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Christophe André Sestimer Et Soublier Abécédaire de Lestime de Soi Et de Tout Le Reste - 2024 - 10

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Laetitia M
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Christophe André Sestimer Et Soublier Abécédaire de Lestime de Soi Et de Tout Le Reste - 2024 - 10

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© ODILE JACOB, janvier 2024

3, rue Auguste-Comte, 75006 Paris

www.odilejacob.fr

ISBN : 978-2-4150-0751-5

Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-


5 et 3 a, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à
l'usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part,
que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration,
« toute représentation ou réproduction intégrale ou partielle faite sans le
consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art.
L. 122-4). Cette représentation ou reproduction donc une contrefaçon
sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété
intellectuelle.

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


« Et parce que l’une des principales parties de la sagesse est de savoir
en quelle façon et pour quelle cause chacun se doit estimer ou
mépriser, je tâcherai ici d’en dire mon opinion. »
René DESCARTES,
Les Passions de l’âme, 1649, article 152 : « Pour quelle cause on peut
s’estimer ».
L’estime de soi et tout le reste

L’estime de soi, c’est comment on se voit, comment on se juge, mais


aussi et surtout comment on se traite. C’est la manière, forcément intime et
personnelle, dont nous habitons et faisons vivre le rapport à nous-même.

J’ai parlé de tout cela dans deux précédents livres sur ce thème :
L’Estime de soi, qui explique les bases et les mécanismes du lien à soi et
dispense de premiers conseils ; puis Imparfaits, libres et heureux, qui
propose une philosophie de vie au quotidien où coexistent exigence et
bienveillance pour soi.

Voici donc la suite de ces aventures de l’estime de soi : je voudrais y


montrer comment l’estime de soi peut devenir une sorte de respiration de
notre esprit. Une respiration, c’est-à-dire une dimension spontanée,
naturelle, vivifiante. Et à laquelle on ne songe pas à tout moment.

Quelque chose qui est là pour nous aider à vivre, à traverser


intelligemment bonheurs et adversités, mais quelque chose sur quoi on ne
doit pas avoir à se focaliser sans cesse. Simplement, y revenir de temps en
temps, avant de retourner vers plus intéressant encore que nous-même : les
autres, le monde, la vie.

S’oublier pour mieux vivre, finalement.


C’est le programme de cet ouvrage…
A
Abaisser ou grandir
Pascal dit, dans ses Pensées 1 : « Il est dangereux de trop faire voir à
l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est
encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est
encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre […]. S’il se
vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours,
jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. »
Je propose de laisser tomber le « monstre incompréhensible » et de le
remplacer par une « créature imparfaite ». Pour le reste, je garde tout de
cette démonstration un peu rude, comme d’habitude avec le génial Pascal,
et dont nous pouvons retenir ceci, en matière d’estime de soi : 1) beaucoup
de grandeurs et beaucoup de bassesses en chaque être humain ; 2) mieux
vaut le savoir que l’ignorer ; 3) lutter contre chaque tentation de nous
grandir ou nous abaisser ; 4) jusqu’à comprendre qu’il est inutile de se juger
(« grandeur », « bassesse »).

Acceptation
L’estime de soi ne doit pas être le résultat d’un combat contre soi. Combat
qui consisterait à sans cesse se tourner vers ce qui ne va pas en nous, pour
travailler férocement à le modifier et à l’améliorer. Ce travail, il nous faut le
conduire, bien sûr, mais dans une ambiance intérieure apaisée, après un
autre travail : celui de l’acceptation de soi.
L’acceptation, ce sont ces mots inspirés par Bossuet : « Voir les choses
comme elles sont, et non comme on voudrait qu’elles soient 2. » Le refus de
soi, le refus du réel, c’est le premier danger sur le chemin de l’estime de soi.
En psychologie, l’acceptation, ce n’est pas dire oui, c’est commencer par
dire oui. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Dire oui à son grand
nez, à la pollution, à la méchanceté de certains humains ? Oui, bien obligés,
puisque c’est comme ça, c’est là. Ce n’est pas dire : « C’est bien », mais :
« C’est là. » L’acceptation ce n’est pas l’approbation ni la soumission. Ce
n’est pas non plus le renoncement à l’action. Mais c’est le temps avant
l’action : un temps de réalisme, de compréhension, d’observation de ce que
nous avons du mal à accepter ; un temps avant de s’engager dans les actions
pour changer.
L’acceptation va à l’encontre de nos habitudes et de nos réflexes,
puisqu’elle est la suspension du jugement. Là encore : suspension, pas
suppression ! On continue de juger, de sentir qu’il y a des choses qui nous
plaisent et d’autres qui nous déplaisent. Mais on décide de commencer par
prendre ce qui est là, et de comprendre pourquoi c’est là ; puis on s’efforce
d’agir au mieux ensuite avec ça, pour améliorer, atténuer, ou laisser filer.
Ce qui nous permet de compléter notre formule du début : « Voir les
choses comme elles sont, à la lumière de ce qu’il faudrait qu’elles soient –
et les orienter en ce sens 3. » En langage psychologique, l’acceptation de
soi, c’est bien séparer les deux domaines : ce que je suis et ce que je
souhaite être. Ne pas détester ce que je suis, pour mieux aller vers ce que je
souhaite être. Et comprendre que rien ne sera jamais parfait, mais que tout
peut devenir plus léger. Comme le notait William James, un des premiers
théoriciens du concept d’estime de soi : « Étrangement, on se sent le cœur
extrêmement léger une fois qu’on a accepté de bonne foi son incompétence
dans un domaine particulier 4. »
Admiration, mode d’emploi
L’admiration est ce sentiment agréable que l’on ressent devant ce qui nous
dépasse. Mais pour l’être humain, surtout lorsqu’il n’est pas au clair dans le
domaine de l’estime de soi, l’admiration est parfois douloureuse, car elle est
souvent associée à des comparaisons sociales. Qu’est-ce qui fait que la
confrontation à une personne qui nous semble supérieure à nous, dans un ou
plusieurs domaines socialement valorisés, va susciter admiration plutôt
qu’agacement ou dévalorisation ? Admirer, ce n’est pas se dévaloriser en
écho : ce n’est pas parce que d’autres sont admirables que nous sommes
minables pour autant. Apprendre à admirer sans s’abaisser est un exercice
précieux. Admirer, ce n’est pas non plus renoncer à agir, écrasé par la
perfection de la personne qu’on admire, mais être motivé à agir pour s’en
rapprocher, si on le souhaite. Admirer, ce n’est pas, enfin, céder sur sa
liberté : l’admiration ne doit pas être une soumission, mais une inspiration.
Concluons : ne jamais rater une occasion d’exercer son œil, et surtout
son esprit, à se réjouir d’admirer. Les bénéfices pour l’estime de soi ? Ils
sont innombrables : disposer de modèles positifs, cultiver son humilité,
muscler ses capacités d’inspiration, ressentir des émotions positives ; et les
ressentir à l’infini, puisque « ce qui étonne, étonne une fois, mais ce qui est
admirable est de plus en plus admiré », selon le moraliste Joseph Joubert 5.
L’admiration est une émotion féconde et inoxydable…

Admirer, mais quoi ?


C’est quoi, exactement, admirer ? C’est d’abord être surpris ou touché.
C’est ensuite reconnaître des qualités, à un lieu, un objet, une personne. Et
c’est enfin s’en réjouir, s’en trouver mieux, grandi, inspiré, plus heureux.
Admirer, c’est facile pour des lieux ou des choses : admirer un paysage, un
bel objet ou une œuvre d’art, cela ne nous remet pas en question. Mais c’est
parfois plus difficile entre humains. D’un côté, admirer quelqu’un, ça peut
nous réjouir sincèrement, sans arrière-pensée : quoi de plus agréable
qu’admirer une personne talentueuse, ou un de ses enfants, ou un de ses
amis ? Mais parfois aussi, admirer peut nous mettre à mal : car admirer,
c’est faire le constat que l’autre a des qualités que l’on n’a pas, en tout cas
pas autant, ou pas pour le moment. Dans ces cas-là, l’admiration peut
devenir douloureuse, être le constat d’un manque en nous, et s’avérer alors
une occasion de souffrance, au lieu d’être une source de réjouissance et
d’inspiration. C’est un premier mésusage possible de l’admiration.
Une autre erreur consisterait à n’admirer que le rare et l’exceptionnel,
alors que les sources d’admiration quotidiennes sont multiples, tout autour
de nous…
À propos de ce que nous choisissons d’admirer, Montesquieu parlait de
la « décadence de l’admiration 6 », de son dévoiement, consistant à admirer
des actes ou des personnes qui, au fond, ne mériteraient pas de l’être.
Disons qu’il s’agit plutôt d’une erreur, d’une facilité, d’une docilité
consistant à n’admirer que le clinquant, le bruyant, le « à la mode ». À
n’admirer que ce qu’on nous dit d’admirer. À n’admirer que le grandiose et
non le discret, que les vedettes du sport, du cinéma ou de la télé, et non les
humains anonymes qui font le bien dans leur coin. Peut-être nous faut-il
alors apprendre à admirer même ce qu’on ne nous présente pas comme
socialement admirable ? Et, pour cela, nous attacher à bien regarder. À voir
ce qui est beau et bon, autour de nous. Voir les comportements, paroles, et
attitudes admirables au quotidien. Peu d’humains sont admirables dans tous
leurs gestes, et tout le temps. Mais presque tous peuvent être admirés à un
moment donné.
Les études scientifiques montrent largement les bénéfices de
l’admiration. Admirer, ça fait du bien, comme toutes les émotions
agréables ; ensuite, ça nous décentre de nous-même, ça nous rapproche des
autres humains, et ça augmente ce qu’on appelle les comportements
prosociaux (écouter et aider autrui) ; enfin, ça nous motive et ça nous
inspire.
Alors, plusieurs fois par jour, ou le soir en s’endormant et en songeant à
sa journée, nous pouvons nous livrer à des exercices d’admiration : qu’ai-je
vu d’admirable aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça m’a fait ? Qu’est-ce que ça
m’a montré ? Et qu’est-ce que ça m’a appris ?
Nous nous apercevrons alors, peut-être, qu’admirer transforme peu à
peu notre vision du monde. L’admiration, c’est la volonté de porter aussi
son regard sur ce qui rend la vie meilleure. Toutes les fois où nous
admirons, nous percevons que nous sommes face à quelque chose ou à
quelqu’un qui ajoute à la beauté, à la douceur et à l’intelligence du monde.
Et c’est aussi cette inspiration-là qui peut nous emplir d’énergie et nous
aider à changer tout ce qui ne va pas ici-bas… Alors, voici un petit
exercice, à faire sur-le-champ : qu’avez-vous vu d’admirable récemment ?

Âge
L’estime de soi varie bien sûr chez chaque personne, avec le temps, mais
finalement assez peu – du moins en l’absence de travail sur soi et de
psychothérapie adaptée (pour rassurer lectrices et lecteurs en mésestime de
soi !). Chez la plupart d’entre nous, elle diminue à l’entrée dans
l’adolescence, augmente durant l’âge adulte, atteint un maximum vers 50-
60 ans, puis tend à diminuer doucement ensuite, mais sans s’effondrer 7.
Finalement, il pourrait sembler étonnant que l’estime de soi se montre une
donnée psychologique assez stable tout au long de la vie 8, alors qu’elle est
par définition sensible aux succès et aux échecs, à la popularité, etc. Mais
justement, quand on étudie les liens entre estime de soi et événements de
vie, on s’aperçoit que ces liens existent, mais plutôt dans le sens où c’est la
qualité de l’estime de soi qui permet de prédire la résilience aux
événements adverses ou l’art de se nourrir des événements favorables,
davantage que l’inverse (les seuls événements qui façonneraient l’estime de
soi) 9.

Aide
Beaucoup de personnes ayant des difficultés d’estime de soi n’aiment pas
demander de l’aide à autrui 10. Pour de nombreuses raisons : d’abord, il leur
semble que c’est révéler son incompétence, son incomplétude, son
infériorité. Ensuite, elles peuvent souffrir aussi d’anxiété sociale,
l’association est fréquente, et avoir peur du coup de déranger et d’être mal
accueillies si elles sollicitent autrui. Peu à peu, l’habitude s’installe de « ne
rien avoir à demander à personne », comme une sorte d’habitude, de fierté
mal placée… et absurde : demander de l’aide à des personnes connues
renforce les liens avec elles (à charge de revanche) et en demander à des
personnes inconnues peut en créer de nouveaux, ou au moins nous donner
(parce que le plus souvent, ça marche !) le sentiment agréable que la plupart
des gens sont bienveillants et prêts à aider leur prochain.

Alexandre Dumas
« Ma foi, si je n’avais pas été là, je me serais bien ennuyé ! » C’est
Alexandre Dumas, célèbre auteur des Trois Mousquetaires et personnage
chatoyant, qui aurait lancé cette phrase à propos d’une soirée mondaine un
peu terne. De quoi nous réconcilier avec les grands narcissiques : presque
toujours agaçants, ils peuvent, s’ils sont dotés d’un peu d’humour et de
recul, faire le spectacle et nous pousser à sourire.
Comme ce professeur d’anglais qui me donnait des cours par
téléphone : un jour que la ligne était perturbée, j’entendais sa voix
dédoublée, en écho ; je le lui explique, et lui de me répondre dans un grand
éclat de rire : « Ce doit être merveilleux d’entendre ma voix deux fois ! »

Allô, c’est toi ?


Un jour, je téléphone à mon ami Étienne. Quand il est de bonne humeur
(c’est-à-dire souvent), il fait volontiers des blagues. Ce fut le cas ce jour-là.
Et à mon : « Allô, c’est toi Étienne ? », il répond majestueusement et
lentement, sûr de son effet : « Absolument ! » Puis il se tait, attendant la
suite. J’éclate de rire. Tout est dit en matière de tranquille affirmation de
soi.

Ambition
C’est plus fort que moi, mais dès qu’on prononce devant moi le mot
« ambition », mon cerveau y accroche automatiquement d’autres mots,
comme arrivisme, cynisme, égoïsme… ou obsession, agression,
aliénation…
C’est sans doute injuste, je comprends bien qu’il s’agit de jugements,
sur un concept au départ neutre. L’ambition se définit comme le puissant
désir de réussir. Mais l’ambition n’est pas une rêverie, elle est une mise en
énergie et en action de ce désir. L’ambition, c’est comme rouler trop vite en
voiture, on augmente les risques de dérapage et d’accident, au lieu de
savourer la vie, tranquille… Nous avons tous observé des humains dévorés
par leur propre ambition et semant désordre, trahisons, frustrations et
conflits autour d’eux.
Dommage, car c’est normal d’avoir des projets, petits ou grands, et de
souhaiter les voir aboutir. Mais il y a sans doute des conditions pour éviter
que l’ambition ne conduise à l’aliénation. La première de ces conditions,
c’est ne pas sacrifier sa vie à son ambition. La seconde, c’est de choisir un
objet d’ambition qui ne soit pas malsain : ainsi, les ambitions de réussite, de
richesse ou de notoriété, bien souvent, sont déjà toxiques en elles-mêmes.
Et la première ambition que nous devons alors avoir, c’est de nous défaire
de ces ambitions-là ! Pour nous tourner vers des ambitions de progrès
personnels : exceller dans son métier, ses loisirs ou son humanité. Revenir
finalement à la formule du philosophe Spinoza, qui représente à mes yeux
la plus belle ambition pour une vie humaine : « Bien faire et se tenir en
joie 11. »

Amour
Plus jeune, je jouais de l’accordéon dans un groupe de rock alternatif. Bon,
je vous précise tout de suite que ce n’était pas un groupe connu, et que je
jouais très mal. Tellement mal que je me suis fait virer par les copains,
d’ailleurs, gentiment mais fermement. Heureusement que j’ai été ensuite un
peu moins mauvais comme médecin que comme musicien ! En tout cas, un
de nos tubes en concert, c’était l’adaptation d’une belle et vieille chanson
d’Édith Piaf des années 1950, « La goualante du pauvre Jean », dont nous
reprenions, beuglant tous en chœur, le refrain à haute portée métaphysique.
Écoutez plutôt :

« Esgourdez rien qu’un instant


La goualante du pauvre Jean
Que les femmes n’aimaient pas.
Mais n’oubliez pas :
Dans la vie y a qu’une morale
Qu’on soit riche ou sans un sou
Sans amour on n’est rien du tout… »

Qui oserait contester ce rappel à l’ordre de l’Amour, si nécessaire à une


vie humaine ? Sans amour, les petits enfants ne peuvent grandir
correctement, ni leur corps ni leur âme. Sans amour, les grands enfants que
restent toute leur vie les adultes ne peuvent vivre et mourir pleinement
heureux. Alors, fredonner : « Sans amour, on n’est rien du tout », ce n’est
pas seulement de la philosophie à la petite semaine. Cela fait partie de ce
que les philosophes appellent les « grandes platitudes », ces sentences de
sagesse de tout temps et de tout lieu qui nous expliquent en quoi consistent
l’amour, le bonheur, la sérénité, le sens de la vie… où les chercher et
comment s’en rapprocher… Cela semble toujours évident, bien sûr – d’où
le terme de « platitude » –, mais ce qui est moins évident, c’est de les
appliquer. Écoutez ce qu’en disait Schopenhauer : « D’une manière
générale, il est vrai que les sages de tous les temps ont toujours dit la même
chose, et les sots, c’est-à-dire l’immense majorité de tous les temps, ont
toujours fait la même chose, à savoir le contraire, et il en sera toujours
ainsi 12. »
Alors, quand les sages nous répètent : « Aimez-vous ! » qu’entendons-
nous ? Et qu’en faisons-nous chaque jour ? Et puis, quand on dit : « Sans
amour, on n’est rien du tout », de quel amour parle-t-on ? De celui qu’on
reçoit ou de celui qu’on donne ? De celui qui aliène ou de celui qui libère ?
De celui qui rend malade ou de celui qui rend léger ? Autre souci, comme à
chaque fois qu’on parle d’amour ou de bonheur : est-ce qu’on ne prend pas
le risque de peiner les personnes qui en manquent, à cet instant ? Parler
d’amour, c’est rendre plus douloureuse encore son absence. Et parler du
Grand Amour, avec des majuscules, c’est aussi angoisser celles et ceux qui
ne l’ont pas trouvé, comme dans ces vers de Guillaume Apollinaire :
« L’angoisse de l’amour te serre le gosier / Comme si tu ne devais jamais
plus être aimé 13… »
Desserrez vos gosiers, les inquiètes et les inquiets ! Car cet amour
indispensable aux humains, ce n’est pas seulement l’Amour romantique, qui
est une forme d’idéal, compliqué à rencontrer et plus encore à faire durer,
mais c’est plutôt l’amour sous tous ses visages et tous ses noms : affection,
bienveillance, sympathie, générosité, appartenance, solidarité, amitié,
camaraderie, fraternité, tendresse… Tous ces moments et tous ces liens où
l’on donne autant, ou plus, qu’on ne reçoit. C’est cet amour-là, avec un petit
« a », c’est sa petite musique au quotidien qui nous est indispensable et qui
nous aide à vivre joyeusement, dans l’attente éventuelle de l’autre Amour,
celui avec son grand « A » et ses fracas symphoniques. Et c’est d’ailleurs
cet amour « petit a » qui est la meilleure nourriture de l’estime de soi, plus
qu’un unique amour passion.

Amour de soi
Est-ce la même chose que l’estime de soi ? Pas tout à fait : l’estime de soi
est plutôt comme une amitié envers soi-même – Montaigne parlait de
« l’amitié que chacun se doit 14 » –, c’est-à-dire un lien sans pression ni
passion, juste de l’affection. Bienveillance toujours, exigence parfois, mais
douce, constructive.

Anniversaire
e
Fêter son anniversaire est une pratique récente. Avant le XX siècle, en
Occident, les catholiques estimaient que le célébrer était une forme de
péché d’orgueil 15. On fêtait plutôt son saint patron, sous la protection
duquel nos parents nous avaient placé en nous donnant son prénom. Chez
les protestants par contre, peu favorables au culte des saints, l’anniversaire
rappelait la volonté divine : c’était la célébration du jour que Dieu avait
choisi pour nous donner une place en ce bas monde. Quoi qu’il en soit,
l’anniversaire peut être une occasion de se sentir aimé et apprécié, si on le
célèbre en compagnie ; ou seul et dévalorisé, si personne n’est là pour nous
le souhaiter.
Comme les fêtes de Noël, l’anniversaire souffre aujourd’hui d’être
souvent un prétexte au narcissisme et au matérialisme : recevoir des
cadeaux et être au centre des attentions. Sans doute serait-il utile de le
repenser comme une occasion de prendre conscience de nos chances d’être
venu au monde, et plus encore d’être aimé et entouré, malgré la fuite du
temps ?

Antidépresseurs
Il y a toutes sortes d’inégalités qui frappent les humains : richesse, beauté,
intelligence et bien d’autres. Mais les plus cruelles, à mes yeux de médecin,
sont les inégalités en matière de santé : certains peuvent fumer jusqu’à 100
ans car ils ont les bons gènes, tandis que d’autres, malgré une vie plus que
saine, meurent à 30 ans. Et c’est la même chose en matière de santé
mentale : parmi les humains il y a des résilients absolus, que rien ne peut
abattre, mais aussi des ultrafragiles, brisés par toutes les adversités.
Certains (dont je suis) doivent souvent faire des efforts pour activer leur
logiciel mental de bonne humeur, dès le matin et tout au long de la journée ;
et d’autres n’en ont aucun besoin, comme Montesquieu par exemple, dont
voici un extrait de l’autoportrait : « Je m’éveille le matin avec une joie
secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de
ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans
m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement
m’empêche de faire des réflexions 16. » Quel veinard, ce Montesquieu ! Et il
n’est pas le seul…
Bon, et quand on ne fait pas partie de ces chanceux, chez qui la joie de
vivre semble inscrite, dès la naissance, dans les rouages cérébraux ? Quand
on souffre de maladie dépressive et que l’on est au fond du trou ? Dans ces
cas-là, les antidépresseurs sont une bénédiction : lorsqu’ils marchent
(seulement dans deux tiers des cas, hélas), ils sont à même de
considérablement alléger les souffrances dépressives et de permettre aux
patients de refaire des efforts au quotidien.
Cependant, les antidépresseurs, si précieux qu’ils puissent être parfois,
ne représentent pas une solution parfaite, ils peuvent entraîner des effets
secondaires gênants et ne sont pas satisfaisants pour l’image que les patients
ont alors d’eux-mêmes : ce n’est pas valorisant de s’appuyer sur une
béquille chimique. Et même lorsqu’ils marchent bien et sont bien supportés,
tôt ou tard va se poser la question de leur arrêt. Par quoi les remplacer
alors ? C’est pour cela qu’il est recommandé d’associer dès le début les
antidépresseurs à une psychothérapie et d’éviter les « prescriptions
orphelines », sans accompagnement psychologique, ni remise en question
de ses habitudes de pensée.
Mais les soignants sont en train d’acquérir la conviction qu’il faut
modifier non seulement ses habitudes de pensée, mais aussi ses habitudes
de vie, concrètement, au quotidien. De plus en plus d’études montrent ainsi
le rôle protecteur de la méditation, de l’exercice physique, du soutien social,
des émotions positives… pour prendre le relais des antidépresseurs (et peut-
être même pour les éviter dans les cas les moins sévères). Et l’attitude la
plus recommandable pourrait bien être alors non pas de les arrêter comme
ça d’un coup, ce qui est déconseillé, mais de les diminuer peu à peu, une
fois qu’on a changé durablement son mode de vie selon les directions que je
viens d’évoquer… Voilà, vous l’aurez compris, en tant que médecin, je suis
favorable au bon usage des antidépresseurs : ils sont comme la bouée qu’on
jette à une personne en train de se noyer ; ce n’est alors pas le moment de
lui apprendre à nager, mais de sauver sa peau. Ce n’est qu’une fois la
personne remontée à bord, guérie de sa dépression, qu’on peut l’aider
ensuite à modifier ses façons de vivre et de penser, pour qu’elle puisse un
jour se rejeter à l’eau sans bouée et affronter les inévitables vagues de
douleur et d’adversité survenant dans toute vie humaine.
C’est alors, et alors seulement, une fois qu’ils sont guéris, que les
patients peuvent éventuellement tirer les enseignements de leur dépression,
sans embellir l’histoire, comme le font souvent les personnes qui n’ont
jamais été déprimées, avec des phrases du genre : « Tout ce qui ne nous tue
pas nous rend plus fort. » Tu parles ! Ce qui ne nous tue pas peut aussi nous
rendre éclopé à vie… Je préfère ce que disait Cioran : « Sur le plan
spirituel, toute douleur est une chance ; sur le plan spirituel seulement 17… »
Tout cela s’applique aussi aux souffrances de l’estime de soi : il est
fréquent, voire systématique, qu’on retrouve un degré important de
dysphorie (présence de symptômes dépressifs, suffisamment nombreux et
fréquents pour être gênants, mais sans dépression paralysante) chez les
personnes qui souffrent de mésestime de soi 18. Elles sont alors souvent très
améliorées par la prescription d’antidépresseurs. Mais sans
accompagnement psychothérapique, le risque de rechute à l’arrêt du
traitement est important. Par contre, la consolidation psychothérapique de
l’estime de soi va permettre d’éviter les rechutes dysphoriques face aux
adversités existentielles 19.

Anxiété
Ce qu’il y a de bien avec l’anxiété, contrairement à beaucoup de
souffrances psychologiques, c’est qu’on peut en sourire. J’ai soigné
beaucoup de patients anxieux dans ma vie de psychiatre, et je me souviens
de tout un tas d’histoires à leur propos, dont ils riaient eux-mêmes en me les
racontant ; après coup bien sûr, parce que les montées d’angoisse, sur le
moment, ça ne fait pas trop rigoler.
Il y avait, par exemple, la stratégie du « repas de secours », à mettre en
œuvre si on a beaucoup d’invités, ou des invités importants : il s’agit de
toujours tenir prêt un second dîner, de secours, au cas où : 1) le premier
repas brûlerait, ou serait raté ; 2) un des convives n’aimerait pas le menu ou
serait allergique à l’un de ses composants ; 3) on renverserait le plat par
terre en l’apportant à table ; 4) le four tomberait en panne au dernier
moment, etc.
La vie des personnes anxieuses, et la vie à leurs côtés, est ainsi : parfois
drôle, mais toujours fatigante. Je dis « la vie » parce que l’anxiété, si on ne
s’en occupe pas, a tendance à nous accompagner durant toute notre
existence, c’est une condition chronique. Du coup, s’en affranchir prend
souvent du temps.
Pour faire simple, on pourrait dire qu’il y a trois phases dans notre
rapport à l’anxiété : la résistance, la coexistence, la transcendance.
La résistance, tout d’abord : les bénéfices et avantages de l’anxiété,
dont nous parlons ici, n’existent que si cette dernière n’est pas dévorante,
ravageuse, maladive ! Dans ce cas, il est important de commencer par la
soigner, et par lui résister, il est important de ne pas obéir à ses injonctions
constantes à « faire attention à tout » et à organiser sa vie en fonction de
toutes les catastrophes pouvant éventuellement (en fait, jamais) survenir !
Puis, après quelques mois ou quelques années, vient la deuxième étape,
la phase de coexistence : on comprend qu’on ne pourra pas totalement
supprimer l’anxiété, qu’il va falloir vivre avec elle, s’accommoder de sa
présence, en prenant juste soin de ne pas la laisser conduire notre vie. Si on
compare notre vie, justement, à un trajet en voiture, ça veut dire qu’au lieu
de laisser l’anxiété conduire, on lui reprend le volant. En sachant qu’elle va
rester là, assise à notre côté, comme un passager stressé qui ne cesse de
soupirer, de sursauter, de nous inciter à la prudence et de se demander quels
ennuis nous attendent à l’arrivée. C’est casse-pieds, mais à la longue on
finit par ne plus trop l’écouter et par s’y habituer. Et, peu à peu, après lui
avoir résisté, à force d’affronter librement la vie malgré ses mises en garde,
on en arrive donc à une coexistence pacifique avec elle. Et on finit même,
comme on le ferait pour un vieux copain pénible mais intelligent, par lui
trouver des qualités : car, à petites doses, l’anxiété nous rend (c’est sa
fonction originelle) curieux, réceptifs et lucides…
Bon, il s’agit juste de faire que cette lucidité ne porte pas que sur les
adversités de toute vie humaine, mais aussi sur ses facilités ! que cette
réceptivité ne soit pas seulement tournée vers la souffrance mais vers le
bonheur ! que cette curiosité ne se focalise pas uniquement sur le dépistage
des dangers, mais aussi sur celui des ressources, des aides, des soutiens !
Bref, après la résistance et la coexistence, il s’agit d’accéder à la phase de
transcendance de notre anxiété, et de lui fixer des objectifs plus élevés que
la simple surveillance des petits dangers du quotidien.
C’est là que la méditation peut nous aider : quand nous nous sentons
inquiet, ne pas céder à l’anxiété, lui permettre d’être là, à notre esprit, mais
élargir alors notre attention à tout le reste. Comment ? C’est simple :
s’asseoir, tourner son regard vers ce qui est là, le ciel, l’océan, les
montagnes, les arbres, l’horizon, le monde entier. Et juste rester ainsi,
respirer, ressentir, sans autre attente que sentir la vie en nous… Jusqu’au
moment où l’on arrive à sentir que l’étreinte de l’anxiété sur notre corps se
défait doucement, que peu à peu s’éteint et se calme son bavardage
incessant, jusqu’au moment où tout le reste devient plus important, plus
intéressant, que l’inquiétude…
Les difficultés et les soucis sont toujours là, mais ils sont dilués dans
l’immensité du monde, auquel nous nous sommes ouvert. On comprend
alors ces mots de Christian Bobin : « J’épluchais une pomme rouge du
jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une
suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée, est
entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde 20. » Oui, tu as raison,
cher Christian, peut-être devrions-nous consacrer plus de temps dans nos
vies à manger des pommes en pleine conscience…

Apparence : moyen ou fin ?


L’apparence physique est importante chez la plupart des êtres vivants : soit
pour intimider les autres, soit pour les séduire. Chez les humains, avoir un
physique flatteur, comme on dit, et disposer de la beauté ou de la force
représente un avantage social : on est plus facilement choisi pour une
aventure sentimentale, ou pour un recrutement professionnel. C’est déjà une
première injustice. Il est donc logique que beaucoup de personnes, du coup,
consacrent temps et énergie à améliorer leur apparence. Jusqu’à l’obsession,
parfois.
Il appartient à chacun de trouver le juste milieu : quels efforts est-il
nécessaire de mener pour ne pas prendre le risque d’être écarté ou rejeté ?
L’idée est de faire que notre apparence ne soit pas un frein à notre
intégration, et permette aux autres de nous approcher, et de découvrir nos
autres qualités ! Ne pas sentir mauvais, se tenir droit, être correctement
vêtu… Au-delà, les ennuis commencent : si on utilise son apparence pour
non plus être accepté mais être admiré, pour impressionner, convaincre, le
risque arrive que cela devienne au contraire un outil ou une facilité pour
masquer nos limites et nos défauts. La comédie et le mensonge social
s’imposent alors, épuisants, et dont nous sortirons toujours vaincus.
L’apparence : un moyen et non une fin en soi.

Applaudissements
Jules Renard écrit, dans son Journal : « Il m’est tombé dessus à coups de
compliments 21. » Délicieuse façon de décrire l’embarras qu’on peut
éprouver (si on n’est pas un grand narcissique) à être trop loué et félicité. Le
poète Christian Bobin, pour qui j’avais estime et affection (c’est-à-dire
amitié), et à qui j’avais envoyé un petit mot de félicitations lors du Grand
Prix que lui décerna l’Académie française en 2016, m’avait répondu ceci :
« Cher Christophe, il n’y a guère de différence entre les applaudissements et
les fusillades ! D’ailleurs, dans les deux cas, on parle de salves ! » Lors des
colloques et des débats en public, je n’aime pas quand la salle applaudit, en
cours d’échange, une belle phrase, une prise de position tranchée de la part
d’un des orateurs. Ce tic, hérité des plateaux télé, c’est tout ce que je
déteste : ça pousse les intervenants à être démagogues, à rechercher des
punchlines, des bons mots, puisque nous savons bien ce qui plaît au public.
Une fois j’ai rouspété, en demandant à la salle de ne plus applaudir toutes
les cinq minutes, pour ces raisons. Eh bien, vous savez quoi ? On m’a
applaudi d’avoir dit ça !

Approbation
Le besoin, ou le plaisir, de l’approbation est légitime chez les humains.
Quand j’écoute, dans les lieux publics, les conversations de personnes qui
se connaissent et se croisent (dans les magasins de quartier, ou sur les
marchés), je laisse traîner mon oreille pour vérifier ces enchaînements :
« Ah oui, c’est vraiment ça… vous avez eu raison de lui dire… moi aussi, je
fais pareil… mais bien sûr, bien sûr… » Petites conversations où
l’important n’est pas ce qu’on se dit, mais la vérification que l’autre pense
et ressent la vie et l’actualité à peu près comme nous. Pas bien méchant.
Mais appauvrissant si nous n’avons avec nos semblables que de tels
rapports, de vérification. Et cela donne parfois le goût de la conflictualité
aimable, l’envie de pouvoir s’écrier : « Ah, mais je ne pense pas du tout
comme vous ! Allons en parler au bistrot autour d’un café ! » Approuvons-
nous les uns les autres, c’est plaisant ; mais frictionnons-nous, aussi, c’est
stimulant !

Arrogance
Les architectes célèbres sont parfois de grands narcissiques, hermétiques
aux autres humains, et tout entiers tournés vers leurs projets grandioses,
dans le but de laisser une trace associée à leur nom. Le célèbre Le Corbusier
n’avait-il pas prévu de totalement raser le centre historique du vieux Paris
pour y élever d’immenses barres d’immeubles 22 ? L’Américain Frank Lloyd
Wright n’échappait pas à la règle, lui qui dit un jour 23 : « Très tôt dans la
vie, j’ai dû choisir entre mon arrogance naturelle et une humilité de façade ;
j’ai opté pour mon arrogance. » Comme tous les narcissiques, il considérait
qu’on ne peut pas être sincèrement humble et qu’il ne s’agit que d’une
façade, tout être humain étant forcément arrogant, s’il en a le courage et les
moyens. Encore une manifestation de narcissisme : croire le monde et les
humains à son image…

Auteur jugeant son œuvre


« Vous me demandez ce que je pense de mes livres ? Infiniment plus de
bien, et infiniment plus de mal que vous. » Constat d’une bonne estime de
soi : voilà un auteur, Julien Gracq 24, qui sait voir ses qualités, mieux que ses
détracteurs ; et qui connaît ses limites, mieux que ses admirateurs.

Autobienveillance
Au début des travaux sur l’estime de soi, on attachait beaucoup
d’importance au fait de cultiver une bonne image de soi, une vision positive
de qui l’on était et de ce que l’on faisait : reconnaître ses qualités et non
seulement ses défauts, ne pas oublier les succès au profit des échecs, bref,
voir le verre de nos mérites à moitié plein et non à demi vide. Ce regard
positif sur soi reste important, mais on s’est aperçu peu à peu que sur la
durée, une autre dimension était capitale : l’autobienveillance 25. Il s’agit de
se traiter soi-même comme on traiterait un ami. À un ami qui échoue, on ne
dit pas, comme on se le dit parfois : « Tu es nul » ; on le réconforte. À un
ami qui réussit, on ne dit pas : « Tu as eu de la chance, mais est-ce que ça
marchera aussi bien la prochaine fois ? » ; on se réjouit avec lui. La
bienveillance pour soi, ce n’est pas de la complaisance (tout se pardonner,
ne pas se critiquer), mais c’est prendre tranquillement sa part, rien que sa
part : sa part des échecs, sans se surcritiquer ; sa part des succès, sans se
glorifier.

Autocontrôle
L’autocontrôle, c’est la capacité à agir volontairement sur ses
comportements, ses pensées, ses émotions – cette énumération allant du
plus au moins facile ! Trop peu souvent mise en avant, cette compétence
psychologique est décisive dans la conduite de notre vie. Par exemple, c’est
l’autocontrôle qui nous aide à persévérer dans une décision et une action,
malgré les difficultés et les tentations. Il en est ainsi de l’étudiant qui
prépare ses examens au lieu de se distraire ; du gourmand qui renonce au
verre ou à la portion de trop ; du sportif qui sort courir malgré le mauvais
temps. C’est être capable de s’imposer une contrainte sur le moment,
sachant que les bénéfices ne viendront que plus tard. Pratiquer
régulièrement l’autocontrôle augmente ce qu’on appelle en psychologie « le
sentiment d’efficacité personnelle perçue », ou encore l’« agentivité » : le
sentiment que l’on est à même d’agir sur le monde qui nous entoure (et sur
les autres, et sur nous-même), et de pouvoir l’influencer, le transformer, ce
monde. Sans autocontrôle, pas d’estime de soi stable et durable.
C’est pourquoi la société de consommation, qui nous pousse à
consommer tout de suite, sans attendre (« Faites-vous plaisir »), sans
moyens (« Vous paierez demain »), flatte notre ego (« Vous le valez bien »)
et le fragilise, en nous rendant de plus en plus impulsif, insatisfait et
autocentré.

Autocritique
Acte d’hygiène psychique qui peut déraper. Et mot qui recouvre des réalités
diverses, allant de la remise en question saine et légitime de ce que l’on a
dit ou fait à la sale manie autodestructrice d’amplifier ses échecs et ses
défauts et de minimiser ses succès et ses qualités. Outil précieux mais
dangereux, dont il convient de faire un usage prudent.
Autolâtrie
Il y a l’idolâtrie, qui consiste à adorer des idoles (du cinéma, de la chanson,
du sport…), et l’autolâtrie (ou égolâtrie), qui consiste à s’adorer soi-même.
Pas mieux l’une que l’autre ! N’adorons pas : observons, comprenons,
apprenons, puis apprécions ou écartons-nous.

Automne
« Marcher dans une forêt entre deux haies de fougères, transfigurées par
l’automne, c’est cela, un triomphe. Que sont, à côté, suffrages et
ovations 26 ? » Je songe à cette remarque de Cioran, en cette après-midi
d’octobre, marchant seul dans les bois. C’est une belle journée d’automne,
les feuilles jonchent le sol, composant une harmonie de verts, de jaunes et
d’ocres. Le soleil transperce régulièrement les feuillages, chaque fois que
les nuages, poussés par le vent, le libèrent. La lumière devient alors
magnifique. Je respire l’air frais et les odeurs humides.
Je repense à une visite récente à Toulouse où j’ai vécu ma jeunesse et
fait mes débuts dans la psychiatrie. Lors de ce passage de quelques jours,
j’ai vécu des moments émouvants, revu d’anciens amis, d’anciens patients.
J’ai appris la maladie et la mort de certains. J’ai vu des visages et des corps
qui avaient vieilli, de manière inégale. Certains avaient étonnamment peu
changé ; d’autres étaient marqués.
Et, tout à coup, tout doucement, se lève en moi le sentiment charnel du
temps qui a passé. Je ressens la présence de l’âge. Une pensée s’installe au
centre de mon esprit : « Je suis un humain en âge de mourir. »
Si cela m’arrive demain, on ne pourra plus dire : « Il est parti trop tôt »,
encore moins : « Il a été fauché dans sa jeunesse ». On pourra juste dire que
ma vie fut un peu plus courte que la moyenne. Pour nos pays en tout cas ;
car à l’échelle des humains de la planète entière, ce serait simplement la
moyenne, le moment où une mort cesse pour les proches d’être un scandale,
juste une tristesse.
Cette pensée de la mort possible s’accroche à mon esprit. Elle ne
provoque pas de mélancolie en moi, pas de détresse. Aujourd’hui, du
moins. La journée est trop belle : j’ai du temps pour marcher et savourer
chaque seconde ; pas de conférence ni de cours, pas de consultations ; juste
du temps pour fouler les feuilles mortes, pour réfléchir et ressentir. Chaque
instant de vie, chaque pas est comme un cadeau supplémentaire que m’offre
l’existence. Peut-être que je me dis cela car mon corps, à ces instants, ne me
fait pas souffrir, ni ne m’envoie de signaux inquiétants. Peut-être que ce
serait plus compliqué si c’était le cas. Mais, pour le moment, l’humain en
âge de mourir et dont le corps ne le fait pas souffrir marche tranquillement
dans un sous-bois, trop content de renifler et d’admirer un automne de plus.
Toutes les questions de succès ou d’estime de soi sont à des années-lumière
de son esprit.

Autrui
« Autrui est un examinateur redoutable, soucieux avant tout, semble-t-il, de
sonder nos lacunes ; ainsi, lorsque l’on me présente quelqu’un, je n’ai
qu’une crainte – mais terrible –, c’est que tout à trac il me demande de lui
parler des Celtes 27. » L’écrivain Éric Chevillard a le don de souligner
l’absurdité de certaines de nos peurs sociales. Et de suggérer la nécessité de
les dépasser : je n’ai pas à tout savoir, tout connaître ; et ce que j’ignore,
mieux vaut l’assumer que le cacher.
Avoir confiance au-delà de soi
C’est un exercice que je m’efforce de faire chaque fois que je me retrouve
dans des situations compliquées ; lorsque je perds pied, lorsque je ne
maîtrise plus, je me répète : « Bon, maintenant ça ne dépend plus de toi, ni
tes efforts ni ton stress ne changeront plus rien, alors il ne te reste plus
qu’une chose à faire : respirer, te détendre, avoir confiance. »
La chance, ou la providence, ou ce que vous voudrez, est plus présente
qu’on ne le pense : ce train que l’on pensait rater et qui avait lui aussi du
retard au départ ; cette occasion professionnelle perdue, et une autre, dix
fois mieux, qui tombe du ciel trois jours ou trois ans plus tard ; ce bel amour
rencontré dans la rue un jour de spleen et d’idées de suicide ; cette bonne
nouvelle que l’on n’attendait plus…
Repensez à tous ces moments dans votre vie. Il y en a eu, forcément ;
mais nous les oublions. Notez-les lorsqu’ils surviennent et relisez-les, les
jours d’inquiétude. Lorsque tout nous échappe, faisons de notre mieux ;
puis, lâchons prise, gardons le cap et ayons confiance ; restons dans la
volonté d’agir, oublions celle de maîtriser et de contrôler.
Le principe, c’est de ne pas avoir confiance qu’en soi-même. Ce n’est
pas parce que nous ne contrôlons plus la situation que cela va forcément
mal finir ! Tout ce qui nous arrive ne dépend pas que de nous. Plutôt que de
s’en inquiéter, s’en réjouir (les jours où on est en forme, du moins…) : cela
met du piment, de l’imprévu dans nos vies. Et surtout, ça nous rappelle que
ce qui ne dépend pas de nous n’est pas forcément moins bien que ce qui
dépend de nous !

Avoir raison
C’est un petit dessin humoristique, juste et drôle. Il montre un couple qui
est assis dans son lit, chacun sur son oreiller, les bras croisés et l’air
contrarié des gens qui sont en train de se disputer. La dame demande au
monsieur : « Mais pourquoi cries-tu si fort ? » Et le monsieur de répondre :
« Parce que j’ai tort ! » Ça vous rappelle quelque chose ?
À ce propos, je me souviens de l’impression ressentie lors de ma
première lecture de L’Art d’avoir toujours raison de Schopenhauer, un
recueil de trente-huit stratagèmes de mauvaise foi pour ne jamais
reconnaître ses torts 28 : ça m’avait fichu le spleen de réaliser que certains
lecteurs s’en inspireraient sans doute pour défendre leur point de vue sans
écouter celui de l’autre. Il y a tellement de moments où nous voulons avoir
raison pour justement de très très mauvaises raisons ! Par orgueil, par
égoïsme, par intérêt, par entêtement, par paresse… Du coup, on prend le
risque de n’être plus crédible ensuite, quand on s’attachera à avoir raison
pour de bonnes raisons, pour la défense de nos idéaux plutôt que celle de
notre ego. Mais ce n’est pas facile d’échapper à cette tentation !
Christian Bobin raconte ainsi ce moment d’un dialogue : « Je réponds
n’importe quoi, je réponds pour arrêter la question, pas pour l’éclairer 29. »
Nous avons à nous surveiller, régulièrement, de cette tentation de ne pas
écouter et de répondre seulement pour nous soulager, pour faire taire l’autre
ou pour avoir raison. C’est un travail régulier et passionnant
d’autodiscipline et d’auto-observation. Par exemple, lorsqu’on s’entraîne à
méditer, on s’entraîne aussi à être en pleine conscience dans nos actions au
quotidien, dans nos discussions, par exemple : on écoute et on s’observe en
train d’écouter. Et on découvre que, bien souvent, on n’écoute pas l’autre
qui parle, mais qu’on le juge, qu’on compare ses convictions avec les
nôtres, qu’on prépare ses propres réponses… Alors qu’en écoutant vraiment
autrui, sans chercher à savoir qui a raison ou qui a tort, en cherchant juste à
comprendre comment il voit les choses, on entre dans un vrai dialogue et on
écarte le risque d’affrontement stérile de deux ego devenus sourds l’un à
l’autre…
Et vous, c’était quand la dernière fois que vous avez senti qu’au lieu
d’écouter vous cherchiez à avoir raison ? Dans quel état étiez-vous alors ?
Stressé ou apaisé ? Eh oui : pour écouter autrui, il vaut mieux être en paix
avec soi-même.

Awe : admirer et rétrécir


La langue anglaise dispose d’un mot décrivant un sentiment d’admiration
teinté d’intimidation devant la splendeur impressionnante de ce que l’on
admire : awe. Ce sentiment est souvent éprouvé devant des spectacles
naturels (montagnes, forêts, cascades), mais aussi des constructions
humaines exceptionnelles (cathédrales et monuments imposants). Des
recherches ont montré que ce sentiment d’admiration (comme toutes les
autres formes d’admiration, d’ailleurs) facilite les attitudes dites prosociales
(générosité, bienveillance, altruisme). Et que le mécanisme probable en est
un « rétrécissement du moi » : des volontaires étaient amenés au préalable
dans une forêt de séquoias, ce qui les faisait se sentir tout petits devant les
splendeurs de la nature, leur donnait le sentiment d’« être bien peu de
chose », comme on dit ; ce qui les poussait ensuite à se sentir plus proches
de leurs semblables 30. Attention, comme c’était une étude scientifique, il y
avait un groupe de comparaison, à qui on demandait de contempler des
immeubles de la même hauteur que les arbres, pour vérifier – on ne sait
jamais – si ce n’était pas le fait de lever la tête vers le ciel qui rendait plus
altruiste. Eh bien non : ce n’est pas la contemplation de l’altitude qui nous
rend meilleur, mais l’admiration !
B
Balzac et le recueillement
Je ne sais pas si ça vient de mon métier de psychiatre, mais j’aime bien
visiter les maisons des personnes que je connais : voir où elles dorment, se
reposent, cuisinent, quels livres elles lisent, quels objets elles utilisent, etc.
Et, plus que tout, j’aime visiter les maisons des écrivains. Découvrir sur
quel genre de bureau ils travaillaient, observer la fenêtre par laquelle ils
cherchaient l’inspiration quand elle ne venait pas, m’immerger dans les
détails de leur quotidien, leurs goûts et leurs habitudes. Tout ça me les rend
plus proches, plus touchants.
Ainsi, j’ai un jour visité la maison de Balzac. Une de ses maisons en
tout cas, car il a beaucoup déménagé, le pauvre Honoré, poursuivi toute sa
vie par des huissiers, à cause de ses dettes galopantes. Cette petite maison,
devenue musée, dans laquelle il a vécu de 1840 à 1847, se trouve dans un
quartier de Paris nommé Passy, qui était encore un bout de campagne du
vivant de Balzac. Comme dans toutes ses demeures, il y avait une porte
dérobée pour fuir les créanciers qui venaient bien souvent sonner à sa porte.
Honoré, du coup, écrivait la nuit, pour avoir la paix, en s’abreuvant de café
et en s’immergeant dans ses romans pour fuir sa vie réelle, écrire sa vie
rêvée ou surtout se refaire une santé financière…
Je me souviens, dans son petit bureau, tout seul, tranquille, d’avoir pris
un moment pour me laisser embarquer par l’esprit des lieux, observant sa
célèbre cafetière, déchiffrant les feuilles de ses manuscrits, mille fois
corrigées. Me sentant profondément touché par cet homme qui avait vécu
là, voilà près de deux siècles. Me recueillant sur ce qu’il avait dû ressentir,
les joies qu’il avait éprouvées, les peines qu’il avait traversées.
Ce n’est pas facile, le recueillement : ça suppose de cesser d’agir, de
ralentir le cours de nos pensées et de nos émotions, et d’approfondir notre
expérience de l’instant ; pas facile, à une époque où tout nous pousse à
accélérer, où tout nous incite à vivre et penser de manière toujours plus
superficielle. Nous avons souvent du mal à amener notre esprit vers le
recueillement. Par exemple, lors des visites au cimetière : que faisons-nous
lorsque nous nous « recueillons » sur une tombe ? S’agit-il de juste laisser
venir les souvenirs ? de songer aux beaux moments partagés avec la
personne disparue ? de la remercier ? de l’engueuler peut-être ? de prier
pour elle ? Lors de mon recueillement dans le bureau de Balzac, j’observe
ce qui se passe en moi. Je ressens une sympathie immense pour ce frère
humain, pour ce petit bonhomme rondouillard, peu gâté par la nature en ce
qui concerne son physique, mais doté d’une énergie et d’un génie littéraire
immenses ; je suis touché par sa psychologie étonnante, son optimisme
maladif, sa naïveté parfois confondante, sa mauvaise foi, son goût du luxe,
des fringues, de l’ostentation. Je ressens de la compassion, aussi, pour tous
ses moments de détresse, de souffrance, de découragement : lui qui rêvait
d’être riche et célèbre n’est arrivé à obtenir « que » la célébrité ; la richesse,
elle lui a toujours filé entre les doigts, malgré les droits d’auteur qui
affluaient, mais qui étaient aussitôt dépensés et surdépensés 1. Dans sa petite
maison, je pense à cette phrase de Rousseau, dans sa dixième Promenade :
« J’ai besoin de me recueillir pour aimer. » Et à cet instant, j’aime Balzac ;
j’admire toujours un Hercule des lettres, mais j’aime un petit bonhomme
talentueux et affectueux. Ève Hanska, une des femmes de sa vie, qu’il
réussit à épouser peu avant sa mort, à 51 ans, écrivait de lui : « Je le connais
depuis dix-sept ans, et tous les jours je m’aperçois qu’il a une qualité
nouvelle que je ne lui connaissais pas. » N’est-ce pas le plus beau des
compliments ? Que quelqu’un puisse ainsi dire de nous : plus on te connaît
et plus on t’aime ? La meilleure nourriture de l’estime de soi : être aimé,
encore mieux qu’être admiré.

Banalité
Accepter sa banalité : au début, blessure narcissique (« Quoi, je ne suis pas
exceptionnel ? ») ; ensuite, acceptation (« En fait, je suis comme tout le
monde ») ; enfin, libération (« Moins de pression à faire et à réussir, plus de
jubilation à vivre et à savourer »). Sagesse ou héroïsme : à chacun de
choisir son histoire…

Barbie
C’est une histoire que m’avait racontée une amie, il y a quelques années. Sa
fille de 4 ans joue avec ses poupées Barbie ; la maman écoute d’une oreille
distraite ce que la petite se raconte à elle-même : « Elle est belle, Barbie…
Elle est toute mince, elle a des beaux cheveux… Elle est très belle, alors
elle a beaucoup d’amies… Tout le monde l’aime parce qu’elle est belle… »
La maman s’inquiète (elle a peur de l’anorexie mentale) et vient me
demander quelques jours plus tard si d’après moi il y a un risque que sa fille
adhère vraiment à cette équation : « Soyez beaux et minces et vous aurez
beaucoup d’amis. »
Barbie est une vieille dame : née en 1959, elle mesure trente centimètres
et sa population mondiale est de deux ou trois milliards d’exemplaires 2. On
lui reproche pas mal de choses en matière d’estime de soi. Par exemple de
diffuser depuis des décennies l’image d’un corps féminin parfait et donc
d’un idéal inatteignable pour toutes les petites filles qui jouent avec elle. Et
on a raison : toutes les études confirment que l’exposition à des corps
minces et parfaits augmente le niveau d’insatisfaction que l’on ressent
envers son propre corps 3.
Mais Barbie peut aussi être accusée d’autres maux : dans ses versions
parlantes, elle disait au début (puis le fabricant dut le retirer, vu le scandale
provoqué) : « Les maths, c’est dur ! » ou : « Après la classe, on va faire du
shopping ? » Barbie est ainsi l’égérie d’un mode de vie détestable et
délétère pour l’estime de soi des femmes : celui de l’assignation au culte du
corps et au shopping. Mattel, le fabricant, fit ensuite évoluer ses poupées
Barbie : il en mit en vente des noires, des rondes. Pas par souci de morale,
simplement parce que les ventes s’érodaient ; il espérait les relancer en
présentant des modèles plus ressemblants à la biodiversité humaine 4.
Au fait, vous vous demandez peut-être ce que j’ai répondu à mon amie,
qui s’inquiétait pour sa fille ? Je lui ai dit qu’effectivement Barbie était sans
doute légèrement psycho-toxique, mais qu’à elle seule elle ne pourrait rien,
si tout le reste allait dans le bon sens. Par contre, si la maman est elle-même
obsédée par le fait de faire ressembler le plus possible sa fille à Barbie, et
de lui ressembler elle-même, si le shopping, les séries télé et la
fréquentation des réseaux sociaux représentent la grande activité de la mère,
alors il y a danger pour l’estime de soi de la fille. Ce n’était pas le cas de
mon amie, qui repartit rassurée.

Beckett et l’échec
Vous connaissez sans doute la phrase célèbre de l’écrivain Samuel Beckett 5
souvent reprise ainsi : « Essaie. Essaie encore. Échoue. Échoue encore.
Échoue mieux. » Elle est une façon rugueuse de nous rappeler que nous
n’avons d’autre issue pour progresser qu’inlassablement essayer. De
souvent échouer. Et que parfois le choix ne nous sera pas donné d’un succès
mais d’un meilleur échec. Qu’est-ce qu’un meilleur échec ? Un échec qui
nous apprend et nous fait progresser ? Un échec qui ne nous affecte pas au-
delà de ce qu’il devrait, ou moins que l’échec précédent ? Beckett, écrivain
de génie peu soucieux de pédagogie, ne nous en dira guère plus. À nous de
faire notre miel de ses fulgurances.

Belle dame en soins palliatifs


Avec mon ami Étienne, nous déjeunons dans un restaurant basque. Nous
échangeons les nouvelles. Il me parle de son travail de bénévole en soins
palliatifs et d’une histoire récente qui l’a touché. Il rend visite à une femme
d’une soixantaine d’années qui a visiblement été très belle. Et qui l’est
encore, malgré la maladie qui va bientôt la tuer. Leur première rencontre est
très dense. Elle lui parle beaucoup, lui montre des photos d’elle plus jeune,
lui raconte énormément de choses intimes. À la fin, elle lui dit : « Bien
entendu, vous ne parlez de tout ça à personne. » Étienne promet,
évidemment. Même sans la promesse, cela va de soi et c’est une règle
absolue. Les deux semaines suivantes, lorsque Étienne repasse saluer la
belle dame, elle ne décroche pas un mot. Elle ne veut plus parler. La
dernière fois qu’il vient la voir, elle est toute recroquevillée dans son lit, à
cause de la douleur. Elle souffre, son état s’est dégradé. Elle tient contre elle
un foulard, comme un ultime doudou. En voyant entrer Étienne dans sa
chambre, elle ne dit rien, et place le foulard sur sa tête. Il reste une minute,
ne sachant que faire. Se tait, lui aussi. Et sort, bouleversé et désemparé,
dans un questionnement : « Est-ce que j’ai fait une erreur pendant le
premier entretien ? ou est-ce qu’elle n’a pas supporté que je la voie sombrer
physiquement ? » Je m’efforce de le rassurer : je ne pense pas qu’il ait
commis d’erreur, il est bienveillant et expérimenté ; mais la belle dame,
après l’avoir séduit, ne voulait sans doute pas qu’il la voie se dégrader. Nos
douleurs d’estime de soi peuvent-elles nous poursuivre jusqu’aux derniers
instants de notre vie ? Je me demande si j’aurais cette force, si un jour la
mort vient lentement à ma rencontre, si mon corps et mon apparence se
dégradent peu à peu. Serai-je capable de négliger mon image peu flatteuse
pour me tourner vers l’essentiel ? Serai-je capable, si on vient me rendre
visite, de me nourrir des derniers moments d’échange et d’affection, même
si mon corps fait pitié ?

Bernanos
« Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. » C’est
une lectrice qui m’envoie cette citation, tirée des dernières pages du Journal
d’un curé de campagne, de Georges Bernanos 6. Nous correspondons
régulièrement. Ou, plutôt, elle a la gentillesse de me raconter pas à pas ses
combats pour surmonter ses angoisses et ses doutes, sur de longues et belles
pages. Et je lui réponds de mon mieux, brièvement (j’ai tant de réponses à
donner…). Ses récits m’intéressent et me touchent : elle écrit avec élégance,
sait traduire la complexité de ses états d’âme et ne cache rien de ses
difficultés pour se rapprocher du bien-être psychique. Après la parution de
mon livre Imparfaits, libres et heureux, elle m’envoie donc cet extrait de
Bernanos à propos de la dernière partie de mon ouvrage, qui parle
précisément de l’oubli de soi, qui est l’aboutissement du travail sur l’estime
de soi. Pas l’oubli par négligence ou répression, mais l’oubli par élévation :
regarder plus haut et plus loin que soi, sans se renier. Tout un programme…

Bêtise
« La bêtise n’est pas mon fort… », c’est ainsi que s’ouvre La Soirée avec
Monsieur Teste, de Paul Valéry 7. Cet incipit m’a toujours fasciné : cette
manière détachée de se valoriser, de sous-entendre qu’on n’appartient pas à
l’univers de la bêtise, et qu’on n’en apprécie pas le spectacle. Le tout en
paraissant indifférent au jugement d’autrui, au fait que l’on puisse nous
trouver prétentieux d’avoir affirmé cela. Chapeau ! Quelques lignes plus
loin figure cette autre séquence célèbre, qui pourrait être une devise pour
l’estime de soi de la plupart d’entre nous : « Je me suis rarement perdu de
vue ; je me suis détesté, je me suis adoré ; – puis, nous avons vieilli
ensemble. » Il faut lire Monsieur Teste, cet étrange portrait d’un personnage
qui ne cherche pas à plaire, qui a « tué la marionnette », qui est devenu, à
force d’intelligence, absolument insensible à toute forme de succès ou de
regard social. Du coup, parfaitement inhumain ! Et de ce fait, nous
réconciliant avec l’amour de nos limites et imperfections.

Biais de négativité
Phénomène psychologique automatique et inconscient qui fait que notre
cerveau est beaucoup plus attentif et réactif au négatif qu’au positif, en
matière de mémoire (on se souvient plus facilement des malchances que des
chances, des échecs que des succès), d’attention (on se focalise plus sur les
défauts que sur les qualités) ou d’impact émotionnel (on est plus marqué
par les critiques que par les compliments) 8.
Cela tient à l’évolution de notre espèce : pour mieux survivre, il était
précieux de prêter prioritairement attention aux dangers et de bien les
garder en mémoire pour la suite. Pour les événements favorables, c’était
moins prioritaire : une occasion de manger, de boire, d’avoir un rapport
sexuel ou de se reposer pouvait toujours être manquée, car elle se
représenterait forcément plus tard dans notre vie. Par contre, le manque de
vigilance envers un prédateur ou un danger pouvait être fatal, car il n’y
aurait pas de deuxième fois.
D’où l’effet « Velcro-Teflon » bien connu en psychologie : le positif a
tendance à glisser hors de notre esprit, comme sur du Teflon, là où le négatif
s’y accroche, comme sur du Velcro.
En matière d’estime de soi, le phénomène se retrouve : on se focalise
plus volontiers sur nos défauts et nos échecs. Ce qui pourrait être une bonne
chose : après tout, la lucidité est une chance. Mais seulement si elle est
suivie d’actions pour améliorer la situation ou passer à autre chose ; pas si
elle débouche seulement sur des plaintes et des inquiétudes. C’est très bien
de voir ses limites, à condition de voir aussi ses qualités. Rééquilibrage et
non aveuglement. Et surtout ceci : comprendre qu’en l’absence de ces
efforts de rééquilibrage de notre part, le négatif l’emportera bien souvent,
sans que cela soit fondé sur une quelconque réalité. Sauf chez les humains
chanceux, qui ont les bases depuis leur enfance, la bonne estime de soi
relève donc d’efforts et de vigilance constants.

Bide
C’est une petite scène qui se déroule à bord d’un bateau en route pour
l’Angleterre, depuis la Bretagne. C’est un gros ferry, plein de touristes
anglais qui rentrent au pays, et français (dont moi) qui partent en vacances.
Dans un des salons où ils sont assis pour boire, manger, passer le temps, un
humain déguisé en gros ours et coiffé d’un chapeau breton passe entre les
tables pour faire rire les enfants. À un moment, il s’arrête près d’un gamin
de 5-6 ans, absorbé par sa tablette et se penche vers lui pour faire le pitre et
le distraire. L’enfant relève la tête, lui jette un regard glacial et se repenche
immédiatement sur son engin électronique. Bienvenue dans le XXIe siècle…
La scène m’attriste : pour l’humain dans l’ours, qui doit se dire à cet instant
que les temps sont durs, qu’il fait un boulot de merde et qu’il serait mieux
ailleurs ; pour l’enfant, déjà dépendant d’un univers virtuel et distant de
celui des humains. Comment allons-nous faire pour revenir vers un monde
de liens et de sourires, et reprendre la main sur ces satanés écrans ?

Bienveillance
Comment définir la bienveillance ? On pourrait dire que c’est essayer
chaque fois que possible d’adopter un regard, un discours ou une manière
d’être qui font du bien aux autres : se montrer gentil et compréhensif, faire
preuve d’écoute et de douceur, s’attacher à voir les bons côtés des gens
plutôt que les mauvais, etc. Pourquoi se montrer bienveillant ? « Marre de
la dictature du bonheur, de la moraline et des bons sentiments ! » crient
souvent les grincheuses et les grincheux. Eh bien moi, je n’en ai pas marre
de la bienveillance, jamais : quand je vois à quel point la vie n’est pas
facile, quand je vois toutes les adversités, les souffrances et les maladies
que chaque humain doit affronter, je sais que la bienveillance a encore de
beaux jours devant elle, car elle est un besoin et un réconfort universels.
Qui se réveille le matin en se disant : « Pourvu qu’on soit malveillant et
méchant avec moi aujourd’hui » ? Nos attentes, c’est plutôt d’espérer
rencontrer des gens sympathiques et bienveillants. Nos attentes, c’est
recevoir de l’amour plutôt que de la haine, de l’attention plutôt que de
l’inattention, de la bienveillance plutôt que de l’indifférence. Surtout quand
on se sent fragile. Quiconque a fait l’expérience de la maladie grave sait
qu’il est fou de critiquer la bienveillance et la gentillesse : car en recevoir
de la part de ses proches, des soignants, des inconnus que l’on croise,
devient alors une consolation indispensable. La bienveillance ne nous guérit
peut-être pas, à elle toute seule, mais elle rend l’expérience de la maladie
moins destructrice et moins démoralisante. Et il en est de même pour
l’expérience de la vie !

Bienveilleurs
Depuis toujours, notre monde est dirigé par les humains dotés des plus gros
ego. Se mettre en avant, ne penser qu’à soi, passer devant tout le monde,
n’être obsédé que par ses intérêts et sa réussite, parler plus et plus fort que
les autres : voilà les clés du pouvoir, à défaut d’être celles du bonheur. C’est
comme ça depuis la nuit des temps, et le progrès, aujourd’hui, c’est que tout
le monde peut s’y mettre, ce n’est plus réservé aux puissants. Nos sociétés
modernes et démocratiques proposent maintenant à tous les citoyens de
devenir eux aussi narcissiques, comme les grands de ce monde : parce que
cela fait vendre et consommer davantage, les pubs et les big data nous
incitent à promouvoir notre image et notre singularité, elles nous
encouragent à boursoufler nos ego – parce que « nous le valons bien » –,
elles nous poussent à nous mettre en scène, pour être admirés et même
enviés, de la façon la plus visible et la plus bruyante possible. Le tapage du
« moi, moi, je, je » a été démultiplié par les réseaux sociaux, qui prospèrent
sur la promotion des ego. Mais, heureusement, nous commençons à prendre
la mesure des dégâts. Nous découvrons, selon la formule de Paul Valéry,
que « le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne dure que par les
moyens 9 ». Nous réalisons que le bal des ego est pittoresque cinq minutes,
mais qu’au bout d’un moment on n’en peut plus des égoïsmes et des
particularismes revendiqués, on n’en peut plus du « moi je » et du « moi
d’abord » : on veut de la fraternité, de la douceur, de la légèreté, du respect
mutuel !
Alors entrent en scène les bienveilleuses et les bienveilleurs : ces
personnes qui ne font pas de bruit mais qui font du bien, ces humains qui
pratiquent dans l’ombre – au sein des familles, des entreprises, des
associations – ces vertus que sont la discrétion, la prévenance, la loyauté, la
gratitude, la mesure, la constance. Comme tout ça ne fait pas de bruit, on
l’oublie. Mais si tout ça n’existait pas, ce serait la cata ! Et la vie en société
deviendrait impossible, invivable, l’air humain deviendrait irrespirable. Il
faut rendre hommage à ces personnes et à leurs vertus discrètes, même si
elles ne cherchent pas la lumière mais le bien commun. Leur rendre
hommage de persévérer dans leur rébellion contre un des credo de notre
société : l’obsession de la compétition et de l’autopromotion. Leur rendre
hommage de promouvoir au contraire l’entraide et la collaboration. Si
quelqu’un a du mal à suivre, on s’arrête pour l’aider au lieu de
l’abandonner. Si quelqu’un fait ou dit des bêtises, on cherche à voir
comment le lui montrer sans l’humilier. Quand on est au-dessus des autres,
on fait tout pour ne pas faire remarquer ses supériorités. On cultive
l’humilité, cette humilité qui ne consiste pas à se rabaisser, mais à ne plus
vouloir dominer ou briller. On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance
civile, de désobéir aux lois qui nous semblent injustes. Eh bien, les
bienveilleuses et les bienveilleurs désobéissent aux injonctions modernes
d’égoïsme et de narcissisme, et s’obstinent à diffuser dans notre grand corps
social malade toutes ces molécules antiégotiques, toutes ces petites vertus,
ces vertus communes et parfois dénigrées que sont la gentillesse et le souci
du bien d’autrui. Plus nous serons nombreux à leur ressembler, plus nos
vies seront belles.

