JAE Philosophy of Adventist Education JAE 33 French
JAE Philosophy of Adventist Education JAE 33 French
L A P H I L O S O P H I E
D E L’ É D U C A T I O N
A D V E N T I S T E
G E O R G E R . K N I G H T
REVUE
S O M M A I R E
33:2012 RÉDACTRICE
Beverly J. Robinson-Rumble
RÉDACTEUR ADJOINT
Luis A. Schulz
Éditorial CONSULTANTS
Lisa Beardsley-Hardy
3 Une éducation distincte Benjamin Schoun
Ella Simmons
2 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
É D I T O R I A L
Dans ce numéro spécial de la Revue d’Éducation soutenons et qui est unique et irremplaçable lorsqu’il
Adventiste nous voulons présenter un sujet que nous s’agit de mettre au point une approche authentiquement
considérons de la plus haute importance pour les adventiste de l’éducation.
enseignants des écoles, lycées, séminaires et universités Sur la base de cette fondation philosophique qui
adventistes. Cet exposé peut être profitable à chaque nous distingue en tant qu’éducateurs adventistes,
salle de classe dans ses activités en l’aidant à se fonder l’auteur s’attache à montrer dans la deuxième partie
sur la sûre philosophie adventiste de l’éducation qui les répercussions de cette perspective philosophique
lui donne clairement son identité. biblique pour la pratique éducative, en insistant
L’Église adventiste du septième jour maintient et gère particulièrement sur les éléments en rapport avec la
l’un des plus importants réseaux unifiés d’enseignement nature et les besoins de l’apprenant, tout en mettant
privé de la planète ; une compréhension éclairée et une en relief les objectifs de l’éducation adventiste et le
intégration équilibrée de la philosophie adventiste de rôle pastoral de chaque enseignant.
l’éducation font partie des éléments stratégiques qui Enfi n, dans la troisième partie, l’auteur présente une
lui permettent de fortifier cette unité et cette intégrité. discussion en faveur de la création d’un programme qui
Cette philosophie adventiste de l’éducation, sous puisse faire rayonner dans la pratique ces croyances
nos yeux aujourd’hui et partagée au moyen de cette qui nous identifient, en même temps que la description
édition spéciale de la Revue d’Éducation Adventiste, de son influence sur les méthodologies pédagogiques
ne serait pas devenue réalité si Ellen White n’avait pas et la fonction sociale des écoles adventistes, sans
existé. La philosophie adventiste de l’éducation est un distinction de niveau, de situation géographique ou
exemple de plus de la façon dont elle s’acquitta de sa d’importance. Cette approche biblique peut non seu-
tâche, « consoler le peuple de Dieu et corriger ceux lement résoudre les doutes ou les problèmes liés à
qui s’éloignent des vérités bibliques ». Nous pour- notre pratique éducative, mais aussi fortifier l’identité
rions passer en revue les différentes philosophies de adventiste que chaque enseignant devrait communi-
l’éducation, de Platon aux auteurs contemporains, nous quer par son comportement de tous les jours, et en
chercherions en vain semblable déclaration. Toutes les particulier pendant ses cours en intégrant la foi au
autres théories ne projettent que des lueurs partielles de processus enseignement-apprentissage.
la vérité sur un océan de contradictions. Ellen White C’est ainsi que se referme ce cercle sacré de l’édu-
nous a apporté quelque chose d’unique en développant cation adventiste. Dans ce genre d’éducation, il n’y
les notions de sa vision sur la philosophie adventiste de a aucun doute que chaque éducateur doive devenir
l’éducation : elle part d’un principe théologique qui a un pilier solide. En même temps, afi n d’être un tel
déterminé tout ce qu’elle a écrit plus tard sur le sujet. pilier, il doit être fidèle dans l’application de la phi-
Bien que notre revue présente en général des sujets losophie adventiste de l’éducation, car elle constitue
qui penchent plutôt du côté pratique, nous pensons le fondement de chacune des écoles qui font partie
qu’il est essentiel que chaque éducateur adventiste du grand réseau mondial de l’éducation adventiste.
consacre du temps et de la réflexion aux trois parties Que l’enseignant soit en montagne ou en plaine, au
de l’exposé du Dr George R. Knight sur la philosophie bord de la mer ou dans une grande ville, son labeur
adventiste de l’éducation. L’auteur inclut dans chaque accompli selon cette base philosophique unifiée aura
section une synthèse des sujets qu’il expose plus à pour couronnement la belle tâche d’éducation et de
fond dans ses ouvrages Philosophy and Education : rédemption. Tel est le grand privilège d’un éducateur,
An Introduction in Christian Perspective et Myths sa profonde satisfaction : elle transcende le terrestre
in Adventism : An Interpretive Study of Ellen White, pour s’élever vers les hauteurs célestes.
Education, and Related Issues. Que Dieu bénisse chaque éducateur adventiste.
La première partie est consacrée à l’éducation « Que Dieu […] fasse briller sur nous sa face ! —
rédemptrice. L’auteur y examine l’importance du thème, Afi n que l’on connaisse […] ton salut parmi toutes
décrit la structure de base qu’adopte la philosophie en les nations ! » (Psaume 67.2,3, NBS)
termes de réalité (métaphysique), vérité (épistémolo-
gie) et valeurs éthiques et esthétiques (axiologie) ; il Le Dr Luis A. Schulz est directeur associé du Dépar-
projette également un éclairage biblique sur chacune tement de l’Éducation à la Conférence générale des
de ces questions philosophiques pour arriver à l’éta- adventistes du septième jour, Silver Spring, Maryland,
blissement des bases de la vision du monde que nous U.S.A.
j a e. a d ve n t i s t .o r g 32:
33:2011
2012 • • RReevvuuee dd’ É’ Édduuccaat ti oi onn AAddve
vennt ti si st tee 3
U N E É D U C A T I O N
R É D E M P T R I C E
1è r e p a r t i e
Un fondement
philosophique
G E O R G E R . K N I G H T
4 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 1 è r e p a r t i e
P
ourquoi étudier la philosophie de l’édu- que sans une prise de position philosophique bien
cation ? Après tout, le temps est court, définie sur ces trois catégories, il est impossible,
et il y a tant de choses bien plus utiles que ce soit individuellement ou collectivement,
à apprendre. Pourquoi donc perdre de de prendre des décisions, d’établir un programme
précieuses heures pour une étude à la d’études, d’évaluer les progrès institutionnels ou
fois ésotérique et inutile ? individuels. En revanche, à l’aide d’une philosophie
Ce sont de bonnes questions qui me rappellent de l’éducation bien définie, une personne ou un
la multitude de lois qui régissent notre monde. groupe peut fixer clairement ses objectifs et établir
En effet, nous savons que le monde est soumis à des plans d’action pour les atteindre.
de multiples lois, non seulement dans le domaine Certes, un être humain peut choisir soit de tra-
physique, mais également en société. Je collec- verser sa vie professionnelle sans véritable but, soit
tionne depuis quelques années ces lois qui nous de construire sa carrière en fonction de la volonté
éclairent l’esprit. d’un tiers. Si on choisit la première option comme
Prenons par exemple la LOI DE SCHMIDT : ligne de conduite, on présuppose une philosophie
« Si vous manipulez un objet trop longtemps, il de la vie caractérisée par une existence sans véri-
cassera. » tables buts et sans finalité bien définie, alors que
Ou bien la LOI DE WEILER : « Rien n’est la seconde option donnerait lieu à une philosophie
impossible à celui qui n’a pas à le faire lui-même. » de l’éducation assurément bien réfléchie, mais qui
Puis la LOI DE JONES : « Quiconque sourit aurait comme résultat déconcertant de faire prendre
quand tout va mal a déjà trouvé qui blâmer. » la mauvaise direction.
Il n’est pas question non plus de faire abstraction J’aimerais suggérer qu’une philosophie de l’éduca-
de la LOI DE BOOB : « On trouve toujours ce tion bien réfléchie n’est pas seulement l’atout le plus
qu’on cherche au dernier endroit où on l’a cherché. » utile de l’éducateur, mais aussi le plus important.
Éclairé par la sagesse populaire, j’ai fini par tenter Ce point de vue est partagé par Ellen White (1827-
de formuler une sagesse cryptique et ésotérique de 1915), la voix prophétique de l’Église adventiste du
ma propre plume. septième jour. Elle écrit : « Une conception erronée
Le résultat en est la LOI DE KNIGHT, avec de la nature et de l’objet véritable de l’éducation a
deux corollaires. Formulée simplement, voici la conduit de nombreux éducateurs à faire des erreurs
LOI DE KNIGHT : « Il est impossible d’arriver à graves ou même fatales [éternellement fatales dans
destination si on ne sait pas où on va. » Premier le contexte général de ses écrits] — notamment en
corollaire : « Un établissement scolaire qui ne par- négligeant la maîtrise des émotions ou l’enracine-
vient pas à approcher de près ses objectifs perdra ment des principes au profit d’efforts accomplis en
tôt ou tard le soutien de ses constituants. » Second vue d’une culture intellectuelle ou en désirant si
corollaire : « C’est seulement quand on souffre fortement obtenir des avantages matériels que les
qu’on réfléchit. » intérêts éternels sont oubliés. »2
J’ai formulé ces riens à l’époque où j’étais jeune Elle écrit aussi : « Il m’est apparu comme étant
professeur de philosophie de l’éducation. À l’époque, urgent d’établir des écoles chrétiennes. En effet, dans
en effet, je croyais, et je le crois encore fermement, les écoles d’aujourd’hui, on enseigne bien des choses
qu’un enseignant doit posséder une solide philoso- néfastes qui vont à l’encontre de la véritable nature
phie de l’éducation, laquelle constituera un atout de l’éducation et en empêchent l’aspect bienfaisant.
majeur parmi ses compétences. Ceci s’avère vrai, On a besoin de créer des écoles où la parole de
en partie, dans la mesure où la philosophie traite Dieu constitue la base de l’éducation. Satan est le
des questions fondamentales de l’existence, telle grand ennemi de Dieu, et son objectif constant est
la nature de la réalité, de la vérité et de la valeur. de fourvoyer les âmes et de les empêcher de faire
En rapport étroit avec la philosophie se trouve le allégeance à Jésus-Christ, le Roi des cieux. De plus,
concept de la vision du monde [Weltanschauung, Satan souhaiterait que les esprits des hommes et des
conception qu’on se fait de la vie], ce qui « grosso femmes exercent une influence en faveur du mal,
modo […] a trait à l’interprétation personnelle de de l’erreur, de la corruption, au lieu d’utiliser leurs
la réalité et à la vision fondamentale de la vie »1. talents au service de Dieu. Il atteint son but lorsqu’en
Les croyances que nous cultivons concernant pervertissant leurs notions de l’éducation, il réussit
les questions philosophiques de réalité, vérité et à rallier à sa cause parents et enseignants ; car une
valeur vont déterminer notre comportement dans la fausse éducation induit souvent l’esprit à emprunter
vie personnelle et la vie professionnelle. Il s’ensuit le chemin de l’infidélité. »3
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Ce sont de telles pensées qui au cours des l’Église adventiste a établi un réseau éducatif
années ont conduit plusieurs Églises chrétiennes, qui compte actuellement presque 8 000 écoles.
y compris l’Église adventiste, à fonder leurs Chaque système d’éducation a ses objectifs
propres écoles, au prix de grands efforts et de propres, objectifs définis bien sûr en fonction
dépenses considérables. Le mouvement a été de sa philosophie éducative. En gardant ceci
accentué par la conviction des adventistes que à l’esprit, procédons maintenant à un examen
chacun des enfants de l’Église est confronté au des questions de base propres à la philosophie,
grand conflit entre le bien et le mal. C’est ainsi
que l’Église adventiste a jugé bon de prendre
La philosophie suivi par une vue d’ensemble sur la perspective
chrétienne/adventiste de ces questions. Enfin,
les devants pour établir un système d’éducation
fondé non seulement sur un entendement chrétien
traite des nous examinerons les pratiques éducatives qui
découlent de cette perspective.
général de la réalité, de la vérité et de la valeur,
mais aussi sur un système d’éducation qui reflète
questions Les questions philosophiques et leur pertinence
ses propres vues distinctives.
Saisir les idées sous-jacentes qui ont conduit
fondamentales pour l’éducation
La philosophie traite des questions fondamen-
à l’établissement et au fonctionnement des
écoles adventistes est du domaine d’une philo-
auxquelles tales auxquelles chaque être humain doit faire
face. On voit mieux le fond de la philosophie en
sophie adventiste de l’éducation. Il est évident
que connaître les concepts fondamentaux n’est
chaque être questions à poser au lieu de réponses à fournir.
On pourrait même dire que la philosophie est
qu’un aspect de la tâche. D’autres aspects com-
prennent, pour la vie scolaire, le développement
humain doit l’étude des questions. Van Cleve Morris observe
que l’essentiel est de poser les bonnes questions.
et l’application de méthodes conformes à ces
concepts. Les deux premiers objectifs se rangent
faire face. On Les bonnes questions, selon lui, sont celles qui
sont significatives, celles auxquelles on cherche
sous la rubrique de philosophie éducationnelle.
Les aspects pratiques sont la responsabilité de
voit mieux sincèrement les réponses, celles qui feront réel-
lement la différence dans la manière dont nous
l’éducateur. Il les mettra en œuvre après avoir
consciencieusement réfléchi non seulement à ses
le fond de la vivons et travaillons4.
Le contenu philosophique de cette étude s’arti-
croyances de base, mais aussi à la façon dont ces
croyances peuvent et doivent influencer sa vie
philosophie cule autour de trois catégories fondamentales :
1. Métaphysique — l’étude des questions
de tous les jours et la conduite de sa profession.
Avant de discuter des aspects fondamentaux
en questions concernant la nature de la réalité ;
2. Épistémologie — l’étude de la nature de la
de la philosophie, il convient de souligner qu’une
philosophie de l’éducation est bien plus vaste
à poser au lieu vérité, de la science et de la connaissance, de la
manière dont on y accède et dont on les évalue ;
qu’une philosophie scolaire. En effet, quel que
soit le groupement social, les écoles ne sont qu’un
de réponses à 3. Axiologie — l’étude de la question de valeur.
Sans une philosophie distinctive de la réalité,
seul aspect d’un système éducatif dans lequel la
famille, les médias, les élèves et étudiants, ainsi
fournir. de la vérité et de la valeur, une personne ou un
groupe ne pourrait pas prendre des décisions
que l’église partagent la responsabilité d’éduquer judicieuses, que ce soit pour la conduite de la vie
la génération montante, la famille jouant le rôle ou pour le développement d’un système éducatif.
prépondérant. Ce fait doit être reconnu, bien que Les questions dont traite la philosophie sont
cet exposé se serve de catégories le plus souvent fondamentales, au point qu’on ne peut guère y
liées à la scolarité. Mais les questions que nous échapper. Il s’ensuit que tout être humain, quel
étudions ici sont d’une importance égale à la fois qu’il soit, qu’il comprenne consciemment ou non
pour l’église, pour les familles individuelles et les implications philosophiques de l’existence,
pour les enseignants eux-mêmes. On obtient les mène sa vie personnelle et collective en fonction
meilleurs résultats lorsque les parents d’élèves, des « réponses » aux questions philosophiques
les enseignants et les responsables d’église fondamentales de la vie. Toute prise de décision
partagent les mêmes préoccupations et assurent est liée aux questions de réalité, vérité et valeur.
un milieu d’étude dans lequel chaque apprenant Autrement dit, la philosophie motive la prise
profite d’un enseignement unifié, contrairement de décision. Ne serait-ce que pour cette seule
à un enseignement schizophrénique s’il arrivait raison, l’étude des questions philosophiques
que les éducateurs adoptent des perspectives fondamentales est importante. Après tout, il vaut
divergentes. Ce n’est donc pas par hasard que mieux agir dans l’entendement au lieu d’errer
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MÉTAPHYSIQUE
compte, qu’est-ce qui est réel ? » est la ques- et le développement de l’univers en un système
tion fondamentale que pose la métaphysique. À ordonné. Certaines questions peuplent le domaine
première vue, la réponse à cette question semble de la cosmologie : « Quelle est l’origine de
plutôt évidente. Après tout, la plupart des gens l’univers ? Comment s’est-il formé ? Accident
pensent être tout à fait certains de la « réalité » ou dessein ? Son existence a-t-elle un but ? »
de leur monde. Si vous le leur demandez, ils vous Un deuxième aspect de la métaphysique est
diront d’ouvrir les yeux, de regarder l’horloge théologique. La théologie fait partie de la théorie
au mur, d’écouter le train qui passe ou de vous religieuse qui traite des concepts concernant
baisser pour toucher le plancher sous vos pieds. Dieu : « Y a-t-il un Dieu ? Si c’est le cas, y en
En fin de compte, disent-ils, voilà ce qui est réel. a-t-il un ou plusieurs ? Quels sont les attributs
Mais est-ce vraiment le cas ? Leurs réponses se de Dieu ? Si Dieu est à la fois bon et tout-puis-
situent sur le plan physique et non sur celui de la sant, pourquoi le mal existe-t-il ? Si Dieu existe,
métaphysique. Il y a sûrement d’autres questions quelles sont ses relations avec les êtres humains
plus fondamentales à poser. Par exemple, d’où et avec le monde “réel” de la vie quotidienne ? »
viennent les matériaux du plancher, l’énergie qui À de telles questions, on répond de manière
fait avancer le train, la régularité du temps ? Peu très diverse selon les mentalités. Les athées
importe que votre réponse ait trait au dessein, à prétendent qu’il n’y a pas de Dieu, alors que les
l’accident ou au mystère, car une fois que vous panthéistes affirment que Dieu est identique à
êtes allé au-delà du physique, vous pénétrez dans l’univers ; il est partout et en tout. Les déistes
le domaine de la métaphysique. voient Dieu comme le créateur de la nature et
Nous pouvons avoir un aperçu du domaine des lois morales ; cependant, ils affirment que
de la métaphysique en passant en revue une Dieu ne s’intéresse pas particulièrement aux
série de questions qui concernent la nature de événements de la vie quotidienne des êtres
la réalité. Les interrogations du métaphysicien humains, ni à ceux de l’univers physique. Par
figurent parmi les questions les plus générales ailleurs, les théistes croient en un Dieu créateur
que l’on puisse poser, et les gens ont besoin de et personnel qui s’intéresse profondément et
leur trouver des réponses, avant même de trou- continuellement à sa création. Le polythéisme,
ver des réponses satisfaisantes à leurs questions en revanche, affirme qu’il a y plusieurs dieux,
spécifiques. Toutefois, une vérification complète alors que les théistes croient en un Dieu unique5.
de toute réponse à ces questions dépasse la Un troisième aspect de la métaphysique est
pensée rationnelle de l’être humain. Mais ces anthropologique. L’anthropologie consiste en
questions restent pertinentes ; même si l’être l’étude des êtres humains, et de ce fait pose les
humain n’arrive pas à les comprendre consciem- questions suivantes : « Quelle est la relation
ment, il n’en demeure pas moins vrai que ses entre l’esprit et le corps ? L’esprit est-il plus
activités quotidiennes et ses objectifs à long important que le corps ? Le corps dépend-t-il
terme sont fonction d’un ensemble de croyances de l’esprit, ou est-ce le contraire ? Quel est
métaphysiques. On observe également que ceux l’état moral de l’humanité ? Les êtres humains
qui cherchent des réponses à des questions plus naissent-ils bons, mauvais, ou moralement
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neutres ? Dans quelle mesure les êtres humains illusoires, trompeuses ou imaginaires. Diverses
sont-ils libres ? Jouissent-ils du libre arbitre, ou croyances métaphysiques donnent lieu à diverses
leurs pensées et leurs actes sont-ils déterminés approches éducatives, et même à des systèmes
par l’environnement, l’hérédité ou un Être d’éducation très divergents.
divin ? Chaque être humain possède-t-il une Pourquoi les adventistes et d’autres chrétiens
âme ? Si c’est le cas, qu’est-ce l’âme ? » Les investissent-ils tant d’argent chaque année pour
réponses à ces questions et les prises de position l’instruction privée, alors que les écoles publiques
qui s’ensuivent sont multiples et variées ; elles sont gratuites et à la portée de tous ? À cause
déterminent dans une large mesure les valeurs, de leurs croyances métaphysiques quant à la
les idéaux et les pratiques d’une société sur les nature de l’ultime réalité, l’existence de Dieu,
plans politique, social, religieux et éducatif. le rôle de Dieu dans les affaires humaines et
Le quatrième aspect de la métaphysique est la nature et le rôle des êtres humains en tant
ontologique. L’ontologie est l’étude de la nature qu’enfants de Dieu. Au niveau le plus profond
de l’existence, autrement dit ce que signifie le fait de leur conscience, hommes et femmes sont
d’exister. Plusieurs questions sont essentielles en motivés par leurs croyances métaphysiques.
ÉPISTÉMOLOGIE
ontologie : « La réalité se situe-t-elle au niveau L’histoire démontre que les êtres humains sont
de l’énergie physique de la matière que l’on peut prêts à mourir pour leurs convictions et désirent
toucher et percevoir, ou bien se situe-t-elle au par conséquent créer un environnement éducatif
niveau de l’énergie de l’esprit ? Est-elle com- dans lequel leurs croyances fondamentales seront
posée d’un seul élément (par exemple, matière enseignées à leurs enfants.
ou esprit), ou de deux éléments (par exemple, L’aspect anthropologique de la métaphysique
matière et esprit), ou de multiples éléments ? La revêt une importance particulière pour les
réalité est-elle en soi ordonnée selon des lois éducateurs de toutes tendances. Après tout, ils
bien déterminées, ou bien est-elle désordonnée ont affaire à des êtres humains malléables lors
en attendant que l’esprit humain lui donne une d’une période des plus impressionnables de leur
organisation structurée ? La réalité est-elle fixe existence. Le but même de l’éducation dans toutes
et stable, ou bien est-ce le changement perpétuel les philosophies est lié de près à ces vues. C’est
qui la caractérise ? Cette réalité est-elle favorable, ainsi que les considérations anthropologiques sont
défavorable ou neutre envers l’humanité ? » extrêmement proches des buts de l’éducation. Le
philosophe D. Elton Trueblood l’a bien exprimé
Métaphysique et éducation en affirmant : « Tant que nous ne sommes pas
Ne serait-ce qu’une étude sommaire des sûrs de la véritable nature de l’homme, nous ne
sociétés anciennes ou modernes révèle l’effet serons pas sûrs de grand-chose d’autre. »6
des aspects cosmologique, théologique, anthro- Il existe une vaste différence entre considérer
pologique et ontologique de la métaphysique sur l’étudiant en enfant de Dieu et ne voir en lui qu’un
leurs croyances et pratiques sociales, politiques, « singe nu »7, selon l’expression de Desmond Morris.
économiques et scientifiques. Tous les habitants Par ailleurs, il est important de savoir si le mal est
de la planète accueillent volontiers les réponses un penchant inné chez l’enfant, ou si l’enfant est
à ces diverses questions métaphysiques ; ils essentiellement bon, ou s’il est bon mais radica-
gèrent leur vie quotidienne en fonction de ces lement déformé par les effets du péché. Ainsi, les
valeurs et croyances culturelles. On ne peut pas prises de position anthropologiques donneront lieu
échapper aux décisions métaphysiques, à moins à des approches sensiblement différentes dans le
d’opter pour une vie d’inaction ; mais ce choix processus éducatif. D’autres exemples de l’impact
même serait métaphysique quant à la nature et de la métaphysique sur l’éducation deviendront
à la fonction de l’humanité. évidents plus avant dans notre étude.
L’éducation, comme d’autres activités humaines,
ne peut se dérouler en dehors du domaine de la ÉPISTÉMOLOGIE
métaphysique. La métaphysique, soit la question L’épistémologie est étroitement liée à la
de l’ultime réalité, se trouve au cœur même métaphysique. En effet, l’épistémologie cherche
de tout concept éducatif, car il importe que le à répondre à des questions fondamentales
programme de l’école (ou de la famille, ou de telles « Qu’est-ce que la vérité ? Comment la
l’église) repose sur le socle solide et factuel reconnaissons-nous ? » L’étude de l’épistémologie
de la réalité, et non sur des bases fantaisistes, aborde les questions de fiabilité de la connaissance
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U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 1 è r e p a r t i e
et de validité des sources d’information. Ainsi, sance empirique entre en jeu. La connaissance
l’épistémologie se trouve, avec la métaphysique, empirique, c’est-à-dire celle qu’on acquiert par
au centre du processus éducatif. Étant donné que les facultés sensorielles, s’avère être inhérente
ces deux concepts sont concernés par l’acquisition à la structure de la conscience humaine. Ainsi,
de la connaissance, et que les enseignants le sont
également, nous observons que l’éducation est
L’étude de en sortant de chez soi un jour de printemps, en
contemplant la beauté du paysage, en entendant
essentiellement une activité épistémologique.
L’épistémologie cherche à répondre à un cer-
l’épisté- le chant des oiseaux, en se sentant enveloppé par
les rayons du soleil et en humant le parfum des
tain nombre de questions fondamentales, l’une
d’elles étant : « Peut-on connaître la réalité ? »
mologie fleurs, on « sait » que le printemps est arrivé.
La connaissance sensorielle est immédiate et
Le scepticisme, dans son acception la plus étroite,
prétend qu’on ne peut pas acquérir de connais-
aborde les universelle, et elle constitue, sous bien des
aspects, le fondement d’une bonne partie de la
sances fiables, et que la quête de la vérité est
chose vaine. Cette pensée a été exprimée par
questions de connaissance humaine.
L’existence de données d’ordre sensoriel ne
le sophiste grec Gorgias (ca. 483-376 av. J.-C.),
qui affirmait que rien n’existe, et que, même s’il
fiabilité de la peut donc pas être niée, et la plupart des gens
l’acceptent en tant que « réalité », sans se poser
existe quelque chose, l’homme ne peut l’appré-
hender. Un scepticisme à outrance rendrait donc
connaissance de questions. Cependant, en se basant uniquement
sur les données sensorielles, le danger existe de
l’action intelligente impossible. Une autre position,
proche du scepticisme, est l’agnosticisme, une
et de validité recueillir des informations qui ne sont ni com-
plètes ni fiables. (Par exemple : la plupart des
profession d’ignorance quant à l’existence ou à
la non-existence de Dieu.
des sources gens ont déjà été confrontés à la contradiction
de voir un bâton qui a l’air tordu quand il est
La plupart des gens affirment que la réalité
peut être appréhendée. Pourtant, une fois dans
d’information. partiellement submergé dans l’eau, mais paraît
droit une fois examiné à l’air libre.) La fatigue,
cette logique de pensée, ils sont obligés de la frustration, la maladie déforment et limitent
déterminer les sources à travers lesquelles cette aussi la perception sensorielle. De plus, il existe
réalité peut être appréhendée, et ils doivent avoir les ondes sonores et les ondes lumineuses inau-
une notion de la façon de juger de la validité de dibles et invisibles à l’oreille nue et à l’œil nu.
leur connaissance. L’être humain a inventé des instruments
D’autres questions sont relatives à l’épistémolo- scientifiques afin d’accroître les possibilités de
gie : Toute vérité est-elle relative ? Ou certaines ses sens ; toutefois, étant donné que l’on ne
vérités sont-elles absolues ? La vérité est-elle peut pas mesurer précisément la capacité de
soumise au temps et au changement, de sorte l’esprit humain ni dans l’enregistrement, ni dans
que ce qui est vrai aujourd’hui, ne l’est plus le l’interprétation, ni dans la distorsion de la per-
lendemain ? Si la réponse est « oui », de telles ception sensorielle, il est difficile de déterminer
vérités sont relatives. En revanche, si la vérité avec exactitude la fiabilité de ces instruments.
absolue existe, celle-ci par définition est éternelle De plus, le degré de confiance qu’inspirent ces
et universelle, et insensible au temps et à l’espace. instruments scientifiques est fonction du bien-
Si, dans l’univers, une vérité absolue existe, les fondé des théories métaphysiques spéculatives
éducateurs voudront à coup sûr la découvrir et qui les concernent. La validité desdites théories
la placer au cœur du programme scolaire. Par est renforcée par l’expérimentation, selon laquelle
ailleurs, étroitement liée à la notion de vérité on fait des pronostics basés sur des observations
relative et de vérité absolue, il y a aussi la notion et des hypothèses formulées, puis, par la suite,
de connaissance subjective ou objective, ainsi sur les conclusions qu’on en tire.
que la question de savoir s’il existe une vérité En résumé, la connaissance sensorielle est
indépendante de l’expérience humaine. fondée sur des hypothèses qui sont admises par
Un aspect majeur de l’épistémologie a trait la foi en la fiabilité des mécanismes sensoriels
aux sources de la connaissance humaine. Si on humains. L’avantage que représente la connais-
accepte l’idée qu’il y a vérité et même Vérité dans sance empirique réside dans le fait que nombre
l’univers, comment les êtres humains peuvent- d’expériences sensorielles peuvent être répétées
ils comprendre de telles vérités ? Comment et examinées par le public.
deviennent-elles connaissance humaine ? Une deuxième source influente de connaissance,
C’est là précisément où la notion de connais- observée dans l’histoire de l’humanité, a été la
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AXIOLOGIE
Le dilemme métaphysique-épistémologique compte de tout l’éventail des réalités et des
Le lecteur attentif se sera déjà rendu compte connaissances que possède l’être humain. Nous
que l’humanité se trouve en quelque sorte tiraillée commencerons plus loin l’exploration d’une
entre la métaphysique et l’épistémologie. Notre approche chrétienne et adventiste des principales
problème : il est impossible de faire des décla- questions philosophiques. Mais nous devons
rations sur la réalité avant d’adopter une théorie d’abord explorer la troisième grande question
appropriée pour aboutir à la vérité. D’autre part, philosophique, l’axiologie ou la question des
on ne peut pas élaborer une théorie de la vérité valeurs.
sans avoir préalablement une conception claire
de la réalité. Nous sommes pris dans un cercle AXIOLOGIE
vicieux. L’axiologie est une branche de la philosophie
En étudiant ces questions fondamentales, l’être qui cherche à répondre à la question : « Qu’est-
humain est contraint de reconnaître sa petitesse, ce qui a de la valeur ? » Toute vie rationnelle,
ses limites et sa fragilité face à l’immensité de individuelle ou collective, est fondée sur un
l’univers. Il se rend compte qu’on ne sait rien ensemble de valeurs. Les systèmes de valeurs
avec certitude, et qu’il n’y a pas de preuves ne sont pas unanimement acceptés ; différentes
irréfutables concernant la réalité, même pas positions sur les questions de métaphysique et
dans le cadre des sciences naturelles. Trueblood d’épistémologie suscitent différents systèmes de
l’affirme en écrivant : « Il est à présent large- valeurs, car les systèmes axiologiques sont édifiés
ment reconnu que la preuve irréfutable est une sur des conceptions de la réalité et de la vérité.
chose que l’être humain ne peut pas obtenir. Il La question des valeurs concerne les notions
en résulte forcément ce double constat : le rai- de ce qu’une personne ou une société considère
sonnement déductif ne peut aboutir à la certitude bon ou préférable. L’axiologie, comme la méta-
de ses prémisses ; le raisonnement inductif ne physique et l’épistémologie, se trouve à la base
peut arriver avec certitude à ses conclusions. même du processus éducatif. L’acquisition des
La notion qu’en sciences naturelles on a à la valeurs appropriées constitue l’un des aspects
fois la certitude et la preuve irréfutables n’est majeurs de l’éducation ; et dans cette perspec-
en fait qu’une superstition de notre époque. »8 tive, la salle de classe est, en quelque sorte, un
Chacun — sceptique et agnostique, scientifique théâtre axiologique où les enseignants jouent à
et homme d’affaires, hindou et chrétien — vit découvert sur le plan moral. Par leurs actions,
selon une foi. L’acceptation d’une prise de position ils instruisent de façon continue des groupes de
métaphysique et épistémologique est un acte de jeunes personnes impressionnables qui absorbent
foi qui implique l’engagement envers un certain et imitent à un degré significatif la hiérarchie
mode de vie. des valeurs de leurs aînés.
