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Le Monde Magazine - 3 Août 2024

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HAPPY FEW, PLAYLISTS COOL,

AMBIANCE DÉBRIDÉE

LES FOLLES NUITS


DU BARON
SOUVENIRS DU CLUB LÉGENDAIRE
DES ANNÉES 2000

M Le magazine du Monde n o 672. Supplément au Monde


n o 24754/2000 C 81975 / SAMEDI 3 AOÛT 2024.
Ne peut être vendu séparément. Disponible en France
métropolitaine, en Belgique et au Luxembourg.
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* LA PERFORMANCE MÉCANIQUE POUSSÉE À L’EXTRÊME

A Racing Machine
On The Wrist
CARTE BLANCHE AUX Rencontres d’ARLES.
TOUT L’ÉTÉ, “M” PUBLIE UNE IMAGE TIRÉE DE L’EXPOSITION “QUELLE
JOIE DE VOUS VOIR”. DES ŒUVRES SIGNÉES DE VINGT PHOTOGRAPHES
JAPONAISES DES ANNÉES 1950 À NOS JOURS QUI QUESTIONNENT
LE RÔLE DE LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ NIPPONE ET TÉMOIGNENT
DES MUTATIONS DU PAYS ET DE SA SCÈNE ARTISTIQUE.
Cour tesy of the Third Galler y Aya, Osaka and Aper ture

Okanove Toshiko,
Two Women,
1955.
Exposition
« Quelle joie
de vous voir »,
jusqu’au
29 septembre,
au Palais de
l’Archevêché,
à Arles.

5
Le sommaire

LA SEMAINE LE MAGAZINE
9 Les vitraux de Notre-Dame 17 C’est peut-être 19 Au Baron, la fête comme à la inalement soutenu Jordan
de Paris rejouent la bataille un détail pour vous… maison. Haut lieu des nuits Bardella lors des dernières
des anciens et des modernes. Escrime, l’épreuve de l’épée parisiennes entre 2004 législatives.
hommes aux JO. et 2016, le club de taille
12 Les lettres d’Olga modeste situé non loin 34 Un critique d’art qui vous

Sandra Mehl pour M Le magazine du Monde. Simone Perolari pour M Le magazine du Monde
et de Sasha. 18 J’aurais pas dû des Champs-Élysées a fait veut du bien. Le célèbre
À la recherche du temps se côtoyer anonymes et stars Clement Greenberg a
14 Alixe Kombila, compagne à jamais perdu. dans une ambiance à la fois suscité le scandale en
d’Emmaüs émancipée. simple et décalée. altérant volontairement
plusieurs œuvres du
15 C’est là que ça se passe 26 Gisèle Flachs, mémoire sculpteur américain David
Sur l’île Éolienne d’Alicudi, vive de la Shoah par balles. Smith, dont il avait pourtant
envahie par les chèvres. Cette rescapée de la seconde la responsabilité, en 1965,
guerre mondiale livre son après sa mort.
16 Pour lutter contre les poignant témoignage :
noyades, les forces de l’ordre celui d’une enfant juive, 38 PORTFOLIO
mouillent le maillot. contrainte de se cacher Contre vents et marées.
pendant deux ans dans des Aucun crachin ni imprévu
souterrains pour échapper ne saurait empêcher un
aux nazis. Britannique de succomber
au rituel du pique-nique.
30 Thierry Coste, chasse, pêche Une détermination dont
et trahison. Longtemps relais attestent les photos
oficieux d’Emmanuel d’archives réunies
Macron dans le monde rural, dans un récent recueil.
le lobbyiste pro-chasse a
DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION_
Marie-Pierre LANNELONGUE

DIRECTEUR DE LA CRÉATION_
Jean-Baptiste TALBOURDET-NAPOLEONE

RÉDACTION RÉDACTION EN CHEF ADJOINTE_


Grégoire BISEAU, Dominique PERRIN, Caroline ROUSSEAU

Samuel BLUMENFELD, Yann BOUCHEZ, Zineb DRYEF, Olivier FAYE,


Clément GHYS, Benoît HOPQUIN et Lucas MINISINI. Avec Gaspard
DHELLEMMES. Sabine MAIDA (cheffe adjointe Lifestyle, beauté,
“Le Goût de M”). Avec Aude GOULLIOUD. Fiona KHALIFA
(coordinatrice Mode) et Maud GABRIELSON (rédactrice mode et
horlogerie). Avec Laëtitia LEPORCQ
Chroniqueurs_Marc BEAUGÉ, Guillemette FAURE
Assistantes_Aurora SALCEDO, Marie-France WILLAUME (service photo)

DÉPARTEMENT Photo_Lucy CONTICELLO et Laurence LAGRANGE (direction),


VISUEL Hélène BÉNARD-CHIZARI, Ronan DESHAIES (Instagram),
Françoise DUTECH, Federica ROSSI. Avec Géraldine LAFONT
et Élie VILLETTE. Graphisme_Camille DURAND (directeur artistique),
Audrey RAVELLI (cheffe de studio), Marielle VANDAMME. Avec
Macha LASSALLE et Guillaume LETELLIER. Photogravure_Fadi FAYED
et Laure MAESTRACCI. Avec Ingrid MAILLARD.

ÉDITION Céline MORDANT (cheffe d’édition), Rachida GMIZ, Stéphanie GRIN


et Paula RAVAUX (cheffes d’édition adjointes). Boris BASTIDE, Béatrice
BOISSERIE, Geneviève CAUX, Nadir CHOUGAR, Sébastien JENVRIN,
Joël MÉTREAU, Agnès RASTOUIL (responsable édition technique).
Avec Pauline FEUILLÂTRE et Sarah ZEGEL. Révision_Jean-Luc FAVREAU
(chef de section), Adélaïde DUCREUX-PICON. Avec Arno DUBOIS.

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE,
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : Louis DREYFUS
DIRECTEUR DU “MONDE”, DIRECTEUR DÉLÉGUÉ DE
LA PUBLICATION, MEMBRE DU DIRECTOIRE : Jérôme FENOGLIO
DIRECTRICE DE LA RÉDACTION : Caroline MONNOT
DIRECTION ADJOINTE DE LA RÉDACTION : Grégoire ALLIX,
Maryline BAUMARD, Philippe BROUSSARD, Nicolas CHAPUIS,
Emmanuelle CHEVALLEREAU, Alexis DELCAMBRE, Anne EVENO,
Franck NOUCHI
DIRECTRICE ÉDITORIALE : Sylvie KAUFFMANN
DIRECTRICE DÉLÉGUÉE AU DÉVELOPPEMENT DES SERVICES
ABONNÉS : Françoise TOVO
DIRECTEUR DÉLÉGUÉ AUX RELATIONS AVEC LES LECTEURS :
Gilles VAN KOTE
DIRECTRICE DES RESSOURCES HUMAINES : Émilie CONTE

LE GOÛT SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA RÉDACTION : Sébastien CARGANICO


Rédaction en chef : Laurent BORREDON, Emmanuel DAVIDENKOFF (événements), Michel GUERRIN, Alain
SALLES (Débats et Idées) / Documentation : Muriel GODEAU (cheffe de service) et Vincent NOUVET /
49 La botanique secrète 64 Les étals de l’été Infographie : Le Monde / Directeur de la diffusion et de la production : Xavier LOTH / Directrice de fabrica-
tion : Nathalie COMMUNEAU, Pascal DELAUTRE (chef de fabrication), Alex MONNET (fabricant) / Directrice
d’un couple nomade. Aubergines asiatiques des ventes : Sabine GUDE / Responsable commerciale international : Saveria COLOSIMO MORIN / Chef de
et encornets frais produits : Romain GALDEANO / Responsable de la logistique : Philippe BASMAISON / Modiication de service,
réassorts pour marchands de journaux : 0 805 05 01 47 / Responsable informatique éditoriale : Emmanuel
54 Un parfum nommé... à Saint-Jean-de-Luz. GRIVEAU / Adjoint : Marc MÉLAINE / Informatique éditoriale : Touic BOURDACHE, Christian CLERC, Igor
La petite robe noire. FLAMAIN, Aurélie PELLOUX, Ky RATTANAXAI, Matteo SANTERAMO, Emanuel SANTOS, Thierry SELLEM /
Directrice des abonnements : Lou GRASSER / Abonnements : [email protected] ; de France 03 28
65 1,2,3… Sortez ! 25 71 71 ; de l’étranger +33 3 28 25 71 71 / Directrice de la communication : Adeline KRUG DONAT (krug-
55 Fétiche Agendas musique [email protected]), Communication et relations médias : Marianne BRÉDARD, Émilie SOLA, Anne-
Onde d’une nuit d’été. et expositions. Laure SIMONIAN et Élisabeth TRETIACK / Directeur de la diversiication : Arnaud AUBRON
([email protected]) / M PUBLICITÉ_Directrice générale : Élisabeth CIALDELLA, Tél. : 01-57-28-39-68 (eli-
[email protected]) / Directrice déléguée, directrice de marque M Le magazine du
56 À l’horizontale 66 Jeux Monde : Valérie LAFONT, Tél. : 01-57-28-39-21 ([email protected]) / Directeur délégué au digital :
Martin CLAMART ([email protected]) / Directeur délégué, pôle agences : François de REN, Tél. :
Bercé par les lots. 01-57-28-30-21 ([email protected]) / Directeur délégué, pôle opérations spéciales : Steeve
67 Une histoire de croisière DABLIN, Tél. : 01-57-28-38-84 ([email protected]) / 67-69 avenue Pierre Mendès-France, 75013
57 Variations Cavalier soûl. Paris / Tél. : 01-57-28-20-00/25-61 / Courriel des lecteurs : [email protected] / Courriel des abonne-
ments : [email protected] / M Le magazine du Monde est édité par la Société éditrice du Monde
Un couple heureux. (SA). Imprimé en France : Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes.
À ce numéro est joint l’encart Le Monde destiné à la vente au numéro Nationale.
58 Au fil de l’oubli Origine du papier : Norvège. Taux de ibres recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez Maury
certiié PEFC. Eutrophisation : PTot = 0.010kg/tonne de papier. Dépôt légal à parution. ISSN
Callot Sœurs, exotisme 0395-2037 Commission paritaire 0712C81975. Agrément CPPAP : 2002 C 81975. Distribution France Messagerie.
et vieilles dentelles. Routage France routage.

61 Écran total
La montagne magique.

62 C’est du tout cru


La valse à sept temps
Adrian Gaut

Crédit de la
photo de
de Louis-Philippe Riel. couverture :
Le Baron.

7
1 – CLÉMENTINE GOLDSZAL journaliste indépen- 2 – JEAN-PIERRE STROOBANTS est correspondant 4 – OLIVIER FAYE, journaliste à M Le magazine du
dante, écrit sur la culture dans M Le magazine du Monde à Bruxelles. Il a découvert l’histoire de Monde, revient cette semaine sur un épisode
du Monde. Alors que Le Baron fête cette année Gisèle Flachs, 89 ans, l’un des derniers témoins passé relativement inaperçu pendant la cam-
les 20 ans de son ouverture, elle écrit dans ce de la Shoah par balles, la première phase de l’éli- pagne des législatives : la trahison d’un proche
numéro l’histoire de ce tout petit club parisien mination des juifs à l’est de l’Europe. « Orpheline d’Emmanuel Macron, Thierry Coste, lobbyiste
où se sont pressés les branchés du monde entier à quatre ans et demi, cette femme a vécu terrée des chasseurs, qui a soutenu le Rassemblement
entre 2004 et 2016. « Lionel Bensemoun et André dans une cache souterraine aménagée par des par- national. « J’ai voulu comprendre les raisons de
Saraiva ont réuni autour d’eux une bande élargie tisans après avoir échappé une dizaine de fois à la ce revirement, alors que depuis sept ans le pré-
d’artistes, de cinéastes conirmés ou en devenir, mort. » Désormais, la vieille dame, ancienne sident de la République fait tout pour satisfaire
de musiciens, d’écrivains et de branchés sans afi- bijoutière à Bruxelles, raconte ce passé devant les chasseurs – perçus comme un relais dans
liation, et ont imaginé ce lieu qui a marqué la des prisonniers, des jeunes délinquants, des le monde rural –, jusqu’à conduire Nicolas Hulot
nuit parisienne. Des couples, des groupes, des élèves magistrats ou des diplomates. Très long- à la démission du gouvernement. » P. 30
amitiés et des carrières s’y sont créés. Dans ce temps silencieuse, elle a consigné sa vie dans un
temps d’avant les smartphones, Le Baron évoque, petit carnet qu’elle voulait remettre à ses petits- 5 – CLÉMENT GHYS est journaliste à M. Il consacre
pour beaucoup de celles et ceux qui ont franchi enfants. C’est devenu un livre bouleversant et dans ce numéro un épisode de notre série d’été
ses portes, les dernières années de fêtes insou- Gisèle Flachs dit, aujourd’hui, savoir pourquoi sur les ayants droit à la succession du sculpteur
ciantes, transgressives et discrètes. » P. 19 elle a survécu : « Pour témoigner. » P. 26 américain David Smith, mort en 1965, et au rôle
trouble joué par le critique Clement Greenberg
3 – SIMON E P EROLARI, né en Italie et habitant qui en avait la charge. « C’était l’un des théori-
aujourd’hui à Paris, est photographe free-lance ciens de l’art les plus importants du XXe siècle. Et,
depuis 2003. Il a commencé à voyager à l’âge de lorsqu’il s’est chargé de la succession du plasti-
18 ans et, pour un projet appelé « Unwelcome », cien dont il avait été proche, il a délibérément
il a effectué plusieurs reportages photo, décrivant abîmé certaines de ses œuvres. Pourquoi ? Parce
le désespoir et les dificultés des réfugiés arrivant qu’il ne les aimait pas, qu’elles ne convenaient
en Europe. Pour Amnesty International, il a réa- pas à sa vision de la sculpture. Cette histoire
lisé la campagne « Invisibili » ain de faire prendre montre l’ivresse de pouvoir d’un critique tout-
conscience du sort des mineurs dans les centres puissant qui en oublie le respect de l’art. » P. 34
de détention. Il a également collaboré avec plu-
sieurs grands magazines italiens et internatio-
naux. Il signe le portrait de Gisèle Flachs. P. 26

Elles et ils ont participé à ce numéro.

Clémentine Goldszal. Jean-Pierre Stroobants. Simone Perolari. Cathy Bistour. Clément Ghys

1 2 3 4 5

8
Vitraux de la chapelle
Sainte-Geneviève,
qui pourraient être
LA SEMAINE
remplacés, dans
la cathédrale
Notre-Dame de Paris,
ici en 2011.

FAUT-IL REMPLACER LES VERRIÈRES d’Eugène Viollet-


LES VITRAUX DE NOTRE-DAME le-Duc (1814-1879) par des vitraux contemporains dans six
DE PARIS REJOUENT LA BATAILLE chapelles de la nef de Notre-Dame de Paris ? Non, a répondu à
l’unanimité, le 11 juillet, la Commission nationale du patrimoine
DES ANCIENS ET DES MODERNES. et de l’architecture (CNPA). Pour justiier leur décision,
La Commission nationale du patrimoine et ses membres (élus, présidents d’association, historiens…)
de l’architecture s’est prononcée, le 11 juillet, invoquent la charte de Venise, qui ixe les règles déontologiques
de restauration des monuments historiques. Signé par la France
à l’unanimité contre le remplacement des en 1965, ce texte prohibe le remplacement d’éléments anciens
verrières de Viollet-le-Duc, voulu par le chef bien conservés par des pièces modernes.
Or, non seulement les fameuses grisailles – ces verres à
de l’État, Emmanuel Macron. Le ministère motifs géométriques ou d’entrelacs rehaussés de couleurs –
de la culture s’est dit déterminé à poursuivre n’ont pas souffert de l’incendie du 15 avril 2019, mais elles ont
aussi été nettoyées et restaurées avec l’argent des donateurs
l’appel à projets lancé en mars. de la cathédrale. « On ne va quand même pas déposer et
mettre dans des caisses des vitraux classés monuments histo-
riques signés Viollet-le-Duc, grand architecte de la rénovation
de Notre-Dame au XIXe siècle, qui ont servi de mètre étalon
à la restauration actuelle ! », grince un membre de la commis-
Getty Images

sion. Bon prince, il ajoute : « Mais rien ne s’oppose à ce que


des verrières modernes soient posées dans les baies des
Texte Philippe D’INDEVILLERS tours nord ou sud dépourvues de vitraux. »
LA SEMAINE

Cinq mois avant la réouverture de la ministre indique dans ce texte que « la CNPA
cathédrale, les 7 et 8 décembre, l’avis de la
“Cette histoire de vitraux est sera à nouveau consultée en in d’année 2024
commission, même s’il n’est que consultatif, un moyen pour Emmanuel ain d’examiner le projet lauréat ». Didier Rykner
a jeté un froid au ministère de la culture mais préfère en rire : « Dans ce communiqué directe-
aussi à l’Élysée. N’est-ce pas le chef de l’État
Macron de marquer la ment dicté par l’Élysée, Rachida Dati, qui
qui, lors d’une visite sur le chantier de Notre- cathédrale de son empreinte.” ne sera probablement plus ministre d’ici là,
Dame le 8 décembre 2023, a annoncé l’organi- Didier Rykner, directeur de la rédaction annonce qu’elle va demander aux membres de
sation d’un concours pour installer des vitraux de “La Tribune de l’art” la CNPA s’ils ne pourraient pas changer d’avis…
contemporains dans les baies de six chapelles C’est grotesque ! »
du bas-côté sud de la nef de la cathédrale ? Désir de « revanche » d’un président qui,
N’est-ce pas lui qui a nommé, ce jour-là, dès 2019, rêvait d’organiser un concours d’ar-
Bernard Blistène, ex-directeur du Musée natio- « J’ai décidé de retirer ma candidature par res- chitecture pour rebâtir la lèche de la cathédrale
nal d’art moderne, président du jury, devenu pect de l’avis de la commission. Je ne peux pas avant de s’incliner devant le choix de la recons-
depuis comité artistique chargé de désigner, m’associer à une manœuvre qui, une nouvelle truction à l’identique ? Volonté de laisser sa
en novembre 2024, le binôme (artiste et maître fois, disqualiie les corps intermédiaires. trace dans l’Histoire, fût-ce à travers un projet
verrier) lauréat ? Comme ces verrières ne Bernard Blistène, que j’ai appelé pour lui annon- controversé ? Beaucoup s’interrogent sur les
seront pas posées avant 2026, il est prévu cer mon retrait, m’a dit que mon dossier avait raisons qui poussent l’Élysée à se mêler d’un
qu’un prototype soit présenté à la réouverture. été sélectionné à l’unanimité et qu’il regrettait dossier miné. « Cette histoire de vitraux est un
L’annonce présidentielle avait aussitôt déclen- mon choix. Mais ma décision est irrévocable », moyen pour Emmanuel Macron de marquer la
ché la mobilisation des défenseurs du patri- explique Pascal Convert. Le plasticien, qui cathédrale de son empreinte, d’autant que cela
moine. Publiée sur Change.org dès le concourait avec Olivier Juteau (maître verrier) fait une vingtaine d’années que le diocèse de
10 décembre 2023, la pétition « Conservons à et la Maison Lorin (vitraux d’art), poursuit : Paris veut installer des vitraux contemporains
Notre-Dame de Paris les vitraux de Viollet-le- « Les artistes sont là pour porter l’enthousiasme à Notre-Dame », note Didier Rykner. En 2020,
Duc » a recueilli plus de cent quarante-deux de la résurrection de Notre-Dame et non pour Michel Aupetit, alors archevêque de Paris, avait
mille signatures à ce jour. Remise à l’Élysée en supporter des querelles politiques qui résultent renoncé à un projet de verrières modernes face
janvier par son auteur, Didier Rykner, directeur de décisions unilatérales du président de la à l’opposition des défenseurs du patrimoine.
de la rédaction de La Tribune de l’art, la sup- République ! Sans sérénité, il est impossible de Dans un pays qui vit sous le régime de la sépa-
plique n’a pas sufi à arrêter la machine. Lancé trouver l’esprit de Pentecôte… » Olivier Juteau, ration de l’Église et de l’État depuis 1905, la
le 8 mars par la ministre de la culture, Rachida son maître verrier, enfonce le clou : « Pourquoi partie qui se joue aujourd’hui entre ce dernier,
Dati, le concours pour créer des vitraux igura- la CNPA n’a-t-elle pas été consultée en amont, propriétaire de la cathédrale, et le clergé, affec-
tifs sur le thème de la Pentecôte dans la cathé- avant de lancer le concours ? La précipitation tataire du lieu de culte, est un jeu pour le moins
drale a suscité, au 24 mai, date limite de dépôt avec laquelle tout cela est organisé montre complexe à décrypter. Beaucoup estiment
des dossiers, quatre-vingt-trois candidatures. qu’il y a quelque chose de pas clair. » qu’Emmanuel Macron a cherché à « s’appuyer »
Parmi celles-ci igurent de grands artistes Une commission d’experts qui se prononce à sur l’archevêque de Paris, Laurent Ulrich, pour
comme Daniel Buren, Hervé Di Rosa, Jean- l’unanimité contre le projet, un artiste présélec- imposer ses vues. Ce qui lui a permis d’annon-
Michel Alberola, Robert Combas… Fin juin, une tionné qui se retire… Malgré le pataquès, cer, lors de sa visite à la cathédrale le
liste restreinte a retenu cinq postulants. Cette Rachida Dati entend poursuivre la procédure 8 décembre 2023, qu’il « donnait une suite
présélection n’a pas été rendue publique, mais pour « disposer à l’automne d’un projet lauréat », favorable à la demande de Monseigneur
Pascal Convert, auteur notamment du monu- selon le communiqué publié par son cabinet Laurent Ulrich ». Aujourd’hui, le diocèse semble
ment aux fusillés du mont Valérien (Hauts-de- le 12 juillet, soit quatre jours avant la démission avoir pris ses distances avec le projet. « Aucun
Seine), en faisait partie jusqu’à ce qu’il se retire, du gouvernement, désormais réduit à gérer commentaire », répond sèchement Olivier
le 12 juillet, au lendemain du vote de la CNPA. les affaires courantes. Cerise sur le gâteau, la Ribadeau Dumas, recteur de Notre-Dame.
Le 25 juin, lors de la conférence de presse de
présentation du nouveau mobilier liturgique,
le prélat n’a pas dit un mot sur les vitraux. À
la question d’un journaliste, il a juste répondu :
« C’est une commande de l’État. »
De nouveaux vitraux contemporains illumine-
ront-ils bientôt les chapelles de Notre-Dame ?
Rien n’est moins sûr, même si ce ne serait pas
une première. Depuis 1965, la nef de la cathé-
drale est ornée, dans ses parties hautes, de
verrières modernes non iguratives. Ce travail
a été l’épilogue de la violente polémique
qui éclata dans les années 1930, lorsque douze
artistes, parmi lesquels Jacques Le Chevallier,
proposèrent de remplacer les grisailles de
Viollet-le-Duc dans la nef par des verres
Le président modernes. Installées quelques mois seulement,
Emmanuel ces verrières seront toutes retirées déinitive-
Macron lors d’une ment en septembre 1939 à cause de la guerre.
Sarah Meyssonnier/AFP

visite des travaux


de reconstruction Dans les années 1950, seul Jacques Le
de la cathédrale Chevallier a eu la détermination de revenir à
Notre-Dame la charge et de proposer d’autres vitraux, qui,
de Paris, le
8 décembre après plusieurs années de bataille, seront, eux,
2023. inalement acceptés et installés…

10
Joseph Mallord William Turner, Quai de Venise, palais des Doges (détail), exposé en 1844, Huile sur toile, Tate, Photo : © Tate.
LES LETTRES D’OLGA ET DE SASHA

“PENDANT DEUX JOURS, KYÏV A ÉTÉ EN DEUIL.


