Andrew Jennings - Le Scandale de La FIFA-2cv
Andrew Jennings - Le Scandale de La FIFA-2cv
ISBN 978-2-02-129917-5
www.seuil.com
Copyright
Dédicace
Préface
PROLOGUE - À Palerme
CHAPITRE 2 - Les meilleurs amis du monde - Le boss du crime et le boss du foot mondial
CHAPITRE 3 - La mallette d’or d’Havelange - Pourquoi pèse-t-elle aussi lourd quand il quitte Zurich ?
CHAPITRE 4 - Enfin ! La liste secrète des pots-de-vin - Comment João et Ricardo sont devenus riches
CHAPITRE 6 - Coups de poignard dans le dos de Mandela - Des dessous-de-table ont apporté la Coupe du monde en Allemagne
CHAPITRE 7 - Vous voulez des billets pour la Coupe du monde ? - Adressez-vous aux Frères
CHAPITRE 8 - Comment Blatter conserve le pouvoir à la FIFA - Sepp achète les élections avec l’argent de la FIFA
CHAPITRE 10 - Comment le Ventre a dégonflé la baudruche Warner - Avant d’être rattrapé par un journaliste « nul »
CHAPITRE 11 - Les deux mi-temps d’Hildbrand - Enquête sur le maître du pot-de-vin et le porteur de valises
CHAPITRE 12 - Jean-Marie Weber ne doit pas être viré ! - Pourquoi Blatter et Havelange ont-ils besoin de lui ?
CHAPITRE 13 - Comment les escrocs de la FIFA s’en sont sortis - Couverts par le secret de la confession
CHAPITRE 15 - Havelange expulsé des Jeux olympiques - Le CIO en fait plus que la FIFA
CHAPITRE 17 - Blatter recrute ses propres détectives - Ils prennent un bon chèque, sans se fatiguer
CHAPITRE 18 - Blatter réécrit son Code éthique - Il ne se fera plus jamais prendre !
CHAPITRE 19 - Blatter déterre les cercueils de la famille - Il refuse d’être enterré à côté d’Hildbrand
CHAPITRE 20 - Le gang est au complet à Sao Paulo - Dehors, le peuple en colère contre les voleurs de la FIFA
Sources
Remerciements
Préface
La plupart des journalistes n’ont pas le courage d’Andrew Jennings. Il a la capacité et la volonté
de faire connaître la vérité par tous les moyens, dans les journaux, à la radio, sur Internet et à la
télévision. Andrew est l’un de ces professionnels envers qui j’ai un respect total, ses articles et ses
livres sont autant de coups portés à la FIFA. Je suis heureux de dire que si mon travail ici au Congrès
a été aussi positif, c’est en partie grâce aux éléments qu’il m’a procurés. Merci à lui, qu’il continue de
m’alimenter. Je ne me prends pas pour Andrew Jennings, je suis Romário ! Comme lui, j’ai du cran et
je n’abandonne jamais en cours de partie.
Toc toc toc… « Veuillez vous habiller et sortir les mains en l’air…, monsieur. » Sept cadres de
la FIFA trop bien nourris sont ainsi tirés de leurs lits dans l’un des plus luxueux hôtels du monde – où
ils descendent aux frais du football – et conduits dans des cellules en béton au commissariat de police
de Zurich – aux frais du contribuable suisse. Les mains en l’air ? Pas si sûr. Les dirigeants de la FIFA
n’ont pas coutume d’obéir aux lois, quelles qu’elles soient. Les policiers doivent être prudents.
Je savais que cela arriverait un jour, mais le FBI refusait de me dire quand ils allaient frapper.
Plus de trois ans auparavant, je leur avais transmis les documents cruciaux de la FIFA qui ont
provoqué cette descente à l’aube à l’hôtel Baur au Lac. J’avais dû faire preuve de patience. D’une
grande patience.
Je savais que les preuves rassemblées par la brigade du FBI chargée de la lutte contre le crime
organisé eurasien basée à New York faisaient l’objet d’une évaluation par le Département de la
Justice à Washington et étaient examinées par un grand jury d’East New York. Le procureur de
Brooklyn, Loretta Lynch, supervisait cette enquête secrète depuis des années, à mesure qu’elle
s’étendait de par le monde.
Les preuves que j’avais fournies au FBI en août 2011 révélaient que Chuck Blazer, un Américain
membre de l’équipe dirigeante de la FIFA, menant une vie d’une fabuleuse opulence dans la Trump
Tower à Manhattan, volait chaque année des millions de dollars à la FIFA et aux organisations
régionales de football. Il s’était « évaporé » hors des États-Unis pour éviter de payer des impôts.
J’avais découvert qu’il cachait sa fortune dans les paradis fiscaux des Caraïbes. Le FBI avait transmis
mes documents au fisc américain et peu après, Chuck Blazer, d’une obésité grotesque, avait été arrêté
à Manhattan sur son scooter électrique d’aide à la mobilité.
Quelques jours plus tard, Blazer, confronté à la perspective de finir ses jours en prison,
capitulait et devenait un témoin d’État, mettant en cause des douzaines d’autres escrocs de la FIFA
impliqués eux aussi dans les extorsions de pots-de-vin contre l’attribution de droits de marketing et
de télévision pour ses tournois de football.
Blazer fut transféré à Londres où il enregistra secrètement certains officiels de la FIFA et leurs
associés véreux. L’un d’eux négocia de plaider coupable et remboursa la somme ahurissante de
151 millions de dollars qu’il avait siphonnée en dessous-de-table et pourcentages sur contrats. Il
accepta qu’on lui branche un micro et piégea ainsi plusieurs autres officiels éminents de la FIFA, dont
certains furent arrêtés à Zurich.
Plus d’un an avant que je leur transmette les documents de Blazer, le FBI m’avait contacté pour
me demander de les aider à identifier quelques-uns des escrocs de la FIFA. Ils avaient vu mes
documentaires à la télévision et lu mon premier livre qui mettait au jour le racket de la FIFA. Ils
savaient que j’étais très informé et que j’avais des sources bien implantées dans les profondeurs
opaques de la FIFA. Ils semblaient enquêter alors sur une organisation criminelle de blanchiment
d’argent.
Est-ce qu’un journaliste doit aider le FBI ? La question ne se posait pas. Les polices
européennes avaient fermé les yeux devant l’accumulation de preuves que j’avais déjà publiées et
montrées à la télévision. Les responsables britanniques du football m’évitaient, préférant les
prébendes qu’ils acceptaient avec gratitude du président Blatter.
Contre toute attente, je fus invité à Londres par un intermédiaire de confiance pour rencontrer
des personnes qui se révélèrent être des agents spéciaux du FBI et des fonctionnaires du Département
(américain) de la Justice luttant contre le crime organisé. Il me sembla qu’ils étaient prêts à faire le
travail que les autres autorités judiciaires, notamment celles de la Suisse, se gardaient bien de faire.
En lisant l’acte d’inculpation ahurissant de 164 pages que le Département de la Justice a rendu
public après la descente de police de Zurich, je me rends compte que ce sont mes preuves qui ont
provoqué le cataclysme à la FIFA, l’affaire du jour dans le monde entier.
La nouvelle ministre de la Justice américaine à Washington, en fonction depuis à peine un mois,
n’était autre que Loretta Lynch, qui avait supervisé l’enquête sur les crimes de la FIFA pendant des
années à New York. Elle déclara : « Ils étaient censés faire respecter les règles qui garantissent
l’honnêteté dans le football. Au lieu de cela, ils ont corrompu les affaires du football mondial pour
servir leurs propres intérêts et s’enrichir personnellement. » Au cas où cela n’aurait pas suffi à
inquiéter les officiels de la FIFA qui restaient tapis à Zurich et ailleurs, elle ajouta : « Le Département
de la Justice est déterminé à mettre un terme à ces pratiques, à éradiquer la corruption et à traduire en
justice les malfaiteurs. »
Ouille !
Les officiels arrêtés – et ceux qui craignent de l’être – mettront du temps à comprendre qu’ils
ont fait quelque chose de mal. Les pots-de-vin et les dessous-de-table étaient monnaie courante depuis
que João Havelange devint, avec l’aide du crime organisé, président de la FIFA en 1974. Le sport le
plus populaire de la planète était depuis contrôlé par des voyous dénués de toute moralité, dont la
plupart portaient d’impressionnants blazers de la FIFA.
Le reste du monde du sport, tenu à l’écart du palais de verre de la FIFA sis sur une colline au-
dessus de Zurich, sentait l’odeur de pourriture et huait le président Blatter lorsqu’il osait se montrer
en public. Mais on ne connaissait pas le détail des vilénies. Eux savaient, et ils se regardaient en
admirant leurs camarades voleurs et corrupteurs, entourés d’une poignée de naïfs qui jouissaient du
style de vie extraordinaire qu’Havelange puis Blatter leur procuraient afin qu’ils se tiennent à carreau.
Peu sont minces ; la plupart se sont gavés de homard, de caviar et de vins fins pendant des décennies.
Ils en étaient venus à penser qu’arnaquer le football était une prérogative que Dieu leur avait
accordée, au même titre que les sièges spacieux en cuir à l’avant des avions, les limousines, la
fréquentation de présidents, de Premiers ministres et de monarques. Parfois, ils étaient couverts de
pétales de rose par des petits enfants en Inde, décorés de guirlandes par de jolies jeunes femmes
ailleurs, et plus tard dans la journée, gratifiés de faveurs sexuelles selon leurs goûts.
À présent, lorsqu’ils se regardent dans leur miroir en se rasant, ils voient des victimes
persécutées par l’impérialisme américain et des gens sans distinction – tels des journalistes. Leurs
avocats leur expliquent, avec lassitude, que leurs pots-de-vin en dollars américains transitaient par les
banques de New York, ce qui donnait lieu automatiquement à une foule de crimes passibles de
poursuites.
Pendant la décennie où j’ai couvert la corruption policière à Londres, j’ai passé pas mal de
temps avec des criminels majeurs, des braqueurs de banques et autres bandits armés. Ils corrompaient
les inspecteurs pour ne pas aller en prison. Ils méprisaient ces derniers et admiraient ceux qui étaient
honnêtes.
Leur métier était technique et dangereux, me disaient-ils, fièrement : « Andrew, je suis un
criminel professionnel. » Ils étaient plus honnêtes que ces maquereaux qui se dupent eux-mêmes dans
leurs blazers de la FIFA en prostituant un sport honnête pour s’enrichir.
Havelange a encouragé les malversations et Blatter l’a laissée continuer. Les gros ne font pas de
révolution de palais, ils exploitent leur monopole pour engraisser. Blatter, devenu dément avec l’âge
à cause du pouvoir n’a pas exercé le contrôle qu’il aurait dû. John Gotti aurait descendu un membre
du comité exécutif par an pour faire régner la discipline.
Tout cela prit une tournure fatale le 2 décembre 2010. Blatter aurait dû donner des
instructions à ses comparses réunis à la table de la FIFA pour décider de l’attribution des Coupes du
monde de 2018 et 2022 : « Vous pouvez accepter les pots-de-vin de n’importe qui, comme d’habitude.
Mais on ne peut pas aller au Qatar. Il y fait trop chaud l’été et on ne peut pas risquer la colère des
fans, des clubs, des chaînes de télévision – ni le spectacle interminable de cercueils renvoyés au
Népal.
» Pareil pour la Russie. Si le prix du baril ne tient pas et si le rêve de Poutine de rebâtir l’empire
soviétique déclenche un effondrement financier, il ne pourra pas se payer la Coupe 2018. Ils devront
revenir sur leurs promesses de stades, d’hôtels, d’aéroports. Les fans ne s’aventureront pas plus loin
que Moscou. »
Mais Blatter fut léthargique, trop occupé à se mirer dans la glace, baignant dans la béatitude des
hommages d’un ancien président des États-Unis et d’un futur roi d’Angleterre.
Il laissa ses parasites grouper les votes pour les deux Coupes du monde en une fois, afin de
doubler les dessous-de-table quand il était encore temps, dépassant les bornes de façon fatale.
Arrogants, cupides, sûrs de leur impunité, ils déposèrent des bulletins de vote qui allaient
inévitablement leur exploser à la figure, et à celle du football.
Cela a pris beaucoup de temps, peut-être trop dans la carrière d’un journaliste. Je ne suis pas
rapide, je suis lent et méthodique ; il m’a fallu observer longtemps ces pauvres types pour
comprendre leurs manigances. Voici comment cela marchait :
Le sport déclenche les passions ; la passion engendre l’argent ; cet argent et les officiels qui le
contrôlent ne sont soumis à aucune règle ; le crime organisé remplit le vide ; les escrocs privatisent
le sport, le vendent aux grandes marques mondiales au moyen de leurs compagnies de marketing
poreuses.
Les enfants continuent à jouer nu-pieds, sans chaussures, ni douches ni équipement décent.
L’argent est parti, parfois aux Caïmans, parfois à Vaduz.
« Monsieur Jennings, vous devez vous sentir reconnu ? » s’enquit un régiment de journalistes
de télévisions étrangères quand je me présentai à Zurich avec mon équipe de la BBC après les
arrestations. En effet. De la part de Chuck Blazer, j’avais reçu des compliments d’une autre nature.
Comme il se doit, en 2011, je lui avais envoyé une série de questions pour qu’il puisse réagir à
l’article que j’allais publier sur ses rackets.
« Vous êtes minable comme journaliste » avait lancé Blazer du haut de la Trump Tower le
17 juillet 2011 à 16 heures 57 minutes et 21 secondes. J’ai publié mon article, puis appelé les agents
fédéraux.
J’ai fait des reportages de guerre au Moyen-Orient, en Tchétchénie, en Amérique centrale et
dans les pubs de Londres où certains buveurs ont l’habitude de venir armés de pistolets ou de
couteaux. Je sais ce que c’est que de trembler de peur. Quand les voyous de la FIFA tentent de
m’intimider, cela ne fait que m’irriter.
« Mères de famille en chaleur : cliquez ici pour vous désabonner. » Vous êtes attiré par ces
poitrines qui tournoient sur votre écran… et vous regardez votre ordinateur mourir. Tous les matins
lorsque je relève mon courrier électronique, j’efface ces messages de jeunes femmes d’une
saisissante beauté m’invitant à me régaler de leurs photos ou plus. Il suffit d’un clic pour les avoir.
Pendant un temps je recevais des alertes d’informations de la BBC et de CNN semblant tout à fait
authentiques, avec des exclusivités du type « Le gouvernement britannique finance secrètement l’État
islamique » – envoyées directement par des trolls d’Europe centrale grassement rémunérés. « Cliquez
ici pour plus d’infos. » Non merci.
Un certain voyou de la FIFA était tellement énervé par mon blog qu’il paya pour le faire frapper
par des attaques massives de « déni de service » (DDOS, ou distributed denial of service) qui, à leur
apogée, ont paralysé une partie conséquente du trafic internet du Royaume-Uni et touché près de la
moitié de celui provenant de l’étranger. Mes limiers ont pu déterminer que ces attaques provenaient
de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine et de Chine. Est-ce que la FIFA a payé ? Je vais demander aux
flics suisses de chercher plus à fond dans les factures et les paiements de la FIFA.
Ma plus grosse enquête sur la corruption dans le domaine du sport avant celle sur la FIFA
portait sur le Comité international olympique (CIO). Il a fallu une décennie pour mettre au jour la
vénalité structurelle du CIO et révéler qu’elle était organisée par un fasciste impénitent – Juan
Antonio Samaranch – qui pensait que la Seconde Guerre mondiale avait été gagnée par la mauvaise
équipe. Sa malhonnêteté institutionnelle fut dévoilée en 1999 dans le scandale des votes contre espèces
ou faveurs sexuelles grâce auxquels Salt Lake City obtint l’attribution des Jeux d’hiver de 2002.
Aucun membre du CIO n’a été arrêté, quelques personnes insignifiantes ont été sacrifiées et les
services d’une grande agence de relations publiques ont été achetés pour inonder la presse de
communiqués sur une réforme qu’il est difficile aujourd’hui de détecter. Le comité s’en est sorti
indemne.
Mais tout est fini pour la flaque fangeuse qu’est devenue la FIFA. Les enquêtes se multiplient et
le FBI a promis de nouvelles arrestations, dont certaines seront spectaculaires. On a eu notre dose
d’« enquêteurs indépendants » grassement rémunérés par Blatter et d’agents complaisants qui pondent
des rapports impubliables – principalement parce qu’ils sont vides. Les publier révélerait leur ineptie.
On les brandit pour les faire miroiter aux journalistes et les convaincre qu’un jour des vérités
dérangeantes seront dévoilées. Ils rêvent. Elles l’ont déjà été.
Le football doit abandonner le palais cossu de Blatter au-dessus de Zurich, dont le seul coût de
nettoyage des vitres est inadmissible. Les flics suisses se dépêchent d’accomplir le travail qu’ils se
sont gardés de faire pendant trente ans. Mais il est trop tard pour réarranger les sièges de la salle de
réunion du conseil d’administration pour les fesses des officiels et des « conseillers stratégiques »,
pour déchiqueter les documents qui listent l’immense « salaire » de Blatter, ses bonus, ses indemnités,
et les vols en première classe pour ses petites amies, et dire ensuite que tout a été réformé. Et
reprendre les voyages dans les grands fauteuils en cuir, bien à l’écart des fans qui transpirent au fond
de l’avion.
La règle autoritaire de Blatter, selon laquelle les joueurs, les clubs, les fans ou les associations
nationales qui attaqueraient en justice son royaume illégal seront suspendus, peut être oubliée. La
protection du sport du peuple nécessite que des policiers et des auditeurs payés par le contribuable
veillent. Il est impossible que ce soient des fils de Blatter qui s’en chargent.
En route vers l’ombre, Blatter peut rembourser avec sa retraite de la FIFA les 29 millions de
dollars qu’il a dépensés pour son hagiographie intitulée Passions unies, le pire film jamais porté à
l’écran. Là où il va, il n’aura peut-être pas besoin de retraite.
Embarquer les caisses d’archives, descendre de la colline à l’aéroport et ne jamais revenir. La
destination finale de l’avion peut attendre. Entretemps, les fans et les petits clubs ont besoin de
conférences nationales, régionales et continentales pour débattre de nouveaux statuts qui remettent
tout à plat et donnent réellement le pouvoir à la base. Qui paiera ? Coca-Cola, McDonald’s, VISA et
Adidas parlent de moralité. Le moment est venu de le montrer dans les actes. Ils peuvent aussi
financer la mise en ligne de chaque document des archives. Nous, citoyens, avons obtenu de haute
lutte de nos gouvernements la transparence en ligne et la liberté d’information. C’est le tour du
football. Les salaires, les dépenses de voyages et d’hôtels, les indemnités journalières des clubs, des
fédérations nationales, et de ce qui était la FIFA. Toutes les rencontres en ligne sur Internet. Plus de
cachettes. La transparence totale. Plus tout ce qui pourrait nous venir à l’esprit.
Une nouvelle organisation, qui pourrait provisoirement s’appeler l’Union mondiale du football,
me redonnera le droit d’assister aux conférences de presse sur le football, droit que Blatter m’avait
retiré en 2003 parce que j’en savais trop. Le sigle posera peut-être problème, il faut encore travailler
la question.
Maintenant, venez avec moi à la rencontre de la Mafia à Palerme, des gangsters de Rio qui ont
appris à João Havelange l’art de la fraude et du détournement de fonds et comment traire la vache à
lait du football, et de la bande actuelle dont la corruption nous a finalement donné l’occasion de
récupérer le ballon.
À Palerme
À la rencontre de la Mafia
Palerme, février 1987. Nous sommes dans une orangeraie aux abords de la ville, en train de
filmer un petit bâtiment industriel. Il est vide, mais il n’y a pas si longtemps c’était une usine de jus
d’orange. Selon les demandes de subventions officiellement déposées auprès de l’Union européenne,
c’était même la plus importante usine de jus d’orange au monde.
La Mafia s’en servait pour toucher frauduleusement des subsides publics qui finançaient la
production d’un jus d’orange qui n’avait jamais existé. Elle avait versé des dessous-de-table, intimidé
des officiels qui avaient validé leurs demandes – et volé des millions de dollars. L’arnaque s’est
arrêtée et ces mafieux-là ont disparu. Mais nous sommes en Sicile et on nous regarde.
Une grosse limousine noire avec des vitres teintées s’approche de mon équipe de tournage. Un
homme baraqué en sort et marche droit vers moi. Regardant par-dessus son épaule vers un
mystérieux et éminent personnage resté dans la voiture, il lâche sèchement : « Y dit, toi pas filmer
ici. »
Je fais semblant de ne pas comprendre, juste le temps que mon cameraman vole quelques images
supplémentaires du bâtiment abandonné. Alors que le gars commence à verdir de rage, je lui attrape
la main et la serre fermement. J’ai juste le temps de lui dire « Arrivederci » et de crier à mon équipe :
« C’est le moment de filer ! »
C’était une journée pourrie. Plus tôt, on avait poussé jusqu’à Altofonte, une petite ville au-dessus
de Palerme. Nous savions que c’était de là que venait un chef mafieux devenu depuis le représentant
en chef de l’organisation à Londres. Notre voiture de location s’était vite retrouvée coincée dans les
rues étroites. Un moment, nous avions tourné à gauche, à l’aveugle, dans une autre venelle – pour
nous retrouver face à un attelage de quatre chevaux avec des plumeaux noirs sur la tête. C’est pas
vrai, un enterrement ! Nous avions réussi à nous faufiler à côté des chevaux et du corbillard, n’osant
fixer personne dans le cortège. Sans demander notre reste, nous sommes partis par la première route
qui s’était présentée.
Un soir de la même semaine, nous étions escortés par des policiers en armes qui nous faisaient
passer par des corridors bétonnés et d’épaisses portes métalliques blindées, tout au long d’un
labyrinthe situé sous le palais de justice de Palerme. Finalement, nous étions parvenus jusqu’au petit
bureau de Giovanni Falcone, le juge antimafia. Un homme jovial qui, bien que se sachant menacé par
les tueurs, avait pris le temps de poser ses dossiers, de partager un whisky avec nous et de nous
régaler avec ses histoires sur les gangsters que nous pistions.
Cinq ans plus tard, en 1992, la Mafia a eu la peau de Falcone et de son épouse. Sa voiture s’est
littéralement désintégrée quand un détonateur a fait sauter une demi-tonne d’explosifs placés dans une
canalisation courant sous l’autoroute menant à l’aéroport de Palerme.
J’ai fini le film, démontrant comment la Mafia avait blanchi et rapatrié en Italie, via les banques
de la City de Londres et via Bellinzone en Suisse, des millions de dollars provenant du trafic
d’héroïne en Amérique. Après ça, j’ai voulu en savoir plus sur le fonctionnement de la Mafia. J’ai lu
des essais, des rapports rédigés par des policiers haut gradés et des criminologues qui ont étudié de
près l’organisation et les modes opératoires des syndicats du crime. Un travail qui s’est révélé être
une préparation idéale pour enquêter sur les fédérations sportives internationales.
J’ai commencé à tourner autour de la FIFA (Fédération internationale de football) dans les
années 1990. À partir de 2000, je me suis concentré sur son président, le Suisse Sepp Blatter et son
prédécesseur le Brésilien João Havelange. Et très vite, j’ai découvert autour d’eux des complots qui
rappellent ceux qui hantent la Sicile – mais transplantés sur un autre continent. J’ai voyagé dans le
temps, j’ai fait des recherches et j’ai lu. Cela m’a mené cinquante ans en arrière, jusqu’à Bangu, un
quartier à l’ouest de Rio. Du monde des bicheiros, les « banquiers » comme on surnomme ceux qui
tiennent le jogo de bicho, la loterie clandestine brésilienne, je suis ensuite revenu vers l’Europe où
j’ai découvert des valises secrètes pleines de lingots que certains ramassent à Zurich. En les suivant,
j’ai refait le chemin vers Copacabana et… la Coupe du monde 2014.
AJ
CHAPITRE 1
Bienvenue à Rio
Avenidas das Américas, Rio, 8 avril 2010. BOUM ! Le blindage de la Toyota Corolla résiste
aux balles, mais les portes en acier renforcé ne peuvent protéger l’adolescent au volant de la bombe
qui a été logée sous son siège. Dans leurs deux voitures d’escorte, les gardes du corps armés ne
peuvent que pleurer sur le sort de Diogo Andrade, 17 ans, volatilisé sous leurs yeux. Ils ne pourront
même pas reconstituer son corps déchiqueté.
Son père, Rogério, assis sur le siège du passager, s’en sort avec un nez cassé. Plus tard, dans un
lit de l’hôpital Barra D’Or, il ne pense qu’à sa revanche. Il sait qui a organisé l’attentat à la bombe.
Mais comment son équipe de sécurité s’est-elle fait berner ?
Les automobilistes en état de choc restent, eux, coincés derrière les décombres éparpillés sur le
boulevard qui longe les somptueuses plages du Barra da Tijuca. Ils regardent hébétés les policiers et
les auxiliaires médicaux qui, sous un soleil radieux, tentent de rassembler les restes de la victime.
Encore cette guerre des gangs. Est-ce que ça va s’arrêter un jour ?
C’est le printemps 2010, les promoteurs et leurs puissants amis font bien peu de cas des
contribuables avec leurs projets extravagants pour refaire le légendaire stade Maracaña. Leur idée :
réduire les tribunes populaires pour faire de la place et installer des loges VIP réservées à la caste des
flambeurs internationaux.
Bienvenue à Rio, où les gangsters en col blanc s’affrontent discrètement, avec leurs cohortes
d’avocats et de politiciens véreux, pour ramasser les plus belles parts du gâteau du Mondial 2014 et
des Jeux olympiques de 2016. Plus visible – sur l’avenidas das Américas – il y a un autre champ de
bataille en ville, celui d’une famille mafieuse déchirée, celle qui domine les jeux clandestins, les
machines à sous et le commerce de la poudre blanche.
Oubliez les petits dealers des favelas qui traficotent avec une vue imprenable sur l’océan, qui
échangent des coups de feu avec la police fédérale ou l’armée, ces milices du nettoyage ethnique qui
font le ménage avant l’installation des chaînes hôtelières. Le terrain à bâtir est l’une des marchandises
les plus précieuses en ville. Si des quartiers entiers doivent être rasés – il faut bien en passer par là
pour créer une économie de première classe – alors soit ! Les profits ? Il suffira juste de les placer
dans des banques des Caraïbes.
Ces tueurs, là-bas sur le boulevard, appartiennent à une autre vieille élite de la ville. On les
célèbre dans les médias et le monde du sport. Ils sont protégés par des policiers et des politiciens
corrompus.
LE TUMULTE de l’explosion mortelle sur l’avenidas das Américas ne s’entend pas jusqu’à
Johannesburg. À huit semaines du coup d’envoi de la Coupe du monde 2010, Sepp Blatter, le
président de la FIFA, et ses capos sud-africains ont déjà bien assez de problèmes. Outrés par les tarifs
prohibitifs, les fans restent chez eux. Dans les townships, les citoyens sont dans la rue tous les jours.
L’argent public devrait servir à améliorer l’habitat, à apporter l’eau courante, à installer le tout-à-
l’égout et à créer des emplois, pas à construire des stades qui ne serviront plus à rien après le
Mondial. Mais pourquoi faudrait-il écouter ces gueux ? La police fait taire les émeutiers.
La Coupe du monde est une bonne nouvelle pour Danny Jordaan, le patron de la candidature
sud-africaine promu directeur exécutif du tournoi. Discrètement, son frère Andrew s’est vu offrir un
job bien payé comme agent de liaison en charge de l’accueil des VIP pour le compte de la société
Match Events Service au stade de Port Elizabeth. Un actionnaire de cette entreprise s’appelle Philippe
Blatter, le neveu de Sepp Blatter. Ceux qui sont majoritaires au capital de Match sont les frères
mexicains Jamie et Enrique Byrom. Ils sont basés à Manchester et à Zurich. Leurs comptes bancaires
sont en Espagne.
Les frères Byrom sont très déçus. Ils ont remporté l’appel d’offres pour gérer l’accueil des
riches amateurs de football, qui viennent surtout de l’étranger. Un contrat très lucratif. Comme si ça
ne suffisait pas, ils ont aussi remporté l’offre pour un contrat de distribution de l’ensemble des
3 millions de billets du tournoi. Les deux Mexicains qui facturent hôtels et vols au prix fort
s’imaginaient donc encaisser de très gros bénéfices. Las ! Ils croulent sous les invendus et risquent de
perdre 50 millions de dollars. Ils envisagent de récupérer leur mise dans quatre ans au Brésil.
Les avocats zurichois ont bien mérité leurs honoraires. Dans quelques semaines, on rendra
public l’abandon de l’enquête pénale sur les officiels de la FIFA qui ont touché des commissions
occultes sur les contrats marketing d’ISL. Les avocats ont tellement bien travaillé que les noms des
bénéficiaires resteront secrets pour toujours. Un peu d’argent sera remboursé. Et le dossier enterré.
Des Brésiliens sont-ils suspectés ? « No comment. » Et vous, monsieur Blatter ? « No comment. »
Sepp Blatter, le président de la FIFA, se faisait quand même du mouron. Et si les policiers
publiaient les pièces prouvant qu’en mars 1997, il connaissait l’existence d’un pot-de-vin de 1 million
de dollars destinés à Havelange ? C’est possible : ce « bâtard » de reporter britannique a été tuyauté et
il a déjà sorti des informations qui auraient dû rester confidentielles. Bon, pas de panique : si jamais
l’affaire revenait à la surface, le président recruterait ses propres enquêteurs et il se ferait blanchir à
coup sûr.
Le reporter britannique, lui, ne lâche pas le morceau. L’un des détectives suisses travaillant sur
l’affaire l’a rencontré dans un restaurant surplombant le lac de Zurich. Il lui a dit : « Surtout ne lâchez
rien. »
Le président de la FIFA ne cherche même pas à cacher son état dépressif. Son règne touche-t-il à
sa fin ? En février 2010, il avait accordé un entretien à une journaliste du quotidien cairote Al-Ahram.
Et soudainement, il s’était lancé dans une grandiose tirade, énonçant la liste de ses réalisations. Cela
sonnait presque comme une notice nécrologique. Blatter n’avait pas pu se retenir face à cette jeune
femme arabe si bien informée.
« Avec Mohamed, on a passé des moments merveilleux comme des amis, jusqu’au dernier
congrès en mai 2009, racontait Blatter. Et tout d’un coup, notre amitié est passée à la trappe.
Demandez-lui : pourquoi ? Moi, je ne sais pas. »
Faux. Blatter sait pourquoi. Mohamed, la journaliste égyptienne l’a compris, est le Qatari
Mohamed Bin Hammam. Depuis douze ans, il allonge le cash nécessaire pour acheter des votes qui
ont permis à Blatter de rester sur son trône. Mais maintenant, il veut le job, il veut prendre la place de
Sepp. Pour faire campagne, Mohamed peut trouver plus d’argent que Blatter et il va gagner.
L’élection aura lieu en 2011 et au moment où le pauvre Diogo se fait mettre en pièces à Rio,
Mohamed est déjà en train de remplir ses enveloppes en papier kraft. Oui, il distribue vraiment ses
pots-de-vin dans des enveloppes kraft.
Les vieux rapaces de la FIFA n’entendent pas l’explosion à Rio. Ils pensent seulement au doux
froissement des billets verts. Cette année 2010 va être la plus prospère de toutes. Quatre mois après le
tournoi sud-africain, les maîtres du foot mondial – ils sont vingt-quatre au sein du comité exécutif de
la FIFA – doivent décider quel pays va accueillir l’édition 2018. Sans doute inquiets de ne plus être de
ce monde dans quatre ans pour encaisser de nouveaux pots-de-vin quand il faudra choisir le pays hôte
de 2022, ils annoncent qu’ils vont voter pour choisir les deux destinations en décembre 2010. Le père
Noël passera deux fois.
Voyez un peu qui se présente ! Poutine en meurt d’envie pour la Russie. Les jalabiyas du Qatar
en veulent aussi. Deux des pays pétroliers les plus riches au monde qui viennent mendier des faveurs.
Oh ! lala, c’est trop beau ! Toute l’année, Ricardo Teixeira, le président de la Confédération
brésilienne de football (CBF) arbore le même sourire. De l’autre côté de la frontière, au Paraguay, le
président de la Confédération sud-américaine de football (Conmebol), Nicolás Leoz, renifle aussi
l’argent – et plus encore. Nicolás coexistait facilement avec le dictateur Alfredo Stroessner qui
dirigea le Paraguay pendant trente-quatre ans jusqu’en 1989. Depuis toujours, Leoz récupère des
dessous-de-table dans le football. Il ne sait pas encore que son comportement carnassier va bientôt
être mis au grand jour par la télévision britannique.
L’« aspirateur » nigérian, Amos Adamu, a, quant à lui, rejoint le cénacle des 24 membres du
comité exécutif de la FIFA en 2006, quatre ans plus tôt. Il a passé l’examen d’entrée avec mention : il a
volé tout l’argent qu’il pouvait dénicher dans le sport nigérian. Il n’a toujours pas présenté le bilan
comptable des Jeux panafricains d’Abuja de 2003. Si tout continue à rouler comme ça, son fils
Samson aura sans doute aussi un jour sa part du gâteau.
De l’autre côté du continent, au Caire, le patron du foot africain, Issa Hayatou, ne s’appauvrit pas
non plus. Plus tard dans l’année, la BBC le coincera à propos de versements à tout le moins curieux.
Il y a beaucoup de dirigeants de la FIFA dont la probité pose question, mais les preuves de leurs
écarts ne sont pas faciles à trouver. Ainsi, quand les accusations pleuvent sur le Thaïlandais Worawi,
il envoie balader tout le monde et se fait absoudre par ses compagnons du comité exécutif de la FIFA.
Voilà six mois, le 2 octobre 2009, João Havelange, le plus ancien membre du Comité olympique
international (CIO), était à la tête de la délégation de Rio qui s’est rendue à Copenhague pour
présenter la candidature de la ville aux Jeux Olympiques de 2016. Normalement, les Jeux ne devraient
pas coûter trop cher, car deux ans avant, Rio aura hébergé les Jeux panaméricains. Il suffira de
redonner un coup de peinture aux installations pour être prêt en 2016.
Le Brésilien Carlos Nuzman, également membre du CIO, était officiellement le chef de la
délégation, mais Havelange s’est fait accompagner par Jean-Marie Weber. C’est lui le « porteur de
valises », l’ancien manager d’une société de marketing sportif qui, au siècle dernier, a distribué
100 millions de dollars de pots-de-vin à des hiérarques du sport – y compris à Havelange. Le
président Obama, venu à Copenhague, a pris la parole pour défendre la cause de Chicago. Weber, lui,
a parlé à ses vieux amis du CIO – et c’était plié.
Une rafale de mitraillette a expédié ad patres Antonio Carlos Macedo alors qu’il roulait sur sa
Harley Davidson dans Rio. Il avait été le chef de la sécurité de Rogério Andrade et on l’a abattu fin
2010, un mois avant le vote pour désigner les pays hôtes des Mondiaux de foot 2018 et 2022. Rogério
s’était mis en tête que c’était lui, Antonio Carlos, le poseur de la bombe qui avait démembré son fils.
La famille Andrade n’arrête pas de s’entretuer depuis la crise cardiaque qui, en 1997, a officiellement
coûté la vie au patriarche Castor de Andrade, le mentor de João Havelange. Son fils Paulinho, qui
s’attendait à hériter des plus beaux morceaux de l’empire du crime, fut exécuté un an plus tard, sans
doute par Rogério. D’autres gangsters ont aussi été éliminés, mais la ville ne sera jamais aussi bien
tenue que pendant les années de règne de Castor et João.
CHAPITRE 2
C’est le mariage de l’année 1986 à Rio. Le père de la mariée est le plus grand gangster du
Brésil, dont on dit qu’il a fait exécuter cinquante de ses rivaux. Pour éviter la prison, il arrose les
autorités de la ville, les politiques, les juges et la police. Il est propriétaire d’un club de foot. Ses deux
hôtes de marque sont assis à sa table. L’un de ses invités, à la droite de la photo, est grand, avec des
traits anguleux et un regard dur. C’est João Havelange, il dirige le football mondial.
Entre João Havelange et le gangster, le gendre de João, un jeune homme qui, dans quelques
années, deviendra le patron du football brésilien. Il s’appelle Ricardo Teixeira. Ricardo est radieux,
plein d’assurance au côté du malfrat. Debout derrière eux, deux hommes, vigilants, protecteurs,
visage fermé. Ce cliché démontre que le foot mondial entretient des liens troubles avec le crime
organisé.
« MES PROTÉGÉS, SOYEZ LES BIENVENUS AU CARNAVAL ! » Tout de blanc vêtu dans
son costume châtoyant, Castor de Andrade s’agenouille au milieu du sambodrome, lève les bras dans
un salut triomphal et sourit de toutes ses dents au public en extase sur les gradins. « Je vous apporte le
carnaval. »
Et c’est vrai ! Le gangster est le mécène de l’école de samba qui s’est imposée comme la
meilleure du Carnaval de Rio en 1979, 1985, 1990, 1991 et encore en 1996 à sa sortie de prison,
l’année d’avant sa mort. Il a pris le contrôle du business du Carnaval en créant la Liga Independente
das Escolas de Samba do Rio de Janeiro, une façade pour siphonner les subsides du gouvernement et
une arrière-cour pour blanchir de l’argent sale.
Castor a fini son droit au début des années 1960 avant de se joindre au racket organisé par sa
grand-mère et son père. Il se fait passer pour un bon catholique, n’oubliant jamais de marquer sa
dévotion à Notre-Dame d’Aparecida, la sainte patronne du Brésil. À l’occasion du Carnaval de 1993,
il s’autorise un discours où il se dit victime de « la persécution des bicheiros », une allusion aux
enquêtes portant sur les « banquiers » qui, comme lui, tiennent les jeux clandestins. Il a tort de se
croire invincible. Cette fois, il pousse le bouchon trop loin en provoquant le procureur qui enquête
sur son cas.
C’est là l’origine de la fortune de Castor de Andrade, la puissance invitante au mariage, des
millions qu’il distribue généreusement en ville. Il est à la tête du racket sur les loteries et les machines
à sous. La rumeur dit qu’il est aussi dans le trafic de poudre, de mèche avec des bandits colombiens,
italiens et israéliens.
En 1964, les Généraux font entrer leurs tanks dans les rues de Rio. Ils prennent le pouvoir pour
vingt et un ans. Ils laisseront toujours une paix royale à Castor et à ses réseaux criminels. Le général
qui dirige la police de Rio a été mis en demeure d’« éviter tout problème avec Castor de Andrade ».
Castor est un personnage qui compte un peu partout au Brésil. Son amitié avec João Havelange,
le grand homme à sa table lors du banquet de mariage, l’a amené vers de hautes responsabilités dans
le sport national. Deux ans après le coup d’État militaire, Castor a été ainsi félicité par la junte pour
avoir emmené la Seleção gagner un tournoi au Chili, puis un autre en Uruguay. Les fédérations des
États de Rio et du Minas Gerais l’ont aussi couvert d’honneurs.
Au cœur du football de Rio, Castor de Andrade est le bienfaiteur du club de Bangu qu’il arrose
généreusement avec ses rouleaux de billets. Sous son haut patronage, le club a un atout maître, car il
fait peur aux arbitres. Pendant un match contre l’Amérique au Maracaña, il déboule sur la pelouse en
agitant un revolver. Jusque-là, l’équipe de Bangu était à égalité, deux partout. Tout d’un coup, un
penalty sifflé pour une raison douteuse lui donne la victoire. Des années après, il y a toujours un buste
en bronze de lui dans le lobby du club de Bangu, à côté des trophées qu’il a permis de remporter.
CASTOR JOUE AVEC LE FEU. Il a accepté une invitation sur le plateau de Jô Soares, l’un des
animateurs de talk-show les plus regardés. Nous sommes en 1991 et les enquêteurs font chou blanc.
Alors faisons-leur un doigt d’honneur à la télévision ! Sa vanité ne résiste pas à l’envie de s’asseoir là
où défilent les politiques et les artistes les plus renommés. Soares n’hésite pas à lui poser la seule
question que les téléspectateurs veulent entendre.
« Quel est le lien entre votre famille et la loterie clandestine, le jogo do bicho ? Comment tout
cela a-t-il démarré ? » Castor n’esquive pas. Rappelez-vous qu’il a fait des études, que son élocution
reste fluide quand il ment, que son portugais est élégant, sa voix douce et agréable.
« Ma grand-mère était veuve. Elle habitait rua Fonseca dans la banlieue de Rio. Pour faire
bouillir la marmite, elle relevait les paris du jogo do bicho. Mon père était conducteur de train. Quand
il a épousé ma mère, sa belle-famille l’a encouragé à entrer dans l’organisation du jogo do bicho. »
Castor continue. « Mais ça, c’est du passé. Aujourd’hui, tout ça, c’est fini. » Le public rigole. Jô
Soares rit aussi. Castor rit. Tout le monde sait que Castor est le patron du jogo do bicho. Tout le
monde sait que derrière son apparence respectable, il y a un meurtrier.
Il parle aussi du foot et sort une autre de ses bonnes blagues. Apparemment, des voleurs se sont
introduits chez lui. « Ils étaient au bon endroit pour trouver de l’argent et des bijoux. Mais une fois
qu’ils ont réalisé où ils étaient, ils se sont carapatés », raconte Castor, amusé par cette histoire.
« S’IL VOUS PLAÎT, PROTÉGEZ-MOI. Andrade va me tuer. Je vous dirai tout. » Les
enquêteurs ont trouvé un informateur. Un des membres du gang de Castor est venu les voir. Il a
encaissé pour son propre compte des paris qu’il aurait dû faire passer au boss. Et maintenant, il craint
pour sa vie. Les flics sont les seuls à pouvoir l’aider.
Il leur donne des clés pour comprendre l’empire du jeu de Castor. Le jogo do bicho, le « jeu de
l’animal », est illégal, mais il fait partie des traditions populaires. On l’a toléré tant qu’il se pratiquait
à une échelle modeste. Comme l’un des folklores de la rue.
Sa grand-mère Iaià supervisait les mises avec son fils Eusébio de Andrade Silva, le père de
Castor. À l’époque, il y avait beaucoup de racket un peu partout en ville. Sur une feuille avec des
dessins d’animaux, les parieurs misent sur leurs favoris. Par superstition ou par la grâce d’une date
anniversaire, chacun se persuade qu’une de ces bestioles va lui porter chance. L’organisateur du
bicho s’occupe du tirage au sort, loin des regards, puis les résultats sont affichés sur des arbres ou
des poteaux. Les flics, eux, font mine de ne rien voir.
L’informateur continue de lever le voile. Castor a hérité du racket familial et s’est mis à
travailler avec ses oncles. Sans états d’âme, ils ont éliminé leurs rivaux, contrôlant toujours plus de
coins de rue, là où sont pris les paris. Le fils de Castor, Paolo, a rejoint le business et au bout d’un
moment, ils ont contrôlé les mises dans neuf des grandes banlieues de Rio. Dans les rues, leurs
coursiers foncent sur des motos pétaradantes pour ramasser le cash.
L’argent coule à flots. Castor s’agrandit. Il investit dans les machines à sous et les jeux vidéo. Il
vend des armes. Son atelier mécanique rend des services aux Généraux qui ont des véhicules
militaires à réparer. Il possède des stations-service et un négoce de voitures d’occasion.
L’informateur sait que Castor a acheté des bateaux de pêche. Sans doute pour ramener la poudre
du nord. Il y a aussi un mafieux sicilien qui est caché dans les ateliers textiles de Castor à Bangu. Les
policiers remplissent leurs calepins.
Castor fume de très gros cigares. En public, il passe pour le père de famille parfait, marié depuis
toujours et fidèle à Wilma. Seulement, tout le monde sait, mais surtout n’en parlez pas, que Castor
entretient ses maîtresses dans des appartements un peu partout en ville.
L’informateur ne sait pas jusqu’où Castor fait circuler ses enveloppes de cash. Mais il sait que
lui et ses complices n’ont jamais le moindre problème avec la police. Maintenant il est temps qu’il
retourne dans la rue pour ne pas éveiller les soupçons. Castor ne s’est rendu compte de rien. Ouf !
TOUT A L’AIR CALME pour l’homme à l’Uzi qui doit surveiller les piles de billets. Alors, il
s’est assis dehors pour prendre son déjeuner. Dans la banlieue décrépie de Bangu, les rues sont
remplies de passants qui s’arrêtent parfois pour un café.
Discrètement, les six équipes de policiers, suant à grosses gouttes, sortent des voitures
banalisées et s’approchent de l’objectif, la maison de la rue Fonseca. Nous sommes en mars 1994. À
cette époque-là, Castor arrose quotidiennement des officiers de police pour la protection de ses
coursiers qui ramassent les paris de milliers de Cariocas. Mais ces visiteurs-ci viennent d’ailleurs.
Mme Rosana, la secrétaire de Castor, entend frapper et regarde dans l’œilleton. Elle ne reconnaît
pas les policiers devant la porte. « Ce ne sont pas nos flics ! »
Castor s’est glissé par la porte de derrière et déjà il a filé. Mais voyez un peu ce qu’il a laissé en
plan : des alignements de tables où des hommes et des femmes comptent le cash. Et les livres de
comptes ! C’est le monde secret du gangster, plein de pouvoir et d’influence.
Un appel d’urgence au quartier général pour Marcos Paes, le gradé qui supervise cette équipe
des opérations spéciales de la police militaire. « Nous sommes tombés sur deux registres. » Réponse
de l’officier supérieur : « Personne ne bouge, personne n’y touche sauf moi ! »
« J’étais sous le choc quand j’ai vu les noms de ceux qui percevaient de l’argent d’Andrade, se
souvient Marcos Paes, aujourd’hui chef de la sécurité du parlement de Rio. Il y avait des officiers de
police avec qui j’avais travaillé, des procureurs, des juges et des hommes politiques importants. Nous
savions qu’il y avait des gens corrompus. Mais nous n’aurions jamais pu imaginer que Castor avait le
bras aussi long. »
Dans la liste, il y a un nom que tout le monde connaît. Il est même connu dans le monde entier.
Le généreux Castor, le roi du Carnaval, a offert au patron du foot mondial un box privé pour
regarder la parade. Le prix de ce cadeau : 17 640 dollars. Pour Havelange, cela devenait un mode de
vie. Se faire payer en douce par des personnages peu recommandables en échange de faveurs.
« J’ai eu des gardes du corps armés pendant des années. C’était très dangereux d’enquêter sur le
jogo do bicho. J’ai souvent été menacé de mort, ainsi que ma famille », raconte Antonio Biscaia, le
procureur qui a dirigé les investigations. La famille Andrade était le principal gang mafieux de Rio.
« Un soir, alors que je sortais d’un restaurant, une voiture avec quatre hommes à l’intérieur m’a
foncé dessus. Ils m’ont canardé. Mes gardes m’ont jeté à terre et je m’en suis sorti. Les tireurs se sont
enfuis. »
« Nous devions faire tout notre travail en secret. Nous savions qu’il y avait des gens haut placés
dans la police ou au pouvoir qui étaient impliqués. Pour tout vous dire, pas grand monde n’avait
envie d’arrêter Andrade. »
Les livres de comptes sont emportés au bureau de Biscaia. Il en fait deux copies qu’il enferme
dans un coffre. En pleine nuit, l’officier reçoit un coup de fil : des policiers viennent d’essayer de
forcer le coffre. Ils seront mutés sur le champ.
Vingt ans plus tard, nous le rencontrons dans son bureau de Rio. Allure sérieuse, taille moyenne,
cheveux grisonnants et fines lunettes. Il évoque sans précipitation ce qu’il avait trouvé dans les
registres. Bien sûr qu’Havelange y figurait. Et un tas d’autres noms et de transactions suspectes.
Castor récapitule tous les transferts financiers de sa famille et de ses associés, nom après nom,
arrangement après arrangement. Castor a accumulé d’innombrables contacts, dans la politique, la
police, le gouvernement, le football. Et tous ses affidés profitent de son empire du racket.
« Enquêter sur le jogo do bicho à l’époque était dangereux et compliqué, raconte Biscaia avec
précaution. Il y avait toujours quelqu’un pour vous décourager. L’influence de Castor s’étendait au
sommet du pouvoir. Il était dangereux. Il ressemblait à un voisin sans histoires, mais c’était un
assassin, il aurait fait n’importe quoi pour garder la main sur la Mafia. » Biscaia ferme les yeux. Il y a
tant à raconter.
Havelange ne se contentait pas de prendre de Castor ; comme nous allons le voir, il lui renvoyait
l’ascenseur.
« Pour ce que j’en sais, des hommes de Castor ont essayé de me tuer trois fois. C’était effrayant
de découvrir à quel point ils se sont rapprochés de ma famille. » Denise Frossard était la juge qui ne
pouvait pas être achetée. En 1993, elle a mis Castor sous les verrous.
« Ce type se montrait en compagnie de policiers haut gradés, de personnalités et même
d’hommes politiques. Histoire de vous faire comprendre qu’il était intouchable », raconte Denise,
l’air décontracté, en survêtement dans son bureau au premier étage de sa maison.
Selon elle, l’image de bon vivant cultivée par Castor était juste un rôle qu’il se donnait pour
faire du business. « J’ai étudié sa personnalité de près. Il n’aimait pas plus le football que le Carnaval.
C’était juste pragmatique. Les connections que lui apportaient ces icones culturelles lui étaient utiles,
c’est tout. Pour lui, c’était du business. »
Denise, une toute petite femme, est incapable de tenir en place. Elle n’arrête pas de remuer les
pieds sous le bureau et malaxe une boule de papier avec les doigts. Elle se balance de droite à gauche
sur son fauteuil, puis d’avant en arrière.
Son appartement, dans un beau quartier de Rio, ressemble à une cachette. Elle est loin de Bangu.
De sa fenêtre, elle a une vue à couper le souffle sur Rio. Les montagnes se fondent dans la mer et le
coucher de soleil sur le splendide lac Rodrigo de Freitas au sud de la ville. Denise rit beaucoup
pendant notre conversation. Elle se concentre puis, à intervalles réguliers, semble perdue dans ses
pensées.
Se souvenir des attaques qu’elle a subies à l’époque de l’enquête et de la condamnation de Castor
de Andrade n’est pas une partie de plaisir, même vingt ans après. « C’était dur, très difficile », dit-elle.
Elle respire lentement et se passe la main sur le front, comme si elle tentait d’effacer cet épisode de sa
mémoire. C’est le seul moment de faiblesse de cette juge âgée de 63 ans, arrivée à Rio en 1970 de sa
province natale du Minas Gerais. Avant de me reconduire chez moi, elle me dépeint plus vivement
encore la violence de Castor. « Il n’y avait pas de passion ni de compassion chez les têtes de Jogo de
Bicho. Juste les affaires : le Carnaval, le football, la religion, tout était construit ; toutes les relations
sociales de Castor dans ces milieux étaient construites dans le but de gagner de l’argent, du pouvoir et
de l’influence. Aucune passion là-dedans. Castor était un homme froid, pragmatique et cruel. »
LE DISCOURS PLEIN DE DÉFI que Castor donna au sambodrome début 1993 dénonçant la
« persécution des bicheiros » fut une erreur fatale. Pas question de le tolérer plus longtemps. Il faut en
finir avec son immunité. Les enquêtes accélérèrent. Fin 1993, Castor de Andrade est déféré devant la
juge Denise Frossard. Elle le condamne à six ans de prison, au côté de deux de ses lieutenants et de
son gendre Fernando Iggnácio.
Les livres de comptes et les répertoires de Castor sont rendus publics. La liste des destinataires
des paiements aussi : l’ancien président Fernando Collor de Mello, le gouverneur de Rio Nilo Batista,
le maire de Rio Cesar Maia, 7 hommes d’affaires, 3 juges, 12 parlementaires, 25 commissaires de
police et une centaine de policiers.
Plus loin dans les listes figure aussi Paolo Maluf, maire de Sao Paulo, pilleur patenté de fonds
publics. Il y a aussi son complice politique, José Maria Marin, membre du parti promilitaire Alliance
rénovatrice nationale (Arena) qui, après la disgrâce de Ricardo Teixeira, prendra la tête du football
brésilien. Le foot brésilien ne change pas.
Castor de Andrade est respecté et admiré par ses amis, pour son éducation, sa politesse et ses
réalisations. Je sais aussi que Castor de Andrade aide généreusement de nombreuses organisations
philanthropiques venant en aide aux enfants de condition modeste à Bangu, ainsi que des associations
qui soutiennent les paraplégiques.
Cette incroyable lettre, adressée « à qui de droit », a été jointe au dossier judiciaire de Castor par
un policier corrompu. Elle a été écrite en 1987 par João Havelange, le président de la FIFA en
personne, alors que Castor commençait à être dans la ligne de mire des procureurs de Rio. Juste un
an après le fameux banquet de mariage.
J’autorise Castor de Andrade à utiliser cette lettre comme bon lui semble. Castor de
Andrade, un homme controversé mais de caractère, est une personne aimable, avec qui il est
plaisant de partager des moments et qui sait comment s’attirer des amis grâce à l’une de ses
qualités prédominantes : la loyauté. Voilà ce que j’ai pu constater pendant plus de trente
ans, à de nombreuses reprises, dans les luttes d’appareil au sein des fédérations sportives.
Castor de Andrade est un bon père de famille, un ami dévoué et mérite l’admiration
comme dirigeant sportif et directeur d’une école de samba. De plus, il est le protecteur
désintéressé, par l’intermédiaire d’associations, de nombreuses personnes dans le besoin.
La lettre d’Havelange liste les réussites de Castor dans le football et les immenses
services rendus à la nation. Havelange insiste :
Je suis le président de la FIFA et Castor est un personnage reconnu du monde du sport
à Rio.
Je connais Castor Gonçalves de Andrade Silva depuis plus de trente ans. J’étais déjà
ami avec son père, Eusébio de Andrade. Je connais son épouse Wilma de Andrade Silva et
leurs enfants, Paulo Roberto, un ingénieur de 36 ans et Carmen Lúcia, 21 ans, étudiante en
droit. Castor et Madame Wilma ont trois petits-enfants.
J’autorise Castor de Andrade à utiliser cette déclaration à sa convenance.
Rio de Janeiro, 2 octobre 1987
João Havelange
L’avertissement est clair : n’allez pas chercher des noises à son copain.
Une fois son vieil ami sous les verrous en 1993, João ne l’a pas oublié. Le président de la FIFA
est même allé visiter cette fripouille en prison.
DEPUIS LA MORT DE CASTOR, en avril 1997, la lutte pour le pouvoir a laissé une rivière de
sang derrière elle, des dizaines de meurtres rien qu’à Rio. Le conflit entre Rogério Andrade et
Fernando Ignacio a coûté la vie à une cinquantaine de civils et de soldats. L’une des victimes fut le fils
de Rogério, Diogo, 17 ans, tué par erreur dans l’attentat à la bombe de 2010.
Fernando Ignacio et Rogério de Andrade sont aujourd’hui encore les maîtres du jogo do bicho
partout dans le pays. Les policiers font de nouveau semblant de ne rien voir quand ils surprennent des
prises de paris dans la rue. Comme avant, ils laissent faire en échange de bakchichs. Les politiques
aussi s’en moquent.
Il y a quelques années, Rogério Andrade a même ordonné l’assassinat de son propre cousin,
Paulinho, le fils de Castor, pour récupérer sa part dans le jogo do bicho. « Tuer votre famille ou vos
amis n’a pas d’importance. On accepte tout pour avoir le pouvoir. Le jogo do bicho n’a rien de
romantique », dit Denise.
Tous mes remerciements à Carolina Mazzi pour son travail de recherche et ses interviews.
CHAPITRE 3
Aéroport de Zurich, n’importe quand entre 1974 et 1998. Pour Rudi, le chauffeur, c’était
facile d’accueillir le président de la FIFA à la sortie de son avion chaque fois qu’il arrivait de Paris.
Quand il quittait Rio, Havelange aimait d’abord passer un jour ou parfois plus à Paris. Rudi installait
les bagages de son patron dans la limousine, plaçant la petite mallette en aluminium sur le côté. Elle
était facile à porter. Mais ça serait plus difficile au retour. Le chauffeur devrait alors la prendre à
deux mains pour la hisser dans le coffre de la voiture.
Quand le président arrivait dans les anciens bureaux de la FIFA sur la colline de Sonnenberg, il
ouvrait sa valise et en sortait une vingtaine de paquets verts de café moulu sous vide, un cadeau pour
les employés. « Il avait un goût affreux, se souvient un fonctionnaire de la FIFA. On s’attendait à
mieux du Brésil ! » Une fois que la valise était vide, Havelange partait avec Rudi chez l’un des
marchands d’or les plus réputés de Zurich. On l’y connaissait comme un « très bon client », car à
chaque fois qu’il faisait le trajet de Rio à Zurich, Havelange venait en compagnie de Rudi pour
remplir la valise de lingots d’or.
« En moyenne, Havelange dépensait 30 000 dollars d’un coup », se souvient un employé. D’où
venait l’argent ? Personne ne savait au juste – mais Havelange n’était jamais à court de liasses de
billets pour le marchand de métaux précieux. Achetait-il de l’or pour le compte de ses amis gangsters
à Rio ? Ou était-il en train de blanchir les commissions qu’il extorquait à partir de la Suisse, en
échange des contrats lucratifs qu’il distribuait pour le Mondial ?
La petite valise en aluminium faisait le voyage au moins cinq fois par an avec le président et
rentrait toujours au pays pleine de lingots. Comment Havelange faisait-il pour passer en contrebande
plusieurs kilos d’or au Brésil ? Facile ! Il disposait d’un passeport diplomatique et ses bagages
n’étaient jamais fouillés. Son subordonné, Sepp Blatter, a dû assister à tout ça et n’a rien dit. Il
observait les méthodes criminelles.
L’une des grandes réussites d’Havelange a été de ne rien laisser paraître de ses activités
criminelles, trompant son monde avec son port aristocratique et son masque de gentleman, dur mais
bienveillant. Je m’en suis rendu compte au congrès de la FIFA à Séoul en 2002. À l’époque,
Havelange était devenu président honoraire, remplacé par son ambitieux porteur de serviette Sepp
Blatter, un bureaucrate minable qui n’avait pas une once de la classe de son ancien patron.
J’essayais de faire une bonne photo d’Havelange alors qu’il montait vers l’estrade. Il me
remarqua, s’arrêta à mi-chemin, prit sa pose paternelle et me regarda tel un capitaine d’industrie
charismatique, me donnant le temps de faire plusieurs clichés.
En Europe et au Brésil, des journalistes complaisants l’ont décrit comme un homme d’affaires
extraordinaire qui avait fait la prospérité de la FIFA. Ils n’avaient rien compris. Havelange a surtout
eu de la chance d’arriver à la barre du football international quand les télés et les sponsors ont
commencé à lâcher des sommes de plus en plus extravagantes à des officiels de son genre, trop
heureux de privatiser en douce le « sport du peuple ».
En vérité, un président de la FIFA honnête se serait certainement révélé beaucoup plus dur en
affaires. La priorité d’Havelange, c’était d’encaisser ses pots-de-vin et rétrocommissions sur les
contrats de sponsoring. Il s’intéressait plus à son propre enrichissement qu’à la prospérité du jeu.
Dassler et les hommes de son agence de marketing International Sport and Leisure (ISL), les
accoucheurs de la mondialisation du sport business, ont dû bien rigoler dans son dos. Leurs clients –
une série de multinationales – auraient payé encore plus si Havelange avait été un vrai négociateur
avec un grand produit à vendre. Il a préféré tout lâcher pour pas trop cher en échange de pots-de-vin.
TOUT AUSSI MALHONNÊTE était le portrait d’Havelange en bon père de famille. « J’ai eu la
grande chance d’épouser en 1946 Anna Maria Hermanny-Havelange et notre mariage dure depuis
cinquante-deux ans, déclara-t-il en 1998. Nous avons eu une fille, Lúcia, qui nous a comblés avec
trois petits-enfants, Ricardo, Joana et Roberto, ils sont notre joie et notre espoir dans l’avenir. »
C’est le genre de propos qui met mal à l’aise. Le patriarche brésilien tenait sa fille en si piètre
estime qu’il l’a laissé épouser ce visqueux de Teixeira qui, dans la force de l’âge, l’a larguée pour
Anna, autrement plus jeune.