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PR AT I Q U E É D U C AT I V E
Rôle de l’enseignant
Méthodologies de
l’enseignement
Croyances épistémologiques Conditions Attentes de
économiques la famille
immédiate ou de Fonction sociale des
la communauté institutions scolaires
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leur place au cœur de l’esthétique et de l’éthique. tels enseignants, devraient perdre leur soutien,
Les valeurs esthétiques de l’être humain reflètent car l’éducation adventiste sans une philosophie
l’ensemble de sa philosophie de la vie. clairement comprise et mise en pratique est une
contradiction inadmissible et un gaspillage des
Les questions philosophiques face aux objectifs ressources financières.
et aux pratiques de l’éducation Le second corollaire est donc essentiel au bien-
La figure 110 illustre la relation entre les
croyances et les pratiques philosophiques. Elle
Il est être et même à la survie des écoles adventistes,
ainsi que de leurs éducateurs : « C’est seulement
montre clairement qu’un point de vue méta-
physique et épistémologique distinctif conduira
impossible quand on souffre qu’on réfléchit. » L’éducation
adventiste souffre déjà dans bien trop d’endroits.
l’enseignant à une prise de position impliquant les
valeurs. Cette orientation, avec ses vues corres-
d’arriver à Les plus grands dons que nous, éducateurs, puis-
sions faire au système éducatif adventiste et à
pondantes sur la réalité et la vérité, détermine le
choix de ses objectifs pour sa classe, où il s’effor-
destination si la société sont (1) examiner consciencieusement
notre philosophie d’éducation selon la perspective
cera d’appliquer ses croyances philosophiques.
Par conséquent, les objectifs de l’éducateur
on ne sait pas biblique chrétienne, (2) passer attentivement en
revue les répercussions de cette philosophie dans
suggèrent des décisions appropriées dans plusieurs
domaines : les besoins des élèves, le rôle de
où on va. le cadre des activités quotidiennes en classe,
(3) mettre cette philosophie en pratique systé-
l’enseignant en classe, les sujets les plus importants matiquement et efficacement.
à souligner dans le programme, les méthodes
d’instruction qui mettront ce dernier en valeur UNE APPROCHE ADVENTISTE DE LA PHILOSOPHIE
et la fonction sociale de l’école. Si l’éducateur a
pris position sur ces points, il pourra mettre en Vers une métaphysique chrétienne
œuvre une pédagogie appropriée. Chaque être humain doit faire face à cette
Comme l’indique la figure 1, la philosophie observation fondamentale et inévitable : la réalité
ne constitue pas le seul facteur déterminant des et le mystère d’une existence personnelle dans
pratiques éducatives. Les éIéments de la vie un environnement complexe. Le philosophe
quotidienne — facteurs politiques, conditions athée Jean-Paul Sartre (1905-1980) a soulevé
économiques, conflits sociaux, attentes des étu- cette question en affirmant que la problématique
diants, des familles ou de la communauté — tout existentielle de base est le constat du quelque
joue un rôle significatif dans l’élaboration et la chose d’existentiel et de quantifiable, plutôt
modification des pratiques éducatives. Cependant, que celui du néant non-quantifiable. Francis
il est important de comprendre que la philosophie Schaeffer (1912-1984), commente ainsi cette
fournit toujours un cadre de base. notion : « Aucune philosophie qui se vaut ne
Lorsque l’éducateur comprend clairement sa peut passer outre au fait que les choses existent
propre philosophie ; lorsqu’il examine et évalue réellement, et qu’elles existent dans leur forme
ses implications pour les activités quotidiennes et leur complexité actuelles. »11
dans un milieu adventiste, il travaillera avec Le mot clé de cette déclaration est complexité.
efficacité pour atteindre ses objectifs personnels Toutefois, en dépit de sa complexité, l’existence
et ceux de l’école où il enseigne. Il en est ainsi semble être intelligible. L’être humain ne vit pas
parce que, d’après la LOI DE KNIGHT, « il est dans un univers « fou à lier » ni dans un univers
impossible d’arriver à destination si on ne sait au comportement erratique. Au contraire, le monde
pas où on va ». autour de nous et l’univers qui nous englobe
Le premier corollaire est aussi important opèrent et l’un et l’autre, semble-t-il, selon des
pour chaque éducateur et chaque école : « Un lois qui peuvent être découvertes, communiquées
établissement scolaire qui ne parvient pas à et étudiées dans le but de formuler des pronostics
approcher de près ses objectifs perdra tôt ou fiables. En effet, la science moderne repose sur
tard le soutien de ses constituants. » une telle prévisibilité.
Le mécontentement monte quand les écoles Un autre aspect de l’univers est qu’il s’avère
adventistes perdent leurs caractéristiques et dans l’ensemble favorable à l’être humain et aux
que les enseignants adventistes manquent de autres formes de vie. S’il y était hostile, la vie
comprendre pourquoi leurs établissements serait certainement anéantie par les agressions
doivent être distinctifs. De telles écoles, de incessantes d’un environnement destructeur
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sur des organismes fragiles. Le monde naturel pas seulement confrontés à notre ignorance
semble avoir été conçu sur mesure afin de four- aiguë des complexités de notre environnement
nir la nourriture, l’eau, le climat, la lumière, un immédiat, mais aussi à notre incapacité de
ensemble d’éléments essentiels à la continuité de comprendre l’infini du temps, de l’espace et de
la vie. Les paramètres des conditions nécessaires la complexité de l’univers. Et puis, évidemment,
à la vie sont plutôt étroits, et ne serait-ce que de si nous éprouvons de la difficulté à saisir la
menus changements au niveau des nécessités vitales
menaceraient notre existence. Donc, la continuité
Chaque être complexité de la création, nous avons encore
plus de mal à comprendre le Créateur, car un
de la vie indique qu’au fond l’univers est congénial.
Mais l’est-il vraiment ? On n’a pas à être
humain créateur doit être plus complexe et plus grand
que ce qui est créé.
particulièrement brillant pour se rendre compte
que bien des choses vont de travers dans ce bas
doit faire Et cette réalité nous conduit à la frontière
sinueuse entre la métaphysique et l’épistémologie.
monde. Nous constatons tous les jours que nous
vivons dans un monde magnifique, apparemment
face à cette Étant donné notre incapacité innée à comprendre
la réalité complexe du monde dans lequel nous
conçu pour le bonheur, mais débordant d’ani-
mosité, de dégradation et de mort. Un problème
observation vivons, le Créateur-Dieu a jugé bon de nous donner
dans la Bible une révélation de sa personne, de
semble presque sans solution, celui de la souffrance
et de la mort qui coexistent avec le déroulement
fondamentale son monde et de la condition humaine.
« Au commencement Dieu » (Genèse 1.1)12
ordonné de la vie. Il semble que nous assistions
à un conflit d’envergure entre les forces du bien
et inévitable : sont les premiers mots de la Bible. Nous trou-
vons en eux l'ultime fondement d'une approche
et les forces du mal ; et cette lutte se manifeste
dans tous les aspects de la vie. Certes, l’univers
la réalité et le adventiste de la métaphysique. Tout est secon-
daire à l’existence de Dieu. Dieu est la raison
est favorable à l’existence ; toutefois, on ne peut
pas nier qu’il soit le plus souvent opposé à la paix,
mystère d’une d’être de toute chose. Et si Dieu est au centre
de la Bible et de la réalité même, il doit aussi
au maintien de l’ordre, à la vie même. L’habitat
de l’humanité n’est pas un endroit neutre ; bien
existence être au centre de l’éducation. Un système d’édu-
cation qui exclut Dieu de son programme est
au contraire, il s’agit le plus souvent du théâtre
de violents conflits.
personnelle par conséquent déficient. Comment pourrait-il
être adéquat sans cet élément primordial de son
Le problème auquel nous sommes confrontés
est de comprendre ce monde complexe dans
dans un approche éducative ?
Mais Dieu n’existe pas seulement, il agit. Le
lequel nous vivons. Le désir presque universel
de trouver un sens à leur existence a inspiré les
environ- tout premier verset de la Bible continue : « Dieu
créa le ciel et la terre. » Le monde matériel
habitants de la planète à poser ces questions qui
forment le cœur de la philosophie.
nement tel que nous le connaissons n’a pas surgi par
hasard, au contraire, car sa complexité reflète
Certains croient que l’existence n’a aucun sens.
D’autres, en revanche, ne sont pas satisfaits de
complexe. une conception et un Concepteur. Le livre de la
Genèse indique que Dieu n’a pas crée un monde
suggérer que l’intelligence découle de l’ignorance, défectueux, mais un monde qu’il a qualifié de
l’ordre du chaos, la personnalité de l’imperson- « très bon » (Genèse 1.31) vers la fin de la
nalité et quelque chose de rien. Il semble plus semaine de création.
vraisemblable qu’un univers infini présuppose un Deux points retiennent notre attention au
Créateur infini, qu’un univers ordonné et intelli- sujet de ce « très bon ». D’abord, Dieu a créé
gent présuppose une Intelligence suprême, qu’un un monde parfait. Ensuite, le monde matériel est
univers plutôt favorable à la vie présuppose un essentiellement bon et d’une grande valeur ; il
Être bienveillant et que la personnalité humaine n’est pas, selon certains courants de la philosophie
reflète une Personnalité d’après laquelle chaque grecque, un aspect maléfique de la réalité. Selon
personne a été modelée. On qualifie ce Créateur la perspective biblique, nous devons respecter le
infini d’ultime Intelligence, d’Être bienveillant, milieu physique que nous habitons et en prendre
de Personnalité originelle, de « dieu », tout en soin car il s’agit de la bonne création de Dieu.
comprenant en même temps que ce mot n’a aucun Le dernier acte de la semaine de la création
sens s’il n’est pas défini. fut l’instauration d’un mémorial qui devait rap-
Mais définir dieu est un problème très réel, en peler à l’humanité qui est Dieu et ce qu’il a fait.
particulier lorsque nous admettons les limitations « Ainsi furent achevés le ciel et la terre, et toute
mentale de la race humaine. Nous ne sommes leur armée. Le septième jour, Dieu avait achevé
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tout le travail qu’il avait fait ; le septième jour, il (appelé aussi « la tragédie des siècles »), accompa-
se reposa de tout le travail qu’il avait fait. Dieu gné par l’introduction du péché dans l’univers par
bénit le septième jour et en fit un jour sacré, car Lucifer, puis sur la terre parmi les êtres humains,
en ce jour Dieu se reposa de tout le travail qu’il a commencé avant la création. Il sera éliminé
avait fait en créant. » (Genèse 2.1-3) par la destruction du diable et de ses œuvres à
Le sabbat est l’un des premiers éléments la fin du millénium (Apocalypse 20.11-15). Ce
éducatifs de la Genèse. Cette leçon de choses conflit domine les pages de la Bible de Genèse
hebdomadaire est enchâssée dans le quatrième 3 à Apocalypse 20. Le point focal du conflit est
commandement (Exode 20.8-11) et elle est restée l’acharnement de Satan à discréditer le caractère
pertinente au cours de l’histoire. L’un des derniers de Dieu et à altérer la perception humaine de
messages qui sera proclamé aux habitants de la la loi de Dieu, qui est toute d’amour (Matthieu
terre avant le second avènement de Jésus-Christ 22.36-40 ; Romains 13.8-10). La manifestation
est : « Prosternez-vous devant celui qui a fait la plus éclatante de l’amour de Dieu fut non
le ciel, la terre, la mer et les sources d’eaux ! » seulement d’envoyer son Fils afin de sauver une
(Apocalypse 14.7) Il s’agit d’une référence évidente race déchue, mais plus encore, ce fut la mort
aux dix commandements, et par leur intermé- du Christ sur la croix. Le livre de l’Apocalypse
diaire, au mémorial de la création (Genèse 2). précise que la loi d’amour de Dieu sera l’un
Dieu existe et il a agi lors de la création du des éléments de la lutte entre les forces du bien
monde : ces faits se trouvent au cœur de la méta- et les forces du mal jusqu’à la fin de l’histoire
PRINCIPES
physique chrétienne. Il n’a pas seulement créé les terrestre (Apocalypse 12.17 ; 14.12).
oiseaux et les arbres, il a formé l’être humain à La chute de l’homme décrite dans Genèse 3 est
sa propre image (Genèse 1.26,27). Parmi toutes un dogme central de la vision biblique du monde.
ses créatures, l’homme et la femme sont les seuls Abstraction faite de la chute de l’homme, le reste
que Dieu a façonnés à sa ressemblance. Dans de la Bible n’a aucun sens. À partir de Genèse 3,
son état originel, l’humanité était sans péché et la Bible met en relief à la fois les conséquences de
pure. De plus, l’être humain a été créé dans une la transgression humaine et le plan de rédemption
relation de responsabilité envers son Créateur. prévu par Dieu. Comme nous le verrons plus loin
Dieu lui a donné la domination sur toute créature en discutant les besoins des élèves, la chute de
vivante et sur toute la terre. Il l’a créé pour le l’homme et ses conséquences sont des questions
rôle d’intendant de la planète. fondamentales en éducation chrétienne. Au cours
Un quatrième élément important dans la pers- de l’histoire, ce sont ces questions fondamentales
pective chrétienne de la réalité est l’« invention » qui ont distingué l’éducation chrétienne des autres
du péché par Lucifer, lequel a perdu de vue son philosophies de l’éducation.
propre rang de créature et a cherché à usurper la Un autre aspect de la métaphysique chré-
place de Dieu (Ésaïe 14.12-14 ; Ézéchiel 28.14-17). tienne est que sans l’aide divine, l’être humain
L’irruption du péché sur la terre marque le début est incapable de transformer sa propre nature,
de la controverse entre le bien et le mal, la lutte de surmonter son état de péché inhérent ou de
dont nous éprouvons les effets autour de nous. restaurer en lui-même l’image perdue de Dieu.
Le péché est grave dans l’abstrait, mais la Il est perdu, selon la description biblique de la
Bible nous dit qu’il n’est pas resté quelque part condition humaine. Les actualités quotidiennes
dans l’univers. Lucifer l’a répandu sur la terre. reflètent cet état de perdition dans leurs reportages
Le chapitre 3 de la Genèse explique la corruption sur l’avidité, la perversion, la violence… Comme
de l’humanité comme conséquence de ce que les si les nouvelles ne suffisaient pas, l’industrie du
théologiens appellent « la chute ». divertissement s’attache à illustrer le sexe illicite
Les effets du péché ont ravagé la race humaine. et la violence. La Bible décrit ces mêmes maux
Le péché n’a pas seulement causé la rupture entre affligeant aussi les héros de Dieu.
Dieu et les êtres humains (Genèse 3.8-11), entre Depuis la chute, une partie de l’humanité n’a
les êtres humains (v. 12), entre l’individu et son jamais rien voulu entendre de Dieu et de ses
moi (v. 13), entre les hommes et le reste du monde principes, mais beaucoup ont voulu se ranger
créé par Dieu (v. 17, 18), mais il a aussi introduit du côté du bien. On compte parmi eux ceux qui
la mort (v. 19), ainsi qu’une perte partielle de dressent de longues listes de résolutions et tentent
l’image divine (Genèse 9.6 ; 5.3 ; Jacques 3.9). de vivre dans la perfection. Mais ils échouent
Le conflit sans trêve entre le Christ et Satan sans cesse tandis que leurs passions, leurs appé-
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tits, leurs inclinaisons naturelles à l’égoïsme nel à une communauté de croyants. La Bible
l’emportent sur leurs meilleures intentions. Ils décrit le sauvetage de l’humanité perdue comme
vivent et revivent leur chute personnelle selon un acte divin lors duquel la personne naît de
la même dynamique que la chute originelle. l’Esprit (Jean 3.3-6) par le renouvellement de son
D’autres encore ont atteint une bonne propor- intelligence (Romains 12.2), pour ressusciter à
tion de droiture et d’honorabilité en exerçant la une nouvelle façon de vivre dont le modèle est
maîtrise de soi et le respect des lois, mais ils Jésus-Christ (Romains 6.6-14). Chacun de ces
ont fini par s’enorgueillir de leur propre justice. actes de régénération vient du Saint Esprit, la
Parmi eux figurent les pharisiens de tous les âges troisième personne de la Trinité.
qui avec suffisance se déclarent meilleurs que Ceux qui réagissent positivement à l’œuvre du
les autres, aveugles à la réalité de leur propre Saint-Esprit deviennent membres de la commu-
condition (Luc 8.9-14). Quels que soient leurs nauté des saints, que la Bible appelle l’Église ou
efforts vertueux pour atteindre la droiture, ils le corps du Christ (Éphésiens 1.22,23). Cependant,
n’en sont pas moins perdus et confus. nous ne devons pas confondre l’Église visible sur
En vue de son état de perdition universelle terre, composée d’adhérents qui sont ou non sous
dans toutes ses variations, la Bible montre Dieu l’influence du Saint-Esprit, et l’Église de Dieu
prenant l’initiative du salut et de la régénération composée de ceux qui ont véritablement donné
de l’humanité par l’incarnation, la vie, la mort, leur cœur à Dieu, sont nés de l’Esprit de Dieu,
la résurrection et le ministère céleste de Jésus- le centre du grand plan de sauvetage des perdus
Christ. La preuve de l’initiative divine dans le et de restauration des idéaux divins.
plan du salut paraît dans toute la Bible. Nous Certains de ces idéaux sont en rapport avec
RÉALITÉ
le constatons d’abord dans Genèse 3.9, mais le l’action sociale. Dieu ordonne à son peuple de
fil conducteur parcourt l’Ancien Testament et nourrir les affamés, de soigner les malades, de
continue dans le Nouveau, où il nous est dit : chercher à préserver et améliorer la Terre par
« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son tous les moyens. Quant tout est dit, Dieu sait que
Fils unique, pour que quiconque met sa foi en lui même les meilleurs efforts pour effectuer des
ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » (Jean réformes ne suffiront pas pour éliminer le gâchis
3.16) Et Jésus l’a formulé un peu différemment : créé par le péché. L’action sociale constitue une
« Car le Fils de l’homme est venu chercher et fonction importante du peuple de Dieu, mais elle
sauver ce qui était perdu. » (Luc 19.10) est n’a pas le pouvoir d’éradiquer le problème.
Un aspect important de l’incarnation du Christ Le Christ, lui, a promis de revenir à la fin
est que cet acte mystérieux révèle le caractère de de l’histoire terrestre afin d’abolir le péché et
Dieu. Nous lisons dans l’Épître aux Hébreux : ses conséquences. Il ne nourrira pas seulement
« Après avoir autrefois, à bien des reprises et les affamés ; il ne consolera pas seulement les
de bien des manières, parlé aux pères par les affligés, mais il éliminera la mort. Le second
prophètes, Dieu nous a parlé, en ces jours qui avènement est la bienheureuse espérance réalisée
sont les derniers, par un Fils qu’il a constitué (Tite 2.13). La Bible évoque l’acte final du drame
héritier de tout et par qui il a fait les mondes. du salut et de la restauration de l’état édénique
Ce Fils, qui est le rayonnement de sa gloire et de la Terre et de ses habitants (2 Pierre 3.10-13) :
l’expression de sa réalité même, soutient tout « un nouveau ciel et une nouvelle terre » (Apo-
par sa parole puissante. » (Hébreux 1.1-3). Jésus calypse 21.1-4). Le tableau d’une Terre restaurée
est donc la révélation la plus complète du carac- prend fin par l’invitation aux êtres humains de
tère de Dieu. La Bible déclare que « Dieu est se joindre à Dieu et au Christ dans leur grande
amour » (1 Jean 4.8), mais d’autres passages le œuvre de rédemption et de régénération (Apo-
décrivant moins qu’aimant donnent à réfléchir calypse 21 et 22).
sur sa véritable nature. La vie terrestre de Jésus,
cependant, illustre l’amour de Dieu et souligne Résumé du cadre biblique de la réalité
d’autres attributs de son caractère, ce qui constitue • L’existence d’un Dieu vivant, le Créateur.
un idéal éthique pour ses disciples. • La création par Dieu d’un monde et d’un univers
En raison de cet état de perdition, Dieu a parfaits.
envoyé le Saint-Esprit pour mettre en œuvre son • Les êtres humains créés selon l’image de Dieu,
plan de restauration de son image en l’humanité en tant que ses représentants responsables sur
déchue. Cette œuvre implique son appel solen- la terre.
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• L’« invention » du péché par Lucifer qui, ayant différentes et ne peuvent remplacer l’éducation
perdu de vue son propre état de créature, chercha chrétienne. La croyance en la perspective chré-
à usurper la place de Dieu. tienne de la réalité motive ses adhérents à faire
• La propagation du péché sur la terre par Lucifer, des sacrifices de temps et d’argent pour établir
la chute de l’humanité et la perte partielle de des écoles chrétiennes. Il en est de même pour
l’image de Dieu. l’éducation adventiste qui n’avance pas seule-
• Le conflit entre le Christ et Satan — la tragédie ment les enseignements qu’elle a en commun
des siècles —, au sujet du caractère de Dieu Le tableau avec d’autres courants chrétiens, mais aussi les
et de sa loi d’amour, au cours de l’histoire de principes bibliques qui font de l’Église adventiste
la terre. d’une Terre un mouvement chrétien distinct, doté d’un mes-
• L’impuissance de l’être humain, sans l’aide sage eschatologique à répandre sur la terre. Les
de divine, à transformer sa propre nature, à restaurée établissements scolaires adventistes qui enseignent
surmonter son état de péché inhérent ou à uniquement les croyances que l’Église adventiste
restaurer en lui-même l’image perdue de Dieu. prend fin par partage avec d’autres Églises chrétiennes n’ont
• L’initiative divine pour le salut et la régénération aucune raison d’exister.
de l’humanité par l’incarnation, la vie, la mort, l’invitation Une métaphysique biblique détermine l’ins-
la résurrection et le ministère céleste de Jésus truction donnée à l’école et le cadre dans lequel
Christ. aux êtres chaque sujet est présenté. De cette manière, la
• La révélation du caractère de Dieu à travers la perspective biblique de la réalité fournit les critères
vie et les enseignements du Christ, le fondement humains de d’après lesquels choisir et mettre en valeur les
de l’éthique chrétienne. sujet des programmes d’étude. Un programme
• L’œuvre du Saint-Esprit dans le plan de res- se joindre à fondé sur la Bible met en particulier l’accent
tauration de l’image de Dieu en l’humanité sur la perspective métaphysique chrétienne.
déchue, son appel solennel à une communauté Dieu et au L’éducation adventiste se doit de traiter toutes
de croyants, l’Église. les matières d’un point de vue biblique et selon
• Le mandat du Christ pour l’action sociale de Christ dans la vision mondiale de l’enseignement biblique.
l’Église entre son premier et son second avè- Chaque cours se doit d’être rédigé en rapport
nement. leur grande avec l’existence et le dessein du Dieu créateur.
• Le retour du Christ à la fin de l’histoire ter- Ainsi, chaque aspect de l’éducation adventiste
restre pour éliminer le péché et résoudre les œuvre de est déterminé par la perspective biblique de la
difficultés que l’action sociale humaine n’a pas réalité. Les présuppositions métaphysiques de
pu supprimer. rédemption la Bible déterminent et justifient l’existence des
• L’éventuelle restauration de l’état originel de la programmes d’études et leurs fonctions sociales
Terre et de ses habitants restés fidèles à Dieu. et de pour l’éducation adventiste ; de plus, elles
clarifient la nature, les besoins et le potentiel
La métaphysique et l’éducation adventiste régénération. des apprenants ; elles fournissent les critères de
La discussion ci-dessus présente le schéma de sélection des méthodes pédagogiques. Ces sujets
base d’une perspective chrétienne de la réalité. seront développés dans les deux autres parties.
Étant donné que le christianisme est une religion
surnaturelle, il est totalement à l’opposé de toute Une perspective chrétienne de l’épistémologie
forme de naturalisme, de tout aspect du théisme L’épistémologie, comme indiqué plus haut, traite
qui ne situe pas Dieu au centre du vécu éducatif de la façon dont on accède à la connaissance.
humain, et de l’humanisme, qui donne à croire Elle touche donc à l’un des problèmes fonda-
que l’humanité peut se sauver par sa sagesse et mentaux de l’existence. Si notre épistémologie
sa bonté. L’éducation adventiste, pour être plus est incorrecte, notre compréhension de la phi-
que chrétienne de nom, doit l’être en réalité et losophie sera également erronée, ou en tout cas
avoir pour fondement une métaphysique biblique. faussée. Nous avons observé plus haut que tout
Une perspective chrétienne de la métaphy- système philosophique développe des sources
sique donne une base à l’éducation adventiste. épistémologiques qui deviennent fondamentales.
Des systèmes éducatifs chrétiens ont été établis Pour les chrétiens, la révélation divine de
parce que Dieu existe et parce que son existence la Bible constitue la source la plus importante
éclaire la signification de chaque aspect de la de connaissance et l’autorité épistémologique
vie. D’autres systèmes éducatifs ont des bases essentielle. Toute autre source de connaissance
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doit être éprouvée et vérifiée à la lumière des sur une démonstration. Ceux qui désirent douter
Écritures. Le rôle d’autorité de la Bible implique en auront l’occasion, tandis que ceux qui veulent
plusieurs présuppositions : réellement connaître la vérité, trouveront des
• L’être humain existe dans un univers surnaturel preuves abondantes qui affermiront leur foi. »13
où le Dieu créateur infini s’est révélé à l’esprit Les adventistes croient selon la Bible que le
mortel limité, à un niveau qu’il ne peut com- don prophétique restera dans l’Église jusqu’au
prendre que partiellement. second avènement (Ephésiens 4.8,11-13) ; que les
• L’être humain a été créé à l’image de Dieu. Bien
que déchu, il est capables de pensée rationnelle.
Si notre chrétiens ne doivent pas rejeter les déclarations
de ceux qui affirment posséder le don de pro-
• La communication avec d’autres êtres intelligents
(les personnes et Dieu) est possible, malgré les
épistémologie phétie, mais examiner ces déclarations d’après
le témoignage biblique (voir 1 Thessaloniciens
limites de l’être humain et les imperfections de
son langage.
est incorrecte, 5.19-21 ; Matthieu 7.15-20 ; 1 Jean 4.1,2).
Ayant procédé à ces tests, l’Église adventiste
• Le Dieu qui a aimé le monde au point de se
révéler a aussi veillé à protéger la substance de
notre a conclu qu’Ellen White possédait un véritable
don de prophétie révélatrice destiné à aider
cette révélation au cours de sa transmission de
génération en génération.
compréhen- les adventistes à rester fidèles aux principes
bibliques pendant la période précédant le retour
• L’être humain, guidé par le Saint-Esprit, est
capable d’interpréter la Bible avec suffisamment
sion de la du Christ. Ce don n’a pas été donné pour prendre
la place de la Bible ni pour fournir de nouvelles
d’exactitude pour accéder à une vérité valable.
La Bible fait autorité comme source de vérités,
philosophie doctrines, mais afin d’aider le peuple de Dieu
à comprendre, et ensuite à mettre en pratique,
des vérités au-delà de la portée des esprits mortels
sauf par révélation. Cette source de connaissance
sera la parole de Dieu telle qu’elle est exprimée
dans la Bible. À ce propos, Ellen White écrit :
traite des grandes questions, telles la signification de
la vie et de la mort, l’origine et le destin du monde,
également « Les Témoignages écrits ne sont pas destinés
à apporter de nouvelles lumières, mais à graver
l’origine du péché et comment y faire face, etc. Le
but de l’Écriture est d’instruire l’homme pour son
erronée, ou d’une manière plus vivante dans les cœurs les
vérités déjà révélées. Le devoir de l’homme envers
salut par la foi en Christ. De plus, elle est « utile
pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour
en tout cas Dieu et envers ses semblables a été distinctement
indiqué dans la Parole de Dieu ; cependant, peu
éduquer dans la justice » (2 Timothée 3.15,16). Il
devrait donc être évident que la Bible n’est pas une
faussée. d’entre vous marchent selon la lumière reçue. Des
vérités supplémentaires ne sont pas envoyées,
source de connaissance inépuisable et n’a jamais mais à l’aide des Témoignages, Dieu a simplifié
été destinée à devenir une « encyclopédie divine ». les grandes vérités déjà données, et par le moyen
Elle laisse bien des questions sans réponse. D’autre qu’il a choisi il les a présentées afin de réveiller
part, étant donné qu’elle répond aux questions les et de toucher les esprits. »14
plus fondamentales de l’humanité, elle apporte Il est important de noter qu’Ellen White a eu
une perspective et un cadre métaphysiques grâce beaucoup à dire sur l’éducation dans le cadre de
auxquels il est possible d’explorer les questions en la perspective mondiale biblique. Nous citerons
suspens, afin d’aboutir à des réponses cohérentes ses remarques perspicaces là où elles contri-
et coordonnées. buent à compléter la philosophie de l’éducation
La Bible ne cherche pas à justifier ce qu’elle adventiste.
avance ; son contenu doit donc être accepté par la En importance, la seconde source de connais-
foi, sur la base de preuves extérieures et intérieures : sance pour le chrétien est la nature, telle qu’elle
découvertes archéologiques, prophéties accomplies, est perçue dans la vie quotidienne et au moyen des
satisfaction du cœur à l’étude du message biblique. études scientifiques. Le monde qui nous entoure
Cette notion est renforcée dans Vers Jésus : « Dieu est une révélation du Dieu créateur (Psaume 19.2-
ne nous demande jamais de croire sans donner à 5 ; Romains 1.20). Les théologiens qualifient la
notre foi des preuves suffisantes. Son existence, nature de « révélation générale » ; ils qualifient
son caractère, la véracité de sa Parole, tout cela les Écritures de « révélation spéciale ».
est établi par des témoignages qui en appellent à Concernant la relation entre la révélation
notre raison ; et ces témoignages sont abondants. spéciale et la révélation générale, Ellen White
Toutefois, Dieu n’a jamais enlevé la possibilité du écrit : « Puisque le livre de la nature et le livre
doute. Notre foi doit reposer sur des preuves et non de la révélation portent le sceau du même puis-
18 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 1 è r e p a r t i e
sant esprit, ils ne peuvent être en désaccord. Ils ne parvient pas à appréhender la vérité par soi-
témoignent des mêmes grandes vérités par des même en élaborant un système de pensée qui
méthodes différentes et dans un autre langage. mène à de justes vues sur Dieu, sur l’humanité,
La science découvre sans cesse de nouvelles sur la nature du péché et sur le salut. Par contre,
merveilles ; mais ses recherches n’amènent rien le christianisme est une religion révélée. Livrée à
au jour qui, bien compris, soit en désaccord avec elle-même, la raison humaine risque de tromper
la révélation divine. Le livre de la nature et la et d’éloigner le croyant de la vérité. Les chrétiens
parole écrite s’éclairent mutuellement. Ils nous ne sont pas rationalistes dans le plein sens du
font connaître Dieu en nous dévoilant quelque terme, mais ils sont rationnels. Bernard Ramm
chose des lois selon lesquelles il opère. »15 a souligné avec justesse que la raison n’est pas
Cependant, même un observateur superficiel une source d’autorité religieuse, mais plutôt un
se rendra compte tôt ou tard des problèmes moyen d’appréhender la vérité : « C’est la vérité
d’interprétation du livre de la nature. Il observe appréhendée qui constitue l’autorité, et non la
non seulement l’amour et la vie, mais aussi la raison elle-même. »18
haine et la mort. Le monde naturel, observé L’aspect rationnel de l’épistémologie est un
par l’humanité faillible, transmet un message élément essentiel du processus cognitif mais il
PERSPECTIVES
confus et contradictoire quant à l’ultime réalité. n’en est pas le seul. L’aspect rationnel nous aide
L’apôtre Paul a noté que la création entière a été à comprendre la vérité obtenue grâce à la révéla-
affectée par la chute originelle (Romains 8.22). tion générale et à la révélation spéciale. Il nous
Les conséquences du conflit entre le bien et le permet d’avancer vers l’inconnu. En épistémologie
mal ont rendu la révélation générale insuffisante chrétienne, les conclusions de la raison doivent
à elle seule comme source de connaissance au toujours être contrôlées à la lumière de la vérité
sujet de Dieu et de l’ultime réalité. Les décou- scripturaire. Le même principe doit être appliqué
vertes de la science et les expériences de tous à la connaissance obtenue par l’intuition et par
les jours doivent être interprétées à la lumière l’étude des experts en la matière. Le grand test
de la révélation scripturaire qui fournit le cadre épistémologique consiste à comparer toute vérité
de l’interprétation épistémologique16. avancée au critère des Écritures.
