Religions
Les ébionites, entre christianisme et islam
PAR Stéphane BRIAND
Date de publication • 09 février 2017
Le s dis ciple s juifs de Jé s us du Ie r s iè cle à Mahome t :
re che rche s s ur le mouve me nt é bionite
Dominique Be rna rd
2017
Cerf
1218 pages
Les ébionites, disciples juifs de Jésus, ont-ils livré à l'islam sa propre conception du «
prophète » de Nazareth ?
Si la recherche concernant les origines du christianisme fait l'objet d'amples interrogations
i
depuis les XVIIIe et XIXe siècles, avec les philologues allemands (Reimarus, Bultmann),
elle a bénéficié depuis un demi-siècle de l'enrichissement de la documentation littéraire et
archéologique. Cette nouvelle impulsion a permis d'affiner notre connaissance du judaïsme
ancien et du christianisme primitif en prenant acte, notamment, de la diversité des
courants qui composent le judaïsme ancien. C'est dans le prolongement de ce contexte
épistémologique que vient s'inscrire le travail de Dominique Bernard - chercheur et
spécialiste des formes primitives du christianisme - consacré aux disciples juifs de Jésus
du Ier siècle à Mahomet, et plus particulièrement au mouvement ébionite. A la suite des
i
travaux référant aux esséniens , aux gnostiques ou autres mouvements du judaïsme
ancien, l'auteur choisit d'étudier un mouvement religieux assez peu connu, qui n'a fait à ce
jour l'objet d'aucune véritable étude d'ampleur. En effet, c'est seulement en 1988 que
parurent les premières études, sous forme d'articles, spécialement consacrées aux
ébionites ; en 1999 fut éditée une monographie sur les ébionites de Sakkari Häkkinen,
i
écrite en finois, mais non traduite en anglais .
Les ébionites vus par les Pèr es de l’Ég lise
L t il t i i t à t d i t t l h éti
Le travail entrepris consiste à recenser, traduire et commenter les sources chrétiennes
relatives aux ébionites en informant le dossier patristique. Les Pères de l’Église ont en
effet distingué dans leurs écrits trois principales communautés judéennes regroupant les
disciples de Jésus : les nazoréens, les ébionites et les elkasaïtes. On devine ici qu'une telle
classification est à replacer dans le cadre d'un discours hérésiologique porté par les Pères
de l’Église à l'égard des adversaires du christianisme.
Dominique Bernard fait remonter l'origine du discours relatif aux ébionites à la fin du IIe
siècle, avec Justin de Néapolis et Irénée de Lyon. Ce dernier est le premier à mentionner
expressément « les ébionites » dans Contre les Hérésies (dénomination latine : Adversus
Haereseis) et à les qualifier d'hérétiques, en critiquant notamment la christologie ébionite
qui voit en Jésus un homme de naissance ordinaire et ne devenant véritablement Messie
qu'après son baptême par Jean. Un peu plus tard, Tertullien, quant à lui, sera le premier
auteur à évoquer le nom d'« Ebion » comme fondateur du mouvement ébionite dans son
De la prescription des hérétiques (XXXIII, 5). Reste que les chercheurs s'accordent de nos
jours à considérer ce personnage comme fictif, le mot « Ebion » dérivant de l'hébreu «
Ebyônim » signifiant « pauvres ». Mais c'est Epiphane de Salamine, théologien chrétien
du IVe siècle, qui rédigera la plus volumineuse monographie sur les ébionites. Elle
correspond au chapitre 30 de son livre Contre les hérésies (ou Panarion), qui s'attaque à
80 mouvements jugés hétérodoxes. Le chercheur cite abondamment le texte - dont il offre
la première traduction française - et souligne, dans le cadre de la construction
hérésiologique, la façon dont le discours d'Epiphane intègre les ébionites aux groupes
religieux des judéens.
