Trans 145 0101
Trans 145 0101
Chiara Pesaresi
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.
L’aNthROpOLOgIE phÉNOMÉNOLOgIquE
DE JaN patOčka1
chiara PEsArEsI
Institut Catholique de Paris
UR « Religion, Culture et Société » – EA 7403
1. cet article est tiré de notre thèse, « De la liberté à la physis. une lecture de Jan
Patočka », soutenue en 2016 à l’université de Macerata, en cotutelle avec l’Institut catholique
de Paris. nous souhaitons remercier ici ceux qui en ont permis la réalisation : les Professeurs
carla canullo, Jérôme de gramont, roberto Mancini, Karel novotny, émilie tardivel, ainsi
que les Archives Jan Patočka de Prague, et notamment Ivan chvatík, qui en est le directeur,
et Jan Frei, qui nous ont accueillis et guidés pendant nos recherches.
2. Jan PAtOčKA, « Lettres à robert campbell (1946-1950) », Les Temps Modernes, nº 554,
1992, p. 1-77, p. 55.
101
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page102
VARIA
102
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page103
5. cf. renaud BArBArAs, Le désir et la distance, Paris, Vrin, 1999 ; ID., Le mouvement
de l’existence. Études sur la phénoménologie de Jan Patočka, Paris, éditions de la transpa-
rence, 2007 ; ID., L’ouverture du monde. Lecture de Jan Patočka, Paris, éditions de la
transparence, 2011.
6. Jan PAtOčKA, Qu’est-ce que la phénoménologie ?, trad. Erika Abrams, grenoble,
Millon, 1988, p. 125.
7. c’est émilie tardivel qui a montré la question de la liberté comme le fil conducteur
et le véritable principe de la réflexion philosophique de Patočka. cf. émilie tArDIVEL, La
liberté au principe. Essai sur la philosophie de Patočka, Paris, Vrin, 2011.
8. notre travail visait à montrer comment Patočka articule une anthropologie de la
liberté et une phénoménologie du monde-physis. Il s’agissait en outre de mettre en lumière
le rôle du dialogue avec hegel dans le cadre de la réception « hérétique » de la phénomé-
nologie. Ainsi, à l’interprétation phénoménologique de la dialectique fournie par hegel dans
sa Phänomenologie des Geistes, ferait écho chez Patočka une « dialectisation de la phénomé-
nologie » impliquant l’introduction de la négativité dans les structures de l’existence et du
monde naturel. Dans un premier temps, nous avons donc abordé l’anthropologie phénomé-
nologique de Patočka (« La négativité chez Patočka. un pont entre anthropologie de la liberté
et phénoménologie du monde-physis »), fondée sur une détermination historique et pratique
de l’existence. nous avons ensuite montré que le questionnement anthropologique entamé
103
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page104
VARIA
Métaphysique et liberté
ce qui caractérise le geste philosophique est pour Patočka une incessante
problématisation de la réalité actuelle : comme il l’explique dans Le
platonisme négatif, il s’agit d’un acte de liberté qui vise une totalité au-delà
de l’universum des faits et qui s’accomplit dans une praxis concrète. La
104
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page105
105
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page106
VARIA
106
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page107
15. cf. Edmund hussErL, Idées directrices pour une phénoménologie, trad. Paul ricœur,
Paris, gallimard, 1950, § 49, 55, 57.
16. Jan PAtOčKA, Éternité et historicité (Eh), trad. Erika Abrams, Lagrasse, Verdier, 2011,
p. 128.
107
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page108
VARIA
17. Il s’agit de l’épochè radicale – qui n’épargne plus le pôle subjectif et qui exclut toute
démarche réductive – décrite par Patočka dans les essais phénoménologiques des années 1970.
cf. en particulier Jan PAtOčKA, « Épochè et réduction », dans ID., Qu’est-ce que la phénomé-
nologie ?, trad. Erika Abrams, grenoble, Million, 1988, p. 249-262, et le manuscrit de
travail qui s’y rattache : Jan PAtOčKA, « [Épochè et réduction : manuscrit de travail] », dans
ID., Papiers phénoménologiques, trad. Erika Abrams, grenoble, Millon, 1995, p. 163-210.
sur l’épochè et son « extension », voir les analyses d’émilie tardivel (La liberté au principe,
op. cit., p. 81 sq.) et celles de Karel novotný (La genèse d’une hérésie. Monde, corps et
histoire dans la pensée de Jan Patočka, Paris, Vrin, 2013).
18. cf. émilie tArDIVEL, La liberté au principe, op. cit., p. 213. sur la question de l’indi-
viduation, cf. renaud BArBArAs, L’ouverture du monde. Lecture de Jan Patočka, op. cit.
