit à une centaine de personnes chez trois praticiens


différents, j’ai pu noter qu’il fallait moins de cinq secondes, sur 92 %
des adultes, pour que le précieux téléphone soit dégainé une fois
la personne assise dans la salle d’attente. Là où j’ai dû paraître étrange,
c’est quand j’essayais, dans la mesure du possible, de voir ce qu’ils faisaient
en premier (une fois le téléphone déverrouillé). Imaginez la scène : vous
sortez votre téléphone, et le patient de l’autre côté de la pièce (on s’assoit
toujours à l’opposé de la personne déjà présente, chacun son territoire)
se lève pour faire les cent pas. Vous relevez les yeux en sentant
qu’il est proche de vous… et vous le voyez regarder votre écran
sans sourciller !

J’ai vécu des moments gênants, mais j’ai trouvé ce que je cherchais ! Dans
la grande majorité des cas où j’ai pu lorgner sans passer pour
quelqu’un de curieux de lire les messages des autres, les patients cherchaient
quelles applications ils allaient utiliser, ou bien ils passaient frénétiquement
d’une application à une autre (toujours les mêmes, dans une sorte de boucle
infernale) pour voir si une notification salvatrice était apparue. En conclusion,
nous sortons nos écrans tactiles par réflexe, avant même de ressentir le moindre
symptôme d’ennui. L’utilisation du téléphone précède l’intention même
d’y faire quelque chose de précis.

J’en profite pour vous présenter mes excuses si vous m’avez croisé en train de
regarder par-dessus votre épaule dans une salle d’attente ou dans le métro –
puisque j’ai réitéré l’expérience dans les sous-sols parisiens. Moins de
personnes y sortent leur téléphone. Ce qui peut être surprenant de prime abord
s’explique par l’habitude de ce mode de transport. Certains dorment, d’autres
ont prévu un livre, un magazine ou un journal à feuilleter. Beaucoup
s’organisent en amont pour ce trajet quotidien (contrairement aux rendez-vous
médicaux qui sont habituellement exceptionnels). En revanche, j’ai été surpris
de voir dans le métro des personnes qui actualisaient en vain leurs e-mails,
leurs réseaux sociaux ou une page Internet. Visiblement personne ne capte de
réseau, mais le cerveau, habitué à déléguer son attention à cette extension de
nos cinq doigts, préfère fixer une barre de chargement immobile plutôt que de
se résigner à faire autre chose.

Merci à mon ophtalmo, ma parodontiste, ma dentiste et aux usagers de la


ligne 3 pour cette expérimentation…

Passionnant, n’est-ce pas ? D’ailleurs, une étude réalisée par Atlas VPN
démontre qu’une personne lambda passe en moyenne 2 heures et 24 minutes
par jour sur les réseaux sociaux. Soit 876 heures par an. En le traduisant en
journées, ce temps passé se monte à 36,5 jours par an !

Si on analyse davantage ces informations, on peut également raisonner en


termes de temps actif. Chaque jour, nous dormons en moyenne 8 heures, ce
qui nous laisse 16 heures de temps actif et disponible (et encore ! Je suis assez
sympa en laissant les temps d’hygiène et de repas dans ce temps de
disponibilité). En temps actif, une personne passe en moyenne plus de 54 jours
par an sur ses réseaux sociaux, ce qui représente presque deux mois ! Peut-être
pas vous puisqu’il ne s’agit que d’une moyenne, mais il est fort probable que
vous connaissiez des personnes qui sont bien au-delà de ces 54 jours.
Il est temps pour moi de raccrocher les wagons de mon histoire, et vous
comprenez donc ce qui a fourni la matière première à ma vidéo de 2023, et qui
m’a donné l’impulsion pour l’écriture de cet ouvrage. Si les adultes sont
touchés, les plus jeunes vont subir des conséquences encore pires dans quelques
années. Une répercussion qui va au-delà de la possibilité d’être attentif ou non.
C’est à l’adolescence et en tant que jeune adulte que nous rêvons notre futur,
que nous tentons des choses, que nous nous confrontons à nos premiers échecs
et à nos premières réussites. L’attention est notre meilleure alliée pour nous
nourrir du monde qui nous entoure, pour accumuler de l’expérience et pour
laisser à la motivation sa place de moteur. Comment faire quand cette
attention est malmenée au point que nous n’arrivions même plus à regarder un
film à la télévision sans traînasser en même temps sur notre téléphone ? Cette
phrase vous fait-elle penser à quelqu’un que vous connaissez ? Il faut toujours
plus de sollicitations pour stimuler notre cerveau. C’en est devenu une
addiction.

Rappelez-vous le fil rouge de ce chapitre que je persiste à répéter : ceci n’est pas
une préface. C’est un petit manifeste. L’attention est aujourd’hui un véritable
enjeu. En perdant des points de cette faculté, le cerveau perd son pouvoir et sa
capacité à mobiliser les ressources cognitives correctement (n’ayez pas peur du
mot « cognitif », je vous l’expliquerai en temps voulu). Sans motivation, un
être humain ne peut pas s’accomplir. Dès lors, un pont vers un possible épisode
dépressif se construit de lui-même. C’est aussi un manifeste, car l’attention est
également un enjeu de santé mentale. Cette faculté devrait être enseignée dès
l’école primaire. Elle est le socle de la mémoire, de la réflexion, de la relation
sociale et plus encore. La comprendre et savoir en prendre soin, c’est aussi
refuser de laisser ceux qui l’ont étudiée en faire un commerce au mépris des
conséquences.

Nous sommes responsables de ce que nous faisons de notre attention et de


celle des autres ! Ce week-end j’ai assisté au discours du dirigeant d’une
société, lors d’une soirée qui se voulait festive… Le discours sur un prompteur
était morne, sans vie, sans relief. Sa lecture était soporifique et tristement
attendue. Est-ce vraiment de la faute des trois cents collaborateurs présents si
tout le monde a décroché du discours, passant ainsi à côté du message que
voulait délivrer leur boss ? Non. Nous devons aussi nous adapter à la norme
attentionnelle actuelle sans la juger (comme j’essaie de le faire depuis le début
de ce texte, même cet aparté entre parenthèses m’aide à stimuler votre intérêt).

Nous sommes tous responsables de l’Attention avec un grand A. Utilisez ce


livre pour vous-même, pour votre entourage, pour capter l’attention des autres,
mais aussi pour brusquer un système qui malmène nos ressources cérébrales…

« L’attention est le plus précieux des


cadeaux. »
Lao Tseu – philosophe
LES BASES EN 60 MINUTES

Plus vite. Toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus… dense ! Vous
avez cru que j’allais lancer le slogan de Fort Boyard, mais je ne me voyais pas
vous donner une énigme du Père Fouras (quoique, maintenant qu’on en
parle…).

Je vais plutôt vous présenter le directeur de votre attention, installé dans son
siège social : le cerveau. Cette première partie est une initiation au sujet, pour
vous garder en alerte et vous donner envie d’en savoir plus ! Je vais vous fournir
les bases nécessaires pour comprendre ce qui se passe dans vos neurones, et il
sera temps ­d’approfondir certaines connaissances plus tard (principalement
dans la troisième partie). Pour vous aider à rester vigilant, sachez que vous
mettrez précisément une heure pour lire cette première partie (à une vache
près, ça dépend quand même de votre vitesse de lecture).

Vérifiez que vous avez cette heure devant vous, buvez un verre d’eau pour ne
pas avoir à vous lever pendant que vous tournerez les pages, faites en sorte de
n’avoir ni trop chaud ni trop froid. Pour finir, ­installez-vous confortablement,
coupez les notifications de votre téléphone (le mode avion fera l’affaire) et
restons entre nous pendant un tour de cadran.

Attendez ! J’en vois qui sont déçus depuis que j’ai dit qu’il n’y aurait pas
d’énigmes à résoudre. Vous n’allez pas m’obliger à me mettre une fausse barbe
blanche et à monter en haut d’une vigie au large de la Charente-Maritime ! Si ?
Alors soit ! Voici une énigme sur laquelle nous reviendrons tout à l’heure :
L’ÉNIGME DE LA ROULETTE
Dans cette énigme, vous êtes le héros d’un film de gangster. Vous vous retrouvez
à devoir jouer à la roulette russe avec l’un des malfaiteurs (en réalité, vous êtes en
infiltration pour l’arrêter). Ce jeu dangereux se pratique avec un revolver muni
d’un barillet à six coups et d’une cartouche.
Le malfaiteur ouvre le pistolet, enlève toutes les cartouches, puis en insère une
seule dedans. Il fait tourner le barillet et le bloque sans que personne ne puisse
savoir dans laquelle des six chambres se trouve l’unique cartouche. Il vous dit que
vous allez tirer à tour de rôle sur une bouteille au fond de la pièce. Celui qui fera
exploser la bouteille aura perdu…
Je n’ai pas vu le film dont vous êtes l’acteur principal, mais je crois qu’il vaut mieux
ne pas perdre ! Le malfaiteur tire et… aucune balle ne sort. Il est tombé sur l’une
des chambres vides du revolver.
Il vous donne l’arme et vous laisse le choix de faire tourner ou non le barillet avant
de tirer à votre tour.
Voici la question : Allez-vous faire tourner le barillet avant de tirer ou pas ? Et
pourquoi ?

LE CERVEAU, SIÈGE DE L’ATTENTION


Prenons le chemin le plus direct vers votre cerveau.

Nous y sommes (le trajet est rapide). Je vous souhaite la bienvenue dans cette
masse renfermant des milliards de neurones ! Ne faites pas attention à la
décoration, c’est un modèle de série. Ce qui se trouve à l’intérieur est
néanmoins unique, après tout, c’est votre organe personnel.

Explorons ce vaste domaine pour trouver le siège de l’attention. Oui,


l’attention existe en tant que telle et si nous avons la prétention de reprendre
les commandes, il faudrait savoir où se niche cette fragile capacité. Sauf que
l’on va vite tourner en rond si nous n’emportons pas la carte cérébrale. Laissez-
moi voir… Ah ! manque de pot, l’attention n’est pas liée à une région précise
du cerveau. C’est au contraire un maillage et une ­communication entre
diverses aires cérébrales. Cet ensemble va décider ce sur quoi vous allez vous
focaliser et comment vous allez maintenir votre effort.

Si plusieurs zones du cerveau sont impliquées, l’une des plus importantes est
celle qui réceptionne tout ce qui vient de l’extérieur ! Toutes les informations
sensorielles arrivent dans le cerveau au niveau de la « formulation réticulée ».
Ce n’est ni un jeu de mots, ni une contrepèterie ratée. C’est une structure
nerveuse du tronc cérébral. Il est logique que le secteur qui reçoit tout ce qui
provient du monde qui vous entoure soit en partie responsable de l’attention.
C’est d’autant plus logique que c’est également cette partie du cerveau qui gère
votre éveil. Ne dit-on pas d’une personne qui n’est pas attentive qu’elle « rêve »
ou qu’elle est « endormie » ?

Sans jouer au médecin 1, les études scientifiques montrent que l’attention


utilise des aires communes avec des domaines que nous attribuons
instinctivement à l’attention : la perception, la mémoire, l’écoute active, etc.
L’esprit se nourrit de ce qui lui semble nouveau et/ou utile. Eh oui, quand
vous n’écoutez pas l’anecdote de travail que raconte la personne qui partage
votre vie, c’est parce qu’inconsciemment vous avez décidé que cette histoire ne
vous serait pas utile.

Mais comment diable fait votre cerveau pour savoir ce qui est utile ou
nouveau ? D’abord, il capte l’information, ensuite il la compare avec ce qu’il a
en stock dans vos différentes mémoires. S’il ne trouve rien de similaire : bingo !
c’est nouveau. Il va peut-être dédier un peu d’énergie à cette nouveauté. Si
l’anecdote de votre moitié concerne encore l’une des bourdes quotidiennes de
Gérard à la compta, il y a peu de chance qu’il prenne ça pour un scoop digne
d’intérêt. Pendant la comparaison avec vos souvenirs, votre mental évalue
également la possibilité que cette information puisse vous être utile et, si c’est
le cas, double bingo ! À vous le gros lot, vous pouvez débloquer une réelle
concentration.
Votre attention se niche un peu partout, elle agit aussi sur la vigilance, la
concentration, l’éveil, etc. Elle implique vos perceptions, mais elle n’est pas
étrangère à votre capacité d’analyse, de raisonnement, à vos capacités de calcul
ou de langage, etc. Nous aurons l’occasion de détailler ce qu’on appelle les
« fonctions cognitives ». Pour le moment, traçons uniquement des contours
pour cerner la silhouette de l’attention.

Voyez cette capacité comme un champ labouré. Vous pouvez planter des
graines qui se nourriront de cette terre, mais elles auront besoin d’autres
éléments indirects pour grandir (tels que la pluie ou le soleil) pour finalement
produire les plantes que vous souhaitiez récolter. Terminé. La métaphore du
champ s’arrête là. Si dans la vie, vous laissiez un champ à l’abandon, vous vous
rendriez vite compte que rien d’utile ne pousse et que vous n’auriez plus rien à
manger. Avec l’attention, il est quasiment impossible de comprendre de quoi
on se prive lorsqu’elle ne remplit pas son rôle de manière optimale. Comme si
vous n’aviez jamais goûté au chocolat de votre vie, vous ne pourriez pas
vraiment savoir à côté de quelle saveur vous passez.

En un certain sens, votre attention fonctionne comme elle doit fonctionner.


Si un champ ne donne pas de légumes, il n’en reste pas moins fertile pour les
mauvaises herbes qui occupent la terre disponible (comme quoi, la métaphore
n’était pas terminée).

ATTENTION AUX CIRCONSTANCES


ET À L’ENVIRONNEMENT
Le bla-bla, c’est sympa, mais expérimenter son attention, c’est quand même
plus excitant ! À plusieurs reprises dans cette partie, je vais vous demander de
jouer le jeu mentalement ou de faire des tests. Certains seront faisables
immédiatement et d’autres pourront être faits plus tard. Il n’y a rien à perdre
et, surtout, il y a un moment divertissant, mais aussi instructif, à vivre.
Je vous donne une clé pour comprendre les chapitres de cette partie : si le
chapitre commence par le mot « attention », alors c’est un chapitre interactif.
Si le titre se termine par le mot « attention », alors c’est un chapitre un peu
plus théorique (comme le précédent).

J’aurais bien aimé avoir inventé une série de tests permettant d’avoir une vision
exhaustive de votre attention (croyez-moi, si de tels tests existaient et pouvaient
être réalisés en quelques secondes, les neuro­psychologues érigeraient une statue
à mon effigie, en tout cas je le réclamerais).

Il existe différentes formes d’attention, en fonction de ce que l’on fait. De fait,


il existe des tests pour ces différents usages.

Par exemple, il existe des tests pour connaître l’état de « vigilance active » d’une
personne. La vigilance est une forme particulière de l’attention, on l’appelle
aussi « attention soutenue ».

L’exercice consiste à placer des personnes devant un écran de bonne taille.


Lorsqu’une cible apparaît sur l’écran, les personnes doivent l’identifier le plus
rapidement possible en appuyant sur un bouton. La cible peut ressembler à
une vraie cible (comme celles utilisées au tir à l’arc), ou à quelque chose de plus
subtil (comme une personne avec un pull rouge qui apparaît dans une foule de
piétons qui traversent une rue).

Je vous entends d’ici : « ça paraît simple à faire », et vous avez raison, c’est
réellement très simple ! Il n’y a aucune difficulté à identifier les cibles. Ce qui
est réellement mesuré est le temps de réaction entre l’apparition de la cible à
l’écran et son identification en appuyant sur un bouton. Le temps de réaction
augmente proportionnellement avec la durée d’attente entre chaque cible.
Moins les cibles apparaissent fréquemment, plus les personnes mettront de
temps à appuyer sur le bouton après avoir détecté une cible.

Ce test simule précisément ce que va vivre un gardien de nuit derrière son


comptoir, une surveillante de baignade en haut de son perchoir ou encore une
contrôleuse aérienne qui regarde son radar depuis la tour de contrôle. Ces
professions impliquent, pour les employés, de rester concentrés sur une
absence de cible et à être hyper-réactifs pour détecter le moindre problème (et
y réagir).

Les circonstances jouent un rôle dans notre façon de nous concentrer, et de ce


point de vue, nous nous connaissons mal. Et puis d’abord, c’est la faute des
adultes ! Lorsque nous étions enfants, on nous a appris que pour travailler
cérébralement, il fallait se mettre derrière un bureau ou un pupitre, être assis, et
surtout ne pas faire de bruit ! Cette mise en scène était sûrement très pratique
pour garder le calme d’une classe de trente élèves, mais nos conditions idéales
de concentration ne sont pas universelles. Nous sommes des êtres humains :
tous identiques et tous différents à la fois.

Poursuivons en faisant référence à mon propre exemple (parce que figurez-vous


que je suis très bien renseigné sur moi-même). En ce moment je suis en train
d’écrire ce livre et je suis assis sur une table de cuisine, avec le bruit des travaux
de mon voisin dans son jardin et le double album live de Matthieu Chedid
dans mes oreilles. Je n’ai pas favorisé cet environnement par hasard, je me
connais et je sais que ce sont mes conditions de concentration idéales (dans le
cadre de l’écriture d’un livre de non-fiction). Ce ne sont peut-être pas vos
conditions idéales, mais ça n’est pas un problème.

Les circonstances les plus favorables et le meilleur environnement dépendent


de vous et de la tâche que vous souhaitez accomplir.

Pour connaître vos conditions idéales lorsque vous voulez effectuer


une tâche importante (qui vous demande un peu de temps et d’effort),
vous devez faire une série d’expérimentations et noter ce qui vous
convient le mieux lorsque vous devez travailler 20 à 30 minutes en étant
focus sur votre ordinateur ou sur des révisions pour vos examens
par exemple.

Je vous ai prémâché le travail, vous n’avez plus qu’à vous plonger dans vos
souvenirs (ou à tester un peu plus tard, dans ce cas vous reviendrez noter vos
résultats sur les pages).
VOTRE ENVIRONNEMENT IDÉAL
Appliquez une note entre 0 et 5 aux situations que je vous propose, en fonction
de la qualité de votre attention dans les conditions suivantes. La qualité
correspond à votre capacité à maintenir votre attention longtemps et à l’effort
que ça vous demande.
Dans une ambiance calme ou silencieuse, mon degré de concentration
est de : .............
Dans une ambiance bruyante (comme un bar ou une rue animée), mon
degré de concentration est de : .............
Dans une ambiance musicale avec des paroles (un texte chanté par
exemple), mon degré de concentration est de : .............
Dans une ambiance musicale sans parole (un instrumental ou les bruits
de la nature par exemple), mon degré de concentration est de : .............
En me retrouvant seul dans un endroit, mon degré de concentration est
de : .............
En me retrouvant seul avec une deuxième personne à proximité qui
vaque à ses occupations, mon degré de concentration est de : .............
En me retrouvant seul mais au sein d’un groupe de personnes qui
s’activent (par exemple à la terrasse d’un café), mon degré de
concentration est de : .............
En étant assis pour effectuer ma tâche, mon degré de concentration est
de : .............
En étant debout pour effectuer ma tâche, mon degré de concentration
est de : .............
En étant en mouvement pour effectuer ma tâche, mon degré de concentration
est de : .............
Si vous avez testé ces dix variables, c’est déjà un grand pas dans la connaissance
de vos capacités. Vous pouvez aussi rajouter des conditions que je n’aurais pas
citées (le moment de la journée optimal ou ce que vous avez mangé au repas
précédent par exemple).
Vous pouvez dès à présent entourer avec un crayon les conditions d’ambiance
sonore, de présence humaine et de posture physique qui vous conviennent le
mieux… pour passer à la deuxième étape : la réalité.
Vous venez de répondre aux variables selon ce que vous pensez, il est
nécessaire de faire des tests en conditions réelles et de donner une nouvelle note
à chaque variable. Vous pourrez ensuite comparer vos résultats, les notes
déclaratives et les notes réelles, pour constater les potentielles différences.

C’est de cette façon que j’ai compris que, pour écrire un livre, il me fallait être
seul ou au milieu d’un groupe autonome, avec une ambiance bruyante ou
musicale (avec des paroles), en étant assis, mais avec une pause régulière pour
marcher.

J’ai fait exactement le même test que celui que je vous propose, et le fait de me
comprendre m’a permis de passer d’une capacité d’écriture de seulement deux
heures par jour à une (longue) journée entière ! Et sans être épuisé à la fin de
ma journée. Sachez que je ne suis pas meilleur que vous, j’ai juste fait assez
d’introspection pour me connaître et suivre ce qui me convient (même ce qui
ne semble pas être logique de prime abord). Je sais que la majorité d’entre vous
ne feront pas ce test (même ceux qui pensent le faire plus tard). Il demande du
temps et une certaine implication. Sur le pourcentage de personnes qui
répondront aux précédentes questions, une partie seulement exploitera les
résultats pour les appliquer. En disant cela, je ne veux culpabiliser personne,
mais je veux souligner qu’il est très dur d’utiliser des astuces quand elles
paraissent trop simples. Votre esprit critique confond « facile » et « peu
efficace ». Je vais sembler insistant, mais la connaissance de vos besoins
environnementaux est l’alliée la plus fiable pour faire de vous des
marathoniens de l’attention.

Un dernier conseil important, vous pouvez utiliser ce test (en entier


ou juste une partie) pour chaque situation différente demandant
une attention un peu soutenue. Vos conditions idéales peuvent varier
en fonction de la tâche pour laquelle vous souhaitez être concentré.
N’oubliez pas ce principe de base : l’attention est vivante.
En parlant de ne pas oublier…

LA MÉMOIRE ET L’ATTENTION
Vous vous souvenez ? Le mot « attention » est à la fin du titre donc nous
abordons une partie plus théorique (ne craignez pas ce mot).

L’attention est aussi la porte d’entrée de votre mémoire avec les émotions.
Disons que si les émotions s’activent, elles vont courir vers l’attention pour lui
dire qu’il se passe quelque chose d’important… Tentons une mise en situation.

Vous êtes assis dans une classe, c’est le cours d’histoire-géographie !


La leçon du jour est orientée « géographie » et porte sur les pays du Moyen-
Orient. Le professeur parle de la capitale des pays qui composent cette
région du monde. Vous n’êtes pas passionné par ce qu’il se passe, mais vous
êtes le genre d’élève à écouter poliment. Cependant, à cause de votre
manque d’engouement, votre cerveau entame une conversation silencieuse
avec lui-même et il se dit : « Puisque mon humain ne prête aucune attention
à Nicosie, pourquoi j’encombrerais notre mémoire en y stockant
l’information disant que Nicosie est la capitale de Chypre ? » Il n’a pas tort,
c’est un bon gestionnaire de ressources.

Votre esprit possède un rayon lumineux qui éclaire dans la direction de ce qui
semble vous intéresser ou être digne d’intérêt, quelle qu’en soit la raison.

Dans votre cours, il y a un élève qui a redoublé de nombreuses fois. Pour tout
vous dire, cet élève a 97 ans ! Ne me demandez pas comment il a fait pour
redoubler autant, le fait est qu’il est assis à côté de vous et que son grand
âge a altéré la qualité de son audition. Au moment où votre professeur dit :
« Nicosie est la capitale de Chypre », votre camarade un peu dur de la feuille
se redresse et dit : « Comment ça, Nicolas Sarkozy ? avec une fringale
de chips ? » Vous riez en lui expliquant que ça n’est pas Sarkozy, mais
Nicosie, qu’il n’y a pas de fringale, mais que c’est une capitale
et que personne ne mange de chips, mais que l’on parle de Chypre.
Le temps de ce fou rire, votre attention va être stimulée par la nouveauté
inattendue (et incongrue) de la situation. Il y a fort à parier que vous
retiendrez ensuite longtemps que Nicosie est la capitale de Chypre
(et que vous raconterez l’anecdote à chaque fois que quelqu’un parlera
de Nicolas Sarkozy).

Lorsqu’on lit la littérature en psychologie cognitive, on découvre que la


mémoire et l’attention ont longtemps été traitées séparément. Ça n’est plus le
cas aujourd’hui. La mémorisation est une formule simple qui se décompose en
cinq étapes.

Tout d’abord le cerveau va percevoir de l’information, il va commencer à


l’encoder puis à traiter cette donnée. Si je vous dis que je m’appelle Olicard,
votre esprit va encoder les sonorités, retenir mon visage et découper l’ensemble
en plein de petits morceaux pour les associer à des données déjà présentes dans
la mémoire.

Ensuite, le cerveau va stocker cette information dans le bon tiroir, en


l’occurrence celui de la mémoire sémantique. La dernière étape est celle de la
récupération, notre capacité à ouvrir le bon tiroir pour ressortir l’information
dont nous avions besoin. « Comment il s’appelle, lui, déjà ? Attends ? Olivier ?
Non ce n’est pas ça ! Son nom me fait penser au pastis et au truc des
coordinations… Mais-ou-et-donc-or-ni-car. Voilà, c’est ça ! c’est Ornicar, son
nom ! » Bon, bah là, c’est un peu raté, il manque une répétition de
l’information pour rectifier et consolider la bonne information dans la
mémoire. Ce qu’on appelle communément une « révision ».

Fin de la récréation, le cours d’histoire-géographie se poursuit. Le professeur


vous regarde et vous dit : « Marignan ? » Il attend une réponse en retour.
Un tiroir s’ouvre dans votre mémoire et vous trouvez « 1515 » dedans. Ouf !
Vous avez presque envie de le crier tellement vous êtes sûr de vous ! Mais
quand le professeur vous demande de lui rappeler qui faisait la guerre
à qui dans cette bataille, ainsi que les raisons de ce conflit, d’un coup
vos tiroirs semblent bien vides (si c’est vraiment le cas, dites-vous
que c’est la même chose pour la plupart d’entre nous 2).

C’est la particularité arithmétique de cette date – 15 15 – qui a gravé l’année


dans votre mémoire. Ce nombre en miroir vous a interpellé, comme lorsque
vous avez faim et qu’en regardant l’heure vous constatez qu’il est précisément
11 h 11. Cette heure double, originale, singulière, est assez forte pour susciter
votre intérêt au point d’avoir l’impression que ça vous arrive régulièrement de
regarder votre montre à 11 h 11. J’espère ne pas vous décevoir, mais ça vous
arrive tout aussi souvent de regarder à 11 h 10, 11 h 12, 11 h 08 ou encore
11 h 16. La différence est que ces dernières heures sont dénuées d’originalité.
Elles ne provoquent aucune émotion alors votre mémoire ne s’encombre pas de
ce souvenir.

Moins il y aura d’attention et plus l’encodage des données sera bâclé ou


annulé. Au risque de me répéter, il n’y a pas de mémorisation de qualité sans
une attention forte. En conséquence, l’attention ne peut pas être divisée sur
plusieurs centres d’intérêt quand vous souhaitez retenir quelque chose. Écouter
une personne parler tout en consultant vos e-mails ne donnera aucun résultat
pour vous souvenir correctement de ce qu’a dit la personne ou des détails
contenus dans l'e-mail en question.

La question qu’il vous reste à me poser est : « Alors est-ce que je dois tourner le
barillet du pistolet avant de tirer ou pas ? » Haha ! Vous ne l’aviez pas vu venir !
Je vais vous répondre que ça n’est pas encore le moment de reparler de
l’énigme, mais sachez que l’explication de votre décision de tourner ou non le
barillet doit être irréfutablement logique.

La question que j’attendais de votre part était plutôt : « Peut-on décider


consciemment ce sur quoi porter notre attention ? » Merci de l’avoir posée,
c’est une excellente question. La réponse est oui, mais… Parce qu’il y a
toujours un « mais » ! Vous pouvez consciemment vous focaliser sur une chose
précise dans l’espoir de la mémoriser, mais moins cette chose en question vous
intéresse et plus vous êtes susceptible d’être troublé par des stimulations
extérieures. Vous ne devez pas être stressé ou fatigué pour tenir la longueur, et
dans l’idéal, il faudrait quand même que vous trouviez une raison stimulante
de vous intéresser au sujet.

En résumé, vous maîtrisez la direction de votre attention, mais vous ne


maîtrisez pas sa puissance et sa durée. Heureusement, dans la dernière partie
du livre je vous donnerai les clés et les astuces pour agir positivement sur ces
variables. Pour le moment, contentons-nous de comprendre que l’attention est
la première étape de la mémorisation.

Continuons, je vous ai promis de lire cette partie en soixante minutes


maximum et je ne compte pas vous trahir !

ATTENTION À L’ENNUI
Voici le moment de la deuxième expérimentation que vous allez vivre. Vous le
saviez en lisant le titre, n’est-ce pas ? Ce test est direct, sans préparation. C’est
plus fun. Je l’ai mis en deuxième parce que je sais que vous commencez
légèrement à « décrocher » de la lecture. Je compte bien vous réveiller avec cette
petite pause de deux minutes. Oui, deux minutes. Rassurez-vous, je les ai
incluses dans les soixante minutes de votre temps de lecture !

La durée maximale de pleine attention baisse chaque année. En 2000, une


étude a démontré que notre attention pleine, à 100 %, était de 12 secondes en
moyenne. Fort heureusement, nous n’avons presque jamais besoin d’une
attention aussi intense. C’est un simple indicateur de notre compétence
maximale. En 2015, une nouvelle étude réalisée par Microsoft, impliquant
2 000 participants, a conclu que notre durée d’attention maximale était
descendue à 8 secondes. Quatre secondes de moins, ça ne semble rien, mais
traduite en pourcentage, c’est une chute vertigineuse de 33 % ! La raison de
cette dégradation s’appelle la « gratification instantanée ». Le monde qui nous
entoure, physiquement et virtuellement, a habitué notre cerveau à recevoir des
gratifications cérébrales avec une fréquence non naturelle. Ces gratifications
proviennent de l’activation de nos émotions (« Oh ! là, là, il est trop mignon ce
petit chat dans mon feed Instagram, je vais l’envoyer à Michel ! »), et nous
avons fini par en devenir dépendants, parce que c’est agréable, et que ces
gratifications sont censées être rares !

Rien d’étonnant, si l’on compare notre psychologie à de la nourriture.


Pourquoi sommes-nous attirés par les aliments gras ou par le sucre ? Attirés au
point de devoir faire des « efforts d’abstinence » et d’entamer des régimes ou
des changements d’habitudes alimentaires. Parce qu’initialement ces ressources
étaient rares. De la préhistoire à quelques générations en arrière, il n’était pas
évident de se procurer quotidiennement autant de glucides et de lipides dans
une journée. Pas de fast-food au pays de Rahan (si vous avez la référence, je
vous offrirai la griffe de sagesse de son collier). Les menus des siècles derniers
variaient assez peu d’un jour à l’autre. Ce principe de rareté et de plaisir
pouvant provoquer l’addiction (quand ce qui était rare devient abondant)
fonctionne de la même façon avec les émotions et la gratification mentale.
Nous sommes en surpoids d’informations qui génèrent de la joie, de la
surprise, de la colère, de la peur ou toute autre émotion forte provoquée en
quelques secondes. La moindre vidéo peut déclencher une dose de plaisir, et
notre cerveau recherche activement ces sources de stimulations. À l’inverse,
nous supportons très mal leur absence : c’est ce que l’on appelle « l’ennui ».

Je vous propose votre premier test sur la balance ! Je vous recommande de jouer
le jeu, offrez-vous deux minutes de vie pour appréhender ce qui va suivre.

LE JEU DES 120 SECONDES


Prenez votre téléphone (c’est bien la seule fois de ma vie où je dirai ça dans un
livre) ou tout autre moyen de mesurer l’heure facilement. Dans l’idéal, j’aimerais
que vous ayez accès à un système d’horloge à aiguilles dont vous pouvez voir la
trotteuse bouger à chaque seconde. Si vous utilisez votre téléphone, il possède
certainement un chronomètre ou une horloge pouvant être réglée sur le mode
« analogique ». Dès que vous êtes en place, passez au paragraphe suivant.
L’exercice n’est pas compliqué. À cause de son aspect simpliste, votre cerveau
pourrait vous inciter à ne pas le faire. Ne vous laissez pas envoûter, c’est vous qui
êtes aux commandes !
Voici la règle du jeu : vous allez regarder les secondes bouger grâce à l’aiguille
pendant 120 secondes. Ni plus ni moins. Simple. Basique.
Mais attention ! Vous devez voir en pleine conscience chaque seconde qui
passe. Vous devez constater 120 fois le déplacement de l’aiguille (ou le
changement de seconde si vous n’avez qu’une horloge numérique). Interdiction
de penser à autre chose ou de vous laisser distraire par quoi que ce soit. Pas
même un discours intérieur pour vous dire que « ça ne sert pas à grand-chose ».
Résistez à l’envie de compter. Je vous autorise à prononcer « une seconde » avec
votre voix intérieure, à chaque mouvement de l’aiguille. Dès que vous êtes prêt,
lancez ces 120 secondes et reprenez votre lecture au paragraphe suivant, je vous
y attendrai patiemment.

Bien ! Tout d’abord merci de vous être prêté au jeu (sauf les petits malins qui
ont commencé par lire ce paragraphe avant de faire le test, je vous vois,
retournez en arrière et faites d’abord le test). Comment vous sentez-vous
maintenant ? Vous devriez être plus « calme ». Cet exercice apaise votre mental,
calme son besoin d’être nourri d’informations, baisse votre niveau de stress et
agit sur votre respiration (par extension, l’exercice a également un impact
positif sur votre rythme cardiaque et sur votre pression sanguine).

Vous venez de vous mettre dans un état favorable si vous devez faire preuve de
concentration sur quelque chose qui vous intéresse (je ne sais pas, ce livre par
exemple). Tout ça en seulement deux minutes ! Vous souvenez-vous de la
dernière fois où vous vous êtes offert 120 secondes pour ne rien faire au milieu
de votre journée ? 120 secondes pour ne penser à rien ? 120 secondes juste
pour vous.

Tant que le souvenir est au chaud, que son tiroir est ouvert, je veux que nous
débriefions ce qui s’est passé pour vous pendant ce condensé d’éternité.
Qu’avez-vous ressenti pendant ces 120 secondes ? Le temps vous semblait
rapide ? Au contraire, l’expérience vous a paru trop longue pour quelque chose
dont vous ne voyez pas l’intérêt ? Avez-vous éprouvé des sensations agréables
ou désagréables ?

J’ai fait passer ce test au cours de ma vie à un grand nombre de personnes et


certaines réponses que j’ai reçues étaient surprenantes. Les personnes utilisaient
parfois des termes durs pour qualifier leurs impressions durant le test des
120 secondes. Certaines trouvaient que le temps avait eu une lenteur
« désagréable », d’autres m’ont avoué avoir beaucoup « lutté » pour tenir
jusqu’à 120 secondes, d’autres m’ont déclaré avoir « souffert » (au sens propre,
en ressentant une forme de douleur) et quelques personnes m’ont fait des
parallèles avec des mots aussi durs que « punition », « torture », « prison » et
même « mort ». Tout ça pour seulement quelques secondes d’interdiction de se
servir une louche de stimulation dans le grand saladier de la gratification
instantanée.

Parmi ces personnes, certaines échouaient à ce test. Leur réaction était souvent
de qualifier le jeu de noms d’oiseaux pour éviter une dissonance cognitive. Je
comprends, il est très désagréable d’échouer à faire une chose que l’on pensait
facile. En disant que le test est « nul », « stupide » ou « inutile », le cerveau
compense la sensation désagréable d’un échec en justifiant le manque d’intérêt
du test (plutôt que de constater qu’il y a un problème à résoudre).

Cette expérience vous permet de ressentir votre degré d’impatience


et la perturbation de votre attention. Plus c’était difficile, plus je vous
recommande les outils que vous trouverez dans la dernière partie. Si vous
n’avez rencontré aucune difficulté à passer ces deux minutes, alors vous
venez de gagner un outil pour vous centrer et pour vous mettre en état
de concentration.