Blocages et déblocages
Longtemps dans ma vie, j’ai débloqué. Je parle de ma vie de psy, bien sûr,
durant laquelle, en tant que spécialiste de l’estime de soi et des phobies,
j’étais, en quelque sorte, un débloqueur de peurs, un déverrouilleur
d’inhibitions. Mon métier, c’était d’aider patientes et patients handicapés
par la peur de parler en public, de prendre l’avion, d’aborder des inconnus,
d’échouer, ou de croiser une araignée. Ce travail de déblocage n’aboutissait
pas à supprimer totalement les peurs – car un peu de peur nous rend
toujours service –, mais à les rendre surmontables. Ainsi, les phobiques des
araignées – les arachnophobes – ne se transformaient pas en arachnophiles
après la thérapie, mais devenaient capables d’aller à la cave ou au grenier,
au risque de rencontrer les bestioles redoutées. Les timides manquant
d’estime de soi ne devenaient pas des histrioniques extravertis et
envahissants, mais des personnes capables de parler à des inconnus, de faire
des exposés en public sans perdre leurs moyens, ou de se lancer sans trop
trembler sur une piste de danse… J’avais un peu le sentiment qu’une fois
leurs blocages surmontés, mes patients devenaient des humains plus
équilibrés et nuancés que les autres : ils avaient connu les inhibitions liées à
la peur, ils s’en étaient libérés et donc gardaient en eux la délicatesse et
l’empathie des personnes qui en ont bavé, toujours soucieuses de ce que
peuvent éprouver les autres. C’est la vertu des blocages et des inhibitions
que l’on a surmontés : on en ressort libre mais prudent et attentif à ce qui
nous entoure.
Voilà, en tant que psychiatre, j’ai donc beaucoup aimé débloquer mes
patients. Mais, en tant qu’humain, je vais vous faire une confidence :
j’aimerais beaucoup pouvoir bloquer, parfois, certains de mes semblables !
J’aimerais bien qu’au moment de se garer en double file, de téléphoner
dans le train à gorge déployée, d’écouter leur musique à fond sur la plage,
davantage d’humains se posent la question : « Est-ce que je ne risque pas de
déranger ? »
J’aimerais bien qu’au moment de partir se balader en montagne, en
tongs et sans chapeau, certains humains soient bloqués par la pensée : « Est-
ce que ce n’est pas un peu imprudent ? et égoïste aussi s’il faut déranger des
pompiers pour venir à notre secours ? »
J’aimerais bien qu’au moment de faire du jet-ski, certains humains
éprouvent quelque inhibition à l’idée de polluer inutilement la planète,
traumatiser les poissons et éventuellement décapiter quelques nageurs.
Mais comment faire ? Les psys savent débloquer les inquiets inhibés,
mais qui pour bloquer les malpolis et les mal embouchés ? Je transmets le
dossier aux sociologues, aux pédagogues, aux spécialistes du vivre-
ensemble… Ce sera difficile ? Oui, je sais bien. C’est ce que je me disais
avant-hier, en rédigeant ces lignes. Mais hier après-midi, me baladant dans
Paris, j’ai vu peinte sur un mur cette phrase, la meilleure réponse possible à
tous les négativistes : « Que ceux qui pensent que c’est impossible laissent
faire ceux qui ont envie d’essayer ! » Voilà ! Que les pessimistes ne
bloquent pas les optimistes, et le genre humain sera peut-être sauvé…

Bon à rien !
C’était une insulte autrefois, balancée aux personnes qui ne faisaient guère
d’efforts pour s’intégrer par le travail. Aujourd’hui, c’est quelque chose
qu’on ne dit plus à autrui. Seulement à soi ! Se sentir bon à rien, c’est ce
que l’on éprouve parfois après trop d’échecs, ou pas assez de réussites. Tout
en sentant que l’essentiel n’est pas là : mieux vaut être un sympathique bon
à rien qu’un détestable requin nageant dans la réussite.

Bonbons
Mon ami Étienne me raconte un jour une anecdote sur la confiance
inébranlable que lui portait sa mère, et dont il a bénéficié. Alors qu’il était
petit garçon, il l’accompagne faire ses courses au marché. Passant devant un
étal de bonbons, il en chipe un, qu’il garde serré dans sa main. Le
commerçant l’a repéré et rouspète auprès de la maman : « Votre fils vient de
me voler des bonbons. » Scandalisée, elle repousse l’accusation : « Mon
fils, un voleur ? Impossible, je ne l’ai pas éduqué comme ça ! » Le
commerçant revient à la charge : « Faites-lui ouvrir la main, vous verrez
bien. » Et elle de répondre : « Pas question, je sais qu’il ne peut pas avoir
volé. » L’altercation se poursuit quelques minutes, et la maman finit par
s’éloigner en tirant son fils par sa main libre. L’autre étant toujours occupée
par l’objet du délit… Étienne me raconte : « J’étais mort de peur qu’elle me
fasse ouvrir la main, comme le demandait le bonhomme. Mais elle ne me
l’a pas demandé, ni devant lui ni après. Elle me faisait totalement confiance.
Ou faisait totalement semblant. En tout cas, l’histoire m’a vacciné : je n’ai
jamais recommencé à chiper des trucs. Mais, en y repensant, je me dis que
cette confiance aveugle, absolue, qu’elle avait en moi, même au prix d’un
déni de la réalité, c’est un sacré cadeau qu’elle m’a fait. »

Bonheur et estime de soi


Les deux ont partie liée, dans les deux sens 10. Être heureux apporte énergie
pour agir et capacité de recul et de relativisation face aux échecs et aux
adversités. Inversement, une bonne estime de soi est une source de bonheur,
de tranquillité intérieure, de satisfaction à exister, de capacité à trouver la
vie intéressante, puisqu’on interagit avec elle. Et c’est aussi une source
d’émotions positives, apaisantes, agréables 11.
Choisissons donc de travailler sur les deux et ne nous focalisons pas sur
la seule estime de soi. Ainsi, pour les adolescents, le meilleur prédicteur de
l’estime de soi à l’âge adulte n’est pas l’estime de soi que l’on ressent à
l’adolescence mais la capacité à ressentir des émotions positives comme
montré dans une étude menée sur treize ans, suivant 112 jeunes gens entre
leurs seizième et leur vingt-neuvième année 12. Il est probable que ce lien
entre émotions agréables et estime de soi fonctionne aussi à l’âge adulte :
rendons-nous la vie agréable en essayant d’oublier l’estime de soi et ses
questions lancinantes (« Quelle est ma valeur ? Que pense-t-on de moi ? »),
et cela nous aidera aussi. Quelle bonne nouvelle ! Mieux savourer les
instants de bonheur nourrit tranquillement l’estime de soi, ou nous en
détache.

Bonne ou haute estime de soi ?


On peut avoir une estime de soi haute (s’apprécier, être assez sûr de soi
pour agir et prendre sa place parmi les autres, ne pas s’effondrer face aux
échecs ou aux difficultés, etc.) ou basse (se dévaloriser, être peu sûr de soi
au point de souvent éviter d’agir et ou de prendre sa place parmi les autres,
facilement s’effondrer ou renoncer face aux échecs ou aux difficultés, etc.).
Mais disposer d’une bonne estime de soi, ce n’est pas seulement avoir
une haute idée de soi-même, s’en convaincre et le faire savoir. On pense
aujourd’hui qu’appréhender l’estime de soi seulement par son niveau ne
suffit pas : de nombreux sujets à haute estime de soi s’avèrent anxieux,
rigides, et finalement fragiles et en tension face aux circonstances de vie où
ils risquent de ne pas pouvoir briller. Alors que certains sujets ayant une
estime d’eux-mêmes moins élevée arrivent pourtant à se sentir bien et à
accomplir de grandes choses.
L’estime de soi n’est pas qu’un problème quantitatif, mais aussi
qualitatif. Inutile de chercher toujours plus d’estime en soi et dans le regard
des autres, il y a aussi d’autres quêtes : être plus serein et paisible, par
exemple. Ou plus stable face à l’adversité. Une bonne estime de soi doit
pouvoir nous offrir de la tranquillité intérieure et de la résilience, et non
l’inquiétude de toujours devoir rester au sommet.
Bouder
« Si on me vexe, je boude… et je me vexe vite » ; « Quand on ne me
demande pas les choses gentiment, je ne les fais pas, ou je les fais mal » ;
« Je n’aime pas qu’on me donne des ordres, ni qu’on me fasse des
critiques ; mais j’ai du mal à le dire en face ».
Vous les avez reconnus : ce sont les comportements passifs-agressifs !
L’art de montrer qu’on n’est pas d’accord ou qu’on est vexé ou qu’on s’est
senti agressé, mais de manière passive, indirecte ; et de faire ressentir cette
passivité indirecte comme une agression en retour. Lorsque ces
comportements deviennent des manières habituelles de réagir aux
demandes, aux ordres, aux critiques, alors on parle de personnalités
passives-agressives. On peut voir les comportements passifs-agressifs
comme des stratégies très habiles, consistant à agresser en faisant semblant
de ne pas agresser. Et on peut aussi les voir comme un handicap, un
manque, une incapacité à prononcer clairement et ouvertement un mot
simple : « non ». Eh oui, ça paraît simple de dire calmement : « Non, non,
non, ça ne va pas, et voilà pourquoi… » Mais ça ne l’est pas pour les
passifs-agressifs, qui ne sont pas des as en matière de communication. De
communication directe, en tout cas – parce que pour l’indirecte, ils
excellent.
La bouderie, par exemple. C’est très clair, la bouderie, comme manière
de communiquer : « Tu m’as blessé, alors je me mets en retrait et je me tais,
et je réponds par un silence offensé à toutes tes demandes d’explications. »
La bouderie est un comportement passionnant. Une des bouderies les plus
célèbres de l’histoire est celle du guerrier grec Achille, qui survient après
une violente dispute avec le roi Agamemnon, qu’il traite notamment de
« Sac à vin ! Œil de chien et cœur de cerf 13 ! » (ce qui nous montre qu’il
avait un registre de comportements et de vocabulaire plus large que le seul
mode passif-agressif) ; puis, énervé et frustré, Achille se retire pour bouder
sous sa tente, provoquant par son absence au combat de nombreux revers
grecs face aux Troyens. Et na ! Bien fait. Un autre personnage boudeur
célèbre est le jeune baron Côme, dans le roman d’Italo Calvino Le Baron
perché : houspillé par son père alors qu’il refusait de manger des escargots,
il décide de grimper dans un arbre et de ne plus en redescendre jusqu’à
nouvel ordre. Et na ! encore. Il y passera toute sa vie, perché, et même
Napoléon, de passage dans le coin, viendra lui rendre une petite visite…
Si vous avez des boudeuses ou des boudeurs dans la famille, vous savez
qu’il y a des stratégies de « déboudage » plus ou moins efficaces à mettre
en œuvre, à base d’un peu d’amour et d’un peu d’humour. En prenant son
temps, tout de même : il faut laisser à la personne qui boude le temps de se
calmer, et ne pas lui donner trop de pouvoir. Et si vous êtes vous-même une
boudeuse ou un boudeur ? Eh bien la solution pour moins bouder, vous le
savez, c’est de parler. Ça ne vous est justement pas facile ? Mais ça se
travaille très bien en psychothérapie, au travers d’exercices d’affirmation de
soi et d’expression des émotions. Car finalement, il y a des façons de dire
oui qui ne sont pas des soumissions. Tout comme il existe des manières de
dire non qui ne sont pas des agressions.

Bowling
Un dimanche après-midi, je conduis une bande d’enfants au bowling : mes
filles, mes neveux, avec copains et copines. Créneau d’âge : 8 à 12 ans. Je
m’installe en retrait de la piste et je les laisse se débrouiller. Je suis ravi de
l’occasion et j’observe de loin. Le bowling est un test grandeur nature pour
l’estime de soi. On y est confronté à une performance : lancer la boule assez
droit pour qu’elle ne quitte pas la piste, et assez fort – pas évident quand on
a 8 ans – pour qu’elle arrive jusqu’aux quilles. Et cette performance se
déroule sous le regard d’un groupe, disons… extraverti, qui n’hésite pas à
commenter bruyamment et à communiquer son admiration ou ses
moqueries, même gentilles. Certains enfants sont un peu crispés dans ce
contexte. Lorsqu’ils ratent leur coup, ils se retournent, honteux ou furieux.
Plusieurs refuseront une seconde partie, préférant la position plus
confortable d’observateurs et commentateurs. Petites fragilités de l’estime
de soi, normales dans ce contexte ouvertement compétitif et comparatif.
Mais d’autres sont à l’aise, étonnamment. Ils ratent totalement leur coup ?
Ils se retournent en riant. On les chambre ? Ils lèvent les bras comme s’ils
venaient de réussir un beau geste, alors que la boule est en train de rouler
lamentablement dans les rigoles latérales. Mais eux ne se sentent pas
lamentables. Ils ont raison ! Rien de simulé dans leur attitude. Ils ne font
pas semblant d’être indifférents. Ils le sont. Heureux de réussir un bon coup,
amusés lorsqu’ils n’y arrivent pas. Ils ne se sentent pas globalement
honteux et dévalorisés sous prétexte qu’ils ne savent pas bien jouer au
bowling. Voilà de bonnes bases pour l’estime de soi. Quant aux autres, il va
leur falloir continuer de muscler leur indifférence aux succès et aux échecs.
Ils ont toute la vie pour cela.

Bravo ou merci ?
C’est un ami présentateur d’émissions de télévision 14 qui me raconte : « Tu
vois, ce que je préfère, c’est quand les gens qui me reconnaissent m’arrêtent
dans la rue, et me disent non pas bravo, mais merci ! C’est formidable ce
sentiment d’être aimé parce qu’on a aidé. Toi, tu connais ça dans ton boulot
de médecin, mais nous à la télé, on sait qu’on est souvent admiré pour de
mauvaises raisons. Sauf quand on nous dit merci ! » Il a compris, malgré
l’univers dans lequel il évolue (et dont il sait se défendre), où réside le
meilleur de l’estime de soi : non pas dans le fait d’être admiré, mais dans
celui de se sentir aimé parce qu’on a, de son mieux, aidé ses semblables à
trouver la vie belle.
C
Cahier
Il y a quelques années, ma plus jeune fille, alors au cours préparatoire, me
raconte que la maîtresse a montré son cahier en exemple aux autres enfants
de sa classe. Elle est bonne élève pour tout un tas de raisons : par anxiété
(elle n’a pas envie d’être réprimandée), par empathie (elle ne veut pas faire
de peine à sa maîtresse et à ses parents), par plaisir d’apprendre (elle est
curieuse), etc. Bref, c’est comme ça, et elle estime n’avoir aucun mérite
dans l’histoire. D’où sa réaction au geste de la maîtresse : elle est à la fois
flattée et embarrassée. « Tu comprends, ça va faire de la peine aux autres,
ceux qui n’arrivent pas à bien tenir leur cahier. »
Elle m’a fait alors penser à ces lignes du poète Christian Bobin : « Je
suis incapable de penser à une chose sans aussitôt faire venir son ombre à
côté d’elle. Je ne peux, par exemple, réfléchir à la lecture sans penser à ceux
qui n’y auront jamais accès. Les livres me font penser aux analphabètes. Et
les photographies aux aveugles 1. » Et ses succès devaient le faire penser à
ceux qui toujours échouent (ou croient échouer…).
C’est la richesse et la fragilité des mouvements de l’estime de soi chez
les sensibles empathiques : dès que le bonheur ou la satisfaction pointent le
bout de leur nez, alors surviennent aussitôt les ombres du malheur et des
douleurs des autres. Chez eux, pas de risque d’emballement vers le
narcissisme ou la béatitude…
Cancres et enseignants
Ça se passe lors d’une rencontre en librairie, dans une ville du sud de la
France. Après un petit exposé sous forme d’échange avec un journaliste,
viennent les questions des participants. Nous avons parlé des pressions
sociales excessives sur l’estime de soi. Une dame lève la main. Mais ce
n’est pas une question. « Juste une anecdote pour aller dans le sens de ce
que vous venez de dire », précise-t-elle. Super, j’adore ça : je n’ai pas à
chercher de réponse, juste à savourer le récit. « Je suis institutrice à la
retraite, et je croise parfois dans la rue d’anciens élèves. En général, ils
viennent gentiment me saluer et me parler. Et certains me disent :
“Madame, vous ne devez pas vous souvenir de moi, je n’étais pas un bon
élève…” Comme si nous ne nous souvenions que de nos bons élèves !
Comme si notre mémoire hiérarchisait les visages en fonction des
performances. Alors, je rassure l’élève, je lui explique que je me souviens
de lui, même s’il n’avait pas de si bonnes notes. Et que d’ailleurs, souvent,
ce n’est pas de ses notes que je me souviens, mais de petits détails qui n’ont
rien à voir avec sa performance scolaire. Puis, je le rassure en lui disant ce
que j’appréciais chez lui. Enfin, et surtout, je prends de ses nouvelles
détaillées pour savoir ce qu’il est devenu… » C’est drôle, l’impression de
ces élèves en difficulté que les profs accordent à leur personne moins
d’importance qu’à celle des bons élèves. Et c’est réconfortant d’entendre
cette dame nous rassurer : non, on ne remarque pas seulement les personnes
que l’on croise par leur excellence et leur compétence. Il y a tant d’autres
choses en nous qui nous rendent estimables, attachants et mémorables…

Célébrité, notoriété et leur loyer


Je me souviens des premières fois où cela m’est arrivé : être reconnu dans
la rue par des personnes qui m’avaient vu passer dans une émission de
télévision. Un jour que cela se produisit alors que je me promenais avec un
ami, il s’écria, mi-moqueur, mi-étonné : « Mais tu es célèbre, maintenant ! »
Le moraliste Chamfort définissait la célébrité comme « l’avantage d’être
connu de ceux que vous ne connaissez pas 2 ». Cette remarque rappelle ce
qu’est la célébrité : une réputation qui s’étend au loin, une très grande
notoriété. Pour ma part, je ne dispose que d’une relative notoriété : une
toute petite célébrité, limitée à un milieu précis (celui des personnes qui
s’intéressent à la psychologie ou à la méditation).
Il y a des avantages au fait d’être connu ; ils sont réels, inutile de faire la
fine bouche : c’est touchant (se dire qu’on a pu intéresser et peut-être aider
quelqu’un par nos propos ou nos écrits) ; c’est gratifiant (notre travail a été
utile) ; c’est facilitant (quand le serveur vous reconnaît au restaurant, vous
imaginez – parfois à tort – qu’il ne vous oubliera pas entre les plats). La
notoriété a aussi quelques inconvénients : elle expose à beaucoup de
demandes et sollicitations (tous les vieux copains de maternelle qui veulent
vous revoir ou vous demander quelque chose), et il devient plus difficile de
passer inaperçu ou de se faire oublier. Surtout, ne pas s’en plaindre : c’est
un « problème de riches », un problème du « trop ». Que les personnes qui
ont trop d’argent se plaignent de leurs impôts, c’est indécent ; la solution est
simple, en avoir moins. Indécent aussi de se plaindre de sa notoriété ; là
aussi, la solution est simple : il suffit de se retirer de tous les médias, et la
paix arrivera en six mois.
Ne pas se plaindre, donc, mais se protéger : si j’acceptais toutes les
invitations à boire un café, à déjeuner, à parler devant des associations, à
des congrès, etc., je ne serais plus jamais chez moi, plus jamais à mon
bureau en train d’écrire, plus jamais dans la nature en train de marcher, plus
jamais sur mon banc à méditer…
Il faut donc dire non, mais quand vous êtes connu, un refus ressemble
vite à du mépris, alors il faut expliquer et se justifier : « Je suis désolé, j’ai
besoin de temps pour moi, du coup je suis obligé de dire non, même à des
personnes ou à des projets sympathiques. » C’est la vérité. Et, finalement,
beaucoup l’acceptent plus facilement que prévu…

Céline et Bach
On raconte que l’écrivain Céline voulait qu’on écrive, sur la bande de son
livre Mort à crédit, paru en 1936 3 : « Je me suis énormément appliqué à ce
travail. Celui qui s’appliquera autant que moi fera aussi bien. J.-S. Bach. »
D’abord, j’adore cette référence aux mots de Bach, soucieux d’attribuer tout
son talent à son travail. Ensuite, que ce grand perturbé que fut Céline
veuille attirer l’attention des lecteurs sur ses efforts plus que sur ses dons
me le rend touchant, malgré ses défauts abyssaux.

Certitudes
Plus une personne affiche de certitudes, plus je me demande si elle a
vraiment confiance en elle et en ce qu’elle pense. À mes yeux, le marqueur
d’une bonne estime de soi, ce sont plutôt la curiosité et la flexibilité, plus
que les certitudes. Peut-on raisonnablement avoir des certitudes ? Notre
époque, devenue prudente d’avoir vu naître, dériver et mourir nombre de
certitudes (dans la religion, la politique, la science), préfère choisir de
s’attacher plutôt à des repères ou à des valeurs : des convictions qui nous
guident, mais pas jusqu’à l’aveuglement, auxquelles on s’attache mais sans
se lier définitivement, restant toujours prêt à écouter les leçons du réel. « Le
réel, c’est quand on se cogne », aurait dit Lacan 4. J’aime pour ma part
parler de « certitudes transitoires » : il faut bien disposer de quelques bases
pour raisonner et agir, mais sans en faire des dogmes, ces certitudes que
l’on s’interdit de contester, ce qui est appauvrissant ; et que l’on interdit
aussi aux autres de contester, ce qui est tyrannique. Alors, efforçons-nous
de disposer de certitudes flexibles, et en petit nombre, comme l’évoquent
ces mots de Jean Gabin dans un vieux film dont j’ai tout oublié sauf cette
réplique : « C’est tout ce que j’sais, mais ça, j’le sais… » Ou alors,
contentons-nous d’avoir des idées, parfois bonnes, parfois mauvaises,
comme suggéré par Paul Valéry : « Une certitude peut détruire une autre
certitude ; mais une idée ne détruit pas l’autre 5. »

Cerveau anxieux
« Personne ne se frappe autant que moi, et à propos de tout. Car n’importe
quoi m’est prétexte à tourment. Et je n’y peux rien 6… » Ces mots sont ceux
du philosophe Cioran, mais ils auraient pu être les miens, tant mon cerveau
anxieux m’a longtemps amené à me tourmenter pour toutes les choses de la
vie. Comme je pense que nous sommes nombreuses et nombreux, parmi les
humains, à être prédisposés à l’inquiétude, je vais vous raconter notre
histoire commune, à mon cerveau et moi. Peut-être ressemblera-t-elle à la
vôtre ?
Il était une fois un petit humain venu au monde dans une famille de
grands anxieux, et donc devenu grand anxieux lui aussi, par les lois
conjuguées de la génétique et de l’environnement. Pendant longtemps, il
considéra qu’il était normal de se faire du souci pour tout. Puis un jour, ça
commença à l’agacer, un peu comme Cioran, toujours lui, qui écrivait ceci :
« Des vétilles promues au rang de réalité cosmique ! Je suis manœuvré par
elles comme un insecte. Sentiment d’intolérable humiliation 7… » Alors,
bien aidé par ses études de psychiatrie, le petit humain commença à se
bagarrer contre son anxiété, à remettre en question cette vision du monde
qui le poussait à toujours surveiller dans le présent et le futur où pouvaient
se situer les dangers, puis à toujours les ressasser et les ruminer. Il décida de
ne plus obéir à son anxiété… Et de se dire plus souvent, comme dans la
chanson de Bob Dylan : « N’y pense plus tout est bien 8… » ; plus facile à
dire qu’à faire, c’est vrai. En tout cas, en continuant de travailler à cela, le
petit humain découvre que tout n’est pas aussi dangereux que son cerveau
veut le lui faire croire. Au bout d’un moment, il s’aperçoit – merci la
méditation – que, si on prend le temps de se poser, de respirer, d’observer et
d’interroger nos inquiétudes au lieu de les croire sur parole, elles
commencent à s’affaiblir, et à ressembler à de simples problèmes à
résoudre, à des obstacles normaux sur le chemin d’une vie humaine.
Et c’est la dernière partie de l’histoire : le petit humain comprend qu’il
est possible de coexister avec son cerveau anxieux ; qu’il est possible de
l’apaiser, de le calmer, de lui parler doucement à l’oreille. Il s’aperçoit qu’il
avance dans la vie, monté non pas sur une bicyclette docile qui devrait obéir
à chacun de ses coups de pédale ou de frein, mais sur un cheval craintif
qu’il faut apprivoiser et rassurer pour en tirer le meilleur : tel est le cerveau
des anxieuses et des anxieux.
Alors, voici mes deux messages…
Le premier est pour mes semblables, mes sœurs et frères en inquiétude :
ne cherchez pas – même en rêve – à effacer toute anxiété de votre esprit.
Apprenez plutôt à l’écouter poliment vous alerter, puis demandez-lui de se
calmer ; ensuite, prenez le risque de décider par vous-même, sans la laisser
vous diriger ; enfin, jugez des résultats…
Le second message est pour les proches de personnes anxieuses :
n’oubliez pas que les inquiètes et les inquiets de votre entourage n’ont pas
le même cerveau que vous ; le leur les fait vivre dans un monde parallèle où
ils voient, bien avant vous, tous les dangers auxquels vous êtes aveugle.
Vous ne comprenez pas pourquoi ils se font tant de souci ? Mais eux ne
comprennent pas pourquoi vous vous en faites si peu ! Ils n’ont pas besoin
de jeux vidéo immersifs, ils vivent déjà dans un univers virtuel plein de
menaces. Alors, respectez leurs inquiétudes – car les anxieux n’ont pas
toujours tort –, mais ramenez-les doucement dans le vrai monde, celui où
tous les dangers ne surviennent pas forcément et où existent des solutions à
la plupart des problèmes. Ne contestez pas leur talent à détecter le négatif,
mais aidez-les plutôt à voir aussi le positif !
Bon, allez, une dernière petite sentence pour la route. Elle n’est pas de
Cioran, non, mais de La Rochefoucauld, un de ses sombres frères
littéraires : « Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes
qui nous arrivent qu’à prévoir celles qui nous peuvent arriver 9. » Au boulot
les ami·e·s !

Chance
Faites le test avec vos proches : demandez-leur à quoi leur fait penser le
mot « chance », quelles images, quels souvenirs il fait naître en eux. Vous
allez voir, c’est passionnant. Pour ma part, le mot « chance » est comme le
mot « bonheur » : c’est un mot non pas léger, mais grave, et paradoxal, un
mot qui fait naître aussitôt à mon esprit des pensées sur la fragilité de la vie
humaine. Un mot qui me fait songer à ces lignes de Chateaubriand : « Tous,
tant que nous sommes, nous n’avons à nous que la minute présente ; celle
qui la suit est à Dieu et il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver
l’ami que l’on quitte : notre mort ou la sienne. Combien d’hommes n’ont
jamais remonté l’escalier qu’ils avaient descendu 10 ? »
Attention ! N’allez pas croire que je suis dépressif ! Juste un peu triste,
comme ça, de temps en temps, quand je songe à des sujets graves, comme
la chance ou le destin. La vie est belle. Mais nous sommes fragiles et
mortels. Alors notre première chance, c’est la chance d’être en vie, d’être
toujours en vie, à cet instant. Et notre premier devoir, si nous aimons la vie,
c’est d’essayer, avant même de vouloir la prolonger, cette vie, de la
savourer, de la densifier : sourire, aimer, agir. Mais surtout sourire !
La chance ou la malchance, ce sont nos mots à nous, les humains, à
propos de ce grand phénomène qu’est le hasard. J’ai oublié mon parapluie
alors qu’il pleut sans cesse, et, coup de bol, la pluie s’arrête juste au
moment où je dois sortir. J’appelle ça de la chance. Ce n’est que du hasard,
mais un hasard que j’habille joyeusement, que je personnalise, en l’adaptant
à mon petit destin. C’est très bien, ça embellit ma vie. Par contre, si la pluie
ne s’arrête pas et que je suis trempé à l’arrivée, je me dirai alors : « Pas de
chance ! » Que du hasard là encore, mais le nommer malchance fait de moi
le mini-héros d’une petite histoire de confrontation à une nature hostile, de
petite adversité traversée malgré tout. Finalement, la chance, c’est quand on
se raconte des histoires à propos du hasard. La chance, c’est le rebond
capricieux du ballon pendant un match de rugby : s’il part du bon côté, on
marque l’essai ; s’il part de l’autre, c’est raté. Mais justement, au rugby
comme dans la vie, on voit bien que certains ont plus souvent de la chance
que d’autres. La chance n’existe pas, mais les humains chanceux, oui, ils
existent. On a étudié ça 11, et on a montré que les personnes qui ont de la
chance sont celles qui agissent au lieu de regarder, qui parlent et vont vers
les autres au lieu d’attendre qu’on vienne vers elles, qui après un échec
réfléchissent et recommencent au lieu de regretter et de renoncer, qui
sourient au lieu de se renfrogner. Et ainsi de suite : la chance est toujours du
côté de la vie, et non du repli… Croire à la chance finalement, c’est comme
croire en Dieu : on sait bien que ça ne suffira pas pour que tout nous
réussisse, mais ça fait du bien de se dire qu’on n’est pas seul au monde,
avec nos petits efforts dérisoires. Croire en la chance, c’est comme faire
preuve d’espérance : un peu infondé, mais tellement préférable au fait de
croire à la malchance et de désespérer. Vous connaissez la phrase de Primo
Levi : « Je ne saurais donner de justification à cette confiance en l’avenir de
l’homme qui m’habite. Il est possible qu’elle ne soit pas rationnelle, mais le
désespoir, lui, est irrationnel : il ne résout aucun problème, il en crée même
de nouveaux et il est par nature une souffrance. » Croire à la chance est
irrationnel, mais fait moins de dégâts que croire à la malchance. Bon, je
prends conscience que mes citations sont un peu tristes, alors en voici une
dernière, plus joyeuse. Et qui, finalement, résume parfaitement la bonne
attitude à adopter pour avoir de la chance. C’est un proverbe arabe : « Allah
est grand, mais attache quand même ton chameau au piquet ! » Allez,
arrêtez donc votre lecture (un abécédaire, ça se fréquente par petits bouts) et
sortez renifler un peu l’air du monde : vous n’imaginez pas tous les dangers
auxquels vous allez échapper, sans le savoir, grâce à la chance !

Changer
Je parlais l’autre jour avec un vieux copain de la manière dont les humains
changent, ou non, avec le temps. Très vite, nous en sommes arrivés au
marqueur principal du changement profond : nos émotions. Nous avons
d’abord discuté de nos proches : « Celui-ci a beaucoup progressé, il était
tellement plus colérique autrefois ! » ; « Celle-là, pas vraiment, elle a
toujours cette sorte d’angoisse de ne pas être au centre de toutes les
attentions… » Puis, nous nous sommes penchés sur nous-mêmes, en nous
demandant, bien sûr, si nous aussi nous avions changé… Évidemment, en
l’absence de contradicteurs (et de contradictrices : nos épouses n’étaient pas
là), nous étions d’accord sur le fait que nous, nous avions changé – changé
en bien, évidemment – et que les choses continuaient de s’améliorer, année
après année ! Qu’avec le temps, nous ressentions moins d’émotions
douloureuses (moins d’anxiété, de découragement, d’énervement…) et plus
d’émotions agréables (curiosité, bienveillance, capacité à savourer…). Que
ces changements ne concernaient pas seulement notre rapport au monde ou
aux autres, mais que nous avions fait la paix avec nous-mêmes : nous nous
trouvions désormais dotés d’une estime de soi marquée par moins
d’agacements et plus de douceur.
Attention, nous n’étions pas en train de nous raconter des histoires pour
nous rassurer ou nous vanter : les études de psychologie ou de
neurosciences retrouvent clairement ce genre de données chez la plupart des
adultes. Ainsi, avec le temps, les amygdales cérébrales, ces petites zones du
cerveau qui traitent les données émotionnelles, ont tendance à réagir
beaucoup plus aux situations agréables, et moins aux situations
désagréables 12. De même, quand on avance en âge, notre attention, elle
aussi, tend à rester posée moins longtemps sur ce qui ne va pas, et préfère se
tourner vers ce qui va bien.
Le seul point sur lequel nous n’étions pas d’accord était l’explication de
ces changements favorables. Mon copain disait que chez lui, ça s’était fait
tout seul, naturellement, par l’expérience : à force de traverser des angoisses
inutiles, des énervements absurdes, des désespoirs transitoires, son cerveau
avait peu à peu tiré les leçons de tout ça. Un peu comme dans la formule de
Cioran : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos
problèmes 13 ! »
De mon côté, il me semblait que mes progrès étaient dus à mes efforts –
introspection, méditation, et tous les chantiers de ma vie intérieure ; et que
durant les périodes où je relâchais ces efforts, les émotions toxiques
refaisaient vite surface, ou plutôt reprenaient vite les commandes dans mon
cerveau. Mais, après tout, si nos efforts nous font du bien, cela n’est pas si
méchant d’avoir à les maintenir… Nous avons conclu notre discussion en
nous interrogeant sur notre grand âge : serons-nous devenus totalement
sages et apaisés ? Rendez-vous dans une ou deux décennies, si Dieu nous
prête vie…
Et, au fait, pour vous qui me lisez, qu’est-ce qui a changé en vous avec
le temps ?

Chanteur lucide
« En faisant certaines chansons réussies, en étant applaudi par six mille
personnes qui crient mon nom, j’ai l’impression d’être légèrement supérieur
à moi-même 14. » C’est le chanteur Alain Souchon qui tient ces propos, qui
nous le rendent encore plus sympathique : vacciné contre les boursouflures
de l’estime de soi.

Charge et décharge mentale


On parle beaucoup, à juste titre, de la charge mentale : c’est le poids
psychologique qui pèse sur nous parce que notre esprit est parasité par un
arrière-fond de pensées concernant tout ce qu’on n’a pas encore fait mais
qui reste à accomplir ; c’est le stress du « reste-à-faire ». Et la décharge
mentale, ce serait quoi du coup ? Faire tout ce qu’il y a à faire pour arriver à
se détendre ? Impossible, évidemment. En tout cas, pour moi. Jamais dans
ma vie je n’ai pu me dire : « Voilà, ça y est, tu es cool, tu as fait tout,
absolument tout ce que tu avais à faire : tous tes boulots, toutes tes
paperasses, tous tes bricolages et réparations, toutes tes démarches, toutes
tes courses, tous tes rangements ; tu as réconforté tous tes amis, passé du
temps avec tous tes proches ; tu as vu tous les films et séries que tu voulais
voir, lu tous les livres que tu voulais lire, écouté tous les podcasts ; etc. »
Jamais cela ne m’est arrivé et jamais cela ne m’arrivera (j’ai mis du temps à
le comprendre). Alors j’ai pris l’autre voie de la décharge mentale : accepter
qu’une vie humaine expose à une multitude infinie de choses à faire, à voir,
à vivre, à dire ; se rappeler que c’est une chance, bien mieux qu’une vie
bornée où il y aurait si peu à faire qu’on serait toujours en règle ; faire alors
de son mieux, ce qu’on peut, en essayant de choisir de faire ce qui est
important, ce qui est urgent, et de laisser filer le reste. C’est, je crois, la
grande équation mentale de la vie au XXIe siècle, ce siècle de pléthores, de
trop de choses à faire et à vivre.

Chiens et chats
Dans la tête du chien, recevant de la nourriture de la part de son maître : « Il
est grand, il est fort, il me nourrit, il est bon avec moi : ce doit être un
dieu. » Et dans la tête du chat, dans la même situation : « Il est grand, il est
fort, il me nourrit, il est bon avec moi : je dois être un dieu. » Il y a ainsi des
humains-chiens et des humains-chats : cherchez-les, tout autour de vous…

Chirurgie esthétique
Beaucoup de personnes ont aujourd’hui recours à la chirurgie esthétique
(rebaptisée habilement « plastique », formulation plus neutre et discrète).
Ce nombre augmente régulièrement, en raison de la pression sociale
exercée sur l’image du corps, et des encouragements dispensés par de
nombreux influenceurs et influenceuses, vantant les résultats obtenus sur
leur propre corps. Si l’on observe comment agit la chirurgie esthétique,
lorsqu’elle est un succès, il semble que cela soit en grande partie parce
qu’elle ne modifie pas seulement l’apparence physique, mais aussi
l’acceptation de soi. Les personnes qui y ont eu recours, persuadées qu’elles
sont libérées de leurs défauts, et qu’on va donc mieux les accepter ou les
admirer, se comportent plus librement, plus naturellement. Du coup, elles
connaissent davantage de « succès » sociaux, sont effectivement mieux
acceptées qu’elles ne l’étaient lorsqu’elles étaient dans le doute constant sur
elles, lorsqu’elles se surveillaient au lieu d’avancer. Mais ces bénéfices sont
davantage dus aux changements de leur comportement qu’à ceux de leur
apparence. Finalement les succès de la chirurgie esthétique – quand elle est
réussie – sont surtout dus au fait qu’elle change le regard que l’on porte sur
soi. Elle ne transforme pas seulement le corps, mais aussi l’image du corps.
Et, ce faisant, elle modifie le psychisme et renforce l’estime de soi, au
moins pour un temps. Car la multiplication des interventions à visée « anti-
âge », pour freiner les signes du vieillissement (rides, cernes, affaissement
des traits) est bien sûr un combat perdu d’avance. Pourquoi pas, après tout,
si des personnes sont prêtes à consacrer beaucoup de temps, d’argent et
d’énergie à ces transformations ? Mais, d’un autre côté, ce grand mensonge
sur l’apparence physique ne joue-t-il pas un rôle toxique, en poussant tout le
monde à aller vers ça ? Dans un monde où tous les plus de 50 ans auront les
dents blanchies, les cheveux teints et la peau du visage bien tirée et lissée,
assumer les signes de l’âge deviendra de plus en plus inconfortable, et
semblera une anomalie.

Choses sérieuses
Il y a quelque temps, je donnais une conférence aux anciens d’une grande
école renommée, une conférence sur le bonheur. Conscient qu’il s’agissait
d’un public avec un bon niveau scientifique, j’avais pas mal insisté sur les
travaux de recherche en psychologie positive. D’après leurs têtes et leurs
réactions, ça leur avait convenu… Après la séquence des questions-
réponses, j’étais en train de quitter l’estrade lorsque le président de séance,
qui m’avait poliment écouté, en commençant à présenter l’orateur suivant,
membre éminent de cette grande école, laissa échapper : « Bien, merci
encore au docteur André ! Et maintenant, nous allons passer aux choses
sérieuses… »
Énorme éclat de rire dans l’assemblée ! Au moins, c’était clair : j’avais
joué le rôle de la danseuse ou du bouffon ; allez, ne nous dévalorisons pas,
disons : du distracteur. Il y a quelques années, ça m’aurait vexé sans doute.
Mais plus maintenant. J’ai même trouvé ça très drôle : c’est toujours mieux
de savoir exactement quelle place nous tenons dans le grand spectacle de la
vie !

Christophe André
Une entrée à mon nom dans cet abécédaire de l’estime de soi ? C’est parce
que je le vaux bien. Non, je rigole, c’est parce que mon personnage public
m’a appris beaucoup de choses intéressantes. Personnage public ? Oui, c’est
ce qui arrive à tous les auteurs, comme le remarquait Christian Bobin,
auteur lui-même : « L’homme dont on parle quand on parle de mes livres
n’existe pas 15. » L’avantage de disposer d’un personnage que les autres
prennent pour nous, c’est que lorsqu’il est critiqué, on pourrait sourire et se
dire qu’on n’est pas concerné. Presque toutes les critiques que Bobin a
subies, surtout à ses débuts, « poète de la mièvrerie », « catho de
comptoir », etc., provenaient de personnes qui ne l’avaient pas lu, ou en
diagonale, ou ne l’avaient pas compris, n’avaient pas fait l’effort de le
comprendre. Il s’en fichait et en souffrait à la fois ; mais ça ne le détournait
pas d’un iota de ce qu’il avait décidé de faire de sa vie et de ses livres. Ma
notoriété (petite et passagère) m’a valu moi aussi l’expérience des
agressions à distance et des procès récurrents (de la part de personnes qui
bien souvent n’avaient pas lu mes livres). Parmi les reproches entendus :
écrire des banalités parce que j’écris des choses simples (mais difficiles à
appliquer) ; imposer une dictature du bonheur, parce que je recommande
d’être aussi heureux que possible ; prôner la démission politique, parce que
je rappelle que pour bien agir, il vaut mieux être bien dans sa tête…
Souffrance et affolement aux premières agressions ; puis on s’habitue,
même si ça reste douloureux ; puis on s’en fout, vraiment. On s’en fout
parce qu’on comprend que c’est le loyer. Comme les ennuis du quotidien
sont le loyer de la vie, les méchancetés et les vacheries injustifiées sont le
loyer de la notoriété. Si on ne veut pas s’en acquitter, rien de plus simple :
ne plus se montrer et ne plus lire ce qui est écrit sur soi. Pourquoi je vous
parle de tout ça ? Parce que ce que cela m’a appris est aussi applicable à
toute vie : quoi que tu fasses, tu seras critiqué ; ne te laisse pas piéger : les
critiques de quelques personnes ne sont pas partagées par la plupart des
autres, car la plupart des autres s’en fichent et une petite part des autres
t’aime et t’apprécie ; les vipères, les inondations, les bouchons de départs
en vacances et les peaux de vache existent, c’est comme ça, alors souviens-
toi de ce que se disait à lui-même l’empereur et philosophe Marc Aurèle :
« Ce concombre est amer ? Jette-le. Il y a des ronces sur le chemin ? Évite-
les. Cela suffit. N’ajoute pas : Pourquoi cela existe-t-il dans le monde 16 ? »

Cincinnatus
Dans la Rome antique, le citoyen et patricien Cincinnatus était considéré
comme un modèle de vertu et d’humilité. Après s’être retiré du pouvoir
pour s’occuper de ses terres, il fut appelé au secours car de nouveaux
dangers menaçaient la jeune République romaine : « Les envoyés du Sénat
le trouvèrent nu et labourant au-delà du Tibre : il prit aussitôt les insignes de
sa dignité, vainquit les ennemis, reçut la soumission de leur chef, et le fit
marcher devant son char, le jour de son triomphe. Il déposa la dictature
seize jours après l’avoir acceptée, et retourna cultiver son champ 17. »
Exercer le pouvoir parce que sa patrie le demande, puis l’abandonner et
revenir à sa vie ordinaire : c’est parce que cela fut une attitude
exceptionnelle (sans doute un peu embellie par la légende) que l’exemple
de Cincinnatus traversa les siècles. Mais nous, finalement, sommes-nous
capables, comme on dit qu’il le fut, de renoncer à la griserie de nos petits
pouvoirs pour revenir à l’essentiel, qui est de vivre avec simplicité,
cherchant et partageant un bonheur discret ?

« Comme il faut »
Être quelqu’un de comme il faut, voilà qui déplaisait à Léon Tolstoï :
« Cette notion est une des plus fausses et des plus néfastes que m’aient
inoculées au cours de ma vie l’éducation et la société 18. » Pour lui, quand il
était jeune, l’obsession d’être comme il faut tenait au fait de ne pas avoir
d’accent quand on s’exprimait en français (très chic à l’époque) ou de
porter de belles bottines. Plus tard, il constata que les gens comme il faut
n’apportaient rien à la société, que vacuité et prétention. Quels sont les
nouveaux standards contemporains du comme il faut ? Ils dépendent de nos
environnements sociaux et familiaux. Trouvons nos « comme il faut » à
nous, éloignons-nous-en, ou ne leur sacrifions qu’un minimum d’efforts :
avoir vaguement l’air « comme il faut » nous permettra parfois d’avoir la
paix, et de nous consacrer à ce qui nous importe.

Comparaisons
L’humain étant un animal social, selon le mot d’Aristote, notre cerveau est
donc câblé pour comparer. La comparaison est nécessaire au sein des
espèces sociales, c’est-à-dire vivant en groupes riches d’interactions
complexes : comparer permet aux individus de jauger à quelle place
prétendre et d’ajuster leur comportement à leur statut. La comparaison est,
sans doute, parfois douloureuse chez les animaux dotés d’émotions, comme
les mammifères, mais globalement plus utile que toxique : elle évite
d’entrer en compétition avec plus fort ou plus puissant que soi, et de s’en
trouver puni.
En théorie, la comparaison devrait aussi nous être utile pour apprendre
des autres et nous servir de source d’information, pour ajuster nos
comportements et nos efforts. Les chances et réussites de nos semblables
pourraient nous réjouir, et surtout nous inspirer, car l’apprentissage par
imitation de modèle est central dans l’espèce humaine 19.
Mais non, lorsque nous nous comparons aux autres, la souffrance n’est
jamais loin. D’où les nombreux dictons qui le rappellent : « Comparaison :
poison », « Comparaison n’est pas raison ». C’est que nous ne sommes pas
des ordinateurs, capables de comparer froidement et rationnellement les
écarts entre nous et les autres, et de planifier les actions pour les combler.
Toute pensée humaine s’accompagne d’émotion, et l’émotion de la
comparaison est souvent l’envie, dont le philosophe Descartes disait : « Il
n’y a aucun vice qui nuise tant à la félicité des hommes 20. » Rien d’étonnant
alors à ce que les comparaisons aient un si grand impact sur l’estime de soi.
Les comparaisons, que notre esprit ne peut s’empêcher d’établir, ne sont
donc qu’un outil, une fonction, dont il nous appartient de faire bon usage,
afin qu’elles ne soient pas, comme le notait le philosophe Gustave Thibon,
un prétexte à « toujours se démener pour rejoindre ou pour dépasser
autrui 21 ». Au contraire, selon les mots d’un autre philosophe, Alain, « la
comparaison a pour fin de régler nos pensées et de les faire marcher du
même pas que le monde 22 ». Autrement dit, comparer pour s’ajuster, et en
rester là.

Comparaisons, mode d’emploi


Les comparaisons étant inévitables, il est donc préférable d’en avoir
conscience, afin d’en faire un usage lucide et mesuré. Voici quelques
remarques pouvant nous guider dans cette « hygiène mentale de la
comparaison ».

• Se comparer, mais avec lucidité


et flexibilité
« Je me regarde, je me désole ; je me compare, je me console », dit le
proverbe. Si nous prenons soin de ne pas seulement comparer vers le haut
(avec les mieux lotis) mais aussi vers le bas (avec les moins chanceux),
nous nous donnons une double chance : mieux prendre conscience de notre
bonheur, mais aussi stabiliser notre estime de soi. Voilà pour l’aspect
émotionnel. D’autres travaux ont montré que la comparaison vers le haut
sert plutôt nos objectifs de développement personnel, tandis que celle
tournée vers le bas sert à nous sécuriser et nous valoriser 23.

• Domestiquer et sublimer l’envie


Conséquence des comparaisons, l’envie est un ressenti fréquent, et souvent
culpabilisant. Elle peut prendre le visage d’une envie dépressive
(« J’aimerais tant, moi aussi, réussir ainsi ; mais je ne suis pas capable, pas
à la hauteur ») ou d’une envie agressive (« Pourquoi ces imbéciles sont-ils
plus heureux et estimés que moi ? »). Et tous nos efforts doivent alors
consister à la réorienter vers une envie émulative : « Si ce que les autres ont
me fait envie, je ferais bien de mieux observer ce qui leur a permis d’en
arriver là, pour m’en rapprocher moi aussi par mes efforts. »

• Apprendre à admirer et à se réjouir


du bonheur des autres
C’est un autre moyen de limiter la survenue de l’envie, et de mieux vivre
les comparaisons. Les émotions sociales positives, telles qu’admiration,
bienveillance ou compassion, non seulement nous rendent plus agréables à
fréquenter, mais aussi nous permettent de nous sentir plus heureux et estimé
d’autrui, comme l’ont montré d’assez nombreuses études. Elles représentent
un antidote puissant à l’envie.

• Se comparer plutôt avec soi-même


Dans la poursuite d’un objectif, se comparer avec les personnes en avance
sur nous n’a d’utilité que pour s’inspirer de leurs stratégies, pas pour juger
de nos progrès. Nous avons plutôt intérêt à nous comparer avec… nous-
même ! En n’oubliant pas d’où nous sommes parti, quels progrès nous
avons accomplis, etc.

• Cultiver l’humilité et renoncer


aux compétitions inutiles
« L’homme humble ne se croit – ou ne se veut – pas inférieur aux autres : il
a cessé de se croire – ou de se vouloir – supérieur », écrit le philosophe
André Comte-Sponville 24. Être humble, c’est se méfier des compétitions
inutiles : pourquoi vouloir à tout prix être partout dans les premiers ? Parce
que je le vaux bien ? Slogan publicitaire plus que source de sagesse… Il y a
dans nos vies quelques situations réellement compétitives : le sport, certains
concours dans nos études ou nos métiers… Pour le reste, vouloir faire
toutes les courses en tête nous apportera plus de stress que de bonheur, plus
d’insécurité que d’estime de soi.

• Rester lucide envers les modèles venus


des écrans
Le principe des écrans (cinéma, télévision, magazines, et bien sûr réseaux
sociaux) est qu’ils sont des vitrines de l’ego. Chacun s’y présente sous son
meilleur profil, et n’y raconte que les meilleurs moments de sa vie. S’en
souvenir chaque fois que nous y plongeons est une première protection.
Une autre est de s’y plonger le moins souvent possible !

• S’engager
Si les comparaisons nous sont trop douloureuses, on peut certes changer son
mental, comme nous venons de le voir, mais on peut aussi, pourquoi pas,
s’engager dans des mouvements associatifs ou politiques, pour changer la
société : militer pour l’acceptation (et non la valorisation) des différences,
pour une société plus inclusive et moins compétitive.

• S’oublier
Pourquoi cette irrésistible tendance à nous comparer aux autres ? Les
chercheurs ont longtemps pensé qu’elle s’expliquait surtout par
l’incertitude : nous nous comparons plutôt quand nous ne savons pas très
bien comment nous situer et comment nous comporter. Mais cela marche
surtout pour les comparaisons quant aux savoir-faire : si je suis invité dans
un dîner très chic, je vais observer ce que font les autres personnes, plus
expérimentées que moi dans ces circonstances, pour savoir comment me
comporter ; la comparaison est source d’inspiration. Hélas, souvent elle
devient source de dévalorisation, car je n’observe et ne compare pas pour
apprendre mais pour juger, et surtout méjuger, soit les autres (mépris), soit
moi-même (mésestime). Tous les travaux montrent que, paradoxalement,
plus on pousse une personne à se centrer sur elle-même, plus elle a
tendance à se comparer à autrui 25. Solution, si vous êtes concerné par le
problème : apprendre peu à peu à observer le monde et ses habitants sans
toujours en référer à vous-même.

Complexes
Trop grand, trop petit, trop ceci, trop cela ; mais aussi le nez, les oreilles, les
seins, les muscles, la peau, les cheveux, les poils, les dents ; sans oublier
l’intelligence, la culture, l’humour, la beauté, la popularité. Les raisons de
complexer ne manquent pas !
Un complexe, c’est la focalisation de notre esprit sur un défaut ; que ce
défaut soit réel ou supposé, ça n’a aucune importance. Ce qui est important,
c’est que l’on y croie et que cette focalisation soit suivie d’une
amplification de ses conséquences : on attribue au défaut la responsabilité
de nombre de nos problèmes existentiels, de nos échecs, de nos difficultés.
Si on ne trouve pas l’amour, si on n’a pas assez d’amis, si on végète dans
son travail, inutile de chercher bien loin : c’est à cause de ce satané défaut !
Pourtant, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir qu’on peut être heureux, même
si on est petit avec de grandes oreilles. Et qu’il y a aussi des grands avec des
petites oreilles qui sont capables, malgré leur chance inouïe, d’être très
malheureux ! Car, le plus souvent, le problème ce n’est pas le défaut mais
notre réaction au défaut : on se persuade que tout le monde le voit, le scrute
et nous juge – mal, évidemment.
Que faire ? Défocaliser ! Se rappeler qu’une bonne estime de soi, c’est
comme une bonne alimentation, elle doit être nourrie de sources variées. Si
défaut il y a, il ne doit pas nous faire oublier tout le reste, et nos qualités,
sur lesquelles nous devons ouvrir les yeux. Défocaliser, c’est aussi observer
les autres personnes : sont-elles toutes parfaites, douées, brillantes et
belles ? N’ont-elles aucun défaut, vraiment ? Bien sûr que non ! Et pourtant,
elles vivent ! Défocaliser donc, se désincarcérer de soi-même. Et puis, agir
comme si le défaut n’existait pas. Et observer le résultat.
C’est comme ça que marche la chirurgie esthétique, lorsqu’elle marche :
quand on en vient à se faire opérer d’un défaut physique, et qu’on se sent
mieux après, c’est parce qu’on cesse du coup d’être obsédé et focalisé, et
que dans les échanges sociaux, on n’est plus tourné vers soi et ses défauts
mais vers les autres ; on n’est plus dans l’observation mais dans
l’interaction. Mais on peut aussi faire l’économie de la chirurgie en suivant
une thérapie comportementale 26, qui nous apprendra, au travers d’exercices
concrets, à agir malgré le défaut, malgré le sentiment de gêne, malgré
l’impression de honte. Et à observer que notre défaut : 1) la plupart des gens
ne le remarquent pas ; 2) la plupart de ceux qui le remarquent s’en fichent et
ne nous jugent pas inférieurs pour autant.
Donc : défocaliser, socialiser, en parler à ses proches (qui vous parleront
aussi de leurs complexes et de leur manière de les tenir à distance) et
surtout, surtout, ne pas fréquenter les réseaux sociaux ! Parce que ce sont
des usines à complexes : tout le monde passe son temps à y balancer des
images parfaites, des moments où on a bonne mine, dans de beaux endroits,
entouré par plein de gens qui semblent nous aimer. Et comme le complexe
se nourrit de la comparaison avec autrui, de l’interrogation « Je suis mieux
ou moins bien ? », vous imaginez la catastrophe. Ce n’est pas sur les
réseaux sociaux, nids à mensonges, qu’il faut aller chercher la vérité vraie
de notre popularité…
« Moins je pense à moi et mieux ça va », me disait un jour une de mes
patientes. Il est là, le secret : ne plus se soucier de l’effet que l’on fait. Et
s’occuper de vivre, tout simplement.

Compliments (expression)
Faire des compliments, une façon simple de caresser l’estime de soi de nos
interlocuteurs dans le sens du poil. Sauf que parfois, ça ne marche pas.
Chez les narcissiques, s’ils trouvent que les compliments ne sont pas assez
appuyés. Chez les complexés, si les compliments tombent sur quelque
chose qu’ils jugent au contraire défectueux chez eux. Chez les anxieux, qui
se disent : « Oh là là, je ne serai jamais à la hauteur de ses attentes, la
prochaine fois je vais le décevoir. » Ce n’est pas une raison pour renoncer à
complimenter, mais cela explique pourquoi, parfois, les compliments ne
marchent pas aussi bien qu’on le pensait.

Compliments (quête et recherche)


J’aime bien l’expression anglaise « fishing for compliments », « aller à la
pêche aux compliments » : elle décrit l’attitude de fausse modestie, qui
consiste à mettre en avant ses limites et son humilité pour en fait attirer à
soi estime et admiration. Une fausse humilité qui recouvre non pas
l’inquiétude sincère ou l’indifférence au succès, mais le désir d’être reconnu
et complimenté, encore et encore. Coquetterie, qui peut être touchante ou
agaçante.

Compliments (réception)
C’est dur de ne pas être complimenté quand on a fait des efforts, mais c’est
parfois dur aussi de l’être trop ou mal à propos. D’autant que les
compliments sont comme le sucre ou l’alcool : en abus, ils entraînent des
dégâts rapides à l’ego (ils le boursouflent) et s’avèrent très addictifs (l’ego
s’y habitue et en redemande). Si les compliments vous gênent, vous pouvez
vous inspirer de Woody Allen, qui disait : « Mourir ne me dérange pas, je
préférerais juste ne pas être là quand ça arrivera. » Pour ma part, je suis
gêné d’être là quand on me complimente, je préfère que ça se fasse sans
moi ! Qu’on dise du bien de moi me réjouit, qu’on me fasse des
compliments me gêne.

Conjugaisons
Les scientifiques parlent au présent : « Les recherches ont montré que, chez
plus de 70 % des Occidentaux de 25 à 65 ans, l’estime de soi bénéficie
davantage de relations de collaboration que de relations de compétition. »
Les maîtres et gourous parlent à l’impératif : « Estimez-vous et
collaborez ! » Les psychothérapeutes parlent au conditionnel : « Essayez de
collaborer davantage et observez le résultat sur l’image que vous avez de
vous le soir en vous endormant. » Bon, du moment que cela nous pousse à
l’action juste…
Cons
Comme tout le monde, j’utilise bien sûr le terme, et je pense que certains
humains le méritent pleinement. Mais je suis mal à l’aise avec sa mise en
avant, par exemple par des livres usant dans leur titre du terme con,
connard, connasse 27 : depuis quelques années, il en existe une pléthore, ce
qui me semble un symptôme de plus du narcissisme contemporain (les
narcissiques considérant comme des cons tous ceux qui les contrarient, leur
font obstacle ou ne s’inclinent pas devant eux). Il me semble que c’est se
placer bien haut au-dessus de son prochain, même détestable, et oublier sa
propre connerie, qui est, elle aussi, une réalité, au moins occasionnelle.
Aussi, vous imaginez ma jubilation le jour où je tombai sur ces lignes
sagaces : « J’ai fini par penser qu’on ne peut pas se désolidariser totalement
des salauds et des imbéciles. Dans mes jours de modestie, je fais l’effort
pour trouver une passerelle entre leur connerie et la mienne, par pure
impartialité 28. » Extraites, d’ailleurs, d’un livre au titre savoureux : Merci
aux ambitieux de s’occuper du monde à ma place, dont voici le credo,
savoureux lui aussi : « Quant à l’ambition, puisque j’en parle, je ne veux
pas la dénigrer. Depuis toujours, c’est le moteur de tout ce qui fait bouger le
monde. Je remercie les ambitieux de s’occuper du monde à ma place. Ils
prennent tous les risques, mais leurs récompenses – l’argent, le pouvoir, la
fierté d’avoir réalisé quelque chose de positif – ne me paraissent pas
suffisantes pour compenser l’aliénation du sentiment intérieur. »

Consolation d’écrivains
Proust, dans une lettre à un collègue et ami écrivain, Jean-Louis
Vaudoyer 29 : « Vous avez tellement de talent que vous mériteriez d’être
méconnu. » Les couleurs d’une étoffe délicate s’altèrent si elles sont trop
exposées à la lumière. Et le talent s’altère, lui aussi, s’il est trop célébré ; il
devient facilité et cabotinage. Avoir du talent, le préserver, ne pas le
galvauder, malgré la notoriété, les honneurs et la reconnaissance, voilà la
difficulté ! Du moins selon Marcel Proust, grand mondain (et très
talentueux).

Contamination par le succès


Les doutes sur soi ont parfois du bon. Du bon surtout s’ils persistent malgré
nos succès et nos réussites. Parmi mes collègues auteurs de livres (je ne
donnerai pas de noms !), j’ai parfois vu à l’œuvre la contamination du
succès. Caprices et prétentions, certains se prenant pour des maîtres,
d’autres abusant des pouvoirs que leur permettait leur notoriété. « Avoir le
triomphe modeste », disait-on autrefois : par respect pour ceux qui n’ont pas
triomphé mais qui auraient aimé ; mais aussi et surtout par hygiène mentale
personnelle. Le succès est un bien qui fait rêver lorsque nous ne l’avons
pas, et qui nous contamine lorsque nous l’avons ; autrement dit, il est un
bien qui nous demande toujours des efforts…

Contradiction et sagesse
« Un bon endroit où chercher la sagesse est, par conséquent, là où vous
vous attendez le moins à la trouver : dans l’esprit de vos opposants 30. »
C’est le chercheur en psychologie Jonathan Haidt qui rappelle ainsi
l’absolue nécessité de ne pas penser avec des œillères, et les grands
avantages qu’il y a (ou qu’il y aurait) à s’efforcer d’écouter vraiment les
arguments des personnes avec qui l’on n’est pas du tout d’accord. Bien sûr,
cette attitude suppose d’avoir au préalable travaillé ses capacités de
régulation émotionnelle (ne pas s’agacer) et de pleine conscience (vraiment
écouter). Mais en tout cas, la sagesse, c’est clairement une affaire de yin et
de yang : elle naît souvent de la confrontation et de la synthèse des
contraires. Et de notre capacité à observer et accueillir, au fond de nous,
tous les remous de cette confrontation. Le rapport avec l’estime de soi ? Il
est simple : conserver une bonne estime de soi, ce n’est pas vérifier que l’on
a toujours raison, mais enrichir régulièrement ses savoirs, que ces derniers
consistent en des connaissances ou des attitudes relationnelles. Le génial
Montaigne rappelait cela, à sa manière élégante et légère 31 : « Quand on
me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère. » Et Jules Renard
se moquait, quant à lui, d’une de ses connaissances 32 : « Il passe son temps
à chercher des gens du même avis que lui. » Bien écouter ses
contradicteurs, pas forcément pour leur donner raison mais pour
comprendre comment ils raisonnent : un des meilleurs conseils de sagesse
que je connaisse. À condition d’avoir appris, auparavant, à ne pas
s’énerver…

Conversation
Lorsque nous bavardons et échangeons avec les autres, nous avons
l’impression de « sentir » si le courant passe ou non. Mais nous ferions bien
de nous méfier de ces impressions, très subjectives. En effet, la plupart des
études montrent que nous avons le plus souvent tendance à sous-estimer
l’impression que nous faisons à nos interlocuteurs : à trop nous concentrer
sur nos défauts (« J’ai trop parlé, ou pas assez ; j’ai ri trop fort, ou j’ai été
trop coincé ; j’ai été trop confus, ou j’ai été trop professoral ; etc. ») et à ne
pas assez voir nos bons côtés. Et ce que montrent aussi les études, c’est que
les autres nous jugent beaucoup plus favorablement que nous ne le faisons
nous-même 33. Pourquoi cela ? D’abord parce que nous nous focalisons trop
sur nous et pas assez sur nos interlocuteurs : quand on enregistre les
interactions en vidéo et qu’on les repasse ensuite, on voit bien que même si
les personnes en face de nous témoignent de nombreux signes
d’approbation, nous avons tendance à les ignorer ou les sous-estimer, et à
nous fier plutôt à nos ressentis. Or ces derniers sont parasités par nos
exigences : après une conversation, nous avons tendance à nous repasser le
film en faisant des arrêts sur image sur nos défauts – ce qui est un moyen
intéressant pour progresser, mais trompeur pour juger de l’impression que
nous avons faite ! Encore une fois : faisons confiance à autrui pour nous
juger, il est souvent plus objectif que nous sur nous !

Corps
Je suis chez le dentiste pour me faire réparer un petit morceau de plombage.
Mon dentiste, bavard hyperactif et sympathique, a un de ces sièges où vous
êtes complètement basculé en arrière, les pieds en l’air et la tête en bas. Du
coup, il pose négligemment, pendant les soins, certains de ses ustensiles et
outils sur ma poitrine. Je ressens un discret sentiment de gêne et de
dévalorisation lié à ce petit geste pas méchant : se servir d’un corps humain,
ou d’une partie de corps humain (ici, le mien) comme d’une chose (ici, un
plateau à instruments). Cela me rappelle un vertige existentiel de mon
enfance : nous étions en visite chez des amis de mes parents quand le
monsieur qui invitait me montra une lampe dont l’abat-jour était, selon ses
dires, en peau humaine. Je ne me souviens plus de ce qui se passa ou se dit
ensuite, mais je me souviens de mon effroi total que l’on puisse utiliser un
corps humain pour en faire des objets, et vivre ensuite tranquillement à
leurs côtés.
Corps voûté
Le corps porte le poids de nos pensées. Si nous sommes déçus par nous-
même, nous allons nous replier sur nous, nous voûter, avoir, sans le vouloir,
un visage triste et endolori. Et à l’inverse, si nous le pouvons, faire le léger
effort de nous redresser et de respirer plus amplement va nous redonner un
peu confiance. Juste un peu. Et surtout, va nous aider à prendre conscience
que se voûter et se renfrogner ne nous soulagera pas. Notre conscience et
notre volonté disposent donc d’une petite marge de manœuvre pour rectifier
ce que rappelle La Rochefoucauld 34 : « La force et la faiblesse de l’esprit
sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise
disposition des organes du corps. » Faire de notre mieux pour tenir nos
organes et notre corps en joie et en bon état, voilà qui sera bon pour l’estime
de soi.

Couple et ses bienfaits


Un des avantages de la vie en couple (quand nous nous entendons bien avec
notre conjoint, c’est-à-dire quand nous lui portons estime et affection), c’est
qu’elle est un excellent régulateur de l’estime de soi : régulation à la hausse
(pour calmer l’éventuelle inflation de l’ego du conjoint) comme à la baisse
(pour lui remonter le moral quand il doute trop). Et si nous ne vivons pas en
couple ? Eh bien, tournons-nous vers nos proches et nos amis ! C’est un des
avantages du célibat : ne recevoir critiques et conseils sur nous que lorsque
nous les sollicitons ; en couple, ils peuvent nous tomber dessus à tout
moment…
Critiques (écouter)
Une critique, c’est toujours une blessure : cela écorne l’image que l’on avait
de soi ou de son comportement, si elle était bonne ; ou cela ravive nos
doutes et notre insécurité quant à cette même image, si elle était mauvaise ;
enfin, c’est toujours un message que nous prenons pour un signal de
désamour ou de rejet. Pourtant, une critique est toujours un cadeau, une
information précieuse : sur ce qui ne va pas en nous (critiques justes), ou
sur ce qui ne va pas dans la manière dont nous sommes perçu (critiques
fausses ou injustes). À partir de cette information, nous pouvons faire ce
qu’il faut pour changer.
Bien sûr, je ne parle ici que des critiques ponctuelles ; rien à voir avec
l’entreprise de démolition de l’estime de soi que représentent les critiques
répétées et chroniques émanant de certaines personnes. Celles-ci aussi sont
des informations, mais les messages qu’elles véhiculent sont plus nets :
« Cette relation est toxique, ne te laisse pas faire, et prends tes distances ! »

Critiques (formuler)
Les règles pour qu’une critique que l’on a à faire à autrui soit, sinon
agréable (mission impossible), du moins utile sont simples ; il suffit de
prendre un court moment de réflexion pour se les rappeler avant de parler :
1) critiquer les comportements plutôt que la personne ; 2) ne pas porter de
jugement de valeur (« c’est nul, c’est mal, c’est méchant »), mais plutôt
décrire ce que nous ressentons ; 3) présenter la critique comme une
demande de changement plutôt que comme une condamnation ; 4) ne pas
attendre, au moins dans l’immédiat, d’excuses ni de repentir (laisser le
temps à l’autre de digérer sa contrariété) ; et 5) se souvenir que les critiques
font toujours violemment réagir le cerveau d’autrui, surtout lorsqu’il souffre
de mésestime de soi 35 : inutile d’en rajouter et d’amplifier, même une petite
critique produit toujours un grand effet.