Les sour ces islamiques et la postér ité des ébionites
Concernant les sources islamiques, l'auteur mentionne principalement le Tathbit (ou Livre
de la Démonstration de la nature prophétique de notre maître Mahomet) d'Abd Al-Jabbar Al-
Hamadani, rédigé au Xe siècle. Cet ouvrage évoque l'existence d'une communauté
chrétienne primitive correspondant selon l'auteur à une communauté ébionite dans la
mesure où se trouve partagée la même christologie selon laquelle Jésus est devenu Messie
en raison de son profond respect de la Loi. En effet, aux yeux des ébionites, la naissance de
Jésus, non divine, fait de lui un Juste et un prophète. Une telle croyance se révèle capitale
puisqu'elle ménage une possible affinité théologique entre le courant ébionite et la
constitution de la pensée islamique au point de conduire l'auteur à avancer l'hypothèse
suivante : cette communauté judéo-chrétienne devenue « musulmane » ne serait autre
i
que la communauté ébionite .
Les sour ces r abbiniques et l'Evangile des ébionites
La dernière source évoquée, d'origine rabbinique, est l' Evangile hébreu selon Matthieu
publié par Shem-Tov (juif espagnol, lettré, médecin du XIVe siècle). Dominique Bernard
explore les liens éventuels du texte avec la pensée ébionite. Comparant ce discours avec la
version grecque néotestamentaire, le chercheur souligne la façon dont le texte hébreu est
théocentré alors que l'évangile canonique se focalise sur la personne de Jésus. Or, c'est
précisément à la lumière de ce glissement que l'auteur avance l'hypothèse selon laquelle
l' Evangile hébreu de Matthieu, cité par Shem-Tov, et les Fragments évangéliques, cités par
va g e éb eu de Matt eu, c té pa S e ov, et es ag e ts éva gé ques, c tés pa
Epiphane dans le chapitre 30 du Panarion, pourraient provenir d'un même texte : l'Evangile
de Matthieu hébraïque appelé précisément par les historiens modernes l' Evangile des
ébionites.
La r econnaissance de l'existence histor ique des ébionites par mi les cour ants judéens
chr étiens
Que l'interprétation des sources recensées conduise l'auteur à s'interroger sur
l'appellation « ébionites » lui permet d'y voir à l'origine l'expression d'une auto-
désignation de la communauté des « Ebyônim » référant à la notion de pauvreté dans la
communauté primitive de Jérusalem (le mot « ébionites », sous la forme de son équivalent
grec, n'apparaît jamais dans les évangiles ; on rencontre seulement deux occurrences en
Ga 2, 10 et Rm 15, 25-26). L'appellation « ébionites » aurait servi par la suite les intérêts
d'un discours hérésiologique opérant un retournement sémantique pour référer ladite
appellation non plus au détachement des biens matériels, mais à la « pauvreté de lecture
du texte et de la loi rituelle ». A la lumière des sources étudiées est avancée l'hypothèse
selon laquelle les pratiques ébionites remonteraient « au temps apostolique ». Si cette
communauté correspondait à la communauté primitive de Jérusalem, elle s'est acquise une
existence autonome après la mort de Jacques pour émigrer à Pella, ville grecque située en
Transjordanie (de ce point de vue, les ébionites se distinguent des nazoréens dans la
mesure où ils reconnaissent Jésus non comme un Messie humain et divin à la fois, mais
uniquement comme un Messie humain et non comme Dieu).
Ainsi, contrairement aux historiens du début du XXe siècle qui plaçaient la disparition du «
judéo-christianisme » et donc des ébionites au IVe siècle, l'auteur soutient dans ce livre
l'hypothèse selon laquelle l'existence de certaines sources telles que le Tathbit ou
l' Evangile de Barnabé (évangile racontant la vie de Jésus et probablement rédigé par un ou
des auteurs musulmans ; les manuscrits les plus anciens datent de la fin du XVIe siècle.),
en reprenant des idées judéennes chrétiennes, permet d'envisager que les Judéens
chrétiens ébionites aient survécu jusqu'aux X-XIe siècles.