ET MOI, JE ME SUIS SENTIE PERDUE :
COMMENT DONNER NAISSANCE ICI ?”
DEPUIS LE DÉBUT DE L’INVASION RUSSE, OLGA ET SASHA KUROVSKA, DEUX SŒURS
TRENTENAIRES UKRAINIENNES, DONT L’UNE VIT À PARIS ET L’AUTRE À KIEV,
DONNENT RÉGULIÈREMENT DE LEURS NOUVELLES DANS “M LE MAGAZINE DU
MONDE”. ELLES Y LIVRENT, SOUS FORME DE LETTRES, LE RÉCIT INTIME DE LEUR VIE
BOULEVERSÉE PAR LA GUERRE. Texte Élisa MIGNOT — Illustrations Aline ZALKO

Paris, le 25 juillet 2024

Chères lectrices, chers lecteurs,

Ma mère est arrivée le 7 juillet, nous avons alors vite de temps avec ma mère. J’ai essayé d’en savoir plus
préparé de grosses valises pour notre périple dans sur comment elle allait, comment elle vivait cette
le sud de la France. Elle nous a suivis, mon bébé et guerre si longue, cette rupture avec la russie [Olga
moi, pendant la tournée de la lecture musicale de et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à
notre journal de guerre. Sur scène, deux comé- « russe » et « russie »] – pays qu’elle connaît très bien,
diennes lisaient des extraits du carnet de bord que car elle a baigné dans une éducation soviétique
l’on a tenu dans M Le magazine du Monde avec et que, pendant des années, elle s’y rendait quasi
Sasha depuis le 24 février 2022. Elles étaient chaque semaine. Ce n’était pas évident de dialoguer
accompagnées par un musicien et moi, qui chantais avec elle. Au détour d’une conversation, elle m’a
et déclamais des poèmes en ukrainien. Au Festival raconté que, dans les années 1980, à l’université,
« off » d’Avignon, qui s’est clos le 21 juillet, on a ils devaient tous apprendre par cœur un manuel
donné sept représentations d’affilée. d’histoire du Parti communiste de 5 centimètres
C’est une expérience que je n’oublierai jamais. d’épaisseur. « Tu imagines ? », m’a-t-elle dit.
Comment vous l’expliquer ? Je suis heureuse de Une de ses amies de faculté, qui habite en Espagne,
parler de notre pays qui se bat contre l’ennemi, nous a rendu viste à Avignon. Toutes les deux conti-
de notre guerre nationale et de notre guerre person- nuent de passer de l’ukrainien au russe en discutant !
nelle. Pourtant, j’ai beau avoir eu la possibilité d’être Alors que, dans la famille, cela fait deux ans et demi
une forme de porte-parole, me retrouver là, sur une qu’on se cantonne exclusivement à l’ukrainien ! Elles
scène, spectatrice de nos vies, a été très éprouvant. m’ont dit que c’était un réflexe, que cela leur était plus
J’ai dû me forcer à ne pas regarder le spectacle, pour facile. J’ai répondu qu’il était important de faire cet
me dissocier. En plus, Sasha apparaissait en vidéo à effort et de laisser les influences russes derrière nous.
la fin de la représentation… C’était si douloureux de Le dernier dimanche, à Avignon, on se promenait
la voir sur un écran sans pouvoir la serrer dans mes lorsqu’il y a eu une averse. L’odeur d’après la pluie m’a
bras, partager sa grossesse, être auprès d’elle. J’ai dû rappelé mon enfance dans cette base de loisirs au
faire avec cette vie « mise en scène », ma vie et celle, nord de Kyïv où l’on passait nos étés avec Sasha. J’ai
en Ukraine, de ma mère, de Sasha, de mon père, partagé ce souvenir avec ma mère. Elle m’a répondu
de ma grand-mère, de ma tante, de tous mes amis… que « nos garçons » – nos amis d’enfance connus là-
La guerre est là, et ce n’est pas un spectacle. Je hais bas – étaient désormais tous réservistes et qu’à tout
la guerre et ces rachistes [contraction de « russes » moment ils pouvaient être mobilisés. J’ai réussi à lui
et de « fascistes »] qui sont venus apporter la mort, dire que c’était dur pour moi de les savoir en danger
la douleur, la séparation des familles. permanent. Comme au tout début de la guerre, je
De retour à Paris, je me sens épuisée. Je ne veux pas voudrais tant qu’ils soient ici, en sécurité. Protéger la
me plaindre, j’ai une vie tranquille. Pourtant, chaque vie, c’est le plus important, non ? Maman m’a répondu
matin, je me réveille et regarde les actualités : les fermement : « Olga, on vit notre vie à nous. »
bombardements, hôpital, maternité, usine, Kyïv [Kiev, Je veux aller dans la rue et hurler. Je sais que demain
en ukrainien], Mykolaïv, Donetsk, des morts des ça ira mieux, mais, aujourd’hui, c’est dur. Je n’arrive
morts. Mais aussi Gaza, Israël, le Yémen… J’ai l’im- plus à trouver les mots pour crier ma douleur. J’essaye
pression que tout se passe vraiment mal avec l’huma- de penser à une chose positive avant de vous quitter.
nité. Aujourd’hui, même le prix des tickets de métro J’en ai trouvé une : maman s’est bien reposée, elle a
qui a augmenté pour les Jeux olympiques m’a rendu dormi dans un vrai lit ici, en France. Car à Kyïv, depuis
folle. Sans parler du fait que des athlètes russes parti- plus de deux ans, ma mère dort sur
cipent aux JO, même si c’est sous bannière neutre. un fauteuil déplié dans son couloir
Pendant ce voyage dans le Sud, j’ai passé beaucoup pour se protéger en cas d’attaque.
LA SEMAINE

Kyïv, le 25 juillet 2024

Chères lectrices, chers lecteurs,

À la suite de ma dernière lettre, où j’annonçais ma Les huit missiles qui sont tombés sur Kyïv ont ciblé
grossesse, j’ai reçu plein de vos messages sur les des lieux tout près de chez moi. Un missile s’est
réseaux sociaux, j’en suis très émue. Depuis presque écrasé sur l’hôpital Okhmatdyt, le plus grand destiné
sept mois, en dépit des circonstances et des perspec- aux enfants du pays. C’est à 500 mètres. Des images
tives d’avenir, je crée une nouvelle vie. On dirait bien horribles se sont succédé sur nos écrans. Plusieurs
que je suis passée outre la réalité, la guerre, les bom- voisins ont rejoint les opérations de secours pour
bardements, la peur, l’angoisse que mon conjoint soit dégager les débris.
appelé au front du jour au lendemain… Au total, quarante missiles ont été lancés sur des villes
Mais cette illusion m’a complètement quittée le 8 juil- ukrainiennes ce matin-là : Kyïv, Dnipro, Kryvyï Rig,
let à 10 heures précisément. On était dans ma cuisine Donetsk, Zaporijia. Il y a eu trente-trois morts, dont
avec Dima, on prenait notre petit déjeuner en écou- cinq enfants, et plus de cent vingt blessés. Pendant
tant un podcast sur la maternité quand l’attaque a deux jours, Kyïv a été en deuil. Et moi, je me suis sen-
commencé. Comme toujours, dans ces cas-là, je tie perdue : comment donner naissance ici ? Et dire
regarde mon téléphone pour savoir de quoi il s’agit : que, en appelant les maternités, je n’ai même pas
si c’est un Mig – cet avion de chasse toujours en vol pensé à demander si elles avaient un abri. Désormais,
d’entraînement ou en déplacement au-dessus de c’est devenu le premier point de ma liste de questions.
l’Ukraine –, on peut continuer tranquillement notre Des amis me demandent pourquoi je ne pars pas chez
matinée. Déjà, on ne sait pas s’il porte un missile à Olga, en France, pour nous protéger et accoucher
longue portée ni où il visera, on ne va donc pas aller sans danger. Cela m’a fait quelques nœuds au cer-
à l’abri à chaque fois qu’il vole : on n’aurait plus de vie. veau, mais ma décision est de rester aux côtés de
Mais, ce jour-là, ça n’était pas un Mig mais des mis- Dima. Si je pars maintenant et que je reste en France
siles balistiques, qui peuvent arriver très vite et de plusieurs mois, il ne verra pas les premiers jours de
n’importe où. En général, ils sont lancés depuis le ter- notre fils. Sans penser qu’il pourrait entre-temps être
ritoire biélorusse et ils mettent environ trois minutes parti au front. Alors, je reste. Et je vais planifier soi-
pour arriver à Kyïv. J’ai pris ma tasse de café pour gneusement mon accouchement dans une maternité
m’installer dans le couloir. Et, là, nous avons ressenti qui a un abri et plusieurs générateurs qui se déclen-
des explosions tellement fortes que l’on a cru que cheront pendant les black-out permanents.
c’était tombé dans notre cour. Dima a sauté dans le Après cette attaque du 8 juillet, on a vu sur les
couloir avec le chien dans les bras. Une série d’explo- réseaux sociaux beaucoup d’influenceurs et des
sions a fait trembler tout notre immeuble, comme leaders d’opinion ukrainiens qui ont repris presque
dans un séisme. Les alarmes des voitures ont com- mot pour mot les thèses de la propagande russe à
mencé à hurler, mais les sons les plus forts restaient propos des négociations pour la paix. Ces opinions
les cris des femmes et des enfants situés dans le parc déstabilisent notre société déjà si fatiguée. Les
près de chez nous. J’ai commencé à pleurer, des russes programment tous ces bombardements pour
larmes de choc. On est restés dans le couloir pendant forcer les gens à vouloir arrêter la guerre à tout prix.
une heure. Il y a eu d’autres explosions, on regardait Mais ce « prix » signifie céder nos territoires et trahir
les actualités pour savoir ce qui avait été touché… les milliers d’Ukrainiens qui vivent toujours dans les
J’ai eu maman au téléphone depuis la France, où elle régions occupées, les milliers d’enfants déportés en
était avec Olga. Elles s’apprêtaient à partir dans le russie, les milliers de héros qui ont donné leurs vies
Sud pour la série de spectacles du Journal de guerre pour l’Ukraine et notre liberté.
d’Olga et Sasha. Elles étaient déjà au courant de l’at- On ne négocie pas avec l’agres-
taque – on s’écrit toujours dans notre tchat quand il y seur, on fait bloc pour s’en proté-
a une alerte à Kyïv. Olga vit chaque sirène et chaque ger, c’est notre seule chance d’en
attaque comme si elle était là. finir avec cette guerre.

13
LA SEMAINE

ALIXE KOMBILA est de celles qui Ioannis Kappopoulos, va saisir le conseil de ajoute-t-il. Un large plan d’action a été voté
prennent le micro qu’on ne leur tend pas. prud’hommes et aimerait porter l’affaire au en assemblée générale pour détecter
Cette Gabonaise de 36 ans est l’un des visages pénal. En attendant, les compagnons sans d’éventuelles autres « situations à risque ».
de la grève menée, durant un an, par les papiers ont obtenu l’une de leurs principales Alixe Kombila n’a pas l’habitude de parler de sa
compagnons Emmaüs de La Halte Saint-Jean, revendications : être régularisés. vie personnelle. Lorsqu’elle déroule le récit de
communauté établie à Saint-André-lez-Lille, Cette décision, si elle venait à faire jurispru- ses trente premières années de vie à Libreville,
dans le Nord. Ce 22 juillet, la militante a troqué dence, pourrait remettre en question le principe celle qui a perdu son père à l’âge de 12 ans a
ses habits de lutte pour une coquette robe bleu même du fonctionnement du compagnonnage le regard fuyant. La Gabonaise y est née,
et blanc. Son visage encadré de cheveux tres- Emmaüs, une exception du droit du travail qui y a grandi au sein d’une grande fratrie et y a
sés de mèches rouges n’est plus celui de la perdure depuis soixante-dix ans. Dans cent étudié jusqu’à obtenir une licence en gestion
colère, mais bien de l’apaisement. « Ce n’est pas vingt-trois communautés en France, environ comptable. « Le savoir était ma seule porte de
de la satisfaction que je ressens, il ne peut pas y sept mille personnes dans des situations de sortie », note-t-elle. C’est cette conviction qui
en avoir dans la souffrance », nuance-t-elle. grandes dificultés – économiques et adminis- la pousse à quitter son pays lorsque des grèves
Pierre Duponchel, le président de la commu- tratives – vivent grâce à l’un des principes affectent la scolarisation de ses deux ils.
nauté qui gère La Halte Saint-Jean, ainsi fondateurs du mouvement : garantir l’accueil Dès son arrivée à La Halte Saint-Jean, après
qu’Anne Saingier, directrice de la communauté inconditionnel (loger, nourrir et blanchir les dix-huit mois de « galères » à voguer de proche
Emmaüs qu’Alixe Kombila a rejointe en compagnons) en échange de différents travaux en proche, accompagnée de ses deux gar-
février 2021, ont été reconnus, le 5 juillet, cou- allant du tri des dons à leur vente, en passant çons, Alixe Kombila ressent une atmosphère
pables de « travail dissimulé aggravé ». Ils ont par le ménage des lieux d’hébergement. glaciale. « Les compagnons étaient durs entre
été condamnés à des peines de prison avec Ni salariés ni bénévoles, les compagnons eux, certains se détestaient. » Elle en est inti-
sursis de respectivement un et deux ans, ainsi reçoivent une allocation communautaire mement convaincue : ce climat de division
qu’à des amendes de 2 000 et 3 000 euros. mensuelle d’environ 350 euros. entre les travailleurs était la garantie de
Les deux dirigeants, qui ont l’interdiction d’exer- Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs la toute-puissance de la directrice. Dans un
cer une activité en lien avec l’infraction pendant France, reconnaît que, dans le cas de La Halte français soutenu, elle décrit les commentaires
cinq ans, ont fait appel de la décision du tribunal Saint-Jean, comme dans d’autres communau- humiliants, les menaces d’expulsion, le travail
judiciaire de Lille. Si la date de ce second pro- tés du Nord, de graves dysfonctionnements jusqu’à l’épuisement. Nerveuse, elle en ren-
cès n’est pas connue, Alixe Kombila espère qu’y ont mené à des situations de maltraitance. verse sa tasse de café. La porte-parole porte
seront condamnés à des peines plus lourdes « Notre erreur a peut-être été de ne pas taper les stigmates d’un âge plus avancé que le sien.
– « de la prison ferme » – ceux qu’elle qualiie assez fort du poing sur la table, lorsque nous Les images de l’IRM qu’elle sort de son sac à
de « nouveaux esclavagistes ». Son avocat, avions connaissance de telles situations », main conirment qu’elle souffre de discopathie
lombaire et d’arthrose. « Je pensais faire du
bénévolat, comme lorsque j’étais aux Restos

ALIXE KOMBILA, COMPAGNE du cœur. Mais c’était tout autre chose : on tra-
vaillait quarante heures par semaine. »

D’EMMAÜS ÉMANCIPÉE. Devenir la voix des grévistes de La Halte n’était


pas une évidence. Prudente, Alixe Kombila ne
rejoint pas immédiatement le mouvement de
Porte-parole des grévistes de la communauté de contestation. Mais l’impossibilité de négocier
avec la direction la pousse à s’engager. Elle
La Halte Saint-Jean, dans le Nord, la Gabonaise se réjouit craint d’être expulsée et de se retrouver à la rue.
de la condamnation des dirigeants de la structure pour L’inimaginable aurait été alors que l’aide sociale
à l’enfance lui retire ses deux enfants, alors
“travail dissimulé aggravé”. Et rêve maintenant d’obtenir âgés de 13 et 17 ans. Elle les prépare à cette
la nationalité française pour s’engager en politique. éventualité. « Ne prenez que vos papiers d’iden-
tité [gabonais] et les albums photos, c’est ce que
Texte et photo Enora FORICHER
vous avez de plus précieux », leur intime-t-elle.
Et un dernier conseil : ne jamais baisser la tête.
Au il de ses prises de parole publiques, Alixe
Kombila se découvre une âme de leader.
« Lorsqu’il a fallu désigner des porte-parole, son
nom a été unanimement cité par les autres gré-
vistes », raconte Saïd Bouamama, sociologue et
soutien de la lutte.
Marquée par la séquence politique récente et
la montée du Rassemblement national, frustrée
de ne pas avoir pu voter, Alixe Kombila s’auto-
rise à rêver d’un avenir en politique. Au sein de
La France insoumise, le plus sûrement. Pour ça,
elle demandera la nationalité française dès
qu’elle le pourra, chose à laquelle elle n’avait
jamais songé auparavant, par peur, selon ses
Alixe Kombila,
récemment mots, « des préjugés sur les Noirs ». Entre
régularisée, deux formations France Travail en techniques
devant la commerciales, elle se dit prête à aller soutenir
préfecture du
Nord, à Lille, des « camarades contre d’autres systèmes
le 22 juillet. d’exploitation », quels et où qu’ils soient.

14
C’EST LÀ QUE ÇA SE PASSE

38° 32’ 33’’ N,


14° 21’ 09’’ E
LA CENTAINE D’HABITANTS
D’ALICUDI, PETITE ÎLE
VOLCANIQUE DE L’ARCHIPEL
ÉOLIEN, AVAIENT PENSÉ AVOIR
TROUVÉ LA SOLUTION POUR SE
DÉBARRASSER DES CHÈVRES
SAUVAGES QUI ENVAHISSENT
LEUR COIN DE PARADIS. MAIS
LE CAPRIN N’EST PAS DOCILE.

Texte Allan KAVAL

ARMÉE CAPRINE LA PLANÈTE DES CHÈVRES PROGRAMME D’ADOPTION ATTRAPE-MOI SI TU PEUX


Caillou jeté au bas de l’Europe, « Personne ne sait vraiment En mars, la région Sicile s’est enin « J’aime l’île et j’aime bien
Alicudi est la plus lointaine et comment tout ça a commencé », emparée du problème, soulevé ces chèvres, conie Michaela
la plus isolée des îles Éoliennes. admet Riccardo Gullo, le maire depuis longtemps auprès de Rasp. J’espère qu’elles iront dans
Planté à l’extrémité de l’arc que de la commune de Lipari, dont Palerme par les habitants de la un endroit tranquille et pas à
forme l’archipel au nord de la le territoire regroupe six des îles lointaine Alicudi. L’idée est origi- l’abattoir. » Pour cela, il faudrait
Sicile, ce volcan endormi d’une Éoliennes, dont Alicudi. Une nale. Il s’agit de céder les chèvres déjà pouvoir les attraper. « Il y a
supericie de 5 kilomètres carrés légende insulaire veut que gratuitement à des éleveurs des une dificulté objective qui tient à
compte cent habitants à l’année six animaux se soient échappés grandes îles ou du continent. la topographie de l’île, explique
et accueille l’été des voyageurs d’un élevage au début des Les candidats à l’adoption doivent le maire. Certains reliefs sont
privilégiés. Les voitures n’y cir- années 2000, avant d’engendrer se signaler auprès des autorités inaccessibles aux humains, mais
culent pas. On se déplace à dos des lignées de chèvres et de siciliennes et prendre seulement les bêtes peuvent s’y réfugier
d’âne et les visiteurs doivent se boucs libres jusqu’à atteindre le en charge le coût de transport des facilement si elles se sentent en
contenter de deux restaurants ratio de six caprins par habitant. animaux. Pour Riccardo Gullo, danger. » À cela s’ajoute le fait
et de deux cafés ouverts unique- « Il est arrivé de nombreuses fois « c’est la meilleure solution, il faut que ces animaux sauvages ne
ment en saison. L’hiver, les îliens que [les chèvres] entrent dans les réutiliser plutôt qu’abattre les ani- sont pas faciles à maîtriser.
font sans. Alicudi serait donc le jardins, détruisent les arbres frui- maux ». Le succès a été immédiat Les boucs peuvent peser
lieu parfait pour couler une exis- tiers, fassent leurs besoins dans et les demandes ont dépassé 120 kilos et présenter des cornes
tence tranquille, loin de la rumeur les réservoirs d’eau qui alimentent le nombre de chèvres de l’île. mesurant jusqu’à 50 centimètres.
inquiétante du monde. Mais l’île certaines habitations de l’île », Cependant, explique le maire, En attendant que les autorités
italienne a un problème. Ou plutôt énumère Michaela Rasp, hôtelière « le projet n’a pas encore com- relèvent le déi et bien qu’Alicudi
près de six cents problèmes à installée à Alicudi depuis trente- mencé, on essaie encore de voir soit une réserve naturelle proté-
poils et à cornes : des caprins quatre ans. Elles abîment aussi comment on pourrait s’y prendre ». gée, certains ont déjà trouvé
Alamy Stock Photo

retournés à l’état sauvage qui les murs de pierre sèche, vestige Les habitants avaient espéré que une solution plus expéditive.
détruisent tout sur leur passage. d’une vie paysanne, chers aux la question serait résolue avant Sur les tables de l’île, il arrive sou-
Comme si la chèvre de Monsieur habitants et inscrits au Patrimoine le début de la saison touris- vent que de la viande caprine
Seguin avait levé une armée. immatériel de l’Unesco. tique 2024. Ils devront attendre. soit au menu.
LA SEMAINE

IL EST À PEINE PLUS DE 9 HEURES ce matin d’été et, mobile », explique le président du CSPG, Samuel Mathis pour
sous le chant des cigales, Lina, Shemssig et Bayan sautent qui l’école de police s’est imposée. « C’était, à nos yeux, tout
dans le bassin installé sur le terrain de l’École nationale de un symbole d’y organiser ces stages », poursuit-il.
police de Nîmes. Les illettes enchaînent quelques brasses Selon Santé publique France, qui mène des enquêtes sur
avant de se rapprocher du maître nageur, Christophe Pellé le sujet tous les trois ans, mille quatre cent quatre-vingts
pour suivre ses consignes. « On commence par faire la tortue, noyades accidentelles ont été enregistrées en France en
l’étoile de mer… Mettez la tête sous l’eau, souflez dans 2021 (tous âges confondus), dont 27 % ont conduit à un
l’eau… » Au troisième jour de leur stage, la plupart des décès. Cela représente la troisième cause principale de décès
jeunes n’ont plus aucune appréhension de l’eau et se prêtent par traumatisme non intentionnel, un problème majeur de
aux exercices sans dificultés. santé publique, selon l’Organisation mondiale de la santé. « La
Pendant deux semaines, cent soixante enfants âgés de 4 à noyade, c’est insidieux, ça ne fait pas de bruit, ça ne se voit
11 ans issus des quartiers défavorisés de la cité gardoise ont pas, mais ça détruit des familles », explique le vice-président
participé gratuitement à ces ateliers, à l’initiative du Club du CSPG, Olivier Jamann. « L’objectif n’est pas de faire des
subaquatique des pompiers du Gard (CSPG). Pour la pre- jeunes des sportifs de haut niveau, mais il est indispensable
mière fois cette année, les stages ont eu lieu dans un endroit qu’ils sachent se débrouiller dans l’eau, estime Christophe
habituellement fermé au public : l’École nationale de police Pellé. À Nîmes, nous sommes dans une région où il fait chaud,
de Nîmes, une des plus grandes de France, qui forme 65 % la mer n’est pas loin, les rivières non plus… et on sait que de
Les enfants
sont initiés des nouveaux gardiens de la paix. « Depuis plus de dix ans, nombreux enfants des quartiers prioritaires n’ont pas accès
à la natation nous organisons tous les étés des séances de lutte contre les aux bassins pour y apprendre à nager. »
sans brassards noyades. Mais il est de plus en plus dificile de trouver des La piscine hors sol, de 10 mètres de long par 5 mètres de
ni frites. Ici,
le 25 juillet, bassins disponibles, les piscines sont vieilles, elles ne sont large, a trouvé sa place sur un ancien court de tennis. Près de
à Nîmes. plus adaptées ou ça coûte trop cher… D’où l’idée d’un bassin trente bénévoles sont mobilisés pour le projet. Toute la jour-
née, les groupes d’enfants se succèdent. Les plus jeunes, de
4 à 6 ans, suivent le dispositif baptisé « aisance aquatique »,
instauré en 2019 par la ministre des sports, Roxana
Maracineanu, pour favoriser l’apprentissage de la natation et
POUR LUTTER CONTRE LES NOYADES, qui devrait faire l’objet de séances durant le temps scolaire.
LES FORCES DE L’ORDRE MOUILLENT Les enfants n’ont pas pied et ne disposent d’aucune aide à la
lottaison, ni brassards ni frites. « Ce programme, récent, a fait
LE MAILLOT. ses preuves », déclare Christophe Pellé, convaincu.
Les stages d’aisance aquatique proposés À l’école de police, les quatre journées du stage sont complé-
par les pompiers du Gard aux enfants tées par des ateliers avec les gendarmes, les sapeurs-pom-
piers, les militaires, les policiers, dont sont issus la plupart des
des quartiers défavorisés se sont tenus bénévoles. « On s’est dit que l’école de police était un lieu qui
cette année à l’École nationale de police. pouvait se prêter à des ateliers républicains », reprend Samuel
Mathis. Autour d’une table ou sous une tente de camoulage,
L’occasion d’un grand bain républicain. les jeunes peuvent découvrir les rations de combat des mili-
taires partant en mission, porter un gilet pare-balles, mettre
Texte Agathe BEAUDOUIN — Photo Sandra MEHL
un casque de pompier ou simplement poser des questions…
Même si, dans leur quartier, ces professionnels ne sont pas
toujours bien perçus, l’opération séduction fonctionne auprès
de ces enfants, fascinés de pouvoir approcher de si près
l’uniforme d’un sapeur-pompier.
Ilian et Mohamed, 9 ans, s’en réjouissent : « On a goûté aux
barres de céréales que les militaires prennent avec eux pen-
dant les combats et on a essayé le casque des pompiers. Celui
qu’ils mettent contre le feu, c’est vraiment bizarre. » Manelle,
elle, est enchantée d’avoir pu passer l’enceinte de l’école
de police : « Mon grand frère, qui veut devenir policier, était
jaloux. » Les professionnels se prêtent au jeu des questions-
réponses, avec un objectif précis. « Dans notre ville, les rap-
ports entre les institutions et les quartiers sensibles sont
tendus, souligne Olivier Jamann. C’est souvent compliqué
d’intervenir sur place. D’où l’idée d’essayer de modiier notre
image dans un contexte plus détendu, avec des enfants qui
n’ont pas forcément une bonne image de nous. Leurs parents
non plus. Notre challenge, par cette action, c’est d’essayer
d’instaurer de la coniance. »
En in de matinée, Clara, Imtissar et Gabriel quittent le bassin
après quarante-cinq minutes d’efforts dans l’eau. « Parfois,
ils nous disent qu’ils savent nager, mais, dans le bassin, on
s’aperçoit qu’ils n’ont pas tous encore conscience du danger »,
conient un animateur. L’initiative suscite en tout cas l’intérêt
et devrait être reconduite. L’agglomération d’Alès, dans le
nord du département, a déjà fait savoir qu’elle souhaite mettre
en place, l’an prochain, le même dispositif.