Grâce à l’étude de la nature, l’être humain Pour conclure, il convient de faire plusieurs
comprend mieux son environnement. Il trouve observations sur une approche chrétienne de
dans la nature des réponses à nombre de questions l’épistémologie :
que la Bible n’aborde pas. Cependant, la valeur • Selon la perspective biblique, toute vérité est
investigatrice de la recherche scientifique ne doit la vérité de Dieu, puisque la vérité a sa source
pas être surestimée. Comme Frank Gaebelein le en Dieu, Créateur et Auteur19.
remarque, les scientifiques n’ont pas découvert la • Une grande controverse est en cours dans le
vérité de la science, ils n’ont fait que soulever le domaine de l’épistémologie, de même qu’une
voile qui cachait ce qui était déjà là. Les indices tension similaire existe dans la nature. Les forces
obtenus par de patientes recherches scientifiques du mal cherchent constamment à miner la Bible, à
permettant de mieux saisir la vérité ne sont pas déformer le raisonnement humain et à convaincre
le fruit du hasard. Bien au contraire, ils font la personne en quête de vérité de compter sur
partie de la révélation de la vérité prévue par son intelligence d’être humain déchu. Le conflit
Dieu à l’intention de l’humanité17. épistémologique revêt une importance capitale,
Une troisième source épistémologique pour le car si on s’égare dans ce domaine, on risque de
chrétien est le rationalisme. L’être humain, créé à déstabiliser toute autre tentative humaine.
l’image de Dieu, possède une nature rationnelle. • L’univers renferme des vérités absolues mais
Il est capable de réfléchir dans l’abstrait et de l’humanité déchue ne peut les saisir que rela-
raisonner de cause à effet. Comme conséquence tivement ou imparfaitement.
de la chute, son pouvoir de raisonnement s’est • La Bible ne s’attache pas à la vérité abstraite.
amoindri mais il n’a pas été détruit. Dieu fait appel Elle présente la vérité en rapport avec la vie.
au pécheur et lui demande de discuter avec lui de Connaître, dans son plein sens biblique, signi-
sa situation difficile et de sa solution (Ésaïe 1.18). fie appliquer la connaissance perçue à la vie
Le rôle du rationalisme dans l’épistémologie quotidienne.
chrétienne doit être clairement défini. La foi • Les diverses sources de connaissance à la
chrétienne n’est pas affaire de rationalisme. On disposition du chrétien sont complémentaires.
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Ainsi, tandis que toutes les sources de connais- À cause de l’anormalité du monde actuel, on a
sance peuvent et doivent être utilisées par le tendance à prendre de mauvaises décisions quant
chrétien, chacune d’elles devrait être examinée à la valeur des choses. De plus, on tend à appeler
à la lumière du modèle biblique. le mal « bien » et le bien « mal » à cause d’un
• On ne peut pas séparer l’épistémologie chrétienne cadre de référence inexact.
de la métaphysique chrétienne. Accepter l’une Le Christ lui-même était radical en axiologie.
c’est accepter l’autre. Son radicalisme venait en partie du fait qu’il croyait
que la vraie demeure de l’humanité était au ciel,
L’épistémologie et l’éducation adventiste et non sur la terre. Toutefois, il n’enseignait pas
Le point de vue chrétien de la vérité, en que la vie présente était dépourvue de valeur ;
même temps que la métaphysique chrétienne, il affirmait que certaines choses ont davantage
se trouve à la base de l’existence même du de valeur et qu’elles devraient être le fondement
concept adventiste de l’éducation. Admettre de l’activité humaine. Quand le chrétien met en
que l’information acquise par révélation est la pratique l’enseignement du Christ, sa vie est
source fondamentale de l’autorité place la Bible fondée sur un ensemble de valeurs différentes
au cœur de l’éducation chrétienne et fournit un de celles du non-croyant qui se sent à l’aise dans
PERSPECTIVES
cadre cognitif selon lequel toutes les matières le monde anormal du péché. Un chrétien normal
doivent être évaluées, ce qui retentit sur le pro- dans le sens qu’il adopte les idéaux de Dieu le
gramme d’études. Nous verrons plus loin dans fera passer pour anormal selon les critères du
notre discussion sur le programme d’études que la présent ordre social.
révélation biblique fournit à la fois le fondement Les valeurs chrétiennes doivent être fondées
et le cadre de tous les sujets enseignés dans les sur des principes chrétiens. Elles ne sont pas un
écoles chrétiennes. L’épistémologie chrétienne, simple prolongement des valeurs culturelles non
étant donné qu’elle traite du processus cognitif, chrétiennes, mêmes si elles se chevauchent dans
influence également le choix et l’application des certains domaines. Comme nous l’avons vu plus
méthodologies pédagogiques. haut, les deux sous-catégories de l’axiologie sont
l’éthique (le domaine du bien) et l’esthétique (le
Aspects de l’axiologie chrétienne domaine du beau). Le fondement absolu de l’éthique
Les valeurs chrétiennes sont édifiées directe- chrétienne est Dieu ; au-delà de Dieu il n’y a ni
ment sur une perspective biblique de la métaphy- critère ni loi. La loi, telle qu’elle est révélée dans
sique et de l’épistémologie. Une éthique chrétienne l’Écriture, est fondée sur le caractère de Dieu,
et une esthétique chrétienne sont enracinées dont les traits essentiels sont l’amour et la justice
dans la doctrine biblique de la création. Les (Exode 34.6,7 ; 1 Jean 4.8 ; Apocalypse 16.7 ;
valeurs éthiques et esthétiques existent parce 19.2). L’histoire biblique fournit de nombreux
que le Créateur a délibérément créé un monde exemples de l’amour de Dieu et de sa justice.
qui comprend ces dimensions. Les principes de Le concept « amour » ne signifie rien s’il n’est
l’axiologie chrétienne sont dérivés de la Bible pas défini. Le chrétien consulte la Bible pour lui
qui, dans son sens ultime, est une révélation du trouver une définition, car c’est là que le Dieu
caractère et des valeurs de Dieu. qui est amour s’est révélé de manière concrète,
En axiologie chrétienne, il est important de accessible à l’être humain. La Bible a élucidé
considérer que la position de la métaphysique pleinement la signification de l’amour par les
chrétienne se trouve en discontinuité radicale avec actes et les attitudes de Jésus, par un exposé
d’autres visions du monde en ce qui concerne dans 1 Corinthiens 13 et par le sens implicite
la normalité de l’ordre actuel des choses. Tandis des dix commandements. Ne serait-ce qu’une
que la plupart des non-chrétiens croient que la brève étude du sujet révèle une différence dis-
présente condition de l’humanité et des affaires tincte et qualitative entre ce que l’être humain
terrestres représente l’état normal, la Bible « normal » appelle l’amour et le concept biblique
enseigne que l’être humain déchu a perdu sa de l’amour divin. John Powell a saisi la substance
relation avec Dieu, avec ses semblables, avec sa de l’amour divin en soulignant que l’amour se
propre personne et avec le monde qui l’entoure. focalise sur donner plutôt que sur recevoir20.
Selon la perspective biblique, le péché et ses L’amour œuvre pour le souverain bien des autres,
conséquences ont altéré la nature de l’être humain même de ceux qui agissent en ennemis. Dans
et affecté ses idéaux et ses facultés d’évaluation. ce même ordre d’idée, Carl Henry a écrit avec
20 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
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justesse : « L’éthique chrétienne est une éthique sur l’expérience de la nouvelle naissance (Jean
de service. »21 Ainsi, on observe que l’éthique 3.3-6). Le chrétien ne meurt pas seulement à son
chrétienne et l’amour chrétien se trouvent en ancien mode de vie ; il ressuscite pour mener
discontinuité radicale avec ce que l’être humain
entend en général par « amour ».
La Bible un nouveau mode de vie tout en marchant avec
Christ (Romains 6.1-11).
Ce concept nous mène à l’expression éthique
de Dieu par sa loi révélée. Bien trop de chrétiens
apporte une Avant de clore cette discussion sur l’éthique
chrétienne, il convient de souligner plusieurs
croient que la loi divine fondamentale se borne aux
dix commandements. Ce n’est pas la position de
perspective autres points. Premièrement, une éthique biblique
est intérieure plutôt qu’extérieure. Jésus, par
Jésus. Interrogé sur le plus grand commandement,
il répondit : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu,
et un cadre exemple, a fait remarquer que les pensées de
haine ou d’adultère sont aussi immorales que les
de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton
intelligence. C’est là le grand commandement, le
métaphysi- actes eux-mêmes (Matthieu 5.21-28). Il enseigna
aussi que les paroles et les actes viennent du
premier. Un second cependant lui est semblable :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De
ques grâce cœur (Matthieu 15.18,19).
Deuxièmement, l’éthique chrétienne est fondée
ces deux commandements dépendent toute la Loi
et les Prophètes. » (Matthieu 22.37-40) Les dix
auxquels il sur une relation personnelle avec Dieu et avec
autrui. Il s’agit en fait d’aimer véritablement à
commandements sont donc un développement et
une illustration concrète de la loi d’amour. Les
est possible la fois Dieu et ses semblables et de ne pas se
contenter de relations simplement correctes et
quatre premiers commandements expliquent les
devoirs de la personne qui aime Dieu, tandis que
d’explorer superficielles. Il est évident que nos relations
doivent être légitimes, mais elles doivent aller
les six derniers expliquent les divers aspects de
l’amour d’une personne pour autrui (voir Romains
des questions plus loin et devenir personnelles.
Troisièmement, l’éthique biblique est fondée sur
13.8-10). En un sens, les dix commandements
peuvent être perçus comme la version négative
restées en le fait que chaque personne est créée à l’image
de Dieu ; elle est capable de raisonner de cause
de la loi d’amour. Toutefois, ils sont exprimés
de manière à indiquer aux croyants une ligne
suspens, afin à effet, de prendre des décisions éthiques, de
choisir de faire du bien ou du mal. C’est ainsi que
de conduite bien définie qui s’applique à la vie
de tous les jours.
d’aboutir à l’éthique chrétienne est une entreprise morale.
Une moralité irréfléchie est une contradiction
Un canon éthique exprimé négativement sou-
lève une difficulté majeure lorsqu’on cherche les
des réponses dans les termes.
Quatrièmement, la moralité chrétienne ne se
limites de la loi, c’est-à-dire le moment où on
peut cesser d’aimer son prochain, où on a atteint
cohérentes et préoccupe pas seulement des besoins fondamen-
taux de l’être humain. Elle souhaite ce qu’il y a
la limite. La question de Pierre sur les limites du
pardon illustre le problème. Comme tous les gens
coordonnées. de mieux pour lui.
Cinquièmement, une éthique chrétienne,
« normaux », Pierre voulait surtout savoir quand contrairement aux vues de bien des gens, ne
il pourrait cesser d’aimer son prochain au lieu s’oppose pas au bien-être. « En réalité, les règles
de se demander comment il pourrait continuer morales constituent le mode d’emploi de la
à l’aimer. La réponse du Christ : « Je ne te dis machine humaine. Chaque règle morale a pour
pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix but d’empêcher une panne, une surcharge, une
fois sept fois », indique qu’il n’y a pas de limite à surchauffe de cette machine. »22
l’amour (Matthieu 18.21-35). Cesser d’aimer son Sixièmement, la fonction de l’éthique chrétienne
prochain, abandonner ses principes et « être soi- est rédemptrice et régénératrice. En raison de
même » n’est pas une option. Tel est le message la chute, l’être humain est séparé de Dieu, de
des deux grands commandements du Christ. ses semblables, de sa propre personne et de son
La perspective éthique chrétienne est surtout environnement physique. Le rôle de l’éthique est
positive plutôt que négative. L’éthique chrétienne de lui permettre de vivre d’une manière qui l’aide
s’attache avant tout à une vie agissant par amour à rétablir ces relations brisées et à recouvrer sa
et seulement en second lieu à ce qu’il faudrait condition première.
éviter. La croissance chrétienne ne résulte pas de
ce que nous nous abstenons de faire, mais elle est L’esthétique
le produit de ce que nous faisons activement de La seconde branche majeure de l’axiologie est
jour en jour. Et cette éthique positive est fondée l’esthétique. C’est une fonction importante de tout
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système d’éducation que d’inculquer aux élèves contemplons et nous sommes transformés (voir 2
une notion saine du beau et du laid. Corinthien 3.18). L’esthétique influe sur l’éthique.
Qu’est-ce qu’une esthétique chrétienne ? Afin Ce que nous lisons, regardons, écoutons, touchons
d’arriver à une bonne défi nition, il convient retentit sur notre existence quotidienne. L’esthé-
d’abord de préciser plusieurs points. Premièrement, tique se trouve donc au cœur de la vie chrétienne
l’être humain est par nature un être esthétique. Il et au cœur du système religieux d’éducation. Il en
n’apprécie pas seulement la beauté, il semble être résulte qu’un artiste chrétien (ce qui en un sens
poussé à la créer. C’est la conséquence d’avoir s’applique à chacun de nous) est idéalement un
été créé à l’image de Dieu. La création divine La croissance serviteur de Dieu responsable. En tant que tel et
n’est pas seulement fonctionnelle, elle regorge de le cœur rempli d’amour fraternel, il agit « pour
beauté. Dieu aurait pu créer un monde dépourvu chrétienne rendre la vie meilleure, plus satisfaisante, en créant
de couleurs agréables, du doux parfum des fleurs, le son, la forme, le récit, le décor, l’environnement
de la multitude d’oiseaux et d’animaux. L’exis- ne résulte qui soit significatif et agréable et source de joie
tence de la beauté dans la nature en dit long sur pour l’humanité »23.
le Créateur. Bien sûr, une chose différencie les pas de ce que Le plus beau d’après la perspective chrétienne
créations de l’être humain et la création divine : est sans aucun doute tout ce qui contribue à la
Dieu a tout créé de rien (Hébreux 11.3), alors que nous nous restauration des relations harmonieuses entre un
l’être humain au cerveau limité doit se servir de être humain et son Créateur, ses semblables, sa
matériaux en existence. abstenons propre personne et son environnement. Tout ce
Deuxièmement, la créativité est bonne, mais qui fait obstacle au processus de régénération est
tout ce que l’être humain crée n’est pas bon, beau de faire, par définition mauvais et laid. Le but ultime de
ou édifiant. C’est vrai, car bien qu’il ait été créé l’esthétique chrétienne est la formation d’un beau
à l’image de Dieu, il a chuté et il ne peut avoir mais elle est caractère.
qu’une image déformée de la réalité, de la vérité
et de la valeur. Il s’ensuit que les expressions le produit L’axiologie et l’éducation adventiste
artistiques représentent non seulement la vérité, « L’éducation, écrit Arthur Holmes, concerne
la beauté et la bonté originelles, mais aussi tout de ce que la transmission de valeurs. »24 C’est ce truisme
ce qui est grotesque, faux et perverti. Le conflit qui place l’axiologie à côté de la métaphysique et
cosmique entre le bien et le mal ayant envahi nous faisons de l’épistémologie à l’origine de la décision des
tous les aspects de la vie humaine, le domaine de adventistes d’établir et de maintenir un réseau
l’esthétique se trouve aussi puissamment affecté ; activement de scolaire séparé.
c’est particulièrement vrai dans les arts en raison Une perspective chrétienne sur des sujets
de leur impact émotionnel et de leurs liens étroits jour en jour. axiologiques tels que l’éthique et l’esthétique est
avec les complexités de l’existence humaine. un important apport de l’éducation adventiste en
Dans le domaine de l’esthétique chrétienne, un monde qui a perdu une orientation équilibrée
l’une des questions qui se posent le plus souvent et saine. La tension culturelle entre les différents
est de décider si les sujets d’expression artistique systèmes de valeurs est au centre de ce que
doivent être bons et beaux ou s’ils doivent aussi David Naugle appelle « la guerre des visions
inclure le grotesque et le laid. En prenant la Bible du monde »25. D’autre part, James D. Hunter et
comme modèle, nous constatons qu’elle ne traite Jonathan Zimmermann explorent les implications
pas seulement du bon et du beau. Mais elle ne explosives de ces questions axiologiques dans
glorifie pas non plus le mal ou la laideur. Au des ouvrages aux titres très parlants : Culture
contraire, la Bible met le péché, le mal, la laideur Wars : The Struggle to Define America [Guerres
en perspective et s’en sert pour souligner à quel des cultures : le combat pour définir l’Amérique]
point l’humanité a besoin d’un Sauveur qui lui et Whose America ? Culture Wars in the Public
indique l’issue de secours. En somme, la Bible Schools [L’Amérique de qui ? Guerres des cultures
traite la relation du beau et du laid de manière dans les écoles publiques]26.
réaliste, afin que le chrétien, par les yeux de la Transmettre les valeurs de base par l’éduca-
foi, apprenne à haïr la laideur grâce à sa relation tion, voilà le point central et la raison d’être des
avec le Dieu de beauté, de vérité et de bonté. écoles adventistes. Et les éducateurs adventistes
Se pencher sur le rapport entre le beau et le laid doivent être à la fois informés et actifs tandis
dans l’expression artistique est vital pour l’esthétique qu’ils s’efforcent d’inculquer à leurs élèves une
chrétienne à cause de l’avertissement de Paul : nous approche des valeurs fondée sur la Bible.
22 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
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NOTES ET RÉFÉRENCES
philosophiques. Le résultat a été la création d’un 6. David Elton Trueblood, Philosophy of Religion (New
York : Harper and Row, 1957), p. xiv.
réseau d’éducation adventiste qui compte actuel- 7. Desmond Morris, The Naked Ape (New York : Dell,
lement presque 8 000 établissements scolaires, 1967).
en l’occurrence : écoles primaires, secondaires 8. David Elton Trueblood, A Place to Stand (New York :
Harper and Row, 1969), p. 22. Pour une disscusion plus
et universités. approfondie sur les limites des preuves scientifiques, voir du
Ce réseau scolaire et les dépenses qui le même auteur General Philosophy (New York : Harper and
soutiennent ne sont justifiés que dans la mesure Row, 1963), p. 92-111.
9. Voir James Davison Hunter, Culture Wars : The
où les écoles demeurent fidèles aux fondements Struggle to Define America (New York : Basic Books, 1991) ;
philosophiques sur lesquels elles ont été établies. Jonathan Zimmerman, Whose America ? Culture Wars in
Dans le langage descriptif de Shane Anderson, le the Public Schools (Cambridge, Mass. : Harvard University
Press, 2002).
meilleur moyen de « tuer l’éducation adventiste » 10. Tirée de George R. Knight, Philosophy and
est de négliger ces fondations27. C’est la raison Education : An Introduction in Christian Perspective, 4e éd.
pour laquelle l’étude de la philosophie de l’édu- (Berrien Springs, Mich. : Andrews University Press, 2006),
p. 34. Reproduction autorisée.
cation adventiste est d’une importance capitale 11. Francis A. Schaeffer, He Is There and He Is Not Silent
pour les enseignants, les membres des conseils (Wheaton, Ill. : Tyndale House, 1972), p. 1.
d’administration, les pasteurs et les parents. 12. Sauf indication contraire, les textes bibliques cités
sont tirés de la Nouvelle Bible Segond (NSB), Alliance
Jusqu’ici nous avons examiné en détail l’ap- biblique universelle, 2002.
proche philosophique biblique qui doit guider 13. Ellen G. White, Vers Jésus (Ellen G. White Estate,
la pratique de l’éducation adventiste. Dans les livres en ligne, 2012), p. 73.
14. Ellen G. White, Témoignages pour l’Église
deux autres parties, nous exposerons ce que (Dammarie-les-Lys, France : Éditions S.D.T., 1953), vol. 2,
cette philosophie signifie quant aux besoins des p. 330.
étudiants, au rôle des enseignants, à l’organisation 15. Ellen G. White, Éducation (Dammarie-les-Lys,
France : Éditions S.D.T., 1954), p. 125.
du programme d’études, au choix des méthodes 16. Voir ibid., p. 131.
pédagogiques et à la fonction sociale de l’école 17. Frank E. Gaebelein, « Toward a Philosophy of
adventiste dans l’Église et dans le monde. Christian Education », dans An Introduction to Evangelical
Christian Education, J. Edward Hakes, éd. (Chicago :
Moody, 1964), p. 44.
18. Bernard Ramm, The Pattern of Religious Authority
MATIÈRE À RÉFLEXION (Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 1959), p. 44.
19. Voir Arthur F. Holmes, All Truth Is God’s Truth
• Pourquoi la métaphysique est-elle aussi impor- (Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 1977), p. 8-15.
tante pour l’éducation ? 20. John Powell, The Secret of Staying in Love (Niles,
• Quelles sont les implications de l’épistémologie Ill. : Argus Communications, 1974), p. 44, 48.
21. Carl F. H. Henry, Christian Personal Ethics (Grand
dans la gestion d’une école chrétienne ? Rapids, Mich. : Eerdmans, 1957), p. 219.
• De quelles façons spécifiques l’éthique chré- 22. C. S. Lewis, Mere Christianity (New York :
tienne peut-elle (ou devrait-elle) influencer les Macmillan, 1960), p. 69.
23. H. R. Rookmaaker, Modern Art and the Death of a
activités quotidiennes d’un enseignant ? Culture, 2e éd. (Downers Grove, Ill. : InterVarsity, 1973), p.
• Pourquoi l’esthétique est-elle un sujet à contro- 243.
verse en milieu chrétien (ou même en milieu 24. Arthur F. Holmes, Shaping Character : Moral
Education in the Christian College (Grand Rapids, Mich. :
non chrétien) ? Eerdmans, 1991), p. vii.
25. David Naugle, Worldview, op. cit., p. xvii.
26. James D. Hunter, Culture Wars : The Struggle to
NOTES ET RÉFÉRENCES Define America, op. cit. ; Jonathan Zimmerman, Whose
1. David K. Naugle, Worldview : The History of a Concept America ? Culture Wars in the Public Schools, op. cit.
(Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 2002), p. 260. 27. Shane Anderson, How to Kill Adventist Education
2. Ellen G. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents (and How to Give It a Fighting Chance !) (Hagerstown, Md. :
Review and Herald Publ. Assn., 2009).
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 23
U N E É D U C AT I O N
R É D E M P T R I C E
2 è m e p a r t i e
Répercussions
de la philosophie
sur l’éducation
adventiste
G E O R G E R . K N I G H T
24 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 2 è r e p a r t i e
Q
u’il soit nécessaire d’instituer dans les de mieux comprendre la nature interdépendante
écoles adventistes du septième jour une de leurs fonctions éducatives, et de développer
philosophie adventiste, chrétienne et des moyens efficaces pour communiquer entre
biblique, devrait être évident. Cepen- eux et renforcer leurs activités respectives. Il est
dant, trop souvent, cette synthèse n’est important qu’une collaboration s’établisse entre
pas manifeste dans les écoles ou dans l’enseignant adventiste de l’école et les ensei-
la pratique des éducateurs qui les dirigent. Lors gnants adventistes du foyer et de l’église locale,
d’une réunion de l’Association of Lutheran Col- car l’éducation adventiste, c’est plus qu’une
lege Faculties, l’un des principaux intervenants scolarité adventiste. Le foyer, l’église et l’école
aborda précisément ce point dans le contexte de ont été chargés de la responsabilité de s’occuper
l’éducation luthérienne ; il fit remarquer que les du bien le plus précieux sur terre, les enfants de
collèges luthériens « ne fonctionnent conformé- Dieu, et idéalement chaque entité est établie sur
ment à aucune philosophie luthérienne distinctive les mêmes principes. Ceci dit, je souligne que
ou même chrétienne de l’éducation, mais qu’ils les catégories éducatives dont je vais parler dans
ont simplement imité les modèles séculiers en les pages suivantes sont volontairement liées à
y ajoutant des cultes à la chapelle, des cours de la scolarité plutôt qu’au domaine plus vaste de
religion et une “atmosphère” chrétienne »1. l’éducation. Cependant les mêmes principes sont
Malheureusement cette observation s’applique importants dans les divers contextes éducatifs.
également à un certain nombre d’écoles adven-
tistes. Trop souvent, l’éducation adventiste n’a NATURE DE L’ÉLÈVE ET OBJECTIFS DE L’ÉDUCATION
pas été intentionnellement édifiée sur une philo- ADVENTISTE
sophie résolument adventiste. En conséquence, de
nombreuses écoles d’église ont offert une forme Le cœur de la philosophie
amoindrie d’éducation adventiste, et ont ainsi éducative d’Ellen White
failli à l’accomplissement du but pour lequel elles Pour défi nir les objectifs de l’éducation adven-
ont été établies. tiste, les premières pages du livre Éducation offrent
Le philosophe Gordon Clark a dit un jour que ce un excellent point de départ. Dès la deuxième
qu’on appelle éducation chrétienne est parfois un page, on tombe sur l’un des paragraphes les plus
programme « d’éducation païenne sous un glaçage perspicaces et importants de tout l’ouvrage. « Si
chocolaté de christianisme ». Et d’ajouter que ce qui nous voulons embrasser le champ d’action de
marche c’est la pilule, et non son enrobage2. L’édu- l’éducation, écrit Ellen White, nous devons consi-
cation adventiste, elle aussi, a tendance à souffrir dérer non seulement [1] la nature de l’homme et
de ce problème. Les éducateurs et les institutions [2] l’intention de Dieu en le créant, mais aussi [3]
qu’ils servent ont besoin de procéder à une analyse, le bouleversement qu’entraîna, pour la condition
une évaluation et une correction complètes et conti- humaine, la connaissance du mal, et [4] le plan
nuelles de leurs pratiques éducatives afin de s’assurer conçu par Dieu pour éduquer l’homme selon son
qu’elles correspondent aux croyances philosophiques glorieux projet, malgré cela. » 4
fondamentales de l’Église. Ces lignes vont vous Les quelques paragraphes qui suivent étoffent
permettre d’étoffer une base pour cette évaluation l’essentiel de sa philosophie éducative en raffinant
et cette orientation continues3. ces quatre points. Premièrement, réfléchissant à la
Cet exposé se concentre sur l’éducation adven- nature humaine, elle insiste sur le fait qu’Adam
tiste à l’école, mais une bonne partie de son a été créé à l’image de Dieu — physiquement,
contenu s’applique au foyer et à l’église locale, mentalement et spirituellement. Deuxièmement,
car les parents et les responsables d’église sont elle souligne que le dessein de Dieu en créant
aussi des éducateurs. Le foyer, l’église locale l’être humain était qu’il connaisse une croissance
et l’école : chaque entité s’occupe des mêmes continuelle afi n de refléter au mieux « la gloire du
enfants, qui manifestent la même nature et les Créateur ». À cette fi n, Dieu l’a doté de facultés
mêmes besoins dans les différents cadres de leur pouvant être développées presque à l’infi ni.
éducation. De plus, le foyer et l’église locale ont « Mais », c’est le troisième point qu’elle note au
un programme, un style d’enseignement et une sujet de l’entrée du péché, « par sa désobéissance,
fonction sociale semblables à ceux de l’école. tout fut perdu. À cause du péché, la ressemblance
Les parents, les responsables d’église et les édu- de l’homme avec Dieu s’estompa, jusqu’à disparaître
cateurs professionnels ont grandement besoin presque totalement. Les capacités physiques de
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l’homme s’affaiblirent, ses facultés intellectuelles force de vie. Le maître qui accepte cet objectif
s’amoindrirent, sa vision spirituelle se voila. » est réellement un collaborateur du Christ, un
Bien que ces trois points soient fondamentaux ouvrier avec Dieu. »7
dans la philosophie éducative d’Ellen White, Ellen White n’était pas philosophe diplômée,
c’est son quatrième et dernier point qui est
absolument crucial et qui, selon elle, exprime
Ellen White mais elle a touché le point pivotant de la phi-
losophie de l’éducation en plaçant, au centre
le but principal de l’éducation. Elle remarque
qu’en dépit de sa rébellion et de sa chute, « la
n’était pas même de l’entreprise éducative, le problème
humain du péché. Les livres de Paul Nash,
race n’était pas abandonnée au désespoir. Dans
l’infi ni de son amour et de sa miséricorde,
philosophe Models of Man : Explorations in the Western
Educational Tradition et The Educated Man :
Dieu avait conçu le plan du salut et accordé
à l’homme une seconde chance. Restaurer en
diplômée, Studies in the History of Educational Thought,
ce dernier écrit avec la participation de deux
l’homme l’image de son Créateur, le rendre à
la perfection pour laquelle il avait été créé,
mais elle autres auteurs 8 , illustrent cette vision des
choses. Les deux livres démontrent que les
assurer le développement de son corps, de sa
pensée, de son âme, pour que le plan divin de
a touché opinions sur l’anthropologie philosophique ou
la nature humaine sont au centre de toutes les
la création soit réalisé, devaient être l’œuvre
de la rédemption. C’est le but de l’éducation,
le point philosophies éducatives. En guise d’exemples,
voici quelques titres de chapitres : « L’homme
l’objet grandiose de la vie. »5
Ellen White revient sur ce thème dans le
pivotant de la conditionné : Skinner », « L’homme réfléchi :
Dewey », « L’homme collectif : Marx », et
quatrième chapitre d’Éducation où elle décrit la
vie de chaque être humain comme étant la scène
philosophie « L’homme naturel : Rousseau ». Alors que le
point central de l’éducation devrait être, à mon
d’une grande controverse microcosmique entre le
bien et le mal ; cet être est doué d’une aspiration
éducative en avis, les besoins de l’étudiant, personne, que je
sache, n’a encore publié une approche systéma-
vers le bien mais aussi d’« une tendance au mal ».
Reprenant l’idée que l’image de Dieu n’était pas
plaçant, au tique et synthétisée d’une philosophie éducative
dans la perspective des diverses opinions sur la
totalement effacée dans l’humanité déchue, elle
remarque que chaque être humain « reçoit un
centre même nature et les besoins de l’être humain.
Il n’est pas difficile d’ajouter la philosophie
peu de la lumière divine. Au fond de tout homme
gisent des aspirations intellectuelles, mais aussi
de l’entreprise d’Ellen White à l’énumération de Nash. Le titre
du chapitre qui la concernerait pourrait être
spirituelles, un sens de la justice, une aspiration
vers le bien. Mais une puissance contraire com-
éducative, « L’homme racheté : Ellen White ». (Pour les
lecteurs modernes, on devrait dire, « la personne
bat ces principes. » En héritage de la chute en
Éden, il y a dans la nature de l’homme une force
le problème rachetée ».) Le problème du péché et son remède
— la rédemption et la restauration — dominent
maléfique « à laquelle il ne peut résister seul.
Pour l’aider à la repousser, à atteindre cet idéal
humain du son approche de l’éducation.