Les ébionites comme instr ument du discour s hér ésiolog ique chr étien
Si la présente étude s'attache à montrer la façon dont les ébionites ont été rejetés en
dehors de la sphère naissante du christianisme par le discours hérésiologique de la Grande
Eglise (laquelle fait primer la messianité de la naissance de Jésus au détriment de la
messianité ébionite post-baptismale), l'intérêt principal de l'ouvrage réside toutefois dans
l'exploration d'un autre thème : la place du courant ébionite dans la constitution de l'islam.
A la suite d'un Harnack (théologien protestant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle)
qui considérait le judéo-christianisme comme la principale source de l'islam naissant,
l'auteur prolonge la réflexion concernant les recherches récentes sur les étapes de la
formation de l'islam. Il souligne les analogies entre les ébionites et l'islam (refus d'une
représentation divine de Jésus, refus de le considérer comme le Fils de Dieu) et se propose
de sonder la question de l'identification des « nasara » avec les ébionites, autrement dit
les différents types de chrétiens dans la littérature arabe.
La place du cour ant ébionite dans la constitution de l'islam
Comme l'indique l'auteur dans sa conclusion, le présent travail témoigne d'une orientation
de recherche susceptible, à partir de « présomptions fondées sur des textes », d'ouvrir
des pistes de recherche. Que le christianisme se soit nourri de la diversité des courants
judéo-chrétiens et que la construction identitaire se soit faite à partir de la construction
d'un discours hérésiologique se révèlent des éléments intéressants mais qui s'inscrivent
i
dans le prolongement des travaux récemment menés par Daniel Boyarin . L'apport
réellement novateur, nous semble-t-il, réside dans l'ajout de sources moins
traditionnelles concernant les ébionites, au nombre desquelles figurent notamment le
Tathbit d'Abd el-Jabbar et le Traité Judéen transmis par le nestorien arabophone Ibrahim
Ibn 'Awn (Xe siècle probablement). L'auteur voit dans le groupe de Judéens chrétiens
décrits dans le texte un groupe ébionite qui refuse les rites sacrificiels et qui exprime une
forme d'antipaulinisme en rappelant le rôle fondamental de l'observance de la Loi.
L'hypothèse avancée permettrait ainsi de jauger la manière dont le courant ébionite a pu,
par sa conception messianique post-baptismale notamment, s'intégrer dans les débuts
d'un mouvement mahométain fondé sur « un monothéisme indifférencié » puisant aux
sources judéennes et chrétiennes.
Cer ner l'identité cultur elle et r elig ieuse des ébionites
En tentant d'établir la réalité historique de la communauté ébionite par delà les
manifestations textuelles du discours hérésiologique de la Grande Eglise, l'auteur non
seulement interroge les pratiques ébionites à la lumière de la communauté primitive de
Jérusalem, mais également en amont en questionnant la postérité du mouvement ébionite
et sa place dans la constitution de l'islam. Au terme du travail mené, Dominique Bernard
repère essentiellement cinq critères permettant d'identifier les ébionites dans les textes
anciens : la représentation d'une naissance naturelle de Jésus ; celle d'une messianité
post-baptismale ; le refus des sacrifices ; le fait que le message de Jésus concerne Israël ;
l'antipaulinisme. Soucieux de mettre au jour l'identité culturelle et religieuse du
mouvement ébionite, l'auteur nous invite donc à une lecture érudite et à un travail de
questionnement qui prend d'abord appui sur les textes eux-mêmes. De ce point de vue,
l'ouvrage, savamment documenté (notes, bibliographies, index et table des matières très
détaillés et développés), constitue un précieux instrument de travail pour le chercheur et
enrichit assurément notre vision du christianisme primitif
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Stéphane Briand est titulaire d'un DEA de Lettres Modernes, des diplômes d'études approfondies de
l'Ancien et du Nouveau Testament, d'une Licence de Théologie catholique (Université Marc Bloch de
Strasbourg) et d'un Master de Sciences des religions et sociétés - Etude des faits religieux (Université
d'Artois). Il enseigne le français dans le secondaire et coordonne le pôle religions.
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