16
C’EST PEUT-ÊTRE
UN DÉTAIL POUR VOUS... MAIS PAS POUR MARC BEAUGÉ.

LES JO SONT L’OCCASION DE REDÉCOUVRIR L’ÉLÉGANCE ET LA TECHNICITÉ


DES TENUES DE CERTAINES DISCIPLINES. DE L’ESCRIME, PAR EXEMPLE, LORS
DE LA PETITE FINALE DU TOURNOI D’ÉPÉE, LE 28 JUILLET AU GRAND PALAIS.

1- FINES LAMES 2- HAUT LES MASQUES 3- BLANC DE TOUCHE 4- FIL CONDUCTEUR 5- BAGUETTE MAGIQUE
Dimanche 28 juillet, dans Sur la piste, les deux tireurs Sur le reste du corps, les Notons la présence, sur Si les pantalons courts
le majestueux Grand avancent masqués, ce qui deux escrimeurs arborent la droite de l’image, de des escrimeurs n’ont pas
Palais, à Paris, étaient nous permet de fanfaron- la même couleur. Mais ce qu’on appelle un il de l’air de grand-chose, ils
en piste les escrimeurs ner un peu. C’est, en effet, pourquoi tout ce blanc ? corps. C’est grâce à lui que garantissent une certaine
égyptien Mohamed l’entreprise Prieur, située Les pratiquants ont les touches sont signalées sécurité. Souvent fabri-
El-Sayed et hongrois Tibor en Bourgogne, qui inventa, longtemps porté, sans à l’arbitre. Concrètement, qués en Kevlar et toujours
Andrási. En jeu, la médaille en 1844, le masque la moindre restriction, la pointe de l’épée est équipés de bretelles per-
de bronze. En main, une d’escrime tel que nous le des tenues sombres. équipée d’une mouche mettant un maintien très
épée chacun. La même, connaissons. Par quoi se Puis, quand la discipline électrique. De là partent haut à la taille, ain d’éviter
pour ainsi dire. Le règle- caractérise-t-il ? Par sa est devenue sport à deux ils très ins, ixés à que la lame s’introduise
ment ne prête pas à la fan- bavette protégeant le cou, part entière, à la in du l’intérieur de la lame dans entre le pantalon et
taisie. En compétition, les sa visière intérieure main- XIXe siècle, à l’occasion une rainure reliée à un la veste de protection.
épées des tireurs doivent tenant la tête bien en place, des Jeux olympiques de interrupteur situé au Relevons aussi que sur
être équipées d’une lame et surtout par son treillis, 1896, à Athènes, le blanc niveau du pouce. Quand les modèles pour gau-
et d’une poignée longues, ou grillage métallique, s’est imposé pour une rai- une touche, soit une chers, le rabat de tissu
respectivement, de 90 et couvrant la face avant son très pratique : il facili- pression supérieure à protégeant la braguette
de 20 centimètres de long. du masque. Depuis des tait la lecture des touches 750 grammes, est donnée va de gauche à droite, et
Leur poids maximal est, lui, années, les fabricants des tireurs par les avec la pointe de l’épée, inversement pour les droi-
de 770 grammes. Notons tentent de créer un masque arbitres. Depuis, un appa- l’interrupteur déclenche tiers. Pourquoi ? Parce
Fabrice Coffrini/AFP

au passage, que les épées d’escrime transparent reillage électrique a été le passage d’un courant qu’on n’en fait jamais trop
sont des armes d’estoc, ne qui permettrait de voir le mis en place, mais le blanc électrique. Le il de corps pour éviter l’introduction
permettant de donner des visage des combattants et a demeuré. Car l’escrime permet alors de relayer d’une épée à cet endroit
coups qu’avec la pointe. ainsi de rendre le sport plus est un sport de traditions. l’information à un disposi- stratégique.
télégénique. Sans succès. tif de signalisation.
LA SEMAINE

O N R ECO N N A Î T U N N O M touristes à Carnac-Plage. On a beau des boîtes de nuit fermées depuis d’emmener son conjoint dans un
sur une carte, puis un autre. Des leur enfiler les lunettes des « trente vingt ans (et c’est tant mieux, car VVF où elle avait ses meilleurs sou-
bouffées de souvenirs remontent et glorieuses », ils s’avèrent inca- vouloir y retourner aurait été venirs de vacances. On ne sait pas
la tentation est trop grande : « C’est là pables de voir correctement les encore plus problématique), ce qui est le plus ravageur : être
où j’allais en vacances petit ! » Et paysages. Ils regardent la plage et d’écouter des histoires de noms qui forcé de porter un nouveau regard
pourtant, aussi alléchante que soit ne voient que des immeubles des n’existent plus (« le Pen-Duick-VI de sur son enfance ou être déçu par
cette perspective, emmener ses com- années 1970 mal vieillis, des Tabarly était amarré juste là ! », l’étroitesse d’esprit de ses proches.
pagnons sur les lieux de ses vacances voitures pare-chocs contre pare- « J’avais mis ma serviette à côté de Entendons-nous bien, c’est une
d’enfance est un bide assuré. chocs qui n’ont trouvé nulle part où celle de Louison Bobet à la plage ! »). bonne idée de retourner sur les
Déjà, en arrivant, les choses ont se garer correctement. Un peu Malgré leur bonne volonté, ceux traces du passé en vacances, mais
changé, le village suisse a rétréci, la comme des visiteurs d’une installa- qui s’infligent ces vacances dans mieux vaut y aller seul. Il y a trop à
côte sauvage a rapetissé, les dunes tion d’art contemporain, ils ne l’enfance des autres s’avèrent géné- perdre à y entraîner ses compa-
sont plus petites, les rochers moins savent pas combien de temps ils ralement incapables de manifester gnons actuels, que l’on trouvera à
hauts. Même les menus de la crê- sont supposés admirer le moche le niveau de surprise attendu. coup sûr incapables d’apprécier les
perie paraissent plus courts et les sous leurs yeux. Impossible en effet de partager son joies simples.
parfums de glace moins alléchants. Ceux qui se font embarquer dans émotion avec celui qui ne sait pas
Et, comme on est devenu adulte, ces visites doivent faire preuve d’un que, sur ce parking, on jouait au
on découvre qu’ils ont un prix. brin d’abnégation et de beaucoup jokari, que des buissons pleins de
Ceux qu’on traîne sur place ont du d’imagination. Les voilà tenus de poussière servaient de cachette à
mal à se laisser convaincre que la regarder tout ce qu’ils ne peuvent cache-cache. « C’est un peu comme
Costa Brava à l’époque, c’était plein pas voir (« alors, là, à l’époque, il n’y de présenter son meilleur copain
de charme, que le littoral vendéen avait aucun chalet… »), de partici- de lycée à ses amis actuels et être
était une suite de petits villages ou per à des pèlerinages à l’endroit de surpris qu’ils n’accrochent pas »,
qu’il y avait beaucoup moins de la fameuse chute de vélo ou devant m’a confié une amie, qui a tenté

J’AURAIS PAS DÛ

À LA RECHERCHE DU
TEMPS À JAMAIS PERDU.
DE FAUSSES BONNES IDÉES ONT VITE FAIT DE VENIR PERTURBER VOS
CONGÉS. AINSI DE LA FOLLE ENVIE D’EMMENER SES PROCHES SUR LES
LIEUX DE SES VACANCES D’ENFANCE. PLUS RIEN N’EST COMME AVANT,
SAUF DANS SES SOUVENIRS, QU’IL VAUT MIEUX GARDER POUR SOI.

Texte Guillemette FAURE — Illustration Nicko PHILLIPS

18
LE MAGAZINE

AU BOUT DE LA NUIT

Au Baron, la fête comme à la maison.


AUJOURD’HUI FERMÉES, CES DISCOTHÈQUES CONTINUENT D’EXISTER DANS
LE SOUVENIR DE CELLES ET CEUX QUI ONT ÉCRIT LEUR LÉGENDE. LE BARON S’EST
AINSI IM POSÉ, ENTRE 2004 ET 2016, COM M E LE LIEU BRANCHÉ OÙ SE RETROUVAIENT
CHAQUE SOIR, NON LOIN DES CHAM PS-ÉLYSÉES, STARS INTERNATIONALES DE
PASSAGE ET FIGURE MÉDIATIQUES ET CULTURELLES DU TOUT-PARIS. UN CLUB À
TAILLE HUMAINE ET À L’AURA DE LIBERTÉ QUI A CULTIVÉ UN JOYEUX ENTRE-SOI
DÉBRIDÉ. NON SANS QUELQUES EXCÈS. Texte Clémentine GOLDSZAL

2
Toutes les photos ont été prises
au Baron entre 2004 et 2016.
3
1. André Saraiva et Lionel
Bensemoun, les fondateurs
du Baron. 2. Le logo du club.
3. Le journaliste Olivier Zahm,
la mannequin Johanna Price, les
journalistes Mademoiselle Agnès et
Jennifer Eymère, le styliste Stefano
Pilati, Madeline et le journaliste Éric
Dahan. 4. Le guitariste Erik
Fostinelli et le chanteur Christophe.
5. Sur la cuisse, Monsieur A,
un personnage créé par André
Saraiva. 6. Le Rolling Stones
Mick Jagger. 1

4 6
5
Le Baron et Olivier Zahm
2

1
3 4

5
6 7

1. Le cinéaste Gaspar mode Carine Roitfeld et


Noé et la top-modèle l’actrice Chloë Sevigny.
Eva Herzigová. 6. L’actrice Léa Seydoux.
2. L’intérieur du Baron. 7. Les stylistes Maripol,
3. L’acteur et musicien Marie Beltrami
Melvil Poupaud. et Agnès b., et
4. Le DJ Marco la journaliste Paquita
Dos Santos. Paquin, ancienne
5. La rédactrice de figure du Palace.
LE M AG A ZINE

disparaître au matin. Il n’en restait alors de faire passer la pilule. Bien sûr, quand on est phy-
visible que la devanture du magasin de surgelés sio, on est toujours le connard de quelqu’un, mais
Picard qui partageait son adresse. Dissimulée, je le disais gentiment. Je faisais des jeux, j’appor-
une fois le soleil levé, derrière d’anonymes tais des cartes de Trivial Pursuit et faisais entrer
portes en verre fumé, l’entrée du club était celui qui avait la bonne réponse, j’organisais des
escamotable. Cela donnait à celles et ceux qui blind tests musicaux… J’essayais de faire rire les
repassaient de jour devant le lieu où ils avaient gens qui attendaient. »
dansé au coude-à-coude avec Kirsten Dunst, À contre-courant des autres boîtes du quartier,
Soia Coppola, Hedi Slimane ou Jean Dujardin où les illes ont la priorité sur les garçons, où les
l’impression d’avoir rêvé. chemises sont préférées aux tee-shirts et où les
« Au Baron, un chômeur pouvait passer des baskets sont proscrites, l’originalité était encou-
heures à discuter avec un millionnaire du ragée. Bak se souvient d’un soir où un homme,
CAC 40 », rapporte l’un des « physios » emblé- sortant de sa Rolls-Royce avec chauffeur, se pré-
matiques du lieu connu sous le nom de « Big sente en annonçant « venir du George V » [le
John ». Il y a travaillé de 2005 à la fermeture. palace du groupe Four Seasons situé à quelques
Plantée devant l’entrée surplombée d’un néon minutes à pied]. « Il prononce “V” comme la
rose en forme de chapeau haut de forme des- lettre et me propose 5 000 euros pour que je le
siné par le graffeur et artiste André Saraiva, fasse entrer. Je lui dis que je n’ai pas le plaisir de
cofondateur du lieu, avec son ami Lionel le connaître et que ça ne va donc pas être pos-
Bensemoun, cette armoire à glace qui faisait sible. Et puis arrive un type sur son Solex, en
alors 150 kilos pour 1,97 mètre « faisait la porte » jeans et Stan Smith. Je le laisse passer. Le mec n’a
avec Bak, un grand Noir très chic, autre visage pas compris. » Le « type » en question était un
phare de cette époque. La « porte » – soit le employé du galeriste Emmanuel Perrotin, l’un
choix de qui entre ou pas –, c’est là que s’est des idèles amis de la maison.
joué le succès et la renommée du Baron. Parce Le Baron a pu se permettre dès le commence-
que le lieu était petit (« à cent quatre-vingts per- ment de se passer des millionnaires au goût dou-
sonnes, on était bien ; deux cents, c’était vraiment teux qui constituent la clientèle habituelle de la
le max », se souvient Lionel Bensemoun) et nuit sur la rive droite parisienne. En 2004, quand
l’entrée gratuite, la sélection était drastique. Lionel Bensemoun et André Saraiva entendent
« C’était facile : dès que tu ne connaissais pas parler de cet ancien « club à illes », il appartient
Le Baron était un goût, ce serait celui de sa bois- quelqu’un, c’était non », explique Big John. à Larbi Methamem, plus connu sous le nom de
son éponyme. Un cocktail à base de cham- Ambianceur autoproclamé, musicien et acteur « Monsieur Jacques ». Cet homme de la nuit a dû
pagne, de vodka, de fraises fraîches et de sucre à ses heures, Nicolas Ullmann a rencontré fermer le lieu après sa mise en examen, à l’au-
de canne servi dans des verres à pied. Entre Lionel Bensemoun à l’été 2004 à Formentera, tomne 2003, pour des faits de proxénétisme qui
2004 et 2016, sur la rive droite parisienne, il a aux Baléares, où il passait des vacances avec son lui vaudront d’être condamné. Il accepte de leur
été siroté à la paille (pour le supplément ami d’enfance, le chanteur Adan Jodorowsky, en céder l’exploitation en échange de 50 % des
d’ivresse) par les branchés du monde entier. Si ils d’Alejandro, l’auteur de bandes dessinées et bénéices. Le coût de fonctionnement est donc
Le Baron était un son, ce serait celui du réalisateur chilien des années 1970. Son côté minime, surtout les premières semaines, où les
rock’n’roll et des pépites oubliées que dénichait fantasque amuse la bande de Bensemoun. deux compères et leurs amis se relaient pour
l’armada de DJ résidents qui ont créé l’em- Celui-ci l’avait déjà repéré en train de danser faire le bar, passer des disques et ouvrir la porte
preinte musicale du club. Si Le Baron était une entièrement nu à une soirée Johnson, du nom à leurs copains de passage.
odeur, ce serait celle de la sueur, qui gouttait au de ces fêtes itinérantes et branchées qu’il orga- « Le Baron, c’était une sorte de maison festive,
petit matin des corps des danseurs sur le minus- nisait depuis quelques années avec son ami c’était chez nous. Et, comme quand on fait une
cule danceloor, mélangée à celle des cigarettes André Saraiva. Il lui propose alors de faire partie fête dans son appartement, on voulait des gens
qui se fumaient à l’intérieur dans un premier de la première équipe de physios de ce club qu’on connaissait », résume Lionel Bensemoun.
temps, jusqu’à la promulgation de la loi Évin, en improbable. « André et lui ouvraient une boîte Le truc, c’est qu’à eux deux, Bensemoun et
2006. Si Le Baron était une couleur, ce serait le dans ce lieu un peu sulfureux, un ancien club Saraiva, âgés aujourd’hui de 51 et de 53 ans,
pourpre du velours sale qui recouvrait les ban- libertin qui avait été fermé par la Mondaine un connaissent le Tout-Paris, le Tout-New York et
quettes et le rouge des lumières qui nimbait ce an plus tôt, raconte Nicolas Ullmann. Les pre- au-delà. Dès les premiers temps, une bande aux
lieu d’une aura de fête et de liberté. mières semaines, des clients qui croyaient encore contours mouvants s’agrège dans ce nouveau
Tous les soirs de la semaine, de 23 heures à 5, trouver un bar à illes se présentaient avec des chez-eux. Il y a les amis de la première heure,
6, parfois 7 heures du matin, les mondes de la looks un peu bling et de belles voitures. Je les l’hôtelier et restaurateur Thierry Costes, le gale-
musique, de l’art, du cinéma et de la littérature envoyais gentiment à une autre adresse du même riste Emmanuel Perrotin, les impertinents
convergeaient vers le numéro 6 de l’avenue médiatiques Édouard Baer et Ariel Wizman,
Le Baron et Olivier Zahm

genre dans le quartier. »


Marceau, à Paris. À deux pas de la Seine et à Aux côtés de l’acteur et personnage de la nuit l’héritier des cinémas indépendants MK2,
quelques minutes en aval du « triangle d’or » parisienne Francis Van Litsenborgh ou du comé- Nathanaël Karmitz, les designers allemand
où s’étoilent, autour des Champs-Élysées, les dien Michaël Abiteboul, Nicolas Ullmann fait de Konstantin Grcic, français Ora-ïto et australien
clubs privés les plus clinquants de la capitale, la porte un divertissement en soi : « Moi qui ne Marc Newson, l’artiste Philippe Parreno, la
Le Baron sortait du mur le soir et semblait sais pas dire non, j’utilisais ma personnalité pour bande de la très pointue (suite page 24)

21
2
3

1
4 5

1. La styliste Olympia
Le-Tan, les journalistes
Olivier Zahm et Jennifer
Eymère avec André Saraiva.
2. L’actrice et réalisatrice
6 Asia Argento et le cinéaste
Gaspard Noé.
3. La porte d’entrée.
4. Nicolas Ullmann,
un des premiers
physionomistes du Baron.
5. L’acteur Francis
Van Litsenborgh et DJ Sam.
6. Le chanteur Sébastien
Tellier au piano.
7. L’acteur Louis Garrel.
8. Le musicien Kavinsky.
9. Le styliste Stefano Pilati
et Bak, un physionomiste
du Baron.
10. Les stylistes Camille
Bidault-Waddington,
Natacha Ramsay-Levi
et Valentine Fillol-Cordier.
11. Le chanteur Lenny
Kravitz (à gauche).

22
8
9

Le styliste Stefano Pilati et Bak, un physionomiste du Baron.