Culpabilité
L’art de se tourmenter pour ses erreurs, fautes ou péchés. De se tourmenter
à l’excès, en tout cas. Comme tous les ressentis émotionnels, la culpabilité a
du bon : elle est cette morsure d’inconfort qui nous fait revenir sur un mal
éventuel que nous aurions commis, et fait subir à autrui. Et il est toujours
bon de réfléchir au mal que nous aurions pu faire, d’en prendre la mesure,
et de voir si des réparations existent, ou si, finalement, les dégâts ne sont
pas trop graves. Un individu sans culpabilité, c’est un psychopathe,
indifférent aux souffrances d’autrui, quand bien même il en est l’auteur. Et
une société sans culpabilité serait une jungle invivable, emplie de
bousculades, de violences, d’agressions et de trahisons, sans état d’âme
aucun. La bonne vieille « culpabilité judéo-chrétienne » que quelques
décennies de psychanalyse ont pourchassée et mise à bas dans les esprits
contemporains n’est pas si judéo-chrétienne que cela : elle est juste un
besoin universel des sociétés humaines, et un petit logiciel émotionnel placé
par l’évolution au cœur de tous les cerveaux, signal d’alarme de nos
éventuelles mauvaises actions, c’est-à-dire des gestes et paroles pouvant
faire souffrir autrui.
D
Défaite
« C’est de l’intérieur de soi que vient la défaite. Dans le monde extérieur il
n’y a pas de défaite. La nature, le ciel, la nuit, l’au-delà du noir de la nuit, la
pluie, les vents ne sont qu’un long triomphe aveugle 1. » J’aime cette pensée
de l’écrivain Pascal Quignard. Oui, c’est de l’intérieur de soi que vient la
défaite : quelle plus belle façon de rappeler que notre regard détient, bien
souvent, la clé de tout ? Celle de nos souffrances comme celle de notre paix
intérieure. Nous avons parfois l’impression que l’idéal de paix intérieure
profonde, porté par ces mots, nous est inaccessible ? Ne nous mettons pas la
pression, mais songeons à la contemplation d’un haut sommet enneigé : pas
besoin d’être capable d’y monter pour se sentir conforté par sa vue. Les
idéaux nous font du bien, même de loin : qu’ils nous soient une source
d’inspiration, et non d’obligation…

Défi
Ils n’y sont pour rien, et c’est notre problème davantage que le leur. Mais
c’est comme ça : il y a des mots qu’on aime et d’autres qui nous irritent.
C’est bien sûr lié à leur sens et à ce qu’ils nous murmurent ; mais aussi à
leur usage abusif, et à l’idéologie qui se cache derrière eux.
Dans mon cas, par exemple, depuis des années, ce sont des mots tels
que challenge ou défi. Dès que quelqu’un utilise ces mots dans une phrase,
même anodine (« Pour moi, c’était un challenge de reprendre le ski après
des années sans en faire », « Je me suis lancé un défi : arrêter la cigarette »),
mon poil se hérisse instinctivement, et je flaire à leur approche les valeurs
de compétitions inutiles qu’ils sous-entendent. Et je renifle de loin leurs
conséquences, elles aussi inutiles : stress des gagnants et des perdants,
déception des uns, prétention des autres…
Tout cela est subjectif, bien sûr. Je sais que pour certaines personnes,
notamment chez les thérapeutes, le mot évaluation produit le même effet de
crispation. Alors que, pour moi, il est neutre, voire légèrement positif : un
univers psychothérapique sans évaluation représenterait à mes yeux un
grand bazar du flou.
Et puis, il y a des mots que j’aime bien, surtout les mots mystérieux et
poétiques : j’adore par exemple morganatique ou hypostase. J’oublie
régulièrement ce qu’ils veulent dire. Alors je vais fouiner dans le
dictionnaire, et je tombe sur d’autres mots poétiques. Le langage est
vraiment quelque chose de magique : savoir que des humains ont éprouvé le
besoin de mettre des noms sur des objets ou des phénomènes, et que ces
noms sont à notre disposition, endormis quelque part dans l’univers d’un
dictionnaire, c’est drôle comme ça m’émeut. Quelle chance nous avons
d’appartenir à cette incroyable espèce humaine !

Défusion
On le sait depuis l’Antiquité et les philosophes stoïciens : ce n’est pas
seulement la réalité qui nous tourmente, mais aussi (et parfois surtout) nos
pensées sur la réalité, selon le mot d’Épictète : « Ce qui trouble les
hommes, ce ne sont point les choses, mais les opinions qu’ils en ont 2. » Et
surtout le fait qu’ils adhèrent à ces opinions, et les prennent pour la réalité,
fusionnant avec elles. La défusion, ce mécanisme capital à tout processus de
changement psychologique, c’est de se dire : « “Je suis minable”, ce n’est
pas la réalité, c’est une pensée ; et donc un phénomène subjectif, un regard
partial. » Rester à distance de ses pensées, ne les considérer que comme des
sources d’information et non des certitudes, c’est le travail ou plutôt la
vigilance de toute une vie.

Demandez et écoutez
Exercice : prenez l’habitude, en cas de doute ou d’interrogation (après un
exposé, une démarche, une dispute, ou autre) de demander aux autres leur
avis, détaillé, sur ce que vous avez selon eux bien fait (savourez) et sur ce
que vous auriez pu faire autrement (réfléchissez). Astreignez-vous à ne pas
vous justifier ni vous expliquer tout de suite. Mais écoutez vraiment ce qui
vous est dit.
Savoir solliciter le regard des autres est précieux pour progresser ;
savoir l’écouter, plus encore ! Réjouissons-nous de ces retours, et
recherchons-les activement : positifs, ils sont agréables ; critiques, ils sont
utiles…

Démolition
« Toute vie est bien entendu un processus de démolition. » Cette phrase
célèbre de l’écrivain Francis Scott Fitzgerald est sans doute issue de sa
propre expérience de la maladie dépressive, qu’il raconte dans son livre La
Fêlure 3. Mais toute vie n’est pas forcément cela, pas seulement un
processus de démolition.
Toute vie est aussi un processus de construction, d’apprentissage
constant. Jusqu’à la fin : continuer d’apprendre et de construire, c’est cela,
vivre. En matière de rapport à soi, les démolitions existent, certes :
adversités qui mettent à bas nos certitudes et nos espérances ; blessures,
échecs, deuils, qui au début nous affaiblissent. La reconstruction après
démolition – c’est la résilience – est ainsi une des grandes affaires de toute
vie humaine. Mais on ne reconstruit pas sans espoir, sans confiance, on ne
reconstruit pas sans croire en soi et en les autres – on ne reconstruit pas sans
estime de soi.

Dent
Un jour, j’anime un atelier de psychologie pour des collègues chirurgiens-
dentistes.
À un moment, nous parlons de situations délicates avec les patients, et
l’un d’entre eux me raconte cette histoire : une dame âgée, d’environ 80
ans, vient pour faire extraire sa dernière dent. Lui ne se méfie pas, ne sent
pas venir le coup. Il arrache la dent, sans trop d’états d’âme, surtout centré
sur la qualité technique de son geste pour qu’elle n’ait pas de complications
ensuite. Et au moment où il dit, ravi, à la patiente : « Eh bien, voilà, tout
s’est bien passé, ce n’était pas un gros souci, finalement ! », elle s’effondre
en larmes. Un peu étonné, il pense d’abord lui avoir fait plus mal que prévu.
Puis, la voyant inconsolable, il réalise tout à coup ce qui vient de se passer :
la douleur n’est pas physique, mais psychique. Pire, même : existentielle.
Elle n’a plus de dents, plus une seule dent. Et mon collègue comprend,
soudain : la symbolique de la dernière dent lui bondit à l’esprit. Alors il
commence à vraiment parler à sa patiente, à vraiment la comprendre et
essayer de la consoler.
Il n’est jamais anodin de toucher à notre corps, surtout lorsque nous
avons amorcé la pente du vieillissement ; ou du moins lorsque nous
sommes devenus conscients de cette pente, qui en fait commence le jour de
notre conception.

Dépression
Les liens entre troubles de l’estime de soi et dépression sont étroits et
documentés, et en voici quelques exemples… La fréquence des émotions
douloureuses de l’estime de soi est bien connue, et assez spécifique puisque
ce sont principalement les émotions associées à l’image de soi qui
représentent un facteur de fragilité, non les émotions en général 4 (émotions
de l’estime de soi : satisfaction, contentement, fierté, orgueil… honte,
culpabilité, envie…). Il semble qu’une basse estime de soi, ou son
instabilité, soit un facteur notable de risque dépressif 5. Et que les sujets à
haute estime de soi instable, autrement dit les narcissiques, ne soient pas
exempts eux aussi de risque dépressif, en cas d’échecs répétés rendant
impossibles les automensonges flatteurs sur soi ; ces décompensations
dépressives surviennent aussi dans le cadre des conflits avec l’entourage,
lassé des rivalités et de la soif d’admiration et de domination des
narcissiques 6. Il semble qu’un bas niveau d’estime de soi, à l’adolescence
(entre 12 et 16 ans), ou des oscillations trop importantes soient un facteur
prédisant un risque accru de dépression ensuite, au moins jusqu’à l’âge de
35 ans 7, du moins si rien n’est fait par l’adolescent pour muscler son estime
de soi, ou par son entourage pour l’y aider. Puis, tout au long de l’existence,
les souffrances de l’estime de soi continuent de représenter un facteur de
fragilité dépressive 8. À travailler, donc, de notre mieux, sans hésiter à se
faire aider.
Désolée d’avoir décroché
Un jour de consultations, très chargé, à l’hôpital. En voulant téléphoner à un
confrère, je vais un peu vite, et compose un faux numéro. Une dame
décroche, je découvre mon erreur, et lui explique que je pensais tomber sur
quelqu’un d’autre. Et elle me répond, dans un étrange réflexe : « Ah,
désolée d’avoir décroché… » Nous nous saluons poliment et raccrochons.
C’est bizarre, mais au ton de sa voix, je pense qu’elle ne faisait pas du tout
d’humour, et que ses excuses pour avoir décroché étaient sincères, comme
un réflexe. Le réflexe des personnes à l’estime de soi fragile, qui craignent
toujours d’avoir dérangé ou de s’être trompées. Qui s’excusent pour tout, et
à tout bout de champ.
Ces personnes, aussi, qui rendent la vie des autres un peu plus vivable et
agréable (imaginez une société peuplée uniquement de narcissiques
persuadés de leur bon droit et ne s’excusant jamais). Mais qui ne prennent
pas assez soin de la leur, de vie.
Pardon, madame ! La pauvre, par ma faute, elle est peut-être en train de
se dire qu’elle a été ridicule, et stupide de s’excuser. Je suis à deux doigts
d’essayer de la rappeler pour la réconforter. Mais j’ai peur de faire un
nouveau faux numéro, puisque je ne sais pas sur quel chiffre je me suis
trompé. Et de repartir dans une autre aventure. Je renonce, je suis déjà en
retard dans mes consultations…

Dessin
C’est pendant les vacances de Pâques. Nous sommes deux familles, avec
six enfants qu’il faut occuper les jours de pluie. Un après-midi, dans la
grande cuisine de la maison où nous résidons, une de mes filles commence
à dessiner des objets posés sur la table ; et peu à peu tous les autres arrivent,
regardent, commentent et se mettent à vouloir dessiner eux aussi. Choix des
sujets (une nature morte composée d’une bouteille et de fruits), quelques
conseils d’une maman artiste, et c’est parti !
Évidemment, au bout d’un moment, l’enthousiasme fait place à
quelques doutes : « C’est comme ça qu’il faut faire ? C’est pas trop grand,
ce truc ? » Puis à des certitudes négatives : « Non, c’est trop moche,
j’arrête. »
Vient alors le temps du coaching des parents, qui pendant ce temps-là
préparent le repas du soir en bavardant entre eux : « Mais non, n’arrête pas,
c’est très bien ! – Non, c’est pas bien, c’est nul. – Mais si c’est bien ! Allez,
continue… »
Le fait que cela se fasse en groupe ne simplifie pas les choses : on
compare et on se désole encore plus fort ! Je m’approche doucement, et je
commence à remonter le moral du plus abattu, sentant qu’il risque de
démissionner : « J’aime bien ton dessin. – Non, il me plaît pas, il n’est pas
ressemblant. Regarde, ma bouteille n’est pas du tout comme la vraie. » Ah
zut, ça c’est exact : son dessin ne ressemble pas du tout à ce qu’on voit.
Comment le remotiver sans lui mentir ? Je cherche un peu, puis ça me
vient : « C’est vrai, ta bouteille n’est pas comme la vraie. Mais elle est
belle, quand même. Et puis c’est la tienne. Elle n’est pas obligée de
ressembler exactement au modèle. »
Ça le rassure un peu, mais sans plus. Alors je continue : « Et puis tu
sais, les pommes et la bouteille vont disparaître : on va les manger, la boire.
Tous ces objets ne seront plus là. Mais ton dessin, lui, on va le garder en
souvenir, il restera pour toujours. »
Cette idée a l’air de l’intéresser plus que les autres. Il arrête de gémir, et
se remet à dessiner. Et il termine son œuvre. Puis il repart jouer. C’est
oublié.
En y repensant un peu plus tard, je me demande encore pourquoi cet
argument-là sur son dessin l’avait touché et remotivé, et pas les autres.
Peut-être que je l’avais rassuré, et que j’avais calmé ses angoisses de
l’estime de soi ? Peut-être qu’au contraire, c’est en lui parlant d’autre chose
que de ressemblance et de performance, en changeant d’angle, en effleurant
l’idée d’éternité de l’œuvre d’art face à l’éphémère des choses de la vie, que
je l’avais sécurisé ? Ou peut-être qu’il en avait marre de mes raisonnements,
et qu’il s’est dit que terminer vite fait le dessin lui permettrait d’échapper au
débat ?

Développement personnel
Le travail sur soi, c’est l’histoire de toute une vie !
D’abord, faire reculer ses défauts, les amender, les éroder ; ne pas
oublier de faire grandir ses forces, vertus et qualités. Puis, pour les défauts,
on en arrive à un noyau dur irréductible : on garde toujours une part de soi
fragile ou agaçante, qu’on n’arrive plus à modifier, ou alors au prix
d’efforts excessifs, d’autocontrainte et surveillance épuisantes et
aliénantes ; finalement, mieux vaut accepter cette part bancale, et produire
ses efforts sur le fait qu’elle ne pèse pas sur notre entourage : que notre
stress, nos peurs et nos manies ne gênent plus que nous et non pas nos
semblables. Quant au travail sur nos qualités, il ne sera jamais terminé bien
sûr, mais comme il est plus léger, plus joyeux, nous n’aurons aucune raison
de l’arrêter.

Devise
J’ai lu un jour, je ne sais où, cette recommandation faite par un ancien à un
jeune désireux de réussir : « Travaille dur et sois sympa avec les gens. »
Simple mais assez juste, finalement. Il me semble tout à coup que c’est
exactement ce que j’ai fait dans ma vie. Et que ça s’est avéré être pour moi
une voie assez correcte vers le bonheur (être sympa avec les gens) et
l’estime de soi (travailler dur), deux domaines dans lesquels je n’avais
guère de prédispositions au départ.

Diète de soi
Un régime intéressant et bon pour la santé : se mettre à la diète de soi-
même, en s’intéressant plutôt aux autres. Dans les conversations,
questionner ses interlocuteurs au lieu de parler de soi. Nous, on se connaît
déjà ; les autres, on n’en connaît jamais qu’un petit bout, même nos
proches…

Dieu s’en fiche


C’est un grand-père en visite chez ses petits-enfants. Lors d’un petit
déjeuner qui se passe joyeusement, il échange avec l’une de ses petites-
filles, à propos de leur bonheur de se retrouver, une fois de plus, tous en
famille (il est âgé et malade, et sait mieux que quiconque à quel point ces
instants sont précieux). Il est très pieux. Heureux de ce qu’il vit avec ses
proches, il propose à la fillette de prier pour remercier le Seigneur, de Lui
rendre grâce pour ce joyeux petit déjeuner, pour la chance d’être encore là,
tous ensemble. Mais elle traverse une période où sa foi l’a quittée :
« Grand-père, je suis désolée, mais moi en ce moment, je ne crois pas
beaucoup en Dieu ! » Et lui de répondre, du tac au tac : « Ce n’est pas
grave, tu sais, Dieu s’en fiche, que tu ne croies pas en lui, ça ne le dérange
pas ! Ce qui compte, c’est que nous lui rendions grâce pour tout ce bonheur
qu’il nous envoie… » Je suis témoin silencieux de la scène, affairé autour
de l’évier car je pars travailler bientôt. J’adore la pirouette du grand-père,
qui témoigne de sa foi inébranlable. De sa foi de charbonnier, émouvante
sinon convaincante. En effet, ma fille ne semble pas persuadée, mais elle
s’exécute tout de même ; amusée et attendrie par l’obstination bienveillante
de son grand-père, elle rit de bon cœur, joignant ses mains et remerciant
Dieu.
Et un vent de grâce souffle dans la pièce à cet instant. D’où venait-il ?
Allez savoir…

Dignité
C’est un souvenir raconté par Primo Levi, déporté à Auschwitz. Il revient
au camp après une épuisante journée de travail, en compagnie d’Alex, un
kapo, c’est-à-dire un prisonnier de droit commun surveillant les autres
détenus : « Pour rentrer au camp, il faut traverser un terrain vague
encombré de poutres et de treillis métalliques empilés les uns sur les autres.
Le câble d’acier d’un treuil nous barre le passage ; Alex l’empoigne pour
l’enjamber, mais, Donnerwetter, le voilà qui jure en regardant sa main
pleine de cambouis. Entre-temps je suis arrivé à sa hauteur : sans haine et
sans sarcasme, Alex s’essuie la paume et le dos de la main sur mon épaule
pour se nettoyer ; et il serait tout surpris, Alex, la brute innocente, si
quelqu’un venait lui dire que c’est sur un tel acte qu’aujourd’hui je le juge,
lui et Pannwitz, et tous ses nombreux semblables, grands et petits, à
Auschwitz et partout ailleurs 9. »
Autre souvenir littéraire. C’est l’écrivain allemand Ernst Jünger, alors
qu’il est officier de la Wehrmacht en poste à Paris, qui raconte dans son
Journal comment il adresse un salut militaire aux juifs portant l’étoile jaune
quand il les croise dans la rue. Un médecin français, ainsi salué en
juin 1942, en a récemment témoigné 10. Que cherchait à faire Jünger, sinon à
lutter contre la dévalorisation infligée aux citoyens juifs, consistant à ne
même plus être considéré comme digne d’un regard et d’un salut ? Et
qu’est-ce que la dignité ? C’est le respect inconditionnel dû à un humain par
un autre humain. Respecter n’oblige ni à l’admiration ni à l’affection. Le
respect concerne aussi bien le corps humain que la personne humaine. La
dignité, c’est reconnaître que ni l’un ni l’autre ne peuvent être
instrumentalisés, classés ou évalués en termes de valeur ou de rendement.
C’est donner à autrui la même valeur et les mêmes droits qu’à nous-même.
Parfois, cette dignité ne nous est pas reconnue par nos semblables, ou
certains d’entre eux. Le risque est grand alors que nous intériorisions ce
rejet, et que nous ne nous respections plus nous-même. C’est le danger de
toutes les discriminations : non seulement être infériorisé par d’autres, mais
surtout finir par se croire inférieur et indigne. C’est dans ces circonstances
que le travail sur l’estime de soi est le plus difficile et le plus essentiel 11.

Dollar
Ça se passe lors d’un cours de psychologie sur l’estime de soi, quelque part
dans une université américaine. Le professeur brandit un billet d’un dollar
et demande à ses étudiants : « Combien vaut-il ? » Les élèves répondent en
chœur : « Un dollar ! » Le professeur froisse le billet entre ses mains, puis
le jette par terre, le piétine, le ramasse. Il redemande à ses étudiants :
« Combien vaut-il ? » Les élèves répondent à nouveau : « Un dollar ! » Et le
professeur de conclure : « Et voilà, souvenez-vous, que l’on vous froisse,
que l’on vous piétine, que l’on vous humilie, vous valez toujours la même
chose ! »
Dominance ou appartenance ?
Le groupe est important pour l’estime de soi. Mais que venons-nous y
chercher ? Simplement le plaisir de se sentir accepté, apprécié, intégré ? Ou
bien voulons-nous y être admiré, cherchons-nous à y trouver un lieu pour
dominer et impressionner ? Ce n’est pas anodin pour l’estime de soi :
vouloir être apprécié demande moins d’efforts, et s’avère moins angoissant,
que vouloir être admiré 12. Dans le premier cas, l’estime de soi est nourrie et
stabilisée, dans le second elle est amplifiée mais insécurisée : il faut
toujours prouver qu’on est le plus fort.

Douleureux
En tapant un texte un peu vite sur mon clavier, je découvre sur l’écran de
mon ordinateur une faute de frappe inspirante : j’ai écrit « vie douleureuse »
au lieu de « vie douloureuse ». La douleur d’être heureux existe-t-elle ? Ou
plutôt, est-ce finalement ce qui caractérise toute vie humaine : le bonheur,
par petits bouts, réside toujours au milieu de nos douleurs, à côté d’elles,
malgré elles, avec elles. Toute vie ne peut être que douleureuse…

Doute
En théorie, le doute est une chance, une occasion de constamment remettre
en question nos certitudes, de constamment surveiller nos convictions et de
les ajuster au réel. Pour Nietzsche 13, « ce n’est pas le doute, mais la
certitude qui rend fou ». Pour autant, en matière d’estime de soi, nous nous
servons souvent du doute à nos dépens, et de manière injuste : nous doutons
volontiers de nous, de notre valeur, de la place que nous méritons, de
l’estime que les autres nous accordent. Cela nous insécurise. Mais nous ne
doutons pas assez de nos propres doutes : pourquoi suis-je si sûr d’avoir été
mauvais lors de cette prise de parole, alors que mes proches me garantissent
que ça allait ? Doutes inégalitaires et déséquilibrés de la mésestime de soi :
douter de mes succès, mais pas de mes échecs. Le philosophe André
Comte-Sponville rappelle que, par essence, « le doute renaît toujours 14 » :
normal, c’est dans sa nature de gardien de la vérité des faits. Puis il ajoute :
« On n’en sort que par le sommeil ou par l’action. » Si je doute de moi,
continuer d’agir, en mieux si possible, est préférable à toute rumination ; si
je doute des encouragements que l’on m’adresse, agir encore pour tenter de
les mériter. Continuer d’agir. Ou me lancer dans une bonne sieste…

Droit (Tiens-toi)
Notre état mental s’exprime largement au travers de notre corps. Par
exemple, lorsqu’on est triste, on a tendance à baisser les yeux, à parler plus
lentement, d’une voix plus grave. Et ce que de nombreuses études
scientifiques montrent aussi, c’est que la manière dont nous nous tenons
(que notre posture soit droite ou voûtée, etc.) influence en retour notre
mental. Si l’on fait, par exemple, remplir des questionnaires de satisfaction
existentielle à des volontaires, on obtient des résultats différents selon qu’on
leur a fait passer ces questionnaires sur une petite table basse, qui les force à
se voûter et à se rabougrir, ou sur un pupitre assez haut, leur permettant de
tenir tête et corps bien droits 15. Remplir le questionnaire dans une posture
repliée modifie la satisfaction de soi à la baisse, et à l’inverse, le remplir
dans une posture droite la pousse à la hausse. Quand vos parents vous
disaient : « Tiens-toi droit(e) ! », vous ricaniez ? Vous aviez l’impression
que cela ne servait à rien ? Eh bien, vous aviez tort. Au fait, j’espère que
vous n’êtes pas en train de lire ces lignes tout(e) avachi(e) ? !
E
Ecce homo
On connaît la célèbre formule de Ponce Pilate, livrant Jésus à la foule avec
ces mots : « Voici l’homme. » Mais Ecce homo c’est aussi le titre de
l’autobiographie philosophique de Nietzsche, dont les trois premiers
chapitres ont pour titres : « Pourquoi je suis si sage », « Pourquoi je suis si
malin », « Pourquoi j’écris de si bons livres »… Provocation, bien sûr, qui
fit longtemps considérer ce livre comme mineur dans son œuvre, ou du
moins suspect. Ce fut en tout cas son dernier, après l’insuccès de tous les
précédents, et quelques mois avant qu’il ne sombre dans la folie. Il pose au
lecteur contemporain mille et une questions, dont une à laquelle Nietzsche
ne songeait sans doute pas, mais qui nous intéresse ici : comment parler de
ses qualités sans donner l’impression de se vanter ? Le plus simple est de ne
pas en parler, et de les laisser découvrir aux autres ; ou d’en parler
sobrement puis de passer à autre chose. Ecce elegans homo…

Échec
Proverbe russe : « Le succès a mille pères, mais l’échec est orphelin. »
C’est vrai dans la vie publique : personne n’aime endosser des échecs
devant autrui. Mais dans le secret de nos esprits, si on doute de soi, c’est
l’inverse : on a du mal à s’attribuer les succès, et on se demande volontiers
si les échecs ne nous reviennent pas.
Écosystème
Tous les êtres vivants dépendent d’un écosystème ; le stress survient si ce
dernier n’est pas adapté à leurs besoins et leurs capacités. Chez les humains
existe un écosystème relationnel et culturel : si nous vivons entourés de
personnes et de valeurs qui ne nous correspondent pas, nous allons souffrir.
Les ambitieux extravertis souffriront de vivre au milieu de personnes
simples et humbles, que le récit de leurs exploits n’intéresse pas ; les
fragiles dans le doute souffriront de se retrouver entourés d’orgueilleux
jugeant autrui sur ses capacités à parler, à briller, à s’imposer. Nous
pouvons toujours faire des efforts d’adaptation, bien sûr. Mais épuisants ou
frustrants. Alors, cherchons aussi à aller vers l’écosystème le plus adapté à
nos besoins, le plus épanouissant, à aller vers les personnes avec qui la
connivence est naturelle, et vers les milieux qui nous stimulent ou nous
apaisent, selon notre forme du moment.

Effet Dunning-Kruger
L’effet Dunning-Kruger 1 désigne la tendance générale des incompétents à
se surestimer : plus on est incompétent, plus on a tendance à se croire
compétent. Il a souvent été utilisé pour faire taire les contestations : on ne
pourrait débattre de politique, de santé, ou d’économie que si l’on est expert
dans ces domaines. Ce n’est évidemment pas une bonne idée.
D’autant que les deux chercheurs Dunning et Kruger ne voulaient pas
dire cela 2, mais s’intéressaient plutôt au fait que nous ne pouvons juger de
notre compétence dans un domaine que si nous maîtrisons les bases de ce
domaine : nous ne pouvons prétendre corriger les fautes dans une dictée que
si nous connaissons bien la langue française, etc. Or moins nous maîtrisons
les bases, moins nous sommes conscients de nos faiblesses et plus nous
pouvons donc avoir tendance à nous surévaluer : « Ça n’a pas l’air si
compliqué », peut-on se dire en voyant des skieurs dévaler une pente, alors
qu’on n’a jamais fait de ski.
Quand on demande à des volontaires de s’autoévaluer après une
épreuve, les peu compétents se surévaluent et les très compétents se sous-
évaluent. Pourquoi ? Sans doute parce que la plupart des peu compétents ne
se rendent pas toujours compte qu’ils le sont, alors que la plupart des
compétents croient que tout le monde l’est.
Moralité ? D’abord connaître ce biais : moins on est compétent dans un
domaine, plus on risque de se croire plus compétent qu’on ne l’est. Ensuite,
comprendre que cela ne nous dispense pas d’avoir un avis et de le donner,
mais que cela doit nous inciter à le faire prudemment, et à écouter tout de
même les « sachants ».

Efforts pour aller bien


Il y a des mots qu’on n’aime pas entendre quand on n’est pas en forme : le
mot « effort » par exemple. Je me rappelle, un jour, alors qu’avec un ami
coauteur nous mettions la dernière main à notre livre commun, en rédigeant
ce qu’on appelle la quatrième de couverture (le petit texte figurant au dos
du livre et le résumant), je souhaitais parler d’efforts à accomplir, et mon
ami, m’expliquant que le mot « effort » était rébarbatif, me suggéra de le
remplacer par « travail sur soi ». La même chose, en fait, mais mise dans les
mots acceptables par notre époque !
Quand on est fragile, quand on souffre d’une estime de soi trop
réceptive aux échecs et aux doutes, on doit répéter des efforts pour aller
bien. Parfois, c’est décourageant : « Je devrai toujours faire des efforts ?
toute ma vie ? » Oui, souvent ! Mais d’abord, ces efforts ne sont pas si
pénibles ; ensuite, ils marchent et nous aident, ce qui nous motive à les
poursuivre. Voici une petite histoire pour vous éclairer…
En ce début d’automne, comme tous les ans, nous accomplissons une
randonnée itinérante avec une vingtaine d’amis. Un soir, nous faisons étape
dans un petit hôtel, et un accordéoniste est là, dans la salle commune, qui
joue de vieux airs du passé. Alors, joyeux comme des marcheurs qui ont
traversé de beaux endroits, nous commençons à chanter ; et puis, joyeux
comme des marcheurs qui ont bu une ou deux bières, nous commençons à
danser.
L’une d’entre nous, habituellement austère et réservée, danse aussi, de
bon cœur, me semble-t-il. Ça me fait plaisir, et durant le repas qui suit je lui
fais la remarque : « Dis donc, c’était super de te voir toute joyeuse comme
ça. » Et elle de me répondre : « Je n’étais pas joyeuse, j’étais désespérée ! »
Au début, ça me fait sourire : elle est décidément incorrigible, avec sa
manie, ou sa pudeur, de ne jamais admettre qu’elle puisse être heureuse ou
légère. Puis, sa remarque me fait réfléchir. Et si, finalement, elle avait
raison ? Si derrière toute joie se cachait de la tristesse, si tous nos bonheurs
n’étaient qu’un moyen de lutter contre nos malheurs, si le goût de la vie
servait à masquer celui de la mort ?
Bien sûr, ce n’est pas vrai pour tout le monde. Et chez certains humains,
il se trouve une grande robustesse du bonheur, un véritable élan vital qui les
nourrit de l’intérieur, sans effort. De véritables veinards, jamais déprimés,
jamais déprimables, chez qui le goût de la vie est là, livré de série, comme
tombé du ciel… Mais chez d’autres, les plus nombreux peut-être, il y aura
des efforts à conduire, face à l’évidence de ce qu’est une vie humaine : on
naît, on souffre, on vieillit, et puis on meurt. Chacun réagit à cela comme il
peut : certains vont se noyer dans cette vision sombre, se sentir
régulièrement submergés par l’irrémédiable, la déprime, les angoisses et
l’intranquillité. D’autres vont essayer d’oublier, de tourner le dos à leur
condition de pauvres mortels fragiles, en courant après tous les plaisirs qui
passent. Mais plutôt que se résoudre à la morosité, plutôt que se contenter
de la superficialité, pourquoi ne pas choisir la voie du milieu : la voie des
efforts tranquilles, vers un bonheur lucide ?
Ces efforts sont simples : bouger son corps, manger fruits et légumes,
intéresser son esprit à autre chose qu’à soi, apprendre, nourrir des liens,
donner, recevoir : vivre, quoi ! Et parfois même danser ! Puis réfléchir,
réfléchir encore, et quand réfléchir fait trop mal, se remettre à danser… Ces
efforts ne garantissent rien de spectaculaire, ne promettent rien d’immédiat.
Mais ils aident, tout doucement, à tirer nos tristesses du côté de nos joies.
Le philosophe Clément Rosset, soulignant les liens entre joie et tristesse,
écrivait ceci : « La joie réelle n’est autre qu’une vision lucide, mais
assumée, de la condition humaine ; la tristesse en est la même vision, mais
consternée. » Et il conclut : « La joie est ainsi ce que Spinoza pourrait
appeler un mode actif de la tristesse 3… » Voilà : pour prévenir la déprime
existentielle, rien de mieux que le bonheur donc, mais un bonheur actif, qui
se construit ; et lucide, qui ne nie pas l’évidence du malheur, mais reconnaît
aussi la nécessité de forces pour le traverser et lui survivre. C’est parce que
la vie est dure que nous avons besoin de la douceur du bonheur. Et c’est
parce qu’elle est parfois désespérante que nous avons besoin de danser.
Comme l’amie dont je vous parlais au début de mon histoire…

Ego
Mot latin qui signifie « moi », le terme ego est utilisé en général pour
décrire cette partie de nous qui est excessivement accrochée à ses
possessions, ses privilèges, ses besoins de reconnaissance ou de dominance.
« Avoir un gros ego » : être prétentieux, susceptible, avide d’attentions sur
soi. Parfois, on est surpris par de gros ego masqués, auxquels on ne
s’attendait pas : une personne de nos connaissances surréagit à un
événement qui nous semble pourtant mineur, à une question de préférence
ou de préséance un peu ridicule vue de loin (une place trop écartée à table,
une non-invitation, un cadeau moins réussi que d’autres…). Et parfois, c’est
chez nous que l’ego se manifeste, nous voilà soudain agacé ou vexé dans un
domaine où l’on se croyait tranquille : il va falloir se remettre un peu au
travail…

Ego Park
« Un parc d’attractions, aux États-Unis, temple de la vanité, où l’on soigne
son ego malade. Le ticket d’entrée est une invitation somptueuse, où votre
nom est écrit à la main en anglaises. Puis on vous loue un smoking ou une
robe longue. Un tapis rouge vous mène à une salle à manger : vous passez
entre deux rangées de photographes qui vous mitraillent, des caméras qui
vous filment, pendant qu’un public hystérique crie votre nom en vous
demandant des autographes – que vous accordez bien volontiers. On vous
interviouve sur les sujets les plus variés : vous pouvez vous exprimer sur ce
qui vous plaît, ou vous déplaît. Puis, vous pénétrez dans la salle à manger,
où, sur grand écran, on diffuse l’interviouve que vous venez de donner.
Pour quelques dollars de plus, on met votre tête à la place ce celle de la
vedette de votre choix dans n’importe quel film. Vous avez l’air d’un
imbécile, mais d’un imbécile content 4. » Implacable constat de Jacques
Drillon, chroniqueur à la dent dure. Ça calme, non ?

Égoïsme subtil
Une vision originale de l’égoïsme, proposée par le philosophe Alain :
« C’est une pensée attachée aux frontières du corps, et occupée de prévoir
et d’écarter la douleur et la maladie, comme aussi de choisir et mesurer les
plaisirs. Si l’égoïsme veillait sur l’âme, afin d’en écarter les affections
honteuses, les lâchetés, les erreurs et les vices, l’égoïsme serait une
vertu 5. » Finalement, ce n’est pas tant de penser à soi qui fait l’égoïsme,
mais de ne penser qu’à son corps, autrement dit qu’à ses besoins et ses
intérêts matériels, plutôt qu’à ses progrès moraux.

Égoïsme véritable
« Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi », écrivait Eugène
Labiche. Il y a évidemment toutes sortes d’égoïsmes. Certaines personnes,
lorsque je leur parle de l’altruisme, me disent qu’il est important, aussi,
d’être égoïste parfois, de penser à soi. Bien sûr… Car l’égoïsme ce n’est pas
tant le « moi aussi ! », qui est normal, ou le « moi d’abord ! », qui est
parfois une erreur mais que l’on peut comprendre. C’est plutôt le « tout
pour moi ! », quand même plus problématique.

Éloges
« On place ses éloges comme on place de l’argent, pour qu’ils nous soient
rendus avec les intérêts. » C’est dans le Journal de Jules Renard 6, qui était
un brave type, mais contaminé par les manigances incessantes du petit
milieu littéraire parisien auquel il s’efforçait d’appartenir. Heureusement
qu’il pouvait s’en libérer par de fréquents et ressourçants séjours dans sa
campagne du Morvan.
Émotions et estime de soi
C’est une histoire compliquée que celle des émotions et de l’estime de soi,
une histoire de mensonges réciproques. Et progresser en matière d’estime
de soi, c’est apprendre à éviter ces mensonges.
Premier mensonge : nous nous mentons souvent à nous-même, en
n’écoutant pas nos émotions et ce qu’elles veulent nous dire. Se dire : « Ce
n’est pas grave, je n’ai pas eu cette promotion, mais ce sont des choses qui
arrivent », tout en se sentant malheureux, dévalorisé de n’avoir pas été
choisi alors qu’on avait les qualités requises. Se dire : « Je n’avais pas
tellement envie d’aller à cette soirée », alors qu’on se sent triste et rejeté de
ne pas y avoir été convié. Dans ces cas, et dans bien d’autres, mieux vaut
reconnaître sa souffrance (ce qui ne veut pas dire s’en contenter et s’y
complaire). Les émotions sont prêtes à nous y aider, à condition de bien les
écouter. La tristesse ne nous dit pas : « Tu es minable », mais : « Tu te sens
triste de ce qui t’arrive. » Ce n’est pas la même chose.
Deuxième mensonge : nos émotions, avec leur vieux complice notre
ego, nous font croire des trucs qui n’existent pas vraiment. On se sent
parfois humilié par une remarque critique, alors qu’on ne l’est pas, et que
personne ne juge qu’on l’est. On se trouve parfois minable après un échec,
alors qu’on ne l’est pas, et que personne ne juge qu’on l’est. Nos émotions
nous collent parfois une dose de malaise excessif, que notre cerveau
pensant et jugeant labellise à sa manière, négative. On se dit : « Je suis
humilié », alors que la vraie situation est qu’on se sent humilié. On se dit :
« Je suis minable », alors que la vraie situation est qu’on se sent minable.
Là encore, ce n’est pas la même chose.
Du coup, il n’est pas possible de progresser en matière d’estime de soi
sans travailler sur ses émotions. Le bon usage des émotions, c’est toujours
la même chose, très simple : les accueillir, les observer, les comprendre ;
parfois, pour faire ce travail de mise à plat, il faut d’abord les avoir
pacifiées ; puis se parler et se raconter à soi-même ce qui s’est passé (ou
l’écrire) : « Il m’est arrivé telle situation ; ça a déclenché chez moi telle
émotion ; puis telles pensées qui ont eu tendance à amplifier encore
l’émotion ; et maintenant que je suis un peu au calme et au clair, je
comprends la séquence, et je vois mieux que faire. » C’est simple. Le
compliqué, c’est de le faire régulièrement. La méditation, ce rendez-vous
régulier avec nous, notre corps, nos émotions et nos pensées, est un très bon
moyen pour cela. Sinon, l’écriture de soi, un journal de bord, ça marche
aussi. Et sinon, il nous reste la psychothérapie, cette autre forme de rendez-
vous avec nous-même (avec tout de même un thérapeute curieux en face de
nous…).

Empereur d’Autriche
Voici le rituel funéraire de l’empereur d’Autriche François-Joseph Ier (1831-
1916) raconté par les chroniqueurs de son temps 7 : « Précédé de cent
cavaliers montés sur des chevaux noirs, et de cent cavaliers montés sur des
chevaux blancs, le cercueil de François-Joseph est conduit à l’église des
Capucins… Arrivé à la porte de la crypte, un héraut d’armes demande à
voix haute : “Ouvrez, je suis Sa Majesté, l’empereur d’Autriche, roi de
Hongrie.” La porte reste close. “Ouvrez, répète le héraut, je suis l’empereur
François-Joseph, roi apostolique de Hongrie, roi de Bohême, roi de
Jérusalem, grand-prince de Transylvanie, grand-duc de Toscane et de
Cracovie, duc de Lorraine.” La porte reste toujours fermée. “Ouvrez, je suis
François-Joseph, pauvre pécheur, et je demande humblement la grâce de
Dieu. – Tu peux entrer”, répond alors le grand prieur. La porte s’ouvre… »
L’ego n’a pas sa place au Paradis, essayons de nous en apercevoir de notre
vivant.
Emprise
Sur le plan psychologique, c’est le phénomène par lequel une personne
exerce sur nous une autorité ou une domination abusive, sans avoir
forcément recours à la force ou à la menace physique. Je me souviens d’une
discussion avec une amie qui me racontait ses expériences personnelles
d’emprise : elle avait connu ça en couple pendant quatre ans, et aussi avec
un de ses employeurs. Me racontant son entretien de licenciement avec ce
dernier, qui lui mettait une pression d’enfer pour qu’elle démissionne, en
reconnaissant ses fautes et ses torts, elle décrivit un moment étrange : « Des
paroles sont sorties de mon corps, je me suis entendue prononcer des
excuses pour la peine que je lui avais faite ! » Alors qu’elle n’en pensait
bien sûr pas un mot. L’emprise est parfois comme un phénomène de
possession, nous nous échappons à nous-même, nous voyant faire ou dire
des choses que toute notre intelligence ou notre raison réprouvent. Manque
d’estime de soi, bien souvent ; souvent aussi, et cela va ensemble, excès de
gentillesse et d’empathie. La solution ? Connaître cette faille en soi, et la
reconnaître à chaque fois qu’elle se réveille ; ne jamais rester seul face aux
grands manipulateurs, en parler à des proches ou à des professionnels ;
s’écarter quand c’est possible ; bien se préparer en cas de face-à-face
obligé ; muscler au quotidien sa capacité à dire non, s’y entraîner à chaque
occasion : non au commerçant qui nous a fait essayer des articles qu’on ne
souhaite pas acheter, non aux amis qui veulent nous inviter alors que nous
sommes fatigués, non aux abuseurs en tout genre – qu’ils soient gentils ou
malveillants. Et ne pas chercher à se convaincre qu’on a peut-être tort, après
tout. Au contraire, rester en éveil.
Une autre amie, qui avait mis des années à se séparer d’un conjoint
pénible et toxique, m’expliquait qu’un jour elle avait eu une sorte de
révélation phonétique : « J’expliquais à une copine que mon mari n’était
plus à mes yeux qu’un sale type qui me manipulait, et tout à coup, en
utilisant le mot “conjoint”, j’ai eu un déclic, je me suis mise à répéter et à
décomposer : conjoint, con-joint, con joint ! Ce con s’est joint à moi
pendant des années ! C’est idiot, mais le formuler, ça m’a motivée ! »
Les voies de la libération sont multiples et imprévisibles…

Endophasie
L’étude des paroles que nous prononçons pour nous-même, dans le huis
clos de notre esprit 8. De nombreux travaux ont tenté de percer les secrets de
ces voix intérieures : comment s’adresse-t-on à soi (en se disant je, tu ou
parfois il ou elle) ? dans quelles circonstances (pour s’encourager ou pour
se juger) ? et sur quel ton (bienveillant ou agressif) ? L’affaire n’est pas
anodine, et prêter attention à ces autopropos est de première importance :
passer son temps à s’autocritiquer, comme le font certaines personnes, est
une certitude de démolition de l’estime de soi. Écoutons un peu plus
attentivement nos voix intérieures, mais seulement pour en faire bon usage :
les examiner et ne pas forcément les suivre !

Enfer : est-ce que « l’enfer,


c’est les autres » ?
On connaît la célèbre formule de Sartre, dans sa pièce de théâtre Huis clos.
Je suis tombé l’autre jour, je ne sais pourquoi ni comment, sur ce passage
d’un entretien où il commente cette phrase 9 : « Mais “l’enfer c’est les
autres” a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que
nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était
toujours des rapports infernaux. Or c’est tout autre chose que je veux dire.
Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre
ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce
qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance
de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de
nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont
déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous
ont donnés, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement
d’autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d’autrui entre
dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans
la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe
une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent
trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse
avoir d’autres rapports avec les autres, ça marque simplement l’importance
capitale de tous les autres pour chacun de nous. » Finalement à l’en croire,
Sartre aurait presque pu écrire : « Le paradis, c’est les autres » ! Ce que les
études sur le bonheur et la santé confirment d’ailleurs très largement 10 : les
liens sociaux harmonieux, c’est le top !
Concluons : le problème (« l’enfer »), ce n’est donc pas tant les autres
que la place que nous accordons parfois en nous à leur regard et à leur
jugement ; ou plutôt à ce que nous en croyons, car s’il y a un domaine où
nous nous trompons très souvent, c’est la lecture des pensées d’autrui !

Entretien d’embauche
C’est une patiente très malheureuse, et très abîmée en matière d’estime de
soi. Elle a d’énormes problèmes de ce côté-là : persuadée qu’elle ne vaut
rien, n’a aucun talent, ne peut plaire à personne ni rien faire de bien, à part
échouer (« Là, et seulement là, je suis forte », me dit-elle). Elle ne reste
jamais longtemps dans le même travail : soit elle fait correctement le job
mais finit par démissionner, intimement convaincue qu’elle le fait mal ; soit
elle le fait effectivement mal, tant elle est stressée, insécurisée, inhibée,
crispée, et on la congédie… Elle me raconte comment, lors des entretiens
d’embauche qu’elle passe quelquefois (il faut bien payer son loyer), elle
s’entend dire dans sa tête : « Ne me prenez pas, ne me prenez pas ! Vous le
regretterez ! » Et évidemment, ça marche, le plus souvent : on ne la prend
pas.

Envie
S’il y a une passion triste, une émotion négative qui fait l’unanimité contre
elle, c’est bien l’envie ! Écoutez le poète Ronsard : c’est « le plus méchant
et le plus vilain vice de tous »… Écoutez le philosophe Descartes : « Il n’y
a aucun vice qui nuise tant à la félicité des hommes que l’envie : car, outre
que ceux qui en sont entachés s’affligent eux-mêmes, ils troublent aussi de
tout leur pouvoir le plaisir des autres 11. » Tout le monde est d’accord :
l’envie, c’est l’enfer pour les envieux, l’inconfort pour les enviés, et la sale
ambiance pour tout le monde ! Comment définir l’envie ? Aristote nous dit
que « l’envie est la peine que l’on éprouve à la vue du succès de nos
semblables 12 ». Plus précisément, elle est le désir douloureux de ce que
d’autres possèdent et que nous n’avons pas : un statut social et ses
avantages, des biens matériels, des qualités personnelles… L’envie peut
prendre de nombreuses formes. Parfois, elle a un visage calme, triste et
tranquille, celui du simple constat des chances que l’on n’a pas… Mais
parfois, elle se teinte d’une montée de colère, contre soi ou contre les
autres.
Colère contre soi, lorsqu’on se trouve nul de ne pas avoir pu, nous aussi,
obtenir ce que d’autres ont obtenu : c’est alors une envie dépressive qui
nous gagne, avec un goût d’échec ou d’infériorité. Colère contre les autres,
lorsqu’on estime – à tort ou à raison – que leurs avantages ne sont pas
mérités, qu’ils ne les doivent pas à leurs efforts ou à leur travail, mais à
leurs chances ou leurs privilèges. On a alors le sentiment d’une injustice,
qui nous mène au ressentiment, à une forme d’envie agressive, hostile, dans
laquelle, incapable de nous réjouir du bonheur des autres, nous en arrivons
à souhaiter leur malheur.
Que peuvent faire les personnes envieuses face à l’envie qui les
tourmente ?
Il y a bien sûr des réponses individuelles : si quelque chose nous fait
envie, nous pouvons commencer par nous demander si nous en avons
authentiquement envie, ou mimétiquement envie, par réflexe : dans ce cas,
nous pouvons œuvrer à nous en détacher. Et si, après mûre réflexion, ce
quelque chose nous fait toujours envie, nous pouvons alors travailler pour
l’obtenir nous aussi. Cela revient à cultiver une troisième sorte d’envie,
après la dépressive et l’agressive : l’envie émulative, qui se focalise non sur
ce que les autres ont, mais sur ce qu’ils ont fait pour l’avoir.
À côté de ces réponses personnelles à l’envie, il y a aussi des réponses
collectives, et même préventives. Car nous vivons tout de même dans une
« société de l’envie », une société qui attise comme jamais nos désirs de
statut et de possession, une société qui pousse, notamment sur les réseaux
sociaux, chaque personne à mettre en avant ses privilèges, ses succès, ses
avantages, bref tout ce qui n’est, bien souvent, qu’une fausse monnaie du
bonheur… Dans nos sociétés dites « postmodernes », marquées par ce que
les sociologues nomment les « tensions comparatives », une des solutions
préventives à l’envie prendrait alors le visage de l’élégance de la discrétion
et du non-étalage de ses avantages.
Enfin, il y a la justice. Pour Freud, la civilisation est ce qui permet la
transformation de l’envie animale en désir de justice sociale. Si j’ai le
sentiment que les mêmes règles du jeu sont valables pour tout le monde, et
qu’elles sont respectées par tous, alors il me sera plus facile de ne pas
ressentir d’envie toxique. Encore faut-il que les règles soient claires et
appliquées sans faille… C’est ce qui se passe dans le monde du sport, où les
performances des adversaires suscitent en général une envie émulative
plutôt qu’agressive.
Ah là là ! Examiner ses désirs et trier le vrai du faux, ne pas se faire
prendre au piège de l’envie mimétique, militer pour plus de justice
sociale… Quel boulot pour se débarrasser de l’envie ! Mais à la sortie,
quelle récompense : la liberté retrouvée, la capacité d’admirer, de se réjouir
du succès des autres, de s’en inspirer. Sûr qu’on va mieux respirer, et mieux
dormir…

Erreur double
Paul Valéry, observateur amusé de la nature humaine : « Les uns sont assez
bêtes pour s’aimer ; les autres pour se haïr. Deux manières de se
tromper 13. »

Exhibitions et prothèses
Parmi les objets permettant d’afficher son estime de soi aux yeux de ses
semblables : une grosse voiture, des vêtements de marque, des meubles de
designer inconfortables mais dernier cri. Preuves ? prothèses ? ou écrans de
fumée pour masquer, aux yeux des autres et aux siens propres, sa fragilité et
sa pauvreté intérieures ?
F
Femmes
Depuis toujours, les recherches montrent que les femmes ont des niveaux
d’estime de soi plus bas que les hommes 1, et ce dans tous les domaines :
regard sur son corps, ses compétences, sa popularité 2. Cela ne vient
évidemment pas de ce que les femmes sont moins belles ou compétentes
que les hommes, mais de l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes depuis
toujours, dans des sociétés patriarcales. On leur y apprend, de façon plus ou
moins subtile, à se tenir en retrait, à ne pas être ambitieuses, et finalement à
se croire inférieures. Le phénomène est universel, et ne se limite pas à
l’Occident 3. Il est probable qu’au fur et à mesure que les sociétés se
débarrasseront de leurs préjugés sexistes conscients et inconscients, les
différences en matière d’estime de soi s’amenuiseront. Mais pas tout de
suite, car ce qui semble observé dans un premier temps, c’est que ces
différences persistent, même dans les pays où la condition des femmes est
bonne : c’est que, de ce fait, les femmes se retrouvent alors plus souvent en
compétition avec les hommes pour les mêmes postes, par exemple au
travail. Elles se comparent donc plus souvent à eux que quand elles étaient
en retrait ; hélas, ces comparaisons se font avec leurs anciens clichés sur
leurs moindres compétences supposées ; d’où sentiments, au moins
transitoires, d’imposture, etc. Les lois dans une société évoluent plus vite
que les stéréotypes dans un cerveau 4.
Feu rouge
Un jour, j’ai vu la Grâce incarnée dans un corps traverser devant moi à un
feu rouge. C’était le mercredi 14 septembre 2016, à 8 h 20, j’étais sur mon
scooter, arrêté au feu rouge près de l’école primaire de mon quartier. Je
regardais passer toute la petite société des parents et des enfants, dans le
beau soleil de l’été finissant. Ça trottinait, ça rigolait, ça bavardait de tous
les côtés.
Une employée de mairie s’occupait de surveiller le passage clouté, avec
une casaque jaune. Elle bavardait avec tout le monde, discutait avec les
mamans et les papas qui accompagnaient les plus petits, saluait les enfants.
C’était un moment comme je les aime, où tous ces citoyens, de toutes
cultures, de toutes couleurs, de toutes religions, se mélangent joyeusement
et tranquillement, comme si c’était naturel et évident. Il me semble entendre
La Marseillaise dans ma tête, il me semble entendre les mots de « Liberté,
Égalité, Fraternité », en voyant ce petit monde se rendre vers l’école de la
République. Je me dis que c’est beau quand même de vivre dans un pays
démocratique et en paix, que c’est une chance hallucinante que nous avons,
que la plupart des humains ne rêvent que de paix et d’amour, qu’il faut
préserver ça à tout prix, que…
Tout à coup je la vois qui s’approche.
Elle marche un peu plus lentement que les autres enfants. Elle marche
doucement, avec un drôle de déhanchement à chaque pas, mais de manière
harmonieuse. Une petite fille brune, d’une dizaine d’années, la tête haute,
un grand sourire qui éclaire son visage. Elle sourit à des amis qu’elle
aperçoit, à la vie, au soleil, à l’air tiède, elle sourit en regardant tout autour
d’elle. Elle revient de vacances, elle est toute bronzée, en short et en
manches courtes. Elle est toute belle, même ses jambes, tordues par le
handicap, sont belles. Elle est pleine de grâce ; à cet instant où je la vois
traverser devant moi en souriant et en boitant, elle incarne littéralement la
grâce. Son corps tourmenté est splendide et rayonnant. Elle est la grâce
même, elle est porteuse à cet instant de toute la fragilité et de toute la beauté
de l’humanité.
Je suis médusé, sidéré, pétrifié, ému jusqu’à l’os. Je suis à deux doigts
de tomber de mon scooter, comme Paul de Tarse tomba de son cheval sur le
chemin de Damas. Mais tout le monde m’engueule, ça klaxonne : le feu est
passé au vert et les voitures derrière moi n’ont pas vu que toute la Grâce du
Monde venait de traverser la rue sous leurs yeux, en boitillant et avec un
sourire comme jamais, jamais ils n’en verront peut-être de toute leur
existence, cette bande de nigauds.
Mais je suis aussi nigaud qu’eux : moi qui ai vu passer la Grâce dans ce
petit corps handicapé, j’obéis aux coups de klaxon, et je redémarre
bêtement, comme tout le monde, pour aller travailler. Au lieu de m’arrêter
et de remercier le ciel, Dieu, la Vie, le Soleil, tout le monde – gratitude
universelle – pour avoir eu la chance de me trouver là, à cet instant, le cœur
et les yeux grands ouverts et d’avoir pu vivre cette fulgurance de beauté et
d’humanité…

Fierté
Une émotion dont il faut se méfier. C’est le sentiment de sa valeur, mais
accompagné d’un zeste de supériorité, que l’on juge méritée. C’est ce que
montrent souvent les études : la fierté rapproche des forts (on est fier de ses
victoires et de ses succès) et diminue la compassion pour les faibles 5.
Certains chercheurs ont voulu distinguer une fierté « authentique », où nous
attribuons nos réussites à nos efforts, et une fierté « hubristique » (l’hubris
étant le mot grec signifiant « fierté excessive et dangereuse »), où nous les
attribuons à notre personne 6. Un jour qu’on me demandait, à je ne sais
quelle occasion, si j’étais fier du succès de mes livres, je me souviens
d’avoir répondu : « Non, je ne suis fier de rien, je n’aime pas la fierté ; je
suis heureux du bon accueil de mes livres, parce qu’il signifie qu’ils ont
aidé les personnes qui les ont lus ; j’en suis peut-être soulagé, parce qu’un
auteur craint toujours de tomber à côté ; mais je n’en suis jamais fier. » Le
philosophe André Comte-Sponville souligne avec justesse le seul contexte
où la fierté est légitime 7 : « La fierté ne vaut que comme défense, contre le
mépris parfois dont on est l’objet. » La fierté de ses origines modestes, ou la
Gay Pride, « fierté homosexuelle » pour lutter contre les discriminations,
sont alors légitimes.
G
Génies et surdoués partout ?
À chaque Coupe du monde de football, c’est la même chose : une invasion
de génies. Tous les quatre ans, les journalistes sportifs nous infligent une
indigestion de génies du football à propos de leurs joueurs vedettes, Pelé et
Cruyff jadis, Messi et Mbappé aujourd’hui. Sans jalousie aucune (je préfère
le rugby), je n’en peux plus d’entendre ainsi le mot génie répété et
galvaudé. Que des sportifs soient talentueux, doués, d’accord. Mais
géniaux ? Besoin journalistique d’attirer attention et audience, sans doute.
Mais aussi tic propre à l’époque : nous sommes devenus adeptes de
l’hyperbole, figure de style qui exagère et amplifie la portée d’un message.
Quand on nous soumet une bonne idée, nous disons : Génial ! Super ! Top !
au lieu de : Bien ! Cette inflation dans nos approbations ou félicitations a
ses bons côtés : elle relève d’un souci sympathique de valoriser, de
témoigner son enthousiasme, de mettre une bonne ambiance. Mais ne
contamine-t-elle pas nos esprits ?
Prenez par exemple une autre inflation, celle des surdoués 1. La
population des personnes au QI supérieur à 130 représente environ 6 % de
la population ; c’est déjà beaucoup. Mais j’ai l’impression que le titre de
surdoué est revendiqué par encore plus de parents d’enfants simplement
intelligents, notamment quand ils rencontrent des difficultés psychologiques
et des problèmes d’adaptation à l’école. Les études scientifiques disponibles
montrent pourtant que la grande majorité des enfants vraiment surdoués va
bien, est adaptée et réussit tranquillement ses études. Les problèmes des
enfants supposés surdoués sont donc souvent liés à autre chose qu’à leur
intelligence, et vouloir les attribuer au surdon brouille les pistes et retarde la
mise en œuvre des bonnes solutions.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Depuis toujours, l’individu
devait se soumettre à ses groupes d’appartenance : faire passer ses besoins
après ceux de sa famille, de son métier, de son pays ; placer ses devoirs
envers ces groupes au-dessus de ses droits par rapport à eux ; s’adapter aux
institutions sociales plutôt que réclamer qu’elles ne s’adaptent à soi… Puis,
du XVIIe au XXe siècle, les droits de la personne se sont peu à peu imposés :
très bonne chose ! Puis ils se sont peut-être trop affirmés, l’air du temps
(« parce que je le vaux bien ») soufflant joyeusement sur les braises,
toujours prêtes à s’enflammer, de l’ego. Les encouragements – légitimes –
des psys incitant leurs semblables à s’affirmer et cultiver une bonne estime
de soi ont peut-être dépassé leurs objectifs. Et tout cela a engendré, de l’avis
des chercheurs, une épidémie de narcissisme.
Le problème, c’est que le narcissisme ne consiste pas qu’en une
boursouflure de l’ego : il nous coupe des autres. Nos dons éventuels, notre
talent, voire notre supposé génie, doivent aussi et surtout à d’autres que
nous : parents, enseignants, conjoints, collègues, etc. Nous ferions bien de
nous souvenir de la mise en garde de Montesquieu : « Pour faire de grandes
choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au-dessus
des autres ; il faut être avec eux 2. » Ni sous ni sur : avec ! Alors, si vous
êtes surdoué, ou parent de surdoué, et que vous n’êtes pas satisfait de ce que
vous offre la vie, ne cherchez pas forcément du côté du surdon, mais peut-
être plutôt du côté, par exemple, d’un déficit de compétences sociales.

Gentillesse
La gentillesse, c’est une attention bienveillante à autrui, a priori
inconditionnelle. C’est vouloir du bien à autrui sans qu’il l’ait demandé,
sans savoir s’il le mérite, sans savoir qui il est. Juste parce que c’est un être
humain. La gentillesse, c’est différent de la simple écoute ou de l’empathie.
Dans la gentillesse, on prend l’initiative. On donne, plus qu’on ne rend ou
qu’on n’échange. Il existe souvent un blocage avec la gentillesse lors des
problèmes d’estime de soi. Une peur, pour les personnes à basse estime,
d’être « trop gentilles ». Mais comment la gentillesse pourrait-elle être un
défaut ? Le problème, ce n’est pas d’être trop gentil, mais c’est de ne pas
être assez affirmé par ailleurs. Il faut au contraire être gentil, c’est une
vertu : souhaiter le bien des autres, vouloir leur rendre service, voir leurs
bons côtés… Que serait le monde sans les personnes gentilles ? Un endroit
bien pénible ! Mais il ne faut pas être que gentil. Il faut ajouter aussi à son
répertoire la capacité de dire « non », « je ne suis pas d’accord », « je ne
suis pas content », etc. Être un gentil qui sait dire non, voilà l’idéal !

Globale ou spécifique, l’estime de soi ?


Depuis le début de l’approche scientifique de l’estime de soi, les chercheurs
ont identifié qu’il existait une estime de soi globale (manière générale de se
percevoir et sentiment général de sa valeur), qui se décomposait en
différents domaines d’estimes de soi spécifiques (jugement sur son
apparence physique, sa popularité, ses diverses compétences) 3.
Les deux sont bien sûr assez étroitement liées : avoir une vision
globalement favorable de soi nous pousse à avoir une relative confiance
dans notre corps, nos capacités à plaire, à réussir nos études ou nos missions
professionnelles ; et inversement, disposer d’atouts dans un de ces
domaines (corps performant ou séduisant, popularité, capacités de travail et
de raisonnement) nous aide à nous estimer en tant que personne.
Mais il semble que l’effet soit plus net de haut en bas (la bonne estime
de soi globale pour renforcer les estimes de soi spécifiques) que de bas en
haut (être doué dans un domaine donné pour améliorer notre estime de soi
globale) 4. L’estime de soi est une synthèse de nos différentes compétences.
Une explication au fait qu’accroître ses capacités dans tel ou tel domaine
fait moins de bien à l’estime de soi que se montrer globalement bienveillant
avec soi-même.

Gonflé !
On a beau être un vieux conférencier, on en apprend tous les jours. Un soir,
alors que je proposais à 1 500 personnes de la salle de poser quelques
questions à l’issue de la conférence, une jeune fille s’est approchée du bas
de la scène et m’a demandé si je pouvais lui dédicacer deux livres car elle
devait partir rapidement. J’ai failli lui dire oui tellement j’étais surpris et
sans doute admiratif de son aplomb. Mais j’ai refusé, ne serait-ce que pour
ne pas donner de « mauvais » exemple : un oui de ma part aurait entraîné
les 1 499 autres personnes qui n’osaient pas le faire à venir, provoquant une
belle pagaille et l’annulation de la séance de questions et d’échanges. Les
organisateurs de la soirée m’ont demandé ensuite si ça m’avait agacé :
pas du tout, cela m’avait plutôt étonné, et comme je le disais plus haut, avait
déclenché en moi un vague sentiment d’admiration, comme nous pouvons
en avoir face à des conduites que nous désapprouvons mais dont nous
n’aurions jamais été capables. Pas plus tard qu’hier, autre expérience,
presque une leçon de vie : à la caisse du petit supermarché bio où j’ai mes
habitudes, mon chariot est plein, du coup, une dame derrière moi, âgée mais
vive et en forme, me demande si elle peut me passer devant. « Je n’ai pas
grand-chose », me dit-elle, me montrant une boîte de six œufs qu’elle a en
main. Bien sûr, je lui cède ma place. Et là, sans se démonter, elle ouvre un
gros sac, que je n’avais pas remarqué, et déballe une bonne vingtaine de
petits articles, évitant désormais soigneusement mon regard et engageant
vite la conversation avec le caissier pour valider l’affaire ! Comme je suis
de bonne humeur, je ne suis pas agacé mais admiratif ; je me dis : « Mon
vieux, prends-en de la graine, toi qui as toujours peur de déranger et
d’abuser, tout est possible en ce bas monde ! » Je sais que je ne ferai jamais
ce genre de truc en caisse, mais j’espère que cette petite scène observée
infusera en moi pour me donner de l’audace dans certains de mes projets
(plus grandioses, je l’espère, que carotter une place à quelqu’un dans une
file d’attente).