Dans les deux cas, gardez à l’esprit que le résultat n’est pas définitif, si vous
refaites le jeu lors d’un moment moins propice que celui où vous lisez
un livre en étant bien installé (par exemple en le faisant en plein milieu
de votre journée de travail), tenir 120 secondes vous semblera beaucoup
plus dur.
À chaque fois que vous aurez besoin de recentrer votre attention pour
retrouver des points de concentration, vous pourrez compter sur
la trotteuse de la première horloge que vous croiserez !

LA CONCENTRATION EST-ELLE
DIFFÉRENTE DE L’ATTENTION ?
Nous utilisons régulièrement ces mots comme s’ils étaient interchangeables,
vous l’avez sûrement remarqué. Y a-t-il réellement une différence entre la
concentration et l’attention ? Et si oui, comment l’une peut-elle agir sur l’autre ?
Les différences majeures sont dans le degré d’effort que vous allez déployer et
dans les ressources que vous allez utiliser.

Imaginons que vous soyez à la pêche, au bord d’une rivière. Vous pensez
à la fois où votre camarade de classe avait entendu « Sarkozy » au lieu
de « Nicosie », et vous commencez à comprendre pourquoi il redouble
chaque année. Vous avez jeté votre ligne et vous surveillez le bouchon
orange flottant à la surface de l’eau. S’il disparaît, vous allez devoir réagir
immédiatement, vous saisir de votre canne à pêche et la relever avant
que le poisson ne s’échappe. Votre vigilance est portée sur le changement
d’état du bouchon, cette forme d’attention ne demande pas beaucoup
d’effort et vous n’utilisez pas beaucoup de ressources cognitives pour cette
surveillance. Peut-être même que cette session de pêche n’était
qu’une excuse pour venir vous reposer au bord de l’eau. Peu importe
que vous fassiez une prise ou non, vous serez probablement détendu
en repartant.

Changement de décor ! Imaginons que vous êtes assis dans


l’un de ces amphithéâtres modernes sans âme. Vous êtes venu assister
à une conférence sur la pêche à la ligne (oui, j’ai décidé que c’était votre
passion du jour). Vous n’êtes pas là par hasard ! Vous voulez par-dessus tout
progresser dans ce domaine et le conférencier qui se tient sur scène
est un grand professionnel. On dit de lui qu’il a compris les secrets de ce loisir
et il est venu partager ses conseils pendant plus d’une heure. Ça sera
probablement la seule fois de votre vie où vous pourrez l’écouter. Vous allez
devoir focaliser votre attention sur tout ce qu’il dit. Votre téléphone est éteint,
vous refusez à votre cerveau de divaguer vers des pensées sans rapport avec
la conférence, vous êtes à fond ! Vous allez mobiliser votre mémoire de travail
pour synthétiser les astuces que la star de l’hameçon vous offre. Cette attention
de chaque instant, dans une seule direction, va vous demander un effort.
Peu importe que ce soit votre plus grande passion, vous serez probablement
fatigué en repartant.

L’attention est généralement un état de vigilance qui ne demande pas d’effort


particulier à votre esprit. La ­concentration est l’action de focaliser
volontairement son attention sur quelque chose (une tâche en quelque sorte)
de précis. Cette dernière a un prix : celui de l’effort.

On peut en conclure facilement (et justement) que si vos capacités d’attention


sont amoindries, alors vous avez plus de mal à vous concentrer efficacement et
durablement. Allons encore plus loin : l’attention est une fonction cérébrale
qui se met au service de toutes les autres ! C’est une solide fondation qui
travaille en autonomie, mais qui excelle dans le travail de groupe avec vos
autres capacités cognitives (nous aurons l’occasion de les détailler dans un
chapitre plus opportun).

Pour cette partie, distinguons juste trois types d’attention : ­l’attention


sélective, l’attention partagée et l’attention soutenue.

Nous sommes capables de manipuler consciemment notre vigilance. Si vous


décidez de regarder les doigts de votre main pour voir si vos ongles sont
propres, personne dans votre tête ne viendra s’y opposer. Le plus amusant c’est
que si vous voulez être concentré, il suffit de vous dire « je veux être concentré »
pour diriger vos perceptions plus durablement sur une cible.
Stop ! Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit. Bien que ce début de
paragraphe dise la vérité, votre attention fonctionne quand même de façon
autonome la majorité du temps. Elle n’a pas besoin d’attendre vos ordres pour
effectuer son travail. La moindre mouche qui vole (dans le jargon, on appelle
ça un distracteur externe), le moindre bruit inhabituel ou inattendu, la
moindre sensation physique sortant de l’ordinaire, comme une odeur de
muffin poire-chocolat sortant du four qui se met à chatouiller vos narines, et
votre focus se décalera en direction de ce nouveau centre ­d’intérêt. Vos sens et
vos pensées seront dirigés automatiquement, tel un train que l’on ferait
changer de rail. Si j’ai précisé que ces distracteurs étaient externes, c’est parce
qu’il ne faut pas oublier les distracteurs internes. Ce sont toutes les pensées qui
s’invitent dans votre esprit comme de petits grains de pop-corn qui explosent !
Ces dialogues intérieurs s’enchaînent seuls comme dans les playlists aléatoires
des applications de musique. À chaque nouvelle pensée, l’infidèle attention va
régler son focus dessus.

Soyons francs, il n’est pas simple (c’est même impossible) de sélectionner à


chaque instant ce sur quoi va se focaliser notre attention. Bon, je vais faire une
entorse à la règle que je vous avais donnée pour la structure de cette partie. Le
titre de ce chapitre ne ­commence pas par le mot « attention », mais faisons
quand même une expérience rapide.

LE TEST DES 30 SECONDES


Quand vous aurez terminé de lire la consigne, relevez votre tête et observez
avec attention ce qu’il y a devant vous. Faites-le pendant 30 secondes maximum
(et faites-le sans crainte de perdre du temps dans votre lecture, j’ai compté trente
secondes dans les soixante minutes sur lesquelles je me suis engagé). Observez
attentivement ce qu’il y a devant vous, ne cherchez pas spécialement à retenir
quoi que ce soit. Soyez simplement conscient de votre environnement. C’est à
vous de jouer.
Vous êtes de retour ? Formidable ! J’en profite pour vous annoncer une bonne
nouvelle, cela fait environ trente minutes que vous avez entamé votre lecture,
vous avez lu plus de la moitié de la première partie. Merci de m’avoir offert votre
concentration. C’est le moment de bouger votre tête, de détendre votre cou et
vos yeux. Inspirez profondément trois fois d’affilée pour oxygéner votre cerveau.
Je vous recommande de vous lever, de marcher une minute (idéal si vous en
profitez pour boire un verre d’eau). C’est fait ? Passons au résultat de
l’expérience (je vous préviens que si vous lisez la suite sans avoir fait l’expérience,
vous ne pourrez plus la faire dans le futur).
Avant la courte pause, vous veniez de focaliser votre esprit sur l’environnement
qui vous entoure pendant trente secondes. Vous avez perçu votre monde dans
sa globalité, mais vous l’avez fait avec attention comme je vous l’ai demandé.
Ce que j’essaie de vous expliquer, c’est qu’en temps normal, vous ne prêtez pas
une attention aussi consciente aux lieux que vous visitez au cours d’une journée.
Pourtant, si je vous demande combien d’objets bleus il y avait dans votre champ
de vision, ou quelle tenue (vêtements et couleurs des vêtements) portait
précisément une personne que vous auriez vue devant vous, vous seriez ennuyé
pour me répondre sans avoir de doute.
Essayez de vous rappeler des détails très précis de ce qu’il y avait dans votre
champ de vision. Ne croyez pas que dire « une chaise » vous fera gagner des
points ! Il faut me donner la couleur de la chaise, me décrire son dossier et me
dire si son assise est différente du reste de la chaise. Il est très difficile de donner
des détails précis sur ce que vous venez de percevoir car vous avez porté une
attention dans son état de base. Pour votre cerveau (et le mien par la même
occasion), il est quasiment impossible d’avoir une concentration globale et
locale à la fois. Si vous allez au théâtre, vous avez déjà vu ces faisceaux de
lumière qui partent du fond de la salle pour éclairer un endroit de la scène en
formant un cercle lumineux, ces lumières s’appellent des « poursuites ». Vous
pouvez imaginer que l’attention est comme une lumière générale qui peut
éclairer toute la scène du théâtre dans sa globalité ou au contraire comme une
lumière de poursuite qui va n’éclairer qu’un seul comédien, sans déborder sur le
reste du décor. Lorsque vous focalisez, vous vous concentrez précisément sur ce
que l’on appelle « l’attention sélective ».
Si vous refaites le test d’observation de 30 secondes sur un seul des éléments se
trouvant devant vous, vous pourrez ensuite le décrire avec précision. Parce que
vous aurez décidé de sélectionner cette unique cible, en laissant de côté tout le
reste.

Parlons ensuite de l’attention partagée, qu’on appelle également l’attention


divisée. C’est le nom du processus qui vous fait basculer de l’attention sélective
d’une cible à l’attention sélective d’une autre cible (ou plus) de façon cyclique.
Vous avez raison, cette phrase un peu lourde m’a fait mal à la tête, imaginons
une situation plus quotidienne !

Vous êtes chez vous dans la cuisine. Vous avez choisi plusieurs recettes pour
préparer un bon dîner en famille (c’est sympa, vous auriez pu m’inviter). Tout
en surveillant les différentes cuissons sur les feux ou dans le four, vous
écoutez un podcast passionnant, mais n’oubliez pas de garder
un œil sur votre enfant en bas âge, qui joue dans la pièce à côté. Je vous
apprends peut-être par la même occasion que vous êtes parent, toutes
mes félicitations.

À chaque fois que votre attention changera de cible (la suite de la recette, la
casserole, le poulet dans le four, le podcast, votre enfant), vous allez pour ainsi
dire « payer » une taxe dans votre cerveau, un coût cognitif, qui va occasionner
de la fatigue et réduire la qualité de votre attention sur chacune des cibles ! Il y
a fort à parier qu’à la fin vous soyez fatigué, qu’une des cuissons soit restée un
peu trop longtemps sur le feu et que vous n’ayez pas compris la moitié de ce
qui se disait pendant le podcast. Plus vous perdrez d’énergie en changeant de
cible et plus votre esprit affectera les ressources restantes à ce qu’il considère
être la priorité absolue de votre attention : dans notre exemple, ça serait votre
enfant.

Terminons avec l’attention soutenue. C’est elle que l’on appelle souvent la
concentration (vous avez vu comment je n’ai pas oublié le titre de ce chapitre !).
Il est difficile de maintenir dans le temps son attention sur une même action,
une même tâche ou une même pensée. L’attention soutenue, c’est le fait de
contraindre son attention sélective à ne pas se déplacer. Cela demande un
effort, de la volonté et de l’énergie, car votre attention a envie de basculer sur
une autre cible à chaque instant. Les premiers fautifs sont les fameux
distracteurs internes et externes. Nous aurons l’occasion de parler plus en détail
de l’attention soutenue dans les deux dernières parties du livre.

Vous connaissez à présent les bases des relations qui existent entre la
concentration et l’attention, il est temps de poursuivre (appréciez la qualité de
cette transition avec le prochain titre).

ATTENTION AU TEMPS QUI PASSE


Troisième expérience que nous allons mener ensemble (bon OK, quatrième si
je compte la clandestine du chapitre précédent) ! Plus votre attention est en
bon état, plus votre perception du temps est fiable. Malheureusement
l’inverse est également vrai.

Le besoin de passer d’un sujet à l’autre, d’être nourri en permanence


d’informations, provoque une impatience qui se traduit toujours par une
mauvaise perception du temps. Par exemple, si vous n’avez pas encore trouvé la
réponse à l’énigme de la roulette russe que nous avons amorcée en début de
partie, mais que maintenant je vous donne un indice, alors vous serez stimulé.
Cette stimulation modifiera la perception du temps que vous avez de votre
lecture. C’est exactement ce que je vais faire.

Mieux qu’un indice, je vais vous donner le point de départ de la réponse


à l’énigme : vous devez faire tourner le barillet avant de tirer à votre tour,
il ne vous reste plus qu’à me dire précisément pourquoi il faut le faire.

La dilatation ou la contraction du temps qui passe, vous avez déjà expérimenté


ce processus naturel (et sans danger) maintes fois dans votre vie. Souvenez-vous
d’une conversation passionnante que vous avez eue, vous aviez regardé votre
montre en arrivant puis, à un moment, vous aviez regardé l’heure pendant la
conversation. Stupeur ! La durée qui venait de s’écouler n’était pas les vingt
minutes que vous aviez perçues, mais une heure entière ! Souvenez-vous aussi
de ces cinq minutes qu’il restait avant la fin d’un cours à l’école (cours qui ne
vous intéressait pas plus que ça – moi, c’était la mécanique appliquée et son
soporifique point fondamental de statique). Chaque seconde vous semblait être
une éternité. Vous regardiez votre montre toutes les minutes et il vous semblait
que le temps s’était figé.

LE TEST DU TEMPS
Testez votre perception du temps sur des tâches simples et neutres. Pour
commencer, estimez le temps que vous pensez mettre pour réaliser l’action
proposée. Vous ferez cette action et vous noterez ensuite le temps que vous
aurez réellement mis. Ne le faites pas à la louche, sortez votre téléphone pour
chronométrer.
Réciter l’alphabet en entier.
– Temps estimé : .............
– Temps réellement écoulé : .............
Compter de 1 à 100 à la vitesse que vous voulez.
– Temps estimé : .............
– Temps réellement écoulé : .............
Citer dix films français de comédie.
– Temps estimé : .............
– Temps réellement écoulé : .............
Retrouver quelles sont la douzième et la dix-neuvième lettre de
l’alphabet.
– Temps estimé : .............
– Temps réellement écoulé : .............
Lire dans votre tête les dix-sept articles de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen de 1789 3 (pensez à regarder la longueur du
texte avant d’estimer votre temps de lecture).
– Temps estimé : .............
– Temps réellement écoulé : .............
Alors ? Constatez-vous de grands écarts entre vos estimations et vos temps
réels ? Ou pire, êtes-vous déjà en train de me lire parce que vous vous êtes dit
que vous auriez le temps de le faire plus tard ou que ça n’avait pas tellement
d’intérêt ? Non, je pense que vous l’avez fait. Mais en sortant votre téléphone
pour lancer le chronomètre, avez-vous été tenté de vérifier si vous aviez des
messages ? Si c’est le cas, vous serez très intéressé par la deuxième partie qui se
rapproche un peu plus à chaque page.
Vous avez également ressenti que la lecture de la Déclaration des droits de
l’homme a demandé de l’attention soutenue. Vous avez dû être parasité par
des distracteurs externes, mais également par des pensées que votre cerveau
produisait à la lecture des articles (des avis, des réflexions, ou peut-être des
pensées basiques comme le simple fait de vous dire que vous n’aviez jamais lu en
entier cette Déclaration).

Quoi qu’il en soit, ces expérimentations vous aident à vous découvrir et à


comprendre comment fonctionne votre attention ­personnelle. Vous n’avez pas
besoin que je commente vos résultats (je pense que vous êtes déjà satisfait ou
surpris de la comparaison entre vos temps estimés et vos temps réels).

Votre seul besoin (pour le moment) est de mieux vous connaître et de mieux
appréhender ce que nous appelons « l’attention ». Et je peux vous dire que vous
êtes sur le bon chemin !

PERCEPTION, CONSCIENCE
ET ATTENTION
Voici venu le moment un peu philosophique. Hop, hop, hop ! ne fuyez pas ! Je
vous vois déjà jeter un coup d’œil au titre du prochain chapitre pour voir s’il
commence par « attention ».
Vous avez remarqué ces ruptures quand je vous interpelle ? J’utilise un
stratagème pour mettre du rythme, je vous fais prendre conscience que nous
sommes dans une conversation (plutôt dans un monologue où j’essaie
d’anticiper vos pensées et vos réactions). Quand je vous interpelle par le « Hop,
hop, hop », vous prenez conscience que j’écris en pensant à vous, en
m’adressant directement à vous.

La conscience active, celle où nous sommes capables de nous entendre penser,


existe dans l’attention, et disparaît dans l’inattention (ou plus exactement dans
le manque d’attention). La capacité dont le livre fait l’objet est un rouage qui
entraîne celui de la conscience de l’instant et celui de la lucidité sur ce que l’on
vit. Sans l’attention, nous ne serions que des machines à réagir
musculairement et intellectuellement.

Exercice pratique : Je suis devant vous avec un ballon. Si je vous envoie


le ballon sans vous prévenir, vos muscles vont agir pour l’attraper ou pour
l’éviter. Je décide en fin de compte de ne pas envoyer le ballon, je le pose.
Je ne suis pas venu pour jouer, mais pour vous annoncer une nouvelle
qui ne va pas vous plaire : je viens vous dire que votre loyer va augmenter !
Vos pensées automatiques vont vous faire commencer à pester contre votre
propriétaire avant même de savoir si ce que je viens de dire est vrai (après
tout, qu’est-ce que j’en sais, moi ?), quel est le montant (une augmentation
d’un centime est quand même une augmentation, mais moins agaçante
qu’une augmentation de 50 euros) ou les raisons de cette augmentation
(parce que vous allez bénéficier d’une piscine chauffée par exemple).

L’attention aide notre esprit à avoir conscience d’une chose précise plus qu’à
avoir conscience de soi-même (relisez la phrase, elle est un peu complexe, je
vous avais dit que c’était l’instant philosophique).

Voici la dernière indigestion de mots avant de reprendre un échange plus


fluide : puisque la conscience peut être définie comme étant la perception de
sa propre existence, alors l’attention peut être définie comme la partie de
notre expérience, de notre existence, sur laquelle on a choisi de se concentrer.
En conclusion et par extension, la concentration est l’énergie que l’on a
délibérément choisi de mettre sur cette partie de notre expérience.

Ouf ! On peut reposer nos méninges maintenant.

J’ai voulu vous parler de ces fondamentaux dès la première partie car
l’attention est un bien précieux dont nous avons peu conscience dans l’instant.
Rares sont les personnes qui, comme vous, vont s’y intéresser au point de lire
un ouvrage entier sur le sujet. Là où le bât blesse, c’est qu’il faut soigner son
attention pour avoir conscience de son existence. C’est un cercle vicieux. Le
serpent se mord la queue et seule l’expérimentation peut nous permettre
(« nous », les humains) de comprendre sa vraie valeur.

C’est maintenant que nous raccrochons les wagons avec le titre de ce chapitre !
La perception est le meilleur exemple pour illustrer ces réflexions sur la
conscience. Prêt à stimuler votre imagination pour un nouveau jeu de rôle ?
Bien.

Je lance un sortilège de téléportation et vous êtes maintenant à l’anniversaire


d’un ami. Il y a une vingtaine de personnes réunies dans la pièce principale
de son domicile. Vous entendez de la musique et un brouhaha propre
à ce genre d’événement. Vous êtes en train de discuter avec votre
ami Michel. Vous adorez Michel, il a toujours un truc marrant à raconter
et ça fait très longtemps que vous ne vous êtes pas parlé. Votre cerveau va,
comme par magie, isoler les autres sons de la pièce pour que vous
ne perceviez que la voix de Michel afin d’être focus sur la conversation. Vous
n’êtes plus que tous les deux, Michel et vous. Ce processus de filtre est fait
par votre mental de manière automatique. Pendant que vous discutez,
un autre groupe se trouve quelques mètres derrière vous. Quelqu’un vient
de prononcer votre prénom dans une phrase. Votre filtre mental laisse passer
cet unique son pour que vous ayez conscience de cette conversation au loin.
C’est juste assez pour que soyez toujours concentré dans votre discussion
avec Michel tout en étant un peu perméable pour savoir pourquoi on parle
de vous un peu plus loin.
Vous avez peut-être déjà expérimenté ce super-pouvoir du filtre audio en étant
assis dans un restaurant tout en étant capable de suivre la discussion d’une
table se trouvant loin de vous. C’est assez étonnant quand on y pense, on a
réellement l’impression que le reste de la pièce a diminué son volume sonore.

Ce système de filtre, qui fait partie de l’attention sélective, est vulgairement


appelé en psychoacoustique l’effet « cocktail party ». En 1953, le chercheur
Colin Cherry a fait les premiers tests consistant à diffuser des sons différents
dans les deux oreilles des volontaires participants à l’étude. Ces derniers ne
devaient se concentrer que sur l’une ou l’autre de leurs oreilles, à la demande
du chercheur, pour ensuite restituer le sens de ce qu’ils avaient entendu dans
l’oreille en question. Le seul moyen de comprendre le sens de ce qui était
diffusé était de « ne plus entendre » ce qui était diffusé en simultané dans
l’autre oreille.

En 1959, Neville Moray va plus loin en incluant à sa recherche le principe de


perméabilité. Pour réussir cette prouesse, il va reproduire l’expérience d’origine
mais en diffusant parfois des sons significatifs (comme le prénom du
participant) du côté où le volontaire ne doit prêter aucune attention. C’est
ainsi que l’on a pu constater et quantifier notre capacité naturelle et
automatique à créer des filtres de perception tout en laissant filtrer des
informations qui peuvent nous être utiles.

Des recherches similaires ont été faites par d’autres chercheurs sur le domaine
de la perception visuelle ou sensitive. En 2016, Skoda avait fait l’une des
publicités les plus intelligentes que j’ai pu voir dans ce domaine 4 : une Skoda
Fabia bleue était au centre de l’image, garée dans la rue devant des bâtiments.
Les téléspectateurs regardaient cette scène peu agitée (aucun mouvement si ce
n’est une passante qui traversait l’écran). Le spot était entrecoupé de flashs
noirs réguliers et rapides. Ils n’étaient pas placés par hasard, ils symbolisaient le
clignotement naturel des paupières. Vous n’en prenez pas conscience mais
régulièrement vous êtes dans le noir durant la fraction de seconde qu’il faut à
vos paupières pour humidifier votre cornée. C’est quelque chose de tellement
banal que vous avez un filtre mental pour ne plus le percevoir. Dans la
publicité de la Skoda Fabia, les éléments du décor changeaient subtilement et
légèrement à chaque coupure noire à l’écran. La couleur d’une façade, un
panneau en plus sur la route, un vélo contre un mur. Au bout de quarante-cinq
secondes, la seule chose à l’écran qui n’avait pas changé depuis le début de la
publicité était la voiture bleue au centre, et personne n’avait vu qu’il y avait eu
toutes ces modifications avant que la vidéo elle-même nous le fasse remarquer,
en nous montrant un avant/après édifiant !

Manipuler la direction de votre attention en utilisant la connaissance de vos


perceptions et de vos filtres, c’est exactement ce que tente de faire le marketing.
Les marketeurs ont pour mission de créer une stimulation visuelle ou auditive
assez forte pour casser vos filtres, pour se saisir de votre attention et essayer de
vous faire percevoir un message. Le but ? La vente d’une marque et de ses
produits. Comme ils n’ont que peu de temps pour cela, ils vont souvent inclure
le message directement dans la forme du stimulus. Par exemple en utilisant une
mascotte publicitaire véhiculant les valeurs de la marque : un tigre pour vendre
des céréales enverra à votre cerveau un message sur l’apport en énergie des
céréales, et à quel point en consommer rend fort !

Si je veux que vous me perceviez pleinement, je dois diriger la majorité de


votre attention sur moi. À l’inverse, tant que vous ne portez pas d’attention
sur un point précis, alors ce point n’existe pas dans votre perception.

Vous avez probablement des chaussures aux pieds. Dirigez votre esprit
sur les sensations de vos pieds avec vos chaussures. Ressentez le contact
de vos orteils les uns contre les autres. Êtes­vous à l’aise ? Un peu serré ?
Avez-vous chaud ou froid ? Peut-être identifiez­vous de légères douleurs
ou un fourmillement ? Il y a quelques lignes, ces sensations au niveau
de vos pieds n’existaient pas pour vous car sans votre attention, vous
ne pouviez pas les percevoir.

LE DÉTOURNEMENT D’ATTENTION, LE SECRET


DES MAGICIENS
Vous le savez depuis toujours au fond de vous : un magicien c’est juste un type
en costard, qui cache des trucs dans ses manches, qui va prendre son chapeau
pour faire apparaître un lapin et surtout qui ne peut pas s’empêcher de mettre
des danseuses sur scène dans le but de détourner notre attention… Vous le savez
car ce sont des clichés, et les clichés ont la vie dure ! Pourtant, si vous y
réfléchissez, est-ce que ça ne fait pas bien longtemps que vous n’avez pas vu de
magicien faire apparaître un lapin d’un chapeau ? Pour être transparent avec
vous, je crois que je n’ai jamais vu un magicien faire ce tour en dehors d’une
bande dessinée.
Une légende urbaine explique quand même que le détournement d’attention
serait le grand secret des illusionnistes. Ce qui est étonnant pour un secret
puisque tout le monde semble être au courant. La définition d’un détournement
d’attention est de stimuler la vigilance d’une personne pour l’obliger à réagir de
manière urgente à une nouvelle stimulation visuelle ou auditive.
Pourtant, je ne suis pas très à l’aise avec ce terme de « détournement »
d’attention. Cela signifierait que les mentalistes utilisent le détournement
d’attention psychologique, et les magiciens le détournement d’attention visuelle ?
Or j’ai l’impression que détourner l’attention d’une personne veut dire pointer
mon doigt dans la direction qui lui est opposée en lui criant « Attention ! Un
éléphant derrière toi ! » Et je crois ne pas trop m’avancer en affirmant qu’il est rare
qu’un tour de magie utilise ce stratagème.
Les magiciens ont beaucoup de noms. On les appelle « illusionnistes »,
« prestidigitateurs » ou « mystificateurs », mais ils se font également appeler
« manipulateurs » (pour mettre en avant leur dextérité). Un manipulateur
manipule, c’est logique. C’est également ce que font les magiciens avec
l’attention de leurs spectateurs, ils la manipulent, en douceur, pour la déplacer
naturellement à l’endroit où ils le souhaitent… L’endroit qui les arrange et qui va
leur permettre de créer l’illusion d’une situation impossible.
Ce qui va suivre va vous demander un peu de visualisation mentale. Mais le jeu
en vaut la chandelle… Comme promis au début de ce livre, je vais soulever
légèrement le rideau d’un secret de magicien. Est-ce éthique de révéler un
secret ? Je répondrai à cette question à la fin de cet aparté.
Pour vous aider à suivre ce que je vais expliquer, vous pouvez faire les gestes que
je vais décrire avec vos mains. Si je tiens visiblement une pièce dans le creux de
ma main droite et que celle-ci laisse tomber la pièce dans le creux de ma main
gauche, puis que je ferme le poing de ma main gauche, mais qu’en l’ouvrant et il
n’y a plus la pièce, alors il y a de grandes chances pour que cette pièce n’ait
jamais quitté ma main droite ! Fin du secret ? Pas tout à fait.
La dextérité va me permettre de vous donner l’illusion visuelle que la pièce
tombe réellement de ma main droite à ma main gauche. Les gestes, le rythme et
la persistance rétinienne vont devenir des atouts pour m’aider à commettre mon
divertissant méfait. Si en plus je fais ce mouvement à la hauteur de mon torse, en
laissant redescendre très lentement ma main droite « vide » vers le bas pendant
que ma main gauche, en poing fermé, monte à la hauteur de visage rapidement…
alors c’est parti : je commence à manipuler votre attention ! Je sais que votre
esprit est attiré par ce qui bouge et par ce qui monte ! Vos yeux ne vont pas
pouvoir s’empêcher de suivre la main qui monte car le mouvement est prévu
pour diriger votre attention : vous étiez focalisé sur les mains lors du soi-disant
échange de mains et j’ai amené votre focus à suivre la main gauche plutôt que la
main droite lorsque les mains se sont séparées.
Votre attention n’a pas été détournée, il y avait un choix à faire dans la continuité
(droite ou gauche), et je l’ai juste dirigée dans la direction qui favorise l’illusion
finale. Détaillons encore un peu plus : si mon propre regard suit la main gauche,
celle censée avoir la pièce de monnaie, comme si moi-même j’étais intimement
convaincu de regarder la main qui contient la pièce, alors je renforcerai encore
plus votre conviction inconsciente que vos sens doivent être dirigés dans la
direction que suit mon regard pour ne rien rater.
Voilà, vous connaissez un secret de magicien, et vous savez ce qu’il y a de plus
beau ? Lorsque l’un de ces artistes fera disparaître une pièce de cette manière
devant vous : votre attention se fera quand même avoir ! Preuve qu’il s’agit d’une
manipulation de votre attention et non pas d’un détournement d’attention. Si
c’était un détournement d’attention, le fait de vous révéler le secret vous ferait
vous méfier, vous regarderiez l’autre main puisque vous avez été initié. Comme la
séquence dirige votre attention en la prenant quasiment par la main, votre esprit
critique n’a aucune décision à prendre. Et vous ne vous souviendrez d’avoir lu
cette description dans ce livre qu’au moment où les doigts de l’artiste s’ouvriront
pour révéler qu’il n’y a rien dans sa main. Votre regard se précipitera alors sur
l’autre main, un peu plus bas, qui sera vide elle aussi… trop tard ! (Le magicien
aura eu un coup d’avance sur vous, et aura déjà pris le temps de faire disparaitre
la pièce de l’autre main également, pour faire disparaître sa pièce encore
ailleurs !)
ATTENTION À CE À QUOI
VOUS FAITES ATTENTION
Là je vous ai bien eu ! Si, si ! regardez le titre de ce chapitre… Il commence par
« attention » et se termine par « attention ». Alors est-ce un passage interactif
ou théorique ? Un peu des deux pour être honnête. C’est aussi le dernier
chapitre avant de vous donner la réponse complète à l’énigme du barillet et du
pistolet qui nous intrigue depuis presque une heure (je pense que vous avez la
réponse ou que vous en êtes très proche).

Bien choisir à quoi dédier votre attention est essentiel. Si cela va de soi, ça n’est
pas pour autant que nous le faisons. Laissez-moi vous poser quelques
questions. Vous avez le droit de ne pas y répondre. Je vais même vous
demander expressément de ne pas y répondre ! La consigne est étrange ? Tant
pis. Restez attentif à mes questions. Lisez-les, comprenez-les, mais ne vous
sentez pas impliqué par ces demandes, je ne veux pas que vous cherchiez à
donner de réponse. Voici cinq questions à lire sans penser à la réponse :

1. Quelle heure est-il approximativement ?

2. Êtes-vous assis confortablement ?

3. Avez-vous soif ?

4. Trouvez-vous que ce livre a encore cette odeur caractéristique du papier


neuf ?

5. Quel est l’arbre que l’on décore dans son salon pour Noël ?

Alors ? Difficile de ne pas avoir de réponses qui apparaissent dans votre esprit.
À chacune de mes questions votre attention s’est déplacée vers le sujet
concerné. C’est mon métier de mentaliste de diriger l’attention de mon public
pour le bluffer et le divertir. Je sais que si je vous demande de ne pas penser à
un éléphant rose, vous penserez a minima à un éléphant (et il sera
probablement rose). Je vous l’ai déjà dit, le cerveau n’aime pas le vide. C’est
comme si j’écrivais une phrase en grands caractères devant vous en vous
demandant de la regarder, mais sans la lire. À partir du moment où vous savez
lire, votre esprit ne peut pas s’empêcher de traduire les signes en lettres, puis en
mots, puis en phrases. NE LISEZ PAS CETTE PHRASE (TROP TARD).

En ce moment, nous nous amusons, avec un autre mentaliste, Charlie Haid,


dont je salue le talent au passage, à piéger l’attention et la mémoire de travail
des autres pour induire des pensées fausses basiques. Ce qui est magnifique
avec ces techniques, c’est qu’elles fonctionnent aussi bien sur nos spectateurs…
que sur nous deux ! Je vais vous le faire (je vous avais bien dit que ça serait un
peu interactif !).

Imaginez que 2 plus 2 soit égal à 10. Ne le retenez pas, s’il vous plaît,
car nous savons vous et moi que c’est faux. Mais je voulais juste que
vous lisiez attentivement que 2 plus 2 est égal à 10. C’est étrange, on ne nous
a pas appris ça et vous n’avez pas besoin de l’expérimenter pour savoir que
ça ne fonctionne pas. Mais, pour cette expérience, c’est important pour
moi de vous dire que 2 plus 2 est égal à 10. Et que nous y reviendrons
à la fin de ce chapitre. Le suspense est insoutenable ! Je pourrais vous
demander de lire cette addition à voix haute, mais je n’en ferai rien.

Votre attention se laisse manipuler par votre environnement, mais aussi par
ce qui est dit ou écrit autour de vous.

Souvenez-vous des premières fois où vous avez fait vos lacets. Ce souvenir
est peut-être lointain, mais je peux vous assurer que 100 % de votre attention
était dédiée au moment où vous faisiez le serpent autour de l’arbre pour
le faire rentrer dans le trou. C’était nouveau, c’était un enchaînement
de mouvements difficiles à retenir, il y avait un enjeu et vous vouliez
absolument réussir. Idem pour vos premiers mètres sur un vélo (sans
les petites roues en plus !) ou lorsque vous avez appris à nager à la piscine
municipale. Dans ces trois exemples vous vouliez être capable de bien faire,
vous vouliez apprendre. L’espace d’un instant vous avez été capable
de dédier toutes vos ressources cognitives à ces tâches. Aujourd’hui, vous
savez faire vos lacets, vous savez pédaler et vous savez nager (ou toute autre
activité, ce ne sont que des exemples).

Votre mémoire procédurale (la mémoire du corps) a pris le relais de votre


conscience et vous êtes capable de discuter en mettant vos chaussures ou de
pédaler tout en regardant le paysage autour de vous.

Il est important que vous sachiez à quoi vous voulez faire attention, mais
aussi identifier les ennemis de votre attention. Si vous voulez lire ce livre
en vous plongeant dedans mais qu’en face de vous un écran diffuse
une émission de variétés, il y a de fortes chances pour que vous soyez
attiré vers l’écran régulièrement à cause d’un son ou d’une image.

Prenons un autre exemple : vous travaillez sur un sujet important et vous


devez chercher une information très simple à trouver sur Internet.
Par exemple, un résumé de cette fichue bataille de Marignan dont vous
ne vous souvenez finalement déjà plus alors que vous aviez lu ma petite note
en bas de page. Vous sortez votre téléphone. Allez-vous simplement
chercher l’information et reposer votre téléphone, ou vérifier vite fait
en même temps vos messages ? Avec un petit coup d’œil rapide
à vos réseaux sociaux ? Tout en regardant à quoi correspond cette
notification d’un nouvel e-mail ?

Vous devez être conscient de deux choses : votre attention ne se dirige pas
spontanément vers ce qui est le plus utile pour vous. Elle n’est pas configurée
pour ce travail et c’est bien tout le problème qui nous occupe. Positivement en
revanche, elle vous autorise à ne pas faire de focus lorsque vous maîtrisez
quelque chose, une action physique. Vous perdriez du temps, de l’énergie (et
sûrement de l’efficacité) si vous deviez conscientiser votre manière de faire vos
lacets.

Attendez, avant de clôturer ce chapitre quelque chose vient de me revenir. J’ai


une petite question à vous poser, combien font finalement 2 plus 2 ? Si vous
avez pensé à 4, c’est normal, c’est la bonne réponse ! Et si vous avez pensé à 4
mais également à 10 tout en vous disant que ça n’était pas la bonne réponse
(ou que je cherchais à vous faire penser à 10, ça marche aussi), vous venez de
constater que l’esprit peut cibler n’importe quoi, même ce qui n’est pas
nécessaire, ce qui est faux (ou qu’un auteur s’est amusé à glisser dans votre
esprit).