10

11
Le Baron et Olivier Zahm
LE M AG A ZINE

(suite de la page 21) galerie Kolkhoze, les Ce soir-là, Kylie Minogue, de passage à Paris, le chanteur Patrick Bruel ou l’animatrice télé
acteurs Guillaume Canet, Marion Cotillard, Jean improvise un concert privé sur la petite scène Christine Bravo, pas reconnus (ou pas assez
Dujardin et Gilles Lellouche, les écrivains où trône un piano. Quelques semaines seule- « in »), se sont fait refouler à la porte. La fois où
Frédéric Beigbeder, Simon Liberati et Lolita ment après son ouverture, et sans publicité mis Damon Albarn, le chanteur de Blur, a fait la
Pille, le réalisateur Gaspar Noé, les modeux à part le bouche-à-oreille des happy few, le lieu queue dix minutes dehors avec le petit peuple
Olivier Zahm (à la tête du magazine Purple), commence à construire sa légende. Tous les avant que Big John le repère (« il avait la tête
Jennifer Eymère (qui règne sur Jalouse) et leurs habitués du Baron ont à la bouche un « la fois baissée pour ne pas être reconnu, du coup je ne
amies, les sœurs Cléo et Olympia Le-Tan… Tous où ». Fleur Bertin, 18 ans tout juste à l’époque, l’avais pas vu ! »). Les fois où Kate Moss ou
sont des intimes d’André Saraiva. qui oficie au vestiaire, puis comme dame pipi Pharrell Williams se sont invités derrière les pla-
Lionel Bensemoun, lui, grenouille dans le pour arrondir ses ins de mois tout en poursui- tines pour des mix improvisés. La fois où
monde de la musique depuis des années. À Aix- vant des études d’anglais, se souvient de « la Géraldine Nakache, une habituée, aujourd’hui
en-Provence, où il a grandi, il organisait déjà fois où deux stars américaines [Lindsay Lohan réalisatrice et comédienne, qui travaillait alors
des rave-partys et des concerts. Il est aussi le et Kate Bosworth, actrices adorées à l’époque] pour la chaîne humoristique Comédie ! de
neveu de Patrick Partouche, héritier du groupe ont voulu entrer à deux dans les toilettes » Dominique Farrugia, a elle-même décroché
Partouche, qui possède un peu partout dans le (c’était strictement interdit et la Parisienne a l’épais lien rouge à crochet doré symbolisant le
monde des dizaines d’hôtels et de casinos. opposé aux deux starlettes un non ferme). Il y passage du monde normal à l’univers ouaté du
« Monté » à Paris en 1997, le jeune Lionel tra- a aussi « la fois où Leonardo DiCaprio est arrivé Baron pour laisser passer Beyoncé, Jay Z et
vaille comme graphiste et conçoit et imprime
avec deux amis des lyers pour tous les clubs de
la capitale. « Le Queen, le Rex, le Pulp, le Folie’s
Pigalle, le VIP de Jean Roch… J’avais un pied
dans la nuit et un autre dans la musique. » Voilà
comment, dès les premiers soirs après l’ouver-
ture, en septembre 2004, dans ce « grand
appart’ où on pouvait faire du boucan », le musi-
cien Sébastien Tellier, encore peu connu du
grand public, se retrouve à reprendre le tube de
Christophe La Dolce Vita allongé par terre,
accompagné au piano par Rob, clavier du
groupe Phoenix et futur compositeur de bandes
originales de ilms pour les réalisateurs Rebecca
Zlotowski, Vincent Mariette ou Alexandre Aja.
Aux platines, avant qu’une escouade de DJ rési-
dents s’établissent tout doucement, les
« copains » se relaient pour passer des disques.
L’identité sonore, telle que déinie par Lionel
Bensemoun, est claire : « Il y avait déjà plein En ces temps pré-#metoo, les histoires de drague lourde,
de clubs électro-house et hip-hop à Paris. On
voulait être différents, donc notre musique allait
voire de comportements clairement répréhensibles,
des années 1930 à la in des années 1980. On sont légion. “Au Baron, tu pouvais être bourré, défoncé,
passait les Kinks ou les Stones, mais aussi des
trucs oubliés ou peu connus que l’on n’entendait
à poil dans la boîte, on trouvait ça plutôt drôle. Mis à part
jamais en boîte de nuit, du France Gall, les insultes racistes, en gros, si tu faisais un truc un soir et
du Jacqueline Taïeb, du Vladimir Cosma, des
musiques de ilms… » Au Baron, on s’ambiançait
que tu te faisais virer, tu revenais le lendemain et c’était
sur Rage Against the Machine ou Joy Division oublié”, raconte Big John, un ancien physionomiste du club.
et on terminait la soirée en tournoyant sur
La Valse à mille temps. avec un garde du corps » – une faute de goût en Usher : « Elle portait une sorte de treillis beige et
Ami d’amis des fondateurs, Alex Grynszpan, ce temps d’avant les smartphones où les célé- un crop top à paillettes vert d’eau. Ils sont entrés
moitié du groupe Polo & Pan, a d’abord décou- brités venaient au Baron en toute discrétion, et se sont assis. Leurs armoires à glace de gardes
vert le lieu en tant que client. En 2005, il a protégées par la « porte » qui les tenait à l’abri du corps faisaient rideau devant eux. C’était gro-
19 ans, étudie en école de cinéma pour devenir des fâcheux. Mais, pour Fleur Bertin, « la fois tesque ; ils sont repartis au bout de vingt
assistant réalisateur et il lui faut quelques mois où » qui surpasse toutes les autres, c’est celle où minutes. » La fois où une employée avait recou-
avant d’oser demander qu’on lui laisse les pla- Mick Jagger a privatisé le Baron pour y fêter son vert de ruban adhésif double-face la partie
tines. Sous le nom de DJ Peter Pan, il s’invente anniversaire, en 2006 : « Toute l’équipe avait dû supérieure des supports de papier toilette, pié-
un style qui marque aujourd’hui encore l’iden- signer des contrats de conidentialité. J’étais au geant ceux qui contrevenaient à la règle (par
tité hybride de son groupe : « J’aimais faire vestiaire, donc sûre de ne rater personne. ailleurs largement contournée) de ne pas
découvrir des trucs aux autres, du jazz éthiopien, Lenny Kravitz a passé dix minutes à me faire la consommer de cocaïne dans le club. Il y a aussi,
des morceaux de hip-hop inconnus… conversation, mais il n’est pas du tout mon bien sûr, des « fois où » moins glorieuses : « la
Contrairement à d’autres clubs de l’époque, au genre, et en plus il n’avait pas mis de déo, donc fois où » un habitué a été ilmé par les caméras
Baron, les gens ne venaient pas pour les DJ. Ça je lui ai demandé de se pousser parce qu’il m’em- de surveillance en train d’uriner dans un verre
permettait d’être audacieux. » pêchait de travailler. » avant de le faire boire à sa copine, « la fois où »,
En octobre 2004, la top-modèle Audrey Marnay Il y a eu la fois où Björk est montée sur scène et en janvier 2008, Frédéric Beigbeder et Simon
et son amoureux d’alors, le grand ordonnateur s’est lancée dans une reprise de No Limit, du Liberati se sont fait arrêter sur le trottoir devant
de déilés de mode spectaculaires Alexandre groupe d’eurodance 2 Unlimited, les fois où le club après avoir été surpris par les stups en
de Betak, fêtent leurs anniversaires au Baron. Catherine Deneuve, le designer Philippe Starck, train de sniffer de la cocaïne sur le capot d’une

24
voiture, « la fois où » un petit groupe, refusé par décrivent beaucoup de ses habituées, un havre ? Les employés du Baron bénéicient eux aussi de
les physios (noirs), est revenu quelques minutes Bak et Big John afirment avoir veillé, autant que sa renommée. Repéré grâce à ses posts
plus tard affublé de masques de singe en leur faire se peut, à ce qu’une ille ivre ne reparte pas Facebook par l’éditeur Stephen Carrière, Big
disant « Et là, on peut rentrer ? » avec un inconnu, à ce qu’un danseur trop émé- John publie en 2016 Big John de Paname, un
En 2006, les patrons autorisent Nicolas ché ne prenne pas son scooter… Mais, en ces livre où il compile ses anecdotes, tout en enchaî-
Ullmann, qui en a marre de la porte (« je faisais temps, les histoires de drague lourde, voire de nant les missions de sécurité rapprochée pour
des cauchemars où des gens me tiraient par la comportements clairement répréhensibles, sont Kate Moss, Kanye West, P. Diddy ou Zoe Kravitz…
manche en me disant “Nicolas ! Nicolas !” »), aussi légion. Plusieurs habitués du club ont d’ail- Il apparaît aussi ici et là au cinéma, et décroche
à mettre en place chaque dimanche une soirée leurs été l’objet de mises en cause post-#metoo. des petits rôles dans des ilms signés Guillaume
karaoké. Il assemble un groupe pour jouer les « On est beaucoup plus durs sur la discipline Canet ou Luc Besson. Bak, lui, a tapé dans l’œil
chansons en live et s’invente des personnages, aujourd’hui en boîte, afirme Big John. Tu es un de l’agent de cinéma David Vatinet (« Il m’a dit :
se déguise, se met en scène dans des happe- peu trop ivre, on te sort ; tu as une attitude dépla- “Toi, tu as une gueule, viens me voir” »). Il joue
nings très préparés. Au il des ans, ses Cabarocks cée envers une femme ou tu es arrogant avec le dans Les Vacances de Mister Bean en 2007, pose
voient défiler Izïa Higelin, Marion Cotillard, staff, on te sort. Au Baron, tu pouvais être bourré, pour une pub The Kooples… En coulisses, Fleur
Alain Chabat, Sean Lennon, Léa Drucker et une défoncé, à poil dans la boîte, on trouvait ça plutôt Bertin, désormais ex-dame pipi, intègre
armada d’inconnus qui s’amusent à prendre le drôle. Mis à part les insultes racistes, en gros, si tu La Clique en tant qu’assistante de Chichi, elle-
micro le temps d’une chanson. faisais un truc un soir et que tu te faisais virer, tu même assistante de Lionel Bensemoun. Elle est
revenais le lendemain et c’était oublié. » aujourd’hui encore l’employée d’André Saraiva
Les patrons du Baron ont le sens de la fête mais et œuvre en tant que directrice artistique de ses
aussi celui des affaires : dès 2005, ils créent hôtels parisiens, L’Amour et Le Grand Amour.
La Clique, une agence d’événementiel et de rela- Après quelques années de dimanches soir ave-
tions publiques qui surfe sur la renommée nais- nue Marceau, Nicolas Ullmann a, lui, besoin de
sante de leur club parisien. En mai de cette même se prouver qu’il peut exister « sans ça ». Il conti-
année, toute l’équipe met le cap au sud pour le nue à programmer des concerts et à jouer au
Festival de Cannes. « Mon oncle Patrick Partouche Monsieur Loyal dans d’autres clubs de la capi-
ouvrait un hôtel, le 3.14, et avait entendu dire que tale, ressuscitant parfois son Cabarock à la
notre truc marchait bien », se souvient Lionel demande de nostalgiques : « Pour l’anniversaire
Bensemoun. Avec sa terrasse, son rooftop et ses de Guillaume Canet, il y a quelques années,
dix stars au mètre carré, « Le Baron à Cannes » est Marion Cotillard lui a fait la surprise d’une soirée
un succès instantané, qui propulse la marque au karaoké “comme au Baron” », sourit-il.
chapeau haut de forme sur la scène internatio- 2014, 2015… Au bout de plus de dix ans d’acti-
nale. Année après année, Lionel Bensemoun et vité, l’âme des lieux commence à s’évaporer
André Saraiva refusent de se délocaliser à Ibiza, à doucement. André Saraiva passe de plus en plus
Marrakech ou à Saint-Tropez (trop vu, pas assez de temps à l’étranger, inaugurant un peu par-
pointu), mais créent très vite des rendez-vous tout clubs et restaurants. Lionel Bensemoun, lui,
partout où se retrouve leur clientèle fantasque et traverse une crise morale mâtinée de prise de
jet-setteuse : grâce à un ami, le directeur de la conscience écologique qui l’amène, en 2015, à
foire d’art contemporain Art Basel, Samuel Keller, fermer La Clique et à créer l’association GANG,
ils s’installent dès 2005 à Miami pour la durée de le Groupe d’action neo green. Il veut alors
cet événement artistique et mondain. En 2008, « mettre [s]on savoir-faire dans l’événementiel
Le Baron de Tokyo duplique la recette dans le au service de la cause écologique en organisant
quartier chic et cool d’Aoyama. En 2012, Le Baron des opérations de sensibilisation basées sur la
ouvre à New York, au cœur de Chinatown. Puis joie et la fête ». En 2016, il ouvre Le Consulat
Le Baron London investit l’enclave de Mayfair, dans un immeuble désaffecté du 9e arrondisse-
dans le West End londonien, Le Baron Shanghai ment de Paris, un tiers-lieu qui entend concur-
est inauguré en 2014… rencer la présence grandissante des réseaux
sociaux dans la vie des jeunes en leur proposant

AU
Virginie Eira, qui se déinit elle-même comme tournant des cours de yoga, conférences, expositions et bien
un « pilier » du Baron, y est entrée comme on années 2010, le club sûr concerts. « Comme l’esprit du Baron à Paris
entre en religion : le cœur pur et plein de prières. essaime jusque dans la était basé sur nous, quand on a commencé à
« J’étais arrivée de Bruxelles depuis quelques culture populaire : fraî- moins y aller, on a été obligé de dire que c’était
années, je travaillais à la télé et je trimballais chement émoulue de fini », résume-t-il. Le 9 février 2016, un post
avec moi une combinaison de honte et de timidité l’émission « Nouvelle Facebook annonce, dans la typographie recon-
qui s’efilochait en entrant, grâce au bar, et qui star », Camelia Jordana naissable d’André Saraiva : « Le Baron Paris is
disparaissait ensuite très vite parce qu’il y avait serine, dans son single closed. But we will always be where the love is ! »
ce mélange pas du tout surplombant de gens à qui Non non non (Écouter Si tous les idèles se rappellent leur première
parler, avec qui danser… J’y ai rencontré Melvil Barbara) : « Combien de fois faut-il/ Vous le dire fois au Baron, peu gardent le souvenir de leur
Poupaud, qui m’a fait croire pendant trois avec style/ Je ne veux pas sortir au Baron. » dernière. Les habitués, autrefois sans contraintes
semaines qu’il n’était qu’un simple musicien, j’ai La scène d’ouverture des Petits mouchoirs (2010), d’emploi du temps, se sont professionnalisés,
passé de longues soirées à discuter avec Rachid de Guillaume Canet, avec un Jean Dujardin traver- ont fondé des familles. Ils ont pris de l’âge, en
Taha. Je perdais tout, mon téléphone, ma carte sant une boîte de nuit ivre, a été tournée sur place. somme. La parenthèse se referme sans fanfare.
bleue, mais Bak, à l’entrée, m’aiguillait, les gardait Et les deux héroïnes de Tout ce qui brille (2010), Aujourd’hui, vingt ans après les débuts, Bak
pour moi et me disait gentiment de rentrer chez le premier ilm de Géraldine Nakache et Hervé recroise souvent les « anciens du Baron » : « Ils
moi quand j’étais vraiment trop saoule. » Mimran, espèrent que leur vie de banlieusardes ont grandi, ils ont des enfants, ils me disent ce
Dans un monde de la nuit prédateur et parfois exclues du cénacle parisien va changer le jour où qu’ils sont devenus… J’ai l’impression d’être leur
dangereux, Le Baron a-t-il été, comme le elles parviennent à passer la porte du club. prof d’histoire-géo. »
Gisèle Flachs,
au collège-lycée
François-Villon,
à Paris, le 26 avril.
LE M AG A ZINE

Née en Pologne en 1935,


cette miraculée est déterminée à GISÈLE
partager partout où elle peut son
histoire bouleversante. Celle d’une
FLACHS,
petite ille juive livrée à elle-même,
cachée dans des camps de travail
avant de rejoindre un souterrain où
elle vécut deux ans terrée pendant MÉMOIRE
que les membres de sa communauté
étaient massacrés. Après avoir VIVE
inspiré un livre autobiographique,
ce témoignage qui résonne avec
émotion, de Paris à Berlin, est adapté
aujourd’hui en bande dessinée. DE LA SHOAH
Texte Jean-Pierre STROOBANTS
Photos Simone PEROLARI PAR BALLES.
APRÈS AVOIR SOURI AU PHOTOGRAPHE dans la grande cour de protéger, se dit-elle sans y croire vraiment. Elle raconte la dénonciation dont
récréation et insisté pour que son cadrage ne mette pas trop en évidence a fait l’objet sa famille, à l’été 1941, quand la Wehrmacht reprend Boryslav aux
ses rides, elle se dirige vers l’auditoire et commence son récit. Le brouhaha Soviétiques. Elle ignore par qui. Elle se souvient très bien, en revanche, de la
cesse illico. « Bonjour tout le monde. Je suis juive, née en 1935 à Przemyśl, en rale de centaines de juifs, dont son grand-père et sa mère, 28 ans, qui sont
Pologne, et j’avais 4 ans et demi quand la seconde guerre mondiale a éclaté. tués. Puis des funérailles de sa grand-mère, morte de chagrin, conduite vers
Mon père était parti en France pour préparer notre venue. Mais le conlit a le cimetière dans un corbillard de fortune et insultée par la population locale.
débuté et nous n’avons pas pu le rejoindre à temps. Ma maman et mon grand- La petite ille entame alors un périple de plusieurs mois, avec des passages
père ont été rapidement tués par les nazis, ma grand-mère est morte peu de de cache en cache, de camp de travail en camp de travail, où l’une de ses
temps après. J’ai ini par être toute seule et j’ai vécu cachée pendant deux ans tantes, réquisitionnée pour faire la cuisine, la dissimulera. Là, une scène,
et demi dans un grand trou, une sorte de tunnel, sous la terre, avec d’autres parmi beaucoup d’autres, continue de la hanter et c’est la seule dont l’évoca-
juifs. Nous étions la plupart du temps plongés dans le noir et devions rester tion l’oblige à s’arrêter et à saisir un mouchoir en papier pour sécher ses
couchés. Ce n’était pas une vie. » larmes. Elle se retrouve dans le faux plafond d’une salle d’accouchement
Cette existence fut pourtant la sienne et Gisèle Flachs, 89 ans, la raconte ce clandestine du camp de travail de Koszary-Boryslav. Mais un jour, la cache
jour-là, sans la moindre note sous les yeux, pendant plus d’une heure, devant est découverte par des gardes allemands qui y font irruption et massacrent
des élèves de 3e et de 1re du collège-lycée François-Villon, dans le 14e arron- les bébés, ceux que leur mère n’avait pas choisi d’étouffer. « C’était l’horreur,
dissement de Paris. Dans la vaste salle décorée de noir et de rouge, la lumière je ne peux toujours pas exprimer cette vision », sanglote Gisèle Flachs. Plus
de cette belle journée d’avril a été occultée, ain de capter l’attention des tard, transportée dans le sac à dos d’un prisonnier, « petite, ratatinée, squelet-
adolescents, peut-être. Une précaution inutile : la petite dame toute menue, tique », elle init par être récupérée, sans doute par des partisans juifs. « Sans
venue de Bruxelles, où elle vit, aimante tous les regards. doute », parce que Gisèle Flachs garde de ce moment des images devenues
Gisèle Flachs n’a rien oublié, ou si peu. Elle raconte d’une voix douce, avec loues au il du temps. Elle se rappelle seulement que, guidée sur un chemin
maîtrise, son enfance heureuse à Przemyśl, dans le sud-est de la Pologne, boueux, une foule composée essentiellement d’enfants et de vieillards s’ac-
près de la frontière ukrainienne. Ses parents, propriétaires terriens et ven- crochant les uns aux autres a marché toute une nuit avant d’arriver près d’un
deurs de chevaux, peu religieux, font partie de la petite bourgeoisie juive. souterrain aménagé dans les forêts touffues qui bordent Boryslav.
En 1938, son père, Naftali, sent que la guerre menace et prépare l’exil de sa À l’intérieur, des lits en bois superposés par trois, des couvertures, des
famille vers Paris. Trop tard : en 1939, l’invasion de la Pologne par l’Allemagne bougies, quelques vivres déposés, quand ils le pouvaient, par les partisans.
et l’Union soviétique oblige Gisèle et sa maman, Regina, à fuir. Przemyśl, à la « J’avais la sensation d’être dans une tombe, mais j’étais vivante », dit-elle.
frontière qui sépare les zones d’occupation allemande et soviétique, sera au Elle connaîtra deux hivers interminables, avec interdiction totale de sortir :
cœur des troubles. Les premiers massacres des juifs par les Einsatzgruppen, pas question de laisser la moindre trace dans la neige. Jusqu’au jour où un
ces unités mobiles d’extermination composées de policiers et d’oficiers SS, paysan vint annoncer en siflotant la in de la guerre et la libération de la
à l’Est, ont lieu en septembre. Regina Flachs se réfugie avec sa ille chez ses région par les troupes russes. Les occupants d’autres caches n’avaient, eux,
parents, de l’autre côté de la frontière, à Boryslav, en Ukraine. pas survécu, tués « peut-être par des Polonais qui avaient les juifs en hor-
Le long calvaire de Gisèle Flachs commence. Elle le détaille calmement reur », pense Gisèle Flachs.
devant les adolescents : son enfance volée par la guerre, la sauvagerie nazie, Les questions des ados fusent : « Avez-vous reçu des excuses ? », « Croyez-
les insultes des civils. Elle évoque aussi ce qu’elle estime être l’incroyable vous encore en l’humanité ? », « Avez-vous pu être heureuse après tout cela,
chance qui lui a permis d’échapper une fois, deux fois, dix fois aux rales et à vivre normalement ? », interroge une jeune fille au premier rang.
une mort quasi certaine. « Là-haut » quelqu’un a peut-être toujours voulu la L’octogénaire réléchit quelques secondes : « Toute ma vie, j’ai voulu

27
LE M AG A ZINE

Le livre de Gisèle
Flachs, Sous terre
pour survivre
(Éditions PixL)
bientôt réédité.

Page de droite,
lors de son
témoignage au
collège-lycée
François-Villon,
au côté de
Véronique
de Montfort
(à gauche), éditrice
et coordinatrice
bénévole de
l’association
Pédagogie
& Formation.s.

faire le contraire de ce qu’on m’avait inligé. J’ai toujours recherché les Depuis quelques années, elle visite des centres sociaux, des prisons, des
jolies choses : l’art, la nature, l’amitié, le sport. J’ai été heureuse, oui, quand écoles, des centres éducatifs fermés pour jeunes délinquants, comme celui
j’ai découvert l’école, à presque 12 ans. Donc, vous, étudiez, apprenez ! » de Saint-Venant, près de Béthune, en mai. Dans cet établissement modèle,
Encore une question : « Faites-vous des cauchemars ? » « Non. Mais il reste le directeur, Moussa Bachiri, s’est assigné une mission : « Associer la fermeté
la peur, toujours la peur. Si quelqu’un me suit dans la rue, je m’arrête et je le au respect, celui des autres et de soi. » Et quel meilleur exemple d’une vie
laisse passer. » Une autre adolescente : « Je vous trouve trop mignonne, reconstruite que celui de Gisèle Flachs ? Les jeunes du centre ont monté et
je voudrais bien vous embrasser. » joué une pièce à partir de son livre : quatre mois de préparation et une
Gisèle Flachs avoue s’être toujours demandé pourquoi une enfant comme représentation devant deux cent cinquante spectateurs. Quand la vieille
elle, entièrement livrée à son sort, avait pu survivre à la Shoah par balles. dame est venue leur rendre visite, on voyait, parmi la douzaine d’adoles-
Ce terrible épisode de la seconde guerre mondiale, longtemps méconnu, cents présents, des joues rougir et, parfois, une larme perler au coin de l’œil
désigne le massacre par fusillade de près d’un million et demi de juifs que l’on tentait furtivement de gommer devant les copains, des « durs ».
d’Ukraine entre 1941 et 1944, lors de l’invasion de l’Union soviétique par Les jeunes à la vie cabossée de Saint-Venant ont apprécié que Gisèle Flachs
l’Allemagne nazie. Boryslav, la cité pétrolière proche du village où elle ne veuille rien savoir de leur passé.
vécut, comptait quatorze mille juifs. Ils n’étaient plus que mille cinq cents Quelques semaines plus tôt, le 10 janvier, la rescapée avait livré le récit de sa
à l’été 1943, quatre cents à la in de la guerre. Occupée par l’armée alle- vie dans un tout autre décor, celui de l’École nationale de la magistrature,
mande en juillet 1941, puis de nouveau russe ensuite, la ville est inalement à Bordeaux, où les élèves allaient lui réserver une ovation. Ponctuant son récit
devenue ukrainienne en 1991 : Boryslaw est alors devenue Boryslav. d’appels à l’ouverture, au respect, à la tolérance, elle voulait, bien sûr, leur
parler de cet antisémitisme dont la résurgence la hante, mais aussi proiter

CE
génocide commis par les unités de la police allemande de l’occasion pour souligner, devant un tel public, l’importance de nouveaux
mais aussi par des collaborateurs locaux a été long- dispositifs à créer pour la prise en charge des mineurs délinquants, comme
temps tu par toutes les parties. Au travers de son ceux de Saint-Venant. Véronique de Montfort, qui accompagne partout Gisèle
propre récit, c’est aussi le souvenir de toutes ces vic- Flachs et l’a aidée pendant cinq ans à reconstituer son passé et à le commu-
times que Gisèle Flachs veut réveiller. Elle est retour- niquer, est éditrice en Belgique et coordinatrice bénévole de Pédagogie
née pour la première fois en Pologne et en Ukraine & Formation.s, une association soutenue par la direction de la protection
en 2017, pour retrouver des traces de son passé et, peut-être, les endroits judiciaire de jeunesse Grand Nord et la préfecture du Nord. C’est par sa mère,
où elle avait vécu cachée. Un parking a été construit à la place du cimetière liée par une longue amitié à Gisèle Flachs, qu’elle a découvert l’épopée de la
juif de Boryslav et des gens « pas très gentils » lui ont afirmé qu’il n’y avait vieille dame. Et décidé d’en faire un grand témoin de son association, qui
jamais eu de camp de travail chez eux. Quant aux tunnels où elle a été intervient notamment auprès des délinquants, « pour déconstruire leurs repré- Simone Perolari pour M Le magazine du Monde

cachée, ils ont disparu. C’est peut-être ce qui a incité Gisèle Flachs à sortir sentations, développer l’empathie et la prise en considération de l’autre ».
du silence dans lequel elle s’est longtemps murée, « par pudeur, par respect « Gisèle Flachs est incroyablement courageuse et dégage une énorme émotion.
pour les morts ». Par culpabilité aussi : pourquoi avait-elle pu échapper aux Aussi parce qu’elle parle souvent comme l’enfant qu’elle fut à l’époque »,
bourreaux quand tellement d’autres succombaient ? Aujourd’hui, elle témoigne Marie Moutier-Bitan, post–doctorante en histoire à l’université de
connaît la réponse, conie-t-elle : c’était pour témoigner. « Pour mes petits- Caen et autrice du Pacte antisémite. Le début de la Shoah en Galicie orientale,
enfants et tous les enfants », a-t-elle d’ailleurs écrit en exergue du petit livre juin-juillet 1941 (Passés composés, 2023). Elle est reconnue comme l’une des
qu’elle a publié en 2021 et qui connaîtra bientôt une réédition, Sous terre meilleures spécialistes françaises de la Shoah par balles, une phase de la
pour survivre. Parcours d’une enfant juive (Éditions PixL). Depuis, elle veut guerre dificile à appréhender en profondeur parce qu’elle nécessite notam-
continuer à raconter, inlassablement : « Que ces termes terribles que sont ment la maîtrise du polonais, du russe, de l’allemand et du yiddish pour
solution inale, ghettos, pogroms, extermination et camps de la mort ne décrypter l’ensemble des documents évoquant cette période. Parce que
soient pas à nouveau utilisés. » Moscou n’a ouvert les archives russes qu’après la chute du Mur, en 1989.