Gratitude
Il y a quelques années, mon beau-père était venu passer quelques jours à
Paris. Au moment où il repart prendre son TGV, je lui donne un petit
conseil sur les horaires, qui lui permet de partir une heure plus tôt, dans un
train direct sans correspondance, contrairement à ce qui était prévu. Rien de
majeur, donc. Mais, le lendemain, il prend la peine de me rappeler pour me
remercier : « Christophe, grâce à votre conseil, j’ai fait un voyage très
agréable, je vous en ai été reconnaissant pendant tout le trajet. » Mon
premier mouvement intérieur fut de trouver que c’était trop de gratitude
pour un si petit conseil. Puis, je me suis dit qu’il avait raison (comme
d’habitude en matière de psychologie du bonheur : c’était un surdoué dans
ce domaine). Après tout, le fait qu’il éprouve de la gratitude avait embelli
son voyage, et sa vision du monde ; et le fait qu’il me l’exprime m’avait fait
plaisir. Le tout ne nous avait « coûté », à lui comme à moi, que quelques
phrases. De petits mots pour un grand plaisir partagé, à se sentir solidaires
et amicalement liés.
La gratitude est définitivement une bonne chose 5 : bonne pour les
personnes (elle contribue à notre bonheur et notre santé), et bonne pour les
groupes humains (elle ouvre les yeux de chacun sur les liens
d’interdépendance, et leurs vertus pour rendre la vie plus douce).
La gratitude nous ouvre les yeux sur cette évidence : nous devons
presque tout à d’autres humains. Et nous pouvons nous en réjouir, et
exprimer, chaque fois que possible, notre reconnaissance.
Pour les personnes à haute estime de soi, la gratitude représente un bon
mécanisme de vidange régulière de l’ego, pour éviter que ça ne déborde :
toujours se souvenir de ce que l’on doit aux autres.
Et pour les personnes à basse estime de soi, penser à ce que d’autres ont
fait pour nous, c’est un exercice qui nous rappelle que nous avons notre
place au milieu d’eux : quoi que je pense, quoi que je me fasse croire,
j’existe et on m’estime, puisqu’on a fait quelque chose, même un tout petit
bout de chose, pour moi.
Le difficile, dans les deux cas, est d’ouvrir les yeux sur ce que l’on nous
offre, qui n’est pas toujours spectaculaire.
C’est pour cela que, paradoxalement, la pratique de la gratitude est
bonne pour l’estime de soi : elle nous rappelle que nous dépendons et
disposons aussi de ressources externes pour affronter l’adversité, et pas
seulement de nos propres forces.
H
Héraclite l’Obscur
Ce philosophe grec du Ve siècle avant notre ère était déjà considéré, dès
l’Antiquité, comme obscur et difficile. Dans une petite pièce le mettant en
scène, il répond à une interpellation : « Rien de ce que tu dis n’est clair ! –
C’est qu’en rien je ne me soucie de vous 1. » Héraclite ne se préoccupait
guère d’autrui, et Nietzsche disait de lui qu’il était « comme un astre sans
atmosphère 2 », peu propice, donc, au développement de toute forme de vie
(relationnelle, dans son cas). Son œuvre ne nous reste que sous forme de
fragments, dont voici le fragment XXI : « Si tu n’espères pas, tu ne
rencontreras jamais l’inespéré 3. » Obscur, mais pas trop ! L’espoir nous
expose au désespoir, ou au moins à la déception, d’où parfois la tentation de
ne pas espérer pour n’être pas déçu. Mais l’espoir nous pousse aussi, dans
nos attentes, à observer le monde afin d’y voir naître des signes avant-
coureurs de ce que nous attendons, ou de le parcourir pour les chercher ;
alors que le non-espoir ne nous fait regarder que nous-même, et nous fige et
nous immobilise, au lieu de nous libérer. Espérer nous permet alors de
rencontrer l’inespéré, comme le suggère Héraclite, et d’être surpris par la
vie. Plutôt que supposer que rien ne viendra, espérer que quelque chose
vienne. Mais un quelque chose qu’à l’instant même, nous ne pouvons
concevoir ou imaginer : c’est ça qui est difficile !
Hésitations, décisions et mythe
du bon choix
Pour lutter contre les regrets excessifs, il faut d’abord se libérer de la peur
obsédante de faire les « mauvais choix ». Le bon choix n’existe pas, c’est
nous, et nous seul, qui avons le pouvoir de rendre après coup nos choix
« bons » ou « mauvais ».
Lorsqu’on hésite face à une décision à prendre, c’est que les choses ne
sont pas claires, et qu’il y a du pour et du contre de chaque côté. C’est donc
que chacune des alternatives comporte à la fois des avantages et des
inconvénients, qui se valent. Les décisions simples à prendre ne nous font
pas hésiter : le bon choix est alors clair ! C’est lorsque c’est plus compliqué,
comme souvent dans la vie, que les interrogations arrivent. Alors
commençons par nous débarrasser de la croyance qu’il existe de « bonnes »
ou de « mauvaises » décisions. En réalité, aucune décision n’est bonne ni
mauvaise a priori : c’est la manière dont nous allons l’appliquer,
l’expliquer, l’habiter qui, le plus souvent, va faire qu’elle deviendra la
bonne. Lorsqu’on hésite vraiment, prendre éventuellement les avis
d’autrui ; et si on se sent toujours incertain, écouter son intuition ou même
tirer à pile ou face, ça marche aussi bien 4. Puis, de son mieux s’efforcer de
faire réussir la décision prise et d’éteindre les regrets chaque fois qu’ils
pointeront le bout de leur nez.
Si j’achète une veste rouge, je peux me demander ensuite si la verte
n’aurait pas été mieux, si ce n’était pas elle, le bon choix ; je peux aussi me
dire que les deux vestes étaient parfaites ! C’est vrai aussi pour des choix de
plus longue portée : habiter dans tel ou tel endroit, accepter tel ou tel travail,
s’engager avec tel ou tel conjoint (ou s’en séparer), etc. Certes, on peut faire
un choix de conjoint ou de métier que l’on regrette ensuite. Mais sans
oublier alors qu’un autre conjoint ou un autre métier auraient entraîné à leur
tour mille conséquences différentes, peut-être tout aussi regrettables !
Évitons de voir notre vie comme une suite de moments décisifs, où tout
ce qui se joue serait définitif : ce n’est pas ainsi que nos existences se
déroulent. Pour se libérer de la peur des regrets anticipés liés à un choix, le
plus efficace n’est pas de renoncer à agir, mais d’augmenter sa tolérance à
l’échec. Et surtout d’apprendre à en tirer les enseignements, afin de
transformer les occasions de regretter en occasions d’apprendre, comme le
rappelle la formule : « Si vous perdez, ne perdez pas la leçon »…
Faire un bon usage de ses regrets, c’est ainsi essayer de faire mentir La
Bruyère, qui constatait avec un certain pessimisme, dans ses Caractères, le
mauvais usage que l’humain en fait : « Le regret qu’ont les hommes du
mauvais emploi du temps qu’ils ont vécu ne les conduit pas toujours à faire
de celui qui leur reste un meilleur usage 5. »

Honte et ses bienfaits


Autrefois, nos sociétés utilisaient la honte pour faire marcher leurs membres
au pas. Les auteurs de délits étaient attachés en place publique sur un pilori,
une sorte de poteau sur une estrade, et tout le monde venait les voir, souvent
pour se moquer d’eux. À l’école, on faisait parfois porter un bonnet d’âne
aux mauvais élèves. Cruel. Mais est-ce qu’au moins ça marchait ? Quelques
études à ce propos semblent indiquer que oui, suggérant que la morsure
douloureuse de la honte peut pousser aux changements ultérieurs 6, et
notamment inciter à devenir plus altruiste et attentif à autrui 7. Mais cela
nécessite certaines conditions : d’abord que la honte n’ait pas suscité de
sentiment d’humiliation, auquel cas la motivation qu’elle aura fait naître
sera tournée vers la vengeance et non vers le changement personnel ; puis
que la personne dispose des ressources, psychologiques, relationnelles,
sociales, pour changer, sinon elle ne fera qu’intérioriser plus de honte
encore, ou de colère. Bienfaits limités et incertains, donc : soyons prudents
dans l’usage de la honte.

Honte et ses méfaits


Nietzsche en a tout dit, dans Le Gai Savoir :

« Qui appelles-tu mauvais ?


– Celui qui veut toujours faire honte.
Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ?
– Épargner la honte à quelqu’un.
Quel est le sceau de la liberté conquise ?
– Ne plus avoir honte de soi-même 8. »

Humanisme et individualisme
Pour certains, l’estime de soi est un concept et un ressenti occidental, qui ne
peut se comprendre et n’a de sens que dans nos sociétés, basées sur
l’humanisme, qui considèrent, en gros depuis la Renaissance et les
Lumières, du XVIe au XVIIIe siècle, que l’humain est la valeur suprême. Dans
des sociétés reposant sur le rapport de force ou la soumission aux règles
communes, l’estime de soi est une idée inutile.
L’avatar contemporain de l’humanisme est l’individualisme, qui place
les droits de l’individu au-dessus de ceux de ses groupes d’appartenance
(famille, quartier, usine ou bureau, ville, pays, religion…). Dans ses formes
extrêmes, l’individualisme n’est qu’une forme d’égoïsme (mes droits
d’abord, ceux des autres et du groupe ensuite, éventuellement). C’est le
problème des dérives contemporaines de l’estime de soi. Idéalement,
l’estime de soi est basée sur une forme d’équilibre, qui consiste à faire
respecter ses droits et sa dignité, en les respectant chez les autres, et en
respectant aussi les règles de ses groupes d’appartenance (famille, quartier,
entreprise, société). Mais, bien souvent, l’estime de soi mal comprise va
consister à réclamer ses droits et à s’affranchir de ses devoirs, envers autrui
ou la société. Le narcissisme en est l’illustration parfaite.

Humiliations
« Les humiliations ne m’ont jamais purifié ; elles ont fait saigner mon
orgueil sans me donner l’humilité. Tout au plus, elles ont contraint cet
orgueil à prendre une forme souterraine et contractée, plus impure encore
que le grand jour et la dilatation du triomphe. L’orgueilleux humilié ne
devient pas humble, son orgueil devient sournois et venimeux. Ce qui
nourrit en moi l’humilité, ce n’est pas l’échec, mais la réussite dans le
domaine le plus haut et le plus gratuit : celui de l’amour 9. » Remarque
lumineuse du philosophe chrétien Gustave Thibon : rien à ajouter !

Humilité
« Être humble, nous dit le philosophe André Comte-Sponville, c’est avoir le
sentiment de sa propre insuffisance 10. » Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a
pas le sentiment de ses qualités et capacités, mais qu’on a la sagesse de ne
pas s’en contenter ni s’en glorifier. On sait qu’on pourrait mieux faire, mais
on ne se tourmente ni ne se dévalorise de cela. L’humilité est indispensable
à l’estime de soi : elle l’empêche de monter trop haut. Voltaire écrit ainsi,
dans son Dictionnaire philosophique : « L’humilité est la modestie de
l’âme. C’est le contrepoison de l’orgueil. » Mais elle lui évite aussi de
descendre trop bas : car elle est un rappel constant mais non méchant de nos
limites, qui fait que l’échec ne nous offense ni ne nous surprend, et que
nous ne le prenons que pour ce qu’il est : une blessure, une leçon pour
l’ego, mais non une preuve d’infériorité. Colette rappelle aussi son visage
lumineux : « L’humilité a sa source dans la conscience d’une indignité,
parfois aussi dans la conscience éblouie d’une sainteté 11. » D’un point de
vue psychologique, les études montrent que l’humilité se caractérise par une
faible focalisation sur soi, et une ouverture aux autres et au monde – ce qui
est la caractéristique des bonnes estimes de soi stables. À ce titre, c’est ce
qui explique peut-être que l’humilité, qui rend la vie plus belle, la nôtre et
celle des personnes qui nous fréquentent, nous protège aussi de la peur de la
mort et qu’à l’inverse, plus on pense à soi, plus on a peur de mourir 12.

Humilité : jusqu’où s’alléger de soi ?


« L’homme humble ne se croit – ou ne se veut – pas inférieur aux autres : il
a cessé de se croire – ou de se vouloir – supérieur », nous rappelle André
Comte-Sponville 13. Rien de plus éloigné d’une bonne estime de soi que
l’orgueil. En revanche, l’humilité est plus que simplement favorable à une
bonne estime de soi : elle en est l’essence même. Elle conduit à la liberté :
elle permet de ne pas dépendre de son image ou des pressions compétitives.
Elle permet aussi d’avancer à visage découvert, sans chercher à présenter
son meilleur profil. En limitant la tendance au jugement, elle facilite
l’ouverture aux nouvelles idées, la réceptivité au feed-back, l’intérêt pour
tout ce qui n’est pas soi. Elle n’est pas désintérêt ou mépris de soi, mais elle
préserve l’intérêt pour soi, à un niveau relativement bas et silencieux, sauf
lorsque la situation le demande. Elle facilite aussi l’action, car elle ne
pousse pas à vouloir briller, et elle ne fait pas craindre d’échouer. Elle est
enfin un facteur de lien social : l’humilité peut être verticale, comme dans la
spiritualité, mais aussi horizontale, comme dans la fraternité, nous ouvrant à
la conscience de la proximité de tout humain avec les autres humains.

Hymnes
L’expression de l’estime de soi collective passe-t-elle par les hymnes
nationaux ? Pour mieux le savoir, je me suis procuré un livre qui recense
tous ces hymnes 14. J’ai été rassuré : alors que je pensais y trouver une
majorité de chants guerriers et orgueilleux, la plupart d’entre eux s’avèrent
plutôt pacifiques. Bien sûr, aux côtés de notre Marseillaise nationale
(« Qu’un sang impur abreuve nos sillons… »), on retrouve quelques
incitations à aller se bagarrer pour défendre sa gloire et son honneur. C’est
le cas pour l’Allemagne et son célèbre Deutschland über alles,
« L’Allemagne au-dessus de tout ». Ou pour Cuba : « Au combat, courez,
gens de Bayamo / La patrie vous contemple avec fierté / Ne craignez pas
une mort glorieuse / Car mourir pour la patrie c’est vivre. » Bayamo est une
ville cubaine où a été écrit le texte de cet hymne, nommé La Bayamaise, un
peu dans le même esprit que La Marseillaise. Plus pacifique, l’hymne
portugais est aussi tourné vers l’estime de soi, avec un zeste de nostalgie de
la grandeur historique passée : « Héros de la mer, peuple noble / Nation
vaillante, immortelle / Relevez à nouveau aujourd’hui / La splendeur du
Portugal / Entre les brumes de la mémoire. »
Mais, globalement, c’est plutôt l’affection et l’attachement à sa terre
natale que chantent les hymnes. Par exemple au Chili : « Pur, Chili, est ton
ciel bleu azur / Des brises pures te balayent aussi / Et tes champs bordés de
fleurs / Sont l’heureuse copie de l’Éden. » Ou en Estonie : « Mon pays
natal, ma joie enchantée / Comme tu es beau et éclatant ! / Nulle part dans
le monde / Un tel lieu ne peut être trouvé / Autant aimé que je t’aime / Mon
cher pays natal. » Si ces chants nationaux traduisent les aspirations
profondes de leurs peuples, alors il y a de quoi être rassuré : la plupart des
humains rêvent davantage de vivre en paix plutôt que de dominer leurs
voisins. Ils ont raison : la paix est plus belle encore que la victoire. Encore
faut-il ne pas suivre, régulièrement, les quelques énervés qui poussent à la
bagarre…
I
Idiote !
Cette semaine, une amie me dit au téléphone : « Quelle idiote je fais, j’ai
oublié de t’envoyer la pièce jointe dans mon mail ! » Je suis étonné de la
voir utiliser le mot « idiote » pour un simple oubli, et je corrige : « Non, tu
n’es pas idiote, juste distraite, ou pressée… » Le diable se niche dans les
détails : ici, transformer une erreur minime en occasion de se dévaloriser ;
petite occasion et petite dévalorisation, certes, pas de cris ni de larmes, mais
quand même : ne laissons pas passer ! Ce qui n’empêche pas de se corriger,
comme le notait Paul Valéry : « Il y a un imbécile en moi et il faut que je
profite de ses fautes. Dehors, il faut que je les masque, les excuse. Mais
dedans, je ne les nie pas, j’essaye de les utiliser 1. »

Idolâtrie et idiolâtrie
L’idolâtrie est la vénération, ou l’amour excessif des idoles, le culte rendu à
l’image d’un dieu comme si cette image était le dieu lui-même. Le mot
vient du grec idolos (« image ») et latreia (« adoration »). On parle parfois,
en matière d’estime de soi, d’idiolâtrie, du grec idios : « soi-même ».
L’adoration de soi relève de la même erreur que l’adoration d’une image
divine. Ce n’est pas l’image qu’il faut aimer, mais le dieu et ses
enseignements. De même ce n’est pas l’image de soi qu’il faut chérir, mais
le soi, sa fragilité, sa force, sa beauté. Certains auteurs parlent d’autolâtrie,
ce qui est la même chose, mais en partant d’un autre mot grec désignant le
« soi » : autos (comme dans auto-mobile).

Imparfaits
« Être humain, c’est se sentir inférieur », écrivait Alfred Adler, un
psychanalyste contemporain de Freud 2. Comment le sentiment – pourtant
normal – d’avoir des limites et des insuffisances peut-il se transformer en
douleur de ne pas être parfait ? et donc en inquiétude de se trouver, de ce
fait, rejeté et mis à l’écart ? Il s’agit le plus souvent d’une sorte d’erreur de
jugement sur ce qui suscite la popularité et l’estime de la part d’autrui : on
pense que l’on sera mieux accepté et estimé si l’on est parfait, si l’on brille,
si l’on est irréprochable. C’est bien sûr une erreur épuisante : se rassurer en
cherchant sans cesse à se rapprocher de la perfection est une quête sans fin.
Autant elle peut avoir du sens dans les recherches artistiques, scientifiques
ou spirituelles, autant elle n’en a pas dans la quête du bonheur ou de
l’estime de soi.
Il existe une solution : l’affirmation de soi négative. Car, bien
évidemment, le problème ne vient pas de nos faiblesses mais de notre
incapacité à les assumer. Sans doute parce que nous craignons qu’elles
n’entraînent un rejet irrémédiable (et non de la compréhension) ou parce
que nous pensons qu’elles sont insurmontables. Le travail sur l’affirmation
de soi négative consiste à prendre peu à peu l’habitude d’être prêt à
reconnaître et exprimer ses faiblesses et limites, sans s’inférioriser.
Pourquoi devrait-on toujours savoir tout, et tout de suite ? Pour être
admiré ? Le stress en vaut-il la chandelle ? La solution la plus apaisante, la
plus honnête, la plus forte, et finalement la plus enrichissante, c’est pourtant
de dire : « Je ne sais pas », « J’ai peut-être tort », « Je ne m’en sens pas
capable ». Plus quelqu’un a une bonne estime de soi, plus il est libéré du
besoin de performance. L’écrivain Paul Valéry, mondain et doué pour les
relations sociales, déclarait parfois au début d’une conférence : « Je suis
venu ignorer devant vous 3. » Si nous nous inspirions de son exemple ?

Incapacités
« Je suis si inapte à recevoir les compliments que je vexe les gens qui m’en
font en les fuyant. […] Je suis si incapable avec les machines que, quand
elles ne marchent pas, je crois que c’est moi qui ne sais pas m’en servir.
[…] J’ai assez tendance à penser que les autres ont raison, et j’ai parfois
tort 4. » C’est l’écrivain Charles Dantzig qui liste ainsi ses incapacités, avec
humour et sans pour autant se dévaloriser, comme un constat plus qu’un
jugement. Ainsi devrions-nous procéder pour nous-même. Histoire de ne
pas nous en vouloir inutilement, et avant de décider que faire. Pourquoi
donc aurions-nous honte de nos incapacités ?

Insultes
De qui parlent-elles ? Bien sûr, elles en disent plus long sur les insulteurs
que sur les insultés, et le fonctionnement des réseaux sociaux nous le
démontre de manière éclatante, en permettant les insultes anonymes 5 : que
de mesquinerie et de petitesse s’y révèlent ! Valéry disait ainsi : « L’injure
ne se fixe pas au point où elle est adressée. Chaque crachat décrit une
courbe fermée 6. » Retour à l’envoyeur ! Cela n’empêche pas qu’elles
fassent mal, parfois. Qu’en faire ? Peut-être écouter l’empereur philosophe
Marc Aurèle, parlant de ses adversaires : « Une excellente manière de te
défendre d’eux, c’est d’éviter de leur ressembler 7. »
Interdépendance
C’est la conscience des liens à double sens qui nous unissent à notre
entourage, étroit ou large : nous passons notre vie à donner et à recevoir.
Isolé, l’humain ne peut ni survivre ni s’épanouir. « L’animal social », dont
parlait Aristote, est un animal interdépendant de ses semblables.
L’interdépendance explique que, même sans en avoir une conscience claire,
nous soyons prédisposés à aider nos semblables, même si nous n’en
sommes pas récompensés immédiatement en retour 8. Mais en prendre
conscience est une source de joie et de sécurité psychologique : c’est ouvrir
les yeux sur les ressources relationnelles dont nous disposons. C’est
pourquoi de nombreuses études montrent que l’estime de soi se nourrit
mieux de l’interdépendance que du sentiment d’indépendance (ne rien
devoir aux autres, ou le moins possible). Logique : savoir qu’en cas
d’adversité, on disposera de ressources externes à soi est bien plus
sécurisant que ne devoir compter que sur soi-même 9.

Irénisme
Attitude cherchant la conciliation plutôt que l’opposition (du grec eiréné :
« paix »). Cela me semble une bonne attitude à adopter par défaut, dans
toute discussion : y entrer non pour imposer son point de vue, mais pour
l’exprimer, écouter celui de l’autre, et s’efforcer que chacun reparte de
l’échange enrichi et non agacé. L’irénisme ne doit pas pour autant être une
obligation : parfois, il faut aller à la bagarre. Mais avant cela, toujours se
demander : je vais au conflit pour défendre mes idéaux ou mon ego ?
J
Jargon
Utiliser un jargon mélangeant mots techniques et mots anglais peut être une
manière d’échanger plus vite des informations et des consignes avec des
collègues de travail. Mais cela peut aussi être un signe pour rappeler aux
autres que l’on est dans le coup et au niveau. Il vaut mieux cependant ne
pas trop en faire : les études sur les documents de travail produits dans les
universités et les entreprises montrent que plus une personne se juge de
statut inférieur, plus elle a tendance à faire usage d’un jargon professionnel,
notamment en dehors des interactions où ce dernier est habituellement
utile 1. À l’inverse, les personnes sûres de leur statut y ont moins recours.
Tout jargon utilisé à l’excès et hors contexte serait-il un marqueur de
mésestime de soi, ou de désir de briller et d’impressionner, ce qui revient au
même ?

Journal intime
Tenir un journal intime, c’est une bonne chose pour la connaissance de soi.
Voici donc un argumentaire en trois actes sur le thème « Pourquoi écrire
nous fait du bien ».
Acte I : « Validation ». Écrire nous fait du bien, on le savait depuis
longtemps, et c’est désormais largement démontré, depuis les travaux
pionniers de l’Américain James Pennebaker 2, qui accumula, à partir des
années 1990, de nombreuses données issues de la recherche sur les
bénéfices du journal intime : mettre en mots nos expériences de vie,
notamment lorsqu’elles sont douloureuses, aide à leur compréhension, et
donc à leur mise à distance psychologique ; mais étonnamment, cette
« écriture de soi » améliore aussi notre santé physique et diminue par
exemple notre consommation de soins médicaux. Pour autant, ces bienfaits
ne proviennent pas seulement du fait que l’écriture nous permet d’exprimer
ce que nous ressentons, et de faire sortir nos émotions. S’il n’y avait que ça,
le dialogue avec une personne bienveillante et à l’écoute ferait aussi bien, et
peut-être même mieux. Non, écrire, cela permet d’aller plus loin.
C’est notre acte II : « Révélation ». Et la révélation, c’est ceci :
l’écriture n’obéit pas aux mêmes lois que la pensée, et écrire ce n’est pas
simplement coucher ses idées et ses émotions sur le papier. André Gide le
notait dans son Journal : « J’attends trop souvent que la phrase ait achevé
de se former en moi, pour l’écrire 3. » Eh oui, quand on écrit, l’effort que
l’on conduit pour transformer des ressentis flous en mots clairs, non
seulement clarifie ces ressentis, mais aussi les transforme et les enrichit.
L’écriture a son génie propre, elle ajoute à la pensée, et en écrivant, des
idées viennent sous nos doigts qui n’étaient pas apparues dans notre
cerveau. C’est le sens de la belle remarque de Paul Valéry : « Grandeur des
poètes de saisir fortement avec leurs mots ce qu’ils n’ont fait qu’entrevoir
faiblement dans leur esprit 4. » Mais l’écrit aujourd’hui n’est plus une
évidence…
Et voici donc notre acte III : la séquence « Désolation », et même
double désolation ! Première désolation : écrire, c’est produire un effort.
Pour faire sortir des mots clairs de nos bouillies de pensées, il faut
s’accrocher, il faut s’efforcer : rester devant sa feuille de papier, ne pas
abandonner, continuer d’écrire, laisser peu à peu sa cervelle s’échauffer
jusqu’à ce que le jus des mots s’en écoule. L’écriture est à la pensée ce que
le kérosène est au pétrole : un produit très raffiné. Bon, je sais, ce n’est pas
une comparaison écolo, mais passons… Écrire demande ainsi un effort, et
un effort répété ; pire : un effort qui ne va pas être forcément récompensé
dans l’immédiat. On doit apprendre à écrire ses ressentis et ses pensées, et
tout apprentissage demande temps et renoncement à la facilité et à
l’immédiateté. L’écriture, c’est comme la méditation, finalement : elles
apportent toutes les deux apaisement et discernement, mais ça ne se fait
jamais de manière spectaculaire, ça s’affine de jour en jour, de mois en
mois, d’année en année. Ce n’est pas à la mode, ça, les trucs qui demandent
du temps et des efforts. Et c’est la seconde désolation : l’écriture (je parle
de l’écriture de soi, l’écriture de compréhension, pas de l’écriture
d’éructation, comme sur Twitter ou autres arènes de la pensée impulsive),
cette écriture d’approfondissement, donc, est une pratique qui est peut-être
en voie de disparition. L’autre jour, par exemple, j’étais ému en apercevant
sur la banquette, au fond d’un café parisien, une jeune fille en train d’écrire
dans un petit carnet. Je me suis dit que ça faisait des mois ou même des
années que je n’avais plus observé ça. Et j’ai eu le sentiment d’assister à un
grand virage, de voir l’humanité abandonner peu à peu l’introspection et
l’écriture, pour se laisser glisser vers de nouveaux horizons et de nouveaux
idéaux : clavier plutôt que papier, connexion plutôt que réflexion,
intelligence artificielle plutôt que jus de cervelle… L’avenir de l’écrit s’écrit
donc, là, devant nous. Que sera-t-il ? Nul ne le sait. Mais une autre question
se pose à ce propos : cet avenir, qui l’écrira ? Nous ou des
machines pensantes ?

Jugement (1) : s’entraîner à ne plus juger


(les autres)
« Nous ne voyons pas les choses comme elles sont, nous les voyons comme
nous sommes », nous enseigne le Talmud. Sur la voie de l’acceptation de
soi, mieux accepter les autres peut-il conduire à mieux s’accepter soi-
même ? Cela paraît probable. Les autres sont-ils vraiment si décevants ? Ou
n’est-ce pas plutôt moi qui suis trop décevable ? Ne pas juger les autres,
c’est bon pour l’estime de soi. L’acceptation d’autrui est une attitude
corrélée avec un niveau de bien-être global augmenté chez ceux qui la
pratiquent. Qui induit ensuite un cercle vertueux : si je vais bien, j’ai plus
de facilité à la bienveillance envers autrui (étymologiquement : bene volens,
qui veut du bien), et cette bienveillance me fait elle-même du bien à moi,
etc. Car l’ouverture psychologique est corrélée à l’estime de soi : meilleure
sera cette dernière, plus elle nous aidera à observer sans comparer, envier
ou juger, plus elle nous permettra de tirer profit des expériences de vie,
d’avoir une flexibilité supérieure et des capacités d’adaptation aux
nouveaux environnements. L’estime de soi est un facteur d’« activisme
psychologique » : elle nous aide à « extraire » les bonnes choses de notre
environnement, mais aussi à les provoquer. Lors d’une soirée, par exemple,
plutôt que de subir un convive ennuyeux et de s’irriter ou de se morfondre,
consacrer l’énergie économisée en jugements ou agacements à accepter ce
convive, l’observer, essayer de découvrir ce qu’il peut avoir d’intéressant
ou d’attachant (imaginez que vous êtes dans un film !) et de ce fait le rendre
lui-même différent. Les gens donnent davantage ce qu’ils ont d’intéressant
en eux s’ils se sentent acceptés. Une bonne estime de soi peut ainsi être un
outil de « bonification du réel ». On ne subit plus le monde, on le rend
meilleur.

Jugement (2) : s’entraîner à ne plus


(se) juger
« Juger, c’est ne pas comprendre », écrivait André Malraux. On se trompe
toujours, ou à peu près toujours, lorsqu’on veut se juger soi-même. Surtout
dans les situations où l’estime de soi est en jeu. Qu’est-ce que juger ? C’est
relier un fait à une valeur. Et les valeurs des personnes ayant des problèmes
d’estime de soi sont toxiques car trop élevées et trop rigides. Leur désir de
perfection sert à apaiser leur désir de protection : être parfait pour ne pas
être critiqué, ne pas être critiqué pour se sentir en sécurité. La perfection
comme défense… Problème : d’abord, elle est inatteignable ; ensuite, il y a
le critique intérieur, ces jugements constamment négatifs et limitants, cette
autocritique quasi permanente. Cette déformation permanente et partiale de
ce qui nous arrive, succès ou échecs : « Ce qui est raté est ma faute, ce qui
est réussi est dû au hasard. Ce qui est raté l’est totalement, ce qui est réussi
ne l’est que partiellement (il y a toujours à redire). Ce qui est raté l’est
durablement, pour toujours, ce qui est réussi n’est que temporaire. » Le
critique intérieur fait passer pour de l’information ce qui n’est que de
l’auto-intoxication. Comme un véritable ennemi intime en nous-même. Cet
ennemi, c’est nous bien sûr. En tout cas, c’est nous qui lui donnons vie en
répétant inlassablement et sans recul toutes les critiques et autolimitations
entendues depuis notre enfance dans notre famille, à l’école, etc. Puis, à
force de le penser, on finit par le croire. Entrons en lutte contre notre
critique intérieur ! Il reviendra régulièrement ? Sans doute. Alors, acceptons
ses retours réguliers sur notre scène mentale, comme ceux de la pluie ou de
la nuit. Et reconduisons-le doucement à la porte, à chaque fois : à la longue,
il finira par connaître le chemin et l’emprunter de lui-même…
K
Kaïnophobie
Du grec kaïnos, « nouveau », c’est donc la peur de ce qui est nouveau. La
mésestime de soi pousse facilement à la kaïnophobie : on ne se sent déjà
pas capable d’affronter ce que l’on connaît, alors l’inconnu… Pourtant,
c’est un très bon exercice pour éroder ses conditionnements à l’évitement :
choisir des situations nouvelles, faciles, sans enjeu, et les affronter,
régulièrement. Même pas « les affronter », d’ailleurs, juste s’y exposer, s’y
plonger : passer par des rues inconnues et demander son chemin, aller dans
des boulangeries inconnues et demander conseil sur le choix des pains, faire
des séances d’initiation à un sport ou un loisir inconnu (tango, boxe,
aquarelle) et profiter du statut de débutant total, que personne ne va juger et
que tout le monde va conseiller, pour avouer tranquillement nos
incompétences.

Kata
Quand j’étais petit, comme j’étais timide, ma mère m’avait inscrit à une
école de judo. À la fin des cours, le maître organisait tantôt des combats,
tantôt des katas. Les combats, il fallait les gagner, flanquer son adversaire
par terre, en respectant les règles mais à peine, et sans souci de style –
intéressant mais stressant. Les katas, c’était différent, il fallait porter les
prises dans les règles de l’art, il n’y avait pas d’enjeu aussi brutal que la
victoire ou la défaite – amusant sans être stressant. Pour les débutants,
l’important c’était de gagner ses combats, quitte à « gagner moche », c’est
ça qui faisait gonfler le torse et l’estime de soi. Puis, en progressant, on
comprenait qu’on allait plafonner en se contentant de passer en force, et
que, pour affronter des combattants de plus en plus redoutables, il fallait
améliorer sa technique lors des katas. Renoncer alors à prendre le dessus
pour s’efforcer simplement d’accomplir le mouvement de la manière la plus
juste possible. Lâcher l’objectif pour la manière, préférer le style au
résultat. Nous avions besoin des deux : l’expérience de la bagarre et celle de
la quête de la perfection ; quête lucide, la perfection n’était que rarement
atteinte, mais parfois approchée. Il me semble que nos efforts dans la vie
adulte obéissent à des lois qui ressemblent à cela : à certains moments,
sentir qu’il faut gagner et passer en force ; à d’autres, comprendre qu’il vaut
mieux travailler à sa manière de faire. Par exemple, dans une discussion
contradictoire, parfois chercher à l’emporter, parfois s’en foutre et juste
observer ce qui se passe : comment nous réagissons dans notre tête,
comment raisonne la personne en face de nous, qu’est-ce qui marche ou ne
marche pas pour l’ébranler. Parfois, vouloir gagner ; parfois, vouloir
progresser (pour mieux gagner plus tard, et aussi pour apprendre à ne plus
en faire une obsession).

Kundera
Milan Kundera est né à Brno, en Moravie, le 1er avril 1929 et il est mort à
Paris en 2023. Il est l’un des très grands écrivains du XXe siècle, et aurait
largement mérité le prix Nobel de littérature. Mais il n’est pas sûr qu’il
l’aurait accepté, tant il détestait les honneurs et les obligations de la vie
publique. Pas par misanthropie, mais par conviction et cohérence : pour lui,
comme pour Flaubert un siècle auparavant, l’écrivain devait s’effacer
derrière son œuvre. Il n’aimait donc pas du tout notre époque, où les auteurs
sont devenus les porte-parole de leurs livres, qu’ils doivent promouvoir en
se mettant eux-mêmes en avant à la radio, la télé et dans toutes formes de
médias numériques ou de papier. Il se refusait formellement à cela, à de très
rares exceptions près. Lors d’un passage à l’émission télévisée Apostrophes,
grand rituel littéraire des années 1980, Kundera, déjà venu à contrecœur
parler de son livre, refusa ainsi de se soumettre au rituel de la photo de
plateau (clichés pris avant l’émission et qui servaient ensuite à la presse) en
dissimulant son visage derrière sa main 1 ! Un geste aujourd’hui
incompréhensible, un manifeste anti-selfie avant l’heure ! Il avait écrit un
autre jour : « Je rêve d’un monde où les écrivains seraient obligés par la loi
de garder secrète leur identité et d’employer des pseudonymes. Trois
avantages : limitation radicale de la graphomanie ; diminution de
l’agressivité dans la vie littéraire ; disparition de l’interprétation
biographique d’une œuvre. » Kundera voulait qu’on l’estime pour ses
livres, non pour son bagout, qu’on le juge pour ce qu’il faisait, non pour ce
qu’il était.

Kyudo
Le kyudo est l’art japonais du tir à l’arc, dans lequel l’atteinte de la cible
compte moins que l’expérience intérieure du tir. Je ne l’ai jamais pratiqué,
mais j’ai compris ceci : ce qu’apprend apparemment le kyudo à ses
pratiquants, c’est qu’on atteindra d’autant mieux la cible que cela ne sera
pas l’objectif principal. L’objectif principal, c’est de se rapprocher du geste
juste (j’écris juste pour ne pas écrire parfait, et vous remettre une dose de
pression). Faire au mieux, à chacun de nos actes, pour se libérer de
l’obligation de réussir, tout en s’en rapprochant tranquillement, expérience
après expérience. C’est pour cela que les avancées de l’estime de soi,
comme de toute chose en développement personnel, nécessitent que l’on
agisse et expérimente, mais dans un état d’esprit de progrès et non de
succès.
L
Lancer de chaussure
On raconte qu’un jour le Mahatma Gandhi saute dans un train en marche à
la gare de Bombay. Dans la précipitation et la cohue, une de ses sandales se
défait et tombe sur le quai. Impossible bien sûr d’arrêter le train, et trop tard
pour redescendre la récupérer. Qu’à cela ne tienne, Gandhi ôte la seconde et
la lance à côté de l’autre. Puis il se tourne vers ses amis étonnés par son
geste et leur explique : « Au moins, la paire pourra servir à quelqu’un ! »
Deux bons marqueurs d’une estime de soi tranquille : le non-attachement
aux objets et le souci d’autrui…

Latin
C’est un souvenir de classe de cinquième. Nous avions cours de latin deux
fois par semaine, le mardi et le mercredi. J’aimais bien le latin, la prof me
considérait comme un bon élève, et moi j’appréciais ses cours. Mais elle
était plus douée en latin qu’en psychologie. Un mardi, elle m’interroge et
me fait passer au tableau. Je m’en sors à peu près bien et reviens à ma
place, doublement ravi : je vais avoir une bonne note et je ne vais pas avoir
besoin de réviser mon cours pour le lendemain, puisque j’ai été interrogé
aujourd’hui, je ne repasserai pas. Le lendemain, un inspecteur assiste à la
classe. Et la prof, pour assurer, fait passer les bons élèves au tableau.
Ouille ! Je commence à repérer son système et je prie pour qu’elle
m’oublie. Mince, elle m’appelle et me questionne. Et là, pour le coup,
j’avais beau être bon en latin, je n’avais même pas ouvert mon livre : je suis
largué. Je me souviendrai toute ma vie de son regard, à la fois totalement
étonnée et profondément déçue. Et de mon embarras, moi qui déteste
décevoir les gens ! À compter de ce jour, je renonçai définitivement à cette
bonne vieille règle, pourtant bien reposante : « Interrogé aujourd’hui, la
paix pour le mois qui suit. » Désormais, je ne me repose plus jamais sur le
moindre succès…

LeBron James
Le mardi 7 février 2023, lors du troisième quart-temps d’une rencontre de
basket de la NBA face à Oklahoma City, LeBron James, le célèbre joueur
des Lakers de Los Angeles, bat le record du nombre de points jamais
marqués par un joueur de basket dans ce championnat américain
surmédiatisé 1. À ce moment, que tout le monde attendait, spectateurs et
médias, le match s’arrête, et tout un tralala d’acclamations et de
déclarations (même le président américain apparaît à l’écran pour féliciter
le joueur).
Personne ne trouve ça anormal : le basket est un sport collectif, son
équipe est en train de perdre le match (score final 130 à 133), mais tout le
monde s’en fout, puisqu’on vit « un moment historique ». LeBron James est
sans doute un grand joueur, et peut-être même un homme sympathique.
Mais, tout de même, notre époque est vraiment très surprenante et un peu
malsaine dans son désir de célébrer les individus et leurs ego, tout en
oubliant totalement les environnements (ici, l’équipe du joueur) qui ont
permis à ces ego de briller.
Lecteur émouvant
Nous sommes en vacances, et je fais les courses au marché avec deux de
mes filles. Devant un étal de légumes, un monsieur, la quarantaine, œil vif,
petites lunettes, châtain, tête d’ingénieur ou d’enseignant (désolé pour le
cliché, mais c’était comme ça dans ma tête), me fixe en s’exclamant à voix
haute : « Ça alors ! » Je fais vite tourner mon disque dur pour chercher d’où
nous nous connaissons, mais rien ne vient. En fait, c’est un lecteur.
Tellement ému de me voir qu’il en a les larmes aux yeux. Me prend deux ou
trois fois par les épaules, comme s’il avait besoin de me toucher pour
vérifier qu’il ne rêve pas. Du coup, moi aussi, je me sens troublé devant les
excès de ses remerciements et de sa gratitude. Malgré son émotion, il a
l’élégance de ne pas en rajouter, ni dans l’intensité (il se reprend vite) ni
dans la durée (« Je ne veux pas empiéter sur votre temps, j’ai été heureux de
vous rencontrer »). Il s’appelle Franck, je lui ai demandé son nom en lui
serrant la main. Je le remercie beaucoup moi aussi, et nous nous quittons
pour continuer nos achats de légumes. Quelle chance j’ai ! Ces rencontres
avec des lecteurs ont toujours un goût particulier. Au début, j’en éprouvais
un petit sentiment d’imposture : trop de gratitude et d’émotion par rapport à
ce qu’il me semblait avoir fait (de simples livres) et donné (du réconfort et
des repères). Puis j’ai compris que ce n’était pas mon problème, que je
n’avais qu’à lâcher prise, accepter cette gratitude (même si le bien fait par
mes écrits était passé par leur travail à eux) et en éprouver pour eux, qui me
font une si belle confiance.

Lever le doigt en classe


C’est un petit garçon sympathique et sociable, qui adore qu’on l’aime et
qu’on le regarde. En classe, lorsque la maîtresse pose une question, il lève
toujours le doigt, même lorsqu’il ne sait pas la réponse ! Pour le plaisir,
pour voir, pour tenter sa chance. Par réflexe aussi. Toujours envie d’être sur
l’estrade. Mais avec ça, gentil comme tout, curieux des autres, pas vraiment
narcissique, ou alors avec la seule dimension de l’amour et de la
valorisation de soi, sans celle du mépris des autres. Toujours un peu trop
confiant dans ses chances de réussite, par exemple aux examens. Pense
souvent qu’il sera reçu et se trouve parfois déçu. Mais ça ne le fait pas
douter plus que ça. Il me tarde de le voir devenir grand adulte, pour
comprendre où tout cela le mènera en matière d’estime de soi.

Liberté : gains
Gagner en estime de soi nous apporte de nombreux avantages.
Principalement émotionnels 2 : les émotions douloureuses (honte, peur,
envie) sont moins fréquentes, moins envahissantes, et nous arrivons à en
faire bon usage : pourquoi suis-je en train de les ressentir, et quel signal
m’adressent-elles ? Les émotions agréables (sécurité intérieure, confiance,
admiration) sont plus nombreuses et savoureuses. Mais il y a aussi des gains
en liberté : nous pouvons choisir, et non subir, nous pouvons dire non sans
nous sentir en danger ou avoir le sentiment de faire souffrir autrui. Nous
nous donnons le droit de suivre nos valeurs au plus près.

Liberté : mésusages
Être libre de téléphoner en parlant fort dans le train, d’écouter de la
musique tard dans la nuit, de fumer à côté de non-fumeurs… Parfois,
affirmer sa liberté, c’est le simple masque de l’égoïsme : ma liberté avant
tout, celle des autres, je m’en fous. Une de mes proches, connue pour son
caractère affirmé, a pour devise : « Moi je m’en fous, je suis libre, je dis
toujours aux gens ce que je pense » ; les « gens » n’apprécient pas
toujours…

Louis XIV
Lorsque le Roi-Soleil sentit venir la mort, il réunit ses forces pour
transmettre ses dernières instructions à son entourage 3. À son arrière-petit-
fils, le futur Louis XV : « Mon enfant, vous allez être un grand roi. Ne
m’imitez pas dans le goût que j’ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que
j’ai eu pour la guerre ; tâchez au contraire d’avoir la paix avec nos
voisins. »
À son épouse morganatique, Mme de Maintenon : « Adieu madame, je
ne vous ai pas rendue heureuse ; mais tous les sentiments d’estime et
d’amitié que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous. »
Et à ses officiers et courtisans : « Messieurs, je vous demande pardon du
mauvais exemple que je vous ai donné. Je suis bien fâché de n’avoir point
fait pour vous ce que j’aurais voulu faire. Les mauvais temps en sont la
cause. »
Voilà une façon de quitter le monde plus humble et réussie que celle
dont ce roi, tout imbu de sa grandeur, l’avait traversé.

Lucidité
Il y a des mots comme ça, qui sont presque toujours utilisés dans leur sens
négatif. Prenez le mot « chronique » : on parle de maladie ou de tristesse
chronique, mais pas ou peu de santé ou de bonheur chronique. Nous
devrions, puisque « chronique » ne signifie pas « éternel » mais durable. On
peut bénéficier d’une bonne santé ou d’un bonheur chroniques, tout en
sachant que cela ne durera pas toujours.
Pour le mot « lucidité », c’est la même chose : se montrer lucide, cela
signifie s’efforcer de voir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on
les voudrait. Mais lorsqu’on parle de lucidité appliquée à soi-même, cela
tend à évoquer une lucidité centrée sur nos manques et nos défauts. Cette
demi-lucidité est précieuse, mais incomplète : il lui manque sa sœur
jumelle, la lucidité à voir ses qualités. Se montrer complètement lucide, en
matière d’estime de soi, ce n’est pas complètement se centrer sur ce qui ne
va pas en nous, mais être lucide sur tout, ce qui marche et ce qui ne marche
pas.

Lune
« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt », nous dit un
proverbe chinois. Personnellement, je regarde tout : la lune, le doigt et la
tête du sage ! Au cas où il ne serait pas si sage que ça.
M
Maladies curiales
Le pape François, premier du nom, aime bien la psychologie, et a compris
pas mal de choses à l’estime de soi. Dans ses vœux de Noël aux membres
de la Curie romaine, en 2014, il faisait par exemple la liste des « maladies
curiales 1 ».
En voici quelques extraits : « La maladie de la rivalité et de la vaine
gloire : quand l’apparence, les couleurs des vêtements, les signes
honorifiques deviennent le premier objectif de la vie, et que l’on oublie les
paroles de saint Paul : “Ne faites rien par rivalité ou vaine gloire, mais que
chacun de vous, en toute humilité, considère les autres supérieurs à soi. Ne
cherchez pas votre propre intérêt mais celui des autres 2.” »
Ou bien : « La maladie de l’indifférence envers les autres : quand
chacun ne pense qu’à soi et perd la sincérité et la chaleur des relations
humaines. Quand le plus expert ne met pas sa connaissance au service des
collègues moins experts. Quand on vient à apprendre quelque chose et
qu’on la garde pour soi au lieu de la partager positivement avec les autres.
Quand, par jalousie ou par malice, on éprouve de la joie à voir l’autre
tomber au lieu de le relever et de l’encourager. »
À mon avis, ça n’a pas plu à tout le monde, du côté des cardinaux de la
Curie…

Mamma ! Perché mi hai fatto cosi bello ?


Quand j’étais étudiant, nous partions souvent en vacances en bande de
copains, parmi lesquels mon ami italien Massimo. Massimo était (et est
resté) un personnage jovial, toujours prêt à rire, de lui comme des autres, et
féru de psychologie. Un matin, alors que nous étions plusieurs dans les
toilettes d’un camping, en train de nous raser face aux lavabos, il arrive
après tout le monde, comme à son habitude, s’installe en chantant, se
douche, se rase. Puis, il contemple un instant le résultat de tous ces soins
dans le miroir, se caresse les joues, tourne la tête à droite, à gauche, avance,
recule, avec l’air ravi de celui qui découvre ou redécouvre un merveilleux
spectacle. Et finit par s’écrier : « Mamma ! Perché mi hai fatto cosi
bello ? » (« Maman ! Pourquoi m’as-tu fait aussi beau ? ») Éclat de rire
général dans le groupe, grosses blagues pour le remettre à sa place. Mais
Massimo s’en fiche, il rit encore plus et repart en sifflotant se choisir une
belle chemise pour la journée. Quelques secondes de silence suivent son
départ. Il me semble entendre chauffer les neurones : combien d’entre nous,
dans le groupe, sont en train de se demander si eux aussi se trouvent beaux,
se plaisent ainsi à eux-mêmes ? Et combien d’entre nous sont capables
d’avoir de telles pensées spontanément et joyeusement positives en se
regardant dans le miroir, chaque matin ? Massimo est content de lui, mais
jamais frimeur ni prétentieux. Il s’aime bien, c’est tout.
J’ai repensé récemment à ce souvenir : alors que j’avais publié sur mon
blog un billet intitulé « On ne s’habitue jamais à la beauté de la nature », un
commentaire très drôle me fut offert par un internaute nommé Richard,
faisant écho à mon titre : « C’est ce que je me dis tous les matins devant la
glace ! » Pas de souci d’estime de soi pour Richard, ou alors bien caché
sous l’humour !

Marc Aurèle
« Mon âme ! quand seras-tu donc bonne et simple, sans mélange et sans
fard ? Quand seras-tu plus visible et plus aisée à connaître que le corps qui
t’environne ? Quand goûteras-tu les douceurs qu’on trouve à avoir de la
bienveillance et de l’affection pour tous les hommes ? Quand seras-tu
pleine de toi-même et riche de tes propres biens ? Quand renonceras-tu à
ces folles cupidités et à ces vains désirs qui te font souhaiter des créatures
animées ou inanimées pour contenter tes passions, du temps pour en jouir
davantage, des lieux et des pays mieux situés, un air plus pur, et des
hommes plus sociables ? Quand seras-tu pleinement satisfaite de ton état ?
Quand trouveras-tu ton plaisir dans toutes les choses qui t’arrivent ? Quand
seras-tu persuadée que tu as tout en toi 3 ? »
Ces lignes, écrites par l’empereur philosophe romain Marc Aurèle, ont
presque deux mille ans, et pourtant, elles sont incroyablement
contemporaines. Parce qu’elles décrivent la lutte éternelle que nous avons à
conduire dans notre esprit pour apaiser et équilibrer l’estime de soi.

Marie Curie
Elle fut une très grande scientifique du début XXe siècle, et reste à ce jour la
seule personne (pas la seule femme, la seule personne, hommes compris) à
avoir reçu deux fois le prix Nobel dans deux disciplines différentes : la
physique en 1903 avec son mari, et la chimie en 1911, seule. Évidemment,
à l’époque, certains eurent tendance (au moins jusqu’en 1911) à la placer un
peu en dessous de son époux. On raconte qu’un jour un journaliste posa à
Marie Curie cette question indélicate : « Quel effet cela fait-il d’être mariée
à un grand savant ? » Et elle de répondre : « Vous n’avez qu’à demander à
mon mari. » Non, mais…
Mauvais calcul
Entendu je ne sais où cette blague : « Je viens de lire un bouquin sur les
méfaits de l’alcool. Ça fait drôlement peur ! Alors j’ai pris une grande
décision : demain j’arrête de lire… » C’est un petit peu pareil pour la peur
de l’échec : pour ne plus échouer, on arrête d’agir. Ça marche très bien : les
peurs disparaissent ; sauf qu’elles sont peu à peu remplacées par les
déprimes. Le seul moyen de faire reculer ses peurs n’est pas de les fuir mais
de les affronter.

Méditation
La méditation, cet art du recueillement, permet une observation de soi aussi
objective que possible. On y fait le constat sincère, puisque intime (à quoi
servirait de se mentir lorsqu’on médite ?), de ce que l’on pense et ressent,
de la trace que laissent en nous nos victoires et nos défaites, ou du moins
des moments que nous percevons comme tels. Dans la méditation, on ne
juge pas, on constate et on met à plat les mouvements de son âme, en
s’efforçant de ne pas juger, de ne pas justifier, juste de comprendre. Art du
recueillement, la méditation est aussi un art du dépouillement ; écoutez le
maître birman Ajahn Chah : « On ne médite pas pour obtenir quelque chose
mais pour se libérer des choses. On ne pratique pas avec le désir mais avec
le lâcher-prise. » Ce pourrait être une ligne de conduite pour les efforts en
matière d’estime de soi : aller vers le moins, et non vers le plus ; moins de
contraintes, moins d’inquiétudes, moins d’attentes, moins de
comparaisons… On ne médite pas pour muscler son estime de soi, mais
pour se débarrasser de ses peurs d’être jugé. Ce qui, tout de même, s’avère
indirectement bénéfique à l’estime de soi 4.
Memento mori
Cela veut dire : « Souviens-toi que tu vas mourir » ou : « Rappelle-toi que
tu es mortel. » J’ai longtemps pensé, sans doute parce qu’on le lit un peu
partout, que c’était la formule qu’on chuchotait à l’oreille des généraux
romains vainqueurs lorsqu’ils défilaient en triomphe dans Rome, histoire de
calmer un peu leurs ardeurs en matière d’estime de soi. Mais en cherchant
bien 5, je me suis aperçu qu’il s’agissait en fait d’un adage médiéval,
d’origine monastique et devenu d’ailleurs une salutation qu’échangent les
trappistes quand ils se croisent. Plus stylé que : « Salut, frère, ça va ? » Plus
déstabilisant aussi.

Mensonge et valorisation de soi


Est-il possible de ne jamais mentir lorsqu’on vit en société ? Sans doute
pas ! Nous mentons beaucoup, en général plusieurs fois par jour, pour ne
pas faire de peine, pour nous simplifier la vie, pour plaisanter ou manipuler
autrui 6. Ou pour se montrer sous son bon profil : lorsque des volontaires
sont amenés à rencontrer des personnes inconnues dans le cadre d’une
expérience, leur demander de se présenter sous un jour sympathique ou
compétent les pousse à mentir, ce qu’ils ne font pas si aucune demande
préalable ne leur est faite 7. Nous voilà prévenus : vouloir plaire, c’est
s’exposer à la tentation du mensonge enjoliveur ! D’ailleurs, lorsqu’on
prévient les personnes que lors d’une passation d’un test d’estime de soi,
elles seront reliées à un détecteur de mensonges (qui en fait n’existe pas),
elles ont alors moins tendance à se vanter, et de ce fait leurs résultats à ce
test sont nettement diminués par rapport à une passation préalable, sans
détection de mensonge 8. Depuis quelques années, un des principaux
champs de nos mensonges est celui des réseaux sociaux : on s’y met en
scène et en valeur, on y frime, on y ment, on s’y compare, et le résultat est
sans appel, notamment chez les plus jeunes : plus on y passe du temps, sur
ces réseaux, et plus on est anxieux, déprimé, stressé 9.
Attention, je ne vous parle ici que des présentations de soi mensongères.
Par contre, les présentations de soi simplement positives, sans mensonge,
sont tout à fait possibles, souhaitables, même : il suffit d’oser parler, sans
prétention, de ses qualités et de ce qu’on aime bien en soi, de ses réussites
dans ses actions ou ses engagements. Exprimer ainsi à quelqu’un son côté
lumineux, sans en rajouter, est alors bénéfique pour le bien-être personnel,
et le plus étonnant est que la plupart des gens sous-estiment le bien que cela
peut leur faire 10. À ne jamais oublier : parler à un ami de ses bons côtés
peut nous faire beaucoup plus de bien que nous l’imaginions par avance.
Essayez voir !

Mentir ou être soi-même ?


« Je ne mens jamais, c’est trop difficile. Il faut sans cesse se souvenir des
millions de mensonges, antimensonges et quasi-mensonges précédents, quel
embrouillamini 11 ! » Cet aveu du génial Joseph Delteil, écrivain inspiré et
oublié du siècle dernier, nous rappelle que non seulement le mensonge pose
un problème moral, mais qu’en plus, il est un stresseur mental : à moins
d’être un pur psychopathe, on ne sent pas bien dans le mensonge, on ne vit
pas bien dans les faux-semblants, ni notre esprit ni notre corps n’aiment
cela. Alors, l’attitude inverse, celle qui consiste à s’efforcer de ne jamais –
ou presque jamais – mentir, cela s’appelle comment ?
Spontanéité, sincérité, authenticité : les mots ne manquent pas, et
renvoient chacun à une dimension et une nuance spécifique. La spontanéité
suggère un mouvement naturel qu’on ne réfrène pas, une impulsion. La
sincérité évoque plutôt une décision volontaire, un choix moral et
relationnel. Et l’authenticité renvoie à une manière d’être plus durable et
permanente, à une façon d’être soi-même à chaque instant.
Être soi-même, c’est quelque chose qui plaît beaucoup, à notre époque,
où l’on valorise plus volontiers l’authenticité que les bonnes manières, par
exemple. Quelqu’un d’authentique, c’est a priori quelqu’un de
sympathique, quelqu’un de rassurant, qui ne ment pas, ne triche pas,
quelqu’un à qui on a envie de dire : « Ça, c’est vraiment toi ! » Alors, être
authentique, être vraiment soi, ce serait donc l’idéal ? Pas si simple, tout de
même…
D’abord parce que « être soi-même », ce n’est pas sûr que ça veuille
dire quelque chose de précis. Quand on l’étudie de près, on finit par se
demander si le « soi » existe vraiment. En tout cas, un « soi » qui serait
toujours stable et prévisible, qui correspondrait de près à notre personnalité
et notre volonté. La psychologie sociale nous montre plutôt que nous
changeons sans cesse, en fonction des environnements et des circonstances.
Une nuit d’insomnie, un succès, un échec, un peu d’amour ou un peu de
détresse, et voilà notre « soi-même » qui n’est plus tout à fait le même…
Et puis, il y a un autre souci : « être soi-même », ce n’est pas une
garantie de comportement adéquat. Être soi-même, c’est parfois se
permettre de se montrer grognon, égoïste, borné, pessimiste, agressif,
méprisant… Il y a des personnes qui sont ainsi toujours elles-mêmes, et
qu’on n’a pas envie de côtoyer ou de croiser. Vous m’avez compris : comme
beaucoup de ce qui est humain, l’authenticité a ses bons et ses mauvais
côtés. Alors, pour conduire son existence, mieux vaut peut-être s’aligner
non sur son ego mais sur ses idéaux… Mieux vaut peut-être s’efforcer de
suivre ses valeurs plutôt qu’attendre qu’elles émergent de notre moi
profond, si toutefois il existe… C’est ce travail qui est intéressant, ce travail
de mise en cohérence entre ce à quoi on aspire et ce qu’on est
spontanément, en se levant chaque matin. Être soi-même, c’est facile. Il n’y
a qu’à écouter les pubs : Be yourself, Venez comme vous êtes, etc. Devenir
quelqu’un de bien, ça par contre, c’est du boulot de longue haleine : lâcher
son ego pour mieux se rapprocher de ses idéaux, ça prend souvent une vie
entière…

Mépris de soi
Montaigne, toujours sage dès qu’il s’agit de parler du lien à soi (rien
d’étonnant puisqu’il a passé une bonne partie de sa vie à observer
calmement les mouvements de son esprit et de son ego), Montaigne donc
nous rappelle ceci : « Il n’est rien de si beau et légitime que de faire bien
l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir
vivre cette vie ; et de nos maladies, la plus sauvage, c’est de mépriser notre
être 12. »

Mépriser les subalternes


J’animais un jour un atelier pour des collègues sur le thème des troubles de
la personnalité. Nous étions en train de parler des personnalités
narcissiques, et des petits détails qui les trahissent. Parmi ceux-ci, il y a le
comportement méprisant avec les subalternes (ou supposés tels) : les
narcissiques sont capables de se montrer respectueux, voire obséquieux
avec les personnages puissants ou impressionnants, ou avec ceux dont ils
attendent quelque chose. Mais ils sont souvent désagréables et hautains
avec les autres : secrétaires, assistants, vulgaires collaborateurs obscurs et
de bas rang. Je déteste les voir faire, rudoyer les serveurs, les hôtesses
d’accueil, les personnes qu’on rangeait autrefois – quand la société tolérait
l’inégalitarisme verbal – sous l’appellation de « petit personnel ». À
l’hôpital Sainte-Anne, par exemple, où j’exerçais, les narcissiques venant
consulter pouvaient parfois se montrer désagréables avec les infirmières qui
les accueillaient, et très aimables ou obséquieux avec moi. Elles me le
racontaient ensuite et, évidemment, je n’aimais pas du tout ça, qu’on ne soit
pas gentil avec mes chères infirmières. Remontée de bretelles assurée pour
les patients méprisants à leur égard…

Méritocratie
Une belle promesse des sociétés égalitaires : que la place occupée par
chacun, ou sa fonction, ne soit pas due à son rang de naissance, mais à ses
mérites. Que le travail et le talent soient récompensés, et non le fait d’être
né dans la bonne famille et la bonne classe sociale. Le système
méritocratique est à double tranchant pour l’estime de soi : satisfaisant pour
qui a réussi (« C’est dû à ma valeur, à mon travail »), mais dévalorisant
pour qui a échoué ou cru échouer (« Je ne suis pas à la hauteur »). D’où
certaines critiques contre ce système 13, soulignant ce que notre succès doit
aussi à notre entourage, même de façon discrète ; ainsi la réussite scolaire
des enfants d’enseignants : elle n’est pas due aux revenus ou à la classe
sociale, mais au soin apporté par les parents à la scolarité. Le mérite
individuel peut certes réduire ou compenser les inégalités sociales, mais
cela ne doit pas dispenser le collectif politique de tenter de réduire ces
dernières de son mieux.

Métamorphoses oubliées
« Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses », nous rappelle le poète
Paul Éluard 14. Aux mauvais jours, quand nous n’allons pas bien, nous
oublions tous les progrès que nous avons effectués, tous les chemins
parcourus, nous effaçons toutes les joies. Notre mémoire nous joue
volontiers des tours : elle fonctionne de manière subjective, retenant de
notre passé ce qui correspond aux préoccupations de notre présent. Si nous
sommes tristes ou insatisfaits, nous nous souviendrons plus facilement de
nos échecs et de nos difficultés. C’est pourquoi il est bon parfois de tenir un
journal de bonnes choses, de bons souvenirs ; c’est pourquoi il est bon de
s’astreindre à coucher sur le papier ses moments de bonheur, de confiance,
les moments où l’on est en paix, les moments où l’on est heureux d’être soi,
sans gloriole ni prétention, juste avec un bonheur tranquille d’exister. Les
relire, ces bons moments de confiance en la vie, nous offrira parfois la
petite pichenette qui nous remettra en marche avant. Autres pichenettes : le
sourire d’un autre humain, la beauté d’une fleur ou d’un ciel. Pourquoi de
simples détails peuvent ainsi nous faire (parfois) passer d’un état de
détresse à un état d’espérance ? Peut-être parce qu’auparavant, sans le
savoir, nous avons profondément changé, nous nous sommes peu à peu
transformé. Ce changement peut être resté invisible, même à nos yeux, on
ne s’en aperçoit que peu à peu, mais il se révèle quand la vie nous secoue :
par exemple, il n’empêche pas les tristesses de venir en nous, mais il les
rend plus légères et labiles, plus faciles à chasser. C’est la définition d’une
métamorphose : un changement radical, qui fait qu’on n’est plus la même
personne. Les métamorphoses physiques se remarquent (l’enfant qui
devient adolescent). Mais les métamorphoses psychologiques peuvent être
invisibles, et ne se révéler que dans l’adversité. Ce qui autrefois nous aurait
effondré ne fait que nous toucher ; et les joies que nous aurions négligées,
nous savons désormais les accueillir. Métamorphoses silencieuses…
Mètre Boris
J’aime bien mon ami et confrère psychiatre, Boris Cyrulnik : il est l’humain
qui allie le mieux, à mes yeux, le sens de l’humour et le refus de la gloriole.
Un jour, il me parle du Chili, où on l’invite très souvent en cycle de
conférences : « Là-bas, ils sont charmants avec moi, ils m’accueillent
comme un grand savant ; je crois qu’ils me surestiment terriblement ! » Il
ne se vante jamais et utilise l’humour sur lui lorsqu’on le complimente,
comme des anticorps à l’excès d’estime de soi. Ainsi, je me souviens qu’un
autre jour, lors d’une conférence que nous donnions ensemble, je le
chambrai gentiment avant d’entrer en scène, en l’appelant « Maître Boris ».
Il me répondit alors en rigolant : « Pas Maître, non ; au mieux Centimaître,
si tu y tiens ! »

Misère humaine
Elle peut prendre bien des visages, mais en tant que psychiatre, je suis bien
sûr sensible à la misère psychologique et, en tant que psychothérapeute, à la
misère que nous nous fabriquons et que nous aurions pu nous éviter de
vivre. Voici une histoire qui m’a marqué dans ce domaine. C’est lors d’une
semaine de vacances, alors que je suis resté seul à Paris pour terminer un
livre ; je reçois un coup de téléphone un soir vers 19 heures. C’est un ancien
copain, perdu de vue depuis des années : « Tu es chez toi ? Je suis à deux
minutes, je peux passer te voir un moment ? » Il sort du travail et ne veut
pas rentrer trop tôt chez lui, à cause de la mauvaise ambiance avec sa
seconde épouse et ses deux beaux-enfants, qui le détestent, me dit-il. Il veut
me parler de ses malheurs sexuels (sa femme ne veut plus faire l’amour
avec lui) et de son projet d’en faire un livre. Je me souviens tout à coup
pourquoi nous n’étions pas devenus de vrais amis : il est toujours aussi
narcissique que dans le passé. À un moment de la discussion, il commet un
lapsus qui me fait sourire : au lieu de dire « de moi à toi », pour une
confidence, il dit « de moi à moi ».
Puis, à un moment, il me donne son mail, c’est (j’ai changé le nom, bien
sûr) : [email protected]. Je lui demande : « Jean Dupont, je
comprends, c’est toi, mais pourquoi le 1 devant ? » Et lui de me répondre :
« Parce que le nom était déjà pris et qu’il ne restait que jeandupont68, ça ne
m’allait pas d’être soixante-huitième, alors j’ai mis le chiffre en premier, et
ça m’a permis d’avoir le 1 ! » Il me fait des compliments sur ma carrière,
ma maison, mais ils me mettent mal à l’aise, car je n’y perçois qu’une
admiration proche de l’envie et de la frustration, et bien éloignée d’une joie
sincère devant les chances que la vie m’a offertes. Après son départ, je me
sens très triste, profondément, exactement comme lorsque je vois des
mendiants et des humains dans la misère. La misère de cet homme est d’un
autre genre : incapacité à la paix, à la générosité, à l’oubli de soi, à l’arrêt de
la course à l’argent et à l’image, au plaisir égoïste. Cette misère me semble,
à cet instant, au-delà de toute aide possible.

Modèles
Prendre modèle sur certains humains pour développer son estime de soi ?
Ce peut être une bonne idée : pas besoin d’idéaliser la personne, mais juste
faire le constat que dans tel ou tel domaine, elle s’en sort bien ; observer
alors sa manière de faire, et les ressorts de ce qui la guide ; puis adapter et
tester pour soi-même.
En vérité, cela relève plutôt de l’inspiration que de l’imitation.
L’imitation est une forme sincère de l’admiration, mais elle tend à nous
réduire au modèle, nous pousse à reproduire en bloc ce qu’il est et ce qu’il
fait ; c’est le problème des « maîtres », souvent copiés et même singés.
L’inspiration est une cueillette choisie de ce qui nous convient chez un
modèle, c’est-à-dire pas seulement ce qui brille et nous attire mais aussi ce
dont nous nous sentons capable. Préférer l’inspiration à l’imitation, c’est
décider d’avoir tous les humains pour maîtres transitoires, dans leurs
meilleurs moments.

Modèles et contre-modèles
Parfois, les autres nous inspirent en nous montrant ce qu’il ne faut pas faire.
Lorsqu’on a eu des parents déficients, il est inutile de leur en vouloir, mais
il est précieux de se demander comment ne pas trop leur ressembler.
Lorsque quelqu’un nous agace, précieux de se demander pourquoi
exactement, et d’observer plutôt que de s’irriter.

Modestie (fausse)
La modestie est une vertu, elle est une retenue dans la conscience de ses
qualités, la reconnaissance de ses succès, la réception des compliments. Elle
ne consiste pas à méconnaître ce que l’on a fait de bien, mais à avoir
conscience que cela ne nous procure aucune supériorité sur qui que ce soit,
ni aucun passe-droit. Mais comme elle est en quelque sorte le versant
relationnel de l’humilité (qui est le même genre de vertu, mais vécu dans le
secret de soi) elle peut être sujette à mensonges, et c’est la fausse modestie.
Choderlos de Laclos, dans son roman Les Liaisons dangereuses, parle de
« cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de l’orgueil 15 ». « Le
refus des louanges est un désir d’être loué deux fois », nous précise La
Rochefoucauld 16. Mais ce dernier observait beaucoup les puissants et la
Cour, chez qui cette maxime est souvent vraie ; elle l’est moins souvent, il
me semble, chez ceux qu’on nommait à son époque « les petites gens », les
« gens de peu ». Chez ces derniers, la modestie est non un manque de
conscience de leurs qualités ou succès, mais une prudence quant aux
jalousies que leurs chances pourraient faire naître. Laissons pour cela le mot
de la fin à Jules Renard : « La modestie va bien aux grands hommes. C’est
de n’être rien et d’être quand même modeste qui est difficile 17. » Trop facile
d’être modeste quand tout le monde vous admire !