Havelange a atteint un haut niveau comme nageur. Il s’est toujours vanté de ses exploits
olympiques en natation et au water-polo, aux Jeux de 1936, puis à ceux de 1952. Mais il semble qu’il
était aussi décidé à se montrer très performant sous les draps. Havelange a toujours pris soin de
rendre hommage à sa chère épouse Anna Maria lors des manifestations de la FIFA, mais tous les
officiels présents étaient au courant de ses incartades.
L’une de ses maîtresses les plus mémorables à la FIFA était une grande et belle femme,
appelons-la Miss Magnifique.
Elle fut remarquée par le président à l’occasion de l’une de ses visites à Zurich et ils entamèrent
une liaison qui dura cinq ans.
Miss Magnifique était installée dans un appartement luxueux à Zürichberg, la plus élégante des
banlieues de Zurich, décoré avec du mobilier hors de prix. Les cadeaux en or massif pleuvaient sur
elle.
Havelange ne passait pas beaucoup de temps à Zurich et Miss Magnifique, lasse, commença à se
distraire avec un cadre de rang moyen au sein de la FIFA. Ils ne firent pas grand-chose pour
dissimuler leurs loisirs sportifs et bientôt tout le monde fut au courant dans les bureaux. Une autre
employée du président devint jalouse et envoya une lettre anonyme à l’épouse légitime du nouvel
amant de Miss Magnifique. Et ça tourna au grotesque.
En 1985, les huiles de la FIFA firent une tournée en URSS, en commençant par Moscou.
Havelange emmena un éleveur brésilien de chevaux de course, qui était un vieil ami, et Abilio de
Almeida, un Brésilien membre du comité exécutif. Mis au parfum, semble-t-il par des officiels
zurichois, ces deux-là informèrent le président qu’il n’était pas le seul athlète à présider Miss
Magnifique.
La tournée les conduit à Bakou en Azerbaïdjan où leurs hôtes avaient prévu une réception
grandiose avec nourriture à gogo. Havelange avait l’air déprimé et après quelques minutes, il se leva
et indiqua à sa suite brésilienne de le suivre et de sortir. La soirée était foutue, les Azéris restaient sur
le flanc et tous les spectacles furent annulés.
Le personnel de la FIFA apprit que la veille, à Minsk, le président avait découvert que Miss
Magnifique prenait du bon temps dans une chambre où elle retrouvait son autre amant. Havelange
appela la chambre en question, tomba sur l’homme et lui demanda si Miss Magnifique était dans les
parages. Plutôt que de nier, son rival répondit à Havelange : « Attendez un moment, je vous la passe. »
Quand l’équipe de la FIFA rentra à Zurich, Havelange refusa de voir Miss Magnifique et lui
donna de l’argent. Son amant fut épargné.
ARRACHER la FIFA à Sir Stanley Rous, un Anglais vieillissant, avait coûté beaucoup d’argent.
Havelange avait fait le tour du monde, souvent en emmenant avec lui la Seleção, et il avait creusé un
grand trou dans les comptes de la Confédération brésilienne de football (CBF). En fait, il tapait dans
la caisse depuis 1958 et quand il partit pour la FIFA en 1974, le déficit s’élevait à 6,6 millions de
dollars.
Les généraux qui tenaient le pouvoir depuis dix ans voulaient enquêter sur Havelange et ses
malversations dans le sport. Mais sa toute nouvelle notoriété internationale posait problème. Il était le
patron du plus grand des sports avec ça ! L’accuser de corruption aurait été une honte pour le Brésil.
Il s’en est donc sorti.
Hôtel Baur au Lac, Zurich, octobre 2010. « Monsieur Teixeira… Monsieur Teixeira ! »
Ricardo se retourne. Un homme grisonnant, un peu débraillé, engoncé dans un vieil imper façon
Colombo, l’appelle depuis l’entrée de l’hôtel. « Monsieur Teixeira ! Avez-vous touché vos pots-de-
vin via la société Sanud ? » Teixeira ne bouge pas. Il reste immobile. Incapable de répondre.
Le concierge de ce superbe cinq-étoiles de Zurich bloque le bruyant intrus sur le parking. Mais
c’est un journaliste. Il a une caméra sur l’épaule. Il filme tout et surtout Ricardo Teixeira, le patron du
football brésilien, le roi des voleurs, en visite à Zurich pour continuer le pillage de la prochaine
Coupe du monde.
Ricardo a apprécié son petit déjeuner et s’apprête à monter dans la Mercedes noire, direction le
palais tout en verre de la FIFA pour les réunions du jour. Le chauffeur de la FIFA attend, la porte
ouverte, mais Ricardo semble tétanisé… Il n’arrive plus à bouger. Il ne peut plus parler. Il regarde le
reporter à l’entrée… Totalement paumé… Sanud ? Il pensait ne plus jamais entendre parler de Sanud.
Ces fouineurs de la BBC m’ont envoyé deux mails pour une demande d’interview. Ça m’est égal,
qu’est-ce qu’ils peuvent bien savoir ?
« Je crois que c’est ça que tu cherches. » Dix semaines auparavant, par une chaude soirée de l’été
2010, quelque part en Europe centrale, la source est arrivée, a posé sa valise sur une table du café en
plein air, et l’a ouverte pour sortir un document de quatre pages.
Une liste de 175 virements secrets, commençant en 1989 et s’étalant sur les douze années
suivantes. Cent millions de dollars de dessous-de-table versés par la société de marketing sportif
International Sport and Leisure, plus connue sous le nom d’ISL. Pourquoi ? Pour obtenir les contrats
pour la Coupe du monde et les milliards qui vont avec.
Je savais depuis neuf ans que cette liste existait. Depuis la chute d’ISL au printemps 2001. Dans
des bars enfumés, là où les journalistes boivent des coups avec les officiels bavards du monde sportif,
j’avais demandé qui étaient les bénéficiaires des douceurs budgétaires d’ISL. Tout le monde savait qui
avait touché de l’argent. On en était presque sûr. Mais il manquait la preuve…
J’ai redemandé à tout le monde. À chaque policier, chaque juriste, chaque officiel de la FIFA
voulant bien me rencontrer dans un bistrot de la banlieue de Zurich, à chaque manager d’ISL. J’ai
enquillé les kilomètres pour trouver les gens capables de répondre à cette foutue question : « Qui a
touché cet argent ? » Ils connaissaient les noms et les dates. Lentement mais sûrement, j’ai construit
mon dossier.
Maintenant, j’ai cette liste entre les mains. La source a fini par lâcher le morceau. Oui, je peux
bien lui payer une bière. Juste une petite avant qu’elle reparte. J’ai posé la liste sur le bureau et, avec
James Oliver, le producteur de la BBC, j’ai tourné les pages jusqu’à celle de l’année 1997. La preuve
était là ! Le scoop de ma vie ! Un nom, un seul, en face du pot-de-vin de 1,5 million de francs suisses
payé le 3 mars 1997 : « Garantie JH ». (Cette somme a varié au cours des années, selon les rapports et
selon les monnaies, mais c’était le chiffre qui figurait sur cette fameuse liste).
Enfin ! La preuve que João Havelange, inamovible président de la FIFA depuis vingt-quatre ans,
avait touché des pots-de-vin. Je l’ai révélé dans des interviews télévisées, je l’ai écrit dans de
nombreux articles, j’ai surpris Sepp Blatter avec mon équipe de télévision. La question était simple :
« Havelange a-t-il touché ce pot-de-vin ? » Blatter a toujours fui. Maintenant, j’ai compris. Mon
enquête porte, en fait, sur une sorte de syndicat criminel parfaitement organisé.
Au fil des pages, ce ne sont que pots-de-vin sur pots-de-vin. Certains s’élèvent à plusieurs
millions de dollars. Une fois la source partie, il faut appeler notre rédacteur en chef chez lui, à
Londres. Nous avons fait le voyage en espérant rapporter quelques bonnes pistes. Mais là, nous
avons, étalés devant nous, les détails de la plus grosse affaire de corruption jamais vue dans le monde
du sport. Nous assurons au rédacteur en chef que nous avons de très gros biscuits. Mais il faudra
encore beaucoup de travail pour décrypter les indices.
Et puis nous avons ri et ri encore, cessé de travailler et nous nous sommes saoulés. Pour ma part
cela faisait presque 20 ans que j’avançais à tâtons dans cette histoire, montant un réseau de contacts,
de sources. Il y avait beaucoup de travail à faire parce que nous voyions clairement que la plupart des
dessous-de-table avaient été versés à des sociétés anonymes enregistrées dans le très secret
Lichtenstein. Il nous fallait encore travailler pour les faire éclater au grand jour.
Un comptable de chez ISL m’a confié l’information capitale pour démasquer João Havelange.
J’ai tourné une interview de ce comptable durant l’été 2006. Dans une chambre d’hôtel face au lac de
Lucerne et aux montagnes, il m’expliqua son incroyable découverte. Pendant une période de
vacances, il fut nommé dans le département d’ISL en charge des fameux pots-de-vin. Il me dit que, sur
une période de presque vingt ans, ISL a payé des dizaines de millions de livres sterling à des officiels
du football, en échange de garanties pour obtenir la gestion des droits marketing de la Coupe du
monde. Et surtout, il avait un nom à me donner.
« Comptable : Je me suis rendu compte qu’ISL payait des sommes énormes pour obtenir ce
genre de droits.
Moi : Comment pourriez-vous appeler ce genre de paiements ? Quel nom leur donneriez-vous
dans le langage courant ?
Comptable : Eh bien, en langage courant, c’était ouvertement de la corruption.
Moi : Des pots-de-vin ?
Comptable : Oui.
Moi : Mais quel genre de personnes touchait cet argent ? Y avait-il beaucoup de monde ou
seulement une poignée de « happy few » ?
Comptable : Au sommet de la FIFA, il y a juste une poignée de gens habilités à prendre ce genre
de décisions, comme celle d’attribuer les droits commerciaux de la FIFA.
Moi : Mais pourquoi des dessous-de-table ?
Comptable : Ils versaient des bakchichs pour obtenir les meilleurs droits sportifs sur terre !
Moi : Selon ce que vous savez sur ces pots-de-vin versés aux officiels du football, s’agissait-il
d’enveloppes déposées à l’arrière d’une voiture dans un parking ? Comment ça se passait
réellement ?
Comptable : En fait, ça se passait de la même manière que dans une entreprise qui verse des
salaires.
Moi : Donc, qui a touché de l’argent, des pots-de-vin de la part d’ISL ?
Comptable : Il y a eu des versements systématiques de la part d’ISL, via des banques, vers les
grands pontes. M. Havelange, président de la FIFA à l’époque, a touché de l’argent. Il y a eu de
nombreux paiements. Mais je me souviens d’un montant de 250 000 francs suisses pour un
versement. »
La BBC a diffusé cette interview le 11 juin 2006. La FIFA n’a pas réagi. Havelange n’a jamais
nié ces allégations de versements de pots-de-vin pendant ses années au pouvoir. Blatter n’a pas
commenté. Ses avocats n’en ont jamais parlé non plus.
Le comptable a manipulé tous les versements qui transitaient chez ISL pour être ensuite
dispatchés à partir de Vaduz au Liechtenstein. Mais il ignorait à quel point le plus populaire et le plus
rentable des sports a été détourné.
« Élisez-moi président de la FIFA et nous deviendrons tous les deux très riches », réclamait le
vorace João Havelange en discutant avec un grand industriel allemand. Horst Dassler avait lui aussi
beaucoup d’appétit. Sa famille avait lancé Adidas en Bavière. Mais le dynamique Horst transforma
bien vite les chaussures, les chemises et les ballons en une énorme machine. Ce n’était pas encore
assez pour ce génie toujours sur la brèche. Il avait saisi les grosses aubaines du sport business. Il créa
la société ISL. Pour augmenter le chiffre d’affaires des deux compagnies, il avait besoin de contrôler
les officiels des fédérations internationales. Il connaissait leurs tarifs. Pas de problème pour Horst.
Horst, toujours aussi déterminé, était connu dans les années 1970 comme quelqu’un de très
généreux. Les officiels du sport n’hésitaient pas à se montrer avec de superbes montres suisses au
poignet, avant d’obliger leurs athlètes à porter les fameux maillots à trois bandes. Un dirigeant
important de l’UEFA, pour son anniversaire, trouva ainsi une nouvelle Mercedes garée devant chez
lui.
Cela aurait pu rester une petite histoire, mais les visées de ce bon Horst étaient grandioses. Il
sortit des tombereaux de cash pour truquer les élections de la FIFA en 1974. Juste avant la Coupe du
monde en Allemagne, João Havelange devenait enfin l’omnipotent président du football. Élégant,
charismatique et, comme son mentor Castor de Andrade à Rio, un grand voleur…
Dassler créa sa propre famille de truands, avec une antenne particulièrement active à Rio de
Janeiro. Havelange semblait avoir des connexions avec tout ce que l’Amérique du Sud comptait de
personnalités louches. Il était ainsi l’ami du tortionnaire, le général Jorge Videla, et de toute sa junte
qui a organisé la Coupe du monde argentine en 1978. Cette année-là, tout avait été fait pour que
l’équipe du pays hôte l’emporte. Horst et sa bande étaient aussi à Montréal, aux Jeux olympiques deux
ans auparavant. Il était là pour recruter et il repéra un de ses compatriotes dans le lot, un certain
Thomas Bach, jeune et talentueux escrimeur tout juste médaillé. Ce dernier fut intégré dans une
équipe chère à Horst Dassler, celle des « relations internationales ». Comprenez celle qui distribuait
les enveloppes aux dirigeants du sport mondial. En 2016, Thomas Bach sera à Rio ! Dans le plus beau
costume, celui du président du CIO.
L’influence de Horst continuait à croître. En 1980 il acheta les voix des membres du CIO du bloc
soviétique et de l’Afrique. Son article pour le magazine interne du CIO, La Revue olympique, publié
au moment idoine, promettait aux membres qui laisseraient les affaires arriver à eux par la grande
porte à Lausanne que leur style de vie s’en verrait considérablement amélioré. Comme convenu ils
installèrent le candidat de Horst comme nouveau président, le fasciste de Barcelone, Antonio Julio
Samaranch, un homme fort ambitieux dépourvu de toute apparence de moralité.
Un an après, en 1981, Horst allait prendre en main un autre scrutin : l’élection qui amènerait
l’Italien Primo Nebiolo – un homme qui n’a jamais dit non à un petit bakchich – à la tête de l’IAAF
(Fédération internationale d’athlétisme). Le bras droit de Primo, qui lui succèdera en 1999, le
Sénégalais Lamine Diack a, lui aussi, touché de l’argent des hommes d’Horst. À ce moment-là, ISL
avait carrément pris le contrôle du football, des Jeux olympiques et de l’athlétisme. Horst Dassler
allait les privatiser en les vendant aux multinationales.
Le fonctionnement était assez clair pour ce qui est du football. Une partie de l’argent des
sponsors était tout simplement détournée pour engraisser les pontes de la FIFA. Les sponsors que
l’on avait magnifiquement rebaptisés « partenaires » payaient afin d’utiliser la Coupe du monde pour
leur propagande commerciale et, c’est très important pour ces gigantesques entreprises, pour mettre
au pas leurs concurrents sur les marchés internationaux, à commencer par ceux des pays hôtes du
tournoi. Une partie de ces bons gros dollars qui auraient dû servir à soutenir le développement du
football dans le monde entier était transférée par ISL sous forme de pots-de-vin pour João Havelange
et sa mafia.
La machine était bien huilée. Malheureusement, Horst Dassler mourut d’un cancer foudroyant en
1987. Il n’avait que 51 ans. Dans les bureaux d’ISL, situés au-dessus de la gare de Lucerne, un seul
homme connaissait tous les rouages. Il savait qui était payé et combien. Jean-Marie Weber, l’assistant
personnel favori d’Horst Dassler. D’après Christoph Malms, l’un des principaux cadres d’ISL, Weber
était le seul à pouvoir faire vivre ISL. Weber, l’homme aux valises, était devenu l’agent indispensable
pour les paiements illicites aux criminels de tous bords.
En 1999, deux ans avant l’implosion du système, les cadors d’ISL ont décidé de transférer la
boîte de Lucerne vers une superbe tour blanche à Zoug. Les conditions fiscales étaient plus favorables
dans le canton de Zoug. Et ISL n’était plus maintenant qu’à 30 kilomètres de la FIFA, son
« partenaire ». Idéal pour des échanges de la main à la main ! Mais ils avaient vu trop gros et ISL
s’écrasa… Ce fut la faillite.
Au printemps 2001, les enquêteurs, les détectives, les comptables et les juristes envoyés par les
créanciers à la recherche d’un pactole de 300 millions ne lâchaient plus les hommes d’ISL. Tous, sans
exception, tombèrent sur le pot aux roses : les énormes dessous-de-table transférés par « l’homme
aux valises » vers les stars du football mondial.
En fouillant dans les comptes d’ISL, ils trouvèrent des virements étonnants, ils recopièrent la
fameuse liste des destinataires et l’enfermèrent dans un coffre. Mais, au fait, que contient cette
fameuse liste ? Des colonnes pleines de dollars et de francs suisses, des taux de conversion et des
dates. Il y avait aussi les noms de quelques personnalités du football et d’autres sports. Et puis les
noms d’un tas de compagnies en bois basées au Liechtenstein avec leurs noms bizarroïdes : Monard,
Wando, Seprocom, Scienta, Beleza, Ovado, etc.
La liste démarre en 1989… les mystères aussi… Cette année-là, au beau milieu des paiements
vers les sociétés de Vaduz, apparaissaient sept chèques au porteur. Le nec plus ultra du blanchiment
d’argent. De la bonne grosse corruption sur un petit bout de papier. Pas de nom sur un chèque au
porteur. Juste « payer le porteur de ce chèque ». Pas de problème, les banques s’exécutent. Pas la
moindre trace. Personne ne sait qui touche l’argent. Jean-Marie Weber connaissait bien les habitudes
des top managers de la FIFA. Ces gars-là voulaient toucher. Beaucoup, beaucoup. Mais sans faire de
bruit. Pas de scandale.
En 1989, il y eut donc sept chèques au porteur. Les deux premiers, émis le 27 février, étaient
d’un montant de 1 million ! Le bienheureux qui eut droit à ces 2 millions, en récupéra un autre,
toujours de 1 million, le 21 juin. Dix semaines plus tard, encore un autre chèque au porteur et pour
finir, un petit dernier en décembre (beau cadeau de Noël). Pas mal du tout, 5 millions en un an ! João
Havelange en était-il le destinataire ?
Ne nous arrêtons pas à cette série de chèques au porteur. Regardons aussi une petite affaire au
tout début de la liste. Le 29 septembre 1989, Sicuretta, compagnie bidon du Liechtenstein, fait son
apparition. À la clé, 1,5 million de francs suisses – environ 1 million de dollars. Cette somme allait-
elle dans le même portefeuille que les chèques au porteur ? Seuls deux officiels de la FIFA avaient
besoin de pots-de-vin. Et un gendre à garder au chaud.
Encore 3 millions se sont envolés en 1990. Toujours les chèques au porteur. Mais, plus
important encore, revoilà Sicuretta. Au deuxième semestre, deux paiements totalisant plus de
1,5 million de dollars passent chez Sicuretta, une société vraiment très utile pour ISL. En 1991, le
propriétaire terriblement secret de Sicuretta encaisse 1,9 million de dollars. Ça ne pouvait être que
João Havelange. Il avait tous les pouvoirs à la FIFA et donc les plus gros pots-de-vin.
Les pots-de-vin de Sicuretta étaient blanchis au Liechtenstein par un juriste suisse installé à dix
minutes à peine d’ISL à Zoug. Vers le milieu de l’année 1991, ISL voulut le remercier : 1,25 million
de dollars. Là aussi, c’est dans la liste ! Jean-Marie Weber l’emmena à Paris, en 1998, pour la Coupe
du monde. Il fut accueilli par Sepp Blatter, qui venait de prendre la succession de João Havelange à la
tête de la FIFA. Sepp Blatter lui a-t-il au moins dit merci ?
Tout allait pour le mieux à cette époque. Huit ans de bonheur absolu. Ricardo Teixeira avait juste
à lever la main de temps en temps, émettre un grognement et attendre ensuite que son beau-père, le
président João Havelange, sévisse. Un regard intimidant vers les autres membres de la FIFA. Et la
fameuse phrase : « Maintenant, nous allons voter pour accorder le contrat à nos véritables amis
d’ISL. »
João Havelange ne réclamait pas seulement de l’argent pour ses affaires personnelles. Son
gendre vorace, le fameux Ricardo Teixeira, avait lui aussi quelques besoins ! Il avait fort bien retenu
les leçons de Castor, son beau-père et son mentor. Dans les grandes familles de gangsters, on sait
partager !
Ricardo Teixeira se souvient encore de son premier million, touché en août 1992. Mais ce n’était
rien. L’année suivante fut merveilleuse… En février, en mai et encore en septembre 1993, il toucha un
total de 3 millions. Oui, 3 millions de dollars sur un an ! Tout est passé par Sanud, la société écran de
Vaduz. Et pourtant, ce bon Ricardo n’était même pas membre du comité exécutif de la FIFA.
En 1994, les contrats pour les pots-de-vin arrivent à trois reprises chez Sanud : en février, mai et
novembre. Encore 1,5 million de dollars passant de Vaduz vers les business de Ricardo Teixeira au
Brésil… Des « emprunts bidon »…
De plus en plus fort. Un appel d’offres doit être lancé pour le contrat de la Coupe du monde
2002. ISL avait eu le contrat de la Coupe du monde en France en 1998. Mais pour celle de 2002,
d’autres sociétés rivales sont prêtes à mettre beaucoup d’argent. L’appel d’offres commence durant
l’année 1995. Si ISL ne peut pas s’aligner sur les offres concurrentes, elle risque d’exploser. Pour les
escrocs de la FIFA, le robinet doré de Vaduz risque de s’assécher.
Durant les premiers mois de 1995, Ricardo Teixeira a droit à quatre marques de la chaleureuse
affection d’ISL. En janvier, Sanud reçoit deux fois 250 000 dollars. En mai, ISL double la dose avec
deux autres paiements de 500 000 dollars. Au total, 1,5 million de dollars en six mois de l’année !
De son côté, l’homme le plus puissant de la FIFA, João Havelange, est occupé à traire le pis de
Sicuretta. Fin mars, il a déjà reçu la somme extravagante de 3,65 millions de dollars ! Au moment où
l’offre de la société rivale apparaît, Sicuretta est bénie en recevant 2,1 millions de francs suisses en
juillet – soit 1 826 000 dollars. En treize semaines, João Havelange, le vénérable président de la FIFA,
vient de rafler plus de 5,4 millions de dollars en treize semaines !
La grosse offre arrive le 18 août 1995 sur le bureau de Sepp Blatter, le secrétaire général de la
FIFA. C’est Éric Drossart, le président belge d’IMG Europe, qui la dépose au nom de la grande
compagnie américaine. Drossart, comme tout le monde dans ce business, connaît les magouilles
financières entre la FIFA et ISL. Comment faire pour renverser leur alliance ? En sortant son carnet
de chèques : Drossart fait une offre énorme de un milliard de dollars pour les droits de la Coupe du
monde 2002.
Blatter est furieux. Drossart, très malin, a faxé son offre incroyable aux 23 membres du comité
exécutif de la FIFA. La plupart, surtout les Européens de l’UEFA, votent contre l’idée de poursuivre
avec ISL. En fait, l’UEFA travaillait – proprement – avec l’ISL, mais les Européens ont senti qu’il y
avait des pots-de-vin à la FIFA, et ils voulaient y mettre fin. Un milliard de dollars allait sacrement les
aider.
Blatter fait poireauter IMG. Le même jour, un virement de 500 000 dollars arrive sur le compte
de Ricardo à la Sanud. Cinq semaines plus tard, en septembre 1995, toujours en attente d’un geste de
la FIFA pour la signature du contrat du XXIe siècle, ISL active un virement vers Sicuretta. Et encore
1,9 million de dollars qui font du bien aux petites affaires de João Havelange. En cinq mois, le tableau
de chasse du Brésilien s’élève à 7 376 086 dollars !
En décembre 1995, irrité par les rebords stratégiques de la FIFA, Éric Drossart, au nom d’IMG,
écrit à Blatter. Il lui promet de surenchérir sur la meilleure offre. Blatter, très poliment, lui répond en
lui souhaitant un joyeux Noël, sans rien lui promettre.
Début 1996, ISL n’a plus que six mois pour remporter ce fameux contrat du Mondial 2002. Et
hop, un petit versement en passant fin janvier pour Sanud, toujours 500 000 dollars, cette fois pour
remercier Ricardo Teixeira. En février, c’est au tour de Sicuretta de palper avec un virement de
1,35 million de dollars. Mais Jean-Marie Weber a-t-il encore beaucoup d’argent à disposition ? Les
Brésiliens ne vont-ils pas finir par mettre ISL sur la paille ?
Il y en a encore un peu au fond du tiroir… En avril 1996, 1,35 million de dollars repartent chez
Sicuretta. Le 3 juillet, soit deux jours avant que le président Havelange prenne sa décision (ISL ou
IMG), Jean-Marie Weber va chercher dans les réserves d’ISL de quoi sortir deux fois 250 000 dollars
pour Sanud et aussi un autre virement de 1,35 million de dollars pour Sicuretta.
Havelange gagne la partie contre ses ennemis de l’UEFA et le matin du 5 juillet 1996, il donne la
Coupe du monde à ISL. Il y a un petit rebondissement juste avant le vote : Sepp Blatter, alors
secrétaire général de la FIFA, annonce que ce sont deux Coupes du monde, celles de 2002 et de 2006,
qui vont être attribuées. À IMG on est fou de rage. Chez ISL, par contre, on était au courant depuis
longtemps, bien sûr. Les Américains n’ont eu d’autre choix que de se ruer au téléphone pour que
leurs banquiers leur apportent des garanties financières supplémentaires pour une seconde Coupe du
monde. Mais la partie était pliée.
Le racket d’ISL a continué en 1996, et le 10 septembre la rapacité du Brésilien s’est manifestée
de nouveau. 1,35 million de dollars ont été transférés à Sicuretta. Le jeune Ricardo a, lui aussi, eu
droit à une petite tournée supplémentaire : le 6 novembre, Sanud reçoit 500 000 dollars.
À eux deux, les deux hommes derrières Sanud et Sicuretta ont extorqué plus de 14 millions de
dollars à ISL pour qu’ils gardent le contrat pour la Coupe du monde avec la FIFA.
Est-ce que quelqu’un chez ISL a tenté d’arrêter Havelange et Blatter ? En février 1997, un pot-
de-vin de 1,6 million de dollars arrive pour le vieux vampire brésilien, via Sicuretta. Tout a l’air de
bien tourner. Mais 25 jours plus tard, les sales secrets d’ISL explosent au visage de Blatter.
Impossible de continuer à prétendre qu’il n’était pas au courant.
Le 3 mars 1997 au matin, un document arrive au service financier de la FIFA. Sur ce papier est
confirmé qu’ISL a bien payé 1,5 million de francs suisses (1 million de dollars) sur un compte de la
FIFA à la banque UBS de Zurich. Or, ce virement n’a aucun sens. Habituellement, les chèques
légitimes d’ISL pour la FIFA ont des montants très supérieurs, des centaines de millions provenant
des sponsors et des chaînes de télévision.
Cette note sème la panique dans les bureaux de la FIFA. Erwin Schmid, le directeur financier,
fonce dans le bureau de Sepp Blatter alors secrétaire général. Il lit la note : « Garantie JH ».
À la FIFA, personne n’est mis au courant de cette garantie accordée à João Havelange. Blatter a
gardé le secret. Il faudra plus de cinq ans avant qu’une source courageuse, à l’intérieur même de la
FIFA, m’en parle. J’ai sorti ce scoop dans un journal londonien juste avant le coup d’envoi de la
Coupe du monde en Corée. Mon rédacteur en chef m’avait donné toute la place pour un grand article.
Et, bien que nous n’avions pas encore de preuves solides, provenant d’une autre source, que João
Havelange avait bien touché ce pot-de-vin, nous avons illustré l’article d’un beau portrait de lui.
Comment cela a pu arriver ? Impossible que cette garantie JH soit un accident – à moins qu’il y
ait eu des intérimaires au service financier d’ISL. Ma source me dit que non.
Une semaine après l’irruption du document « garantie JH », ISL refait un gros virement de
1,9 million de dollars à Sicuretta. João continue de traire sa vache à lait. Un peu plus tard, 2 millions
arrivent encore. Un mois après, de nouveau 500 000 dollars encaissés par Sanud, la société-écran qui
récoltait pour Ricardo Teixeira. Et en novembre, une autre enveloppe de 500 000 dollars. Puis, d’un
coup, les virements pour Sanud se sont arrêtés. Pourquoi ?
1998, l’année du Mondial en France. À ce moment-là de l’histoire, six ans après avoir touché
son premier versement, Teixeira a déjà ramassé au minimum 9,5 millions de dollars. La voracité
brésilienne va finir par mettre ISL au tapis. Les dirigeants de l’entreprise suisse espéraient sans doute
que le départ en retraite de João Havelange, en juin 1998, allait donner un coup de frein aux
virements. Mais pas du tout ! Une nouvelle compagnie écran, baptisée Renford Investments, a fait son
apparition sous le ciel de Vaduz. Derrière cette structure, toujours les mêmes Teixeira et Havelange.
En 1998, Renford recevra trois paiements pour une somme de 3 millions de dollars. Sicuretta, de son
côté, continue de fonctionner, récoltant 3 millions de dollars en deux virements.
Saignée à blanc, ISL s’inquiète pour sa survie. Où donc dénicher encore plus d’argent ? Ses
dirigeants ont imaginé une cotation en Bourse pour sauver la compagnie. Mais ils n’auraient pas pu
dissimuler tous ces pots-de-vin aux investisseurs potentiels qui auraient épluché les comptes. ISL s’est
donc résolue à provisionner 24 millions de dollars qui ont été placés dans une société écran, Nunca
(« jamais » en espagnol), elle aussi enregistrée à Vaduz dans la discrète principauté du Liechtenstein.
Cet argent devait permettre à l’avenir de payer des officiels de la FIFA, tout en espérant que João
Havelange se calmerait en vieillissant.
Teixeira et Havelange ont-ils senti que la fin d’ISL approchait ? Pour se défaire de l’emprise des
vampires brésiliens, la société suisse a aussi tenté de se diversifier vers d’autres sports, dépensant une
fortune dans le tennis. Ça a été un désastre. Le duo de Brésiliens s’en fichaient : ils voulaient leur
argent. Sicuretta fait ainsi transiter un montant record de 6 millions de dollars en 1999, tandis que
Texeira encaisse 1 million de dollars via Renford.
Cette année-là, Jean-Marie Weber et ses collègues d’ISL demandent une avance de quelques
millions à leurs associés de Dentsu, le mastodonte japonais de la publicité. Ils ont besoin de l’accord
d’un des directeurs de la société nippone. Il donna son accord et reçut ce qui doit forcément être un
pot-de-vin. L’argent a transité par une compagnie basée à Hong Kong, Gilmark. En novembre 1999,
il encaisse 1 million de francs suisses – 638 000 $. Six semaines plus tard, on lui a envoyé 1 million
de francs suisses supplémentaires.
Jusqu’à la chute finale d’ISL – l’entreprise fut déclarée en faillite en mai 2001 en laissant des
dettes à hauteur de 300 millions de dollars –, les vautours se sont servis. Dans les dix-huit derniers
mois précédant la liquidation, Renford (Havelange et Teixeira) préleva encore 500 000 dollars.
Gilmark (le japonais qui pour finir aura ramassé 2 515 720 dollars) fit de même. J’ai demandé à
Dentsu ce qu’ils en pensaient. On m’a juste fait savoir que leur manager peu scrupuleux avait quitté la
société. Havelange, fidèle à lui-même jusqu’au bout, récupéra un dernier virement de 1,3 million de
dollars via Sicuretta.
Sur toute cette période, rien qu’avec ISL, Havelange aura ainsi « volé » plus de 45 millions de
dollars. Sans doute plus, avec ses autres rackets à la FIFA, mais pour les 45 millions, on sait.
Des années plus tard, Havelange fut interrogé par la commission parlementaire qui enquêtait sur
le côté obscur du foot brésilien. Il déclara avec aplomb qu’il n’était qu’un pauvre homme. Et que le
peu qu’il avait pu gagner ne lui servait qu’à soutenir son épouse.
CHAPITRE 5
Ricardo Teixeira a découvert la banque la plus généreuse de l’histoire. Elle est installée à Vaduz,
la capitale du Liechtenstein. Selon la commission parlementaire (CPI, pour Comissão Parlamentar de
Inquérito) dirigée par le sénateur Álvaro Dias à Brasilia, cette maison formidable a prêté à Ricardo
des millions de dollars à des taux d’intérêt « bien en dessous du cours du marché ». Mieux que ça, il
n’a jamais payé le moindre centime d’intérêt ni même remboursé les emprunts. C’était la banque de la
société écran Sanud, dont il était le seul client !
Saurons-nous un jour comment Ricardo Teixeira a récupéré 9,5 millions de dollars de Sanud et
ce qu’il en a fait ? Il a peut-être acheté des villas luxueuses en Floride, à Delray Beach ou à Miami. Ce
qui est sûr, c’est qu’il y en a une partie qui a fini du côté de Rio, dans une de ses affaires baptisée RLJ
Participaçoes Ltda. Sanud, la société-écran du Liechtenstein, en possédait 50 %. Lúcia Havelange
Teixeira, l’ex-femme de Ricardo et fille de João Havelange, en détenait 24,99 % et Ricardo, les
25,01 % restants.
RLJ n’était que du vent ! Toujours selon le rapport du sénateur Dias, RLJ n’a jamais gagné le
moindre centime. C’était une sorte de coquille vide. De temps en temps, cette coquille se remplissait
d’argent en provenance de la FIFA. Dans les comptes de Ricardo Teixeira, découverts par les
enquêteurs de la commission parlementaire, figuraient des bars et des restaurants à Rio, comme le
Chop House, le Turf ou le Port City. Aucune de ses entreprises ne gagnait d’argent. Elles en
empruntaient, parfois à des banques offshore aux Caraïbes, et la CBF de Ricardo les payait pour faire
traiteur lors de soirées haut-de-gamme.
En 1989, Ricardo Teixeira, avec le soutien décisif de son beau-père et « parrain » João
Havelange, devient président de la Confédération brésilienne de football, la CBF. À l’époque,
l’équipe nationale porte les tenues de la marque britannique Umbro. Après la victoire du Brésil à la
Coupe du monde 1994 aux États-Unis, la valeur de la Seleção a monté en flèche. Des réunions
secrètes sont organisées car il faut en profiter. En juillet 1996, Ricardo Teixeira prend sur lui de se
rendre à New York sans en référer à qui que ce soit au sein de la CBF. Il prend un nouveau partenaire,
qui a fait de jolis profits grâce à leur amitié, mais aucun officiel de la CBF ne l’accompagne.
À New York, Teixeira est attendu par une belle brochette d’hommes d’affaires américains venus
de Beaverton dans l’Oregon, leur société est enregistrée de l’autre côté de l’Atlantique, dans un
paradis fiscal européen. Ces derniers sont accompagnés de leurs avocats qui ont concocté un
document de 45 pages pour le Brésilien, un très gros contrat. Ricardo Teixeira le signe sans
hésitation. Il vient de donner purement et simplement le contrôle effectif de l’équipe brésilienne à un
fabricant de chaussures !
Les Américains, via leur paradis fiscal, versent 160 millions de dollars à Ricardo – avec la
promesse de remettre au pot un peu plus tard. Contre cette somme fabuleuse, ils ont acheté le droit de
choisir les joueurs de la Seleção et de décider où et contre qui ils doivent jouer. Il y aura cinquante
rencontres qui seront ainsi organisées. L’entreprise de Beaverton a le droit d’ouvrir une boutique
dans les locaux mêmes de la CBF à Rio. On y trouve tous les articles de sport imaginables, tant qu’ils
sont siglés Nike.
Pour chaque match se jouant au Brésil, une bannière circulaire de 25 mètres de diamètre
représentant le célèbre logo est placée au milieu du terrain avant le coup d’envoi.
La compagnie étrangère de chaussures payait beaucoup d’argent et quand la première tranche
arriva entre les mains de Ricardo elle avait bondi et rebondi entre les Pays-Bas, trois banques
américaines, une au Bahamas et deux autres à Belo Horizonte et Rio. Lorsque de grosses sommes
empruntent de tels circuits il est courant qu’il y ait un peu de déperdition.
Ricardo Teixeira s’est rendu à New York avec un compagnon, un certain José Hawilla, dirigeant
de la société de marketing sportif Traffic, le seul brésilien à signer. José a gagné le droit d’utiliser la
CBF à son avantage, peu après que Ricardo en ait pris les rennes. Le contrat Nike va lui rapporter
8 millions de dollars en dix ans !
Y voyant une énième preuve des dérives financières de Teixeira, le sénateur Dias a dénoncé
vertement les scandaleux profits amoncelés par Hawilla. Selon le fisc brésilien, ce dernier a vu sa
fortune personnelle multipliée par 20 grâce à Nike !
Au cours de la même année, 1996, le prix de la coopération de Ricardo avec ISL a été de 1,5
millions de dollars. On ne peut s’empêcher de se demander comment il aborda Nike ? Tenta-t-il ses
trucs habituels avec eux ? Essaya-t-il de les racketter en leur parlant de son compte à Vaduz ? Aurait-
il pu être un négociateur plus dur encore ? Aurait-il pu obtenir davantage d’argent du football
brésilien ?
Qu’est-il réellement arrivé à Ronaldo à Paris dans les heures qui ont précédé la finale de la
coupe du monde contre la France ? Souvent la réponse la plus simple est la vraie. Les attentes du
Brésil, du monde ont mis sur les épaules du sportif de 21 ans une pression impossible, son système
nerveux s’est rebiffé et l’écume lui est montée aux lèvres. Est-ce que la pression d’être l’homme
affiche de Nike l’a fait s’égarer sur le terrain ?
Mais les réactions au Brésil à cette débâcle et la façon dont Ricardo manipulait la Confédération
brésilienne de football (CBF) provoquèrent une telle colère que les politiciens élus ne purent que
poser des questions.
L’argent de Nike commença à couler dans les mains de Ricardo à partir du 1er janvier 1997.
Quatre ans plus tard la CBF était devenue insolvable. Si elle avait été une entreprise elle aurait été
fichue, démantelée, vendue au prix de la ferraille. Les investigations du Sénateur Dias ont évalué qu’à
la fin de 2000 la dette de la CBF avoisinait les 31 millions de dollars.
Comment cela est-il arrivé ? Il y eut des affaires secrètes extraordinaires conclues avec l’empire
privé de Ricardo mais la manne fabuleuse du fabricant de chaussures de sport ne suffisait pas à ses
manipulations, ses pots-de-vin et gratifications pour garder le contrôle du football brésilien. Quelque
chose de très puant était en train de se passer. Il partit à l’étranger et emprunta de l’argent d’une
manière probablement sans précédent.
Le premier emprunt est enclenché en octobre 1998, un an après la mise en route du contrat Nike.
Ce mois-là, Ricardo Teixeira décide que la CBF a besoin d’emprunter 7 millions de dollars à la
Delta. Un établissement bancaire de New York qui, selon le rapport de la commission Dias, avait
l’habitude de prêter à ses clients brésiliens (entreprises ou particuliers) à des taux d’intérêt compris
entre 9 et 10 %.
Mais – restez bien assis ! – Ricardo Teixeira a, lui, accepté de payer un taux incroyable de
43,57 %. Chose étrange, il règle les intérêts avant la date butoir, mais à un taux encore supérieur de…
52 %. Tout aussi suspect, comme l’argent de Nike avant lui, le prêt de la Delta a fait le tour du monde.
Il est passé par une autre banque de New York, puis par le paradis fiscal de Nassau, aux Bahamas, et
enfin sur un compte de la CBF à la Rural Bank de Belo Horizonte. Comme pour tous les grands
mouvements d’argent destinés à la CBF, de grosses sommes se sont volatilisées pendant le voyage.
Ricardo Teixeira ne fournit jamais la moindre explication quand il fut interrogé à Brasilia par la
commission sénatoriale.
Visiblement, Ricardo Teixeira était accro à la Delta bank. Il suffit de regarder la série de prêts à
des taux d’intérêt toujours prohibitifs qu’il a sollicités auprès de cette banque. Avec à chaque fois de
sérieuses fuites pendant que l’argent voyageait de New York vers le Brésil. En décembre 1998, soit
deux mois après la première transaction, Ricardo Teixeira signe un nouveau prêt de 4,5 millions de
dollars avec, cette fois, un taux d’intérêt de 25 %. Cette fois encore, le prêt est remboursé en avance,
le vrai taux passe à 30 %, et cette fois aussi, l’argent passe de New York aux Caraïbes. Là aussi, des
centaines de milliers de dollars s’évaporent en route.
Ces deux emprunts semblent quand même bien compliqués à justifier. Surtout que Nike était sur
le point d’envoyer un bon gros chèque de 15 millions de dollars au Brésil.
Il n’empêche que Ricardo Teixeira reste très attaché à Delta. Trente-cinq jours après le dernier
emprunt, il signe de nouveau pour 10 millions de dollars. Le taux d’intérêt est encore de 25 %.
Quelques jours plus tard, il lance une nouvelle opération Delta mais cette fois pour son bar El Turf et
là, miracle, il ne paie que 12 % d’intérêts, le taux payé par tous les clients de Delta au Brésil.
La CBF va refaire un petit tour avec la banque Delta. En septembre 1999, elle emprunte
3,7 millions de dollars à 21 % (le double du cours du marché). En 2000, Teixeira relance Delta pour
10 millions de dollars, à un taux de 16 %. Finalement, en septembre 2000, il demandera encore
4,5 millions de dollars à 14,5 %. Le sixième emprunt auprès de la banque Delta !
En avril 2001, sollicité par la commission d’enquête parlementaire (CPI), Ricardo Teixeira se
défendra en arguant que les taux pratiqués par Delta n’avaient rien d’inhabituel. Pour preuve, il
nomma huit entreprises brésiliennes qui, à sa connaissance, avaient payé les mêmes taux. Quelques
jours plus tard, toutes les sociétés mentionnées par Ricardo démentirent. Observation de la CPI : « Le
président de la CBF a donné de fausses informations. »
Ce n’étaient pas là les seuls mystères qui entouraient la façon dont Ricardo faisait des affaires
avec l’argent de la CBF. Ils devaient faire fréquemment des opérations de change et ils passèrent un
contrat avec une société afin d’obtenir les meilleurs taux du marché. Cela passait quand celle-ci
obtenait un taux de 0,19 % au dessus de celui de la Banque centrale pour la simple somme de 185$
pour le compte de la CBF. Puis Ricardo autorisa une transaction pour acheter 700 000 $. Le coût pour
la CBF ? 15,44 % au dessus du taux de la Banque centrale. Le rapport Dias appela cela du « pillage ».
Alors même que l’agent du chausseur gonflait les revenus de la CBF à des hauteurs sans
précédent, Ricardo continuait à faire de mauvaises affaires sur le marché des changes et à pousser le
football brésilien à s’endetter davantage. Il sortit du circuit bancaire et s’adressa à des prêteurs privés,
sujets à aucune régulation, payant parfois des intérêts de 100 %. Pour la seule année 1998, Ricardo
autorisa des paiements de 178 918 $ d’intérêts sur deux de ces prêts. Les enquêteurs en découvrirent
d’autres et leurs commentaires furent cinglants.
Parfois le chéquier de la CBF avait besoin d’un passeport de tourisme : l’argent qui était dessus
aimait trop les voyages. Parfois, comme des voyageurs infortunés, il disparaissait. Lorsque le Brésil
prit part à la Gold Cup en Amérique en 1998, la CBF vira la somme de 400 000 $ dans une banque de
Miami. L’argent n’y moisit pas longtemps. À peine transféré, l’argent repart aussitôt pour un compte
de Montevideo, la capitale de l’Uruguay. Les enquêteurs de la CPI n’ont jamais retrouvé sa trace ni
compris pourquoi il est parti en Uruguay ? Pour qui ? Mais ils ont découvert qu’un ami proche et
associé de Ricardo s’est occupé du transfert. Sur le terrain, le Brésil a été battu par les États-Unis. Au
beau milieu du deuil national, personne ne s’est aperçu de la disparition de ces 400 000 dollars.
Il n’est pas simple de faire le portrait de ce Ricardo Teixeira. Les enquêteurs de la CPI lui
trouvèrent une double personnalité. Le premier Ricardo se comportait comme un administrateur
totalement incompétent, un naïf errant au milieu des loups des marchés financiers. Ce Ricardo-là
passait des accords ineptes avec des prédateurs qui pompaient toute la richesse de la CBF, au point de
l’amener au bord de la faillite. Et ce malgré l’apport invraisemblable de Nike.
L’autre Ricardo était un homme tout à fait différent. Un homme avec beaucoup de flair qui
semblait capable de faire d’excellentes affaires pour son propre compte. La CPI a analysé le
portefeuille d’actions de Ricardo Teixeira et a découvert que chaque année, entre 1995 et 2001, il a
fait des profits. Dans ce laps de temps, le président de la CBF a passé 1 409 ordres (soit une moyenne
de 1 transaction toutes les 36 heures). Il excellait dans cet exercice. Bref, un homme avisé en matière
financière qui savait faire de l’argent pour son propre compte, mais aurait perdu ce talent une fois à
la tête de la CBF.
Est-ce Ricardo l’idiot ou Ricardo le malin qui omit de recruter un auditeur indépendant à la
CBF ? Le sénateur Dias a relevé que cela signifiait que les parties prenantes ignoraient ce qu’il
advenait de la manne provenant du fabricant de chaussures américain de l’Oregon.
La manne trouva rapidement le chemin des poches de Ricardo et de sa petite équipe soudée qui
contrôlait le football brésilien. Ils commencèrent par se payer eux-mêmes généreusement, mais ce
n’était apparemment jamais assez et entre 1998 et 2000 ils augmentèrent leurs salaires de 300 %.
Celui de Ricardo s’envola jusqu’à 239 267 $ bien que rien ne prouvât une plus grande ardeur au
travail de sa part. Mais le plus grand gagnant fut son oncle Marco Antonio, secrétaire général de la
CBF, qui en 2000 avait besoin de pas moins de 286 000 $ par an pour nourrir sa famille. Et pour
fournir de nouvelles chaussures pour les petits, Marco et le reste de la bande s’accordaient un 13ème et
un 14ème mois de salaire.
Les dirigeants de la CBF commencent à coûter fort cher. Les revenus de la CBF ont certes
quadruplé : de 18 millions de dollars en 1997 à 79 millions de dollars en 2000. Mais ses dépenses ont
décollé encore plus vite encore. Augmentations salariales, bonus, intérêts, coût de la dette, etc. En
2000, la CBF est dans le rouge ! Ricardo Teixeira a alors une autre idée géniale : reverser moins
d’argent aux associations, aux éducateurs, à tous ceux qui font vraiment fonctionner le football
brésilien. Leur part dans la répartition des ressources passe de 55 à 35 %.
Ricardo n’avait pas d’autre choix s’il voulait maintenir son train de vie. Exemple des exigences
du bonhomme : en octobre 1997, il passe quatre jours à New York, et pas question de prendre un taxi
comme tout le monde. Non, il lui faut une limousine à son entière disposition. Et hop, 1 185 dollars à
payer par la CBF. Il n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère quand il choisit ses restaurants. Les
enquêteurs de la CPI ont analysé ses notes de frais sur trois mois de 1998. Ils ont dégoté 18 repas pour
un total de 12 594,40 dollars ! L’addition moyenne d’un repas présidentiel s’élevait à 700 dollars !!!
La CBF a offert une carte de crédit à Ricardo. Elle n’a pas eu le temps de prendre la poussière.
Le bout de plastique était particulièrement bien connu du magasin Lidador, spécialisé dans les
champagnes fins.
Ricardo aimait vraiment bien le champagne, y compris dans son propre restaurant, El Turf. En
février 1996, la CBF règle une magnifique facture à cet établissement : du Dom Pérignon, des
bouteilles de vieux whisky, 1 300 litres de bière, des énormes steaks, des poulets, etc. Il fallait bien
fêter le lancement de l’IAFB, Instituto de Assistência ao Futebol Brasileiro !
Ricardo Teixeira affirmait que cette association à but non lucratif allait venir en aide aux
quelques 60 000 footballeurs actifs ou à la retraite. L’association devait trouver des emplois, des
formations professionnelles, construire cinq hôpitaux pour les joueurs blessés. Une assurance-vie
gratuite et une assistance juridique pour les anciens joueurs et leurs proches étaient annoncées.
Les enquêteurs de la commission parlementaire cherchent toujours où sont cachés les
hôpitaux… Ils n’ont pas trouvé de traces du reste non plus. En revanche, ils ont découvert que
Ricardo avait quelques amis. Il s’était occupé personnellement du recrutement des 17 employés de
l’association, dont 5 émargeaient déjà à la CBF. La quasi-totalité de l’argent de l’IAFB partait en
salaires ! Le reste en notes de parking et frais divers ! Le sénateur Dias nota, avec une pointe
d’ironie : « Il ne reste vraiment pas grand-chose pour des actions concrètes. »
Une autre préoccupation de Diaz était que l’un des membres du conseil de supervision de l’IAFB
était Wagner Abrahão, un proche de Ricardo qui faisait d’importantes affaires avec la CBF. Le
rapport de la Commission d’enquête parlementaire (CPI) demanda s’il était probable qu’il critique
quoi que ce soit de cet institut ? (Nous reviendrons sur ce Wagner Abrahão au chapitre 7 où nous
examinerons les affaires de la coupe du monde).
Après la Coupe du monde en France, une série de petits événements amusants se sont déroulés
dans les bureaux du département financier de la FIFA. En 1999, Ricardo y a transféré une somme
énorme au nom de la CBF : 2 989 593 dollars. Interrogé sur les raisons de ce versement, il expliqua
de façon obscure : « C’est un règlement entre comptes visant à compenser les créances et les dettes
entre deux entités » – quel que soit le sens de ces mots. Où allait l’argent en réalité ? Où partait-il
après avoir atterri dans les comptes de la FIFA ? Ni Blatter ni Texeira ne répondront à ces questions.
La saga de l’argent brésilien transitant par Zurich se prolongea en 2000. Un jour, Ricardo
Teixeira arriva dans le bureau des finances de la FIFA avec un sac bien rebondi ! On lui demanda si
on pouvait l’aider. Il ouvrit le sac. Il y avait 400 000 dollars dedans. Impassible, Ricardo dit que cet
argent était une avance destinée à la confédération brésilienne, afin de couvrir les frais de sa
participation au Mondial en France, vingt mois plus tôt. Aucune explication sur la provenance du
cash.
Ricardo demanda alors aux employés de la FIFA de transférer cet argent sur un compte de la
CBF. Les financiers étaient un peu gênés. Pour eux, la Confédération brésilienne avait déjà touché
l’argent qui lui était dû. Ils tentèrent de vérifier et ne trouvèrent aucune trace de cette somme ni à
Zurich ni à la CBF à Rio. CQFD !
Les financiers finirent néanmoins par accepter de transférer les 400 000 dollars vers la CBF. Ils
insistèrent pour que le virement aille sur un compte courant de la confédération, avec une annotation
de la provenance. Oh non, leur dit Ricardo, ce n’est pas ce que je souhaite. Il leur demanda de lui faire
un chèque. Et curieusement, on lui fit ce fameux chèque. À partir de cette minute, la FIFA avait
abandonné son statut de siège du football pour devenir une lessiveuse d’argent sale.
Quelques jours plus tard, Ricardo retourna à la FIFA. Il rendit le chèque et demanda qu’on lui
redonne la somme en liquide. Chose étonnante, le bureau des finances accepta et lui remit les
400 000 dollars dans un sac. Il est probable qu’il se soit ensuite rendu à sa banque préférée de Zurich,
avec un document émanant de la FIFA spécifiant qu’elle lui avait versé cet argent.
J’ai retrouvé cette histoire à la page 19 d’un rapport portant sur les finances de la FIFA pour
l’année 2000, envoyé par la branche zurichoise de l’auditeur KPMG à Sepp Blatter. Les comptables
de KPMG étaient horrifiés, demandant qu’à l’avenir les chèques ou le cash soient traités uniquement
par des gens « autorisés ».
J’ai évidemment envoyé des mails à Ricardo Teixeira, au bureau d’audit KPMG et à la FIFA
pour demander des explications sur les sources et la destination de cet argent. Personne n’a jamais
répondu.
Les journalistes ont enquêté sur la CBF et écrit pas mal de papiers sur les « erreurs » de
fonctionnement de Ricardo Teixeira et ses mystères financiers. Les supporters brésiliens le détestent.
Mais alors pourquoi les juges, les politiques, les avocats et tous les officiels du football n’ont-ils pas
sorti le sifflet et brandi le carton rouge pour le mettre en prison ? Comment Ricardo Teixeira a-t-il
fait pour s’en sortir ? La réponse : il suffisait de payer ! Les flots d’argent déversés par le vendeur de
chaussures américain ont aussi arrosé des politicards qui se sont chargés de protéger le racket de
Ricardo à Brasilia et dans les différents États de la république fédérale.
Le cash était transmis aux fédérations des 26 États qui le faisaient suivre à des politiques dont il
fallait financer l’élection. Les enquêteurs de la commission parlementaire ont découvert que les dons
de la CBF pour aider le développement du football ne restaient en fait que vingt-quatre heures dans
les comptes des fédérations d’État, avant de repartir à droite et à gauche dans les poches de politiques
véreux.
Dias décrit ce vol comme une opération triangulaire qui impliquait la CBF, bien sûr, les
26 fédérations d’État et les politiciens en campagne électorale. C’était évidemment de la fraude à
grande échelle. On achetait des voix dans un pays qui luttait encore pour être une démocratie après
plus de vingt ans de dictature militaire. En 2000, ces prétendues dotations détournées du football se
sont quand même élevées à plus de 7 millions de dollars. Le prix de la protection de Teixeira ! Tout
cet argent grâce à l’argent « donné » par les amis de l’Oregon – sans qu’ils n’en sachent rien, bien
sûr.
La CBF n’a jamais demandé le moindre reçu ou état comptable aux différentes fédérations pour
savoir comment elles avaient utilisé cet argent. Les fédérations ne payaient pas non plus leurs
cotisations annuelles à la CBF. Dias soutient que ce système avait créé des liens de dépendance et de
subordination à tous les niveaux de la pyramide du foot brésilien. Selon lui, les fédérations locales ne
faisaient que distribuer des passe-droits en tout genre. Elles étaient devenues des bastions du
népotisme, au service de politiques perpétuellement réelus.
Ceux d’entre eux qui réussirent à entrer au Congrès national à Brasilia ne furent pas déçus.
Ricardo était prêt à tout : il avait mis à leur disposition une villa estimée à 1 million de dollars à Lago
Sul. Juste pour ses amis politiciens ! Ricardo n’avait pas oublié la phrase de son partenaire Sepp
Blatter qui évoquait toujours la « famille du football ».
Ricardo n’a jamais oublié ce que son partenaire SEPP appelle « la famille du football ». Courant
2000 la somme de 8 000 $ a été envoyée à une communauté au nord est de Rio. Dans les comptes de la
CBF elle apparaît comme « Soutien à la ville de Pirai ». L’argent fut immédiatement transféré sur le
compte d’un cousin de Ricardo, candidat à un siège au conseil local. Dias releva aussi que Ricardo
était propriétaire de trois fermes à Pirai. Il vendait de façon éhontée son lait à la CBF. Dias en conclut
qu’alors que les hommes politiques du réseau de Ricardo profitaient largement de l’argent du
fabricant de chaussures, il n’y avait pas de dons systématiques en faveur d’anciens joueurs ou de leurs
associations.
Ricardo achetait des politiques. De nombreuses personnes pensent qu’il achetait aussi des juges.
Plusieurs magistrats se sont vu offrir des voyages tous frais payés avec leurs épouses pour la Coupe
du monde, aux États-Unis en 1994 et aussi en France en 1998. Ils ont voyagé en classe affaires et
dormi dans d’excellents hôtels. Parmi les rares juges ayant accepté d’évoquer les cadeaux de Ricardo,
l’un expliqua benoîtement qu’il avait accepté ce voyage parce qu’il pensait qu’il était important pour
lui de mieux comprendre les différences de culture…
Plusieurs avocats de Rio étaient enclins à recevoir de l’argent de la CBF, même si le litige
concernait les affaires privées de Ricardo. Qu’il s’agisse de poursuivre le journaliste Juca Kfouri ou
de défendre les sales affaires du restaurant El Turf, Ricardo pouvait toujours piquer l’argent du
fabricant de chaussures.
Les investigations du sénateur Dias sur la corruption de la CBF en 2001 finirent quand même par
aboutir. Et ce malgré les gros efforts de l’équipe des politiques pro-Ricardo. Dias me dit un jour :
« Le football est devenu un juteux business au Brésil. Les enquêtes ont été bridées voire stoppées, en
raison des relations de la CBF avec les gouvernements des différents États, le Congrès et l’ensemble
du système judiciaire. Au Congrès, Teixeira avait même créé ce que nous appelons sa “Bancada da
Bola”, un groupe de députés prêts à tout pour défendre la CBF.
» En tant que sénateur, j’ai décidé de relancer de nombreuses plaintes pour corruption qui
avaient été négligées par les autorités gouvernementales. J’ai pris mon temps afin d’obtenir
suffisamment de signatures de sénateurs pour lancer une commission d’enquête. Pour contourner les
lobbyistes de la CBF, je programmais les commissions d’enquête les vendredis, quand les senators
sont absents de Brasilia.
» Quand nous avons commencé à entamer les enquêtes au Sénat, les membres de la “Bancada da
Bola”, qui travaillaient depuis longtemps sous la coupe de Ricardo Teixeira et de la CBF, réalisèrent
qu’il était impossible de s’opposer à la volonté d’une commission d’enquête parlementaire. »
La CBF a tenté de faire diversion en montant une autre commission d’enquête au Congrès. Cette
dernière était dirigée par Aldo Rebelo qui fit du bon boulot. Mais, les hommes de la CBF réussirent à
saboter son travail : son rapport définitif ne fut jamais approuvé par l’assemblée.
Dia ajoute : « La CBF et Ricardo Teixeira ont aussi essayé de compromettre les investigations
du Sénat. Beaucoup de sénateurs ont laissé tomber la commission et d’autres se sont opposés au
rapport final qui envoyait devant la justice dix-sept personnalités – des cadres haut placés de la
fédération brésilienne, dont Ricardo Teixeira.
» Alors, je me suis présenté devant la tribune un jour où le Congrès était plein et la presse
présente. Elle a largement diffusé mon discours qui dénonçait les tentatives du CBF pour corrompre
la commission. Pour éviter d’être critiqués dans les journaux, les sénateurs qui hésitaient à approuver
mon rapport ont suivi. Et le rapport a été approuvé. »
Les politiciens bien dressés par Ricardo Teixeira avaient fait de leur mieux pour bloquer la
commission lorsqu’ils ont échoué, Sepp est intervenu pour déclarer : « Nous ne tolèrerons aucune
enquête qui pourrait nuire aux règles du football. Si les sénateurs appellent des arbitres et des
officiels à témoigner, le Brésil pourrait être banni du monde du football. Le Brésil ne participera pas
à la Coupe du monde 2002, ni au Championnat du monde espoir, ni à la Coupe du monde des moins
de 17 ans, ni à la Coupe du monde féminine, ni au Tournoi de football en salle au Guatemala. »
Cette sortie n’impressionna pas du tout le président du Sénat Antônio Carlos Magalhães. « Le
Congrès ne se laissera pas intimider. Nous devons ramener la morale dans ce pays et ceci inclut
évidemment le football. Si le prix à payer est de ne pas participer à la Coupe du monde, soit. »
On n’entendit plus Sepp Blatter ! Mais ce ne sera pas la dernière fois qu’il se trompera sur les
sentiments du peuple brésilien. La Seleção, la valeur sûre du foot brésilien, a battu l’Allemagne en
finale du Mondial 2002 au Japon. Imaginez un peu que le Brésil ait été banni, quelles auraient été les
réactions des sponsors et des grandes chaînes de télévision ?