28
LORS DE SON VOYAGE À PARIS,
UN LYCÉEN LUI AVAIT, SANS
CITER NOMMÉMENT L’EXTRÊME
DROITE ET SES REPRÉSENTANTS,
DEMANDÉ QUEL ÉTAIT SON
JUGEMENT SUR “LES GENS
QUI PENSENT PEUT-ÊTRE,
AUJOURD’HUI, DE LA MÊME
FAÇON QUE CEUX QUI VOUS
ONT INFLIGÉ TOUT CELA”. “TOUT
CE QUE JE PEUX DIRE, C’EST QUE
CELA ME REND TRÈS, TRÈS
TRISTE. CELA ME MET DANS
TOUS MES ÉTATS, CELA ME TUE
À PETIT FEU”, AVOUAIT-ELLE.

Et qu’enin, il a fallu dénicher les derniers témoins encore en vie de cette sera contrainte d’abandonner ses passions : le basket, la gymnastique et
première phase de la politique génocidaire nazie, aussi rapide que brutale. l’athlétisme. Un peu plus tard, elle a un ils, crée son magasin de bijouterie
Gisèle Flachs est, en réalité, l’une des rares survivantes des pogroms orches- dans le quartier de la Bascule, entre Uccle et Ixelles. Pendant ces années plus
trés par les autorités allemandes et menés par la population locale en Pologne sereines, elle ne dira presque rien de ses tourments, même à ses proches,
et en Ukraine. Trois survivants des événements de Boryslav sont encore en jusqu’à ce qu’elle se décide, il y a une dizaine d’années, à coucher ses souve-
vie, a appris Véronique de Montfort : l’un vit en Australie, le deuxième en nirs dans un petit carnet. Elle ne songeait pas, initialement, à le publier mais
Nouvelle-Zélande et la troisième est Gisèle Flachs… D’où l’attention que lui à le conier à ses trois petits-enfants, Amandine, Nolan et Naël.
porte aujourd’hui Marie Moutier-Bitan. « Elle a survécu à plusieurs événe- Le 16 mai, invitée par la Commission pour la restitution des biens et l’indem-
ments génocidaires, aux pogroms de 1941, aux ghettos, aux épidémies, à la faim, nisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS), Gisèle Flachs est ina-
au froid, le tout sans ses parents. C’est extraordinaire et bouleversant », estime lement retournée en Allemagne, accueillie et logée à l’ambassade de France.
l’historienne. Le 4 février, elle était donc au côté de Gisèle Flachs au Mémorial Là-bas, elle a, une fois encore, bouleversé une assemblée de deux cents per-
de la Shoah, à Paris, introduisant son récit. Devant une salle comble et, sonnes, dont une majorité de jeunes Berlinois. Auparavant, elle était allée à
là aussi, silencieuse, Gisèle Flachs a repris de manière précise et assurée, la rencontre de classes aux lycées français de Munich et de Berlin et dans
toujours sans aucune note, son histoire, s’interrompant seulement pour deux établissements du Brandebourg. « Avez-vous de la haine envers moi ou
s’essuyer les yeux lorsque, de nouveau, elle a évoqué les bébés massacrés. mes parents ? », lui a demandé un jeune Allemand. « Bien sûr que non, mais je
Le public l’a, comme ailleurs, applaudie, remerciée, saluée. préfère garder un peu de distance avec la première génération », a souri Gisèle
À Paris comme à Saint-Venant, des jeunes lui avaient demandé si elle retour- Flachs. Dans une autre assemblée, une jeune Libanaise a fondu en larmes :
nerait en Allemagne, pays qu’elle avait quitté en 1947. Transportée dans un « Moi, j’ai été élevée dans la haine d’Israël et des juifs », expliquait-elle.
camp de la Croix-Rouge américaine situé près de Munich, elle projetait alors « Mme Flachs, c’est la grand-mère que nous avons tous envie d’adopter. Nous
d’émigrer en Palestine avec l’une de ses tantes. Mais un autre miracle survient avons tous été très tristes de la quitter », conie Coralie vom Hofe, conseillère
quand la Croix-Rouge ou la communauté juive, elle ne sait plus, lui à l’ambassade. L’octogénaire est, quant à elle, rentrée à Bruxelles avec une
apprennent qu’on a retrouvé la trace de son père en France. Lorsqu’elle immense satisfaction : des recherches menées par la CIVS lui ont donné
débarque à la gare du Nord, nouveau miracle, la ille et le père se recon- beaucoup d’informations sur la vie de son père. Elle pensait qu’il avait vécu
naissent rapidement dans la foule, l’une pleine d’émotion, l’autre un peu un moment dans un camp de réfugiés juifs en Suisse, au début de la guerre.
désemparé. Ils se sont serrés dans les bras, ont marché, discuté mais, souligne Il s’était, en réalité, rapidement engagé comme volontaire et avait rejoint
Gisèle Flachs, sans vraiment livrer les détails de ce qu’ils avaient vécu l’un et l’armée polonaise en France. Des mérites qui lui ont valu une naturalisation
l’autre. « C’était un moment surréaliste. Dans mon imagination, je pensais que rapide après le conlit. Dans son dossier, Gisèle Flachs a aussi retrouvé une
ce n’était qu’un rêve », a-t-elle écrit dans son livre. photo qu’elle n’avait jamais vue : celle de son papa, pour sa demande de
Les retrouvailles ne vont durer que quelques semaines : le père de Gisèle naturalisation en France. « Il était beau… », a-t-elle murmuré.
Flachs, fortement dépressif, décide d’envoyer sa ille « pour un moment » chez Lors de son voyage à Paris, un lycéen lui avait, sans citer nommément l’ex-
son frère, qui vit à Bruxelles. En septembre 1947, dans une Belgique où le trême droite et ses représentants, demandé quel était son jugement sur « les
silence sur la guerre et ses atrocités est de rigueur, Gisèle Flachs découvre gens qui pensent peut-être, aujourd’hui, de la même façon que ceux qui vous
l’école aux côtés d’élèves beaucoup plus jeunes qu’elle : à 12 ans, elle est en ont inligé tout cela ». « Tout ce que je peux dire, c’est que cela me rend très, très
deuxième année de primaire – cours élémentaire 1 –, ne parle pas le français, triste. Cela me met dans tous mes états, cela me tue à petit feu », avouait-elle.
ne sait ni lire ni calculer. « À la fois cruels et amicaux », ses copains inissent Alors, si l’enfant qu’elle fut n’a, très longtemps, rien dit, par crainte de ne pas
par l’adopter. Dans la famille d’accueil de son oncle, elle a, dit-elle, « reçu une être entendue et crue, la vieille dame qu’elle est devenue compte bien conti-
bonne éducation, mais jamais d’amour ». Sur cela, pudique, et sur la trace à nuer à témoigner et témoigner encore. Jusqu’au bout. Et son histoire lui
nouveau perdue de son père, elle n’en dira jamais plus. Pas plus que sur son survivra : le premier tome d’une bande dessinée inspirée de son destin hors
mariage, en 1954, à l’âge de 19 ans, et plutôt malheureux. D’autant qu’elle norme et signée par David Peeters sortira en France in septembre.
Texte Olivier FAYE CONSEILLER DE LA FÉDÉRATION NATIONALE
DES CHASSEURS, THIERRY COSTE EST DEPUIS 2017
UN DES RELAIS ESSENTIELS D’EM MANUEL MACRON
DANS LE MONDE RURAL. UN SOUTIEN JUSQU’ICI
SANS FAILLE QUI A OUVERT À CET INFLUENT
LOBBYISTE ET À SON ACOLYTE WILLY SCHRAEN,
PRÉSIDENT DE LA FNC, LES PORTES DES M INISTÈRES
ET LEUR A PERM IS DE FREINER LES RÉGULATIONS
ENTOURANT LEUR “MODE DE VIE”. MAIS EN
PRENANT OUVERTEM ENT POSITION EN FAVEUR DE
JORDAN BARDELLA ENTRE LES DEUX TOURS DES
LÉGISLATIVES, L’HOM M E ÂGÉ DE 68 ANS A SIGNIFIÉ
LA FIN DE SON IDYLLE AVEC LE CHEF DE L’ÉTAT.

Thierry Coste, chasse, pêche et trahison.


SEPT AN S. Thierry Coste monde rural. Mais le démon de la intégrés par le président du c’est Macron », répond sèchement
s’est rarement montré idèle aussi tromperie a rattrapé l’intrigant, Rassemblement national », écrit-il. l’intéressé. On reconnaît le crépus-
longtemps – sur le plan politique, devenu célèbre depuis que Nicolas Mieux, le jeune chef du RN serait le cule d’un pouvoir à ceux qui lui
s’entend. Emmanuel Macron, qui Hulot lui a mis sur le dos sa démis- « nouveau chantre d’une ruralité tournent le dos.
connaît l’animal pour l’avoir vu sion du ministère de la transition dynamique et respectée ». L’homme Le RN n’a inalement pas obtenu la
fureter autour de François Hollande écologique, en 2018. d’affaires a toujours eu pour règle majorité des sièges attendue, mais
– après avoir déjà approché Le 3 juillet, à quatre jours du second d’accompagner le futur vainqueur la carte de la France rurale, dans l’Est
François Mitterrand, Jacques Chirac tour des élections législatives, d’une élection : à 68 ans, il est trop et le Nord en particulier, s’est parée
et Nicolas Sarkozy –, avait conclu Thierry Coste envoie à ses nombreux vieux pour changer. du brun de ses cent quarante-
un pacte avec le lobbyiste des chas- contacts – chasseurs, élus, entrepre- Deux jours plus tard, au cas où le trois députés (alliés inclus). Un
seurs à l’approche de l’élection pré- neurs, journalistes – un communi- forfait serait passé inaperçu, le texte record mais aussi un échec : celui du
sidentielle de 2017 : « Thierry, je te qué élogieux pour le Rassemblement est publié, dans une version réduite, chef de l’État à retisser le lien avec
fais entièrement coniance, mais ne national (RN). « Mes échanges très par Valeurs actuelles et Le Journal du cette partie du pays qui s’estime
me trahis jamais. » Le futur chef de directs depuis un an avec Jordan dimanche, organes amis du RN. délaissée. Ce n’était pourtant pas
l’État, en quête de réseaux, adou- Bardella et ses plus proches conseillers Curieux, un ancien ministre d’Em- faute d’avoir misé sur deux amis
bait alors cet agent d’influence à me confortent dans l’idée que l’avenir manuel Macron interroge Thierry inluents pour tenter de changer son
l’épais carnet d’adresses comme de nos passions et le combat contre Coste par SMS : « Tu actes la in du image. Thierry Coste et son compère
son porte-voix officieux dans le l’écologie punitive sont parfaitement macronisme ? » « Ce n’est pas moi, Willy Schraen, 54 ans aujourd’hui,
Thierry Coste,
lobbyiste pro-
chasse, agriculteur
de formation,
conseiller de la
Fédération nationale
des chasseurs,
en 2016.

président de la Fédération nationale tableau de chasse au domaine de Les mieux placés pour raconter se récrie : « Nous ne nous sommes
des chasseurs (FNC) ont de faux airs Chambord, dans le Loir-et-Cher, en cette histoire sont ceux qui exercent jamais rencontrés, je ne sais pas
d’Astérix et Obélix – l’un rusé et décembre 2017. Une vingtaine de l’autorité de tutelle sur la pratique pourquoi vous me tutoyez. » François
svelte, l’autre rentre-dedans et taillé sangliers alignés sur un lit de bran- de la chasse : les ministres de l’éco- de Rugy a prévenu son cabinet qu’il
comme un menhir. Le premier, chages, une centaine de chasseurs en logie. Lorsqu’il s’installe en catas- ne compte pas s’impliquer dans le
ancien éleveur du Jura devenu lob- arc de cercle, des flambeaux qui trophe à l’hôtel de Roquelaure pour dossier chasse, par peur des balles
byiste en autodidacte, lui-même luisent dans la nuit, avec au loin le remplacer Nicolas Hulot, à la ren- perdues. Il n’y a plus rien à négocier,
chasseur, propose son expertise à la château de François Ier… Aucun chef trée 2018, François de Rugy sait estime le ministre, depuis la signa-
FNC depuis trente ans, pour un for- de l’État ne s’était risqué à une telle qu’une pénible colocation l’attend ture du « traité de l’Élysée », comme
fait de 200 000 euros par an (hors transgression depuis Valéry Giscard avec les deux agents d’influence il surnomme ironiquement l’accord
taxe). Un tarif parmi les plus élevés d ’ E s t a i n g , a u t o u r n a nt d e s de la chasse. Il ne leur faut que conclut entre Thierry Coste, Willy
du secteur. C’est dire le pouvoir qu’on années 1980, par peur de fâcher les quelques jours pour se présenter à Schraen et Emmanuel Macron, lors
Laurent Monlaü/Signatures

lui prête. Les défenseurs du nucléaire, défenseurs de la cause animale. lui, pétris de coniance. D’emblée, d’une réunion, le 27 août 2018, sous
les armuriers ou les charcutiers Emmanuel Macron, au contraire, voit Thierry Coste tutoie François le nez de Nicolas Hulot.
inquiets de la suppression des nitrites dans la chasse un « mode de vie ». de Rugy. Le lobbyiste raconte par- Ce jour-là, de généreux cadeaux
s’arrachent aussi ses services. Depuis cette soirée, Thierry Coste et tout qu’il connaît bien cet ancien étaient accordés aux chasseurs en
Les deux hommes encadraient Willy Schraen savent qu’ils disposent écologiste réputé pragmatique. Mais échange de la création d’un Ofice
Emmanuel Macron le soir du fameux d’un allié solide à l’Élysée. le numéro deux du gouvernement français de la biodiversité et

31
LE M AG A ZINE

d’un renforcement de la police potentielles dans les urnes. « La promesses d’Emmanuel Macron, est patron des chasseurs, lui, ne l’entend
de l’environnement : division par chasse est le dernier réseau stalinien débattu au Parlement, durant le pas de cette oreille. Des manifesta-
deux – à 200 euros – du montant du du monde rural », vante souvent premier semestre 2019, concomi- tions sont organisées dans toute la
permis de chasse national, réforme Thierry Coste, comme s’il sufisait tamment à la campagne des élec- France. Les porteurs de fusils
des quotas de chasse – pour aug- d’appuyer sur un bouton pour tions européennes. Par une heu- menacent de se présenter devant le
menter ou diminuer le nombre de mobiliser les troupes. Un bluff reuse coïncidence, Willy Schraen fort de Brégançon, lieu de villégia-
bêtes à tuer en fonction de l’état des grossier ? « On ne ment jamais écrit à ses adhérents, à six jours du ture estivale d’Emmanuel Macron
populations –, financement par autant qu’avant les élections, pen- scrutin, pour se féliciter de « l’impli- – ils n’en feront inalement rien.
l’État des actions des chasseurs en dant la guerre et après la chasse », cation personnelle » et de la « vigi- Un déilé, en revanche, est organisé
faveur de la biodiversité… Les fédé- professait Georges Clemenceau. Le lance de tous les instants » du chef de dans les rues de Prades (Pyrénées-
rations se voyaient aussi attribuer lobbyiste, sans-gêne et provoca- l’État… Pourquoi se montrer Orientales), la ville du premier
l’élaboration des très stratégiques teur, trouve toujours une porte bégueule ? ministre, Jean Castex. Thierry Coste
schémas départementaux de ges- entrebâillée à l’Élysée ou une rai- se présente en entremetteur. « Je

UN
tion cynégétique, jusque-là dévolus son de s’inviter dans le téléphone an plus tard, en vais aller sur place pour déminer »,
aux préfets. Une cruelle perte de d’Emmanuel Macron. Il le tutoie, y juillet 2020, le promet-il aux équipes de Matignon,
pouvoir pour les représentants de compris devant des tiers, pour même Willy plus ambigu que jamais : a-t-on
l’État : ces schémas, établis pour six mieux souligner leur proximité. Le Schraen est reçu affaire à un pompier pyromane ou à
ans, prévoient aussi bien les plans chef de l’État, qui se reconnaît dans par la nouvelle un allié sincère ? L’Élysée, les mois
de chasse que des politiques à les personnalités transgressives, ministre de la suivants, sonne régulièrement les
mener en matière environnemen- apprécie son côté « mauvais gar- transition écologique, Barbara conseillers du chef du gouverne-
tale ou agricole. « C’est un peu çon ». Willy Schraen, lui, gagne des Pompili. À la demande du chef de ment pour leur entonner l’air du
comme si l’on confiait la prévention points en demandant à l’automne l’État, selon cette dernière. L’ex- « recevez Coste ! ». Jean Castex lui-
routière aux automobilistes », ful- 2018 à ses « gilets orange » – la écologiste a seulement réussi à s’évi- même le rencontre discrètement. Si
mine un préfet, sous couvert d’ano- tenue de sécurité des chasseurs – ter la présence du « roitelet » Coste, la pratique de la chasse à la glu est
nymat. Le lendemain de cette réu- de ne pas se mêler aux « gilets qui la poursuivait, à l’époque de la inalement suspendue pour un an,
nion, Nicolas Hulot démissionnait jaunes ». Une manière habile de se présidence de François Hollande, d’autres chasses dites tradition-
en direct sur France Inter, expli- donner de l’importance. « Ils ont pour essayer de s’ingérer dans la loi nelles restent en vigueur, malgré les
quant que la participation de brandi la peur de voir les chasseurs relative à la biodiversité qu’elle pré- injonctions de Bruxelles. Il faudra
Thierry Coste à l’élaboration de ce monter avec les fusils à Paris. C’était parait en tant que secrétaire d’État : attendre plusieurs décisions du
plan, « symptomatique de la présence surjoué », estime avec le recul « Bon, on va se parler maintenant ! » Conseil d’État, en 2023 et en 2024,
des lobbys dans les cercles du pou- François de Rugy. La discussion avec Willy Schraen se pour contraindre le gouvernement
voir », l’a convaincu de quitter le Dans les mois qui suivent, le duo passe mal. La ministre entend se à déinitivement y mettre in.
gouvernement. monopolise le bureau de la secré- conformer au droit européen, qui Il ne fait pas bon se fâcher avec les
Rien n’est trop beau pour les amis taire d’État à l’écologie, Emmanuelle interdit la pratique de la chasse à la amis du président. L’ancien direc-
du président et leur million de Wargon, pour iceler les détails de glu, considérée comme inutilement teur général du château de
chasseurs à jour de permis, reven- la loi relative à la chasse. Le texte, cruelle envers les oiseaux. L’État Chambord Jean d’Haussonville en
diqués comme autant de voix chargé de traduire en actes les français s’expose à des sanctions. Le sait quelque chose. En 2021, cet

Emmanuel Macron,
alors candidat
à l’élection
présidentielle,
lors de l’assemblée
générale de la
Fédération nationale
des chasseurs
(FNC), le 14 mars
Lionel Préau/Riva Press

2017, à Paris. En
présence de Thierry
Coste, conseiller
politique de la FNC
(à gauche), et de
Willy Schraen,
président de la FNC.

32
énarque bien élevé s’oppose à Son soutien au président lui a été reconnaît le sénateur macroniste de gens. Avec désinvolture, le lobbyiste
Willy Schraen, qui veut organiser vivement reproché, y compris par Côte-d’Or, François Patriat, grand afirme qu’il aurait conseillé le pré-
des battues privées sur le presti- une partie de ses adhérents. La in amateur de chasse lui-même. sident du RN si ce dernier était
gieux domaine. Le président de la des chasses traditionnelles est une Thierry Coste a voté pour Willy devenu premier ministre. « J’ai tou-
FNC réclame quelques fusils – des blessure à vif. Avec le recul, certains Schraen aux européennes, mais jours aidé ceux qui gouvernent. Les
créneaux de chasse, dans le jar- voient dans la mise en place de l’Of- la campagne les a fâchés. députés RN sont des républicains, je
gon – pour entretenir son réseau. ice français de la biodiversité une L’expérimenté stratège ne croyait ne comprends pas qu’on les ostra-
Le haut fonctionnaire refuse, ce usine à gaz destinée à diluer leur pas à la possibilité d’exister à côté cise », argumente-t-il. D’ailleurs, il a
qui agace l’Élysée. Willy Schraen inluence. Tout ça pour une diminu- du Rassemblement national. En voté, aux législatives dans le Var – où
obtient gain de cause : il aura droit, tion du prix du permis de chasse qui juin 2023, il rencontrait Jordan il réside à l’année –, pour le
une fois par an, à une vingtaine de n’a pas enrayé la chute des effectifs, Bardella dans un restaurant du député RN Philippe Schreck. Cela
fusils. « Quand on voit tout ce qu’on passée sous la barre symbolique du 16e arrondissement de Paris. Les n’enlève rien à l’affection que Thierry
verse en permis de chasse, c’est nor- million de titulaires… échanges se sont poursuivis, avec Coste porte à Emmanuel Macron :
mal de pouvoir inviter un député, Willy Schraen se met en tête de lui et son entourage. Le jeune « Il a été bon sur plein de sujets, mais
un sénateur ou un dignitaire étran- monter sa propre liste en vue des homme de 28 ans lui apparaît, personne ne le sait. » En privé,
ger », se justiie le patron des chas- élections européennes, avec l’ambi- comme une page blanche sur l’homme d’affaires se montre plus
seurs. Jean d’Haussonville, qui tion de reproduire l’opération laquelle il est permis d’écrire une dur, estimant que la politique rurale
espérait récupérer la direction du Chasse pêche nature et tradition. autre histoire que celle de Marine de l’exécutif serait « à côté de la
château de Versailles après douze En 1999, le parti de Jean Saint-Josse Le Pen, l’amie des chats, de Brigitte plaque ». Le président, qui ne l’a pas
années passées à Chambord, a créait la surprise en gagnant 6,78 % Bardot et des opposants à la chasse vu en tête à tête depuis deux ans, ne
inalement été nommé ambassa- des voix lors du scrutin européen. à courre. Il veut croire que le pré- l’aurait pas assez écouté.
deur à Monaco. Un certain Thierry Coste dirigeait sident du RN, qui défend la chasse « Vu la violence qu’il suscite, on se
L’idylle des barons de la chasse avec alors sa campagne. Las, ce dernier comme « un mode de vie » et s’op- demande si Emmanuel Macron
le chef de l’État aurait en théorie dû ne croit pas à un bégaiement de pose à l’interdiction des chasses tra- pourra encore vivre dans ce pays
se prolonger après la réélection l’histoire. « Nous ne sommes plus ditionnelles, l’écoute. Quand la quand il ne sera plus président et aller
d’Emmanuel Macron, en 2022. Willy dans le même monde, à l’époque il y rumeur de l’existence de leur déjeu- acheter sa baguette chez le boulanger
Schraen ne lui a-t-il pas apporté son avait Lionel Jospin et Dominique ner est revenue aux oreilles d’Em- du coin », se demande de son côté
soutien à quelques semaines du Voynet au pouvoir, une écolo ! rap- manuel Macron, il y a quelques Willy Schraen. « J’avais prévenu le
scrutin présidentiel, une première pelle Thierry Coste à son compère. mois, le chef de l’État s’est agacé des président : “Ce n’est pas parce que tu
pour un dirigeant en exercice de la Aujourd’hui , c’est Emmanuel manières de mercenaire de son ami. vas soutenir les chasseurs que tu
Fédération nationale des chasseurs ? Macron, et il est avec nous. » Le lob- Thierry Coste s’est justiié auprès du auras les ruraux avec toi”, se souvient
« Emmanuel Macron mettra toute byiste sait que le poids politique des président de la République en van- François de Rugy. Les gens qui votent
son énergie pour répondre à nos chasseurs tient au lou qui entoure tant le talent de Jordan Bardella : RN veulent conserver leurs traditions,
demandes. J’ai sa parole. Il ne m’a leur capacité à mobiliser des élec- « Ce mec-là est redoutable, il a envie une France immuable, alors que
pas déçu », défendait-il auprès du teurs. Se compter est un risque. Si de progresser. » Macron incarne les élites mondiali-
Parisien. Dans son livre Le Plan l’initiative peut habilement diviser Pourquoi l’aurait-il évité ? C’est son sées. » Ou comment passer du statut
secret de nos élites contre le monde les voix du RN, elle enlève en même métier, après tout, de rencontrer des de chasseur à celui de chassé.
rural (Plon), publié en octobre 2023, temps l’onction des chasseurs à la
Thierry Coste assurait, lui, que son liste de la majorité menée par
« pacte » avec le président de la Valérie Hayer. Une mauvaise
République l’« engage encore manière contre l’Élysée.
aujourd’hui et jusqu’en 2027 ». Willy Schraen s’entête. Par idélité
C’était compter sans la poussée du envers son client, Thierry Coste
Rassemblement national ni la l’aide à constituer son Alliance
nature humaine. rurale. Il lui organise des rencontres
Willy Schraen, qui a commencé sa avec des journalistes, avant de
vie professionnelle en vendant des s’éclipser au bout de quelques
fleurs sur les marchés, caresse en semaines de campagne. Le lob-
effet un rêve : celui d’enfiler une byiste est assez indépendant pour
écharpe d’élu, pour asseoir sa res- se permettre ce pas de côté. La liste
pectabilité et continuer la lutte par s’enfonce bien vite dans les sables Aux législatives, Thierry Coste a voté,
d’autres moyens. Au début de l’an- mouvants des sondages, que le ral-
née 2023, le quinquagénaire discute liement de l’ancien candidat à la
dans le Var pour le député RN Philippe
avec le président du Sénat, Gérard présidentielle Jean Lassalle ne par- Schreck. Cela n’enlève rien à l’affection
Larcher, de la possibilité de briguer vient pas à sauver. Elle ne recueille,
un mandat de sénateur dans le au soir du 9 juin, que 2,35 % des
qu’il porte à Emmanuel Macron :
Pas-de-Calais sur le quota des suffrages. Seulement 582 901 voix : “Il a été bon sur plein de sujets, mais
Républicains, tout-puissants au à peine plus de la moitié du nombre
Palais du Luxembourg. Mais les de chasseurs revendiqués en France.
personne ne le sait.” En privé, l’homme
négociations achoppent. Inutile de Un camoulet. Au début de l’année, d’affaires se montre plus dur, estimant
tenter sa chance du côté des macro- déjà, l’incapacité des fédérations de
nistes, ces derniers sont trop faibles chasseurs à calmer la fronde des
que la politique rurale de l’exécutif serait
parmi les élus locaux pour lui assu- agriculteurs avait été remarquée au “à côté de la plaque”. Le président, qui ne
rer un siège au Sénat. Surtout, Willy sommet de l’État. « Le vote RN est
Schraen connaît la haine que suscite ancré et profond dans les campagnes,
l’a pas vu en tête à tête depuis deux ans,
le chef de l’État dans le monde rural. y compris parmi les chasseurs », ne l’aurait pas assez écouté.
UNE ŒUVRE EN HÉRITAGE