Moi
« Maître cerveau sur un homme perché / Tenait dans ses plis son
mystère 18. » J’aime bien cette phrase de Paul Valéry. En tant que psychiatre,
j’aurai passé une bonne partie de ma vie à aider mes patients à explorer les
mystères de leur cerveau, de leur personnalité, de leurs souffrances, pour les
aider à vivre mieux. Depuis Socrate et son « Connais-toi toi-même », la
connaissance de soi est considérée comme un socle indispensable à notre
accomplissement. Se connaître, même de manière imparfaite, c’est un des
moyens de savoir comment se rapprocher de ce qui nous rend libre et
heureux.
Mais il n’y a pas que la connaissance de soi, il y a aussi la
bienveillance envers soi : à quoi bon mieux se connaître si c’est pour mieux
se maltraiter ? À quoi bon connaître – ou croire connaître – ses défauts et
ses faiblesses, si c’est pour toujours se les reprocher ? Cette autoamitié
qu’est l’estime de soi n’est pas de la complaisance, car on peut – et on
doit – se montrer exigeant avec ses amis, et donc avec soi-même ; mais être
son propre ami signifie associer connaissance de soi et bienveillance pour
soi. Alors, on y est presque, mais le travail n’est pas terminé.
Connaissance de soi, bienveillance pour soi, il nous reste un dernier
petit effort à accomplir : celui qui concerne l’oubli de soi. L’oubli de soi
c’est important, pour aller bien. Car finalement, se connaître et s’apprécier,
à quoi bon, si c’est pour se contenter de faire des ronds narcissiques autour
de son petit nombril ?
On définit parfois la santé comme la vie dans le silence des organes. Eh
bien, d’une certaine façon, la santé de l’ego se reconnaît en grande partie à
son silence. L’ego, c’est comme un moteur de frigo : on lui demande de
faire son boulot, mais dans la discrétion, sans bruit. L’ego, c’est aussi
comme un vélo : on attend de lui qu’il nous aide à traverser le monde et la
vie, mais sans que la roue crève sans cesse, ni que les freins grincent ou
coincent… Je vais bien si, quand je rencontre d’autres personnes, je ne me
demande pas : « Qu’est-ce qu’ils pensent de moi ? » mais : « Qu’est-ce que
je vais bien pouvoir apprendre d’eux ? », « Qu’allons-nous vivre
ensemble ? » Je vais bien quand, dans une discussion, je prends plus de
plaisir à écouter qu’à parler. Je vais bien si je suis encore plus heureux de
donner que de recevoir. Voilà, c’est la séquence idéale d’un moi en pleine
forme : bien se connaître, bien se traiter, puis régulièrement s’oublier. C’est
du boulot, foi de psychiatre ! Le boulot d’une vie, sans doute, comme le
rappelle – à nouveau lui – Paul Valéry : « Je me suis rarement perdu de
vue ; je me suis détesté, je me suis adoré, – puis nous avons vieilli
ensemble 19. » Laisser tomber adorations et détestations, et s’oublier
souvent, sans se perdre de vue trop longtemps. Ce sera notre programme du
jour ; ou de la semaine ; ou du mois ; ou de toute notre vie, allez : on peut
aussi prendre son temps pour progresser !

Moi, mon, ma : un jeu de l’ego


Autant le savoir, pour s’en méfier et corriger : à notre insu, notre ego pilote
notre cerveau, et il est très gourmand de lui-même.
Par exemple, si on demande à des volontaires de dire quelles sont leurs
lettres préférées, en se débrouillant pour brouiller un peu les pistes, on
s’aperçoit que les lettres de nos initiales, et plus globalement les lettres
composant nos nom et prénom, sont celles que nous apprécions le plus ; et
ça marche aussi pour notre date de naissance exprimée en chiffres 20 : ainsi,
Pilar devrait préférer le Pepsi, et Carmen le Coca ! Et une personne née en
juin devrait jouer le 6 plus souvent au Loto, qu’une personne née en
septembre, qui misera plutôt sur le 9 ! De façon étonnante, cette influence
peut aussi s’exercer sur des choix existentiels plus importants, comme ceux
de nos lieux de résidence (noms de rue ou de commune) 21 : Pilar préférera
vivre place Pompidou à Paris, et Carmen, chemin des Carrières à Caen.
L’ego parasite également notre bon sens dans le petit jeu du « C’est à
moi ! ». Dès qu’on donne à des volontaires un objet (tasse, tablette de
chocolat…) et qu’on les fait ensuite participer à des expériences de troc et
d’échange, on s’aperçoit qu’ils attribuent à leur tasse ou leur tablette une
valeur financière toujours plus grande qu’à la même tasse ou tablette
possédée par un autre volontaire 22. On peut calmer un peu cette ego-
inflation en les faisant échouer au préalable, par exemple à de petits tests de
quotient intellectuel (QI) : si on s’estime moins, on mettra en vente ses
biens un peu moins cher. Mais ça marche aussi en sens inverse : le succès
nous pousse à estimer nos biens plus chers que leur valeur exacte 23. Nous
sommes bien nigauds, malgré nos gros cerveaux.
Tous ces travaux modernes confirment la thèse émise par un des
fondateurs de la psychologie moderne, l’Américain William James, pour
qui une manière simple (et bien sûr provocante) de définir qui nous sommes
était de le faire par la somme de tout ce qui nous « appartient 24 » : notre
corps, nos compétences, nos liens sociaux, nos biens matériels, etc. Ainsi,
nos possessions ne sont pas seulement notre vitrine sociale, mais aussi un
des matériaux constituants de notre identité, et la valeur que nous leur
attribuons est en lien étroit avec l’estime que nous nous portons 25. C’est
sans doute pour cela que prolifèrent (souvent en vain…) les conseils de
sagesse sur le non-attachement à ses biens matériels, sur le fait que nous ne
sommes que les locataires de tout ce qui ne nous appartient qu’en
apparence, locataires de notre corps, de notre vie. On raconte que le général
de Gaulle, dans ses vieux jours, avait pour règle de donner chaque année à
ses proches un objet important pour lui, auquel il tenait beaucoup (sinon,
c’était trop facile…). Une manière élégante et généreuse de s’alléger,
matériellement, psychologiquement, et surtout spirituellement.

Montesquieu
Voici ce que l’encyclopédiste d’Alembert dit de son complice
Montesquieu : « Il était sensible à la gloire ; mais il ne voulait y parvenir
qu’en la méritant. Jamais il n’a cherché à augmenter la sienne par ces
manœuvres sourdes, par ces voies obscures et honteuses, qui déshonorent la
personne sans ajouter au nom de l’auteur 26. »

Montherlant
L’écrivain Henri de Montherlant, à la très haute estime de soi, refuse de se
déclarer candidat à l’Académie française, comme c’est la règle, et de se
plier à l’exercice des visites de sollicitation de voix. Mais annonce à
l’avance que, si on le lui propose, il acceptera d’y être admis ; et qu’il fera
dans ce cas les visites de remerciements 27. L’Académie cède, et
Montherlant, une fois admis, se montre bon élève : il remercie, est assidu,
siège aux séances et fait le boulot. Prêt à jouer le jeu, à condition que cela
soit avec ses règles à lui…

Mort
L’estime de soi devient plutôt inutile une fois qu’on est mort ! Mais, avant,
elle est très sensible à l’idée de la mort 28. On sait que, en faisant songer des
volontaires à la mort et à leur disparition (par des lectures, des films ou des
chansons, par exemple), on active leur anxiété, bien sûr, et qu’un des
moyens pour diminuer cette anxiété va être de surgonfler l’estime de soi.
En laboratoire, si on augmente cette dernière (en faisant réussir de petits
exercices présentés comme difficiles, ou en truquant favorablement les
résultats d’un faux test de quotient intellectuel, ce qui permet de leur dire :
« Vous avez un haut niveau d’intelligence »), on rend des volontaires moins
inquiets face à des évocations de la mort (images ou vidéos) présentées
ensuite. Hors des laboratoires, dans la vraie vie, ça marche aussi : les
personnes à bonne estime de soi sont moins ébranlées par l’idée qu’elles
vont mourir. Les autres vont chercher à augmenter leur estime de soi en
renforçant leur sentiment d’appartenance à un groupe (entreprise,
université, pays, club sportif…) et la motivation à adhérer aux valeurs de ce
groupe, jusqu’à rejeter les personnes extérieures au groupe et ne partageant
pas ses valeurs 29. Chez les personnes âgées, l’omniprésence des moments
évoquant la mort (problèmes de santé, décès de proches de la même
génération, regard social, etc.) est combattue par deux grands recours :
donner du sens à sa vie et accroître l’estime de soi 30. En pratique, il est
capital de préserver ces dimensions chez les personnes âgées, les plus
exposées, à juste titre, à la peur de la mort ; cela peut se faire en préservant
leur autonomie, en leur permettant d’exercer de petits choix en lien avec
leur vie quotidienne, en les encourageant à maintenir un niveau d’activités
et d’interactions élevé. Attention, la bonne estime de soi, nous l’expliquons
par ailleurs, n’est pas la focalisation constante sur sa personne, mais
l’autobienveillance et l’autobientraitance suivies de l’oubli de soi. En effet,
focaliser l’attention de volontaires sur eux-mêmes (en les faisant se
contempler dans un miroir, ou réfléchir sur à quel point ils sont uniques)
augmente plutôt leur peur de mourir 31 – d’où l’intérêt à tout âge, mais
surtout sur la fin, de préserver actions, relations et passions, pour s’extraire
de soi-même.

MQM : l’effet « Meilleur


Que la Moyenne »
Une des données les plus solides de la littérature scientifique sur l’estime de
soi est l’effet « Meilleur Que la Moyenne ». Cet effet MQM découle d’un
grand nombre d’observations : quand on demande à des volontaires de se
situer par rapport aux personnes qui leur sont comparables, presque tous se
déclarent un peu au-dessus de la moyenne. Les enseignants se jugent un peu
plus pédagogues que la moyenne de leurs collègues, les étudiants se
donnent un peu plus de compétences que la moyenne de leurs semblables,
les conducteurs se déclarent plutôt meilleurs conducteurs que la moyenne
des autres automobilistes, etc. 32. Tous reconnaissent volontiers qu’il y en a
de meilleurs qu’eux, mais tous pensent aussi, sincèrement et sans argument,
être plutôt dans le haut du panier.
Ces convictions ne sont pas le résultat de comparaisons méthodiques,
mais juste d’un sentiment paresseux et inconscient nous poussant à
considérer que nous avons une valeur suffisante pour mériter notre place
dans la communauté. On pourrait parler d’illusions positives, qui nous
évitent de perpétuels et épuisants (et pas toujours favorables) jugements
objectifs et réfléchis sur notre valeur et nos compétences. Les personnes à
basse estime de soi ne bénéficient hélas pas de ces biais inconscients
agréables de l’effet MQM, et souffrent plutôt d’un effet MBQM, « Moins
Bon Que la Moyenne ».
Il faut noter que l’effet MQM s’applique aux jugements moraux (« Je
suis quelqu’un de bien ») plus qu’aux jugements intellectuels (« Je suis bon
en maths »), et qu’il marche mieux dans les généralités (« Je suis
courageux ») que dans les prédictions spécifiques (« Si je vois quelqu’un se
faire attaquer dans le métro, je n’hésite pas un instant, je lui porte
secours ») 33.
Cet effet MQM fait partie des nombreux biais psychologiques
inconscients destinés à nous aider à maintenir une bonne image de nous-
même, capitale pour les animaux sociaux que nous sommes ; notre cerveau
est bien fait ! Tant mieux, car la vie humaine n’est pas toujours une
promenade de plaisir. Et puis, pour une illusion, elle n’est pas si mal dosée !
Par rapport à une autre illusion fréquente en matière d’estime de soi, celle
des narcissiques et de leur conviction de supériorité radicale et méritant
reconnaissance, l’effet MQM est discret et ne nous pousse ni à la prétention,
ni à l’agressivité, ni à l’exigence d’être admiré ; il nous rassure, et ce n’est
déjà pas si mal. D’ailleurs, ce qui démontre qu’il ne s’agit pas de
narcissisme et de désir de supériorité, mais de bienveillance tranquille, c’est
que nous appliquons cet effet MQM à nos amis : nous les jugeons, eux
aussi, supérieurs à la moyenne de la population en bien des domaines 34. Je
suis quelqu’un de bien, et mes amis aussi !

Mystère
Je ne crois pas à l’absurdité du monde, je crois à son mystère. Il y a des
choses que nous ne pourrons jamais comprendre : c’est la différence entre le
mystère et l’énigme (qui est un problème à résoudre, dont on pressent qu’il
a une solution). Il me semble que penser cela ne m’infériorise pas en tant
qu’humain, ni ne m’insécurise, mais m’apprend à disposer mes efforts au
bon endroit : intelligence et curiosité pour les énigmes, spiritualité et
humilité pour les mystères.
N
Naissance
« Le jour de ta naissance est celui où Dieu a décidé que le monde ne
pouvait plus vivre sans toi. » C’est une phrase attribuée au rabbin Nahman
de Bratslav (1772-1810). Bonne à se dire les jours où on n’a pas le moral.
Mais inutile de se la répéter tous les matins devant la glace !

Narcissiques et détecteurs de mensonges


Faut-il croire les personnes narcissiques lorsqu’elles se vantent de leurs
exploits ? Bien sûr que non ! Des chercheurs l’ont habilement démontré
auprès de volontaires qui avaient accepté d’être évalués dans leur
laboratoire 1. Les sujets devaient répondre à des questionnaires de
personnalité, mais étaient répartis par tirage au sort dans deux groupes
différents : le premier groupe répondait aux questionnaires comme
d’habitude, alors que le second groupe était équipé de tout un appareillage
présenté comme un détecteur de mensonges, qui mesurait leurs pulsations
cardiaques, la microtranspiration des paumes de leurs mains, etc. Dans ce
second groupe, avec contrôle annoncé du mensonge, où toute insincérité
des réponses pouvait être dévoilée, les réponses autovalorisantes des
personnes détectées comme narcissiques étaient beaucoup moins
nombreuses que dans le premier groupe, qui n’était pas soumis à la menace
du contrôle ! Les sujets non narcissiques ne se différenciaient pas dans leurs
réponses, avec ou sans détecteur de mensonges (qui, de toute façon, ne
marche pas si bien que ça !). Ainsi, les narcissiques ne sont pas dupes de
leur propre autopromotion, et la mettent en sourdine lorsqu’ils risquent
d’être pris la main dans le sac. Ne s’aimeraient-ils, au fond, pas tant que
ça ?

Narcissisme
C’est un narcissique qui parle de lui, de lui, de lui, encore de lui. Au bout
d’une heure, voyant que son interlocuteur commence à fatiguer un peu, il
lui propose majestueusement : « Bien ! Assez parlé. Je vous donne la
parole : que pensez-vous de moi ? »
On décrit par narcissisme un ensemble de traits de personnalité dominés
par la conviction de son mérite et de sa supériorité, associés à l’attente de ne
pas avoir à suivre les mêmes règles et contraintes que les autres (qu’on peut
donc exploiter et mépriser), le tout s’accompagnant d’un déficit global
d’attention et d’empathie pour ses semblables. Le narcissique s’accorde
beaucoup de droits mais ne s’impose aucun devoir envers les autres, dont il
attend par contre reconnaissance, admiration et soumission. Les
narcissiques peuvent séduire au début – parce qu’il leur arrive aussi d’avoir
de bons côtés par ailleurs, parce que le narcissique, son aplomb et ses
certitudes peuvent donner l’impression qu’il est un bon leader, qu’il dispose
d’une certaine clairvoyance, d’une grande énergie. Mais avec le temps, les
choses se gâtent, et peu à peu les narcissiques irritent, déçoivent, font le
vide autour d’eux et leur popularité décroît 2 : trop d’agressivité quand ils se
sentent menacés ou en échec, trop d’incapacité à partager les succès… Mais
cela les pousse rarement à changer, plutôt à renouveler leurs relations, pour
séduire, diriger ou dominer de nouvelles personnes ; ou à sombrer dans
l’amertume et le ressentiment envers cette société incapable de reconnaître
leurs immenses qualités.

Narcissisme épidémique
Pour un certain nombre d’observateurs et de chercheurs, notre monde est de
plus en plus narcissique. Les études ont commencé à le montrer à partir des
années 2000 3. Une importante méta-analyse, conduite auprès de 16 475
étudiants américains, montre que les résultats obtenus à la passation d’un
même questionnaire de narcissisme (le NPI, Narcissistic Personality
Inventory) ont nettement augmenté entre 1979 et 2006, avec une élévation
des scores moyens de 30 % 4. Sur à peu près la même période, une autre
méta-analyse explorant les scores d’empathie obtenus par 13 737 étudiants
entre 1979 et 2009 décrit une baisse très sensible de l’empathie à partir des
années 2000 (scores environ 40 % plus faibles en 2009 qu’en 1979) 5.
Ce que tendent à confirmer d’autres études encore, montrant
l’accroissement net des scores d’estime de soi chez les écoliers entre les
années 1960 et les années 1990. Ainsi, lors de la passation du classique test
de personnalité MMPI (Minnesota Multiphasic Personality Inventory),
seulement 12 % des teenagers répondaient positivement à l’item : « Je suis
quelqu’un d’important » dans les années 1950, contre 80 % dans les années
1990. Si, comme le pensent la plupart des chercheurs, l’empathie est le
ciment du lien social, et si le narcissisme en est un destructeur, alors nos
sociétés ont du souci à se faire ! D’autant que le phénomène ne se limite
désormais plus au monde occidental : l’ensemble des pays de la planète, en
adoptant notre manière de vivre, sont en train de prendre ce mauvais
virage 6.
Narcissisme et politique
De plus en plus de travaux de psychologie politique s’interrogent sur
l’arrivée au pouvoir d’un nombre croissant de dirigeants à la personnalité
narcissique 7 (l’Américain Donald Trump en est un bon exemple), avec une
forte tendance au nationalisme et au repli sur ses intérêts nationaux
propres 8. Ce n’est plus « Moi d’abord, les autres je m’en fiche », mais
« Nous d’abord, les autres on s’en fiche ». Ces données sont encore à
confirmer, mais des dirigeants narcissiques associés à des populations
narcissiques, cela ne représente pas forcément un phénomène de bon augure
pour les temps à venir. Pour certains, cela va constituer, par exemple, un
frein à l’adoption de comportements écologiquement vertueux, le
narcissisme ne poussant guère sur la voie du développement durable, et des
restrictions individuelles qu’il impose forcément 9 : « Je ne vois pas
pourquoi je renoncerais à mon 4×4 et à mes voyages en avion : si le climat
se réchauffe, j’ai ma clim et ma piscine… »

Nature
La nature est bonne pour l’estime de soi.
D’abord parce qu’elle nous fait émotionnellement du bien : en calmant
notre stress, en nous procurant des émotions agréables d’apaisement,
d’admiration. Une étude a ainsi comparé, chez des patients souffrant de
troubles psychiques divers, la participation à une activité en piscine, à des
groupes de parole ou à des séances d’exercice dans la nature : c’est cette
dernière activité qui apporte les bénéfices les plus nets sur l’humeur et
l’estime de soi 10. Une autre étude montrait que le degré de chaleur affective
des parents était bénéfique à la fois à l’estime de soi de leurs enfants et à la
tendance de ces derniers à respecter la nature 11. Comme si avoir été aimé
nous poussait ensuite à mieux nous aimer, ce qui est logique, mais aussi à
davantage aimer notre environnement naturel, ce qui est moins évident en
apparence. En apparence seulement : c’est en fait tout aussi logique, quand
on sait que les émotions agréables (facilitées par l’amour et l’estime de soi)
nous rendent plus attentif et bienveillant envers ce qui nous entoure, autres
humains et environnement.
La nature est également bénéfique à l’estime de soi en ce sens qu’elle
s’impose à nous : c’est elle qui décide si le ciel sera bleu à l’heure où nous
avions prévu de sortir nous balader, ou si le vent et les courants seront
favorables au moment où nous avions envie de sortir naviguer. Peu à peu,
nous comprenons alors qu’il existe des forces supérieures aux nôtres, qui
n’ont rien d’hostile mais nous rappellent juste que la nature n’est pas un
paysage fait pour nous être agréable ni un espace dédié à nos loisirs, mais
un monde qui nous héberge, que nous devons respecter et dont nous devons
comprendre et admettre les lois. Un bon vaccin à l’hubris contemporaine…

Néron
Au moment de son suicide forcé, l’empereur romain Néron, qui dans son
narcissisme se prenait pour un génie, se serait écrié : Qualis artifex pereo !
(« Quel artiste disparaît avec moi ! ») 12. Personne n’envisage la mort avec
plaisir, mais l’attachement excessif à soi rend l’idée de sa propre mort
encore plus insupportable et perturbante à l’avance. Il semble que cela
puisse s’expliquer un peu comme pour l’attachement à un objet : si c’est
l’objet lui-même (ma voiture par exemple, ou mon vélo) plus que son bon
usage qui est pour moi important (et valorisant), alors, le perdre ou le voir
endommagé sera une souffrance. Par contre, si ce qui m’importe c’est de
pouvoir me déplacer facilement, quel que soit le véhicule, même usagé ou
sans prestige, je serai moins affecté par sa perte. L’attachement à soi, à
l’ego, paraît obéir aux mêmes lois. Et de fait, l’humilité (assurer le
minimum en matière d’estime de soi, puis se tourner vers la vie) est un très
bon protecteur de la peur de la mort. On considère que le plus important ce
n’est pas nous, notre petite personne, mais la vie et tout ce qu’elle nous
permet.

Non, c’est non !


Avant de lire ce qui va suivre, on s’assied, on respire bien, et on se détend.
Un peu comme pour toute véritable lecture, me direz-vous ? Oui, mais plus
encore que d’habitude. Allez, c’est parti…
SCHOPENHAUER, ARTHUR : « Les femmes sont comme les miroirs, elles
réfléchissent mais elles ne pensent pas. »
COURTELINE, GEORGES : « Les femmes sont tellement menteuses qu’on
ne peut même pas croire le contraire de ce qu’elles disent. »
BAUDELAIRE, CHARLES : « J’ai toujours été étonné qu’on laissât les
femmes entrer dans les églises : quelle conversation peuvent-elles tenir avec
Dieu ? »
SHAW, GEORGE BERNARD : « Quand une femme du monde dit non, ça
veut dire peut-être. Quand elle dit peut-être, ça veut dire oui. Et quand elle
dit oui, ce n’est pas une femme du monde. »
Allez, j’arrête, on en reste là. Vous comprenez mieux, maintenant,
pourquoi on a inventé l’affirmation de soi ? Vous comprenez pourquoi
Montaigne, Michel de, a écrit : « Les femmes ont raison de se rebeller
contre les lois, parce que nous les avons faites sans elles 13. » Pourquoi une
féministe anonyme a pu dire dans les années 1960 : « Une femme sans
homme, c’est comme un poisson sans bicyclette. » Pourquoi un humoriste
contemporain talentueux et méconnu, Lacroix, Grégoire, rappelle : « Quand
la femme se dit l’égale de l’homme, elle se dévalorise 14. » Et pourquoi
s’affirmer en disant non reste un combat d’actualité pour les femmes…
Ce qu’on appelle affirmation de soi, c’est l’ensemble des techniques de
communication codifiées dans les États-Unis des années 1960 pour
défendre les droits et l’estime de soi des groupes sociaux opprimés,
principalement alors les Noirs et les femmes 15. Ces techniques furent
ensuite reprises et adaptées pour être utilisées, comme elles le sont encore
aujourd’hui, dans le domaine de la psychothérapie et du développement
personnel, afin d’apprendre, notamment aux personnes timides ou trop
gentilles, à dire non quand elles pensent non, sans se laisser marcher sur les
pieds, et sans avoir besoin d’agresser. S’affirmer, c’est exprimer ses droits,
ses ressentis, ses positions, ses besoins, en n’étant ni hérisson ni paillasson.
Parmi ces droits, figure le droit de dire non.
Dire non aux lourds, aux insistants, aux abusifs. Dire non à tout ce dont
on n’a pas envie, simplement. Dire non aussi à son souci de ne pas faire de
peine à autrui. Dire non sans se sentir obligé de se justifier. Jules Renard,
qui avait du mal à s’affirmer, écrivait dans son Journal : « L’homme
vraiment libre est celui qui sait refuser une invitation à dîner, sans donner
de prétexte 16. » Paradoxalement, dire non n’est pas une fermeture mais une
libération. C’est ce qui nous permet de mieux dire oui ensuite, comme le
notait le poète Bobin : « Il me semble que nous ne disposons dans la vie que
d’une quantité limitée de oui et qu’il nous faut, avant de les délivrer, les
protéger par une quantité illimitée de non 17. » La vie est belle mais elle est
courte, et pour la protéger, rien de mieux que de dire non calmement,
clairement, à tout ce qui nous la gâche…

Non-violence avec soi-même


La lutte contre les émotions et les pensées négatives de l’estime de soi ne
doit pas être une lutte contre soi-même. On se malmène parfois, en
s’insultant, en se frappant, en exigeant l’impossible ou la perfection.
Véritable maltraitance envers sa personne… Mais si on veut s’aider à
changer, inutile de se punir ainsi. Se souvenir tout d’abord que le contraire
de la violence, ce n’est pas la faiblesse, mais la douceur. On peut
parfaitement être doux et ferme avec soi. Éradiquer toute violence contre
soi, ça prend du temps, c’est long, lorsqu’on en a pris l’habitude. Si on a
longtemps pratiqué l’agressivité contre soi, il faudra sans doute continuer de
s’en méfier toute sa vie : plus on sera fatigué, plus les vieux réflexes
essaieront de revenir. Mais chaque combat conduit avec succès, chaque
reculade que nous aurons su lui infliger, rendra peu à peu ses retours
moins… violents.

Nous : si on pense « nous »,


on renforce son estime de soi
Percevoir son identité comme étant en partie définie par le lien à autrui
modifie en profondeur le rapport à soi-même. Et tend plutôt à l’enrichir, car
on sait que se concentrer sur sa personne n’est pas forcément la meilleure
voie d’accès à la connaissance et à l’estime de soi. Il y a sans doute de très
importantes évolutions sociales à prévoir en matière de rapport à soi-même,
dont nous ne pouvons deviner où elles nous amèneront. Mais sur lesquelles
nous pouvons et devons peser de notre mieux, par nos efforts individuels et
collectifs.
En effet, les relations hiérarchiques, de type patriarcal, qui dominaient
autrefois nos sociétés sont aujourd’hui perçues comme archaïques et
étouffantes. Les deux grandes évolutions qui s’offrent vont être soit
narcissiques, soit adelphiques.
Évolution narcissique : on n’accepte plus les contraintes et la discipline,
et on n’agit qu’en fonction de ses besoins propres, ou de ceux de son groupe
social. Évolution adelphique (du grec adelphos : frère ou sœur) : on
recherche des collaborations et coexistences basées sur le partage,
l’appartenance et l’interdépendance. Cette seconde option est clairement
préférable pour les groupes (elle augmente leurs chances de survie et
d’épanouissement) et pour les personnes. En matière d’accomplissement de
l’estime de soi, il est parfois utile de ne pas se chercher soi, mais de
simplement chercher sa place, c’est-à-dire le lieu, l’activité, les liens qui
nous donnent le mieux le sentiment d’exister et de nous sentir bien. Car il y
a plusieurs sortes de « places » : des lieux où l’on se ressource (de par leur
beauté ou leur signification pour notre histoire), des actes où l’on se
retrouve (aider, soigner, consoler, construire…), des liens où l’on s’épanouit
(amour, amitié, humanité). Lorsqu’on se sent à sa place, on est plus
facilement en harmonie avec soi et avec ce qui nous entoure. Nos angoisses
s’apaisent, on est imprégné d’un sentiment d’évidence (« Je suis là où je
dois être ») et de cohérence (« C’est là que je voulais être »), un vécu de
plénitude s’installe, on cesse de se poser d’incessantes questions
existentielles et identitaires.

Nudité
Alors que les complexes physiques jouent un rôle important dans les
souffrances de l’estime de soi, comment expliquer que les quelques études
sur le naturisme montrent que le fait de vivre nu soit au contraire bénéfique
à l’estime de soi, selon les dires des pratiquants ?
Plusieurs mécanismes sont sans doute à l’œuvre. Le plus important,
apparemment, ne vient pas de ce que l’on est vu nu par les autres, mais de
ce que l’on voit les autres nus 18. C’est important car aujourd’hui, les corps
dénudés que l’on voit le plus souvent ne sont pas les corps ordinaires de nos
semblables mais les corps parfaits et trafiqués des publicités, du cinéma, des
séries, des réseaux sociaux. Et quel soulagement de voir ce que sont les
vrais corps ! Dans l’irrépressible jeu des comparaisons, on se retrouve alors
plutôt dans une moyenne tranquille, face à ces corps normaux, de tous les
âges.
D’autre part, le naturisme n’est pas le nudisme 19 : il s’ajoute au fait de
vivre tout nu une sorte de philosophie générale du rapport à son corps et à
celui des autres (accepter sans juger), un renoncement aux compétitions
sociales basées sur l’apparence (du corps ou de ses vêtements), une priorité
donnée au bien-être et au lien à la nature. Bref, de quoi laisser loin derrière
la crainte d’être un perdant au grand jeu de la course à « qui est au top ? ».
Pour le dire simplement, la nudité tranquille (non contaminée par la frime et
la course à la perfection) nous rapproche de la liberté, de l’égalité, de la
fraternité. Ça vous rappelle quelque chose ? Alors, Marianne nue serait-elle
encore plus crédible ?
O
Objets
Ça doit nous venir de nos doudous, du temps où nous étions petits : les
humains ont tendance à considérer certains objets comme des extensions
d’eux-mêmes. C’est souvent lié à la valeur émotionnelle que nous leur
attribuons, à la place qu’ils occupent dans notre histoire personnelle. D’où
notre chagrin lorsque nous les perdons ou les endommageons. Une étude
avait montré que si l’on demande à des adultes de déchirer des photos
montrant des objets de leur enfance, leur stress est plus grand que s’il s’agit
de déchirer des photos d’objets de valeur qu’ils possèdent (smartphone ou
ordinateur) mais auxquels aucun affect ne les relie. Jusque-là, tout va bien.
Mais les choses se corsent ensuite avec ce qu’on appelle l’effet de dotation :
différentes études montrent que les objets qui nous appartiennent nous
semblent valoir plus cher que les mêmes objets, mais possédés par
d’autres 1. Comment ne pas trop s’attacher aux biens matériels, ne pas y
mettre trop de soi, et trop d’estime de soi ? Grande question de la vie dans
des sociétés matérialistes…

Obsession de soi
Jeune psychiatre, plus je soignais des patients de leur mésestime de soi, plus
je m’apercevais qu’ils étaient obsédés par eux-mêmes. Cela ne concernait
pas seulement les narcissiques, obsédés par le désir d’être admirés ou
redoutés. Mais aussi les complexés, les inquiets et les angoissés de leur
image, dans une sorte de narcissisme négatif : non pas « Est-ce qu’on me
regarde et est-ce qu’on a remarqué à quel point je suis admirable et
supérieur ? », mais « Est-ce qu’on me regarde et est-ce qu’on a remarqué à
quel point je suis minable et inférieur ? ». Plutôt que de nous interroger sur
ce que les autres pensent de nous, interagissons avec eux, posons-leur des
questions, profitons-en pour apprendre des choses d’eux, si nous pensons
qu’ils en savent plus que nous. Au moins, si vraiment ils étaient en train de
nous observer et de nous juger, cela détournera leur attention de nous, pour
la reposer sur eux !

Occasions ratées
Je suis en séance de signature dans une librairie. Dans la file de mes
lecteurs, venus bavarder et faire dédicacer leurs livres, une jeune femme qui
s’appuie sur une canne. Lorsque nous commençons à parler, elle me raconte
qu’elle a une sclérose en plaques, que mon livre lui a fait beaucoup de bien
et qu’elle est venue pour me remercier. Elle me parle rapidement et
sobrement, sans se plaindre, de sa maladie, du choc lorsqu’on lui a annoncé
le diagnostic, de ses douleurs, ses handicaps, de ce corps qui lui échappe. Sa
fragilité est perceptible, ses émotions sont lisibles sur son visage. Je lui
souris, j’essaie de la réconforter, je la félicite pour son courage, nous
parlons un peu de la psychologie, de la médecine et de la vie. Puis, elle voit
que d’autres attendent leur tour et elle prend congé, en me remerciant à
nouveau. Je suis ému, triste et admiratif. Et tout à coup honteux de la voir
s’éloigner en boitant. Je m’en veux de ne pas m’être levé, de ne pas l’avoir
embrassée, de ne pas avoir fait un geste plus fort que mes simples paroles.
De ne pas lui avoir donné davantage d’humanité. Parfois, les mots ne
suffisent pas. En tout cas, là, ils étaient si loin de ce que je ressentais :
admiration et compassion. Elle a disparu derrière la porte. Le lecteur
suivant m’observe, un peu interloqué par mon silence. Je me tourne vers lui,
et nous commençons à bavarder. Le soir, dans le train du retour, je
repenserai à la jeune femme. Je pense encore à elle aujourd’hui, alors que
beaucoup d’années sont passées. Toutes ces occasions ratées dans ma vie !
Et toujours ce mal, lorsque je suis pris au dépourvu, à aller contre ma
pudeur et mes inhibitions. Impression d’être entravé par quelque chose de
biologique, de l’ordre de l’introversion (qui de fait est bel et bien un
tempérament biologique, au moins en partie). Mais je dois l’admettre : à
moins de grands efforts et de petits mensonges, je ne serai jamais un
extraverti, sautant au cou de tout le monde, exprimant chaque jour avec
facilité mon amour à mes proches, mon affection à mes lectrices et lecteurs,
engageant la conversation en tout temps et en tout lieu avec tout un chacun.
Alors je me contente d’être gentil ; la gentillesse, c’est la manière des
timides et des introvertis d’exprimer leur amour du genre humain.

Œuvre d’art !
Un matin, alors qu’elle se prépare pour partir au lycée et qu’elle cherche
son manteau, je prête à ma fille aînée une écharpe que j’avais achetée il y a
bien longtemps, lors d’un séjour à Cambridge, une belle écharpe du Trinity
College. Elle l’essaie, vérifie dans la glace de l’entrée que son look est OK
et me dit : « Ça fait vraiment anglais, on se croirait dans Harry Potter ! »
Alors, quand elle s’éloigne, je lui lance de loin : « Salut, Griffon d’Or ! » Et
elle, qui a mal entendu, se retourne avec un grand sourire : « Qu’est-ce que
tu m’as dit, papa ? Tu m’as dit : “Salut, œuvre d’art ? ! ?” »
Je corrige (peut-être que je n’aurais pas dû) et nous éclatons de rire.
Puis, en rentrant dans la maison, je réfléchis à la scène : qu’elle ait pu
penser que je l’aie appelée « œuvre d’art » me réjouit. En voilà une au
moins (j’en connais deux autres : ses sœurs) qui ne doute pas un instant de
mon admiration à son égard. J’espère que ça lui servira dans la vie.

Oiseaux
« Alors que dans la journée le vol des oiseaux paraît toujours sans but, le
soir ils semblent toujours retrouver une destination. Ils volent vers quelque
chose. Ainsi peut-être au soir de la vie 2. » Ces mots d’Albert Camus dans
ses Carnets me réconfortent dans les moments où je ne sais pas trop si je
conduis ma vie sur les bons chemins, vers les bonnes destinations. Quand
nous sommes perdu, continuons d’agir au mieux, selon nos valeurs ; bien
souvent le temps finit par apporter des réponses, et l’horizon par s’éclaircir.
On comprend mieux alors vers quoi nous volons.

Opacité de la vie
Le poète Philippe Jaccottet écrit dans ses Carnets : « L’attachement à soi
augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les
uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté
jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne
pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau 3. » Il y a une profonde
nécessité, dans une vie humaine, de ces moments de détachement de soi :
dans la méditation, bien sûr ; mais aussi dans l’action, ou plutôt dans cette
sérénité contemplative qui suit l’action, lorsqu’on se pose dans un état de
conscience calme, ouverte et attentive. C’est la sensation indescriptible que
l’on éprouve au sommet d’une montagne après les efforts d’une longue
ascension : contempler les cimes qui nous entourent et le ciel qui nous
baigne. Toutes les opacités du quotidien sont effacées et la vie tout entière
est devenue limpide…

Optimisme
Pendant longtemps, j’ai été pessimiste. J’avais l’impression que le
pessimisme faisait de moi un humain plus lucide, plus intelligent, plus
réaliste, mieux préparé à affronter toutes les adversités que j’avais
imaginées. J’avais tort.
La vie m’a révélé peu à peu mon erreur. La vraie vie : pas celle qu’on se
raconte dans sa tête, mais celle qui se déroule sous nos yeux, pour peu
qu’on les ouvre. En observant de plus près les pessimistes, donc, j’ai vu à
quel point, d’une part, être pessimiste rendait malheureux et, d’autre part,
ne préparait pas du tout à mieux s’en sortir en cas de malheur. Au contraire,
voir vivre des optimistes me faisait comprendre qu’ils étaient plus heureux
et, finalement, tout aussi capables d’affronter l’adversité quand elle arrivait.
Les études scientifiques conduites sur ce thème confirment à peu près
toutes la chose 4 : la plupart du temps, les optimistes vont mieux, et s’en
sortent mieux. Par exemple en médecine, ils prennent mieux soin d’eux
quand ils sont malades : ils ont confiance dans le fait qu’il est possible de
guérir, là où les pessimistes pensent volontiers qu’ils sont foutus et que rien
ne pourra marcher. Puis, ils profitent mieux de la vie quand ils sont guéris.
Alors j’ai décidé de me convertir, décidé d’avoir la foi moi aussi, la foi
en l’avenir, de faire l’effort de considérer que le pire n’était pas certain,
juste possible. Et que pour l’affronter, mieux valait avoir l’énergie de
l’optimisme que le découragement du pessimisme. Mais quel boulot ça a
représenté, quelle fatigue ! C’est épuisant de suivre le rythme des
optimistes… Comme je n’avais pas appris à être optimiste petit, j’ai dû faire
le boulot une fois devenu grand. J’ai méthodiquement pris le temps de
vérifier si toutes mes prédictions négatives se réalisaient : c’était minable !
Heureusement que je suis devenu psy, et pas voyant, je serais mort de
faim… Et en plus ça me fatiguait et me stressait pour rien. Je passais mon
temps à imaginer le pire, et chaque fois qu’il ne survenait pas, au lieu de me
réjouir et de réfléchir, je me disais : « Oui, mais ça aurait pu arriver » et je
ne touchais pas à mon pessimisme. J’ai pris le temps aussi d’observer les
optimistes : certes, de temps en temps ils se trompaient dans leurs
prédictions ; et alors ? Mieux vaut quelques déceptions et une vie joyeuse,
plutôt qu’avoir parfois raison dans une vie peureuse.
L’optimisme ne consiste pas à croire qu’il n’y aura pas de problèmes,
mais à les voir, puis à se bouger pour engendrer des solutions. D’ailleurs,
nous portons en nous les deux capacités, à l’optimisme et au pessimisme. Et
l’idéal me semble être d’utiliser les deux ! Un peu de pessimisme pour
scanner les dangers possibles, et beaucoup d’optimisme pour activer
confiance et énergie afin de leur trouver des solutions. Marchons sur nos
deux jambes au lieu d’avancer à cloche-pied sur une seule, l’optimiste ou,
pire, la pessimiste…

Ordinaire
Un jour que je me décrivais comme « ordinaire », mon interlocutrice
sursauta et me récusa : « Mais non tu n’es pas ordinaire, personne n’est
ordinaire. » Mais si ! En tout cas, moi je me sens ordinaire, et je n’en tire ni
honte ni gloire. Je ne suis pas quelqu’un de spectaculaire, de pittoresque, de
chatoyant. Je fais de mon mieux mon métier d’humain, et de mon mieux
toutes mes autres missions ici-bas : père, époux, ami, médecin, auteur,
inconnu de passage. Ordinaire, ça ne veut pas dire inférieur, ça veut dire
humain.
Orgueil (florilège)
Les débordements de l’estime de soi ont toujours fasciné auteurs et
penseurs. Voici par exemple un petit florilège à propos de l’orgueil. Sur
l’orgueil comme passion de soi, La Bruyère : « Il faut définir l’orgueil, une
passion qui fait que de tout ce qui est au monde l’on n’estime que soi 5. »
Sur l’orgueil et sa radinerie de gratitude, La Rochefoucauld : « L’orgueil ne
veut pas devoir, et l’amour-propre ne veut pas payer 6. » Sur l’agacement
envers les orgueilleux, La Rochefoucauld encore (qui avait bien observé les
mœurs de la cour de Louis XIV) : « Si nous n’avions point d’orgueil, nous
ne nous plaindrions pas de celui des autres 7. » Et pour finir sur une note
positive, Paul Valéry : « L’orgueil est le sentiment d’être nés pour quelque
chose que seuls nous pouvons concevoir, et cette chose est plus grande et
plus importante que toute autre 8. » C’est pourquoi un orgueil discret, qui ne
s’affiche pas comme le fait la vanité, peut être acceptable.

Oubli de soi
« La seule attitude intérieure qui puisse attirer sur nous la délivrance n’est
pas dans la lutte du moi contre lui-même (à ce jeu, le moi dédoublé rattrape
toujours d’une main ce qu’il a lâché de l’autre) mais dans l’oubli de ce
moi 9. » C’est le philosophe Gustave Thibon qui nous rappelle cette
subtilité, dans la quête de l’oubli de soi : cela ne peut pas se faire en force
(« la lutte du moi contre lui-même »), par exemple sous la forme de la
contrainte, de l’autocensure ou de la mortification. L’oubli n’est pas
l’effacement ou le refoulement, mais simplement ce qui se passe quand
notre esprit est aspiré par autre chose que ce qui nous préoccupait ; c’est
pourquoi le meilleur moyen de s’oublier est de s’occuper régulièrement
d’autre chose que de nous. Et de ne consacrer au face-à-face avec soi-même
qu’une part limitée (et qui devient de ce fait précieuse) de notre temps.

Oubli de soi (précision)


On ne peut pas s’oublier si on a mal à soi : la douleur, du corps ou de
l’esprit, nous ramène à nous, nous replie sur nos souffrances. La mésestime
de soi est une douleur, et donc une source de focalisation sur nous-même.
C’est pourquoi, lorsque je parle d’oubli de soi, je l’envisage comme une
étape ultime, qui n’est possible que lorsqu’on a préalablement franchi les
séquences précédentes du travail sur l’estime de soi : comprendre nos peurs
et nos évitements ; se montrer bienveillant avec soi et se pousser doucement
vers l’action ; répéter ses gammes d’acceptation de soi et
d’expérimentations de nouvelles manières d’être, jusqu’à ce que nos
automatismes changent. Alors viendra l’oubli de soi. Conséquence de nos
efforts, donc, mais aussi cap et idéal à ne pas perdre de vue.

Oublier les mauvais souvenirs


Pendant longtemps, en psychothérapie, on a considéré que le refoulement
des souvenirs douloureux était à la source de nombreuses difficultés.
Depuis quelque temps, on se demande s’il ne faut pas, au contraire,
apprendre à refouler, à oublier, certains souvenirs douloureux. Car on s’est
aperçu que les ressasser et les ruminer, non seulement empêchait que peu à
peu ils s’estompent, et exercent moins d’influence sur nous, mais aussi
entretenait de nombreuses souffrances inutiles. Les souvenirs de la plupart
de nos échecs, de nos malheurs, de nos vexations ne nous sont pas
forcément utiles, du moins pas si nous y pensons de manière répétitive et
détaillée. Ils altèrent le bien-être émotionnel et l’estime de soi. Savoir que
nous les avons connus, ces moments difficiles, cela peut nous suffire ;
mieux vaut en retenir les enseignements que les images et émotions
douloureuses. C’est pourquoi cette question est actuellement discutée et
expérimentée en psychologie ; car la capacité à l’oubli, à chasser des
souvenirs désagréables du champ de son esprit, semble pouvoir être
travaillée et développée 10, et correspond à un remaniement neural des
circuits de la mémoire 11. Il ne s’agit pas bien sûr d’effacer définitivement
ces souvenirs pénibles, mais simplement de les mettre en veille, un peu
comme on refermerait un dossier pour le ranger, au lieu de le laisser ouvert
sur notre bureau. Bien évidemment, ce type de rangement des souvenirs
douloureux est spontanément plus difficile chez les personnes qui en
auraient le plus besoin, anxieuses, déprimées, ou victimes de
traumatismes 12, ce qui requiert dans leur cas une aide psychologique avec
un praticien connaissant ces techniques.

Overdose
L’écrivain Éric Chevillard décrit un de ses mauvais rêves : « Je fus poussé
dans une pièce, puis assis de force sur un siège et, là, on commença à
m’applaudir, un public nombreux, qui m’applaudissait, qui m’applaudissait,
cela dura longtemps, j’avais beau supplier, je ne fus libéré qu’une fois rincé
à jamais de toute ma vanité 13. » Une nouvelle thérapie de l’estime de soi,
pour les personnes toujours en quête de reconnaissance ? Je me souviens
qu’aux débuts des recherches sur le sevrage tabagique, on faisait parfois
cela aux fumeurs : enfermés dans une petite pièce, ils devaient fumer
plusieurs paquets d’affilée jusqu’à l’écœurement ; cela ne marchait pas très
bien 14. Par contre, la méthode fonctionne mieux pour les aliments 15 : si on
demande à des volontaires, avant un repas, de regarder attentivement, à
trois reprises, les aliments qu’ils vont manger, cela augmente leur appétit ;
par contre, s’ils doivent les observer trente fois, cela calme leur faim. Alors,
notre ego obéit-il aux lois du tabac ou à celles de la pizza ? Nous attendons
avec impatience les résultats des études…
P
Pardon (pardonner aux autres)
Pardonner aux autres le mal qu’ils nous ont fait est une vertu libératrice
(pour nous) et pacificatrice (pour les liens sociaux). Mais pas à n’importe
quel prix. Le pardon n’est pas un chèque en blanc offert à la personne qui
nous a fait du mal : il est une décision de tourner la page sur ce mal, ce qui
ne signifie pas l’effacer mais l’archiver. Cependant, avant de proposer son
pardon, il est capital d’avoir exprimé la blessure qui nous a été infligée, et
d’avoir vérifié que le responsable a compris la portée de ses mots ou de ses
actes : il est important qu’il les regrette et s’en excuse. Alors, le pardon a du
sens. Sinon, pardonner trop vite peut exposer à ce qu’on nomme en
psychologie sociale l’« effet carpette » ou l’« effet paillasson » : la
banalisation des coups reçus, qui est une autorisation masquée à nous en
porter d’autres. Autant le pardon accordé selon les règles est bénéfique au
bien-être et à l’estime de soi, autant un pardon galvaudé fragilise cette
dernière 1.

Pardon (se pardonner)


Pardonner, ce n’est pas oublier ou absoudre un mal dont on a été victime,
mais c’est renoncer à la haine, au ressentiment et au désir de vengeance (on
lui préfère la justice) envers la personne qui nous a fait mal 2. Et se
pardonner à soi-même ? Se pardonner ses échecs, ses erreurs, ses fautes, ses
dérobades… cela consisterait en quoi ? D’abord à les reconnaître et à les
préciser, de manière impartiale (et en prenant l’avis de notre entourage, si
l’on a tendance à se dévaloriser et s’accuser, si l’on a une estime de soi
fragile). Puis, et surtout, à comprendre que s’en vouloir est inutile, que
ressasser ce que l’on aurait dû faire ou ne pas faire est toxique. Et que les
enseignements du présent (« Au vu des conséquences, je sais aujourd’hui ce
que je referai ou pas dans cette situation ») ne doivent pas alimenter nos
regrets mais nos projets (ce que nous nous efforcerons de faire à l’avenir).
Plus facile à dire qu’à faire ? Oui, mais commençons déjà par nous le dire,
nous le redire, le mettre en application sur de petits autopardons, puis sur de
plus grands. Et voyons ce que cela donne. Les études sur cette capacité à se
pardonner soi-même concluent qu’elle améliore notre bien-être émotionnel
et qu’elle est une des composantes essentielles d’une bonne estime de soi 3.

Parler de soi
Le dessinateur Sempé, décédé en 2022, avait une réputation de grand
timide. Il avait un jour déclaré dans un entretien 4 : « C’est un tel plaisir de
parler de soi que je m’en méfie. » Il préférait parler des autres, ou plutôt les
dessiner, pour notre plus grand plaisir.

Pas en avant
Je me souviens, lors d’un stage de méditation, que notre instructeur nous
avait fait faire un de ces trucs bizarres que seuls les instructeurs de
méditation sont capables de proposer. Il nous avait réunis en rond. Puis
avait demandé à chacun de faire un pas en avant. Au bout de quelques
secondes, il nous avait dit alors : « Et maintenant, essayez de ne jamais
avoir fait ce pas. » Puis il avait laissé s’étendre un long silence sur notre
perplexité. Typique de l’enseignement de la sagesse en Orient :
déconcertante et pragmatique. Moi qui jusqu’alors ne connaissais que la
sagesse occidentale, je n’avais jamais entendu, ni surtout vécu (c’est toute
la différence entre l’enseignement par la parole et celui par l’expérience) un
truc aussi frappant sur l’inanité qu’il y a à éprouver certains regrets…

Pascal
Le philosophe Pascal ne nous brosse jamais dans le sens du poil : « La
grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre
ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître
misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. […]
On n’est pas misérable sans sentiment : une maison ruinée ne l’est pas. Il
n’y a que l’homme de misérable. Ego vir videns 5. Grandeur de l’homme. –
Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme que nous ne pouvons
souffrir d’en être méprisés, et de n’être pas dans l’estime d’une âme ; et
toute la félicité des hommes consiste dans cette estime 6. »
Reconnaître notre fragilité est notre grandeur ; souffrir de ne pas être à
la hauteur du regard de nos semblables est à la fois une faiblesse émouvante
et une espérance admirable. Ce n’est pas un échec ou une insuffisance, c’est
la condition humaine même, qu’il faut accepter sans renoncer à s’élever.
Mais si tout cela vous intéresse, mieux vaut bien sûr lire Pascal
directement : expérience rude et salutaire pour l’ego.

Passé
Il y a deux grandes erreurs que l’on commet souvent en psychothérapie,
mais aussi dans la vie. La première, c’est de ne pas accorder assez
d’importance à notre passé ; la seconde, c’est de lui en accorder trop.
Première erreur, donc : ne pas accorder assez d’importance à son passé.
C’est croire que nos efforts présents, nos succès ou nos difficultés ne
doivent rien, ou pas grand-chose, à tout ce que nous avons vécu auparavant,
à notre famille, à notre milieu social, ou même au lieu de notre naissance.
Mais, selon que nos ancêtres ont vécu dans le Loir-et-Cher ou en Algérie,
qu’ils ont été riches ou pauvres, anxieux ou heureux, qu’ils ont connu
guerre, déportation, violences, ou qu’ils en ont été protégés… tout cela et
bien d’autres choses du passé nous façonnent, sur le plan psychologique et
même biologique, comme le montrent les recherches sur l’épigénétique 7.
D’où l’évidente nécessité de ne jamais négliger son passé, de comprendre la
manière dont il nous influence ; puis, de cette influence, nous efforcer de
garder le meilleur, et écarter, de notre mieux, le reste.
Ensuite, à un moment, il faut lâcher l’affaire ! Sous peine de commettre
la seconde erreur, qui serait de trop attendre de ce travail sur le passé : rien
de plus stérile que de s’enliser dans son histoire, de patauger dans le
ressentiment, la plainte, la nostalgie, la quête de toujours plus de passé, de
toujours plus de secrets. À un moment, il faut arrêter de farfouiller dans ce
que Malraux appelait « notre misérable petit tas de secrets 8 ». Nous
sommes des êtres vivants, et non des fantômes ! On définit parfois le vivant
comme « une mémoire qui agit ». Eh bien, la vie, c’est se souvenir pour
mieux agir, et pas se souvenir au lieu d’agir. Et puis, la vie, c’est aussi
chercher au bon endroit…
L’autre jour, sur une plage en Bretagne, j’ai croisé un monsieur en quête
d’un trésor : il marchait le regard rivé au sol, avec une canne qu’il
promenait au ras du sable pour détecter les métaux et un casque sur la tête
pour entendre les bip-bip. Je l’arrête pour lui demander ce qu’il a trouvé de
beau, et gentiment il me montre son butin : deux ou trois pièces de
monnaie, de vieilles clés et quelques vis, clous et autres boulons. Nous
bavardons cinq minutes, puis chacun de nous repart de son côté. Le ciel est
magnifique ; la rumeur des vagues et les cris des mouettes nous font un bain
sonore à la fois stimulant et pacifiant ; ça sent bon l’air marin, les embruns
et le varech. Et ce monsieur sympathique me fait alors penser à certaines
personnes obsédées par la psychogénéalogie et par les secrets de famille,
qui cherchent les clés du bonheur et du bien-être au mauvais endroit : dans
le passé plutôt que dans le présent, et sous le sable plutôt que dans le ciel…

Patience
La patience, ce n’est pas tant la vertu de l’attente que celle de l’action
tranquille qui laisse du temps au temps. Pour progresser et se changer, il
faut de la patience, mais la patience du paysan, qui sème, soigne, protège et
qui sait que ce n’est pas en tirant sur une plante qu’elle poussera plus vite ;
et non la patience du paresseux, qui ne fait rien d’autre qu’attendre que les
choses changent d’elles-mêmes.

Pearl Harbor
Dans une interview 9, l’humoriste Sophia Aram raconte son échec
professionnel le plus cuisant, un talk-show télévisé qui fut un bide total et
rapide, « un naufrage cathodique », selon les journalistes. Elle arrive à en
plaisanter et parle, elle, de « Pearl Harbor de l’estime de soi ». Pearl
Harbor ? La plus grande défaite de l’armée américaine, attaquée par
surprise par les attaques japonaises en 1941, qui détruisirent une grande
partie de sa flotte de guerre. Les États-Unis et Sophia Aram s’en remirent.
Et nous ? Combien de « Pearl Harbor de l’estime de soi » dans nos vies ?
Avec à chaque fois la certitude de ne jamais pouvoir s’en remettre. Et
pourtant…

Péché
Quelle différence entre péché, faute et erreur ? Le péché est une faute
commise consciemment et qui contrevient aux commandements divins. La
faute est une erreur qui va contre les lois et les règles en usage, ou les
exigences de la morale humaine. La faute est ainsi une sorte de péché
laïque : on commet un acte répréhensible, en connaissance de cause.
L’erreur est une faute commise de bonne foi, sans conscience claire de mal
faire, et qui ne fait pas de mal majeur à autrui ; ainsi, on ne devrait pas
parler de faute d’orthographe, mais d’erreur d’orthographe, comme on parle
d’erreur de calcul (ce qui, au passage, semble signifier qu’en France, tout au
moins, le bien-écrire est jugé plus important que le bien-compter). Un élève
ne commet pas de fautes dans ses devoirs scolaires, mais des erreurs, car ce
n’est pas une question de morale mais d’apprentissage. Et il en est de même
en matière d’estime de soi. Nous sommes tous des apprentis à l’école de
l’estime de soi : donc, nous ne commettons en ce domaine que des erreurs
(à comprendre et corriger) et non des fautes (à punir), encore moins des
péchés (nécessitant remords et pénitences). Au fait, avant de poursuivre
votre lecture, connaissez-vous la liste des péchés dits capitaux ?

Péché capital
Chez les chrétiens, on dénombre sept péchés dits « capitaux » ; ce ne sont
pas forcément les plus horribles, mais ceux dont tous les autres découlent
ensuite (caput signifiant « tête » en latin) 10. Les voici : avarice, colère,
envie, gourmandise, luxure, orgueil, paresse. Ils ont tous à voir, de près ou
de loin, avec l’estime de soi, et ils peuvent alors être regroupés en deux
grandes familles de « péchés contre l’estime de soi » : ceux qui relèvent du
manque d’efforts et d’autocontrôle (gourmandise, luxure, paresse) et ceux
qui concernent le mauvais usage du lien aux autres (avarice, colère, envie,
orgueil). Premier rappel utile de ce passage par les péchés capitaux : pour
progresser en matière d’estime de soi, nous avons à travailler l’autocontrôle
(faire de son mieux) et le lien aux autres (ne jamais oublier que sans eux,
nous sommes fragiles, stressés, malheureux). Et second rappel : en matière
d’estime de soi, il n’y a pas de péché, ni de faute, que des erreurs ; ne
perdons pas de temps à nous juger, encore moins à nous punir, mais
observons-nous, corrigeons-nous, avec persévérance et tranquillité.

Perdant
Pour le moraliste Cioran, « une seule chose importe : apprendre à être
perdant 11 ». Malgré le mordant de sa formule, Cioran ne veut pas dire qu’on
doit chercher la défaite ou s’en réjouir, mais simplement que sans la
capacité d’accepter régulièrement la morsure de l’échec, on va en baver tout
au long de notre vie. Les échecs nous feront souffrir, mais les succès aussi,
à leur manière, car ils nous procureront des bonheurs anxieux (« Est-ce que
j’y arriverai aussi la prochaine fois ? Est-ce que ce succès ne va pas être
suivi d’un échec ? »). Je me souviens d’avoir présenté cette citation –
« apprendre à être perdant » – lors d’un atelier de formation sur l’estime de
soi, et qu’un des thérapeutes participant me posa, un peu inquiet, cette
question : « Euh, tout de même, vous ne croyez pas qu’il y a aussi des
personnes à qui il faudrait apprendre à être gagnant ? » C’est vrai
également ! Que de boulot pour arriver au juste milieu de l’estime de soi…

Père à l’entrée de la librairie


Un jour, jeune auteur, je fais une séance de signatures à la librairie Privat, la
plus ancienne de Toulouse. J’aime beaucoup revenir dans ces lieux, que je
hantais lorsque je faisais mes études de médecine, venant y chercher des
livres d’anatomie ou de physiologie, puis de psychologie. Pendant la petite
conférence précédant les dédicaces, qui se tient dans la belle cave voûtée de
briques roses, je reconnais beaucoup de visages dans la salle : amis,
confrères, anciens patients, membres de ma famille. Mes parents sont alors
encore en vie, et ma mère est là, bien sûr, assise au premier rang. Pas mon
père. Il est venu, évidemment, pour profiter du passage du fiston. Mais il se
tient à la porte, et accueille les visiteurs, comme un maître de maison (il n’a
pourtant aucune action dans la librairie !). Un peu plus tard, je lui
demanderai : « Mais pourquoi n’étais-tu pas allé t’asseoir ? », et lui de me
répondre, un peu gêné : « Il y avait tellement de monde, des gens ne
pouvaient pas entrer. Je ne voulais pas prendre une chaise, je voulais que
d’autres puissent en profiter. » Pas peu fier, aussi, de dire au passage des
nouveaux arrivants : « Entrez, c’est mon fils qui parle. » Mais ça, nous n’en
discuterons jamais. Même si chacun des deux était ravi de la présence de
l’autre. Question de pudeur.

Permis de conduire
C’est lors d’un entretien à l’hôpital Sainte-Anne. Une de mes patientes, que
j’ai soignée il y a quelques années pour une phobie sociale sévère, et qui va
beaucoup mieux, continue de venir me voir une ou deux fois par an, pour
son suivi. Lors de ce suivi, nous abordons souvent ses problèmes d’estime
de soi. C’est un grand chantier, qu’elle fait patiemment et efficacement
avancer, année après année. Comme elle est très anxieuse, et qu’elle doute
souvent d’elle, il y a toujours des petites choses contre lesquelles elle doit
se bagarrer. Elle me raconte aujourd’hui comment elle a du mal à passer son
permis de conduire. Car elle est très inquiète, pas seulement lors de
l’examen, qu’elle a déjà raté deux fois, mais aussi pendant les leçons avec
le moniteur d’auto-école. Inquiète, et surtout entravée par elle-même et ses
pensées négatives : « J’ai tout de même un peu honte d’être une des plus
âgées de mon cours. Je suis très gênée à l’idée de l’exaspérer, ce pauvre
moniteur, tant je conduis mal. Ça doit être un supplice pour lui d’avoir une
élève aussi peu douée que moi. » Je lui demande si le moniteur se plaint,
s’il soupire, s’il boude… Non, il est toujours calme et gentil avec elle. Mais
elle pense que c’est au prix de gros efforts. Et que, si elle abandonnait, il
serait soulagé et ravi. Elle n’a aucun argument pour étayer cette conviction.
Plutôt que de la rassurer, de lui dire que non, qu’elle ne doit pas si mal
conduire, que le moniteur en a vu d’autres, etc. (tout ça a déjà été essayé par
son entourage, ça ne marche pas : la basse estime de soi est insensible à ces
arguments), je prends la voie opposée. Il faut qu’elle accepte d’être une
« mauvaise élève » au volant, et qu’elle accepte que cela puisse gêner le
moniteur. « C’est possible qu’il vous trouve vraiment mauvaise. En tout
cas, d’après ce que vous me racontez de votre conduite, il pourrait. Mais
comme ça ne dépend pas de vous, inutile de vous en vouloir. Ce qui dépend
de vous, c’est de rester telle que vous êtes dans la vie, pendant les leçons :
souriante, gentille, avec de l’humour. Vous pouvez lui en parler, de vos
doutes, en faisant de l’humour sur vous, genre : “J’espère que vous n’êtes
pas trop désespéré lorsque vous me voyez arriver au cours !” » Elle rit.
Nous parlons d’une autre stratégie psychologique pour affronter ces leçons
de conduite : s’accepter très imparfaite en matière de conduite, mais ne plus
se faire en plus du souci pour les états d’âme du moniteur. Ce n’est pas
facile pour elle, car elle a toujours le souci de l’autre. Elle finit par avoir le
permis, après avoir réussi à s’accepter « mauvaise » conductrice.
Au passage, les conducteurs comme elle provoquent certainement moins
d’accidents que ceux à trop haute estime de soi. Mais ça, c’est une autre
histoire…

Petit garçon qui voulait voyager seul


Dans le train, non loin de moi qui suis en train de ne rien faire, et donc
d’être présent à tout, un petit garçon, l’air sage et sérieux, questionne sa
mère : « Maman, est-ce que j’ai l’air d’un petit garçon qui voyage tout
seul ? » C’est tellement plein de fraîcheur et de grâce que la scène
m’emporte dans un tourbillon d’images et de pensées. Tous les humains ont
été à l’image de ce petit garçon. Gentils, sincères et touchants. Pourquoi
changeons-nous tant ? Pourquoi perdons-nous la spontanéité ? Pourquoi
perdons-nous la grâce ? Comme il n’y a pas de réponse, ou qu’il y en a trop,
mon esprit passe à une autre spirale de questions.
Vouloir ressembler à quelqu’un qui voyage seul : qui d’autre qu’un
enfant peut vouloir cela de tout son cœur ? C’est drôle, le destin de ces
désirs d’autonomie. D’abord nous voulons grandir, nous affranchir des
dépendances de la condition enfantine. Notre entourage, en général, nous y
encourage, valorise nos efforts en ce sens, parfois s’en amuse. Puis, un jour,
nous sommes grands. Nous sommes autonomes. Et nous nous sentons seuls.
Un jour, nous comprenons que l’autonomie n’est pas un idéal, mais
juste un outil. L’autonomie est une force. Mais qui souhaite toujours faire
usage de sa force, passer sans cesse en force, s’efforcer encore et encore ?
En grandissant, nous comprenons que l’autonomie n’est là que pour nous
aider à ne pas avoir peur de la solitude, à savoir que nous pouvons la
supporter. L’autonomie nous aide à ne pas sombrer dans des dépendances
extrêmes et pathologiques. À ne pas nous accrocher à des personnes qui ne
nous aiment pas, ou plus. À ne pas nous soumettre à qui nous veut du mal.
Mais ce n’est pas un idéal, l’autonomie – juste une capacité rassurante, dont
on préfère savoir qu’elle est là, sans avoir à trop s’en servir.
En grandissant, nous comprenons que le lien et l’amour, l’aide et le
partage valent mieux que l’autonomie. Nous comprenons que la fragilité et
les dépendances croisées et infinies qui en découlent peuvent être joyeuses
et délibérées.
En grandissant, nous ne cherchons plus à avoir l’air de quelqu’un qui
voyage tout seul. Et idéalement, nous ne cherchons plus à avoir l’air de rien
du tout. Nous cherchons juste à être heureux. Et à rendre heureux autour de
nous, de notre mieux. En grandissant…
Mais, au fait, qu’a répondu la maman, à la question de son petit
garçon ? Je m’aperçois que je n’ai pas écouté. Chacun d’eux a repris sa
lecture. Le petit garçon qui aimerait avoir l’air de voyager tout seul n’est
pas tout seul. Sa mère est à son côté. Puissent tous les instants de sa vie lui
donner ce sentiment : se croire autonome mais s’appuyer, en vérité, sur la
bienveillance de tous ceux qui l’aiment, de près ou de loin.

Petits maîtres
Dans l’histoire de l’art, il y a beaucoup de ce que l’on appelle des « petits
maîtres » : des artistes doués, auteurs d’œuvres remarquables ou agréables,
mais qui ne sont pas considérés comme des génies de leur discipline. Leurs
noms sont inconnus du grand public mais ils font les délices des amateurs
éclairés. En poésie Francis Jammes, en littérature Joseph Delteil, en
peinture Artemisia Gentileschi, en musique Fanny Mendelssohn… Inutile
de viser le génie ; s’il est là, il s’exprimera. Nous, nous pouvons
simplement aspirer à devenir de petits maîtres de nos vies.

Peur
Quelles étaient les dernières fois où j’ai vraiment ressenti de la peur ? Pas
de l’anxiété, qui est la forme de peur associée à un danger possible ou
approchant, non, de la peur, la peeeeeeur ! La vraie, celle qui déboule
violemment dans notre corps et notre esprit lorsque le danger est là, le
danger pour de vrai, et pas seulement comme une virtualité ! Ce n’est pas si
fréquent que ça dans nos vies, la vraie peur.
Pour moi, je me souviens, j’ai senti sa morsure lors d’un accident de
rafting, quand notre embarcation s’était renversée et que nous étions tous
passés à deux doigts de la noyade, coincés dans l’eau glacée entre courants
violents et énormes rochers ; je l’ai sentie aussi lors d’un vol agité en
parapente où tout mon corps se raidissait de frayeur chaque fois que je
regardais en dessous de moi (ma prof de parapente d’alors est morte dans
un accident deux ans plus tard) ; ou encore lors d’une bagarre de rue
imprévue avec des inconnus louches et équipés comme il fallait pour me
tuer… Mais à part ça, pas grand-chose, finalement.
Ressentir la vraie, la grande peur, face à un risque mortel, ce n’est pas si
fréquent, donc, et tant mieux. En tout cas, ce n’est pas fréquent pour nous
autres, Occidentaux du XXIe siècle, ayant la chance immense de vivre en
paix dans un pays démocratique. Par contre, les anxiétés et les inquiétudes,
toutes ces petites peurs du quotidien, j’en ai chaque jour, et plusieurs fois
par jour même. Mais je ne suis pas seul dans ce cas, et j’ai l’impression
qu’un paquet d’humains sont comme moi, même les plus souriants et
détendus en apparence : de véritables sacs à peurs…
C’est vrai que si on utilise le mot peur pour désigner toutes nos
inquiétudes, alors on a tout le temps de quoi avoir peur : peur de ne pas
s’endormir, peur de ne pas se réveiller à l’heure, peur de tomber malade,
peur de retomber malade, peur de ne pas être à la hauteur, peur de décevoir,
peur de faire du mal sans le vouloir, peur d’échouer, peur de ne pas y
arriver, peur de vexer ceux qui n’y arrivent pas si nous, on y arrive, peur de
ne pas être assez généreux, peur de se faire bouffer par les autres…
Nous avons peur parce que la vie n’est pas facile, parce que nous y
rencontrons beaucoup d’adversités, grandes et petites, mais surtout parce
que la vie est imprévisible, et que chaque jour nous apporte sa dose de la
plus grande des nourritures de la peur : l’incertitude.
L’incertitude (Que va-t-il se passer ? Est-ce que je vais rater mon train ?
avoir mes examens ? survivre à cette opération ?) est le principal carburant
de l’anxiété. D’ailleurs, une des maladies anxieuses les plus fréquentes,
qu’on appelle l’anxiété généralisée, c’est-à-dire la capacité à se faire du
souci pour tout, est en fait, simplement, une allergie à l’incertitude : dès
qu’on n’est pas sûr de quelque chose, on angoisse…
Et du coup, à mes yeux, le vrai mystère ce n’est pas : « Pourquoi les
humains sont-ils si anxieux ? », mais plutôt : « Comment font-ils pour
aimer la vie, malgré toutes ces raisons d’être inquiets et d’avoir peur ? »
Car, étonnamment, nous y survivons plutôt bien, à nos peurs : elles nous
meurtrissent régulièrement, elles nous prennent la tête le temps d’une crise
d’angoisse ou d’une nuit d’insomnie, puis nous passons à autre chose, nous
nous remettons à rire, à agir, à vivre.
C’est pour ça que j’adore l’espèce humaine. Nous sommes les seuls,
parmi tous les représentants du monde animal, à clairement savoir que nous
allons mourir un jour, que nos proches peuvent disparaître d’un moment à
l’autre avant que nous n’ayons pu les revoir, que l’adversité peut nous
frapper à tout moment, quand elle le voudra. Et pourtant nous rions, nous
créons, nous passons l’essentiel de notre temps à penser à autre chose et à
faire comme si tout cela n’existait pas. Nous arrivons à vivre heureux…
Trop forts, les humains !
Et au fait, vous, c’est quoi votre plus grande peur ?