L’une des grandes problématiques n’est pas d’être attentif, par définition
votre attention est toujours portée sur quelque chose, encore faut-
il que cette chose soit vraiment utile pour ce que vous cherchez à faire
ou à apprendre. Vous devez simplement faire attention à ce à quoi vous
faites attention.
ATTENTION AU DÉPART !
J’aperçois la ligne de départ ! Vous êtes dorénavant équipé de solides bases sur
l’attention. Certes nous n’avons creusé ni en profondeur ni dans toutes les
directions, mais vous avez réussi à être concentré pour obtenir de nouvelles
connaissances, vous avez compris les implications basiques de l’attention. Vous
avez pu tester certaines de vos capacités et même situer les forces ou les
faiblesses de cette faculté. Vous avez effleuré les problématiques qui vont vous
permettre de passer au niveau supérieur et reprendre le pouvoir sur votre
précieuse attention (et sur ceux qui essaient de se l’approprier pour en faire
commerce).

Avant de conclure cette première partie, voici la réponse à notre énigme ! Le


malfaiteur n’a placé qu’une seule cartouche dans l’une des six chambres du
pistolet. Il a ensuite fait tourner le barillet et a appuyé sur la gâchette en visant
une bouteille vide près de vous. Rien ne s’est passé, la chambre du pistolet était
vide. Votre but est également de ne pas briser la bouteille lorsque vous allez
tirer dessus. Pour maximiser vos chances de réussite, vous devez faire tourner le
barillet avant de jouer (mais vous le savez, je vous l’ai dit tout à l’heure),
pourquoi ? C’est une logique statistique. Puisque le malfaiteur a tiré, une
chambre vide ne compte plus vraiment dans le barillet, on ne peut pas
retomber dessus sans passer d’abord par les cinq autres chambres. Il reste quatre
chambres vides dans le barillet et une cinquième qui contient la balle. Vous
avez quatre chances sur cinq de ne pas faire exploser la bouteille, soit 80 % de
chance. Mais si vous refaites tourner le barillet, alors la chambre vide utilisée
par le malfaiteur est remise en jeu ! Vous aurez de nouveau cinq chances sur six
de ne pas faire exploser la bouteille, soit 83 % de chance. C’est subtil, mais
c’est logique.

Que vous ayez trouvé ou pas, votre esprit a été stimulé, et je vous recommande
de ne jamais vous adonner à une activité incluant de faire tourner un barillet
pour jouer avec la chance.

En dédiant un peu de temps à la lecture des pages précédentes (ce temps


représente approximativement 0,00007 % de votre vie), vous avez obtenu un
avantage : le savoir. Vous avez constaté indirectement que tout ce que vous
faites dans votre vie ne vous demande pas forcément le même degré
d’attention. Faire ses lacets en étant adulte ne demande donc pas la même
concentration que lorsque vous étiez enfant (sauf si vous essayez de les faire en
sens inverse, c’est très perturbant, pourtant ils tiennent mieux). Prendre une
douche reste plus facile que de dessiner les plans de sa future cuisine.

C’est une chose à retenir : vous n’avez pas besoin d’être attentif à tout,
tout le temps ! Il suffit que vous soyez capable de diriger votre attention
lorsque c’est utile, de savoir maintenir votre attention lorsque
c’est nécessaire, d’avoir assez de conscience pour éviter les pièges
« attrape-attention » et d’éduquer votre esprit à l’ennui pour résister
à la recherche de la gratification instantanée. Je m’adresse à vous, mais
vous pourriez très bien lire ce livre dans le but de transmettre une partie
de ces outils à votre entourage. Cela pourrait avoir un bel effet « boule
de neige ».

L’intérêt de prendre soin de son attention se résume en quatre piliers :


visiblement améliorer sa vie quotidienne, baisser sa charge mentale,
améliorer la gestion de son temps et arrêter de se sentir submergé.

Si l’attention est l’une de vos précieuses richesses mentales, n’oubliez


pas que, pour certaines entreprises, elle vaut de l’or et qu’elles feront tout
pour vous en déposséder.

« Tout s’achète, même l’attention. »


Opération Orchidée, Christiane Villon, 1985
1
. Je prends un instant pour vous préciser que je n’ai suivi aucun cursus universitaire dans le domaine des
sciences cognitives ou de la médecine, ce qui ne m’empêche pas de faire preuve de rigueur dans mes
recherches et dans mes écrits en m’appuyant sur les publications récentes des experts reconnus et sur de
solides consensus scientifiques.

2
. Il s’agit de la première victoire de François Ier face aux mercenaires suisses dans l’espoir de récupérer le
duché de Milan et de conclure la guerre de la Sainte Ligue, commencée sept ans plus tôt. Vous savez
pourquoi je le sais ? Parce que je viens de chercher sur plusieurs sites spécialisés avant de vous le dire.
Mon tiroir aussi n’avait stocké que 1515 !

3
. Consultable sur le site de Légifrance (www.legifrance.gouv.fr).

4
. https://dai.ly/x2ink9j
COMPRENDRE QUI SONT
LES ENNEMIS ET S’EN SERVIR

« Connais ton ennemi et connais-toi toi-même. » C’est l’une des phrases


marquantes du général Sun Tzu que l’on peut lire dans L’Art de la guerre. Vous
avez appris à vous connaître vous-même, il est nécessaire que vous fassiez la
connaissance d’une partie des ennemis de l’attention avant de rencontrer ses
alliés (et du matériel pour reprendre le pouvoir).

LE BROUHAHA CULTUREL
Quand j’étais petit, nous avions trois chaînes sur notre vieille télévision.
Rapidement l’offre s’est étoffée à cinq chaînes, plus une sixième qui était
cryptée la plupart du temps : Canal+ ! Quand nous zappions dessus
on apercevait le film malgré la neige et le son caractéristique du cryptage.
Nous n’avions pas d’abonnement, cela représentait un gros budget
que ma famille ne pouvait pas se permettre. Ça ne m’empêchait pas de rêver
en feuilletant le programme télé. J’imaginais tout ce que j’aurais pu regarder,
si seulement j’avais eu cette chaîne.

C’est ce que j’ai fait lorsque j’ai eu mon premier appartement ! Mais
pas de la manière la plus attendue : j’ai acheté une carte d’acquisition TV
(une carte électronique qui, mise dans l’ordinateur, permet de brancher
l’antenne télé directement sur l’ordinateur), et j’ai téléchargé un logiciel
sous licence gratuite. Un peu de débrouillardise sur Internet m’a permis
d’obtenir une clé de décryptage qui, une fois rentrée sur ledit logiciel,
m’autorisait à voir Canal+ en clair ! Oui, je sais, ça n’était pas du tout légal,
mais je n’ai plus recommencé.

J’avais les six chaînes disponibles en réseau hertzien (les ondes que capte
ce bon vieux râteau sur le toit) et je passais juste plus de temps à zapper
devant mon écran ! C’était étonnant, je ne regardai pas plus la quatrième
chaîne que les autres. J’avais juste augmenté le temps que je prenais pour
sélectionner le programme qui allait bénéficier de mon « temps de cerveau
disponible ».

Je vous plonge dans mes souvenirs car je crois que c’est à cette période
que le déficit d’attention a commencé à progresser dans la société.
On ne s’en rendait pas vraiment compte, mais plus l’offre culturelle (au sens
large) s’élargissait, plus notre attention était malmenée, mal habituée.

Aujourd’hui nous avons l’intégralité d’Internet à portée de main, toujours


disponible au fond de notre poche. Il y a des marques de VOD
qui fleurissent chaque année. On ne compte plus les créateurs de contenus
sur le Web qui sont sur plusieurs plateformes en même temps (je les connais
bien, j’en fais partie). L’information au sens large est partout. Au niveau
musical, la tendance ne dure plus que quelques jours : existera-t-il
des légendes atemporelles de la chanson comme nous avons connu ?
Concernant les livres il existe plus de 818 000 titres 1 en France et plus
de 68 000 nouveautés sont publiées chaque année ! Il n’y a jamais
eu autant de spectacles, d’humoristes, de concerts qu’aujourd’hui. La liste
est longue.

La gourmandise qu’était la culture (au sens large du terme) est devenue


une offre oppressante se disputant les faveurs de notre attention.
Un brouhaha où notre liberté de choix nous angoisse et nous ferait presque
regretter les décennies qui m’ont vu grandir avec l’alternative de trois chaînes
de télévision.

LE COÛT DE CHOISIR
Arrêtons-nous devant notre vieux tube cathodique. Celui qu’il ne fallait
pas regarder de trop près pour ne pas s’abîmer les yeux (du moins c’est
ce qu’affirmaient tous les parents à leurs enfants). Dans les années 1990,
j’étais adolescent. Le rituel familial devant la télévision le soir était toujours
le même : nous nous installions tous sur le canapé du salon ;
la télécommande en main, mon père jouait au cow-boy en passant
d’une chaîne à l’autre. À cette époque, il était impensable de ne pas avoir
chez soi un endroit dédié au loisir télévisuel. C’est assez incroyable
de penser qu’un simple objet a modifié nos habitudes au point qu’une pièce
entière lui soit dédiée ! Les tirs de zappette de mon père s’estompaient
et nous nous arrêtions sur un programme. Je me suis souvent
dit qu’en fin de compte nous regardions le « moins pire » des programmes
disponibles. Je m’explique : nous avions décidé de regarder la télévision,
c’était notre projet, et nous faisions un choix par défaut. Nous restions devant
le programme le moins mauvais, celui qui nous « ennuyait » le moins. Était­-
ce ça, le fonctionnement de la vidéo linéaire ? Je l’ai pensé pendant
un temps.

Ce qu’on appelle la « vidéo linéaire » est une vidéo qui continue de tourner en
notre absence : si j’allume la télévision je prends le programme en cours, il ne
m’a pas attendu ; il est diffusé en simultané pour tout le monde, que la
télévision soit branchée ou non. Donc si je veux voir un programme spécifique,
il faut que je sois devant mon écran à l’heure ! C’est le programme qui décide
du rendez-vous et non l’inverse.

La vidéo non linéaire, que l’on nomme souvent avec l’anglicisme VOD (video
on demand), nous libère de cette contrainte pour regarder ce que l’on veut,
quand on le veut. Ça a commencé par le replay de nos programmes favoris,
puis avec les films récents, suivi des contenus façonnés à la maison par des
créateurs du quotidien, Internet en général et enfin les plateformes de type
Netflix. Alors, c’est forcément mieux, non ?

À l’époque de la TNT, de Canal Satellite, de TPS et des autres offres


de bouquets de chaînes, je n’ai pas eu l’impression d’entendre moins souvent
le fameux « y a rien à regarder à la télé en ce moment » que prononçait
mon père chaque jour. L’offre s’était élargie, on parlait de plusieurs centaines
de chaînes généralistes ou thématiques, et pourtant il n’y avait toujours rien
de spécial à consommer le soir devant son poste. Et vous ? Ne vous arrive-t-
il jamais de passer plus de temps à choisir votre film sur Netflix
qu’à le regarder ? À faire défiler les vignettes YouTube sans savoir laquelle
sélectionner ? À fermer votre application de podcast pour mettre la radio,
tellement vous ne savez pas quoi « écouter » ? C’est là tout le paradoxe
de pouvoir choisir dans une offre trop large. Il y a moins de singularités,
moins d’événements.

Trente ans avant que vous ne lisiez ce livre, les films aux cinémas étaient moins
nombreux eux aussi. Le processus pour les voir chez soi, une fois passée leur
exploitation dans les salles obscures, était long, très long. Le cinéma était
protégé depuis des années par un système appelé « la chronologie des médias » ;
cette histoire propre à la culture française est pleine de rebondissements, je
vous invite à lire l’article de Libération paru sur le sujet il y a quelques années 2.

Au début des années 1980, la règle appliquée est à peu près la suivante : quand
un film sort en salle, il est disponible à l’achat en cassette vidéo (et en diffusion
sur Canal+) un an plus tard. Ensuite, la location dans les boutiques de cassettes
vidéo (disparues depuis des années) est possible. Deux ans après la sortie en
salle vous pouviez voir le film sur une chaîne française si, et seulement si, cette
chaîne avait financé une partie de la production de l’œuvre. Sinon, trois ans
après la sortie du film au cinéma, vous pouviez enfin le voir à télévision dite
« normale ». Et quatre ans après la première sortie en salle, vous pouviez y avoir
accès en service VOD payant. Comprenez, ou souvenez-vous, que dans ces
conditions d’attente, l’accès à un film était un véritable événement !
Aujourd’hui, il ne faut plus que quatre mois entre la première diffusion d’un
film en salle et son arrivée sur les sites de vidéos à la demande payants (et
même trois mois si le film a fait de mauvais scores sur ses entrées au cinéma).
Mais les plateformes sur abonnements, qui ne sont pas soumises à un certain
nombre d’engagements concernant le financement des créations
cinématographiques françaises, doivent attendre 36 mois. C’est l’une des
raisons qui a poussé Netflix à financer ses propres créations originales, et en
masse !

Certains se souviendront des semaines entières qui séparaient deux épisodes


d’une série, de la trilogie du samedi soir qui ne respectait pas toujours l’ordre
des diffusions, des premières intégrales vendues en VHS. Aujourd’hui, il
devient presque inacceptable qu’une saison entière ne soit pas disponible d’un
seul bloc sur Netflix.

Malheureusement, quand l’offre culturelle devient une offre de masse, elle


s’homogénéise. Quand tout se ressemble, il n’y a plus d’excitation. Tout semble
monotone, pourtant tout le monde a envie d’être partout, de ne pas être exclu :
« Tu n’as pas vu cette série sur NextPrime+ ? Attends mais tu devrais, tout le
monde ne parle que de ça ! » Mais il faut bien faire un choix, et ce choix a un
prix cognitif (oui, oui, tout ce chapitre a quand même pour but de parler de
l’attention !). Le simple fait de laisser sur le côté ce que vous n’avez pas choisi a
un coût cérébral, sûrement celui qui vous coûte le plus.

Choisir, c’est renoncer, et personne n’est jamais sûr d’avoir fait le bon choix.
Vous devenez responsable de votre choix et ça n’est pas confortable pour votre
cerveau ! Si le contenu vidéo que vous choisissez ne vous plaît pas et que vous
avez mis vingt minutes à vous en rendre compte : c’est votre faute. Si vous
n’avez pas vu la série dont tout le monde parlera demain : c’est votre faute.
Comme il est coûteux pour l’esprit de prendre une décision et de choisir quand
l’offre est infinie ; le plus simple est parfois de délaisser le divertissement et ça,
les plateformes l’ont bien compris. On y reviendra dans deux chapitres, vous
verrez, leurs méthodes sont redoutables !
Avant de parler des géants du numérique, autopsions le sujet de la culture. Qui
dit « culture » dit « art » et qui dit « art » dit « œuvre ». Force est de constater
qu’il y a de moins en moins d’œuvres et de plus en plus de divertissements.

Prenons en exemple une personne qui ne m’en tiendra pas rigueur (quoi
que je dise sur elle) : c’est-à-dire moi. Sur ma chaîne YouTube, je veux trouver
le juste milieu entre ce qu’il me fait plaisir de produire, ce que je veux
profondément produire et ce que le public veut voir comme vidéos.
Ça paraît évident, une fois écrit noir sur blanc, mais je vous assure
qu’équilibrer ces curseurs est bien plus chronophage et énergivore
que d’écrire, produire, tourner et monter la vidéo en question. À force
de pratiquer cet arbitrage, je constate que seul le divertissement survit
à l’industrie des vidéos YouTube. Il y a quelques exceptions, mais elles sont
par essence rares et hors de mon analyse.

L’une de mes vidéos, qui traite du sens caché derrière des logos de marques
bien connues du grand public, m’a demandé par exemple une petite heure
de préparation, vingt minutes de tournage, aucun investissement financier
et une heure de montage. Je vais être honnête, nous ne sommes
pas sur une œuvre d’art, mais sur un divertissement sympa qui se veut
un peu instructif. Cette vidéo a été visionnée 5 millions de fois et elle
a généré 4 000 euros de chiffre d’affaires pour ma société (de quoi payer
le salaire et les charges d’un assistant de production).

Il y a un an j’ai posté une vidéo sur la vie de Jean­Eugène Robert-Houdin,


le fondateur de l’illusionnisme moderne, un Français qui a marqué
cet art dans le monde entier. Ce documentaire m’a obligé à investir plusieurs
dizaines de milliers d’euros en production et beaucoup de débrouillardise.
Ce documentaire est – je le crois – une œuvre. Il plaît au public ou non, mais
le fait est que la vidéo a une vision artistique, un propos, une réalisation
soignée. Deux ans de travail, des jours et des jours de tournage,
des semaines de montage ont été nécessaires pour créer la plus belle vidéo
de mon écosystème. Un an après sa publication le documentaire affiche
péniblement 200 000 vues et je n’irai pas dans le misérabilisme en vous
donnant le chiffre d’affaires que la vidéo a généré.
Comparaison des performances : 5 millions de vues pour un divertissement,
200 000 vues pour une œuvre avec du sens. Si j’étais une entreprise
comme les autres, qu’il n’y avait pas la passion du partage au cœur
de mon travail, le calcul, au bénéfice de la rentabilité, serait vite fait.

Côté consommateur ? Tout le monde aime dire qu’il apprécie la chaîne Arte et
ses documentaires, mais ce sont les émissions quotidiennes de Cyril Hanouna
qui remportent le plus d’audience (ou des programmes d’information
d’éditorialistes, on s’attaquera à cette partie dans le prochain chapitre).
Pourquoi ces programmes raflent-ils la mise de l’audimat ? Parce que nous
prenons moins de risques en sélectionnant un divertissement ! Le coût de
choisir, c’est aussi le manque de gratifications cérébrales auquel on s’expose en
ne choisissant pas un divertissement qui pourrait nous les offrir. On ne veut
pas prendre le risque de s’infliger le pire des maux : celui de l’ennui ! Sommes-
nous encore capables d’être contemplatifs ? De faire cet investissement ? Si je
regarde, par exemple, le programme LOL sur la plateforme Prime Vidéo, je vais
être certain d’être surpris régulièrement, de rire, ou même d’être indigné. Mon
choix est un investissement rentable si je veux recevoir des sensations, des
émotions vives, avec une fréquence ne laissant pas de place à l’ennui (donc ne
me demandant pas d’effort pour rester attentif devant mon écran).

Même dans la consommation des produits domestiques, la surabondance fait


rage et sature (volontairement) notre système cognitif. N’êtes-vous pas un peu
surpris lorsque vous entrez dans un restaurant et que la carte ne propose que
trois entrées, trois plats et trois desserts différents ? C’est pourtant un gage de
qualité concernant les produits et la préparation des plats (du moins, c’est ce
que j’ai entendu dans la bouche des grands chefs). Que penseriez-vous d’une
grande surface qui limiterait le choix à trois références pour chaque produit ?
Vous sentiriez-vous contraint par ce magasin ? Auriez-vous l’impression d’être
privé de votre liberté de choisir ? Attendez, je vais faire un test…

Je viens de faire un test de la plus haute importance ! J’ai tapé « papier


toilette » sur le site Internet du service drive d’une célèbre enseigne (celle
qui veut être un repère dans les produits pas chers…) : 23 résultats
m’ont été proposés ! Franchement, comme je n’ai pas fait d’études
approfondies sur les différentes qualités de ouate, je vais choisir
une référence avec des critères proches du hasard (probablement un prix
intermédiaire). Le problème de la surabondance des choix, c’est qu’une fois
la décision prise, on peut rarement revenir en arrière. C’est de là que naît
la crainte d’avoir pris la mauvaise décision, de se dire que l’on aurait pu faire
mieux, que l’on aurait pu mieux choisir. Les « et si » se bousculent dans la tête
pendant et après la prise de décision. La crainte liée au perfectionnisme
et le fait de ne plus avoir accès aux autres possibilités sont deux éléments
qui provoquent un coût cognitif si fort qu’ils peuvent provoquer de l’anxiété,
de la tristesse, allant même jusqu’à la dépression.

Résumons : choisir a un coût. Alfred de Musset disait : « Je puis délibérer et


choisir, mais non revenir sur mes pas quand j’ai choisi. »

Plus l’offre est grande, plus le coût mental est élevé. Ce chapitre
a probablement mis des mots sur des situations que vous vivez : Est-
ce le bon choix pour les vacances ? Quel vélo je vais m’acheter ? Quelle
série je vais entamer ce soir ? et ainsi de suite. Ces choix puisent dans
l’énergie de votre capacité d’attention et de concentration quotidienne.
Ces facultés ne sont pas des cornes d’abondances auxquelles vous
pouvez vous abreuver toute la journée. Vous avez besoin de soulager
votre esprit, et vous savez quoi ? vous pouvez compter sur la société
de consommation pour prendre le relais et vous délester du reste de votre
attention. Même dans des domaines que vous ne soupçonneriez pas,
comme l’Information avec un grand I !

DE L’INFORMATION
À L’INDIGESTION
Les gros boss de fin de niveau qui attaquent votre attention sont au nombre de
trois. Pour vous parler du premier, nous devons faire un voyage dans le temps
(ça en jette comme annonce, non ?).

En 1631 paraît le premier journal imprimé en France. Il s’appelle La Gazette


et sert plus à délivrer des communiqués officiels qu’à informer ses lecteurs.
Rapidement l’État met la main dessus et il servira d’outil de communication
aux différents gouvernements jusqu’à la Première Guerre mondiale. Passé
le conflit, La Gazette disparaît dans l’indifférence la plus totale.

Durant ces presque trois siècles, de nombreux concurrents voient le jour,


le journal papier est le premier média d’information que connaît la société.
La plupart d’entre eux vont miser sur l’économie de l’abonnement afin
d’assurer une clientèle et d’optimiser les coûts en imprimant la juste quantité
nécessaire pour couvrir le nombre d’abonnés. Ce système a ses limites.
Difficile de trouver de nouveaux abonnés, alors qu’on pourrait vendre
les titres restant à toutes les personnes potentiellement aptes à se délester
de quelques pièces pour connaître les nouvelles du pays et du monde.

Avez-vous en tête l’image du jeune garçon, dans les rues du New York
de 1912, un paquet de journaux sous un bras et agitant un exemplaire
de l’autre bras ? Il crie : « Dernières nouvelles ! On a retrouvé le Titanic !
Achetez le journal ! » Il y a toujours un passant pour lui donner une pièce
et s’offrir un exemplaire. Ce passant poursuit sa marche en ouvrant le journal,
il ne trouve pas l’information promise sur le Titanic, mais se laisse happer
par les autres gros titres qui, s’ils sont moins efficaces que celui que criait
le garçon, attisent quand même sa curiosité. Cette vente à la criée est, selon
moi, l’un des points de départ expliquant ce qu’est devenu le commerce
de l’information aujourd’hui : un commerce d’attention.

En 2024, l’information est partout et nous n’avons même plus à payer pour y
accéder ! Les informations gratuites ont commencé à prendre leur place à la
télévision (le journal télévisé reste l’un des formats les plus suivis avec le plus de
régularité), puis l’actualité est devenue un contenu sur Internet. D’abord sur
des sites spécialisés, puis sur les réseaux sociaux. Entre-temps sont apparus les
journaux gratuits, comme ceux que vous pouvez trouver aux abords des
transports en commun. Quel est le business de ces entreprises ? Elles ne
vendent pas de l’information puisque l’accès est gratuit. Elles vendent… des
espaces publicitaires. Voilà le business qui se cache (à peine) derrière ce métier.
Et comment vendre un espace de publicité aux marques ? En leur prouvant
que l’on a une audience et surtout que l’on possède l’attention de cette
audience. Vendre de l’information gratuite, c’est plutôt vendre l’attention d’un
utilisateur à une marque. La citation anonyme 3 qui dit « Si c’est gratuit, c’est
que vous êtes le produit » brille de vérité.

Le titre qui fait cliquer

« Putaclic », c’est l’expression que l’on utilise pour parler d’un titre sur Internet
qui n’est pas conforme au contenu d’une vidéo ou qui exagère le contenu que
l’on va y trouver. La consonance avec un mot français vulgaire est fortuite. Ce
néologisme vient de l’anglais put a clic, soit « mettre un clic » dans la langue de
Molière. Pour les médias gratuits présents sur le Web, la première statistique à
présenter aux marques est le trafic de leur site Internet. Tous les coups sont
permis pour vous faire cliquer !

L’une des techniques vise à capter votre attention en utilisant un titre


volontairement négatif. Le biais de négativité va vous donner envie d’en savoir
plus, nous sommes ainsi faits. Là où les tabloïds n’hésitent pas à pousser le vice
en mettant des titres mensongers (qui leur valent des procès et des amendes
déjà prévues dans leur comptabilité), les médias plus sérieux vont utiliser des
pirouettes pour retomber sur leurs pieds.

Démonstration (et sans échauffement). Gros titre : « Fabien Olicard est-


il un escroc ? » Cette question orientée me donne envie de cliquer pour
savoir si je suis un escroc ! Alors que c’est moi qui viens de rédiger le titre.
Mais que se passe-t-il si je clique sur cet article virtuel ? Je vais d’abord avoir
un texte me rappelant le contexte, qui est ce « Fabien Olicard », et si possible
citant des personnes connues ou n’importe quels mots-clés ayant un intérêt
pour le référencement de l’article sur les moteurs de recherche. Quelque
chose comme : « Fabien Olicard est un mentaliste, comme dans la série
The Mentalist sur TF1 dont la voix française est interprétée
par l’un des comédiens de la série Plus belle la vie. C’est sur la scène
de L’Olympia, qui verra bientôt Christophe Maé en concert, que ce jeune
passionné du cerveau se révèle. »

Plus loin dans le texte nous aurons enfin la réponse au titre de cet article :
« Fabien Olicard s’amuse à dire sur scène que le mentalisme est à la frontière
de l’illusionnisme et de la voyance : une sorte d’escroquerie honnête.
Son spectacle, lui, n’a rien de l’escroquerie parce que… ». S’ensuivra tout
le bla-bla inutile servant à justifier qu’une personne ait rédigé 800 mots pour
faire une sorte d’article d’information.

Vous pensez que ça s’arrête là ? Cette technique a une conséquence encore plus
perverse. La majorité des lecteurs ne vont pas cliquer, et leurs pensées,
stimulées par l’émotion, vont mémoriser le contenu du titre au même titre que
n’importe quelle donnée. Sans tenir compte de son caractère interrogatif.
Souvenez-vous : combien font 2 + 2 ? Quatre bien sûr ! Pourtant une partie de
votre cerveau se souvient d’un court instant où ça faisait 10… Malin !

Quand un utilisateur partage un lien sur les réseaux sociaux, seul le titre
apparaît et il faut consentir à cliquer pour lire la suite du texte. En 2016, le site
The Science Post a posté sur Facebook le lien d’un article dont le titre était :
« Étude : 70 % des utilisateurs de Facebook lisent seulement le titre
des papiers scientifiques avant de les commenter. » 46 000 personnes
ont partagé le post d’origine sur leur propre page Facebook, parfois sans
commentaire, parfois pour faire la morale à leurs amis. Sauf que l’article
en question était pire que faux : il n’existait pas ! Si vous cliquiez dessus, vous
tombiez sur une page comportant un texte latin dont l’on se sert dans
le graphisme et l’édition pour mettre en forme la mise en pages en attendant
le véritable texte (ce texte latin d’attente est communément appelé le lorem
ipsum). Il n’y avait pas d’article. 46 000 personnes se sont empressées
de partager un titre fort sans lire l’article, comme le dénonçait précisément
le titre du faux article ! À ce niveau, la mise en abyme est presque une œuvre
d’art.
Une étude, scientifique cette fois, publiée en 2015, réalisée main dans
la main par l’Institut français 4 et l’université de Colombia, démontre que plus
un article est viral, moins il est lu ! 59 % des liens partagés sur X n’avaient
pas été consultés par la personne à l’origine du partage.

Nous pourrions expliquer ce phénomène par des facteurs tels que le manque de
vigilance ou le biais de confirmation (biais qui active notre attention sur ce qui
confirme ce que l’on pense déjà). Mais le plus étonnant, c’est que cette
évolution du système de communication de l’information ne sert même pas les
enjeux financiers de ces organes d’informations puisque plus un article est viral
et moins il est lu ! Donc moins de trafic et moins de revenus publicitaires pour
le fournisseur d’information.

L’information n’est jamais gratuite

Les médias gratuits travaillent donc plus sur le titre d’un article et l’image qui
va apparaître que sur le contenu en lui-même. Je connais bien le souci pour
être soumis à cette même règle lorsque je poste mes contenus sur Internet.
L’information gratuite a tout fait pour manipuler notre attention jusqu’à la
rendre flemmarde, heureuse de ne pas faire d’effort et perdant l’habitude de
creuser une donnée. La loi dictée par votre cerveau est : « Stimule-moi,
offusque-moi ou passe ta route. »

Rajoutons à cela la course à la publication : plus un média gratuit poste tôt une
information, plus il a de chances que ce soit son contenu qui devienne
populaire. Cette précipitation engendre régulièrement des erreurs plus ou
moins graves : des erreurs de chiffres, des fautes dans les noms, des accusations
infondées et parfois des avis de décès erronés. Les concurrents écrivent leurs
articles en se basant sur le premier qui a publié l’info, personne ne veut perdre
sa place dans la course. L’information erronée se propage mais, heureusement,
elle va être rectifiée ! Les correctifs sont en général rajoutés à la fin des articles.
Vous savez ? Le fameux article sur lequel personne ne clique et que peu de gens
lisent en entier.
Le modèle économique de Google et de Facebook est basé à 97 % sur les
revenus publicitaires 5. Difficile de savoir pour les autres géants du secteur, avec
les changements récents, mais je doute que l’option payante de X ou que celle
encore plus récente de Meta (pour se conformer aux lois européennes) ait
révolutionné les modèles de ces plateformes.

Au cours des deux dernières décennies, près de 80 % des vendeurs de journaux


ont disparu. À quoi bon acheter de l’information quand on peut la trouver
librement ? Dans le même temps, quand Internet prenait son envol, les chaînes
d’actualité en continu se sont multipliées. Difficile dans ce cadre-là d’utiliser la
stratégie du titre aguicheur, mais on peut quand même opter pour la stratégie
de l’information spectacle.

Si Fox News a fait ses preuves aux États-Unis, en France de nombreuses


chaînes ne sont pas en reste. Captiver l’audience signifie créer la surprise,
engendrer des réactions, jouer sur la négativité, offrir des moments de joie
partagés. Si vous voulez lancer un média comme celui-ci, vous aurez intérêt à
créer des débats très contradictoires, à avoir des témoignages poignants, à
survoler l’information pour ne pas ennuyer l’audience, à cliver, à mettre en
avant des opinions fortes et assumées. Il faudra peut-être veiller, également, à
ne pas froisser les annonceurs pour s’assurer de leur fidélité.

Récemment le média Le Crayon s’est illustré dans la création de contenus sans


contexte, opposant volontairement des personnes aux opinions diamétralement
opposées, sous la forme de vidéos courtes. Pas de contexte, pas d’avant, pas
d’après. Des punchlines qui confirment notre opinion ou qui la choquent.

L’équilibre des curseurs

Le lien entre l’attention et l’information m’intéresse au plus haut point pour


mon métier. En public, j’exerce dans deux conditions : les spectacles, depuis
quinze ans, où les spectateurs achètent une place pour venir me voir ; les
conférences, depuis vingt ans, où l’on impose ma présence à une audience (en
général les employés d’une société). Ce que j’ai aimé, en commençant à faire
mes spectacles dans les théâtres, c’est le pouvoir d’intéresser un public, venu
avant tout pour s’amuser, à des domaines de sciences qui les rebutent
habituellement.

J’avais construit mes spectacles sur un principe basique : les mammifères


apprennent en jouant. L’être humain fait de même et s’instruit mieux par
l’expérience et une dimension ludique. Mes spectacles ont donc un passager
clandestin : une cargaison de savoir que je tente de distiller et de transmettre
pendant la représentation. Je pense qu’il y a 80 % de show et 20 % de savoir
dans les deux heures au cours desquelles je déroule mon spectacle.

Mes conférences sont plus calmes. Elles visent à transmettre un savoir, une
expérience, et à faire en sorte que le public reparte avec des connaissances utiles
pour la vie quotidienne ou pour le travail. Pour autant, je m’attache depuis
deux décennies à mettre du rythme et à instiller des moments divertissants avec
l’audience, toujours sur le principe de l’apprentissage ludique. Mes conférences
durent une heure (je connais les enjeux de l’attention et de la concentration). Il
y a vingt ans, mes conférences étaient équilibrées à 80 % d’information pour
20 % de show, de divertissement. Aujourd’hui, je suis à 60/40 %, et parfois je
pousse jusqu’à l’équilibre pour m’assurer l’attention de l’audience. C’est un
constat personnel qui m’inquiète sérieusement.

Comment continuer à faire circuler le savoir, l’information et la connaissance


si en face nous n’avons plus les capacités pour les recevoir ?

Ce chapitre est à l’image de cette partie, un état des lieux de notre société
face à l’attention. Je vous proposerai des solutions dans les autres parties
du livre, mais pour ce qui est de votre consommation de l’information
(au sens des actualités), je vous recommande de vous abonner
à un magazine (physique ou virtuel) payant, apolitique, sourcé. Et, surtout,
je vous invite à résister à l’envie de faire circuler l’information gratuite
d’une manière générale.
Tim Ferris disait que pour gagner du temps, il ne lisait plus les informations.
Il demandait simplement à son entourage ce qu’il y avait à savoir
sur le monde en ce moment. Il obtenait ainsi les grandes lignes
de l’actualité sans revoir les mêmes informations en boucle dans tous
les médias gratuits. Malin.

PANEM ET CIRCENSES : DONNEZ­LEUR


DU PAIN ET DES JEUX !
Les jeux, d’une manière générale, sont de très bons alliés pour le cerveau. Ils
stimulent la mémoire, l’attention et la capacité d’analyse. Certains d’entre eux
font également appel à vos réflexes. C’est une saine activité. Les jeux vous
demanderont d’apprendre régulièrement de nouvelles règles, de découvrir un
univers et d’élaborer des stratégies. Lorsque nous jouons, notre cerveau nous
récompense en générant du plaisir, surtout lorsque l’on gagne ! Il existe même
des jeux de société qui se pratiquent seul (je vous avoue que je suis très
consommateur de ce genre de jeux et nous vivons actuellement une époque très
créative dans ce secteur). Dans notre quête de l’attention, faisons un détour sur
les jeux les plus utilisés : ceux présents sur les téléphones portables.

Le premier à avoir marqué les esprits fut le jeu du serpent, le Snake, qui rendait
si spéciaux les chanceux propriétaires d’un Nokia 3310. Le jeu du serpent est
apparu sur les ordinateurs personnels dès les années 1970 et, en 1997, la
marque Nokia a la brillante idée de l’installer d’office sur tous leurs téléphones.
D’abord sur le Nokia 6110, puis sur le légendaire 3310 qui va s’écouler à
125 millions d’exemplaires. Ce jeu était addictif. À la fin d’une partie, on
voulait en refaire une directement. Certaines personnes y jouaient tellement,
que le soir, en fermant les yeux dans leur lit, elles voyaient le serpent se
mouvoir dans un écran imaginaire. Comment expliquer ce succès ? Des
graphismes plus que basiques, un concept compréhensible en quelques
secondes, mais surtout : l’envie de faire mieux. Dans ce jeu, le joueur dirige un
« serpent » qui va se nourrir de pixels et grandir au fur et à mesure. Plus la
partie avance et plus le « serpent » va prendre de la vitesse. Finalement, on a
l’impression de perdre « bêtement » à cause d’une petite erreur de
manipulation ou d’un réflexe trop lent. C’est suffisant pour avoir envie de
relancer une « dernière partie », vite fait, en attendant la prochaine !