Un critique d’art
ILS N’ONT PAS FORCÉM ENT DE LIEN DE PARENTÉ AVEC L’ARTISTE, ILS ONT PARFOIS ÉTÉ
UN AM I, UN COLLABORATEUR OU MÊM E UN AMANT… ET ILS DEVIENNENT SON AYANT
DROIT. AU-DELÀ DE L’ARGENT, LEUR M ISSION, MORALE, EST DE FAIRE VIVRE L’ŒUVRE.
UNE SUCCESSION QUI PEUT VIRER À L’OBSESSION. CLEM ENT GREENBERG, CRITIQUE
D’ART TOUT-PUISSANT DE L’AMÉRIQUE DES ANNÉES 1950, PLAÇAIT L’ESTHÉTIQUE
AU-DESSUS DE TOUT. PROCHE DU SCULPTEUR DAVID SM ITH, IL VÉNÉRAIT SON TRAVAIL
MAIS LUI REPROCHAIT L’UTILISATION DE LA COULEUR. APRÈS LA MORT BRUTALE DU
PLASTICIEN, EN 1965, IL SUSCITE LE SCANDALE EN ALTÉRANT VOLONTAIREM ENT
PLUSIEURS SCULPTURES DONT IL AVAIT LA RESPONSABILITÉ.

qui vous veut du bien. Texte Clément GHYS

LE QUOTIDIEN D’UN CRITIQUE D’ART n’est pas très roma- laissées à rouiller, puis vernies. D’autres ont simplement été laissées
nesque. Il est certes fait de joies face à des œuvres, d’emballements, à l’extérieur, sans protection pendant des années ; leurs surfaces
de déceptions, de joutes avec des confrères. Mais de ces moments s’écaillent sous la pression de la chaleur et du froid, de la pluie et du
où la vie ressemble à un thriller, jamais. Alors, ce jour du début des soleil. » L’article, intitulé « Changing the Work of David Smith »
années 1970 à New York, Rosalind E. Krauss est surprise. La trente- (« changer le travail de David Smith »), révèle au monde de l’art
naire déjeune avec Betsy Baker, rédactrice en cheffe du respecté américain une affaire étonnante dans le vaste inventaire des suc-
magazine Art in America. Elles discutent des expositions en cours, cessions compliquées. Un épisode saugrenu où il n’est pas ques-
des artistes à suivre. La journaliste voit sa responsable ouvrir son tion de gros sous ni de iliation mais où les enjeux sont esthétiques.
manteau et sortir une planche de diapositives de la poche intérieure. Une histoire d’ego et de théorie.
« J’avais l’impression d’être dans un ilm d’espionnage », sourit-elle, C’était l’art et l’amitié qui guidaient David Smith. Le plasticien avait
cinquante ans plus tard, dans un café du 9e arrondissement parisien perdu son père très jeune. « C’est sans doute pour cela qu’il pensait
où elle possède un appartement. Elle lui présente des images signées sans cesse à sa succession », explique au téléphone depuis New
Dan Budnik, photojournaliste membre de l’agence Magnum, réali- York sa ille, Rebecca Smith, née en 1954, un an avant sa sœur,
sées à des périodes diverses, mais montrant toutes la même chose : Candida. Au début de l’année 1965, comme dans une prémonition
de grandes sculptures abstraites en métal. du drame à venir, il organise tout. Sans les consulter, il nomme
Rosalind E. Krauss les reconnaît tout de suite. À Harvard, elle a comme futurs ayants droit quelques proches dont il est persuadé
consacré sa thèse à leur auteur, le sculpteur américain David qu’ils sauront protéger son travail : un avocat, Ira Lowe ; un ami
Smith, mort dans un accident de voiture en 1965. Elle a travaillé artiste, le peintre Robert Motherwell ; et Clement Greenberg.
d’arrache-pied à la réalisation du catalogue raisonné de l’artiste, Dans le monde de l’art américain de l’après-guerre, « Clem »,
dont les œuvres sont aujourd’hui présentes dans les collections des comme tout le monde l’appelle, n’est pas un critique comme les
plus grands musées du monde, du MoMA, à New York, à la Tate autres. Il est le plus inluent, celui qui dicte le goût de l’époque. Les
Modern, à Londres, en passant par le Centre Pompidou, à Paris. États-Unis sont devenus la première puissance mondiale et les arts
Elle les connaît si bien qu’elle remarque tout de suite la différence ne sont pas en reste. Une génération de plasticiens, les expression-
entre les images anciennes et les récentes. Les sculptures étaient nistes abstraits, dont Jackson Pollock, Franz Kline ou Mark Rothko,
autrefois couvertes de peinture. Celles-ci ont été grattées. Adieu ringardisent leurs homologues européens. Greenberg les défend
blanc, jaune, vert, rouge… Elle devine tout de suite le nom du tous. Ses recensions d’exposition dans l’hebdomadaire The Nation
responsable : Clement Greenberg, de trente ans son aîné, critique sont lues par le grand public et celles dans des revues plus poin-
d’art comme elle. Il est l’un des ayants droit de David Smith. Elle tues dévorées par les spécialistes. Sorti en 1961, Art et Culture.
comprend qu’il est le coupable de cet acte de vandalisme, qu’il a Essais critiques (Éditions Macula, traduction Ann Hindry), recueil
volontairement modiié l’aspect des œuvres. Dans le numéro de de ses articles publiés au cours des deux décennies précédentes,
septembre-octobre 1974 d’Art in America, elle écrit : « Parmi les est devenu la bible des étudiants en histoire de l’art. Ceux-ci, nour-
sculptures qui appartiennent encore à la succession de l’artiste, ris aux ouvrages doctes et impersonnels, remplis de références
plusieurs ont été délibérément dépouillées de leur peinture – sablées, latines, n’en reviennent pas de lire un homme qui évoque son
LE M AG A ZINE

David Smith
(debout, avec
la moustache),
entouré, de
gauche à droite,
de la peintre Lee
Krasner, de son
épouse, Jean
Freas, de l’artiste
Jackson Pollock
(debout),
du critique d’art
Clement
Greenberg et de
la peintre Helen
Frankenthaler.
Au second plan
et sur la table, les
œuvres de David
Smith Cello Player
(1946) et Jurassic
Bird (1945),
chez le sculpteur,
à Bolton Landing
(État de
New York), en
novembre 1952.

expérience personnelle face à la toile. Quant à son vocabulaire, le MoMA, les clubs de jazz ou la Cedar Tavern, un bar de Greenwich
il est inédit. « Il utilisait des termes normaux, comme des expressions Village où peintres et poètes s’enivrent allègrement. Au critique,
venues du monde du base-ball, se souvient Rosalind E. Krauss, nous il raconte l’avancement des œuvres dont il lui a déjà parlé dans les
étions fascinés. Dans ses textes, il exprimait un enthousiasme sans innombrables cartes postales qu’ils s’échangent. Il n’a pas besoin de
équivalent. » Elle-même, alors étudiante, va souvent le voir dans lui demander son avis. Greenberg le lui donne de lui-même. « Quand
Cour tesy of the Dedalus Foundation Archives. Licensed by VAGA at Ar tists Rights Society (ARS), NY. ADAGP, Paris 2024

son appartement de l’Upper West Side. Elle l’écoute parler, admire il visitait l’atelier d’un artiste, il donnait des recommandations pré-
ses analyses, même si elle sort souvent écœurée par son soutien à cises, explique Michael Brenson, auteur d’une biographie de David
la guerre du Vietnam ou par sa misogynie viscérale. Smith (David Smith: The Art and Life of a Transformational Sculptor,
Quand Clement Greenberg passe le seuil d’une galerie, les proprié- Picador, non traduit). Ça oui, ça non. S’il ne suivait pas ses conseils,
taires tremblent. Ses avis sont tranchés, tranchants. Le marché suit il le lui reprochait ensuite. » Willem de Kooning, qui délaissera un
ses goûts. Au cours des soirées où se rassemble le petit monde de temps l’abstrait pour le figuratif, jugé sans intérêt par Clement
l’art, il se tient souvent à l’écart, ne desserre guère ses lèvres our- Greenberg, en paiera le prix. En ce qui concerne le travail de David
lées, sinon pour décerner satisfecit et critiques. Quand il est Smith, il aime tout. Sauf les sculptures peintes.
enthousiaste, une carrière peut prendre son envol. Ainsi, s’il n’a pas « Mon père était en recherche permanente, se souvient Rebecca
découvert Jackson Pollock, ses compliments au sujet du plasticien Smith. Il aimait couvrir ses œuvres de blanc, puis il les laissait ainsi
torturé et de ses « peintures abstraites les plus fortes (…) jamais vues pendant des mois comme en jachère. » Il lui arrive également de
chez un Américain » ont beaucoup fait pour lui. Alors, quand il écrit, peindre le métal en rouge ou en jaune… À l’image des statues
dans The Nation, en 1943, que David Smith est en passe de devenir antiques, autrefois peinturlurées, à la limite du criard. « La sculp-
« l’un des plus grands artistes américains », le plasticien de 36 ans ne ture contemporaine a fait peu de cas de la couleur, alors même que
peut rêver meilleure accolade. Une amitié naît entre le New-Yorkais celle-ci a été un facteur important dans les meilleures périodes de
toujours en costume et l’artiste en bleu de travail. Au début des l’histoire, écrivait David Smith en 1940 dans la revue Architectural
années 1930, ce dernier a acheté un terrain de 32 hectares à Bolton Record, citant notamment les époques gréco-romaines, précolom-
Landing, dans le nord-est de l’État de New York. Après la in de la biennes et égyptiennes. Pourtant, depuis des siècles, les bronzes ont
seconde guerre mondiale, quand les journaux assurent qu’une été tristement noirs et le marbre, tristement blanc. » Il citait la cou-
guerre nucléaire est imminente, David Smith fuit la ville, comme leur présente sur les objets du quotidien, « les scies à métaux et les
beaucoup de citadins bohèmes, s’installe sur ce terrain et fonde automobiles », et les devantures « des stations d’essence, des stands
une famille. Avec son épouse et ses deux illes adorées, il vit en de hamburgers et les casseroles ».
autosufisance grâce à son potager, lit sans cesse. Dans les champs, De quoi ulcérer Clement Greenberg. Pour ce dernier, le début du
il installe ses majestueuses constructions ain, selon sa ille Rebecca XXe siècle a vu les avant-gardes exploser les formes, les genres.
Smith, « de pouvoir regarder chaque œuvre en relation avec la En ce nouvel âge de l’art dont il est le scribe, « Clem » estime que la
nature, les montagnes, ainsi qu’avec les autres sculptures ». personnalité de l’artiste, son état d’esprit, ses origines n’ont aucune
Une fois par mois, il fait huit heures de route vers New York, où l’ap- importance. Seule compte l’œuvre face à lui. Il jure que la peinture
partement de « Clem » est une étape obligatoire, au même titre que doit être non seulement abstraite, mais puissante, faite de

35
LE M AG A ZINE

coups de pinceau vifs. Et que la sculpture se doit d’être neutre, mort, sa gratitude à l’égard de Greenberg. C’est lui, assure Rosalind
sans apprêts. Le reste n’est qu’artiice, décoration, kitsch. En 1951, E. Krauss aujourd’hui, qui exécute alors ses ordres et modiie cinq
il a été jusqu’à demander à Smith l’autorisation de retirer la pein- sculptures en catimini. Mais il y a aussi un intrus : le photographe
ture d’une œuvre que son ami lui a offerte. « Elle devrait être noire », Dan Budnik. David Smith et lui se sont rencontrés en 1962 et, très
a-t-il écrit. La réponse est inconnue. Mais, en 1960, le même Smith vite, se sont liés d’amitié. Le photoreporter travaille alors à une
a publiquement réagi au fait que Leo Castelli, l’immense galeriste série de portraits d’artistes de l’expressionnisme abstrait. En 1963,
new-yorkais, a fait enlever la peinture rouge d’une sculpture en ses images de David Smith dans un Bolton Landing enneigé ont
vente dans sa galerie, jugeant qu’elle trouverait plus facilement pre- été publiées dans Life Magazine. Après l’accident de voiture fatal,
neur. « Du vandalisme » et « du gâchis », s’est insurgé l’artiste dans en mai 1965, il continue à venir prendre des photos. Le parc n’a
une lettre publique, estimant que l’œuvre n’était plus la même et alors pas de clôture et Dan Budnik s’y promène sans demander la
que sa valeur se réduisait à « 27 kilos de ferraille ». Selon l’historien permission à personne. Quand on a couvert les atrocités du régime
d’art Michael Brenson, « David Smith était incroyablement libre. de Batista à Cuba ou les violences policières contre les militants
Il avait fait de la peinture, de la photographie. Au cours de ses der- pour les droits civiques, on n’a peur de rien.
nières années, il avait même dessiné des nus. Il y avait quelque chose C’est lui qui, au début des années 1970, montre ses images de cinq
d’impur, de spontané, dans son approche, alors même que Greenberg sculptures altérées, rouillées, dépouillées de leur peinture à Betsy
avait une obsession de la pureté, de la rigueur. » Baker, la rédactrice en cheffe d’Art in America, qui les donne à
David Smith meurt en 1965. « “Clem” a tout de suite pris à bras-le- Rosalind E. Krauss. Quand l’article de cette dernière paraît, révélant
corps la succession, explique Rebecca Smith. Ma sœur et moi étions le méfait de « Clem », le scandale est énorme. « L’idée qu’un homme
enfants, notre mère nous élevait. Il a joué un rôle majeur. » Le cri- dont la mission est de protéger des œuvres les abîme était inconce-
tique d’art n’écrit plus autant qu’autrefois. Il fait le tour des campus vable. Et que cette même personne soit Greenberg, la signature la plus
pour donner des conférences. Mais il a toujours l’œuvre de son ami respectée de l’époque, c’était surréel », explique Michael Brenson.
en tête. Il active ses réseaux. Quand il a vent d’une exposition de Celle par qui le scandale est arrivé se souvient de l’écho de son texte :
sculptures en préparation, il fait en sorte qu’un Smith soit inclus. « On découvrait que cette igure totémique n’était au fond qu’un
Il gère la vente des œuvres, sait lesquelles offrir aux institutions, ain traître, un faussaire. » Sur les campus, dans les rédactions des jour-
de leur garantir une postérité. Les deux autres ayants droit n’ont naux, les bureaux des musées et les galeries, on s’écharpe. Clement
pas vraiment de rôle. L’avocat Ira Lowe se contente de l’aspect pure- Greenberg a-t-il eu raison ? Certains, les plus anciens, assurent que
ment juridique et Robert Motherwell, tourmenté, se tient éloigné. c’est pour le mieux, que les sculptures peintes valent moins cher et
À Bolton Landing, « Clem » a un allié : Leon Pratt, un ancien assis- que le critique a agi pour protéger l’ensemble. D’autres renché-
tant de David Smith, qui, selon Rosalind E. Krauss, « vivait dans rissent en rappelant que David Smith laissait parfois ses œuvres
une sorte de veuvage. Il défendait jalousement tout ce qui avait trait peintes pour les modiier ensuite et que les cinq statues probléma-
à Smith, se vivait comme le seul à détenir la vérité. » Il est aussi sous tiques n’étaient que « des brouillons ». Mais alors, quid du respect de
la coupe du critique. Comme si Smith lui avait légué, à travers la l’œuvre, répondent les autres ? Comment « Clem » a-t-il pu oser ?

Primo Piano III


(1962, à gauche)

Jerr y L. Thompson. 2024 The Estate of David Smith/Licensed by VAGA at Ar tists Rights Society (ARS), NY. ADAGP, Paris 2024
et Sentinel V
(1959), de David
Smith, à Bolton
Landing (État
de New York).

Page de droite,
Groupe de
sculptures
dans le champ
inférieur, Bolton
Landing (1961).

36
Rosalind E. Krauss estime qu’il a agi ainsi « parce qu’il pensait avoir plus pour les grands formats. Les cinq œuvres altérées par
le droit de le faire. Il était incroyablement pervers et personne ne Greenberg, dont la cote est aussi élevée que les autres, sont
pouvait l’arrêter ». Le critique serait devenu ivre de son propre aujourd’hui en partie chez des collectionneurs, en partie à Bolton
pouvoir. Il ne pensait qu’à l’art, qu’il mettait plus haut que tout. Landing, propriété des ayants droit de David Smith.
Pendant des décennies, il se serait épuisé à défendre sa propre Dans les années 1980, « Clem » est définitivement devenu un
vision de la peinture, de la sculpture. Son obsession l’a perdu. homme du passé. Selon Sarah Hamill, professeure d’histoire de
l’art au Sarah Lawrence College et spécialiste de David Smith, « le

LE
14 septembre 1974, dans le New York monde a changé, la grille de lecture de Greenberg est devenue
Times, Clement Greenberg reconnaît caduque ». Dans les galeries new-yorkaises, des plasticiens,
avoir demandé à Leon Pratt, mort comme les minimalistes Dan Flavin ou Donald Judd, mêlent
entre-temps, de modifier les sculp- désormais peinture et sculpture. La couleur est partout. Quant
tures. Il assume aussi la responsabilité aux artistes conceptuels, ils se moquent de la forme et lui pré-
du fait que certaines œuvres aient été fèrent le fond. « Le contexte autour de la création des œuvres a
laissées à l’air libre afin qu’elles commencé à compter », observe Sarah Hamill. Le féminisme, les
rouillent. Dans le quotidien, une autre revendications identitaires et homosexuelles, le militantisme
plume du milieu, Hilton Kramer, rend s’installent pour de bon dans l’art. « Clem » est horriié. Une nou-
compte du débat et avance que Smith velle génération d’artistes obtient le soutien de critiques qui la
n’est jamais parvenu à son objectif de comprennent et savent lui parler. Rosalind E. Krauss en fait partie.
rivaliser avec la force des statues colorées antiques : « Le fait qu’il « Clem » la détestera jusqu’à sa mort, en 1994, à l’âge de 85 ans.
n’ait cessé, dans ses dernières années, de peindre, de décaper et de Celle-ci se sent toujours coupable. « Mon article n’était pas destiné
repeindre ces œuvres laisse à penser que Smith lui-même était rare- à l’attaquer personnellement. C’était un travail critique, une
ment satisfait du résultat. » Pour autant, il écrit : « Entre la réalisation rélexion sur le rapport de notre époque à la couleur et à la forme. »
partielle de l’ambition de Smith et sa révision radicale par Aujourd’hui encore, l’octogénaire lui voue de l’admiration.
M. Greenberg, on préfère naturellement la version de l’artiste. Même « Quand je relis ses textes, je suis frappée par sa capacité à exprimer
une œuvre incomplète d’un grand artiste est préférable aux révisions la force d’une œuvre en si peu de mots. Quand on passe après lui,
d’une main étrangère. » Greenberg change de statut. Les étudiants, on ne produit guère plus que du verbiage. » Dans la vie aussi, il avait
certes prompts à la contestation pendant la décennie 1970, le huent l’art de la concision. Des années après la parution de son article,
pendant ses conférences. En 1979, Greenberg se retire et les illes alors que Rosalind E. Krauss se rend sur le campus de Berkeley,
Smith, devenues adultes deviennent les ayants droit oficielles. en Californie, pour une conférence, elle repère Clement Greenberg
Aujourd’hui, David Smith est un artiste chéri des salles de ventes, attendant l’ascenseur dans le lobby de l’hôtel où elle est descen-
où ses sculptures métalliques dépassent le million d’euros pour due. Il la remarque et lance : « Et merde ! » Les portes s’ouvrent et
les petits formats (hauts de 50 centimètres) et quatre ou cinq fois « Clem » disparaît. Seul avec sa fureur.

“L’idée qu’un homme dont


la mission est de protéger
des œuvres les abîme
était inconcevable. Et que
cette même personne soit
David Smith. 2024 The Estate of David Smith/Licensed by VAGA at Ar tists Rights Society (ARS), NY

Greenberg, la signature
la plus respectée de l’époque,
c’était surréel.”
Michael Brenson, historien de l’art
PA Images/Alamy Stock Photo/

Dans les
années 1950,
une famille en route
Hoxton Mini Press

pour Bournemouth,
dans le Dorset, fait un
arrêt forcé à côté de
son véhicule
en panne.
LE PORTFOLIO

DÉJEUNERS SUR L’HERBE

CONTRE VENTS ET MARÉES.