On retrouve, bien sûr, la même insistance
qu’il reconnaît au fond de lui-même comme seul
valable, il n’y a qu’une seule puissance : celle du
péché. dans le cadre de la Bible qui débute avec des
humains au potentiel infi ni créés à l’image de
Christ. Le plus grand besoin de l’homme est de Dieu, continue par la chute et l’introduction du
coopérer avec cette puissance. Ne devons-nous péché, et poursuit son chemin vers le grand plan
pas considérer que cette coopération est l’objectif de la rédemption dans lequel Dieu cherche, à
suprême de tout effort d’éducation ? »6 travers une multitude d’intermédiaires, à tirer
À la page suivante, elle développe un peu les êtres humains de leur mauvais pas et à les
plus ce point et écrit : « Si l’on y réfléchit rétablir dans leur condition première. Cette
profondément, on comprend qu’éducation et séquence reflète le plan de la Bible en ce que les
rédemption sont une seule et même chose, car deux premiers chapitres (Genèse 1 et 2) et les
pour l’une comme pour l’autre, “personne ne deux derniers (Apocalypse 21 et 22) décrivent
peut poser un autre fondement que celui qui a un monde parfait. Le troisième chapitre de la
été posé, savoir Jésus-Christ”. […] L’effort fon- Bible (Genèse 3) présente l’entrée du péché, et
damental, l’objectif constant du maître devraient le troisième chapitre à partir de la fi n (Apo-
être d’aider l’élève à les [les grands principes calypse 20) se concentre sur la destruction
d’éducation] appréhender et à engager avec le fi nale du péché. Dans l’intervalle, de Genèse
Christ une relation qui fera de ces principes une 4 à Apocalypse 19, la Bible dévoile le plan de
26 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
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Dieu pour racheter et régénérer la race déchue. et importants, mais ils ne suffisent pas. Le
Tous ces points constituent la doctrine chré- domaine de l’éternité et de la préparation pour
tienne de base, mais il est surprenant qu’ils aient y parvenir doit aussi relever de la compétence
trop souvent échappé à une étude approfondie d’une éducation adventiste digne de l’appui de
par les philosophes chrétiens de l’éducation. En l’Église. D’un autre côté, certaines personnes
fait, je ne connais aucun livre qui leur donne pieuses mais mal renseignées pourraient être
la même dimension centrale à part Éducation tentées de faire du ciel le point central de leur
d’Ellen White. What’s Lutheran in Education ? éducation et de négliger le domaine actuel : la
par Allan Hart Jahsmann est l’ouvrage qui s’en préparation pour le monde du travail et la par-
rapproche le plus : il souligne dans un essai les ticipation à la société humaine. Ellen White a
mêmes points fondamentaux qu’Ellen White affirmé que ces deux extrêmes étaient incorrects.
pour conclure en affirmant que « le premier Au contraire, l’éducation adventiste doit inclure
souci de l’éducation luthérienne doit toujours la préparation pour les deux mondes, l’éternel
être de conduire un peuple à la conviction du et le temporel, et ils doivent être placés dans
péché et à une foi personnelle en Jésus Christ, une relation adéquate l’un par rapport à l’autre.
l’Agneau de Dieu »9. Malheureusement, les idées Le second aspect de l’intégralité dans le para-
de Jahsmann sur la chute et la restauration de graphe cité plus haut est l’obligation de former
l’image de Dieu ne sont pas bien représentées l’être tout entier. L’éducation adventiste doit viser
FONDEMENT
dans la théorie éducative évangélique. Comme à développer tous les aspects de l’être humain
nous l’avons déjà mentionné, ces concepts sont et ne pas se concentrer uniquement sur l’aspect
au cœur même de ce qu’Ellen White comprend intellectuel ou spirituel ou physique ou social ou
par « éducation » et ils sont sous-entendus dans professionnel. Simplement dit, le but de l’éducation
la Bible. C’est avec ces enseignements à l’esprit adventiste est l’épanouissement de la personne
que j’ai écrit cette phrase il y a quelques années : entière pour toute la période d’existence qui s’offre
« La nature, la condition et les besoins de l’élève à elle, à la fois dans ce monde et dans le monde
constituent l’essentiel de la philosophie de l’édu- à venir. Dans ce sens, l’éducation transcende les
cation chrétienne et conduisent les éducateurs possibilités de l’éducation séculière ainsi que
vers les objectifs de l’éducation chrétienne. »10 de nombreuses formes d’éducation chrétienne,
Avant de nous éloigner de la vue d’ensemble et, malheureusement, certaines formes d’une
d’Ellen White sur la philosophie éducative, éducation prétendue adventiste.
nous devons examiner une autre déclaration. Le Un autre mot clé du premier paragraphe
tout premier paragraphe d’Éducation présente d’Éducation est service (« la joie du service
un autre pilier essentiel dans son approche de dans ce monde et la joie plus grande encore
l’éducation. Nous lisons : « Nos idées en matière du vaste service dans le monde à venir »). Il
d’éducation sont trop étroites, trop limitées. faudrait remarquer que l’aspect essentiel du
Il nous faut les élargir et viser plus haut. La service n’est pas seulement présenté à la pre-
véritable éducation implique bien plus que la mière page du livre, mais aussi à la dernière :
poursuite de certaines études. Elle implique bien « La plus grande joie, la plus noble éducation
plus qu’une préparation à la vie présente. Elle que puisse nous apporter notre vie terrestre, si
intéresse l’être tout entier, et toute la durée de marquée qu’elle soit par le péché, sont de servir.
l’existence qui s’offre à l’homme. C’est le déve- Dans la vie à venir, qui ne sera pas limitée
loppement harmonieux des facultés physiques, ainsi, notre plus grande joie, notre plus noble
mentales et spirituelles. Elle prépare l’étudiant éducation seront de servir. »12
à la joie du service qui sera le sien dans ce Cette insistance sur le service ne devrait
monde, et à la joie plus grande encore du vaste surprendre aucun lecteur de la Bible. Plus d’une
service qui l’attend dans le monde à venir. »11 fois, Jésus a dit à ses disciples que l’essence
Les mots clé de ce paragraphe sont tout et même du caractère chrétien était l’amour et le
toute utilisés en deux dimensions. Premièrement, service du prochain. De telles caractéristiques,
l’éducation adventiste doit insister sur toute bien sûr, ne sont pas des traits naturels à l’être
la durée de l’existence. Il n’est pas seulement humain. Les gens « normaux » sont plus sou-
question d’enseigner aux élèves à gagner leur cieux de leurs besoins personnels et du désir
vie ou à devenir cultivés selon les standards du d’être servis que d’une vie passée au service
monde présent. Ces buts peuvent être louables des autres. La vision chrétienne des choses
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et cet ensemble de valeurs sont autres, et ne second, dans son sermon le plus célèbre, a
jaillissent pas spontanément. La Bible en parle décrit les êtres humains comme de dégoûtants
plutôt comme venant d’une transformation de insectes suspendus au-dessus du gouffre de
l’esprit et du cœur (Romains 12.2). Paul nous l’enfer par un Dieu furieux16. Arrêtons-nous
conjure d’avoir en nous les dispositions qui aussi à la conception du biologiste Desmond
étaient en Jésus-Christ, nous faisant remarquer Morris : « Il existe cent quatre-vingt-treize
que lui qui était Dieu s’est vraiment fait serviteur espèces de singes. Cent quatre-vingt-douze
(Philippiens 2.5-7). sont recouvertes de poils. » Le point capital
Dans notre survol rapide des concepts clé de de son raisonnement est que les êtres humains
l’éducation telle qu’Ellen White la comprend, font exception car ils sont essentiellement « des
trois éléments ressortent : singes nus »17.
• En essence, bonne éducation est synonyme de Le sont-ils vraiment ? D’un avis opposé,
rédemption. les intellectuels du Siècle des lumières ont
NATURE HUMAINE
• L’éducation doit viser à la préparation de l’être développé la doctrine de la perfectibilité infi-
humain tout entier et pour toute la durée de nie de l’humanité, de la bonté et de la dignité
l’existence qui s’offre à lui. innées des êtres humains. Des psychologues
• La joie du service se trouve au cœur même du modernes comme Carl Rogers ont embrassé
processus éducatif. cette perspective ; ils ont défendu des théories
Ces concepts sont fondamentaux, non seulement éducatives basées sur la supposition qu’en lais-
pour l’éducation mais aussi pour la vie. Ainsi, ils sant les enfants suffisamment « libres » dans
doivent imprégner toute approche authentique de un environnement éducatif, on permettrait à
la théorie et de la pratique éducatives adventistes. leur bonté naturelle de s’affirmer d’elle-même18.
En tant qu’éducateurs que devons-nous
Autres remarques concernant croire ? Quelle est la nature fondamentale de
la nature humaine nos élèves ? Animale ou un peu divine ? Bonne
Jim Wilhoit souligne que la conception biblique ou mauvaise ? La réponse brève est « tout ce
« de la nature humaine ne connaît aucun paral- qui précède ».
lèle dans les théories séculières de l’éducation, Dépassons notre réaction émotionnelle au
et elle constitue donc le principal obstacle à darwinisme, et il est difficile de nier que les
l’adoption en bloc de cette théorie par les chré- humains sont des animaux. Nous avons beau-
tiens »13. C’est la raison pour laquelle je dois à coup en commun avec le règne animal : des
nouveau insister sur cette vérité : les éléments similarités structurelles de notre organisme
d’une approche adventiste de l’éducation doivent physique à nos processus digestif et respiratoire.
toujours être volontairement conçus à la lumière De plus, nous participons à de nombreuses
du besoin humain et de la condition humaine. activités identiques. L’être humain et le chien
Nous retournerons aux objectifs de l’éducation apprécient les promenades en voiture, une
adventiste quand nous nous pencherons sur bonne nourriture et des caresses sur la tête.
le rôle de l’enseignant. Mais avant d’aborder Vraiment, nous partageons beaucoup avec nos
ce sujet, nous devons examiner attentivement amis canins ou autres.
divers aspects de la nature humaine qui sont L’élément qui doit être souligné, cependant,
importants dans l’éducation adventiste. n’est pas que les humains sont des animaux mais
Premièrement, notons cet état de perplexité qu’ils sont plus que des animaux. Qu’est-ce
dans lequel se trouvent éducateurs et élèves. que cela signifie ? Le philosophe juif Abra-
D’une part, nous avons les tenants des pers- ham Heschel a remarqué que « l’animalité de
pectives négatives sur la nature humaine ; l’homme se comprend assez clairement. La
Thomas Hobbes, philosophe du XVIIe siècle, perplexité s’installe quand on essaie d’expliquer
les a exprimées ainsi : la vie humaine est « soli- clairement ce que l’on comprend par l’humanité
taire, pauvre, mesquine, brutale et courte »14. de l’homme. »19
Puis nous avons des lumières de premier plan Le théoricien E. F. Schumacher a écrit que
comme celles du psychologue B. F. Skinner au l’être humain a beaucoup en commun avec le
XXe siècle et du théologien Jonathan Edwards domaine minéral, puisque tous deux sont consti-
au XVIIIe siècle. Le premier a affi rmé que les tués de matière ; l’être humain a davantage en
gens n’ont ni liberté ni dignité15, alors que le commun avec le monde végétal qu’avec le monde
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matériel, puisque plantes et êtres humains ont nement les contrôlent. Avec des récompenses
la vie, en plus de leur base minérale ; et que et des punitions, on peut dresser un animal à
l’être humain a encore plus en commun avec le faire, sur un ordre, tout ce dont il est capable,
monde animal, puisque personnes et animaux y compris se laisser mourir de faim.
ont la conscience en plus de la vie et d’une La question qui divise psychologues, éduca-
base minérale. Mais, remarque Schumacher, teurs, philosophes et théologiens est la suivante :
lui seul possède la conscience de soi réfléchie.
Il n’y a aucun doute que les animaux pensent,
L’élément « Les êtres humains peuvent-ils être dressés à
faire tout ce dont ils sont capables ? » Pour ceux
affi rme-t-il, mais l’originalité de l’humanité est
que l’homme est conscient de ce qu’il pense.
qui doit être qui vivent à un niveau animal, la réponse est
un oui défi nitif. Les gens qui vivent au niveau
Schumacher a indiqué qu’on peut en apprendre
beaucoup sur l’être humain en l’étudiant aux
souligné, de la satisfaction de leurs appétits et passions,
tout comme les animaux, peuvent être contrôlés
niveaux minéral, végétal et animal — « en fait,
on peut tout apprendre à son sujet excepté ce
cependant, par des récompenses et des punitions.
Malheureusement, la plupart des gens passent
qui fait de lui un humain »20. Pour posséder
cette connaissance fondamentale, comme nous
n’est pas que la plus grande partie de leur vie au niveau de
leur « animalité ». Ce fait sous-tend l’apparente
l’avons déjà dit, nous devons nous tourner vers
la Bible où la Genèse décrit la nature humaine
les humains validité des affi rmations behavioristes, à savoir
que l’être humain n’est pas libre et que son
créée à l’image et à la ressemblance de Dieu
(Genèse 1.26,27), bien que cette image, après
sont des comportement peut être modelé à volonté si le
contrôleur a le temps et connaît suffisamment
la chute (Genèse 3), se soit « estompée jusqu’à
disparaître presque totalement »21.
animaux mais cette personne et son environnement.
Le point essentiel que les éducateurs doivent
En tant qu’éducateurs chrétiens, la question
que nous devons regarder lucidement est de
qu’ils sont garder à l’esprit est que leurs élèves peuvent
s’élever au-dessus du niveau animal de l’exis-
savoir comment faire face aux complexités de
la nature humaine. Une chose que nous devons
plus que des tence. Ils en sont capables car ils sont apparentés
d’une façon unique à Dieu, et parce qu’il leur
reconnaître est que personne ne se montre à la
hauteur de son plein potentiel en tant que por-
animaux. a donné et la conscience de soi, et l’aide que
le Christ offre par le Saint-Esprit.
teur de l’image de Dieu. En fait, nombreux sont L’être humain portant l’image de Dieu, il
ceux qui existent à des niveaux inférieurs, soit est capable de raisonner de cause à effet et de
le niveau minéral par la mort, le niveau végétal prendre des décisions responsables et spirituel-
à la suite d’accidents paralysants destructeurs du lement inspirées. Sa liberté de choix n’est pas
cerveau, ou au niveau animal en ne vivant que absolue car il n’est pas autonome et ne peut
pour satisfaire leurs appétits et leurs passions. pas vivre sans Dieu. Mais elle est authentique
Peu choisissent de vivre au niveau minéral car il peut soit choisir Jésus comme Seigneur
et végétal, mais beaucoup décident de vivre au et vivre selon ses principes, soit choisir Satan
niveau animal. Le proverbe « chaque homme comme maître et se soumettre à la loi du péché
a son prix » n’est pas une plaisanterie futile. et de la mort (voir Romains 6.12-23).
Elle relève de l’expérience et de l’observation. L’éducateur adventiste travaille dans une école
Pensez-y un instant. Si je vous offrais 5 dol- peuplée de jeunes en pleine crise d’identité, ce
lars pour commettre un seul acte indécent ou qui affecte leur vie simultanément à différents
malhonnête qui ne sera jamais ni vu ni connu, niveaux. L’une des questions les plus importantes
vous refuseriez certainement. Mais si je vous qui se présentent à eux est de choisir de vivre
en offrais 500, vous commenceriez peut-être à surtout au niveau de leurs tendances animales
réfléchir. En portant mon offre à 50 000 dollars, ou de s’élever vers leurs possibilités divines. Il
je trouverais maints preneurs, et même les purs y a également, étroitement apparentés, les choix
et durs commenceraient à faiblir si j’allais jusqu’à entre le bien et le mal. Les choses ne sont pas
offrir 5 millions, puis 50 millions. facilitées par le fait que les éducateurs, eux aussi,
Les psychologues behavioristes ont découvert sont quotidiennement impliqués dans une lutte
qu’il est possible de contrôler le comportement continuelle portant sur les mêmes questions.
animal par des récompenses et des punitions. Cependant, la grande vérité de l’Évangile est
En d’autres termes, les animaux n’ont pas la que chacun peut devenir pleinement humain
liberté du choix ; leurs besoins et leur environ- grâce à une relation personnelle avec Dieu par
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Jésus-Christ. Ce fait est un pilier central d’une Tout au long de sa vie, Jésus a démontré son
éducation dont le but principal est de conduire respect de l’individualité et de la valeur des
l’être humain à retrouver une relation confiante êtres humains. Ses relations avec ses disciples
avec Dieu, qui voit en chaque personne un enfant et la population en général contrastaient avec
de Dieu et qui cherche à aider chaque élève à la mentalité des pharisiens, des sadducéens
accroître son potentiel. Ellen White a souligné et même des disciples qui avaient tendance
avec vigueur les possibilités infinies et éternelles à qualifier les « autres » de « populace ». De
propres à chaque personne quand elle écrit que Les manière distinctive, une philosophie chrétienne,
« l’idéal que Dieu propose à ses enfants dépasse alors qu’elle cherche à instruire un apprenant,
de beaucoup tout ce qu’ils peuvent imaginer éducateurs ne peut jamais perdre de vue l’importance de
de meilleur. Le but à atteindre, c’est l’amour l’individualité.
de Dieu — la ressemblance avec Dieu. »22 La chrétiens Cependant, un juste respect pour l’individualité
raison d’être de l’éducation adventiste au foyer, n’annule pas l’importance du groupe. Écrivant
à l’école et à l’église est de transformer cet idéal voient sous aux Corinthiens au sujet des dons spirituels,
potentiel en réalité. Paul a rehaussé la valeur du tout social ainsi
Le second aspect de la nature humaine qui le vernis du que la valeur unique de chaque personne (1
affecte l’éducation adventiste est étroitement lié Corinthiens 12.12-31). Il a écrit que le corps
au premier : les problèmes de la race humaine comporte- (le groupe social) sera sain si l’importance et
n’ont pas changé depuis la chute. Tout au long de l’originalité de ses membres individuels sont
l’histoire, l’être humain a été affecté par la lutte ment respectées. C’est aussi vrai pour les institutions
entre les forces du bien et celles du mal. Depuis éducatives que pour les églises. La salle de classe
l’irruption du péché, il existe deux catégories apparent saine, dans cette perspective, ne connaît pas
d’hommes — ceux qui continuent à se révolter un individualisme sans limites, mais plutôt un
et ceux qui ont fait la paix avec Jésus. Les deux et vont à respect pour l’individu, équilibré par un respect
catégories sont représentées dans la plupart des des besoins du groupe.
écoles et des salles de classe. Les éducateurs l’essentiel Un dernier point important à souligner sur
adventistes doivent absolument être conscients de la nature humaine est que pour Dieu c’est la
ce fait, ayant chaque jour à faire face à de com- du problème personne dans sa totalité qui compte. Nous
plexes interactions avec les deux genres d’élèves. avons déjà abordé ce sujet en signalant l’insis-
Reconnaître qu’il existe deux genres d’êtres humain — tance d’Ellen White sur l’éducation de tous les
humains nous mène au fait que les principes aspects de la personne. Mais nous voulons pré-
sous-jacents de la grande controverse entre le le péché, la ciser ce point. L’éducation traditionnelle a placé
bien et le mal sont restés constants, en dépit des la dimension mentale des étudiants au-dessus
changements dans les détails de la condition séparation de la dimension physique tandis que certaines
humaine au cours des siècles. Par conséquent, approches modernes ont fait exactement le
aujourd’hui, les gens font face aux mêmes tenta- de la vie et du contraire. D’autres approches ont insisté sur la
tions et aux mêmes défis fondamentaux auxquels dimension spirituelle. Pourtant tout ce qui affecte
Moïse, David et Paul furent confrontés. Si les caractère de un aspect de la personne fi nira par affecter
Écritures sont intemporelles et communiquent l’ensemble. L’idéal, illustré par la croissance
un message universel à tous les peuples, c’est Dieu. de Jésus (Luc 2.52), c’est l’équilibre entre les
précisément parce que la nature du problème aspects spirituel, social, physique et mental de
humain dans le temps et dans l’espace (emplace- la personne. Le dilemme actuel de l’humanité
ment géographique) n’a pas changé. La Bible est vient en partie du fait que depuis la chute l’être
une ressource vitale en éducation parce qu’elle humain souffre d’un déséquilibre dans chacun
touche au cœur du problème du péché et à sa de ces domaines ainsi que dans leurs corréla-
solution — des questions auxquelles chacun tions. Il faut alors qu’une partie de la fonction
doit faire face quotidiennement dans une école. rédemptrice de l’éducation s’attache à rendre à
Le troisième aspect de la nature humaine qui l’homme la santé dans chacun de ces aspects
doit être pris en considération dans une école et dans son être tout entier. La restauration de
adventiste est la tension entre l’individu et le l’image de Dieu a donc des ramifications sociales,
groupe. D’une part, l’éducateur chrétien doit spirituelles, mentales et physiques, tout comme
reconnaître et respecter l’individualité, l’origi- l’éducation. Le comprendre vraiment aura une
nalité et la valeur propre de chaque personne. influence réelle sur le choix des programmes.
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Les éducateurs chrétiens, comprenant la com- d’un programme éducatif. Roger Dudley, dans
plexité des élèves, réalisent que chacun est un son étude sur les élèves des écoles secondaires
candidat pour le royaume de Dieu et mérite la adventistes aux États-Unis, a constaté qu’« aucun
meilleure éducation qu’il soit possible d’offrir. Ils autre facteur à part la sincérité religieuse de
voient sous le vernis du comportement apparent leurs enseignants n’était aussi fortement lié
et vont à l’essentiel du problème humain — le au rejet de la religion par les adolescents »26.
péché, la séparation de la vie et du caractère Si des éducateurs de qualité constituent le
de Dieu. Dans son sens le plus complet, l’édu- facteur critique pour la réussite dans un système
cation chrétienne est rédemption, restauration scolaire qui ne pense qu’à préparer les jeunes
et réconciliation. Il faut donc que chaque école pour vivre et travailler sur cette terre, ils sont
adventiste cherche à atteindre un équilibre entre encore bien plus importants pour une éducation
les aspects social, spirituel, mental et physique de en vue de l’éternité ! Cette pensée à l’esprit, il
chaque élève dans toutes ses activités et pendant est absolument indispensable que les parents, les
tout son programme. La raison d’être et le but enseignants, les administrateurs et les comités
de l’éducation adventiste sont la restauration de scolaires adventistes comprennent le ministère
RESTAURATION
l’image de Dieu en chaque élève et sa récon- de l’enseignement, comment ce ministère facilite
ciliation avec Dieu, ses camarades, sa propre la poursuite des objectifs de l’école, et quelles
personne et le monde naturel. Ces notions nous sont les qualifications essentielles de ceux qui
conduisent au rôle de l’enseignant adventiste. sont appelés à entreprendre la tâche impres-
sionnante de former la prochaine génération.
Rôle de l’enseignant et objectifs de l’éducation
adventiste L’enseignement, une forme de ministère
À l’école, c’est l’enseignant qui est l’élément L’éducation et la rédemption ne faisant
clé de la réussite scolaire car c’est lui qui com- qu’un 27, l’enseignement adventiste est par défi-
munique le programme à l’élève. Pour améliorer nition une forme de ministère chrétien et une
les résultats scolaires, il ne suffit pas d’avoir les fonction pastorale. Dans le Nouveau Testament,
meilleurs locaux, les meilleures méthodes ou enseigner est clairement présenté comme étant
même le meilleur programme, aussi importants un appel divin (Éphésiens 4.11 ; 1 Corinthiens
que soient ces éléments, mais il faut engager et 12.28 ; Romains 12.6-8). De plus, dans la Bible,
retenir des éducateurs de qualité. Elton Trueblood les fonctions de l’enseignant et du pasteur ne
témoigne de cette réalité quand il affi rme que sont pas séparées. Au contraire, Paul indique
« s’il y a une conclusion qui jouit de l’accord à Timothée qu’un épiscope (pasteur) doit être
de tous quant à notre philosophie éducative « apte à l’enseignement »28 (1 Timothée 3.2).
actuelle, c’est bien l’importance suprême du bon Quand Paul écrit aux Éphésiens que Jésus « a
maître. Il est facile d’envisager un bon collège donné les uns comme apôtres, d’autres comme
avec des installations insuffisantes, mais il n’est prophètes, d’autres comme annonciateurs de
pas possible d’envisager un bon collège avec la bonne nouvelle, d’autres comme bergers
de médiocres maîtres. »23 On peut dire, bien et maîtres » (Éphésiens 4.11), il utilise une
sûr, la même chose d’une école primaire ou construction de phrase grecque indiquant que
secondaire. Trueblood a également écrit dans la même personne exerce les deux fonctions de
un autre rapport : « Il vaut mieux recevoir un pasteur et d’enseignant. F. F. Bruce, dans son
brillant enseignement dans une cabane qu’un commentaire sur ce passage, a fait remarquer
enseignement laxiste dans un palais. »24 que « les deux termes pasteurs (bergers) et
Il y a quelques années, l’imposante étude de enseignants (maîtres) indiquent la même classe
James Coleman sur les écoles américaines a d’hommes »29. Par contre, la Bible énumère les
appuyé ces observations de façon empirique. autres dons séparément. Cela signifie qu’on
Il a trouvé que les facteurs qui avaient la plus ne peut pas séparer ces deux dons si on veut
forte influence sur la réussite scolaire (indé- qu’ils restent fonctionnels. Un pasteur doit
pendamment des antécédents familiaux) étaient non seulement prendre soin des âmes de son
les caractéristiques de l’enseignant et non les troupeau, mais aussi enseigner par le précepte
installations ou le programme25. Engager des et par l’exemple chacun des membres indivi-
enseignants de qualité constitue aussi l’élément duellement et l’église dans son ensemble. De
primordial pour améliorer l’influence spirituelle la même façon, les enseignants ne doivent pas
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seulement transmettre la vérité mais égale- essentielles pour réussir dans l’enseignement.
ment se soucier de la santé spirituelle de ceux Les gens savaient que Jésus se souciait sincè-
qui sont sous leur tutelle. C’est ainsi que les rement d’eux ; c’était l’une des raisons du succès
enseignants chrétiens exercent leur rôle pastoral de son ministère. « Au cours de ses prédications
envers leurs élèves. publiques, le Christ ne perdait jamais les enfants
La grande différence entre les rôles de pas- de vue. […] Sa présence ne les repoussait jamais.
teur et d’enseignant, à notre époque, tient à la Son grand cœur plein d’amour connaissait leurs
division actuelle du travail. Dans notre société épreuves et leurs besoins, trouvant du bonheur
du XXIe siècle, l’enseignant chrétien est perçu à leurs joies simples. Il les prenait dans ses bras
comme exerçant un ministère dans le contexte et les bénissait. »31 Les enfants sont assez pers-
« école » alors que le pasteur enseigne dans le picaces. Ils savent reconnaître, après avoir parlé
contexte plus large de « communauté religieuse ». à un adulte, si ce dernier ne faisait qu’écouter
Il est important de se souvenir que leur fonction leurs « petites » joies et leurs tracas pour être
est essentiellement la même, quoique selon les poli, ou s’il éprouvait un intérêt véritable, s’il
définitions modernes, ils s’occupent de différents se souciait réellement d’eux ou non. Combien
secteurs dans la vigne du Seigneur. de fois, en tant que parents ou enseignants,
Enseigner les jeunes est non seulement une avons-nous écouté nos enfants, hoché la tête,
fonction pastorale mais aussi l’une des formes pour les envoyer ensuite jouer sans avoir la
de ministère les plus efficaces, puisqu’elle touche moindre idée de ce qu’ils essayaient de com-
MINISTÈRE
la population entière à l’âge où elle est le plus muniquer ? Une excellente façon d’aliéner les
impressionnable. Le réformateur Martin Luther enfants est de leur faire sentir que les adultes
en était conscient quand il écrivait : « Si je sont beaucoup plus préoccupés par leurs propres
devais renoncer à la prédication et à mes autres affaires « importantes » que par le bien-être des
devoirs, aucun poste ne me plairait davantage plus petits. Ellen White a suggéré que même si
que celui d’instituteur. Je sais, en effet, que tout les enseignants ont des qualifications livresques
de suite après le pastorat, c’est le ministère le limitées mais se soucient réellement de leurs
plus utile, le plus important et le meilleur, et je élèves, comprennent l’ampleur de leur tâche et
ne suis pas sûr lequel des deux il faut préférer. veulent faire des progrès, ils auront du succès32.
Il est difficile de dresser de vieux chiens à la Une relation d’amour était au cœur même du
docilité et de vieux coquins à la piété, et pourtant ministère d’enseignement du Christ.
c’est à cela que s’efforce le ministère pastoral, Dans son cas, il se dégageait de cette relation
et très souvent en vain ; mais de jeunes arbres un halo de confiance dans le potentiel de chaque
[…] sont plus facilement courbés et redressés. vie. Et ainsi, même s’il « dénonçait le mal avec
Ainsi, qu’instruire fidèlement les enfants des fidélité », « en chaque être humain, même déchu,
autres soit considéré comme l’une des plus il voyait un fils de Dieu qui pouvait, à travers
grandes vertus sur la terre, ce devoir étant lui, le Sauveur, renouer avec Dieu des relations
accompli par très peu de parents. »30 privilégiées. […] En regardant les hommes, leurs
La plus parfaite intégration du don de pasteur/ souffrances, leur déchéance, le Christ trouvait
enseignant s’est manifestée dans le ministère des raisons d’espérer là où il semblait n’y avoir
du Christ. La plupart du temps, on l’appelait que désolation et ruine. Chaque fois qu’un
« Maître », le sens véritable de ce mot étant homme mesurait son dénuement, il voyait pour
« Enseignant ». Jésus peut être considéré comme lui une occasion de progrès. Il allait au-devant
donnant le meilleur exemple d’éducation, à la fois des âmes, qu’elles fussent tentées, brisées, éga-
en méthodologie et en relations interpersonnelles rées, prêtes à sombrer, non pour les confondre,
significatives. Une étude des Évangiles à travers mais pour les bénir. […]
la perspective du Christ en tant qu’enseignant « En chaque être humain il discernait des
nous aidera grandement à comprendre l’idéal possibilités infi nies. Il voyait les hommes tels
de l’instruction chrétienne. qu’ils pouvaient être, transfigurés par sa grâce.
Nous nous pencherons sur la méthodologie de […] Mettant en eux son espoir, il leur inspirait
l’enseignement du Christ dans une autre section. l’espoir. Allant à eux avec confiance, il faisait
Ici, nous étudierons l’aspect relationnel de son naître leur confiance. Offrant en sa personne
ministère d’éducateur, un sujet particulièrement le véritable idéal de l’homme, il suscitait le
important puisque de bonnes relations sont désir et l’assurance d’atteindre cet idéal. À son
32 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
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contact ceux qui étaient méprisés et déchus pre- biblique, personne n’a tous les talents, mais
naient conscience d’être toujours des hommes, et chacun en a quelques-uns. Par moments, les
aspiraient à se montrer dignes de son attention. élèves ont besoin de directives précises dans
Plus d’un cœur mort en apparence à toutes les les domaines où leur personnalité et leurs dons
choses saintes frémissait à des appels nouveaux. naturels leur permettront d’être le plus efficaces.
Plus d’un être désespéré voyait poindre devant Il en fut ainsi au cours du ministère de Jésus.
lui l’aurore d’une vie nouvelle. Le Christ s’atta- Il connaissait les besoins spéciaux de Pierre,
chait les hommes par des liens d’amour et de Jean et André, et il les guidait en conséquence.
dévouement. »33 Une relation aimante était au centre du
Ce passage met en relief l’esprit du ministère
d’éducation du Christ qui a fait de lui une telle
Par moments, ministère éducatif de Jésus, mais cette relation
était soigneusement équilibrée dans la pratique
force pour le bien dans la vie de ceux qu’il ensei-
gnait. Cette déclaration présente le défi ultime
les élèves quotidienne. Ellen White écrit : « Il faisait
preuve d’une cohérence dénuée d’obstination,
pour les enseignants, les parents et quiconque
travaille avec des êtres humains. Il faut rece-
ont besoin d’une bienveillance dénuée de faiblesse, d’une
tendresse et d’une sympathie dénuées de sen-
voir une infusion de la grâce de Dieu pour voir
d’infinies possibilités dans chaque personne, pour
de directives timentalisme. Il était d’une grande sociabilité,
tout en témoignant une réserve qui décourageait
avoir de l’espoir pour les sans espoir. Pourtant,
c’est là la clé d’un bon enseignement. Sinon, on
précises dans toute familiarité. Sa tempérance n’est jamais
allée jusqu’à la bigoterie ou l’austérité. Il ne se
regarde les gens avec désespoir, ce qui ne peut
que leur inspirer le désespoir.
les domaines conformait pas au monde et cependant il était
attentif aux besoins du moindre des hommes. »37
Le psychologue Arthur Combs cite plusieurs
études indiquant qu’il est possible de distinguer
où leur Les enseignants adventistes et ceux qui
s’intéressent au système d’éducation de l’Église
clairement les bons maîtres des mauvais sur la
base de leurs opinions sur leurs semblables34. Dans
personnalité gagneront beaucoup à étudier le Christ en tant
que Maître des maîtres. Une telle étude les
la même veine, William Glasser, le psychiatre
qui a développé la « thérapie de la réalité », croit
et leurs dons confrontera aussi aux buts et aux objectifs de
l’éducation chrétienne.
que les échecs à l’école et dans la vie ont leurs
racines dans deux problèmes connexes — le
naturels leur Le but de l’éducation et l’enseignant
manque d’amour et une piètre estime de soi35.
