Gadioux, S., (2010), Qu'Est-ce Qu'Une Banque Responsable
Gadioux, S., (2010), Qu'Est-ce Qu'Une Banque Responsable
Repères théoriques,
pratiques et perspectives
Serge-Eric Gadioux
Dans Management & Avenir 2010/8 (n° 38), pages 33 à 51
Éditions Management Prospective Editions
ISSN 1768-5958
DOI 10.3917/mav.038.0033
© Management Prospective Editions | Téléchargé le 23/12/2023 sur www.cairn.info (IP: 105.66.0.65)
Résumé
Prenant appui sur la théorie des parties prenantes, cet article propose
une lecture normative et instrumentale de la responsabilité sociale des
banques au regard de leurs fonctions. Véritable enjeu pour la gestion du
risque de réputation, la gestion de la RSE doit désormais tenir compte
de considérations normatives susceptibles de modifier profondément les
comportements et les pratiques bancaires.
Abstract
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Cet article a pour objet de proposer des repères théoriques et pratiques pour
analyser la responsabilité sociale des banques (ci-après ‘RSB’) et de tracer
quelques perspectives. L’implication des institutions financières dans la crise
financière internationale de 2007-2009 a clairement soulevé la question de la RSB.
Celle-ci a évidemment d’autant plus d’importance que les banques jouent un rôle
central dans le financement de l’économie. Avant d’interroger plus précisément le
concept de RSB, il convient toutefois de rappeler que si la responsabilité sociale
de l’entreprise (RSE) est devenue un enjeu majeur du gouvernement d’entreprise,
spécialement depuis les années 2000 (Crifo & Ponssard, 2008), c’est parce
qu’elle est liée à la fois à la recherche d’une meilleure efficacité organisationnelle
et à un projet de construction sociale (Pasquero, 2005). L’histoire de la RSE
est ainsi caractérisée par la coexistence d’une vision éthique avec une vision
managériale de ce concept (Frederick 1986), si bien que la question de la RSB
mérite d’être envisagée selon ces deux approches concurrentes.
D’un point de vue managérial, nous allons montrer que la RSB, qui est portée
par la recherche de performance sociétale, est avant tout pour les banques
10. Serge-Eric Gadioux, PRISM, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, [email protected]. L’auteur remercie les deux relecteurs
pour leurs conseils avisés
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La théorie des parties prenantes offre un cadre d’analyse central dans le champ
de la RSE (Pasquero, 2005 ; Unerman, 2008) qui sert de support à cette réflexion.
Dans cette perspective, l’entreprise endosse des responsabilités citoyennes
(Freeman, 1984), car les décisions managériales entraînent des externalités pour
de nombreuses parties prenantes (Tirole 2001) : salariés, clients, fournisseurs,
Etat, société civile ou environnement naturel notamment. L’intérêt de cette
théorie est qu’elle peut justement être déclinée selon une orientation normative
ou instrumentale (Donaldson & Preston, 1995), examinant tantôt les raisons pour
lesquelles les dirigeants devraient répondre aux attentes des parties prenantes,
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D’un côté, la relation entre une banque et la société peut être considérée
comme nécessairement normative, parce que l’une et l’autre ont la possibilité
de s’influencer mutuellement (Frederick, 1986). Dans cet esprit, « assumer la
responsabilité d’une entreprise ou d’un groupe bancaire conduit parfois à se
trouver au milieu de forces contradictoires. Celles qui régissent le métier que
vous exercez et celles issues de la société, qui notamment du fait de la crise est
en quête de repères. Chaque entreprise va devoir trouver son propre équilibre
entre l’économique et le sociétal » (Pauget, 2009, p.189). Le concept de rectitude
morale proposé par Frederick (1986) s’oppose alors à celui de performance
sociétale, qui découle d’une approche utilitaire de la RSE.