19. Jan PAtOčKA, Eh, op. cit., p. 93.
108
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page109
109
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page110
VARIA
110
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page111
111
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page112
VARIA
112
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page113
113
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page114
VARIA
d’un manque, d’une exigence ou d’une intention, mais jamais sub specie
eternitatis et totius. L’historicité implique l’absence d’une détermination
concrète que l’on puisse cerner définitivement chez l’homme comme ce en
quoi son être consiste ou subsiste. Autrement dit, « la structure constante de
l’essence historique est au fond la structure d’une absence »42. Ainsi,
reconnaître une telle structure ne signifie pas saisir une essence de l’homme
donnée une fois pour toutes mais considérer que son essence consiste
précisément dans un mouvement de dépossession permanente par rapport à
toute positivité figée.
Or, Patočka considère que hegel a été le premier à concevoir la vie
spirituelle de l’homme et l’histoire comme relevant d’un principe négatif,
d’un manque à combler qui en serait le moteur.
On le sait, hegel, dans sa Phénoménologie de l’esprit, est le premier à poser
une telle question par rapport à l’homme. selon hegel, il n’y a pas de « nature
humaine », pas de loi qui gouverne la réalité humaine de façon supratempo-
relle ; cette réalité est, au contraire, foncièrement historique, c’est-à-dire
temporelle et mobile, et sa donation est toujours d’abord négative43.
soulignant l’historicité radicale de la conscience et de l’esprit, hegel met
© Institut Catholique de Paris | Téléchargé le 05/12/2022 sur www.cairn.info (IP: 87.88.155.189)
42. Ibid., p. 36. cf. Ovidiu stAncIu, « note de lecture. Jan Patočka, Éternité et histori-
cité », PhaenEx 9, nº 1, printemps-été 2014, p. 140-151, p. 147.
43. Jan PAtOčKA, Eh, op. cit., p. 34.
114
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page115
115
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page116
VARIA
116
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page117
51. Jan PAtOčKA, « negativní platonismus», dans Ivan chVAtíK et Pavel KOuBA (éd.),
Sebrané spisy Jana Patočky, Péče o duši I, vol. 1, Prague, Oikumene, 1996, p. 19 ; trad. fr.,
Pn, op. cit., p. 61 (traduction modifiée).
52. Ibid.
53. Alexandre KOJèVE, Introduction à la lecture de Hegel, Paris, gallimard, 1947, p. 492.
54. Jan PAtOčKA, Pn, op. cit., p. 84.
55. Jan PAtOčKA, MnMEh, op. cit., p. 175.
117
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page118
VARIA
56. tandis que le mot volnost indique la liberté au sens négatif, comme absence d’entrave,
disponibilité (on utilise par exemple l’adjectif volny pour des expressions telles que « cette
table est libre »), le mot svoboda indique la liberté au sens positif et actif, comme orienta-
tion vers une fin.
57. cf. émilie tArDIVEL, La liberté au principe, op. cit., p. 33-51.
58. Patrick cEruttI, « Le soin de l’âme. Patočka et l’idéalisme allemand », Archives de
Philosophie, nº 4/2014, vol. 77, p. 649-662, p. 658.
59. Jan PAtOčKA, Eh, op. cit., p. 140.
118
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page119
abstraite qui puisse être dissoute dans la synthèse du positif. c’est justement
ce dont témoigne la définition de l’esprit comme dialectique négative, qui
n’aboutit jamais à la réconciliation effective de la subjectivité avec elle-même.
ce moment négatif de l’existence est donc à assumer dans sa force
tragique, comme le moteur du mouvement de transcendance de l’esprit et
« force structurante pour l’espace de l’histoire »60. En ce sens, l’anthropo-
logie phénoménologique de Patočka se fonde sur un principe négatif dont
la positivité tient précisément dans son caractère irréductible à une
quelconque synthèse à même de la résorber ou de l’annihiler. L’attitude
négative à l’égard de l’objectité représente finalement, quant à la vie, un
affirmatif, car « l’essentiel est précisément ce qu’il y a en elle d’inachevé,
de manquant, voire d’expressément négatif : pourtant, cette négation a une
signification positive »61.
60. Ovidiu stAncIu, « note de lecture. Jan Patočka, Éternité et historicité », op. cit.,
p. 146.
61. Jan PAtOčKA, Eh, op. cit., p. 141.
62. Ibid., p. 96.
119
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page120
VARIA
cette raison, cet acte ne peut être fondé sur ou motivé par quelque chose
d’objectif63.
trois ans plus tard, dans Le platonisme négatif, Patočka affirme que
« l’expérience de la liberté a le caractère négatif d’une mise hors-jeu, d’un
éloignement, d’un dépassement de toute objectivité (predmetnost) »64. Or,
la négativité se présente ici sous une triple déclinaison qui relèverait à notre
sens de trois mouvements spécifiques et cooriginaires de l’esprit :
1) La mise à distance qui permet la suspension – ce premier mouvement
évoquant évidemment l’épochè husserlienne. La dépendance qui renvoie
constamment l’homme aux choses s’accompagne en effet d’une force de
distanciation qui détermine un rapport dialectique d’union dans l’indépen-
dance. En ce sens, l’épochè « n’est pas une négation [zápor] de l’existence,
ni une mise en doute, ni une simple abstraction, mais un acte libre », qui
s’exprime dans un « non » « plus négatif que la négation (negativnějšího než
negace) » ; et ce « non », ajoute Patočka, est peut-être le phénomène duquel
il faut partir « si on veut saisir ce qui fonde la conscience sans être, pour sa
part, conscience : l’être de l’homme »65.