Nous développons notre estime de soi d’après
permettront adventiste en tant qu’agent de rédemption
Nous avons déjà noté que, dans la perspec-
ce que les gens pensent de nous. Quand parents
et enseignants transmettent constamment aux
d’être le plus tive biblique et celle d’Ellen White, le plus
grand besoin humain est de nouer une relation
enfants le message de leur stupidité, de leur
délinquance et de leur nullité, ils façonnent en
efficaces. correcte avec Dieu. Autrement dit, la perdition
humaine fournit la raison d’être de l’éducation
ces enfants une image d’eux-mêmes que ces chrétienne. Le plus grand besoin humain, c’est
derniers extérioriseront dans la vie quotidienne. cesser d’être perdu. Jésus n’a-t-il pas déclaré
Heureusement, la prophétie autoréalisatrice qu’il était « venu chercher et sauver ce qui était
fonctionne aussi dans le bon sens. Earl Pullias et perdu » (Luc 19.10) ? Une telle quête et un tel
James Young remarquent : « Quand on demande salut constituent le thème de la Bible, de la
aux gens de décrire l’enseignant qui les a le plus Genèse à l’Apocalypse.
marqués, ils ne manquent presque jamais de Luc 15, où l’on trouve les paraboles de la
mentionner — et c’est souvent le seul de toute brebis perdue, de la drachme perdue et du fils
leur expérience — celui qui a cru en eux, qui a perdu, est particulièrement pertinent quand
vu leurs talents particuliers, non seulement ce on réfléchit au rôle de l’enseignant chrétien.
qu’ils étaient, mais plus encore ce qu’ils voulaient Dans l’optique de ce chapitre, l’enseignant est
être et pourraient être. Ils se sont alors mis à quelqu’un qui dans le but de les secourir part à
apprendre, non seulement dans le domaine qui la recherche de ceux qui sont perdus et piégés
les intéressait, mais dans de nombreux autres. » par les filets du péché, qu’ils ressemblent (1) à
C’est ainsi que l’enseignant inspire une vision 36. la brebis (ceux qui voient qu’ils sont perdus et
D’autre part, la capacité du Christ pour voir ne savent pas comment retourner à la maison) ;
le potentiel de chaque personne ne l’a pas aveu- (2) à la drachme ou au fils aîné (ceux qui n’ont
glé sur les limitations humaines. Dans le cadre pas suffisamment de sens spirituel pour réaliser
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qu’ils sont perdus) ; ou (3) au plus jeune fils remarque que la plupart des auteurs en philosophie
(ceux qui savent qu’ils sont perdus et savent éducative, quelles que soient leurs perspectives
comment rentrer à la maison, mais ne veulent philosophiques ou religieuses, « s’accordent
pas revenir tant que leur rébellion n’a pas suivi pour estimer que le problème “du péché et de la
son cours). Il y a plusieurs variétés d’égarement, mort”, qui est le problème de l’homme d’après
et on les retrouve toutes dans chaque école et la théologie pauline et protestante réformée, est
dans chaque salle de classe. Mais les rebelles sans rapport avec les questions d’objectif et de
et les pharisiens, de même que tous les genres fonction de l’éducation ». Une telle position,
d’êtres humains, ont un même besoin : cesser dit-il, ne peut faire autrement que contribuer
d’être perdus. Il n’est donc pas surprenant que La fonction à produire « méséducation et frustration pour
Jésus ait affi rmé que l’essentiel de sa mission l’individu et la société ». Dans la perspective
consistait à chercher et à sauver les perdus primordiale de la situation difficile où se trouve l’huma-
(Luc 19.10). nité, Rian a plaidé pour une « éducation qui
À ces passages, on peut ajouter l’expérience de l’éducateur soit conversion »38. Hebert Welch, président de
du Christ parmi les Samaritains ingrats et hos- l’Ohio Wesleyan University au début du XXe
tiles qui lui refusèrent l’hospitalité parce qu’ils chrétien est siècle, a fait la même remarque : « Attirer ses
se doutaient qu’il se dirigeait vers Jérusalem. élèves du péché à la justice est […] le plus grand
Alors Jacques et Jean, furieux de leur ingra- de rester en accomplissement d’un collège chrétien. »39
titude, demandèrent à Jésus la permission de L’éducation chrétienne est la seule éducation
faire descendre le feu du ciel pour les détruire. contact avec qui puisse combler les besoins les plus profonds
Jésus leur répondit : « Le Fils de l’homme n’est de l’humanité, car seuls les éducateurs chrétiens
pas venu pour perdre des vies d’hommes, mais le Maître des comprennent le fond du problème humain. Ce
pour les sauver. » (Luc 9. 51-56) qui fait que l’éducation chrétienne est chrétienne,
On voit aussi le but primordial de la vie maîtres afin c’est son but rédempteur. Le but primordial de
du Christ et de l’éducation chrétienne dans le l’éducation chrétienne à l’école, au foyer et à
verset clé de l’Évangile de Matthieu où il est de devenir le l’église, est de conduire l’être humain à une
prédit que Marie aurait un fils qui « sauverait relation salutaire avec Jésus-Christ. Rétablie,
son peuple de ses péchés » (Matthieu 1.21). On représentant cette relation guérit la principale aliénation de
retrouve la même pensée dans l’Évangile de Genèse 3, la rupture entre l’homme et Dieu. La
Jean qui proclame que « Dieu a tant aimé le de Dieu dans réconciliation de l’homme avec Dieu entraîne
monde qu’il a donné son Fils unique, pour que l’élimination des autres aliénations de base de
quiconque met sa foi en lui ne se perde pas, le plan de la l’humanité. Ainsi, l’éducation fait partie du grand
mais ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n’a pas plan divin de rédemption ou expiation. Son rôle
envoyé son Fils dans le monde pour juger le rédemption. est d’aider l’être humain à retrouver l’harmonie
monde, mais pour que le monde soit sauvé par avec Dieu, les autres, sa personne et le monde
lui. » (Jean 3.16,17) naturel. La totalité du message biblique tend
Les enseignants adventistes sont les repré- vers le jour où le travail de régénération sera
sentants de Dieu dans le plan de la rédemption achevé, où la nature aura retrouvé sa condition
et de la réconciliation. Tout comme celle du édénique grâce à la guérison de l’humanité tirée
Christ, leur fonction essentielle est « de chercher de son état de perdition (Apocalypse 21.22 ;
et sauver » ceux qui sont perdus. Ils doivent Ésaïe 11. 6-9 ; 35).
désirer travailler dans l’esprit du Christ afi n Cette décision de l’être humain, mettre au
que leurs élèves puissent être réconciliés avec centre de sa vie le moi au lieu de Dieu, est la
Dieu par le sacrifice de Jésus et régénérés à cause de la chute. La rédemption rétablit Dieu
l’image de Dieu. au centre de l’existence humaine. Il s’agit d’une
L’enseignement, c’est bien plus que la trans- expérience dynamique à laquelle on prête de
mission des informations et le remplissage des nombreux noms, dont conversion et nouvelle
têtes ; plus que la préparation des élèves au naissance. La Bible l’assimile à l’obtention d’un
monde du travail. La fonction primordiale de cœur nouveau et d’un esprit nouveau. Paul décrit
l’éducateur chrétien est de rester en contact avec cette expérience de façon frappante : il déclare
le Maître des maîtres afi n de devenir le repré- que toute la manière de penser et de vivre du
sentant de Dieu dans le plan de la rédemption. chrétien est transformée (Romains 12.2). Le
Edwin Rian a bien compris ce point lorsqu’il grec metamorphosis décrit la transformation
34 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
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RÉDEMPTION
là d’une expérience quotidienne (1 Corinthiens même pied le but primordial de l’éducation
15.31) et Jésus a enseigné que le Saint-Esprit chrétienne — conduire les élèves à une relation
est l’auteur de la transformation (Jean 3.5, 6). avec Christ — et des concepts théologiques
L’éducation chrétienne est donc impossible sans tels que la conversion, la nouvelle naissance et
la puissance dynamique du Saint-Esprit. la justification, il s’ensuit que la formation du
Ellen White écrit qu’en éducation « le plus caractère, en tant que but secondaire, devient
important devrait être la conversion des […] synonyme de sanctification et de croissance
élèves afin qu’ils puissent avoir un cœur nouveau, chrétienne en grâce.
une vie nouvelle. Le but du grand Maître est Une telle équation est exactement ce que
la restauration de l’image de Dieu dans l’âme, nous trouvons dans les écrits d’Ellen White.
et chaque enseignant de nos écoles devrait « Former les caractères — chercher à restaurer
travailler en harmonie avec cet objectif. » 41 l’image de Dieu chez les jeunes placés sous leur
Pour accomplir ses autres objectifs et fonctions, responsabilité — telle est la tâche remarquable
l’éducation adventiste peut construire sur la de tout parent et éducateur. Les connaissances
base de l’expérience de la nouvelle naissance ; littéraires et scientifiques comparées à ce noble
mais si elle échoue sur ce point fondamental et objectif perdent leur importance ; toute véritable
primordial, elle a totalement échoué. éducation doit avoir pour but le développement
d’un caractère intègre. C’est le travail d’une vie
Quelques buts secondaires entière et c’est en vue de l’éternité. » 44
de l’éducation adventiste Formation du caractère et sanctification
Le rétablissement des relations brisées entre disent essentiellement la même chose. Mal-
Dieu et l’homme ouvre la porte au traitement heureusement, éducateurs et théologiens ont
de ses autres aliénations de base et permet chacun élaboré leur propre vocabulaire pour
ainsi de défi nir les buts secondaires de l’édu- décrire le même processus. Il est important,
cation. Nous avons souligné plusieurs fois que à ce point, de rappeler qu’il y a opposition
l’éducation fait partie du grand plan divin de entre le concept de la formation du caractère
la rédemption ; que le rôle de l’éducation est chrétien et la vue humaniste qui suppose un
d’aider l’être humain à se réconcilier avec Dieu, simple raffinement de la personne naturelle, non
ses semblables, sa propre personne et le monde régénérée. La formation du caractère chrétien
naturel. Dans ce contexte, le point central de ne se produit jamais en dehors de l’expérience
l’éducation chrétienne est le rétablissement des de la conversion ou en dehors du Christ et de
relations rompues avec Dieu. La voie s’ouvre l’œuvre du Saint-Esprit (Philippiens 2.12,13 ;
alors pour l’accomplissement des buts secondaires Jean 15.1-17). Seule la puissance dynamique du
de l’éducation chrétienne, soit la formation du Saint-Esprit a le pouvoir de développer l’image
caractère, l’acquisition des connaissances, la de Dieu en l’être humain et de produire le fruit
préparation pour un métier et le développement de l’Esprit — amour, joie, paix, patience, bonté,
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fidélité, douceur, et maîtrise de soi — dans la la section sur le programme. Cependant, avant
vie de chaque élève (Galates 5.22-24). Hans de laisser ce sujet, il est important de souligner
LaRondelle a signalé que le processus de régé- qu’un chrétien ne cherche jamais à acquérir
nération se produit, au moins en partie, tandis des connaissances, et même des connaissances
que nous contemplons « la beauté attrayante du bibliques ou chrétiennes, en tant que fi n en soi.
caractère du Christ ». Cette expérience nous En approfondissant leurs connaissances et en
permet d’assimiler son image 45. Il est alors cultivant un esprit chrétien, les enseignants
impératif que chaque facette de l’éducation chrétiens ne doivent jamais perdre de vue le
adventiste — le caractère de l’enseignant, le but ultime à atteindre en faveur de leurs élèves,
programme, les méthodes de discipline et tout soit servir Dieu et leur prochain toujours plus
autre aspect — reflète le Christ. efficacement. Ainsi, dans une perspective chré-
Le commencement, le milieu et la fi n de tienne, la connaissance est un instrument plutôt
l’éducation adventiste, c’est Jésus-Christ. Le qu’une fi n en soi.
Saint-Esprit cherche à implanter la ressemblance Un autre but secondaire de l’éducation adven-
du caractère de Jésus en chaque éducateur, en tiste est l’épanouissement de la santé physique et
chacun de nos enfants et de nos élèves. L’Esprit émotionnelle. Ellen White écrit : « Étant donné
se sert des parents, des enseignants et d’autres que l’esprit et l’âme s’expriment au moyen du
éducateurs comme agents ou médiateurs du salut. corps, l’énergie mentale et spirituelle dépendent
Cependant, chaque personne doit constamment dans une grande mesure de la robustesse et de
abandonner sa volonté à la puissance que Dieu lui l’activité de ce corps ; tout ce qui favorise la santé
communique puis suivre les directives du Saint- physique favorise également le développement
SERVICE
Esprit pour sa vie. La formation du caractère d’un esprit solide et d’un caractère équilibré.
est un acte de la grâce de Dieu tout autant que Sans la santé, personne ne peut concevoir
la justification. La science du développement du clairement ses obligations envers soi-même,
caractère, vu son rôle vital, devrait être un pilier ses semblables, son Créateur, ni, à plus forte
central dans la préparation des enseignants, des raison, s’en acquitter entièrement. Il faut donc
parents et de tous ceux en position d’influencer veiller sur la santé aussi attentivement que sur
l’éducation d’autrui. le caractère. À la base de tout effort d’éducation
Évidemment, l’éducation adventiste a d’autres il devrait y avoir une connaissance assurée de
buts secondaires tels que l’acquisition des la physiologie et de l’hygiène. » 48
connaissances et la préparation pour le monde Le déséquilibre d’un aspect de la nature
du travail ; mais de tels buts sombrent dans humaine — spirituel, mental, physique — l’affecte
l’insignifiance comparés à l’œuvre rédemptrice dans son ensemble ; il est donc crucial que le
de l’éducation en relation avec la conversion et système d’éducation favorise la santé émotion-
la formation du caractère 46. Après tout, « à quoi nelle. En effet, des individus en colère, déprimés,
servira-t-il à un être humain de gagner le monde ne peuvent pas agir de manière fonctionnelle
entier, s’il perd sa vie ? » (Matthieu 16.26). envers Dieu ou envers leurs semblables. La chute
Au-delà de la formation du caractère, la ayant fracturé l’image de Dieu spirituellement,
formation d’un esprit chrétien est un autre but socialement, mentalement et physiquement, le
secondaire. Cette tâche réclame la transmission but de l’éducation doit être de restaurer la santé
d’informations, mais elle englobe beaucoup et l’intégralité de chacun de ces aspects, de
plus. Il s’agit d’aider les élèves à obtenir une même que dans leurs interactions.
manière d’appréhender la réalité et d’organiser Un dernier but secondaire de l’éducation
la connaissance dans le cadre d’une vision adventiste est de préparer les élèves au monde
du monde chrétienne. Gene Garrick relève du travail, un sujet sur lequel Ellen White a
l’importance secondaire de l’acquisition de la beaucoup parlé. Selon elle, le travail manuel est
connaissance quand il écrit : « Un véritable une bénédiction à la fois pour l’individu et pour
esprit chrétien ne peut exister en dehors de la son milieu, car « il devient ainsi partie du plan
nouvelle naissance, puisqu’une vérité spirituelle de rédemption divin »49. La préparation pour une
est appréhendée et appliquée spirituellement (1 carrière, cependant, comme tous les autres aspects
Corinthiens 2. 1-16). » 47 de la vie chrétienne, ne peut pas être séparée de la
Nous reprendrons plus longuement notre dis- nouvelle naissance, de la formation du caractère,
cussion sur la formation d’un esprit chrétien dans de l’approfondissement d’un esprit chrétien, de la
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U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 2 è r e p a r t i e
poursuite du bien-être physique et mental et du au plan de Dieu qui mettra fi n à ce qui sépare
développement du sens de responsabilité sociale. les êtres humains depuis la chute. L’essence de
La vie chrétienne est un tout, et chacun de ses l’amour chrétien et d’un caractère à l’image du
aspects interagit avec autrui et avec la totalité de Christ est le service du prochain.
la personne. Les enseignants adventistes vont donc Les enseignants devraient aider leurs élèves
encourager leurs élèves à considérer même des à se rendre compte que la plupart des gens ont
métiers séculiers dans le contexte d’une vocation leurs priorités éducatives à l’envers. On peut
plus large, car ils sont serviteurs de Dieu et de les entendre dire : « La société me doit un
l’humanité. Cette idée nous conduit au but ultime bon revenu car j’ai investi toutes ces années à
et final de l’éducation adventiste. m’instruire. » « Je mérite les bienfaits d’une vie
de bien-être à cause de mon succès. » Souvent,
Le but ultime de l’éducation adventiste les chrétiens eux-mêmes éprouvent ou expri-
La vie de Jésus a été toute de service pour ment de tels sentiments. Malheureusement, ces
l’humanité. Il est venu sur notre planète pour idées représentent l’antithèse du but ultime du
se consacrer aux progrès d’autrui. Ses disciples christianisme.
ont donc la même fonction, et la fi n ultime (le
résultat fi nal) de l’éducation est de préparer les
élèves pour cette tâche. Conformément à ce
But primaire Buts secondaires But ultime ou
principe, Herbert Welch a conclu que « l’édu- résultat final
cation pour l’éducation est aussi pernicieuse
que l’art pour l’art ; mais la culture gardée en La formation du caractère
fiducie pour permettre à un individu de mieux
L’approfondissement
servir ses semblables, le sage pour les ignorants, d’un esprit chrétien
le fort pour les faibles » constitue le meilleur Conduire les jeunes Servir Dieu et son
but de l’éducation. « Le caractère chrétien qui à une relation
L’acquisition des prochain sur cette
salutaire avec Jésus- terre et dans le
ne trouve pas son expression dans le service, Christ aptitudes en vue d’une
monde à venir
responsabilité sociale
affi rme-t-il, n’est pas digne de ce nom50. »
Oui, appuie Ellen White. Son classique
Le développement
Éducation commence et prend fi n par la « joie » de la santé physique,
du service qu’elle qualifie de « véritable éduca- émotionnelle et sociale
tion supérieure »51. Elle remarque : « Le maître
digne de ce nom ne se satisfait pas d’un travail
de second ordre. Il ne se satisfait pas de mener La préparation au
monde du travail
ses élèves à un niveau inférieur à celui qu’ils
pourraient atteindre. Il ne peut pas se contenter
de leur transmettre simplement des connaissances Figure 1. Les buts de l’éducation chrétienne qui éclairent la pratique pédagogique
techniques, qui feront d’eux des comptables
habiles, des artisans adroits, des commerçants
prospères — et c’est tout. Son ambition, c’est de Il est moralement mal de profiter des avantages
leur insuffler les principes de vérité, obéissance, du privilège de l’éducation qu’offre la société
honneur, intégrité, pureté — des principes leur à des fi ns d’autoglorification. Écrivant dans
permettant de devenir des forces qui participe- une perspective humaniste, George S. Counts
ront effectivement à l’équilibre et à l’élévation remarque : « À chaque instant, on doit insister
de la société. Il souhaite, par-dessus tout, que sur l’obligation sociale que les avantages d’une
ses élèves apprennent de la vie la grande leçon éducation supérieure imposent : nous avons trop
de l’altruisme52. » souvent prêché la valeur monétaire d’une édu-
La figure 153 ci-contre montre que la conver- cation supérieure ; nous avons trop engendré la
sion, la formation du caractère, l’acquisition conviction que la formation est avantageuse car
d’un esprit chrétien mûr et d’une bonne santé, et elle permet à l’individu d’avancer ; nous avons
une préparation professionnelle ne sont pas des trop insidieusement répandu la doctrine que
fi ns en elles-mêmes. Chacune est, au contraire, l’université ouvre des voies pour exploiter des
un élément essentiel de la préparation d’une hommes moins compétents. L’éducation supé-
personne pour servir l’humanité et participer rieure entraîne une responsabilité supérieure ;
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[…] cette vérité cardinale doit être gravée dans tant qu’agents de rédemption, sont tenus d’aider
l’esprit de chaque récipiendaire de ces avantages. ceux qui leur sont confiés à découvrir leur rôle
En tout temps et hors du temps, le service personnel dans le plan divin de réconciliation
social, et non l’avancement individuel, doit être et de régénération.
la motivation d’une formation supérieure. »54 Si
Counts, de sa perspective séculière, a pu voir ce Les qualifications de l’éducateur adventiste
fait si clairement, le chrétien engagé ne devrait-il Pourquoi Pilier central du processus éducatif, l’édu-
pas le voir plus clairement encore ? cateur se doit d’être en complète harmonie
Le message de la parabole des talents est mettre des avec la philosophie et les buts de l’école où il
que plus une personne a de qualités naturelles enseigne. C’est ce qui a inspiré Frank Gaebelein
et d’occasions de les cultiver, plus elle est res- œillères à écrire qu’il ne peut y avoir « aucune éducation
ponsable de représenter le Christ par un service chrétienne sans enseignants chrétiens »56. Il est
fidèle envers ceux qui ont des besoins mentaux, quand il s’agit tout aussi vrai qu’il ne peut y avoir d’éducation
spirituels, sociaux, émotionnels ou physiques adventiste sans enseignants adventistes. Il en
(Matthieu 25.14-30). d’engager des est ainsi à cause de la compréhension doctrinale
L’éducateur chrétien a le devoir non seulement distincte et de la mission apocalyptique qui
d’enseigner l’idéal du service mais aussi d’en enseignants différencient l’adventisme des autres perspec-
donner l’exemple. Ainsi, l'une des principales tives chrétiennes et qui doivent pénétrer toute
tâches de l’éducation chrétienne est d’« aider qualifiés, l’éducation adventiste.
les élèves à déballer les cadeaux que Dieu leur Pour toute école, le choix d’éducateurs et
a donnés » afi n qu’ils trouvent leur place au des hommes d’employés qualifiés est d’une importance capi-
service d’autrui55. tale à cause de leur rôle prépondérant dans le
Pour conclure, disons que le service chrétien et des processus éducatif. Ellen White le confi rme en
est une réponse à l’amour de Dieu plutôt qu’un insistant ainsi : « Il faudrait prendre beaucoup
humanisme altruiste qui permet encore aux gens femmes qui de précautions en choisissant les enseignants,
de se féliciter pour leur bonté personnelle et nous souvenant que ce choix a tout autant
leurs sacrifices. La gratitude du chrétien envers travailleront d’importance que celui des personnes préparées
Dieu pour son salut l’inspire à devenir un canal au ministère. […] Jamais on n’aura trop de talent
de l’amour de Dieu tandis qu’il participe à son avec les pour éduquer et modeler l’esprit des jeunes, pour
ministère de réconciliation. poursuivre avec succès les différentes activités
Dans un sens, comme nous le signalons dans êtres les plus qui sont l’apanage de ceux qui ont la charge de
la figure 1, la formation du caractère pose les nos écoles. »57
bases du service. Mais un tel service favorise précieux de la Qui engagerait des médecins, avocats ou pilotes
aussi la formation du caractère. (C’est la rai- d’avion incompétents, même s’ils sont « moins
son du double sens entre le développement du planète, les chers » ? Pourquoi mettre des œillères quand il
caractère et le service.) Les deux travaillent s’agit d’engager des enseignants qualifiés, des
alors en tandem, chacun favorisant l’autre. La enfants de la hommes et des femmes qui travailleront avec les
formation du caractère ne peut pas se produire êtres les plus précieux de la planète, les enfants
sans le service ; c’est une lapalissade, mais il est génération de la génération montante ?
également vrai que le caractère mène au service. L’élément spirituel vient au premier rang des
Les enseignants devraient chercher à inculquer montante ? qualifications, car l’essence du problème humain
à leurs élèves la conviction que le service n’est est le péché ou une désorientation spirituelle,
pas une activité qui commence après la remise la séparation de Dieu. Comme nous l’avons
des diplômes ou dans leur maturité. Non, à partir remarqué plus haut, c’est le péché qui est à la
de la conversion, le service est inséparable de racine des dégradations et désorientations si
la vie chrétienne. À l’église locale, au foyer et destructives tant pour les individus que pour
à l’école, les éducateurs doivent offrir aux plus les sociétés. La Bible enseigne que l’humanité,
jeunes des occasions de servir les autres, tant à dans sa condition « naturelle », souffre d’un
l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs groupes reli- genre de mort spirituelle (Genèse 3), et que
gieux. On peut dire qu’une fonction fondamentale le plus grand besoin de l’être humain est une
de l’enseignement chrétien est d’aider les élèves renaissance spirituelle (Jean 3.3,5). C. B. Eavey
non seulement à intérioriser l’amour de Dieu écrit : « Seul celui qui est devenu une nouvelle
mais aussi à l’extérioriser. Les enseignants, en créature en Christ peut présenter la grâce de
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Dieu aux autres ou éduquer les autres dans Ellen White écrit : « Un maître authentique
cette grâce. » En conséquence, ceux qui servent ne peut guère faire à ses élèves de cadeau plus
dans l’éducation chrétienne « doivent avoir en précieux que celui de son amitié. […] Pour
eux-mêmes la vie du Christ et être remplis de resserrer les liens entre le maître et l’étudiant,
l’Esprit de Dieu. L’éducation chrétienne, ce n’est il y a peu de moyens aussi efficaces que les
pas une question de simple activité humaine ; il rapports qui dépassent le cadre de la salle de
s’agit de personnes individuelles qui rencontrent classe. »61 Ailleurs elle suggère que si les maîtres
Dieu en Christ. »58 « rassemblaient les enfants autour d’eux, et
Ellen White amplifie cette idée : « Seule la vie s’intéressaient à tous leurs efforts, et même à
peut engendrer la vie. Celui-là seul a la vie qui leurs sports, allant jusqu’à être parfois des enfants
est en rapport avec la Source de la vie, et seul parmi les enfants, ils les rendraient très heureux,
il peut être un canal de vie. Pour que le maître et gagneraient leur cœur et leur confiance. Les
puisse réaliser l’objectif de son travail, il doit enfants seraient alors plus enclins à respecter et
être une personnification vivante de la vérité, apprécier […] leur autorité. »62 L’attitude et le
QUALIFICATIONS
un canal vivant à travers lequel la sagesse et la comportement de l’enseignant envers son élève
vie coulent. Une vie pure, résultant de principes hors de la salle de classe colore et modèle, en
justes et de bonnes habitudes, devrait donc grande partie, leur relation en classe.
être considérée comme sa qualification la plus Une quatrième sphère des qualifications de
essentielle. »59 l’enseignant est une bonne santé émotionnelle,
Les enseignants adventistes doivent avoir mentale et physique. Sans une santé équilibrée,
pour qualification ultime une relation salvatrice il est presque impossible de conserver un tem-
personnelle avec Jésus. Leur vie spirituelle étant pérament heureux et une humeur égale reflétant
en harmonie avec la volonté révélée de Dieu, ils l’image du Christ.
auront le respect du sacré et leurs élèves pourront Les éducateurs chrétiens doivent constam-
bénéficier de leur exemple quotidien. ment s’efforcer d’améliorer leurs compétences.
Une deuxième qualification se rapporte à Ils doivent avoir pour eux-mêmes le même but
l’acquisition et à l’épanouissement de leurs que pour leurs élèves, soit la restauration de
capacités mentales. « S’il est absolument néces- l’image de Dieu physiquement, mentalement,
saire que l’enseignant ait des principes justes spirituellement. La base de leur activité pro-
et des habitudes correctes, écrit Ellen White, fessionnelle sera cet équilibre que l’on trouve
il est indispensable qu’il ait une connaissance dans la vie du Christ. L’enseignement étant
approfondie des diverses sciences. L’intégrité l’art d’aimer les enfants de Dieu, les maîtres
du caractère s’accompagnera d’acquisitions adventistes devraient être animés du désir que
livresques de grande qualité. »60 Dieu fasse d’eux les amis les plus efficaces.
Les éducateurs adventistes ne doivent pas Disons-le autrement : la qualification globale
seulement être bien versés dans la connaissance des maîtres chrétiens est d’être l’exemple de
générale de leur culture, il faut aussi qu’ils sai- ce qu’ils veulent que leurs élèves deviennent
sissent les vérités des Écritures, et qu’ils soient dans tous les aspects de leur vie. Il est presque
capables de communiquer les matières qu’ils impossible d’exagérer le pouvoir d’un édu-
enseignent dans le contexte d’une vision du cateur en tant qu’exemple pour le bien ou le
monde chrétienne et adventiste. Ils devraient mal. Pullias et Young le soulignent : « Être un
être capables de conduire leurs élèves au-delà exemple découle de la nature même de l’ensei-
des limites étroites de leur champ d’étude en gnement. » « Être un modèle est un aspect de
rattachant chaque cours à la signification ultime l’enseignement auquel aucun maître ne peut
de l’existence humaine. échapper. »63 Ellen White s’exprime ainsi :
Un troisième domaine de développement « L’enseignant doit être à l’image de ce qu’il
sous-jacent aux qualifications des enseignants attend de ses étudiants. » « La vie du Christ
adventistes est l’aspect social. Il est intéressant appuyait et illustrait parfaitement ses paroles.
et profitable d’étudier dans les Évangiles les rela- […] C’est ce qui donnait tant de puissance à
tions sociales du Christ avec ses « élèves ». Il ne son enseignement. »64
cherchait pas à s’isoler de ceux qu’il enseignait. Ce que nous avons dit au sujet des qualifica-
Au contraire, il se mêlait à eux et il participait tions des enseignants s’applique également aux
à leurs activités sociales. autres employés de l’école adventiste. Ils ont
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eux aussi une grande influence sur les élèves. 5. Ibid., p. 18.
6. Ibid., p. 34.
Ils doivent être des chefs spirituels, jouir d’une 7. Ibid., p. 34, 35.
bonne santé et être équilibrés à tous points de 8. Paul Nash, Models of Man Explorations in the Western
vue. Les enseignants ne constituent qu’une par- Educational Tradition (New York : John Wiley and Sons, 1968) ;
Paul Nash, Andreas M. Kazamias, Henry J. Perkinson, The
tie d’une équipe éducative efficace et intégrée. Educated Man : Studies in the History of Educational Thought
Cette deuxième partie sur la philosophie de (New York : John Wiley and Sons, 1965.)
l’éducation adventiste a examiné, dans la pers- 9. Allan Hart Jahsmann, What’s Lutheran in Education ?
Exploration Into Principles and Practices (St. Louis : Concordia,
pective d’une philosophie biblique, la nature de 1960), p. 8.
l’élève, le rôle de l’enseignant et les objectifs 10. George R. Knight, Philosophy and Education : An
NOTES ET RÉFÉRENCES
d’une éducation adventiste. La dernière partie Introduction in Christian Perspective, 4e éd. (Berrien Springs,
Mich. : Andrews University Press, 2006), p. 207.
exposera une approche adventiste du programme, 11. White, Éducation, p. 15.
explorera les implications d’une perspective 12. Ibid., p. 15, 341.
biblique sur la méthodologie pédagogique et 13. Jim Wilhoit, Christian Education and the Search for
Meaning, 2e éd. (Grand Rapids, Mich. : Baker, 1991), p. 61.
discutera le rôle social de l’éducation adventiste 14. Thomas Hobbes, Leviathan, Richard E. Flathman et
dans le contexte de la grande controverse entre David Johnston, éds (New York : W. W. Norton, 1997), p. 70.
le bien et le mal. 15. B. F. Skinner, Beyond Freedom and Dignity (New York :
Bantam, 1971).
16. Jonathan Edwards, « Sinners in the Hands of an Angry
MATIÈRE À RÉFLEXION God », dans Thomas H. Johnson, éd., Jonathan Edwards, éd.
• En quoi, précisément, la conception adventiste revue (New York : Hill and Wang, 1962), p. 155-172.
17. Desmond Morris, The Naked Ape (New York : Dell,
de la nature humaine va-t-elle influencer l’édu- 1969), p. 9.
cation chrétienne ? 18. Carl B. Rogers, Freedom to Learn (Columbus, Ohio :
• En quoi l’enseignement biblique sur la nature Charles E. Merrill, 1969).
19. Abraham J. Heschel, Who Is Man ? (Stanford, Calif. :
humaine exige-t-il que l’éducation chrétienne soit Stanford University Press, 1965), p. 3.
différente des autres philosophies de l’éducation ? 20. E. F. Schumacher, A Guide for the Perplexed (New York :
• En quoi l’enseignement chrétien est-il un Harper Colophon, 1978), p. 18, 20.
21. White, Éducation, p. 18.
ministère ? 22. Ibid., p. 21.
• Comment sa fonction pastorale affecte-t-elle 23. David Elton Trueblood, The Idea of a College (New
les buts de l’enseignant ? York : Harper and Brothers, 1959), p. 33.
24. _____, « The Marks of a Christian College » dans John
• En quoi la conception que l’enseignement est Paul von Grueningen, éd., Towards a Christian Philosophy of
un ministère enrichit-elle notre compréhension Higher Education (Philadelphie : Westminster, 1957), p. 168.
de l’importance de l’éducation adventiste ? 25. James Coleman et coll., Equality of Educational
Opportunity (Washington, D. C. : U.S. Department of Health,
• En vos propres mots, décrivez le(s) but(s) de Education, and Welfare, 1966).
l’éducation adventiste. 26. Roger L. Dudley, Why Teenagers Reject Religion and
• Quelles sont les implications de ce(s) but(s) pour What to Do About It (Washington, D. C. : Review and Herald
Publ. Assn., 1978), p. 80.
vous personnellement en tant qu’enseignant ? 27. White, Éducation, p. 18, 35.
28. Sauf indication contraire, les textes bibliques cités sont
tirés de la Nouvelle Bible Segond (NSB), Alliance biblique
NOTES ET RÉFÉRENCES universelle, 2002.
1. Harold H. Ditmanson, Harold V. Hong, Warren 29. F. F. Bruce, The Epistle to the Ephesians (Westwood, N.
A. Quanbeck, éds, Christian Faith and the Liberal Arts J. : Fleming H. Revell, 1961), p. 85.
(Minneapolis, Minn. : Augsburg, 1960), p. iii. 30. Martin Luther, « Sermons on the Duty of Sending
2. Gordon H. Clark, A Christian Philosophy of Education Children to School », dans Luther on Education, F. V. N. Painter,
(Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 1946), p. 210. éd., (Philadelpie : Lutheran Publication Society, 1889), p. 264.
3. Cet exposé n’est pas le premier à formuler une philosophie 31. Ellen G. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents
éducative adventiste. Voir particulièrement « A Statement of et aux Étudiants (Dammarie-les-Lys, France : Éditions Vie et
Seventh-day Adventist Educational Philosophy » développé Santé, 2007), p. 145.
par un groupe d’éducateurs adventistes pour être examiné à la 32. _____, Éducation, p. 311.
First International Conference on the Seventh-day Adventist 33. Ibid., p. 89, 90.
Philosophy of Education convoquée par le Département de 34. Arthur W. Combs, Myths in Education : Beliefs That
l’éducation de la Conférence générale et tenue à l’université Hinder Progress and Their Alternatives (Boston : Allyn and
Andrews, du 7 au 9 avril 2001. Cet exposé a été publié dans le Bacon, 1979), p. 196, 197.