Mais même Dias n’arrivera jamais à tout savoir. Le matin du 27 juin 1999, un feu se déclare au
centre d’entraînement de Teresópolis. Un local qui renfermait d’importants documents sur l’histoire
financière de la CBF, notamment toutes les années de 1985 à 1994, est détruit. Les sénateurs
demandent une enquête pour savoir si l’incendie est criminel. Aucun résultat.
Dias demanda une inculpation pour Ricardo Teixeira. Le boss de la CBF devrait croupir en
prison depuis longtemps. Pour des raisons sur lesquelles nous ne pouvons que conjecturer, la police,
les procureurs et les juges ne firent pas les enquêtes et n’imposèrent pas les pénalités qu’attendait à
juste titre le peuple.
CHAPITRE 6
LES TROIS ACTEURS CLÉS dans la campagne de cette année 2000 pour s’attribuer le tournoi
de 2006 sont un milliardaire allemand, gros bonnet de la télévision, un des anciens joueurs allemands
les plus respectés et un sordide porteur de valises, maître dans l’art bien sombre de répandre la
corruption dans le sport. Une expertise qu’il a acquise auprès du grand manipulateur Horst Dassler,
l’ancien patron d’Adidas.
Pour représenter la candidature de l’Allemagne, Franz Beckenbauer, qui a remporté la Coupe du
monde, en tant que joueur puis comme sélectionneur. Dans l’ombre de Franz, un homme qui ne paie
pas de mine avec ses cheveux blancs et ses costumes passe-partout, un certain Fedor Radmann. Ces
deux-là mènent leurs carrières de concert depuis des décennies. Beckenbauer a aidé Dassler dans les
années 1980. Quand ISL a récupéré les droits télé et de sponsoring du Mondial, des Jeux olympiques
et des Championnats du monde d’athlétisme, ses actifs ont été transférés dans une société coquille
appelée Rofa, détenue par Beckenbauer et son manager Robert Schwan. Cette société, Rofa, est
domiciliée à Sarnen, dans le petit canton d’Obwald, en Suisse alémanique. Un lieu où elle est à l’abri
des créanciers.
Radmann, pour sa part, est employé de très longue date par Dassler. Il a été promu à la tête du
Service des relations internationales d’Adidas (à l’époque une entreprise familiale), également connu
comme le Département des coups tordus et des élections trafiquées. Après le décès de Dassler en
1987, les membres de sa garde rapprochée refont leur vie comme consultants vendant leurs services
aux villes et aux pays candidats à l’organisation des Jeux olympiques ou de la Coupe du monde. Leur
plus-value : la connaissance intime des petits travers et péchés mignons des hiérarques du sport
mondial.
Ces dernières années, en enquêtant sur le monde trouble de l’équipe de Dassler, j’ai découvert
que le plus « amusant » de tous était Anwar Chowdhry, un Pakistanais particulièrement sournois,
installé dans les beaux quartiers de Karachi. Le job que Dassler lui avait filé en Asie consistait à
manipuler les élections dans les fédérations sportives et à verser des dessous-de-table pour faire en
sorte que chaque équipe nationale, dans toutes les disciplines, s’habille en Adidas. Chowdhry a été
récompensé : une élection truquée à Bangkok, arrangée à coups de curieux pots-de-vin, l’a porté à la
tête de la Fédération mondiale de boxe amateur.
En 1999, j’ai assisté à une compétition aux Championnats du monde de boxe amateur à Houston.
On m’avait tuyauté sur le fait que les Cubains qui auraient dû remporter la plupart des médailles d’or
allaient être privés de leurs récompenses par des juges ripoux. De fait, les Cubains ont été floués sur
toute la ligne et sont repartis très rapidement. J’avais tellement de mépris pour Chowdhry que je n’ai
pas voulu l’interviewer. Du coup, il m’a envoyé son gendre pour me convoquer dans sa suite au
dixième étage de son palace. Intrigué, j’y suis allé et j’ai été harangué par un Chowdhry détendu dans
son pyjama déboutonné laissant entrevoir les cicatrices zébrant son corps. Tous ces juges, m’a-t-il
assuré, n’étaient que des « bâtards ». Après avoir volé des millions de dollars à son sport, Chowdhry
a fini par en être évincé en 2006.
C’est dans ce genre de monde-là que grenouille Fedor Radmann, l’adjoint de Beckenbauer. Cet
homme sait lubrifier tous les rouages du monde du sport. Quand Horst Dassler meurt d’un cancer à la
fin des années 1980, Fedor quitte son repère adoré de Berchtesgaden, le village des Alpes où il était
venu au monde en 1944, pour travailler avec Leo Kirch. Le grand manitou à moitié aveugle et
taciturne de la télévision allemande, le troisième acteur décisif de la Grande Conspiration de 2006.
Sepp Blatter, Leo Kirch, Franz Beckenbauer, Fedor Radmann, Jean-Marie Weber – le patron
d’ISL –, et Günter Netzer, une autre ancienne vedette du foot allemand, et plus tard Philippe, le neveu
de Blatter, constituent la caste des initiés ultimes au sommet du football. L’un des sous-groupes,
appelé « la Mafia de Munich », tourne autour du Bayern de Munich. Fedor et Jean-Marie et d’autres
membres de l’équipe de Dassler ont, quant à eux, des liens étroits avec le Comité international
olympique à Lausanne, dans le sud de la Suisse. Un autre protégé de Dassler, Thomas Bach, recruté
dans la fameuse équipe des relations internationales d’Adidas, est devenu président du Comité
international olympique en 2013, et supervisera les Jeux de Rio en 2016. Rien ne change, un petit
groupe d’hommes d’affaires et d’officiels règne secrètement sur le sport. Leo Kirch est mort en
2011, mais tous les autres figurent dans la liste des invités au congrès de la FIFA de juin 2014.
LA CANDIDATURE allemande connaît des problèmes. Début 2000, l’Afrique du Sud semble
avoir pris de l’avance aux yeux des membres du comité exécutif de la FIFA. Pas une bonne nouvelle
pour Leo et son bouquet de télés payantes basé à Munich. « Kirch savait qu’une victoire allemande
valait de l’or », écrit le Süddeutsche Zeitung. Mais l’Allemagne avec ses réglementations financières
strictes, sa brigade financière et sa volonté de contrôler de près la vente des billets, n’est pas la
destination idéale pour certains pontes du foot. L’Afrique du Sud à l’inverse est beaucoup plus laxiste,
gangrenée par la corruption et, en plus, elle a Nelson Mandela, un homme vénéré au côté duquel il est
tellement glorieux de prendre la pose.
Fedor sait dénouer ce genre de problème. Leo, lui, a de l’argent. Quant à Beckenbauer, ça tombe
bien, il est président du Bayern de Munich. Les trois hommes montent un plan resté secret pendant
trois ans avant d’être révélé en mai 2003 par deux journalistes allemands, Jörg Schmitt de Manager
Magazin et Thomas Kistner du Süddeutsche Zeitung.
Six semaines avant le vote, programmé le 6 juillet 2000, Kirch commence à ouvrir le robinet à
cash. Ce jour-là, l’un des avocats de Leo envoie une lettre confidentielle à Dieter Hahn, l’un de ses
plus proches collaborateurs. Dans ce courrier sont détaillés tous les arrangements mis au point par
Fedor Radmann et Günter Netzer. Maintenant, Fedor a besoin de l’argent !
Ils ont passé du temps à négocier les droits de matchs un peu surprenants pour un club aussi
prestigieux que le Bayern. L’équipe de Munich va, par exemple, affronter la sélection nationale de
Malte. Pour diffuser cette rencontre sans intérêt, des droits télé d’un montant invraisemblable de
300 000 dollars doivent être versés sur un compte à Malte. Précision : le président de la Fédération
maltaise de football, Joe Mifsud, est membre du comité exécutif de la FIFA.
Un autre copieux versement doit partir pour Bangkok où le Bayern doit jouer, cette fois, contre
la sélection nationale thaïlandaise.
Le Bayern doit aussi jouer contre l’équipe de Trinidad. Le patron du foot local n’est autre que
Jack Warner, encore un membre du comité exécutif, réputé pour avoir la main tendue même quand il
dort. Le match n’a jamais eu lieu, mais un an plus tard, Warner obtient les droits télé de la zone
caraïbe pour les Coupes du monde 2002 et 2006. Le prix était officiellement de 4,8 millions de francs
suisses, mais il semble que Warner n’a jamais rien payé.
Un autre gros versement a servi à organiser une rencontre entre le Bayern et l’Espérance de
Tunis. Ce club réputé était alors dirigé par Slim Chihoub, un des gendres du président Ben Ali. Ce
jeune homme haut placé a pu mettre la pression sur Slim Aloulou, le Tunisien du comité exécutif de
la FIFA qui, jusque-là, penchait en faveur de l’Afrique du Sud.
Slim Chiboub fut élu au Comité exécutif de la la FIFA en 2004 mais ne fut pas réélu en 2009. Il
déguerpit de Tunis quand son beau-père fut renversé lors du printemps arabe.
Bonus pour les équipes étrangères : toutes leurs dépenses seraient couvertes par le Bayern de
Munich. Au total KirchMedia était prête à dépenser un budget de 3,5 millions d’euros pour que
l’Allemagne l’emporte. Pourquoi dépenser cet argent ? Des analystes allemands ont calculé qu’en
2006 KirchMedia pourrait accroître ses profits de 500 millions de francs suisses si la Coupe avait lieu
en Allemagne.
Lors de cette fameuse tournée du Bayern qui devait aider l’Allemagne à décrocher
l’organisation du Mondial, plus de 3,5 millions d’euros auraient été flambés. Cela faisait beaucoup
d’argent mais, selon le calcul des analystes, Kirch aurait largement de quoi se refaire si la Coupe du
monde se déroulait outre-Rhin. Il pouvait, dit-on, empocher 500 millions de francs suisses dans
l’histoire.
LE JOUR DU SCRUTIN approchant, les manœuvres des lobbyistes, les coups de brosse à reluire
et les rumeurs s’intensifient. Pour l’Allemagne, le danger serait un match nul 12 voix partout. Dans ce
cas, Blatter, qui en tant que président ne vote pas aux premiers tours, devra se prononcer. Il a annoncé
que son vote irait alors à l’Afrique du Sud. C’est un impératif pour lui s’il veut rallier les suffrages de
l’Afrique pour être réélu à la tête de la FIFA en 2002.
Mais ses amis Radmann et le propriétaire de chevaux brésilien lui ont raconté que des
enveloppes circulaient et que l’Allemagne allait certainement emporter le morceau. Fantastique !
Blatter va être le vrai gagnant. Il va récupérer les votes de l’UEFA satisfaite du triomphe germanique
et il compatira avec les Africains vaincus à qui il fera de solides promesses.
Le vote commença. Au premier tour l’Angleterre reçoit cinq voix. Au second l’Allemagne et
l’Afrique du Sud sont ex-aequo à 11 voix chacune. L’Angleterre avec deux seulement est éliminée.
L’une des voix pour elle a été donnée par le Néo-Zélandais, Charlie Dempsey. Il avait mandat de sa
fédération régionale d’Océanie de voter pour l’Angleterre puis, si elle était éliminée, pour l’Afrique
du Sud. Même si l’Allemagne grattait l’autre voix, le résultat serait encore ex-aequo, Blatter devait
soutenir les Africains. Le résultat était à présent évident : rendez-vous au Cap en 2006. Dernier tour de
scrutin : Allemagne 12, Afrique du Sud 11 ! Rendez-vous à Munich en 2006. Mais cela ne faisait que
23 voix. Qui n’avait pas voté ? C’était Charlie Dempsey. Il était parti entre deux tours. Il était à
l’aéroport de Zurich en train d’attraper un vol pour rentrer chez lui.
Charlie fait tout son possible pour esquiver les questions des journalistes mais, poussé dans ses
derniers retranchements, il évoque une « pression insupportable » à la veille du scrutin. Oh là, ça
devait être du sérieux. Charlie était certes vieux mais il avait émigré d’un quartier dur de Glasgow à
30 ans et bâti une entreprise de construction prospère en Nouvelle-Zélande. Qu’est-ce qui avait pu
intimider ce hardi bonhomme capable de se bagarrer à mains nues ?
Peut-être un coup de fil matinal de Nelson Mandela qui l’a tiré de son sommeil ? Ou alors un fax
anonyme envoyé d’Allemagne proposant de l’acheter avec une bonne cargaison de saucisses et une
horloge suisse ? Apparemment, ça a suffi pour secouer Charlie et il s’est éclipsé de la FIFA par la
porte de derrière, en homme brisé, incapable de s’exprimer dans les urnes.
Plus tard dans la journée, il est révélé que le fax – qui est parvenu à d’autres membres du comité
exécutif – a été envoyé par un magazine satirique allemand. Le tabloïd Bild dénonce le canular
comme « une mauvaise blague contre Franz Beckenbauer ». Logique : l’ancienne star du foot
germanique tenait une rubrique dans les colonnes de ce quotidien à scandale, dont l’un des principaux
actionnaires n’était autre que Leo Kirch.
Quatorze ans plus tard, on attend toujours que Blatter ou un quelconque membre du comité
exécutif critique publiquement les agissements de Dempsey. Ne serait-ce que pour ne pas avoir
participé à ce fameux scrutin. Le reste du monde en était, pourquoi pas les Océaniens ? Il est plutôt
tentant d’y voir une énième manifestation de l’entreprise criminelle créée par Havelange, puis
entretenue par Blatter. Les pourris font des choses pourries. Quant aux autres, bien récompensés de
laisser Blatter gérer la FIFA à sa guise, ils regardent ailleurs et se taisent.
En fait, c’est encore pire ! Ils n’ont même pas honte ! Trois semaines après le fameux vote, le
comité exécutif s’est rassemblé à nouveau pour une réunion de routine. J’ai mis la main sur une copie
des minutes de l’assemblée. Blatter y rappelle à son cercle rapproché que « la controverse autour du
choix du pays hôte du Mondial 2006 a montré qu’il était vital que le comité exécutif fasse preuve de
solidarité et d’unité ». À chaque fois que Blatter a un problème, il se met à ânonner sa langue de bois
sortie de manuels de management à deux balles.
Le compte-rendu se poursuit : « Le président de la FIFA a regretté que tout le bruit consécutif à
l’élection ait obligé Charles Dempsey à démissionner du comité exécutif de la FIFA et de la
Confédération du football d’Océanie. Le président a aussi répondu à la lettre de démission de Charles
Dempsey en l’assurant que le comité exécutif chercherait, le moment venu, une façon de le
récompenser pour ses loyaux services auprès de la FIFA. »
Blatter, à qui Radmann et Weber auraient probablement soufflé toute cette histoire, a tenu
parole : en 2004, Charlie a reçu la médaille de l’Ordre du mérite de la FIFA. Pendant la Coupe du
monde en Allemagne, le Néo-Zélandais a reçu un autre hommage, rendu par le méprisable Chuck
Blazer, un autre membre du comité exécutif de la FIFA dont nous exposerons les frasques plus tard.
Voilà ce qu’a déclaré sans rire l’Américain : « Le jour de l’ouverture du Mondial, les Allemands
devraient dédier le tournoi à Charlie Dempsey de Nouvelle-Zélande. Plus que quiconque, Charlie a
fait en sorte que l’issue soit favorable à nos hôtes.
» Ce qui est intéressant, poursuit Blazer, c’est que Charlie n’a pas donné directement sa voix à
l’Allemagne il y a six ans. Non, il a réussi en ne votant pas. Après avoir soutenu la candidature
anglaise, Charlie était écartelé entre son envie de soutenir l’Europe et les instructions de sa
confédération qui, quelques mois plus tôt, lui avait demandé de voter pour l’Afrique du Sud.
» Pour Charlie, cela aurait été comme rompre un contrat de mariage. Après tout, c’est l’Europe
qui avait permis à l’Océanie d’avoir sa propre confédération (la zone était précédemment sous la
coupe de la Confédération asiatique de football) et Charlie n’était pas de ce genre d’hommes qui
laissent tomber leurs amis. Charlie a dit à ses proches que la nuit précédente, Nelson Mandela et le
chancelier allemand Gerhard Schröder lui avaient téléphoné, et qu’il était à bout de nerfs. »
L’EUROPE ÉTAIT CONTENTE. Maintenant, il fallait que Blatter console l’Afrique. Les
dirigeants de la Fédération d’Afrique du Sud de football étaient ulcérés. Ils menaçaient de porter cette
très sale affaire devant un tribunal arbitral. Blatter les convainquit de rester tranquilles et leur promit
que désormais le Mondial serait attribué par roulement à tous les continents. Et que l’Afrique aurait le
tournoi dès 2010. Teixeira était d’accord. Il avait besoin que Blatter reste en place et était certain que,
dès 2014, le nouveau roulement apporterait le Mondial à… l’Amérique latine.
Le propriétaire de chevaux brésilien a peut-être été l’autre grand perdant – en dehors de Nelson
Mandela et la FIFA dont la réputation continuait de se dégrader – dans la conspiration ourdie par
Kirch. Quand l’entreprise de ce dernier est mise en liquidation au printemps 2002, les syndics de
faillite fouillent les archives et découvrent le contrat de consultant du Libanais. Ils saisissent vite que
les paiements sont infondés et ressemblent beaucoup à des dessous-de-table dont les versements sont
contraires aux intérêts des actionnaires et des créanciers de Kirch. Il semble que le propriétaire de
chevaux brésilien ait reçu une mise en demeure de rembourser ses 250 000 dollars, avec menaces de
poursuites judiciaires.
Le virement de l’été 2000 est une transaction en ligne qui transfère directement la somme entre
Kirch Media et le compte du propriétaire de chevaux brésilien au Luxembourg. Et d’où venaient donc
les 250 000 dollars reçus par Dempsey ? Il semble que Jean-Marie Weber et ISL aient payé cette
facture. Des années plus tard, nous avons découvert dans les archives secrètes d’ISL un paiement de
250 000 dollars à une société inconnue… la veille du vote.
« NOUS NOUS COMPLÉTONS parfaitement, tous les deux. C’est notamment ce qu’on a pu
constater pour notre campagne de candidature victorieuse », déclare Franz Beckenbauer à l’automne
2000, en annonçant que son porteur de valises de Berchtesgaden sera l’un des vice-présidents du
comité d’organisation du tournoi 2006. Fedor Radmann se verra confier le marketing, les opérations
touristiques… et le protocole. Ce sont les implications de cette dernière mission que Radmann n’a
jamais vraiment saisies. Il avait pourtant donné l’assurance qu’il avait abandonné son rôle de
« consultant » et qu’il ne s’exposait à aucun conflit d’intérêts.
Et puis un matin le Suddeutsche Zeitung les informa – ainsi que le reste du monde – que
l’oublieux Fedor avait toujours un rôle de consultant auprès de Leo. Oups. On assura au public qu’il
serait mit fin au lien entre les deux hommes.
Quelques mois plus tard Thomas Kistner du Suddeutsche Zeitung sort un nouvel exemple des
trous de mémoire de Radmann. Il fricotait toujours avec ses vieux potes d’Adidas, un des plus gros
sponsors de la FIFA. Le comité d’organisation avait un différend avec la FIFA et voilà Fedor qui
ressort ses trucs habituels, jouant pour les deux camps. Pour la dernière fois, exigèrent les membres
du comité, y a-t-il quelque chose que vous devriez nous dire ? Fedor leur dit de se calmer. Il n’y a
plus de conflit d’intérêts. Je vous l’assure. Dans ses nouvelles révélations Kistner baptisera Fedor
« l’entremetteur en chef ». Il tenait un article qui secouait l’Allemagne. Radmann avait aussi omis de
dire qu’il avait un partenaire d’affaires, le graphiste Andreas Abold, qui avait été grassement payé
pour dessiner le thème du logo de la Coupe 2006. Encore un conflit d’intérêt. Les images de gamins
heureux et souriants furent rejetées par O Globo au Brésil qui les qualifia de « boursoufflés ». Trop
c’est trop ! Le ministre de l’Intérieur Otto Schily pousse la porte de Beckenbauer et lui dit de mettre
Fedor dehors.
La façon dont cette histoire a été réécrite laisse pantois. « Le vice-président Fedor H. Radmann a
demandé à la présidence et au conseil consultatif d’être déchargé de ses fonctions exécutives, raconte
Blatter. Une nouvelle entité marketing à but non lucratif sera fondée le 1er juillet 2003 pour superviser
l’ensemble des manifestations culturelles de la Coupe du monde de la FIFA en 2006. » C’était ça, la
nouvelle destination de Fedor. Pas viré, juste muté.
Voici ce que l’entremetteur en chef raconte : « Personnellement, et avec notre but commun à
cœur, je crois que tout le monde serait gagnant si je continuais à travailler pour le Mondial 2006 –
sans être un employé salarié. » Commentaire de Beckenbauer : « Fedor Radmann a demandé à rester
à nos côtés en tant que consultant. Notre confiance et notre foi en lui sont inébranlables. »
Cela faisait un Radmann de moins – mais il en restait un autre. Son épouse Michaela est encore à
bord, à un poste de liaison avec la FIFA dans le département de l’hôtellerie. Quelques portes plus loin
dans le couloir, on croise une autre « épouse de ». En l’occurrence, Sonja Såttele, alias Sonja Abold
qui, elle, travaille au département marketing.
L’année suivante, c’est au tour de l’édition allemande du Financial Times de lever un nouveau
lièvre à propos de l’association Radmann-Abold. « Petites récompenses entre amis » titre le quotidien
économique. Celui-ci révèle que l’appel d’offres gouvernemental pour concevoir une campagne de
relations publiques – il s’agit d’encourager les Allemands à se montrer aimables envers les
supporters étrangers – a été remporté par… devinez qui ? Andreas Abold, qui a au passage récupéré
un budget de 3 millions d’euros ! Ce qui chagrine les gens c’est que parmi les membres du jury qui
avaient été tellement séduits par la présentation d’Andreas Abold se trouvaient… Fedor et Michaela
Radmann.
(Avance rapide à 2009, Andreas Abold a été très chèrement recruté pour travailler sur la
candidature australienne pour le Mondial. L’enveloppe était grosse parce qu’elle cachait des
paiements à Fedor le marrant – qui n’a pu s’assurer que d’une voix.)
L’affaire Radmann fait scandale en Allemagne, mais n’a pas de quoi bouleverser Blatter. Bien au
contraire. Dans le monde secret de la FIFA, c’est justement le travail de Radmann de se mouiller pour
les autres – tout en se servant au passage.
Le sort des tournois de 2006 et 2010 est enfin réglé et les votes de l’Europe et de l’Afrique iront
donc à Blatter aux prochaines élections présidentielles. La rébellion couve encore un peu dans le
vieux continent, mais les dissidents de l’UEFA peuvent être contrôlés et le généreux Qatari Mohamed
Bin Hammam veillera à régler les derniers problèmes en Afrique. Issa Hayatou, le président de la
confédération africaine, va être contraint par une UEFA ingrate à se présenter contre Blatter, mais il
n’a pas d’argent. Bin Hammam, lui, en a beaucoup, et il le dépensera si nécessaire.
Un autre membre de la famille est en train d’atteindre une stature internationale. Un Brésilien
accusé de toutes sortes de délits financiers et qui s’en sort en toutes circonstances. Les politiques ont
tenté de l’arrêter, en vain. Les procureurs et les juges n’ont pas eu le soutien nécessaire pour le
confondre – ou ont reçu des pots-de-vin pour passer outre.
Le président Blatter a bu du petit-lait quand il a pris connaissance du rapport d’enquête du
sénateur Álvaro Dias au Brésil. Ricardo Teixeira n’est vraiment pas un homme intègre ! Où a bien pu
passer l’argent de Nike ? Transformé en billets d’avion pour emmener des magistrats à la Coupe du
monde en France en 1998 ! Cet homme a pillé la Confédération brésilienne de football en distribuant
des salaires stratosphériques et des notes de frais monstrueuses tant pour lui-même que pour sa garde
rapprochée. Il a aussi détourné de l’argent pour acheter les suffrages et se faire réélire. Il a encore
transféré discrètement des fonds vers les Caraïbes. Curieux, quand on y songe, à quel point la
Confédération brésilienne de football (CBF) ressemble à une FIFA en miniature.
Et bien sûr Blatter savait tout des dessous-de-table généreusement distribués par ISL. Autour
d’un bon petit café et d’un plateau de pâtisseries, Jean-Marie Weber a dû tout raconter, chaque
versement depuis les années 1980, d’abord à Havelange, puis à son gendre Teixeira, quand ce dernier
a rejoint la liste fermée des privilégiés touchant des rétrocommissions sur les contrats de sponsoring.
Élevé par Andrade et son beau-père corrompu, Teixeira est un fraudeur en puissance quand il
prend la tête du football brésilien en 1989. Depuis, il a réussi à passer tous les tests. Ratisser la CBF a
été une sorte de rite de passage. Il est désormais prêt à récupérer sa propre Coupe du monde.
J’ai écrit à Fedor Radmann sur le scandale de l’appel à candidatures du Mondial 2006. Il m’a
répondu qu’il ne savait absolument RIEN sur les raisons du départ précipité de Charlie Dempsey. Il
insiste même sur le fait qu’il n’est PAS le Fedor Radmann mentionné dans le mémo secret concernant
le versement de 1 million de dollars au propriétaire de chevaux brésilien et les paiements de la
tournée du Bayern de Munich. Cela doit être quelqu’un d’autre qui porte le même nom. Il aimerait
bien que cela soit clair. C’est ce qu’il dit et je suis ravi d’avoir sa déclaration.
Nous avons fini par nous voir à Paris le 22 mars 2011. J’étais en train de filmer au congrès de
l’UEFA pour la BBC et pendant la pause déjeuner, j’ai avisé Beckenbauer et Radmann debout à
gauche de la grande estrade, en pleine conversation. Avec mon cameraman à mes basques, j’ai foncé
vers eux. « Bonjour messieurs, est-ce qu’on pourrait discuter ? » Ils m’ont regardé, éberlués, et
comme des chevaux de course bondissant de leur box, ils m’ont filé sous le nez ! Marchant à grandes
enjambées, ils ont longé la scène et se sont précipités vers l’allée centrale. Nous les avons suivis un
petit peu mais les officiels de l’UEFA commençaient à nous regarder d’un drôle d’air. Il fallait en
rester là. Du coup, je n’ai jamais pu parler de Leo, de son argent, du propriétaire des pur-sang à Rio
et de la façon tordue dont l’Allemagne a décroché la Coupe du monde 2006.
CHAPITRE 7
Imaginez les trois millions de billets du Mondial entassés dans une montagne de boîtes en
carton. Vous aimez le football ? Vous voulez un petit morceau de la montagne ? Vous pouvez tenter
votre chance aux loteries de la FIFA ou passer par les fédérations nationales.
Tous les fans sont en principe égaux au départ de la chasse aux précieux billets. En fait, vous
perdez presque à tous les coups… mais la FIFA raconte que les règles du jeu sont justes. La montagne
a disparu. Ça ne fait rien, la prochaine fois peut-être, dans quatre ans, dans un autre pays, vous aurez
plus de chance.
La FIFA prévient de ne pas acheter de billets auprès de revendeurs « non autorisés ». Les
hommes de main de Herr Blatter ont le pouvoir d’imposer de dures pénalités à ce qu’il appelle les
activités « illégales ». Vos billets peuvent être déchirés à l’entrée du stade parce que vous ne les avez
pas achetés aux agents désignés par lui.
Sepp vous demande de croire que lorsqu’ils ne vous vendent pas des billets portant leur marque
et les charges annexes, ils sont sur le terrain en train de faire la police et d’étouffer ce qu’il appelle le
« marché noir ». Il ne tolère pas un marché parallèle, ouvert, concurrentiel, comme on en trouve dans
tout autre type de commerce. L’industrie des billets de Coupe de monde du Football doit rester un
monopole exempt de toute régulation.
Oubliez la montagne, imaginez plutôt qu’il s’agit d’un iceberg flottant sur l’océan. Le nombre
de billets accessibles aux supporters a fondu. Mais où sont-ils passés ? Jetez donc un œil sous la
surface et vous devinerez un autre monde où les billets dont vous rêviez dérivent au loin, hors
d’atteinte.
Il n’y a peut-être que trois experts de la pêche sous-marine qui savent vraiment ce qui se passe
dans ces eaux profondes. Sepp, Jaime et Enrique Byrom. Sepp a fait la connaissance des frères Byrom
en 1986, quand la Coupe du monde s’est déroulée chez eux, au Mexique. À l’époque, Sepp est
secrétaire général de la FIFA, prêt à tout pour répondre au moindre désir de son patron, João
Havelange.
Herr Blatter sait que les Byrom sont des proches du vice-président mexicain de la FIFA,
Guillermo Cañedo, un gros bonnet de l’audiovisuel. Cañedo est aussi dans le cercle rapproché
d’Havelange. Comme Sepp travaille pour ce dernier, il se doit d’être aux petits soins pour Cañedo.
Les frères Byrom, alors trentenaires, sont tour-opérateurs pendant la Coupe du monde. Grâce à leur
entregent, ils vont faire d’excellentes affaires avec la FIFA.
Ils prospèrent, s’installent en Angleterre, dans un quartier d’affaires de la banlieue sud de
Manchester, à proximité de l’aéroport international. L’une de leurs sociétés, Byrom Holding, est
enregistrée dans l’île de Man, un endroit où il n’est pas nécessaire de publier d’informations
financières. L’un de leurs comptes en banque est domicilié à Sotogrande en Espagne. Les frères
s’offrent des demeures plaisantes dans les villages rupins du Cheshire, où ils côtoient les footballeurs
vedettes des deux grands clubs de Manchester.
Chaque billet de chaque Coupe du monde est répertorié dans les ordinateurs de Jaime et Enrique.
Or, quoi qu’en dise Sepp, une part non négligeable de ces précieux sésames finit par arriver dans les
filets des trafiquants. Au fil des ans, on en a retrouvé dans les mains d’un expert en arts martiaux
polonais, d’arnaqueurs des Caraïbes, d’un homme d’affaires grassouillet installé dans la Trump
Tower à New York, de magouilleurs d’Europe de l’Est. De drôles de personnages qui mènent leur
business en douce autour de la partie cachée de l’iceberg. Avec la bénédiction des huiles de la FIFA.
L’un de ces trafiquants m’a carrément dit que « 40 % des billets sortent par la porte de service de la
FIFA ». Mince alors ! S’il m’avait annoncé 10 %, j’aurais déjà été écœuré.
Une dizaine d’années plus tôt, en 2003, le comité exécutif à Zurich a attribué à Jaime et Enrique
– le type à la barbe –, via une procédure d’appel d’offres, le contrat de vente des billets pour la coupe
du monde 2014 au Brésil. Plus tard il leur attribua un autre contrat en or sur appel d’offres : 450 000
des meilleurs billets à vendre avec les offres globales destinées aux gens de la jet-set qu’on peut voir
dans les loges de luxe de chaque stade moderne. Parmi eux une série spéciale : 12 000 des meilleurs
billets pour la finale le 13 juillet, uniquement pour ces loges. Il semble idoine que le champagne
Taittinger soit le bénéficiaire exclusif du contrat de fourniture des rafraîchissements.
Louer une loge de ce type – avec cuisiniers, serveuses et hôtesses – pour recevoir vos relations
d’affaires peut coûter plus de 2 millions de dollars. Jaime et Enrique espèrent bien que tous les
balcons qui entourent le grand stade du Maracaña seront occupés, tout comme ceux des onze autres
stades où se sera déroulé le tournoi. C’est une question vitale pour leur entreprise, après toutes les
pertes qu’ils ont dû éponger en Afrique du Sud.
C’EST NOËL À TRINIDAD. En cette fin d’année 2005, les fans locaux n’ont qu’un rêve :
s’offrir des places au Mondial qui va se dérouler en Allemagne pour aller soutenir l’équipe nationale,
qualifiée pour la première fois. De son bureau de Port of Spain, Lasana Liburd, un reporter du
quotidien Express a mitonné une série de unes en l’honneur de son compatriote Jack Warner, un autre
vice-président de la FIFA. Pendant trois jours, il raconte comment Jack s’est arrangé avec Jaime et
Enrique Byrom.
Warner, fidèle à lui-même, fait tourner son trafic de billets. Liburd révèle que Simpaul Travel
Services Ltd, une société de la famille Warner, rachète des billets aux deux frères pour les revendre
en paquets avec d’autres prestations. Une vilaine entorse au règlement interne de la FIFA. Et l’affaire
s’ébruite : qu’un des dirigeants de la FIFA profite ainsi des billets de la Coupe du monde provoque la
colère des fans de foot.
Enrique Byrom a rappliqué dare-dare à Trinidad. Il fait alors valoir un rapport de la FIFA où il
est indiqué que Trinidad a eu droit à 10 749 billets. La version de Jack Warner ? Certains des billets
sont réservés aux sponsors de la sélection, d’autres reviennent aux clubs locaux et à leurs
responsables. D’après Warner, sa société Simpaul ne récupère qu’une misère : 1 774 billets revendus
avec des chambres d’hôtel qu’il a réservées par l’intermédiaire des frères Byrom.
Seulement on découvrira par la suite qu’il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg de
Jack Warner. Dans les grandes profondeurs du monde de la FIFA, une autre opération impliquant le
détournement d’une énorme cargaison de billets est en cours. Il faudra des mois pour la mettre au
jour.
En attendant, la colère gronde à Port of Spain. Alors pour donner le change aux médias, Jack fait
savoir sur un ton désespéré qu’il est dépassé par les événements, qu’il a besoin de vérifier le
règlement interne sur les ventes de billets de la FIFA, qu’il va en référer lui-même au comité
d’éthique de la FIFA, un organisme que l’on sait pas trop à cheval sur les principes.
D’un seul coup, Jack Warner a besoin de se renseigner ? Un comble pour un homme qui siège
au comité exécutif de la FIFA depuis déjà plus de vingt ans. Un homme qui a assisté à des centaines de
réunions officielles portant sur la vente de billets. Jack Warner est parfaitement informé sur les
procédures concernant la vente des billets. Blatter tolère cette duperie. On se sent insultés.
Jack et sa femme Maureen transfèrent rapidement la direction de leur société Simpaul à une
paire de faire-valoir du cru, une ménagère et une vétérinaire. La FIFA donne son aval à ce maquillage
grossier et, magnanime, passe l’éponge, avec juste une petite réprimande à ce distrait de Jack. Pour
finir, Jack est libre, autorisé à truander de nouveau.
Trois ans s’écoulent et Jack et Maureen Warner reprennent tranquillement leurs postes à la tête
de Simpaul. Entretemps, leur fils Daryan Warner est resté aux commandes, en charge du racket. Il y a
de bonnes affaires en vue pour le Mondial de 2006.
Un mois plus tard, au printemps 2006, deux auditeurs de chez Ernst & Young frappent à la porte
de la Société des frères en Angleterre. Un peu partout, aux Amériques, en Grande-Bretagne, au Japon,
les vendeurs de billets sont avertis qu’ils risquent d’avoir des problèmes. Ils tentent de s’en sortir en
passant des nuits à réécrire les factures, les commandes de billets et les réservations de chambres. On
a du boulot sous le gros iceberg qui commence à craquer.
Jaime, Enrique, Jack et Dayan ont de quoi s’inquiéter. Les auditeurs ont plongé en eaux
profondes. Ils ont ainsi découvert qu’en juin 2005, les Warner ont fait des commandes énormes, plus
de 5 000 places réservées aux frères Byrom pour le Mondial allemand.
Elles ont été commandées pour le compte de leurs agences de voyages qui les revendent en
packages avec des chambres et des billets d’avion. Les Warner utilisent leur compagnie Simpaul pour
maquiller ces transactions. Encore une entorse aux règles de la FIFA. Plus inquiétant pour les frères
Byrom, si jamais des agents agréés découvrent ce qui ressemble bien à un délit d’initié, on pourrait
leur réclamer d’énormes dommages et intérêts.
Les auditeurs d’Ernst & Young ont été recrutés par le secrétaire général de la FIFA, Urs Linsi,
qui veut mettre au jour les trafics de billets. C’est la première fois que Linsi a la responsabilité d’une
Coupe du monde. Il ne fait pas partie du sérail et il prend un sacré risque en s’en prenant à la Société
des frères Byrom et à Jack Warner. Ces trois-là sont en place depuis longtemps et Sepp a plus besoin
d’eux que de ce comptable de Linsi recruté dans une banque de Zurich. Dix-huit mois plus tard, Linsi
fait ses bagages, avec un accord de confidentialité et d’énormes indemnités de licenciement.
Les hommes en costard d’E & Y continuent de creuser les dossiers. Trouvent-ils des documents
compromettants pour l’entreprise des Frères ? Les revendeurs du marché parallèle ont-ils été
favorisés au détriment de revendeurs autorisés ? Si ces derniers s’en rendent compte, vont-ils faire un
procès à la FIFA pour violation de contrat ? Cela pourrait faire très mal. Résultat, un accord est
conclu début avril 2006 par un règlement à l’amiable. Le scandale peut rester bien caché dans les
profondeurs.
Certains billets arrivent jusqu’aux supporters. D’autres non. L’essentiel, c’est qu’on ne parle plus
de ces affaires. Que la Coupe du monde se déroule sans que remontent à la surface les remugles de la
corruption. L’Italie bat la France en finale, tandis que Sepp reste dans l’ombre pour éviter d’être sifflé
par le public.
Le scandale ne pouvait pas être dissimulé éternellement et il éclate en septembre 2006. Je publie
dans un journal londonien les deux rapports secrets que les gars en complet veston d’Ernst & Young
ont envoyés à Urs Linsi à la FIFA. Une source de confiance à l’intérieur de l’institution me les avait
confiés. Une fois de plus, c’est à un journaliste de faire éclater la vérité sur le racket tenu par la
société des deux frères Byrom. Sepp Blatter, lui, ne bouge pas. Il protège ses obligés.
Le premier rapport a été envoyé à la FIFA le 11 avril 2011. Il contient suffisamment de preuves
pour virer Jack Warner qui, contre toutes les règles déontologiques, a acheté 5 400 billets pour le
Mondial afin de les revendre. Mais comme il ne faut pas gêner la société des Byrom, on dissimule la
magouille.
Il y en a un qui n’a pas eu autant de chance que Warner. Pendant la première semaine du
Mondial, Ismail Bhamjee, citoyen du Botswana et membre du comité exécutif de la FIFA, a lui été
obligé de démissionner pour avoir vendu 12 billets le triple de leur prix nominal. Il n’avait pas saisi
que les acheteurs étaient des journalistes qui se faisaient passer pour des fans. À la différence de
Warner, Bhamjee n’apporte pas un sac plein de voix pour Sepp à chaque élection présidentielle. Et
pour la FIFA, c’est « tout bénef » : elle donne l’impression de faire le ménage dans ses rangs.
Une autre Coupe du monde se profile, en Afrique du Sud, et le gang est déjà aux premières loges
– avec un nouveau complice. C’est Philippe Blatter, le neveu de Sepp. Ce dernier est devenu directeur
exécutif d’Infront, société de marketing sportif basée à Zoug. Infront est installée précisément dans
les locaux où Jean-Marie Weber répartissait, à une époque pas si lointaine, les dessous-de-table
distribués par ISL. Infront a récupéré de savoureux contrats marketing et télé de la part d’Oncle Sepp.
Infront, la boîte de Philippe, le neveu, a acheté 5 % de Match, une société où Jaime et Enrique
sont majoritaires. Cette société a le contrat exclusif pour l’ensemble de l’accueil VIP du Mondial
2010. Après qu’elle ait remporté l’offre de marché, le Comité exécutif de la FIFA lui a octroyé
380 000 billets qu’elle peut vendre sous forme de packages de luxe avec places en loge, champagne et
buffets haut de gamme.
La société des Frangins a recruté des agents un peu partout pour vendre cet accès privilégié au
Mondial. Chaque fois que c’est possible, il semble qu’ils s’arrangent avec d’autres membres de la
« famille » du foot. Ainsi au Nigéria, la vente des billets est gérée par Samson, le fils d’Amos Adamu
qui siège au comité exécutif de la FIFA. On s’interroge de longue date sur l’intégrité de cet Amos.
Quand il organise une compétition au Nigeria, l’argent a tendance à s’évaporer. Il est illégal pour un
fonctionnaire nigérian d’avoir un compte bancaire à l’étranger, mais Amos en a un chez American
Express à New York, numéro de Swift AEIBUS33. Il a déjà essayé d’y détourner des subsides du
Comité olympique international, mais en a été empêché par un autre officiel.
Le préposé au boniment est Andreas Herren qui, après avoir passé la moitié de sa vie à bloquer
les média pour le compte de Blatter à la FIFA, là-haut sur la colline qui domine Zurich, sert
désormais un discours lénifiant pour le compte de la société des Frères, – et celui de Philippe –
depuis son nouveau bureau de Zolliker Strasse, non loin du lac.
Les contrats juteux à gagner pour la fourniture de services à la Coupe du monde sont nombreux
et la compagnie des Frères se débrouille très bien. Après Mexico en 1986, elle organisa des tours
pour les sponsors en Italie en 1990 et s’en tira de justesse quand les billets devinrent difficiles à
trouver pour la finale à Rome.
Aux Etats-Unis en 1994 la compagnie des Frères devint le fournisseur « officiel » de logements
pour les fans et pour le Congrès de la FIFA. Ils ont conservé ce contrat pour la coupe 2014 au Brésil
et la coupe 2018 en Russie. En 2002 ils avaient soumissionné pour le contrat de billetterie et l’avaient
remporté. Dans la foulée ils ont aussi gagné ceux de la Coupe Ryder en golf, du rugby européen et du
tennis français.
En 2003, après qu’elle eut gagné un autre appel d’offres, le comité exécutif de la FIFA a attribué
à la compagnie des Frères le contrat de gestion des millions de billets pour la Coupe du monde 2010
en Afrique du Sud. Mieux, à la suite d’un autre appel, il lui donna le contrat pour la coupe 2014 au
Brésil, onze ans plus tard.
Ils travaillent sous le nom de Billetterie de la FIFA – FTO, Fifa’s Ticket Office. La FIFA nous
assure que la société des Frères contrôlera le marché parallèle dans les eaux glaciales et fangeuses, et
qu’elle préviendra les fuites de billets vers le marché secondaire pour être revendus ficelées avec des
chambres d’hôtels et des billets d’avion.
C’est important parce que cette activité illicite coupe l’herbe sous le pied des agents autorisés et
des agences de voyages qui ont acquitté une prime de 30 000 $ pour avoir accès aux billets, et qui ont
dû ensuite acheter un paquet tout ficelé pour 80 000 dollars.
Voilà pour la théorie. Mais en cette année 2010, rien ne marche comme prévu. On ne sait pas
quoi faire des billets. Alors que le tournoi sud-africain approche, il reste des stocks d’invendus qui ne
trouvent pas preneurs. Bientôt, ils vont inonder le marché.
La FIFA menace de sévir et annonce que l’entreprise des Byrom va « mettre au point des moyens
légaux pour éviter que les fans soient à la merci du marché parallèle ». C’est stupéfiant car c’est
exactement ce que faisait la société des Frères et les Warner en 2006. Ils n’allaient pas recommencer
en 2010, si ?
Les Frères ont installé les locaux de leur FIFA Ticket Office à Cresta, un quartier à l’ouest du
centre de Johannesburg. Le 19 mars dans l’après-midi, l’un des chargés de compte envoie un e-mail à
deux des clients qui travaillent ensemble. Le premier destinataire est une femme dans les Caraïbes,
l’assistante personnelle d’un membre très important du comité exécutif de la FIFA. L’autre est un
homme basé à Oslo, un revendeur de billets bien connu sur les marchés parallèles.
Le message est accablant. « Si nous n’avons pas reçu vos garanties bancaires d’ici le mardi
23 mars 2010, vous pouvez considérer que vos commandes de billets sont annulées. »
La société des Frères serait-elle encore en train d’alimenter le marché parallèle, enfreignant les
règles qu’elle s’était engagée à respecter ? Il semble bien qu’elle ait accepté de fournir des billets à un
vice-président de la FIFA malhonnête, qui ensuite les refourgue au marché noir.
Mais les clients n’en veulent plus de ces billets qu’ils ont commandés des mois plus tôt. C’est le
début du désastre sud-africain. Les supporters se détournent de l’événement. Les revendeurs croulent
déjà sous les invendus. Plus personne n’en veut.
Ce message alarmant envoyé par le FIFA Ticket Office de Cresta est censé être confidentiel,
mais il circule un peu partout. Deux femmes employées chez Infront par Philippe Blatter, en Suisse,
en ont ainsi reçu une copie. Vont-elles prévenir l’oncle Sepp ? Sur le mail figurent aussi, en copie, un
cadre haut placé de la FIFA et son assistante, tous deux basés en Suisse. Finalement, une copie du mail
arrive aussi à l’un des plus proches lieutenants de Jaime et Enrique Byrom à Manchester : le
responsable de la vente des billets chez Match. Appelons-le « Mister Tix ». On le retrouvera plus tard.
En résumé, la société des Frères, la société du Neveu et la FIFA elle-même paraissent complices
de ces manœuvres secrètes destinées à priver de billets les vrais supporters. On va vous expliquer en
détail comment ça fonctionne.
La saga commence en décembre l’année d’avant. La femme des Caraïbes envoie un mail à
l’homme d’Oslo qui veut se procurer des billets pour le Mondial sud-africain. « Merci pour la liste,
écrit-elle. Je vais voir ce que l’on peut faire. Pouvez-vous me donner une idée de la rémunération
financière ? Serez-vous par ailleurs en position d’avancer l’argent nécessaire à l’achat de ces billets
à la FIFA et au comité d’organisation du Mondial ? Quant à la quantité demandée, nous ferons de
notre mieux. »
De fait, ils font le maximum. D’un bureau de Trinidad, une commande est envoyée à la vitrine
des Byrom, le FIFA Ticket Office, pour 310 billets d’une valeur nominale de 84 240 dollars. Il s’agit
pour l’essentiel de billets de catégorie 1 qui valent entre 160 et 600 dollars. La commande est
complétée par une demande de 38 places à la finale. À la clé un profit garanti, car il y aura toujours
des gens prêts à tout pour assister à la plus grande rencontre du plus grand des tournois. L’argent doit
être envoyé dans une banque de Sotogrande au sud de l’Espagne.
Le 20 janvier 2010, la femme des Caraïbes écrit à Oslo : « Important. Voilà le premier lot de
billets, vous devez les payer avant demain ! Je les ai eus il y a deux heures. Le tarif est majoré de
10 %. Ça ne sera pas facile d’honorer toute la commande », mais elle rassure le client : « Nous avons
d’autres options pour obtenir des billets et nous avons commencé à en parler aux personnes
concernées. »
Mais il y a un hic. Au cours des semaines suivantes, les vendeurs de billets comprennent que la
Coupe du monde 2010 va être un bide. Les supporters ne cassent pas leur tirelire pour se rendre en
Afrique du Sud, ils préfèrent s’offrir de grands écrans plats et rester chez eux.
Sepp et son consigliere Jérôme Valcke prétendent que les ventes sont un succès. Mais c’est faux.
Des stocks restent sur les bras d’agences de voyages qui se mettent à casser les prix pour récupérer de
l’argent, n’importe quelle somme pour couvrir autant que possible leurs investissements désastreux.
Blatter raconte à Reuters que toutes les places pour les demi-finales et la finale sont parties. Faux ! La
veille du match, des billets à prix cassé circulent.
Le 1er mars, l’assistante de la femme des Caraïbes envoie un mail à leur partenaire d’Oslo. « Où
est l’argent promis pour les billets ? » Elle rajoute : « J’espère que cela a été payé, parce que sinon
M. Warner sera assez énervé, car on croira alors qu’il a passé commande sans pouvoir payer. »
C’ÉTAIT DONC Jack Warner, nageant encore en eaux troubles autour de la partie immergée de
l’iceberg. Dix-huit jours plus tard, le 19 mars, alors que Warner et son complice à Oslo n’ont
toujours rien payé, ils reçoivent comme beaucoup d’autres l’ultimatum « Payez ou allez vous faire
voir ». L’expéditeur : l’officine des Byrom à Cresta.
Qui donc a passé la commande ? Puisque la société Simpaul de Warner a été bannie de la
billetterie, c’est l’Union caribéenne de football, un sous-ensemble de la Concacaf, présidée par le
même Jack Warner, installée sur le trottoir d’en face, sur Edwards Street à Port of Spain, la capitale
de Trinidad.
Deux journalistes du Dagbladet d’Oslo, Torgeir Krokfjord et Espen Sandi, qui ont déniché les
documents prouvant que Warner trempait encore une fois dans le trafic de billets, et encore une fois
avec la société des Frères Byrom, obtinrent un autre scoop. L’un des revendeurs d’Oslo qui leur
fournissait les informations avait secrètement filmé avec son téléphone deux autres membres du
Comité exécutif de la FIFA en train de discuter avec lui de la revente des billets ; il s’agissait de
Nicolas Leoz et de Ricardo Teixieira.
« Je n’en revenais pas du prix des billets pour le Mondial en Afrique du Sud, raconte un fan. Les
sièges les moins chers pour le premier tour en Allemagne étaient à 49 dollars, mais ils ont quasiment
doublé à 88 dollars pour 2010. » Intolérable pour la plupart des supporters. Les billets les plus
accessibles pour la finale sont, eux, passés de 168 à 440 dollars. Quant aux packages VIP, n’en
parlons même pas : l’entreprise des Byrom empochait 755 dollars pour un vol intérieur entre deux
villes organisatrices, alors que les compagnies locales facturaient ce genre de trajets entre 140 et
196 dollars.
À partir de février 2010, Jaime et la société d’Enrique ont commencé à bazarder une bonne
partie des 1,9 million de nuits qu’ils avaient réservées dans des hôtels, certains splendides, d’autres
bon marché. Comme les ventes de billets ne décollaient pas, des organismes publics comme les
municipalités ou les compagnies de distribution d’eau et d’électricité ont commencé à en acheter pour
leurs employés. On a même recruté des écoliers pour remplir les gradins. Les politiciens sud-
africains voulaient éviter le ridicule après avoir juré leurs grands dieux que le pays était ravi. Les
chaînes de télé qui avaient payé des millions n’auraient pas aimé filmer des stades à moitié vides.
Deux semaines avant le début du Mondial, la presse affirma que plus de 160 000 billets n’avaient
pas trouvé preneur. Selon les vendeurs de Johannesburg, 60 % des billets tout au plus avaient été
écoulés à leur valeur nominale. Après le tournoi, on apprit que 1,2 million de billets ne furent pas
vendus, même si la société des Byrom prétendait sur son site internet qu’elle en avait écoulé 97,5%,
soit 2 967 349.
Un an plus tard, la société des Frères reconnut qu’elle était passée très loin des objectifs
commerciaux et que les ventes de packages VIP étaient inférieures de 50 millions de dollars aux
prévisions. Son porte-parole ne voulut pas admettre qu’il s’agissait d’un désastre, car « l’entreprise
a[vait] des engagements à long terme au Brésil en 2014 ». Bref, ils débarqueraient à Rio avec un trou
de 50 millions de dollars. Les loges VIP du Maracaña auront intérêt à être bien remplies !
Mais Jaime et Enrique ont reçu un coup de pouce du comité exécutif de Sepp pour leurs
opérations brésiliennes. Sur la page 19 de leurs comptes pour l’année clôturée fin mars 2012, les
Byrom font état d’un prêt de 6,2 millions de livres de la FIFA pour financer les obligations de Match
qui s’est engagé à offrir des services de réception pour la Coupe du Monde 2014 de la FIFA au Brésil.
Et le prêt est sans intérêt ! La FIFA n’a même pas indiqué l’existence de ce prêt dans ses comptes.
Mais comment ont-ils eu le contrat de l’accueil VIP au Brésil ? Les Byrom ont remporté un
appel d’offres en 2007. C’est le comité exécutif de la FIFA qui en a décidé ainsi, où le vice-président
Jack Warner contrôlait alors 3 des 23 suffrages. Après ses affaires avec la société des Frères en 2006
– et ses plans secrets pour refaire affaire avec eux en 2010 – il est certain qu’elle était à ses yeux la
meilleure candidate. La cerise sur le gâteau pour leur société fut l’attribution sur appel d’offres du
contrat pour 2018.
Pour la société des Frangins, la FIFA est toujours prête à rajouter un nouveau cadeau. En
novembre 2011, le contrat pour l’accueil VIP de Match a été prolongé jusqu’en 2023. Il n’y a même
pas eu d’appel d’offres.
L’annonce officielle en sûrement surpris plus d’un. Elle continuait en ces termes : « L’accord
renforce davantage le combat de la FIFA contre les revendeurs de billets à la sauvette. Grâce à leur
expertise et à leurs moyens de surveillance, Match Hospitality sera à même d’aider la FIFA à mettre
en œuvre les dispositions qui régissent la vente des hospitality packages en empêchant effectivement
les vendeurs non autorisés d’appâter les sociétés ou les individus pour leurs propres packages. »
À ce moment-là, Jack Warner a été viré de la FIFA. Au moins un racketteur de moins dans le
business pourri de la Coupe du monde.
L’enquête menée par Álvaro Dias sur la façon dont Ricardo Teixeira régnait sur la
Confédération brésilienne de football (CBF) faisait 951 pages. Et l’histoire n’est pas complètement
enterrée. De nombreuses décisions prises par Teixeira quand il était au pouvoir ont un impact décisif
sur l’organisation de la Coupe du monde au Brésil. Commencez donc par la page 21 du volume II et
vous pourrez apprécier la qualité de la relation entre Teixeira et l’agence de voyages Stella Barros.
Le titre du texte : « Les profits pour l’entreprise, les pertes pour la CBF. Un vrai partenariat. » Entre
1998 et 2000, Teixeira a dépensé la somme impensable de 12 millions de dollars avec cette entreprise.
Le sénateur Dias était mécontent en lisant certaines informations que ses enquêteurs avaient
découvertes dans les archives de la CBF. Il lui semblait que la confédération n’avait pas intérêt à voir
autant d’argent partir dans les poches de Stella Barros. Dias voulait comprendre pourquoi l’agence de
voyages n’accordait aucune remise à la CBF en dépit des énormes volumes d’affaires entre les deux
entités. Il lui semble que, si autant de son argent allait sur les comptes de Stella Barros, la CBF
n’obtenait pas tous les avantages qu’elle était en droit d’attendre. Selon ses informations, les
compagnies aériennes accordent des rabais de 15 % à leurs gros clients. Ce qui signifie que la CBF
aurait dû économiser 982 000 dollars.
Dias s’est demandé si quelqu’un avait empoché l’argent, quelqu’un chez Stella Barros – ou peut-
être à la CBF. Très intrigant, mais impossible à prouver. Malheureusement, les comptes de la CBF
étaient tellement confus que Dias n’a simplement pas pu démêler les liens entre Stella Barros et la
CBF.
Le sénateur Dias a quand même découvert une autre entreprise qui a bien profité de ses relations
avec Teixeira. Toujours dans le volume II, mais en page 174, Dias révèle que la CBF a vendu
l’exclusivité des droits marketing et télé de la sélection nationale à la société Traffic, propriété du
sieur José Hawilla. Traffic a aussi récupéré un morceau du fameux contrat Nike et en a tiré, selon
Dias, des bénéfices spectaculaires. En 2000, Traffic était devenu l’une des plus importantes
entreprises de marketing sportif au monde avec un revenu de 111 millions de dollars.
La Coupe du monde rapproche toujours les amis. En octobre 2011, la société Match des frères
Byrom annonce un premier partenariat pour la vente des packages VIP. D’abord, entrée en scène de
Grupo Traffic. Dans le communiqué de presse, apparemment destiné à endormir la presse, les Frères
estiment que le contrat « représente de loin le plus grand engagement de l’industrie hôtelière dans le
domaine sportif pour un territoire unique, et qu’il est un important jalon pour le succès du
programme d’hospitalité de la Coupe du Monde de la FIFA®.
« La Coupe du Monde 2014 est la preuve ultime de l’évolution du foot brésilien et de son niveau
de professionnalisme », soutient José Hawilla. Certains pensent que ce sont surtout les performances
du Brésil sur le terrain qui comptent. En tout cas, José a d’excellentes références. Chuck Blazer en
personne, le New-Yorkais qui siège au comité exécutif de la FIFA, qui soutient qu’avec le Brésilien,
« une poignée de main vaut bien plus que tous les contrats écrits ».
Il y a un deuxième partenaire pour distribuer les loges aux VIP : Top Service Turismo, une
filiale de Grupo Águia, une société détenue par la famille Abrahão. Cette dernière est aussi
propriétaire de Stella Barros depuis 2004. Le journaliste brésilien Rodrigo Mattos a révélé que
Claudio, le frère de Wagner Abrahão, partageait la même affection que le reste de sa famille pour
Ricardo Teixeira. Deux ans avant, il lui avait vendu un merveilleux appartement sur le front de mer à
Barra da Tijuca, à Rio, pour 300 000 dollars. Une belle affaire pour Ricardo, puisque selon les
professionnels, cette propriété vaut au moins le triple – elle est située à 843 000 dollars.
CHAPITRE 8
VOLEUR ET MULTIMILLIONNAIRE, voilà ce qu’est Jack. Pour cacher ses méfaits, il ment. Il
ment à ses collègues du monde du football, il ment au fisc de son pays, Trinidad, avec l’aide d’un
comptable qui se donne des airs d’auditeur. Depuis plus de trente ans, Jack Warner a volé des dizaines
de millions de dollars à la FIFA. Sepp Blatter doit l’avoir toujours su, mais le Suisse préfère verser
des dessous-de-table – avec l’argent de la FIFA – pour qu’à chaque élection présidentielle Jack
Warner lui amène sur un plateau ses 35 voix. Elles sont cruciales pour que Blatter conserve son siège.
La plupart de ces suffrages sont ceux d’officiels conciliants installés dans les îles des Caraïbes,
un coin du monde où le football n’est pas professionnel. Ils vivent des subsides de la FIFA et d’un
discret trafic de billets pendant chaque Mondial. Leur zone géographique est connue sous le nom de
Concacaf, la fédération continentale qui contrôle le football dans les Caraïbes, en Amérique centrale
et en Amérique du Nord. Sur le plan du sport, la Concacaf ne pèse pas lourd. Deux de ses équipes
seulement se sont qualifiées pour le deuxième tour en Afrique du Sud avant d’être éjectées du tournoi.
Mais la Concacaf est un acteur très puissant du jeu politique et de la corruption qui l’accompagne.
Jack Warner préside la Concacaf depuis 1990 et il s’en est servi comme base de son pouvoir.
Au côté de la cinquantaine d’Européens (réunis, eux, au sein de l’UEFA), de la cinquantaine
d’Africains (Confédération africaine de football) et de la cinquantaine d’Asiatiques (Confédération
asiatique de football), ses 35 voix sont vitales à chaque fois que les 209 fédérations nationales de
football sont amenées à voter pour choisir un président à la FIFA. Elles peuvent faire la différence,
car il est impossible de détenir la majorité avec seulement deux des grandes confédérations
continentales. C’est pourquoi celui qui veut tenir la FIFA doit se soumettre aux vœux de Jack Warner.
João Halevange a contribué à mettre en place les rackets de Warner dans les années 1990. Et il a
protégé son vassal trinidadien jusqu’au bout, même après que celui-ci a été écarté du foot à partir de
2011. Une commission d’enquête de la Concacaf a ainsi sollicité le Brésilien, en mars 2013, pour lui
demander de l’aide. Il s’agissait de vérifier certaines des allégations les plus folles de Warner. Mais
Havelange a prétendu qu’il était trop malade pour collaborer.
Malade ? Seulement deux semaines plus tard, Havelange se portait assez bien pour partager un
plantureux déjeuner arrosé de deux bouteilles de vin avec Sepp Blatter, dans un restaurant de Rio. Ils
faisaient ripaille pendant que la police lançait des gaz lacrymogènes sur les manifestants qui
dénonçaient les dépenses extravagantes engagées pour le Mondial 2014.