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En définissant une banque responsable d’un point de vue normatif comme une
banque qui adopte un comportement éthique, nous entendons par comportement
éthique une attitude conforme aux principes acceptés d’une conduite juste ou
bonne dans le contexte d’une situation particulière. Proposant une synthèse
des théories de la légitimité, Suchman (1995, p.584) classe les institutions
bancaires aux côtés des Eglises et des États nations parmi les quatre archétypes
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La question des rémunérations et des risques, qui a été soulevée par la crise
financière, pose celle des frontières des activités bancaires. La RSB mérite alors
d’être examinée au regard de leur nature et de leur évolution.
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Diamond & Dybvig (1986) soulignent plus largement que les banques ont
pour fonction de rendre trois séries de services à la collectivité : l’évaluation,
l’octroi et la surveillance de prêts aux emprunteurs ; la détention de dépôts,
la conservation de la monnaie, et la gestion de moyens de paiement, pour
les déposants ; la transformation des dépôts en prêts. L’utilité économique et
sociale des intermédiaires financiers provient principalement, selon eux, de
leur capacité à réduire les asymétries d’information entre les prêteurs et les
emprunteurs (Diamond & Dybvig, 1986 ; Leland & Pyle, 1977). En remplissant
la fonction de transformation d’actifs, les institutions financières sont en effet
en mesure d’évaluer et de diversifier les actifs au-delà des capacités propres
aux investisseurs (Santomero, 1984). Si la RSB découle alors du rôle joué par
les banques en matière d’intermédiation, elle tient, plus précisément, selon
Diamond & Dybvig (1986), à la création de liquidité, c’est-à-dire à leur fonction de
transformation entre des dépôts liquides et des actifs illiquides. L’objectif étant de
prévenir tout risque de faillite bancaire, les dépôts bancaires ne devraient donc
pas servir, selon eux, à financer des activités risquées, dès lors qu’elles ne sont
pas créatrices de liquidité.
De fortes évolutions sont cependant perceptibles dans les contours des activités
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Dans ce contexte, alors que certaines innovations financières portées par les
banques ont accompagné la croissance, comme les produits de couverture du
risque de taux ou de change pour les entreprises, d’autres ont pu être dévoyées,
comme certains produits structurés, contournant l’esprit de la réglementation
bancaire dans un secteur d’activité par ailleurs fortement réglementé (Cohen,
2010). Au-delà de la sophistication croissante des produits bancaires et
financiers se pose donc évidemment, d’un point de vue éthique, la question du
comportement des banques et de la régulation du capitalisme financier, même
si l’offre des banques en matière de produits structurés s’adresse normalement
à des investisseurs qualifiés cherchant à optimiser le couple rentabilité/risque
de leurs avoirs. Pour le reste, la question d’un modèle bancaire unique reste
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D’un point de vue managérial, nous avons défini une banque responsable en
introduction comme une banque performante dans la gestion des relations avec
ses parties prenantes et des questions sociétales. Cette section revient d’abord
sur l’action des parties prenantes des banques, puis elle s’intéresse à la façon
dont l’approche instrumentale de la RSE peut être déclinée dans le contexte des
activités bancaires.
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d’infrastructures pour lesquels l’évaluation du risque est basée sur les flux de
trésorerie futurs qui seront dégagés par l’activité. Avec les ‘principes Equateur’,
les banques signataires s’engagent à n’apporter leurs concours qu’à des projets
qui respectent des critères sociaux et environnementaux internationaux définis
par la Banque mondiale et par la Société financière internationale.22 Les principes
Equateur s’appliquent uniquement aux projets supérieurs à 50 MUSD dans les
pays en développement, soit toute de même 85% des opérations de ce type.
Dans le domaine de la gestion d’actifs, la RSE peut être déclinée suivant les
principes d’investissements responsable, établis sous l’égide de l’Organisation des
Nations Unies en 2006. Ces principes intègrent les questions environnementales,
sociales et de gouvernance d’entreprise dans le rôle des investisseurs
institutionnels, considérant qu’elles peuvent influer sur la performance des
portefeuilles d’investissement.23 Le développement de fonds d’investissement
socialement responsables permet ainsi une diversification de l’offre d’épargne
des banques.