Moment de partage, le pique-nique est une
pratique à la fois universelle et propre à chaque
culture. “M” donne à voir ce rituel à travers le
regard de photographes. Chez les Britanniques,
cette tradition a quelque chose de sacré. Sous
l’averse, sur un bout d’herbe entre deux routes
ou assaillis par des daims… Les sujets de Sa
Majesté réunis dans le recueil “A Very British
Picnic” offrent une illustration savoureuse de
leur legme à toute épreuve.
Texte Guillaume DELACROIX
LE PORTFOLIO

LES ANGLAIS possèdent ce talent tou- voilà quelques années le Great British Mag (une
jours curieux, vu de ce côté-ci de la Manche, publication en ligne qui entend éclairer les étu-
d’affronter les éléments hostiles sans bargui- diants étrangers sur les institutions et les us et
gner. Jamais une averse ou un thermomètre coutumes britanniques). Quand les nuages pré-
anormalement bas ne les feront renoncer à leurs tendent gâcher la partie, on y va quand même,
loisirs, surtout s’il s’agit d’aller déjeuner au telle cette brochette de citoyens hardis qui, sur
grand air, ainsi qu’en témoignent ces images du une photo des années 1970, souhaitent proiter
XXe siècle issues de l’ouvrage A Very British de la plage coûte que coûte, sous une bruine que
Picnic, paru chez l’éditeur anglais Hoxton Mini l’on devine. Les fesses posées sur des chaises

Bob Thomas Spor ts Photography/Getty Images/Hoxton Mini Press


Press. Comment ne pas être incrédule à la vue de camping, ils ont tendu au-dessus de leurs
de ce groupe de guides scoutes immortalisées têtes une longue bâche et devisent comme si
en juillet 1937, impassibles tandis que des halle- de rien n’était, dans l’attente de l’éclaircie qui
bardes s’abattent sur leurs épaules ? Assises les autorisera à ouvrir leur panier d’osier. On
dans les herbes folles de Richmond Park, notera la transparence du plastique, destinée à
immense poumon vert londonien qui sépare ne pas obturer la vue sur la mer.
Twickenham de Wimbledon, les pique- La bonne humeur semble également de mise
niqueuses tiennent bon. Peut-être grâce aux dans l’habitacle de cette auto stationnée en 1981
daims qui font la réputation du lieu et qui, atti- en bordure du club de polo de Cowdray Park, sur
rés par les odeurs de nourriture, distraient ces la route de Portsmouth. Plus précautionneux, les
dames des vilaines intempéries. pique-niqueurs se sont mis à l’abri lorsque, à la
« En théorie, un pique-nique britannique classique mi-temps du match de polo, la pause lunch a été
consiste à se rendre avec des amis dans un espace gratifiée d’un déluge. Les bouteilles posées en
extérieur ensoleillé, tel qu’un parc ou une plage, équilibre sur le toit du véhicule déient la météo
pour manger, boire et se rencontrer », expliquait de ce repas bien humide. En général, on trouve au

40
menu d’une telle virée les fameux œufs écossais,
œufs durs enroulés dans du jambon et panés, des
tourtes à la saucisse, des quiches et des chips.
Il ne faudrait pas croire pour autant que la version
british du pique-nique est toujours minutieuse-
ment programmée. Dans un décor années 1950,
un couple et son ils se résolvent à déjeuner sur
une couverture au bord de la chaussée, parce que
l’embrayage du véhicule familial a lâché sur la
route des vacances. Le plus étonnant réside dans
l’élégance dont ils ne se départent pas, costume
pour monsieur, tailleur pour madame, joli sac à
Homer Sykes/Alamy Stock Photo/Hoxton Mini Press

main, service à thé scintillant… Tous trois se ren-


daient à Bournemouth, station balnéaire du
comté de Dorset. Ils séjourneront là cinq jours
durant, dans leur caravane, avant d’être remor-
qués vers leur domicile… Autre pique-nique sous Page de gauche,
climat maussade, celui de 1985 saisi à Southwold, sur une plage
dans le comté de Suffolk. Cette famille avec anglaise,
en 1970.
quatre enfants s’est résignée à se poser sur un
banc, vraisemblablement sur le front de mer. Le Ci-dessus, dans
sable était sans doute trop mouillé ce jour-là. la ville côtière
de Southwold,
dans le Suffolk,
A VERY BRITISH PICNIC, HOXTON MINI PRESS, 144 P., 21,95 €. en 1980.
TopFoto/Hoxton Mini Press
LE PORTFOLIO

Dans Richmond
Park, le plus
grand parc de
Londres, des
daims s’invitent
au pique-nique
d’un groupe
de scoutes,
le 10 juillet 1937.

43
44
LE PORTFOLIO

Geogphotos/Alamy Stock Photo/Hoxton Mini Press


Homer Sykes/Alamy Stock Photo/Hoxton Mini Press

Page de gauche,
pause au bord
d’une route des
South Downs,
dans le Sussex,
en 1962.

Ci-dessus,
des pique-
niqueurs
s’abritent
en bordure du
terrain de polo
de Cowdray Park,
dans le Sussex,
en 1981.
LE PORTFOLIO

Repas de quartier
à l’occasion du
jubilé d’argent
de la reine
Elizabeth II,
le 7 juin 1977,
à Seaham, dans
le comté de
Durham.

46
Alamy Stock Photo/Hoxton Mini Press
Alain Chamfort, Rachida Brakni, Antoine Reinartz, Karim Rissouli,
Zaho de Sagazan, Adeline Grattard, Claire Tabouret… Retrouvez les invités
du “Goût de M” sur lemonde.fr/le-gout-de-m
Le podcast “Le Goût de M” est disponible gratuitement sur toutes les plates-formes.
LE GOÛT

Nicolas Malleville
et son épouse,
Francesca
Bonato, chez eux,
à Bora Bora,
à l’été 2023.

La botanique secrète d’un couple NOMADE.


TOUT L’ÉTÉ “M” S’INVITE AUPRÈS DE FAM ILLES OÙ L’ON TRAVAILLE ENSEM BLE.
Stephen Kent Johnson

PARTAGEANT LEUR VIE ENTRE LE M EXIQUE ET LA POLYNÉSIE FRANÇAISE, NICOLAS


MALLEVILLE ET SON ÉPOUSE, FRANCESCA BONATO, COM POSENT DES PARFUMS
NATURELS À PARTIR DES ESSENCES LOCALES. ÉGALEM ENT À LA TÊTE D’HÔTELS
DE CHARM E CONFIDENTIELS, ILS SURPRENNENT EN S’ASSOCIANT CET ÉTÉ
Texte Marie GODFRAIN AVEC LA LIGNE MAISON DU GÉANT DE LA FAST FASHION H&M.

49
Ci-contre et page de
droite, des produits
de la collaboration
Coqui Coqui × H&M
Home (disponibles
en août) ; à droite,
vue de la résidence
Coqui Coqui à Cobá.
Ci-dessous, l’entrée
de l’hôtel Coqui
Coqui à Cobá, dans
le Yucatán
(Mexique).

EN 1766, le 15 novembre précisément, Louis-Antoine de Bougainville


embarque avec le botaniste Philibert Commerson pour un tour du monde à
visée scientiique. L’Amérique du Sud, le Paciique, l’Indonésie… Au cours de
ce long voyage, l’explorateur se prend de passion pour des espèces végétales
inconnues en Europe et baptise l’une d’elles d’après son nom : le bougainvil-
lier. L’ex-mannequin Nicolas Malleville a-t-il pensé au navigateur français
quand il a découvert, en 1999, ébloui, la riche végétation de la Polynésie, à
l’occasion d’une séance photo ? Un coup de foudre qui ravive instantanément
l’intérêt de cet ancien étudiant en paysagisme et design pour la botanique.
Vingt-cinq ans plus tard, la spécialité du quadragénaire argentin est d’élabo-
rer des senteurs unisexes, subtilement exotiques, à base d’ingrédients natu-
rels, pour créer des eaux de parfum, huiles pour le corps ou le bain, savons
et bougies parfumées, siglés Coqui Coqui. Derrière ce nom à la sonorité
enfantine se cache aussi une demi-douzaine d’hôtels de charme, que Nicolas
Malleville a fondés avec son épouse, Francesca, entre les années 2000 et
2010. Des adresses basées dans la région du Yucatán, au Mexique, où ce
couple et leurs trois enfants, désormais ancrés à Bora Bora, passent encore
une partie de l’année. Bien que tous différents, construits et décorés en fonc-
tion de leur environnement, ces établissements à taille humaine dessinent
un univers cohérent, très original. Un mélange d’authenticité, de rafinement Adrian Gaut. Juan Hernandez et Mauricio De La Garza

et de durabilité qui fait l’empreinte Coqui Coqui et préigurait, il y a plus de


vingt ans déjà, ce que l’industrie hôtelière cherche à proposer aujourd’hui…
« Depuis que nous avons commencé, nous avons reçu deux propositions de
rachat de Coqui Coqui, au tout début et récemment, mais nous tenons absolu-
ment à rester indépendants, ce qui est possible avec l’aide de notre famille. Par
exemple, c’est le beau-frère de Nicolas, avocat, qui s’occupe de la gestion de
l’entreprise », explique Francesca Bonato-Malleville.
C’est à Tulum, sur la Riviera Maya, dans le Yucatán, qu’a germé cette aven-
ture entrepreneuriale. En 2002, alors qu’il ne s’épanouit plus vraiment dans
sa carrière de mannequin (pour Burberry, DKNY ou Gucci) et sa vie à New
York, secoué par les attentats du 11-Septembre, Nicolas Malleville tombe

50
LE GOÛT

amoureux de ce coin du Quintana Roo. Déroulant des kilomètres de plages parfumeur, Nicolas Malleville se charge de la partie architecture, tandis
paradisiaques, Tulum n’est pas encore le spot tapageur, décor de contenus que Francesca Bonato-Malleville dirige la stratégie commerciale et la
Instagram pour une horde d’inluenceurs, qu’il inira par devenir… Au début direction artistique. En 2009, ils investissent à Merida une adresse pro-
des années 2000, les initiés y viennent surtout pour admirer les « sept cou- posant une suite unique, qu’ils baptisent L’Épicerie. Les lourdes tentures
leurs de bleu » de la mer des Caraïbes et fouler ce sable étonnamment frais, et les miroirs anciens aux cadres dorés évoquent l’opulence baroque asso-
dont on dit en plaisantant qu’il est climatisé. La destination comprend alors ciée à l’histoire de la capitale du Yucatán. Puis, en 2015, la marque s’ins-
peu d’hôtels et la plupart des visiteurs dorment sur la plage, dans un hamac talle à Izamal, le village où l’on fabrique de sublimes hamacs, à travers la
tendu entre deux palmiers. Nicolas Malleville construit une petite bâtisse Casa de los Santos. La décoration y fait la part belle aux éléments mys-
tout en pierre, face aux vagues : « Après avoir tant voyagé et connu tellement tiques et religieux – la ville est peinte en jaune soleil depuis 1993 et une
d’endroits différents, j’ai trouvé que ce lieu correspondait à mes goûts et à visite du pape Jean Paul II. Mais c’est à Valladolid, ancienne ville coloniale
mes valeurs. » aux murs colorés, rues rectilignes et églises baroques, que les Malleville
C’est là qu’il commence à réléchir à la création de senteurs, à partir d’es- et leurs enfants ont vécu pendant douze ans. Leur ancien domicile, une
sences naturelles locales, et crée Coco Coco, un parfum inspiré de Sian Ka’an, demeure franciscaine de 1545 dotée de quatre chambres, est aujourd’hui
la réserve naturelle toute proche. Quand il évoque cette période de sa vie, on une maison d’hôte, Meson de Malleville, tout en carrelages mauresques,
visualise Yves Montand en parfumeur solitaire dans Le Sauvage, de Jean-Paul hauts plafonds bardés de poutres en bois, meubles rustiques et lustres en
Rappeneau… En 2003, ce n’est pas Catherine Deneuve qu’il croise sur la plage cristal. Un peu plus loin, sur la Calzada de los Frailes, une artère très
mexicaine, mais Francesca Bonato, une jeune journaliste milanaise spéciali- fréquentée, un autre bâtiment historique abrite une perfumería Coqui
sée dans les sujets sur le voyage. Très vite, l’histoire d’amour devient aussi Coqui, une suite et un spa, dans un jardin exotique que l’on imagine
une histoire créative et la petite maison blanche, d’abord louée à des amis, surveillé de près par le parfumeur argentin. C’est d’ailleurs ici qu’il a
se transforme en hôtel conidentiel baptisé Coqui Coqui. Son architecture installé son laboratoire et signé la fragrance Flor de mayo, une composi-
brute, d’une élégante rusticité, ses petites terrasses ensoleillées et ses tion originale à base de frangipanier et de jasmin : « Les frères franciscains
chambres fraîches, décorées de meubles en bois fabriqués localement et de m’ont beaucoup inspiré, avec leurs ouvrages consacrés à la botanique,
linge de lit en lin, décliné dans des tons bruns et grèges – une esthétique très notamment pour l’emploi de la tubéreuse. ».
éloignée de la décoration mexicaine chamarrée typique ou du minimalisme En 2017, Francesca et Nicolas Malleville inaugurent un autre lieu, très diffé-
froid des resorts gigantesques de Playa del Carmen ou de Cancún – en font rent, à moins de 50 kilomètres de Tulum. À Cobá, village niché dans la jungle
le repaire de la scène mode internationale. Entre deux fashion weeks, on y du Yucatán, on peut entendre les toucans et imaginer des jaguars rôder à la
croise Kate Moss ou Riccardo Tisci. Un restaurant improvisé permet aux nuit tombée. Le couple achète un terrain planté de palmiers, au bord du lac
clients de passage qui longent la plage d’un bout à l’autre de déguster une peuplé de crocodiles. Inspiré par les ruines mayas du site historique voisin,
salade d’épinards à la mangue, des tacos végétariens ou des tisanes maison. Nicolas Malleville va bâtir deux immenses bâtiments de forme pyramidale
On peut aussi se faire masser avec des huiles parfumées à l’agave dans l’es- en pierre calcaire, dont on pourrait croire qu’il s’agit de constructions
pace bien-être, qui n’a rien à envier aux spas des hôtels de luxe. anciennes. Un site spectaculaire qui dispose d’une piscine translucide,

EN
2006, Nicolas Malleville crée Coqui Coqui La Perfumería,
une ligne de parfums, colognes et huiles parfumées, dont
une composition à la leur d’oranger qui devient rapide-
ment un best-seller et sera vendue un temps chez Colette,
le concept store parisien. Au il du temps, la petite bou-
tique du Coqui Coqui de Tulum, associée à un spa, s’enrichira de nouvelles
références parfumées (Maderas infusé de bois de santal, Menli, un mélange
tonique de menthe et de citron, Tabaco, à base de feuilles de tabac comme
son nom l’indique), mais aussi de bijoux, sacs, ceintures, châles et autres
accessoires réalisés par des artisans de la région, que Francesca déniche ou
dessine. C’est là qu’Evelina Kravaev Söderberg, designer suédoise à la tête
de la création et du design de l’enseigne H&M Home, découvre la marque
en tant que cliente et rencontre le couple, bien avant de leur proposer la
création d’une collection capsule, disponible en ligne et en boutique à
partir du 8 août. Depuis le lancement de H&M Home, en 2009, Evelina
Kravaev Söderberg s’est attachée à lancer régulièrement des collaborations
avec des créateurs – de Jonathan Adler à Diane von Fürstenberg –, des
femmes artistes américaines ou sud-africaines, aussi bien que des marques
conidentielles. « Nous entendons “home” au sens large, précise-t-elle. Il n’est
pas forcément question de mobilier mais de tout ce qui constitue l’essence de
la maison. Avec Coqui Coqui, nous voulions surprendre les clients et raconter
l’histoire de ce couple extraordinaire à travers une expérience sensorielle
idèle à leur mode de vie. »
Le mode de vie des Bonato-Malleville est synonyme de nomadisme chic,
sur un territoire resserré qui offre de multiples facettes, entre paysages
naturels stupéiants et sites antiques, à commencer par les célèbres ruines
mayas ou les cénotes d’eau fraîche. « Des plages de Tulum aux haciendas
de la région du Yucatán, c’était assez fantastique de pouvoir voyager entre
tous ces lieux en seulement trois heures. Mais, après trois jours sur la plage,
je commençais à m’ennuyer et j’avais envie d’aller dans la jungle et, après
trois jours passés dans la jungle, j’avais envie d’aller en ville… », s’amuse
le parfumeur. Peu à peu, le couple se met en tête d’ouvrir d’autres
Adrian Gaut

concepts hôteliers, relétant les différents visages de la région, avec, tou-


jours, en il rouge, une parfumerie et un spa. En plus de son activité de
LE GOÛT

En 2023, le couple a inauguré une


boutique de parfums à Menton, où
il a reconstitué, dans une ruelle de la
vieille ville, l’univers des “perfumerías”
mexicaines. “Nous nous installons
toujours là où il y a une culture du
parfum. En fait, nous explorons
les hémisphères par la botanique”,
détaille Francesca Bonato.

d’une parfumerie et de plusieurs chambres – dont une suite pour cinq


personnes avec piscine privée. L’aménagement des espaces, béton ciré au
sol, toits en palme, murs en adobe et mobilier sombre, évoque la simplicité
à la fois rustique et rafinée du Coqui Coqui de Tulum, qui a fermé ses portes
en 2016, à la suite d’un bras de fer avec les autorités locales. Un choc pour les
habitués, tristes de voir disparaître cette adresse à laquelle l’aura de la plage
la plus célèbre du Quintana Roo devait tant.
Mais Nicolas Malleville n’a jamais oublié la Polynésie. Toujours en 2016, il met
le cap en famille sur Bora Bora, pour s’y installer une grande partie de l’année.
Les îles de la Société ont inspiré au couple de nouvelles fragrances dont
Fleurs des îles et une série de Vétyvers, et leur lieu de vie bordant la mer
s’ouvre parfois au public pour des ateliers – mais pas encore aux vacanciers.
« C’est un environnement didactique autour des parfums que peuvent manipu-
ler les visiteurs », explique Francesca Bonato, qui collecte les leurs de monoï
et les laisse macérer pendant quarante jours dans l’huile de coco avant de la
iltrer et d’en faire un onguent de beauté pour la peau et les cheveux.
Ce double regard de parfumeurs et d’ambassadeurs d’un lifestyle nomade
et élégant a donné lieu à la collection lancée par H&M Home ces jours-ci,
inspirés des essentiels de Coqui Coqui. Sont nés deux parfums exclusifs
et comme toujours unisexes, Fleur de Yucatán et Vétyvers du Paciique,
déclinés aussi en bougies et en diffuseurs pour la maison. « Le premier est
un mélange d’herbes, de leurs, de fruits, de bois et de racines issus de la
péninsule mexicaine, et le second est une association de basilic, d’ylang-
ylang et de tubéreuse, en hommage aux îles de la Société », explique leur
créateur. À ces fragrances inédites s’ajoutent vingt-six objets célébrant
l’art du voyage d’après le couple italo-argentin. Un kimono dont l’im-
primé reprend les fleurs des fragrances de la collection, un drap de
plage XXL au vert sombre inspiré de celui de la montagne de Bora Bora,
un service à thé en porcelaine, clin d’œil à l’univers des résidences Coqui
Coqui… « Nous étions excités à l’idée de travailler avec des professionnels,
car nous nous demandons toujours ce qui se passe hors de notre bulle
artisanale du bout du monde, poursuit Nicolas Malleville. Avec les équipes
de H&M, nous avons beaucoup appris, notamment en visitant des labora-
toires de parfums à Grasse. »
Quelle sera la prochaine escale du Coqui Coqui ? L’Indonésie ? L’Amérique
du Sud ? Non : les Rivieras française et italienne. En 2023, le couple a inau-
guré une petite boutique de parfums à Menton (Alpes-Maritimes), où il a
Mauricio De La Garza. Juan Hernandez.

reconstitué, dans une ruelle de la vieille ville, l’univers des perfumerías


mexicaines quasiment à la lettre. Grands miroirs vénitiens, napperons en
dentelles, boiseries… Pour un peu, on se croirait à Valladolid. « Nous nous
installons toujours là où il y a une culture du parfum, comme ici, dans la
région de Grasse. En fait, nous explorons les hémisphères par la botanique »,
détaille Francesca Bonato. Une autre adresse pourrait ouvrir justement de
l’autre côté de la frontière italienne, à Grimaldi, pas très loin du célèbre
jardin Hanbury, à Vintimille. Sûrement l’un des terrains d’exploration pré-
férés de Nicolas Malleville.
L’hôtel Coqui Coqui
de Cobá (Mexique),
inauguré en 2017
et dont l’architecture
s’inspire des
pyramides mayas
voisines.

Page de gauche, une


des suites de l’hôtel
et son restaurant.
Mauricio De La Garza.

53
LE GOÛT

petiteLa
UN PARFUM NOMMÉ… DE GUERLAIN, on retient plutôt l’époque
classique où un parfum exprimait son essence
d’un mot, d’un seul : Mitsouko, Shalimar,
Chamade. Mais on oublie que, dans la période
antérieure, les créations de la maison s’appelaient
Jardin de mon curé, Voilette de madame ou
Mouchoir de monsieur, des noms qui n’expri-
maient pas seulement une idée mais racontaient
une histoire. En choisissant La Petite Robe noire,
Ann Caroline Prazan, alors directrice du marke-
ting, souhaitait revenir à cet âge d’or. Passionnée
de mode depuis ses années passées chez
Balenciaga, elle a pris l’habitude de traîner sous
les arcades du Palais-Royal, à Paris. Il y a là-bas
une boutique atypique, celle de Didier Ludot et
Félix Farrington, où convergent les aicionados de
la mode vintage. Cette institution propose la plus
belle collection de petites robes noires signées
Chanel, Yves Saint Laurent, Rochas ou Dior (celle-
ci a été vendue aux enchères l’an dernier). Cet
essentiel du style est le point de ralliement des
femmes de toutes les générations. Un jour de
l’hiver 2009, en plein développement de l’édition
limitée d’un parfum destiné à rejoindre la collec-
tion exclusive L’Art & la Matière, Ann Caroline
Prazan sort de cette caverne d’Ali Baba avec la
certitude de tenir enin le nom de sa future créa-
tion. « J’ai appelé immédiatement le service juri-
dique pour protéger le nom de La Petite Robe
noire, ce qui a été fait dans le quart d’heure. » Quoi
de mieux que l’une des pièces les plus élégantes
et polyvalentes de la garde-robe pour incarner la
modernité d’une maison de parfum presque plus
parisienne que française. Si ce nom n’est pas évo-
cateur pour une oreille étrangère, chacun a su se
l’approprier à sa manière. On l’appelle simple-
ment pequeña en Espagne, piccola en Italie,
la robe noire ou black dress ailleurs. La composi-
tion, signée Delphine Jelk, a été pensée comme
un vêtement. La rose cousue main est le cœur

robenoire
battant du sillage de la petite robe noire, une rose
sombre, brodée des plus belles notes noires de la
parfumerie : la cerise, le patchouli, la réglisse et
le thé. En faisant le choix malicieux de ce nom
« chanelisant », Ann Caroline Prazan a une idée
en tête : marcher sur les plates-bandes de toutes
ces maisons de couture qui depuis les années 1920
ont décidé de se lancer dans la parfumerie. « Tant
de marques de mode sont venues sur notre terrain,
c’est un juste retour des choses que nous nous
déplacions sur le leur », explique en souriant
l’actuelle directrice art, culture et patrimoine de
Guerlain. Au fond, le parfumeur s’est toujours vu
comme le couturier de l’invisible. La petite robe
noire de Guerlain habille désormais des centaines
de milliers de femmes dans le monde. Pas mal
pour une maison qui n’a jamais dessiné le
moindre vêtement.