Le rideau allait bientôt être tiré pour Havelange. Le 30 avril 2013, le vieil homme de Rio était
forcé d’abandonner son titre de président honoraire de la FIFA, car il avait été rattrapé par le scandale
des pots-de-vin versés par la société de marketing sportif ISL. Enfin.
J’ai raconté l’ascension dans le football de Warner dans mon livre Carton rouge, publié en 2006.
Mais bridé par l’intervention d’avocats londoniens, j’ai dû accorder trop de crédit aux explications de
Chuck Blazer, son complice américain. Dans le chapitre 9, je révélais la vérité sur le vol organisé
version Blazer, avec dans l’ombre du New-Yorkais, la présence répétée de Warner. Des agissements
scandaleux eux aussi parfaitement connus de Blatter.
Warner, professeur d’histoire de Trinidad, a réussi à se hisser à la tête du football caribéen,
d’abord en 1983, comme vice-président de la Concacaf. Cette promotion lui a valu de décrocher, la
même année, un fauteuil dans le saint des saints de la FIFA, le comité exécutif. Havelange, l’homme
qui a tant appris auprès du boss du crime organisé de Rio, Castor de Andrade, a vite repéré ce
nouveau talent. Il l’a adoubé et s’est assuré de sa loyauté. Warner sera prêt à tout pour Havelange,
même à influencer les résultats sportifs si nécessaire.
Ainsi, il est vital pour le Brésilien que l’équipe des États-Unis soit qualifiée au Mondial 1990 qui
se tient en Italie. Le tournoi de 1994 doit en effet se dérouler aux États-Unis et il est essentiel de
s’assurer de l’intérêt des médias américains pour qui le football ne compte pas vraiment.
Warner a les clés. Il contrôle le football à Trinidad. Pour la plus grande joie de la population
locale, le onze national n’a plus qu’un match à jouer pour être du voyage en Italie l’année suivante.
Tout ce que l’équipe a à accomplir, c’est faire match nul avec les USA au Stade national de Trinidad
le 19 novembre 1989. Trinidad a une équipe habile et décidée à gagner, pas à se contenter du nul
nécessaire. Le seul problème, c’est qu’elle doit d’abord éliminer les États-Unis que João Havelange
veut absolument voir au Mondial 1990.
Warner voit qu’il tient là le moyen de gagner la reconnaissance éternelle de Zurich. Il fait tout
pour compliquer la vie de sa propre équipe. Il s’arrange pour mettre à sa disposition les pires terrains
d’entraînement possible. Puis, le jour du match, il crée le chaos dans le stade. Il commence par faire
déplacer les officiels autour du terrain à la dernière minute. Et comme Jack Warner veut aussi saisir
l’occasion de s’enrichir au passage, il fait imprimer 45 000 billets alors que le stade ne peut accueillir
que 28 500 spectateurs.
Le jour du match, les joueurs de Trinidad doivent être portés au-dessus d’un flot de supporters
mécontents incapables d’accéder aux gradins alors qu’ils ont acheté leur billet. Pendant la rencontre,
les supporters déchaînent leur colère sur l’arbitre dont ils contestent toutes les décisions. Pour Jack
Warner, la seule chose qui compte ce jour-là, c’est le but marqué par les Américains. Trinidad a
perdu et le plan marketing pour 1994 tient la route.
Oubliant très vite le chagrin qui submerge Trinidad, Jack Warner et l’Américain Chuck Blazer,
également au comité exécutif de la FIFA, s’entendent pour prendre le contrôle de la Concacaf en
1990. Warner en devient le président et il nomme immédiatement Blazer comme secrétaire général.
Le début de deux décennies de razzia.
Comment le Trinidadien va-t-il pouvoir voler des millions de dollars de la FIFA et de la
Concacaf et être certain que Zurich regardera ailleurs ? Warner a imaginé le casse du siècle. Il passe
à l’action dès mars 1995 en avançant 1 million de dollars pour un terrain à Tunapuna, pas loin de la
capitale Port of Spain. Il va récupérer cet argent très rapidement. Trois mois plus tard, Warner fait
savoir à la FIFA que la Concacaf a besoin d’un centre d’excellence – connu sous l’abréviation CoE –
où les footballeurs de la région pourront s’entraîner. Il est entendu que la FIFA réglera l’addition.
Tranquillement, le plan prend corps. En février 1996, une entreprise appartenant à sa famille, la
société Renraw (Warner à l’envers), est enregistrée. Le mois suivant, Renraw dépense
314 460 dollars supplémentaires pour acheter une seconde parcelle à Tunapuna. Warner est en train
de se construire un empire immobilier qui, au bout du compte, ne va pas lui coûter un centime. Un
mois plus tard, en avril 1996, la Concacaf tient son congrès et Warner raconte aux délégués que la
raison d’être du CoE est « d’améliorer la qualité du football dans la Concacaf ». Le président
Havelange a fait le déplacement et les comptes rendus officiels mentionnent son intervention pour
féliciter Blazer qui « a été visionnaire en construisant le centre d’excellence de la Concacaf à
Trinidad ».
L’enthousiasme d’Havelange est compréhensible. Il allait quitter la présidence de la FIFA deux
ans plus tard et il avait besoin que Warner s’aligne derrière son successeur désigné, Sepp Blatter. Il
fallait que Warner apporte les 35 voix de sa confédération au Suisse. Il n’était pas question de perdre
le contrôle du football mondial ni de laisser quelqu’un d’étranger à leur gang accéder aux archives
de la FIFA pour y découvrir la vérité sur le pillage systématique organisé par Havelange. Ça allait
être un combat difficile – le challenger, un personnage gênant car honnête, le Suédois Lennart
Johansson, était soutenu par l’UEFA. Pendant ce temps, l’argent coulait à flots dans le nouveau
business de Warner. C’était un homme que l’on pouvait acheter. Il suffisait d’y mettre le bon prix.
Havelange avait déjà ouvert le robinet à Zurich. En janvier 1996, la FIFA envoie 250 000 dollars
à Trinidad. Deux semaines plus tard, la FIFA rajoute encore 1,7 million de dollars. Ce n’est pas fini :
la FIFA vire 500 000 dollars en avril et 500 000 de plus en mai et encore la même somme en juin. Un
dernier versement, toujours de 500 000, part en août. C’est ce qu’on appelle une grande année.
En septembre, Warner dépose les statuts d’une nouvelle société privée à Trinidad : le Centre
d’excellence de la Concacaf. Il dispose ainsi de comptes bancaires avec un nom d’entité qui rappelle
de très près celui de l’organisme officiel. Il peut ainsi détourner facilement de l’argent destiné au
développement du vrai CoE.
Mais Warner veut encore plus. Il raconte à Havelange que la Concacaf a besoin d’un prêt
bancaire pour construire ledit centre d’excellence. Pas de problème ! En 1997, la FIFA se porte
garante d’un emprunt de 6 millions de dollars levé auprès de la banque suisse UBS. En avril, l’UBS
qui héberge les comptes de la FIFA transmet les premiers 2 millions de dollars, puis 2 millions
supplémentaires en août et enfin 2 millions de plus en novembre. Comment rembourser cet argent à
la FIFA ? Question superflue : pas besoin de rembourser. En mai 2003, le comité des finances de la
FIFA – dont Warner est le vice-président – accepte de clore le dossier en effaçant la dette. Le football
a payé, comme toujours.
Une fois les premiers travaux achevés, Warner organise une cérémonie pour rebaptiser le
centre. Ce dernier devient le Centre d’excellence Dr João Havelange. Voilà qui est bien pratique pour
simuler l’appartenance du lieu aux instances du foot, alors que le site est en fait secrètement contrôlé
par la famille Warner.
Dans l’entrée de la propriété, Warner fait construire une structure circulaire ressemblant à un
temple grec miniature. Entre les piliers, il fait ériger un buste d’Havelange. Ce dernier est surmonté
d’un globe et d’une énorme bannière de la Concacaf. Comme l’argent a continué d’affluer au fil des
années, le centre a grandi. Aujourd’hui, son vis-à-vis est une salle de gymnastique dernier cri avec
une façade en verre, où la classe moyenne locale vient entretenir sa condition physique – bienvenue
dans le CLUB de la famille Warner payé avec l’argent de la FIFA.
Derrière le centre, il y a aussi un hôtel, avec de grands halls pour organiser des conventions, des
soirées de mariage et des opérations de relations publiques. L’ensemble comprend aussi une piscine
dont l’usage est facturé aux écoles et aux clubs sportifs, ainsi que le stade Marvin Lee, du nom d’un
jeune joueur local décédé suite aux complications d’une terrible blessure lors d’un match de l’équipe
espoir de Trinidad en 2001.
Un officiel de la FIFA en charge du développement régional ordonna qu’une pelouse artificielle
soit posée sur le terrain. Ce qui fut fait pour un coût de 800 000 dollars. Parfait par tous les temps, le
lieu devint le stade des Joe Public, une équipe professionnelle appartenant aux Warner. À propos,
l’officiel de la FIFA n’était autre que Daryll, le second fils de Warner.
Warner a toujours ramassé l’argent à pleines mains. Alors même qu’il faisait construire le CoE
à grands frais, il s’est arrangé pour que les bureaux de la Concacaf à Trinidad siphonnent toujours
plus de cash. Entre 1996 et 2003, les paiements mensuels pour faire tourner le bureau présidentiel
oscillaient entre 10 000 et 25 000 dollars. De 2004 à 2011, les paiements ont augmenté et variaient de
25 000 à 45 000 dollars. Au cours de ces quinze années, Warner a ainsi récolté plus de 5,3 millions de
dollars pour le fonctionnement d’un bureau qui servait aussi ses ambitions politiques et ses affaires
personnelles.
Puis Warner part en France pour le couronnement de Blatter et la Coupe du monde de football –
et pour monter un nouveau hold-up. Warner veut être loin de ses collègues de la FIFA et il s’est
arrangé pour être envoyé à Marseille où il loge avec sa femme Maureen à l’hôtel Sofitel. La police
découvrira plus tard que, le matin du 23 juin, Warner s’est rendu au bureau de poste d’où il a envoyé
un paquet qu’il doit récupérer lui-même à Paris. Ce soir-là, il assiste à la victoire de la Norvège sur le
Brésil, 2 à 1, au Stade vélodrome.
Quand le couple Warner rentre à l’hôtel après la rencontre, ils donnent des sueurs froides au
management du Sofitel. Un cambrioleur est rentré dans leur chambre ! Il a dérobé pour
35 000 dollars de bijoux appartenant à Maureen ! Et 30 000 dollars de liquide qui appartient à Jack,
enlevés de son propre coffre, ceux-là ! Appelez la police !
La police fait ce qu’elle peut, mais le vol a tout du crime parfait. Il ne reste pas le moindre
indice, les portes n’ont pas été forcées, pas plus que les serrures des bagages. Pas d’empreintes
suspectes non plus. Warner était le seul à posséder une clé de son coffre. Le seul membre du staff à
disposer d’un double de la clé électronique est l’un des assistants-managers, un homme de confiance
qui travaille là depuis vingt ans. La police le retient quelques heures – puis le laisse partir.
Selon la presse locale, la police a bien compris qu’il s’agit d’un faux cambriolage. Mais pour
éviter des complications politiques et diplomatiques pendant le Mondial, on décide de laisser tomber
l’enquête et de ne pas poursuivre Jack.
J’avais entendu parler de cette histoire et j’avais envoyé quelques questions par mail à Warner.
Pourquoi n’avait-il pas demandé au management de l’hôtel de mettre leur argent liquide et leurs
bijoux à l’abri dans les coffres-forts de l’établissement ? Et pourquoi donc emportait-il autant de cash
avec lui ? D’où venait cet argent ? S’il avait autant d’argent, devait-on en déduire qu’il venait de
vendre des billets au marché noir ? Avait-il la moindre idée de la façon dont sa valise avait été
ouverte ? Et pourquoi, enfin, sa femme se rendait-elle à un tournoi de foot en arborant une telle
quantité de bijoux ?
Warner ne répondit pas.
Il était peu probable que l’assurance du Sofitel aurait à mettre la main à la poche pour un client
qui laissait traîner 65 000 dollars en argent liquide et bijoux dans sa chambre. Mais Warner savait
qu’il y aurait quand même quelqu’un pour payer. Six semaines après le « cambriolage », les
assureurs de la FIFA ont réglé la note. L’entreprise allemande en charge du contrat faisait de grosses
affaires avec la FIFA et pour un membre aussi éminent du comité exécutif, le plus sensé était de payer.
Warner est rentré de France et s’est encore servi de l’argent de la FIFA pour son compte. Sa
société Renraw a acheté la troisième et dernière parcelle de terrain pour le CoE à hauteur de
392 775 dollars. Il a écrit à la FIFA en racontant qu’il en avait eu pour 640 000 dollars. Ils lui
envoyèrent l’argent. Le quart d’un million de dollars grâce à un simple mail mensonger !
Dans ses rapports réguliers à la FIFA, Warner faisait passer le CoE pour un actif de la Concacaf.
Il racontait au comité exécutif de la confédération caribéenne que le terrain avait été acheté au nom de
l’institution. C’était un mensonge. Une simple vérification des actes notariés accessibles au public
aurait permis de connaître la vérité.
Dès le début de cette manœuvre criminelle, Warner agit avec la FIFA et la Concacaf comme si
elles étaient les copropriétaires du terrain. Tous les millions investis pour le développement du
football dans la région caraïbe servaient, en fait, à construire un empire des loisirs sur des terrains
appartenant aux Warner. C’est ce qu’on appelle s’enrichir à très bon compte.
Warner servait les mêmes mensonges à répétition à ses correspondants à Zurich. Quand la FIFA
lui demandait où envoyer de l’argent, il répondait de le virer sur un compte appelé C.O.N.C.A.C.A.F.
Centre d’Excellence. Un de ses comptes personnels.
La FIFA avait payé le terrain et la construction. Elle avait ainsi donné à Warner un bien dont il
pouvait se servir pour garantir un emprunt. En septembre 1998 il aborda la First Citizen’s Bank à
Trinidad et emprunta 475 000 $. Il fit contresigner l’acte par son comptable Kenny Rampersad. À
Trinidad, Rampersad dut dire la vérité à la banque, à savoir quel propriété appartenait à Renraw et
une autre société de Warner. Rampersad était aussi payé par Warner pour préparer les états financiers
de la Concacaf. Il raconta une histoire différente pour son rapport sur la période, comme quoi la
propriété était un avoir de la Concacaf.
WARNER SE VOYAIT OFFRIR une foule de possibilités pour voler et il n’en ratait pas une,
année après année. Près de 5,6 millions de dollars furent envoyés au CoE par le siège new-yorkais de
la Concacaf entre 2000 et 2011. Comment cela fonctionnait-il ? Pendant les trois premières années, la
Concacaf a envoyé 1,26 million de dollars au moyen de 23 virements électroniques destinés à un
compte de la First Citizen contrôlé par Warner, appelé « Dr João Havelange Centre of Excellence ».
Un versement type s’élevait à 50 000 dollars. À compter d’avril 2004, la Concacaf a viré
50 000 dollars chaque mois sur ce compte. En 2011, à la fin de cette mirifique opération de
détournement, le montant mensuel était monté jusqu’à 75 000 dollars.
La FIFA jouait aussi un rôle. En plus des 15,9 millions de dollars déjà versés auparavant, Zurich
mit encore 10 millions dans la balance pour soutenir le développement du centre. Finalement, il fut
quand même demandé à Warner de rembourser. Pour ce faire, Warner arrêta d’encaisser, entre 2003
et 2006, les 2,5 millions de dotations annuelles de la FIFA pour les fédérations de la région. De
l’argent qui aurait dû être distribué aux clubs et à la base du foot local.
Warner adressa au directeur financier une lettre, datée du 20 décembre 2001, « autorisant » la
FIFA à transférer les deux premières échéances de 2,5 millions de dollars en appui à la Confédération
pour les deux exercices 2003 et 2004 « pour le fonctionnement et le développement de notre Centre
d’excellence. » Il donna instruction à Zurich d’envoyer l’argent sur un compte à la First Citizens
Bank. Ce compte personnel est au nom complet d’Austin Jack Warner. Ce vol a été approuvé par le
Comité financier, les membres du Conseil exécutif, le Comité d’audit interne et les auditeurs de
KPMG.
SEPP BLATTER se faisait du souci à propos du Mondial 2002. S’il voulait continuer à imposer
des droits de retransmission énormes aux chaînes de télé du monde entier, il devait remplir les stades.
Le problème, c’étaient les Coréens. Ils seraient là, en bons patriotes, pour soutenir leur équipe
nationale chaque fois qu’elle jouerait. Mais auraient-ils encore envie d’acheter des billets une fois
qu’elle serait éliminée ? Le baseball et le basket étaient largement aussi populaires que le foot dans ce
pays. Blatter devait trouver un moyen d’amener du monde dans les gradins.
Au second tour, la Corée rencontra l’Italie, un adversaire toujours redoutable. S’il y a bien un
homme qui fut dangereux pour les Italiens, ce fut l’arbitre équatorien Byron Moreno. Il offrit un
penalty étrange à la Corée après seulement quatre minutes de jeu – mais le gardien transalpin le
repoussa. Ensuite, le jeu tourna à l’avantage de l’Italie avec un but de Christian Vieri à la 18e minute.
La victoire semblait jouée quand, à la 89e minute, la Corée égalisa.
Juste avant la mi-temps des prolongations, Francesco Totti est plaqué dans la surface de
réparation coréenne. Les ralentis montrent que l’Italie aurait dû se voir accorder un penalty. Au
contraire, Moreno expulse Totti estimant qu’il a délibérément « plongé ». Dans la seconde partie des
prolongations, un but en or de Damiano Tommasi est refusé, encore une fois à la stupeur générale.
Trois minutes avant la fin, Ahn Jung-hwan se hisse au-dessus de la défense italienne pour placer une
tête victorieuse. La Corée est qualifiée pour les quarts de finale contre l’Espagne. Sa chance ne
pouvait pas durer, n’est-ce pas ?
L’Espagne, à son tour, doit affronter la Corée et les officiels, l’arbitre Gamal Al-Ghandour et
son juge de ligne Michael Ragoonath de Trinidad, sont choisis pour participer au tournoi par le très
fiable Jack Warner. L’Espagne marque pendant la seconde mi-temps, mais l’arbitre refuse le but. Le
match va donc aux prolongations. L’avant-centre Fernando Morientes met la balle au fond, mais le
drapeau de Ragoonath se lève. Il signale que la balle était sortie et le ballon revient au gardien qui
peut dégager. Les ralentis montrent que le juge de ligne s’était trompé.
L’Espagne obtient un corner à la dernière minute des prolongations. Mais plutôt que de
l’accorder, l’arbitre siffle la fin de la rencontre, alors qu’il restait du temps à jouer. La Corée
l’emporte aux tirs au but et se qualifie pour les demi-finales.
Dégoûté, le Mexicain Edgardo Codesal, qui avait arbitré la finale du Mondial 2010, démissionne
du Comité des arbitres. Codesal a soutenu plus tard dans la presse mexicaine que l’on avait fait
pression pour que Ragoonath soit choisi pour le match Espagne-Corée.
Codesal a aussi critiqué Warner qui avait ostensiblement embrassé Kim Dae-Jung, le président
coréen, juste après le match. Warner a déclaré plus tard qu’il était « content que la Corée l’emporte »
et, dans un rare moment de lucidité, il admit alors que c’était mieux pour la télévision. Ragoonath
devait bien savoir que s’il ne faisait pas plaisir à Warner, sa carrière était finie. Il ne quittera plus
jamais Trinidad pour arbitrer. L’Allemagne élimina la Corée en demi-finale. Aujourd’hui encore,
Blatter raconte à qui veut l’entendre que la FIFA lutte contre les matchs truqués.
WARNER UTILISA SES MILLIONS volés pour financer l’un des deux principaux partis
politiques de Trinidad, l’United National Congress (UNC). Cela lui donnait un pouvoir énorme dans
sa petite île. Les élections étaient prévues pour début novembre 2007 et Warner sortit un joker pour
gagner les faveurs de l’opinion. Il allait se rendre en Afrique du Sud avec le leader de l’UNC, Basdeo
Panday, pour être reçu en audience par Nelson Mandela en personne. Et il se faisait fort d’obtenir une
sorte de bénédiction du grand homme en faveur de son parti. Cela serait dur à encaisser pour son
adversaire politique à Trinidad. C’était sûr que Mandela jouerait le jeu, une fois que Warner lui
rappellerait qu’il avait rallié quelques votes cruciaux au comité exécutif de la FIFA pour que
l’Afrique du Sud organise le Mondial de 2010. Mandela lui devait bien ça.
Blatter pensait la même chose et la FIFA publia un communiqué de presse plein d’optimisme,
selon lequel « Jack Warner effectuerait une visite éclair en Afrique du Sud pour rencontrer Nelson
Mandela ainsi que des officiels de la ligue de football locale ». On aurait pu croire que Warner était à
la tête d’une délégation de la FIFA.
Mandela, alors âgé de 86 ans, était protégé par des gardes du corps qui écartaient les
charognards comme Warner. Quand ce dernier arriva, il lui fut signifié qu’il devait s’engager par
écrit à ne rien demander à Mandela ni parler politique. Il hésita – comment Mandela pourrait-il lui
refuser quelque chose, à lui, le grand Jack Warner ? Fatale arrogance qui lui valut de ne pas pouvoir
approcher le héros de la lutte antiapartheid.
Le porte-parole de Mandela déclara à la presse : « Nous supposions que la délégation faisait
partie d’un groupe de travail de la FIFA. M. Warner n’a pas vu M. Mandela, car il n’y avait aucun
accord selon lequel M. Mandela pouvait être approché afin de soutenir une campagne politique. »
Panday, lui, signa et eut droit à quelques moments de courtoisie et une poignée de photos avec
Mandela. Après ça, il dut sortir sans la moindre bénédiction en faveur de l’UNC.
Sous un appel de une accablant – « Des officiels de la FIFA “inventent” une visite chez
Mandela » –, le Sunday Times sud-africain raconta que Warner était rouge de honte… après que
Mandela lui eut montré la porte. À Trinidad, la presse s’amusa aussi beaucoup de la déconfiture de
l’arrogant Warner. « C’est la dernière semaine avant les élections et je ne veux pas être distrait par
quoi que ce soit », dit-il lors d’une brève interview téléphonique. L’UNC, son parti, perdit les
élections.
En 2013 quand Mandela est décédé, on aurait pu s’attendre à voir Warner courir assister aux
funérailles en Afrique du Sud auprès des grands de ce monde. Mais, il n’a pas osé bouger de
Trinidad. Destitué de ses fonctions depuis deux ans, il était dans le collimateur d’une commission
d’enquête de la Concacaf et avait peur de se faire arrêter à l’étranger pour sa participation à de
multiples fraudes aux ramifications internationales.
WARNER N’A JAMAIS RATÉ une occasion d’utiliser son pouvoir à la FIFA pour faire ramper
devant lui des pays déjà gangrenés par une culture de la corruption et du pot-de-vin. C’était encore
mieux si les pays avaient du pétrole.
Blatter lui confia un poste, potentiellement lucratif, de président de la commission de la FIFA,
qui choisit un pays hôte pour la Coupe du monde des moins de 17 ans. Warner connaissait Amos
Adamu, corrompu jusqu’à l’os, qui était le directeur général de la National Sport Commission du
Nigeria. Ce même Adamu qui, plus tard, entrera au comité exécutif de la FIFA pour en être exclu en
2010.
Ce ne fut pas vraiment une surprise quand Warner sélectionna le Nigeria pour l’organisation du
tournoi des moins de 17 ans en 2009. Le comité local d’organisation, dirigé par Adamu, présenta au
gouvernement un devis volontairement surestimé.
Le comité local d’organisation rassemblé par Adamu présenta au gouvernement un budget
gonflé aux hormones de 35,5 milliards de nairas nigérians (près de 200 millions d’euros). Beaucoup
trop gourmand ! Les autorités menaçant de laisser tomber, la somme fut divisée par quatre à
9 milliards de nairas.
Flairant le bon coup, Warner met en place son racket à la mode FIFA. La méthode : on attend un
peu, puis on attaque le pays hôte parce qu’il se montre trop lent, dans l’espoir qu’il remette au pot. Et
dans ce cas, il y a une galette supplémentaire à partager entre les entreprises contractantes et les
officiels de la FIFA.
La pression monte d’un cran début 2009. D’emblée, Warner se montre agressif. « J’ai toujours
eu foi dans le Nigéria, mais en ce moment je suis en train de perdre cette foi, raconte-t-il à la presse
locale. Je ne peux pas rentrer à la FIFA et leur dire que le Nigeria est prêt, parce qu’il reste encore
beaucoup à faire avant d’en arriver là. Si le Nigeria ne fait pas un sérieux effort, le Nigeria
n’accueillera pas le tournoi. »
Cette déclaration n’a pas grand effet sur les locaux et le lendemain Warner sort le grand jeu.
« J’aime le Nigeria, peut-être même plus que certains Nigérians… Je fais appel à tous les Nigérians
pour préparer les installations nécessaires au tournoi avec une foi digne de celle que j’ai en votre
pays. Je crois que vous pouvez le faire. S’il vous plaît, ne me décevez pas ! »
L’un des principaux quotidiens locaux, The Guardian, goûte peu ces inepties. Et quelques jours
plus tard, il publie un édito bien senti.
« Il est absurde que Jack Warner, ce vice-président de la FIFA qui se montre si attentif au
Nigeria, s’adresse à nous sur ce ton paternaliste. Suggère-t-il que son organisation ne se rend pas
compte que ce tournoi ne peut en aucun cas être une priorité pour le Nigeria dans sa situation
politique et économique actuelle ?
» Sans même parler des montants prohibitifs en jeu, il doit bien savoir que l’on a forcé la main
au Nigeria par des moyens douteux. Et c’est pourquoi ce championnat pour joueurs cadets n’a aucune
raison d’être pour le Nigeria ni aujourd’hui ni à l’avenir.
» Le Nigeria a été mis devant le fait accompli suite à un chantage orchestré par de hauts
fonctionnaires cherchant à s’enrichir et tournant le dos à leur devoir d’agents du service public. C’est
en connivence avec la FIFA qu’ils ont voulu imposer cette compétition au Nigeria, que le pays en
veuille ou non. »
Pour le Guardian, il y a de bien meilleures façons d’utiliser ce genre de budget. Il pourrait, par
exemple, servir à améliorer le réseau de distribution du gaz ou permettre d’informatiser deux cents
collèges dans le pays.
« L’amère vérité est que le Nigeria devrait abandonner ce tournoi de la FIFA pour les moins de
17 ans. M. Warner ne devrait pas tromper le Nigeria en le forçant à dépenser ses trop rares
ressources pour répondre aux priorités de son organisation et épargner à la FIFA la tâche ingrate de
soumettre le Nigeria à un chantage en ces temps difficiles.
Les supporters et les hommes politiques brésiliens feraient bien d’apprendre cet éditorial par
cœur !
Nassau, Bahamas, 4 juin 2009. Warner est hors de lui. On convoite son fief, pourtant tenu d’une
main de fer, l’Union caribéenne du football (CFU), un sous-ensemble de la Concacaf. Peter Jenkins,
un officiel des îles Saint-Kitts-et-Nevis, 53 584 habitants, a l’audace de se présenter à l’élection qui va
désigner le délégué de la CFU à la Concacaf. Jenkins défie le titulaire du poste, le « capitaine »
Horace Burrell de la Jamaïque.
La contribution la plus notable de Burrell au monde du football jusqu’alors remonte à 1996 au
congrès de la FIFA à Zurich. Le représentant d’Haïti ayant été empêché d’assister au congrès, Burrell
– avec l’appui de Warner – a dépassé toutes les limites de la décence : il a placé sa partenaire, Vincy
Jalai, dans le fauteuil du délégué haïtien absent. Et cette dernière a voté ! En suivant les instructions
édictées par Warner…
Peter Jenkins fait valoir que des petits pays comme le sien doivent avoir une voix au sein de la
Concacaf. Warner rétorque que ce genre d’opinion apporte la division et n’est donc pas tolérable.
Bien sûr, le pouvoir de Warner est très lié aux fédérations qui vivotent sur ces chapelets de petites
îles, pour la plupart sans football professionnel, mais dont les suffrages comptent autant que ceux des
grandes nations de football en Amérique latine, en Europe et en Afrique.
Warner ne tolèrerait jamais une élection pour la présidence de la Concacaf. Il met la pression
sur les délégués pour qu’ils ne soutiennent pas Jenkins. Se prenant pour un petit Staline des tropiques,
Warner déclare : « Je suis très opposé au fait que le football des Caraïbes soit divisé à cause de la
présence d’un candidat, ce qui est sans précédent et contraire à notre tradition. » Jenkins a outrepassé
les « conventions politiques » de la Concacaf.
Burrell est l’un des plus proches associés de Warner dans les Caraïbes et se retrouve
régulièrement nommé à des postes de prestige au sein de la FIFA. Si une opposition se dresse contre
lui, c’est le pouvoir absolu de Warner qui se retrouvera en danger. La réponse de ce dernier est
impitoyable. Il ordonne que Jenkins soit déchargé de ses fonctions liées au football dans son pays
comme dans les instances régionales. « J’ai donné l’instruction aux secrétaires généraux de la CFU et
de la Concacaf de vous mettre à l’écart sans délai », écrit-il à Jenkins.
Burrell ajoute que Jenkins lui a manqué de respect. Un autre des sbires de Warner, Colin Klass,
représentant de Guyane, déclare que lui aussi s’interroge sur les intentions de Jenkins. « J’ai eu de
sérieux doutes, car je suis certain que Peter connaît notre système et qu’il a choisi, semble-t-il, de
passer outre pour des raisons personnelles. Et je dois dire qu’il est en train d’en payer le prix. » Klass
fut éjecté, à son tour, du monde du football, en 2011, suite à de énièmes scandales liés à la Concacaf.
Le poing de fer de Warner s’abattit sur deux associations nationales, Antigua et la Grenade, qui
ont apporté leur soutien à Jenkins. « Ces fédérations seront interrogées et devront trouver des raisons
valables pour éviter des sanctions disciplinaires en conséquence de leurs tentatives pour déstabiliser
le football des Caraïbes et la solidarité régionale au sein de la CFU, déclare Warner. Si leurs
explications ne sont pas convaincantes, des sanctions disciplinaires seront imposées à ces deux pays. »
L’un des soutiens de Jenkins fait valoir que la FIFA donne 10 millions de dollars tous les quatre
ans pour le développement du football dans les Caraïbes, mais que « les Îles-du-Vent britanniques,
îles Sous-le-Vent et les Antilles néerlandaises n’en ont rien reçu ». Jenkins a eu le courage, un rien
suicidaire, de demander des informations sur les subventions de la FIFA qui disparaissent dans le
ventre du CoE. Les dirigeants du Concacaf ne pipent mot.
Il faudra encore attendre jusqu’en 2013 pour qu’une enquête indépendante révèle dans le détail
les sommes invraisemblables détournées par Warner via les comptes bancaires de son prétendu
centre d’excellence.
LA COUPE DU MONDE est le moment le plus excitant pour certains membres du comité
exécutif de la FIFA. Pas pour le football : ce qui les intéresse, c’est la compétition quadriennale entre
des pays candidats, dont certains pourront verser des pots-de-vin. La preuve, c’est que des dessous-
de-table sont payés à l’occasion de chaque campagne. Et cela remonte à la rivalité exacerbée entre le
Japon et la Corée pour décrocher le Mondial 2002. Il ne suffit pas d’imaginer qui a vendu sa voix au
gagnant. Beaucoup de perdants sont passés à la caisse aussi. Il n’existe pas de preuves démontrant que
l’Afrique du Sud a versé de l’argent pour obtenir la Coupe du monde 2010, mais il y en a établissant
que certains de ses rivaux ont payé. Ils se sont fait blouser, mais peuvent difficilement demander un
remboursement.
Tous les deux ou trois mois des preuves supplémentaires apparaissent.
Si le Qatar a vraiment payé des dessous-de-table pour organiser le Mondial 2022 – et jusqu’à
maintenant rien ne le prouve – un filou comme Warner, qui devait voter ostensiblement pour les
Etats-Unis, membre de la Concacaf, aurait quand même vu une opportunité. On peut s’attendre à ce
qu’il ait lancé l’idée à Doha que la dernière chose dont le Qatar avait besoin, c’était d’ennemis à la
FIFA. Warner, qui contrôlait trois voix vitales, pouvait créer des problèmes énormes dans les
coulisses. Payez-moi, aurait-il demandé.
Warner et Blazer décidèrent qu’il leur était essentiel de rencontrer le président Poutine à
Moscou avant le vote de décembre 2010 qui allait désigner les pays hôtes pour 2018 et 2020. Poutine
voulait réussir un coup de prestige en organisant le tournoi de 2018. Quant aux entreprises russes de
BTP, elles avaient besoin de nouveaux contrats. Les Jeux de Sotchi ont été un véritable festival de la
corruption. Après ce festin olympique, les oligarques russes voulaient repasser à table pour les stades
de foot. Selon une de mes sources dans le milieu du BTP russe, les grosses boîtes du secteur paient
chaque fois que nécessaire pour l’emporter. Une avance de quelques millions de dollars est vite
récupérée quand les contrats tombent.
LE SEUL candidat qui fit part de tentatives de corruption à son égard, lors du vote pour
l’obtention des Mondiaux 2018 et 2020, fut l’Anglais David Triesman, en charge de la candidature
britannique. Triesman en apporta la preuve à une commission parlementaire. Ce fut même un sacré
numéro que fit cet ancien communiste devenu, grâce à Tony Blair, porte-parole des travaillistes à la
Chambre des lords.
En échange d’un vote en faveur de l’Angleterre, Jack Warner lui avait demandé un chèque de
2,5 millions de livres pour « construire un centre éducatif à Trinidad ». Warner continuait de voler !
Plus tard, il demanda aussi à Triesman la somme ahurissante de 500 000 livres pour acheter les droits
télé du Mondial en faveur d’Haïti, qui venait d’être frappé par un tremblement de terre. Cette somme
devant naturellement transiter par lui. Warner répondit que les allégations de Triesman étaient
« complètement absurdes ». Il ajouta : « Je suis à la FIFA depuis vingt-neuf ans et je suis certain qu’il
n’y aura pas grand monde pour croire ces prétendues révélations. »
Triesman avait d’autres informations. Le délégué du Paraguay, Nicolás Leoz, voulait, lui, se
voir octroyer un titre de noblesse britannique – « Sir Nicolás ». Une autre – une bien bonne – : l’un de
ses secrétaires particuliers à Asunción fit savoir qu’il y avait moyen de gagner sa voix en rebaptisant
la Coupe de la Ligue (FA Cup) « The Sir Nicolás Leoz Cup ». Quant à Teixeira, l’aspirateur brésilien,
il demanda à Triesman de « venir lui raconter ce qu’il pouvait faire pour lui ». Le représentant de la
Thaïlande à la FIFA, Worawi Makudi, désirait pour sa part qu’on lui donne les droits télé pour un
match amical entre l’Angleterre et l’équipe nationale de Thaïlande. Makudi ne l’a jamais reconnu.
Il y eut un autre spectacle moins drôle ce jour-là. Mike Lee, un expert en relations publiques
londonien qui comptait un certain nombre de succès à son actif, entra en scène. Il avait été partie
prenante dans les victoires de Londres et de Rio, villes hôtes des Jeux olympiques 2012 et 2016, ainsi
que de Pyeongchang en Corée du Sud, qui accueillera les Jeux d’hiver de 2018. Sa dernière réussite
en date avait été d’aider le Qatar à décrocher la Coupe du monde 2022.
Le discours plein d’autosatisfaction de Lee fut interrompu par le conservateur Damian Collins
qui lui fit savoir que la veille il avait obtenu de la part de la rédaction du Sunday Times une note
contenant des affirmations surprenantes sur la façon dont le Qatar l’avait emporté.
Les reporters du Sunday Times avaient longuement parlé (comme moi et d’autres confrères
avant) à un lanceur d’alerte membre de l’équipe de la candidature qatarie. Il s’agissait d’une femme
qui prétendait avoir été présente en 2010 dans une chambre d’un hôtel de Luanda lorsque les
représentants qataris avaient négocié des pots-de-vin de 1,5 million de dollars pour chacun des votes
de Issa Hayatou, d’Amos Adamu, et de Jacques Anouma. L’équipe du Qatar publia un communiqué
qui réfutait le « sérieux de ces allégations dénuées de tout fondement », qui resteraient « non
prouvées, car elles sont fausses ». Hayatou et Anouma nièrent aussi avoir été impliqués dans un
marché de ce genre. Adamu fut expulsé de la FIFA quelques mois plus tard.
QUI AVAIT MIS L’AUSTRALIE DANS CE FOUTOIR ? Les connexions dans le monde crade
de la FIFA étaient extraordinaires. Au cœur de la machination se trouve un Suisse-Hongrois, Peter
Hargitay. Les australiens l’ont embauché pour faire gagner leur candidature, parce qu’il se prétendait
proche de Blatter, celui qui gérait les crises pour lui. Hargitay n’avait jamais travaillé pour une
candidature et n’avait donc pas de succès précédent à montrer en la matière. Mais il était appuyé par le
milliardaire australien Frank Lowy, président de la FAF, sur la recommandation d’un membre du
comité d’éthique de la FIFA, et par une personnalité de la télévision australienne, Les Murray. Tous
les trois sont des réfugiés hongrois.
Peu importait qu’Hargitay fût aussi un propagandiste rémunéré et un conseiller pour le Qatari, à
présent discrédité, Mohamed Bin Hammam, qui a remporté contre l’Australie pour le tournoi de
2022. Hargitay a persuadé ses clients australiens de financer un stage à Chypre pour l’équipe des
moins de 20 ans de Trinidad. Mieux encore, Hargitay était aussi un conseiller rémunéré de Jack
Warner au moment où le paiement de 462 000 $ fut extorqué à la FAF.
CHAPITRE 9
Chuck Blazer s’est empiffré dans les restaurants les plus chers du monde. Le football, ça paye
bien ! Quand, à la fin de l’année 2012, les nouveaux dirigeants de la Concacaf ont enfin réussi à le
virer, ils lui ont interdit de toucher à l’argent de la confédération. Fini l’accès au distributeur
automatique ! Mais malheureusement, ils ont oublié d’avertir la banque à temps. Très rapide, Chuck
s’est dépêché de passer un ordre d’un montant de 1,4 million de dollars. Quelques jours plus tard,
petite vérification de Chuck auprès de sa propre banque dans le paradis fiscal des îles Caïmans. Le
transfert a-t-il bien eu lieu ? C’est bon. L’argent était bel et bien là, sur son compte. « Yessss ! »
Si vous avez la chance ou la malchance de croiser un jour Charles Gordon Blazer, vous n’êtes
pas près de l’oublier ! C’est un monstre aux bras et aux jambes bien dodus, à la tête extra large
affublée d’une magnifique barbe blanche de père Noël.
Regardez le de plus près. C’est le ventre qui fait s’arrêter les piétons dans la rue, qui projette son
ombre au crépuscule, qui fait faire des embardées aux jets privés sur les pistes d’aéroports. Il ne peut
monter dans une voiture. La FIFA devait louer un van à portes coulissantes pour lui. Depuis combien
de décennies ses testicules n’ont-elles pas vu le soleil ? On se demande, comment le Ventre est devenu
aussi énorme ? Pourquoi n’arrête-t-il pas de se gaver de telles quantités de nourriture ?
Pourquoi passe-t-il son temps à bloguer, photographies à l’appui, sur toutes ces choses que les
gens ordinaires comme vous et moi ne feront jamais ? Chuck rencontre des présidents et des
premiers ministres, des reines de beauté, des milliardaires et des stars du football. Pourquoi ne cesse-
t-il de nous lâcher les noms des célébrités qu’il rencontre ? Quel est ce besoin de nous dire par le
menu qu’il bâfre dans les restaurants les plus chers du monde, avec des vins fins ? Pourquoi ce besoin
de se faire remarquer ? Quel est le secret de cette fringale ?
Je l’ai observé pendant plus de dix ans, sentant dès le début qu’il était corrompu, recueillant peu
à peu des tuyaux sur ses vols jusqu’à ce que je finisse par découvrir son mode opératoire. Une
demande à une source de confiance et j’eus la preuve qu’il s’était servi dans les caisses du foot à
hauteur d’au moins 20 millions de dollars, et vraisemblablement beaucoup plus.
Maintenant je crois avoir trouvé la raison de son si gros ventre. Chuck Blazer savait que l’IRS
(le fisc américain) et le FBI finiraient par lui tomber dessus. Donc, chaque jour, chaque repas pouvait
être le dernier avant que ses bourreaux l’emmènent. En attendant ce sort funeste, il lui fallait bien
manger, manger cher, manger riche, manger les meilleurs plats mitonnés dans les meilleures
cuisines du monde… Et peut-être qu’avant de monter sur l’échafaud, son poids pourrait faire sauter
ses liens et le ferait s’échapper… Comme son vieux compère, cet autre criminel de Jack Warner, le
roi de l’évasion ! Pourquoi Chuck ne suivrait-il pas son exemple ?
Vers le milieu des années 1990, la Concacaf a changé l’adresse de son siège pour aller
s’installer au 17e étage de la Trump Tower sur la 5e avenue à New York. Découvrant cette nouvelle
superbe adresse, Chuck a aussi décidé de déménager. Et il a choisi de s’installer un peu plus haut,
dans un nid douillet du 49e étage. Il s’y est fait aménager un bureau dans son luxueux appartement. On
a mis des années à découvrir qui payait.
Mel Brennan, qui s’était lancé dans l’aventure de la Concacaf simplement parce qu’il aimait le
football, se souvient de la première fois où il fut convoqué par le boss. « Tout le monde au bureau
avait instruction de garder sa messagerie ouverte en permanence. De la sorte, il pouvait donner ses
ordres aux abeilles sans avoir à leur parler, » se rappelle Mel Brennan qui s’était trouvé un job à la
Concacaf par amour du football.
Mel se souvient de la première fois où il fut convoqué en haut. Il s’attendait à trouver son patron
vêtu d’un costume haut de gamme sur-mesure, comme lors du Mondial ou d’autres tournois, des
réunions d’affaires ou de comités.
Ce matin-là Chuck sortit du bureau en caleçon et en maillot de corps. Il lui donna ses instructions
et retourna dans l’obscurité de son bureau, s’assit dans son fauteuil, son ventre prodigieux pesant sur
ses jambes écartées, son caleçon multicolore éclairé par la lumière crue des écrans de ses
ordinateurs.
Mel Brennan n’était pas au bout de ses surprises. « Curieusement, la première chose que cet
homme m’a dit sur lui était qu’il voulait écrire un livre intitulé Quarante ans de femmes aux pieds
froids, où il raconterait quatre décennies de tentatives féminines pour glisser leurs orteils froids dans
les replis douillet de son énorme panse.
Au neuvième jour du mandat de Mel en tant que Chef des projets spéciaux de la Concacaf son
patron l’invita à dîner. « Tu sais où on va ? » me demanda Chuck, l’air mystérieux. « Au Scores. La
nuit risque d’être longue. »
Au Scores ? Le fameux club de strip-tease haut de gamme ? Mel prit son téléphone et appela chez
lui.
« T’as besoin de demander la permission à ta femme ? beugla Chuck.
– Non, je veux juste lui dire que la soirée sera longue, comme tu dis », répliqua Mel
prudemment.
« Bienvenue M. Blazer, heureux de vous revoir » annonça le portier. Une section entière de
l’établissement était réservée ce soir-là pour un groupe de la Concacaf. On leur servit du filet
mignon, des massages d’épaules et il y avait un petit téléviseur dans un coin qui diffusait un match de
foot.
Au moment de partir, Chuck paya la note. Le mode de paiement surprit quand même Mel
Brennan. La carte American Express de Blazer était noire ! Mel n’en avait jamais vu de telle. Peu de
gens possèdent ce genre de carte, connue sous le nom d’AMEX Centurion. Ce n’est pas la peine
d’appeler pour l’inscription. C’est un club sur invitation uniquement. Les détenteurs de ce genre de
carte détiennent en moyenne 16,3 millions de dollars de patrimoine et un revenu annuel de 1,3 million
de dollars.
Blazer avait mis en place toute une chaîne de cartes de crédit à la Concacaf qui finissaient
obligatoirement sur la sienne, sa Centurion, tout ceci pour accumuler des points récompenses AMEX.
Entre 2004 et 2011, la Concacaf mit pratiquement 30 millions de dollars sur sa carte. Blazer affirme,
de son côté, que seulement 3 millions lui étaient vraiment destinés. Les enquêteurs dépêchés par la
nouvelle équipe de la Concacaf sont d’un autre avis, mais ils manquent de preuves. Quoi qu’il en soit,
ces 3 millions de dollars furent quand même payés par les caisses de la confédération pour le bon
plaisir de Chuck.
Chuck Blazer a sorti plus de 20 millions de dollars pour les placer dans des comptes off-shore
des îles Caïmans et des Bahamas entre 1990 et 2012, date de son renvoi. Quand Jack Warner est
devenu président de la Concacaf en 1990, il décida de choisir Blazer pour devenir secrétaire général.
Au mépris de toutes les bonnes règles de gouvernance, Blazer fut aussi nommé trésorier. En fait, il ne
rapportait qu’à lui-même. Personne d’autre n’était habilité pour étudier de près les finances de la
Concacaf.
Blazer signa un contrat avec une compagnie privée (dont il était le propriétaire) pour l’aider
dans son rôle de secrétaire général. Le point le plus important était évidemment sa rémunération
mensuelle et ses bonus sous forme d’une commission de 10 % prélevée sur toutes les rentrées de
sponsoring et de droits TV. Les commissions et la rémunération mensuelle étaient envoyées – off-
shore évidemment – à la Barclays Bank de Grand Cayman et à la First Caribbean International Bank
aux Bahamas. Ces comptes appartenaient prétendument à des compagnies dépendant de la Concacaf.
En fait, ce n’étaient que des coquilles vides qui n’ont jamais rendu le moindre service à la Concacaf
autre que blanchir l’argent de ce bon vieux Chuck et le faire échapper au fisc américain.
Le contrat initial de Blazer avait expiré en 1998 et n’avait jamais été renouvelé. Mais cela ne le
gênait en rien, car Jack Warner n’arrêtait pas de balancer d’énormes sommes d’argent sur ses
comptes off-shore. De plus, cela réduisait les chances d’être découvert par le fisc américain. Blazer
avait aussi un autre compte dans une branche de la banque Merrill Lynch aux Caïmans. Il s’en servait
pour encaisser les profits des ventes illicites de billets de la Coupe du monde.
Comme personne à la Concacaf n’examinait en détail ce qu’il faisait, Blazer élargit
tranquillement son assiette de revenus, étendant ses 10 % sur le sponsoring et les droits de
retransmission télévisuels aux ventes de billets et à la location de suites de luxe et à la concession de
parkings et de salles pour conférences ou réceptions. À la fin, il arrivait que certaines années il se
serve pour plus de 2 millions de dollars. Mais si vous regardiez les comptes de la Concacaf –
auxquels très peu de personnes ont accès – vous n’y trouveriez aucune mention relative aux
indemnités du secrétaire général. Juste une ligne intitulée « commissions » sans précision du
bénéficiaire.
Parfois, afin de ne pas attirer l’attention, Blazer divisait les sommes qu’il s’appropriait. En
octobre 1988 il scinda en paiement de 150 000 dollars en trois à l’une de ses sociétés paravent et fit
trois chèques de 50 000 dollars le même jour. Une autre fois il fit deux paiements de 500 000 dollars.
Chaque année, il se fabriquait ses « commissions » et ses « revenus » dans les comptes de la
Concacaf et déduisait tous ses frais de location de la Trump Tower et toutes ses dépenses diverses. Il
n’y a aucune preuve qu’il ait, un jour, payé quoi que ce soit de sa propre poche.
Le loyer mensuel pour le luxueux appartement de la Trump Tower était de 18 000 dollars. Un
tiers était payé directement par la Concacaf. Les deux tiers restants étaient pris sur les « frais » payés à
Blazer. Il vivait gratuitement !
Chuck vit qu’il avait une chance d’imiter son ami Warner et d’arriver enfin à la FIFA. En
décembre 2005, au département financier de la FIFA, le vice-président Jack Warner valida un
paiement de 3 millions de dollars à la Concacaf pour la construction d’un studio télé. Ceci avait été
approuvé par le département marketing et télévision, alors dirigé par le Français Jérôme Valcke,
l’actuel secrétaire général de la FIFA. Ce paiement fut ensuite validé par Jeffrey Webb, le président de
la fédération des îles Caïmans, membre du comité d’audit interne de la FIFA.
Blazer étudia ce versement de très près et s’offrit une commission de 10 %, soit 300 000 dollars.
Il partit avec sans problème ! Avec un tel exemple, vous pouvez commencer à imaginer le nombre de
magouilles, de remboursements de frais extravagants, d’indemnités de représentation bidon et autres,
pendant les dix-sept années passées par Chuck au comité exécutif de la FIFA.
Blazer et Warner ont bien failli se faire ramasser au printemps 2002, à l’occasion de la
conférence de la Concacaf organisée au Lowes Beach Hotel de Miami Beach. J’étais là, mais l’entrée
m’a été refusée. Contrairement à toutes les conférences parrainées par la FIFA, la presse n’était pas
acceptée. Par hasard, je me suis pourtant retrouvé avec Warner dans un ascenseur bondé. On montait
lentement et je lui ai demandé, devant une vingtaine de touristes américains, de bien vouloir
m’expliquer pourquoi il était opposé à la liberté de la presse. Il rumina sans desserrer les dents, fou
de rage.
Son gros problème, ce week-end-là, était un souhait émis par la fédération mexicaine. Cette
dernière voulait remplacer Warner par un ancien arbitre des années 1990, Edgardo Codesal. Elle
voulait également des éclaircissements de la part de Blazer sur quelques éléments un peu bizarres du
rapport financier. Un délégué mexicain se leva et posa sept questions. Il s’interrogeait sur la
cohérence et la façon de présenter les chiffres. Ainsi, il voulait savoir à quoi correspondaient les
presque 1,195 millions de dollars inscrits dans la catégorie « commissions », mentionnés dans la
partie marketing du rapport financier. Blazer répondit : « Cela correspond à une décision du comité
exécutif prise en 1990, de compenser les frais du secrétaire général via des commissions sur les
rentrées d’argent liées au marketing et au sponsoring. Il est bien entendu que tout cela, ainsi que les
autres dépenses, est en conformité avec les budgets approuvés par le congrès. »
Normalement, toutes les conférences de la Concacaf étaient enregistrées. Mais quand les
enquêteurs écoutèrent la fameuse cassette de 2002, elle était vierge… La réponse de Blazer avait été
effacée de la bande-son.
Le Ventre. Blazer ne vous laissera pas en réchapper. Il s’en servait comme d’une barricade,
empêchant ses victimes d’éviter d’être pris en photo par sa petite amie Mary Lynn. Pire encore, il a
créé en 2006 un blog pour exhiber ses trophées. Il s’intitulait « Voyages avec Chuck et ses amis » et
l’on y vit Nelson Mandela coincé dans un petit avion entre le Ventre et le sourire tout en dents de
Mary Lynn, dirigés comme toujours sur l’objectif de l’appareil. Pis encore, en décembre 2013, alors
qu’il était en pleine disgrâce, il dégrada la mort de Mandela en y ajoutant son propre hommage
insipide. Des centaines de victimes devaient ainsi donner l’accolade à Chuck ou Mary Lynn, ou aux
deux. Professionnels – comme Bill et Hillary Clinton, il savait prendre cet air de dire « Je ne sais pas
qui est cette personne mais je suis si heureux de la voir. » Chuck scanna et mit en ligne son
accréditation à la Convention républicaine de Minneapolis en 2008 avec la légende : « McCain – amis
et invités de la famille », juste pour que l’on sache qu’il était un homme important.
L’appareil photo de Mary Lynn a dû quand même frôler la surchauffe de temps en temps. Elle
prend ainsi deux clichés de l’ancien footballeur anglais Bobby Charlton. Elle est là aussi, en tant que
photographe officielle, quand Chuck s’impose à côté de Mohamed Ali dont il trouve le moyen
d’écorcher le nom sur son blog. Les vautours réussissent aussi à arracher une image de Desmond
Tutu assis sur un canapé, à moitié écrasé par le Ventre. Sur son blog, Chuck l’appelle « l’évêque »,
ignorant que le grand homme est archevêque depuis 1986. Accompagné de son petit-fils, le Ventre
réussit aussi à mettre le grappin sur Gordon Brown, le Premier ministre britannique, qui se demande
bien qui sont ces gens qui le kidnappent.
L’âge et ses diverses infirmités n’arrêtent en rien ce rapace. Même Fay Wray, la vieille star du
premier King Kong de 1933, est happée par son appareil photo. Ça n’a pas l’air de lui plaire. Sur le
cliché, elle a l’air de s’adresser à l’objectif en pestant contre ses agresseurs : « Mais qui est ce gros
bâtard qui me reluque ? Qu’est-ce que c’est que cette bonne femme sur mes genoux et qui me serre
tellement la main que je ne peux même pas la retirer ? » Chuck fait une faute d’orthographe à son
nom aussi.
Poutine est un défi d’une tout autre taille pour Chuck qui fait tout ce qu’il peut pour se montrer
prévenant. Il publie sur son blog des photos du maître du Kremlin posant en aventurier macho
pendant ses vacances et ne peut s’empêcher de dire le plus grand bien d’Aeroflot. « Je ne fais que
rarement des commentaires sur les compagnies aériennes. Il n’y a pas grand-chose à dire le plus
souvent. Pourtant, il y a quelques années, en passant par Moscou pour aller au championnat du monde
féminin des moins de 20 ans, j’ai trouvé que les meilleurs plats étaient ceux de la compagnie
nationale russe, déclare le Ventre. Je n’ai jamais été déçu. Les apéritifs, la soupe, la salade, le choix
des plats principaux, les desserts rivalisent avec ceux des meilleures compagnies, voire les
dépassent. »
Les commentaires du Ventre à Moscou sont du même tonneau : « Mary Lynn et moi-même allons
tranquillement au Vogue Café, l’un des meilleurs restaurants de Moscou avec un menu absolument
fantastique. Bien qu’un peu distraits par la tablée voisine, constituée de top models, nous avons
vraiment apprécié. GQ est aussi un club hyperchic pour la suite de la soirée, avec en plus un
restaurant aussi bien pour le midi que pour le soir. »
Le pape aussi a l’honneur d’être photographié avec Chuck lors d’une audience du comité
exécutif fin 2000. Blazer colle sa truffe à côté de la tête de Jean-Paul II au moment de lui serrer la
main. Le souverain pontife demande à Sepp Blatter d’utiliser son pouvoir pour faire la promotion des
valeurs morales et de la solidarité. Blatter acquiesce solennellement d’un mouvement de tête.
Tout va toujours à merveille pour le Ventre, même quand le reste du monde risque de
s’effondrer ! Extrait du blog au début de l’explosion de la bulle financière : « J’ai eu un appel de mon
ami et collègue Ricardo Teixeira. Il était en ville avec sa femme Anna et ses filles Antonia et Joanna.
Pendant que nous faisions nos courses dans Spring Street, au cœur de Soho, c’était dur d’imaginer
que ces derniers jours la Bourse américaine s’effondrait et que les banques risquaient la faillite. »
Mais Chuck va encore plus loin dans son billet. « Ricardo est le président le plus travailleur de
toutes les fédérations nationales… Il ne pense qu’à sa fédération… Et il a de quoi être très fier… »
Pas besoin d’acheter le guide Michelin pour manger à New York. Le Ventre a testé pour vous et
fait un rapport complet sur tout ce qui se mange ! Le meilleur steak : le « porterhouse » de
Wolfgang’s. « Vous pouvez aussi avoir un dîner excellent au Dutch, un endroit très chaud de New
York situé au 131, Sullivan Street à Soho. Chez Elaine, 2 e Avenue entre les 88 et 89 e rues, il y avait de
nouveaux amuse-bouche, comme des boulettes de veau et des noix pistaches. Pour moi, une côte de
veau entière a été pilée et transformée en une côte de veau parmigiana. Délicieuse ! » Le Ventre se
goinfre régulièrement chez Terrase et Scarlatti. « Quasiment toutes les personnalités du football sont
venues dîner avec moi au restaurant Campagnola sur la 1re avenue entre les 73 et 74 e rues à New
York, dans l’Upper East Side. »
Et pour les petits creux ? Le Ventre a tout essayé aussi. « C’est chez Barney Greengrass qu’on
sert le meilleur saumon aux œufs et oignons avec sa sauce crémeuse à base de harengs et ses galettes
de pommes de terre. » Merveilleux ! « Jack Warner est en ville ! Super. Un grand dîner hier soir au
BLT Market. » Le comité de candidature de la Russie est à New York pour essayer de rallier le Ventre
dans son camp. « Leur choix était fantastique. L’Atelier de Joël Robuchon à l’hôtel Four Seasons.
Simplement superbe. »
Une délégation anglaise trouve aussi de nouvelles excuses pour le faire encore grossir. Lord
David Triesman et David Dein l’emmènent au Oak Room à l’hôtel Plaza, à Central Park South. Le
Ventre veut que tous ses lecteurs sachent qu’il considère ce style de vie comme normal. Même si
personne ne peut suivre…
Quelquefois, il tombe dans une sorte d’allégresse. « Le lendemain de la réunion du comité
exécutif, alors que la paix et la tranquillité étaient revenues sur New York, Guillermo Cañedo et sa
femme Adriana nous ont rejoints pour un dîner au Eleven Madison Park. Cela faisait des semaines que
nous essayions de réserver une table. Heureusement, nous avons réussi à prendre la place de
quelqu’un pour le dernier service à 21 h 45. Ce qui va suivre restera pour moi l’une des meilleures
expériences culinaires de ces dix dernières années. C’est vraiment génial de pouvoir établir des
relations de cette qualité dans un restaurant américain véritablement incroyable. »
Le Ventre n’arrose pas ses montagnes de nourriture avec de l’eau fraîche. « Michel Platini sait
que l’un de mes vins favoris est le château-figeac, un grand saint-émilion de la région de Bordeaux.
Avec lui, nous nous sommes assis dans un bistrot français de New York, le Charlot (69 e rue, entre
Madison et Park Avenue) et nous avons ouvert une bonne vieille bouteille, que je gardais pour une
grande occasion.
» D’un autre côté, je conserve aussi d’excellentes relations avec les vins de Toscane, en Italie, et
en particulier le masseto Ornellaia. Entre le figeac et le masseto, il m’est difficile de trancher. »
Le Ventre nous donne vraiment de bons exemples de son style de vie et des relations qu’il peut
avoir avec les autres membres du comité exécutif de la FIFA. Lors de la Coupe du monde 2006 :
« Nous avions fait un excellent repas, après l’apéritif, au Bayerischer Hof de Munich. Le dîner s’était
tenu dans une salle privée au second étage, avec un joueur de harpe très talentueux qui nous avait
accompagnés de ses douces mélodies. Nous avions eu l’honneur de recevoir à notre table le Dr João
Havelange, le président honoraire de la FIFA, et sa femme Anna-Maria. Nous allions fêter les 90 ans
du président en chantant en cœur “Happy Birthday to you”. »
Le Ventre continue sa tournée des grands restaurants allemands. « Tous les grands
établissements de Berlin avaient été réservés depuis des semaines. Mais nous avons eu de la chance en
trouvant une table au Lorenz Adlon, un incroyable restaurant français au premier étage de l’hôtel
Kempinski. La vue panoramique sur la porte de Brandebourg était superbe.
» Je dois bien admettre que la nourriture était d’une qualité encore supérieure à celle de la vue.
Nous avons commencé par lorgner les menus dégustation. Le premier, de saison, avec cinq plats, le
second avec sept. Si cela ne vous attirait pas, il y avait encore deux pages complètes de plats à la
carte. Nous avons laissé de côté les menus dégustation pour aller vers des entrées et un plat principal.