Lorsque ce jeu est devenu populaire à la fin des années 1990, c’était bien loin
d’être dans les prévisions de son créateur. Taneli Armanto, ingénieur chez
Nokia, a implanté le jeu dans le logiciel du Nokia. Il a reçu pour ce fait
d’armes un prix en 2005 à Londres au Forum du divertissement mobile. Il a
déclaré : « Quand nous avons créé Snake pour le Nokia 6110, nous voulions
permettre aux gens de se divertir, mais nous n’avions jamais imaginé que le jeu
deviendrait un classique du mobile. »

La technologie a beaucoup évolué depuis, au point que les jeux mobiles sont
devenus une industrie représentant 50 % du marché des jeux vidéo en 2023
pour un chiffre d’affaires mondial de plus 92 milliards de dollars en 2023 6.
On pourrait croire que la portabilité de ces jeux, toujours disponibles dans
notre poche, explique ces chiffres. Chaque jour, les utilisateurs de smartphones
passent en moyenne 1 h 30 min sur leurs jeux mobiles. Cette catégorie
d’application se place très haut sur le podium du temps passé sur nos
téléphones portables, avec pour seul réel concurrent sérieux les réseaux sociaux.
En voici les véritables raisons.

L’apparition de la captologie

En 1996, au cœur même de la Silicon Valley, un nouveau terme apparaît dans


la prestigieuse université de Stanford : captology. Un domaine de recherche
visant à exploiter les liens existant entre le changement de comportement d’une
personne, ses motivations et l’informatique. La captologie est utilisée par
exemple pour optimiser l’utilisation de pages Web. Google, Facebook ou bien
sûr Amazon en sont les champions et n’ont rien laissé au hasard. Ces géants ne
cherchent pas à « faire beau », mais à être fluides, efficaces et surtout à
encourager les utilisateurs à rester sur leurs applications ou à revenir dessus.
Sans le savoir, vous êtes guidé dans votre usage.

Dans le monde réel, il y a deux manières d’optimiser son magasin en modifiant


le parcours des clients :

Tout d’abord la méthode popularisée par Ikea, où l’on va créer un parcours dès
le seuil de la porte. Ce chemin est pratique à emprunter, il ne demande aucune
réflexion, aucune prise de décision. Le magasin fera en sorte de vous faire
passer dans tous ses rayons, de vous montrer les meilleures mises en scène de
ses produits. Plus vous passerez de temps dans le magasin plus vous serez
susceptible de rajouter des choses dans votre panier ! Il faut également
mentionner que ne pas suivre un chemin balisé demande un effort pour le
cerveau, et personne n’a envie d’être celui qui se distingue en jouant au saumon
qui remonte le courant. Si on bloque le passage en ne suivant pas le tracé, on
peut ressentir une gêne. Comme si l’on faisait quelque chose d’interdit.

Souvenez-vous de l’une de ces fois où vous faisiez la queue quelque part,


vous attendiez sagement que votre tour arrive, et quelqu’un est arrivé
et s’est placé devant vous. Au début vous vous demandiez s’il regardait
quelque chose ou s’il était en train de resquiller. Dur de le savoir
puisqu’il n’a jamais jeté un seul regard dans votre direction ou dans celle
de la file. Et finalement il a vraiment pris la place devant vous. Vous avez
peut-être réagi immédiatement ou avec un délai. Vous avez peut-être juste
soupiré un peu fort ou marmonné « Bah faut pas se gêner » assez fort pour
avoir le sentiment d’avoir réagi, mais assez doucement pour ne pas amorcer
réellement le conflit. Dans tous les cas, c’est parce qu’il est énergivore d’être
celui ou celle qui va se démarquer dans la foule en faisant un scandale
que vous n’avez rien dit. C’est aussi pour ça que beaucoup de personnes
suivent le tracé chez Ikea.

À l’opposé, il y a la technique de chez Harrods, à Londres. Entrer dans ce


magasin revient à pénétrer dans le terrier du lapin blanc. On se perd, on est
désorienté et… on aime ça. Des petits espaces à thème se succèdent aux halls
gigantesques, une surprise vous attend derrière chaque encablure de porte.
Impossible de s’y retrouver dans ce labyrinthe rempli de merveilles. Si tant est
que vous ayez un profil « complétiste 7 », vous mettrez un point d’honneur à
essayer d’être sûr d’avoir tout vu.

Les spécialistes en captologie ont mixé ces deux manières de faire pour les trois
sites que je vous ai cités. Amazon, Google et Facebook sont aussi faciles à suivre
qu’un magasin Ikea, mais vous proposent toujours quelque chose que vous
n’aviez pas prévu, comme chez Harrods.

Lorsque la captologie s’est attaquée aux jeux sur les téléphones portables, les
domaines de compétences qui la formaient étaient déjà bien avancés –
spécialistes du marketing, experts de la neuro-économie, scientifiques,
analystes, statisticiens, etc. Il ne restait qu’à développer des jeux sympas ou des
jeux originaux. Il fallait créer des jeux où l’on reste, où l’on revient, où l’on
dépense. Des jeux où l’on consomme de la publicité, où l’on invite les autres
utilisateurs à jouer. Et ­comment peut-on faire ça ? En manipulant le cerveau
des joueurs.

Ces jeux se sont d’abord orientés dopamine ! Cette petite molécule sympa est
fabriquée par votre cerveau pour vous donner du plaisir et de la motivation.
C’est en partie grâce à cette molécule que l’humain se dépasse, qu’il sort de sa
zone de confort pour s’accomplir, évoluer ou encore chercher les ressources qui
lui manquent. Mais cette molécule possède un « léger » défaut : elle crée de
l’addiction. C’est le revers de la médaille. Et c’est surtout le bon moment pour
parler plus en détail du circuit de la récompense.

LE CIRCUIT DE LA RÉCOMPENSE
Faire une découverte scientifique par hasard porte un nom : la sérendipité ! C’est
en ratant la formule d’une colle extraforte que les Post-It ont été créés, l’utilisation
du Viagra telle qu’on la connaît est un effet secondaire d’un médicament pour les
maladies respiratoires, et la découverte de la pénicilline résulte d’une maladresse
sur une table de travail.
Justement, c’est en voulant faire des recherches sur le centre de vigilance du
cerveau qu’a été découvert, dans les années 1950, le centre du plaisir. Nous
sommes à Montréal, en 1952, à l’université Mc Gill. Milner est professeur et
encadre Olds pour les travaux de recherches nécessaires à son doctorat. Olds
veut essayer de stimuler une région du cerveau des rats, à l’aide d’électrodes,
pour que les rongeurs évitent naturellement certaines zones de leur enclos. La
stimulation se fait à l’arrière de l’hypothalamus, à l’endroit où se trouve le centre
de vigilance. (Nous pourrions parler de ces animaux sacrifiés au nom de la
science, mais nous sortirions du sujet initial. Contentons-nous de dire qu’à cette
époque nous n’avions pas la même conscience animale que de nos jours.) À
chaque fois que les rats allaient dans le secteur cible de l’enclos, cette zone de
leur cerveau était stimulée par un courant électrique. Aucune douleur (le cerveau
ne comporte pas de récepteur de douleur), mais, avec cette activation de la zone
de vigilance, les rats quittaient immédiatement le secteur, comme s’ils avaient
perçu une menace, et surtout ils n’y revenaient plus. L’expérience était un succès,
tous les rats réagissaient comme prévu.
Tous ? Non. L’un d’entre eux résistait encore et toujours à la stimulation. Un rat
qui au contraire retournait dans la zone et activait ainsi son électrode. Olds pensa
dans un premier temps que le rat était moins sensible que ses congénères, et il
augmenta l’intensité électrique dans l’électrode. Mais plus il augmentait la dose et
plus le rat retournait rapidement à l’endroit qu’il était censé fuir.
Pour comprendre ce qu’il se passait, Olds procéda à l’autopsie de l’animal. Il
découvrit qu’il avait commis une erreur. L’électrode n’était pas là où elle aurait dû
être, mais quelques millimètres à côté, assurément dans une zone provoquant
quelque chose de l’ordre du plaisir au vu du comportement du rat. Le doctorant
et son professeur mirent alors en place une expérience dédiée à cette
découverte fortuite. De nouveaux rongeurs, avec une électrode plantée dans ce
qui se révéla être le cortex septal, furent déposés dans une cage contenant un
levier. Ce levier était directement relié à un système de stimulation électrique, lui-
même relié à leurs électrodes individuelles. Si le rat actionnait le levier, le courant
activait le centre du plaisir du rat. Les résultats ont rapidement dépassé toutes les
prédictions qu’avaient pu estimer les chercheurs.
Ce n’est pas la première fois que des expériences faites sur les rats impliquaient
qu’ils obtiennent une récompense en échange d’une action. Trouver de la
nourriture à la fin d’un labyrinthe par exemple est une bonne motivation pour
tester l’aptitude des rats à mémoriser un trajet. Mais, dans cette nouvelle
expérience, les rats activaient sur une seule journée le levier deux cents fois par
heure (en moyenne) ! Dans les plus hautes statistiques, certains rats ont activé le
levier cent fois en une minute, soit presque deux fois par seconde ! Plus troublant
encore, l’augmentation de l’intensité de la simulation électrique ne ralentissait pas
leur volonté d’activer le levier. La charge était parfois tellement forte que certains
rats étaient littéralement projetés à l’autre bout de la cage, mais dès qu’ils
reprenaient leurs esprits, ils se précipitaient de nouveau sur le levier pour recevoir
un nouveau choc.
Une addiction au levier était née. Les priver du levier pouvait rendre les rats
agressifs. Couper la « récompense » les amenait à activer le levier frénétiquement
pour rien. Pire encore, les besoins primaires étaient complètement ignorés. Les
femelles pouvaient délaisser leurs portées pour aller s’autostimuler. La plupart
des rats préféraient ne pas manger, quitte à en mourir. Seul le sommeil ne pouvait
être évité, mais il était réduit à son strict minimum pour vite aller chercher sa dose.
Depuis les années 1950, les scientifiques ont découvert d’autres zones
responsables du plaisir d’un point de vue général ou associé à des actions
précises (comme le soulagement de la soif par exemple). C’est en partie pour
donner suite à ces travaux et à l’utilisation contestable des rats dans les
expériences, que des progrès ont été faits dans la compréhension de l’addiction.
C’est la notion de plaisir liée à la libération de dopamine dans le cerveau qui
en est la principale cause.

Comment font les jeux mobiles pour exploiter notre circuit de la récompense ?

Mettons de côté les jeux payants. Je parle des véritables jeux où le fait de
donner une somme d’argent permet d’avoir le jeu à 100 %, sans limitation
dans l’utilisation et sans bonus possibles dans le jeu en échange d’une
contrepartie financière. Il nous reste les jeux gratuits ou peu coûteux (mais
incluant des achats à l’intérieur du jeu pour pouvoir en bénéficier pleinement).

La première technique consiste simplement à offrir un échantillon. Mais là où


les magasins de parfums vous donnent ce qui est visiblement une dose d’essai,
les jeux font semblant d’être complets. Vous n’avez pas l’impression de recevoir
une version limitée. C’est comme si vous receviez un flacon de parfum entier,
sans savoir que dans quelques jours son odeur tiendra de moins en moins
longtemps et qu’il vous faudra payer pour augmenter sa performance (qui
restera quand même en dessous de sa performance initiale).

La deuxième technique visant à détourner votre attention est de vous faire


gagner vite et longtemps. Vous allez enchaîner une dizaine de niveaux, voire
plus, sans grande difficulté. Le jeu aura des couleurs vives, un principe de base
très simple à comprendre qui viendra s’étoffer par la suite et vous allez cumuler
les victoires. Vous avez alors l’impression de mériter vos réussites, peut-être
même penserez-vous avoir développé une technique particulière (c’est un biais
cognitif appelé « l’illusion de compétence »). Comme au casino, les joueurs les
plus addicts ont souvent commencé leur carrière à la machine à sous par un
gain fortuit et ont depuis l’impression qu’en reproduisant les mêmes
conditions, sur la même machine, ils pourraient gagner de nouveau. Sauf que
pour les jeux sur mobiles, pas de place au hasard : il faut que vous gagniez pour
qu’ils puissent enclencher la dernière technique.

La troisième technique commence par activer votre circuit de récompense. Les


niveaux des jeux sont souvent notés avec des étoiles, entre une et trois, en
fonction de la qualité de votre réussite. Il ne s’agit plus de gagner un niveau,
mais de faire le meilleur score pour obtenir les trois étoiles. Quelle satisfaction !
Et comme les premiers niveaux sont faciles, vous commencez à forger une
chaîne de réussite où il est très désagréable d’imaginer un maillon à 1 étoile au
milieu des niveaux à 3 étoiles.

D’autres méthodes vont être utilisées. Comme celle de la récompense


quotidienne. Oui, votre fidélité est récompensée ! Si vous jouez chaque jour,
vous allez débloquer des bonus. Les temps de rechargements de certains bonus
ou de certaines parties vous demanderont également de revenir plusieurs fois
dans une même journée. Le but est logique : créer une habitude. Celle où, à
chaque fois que vous aurez un moment, vous serez tenté d’ouvrir le jeu pour
récupérer vos bonus et, pourquoi pas, faire une petite partie. Petite car les
niveaux sont pensés pour être rapides. Vous n’avez pas à arbitrer mentalement
sur le temps que vous avez pour jouer puisque ça ne vous prendra qu’une
minute, et encore une, et encore une…
Certains de ces jeux vous permettent de bâtir des choses. Plus vous bâtissez
plus cela prendra de temps pour que la construction soit terminée. D’autres
jeux vous proposent un nombre de parties limité par jour, limitation qui
commencera seulement une fois l’habitude installée et que votre circuit de
récompense sera addict au jeu.

Jouez souvent, jouez longtemps

Tout est pensé, scientifiquement, pour que l’utilisateur joue souvent et


longtemps. Dans un premier temps, les jeux sont fluides et simples.

Pour être rentables, ces jeux gratuits ont une régie publicitaire très active. Plus
vous passez du temps à enchaîner les niveaux, plus vous devrez regarder des
publicités (souvent pour d’autres jeux, dont les publicités utilisent aussi des
principes psychologiques pensés pour capter votre attention). Mais ça n’est pas
le plus rentable pour cette industrie. Il faut qu’ils vous incitent à faire des
achats dans l’application. Vous aurez la possibilité d’acheter des options pour
aller plus vite, pour être plus fort et surtout pour moins attendre. Les
paiements sont toujours faits dans une unité qui est la monnaie du jeu (des
diamants, des pièces d’or, etc.). Cette monnaie virtuelle veut vous faire oublier
qu’il s’agit de véritables euros. Dans les premiers niveaux, le jeu va vous offrir
de petites sommes de cette monnaie pour vous habituer à vous en servir (j’ai
même vu des jeux qui obligeaient le joueur à dépenser sa monnaie virtuelle
offerte au départ, afin de lui faire réaliser sa « ­première fois » dans la boutique).

Simplifions l’équation pour voir l’étape où tout se déclenche : des niveaux


faciles, du plaisir, des niveaux faciles, du plaisir, des cadeaux en monnaie
virtuelle, des niveaux faciles, du plaisir et tout à coup… un niveau difficile !
Une sensation nouvelle (et désagréable) vous envahit et vous incite à acheter un
bonus pour gagner.

Si tout est aligné, vous ferez partie des 2 % des joueurs qui font un achat avec
leur carte bancaire au moins une fois dans ce genre d’applications. En 2016, le
cabinet Swrve a publié les résultats d’une étude réalisée sur des dizaines de
millions de joueurs grâce aux données des jeux. Il en ressort que 0,19 % de
joueurs d’un jeu génère 48 % du chiffre d’affaires du jeu. Les 52 % restants du
chiffre d’affaires sont obtenus grâce aux publicités visionnées par les 99,81 %
des joueurs restants. Pas de quoi inciter les sociétés de production à être plus
éthiques vis-à-vis de votre attention.

Renforcer l’addiction, de l’attention contre de l’argent

La plupart des jeux vont également utiliser un système de gratification


simpliste : les félicitations. Quelles qu’elles soient. La plus petite de vos
réussites va générer des compliments sous forme de mots mais aussi
d’animations, de couleurs et de sons. L’application veut encore stimuler votre
circuit de récompense.

À l’université de Columbia, un traitement bloquant certains récepteurs de


dopamine a été testé sur des rats. Les rongeurs étaient enfermés dans une cage
équipée d’un levier, comme dans l’expérience décrite sur le circuit de la
récompense. Si le levier était activé, une pastille de sucre était libérée. Les rats
allaient donc se servir à la demande de ces friandises. Une autre version a été
testée, des lumières clignotantes et des sons étaient prévus au niveau du bac à
friandises. Une routine lumineuse et sonore se déclenchait lorsque le levier était
activé. Rapidement, les rats piégés dans ce système se sont servis beaucoup plus
fréquemment. Ils avaient développé une addiction au sucre dans les deux cas,
mais pour ceux enfermés dans cette simulation de casino, l’addiction avait été
décuplée par le renforcement sensoriel.

Il est possible que vous sachiez déjà, en surface, ce que j’explique. Je veux que
vous compreniez que rien n’est laissé au hasard. Certains de ces jeux peuvent
rapporter jusqu’à un million de dollars par jour. Je vous l’avais dit : votre
attention vaut de l’or.
Dernièrement j’ai pu observer une mode concernant la promotion de ces jeux
gratuits. Au lieu d’avoir une publicité vantant les mérites du jeu, vous pouvez
voir une partie se dérouler sous vos yeux où le joueur finit par perdre alors que
vous, vous aviez compris exactement ce que le joueur aurait dû faire… Vous
avez trouvé la solution sans y penser vraiment (un peu comme lorsque je vous
proposais de regarder un mot en essayant de ne pas le lire, c’est automatique).
Si vous doutez de l’impact de cette méthode, repensez aux fois ou quelqu’un
n’arrivait pas à ouvrir un bocal ou une bouteille et que vous avez dit : « Passe-
le-moi, je vais le faire. » Lorsque le joueur de la publicité rate de façon stupide,
il fait naître en vous une envie impérieuse de réussir à sa place.

Refusez d’être le cobaye de ces concepteurs de jeux gratuits. Nous avons


tous la même psychologie et nous sommes tous sensibles
à ces méthodes. Je fais partie de ces rats qui peuvent se perdre à aligner
des bonbons pendant des heures. Je n’ai trouvé qu’une seule solution :
dès que je sens qu’un jeu génère une emprise anormale sur moi, gratuit
ou payant, je le désinstalle. C’est la seule solution viable et militante pour
se protéger.

LES FLÉAUX SOCIAUX


Vous pourriez avoir le sentiment que cette partie de l’ouvrage est une guerre à
ce qui vous procure du plaisir. Je vais être honnête, il y a un peu de ça. Comme
le fumeur qui dit : « Je vais prendre ma dose de cancer » en rigolant pour sortir
fumer sa cigarette, nous ne devons plus nous cacher derrière des phrases telles
que : « Ça me fait du bien, c’est mon petit plaisir. » Nous tentons de justifier
nos addictions pour éviter une dissonance cognitive, quitte à scroller tout en
discutant à table avec des amis. Pourquoi ? La conversation n’est pas assez
rythmée ? Il y a de ça aussi…

Les réseaux sociaux ont contribué à vous faire croire que le monde qui vous
entoure n’est pas assez stimulant dans son ensemble. Personnellement, j’aime
les réseaux sociaux ! J’aime la technologie, la connectivité. Je suis friand des
innovations dans le domaine. Et j’ai dû me maîtriser pour continuer à faire ce
que j’aimais vraiment. J’insiste sur le terme « vraiment », car personne ne veut
vraiment passer plusieurs heures par jour à scroller sans but.

Le réseau MySpace a été fondé en 2003 par Chris DeWolfe


et Tom Anderson (si vous êtes assez âgé pour avoir connu MySpace,
Tom est le gars que nous avions tous automatiquement en premier
ami sur la plateforme). Un an plus tard Facebook voyait le jour à Cambridge
aux États-Unis, lancé par Mark Zuckerberg et quatre de ses amis.
Le but de ce qui s’appelait « The Facebook » était noble : permettre
aux étudiants d’Harvard de se retrouver sur Internet pour discuter, échanger
et prévoir leurs soirées. La base même d’un réseau social.

Le site connaît un franc succès et l’inscription est étendue à d’autres


universités comme celle de Yale ou de Columbia (oui, la même université
qui a inventé par la suite le casino à sucre pour les rats). Rapidement le site
est implanté dans toutes les universités nord-américaines pour qu’enfin,
un an et demi après son ouverture, Facebook soit accessible à n’importe quel
utilisateur dans le monde.

Souvent considéré comme un génie de l’informatique, le grand public ignore


souvent que Mark Zuckerberg étudiait à Harvard l’informatique, mais aussi
la psychologie. Son loisir était la programmation, et c’est sur son temps libre
que lui est venue l’idée de créer FaceMash ! Un site qui référençait les photos
de toutes les étudiantes d’Harvard et qui permettait à l’utilisateur
de comparer deux photos choisies aléatoirement pour déterminer laquelle
était la plus belle. Ce site sera fermé par Harvard qui y trouvera (à juste titre)
une morale douteuse, mais c’est ce premier succès localisé qui va donner
à Mark l’envie de créer un véritable réseau social, où chacun pourrait créer
son profil d’utilisateur personnel, pour, comme il l’explique, « favoriser
les interactions sociales authentiques ».

Ce que je tente de rappeler ici, c’est que les origines de ces détracteurs
d’attention sont souvent empreintes de valeurs à l’opposé de ce qu’ils sont
devenus. Personne n’a voulu au départ que l’information gratuite, que les jeux
gratuits ou que les réseaux sociaux gratuits soient autre chose que des moyens
de culture ou de loisir. Le mot « gratuit » semble être le point commun à tout
cela, mais nous verrons dans le chapitre suivant que ça n’est pas un critère
éliminatoire.

Le développement de Facebook et la loi du marché ont fait grossir ce réseau


social. Au point que, depuis vingt ans, il soit le leader en nombre d’utilisateurs,
profitant de sa place de numéro un pour éliminer les acteurs émergents (en les
rachetant, comme WhatsApp ou Instagram, ou en les écrasant).

Si Mark Zuckerberg semble spécial, il ne dégage pas pour autant l’image du


businessman prêt à tout pour réussir. Pourtant, on peut se poser des questions
lorsque l’on constate que Cameron et Tyler Winklevoss l’avaient contacté avant
la création de Facebook pour créer HarvardConnection, un réseau social
exclusivement réservé aux personnes inscrites à Harvard ! Mark a travaillé sur
HarvardConnection, le véritable ancêtre de Facebook, puis a quitté ce projet
pour lancer Facebook seul. En 2008, l’affaire a été portée en justice par les
frères Winklevoss et s’est résolue à l’amiable (contre 65 millions de dollars et
quelques actions de Facebook, une transaction non négligeable).

Dès l’instant où l’argent est devenu un enjeu, à partir du moment où des


actionnaires ont commencé à réclamer des performances financières, Facebook
et ses descendants ont changé en profondeur. Leur métier n’était plus de
fournir un outil d’interaction sociale, mais d’avoir plus d’utilisateurs passant
toujours plus de temps sur la plateforme, pour vendre de la publicité aux
annonceurs. Les algorithmes se sont affinés, s’améliorant pour comprendre ce
qui vous plaît à vous – en tant qu’utilisateur individuel –, et ce qui génère
beaucoup d’engagement 8 pour plaire à un large public.

La nécessité des algorithmes


Prenons pour exemple YouTube, lancé un an après Facebook. La plateforme,
créée par trois anciens employés de PayPal, a rapidement tapé dans
l’œil du géant Google qui l’a rachetée un an après sa création pour
1,65 milliard de dollars. Propulsé par Google et favorisé par le moteur
de recherche, YouTube est devenu incontournable à tel point qu’il est utilisé
en 2020 par 2 milliards de personnes différentes chaque mois. Il est alors
impossible de laisser autant d’utilisateurs dans une jungle de vidéos dont
le nombre ne fait que croître.

Dans un premier temps, les vidéos que YouTube vous proposait étaient basées
sur trois critères : les chaînes auxquelles vous étiez abonné, les vidéos ayant
cumulé beaucoup de vues, et les contenus semblant similaires à ce que vous
regardiez habituellement. Le nombre de créateurs de vidéos a explosé, tout le
monde a voulu tirer son épingle du jeu et les titres mensongers ont commencé
à apparaître (souvenez-vous, comme pour les journaux qui se vendaient dans la
rue, à la criée). Tout le monde voulait son clic. Et un clic était considéré
comme une vue. Je simplifie à peine.

YouTube a réagi en mettant en avant les contenus ayant le plus d’interactions


(likes, commentaires) et plus récemment en valorisant le pourcentage de
visionnage de la vidéo. Si quelqu’un clique sur une vidéo et qu’elle n’est
regardée qu’à 10 %, ce n’est pas un gage de qualité, mais si la vidéo est
« consommée » à 80 % alors la plateforme a toutes les raisons de penser que le
contenu est qualitatif.

Vous êtes peut-être en train de vous dire que c’est une bonne chose, que
YouTube est sympa d’avoir pensé à ses utilisateurs. La raison cachée derrière ces
changements est que les utilisateurs délaissaient la plateforme plus rapidement
qu’avant. Si un utilisateur clique sur trois vidéos pour se divertir et qu’il les
quitte car elles ne correspondent pas à son envie, il risque de fermer
l’application pour aller voir ailleurs. Et ça, ce n’est pas bon pour les annonceurs
et les affaires.

YouTube a encore évolué (sachez que les algorithmes évoluent chaque jour), et
maintenant le pourcentage de visionnage est mis en relation avec la durée de
visionnage, parce qu’il faut que vous restiez dans le bocal ! Si pour les jeux
mobiles, les joueurs sont parfois considérés comme des rats de laboratoire, les
réseaux sociaux considèrent leurs utilisateurs comme des poissons qui ne
doivent pas quitter l’aquarium trop vite. Une vidéo a alors plus de chances
d’être mise en avant si elle dure vingt minutes, même si elle n’est visionnée qu’à
50 %, qu’une autre vidéo qui dure dix minutes et qui est visionnée à 80 %.
Google veut que vous restiez longtemps, au point de « punir » la dernière vidéo
que vous aurez regardée avant de quitter YouTube, car après tout c’est peut-être
elle qui vous a fait sortir du bocal !

Seule exception au moment où j’écris ces lignes, l’arrivée de Threads. On


pourrait l’appeler « le Twitter d’Instagram ». Pour le moment, la publicité en
est quasiment absente et il semblerait que l’on voie ce que l’on a demandé de
voir. C’est une stratégie classique, laisser le nombre d’utilisateurs grossir avant
de prendre les choses en main pour rentabiliser l’investissement de départ.

Comme pour les jeux sur téléphone, des personnes recherchent comment
optimiser le système pour vous rendre addict, quitte à ne plus remplir la
promesse initiale d’« interactions sociales authentiques ». D’ailleurs, n’avez-
vous pas remarqué que vous voyez moins souvent les publications Facebook,
Instagram ou YouTube des personnes que vous aviez pourtant décidé de
suivre ?

Mieux vous comprendre pour mieux vous vendre

YouTube veut que vous restiez devant des vidéos pour vendre ses publicités
ainsi que pour collecter des données (dans le jargon, on utilise le mot « data »)
qui vont servir à Google directement ou indirectement par le biais de reventes.
Rassurez-vous, ils n’ont pas le droit de revendre nominativement vos data, mais
ils n’ont pas besoin de votre nom pour savoir quel type de consommateur vous
êtes.
Imaginez que je me place dans une rue piétonne de mon centre-ville tous
les jours pendant un mois. Muni d’un calepin, je note la fréquentation de cette
rue. Combien d’hommes et de femmes passent, le pourcentage de chaque
tranche d’âge. Je vais également inscrire qui possède un parapluie quand
il pleut, et qui s’arrête dans la boulangerie pour prendre un sandwich entre
11 h 30 et 13 h 30. Si je peux, je noterai aussi la facture moyenne
à la boulangerie. Tant que j’y suis, j’écrirai aussi le nombre de personnes
ayant un chien et l’heure à laquelle il y en a le plus. Imaginez le nombre
d’informations que je peux collecter. Aucun nom, aucun prénom, mais
des données complètes sur la fréquentation de cette rue. Pensez-vous
que ces informations pourraient avoir une valeur marchande pour
une société souhaitant s’installer ou investir dans les panneaux publicitaires
de cette rue ?

C’est en observant votre consommation de vidéos que YouTube vous connaît,


et qu’il peut collecter des données et vous recommander des vidéos
susceptibles de vous faire rester (veuillez noter que je n’ai pas écrit « vous
intéresser »). Les vidéos qui peuvent faire qu’une audience reste sont les vidéos
qui génèrent de l’émotion et qui sont partageables. Quelque chose
d’exceptionnel (Casey Neistat qui fait du ski dans New York), quelque chose de
révoltant (un clash entre deux personnalités), quelque chose stimulant votre
empathie (une vidéaste en pleurs après une rupture) et pourquoi pas quelque
chose de faux, mais d’intrigant (un documentaire expliquant que la Terre est
plate).

Twitter va plutôt exploiter le FOMO (fear of missing out), la peur de rater une
information, un événement. Cette peur réelle, que l’on peut constater
biologiquement dans le cerveau, va rendre les utilisateurs dépendants à la
plateforme. Il n’y a pas de « petits utilisateurs » de X (ex-Twitter) : soit vous y
allez très souvent, soit vous y aller très rarement. En clair, soit vous êtes tombé
dans le bocal, soit vous avez réussi à l’éviter. Pour ceux qui nagent à l’intérieur,
le système fonctionne ainsi : plus les utilisateurs vont réagir à un tweet, plus le
tweet sera recommandé à ceux qui suivent le créateur d’origine, puis à ceux qui
suivent ceux qui ont eu une interaction avec le tweet, puis au reste de X. Et sur
X comme ailleurs, ce qui fait réagir, c’est le conflit.
Léon Zitrone, homme de la télévision française des années 1960 jusqu’aux
années 1990, avait dit : « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe.
L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ! » C’est la même chose pour les tweets.
Peu importent les réactions qu’ils provoquent, pourvu qu’il y ait une réaction.

Depuis le rachat par Elon Musk et son changement de nom pour « X », l’ex-
Twitter propose un partage des revenus publicitaires entre les créateurs de
tweets et la plateforme. Moyennant un certain montant pour devenir membre
premium, vous pouvez prétendre à toucher votre part du gâteau. Puisque le
business appelle le business, de nombreux comptes se sont mis à publier des
infos trash plus ou moins vraies ou des tweets volontairement clivants, pour
susciter la réaction et engendrer des revenus. Mais, à mon sens, il n’y a toujours
qu’un seul gagnant : la plateforme, qui vend de la visibilité et vos données aux
annonceurs.

Autre levier psychologique qu’exploite la plateforme : plus vous voyez un tweet


publié récemment, plus votre cerveau va vous récompenser par un petit stock
de dopamine. Twitter l’a compris, la valeur d’une information pour votre
cerveau n’est pas l’information intrinsèque, mais sa fraîcheur de publication.

Je pourrais continuer sans fin et écrire un tome entier sur le sujet en analysant
les leviers utilisés par tous les réseaux sociaux. Instagram qui mixe habilement
notre besoin de validation sociale avec la sérotonine et la dopamine engendrées
par une notification. Oui ! Quand votre cerveau constate que vous avez reçu
un nouveau like, un nouveau commentaire, un nouveau message ou un nouvel
abonnement, il sécrète la même molécule que lorsque quelqu’un vous fait un
compliment dans la vraie vie. On se sent bien. Et, comme pour toutes les
récompenses, votre cerveau libère en plus de la dopamine. Bingo pour la
double addiction !

Je ne peux pas passer à la suite sans mentionner TikTok. Étrangement, je ne le


trouve ni mieux ni pire que les autres. Disons qu’il est plus « assumé » : tout a
été pensé pour être l’équivalent des jeux gratuits version plateforme de vidéos,
mixé à un réseau social. Le format ultracourt (moins de 15 secondes) explique
en partie pourquoi les jeunes de moins de 18 ans restaient devant les vidéos
pendant 1 h 47 min chaque jour en 2022, soit quasiment 12 % de leur journée
éveillée. Cette moyenne tend d’ailleurs à nous faire oublier qu’une partie non
négligeable des utilisateurs passent presque 4 h par jour à scroller
« infiniment » !

LE SCROLL INFINI
Scroller, c’est faire défiler du contenu à l’écran. On dit qu’une personne « scrolle »
lorsqu’elle agite son doigt de bas en haut sur son écran de téléphone pour
accéder à plus de contenu. Cette innovation a vraiment trouvé ses lettres de
noblesse lorsque Aza Raskin, en 2006, crée le concept de scroll infini.
Grâce à son invention, nous pouvons descendre dans un flux d’actualité infini,
généré automatiquement par l’algorithme, nous donnant l’illusion qu’il y a
toujours quelque chose de plus à consulter. Avant l’intervention de cet ingénieur
américain, l’utilisateur devait cliquer sur « page suivante », un geste peu coûteux,
mais suffisant pour permettre au processus décisionnel de notre cerveau d’agir,
et de potentiellement quitter la page pour reprendre le contrôle de sa navigation
sur le site.
En 2020, les équipes de l’émission Envoyé spécial, sur France 2, sont allées à
la rencontre du créateur à son domicile de San Francisco. Le moins que l’on
puisse dire c’est qu’Aza n’est pas tendre avec son invention. Il compare le scroll
infini à un verre d’eau qui se remplirait par le fond, nous obligeant à en vouloir
toujours plus, sans prendre en compte le risque de noyade.
En 2019, dépité, il a tenté de calculer combien son invention faisait perdre de
temps à l’humanité. Selon lui, c’est l’équivalent de la durée de 200 000 vies
humaines qui sont gâchées chaque jour. Seize millions d’années d’énergie
humaine passée à scroller sans but, sans l’avoir vraiment décidé. Aza veut
dorénavant utiliser son génie pour alerter, témoigner et réparer les troubles
qu’ont provoqués les réseaux sociaux en utilisant son invention. Depuis deux ans,
il travaille sur un projet « anti-scroll infini » qui ferait ralentir le défilement au fur et à
mesure du scroll jusqu’à le figer. L’utilisateur pourrait alors le débloquer en sortant
de sa torpeur ou reprendre ses activités.
Si TikTok fonctionne si bien, au point que tous ses concurrents ont essayé de
copier le concept, c’est que l’application vous libère de la lourde tâche du
choix. Dès son installation, vous n’avez qu’à scroller pour visionner des vidéos
courtes. Si l’une d’entre elles ne vous plaît pas, l’action de la zapper enclenche
déjà la suivante. TikTok apprend très vite de vous, et en quelques minutes à
peine vous vous trouvez avec une succession de vidéos qui vous correspondent
parfaitement.

La dimension de réseau disparaît, les utilisateurs ne retiennent même pas le


nom des créateurs et des créatrices des vidéos. On ne va plus voir la dernière
vidéo d’untel, mais on va « consulter TikTok ». Il n’y a plus de communauté
autour d’un artiste ou d’un créateur : la star, c’est la plateforme. Plus le temps
de faire une introduction ou un développement : chaque vidéo doit générer
une sensation et jouer sur une émotion. Jamais une application n’avait eu une
telle ergonomie, un tel design. La télécommande du vieux poste de télévision
paraît bien obsolète tellement le contenu est prêt à être zappé. TikTok calcule
même la vitesse de votre scroll pour savoir si, dans le fond, vous n’avez pas un
peu hésité à rester.

Plus la vidéo aura d’animations dans l’image, plus votre attention voudra faire
son focus dessus. Le circuit de la récompense est activé en permanence. L’une
de leurs trouvailles est d’utiliser les mêmes musiques : à force d’entendre un
habillage sonore qui a été utilisé sur des vidéos que vous avez vues, vous
devenez plus prompt à le reconnaître et aimer la vidéo par association
naturelle.

Tous ces réseaux peuvent détraquer votre circuit de récompense et votre


attention. L’addiction génère ensuite un manque. Le besoin de dopamine et
de sérotonine est anormalement haut, vous ressentez un manque permanent.
L’ennui devient une souffrance et l’attention ne cherche qu’à se porter sur ce
qui provoque une dose facile. C’est pour cette raison que certains de mes
cobayes trouvent le test de 120 secondes du début de ce livre « douloureux ».