Peurs de l’ego (liste non limitative)


Autrefois, il m’arrivait d’avoir peur : de décevoir, de ne pas être à la
hauteur, de ne pas plaire, d’avoir mauvaise haleine, de dire une bêtise,
d’être mis à l’écart, d’échouer, de montrer tous mes défauts, d’avoir une
crotte dans le nez, d’avoir l’air bête, de ne plus être aimé, de raconter une
blague et que personne ne rigole, de ne pas savoir répondre à une question,
d’avoir un bout de persil coincé entre les dents ; et tout un tas de trucs
comme ça. Un jour, j’en ai eu marre d’héberger ces peurs inutiles. J’ai
appliqué tout ce que je dis dans ce livre. Et aujourd’hui, si ça m’arrive
d’avoir un peu de ces peurs quand même, je me dis que c’est la vie, et je me
crois (avant, je tentais de me le dire aussi, mais je ne me croyais pas moi-
même). Comme quoi, la psychologie, ça marche !

Philophronétique
Forme de sagesse pratique utile pour l’estime de soi ; à découvrir en
conclusion de ce livre.

Philosophie antique et thérapies


de l’estime de soi
Le philosophe et historien Pierre Hadot fut parmi les premiers à montrer
que la philosophie de l’Antiquité cherchait à enseigner une manière de bien
vivre 12, au travers d’exercices spirituels finalement assez proches de ce que
proposent nos psychothérapies contemporaines, comme notamment les
thérapies cognitives. Ces exercices spirituels se répartissaient en trois
grandes familles : exploration, surplomb et expansion de soi.
L’exploration de soi, bien sûr, consiste à apprendre à se connaître pour
mieux freiner ses passions tristes et se rapprocher de ses idéaux. Dans le but
que décrivait le philosophe latin Plotin : « Ne cesse jamais de sculpter ta
propre statue, jusqu’à ce que l’éclat divin de la vertu se manifeste 13. » Cette
exploration de soi, c’est le domaine privilégié de la psychothérapie.
Après l’exploration, il y a le surplomb de soi : prendre du recul, de la
hauteur, s’écarter de la mêlée de ses pensées, de ses émotions, de ses
intérêts, pour considérer son existence de plus haut ; pour se demander ce
qui compte le plus pour soi, que l’on oublie parfois ; pour réfléchir à ce qui
est important dans nos vies (l’amour, la nature…) et que l’on sacrifie
souvent à ce qui nous semble urgent (les horaires, les factures…). Ce
surplomb de soi peut nous être offert par certains moments de la
psychothérapie, mais pas seulement : ce sont aussi tous les instants où l’on
arrête sa course du quotidien, pour se demander si notre existence va là où
nous voulons qu’elle aille.
Enfin, il y a l’expansion de soi, qui consiste à s’oublier et à se relier au
monde environnant ; à cesser de se croire et de se vouloir unique et
singulier ; à découvrir l’interdépendance : se sentir humain au milieu
d’autres humains, et savourer ce lien ; à découvrir l’appartenance : se sentir
vivant au milieu du vivant, et savourer le bonheur simple d’exister. Cette
expansion de soi nous est offerte par exemple par la méditation, mais aussi
par toutes les formes de contemplation, de prière ou de spiritualité.
Ce modèle antique nous rappelle que la psychothérapie, notamment
quand elle veut réparer ou consolider l’estime de soi, est un processus qui
passe souvent par ces trois étapes : d’abord se comprendre (l’exploration de
soi), puis prendre du recul (le surplomb de soi), puis s’oublier et s’ouvrir au
monde (l’expansion de soi). Car la thérapie, ce n’est pas qu’un soin : elle ne
consiste pas seulement à supprimer nos souffrances, à s’en libérer, à faire
qu’elles exercent moins d’emprise sur nous. Elle est aussi une quête : quête
de soi, de sa place dans le monde, de sa responsabilité envers les autres…
J’aime bien cette remarque, que l’on attribue, sans certitude, à Nelson
Mandela : « Que vos choix reflètent vos espoirs, et non vos craintes. » Voilà
une belle définition possible de la psychothérapie : nous aurons toujours des
peurs, des colères, des tristesses, toujours un « pet de travers » comme on
dit dans le Sud. Et la thérapie, c’est ce qui nous aide à ce que ce ne soient
plus tous ces pets de travers qui dirigent nos vies, mais nos idéaux et nos
espérances.

Photo avec auteur et capitaine


La scène se passe lors d’une croisière où je suis invité en tant que
conférencier. Un midi, je me retrouve à la table d’une bande de copines qui
font le voyage ensemble, et qui sont aussi des lectrices enthousiastes de mes
bouquins ; elles me demandent de faire des photos avec chacune d’elles, et
je prends la pose à leurs côtés, mi-embarrassé, mi-flatté. Tout à coup, l’une
d’elles s’aperçoit que le capitaine du bateau vient de s’asseoir à une table
voisine : elles se lèvent toutes et vont faire les mêmes photos souvenirs avec
le capitaine dans son bel uniforme blanc. Je reste tout seul à ma table, avec
l’air un peu benêt d’un sapin de Noël dont on vient de retirer les guirlandes.
Excellente expérience : au cas où j’aurais eu la tentation de prendre la
grosse tête…
Photo et ego
L’ego, c’est quand, sur une photo de groupe, on cherche tout de suite où on
est, pour voir si on est beau.

Place (rester à sa place)


« Il faut aimer sa place, c’est-à-dire la bassesse ou la supériorité de son état.
Si donc tu es roi, aime ton sceptre ; si tu es valet, ta livrée 14. » Belle
définition, par le moraliste Joubert, de la manière dont fonctionnait
l’Ancien Régime, où chacun se devait de rester à sa place et d’aimer ça. En
ce temps, l’estime de soi était une idée de peu d’utilité, en tout cas comme
outil de motivation à l’ascension sociale : que l’on s’estime ou pas, notre
vie ne changeait guère. Aujourd’hui que notre époque permet des
changements de classe sociale (sans forcément les rendre faciles), l’estime
de soi est considérée comme un outil de réussite et de succès. C’est une
chance pour ceux qui en ont, une souffrance pour ceux qui en manquent.

Plaire
Christian Bobin : « Vouloir plaire, c’est mettre sa vie dans la dépendance de
ceux à qui l’on veut plaire et de cette part en eux, infantile, qui veut sans fin
être comblée. Ceux qui recueillent les faveurs de la foule sont comme des
esclaves qui auraient des millions de maîtres 15. » Nous sommes des
mendiants de la reconnaissance. Mais il faut de la force pour s’affranchir de
ce besoin de plaire. Il peut venir d’une peur de déplaire et d’être mis à
l’écart ou sous-estimé. Ou bien d’une soif perpétuelle d’être regardé et
admiré. Esclavage dans les deux cas…

Plaisirs de la Cour
Parfois, on rêve de vivre au milieu des grands de ce monde, de bénéficier
des facilités qui leur sont accordées, de s’amuser des intrigues du pouvoir,
de la fréquentation des stars, etc. Pour doucher ces rêveries, rien de tel que
la lecture du duc de Saint-Simon, dont la vie est coupée en deux : jusqu’à
48 ans, il intrigue à la cour de Louis XIV en tant que grand personnage du
royaume ; puis, poussé en disgrâce par ses ennemis, il se met à écrire, avec
talent et rosserie. Ainsi, relisant les mémoires du marquis de Dangeau, un
de ses ennemis, qu’il méprisait, il note rageusement dans la marge : « Voilà
bien fadement, salement et puament mentir à pleine gorge 16. » Saint-Simon
aura passé toute son existence à des intrigues et des querelles de privilèges
et de préséances, d’abord en les vivant, ensuite en les commentant. Autre
grand écrivain mondain, un siècle plus tard, Chamfort, secrétaire du prince
de Condé, puis de la sœur de Louis XVI, qui couche dans ses Mémoires :
« Je n’ai vu dans le monde que des dîners sans digestion, des soupers sans
plaisirs, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié, et des
coucheries sans amour 17. » Vivre à la Cour, finalement, ce n’était pas une
partie de plaisir !

Pleurs de bébé
C’est lors d’une conférence dans une grande librairie de Strasbourg. Dans la
salle, non loin de moi, il y a une maman avec deux jeunes enfants, dont un
bébé qui pleure souvent. À la fin de la conférence, lors de la séance de
questions, un monsieur me demande si ces pleurs m’ont gêné. J’hésite à
mentir et à répondre non, pour ne pas embarrasser la maman, mais très vite,
je comprends que ma réponse peut avoir une valeur pédagogique, et que ce
n’est pas par hasard que le monsieur l’a posée devant tout le monde, au lieu
de le faire en aparté lors des dédicaces qui vont suivre. Je cherche (tout ça
va très vite dans ma tête, parce que ce jour-là je suis en forme, ce qui n’est
pas toujours le cas) et je redéroule en esprit la séquence des pleurs, et ce
que je me suis dit sur le moment. Après ces quelques secondes de silence,
donc, je réponds, sincèrement : « Si, c’est vrai, ça m’a gêné ; beaucoup au
début parce que j’avais peur que le bébé en ait marre d’être là et crie de plus
en plus fort ; puis juste un peu ensuite, quand j’ai vu que ce n’était pas si
méchant ; mais surtout, je me suis dit que c’était bien pour la maman
qu’elle puisse être là ; alors, du coup, les pleurs du bébé étaient un petit mal
pour nous et représentaient un bien pour la maman, du moins je l’espère ;
donc, il n’y a pas de souci…» La salle rit, le monsieur a l’air très content de
ma réponse, la maman sourit et semble soulagée. C’est un des progrès que
j’aurai faits dans ma vie : arriver de plus en plus souvent à dire la vérité, et
non la déformer par politesse.

Politique
Impossible de séparer totalement les deux domaines : les rapports entre le
psychologique et le politique sont réels. Mais de quelle nature ?
Ils peuvent pencher du côté de la compétition : si on accorde trop
d’importance au fait psychologique, alors on risque de se détourner du
combat politique ; c’est pour cela que les premiers marxistes se méfiaient
de la psychanalyse, qu’ils considéraient comme une « science bourgeoise ».
Dans cette vision, les souffrances de l’estime de soi ne doivent pas
prioritairement être considérées comme résultant de mon histoire
personnelle et de mes erreurs d’ajustement, mais peuvent venir d’une
oppression ou assignation sociale : je ne m’estime pas à cause de l’ordre
bourgeois, et si la société changeait cela réglerait la plus grande part de mon
problème.
On peut aussi, plutôt qu’une compétition, voir ces rapports sous l’angle
de la collaboration : le travail psychologique va améliorer l’action politique.
Si je suis bien dans ma peau, cela ne m’empêchera pas de voir ce qui ne va
pas politiquement ou socialement, mais cela m’aidera à agir avec plus de
lucidité et moins d’impulsivité. La militante féministe américaine Gloria
Steinem, qui s’est intéressée à la question, compare ainsi l’intériorité et
l’estime de soi à un jardin, dont le confort et l’agrément peuvent être altérés
par les ombres d’arbres ou d’immeubles extérieurs (la société) 18. Pour elle,
il importe à la fois de cultiver son jardin et de ne pas laisser le monde
extérieur lui porter préjudice.

Pourquoi moi ? Et pourquoi pas moi ?


C’est lors d’une discussion avec l’ami Matthieu Ricard, qui me cite les
propos d’un de ses maîtres tibétains sur les deux questions centrales de
l’obsession de soi. Celle que l’on se pose en cas de malheur : « Pourquoi
moi ? » Et en cas de bonheur des voisins ou de privilège accordé à
d’autres : « Pourquoi pas moi ? » Deux erreurs sont alors commises : l’oubli
de l’universalité et de la récurrence de l’adversité et de la souffrance dans
une vie humaine ; et la mauvaise lecture du bonheur d’autrui, le manque de
capacité au bonheur altruiste, et l’insatisfaction toujours dormante en nous.
Pas d’autre réponse à ces questions que : « La vie est comme ça. » Mais
travail de toute une vie pour accepter que la vie soit comme ça…
Poutres de Montaigne
Tout en haut de la tour où vivait Montaigne, il y a le bureau-bibliothèque
(sa célèbre « librairie ») où l’écrivain se réfugiait avec délices pour lire, et
écrire ses Essais. Au plafond de ce bureau, il avait fait graver sur toutes les
poutres soixante-cinq sentences de sagesse, grecques et latines 19. Nombre
d’entre elles concernent l’estime de soi, ou plutôt ses prétentions
excessives : sentence 3 (Socrate) : « Les outres vides s’enflent de vent, les
hommes de prétention » ; sentence 9 (Euripide) : « Peut-on se prendre pour
un homme supérieur quand le premier accident venu vous efface tout
entier ? » ; sentence 41 (Ménandre) : « Ce dont tu es le plus fier, la belle
image que tu as de toi, voilà ce qui te perdra. » Et puis de quoi modérer
aussi les prétentions à la sagesse et au savoir : sentence 23 (saint Paul) :
« Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, ne vous enivrez pas de sagesse » ;
sentence 38 (Pline l’Ancien) : « Seule certitude : rien n’est certain, et rien
n’est plus pitoyable ou prétentieux que l’homme. » Et puis, non plus sur les
poutres mais dans ses Essais, le bon Montaigne nous lègue sans doute la
plus belle des maximes destinées à réguler l’estime de soi : « Au plus élevé
trône du monde, nous ne sommes assis que dessus notre cul 20. » Une
formule qui devrait être inscrite au fronton de tous les palais royaux et
républicains de la planète, n’est-ce pas ?

Préféré
Dans une lettre à Paul Valéry, Gide écrit ces mots : « Pour moi, être aimé
n’est rien, c’est être préféré que je désire 21. » Être plus aimé que les autres,
c’est introduire comparaison et compétition dans un domaine où elles n’ont
rien à faire. Cherchons plutôt l’amour et tolérons les préférences –
puisqu’elles existent dans ce domaine – comme des maladresses ou des
imperfections.

Présentation de soi
Pendant longtemps, les recherches scientifiques ont montré que la meilleure
manière de se présenter aux autres, et de parler de soi, était de tenir un
discours équilibré sur sa personne : trop se valoriser et trop se dévaloriser
déplaisent, alors qu’un juste mélange des deux (parler de ses qualités et de
ses défauts, avec un peu de recul et un peu d’humour) donne la meilleure
impression aux interlocuteurs 22. Mais cela, c’est pour les vraies rencontres,
en face à face. Aujourd’hui, la présentation de soi se passe aussi, bien
souvent, sur les réseaux sociaux ; et là, la tendance est plutôt à des
présentations de soi très flatteuses, ou du moins omettant tous les aspects
défavorables de la personne 23. Pour un certain nombre de chercheurs, les
conséquences sont problématiques : cette présentation de soi mensongère
est associée à un accroissement des tendances anxieuses et dépressives 24
chez les grands consommateurs de réseaux sociaux qui, se comparant
beaucoup aux autres, ont une estime de soi altérée, un peu 25 ou beaucoup 26,
selon les travaux.

Président
Près de chez nous résidait autrefois un clochard ; un clochard à l’ancienne,
enraciné dans un quartier, pas tout à fait comme les demi-anonymes qu’on
appelle aujourd’hui les SDF (mais leur anonymat est un symptôme de
l’indifférence croissante qui règne dans la rue). Il était connu des
commerçants, des passants, des enfants qui se rendaient à l’école et le
savaient inoffensif et même gentil ; mes filles l’appelaient « Gérard le
clochard », mais ce n’était pas son vrai prénom, que je connaissais je ne sais
plus comment. Je le croisais souvent, je connaissais des petits bouts de sa
vie. C’était un artiste à sa manière : il exposait parfois ses tableaux sur le
trottoir, ou dessinait à la craie des œuvres sur le sol. Il buvait beaucoup de
bière et titubait dès la fin de matinée, puis disparaissait dans son pauvre
refuge, quelque part, je n’ai jamais su où. Un brave gars, apparemment,
malgré sa vie dure, qui bavardait souvent à la sortie des cafés et des
commerces avec des passants qu’il connaissait et avec les employés de la
voirie, ceux qu’on appelait jadis « balayeurs ». Un jour, en passant,
j’entendis leurs échanges de saluts, plutôt joyeux : « Salut Monsieur le
Président ! » lança le balayeur. « Salut patron », répondit le clochard.
Ce détournement de titres et de fonctions m’avait ravi. Je n’y voyais
aucune ironie ni aucune amertume : juste une manière, dans un même
mouvement, de se marquer de la considération et de se moquer des
puissants. Pourquoi cette histoire est-elle écrite à l’imparfait ? Parce que le
clochard est mort un jour. Il est mort un été, juste avant que les non-
clochards ne reviennent de vacances : j’ai découvert soudain son coin de
rue couvert de fleurs et d’hommages anonymes. Tous ces hommages sont
restés assez longtemps en place, respectés par ses amis les balayeurs : ça
faisait comme un autel avec de petites offrandes, des petits mots, des petits
bouquets – et même, de temps en temps, une canette de sa bière préférée.
Ça s’est passé pour lui comme ça se passera pour nous, et pour la plupart
des humains : le moment de notre vie où nous recevrons le plus de
déclarations d’estime ou d’affection, c’est à notre mort. Le collectif des
« Morts de la Rue », une association qui s’occupe de ces morts souvent
anonymes et abandonnés, a organisé ses obsèques, rappelant et
reconnaissant ainsi sa dignité en tant qu’être humain. Comment nous
estimer nous-même si nous n’estimons pas les plus pauvres d’entre nous ?
Princesse
En France, les titres nobiliaires (roi, duc, marquis, etc.) ont été abolis durant
la Révolution, lors de la fameuse nuit du 4 août 1789. Désormais, on n’avait
plus à tirer ni fierté ni privilège (ni estime de soi) de son soi-disant rang de
naissance ou prétendu sang bleu. Mais, étonnamment, la République a
permis jusqu’à nos jours de mentionner ces titres, même sur les documents
officiels : bizarre, ces relents de monarchie et cette tolérance officielle à une
mentalité si inégalitaire… Dans son livre Proust, roman familial 27,
l’historienne Laure Murat, issue de la noblesse d’Empire et disposant de ce
fait du titre de « princesse », relate avec distance et humour le plaisir que
prenaient les membres de sa famille à user de ces titres au quotidien, et qui
l’avait elle aussi contaminée. Et elle raconte une savoureuse anecdote à ce
propos : « Il y a quelques années, de passage à Paris, je traversais le parc
Monceau pour me rendre à un rendez-vous quand j’entendis un homme
dans mon dos me lancer sur un ton impérieux : “Princesse !” Je me suis
retournée instantanément, sans réfléchir une seconde, pour savoir ce qu’il
me voulait. Il rappelait sa chienne. » Voilà au moins une princesse capable
d’humilité et d’autodérision…

Profondeur (fausse)
Paul Valéry était un ennemi acharné de la « fausse profondeur », qui
imprègne parfois certains discours intellectuels que l’on a du mal à
comprendre et qui nous intimident et nous impressionnent, parce qu’on se
dit qu’on n’est pas assez intelligent pour les décrypter. Voici sa mise en
garde : « Un habile fabricateur, comme il y en a beaucoup, peut toujours
simuler la profondeur par un arrangement et une incohérence de mots qui
donnent le change. On croit réfléchir au sens, tandis qu’on se borne à le
chercher 28. » Inutile de nous dévaloriser quand on ne comprend pas les
écrits ou les propos de quelqu’un : soit c’est trop compliqué pour nous (ça
arrive, personnellement je n’ai jamais compris les explications à propos de
la physique quantique) et ce le sera pour à peu près tout le monde ; soit
c’est de la fausse profondeur. Dans les deux cas, pas de quoi laisser ébranler
l’estime de soi.

Projets
Il y a quelque temps, je retrouve un ami récemment endeuillé, qui me
semble attristé, un peu vide, ralenti. Après quelques échanges de nouvelles,
maladroitement, je lui demande : « Alors, quels sont tes projets ? » Et il me
répond sobrement : « M’efforcer de rester en vie. » Oui, projet prioritaire
pour lui, à ce moment de son existence…
Qu’est-ce qu’un projet ? C’est ce qu’on a l’intention de faire dans un
avenir plus ou moins proche. Les projets sont donc en apparence liés à
l’estime de soi, qui se nourrit, en partie, de l’atteinte de nos objectifs et de
notre sentiment de contrôle sur notre existence. Avoir des projets n’est pas
propre aux humains, les animaux en ont aussi : manger, dormir, jouer… À
court terme, donc. Les humains, eux, voient en général plus loin, et ont des
projets plus ambitieux – plus compliqués aussi. Ce qu’on appelle des
« projets de vie ». Et nous en avons tous, chacun à notre manière, plus ou
moins consciente, plus ou moins organisée. C’est pour cela que les mots
désignant ces projets d’avenir sont nombreux : buts, intentions, résolutions,
objectifs, programmes, velléités, aspirations… Et puis, il y a les rêves !
Aller au bout de ses rêves, comme dans la chanson, c’est vrai que c’est
mieux que « se bouger les fesses et faire des projets de vie » ! Mais rêver ne
suffit pas ! Car un projet, c’est un rêve planifié et organisé. Pour autant,
l’univers du projet n’est pas réservé aux coachs et aux entreprises. Il a
d’abord beaucoup inspiré les grands noms de la littérature française.
Vauvenargues : « La science des projets consiste à prévenir les
difficultés de leur exécution 29. » Remarque validée par différentes
recherches en psychologie : prévoir à l’avance les obstacles éventuels aide à
faire aboutir un projet. Chateaubriand : « Il faut être capable d’inspiration et
d’action : l’une enfante le projet et l’autre l’accomplit 30. » Eh oui, un projet,
c’est un rêve mis en acte dans le monde réel, et le réel, c’est ce à quoi on se
cogne, comme chacun sait. Et comme Molière nous le rappelle : « On
n’exécute pas tout ce qui se propose / Et le chemin est long du projet à la
chose 31. » Car l’échec et l’erreur sont petit frère et petite sœur de tout
projet, autant l’accepter par avance. Écoutons à ce propos Voltaire : « Nous
tromper dans nos entreprises / C’est à quoi nous sommes sujets / Le matin
je fais des projets / Et le long du jour des sottises 32… »
Finalement, ce sont les bons côtés des projets, réalistes ou fous, mais
assumés dans leur fragilité : si ça marche, nous sommes content d’y être
arrivé ; et sinon, nous avons appris des tas de choses, et un peu d’humilité.
Mais les projets ont aussi leurs inconvénients et leurs dangers ; par
exemple s’ils nous poussent peu à peu à penser notre vie seulement comme
une succession de projets et d’actions planifiées. Alors, nous poussons
devant nous le troupeau de nos projets, et la poussière qui se lève nous
cache la beauté et la douceur du monde (ça, c’est de moi…). Alors, comme
le note Christian Bobin : « Nous sommes mangés par les vers de notre
vivant. L’angoisse et les projets rongent notre cœur 33. » Les projets sont
sans doute nécessaires pour qu’une vie soit réussie, mais ils ne sont pas
suffisants pour qu’elle soit belle. Pour que notre vie soit belle, nous avons à
abandonner parfois nos projets, à nous arrêter, respirer, contempler le ciel et
les nuages, écouter la rumeur du monde. Sans autre projet que nous sentir
en vie, et nous en réjouir.
Il n’y a pas que les projets dans la vie…
Psychothérapie
Contrairement à ce que l’on pense parfois, suivre une psychothérapie, ce
n’est pas avoir rendez-vous chaque semaine avec un psychothérapeute,
c’est avoir rendez-vous chaque semaine avec soi. La plupart d’entre nous ne
prend jamais le temps de réfléchir sur soi, de manière exigeante et
approfondie ; et le moment de la séance est celui où l’on prend enfin le
temps de se retrouver et de s’interroger soi-même.

Puerto Williams
La petite île de Navarino est située tout au sud du Chili, en Terre de Feu, et
on peut y trouver ce qui est sans doute la ville la plus au sud du monde :
Puerto Williams. Il y fait rarement chaud, même en décembre ou janvier
(saison la plus clémente là-bas puisque nous sommes dans l’hémisphère
Sud, où les saisons sont inversées), car les côtes de l’Antarctique sont à
moins de 1 000 kilomètres. À peu près 2 200 habitants vivent là, dont un
personnage étonnant, un Suisse venu habiter au Chili il y a bien longtemps.
Après avoir roulé sa bosse, il s’est établi ici et exerce plusieurs petits
boulots locaux, comme celui de gardien de voiliers : beaucoup de riches
Sud-Américains viennent naviguer dans l’archipel de la Terre de Feu à la
belle saison, malgré les conditions climatiques rudes, car les paysages sont
à couper le souffle. Il est aussi guide touristique : parlant couramment
plusieurs langues, il est passionné par sa région d’adoption et l’histoire des
Indiens yamanas qui la peuplaient autrefois. Passionné aussi par
l’installation des premiers Occidentaux dans la région : il a retrouvé et fait
restaurer la maison d’un des premiers missionnaires installés ici et elle est
transformée aujourd’hui en petit musée. C’est une encyclopédie ambulante
sur tout ce qui concerne la Terre de Feu, avec beaucoup de recul et
d’humour.
À la fin de la visite de l’île que nous effectuons avec lui, nous
bavardons un peu. Comme j’ai été très intéressé par tout ce qu’il nous a
raconté, de lui et des lieux, je lui suggère, sincèrement, d’écrire ses
mémoires sur tout ce qu’il a vu et vécu ici.
Il me regarde droit dans les yeux et répond sans un instant d’hésitation :
« Pas question ! », l’air presque agacé, comme si je venais de lui dire un
truc absurde ou dérangeant. Je cherche à comprendre, à m’expliquer :
« Vous savez, c’est tellement passionnant tout ce que vous racontez que ça
intéresserait sûrement pas mal de lecteurs ; et ce serait aussi un document
historique, une manière de préserver le souvenir de cette période où la
région est en train de changer à toute allure. »
Il réfléchit quelques secondes et me répond, un peu calmé : « J’ai trop
de choses intéressantes à faire de ma vie pour prendre tout le temps
nécessaire à un tel bouquin. Dans ma vie d’autrefois, j’ai été libraire en
Suisse. Si vous saviez le nombre de livres inutiles que j’ai vu arriver sur
mes rayons, et repartir sans qu’un seul lecteur ne les ait pris et parcourus,
même un bref instant ! Je m’intéresse trop à tout ce qui se passe ici, je
préfère vivre qu’écrire… »
C’est un bon petit rappel, au cas où j’aurais entretenu des illusions sur
l’importance de mes livres. Je n’ai pas dit « leur utilité », à laquelle j’ose
croire, mais leur importance. En tout cas, je me sens un peu nigaud, comme
toutes les fois où la vie me donne une leçon. Bien sûr qu’il a raison, s’il le
sent comme ça. Bien sûr que, à choisir, il vaut mieux vivre qu’écrire (même
si on peut aussi faire les deux !). Et bien sûr que c’est une déformation
professionnelle de ma part d’avoir ainsi le réflexe de vouloir transformer
tout ce que j’aime en livre, pour en faire profiter d’autres personnes.
Sur un sourire et une longue poignée de main, nous nous quittons pour
toujours – c’est vertigineux de dire ça, mais à mon avis je ne reviendrai
jamais ici, et lui n’en partira pas. Le souvenir de notre échange, et de sa
leçon, est encore vif en moi. Pourquoi ? Je pourrais me dégager de mon
inconfort en me disant qu’on peut parfaitement vivre et écrire, et que c’est
ce que j’ai fait jusqu’à présent, il ne me semble pas avoir été un zombi de
l’écriture, renonçant à la saveur du monde. Mais tout de même : si je suis si
troublé, c’est qu’il a mis le doigt sur quelque chose qui m’habitait sans que
j’en aie pris conscience assez clairement. Et ce quelque chose c’est que je
dois désormais, simplement, davantage vivre et un peu moins écrire… C’est
drôle cette manière dont les leçons nous arrivent souvent de l’extérieur :
nous sentions bien les choses mais nous ne nous écoutions pas. Et il faut
alors un petit déséquilibre, un vent venu du dehors, pour que nous
comprenions enfin et que nous nous décidions à aller dans la bonne
direction.
Q
Qualités
Connaître et reconnaître ses qualités, c’est une des bases de l’estime de soi.
Mais ce n’est pas toujours facile, comme le note Victor Hugo : « On voit les
qualités de loin et les défauts de près 1. » Et comme nous vivons (en théorie)
tout près de nous-même, notre premier mouvement est de voir nos défauts
et nos limites ; c’est très bien si ce n’est que la première étape, celle du
regard autocentré, suivie ensuite d’une deuxième, celle de l’action pour
progresser, et d’une troisième, celle de l’élargissement du regard sur ses
qualités. Hugo nous rappelle que c’est plus facile de les voir de loin, d’où
l’importance d’écouter le bien que nous disent de nous nos proches et nos
amis. Puis de nous mettre au travail, faire grandir nos qualités, reculer nos
défauts, et nous souvenir de l’essentiel : le faire dans un climat tranquille,
de douceur, de persévérance, de patience…

Questions et problèmes
Deux choses que j’ai fini par comprendre : 1) le temps que je trouve les
réponses à toutes les questions que la vie me posait sans cesse, beaucoup de
ces questions ne se posaient plus ; 2) beaucoup des problèmes que j’ai
rencontrés n’avaient pas de réponse claire, parfaite, définitive, satisfaisante.
Mais il fallait bien continuer de vivre, d’agir, d’avancer – donc, sans
certitude, s’efforcer d’apporter la meilleure réponse possible, et se remettre
en mouvement. Soit le problème se dégonflera, soit les solutions viendront,
soit c’est qu’il n’y avait rien à faire. Je le savais, bien sûr, tout le monde sait
ça. Mais maintenant, non seulement je le sais, mais j’y crois. Maintenant je
sais que toujours restera dans ma vie une part d’inévitable et d’incontrôlable
après mes meilleurs efforts. Et ça ne me perturbe presque pas.

Quille (de bateau)


C’est la pièce invisible, sous la ligne de flottaison, qui permet à un voilier
de remonter au vent et de rester stable malgré une mer agitée. Ainsi,
l’estime de soi joue ce rôle en nous : invisible, stabilisatrice et permettant
d’avancer face aux vents contraires.

Quotient intellectuel
Il y a dans le film Forrest Gump 2 une scène magnifique et touchante. Le
héros est un simple d’esprit ; pas un imbécile, mais un homme simple,
conscient de l’être, dont l’intelligence intellectuelle est limitée, mais non
l’intelligence émotionnelle. Sa vie est un roman et il traverse de nombreux
événements historiques de son siècle, y jouant à chaque fois un petit rôle
utile, sans l’avoir voulu. Un jour, il fait l’amour avec une amie d’enfance,
qui le quitte aussitôt, ce qui le ravage. Des années après, il la retrouve, elle
lui avoue qu’un enfant est né de leur unique étreinte. Il s’inquiète alors,
avec embarras et délicatesse, de savoir si son fils est simple d’esprit comme
lui. Et il est follement heureux d’apprendre que non, ce fiston – qu’il va
devoir élever car la maman va bientôt mourir – aura la chance d’avoir une
intelligence normale. Le film est beau et émouvant, un des rares à ma
connaissance à mettre en scène, sans le ridiculiser ni le rabaisser, un héros
intellectuellement limité.
Nous sommes chatouilleux sur notre intelligence supposée. Ainsi, dans
les expérimentations de psychologie, lorsqu’on veut manipuler à la hausse
ou à la baisse l’humeur ou l’estime de soi de volontaires, on leur fait passer
de faux tests de quotient intellectuel et on leur annonce donc des résultats
aléatoires 3. Leur disant qu’ils sont dans les limites inférieures de la
normalité pour les mettre de mauvaise humeur et leur donner un sentiment
d’infériorité, ou leur racontant qu’ils sont des quasi-génies pour l’effet
inverse. C’est bidon mais ça marche. Moralité : que l’on vous traite de
génie ou d’imbécile, ne vous laissez pas impressionner !
R
Racisme
Le racisme consiste à dévaloriser une personne sous prétexte de sa couleur
de peau ou de son appartenance à une supposée race. La blessure de
l’estime de soi est alors profonde et pernicieuse : comment s’estimer si on
nous persuade que l’on appartient à un groupe social inférieur, du fait d’une
caractéristique physique qu’on ne peut pas changer ? L’écrivain Alexandre
Dumas, dont un des ancêtres était haïtien, fut parfois l’objet de
comportements racistes de certains de ses contemporains, aggravés par la
jalousie envers son talent et son succès. Mais Dumas avait de la verve et
ripostait fermement. On raconte que, lors d’une discussion mondaine à
propos de la théorie de l’évolution de Darwin (qui était une nouveauté
contestée à son époque), il fut agressé par un des convives 1 : « Au fait, cher
maître, vous devez bien vous y connaître en nègres *1 ? » Et Dumas de
rétorquer : « Mais très certainement, cher monsieur. Mon père était mulâtre,
mon grand-père était nègre, mon arrière-grand-père était un singe. Comme
vous le voyez, monsieur, ma famille commence où la vôtre finit ! » Et toc !

Rang social
Dans son célèbre Livre du courtisan, publié en 1528, l’écrivain et diplomate
Baldassare Castiglione écrit ceci : « On doit toujours être un peu plus
humble que ne l’exige son rang 2. » L’humilité comme politesse des grands
et des puissants, et de tout humain qui accède à un certain pouvoir. Et
comme exercice intérieur d’autorégulation de l’ego. « Agenouillez-vous et
la foi viendra », disait Pascal 3. Puissants, soyez humbles au-dehors et vous
le deviendrez peu à peu en dedans…

Raté
« De nos jours tout le monde a forcément, à un moment ou à un autre de sa
vie, l’impression d’être un raté. » C’est du Michel Houellebecq, bien sûr,
dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte 4. Les sociétés
traditionnelles étaient dures et féroces, et les contemporaines le sont tout
autant, mais de manière plus feutrée. L’État-providence y amortit de son
mieux les coups portés par l’adversité à ses citoyens et leur permet de
mieux survivre matériellement que jadis ; mais il ne s’occupe pas, ce n’est
pas son rôle, des coups portés à l’estime de soi. Or l’estime de soi joue
aujourd’hui dans les sociétés humaines le rôle que la force musculaire jouait
hier : un outil de survie de défense de ses intérêts. Pour ne pas se vivre
comme un raté…

Réincarnation
Nous passons quelques jours de vacances chez des amis qui adorent les
chats : ils en ont toujours six ou sept chez eux, une microsociété féline
qu’ils s’amusent à observer et connaissent bien. Ils me parlent de la
personnalité de leurs chats, chacun ayant son caractère propre. Mais pas
trop compliqués à comprendre et à vivre, finalement. Sauf l’un d’entre eux,
dont ils m’expliquent en riant qu’il doit être la réincarnation d’un humain :
« Tigrou, il a des états d’âme ! Un jour de bonne humeur, cherchant les
caresses, le lendemain grognon et distant ; et puis il est très susceptible, si
tu lui fais quelque chose qui ne lui plaît pas il te fera la tête un long
moment ! » Les états d’âme et la susceptibilité comme marqueurs
d’humanité, comme c’est bien vu ! Tigrou aurait-il de petits problèmes
d’estime de soi ?

Rejet social
Une collègue chercheuse me raconte comment elle a participé à une
recherche scientifique sur le rejet social : les volontaires (qui n’étaient pas
au courant de l’objet de la recherche, ni de ce qui allait leur arriver)
devaient se présenter et parler d’eux à une personne inconnue, pendant un
quart d’heure. Cette personne était bien sûr un comparse des chercheurs :
elle avait pour mission de commencer à bâiller au bout de quelques
minutes, puis de manifester son désintérêt, puis ostensiblement de ne plus
écouter, et enfin de quitter la pièce sans mot dire. Ma collègue devait tester
le dispositif et vérifier si le comparse « rejetant » s’y prenait assez
clairement. Elle était donc au courant de ce qui allait se passer, et pourtant :
« Eh bien, figure-toi que c’était quand même assez violent ! J’avais beau
savoir que c’était un jeu de rôle, je me sentais pourtant très mal d’être ainsi
méprisée. Aujourd’hui encore, plusieurs années après, je m’en souviens
parfaitement, et désagréablement. » Comme nous sommes des animaux
sociaux, le rejet nous blesse immanquablement et profondément. Le
cerveau rationnel de ma collègue savait que le rejet était simulé, mais
pourtant son cerveau émotionnel souffrait. Ne négligeons jamais les rejets
dont nous sommes victimes : même si nous arrivons à nous raisonner (« Je
m’en remettrai, je connais mes qualités, il y a des tas de gens qui m’aiment
et m’estiment, l’avenir est devant moi, etc. »), nous sommes blessé quand
même, et nous ne devons alors pas rester seul mais nous faire réconforter,
consoler par d’autres. Le mal du rejet social ne se soigne que par le bien
que nous font le lien social, l’affection et l’amour.

Rejet social (biologie)


Se faire rejeter est stressant psychologiquement mais aussi biologiquement :
cela active les circuits cérébraux du stress et de la douleur, et augmente par
exemple la quantité de cortisol salivaire, un marqueur biologique de stress
facile à mesurer. Et cette réaction de détresse biologique est d’autant plus
forte, à rejet égal, chez les personnes à basse estime de soi, là où celles à
haute estime de soi sont moins affectées, psychologiquement et
biologiquement 5. L’estime de soi est un amortisseur des blessures de
l’existence.

Repos de l’estime de soi


Maintenir l’estime de soi à niveau demande, l’air de rien, des efforts :
prendre soin d’avoir une apparence physique acceptable, de rester en lien
avec les autres, de pratiquer un certain nombre d’activités qui soient pour
nous épanouissantes et intéressantes, tout en ne nous dévalorisant pas aux
yeux des autres, etc. De temps en temps, c’est important de lâcher tout ça !
Non pas en faisant n’importe quoi, mais en cessant de faire quoi que ce soit,
en lâchant le contrôle pour simplement respirer, contempler et appartenir au
monde. La méditation offre cela : se poser, et se sentir exister, sans attentes,
sans enjeux. Rester là, à écouter, ressentir, à voir changer les phénomènes,
le bruit du monde et le murmure de nos pensées, à observer les variations de
nos ressentis corporels. C’est non seulement agréable, mais sans doute aussi
médicalement bénéfique : le niveau de stress diminue alors fortement, car le
stress des humains est le plus souvent lié aux choses à faire et aux objectifs
à atteindre. Mais on éprouve aussi le goût de quelque chose d’essentiel : le
droit d’exister, de savourer sa vie, sans rien avoir à faire, à montrer, à
prouver.

Résilience
L’estime de soi est un important facteur de résilience 6 : quand
l’environnement nous agresse ou nous trahit, pouvoir s’appuyer sur une
vision bienveillante de soi-même est une ressource formidable, qui nous
aide à prendre l’adversité pour ce qu’elle est, un obstacle à admettre et à
franchir, et non un révélateur de notre valeur absolue.

Rêves
Invité à une émission radio 7 et questionné sur mes rêves, j’avoue que je m’y
intéresse peu. En tout cas, peu de façon active. Quand ils viennent, je les
admire, je m’étonne de leur force ou de leur mystère, de leur poésie ; puis je
cherche à les comprendre, à les mettre en rapport avec ma vie d’hier ou
d’aujourd’hui… Mais je ne les traque pas avec un petit carnet dès le réveil,
je ne les décortique pas, je n’y repense guère. Je leur fiche la paix. Je mets
mon énergie introspective ailleurs. Mes rêves sont pour moi comme un bout
de jardin que je laisse à l’état quasi sauvage, ça pousse de tous les côtés, il y
a des endroits où on ne peut plus aller. C’est très bien. Je suis content que
ces friches soient là, dans ma tête. Je suis content que mon jardin des rêves
soit un jardin à l’anglaise et non le parc de Versailles. Content de ce côté
sauvage et inexploré. Content d’y laisser butiner mon inconscient, sans
m’en mêler, sans tout chercher à maîtriser de la vie de mon cerveau…

Rides
Montaigne parle ainsi de la vieillesse : « Elle nous attache plus de rides en
l’esprit qu’au visage 8. » Comment ne pas avoir trop de rides en l’esprit ? En
se débarrassant de la peur d’en avoir au visage ! En se débarrassant tout
doucement de toutes les inquiétudes inutiles : crainte de ne pas être à la
hauteur, de déplaire, d’être inférieur, d’échouer. Le temps qui passe les
affaiblit doucement, pour peu que nous, nous ne les nourrissions pas. Et ça
marche aussi pour la peur de vieillir ! Le temps qui passe transforme cette
crainte en évidence : « Finalement, ce n’était pas si terrible… »
S
Sages
Les sages ont-ils vraiment quelque chose de plus que nous ? Peut-être bien
que non. Écoutez plutôt ces paroles d’Arnaud Desjardins, enseignant
spirituel qui contribua à faire découvrir le bouddhisme tibétain au grand
public, dans les années 1960 : « “Qu’est-ce qu’un sage a de plus que
nous ?” est une mauvaise question. Il s’agit plutôt de se demander :
“Qu’est-ce qu’un sage a de moins que nous ? Quelles peurs et quelles
demandes avons-nous qu’il n’a plus 1 ?” »
C’est un point de vue auquel nous songeons trop peu, quand nous
cherchons à grandir et à progresser : nous cherchons du « plus » (de
sagesse, de lucidité, de sérénité) alors que nous devrions aller vers le
« moins ». De quoi devons-nous nous débarrasser, nous alléger, pour arriver
à un peu plus de sagesse ? La sagesse comme un dépouillement, et pas
seulement comme un enrichissement, un empilement d’expériences et de
réflexions. J’aime bien cette idée, qui concerne aussi l’estime de soi : moins
de souci du regard d’autrui, de notre image, de notre réussite… Voilà qui
nous permettrait effectivement de mieux respirer.

Savants et chercheurs
Notre monde moderne m’agace parfois par son narcissisme et ces
certitudes. Mais il y a un domaine où il me semble que nous avons
progressé en matière d’humilité : le monde des sciences. Autrefois ce
monde était peuplé de « savants », fiers de leurs savoirs. Aujourd’hui, il
l’est par des « chercheurs » : l’accent est ainsi mis sur tout ce qui nous reste
à trouver plus que sur tout ce que nous savons déjà 2.
Pascal, à la fois scientifique et philosophe, le notait dans ses Pensées 3 :
« Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure
ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre
extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce
que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se
rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une
ignorance savante qui se connaît. »
Car l’ignorance est très étroitement associée à la connaissance. Prenons
l’exemple du prix Nobel : s’il est décerné à une découverte et non à de
l’ignorance, son comité de sages précise bien à chaque fois que la
découverte récompensée « ouvre un champ nouveau », « a transformé son
domaine », ou encore « a ouvert des perspectives nouvelles et inattendues ».
C’est-à-dire que la découverte en question n’a pas seulement apporté de
nouvelles connaissances, mais a aussi révélé de nouvelles ignorances, dont
on ignorait l’existence (typique en astronomie et astrophysique, où l’on
découvre de plus en plus que l’infini va loin !) et que l’on va pouvoir
désormais étudier.
Cela me rappelle certains patients qui tentent de compenser leur manque
d’estime de soi par l’acquisition inlassable de nouvelles connaissances,
pour se sécuriser. Épuisant ! Le goût du savoir est délicieux, mais plus
délicieux encore est le goût du savoir conscient de ses limites. Il en est de
même du goût de l’estime de soi tranquille…

Savourer ou atténuer ?
L’estime de soi influence notre capacité à savourer les bons moments de
notre existence. Les personnes à basse estime de soi tendent à relativiser
l’importance de leurs instants agréables, à moins les mémoriser et à moins
s’en souvenir ensuite 4. En quelque sorte, elles se privent d’une importante
source d’énergie et de confiance, pour le présent et l’avenir. Cela s’explique
par le fait que la mésestime de soi est en général corrélée à une anxiété plus
importante, et que l’anxiété nous pousse à moins savourer les bons
moments (on se focalise plutôt sur ce qui va arriver ensuite, notamment
l’idée que cela ne va pas durer) ; il y a aussi que si l’on ne s’estime pas, on
tend à moins s’accorder le droit au bonheur. Une bonne piste, ou un chemin
de traverse : pour regonfler l’estime de soi, se permettre le bonheur, et
apprendre à le savourer.

Science : que dit-elle exactement


de l’estime de soi ?
Beaucoup de recherches ont été conduites en psychologie scientifique
depuis la découverte de l’importance de l’estime de soi, dans les années
1960. On s’est d’abord attaché à ses bienfaits sur les performances et la
confiance en soi ; on a ensuite supposé qu’améliorer l’estime de soi des
citoyens conduirait les États à un avenir radieux : avec une bonne estime de
soi, chacun produirait plus de richesses et consommerait moins de
subventions 5. Puis, quelques déceptions sont arrivées, et avec elles les
premiers travaux critiques 6 soulignant qu’il n’y avait pas que l’estime de
soi dans la vie, qu’il s’agisse des citoyens ou des États : pas de baguette
magique ! Puis, on s’est remis au travail, et on en arrive aujourd’hui à la
conclusion 7 que l’estime de soi, la bonne estime de soi (pas sa version
nombriliste et narcissique), est un atout puissant (mais pas infaillible, il n’y
en a pas de toute façon) pour être heureux, construire une vie proche de ses
idéaux, avoir de bonnes relations avec les autres 8, ne pas souffrir de
troubles mentaux et améliorer sa santé, etc.
La science dit aussi, puisque c’est un des grands problèmes de notre
époque, que l’usage trop intensif des réseaux sociaux lui est préjudiciable 9 :
on s’y expose à trop de mensonges, sur soi ou de la part des autres, à trop
d’incitations conscientes ou inconscientes à la comparaison, l’accent y est
trop mis sur les bases matérielles de l’estime de soi (apparence physique,
possessions, succès divers). Le verdict est sans appel : les écrans et les
réseaux sociaux fragilisent l’estime de soi.
Le plus important enfin : la science montre, pour les personnes souffrant
de mésestime de soi, que les interventions psychothérapiques marchent 10, et
que les plus intéressantes et efficaces reposent sur les thérapies
comportementales et cognitives, et les groupes d’affirmation de soi et de
psychologie positive.
Et, bien évidemment, le chantier continue…

SDG
J’aime le sigle SDG, Soli Deo gloria (« À Dieu seul la gloire »), dont Bach
(pourtant l’un des génies de la musique) signait toutes ses œuvres 11. J’aime
les paroles d’Ambroise Paré lorsqu’un de ses patients guérissait : « Je le
pansai, Dieu le guérit. » L’humilité nous rend plus heureux que
l’autocélébration. Elle est une mise en lien avec toutes les ressources qui
existent autour de nous : Dieu, la chance, l’aide des autres. L’estime de soi
est toujours plus forte lorsqu’elle reconnaît ses dettes que lorsqu’elle se
grise d’elle-même et de sa supposée puissance.
Se perdre en chemin
Exercice : chaque fois que vous vous trompez, chaque fois que vous
retombez dans vos doutes et vos certitudes négatives, chaque fois que vous
n’avez plus confiance, n’ayez pas de déception ni de colère contre vous ; de
votre mieux, commencez par sourire. Puis par vous dire : « Je sais que là où
je veux aller, je n’irai pas si simplement, par un chemin droit et facile ; je
suis comme un élève : je ne possède pas la confiance, mais je l’invite à
venir habiter chez moi ; quelqu’un qui apprend et qui a du mal, pourquoi le
punir ou lui en vouloir ? »
Principe : prendre confiance en soi, c’est comme partir pour un long
voyage. On va se perdre en chemin, et se demander si on est fait pour ça.
Mais, l’air de rien, tant que l’on continue de marcher, on se muscle, on se
renforce, on voit des choses, bref, ne serait-ce que pour cela, on se
rapproche du but. L’estime de soi est comme un apprentissage, elle se
nourrit d’une pratique régulière. Enfin, on ne l’a jamais une fois pour
toutes. Elle peut disparaître, se lézarder. C’est normal. On recommence
alors tranquillement et doucement. Percevons-nous comme d’éternels
apprentis de la vie…

Selfie
Le fait de se prendre en photo soi-même. Nous devrions utiliser le mot
français « egoportrait », bien plus parlant, mais la paresse et le mimétisme
nous ont fait préférer l’anglais. Définition parodique de l’écrivain Éric
Chevillard : « Selfie. Traduction française recommandée par la Commission
générale de terminologie et néologie que je préside : vanité 12. » Les vanités
étaient un genre de nature morte qui florissait au XVIIe siècle, pour rappeler
aux humains la vanité de leurs ambitions et de leurs passions, et la brièveté
de leur vie sur terre : elles montraient en général un crâne, accompagné de
quelques objets périssables, comme des fleurs, et d’autres objets évoquant
les savoirs ou plaisirs humains, eux aussi périssables, comme des livres ou
instruments de musique.
Nos vanités contemporaines – les selfies, donc – sont moins chics. On
voit aujourd’hui des humains ne prenant plus en photo une personnalité ou
un beau paysage, mais eux-mêmes devant la personnalité ou le beau
paysage. Un jour, un grand magazine me demanda de faire un selfie pour un
numéro spécial, aux côtés de tout un tas d’autres personnes 13. Trop content
de l’occasion, j’envoyai un beau portrait de vache de l’Aubrac, où j’étais en
randonnée. Mon ami Matthieu Ricard envoya quant à lui le portrait d’un
vieux Tibétain édenté. Et me fit à l’occasion cette confidence : « J’ai
découvert récemment le selfie-stick (bâton au bout duquel fixer son
téléphone pour prendre la photo d’un peu plus loin) et je n’en revenais pas !
Ça m’a donné envie de breveter un no-selfie stick ! Ce serait un bâton qui,
au moment de la photo, se replierait pour te donner un coup sur le nez
chaque fois que la taille de l’ego s’allonge… »
Allez, j’arrête de rouspéter après mon époque, et je vous confie que
parfois, les selfies m’attendrissent un peu : lors des dédicaces en librairie
par exemple, quand lectrices ou lecteurs me demandent de faire une photo
avec eux, me disant que ça leur fera du bien de l’avoir, que ça les motivera
à prendre soin d’eux. Bien sûr, ça quadruple le temps que nous passons en
dédicace : après avoir échangé et signé, il faut alors se lever, faire le tour de
la table, prendre la pose, vérifier que le cliché est bon, parfois le refaire, etc.
Quand la file est longue, qu’on commence à fatiguer, que l’heure avance, il
arrive que l’on regrette le bon vieux temps où les photos n’existaient pas.
Mais c’est pour la bonne cause : c’est toujours un plaisir de passer un
moment avec ses lectrices et lecteurs. Et puis, ce ne sont plus vraiment de
purs selfies, plutôt des portraits-souvenirs de groupe…
Semblables ou différents
Mots de Paul Valéry, célébré de son vivant, mais toujours prudent avec les
honneurs et les flonflons : « Modestes sont ceux en qui le sentiment d’être
d’abord des hommes l’emporte sur le sentiment d’être soi-même. Ils sont
plus attentifs à leur ressemblance avec le commun qu’à leur différence et
singularité 14. » Nous sommes à la fois semblables et différents. Mais
l’important n’est pas là, il est dans ce qui nous importe, ce que nous
affichons : « Voyez comme je suis singulier, et différent de vous », ou
« Voyez comme je vous ressemble, et comme nous sommes proches ».

Sexuelle (orientation)
Si vous vous êtes parfois agacé devant le grand tapage du cortège d’une
Gay Pride, parfois impudique pour qui regarde de l’extérieur, dites-vous
que c’est une manière de lutter contre les stéréotypes et la mésestime de
soi : les membres des minorités sexuelles, du moins homo- et bisexuelles,
souffrent en moyenne de niveaux d’estime de soi plus bas que leurs
semblables hétérosexuels 15. Comme son nom l’indique, le défilé de la
« Fierté homosexuelle » vise à corriger cela. Certes de façon tonitruante,
mais au moins festive et souriante.

Sifflets
C’est Gustave Flaubert 16 qui fonde en avril 1874, avec des amis auteurs,
parmi lesquels les frères Goncourt, Zola, Daudet, Tourgueniev, un Cercle
des auteurs sifflés au théâtre. Ils se réunissent régulièrement pour un « dîner
des auteurs sifflés ». Pour en être, il faut avoir subi un douloureux échec sur
scène ! Une bonne et joyeuse manière de se consoler ensemble.

Signal d’alarme
C’est une petite histoire d’égoïsme ferroviaire. Dans le TGV, sur un trajet
que je connais bien, un arrêt inhabituellement prolongé dans une petite gare.
Nous finissons par redémarrer et le contrôleur fait une annonce, avec un ton
las : « Mesdames et messieurs, nous sommes repartis avec dix minutes de
retard en raison de l’activation du signal d’alarme par une passagère qui
voulait avoir le temps de saluer sa maman. Nous vous tenons informés de
l’évolution de la situation. » Assez bon résumé des tendances
psychologiques de notre époque – du moins présentes chez un bon nombre
de personnes, ne généralisons pas non plus ! D’une part, le narcissisme
(j’arrête le train pour convenances personnelles) ; d’autre part la
valorisation de l’émotionnel, de l’intime, de l’affectif (du moment que c’est
par amour, j’ai le droit). Ce n’est pas bien méchant, et on peut se dire que
c’est presque touchant, si on est de bonne humeur (après tout, il se passe
peut-être une histoire forte et tragique entre cette femme et sa mère). Mais
on peut se dire aussi, si on est de mauvais poil, que c’est extraordinairement
égoïste et impoli.

Silence de l’estime de soi


Que se passe-t-il lorsque nous progressons en matière d’estime de soi ?
Lorsque non seulement nous nous estimons davantage, mais lorsque cela se
passe dans une ambiance psychologique sereine, avec une estime de soi
stable face aux événements de vie, autonome face aux sollicitations
toxiques, tranquille face à la fausse monnaie de l’estime de soi, à ces
« vaines gloires » dont parle la Bible ? Que se passe-t-il lorsque nous
arrivons à être plus lucides envers les fausses pistes de l’ego et de
l’autosatisfaction ? Eh bien, en général, le besoin en estime de soi diminue
peu à peu. Nous pensons de moins en moins à nous-même et de plus en plus
à ce que nous vivons. Notre devise alors : « Mieux ça va, moins je pense à
moi. » Ce silence de l’estime de soi n’est un paradoxe qu’en apparence :
comme une bonne santé (« la vie dans le silence des organes », disent les
médecins), une bonne estime de soi est silencieuse, car la conscience de soi
n’est plus obsédante à l’esprit de la personne, ni dans ses propos, ni dans sa
présence auprès des autres, ni dans ses comportements quotidiens. Le moi
qui se rappelle sans cesse à nous, c’est le moi qui va mal. Qui est trop empli
de lui-même, de ses peurs ou de ses attentes. Il s’agit de ne plus s’enliser en
soi-même. Et de rejoindre ce que Marmontel, élève et ami de Voltaire,
écrivait dans l’Encyclopédie : « L’estime est un sentiment tranquille et
personnel 17. » Je vous livre la suite de ses réflexions, juste pour le plaisir :
« L’estime est un sentiment tranquille et personnel ; l’admiration, un
mouvement rapide et quelquefois momentané ; la célébrité, une renommée
étendue ; la gloire, une renommée éclatante, le concert unanime et soutenu
d’une admiration universelle. » Inutile de dire qu’être l’objet d’une
admiration universelle, c’est bon pour l’estime de soi, mais pas pour la
tranquillité…

Simplicité
La simplicité me semble une vertu, une vertu triple : relationnelle,
intellectuelle et morale.
Vertu relationnelle d’abord : c’est le philosophe André Comte-Sponville
qui en parle le mieux quand il définit la simplicité comme « le contraire du
narcissisme, de la prétention, de la suffisance. C’est ce à quoi peut-être les
personnes simples se reconnaissent le mieux : elles sont faciles à vivre, à
comprendre, à aimer ».
Vertu intellectuelle ensuite : j’ai toujours éprouvé une grande méfiance
pour les discours intellectuels compliqués, tout emplis de ce que Paul
Valéry appelait la « fausse profondeur ». C’est ce même Valéry qui rappelait
d’ailleurs : « Ce qui est simple est faux ; ce qui est compliqué,
inutilisable 18. » Car, en matière intellectuelle, le simple n’existe pas, il n’y a
que du « simplexe 19 » : du complexe qu’on fait l’effort de simplifier, pour le
rendre compréhensible. Intellectuellement, nous avons donc à utiliser le
simple comme une sorte d’arrangement transitoire et nécessaire, sans perdre
de vue que tout est en réalité bien plus compliqué !
Vertu morale enfin : la simplicité est le choix du dépouillement, du
renoncement à l’opacité et aux artifices, et pour cela, une des
caractéristiques constitutives de la sagesse. La sagesse consiste souvent à se
débarrasser de l’inutile pour que ne reste que l’essentiel, du futile pour que
ne reste que l’important.
La simplicité est une vertu de l’oubli de soi, comme le soulignait
l’abbé Fénelon : « Le retranchement des retours inquiets et intéressés sur
soi met l’âme dans une paix et une liberté inexplicables : c’est la
simplicité 20. » Il s’agit alors d’un oubli de soi bienveillant, tranquille, qui
n’est pas un abandon, mais qui permet une curiosité de tout le reste. Cette
simplicité-là est le renoncement aux postures sociales, aux calculs, aux
protections et aux carapaces. Elle est la vertu du dépouillement volontaire et
souriant, comme le rappelle le poète Christian Bobin : « J’ai enlevé
beaucoup de choses inutiles de ma vie et Dieu s’est rapproché pour voir ce
qui se passait 21. » Allons-y : enlevons l’inutile de nos vies, et voyons un peu
qui s’approche…
Simplicité royale
Ce qu’il y a de bien quand on est une reine ou un roi, c’est que dire des
choses banales vous donne une image de quelqu’un de simple et
sympathique, par contraste avec votre statut. Lorsque la reine d’Angleterre
Elizabeth II mourut, en l’an de grâce 2022, ce fut dans les médias un
festival de souvenirs de stars diverses. Le plus étonnant que j’entendis fut
celui de l’actrice britannique Charlotte Rampling, qui la croisa un jour et en
resta éblouie. Parce que la reine s’était adressée à elle pour lui dire : « Rien
de meilleur au monde qu’une tasse de thé 22. » Aurait-elle ressenti un
semblable émerveillement dévot si la phrase lui avait été dite par un
quidam ?

Ski et bosses
Je suis invité un matin pour parler de mon dernier livre à une émission radio
de grande écoute 23, ce qui est toujours pour un auteur une très bonne
nouvelle ! Mais une des journalistes est réputée pour être parfois agressive
dans sa manière de mener les entretiens. Du coup, mes proches et amis
écoutent le direct avec un peu d’inquiétude. Ouf, ça se passe bien, mais
beaucoup me disent ensuite : « Tu t’en es bien sorti, tu ne t’es pas laissé
faire. » De mon côté, je n’ai pas eu l’impression d’un combat ou d’une
dispute, juste d’un débat serré où mes interlocuteurs étaient dans leur rôle,
ne souhaitant pas paraître accommodants. C’est une de mes amies qui me
donne alors la meilleure image : « En t’écoutant, j’avais l’impression de
voir un champion de ski en action, dévalant sa descente et franchissant
toutes les bosses avec une apparence de grande facilité… » Champion, c’est
un peu flatteur, mais pour la sensation, c’est tout à fait ça. Je ne percevais
pas les objections comme des agressions, je ne me sentais pas infériorisé ou
dévalorisé par les questions parfois rentre-dedans : je considérais juste que
c’était normal, comme le skieur considère que les bosses et irrégularités de
la neige sont normales, à leur place. Il me semble que c’est l’un des grands
progrès que l’on peut accomplir en matière d’estime de soi : ne plus
« prendre les choses personnellement ». C’est le débat que l’on place alors
au centre de son attention et de ses efforts, et non plus son ego.

Snobisme
Désir d’afficher sa distinction. Et de faire sentir aux autres qu’on leur est
ainsi supérieur. Le snobisme n’est donc qu’une attitude sociale, et n’aurait
pas de sens pour un Robinson Crusoé sur son île déserte. L’écrivain anglais
Thackeray, à l’origine du mot, écrivit un livre entier et féroce sur les
snobs 24 et son roman le plus célèbre s’intitule d’ailleurs La Foire aux
vanités ! Dans son Journal, Julien Green note : « Les snobs… Qu’ils me
paraissent étranges ! Thackeray disait d’eux, je crois, qu’ils aiment
grandement les petites choses, et petitement les grandes 25. » Obsédés par les
détails de mode et de langage, oublieux de la marche du monde. Oublieux
aussi de la sincérité et de la bienveillance…

Sociomètre
Pour beaucoup de chercheurs, le fonctionnement de l’estime de soi pourrait
être comparé à celui d’un sociomètre : plus nous nous sentons acceptés,
appréciés, estimés par les autres, plus notre estime de nous-même
augmente, et inversement 26. D’où l’impossibilité d’une bonne estime de soi
(haute et stable) sans reconnaissance sociale, sans liens sociaux gratifiants ;
et d’où aussi la nécessité de les entretenir, ces liens. On ne peut se contenter
durablement d’être performant et efficace (c’est l’autre nourriture de
l’estime de soi, à côté de la reconnaissance sociale), encore faut-il que cela
ait du sens dans le cadre de relations où l’affectif ait sa place. Ce n’est pas
seulement une histoire de culture et de psychologie, mais de biologie.
Les circuits cérébraux activés par le rejet social (qui fait baisser le
sociomètre et donc l’estime de soi) sont les mêmes que ceux activés par la
douleur physique (cortex cingulaire antérieur et insula antérieure) ; tandis
que ceux activés par l’acceptation sociale font partie du réseau cérébral dit
« de la récompense », déclenchant un sentiment de plaisir et de bien-être
(cortex cingulaire antérieur et striatum ventral) 27. Ce circuit de la
récompense est nourri par des opioïdes endogènes : si on administre à des
volontaires une substance qui bloque ces derniers (comme la naltrexone),
les participants vont moins s’estimer et, du coup, vont se montrer beaucoup
plus réceptifs à la présentation de visages souriants, comme s’ils avaient un
plus grand besoin de réconfort 28. Je ne vous raconte pas tout cela pour le
simple plaisir d’accroître votre savoir en matière de neurosciences ! Mais
pour insister sur l’impossibilité d’avoir une bonne estime de soi sans avoir
de bonnes relations avec ses semblables. Et aussi pour vous rappeler que les
blessures de l’estime de soi sont très sensibles aux sourires et à la
bienveillance : n’hésitons pas à les distribuer largement autour de nous aux
personnes meurtries, ou à aller les chercher quand nous en avons besoin.

Solitude
De temps en temps, pour parler de mon dernier livre, je mène la vie d’un
auteur en promotion : dédicaces en librairie, rencontres avec les lecteurs, ou
conférences aux quatre coins de la France. Je dors parfois sur place, le
matin, je prends mon petit déjeuner à l’hôtel et j’observe, puisque je suis
seul, les autres clients, presque tous seuls eux aussi. La plupart sont plongés
dans leur téléphone portable. Ce qui ajoute encore, à mes yeux, à la tristesse
du spectacle : tous ces humains esseulés, courbés sur leurs écrans, dès le
petit matin… Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour échapper à la solitude et à
l’ennui ! Bon, ils devaient eux aussi trouver bizarre ce grand barbu sans
écran, qui les observait attentivement, en mâchouillant sa salade de fruits ;
mais c’est un autre problème.
La solitude subie, ce n’est pas très gai, et il est bien normal de vouloir y
échapper. Il est parfois profond, ce sentiment de solitude qui nous tombe
dessus dans les moments douloureux de nos existences, les échecs, les
deuils, les exils, les chagrins d’amour. Quand les amis venus nous consoler
sont repartis et qu’on se retrouve toute seule ou tout seul en train de se
brosser les dents devant le miroir de sa salle de bains, avec l’envie de
pleurer, en se demandant de quoi demain sera fait. Cette solitude-là n’est
jamais la bienvenue. Mais la solitude n’est pas qu’une souffrance, elle est
aussi une voie d’accès à la vie intérieure et à la connaissance de soi. Elle est
une occasion, parfois un peu obligée, c’est vrai, de se rendre visite à soi-
même. Certains la considèrent comme une hygiène de l’esprit, à l’image de
Vauvenargues, qui écrivait : « La solitude est à l’esprit ce que la diète est au
corps, mortelle lorsqu’elle est trop longue, quoique nécessaire 29. »
La solitude comme une diète ? (Nous dirions aujourd’hui « comme
un jeûne ».) Oui, mais il y a une grande différence entre souffrir de ne pas
avoir assez à manger – c’est la famine – et décider de moins manger – c’est
le jeûne. De même, la solitude subie – manquer de liens sociaux – n’a rien à
voir avec la solitude choisie – s’éloigner un moment, court ou long, des
gens que l’on connaît et que l’on aime, mais en sachant que notre place à
leurs côtés et dans leurs cœurs n’est pas remise en question. Cette solitude-
là, transitoire, est féconde et presque confortable.
Et certains d’entre nous ont besoin d’en avoir une dose élevée : les
introvertis. En psychologie, on définit l’introversion comme le besoin de se
trouver fréquemment seul, l’intolérance à l’excès de stimulations sociales.
Les introvertis ne sont pas forcément des misanthropes, mais fatiguent vite
au contact des autres. Je le sais, j’en suis un ! Et du coup, on pourrait les
définir comme des « solitaires sociables », aimant à la fois le contact et la
solitude, mais avec le besoin de 20 % de temps sociaux et 80 % de temps de
solitude. Là où les extravertis ont besoin de proportions inverses : 20 % de
temps de solitude et 80 % de temps sociaux.
Et, vous, ce serait quoi votre pourcentage idéal de répartition entre
temps social et temps solitaire ?