Le choix des vins était difficile aussi. Je finis par en trouver un que tout le monde allait apprécier et
nous avons bu ces trois bouteilles en mangeant un plat merveilleux. Mary Lynn et moi-même avons fini
avec un soufflé au chocolat. »
Puis le Ventre prend la route de Cologne. « Le dîner était fabuleux, avec au choix du poisson
dans une sauce crémeuse ou encore un ragoût de veau dans une sauce au vin. » À Munich, le Ventre
commence l’échauffement dans une brasserie ! « Il se passe quelque chose à Munich avec cette bière.
Tout devient magique même pour qui n’est pas un gros buveur de bière. Les saucisses étaient très
bonnes aussi… Et les bretzels… Même les petits bouts de radis noir… Hmmmm… Les bretzels salés…
le radis noir… les bonnes saucisses…
» Après ça, cap vers Starnberg, sur le lac du même nom, pour trouver un charmant Country Inn.
La nourriture était grandiose. Bavaroise, pleine de saveurs et de calories. Vraiment délicieuse. Les
apéritifs que l’on avait commandés s’appelaient “Vorspeisen”, ce que l’on peut traduire par “les
préliminaires”… »
Le Ventre conserve un souvenir ému du dîner. « Le grognement de satisfaction après les quatre
plats, dont les saucisses de Nuremberg et la choucroute, des nouilles que je peux décrire comme un
croisement entre des fettucines Alfredo et des macaronis Kraft ; ensuite un plat régional avec les
raviolis les plus délicieux et énormes qui soient. Finalement, les poissons du coin servis avec des
galettes de pommes de terre n’ont pas empêché Norbert, notre hôte, de reprendre le menu pour
commander les plats de résistance ! Je ne savais pas si j’allais pouvoir le suivre ! Mais Norbert nous
dénicha un plat en plus, sans doute pour nous prouver que l’on ne pourrait jamais manger bavarois
deux jours de suite ! Je n’en pouvais plus, mais quelle soirée !
» Mary Lynn était trop polie pour refuser. Norbert lui commanda un poisson couvert d’amandes
broyées accompagné de trois grosses pommes de terre farcies d’échalottes et avec des légumes
vapeur. Naturellement, Mary Lynn, qui peut encore porter des robes qui iraient à une adolescente, se
nourrit sainement.
Norbert, suite à mes protestations, indiqua qu’il voulait seulement commander quelques « à
côtés » sous la forme de Brotzeit. J’aurais dû me méfier dans l’étincelle dans son regard. Un plateau
de viandes froides (comme une assiette anglaise), fromages et de pâtes à tartiner atterrit sur la table,
avec des tranches de pain noir allemand.
« Pour terminer, » annonce Norbert, « un repas allemand sans dessert est incomplet !!! » Mary
Lynn lève les bras au ciel en signe de protestation, en vain : Norbert lui commande une crème
bavaroise. Blazer sait que Norbert a raison et commande rapidement : Je prendrai un Strudel aux
prunes avec de la crème à la vanille. « Je sais que Norbert a commandé quelque chose pour lui mais
une fois mon dessert servi, j’ai eu une sorte de choc de glucose et je ne me souviens plus du tout de ce
que c’était. Le café, pensai-je, me tiendrai éveillé sur le chemin du retour à Munich, mais hélas, mon
corps succomba aux effets de la gourmandise et je glissai dans la somnolence jusqu’à notre arrivée
au Bayerischer Hof. »
Le foot n’avait pas besoin de dépenser de l’argent pour des appartements de luxe à Paradise
Islands aux Bahamas. Il l’a quand même fait parce que Chuck voulait une villégiature dans les
Caraïbes et le revenu de sa location à des vacanciers. Personne ne vérifiait ce qu’il faisait de l’argent
de la Concacaf. Et celle-ci paya donc les dépôts à hauteur de 910 000 dollars pour deux appartements.
Ici les formalités administratives s’emmêlent un peu mais Blazer se retrouve propriétaire de trois
appartements au troisième étage de l’immeuble imposant du Reef – l’un des bâtiments les plus laids
des Caraïbes. Une fois acquis il en transféra la propriété à une autre de ses sociétés bidon, laquelle
appartenait à deux autres sociétés tout aussi bidon de Nassau.
Une maison de vacances aux Bahamas ne lui suffit pas. Blazer en veut toujours plus. D’autres
fonds de la Concacaf ont été utilisés pour acheter deux appartements au Mondrian South Beach Hotel
Residences de Miami. Le Mondrian est un hôtel-résidence de luxe donnant sur l’océan, doté d’un
grand restaurant. Les appartements – un deux-pièces et un studio attenant – ont quand même coûté
810 000 dollars.
C’était toujours un problème de transporter le Ventre dans New York. Les taxis étaient toujours
trop petits ! La location d’un van prenant du temps, Blazer commanda un Hummer à 48 554 dollars,
sans oublier le parking à 600 dollars par mois pour garer la bête à proximité de la Trump Tower. Le
Ventre et Mary Lynn avaient assuré le Hummer, mais ils ne s’en servaient pratiquement jamais.
L’engin a fini ses jours à Miami dans un autre parking…
Il y eut aussi les affaires campagnardes ! Blazer voulait faire plaisir à Mary Lynn, lui montrer la
profondeur de leur amour et aussi de sa richesse ! Elle était de Caroline du Nord. Ses grands-parents
lui léguèrent une grosse ferme élégante, mais en mauvais état, sur la route 64, à la sortie de la ville de
Lenoir, sur les contreforts des Appalaches. Chuck décida de rénover ce bâtiment quasiment en ruine.
Ce fut une belle affaire. La façade fut complètement refaite avec des portes doubles donnant sur
la salle à manger, le salon, la salle TV et la cuisine. À l’étage, six chambres, toutes équipées d’une
salle de bain. Derrière la maison, sur la terrasse, une grande piscine avec un jacuzzi. Un voisin,
satisfait de voir la ferme « Lone Oak » ainsi restaurée, fut totalement surpris de découvrir que Chuck
avait construit une pièce secrète ultrasécurisée. Blazer acheta des quads et se promena dans sa
propriété en se faisant photographier avec tous les fermiers du coin !
Chuck s’occupe aussi de ses enfants ! Jason, un kinésithérapeute, fut payé 7 000 dollars par mois
en tant que directeur du service médical de la Concacaf. Papa ne se gêna pas pour envoyer
régulièrement Jason à Zurich et ailleurs pour y représenter le point de vue médical de la Concacaf. Sa
fille, Marci, avocate d’affaires, fut, quant à elle, nommée au comité juridique de la FIFA.
CHAPITRE 10
« Félicitations Jack ! Félicitations Maureen ! Vous êtes ma famille de Trinidad ! Je vous aime
tellement et depuis si longtemps. » Voilà le billet écrit par Chuck Blazer après le nul (0-0) arraché par
Trinidad face à la Suède lors de la Coupe du monde en Allemagne, en 2006. L’histoire d’amour va
durer encore plus de cinq ans. Et puis, celui que l’on surnomme « le Ventre » va s’attaquer sans faire
de détails à ce « pauvre » Jack et le faire tomber de son perchoir au sommet du football mondial.
Warner est devenu trop sûr de lui. Il sait que Blatter déteste les scandales à répétition liés à ses
trafics de billets pour les matches de la Coupe du monde. Le Suisse aimerait bien pouvoir virer de la
FIFA son encombrant allié des Caraïbes. Mais il n’ose pas. Il a trop attendu. Et Jack était en train de
changer de camp. L’occasion se présente : l’homme du Qatar voudrait pouvoir obtenir les 35 votes de
la Concacaf contrôlés par Jack Warner. Il a d’incroyables quantités de liquide pour les acheter. Pour
l’instant, Warner a tiré tout ce qu’il pouvait de la supercherie du Centre d’excellence et il est temps
pour lui de trouver de nouvelles sources de revenus.
Le Qatari Mohamed Bin Hammam a fourni l’argent pour acheter les votes nécessaires pour
faire élire Blatter en 1998 et aussi pour le faire repasser en 2002. Mohamed pensait qu’il avait un
accord avec Blatter et que ce dernier partirait en 2011, après un troisième mandat. Manque de chance,
ce bon Sepp n’a pas trop envie de laisser filer sa bonne place de président. Il va donc falloir le virer !
Mohamed a réussi à se faire nommer chef du « FIFA Goal Bureau », un département qui distribue
généreusement des fonds aux associations nationales. Il a ainsi réussi à acheter les soutiens de
l’ensemble des Asiatiques et des Africains. S’il pouvait obtenir maintenant l’appui de la Concacaf, ce
serait fatal pour Blatter. Le Suisse aurait alors trop peur d’être battu pour se représenter. On lui
rédigerait un certificat médical et Sepp n’aurait plus qu’à prendre sa retraite dans ses chères Alpes
suisses. La place de président serait libérée pour le couronnement de Mohamed Bin Hammam sans
besoin de s’embarrasser d’une élection.
Warner a convoqué une réunion des 25 membres de l’Union caribéenne de football (CFU). Tous
sont aux ordres de Warner pour l’élection présidentielle. Quant aux neuf autres membres de la
Concacaf, dont les États-Unis, et le Canada, ils n’auront plus qu’à suivre. Mohamed paye l’agence de
voyage Simpaul, qui appartient à Jack Warner, pour inviter tous les officiels du football de Trinidad
et Tobago au Hyatt Regency Hotel de Port of Spain, la capitale. Nous sommes le 10 mai 2011. Après
le discours de Mohamed, chaque délégation de la CFU reçoit une grosse enveloppe marron contenant
40 000 dollars en liquide pour les « frais »…
Jack Warner et Chuck Blazer se sont serré les coudes pendant plus de vingt ans, en volant de
concert et se protégeant mutuellement. Mais Chuck a compris la vraie raison de la visite à Trinidad de
Mohamed Bin Hammam. Il a compris aussi ce que contiennent ces enveloppes. Il en parle à quelques-
uns de ses amis également présents à cette réunion de l’Union caribéenne de football. Son plan prend
forme. Il fait photographier les enveloppes marron et les images sont transmises au siège de la
Concacaf à la Trump Tower à New York. Une vidéo est aussi filmée en cachette avec un portable.
Une fois que le Ventre estime avoir assez d’éléments accablants à sa disposition, il prend contact avec
un de ses amis avocats. En moins de trois semaines, avant la fin de ce mois de mai 2011, Blazer
constitue un véritable dossier à charge contre son ancien compère. Il l’envoie à la FIFA. Et voilà,
Warner est maintenant officiellement accusé de corruption !
Quelques semaines plus tôt, alors que je travaillais pour la BBC, j’ai rencontré Mohamed Bin
Hammam lors d’un congrès de l’UEFA organisé à Paris. Je l’ai interrogé sur les accusations de
corruption au sein de la FIFA. Réponse de Mohamed : « Nous ne sommes pas transparents. » Je lui
demande alors des précisions sur Warner, célèbre dans le domaine de la corruption. Réponse :
« Votre cause n’est pas la mienne. Votre information n’est pas la même que la mienne. Nous avons
différentes sources… » Je l’interromps : « Donc, Jack est un type bien… » Voilà une phrase qui reste
sans réponse. « Pour ce qui me concerne, tous les membres du comité exécutif font de l’excellent
travail. Nous devons tous les soutenir jusqu’à la mise en place de règles. Nous devons dire aux gens
clairement ce qui est noir et ce qui est blanc. »
Zurich, 20 juin 2011. Jack Warner fait enfin ses valises ! Il s’est un peu agité pendant quelques
semaines, mais les preuves sont vraiment trop grosses. Ayant obtenu ce qu’il voulait, Blatter est trop
fin pour enfoncer Jack Warner. Le jour de son départ, le Suisse se fend d’un discours parfaitement
calculé pour éviter tout débordement. Warner est évidemment au courant de tout le système de
corruption supervisé par Blatter. En tant que vice-président du comité des finances, il est aussi l’un
des très rares à savoir combien le président de la FIFA se rémunère en salaire, en frais de
représentation et en bonus divers.
Le discours à l’eau de rose commence. « M. Warner a décidé de quitter volontairement la FIFA
après pratiquement trente ans de loyaux services. Il souhaite se concentrer sur son travail pour le
peuple et le gouvernement à Trinidad et Tobago. Il va devenir président du United National Congress,
le parti principal dans le gouvernement de coalition. »
Ce communiqué de presse mielleux laisse croire que Warner a effectivement bien servi le
football. Et pourtant Blatter sait évidemment tout de son racket sur les billets du Mondial de football.
Quant à Havelange, il aurait raconté que le fameux centre d’excellence à Trinidad n’est qu’une
escroquerie de plusieurs millions de dollars qui ont permis d’acheter des votes. Cet hommage
embarrassant de Blatter à Warner se poursuit :
« Le comité exécutif de la FIFA, le président de la FIFA et tout le management de la FIFA ne
peuvent que remercier M. Warner. Il a tant fait en faveur des Caraïbes au sein de la Concacaf et du
football international. Après toutes ces années consacrées à la cause du football régional, national et
international, je ne peux que lui présenter mes meilleurs vœux pour la suite de sa carrière. »
Et là, Blatter pousse le bouchon un peu trop loin.
« En conséquence de la démission volontaire de M. Warner, toutes les procédures du comité
d’éthique de la FIFA qui avaient été lancées à son encontre ont été suspendues et la présomption
d’innocence est maintenue. » Innocence ? Le monde entier rit et enrage ; Sepp Blatter laisse Jack
Warner partir libre ! Le président n’en a rien à faire. L’embarrassant Warner a été lâché. Mais, plus
important encore pour la survie de Blatter au poste de président, l’homme du Qatar, qui avait presque
toutes les cartes en main pour le battre aux élections est, lui aussi, parti.
Le Ventre a gagné !
L’Amérique a un nouveau héros ! « Chuck Blazer est plein d’esprit, il est sociable et c’est un
lanceur d’alertes » déclare Associated Press. C’est un chevalier blanc ! « La personnalité et
l’accessibilité de Blazer font de lui l’un des membres les plus populaires de la FIFA. Il est le seul
Américain au sein de l’hyperpuissant comité exécutif de la FIFA. Il a passé trente ans à promouvoir le
football et il a montré qu’il était prêt à intervenir lorsqu’il sentait que le peu était en train d’être
dévoyé. »
Le plumitif d’Associated Press note quand même que Blazer vit dans la Trump Tower, mais il ne
se demande même pas comment il peut se permettre un tel loyer ! Blazer, tranquille comme Baptiste,
ose même s’autocongratuler : « Si vous regardez tout ce qu’a fait la FIFA, je suis vraiment très
satisfait. En seize ans là-bas, j’ai vraiment pu apprécier tous les progrès et évolutions. Tout a été très
positif ! » L’article ne fait aucune référence à son surnom embarrassant de « Ventre » ! Pratiquement
toutes les informations d’Associated Press sont issues d’un portrait de Chuck Blazer paru un an plus
tôt dans un magazine américain consacré au sport business. À cette époque, Jack et Chuck travaillaient
encore en duo. Dans ce papier-là, Chuck volait encore au secours de Jack. Les milliers de billets
supplémentaires vendus en 1989 pour le match entre les États-Unis et Trinidad ? Le Ventre dégageait
dans les tribunes ! « La presse a fait beaucoup de bruit là-dessus, mais tout cela ne valait pas grand-
chose. »
Et le scandale de 2006 ? Quand Warner fut pris en train de revendre au marché noir des milliers
de billets ? Pas de problème non plus. « C’est le résultat du changement de politique au niveau de la
FIFA. Toute la billetterie était à revoir à l’époque. Warner s’est occupé du problème et a apporté aux
pratiques les corrections nécessaires. Cela paraît plus grave que ça ne l’était vraiment. Il a été
censuré et non expulsé. »
La presse américaine a son nouveau héros et rien ne peut inverser la tendance. Le New York
Times regarde le blog du Ventre et annonce : « Chuck Blazer emmène des fans avec lui dans ses
voyages au service du football moderne. » Au service ! Grands dieux !
Les officiels du football aux États-Unis ne firent guère mieux. « Nous montrons l’exemple et la
plupart des gens s’accordent à dire que nous sommes une organisation très morale et éthique,
déclame Dr S. Robert Contiguglia, président de la fédération américaine de 1998 à 2006. Nous avons
soutenu Jack Warner et Chuck Blazer lors de l’élection de Jack. Et nous avons également soutenu
Sepp Blatter pour l’ensemble de son œuvre dans le football. Nous avons toujours très bien travaillé
avec eux et eu de très bonnes relations. Il a ajouté : « Blatter est un paragon de l’humanitarisme. »
Le cas d’Alan Rothenberg, vice-président de la Concacaf, est un peu plus délicat. Il s’est fait
remarquer une première fois en s’offrant un petit bonus de 7 millions de dollars, histoire de se
remercier lui-même d’avoir présidé le comité d’organisation de la Coupe du monde 1994 aux États-
Unis.
Revenons à 2002. Quand je commence à sentir les remugles de la corruption au sein de la
Concacaf, j’envoie un mail à Rothenberg en espérant pouvoir lui parler. Il me répond : « Je ne vois
pas l’intérêt de parler à un homme armé d’une hache de guerre. Si vous avez le moindre sens de
l’impartialité, vous devrez reconnaître les énormes progrès du football sur et en dehors des pelouses.
Ces progrès ont été l’œuvre au niveau mondial du président Blatter, qui était auparavant secrétaire
général, et au niveau régional du président de la Concacaf Jack Warner et du secrétaire général
Chuck Blazer. »
Cette réponse grossière démontre une fois de plus le pouvoir de Warner, Blazer et Blatter sur
cet avocat et banquier américain multimillionnaire. Rothenberg a espéré un moment rentrer au comité
exécutif de la FIFA en 1995, mais Warner l’en a empêché pour y installer son ami escroc Blazer.
Rothenberg aurait dû crier au scandale. Eh bien non, il a dit amen.
« Vous êtes un journaliste nul. » Voilà le mail que m’envoya Chuck Blazer un mois après la
démission de Warner. Deux mois plus tard – en octobre 2011 – Blazer annonçait à son tour qu’il
démissionnait de son poste de secrétaire général de la Concacaf. Après Warner, au tour de Blazer…
Voilà comment s’est déroulée cette partie-là de l’histoire. J’étais vraiment étonné par l’absence
de critique des papiers sur Chuck parus aux États-Unis. Pourquoi ces andouilles de journalistes ne
s’étaient-ils pas rendu compte que si Jack était un escroc, le Ventre devait en être un aussi ? Pendant
plus de vingt ans, ces deux inséparables larrons avaient floué le monde du football, et dans les
grandes largeurs !
Il était temps de creuser maintenant. Je connaissais depuis des années les rumeurs selon
lesquelles le Ventre se servait, prenant 10 % des droits télé de la Concacaf et des revenus du
marketing. Mais il y avait plein d’autres histoires de corruption à dénicher. Il était temps de
comprendre comment Blazer faisait pour engraisser. Chuck et Jack gardaient au secret tous les
rapports financiers. Seul un petit cercle d’officiels dévoués avait eu l’occasion d’en voir des copies.
J’ai envoyé un mail à un contact. Pouvait-il m’aider ? Yes ! Quelques jours plus tard, je recevais
une flopée de rapports de la Concacaf. Le Ventre était encore bien plus vorace et fuyant que je
l’imaginais. J’ai commencé par les documents les plus récents, ceux de 2010. Les comptes avaient été
audités. Du moins, c’est ce que Chuck affirme en page 38 du rapport. À la page 41, Kenny Rampersad,
le comptable de Jack Warner à Trinidad, affirme que tout a été visé dans son « rapport d’auditeur
indépendant ». Ce n’est pas vrai évidemment. Rampersad n’était pas un auditeur et ne pouvait même
pas prétendre à ce titre. Blazer et Warner le savaient très bien. Mais personne parmi les nombreux
élus de la Concacaf n’aurait osé dire que Kenny Rampersad n’était qu’un simple comptable !
La trace du vol se trouve en page 50. La première moitié de la page s’intitule « Administration et
généralités ». Dans la liste des dépenses telles que papeterie, fournitures diverses, parc automobile et
entrertien des bâtiments figurent les salaires et les bonus des salariés, pour un montant de
1 077 944 dollars. On pourrait supposer que la paye de Chuck Blazer se trouve là, mais on aurait tort.
La deuxième moité de la page est intitulée : « Marketing, ventes et relations publiques ». Perdus
au milieu des frais d’imprimerie (21 373 dollars) et des cadeaux et autres récompenses
(21 670 dollars), il y a une ligne « Commissions et honoraires ». C’est là. Pas d’indication sur le ou
les noms des bénéficiaires. En 2010, il y en a quand même pour 1 919 671 dollars. En 2009, c’est
encore mieux : 2 622 714 dollars. Sur une période de cinq ans, l’homme invisible au gros ventre s’est
accordé la modeste somme de 9,6 millions de dollars en plus de ses honoraires de secrétaire général.
Une autre source me donna des documents montrant comment Blazer s’arrangeait pour se faire
verser ses commissions sur des comptes off-shore aux îles Caïmans et aux Bahamas. Il était peu
probable que le fisc américain soit au courant qu’il gagnait autant d’argent.
Un petit mail à Blazer pour lui demander de m’expliquer cette façon originale d’être payé. Je lui
demande de me répondre assez vite, car j’approche de l’heure limite pour livrer mon article au
journal. Sa réponse arrive très tard. Je sens qu’il est maintenant bien gêné aux entournures.
Pourquoi ? Dans sa réponse, tout est trop long. Même le texte. Deux pages de phrases qui n’en
finissent pas, trop polies pour être honnêtes.
Blazer n’a pas d’autre choix que de me confirmer ses 10 % de commission. Mais il affirme que
tout est conforme aux normes du business moderne – sans préciser lesquelles. C’est du flan !
Comment allait-il répondre à ma question sur le fait qu’il omettait de dire que c’était lui qui percevait
ces commissions ? Il tente de s’en sortir en manipulant des formulations bizarres, en tentant de semer
la confusion dans mon esprit. Je suis sûr que vous avez déjà rencontré ce genre d’escroc. Ils jouent
sur les mots. Ils emploient des termes inconnus, ils essaient de vous intimider. Et là, le Ventre nous
sort une démonstration lumineuse. Il répond que « tout a été rapporté au centime près aux membres de
la Concacaf, avec la même précision de granulation que tous les autres éléments du rapport
financier ».
« Précision de granulation ? » Granulaire, cristallisé, granuleux… Mais c’est quoi, ce charabia ?
En langage de tous les jours, le Ventre voulait sans doute signifier que, selon lui, il va de soi qu’il
n’était pas important que les employés de la confédération ne soient pas au courant qu’il les arnaquait
de millions de dollars par an. Blazer confirma qu’il avait employé son fils Jason en tant qu’officier
médical de la Concacaf à 7 000 dollars par mois. Mais là, il se mit à trembler. Il commençait à
s’énerver. « La question sur mon fils est complètement déplacée. Je suis une personnalité publique et
je suis victime de harcèlement de votre part, simple marchand de papier et de bouquins. Vous ne vous
intéressez même pas à la recherche de la vérité. »
J’ai publié cette histoire sur mon blog avec un titre bien senti : « Heureux Chuckie ! Blazer
touche ses 10 % incognito sur les contrats de sponsoring ».
Une autre affaire méritait aussi une petite enquête ! Sur son blog, le Ventre avait publié une série
de photos d’une Mercedes de collection qu’il avait fait rénover à Zurich. Le Ventre posait à côté de la
belle voiture, mais il avait dissimulé le numéro de la plaque minéralogique avant de mettre le cliché
en ligne. Seulement, il avait juste oublié qu’il y avait une autre photo de la Mercedes, cette fois avec
sa femme Mary Lynn, prise à côté du lac de Zurich. Je vérifiai évidemment la plaque – ZH 627 187 –
auprès du canton de Zurich. Et, surprise, je découvris que l’heureux propriétaire n’était autre que la
FIFA qui la gardait dans son parking souterrain. On peut imaginer que Blazer avait caché cette petite
fantaisie au fisc américain. Un porte-parole de la FIFA me dit, les lèvres pincées, que la FIFA faisait
payer à Blazer la location de la place de parking réservée à l’engin.
La dernière grande éructation de Ventre, « vous êtes nul, comme journaliste », avait été poussée
du haut de la Trump Tower le 17 juillet 2011 à 16 heures 57 minutes et 21 secondes. Le compte à
rebours pour l’exploitation éhontée du football par la famille Blazer avait commencé.
Warner et Blazer furent poussés dans les poubelles de l’histoire du football. Blatter fit la
promesse qu’il y aurait bientôt une équipe dirigeante aux mains propres à la tête du foot des Caraïbes.
Puis il choisit des membres fiables du clan Warner-Blazer et les y installa. La première des qualités
requises pour le candidat était apparemment le manque d’envie de regarder en arrière pour connaître
l’ampleur des méfaits de l’infernal duo qui avait volé pendant près de vingt ans. Blatter décida de
nommer Jeffrey Webb, le boss du foot des îles Caïmans. Il passait pour être fiable, pour avoir été
pendant dix ans membre du comité d’audit interne de la FIFA.
Webb fut élu à la tête de la Concacaf lors du congrès de la FIFA de Budapest en mai 2012. À ses
côtés, au poste de vice-président, on retrouvait le vieil allié de Jack Warner, le capitaine Horace
Burrell de la Jamaïque. Il y avait deux sièges à pourvoir au sein du comité exécutif de la FIFA. Webb
prit le premier et Sunil Gulati, le président de la fédération américaine de football, prit le second.
Gulati est un vieil ami de Blatter !
En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé un vieux mail privé de 2002 envoyé par Jeffrey
Webb à Jack Warner, avec en copie Sepp Blatter. À l’époque, Blatter était attaqué par Issa Hayatou, le
patron du football africain. Hayatou était soutenu par certains membres de l’UEFA. Et son équipe de
campagne traînait dans les Caraïbes à la recherche d’électeurs… Elle se rendit aux îles Caïmans.
Le 4 avril 2002, Webb reçoit ses visiteurs. Il est très fier d’avoir posé les bonnes questions à la
délégation. Webb, comme Warner, veut obtenir la réduction du nombre de pays européens qualifiés
en phase finale de Coupe du monde. Un véritable suicide en termes de télévision et de marketing.
Mais si Warner arrive à ajouter une nouvelle place pour la Concacaf, il y aura encore plus d’argent à
voler… Webb, comme Warner, est lui aussi prêt à tout pour trouver un moyen de soutirer de l’argent
à la FIFA. Et il pose des questions en ce sens aux envoyés du candidat Hayatou. Les dotations du FIFA
Goal Project ne pourraient-elles pas passer de 400 000 dollars à 1 million ? Quelles étaient vraiment
les intentions de Webb quant à l’utilisation de cet argent dans les petites îles des Caraïbes ? Des
poteaux de buts plaqués or pour Anguilla qui en a certainement besoin avec ses 16 000 habitants ?
Que fallait-il à Montserrat, où vivent 5 000 habitants ? Et si on regardait du côté des îles Caïmans, la
patrie de M. Webb, avec ses 53 000 habitants !
Avec comme objet « L’équipe d’Issa aux îles Caïmans », Webb envoie son mail à Warner pour
lui rapporter la teneur des entretiens avec les hommes d’Hayatou. « Monsieur le Président […]. Après
avoir constaté que la réunion ne prenait pas vraiment le chemin qu’ils espéraient, après avoir vu mon
degré de connaissance de certains sujets et après avoir constaté ma loyauté sans faille envers Jack,
mes visiteurs ont quand même voulu attaquer le président de la FIFA et le président de la Concacaf.
Je leur ai répondu que, à moins que quelqu’un ait été déclaré coupable, je n’étais pas intéressé et la
réunion s’est arrêtée là-dessus. » Warner en est béat. Le lendemain, il répond à Webb : « Vous avez
été parfait, Jeff. Simplement parfait et je suis fier de vous. Gardez la foi ! »
Toujours en 2002, Jeffrey Webb fait des affaires avec le capitaine Burrell. Le Jamaïcain dirige
une chaîne de restaurants, Captain’s Bakery and Grill, et il voudrait bien s’installer aux Caïmans. Cela
ferait un beau mariage : deux patrons du football des Caraïbes sur la longue plage de dix kilomètres
des Caïmans. Ils partent ensemble pour Séoul, où se déroule le congrès de la FIFA. Webb est toujours
dans le chœur des fans de Blatter. « Mon petit pays n’est pas très réputé pour son football. Mais il se
défend plutôt pas mal en matière de finances. Il y a plus de 600 milliards de dépôts dans les îles
Caïmans. Nous sommes actuellement la cinquième place financière mondiale. » On ne voit pas bien le
rapport avec le foot et Webb paraît être le seul dans l’assemblée à ne pas savoir qu’une bonne part de
cet argent est sale ou là pour échapper aux impôts.
Année après année, Chuck Blazer affirmait que les comptes de la Concacaf étaient audités par
Kenny Rampersad de Trinidad. Les enquêteurs de Simmons découvrirent très vite que c’était un
mensonge. Il n’y avait aucune vérification même par échantillonage des transactions, aucune
vérification des contrats, aucune révision des rapprochements des comptes bancaires et aucune
procédure d’évaluation des risques. Rampersad n’avait strictement rien d’un auditeur financier. Cela
faisait de lui un imposteur ! Rampersad était loin d’être indépendant comme doivent l’être les
auditeurs. C’était le comptable de Jack Warner et il était impliqué dans toutes les transactions liées à
l’achat de terrains pour le centre d’excellence. Il a contresigné les déclarations des deux compères
selon lesquelles ils appartenaient à la Concacaf. Il se retrouvait au centre de tous les conflits
d’intérêts, en tant qu’« audit » de la Concacaf, de l’Union du football des Caraïbes, du centre
d’excellence et des compagnies privées de Jack Warner à Trinidad. Il était aussi mouillé en tant que
comptable de Blazer quand celui-ci acheta – avec l’argent de la Concacaf – des appartements dans
« The Reef » sur Paradise Island, à Nassau aux Bahamas.
Les affirmations de Blazer au congrès de la Concacaf, en Allemagne juste avant le début de la
Coupe du monde 2006, étaient tout aussi nauséabondes. Sur son blog, il raconta : « Notre
confédération a montré qu’elle était en parfait accord financier avec les demandes de la FIFA. Ceci
prouve l’engagement de Jack Warner de rester totalement transparent et responsable pour ce qui est
de l’utilisation des fonds versés par la FIFA. »
Dans le rapport de Simmons, il manquait quand même une partie sur la Concacaf elle-même. On
aurait pu penser que, durant toutes ces années, les élus de l’organisation qui étaient censés surveiller
la gestion et les finances, auraient posé des questions du style : « Où va donc l’argent de ces fameuses
commissions ? »
Jeffrey Webb était et est d’ailleurs toujours directeur d’une grosse banque aux îles Caïmans.
Aurait-il pu ne pas repérer les questions qui seraient immanquablement posées ? Son partenaire dans
la restauration, le capitaine Burrell, est réputé pour être un homme d’affaires intelligent. Est-ce que
lui non plus n’aurait pas pu voir qu’il se tramait des choses bizarres à la Concacaf ? Et Sunil Gulati,
le professeur d’économie à l’université de Colombia, à New York, pourquoi n’a-t-il jamais rien
demandé à propos des commissions ? La semaine même où Simmons fit paraître son rapport, Sunil
se félicitait : « Au plus haut niveau de la FIFA, il y a vraiment un énorme effort pour essayer de
réformer et de changer l’organisation. »
J’ai envoyé un mail à Webb et à Gulati pour leur demander comment il se faisait qu’un banquier
et un expert en économie n’avaient pas repéré ces commissions, pourquoi ils ne s’étaient jamais
intérrogés sur les revenus de Blazer, sur le loyer invraisemblable de la Trump Tower, sur le
Hummer, sur les festins gargantuesques. Il n’y eut jamais de réponse.
À Panama City en 2013 pour le congrès de la Concacaf, Blatter se présenta et fit de son mieux
pour détourner l’attention de l’argent volé à la FIFA depuis plus de vingt ans. Si les officiels du
département financier avaient juste pris la peine de consulter les titres de propriété à Trinidad, ils
auraient vu très rapidement que le centre d’excellence appartenait à Jack Warner. Pas aux institutions
du football. Mais peut-être l’ont-ils fait…
Maintenant Jeff Webb et Sunil Gulati sont accrochés aux bons wagons de la FIFA. Ils sont entrés
au comité exécutif et doivent toucher au minimum 250 000 dollars par an. Sunil va se battre pour la
transparence – peut-être. Il dit qu’il veut révéler tous les paiements et les dépenses qu’il a eus au titre
de la FIFA. Du moment qu’il ne rompt pas un quelconque accord de confidentialité !
Le jour de la publication du rapport Simmons, Blatter écrit un tweet : « Ouvert le congrès de la
Concacaf ce matin. Dit que c’est une nouvelle ère pour elle et la CFU, avec un leader charismatique.
Elles peuvent jouer un rôle clé dans le football. » Le lendemain, nouveau tweet : « Grande
personnalité, belle vision montrée aujourd’hui par Jeffrey Webb. Le futur de la Concacaf s’annonce
magnifique. » Webb, d’abord surpris par l’avalanche de compliments, se prend au jeu : dès lors, il
s’est décrit lui-même sur le site de la Concacaf comme un « leader charismatique et naturel ». Bien
dressés, les médias ont répété sans poser de question !
Un mois plus tard, en août 2013, un miaulement pleurnichard se fait entendre du côté de
Trinidad. C’est l’avocat de Jack Warner. « Le nom et la réputation de mon client ont été et continuent
d’être bafoués. » Avec cette déclaration, il signifie officiellement son intention de poursuivre
Simmons en justice.
Une ânerie ! Peut-être dûe à ce que la publication du rapport a des conséquences fâcheuses sur la
carrière politique de Warner. Il doit démissionner du gouvernement de Trinidad et doit affronter une
élection partielle pour retourner au Parlement. Cela faisait deux ans que son parti, l’UNC, lui avait
donné deux fonctions ministérielles. Sa première affectation a quand même fait rire toute la Caraïbe.
Il était devenu ministre du Travail avec le pouvoir d’attribuer des contrats ! La seconde a plutôt fait
pleurer Trinidad : Warner avait été promu ministre de la Sécurité nationale, en charge de l’armée et
de la police. La police n’a jamais ouvert d’enquête sérieuse pour savoir comment Mohamed Bin
Hammam a fait pour débarquer de son jet privé avec 1 million de dollars. Cette même police n’a
jamais non plus éprouvé le moindre intérêt pour le rôle du comptable Kenny Rampersad, dans les
fraudes de Warner sur le centre d’excellence.
Avec les preuves apportées sur un plateau par Simmons, la FIFA aurait dû poursuivre Warner –
et son ami le Ventre – pour essayer de récupérer au moins une partie des millions volés. Le seul
problème, c’était la défense en béton de ce duo mortel : « Vous avez toujours su et vous n’êtes jamais
intervenus. Ce n’était pas du vol. C’était juste le prix de notre loyauté envers Blatter. »
Nous étions en plein dans le style du crime organisé. Blatter et Havelange ont utilisé de l’argent
des bénéfices de la Coupe du monde pour le donner à Warner. Ce dernier a rameuté les votes qu’il
fallait pour les réélire et pour que le cirque continue. Warner, de son côté, s’occupait aussi de ses
petits présidents des îles. Il les faisait nommer dans des comités de la FIFA, ce qui leur apportait de
longs voyages, de bons hôtels, des indemnités quotidiennes à 200 dollars – tout cela payé avec l’aval
de Blatter – et évidemment des tas de billets de Coupe du monde à vendre au marché noir ! On
comprend mieux pourquoi Sepp Blatter a toujours été réélu. C’est un grand président !
CHAPITRE 11
Mai 2010. Le vieil homme arrogant, aujourd’hui âgé de 94 ans et vivant toujours à Rio, refuse
toujours d’admettre sa culpabilité, il refuse toujours de demander pardon pour avoir volé durant plus
d’un quart de siècle des millions au monde du football, il refuse toujours de rendre ces fameux
millions. Castor de Andrade, son vieil ami gangster, ne s’excusait jamais. Pour quoi faire ? En plus, il
a reçu un énorme cadeau de la part de la police suisse. Ses crimes resteront secrets. Il lui a juste été
demandé de rendre un peu plus de 500 000 francs suisses. Des cacahuètes ! Il a menti sur toute la
ligne. De toute façon, les enquêteurs helvètes n’étaient pas très fouineurs et ils n’avaient pas les
moyens de le défier sur ses terres. Les Suisses se seraient irrémédiablement noyés dans l’épaisse
bouillasse légale de Rio de Janeiro. Du bon boulot ! Pour parfaire le dispositif, Sepp Blatter qui, lui
aussi, a quelques petits secrets à dissimuler, payait les notes d’avocats.
Peu importe les dizaines de millions extorqués chez ISL, peu importe les comptes off-shore, les
gros trous noirs dans la comptabilité lorsqu’il était le numéro un du sport brésilien sous la dictature.
La FIFA a fait de João Havelange un homme très riche. Il a sorti tellement d’argent des caisses de la
FIFA en dépenses fastueuses et en paiements obscurs. Il a reçu de tels cadeaux de la part des émirs
rois du pétrole que, franchement, perdre un demi-million de francs suisses ne lui fait ni chaud ni
froid.
Ricardo Teixeira en a remboursé un peu plus – environ 20 % de ce qu’il a pu toucher via ISL de
la part de la FIFA. Mais il lui reste toujours l’argent versé par Nike pour s’amuser ! Blatter, entouré
de ses très chers avocats suisses, a en plus promis que l’arrangement conclu avec les procureurs de
Zoug, en ce début d’année 2010, resterait à jamais un secret. Et Ricardo garde sa place à la tête de la
CBF, la fédération brésilienne. Il conserve aussi son siège au comité exécutif de la FIFA. De
nouvelles opportunités alléchantes vont se présenter avec l’organisation de la Coupe du monde 2014
au Brésil. Lula, le président de la République, est une bonne poire. Dilma Rousseff, qui va lui
succéder, c’est autre chose. Elle le déteste mais n’ose pas l’affronter. C’est lui, Ricardo Teixeira, qui
avait le pouvoir… pas elle.
Tout ça, c’était de la faute de Blatter. Il avait paniqué quand ISL avait coulé en 2001 sous le
poids, entre autres, des incroyables pots-de-vin exigés par les Brésiliens. Les trouble-fête de l’UEFA
avaient même cru qu’ils avaient alors une chance de reprendre le pouvoir à la FIFA. Ils avaient
pourtant été battus à plate couture aux élections de 1998, balayés par l’alliance entre Blatter et
Havelange, tous deux soutenus par l’argent en provenance des pays du Golfe.
À un an des élections prévues à Séoul en 2002, Lennart Johansson, le président de l’UEFA, et ses
troupes avaient l’occasion de revenir à la charge. Ils allaient demander qu’on agisse sur les pertes de
la FIFA. C’était le bon moment. Inquiet pour son avenir, Blatter capitula et porta plainte auprès de la
police de Zoug. Même Hayatou, le boss du foot africain, s’était rapproché des Européens. Hayatou !
Quel hypocrite ! Il s’en était mis plein les poches avec ISL et maintenant, avec ses « amis » européens,
il était en position de virer Blatter de la présidence.
Bien sûr, les Européens espéraient que les enquêtes que la police venait de déclencher allaient
enfin prouver ce dont ils se doutaient : les Brésiliens, avec Blatter dans le rôle de superchef de gare à
Zoug, ont volé des millions sous forme de dessous-de-table versés en échange de signatures sur des
contrats. En mai 2001, Blatter finit enfin, de mauvais gré, par déposer une plainte au nom de la FIFA
auprès des enquêteurs de Zoug.
Et puis tout se calma. Zoug visiblement n’allait pas très vite. A priori une bonne nouvelle pour la
FIFA. La plainte allait peut-être s’évanouir. Les voleurs de la FIFA commençaient même à se sentir
plus relax. Quelle erreur !
Dix-sept mois plus tard, en octobre 2002, nos escrocs vont découvrir un nouveau nom. Un nom
qui va les torturer pendant des années. Les autorités suisses ont embauché un certain Thomas
Hildbrand, un enquêteur spécialisé dans les fraudes, pour enfin faire éclater le scandale ISL. Il arrête
tout d’abord Jean-Marie Weber, ainsi que plusieurs autres directeurs d’ISL. Ils sont interrogés
pendant plusieurs jours et leurs bureaux sont fouillés. Nos escrocs ne saisissent pas très bien ce que
fabrique Hildbrand, à qui il en veut au juste, à eux ou aux types d’ISL qui ont payé les pots-de-vin.
Les enquêteurs du tribunal de commerce de Zoug engagèrent aussi Thomas Bauer, du cabinet
d’audit Ernst & Young, pour essayer de liquider tous les avoirs qu’il pourrait trouver dans les
décombres d’ISL. Bauer fit ce dont nous, les reporters, rêvions depuis plus de dix ans. Il furetait
partout, dans les mémos internes d’ISL, dans les états bancaires et évidemment il finit par trouver
trace de paiements plutôt rigolos ! Bauer voulait voir revenir cet argent afin de pouvoir le partager
entre les pauvres créanciers d’ISL.
Bauer avait l’obligation vis-à-vis des créanciers de maintenir les coûts de recouvrement au plus
bas. Cela aurait pu revenir à une fortune et être diablement risqué d’attaquer Havelange et Teixeira
face aux tribunaux brésiliens. Tribunaux où les deux compères comptaient en outre de nombreux
amis. Il y avait un autre moyen d’agir. Bauer pouvait se tourner vers un personnage clé, tout proche :
le porteur de valises, Jean-Marie Weber. Les documents secrets découverts chez ISL montraient que
c’était bien lui qui était en charge des livraisons, qui apportait l’argent aux escrocs de la FIFA et qui
alimentait les comptes des compagnies bidons au Liechtenstein. Bauer lança des poursuites devant une
juridiction suisse contre Jean-Marie Weber. Et tout d’un coup, ce dernier se paya les services de l’un
des meilleurs avocats du pays, Peter Nobel. C’était aussi l’avocat de Sepp Blatter. Une preuve de plus
que Blatter avait tout à craindre d’un grand déballage sur les pots-de-vin. La FIFA a-t-elle réglé la
note ? En mars 2004, plutôt que de risquer une audition publique au tribunal, Weber et Nobel
négocièrent un remboursement de 2,5 millions de francs suisses. Est-ce que cela allait suffire pour
enterrer les enquêtes ?
En juin 2004, Blatter essaya encore d’enrayer la machine. En secret, il écrivit aux autorités de
Zoug que la FIFA avait abandonné ses plaintes contre la société ISL. Sous-entendu, Hildbrand pouvait
bien aller se trouver un nouveau job !
Mais c’était trop tard. Hildbrand en savait déjà beaucoup trop pour que ça s’arrête comme ça.
Ses investigations ont continué pendant des années. Il a ausculté des tas de comptes en banque et de
transactions financières dans le monde entier. Il lui fallait parfois des mois pour obtenir quoi que ce
soit d’une juridiction étrangère.
Les escrocs de la FIFA ne se rendaient pas vraiment compte du travail incroyable que menait
Thomas Hildbrand. À la mi-mars 2005, ce dernier envoya son dossier d’enquête au tribunal de Zoug.
Il demandait la mise en accusation de six des principaux cadres d’ISL, qui avaient continué de vendre
des prestations marketing alors que la compagnie était déjà en faillite, faisant perdre encore plus
d’argent aux créanciers. Il avait rassemblé beaucoup d’autres éléments à charge qui malheureusement
ne furent pas rendus publics. Blatter, Havelange et Teixeira ont dû se dire à ce moment-là qu’ils
voyaient le bout. « Ouf, nous nous en sommes sortis. »
Toc toc… « Qui est là ? – Bonjour, je m’appelle Thomas Hildbrand, je suis juge d’instruction et
je mène une enquête. J’ai ici un mandat pour fouiller le quartier général de la FIFA. Pouvez-vous
m’ouvrir la porte ? » Nous étions le 3 novembre 2005 et la FIFA découvrait le second volet de
l’enquête de Thomas Hildbrand. Les autorités de Zoug avaient donné leur accord. Il était temps de
s’attaquer aux faits de corruption au sein de la FIFA. Hildbrand fit le tour des bureaux et emporta les
documents.
C’était du sérieux. Des officiers de police dans le bureau de Sepp Blatter ! Après cette intrusion,
le président a cherché un moyen, n’importe lequel, pour que ce Hildbrand soit dessaisi de l’affaire. Il
finit par trouver l’homme idoine pour l’attaquer. Le suisse hongrois Peter Hargitay, son consultant
spécialiste de la gestion de crise, imagina une porte de sortie. Il choisit comme messager David
Owen, le rédacteur en chef au service des sports du prestigieux Financial Times. Le 10 décembre
2005, cinq semaines après le raid sur la FIFA, un article parut.
Exclusif ! La sœur, aujourd’hui décédée, de Thomas Hildbrand était mariée avec le cousin de
Sepp Blatter. Cette affaire fut évidemment transmise au tribunal de Zoug en ces termes : « Tout ceci
ne semble pas être favorable à l’impartialité du juge Hildbrand vis-à-vis de Sepp Blatter et de la FIFA.
Le plaignant affirme que M. Hildbrand a essayé d’accuser M. Blatter de nombreuses charges
criminelles. » M. Hildbrand affirme qu’il n’est nullement apparenté à Sepp Blatter. » La cour de Zoug
écarta l’argument – et le scoop du Financial Times. On oublia la sœur et le cousin. Et Hildbrand
continua à traiter le cas Blatter.
Teixeira eut un choc début 2006. Hildbrand avait fait une apparition surprise en Andorre pour
interroger des témoins qui avaient été impliqués dans la gestion des comptes secrets que le Brésilien
avait ouverts sur place. Ce dernier avait envoyé de l’argent du Liechtenstein vers une banque en
Andorre. La petite principauté, nichée au beau milieu des Pyrénées, n’est pas loin de Barcelone. Là
même où un ami de Teixeira, ancien officiel de chez Nike, sévissait dans les hautes sphères du FC
Barcelone. Un citoyen d’Andorre retirait cet argent en liquide pour le déposer dans une autre banque
locale, d’où il repartait vers un autre compte de Teixeira.
Le 16 janvier 2007, Hildbrand s’est rendu à Erlangen, en Bavière, pour un entretien avec Brigitte
Baenkler, une sœur de Horst Dassler. Il voulait en savoir plus sur la visite que Sepp Blatter et Jean-
Marie Weber, l’homme à la valise, avaient rendue à cette dame deux ans plus tôt. Apparemment,
Weber n’avait pas à sa disposition la somme exigée de lui par le liquidateur Bauer, soit 2,5 millions
de francs suisses.
Donc, selon une source proche du dossier, Blatter avait autorisé le paiement par la FIFA de cette
somme. Mais après avoir rendu service à Weber, il fallait bien trouver quelqu’un pour boucher le
trou. Pourquoi ne pas solliciter Brigitte Baenkler qui, en tant qu’ancienne actionnaire d’ISL, pourrait
être exposée aux demandes des créanciers ? Si vous payez ces 2,5 millions de francs suisses, lui
expliquèrent en substance les deux hommes, vous ne risquerez plus rien du tout. La sœur de Horst
Dassler refusa purement et simplement de se soumettre à leur chantage. L’homme à la valise rentra à
Zurich les mains vides.
CHAPITRE 12
Zoug, mardi 11 mars 2008. Les voilà qui arrivent. Bien habillés dans leurs beaux costumes,
comme si c’était un jour comme les autres. Ils marchent d’un bon pas, slalomant au milieu de « ces
truands équipés de caméras de télévision et d’ordinateurs ». Petits signes de tête aux visages connus,
désolé, pas le temps de bavarder, je ne dois pas être en retard.
Sept ans auparavant, tout était tellement différent. Les six cadres les plus haut placés d’ISL
n’hésitaient pas à donner des interviews, à sourire devant les caméras, à dévorer des vol-au-vent et à
balancer des communiqués annonçant les nouveaux contrats avec la FIFA. Nouveaux clients !
Nouveaux sports ! Ils étaient les rois du marketing sportif !
Évidemment, nous, les « truands de la presse », savions que nous ne savions pas tout. Nous nous
attendions à en apprendre de belles devant cette cour de justice. Nous espérions pouvoir enfin
récupérer les pièces manquantes du puzzle. Mais nous ne nous attendions pas à l’explosion
assourdissante qui allait suivre.
Le procureur, dans cette petite ville suisse de Zoug, réclame jusqu’à quatre ans et demi de prison
pour les mis en examen. Les six managers assis au banc des accusés savent depuis longtemps qu’ISL
avait explosé, que la société ne serait jamais en mesure de payer ses dettes, mais ils ont contribué à
emprunter aux banques et autres entreprises créancières crédules qui n’avaient pas pris la peine de
vérifier le degré de fragilité de l’agence de marketing sportif. Quand ISL a tiré la chasse d’eau au
printemps 2001, elle devait plus de 300 millions de dollars. À ce moment-là, c’était la deuxième plus
grosse faillite de l’histoire suisse.
Le plus gros et aussi le plus intéressant des contrats d’ISL était celui des droits du sponsoring et
des retransmissions télévisées pour les Coupes du monde 2002 et 2006. À l’aide de prêts bancaires
conséquents, ISL avait allongé 1,8 milliard de dollars à la FIFA pour décrocher ce contrat. Ces droits
très recherchés pouvaient ensuite être revendus beaucoup plus cher, garantissant à ISL des
commissions montant jusqu’à 25 %. Comment ont-ils fait pour flinguer un business pareil ? Où est
parti l’argent ? Heureusement, on saura tout ce soir !
Première surprise : la taille et l’aspect du tribunal ! Ça ressemble à une salle de conférence pour
représentants de commerce dans un motel paumé meublé dans un style Ikea au rabais. Pas d’estrade
pour les magistrats. Tout le monde au même niveau. La juge Ziegler est une grande femme blonde,
plutôt jolie, âgée de 41 ans. « Je m’appelle Carole, ça s’écrit comme en français », me dit-elle à la
pause. À ses côtés, deux collègues masculins installés à une table, le dos au mur.
Face aux juges, un alignement de tables et de chaises. Devant, les six dirigeants d’ISL
accompagnés par leurs avocats. Au fond de cette salle, les reporters sont assis : des Suisses, des
Allemands, des Français et moi-même, originaire d’une île off-shore ! Entre eux et nous, une
douzaine de personnes, des membres de leurs familles, tendus, et un jeune homme en costume dont je
vous parlerai plus tard. Les accusés ont de quoi être inquiets. Le procureur veut frapper un grand
coup : détournements de fonds, fraudes, faillite frauduleuse, mais aussi falsifications de documents. Il
y a tellement de scandales empilés qu’il y aurait de quoi remplir tous nos carnets de notes. Mais on en
veut plus ! On ne veut pas seulement entendre parler des feuilles comptables… on veut en savoir plus
sur les bakchichs ! Soyons patients.
À droite de la cour, on aperçoit Daniel Beauvois, la petite cinquantaine, vivant à Bruxelles. Avec
ses cheveux tirés vers l’arrière et sa barbe soignée, il semble être le seul créatif de la bande. Daniel a
la chance d’avoir rejoint ISL sur le tard, pour diriger la branche télévision, bien après la mise en
place du système de commissions occultes. Mais il court néanmoins le risque de terminer au régime
muesli fourni par l’administration suisse ! Beauvois est l’un des directeurs de l’entreprise et, à ce
titre, il est accusé comme les autres d’avoir détourné près de 45 millions de livres sterling au lieu de
les payer à la FIFA. Ah ! La FIFA est mentionnée. M. Blatter et son organisation ont enfin leurs noms
inscrits au greffe de ce tribunal. Il est 11 heures et 2 minutes, le mardi 11 mars 2008.
Le réquisitoire affirme que cet argent était une avance versée par le réseau brésilien Globo TV
pour les droits de la Coupe du monde et que les trois quarts de cette somme auraient dû être reversés
à la FIFA. Les six dirigeants d’ISL sont accusés d’avoir conservé l’argent pour renflouer leur propre
société qui avait de gros problèmes de trésorerie. La faillite qui a suivi a fait de cet acte un crime.
M. Beauvois m’explique durant la pause que ces accusations sont absurdes. Cet argent était un
prêt qui n’était en rien lié au business de la FIFA. L’élégante Carole et ses deux « escort boys » en
décideront ! Les auditions reprennent et les avocats des six dirigeants exposent leur point de vue à la
juge qui écoute attentivement, ses longues jambes croisées.
Assis à côté de Beauvois, il y a l’homme qui ne sait rien et qui a juste décroché le titre de
directeur car il a épousé une des sœurs du boss ! Il devint de facto actionnaire de la boîte et siégea au
comité de direction. À l’origine, la famille Dassler était surtout propriétaire de la firme Adidas. Mais
la mort prématurée de Horst, en 1987, a provoqué trois ans plus tard la vente d’Adidas pour une
bouchée de pain à un drôle d’oiseau, homme d’affaires, politicard sur le tard, président de club de
football et finalement prisonnier !
Christoph Malms, cheveux bruns, taille moyenne, costume foncé, l’œil sombre, se penche vers
le micro dévoilant sa calvitie. Il veut plaire à tout prix. Il répond à toutes les questions avec sérieux,
mais en fait, il n’a rien à dire ! Il faudra attendre le verdict au mois de juillet. Malms aura alors
53 ans.
L’homme qui distribuait tous ces menus présents, Jean-Marie Weber, était le quatrième des
larbins assis au banc des accusés. Et lui, il savait absolument tout ! Il était assistant d’Horst Dassler et
devint le distributeur en chef après la mort du patron. Son travail chez ISL : « les relations publiques
et privées » et le transport de deux valises noires, remplies d’un tas de choses ressemblant à des
dessous-de-table.
Durant des années, on a pu voir la grande carcasse de Jean-Marie Weber, avec ses cheveux gris
bouffants, à toutes les réunions de la FIFA et aux différents congrès des autres grands sports.
Aujourd’hui, il fait moins le malin. Sa voix est moins assurée et ses cheveux sont bien plus courts.
Espère-t-il échapper à la coupe du coiffeur de la prison ?
Le juge Siegwart lui demande donc : « Qui a pris l’argent ? » Et Jean-Marie rabâche une
nouvelle fois la version déjà entendue toute la matinée. « Sur les conseils de mon avocat, je n’ai pas
de déclaration à faire sur ce sujet. Mon avocat répondra. » À un autre moment, il dit aussi : « Ces
paiements étaient confidentiels et je dois respecter cette confidentialité. »
Tous ces clowns commencent à taper sur les nerfs du juge Siegwart. Il tente l’ouverture avec
l’histoire d’un « petit » pot-de-vin de 250 000 dollars. Selon le réquisitoire, il a été payé à M. Abdul
Muttaleb. En 2000, au moment du versement, le Koweïtien était directeur général du Conseil
olympique d’Asie (COA). Bien sûr, ISL signa un contrat avec le COA. En 2004, « Panorama », une
émission de la BBC, montra Muttaleb expliquant comment verser des bakchichs à ses amis membres
du Comité international olympique. Ce fut la fin des bonnes combines pour Abdul !
« Pourquoi avez-vous versé tant d’argent à cette personnalité koweïtienne ? » demande le juge.
« Dans notre pays, il est d’usage de communiquer à son entreprise et à l’administration fiscale tous
les documents correspondant à un repas pris avec des relations d’affaires. Et vous, vous arrivez à
sortir 250 000 dollars sans le moindre papier, la moindre documentation, le moindre contrat ! » Le
comptable certifié Schmid s’explique : « Nous ne pouvions obtenir de reçus de la part de ce genre de
personne. »
C’est maintenant au tour de Nicolás Leoz, membre du comité exécutif de la FIFA, d’être montré
du doigt. Façon de parler, car il n’est pas là. Nicolas est chez lui, très loin, au Paraguay. Il n’a pas
volé beaucoup, mais Leoz est quand même le premier officiel de la FIFA à être nommé. Il aurait
touché 130 000 dollars d’ISL, selon un article sorti dans la presse londonienne. Une information qui
aurait été balancée par le clan Blatter, dit-on, sans doute histoire de faire diversion.
Quelques jours après la fuite de l’info, Blatter sera à Asunción, où il soutiendra effrontément
Leoz mettant au défi les enquêteurs de produire la moindre preuve de ce qu’ils avancent. Les preuves
devaient se trouver dans le rapport du procureur dans le tiroir de son bureau à Zurich – il était sans
doute à l’origine de la fuite. Un mois plus tard, il dira aux journalistes : « Rien ne pourra m’enlever la
confiance que j’ai en Leoz. »
Retour à Zoug. Siegwart n’en peut plus. Il décide qu’il est temps de sortir sa grenade ! Il la
dégoupille et la balance dans le tribunal et booouuummmm !
Quand nos oreilles arrêtent de bourdonner, nous nous rendons enfin compte de ce qu’il vient de
dire. Il aurait la preuve que pendant la dernière décennie, les gens d’ISL ont versé plus de
100 millions de dollars en pots-de-vin. Pas étonnant qu’ISL ait fait faillite. Le juge Siegwart essaie
encore d’obtenir les noms. Malms dit toujours qu’il ne les connaît pas. Mais il annonce, à la surprise
générale, qu’une poignée de reporters les ont. Eh oui ! Jean-François Tanda de Zurich, Jens
Weinreich de Berlin, Thomas Kistner de Munich et moi-même avons tous le sourire. Mais Jean-
Marie Weber ne veut toujours pas balancer. Les autres restent sur leur ligne initiale, seul Jean-Marie
sait. L’audience s’arrête à 11 h 20. Les avocats seront de retour le 31 mars pour présenter leurs
plaidoiries. Les verdicts ne tomberont pas avant trois mois. On sort en se demandant ce que cela va
bien pouvoir donner.
Retour en 1995. Le groupe IMG a promis à la FIFA de surenchérir sur toutes les offres qui
peuvent se présenter pour les droits de retransmission et de marketing de la Coupe du Monde 2002.
La société américaine a posé un milliard de dollars sur la table comme mise de départ sans indiquer
de plafond ! IMG a été écartée sans ménagement et un de ses dirigeants, fou de rage, a écrit une lettre
extrêmement désagréable à Sepp Blatter, qui est alors le secrétaire général de la FIFA. « Le traitement
préférentiel accordé à d’autres entreprises comme ISL prouve que l’appel d’offres n’était qu’une
simple opération de façade. »
Lundi 31 mars 2008. Nouvelle session au tribunal. C’est au tour de la défense de s’exprimer. Les
auditions vont durer toute la semaine. La deuxième grenade va être balancée par Me Werner Würgler,
l’avocat de Christoph Malms. Si son client n’a sincèrement pas connaissance du nom de ceux qui ont
touché les pots-de-vin, on lui a quand même donné deux énormes indices. Me Würgler affirme que le
président de la FIFA, Sepp Blatter, s’est entretenu avec Christoph Malms et lui aurait dit très
clairement que si ISL voulait conserver le business de la FIFA, Jean-Marie Weber devait garder son
travail au sein de la compagnie. Sinon, « ce serait une très mauvaise nouvelle pour ISL ».
Visiblement, il était capital pour les présidents de la FIFA de s’assurer que Jean-Marie Weber,
l’homme aux valises bien pleines, conserve toutes ses prérogatives chez ISL, puisque Me Würgler
indique aux juges que pendant la Coupe du monde 1998, le président Havelange avait déjà présenté la
même demande. Blatter et Havelange. Que voulez-vous savoir de plus sur la corruption au sein de la
FIFA ? Les deux hommes les plus importants empêtrés dans la plus grosse affaire de pots-de-vin de
l’histoire du sport.
Würgler ajoute : « En raison de ces ultimatums des deux présidents de la FIFA, il était
impossible économiquement pour ISL de se sortir de ce système de paiements de commissions. »
(Vous avez dit « commissions » ? On pensait qu’il s’agissait de dessous-de-table. Désigner les
dessous-de-table par « commissions » rendait visiblement les gens d’ISL un peu moins honteux.
Würgler n’en reste pas là avec Blatter. Dans une argumentation très pointue, l’avocat fait alors
valoir que toute personne qui, à la FIFA, avait connaissance du système – et profitait des pots-de-vin –
disposait d’un moyen de pression sur les autres officiels. Pour eux, ISL était devenue comme une
sorte de banque privée.