Faisons un rapide test s’il vous plaît. Nous allons vérifier votre propre
dépendance. Choisissez dans votre téléphone l’application de votre réseau
social préféré et changez la place de son icône ! Si possible, déposez
l’application sur une page lointaine ou au fond d’un dossier avec d’autres
applications. Il y a de fortes chances pour que vous utilisiez habituellement cette
application par réflexe et vous allez pouvoir en prendre conscience. Maintenant
que vous avez déplacé l’application, si plusieurs fois dans la journée vous vous
retrouvez avec le téléphone dans la main, allumé, et votre doigt qui cherche en
vain dans la zone où était stockée l’application initialement, c’est que vous alliez
l’ouvrir par automatisme. Plus ce moment sera fréquent, plus il témoignera d’une
dépendance à cette application.

NOS USAGES NOUS TRAHISSENT


Je vous parlais du principe du bocal. Si vous y prêtez attention – et maintenant
vous le ferez –, lorsque vous ouvrez un lien Internet menant à l’extérieur,
l’application ouvre un navigateur Internet « maison ». Ce n’est pas votre
navigateur habituel qui s’ouvre dans votre téléphone, mais une sorte
d’application dans l’application (assez peu pratique d’ailleurs). Pourquoi ? Pour
que vous visitiez le lien sans quitter l’appli. Pire, les algorithmes font la
différence entre un lien de leur écosystème et un autre lien qui ferait partir vos
amis qui voient votre post chez la concurrence. Si vous voulez qu’un post
Facebook fasse un bide, il suffit d’insérer un lien YouTube dedans. Résultat
garanti !

Je vous ai déjà expliqué que j’étais fan de la technologie, à en croire toute cette
partie on pourrait penser que je mène une guerre contre les programmes et
algorithmes. Pourtant, je vous l’ai dit, je suis passionné par cette intelligence et
ses possibilités. Je suis reconnaissant qu’Internet me permette de communiquer
sur mes spectacles, je produis du contenu sur Facebook, YouTube, TikTok,
Instagram et Threads. J’aime documenter mes efforts sportifs sur Strava, pour
moi avant toute chose mais aussi pour échanger avec des personnes ayant les
mêmes centres d’intérêt que moi. Je pense que les plateformes ont été ma plus
grande chance pour faire connaître mon travail (vous avez peut-être même
entendu parler de ce livre en consultant votre téléphone).

Mon anxiété profonde vient de l’utilisation de la technologie pour organiser un


commerce basé sur l’attention, en portant atteinte à notre système cognitif un
peu plus chaque jour. Qu’il s’agisse de vous ou d’un proche, n’oubliez pas que
les utilisateurs sont les victimes d’un système bien huilé, épaulé par des
spécialistes de la psychologie humaine. Tout est pensé dans les moindres
détails. Cela étant dit, nous nous sommes mis d’accord au début de ce livre
pour admettre que nous sommes responsables de l’après. Si le commerce de
l’attention abîme notre faculté à nous concentrer, ce que nous mettons en
place une fois le constat fait est à notre charge. Vous trouverez dans les parties
suivantes des ressources puissantes à appliquer pour votre attention en général.
Si elles sont simples à utiliser, elles ne seront rien sans votre volonté de changer
les choses.

Vous allez par exemple devoir faire attention aux nouvelles habitudes qui se
sont immiscées dans votre vie. Dans la continuité de tout ce qui abîme notre
attention, nous adaptons nous-même nos usages pour ne pas fournir d’effort,
participant inconsciemment à cette ­spirale infernale qui diminue la puissance
de notre attention.

La vie en « fois deux »

Un nouveau bouton est apparu près des commandes de lecture de contenus


audios ou vidéos, un bouton « Modérateur de vitesse ». Sur What’sApp, sur
Netflix, sur YouTube, sur les applications de podcasts ou de livres audios, etc.,
vous pouvez consommer la culture en fois deux ! Terminé l’ennui quand tout
va plus vite ! Lorsque la vitesse est accélérée, ce qu’il restait de notre capacité à
encoder de l’information ne peut plus suivre. Les applications mettent cet outil
à disposition pour contrer ce qu’elles ont elles-mêmes créé : l’impatience. Ce
qui est paradoxal, c’est que, en accélérant un contenu, il vous faudra moins
d’attention pour rester devant, mais plus de concentration pour comprendre et
retenir ce qu’il s’y passe.

Sacha Guitry a dit un jour : « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de


Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui 9. » Les silences sont
importants à la compréhension, mais aussi à l’appréciation. Si vous regardez un
film ou que vous écoutez la chronique du jour en replay de votre émission de
radio préférée en « × 2 », vous ne voyez plus l’œuvre telle qu’elle a été pensée :
vous manquez le lourd silence dramatique que le réalisateur avait installé pour
vous surprendre, les jeux de mots cachés dans la chronique de l’humoriste, etc.

Les artistes qui sont sur scène constatent ce besoin qu’a le public d’avoir un
rythme toujours plus resserré. Si l’on compare le nombre de blagues à la
minute d’un sketch des années 1990 et d’un sketch d’aujourd’hui, on a le
sentiment que quelqu’un a utilisé un chausse-pied pour faire rentrer un
spectacle entier dans un seul sketch. J’ai la chance d’être informé sur le sujet de
l’attention et je crois que j’arrive à capter correctement l’attention de mes
spectateurs dans mes spectacles de mentalisme, mais j’ai adapté la construction
de mon dernier spectacle à cette mauvaise habitude de la consommation en
accéléré pour que les spectateurs sortent de salle sans s’être ennuyés tout en
préservant mon spectacle d’une accumulation de blagues qui ne me
ressemblerait pas.

Résistez à l’envie d’accélérer le monde qui vous entoure pour protéger


votre capacité de concentration. Ne confondez pas le rythme (dans
le sens du mot « tempo »), et l’accélération ou l’accumulation.

Éviter le choix par défaut

Les applications, les réseaux sociaux, les jeux, l’information en ligne : tous les
médias ont décidé de choisir à votre place. Pas seulement pour vous imposer
leurs choix, mais bien pour vous délester de cette lourde charge mentale qu’est
la décision.
Décidez un minimum avant d’utiliser quelque chose. Vous voulez
regarder un film sur Netflix ? Décidez du genre avant de lancer
l’application. En réfléchissant, vous allez peut-être même penser
à une série que quelqu’un vous a conseillée. Décidez également du temps
ou du nombre d’épisodes que vous voulez regarder.

Netflix est aussi conçu pour vous garder captif, c’est de cette façon qu’il s’assure
de la plus grande part de marché (puisque vous n’allez pas à la concurrence),
qu’il peut collecter vos données (suivant ce que vous regardez et comment vous
le regardez), et qu’il vend des partenariats avec des marques pour les films et les
séries « maison ».

Même si l’utilisation de Netflix est payante, les procédés sont les mêmes que les
plateformes gratuites. Saviez-vous par exemple que les vignettes que vous avez
pour les films et les séries sont des versions sur mesure faites pour vous ?
Ouvrez l’application Netflix d’un ami qui a des goûts différents de vous, vous
serez étonné. Ne croyez pas que vous utilisez « Netflix », vous utilisez en réalité
« votre version de Netflix ». À quoi peuvent servir les données collectées sur
vous ? D’abord à produire des programmes adaptés à leur audience, à vendre
des partenariats publicitaires dans les films et les séries (si vous voyez clairement
le héros utiliser une marque connue, ce n’est pas un hasard), et enfin à revendre
ces données à des entreprises intéressées. Netflix a ouvert la voie et le modèle
aux catalogues fleurissant de ces dernières années comme Prime Video,
Disney +, Paramount +, etc.

Le P-DG de Netflix avait déclaré : « Quand vous regardez une série sur Netflix
et que vous en devenez accro, vous veillez tard le soir. À la marge, nous sommes
en concurrence avec le sommeil. Et ça fait donc beaucoup de temps 10. » Cette
déclaration a un sens profond : Netflix ne considère pas votre utilisation
comme un divertissement de votre journée, comme pouvait l’être « le film de
20 h 30 » à l’époque des six chaînes de télévision. Netflix et ses concurrents
considèrent votre utilisation comme une activité potentiellement envisageable
pour l’intégralité de votre temps d’éveil. Et ils n’ont pas tort, celles et ceux qui
ont déjà consommé une saison entière d’une série en une journée savent
précisément de quoi je parle.
Choisir avant d’agir va vous rendre plus conscient de ce que vous voulez
faire et comment vous voulez le faire. Durant l’écriture de ces lignes,
il m’arrive de faire des pauses « réseaux sociaux », je décide au minimum
lequel je vais utiliser et la durée que je souhaite passer dessus. Inutile
d’être tyrannique sur vos engagements, vous devez juste casser la boucle
infernale du choix par défaut.

Ne laissez rien démarrer tout seul

Plus facile à dire qu’à faire ! Imaginez que dans votre cerveau se cache
une pièce blanche remplie d’ampoules. Les lumières sont éteintes, vous êtes
en train de dormir. Le réveil sonne. Plusieurs lumières s’allument. La première
s’éteindra lorsque vous couperez votre réveil, la deuxième quand vous vous
serez lavé et habillé, la troisième lorsque vous aurez bu votre café. Pourtant,
en faisant ces tâches, d’autres lumières vont s’allumer. Une parce que vous
aurez vu qu’il faut sortir la poubelle, une autre parce que vous vous êtes
rappelé que vous aviez besoin d’un dossier important, une autre pour penser
à faire un détour par la Poste, etc.

À chaque fois qu’une tâche est identifiée, mais qu’elle n’est pas terminée, votre
cerveau allume une ampoule intérieure et vous ne vous sentirez soulagé qu’une
fois l’ampoule éteinte. Si pendant que vous travaillez quelqu’un vous demande
s’il peut vous déranger, l’ampoule s’allume et vous ne pouvez pas continuer
sans lui avoir demandé de quoi il voulait vous parler. Ces ampoules s’éclairent
également lorsqu’une notification sonore ou visuelle se met en marche sur vos
appareils électroniques. La machine à laver qui bipe, la sonnette de votre porte
d’entrée, une vibration de votre téléphone. Figurez-vous qu’une nouvelle
hallucination est née concernant ce dernier point : des personnes qui croient
ressentir leur téléphone vibrer dans leur poche alors qu’il est dans la pièce d’à
côté.

Si vous êtes en pleine conversation et que vous percevez qu’un SMS vient
d’arriver, il vous sera impossible d’être concentré sans avoir lu le SMS pour
éteindre la lumière ou pour en allumer une autre si le message contient une
question ou vous demande de faire quelque chose d’urgent.

Ce principe s’active lorsque vous scrollez du contenu sur un réseau social.


Pourquoi ? En faisant défiler votre écran, vous apercevez le contenu suivant.
Votre cerveau ressent un besoin d’achèvement avant de quitter l’application et
vous allez naturellement continuer votre scroll pour voir ce contenu, faisant
ainsi apparaître la prochaine photo ou la prochaine vidéo. La lecture
automatique des vidéos sur YouTube, Facebook, Instagram, TikTok, Netflix,
Prime Vidéo, etc., exploite ce besoin de terminer ce qui a été entamé. Même
les jeux mobiles gratuits jouent sur ce principe en créant des dizaines de
chapitres remplis de centaines de niveaux rapides. Vous serez plus enclin à
vouloir terminer un chapitre (surtout si les niveaux s’enchaînent vite).

Prenez garde à maîtriser ce besoin de compléter une tâche que votre


esprit identifie comme étant commencée. Cela demande une certaine
maîtrise de soi, mais on peut se contrôler. Le secret est d’être conscient
du processus pour pouvoir décider d’y résister ou d’y succomber.

La vie en noir et blanc

Parmi les stimulations visuelles qui captent notre attention, les couleurs vives
prennent une place assez haute sur le podium. Les publicités dans la rue, les
objets de loisirs que l’on veut vous vendre, les jeux, etc. sont tous pensés pour
être pétillants et stimulants visuellement. Les téléphones portables et leurs
applications nous piègent en partie par cette attraction naturelle pour les belles
et vives couleurs. En plus d’attirer notre attention, le biais d’exposition se met
en marche.

Il s’agit d’un biais cognitif qui augmente la probabilité d’avoir un sentiment


positif envers quelqu’un ou quelque chose au fur et à mesure que la répétition à
cette chose ou à cette personne augmente. Souvenez-vous du moment où nous
parlions des musiques des vidéos courtes, souvent en format vertical,
auxquelles on s’attache. Plus une vidéo utilise une boucle musicale que nous
avons entendue sur d’autres vidéos, plus nous sommes enclins à écouter la
vidéo. Les couleurs vont aussi jouer un rôle de repère rassurant. Le bleu de
Facebook, le rouge de YouTube, le jaune de Snapchat, etc.

Aza Raskin (le père du scroll infini), en plus de lutter contre sa propre
invention, recommande une méthode simple, mais très efficace ! Changez
les réglages de votre téléphone pour que tout s’affiche en noir et blanc.
C’est très étonnant au début, mais vous allez constater une baisse de désir
quasi instantanément ! Je vous recommande de le faire au moins vingt-
quatre heures à titre d’expérience personnelle, il est très perturbant de voir
que sans les couleurs l’attrait de notre téléphone diminue drastiquement.
Alors que nous étions capables d’expliquer avec des arguments solides
pourquoi nous allions sur les applications. Personne ne dit jamais :
« J’y vais d’abord pour toutes ces belles couleurs chatoyantes ! »
Ce réglage se fait en général dans les options d’affichage
ou d’accessibilité de votre téléphone. Sur certains smartphones, vous
pouvez créer un raccourci, faites-le pour basculer à volonté entre le mode
couleur et le mode normal. Vous n’êtes pas obligé de regarder vos photos
et vos films en noir et blanc, mais vous pouvez aider votre attention
en sélectionnant ce mode au cours de votre journée.

Conclusion

Je pense que nous subissons cette économie de l’attention parce que nous
vivons dans un monde d’information sur le présent. L’entrepreneur américain
Nova Spivack expliquait dans une interview, que jusqu’au xixe siècle, les
sociétés vivaient par rapport à leur passé, c’était le point de fuite de leur regard
et leur référentiel. À partir du xxe siècle, les sociétés ont commencé à changer
leur regard de direction pour observer le futur. Moi qui étais adolescent dans
les années 1990, je me souviens à quel point nous fantasmions sur l’an 2000
(j’attends encore les voitures volantes et les hologrammes dignes de Star Trek
d’ailleurs). Le référentiel était le futur, expliquant sûrement ce goût prononcé
pour la science-fiction durant cette période.

Le xxie siècle est le siècle du présent. Nous recevons tellement d’informations


en permanence (sollicitations visuelles ou sonores, notifications, actualités,
hyperconnexion), que la société se retrouve écrasée sous toutes ces données,
enfermée dans un présent où l’on ne fait que « prendre connaissance » à chaque
instant. L’attention est prisonnière de ce mouvement perpétuel. Les
conversations évoquent souvent l’inflation économique et la baisse du pouvoir
d’achat, pourtant ces variations paraissent ridiculement marginales si on les
compare à l’inflation du nombre d’informations et à la baisse de la capacité
d’attention.
1
. « Les Français de moins en moins clients de livres neufs », ActuaLitté, Victor De Sepausy, 13 avril
2023

2
. Guillaume Lecaplain, « La chronologie des médias, une histoire française bousculée », Libération,
13 mai 2017.

3
. Richard Serra et Carlota Fay Schoolman ont été les premiers à émettre cette idée en 1973 dans un
programme vidéo critiquant la télévision.

4
. Un établissement public chargé de l’action culturelle de la France à l’étranger, à ne pas confondre avec
l’Institut de France qui regroupe les prestigieuses Académies.

5
. Les revenus publicitaires de Facebook en forte hausse, Les Échos, Anaïs Moutot, 2 février 2017 ;
« Comment Facebook [Meta] gagne-t-il de l’argent ? analyse du modèle commercial de Facebook » 2024,
Four Week MBA, Gennaro Cuofano, 6 février 2024.

6
. Rapport de Newzoo sur le marché mondial des jeux vidéo, Agence française pour le jeu vidéo, 10 août
2023.

7
. Une personne qui cherche à terminer une tâche à 100 %, en incluant des actions qui ne sont pas
primordiales pour l’objectif.

8
. L’engagement sur les réseaux sociaux correspond aux actions des utilisateurs vis-à-vis d’une publication
(likes, commentaires, partages, etc.).

9
. Sacha Guitry, Toutes réflexions faites, éd. Le Bord de l’eau, 2008.

10
. Alex Hern, « Netflix’s biggest competitor? Sleep », The Guardian, 18 avril 2017.
COMPRENDRE QUI SONT
LES AMIS ET S’EN SERVIR

Dans la dernière partie de ce livre, vous apprendrez comment augmenter votre


attention, comment améliorer votre concentration pour faire un focus
instantané sur une tâche ou de manière générale. Pour pouvoir aborder ces
astuces, il faut que vous connaissiez votre attention de manière plus détaillée.

Dans la première partie, je vous ai présenté votre attention comme on


présenterait un ami à une soirée. Vous avez rapidement discuté avec, vous vous
êtes fait un avis, mais vous ne la connaissez pas encore complètement (tant
mieux, l’intérêt est stimulé par le mystère !). Je vous propose un rendez-vous
plus intime, en tête à tête, avec votre attention. Une fois que vous serez
devenus plus proches, je vous donnerai une explication de ses goûts dans le
quotidien, des outils concrets que vous utiliserez selon vos besoins.

LA CARTE D’IDENTITÉ
DE L’ATTENTION
L’attention est une fonction cognitive complexe. La cognition ? Mais Fabien !
tu nous avais promis d’écrire quelque chose de digeste. C’est vrai, mais c’est aussi
l’occasion de poser des définitions sur quelques termes utiles.

La cognition est le procédé cérébral qui vous permet d’avoir conscience des
événements, des personnes et des objets de votre environnement. C’est
également le système cognitif (qui réunit toutes les fonctions cognitives comme
l’attention) qui va vous donner la possibilité de stocker de la connaissance. Il
vous permet aussi bien de savoir quel est le plat du jour d’un restaurant que de
vous souvenir de ce qu’il s’est passé lors de la bataille de Marignan (je force un
peu avec ce fait historique, mais est-ce que vous vous en souvenez encore ? Si
vous avez joué le jeu, vous devriez être capable de donner les contours de cet
événement).

Nous allons jouer ensemble au jeu de l’entonnoir. Le cerveau est une immense
collection de poupées russes. Vous savez, ces poupées qui en referment toujours
d’autres. En comprenant le fonctionnement de chacune des poupées, vous
pourrez prétendre à mieux vous connaître.

Commençons par la base. L’attention est composée de trois capacités majeures.

La première est votre capacité à être alerte. Cette capacité vous permet d’être
vigilant face à l’environnement qui vous entoure (d’ailleurs ça n’est pas simple
d’être face à quelque chose si l’on est entouré). Cette compétence nous a
certainement bien aidés au début de l’humanité pour voir si un danger
apparaissait : un buisson qui bougeait pendant que l’on cueillait de la
nourriture, et notre corps tout entier était prêt à faire son meilleur sprint pour
se mettre en sécurité. Nous avons beaucoup moins de dangers immédiats à
gérer aujourd’hui pour notre survie. Être alerte nous aide à détecter des choses
en fonction de l’importance du signal. Dans l’effet « cocktail party », c’est cette
même capacité qui va vous faire prendre conscience qu’une personne a utilisé
votre prénom dans une conversation à l’autre bout de la pièce, alors que vous
étiez vous-même en train de discuter avec une autre personne. Vous voulez
savoir quand on parle de vous (par curiosité, par nécessité ou par ego), et votre
cerveau le sait.
La deuxième capacité générale est le maintien de votre attention pour obtenir
une concentration durable. C’est plus facile à dire qu’à faire. J’expérimente
moi-même cette capacité en écrivant ces mots depuis ma chambre d’hôtel.
Mon cerveau me propose un nombre incalculable d’alternatives pour que je
relève la tête de mon écran et que je m’intéresse à autre chose qu’à vous écrire.
Plus la fatigue me gagne et plus des choses futiles me semblent extrêmement
attirantes ! (Il est actuellement 23 heures et je trouve très intéressant la
perspective de faire un peu de rangement dans la chambre.) La durée de votre
concentration varie en fonction de votre âge, mais nous avons tous
généralement tendance à la surestimer. C’est le moment de préciser que,
généralement, nous surestimons toutes nos compétences !

LE BIAIS DE CONFIANCE EXCESSIVE


En 2001 les chercheurs Brad M. Barber et Terrance Odean ont tenté de
quantifier la présence et l’impact de ce biais cognitif chez les humains. Le biais de
confiance excessive se manifeste par la tendance à surestimer nos
compétences internes, qu’elles soient intellectuelles ou physiques. Les études
de 2001 démontrent que si ce biais est bien présent chez les deux sexes, il est
légèrement plus accentué chez les hommes (et encore plus si la personne est en
situation de célibat).
L’existence de ce biais provient d’une forte confiance en nos souvenirs. Nous
partons du principe que nos souvenirs sont des témoignages fidèles de la réalité
alors que notre mémoire recompose nos souvenirs en fonction d’autres biais
cognitifs. Les conséquences dans la vie courante sont multiples. Certaines
personnes vont toujours avoir l’impression d’être en état de prendre le volant,
qu’importe leur état de fatigue ou leur consommation d’alcool. D’autres
personnes vont se lancer des défis sportifs qui ne sont pas à leur portée physique
et qui exigeraient un entraînement préalable. Et, bien sûr, il n’est pas naturel ou
spontané pour la plupart des gens de se dire que leur attention est détériorée et
que leur capacité de concentration mériterait d’être réparée.
Un des tests qui permet de confirmer ce biais consiste à faire remplir un
questionnaire de culture générale (sous forme de questions à choix multiples) à
un groupe de personnes se prêtant au jeu. Il convient ensuite de leur demander
d’estimer le pourcentage de réussite qu’elles prêtent à leurs réponses. Ce
pourcentage est toujours largement supérieur à celui des bonnes réponses
effectives.
Ce biais pose problème car il empêche de se rendre compte de ses lacunes, il
nuit à la nuance et au principe de précaution. Dans le thème qui nous occupe ici,
il nous empêche de prendre conscience de nos marges de progression ou de
tirer des leçons de nos expériences, de nos échecs ou de nos difficultés.
Comment améliorer durablement son attention quand on considère qu’il n’y
a pas de problème ? Puisque notre comportement est enclenché sur la
fonction « alerte/réactivité », alors la concentration n’est pas notre état
naturel, mais elle nous est nécessaire.

En juin 2010, la société américaine Sciforma a réalisé un test sur plus


de 4 000 personnes (les salariés de cette entreprise). Cette étude interne
démontre que, pour les collaborateurs de cette entreprise, le temps
maximum de concentration soutenue est de 12 minutes.
Dans le cas où on leur demande d’effectuer deux tâches de même durée
(sans expliquer les enjeux de ces tâches), 71 % des salariés choisissent celle
qui semble urgente et qui demande peu de concentration au détriment
de celle qui était réellement importante. C’est bien la capacité de maintenir
son attention qui aurait permis aux collaborateurs de se plonger dans
les caractéristiques des tâches pour identifier celle qui compte vraiment.
Cette forme de concentration pourrait être appelée
« l’attention de persévérance », celle où l’on se maîtrise pour
se contraindre à affecter nos ressources mentales à quelque chose
de précis.

La troisième et dernière capacité est justement la concentration dite normale.


Non, vous n’avez pas mal lu ! La capacité précédente s’entrechoque avec celle-
ci. Tout n’est que nuance dans notre cerveau. D’un côté, vous aviez le maintien
de votre attention volontairement, sans lâcher prise, de l’autre vous avez la
concentration. Une concentration normale, mais de qualité, et celle qui vous
permet d’être enfermé dans une bulle mentale pour ignorer les distracteurs
comme les sons ou les pensées qui peuvent surgir. Cette capacité s’active
lorsque vous lisez ce livre par exemple. Je pense que vous lisez par plaisir, par
envie, sans vous contraindre sur une durée ou un nombre de pages.

Ces trois capacités peuvent être amoindries. Heureusement le monde a


tendance à être binaire, elles peuvent aussi être renforcées par l’exercice
physique, l’hydratation, la baisse du stress et de l’anxiété, un sommeil de
qualité, une alimentation équilibrée, le fait de régler ses éventuelles addictions
(pour éviter les états de manque), etc. Nous y reviendrons plus tard.

Continuons à ouvrir quelques-unes des poupées russes que nous rencontrons.


Dans notre tête, là où vit tranquillement notre petite voix intérieure, se trouve
une poupée qui possède également trois systèmes de pensée distincts (encore
trois ? On dirait presque que c’est fait volontairement, mais non). Pourquoi
vous parler des systèmes de pensée ? Parce que l’attention va avoir un rôle à
jouer pour deux d’entre eux et vous allez pouvoir améliorer son efficacité dans
le troisième.

Le premier système est appelé algorithmique (oui, comme pour les algorithmes
des réseaux sociaux !). Ce système est plutôt lent, il analyse rationnellement les
données en pleine conscience. Vous savez que vous êtes en train de penser à ce
qui occupe votre esprit, vous savez ce que vous faites et pourquoi vous le faites.
Lorsque je relirai cet ouvrage pour corriger les éventuelles fautes d’orthographe,
je serai précisément dans ce système de pensée 1.

Le deuxième système est appelé heuristique. C’est un système de pensée


automatique, ou presque. Disons qu’il agit sans avoir besoin de la conscience.
Vous ne prêtez pas d’attention à ce que vous faites, votre esprit conscient est
resté au chaud dans le premier système. À titre d’exemple, je pratique la course
à pied. J’essaie de sortir le fait de conscientiser ma course du premier système
(celui où je sais clairement que je cours, là où je me dis que c’est long, que ça
me fatigue) pour pratiquer ma course dans le deuxième système (celui qui se
fait « sans moi »). C’est dans ce système qu’ont lieu les erreurs d’inattention.
Quand je corrigerai ce texte, il y a fort à parier que les quelques fautes qui
seront inévitablement présentes le seront parce que ma relecture était passée en
système heuristique. D’ailleurs, quand vous oubliez de tourner à droite lors
d’un trajet en voiture ou à pied, c’est parce que vous pensiez à autre chose ou
que vous discutiez avec quelqu’un, la conduite est parfois un système
heuristique : l’attention n’est plus là où elle devrait être.

Enfin, le troisième système est celui de l’inhibition. C’est l’arbitre sur le ring de
boxe ! L’arbitre doit décider quel système privilégier entre l’algorithmique et
l’heuristique. Est-ce qu’il donne l’avantage aux automatismes ou est-ce qu’il va
faire en sorte que son humain soit en pleine conscience de ce qu’il fait ? Il va
prendre en compte les ressources disponibles, votre état de fatigue, votre
habileté à effectuer la tâche automatiquement et va, au besoin, mettre en place
des remparts pour résister aux automatismes qui ne sont pas utiles.

En décidant de redevenir maître de votre attention et d’en prendre soin,


vous avez, par la même occasion, décidé de donner du poids, des outils
et de la crédibilité à votre arbitre ! Lorsque je mentionne régulièrement
l’altération de votre attention, c’est assez métaphorique. Ce qui s’altère,
c’est ce que l’on attend d’un bon fonctionnement de l’attention. L’arbitre
entre les deux premiers systèmes fait partie des points clés permettant
à une attention de fonctionner correctement.

LES VOISINS DE L’ATTENTION


Nous avons dessiné les contours de ce qu’est la cognition, détaillons plus
précisément les différentes fonctions cognitives qui se cachent dans votre
système cérébral. C’est le passage le plus scolaire du livre alors rassurez-vous, il
n’y aura pas d’interrogation surprise à la fin. Je veux juste que vous le lisiez et
compreniez attentivement pour être sensibilisé à ces principes fondamentaux.

Si j’utilise le terme de « fonctions cognitives », c’est parce que le cerveau est


doté de plusieurs fonctions cérébrales dédiées à des tâches bien spécifiques.
Elles font partie du système nerveux central et vont vous permettre de gérer les
fonctions propres à votre corps et à votre esprit. Vous vous souvenez de nos
petites poupées russes ? Elles sont plus spéciales qu’il n’y paraît. Elles
renferment à la fois d’autres petites poupées, mais en plus elles cachent derrière
elles d’autres poupées, et pour finir elles sont toutes connectées entre elles !
Pour faire simple, une fonction cognitive peut en contenir d’autres. Mais il
existe aussi d’autres fonctions cognitives, indépendantes de la première, et qui
cachent aussi d’autres fonctions cognitives. C’est que ça bosse dur là-haut !

Commençons par la poupée des fonctions vitales. Les fonctions vitales vont
s’occuper de vous faire respirer même lorsque vous dormez et de gérer votre
rythme cardiaque à chaque seconde de votre vie (3 milliards de battements au
cours de votre existence, s’il vous plaît). En ouvrant la poupée des fonctions
vitales, vous avez découvert qu’il y en avait d’autres, plus petites (mais tout
aussi essentielles), qui sont cachées à l’intérieur. Celle qui nous intéresse le plus
dans les fonctions vitales est la poupée des fonctions basiques (importantes,
mais pas toujours de la première utilité). Ce sont elles qui vont vous souffler
l’idée de vous servir un verre d’eau lorsque votre corps se déshydrate. Elles vont
gérer votre sommeil, votre faim et même votre appétit sexuel (celui qui est lié à
votre instinct de reproduction).
Refermons la poupée d’origine, celle des fonctions vitales. Derrière elle s’en
cache une autre, dans un autre emplacement du cerveau (en l’occurrence le
cortex). C’est dans celle-ci que se trouvent les fonctions supérieures comme les
fonctions cognitives dont nous parlions au début de ce chapitre. Bon, vous
êtes toujours avec moi ? Même en rendant métaphorique cette partie, il faut
quand même faire un peu d’effort mental. Vous pouvez souffler un peu, ce
trajet est nécessaire pour vous donner l’intimité que je vous avais promise avec
votre propre cerveau. En tout cas, nous sommes dorénavant dans la poupée qui
contient tout ce que nous cherchions.

Pour nos besoins, allons directement sur une plus petite poupée qui se trouve à
l’intérieur, celle des fonctions cognitives supérieures. Dedans entrons
immédiatement dans une autre poupée encore plus petite, celle des fonctions
cognitives. Elle nous intéresse et contient seulement cinq nouvelles poupées à
l’intérieur, qui représentent les cinq fonctions cognitives :

La parole : on l’appelle aussi « le langage » ou simplement « la langue ». Cette


fonction utilise tout un système de symboles codés (ils sont visuels ou sonores)
pour vous permettre de lire, d’écrire et de communiquer avec d’autres
personnes. Cette fonction est utilisée pour exprimer votre pensée.
La pensée : vous êtes comme un peintre, et la toile blanche est votre pensée.
Votre œuvre est évolutive, votre pensée se complète et se modifie à chaque
instant de votre vie. C’est donc la représentation de votre monde qui associe
toutes les informations avec lesquelles vous avez été en contact au cours de
votre existence, tout du moins celles que vous avez transformées en
connaissances.

La mémoire : sans mémoire, pas de connaissance. Le rôle de cette fonction


cognitive est de ranger dans les bons tiroirs les informations qui pourront vous
être utiles. La plupart de ces tiroirs sont vidés très régulièrement (la mémoire à
court terme), mais certaines informations sont sauvées pour être envoyées vers
des coffres-forts (la mémoire à long terme). Toutes les informations auxquelles
vos sens sont soumis sont traitées, sans exception.

La perception : c’est grâce à elle que vous recevez ces fameuses informations.
Le cerveau va recevoir cette masse continuelle de données et cette fonction va
commencer par organiser une reconnaissance. Elle organise, tri, jette, ignore,
envoie dans les tiroirs. Et c’est elle qui va reconnaître les stimulations pour les
envoyer à l’attention.

L’attention : on termine par celle qui nous intéresse dans ce livre. Cette
fonction vous permet d’être en alerte et de solliciter au besoin l’ensemble des
fonctions cognitives pour recevoir les informations et les stimulations qui vous
seront utiles. Soit parce que le conscient l’a décidé, soit parce que la perception
et l’attention l’ont décidé pour vous. Voici un exemple : l’état d’alerte est un
état de base. Donc si je fais exploser un ballon de baudruche dans la même
pièce que vous, vous allez réagir. Et vous pouvez ensuite décider de vous
intéresser volontairement à la forme des nuages, alors que votre état d’alerte ne
vous aurait pas fait faire un focus dessus.

Dans cette grande colocation toutes les fonctions cognitives travaillent de leur
côté, mais également à la même table. Elles peuvent être autonomes, mais
agissent le plus souvent à cheval sur le dossier des unes et des autres.
Évidemment je ne suis pas exhaustif dans la liste interminable des fonctions
cognitives. Un petit tour dans le cervelet, et nous aurions rencontré l’équilibre
ou la coordination des mouvements ; un arrêt au lobe frontal, et nous aurions
découvert l’organisation, la résolution de problème, le jugement, etc. Même le
simple fait de lire ces lignes demande l’activation de deux régions de votre
cerveau : le lobe pariétal pour la fonction des compétences académiques (savoir
lire en est une) et le lobe occipital pour la perception et la reconnaissance des
mots qui glissent actuellement sous vos yeux.

Ce que je voulais vous transmettre, c’est la découverte et la compréhension de


ce maillage complexe de toutes les fonctions cognitives. Une fois que vous
avez compris que les fonctions cognitives sont une auberge espagnole où tout le
monde est en interaction avec tout le monde, on comprend pourquoi une
attention dégradée peut avoir tant de répercussions différentes, sur tant de
domaines, et pourquoi ce sujet doit devenir une priorité.

L’INTENTION AVANT L’ATTENTION


Combien de fois avez-vous oublié ce que vous vouliez dire ou faire ? Vous êtes
à table en train de discuter avec un ami, vous partagez avec lui toutes vos
pensées et… blocage ! Vous avez complètement oublié ce que vous aviez
l’intention de lui dire. C’est agaçant !

L’attention est précédée d’une intention. Quand vous avez l’intention de


suivre une recette de cuisine, quand vous avez besoin de terminer un dossier ou
quand vous voulez sortir le linge de votre machine à laver. L’intention est le
GPS de l’attention, elle lui indique la route que vous voulez suivre. Plus votre
intention de départ est claire, plus votre système cognitif sera mobilisé
efficacement. Cette clarté peut être opacifiée par des facteurs tels que la fatigue,
la faim, les émotions fortes ou encore le stress (une personne débordée ne
pourra pas avoir une intention claire).
Ce qui serait formidable, pour améliorer nos intentions, serait de pouvoir
comprendre scientifiquement ce mécanisme. Comment nos intentions sont-
elles gardées en mémoire ? Comment pouvons-nous agir dessus ? Au jour où
j’écris ces lignes, nous n’avons toujours pas une connaissance scientifique
précise qui expliquerait comment notre cerveau garde « en tête » notre
intention de base. Nous savons seulement que ce système est fragile et que ses
performances sont imprécises. L’intention initiale est un peu comme un mot
écrit sur un Post-It que l’on accroche à son front. Au moindre coup de vent, le
Post-It se décroche sans que l’on s’en rende compte. Votre esprit ne sait plus
que vous aviez un objectif précis et se laisse de nouveau guider en réaction à
tout ce qui passe à l’extérieur.

Notre système cérébral n’a pas été conçu pour garder une intention sur le long
terme. Au contraire, il est fait pour se mettre à jour régulièrement, pour réagir
à notre environnement et à nos pensées. C’est ce qui vous permet d’être agile
mentalement (et c’est une bonne chose), mais ce que vous gagnez d’un côté
vous le perdez de l’autre en ayant des intentions instables.