Journal of Research on Christian Education, vol. 10, édition 35. William Glasser, Schools Without Failure (New York :
spéciale, p. 347-355, et disponible sur le site Web du Département Harper and Row, 1975), p. 14. Pour plus d’information sur
de l’éducation de la Conférence générale. Aller à : http:// Glasser, voir Jim Roy, Soul Shapers : A Better Plan for Parents
education.gc.adventist.org. Cliquer sur « Publications » et choisir and Educators (Hagerstown, Md : Review and Herald Publ.
le titre du document cité ci-dessus. Assn., 2005).
4. Ellen G. White, Éducation (Dammarie-les-Lys, France : 36. Earl V. Pullias et James D. Young, A Teacher Is Many
Éditions Vie et Santé, 1986), p. 17. Things, 2e éd. (Bloomington, Ind. : Indiana University Press,
1977), p. 128.
40 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 2 è r e p a r t i e
37. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux 50. Welch, « The Ideals and Aims of the Christian College »,
Étudiants, p. 210. dans The Christian College, opus cité, p. 23, 22.
38. Edwin H. Rian, « The Need : A World View », dans John 51. White, Éducation, p. 12, 341.
Paul von Grueningen, éd. Toward a Christian Philosophy of 52. Ibid., p. 34, 35.
Higher Education (Philadelphie : Westminster, 1957), p. 30, 31. 53. Tiré de George R. Knight, Philosophy and Education : An
39. Herbert Welch, « The Ideals and Aims of the Christian Introduction in Christian Perspective, 4e éd. (Berrien Springs,
College » dans The Christian College (New York : Methodist Book Mich. : Andrews University Press, 2006), p. 216. Reproduction
Concern, 1916), p. 21. autorisée.
40. Carlyle B. Haynes, Righteousness in Christ : A Preacher’s 54. J. Crosby Chapman, George S. Counts, Principles of
Personal Experience (Takoma Park, Md. : General Conference Education (Boston : Houghton Mifflin, 1924), p. 498.
Ministerial Association, n.d.), p. 9, 10. 55. Gloria Goris Stronks, Doug Blomberg, éds, A Vision With
41. Ellen G. White, Fundamentals of Christian Education a Task : Christian Schooling for Responsive Discipleship (Grand
(Nashville, Tenn. : Southern Publ. Assn., 1923), p. 436. Rapids, Mich. : Baker, 1993), p. 25.
42. _____, Éducation, p. 255. 56. Frank E. Gaebelein, The Pattern of God’s Truth : Problems
43. C. B. Eavy, « Aims and Objectives of Christian of Integration in Christian Education (Chicago : Moody, 1968), p.
Education », dans J. Edward Hakes éd., An Introduction to 35.
Evangelical Christian Education (Chicago : Moody, 1964), p. 62. 57. Ellen G. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et
44. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux aux Étudiants, p. 141 ; cf. _____, Témoignages pour l’Église, vol. 2
Étudiants, p. 51. (Dammarie-les-Lys, France : Éditions S.D.T., 1953), p. 534, 535.
45. Hans K. La Rondelle, Christ Our Salvation : What God 58. Eavey, « Aims and Objectives of Christian Education »
Does for Us and in Us (Mountain View, Calif. : Pacific Press Publ. dans An Introduction to Evangelical Christian Education, ouvrage
Assn., 1980), p. 81, 82. cité, p. 61.
46. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux 59. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux
Étudiants, p. 42, 51 ; _____, Fundamentals of Christian Étudiants, p. 27.
Education, p. 27. 60. Ibid., p. 160.
47. Gene Garrick, « Developing Educational Objectives for 61. White, Éducation, p. 240 ; cf. _____, Conseils aux
the Christian School », dans Paul A. Kienel, éd., The Philosophy of Éducateurs, aux Parents et aux Étudiants, p. 407 ; _____,
Christian School Education, 2e éd. (Whittier, Calif. : Association Fundamentals of Christian Education, p. 116.
of Christian Schools International, 1978), p. 73. 62. _____, Fundamentals of Christian Education, p. 18, 19.
48. White, Éducation, p. 221. 63. Pullias, Young, A teacher Is Many Things, opus cité, p. 68.
49. Ibid., p. 243. 64. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux
Étudiants, p. 54 ; _____, Éducation, p. 88, 89.
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 41
U N E É D U C AT I O N
R É D E M P T R I C E
3 è m e p a r t i e
Répercussions
de la philosophie
sur l’éducation
adventiste
G E O R G E R . K N I G H T
42 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
L
e terme curriculum est un mot latin qui Les chrétiens rejetteront nécessairement les
signifie « participer à une course ». On conclusions de Spencer, celles-ci étant construites
l’emploie en anglais pour signifier « tous sur une métaphysique et une épistémologie natu-
les cours et expériences d’une institu- ralistes, mais ils ne doivent pas passer à côté de la
tion »1. Un auteur en parle comme d’« une question plus ample sous-jacente à son argument.
carte dont les grandes lignes indiquent la Les adventistes doivent absolument comprendre
direction de la maturité chrétienne »2. la logique qui sous-tend le programme de leurs
Il faut se demander ce qu’on devrait mettre sur institutions d’enseignement. Mark Van Doren a
cette carte, et sur quelles bases on devrait prendre remarqué qu’« un collège sans programme est
des décisions. Ces questions soulèvent un autre dénué de sens, mais il l’est d’autant plus s’il a un
problème : comment choisir la connaissance qui programme dénué de sens »6.
a le plus de valeur. L’éducateur adventiste, avec Spencer, doit
régler cette question : « Quel savoir a le plus
Quel savoir a le plus de prix ? de prix ? » La réponse à cette question, comme
L’un des essais les plus révélateurs et cohérents Spencer l’a signalé, mène directement à une
jamais publiés sur le lien entre les croyances phi- compréhension de la valeur relative des divers
losophiques et le contenu du programme scolaire domaines de connaissance du programme. Les
(curriculum en anglais) a été rédigé en 1854 par éducateurs adventistes pourraient étudier l’essai
Herbert Spencer, un éminent darwiniste social. de Spencer et sa méthodologie, et en retirer des
« Quel savoir a le plus de prix ? » était à la fois idées convaincantes quant à l’importante tâche de
le titre et la question centrale de son essai. Pour l’élaboration d’un programme dans le contexte de
Spencer c’était la « question des questions » dans leur conception particulière du monde.
le domaine de l’éducation. « Avant qu’il puisse y Il faut préparer des programmes viables et
avoir un programme rationnel, argumentait-il, il authentiques à partir des bases axiologiques,
faut décider ce qui nous importe le plus de savoir épistémologiques et métaphysiques d’une école et
; […] nous devons déterminer la valeur relative en harmonie avec ces bases. Cette vérité est alors
des connaissances. »3 incontournable : différentes approches philoso-
Cherchant à répondre à sa propre question, phiques insisteront sur différents programmes. Ce
Spencer a classé les domaines de l’activité humaine fait implique, entre autres, que le programme des
selon un ordre hiérarchique : (1) les activités rat- écoles adventistes ne sera pas un réajustement ou
tachées directement à l’instinct de conservation, une adaptation du programme séculier de la société
(2) les activités qui indirectement servent l’instinct dans son ensemble. Le christianisme biblique est
de conservation, (3) les activités en relation avec exceptionnel. Donc, l’orientation du programme
l’éducation des enfants, (4) les activités en rapport de l’éducation adventiste sera exceptionnelle.
avec les relations politiques et sociales, (5) les Une autre question importante pour le dévelop-
activités touchant aux loisirs et consacrées à la pement d’un programme est de préciser le plan
satisfaction des goûts et des appétits4. qui l’unifie. Alfred North Whitehead affi rme que
Il analyse ensuite les affaires humaines dans les programmes scolaires souffrent généralement
une perspective évolutionniste naturaliste, et il du manque d’un principe intégrant. « Au lieu
fi nit par répondre sans équivoque à sa question de cette simple harmonie, nous offrons à nos
principale, « Quel savoir a le plus de prix ? », enfants de l’algèbre qui ne débouche sur rien ;
en affi rmant avec constance qu’à tous les égards, de la géométrie qui ne débouche sur rien ; de la
c’est la Science. Spencer explique sa réponse en science qui ne débouche sur rien ; de l’histoire qui
rattachant la Science (conçue dans son sens large ne débouche sur rien ; quelques langues jamais
pour inclure les sciences sociales et pratiques tout maîtrisées ; et fi nalement, pire que tout le reste, de
autant que les sciences physiques et du vivant) à la littérature représentée par des pièces de Shake-
sa hiérarchie en cinq points des activités les plus speare, accompagnées de notes philologiques et de
importantes de la vie. Il construit sa réponse sur courtes analyses de l’intrigue et des personnages,
le principe voulant que toutes les activités péri- à apprendre généralement par cœur. Peut-on dire
phériques à la vie soient aussi marginales dans le qu’une telle liste reflète la vraie vie ? Le mieux
programme scolaire, et que les activités essentielles qu’on puisse en dire, c’est qu’il s’agit d’une table
à la vie reçoivent la place la plus importante au des matières expéditive qu’une divinité pourrait
cours des études5. récapituler dans son esprit, tout en pensant créer
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un monde sans avoir encore décidé de la façon nité. Ils savent que la Bible est une révélation
de l’organiser7. » cosmique qui transcende le domaine restreint
Pourtant, le nœud du problème n’a pas été de l’humanité, et qu’elle révèle non seulement
d’ignorer le besoin d’un quelconque plan global la condition humaine mais aussi le remède
dans lequel on puisse intégrer les divers sujets du à cette condition. Ils réalisent, de plus, que
programme de façon logique, mais de découvrir tous les sujets ne prennent leur plein sens que
un tel plan. Nous vivons en un monde tellement lorsqu’ils sont vus à la lumière de la Bible et
compartimenté dans ses connaissances qu’il Les gens de la grande controverse entre le bien et le mal.
est difficile de percevoir comment nos divers Pour les éducateurs adventistes, le problème n’a
champs d’expertise se rapportent au tout. C’est séculiers pas été de trouver un plan de connaissance en
dans ce contexte que l’exposé de C. P. Snow relation avec son centre intégrateur, mais plutôt
sur les « deux cultures », avec sa discussion d’aujourd’hui d’appliquer ce qu’ils savent.
du gouffre séparant les humanités des sciences, Trop souvent le programme des écoles chré-
prend une importance et un sens particuliers8. ont rejeté le tiennes, les institutions adventistes comprises,
Notre monde en est un où les universitaires a été « un assemblage d’idées naturalistes
spécialisés dans un seul domaine d’études ont christianisme mélangées à des vérités bibliques », ce qui
trop souvent perdu la capacité de communiquer a conduit, déclare Frank Gaebelein, à « une
les uns avec les autres, car ils n’arrivent pas à en tant schizophrénie scholastique dans laquelle une
saisir l’importance de leur matière par rapport à théologie extrêmement orthodoxe coexiste avec
une vue d’ensemble. Pour compliquer les choses, que force un enseignement de sujets non religieux qui
des existentialistes et des postmodernistes diffèrent peu de ceux des institutions laïques »9.
affi rment que le monde est dépourvu de sens ; unificatrice et Le défi qu’un concepteur de programme doit
des philosophes analytiques suggèrent qu’étant relever dans une école adventiste est de dépasser
donné que l’on ne peut pas en découvrir le sens, ont cherché à une vision du programme basée sur des pièces
on devrait se concentrer sur la défi nition des détachées, et de trouver une façon d’intégrer
mots et le raffi nement de la syntaxe. se concentrer clairement et délibérément les détails de la
La recherche du sens dans une expérience connaissance dans le cadre biblique. Cette tâche
éducative totale fait l’objet d’une quête majeure sur les détails nous mène à l’unité de la vérité.
depuis plus d’un siècle. Certains ont défi ni le
centre intégrateur comme étant l’unité des de leur L’unité de la vérité
classiques alors que d’autres l’ont vu comme Un postulat fondamental à la base d’un
étant les besoins de la société, la formation connaissance programme chrétien est que « toute vérité est
professionnelle ou la science. Cependant, aucune vérité divine »10. Du point de vue biblique,
de ces approches n’a été suffisamment ample, plutôt que sur Dieu est le Créateur de toutes choses. Ainsi,
et chaque affi rmation a généralement créé des la vérité dans tous les domaines a sa source en
divisions au lieu d’entraîner l’unité. Il semble sa globalité. Dieu. Ne pas le voir clairement en a conduit
que nous vivions dans une société schizophrène beaucoup à construire une fausse dichotomie
où nombreux sont ceux qui déclarent que le entre ce qui est séculier et ce qui est religieux.
monde est dépourvu de sens, alors que d’autres Cette dichotomie implique que le fait religieux
basent leurs recherches scientifiques sur des regarde Dieu et que le fait séculier en est divorcé.
postulats qui permettent de croire qu’il a un De ce point de vue, l’étude des sciences, de
sens général. Les gens séculiers d’aujourd’hui l’histoire et des mathématiques est considérée
ont rejeté le christianisme en tant que force comme fondamentalement séculière alors que
unificatrice et ont cherché à se concentrer sur les l’étude de la religion, de l’histoire de l’Église
détails de leur savoir plutôt que sur sa globalité. et de l’éthique est considérée comme religieuse.
Il s’ensuit que la fragmentation intellectuelle Telle n’est pas la perspective biblique. Dans les
continue d’être un réel problème alors que les Écritures, Dieu est présenté comme le Créateur
êtres humains cherchent à déterminer quel de tous les objets et de toutes les configura-
savoir a le plus de prix. tions des sciences et des mathématiques, ainsi
Pour les éducateurs adventistes, le problème que le Directeur des événements historiques.
se pose différemment. Ils savent bien quelle Essentiellement, le programme n’a pas d’aspects
connaissance a le plus de prix, car ils com- « séculiers ». John Henry Newman exprime ainsi
prennent les plus grands besoins de l’huma- cette vérité : « Il est assez facile » au niveau
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UNITÉ DE LA VÉRITÉ
vérité. Par exemple, la Bible n’explique pas la évolutionniste, celle des classiques grecs ou
physique nucléaire. Mais cela ne signifie pas romains, la vision biblique du monde ou toute
que la physique nucléaire est en dehors des lois autre perspective. Une école adventiste n’est
naturelles divines ou qu’elle n’a pas d’implica- chrétienne que si elle enseigne tous les sujets
tions morales ou éthiques dans la mesure où selon la perspective de la Parole de Dieu.
ses applications affectent la vie des hommes. Elton Trueblood a remarqué que « la question
Le Christ est le Créateur de toutes choses, et clé n’est pas : offrez-vous un cours de reli-
non pas seulement de ces choses que l’être gion ? N’importe quelle institution peut offrir
humain a décidé d’appeler religieuses (Jean un tel cours. La question pertinente est : votre
1.1-3 ; Colossiens 1.16). profession de foi fait-elle une différence ? [...]
Toute vérité, si elle est réellement vérité, Un simple département de religion peut être
est vérité divine, peu importe où on la trouve. relativement insignifiant. L’enseignement de
Par conséquent, le programme d’une école la Bible, c’est bien, mais ce n’est qu’un début.
chrétienne doit être envisagé comme un tout Infi niment plus importante est la pénétration
unifié et non comme un assortiment fragmenté des principales convictions chrétiennes dans
composé de sujets vaguement connectés. Une l’enseignement » de chaque matière14.
fois ce point de vue reconnu, l’éducation aura Frank Gaebelein faisait remarquer la même
fait un énorme bond en avant vers la mise chose quand il écrivait qu’il existe « une vaste
en place d’une atmosphère dans laquelle « la différence entre une éducation où les exercices
mentalité chrétienne » peut se développer, un de dévotion et l’étude de la Bible trouvent une
contexte éducatif dans lequel les jeunes peuvent place, et une éducation dans laquelle le chris-
apprendre à réfléchir de « façon chrétienne » tianisme de la Bible est la matrice de la totalité
à chaque aspect de la réalité12. du programme ou, pour changer d’image, le lit
dans lequel coule le fleuve de l’enseignement
Le rôle stratégique de la Bible et de l’apprentissage »15.
dans le programme Un système d’éducation qui maintient une
Un second postulat suit celui de l’unité de séparation entre des domaines qu’il défi nit
toute vérité : la Bible est le document fonda- comme étant religieux ou séculiers, peut jus-
mental et contextuel de tous les éléments du tifier d’agrafer des éléments religieux sur un
programme d’une école chrétienne. Ce postu- programme foncièrement séculier. Il peut même
lat est le résultat naturel d’une épistémologie aller jusqu’à traiter la Bible comme « la première
révélée et centrée sur la Bible. Tout comme parmi des égaux » en termes d’importance. Mais
cette révélation spéciale constitue la base de l’école dont les constituants et les enseignants
l’autorité épistémologique, elle doit aussi être le ont embrassé l’idée que « toute vérité est vérité
fondement du programme. Notre discussion sur divine » se trouvera liée par cette conviction, et
l’épistémologie mentionnait que la Bible n’est elle développera un modèle pédagogique dans
pas une source exhaustive de vérité. Il existe lequel la vision biblique du monde imprègne
beaucoup de vérité en dehors de la Bible, mais chaque aspect du programme.
il est important de noter qu’il n’existe aucune Selon Ellen White, « la science de la rédemp-
vérité en dehors du cadre métaphysique de la tion est la science suprême », et la Bible est « le
Bible. Arthur Holmes affirme que « le magistère Livre des livres »16. Seule une compréhension
des Écritures engage le croyant envers certains de cette « science » et de ce « Livre » donne
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Un troisième schéma organisationnel pour- gâteau humaniste qui par ailleurs reste tel quel.
rait être le modèle fondamental et contextuel. Elle doit être le levain dans le pain éducatif,
(Voir la figure 324.) Ce schéma implique que modelant le programme dans sa totalité, de la
la Bible (et sa vision du monde) fournit un base au sommet, imprégnant toute l’idéologie
fondement et un contexte pour toute connais- de l’école. »25 La figure 3 présente un modèle
sance humaine, et que son sens global infuse d’intégration, signalant que les éducateurs adven-
tous les aspects du programme en ajoutant à la tistes doivent aborder chaque sujet à la lumière
signification de chaque sujet. Ceci correspond de la perspective biblique pour en comprendre
à ce que Richard Edlin nomme obligeamment la pleine signification.
la « fonction d’imprégnation de la Bible ». Les lignes discontinues de la figure 3 indiquent
Il note : « La Bible n’est pas le glaçage d’un l’absence de divisions rigides entre les diverses
matières, et l’absence de toute fausse dichotomie
entre le sacré et le séculier. Les doubles flèches
indiquent que la Bible ne nous aide pas seule-
ment à comprendre chaque sujet du programme,
mais aussi que l’étude de l’histoire, des sciences,
etc., jette une lumière sur le sens de la Bible.
Mathématiques
Et cætera
Religion
Sciences
Le christianisme et la réorientation
radicale du programme
Bible et religion Les éducateurs du XXIe siècle qui désirent
développer un programme orienté sur la Bible
ont, entre autres, un défi particulier à relever :
il s’agit des diverses visions du monde qui
Figure 2. Modèle de programme : la Bible est tout imprègnent notre société, dont le postmodernisme
qui proclame qu’il n’existe pas de vision du
monde authentique ancrée dans la réalité, toutes
PERSPECTIVE BIBLIQUE les visions du monde ou tous les grands récits
étant des constructions humaines. Cependant,
cette affi rmation est une vision du monde en
soi avec des présuppositions métaphysiques et
épistémologiques précises26.
PERSPECTIVE BIBLIQUE
PERSPECTIVE BIBLIQUE
Littérature
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 47
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choses que “tout le monde connaît” et qui par niveaux affectif et cognitif. En réalité, le contenu
conséquent ne sont jamais testées. Elles sont littéraire est philosophique et religieux parce
si profondément enracinées en nous que nous qu’il traite de questions, problèmes et réponses
n’en sommes que rarement conscients. »27 En un philosophiques et religieux. L’étude de la lit-
mot, les visions du monde, chez bien des gens, térature tient donc une position centrale dans
restent subliminales ; elles font partie d’une les structures du programme, et elle constitue
culture plus vaste que l’on accepte sans discuter. l’un des outils éducatifs les plus puissants pour
D’autre part, Poe remarque que « sur la l’enseignement des valeurs religieuses.
place publique des idées, les hypothèses fon- John Steinbeck, un auteur séculier, a saisi
damentales […] auxquelles les gens tiennent l’essence de la grande littérature dans son
correspondent exactement à ce que le Christ classique East of Eden, où il écrit : « Je crois
remet en question »28. Il est clair que la vision que le monde a une histoire, mais une seule.
biblique du monde et la mentalité culturelle La littérature […] Dans leur vie, leurs pensées, leurs faims et
générale sont souvent en contradiction ; et il leurs ambitions, dans leur avarice et leur cruauté,
existe différentes visions religieuses et même a une mais aussi dans leur bonté et leur générosité,
chrétiennes du monde. Amener les gens à les humains sont pris dans un filet de bien et de
prendre conscience de ces contrastes débouche influence mal. […] Il n’y a pas d’autre histoire. »32
sur ce que le sociologue Peter Berger appelle Il se peut qu’il n’y ait pas d’autre histoire,
« les collisions de la conscience »29 et ce que d’autant plus mais il y a certainement de multiples interpré-
le philosophe David Naugle intitule « la guerre tations des implications de cette histoire. Selon
des visions du monde »30. forte qu’elle la perspective terre à terre de Steinbeck, il n’y
Dans cette perspective, de par sa nature même, a pas d’espoir. La fi n sera toujours désastreuse
un programme basé sur la Bible met au défi les se présente en dépit de quelques signes encourageants le
autres méthodes d’organisation des programmes long du chemin. La Bible offre un contraste
et suggère une réorientation radicale des matières dans un marquant : elle affiche l’espoir en dépit de
dans les écoles adventistes. L’éducateur adven- graves problèmes. Elle aussi explore « la seule
tiste doit saisir ce point essentiel : Dans une emballage histoire », mais avec des regards révélateurs sur
école adventiste, l’enseignement de n’importe le sens d’un monde qui est le champ de bataille
quel sujet ne doit pas être une modification de auquel l’être d’une confrontation cosmique entre les forces
l’approche utilisée dans les écoles non chré- du bien et celles du mal33.
tiennes. Il s’agit d’une réorientation radicale humain La responsabilité du professeur de littéra-
de ce sujet à l’intérieur du cadre philosophique ture d’une institution adventiste est d’aider
du christianisme. s’identifie ses étudiants à faire une lecture critique afi n
Examiner cette réorientation radicale du qu’ils puissent saisir le sens de leurs devoirs
programme dans le domaine des études litté- émotionnel- dans les termes de la grande controverse entre
raires est un bon commencement31. L’étude de la le bien et le mal. L’étude de la littérature n’est
littérature tient une place stratégique dans tout lement. pas simplement une excursion reposante dans
système scolaire, car elle présente les questions le domaine de l’art. T. S. Eliot a observé que
humaines les plus importantes et cherche à y ce que nous lisons affecte « la totalité de ce
répondre ; elle révèle les désirs, les souhaits que nous sommes. […] Bien que l’on puisse lire
et les frustrations de base de l’humanité ; elle juste pour le plaisir de lire, pour le divertisse-
permet d’approfondir l’expérience humaine. En ment ou pour une jouissance esthétique, cette
plus de raffi ner la sensibilité esthétique, l’étude lecture n’affecte jamais simplement une sorte
de la littérature conduit à des aperçus inductifs de sens spécial ; elle affecte notre expérience
dans des domaines tels que la psychologie, la morale et religieuse. »34 La neutralité artistique
philosophie, la religion, l’histoire et la socio- n’existe pas. Le rôle des études littéraires dans
logie ; elle informe sur des sujets tels que la une école adventiste n’est pas seulement d’aider
nature humaine, le péché, le sens de l’existence les étudiants à se cultiver en lisant les grands
humaine et sa raison d’être. écrivains du passé et du présent ; il s’agit de
La littérature a une influence d’autant plus les aider à voir, avec plus de clarté et de sen-
forte qu’elle se présente dans un emballage sibilité, les enjeux de la controverse entre le
auquel l’être humain s’identifie émotionnelle- bien et le mal.
ment. Elle touche les gens simultanément aux Dans ce contexte, la Bible propose un cadre
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interprétatif qui transcende les idées humaines. la pertinence des idées pour la vie quotidienne.
« Chaque sujet prend alors un sens nouveau, Virginia Grabill37 a écrit que la fonction des
suggère Ellen White, lorsque vu à la lumière études littéraires dans une institution chrétienne
de la grande pensée centrale35 » des Écritures. est d’aider les jeunes à apprendre à « réfléchir »
La Bible est un livre tout à fait réaliste. Les aux questions de la vie : leur identité person-
extrêmes en littérature qui d’un côté ignorent nelle et leur raison d’être, l’existence du bien
le mal, et de l’autre le glorifient, ne sont ni et du mal, la justice et le pardon, le beau et le
vrais ni honnêtes, et ne laissent aucune place laid, la sexualité et la spiritualité, l’ambition et
à un concept de justice viable. Le défi pour les l’humilité, la pureté et la culpabilité, etc.
chrétiens est d’aborder l’étude de la littérature de C. S. Lewis a exprimé une opinion semblable :
manière à voir l’humanité et le monde tels qu’ils « L’une des récompenses mineures de la conver-
sont, soit remplis de péchés et de souffrances, sion est d’être enfi n capable de voir l’essentiel
mais non pas sans l’espoir d’être à la portée de de toute la littérature
la grâce rédemptrice d’un Dieu aimant. qu’on nous a appris à
On entreprend généralement la fonction lire mais en laissant A
interprétative de l’enseignement de la littérature de côté l’essentiel. »38
LIT T É R AT U R E
de deux différentes manières (voir les dessins Le but de l’étude lit-
A et B de la figure 436, ci-contre). Le dessin A téraire dans une école
représente une approche en classe qui insiste chrétienne n’est pas
sur les qualités littéraires du texte et utilise la de transmettre une
Bible ou des idées tirées de la Bible à l’occasion somme de connais-
et en aparté. La seule différence entre cette sances, mais de déve- Bible et
religion
approche et celle des institutions non chrétiennes lopper la faculté de
est l’ajout de notions bibliques. penser de façon cri-
Le dessin B décrit l’étude de la littérature tique et d’interpréter
dans le contexte de la perspective biblique et de les idées littéraires
ses implications pour les dilemmes universels et dans la perspective
personnels de l’humanité. Il interprète la litté- de la vision biblique B
rature du point de vue caractéristique du chris- du monde. PE R S PEC T I V E BIBLI Q U E
tianisme, reconnaissant l’anormalité du monde Nous avons passé
actuel et l’intervention de Dieu dans ce monde. beaucoup de temps à
Cette approche, dans une institution chrétienne, examiner l’étude de
permet une étude de la littérature plus riche la littérature dans un
que dans une institution séculière. En effet, les programme chrétien
non-chrétiens sont handicapés par leur manque réorienté. On pour- Littérature
d’une vision biblique du péché et du salut, car rait faire les mêmes
cette vision est de la plus haute importance en remarques au sujet
termes de discernement et d’interprétation. Nous de l’histoire ou des
ne voulons pas dire que des éléments littéraires études sociales. Dans
comme l’intrigue et le style sont accessoires ; le programme chré-
Figure 4. Le rôle contextuel
plutôt, dans le contexte du christianisme, ils ne tien, on envisage l’his- de la perspective biblique
constituent pas les aspects les plus substantiels toire à la lumière du
de l’étude littéraire. message biblique d’un
Remarquez aussi que dans le dessin B les Dieu qui cherche à
flèches indiquent une transaction dans les deux accomplir ses desseins à travers les affaires
sens entre la perspective biblique et l’étude humaines. On considère que la Bible offre le
littéraire. La vision biblique du monde ne nous cadre interprétatif des événements, de la chute
aide pas seulement à interpréter la littérature ; d’Adam jusqu’au second avènement de Jésus.
les aperçus de la littérature nous aident aussi à La Bible n’est pas considérée comme un manuel
mieux comprendre l’expérience religieuse dans d’histoire complet, mais comme un récit qui se
le contexte de la vérité religieuse. concentre sur l’histoire du salut. Il existe, bien
Les enseignants adventistes doivent aider leurs sûr, des points d’intersection entre l’histoire
élèves à dépasser l’intrigue et à se pencher sur générale et la Bible en termes d’événements,
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du siècle dernier, a connu l’une des « guerres dans lesquelles nous travaillons. Ici, une sug-
culturelles » les plus sérieuses de tous les temps. gestion d’Emil Brunner est utile. Parlant de la
Malheureusement, des hypothèses non prouvées distorsion que le péché a introduite dans notre
d’une macroévolution 39 ont trop souvent reçu pensée, il constate qu’elle est à son plus haut
le statut de « faits », pour être ensuite utilisées point en théologie, philosophie et littérature, ces
afin de fournir le cadre interprétatif des sciences matières étant celles qui nous rapprochent le plus
dans la majorité des écoles. de Dieu, et qui sont donc les plus radicalement
Le problème de base est que les cosmologies déformées par la chute. Elles ont nécessairement
de macroévolution et de créationnisme biblique le plus grand besoin de correction, et ce sont ces
sont incompatibles. Ce dernier commence par matières qui offrent le plus de corrélation avec
une création parfaite, continue par la chute de le christianisme. Mais en passant des humanités
l’humanité dans le péché, puis transite aux aux sciences et aux mathématiques, on voit le
solutions de Dieu pour éliminer les effets de trouble causé par le péché disparaître presque
la chute. Le scénario de macroévolution est totalement. Le maître chrétien qui enseigne
diamétralement opposé au modèle biblique. les sujets les plus objectifs, les mathématiques
Dans la perspective d’une macroévolution, en particulier, ne devrait pas rechercher les
toutes les créatures proviennent d’organismes corrélations détaillées et systématiques que ses
moins complexes et se sont améliorées à travers collègues en psychologie, littérature ou histoire
les processus de sélection naturelle. Ce modèle peuvent établir avec raison. »40
n’a besoin ni de rédemption ni de restauration. Gaebelein ne veut pas dire qu’il n’existe aucun
Le cadre biblique d’interprétation de l’histoire point de contact entre le christianisme et des
naturelle provient du récit de la Genèse qui sujets comme les mathématiques, mais plutôt
déclare que Dieu a créé la terre en six jours, que ces points sont moindres et peu évidents41.
et les êtres humains à son image. Les faits de Les enseignants chrétiens les utiliseront sans
base du récit de la création dans la Genèse ne chercher à les intégrer artificiellement.
laissent aucune place à la macroévolution (dans Cependant, l’intégration des mathématiques
laquelle Dieu ne joue aucun rôle) ou à l’évolution et des sciences physiques à la conception chré-
théiste (qui limite Dieu au simple rôle d’initiateur tienne pourrait être plus importante encore que
du processus évolutif). Les écoles adventistes celle de la littérature et des sciences sociales,
ne doivent pas se cacher d’être créationnistes. parce que beaucoup d’élèves ont accepté l’idée
La métaphysique biblique est au cœur même que ces matières sont « objectives », neutres et
de la raison pour laquelle les adventistes du fonctionnelles, et ne comportent pas de présup-
septième jour ont choisi d’établir leur propre positions philosophiques, préjugés par rapport
système d’éducation. à la réalité ou implications cosmologiques.