Alors que la fin de la première étape du procès approchait, des membres du comité exécutif de
la FIFA se sont envolés pour Zurich pour la première réunion de l’année 2008. Mais la maladie avait
rattrapé Nicolás Leoz. Il devait subir une opération, dont la nature était restée secrète, et ne pouvait
donc pas venir en Suisse. En tout cas, l’opération fut un succès car, quelques jours plus tard, il
assistait à des réunions officielles en Amérique du Sud.
Lors de la conférence de presse à la fin du comité exécutif, Blatter éluda les questions sur les
auditions de Zoug, en disant qu’il ne pouvait pas répondre tant que le verdict n’était pas connu.
Incroyable ! Rien ne l’empêchait de donner son avis, notamment à propos de la fraude de Nicolás
Leoz ou encore sur les versements d’ISL vers les comptes d’Havelange et de Teixeira. Il pouvait
même répondre aux attaques de Christoph Malms sur les pressions d’Havelange et les siennes qui
avaient obligé ISL à garder ce bon Weber dans l’équipe.
Cinq des six membres d’ISL furent acquittés. Jean-Marie Weber fut, lui, convaincu d’avoir puisé
90 000 francs suisses en cash pour son propre compte. Même si tout le monde savait que cet argent,
enveloppé dans un petit sac en papier marron, avait fini dans les poches d’un officiel de la FIFA.
Mais Blatter était désormais beaucoup plus exposé. Son nom avait été mentionné devant le
tribunal, en même temps que celui d’Havelange, par Christoph Malms, l’ancien patron d’ISL. Les
déclarations de ce dernier laissaient entendre que le président de la FIFA et son prédécesseur étaient
parfaitement au courant du système de pots-de-vin. En plus, il fallait s’occuper du cas de Nicolás Leoz
et mener une enquête. À qui va-t-on bien pouvoir confier cette tâche ?
Un volontaire ! Lord Sebastian Coe, le dieu britannique du demi-fond aux Jeux olympiques de
Moscou et Los Angeles. Coe a été placé par Blatter, en septembre 2006, à la tête du comité d’éthique
de la FIFA. Cette nomination est arrivée juste après qu’un de mes articles a raconté comment le
fantastique Jack Warner, le président de la Concacaf, a vendu à son profit plus de 5 000 billets de la
Coupe du monde 2006 au marché noir.
Coe admit qu’il ne pouvait rien entreprendre avant d’être officiellement nommé. Il fut empêché
d’enquêter sur les récipiendaires des pots-de-vin, les trafiquants de billets, les fraudeurs de notes de
frais, et les voleurs patentés du comité exécutif, en sûreté et intouchables. Amnistie totale.
Fin 2007, l’émission de la BBC « Panorama », voulut interroger Sebastian Coe sur ses enquêtes
sur la FIFA et ses scandales. Malgré deux demandes, Coe refusa de répondre. Le rédacteur en chef me
demanda d’aller le trouver. On finit par le dénicher dans un petit village du nord de l’Écosse. Un vol
entre Londres et Édimbourg, la route à travers les montagnes écossaises et l’on finit par arriver à
Grantown-on-Spey. Sebastian Coe était supposé y faire une apparition publique au centre sportif
local.
On monte la caméra sur son trépied, assez loin de la porte d’entrée et on lui fixe une longue
focale. Une belle brochette d’officiels de la ville et des sportifs, tous habillés du fameux kilt, lui
préparent une superbe arrivée. Coe descend de sa voiture et commence à serrer des mains pour
avancer doucement vers le local.
Ce fut le moment le plus drôle que j’aie jamais filmé. Je m’avançai au milieu de cette nuée de
kilts et demandai poliment à Sebastian Coe une interview. Mais il refusait de me voir ! J’étais pourtant
à un mètre de lui. Je pouvais le toucher. Il fit semblant de ne pas voir mon micro, encore moins mon
équipe de tournage. Les officiels en kilt l’ont imité et ont fait comme si j’étais l’homme invisible.
Tous les gens qui ont vu cette séquence ont éclaté de rire.
CHAPITRE 13
Zoug, 21 septembre 2009. Sepp Blatter, le président de la FIFA, ravale son amour-propre et
quitte, dans sa Mercedes noire avec chauffeur, son luxueux bureau au-dessus de Zurich pour un
rendez-vous chez le procureur Christian Aebi, qui l’attend dans des bureaux beaucoup moins joliment
décorés à Zoug.
Le chauffeur de Blatter est suffisamment prudent pour ne pas rappeler au président que le
bâtiment juste à côté est le palais de justice du canton. Précisément là où, l’année précédente, les six
managers d’ISL ont livré leurs versions de l’affaire des pots-de-vin de la FIFA. Blatter n’a pas besoin
qu’on lui rafraîchisse la mémoire. L’ultimatum qu’il a lancé, avec Havelange, à ISL a été révélé par
l’avocat de Christoph Malms. La société ISL ne continuerait à travailler pour la FIFA qu’à la
condition du maintien à son poste de Jean-Marie Weber, le porteur de valises. Sinon les contrats
s’envolaient.
Thomas Hildbrand, le magistrat instructeur, attend Sepp Blatter à Zoug. Blatter ne l’a rencontré
qu’une seule fois, quand Hildbrand a lancé, quatre ans plus tôt, un raid surprise sur la FIFA. Au côté
de Sepp Blatter, l’avocat Dieter Gessler, payé par la FIFA, mais qui joue aussi le rôle de conseiller
personnel du président.
Le procureur Aebi montre à Blatter et Gessler qu’il dispose des éléments prouvant que les deux
Brésiliens, Havelange et Teixeira, n’ont guère eu de difficultés à tromper et à voler la FIFA grâce au
système bienveillant en place. Blatter s’aperçoit bien vite que tous ses mensonges et ronds de jambe
des dernières années n’ont absolument pas dissuadé les enquêteurs au service du procureur, mais au
contraire renforcé leur détermination… Au cours de toutes ces années, ces derniers ont surtout
compris que tous les discours de Blatter sur la « mission du football dans le monde » n’étaient, en
fait, qu’un écran de fumée pour dissimuler son pillage de la richesse de la FIFA. Havelange et
Teixeira ont été formellement inculpés depuis longtemps – dans le plus grand secret évidemment – et
l’enquête avance toujours, lentement mais sûrement. Pourtant, tous les acteurs de l’escroquerie
croient encore qu’ils peuvent s’en sortir.
L’homme à la valise, l’illustre Jean-Marie Weber, est d’ailleurs toujours le bienvenu au CIO, le
Comité international olympique (à combien de personnes a-t-il versé des pots-de-vin et primes
diverses pendant des années ?) Au mois d’août 2009, il est invité à Berlin pour une réunion conjointe
du CIO et de l’IAAF, la Fédération internationale d’athlétisme. Juste avant de se rendre à Copenhague
pour le congrès du CIO où l’on va voter pour choisir la ville hôte des Jeux olympiques 2016 !
Lamine Diack, le président de l’IAAF, est bien évidemment sur les listes d’émargement de Jean-Marie
Weber. Ce séjour à Berlin doit lui rappeler la belle époque avec tous les copains et des flots d’argent.
Tout est payé par le sport. (Un dirigeant d’ISL – l’un des rares à avoir les mains propres – me raconta
des années avant que l’Italien Primo Nebiolo, avaient touché des pots-de-vin de la part d’ISL dans les
années 1980 et 1990. Pour une bonne raison : la vente des droits marketing et des droits télé du
championnat du monde d’athlétisme rapportaient beaucoup.)
Havelange, de son côté, reste dans l’ombre, à l’abri derrière son avocat suisse très onéreux. Il ne
peut pas prendre le risque de revenir en Suisse et de s’y faire arrêter comme Weber en 2002. Début
2009, il téléphone aux gens de la FIFA, pour leur dire qu’il ne viendra pas, qu’il préfère rester au
Brésil, où il se sent en sécurité.
D’énormes efforts ont été entrepris pour contourner la législation suisse et permettre à nos deux
Brésiliens, Havelange et Teixeira, de conserver l’argent qu’ils avaient volé. Qui doit en être
remercié ? L’avocat de la FIFA, Me Gessler, fait ainsi valoir qu’à l’époque des faits, il n’y avait
aucune loi interdisant les pots-de-vin liés à des transactions commerciales, une fois que l’argent avait
été touché. Hildbrand, lui, retourne l’argument. Pour lui, on n’entre pas dans ce cas de figure
s’agissant des deux Brésiliens. Il ne les poursuit pas pour avoir touché des dessous-de-table, mais
pour s’être livrés à des détournements de fonds. La victime du crime était la FIFA. Les trois hommes,
en incluant Sepp Blatter, avaient trahi la FIFA et le monde du football.
Mais Gessler, l’avocat, n’allait pas abandonner aussi facilement. Il était certes payé par la FIFA
pour retrouver cet argent, mais il s’est révélé aussi doué pour faire exactement le contraire, empêcher
qu’Havelange et Teixeira soient contraints de rendre le moindre centime. Un peu en désespoir de
cause, Gessler affirma que si les poursuites avaient été lancées en Amérique du Sud ou en Afrique,
plutôt qu’en Suisse, l’argent n’aurait jamais pu être réclamé. Tout cela parce que la corruption est une
chose courante dans ces parties du monde. Hildbrand ne répliqua même pas à de telles sornettes. Le
président Blatter devra peut-être expliquer aux fédérations et aux populations de ces deux continents
pourquoi il pense qu’ils sont tous des escrocs.
Hildbrand prouva finalement qu’Havelange et son successeur Blatter étaient coupables d’une
gestion déloyale. À la fin, un deal fut trouvé. Selon la législation suisse, les deux accusés devaient
rendre de l’argent. La FIFA devait, de son côté, rembourser les coûts de la procédure et l’affaire
serait alors réglée. Mais la FIFA – c’est-à-dire Blatter – a bien dû reconnaître que le management
s’était montré déloyal. Teixeira et Havelange ont dû admettre qu’ils avaient trahi le monde du
football. Les Brésiliens ont également dû reconnaître qu’ils s’étaient livrés à des détournements de
fonds à la FIFA. À la condition que ce verdict soit tenu secret, ils acceptèrent même de rendre de
l’argent. Teixeira a rendu 2 500 000 francs suisses.
Mais il restait quand même quelques détails à aborder. Début février 2010, Havelange fit une
déclaration de sa fortune et de ses revenus. C’était une farce, ni plus ni moins ! Avait-il joué au casino
avec les 45 millions de dollars d’ISL ? D’après son avocat, Havelange avait annoncé que son
patrimoine, en communauté avec sa femme, ne dépassait pas les 5,2 millions de francs suisses.
La FIFA s’est payé les services d’un universitaire pour que ce docte personnage se fende d’un
avis qui conviendrait à la maison de Zurich. Selon ce professeur, la FIFA n’aurait pas perdu beaucoup
d’argent dans cette affaire. « Rien ne prouve que nous aurions eu de meilleures offres de la part des
autres agences marketing. » Blatter doit juste avoir oublié de leur signaler la proposition faite par
IMG pour le Mondial 2002 – 1 milliard de dollars et la garantie d’offrir toujours plus que n’importe
quel autre concurrent. On peut parier qu’Aebi et Hildbrand n’ont pas prêté grande attention à
l’intervention du professeur.
Blatter autorisera la FIFA à payer 91 970 francs suisses pour couvrir les frais de justice. Le
football avait perdu. Encore une fois. L’affaire fut classée le 11 mai 2010.
CHAPITRE 14
Le prestidigitateur de Zurich
24 juin 2010. Drôle de timing. Je n’imagine pas que l’équipe du procureur Hildbrand à Zoug ait
pu s’entendre avec la FIFA pour livrer ses conclusions le jour de la fin du premier tour du Mondial
en Afrique du Sud, le 25 juin 2010 alors que les fans se préoccupaient de qui irait au second tour et
qui rentrerait chez soi. Résultat : cela passa complètement inaperçu ; les journalistes avaient d’autres
chats à fouetter.
Blatter se fendit d’une déclaration mensongère : « Le président de la FIFA a été totalement
innocenté dans cette histoire. Comme l’enquête et l’affaire sont aujourd’hui terminées, la FIFA n’a
pas de raison de faire de déclarations complémentaires. » Il semblait qu’ils s’en étaient sortis.
Un peu plus tard, quelque part en Europe centrale, je rencontrai une source policière.
Volontairement, je décidai de lui montrer le communiqué de Sepp Blatter, histoire de la chauffer un
petit peu. Ce policier, qui suivait personnellement cette enquête, explosa littéralement. « Ce n’est pas
vrai ! », lâcha-t-il, en colère. Après avoir parlé avec lui pendant plusieurs heures, je lui demandai :
« Comment pourrais-je faire pour récupérer cette enquête hautement confidentielle mais qui est
toujours bloquée à Zoug ? – C’est impossible. Vous ne pouvez pas la récupérer, me dit-il. Mais il y a
un autre moyen… » Je l’écoutai. « Vous devez réussir à convaincre un tribunal qu’il y a un intérêt
public à dévoiler ce rapport. » Je retournai dans ma chambre d’hôtel pour écrire sur mon portable ce
qui s’était passé. Le policier m’avait même donné un nom et souhaité bon courage.
Le lendemain, je rappelai mon vieil ami Jean-François Tanda à Zurich. Il avait suivi une
formation juridique avant de devenir un excellent journaliste d’investigation. « Il y a déjà eu un
précédent en Suisse. Je suis en train de regarder ça. Un ancien chef de l’armée avait payé une sorte de
compensation pour qu’une femme cesse de l’accuser de harcèlement. » Les journaux de Zurich
demandèrent à voir ce document auprès du tribunal. Les juges admirent que le public avait le droit de
savoir ce qui s’était réellement passé. Ils donnèrent le nom du militaire et le montant qu’il avait dû
régler pour mettre un terme à cette affaire.
Je travaillais sur une nouvelle enquête pour l’émission « Panorama » de la BBC qui devait être
diffusée en novembre 2010, quelques jours avant l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 par
les voyous de la FIFA. J’avais quelques informations plutôt sensationnelles en ma possession. Mais je
n’étais pas le seul à chasser sur le terrain de la corruption.
« Les votes pour la Coupe du monde sont à vendre ! » C’était le titre du Sunday Times du
17 octobre 2010. Une équipe de reporters s’était fait passer pour des lobbyistes d’un consortium
d’entreprises privées américaines voulant ramener la Coupe du monde aux États-Unis. Amos Adamu,
membre nigérian du comité exécutif de la FIFA, avait été filmé en train d’offrir son vote pour
500 000 livres sterling !
(Treize mois plus tard, en novembre 2011, le Sunday Times de Londres publiait de nouveaux
documents. Ceux-ci révélaient que l’équipe du Qatar, candidate pour 2022, avait décidé de donner la
somme de 1 million de dollars à Samson Adamu, le fils du fameux Amos, pour organiser un dîner
totalement extravagant suivi d’une très grosse soirée en Afrique du Sud, pendant le Mondial. La fête
eut bien lieu, mais les Qataris affirmèrent qu’ils avaient réfléchi et avaient finalement décidé de ne
rien payer.)
Une autre équipe du Sunday Times Insight, la rubrique investigation de l’hebdomadaire, sortit
une nouvelle révélation sur un autre membre du comité exécutif, le Tahitien Reynald Temarii, qui
réclamait la somme de 1,5 million de livres sterling pour une académie des sports. Ce genre de
demande était bien sûr contraire au règlement pourtant élastique de la FIFA sur les appels d’offre.
Les journalistes avaient enregistré des heures de conversation avec des officiels de la FIFA au
parfum. Ces derniers évoquaient un tas d’histoires de pots-de-vin. Certains parlaient d’un des
membres du comité exécutif de la FIFA comme du « plus grand gangster vivant sur terre ». « Je peux
sans problème imaginer que ce qu’il a reçu en argent et en autres avantages dépasse largement le
demi-million. » Un autre était très content d’avoir vendu son vote. « Nous pouvons tous aller à Rio et
parler ouvertement avec qui l’on veut à la terrasse d’un café. Aucun doute là-dessus. » Ensuite, c’était
au tour de l’un des membres du comité exécutif qui, lui, préférait franchement les filles à l’argent.
Beaucoup de filles ! L’ancien membre du comité exécutif, Amadou Diakité, du Mali, révélait même
qu’un des pays voulant organiser la Coupe du monde en 2022 était prêt à donner 1,2 million de
dollars à chacun des membres du Comex pour soutenir leurs « projets personnels ».
Dans les années qui suivirent, nous fûmes les témoins de toutes les tentatives de Sepp Blatter
pour faire diversion. Il tenta par tous les moyens de cacher que la corruption était ancrée au sein
même de son organisation. Il agissait comme un boss du crime organisé, méprisant toute forme de
comportement public raisonnable, protégeant envers et contre tous ses plus loyaux lieutenants, même
si ces derniers dépassaient les bornes. Grâce à des documents exclusifs et à des sources fiables, je
peux maintenant révéler comment Blatter a menti au monde entier afin d’éviter que le public
découvre à quel point la FIFA est pourrie de l’intérieur.
Sa réponse aux preuves produites par le Sunday Times : « Les membres du comité exécutif de la
FIFA n’ont plus le droit de parler aux médias. » Et ensuite, Blatter partit à l’attaque : « Je ne crois pas
qu’il y ait eu le moindre problème lors de la procédure de vote. Nous avons voté en suivant notre
jugement, en examinant la moralité et l’éthique de chaque candidature présentée par les comités
d’organisation. »
Il avait fumé ou quoi ? Même pas. Plus le mensonge est énorme, mieux c’est ! Et Blatter en a
bien d’autres en magasin. « En ayant une petite équipe pour décider du lieu de la prochaine Coupe du
monde, vous pouvez tout de suite faire connaissance avec ceux qui seront en charge de l’organisation
du tournoi. Puisque ce seront les mêmes personnes qui assureront son fonctionnement… »
Premièrement, tout ceci est faux. Il s’agit d’un vote secret. Donc, a priori, personne n’est capable
d’identifier qui que ce soit dans cette procédure électorale. Deuxièmement, ce ne seront sûrement pas
les mêmes personnes qui assureront son fonctionnement. Troisièmement, les membres les plus âgés
du comité exécutif ne seront certainement pas plus actifs, ni même pour certains vivants, au moment
où il faudrait prendre la responsabilité d’attribuer la Coupe à l’état policier de Poutine ou aux
féodaux du Quatar !
Espérant enterrer une fois pour toutes ces problèmes de pots-de-vin, le comité d’éthique de la
FIFA ne mit qu’un mois pour suspendre Adamu pour trois ans et Temarii pour un an. Claudio Sulser,
homme de main de Blatter et responsable du comité d’éthique, attaqua les médias et accusa le Sunday
Times de faire dans le sensationnel. Les escrocs n’étaient vraiment pas du genre à avoir des remords !
Blatter se doutait qu’il y avait un nouveau scandale dans l’air. Il ne savait pas encore d’où cela pouvait
venir. Et João Havelange, lui, s’en moquait éperdument.
22 novembre 2010. Le Soccerex, le grand salon professionnel du football, se tient à Rio. Six
mois après avoir avoué, en secret, qu’il avait volé de l’argent à la FIFA, João Havelange en est
l’invité d’honneur. Il a une grande annonce à faire. Que chacun écoute s’il-vous-plaît. « Ricardo
Teixeira serait un très bon président pour la FIFA. Il parle anglais et français et dirige parfaitement la
fédération brésilienne. Ce serait vraiment un immense plaisir s’il était élu. » Le ramassis de voleurs
brésiliens autour de João Havelange et Ricardo Teixeira s’est toujours plaint de la perte du contrôle
de la FIFA en 1998. Teixeira aurait fort bien pu être nommé candidat cette année-là. Lui et son ex-
beau-père avaient accumulé assez d’argent pour acheter des délégués lors du prochain congrès de la
FIFA à Paris. Mais pourquoi Havelange ne parvient-il pas à sortir Blatter du circuit ? Probablement
parce que Blatter veut avant tout garder son job et qu’il en savait assez sur les saletés du vieux pour
céder. Il doit y avoir un deal ou quelque chose comme ça. Est-ce que Blatter a promis quelque chose à
Teixeira, comme il l’avait fait, à l’époque, avec Mohamed Bin Hammam, lui assurant qu’il se
retirerait après seulement deux mandats de quatre ans ?
19 novembre 2010. « Ce soir : la corruption au cœur du monde du football. » Ce furent mes
premiers mots du lancement de l’émission d’enquête de la BBC. « Nous allons vous révéler les noms
des trois officiels de la FIFA liés à une liste extraordinaire de paiements secrets, avoisinant les
100 millions de dollars. » Venait alors la question qui allait n’être posée encore et encore dans chaque
bar et à chaque réunion au Brésil : « Monsieur Teixeira, avez-vous touché des pots-de-vin grâce à la
compagnie Sanud ? » J’en rigole aujourd’hui, mais à l’époque je n’en menais pas large.
Deux jours avant la diffusion de l’émission « La part d’ombre de la FIFA », je tombai dans les
pommes d’épuisement et étais emmené d’urgence à l’hôpital. Vingt-quatre heures après, j’étais
debout et prêt à mixer le commentaire du reportage.
La BBC était sous une pression intense, car l’Angleterre était candidate à l’organisation du
Mondial. Les politiques, les médias, tout le monde voulait couler le film. C’était un document
complexe, prévu pour être diffusé trois jours avant que le comité exécutif vote pour l’attribution des
Coupes du monde 2018 et 2022. David Cameron, le Premier ministre britannique lui-même, alla
jusqu’à dire que notre volonté de diffuser était « pénible ». Les tabloïds écervelés hurlaient chaque
jour en disant que ce programme, quelle que soit la qualité de son contenu, – et nous n’avions rien dit
de la liste des corrompus – allait annihiler les chances de l’Angleterre. La presse de droite a toujours
détesté la BBC et son indépendance éditoriale. Les journaux se calmèrent vite, car l’Angleterre
n’obtint que deux voix. Au moins, les Anglais avaient refusé de payer des pots-de-vin ! Six mois plus
tard, à l’occasion d’une conférence, je fus même acclamé par des supporters anglais !
Le lendemain de la diffusion, le porte-parole d’Issa Hayatou, de sa base cairote, affirma que les
100 000 francs français dont j’avais parlé n’étaient pas du tout un pot-de-vin d’ISL. C’était un don
pour permettre de fêter les 40 ans de leur organisation. On recherche toujours pourquoi cet argent a
été donné à Hayatou personnellement, surtout en liquide.
Le toujours calme Jacques Rogge, le président du CIO, sortit, lui, de son anonymat olympique.
Suite à l’émission de la BBC, il demanda une enquête sur les trois membres du CIO cités dans la
fameuse liste des pots-de-vin d’ISL : Issa Hayatou, João Havelange et Lamine Diack, le président de la
Fédération internationale d’athlétisme. « À mon humble avis, cela ne devrait pas prendre des mois »,
déclara Jacques Rogge à la presse. En fait, cela dura un an, en grande partie à cause du refus
d’Havelange de reconnaître son rôle dans cette affaire de corruption.
Le public s’apercevra très vite que ni Blatter ni la FIFA ne lancent la moindre enquête sur ce
sujet. Une semaine avant la nouvelle année, Blatter enverra un curieux message à l’intention du CIO,
affirmant que la FIFA est plus transparente que le CIO et que « les comptes sont visibles par tout le
monde… C’est quelque chose que j’ai mis en place depuis que je suis président ». Les reporters
posèrent tous la même question en chœur : « Alors, combien gagnez-vous alors à la FIFA ? » Blatter,
fou, insulta la moitié de la planète…
Le président de la FIFA affirma néanmoins que le Comité international olympique (CIO) tenait
ses comptes comme une « femme au foyer ». Quelques jours plus tard, il s’excusa auprès de Jacques
Rogge lors d’une conversation téléphonique privée. Le CIO fit fuiter l’information « en off », vers
les agences de presse avec délectation. Mais Blatter avait quand même gagné, en envoyant les médias
peu avertis lorgner du côté du CIO et en faisant oublier un peu les histoires de pots-de-vin.
Blatter avait également gagné une autre bataille à Doha, en janvier 2011. Ses amis du Koweït et
du Qatar, à l’occasion d’une assemblée de la Confédération asiatique de football, l’avaient soutenu –
avec des torrents d’argent – pour faire sauter son nouveau grand rival et vice-président de la FIFA, le
milliardaire coréen propriétaire de Hyundai, Chung Mong-joon. Le nouveau vice-président de la
FIFA représentant le continent asiatique était désormais le prince Ali de Jordanie. Ce bon prince
déclara, me laissant pantois : « Je continue à croire au pouvoir de l’unité pour développer le
football. » Sa contribution sur les affaires de corruption se limitera à demander que l’on cesse de
parler politique à la FIFA.
La plupart des 46 pays membres de la confédération asiatique semblaient très impressionnés par
les propositions de campagne du prince Ali notamment celle d’un fonds de développement d’accès
facile. Il a réclamé depuis son élection plus de « transparence, d’ouverture et d’intégrité » à la FIFA.
Le salaire et les autres avantages de Sepp Blatter ne semblent pas, en revanche, être un sujet digne
d’intérêt à ses yeux.
Si la politique au sein du football asiatique ressemblait déjà à une vaste plaisanterie, que dire de
l’Amérique du Sud ? Nicolás Leoz, l’aspirateur paraguayen, a été réélu début mai 2011 à l’âge de
82 ans, pour un sixième mandat consécutif à la tête de la Conmebol (Confédération sud-américaine de
football). Et par un vote unanime des 10 pays membres avec ça. Le clou de la cérémonie a été le
moment où Leoz a mis une médaille autour du cou de Teixeira. On se demande où ils ont été la voler.
Nous étions en train de préparer un nouveau chapitre sur la FIFA pour la série « Panorama » de
la BBC. Lors du congrès de l’UEFA à Paris en mars 2011, j’ai tenté de faire réagir sur la corruption à
la fois Sepp Blatter (pas de commentaires) et Issa Hayatou (pas de commentaires). J’ai ensuite essayé
d’asticoter Nicolás Leoz. Après avoir émis un grognement incompréhensible, le vieil homme
s’endormit sur son siège au premier rang de l’assistance. Il y en avait encore deux autres qui
m’intéressaient. Les deux gros porteurs de valises. Jean-Marie Weber, maintenant dans le sillage
d’Issa Hayatou, refusa de parler. Fedor Radmann, comme toujours en compagnie de son éternel
associé Franz Beckenbauer, me vit arriver avec ma caméra. Il fila, avec son acolyte de Kaiser, en
courant !
Notre nouveau documentaire, « FIFA : la honte du football », montrait quelques images secrètes
tournées par le Sunday Times. Ismail Bhamjee, ancien membre du comité exécutif viré en 2006 pour
avoir revendu au marché noir 12 billets du Mondial – seulement –, y apparaissait comme un bon
client. Il racontait à des reporters se faisant passer pour une équipe à la solde d’un des pays candidats
que le Qatar offrait jusqu’à 500 000 dollars pour obtenir les votes des membres du comité exécutif. Je
révélais également que, malgré le prétendu secret, les deux plus gros escrocs en matière de pots-de-
vin, cités dans le rapport Hildbrand, se nommaient Havelange et Teixeira.
Le point le plus crucial à ce moment-là – et pour toute l’année à suivre – restait les manœuvres
sournoises de Blatter pour éviter la publication du rapport Hildbrand. Depuis mai 2010, il a toujours
eu en sa possession une copie et il aurait pu le rendre public quand il le souhaitait. Aucune loi ne
pouvait l’empêcher de le faire. À chaque fois qu’il a répondu qu’il ne pouvait pas le faire à cause de
la législation suisse, il mentait. L’autre mensonge, c’était lorsqu’il affirmait qu’il ne savait rien du
contenu de ce rapport. Blatter et ses avocats en avaient discuté point par point avec les autorités de
Zoug. Ils le connaissaient par cœur !
Mon collègue de la BBC James Oliver et Jean-François Tanda, à Zurich, ont lancé une action en
justice pour obtenir la publication du fameux rapport. Ils sont allés devant la cour de Zoug et ils ont
gagné ! Les autorités n’y ont vu aucun problème. Un véritable désastre pour les escrocs ! Les avocats
de Blatter, Havelange et Teixeira ne baissèrent pas les bras. Ils firent appel. Mais contrairement à
Blatter, Teixeira et Havelange insistèrent pour cacher leur nom derrière un code : « B2 » et « Z ». Le
23 mai 2011, l’avocat de « B2 » – dont on ne tardera pas à se rendre compte qu’il s’agit de Ricardo
Teixeira – envoie une lettre de 13 pages au tribunal de Zoug. « B2 a le droit d’avoir une vie privée et
elle doit être protégée… Dévoiler son identité pourrait avoir des retombées dans la presse avec des
conséquences disproportionnées. La réputation de B2 pourrait être complètement anéantie et
impossible à réparer. » Si cette lettre avait été publiée au Brésil, elle aurait provoqué un grand éclat
de rire de Belém à Porto Alegre. À ce moment, la réputation de Teixeira au Brésil est déjà
complètement démolie.
L’avocat continue : « Les questions de sécurité sont également très sensibles dans le pays où
réside B2. Les gens connus localement, comme B2, sont suivis de très près par des agents de sécurité.
La maison de B2 est entourée d’une clôture de sécurité et surveillée par des gardes jour et nuit. »
Le même jour, une autre lettre arrive. Elle est expédiée par l’avocat représentant Z –
évidemment, tout le monde a compris qu’on parlait de João Havelange. Il insiste sur un nouveau
point : « La publication va comporter des informations personnelles regardant Z (nom, profession,
charges criminelles, situation familiale et contacts divers). Ces choses-là n’ont rien à faire dans une
demande d’information du public. »
Il en rajoute encore : « Il y a évidemment des risques considérables de sécurité dans le pays où
réside Z […]. Si l’identité de Z, tout comme les annonces des montants touchés, sont rendues publics,
les conséquences pour la sécurité personnelle de Z seront difficiles à imaginer. »
La troisième lettre, reçue toujours le même jour, vient de l’éternel défenseur de Sepp Blatter,
l’avocat Peter Nobel. Comment va-t-il faire pour empêcher la publication ? Son argument : ses clients
de la colline au-dessus de Zurich sont protégés par la Constitution fédérale suisse, la Convention
européenne des droits de l’homme et la Convention internationale des droits politiques et civils.
Oliver et Tanda rejettent toutes ces balivernes et redemandent la publication dans l’intérêt général.
Toutes ces arguties juridiques visant à faire oublier la part d’ombre de la FIFA n’y pouvaient
rien : le grand public découvrait régulièrement de nouveaux scandales. Fin mai 2011, les membres du
comité exécutif Jack Warner et Mohamed Bin Hammam venaient à leur tour d’être suspendus à la
suite des révélations sur les tentatives d’achat de votes contre Blatter dans les Caraïbes. Moins d’un
mois plus tard, Warner démissionna de la FIFA pour éviter une enquête. Son accusateur, Chuck
Blazer, en rayonna d’aise, jusqu’à ce qu’il se fasse dégager à son tour en août de la même année.
Mais quelque chose d’encore plus humiliant allait lui exploser à la figure en 2011.
CHAPITRE 15
Siège du Comité international olympique (CIO), 8 décembre 2011. J’étais sous le choc. Je
n’avais pas vu le président du CIO, le Belge Jacques Rogge, depuis deux ans. En cette fin d’après-
midi, il était assis dans un fauteuil pour une conférence de presse à Lausanne. Et il avait l’air
cadavérique. En tous cas, il parlait comme s’il allait mourir la semaine suivante. Venait-on de lui
annoncer qu’il souffrait d’un cancer ? Je demandais ce qu’il en était à l’un de ses collaborateurs.
« Non, il est toujours comme ça quand il y a de mauvaises nouvelles. »
La première partie de ces mauvaises nouvelles était déjà connue. Quatre jours auparavant, João
Havelange, le plus ancien des membres du CIO, avait démissionné afin d’éviter une humiliation
publique. Pour l’obliger à prendre une telle décision, le CIO, qui avait briefé certains reporters – « off
the record » – avait recommandé de le suspendre durant deux ans pour avoir pris l’argent d’ISL.
J’étais venu en train depuis le nord de l’Angleterre. Un petit passage par le tunnel, un arrêt pour
une réunion à Paris, puis Genève et enfin Lausanne. Les montagnes étaient enneigées, le lac brillait
sous le soleil hivernal, des couples de retraités promenaient leur petit chien dans le parc de cette ville
hyperbourgeoise. Je voulais en savoir plus, notamment connaître le point de vue du CIO sur la liste
des récipiendaires de pots-de-vin d’ISL. Même si Havelange avait été autorisé à sortir par la petite
porte, il y avait encore des noms intéressants comme celui d’Issa Hayatou, le patron du foot africain,
ou celui du président de la Fédération internationale d’athlétisme, Lamine Diack, tous deux également
membres du CIO.
Une semaine après la présentation de la liste dans « Panorama », l’émission de la BBC, un
officiel du comité d’éthique du CIO vint nous rendre visite. Le CIO souhaitait obtenir une copie de
cette fameuse liste. Blatter et sa bande de la FIFA, eux, n’en avaient visiblement pas besoin. Le Comité
international olympique n’était pas du même avis. Il fallait gérer ça avec prudence. Notre source
devait être protégée. Dans les semaines qui suivirent, James Oliver, le producteur de l’émission,
négocia avec la source et le CIO et finit par trouver un accord.
Une source du CIO m’avait appelé : « Je crois qu’il faut que tu sois là. » Donc j’étais là. À
Lausanne. Dans ce grand palais de marbre et de verre, disant bonjour à quelques personnes que je
connaissais sur le chemin de la conférence de presse de Jacques Rogge. Il nous souhaita la bienvenue
et déclara : « Nous avons reçu la proposition du comité d’éthique. Le comité exécutif a choisi de
suivre cette proposition. M. Diack reçoit donc un avertissement et M. Hayatou, une réprimande. »
Et c’était terminé ! Trente-deux mots en encore moins de secondes ! Pas un mot sur Havelange,
le plus gros poisson dans ce marigot !
Un journaliste demanda : « Avez-vous pris cette affaire très au sérieux ? » Le président répondit
tristement : « C’est toujours difficile lorsque vous avez à sanctionner des collègues. » Un autre
s’inquiéta : « Pouvez-vous nous dire exactement ce que le comité d’éthique a dit au sujet des
malversations de ces deux hommes ? Ce n’est pas encore très clair pour nous, y a-t-il une possibilité
de lire le rapport du comité d’éthique ? Comme ça, nous pourrions voir et comprendre vraiment le
fin mot de cette affaire. »
Rogge ne répondrait jamais à une question aussi directe. Je n’avais quand même pas fait tout ce
chemin pour manger un vieux morceau de viande froide. À mon tour, je pris la parole : « Il y a un
peu plus d’un an, la BBC a diffusé un document prouvant que M. Havelange avait pris 1 million de
dollars à la compagnie ISL, un dessous-de-table sur un contrat marketing. S’il vous plaît, pourrait-on
voir ce rapport du comité d’éthique et ses recommandations préalables à sa démission ? » Je crus que
Jacques Rogge allait sombrer dans un coma terminal. « Le rapport du comité d’éthique est
confidentiel. Les propositions du comité exécutif sont publiques et ont été publiées. »
Je décide d’en remettre une louche :
« Avez-vous lu la partie sur Havelange ? Vous a-t-elle dérangé ? Quelle a été votre réaction ?
– Monsieur Jennings, je n’ai pas d’émotions, aujourd’hui. J’ai un devoir à accomplir. J’ai des
règles à respecter. Je ne suis pas là pour parler de mes émotions. »
Je relance :
« Qu’avez-vous pensé de ce rapport sur Havelange, s’il vous plaît ?
– Je garde mes pensées pour moi. Merci beaucoup. »
Un autre reporter reprend la main avant que l’huître se referme définitivement.
« Avez-vous été déçu que M. Havelange démissionne, car cela vous empêche de livrer un verdict
concernant son propre cas ?
– Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas là pour donner mes sentiments ni mes émotions. J’ai reçu
la lettre de démission de M. Havelange, elle a été acceptée par le conseil exécutif du CIO. Il n’est plus
membre du CIO. Pour nous, il est redevenu une personne privée. »
D’une voix monotone, le président continua : « Même si cela ne répond pas à l’une de vos
questions, je souligne que le CIO a montré qu’il respecte ses règles, qu’il a un grand respect pour
l’éthique et qu’il n’hésite pas à statuer, quand cela est nécessaire et que les preuves sont là. »
Je fais quand même une dernière tentative :
« Président Rogge, le grand public est aujourd’hui au courant du scandale d’ISL et des
100 millions de dollars volés au monde sportif. Pensez-vous qu’après avoir annoncé la décision
d’aujourd’hui, qui affranchit Havelange, vous allez pouvoir maintenir que le CIO prend ses
responsabilités, notamment face à la corruption ? »
Rogge m’interrompit : « Je suis désolé, monsieur Jennings. Mais je crois que le grand public
reconnaîtra que le CIO mène ses affaires avec sérieux et qu’il est transparent et responsable. »
Fin de la conférence de presse.
Tokyo, 17 décembre 2011. Encore un peu de homard ? Blatter et les membres du comité
exécutif de la FIFA sont réunis au Ritz-Carlton pour leur grand dîner de Noël. Des sushis de homard,
le plat favori de Chuck Blazer qui organise l’événement, sont offerts pour la conclusion de la Coupe
du monde des clubs. Corinthians Sao Paulo vient de l’emporter. Le Ventre sait que c’est là son dernier
grand banquet gratuit ! Les enquêteurs de la Concacaf sont en train de sceller son sort. Les membres
du comité entourent Hayatou, un verre à la main, en riant et en se congratulant. La façon dont il s’est
tiré d’affaire au CIO avec juste un petit chatouillement au poignet est hilarante. Remettez donc un
coup à boire ! La FIFA paiera ! Blatter triomphe ! Dans sa conférence de presse, il dit même : « Pour
ce qui est de M. Hayatou, aucune action de notre part n’est nécessaire. Il n’a reçu qu’une réprimande
de la part du CIO pour une très vieille affaire. C’est toujours un membre de très haut rang du CIO et
de la FIFA. Il n’y a pas besoin d’enquêter. Le comité exécutif lui accorde sa pleine confiance et le
soutient complètement. »
Blatter se lamente même qu’il n’a pas encore eu la permission de diffuser le rapport Hildbrand.
« C’est un sujet qui me tient à cœur. » Tout ça alors qu’il fait tout pour s’y opposer. D’ailleurs, il
n’évoquera jamais le rejet, cinq jours plus tard, par la cour de Zoug, de sa dernière tentative avec les
prétendument anonymes Havelange et Teixeira de faire obstacle à la sortie de cette satanée
publication.
Rio de Janeiro, 8 janvier 2012. Havelange, maintenant totalement isolé et en disgrâce, aurait dit,
selon certaines sources : « Jusqu’à mon dernier souffle, jamais je n’oublierai ce que ce journaliste
britannique m’a fait. » Mais il ne cesse pas pour autant de vouloir empêcher la sortie du rapport
Hildbrand. Même Sepp Blatter, sur le conseil de ses avocats, a fini par lâcher prise, laissant seuls les
deux Brésiliens. Le mois suivant, Havelange et Teixeira, par la voix d’un avocat commun, histoire de
limiter les coûts, font de nouveau appel. Ils vont gagner encore quelques mois, alors que leurs
arguments sont toujours aussi faibles.
Blatter donne alors une interview dans un magazine de football allemand. Il en veut à « tous ces
journalistes britanniques qui s’en prennent toujours à la FIFA ». Il ajoute : « Cela fait longtemps que
j’essaye de publier ce dossier ISL. Je suis toujours prêt à le faire aujourd’hui, pour peu que la cour
l’autorise. » Il aurait, pendant ce temps-là, ourdi un nouveau plan pour bloquer toutes les révélations,
en faisant appel à des experts juridiques qui devaient monter une stratégie alambiquée. Par chance, ce
plan est resté dans les tiroirs.
Blatter s’est aussi rendu dans son jet privé au Paraguay, afin de soutenir Nicolás Leoz au
congrès de la Conmebol à Asunción. Le principal thème de travail s’intitule « Indépendance et
autonomie des fédérations ». C’est ainsi qu’il désigne leur tactique pour freiner les possibles enquêtes
gouvernementales et policières sur leurs magouilles.
Sachant Leoz pour l’instant à l’abri, Blatter reprend l’avion et traverse l’Atlantique pour aller à
Libreville au Gabon, et soutenir Issa Hayatou au congrès de la Confédération africaine de football
(CAF). Hayatou dirige le football du continent noir d’une main de fer. La réunion adoptera une
motion curieuse mais guère surprenante, lançant une pique au CIO. « L’assemblée générale de la CAF
dénonce la stratégie de ceux qui veulent utiliser le mouvement du sport africain et ses officiels
comme boucs émissaires. » Hayatou aurait lui-même rédigé ce charabia ; mais que cherche-t-il à
faire au juste ? Et ça continue sur le même ton : « Nous notons que le président de la CAF a été, dans
le passé, la cible d’une campagne insidieuse. »
Encore une fois, Blatter est venu soutenir les désirs d’autonomie de ses amis corrompus. Il dit
même à certains journalistes : « Comme vous le voyez, travailler dur et aimer le football continue
d’être ma devise. » Et sa voix de monter dans les aigus : « Pour le jeu, pour le monde. » Et le voilà
reparti dans son jet qui déchire la couche d’ozone, direction Zurich.
L’avocat engagé par les deux Brésiliens finit par pondre un ultime et dérisoire argument. Peut-
être que le rapport sera révélé aux médias – mais comme les demandeurs, MM. Tanda et Oliver, sont
des « personnes privées », ils ne sont pas en droit d’en prendre connaissance ! Ces deux hommes
travaillent dans des grands médias internationaux et connaissent toute l’histoire depuis des années. Le
sort de l’affaire va finalement se décider devant le Tribunal fédéral, l’autorité judiciaire suprême en
Suisse.
Mais Teixeira ne sera pas dans les parages quand le jugement sera enfin rendu. Le 12 mars 2012,
il démissionne en même temps tous ses sièges, à la FIFA, à la tête de la fédération brésilienne et aussi
au comité d’organisation du Mondial 2014. Des années d’investigation du Congrès brésilien, du
Sénat, et plus récemment de l’émission « Panorama » à la BBC ont fini par avoir sa peau ! Romário y
va de son tweet : « Maintenant on peut faire la fête. On a tué le cancer du football brésilien. »
Le débat international sur le thème de la corruption au sein de la FIFA s’est déplacé vers Paris.
En décembre 2011, trois jours avant l’embarrassante conférence de presse de Jacques Rogge, j’avais
témoigné devant des représentants du Conseil de l’Europe, avenue Kléber à Paris. Un peu avant, à leur
demande, je leur avais soumis un rapport sur l’organisation criminelle que représentait la FIFA. Dans
mon témoignage, j’avais évidemment nommé les deux Brésiliens et souligné que la magistrat
instructeur, Thomas Hildbrand savait la vérité et indiqué que nous étions quelques uns à nous battre
pour que son rapport soit rendu public.
Le comité écouta très attentivement. Puis, en secret, ils invitèrent Thomas Hildbrand à venir pour
témoigner. Le gouvernement suisse lui en donna la permission et il fut entendu le 6 mars 2012. Six
semaines plus tard, le Conseil de l’Europe sortit à son tour son rapport. Un des rapporteurs, François
Rochebloine, député de la Loire à l’Assemblée nationale, mettait en avant un point crucial souligné
par Hildbrand : la décision mettant un terme à la procédure de Zoug n’était pas soumise à une
exigence de secret absolu. « Il m’apparaît comme évident que la FIFA doit publier ce document (dont
elle dispose en tant que partie prenante de la procédure) sans attendre la décision du Tribunal fédéral
suisse. »
Encore une fois, quelqu’un expliquait à Blatter qu’il n’avait aucune raison de ne pas sortir le
rapport. Et pourtant, cela faisait des mois et des mois qu’il le planquait.
François Rochebloine remarquait aussi que Blatter donnait des bonus importants à tous les
membres de son état-major. « Je soupçonne que ces paiements sont là pour que les employés et les
membres du comité exécutif gardent le silence sur la corruption. »
LE DÉNOUEMENT arriva le 11 juillet 2012, quand le Tribunal fédéral suisse donna le feu vert
pour la publication du rapport Hildbrand. Blatter essaya de détourner l’attention du public pour éviter
d’avoir à se justifier sur son attitude laxiste et la façon dont il avait couvert les Brésiliens. Il tweeta :
« Satisfait du Tribunal fédéral. La décision sur l’affaire ISL. Cela confirme ce que la cour de Zoug et
moi-même disions : je ne suis pas sur la liste. » Il ne pouvait pas s’empêcher de mentir. La cour de
Zoug n’a jamais rien dit de tel. Ni Blatter ni aucun officiel de la FIFA n’étaient poursuivis. Seuls les
cadres d’ISL ont été accusés d’avoir continué à mener des transactions commerciales alors qu’ils
étaient insolvables. Les pots-de-vin étaient des éléments à charge – mais seulement pour montrer que
les dirigeants d’ISL continuaient d’en verser alors que leur société se cassait la figure. La justice leur
reprochait surtout de ne pas avoir utilisé cet argent pour rembourser leurs créanciers.
Blatter continua de pérorer devant les journalistes les plus naïfs. Il était « blanc comme neige »
dans cette affaire. L’une des interviews les plus drôles fut faite par un journaliste de Sky News, tout
fier d’avoir réussi à avoir Sepp Blatter, mais qui n’avait pas pris la peine de lire le rapport Hildbrand
et n’avait aucune idée de ce que le tribunal avait dit et n’avait pas dit…
Question : Ces accusations vous ont-elles atteint personnellement ? Cela a dû vous perturber de
lire toutes ces allégations ?
Réponse : Absolument, parce que tout cela a mis en cause ma probité, mon indépendance. Mais
je suis très satisfait maintenant parce que le Tribunal fédéral suisse a confirmé que le président de la
FIFA n’était pas concerné personnellement pour ce qui est de la façon dont cet argent était distribué…
Je ne sais rien de tout ça. Mais ma famille en a été affectée. Cela n’altérera en rien mon énergie, mon
cœur, mon âme… Nous irons jusqu’au bout de ce processus.
Durant les mois de mon enquête pour écrire ce livre, j’ai parlé avec un contact. Il connaissait
très bien l’un des collaborateurs les plus proches d’Horst Dassler et lui a posé la question :
« Havelange a-t-il touché de l’argent de la part d’Horst Dassler ? »
Il m’a dit que pendant plus de vingt ans, Ricardo Teixeira et Jean-Marie Weber se rencontraient
pour « faire les comptes » – ce qui voulait dire que Teixeira touchait. Deux ans avant sa mort, Dassler
donna un document secret à son adjoint. C’était un contrat de 60 millions de francs suisses à régler
sur les douze années suivantes à João Havelange. Horst devait juste aller rencontrer Havelange à Rio
pour affiner les détails et entamer les premiers versements.
CHAPITRE 16
Asunción, 13 décembre 2013. Les hommes qui défigurent le football d’Amérique latine sont
rassemblés dans les bureaux de la Conmebol (Confédération sud-américaine de football) pour
célébrer une année de plus au pouvoir. Assisté par de belles jeunes femmes en jupe courte, le
Brésilien Marco Polo Del Nero, né en 1941, accroche au cou du Brésilien José Maria Marin, né en
1932, la plus haute distinction de l’organisation, le « Collar extraordinario ». Ils semblent totalement
indifférents aux troubles sociaux qui agitent le Brésil, ainsi qu’à la colère qui monte contre la CBF
(Confédération brésilienne de football) et la FIFA.
Après la cérémonie, Marin va s’asseoir à table avec l’ancien membre du comité exécutif de la
FIFA Nicolás Leoz, né en 1928. On nous avait pourtant assurés, en juin dernier, que Leoz avait quitté
le football, la FIFA et la Conmebol, déchu après avoir été rattrapé dans des affaires de corruption.
Mais dans ce petit monde Leoz a été remplacé à la FIFA par Eugenio Figueredo, né en 1932, vice-
président de la Conmebol depuis vingt ans, un homme d’influence en Uruguay. Tous les deux sont
mis en cause par les agents fédéraux et nient tout en bloc.
Quand Teixeira, né en 1947, a abdiqué de son trône à la tête de la CBF en mars 2012, Marin l’a
remplacé. Teixeira a aussi dû quitter son siège à la commission exécutive de la FIFA – et Del Nero a
pris la place. Le monde du football ne s’en est pas trouvé mieux.
Rio, 10 décembre 2013. Quelques-uns de ces vieux messieurs bien placés dans le football
professionnel brésilien se rassemblent autour de la table du conseil de la CBF avec Del Nero, qui
pourrait bien remplacer Marin en 2015. Au-dessus d’eux, accroché au mur, un portrait d’un Teixeira
jeune, aux traits presque angéliques. Ce dernier, viré l’année dernière, vit aujourd’hui dans sa maison
de Sunset Island à Biscayne Bay, Miami, achetée 7 millions de dollars à la star du tennis russe Anna
Kournikova. Son esprit plane toujours sur Rio. Rien ne bouge.
31 mars 1964. Aux aurores, les tanks rentrent en action. Voici venue l’heure de la droite dure,
galonnée et décérébrée. L’heure des généraux qui n’ont jamais mené leurs troupes au combat, de peur
de risquer leur peau.
Mais ces généraux-ci ont des jouets dangereux : des fusils, des avions, des navires de guerre et
des chaises métalliques raccordées au réseau électrique. Ils sont gonflés à bloc. Voilà déjà quatorze
ans qu’ils ont dû quitter le pouvoir. Et depuis ils regardent, horrifiés, des hommes politiques de
gauche se faire élire et des syndicats libres prendre leur essor.
Leurs amis de la CIA et du Pentagone ne sont pas d’accord non plus. Le nouveau président, João
Goulart vient d’une grande famille terrienne, mais il lève des impôts sur les entreprises étrangères. Il
limite leur capacité à exporter leurs profits et il parle de redistribuer les terres. L’éducation devient
une priorité, l’illettrisme des adultes est combattu.
À cette époque, le rêve américain veut que la partie sud du continent soit au garde-à-vous devant
Washington. Une politique étrangère indépendante n’est pas autorisée au-delà du Rio Grande. Quand
le président Goulart s’est opposé aux sanctions prises à l’encontre de Castro et de la révolution
cubaine, la Maison-Blanche a aidé en sous-main à fomenter un nouveau coup d’État, finançant des
groupes ultraconservateurs.
Un porte-avions et des destroyers équipés de missiles ont même pris la mer, mais ils seront
inutiles. Les Généraux n’ont mis que soixante-douze heures pour mettre à bas la démocratie.
Brasilia, 13 décembre 1968. Les Généraux ont tergiversé quatre ans avant de sortir une loi –
devenue célèbre sous le nom d’« Acte institutionnel numéro 5 ». Ce texte donne à la marionnette
placée par leurs soins sur le siège de président le pouvoir de faire strictement tout ce qu’elle veut. Le
Congrès est bâillonné, la plupart des partis politiques interdits et les droits de l’homme éradiqués. La
censure peut s’en donner à cœur joie contre la presse, la musique, les films et le théâtre.
Les Généraux, sachant qu’ils ont pris le pouvoir illégalement et qu’ils sont détestés, déclarent la
guerre à l’opposition. Il y a même une guerre encore plus sale, menée à partir de 1969 sous le nom
d’« opération Bandeirantes » – OBAN : une organisation illégale composée de membres de la police
et de militaires, secrètement financée par le milieu des affaires et des entreprises américaines, devant
débarrasser les usines de leurs syndicalistes.
Ces unités spéciales enregistrent les communications téléphoniques, kidnappent les opposants,
torturent et assassinent les prisonniers politiques à volonté. À Sao Paulo, tout le monde connaît ces
escadrons de la mort.
En 1970, la jeune Dilma Rousseff, 22 ans, membre d’un groupe de guérilla urbaine clandestin,
figure parmi les milliers de personnes à être arrêtées. Pendant deux ans, les bourreaux l’ont
« travaillée » à Sao Paulo, Rio et Juiz de Fora. Interrogée par une commission d’enquête il y a dix
ans, Mme Rousseff raconta les coups et les décharges électriques sur les parties les plus intimes de
son corps ; l’une des séances auxquelles on la soumit se termina par une hémorragie de l’utérus.
« Je me souviens de la peur qui me submergeait quand ma peau tremblait, raconta-t-elle en 2001.
Une expérience pareille vous marque jusqu’à la fin de vos jours. »
Il existe une photo étonnante de Mme Rousseff au tribunal alors qu’elle vient de se faire
condamner à six ans de prison. Elle est impassible, mais elle reste digne. Assis sur leur banc, deux
juges militaires se cachent le visage, honteux de servir la dictature.
Sao Paulo, 15 mars 1971. Pendant qu’à Sao Paulo, les agents de l’OBAN branchaient à nouveau
Mme Rousseff à leur générateur, José Maria Marin devenait membre du Congrès de l’État. S’il avait
bien voulu prêter l’oreille, Marin aurait pu entendre ses cris. Il devait être au courant de la torture,
mais ça ne le gênait pas. Les militaires ne faisaient pas secret de leur brutalité : ils voulaient un peuple
apeuré et intimidé.
Le senhor Marin avait rejoint le parti Arena, créé comme une façade présentable de la dictature.
Il aimait bien cette formation politique car elle lui avait donné une place pas trop loin de la caisse – et
le parti l’aimait, lui, car il fonctionnait comme une sorte de jukebox. Appuyez sur le bouton Marin et
il vous sort illico un speech au Congrès pour dénoncer les communistes ou tout autre élément
subversif que l’OBAN serait ravi d’arrêter et de faire souffrir.
De temps à autre, Marin rencontrait Sérgio Fleury dans les arrière-salles de la politique
brésilienne ou dans les restaurants à la mode de Sao Paulo. Fleury était un sadique de niveau
international, un maître ès torture. Le Prince de la Douleur. Il supervisait les interrogatoires et opérait
via un réseau de prisons privées, de fermes et de maisons où les prisonniers politiques étaient torturés
pendant des jours. Nombre d’entre eux sont morts – ou ont simplement disparu.
Sa bande de gangsters de l’OBAN, habillés en civil, forçait toutes les portes, à n’importe quelle
heure, et si cela les amusait, ils se mettaient à tabasser un suspect. Parfois ils le ligotaient, puis
s’échauffaient sur son épouse et ses parents. Des enfants regardaient, terrifiés. Des coups de feu
étaient tirés. Marin avait une très haute opinion de Fleury.
Sao Paolo, janvier 2013. « Une fois que la dictature a été en place, il devenait dangeureux d’être
journaliste. J’étais parti six mois plus tôt et je travaillais à Londres pour le service brésilien de la
BBC », se souvient Nemércio Nogueira. « Avec un collègue, nous avons fait pression sur la BBC
pour qu’elle trouve un boulot à notre ami et ancien collègue Vladimir “Vlado” Herzog. Ils l’ont
recruté en 1965, il est venu avec son épouse Clarice et ils ont eu deux garçons à Londres, Ivo et
André. »
Peut-être que Vlado Herzog pensait que la dictature allait péricliter et disparaître. Après trois ans
à la BBC et une formation de producteur, il ramena sa famille à la maison et fut nommé rédacteur en
chef de TV Cultura, une chaîne publique, propriété de l’État de Sao Paulo. Il se retrouva dans le
collimateur du député José Maria Marin, le porte-voix de Sérgio Fleury et des Généraux.
Des divisions s’étaient fait jour au sein de la junte. Les luttes armées lancées par une poignée de
groupes résistants avaient été balayées, les guérillas éliminées. Certains des généraux suggéraient un
retour prudent vers la démocratie. Les plus durs n’en voulaient pas et, pour rester au pouvoir, ils
avaient besoin de tirer le signal d’alarme contre le péril rouge. Les fantassins de la torture suivirent
de bon cœur ; il y avait un à-côté lucratif qui consistait à voler tout l’argent qu’ils pouvaient aux
prisonniers.
Ils reçurent de l’aide de l’extérieur. Les services de sécurité de l’Argentine, de la Bolivie, du
Chili, du Paraguay et de l’Uruguay lancèrent la fameuse opération Condor, coordonnée à partir d’une
base de la CIA au Panama. Objectif de cette sinistre organisation : arrêter et assassiner les gauchistes
et les adversaires de la dictature partout en Amérique latine.
Vlado était bien plus qu’un ancien reporter et producteur de la BBC. Il était aussi diplômé en
philosophie, documentariste à succès et professeur de journalisme à l’université de Sao Paulo.
Un autre collègue se souvient : « Vlado s’exprimait sans chichis. Il ne tournait pas autour du pot.
Une phrase qu’il utilisait fréquemment et qui résume clairement sa façon de voir les choses – elle est
gravée sur sa tombe – était : “Quand nous perdons toute faculté à nous indigner face aux atrocités
commises contre nos semblables, nous perdons aussi le droit de nous considérer comme des êtres
humains civilisés.” »
Sa famille avait connu la peur, la peur des atrocités. Quand il était petit garçon, en tant que juif, il
avait dû fuir la Croatie devant l’avancée des nazis. Ivo Herzog me raconte : « Oui, mon père était
membre du Parti communiste brésilien. Mais ce n’était pas un groupe armé. C’était comme un club,
un groupe de discussion. »
Des dénonciations, voilà ce dont Fleury et sa clique de tortionnaires avaient besoin. Ils ont
commencé à arrêter des suspects communistes et à les torturer pour qu’ils donnent des noms.
Sao Paulo, septembre 1975. Cláudio Marques était un plumitif sans envergure qui écrivait dans
une feuille de chou gratuite : Column One. « Je le connaissais personnellement comme journaliste, et
pour moi il était juste un petit con de fouineur. Je le voyais comme un écrivaillon opportuniste, qui a
saisi une chance de se faire bien voir du gouvernement et des puissants dans l’espoir de récupérer je
ne sais quelle faveur pour son canard ou un job », se rappelle Nemércio Nogueira, un ami de Vlado
qui fut son collègue à la BBC.
Marques fit tout ce qu’il put pour obtenir les bonnes grâces des Généraux et de leurs bourreaux.
Sergio voulait des rouges ? Marques ferait son possible pour lui en apporter sur un plateau. Il
commença à taper sa Column One : Regardez l’émission d’hier sur TV Cultura. Un sujet sur ce coco
vietnamien, Ho Chi Minh ! Cela ne faisait rien qu’il provienne du programme visnews de la BBC,
c’était la preuve que TV Cultura était tombée aux mains des rouges. Le gouvernement allait-il
regarder cela sans rien faire ?
C’était la première semaine de septembre 1975. Cláudio Marques récidiva deux jours plus tard
avec une nouvelle attaque vicieuse. Les arrestations de suspects prétendument communistes ont
commencé, fin septembre. Ligotés, soumis à des décharges électriques et à des séances de noyade
dans une baignoire, ces malheureux ont vite livré des noms. Puis la campagne se déplaça au Congrès.
Sao Paulo, 9 octobre 1975. Le larbin choisi pour l’échauffement était un élu du Congrès à la
botte de la junte, Wadih Helú. Il était membre du parti d’ultradroite Arena, président du club de foot
des Corinthians, et fournissait des locaux discrets aux bourreaux de Sérgio Fleury pour des séances
d’interrogatoires privées.
Helú avait des révélations choquantes à livrer à ses collègues du Congrès.
Suivez l’affaire : le gouvernement de l’État venait juste d’inaugurer un nouveau système
d’égouts, mais TV Cultura avait ignoré cet événement d’importance. L’émission n’avait pas envoyé
d’équipe de tournage (à ce stade de l’histoire, on en rirait presque, mais vu la façon dont cela va se
terminer il ne vaut mieux pas).
Se forçant à paraître outragé, le député Helú continuait : « Leur absence ne nous a pas surpris,
car nous découvrons chaque semaine dans la publication Column One de Cláudio Marques des indices
de l’infiltration de cette émission par des éléments gauchistes. »
Helú a haussé le ton. « Ils ne montrent que des informations négatives dans cette émission, rien
de positif. Ils font du prosélytisme pour le communisme et la soumission, devenant, comme le
soutient Cláudio Marques, la télévision vietnamienne de Sao Paulo. Cultura Television, financée par
l’argent public, dessert le gouvernement et la patrie. »
Entrée en scène de la vedette du jour, le député José Maria Marin.