Vous perdrez toujours au « ni oui ni non »

Vous avez déjà fait une partie de « ni oui ni non » ? (Vous pouvez répondre en
toute confiance, nous ne sommes pas en train de faire une partie). Il n’y a pas
de jeu plus simple que celui de pouvoir utiliser tous les mots de la langue
française sauf « oui » ou « non ». Les parties devraient durer une éternité
tellement la règle est simple. Pourtant, nous perdons tous plus ou moins
rapidement à ce jeu.

En début de partie, votre intention est de ne pas dire « oui » ou « non ».


L’intention est claire, l’attention surveille que ces mots ne soient pas prononcés
et elle vous aide à les remplacer par des synonymes ou d’autres artifices. Plus
l’intention perd de son intensité, plus vous devenez susceptible de prononcer
l’un des deux mots interdits. La seule façon de gagner est de clarifier l’intention
à chaque fois que vous devez répondre ! De se dire mentalement « je ne dois
pas dire oui ou non ». Si vous ne le faites pas, l’intention disparaîtra et vous
répondrez naturellement.

Vous ne pouvez pas garder une intention durant des heures dans votre esprit.
Pour optimiser son fonctionnement, vous pouvez la reformuler régulièrement,
refaire le point sur vos intentions après chaque pause ou encore écrire sur un
Post-It votre objectif (nous reviendrons sur les objectifs dans la prochaine
partie).

Je vous recommande d’être vigilant à votre mode « automatique ».


Si, à chaque fois que vous constatez que votre esprit dérive, vous refaites
le point sur votre intention initiale, alors vous serez plus à même de garder
le cap de votre attention.

LES CHANGEMENTS DE FORMES


DE L’ATTENTION
Un coup de baguette magique, et mon attention se transforme en lapin ! Bon,
ça n’est pas vraiment le cas. Votre attention n’a qu’une seule apparence, mais
elle s’exprime dans des formes différentes. Dans la première partie, vous avez
été initié à ce qui va suivre, nous allons compléter votre connaissance.

Il existe plusieurs modèles pour tenter de déterminer une typologie du système


attentionnel. Le plus utilisé en science est sûrement celui du psychologue
américain Michael Posner pour déterminer des catégories dans l’attention. Les
systèmes proposés par Daniel Kahneman en 1973 ou celui de Sohlbeg et
Mateer en 1989 sont néanmoins pertinents et sûrement plus digestes pour
vous, comme pour moi. Si les consensus scientifiques ne sont pas figés
concernant les processus cognitifs, il semble quand même universel de dire que
l’attention peut se résumer en plusieurs sous-catégories. Les six principaux
modes de fonctionnement sont catégorisés en fonction de leur intensité. Ce
sont les suivants :

L’attention dite arousal : derrière ce terme anglais se cache le fait d’être en


éveil. J’exagère un peu en vous écrivant ça, mais vous comprenez l’idée. C’est
l’état général de votre attention qui va fluctuer à divers moments de la journée,
selon que vous êtes un peu fatigué ou au contraire en pleine forme. Cet arousal
va évoluer en fonction de votre rythme biologique, rythme que l’on appelle
également « le rythme circadien ». Le terme « circadien » a été inventé par le
biologiste roumain Franz Halberg, il signifie « autour de la journée ». Imaginez
que votre corps possède une horloge biologique intérieure (inutile de tendre
l’oreille, ça ne fera pas tic-tac). Cette horloge fonctionne seule, sans se soucier
de ce qu’il se passe en dehors de votre corps. Elle va ordonner l’arrêt de
production de mélatonine entre 7 heures et 8 heures du matin, afin que vous
puissiez vous réveiller. Elle va également faire augmenter la pression sanguine
dans l’après-midi ou baisser la température de votre corps pendant la nuit.

L’attention focalisée : c’est une capacité intéressante, à ne pas confondre avec


les suivantes. Elle vous semble familière ? C’est pourtant la première fois que je
vous parle d’elle. C’est peut-être la plus essentielle à appréhender dans cette
époque où tous les moyens sont bons pour capter la faveur de notre attention.
Il s’agit de votre capacité à diriger volontairement votre attention en direction
d’un stimulus. Par extension, c’est aussi votre capacité à volontairement ne pas
diriger votre attention vers un stimulus. C’est en quelque sorte votre résistance
pour réussir à garder dans votre main la télécommande cognitive. Celle qui
vous permet de décider de diriger, ou de ne pas diriger, votre attention vers
quelque chose qui vient de la stimuler. Par exemple : vous êtes assis à la
bibliothèque et vous entendez deux personnes rire en chuchotant, allez-vous les
regarder ou décider d’en faire abstraction ?

L’attention soutenue : ce qui se rapproche le plus de la concentration, c’est


votre capacité à maintenir votre attention sur un stimulus long (par exemple
une pièce de théâtre qui se déroule devant vous) ou une activité (par exemple
faire vos comptes pour remplir votre déclaration d’impôt sur le revenu).
COMPTEZ LES BALLONS
Il y a plus de dix ans, une vidéo a énormément été partagée sur Internet. C’était
un test rapide à faire où l’on voyait de jeunes personnes se passer deux ballons
de basket. L’objectif pour le spectateur était de tenir le compte des passes malgré
les différents déplacements des joueurs. Si cette description ne vous rappelle rien
c’est que vous n’avez pas vu cette vidéo 2 ! Je vous invite à stopper votre lecture
et à la regarder, c’est important que vous ne lisiez pas la suite avant de l'avoir
visionnée.
Dans cette vidéo ce qui était vraiment testé, c’était votre capacité à compter les
passes en ayant conscience qu’une personne déguisée en gorille traversait
l’écran, faisait le pitre en plein milieu, puis ressortait sans se presser. Durant
quasiment 30 % de la vidéo le gorille est à l’image ! Comme vous vous en
doutez, peu de personnes l’ont vu au premier visionnage et lorsque la vidéo
démontrait qu’elles étaient passées à côté d’un gorille farceur, le choc était réel.
Cette vidéo montre à quel point le faisceau de l’attention se resserre lorsque l’on
fait preuve d’une attention soutenue. Cette expérience a quand même été
critiquée par la suite car les conclusions n’étaient pas assez nuancées.
En reproduisant sous différentes formes l’expérience initiale, des chercheurs
suisses ont pu démontrer que l’attention ne percevait pas l’élément perturbateur
(en l’occurrence le gorille) si, et seulement si, la vitesse de déplacement (du
gorille) avait une cohérence avec la vitesse des mouvements des autres éléments
à l’écran. Si le gorille augmente sa vitesse de déplacement de seulement 10 %,
alors votre perception sonne une alerte et votre cerveau va immédiatement
déterminer ce qui ne va pas.
En résumé notre esprit réagit à toutes les variantes franches ou rapides. Peu
importe la force de notre attention soutenue.

L’attention sélective : nous l’avons déjà rencontrée précédemment. Votre


attention filtre différents stimuli pour ne vous faire prendre conscience que
d’un seul, comme dans l’effet « cocktail party ».
L’attention alternée : celle qui coûte si cher à notre cerveau lorsque nous
cherchons à porter notre attention sur plusieurs choses en même temps. Il me
semble utile de préciser que, quoi que vous diront certains membres de votre
entourage, personne n’est capable de faire plusieurs choses très différentes en
même temps. Il s’agit systématiquement d’une alternance. Même si la personne
est capable de passer très rapidement d’une tâche à l’autre, son esprit
considérera chaque action comme des blocs distincts entre lesquels sautillera
l’attention.

L’attention partagée : c’est la première fois que je vous parle de ce sixième et


dernier mode de fonctionnement. Il ressemble au précédent et entre presque en
contradiction avec lui. L’attention partagée est la capacité de suivre plusieurs
stimuli à la fois. « Mais Fabien ! Arrête de nous embrouiller ! Tu nous as dit
que personne ne pouvait faire plusieurs choses en même temps. » Ne me criez
pas dessus, je vous ai dit que la nuance était fine : l’attention partagée est une
réaction à plusieurs stimuli complémentaires. Et ça mérite un encart à part.

LE CAS DE L’ATTENTION PARTAGÉE


Imaginez un caissier dans votre supermarché préféré. Il passe vos articles un à
un, il a l’habitude de le faire. Inconsciemment, il sait que s’il n’entend pas le « bip »
caractéristique validant le passage de l’article, il devra réagir pour le repasser (ou
taper le code-barres ou appeler Michel dans le micro pour qu’il vienne en
caisse 6). Pendant qu’il fait ce travail, vous vous mettez à lui parler pour lui
demander si vous devez passer votre carte de fidélité maintenant ou plus tard et
si vous pouvez avoir un sac en papier pour ranger vos courses.
Le cerveau du caissier est un très bon exemple d’attention partagée
(heureusement, me direz-vous). Le caissier peut effectuer ces actions en même
temps car elles font partie de la même tâche globale.
En salle de classe, les élèves doivent souvent être à l’écoute du professeur tout en
regardant un schéma dans leur livre ou une note sur le tableau. C’est également
de l’attention partagée puisque ces deux stimuli sont nécessaires en simultané
pour réaliser la tâche « comprendre le cours ».
Lorsque vous conduisez votre véhicule sur l’autoroute, il vous arrive d’être en
train de doubler sur la voie de gauche. Pendant cette action, votre vigilance est
très sollicitée (du moins je l’espère), mais vous continuez simultanément de
contrôler votre vitesse, votre rétroviseur et même votre GPS pour savoir si vous
devez penser à vous rabattre afin de ne pas rater votre sortie. Votre attention est
partagée dans la tâche unique « conduire ma voiture ».
Lorsque nous devons diviser notre attention, nous sommes quand même moins
efficaces. C’est sûrement pour cela que malgré tout, il arrive que de bons
conducteurs respectant les limites de vitesse se fassent parfois flasher. Trop de
partage de votre attention provoque des interférences dans votre cerveau. Il
n’arrive plus à traiter correctement les informations arrivant de part et d’autre.

Après cette dissection quasi chirurgicale des différentes formes de l’attention,


vous pourriez avoir le sentiment qu’il vaut mieux se servir de l’une que de
l’autre. En réalité, nous utilisons les six modes de fonctionnement en
permanence, en même temps et/ou en fonction de la situation.

Pour vous le prouver, prenons la situation où vous êtes en train de conduire.


A priori vous avez besoin d’être éveillé si la voiture roule. L’arousal entre
donc en jeu au moment même où vous démarrez le moteur. En roulant, vous
devez être capable de réagir à tout ce qui se passe autour de vous pour
savoir quand doubler, quand ralentir, quand tourner, etc., vous êtes donc
en attention focalisée (sur votre conduite, évidemment). Mais votre trajet
va durer un certain temps, vous n’avez pas le droit de faire attention
seulement quelques minutes si vous avez une heure de route à enchaîner,
vous allez donc utiliser l’attention soutenue. N’oublions pas le commerce
de l’attention que nous avons dénoncé dans la deuxième partie ! Vous allez
croiser des publicités sur votre trajet, des enseignes lumineuses de magasins,
tous veulent capter votre attention pour annoncer un événement ou vous
inviter à dépenser votre argent chez eux. Vous allez donc utiliser votre
attention sélective pour ignorer ces informations. Afin de gagner du temps,
vous allez passer un appel « mains libres » à votre collègue pour terminer
de traiter un dossier professionnel à distance. Mais vous devez surveiller
que votre enfant installé à l’arrière ne fasse pas de bêtises, vous êtes
en attention alternée.
Et enfin, comme nous l’avons vu dans l’encart précédent, le simple fait
de conduire demande d’utiliser l’attention partagée. Voilà pourquoi lorsque
vous arrivez à destination vous êtes fatigué. Ça n’est pas de rester assis derrière
le volant qui vous épuise, mais bien la sollicitation intense des six formes
de fonctionnement de l’attention.

ANTICIPER UNE DÉCROCHE


Il existe différents signaux précurseurs d’une attention qui est en train de se
faire la belle. Inutile d’être mentaliste pour savoir qu’un ventre qui gargouille
signale qu’une personne a envie de déjeuner ! C’est la même chose pour
l’attention (pas le ventre qui gargouille).

Quand vous focalisez sur un stimulus précis, vous êtes au guidon de votre
vélo sur une route sécurisée. Vous devez fournir un effort pour avancer dans
le bon sens, gérer l’équilibre pour ne pas tomber et maintenir fermement le
guidon entre vos mains. Si vous pouviez sentir que votre attention
commence à dévier, vous pourriez alors remettre les mains sur le guidon
pour reprendre la bonne route.

Imaginez à présent que vous êtes sur votre téléphone pour écrire votre liste
de courses avant de partir faire vos achats. Vous avez ouvert une note et, en
passant de pièce en pièce, vous réfléchissez à ce que vous pourriez acheter
pour ne manquer de rien. Pendant que vous faites le tour de la maison, votre
meilleur ami vous envoie un SMS qui « pope » au milieu de l’écran avec
comme message : « Tu pourras me dire si tu es dispo à un moment le week-
end prochain ? » Puisque le SMS est apparu (c’est un distracteur externe) et
qu’il s’agit de votre meilleur ami (provoquant chez vous une émotion
favorable), votre attention vient d’être capturée. En soi il n’y a pas de
problème, c’est un fonctionnement normal et il n’y a rien d’alarmant à réagir à
un SMS du moment que vous terminez d’écrire votre liste de courses avant
de lui répondre ! Mais vous risquez plutôt d’avoir envie d’aller consulter votre
agenda pour regarder votre disponibilité du week-end prochain, vous
ouvrez alors l’application agenda et vous venez de faire tomber le premier
domino d’une réaction en chaîne : votre attention est captivée par un
nouveau geôlier, et ce n’est pas vous qui l’avez décidé ! Une fois l’agenda
consulté, vous allez peut-être répondre à votre ami, puis voir la notification
d’un e-mail qui vous intrigue, avoir envie de passer « quelques minutes » sur
votre réseau social préféré ou simplement faire autre chose que terminer
cette fichue liste de courses.

Le neuroscientifique spécialiste de l’attention Jean-Philippe Lachaux appelle ce


phénomène la « captivation de l’attention ». Votre esprit est dirigé vers autre
chose que l’intention initiale, et vous oubliez complètement le sujet initial.
Savoir reconnaître que l’on est sur le point de changer d’activité est la meilleure
solution pour s’assurer de revenir dans sa première intention (de remettre les
mains sur le guidon). Votre corps aussi peut vous trahir en déplaçant votre
attention ailleurs. Le phénomène est subtil : la pensée va entraîner une action,
et cette action va déplacer votre attention.

Prenons comme exemple une conférence à laquelle vous voulez assister,


mais qui s’insère un peu mal dans votre planning. Juste après l’événement
vous avez un dîner important auquel vous ne pouvez pas vous soustraire.
Vous écoutez la conférence avec sérieux et plaisir tout en gardant un œil sur
le temps qui passe. Justement, la conférence va prendre fin dans moins de
dix minutes ! Afin ne pas perdre de temps au moment du départ, vous
commencez à ranger les feuilles et les stylos que vous aviez sortis pour
prendre des notes, vous vérifiez que les clés de votre voiture sont bien dans
votre poche, vous… vous ne suivez plus du tout la conférence ! Vous
l’entendez toujours comme un brouhaha lointain, mais vous n’avez plus la
capacité de comprendre ou de retenir quoi que ce soit.

En mettant votre corps en mouvement (un mouvement non nécessaire à


l’activité initiale) vous avez enclenché un mécanisme de projection mentale
sur la suite de votre journée. Naturellement votre pensée s’est focalisée sur la
tâche du dîner qui englobe : « ne rien oublier en partant », « se préparer sans
faire de bruit », « penser aux personnes que l’on va rejoindre ».
Pour être capable de garder son attention au bon endroit, il faut être
capable d’identifier immédiatement un écart, même physique, afin de la
ramener immédiatement où elle devait être. C’est une gymnastique de
conscience du présent qui demande de s’entraîner, au point de créer une
habitude de vigilance. Avec le temps et l’envie, votre attention sera en
alerte sur sa propre efficacité !

CE QUE VOUS N’AIMEZ PAS


VOUS REND PLUS FORT
J’ai longtemps hésité avant de placer ce chapitre dans cette partie. Après
réflexion il m’apparaît logique de mettre ce que vous n’aimez pas, du moins ce
qui vous rend inconfortable mentalement, dans la partie des amis de
l’attention, car à chaque fois que vous lutterez contre ce que vous n’aimez pas,
le bénéfice sera durable pour votre système cognitif.

Le seul moyen d’améliorer son attention dans le long terme est de la faire
progresser lorsque c’est nécessaire. Je distingue trois événements majeurs :

1. Avez-vous déjà ressenti la résistance mentale se mettre en action face à


quelque chose que vous devez pourtant faire ? Par exemple trier des
documents administratifs. Pourtant vous avez du temps devant vous, vous
n’êtes pas épuisé et tous les papiers sont sur la table. Dans ces moments-là
vous procrastinez, vous repoussez le moment. Ce qui est intéressant, c’est
la sensation que vous percevez de votre cerveau : il semble ankylosé, pris
dans un étau. Vous vous dites : « Allez, dans dix minutes je m’y mets
vraiment », et une heure plus tard vous n’avez toujours rien fait. C’est en
quelque sorte douloureux. Souvent, c’est parce que cette tâche ne va
générer aucune dopamine alors que vous êtes probablement en manque. Si
malgré cette sensation vous vous motivez, vous allez améliorer votre
résistance au manque de stimulations et même gagner un peu de confiance
en vous à la fin de cette tâche (le soulagement d’avoir terminé laisse place
à la fierté de l’avoir fait).

2. Que vous réagissiez aux distracteurs n’est pas anormal. C’est un


phénomène naturel et utile. Si vous marchez dans la rue et que je crie
votre nom, vous allez tourner la tête par habitude. Si vous marchez dans la
campagne, de nuit, il est nécessaire que vous puissiez réagir à un bruit
suspect ou à un buisson qui se mettrait à bouger sans raison apparente. Ce
qui est difficile, c’est de résister à ce réflexe lorsqu’il n’est pas nécessaire de
réagir. Par exemple, si vous êtes en train de lire dans le train et que le
téléphone d’une autre personne sonne à l’autre bout du wagon ! Je
comprends qu’il serait attirant de poser son livre, de souffler dans son
coin, de pester mentalement, d’écouter pour savoir si la personne va oser
décrocher et combien de temps ça va durer, etc. Mais, finalement, est-ce
nécessaire ? Non. Vous auriez pu constater mentalement la sonnerie et
l’occulter avec vos filtres mentaux. Si vous maîtrisez votre envie de réagir,
vous « musclerez » la maîtrise de votre attention.

3. L’ennui, ce moment terrible où votre cerveau angoisse de ne plus recevoir


les stimulations qu’il aime tant. Il y a deux phases notables dans l’ennui :
celle qui précède l’ennui et celle de début de l’ennui. La phase qui suit,
celle de l’ennui réel, est étrangement plus simple à vivre. Lorsque votre
cerveau anticipe qu’il ne va plus être nourri de stimulations rapides et
agréables, il angoisse comme un fumeur qui voit qu’il ne lui reste plus que
deux cigarettes pour la journée. Et lorsque le moment d’ennui débute,
votre attention court dans tous les sens pour trouver une solution. C’est ce
qui explique en partie notre capacité à dégainer notre téléphone dans
toutes les situations. En reconnaissant votre peur de l’ennui lorsqu’elle se
présente, et surtout en l’acceptant, vous pouvez faire baisser votre niveau
de stress et œuvrer à la guérison de vos réflexes d’addiction.

Si vous arrivez à lutter dans les trois circonstances que je viens de présenter,
c’est-à-dire si vous arrivez à vous mobiliser sur quelque chose qui ne vous attire
pas, à ne pas réagir à ce que vous savez être non essentiel et à accepter l’ennui :
vous pourrez renforcer la qualité de votre attention rapidement et
durablement.

LES TROUBLES DE L’ATTENTION


Au début de ce livre, je vous ai demandé de prendre en compte que je n’étais ni
médecin, ni chercheur académique dans le domaine de l’attention. Figurez-
vous que ça n’a pas changé, je n’ai pas magiquement trouvé le moyen d’obtenir
un triple doctorat le temps de votre lecture. Pour autant il ne me paraît pas
concevable de traiter d’un tel sujet sans aborder les différents troubles de
l’attention qui ne sont pas créés par des facteurs externes. Aussi, vous trouverez
dans ce chapitre des définitions, un état des lieux, des pistes à suivre. Mais si
vous envisagez de vous renseigner plus précisément ou d’accompagner une
personne souffrant d’un trouble de l’attention, je vous invite vivement à
consulter un professionnel de santé dont c’est la spécialité.

Le TDA/H

Vous avez déjà entendu les termes TDA ou TDAH. Cet acronyme signifie
« trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité ». Ce trouble se
diagnostique par une combinaison de facteurs (plus ou moins présents) tels
que l’impulsivité, le déficit attentionnel et l’hyperactivité motrice.

On qualifie généralement un TDA ou un TDAH durant l’enfance, avant l’âge


de 12 ans. Si les trois facteurs se manifestent et restent présents durant une
période de plus de six mois et s’ils ont un impact notable sur la vie sociale
(notamment scolaire), alors on considère que le trouble est avéré.

À ce jour la science n’explique pas encore les causes d’apparition de ce trouble.


Aucun consensus ne se dégage. S’il convient donc d’être prudent sur les causes
d’un TDA/H 3, il existe des certitudes sur ce qui n’est pas en lien avec
l’apparition d’un TDA/H. Le trouble ne survient pas à cause d’une mauvaise
volonté de l’enfant, d’une paresse intellectuelle ou d’un manque de motivation.
L’environnement scolaire, la méthode d’apprentissage ou les intervenants
scolaires ne sont pas en lien avec le fait de développer un TDA/H. Un
environnement familial compliqué, une défaillance de l’éducation ou un stress
psychologique causent des difficultés certaines à l’enfant, mais dans d’autres
domaines que le TDA/H et n’en sont pas à l’origine. Enfin, il ne faut pas
conclure trop rapidement à un TDA/H. Il est fréquent qu’un enfant puisse
avoir des périodes d’activité plus ou moins intenses : un rythme de vie différent
ou l’excitation d’un événement peuvent perturber sa capacité de concentration
de manière occasionnelle. Il arrive même que le manque de concentration soit
la conséquence d’un problème de vision ou d’audition qui n’a pas encore été
décelé. L’enfant n’arrivant pas à suivre correctement, il décroche de ce qu’on lui
dit et peut montrer des signes d’impatience. C’est pour cela que la durée des
facteurs importe tant dans le diagnostic.

Pour résumer, le DSM-IV 4 décrit le TDA/H comme « un mode persistant


d’inattention et/ou d’hyperactivité-impulsivité, plus fréquent et plus sévère que
ce que l’on observe habituellement chez des sujets d’un niveau de
développement similaire ».

Un trouble pour toujours ?

Le TDA/H n’est pas figé dans le temps. Plusieurs études cliniques ont
démontré que le traitement à base de médicaments n’avait pas beaucoup
d’impact sur le trouble. En apparence, l’enfant peut avoir l’air « plus calme »
mais le médicament n’agit pas réellement sur le TDA/H. Il traite certaines
conséquences, mais pas la cause. La science recommande de s’orienter vers des
thérapies cognitives ou comportementales qui améliorent de façon significative
les effets du trouble dans la vie quotidienne.
Ce trouble touche environ 5 % des enfants et moins de 3 % des adultes. Rien
n’est définitif, le TDA/H a tendance à se stabiliser voire à s’atténuer avec les
années. Soit naturellement, soit parce que les personnes atteintes ont appris à
mettre en place des stratégies pour compenser ce déficit. Chez certaines
personnes, le TDA/H peut complètement disparaître ou, dans de rares cas,
s’aggraver.

En 2021, la fédération mondiale du TDA/H a décidé de publier le premier


document réunissant tous les consensus scientifiques disponibles à cette date
sur le sujet. Leur but est de contribuer à l’amélioration de la prise en charge de
ce trouble, mais aussi de tordre le cou aux idées reçues qui font parfois qu’une
personne mal informée confonde TDA/H et effet de mode. Si vous voulez
creuser cette connaissance je vous invite à consulter le document disponible sur
Internet 5.

Chez l’adulte

Le TDA/H chez l’adulte se diagnostique également auprès d’un professionnel


qui va étudier la fréquence de certains comportements dans les contextes de vie
personnelle, familiale et professionnelle. Il va, entre autres choses, vérifier si au
moins cinq critères d’inattention et/ou d’impulsivité se manifestent dans une
liste définie.

Si vous faites partie des adultes atteints de ce trouble, je vous invite tout
d’abord à vous éduquer sur le sujet. Vous n’avez pas décidé de cet état de fait et
vous n’en êtes pas responsable. Ce n’est pas une question de volonté. En lisant
des livres dédiés à ce sujet, vous serez ensuite à même de communiquer
efficacement aux autres les bases nécessaires pour qu’ils comprennent votre
fonctionnement. Vos principaux enjeux seront la gestion de votre humeur et la
gestion de vos performances. Les outils et solutions du chapitre suivant
pourront vous aider à mettre de bonnes stratégies en place, mais ne
remplaceront pas un accompagnement professionnel et personnalisé.
Conclusion

Comment ça va ? Je vous pose une vraie question en rupture avec le texte !


Comme vous ne pouvez pas encore me répondre à travers le temps, je vais
reformuler : constatez comment vous vous sentez. Êtes-vous fatigué ? Votre
esprit commence-t-il à divaguer ? Je vais faire quelque chose qu’un auteur ne
devrait jamais faire. Je vais vous révéler ce qui ne va pas durant votre lecture
actuelle !

Normalement, si vous comparez le plaisir que vous ressentiez au début de votre


lecture et celui que vous éprouvez en entamant cette conclusion, il y a de fortes
chances pour que vous constatiez une chute. Cette baisse de plaisir et de
motivation s’explique (je vous dirai pourquoi dans quelques paragraphes). Pour
garder votre attention et continuer à stimuler votre lecture, je vais faire une
deuxième chose qu’un auteur ne devrait pas faire : changer la forme de mon
écriture (en réalité nous l’avons déjà fait plusieurs fois dans le livre) et faire
d’une « conclusion » le passage le plus long de la partie. Ne vous inquiétez pas,
je suis un professionnel du rythme, je suis entraîné pour ce genre d’acrobaties.

Que vous ayez lu ce qui précède la même journée ou sur plusieurs jours, le
plaisir décroît inévitablement. D’abord parce que vous avez réalisé les deux
tiers de l’effort nécessaire à fournir pour lire ce livre. Votre cerveau est un
gestionnaire de ressources et il va délivrer les efforts nécessaires en fonction de
ce qu’il vous reste à accomplir. L’art de gérer les ressources, c’est surtout l’art de
prévoir le futur. Vous savez maintenant pourquoi, lorsque vous avez envie
d’aller aux toilettes, vous êtes capable de vous retenir tout un trajet, mais qu’au
moment où vous mettez la clé dans la serrure de votre maison vous avez la
sensation que l’urgence est absolue (je suis désolé d’avoir pris cet exemple et
d’avoir réveillé ce souvenir, mais soyez honnête, s’il y a bien une expérience
commune à toute l’humanité, c’est celle-ci).
Il n’est pas question de toilettes ici, mais de voir la fin du livre arriver. Votre
attention se relâche car elle sait qu’elle a déjà fourni la majorité de l’effort
nécessaire pour accomplir cette tâche. Lorsque vous avez ouvert la préface, la
toute première fois, il y avait un mystère. Quoi de plus agréable et stimulant
qu’un mystère ? Tout y est possible. Vous aviez des espoirs, une certaine
excitation (toutes proportions gardées, je vous imagine mal sautillant de joie en
ouvrant la préface) de ce que vous alliez découvrir. Commencer un ouvrage
traitant d’un sujet que l’on veut approfondir actionne les mêmes mécanismes
cérébraux que lorsqu’on ouvre un cadeau, que l’on reçoit une lettre chez soi
(identifiée comme n’étant ni une facture, ni un rappel du centre des impôts) ou
que lorsqu’on gratte un jeu d’argent édité par la Française des jeux. L’afflux
chimique qui a été envoyé au tout début est largement consommé par votre
cerveau depuis et ne reviendra pas une deuxième fois.

Vous avez aussi augmenté considérablement votre niveau de connaissance vis-à-


vis du sujet de l’attention et de la concentration. Votre esprit a donc également
l’impression que l’objectif initial est rempli de façon satisfaisante et il
commence à vous proposer d’arrêter (résistez, le meilleur reste à venir !).

Enfin, votre attention a diminué car vous venez de traverser un chapitre


consacré à une forme de connaissance plus académique. Un peu moins de fun,
un peu de moins d’interactivité. Cette variation était nécessaire pour vous
transmettre de l’information.

Si à la question « Comment ça va ? » vous avez répondu « Ça va », mais qu’en


vous analysant vous avez constaté moins de plaisir et une attention plus faible :
c’est normal. Mais vous allez poursuivre la lecture, n’est-ce pas ? Parce que
depuis quelques minutes vous savez que la résistance à ce qui ennuie votre
cerveau est l’un des meilleurs moyens d’améliorer durablement vos capacités
mentales.

Afin de faciliter cette résistance, cette conclusion va être un long chapitre


clôturant cette partie. Une discussion entre nous. On oublie les mots
compliqués et les sous-parties de sous-catégories de poupées russes dans le
cerveau !
Je voudrais vous raconter pourquoi l’attention est un sujet qui m’importe tant.
Parce qu’elle impacte nos futurs individuels. Très jeune, j’ai dû m’occuper
seul. Ma sœur et mon frère avaient peu d’écart d’âge, mais j’en avais un gros
avec eux. Nous n’avions pas les mêmes jeux, les mêmes envies.
C’est comme ça que je suis tombé « addict » à la bibliothèque de mon village.
J’ai commencé par lire de la fiction pour mon âge puis j’ai découvert
qu’il y avait des livres avec de la connaissance. Mieux ! j’ai découvert
qu’il y avait des livres avec des recettes de compétences, que je pouvais
appliquer ! Je ne suis pas devenu chirurgien à l’âge de 8 ans, mais j’ai appris
à me servir de ma mémoire, à faire du jonglage ou encore à parler
les rudiments de l’espéranto avant mes 10 ans grâce à la lecture.

Le souvenir le plus amusant que j’ai dans ma relation aux livres est celle
de l’informatique. J’ai été très tôt attiré par la technologie, je la trouve toujours
passionnante. Au début des années 1990, les premiers ordinateurs tournant
sous Windows 3.11 arrivent chez Monsieur et Madame Tout-le-Monde, mais
le prix de ces machines est beaucoup trop élevé pour le modeste budget
familial que ma mère tenait dans ses mains avec brio. Pour satisfaire mes
envies et ma soif de connaissance, ma mère avait accepté de m’abonner
à un magazine spécialisé dans les ordinateurs et le système d’exploitation
de Microsoft. Je me souviens que le magazine était livré mensuellement,
avec une épaisseur promettant de longues heures de lecture, accompagné
de deux disquettes contenant de petits programmes que je ne pouvais
pas installer (mais que je rangeais méticuleusement dans une boîte
à disquettes). Il en fallait, des efforts d’attention, pour essayer de comprendre
et de ressentir sans pouvoir faire de mise en application directe. Tout
se passait dans ma tête. J’imaginais même ce que je pourrais m’amuser
à faire si nous avions eu la chance d’avoir un ami ou de la famille
qui possédait le précieux objet. Cette relation platonique à l’informatique
a duré quelques années, je complétais mon savoir avec des lectures
au CDI de mon collège et les quelques magazines dont des habitants
faisaient don à notre bibliothèque communale.

Durant cette période, j’accumulai le moindre franc pour pouvoir m’offrir


mon propre ordinateur. Du haut de mes 12 ans, j’allais faire le ménage dans
le restaurant du village, je mettais de côté les petites sommes que l’on peut
recevoir aux occasions spéciales et je tentais tant bien
que mal de ne pas dépenser l’argent de poche que mes parents arrivaient
à me donner. Un jour, après avoir regardé un de ces films américains
où les préadolescents de mon âge peuvent gagner de l’argent en distribuant
des journaux ou en faisant la tonte des pelouses, je me dis que je devais faire
quelque chose de similaire. Je bricole alors des annonces : « Informatique –
Jeune homme disponible pour donner des cours d’informatique ou pour
réparer votre ordinateur », et je pars les déposer dans tous les commerces
alentour. Vous vous dites peut-être : « Mais Fabien voulait réparer
des ordinateurs et donner des cours d’informatique alors qu’il n’avait jamais
touché un ordinateur ? » Oui, vous avez bien résumé la situation.

Le téléphone sonne un après-midi ! Mon premier contrat ! On m’appelle


pour réparer un ordinateur qui – je cite – s’allume bizarrement. Et pour avoir
un cours particulier si j’arrive à le dépanner. Sauf que la personne à l’autre
bout du fil est l’adjoint au maire du village ! Je ne sais pas pour vous, mais
de mon côté je suis impressionné. Je me dis que s’il se rend compte
de mon escroquerie d’inexpérience, je vais avoir de gros problèmes. Je pars
chez lui, à quelques rues de chez mes parents, dans une maison bien plus
grande que la nôtre. Je me rends compte aujourd’hui que c’était la première
fois que j’allais seul chez une personne que je ne connaissais pas vraiment
(notre village comptait 2 000 habitants, nous savions quand même qui était
qui).

Je vous épargne une partie du suspens : j’ai réparé son ordinateur


(impossible de me souvenir quel était le problème, j’ai peut-être simplement
tout réinstallé). Je lui ai donné un cours particulier (je lui ai surtout expliqué
comment faire les choses qu’il me demandait). J’ai continué à donner
des cours dans le village, et à du beau monde en plus (y compris
un représentant en matériel médical que j’ai accompagné pendant un an).
J’ai pu accumuler assez d’argent pour acheter la moitié d’un ordinateur !
Mes parents, convaincus de mon intérêt, ont sacrifié des économies pour
qu’à 14 ans je puisse enfin décrocher le Saint Graal.
Durant ces mêmes années, je découvrais le fonctionnement du cerveau
qui me fascinait tout autant que les programmes informatiques, j’y trouvais
beaucoup de similitudes dans la logique. Je me frottais à des énigmes en tout
genre, je pouvais me casser la tête pendant des heures sur des jeux
de logique où sur des aventures du style « le livre dont vous êtes le héros ».
Les problèmes de logique en contexte fonctionnaient à merveille
sur mon intérêt. Celles du style « Vous vivez avec plusieurs animaux. Tous
sont des chats à part deux, tous sont des chiens à part deux et tous sont
des lapins à part deux. Combien d’animaux vivent au total avec vous 6 ? »
m’attiraient autant qu’elles m’agaçaient. Mais je me forçais à les résoudre
en me disant que si d’autres arrivaient à trouver la réponse, je devrais
y arriver à un moment donné.

Voilà pourquoi je veux défendre l’attention et sa protection dans notre société


moderne. C’est grâce à une attention libre de stimulations parasites que j’ai pu
lire autant, c’est parce qu’il n’y avait pas autant de sollicitations que j’ai pu me
consacrer à une passion qui allait mettre des années à s’assouvir. C’est en ayant
le loisir de faire des jeux de réflexions que j’ai pu renforcer mon système
cognitif.

Nous laissons se dégrader les réflexes attentionnels, la durée de notre


concentration et nous rendons addicts nos cerveaux aux stimulations
fréquentes et faciles. Quels adultes allons-nous continuer de devenir ? Et
surtout comment vont se développer les passions, les connaissances, les
compétences et les rêves des plus jeunes ? C’est ce dernier point en particulier
qui m’inquiète. J’ai écrit plusieurs livres sur le rapport au temps, sur la
mémoire, sur la relation à l’échec, sur l’apprentissage, sur la manipulation
mentale, etc., tous ont un point commun : l’attention y joue un rôle
important, plus ou moins cachée dans l’ombre.