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Au contraire, l’étude des mathématiques et des arts, des sciences, des lettres classiques et du
sciences « pures » est totalement enchâssée monde du travail, n’est pas chrétienne. L’un des
dans des préjugés et des hypothèses. grands buts de l’éducation adventiste est d’aider
Les mathématiques, par exemple, tout comme les élèves à réfléchir en chrétiens.
le christianisme, sont fondées sur des postu-
lats non vérifiables. De plus, les hypothèses Un programme équilibré
comme l’ordre de l’univers et la validité de Au-delà de la question spécifique des matières
l’observation empirique sont des présupposi- Une éducation à étudier dans les institutions adventistes, il y a
tions métaphysiques et épistémologiques qui celle plus vaste de l’intégration d’un programme
sous-tendent la science, mais qui sont rejetées adventiste scolaire qui favorisera un développement équi-
par bien des tenants du modernisme et du post- libré des diverses aptitudes des élèves tandis
modernisme, tant dans la culture occidentale qui n’offre qu’ils sont encouragés à retrouver leur position
qu’orientale. Il est essentiel de démasquer ces originale d’êtres créés à l’image de Dieu. Dans
hypothèses dans les cours, celles-ci étant souvent pas une la section sur la nature de l’élève, nous avons
prises pour des faits et demeurant « invisibles » remarqué qu’à la chute, l’humanité, en grande
pour l’élève moyen élevé à une époque qui a compréhen- partie, a subi une fracture de cette image aux
placé une foi aveugle dans la science et les niveaux spirituel, social, mental et physique.
mathématiques plutôt que dans le Créateur de sion biblique Nous avons aussi vu que l’éducation est fon-
la réalité scientifique et mathématique. Cette damentalement un agent de rédemption et de
intégration est plus naturelle aux niveaux élé- des arts, des restauration et que Dieu fait appel à des éduca-
mentaire, secondaire et pré-universitaire, ces teurs humains pour régénérer des êtres déchus.
sujets fournissant, à ces niveaux, le contexte sciences, Le programme doit donc instaurer un équi-
intellectuel pour des cours aussi sophistiqués que libre intégré facilitant cette restauration. Il
la mécanique rationnelle et le calcul différentiel. des lettres ne peut pas se concentrer simplement sur le
Les chrétiens qui enseignent les mathé- développement mental ou la préparation à une
matiques et les sciences utiliseront aussi, de classiques carrière. Il doit développer la personne totale
façon créative, les points naturels d’intégration en répondant aux besoins physiques, sociaux,
entre leur matière et la religion. Par exemple, et du monde spirituels et professionnels autant qu’aux besoins
les mathématiques permettent certainement intellectuels de chaque élève.
des points de contact avec la foi chrétienne du travail, Malheureusement, l’éducation traditionnelle
quand elles traitent de la notion de l’infi ni s’attache presque exclusivement à l’aspect men-
et de l’existence des nombres dans d’autres n’est pas tal. L’idéalisme grec a préparé le terrain à deux
domaines de la vie quotidienne, de la musique millénaires d’une éducation inadéquate qui a
à la cristallographie et à l’astronomie. Le monde chrétienne. ignoré ou méprisé tant le développement phy-
de la précision mathématique est le monde de sique que la préparation à des professions utiles.
Dieu ; ainsi, les mathématiques ne se trouvent La Bible, elle, n’est ni contre le physique ni
pas en dehors du schéma de la vérité divine 42. contre le travail. Après tout, Dieu a créé une
Avant de laisser le sujet de la réorientation terre physique qu’il a déclarée « très bonne »
radicale du programme, nous voulons insister (Genèse 1.3143) et il désire ressusciter les êtres
sur l’importance suprême, pour les éducateurs humains à la fi n des temps (1 Thessaloniciens
adventistes et leurs constituants, de réaliser que le 4.13-18 ; Philippiens 3.21). De plus, Jésus a
programme de nos écoles doit être dominé par la reçu une formation de menuisier, et Paul, qui
vision biblique du monde, si ces dernières veulent était fortuné, celle de faiseur de tentes, même
prétendre être adventistes dans les faits et pas si apparemment il n’aurait jamais été obligé
seulement de nom. Les éducateurs adventistes d’exercer ce métier.
ont une question pénétrante à se poser : si moi, Ces principes bibliques ont été obscurcis dans
en tant qu’éducateur dans une école adventiste, les premiers siècles du christianisme alors que
j’enseigne le même matériel de la même manière sa théologie s’amalgamait à la pensée grecque.
qu’on le fait dans une école publique, quel droit Il en résulta des théories et des pratiques
ai-je d’accepter l’argent durement gagné de mes pédagogiques tout à fait contraires à la Bible.
constituants ? La réponse est tout à la fois évi- Le XIXe siècle a connu une vague de réforme
dente et effrayante. Une éducation adventiste et des appels à relancer une éducation équilibrée.
qui n’offre pas une compréhension biblique des Ellen White a parlé de cette réforme nécessaire,
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 51
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
qui se trouve en fait au centre de sa philosophie est aujourd’hui au centre d’une bonne partie
de l’éducation. Nous l’avons constaté dans le tout du conflit au sujet de l’éducation. On constate
premier paragraphe du livre où elle affi rme que presque partout, y compris dans les écoles,
« la véritable éducation […] est le développement un relativisme éthique qui va à l’encontre de
harmonieux des facultés physiques, mentales et l’essence des enseignements de la Bible. La
spirituelles » 44. La culture culture moderne ayant perdu le concept d’un
Si elle désire le rétablissement de l’être humain Dieu éternel, elle a également perdu la notion
dans toute sa personne, l’éducation adventiste ne moderne qu’il existe des valeurs éternelles qui s’appliquent
peut pas négliger l’équilibre entre le physique et en tout temps, à tout le monde et dans toutes les
le mental. L’importance de cet équilibre est sou- ayant perdu cultures. Ronald Nash affirmait correctement que
lignée par le fait que c’est le corps qui héberge le « la crise de l’éducation en Amérique n’est pas
cerveau, et c’est au cerveau qu’on fait appel pour le concept exclusivement une crise de l’esprit », mais aussi
prendre des décisions spirituelles responsables. une crise du « cœur », une crise des valeurs48.
Tout ce qui affecte une partie du corps, l’affecte d’un Dieu Cette crise est manifeste non seulement dans
tout entier. Les élèves sont des unités globales, et les écoles mais aussi dans les médias publics
le programme de l’école adventiste doit répondre éternel, elle qui trop souvent encouragent des valeurs non
aux besoins de tous les aspects de leur personne chrétiennes ou même antichrétiennes.
afin qu’ils puissent profiter au maximum de leurs a également L’école adventiste ne peut pas se permettre
facultés. Ellen White signalait le déséquilibre d’ignorer ces réalités. La bonne nouvelle est
traditionnel de l’éducation quand elle écrivait que perdu la que les éducateurs chrétiens qui agissent selon
« dans un effort impatient pour obtenir une culture le cadre biblique ont, grâce à l’assise épisté-
intellectuelle, la formation physique et morale notion qu’il mologique et métaphysique de leur système de
a été négligée. Beaucoup de jeunes sortent des valeurs, un avantage stratégique sur ceux qui
institutions éducatives avilis dans leur moralité existe des ont d’autres orientations et sont ainsi privés de
et affaiblis physiquement ; ils ignorent tout de cette assise. Comme le dit Robert Pazmiño,
la vie pratique et ils n’ont que peu de force pour valeurs « l’éducateur chrétien peut proposer des valeurs
en accomplir les devoirs. »45 Pour Ellen White, supérieures car il sait répondre à ce genre de
une éducation équilibrée devait tenir compte éternelles qui questions : Qu’est-ce que les personnes et quelle
des aspects pratiques de la vie. C’est ce qui lui est leur fi n ultime ? Quel est le sens et le but
a permis d’écrire que « pour leur propre santé s’appliquent de l’activité humaine ? Qu’est-ce, ou plutôt
physique et morale, les enfants doivent apprendre qui est Dieu ? Il peut répondre à ces questions
à travailler, même s’ils ne manquent de rien »46. en tout avec une conviction et une assurance qu’il est
L’équilibre est également important dans impossible d’avoir sans une foi révélée. » 49
les aspects informels ou périscolaires du pro- temps, à tout Pazmiño fait aussi remarquer qu’il existe une
gramme. Il s’agit de la multiplicité d’organisa- hiérarchie des valeurs, les valeurs spirituelles
tions et d’activités — clubs, groupes musicaux, le monde et procurant le contexte pour évaluer les options
athlétisme, expériences de travail, publications éthiques et esthétiques ainsi que celles des
scolaires, etc. — qui doivent toutes s’aligner dans toutes domaines scientifiques, politiques et sociaux50.
harmonieusement avec le but de l’institution et C’est pourquoi les éducateurs chrétiens doivent
s’incorporer à son message chrétien, tout comme les cultures. délibérément concevoir des programmes formels
le programme régulier, afin que l’école ne projette et informels à la lumière des valeurs bibliques.
pas un message dichotomique à ses élèves, à ses Le système des valeurs bibliques constitue le
constituants et à ceux qui l’observent. L’école fondement même de l’éducation chrétienne.
adventiste a deux principaux devoirs par rapport Il faut noter que les valeurs enseignées dans
au programme informel — le choix des activités un système scolaire basé sur la Bible n'auront
et la création des directives pour la mise en place pas seulement une influence sur les prises de
des activités choisies. Ces deux devoirs doivent décision individuelles mais aussi sur le Tout
être fondés sur les valeurs bibliques. social. Semblable aux prophètes de l’Ancien
Cette réflexion introduit le sujet de l’enseigne- Testament, l’éducation adventiste soulèvera
ment des valeurs dans l’ensemble du programme. des questions en relation avec la justice sociale
Arthur Holmes a marqué un point important en dans un monde injuste, les valeurs bibliques
notant que « l’éducation concerne la transmis- impliquant le grand public tout autant que le
sion des valeurs » 47. La question des valeurs monde privé des croyants.
52 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
En considérant le programme chrétien dans humain n’est pas simplement un animal très
toute sa complexité, nous ne devons jamais évolué qui réagit positivement aux récompenses
oublier la controverse entre les puissances du et aux punitions. La Bible le décrit en être créé
bien et les forces du mal à l’intérieur de notre à l’image de Dieu et possédant, même dans son
métaphysique, épistémologie et axiologie, de état déchu, la faculté de penser et réfléchir.
même que dans notre existence. Le conflit entre le L’être humain, doué de pensée réfléchie, est
Christ et Satan est manifeste dans le programme. capable de prendre des décisions sensées en
Chaque école adventiste est un champ de bataille rapport avec ses actions et sa destinée. Dans
sur lequel les légions de Satan s’opposent aux une école adventiste, les élèves doivent être
puissances du Christ. C’est la place donnée à éduqués à penser par eux-mêmes ; ils ne doivent
la Bible dans les écoles adventistes qui déter- pas être dressés comme des animaux à réagir
minera, en grande partie, l’issue de la bataille. aux signaux de leur environnement. Créés à
Pour être de véritables écoles chrétiennes, les l’image de Dieu, ils doivent être éduqués « à
écoles adventistes doivent faire de la perspective penser par eux-mêmes, à ne pas se contenter
biblique le fondement et le contexte de toutes d’être le miroir de la pensées des autres »51.
leurs activités. Certes le processus d’apprentissage humain
comporte quelques aspects de l’entraînement,
CONSIDÉRATIONS MÉTHODOLOGIQUES POUR LES mais ces approches ne sont dominantes que
ÉDUCATEURS ADVENTISTES lorsque l’enfant est très jeune ou que la per-
MATURITÉ
Dans toute philosophie éducative, les objectifs sonne est handicapée mentalement. Comme
éducatifs ainsi que le cadre épistémologique nous le verrons plus loin, l’idéal est de passer
et métaphysique dans lequel ils sont formulés, le plus rapidement possible, avec n’importe quel
représentent le facteur déterminant des métho- élève, du processus d’entraînement au processus
dologies d’enseignement et d’apprentissage. d’éducation réfléchie.
Les buts de l’éducation adventiste dépassent Entraîner, former les élèves à penser et à agir
l’accumulation des connaissances, l’acquisition de manière réfléchie, par eux-mêmes, au lieu de
de la prise de conscience et la réussite dans un réagir à la parole ou à la volonté d’une figure
milieu donné. Certes, l’éducation adventiste d’autorité, est le but primordial de l’éducation
partage ces aspects de l’apprentissage avec adventiste. L’éducation et la discipline adven-
les autres systèmes d’éducation, mais ses buts tistes sont fondées sur la maîtrise de soi plutôt
sont d’une portée beaucoup plus grande, car il que sur un contrôle imposé de l’extérieur. Ellen
s’agit de la réconciliation de l’être humain avec White s’exprime avec tact sur cette question :
Dieu et de la restauration de son image en lui. « L’éducation d’un être humain doué de raison
Dans son choix de méthodologies, l’éducateur n’a rien à voir avec le dressage d’un animal.
adventiste doit prendre en considération ces Celui-ci apprend uniquement à se soumettre à
objectifs prééminents. son maître, qui est pour lui l’intelligence et la
Bien sûr, cela ne veut pas dire que l’éducation volonté. Cette méthode, employée parfois avec
adventiste inventera des méthodes d’enseigne- les enfants, fait d’eux des sortes d’automates :
ment uniques et originales dans le même sens leur esprit, leur volonté, leur conscience sont
que le christianisme est une religion unique et soumis à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas le
le Christ une Personne unique. Il est évident dessein de Dieu qu’un esprit soit ainsi asservi.
que les éducateurs adventistes emploieront, en Ceux qui affaiblissent ou asservissent l’individu
partie ou en totalité, les mêmes méthodes que endossent des responsabilités lourdes de consé-
les non-adventistes. Ils choisiront cependant quences. Les enfants qui se plient à l’autorité
ces méthodologies qui les aideront le mieux à peuvent ressembler à des soldats bien entraînés
encourager leurs élèves à cultiver un caractère ; mais quand elle n’est plus là, on constate que
chrétien et à atteindre les autres buts de l’édu- leur caractère manque de force, de fermeté.
cation adventiste. Ils n’ont jamais appris à se diriger eux-mêmes
et ne connaissent aucune contrainte, sinon les
Éducation, réflexion, exigences de leurs parents, de leurs maîtres
maîtrise de soi et discipline ; loin d’elles, ils ne savent comment user de
Au sujet de la formation du caractère chrétien, leur liberté et souvent se laissent aller à une
il est indispensable de reconnaître que l’être faiblesse désastreuse52. »
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 53
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
On comprend qu’Ellen White ne se soit jamais mener à bien l’action entreprise. Être discipliné,
lassée d’insister sur le fait que « l’objectif de la c’est savoir ce qu’il faut faire et l’entreprendre
discipline est de préparer les enfants à devenir promptement, en utilisant les moyens requis. »55
autonomes. Ils doivent apprendre à se conduire, La discipline en tant que maîtrise de soi
à se maîtriser. Aussi, dès qu’ils sont capables de a ses racines profondément ancrées dans les
comprendre, de raisonner, il faut leur enseigner concepts chrétiens de formation du caractère, de
la valeur de l’obéissance. Nos rapports avec responsabilité et de persévérance. Nous avons
eux doivent être tels qu’elle s’avère justifiée et noté plus haut que la formation du caractère est
raisonnable. Montrons-leur que tout est régi par l’un des grands buts de l’éducation adventiste.
des lois, dont la transgression mène fi nalement La formation du caractère et la discipline sont
au désastre, à la souffrance. »53 inextricablement liées. Ellen White a écrit :
Prenez note que dans les citations ci-dessus, « La force de caractère tient à deux choses :
Ellen White rattache l’éducation à la réflexion, une volonté forte et une bonne maîtrise de
à la maîtrise de soi et à la discipline. Il y a là soi. »56 De plus, la volonté « est la force qui
une idée importante, souvent négligée. En fait, permet à l’homme de se gouverner, de décider,
la plupart des gens pensent que discipline égale de choisir »57. Le rôle de la discipline au foyer
punition. Pourtant ce sont deux concepts tout et à l’école est, en partie, de guider et former la
à fait distincts. Idéalement, la punition ne doit force de la volonté alors que les jeunes évoluent
DISCIPLINE
54 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
Dieu. L’amour et la liberté sont de dangereux le maître gagne leur confiance ; en discernant
risques, mais c’est ainsi que Dieu a choisi de et en les aidant à développer ce qu’il y a de
gouverner son univers. bon en eux, il peut, dans la plupart des cas,
Dans un cadre chrétien, la réaction au manque corriger le mal sans attirer l’attention sur lui. »63
de discipline ne consiste pas à adopter d’autres Ce sont là les défis et les possibilités d’une
stratégies pour restreindre les jeunes, mais à discipline rédemptrice conforme au ministère
chercher consciencieusement à développer et du Christ, soit : chercher les perdus et former
à appliquer des techniques qui encouragent la le caractère de ceux qui sont en relation avec
maîtrise de soi et le sens des responsabilités de Dieu par lui. Les nombreux principes de la
chacun. Nous ne gagnons rien si, par des métho- discipline rédemptrice sont exposés de façon
dologies autoritaires, nous réussissons à imposer très pratique dans le livre Soul Shapers de Jim
aux élèves le calme, l’ordre et la conformité, Roy64. L’auteur décrit les méthodologies qui sont
au préjudice d’une conduite intelligente, de la à la base de la pratique de l’éducation adventiste.
responsabilité personnelle et de la créativité. La figure 565 présente un modèle décrivant
Il n’est pas facile de développer chez les l’intériorisation progressive de la discipline.
autres une maîtrise de soi intelligente. Ellen Elle illustre de façon générale la relation entre
White écrit : « Cette tâche est la plus délicate, contrôle intérieur et contrôle extérieur dans
la plus difficile qui ait jamais été confiée à un le processus du sevrage qui est le but de la
être humain. Elle nécessite un tact, une sensi- discipline rédemptrice. Les bébés et les très
bilité extrêmes, une connaissance profonde de jeunes enfants ont besoin d’énormément de
l’être humain, une foi et une patience célestes, contrôle extérieur, mais le processus vers la
une volonté intense de travailler, de veiller, maturité devrait être marqué par une plus grande
d’attendre. C’est une œuvre plus importante maîtrise de soi et moins de contrôle extérieur
que toute autre. »59 jusqu’à ce qu'ils atteignent le point de maturité
Peu de livres d’inspiration biblique se penchent morale. C’est alors qu’ils sont prêts à prendre
sur cet aspect crucial de l’éducation adventiste. leur place de personnes responsables dans le
Le chapitre « La discipline », dans le livre monde des adultes. La discipline chrétienne est
Éducation60, est le meilleur point de départ. Ce ainsi un processus à la fois positif et libérateur.
chapitre est peut-être le plus profond qu’Ellen Comme le dit A. S. De Jong, « elle ne cherche
White ait écrit dans le domaine de l’éducation. pas à mater un enfant ou à le briser, mais à le
Totalement enracinée dans une philosophie relever ou à le guérir ; c’est pourquoi on peut
chrétienne, cette exposition méthodologique faire appel à la discipline pour réprimer, mais
est inégalée. La lecture hebdomadaire de cette seulement dans le but de libérer, de former les
dizaine de pages enrichirait le ministère de enfants à l’exercice de la liberté des enfants
chaque éducateur. En voici quelques extraits : de Dieu. » 66 La discipline chrétienne aura
• « L’éducateur sage cherche à établir la confiance, pour résultat des jeunes qui « font le bien car
à développer le sens de l’honneur. Les enfants et ils croient que c’est bien, et non parce qu’une
les jeunes ont besoin qu’on leur fasse confiance.
[…] La méfiance décourage et suscite les maux
que l’on voulait justement prévenir. […] Tant Aspects
d’esprits, des plus sensibles surtout, ne peuvent extérieurs du Point de
contrôle et de la maturité
donner leur mesure dans une ambiance lourde formation AL morale
R
de blâmes sans bienveillance. »61
T MO (maîtrise de
•« La réprimande n’atteint son objectif que lorsque EN soi)
M
celui qui a commis une erreur la reconnaît et PE
OP
souhaite la corriger. Alors il faut le guider vers V EL
la source du pardon et de la puissance. »62 DÉ
E DU
• « Beaucoup de jeunes que l’on croit incorri- GN
LI
gibles ne sont pas, au fond, si durs qu’ils le
Point auquel
paraissent. Nombre de ceux qui semblent être on commence Aspects intérieurs
du contrôle et de
des cas désespérés peuvent se corriger sous à raisonner l’éducation
l’effet d’une saine discipline. La bonté vient
souvent aisément à bout de ces enfants-là. Que Figure 5. Un modèle développemental de la discipline
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 55
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
et l’action responsable
Il faut étroitement lier à la discussion pré-
non préparés ; La Bible et la méthodologie pédagogique
La principale source épistémologique pour
sentée plus haut la notion que la connaissance
chrétienne n’est pas simplement passive. Comme
c’est l’un des les chrétiens, la Bible, fournit une profusion
d’informations sur les méthodologies dont Dieu
nous l’avons souligné dans notre discussion sur
l’épistémologie, il s’agit d’une expérience active,
principes se sert pour l’éducation de l’être humain. Une
lecture même superficielle de l’Ancien Testament
dynamique. Ainsi, dans une école chrétienne,
la méthodologie pédagogique doit dépasser les
fondamen- révèle que l’ancien Israël était immergé dans
un environnement entièrement pédagogique
stratégies de transmission des informations.
Nicholas Wolterstorff soutient énergiquement que
taux de la dont le but avoué était de faciliter la formation
spirituelle, intellectuelle, sociale et physique de
l’éducation chrétienne « doit viser à produire des
modifications selon ce que les élèves ont tendance
pédagogie ses citoyens. Cet environnement était structuré
afi n de procurer des expériences formatrices
(ou sont disposés ou enclins) à faire. Elle doit
viser à l’apprentissage selon ces tendances. »
de l’Ancien tout au long de la vie au moyen des fêtes, des
années sabbatiques, des commémorations his-
Il souligne que les écoles chrétiennes doivent
dépasser les techniques qui ne font qu’enseigner
Testament. toriques, des arts, de l’instruction au foyer, des
lectures publiques de la Torah et d’une multitude
les connaissances et les aptitudes nécessaires d’autres procédés.
pour agir de façon responsable, les élèves pouvant La Bible indique clairement que cet envi-
assimiler ces idées sans nécessairement acquérir ronnement didactique devait servir à susciter
la « tendance à s’engager dans telle ou telle des questions et à éveiller la curiosité dans
activité ». Ainsi, « un programme d’éducation l’esprit des jeunes. Une fois l’intérêt soulevé, il
chrétienne ira un pas plus loin, et cultivera les fallait l’entretenir par une instruction délibérée.
tendances appropriées chez l’enfant. L’un de ses Par exemple, pensez aux instructions données
buts fondamentaux sera l’apprentissage selon pour l’observance très symbolique de la Pâque.
les tendances. »69 Moïse a écrit que cette fête inspirerait les
Donald Oppewal a mis au point une métho- jeunes à demander : « Que signifie pour vous
dologie d’apprentissage explicitement fondée ce rite ? » et que les chefs de famille auraient
sur l’épistémologie dynamique des Écritures. alors une occasion naturelle de frapper l’esprit
Oppewal, tout en notant que la pratique concrète des jeunes par une profonde expérience péda-
est l’idéal, suggère une méthodologie pédagogique gogique (Exode 12.25-27 ; voir aussi 13.3-16 ;
en trois étapes visant à offrir une expérience Deutéronome 6.20-25).
d’apprentissage dynamique. À l’étape de consi- L’instruction ne doit pas être imposée à des
dération, l’apprenant prend connaissance des esprits non préparés ; c’est l’un des principes
nouveaux thèmes. À la deuxième étape, celle fondamentaux de la pédagogie de l’Ancien
du choix, « les options possibles sont clarifiées Testament, dont les méthodes profitent de
et les implications mieux comprises. […] Si la l’intérêt naturel de l’être humain pour un sujet
première étape accentue ce que l’apprenant doit donné afi n d’attirer son attention et de susciter
absorber, la deuxième souligne ce que l’appre- un échange dynamique. Au centre même de
nant doit faire dans telle ou telle situation. » tout le complexe éducatif de l’ancien Israël, le
56 R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e • 33: 2012 j a e. a d ve n t i s t . o r g
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
système des sacrifices annonçait la vie, la mort en partie de leur rapport avec la vie quotidienne
et le ministère de Jésus. Ce système, avec sa de ses auditeurs. Ces histoires suscitaient leur
pompe et sa beauté, avec la fascination du don intérêt, stimulaient leur esprit, éveillaient des
de la vie, offrait l’une des grandes leçons de souvenirs. La leçon à en tirer leur revenait
choses des temps anciens. C’était une formule en mémoire lorsqu’ils se trouvaient face aux
éducative qui touchait les sens tout en éveillant sujets de ces paraboles dans leurs expériences
la curiosité. quotidiennes.
Dans le Nouveau Testament, nous trouvons Une seconde méthode d’illustration utilisée
Jésus, le modèle du parfait éducateur. Ellen par Jésus était la leçon de choses. Au sommet
White affi rme : « Ce Maître envoyé de Dieu d’une colline, il présente le sujet de l’anxiété.
est le centre de tout travail d’éducation authen- Se penchant pour cueillir un lis, il signale sa
tique. »71 L’analyse des différentes techniques beauté et en tire cette leçon : « Si Dieu habille
dont Jésus se servait pour enseigner et l’obser- ainsi l’herbe des champs qui est là aujourd’hui
vation de sa façon de communiquer avec les et demain sera jetée au four, ne le fera-t-il pas à
gens nous permettent d’en apprendre beaucoup bien plus forte raison pour vous ? » (Matthieu
MÉTHODOLOGIE
sur les meilleures méthodes de transmission du 6.30) Au cours de sa discussion sur l’impôt,
message chrétien, à l’école comme ailleurs. Dans la pièce de monnaie qu’il avait dans la main a
la deuxième partie de cet exposé, la section certainement donné de la force à ses paroles
« L’enseignement, une forme de ministère » (Matthieu 22. 15-22).
examinait l’aspect relationnel de l’enseignement Ellen White a fait ces commentaires sur les
du Christ. Ici, nous voulons nous concentrer méthodes pédagogiques du Christ : « Il trouvait
sur ses méthodes d’instruction. Cette courte que paraboles et leçons de choses servaient au
discussion ne peut être qu’une introduction du mieux la communication de la vérité divine.
sujet. L’éducateur chrétien profitera grandement Dans un langage simple, tirant du monde naturel
d’une étude inductive et analytique des méthodes des figures et des exemples, il révélait à ses
de Jésus dans les Évangiles. Les livres d’Ellen auditeurs la vérité spirituelle et il exprimait de
White en relation avec l’éducation sont également précieux principes qu’ils auraient vite oubliés
très pénétrants sur ce sujet72. s’il ne les avait pas associés à de passionnantes
Roy Zuck a déclaré que le Christ « réussissait expériences de la vie ou de la nature. C’est
en tant que Maître incomparable » surtout à cause ainsi qu’il réveillait leur intérêt et suscitait leurs
de « la remarquable capacité qu’il possédait pour questions ; quand il avait pleinement capté leur
retenir l’intérêt de ses auditeurs ». Il éveillait attention, il leur faisait vraiment comprendre
« leur désir d’apprendre ce qu’il enseignait »73. le témoignage de la vérité. Il était capable de
Son emploi de paraboles, de leçons de choses toucher suffisamment le cœur de ses auditeurs
et de questions provocantes en est un exemple afi n que, par la suite, en voyant ce qu’il avait
marquant. lié à son enseignement, ils puissent se rappeler
Peut-être que l’une des méthodes éduca- les paroles du divin Maître. »75
tives les plus évidentes de Jésus était sa façon Une autre des méthodes de Jésus était l’emploi
d’avoir recours à la métaphore (par les images, de questions qui forçaient à la réflexion. Il
les comparaisons, les exemples). Il se servait s’est servi des 213 questions rapportées dans
souvent de la parabole et de la leçon de choses. les Évangiles pour faire admettre des vérités
Les paraboles forment une grande partie des spirituelles, pour obtenir des réponses d’enga-
enseignements de Jésus rapportés dans le Nou- gement et pour traiter avec ses détracteurs. En
veau Testament ; environ 25 pour cent de Marc ce qui concerne ce dernier point, il arrive aux
et 50 pour cent de Luc sont des paraboles. La enseignants d’avoir des élèves qui cherchent à
parabole a l’avantage d’être concrète, de stimuler les coincer. Jésus répondait aux questions de
l’imagination et d’avoir un intérêt intrinsèque. ses détracteurs en leur posant des questions.
John Price a écrit que « ceux qui restent sourds Grâce à cette stratégie, il arrivait à les pous-
aux faits et aux arguments écoutent volontiers ser à répondre à leurs propres questions. Il se
une histoire. De plus, ils s’en souviendront et servait habilement de cette méthode, au point
se laisseront influencer par elle. »74 qu’après une série de questions conçues pour
La puissance des paraboles du Christ (la brebis le piéger, « personne n’osait plus l’interroger »
perdue, les semailles, le bon Samaritain) découle (Marc 12.34).
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 57
U n e é d u c a t i o n r é d e m p t r i c e - 3 è r e p a r t i e
John A. Marquis, parlant de l’utilisation des sion culturelle de l’éducation. Nous trouvons
questions comme moyen d’apprentissage, a cette fonction dans la Bible. Abraham a été
écrit : « Enseigner, ce n’est pas raconter, une choisi parce que Dieu a vu qu’il enseignerait
grande partie de ce qu’on raconte ne suscitant fidèlement sa maison (Genèse 18.19). Dieu, par
aucune réponse mentale. Ainsi notre Seigneur l’intermédiaire de Moïse, a donné aux Israélites
avait cette habitude de lancer une question de un système éducatif qui touchait tous les aspects
temps à autre, ce qui rompait la sérénité de sa de leur vie. Jésus, à la fin de son séjour terrestre,
classe et forçait ses élèves à se redresser et à dit encore : « Enseignez toutes les nations. »
réfléchir. »76 Le but de l’éducateur chrétien n’est (Matthieu 28.19,20)
pas de contrôler les esprits mais de les former.