© Institut Catholique de Paris | Téléchargé le 05/12/2022 sur www.cairn.info (IP: 87.88.155.189)
63. Jan PAtOčKA, KhFF, op. cit., p. 41-42 (nous soulignons). nous citons ce passage en
tchèque, avec les parties du texte biffés par l’auteur: « negativnost zde nes – ve všech případech
– neznamená pouhé popření, škrtnutí automatismu, minulosti, existence, absolutnosti nadřaze-
nosti universa vůči vědomí, nýbrž znamená především úsilí distance; běží o aktivní překonání
dosavadního existenčního stupně, o sebepřekonání, o distancování vůči tomu, čím dosud jsme
byli. negativnost zde není tolik ve v pasivním smyslu negace, nýbrž negace, která dosavadní
předmět nahrazuje škrtá jiným, z nýbrž v aktivním významu schopnosti rozhodnout se proti
dosavadnímu proudu, směru, smyslu života. Z toho důvodu nemůže býti tento akt také ničím
objektivním odůvodněn a motivován. Akt svobody bude tím radikálnější, čím ».
64. cf. Jan PAtOčKA, Pn, op. cit., p. 80-83.
65. Jan PAtOčKA, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, trad. Erika Abrams,
Verdier, Lagrasse, 1990, p. 235-237.
66. Jan PAtOčKA, KhFF, op. cit., p. 3v.
67. Dans Réflexion sur l’Europe, Patočka évoque les deux voies entreprises par husserl,
à savoir la voie cartésienne ou réductive et la voie ontologique. La première aboutit à « une
conscience purement immanente, absolue, non soumise à la prédonation du monde » ; dans
120
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page121
le chemin ontologique, en revanche, « il n’est pas question d’une suspension des thèses, mais
simplement de leur non-usage et d’une conversion de l’intérêt » (cf. Jan PAtOčKA, « réflexion
sur l’Europe », dans Liberté et sacrifice, op. cit., p. 190).
68. Jan PAtOčKA, Pn, op. cit., p. 56.
69. Jan PAtOčKA, Eh, op. cit., p. 144.
70. Essayons ici de répondre à des remarques pertinentes que Francesco tava nous a
adressées – à l’occasion du colloque « The current crisis of Europe from the point of view of
phenomenology », qui s’est tenu à Prague en mai 2015 – concernant la difficulté de tenir
ensemble ces trois aspects et de les considérer véritablement co-originaires. s’il est vrai que
le premier mouvement de suspension reste problématique, car antinomique par rapport au
troisième, il faut dire aussi qu’une telle difficulté a été reconnue par Patočka lui-même dans
les années 1970. Par exemple, dans Réflexion sur l’Europe, non seulement la réduction est
ramenée à l’épochè mais l’épochè elle-même prend le sens moins d’une suspension que d’une
conversion. nous pourrions avancer l’hypothèse que Patočka met progressivement en cause
non seulement le moment réductif mais aussi le moment suspensif : la révision de la méthode
phénoménologique en termes d’épochè-conversion plutôt que de réduction-suspension
viserait ainsi à réhabiliter le phénomène du monde en le soustrayant à la sphère coercitive
de la conscience.
121
Transversalité 145_553 29/03/2018 11:56 Page122
VARIA
71. La notion de conversion est déjà en elle-même plurivoque : dérivé du latin conversio,
le mot renvoie à deux termes grecs, « epistrophé » et « metanoia ». L’epistrophé indique un
changement d’orientation en vue d’un retour à soi ou à l’origine, tandis que metanoia
évoque plutôt l’idée d’une transformation que subit le sujet de la conversion. Pour un
approfondissement de l’idée de conversion chez Patočka, cf. les analyses des « trois conver-
sions » – qui se trouveraient dans les Essais hérétiques – proposées par Ivan chVAtíK, « the
responsibility of the “shaken”: Jan Patočka and his “care for the soul” in the “Post-
European” World », dans Erika ABrAMs et Ivan chVAtíK (éd.), Jan Patočka and the Heritage
of Phenomenology: Centenary Papers, springer, Dordrecht, 2011, p. 263-279.
72. comme nous le montrons dans notre thèse, ces trois aspects trouveront leur conver-
gence dans le troisième mouvement de l’existence, à savoir le mouvement de percée.
73. Jan PAtOčKA, KhFF, op. cit., p. 9v.
74. Le sens de cette transcendance, de cette différence sans séparation, Patočka l’exprime
à travers le concept platonicien de chorismos. cf. Jan PAtOčKA, Pn, op. cit., p. 86 sq.
122