Et c’est la fin de la pause, il est temps de reprendre votre lecture. Comment


vous sentez-vous maintenant vis-à-vis de votre lecture ? Avez-vous vu le temps
passer en lisant cette conclusion ? Nous venons de détourner le sentiment
d’ennui par l’utilisation d’une discussion sincère, une simple histoire avec un
début, un milieu et une fin. À présent, vous êtes prêt à découvrir la quatrième
et dernière partie du livre.
1
. J’en profite pour m’excuser des quelques coquilles (c’est malheureusement inévitable) qui pourraient
avoir échappé à ma vigilance dans ce livre, n’hésitez pas à me faire un e-mail via mon site Internet pour
les souligner, je me ferai un plaisir de les rectifier pour les prochains tirages.

2
. http://www.youtube.com/watch?v=vJG698U2Mvo

3
. Cette notation est la plus fréquente pour signifier « avec ou sans hyperactivité ».

4
. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (« Manuel diagnostique et statistique des troubles
mentaux »), 4e édition. Il s’agit de l’ouvrage de référence, publié par l’Association américaine de
psychiatrie, qui décrit les symptômes de l’ordre du mental.

5
. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S014976342100049X

6
. La réponse est trois animaux : un chien, un chat et un lapin.
IL Y A ­TOUJOURS
DES SOLUTIONS

Quel chemin nous avons déjà parcouru ensemble ! Je ne sais pas précisément ce
que vous veniez chercher en ouvrant ce livre, mais nous avons défriché une
large connaissance sur le sujet. Attendez une seconde, je vois des resquilleurs
qui ont commencé par ce chapitre directement, si c’est votre cas lisez la note en
bas de la page 1.

Quoi qu’il en soit, vous avez appris beaucoup de choses sur votre attention, sur
vous-même, sur l’organe merveilleux qui permet d’interpréter le monde qui
vous entoure et même sur la société actuelle. Avez-vous remarqué que mon
écriture est moins hachée qu’au début du livre ? Moins de blagues, moins
d’interpellations. Parce que vous m’avez offert votre confiance, j’ai voulu vous
offrir le meilleur de mes connaissances en écrivant un livre qui, par sa simple
lecture, améliorerait déjà vos compétences d’attention.

Il est même probable que vous ayez lu ce livre plus rapidement que vos lectures
habituelles. J’espère que vous constaterez l’incroyable facilité avec laquelle vous
êtes arrivé à ce dernier chapitre, j’ai utilisé tout mon savoir-faire pour que mon
écriture puisse inclure (visiblement ou discrètement) tout ce que cette
connaissance pouvait offrir. J’éprouve une certaine fierté d’avoir fourni ce
travail et je veux surtout vous prouver à quel point rien n’est irréversible quand
il s’agit de reprendre la main sur sa concentration. Et ça tombe bien, nous
terminons ce trajet par les solutions concrètes, les outils applicables dans votre
vie pour faire des focus efficients, et nous parlerons même des produits du
commerce qui peuvent vous aider et de leur efficacité (le cas échéant).

COMMENT S’AIDER POUR ÊTRE


FOCUS SUR UNE TÂCHE
Pour commencer, une méthode quasi clé en main. Évidemment, nous sommes
tous différents, mais il m’importe de commencer cette partie par une sorte de
recette optimale, une cartographie des astuces les plus utiles et pratiques pour
avoir une attention soutenue lorsque vous devez être focus dans votre vie
personnelle ou professionnelle.

Je vous donne les ingrédients et je vous laisse le soin de les doser pour créer la
cuisine qui vous conviendra. Alors attention, avant de dire que l’un des
ingrédients n’est pas à votre goût, il vous faudra le goûter (et si ma métaphore
dure trop longtemps dites-vous qu’il faut que vous essayiez chaque astuce avant
d’en éliminer une ou plusieurs).

Les huit recommandations contenues dans les prochaines pages servent à la fois
de solutions immédiates pour vous mettre en bonnes conditions mentales,
mais également de premier entraînement pour le long terme. L’attention et la
concentration sont vertueuses, plus vous vous en servez correctement, plus il
vous sera facile de vous servir !

Ne faites qu’une seule chose à la fois

Mais qu’il est bon de courir dans tous les sens, de se sentir utile et vivant en
faisant plein de choses en même temps ! Oui, c’est très attrayant de se sentir
multitâche, d’avoir l’impression de tout gérer. En papillonnant d’une tâche à
l’autre, nous avons l’impression (sincère, qui plus est) d’avancer sur tous les
fronts, d’avancer plus vite. Le problème est que ce n’est justement qu’une
impression, une illusion de notre perception.

Souvenez-vous du coût cognitif dont nous avons parlé, de ce que vous


dépensez quand vous faites de la cuisine tout en écoutant un podcast et en
surveillant votre petit dernier. En mode multitâche, à chaque fois que vous
revenez sur l’une d’entre elles, votre esprit doit mobiliser ses ressources pour
retrouver le contexte de cette tâche, s’en imprégner, retrouver les précieuses
données qui vont lui être utiles, comprendre de nouveau le but et reprendre
certaines de ses associations d’idées.

Changer de tâche, pour votre cerveau, c’est un peu comme demander


à un marathonien de s’arrêter au bout de 500 mètres, de tricoter
une écharpe pendant trois minutes, puis de courir à nouveau 500 mètres,
de tricoter à nouveau trois minutes, etc. Vous allez l’épuiser et il n’avancera
pas à la hauteur de ses compétences (en plus il y a de fortes chances
que vous finissiez avec une écharpe très moche).

Il arrive que l’on change de tâche parce qu’une nouvelle pensée est apparue par
association d’idées. On le fait parce qu’on ne veut pas perdre le fil de cette
pensée. Aucun problème ! Ne vous privez pas de cette fulgurance. Ayez
toujours de quoi noter près de vous pour vous décharger sur le papier en
notant cette idée ou cette future tâche. Vous éteindrez temporairement la petite
ampoule qui s’était allumée dans votre esprit. Facile, non ? Je sais que votre
esprit, qui prend du plaisir à s’éparpiller plutôt qu’à réaliser l’effort de rester sur
une seule et même tâche, est en train d’accueillir ce que j’écris avec de petites
réserves… Laissez-moi lui parler en face-à-face, à ce cerveau récalcitrant :
« Cerveau, tu es certainement très vif et très fort. Mais toutes les études faites
autour du multitâche ont démontré qu’aussi rapide que tu puisses être, tu
n’arrives pas à être plus performant que lorsque tu es concentré sur une seule
chose à la fois. » Voilà ! Il faut parfois être ferme avec lui…

Faire une seule chose à la fois ne relève pas de la thématique de la tâche,


mais plutôt de l’essence de l’action. Pensez aux ressources mentales
que la tâche mobilise plutôt qu’au sens profond (ou au contraire général)
de ce que vous faites.

Vous allez mieux percevoir ce concept avec cet exemple. Quand vous lavez
vos carreaux et que, pendant qu’ils sèchent, vous en profitez pour vider
et jeter la poubelle de la cuisine, vous êtes dans la même essence d’action
pour votre cerveau. Vous utilisez les mêmes ressources cognitives (même
si personne n’attend que ses carreaux sèchent en fait). Pourtant « vider
les poubelles de la cuisine » et « nettoyer les carreaux de la chambre » sont
bien deux thématiques de tâches différentes. Mais elles utilisent les mêmes
ressources cognitives : peu de réflexion et la motivation pour faire un effort
physique.

Nouvel exemple, prenez une seconde pour répondre à cette question avant
de lire la suite : si je relis ce livre en voulant améliorer le sens du texte tout
en corrigeant les fautes, est-ce la même tâche ou pas ? C’est-à-dire suis-
je en mode multitâche ou monotâche en faisant comme cela ?

Répondez intérieurement. La bonne réponse est : ce sont deux tâches


différentes. Pourtant elles semblent emboîtées l’une dans l’autre, car elles font
partie de la même thématique de tâche, mais pas du tout de la même
essence d’action. Mobiliser mon cerveau pour identifier des fautes
et les corriger n’utilise pas les mêmes ressources que si je mobilise
mon esprit pour améliorer la qualité stylistique de mon texte. Pour l’anecdote,
sachez que je fais douze relectures de mon texte final ! Chacune d’entre elles
a un objectif précis et différent, où je porte mon attention sur un axe précis.

Profitez pleinement de votre réveil

À chacun de vos réveils, en particulier durant celui qui suit une bonne nuit de
sommeil, votre cerveau se trouve dans sa meilleure condition de
fonctionnement : il vient d’être nettoyé des impuretés durant la nuit, les
fonctions cognitives se sont reposées, vos émotions ont fait un reset salvateur.
C’est aussi le cas après une courte sieste en journée, à un moindre degré
évidemment.

Si vous étiez dans un jeu vidéo, je vous dirais que votre jauge de concentration
est à son maximum et qu’elle va ensuite baisser naturellement (si vous ne vous
en servez pas spécialement) ou plus rapidement (si vous la sollicitez
volontairement) au fur et à mesure du temps qui passe. En combien de temps
précisément se vide cette jauge ? Difficile de savoir, cela dépend de votre
énergie personnelle et de vos capacités actuelles d’attention, mais vous pouvez
être certain que cette jauge reste pleine au moins soixante minutes. Plus vous
entraînerez votre attention et plus ce temps de pleine énergie mentale
augmentera. Personnellement, je pense être en pleine concentration pendant
les trois heures qui suivent mon réveil.

Alors que faire de cet état de grâce ? Ou plutôt que ne pas faire pour
ne pas altérer cet état trop rapidement ? Une fois réveillé, votre esprit
est gourmand de découvertes, d’informations et de stimulations. Il se sent
en pleine forme et veut consommer cette énergie extraordinaire. Alors
vous devez le protéger, c’est-à-dire ne rien faire qui pourrait vous faire
ressentir des pensées négatives. Rien qui pourrait créer le fameux : « Ah !
il faudra que je pense à ça » ou « Oh ! il faut que je m’occupe
de ça encore ». Pas de mauvaises nouvelles, pas de sources de stress
ou d’agacement.

Ma recommandation la plus facile à mettre en place est que vous restiez


dans une bulle de déconnexion. Pas d’e-mails, de téléphone portable,
pas de réseaux sociaux, de télévision ou de podcast au réveil. Vous
pouvez vous adonner à la lecture si vous le souhaitez (sauf
si c’est le journal avec les infos du jour), écouter de la musique sans aucun
problème, avoir une réflexion ou en profiter pour réaliser une tâche
sportive ou créative. C’est le bon moment pour prendre soin de vous !

Soyez conscient de cette belle capacité fraîche juste après votre réveil.
À quel moment de la journée pensez­vous que j’écris le plus ? Le matin
au réveil… et après ma sieste !
Sachez ce que vous faites

Êtes-vous certain de savoir toujours ce que vous faites au moment où vous le


faites ? Probablement que oui dans les grandes lignes, mais dans l’instant il est
toujours surprenant de se dire : « Qu’est-ce que je voulais faire déjà ? » ou de
constater que l’on n’est pas du tout en train de réaliser ce qu’on voulait faire
initialement. L’attention est infidèle et si on ne la guide pas sur un chemin
clair et défini en amont alors elle se laissera tenter sur le trajet par tous les
distracteurs qui se présenteront.

Vous connaissez au moins l’un des deux exemples qui suivent. Cette fois
où vous vouliez ranger vos placards et à un moment donné vous avez
constaté que vous étiez assis depuis trente minutes en train de lire un vieux
cahier retrouvé ou en train de consulter un album photo. Une autre fois
où vous avez pris votre téléphone pour regarder l’adresse d’un lieu
sur Internet et où vous vous êtes retrouvé piégé en train de répondre
à un groupe WhatsApp pour l’organisation de l’anniversaire d’un ami le mois
suivant.

Dans ces deux exemples vos objectifs n’étaient pas assez définis et vous avez
donné l’occasion à votre attention de trouver une certaine urgence
ou une certaine importance à tous les distracteurs. Vous manquiez
d’intention.

Pour aider votre attention, vous devez définir un objectif simple, clair
et précis. Inutile de dire à votre cerveau que l’objectif des prochaines
heures est de « progresser dans les révisions » ou de « trouver une idée
pour relancer les ventes ». Ce sont des concepts trop généralistes
qui ne renvoient aucune vision tangible pour votre cerveau. Votre
concentration ressemble un peu à un enfant de 5 ans qui ne demande
qu’à bien faire. Si vous lui dites : « Il faut que ta chambre soit impeccable »,
vous pourriez avoir de bonnes surprises en découvrant que les peluches
sont toutes rangées sur le lit, mais vous pourriez aussi retrouver votre
bambin plein de bonne volonté en train d’utiliser l’aspirateur directement
sur le chat pour nettoyer ses poils !

En définissant précisément votre objectif et en trouvant une manière


de le quantifier, de le matérialiser, vous allez au-delà de l’intention. Vous
allez créer une rampe d’escalier permettant à votre attention d’être guidée
pour vous faire progresser dans la bonne direction (je crois que je tiens
ma meilleure métaphore du livre). Dans mon ouvrage précédent 2,
j’expliquais à quel point il était nécessaire de pouvoir visualiser un résultat
et d’avoir des critères pour vérifier que l’on avance bien. C’est la même
chose ici. Si l’objectif doit être clair et quantifiable, il doit aussi être réaliste !
Plus votre vision s’approche de quelque chose de challengeant, mais
d’atteignable, plus votre motivation viendra aider votre attention à rester
focus sur la bonne cible. C’est pourquoi il est parfois utile de découper
un objectif trop indigeste en une succession de tâches, de sessions
ou de sous-objectifs plus raisonnables.

Je vous propose une application directe, un peu « méta », pour que vous
ayez un exemple concret.

Aujourd’hui, j’ai dédié tout mon temps d’éveil à l’écriture de ce livre, je suis
même allé m’enfermer une semaine du côté de La Rochelle pour fignoler
le texte. Mon objectif est donc : « Avancer sur le livre sur l’attention ».
C’est trop généraliste, non quantifiable et impossible de visualiser le résultat
que j’attends. Je redéfinis donc l’objectif d’une manière plus simple et plus
tangible. L’objectif du jour est : « Dédier tout mon temps disponible
à l’écriture du livre sur l’attention ». Je peux maintenant visualiser
concrètement ce que sera mon objectif du jour : « À la fin de la journée,
je devrais avoir terminé le chapitre “Comment s’aider pour être focus
sur une tâche”. » C’est très « méta » puisque c’est le chapitre que vous
parcourez en ce moment. Pour terminer, je cherche un marqueur
me permettant de quantifier régulièrement mon avancée vers l’objectif :
« Ce chapitre devra faire environ 3 000 mots. » C’est une estimation, bien
sûr, mais mon expérience est capable de faire une approximation crédible
du nombre de mots que je vais devoir écrire pour exprimer ma pensée.

Avec l’exemple, vous avez la méthode ! Cette représentation précise


de l’objectif va aider votre esprit à prioriser ce qui est important et utile
pour atteindre votre cible. Vous constaterez vos avancées dans
le bon sens, et votre système cognitif sera de lui-même un allié pour
ignorer les parasites.

Préparez-vous la veille

Louis Pasteur, le scientifique français pionnier de la microbiologie et illustre


découvreur du vaccin contre la rage, avait déclaré un jour que « la chance ne
sourit qu’aux esprits bien préparés ». Sa phrase est si juste qu’on pourrait la
remplacer par « la concentration ne sourit qu’aux esprits bien préparés ». Après
tout, il arrive fréquemment d’entendre qu’untel a de la chance car il sait se
concentrer de longues heures sur un sujet ou sur une tâche. Et si la chance
n’avait rien à voir là-dedans ?

Avant de rentrer dans la mécanique de l’astuce, laissez-moi vous expliquer


comment je baisse ma charge mentale quotidienne. C’est essentiel pour
moi d’avoir cette charge au niveau minimum car, en surface (la partie
consciente de mes pensées), cela m’évite de vivre des émotions
désagréables ou du stress. De façon moins palpable, cela repose
mes capacités cognitives (la fameuse jauge d’attention diminue moins
rapidement).

Lorsque j’arrive quelque part (chez moi, au bureau, à un rendez-vous


ou même au restaurant), ma première action est de préparer mon prochain
départ. Il est moins coûteux mentalement de préparer son départ lors
de son arrivée que de le faire au moment de partir. Tout d’abord votre corps
est en mouvement, vous n’avez pas besoin de vous motiver à vous lever pour
préparer vos affaires. Ensuite, votre esprit est encore en mode actif, tel que
« nous sommes en déplacement », il n’a pas encore basculé dans l’état
d’esprit nécessaire pour faire ce pour quoi vous êtes venu ici.

En arrivant dans un lieu, je regarde mon agenda et je prépare mon départ


en fonction. Le manteau, les clés et les chaussures au bon endroit. Si je dois
emmener quelque chose, je le pose près du manteau, etc. Lorsque je rentre
de tournée avec mon spectacle de mentalisme, je vide immédiatement
ma valise, lance une machine à laver si nécessaire, refais ma valise pour
la prochaine date de tournée ou de conférence, puis me pose enfin pour
boire un verre d’eau. Même en rentrant de vacances, je commence
systématiquement par défaire mes bagages une fois passé le pas de la porte,
je ne subis jamais la charge mentale du « Oh là là là là ! il faut
que je m’occupe de ma valise et des affaires qu’il y a dedans ».

Il y a un avantage secondaire à préparer son départ lors de son arrivée,


c’est que l’on profite à 100 % du temps ensuite, sans jamais être stressé
par le temps qui passe. On peut se consacrer pleinement à ce que l’on était
venu faire jusqu’à la dernière seconde.

Comment appliquer ce principe à votre concentration et à votre attention ? En


préparant vingt-quatre heures en amont le terrain propice à votre tâche ou à
votre sujet de concentration. Cette préparation concerne trois choses :

1. L’objectif : je ne vais pas m’étendre dessus, nous venons d’en parler


ensemble précédemment.

2. Les outils : comme un artisan qui prépare sa boîte à outils, vous devez
vous prémâcher le travail pour rassembler ce dont vous allez avoir besoin.
Par exemple, vous devez faire votre comptabilité demain ? Alors, la veille,
réunissez au même endroit vos relevés de comptes, vos tickets, vos notes
de frais, vos codes de banques, etc. L’énergie mentale nécessaire pour
préparer ses outils ne pioche pas du tout dans les mêmes ressources
cognitives que celles nécessaires à ce que vous allez faire le lendemain.
3. La zone : sachez où vous allez faire ce que vous avez à faire et préparez au
mieux le lieu. Référez-vous à la première partie de ce livre pour préparer le
terrain en fonction de vos conditions idéales. Pour ma part, je vais par
exemple préparer la playlist des musiques que je veux écouter en écrivant,
plutôt que de me demander souvent quoi écouter. Si vous allez travailler
derrière un bureau, dans une pièce, faites en sorte la veille qu’elle vous soit
agréable, que vous n’ayez plus qu’à vous asseoir confortablement pour
vous y mettre.

En plus des bénéfices que je viens d’évoquer, vous aurez éliminé


des possibilités de distractions et d’éparpillement. Encore mieux, vous
aurez imprégné votre esprit de votre volonté pour le lendemain.

Cette trace mentale va être macérée durant la nuit et votre cerveau sera
encore mieux préparé à vous accompagner dans le focus que vous aviez
décidé la veille.

Soyez seul au milieu du monde

Les prochaines astuces vont être centrées sur votre environnement, donc sur
des solutions concrètes et instantanées. Les dernières concerneront un peu plus
le travail de fond qui vous permettra de continuer à renforcer votre attention
au niveau de sa puissance et de sa durée.

Lorsque vous entrez dans une phase de concentration, seul chez vous ou au
milieu d’un bar bondé, vous changez de dimension pour devenir un Robinson
Crusoé seul au milieu de son île. Malheureusement, des hordes de touristes
peuvent débarquer à tout moment sur la plage pour vous déranger dans votre
retraite. Ces touristes sont les amis, la famille, les enfants, les collègues, etc. Il y
a aussi les feux spontanés qui peuvent s’allumer partout autour de vous sur la
plage : ce sont les notifications, les e-mails, le téléphone, la sonnette de la
porte, etc. Vous n’êtes plus disponible et ça doit être très clair pour tout le
monde. D’expérience, je sais que beaucoup ne sont pas à l’aise de se
positionner en « non disponible » dans la vraie vie, parfois vous ne pouvez pas
l’être complètement pour des raisons légitimes (les parents qui télétravaillent se
reconnaîtront). Vous le sentez venir ? Nous nous approchons de ce genre de
contradiction où je vous sors de mon chapeau l’une de mes histoires
personnelles. La vérité, c’est que vous devez être indisponible et disponible en
même temps. Bonne nouvelle, j’ai essuyé les plâtres de ce dilemme avant vous.

Nous sommes en 2017 et je me retrouve à l’université de Lyon pour donner


une conférence sur le cerveau. Deux heures que j’appréhende un peu
car durant mes conférences je ne mélange pas les genres, je ne fais
pas de tours de mentalisme comme en spectacle et j’ai toujours peur
que le public présent n’ait pas saisi cette nuance et soit déçu. Mais tout
se passe bien, les 500 personnes présentes dans l’amphithéâtre réagissent
positivement. Après une séance de questions/réponses stimulantes, je pars
vers la sortie pour rejoindre le stand de l’association qui organisait
l’événement. Je me mets à la disposition des personnes pour signer un livre,
prendre une photo ou simplement échanger quelques mots.

J’identifie rapidement un jeune homme sur le côté qui semble ne pas savoir
où faire la queue. Je l’interpelle et lui propose même de passer devant
rapidement car je vois qu’il attend depuis un petit moment. Il me répond
que non, qu’il attend volontairement la fin. Je continue donc à accueillir
individuellement les personnes voulant discuter avec moi et, après une petite
heure, il ne me reste plus qu’à voir ce jeune homme à la patience rare.

Il me dit, les bras chargés de documents, qu’il est venu me présenter


un de ses projets et plus généralement discuter avec moi de centres d’intérêt
que nous semblons avoir en commun. Pour le canaliser, je lui explique
en souriant que l’on n’aura pas le temps de faire tout ça, que je vais partir
dans quelques minutes, une fois que nous aurons échangé. Je vois
l’incompréhension dans ses yeux et il argumente que j’ai tout le temps
nécessaire puisqu’il n’y a plus personne après lui. J’essaie de lui expliquer
qu’après un trajet de trois heures de train, j’avais enchaîné avec une heure
de voiture pour venir, suivi d’une heure de répétition, de deux heures
de conférence, d’une heure de rencontre avec le public et qu’il me tardait
d’aller dîner et de me retrouver dans le calme de ma chambre d’hôtel.
Il me demande alors comment faire pour que nous puissions prendre
ensemble un café, ou déjeuner ensemble, pour avoir la discussion
qu’il souhaitait avoir avec moi.

C’est là où j’ai compris qu’il confondait l’accessibilité et la disponibilité.


À sa grande déception, je lui ai expliqué que je n’étais pas disponible pour
prendre les quelques heures que lui souhaitait. Que son envie ne pouvait
pas automatiquement rejoindre les miennes. Que je ne pouvais d’ailleurs
pas me rendre disponible selon le désir de chacun et qu’il était plus
que probable que nous ne prendrions jamais un déjeuner ensemble.

Cela peut sembler rude, mais il était important d’être honnête. Pour autant,
je suis accessible à chaque instant. J’aurai toujours du temps pour
un échange dans la rue, à la sortie d’un spectacle ou à distance même.
La nuance entre l’accessibilité et la disponibilité n’est pas si ténue que cela
finalement, ces deux termes expriment deux choses très différentes.
C’est ce qui me rend non disponible en étant quand même disponible.
Le paradoxe n’en est pas un.

C’est la même chose que vous devez mettre en place lorsque vous souhaitez
être concentré sans perturbation extérieure, vous devez vous rendre
indisponible mais accessible. Voyons comment faire concrètement. Retournons
dans notre métaphore initiale, vous êtes de retour sur votre île (pas si déserte),
comment allez-vous gérer les touristes pour être accessible sans rompre votre
concentration ?

En premier lieu, vous pouvez commencer par informer le monde de vos


intentions. Soit directement, par exemple en expliquant à la cantonade du
bureau que ce matin vous avez besoin qu’on vous laisse travailler sans
interruption sur un dossier important. Soit indirectement, par exemple en
mettant un gros casque sur vos oreilles, qui diffusera de la musique ou non,
mais qui enverra un message assez clair sur votre manque de disponibilité.
Dans un second temps, vous devez apprendre à dire non. Comme dans mon
anecdote de vie, vous devez rester maître de votre énergie et de votre attention.
Dire « non » est une obligation sociale lorsque l’on veut se concentrer
durablement sur une tâche. En soignant la forme de votre « non » vous pourrez
expliquer pourquoi, donner la clé pour obtenir un « oui » (s’il en existe une) et
ne pas frustrer la personne sans justification honnête.

Imaginons que votre conjoint vienne vous montrer sa dernière trouvaille


sur Internet alors que vous étiez plongé dans un livre dense que vous vous
étiez promis de terminer. Vous pouvez lui dire : « Non, je ne vais pas être
attentif à ce que tu vas me montrer car je suis plongé dans mon livre.
Si tu le veux bien, nous pourrons regarder ça juste avant de dîner. »
Identifiez plusieurs points essentiels :

→ Le « non » : il est non négociable et sans ambiguïté.

→ La forme : elle est respectueuse et sans reproche.

→ La justification : elle est rapide, mais témoigne néanmoins de votre


accessibilité.

→ La solution : car la raison de votre refus n’est pas le fond


de la sollicitation. C’est simplement le mauvais moment.

Vous pouvez décliner ces quatre points dans toutes les situations. Parfois la
solution est de demander à un collègue de vous envoyer un e-mail auquel vous
répondrez à tête reposée en fin de journée.

Pour conclure sur cette cinquième astuce, retour sur l’île déserte. Au lieu
d’éteindre les feux qui peuvent apparaître partout sur la plage, vous allez
préférer enlever tout ce qui pourrait s’enflammer ! Sans combustible, plus de
feu ! Donc exit les notifications visuelles ou sonores de vos appareils
électroniques. Vous pouvez débrancher la sonnette de votre porte d’entrée.
Bref, faire en sorte que rien ne puisse allumer une petite ampoule dans votre
esprit. Je sais que vous le saviez déjà (n’oubliez pas que je suis mentaliste quand
même) et je sais aussi que vous ne le faites pas assez (et vous saviez que je le
savais). Les choses simples sont celles que l’on met le moins en place. C’est
dommage car ce sont souvent des solutions efficaces, nous sommes biaisés par
un excès de confiance qui nous fait croire que : « Non, je ne coupe pas les
notifications, mais je ne regarderai pas, je n’en ai que pour trente minutes et je
suis capable de ne pas être perturbé par ça ! » Souvenez-vous que c’est le même
biais qui fait qu’une personne alcoolisée se dira qu’elle est quand même capable
de conduire prudemment.

Que vous le vouliez ou non, votre attention sera toujours affectée


par un distracteur externe (même si vous ne succombez pas à l’envie
d’y réagir) puisque l’énergie nécessaire pour y résister sera puisée dans
votre stock de volonté.

Préparez le terrain efficacement

Nous avons évoqué la sieste, bénéfique même si sa durée est courte. Être bien
concentré, avec une attention optimale, c’est aussi avoir pris soin de son corps.
Cette grosse machine complexe qu’est votre corps a des besoins. Vous êtes trop
fatigué mentalement ? alors commencez par faire une pause.

Attention ! Une vraie pause, celle où vous ne sollicitez pas votre cerveau
en le stressant sur Candy Crush ou en le bombardant d’informations
en scrollant TikTok. Une vraie pause, c’est ne rien faire. Vous pouvez
utiliser la technique des 120 secondes du début du livre, vous asseoir face
à la fenêtre pendant cinq minutes ou aller marcher dix minutes. Vérifiez
également vos besoins primaires : on ne fait pas preuve d’une belle
concentration quand on a la vessie pleine ou quand on a trop chaud.
Prenez le temps d’être bien dans votre corps.

Passons ensuite au carburant. Il n’y a que trois jauges à vérifier : l’oxygène, l’eau
et la nourriture.
Prévoyez d’être dans un endroit où l’air a été renouvelé, où la pièce n’est
pas saturée en CO2 à cause de trois autres personnes qui travaillent
au même endroit depuis des heures et qui n’ont jamais ouvert la fenêtre.

Hydratez-vous correctement et régulièrement. N’oubliez pas que lorsque


vous avez envie de boire un verre d’eau, c’est que votre corps (et donc
votre cerveau) est déjà déshydraté.

Enfin mangez équilibré, des choses digestes (sinon vous allez repartir
à la sieste) vous fournissant les bons nutriments pour travailler. Évitez
les sucres rapides qui boosteront vos performances, mais
qui retomberont d’un coup sec en vous faisant ressentir un énorme coup
de barre. Évitez également les aliments riches en graisses saturées
que votre corps aura du mal à synthétiser.

Pour finaliser cette petite préparation, essayez d’avoir un rituel de lancement.


Les rituels, les habitudes, sont très puissants pour mettre votre cerveau dans le
bon état d’esprit. C’est d’ailleurs pour ça que l’on crée des rituels de coucher
pour les enfants. Votre cerveau reconnaît le rituel et met déjà en place ce qu’il
faut en anticipant les ressources que vous utiliserez après ce rituel. Vous pouvez
par exemple vous dire qu’avant de vous mettre en état de focus sur une tâche,
vous allez vous passer un peu d’eau sur le visage, vous servir un verre d’eau et
lancer la même playlist musicale.

Je vais vous confier mon rituel : lorsque je veux être bien concentré comme
aujourd’hui, je commence par me faire couler un café (que je boirai
ou que j’oublierai à côté de moi). Ensuite je me rhabille, non pas que je sois
sans vêtement juste avant, je ne suis pas Victor Hugo 3 ! J’aime juste
remonter mes chaussettes, refaire mes lacets, réarranger mes vêtements.
Je lance ensuite la musique, et mon cerveau reconnaît inconsciemment
les conditions de « Fabien veut être concentré ».

Si vous n’avez pas encore de rituel bien à vous, je vous recommande une
technique d’ancrage efficace, inventée par Ellen Hendriksen. Ellen est
psychologue clinicienne, elle exerce à l’université de Boston. Sa méthode est
dite de « pleine conscience ». La technique s’appelle le 5-4-3-2-1, elle peut être
faite n’importe quand et discrètement, sans se faire remarquer. Il m’est arrivé de
la faire dans le train juste avant d’arriver à destination pour me recentrer entre
le moment où je travaillais sur mon ordinateur et le moment où j’allais
rencontrer les personnes m’accueillant à la gare pour le spectacle du soir.

Le 5-4-3-2-1 utilise les cinq sens pour faire descendre la pression mentale et
interrompre les pensées parasites. La technique me rappelle les créateurs de
parfum que j’ai pu voir travailler à Grasse. Entre plusieurs respirations
d’essences de plantes, ils plongent leurs nez dans des grains de café pour
respirer leur odeur. Ils m’ont expliqué que l’odeur des grains de café remettait à
zéro leurs compétences olfactives.

C’est pareil avec cette méthode, mais pour votre cerveau ! Une sorte de
nettoyage qui vous donne ensuite le champ libre pour vous concentrer sur ce
que vous voulez.

LA MÉTHODE DE PLEINE CONSCIENCE


5. La vue : observez votre environnement calmement et cherchez à identifier
cinq choses qui s’y trouvent et qui peuvent marquer votre attention. Ça peut être
des choses belles, intrigantes, utiles, etc. Tant que ça n’est pas quelque chose
d’angoissant, alors la chose que vous allez identifier est valide. Regardez
simplement ces cinq éléments.
4. L’ouïe : faites l’effort de recenser quatre sons distincts plus ou moins proches
de vous. Cela peut être la musique de la radio à côté de vous jusqu’au marteau-
piqueur qui retentit à deux ou trois rues de là. Une voix, un son, une mélodie, tout
est accepté. Identifiez simplement ces quatre éléments.
3. Le toucher : sans bouger, cherchez à ressentir trois sensations différentes sur
votre corps. Le contact de votre bague avec votre doigt, un courant d’air dans
votre cou, votre pull sur vos bras ou encore votre talon contre la chaussure.
Observez mentalement ces trois sensations qui étaient là, mais que vous ne
conscientisiez pas encore.
2. L’odorat : ça se complique un peu. Nous n’avons pas l’habitude de solliciter
volontairement notre odorat et il est possible que l’environnement où vous vous
trouvez ne soit pas très riche en informations olfactives. Essayez quand même !
Actuellement vous avez par exemple la possibilité de sentir l’odeur du papier (et
de la colle à papier si le livre est encore neuf). Vous pourriez sentir une odeur de
nourriture, un parfum, l’odeur de la pluie, etc. Essayez d’identifier deux odeurs
différentes.
1. Le goût : rassurez-vous, vous n’allez pas devoir coller votre langue sur les
objets qui vous entourent. Votre goût est toujours actif, il ne possède pas de
bouton on/off, pourtant vous conscientisez ces informations que lorsque vous
mangez ou buvez quelque chose. Pour cette étape, vous pouvez simplement
vous concentrer sur le goût naturellement présent dans votre bouche ou bien
stimuler votre goût en mettant de la nourriture, une boisson ou une gourmandise
dans votre bouche.
La méthode du 5-4-3-2-1 mélange les principes de la pleine conscience et de la
méditation rapide. Elle a initialement été pensée pour diminuer le stress et
l’anxiété (les domaines de compétence de Ellen Hendriksen). S’il semble facile
de faire ces cinq étapes, vous constaterez que plus vous l’utiliserez, plus vous
serez entraîné et plus vous aurez de résultats après l’avoir utilisée.

De cette sixième astuce, retenez qu’il n’est pas vain de préparer le corps
et l’esprit à se concentrer. Et que ces mêmes techniques permettent
de reprendre la main sur une attention dispersée à tout moment
de la journée, même si vous n’avez pas un but spécifique ensuite
ou une tâche particulière à réaliser.

Optimisez la durée de votre attention

Nous arrivons aux deux derniers points. Ceux qui vous permettront
d’améliorer une session où vous voulez être focalisé sur une tâche particulière
mais qui, avec de la pratique, vont améliorer votre capacité de concentration
ainsi que la puissance et la précision de votre attention. Une étude de l’École
polytechnique fédérale de Lausanne, publiée fin 2020, a augmenté notre
connaissance du sujet en prouvant que les interruptions ont un réel impact sur
les hormones de stress dans notre corps. Quand on vous stoppe, le cerveau
s’agace. On s’en doutait, maintenant on le sait !

Si l’on s’en tient au test de vigilance que Norman Mackworth, psychologue


cognitif britannique, a conçu pendant la Seconde Guerre mondiale pour les
opérateurs qui regardaient les radars, la durée idéale pour une attention
optimale est de vingt-cinq à trente minutes pour un individu sans trouble
particulier. Pour une concentration normale, comptez une à deux heures
d’efficacité réelle avant que vos performances cognitives ne réduisent leur
efficacité concernant la tâche que vous effectuez.

Il n’y a pas de chiffres officiels sur la durée de la concentration, je ne fais que


croiser des données, prendre en compte des consensus, intégrer les travaux
d’Anders Ericsson (chercheur et professeur en psychologie, spécialisé dans les
performances humaines). Loin de pouvoir vous donner un chiffre
rigoureusement scientifique, j’ai voulu tendre vers l’hypothèse la plus crédible.

Que retenir de tout ça en termes de durée optimale ? Tout d’abord


que vous ne regardez pas des radars toute la journée pour détecter
une menace éventuelle. Donc il y a de fortes chances pour que votre
concentration puisse tenir plus de trente minutes d’affilée (ouf !). Ensuite
que vous n’êtes pas l’un des champions étudiés par Norman Mackworth,
qui étaient capables de faire deux à trois sessions intenses de 90 minutes
de travail par jour. Votre temps de concentration est probablement situé
aux alentours d’une heure. En une heure, on peut faire beaucoup
de choses ! Y compris oublier de s’arrêter au bout d’une heure, surtout
si on est concentré et absorbé dans ce que l’on fait. Mais si vous voulez
reproduire cette heure de concentration, il vous faudra faire une pause afin
de reposer vos capacités mentales. Je vous recommande de mettre
une alarme (agréable au son), si vous ne voulez pas surveiller votre
montre régulièrement (encore une manière d’alléger votre mental).