« Il est surprenant que la presse ait soulevé la question depuis longtemps. Qu’elle ait demandé
aux agences compétentes d’intervenir pour remettre de l’ordre sur la chaîne 2, et que rien ne se
passe », a commencé par grincer Marin.
« Ce n’est pas seulement de sa ligne éditoriale qu’on discute ici, mais aussi du désordre qu’elle
engendre dans les cercles politiques et dans une large majorité des foyers de Sao Paulo. »
Il fallait faire quelque chose.
« Je voudrais attirer l’attention du secrétaire pour la Culture de l’État de Sao Paulo et du
gouverneur. Ils devraient publiquement et, une bonne fois pour toutes, examiner les dénonciations de
la presse de Sao Paolo et particulièrement celles courageusement énoncées par le journaliste Cláudio
Marques.
» Marques n’est pas le seul à avoir remarqué ce traitement négatif de l’information. Il n’y a rien
de positif à voir, ils (TV Cultura) ne montrent que la misère, exposant les problèmes mais pas les
solutions.
» J’en appelle au gouverneur de l’État ; soit le journaliste a tort, soit il a raison. Ce qui ne peut
pas durer, c’est l’oubli de cette affaire, tant par le secrétaire à la Culture que par le gouverneur. Plus
que jamais, il faut agir, de façon à ce que la tranquillité revienne non seulement dans cette assemblée,
mais aussi dans l’ensemble des foyers de Sao Paulo. »
C’était fait. Sérgio Fleury et ses voyous de l’OBAN avaient l’autorisation d’aller travailler. José
Maria Marin leur avait donné le feu vert. Le compte à rebours avait commencé pour Vlado Herzog.
« À partir de ce moment, nous avons vécu dans l’œil du cyclone », se souvient Paulo Markum,
un ami et collègue de Vlado. Huit jours plus tard, Markum était arrêté. « J’ai été torturé et j’ai avoué
que j’étais membre du parti communiste. »
Le soir du 24 octobre, quinze jours après les exhortations des députés Wadih Helú et José Maria
Marin, des policiers sont arrivés dans les bureaux de TV Cultura, pour embarquer Vlado. Les
collègues de ce dernier ont fait valoir qu’il était précisément en train d’en finir avec le journal de la
soirée et que s’ils l’emmenaient, l’émission ne pourrait pas être diffusée. Vlado a alors proposé de se
présenter volontairement au poste de police le lendemain.
Valdo était-il téméraire ? Était-il naïf ? Un de ses collègues et amis m’a raconté : « Mon
interprétation c’est que, vivant à une adresse connue, étant un journaliste réputé, avec un poste haut
placé dans une chaîne d’État, et n’étant aucunement impliqué dans des activités armées ou
révolutionnaires, il n’avait pas beaucoup de raisons d’avoir peur. »
(Il existe de nombreux écrits relatant les terribles événements de cette journée. J’ai essayé de les
compiler au mieux.)
Sao Paulo, 25 octobre 1975. Vladimir Herzog, 38 ans, s’est levé plus tôt que d’habitude ce
samedi matin. Il s’est rasé, douché et a embrassé Clarice, encore couchée, pour lui dire au revoir. Elle
voulait se lever pour préparer le petit déjeuner et il lui a dit de ne pas s’en faire, il s’arrêterait dans un
café et grignoterait quelque chose.
Tout individu qui ne se sentait pas l’âme d’un inconditionnel du régime avait, dans un recoin de
son esprit, la peur de disparaître. Cela pouvait arriver, on le savait. Vlado s’est arrangé pour qu’un
collègue l’accompagne jusqu’à la porte du 921 rua Tutóia, dans le quartier de Paradiso, le 36e district
de la police. Ils sont arrivés aux alentours de 8 heures.
Derrière ces hauts murs gardés par des sentinelles en armes, il y avait les locaux de l’OBAN.
Vlado est entré par la porte principale, déclinant son nom, sa profession et son numéro de carte
d’identité.
Après ça, il attendit, assis sur l’un des bancs en bois alignés dans le grand hall menant à une
porte de verre et d’acier. Quelques minutes plus tard, il était emmené pour être questionné.
Une fois à l’intérieur, il fut demandé à Vlado de se déshabiller puis d’enfiler un uniforme de
prisonnier. À l’intérieur de la salle d’interrogatoire, il y avait deux prisonniers, la tête recouverte
d’une cagoule noire. L’un d’entre eux, Rodolfo Konder, reconnut son ami. « J’ai soulevé un bout de
tissu et j’ai reconnu les chaussures, les mocassins noirs de Vlado. »
Vlado a nié appartenir au parti communiste. On fit sortir Konder et l’autre prisonnier. Et bientôt,
ces derniers entendirent les cris de Vlado subissant des décharges électriques. « Ça a duré jusqu’au
milieu de la matinée. Les décharges étaient tellement violentes que Vlado hurlait de douleur, raconte
Konder. Le volume d’un poste de radio avait été poussé pour couvrir le bruit. » Une demi-heure plus
tard, vers 11 heures du matin, Vlado était conduit dans la salle des interrogatoires.
« Environ une heure après, ils m’ont amené dans une autre pièce où on m’a laissé retirer la
cagoule, et j’ai vu Vlado. L’interrogateur, un homme d’environ 35 ans mince et musclé, avec une
ancre tatouée sur le bras, m’a dit de lui faire savoir que c’était inutile de résister, se souvient Konder.
Vlado avait dû garder la cagoule sur la tête. Il tremblait, semblait hagard et nerveux. J’ai dû l’aider à
écrire une confession dans laquelle il reconnaissait que je l’avais poussé à rejoindre le PC et où
figurait une liste d’autres membres du parti. »
« À ce moment-là, m’a dit Ivo Herzog, le fils de Vlado, ils ont arrêté les décharges électriques et
lui ont dicté une note. Il a obéi et l’a écrite. Puis, après réflexion, il l’a déchirée en morceaux. Ils ont
augmenté le voltage, on l’a encore entendu hurler, et ça l’a tué. »
Il hésite, s’arrête. « La famille n’aime pas se remémorer la torture. Ils n’avaient pas besoin de
tuer mon père – ce n’était pas intentionnel. »
Je lui demande si Sérgio Fleury était dans la pièce. « Nous ne le savons pas, dit Ivo. Mais je sais
que Marin était tout à fait préparé à mettre la vie de mon père en danger pour se faire bien voir des
militaires. »
Tard dans la nuit, Clarice Herzog a été prévenue de la mort de son mari.
25 octobre 1975, plus tard dans la journée. Les bourreaux se sont empressés de rhabiller
Vlado avec ses habits de ville, de passer sa ceinture de pantalon autour de son cou et de l’attacher aux
barreaux d’une cellule. Ils l’ont photographié, prétendant qu’il avait mis fin à ses jours. Ce n’était pas
convaincant. Les pieds de Vlado touchaient le sol et ses genoux étaient pliés.
Son corps fut remis aux autorités juives dont on attendait qu’elles fassent enterrer le cadavre – et
les preuves – au plus vite. La tradition israélite veut qu’un suicidé ne puisse être inhumé dans un
cimetière de la confession. Mais quand la Hevra kadicha – le comité religieux des obsèques – prépara
le corps pour les funérailles, le rabbin Henry Sobel vit les marques laissées par la torture. Il ordonna
que Vlado soit enterré au centre du cimetière. La thèse du suicide s’était volatilisée.
Rodolfo Konder avait été libéré et assista aux funérailles. Il insista pour porter les vêtements
dans lesquels il avait été torturé. « J’ai porté les vêtements souillés d’urine, d’excréments et de sang.
C’est comme ça que j’ai assisté à l’enterrement de mon ami. »
Les employés des médias sont descendus dans la rue quand la nouvelle de la mort de Vlado s’est
répandue dans Sao Paulo. Cette tragédie fit entrer dans les crânes de la classe moyenne ce qui se
passait dans le pays. Lentement – il faudrait encore une dizaine d’années avant de retrouver un
semblant de démocratie –, la poigne de fer des militaires allait se desserrer. Le rabbin Sobel déclara
plus tard : « Le meurtre de Vlado a été le catalyseur de la restauration finale de la démocratie. »
Sao Paulo, 7 octobre 1976. À deux jours près, cela faisait un an que José Maria Marin s’en était
pris sauvagement à TV Cultura et avait déclenché le meurtre de Vladimir Herzog. L’élu du Congrès
était de retour sur l’estrade.
Il se plaignait encore et toujours. Pas des rouges. Cette fois, il en voulait au manque de respect
du public envers Sérgio Fleury, devenu préfet de la police de Sao Paulo. Un homme qui avait pris en
embuscade et abattu des guérilleros assez courageux pour défier la dictature.
Ceci est extrait de l’enregistrement officiel du discours de Marin (je dispose de l’original en
portugais).
« Nous qui le connaissons de près, nous savons que c’est un homme exemplaire. Mais surtout, il
remplit son devoir de policier d’une façon on ne peut plus louable.
» Nous ne pouvons pas comprendre pourquoi un policier d’un tel calibre, un homme qui a
consacré sa vie à la lutte contre le crime, un homme qui a à plusieurs reprises exposé sa vie aux
dangers, ainsi que celle de sa famille, n’est pas admiré comme il le mérite.
» Connaissant bien son caractère, il n’y a à mes yeux aucun doute que Sérgio Fleury aime son
métier, que Sérgio Fleury s’y consacre avec cœur, ne mesurant pas ses efforts et ses sacrifices pour
honorer la police de Sao Paulo et son titre de préfet de police. Il devrait être une source de fierté pour
les habitants de cette ville.
» C’est pourquoi M. le président du Congrès, avec la certitude que nous reflétons les pensées de
la population de Sao Paulo, nous voudrions vous dire la fierté dont nous remplit le préfet de police
Sérgio Fleury. »
Ilhabela, près de Sao Paulo, 1er mai 1979. Les Généraux n’avaient pas pris la peine de prévenir
José Maria Marin que son héros, le bourreau, était touché par l’obsolescence. Fleury était devenu
encombrant. Il avait été utile, mais il en savait trop, sa date de péremption était dépassée et il devait
partir. Moins de trois ans s’étaient écoulés depuis la déclaration d’amour de Marin, qui restera
comme un faire-part de décès.
Fleury a eu un « accident ». Selon la version officielle, il était ivre et est tombé de son yacht qui
mouillait à la station balnéaire de l’île d’Ilhabela. Il s’est noyé. Il n’y a pas eu d’autopsie. On l’a
enterré vite fait le 1er mai, le jour de la fête du Travail. La gauche brésilienne pouvait savourer avec
ironie la disparition de son terrible ennemi.
Saint-Hélier, Jersey, le 17 novembre 2012. L’ancien ami des Généraux, toujours proche de
José Maria Marin et toujours recherché par Interpol pour blanchiment d’argent, Paulo Maluf, se
gausse de la cour qui le juge responsable du détournement de 10,5 millions de dollars sur un contrat
de construction routière à Sao Paolo.
Pourquoi devrait-il s’en faire ? Il a 81 ans maintenant, de son vivant, jamais le gouvernement ne
reverra l’argent et ils ne rassembleront jamais assez de preuves pour récupérer le 1,7 milliard de
dollars qu’il a volés au fil des ans.
On se souviendrait de Maluf pour trois raisons. Peut-être le plus corrompu des politiciens de
l’histoire du Brésil, il se distingue en plus par une déclaration faite lors de sa tentative avortée pour
devenir candidat à la présidentielle de 1989. Il se disait favorable à la peine capitale pour les violeurs,
s’ils tuaient leur victime : « Si vous avez des envies de sexe, d’accord. Violez, mais ne tuez pas ! »
Et puis il y a aussi les étoiles sur l’insigne de la police militaire de Sao Paulo. Il y en a dix-huit,
l’une d’elles fut ajoutée en 1981 par Maluf qui voulait récompenser l’unité pour son soutien à la
« révolution » de 1964.
Les Généraux l’ont promu maire de Sao Paulo en 1969 et Maluf a commencé à piller l’argent
public. Il s’est hissé jusqu’au trône de gouverneur de l’État de Sao Paulo en 1979, et a fait de José
Maria Marin son adjoint, lui confiant les clés du budget de l’État en 1982.
L’événement le plus mémorable des dix mois que le senhor Marin passa à ce poste fut le
moment où l’assemblée législative le hua après la découverte d’emprunts suspects contractés auprès
d’une banque fédérale. Il comprit qu’il ne ferait pas fortune dans la politique et se tourna vers le
football. Des amis le nommèrent président de la région de Sao Paulo au sein de la Confédération
brésilienne de football.
Marin s’en est suffisamment bien sorti pour faire bonne impression auprès de Ricardo Teixeira
qui le nomma à la vice-présidence de la CBF en 2008. Quand mes révélations concernant les pots-de-
vin de Teixeira forcèrent celui-ci à quitter la CBF (et la FIFA) en mars 2012, Marin était le
remplaçant malléable à disposition. Il avait prouvé qu’il partageait les vues de Teixeira sur le foot :
« Si tu peux te servir, sers-toi. » Marin a même été vu à la télévision en train de dérober une médaille
destinée à un tournoi de jeunes.
Trois mois plus tard, le fantastique journaliste sportif Juca Kfouri dénicha le discours de Marin
devant le Congrès en octobre 1975, quand il montrait du doigt Vlado Herzog. Juca a rendu Marin
responsable de l’arrestation et du meurtre du journaliste. Juca a aussi fait redécouvrir à ses lecteurs le
discours d’hommage à peine croyable donné par Marin en l’honneur de Sérgio Fleury.
Marin fut interviewé à la télévision. Le journaliste Fernando Rodrigues posa la Grande
Question : « Certains pensent que quelques-uns de vos discours, particulièrement acerbes, ont
finalement débouché sur l’incarcération et la mort du journaliste Vladimir Herzog ?
Marin : Un complot pur et simple, un complot, rien qu’un complot… Un mensonge, un
mensonge, je n’avais rien à voir, absolument rien à voir avec ça.
Rodrigues : C’est vraiment une grande coïncidence, votre discours au Parlement et sa mort un
peu plus tard ?
Marin : Encore une fois, j’insiste, cela n’est qu’un complot, je n’avais rien à voir avec ça… J’ai
toujours été un homme connu pour défendre la conciliation et l’harmonie. »
Sao Paulo, dimanche 11 novembre 2012. Quelques centaines de manifestants alertés par la
presse se tiennent devant le domicile de José Maria Marin, au 493 rua Padre João Manuel, dans le
quartier huppé dit des jardins au coin de l’Alamenda Franca.
Bannière en main, armés de tambours et équipés d’une sono, les manifestants entonnent des
chansons écrites spécialement pour l’occasion. L’une d’elles pose la question : « Avec Marin et ses
sales histoires, on se demande, est-il un mouchard ? »
Dans le public, Adriano Diogo, un membre du Parti des travailleurs, celui de la présidente
Dilma Rousseff. Diogo, aujourd’hui âgé de 63 ans, a aussi été arrêté et torturé par l’OBAN en 1971,
puis il a passé deux ans en prison.
Sao Paulo, mardi 27 novembre 2012. Adriano Diogo se tient debout, mais cette fois pour son
travail. Il est membre du Congrès de Sao Paolo, comme José Maria Marin trente-sept ans plus tôt,
quand il s’en était pris à TV Cultura. Mais le député Diogo entonne une tout autre partition.
« Mesdames et messieurs, d’abord je veux féliciter la nouvelle génération de jeunes gens qui
laissent des graffitis sur la porte des bourreaux, qui ont eu la brillante idée de se rassembler devant
l’appartement de José Maria Martin.
» Senor José Maria Marin, la balance qui rapportait à la dictature, est responsable de
l’emprisonnement et de la mort de Vladimir Herzog, déclare Diego. Il a du sang sur les mains. Ce
n’est pas l’homme qu’il faut à la présidence de la Confédération brésilienne de football. »
Rua Victor Civita, Barra da Tijuca, Rio, 1er avril 2013. L’ancienne superstar du ballon rond,
Romário, aujourd’hui membre du Congrès, mène un cortège de manifestants devant les bureaux de la
CBF. Ivo Herzog est à ses côtés. Romário tient une pétition portant 50 000 signatures, appelant à la
démission de Marin à cause de ses liens avec la dictature militaire. Il brandit un poster barré d’un
« Marin dégage ! ». Ils veulent une enquête pour savoir quel rôle Marin a vraiment joué dans la mort
d’Herzog.
Port-Louis, île Maurice, 30 mai 2013. Le 63e congrès de la FIFA ouvre ses portes ; les délégués
soutiennent les « réformes » du président Sepp Blatter. Ils accueillent en leur sein le délégué brésilien
José Maria Marin. C’est vrai que, comme lui, ils sont nombreux à détester les journalistes.
New York, 5 juin 2013. Ivo Herzog a demandé au responsable de l’éthique de la FIFA, le juriste
américain Michael Garcia, de se renseigner sur l’implication de Marin dans la mort de son père.
« Votre pétition fait allusion à des événements de la plus haute importance, et la sincérité de votre
démarche ne peut être remise en cause. Néanmoins, les allégations que vous soulevez semblent
tomber hors de ma juridiction, dont la portée et le temps sont limités par le Code éthique de la FIFA.
Mon autorité s’étend seulement aux violations, par des officiels du football, au regard du Code
éthique dont la première version remonte à 2004. »
CHAPITRE 17
Zurich, 18 novembre 2010. Treize jours avant l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022.
« Je ne peux pas tolérer cette façon de tordre la réalité des faits », se lamente le responsable de
l’éthique à la FIFA, Claudio Sulser. « Les journalistes qui racontent que certains au comité exécutif
font commerce de leur voix auprès des pays candidats à l’organisation du Mondial, ne font que du
sensationnalisme. »
Blatter, assis à côté de Sulser à la conférence de presse, n’est pas à l’aise. Il a engagé ce clown,
un ancien international suisse, pour amadouer les journalistes, pas pour les insulter. Le monde entier
sait que les caméras cachées du Sunday Times ont pris sur le fait Amos Amadu et Reynald Temarii en
train de réclamer des pots-de-vin et qu’ils vont sauter. Pas malin de la part de Sulser de s’en prendre à
la presse.
Pourquoi n’est-il pas foutu de se taire ? À la vérité, les mauvaises manières de Sulser reflètent la
rage qui habite Blatter et le comité exécutif. Comment ? Des fouille-merdes prétendent montrer
comment on fait du business dans le petit monde de la FIFA ! Mais ce n’est pas le moment d’être
agressif.
Ce n’est pas la première fois que ce Sulser se montre très limite. Quelques semaines auparavant,
il a refusé de répondre à une télévision allemande qui l’interrogeait sur le scandale ISL. « C’est du
passé ! » Mais non, et tout le monde le sait ; l’affaire reviendra en une des journaux un jour ou l’autre.
Pour ce qui est de Sulser, la seule chose à faire, c’est de lui offrir un aller simple pour sa bonne ville
de Lugano, et vite !
Mais Blatter doit avancer et conclure le processus d’attribution de la Coupe du monde le plus
corrompu de tous les temps. Sur son ordre, Sulser a écrit à tous les pays candidats de ne pas faire de
bêtises s’ils voulaient décrocher l’organisation d’une Coupe du monde en 2018 ou 2022. Histoire de
les prévenir qu’il valait mieux que les deals douteux se fassent au secret.
Sulser n’a pas communiqué copie de sa lettre d’avertissement aux membres du Comité exécutif.
Ceux qui pourraient vendre, et dans certains cas vendraient, leur voix. En fait, le responsable de
l’éthique s’était contenté d’envoyer un courrier aux deux hommes mis en cause. On n’avait même pas
pris la peine de les interroger personnellement.
Il n’y avait aucune logique ni aucune raison morale que les Mondiaux de 2018 et 2022 fassent
l’objet d’un vote simultané. En 2010 la valeur des droits de télévision ou des sponsorships douze ans
plus tard était imprévisible. Il n’y avait pas de précédent que la FIFA ou le CIO attribuent deux
événements majeurs en une fois.
Alors comment – et pourquoi – le Qatar a-t-il gagné l’élection ? Nous l’avons deviné, n’est-ce
pas ? Quelques preuves apparurent en 2014 lorsqu’il fut révélé que Jack Warner et ses fils véreux
avaient reçus des paiements énormes de l’homme d’affaires qatarien Mohammed Bin Hammam au
moment de l’élection. De vieux types gourmands à la FIFA concluaient des deals secrets – craignant
de ne plus être là quatre ans plus tard pour la prochaine élection. Il fallait à présent que le football
sorte de ce merdier. Combien parmi les sept autres membres du Comité exécutif virés depuis
l’élection avaient été impliqués dans des activités douteuses ?
Il y aura encore quelques années de discussions stériles. Blatter sait que la Coupe ne peut pas se
tenir pendant l’été au Qatar – trop chaud – ni pendant l’hiver. Les ligues, les clubs et les fans
européens les tenants des droits TV et le football en général ne peuvent se permettre les énormes
pertes financières et sportives d’une suspension d’au moins six semaines. Blatter peut-il menacer de
suspendre Manchester United, ou City, Chelsea ou des clubs européens majeurs pour refuser de
fermer et de libérer leurs joueurs pour la Coupe ?
Les enquêtes bidon commanditées par Blatter sont des tactiques de maquillage et de
procrastination chères. Nous pouvons respecter les droits du peuple du Qatar pour sa propre culture –
mais nous n’avons pas demandé une Coupe du monde aux conditions de son gouvernement non élu
et bâtie sur le travail forcé. Blatter soutient régulièrement que le tournoi devrait être plus étendu
géographiquement – et que le football indien devrait se développer. Alors donnons la coupe à l’Inde
avec ses températures acceptables, sa population croissante de fans, sa diversité culturelle – et ses
bières magnifiques.
Une fois que les vieux avaient eu ce qu’ils voulaient, Blatter se concentra à nouveau sur lui-
même et commença à comploter pour bloquer la candidature de Mohammed Bin Hammam à
l’élection présidentielle de 2011. Il se rendit en Arabie saoudite pour vérifier si l’argent pour financer
sa campagne était bien disponible.
On indiqua à Sulser de régler vite fait le problème du Sunday Times. Les journalistes de
l’hebdomadaire disposaient de nombreuses heures de bandes enregistrées et d’un tas de notes et de
documents. Quatre semaines après les révélations de la presse, Sulser annonça le verdict. Le Nigérian
Adamu était banni pour trois ans, le Tahitien Temarii, lui, ne prenait qu’un an de radiation. Une sorte
de congé. Dès l’été 2013, Temarii s’est retrouvé à la tête de la Coupe du monde de Beach Soccer qui
se déroulait à Tahiti. En novembre 2013, Adamu a, lui, rencontré le ministre des Sports du Nigeria
pour évoquer son avenir. Pour Blatter, ces deux-là ne constituaient pas un problème. Ceux qui le
mettaient hors de lui étaient les officiels moins haut placés dans la hiérarchie qui avaient commis le
pire des crimes : ils avaient brisé l’omerta, un péché capital. Ils avaient été piégés par des journalistes
et ils avaient parlé ! Ils avaient ouvert grand la porte du monde secret de la FIFA, celui des pots-de-
vin et de la corruption, l’héritage d’Havelange. Certains avaient même raconté qui étaient les pays qui
versaient des dessous-de-table pour obtenir les Coupes du monde 2018 et 2022. Il fallait absolument
faire un exemple. Punir ces imprudents. Le Tunisien Slim Aloulou fut banni pour deux ans, le Malien
Amadou Diakité fut, lui, sorti du jeu pour trois ans. Quant à Ahongalu Fusimalohi des Tonga, il en
prit pour trois ans. La peine la plus élevée, quatre ans, frappa un ancien membre du comité exécutif,
Ismail Bhamjee du Botswana. Il avait été enregistré en train de raconter que le Qatar était prêt à offrir
« n’importe quoi entre un quart et un demi-million de dollars » pour le vote d’un membre du comité
exécutif. Les quatre « coupables » furent aussi condamnés à verser chacun une amende de
10 000 francs suisses.
Pour mon documentaire sur la BBC, j’ai interviewé Jonathan Calvert, le reporter du Sunday
Times. Il n’avait que mépris pour la FIFA. « Ils auraient dû mener une véritable enquête avec des gens
de l’extérieur, indépendants, professionnels, qui auraient pu étudier les allégations en détail… Et le
résultat d’une telle enquête aurait obligé à reporter les choix concernant les deux Coupes du monde
2018 et 2022. Parce qu’il y a quand même de sérieux soupçons qui sont restés dans l’ombre. »
Lundi 29 novembre 2010. Deux jours avant le vote qui allait décider de 2018 et 2022,
« Panorama », l’émission d’investigation de la BBC, dévoila la liste des rétrocommissions payées par
ISL. Nous avions sorti les noms d’Havelange, Teixeira, Leoz et Hayatou. Sulser ne réagit pas. Au
comité exécutif, on se tenait les coudes. On était entre vieux amis. Temarii et Adamu étaient des petits
nouveaux, ils ne manquent à personne. Les quatre grands anciens, eux, devaient être protégés !
Ensemble, ils ont déjà passé plus d’un siècle à la FIFA ! Le Comité international olympique sera d’un
autre avis et il lancera sa propre enquête qui mènera un an plus tard à l’exclusion d’Havelange.
Deux jours après, Teixeira, Leoz et Hayatou peuvent voter. La Coupe du monde est offerte sur
un plateau à deux dictatures pétrolières. Le comité exécutif quitte les meilleurs hôtels de Zurich et
s’envole pour Abou Dhabi. À bord de l’avion se trouvent Jack Warner, Chuck Blazer et Mohamed
Bin Hammam qui ne savent pas que cela sera leur dernier banquet à la table de la FIFA. Le gang va
encore poser ses valises dans l’un des hôtels les plus luxueux au monde pour le Championnat du
monde des clubs, le tournoi le plus inutile de l’histoire du football. Et puis, c’est Noël.
Pour la nouvelle année 2011, Blatter rentre en jeu dès le 2 janvier et fait savoir qu’il va installer
un comité anticorruption. Une semaine plus tard, rétropédalage. Günter Hirsch, un magistrat allemand
très expérimenté, qui devait faire partie dudit comité, claque déjà la porte. Ce dernier résume la
situation : « La FIFA ne manifeste pas d’intérêt à résoudre les violations de son propre Code
d’éthique. »
Sans conviction, Blatter défend son nouveau « machin » dans l’hebdomadaire suisse
SonntagsZeitung : « Je vais suivre cela de très près, m’y investir personnellement. Je veux être sûr
qu’il n’y a pas de corruption au sein de la FIFA. Ce comité renforcera notre crédibilité et nous
donnera une nouvelle image en matière de transparence. » Dix ans déjà qu’il nous sert cette soupe
insipide. Au congrès de la FIFA de mai 2002 à Séoul, le président Blatter insistait déjà : « Nous ne
voulons pas nous contenter de parler de transparence, nous avons comme objectif de la construire
pierre par pierre depuis 1999. » Urs Linsi, le secrétaire général de l’époque, entonnant la même
partition, ne doutait de rien non plus : « La FIFA est en bonne santé, c’est une organisation propre et
transparente qui n’a strictement rien à cacher. »
La grande manip’ de Blatter – présenter la FIFA comme étant prête à se réformer alors qu’il
n’en était rien – a déjà failli capoter en mai 2011, quand est sorti le scandale sur les achats de votes
orchestrés par Warner et Bin Hammam. Puis les choses ont empiré en juillet avec les révélations sur
les comptes off-shore et les arrangements fiscaux de l’inénarrable Chuck Blazer. Blatter fut ensuite
victime d’une attaque de diarrhée verbale et bafouilla en évoquant la création d’un certain « comité
des solutions », dans lequel siègeraient peut-être l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger
et le chanteur d’opéra Placido Domingo. Très chic, mais l’idée passa vite à la trappe. Cela fit
néanmoins diversion, encore une fois.
Garcia avait depuis changé de vie et menait grand train. Fini l’époque où il passait pour un
détective, avec ses manches de chemise retroussées, dévisageant les suspects dans une triste salle
d’interrogatoire. Cinq ans après avoir quitté le service public et gagnant désormais plusieurs millions
de dollars d’honoraires par an dans un cabinet d’avocats new-yorkais, Garcia travaillait pour le
compte de riches clients rattrapés par la justice – les mêmes qu’il était censé poursuivre quand il était
procureur. Garcia avait-il été recruté par la FIFA pour vaincre la corruption, ou pour défendre
Blatter ?
C’était cet homme-là, accompagné de son Sherlock Holmes Junior, David Abramowicz,
originaire comme lui des Kirklands, qui aurait à mener ses investigations dans les sombres bas-fonds
de la FIFA et ensuite produire des rapports dévastateurs à l’intention de l’un de ces nouveaux machins
imaginés par Blatter avec leurs noms ronflants, comme la « chambre juridictionnelle ». Cette
dernière était dirigée par un juge munichois, Hans-Joachim Eckert, un spécialiste de la criminalité
financière qui, à l’inverse de son confrère allemand Günter Hirsch, faisait peu de cas du manque
d’appétit de Blatter pour les réformes. Chacune des chambres comptait six membres, venus du monde
du sport, en partie des juristes.
On a même vu Transparency International faire un tour de piste. L’ONG, qui lutte de longue date
contre la corruption, a produit en août 2011 un excellent rapport insistant sur la nécessité de mener
une enquête indépendante dans les dossiers noirs de l’ancien management de la FIFA, de nommer des
observateurs extérieurs dans les comités clés, d’instaurer une limite d’âge pour les officiels de haut
rang, de mettre en place un règlement qui interdirait les conflits d’intérêts et de publier le salaire et
les bonus de Sepp Blatter. La FIFA et l’ONG n’ont filé le parfait amour que pendant trois mois, avant
que Transparency International ne claque la porte. Encore une fois, Blatter s’était acheté du temps.
« Je suis certain que la FIFA va traiter cela parfaitement. » Tiens, un nouveau mandarin
anticorruption ! Cette fois, il s’agissait du professeur Mark Pieth, qui nous arrivait de l’Institut pour la
gouvernance de Bâle. Il fut présenté à Zurich à l’occasion d’une conférence de presse de Blatter fin
2011, dans une ambiance un peu poisseuse. « Je suis heureux et fier que vous ayez répondu à mon
appel et à celui de la FIFA », déclara, tout émoustillé, le président. À se demander ce qui avait bien pu
se passer avant la conférence !
Pieth était censé diriger ce que lui et Blatter appelaient un « groupe de gouvernance
indépendant », dont les membres seraient défrayés de façon substantielle. La composition de
l’équipe : un hiérarque ambitieux du football américain, Sunil Gulati ; un vice-président de Hyundai,
l’un des sponsors de la FIFA ; François Morinière, le directeur du quotidien sportif L’Équipe, dont le
propriétaire, le groupe Amaury, faisait aussi des affaires avec la FIFA (notamment l’attribution du
Ballon d’or) ; quatre experts en gouvernance venus d’Amérique ; un représentant des footballeurs
professionnels ; l’ancien procureur général britannique – celui qui avait donné son aval à l’entrée en
guerre contre l’Irak voulue par le gouvernement Blair – et Mme Lydia Nsekera, présidente de la
Fédération de football du Burundi, également membre du Comité international olympique (CIO).
« C’est une belle femme, c’est une femme dure, déclara Blatter. C’est une princesse, la fille d’un
sultan. C’était vraiment le meilleur choix. » Six mois plus tard, en novembre 2013, Mme Nsekera était
démise de son poste de présidente du football au Burundi. Elle a conservé son siège au CIO, sans
doute pour quelques décennies.
Une invitation à rejoindre le groupe de Pieth fut rejetée par Football Supporters Europe, une
organisation réputée qui regroupe des amoureux du jeu de quarante-deux pays. Daniela Wurbs, la
directrice, expliqua qu’elle doutait de la « crédibilité de la FIFA ».
Le professeur Pieth, qui avait été consultant en intégrité pour la Banque mondiale, se révéla être
le roi de la feinte de corps, plus fort que Romário face au but. La différence, c’est que Romário, lui,
marquait à chaque fois. Ce fameux jour où Blatter et Pieth semblaient prêts à s’embrasser sur la
bouche, le professeur déclara : « Je dois trancher, regarder vers le passé ou l’avenir. Quitte à choisir,
je préfère regarder vers l’avenir. Il y en a d’autres qui préfèrent le passé. » Une semaine plus tard,
renversement de jeu. Voilà que Pieth voulait étudier les allégations sur les dérapages du passé, une
obligation pour évaluer les « risques ».
Fin janvier 2012, Pieth jouait à nouveau la fermeté. « Nous devons veiller à ce que les gangsters
ne s’en tirent pas dans le sillage des opposants aux réformes. De nombreux membres du comité
exécutif n’y sont plus pour longtemps. » Les efforts de Pieth n’y seront pas pour grand-chose.
Quinze jours plus tard, il n’était déjà plus aussi sûr de lui. « Nous déciderons fin mars s’il faut
lancer une enquête sur les allégations les plus sérieuses concernant le passé. » En septembre, il ne
semblait pas avoir beaucoup avancé, mais parlait toujours du passé : « Il y a des cadavres dans le
placard, c’est certain. » Fin 2012, Pieth implorait pour trouver du soutien. « Il serait bienvenu que le
Conseil de l’Europe fasse entendre sa voix au côté de ceux qui demandent un changement urgent. » Il
n’est jamais venu à l’idée de Pieth et de son groupe de personnalités qualifiées qu’ils devaient tout
simplement menacer la FIFA de ne plus travailler pour elle. Il aurait suffi d’organiser une conférence
de presse pour révéler que ni Blatter ni le comité exécutif ne voulaient de réformes.
Pourtant, tout dans l’attitude de Blatter le prouvait. Il ne s’en cachait même pas. En avril 2012, il
avait rendu visite à Havelange qui était hospitalisé à Rio et un mois plus tard, au congrès de la FIFA à
Budapest, il avait fait acclamer le nom du président honoraire, bien que ce dernier ait été évincé du
Comité international olympique.
Pendant les Jeux olympiques de Londres, au cours de l’été 2012, Blatter prétendit à l’occasion
d’une conférence de presse que sa réforme fonctionnait. « Notre organisation n’est ni corrompue, ni
mafieuse. C’est toujours une question de perception. Nous allons bien et le moment venu, et je suis
sûr que nous réussirons. »
Petit saut dans le temps. En 2013, le groupe de Pieth, devenu enfin plus audacieux, annonça :
« L’absence de structures transparentes et la culture du népotisme pèsent sur la réputation de
l’institution et minent ses efforts pour montrer le chemin d’une gouvernance éthique du sport. »
Depuis le temps, Blatter savait qu’il pouvait ne tenir aucun compte d’eux sans danger et il déclara à la
presse : « La mise en place des réformes approche de sa conclusion. »
C’en était trop pour l’un des membres de la commission Pieth. À l’approche du congrès suivant
de la FIFA, en juin 2013, à l’île Maurice, Alexandra Wrage, experte canadienne de la bonne
gouvernance, qui avait refusé d’être payée, prit ses cliques et ses claques. « C’est le projet le moins
abouti auquel j’ai jamais participé. Et de loin ! Aucune de nos suggestions n’a été retenue à l’ordre du
jour, déclara-t-elle. Dans ces conditions, je n’ai rien à faire à Maurice. »
Le lendemain, l’Américain Sunil Gulati – le professeur d’économie qui n’avait jamais remarqué
que « le Ventre » Chuck Blazer piquait dans les caisses du foot régional et qui espérait bien entrer au
comité exécutif – voyait, lui, les choses différemment. « Je crois que les réformes qui ont été
entamées constituent un excellent premier pas. »
Ce congrès de juin 2013 était une belle expédition au bout du monde dans l’océan Indien qui, vu
le coût du déplacement, ne fut pas trop suivie par la presse. Le soir du banquet, un Blatter très confiant
déclara : « Le congrès apportera à la FIFA un très haut standard de gouvernance, comme il convient
pour une organisation comme la nôtre qui joue un rôle aussi fondamental dans la société.
» En tant que capitaine, je suis heureux de vous dire que nous avons traversé la tempête. Nous
sommes sortis des flots tourmentés encore plus forts et maintenant nous pouvons envisager l’avenir.
Devant nous, des eaux calmes comme celles du splendide océan autour de l’île Maurice. Je crois que
notre navire peut maintenant tranquillement rentrer au port. » Et d’ajouter : « La FIFA montre
l’exemple en matière de gouvernance pour l’ensemble du monde sportif. »
Pieth resta en marge des événements, faisant des apparitions aux conférences où il soutenait que
son groupe avait connu des succès. Quoi qu’il en soit, il y a vraiment de quoi se demander si ce
groupe pour la gouvernance a fait autre chose que de donner des conseils sur la décoration de la
table, l’argenterie, les verres à apéritif et les serviettes pour le banquet du comité exécutif.
Et Garcia, le dur à cuire ? Il s’était pointé devant la presse à Zurich, en juillet 2012, en se tapant
du poing sur la poitrine. Il faisait le même genre de bruit que Pieth à ses débuts. Il déclara : « Si des
agissements passés nécessitent une enquête, je la lancerai. Il n’y aura aucune limite sur notre champ
d’investigation. »
Mais, et c’était un grand progrès dans l’histoire de la lutte anticorruption, on ouvrirait une ligne
téléphonique pour enregistrer les témoignages ! Plus tard, il y aurait aussi un site web et un
formulaire à remplir en ligne. Et un os de plus à ronger pour les journalistes : Garcia allait enquêter
sur l’obtention du Mondial par l’Allemagne.
On voulait surtout savoir ce que Garcia allait entreprendre à propos de la grosse affaire :
comment donc le Qatar avait-il remporté le Mondial 2022 ? En jeu, pas moins que la réputation de la
FIFA et le futur de la Coupe du monde.
Entretemps, il s’est trouvé d’autres problèmes à régler d’urgence. Quelle était la plus grande
menace pour Blatter ? Le Qatari Mohamed Bin Hammam, son rival, dont la FIFA avait du mal à se
débarrasser. Peut-être que Garcia voudrait bien intervenir ? Bien sûr, Monsieur !
En décembre 2012, Mohamed fut banni à vie cette fois. Garcia plus tard a prétendu qu’il avait
fait un usage suspect de l’argent qu’il contrôlait via la Confédération asiatique de football – et le juge
Eckert a vite embrayé. C’est d’abord son coéquipier du Sri Lanka, le gigantesque Manilal Fernando –
il doit acheter ses pantalons dans le même magasin que Chuck Blazer –, qui a été sorti du football
pour huit ans. Garcia a fait appel aux auditeurs de PricewaterhouseCoopers contre Bin Hammam.
Ils ont fouillé dans les comptes de la Confédération asiatique de football et ont trouvé de grosses
sommes qui se baladaient bizarrement et des anomalies dans la vente des droits marketing. Bang !
C’était fini pour Mohamed. Mais, enfouis dans le long rapport, il y avait aussi des chiffres curieux à
propos desquels Blatter et le comité exécutif n’ont pas demandé d’éclaircissements. En mars 2008,
par exemple, Bin Hammam avait viré 250 000 dollars en faveur de Jack Warner. Et puis il y avait
aussi quelque 180 000 dollars expédiés sur le compte luxembourgeois du propriétaire de chevaux
brésilien.
« Mo » avait aussi acheté pour 4 950 dollars de costumes coupés chez Lord’s Tailor, le fameux
tailleur de Kuala Lumpur – Mel Gibson et Mohammed Ali autrefois sont aussi clients – pour le patron
du foot africain, Issa Hayatou. Mo avait également offert pour 2 000 dollars de chemises à Sepp
Blatter en février 2008, toutes achetées chez l’excellent tailleur Lord’s. Voilà qui ressemblait aussi à
des entorses au Code de l’éthique l’ancien et le nouveau. Mais nous n’en saurons sans doute jamais
rien. Tout ce que Garcia pouvait dire c’est qu’« il n’[était] pas de bon ton de débattre sur le rapport de
Pricewaterhouse ».
Quid du pot-de-vin de mars 1997 pour Havelange, que Blatter connaît ? Garcia avait bien lu la
lettre d’IMG qui expliquait comment Blatter avait oublié de prendre en compte leur offre de
1 milliard de dollars en 1996, l’offre qui aurait dû écarter ISL. Garcia avait aussi étudié le paiement
« Garantie JH » et écouté les dépositions des deux officiels de la FIFA qui avaient vu passer la
rétrocommission pour Havelange. Blatter aurait dû être mis dehors, fini, en disgrâce. Il y aurait alors
eu une nouvelle élection, un nouveau président qui aurait réglé les autres scandales et Garcia aurait pu
partir à son tour. Il aurait touché son solde de tout compte et au revoir. C’est comme cela que tout
aurait dû se conclure.
J’ai sorti cette histoire voilà douze ans et je ne l’ai jamais lâchée. Je dois beaucoup à tous les
amateurs de foot qui ont acheté mes livres, regardé mes documentaires et m’ont fait confiance. Être
au courant de ce pot-de-vin, c’était le talon d’Achille de Blatter. Voici le récit chronologique du
scandale. Il commence par un coup de fil intercontinental.
CHAPITRE 18
Séoul, mai 2002. « Un gros pot-de-vin est arrivé pour Havelange, en passant accidentellement
entre nos mains à la FIFA. C’était un cauchemar pour nous et Blatter a dû régler l’affaire. » Le coup
de fil venait de Corée, mon interlocuteur qui comptait parmi les plus importants cadres de la FIFA
était chargé de régler les derniers préparatifs pour la Coupe du monde et le congrès de la FIFA. Cela
faisait cinq ans qu’il avait assisté à cette scène où l’argent destiné à Havelange était passé par Zurich
plutôt que d’arriver directement sur l’un des comptes personnels du Brésilien. C’est seulement
maintenant que ma source se sentait assez en confiance pour en parler.
Il avait passé la moitié de sa vie à la FIFA et il avait vu l’association corrompue entre Havelange
et le porteur de valises d’ISL, Jean-Marie Weber. Notre cadre haut placé à la FIFA n’avait aucun doute
sur ce qui s’était passé sous ses yeux. Bien sûr que Blatter savait pour le dessous-de-table d’ISL à son
boss. On peut dire ce que l’on veut sur cet homme, mais tout le monde sait que Blatter n’est pas
stupide. Il a été formé par Horst Dassler dans les années 1970 pour mettre le foot à la disposition
d’Adidas, puis a sauvé ISL, l’entreprise créée par ce même Dassler, en 1996 et 1997. Non, il était
impossible qu’il ne sache pas qu’il y avait un pot-de-vin. Un chèque de 1,5 million de francs suisses
émis par ISL à l’ordre du président de la FIFA, qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ? Ce n’était pas
un cadeau d’anniversaire pour Havelange !
Le coup de fil de Corée en mai 2002 arrive à un moment où la FIFA est sens dessus dessous. Les
Européens de l’UEFA mènent la charge pour débarquer Blatter, mais, à la fin du mois, ce dernier
aura réussi à diviser ses adversaires. Il va pouvoir conserver son trône quatre ans de plus. De mon
côté, j’ai passé un excellent moment, car on m’a apporté des histoires exclusives sur le bas-ventre pas
joli joli de la FIFA.
J’ai demandé à ma source si elle avait des documents. Non, disait mon interlocuteur, il n’avait
pas de documents bancaires à me présenter, il ne se souvenait pas non plus du montant précis de la
somme. Mais il était dans le bureau de Blatter, alors secrétaire général, au moment où le plus gros
scandale de corruption du monde du sport lui éclatait en pleine figure ; et il l’avait vu paniquer. Il se
rappelait que le virement était en francs suisses. La rétrocommission pouvait s’expliquer. Deux
semaines avant, j’avais publié un document exclusif montrant comment Blatter et Havelange avaient
écarté une offre de 1 milliard de dollars proposée par l’agence de marketing sportif américaine IMG
qui tentait d’arracher à ISL les mirifiques contrats de la Coupe du monde. Pas étonnant qu’Havelange
ait reçu sa récompense.
J’en ai parlé avec mon rédacteur en chef et nous avons publié, dans le Daily Mail de Londres du
25 mai 2002, un article prudent qui ne divulguait pas les noms d’Havelange et de Blatter. Mon texte
évoquait une enveloppe d’environ 500 000 livres arrivée par erreur à la FIFA de la part d’ISL. Son
destinataire était un officiel « très haut placé de la FIFA ». Par ailleurs, le papier mentionnait des
tentatives faites auprès de la banque de la FIFA pour effacer toute trace de la transaction.
Nous tenions cette histoire de corruption. Mais, il me faudrait encore huit ans pour mettre la
main sur les preuves, sous la forme de la liste des pots-de-vin où était indiqué le paiement secret de
mai 1997 à la ligne « Garantie JH ». Entretemps, je n’ai pas lâché ; c’était l’élément clé démontrant la
corruption d’Havelange et le fait que Blatter savait.
Francfort, vendredi 5 décembre 2003. C’était le jour du tirage au sort des qualifications du
Mondial 2006. Pendant toute la semaine, un bon millier d’officiels de la FIFA et des délégations des
fédérations nationales avaient fait la fête en Allemagne. J’avais envie de mettre mon grain de sel dans
ce concert d’autosatisfaction. Ce matin-là, j’ai ressorti l’histoire du pot-de-vin d’Havelange, sans
rajouter grand-chose à la première version publiée seize mois plus tôt. Seulement, j’avais désormais
une seconde source qui était également dans le bureau de Blatter et qui confirmait toute l’histoire. Il
ne voulait pas être cité.
Sans document écrit, je ne pouvais toujours pas livrer le nom d’Havelange en pâture. J’avais
révélé qu’un « officiel de très haut rang de la FIFA (dont le nom nous est connu) a[vait] reçu un
énorme paiement de la part de l’entreprise suisse qui venait d’obtenir les droits marketing des Coupes
du monde 2002 et 2006. Le paiement qui aurait dû lui arriver directement est passé accidentellement
par la FIFA, causant une certaine panique au plus haut niveau de l’organisation. » Nous avions
emballé l’histoire qui faisait presque une pleine page, avec une grande photo d’Havelange avec la
Coupe du Monde. Le président Blatter ne nous appela pas pour nous demander le nom du
récipiendaire.
Tunis, 23 janvier 2004. Et c’est reparti. Cela fait un an que j’ai été exclu des conférences de
presse de Blatter, mais je me suis déplacé pour la Coupe d’Afrique des nations. Un ami nigérian m’a
fait entrer en douce. Au milieu de la session entre Blatter et la presse, je me lève et je parle très fort :
« Après la signature du dernier contrat avec ISL pour les tournois 2002 et 2006, un paiement secret de
1 million de francs suisses est arrivé par hasard sur l’un des comptes de la FIFA. Vous occupiez le
poste de secrétaire général à l’époque, et il se raconte que vous avez donné des instructions pour que
cet argent soit viré immédiatement sur l’un des comptes privés d’un officiel de la FIFA. Qui était le
bénéficiaire ? »
Blatter a l’air traumatisé. Son visage semble se dégonfler. Son vilain secret est balancé en public.
Il répond, froidement : « Je n’entrerai pas dans ce genre de discussion ici, c’est totalement hors de
propos. Nous voulons discuter de l’Afrique avec des journalistes africains. » L’échange, filmé par
une chaîne allemande, est diffusé partout en Europe.
Londres, mai 2006. Mon livre Carton rouge est publié en 16 langues. Le premier chapitre
commence par l’histoire du pot-de-vin arrivant à la FIFA et le face-à-face avec Blatter à Tunis. Je
reçois des coups de fil de confrères suisses. « Blatter dit que votre histoire ne tient pas debout, qu’il
n’a jamais rien vu de tel. Il dit que vous avez tout inventé. »
Londres, 11 juin 2006. La BBC diffuse ma première enquête sur la corruption à la FIFA. Le pot-
de-vin est au cœur du sujet. Nous commençons par la scène de Tunis. Dans une autre séquence, je suis
caché derrière un arbre du parc de la FIFA à Zurich, puis je poursuis Blatter. Les deux cameramen
entrent en action et je repose la question au président de la FIFA :
« AJ : Permettez-moi de vous demander juste une chose. Savez-vous qui sont les officiels de la
FIFA qui ont été soudoyés par ISL ?
SB : Désolé, je ne parle pas de ça.
AJ : Savez-vous qui sont les officiels du foot qui ont touché de l’argent d’ISL ?
SB : Je ne réponds pas à ces questions.
AJ : Allez-vous me dire qui a ramassé le pot-de-vin de 1 million ? On m’a raconté que vous avez
ordonné que ce dessous-de-table soit transmis à l’homme à qui il était destiné. Pouvez-vous me dire à
qui il a été envoyé ? Était-ce le président Havelange ?
Blatter s’enfuit dans l’immeuble de la FIFA et ordonne à ses sbires de garder les portes, si
jamais nous le poursuivions dans les couloirs du pouvoir. »
LES REPORTERS ne travaillent pas pour être aimés. Notre responsabilité est de poser les
questions qui font mal aux riches et aux puissants. J’ai à nouveau rabâché cette question sur Blatter,
Havelange et le pot-de-vin dans d’autres enquêtes de « Panorama » sur la BBC en 2010 et 2011. J’ai
montré le document qui prouve la faute d’Havelange à Brasilia à la commission de l’Éducation, de la
Culture et du Sport en octobre 2011 et j’ai refait la même chose à Paris un mois plus tard, à
l’occasion d’une réunion du comité Culture, Science et Éducation du Conseil de l’Europe.
Enfin, en juin 2012, nous avons mis la main sur le rapport, enterré de longue date, du magistrat
Thomas Hildbrand qui avait enquêté sur la corruption au sein de la FIFA. La preuve officielle ! En
page 33, c’est écrit, on ne peut plus clairement : « La découverte selon laquelle la FIFA avait
connaissance des paiements de dessous-de-table à des personnes à l’intérieur de l’organisation n’est
pas en doute » (les italiques sont de moi). Et voilà. La FIFA – c’est-à-dire Blatter – savait ! Pas une
surprise pour moi, mais cela faisait du bien d’en avoir une confirmation par une source indépendante.
Hildbrand continue. « Cela s’explique, car plusieurs membres du comité exécutif avaient reçu de
l’argent, et, entre autres choses, il a été confirmé par l’ancien directeur financier de la FIFA, entendu
comme témoin, qu’un paiement a été fait par la société ISL à João Havelange pour un montant de
1 million de francs suisses après avoir été dans un premier temps transmis par erreur à un compte de
la FIFA ; le directeur financier n’était pas le seul à en avoir connaissance, P1 (le président Blatter)
en aurait eu connaissance aussi. »
À l’inverse du groupe Pieth et du nouveau comité d’éthique et ses deux chambres, entités
choisies par Blatter, ce rapport venait d’un enquêteur public et indépendant, travaillant strictement
pour le respect de la législation suisse. Il énonçait clairement que Blatter savait qu’il y avait un pot-
de-vin pour Havelange.
Dans le monde que nous connaissons hors de la FIFA, n’importe quel politicien ou membre d’un
conseil d’administration aurait dû démissionner dans la honte. La véritable honte, c’est que seulement
une – oui, une – parmi les 209 fédérations nationales de football a réclamé son départ. Le comité
exécutif, lui, est resté silencieux, tout comme les sponsors. Idem pour le gouvernement brésilien, qui
aurait pu utiliser ce document juridique pour marchander les exemptions de taxes et autres privilèges
réclamés par la FIFA.
Blatter a trouvé un journaliste bien déférent de Reuters et lui a dit : « Je n’en savais rien jusqu’à
la chute d’ISL en 2001. » Et ce mensonge a été publié !
Le seul officiel du football à contrer Blatter fut Reinhard Rauball, président de la Ligue
allemande de football. « Blatter devrait céder sa place aussi vite que possible, déclara-t-il en
juillet 2012 au grand quotidien Die Welt. Pour la crédibilité des réformes en cours, la FIFA a besoin
de quelqu’un qui soit prêt à repartir du bon pied. C’est compliqué si l’un des personnages impliqués
dans les dérapages s’accroche alors qu’il faut faire le ménage. »
Blatter a ignoré Rauball et fait diversion en lâchant un commentaire venimeux sur Havelange.
« Il est multimillionnaire. C’est au-delà de mon entendement qu’il ait pu recevoir des pots-de-vin. Il
n’en a pas besoin. » Bien sûr, Blatter savait qu’Havelange touchait en douce, mais en confirmant qu’il
était fortuné, il mettait à bas sa défense. Le Vieux avait en effet prétendu auprès d’Hildbrand qu’il
n’avait pas les moyens de faire un gros remboursement.
Une semaine plus tard, Blatter donnait son aval au recrutement de Michael Garcia comme
superflic de la FIFA et à celui de Hans-Joachim Eckert dans le rôle du juge. C’est à Garcia qu’est
revenue l’enquête interne à la FIFA sur le scandale ISL et le pot-de-vin à Havelange que Blatter savait.
Eckert, lui, livrerait son verdict en fonction des éléments amassés par Garcia. Est-ce que ça allait être
la fin pour Blatter ?
Il faudra attendre début 2013 pour que Garcia transmette son rapport au juge Eckert. Que dit-il ?
Ils ne nous en diront rien. À qui a-t-il parlé ? On ne peut pas nous le dire non plus. Quels documents
a-t-il découverts dans la poussière des archives ? C’est secret. Garcia s’est-il intéressé au scandale de
Blatter bloquant l’offre d’un milliard de dollars d’IMG pour préserver le flux de pots-de-vin d’ISL ?
Cela ne peut être dévoilé. J’aurais pu fournir la correspondance à Garcia. Il doit savoir par mes
précédents ouvrages que je l’ai. Il ne m’a pas appelé. Les deux hommes se sont fondus dans la culture
du silence chère à Blatter. Les 4 200 pages de l’enquête sont enfermées dans le coffre-fort du
président à Zurich. Avec l’accord de tous les membres du Comité exécutif. Les 209 associations,
timorées, ne mouftent pas. Les journalistes n’ont rien vu.
L’élément crucial du dossier constitué par Garcia doit être son « interrogatoire » de Blatter.
Quelle est la date de l’entretien ? Où s’est-il déroulé ? Dans le confortable bureau de Blatter ? Que lui
a demandé Garcia ? Nous ne le saurons jamais. S’est-il montré intransigeant face à son riche client
comme il l’avait été dans son passé de procureur luttant contre le crime organisé, les terroristes et les
meurtriers à New York ? C’est un secret.
Le rapport de Garcia a été adressé à Eckert à Munich et Eckert a commencé par nous raconter ce
que nous savions depuis des années. « Il est certain que des montants non négligeables ont été
transmis à l’ancien président de la FIFA, João Havelange, et à son gendre Ricardo Teixeira, ainsi
qu’au Dr Nicolás Leoz. » Il s’agissait de « dessous-de-table ». Ensuite Eckert nous a donné son avis
sur les responsabilités de Blatter à propos de la corruption qui régnait au sein de la FIFA. « On peut
se demander, conclut Eckert, si le président Blatter savait ou aurait dû savoir avant la faillite d’ISL
que cette société soudoyait d’autres officiels de la FIFA. »
Eckert était-il sérieux ? Tous ceux qui travaillaient à la FIFA, le bataillon de journalistes qui
couvraient l’organisation, l’armée des managers sportifs, des agents et des vendeurs de droits
savaient depuis longtemps qu’ISL « lubrifiait » ses relations avec Havelange et la FIFA. Le pointilleux
manager Blatter savait tout sur les pots-de-vin, aussi sûr que le soleil se lève le matin. De quoi
parlaient-ils donc pendant les visites de Jean-Marie Weber à Zurich et quand ils séjournaient dans les
mêmes hôtels pendant les tournois de la FIFA ?
Par le passé, Blatter a admis avoir pris des vacances avec Weber et, curieusement, il a comparé
une fois leur relation à « une nuit d’amour à Venise ». Mais ils n’ont jamais parlé des 100 millions de
dollars de pots-de-vin. C’est Sepp qui le dit et on devrait le croire. Weber ne dit rien. Nous ne saurons
jamais si Garcia, l’enquêteur dur à cuire, a interrogé Weber ou l’ancien patron d’ISL, Christoph
Malms, sur la demande insistante d’Havelange et de Blatter pour que Weber, le porteur de valises,
conserve son job dans l’entreprise de marketing sportif. Plusieurs employés du département financier
d’ISL ont mis en place et distribué les dessous-de-table. Est-ce que Garcia leur a parlé ? Cela ne nous
regarde pas.
Finalement, le juge Eckert a conclu que lorsque le pot-de-vin est arrivé chez Havelange, Blatter
a sans doute été maladroit… mais qu’il n’a pas pour autant eu un comportement criminel ou bafouant
l’éthique ». Comme Garcia a « blanchi » Blatter en dépit des preuves l’incriminant, essayons de
deviner comment se déroula l’interrogatoire :
Garcia : Est-ce que Seppy est assis confortablement ?
Blatter : Allez-y, commencez.
G : Vous ne saviez pas que le paiement d’ISL à Havelange était un pot-de-vin, n’est-ce pas ?
B : Bien sûr que non.
G : Puis-je avoir mon chèque maintenant ?
B : Tout ceci est secret, bien sûr ?
G : Comme vous voulez.
B : Christine dans le bureau à côté tient le chèque prêt pour vous. Ou préférez-vous du liquide ?
Grondona peut s’en occuper.
Mais comment ont-ils pu s’en sortir ? C’est le moment de refaire un pas en arrière et d’étudier
les nouvelles règles édictées par Blatter.
CELA RESSEMBLE à un autre de ces documents routiniers de la FIFA. Mais c’est l’un des
points cruciaux dans la campagne en sous-main de Blatter pour dissimuler la vérité. Une jaquette bleu
foncé, 56 pages de « Règles d’organisation de la FIFA », approuvées par le comité exécutif de Blatter,
le 21 mars 2013, ce document met un point final à la destruction de la réforme et de toute tentative
d’instaurer un minimum de transparence. Le document est public, sur le site FIFA.com. Qui a pris la
peine de le lire ?
En page 8, on nous dit que les réunions du comité exécutif sont « confidentielles ». En page 12,
comme un mantra, il est répété que toutes les réunions du Comité exécutif de la FIFA sont
« confidentielles ». À quoi sert donc la commission d’audit et de conformité, soi-disant
indépendante ? Vous avez deviné. « Confidentiel ». Les salaires, les bonus, les frais de représentation,
quel que soit le sujet de la « sous-commission de rémunération », cela ne nous regarde pas.
C’est le verrouillage ultime version Blatter. Il est tranquille. Sa façon de dépenser l’argent de la
FIFA, ses affaires privées, ses contrats pour la vente des billets, ses voyages luxueux dans les plus
beaux hôtels du monde, ses voyages impériaux dans des jets privés, son salaire, ses bonus, ses frais,
ses avantages en nature, sa voiture, sa résidence, tout ce qu’il a amassé en siphonnant la FIFA pour
lui, sa famille et ses petites amies, tout est confidentiel. Et pour que les membres du comité exécutif
restent contents, on les laisse mettre la balle au fond à volonté. Des frais de représentation
extravagants leur sont remboursés et parfois même sans qu’ils aient à présenter de justificatifs. De
toute façon ce n’est pas l’argent de Blatter et ça les rend loyaux – et silencieux.
Quels débats ont-ils dans les commissions ? On ne peut pas le savoir. Quelle est l’ambiance dans
ces comités, leur arrive-t-il d’avoir de sérieux différends ? Pas notre problème. Comment s’organise
la répartition des billets pour la Coupe du monde ? N’essayez pas de demander ! De quoi parle-t-on
avant d’attribuer des contrats lucratifs ? Allez-vous-en ! Ils sont vraiment propriétaires du football, et
ils font tout pour que les supporters, les joueurs et les clubs en soient exclus.
Blatter a longtemps joui d’un privilège étonnant qui remonte au temps où il était le secrétaire
général d’Havelange. Il pouvait signer des chèques sans le consentement des autres officiels. Il n’avait
même pas besoin d’en informer qui que ce soit ! Il pouvait donner de l’argent de la FIFA à qui il
jugeait bon. Ce n’était pas un secret absolu, on pouvait le découvrir au bureau d’immatriculation des
sociétés de Zurich. Mais un seul journaliste a pensé à regarder, Jean-François Tanda. Comment était
dépensé l’argent de la FIFA ? Qui contrôlait les dépenses de Blatter ? Le président du comité des
finances, l’Argentin Julio Grondona et son adjoint Jack Warner, sans doute les hommes les moins
fiables du monde du football. Les conspirateurs qui se sont entendus sur le salaire secret de Blatter. La
FIFA prétend qu’elle a changé et que maintenant Valcke, le secrétaire général, doit cosigner les
chèques. Cela vous rassure ? Serons-nous un jour autorisés à voir les années de documents bancaires
qui pourraient révéler qui touchait l’argent versé par Blatter ? Il ne faut pas trop y compter.