22. http://www.equator-principles.com
23. http://www.unpri.org/principles/french.php
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De fait, bien qu’elles cherchent à encadrer les activités des entreprises, les
normes sont parfois difficiles à concilier et à maîtriser. Elles peuvent donc être
porteuses d’insécurité juridique. La recherche d’une meilleure performance
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24. ORSE/ADEME, Guide des organismes d’analyse sociale et environnementale, Décembre 2007
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25. « Subprime » : une banque américaine condamnée à rembourser ses clients », Les Echos, 08/02/2010
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Liés à des attentes sociétales fortement évolutives, les enjeux de la RSB portent
sur l’élaboration de normes mêlant des considérations politiques autant que
techniques.
Plusieurs chantiers ont été initiés par les pouvoirs publics afin de prévenir
l’apparition de nouvelles crises financières, à la suite des sommets des pays du
G20 de Londres et de Pittsburg, en 2009. Ils concernent les banques (normes
prudentielles, rémunérations) autant que leur environnement (encadrement des
marchés de dérivés de gré à gré, révision des normes comptables, supervision
des agences de notation, relations avec les paradis fiscaux).27
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Par ailleurs, les Etats-Unis ont également prévu de taxer les banques disposant
de plus de 50 milliards d’actifs, en raison des risques systémiques qu’elles
représentent et de limiter les opérations pour compte propre (« règles Volcker »),28
cependant que plusieurs Etats européens considèrent que l’instauration d’une
taxe sur les ‘activités systémiques’ permettrait de dissuader les comportements
risqués pour la stabilité financière (Lepetit, 2010). De fait, la révision de la
réglementation prudentielle (‘Bâle 3’) est considérée comme le principal enjeu
pour les banques29.
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tel que le projet de norme ISO 26 000, définissant des lignes directrices pour la
RSE. Lancé en 2001, à l’initiative d’associations de consommateurs, et soumis
à consultation publique, à l’automne 2009, ce projet intègre la dimension éthique
à la définition de la RSE. Celle-ci est conçue comme « la responsabilité d’une
organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et de ses activités sur la
société et sur l’environnement, se traduisant par un comportement transparent et
éthique » (Afnor, 2009).
Conclusion
Ashforth & Gibbs (1990) observent que les entreprises cherchent à asseoir leur
légitimité en pratiquant une gestion substantive et une gestion symbolique. La
gestion substantive implique des changements réels dans les buts organisationnels,
les structures et les processus ou les pratiques sociales institutionnalisées. La
gestion symbolique transforme la signification des actions pour donner l’apparence
de la conformité par rapport aux valeurs ou aux attentes de la société. Sous cet
éclairage, la crise financière peut apparaître comme une illustration d’une situation
de ‘découplage’ (Weaver, Trevino & Cochran, 1999) entre la gestion susbstantive
et la gestion symbolique de la RSE par les banques : mises en cause, d’un côté,
pour leur comportement dans la crise financière, les banques sont engagées,
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Nous avons montré que les avis sont partagés concernant les frontières des
activités bancaires. Ainsi, il est délicat sur un plan normatif de délimiter la
responsabilité sociale des banques à partir de la nature de leurs métiers, car
elle relève surtout de leur conduite individuelle, notamment dans leur usage des
innovations financières. En effet, si la protection des dépôts justifie d’un côté que
les opérations des banques soient restreintes à des activités d’intermédiation,
constituant le socle de leur responsabilité sociétale, la diversification des opérations
bancaires peut d’un autre côté permettre, dans une certaine mesure, de mieux
répartir les risques pris par les établissements et de répondre aux attentes de
leur clientèle, dans l’intérêt partagé de leurs principales parties prenantes. Sur
un plan managérial, nous avons montré que la théorie instrumentale des parties
prenantes peut être déclinée de plusieurs façons, notamment par l’intégration
de la RSE aux métiers bancaires sous la forme d’innovations en produits et
services, ou bien par la gestion du risque de réputation. La notion de réputation
apparaît d’autant plus pertinente que les organisations doivent répondre au
développement de normes et d’organismes extérieurs d’évaluation (Power et
al. 2009), en particulier dans les métiers bancaires, basés sur la gestion des
risques.
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