Restez concentré une heure maximum, et faites une pause d’au moins
10 minutes avant d’entamer une nouvelle session. C’est le meilleur rythme
que je puisse vous recommander. Il est possible que cette durée soit trop
longue au départ, dans ce cas commencez par 45 minutes
ou 30 minutes. Augmentez vos sessions dans le temps lorsque vous
serez plus habitué à cet effort.

À toutes fins utiles, sachez que j’ai augmenté ma concentration jusqu’à


atteindre une durée de deux heures, parfois un peu plus. Mais le prix à payer
est une longue pause derrière et surtout les sessions qui suivent sont de plus en
plus courtes. Il n’y a pas de raccourcis magiques lorsque l’on parle des
performances du cerveau humain.

Pour conclure sur cette astuce, retenez que votre concentration se mesure à
l’aide de deux critères :

→ la force de votre concentration, votre capacité à ne pas vous laisser


distraire par des facteurs internes ou externes quand vous souhaitez vous
concentrer sur une tâche précise ;

→ la durée maximale où vous pouvez maintenir cette force de concentration.

Apprenez à vous entraîner

L’attention, nous l’avions comparée à un faisceau lumineux que nous pouvons


orienter dans une seule direction. S’il est essentiel d’avoir des astuces pour se
concentrer sur une tâche précise, il ne faudrait pas négliger l’entraînement
permanent.

Lorsqu’un sportif veut se lancer dans son premier marathon, l’exploit


que l’on applaudira sur la ligne d’arrivée n’est pas d’avoir couru 42,195 km,
mais plutôt sa détermination à s’être entraîné pendant des mois
en vue de cette course éphémère. Son entraînement lui aura permis
de réaliser une performance, mais aussi de protéger son corps d’un effort
trop intense. Car il n’est pas naturel de courir une telle distance en quelques
heures. Et ceux qui s’y frottent sans être préparés le paient souvent
par un abandon (ou un séjour dans la tente des premiers secours).

Pour l’attention, c’est la même chose. En vous entraînant régulièrement, vous


allez vous préparer à être plus performant quand vous aurez besoin de l’utiliser
de manière soutenue, vous éviterez une mise en échec et vous allez renforcer sa
protection pour qu’elle papillonne moins dans votre quotidien. Voici quelques
exercices que vous pouvez faire régulièrement, sans peine.

→ La méthode 5-4-3-2-1 décrite précédemment dans ce chapitre.

→ Le jeu des 120 secondes à retrouver page 45.

→ La contemplation d’un dessin, d’un objet ou d’un paysage pendant


une à cinq minutes. Vous devez regarder la chose en question, sa texture,
sa forme, ses couleurs, tout en essayant de laisser s’échapper toutes
les pensées qui vous viennent à l’esprit.

→ La contemplation de votre respiration : en observant 10 à 15 cycles


complets d’inspirations/expirations. Prenez conscience de la circulation
de l’air par votre nez, de vos poumons, de cet air chargé
de CO2 qui est expulsé de votre corps.

→ La mémorisation photographique : regardez quelque chose, fermez


les yeux et essayez de vous en souvenir le plus précisément possible,
ouvrez les yeux pour vérifier. Vous pouvez même le faire dans
les transports en commun en observant une personne rapidement
et en essayant de vous souvenir de ses habits, des couleurs
de ses vêtements, de ses cheveux, etc.

En effectuant ces exercices sur des moments opportuns, ils ressembleront


à de petits jeux rapides, vous allez densifier votre attention sur le long
terme. Vous allez l’habituer à se réguler et à ne pas se faire happer
par les pièges habituels.
Si vous vous demandez s’il existe des choses essentielles ou un incontournable
pour améliorer encore plus durablement l’attention, alors poursuivez d’une
ligne votre lecture.

COMMENT AMÉLIORER SON


ATTENTION SUR LE LONG TERME
S’il est essentiel que vous puissiez avoir une panoplie d’outils pour entrer dans
un état de concentration de qualité lorsque vous en avez besoin, vous pouvez
également entamer un processus de fond pour booster votre capacité générale.
Voici quelques pistes qui vous permettront de la rendre plus solide (ou moins
perméable à la distraction) et plus durable (moins dépendante aux
stimulations).

La méditation

Nous vivons dans une société où la réactivité prime. Il n’y a jamais eu tant de
moyens pour se déplacer rapidement d’un endroit à un autre. Il n’y a jamais eu
autant de technologie pour communiquer instantanément. Paradoxalement,
nous semblons toujours manquer de temps 4. Cette sensation est le résultat
d’une projection permanente de notre esprit dans « l’instant d’après ». Tout ce
qui était censé nous permettre de gagner du temps a eu finalement pour effet
de condenser encore plus d’activité dans nos journées. Pour suivre la cadence,
l’esprit s’attelle à anticiper tout ce qui pourrait vous arriver. Vous avez le corps
dans le présent, mais les pensées dans le futur.

La méditation, particulièrement celle dite « en pleine conscience », permet de


revenir à l’instant présent, de recentrer son attention sur ce que vous êtes en
train de vivre et de penser, sur votre environnement. Au-delà d’être un retour
au calme, la méditation oblige la pensée à couper toute réactivité. Elle est
bénéfique pour l’attention puisqu’elle va l’accompagner sereinement pour
l’amener à se contenter de ce qui est. C’est tout. Sans être à l’affût d’une
occupation mentale active.

C’est aussi un retour à la matière. Votre corps, que vous en ayez conscience ou
pas, vit toujours dans le présent. Si vous avez faim, froid ou mal, le corps est
immédiatement affecté et il vous en informe. Les pensées se focalisent sur
l’information. Puisque la méditation oblige la pensée à revenir au corps, alors
vos pensées reviennent au présent. CQFD.

Ne craignez pas de consacrer un peu de temps à la méditation dans votre


quotidien. Les moyens pour commencer sont nombreux : associations
de quartier, livres sur le sujet, applications de méditations guidées, vidéos,
etc. Vous n’aurez aucun mal à trouver un point de départ. Ne consommez
pas trop d’énergie dans le choix de la méditation ou du support que vous
allez utiliser. Le plus important pour commencer, c’est de commencer
justement ! Expérimentez avec le moyen qui vous parlera le plus, vous
aurez tout le temps de devenir spécialiste du sujet plus tard.

Gérer son carburant interne

Un rappel ne fait jamais de mal, surtout quand il s’agit d’une évidence : votre
cerveau est le moteur, l’attention n’est que l’une des propulsions qui
l’entraîne.

Sans vous refaire un chapitre sur le sujet, gardez en tête qu’avec


une alimentation équilibrée, une bonne hydratation, un sommeil suffisant
et de l’activité physique, vous prenez soin de votre cerveau,
et par extension de toutes vos capacités cognitives.
La stimulation choisie

Toutes les stimulations ne sont pas mauvaises pour votre esprit. Vous
devez au contraire contenter votre besoin de faire et de découvrir. Pour
cela, faites des activités qui vous sortent de votre zone de confort,
expérimentez des choses que vous ne faites jamais ou trop peu souvent.
Vous pouvez également faire des jeux de société en découvrant
régulièrement de nouveaux titres ! J’en faisais mention au début de livre,
il existe de nombreux titres qui sont conçus pour jouer seul.

Chaque aventure ludique va vous faire découvrir du matériel, comprendre de


nouvelles règles et appliquer de nouvelles stratégies. Vous pouvez aussi faire un
escape game ou résoudre des énigmes de logique. Les possibilités de variations
pour vos ressources cognitives sont quasiment infinies. Si vous ne connaissez
pas du tout le milieu du jeu de société, poussez la porte d’une boutique
spécialisée (les personnes qui y travaillent sont toujours des passionnés ravis de
vous conseiller).

Prévoyez également de découvrir des lectures que vous n’auriez


pas choisies de prime abord. Ouvrez-vous à de nouveaux genres,
de nouveaux sujets, de nouveaux auteurs. Tout ce qui est nouveau
ou différent est une nourriture plus riche pour votre esprit.

La « sursollicitation » que nous subissons a remplacé les sollicitations que nous


devrions choisir nous-même pour nous sentir épanouis. En suivant ces
recommandations, vous n’allez pas améliorer que votre attention, vous allez
également renforcer tout votre système cognitif.

COMMENT BIEN S’ENNUYER


C’est bien sympa de dire qu’il faut se laisser aller l’ennui, ne pas en avoir peur.
Mais personne ne nous a jamais vraiment appris à nous ennuyer correctement.
Erik Dane, professeur spécialiste du comportement organisationnel à
l’université de Saint-Louis aux États-Unis, a publié en 2021 une étude 5
complétant les dizaines d’autres études neuroscientifiques qui démontrent les
bienfaits de l’ennui pour le cerveau. Il y explique que, d’un point de vue
biologique ou psychologique, nous ne faisons jamais rien. Nous confondons
juste le manque de sollicitations (donc l’état neutre, notre fonctionnement de
base) avec l’ennui. Cette étude et d’autres prouvent que l’ennui stimule la
créativité et la curiosité. Pendant ce temps libre, le cerveau va explorer des
chemins de pensées, va tenter des connexions, va bosser !

Moshe Bar, professeur de neurosciences à l’université Bar-Ilan de Tel-Aviv, avait


déclaré en parlant de l’ennui : « C’est ainsi que naissent les idées. » Vous ne le
savez peut-être pas, mais les idées nouvelles ont un impact très positif sur notre
humeur et peuvent aller jusqu’à créer des sentiments de joie. C’est le fameux
« Eurêka » libérateur que l’on ressent lorsque l’on trouve enfin la solution à un
problème !

Vous pouvez profiter des opportunités de vous ennuyer qui jalonnent


votre journée. Lorsque vous faites la queue dans une file d’attente, dans
un trajet en transports en commun, pendant que votre collègue vous
raconte son week-end (je plaisante sur ce dernier point, je veux vérifier
votre vigilance). Résistez à l’envie de faire quelque chose pour compenser,
pour contourner l’ennui. Vous pouvez également provoquer cet ennui
en vous mettant volontairement à faire une activité qui vous demande
le moins de concentration et d’effort possible. À titre d’exemples, voici
celles que j’affectionne particulièrement :

→ Faire une marche sans but précis (quoi de mieux qu’une errance
physique pour pratiquer l’errance mentale).

→ Faire des Lego (pas un puzzle, qui nécessite de la réflexion


et de l’observation).
→ Équeuter des haricots verts ou éplucher des légumes (et après je peux
les cuisiner pour les manger en plus).

Si vous ne pratiquez pas la méditation, l’errance mentale


est ce qui s’en rapproche le plus. Vous vous adonnez à une tâche simple
faisant fonctionner un peu votre corps (pour ne pas créer d’impatience).
Votre esprit profitera de cet ennui salvateur.

COMMENT UTILISER LE FLOW


En 1975, Mihály Csíkszentmihályi (un psychologue hongrois et américain) a
élaboré le concept du flow, un terme anglais pour dire « le flux ». Ce flow
auquel il fait référence se fait aussi appeler « l’expérience optimale ». Pour
Mihály Csíkszentmihályi, le flow est l’état mental que nous vivons et que nous
ressentons lorsque nous sommes plongés à 100 % dans ce que nous sommes en
train de faire. Une concentration maximale, qui ne nécessite plus qu’on la
protège ou qu’on fasse d’effort pour la maintenir tellement elle est posée sur
nous comme un couvercle sur sa casserole. Lorsque nous sommes dans cet état,
nous ressentons parfois un sentiment de plénitude. Nous sommes un peu en
dehors du temps, avec une réelle sensation d’accomplissement (surtout quand
on sort de cette torpeur et que l’on constate que l’on était dans le flow).

Ça vous est sûrement déjà arrivé en essayant de faire tenir en équilibre quelque
chose, par exemple, ou en faisant une action minutieuse, mais futile. Un autre
exemple : si vous mettez de l’essence à la station-service et que vous essayez de
terminer sur un compte rond au compteur de paiement (alors que
l’importance de cet objectif est assez relative).

En essayant de provoquer vous-même des états de flow, vous


consoliderez votre attention durablement. Voici les trois points à respecter
pour basculer dans cet état si agréable :
1. Avoir un objectif clair et précis en tête en accomplissant votre tâche,
comme nous l’avons vu en amont.

2. Avoir mis en place un retour immédiat générant une satisfaction


sincère.

3. La tâche que vous allez réaliser, ou la manière dont vous allez


la réaliser, doit vous être un peu inconfortable. Si vous êtes en plein
dans votre domaine de compétence, alors votre attention partira voir
ailleurs. Si la difficulté est trop importante, vous allez ressentir
un stress en conséquence. Il faut donc que la tâche ne soit
pas simple, mais faisable.

Observons ces trois points sous le prisme de l’essence que l’on veut mettre
en terminant à 30,00 € précisément :

1. L’objectif est défini et clair : vous voulez mettre de l’essence dans la


voiture. Ça n’est pas très stimulant, mais c’est limpide.

2. Vous savez qu’en réussissant en plus à faire un résultat rond, vous serez
content et fier de vous. Étonnant non ? Pourtant nous connaissons tous ce
genre de satisfactions futiles.

3. C’est tout à fait faisable en étant concentré, mais le moindre geste brusque
complique la tâche. Il faudra terminer par des petits coups sur la gâchette
très précis. C’est réalisable : ni trop facile, ni trop compliqué.

Atteindre le flow ne demande pas plus de travail. Alors pourquoi ne pas essayer
dès aujourd’hui d’atteindre volontairement cet état agréable et bénéfique pour
votre attention ?
COMMENT STIMULER L’ATTENTION
DES AUTRES
Permettez-moi de manipuler votre attention une petite seconde : avez-vous
remarqué que les chapitres de cette partie sont courts ? Même le premier était
divisé en plein de rapides sous chapitres. En effet, après la conclusion de la
troisième partie, je me devais de faire rebondir votre attention sur un rythme
régulier. En cas d’effet tunnel, vous auriez pu refermer le livre et ne plus
trouver la motivation de lire les dizaines de pages qui vous restent.

Maintenant que vous en savez plus sur l’attention vous avez aussi le pouvoir de
mieux stimuler l’attention des personnes à qui vous vous adressez. Et Peter
Parker lui-même le sait : « Un grand pouvoir implique de grandes
responsabilités. » Il n’y a pas de formule toute faite pour aider des personnes à
être concentrées ou attentives. Que l’objet de la concentration soit quelque
chose que vous dites ou quelque chose qu’elles doivent faire. Dans ces deux cas,
vous pouvez néanmoins être le chef de gare qui dépose des rails pour leur
attention. Vous pouvez surveiller les décrochages mentaux des autres, leur en
faire prendre conscience et les accompagner avec les outils que nous avons vus
au début de cette partie.

Je peux partager avec vous mon expérience dans la gestion des autres.
Je pratique sur scène des spectacles depuis longtemps, sans parler
des conférences. Dans ces spectacles, je dois rendre attentives (et satisfaites)
jusqu’à 5 000 personnes, sans pause, durant deux heures. Je réalise
également des vidéos sur Internet depuis sept ans en essayant d’apporter
quelque chose d’un peu plus dense que de simples divertissements.

Ce que mon expérience m’a appris (et ce sur quoi je vous recommande
de miser) est le rythme que vous allez donner. Il ne faut pas confondre
rythme et précipitation. J’entends par « rythme » le fait de donner
un tempo, de le faire varier, d’y mettre des ruptures et de la couleur.
De générer du repos pour le système cognitif de l’autre lorsque
c’est nécessaire. En gros, de ne pas miser sur l’intérêt intrinsèque
de ce que vous proposez, ça ne suffira pas.

Au début de l’ouvrage, je vous parlais brièvement d’un chef d’entreprise que


j’ai vu endormir une salle entière. Il a supposé avoir l’écoute de ses
collaborateurs par sa seule autorité hiérarchique. Mais il n’a pas atteint sa cible.
Il aurait dû écrire un discours rythmé, répéter son texte et ses déplacements sur
la scène. Il aurait aussi pu se faire coacher une heure ou deux par un comédien
ou par un spécialiste de la prise de parole. À aucun moment il n’a posé de
question au public, ç’aurait été un bon moyen de créer un moment différent.
En résumé, l’inattention de l’audience était aussi de la responsabilité de ce chef
d’entreprise.

J’ai la réputation, et j’en suis fier, d’avoir une exigence exagérée quant au
rythme de mes prestations. Je pense que cette exigence explique en grande
partie la qualité d’écoute que je peux obtenir en retour.

LES PRODUITS POUR AIDER


Nous ne pouvons pas terminer cette partie sans aborder les aides extérieures
pouvant améliorer notre attention. Café, compléments alimentaires
spécifiques, stimulations cérébrales… Faut-il utiliser ces solutions proposées à
la vente ?

Le café

La star des boissons peut-elle favoriser notre concentration et nous aider à


placer notre attention là où on le souhaite ? Beaucoup de personnes boivent du
café, parfois pour le goût, souvent par habitude, et régulièrement avec un
discours sur l’éveil et la concentration. Que dit la science de tout ça ? En 2021,
l’université d’Édimbourg a publié les résultats du Dr Renata Riha, spécialisée
dans l’étude du sommeil. Boire du café tôt dans la journée semble accroître les
états d’alerte (la vigilance) et aiderait à maintenir la concentration à un niveau
supérieur à la normale. Ces résultats sont d’autant plus vrais si la personne n’a
pas eu un sommeil de qualité ou si ses cycles de sommeil ont été perturbés.
Donc le café est bien l’allié des mauvais dormeurs puisqu’il va diminuer les
faiblesses cognitives liées au manque de sommeil. L’étude a concentré ses efforts
sur des personnes qui dormaient trop peu et a révélé qu’il était recommandé de
consommer l’équivalent de trois tasses de café – en début de journée – pour
booster la mémoire de travail, la vigilance, la concentration, la précision et la
lucidité.

L’Inserm a publié un an plus tard un papier très intéressant 6 sur les effets à
long terme de la caféine sur le cerveau. La caféine laisse des traces dans la
région de l’hippocampe, pas l’extraordinaire mini-cheval vivant sous l’eau, mais
bien l’endroit du cerveau où siège la mémoire. La caféine aurait donc des
vertus aidant l’apprentissage en agissant directement sur le système mémoriel.

Mais (ne croyez pas qu’il n’y aurait pas de « mais ») tout le monde semble
oublier les travaux de 2017 des chercheurs de l’hôpital universitaire américain
Johns-Hopkins qui, si on les associe à ceux de l’université de Carnegie-Mellon
de Pittsburgh, nous sensibilisent sur le fait que si la caféine peut-être parfois
une béquille sur le court terme, elle peut aussi être néfaste dans le temps. Boire
du café ­provoque une hausse de l’adrénaline dans notre sang (pour une fois
qu’on ne parle pas de dopamine dans ce livre). Dans les faits, les émotions vont
prendre le dessus sur les prises de décisions rationnelles. On est « excité » et on
peut s’énerver beaucoup plus rapidement. La tension augmente et la
respiration s’accélère, mais pour des bouffées d’air superficielles. Le cerveau est
moins oxygéné et, par conséquent, on « pense » moins bien.

Comme beaucoup des substances spéciales que l’on peut trouver dans la
nature, la consommation régulière ou abusive peut entraîner de la dépendance.
Une consommation régulière de café provoque une sorte d’addiction. Réduire
votre consommation vous fera ressentir un état de manque (sueurs, angoisses,
etc.) si bien que les chercheurs de Johns-Hopkins recommandent d’aller
consulter un médecin si on souhaite changer ses habitudes de consommation
de café, comme pour n’importe quelle dépendance.

Retenez que la caféine peut s’avérer être une alliée temporaire lorsque
vous avez de mauvaises nuits mais que plus vous en prenez fréquemment,
plus vous subirez une forme d’accoutumance qui affectera votre attention
et qui fatiguera votre corps. À forte dose, le café affecte également
le rythme cardiaque.

Les compléments alimentaires

Lorsque les compléments alimentaires pour améliorer temporairement les


compétences cérébrales ont vu le jour, j’avais l’impression d’être dans le futur.
Une pastille qui me donne plus de mémoire ? une gélule qui me permet de
rester concentré des heures ? j’achète ! Si mes performances cognitives
pouvaient être améliorées par des compléments autorisés, pourquoi m’en
priver ?

On retrouve généralement les mêmes ingrédients dans toutes les gélules : de la


caféine, des oméga-3, des vitamines (C, B6, B12, B9, etc.), diverses plantes
(sauge, guarana, ginkgo biloba), etc. En théorie, toutes ces substances ont bien
de réelles vertus sur notre corps et sur notre esprit. Sachez tout d’abord qu’une
alimentation normale vous donnera tous les apports contenus dans les
compléments alimentaires spécialisés dans l’attention, la mémoire ou la
concentration. Les pistaches ou les noisettes ne sont pas vendues avec une
étiquette « Contient de l’oméga-3, idéal pour le développement cérébral »,
mais le fait est qu’elles en contiennent, tout comme les poissons gras tels que le
saumon ou le maquereau.

Vous l’aurez sûrement compris, les études tendent à dire qu’il n’y a pas de
nécessité à prendre ce genre de produits. Beaucoup d’entre eux contiennent des
additifs, par exemple pour masquer le goût du poisson (souvent le véhicule
utilisé pour l’apport en oméga-3). Un grand nombre de plantes proposées
n’ont jamais démontré une quelconque interaction avec nos capacités
cognitives. Plus important encore, comme l’a rappelé en 2019 un dossier du
magazine 60 Millions de consommateurs, le ginkgo biloba (la star des
ingrédients pour ce genre de compléments) n’a pas non plus démontré une
réelle action sur les capacités cognitives. En revanche, ce produit a la fâcheuse
tendance d’avoir une interaction négative sur les traitements anticoagulants.

Si vous voulez utiliser l’alimentation pour améliorer votre attention, je vous


recommande simplement de bien vous hydrater et de manger équilibré.
Votre cerveau est un organe comme un autre, ce qui est bon pour votre
corps lui profite tout autant.

La stimulation cérébrale

Allons-nous devenir comme les rats dont nous parlions dans la première
partie ? Avec une électrode dans le crâne pour stimuler les bonnes parties de
notre cerveau ? Ce n’est pas tout à fait le projet, mais ce dont je vais parler ici
est très sérieux. De nombreuses personnes cherchent comment stimuler nos
fonctions cognitives de manière plus ou moins invasives. Elon Musk est sur le
coup avec un implant cérébral en cours de développement par sa société
Neuralink, c’est un bon exemple de technologie invasive puisqu’il faut le
positionner à l’intérieur de notre corps. Avec les potentiels risques qui vont
avec. D’autres personnes sont à la recherche de solutions plus « douces » à
l’aide d’électrodes ou de casques à poser sur le crâne pour y envoyer un courant
électrique maîtrisé.

Juste avant l’été 2023, en mai, est parue une méta-analyse 7 produite par des
chercheurs de l’université de Boston. Une méta-analyse est – tenez-vous bien à
la rampe pour ne pas tomber – une analyse des différentes analyses faites sur
une thématique précise, ici : la stimulation cérébrale transcrânienne. Selon
cette étude, regroupant presque 3 000 participants, les effets seraient
significatifs pour l’attention, la mémoire à court terme et sur le raisonnement.
Autre fait intéressant, il semblerait que les effets positifs soient durables
(a minima dans le court terme) puisque les capacités des participants
semblaient encore plus efficaces après la stimulation électrique que pendant
celle-ci.

Il est important de souligner que les auteurs de cette méta-analyse ont tenu à
préciser que la pertinence des résultats est à prendre avec des pincettes puisque
la plupart des études qu’ils ont analysées n’étaient pas faites sous la forme
d’essais randomisés contrôlés. En gros, on ne peut pas être assuré que les
résultats soient issus d’un processus scientifique rigoureux.

Mais alors pourquoi vous parler de cette technologie ? La réponse conclura


cette partie. Je ne vous invite pas à vous gaver de café, je ne vous recommande
pas de prendre des compléments alimentaires, je n’ai pas vraiment envie que
vous alliez vous mettre de l’électricité dans le cuir chevelu. En listant ces
quelques exemples, je voulais vous démontrer qu’il y avait souvent des risques
pour un niveau d’efficacité qui n’est pas vraiment démontré.

En conclusion

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vouloir trouver un remède externe pour
récupérer sa pleine capacité d’attention. Je suis persuadé qu’une bonne
connaissance de soi, une vraie compréhension du processus de l’attention,
une sensibilisation aux pièges du quotidien et quelques astuces quotidiennes
suffisent. Et c’est exactement ce que vous venez de trouver dans ce livre. Avec
votre implication, vous vous passerez de gélules, de plantes spécifiques et de
prises électriques.

Nous n’avons pas terminé de voir fleurir des produits miracles censés améliorer
notre attention sans effort de notre part. Car plus le problème de l’attention
(provoqué par le commerce de l’attention) sera mis en lumière, plus un
commerce de solutions cherchera à prendre une grande place dans ce marché.
Il y a quelque chose de fascinant avec le commerce. Quand un système rentable
commence à devenir un eldorado, sa croissance augmente de manière
exponentielle. Tout le monde s’y met, on presse le citron comme s’il allait
toujours en sortir quelque chose.

Le cerveau humain réfléchit de façon linéaire, mais ne sait pas percevoir ce qui
est exponentiel. C’est tellement fascinant que nous allons observer ce
phénomène (hop ! encore une stimulation pour votre cerveau).

Prenez une feuille de papier devant vous. Si vous la pliez en deux, puis encore
en deux, son épaisseur aura augmenté. Pour être précis l’épaisseur sera quatre
fois plus grande puisque quatre bouts de feuille se superposent. Posez cette
feuille près de vous, on va y revenir dans quelques minutes (même si je sais que
vous n’avez pas pris de feuille quand je vous l’ai demandé d’ailleurs).

L’HISTOIRE DE SISSA
Il y a trois mille ans, en Inde, vivait un roi qui s’ennuyait. Plus rien ne le stimulait.
Peut-être que l’opulence et la possibilité de tout avoir avaient aussi déréglé son
attention et son circuit de la récompense. Il promit une récompense à quiconque
serait capable de le divertir. La personne qui arriverait à le sortir durablement de
son ennui permanent pourrait lui demander ce qu’elle voudrait. Tout le royaume
se mit à se creuser les méninges pour satisfaire son roi, mais surtout pour
recevoir la récompense qui pourrait changer la vie de toute leur lignée. Des
dizaines d’artistes, de conteurs, de dompteurs, de danseurs et de danseuses,
tentèrent leur chance, en vain.
Le grand vizir, Sissa ben Dahir, travaillait dans son coin sur un projet ambitieux. Il
partit à la rencontre de son roi qui lui demanda quel était son talent. « Aucun,
répondit Sissa, mais je saurai vous divertir pour toutes les lunes à venir. »
« J’aimerais savoir comment ! » lui répondit le roi. Sissa sortit une planche de bois
divisée en 64 cases : 32 de la couleur du bois qui alternaient avec 32 cases
noircies par une brûlure habillement exécutée. D’un pochon de tissu, il sortit
32 pièces de bois qu’il éparpilla. Certaines en bois brut et d’autres noircies par le
même procédé. Sissa expliqua à son roi les règles du jeu, celui que l’on appelle
aujourd’hui le « jeu d’échecs » (dont Sissa est le supposé inventeur). Le roi et Sissa
firent une partie, une longue partie. À l’issue de celle-ci, le roi voulut rejouer
immédiatement. Pendant des jours et des nuits, les parties se succédèrent. Le roi
ne se lassait jamais de tenter de nouvelles approches, de nouvelles stratégies.
Une guerre entière sur une simple planche de bois.
Au bout d’un temps raisonnable, le roi félicita Sissa et lui demanda quelle
récompense lui ferait plaisir. « Mon Roi, je ne serai jamais plus heureux que si
vous déposiez un grain de blé sur la première case de l’échiquier, puis deux
grains sur la deuxième case, quatre grains sur la troisième, huit grains sur la
quatrième et ainsi de suite en doublant toujours les grains d’une case à la
suivante. »
La légende raconte que la cour se mit à ricaner. Il est fort possible que le roi lui-
même trouvât stupide la demande de Sissa. Quelques grains de riz, alors qu’il
aurait pu demander l’intégralité du trésor royal ?
« Soit. Si c’est tout ce que tu souhaites Sissa, ta demande est accordée. »
Aucun doute sur ce qu’il s’est passé à l’intérieur du cerveau du souverain. Il a dû
envisager les cinq ou six premières cases en se disant : « 1 plus 2 plus 4 plus 8
plus 16 plus 32, etc. On devrait s’en sortir avec quelques sacs tout au plus. » Mais
la perception de la croissance exceptionnelle n’est pas programmée dans nos
capacités cérébrales. Il est très difficile pour les êtres humains d’imaginer une
accélération exponentielle. Finalement, il faut déjà plus de 1 000 grains de blé
pour remplir la onzième case ! Plus de 16 000 pour la quinzième case et enfin il
faut réunir 18 446 744 073 709 551 615 grains de blé pour répondre à la
demande de Sissa. Si ce chiffre ne vous parle pas (je ne suis pas certain de savoir
le prononcer moi-même), dites-vous que mille ans de production annuelle
mondiale de blé à notre époque actuelle ne permettraient même pas de satisfaire
cette demande très maligne de Sissa (et le résultat peut se lire simplement en
arrondissant à « 18 milliards de milliards » ou encore 18 trillons !).

Reprenez votre feuille de papier. Non, n’allez pas en chercher une ! Sauf si vous
ne croyez pas ce qui va suivre. Si vous arriviez à plier la feuille sur elle-même
plus de six ou sept fois d’affilée, vous seriez fort. Si vous me dites que vous y
arrivez huit fois, je dirai que vous êtes un champion ou une championne. Si
vous me dites que vous l’avez fait plus de huit fois alors je dirai que vous me
mentez. Encore ce principe de croissance exponentielle ! Votre feuille
commence à avoir une certaine épaisseur ! Au point que si vous pouviez la plier
sur elle-même 42 fois d’affilée vous pourriez, en posant votre œuvre
perpendiculairement au sol, passer à côté de la lune avec l’autre bout. La
distance de la terre à la lune est d’environ 384 400 km. Mais si j’imagine que
votre feuille a initialement 1 mm d’épaisseur, alors au 42e pliage, elle aurait une
épaisseur de 439 805 kilomètres ! Au 41e pliage, il vous manquerait encore
160 000 km pour voir si Pierrot pourrait vous prêter sa plume, un pliage de
plus et vous dépasseriez l’astre de 60 000 km. Il n’y a pas de juste milieu avec
l’exponentiel.

L’être humain pense de façon linéaire, mais agit de façon exponentielle, surtout
lorsque de l’argent est en jeu. C’est pour cette raison que le commerce de
l’attention s’est tant développé. L’industrie n’arrive pas à se contenter de ses
bénéfices, elle veut faire mieux, elle veut faire plus. Et s’il y a un désagrément
pour y arriver (au hasard, altérer l’attention des gens), alors ce désagrément va
amplifier de façon exponentielle également.

La mauvaise nouvelle c’est que, quand un commerce engendre des effets


secondaires néfastes, alors un autre marché lucratif ne tarde pas à apparaître :
celui qui vend les solutions aux effets secondaires néfastes.

Attendez, je réfléchis une seconde… oui, vous avez raison ! ce livre fait partie
de ce commerce. Il veut être une réponse au commerce de l’attention et de ses
conséquences, mais il est vendu et génère une partie de mon salaire grâce aux
droits d’auteur. Il va aussi payer une partie du salaire de mon éditrice, il va
permettre de rémunérer la graphiste, l’imprimeur, le transporteur, mais aussi le
libraire qui vous aura vendu le livre. Bref de l’argent va circuler entre vous, la
vingtaine de personnes impliquées dans le fait que ce livre se trouve dans vos
mains, et l’État (qui prendra sa part du gâteau). L’autocritique étant faite,
terminons en énumérant ce qui pourrait nous aider à identifier les aides ou les
solutions que vous pourriez acheter.

Voici deux critères qui vont vous servir à évaluer l’intérêt ou non des produits
proposés pour optimiser votre attention et votre concentration :
que les solutions soient concrètes et basées sur des faits scientifiques, qui ne
sont pas des avis, mais qui font partie d’une réalité tangible ;

que la solution ne soit pas un simple sparadrap – un pansement résout le


problème un certain temps et doit être renouvelé. (Finalement, si vous achetez ce
livre plusieurs fois d’affilée, il n’agira pas plus fort pour améliorer votre attention…)
1
. Je ne peux pas vous obliger à lire le livre dans l’ordre, sachez qu’il a été écrit et pensé pour agir à
plusieurs niveaux sur votre connaissance, mais aussi sur votre attention. Maintenant que vous savez cela,
vous êtes libre de continuer votre lecture ici ou au début de l’ouvrage, personne ne vous jugera.

2
. Votre idée va devenir une réalité, éditions First, 2023.

3
. Pour s’obliger à avancer dans son roman, Victor Hugo écrivait nu ! Son personnel de maison avait
ordre de ne lui rendre ses vêtements que s’il était capable de leur présenter un chapitre terminé.

4
. Si le rapport au temps, la sensation de manque et cette thématique vous intéressent, je vous invite à lire
Votre temps est infini et Votre idée va devenir une réalité que j’ai écrits précédemment.

5
. M. Baer, E. Dane, H. Madrid, « Zoning Out or Breaking Through? Linking Daydreaming to
Creativity in the Workplace », Academy of Management Journal, vol. 64, no 5, octobre 2021 (DOI :
10.5465/amj.2017.1283).

6
. « Caféine : des effets à long terme sur les cellules du cerveau », mis en ligne le 13 juin 2022 sur le site
de l’Inserm, www.inserm.fr.

7
. S. Rover et al., “A meta-analysis suggests that tACS improves cognition in healthy, aging, and
psychiatric populations”, Science Translational Medicine, vol 15, no 697, mai 2023 (DOI:
10.1126/scitranslmed.abo2044).
CONCLUSION

ENCORE UNE MINUTE


Je termine ce livre le sourire aux lèvres, car je sais que vous l’avez lu en entier.
Certains passages ont été plus survolés que d’autres, mais vous êtes allé au bout
de votre intention. Celle de lire un livre en entier. C’est ça qui me rend si
heureux (et fier de vous, je dois l’avouer).

Pour certaines personnes, ce n’était qu’un simple livre. Mais, pour d’autres, ça
sera peut-être la première fois depuis longtemps qu’elles en lisent un du début
à la fin. Une partie d’entre vous ne se pensait peut-être plus capable d’avoir
cette patience et cette compétence. Une autre partie encore a peut-être lu son
premier livre depuis toujours (en dehors d’une lecture imposée à l’école).
Félicitez-vous de ce petit marathon de concentration !

Chacun saura trouver son succès pour avoir franchi cette première marche dans
la récupération de cette précieuse capacité.

Et mon succès à moi ? Ça sera tout simplement le vôtre. Chacun de vos


témoignages sera la confirmation que rien n’est trop tard et que nous pouvons
rendre ses lettres de noblesse à l’attention.

Merci pour votre confiance.


Fabien Olicard
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PARUS AUX ÉDITIONS FIRST
Astuces quotidiennes

Votre cerveau est extraordinaire - 2017

Votre cerveau est définitivement extraordinaire – 2018

Gestion du temps et productivité

Votre temps est infini - 2019

Votre idée va devenir une réalité – 2023

Comprendre son propre fonctionnement

Votre bonheur est caché dans un coin de votre cerveau - 2020

L’antiguide de la manipulation – 2021

Développer ses compétences mentales

Mémoire, vous avez le pouvoir - 2022

Votre attention est votre superpouvoir - 2024

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