Blatter ne s’est pas contenté de réécrire le règlement intérieur, il a aussi revu les statuts. Derrière
ce texte indigeste, la loi d’airain de la FIFA, une loi qui édicte que Blatter est au-dessus de toutes les
juridictions partout dans le monde. Essayez de le poursuivre, lui ou l’un de ses officiels, devant un
tribunal civil et vous êtes bannis du football ! En page 50, les associations nationales sont averties que
tout appel contre cette règle doit être « strictement soumis à l’arbitrage » et non pas à un tribunal de
droit commun. Blatter, bien sûr, a la main sur les officiels en charge des procédures d’arbitrage de la
FIFA.
Quelqu’un remit-il en cause le verdict ridicule d’Eckert à un moment ou à un autre, celui auquel
Blatter voulait arriver à tout prix ? Personne ne parlait. L’Omerta de nouveau. Des informations trop
importantes pour être divulguées, et le large monde du football qui paye pour cette sombre farce
insultante.
Cher M. Jennings,
Conformément à l’article 28 du Code d’éthique de la FIFA
(ref http://www.fifa.com/mm/document/affederation/footballgovernance/02/06/60/80/islrepo
la chambre d’investigation prépare un rapport sur les résultats finaux de l’enquête
destiné à la seule Chambre de jugement. Seul un ou plusieurs membres de la Chambre
d’investigation présentera le dossier devant la chambre de jugement dans le cas où une
audition serait conduite.
Si des sanctions sont recommandées la conduite répréhensible de la partie concernée et
ses possibles enfreintes aux règlements doivent être indiquées dans le rapport final,
conformément à l’article 36, alinea 2 du Code d’éthique seules les décisions finales déjà
notifiées aux parties impliquées peuvent être rendues publiques. À ce titre la FIFA a rendu
public le rapport final du président de la chambre de jugement, Hans-Joachim Eckert, le 30
avril 2013, consultable sur le site de FIFA.com, lien direct :
http://www.fifa.com/mm/document/affederation/footballgovernance/02/06/60/80/islreporteckert29
Salutations distinguées,
Delia Fisher
CHAPITRE 19
Dans le bureau, les chaises n’ont pas l’air confortables et ce n’est sans doute pas un hasard. Le
président ne veut pas que vous preniez vos aises trop longtemps, parce qu’il n’en a vraiment rien à
faire de qui vous êtes et pourquoi vous êtes venu. Il a même sans doute oublié votre nom. Il a déjà mis
au point son plan de survie, les votes ont été payés et rien de ce que vous pourrez lui dire ne
comptera. Il a tout ce qu’il veut : les milliards de la Coupe du monde, Poutine et l’Émir. Si vous
comptez pour une voix au congrès, tenez, voilà de l’argent pour le « développement ». Et qu’il repose
en paix aux îles Caïmans, à Chypre ou dans un investissement immobilier à Dubaï.
Le communiqué de presse, écrit à l’avance – il reste juste à remplir vos nom et adresse –
évoquera l’harmonie et la nature positive de la rencontre. Et après ça, M. et Mme Visiteur, pouvez-
vous svp aller vous faire voir et me laisser calculer qui, dans ma machine électorale, a besoin d’une
dose de lubrifiant supplémentaire. Ah oui, avant que vous partiez, nous devons poser ensemble pour la
photo pendant que je vous tends un de ces fanions bleu et or à deux balles avec l’exhortation « FIFA :
pour le jeu. Pour le monde ». Non, je n’ai pas idée de ce que ça signifie, mais ce slogan a été inventé
par une agence de relations publiques aux prestations hors de prix. Nous avons dû laisser tomber le
slogan précédent « FIFA : Pour le bien du jeu » pour des raisons que vous devinez aisément.
Dans le bureau juste à côté, la blonde Christine échange des potins au téléphone avec son mari,
Charly Botta. Christine est la secrétaire exécutive du président et la gardienne des secrets. Son père,
un international de hockey sur glace, était un ami du président, ils viennent tous deux de la petite ville
de Viège dans le Valais. Le premier job de Sepp fut le poste de secrétaire général de la Fédération
suisse de hockey. En 1975, Horst Dassler repère le jeune ambitieux et le place à la FIFA, au côté du
nouveau président Havelange, à un poste de bureaucrate pour renforcer la place d’Adidas et de ses
contrats de marketing.
Christine, elle, a rencontré Charly Botta alors qu’il supervisait la construction du palais des
glaces du président sur les collines au-dessus de la bonne ville de Zurich. L’ancienne Mme Botta était
partie et Christine, née Salzmann, a récupéré la moitié du matelas. Mais à quoi jouent-ils sous leur
couette ? « Le management immobilier créatif est notre grande passion », raconte Charly. Un gars
sacrément occupé, ce Charly. Il a le titre prestigieux de consultant en chef de la FIFA pour le design et
la construction des stades. Il a eu son mot à dire sur tous les stades construits ou rénovés en Afrique
du Sud pour 2010. Charly est très impliqué aussi dans les stades brésiliens de 2014. Ainsi Sepp sera-t-
il toujours mieux informé que le secrétaire général Valcke sur l’état d’avancement des travaux.
Charly consulte aussi à propos des stades qui seront utilisés en Russie en 2018, et il était à Sotchi pour
superviser le nouveau Stade central et le palais des Glaces du Bolchoï.
L’autre personnage dans l’antichambre du président est Guy Philippe Mathieu. Son travail pour
justifier les indemnités journalières et les frais de son patron Blatter est légendaire et a même survécu
à une enquête du parquet de Zurich. Son frère est originaire du Valais, comme Blatter, il y gère un
vignoble.
Bien en place dans le bureau du président, les honneurs et autres décorations que lui ont remis
des gens et des organisations dont on se demande parfois s’ils existent vraiment. La liste que Herr
Blatter fournit gracieusement au site de la FIFA indique qu’il a ainsi reçu une récompense pour
« L’humanité dans le football ». Il y a aussi une médaille offerte par « La Ligue internationale
humanitaire pour la paix et la tolérance », institution qui, semble-t-il, n’a même pas de site internet.
Ce qui n’a pas empêché les membres de cette ligue, quels qu’ils soient, de récompenser Blatter à deux
reprises ! La première fois, ils l’ont sacré « Humanitaire international de l’année », la seconde ils lui
ont octroyé la « Charte d’or de la paix et de l’humanitarisme ».
La « Récompense globale américaine pour la paix » de 2003 a été remise par une autre
organisation difficile à dénicher sur Internet. Il semble qu’il s’agirait de l’Association internationale
de l’athlétisme amateur, à ne pas confondre avec l’IAAF qui contrôle la discipline au niveau mondial.
Et puis il y a aussi l’« Ordre olympique » du Comité olympique international. Blatter est tout à fait
qualifié pour l’avoir, ce ruban-là. Souvenez-vous d’autres éminents personnages qui l’ont également
reçu : Manfred Ewald, qui a supervisé le programme de dopage est-allemand ; son patron politique
Erich Honecker ; le boucher de Bucarest, Nicolae Ceausescu et le dictateur bulgare, Todor Jivkov.
Dans la même liste de héros du sport, on trouve aussi feu Primo Nebiolo, qui a laissé le dopage
prospérer dans l’athlétisme, Boris Eltsine qui a donné la Russie à ses amis oligarques et « Mister un
pour cent », Mitt Romney, qui a géré les Jeux olympiques de 2002 à Salt Lake City. Blatter a aussi été
nommé « Colombe de Genève » – sans rire.
Les politiciens sud-africains qui faisaient fi de la pauvreté de leurs compatriotes, mais se
laissaient piller par la FIFA – et pour certains empochaient de jolis profits – lui ont donné l’« Ordre
de bonne espérance » et un doctorat honoraire en philosophie de l’université Nelson Mandela de Port
Elizabeth. Ces colifichets n’ont guère d’intérêt. Mais pourquoi donc le président Zuma a-t-il décoré ce
gros malin de Blatter de l’Ordre des compagnons d’Oliver Tambo, l’un des héros de la lutte contre
l’apartheid ?
Dans l’étalage, il y a aussi des breloques vraiment sinistres. Blatter a l’air très fier des
récompenses offertes par les régimes voyous de l’Ouzbékistan, du Kazakhstan, du Kirghizistan et
d’Azerbaïdjan. Il y a aussi de la verroterie témoignant de l’admiration envers Blatter des dirigeants
du Soudan, du Yémen, du Maroc, de Tunisie, du Bahreïn, des Émirats arabes unis et de la République
centrafricaine. Blatter a quand même planqué son Ordre de la rédemption africaine, un cadeau de son
vieil ami Charles Taylor, le boucher du Libéria, condamné à cinquante ans de prison par la Cour
internationale de justice de La Haye pour avoir, entre autres horreurs, fait torturer des femmes et des
enfants.
Cet étalage obscène ne reflète pas seulement la vanité d’un homme entouré de flagorneurs. C’est
aussi un signe à l’attention de ceux qui voudraient le renverser : « Ces cadeaux m’ont été offerts par
des voleurs et des assassins. Je ne les critique jamais, ils m’en savent gré et me garantissent les votes
de leur pays. Si vous voulez vous mesurer à moi, ça sera à vos risques et périls. » Les récompenses
sont aussi là pour rappeler à des hommes d’affaires de passage que Blatter peut ouvrir bien des
portes.
Il n’est pas vrai que toute la presse suisse s’en prend au président. Une poignée de publications
lui sont encore loyales. Parmi ces rares exceptions, l’Aargauer Zeitung. C’est à ce modeste quotidien
d’une petite ville à l’ouest de Zurich que le président s’est confié à l’occasion de son couronnement
en 2011. Le président a tellement adoré le résultat qu’il l’a mis en ligne sur le site de la FIFA.
Première question bien sentie : « M. Blatter, vous avez dit que vous vouliez montrer certains
éléments de votre personnalité sous leur vrai jour à l’issue de votre mandat. Nous vous écoutons ! »
Autre interrogation : « Est-ce que l’on sous-estime vos réalisations ? » Ou encore : « Souffrez-vous
des critiques dont vous êtes l’objet ? » Le président répond bravement et précise d’où vient son
inspiration. « J’ai été élevé dans la foi catholique et l’Église est d’une grande influence sur moi. » Le
président dit être « profondément religieux » et que Dieu lui parle. Parfois, le Tout-Puissant lui dit
« Tu dois prendre les choses en main. Je ne peux pas t’aider. »
À la même époque, le président a fait son pèlerinage annuel au caveau familial dans la petite
ville de Viège. « Mon père me disait : ne lâche pas prise, ne te décourage pas. » Blatter senior est
mort il y a 35 ans. Détail qui fait frissonner : le président a fait ouvrir le caveau familial et déplacer
tous les cercueils des Blatter vers une autre partie du cimetière. Pourquoi le président ne veut pas être
enterré là, à cette place choisie par ses ancêtres ?
Tout ça parce qu’en face du tombeau des Blatter se trouve celui d’une autre famille locale, celle
de Thomas Hildbrand, le juge d’instruction qui a enquêté avec beaucoup de détermination sur
l’affaire ISL. Il semble que le président ne puisse pas tolérer l’idée que le magistrat, compte tenu de
leur écart d’âge de 20 ans, ne pose son regard sur sa tombe lorsqu’il viendrait fleurir celle de son
père. Pire encore, un pour les deux adversaires reposeraient à quelques mètres l’un de l’autre. Les
fossoyeurs furent convoqués et la famille Blatter déménagea. Cela valait bien de déterrer ses parents.
Le trou creusé dans la couche d’ozone par Sepp Blatter a encore grandi après un énième vol
vers Sao Paolo. Il y a bien longtemps que le maître du football mondial n’a pas emprunté de vol
régulier. Il préfère avoir son propre avion à disposition. Par vanité sans doute, mais aussi, folie des
grandeurs, l’impression de commander son propre avion. Ainsi, parce qu’ainsi, il évite toute
mauvaise rencontre avec des supporters en colère dans les aéroports. En Afrique du Sud, le président
et le comité exécutif disposaient de deux jets privés de façon à voler de match en match. Au Brésil,
des appareils supplémentaires sont d’ores et déjà prévus.
Quand il arrive à Sao Paolo pour le début de ce Mondial brésilien, la froideur du personnel de
l’aéroport est palpable. Peut-être était-il de ces manifestations qui ont rassemblé des millions de
Brésiliens en 2013 ? Le président a trouvé malin de faire un commentaire sur cette agitation
populaire : « C’est un mouvement spontané, sans but ni raison d’être. Les gens profitent de la Coupe
du monde pour se faire entendre. Le football, c’est comme les pommes de terre, on peut
l’accommoder à toutes les sauces. »
Même flanqué de son escorte policière, le convoi qui l’emmène de l’aéroport à l’hôtel prend du
temps, le temps de la reflexion. Si la police antiémeute et ses troupes à cheval parvenaient à tenir les
manifestants à distance pendant le congrès et les soixante-quatre matches, il pourrait conserver son
mandat de président. Ou peut-être est-il encore temps d’organiser le prochain congrès à Pyongyang ?
Mais pour l’heure, c’est le dîner du comité exécutif. Et c’est parti pour les embrassades. Voilà
mon allié le plus proche, l’Argentin Don Julio Grondona. Il a cinq ans de plus que moi et tient
toujours d’une main de fer notre comité des finances. Son adjoint était Jack Warner – ne riez pas ! –
mais je l’ai remplacé par un autre homme tout aussi fiable, Issa Hayatou.
Julio a donné son accord pour mon salaire et moi je signe ses notes de frais. Valcke est censé
être au courant, on lui dira peut-être un jour combien je gagne. Ou pas ; ça risquerait de le rendre
jaloux. La seule autre personne qui est au courant, c’est Markus Kattner, un ancien de chez McKinsey
qui travaillait avec mon neveu Philippe quand je les ai grassement payés pour écrire des rapports que
j’ai mis à la poubelle. Maintenant, Markus est notre directeur financier – pratique pour donner les
droits télé du Mondial à la boîte de Philippe, Infront. Markus est aussi le secrétaire général adjoint et
Valcke n’oserait pas toucher à un de ses cheveux. Quelle belle famille !
Don Julio Grondona est le vice-président délégué. Si quelque chose de vilain m’arrivait, il
prendrait la présidence. Julio ne parle pas anglais, c’est un principe chez lui. Comme ça au moins, il
n’a pas à répondre directement quand on l’interroge au sujet de ses commentaires déplacés sur les
Juifs, ou quand on lui demande ce qu’il fait de l’argent de la FIFA. Le « Don » est entré au comité
exécutif en 1988, après avoir forgé d’excellentes relations avec les généraux qui avaient sauvé
l’Argentine des rouges en 1976.
Il y a aussi un autre garçon dans la bande. Lui, il n’a que quatre ans de plus que moi. C’est le
petit dernier qui vient d’Uruguay, Eugenio Figueredo. Il a remplacé ce bon vieux Nicolás Leoz, dont
le nom sur la liste d’ISL a été repéré par ces bâtards de la BBC. Mais nous avons gardé Nicolás à
notre table jusqu’à l’été dernier, le temps qu’il ramasse à peu près 1 million de dollars en défraiement
et frais de représentation. Il a connu des temps difficiles dernièrement. Au Chili, un boulevard qui
portait son nom a été débaptisé. Mais les vieux compagnons du Paraguay ne l’ont pas lâché, il y a
même un tournoi à son patronyme.
C’était dur de voir partir Ricardo Teixeira. Mais à sa place au comité exécutif, c’est un autre
ami de longue date qui nous vient aussi du Brésil, Marco Del Nero. Je peux le regarder de haut, il a
cinq ans de moins que moi. Julio – Eugenio – Marco : deux cent trente ans d’expérience à eux trois !
Idéal pour représenter un continent aussi dynamique que l’Amérique du Sud.
Marco a amené la jeune et jolie Carolina. Non, ce n’est pas sa petite fille. Quand elle danse tout
emplumée au sambodrome, on se sent rajeunir rien qu’à la regarder. Marin est venu aussi en voisin. Il
gère la Confédération brésilienne comme Ricardo le lui a enseigné. Si Ricardo avait voulu dépenser
l’argent, il aurait pu prendre ma place, un jour, comme João l’espérait. J’avais fait ce que je pouvais
en le nommant dans ma commission de l’audit interne.
À table aussi, l’un de mes vice-présidents préférés, le Camerounais Issa Hayatou. Il passe
beaucoup de temps au Caire dans les bureaux de sa Confédération africaine de football. Il n’a pas
l’air dans son assiette, j’ai entendu dire qu’on lui fait des transfusions dans un hôpital de Genève. Je
me demande bien qui paie pour ça. Mais bon, après vingt-quatre ans au comité exécutif, il doit
continuer à servir le football.
Je pense que c’est une excellente chose que son fils Ibrahim soit l’un des cadres dirigeants de
cette compagnie française, Sportfive, du groupe Lagardère, qui rachète les droits de la Coupe
d’Afrique à son père. Encore une fois, dans la famille du foot, on se fait confiance, comme moi avec
mon neveu Philippe.
Issa a encore les c… de se dresser devant les gouvernements qui se mêlent de nos histoires.
Regardez ces moins-que-rien de Togolais. Quand l’équipe nationale a été prise dans une embuscade
pendant la Coupe d’Afrique des nations 2010 en Angola, le pouvoir à Lomé a décrété un deuil national
de trois jours pour les trois joueurs tués et leurs neuf coéquipiers blessés. Et après, ils ont retiré leur
équipe de la Coupe d’Afrique alors qu’elle avait déjà débuté.
Issa n’allait pas laisser faire ça ! Notre règle sacrée doit être maintenue. Il a fait interdire le
Togo de participer aux deux prochains championnats et lui a infligé une amende de 50 000 dollars.
C’est la règle : les gouvernements ne doivent pas s’interposer. Bien sûr j’ai dû intervenir sur cette
décision, mais le message était clair : c’est nous qui établissons les règles.
Je ne crois pas à la rumeur selon laquelle Issa aurait pris 1,5 million de dollars pour voter pour
le Qatar. Cela ne peut être vrai. Issa sait très bien que son vote et son influence en Afrique valent bien
plus. Il a eu le meilleur conseil possible dans le business. L’un d’entre nous devait bien recaser Jean-
Marie Weber et Issa en a fait un conseiller du comité marketing de la confédération africaine. Du
coup, Jean-Marie peut être accrédité à tous nos événements. Et comme Issa est aussi au Comité
international olympique, ce même Jean-Marie se voit attribuer un petit bout de plastique qu’il
s’accroche au cou à chaque édition des Jeux olympiques et à toutes les conférences. N’est-ce pas
parfait ? Je n’aime pas quand on surnomme Jean-Marie le « porteur de valises ». C’est un homme
cultivé, déterminé à maintenir l’héritage de Horst Dassler. L’accusation de ces détectives de Zoug
selon laquelle j’aidais mes amis brésiliens à détourner l’argent de la FIFA est méprisable et je
refuserai d’en parler. Jean-Marie se joindra à nous un peu plus tard pour un dernier verre. Demain, il
sera dans la salle des congrés et il pourra saluer tous ses amis.
Oh regardez là, c’est Jacques Anouma. Issa a été lourdement critiqué pour avoir remanié son
code électoral afin que Jacques ne lui ravisse pas la présidence africaine. Les critiques ne se
rendaient pas compte que la seule chose qui intéressait Issa, c’était la stabilité, pour le bien du
football africain. Et puis, il ne faut pas que j’en parle trop fort, mais Jacques a peut-être un problème.
Vous savez, il était chef du service financier du président Laurent Gbagbo. Vous savez où il est
Gbagbo ? Il est incarcéré auprès de la Cour pénale internationale à La Haye où il attend son procès
pour crime contre l’humanité ; on parle de viols, de meurtres, de persécutions. Je trouve que ces
organisations pour la défense des droits de l’homme vont trop loin parfois – il y avait une guerre
civile tout de même ! Et je ne prête aucun crédit aux rumeurs qui évoquent à son sujet le détournement
de plusieurs millions qui auraient dû aller aux paysans producteurs de cacao et de café.
Et l’hymen des filles ! Quelle calomnie ! Nous avions ce jeune homme bien sous tous rapports, le
prince Ali de Jordanie, enthousiaste à l’idée d’être élu comme l’un de nos vice-présidents. Il était prêt
à m’aider à me débarrasser de ce milliardaire coréen incontrôlable de chez Hyundai, Chung Mong-
joon. Tout allait bien, le prince était, comme moi, soutenu par l’argent de l’Arabie Saoudite, et voilà
que le football féminin devient un problème en Arabie Saoudite. Un savant religieux a condamné le jeu
car il « pourrait abîmer l’hymen des filles ». À quoi les petits plaisantins, pas très fins si vous voulez
mon avis, ont rétorqué : « Mais qu’est-ce qu’il en sait celui-là ? » C’est leur culture, on ne devrait pas
s’en mêler.
À Zurich, nous avons aidé le prince Ali à trouver des formules accrocheuses pour son
programme. J’ai bien aimé « Je continue à croire dans le pouvoir de l’unité pour développer le
football », car personne ne sait ce que ça veut dire, et donc, on ne peut pas le discuter.
Avec un peu de chance, le prince ne causera pas de problèmes, car nous lui avons trouvé un très
bon poste. Espérons qu’il ne va pas tourner comme Makudi. Cela m’épate vraiment que Makudi arrive
à conserver son job à la tête du football thaïlandais. Pourtant, il est au centre d’un tas d’affaires et il
semble cerné d’ennemis. Il peut nous donner à tous des leçons de survie. Depuis qu’on s’est
débarrassé de Bin Hammam, il y a quelques nouvelles têtes en Asie, nous espérons qu’elles voteront
comme il faut. David Chung de Papouasie-Nouvelle-Guinée s’adapte gentiment, tout comme le Chinois
Zhang Jilong. Nous ne savons pas grand-chose à leur sujet à vrai dire.
J’adore les Britanniques. Ils ont l’habitude de fournir à la FIFA des vice-présidents qui ne font
pas de vagues. Le dernier, Geoff Thompson, refusait de donner des interviews.
La bande de l’UEFA (ils sont huit au comité exécutif) pourrait – devrait – me mettre des bâtons
dans les roues, mais ils ne sont jamais d’accord entre eux. J’espère que Michel Platini l’a bien
compris. Si je me présente à nouveau aux élections, je pourrai obtenir le soutien des pays d’Europe
centrale et de l’Est, là où on truque les matchs. L’Espagnol Villar Llona, je l’avais déjà retourné en
2002 et je pense que je peux encore y arriver. Le Belge D’Hooghe ne cause jamais de problèmes. Le
Chypriote Lefkaritis est surtout concerné par l’UEFA et ses affaires personnelles, il est dirigeant d’un
groupe pétrolier et j’ai entendu dire qu’il était bien connu dans les pays du Golfe.
Warner et Blazer sont partis. Mais Rafael Salguero, qui vient du Guatemala, membre de notre
club depuis 2007, se dit amoureux du foot. Leurs deux remplaçants, Jeff Webb et Sunil Gulati, le
banquier et le professeur d’économie qui n’a jamais compris le niveau industriel des vols organisés
par leurs prédécesseurs.
Je dois dire que le Bulgare Ivan Slavkov me manque. Un homme qui était aussi loyal vis-à-vis de
moi qu’il le fut envers le régime stalinien de son pays. Et un entrepreneur avec ça : Ivan a organisé
des ventes d’armes à l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, il était naturellement membre du CIO
et il pouvait récupérer des commissions auprès des villes candidates aux Jeux.
Cela qualifiait parfaitement Ivan pour être membre de la commission des réformes du CIO en
2000 après le scandale de Salt Lake City. Il était assis à mes côtés et tout près de notre cher ancien
leader João. Nous avons rencontré beaucoup de représentants de l’idéal olympique, comme le cheikh
Ahmad du Koweït, le Suisse René Fasel, l’Irlandais Patrick Hickey, Henry Kissinger, le Hongrois Pál
Schmitt.
Je suis resté très proche d’Ivan jusqu’au bout. En 2004, à la veille des Jeux olympiques
d’Athènes, ces bâtards de la BBC ont filmé Ivan en douce alors qu’il s’apprêtait à tendre la main pour
un pot-de-vin. Le CIO a dû suspendre Slavkov, qui du coup n’a pas pu assister aux JO d’Athènes. À
l’époque, j’avais déclaré « Je regrette son absence. Je crois à la présomption d’innocence tant que la
culpabilité n’est pas démontrée. » La FIFA l’avait même laissé en place à la tête de la fédération
bulgare. Jusqu’à ce qu’on soit finalement obligés de laisser tomber Ivan le Toxique.
Quand j’ai conçu le nouveau QG de la FIFA, je me suis empressé de choisir les meilleurs
fauteuils possible pour le comité exécutif. Les garçons et les deux nouvelles filles – je ne sais plus
comment elles s’appellent – adorent.
Quand ils viennent siéger après un long vol pour Zurich, la plupart d’entre eux somnolent. Ils se
moquent de l’ordre du jour car ça ne les concerne pas directement. Certains d’entre eux ont un racket
à superviser dans leur confédération et j’imagine qu’ils viennent surtout à Zurich pour être loin de
leur épouse et récupérer leur énorme défraiement – que je leur verse avec plaisir. Je les réveille pour
le déjeuner et après ça, ils sont encore plus nombreux à dormir. Quelques heures plus tard, je les
réveille de nouveau et la flotte de Mercedes de la FIFA les emmène vers leurs palaces où ils se
changent avant d’aller dîner dans des restaurants parmi les plus chers au monde.
L’AUTEUR DE CES LIGNES entend une autre voix en provenance du département des finances
qui murmure au président : « Vous souvenez-vous que je vous ai dit que de nombreux membres du
comité exécutif en rajoutent sur leurs frais de représentation et le prix de leurs voyages ? Ils
prétendent s’être rendus quelque part et ils réclament qu’on leur rembourse le voyage en première
classe sans même présenter de justificatifs. » XXX et Warner l’ont fait régulièrement. XXX a même
voulu être remboursé deux fois pour le même voyage ! Alors qu’il se déplaçait pour le CIO, il a
trouvé le moyen de passer par Zurich pour réclamer aussi de l’argent à la FIFA. « La plupart de ces
gars-là n’informent pas le fisc de ces paiements en cash qui peuvent atteindre entre 30 000 et
50 000 dollars par an – et je ne parle que des compensations journalières. »
LA PLUS REGARDÉE des compétitions au monde est la Premier League britannique. Elle est
toujours là, sur un écran près de vous. Désolé, je me suis trompé de nom ! Il s’agit, en fait, de la
Barclays Premier League. Barclays apporte le foot aux fans, et plus encore.
Ces dernières années, des autorités de régulation des marchés et des juges en Amérique et au
Royaume-Uni ont condamné la Barclays à plus de 2,2 milliards de dollars d’amende pour avoir
arnaqué des clients, contourné les sanctions internationales, manipulé les marchés et évité de payer
certaines taxes. Délits d’initiés, surfacturation, offres mensongères : on ne compte plus les entorses à
la loi dont ce poids lourd de la finance s’est rendu coupable. Et l’on n’a peut-être encore rien vu.
Barclays a carrément provisionné 5,1 milliards de dollars au cas où il lui faudrait dédommager
d’autres clients abusés.
Ils sont aussi poursuivis aux États-Unis pour de possibles atteintes au Foreign Corrupt Practices
Act, une loi de 1977 qui interdit de verser des pots-de-vin à l’étranger. Voilà qui pourrait coûter des
amendes records. Ils n’ont pas la moindre décence. À l’heure où j’écris ces lignes, Barclays annonce
à la fois la suppression de 12 000 postes et l’augmentation des bonus des dirigeants.
Pour faire diversion, cette entreprise antisociale s’est offert une nouvelle image. Pour juste
40 millions de dollars annuels, elle s’est offert la Premier League. Le logo de la firme est partout, sur
tous les écrans, dans tous les « sport bars » du monde. Comment détester une banque qui vous apporte
le jeu que vous aimez ? C’est ce qu’explique le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci :
« Comment pourrait-il y avoir une révolution si l’ennemi a pris position dans votre tête ? » La
Barclays étend ses tentacules partout grâce au football. En 2011, le Barclays Premier League Trophy
Tour a débuté à Manchester avant de partir pour Kuala Lumpur, Bangkok, Hong Kong, Doha, Dubaï
et Abou Dhabi. On a aussi pu voir cet « objet d’art » en Amérique et en Afrique. Les supporters se
sont vu offrir « l’expérience unique de se tenir à côté du trophée officiel de la Premier League ».
Et si jamais vous avez raté la coupe siglée Barclays, il vous reste le « Tour de la Coupe du
monde de la FIFA par Coca-Cola ». Il passe dans 90 pays. Le départ a été donné à Rio à côté de la
statue du Christ rédempteur. Ce que l’on présente comme la seule Coupe du monde est maintenant
dans un pays près de chez vous, transportée dans un gros avion peint en rouge. À chaque étape, les
supporters posent tout sourire à côté de l’objet sacré. Il y a des danseurs, des chanteurs, tout sourire
aussi. Certains des sourires féminins sont encore rehaussés par des tenues ultralégères. D’anciennes
stars du foot bien payées pour leur apparition se montrent aussi toutes dents dehors. Quand on étudie
les photos prises lors de ces « événements », on s’aperçoit que tous les personnages ont des dentitions
parfaites ; pas même un enfant avec un appareil en vue. La tournée Coca-Cola est devenue la tournée
« nous n’avons pas besoin de dentiste ».
On pourrait s’y tromper. Coca est très sensible aux accusations portées contre sa boisson et les
dommages qu’elle fait aux dents. Sur un site internet crée pour cela, ils insistent sur la nécessité
d’avoir « un régime équilibré ». Un peu léger pour limiter les effets du sucre et de l’acide
phosphorique, sans parler de l’obésité et du diabète. Gardez le sourire !
CES BONS GARÇONS de Coca-Cola à Atlanta, à coups de campagnes de pub mahousse, ont
transformé leur boisson pétillante et sucrée en une marque mondiale. Ils comptent parmi les hommes
d’affaires les plus intelligents au monde. Se sont-ils demandé un jour où donc ISL trouvait l’argent
pour distribuer des pots-de-vin à la FIFA ? La maison ISL n’avait pas d’autres ressources que les
droits marketing. Elle ne vendait pas de voitures ni d’immobilier. Elle n’avait qu’une chose à faire :
récupérer les chèques de ses gros clients pour les transmettre à la FIFA. Année après année, Coca a
dépensé des millions pour devenir sponsor de la FIFA – ou « partenaire » comme on dit. Les
Américains payaient ISL. Est-ce qu’ils savaient qu’une partie de leur argent était détournée au profit
des malfrats de la FIFA ? Les garçons d’Atlanta n’auraient jamais flairé l’odeur de la corruption
alors qu’ils étaient dans la même pièce que Weber, Blatter, Teixeira, Havelange ? Des gens beaucoup
moins intelligents qu’eux s’en sont pourtant rendu compte.
Une organisation mondiale comme Coca est rompue à toutes les tentatives d’extorsion, celles
des politiciens, et des affairistes de tout poil. Comment est-elle restée aveugle aux magouilles entre
ISL et la FIFA ? Déjà dix ans avant l’effondrement de l’agence suisse, j’en discutais avec des
confrères, des officiels, des spécialistes du marketing. Nous n’avions pas les preuves, mais tout le
monde savait.
D’accord, soyons indulgents avec Coca. Ces grands naïfs n’avaient jamais imaginé que leur
argent était siphonné par des pourris qui leur vendaient des droits. Mais quand ISL s’est effondré en
2001, les médias ont mis au jour la corruption. Les affaires de pots-de-vin sont remontées à la surface
quand le dossier Havelange-Teixeira-Blatter a été réglé à Zoug. Rebelote en 2010, quand j’ai sorti les
100 millions de dollars de dessous-de-table et la liste de ceux qui s’étaient servis. Coca et les autres
« partenaires » n’ont jamais rien dit. Ils avaient déjà ce qu’ils voulaient : le logo de la Coupe du
monde sur leurs canettes et leurs publicités.
En rigolant, les supporters comparent la FIFA à une « mafia ». Mais ce n’est pas une blague, la
clique dirigeant la FIFA de Sepp Blatter présente de sinistres similitudes avec celle d’un syndicat du
crime. Un leader fort et impitoyable, une hiérarchie marquée, un code de conduite pour ses membres
et surtout, pour seul objectif, le pouvoir et l’argent via un faisceau d’activités illégales et immorales.
Blatter et son comité exécutif ne critiquent jamais leurs confrères quand ils sont pris la main dans le
sac. Les huit qui ont dû partir ces dernières années ? Pas un mot de condamnation. Le reste du monde
montre du doigt ses voleurs et ses fraudeurs. Pas un seul des membres du comité exécutif n’a exprimé
la moindre gêne vis-à-vis de Jean-Marie Weber, l’homme qui distribuait les bakchichs. Ce dernier est
d’ailleurs toujours le bienvenu à leurs conventions. Voilà qui en dit beaucoup sur l’état d’esprit
ambiant dans la FIFA de Sepp Blatter : la seule erreur des escrocs, c’est de se faire attraper.
Blatter n’a jamais critiqué Blazer ni Warner – car ces deux hommes sont assis sur des piles de
dossiers prouvant sa complicité dans le détournement de dizaines de millions de dollars de la FIFA.
Blatter a regardé ailleurs quand la juge Loretta Preska, dans un tribunal de Manhattan, a accusé Blatter
et Valcke de mentir à propos de l’affaire Visa en 2006.
Il y eut des hurlements internationaux, et Valcke a dû être « viré », selon les termes de Blatter. Le
Français est alors parti travailler avec Teixeira au Brésil pendant quelques mois, choisissant les villes
et les nouveaux stades, négociant des alliances politiques et commerciales pour 2014. Après un tel
séjour, il n’était pas possible que Valcke ignore encore ce que tout le Brésil savait : Teixeira était un
vampire suceur de sang, accroché au football, reniflant partout l’odeur de l’argent.
Une fois le travail fait et l’argent public brésilien transféré du budget de l’État vers des caches
secrètes, Valcke est reparti à Zurich et a été promu secrétaire général, restant en liaison permanente
avec le vampire alors que les coûts du tournoi 2014 s’envolaient.
Encore une fois, nous voulons savoir. Pourquoi Valcke a-t-il été si content de travailler avec un
supervoleur, sans jamais émettre le moindre doute ? Y a-t-il des éléments nouveaux à découvrir sur
leur relation ? Y a-t-il un journaliste assez courageux pour interroger Valcke lors d’une conférence
de presse ? Moi je ne pourrai pas, j’ai été banni voilà dix ans parce qu’ils ne supportent pas ce genre
de questions.
Amos Amadu était déjà un voleur notoire du football africain avant d’être accueilli au sein du
comité exécutif. Leoz a été nommé pour la première fois dans le scandale ISL en 2006, mais il a été
autorisé à rester au banquet sept ans de plus. Fedor Radmann était impliqué dans ce qui a fini par être
des arnaques autour du comité de candidature australien pour 2022, mais l’agence de voyages de la
FIFA a continué de réserver ses billets. Teixeira était confondu dès 2001 et Sepp Blatter lui a donné la
Coupe du monde six ans plus tard pour qu’il se remplisse encore les poches. Le président n’a jamais
pris ses distances vis-à-vis de ces bandits. Logique, il profite aussi de ce système corrompu. Ils sont
frères de sang.
On me dit souvent : « Vous avez exposé la corruption de la FIFA en long et en large, alors
pourquoi Blatter est-il toujours au pouvoir ? » Voici la réponse : qu’importe l’avis des journalistes,
des politiques ou des supporters à propos de ces canailles. Blatter est intouchable.
Il contrôle six familles dispersées dans le monde entier : il s’agit des confédérations
continentales. Blatter dispose d’une influence énorme grâce aux milliards générés par la Coupe du
monde. Il s’en sert pour huiler les relations avec les 209 fédérations nationales qui sont ravies de le
maintenir au pouvoir. Le lubrifiant en question est constitué de bourses dites de « développement » de
plusieurs millions de dollars, dont l’utilisation n’est quasiment pas auditée. Sans compter les lots de
billets pour les matchs du Mondial qui sont revendus au marché noir. Et tout ça au nez et à la barbe du
fisc ! Tout ce que le président demande en échange, c’est la loyauté devant les urnes et le silence
pendant le congrès. Pour de nombreux présidents de fédérations nationales, Blatter présente le
meilleur rapport qualité-prix. Il n’y a aucune raison de se dresser contre lui. Blatter pour toujours !
Il va de soi que la controverse n’est pas de mise dans ce genre de gigantesques organisations
internationales. Blatter prétend que le congrès est un parlement, mais à une exception près – l’élection
présidentielle disputée de 2002 – la FIFA est plutôt une organisation antidémocratique. Si jamais il y a
un problème, Blatter désigne des représentants de petits pays où le foot est marginal, et les fait monter
sur le podium pour contrer toute forme de critique. Certes, c’est un peu plus ouvert qu’un Congrès du
peuple à Pyongyang. Mon slogan nord-coréen préféré, c’est « L’unité parfaite entre le Leader et le
Peuple ». Il ne déparerait pas sur le site FIFA.com.
CHAPITRE 20
10 juin 2014. Transamerica Expo Center, Sao Paulo. Le président est presque prêt à entrer dans
la lumière. Il lui reste quelques moments pour bavarder en coulisses avec ses invités personnels. Le
dernier congrès en Amérique latine remonte à 2001, c’était à Buenos Aires. Un peloton de spécialistes
de la « com » avait été spécialement envoyé d’Europe à grands frais à l’instigation de son neveu
Philippe et de ses collègues de McKinsey. Ces illusionnistes l’avaient préparé à monter sur scène et
Blatter avait déjoué ses critiques.
Le gaz lacrymogène s’infiltre et le président n’est pas certain que les bus qui transportent les
délégués puissent contourner les cortèges où l’on chante « Nous voulons des écoles et des hôpitaux
dans le style de la FIFA ». Les journaux télé vont s’en donner à cœur joie. La police montée chargeant
les manifestants en distribuant des coups de matraque et en les aspergeant de gaz lacrymogène.
Certains présidents de fédérations nationales ont préféré rester dans leur hôtel. Ils ont des paquets de
billets pour les matchs, ils attendent les gros acheteurs avec leur sac plein de cash.
Où sont donc passées les délégations israélienne et palestinienne ? Si on n’arrive pas à les
installer l’une à côté de l’autre, au moins pour une photo, fini l’espoir de remporter le Nobel de la
paix. Et ces fous furieux de policiers qui n’arrangent pas les choses.
Et si les soutiens politiques s’effilochaient ? De la Maison-Blanche à l’Élysée, de Downing
Street à la Chancellerie à Berlin, on a toujours respecté notre institution même si on la savait
corrompue. Pas un policier – sauf à Zoug – n’osait interférer dans nos affaires. D’ici deux jours, ce
président compte bien que les grands personnages politiques de la planète lui rendent hommage à
l’occasion de « sa » Coupe du monde. Mais peut-être qu’ils craignent les gaz lacrymogènes ? Poutine
lui, viendra : le prochain tournoi est en Russie. Et si jamais lui aussi demandait un mot d’excuse à son
médecin ? Il y a des problèmes partout. Si ça se trouve, un journaliste va jeter une chaussure à la
prochaine conférence de presse.
MON NEVEU PHILIPPE – le fils que je n’ai jamais eu – est là. Il est resplendissant ! On ne
croirait vraiment pas qu’il a 50 ans. Philippe est un vrai dur, c’est mon Iron Man. Je lui en ai appris
des choses, il y a une dizaine d’années quand il a débarqué à la FIFA avec les autres auditeurs de
McKinsey en pensant mettre de l’ordre dans nos finances. J’ai payé des millions à McKinsey, Philippe
est parti chez Infront, une société proche de la FIFA, et l’un de ses amis de McKinsey, Markus
Kattner, est devenu notre directeur financier. Dans notre grande famille du football, nous appelons ça
la synergie.
Philippe a aussi beaucoup appris quand McKinsey était consultant de la candidature du Maroc
pour l’organisation du Mondial 2010. Il me l’aurait dit si, comme le racontent certains, des membres
du comité exécutif avaient touché des pots-de-vin de Rabat. Il n’est pas croyable que le Maroc ait
réellement battu l’Afrique du Sud de deux voix au scrutin secret. On me l’aurait dit.
Nous avons confié à Infront la vente des droits télé en Asie, aux États-Unis et au Canada
jusqu’au Mondial de 2022. Nous leur avons aussi donné le contrat de captation des matchs pour qu’ils
fournissent les images aux chaînes du monde entier. Infront a aussi eu des contrats d’hospitalité pour
les VIP et la gestion des stades. C’est aussi eux qui gèrent les archives vidéo – et elles ne sont pas
données ! Pourquoi donc personne ne veut croire que je n’ai eu aucune influence sur l’attribution de
tous ces contrats ? Pourquoi ricane-t-on sous cape à propos des fêtes de famille des Blatter ? Nous
travaillons en famille, et alors ?
La continuité est fondamentale, voyez-vous. Infront, l’entreprise de mon neveu Philippe est
justement installée dans le même immeuble fastueux de Zoug où Jean-Marie Weber, l’homme d’ISL,
distribuait les dessous-de-table au bon vieux temps. Voilà trois ans, Infront, qui avait pris de la valeur
grâce aux contrats passés avec la FIFA et les frères Byrom, a été racheté par le fonds Bridgepoint
Equity Group. Ils en possèdent des choses, ceux-là : un fabricant de biscuits polonais, des magasins
de vêtements, des courses de motos, des chaînes de sandwiches, des sociétés de soutien scolaire et des
cliniques dentaires. Ils tentent de racheter des hôpitaux publics en Grande-Bretagne. Ils sont aussi
présents dans l’ingénierie maritime et la réfrigération en Autriche. Bridgepoint paie des politiciens
pour intervenir dans ses raouts « corporate » et a recruté un animateur de la BBC pour écrire dans
son magazine d’entreprise sur papier glacé.
Tiens, voilà un autre type qui comprend les firmes de capital-investissement et qui passe aussi
pour un expert en fusion et acquisition. Permettez-moi de vous présenter mon compatriote suisse
Domenico Scala. C’est l’homme parfait pour être le président totalement indépendant de notre
commission d’audit et de conformité totalement indépendante. Il est très ouvert et transparent,
personne ne peut lui mettre la pression. Il m’a promis que jamais il ne révélerait mon salaire ni le
montant de mes frais de représentation, pas plus que mes bonus. Domenico est adulé par la presse
suisse. Il a recruté lui même son porte-parole – je crois que c’est lui qui parle aux journalistes là-
bas – et la FIFA n’a jamais eu aussi bonne presse. Domenico est présenté comme un vrai dur, qui sévit
contre un trop gourmand Comité exécutif. Les journalistes écrivent ce qu’on leur dit. Il est génial –
grâce au fait que l’onctueux Andreas polit son image. Andreas est bien plus efficace que Walter de
Gregorio qui travaille pour moi. Je change d’attaché de presse comme de voiture, tous les deux ou
trois ans. Lorsque Domenico s’en ira, peut-être arriverai-je à tenter Andreas de venir faire la même
chose pour moi.
Domenico dirige un comité de trois hommes qui fixent mon salaire. À ses côtés, « Don » Julio
Grondona et un autre Suisse dont vous n’avez jamais entendu parler. C’est un consultant respecté
auprès de la branche Private Banking de Citibank à Genève. Ce gars-là met aussi son talent au
service d’une autre société de Genève qui proclame : « Nous travaillons au plus haut niveau de
leadership pour créer un impact tangible et durable dans les affaires. » J’ai l’impression que ce genre
d’expert va m’emmener vers des rémunérations stratosphériques.
Au fil des ans, Domenico a supervisé les flux financiers chez les géants de la pharmacie comme
Roche, Nobel Biocare, Basilea Pharmaceutica et Nestlé. Il a été un cador de Syngenta, les gens de
l’agrochimie qui répandent des tas de produits ici au Brésil. Domenico est un véritable enfant de
notre capitalisme triomphant à la mode suisse – et nous l’aimons ! Il y a dix ans, les sages du Forum
économique de Davos, vous savez, les 1 %, l’ont nommé « Young global leader ». On peut faire
confiance à ces banques, courtiers en hypothèques et autres négociants en obligations.
Pour la FIFA, cet homme tombe du ciel. Dans les interviews qu’il donne sur Fifa.com, il remet
les choses en place : « Je pense que nos rapports financiers sont d’une qualité remarquable. La FIFA
respecte toutes les règles de la comptabilité internationale… C’est d’un excellent niveau. » Voilà qui
est rassurant pour les journalistes à qui nous passons ces chiffres. Bien sûr, dans le monde réel, les
PDG doivent rendre public le montant de leurs rémunérations et de leurs avantages. Mais pas à la
FIFA.
Un critique vachard a soutenu que « Scala offr[ait] l’image d’un maître d’hôtel accommodant et
attentif au festin de Sepp Blatter ». Je trouve ça injuste. Le professeur Pieth a la plus haute estime
pour Domenico et ça me suffit. Il y a cependant un aspect inquiétant chez lui : il peut savoir quelque
chose que nous ignorons. En mai dernier, il a mentionné en passant des enquêtes du FBI et du fisc
américain. Cela m’a fait froid dans le dos.
J’étais content que Domenico donne sa bénédiction au dernier rapport financier annuel présenté
l’an passé à notre congrès à Maurice. Il y avait 106 pages de rapport. Heureusement pour eux, la
plupart des délégués se sont contentés de lire le texte en page 8 signé par Don Julio Grondona qui
assurait que les dépenses étaient contrôlées de près, de sorte que nous pouvions continuer à investir
dans ce sport magnifique.
Ils n’avaient pas besoin de lire beaucoup plus. Ils n’y auraient de toute façon pas compris grand-
chose à cette compilation de graphiques, d’analyses des revenus, de bilans actualisés, etc. Du coup,
les délégués n’ont sans doute pas remarqué que les montants dépensés pour le développement du
football, c’est-à-dire l’aide aux fédérations nationales les moins riches, ont chuté de 183 millions de
dollars en 2011 à 177 millions en 2012. Ils n’ont pas vu non plus que la part de cette aide a baissé
sérieusement dans le budget de la FIFA : 15,2 % au lieu de près de 19 % il y a quelques années.
Ce n’est pas grave. Comme les revenus ont, eux, augmenté de 1,07 milliard de dollars à
1,17 milliard, notre part du gâteau a augmenté ! Les 24 membres du comité exécutif et une poignée de
top managers à notre service ont encaissé 33,5 millions de dollars en 2012. Cela fait 4 millions de
plus que l’année d’avant. Le football est bon pour nous. Nos gains ont presque doublé depuis 2007 !
J’ai fait le même coup dans le dernier rapport financier. Il sera adopté sans débat par les
marionnettes au congrès aujourd’hui.
Cette année le rapport passe de 106 à 142 pages, on l’a rembourré avec des textes ennuyeux sur
nos comités et ce qu’ils font. Cela devrait endormir les délégués bien avant l’heure du déjeuner. Il est
toujours décorés des mêmes graphiques.
La page 6 est dédiée à la même photo de moi que l’an dernier. Je n’ai pas d’âge ! Cette année
mon slogan, imprimé en gros caractères, est : « Nous avons atteint un très haut niveau de
responsabilité, de transparence et de contrôle financier. »
Ma lettre aux délégués apparaît à la page suivante. « Chers amis du football, nous avons
accompli pratiquement tous les éléments du processus de réforme de la gouvernance de la FIFA.
Ils s’en moquent bien, ce qui leur plaît, c’est la phrase suivante qui annonce que « nos
programmes de soutien financier direct aux associations membres a atteint le palier d’un milliard de
dollars.
En page 8 la photo de Grondona de l’an dernier – il faut que je vérifie, comme la mienne elle
doit dater de dix ans – est flanquée de cette phrase en grands caractères : « Nous continuons à
augmenter les ressources que nous réinvestissons dans le jeu. »
Cela doit être vrai parce notre comptable favori, Domenico Scala, insiste également en grands
caractères sur la page suivante : « La FIFA a démontré qu’elle est prête à adopter les meilleures
pratiques. »
À la veille de la publication de ce rapport j’ai dicté une déclaration de presse : « En tant
qu’organisation sans but lucratif conformément à sa mission de développer le jeu, d’organiser de par
le monde des tournois captivants, et de construire un meilleur avenir grâce au football, la FIFA
partage autant que possible ses revenus avec la communauté globale du football. »
Le marionnettes – y compris de nombreux étrangers sur les bancs de la presse ici – se
contentèrent de cela et ne prirent pas la peine de lire soigneusement le rapport financier. Les dépenses
pour le développement du football ne sont pas aussi roses que nous le disons.
Nos revenus ont augmenté de 200 millions de dollars mais les dépenses pour le développement
du football n’ont crû que de 6 millions, une misère. C’est une augmentation de 3,4 % par rapport à
l’exercice précédent. Le pourcentage total alloué au développement a encore chuté – de 17,48 % à
15 % – mais les associations nationales qui nous élisent ne s’apercevront pas qu’elles reçoivent une
plus petite tranche d’un plus gros gâteau !
Grâce à ce sacrifice il resta assez d’argent pour donner à moi et aux cadres supérieurs qui
m’entourent une augmentation de 8,4 %, portant notre rémunération à 36,3 millions de dollars. But !
J’ai des amis qui viennent de partout ! Tiens, bonjour Ron Noble, un autre invité de marque. Ron
est le patron d’Interpol, il a la ligne directe de tous les policiers du monde. Ce fut un plaisir de lui
tendre un chèque de 20 millions de dollars pour Interpol à notre congrès de Budapest en 2012. Je
précise bien que c’était seulement pour lutter contre les matchs truqués.
J’espère que Ron pense qu’il n’y a rien à gagner à revenir en arrière, à regarder d’un peu plus
près comment la petite Corée du Sud a pu, grâce à des décisions arbitrales très douteuses, battre
l’Italie et l’Espagne. Ron a lancé un programme au sein d’Interpol pour défendre l’intégrité du sport
et nous sommes d’ailleurs tous très fiers qu’il ait été réélu secrétaire général d’Interpol à Doha, juste
trois semaines avant que le Qatar décroche l’organisation du Mondial 2022. Non ! Arrêtez les vannes
sur le Qatar, elles sont avilissantes pour nous tous – et puis n’allez pas embêter la délégation qatarie
qui nous a amené tant de beaux cadeaux.
Quand nous lui avons donné nos 20 millions à l’occasion de notre congrès de Budapest en 2012,
Ron s’est fendu d’un discours généreux confirmant que « grâce au travail de la task force en charge
de la transparence, plus personne ne peut objectivement soutenir que la direction de la FIFA n’a pas
pris les initiatives nécessaires pour combattre la corruption, améliorer la gouvernance et assurer une
plus grande transparence dans le sport ».
Oui, le patron mondial des flics l’a dit.
Ron va passer du bon temps ici au Brésil avec un tas de vieux amis. Mark Pieth et Michael
Garcia : les gardiens de la transparence à la FIFA. Ron les connaît depuis qu’ils ont enquêté
ensemble sur les détournements des programmes « Pétrole contre nourriture » en Irak. Michael a
même été l’un des vice-présidents d’Interpol.
JE VAIS DEVOIR ME DÉPÊCHER. Un autre président va arriver d’une minute à l’autre. Mais
soyons clairs et nets – le monde du foot m’aime. Demandez au Kaiser, Franz Beckenbauer, debout là-
bas. Mon Dieu, il est en compagnie de Fedor Radmann. Et Peter Hargitay, mon conseiller en
communication très personnel, avec son fils Stevie. Ces trois-là ne sont pas très appréciés en
Australie, mais Peter a un fait énorme boulot pour moi depuis dix ans. Grâce à lui, la plupart des
journalistes ont oublié l’affaire ISL. Hargitay est un expert de la gestion de crise ou je ne m’y connais
pas.
Je leur ai demandé de se montrer discrets aujourd’hui, mais les Hargitay ne peuvent pas
s’empêcher de renifler les bonnes aubaines. La preuve, je leur avais donné de l’argent car Peter
prétendait avoir une excellente idée de film. Tu parles ! Son navet, une prétendue comédie, s’appelait
Les filles adorent les gays. Pas l’investissement le plus clairvoyant de la FIFA…
Là, je commence à saturer. Tiens, voilà Les Murray, le commentateur australien. Il fait partie du
cercle d’Hargitay et du milliardaire Frank Lowry. Les Murray a une fois écrit que j’étais un
« idéaliste indécrottable ».
Encore une chose à faire avant de monter sur scène ; je dois serrer la main de Jérôme
Champagne devant les photographes. Tous les délégués verront qu’il a ma bénédiction. Il faut qu’il
reste visible, qu’il reste dans le jeu. Il a publié trois communiqués, sérieux et ennuyeux au possible,
pour dire pourquoi il devait prendre ma succession au poste de président. En tout 9 600 mots et pas un
seul de critique à mon égard. La corruption, mentionnée à deux reprises dans son texte, serait due à
des « forces extérieures » à la FIFA. Bien, très bien mon garçon !
Si la Coupe du monde se passe mal, je suis fini. Mais Platini doit être bloqué. Si Champagne
prend ma place, je lui demanderai que les dossiers compromettants restent secrets. Avant de tirer ma
révérence, je dois être capable de lui apporter suffisamment de voix pour être élu. Le jeu qu’on avait
joué Havelange et moi en 1998.
Mon Dieu ! On entend des coups de feu dehors.
Mes recherches pour mes livres et documentaires pour la télévision sur la corruption dans les
fédérations sportives internationales a commencé en 1988. Ma collection de documents, publics et
privés, conservée en divers lieux sûrs, surpasse celle de n’importe quelle institution du monde
sportif, médiatique ou académique. Les chercheurs, journalistes, ou avocats authentiques et de bonne
foi qui cherchent des sources complémentaires ou des informations factuelles peuvent me contacter à
l’adresse : [email protected]. Ils sont les bienvenus.
Remerciements
La plus grande joie pour moi, en faisant mes recherches pour ce livre et pour mes
documentaires primés pour la BBC sur la corruption grotesque de la FIFA a été d’être emporté par la
passion. La passion des fans indignés, des fonctionnaires propres, des politiciens honnêtes, des agents
de police et des journalistes pugnaces dans de nombreux pays, qui tous espéraient recouvrer leur
sport tombé aux mains de criminels.
Ensuite vint l’excitation physique du déroulement de l’écheveau des preuves que le Crime
organisé avait pris le contrôle du sport le plus populaire du monde. Se procurer des documents
secrets et explosifs devrait être le but de tout reporter.
Merci à mon collègue Paul Greengrass de World in Action pour m’avoir poussé en 1986 à
creuser dans la corruption des fédérations sportives internationales. Paul partit pour Hollywood et je
me suis plongé dans les affaires de Comité international olympique (CIO), ce qui m’a valu mon prix
auquel je tiens le plus : une condamnation à la prison avec sursis à Lausanne pour avoir révélé que le
président du CIO Juan Antonio Samaranch avait été toute sa vie un fasciste espagnol, le bras droit
tendu en avant. Ces collègues du CIO évitent de discuter de la contradiction qui l’habitait, en soutenant
que la deuxième guerre mondiale avait été gagnée par le mauvais camp tout en se présentant comme
un exemple de moralité pour la jeunesse du monde. Sacrée histoire.
Colin Gibson du Daily mail m’a branché sur la FIFA en 2001. A partir de 2006 les rédacteurs en
chef du programme de la BBC Panorama, Mike Robinson, Sandy Smith et Tom Giles ont été
applaudis par les fan lorsque nos journalistes d’enquête sont allés mettre leur nez dans les coins les
plus sales du sport. Nous avions comme gardiens de but des avocats expérimentés de la BBC.
Le réalisateur Roger « Dodger » Corke a tourné le premier beau film dans la séquence, The
Beautiful Bung (Le beau bouchon) de l’émission Panorama en 2006, pendant qu’Andy Bell surveillait
nos arrières. James Oliver a pris sa suite et a continué d’être à la barre en 2006, 2007, 2010, 2011 et à
présent encore en 2015. Le cameraman Steve « Rocksteady » Foote n’a jamais manqué une prise et il
les cadrait toujours de belle façon, même quand il courrait derrière moi, caméra à l’épaule, à la
poursuite des voyous fuyants de la FIFA. De même Big Dave Langham, le plus calme de tous quand
les choses commencent à tanguer. Les monteurs Gary Beelders, Adam Richardson et Simon Thorne
ont coupé avec enthousiasme, style et on marqué de nombreux buts de rires.
Le public populaire regardait et lisait. La Fédération des supporters du Fooball au Royuame Uni
me fit l’honneur de me nommer « Journaliste du Foot de l’année » en 2006. Ce fut une fierté d’être
leur orateur principal à leur « parlement » annuel en 2011.
Jan Jensen de Ekstra Bladet de Copenhague ma soutenu sans faille depuis 20 ans. Ezequiel
Fernandez Moores, Jens Sejer Andersen de Play the Game et Ana May, Thomas Kistner, Jean-
François Tanda et Stella Roque, Camini Maraih et Lasana Liburd ) Trinité et Tobago ont été présents
quand j’ai eu besoin d’eux. Les analyses juridiques des rapports financiers opaques de la FIFA faites
par Denis O’Connor ont révélé que chaque année la famille du crime de Zurich dépensait plus pour
elle-même que pour le développement du football.
Claire Newell et Johnson Calvert du Sunday Times, Torgeir Pedersen Korkfiord et Espen Sandi
à Oslo, Jens Weinrich et Karrie Kehoe ont partagés des faits et souvent, des rires. Les professeurs
John Hoberman et Jay Coakley m’on montré de nouvelles façons d’appréhender les institutions
sportives ainsi que la mondialisation.
À Sao Paulo, Natalia Viana et son équipe de formidables Sœurs ont publié mes papiers sur
apublica.org et m’ont fait connaîtres les mouvements sociaux et les comités pour la coupe du monde
du Brésil, impressionnants. Une accolade au journalistes d’enquête d’Abraji, particulièrement
Guilherme Alpendre, Fernando Lolica et Veridiana Sedeh qui se sont occupés de moi.
À Rio Chris Gaffney, Carlos Vainer, Gisele Tanaka et Milli Legrain m’ont accordé leur temps.
Ils m’ont conduit dans les favelas et à Maracana pour y rencontrer les sportifs écartés de la piste
sportive Cielo del Barros parce qu’ils faisaient obstacle à la Coupe du monde. Je me souviendrai
toujours de l’accueil généreux des indigènes de l’Alta Maracana. Carolina Mazzi et Manuela
Andreoni m’ont enseigné ce que sont les gangsters de Rio et les trafiquants de billets.
À Brasilia Romario de Souza Faria Afonso et Carine Marais, José Cruz et Gustavo Castro m’on
accueilli chaleureusement. Mes remerciements aux sénateurs Paul Bauer et Alvaro Dias pour l’avoir
invité à parler de la FIFA en tant que famille du crime organisé à la Commission de l’éducation, de la
culture et du sport en octobre 2001.
Juca Kfouri a rendu la publication de mon livre précédent – et de celui-ci – possible au Brésil et
Rodrigo Mattos et Jamil Chade m’on fait profiter de leurs excellentes enquêtes.
Merci à Gavin Macfayden qui m’a fait connaître le Brésil et merci à vous messieurs les juges,
les magistrats instructeurs et les avocats qui m’ont invité à parler à l’Ecole de la magistrature à Sao
Paulo en décembre 2011 sur la corruption à la FIFA. Nous avons appris les uns des autres à cette
occasion.
Ce fut un autre plaisir que d’être associé aux merveilleux journalistes – ma crème de ma crème
(en français dans le texte) – du Global Investigative Journalists Network et à leur directeur exécutif
Dave Kaplan.
Comme toujours, il y a des sources qui ne peuvent être citées. Mais elles savent qui elles sont et
connaissent la valeur des documents qu’elles m’ont fourni.
Andrew