La méthodologie de Jésus avait recours tant Le rôle stratégique de l’éducation
à la théorie qu’à la pratique. Par exemple, il Dans toute société, l’éducation jouit d’une
alternait les périodes d’instruction consacrées position stratégique parce que chaque jeune
à ses disciples et les périodes où il les envoyait doit passer par une expérience éducative pour le
appliquer ce qu’ils avaient appris (Matthieu préparer à remplir ses devoirs de responsabilité
10.5-15 ; Luc 10.1-20). C’est ce qui leur per- sociale. L’avenir d’une société est façonné par
mettait, sans aucun doute, de comprendre qu’ils sa jeunesse, et la direction que cette dernière
avaient besoin de davantage d’instruction, tout adoptera sera en grande partie déterminée
en fixant les leçons fructueuses dans leur esprit par l’éducation qu’elle aura reçue dans cette
STRATÉGIE
et en les empêchant de séparer le théorique de société. Ainsi le contrôle des institutions édu-
l’expérientiel. Le côté pratique de l’éducation est catives et de leurs programmes a toujours été
l’une des facettes les plus efficaces de l’ensei- un problème social.
gnement et de l’apprentissage. Jésus se souciait George S. Counts a remarqué qu’« influencer
de communiquer concrètement une connaissance les politiques éducatives, c’est défendre le
qui serait utile aux hommes et aux femmes dans chemin qui mène du présent à l’avenir. […]
leur vie quotidienne au lieu de la leur enseigner Au cours des siècles, dès que furent établies
de façon abstraite. C’est ainsi qu’il associait la des institutions éducatives, la position stra-
connaissance théorique à la fois à la vie pratique tégique de l’école a été reconnue par les rois,
et aux réalités du royaume de Dieu, ainsi qu’à les empereurs et les papes, par les rebelles, les
la grande controverse entre le bien et le mal. réformateurs et les prophètes. Par conséquent,
Il y aurait tellement plus à dire sur les méthodes parmi ces forces opposées, présentes dans
éducatives de Jésus, mais nous y reviendrons une toutes les sociétés complexes, on observe une
autre fois. En attendant, concluons avec trois lutte pour le contrôle de l’école. Chaque groupe
citations perspicaces d’Ellen White. D’abord, ou secte cherche à transmettre à ses enfants et
« le Christ utilisait toujours un langage simple » aux enfants des autres la culture qu’il chérit ;
avec ses élèves, pourtant ses paroles avaient une et chaque classe privilégiée cherche à perpétuer
signification profonde et allaient droit au cœur77. sa position avantagée dans la société au moyen
« Il adaptait son enseignement à leur niveau. »78 de l’éducation. »80
Finalement, « il ne dédaignait pas de répéter les De la même manière, selon Counts, l’échec des
mêmes vieilles vérités familières » ; cependant, révolutions peut être attribué à leur incapacité
« il les séparait de l’erreur » et « il les replaçait de mettre l’éducation au service de leur cause.
dans le cadre approprié »79. Cette dernière citation Les groupements révolutionnaires ne seront pas
présente la fonction informative, intégrative et plus permanents que les noyaux d’idéalistes
interprétative de la méthodologie éducative du qui les ont conçus, à moins que les enfants
Christ ; une fonction, comme nous l’avons signalé de la génération suivante ne soient persuadés
dans notre étude sur le programme, qui doit être d’embrasser les valeurs de leurs prédécesseurs.
au centre même de l’éducation adventiste. L’une des premières mesures prises par deux
gouvernements révolutionnaires, le soviétisme
LA FONCTION SOCIALE DE L’ÉDUCATION et le national-socialisme, fut de placer toutes les
ADVENTISTE institutions éducatives sous le contrôle direct de
Avant de nous plonger dans les détails de l’État, et de donner aux écoles une place cen-
la fonction sociale de l’éducation adventiste, il trale dans l’élaboration de la nouvelle société81.
nous faut considérer la fonction de transmis- Une même logique, bien sûr, a stimulé la for-
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mation des systèmes éducatifs américains ou des est particulièrement évidente dans l’Apocalypse.
autres démocraties. C’est dans cette logique que Ce livre indique la solution divine aux maux
nous trouvons la genèse de l’intérêt adventiste de la planète. Ainsi, le point culminant de la
pour l’éducation sous toutes ses formes. Ellen fonction révolutionnaire de l’Église n’est pas de
White est revenue sur ce raisonnement quand simplement transformer des pécheurs égoïstes en
elle a écrit : « Avec l’armée que formeraient serviteurs dévoués, ou de les former pour qu’ils
nos jeunes, bien préparés, la bonne nouvelle de deviennent les agents du changement dans une
notre Sauveur crucifié, ressuscité, prêt à revenir, réforme terrestre, mais de prêcher un message
serait vite portée au monde entier ! Comme qui aide le monde à se préparer pour la fi n
la fi n viendrait vite — la fi n de la souffrance, de l’histoire et l’établissement d’une nouvelle
du chagrin, du péché ! Au lieu de possessions terre fondée sur les principes divins. La Bible
terrestres, marquées par le mal et la douleur, nous dit que la nouvelle terre ne surviendra
nos enfants recevraient bientôt l’héritage divin : pas sous l’effort humain, mais qu’elle sera le
“Les justes posséderont le pays et ils y demeu- résultat de l’intervention divine dans l’histoire
reront à jamais.” Psaume 37.29. »82 humaine au moyen du retour de Jésus. Il s’agit
là de l’événement des événements de l’histoire
Les rôles conservateur et révolutionnaire de du monde, de l’ultime révolution.
l’éducation adventiste Dès son origine, l’adventisme du septième
L’idéal de Dieu pour l’éducation adventiste jour s’est considéré mandataire de Dieu dans
reflète une fonction sociale conservatrice et une cette ultime révolution. Il s’est particulière-
fonction sociale révolutionnaire. Elle doit être ment senti appelé à prêcher le message des
conservatrice dans le sens où elle cherche à trois anges qui est au cœur du livre de l’Apo-
transmettre les vérités inaltérables de la Bible calypse (Apocalypse 14.6-12) ; un message
dans tous les temps, mais elle doit être révolu- que Dieu ordonne de proclamer juste avant
tionnaire en tant qu’agent de changement d’un le second avènement du Christ (v. 14-20). Ce
Dieu juste dans un monde pécheur. message est mondial ; il appelle les habitants
Dans cette dernière position, elle cherche à de la terre à revenir à Dieu et à lui être fidèles,
changer le statu quo au niveau individuel au alors que les sociétés humaines se dirigent vers
moyen de la conversion de l’être humain, le leur fi n. C’est un message du retour de Jésus
détournant de son ancienne façon de vivre pour qui non seulement nourrira les pauvres, mais
le conduire au mode de vie chrétien. Conver- abolira la faim ; qui non seulement consolera
sion et mort et nouvelle naissance sont des les endeuillés, mais éliminera la mort (Apoca-
termes que la Bible applique à la dynamique lypse 21.1-4). Les adventistes ont été appelés
du christianisme tandis qu’il transforme la vie à prêcher en un monde perdu l’ultime espoir
des personnes qui, d’égocentriques, se centrent qui en comparaison fait pâlir tous les autres
dès lors sur Dieu, son service et celui d’autrui. espoirs. Le but central de l’adventisme est de
Mais le changement individuel n’est qu’un prêcher cet ultime espoir ; la raison première de
aspect du rôle révolutionnaire de l’Église. Il doit l’ouverture d’écoles adventistes est de préparer
aussi être l’agent d’un changement plus étendu les êtres humains pour cet événement et pour
dans la lutte en cours pour la justice sociale la mission de répandre la bonne nouvelle de la
en un monde de péché. Idéalement, Dieu veut venue du Sauveur.
non seulement que chacun donne à manger aux Dans ce contexte apocalyptique révolution-
pauvres (Matthieu 25.31-46), mais aussi qu’il naire, la fonction conservatrice de l’éducation
fasse sa part pour que ce monde soit un meilleur adventiste est double : (1) transmettre l’héritage
endroit où vivre grâce aux réformes sociales. de la vérité biblique, et (2) offrir une atmos-
Encore une fois, ce rôle révolutionnaire ne phère protégée dans laquelle cette transmission
doit pas s’arrêter là. Selon la Bible, les réformes puisse se faire, et dans laquelle les valeurs
sociales, aussi utiles qu’elles soient, n’arriveront chrétiennes puissent être communiquées aux
jamais à redresser un monde malhonnête motivé jeunes pendant leurs années de formation, à la
par les forces du mal et la cupidité humaine. La fois par le programme formel et par les aspects
seule véritable solution au problème du péché, informels des projets éducatifs, tels les groupes
selon la Bible, est le retour de Jésus. Cette vérité d’amis et les activités périscolaires.
présentée par les Évangiles (voir Matthieu 24) L’Église chrétienne et ses membres ont le
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rôle unique d’être dans le monde sans être du s’est chargée du mandat de Matthieu 28, mais
monde (Jean 17.14-18). Le défi pour l’Église, l’Église a négligé l’impératif d’Apocalypse 14.
depuis l’époque du Christ, a été de savoir C’est ce dernier mandat qui a donné naissance
comment occuper cette position apparemment à l’Église adventiste du septième jour. Dès sa
contradictoire. création, l’Église a cru qu’elle avait le mandat
Le fil séparatiste de ce paradoxe a poussé unique de prêcher le message des trois anges
l’Église à procurer à sa jeunesse, pendant ses d’Apocalypse 14.6-12 au monde entier avant la
années de formation, des ambiances protégées
sous forme d’écoles religieuses ou de groupes
Selon la Bible, fi n (voir les versets 14 à 20). Le message adven-
tiste est un appel à la fidélité envers Dieu alors
de jeunes. Ces organisations jouent le rôle de
refuges où les jeunes des familles adventistes
les réformes que l’histoire humaine tire à sa fi n. L’impératif
évangélique d’Apocalypse 14 a littéralement
peuvent acquérir des compétences et des
connaissances, cultiver des attitudes et des
sociales, aussi porté l’adventisme aux quatre coins du monde.
Les Églises chrétiennes (l’adventisme n’étant
valeurs, sans être bouleversés par la vision du
monde et les mœurs culturelles du reste de la
bienfaisantes pas une exception) ont trop souvent été les bas-
tions conservateurs de la société, alors qu’elles
société. L’ambiance dans laquelle se déroulent
ces activités a pour but le transfert de la culture
soient-elles, devraient être des agents de transformation. On
voit bien que la vie de Jésus, telle que nous la
adventiste à la génération montante. Parents et
membres d’église sont prêts à soutenir ce genre
n’arriveront dépeint la Bible, a provoqué des changements
plutôt que le conservatisme. Il fut le Réformateur
d’éducation, car ils reconnaissent qu’il diffère
philosophiquement du milieu culturel du reste
jamais à des réformateurs, et il a suscité un peuple qui
doit devenir, au sein de sa mission continue, un
de la société ; ils croient que la vision adven-
tiste du monde est correcte du point de vue
redresser catalyseur de changement.
Les fonctions conservatrices d’une école chré-
métaphysique, épistémologique et axiologique.
Vue sous cet angle, la fonction primordiale
un monde tienne sont importantes parce qu’elles jouent un
rôle dans la tâche révolutionnaire de l’Église,
de l’école adventiste n’est pas celle d’une orga-
nisation évangélique ayant pour but de convertir
malhonnête qui est de préparer sa jeunesse à devenir des
ouvriers évangéliques. Il faut souligner que cela
les non-croyants (bien que cela puisse être un
résultat de plus), mais plutôt d’aider les jeunes
motivé par les ne veut pas dire que tous les étudiants deviendront
des employés de l’Église. Cependant, ils seront
des foyers adventistes à rencontrer Jésus et à lui
consacrer leur vie. Une notion implicite à cette
forces du mal formés pour devenir des témoins de l’amour de
Dieu dans un monde pécheur, quelle que soit la
fonction est la réalisation que si la plupart des
étudiants n’épousent pas les valeurs adventistes,
et la cupidité carrière qu’ils envisagent.
Ainsi, on peut concevoir l’école adventiste
la mission spirituelle de l’école échouera proba-
blement. La fonction conservatrice de l’éducation
humaine. comme une base pour le militantisme chrétien
et le travail missionnaire. Idéalement, elle offre
adventiste offre donc une ambiance protégée non seulement la connaissance sous-jacente à
pour l’éducation des enfants et des jeunes de l’impératif évangélique de l’Église, mais aussi
l’Église ; un milieu dans lequel les valeurs, les des activités pratiques dirigées, menées dans
compétences et les aspects de la connaissance la localité générale, ce qui permet aux élèves
peuvent être enseignés selon la perspective d’acquérir les aptitudes nécessaires pour présenter
philosophique adventiste. aux habitants le message de Jésus, et pour remplir
Au-delà de sa fonction conservatrice, l’édu- leur rôle individuel dans le contexte de l’Église
cation adventiste a son rôle révolutionnaire. de Dieu sur la terre. Edward Sutherland a écrit
Au début de l’ère chrétienne, le grand mandat que dans le plan de Dieu « l’école chrétienne
évangélique du Christ fut d’envoyer ses disciples devrait être la pépinière où naissent et se déve-
dans le monde entier pour faire des disciples loppent les réformateurs, ces réformateurs qui
de toutes les nations, et pour leur enseigner sortiraient de l’école brûlants de zèle pratique
tout ce qu’il leur avait commandé (Matthieu et d’enthousiasme pour prendre leur place en
28.19,20). Et à la fi n de l’ère chrétienne, le Christ tant que leaders de ces réformes »83.
a ordonné que la bonne nouvelle du salut, le En résumé, la fonction sociale de l’école
second avènement et le jugement à venir soient adventiste a un aspect à la fois conservateur et
aussi prêchés « à toute nation, tribu, langue et révolutionnaire. Le chevauchement de ces deux
peuple » (Apocalypse 14.6). Toute la chrétienté rôles donne à l’élève en formation la capacité
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d’être dans le monde sans être du monde. Essen- une éducation publique gratuite, de très bonne
tiellement, la fonction de l’école adventiste est qualité ? Comment notre organisation peut-
d’éduquer les jeunes de l’Église pour le service elle justifier de telles dépenses à la lumière de
de Dieu et du prochain, plutôt que de les édu- tant d’autres besoins pressants dans l’Église et
quer pour un service intéressé grâce à un « bon dans le monde qu’elle sert ? La réponse à de
emploi » et à un revenu confortable. Bien sûr, telles questions est évidemment liée au but de
ces résultats peuvent être un produit dérivé de l’éducation adventiste. Si les écoles adventistes
l’éducation adventiste, mais ils ne constituent remplissent un but suffisamment distinct et
pas le point central de son dessein. important, la poursuite de ce but vaut la dépense.
L’essence de la vie du Christ était le ser- Cette réponse nous conduit à la frontière de
vice d’autrui, ce qui doit être le but ultime de la raison pour laquelle il devrait y avoir des
l’éducation adventiste. En harmonie avec la Bible, écoles chrétiennes en général (plutôt que spé-
l’éducation adventiste formera des chrétiens qui cifiquement adventistes). Nous avons souligné
savent bien communiquer avec leurs semblables au cours de l’étude de ce sujet, que l’éducation
en ce monde ; mais plus encore, les écoles chrétienne est la seule éducation qui puisse
adventistes éduqueront des élèves en vue de leur répondre aux besoins les plus profonds des
citoyenneté dans le royaume des cieux. gens, car seuls les éducateurs chrétiens com-
CONCLUSION
prennent le cœur du problème humain. Le but
PERSPECTIVE FINALE rédempteur de l’éducation chrétienne est ce qui
« Une éducation qui ne donne pas des la rend chrétienne. La fonction première de
connaissances aussi durables que l’éternité est l’éducation chrétienne est de conduire les jeunes
sans objet. »84 Cette affi rmation directe n’a pas à une rencontre transformatrice et salutaire avec
été faite par un bigot aux idées étroites mais Jésus-Christ. Ses fonctions secondaires, comme
par une personne qui écrit dans le même para- la réussite scolaire, la formation du caractère,
graphe : « Il est juste que vous ayez l’ambition le développement d’un esprit chrétien et l’ensei-
de gravir l’échelle de l’instruction jusqu’à son gnement de la responsabilité envers la société
sommet. La philosophie et l’histoire sont des et le monde du travail, doivent nécessairement
sujets importants, mais vous ferez d’inutiles se produire dans le contexte de cette relation.
sacrifices de temps et d’argent si vous n’employez Mais il est crucial de réaliser que tous ces buts
pas les connaissances acquises à l’honneur de secondaires, sauf un, peuvent être atteints dans
Dieu et au bien de l’humanité. Toute science est une école non chrétienne. C’est pourquoi, quand
inutile qui n’est pas un marchepied d’où vous les éducateurs chrétiens visent seulement les
vous élancez vers des buts plus élevés. […] Vos buts qui tombent dans le domaine habituel de
acquisitions n’auront pas une valeur permanente l’éducation, ils ont échoué avant même d’avoir
si le ciel et la vie future, immortelle, ne sont commencé. Il en résulte que lorsque les éduca-
pas constamment présents à votre pensée. Si teurs chrétiens négligent d’insister sur le rôle
Jésus est votre Maître, non pas seulement un rédempteur de leurs écoles, ils les rendent à
jour par semaine, mais chaque jour et à chaque la fois insignifiantes et superflues.
heure, son sourire vous accompagne au cours de Qu’en est-il des écoles vraiment chrétiennes
vos études littéraires. »85 Pour Ellen White, la adventistes ? Qu’est-ce qui justifie leur existence
valeur de l’éducation était liée au point de vue. si, idéalement, toutes les écoles chrétiennes ont
Une vaste éducation littéraire est avantageuse pour but la fonction rédemptrice de l’éducation ?
si les réalités, les buts et les valeurs éternelles La réponse à ces questions conduit au cœur
restent au premier plan. même de la raison pour laquelle l’Église adven-
Cette perspective nous mène aux ultimes tiste du septième jour existe en tant qu’Église
questions que les parents, les comités d’école, chrétienne distincte.
les professionnels de l’enseignement adventiste et Nous voyons trop souvent l’adventisme sim-
l’Église doivent se poser concernant l’éducation plement comme une autre Église, avec quelques
adventiste : Pourquoi avoir des écoles adven- doctrines particulières et quelques pratiques
tistes ? Pourquoi l’Église devrait-elle dépenser diététiques contre-culturelles. Mais le fond de
des centaines de millions de dollars chaque l’identité adventiste, dès ses débuts, a été sa
année pour soutenir des milliers d’écoles dans conviction d’être un mouvement prophétique, une
le monde quand on peut souvent avoir accès à Église avec un message particulier à proclamer
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au monde entier, comme l’indique l’Apocalypse cet élan, un système éducatif et un ministère
de Jean86. Cette conviction a de solides bases des publications pour instruire et convaincre
bibliques. Apocalypse 12.17 souligne le fait leurs membres, et les préparer soit à aller
qu’à la fi n des temps, Dieu aura un peuple qui personnellement dans le monde entier, soit à
garde tous ses commandements, et que son soutenir d’autres membres afi n de remplir la
obéissance provoquera fi nalement une réaction mission particulière de leur Église. Ce n’est pas
de la puissance du dragon des derniers jours. par hasard que les adventistes ont envoyé leur
Jean a écrit : « En colère contre la femme, premier missionnaire et ouvert leur première
le dragon s’en alla faire la guerre au reste de école parrainée par l’Église en la même année
NOTES ET RÉFÉRENCES
sa descendance, à ceux qui gardent les com- (1874). Ce n’est pas une coïncidence non plus
mandements de Dieu. » Apocalypse 13 et 14 que chaque réveil important de l’éducation
reprennent ce thème, le chapitre 13 développant adventiste ait été stimulé par un réveil de sa
la dynamique de cette puissance du dragon dans mission apocalyptique87.
les derniers jours, et le chapitre 14 présentant Nous ne devons pas être timides dans l’accom-
le message de la femme des derniers jours plissement de cette mission. Elle est la seule
(l’Église), avec pour apogée le second avène- raison valide à l’existence de l’adventisme du
ment du Christ. Dans ce contexte, les messages septième jour. Ce qui menace le plus l’Église
des trois anges d’Apocalypse 14.6-12 insistent et son système éducatif, c’est la perte de leur
sur un Évangile éternel qui doit être prêché au vision apocalyptique et de leur place dans
monde entier, une heure du jugement, heure à l’histoire prophétique88.
laquelle l’histoire de cette terre touche à sa fi n, Cette menace me conduit au prochain point.
un appel à l’adoration du Dieu Créateur contraire Un ministère éducatif adventiste qui s’est détaché
à l’adoration de la bête, et une déclaration sur de la vision apocalyptique a échoué, non pas
la chute de l’oppressive Babylone qui a troublé en partie, mais totalement.
l’humanité en remplaçant la Parole de Dieu par Permettez-moi de vous donner un exemple de
des paroles humaines. Le message du troisième l’ampleur du problème. Il y a quelque temps, j’ai
ange atteint son point culminant au verset 12 reçu un appel d’un directeur d’école secondaire
où on lit : « C’est ici la persévérance des saints qui avait été inspiré par mon exposé introductif
qui gardent les commandements de Dieu et la à la Convention éducative de la Division nord-
foi de Jésus. » américaine en 2006 sur « l’éducation adventiste
Dès leur origine, les adventistes du septième du septième jour et la vision apocalyptique »89.
jour ont remarqué que les chapitres 12 à 14 de Il avait alors décidé d’engager des enseignants
l’Apocalypse insistent sur le commandement qui comprenaient réellement le caractère unique
du sabbat. Apocalypse 14 nous dit qu’à la fi n de l’adventisme et sa mission particulière dans
des temps, tout le monde adorera quelqu’un : le monde. Cette décision à l’esprit, il se rendit au
soit le Dieu Créateur du sabbat qui a fait les collège adventiste le plus proche pour interroger
cieux, la terre et la mer (14.7 ; Exode 20.8-11), les jeunes qui terminaient leurs études avec une
soit la bête (Apocalypse 14.9). Ils ont aussi majeure en éducation. Il posa à chacun d’entre eux
rapidement remarqué qu’immédiatement après la même question : Quelle est la différence entre
la proclamation des messages des trois anges, l’éducation adventiste et l’éducation chrétienne
le Christ revient moissonner la terre (v. 14-20). évangélique ? Pas un n’a su lui répondre. Il en a
En général, l’ensemble de la communauté conclu que ce collège, d’une certaine manière,
chrétienne a ignoré ces passages dans leur n’avait pas réussi à communiquer l’identité et
contexte eschatologique, mais l’adventisme du la mission particulières de l’adventisme, bien
septième jour y a trouvé sa mission et son but que cette institution ait été fondée dans le but
en tant qu’Église distincte. C’est ce but qui a de former des professionnels de l’enseignement.
littéralement poussé l’adventisme aux confi ns Et voilà le fond du problème : l’éducation
de la terre jusqu’à ce qu’il devienne l’organisme adventiste n’est importante que si elle est
protestant unifié le plus répandu dans l’histoire réellement adventiste. Une école qui a perdu
du christianisme. Les adventistes ont volon- sa raison d’être, qui a oublié son message et sa
tairement sacrifié leur vie et leur argent pour mission, perdra à la longue son appui, et c’est
atteindre ce but. Avec le temps, ils ont mis au juste. Pour être absolument franc, une école
point une organisation religieuse pour diriger adventiste qui n’est pas à la fois chrétienne et
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adventiste est une institution inutile. Toutes ses • Examinez les implications de la déclaration
fonctions peuvent être remplies par les écoles selon laquelle les écoles de l’Église doivent
du secteur évangélique, et la majorité par les être et chrétiennes et adventistes.
écoles publiques.
Le pasteur Shane Anderson a raison quand
il affi rme, dans son livre How to Kill Adventist NOTES ET RÉFÉRENCES
1. Daryl Eldridge, « Curriculum » dans Evangelical
Education, que « de plus en plus, les parents Dictionary of Christian Education, Michael J. Anthony, éd.
adventistes cessent de vouloir payer le prix (Grand Rapids, Mich. : Baker, 2001), p. 188.
nécessaire pour envoyer leurs enfants » dans 2. Les L. Steele, On the Way : A Practical Theology of
Christian Education (Grand Rapids, Mich. : Baker, 1990), p.
des institutions qui ont perdu leur but. « Après 186.
tout, pourquoi payer des milliers de dollars 3. Herbert Spencer, Education : Intellectual, Moral, and
pour envoyer son enfant dans une école qui, au Physical (New York : D. Appleton, 1909), p. 1-87 ; voir en
particulier les pages 10 et 11.
fond, n’est plus nettement différente de l’école 4. Ibid., p. 13, 14.
chrétienne moyenne, ou même de l’école publique 5. Ibid., p. 84-86, 63.
au coin de la rue ? »90 6. Mark van Doren, Liberal Education (Boston : Beacon
Press, 1959), p. 108.
Cette réflexion nous ramène à l’importance de 7. Alfred North Whitehead, The Aims of Education and
l’étude de la philosophie de l’éducation et à la Other Essays (New York : Free Press, 1967), p. 7.
loi de KNIGHT avec ses deux corollaires. La loi 8. C. P. Snow, The Two Cultures : And a Second Look
(New York : Cambridge University Press, 1964).
de KNIGHT dit simplement : « Il est impossible 9. Frank E. Gaebelein, « Toward a Philosophy of
d’arriver à destination si on ne sait pas où on Christian Education», dans An Introduction to Evangelical
va. » Premier corollaire : « Un établissement Christian Education, J. Hakes, éd. (Chicago : Moody, 1964),
p. 41.
scolaire qui ne parvient pas à approcher de près 10. Arthur F. Holmes, All Truth Is God’s Truth (Grand
ses objectifs perdra tôt ou tard le soutien de Rapids, Mich. : Eerdmans, 1977).
ses constituants. » Second corollaire : « C’est 11. John Henry Newman, The Idea of a University (Notre
Dame, Ind. : University of Notre Dame Press, 1982), p. 19.
seulement quand on souffre qu’on réfléchit. » La Sur la dichotomie erronée entre le sacré et le séculier, voir
raison d’être de la philosophie de l’enseignement George R. Knight, Myths in Adventism : An Interpretative
adventiste est de pousser les enseignants et les Study of Ellen White, Education, and Related Issues
(Hagerstown, Md. : Review and Herald Publ. Assn., 2010), p.
administrateurs des écoles adventistes à réfléchir 127-138.
avant de souffrir, et de les inspirer à adopter des 12. Harry Blamires, The Christian Mind (London, S. P.
méthodes proactives afi n d’organiser des écoles C. K., 1963) ; Holmes, All Truth Is God’s Truth, ouvrage cité,
p. 125.
qui soient pleinement éducatives, et en même 13. Arthur F. Holmes, The Idea of a Christian College,
temps délibérément chrétiennes et adventistes. éd. revue (Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 1987), p. 18.
C’est nous qui soulignons.
14. David Elton Trueblood, « The Marks of a Christian
College », dans John Paul Grueningen, éd., Toward a
MATIÈRE À RÉFLEXION Christian Philosophy of Higher Education (Philadelphie :
• Examinez les raisons de l’importance de la Westminster, 1957), p. 163.
15. Frank E. Gaebelein, « Toward a Philosophy of
Bible dans l’éducation chrétienne. Christian Education », ouvrage cité, p. 37.
• Comment la question de Herbert Spencer (« Quel 16. Ellen G. White, Éducation (Dammarie-les-Lys,
savoir a le plus de prix ? ») nous aide-t-elle à France : Éditions Vie et Santé, 1986), p. 142 ; Ellen G. White,
Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux Étudiants
comprendre un programme chrétien ? (Dammarie-les-Lys, France : Éditions Vie et Santé, 2007),
• Que veut-on exprimer quand on dit que la Bible p. 356.
est le fondement et le contexte d’une approche 17. White, Éducation, p. 141.
18. Ibid., p. 216.
chrétienne du programme ? 19. Frank E. Gaebelein, The Pattern of God’s Truth :
• Pourquoi une méthodologie d’enseignement Problems of Integration in Christian Education (Chicago :
chrétienne ne sera-t-elle pas unique ? Moody, 1968), p. 7.
20. Ibid., p. 23.
• Quelles sont les principales leçons méthodo- 21. Henry P. Van Dusen, God in Education (New York :
logiques que nous pouvons tirer du ministère Charles Scribner’s Sons, 1951), p. 82.
d’enseignement de Jésus ? 22. Tiré de George R. Knight, Philosophy and
Education : An Introduction in Christian Perspective, 4e éd.
• Comment se fait-il que l’école chrétienne (Berrien Springs, Mich. : Andrews University Press, 2006),
puisse avoir en même temps une fonction p. 227. Reproduction autorisée.
sociale conservatrice et une fonction sociale 23. Ibid. Reproduction autorisée.
24. Ibid., p. 228. Reproduction autorisée.
révolutionnaire ? Une fonction est-elle plus 25. Richard J. Edlin, The Cause of Christian Education
importante que l’autre ? Pourquoi ? (Northport, Ala. : Vision Press, 1994), p. 63-66.
j a e. a d ve n t i s t .o r g 33: 2012 • R e v u e d ’ É d u c a t i o n A d ve n t i s t e 63
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26. Voir Harry Lee Poe, Christianity in the Academy Teaching at the 57. White, Éducation, p. 321.
Intersection of Faith and Learning (Grand Rapids, Mich. : Baker, 2004), p. 58. Arthur W. Combs, Myths in Education : Beliefs That Hinder
22, 23. Progress and Their Alternatives (Boston : Allyn and Bacon, 1979), p. 139,
27. Ibid. 140.
28. Ibid., p.22. 59. White, Éducation, p. 324.
29. Cité dans David K. Naugle, Worldview : The History of a Concept 60. Ibid., p. 319-329.
(Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 2002), p. xvii. 61. Ibid., p. 321-323.
30. Ibid. 62. Ibid., p. 323.
31. Pour une étude plus élaborée sur le sujet de la littérature dans le 63. Ibid., p. 326.
programme adventiste, voir Knight, Myths in Adventism, ouvrage cité, p. 64. Jim Roy, Soul Shapers : A Better Plan for Parents and Educators
153-174 ; _____, Philosophy and Education : An Introduction in Christian (Hagerstown, Md. : Review and Herald Publ. Assn., 2005).
Perspective, 4e éd. (Berrien Springs, Mich. : Andrews University Press, 65. Tiré de George R. Knight, Philosophy and Education : An
2006), p. 239-233. Introduction in Christian Perspective, 4e éd., p. 247. Reproduction
32. John Steinbeck, East of Eden (New York : Bantam, 1955), p. 355. autorisée.
33. James W. Sire, How to Read Slowly : A Christian Guide to Reading 66. A. S. De Jong, « The Discipline of the Christian School », dans
With the Mind (Downers Grove, Ill. : InterVarsity, 1978) offre une aide utile Cornelius Jaarsma, éd., Fundamentals in Christian Education (Grand
pour une lecture selon la perspective chrétienne. Rapids, Mich. : Eerdmans, 1953), p. 397.
34. T. S. Eliot, « Religion and Literature », dans Leland Ryken, éd., The 67. Roger Dudley, Why Teenagers Reject Religion and What to Do
Christian Imagination (Grand Rapids, Mich. : Baker, 1981), p. 148-150. About It (Washington, D. C. : Review and Herald Publ. Assn., 1978), p. 89.
35. White, Éducation, p. 141, 216. 68. Harro Van Brummelen, Walking With God in the Classroom
36. Tiré de George R. Knight, Philosophy and Education : An (Burlington, Ontario : Welch Publishing, 1988), p. 34.
Introduction in Christian Perspective, 4e éd., p. 232. Reproduction 69. Nicholas Wolterstorff, Educating for Responsible Action (Grand
autorisée. Rapids, Mich. : Eerdmans, 1980), p. 15, 14.
37. Virginia Lowell Grabill, « English Literature », dans Robert W. 70. Donald Oppewal, Biblical Knowing and Teaching. Calvin College
Smith, éd., Christ and the Modern Mind (Downers Grove, Ill. : InterVarsity, Monograph Series (Grand Rapids, Mich. : Calvin College, 1985), p. 13-17.
1972), p. 21. 71. White, Éducation, p. 93.
38. Cité dans Frank E. Gaebelein, The Christian, the Arts, and Truth : 72. Voir p. ex., White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux
Regaining the Vision of Greatness (Portland, Ore. : Multinomah Press, Étudiants, p. 208-212 ; _____, Fundamentals of Christian Education, p.
1985), p. 91, 92. 47-49 ; 236-241 ; _____, Éducation, p. 83-93.
39. On définit la macroévolution (ou évolution verticale) comme 73. Roy B. Zuck, Teaching as Jesus Taught (Grand Rapids, Mich. :
« une évolution portant sur des périodes et des échelles très étendues, et Baker, 1995), p. 148. Voir aussi du même auteur Teaching as Paul Taught
qui implique l’apparition de nouvelles familles et de nouveaux genres (Grands Rapids, Mich. : Baker, 1998).
d’organismes ». (Le Petit Robert) 74. J. M. Price, Jesus the Teacher (Nashville : The Sunday School
40. Gaebelein, « Toward a Philosophy of Christian Education », Board of the Southern Baptist Convention, 1946), p. 101.
ouvrage cité, p. 47, 48. 75. White, Fundamentals of Christian Education, p. 236.
41. Pour la discussion de Gaebelein sur l’intégration du christianisme et 76. John A. Marquis, Learning to Teach From the Master Teacher
des mathématiques, voir The Pattern of God’s Truth, ouvrage cité, p. 57-64. (Philadelphie : Westminster, 1916), p. 29.
42. Pour l’un des traitements les plus sophistiqués des aspects pratiques 77. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux Étudiants, p.
de l’intégration des sciences, des mathématiques et d’autres matières avec le 210.
christianisme, voir Harold Heie et David L. Wolfe, The Reality of Christian 78. Ibid., p. 145.
Learning : Strategies for Faith-Discipline Integration (Grand Rapids, 79. White, Fundamentals of Christian Education, p. 237.
Mich. : Eerdmans, 1987). 80. J. Crosby Chapman et George S. Counts, Principles of Education
43. Sauf indication contraire, les textes bibliques cités sont tirés de la (Boston : Houghton Mifflin, 1924), p. 601, 602.
Nouvelle Bible Segond (NBS), Alliance biblique universelle, 2002. 81. Voir George S. Counts, The Soviet Challenge to America (New
44. White, Éducation, p. 15. Cf. _____, Les paraboles de Jésus York : John Day, 1931), p. 66, 67.
(Dammarie-les-Lys, France, 1977), p. 285 ; _____, Fundamentals of 82. White, Éducation, p. 304.
Christian Education (Nashville, Tenn. : Southern Publishing Assn., 1923), 83. E. A. Sutherland, Studies in Christian Education (Leominster,
p. 15, 42. Mass. : The Eusey Press, n.d.), p. 72.
45. White, Fundamentals of Christian Education, p. 71 ; cf. p. 21. 84. White, Fundamentals of Christian Education, p. 192.
46. Ibid. p. 36. 85. Ibid.
47. Arthur F. Holmes, Shaping Character : Moral Education in the 86. Voir George R. Knight, A Search for Identity : The Development of
Christian College (Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 1991), p. vii. Seventh-day Adventist Beliefs (Hagerstown, Md. : Review and Herald Publ.
48. Ronald H. Nash, The Closing of the American Heart : What’s Really Assn., 2000) ; _____, The Apocalyptic Vision and Neutering of Adventism,
Wrong With America’s Schools ([Dallas] : Probe Books, 1990), p. 29, 30. éd. revue (Hagerstown, Md. : Review and Herald Publ. Assn., 2009).
49. Robert W. Pazmiño, Foundational Issues in Christian Education : 87. Voir George R. Knight, « The Dynamics of Educational Expansion :
An Introduction in Evangelical Perspective, 2e éd. (Grand Rapids, Mich. : A Lesson From Adventist History », The Journal of Adventist Education
Baker, 1997), p. 99. 52:4 (avril/mai 1990), p. 13-19, 44, 45.
50. Ibid., p. 101. 88. Voir Knight, Apocalyptic Vision, pour une étude plus en profondeur
51. White, Éducation, p. 20. de cette menace.
52. Ibid., p. 320. 89. George R. Knight, « Adventist Education and the Apocalyptic
53. Ibid., p. 319. Vision » (en deux parties), The Journal of Adventist Education 69:4 (avril/
54. Erich Fromm, The Art of Loving (New York : Harper and Brothers, mai 2007), p. 1-10 ; 69-75 (été 2007), p. 4-9.
1956), p. 44. 90. Shane Anderson, How to Kill Adventist Education (and How to
55. John Dewey, Democracy and Education (New York : Free Press, Give It a Fighting Chance !) (Hagerstown, Md. : Review and Herald Publ.
1966), p. 129. Assn., 2009), p. 22, 56 ; cf p. 30.
56. White, Conseils aux Éducateurs, aux Parents et aux Étudiants, p.
179.
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