Souffrances de l’ego
« Souffrir, c’est donner à quelque chose une attention suprême 30. » Ces
mots de Paul Valéry suggèrent qu’à l’inverse, retirer son attention de
quelque chose qui nous fait souffrir peut diminuer l’intensité de la
souffrance, sinon la supprimer. C’est assez juste : la distraction (s’absorber
dans un livre, un film, une conversation, une activité) suspend en général la
puissance qu’exercent sur l’esprit nos douleurs. Mais cela ne suffit pas :
certaines douleurs se dissipent ensuite d’elles-mêmes, mais beaucoup
reviennent, comme les souffrances de l’ego. C’est pourquoi : 1) les actions
du quotidien qui détournent notre attention de nous restent précieuses pour
nous permettre de reprendre un peu notre souffle et notre légèreté ; 2) elles
ne sauraient suffire ; 3) nous avons aussi besoin de colorer cette attention à
notre personne, même douloureuse, de bienveillance et non d’irritation ou
de rejet, comme souvent dans la mésestime de soi ; 4) car dans ce que je
nomme « oubli de soi », il s’agit bien de vivre en paix avec soi-même, et
non en guerre contre soi, une guerre qui voudrait réduire l’ennemi supposé
au silence.
Soumission
Les philosophes Diogène et Aristippe ne vivent pas vraiment de la même
manière 31. Aristippe est un sophiste, un philosophe courtisan, capable de
ronds de jambe, et vendant ses enseignements aux riches. Diogène est un
rugueux, provocateur, et ne vit que de pain et de lentilles. Voyant un jour
Aristippe passer dans la rue, on raconte que Diogène, lavant ses légumes,
l’aurait ainsi interpellé : « Si tu savais te contenter de lentilles tu ne
ramperais pas à la cour des tyrans ! » Et Aristippe, rompu aux joutes
verbales, lui répondit : « Et toi, si tu savais converser avec les hommes, tu
n’aurais pas à laver tes légumes ! » Pour Diogène, les courbettes sont une
souillure à l’estime de soi ; pour Aristippe, la souillure, ce sont les tâches
ménagères. Moralité : inutile de faire la leçon aux autres, ça ne marche pas ;
mieux vaut suivre notre chemin, montrer l’exemple et laisser chacun libre
de nous suivre.

Sourire
C’est une histoire qui m’est arrivée il y a pas mal d’années, dans le métro. Il
y avait beaucoup de monde, j’étais debout, face à la porte vitrée, coincé
devant mon reflet. Du coup, comme je n’avais rien de mieux à faire, je me
regarde, vraiment : et je découvre que j’ai une tête d’enterrement.
Renfrognée, sombre, sinistre. Et sans raison particulière : certes, il faisait
chaud, c’était pour aller travailler, nous étions trop serrés ; et d’ailleurs,
presque tous les passagers faisaient la même tête d’enterrement. Mais tout
de même : est-ce que j’avais de bonnes raisons, de vraies raisons, d’afficher
ce visage morose ? En vérité, non, aucune ! Tout allait à peu près bien dans
ma vie, pas de soucis sévères ou insurmontables. Alors quoi ? Rien, juste la
mauvaise habitude de me laisser aller à la moindre petite adversité. Du
coup, j’ai repensé à toutes les études scientifiques sur le sourire, et ses
avantages pour soi et les autres 32. J’ai doucement tiré sur mes zygomatiques
et j’ai installé un petit sourire sur mon visage. Attention, pas trop gros, hein,
pour ne pas incommoder ou inquiéter mes voisins. Juste le petit sourire
tranquille, les yeux dans le vague, de la personne qui pense à ses vacances,
ou aux gens qu’elle aime, ou à quelque chose d’agréable. Juste comme ça,
pour se faire du bien et pour participer un peu à l’amélioration de
l’ambiance dans les wagons de métro ! Vous ne me croirez peut-être pas,
mais cet instant a été pour moi un moment fondateur, une révélation, une
épiphanie : je crois que c’est depuis que je m’efforce d’adopter, comme
expression de base, un léger sourire. Il me semble que ça me fait du bien.
Que ça modifie mon regard sur le monde…
Il y a au moins trois bonnes raisons de sourire le plus souvent possible.
La première raison, c’est que ça nous met de meilleure humeur. On
pense souvent que quand notre cerveau est heureux, il commande à notre
visage de sourire. C’est vrai, mais ça marche aussi dans l’autre sens : quand
notre face sourit, elle rend notre cervelle un peu plus joyeuse.
La deuxième raison, c’est que cela attire des bonnes choses dans notre
vie, notamment de la part des autres personnes : on vient davantage vers
nous, on nous accorde davantage d’aide et d’attention.
Et la troisième raison, c’est que c’est un acte de douceur et de
gentillesse envers autrui que de sourire a priori : faire la tête rend le monde
un peu plus moche, et sourire rend le monde un peu plus beau. Rien qu’un
peu, d’accord. Mais un peu quand même.
Il y a encore d’autres bonnes raisons de le faire le plus souvent possible.
Pas tout le temps, bien sûr : inutile de nous forcer lorsque nous avons de
vrais soucis ou quand nous sommes très malheureux, ou entourés de gens
très malheureux. Je vous parle du sourire quand tout va à peu près bien,
quand les soucis qui nous touchent ne sont que des soucis ordinaires, le
petit loyer de notre vie. Et sourire alors, ça peut tout changer. Finalement,
pour moi qui aurai passé beaucoup de temps de ma vie à soigner et à
enseigner en m’appuyant sur les bases de la psychologie positive, je pense
que ce qui m’aura le plus aidé parmi toutes ces techniques, c’est de
désormais toujours tenter de sourire dans l’adversité, dans la tristesse, dans
l’inquiétude.
C’est le sourire du matin, à l’aube, alors qu’on sent le souci de vivre qui
pointe le bout de son nez, qui vient rôder à notre esprit, peser sur nos
épaules. Et qu’on sourit quand même. Juste parce qu’on est vivant. Juste
parce qu’on sent que sourire peut nous donner de la force, peut ramener des
fantômes de bonheurs passés, des promesses de bonheurs possibles, un jour,
malgré tout, malgré le présent un peu gris. On ne les voit pas clairement,
ces fantômes et ces promesses, mais on sent que le sourire attire leur
présence, là, à nos côtés. C’est bizarre, le temps qu’il m’aura fallu, non pour
comprendre cela, mais pour le faire, vraiment : pour songer à sourire dans
l’adversité, avant de songer à pleurer.

Sparte
Dans la Grèce antique, les guerriers spartiates avaient une réputation
redoutable. Leur courage était légendaire, et ils en tiraient à la longue un
petit sentiment de supériorité, qui leur jouait parfois des tours. Ainsi, vers
560 avant J.-C., lors de la bataille des Chaînes, les Spartiates se préparant à
affronter les Argiens avaient apporté les fers pour ramener en esclaves leurs
adversaires vaincus. Manque de chance, ils furent battus et durent porter
leurs propres chaînes, sous le regard goguenard et sans doute réjoui des
Argiens 33.
Sportif français
« Il faut le savoir, le sportif français ne perd jamais. Il frôle l’exploit 34. »
Soyons tous des sportifs français, les amis, pour ne jamais souffrir de nos
échecs !

Sprezzatura
J’aime bien ce mot italien, qui décrit une attitude de nonchalance, destinée
notamment à donner une apparence de facilité et de décontraction pour
masquer nos efforts. Ce peut être une forme d’élégance, et le mot est utilisé
pour la première fois dans le Livre du courtisan, de l’auteur italien de la
Renaissance Baldassare Castiglione, qui parle de « faire preuve en toute
chose d’une certaine désinvolture 35 ». Mais il peut aussi s’agir d’une
discrète fourberie, voire même d’orgueil : si je prétends n’avoir fait aucun
effort pour atteindre un objectif difficile, cela veut bien dire que je suis
extrêmement doué, non ? En tout cas, plus que vous, qui en avez bavé pour
arriver au même résultat…

Stars
Pour les avoir parfois observées, et un peu fréquentées, il me semble que les
stars se répartissent en trois catégories : les plaintives, qui parlent volontiers
des inconvénients de la notoriété, des fans qui les poursuivent et les
dérangent ; les insatiables, qui surveillent l’effet que font leurs apparitions
et sont vexées quand on ne les reconnaît pas ; les réalistes, qui avouent
volontiers que si le loyer de la célébrité, c’est être souvent abordé et
dérangé par ses fans, alors c’est un loyer raisonnable, au vu de tous les
avantages procurés par ailleurs.
Bon, c’est vrai aussi que la célébrité, ça complique un peu la vie. Je me
souviens d’un déjeuner avec une star de la télé, qui me demanda aussitôt de
lui laisser la place assise dos à la salle, pour éviter d’être reconnue. Il y a
aussi la nécessité de porter lunettes noires et casquette pour ne pas être
arrêté dans la rue tous les dix mètres. Mais j’ai vu aussi des étoiles du
cinéma passer parfaitement inaperçues, sans lunettes ni casquette, de par
leur manière de s’habiller sobrement et de se comporter discrètement. En
tout cas, ce qui est sûr, c’est que la plupart des célébrités, à l’exception des
quelques spécimens narcissiques, aspirent à être tranquilles au quotidien,
rêvent d’invisibilité, de calme, de silence…
Parfois, mes lectrices et lecteurs, qui me prennent gentiment pour une
star, me demandent comment je fais pour rester normal, alors que je suis
connu. Ouh là là, mais il n’y a rien de plus simple ! D’abord, je ne suis
qu’une microcélébrité, rien à voir avec les vraies stars. Ensuite, je sais
parfaitement que je ne suis pas du tout à la hauteur de ce que les gens
imaginent de moi. D’ailleurs, les stars sont toujours plus petites qu’on ne
l’imagine : à la fois en taille (les études montrent qu’on imagine toujours les
gens célèbres plus grands qu’ils ne sont) et en psychologie (on a tendance à
les idéaliser 36). Et puis, il est clair aussi que la notoriété doit autant à la
chance et au travail qu’au pur talent. Des gens talentueux, il y en a
beaucoup. Et toute célébrité sait parfaitement qu’il y a des tas de personnes
moins connues qu’elle, alors qu’elles sont bien plus douées. Mais la plus
belle leçon que j’aie jamais reçue sur ces histoires, c’est mon ami Matthieu
Ricard qui me l’a offerte.
Alors que nous donnions tous les deux une conférence, et que le
présentateur de la soirée s’éternisait en éloges sur nous, je m’aperçois que
Matthieu ferme les yeux pendant de longues minutes, durant tout le déluge
de compliments. Comme je lui demande après la soirée pourquoi il a fait ça,
il me répond : « Parce que ça ne me concernait pas ! Tous ces compliments,
je ne les mérite pas, ce sont mes maîtres qui les méritent, ce sont eux qui
m’ont appris tout ce que je raconte aujourd’hui. Alors, les yeux fermés, je
pensais à eux, je leur rendais hommage, je détournais les compliments sur
eux… »
Eh oui, la gratitude reste un des meilleurs moyens pour éviter la
boursouflure de l’ego.

Statut social
L’historien Plutarque raconte que Jules César, traversant un petit village lors
de son passage des Alpes, après la guerre des Gaules, aurait prononcé les
mots : « Je préférerais être premier ici que second à Rome 37. » Il avait en
fait l’intention de devenir le premier à Rome, mais il avait surtout perçu un
mécanisme majeur de l’estime de soi. Cette dernière est liée pour partie à la
place que nous occupons dans la société. Mais cette influence tient
davantage au statut que nous avons dans notre groupe d’appartenance et de
référence (le respect ou l’admiration que nous y recevons) plutôt qu’à ce
qu’on appelle le statut socio-économique (diplôme, travail, éducation) 38.
C’est ce qui explique que même désargenté et peu diplômé, un notable de
village ou un caïd de quartier puisse disposer d’une meilleure estime de soi
que des cols blancs à gros salaires malmenés dans leur entreprise.
Enseignement pratique : comme il est difficile d’être sans cesse en
compétition pour prouver sa valeur, il est précieux de disposer de groupes
d’appartenance où celle-ci est reconnue de manière inconditionnelle ; la
famille, les groupes d’amis, les clubs et associations jouent bien souvent ce
rôle. L’être humain est un être de liens et d’appartenances, non seulement
pour sa survie, mais aussi pour son confort intérieur.
Succès et réussite
Un de mes copains tire le bilan de sa vie professionnelle : « À 20 ans, je
voulais réussir, créer une entreprise, avoir du succès, gagner de l’argent,
c’étaient mes objectifs. Finalement, ça ne s’est pas passé comme je voulais,
et je vois qu’à 60 ans, je n’ai jamais réussi à briller dans mes projets
d’entreprise, ça a plus ou moins marché, de quoi vivre mais pas faire
fortune comme j’en rêvais. Je me demande ce qui a foiré. » Moi, je crois le
savoir, ce qui a foiré : de mauvais objectifs. Le succès, l’argent, la réussite,
ce sont presque toujours des conséquences. Conséquences de nos chances,
de notre persévérance, de notre acharnement au travail. Ce sont des sous-
produits de nos efforts, mais ce ne sont pas des objectifs adéquats.
L’objectif, si on a ces attentes, c’est d’abord de trouver un métier que l’on
aime, et aussi de travailler dur, en espérant que le reste suivra. Ce n’est que
mon avis (je ne suis pas chef d’entreprise ni entrepreneur). Pour parler d’un
domaine que je connais, je dirais que c’est comme dans l’altruisme, la
gentillesse, la générosité : on ne les « pratique » pas dans l’intention d’être
remercié ou dans l’attente de se sentir plus heureux. Les remerciements et le
bonheur sont des conséquences (certes agréables et motivantes) de
l’altruisme, mais pas leur motivation centrale et unique.

Surestime de soi
« Dans certains milieux, moins se surestimer que les autres, c’est déjà être
modeste 39. »

Surgelés
Nous habitions autrefois une petite ville, en région parisienne, où vivait
aussi à l’époque le footballeur, puis acteur, Éric Cantona, que nous croisions
parfois dans la rue. Un jour un copain, fan de foot et fan de lui, le rencontre
au rayon des surgelés de la supérette du coin, en train de remplir son panier.
Tout ému et bégayant, il adresse la parole à son idole, mais ne peut
qu’articuler : « C’est… c’est bien vous ? » Et Cantona, majestueux (le
copain, quand il me raconte l’anecdote, l’imite à ce moment, prestance
droite, regard haut et voix grave avec l’accent marseillais) de répondre
sobrement : « Oui, c’est bien moi ! » Et de repartir lentement, souverain,
dans les rayons continuer ses emplettes…
T
Talent de se taire
Toute la famille vient de recevoir une invitation à la prochaine grande
cousinade annuelle. Les organisateurs ont prévu un thème pour les
animations, qui auront lieu en plus des retrouvailles : ce sera celui des
« talents ». Ils demandent donc à tous les participants de signaler à l’avance
leurs propres talents. Nous sommes en train d’en discuter à table…
Sauf moi. Je n’aime pas trop ça, parler de mes talents. J’ai longtemps
douté d’en avoir ; puis, j’ai pris l’habitude de me méfier de leur mise en
avant (je suis pour le silence de l’estime de soi). Et surtout, je sais bien
qu’après avoir annoncé un talent, chacun devra en faire l’étalage au cours
d’un jeu : qu’est-ce qu’on va encore me demander de faire ? Et qu’est-ce
que je pourrais trouver pour rester planqué ?
Pendant ce temps, autour de la table, tout le monde a trouvé son talent
personnel, et on commence du coup à s’intéresser à moi : « Alors, qu’est-ce
que tu vas proposer ? » Comme j’annonce que je n’en sais rien et que ça ne
m’intéresse pas du tout, mon dossier est vite pris en main. Après quelques
minutes de bavardage et de remue-méninges, une de mes filles annonce :
« Ça y est, j’ai trouvé : tu as le talent de te taire ! »
Grande rigolade : effectivement, je suis plutôt un silencieux, notamment
en famille, où ce n’est pas toujours simple d’en placer une ! Je préfère
écouter que parler, comme tous les anciens timides. Quand j’étais petit
garçon, j’avais pour héros des cow-boys mutiques ; adolescent, auprès des
filles, j’étais plus à l’aise dans le rôle du beau ténébreux que dans celui du
séducteur prolixe. Aujourd’hui, j’adore les retraites où on ne dit mot, dans
le secret des monastères ou lors de stages de méditation. Et je connais tous
les proverbes en faveur du silence : « Si on a une bouche et deux oreilles,
c’est pour écouter deux fois plus qu’on ne parle », etc.
Au fond de moi, je considère le silence comme un cadeau fait aux
autres, dans ce monde bavard. Même si je sais que c’est une histoire de
cohabitation et d’équilibre : une tablée de grands taiseux est aussi
ennuyeuse que peut être épuisante une assemblée de grands bavards. C’est
évidemment la coexistence des deux qui est agréable et vivable, et qui rend
les échanges féconds. À quoi servirait de savoir écouter si personne n’osait
parler ? (Et inversement, rajoute une petite voix tout au fond de moi…).
Mais pendant ce temps, la conversation continue autour de mes
éventuels talents ; et comme je ne dis rien, une de mes filles se tourne vers
moi : « On ne t’entend pas ? Mais oui, j’ai compris ! Tu es déjà en train de
travailler et de t’entraîner, pour perfectionner ton talent de te taire ! »

Télévision, psychologie et chirurgie


C’était autrefois, au siècle dernier, le XXe, quand tout le monde, tous les
soirs, regardait la télé ! Je suis invité à une émission de très grande
audience 1, sur les complexes physiques et la chirurgie esthétique. On me
reproche parfois mes passages dans des émissions grand public, mais je les
regrette rarement : nous pouvons y faire passer des messages qui aident
beaucoup de monde, expliquer, déculpabiliser. À l’heure des réseaux
sociaux, on l’a aujourd’hui oublié, mais la télévision était alors le moyen le
plus puissant pour faire comprendre ce qu’étaient les TOC, la dépression,
les phobies sociales… Là, c’est un peu plus délicat : les personnes invitées
souffrent souvent de problèmes d’estime de soi, mais tentent de les régler
par la chirurgie esthétique. Je ne veux pas faire de la psychothérapie
sauvage à des gens qui ne m’ont rien demandé. Mais je ne peux pas non
plus ne rien dire, et laisser faire un éloge du bistouri là où la psychothérapie
aurait eu sa place. Alors, je me fais l’avocat de la psychologie face à la
chirurgie ; je m’y prends sans doute mal. En effet, quelques jours plus tard,
une des journalistes de l’émission me téléphone pour me remercier de ma
participation, et me dire que l’émission a eu beaucoup de succès. Qu’il y a
eu beaucoup d’appels. Que de nombreuses personnes ont demandé le
numéro de téléphone… Je commence à trembler, en pensant au standard de
notre service qui va crouler sous les demandes, aux infirmières de nos
consultations qui vont devoir réconforter et orienter des dizaines de patients
en demande. Mais non. Le numéro tant demandé, ce n’est pas le mien. Pas
du tout. Quel orgueil, et quelle naïveté ! C’est celui du chirurgien esthétique
qui était interviewé dans les reportages ! Le bistouri a battu la psy 1 à 0.
C’est toujours la même histoire : pourquoi se fatiguer à suivre une voie
longue et sinueuse (la psychothérapie) quand on peut emprunter une
autoroute (la chirurgie), même à tarifs élevés ?

« Tell me your story »


J’avais lu un jour le récit d’un voyage aux États-Unis où l’auteur avait
remarqué que, dès qu’on devait passer plus d’une demi-heure à côté d’un
Américain bien élevé, par exemple dans un avion ou lors d’un repas
protocolaire, ce dernier vous demandait de lui raconter votre histoire : « Tell
me your story. » Très intéressant exercice, et pas si facile ! Que
raconterions-nous en pareille circonstance ? Notre biographie, de manière
linéaire ? Nos succès, nos loisirs ? Ce n’est pas : « Qui êtes-vous ? », trop
intrusif, et aussi trop compliqué, mais : « Quelle est votre histoire ? », quel
est le récit de vous-même que vous voulez bien me raconter ?
Et vous, alors, que diriez-vous en pareil cas ?
Théophile Gautier
Un écrivain un peu oublié (qui lit encore Le Roman de la momie ou Le
Capitaine Fracasse ?) mais un homme intéressant, selon les mots de
Baudelaire, qui fut son contemporain : « Cet homme […] a la curiosité
facile et darde vivement son regard sur le non-moi 2. » Darder son regard sur
le non-moi : une bonne ligne de conduite pour se nourrir de tout ce qu’il y a
d’intéressant autour de nous, au lieu de toujours se dévorer soi-même
d’inquiétude ou de satisfaction.

Tolstoï
L’écrivain russe Léon Tolstoï avait une allure magnifique : large front,
regard foudroyant, menton volontaire, barbe de patriarche. Son
extraordinaire personnalité et sa vive intelligence se lisaient sur son visage.
Eh bien, voici comment Tolstoï se jugeait lui-même dans sa jeunesse :
« J’étais souvent en proie à des accès de désespoir ; je ne pouvais croire que
le bonheur pût exister sur terre pour un être affligé d’un nez aussi épaté, de
lèvres aussi épaisses et d’aussi petits yeux gris que moi : je suppliais Dieu
de faire un miracle et de me changer en beau garçon ; tout ce que je
possédais dans le présent, tout ce que je pourrais posséder dans l’avenir,
j’étais prêt à le donner pour avoir un joli visage 3. » Nous sommes capables
de nous tourmenter et de nous morfondre pour des qualités que nous
n’avons pas, en ignorant toutes celles que nous avons – et qui, souvent, leur
sont bien préférables.

Tong-len
C’est un mot tibétain, qui signifie « donner-recevoir », et qui désigne une
pratique de méditation centrée sur la compassion. Il s’agit d’associer les
mouvements de sa respiration à une image mentale centrée sur quelqu’un
qui souffre et qu’on veut aider : imaginer qu’à chaque inspiration on prend
une part de la souffrance de cette personne, et qu’à chaque expiration on lui
envoie amour et affection. Durant toute la durée de l’exercice, il s’agit de
rester très attentif à la clarté des intentions, à la connexion avec le souffle, à
la présence au corps et aux émotions. Cela paraît peut-être étrange ou
simpliste, mais les études montrent que ce type de méditation offre de
nombreux bénéfices à ses pratiquants, en termes de santé et de mieux-être
émotionnel 4, et leur permet peu à peu de se sentir plus proches de leurs
semblables, même inconnus, et plus bienveillants envers eux 5. Elle
améliore également l’estime de soi 6, mais pas chez les personnes souffrant
de dépression chronique 7 (chez qui les mécanismes alimentant la mésestime
de soi sont anciens, robustes, et nécessitent des psychothérapies cognitives
spécifiques). Cette amélioration s’explique par l’effet de décentrage (penser
à autre chose que soi), par les émotions positives suscitées (vouloir du bien
à autrui fait du bien), et aussi parce qu’elle ramène le sentiment
d’interdépendance positive (« donner-recevoir ») au cœur de nos ressentis,
là où notre culture matérialiste et volontiers égoïste nous entraîne plutôt
inconsciemment au « prendre-garder ».

Traductions en chaîne
C’était lors d’un voyage à Barcelone, à l’occasion de la sortie de mon livre
Les États d’âme en espagnol 8. C’était très sympathique et gratifiant, comme
le sont presque toujours les tournées d’auteur à l’étranger. Et c’était aussi
l’occasion de vivre des drôles de moments : par exemple les interviews à la
chaîne. Comme le temps est concentré, on passe une ou deux demi-journées
à voir un journaliste différent se succéder toutes les heures. Je ne parle pas
assez bien l’espagnol : j’avais donc une traductrice, douée et vive. Et, au
bout d’un moment, comme c’était toujours à peu près les mêmes questions
qu’on me posait (ce qui est normal), je faisais à peu près toujours les mêmes
réponses (normal aussi). Un peu ennuyé pour elle, tout de même, de lui
imposer cette monotonie.
Mais il y avait aussi un avantage à l’histoire : au bout d’un moment, elle
pouvait quasiment répondre à ma place ! Et, du coup, nous avions compris
le truc : je n’amorçais que la première phrase de la réponse, et elle traduisait
d’elle-même tout le reste sans que j’aie même besoin de le dire. Gain
d’énergie pour moi (ne prononcer qu’une phrase au lieu de trois) et aussi
pour elle (c’est moins fatigant de parler que d’écouter, comme chacun sait).
Nous étions ravis de notre petit truc.
Puis, en y réfléchissant le soir, je me suis aperçu d’autre chose : le
sentiment, un peu bizarre au début, d’être dépossédé de mon propre
discours, prononcé par une autre personne, l’étonnement d’entendre mes
pensées sortir d’un autre corps, tout cela s’était très vite estompé. Pour une
raison simple : ce que je dis ne m’appartient pas vraiment, car, en tant que
psy, je ne fais que décrire (et non créer, comme un romancier). J’observe, je
clarifie (du moins j’essaie), et j’en cause. Je ne fais que transmettre. Alors,
l’important, ce n’est pas que ça vienne de moi, mais que le message passe.
Même par les mots de ma traductrice. L’important, vraiment, ce n’est pas
« qui parle » mais « que dit-on ». Et surtout qu’entend l’autre et à quoi cela
va lui être utile. Enfin, il me semble…

Transclasse tranquille
C’est lors d’un déjeuner avec un ami. Il me parle pour la première fois des
humiliations endurées dans sa vie, dont il souffre encore. Issu d’une grande
famille de polytechniciens, il n’a pu entrer « que » dans une école
d’ingénieurs de rang subalterne, selon lui, par rapport à son frère et à son
père. Dans son travail, après une carrière assez brillante, il a été renvoyé
sans ménagement par un nouveau patron médiatique et méprisant envers
lui ; le très gros chèque d’indemnités de licenciement n’a pas atténué sa
peine. Sur ces blessures et d’autres encore, il n’arrive pas à tourner la page.
Je l’écoute, je m’efforce de le réconforter, de l’encourager à ouvrir les yeux
sur toutes ses qualités et ses succès, à accepter cette part d’adversité et
d’injustice qui ne manque jamais de ponctuer une vie humaine. Puis nous
nous quittons, heureux l’un et l’autre d’avoir échangé en sincérité. Une fois
que nous nous sommes séparés, un peu ému par ces confidences, mon
cerveau continue de réfléchir, mais sur moi, cette fois-ci : je me demande
pourquoi je n’ai jamais été tourmenté par des sentiments d’humiliation ;
peut-être parce que je n’étais pas humiliable. Non par absence de failles, ou
d’échecs, ou de rencontres avec des malveillants. Non, plutôt parce que je
n’ai jamais eu, me semble-t-il, aucune attente de reconnaissance, aucune
ambition de succès. Tous les succès et toutes les reconnaissances me
semblaient des chances labiles ; les revers me paraissaient une adversité
logique. Ce n’était même pas un travail pour cultiver mon humilité,
simplement je n’étais pas humiliable parce que je ne m’accrochais à rien, ni
au succès ni à mon image. Je faisais de mon mieux, et si je sentais de la
malveillance, je m’écartais et j’allais faire de mon mieux ailleurs. Nulle
envie de m’accrocher ou de guerroyer, je préférais garder mon énergie pour
travailler là où je me sentais reconnu et apprécié. Un jour, une amie férue de
psychogénéalogie me dit que cette capacité, cette indifférence, était peut-
être un héritage reçu de générations d’ancêtres, pauvres, humbles, et donc
déjà humiliés jadis par les riches et les puissants ! Du coup, j’aurais eu la
chance d’être comme immunisé d’avance… Bof… Je n’ai jamais eu de
véritable ambition, au sens de « Je dois réussir parce que je le vaux bien ».
Mes seuls efforts furent ceux conduits pour me mettre en sécurité matérielle
et sociale, et pour y mettre ma famille. Mais sans besoin de reconnaissance
sociale : être admiré, être admis chez les riches, les puissants et les chics, je
m’en suis toujours fichu, vraiment. Grâce à l’intuition, sans doute, que je ne
m’y sentirais jamais à ma place, et que m’accrocher à tout cela me coûterait
cher en efforts et en stress. Par contre, j’ai toujours été amusé de découvrir
ces milieux « en touriste », sans enjeux : une fois que je suis devenu un petit
peu connu grâce à mon travail et à mes livres, être invité pour une
conférence par un cercle prestigieux, ou fréquenter ponctuellement la jet-
set, la grande bourgeoisie, cela m’a toujours intéressé, comme peut l’être un
ethnologue par un séjour dans une tribu d’Amazonie ou de Sibérie. Je n’ai
jamais cherché à y créer de vrais liens, à y revoir les gens ; jamais répondu
aux quelques avances amicales ou invitations alors reçues ; jamais eu envie
d’entrer dans ce monde, ses contraintes et ses règles. Car j’aurais eu alors
sans cesse à faire mes preuves, faute de pedigree familial et d’éducation
précoce aux mille et un codes invisibles qui régissent ces milieux. Trop
fatigant ; et finalement, pas si intéressant.

Travail sur soi


C’est devenu un terme fourre-tout : « Tu devrais faire un travail sur toi. »
Mais le travail sur soi, ça prend toute une vie ! D’abord, travail de
jeunesse : faire reculer ses défauts, les amender, les éroder ; ne pas oublier
de faire grandir ses forces, vertus et qualités. Puis, pour les défauts, à un
moment on en arrive à un noyau dur, irréductible : on garde toujours une
part de soi qu’on n’arrive plus à modifier, ou alors au prix d’efforts
excessifs, d’autocontrainte et de surveillance épuisantes et aliénantes,
finalement. Mieux vaut alors accepter cette part bancale de soi, et réorienter
nos efforts non pour la supprimer mais pour qu’elle ne pèse pas sur les
autres : que ce qui reste de notre stress, de nos peurs et de nos manies ne
gêne que nous, et pas nos semblables ! Quant au travail sur le
développement et le renforcement de nos qualités (qu’elles puissent aussi
s’exprimer les jours de tristesse ou de mauvaise humeur, par exemple), lui
non plus n’est jamais terminé bien sûr ; mais il est plus léger, plus joyeux,
et nous n’aurons aucune raison de l’arrêter !

Tristesse contemplative
« Je passe des journées entières de la belle saison immobile sur ce rempart,
à jouir de l’air et de la beauté de la nature ; toutes mes idées sont alors
vagues et indécises ; la tristesse repose dans mon cœur sans l’accabler. »
Cette remarque subtile de l’écrivain Xavier de Maistre 9 nous encourage à la
contemplation lorsque nous sommes tristes. Décrocher alors de soi, ne rien
faire d’autre qu’exister, et ne pas se débattre, pas tout de suite, si le spleen
pointe le bout de son nez. Apprendre à tolérer son vague à l’âme sans se
laisser prendre par lui. « La tristesse repose dans mon cœur sans
l’accabler » : magnifique !

Trop pour moi


La compagne d’un ami est en train de mourir d’un cancer, alors qu’elle n’a
pas 40 ans. Mon ami est bouleversé et, pour l’anniversaire de celle qu’il
aime et qui va partir, il rédige un petit texte pour lui dire, en une seule fois
et du plus profond de son cœur, tout son amour et toute son admiration. Il
lui parle de ses qualités de cœur, de son empathie, de sa générosité, de sa
discrétion, de sa modestie, de sa légèreté. Bref de sa beauté intérieure, qui
reste exceptionnelle, elle dont le corps s’abîme et se dégrade peu à peu à
cause de la maladie. Il lui dit des choses comme : « Tu es la lumière de par
ton sourire et ta gentillesse, et tu as souvent souhaité rester dans l’ombre,
pour ne pas offenser, pour ne pas parler de toi, pour ne pas déranger ou faire
souffrir… » Et elle de protester doucement, et sincèrement : « Mais c’est
trop. C’est trop pour moi… » Non, ce n’était pas trop, c’était juste.
Simplement, ça l’embarrassait trop. Elle voulait bien l’amour, mais pas
l’admiration : humble jusqu’au bout. Admirable, malgré elle.
U
Ultracrépidarianisme
C’est donner son avis dans un domaine, alors qu’on n’y est pas compétent.
La période de la pandémie de Covid-19 a été aussi l’occasion d’une
épidémie d’ultracrépidarianisme, un grand nombre de personnes portant
volontiers un jugement tranché sur l’efficacité des vaccinations ou sur la
source du virus… C’est parfois une caractéristique des personnes à trop
haute estime de soi, persuadées que leur bon sens et leur intelligence leur
suffisent pour égaler tous les savoirs et expertises. Mais parfois aussi, c’est
l’inverse : pour se sécuriser et se donner de l’importance, on va s’accrocher
à un avis tranché, sans pouvoir clairement l’argumenter. Bref, tout le monde
peut tomber dans le piège de l’ultracrépidarianisme !
Au fait, savez-vous d’où vient ce mot étrange ? De l’expression latine
« Ne sutor ultra crepidam » qui signifie : « Cordonnier, pas plus haut que la
sandale ! » L’auteur latin Pline l’Ancien racontait ainsi que le célèbre
peintre grec Apelle aimait exposer ses œuvres aux yeux des citoyens
d’Athènes, et se cacher pour écouter leurs commentaires, afin de pouvoir
éventuellement corriger son travail grâce à eux. Un jour, critiqué par un
cordonnier pour avoir oublié un détail sur une sandale figurant dans un de
ses tableaux, Apelle corrige ce défaut. Le lendemain, le cordonnier revient
et, tout fier de voir que sa remarque a porté, se met à critiquer le galbe de la
jambe. Apelle sort alors de sa cachette, furieux, et prononce la fameuse
phrase 1. Double enseignement : 1) même un peintre aussi doué qu’Apelle
recherchait les critiques fondées pour s’améliorer ; 2) on peut être légitime
dans un domaine donné (la sandale), mais pas dans le domaine voisin (le
mollet).

Universel, le besoin d’estime de soi ?


Depuis les débuts des recherches contemporaines sur l’estime de soi, le
débat existe : est-ce un concept et un ressenti universel, ou est-il seulement
occidental ? Est-il moderne ou éternel ? On considère aujourd’hui que ce
qui est universel et intemporel, c’est le besoin d’avoir sa place au sein des
groupes humains, d’être valorisé d’une manière ou d’une autre 2. Ce sont les
stratégies ouvertement utilisées et valorisées qui peuvent varier selon les
lieux, les milieux et les époques : dans les sociétés individualistes, plutôt
occidentales jusqu’à présent, le modèle est d’être intégré et reconnu grâce à
ses qualités personnelles, qu’on va alors mettre en avant. Alors que dans les
sociétés plus marquées par le collectif, comme en Orient, c’est la bonne
intégration et le respect des règles collectives qui est valorisant.
V
Vacheries et épigrammes
Au XVIIIe siècle, on appelait épigramme un petit billet drôle et méchant, que
l’on faisait circuler pour se moquer d’un adversaire ; c’était tout un art de la
vacherie et de la calomnie, mais en mettant les rieurs et les admirateurs du
beau style de son côté. Ces petits textes étaient doublement assassins : par
les rosseries émises et par la mise en public des billets, les plus réussis
parcourant tout Paris, voire l’Europe des élites, où l’on parlait français. Il
fallait avoir le cuir dur à l’époque, dans les salons mondains ! Ainsi,
Voltaire fit courir dans tout Paris ce billet contre son ennemi juré Fréron 1 :

« L’autre jour, au fond d’un vallon,


Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva. »

Notre époque est moins douée sur le plan littéraire, mais plus assassine
par la puissance de ses outils numériques : on dézingue aujourd’hui
détracteurs et ennemis par des punchlines sur réseaux sociaux ou plateaux
télé. Je me souviens d’une saillie de l’ex-ministre Roseline Bachelot, assez
douée dans l’exercice, qui décrivait ainsi un de ses anciens alliés politiques
(ou amant, ou les deux, j’ai oublié) : « Gros klaxon, petit moteur ! »
Apparemment le monsieur promettait plus qu’il ne tenait. Voilà, tout ça
pour vous dire que si une critique ou une vacherie proférée à votre propos
vous chagrine, il y a en a des paquets qui ont connu bien pire. Et qui s’en
sont remis.

Vanité
Le besoin d’afficher ses mérites, même s’ils sont maigres ou inexistants.
« Quelle est la différence entre orgueil et vanité ? En ceci que le vaniteux se
contente de signes menteurs, comme si on loue un auteur pour ce qu’il a
copié d’un autre ; au lieu que l’orgueilleux se réjouit d’une puissance réelle,
qui a donné ses preuves ou qui a fait ses œuvres […] Un homme est
vaniteux s’il porte avec plaisir les insignes du courage sans les avoir
mérités ; un homme est orgueilleux s’il s’établit dans son courage cent fois
prouvé comme dans un bien, considérant toujours ses actions passées et
voulant qu’elles suffisent 2. » Ces propos du philosophe Alain expliquent
pourquoi, de ces deux excès d’estime de soi, l’un est plus tolérable que
l’autre : au moins l’orgueil repose-t-il sur quelque chose. Vanité vient
d’ailleurs du latin vanus, vide. Ce que nous rappelle la célèbre formule de
l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite de vent. » Ce
qui, à mon sens, ne doit pas nous faire penser qu’aucune action n’est utile
parce que tout finira en poussière, mais plutôt qu’il n’y a pas lieu de tirer
vanité ou orgueil de nos actes. C’est ma manière à moi de me remettre de la
rudesse de ces mots célèbres et un peu déprimants ; il ne me semble pas,
justement, que tout soit vanité et poursuite de vent…

Vatel, le suicide et l’estime de soi


François Vatel était le cuisinier du prince de Condé. Lors d’une réception
que ce dernier offrait au roi Louis XIV, en avril 1671, la commande de
poissons n’arriva pas à l’heure prévue, alors que le repas du vendredi,
destiné à quelques centaines de convives, en comportait. À 4 heures du
matin, voyant que la marée n’était pas là, Vatel commence à s’angoisser ;
toujours rien à 8 heures. Il déclare alors à son second : « Monsieur, je ne
survivrai pas à cet affront-ci, j’ai de l’honneur et de la réputation à perdre »,
puis il monte dans sa chambre, cale son épée dans une encoignure de porte,
et se jette sur elle. Peu après, le poisson arrive dans la cour du château 3.
Mais le pauvre Vatel était mort, et bien mort, pour rien ou presque : par peur
de perdre la face et son honneur, ce qui n’aurait même pas eu lieu. En effet,
le prince de Condé, qui appréciait son cuisinier, en pleura ; le roi déplora le
suicide et intervint pour que Vatel fût inhumé correctement et non déposé
en fosse commune, comme on le faisait alors pour les suicidés ; et les
convives s’abstinrent ce jour-là de consommer le poisson, finalement bien
arrivé. Suicide absurde, lié à une blessure de l’estime de soi qui, comme
toutes les blessures de l’estime de soi, méritait examen et discussion avant
d’être prise pour une certitude et une catastrophe authentique. Si Vatel avait
pu être retenu dans son geste, sans doute aurait-il considéré, des années plus
tard, son impulsion comme folle. Donnant en cela raison à Voltaire, écrivant
dans sa correspondance : « Ce n’est pas que le suicide soit toujours de la
folie. On dit qu’il y a des occasions où un sage peut prendre ce parti ; mais,
en général, ce n’est pas dans un accès de raison qu’on se tue 4. » Toutes les
blessures de l’estime de soi obscurcissent notre jugement, absolument
toutes ; aussi, lorsque nous sommes (ou lorsque nous nous sentons) en
échec ou rejetés, ne prenons jamais aucune décision importante, autre que
celle de chercher repos, réconfort et consolation.

Vertu
Régulièrement, avec deux amis, nous nous rendons dans une église
parisienne pour un petit temps de prière suivi d’un bon repas au restaurant.
Un jour, à l’horaire habituel, nous trouvons l’église vide : la communauté
religieuse qui anime les offices est en retraite. Un des amis nous propose
alors un petit exercice : « La prière des frères ». Chacun explique aux autres
un besoin d’aide qu’il éprouve en ce moment, et les copains (les « frères »)
prient et intercèdent à voix haute pour lui.
Le premier ami – appelons-le Pierre – commence et demande au
Seigneur de l’aide pour bien conduire les accompagnements spirituels qu’il
mène en ce moment, pour ne pas être trop intrusif, avoir bonne écoute et ne
pas faire obstacle entre les accompagnés et la présence divine, par sa
maladresse. Alors le second ami – appelons-le Paul – pose sa main sur le
bras de Pierre, et prend la parole en sollicitant Dieu de lui donner de l’aide.
De mon côté, j’interviens sur un registre plus psy, en rappelant à Dieu les
qualités de Pierre (humilité et générosité) pour lui donner confiance.
Puis c’est au tour de Paul de parler de ses difficultés avec son épouse.
Pierre intervient alors en disant qu’elle a eu de la chance de le rencontrer, et
que puisque Dieu la lui a confiée, il peut se sentir apaisé et ne chercher qu’à
s’en occuper de son mieux. Quant à moi je rappelle que c’est normal, ces
difficultés dans un couple, que la vie à deux sur la durée n’est pas facile, et
je sollicite l’aide divine pour qu’il aille vers plus d’acceptation sereine de
ces obstacles, vers une diminution de ses attentes envers un fonctionnement
de couple parfait, et qu’il prenne davantage conscience aussi de tout ce qui
va quand même bien entre eux. Paul pleure, ému ; nos propos sont simples,
mais sincères et le fait qu’ils ne lui soient pas exprimés comme des conseils
directs, mais des demandes indirectes, sous forme d’intercessions à Dieu,
les rend plus touchants et recevables.
Enfin, j’exprime ma demande : rester en vie, malgré mes problèmes de
santé, et continuer d’aider mes semblables, malgré ma retraite de médecin.
Ils me disent des choses gentilles, que j’ai un peu oubliées, parce que trop
ému, mais qui me font du bien. J’ai oublié les mots, donc, mais je me
souviens très bien de l’émotion de cet instant simple et touchant, durant
lequel chacun s’efforce de rassurer ses amis et de les aiguiller vers
l’essentiel.
Durant le repas qui suit, un peu sur ma lancée, je leur parle de ma
culpabilité de ne plus soigner, puisque j’ai pris ma retraite en raison de mes
soucis de santé. Les copains ne sont pas d’accord et me rassurent à
nouveau, toujours sur le registre chrétien : « Le Seigneur veut ton bonheur :
tu es vertueux là où tu es heureux. Il t’a donné des dons, exerce-les : les
livres, les conférences, les chroniques à la radio ou à la télé, non seulement
ça te plaît, ça t’amuse, mais c’est peut-être là que tu es le plus efficace,
parce que tu touches beaucoup plus de monde que quand tu voyais tes
patients un par un. Alors, pas de culpabilité, pas de débat, continue comme
ça ! Et peut-être auras-tu un jour un signe que tu dois changer, alors il sera
toujours temps de le suivre. » Leurs paroles me font du bien.
Dans la soirée, je songe aux paroles des amis : « Tu es vertueux là où tu
es heureux ». Je songe à la vertu : je ne me souviens plus où j’ai lu, chez
Simone Weil ou Dostoïevski sans doute, que la vertu véritable ne doit pas
nous demander d’efforts, qu’une contrainte aux conséquences vertueuses
est une vertu de second ordre. Je ne me sens pas en accord avec cette idée.
Je suis moins sévère avec les efforts pour accéder à la vertu. La vertu est un
aboutissement. Et c’est sans doute alors que, lorsqu’on est dans sa zone
vertueuse, on se sent heureux. Peu après ces réflexions, le dimanche qui
suit, je me lève avant tout le monde pour aller chercher des croissants à la
boulangerie et faire plaisir à la maisonnée. Je me sens heureux d’être là,
dans le froid et le calme du petit matin, alors que tout le monde est encore
au lit ; je me sens à ma place. Mon comportement est-il vertueux alors que
je n’ai eu aucun effort à produire, ou si peu ?
Victoire et insolence
« Tout vainqueur insolent à sa perte travaille », écrit Jean de La Fontaine
dans sa fable Les Deux Coqs. Et il a bien raison. Le succès n’est tolérable
pour autrui que s’il s’accompagne d’humilité. Sinon il est une violence pour
tous ceux qui n’ont pas eu notre chance, et qui ont pourtant accompli des
efforts semblables aux nôtres. Car toute victoire comporte sa part de chance
et d’injustice.

Vie réussie
C’est une question que je ne me pose jamais, de me demander si ma vie est
réussie. Le mot réussite me fait penser à « Rolex, 4×4, pub, frime,
marketing, esclavage, pognon, fric, matérialisme… » Et puis quand on me
parle de vie réussie, ça me fait aussi penser à la mort. Il n’y a pas de mort
réussie, c’est toujours raté, de mourir, par définition. Mais notre mort, ou
l’approche de notre mort, est le révélateur de cette question d’une vie
réussie. Par les regrets que nous pourrons avoir à ce moment crucial.
Je me souviens d’une conversation que j’avais eue un soir avec des amis
sur ce thème : chacun autour de la table faisait l’effort d’imaginer ce qu’il
pourrait regretter s’il devait mourir demain. Pour moi, et pour beaucoup
d’autres, ç’aurait été de ne pas avoir fait assez d’efforts pour me rendre
heureux et rendre les autres heureux, de ne pas avoir passé assez de temps
avec mes proches, mes amis… Mais un de mes copains, à ma grande
surprise, avait surtout peur de regretter de ne pas avoir réussi sa vie
professionnelle, pas réussi à atteindre ses objectifs de statut, de notoriété et
de richesse, pas réussi à laisser quelque chose derrière lui, une image, un
héritage, une carrière…
Dans ma vie de psy, j’ai vu beaucoup de patientes et de patients qui
avaient l’impression de ne pas avoir réussi leur vie. Des artistes qui
n’avaient jamais connu le succès et toujours vécu dans la précarité, des
mères au foyer qui avaient le sentiment de n’avoir rien fait d’autre qu’aimer
et éduquer leurs enfants, des chômeurs qui n’avaient pas trouvé leur place
dans le monde du travail… Mais la plupart étaient des humains gentils,
bienveillants, généreux, qui ne faisaient pas de mal autour d’eux. Leurs vies
me semblaient beaucoup plus réussies que celles de certains prédateurs de
la banque, du marketing, de la Bourse et des affaires, qui ne paient pas leurs
impôts et qui dévastent, par leur orgueil et leur avidité, notre planète et nos
sociétés. Elle est réussie, leur vie, à ces grands bandits ? Si oui, alors je
préfère rater ma vie, plutôt que la réussir comme eux !
En fait, une vie réussie, c’est simple, c’est une vie tournée vers le
bonheur, le sien et celui des autres : ai-je été heureux, aussi souvent que
possible ? Ai-je rendu heureux ? Ou du moins, ai-je aidé d’autres humains à
être moins malheureux ? Ai-je fait du bien autour de moi ? Si au moment de
notre mort nous pouvons nous dire : « Oui, j’ai fait de mon mieux pour
vivre heureux et rendre heureux », alors c’est qu’on a eu une vie réussie.
C’est Pierre Rabhi qui rappelait souvent ceci : « Je me fiche de la question
de savoir s’il existe une vie après la mort. Ce qui est important, c’est la vie
avant la mort ! »
C’est pour ça que, finalement, même si elle m’agace, elle est quand
même importante cette question d’une vie réussie, et qu’il faut se la poser
maintenant, tant que nous sommes vivants. Pour nous demander si on veut
réussir ou être heureux. Nous demander si on met autant d’énergie à réussir
notre vie professionnelle qu’à épanouir notre vie personnelle. Nous
demander ce qu’on regrettera au moment de mourir. Trouvez les regrets de
demain, et vous trouverez les efforts d’aujourd’hui, le chemin de ce qu’il
vous faut faire maintenant pour que votre vie soit « réussie ».
Et au fait, vous, si vous deviez mourir demain, ce serait quoi votre plus
grand regret ?

Vieillir heureux
Plus vieux, plus heureux ? Eh bien, oui, apparemment, d’après la plupart
des données chiffrées dont nous disposons, c’est plutôt vrai, et dans la
tranche des personnes de 50 à 70 ans 5. Dans cette période-là, une majorité
d’entre nous vit ses années les plus heureuses, les plus épanouies, les plus
apaisées. Paradoxal, tout de même ! Alors que le corps vieillit, que les rides
apparaissent, que les cheveux blanchissent ou s’éclaircissent, qu’on a de
plus en plus souvent mal quelque part, comment fait-on pour se sentir tout
de même plus heureux à 60 ans qu’à 20 ou 40 ? Peut-être justement à cause
de cela – ou plutôt grâce à cela, grâce à toutes ces adversités et ces rappels à
l’ordre : à partir de 50 ans, on commence à comprendre…
Comprendre que notre vie et notre corps ne seront pas éternels.
Comprendre que le bonheur, ce n’est pas pour demain, mais pour
aujourd’hui, que c’est maintenant ou jamais. On le savait avant, bien sûr,
quand on était plus jeune ; mais on le savait seulement dans sa tête. Là, on
le sait dans son corps : premières limitations physiques, premières maladies
chroniques, premiers amis de notre génération qui meurent… Impossible
alors de continuer à fermer les yeux et de se croire immortel, on sent bien
que le compte à rebours a commencé. À ce moment, on utilise enfin son
expérience de la vie : on comprend qu’il faut éviter les souffrances inutiles
et se contenter d’affronter celles que le destin nous envoie, sans en rajouter ;
on comprend qu’il faut savourer tous les bonheurs, même les tout petits,
même les imparfaits, même les incomplets, même quand on a mal dormi,
même quand il fait gris ; on le comprend, on le fait, et on voit que ça
marche 6. On comprend qu’il ne faut pas se surpréoccuper de ses succès, de
sa beauté, de sa popularité, mais simplement s’en occuper, un peu,
suffisamment, puis passer à autre chose, autre chose de plus vrai…
Quand on prend de l’âge, on a envie de se rapprocher de la vérité (elle
se rappellera à nous, de toute façon). Le moraliste Chamfort écrit 7 : « Le
plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la vérité. »
Et la vérité de ce qui compte vraiment dans la vie, ce n’est pas le statut
social ni l’apparence physique. Les chemins du bonheur ne passent pas par
la chirurgie esthétique ou l’épaississement du compte en banque. Ce qui
compte, c’est l’amour ! Les amoureux vivent plus heureux, qu’il s’agisse
d’amour de la vie ou d’amour des humains, d’amour des copains ou
d’amour du conjoint. La vérité, sincèrement, c’est que vieillir, ce n’est pas
une chance. Qui signerait pour prendre tout de suite dix ans de plus ? Mais
vous connaissez le bon mot de Woody Allen : « Vieillir reste à ce jour le
meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne pas mourir. » C’est le principal
avantage qu’on peut reconnaître au passage des années : préfère-t-on être
vieux ou être mort ?
Vieillir, ce n’est pas une chance, donc, mais avoir vécu, oui, et continuer
de vivre, oui encore ! Et ce simple constat nous montre la direction à donner
à nos efforts : inutile de vouloir à tout prix rester jeune ! C’est mauvais
signe ! Vous connaissez le bon mot de Jules Renard, dans son Journal : « La
vieillesse, c’est quand on commence à dire : “Jamais je ne me suis senti
aussi jeune 8” ». Dire que vieillir est une chance, bof… Mais souhaiter bien
vieillir, oui ! Mais cultiver son amour de la vie, oui ! Mais aimer la vie,
malgré tous les soucis du corps, malgré les deuils, malgré les soucis, oui !
Regardons tout autour de nous les modèles inspirants de vieillissement
heureux : ne pas se plaindre, ne pas comparer, ne pas glorifier le passé, ne
pas donner de conseils non demandés. Rire, aller vers les plus jeunes, les
écouter sans s’incruster. Être gai et léger. Se réjouir chaque matin d’être
toujours là, malgré les mille et un bobos et fardeaux de l’âge, et se réjouir
chaque soir de s’y trouver encore ! Voilà le programme, le seul et l’unique,
pour rendre vraie la maxime « plus vieux, plus heureux ». Allez les amis, au
boulot !

Viens danser !
Ça se passe à Sainte-Anne, lors d’une consultation avec une patiente que je
suis depuis plusieurs années. Elle souffrait d’une importante anxiété sociale.
Elle va mieux, mais garde encore de petites peurs : danser, par exemple.
Elle n’aime pas danser, en partie parce qu’elle pense qu’elle danse mal
et qu’on va donc mal la juger là-dessus. Elle a essayé parfois, dans des
soirées, un peu contrainte et forcée, mais elle devient raide, crispée, et du
coup c’est tout sauf un plaisir. Alors, elle reste assise. Pas grave : elle aime
bien regarder les gens danser, ceux qui dansent bien, ceux qui dansent mal,
tout le monde. C’est ça qui lui plaît, finalement, regarder vivre les autres.
Mais si vous ne dansez pas, dans une soirée, soyez sûr qu’on ne vous
laissera pas en paix ! Vous verrez alors défiler les danseurs qui vous tirent
par la manche : « Allez, viens danser ! – Mais je ne sais pas danser… – Pas
grave on t’apprendra ! – Mais je n’aime pas ça… – C’est que tu n’as pas
essayé, allez viens, ne reste pas triste dans ton coin ! – Mais je ne suis pas
triste… – Ben alors, justement, viens danser ! », etc.
Elle me raconte tout cela, ma pauvre patiente, et me raconte aussi que,
du coup, elle tend à éviter toutes les invitations où ça risque de danser :
mariages, anniversaires et autres fêtes. Et que cet été notamment, elle s’est
excusée pour ne pas se rendre à quelques mariages. Je la comprends : je
n’aime pas danser, moi non plus. Et moi aussi les « Viens danser » répétés
m’ont longtemps fatigué. Jusqu’au moment où j’ai ajusté ma stratégie ! Au
lieu de dire : « Je n’aime pas », j’ai formulé ma position de manière
positive : « Merci, c’est gentil, mais vous savez quoi ? Je suis bien plus
heureux à rester assis, à bavarder, à regarder les danseurs ! Mon petit
bonheur en ce moment, c’est ça ! Et pas de me secouer en musique. Vous
me voulez du bien ? Alors laissez-moi savourer la soirée comme ça ! » Je
raconte ma méthode à ma patiente, que ça fait rire. Puis réfléchir.
Je lui explique ensuite plus en détail : « 1) Si vous vous excusez, si vous
avez l’air gênée, si vous formulez les choses négativement, les gens vont
vouloir vous aider, vous soulager, vous arracher à ce qu’ils pensent être une
souffrance : ne pas danser. Ils croient que vous devez aimer ce qu’ils
aiment ; 2) mais si vous le dites positivement, si vous dites que vous aimez
rester tranquille à observer et à bavarder, c’est plus compliqué pour eux de
vous venir en aide à leur façon – par le “Viens danser” – parce que vous
n’avez pas besoin d’aide, juste de tranquillité, juste besoin de vivre votre
soirée comme vous l’entendez ; 3) ça marchera donc mieux si vous êtes
souriante et contente à votre place, au lieu d’être crispée et inquiète à la
perspective des “Viens danser” et autres pressions sociales ; 4) et ça
marchera encore mieux si vous vous donnez ce droit dans votre tête : ne pas
danser n’est pas une infériorité, mais une singularité, vous y avez droit !
Vous avez le droit d’être une calme introvertie, même si c’est un modèle
plus rare dans les fêtes que les excités extravertis, qui n’en manquent jamais
une, de fête. Vous n’êtes ni inférieure ni supérieure, juste différente : vous
préférez écouter la musique que la danser, échanger avec des mots dans le
calme plutôt qu’avec des corps dans le bruit. Tout va bien ! Donnez-vous ce
droit, insistez sur ce que vous aimez, et souriez ! »
Nous discutons longtemps de tout ça. Nous peaufinons ses stratégies.
Puis, nous nous quittons de bonne humeur, nous avons bien ri en évoquant
notre aversion commune. Je sais que depuis, elle va à ses fêtes le cœur plus
léger, et arrive à s’y amuser même sans danser. Mais – c’est drôle, la vie –
pendant ce temps, de mon côté, j’ai appris à aimer danser ! Un soir de
Nouvel An, au lieu de me forcer comme d’habitude, et de faire un petit tour
sur la piste pour qu’on me fiche la paix ensuite, j’ai réfléchi. Je me suis dit
que, tout de même, si la plupart des humains aiment tant danser, depuis la
nuit des temps, c’est que ça doit être un truc intéressant et agréable ! Donc,
ce soir-là, j’y suis allé à fond, totalement libéré du souci de bien danser,
mais totalement concentré sur ce que je ressentais en faisant le fou sur la
piste de danse (oui, ce n’était pas de la valse ou du tango, mais des
gesticulations sur des chansons rock ou pop). Et j’ai compris : c’est
euphorisant, excitant, amusant. Je me demande pourquoi cette révélation
m’est venue si tard. Est-ce parce que j’ai atteint un âge où je n’éprouve plus
aucune anxiété sociale et où je ne me demande plus ce qu’on pense de
moi ? Est-ce parce que j’ai lu énormément d’études sur les bienfaits de la
danse, notamment pour les personnes âgées 9, et que je prends de l’âge ?
Aucune idée, mais je danse, maintenant !

Vieux qui dit « tu »


L’écrivain et cinéaste provençal, Marcel Pagnol : « La vieillesse, c’est
quand on dit “tu” à tout le monde, et que tout le monde vous dit “vous”. »
Quand on est vieux, on dit « tu » à tout le monde, non pas parce qu’on se
sent supérieur (par son expérience) mais parce qu’on se sent proche, proche
des humains et surtout des plus jeunes. On sait que chaque personne, aux
débuts de sa vie, va se croire unique et isolée, dans ses détresses comme
dans ses succès. Et on sait que c’est une erreur, que nous sommes proches et
semblables, toutes et tous, et à tout âge, mais qu’on ne le comprend que sur
le tard. Alors on dit « tu » à ses frères et sœurs en humanité. Et plus encore
aux jeunes, par affection et parce qu’on leur ressemble, en dedans de nous.
Mais comme ils ne le savent pas, pas encore, ils nous disent « vous ». Pas
grave, du moment qu’on s’aime.
Visage
La scène se passe dans un train. Je suis assis face à une grand-mère, en
voyage avec son petit-fils qui doit avoir 2 ou 3 ans. À un moment, ils
s’endorment tous deux. J’observe leurs visages ensommeillés. Quelle
différence ! L’enfant a les traits détendus, angéliques. Mais le visage de sa
grand-mère est contracté, son front plissé, comme si elle était soucieuse
jusque dans son sommeil.
Pendant que je la contemple, mon esprit vagabonde ; je me demande si
quelque chose la tourmente en ce moment ; ou si c’est juste le passage de la
vie qui nous use ainsi. Je me demande quelle tête je fais moi-même lorsque
je somnole dans un train. Au bout d’un moment, la grand-mère rouvre les
yeux et interrompt sa sieste ; je découvre qu’une fois éveillée, et libérée des
inquiétudes de son sommeil, elle a un beau visage régulier ; un beau visage,
parcouru de rides laissées peu à peu par la vie, et encadré de cheveux gris
qui lui font comme une couronne de sagesse.
Les expressions de notre visage traduisent bien souvent ce qui se passe
dans notre cerveau, nos pensées, nos émotions. Mais peut-être aussi
qu’année après année, le visage devient le reflet de tout ce que nous avons
traversé dans notre vie, surtout notre visage endormi ? Goethe disait : « On
voit au visage de la femme si elle a un bon mari. » Il ne disait rien du visage
des maris… Mais peut-être voit-on aux visages de tous les humains s’ils ont
eu une bonne vie ? J’aime regarder les gens, j’ai vraiment eu de la chance
d’être psychiatre ! C’est un métier dans lequel on passe son temps à
observer ses patients. Pour y décrypter leur état émotionnel, leur énergie
vitale, leur fragilité parfois, comme dans ces moments inquiétants où l’on
cherche à sonder leur degré d’adhésion aux paroles de désespoir qu’ils
prononcent, aux paroles d’envie de mort et de suicide. Et, bien souvent
aussi, à l’expression de leur visage, on sent venir longtemps à l’avance le
moment où les larmes qu’ils retiennent depuis le début de la séance vont
commencer à couler…
Mais il n’est pas nécessaire d’être médecin pour contempler de
nouveaux visages chaque jour, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder
autour de soi. Dans la rue, les magasins, les transports en commun, nous
croisons chaque jour des dizaines de nos semblables. Pourtant, le plus
souvent nous ne les regardons pas, parce que nous regardons les écrans de
nos téléphones, ou parce que nous sommes, c’est déjà moins pire, perdus
dans nos pensées. Il suffirait pourtant de lever la tête pour découvrir une
infinité d’histoires humaines.
C’est ce que faisait Christian Bobin, lui qui n’aimait pourtant guère
quitter son bois et sa campagne, lui qui n’aimait pas les villes mais qui
aimait les humains. Voici ce qu’il racontait un jour dans un entretien :
« Beaucoup de visages se ferment dans les villes… C’est vrai… Mais cette
fermeture n’est pas définitive. L’inépuisable est à notre porte. Dans le
métro, les gens sont beaux, mais ils ne le savent pas. Parfois, ils ont des
visages de livres fermés ; mais il suffit de très peu pour rouvrir un livre
fermé 10… » C’est beau cette image de visages comme des livres… Mais
quel dommage qu’ils soient si souvent fermés, ces visages-livres. Et quel
bonheur, à l’inverse, lorsque nous croisons des visages inconnus mais
souriants. Souriants pas forcément à nous, mais à la vie, au plaisir simple
d’exister. On sait que les sourires sont contagieux, comme le sont les mines
renfrognées. Vous me voyez venir…
C’est Camus qui écrivait : « Au-delà d’un certain âge, tout homme est
responsable de son visage 11. » Alors, toutes les fois où nous ne sommes ni
en deuil, ni ruiné, ni licencié, ni en plein divorce, peut-être pourrions-nous
faire le léger effort de sourire et d’apaiser nos traits. Je connaissais autrefois
un vieux curé basque, qui nous disait un truc qui me mettait en joie, quand
nous nous séparions : « Agur *1 ! Bon courage et gai visage. » Gai visage :
on essaie tout à l’heure en sortant dans la rue ?
Vitrine
Un jour, dans la rue, je me souviens d’avoir vu un monsieur très
pauvrement vêtu, presque comme un SDF, en train de lire attentivement les
annonces d’une vitrine d’agence immobilière. C’était un jour d’automne,
gris et tristounet. En voyant ce pauvre monsieur, grisaille et tristesse
montent aussi en moi : que peut-il penser et éprouver à cet instant, lui qui,
d’après son apparence, ne pourra sans doute jamais acheter ni louer quoi
que ce soit dans cette agence immobilière ? Là, je m’aperçois – c’est dans
ces moments que je vois à quoi me servent les heures de méditation passées
sur mon banc, à observer le fonctionnement de mon esprit –, là je
m’aperçois, donc, que mon cerveau est en train de juger sur les apparences.
Mon cerveau, notre cerveau, est un flemmard : bien souvent, il juge vite,
simplifie, s’en tient aux évidences. Et, bien souvent, ça nous rend service :
notre cerveau nous fait lever la tête et regarder le ciel, voit qu’il y a de gros
nuages noirs, et en conclut sans réfléchir qu’il va pleuvoir et qu’on a intérêt
à prendre un imperméable ou un parapluie. Parfait. Mais dès qu’il s’agit des
êtres humains, ces automatismes et ces jugements sur les apparences sont
trompeurs : nous ne nous réduisons pas à nos apparences, jamais…
Alors, je bloque dans mes connexions interneuronales la spirale des
stéréotypes et de la paresse, et je vois qu’alors d’autres scénarios, bien plus
riches et intéressants, arrivent à mon esprit : peut-être est-il très riche, ce
monsieur, bien plus que vous et moi, et qu’il ne s’habille comme un
clochard que parce que c’est un original, ou parce qu’il s’en fiche
complètement, de son look, ça ne l’intéresse pas. Et peut-être que ce qui
l’intéresse, c’est juste acheter des appartements ? Peut-être qu’il veut
vendre un de ses nombreux biens immobiliers ? ou qu’il se renseigne sur les
loyers avant d’en louer un à sa nièce, à prix d’ami ? Ou peut-être n’est-il
pas riche du tout et qu’il ne ressent à cet instant ni détresse ni envie. Juste
de la curiosité. Par exemple, peut-être est-il en train de se demander :
« Combien les gens sont-ils prêts à payer pour posséder un appartement ou
une maison ? Combien de leur liberté sont-ils prêts à céder pour s’endetter
sur des années et des années ? Eh ben ! je n’aimerais pas être à leur
place ! » C’est peut-être ça qu’il est en train de se dire, ce monsieur aux
apparences de SDF…
Et peut-être que je ne devrais pas ressentir de la compassion mais de
l’admiration pour lui, et sa sagesse. Je continue mes cogitations et, arrivé
tout au bout de la rue, je me retourne : il est toujours devant la vitrine, très
intéressé. Je le quitte à contrecœur, en le laissant à son mystère… Mais je
suis content de tous ces scénarios que j’ai réussi à extorquer à mon
flemmard de cerveau, content d’être allé au-delà des apparences. Et
d’ailleurs, je suis sûr que la réalité de la vie de ce monsieur est encore plus
riche et plus intéressante que tout ce que j’ai pu imaginer autour de sa
station prolongée devant une simple vitrine…

Voir ou croire
Dans un épisode de l’Évangile, alors que saint Thomas refuse de croire à la
résurrection de Jésus, celui-ci apparaît dans la pièce, pour lui prouver son
existence 12.
D’où la phrase souvent prononcée par des personnes sceptiques : « Je
suis comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. » Étonnamment,
pour d’autres, c’est la conviction inverse qui s’impose le plus souvent : « Je
ne vois que ce que je crois. » C’est classique en psychiatrie : les
paranoïaques ne voient que des complots et des manipulations, puisqu’ils
croient qu’ils en sont entourés ; les dépressifs ne voient que des choses
tristes, puisqu’ils croient que le monde est une vallée de larmes. Et c’est le
cas aussi des personnes à basse estime de soi : mises face à leurs succès ou
leurs qualités, elles sont capables de ne pas les voir. Et de continuer à croire
qu’elles n’en ont pas, de qualités, qu’elles n’en auront jamais. Pourvu que le
ciel leur envoie vite un ami convaincant, un thérapeute compétent, ou à
défaut, un Messie !

Vol de sac
Ce sont des cousins qui sont passés nous voir un dimanche, en rentrant chez
eux, dans le Sud. Ils nous racontent qu’ils s’apprêtent à lire un de mes
livres, Imparfaits, libres et heureux, qu’ils ont dans leur bagage. Trois jours
plus tard, ils me téléphonent pour une autre raison. Et ils m’annoncent que
le soir même, en rentrant chez eux, ils ont oublié leur sac dans la voiture.
Quelqu’un a cassé la vitre de l’auto et a volé le sac. Avec mon livre. Le
lendemain, un SDF du coin sonne chez eux et leur ramène le sac, trouvé par
terre. Il y a toujours les papiers (avec leur adresse, qui lui a permis de les
retrouver, c’est un SDF entreprenant). Par contre, moindre mal, l’argent
liquide a disparu. Et mon livre aussi. Ils me chambrent : « Tu vois, ton livre
a intéressé notre voleur ! Imagine s’il l’avait laissé dans le sac, tu aurais été
un peu vexé, non ? » Oui, j’aurais été un peu vexé. Ils sont susceptibles, ces
auteurs…

Vol plané
Un ami me raconte comment un jour il a voulu s’initier au vol en planeur. Il
se rend à un club proche de chez lui, y passe une journée, durant laquelle on
lui explique que c’est simple, mais qu’il faut être rigoureux. C’est risqué,
tout de même, de planer dans les airs sans moteur ! D’où la rigueur. Par
exemple, on lui raconte qu’avant tout décollage, il y a un principe de
sécurité intangible : accomplir attentivement dix vérifications ; et qu’après,
tout est simple, on décolle et c’est bon. Quand il repart le soir, il est emballé
par sa journée, il rêve déjà de longs moments dans les airs, dans le silence
des hauteurs ; mais il hésite un peu tout de même sur le temps que ça va lui
prendre. Songeant à tout ça, il enfourche sa moto, démarre et… s’écrase au
sol en passant par-dessus le guidon. Tout à ses pensées, il avait oublié
d’enlever son antivol de la roue avant ! Alors, il m’explique : « Tu
comprends, j’ai pris ça comme un signe. Pour faire de la moto, j’ai juste un
truc à vérifier avant de démarrer – mon antivol ; et là, je ne l’avais pas fait.
Du coup, tu imagines, sur un planeur, en vérifier dix ! C’est la mort assurée,
les jours où je suis distrait ou préoccupé ! » Et il renonça. Sagesse de la
connaissance de soi ; non pas la connaissance en théorie (« Au calme, j’ai
tel et tel trait de caractère »), mais la connaissance en pratique (« Quand je
suis stressé ou fatigué, voilà comment les choses se passent »).

VTC !
Un couple de nos amis proches nous raconte un jour à quel point leurs
enfants, devenus adultes, n’aiment pas les voir se chamailler, ou plutôt se
chambrer, se moquer l’un de l’autre, même avec humour. Alors, lorsque
leurs parents se lancent des piques lors des réunions familiales, filles et
garçons s’écrient : « VTC ! », sigle de « Valorise Ton Conjoint ! » Histoire
de freiner les escarmouches conjugales et de chambrer les chambreurs.
Certes, qui aime bien châtie bien, et on peut se moquer de sa moitié, en
souriant, de temps en temps. Mais quand on le fait en public, le VTC nous
rappelle à l’ordre : ne pas oublier aussi de valoriser ledit conjoint, c’est une
histoire de juste équilibre…
Vu autrement
Je suis dans un taxi, qui avance lentement dans une rue parisienne où la
circulation est ralentie. Une dame âgée sur le trottoir hèle le taxi avec
insistance, car elle ne voit pas la lumière rouge sur le toit, indiquant qu’il y
a déjà un passager à l’intérieur. Elle commence même à s’approcher. Le
chauffeur lui fait « non, non » de la main, elle semble ne pas le voir et
insiste. Le chauffeur me dit qu’il est ennuyé pour elle, la pauvre. Ça me
console de toutes les fois où c’est à moi qu’on faisait « non, non » de la
main et où je me sentais absurdement contrarié, agacé, presque blessé
comme si j’avais été rejeté. Vu de l’intérieur du taxi, je comprends mieux
que ce geste n’est évidemment pas du rejet mais plutôt une explication ou
une excuse de la part du chauffeur. Je le savais, mais la situation vécue
enfonce le bon clou. Pour mieux comprendre certains de nos agacements,
c’est une chance de les voir vivre de temps en temps par d’autres.
W
Wantard
Un double vantard.

WC
Les toilettes sont un lieu où se lisent parfois les idéaux des habitants des
lieux. Sont-elles remplies de livres ? de leurs photos ou de celles de leurs
enfants, de leurs proches et des gens qu’ils aiment ? de leurs diplômes et
autres titres de gloire ? C’est plus fort que moi, quand je suis invité chez des
gens, j’aime faire un tour dans leurs toilettes, voir si je n’y découvrirai pas
un petit coin révélateur de l’estime de soi locale. Je ferais bien un tour dans
toutes les pièces, d’ailleurs, mais ça ne se fait pas. Ah, ces psys…

Who’s Who ?
C’est une sorte de gros annuaire des gens connus. Plusieurs années de suite,
j’ai reçu un courrier m’invitant à y figurer. Extrait : « Comment entre-t-on
dans le Who’s Who ? Il faut posséder un talent particulier, effectuer une
trajectoire professionnelle remarquable, être reconnu comme une
personnalité qui compte dans son domaine d’activité, quel qu’il soit. » Déjà,
ça me gêne de dire ça de moi : m’assumer remarquable, être quelqu’un qui
compte… Mais, en prenant un instant pour me sonder, pour examiner
sincèrement ce que je ressens, je découvre que ce qui me gêne encore plus,
c’est que je sens naître en moi une vague tentation de répondre
favorablement à l’invitation et de figurer dans cet annuaire du gratin.
J’éprouve alors une pointe de culpabilité de voir que je n’ai pas encore
complètement éteint en moi ce besoin de reconnaissance. Alors, je jette la
lettre à la corbeille. Par ailleurs, je précise que je n’ai rien contre le Who’s
Who, je suppose qu’il est utile dans certains milieux, à certains moments.
Dans mon cas, il me fut utile pour comprendre que les petites braises de
l’ego étaient toujours là, en moi, sous les cendres du détachement
tranquille.
X
Xu Ge Fei
L’éditrice chinoise et francophile Xu Ge Fei raconte un épisode de son
enfance, dans un entretien sur sa carrière 1. Son grand-père, à qui elle
demandait de lui apprendre le japonais, lui dit un jour : « Toi, tu n’es rien,
tu n’es que de l’eau sur le sable puisque tu es une fille. Tu vas te marier et
changer de nom. À quoi cela servirait de t’apprendre des choses ? »
Ouille… Puis, un peu plus tard, cette recommandation de son père, un peu
plus encourageante, mais pas franchement réconfortante non plus :
« Puisque tu n’es pas très jolie, personne ne va t’épouser, donc il faut que tu
sois forte à l’école, que tu cherches un boulot pour ne pas mourir de faim. »
Re-ouille, mais tout de même, c’est déjà un progrès : on passe au moins du
verdict d’inexistence à la nécessité d’une compétence. Et puis, un jour, elle
tombe sur cette phrase dans un livre qui lui offre confiance et réconfort :
« Dieu a deux mains. Sur l’une, il a écrit : “Tu n’es rien pour moi, pas plus
qu’une poussière.” Et sur l’autre : “Mais j’ai créé le monde pour toi.” » On
respire un peu mieux…
Synthèse : d’abord, mise en garde du grand-père, brutale mais
finalement réaliste quant au monde dans lequel elle va vivre : « Tu n’es
rien. » Puis recommandation, tout aussi brutale, mais précieuse, du père :
« Travaille. » Puis révélation du livre : « Tu n’es rien, mais si tu travailles,
tout est possible. » Enfin, intégration de tout cela et construction de soi.
C’est parfois simple, un destin, quand on le regarde de loin, des années plus
tard…
Y
Yoga
Le yoga est un monde, il est à la fois une forme de méditation, un outil de
spiritualité, une pratique d’entretien du corps 1. Comme je ne suis pas un
expert en yoga, j’en ai surtout retenu ce dernier aspect : je fais tous les
matins une séance de yoga pour garder mon corps souple, ou à peu près. Et
plus je vieillis, plus je pense que la souplesse est aussi une vertu mentale
qu’il faut protéger et entretenir : ne pas s’enraidir devant la vie. Une bonne
estime de soi nous aide à rester souple : ne pas se crisper sur ses certitudes,
accepter d’avoir tort, de changer. Et pour cela, faire l’effort (c’en est un)
d’écouter autrui et de chercher à le comprendre, même quand tout nous
sépare : c’est du yoga mental ! Mais attention de ne pas confondre
souplesse et mollesse ! La mollesse me pousse à fuir les problèmes, la
souplesse à mieux les affronter : quand je dois me battre contre ce qui ne va
pas, mieux vaut être souple que raide.
Z
Zèle
Le philosophe Alain le définit ainsi : « C’est faire plus qu’on ne doit
strictement 1. » C’est un piège dans lequel on tombe souvent, soit pour
plaire à autrui, soit pour se rassurer soi-même. Ce n’est pas tant ce que
permet le zèle qui est dommageable, puisqu’il pousse à « trop bien faire »,
c’est ce qu’il empêche : on reste prisonnier de sa tâche, et on passe à côté
des échanges et des partages, de l’essentiel parfois, comme le souligne
l’adage zen : « Celui qui a atteint son but a manqué tout le reste. » Zèle et
perfectionnisme : pièges classiques de la mésestime de soi.

Zelig
Dans notre légitime désir d’être accepté et aimé par les autres, nous en
arrivons parfois à des excès, comme celui de nous effacer. Pour trouver
notre place dans un groupe, nous pouvons cacher ou nier ce que nous
sommes : dire aimer la viande au milieu de bouchers, puis le lendemain
adorer les légumes dans une assemblée de végétariens. Nous visons alors la
neutralité (être inodore et ne pas déranger pour ne pas être rejeté), ou même
la similarité (ressembler aux autres pour être apprécié).
C’est un peu l’histoire que raconte Zelig, le film de Woody Allen 2.
Leonard Zelig est un « homme-caméléon » : il souffre d’une pathologie
psychiatrique (vaguement inspirée du « trouble de personnalité multiple »)
qui fait qu’il s’identifie totalement à ses interlocuteurs. Il adopte leur
manière de parler, de penser, leur physique (face à un Noir il devient noir,
face à un gros il devient gros, etc.). Durant son traitement, il réalise qu’il
craint en fait d’être rejeté s’il ose être lui-même, et que c’est son désir d’être
accepté et aimé d’autrui qui le pousse à cet hypermimétisme, à s’ignorer et
éviter d’avoir le moindre avis, la moindre identité, le moindre aspect qui
pourrait déplaire. Par moments, quand sa thérapie va trop loin, il devient à
l’inverse intolérant et agressif envers les interlocuteurs qui ne pensent pas
comme lui. Le personnage de Zelig a touché nombre de spectateurs, qui ont
retrouvé, à travers ses mésaventures, leurs propres excès de concessions,
faites afin de s’assurer d’une place dans les groupes croisés tout au long de
leur vie. Ce n’est pas de la simple dissimulation (cacher ce que nous
pensons en gardant nos opinions pour nous) mais une négation totale de
notre être, aboutissant à du désarroi et de la confusion.
Comme toujours en psychologie, il s’agit du détournement d’un
mécanisme au départ adaptatif : il est logique dans un premier temps de
s’effacer un peu, afin de comprendre les codes et les règles d’un groupe
dont nous voulons faire partie, il est logique de s’y conformer de notre
mieux, avant de commencer à nous affirmer. Mais quand ce premier temps
de renoncement prudent à soi s’éternise ou devient une attitude
systématique et chronique, alors tout se complique. De quoi rendre le
slogan « Cultivez votre différence » sympathique, alors qu’il est tout aussi
absurde que son inverse « Oubliez votre différence ». Encore une histoire
de juste milieu à trouver : ne cassons pas trop les pieds avec notre
différence, mais ne nous laissons pas non plus trop marcher sur les pieds par
celles des autres…

Zéro
« Tu n’es qu’un zéro ! » Insulte qui ferait sourire les mathématiciens, tant le
zéro a été une invention géniale (faite en Inde et transmise en Occident par
la culture arabe). En tant que chiffre, zéro est un objet mathématique qui
permet d’exprimer l’absence comme quantité nulle (zéro ce n’est pas le
néant mais l’absence). Et, dans l’écriture des nombres, il permet de marquer
une position vide (les Latins ne connaissaient pas le zéro, ce qui rend leur
système de datation lourd et compliqué, où MCMXCVIII signifie 1998).
Tout cela pour vous aider à mieux sourire ou vous défendre, la prochaine
fois qu’on vous traitera de zéro…

Zone de confort
« Sortir de sa zone de confort » pour faire de nouvelles expériences ?
Formidable ! C’est une bonne chose que de régulièrement quitter ses
pantoufles pour aller voir dehors, et se mettre en déséquilibre avant, pour se
contraindre à avancer. Mais inutile de valoriser à l’excès l’idée de quitter sa
« zone de confort », comme notre époque consommatrice de sensations
fortes nous y encourage parfois. On est bien, aussi, dans sa zone de
confort ! On y récupère, on y souffle un peu. Mais il y a deux
conditions pour que ce soit une bonne idée : d’abord qu’y rester soit un vrai
choix, et non un évitement pour ne pas affronter ce qui nous fait peur ou
nous impressionne ; ensuite que nous soyons capable de pleinement
savourer ledit confort.
Exemples de zones de confort à propos desquelles on peut s’interroger :
avoir tendance à rester chez soi le week-end, au lieu de partir en balade ou
en visite ; avoir tendance à fréquenter un peu toujours les mêmes amis, au
lieu de chercher à s’en faire de nouveaux ; avoir tendance à toujours
prendre le même trajet pour aller à son travail, au lieu d’en changer pour
découvrir de nouveaux lieux ; avoir tendance à ne jamais prendre la parole
lors des réunions, au lieu de tenter d’exposer son point de vue… Dans
toutes ces situations, deux questions pour savoir s’il s’agit de confort ou
d’évitement : 1) Est-ce un vrai choix, ou bien de la peur, de la paresse ?
2) Est-ce qu’alors, ces moments, je les savoure vraiment ?

Zouave
Quand j’étais à l’école primaire, un des cancres de notre classe n’arrêtait
pas de « faire le zouave », c’est ainsi qu’on disait autrefois pour « faire le
pitre ». C’était sa manière à lui de jouer un rôle dans le groupe, puisqu’il se
sentait incapable de tenir celui de bon élève. Des années plus tard, nous
nous sommes revus, et nous avons parlé du bon vieux temps. Il m’avoua
alors qu’il était plutôt malheureux à l’école, qu’il ne prenait qu’un maigre
plaisir à attirer sur lui l’attention des copains et les punitions des maîtresses,
puis celles de ses parents, pas ravis de ses zouaveries. Ses sourires d’alors
n’étaient que de façade, il était malheureux et complexé de devoir fuir ainsi
dans le seul rôle où il excellait sans effort, celui de clown triste.

Zzz
« Les dictionnaires, comme la plupart des gens, aiment avoir le dernier
mot. » À la fin de son propre Dictionnaire culturel en langue française 3, le
linguiste Alain Rey raconte malicieusement comment, siècle après siècle,
les auteurs de dictionnaires s’efforcèrent d’ajouter un dernier mot, afin
d’aller alphabétiquement plus loin que leurs concurrents ! On passa ainsi du
zymozimètre (Furetière, 1690) au zythum (dictionnaire des jésuites de
Trévoux, 1710) puis au zyzomys (dictionnaires Hachette au XXe siècle).
Depuis 1985, c’est le mot zzz – onomatopée suggérant un bruit vibrant et
continu, bourdonnement d’insecte ou sommeil profond – qui clôture Le
Grand Robert de la langue française. Où va se nicher l’estime de soi d’un
auteur de dictionnaire…
L’estime de moi

Deux hommes se promènent au printemps sur une plage bretonne


déserte. Ciel bleu, océan turquoise, senteurs de varech, goélands qui crient à
tout-va, comme d’habitude, air tiède et peu de brise. Tout est parfait…
« Tu travailles sur un livre, en ce moment ?
– Oui, un abécédaire de l’estime de soi.
– Ah ! Mais tu n’as pas déjà écrit un bouquin sur ça ?
– Si, et même deux !
– Il me semblait bien. Et tu as encore des trucs à dire ?
– Ben oui, sinon je ne me serais pas lancé dans ce genre de chantier !
J’aime bien écrire mais je n’aime pas radoter ! Il faut que l’écriture soit un
plaisir, et ce qui me fait plaisir, c’est de raconter des choses nouvelles, et de
me sentir moi-même transformé, une fois mon bouquin rédigé. Tu sais ce
que disait Goethe : “L’écrivain qui termine un livre est un autre homme que
celui qui l’a commencé 1.”
– Très bien, très bien. »
Un moment de silence, les deux hommes continuent de marcher. Puis la
conversation reprend.
« Sans vouloir te vexer, ce n’est pas un sujet qui me passionne, l’estime
de soi.
– Je sais, tu me l’avais dit quand je t’avais envoyé mon premier livre. Et
du coup je ne t’avais pas donné le second ! Ça ne me vexe pas. Au
contraire, ça m’arrange de ne pas toujours causer psychologie avec toi,
j’aime bien parler d’autres choses aussi !
– Ouf… Et puis, tu as plein de monde qui lit tes livres, ce n’est pas si
grave que tous tes amis ne soient pas des lecteurs.
– Oui, pas grave du tout.
– Moi, l’estime de soi, je n’y ai jamais trop réfléchi, il me semble.
Enfin, maintenant qu’on en parle, je me dis que sans y réfléchir
consciemment, je suis quand même passé par plusieurs étapes.
– Ah oui ? Raconte, ça m’intéresse !
– Eh bien, quand j’étais gamin, je crois que je n’avais pas d’estime de
moi. C’est comme ça qu’on dit, “estime de moi” ? Ce n’est pas très beau.
– Oui, pas très beau, mais c’est le problème en français. En américain,
on dit self-esteem, sans accord de pronom, c’est plus simple ! Moi, toi, soi,
tout ça, c’est compris dans le self. Il faudrait dire “auto-estime” pour être
tranquilles.
– Pas très beau non plus.
– Oui, mais on s’en fiche, raconte-moi plutôt ton histoire : ça veut dire
quoi “Je n’avais pas d’estime de moi” ?
– Ça veut dire que ça n’existait pas dans ma tête, c’était une question
que je ne me posais pas. Quand les choses se passaient bien, j’étais content,
fier, soulagé, tout ça. Quand elles se passaient mal, j’étais vexé, humilié,
attristé, abattu, gêné. Mais je ne le vivais pas dans la continuité, ça passait,
et puis voilà.
– Je vois, il n’y avait pas de continuité dans tes états d’âme, tes états
d’âme de l’ego : tantôt satisfait de toi, tantôt insatisfait, mais tu ne t’en
racontais pas une histoire, tu n’y revenais pas après coup.
– Non, jamais. L’après-coup, c’est venu plus tard, à l’adolescence, la
jeunesse. Là, j’aurais peut-être eu besoin de tes bouquins. Je me demandais
trop ce qu’on pensait de moi : ma coupe de cheveux, mon charme, mon
intelligence, ça commençait à m’interroger. Parfois, je me trouvais assez
génial et irrésistible ; et parfois moche et nul.
– Estime de soi instable.
– C’est comme ça qu’on dit ?
– Oui, c’est le terme technique.
– D’accord. Estime de soi instable, et même inquiète.
Rétrospectivement, je me dis que mon estime de moi était alors en
chantier ; je ne savais toujours pas que ça existait, ni que j’en avais une,
même “instable”, mais je sentais que mon image, le jugement des autres, ça
comptait beaucoup pour moi, trop ; que c’était parfois un souci, parfois une
force. Ça a duré longtemps comme ça…
– Et alors, ensuite, ça a évolué comment ?
– Laisse-moi réfléchir un peu, je n’ai pas les réponses toutes prêtes dans
ma tête ! »
Nouveau moment de silence, prolongé. Les goélands se déchaînent, ça
piaille, ça clame, ça rouspète.
« En fait, je ne suis pas une bonne pub pour toi et tes livres et tes
théories.
– Tiens, tiens… Tu peux m’expliquer ?
– Parce que moi, c’est la vie qui m’a guéri. La vie, et pas les psys, ni
leurs bouquins. Enfin, quand je dis guéri… Attention, ce n’était pas non
plus une maladie, ces états d’âme que j’avais sur l’estime de soi, hein ? !
– T’inquiète, je ne cherche pas à te recruter comme patient ! La vie t’a
guéri, tu me disais ?
– Oui. Elle m’a apporté ma dose de succès et de réassurances, et aussi
ma dose d’échecs et de plantages. Tout ça m’a calmé, à la fin. J’ai compris
que j’étais normal, correct, à la hauteur, dans la moyenne, comme tout le
monde, quelque part entre les génies et les minables. Alors, j’ai décidé de
me calmer avec ces histoires de succès et d’échecs, de ne plus me prendre la
tête avec ça. J’ai évolué vers une estime de soi tranquille. Ça existe, vous
dites comme ça ?
– Presque : on parle d’estime de soi stable.
– Oui, stable, c’est bien ; comme si j’avais des amortisseurs de l’estime
de moi. Quand je me voyais trop beau, quelque chose en moi me disait :
“Ne fais pas le malin, qui fait le malin tombe dans le ravin.” Et quand je me
voyais trop nul, je me disais : “Tu n’es pas nul, tu t’es juste pris une grosse
baffe.” J’avais une devise : “Voilà, tu es un humain, un petit humain qui fait
de son mieux, tantôt ça passe, tantôt ça casse, c’est comme ça, c’est la vie.”
– Pas mal, c’est une forme de sagesse, de sagesse pratique. Aristote
appelle ça la phronesis : une sagesse concrète, modeste, qui cherche à aller
vers une bonne vie. Exactement ce qu’il faut pour travailler sur l’estime de
soi.
– Je croyais qu’en grec, c’était sophia, le mot pour “sagesse” ? D’où la
philosophie, philo-sophia.
– Oui, mais sophia, c’est plutôt la sagesse théorique. Phronesis, c’est
une sagesse plus modeste, tournée vers la pratique, et la vie quotidienne.
– Je vois. Du coup, en raisonnant comme ça, je ne faisais pas de la
philosophie, mais de la philo… phronétique ?
– Exact. C’est chic, ça : la philophronétique ! Tu pourras le ressortir
quand tu voudras frimer.
– Tu n’as rien compris à ce que je t’explique : ça ne m’intéresse plus de
frimer !
– Je disais ça pour rire.
– Bon… Eh bien moi, je te parle sérieusement, tu sais que ce n’est pas
mon truc, la psychologie ; alors écoute, sans faire de commentaires !
– D’accord, d’accord…
– J’ai décidé de ne plus frimer, de ne plus me laisser impressionner par
les frimeurs ; et aussi de ne plus juger, ni moi ni les autres. De considérer
que tout le monde est perfectible, et peut changer – moi et les autres. »
Encore un long silence. Heureusement que c’est une grande promenade,
sur une grande plage, on a le temps de se taire en marchant. L’un réfléchit,
l’autre attend, sans oser intervenir. Ah, ça y est, ça redémarre…
« J’en suis arrivé à cette conclusion que le plus important, c’est quand
même cette histoire de jugement. Ça nous pourrit la vie, les jugements. En
tout cas, les jugements trop rapides, trop généraux. Moi, je laisse à la
postérité le soin de me juger. On verra bien ce que les gens diront de moi à
mes obsèques !
– J’espère que ça ne viendra pas trop vite. Moi, je dirai du bien de toi,
en tout cas !
– Ah oui ? Tu diras quoi ?
– Euh… Je dirai… Je dirai… Non, je serai trop triste, je ne pourrai rien
dire, mais je te ferai une petite plaque, avec une belle épitaphe, que je
déposerai sur ta tombe.
– C’est gai !
– C’est toi qui as commencé, en parlant de tes obsèques !
– Il y aura quoi alors, sur ma plaque, comme épitaphe ?
– Il y aura ceci : “Il a fait de son mieux. De son mieux pour vivre
heureux et pour rendre heureux tout autour de lui.”
– C’est pas mal. Ça me va !
– Ouf !
– Et au fait, il sort quand ton livre ?
– En janvier prochain.
– Tu pourras m’en donner un ?
– Bien sûr. Mais je croyais que ça ne t’intéressait pas, l’estime de soi ?
– C’était avant qu’on en parle. Maintenant, ça commence à
m’intéresser. Mais si tu ne veux pas m’en offrir un, je me l’achèterai.
– Ne fais pas ton vexé, je disais ça pour rire ! Bien sûr que je t’en
mettrai un de côté.
– Merci… Euh, tu trouves que je me vexe trop vite ? »
Les goélands, eux aussi, continuent leurs conversations, et on n’entend
plus celle des deux hommes, qui s’éloignent sur la grève.

« Le vent se lève, il faut tenter de vivre
L’air immense ouvre et referme mon livre… »
Paul Valéry, « Le cimetière marin »
Notes

A
1. Pascal B., Pensées, Paris, Flammarion, « Le Monde de la philosophie », 2008, Pensées
418-121 à 420-130, p. 154-155.
2. La citation exacte, moins pédagogique, est en réalité : « Le plus grand dérèglement de
l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu
qu’elles sont en effet. » Bossuet, Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, dans
Œuvres complètes, Éditions Louis Vivès, 1862-1875, t. XXIII, p. 69.
3. Thibon G., Le Voile et le Masque, Paris, Fayard, 1985, p. 55.
4. James W., Précis de psychologie, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003,
chapitre 6, « Le Moi », p. 142.
5. Joubert J., Pensées, Paris, Payot et Rivages, 2016, p. 410.
6. Montesquieu, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1949,
t. I : Mes pensées, pensée 857 (1071), p. 1233.
7. Orth U., Robins R. W., « The development of self-esteem », Current Directions in
Psychological Science, 2014, 23 (5), p. 381-387.
8. Trzesniewski K. H. et coll., « Stability of self-esteem across the life span », Journal of
Personality and Social Psychology, 2003, 84 (1), p. 205-220.
9. Orth U. et coll., « Life-span development of self-esteem and its effects on important life
outcomes », Journal of Personality and Social Psychology, 2012, 102 (6), p. 1271-1288.
10. Sue Clegg S. et coll., « I’ve had to swallow my pride : Help seeking and self-esteem »,
Higher Education Research and Development, 2006, 25 (2), p. 101-113.
11. Spinoza B., Éthique, Paris, Flammarion, 2008, « Le Monde de la philosophie », IV, L,
scholie et IV, LXXIII, scholia, p. 418 et 447.
12. Schopenhauer A., Aphorismes sur la sagesse dans la vie, introduction, Paris, Presses
universitaires de France, 1943, p. VI.
13. Apollinaire G., « Zone », dans le recueil Alcools, dans Œuvres poétiques, Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 41.
14. Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre 10, « De ménager sa volonté ».
15. Helon C., Petite psychologie de l’anniversaire, Paris, Dunod, 2007.
16. Montesquieu, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1949,
t. I : Mes pensées, « L’Auteur, Son caractère », p. 975-976.
17. Cioran E. M., Le Mauvais Démiurge, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 1995,
p. 1240.
18. Remue J. et coll., « Self-esteem revisited : Performance on the implicit relational
assessment procedure as a measure of self- versus ideal self-related cognitions in dysphoria »,
Cognition and Emotion, 2013, 27 (8), p. 1441-1449. Voir aussi Lou Y. et coll., « Brain
responses of dysphoric and control participants during a self-esteem implicit association test »,
Psychophysiology, 2021, 58 (4), e13768.
19. Whisman M. A., Kwon P., « Life stress and dysphoria : The role of self-esteem and
hopelessness », Journal of Personality and Social Psychology, 1993, 65 (5), p. 1054-1060.
20. Bobin C., Noireclaire, Paris, Gallimard, 2015, p. 70.
21. Renard J., « 3 septembre 1890 », Journal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1965.
22. Dans le cadre du « Plan Voisin », projet d’urbanisme pour le centre de Paris, dessiné par
Le Corbusier, alors débutant, entre 1922 et 1925.
23. Cité dans Boyle T. C., Les Femmes, Paris, Grasset, 2010.
24. Gracq J., Lettrines (I), Paris, José Corti, 1967, p. 117.
25. Leary M. R. et coll., « Self-compassion and reactions to unpleasant self-relevant events :
The implications of treating oneself kindly », Journal of Personality and Social Psychology,
2007, 92 (5), p. 887-904.
26. Cioran E. M., Cahiers, 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997, p. 993.
27. Chevillard E., L’Autofictif, blog, 1er mai 2009.
28. Schopenhauer A., L’Art d’avoir toujours raison, Strasbourg, Circé, 1990.
29. Bobin C., Autoportrait au radiateur, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 36.
30. Piff P. K. et coll., « Awe, the small self, and prosocial behavior », Journal of Personality
and Social Psychology, 2015, 108 (6), p. 883-899.

B
1. Toutes les informations de ces lignes sur Balzac sont tirées de l’excellent livre de Titiou
Lecoq, Honoré et moi, Paris, L’Iconoclaste, 2019.
2. Voir pour synthèse Hanquez-Maincent M. F., Barbie, poupée totem, Paris, Autrement,
1998.
3. Grabe S. et coll., « The role of the media in body image concerns among women : A meta-
analysis of experimental and correlational studies », Psychological Bulletin, 2008, 134, p. 460-
476.
4. En 2023, le film Barbie (Warner Bros) fut un énorme succès. Présentant une Barbie
décidant de s’affranchir de son statut de femme-objet, il fut très diversement accueilli.
Certaines penseuses féministes, comme la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, jugèrent
que c’était toujours ça de pris : « La pop culture est aussi un soft power. Certes, elle est une
façon triviale et sans doute insuffisante de véhiculer les idées féministes, mais elle permet des
discussions et suscite des questionnements. » D’autres, comme la journaliste Camille
Emmanuelle, parlèrent de féminisme-washing, d’un « film saupoudré d’un peu de féminisme et
de blagues sur le patriarcat, mais qui en réalité ne change rien, c’est un féminisme qui rassure
mon vieil oncle réac » (propos cités sur le site du magazine Télérama, 11 août 2023).
5. Beckett S., Cap au pire, Paris, Éditions de Minuit, 1991. Pour les anglophones, la version
originale : « Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better. »
6. Bernanos G., Journal d’un curé de campagne, dans Œuvres romanesques, Paris, Gallimard,
« Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 1258.
7. Valéry P., La Soirée avec Monsieur Teste, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de
la Pléiade », 1960, t. II.
8. Baumeister R. F. et coll., « Bad is stronger than good », Review of General Psychology,
2001, 5 (4), p. 323-370.
9. Valéry P., Tel Quel, Cahier B 1910, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1960, t. II, p. 575.
10. Lyubomirsky S. et coll., « What are the differences between happiness and self-esteem »,
Social Indicators Research, 2006, 78, p. 363-404.
11. Salavera C. et coll., « The mediating role of positive and negative affects in the
relationship between self-esteem and happiness », Psychology Research and Behavior
Management, 2020, 13, p. 355-361.
12. Coffey J. K., Warren M. T., « Comparing adolescent positive affect and self-esteem as
precursors to adult self-esteem and life satisfaction », Motivation and Emotion, 2020, 44 (5),
p. 707-718.
13. Homère, L’Iliade, Paris, Les Belles Lettres, 2019, chant I, p. 27.
14. Il s’agit de Frédéric Lopez, fan de psychologie et qui présente (du moins lors de la sortie
de cet ouvrage) Un dimanche à la campagne, après avoir animé des émissions cultes dont
notamment Rendez-vous en terre inconnue ou La Parenthèse inattendue.

C
1. Dans son ouvrage avec le photographe Édouard Boubat : Donne-moi quelque chose qui ne
meure pas, Paris, Gallimard, 1996.
2. Chamfort, Maximes et pensées, dans L’Art de l’insolence, Robert Laffont, « Bouquins »,
2016, p. 269.
3. Drillon J., Les Fausses Dents de Berlusconi, Paris, Grasset, 2014, p. 293.
4. La vraie citation est plus obscure, comme souvent avec Lacan : « Il n’y a pas d’autre
définition possible du réel que : c’est l’impossible, quand quelque chose se trouve caractérisé
de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à
pénétrer. » Conférence au Massachusetts Institute of Technology le 2 décembre 1975 (parue
dans Scilicet, 1975, 6-7, p. 53-63).
5. Valéry P., Tel Quel, Cahier B 1910, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 590.
6. Cioran E. M., Cahiers. 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997, p. 800.
7. Ibid., p. 602.
8. Chanson originale : « Don’t think twice, it’ all right », sur l’album The Freewheelin’ Bob
Dylan, sorti en 1963 (Columbia).
9. La Rochefoucauld F. de, Réflexions ou Sentences et maximes morales, dans Moralistes du
e
XVII siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, maxime 174, p. 149.

10. Chateaubriand F. R. de, Mémoires d’outre-tombe, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la


Pléiade », 1950, t. II, livre dixième, chapitre 2, p. 343.
11. Voir pour synthèse : Wiseman R., Notre capital chance, Paris, J.-C. Lattès, 2003.
12. Mather M. et coll., « Amygdala responses to emotionally valenced stimuli in older and
younger adults », Psychological Science, 2004, 15 (4), p. 259-263.
13. Cioran, Syllogismes de l’amertume, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 1995,
p. 755.
14. Entretien à Télérama, 24 septembre 2008, 3063, p. 19-22.
15. Bobin C., Ressusciter, Paris, Gallimard, « Folio », 2001, p. 27.
16. Marc Aurèle, Pensées, Paris, Les Belles Lettres, 1983, VIII, 50.
17. Cincinnatus, De viris illustribus urbis Romae XVII. Les Hommes illustres de la ville de
Rome, Paris, Les Belles Lettres, 2016.
18. Tolstoï L., Souvenirs et récits, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960,
p. 309.
19. Bandura A., Walters R. H., Social Learning and Personality Development, New York,
Holt Rinehart and Winston, 1963.
20. Descartes R., Les Passions de l’âme, dans Œuvres et lettres, Paris, Gallimard,
« Bibliothèque de la Pléiade », 1953, troisième partie, « Des passions particulières », art. 184,
« D’où vient que les envieux sont sujets à avoir le teint plombé », p. 782.
21. Thibon G., L’Équilibre et l’Harmonie, Paris, Fayard, 1976.
22. Alain, Propos, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1970, t. II, 8 septembre
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23. Dufhue T. et coll., « Don’t look up ! Individual income comparisons and subjective well-
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24. Comte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2021, entrée « Humilité »,
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Majdalani C., Traiter les défauts physiques imaginaires, Paris, Dunod, 2017.
27. Voir par exemple : Girard A. S., Girard M.-A., La femme parfaite est une connasse !
Guide de survie pour les femmes « normales », Paris, J’ai lu, 2013. Ou bien La Blanche E., Le
Connard, enjeux et perspectives, Paris, Michel Lafon, 2022.
28. Picard G., Merci aux ambitieux de s’occuper du monde à ma place, Paris, José Corti,
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29. Cité par Drillon J., « Laurel et Hardy chez les Impressionnistes », blog Les Petits Papiers,
6 novembre 2020, 82, https://larepubliquedeslivres.com/n-82/.
30. Haidt J., L’Hypothèse du bonheur, Bruxelles, Mardaga, 2010.
31. Montaigne, Les Essais, Paris, Arléa, 2002, livre III, chapitre 8 : « De l’art de conférer »,
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32. Renard J., « 27 janvier 1894 », Journal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
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adulthood to old age », Journal of Abnormal Psychology, 2009, 118 (3), p. 472-478. Étude
plusieurs fois confirmée ensuite, par exemple : Rieger S. et coll., « Low self-esteem
prospectively predicts depression in the transition to young adulthood : A replication of Orth,
Robins, and Roberts (2008) », Journal of Personality and Social Psychology, 2016, 110 (1),
e16-e22.
9. Levi P., Si c’est un homme, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2023, p. 84.
10. Il s’agit du docteur Germain Sée, qui raconte l’anecdote survenue à Paris en 1942, dans le
quotidien Le Monde du 12 août 1996, à la rubrique du « Courrier des lecteurs ».
11. Voir par exemple : Verkuyten M., « The puzzle of high self-esteem among ethnic
minorities : Comparing explicit and implicit self-esteem », Self and Identity, 2005, 4 (2),
p. 177-192 ; Hung C. C. H., Chan K. K. S., « How sense of community affects sense of self
among sexual minorities : Critical consciousness as a mediating mechanism », American
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12. Leary M. R. et coll., « Deconfounding the effects of dominance and social acceptance on
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13. Nietzsche F., Ecce homo, Paris, Flammarion, « Le Monde de la philosophie », 2008,
p. 702.
14. Comte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2021, entrée « Doute »,
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3. Rosset C., Loin de moi. Étude sur l’identité, Paris, Éditions de Minuit, 1999, p. 92.
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5. Alain, Les Arts et les Dieux, Définitions, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »
1958, p. 1053.
6. Renard J., Journal, « 18 mars 1890 », Journal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1965.
7. Bricard I., Dictionnaire de la mort des grands hommes, Paris, Le Cherche-Midi, 1995,
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8. Loevenbruck H., Le Mystère des voix intérieures, Paris, Denoël, 2022.
9. Dans un entretien avec Moshé Naïm en 1964, à propos de sa pièce Huis clos, où figure
cette célèbre phrase. Cité sur le site de Philosophie Magazine, le 11 mars 2023.
10. Voir pour synthèse : Waldinger R., Schultz M., The Good Life : Ce que nous apprend la
plus longue étude scientifique sur le bonheur et la santé, Paris, Leduc, 2023.
11. Descartes R., Les Passions de l’âme, article 184 : « D’où vient que les envieux sont sujets
à avoir le teint plombé », dans Œuvres et lettres. Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1953, p. 782.
12. Aristote, Rhétorique, livre II, chapitre 10.
13. Valéry P., Mélange dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957,
t. I, p. 288.

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3. Huang C., « Mean-level change in self-esteem from childhood through adulthood : Meta-
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7. Comte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2021.
G
1. Voir sur ce sujet : « Le haut QI est-il un facteur de risque pour les troubles mentaux ? »,
blog Ramus Méninges, 28 décembre 2022 ; et Twenge J. M. et coll., « Birth cohort increases
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5. Voir pour synthèse : Shankland R., Les Pouvoirs de la gratitude, Paris, Odile Jacob, 2016,
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2. Cité dans Jerphagnon L., Histoire des grandes philosophies, Toulouse, Privat, 1980, p. 16.
3. Héraclite, Fragments, traduits et commentés par Marcel Conche, PUF, « Épiméthée »,
2011, 5e édition, d’après le fragment 66, p. 245.
4. Levitt S. D., « Heads or tails : The impact of a coin toss on major life decisions and
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XVII siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, p. 849.

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7. De Hooge I. E. et coll., « Not so ugly after all : When shame acts as a commitment
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8. Nietzsche F., Le Gai Savoir, Paris, Flammarion, « Le Monde de la philosophie », 2008,
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9. Thibon G., Notre regard qui manque à la lumière, Paris, Fayard, 1970, p 127.
10. Comte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2021, p. 610.
11. Colette, Belles saisons. Discours de réception à l’Académie royale belge, dans Souvenirs
(1941-1949), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », p. 1079.
12. Kesebir P., « A quiet ego quiets death anxiety : Humility as an existential anxiety buffer »,
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13. Comte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2021, entrée « Humilité ».
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2. Adler A., Le Sens de la vie, Les Classiques des sciences sociales, à consulter librement sur
le site de l’Université du Québec à Chicoutimi,
http://classiques.uqac.ca/classiques/adler_alfred/sens_de_la_vie/sens.html, chapitre 6, « Le
complexe d’infériorité », p. 56.
3. Voir par exemple son Discours sur l’esthétique. Il y écrit très exactement : « Je viens
ignorer tout haut. » Valéry P., Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957,
t. I, p. 1295.
4. Dantzig C., « Liste de mes incapacités », dans Encyclopédie capricieuse du tout et du rien,
Paris, Grasset, 2009.
5. Upton Patton D. U. et coll., « Social media as a vector for youth violence : A review of the
literature », Computers in Human Behavior, 2014, 35, p. 548-553.
6. Valéry P., Tel Quel, Choses tues, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1960, t. II, p. 489.
7. Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris, Les Belles Lettres, 1983, VI, 6.
8. Aktipis A. et coll., « Understanding cooperation through fitness interdependence », Nature
Human Behaviour, 2018, 2, p. 429-431. Voir aussi Balliet D. et coll., « Functional
interdependence theory : An evolutionary account of social situations », Personality and
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9. Jetten J. et coll., « Having a lot of a good thing : Multiple important group memberships as
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2. Pennebaker J. W., Smyth J. M., Écrire pour se soigner. La science et la pratique de
l’écriture expressive, Genève, Markus Haller, 2021.
3. Gide A., Journal 1889-1939, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951,
p. 986 : 4 juin 1930.
4. Valéry P., Tel quel, Choses tues, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
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1. Anecdote racontée dans le hors-série Le 1 des écrivains, 15 juillet 2023.

L
1. L’Équipe, 8 février 2023.
2. Cheung C. K. et coll., « Emotional intelligence as a basis for self-esteem in young adults »,
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1. Pape François, La Curie romaine et le Corps du Christ, Rome, 22 décembre 2014,


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francesco_20141222_curia-romana.html.
2. Saint Paul, Lettre aux Philippiens, 2.
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Valmont », Les Liaisons dangereuses, Paris, Le Livre de Poche, 1952, p. 127.
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16. La Rochefoucauld F. de, Maximes, dans Moralistes du XVII siècle, Paris, Robert Laffont,
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17. Renard J., « 2 décembre 1895 », Journal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
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25. Pour synthèse scientifique sur cette question du « moi, moi, moi », voir : Monestès J.-L.,
Libéré de soi !, Paris, Armand Colin 2013.
26. Cité dans Dantzig C., Anthologie des écrivains français racontés par les écrivains qui les
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27. Cité dans Album Montherlant, iconographie réunie et commentée par Pierre Sipriot, Paris,
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XVII siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, p. 689.
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6. La Rochefoucauld F. de, Maximes, dans Les Moralistes du XVII siècle, Paris, Robert
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7. Ibid., maxime 34, p. 138.
8. Valéry P., Œuvres, Mélange, Colloques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
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9. Thibon G., Notre regard qui manque à la lumière, Paris, Fayard, 1970, p. 125.
10. Hu X. et coll., « Suppressing unwanted memories reduces their unintended influences »,
Current Directions in Psychological Science, 2017, 26 (2), p. 197-206.
11. Meyer A. K., Benoit R. G., « Suppression weakens unwanted memories via a sustained
reduction of neural reactivation », eLife, 2022, 11, e71309.
12. Stramaccia D. F. et coll., « Memory suppression and its deficiency in psychological
disorders : A focused meta-analysis », Journal of Experimental Psychology : General, 2021,
150 (5), p. 828-850.
13. Chevillard E., L’Autofictif, blog, 4 mai 2014.
14. Hajek P., Stead L. F., « Aversive smoking for smoking cessation », Cochrane Database of
Systematic Reviews, 2001, 2001 (3), CD000546.
15. Andersen T. et coll., « Imagined eating : An investigation of priming and sensory-specific
satiety », Appetite, 2023, 182, 106421.

P
1. Luchies L. B. et coll., « The doormat effect : When forgiving erodes self-respect and self-
concept clarity », Journal of Personality and Social Psychology, 2010, 98 (5), p. 734-749.
2. Price J. et coll., « Forgiving the self : Conceptual issues and empirical findings », dans
Worthington E. L. (dir.), Handbook of Forgiveness, New York, Routledge, 2005, p. 143-158.
3. Yao S. et coll., « Mediator roles of interpersonal forgiveness and self-forgiveness between
self-esteem and subjective well-being », Current Psychology, 2017, 36, p. 585-592.
4. Dans Libération, 29 novembre 2005.
5. « Je suis un homme qui vois. » C’est dans la Bible, Livre de Jérémie, Lamentations, III,
1 : « Ego vir videns paupertatem meam in virga indignationis ejus », « Je suis un homme qui
vois quelle est ma misère, étant sous la verge de la fureur du Seigneur. »
6. Pascal B., Pensées, 400 (Brunschvicg) et 411 (Lafuma).
7. Modification de la manière dont nos gènes s’expriment, en fonction de notre mode de vie :
ce que nous mangeons, si nous faisons de l’exercice, de la méditation, si nous sommes exposés
à la nature ou à la pollution, tout cela va faire s’exprimer ou s’inhiber certains gènes. La
génétique propose et n’impose pas, notre mode de vie peut permettre de rattraper certaines
fragilités héréditaires, mais peut aussi les aggraver.
8. Malraux A., Œuvres complètes, t. III : Antimémoires I, Le Miroir des limbes, Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 10.
9. Dans Libération, 18 septembre 2015.
10. Ide P., Adrian L., Les 7 Péchés capitaux ou Ce mal qui nous tient tête, Paris, Mame, 2003.
11. Cioran E. M., De l’inconvénient d’être né, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto »,
1995, chapitre VI, p. 1346.
12. Hadot P., Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel, 2002. Voir aussi
La Philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec J. Carlier et A. Davidson, Paris,
Albin Michel, 2001.
13. Plotin, Première Ennéade, livre 6 : « Du beau », paragraphe IX.
14. Joubert J., Pensées, Paris, Payot et Rivages, 2016, p. 338.
15. Bobin C., Autoportrait au radiateur, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 135.
16. Cité dans Album Saint-Simon, iconographie réunie et commentée par Georges Poisson,
Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1969, p. 286-287.
17. Cité dans L’Art de l’insolence, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2016, p 351.
18. Steinem G., Une révolution intérieure. Renforcer l’estime de soi, Paris, Harper Collins,
2023.
19. Legros A., Essais sur poutres. Peintures et inscriptions chez Montaigne, Paris, Klincksiek,
2003.
20. Dans Montaigne, Essais, livre III, tout à la fin du chapitre 13 : « De l’expérience ».
21. Cité dans Nadeau M., Soixante ans de journalisme littéraire, t. II : Les Années « Lettres
Nouvelles » (1953-1965), Paris, Maurice Nadeau, 2020, p. 506.
22. Robinson M. D. et coll., « On the advantage of modesty : The benefits of a balanced self-
presentation », Communication Research, 1995, 22 (5), p. 575-591.
23. Luo M., Hancock J. T., « Self-disclosure and social media : Motivations, mechanisms and
psychological well-being », Current Opinion in Psychology, 2020, 31, p. 110-115.
24. Keles B. et coll., « A systematic review : The influence of social media on depression,
anxiety and psychological distress in adolescents », International Journal of Adolescence and
Youth 2020, 25 (1), p. 79-93.
25. Appel M. et coll., « Are social media ruining our lives ? A review of meta-analytic
evidence », Review of General Psychology, 2020, 24 (1), p. 60-74.
26. Vogel E. A. et coll., « Social comparison, social media, and self-esteem », Psychology of
Popular Media Culture, 2014, 3 (4), p. 206-222.
27. Murat L., Proust, roman familial, Paris, Robert Laffont, 2023, p. 38-41.
28. Valéry P., Tel Quel, Cahier B 1910, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
p. 593.
29. Vauvenargues, Réflexions et maximes, 442.
30. Chateaubriand F. R. de, Mémoires d’outre-tombe, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 1950, t. II, p. 238.
31. Molière, Le Tartuffe ou l’Imposteur, acte III, scène 1.
32. Voltaire, Memnon ou la Sagesse humaine.
33. Bobin C., La Grande Vie, Paris, Gallimard, 2014, p. 66.

Q
1. Hugo V., Post-scriptum de ma vie, Tas de pierres II, Paris, Librairie du « Victor Hugo
Illustré », 1901, p. 14. Accessible sur Internet.
2. Forrest Gump, film de Robert Zemeckis, avec Tom Hanks dans le rôle-titre, chez
Paramount Pictures, 1994.
3. Johnson E. A. et coll., « Self-deception versus self-esteem in buffering the negative effects
of failure », Journal of Research in Personality, 1997, 31, p. 385-405.

R
1. Zimmermann D., Alexandre Dumas le grand, Paris, Julliard, 1993.
2. Castiglione, Le Livre du courtisan, Paris, Flammarion, « Garnier-Flammarion », 1991.
3. Texte original : « Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-
dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux qui n’a
voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le
secours est être superstitieux ; ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. » Pascal
B., Pensées, 250 (Brunschwicg) et 944 (Lafuma).
4. Houellebecq M., Extension du domaine de la lutte, Paris, Maurice Nadeau, 1994.
5. Ford M. B., Collins N. L., « Self-esteem moderates neuroendocrine and psychological
responses to interpersonal rejection », Journal of Personality and Social Psychology, 2010,
98 (3), p. 405-419.
6. Liu Y. et coll., « Affect and self-esteem as mediators between trait resilience and
psychological adjustment », Personality and Individual Differences, 2014, 66, p. 92-97.
7. Il s’agit de l’émission Dans tes rêves, de Laurence Garcia, diffusée sur France Inter le
5 mars 2016, et disponible en podcast sur le site de la station.
8. Montaigne, Essais, livre III, à la fin du chapitre 2, « Du repentir ».

S
1. Propos rapportés dans Jollien A., Campan B., La Philosophie de la joie, Paris, Textuel,
2008, p. 35.
2. Firestein S., Les Continents de l’ignorance, Paris, Odile Jacob, 2014.
3. Pascal B., Pensées, Paris, Flammarion, « Le Monde de la philosophie », 2008, Pensée 327-
383, p. 132-133.
4. Wood J. et coll., « Savoring versus dampening : Self-esteem differences in regulating
positive affect », Journal of Personality and Social Psychology, 2003, 85 (3), p. 566-580.
5. Baumeister R. F. (dir.), Self-Esteem : The Puzzle of Low Self-Regard, New York, Plenum
Press, 1993, p. VIII (préface).
6. Baumeister R. F. et coll., « Does high self-esteem cause better performance, interpersonal
success, happiness, or healthier lifestyles ? », Psychological Science in the Public Interest,
2003, 4 (1), p. 1-44.
7. Orth U., Robins R. W., « Is high self-esteem beneficial ? Revisiting a classic question »,
American Psychologist, 2022, 77 (1), p. 5-17.
8. Harris M. A., Orth U., « The link between self-esteem and social relationships : A meta-
analysis of longitudinal studies », Journal of Personality and Social Psychology, Personality
Processes and Individual Differences, 2020, 119 (6), p. 1459-1477.
9. Saiphoo A. N. et coll., « Social networking site use and self-esteem : A meta-analytic
review », Personality and Individual Differences, 2020, 153, 109639.
10. Niveau N. et coll., « Self-esteem interventions in adults. A systematic review and meta-
analysis », Journal of Research in Personality, 2021, 94, 104131.
11. Cantagrel G., Sur les traces de J. S. Bach, Paris, Buchet-Chastel, 2021, p. 336-337.
12. Chevillard E., L’Autofictif, blog, 3 septembre 2016 (3049).
13. Dans le magazine Elle, à l’automne 2015.
14. Valéry P., Tel Quel, dans Œuvres, Pars, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1950,
t. II, p. 528-529.
15. Bridge L., « Sexual orientation differences in the self-esteem of men and women : A
systematic review and meta-analysis », Psychology of Sexual Orientation and Gender
Diversity, 2019, 6 (4), p. 433-446.
16. Cité dans Album Flaubert, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2021, p. 204.
17. Marmontel J.-F., entrée « Gloire », dans Encyclopédie, 1757, section Philosophie et
Morale, volume VII, p. 716b-721a, consultable en ligne sur l’Édition numérique collaborative
et critique de l’Encyclopédie, http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/.
18. Valéry P., Mauvaises pensées, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1950, t. II,
p. 864.
19. Berthoz A., La Simplexité, Paris, Odile Jacob, 2009.
20. Fénelon, Lettres et Opuscules spirituels, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de
la Pléiade », 1997, t. I, chapitre XXVI, « Sur la simplicité », p. 681.
21. Bobin C., Ressusciter, Gallimard, « Folio », 2001, p. 148.
22. Entendu à la matinale du 7-9 de France Inter, 9 septembre 2022.
23. Il s’agit du « Grand entretien », lors de la matinale du 7-9 de France Inter, 27 juin 2019.
L’entretien était conduit par Léa Salamé et Nicolas Demorand.
24. Thackeray W. M., Le Livre des snobs, Paris, Flammarion, « Garnier-Flammarion », 2027.
25. Green J., La terre est si belle… Journal 1976-1978, Paris, Seuil, 1982, à la date du
20 juillet 1976.
26. Leary M. L. et coll., « Self-esteem as an interpersonal monitor : The sociometer
hypothesis », Journal of Personality and Social Psychology, 1995, 68 (3), p. 518-530.
27. Eisenberger N. I. et coll., « The neural sociometer : Brain mechanisms underlying state
self-esteem », Journal of Cognitive Neuroscience, 2011, 23 (11), p. 3448-3455.
28. Tchalova K. et coll., « Shifting the sociometer : Opioid receptor blockade lowers self-
esteem », Social Cognitive and Affective Neurosciences, 2023, 18 (1), p. 1-9.
29. Vauvenargues, Réflexions et maximes posthumes, dans L’Art de l’insolence, Robert
Laffont, « Bouquins », 2016, maxime 446, p. 80.
30. Valéry P., La Soirée avec Monsieur Teste, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque
de la Pléiade », 1950, t. II, p. 25.
31. Adapté de Laërce D., Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris, Le Livre de Poche,
1999, p. 276-277.
32. Voir pour synthèse : Guéguen N., « Souriez, tout ira mieux », Cerveau et psycho, 2016,
74, p. 88-91.
33. Hanson V. D., Les Guerres grecques, Paris, Autrement, 1999, p. 64.
34. Chevillard E., L’Autofictif, blog, 16 mai 2014.
35. Castiglione, Le Livre du courtisan, Paris, Flammarion, « Garnier-Flammarion », 1991,
livre premier, chapitre XXVI, p. 54.
36. Voir par exemple : Sorokowski P., « Politicians’ estimated height as an indicator of their
popularity », European Journal of Social Psychology, 2010, 40 (7), p. 1302-1309.
37. Plutarque, « Vie de Jules César », La Vie des hommes illustres, XII.
38. Mahadevan N. et coll., « Self-esteem as a hierometer : Sociometric status is a more potent
and proximate predictor of self-esteem than socioeconomic status. », Journal of Experimental
Psychology (General), 2021, 150 (12), p. 2613-2635.
39. Lacroix G., Euphorismes, Paris, Max Milo, 2011, p. 53.

1. Il s’agit des émissions de Jean-Luc Delarue : Ça se discute ou Jour après jour, diffusées
entre 1994 et 2009 sur la chaîne de télévision France 2.
2. Cité dans Dantzig C., Anthologie des écrivains français racontés par les écrivains qui les
ont connus, Paris, Grasset, 2021, p. 290.
3. Tolstoï L., Souvenirs et récits, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960,
p. 205.
4. Xiaodan Gu X. et coll., « The effects of loving-kindness and compassion meditation on life
satisfaction : A systematic review and meta-analysis », Applied Psychology in Health and
Well-Being, 2022, 14, p. 1081-1101.
5. Hutcherson C. A. et coll., « Loving-kindness meditation increases social connectedness »,
Emotion, 2008, 8 (5), p. 720-724.
6. Mongrain M. et coll., « Practicing compassion increases happiness and self-esteem »,
Journal of Happiness Studies, 2011, 12, p. 963-981.
7. Graser J. et coll., « Effects of a 12-week mindfulness, compassion, and loving kindness
program on chronic depression : A pilot within-subjects wait-list controlled trial », Journal of
Cognitive Psychotherapy, 2016, 30 (1), p. 35-49.
8. Los Estados de animo. El aprendizaje de la serenidad, Barcelone, Kairos, 2010.
9. Cité dans Pajak F., Dans le calme du soir, Lausanne, Les Éditions noir sur blanc, p. 160.

U
1. Érasme, Les Adages, Les Belles Lettres, Paris, 2011, t. I, Adage 516, p. 416-417.
2. Sedidikes C. et coll., « Pancultural self-enhancement », Journal of Personality and Social
Psychology, 2003, 84 (1), p. 60-79.

V
1. Cité dans Gagnière C., Versiculets et texticules, Paris, Robert Laffont, 1999, p. 268.
2. Alain, Propos, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1956, t. I, « Orgueil et vanité,
9 septembre 1921 », p. 289-291.
3. L’anecdote est racontée par la marquise de Sévigné, dans deux lettres à sa fille, datées du
24 et du 26 avril 1671.
4. Voltaire, lettre à M. Mariott du 26 février 1767, lettre 6770, dans Œuvres complètes de
Voltaire, Paris, Garnier frères, 1877, t. 45, p. 135-137.
5. Voir par exemple : Blanchflower D. G., « Is happiness U-shaped everywhere ? Age and
subjective well-being in 145 countries », Journal of Population Economics, 2021, 34, p. 575-
624. Quelques travaux contestent cependant la méthodologie utilisée pour ces études sur le
vieillissement heureux, voir par exemple : Hellevik O., « The U-shaped age-happiness
relationship : Real or methodological artifact ? », Quality and Quantity, 2017, 51, p. 177-197.
6. Alexander R. et coll., « The neuroscience of positive emotions and affect : Implications for
cultivating happiness and wellbeing », Neuroscience and Biobehavioral Reviews, 2021, 121,
p. 220-249.
7. Chamfort, Maximes et pensées morales, dans Œuvres choisies, Paris, Librairie des
Bibliophiles, 1879, p. 19. Document intégral accessible sur Internet, bibliothèque de
l’Université d’Ottawa.
8. Renard J., « 30 septembre 1897 », Journal, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
p. 432.
9. Millman L. S. M. et coll., « Towards a neurocognitive approach to dance movement
therapy for mental health : A systematic review », Clinical Psychology and Psychotherapy,
2020, 28 (1), p. 24-38.
10. « Les religions sont de beaux tombeaux. Entretien avec Frédérique Jourdaa », Ouest-
France, 2 février 2015.
11. Camus A., La Chute, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade », 2008, t. III, p. 722.
12. Évangile selon saint Jean 20, 24-29.

1. Cité dans Comprendre le monde. Les grands entretiens de la Revue XXI, Les Arènes, 2016,
p. 176-177.

Y
1. Voir pour synthèse : Eliade M., Le Yoga, immortalité et liberté, Paris, Payot, 2015 ;
Kock M., Yoga, une histoire-monde, Paris, Pocket, 2021.

Z
1. Alain, Définitions, dans Les Arts et les Dieux, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1958, p. 1099.
2. Film Orion Pictures de 1983.
3. Rey A. (dir.), Dictionnaire culturel en langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert,
2005.

L’ESTIME DE MOI
1. Attribué à Goethe et cité dans Prigent M. (dir.), Histoire de la France littéraire, Paris, PUF,
2006, t. III, p. 53.
SOMMAIRE
L'estime de soi et tout le reste

Abaisser ou grandir
Acceptation

Admiration, mode d'emploi

Admirer, mais quoi ?

Âge
Aide

Alexandre Dumas

Allô, c'est toi ?

Ambition

Amour

Amour de soi

Anniversaire
Antidépresseurs

Anxiété

Apparence : moyen ou fin ?

Applaudissements

Approbation
Arrogance

Auteur jugeant son œuvre


Autobienveillance

Autocontrôle

Autocritique

Autolâtrie

Automne
Autrui

Avoir confiance au-delà de soi

Avoir raison

Awe : admirer et rétrécir

B
Balzac et le recueillement

Banalité

Barbie

Beckett et l'échec

Belle dame en soins palliatifs

Bernanos

Bêtise

Biais de négativité

Bide
Bienveillance
Bienveilleurs

Blocages et déblocages

Bon à rien !

Bonbons
Bonheur et estime de soi

Bonne ou haute estime de soi ?


Bouder

Bowling
Bravo ou merci ?

Cahier
Cancres et enseignants

Célébrité, notoriété et leur loyer


Céline et Bach
Certitudes

Cerveau anxieux
Chance

Changer
Chanteur lucide

Charge et décharge mentale

Chiens et chats
Chirurgie esthétique

Choses sérieuses
Christophe André

Cincinnatus

« Comme il faut »

Comparaisons
Comparaisons, mode d'emploi
Complexes

Compliments (expression)

Compliments (quête et recherche)

Compliments (réception)
Conjugaisons

Cons
Consolation d'écrivains

Contamination par le succès


Contradiction et sagesse

Conversation
Corps

Corps voûté
Couple et ses bienfaits

Critiques (écouter)

Critiques (formuler)
Culpabilité

D
Défaite

Défi

Défusion

Demandez et écoutez

Démolition
Dent

Dépression

Désolée d'avoir décroché

Dessin

Développement personnel
Devise

Diète de soi

Dieu s'en fiche

Dignité

Dollar

Dominance ou appartenance ?
Douleureux

Doute

Droit (Tiens-toi)
E

Ecce homo

Échec

Écosystème

Effet Dunning-Kruger
Efforts pour aller bien

Ego

Ego Park

Égoïsme subtil

Égoïsme véritable
Éloges

Émotions et estime de soi

Empereur d'Autriche

Emprise

Endophasie
Enfer : est-ce que « l'enfer, c'est les autres » ?

Entretien d'embauche

Envie

Erreur double

Exhibitions et prothèses

F
Femmes

Feu rouge
Fierté

Génies et surdoués partout ?

Gentillesse

Globale ou spécifique, l'estime de soi ?


Gonflé !
Gratitude

H
Héraclite l'Obscur

Hésitations, décisions et mythe du bon choix

Honte et ses bienfaits

Honte et ses méfaits

Humanisme et individualisme

Humiliations
Humilité

Humilité : jusqu'où s'alléger de soi ?

Hymnes

Idiote !
Idolâtrie et idiolâtrie

Imparfaits

Incapacités

Insultes

Interdépendance

Irénisme

Jargon
Journal intime

Jugement (1) : s'entraîner à ne plus juger (les autres)

Jugement (2) : s'entraîner à ne plus (se) juger

Kaïnophobie

Kata
Kundera

Kyudo

Lancer de chaussure

Latin
LeBron James

Lecteur émouvant

Lever le doigt en classe

Liberté : gains

Liberté : mésusages

Louis XIV

Lucidité

Lune

Maladies curiales

Mamma ! Perché mi hai fatto cosi bello ?

Marc Aurèle

Marie Curie

Mauvais calcul
Méditation

Memento mori

Mensonge et valorisation de soi

Mentir ou être soi-même ?

Mépris de soi

Mépriser les subalternes

Méritocratie

Métamorphoses oubliées

Mètre Boris
Misère humaine

Modèles

Modèles et contre-modèles

Modestie (fausse)

Moi

Moi, mon, ma : un jeu de l'ego

Montesquieu

Montherlant

Mort
MQM : l'effet « Meilleur Que la Moyenne »

Mystère

Naissance

Narcissiques et détecteurs de mensonges

Narcissisme
Narcissisme épidémique

Narcissisme et politique

Nature

Néron

Non, c'est non !

Non-violence avec soi-même

Nous : si on pense « nous », on renforce son estime de soi

Nudité

Objets

Obsession de soi

Occasions ratées

Œuvre d'art !
Oiseaux
Opacité de la vie

Optimisme

Ordinaire

Orgueil (florilège)

Oubli de soi

Oubli de soi (précision)

Oublier les mauvais souvenirs

Overdose

Pardon (pardonner aux autres)

Pardon (se pardonner)

Parler de soi

Pas en avant

Pascal

Passé

Patience

Pearl Harbor

Péché
Péché capital

Perdant

Père à l'entrée de la librairie

Permis de conduire

Petit garçon qui voulait voyager seul

Petits maîtres

Peur

Peurs de l'ego (liste non limitative)

Philophronétique
Philosophie antique et thérapies de l'estime de soi

Photo avec auteur et capitaine


Photo et ego

Place (rester à sa place)


Plaire

Plaisirs de la Cour

Pleurs de bébé

Politique

Pourquoi moi ? Et pourquoi pas moi ?

Poutres de Montaigne

Préféré

Présentation de soi

Président

Princesse
Profondeur (fausse)

Projets

Psychothérapie

Puerto Williams

Qualités
Questions et problèmes

Quille (de bateau)

Quotient intellectuel

Racisme

Rang social

Raté

Réincarnation
Rejet social

Rejet social (biologie)

Repos de l'estime de soi

Résilience

Rêves

Rides

Sages

Savants et chercheurs

Savourer ou atténuer ?

Science : que dit-elle exactement de l'estime de soi ?


SDG

Se perdre en chemin
Selfie

Semblables ou différents

Sexuelle (orientation)

Sifflets

Signal d'alarme

Silence de l'estime de soi

Simplicité

Simplicité royale

Ski et bosses

Snobisme

Sociomètre
Solitude

Souffrances de l'ego

Soumission

Sourire
Sparte

Sportif français

Sprezzatura

Stars

Statut social

Succès et réussite

Surestime de soi
Surgelés

Talent de se taire

Télévision, psychologie et chirurgie

« Tell me your story »

Théophile Gautier

Tolstoï

Tong-len
Traductions en chaîne

Transclasse tranquille

Travail sur soi

Tristesse contemplative

Trop pour moi

Ultracrépidarianisme

Universel, le besoin d'estime de soi ?

Vacheries et épigrammes

Vanité

Vatel, le suicide et l'estime de soi

Vertu
Victoire et insolence

Vie réussie

Vieillir heureux

Viens danser !

Vieux qui dit « tu »

Visage

Vitrine

Voir ou croire

Vol de sac

Vol plané

VTC !
Vu autrement

Wantard

WC

Who's Who ?

Xu Ge Fei

Yoga

Z
Zèle

Zelig

Zéro

Zone de confort

Zouave

Zzz
L'estime de moi

Notes

Du même auteur chez Odile Jacob


Du même auteur
chez Odile Jacob

La Nouvelle Peur des autres (avec Antoine Pélissolo et Patrick Légeron), 2023.
Les Nouvelles Personnalités difficiles (avec François Lelord), 2021.
Ces liens qui nous font vivre. Éloge de l’interdépendance (avec Rébecca Shankland), 2020.
Et n’oublie pas d’être heureux. Abécédaire de psychologie positive, 2014.
Sérénité. 25 histoires d’équilibre intérieur, 2012.
L’Estime de soi. S’aimer pour mieux vivre avec les autres (avec François Lelord), nouvelle édition,
2011.
Les États d’âme. Un apprentissage de la sérénité, 2009.
Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l’estime de soi, 2006.
Psychologie de la peur. Craintes, angoisses et phobies, 2004.
Vivre heureux. Psychologie du bonheur, 2003.
La Force des émotions. Amour, colère, joie (avec François Lelord), 2001.

Ouvrages collectifs sous la direction de Christophe André


Méditez avec nous, 2017.
Les psys se confient. Pour vous aider à trouver l’équilibre intérieur, 2015.
Secrets de psys. Ce qu’il faut savoir pour aller bien, 2011.
Guide de psychologie de la vie quotidienne, 2008.
www.odilejacob.fr

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*1. Dans le jargon littéraire, un nègre est une personne qui écrit vos livres, ou de grands
passages de vos livres, à votre place, quand vous n’en avez pas le temps. Cela se fait dans
l’ombre, de manière anonyme : au « nègre » le travail et à l’auteur les honneurs (s’il y a lieu).
Dans le cas de Dumas, qui signa près de 650 livres, les historiens ont pu recenser avec
vraisemblance près de 45 « prête-plumes » (c’est le nouveau nom, politiquement correct, et
surtout plus explicite, de la fonction). La remarque de son interlocuteur était ainsi doublement
perfide…
*1. En basque, agur signifie « salut, au revoir » ou même « adieu ».

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