Texte Lionel PAILLÈS

54
Spray d’été pour le corps, citronnelle
et géranium, Diptyque, 50 € les
100 ml. diptyqueparis.com
Assistante de la scénographe : Carol Vasques.
Assistant lumière : Marlee Pasinetti

FÉTICHE Onde d’une NUIT d’été. Que porter lors des chaudes soirées estivales ? Ce spray pour le corps
Diptyque a de sérieux atouts pour mettre tout le monde d’accord. Les phobiques des moustiques remercieront l’effet répulsif des essences
de citronnelle, géranium et eucalyptus citron. Les passionnés de fragrances fraîches et réconfortantes seront sous le charme des facettes
douces et leuries de néroli et de leur d’oranger. Les plus esthètes apprécieront le trait de crayon coloré de l’artiste Benjamin Alexandre
Navet qui habille le lacon le temps d’un été. Claire DHOUAILLY — Réalisation Fiona KHALIFA — Photo Eduard SÁNCHEZ RIBOT
— Scénographie Lune KUIPERS
LE GOÛT

UN AIR DE VACANCES

Le PHILTRE
d’amour de
Nancy Sinatra.
En 1966, Nancy Sinatra n’a pas
encore enregistré Somethin’
Stupid avec son père, Frank.
Elle n’en est pas moins l’une des
sensations de la chanson améri-
caine. C’est dans la capitale
britannique qu’elle enregistre son
troisième album studio, le tout sim-
plement nommé Nancy in London,
avec le producteur Lee Hazlewood.
Ce dernier a composé un morceau,
Summer Wine, et l’a chanté en duo
avec Suzi Jane Hokom. Mais il l’en-
registre à nouveau avec Nancy
Sinatra, en 1967. La chanson
raconte l’histoire d’une femme
remarquant les éperons argentés
d’un homme. Elle lui fait boire du
« vin d’été », constitué de « fraises,
de cerises et d’un baiser printanier
d’ange ». L’homme y succombe et
se voit dépouiller de tout, y com-
pris de ses éperons. Mais il en
redemande. Bref, une histoire
mystérieuse et cruelle portée par
la chaleur de la voix des deux inter-
prètes. La chanson restera dans
À L’HORIZONTALE les mémoires. Elle fera l’objet de
plusieurs reprises, notamment par

Bercé par les FLOTS.


L’ÉTÉ, CHACUN CHERCHE SA CHAISE LONGUE. INSPIRÉE DES
Marie Laforêt et Gérard Klein, le
futur Instit’. L’une des versions les
plus adorables est sans conteste
celle de Clara Luciani avec son
compagnon, Alex Kapranos,
EXPÉRIM ENTATIONS M ENÉES DANS LES ANNÉES 1960 PAR CHARLES le chanteur de Franz Ferdinand,
ZUBLENA, CETTE PIÈCE MONOBLOC EN PLASTIQUE SIGNÉE KARIM en 2020, avec un clip tourné
RASHID ÉVOQUE UNE VAGUE QUI ÉPOUSERAIT LE CORPS. dans le désert de los Leones,
au Mexique. Clément GHYS
AU DÉBUT DES ANNÉES 1960, le designer ludiques, souvent imprégnées d’esprit cartoon.
italien Charles Zublena profite de l’engouement « Le concept de Surf, explique-t-il, était une pièce
pour le plastique pour réaliser ses premières monobloc minimale et sensuelle, ondulante, qui
créations dans ce tout jeune matériau. Il multi- épousait le corps humain. Le nom est à double sens :
plie les expérimentations jusqu’à arriver au des- il fait référence au fait de surfer sur Internet tout en
sin d’une ligne pure, une chaise longue en forme se prélassant comme à celui de naviguer sur les rou-
de vague qui équipera toutes les plages du Club leaux. » Un modèle organique dessiné dans un
Med. Sa fabrication par Les Plastiques de geste fluide qui évoque le calme. Une onde douce
Bourgogne s’arrêtera définitivement en 1983, dont la courbe parfaite est rendue possible grâce
mais cette forme que l’on retrouvera au bord de à la maîtrise du rotomoulage que pratique
nombreuses piscines municipales extérieures Vondom depuis ses débuts dans l’usine de Valence.
marquera l’imaginaire collectif. Un processus semi-artisanal pour lequel le plas-
Vinyls/Alamy Stock Photo

En 2010, le designer canado-américain Karim tique à l’état de poudre ou de liquide est injecté
Rashid livre sa déclinaison du modèle avec la dans un moule contre lequel il vient se déposer
chaise Surf, qu’il dessine pour Vondom, le spécia- avant d’être chauffé, puis de refroidir pour durcir et
liste espagnol du mobilier d’extérieur en plastique. prendre son volume final. Marie GODFRAIN
Fan de pop culture, le créateur est amateur de CHAISE SURF, DE KARIM RASHID, VONDOM, 1 000 EUROS.
lignes arrondies ou tranchantes mais toujours VONDOM.COM

56
De haut en bas, bague
Glam’Azone, en or blanc
et diamants, Messika Paris,
2 580 €. messika.com
Bague Zweig, en laiton
bicolore (doré et argenté),
Soeur, 95 €. soeur.fr
Bague Berbere Metric,
Limited Edition No 4, en or
jaune et laque noire, Repossi,
3 550 € (disponible à partir
du 26 février). repossi.com
Bague Charlie, en or blanc et
diamants, Vanrycke, 1 590 €.
vanrycke.com
Assistante de la scénographe : Carol Vasques

Un COUPLE heureux.
Assistant lumière : Marlee Pasinetti

VARIATIONS Qu’il s’agisse d’un solitaire, d’une marguerite ou d’un toi et moi, une bague
peut dificilement se départir de sa dimension romantique et symbolique, scellant souvent un pacte amoureux. Les modèles à double
anneau ne font pas exception. À la in du XIXe siècle et au début du XXe, on les appréciait pour les iançailles et les mariages, avec
leur tige fendue qui, en général, accueillait une pierre de centre. Aujourd’hui, certains joailliers, comme Messika, jouent toujours
sur cette esthétique, mais d’autres maisons contemporaines ont abandonné la gemme pour ne conserver que l’ossature. Ce sont
alors deux traits parallèles de métal – du laiton chez Soeur, de l’or chez Repossi et Vanrycke – qui habillent le doigt, laissant à la
peau un rôle à part entière dans l’allure du bijou. Valentin PÉREZ — Réalisation Fiona KHALIFA — Photo Eduard SÁNCHEZ RIBOT
— Scénographie Lune KUIPERS
Cette robe
Balenciaga Couture
en satin de soie
de Côme teint
et mouchoir de
dentelle, réalisée
d’après un modèle
Callot Sœurs des
années 1930, a été
portée le 6 mai
au Met Gala,
à New York,
par Isabelle
Huppert. Ici dans
les salons couture
de Balenciaga,
à Paris, le 5 juillet.

Page de droite,
l’un des rares
portraits de
la couturière
Marie Callot Gerber,
vers 1925.
LE GOÛT

LA ROBE EN SATIN DE SOIE et noires, corbeille de mariage, man- et laisse la première d’atelier (poste Vionnet, « des Rolls-Royce » quand les
champagne à col haut, avec détail de tilles espagnoles, ruches et plissés, qu’occupera Madeleine Vionnet de rivaux ne produisent que « des Ford ».
dentelle et traîne en pétales longue crêpes-lisses ». Est-ce à son initiative 1901 à 1906) créer le patron. Avant À l’écoute de l’époque, les Callot
de 4 mètres, a fait son effet le 6 mai, que le commerce, dans lequel ses de reprendre, précise et intransi- épousent l’orientalisme. D’abord, le
à New York. À l’occasion du Met Gala, cadettes la rejoignent, s’ouvre à la geante, chaque détail de coupe et japonisme auquel le collectionneur
dîner de charité qu’Anna Wintour, la couture en 1895 ? Toujours est-il de passementerie. Edmond de Goncourt initie Marie
directrice éditoriale monde de Vogue, qu’elle sera la seule des sœurs à faire Partout, les conditions de travail ont Gerber, traduit en déshabillés de soie
transforme chaque année en tapage ses gammes comme couturière, été gommées des hommages pos- ou ceintures façon obi. Puis, dans un
médiatique, Isabelle Huppert est deux ans durant, au sein de l’établis- thumes et des notices biogra- grand fourre-tout cavalier qui passe
apparue, menue et souveraine, dans sement Ronitz & Cie. phiques. Mais une lettre rédigée le pour chic aux yeux des riches
ce vêtement couture. Réalisée par Les débuts valorisent les robes du 4 avril 1898 par deux cents ouvrières, Occidentaux, Callot Sœurs se met à
les ateliers de Balenciaga (dont la soir Louis XV en soie leurie froufrou- retrouvée dans les archives du jour- proposer des « robes pour le thé »,
comédienne est l’égérie depuis tante et les lingeries enrubannées, nal féministe La Fronde, dénonce sortes de kimonos en organza ou aux
2021), la pièce est en fait la réplique avant de céder la place à des robes chez Callot des journées « de dix à « robes phéniciennes » qui mixent
d’un modèle des années 1930 griffé Empire – toujours relevées de den- douze heures » rémunérées « de 3 à sans vergogne références asiatiques
Callot Sœurs, maison de couture et telle en guise de signature, neuve ou 4 francs » et alerte : « Sans appui, et africaines. Elles empruntent aux
fratrie à laquelle Marthe Callot- dénichée chez des antiquaires. nous serons forcées d’être à la merci saris indiens, aux qipaos chinoises,
Bertrand, l’arrière-arrière-grand- L’Exposition universelle de Paris en de nos patronnes qui nous traitent en aux şalvars ottomans, aux burnous
mère de l’actrice française, apparte- 1900, où elles figurent en majesté esclaves. » Les sœurs auraient été algériens… « Les Callot se passionnent,
nait. « Caillot Sors », « Callow aux côtés des créations de couturiers fermes et très dures en affaires. comme Paul Poiret, Mariano Fortuny
Souuurs » : sur le tapis rouge, les comme Jacques Doucet, Jeanne Lorsque, en 1920, Marie Gerber ou Vitali Babani, pour l’idée de l’ail-
commentateurs américains ont eu Paquin ou Maggy Rouff, marque concédera la seule interview de son leurs, souligne Khémaïs Ben Lakhdar,
du mal à prononcer le nom idoine. l’entrée des sœurs dans le grand vivant au mensuel Les Modes, elle le historien et auteur de L’Appropriation
Il s’est, après tout, évanoui depuis si monde : en un an, elles triplent leur fera vraisemblablement moins pour culturelle (Stock). Les mouvements
longtemps… Au point que l’on oublie main-d’œuvre (à six cents employés) bâtir sa légende que pour réclamer orientalistes ne sont alors pas nou-
qu’il fut celui, recontextualise l’histo- et doublent leur chiffre d’affaires une exemption de la taxe de 10 % veaux, les premiers remontant
rien de la mode Olivier Saillard, de (à 4 millions de francs). sur les produits de luxe. « Si donc le
« l’une des maisons qui jouissaient au Broderies de perles et de sequins, gouvernement nous étrangle, il ne
début du XXe siècle d’une prospérité doublures en satin, velours de nous restera qu’à aller travailler à
telle qu’à Paris ses collections figu- soie… « On va chez Callot Sœurs New York. Et que deviendront toutes
raient parmi les plus abondantes et quand on a les moyens de se payer nos gentilles petites ouvrières ? »,
ses ateliers parmi les plus vastes ». les plus beaux tissus et parce qu’on menace-t-elle sans détour.
L’histoire retient que c’est en 1895 sait que la cliente y est reine, résume Allergiques aux mondanités, les
que Callot Sœurs naît comme mai- Jessica Pushor, responsable des Callot n’ont jamais couru les récep-
son de couture au 24 de la rue collections de mode du Musée de tions. Mais, en habillant, au début du
Taitbout, dans le 9e arrondissement l’histoire de Chicago, qui a conservé XXe siècle, les femmes fortunées qui
de Paris, tenue par Marie, Marthe, plus de trente modèles. Chez elles, fréquentent l’Opéra de Paris ou en
Regina et Joséphine, quatre sœurs la femme prime sur la robe. Elles costumant des comédiennes à
nées entre 1857 et 1866. En réalité, sont au service de celles qu’elles Broadway (Marie Tempest, Valeska
Joséphine, qui se donne la mort in habillent. » Si rien n’atteste que Suratt), elles s’assurent une réputa-
1897, « n’a jamais été associée à la Marthe et Regina s’occupent de tion de techniciennes hors pair,
maison », rétablit le consultant en couture, Marie, elle, drape le tissu capables de façonner, selon un
muséographie Maxime Laprade, l’un à même le corps d’une mannequin célèbre bon mot de Madeleine
des rares Français, avec la costumière
Camille Janbon, à avoir consacré une
recherche universitaire à la maison
au cours des vingt-cinq dernières
années. Surtout, cette fratrie sera
dominée par l’aînée, Marie Callot,
devenue Gerber après son mariage,
en 1886. « Pour tout vous dire, j’en
AU FIL DE L’OUBLI

CALLOT Sœurs,
suis à me demander s’il ne serait pas
plus juste de rebaptiser le chapitre
consacré aux Callot par le seul nom de
exotisme
Avec l’aimable autorisation de la librairie Diktats

Marie Gerber », suggère ainsi Roger


Tredre, professeur à l’école Central
Saint Martins, à Londres, qui travaille
sur la troisième édition de The Great
et vieilles dentelles. Texte Valentin PÉREZ
Fashion Designers (Berg Publishers, Photos Marion BERRIN
non traduit), compilation de destins
de couturiers. CES COUTURIÈRES ONT MARQUÉ LA MODE DE LEUR TEMPS. POURTANT,
C’est donc Marie qui, dès 1878, ELLES RESTENT MÉCONNUES. CETTE SEMAINE, DES SŒURS DURES
reprend le magasin familial parisien EN AFFAIRES, DONT LES ROBES DU SOIR AUX INFLUENCES ORIENTALISTES
jusqu’ici tenu par ses parents et dans ET À LA TECHNICITÉ HORS PAIR ONT SÉDUIT, AU TOURNANT DU XXe SIÈCLE,
lequel on trouve « dentelles blanches UNE CLIENTÈLE FORTUNÉE VENUE DU MONDE ENTIER.

59
À gauche, manteau du soir en soie
et laine jacquard, de Callot Sœurs,
années 1920.
Ci-contre, ensemble du soir en satin
de soie ivoire et tulle de soie brodé,
de Callot Sœurs, 1905-1910.
Deux modèles issus des archives de
la Fondation Alaïa, le 6 juin, à Paris.

l’aigre lorsqu’elle commande,


a consigné un entreilet du New York
Times, « entre avril et novembre 1923
pour 246 980 francs de vêtements »
sans régler la note. La maison
attaque. En 1927, un procès solde la
belle amitié, tranche en faveur de
Callot Sœurs et condamne la femme
du monde à la faillite.
Malgré la mort de ses cadettes au
début des années 1920, l’omnipo-
tente Marie Gerber ne se démobilise
pas. A-t-elle entendu ces murmures
qui moquent son goût suranné pour
les dentelles et les broderies ? Elle
réduit en tout cas les ornements,
s’adapte aux motifs cubistes ou Art
déco, introduit le cuir pour des man-
au XVe siècle. Mais la spéciicité de leur puissance (avec des lignes Battenberg, les converties les plus teaux ou des vestes de pilote. Bien
de leur approche est d’aller au-delà de sport, enfant, fourrure, mobilier) et prestigieuses en Europe sont que la reprise de l’activité par son ils
la reprise de motifs ornementaux : de ce goût pour l’exotisme. Aux rejointes par des Américaines, Sud- Pierre maintienne un temps le suc-
c’est la coupe même qu’ils s’appro- meilleurs clients, on donne accès Africaines, Argentines, Japonaises. cès cantonné aux tenues du soir,
prient. Ainsi, ces couturiers délaissent au « salon chinois ». Leurs souliers « Callot détient probablement plus de la mort de la patronne, en 1927,
le corset, qui constituait le centre de glissent sur un tapis évoquant l’em- riches clientes que n’importe quel conjuguée au krach de 1929, mar-
gravité de la silhouette occidentale pereur Kangxi (1654-1722), tandis autre établissement dans le monde », quera les prémices d’une longue déli-
depuis le XVIIIe siècle, pour oser des qu’ils avancent dans l’espace va jusqu’à écrire en 1922 le maga- quescence. En 1937, Callot Sœurs est
formes orientalistes, comme les envahi de peintures sur soie, mobi- zine américain The Ladies’ Home absorbée par la maison Calvet, toutes
manches kimono ou les manteaux lier Louis XV et paravents en laque Journal. Des mondaines aux deux à la peine durant la guerre
chogas indiens. » de Coromandel. Dès 1923, le pre- manières exquises et aux inances avant de fermer, en 1952.
L’emménagement, en 1914, de mier parfum, baptisé La Fille du roi sans limite grâce aux affaires loris- Depuis, « Callot Sœurs a peu intéressé
Callot Sœurs dans l’hôtel particu- de Chine, complétera le tableau. santes de leurs époux, comme Gloria les historiens et n’a jamais eu droit à
lier de 4 500 mètres carrés bâti par De la comédienne française Cécile Morgan Vanderbilt, Abby Aldrich sa grande rétrospective », regrette
l’architecte René Sergent et sis Sorel à l’Allemande Mathilde de Rockefeller ou Hortense Mitchell Arnaud de Lummen. Le directeur
au 9-11 de l’avenue Matignon Weisweiller, épouse du baron Henri Acton, une héritière de Chicago général du fonds d’investissement
(aujourd’hui occupé par Christie’s) de Rothschild, en passant par la dont plus de vingt robes griffées Luvanis, spécialisé dans la relance de
apparaît comme une consécration reine d’Espagne Victoire-Eugénie de Callot Sœurs ont été retrouvées, griffes évanouies (Vever, Moynat,
comme par miracle, en 2015, endor- Vionnet…), détient aujourd’hui la
mies dans des malles Vuitton trou- marque. « Du parfum, un nom très
vées dans une villa lorentine… français, une date de fondation
Mieux encore : peut-être qu’aucune ancienne, un storytelling autour de la
page de publicité dans Vogue n’a fait sororité : beaucoup d’éléments ren-
autant pour la promotion de la mai- draient Callot Sœurs contemporain »,
son que Rita de Acosta Lydig, socia- veut-il croire. Aujourd’hui ne restent
lite américaine d’origine espagnole que quelques robes fatiguées et
Au début du XXe siècle, “des haute en couleur divorcée d’un mil- d’une grande fragilité dans quelques
couturiers délaissent le corset, lionnaire. Souvent, cette amie de
l’intelligentsia parisienne, de Sarah
musées, une plaque scellée au sol en
leur mémoire au 41 de l’avenue
Marion Berrin pour M Le magazine du Monde

qui constituait le centre de gravité Bernhardt à Claude Debussy, fit, Montaigne, adresse de la maison à
de la silhouette
e
occidentale depuis entre deux nuitées au Ritz,
des razzias phénoménales avenue
compter de 1928… Et aussi cette
question du narrateur proustien
le XVIII siècle, pour oser des Matignon. La légende raconte que le dans l’indémodable À l’ombre des
jeunes illes en leurs, paru en 1919 :
formes orientalistes, comme les jour où elle surprit son époux dans le
lit d’une maîtresse à la toilette qu’elle « Mais alors, il y a une différence
manches kimono ou les manteaux jugeait trop négligée, elle la it illico immense entre une toilette de Callot et
celle d’un couturier quelconque ? »
chogas indiens”. envoyer chez Callot Sœurs pour
réparer cet outrage ! Les relations Réponse d’Albertine : « Mais énorme,
Khémaïs Ben Lakhdar, historien chaleureuses tournent en revanche à mon petit bonhomme. »
LE GOÛT

L E C I N É M A D E L’ I TA L I E N PA O L O Univers, un acteur rendu célèbre par un rôle de


SORRENTINO a ceci de précieux qu’il emmène robot dans un ilm de science-iction et qui rêve
le spectateur dans des lieux exceptionnels. Dans d’être reconnu pour autre chose. Et, sensation du
La grande bellezza (2013), sa caméra se prome- ilm, un sosie de Maradona, l’idole de jeunesse de
nait dans les ruelles de Rome, s’arrêtant dans Sorrentino. Obèse, malade, affublé d’un masque à
des palais somptueux. Pour La Main de Dieu oxygène, El pibe de oro (« le gamin en or ») se lance
(2021), elle arpentait Naples, la ville de nais- dans une démonstration de ses talents avec un
sance du cinéaste, et en montrait la folie, le ballon, tel un ier trompe-la-mort.
baroque au quotidien. Entre-temps, en 2015, Massages, saunas, balades en forêt, montagnes
avec Youth, Paolo Sorrentino avait fait un cro- (magiques) aux alentours… Le Waldhaus Flims a
chet par la Suisse. Plus précisément au Waldhaus beau être le théâtre d’une comédie très amère,
Flims, un des plus beaux hôtels du pays. Un éta- il n’en fait pas moins très envie. Alors qu’il sort
blissement cinq étoiles à Flims, près de Coire, de sa zone de confort italienne, Paolo Sorrentino
dans le canton des Grisons. ne peut s’empêcher de montrer l’opulence
De cette bâtisse construite il y a plus de cent cin- du palace : la transparence de l’eau de la piscine,
quante ans, Sorrentino fait le décor de Youth, titre les reflets de l’eau du lac, le tracé parfait des
ironique, car c’est bien de vieillesse dont il est sapins… Se plonger dans cette ambiance, c’est
question, et de jeunesse disparue dont il ne reste mettre ses pas dans ceux des touristes du XIXe et
ÉCRAN TOTAL rien, si ce n’est le souvenir. Michael Caine et Harvey du début du XXe siècle, quand des gens venus de
Keitel jouent deux amis qui s’offrent des vacances toute l’Europe, notamment des artistes et des

La montagne de luxe. L’un est un compositeur à qui on propose


de jouer à l’anniversaire du prince Philip, l’époux
de la reine Elizabeth II. L’autre est réalisateur de
écrivains, se ressourçaient dans les Alpes suisses.
Si Youth n’est pas le récit d’une renaissance, il
peut au moins servir de décor pour le commun

MAGIQUE.
CET ÉTÉ, “M” PASSE LES PORTES
cinéma et travaille au scénario de son dernier ilm,
qu’il estime testamentaire. Autour d’eux gravitent
toutes sortes de personnages étonnants : une Miss
des mortels. Clément GHYS

WALDHAUS FLIMS, VIA DIL PARC 3, 7018 FLIMS, SUISSE.

DES HÔTELS MYTHIQUES


DU CINÉMA. EN 2013, PAOLO
SORRENTINO FAIT DU WALDHAUS
FLIMS, UN HÔTEL MAJESTUEUX
DANS LES ALPES SUISSES, LE
DÉCOR D’UNE COMÉDIE TRÈS
AMÈRE SUR LE TEM PS QUI PASSE.
moritzhoffmann.com

Le Waldhaus
Flims, situé à
1 100 mètres
d’altitude,
a été inauguré
en 1877.

61
LE GOÛT

Texte Camille LABRO


Photos Margaux SENLIS

C’EST DU TOUT CRU La valse à sept temps


de Louis-Philippe RIEL.
PENDANT LES VACANCES, “M” PART À LA RENCONTRE DE CHEFFES
ET DE CHEFS QUI RÉGALENT SANS RECOURIR À LA CUISSON. AIDÉ
DE SA COM PAGNE, M ICKAËLLE CHABAT, LE SOM M ELIER ET CUISINIER
ORIGINAIRE DU QUÉBEC PROPOSE, DANS LE M ERCANTOUR, UNE RICHE
PARTITION ENTRE TERRE ET M ER ACCOM PAGNÉE DE VINS VIVANTS.

ON ARRIVE À L’AUBERGE DE LA ROCHE vieille bâtisse perchée dans un petit village du


le soufle court. L’altitude, sans doute. Peut-être Mercantour à quelques kilomètres de la frontière
aussi parce qu’on a fait le trajet avec l’intrépide italienne. « Quand on a acheté, en 2018, la maison
Mickaëlle Chabat, à toute berzingue sur la route était abandonnée et squattée depuis les
en lacets, mais surtout parce que, à peine arrivés, années 1980, raconte le cuisinier qui cumule les
on est happés par un panorama époustoulant. talents de menuisier, de charpentier et de maçon.
La vue plonge dans la vallée, encadrée de mon- Il n’y avait que les murs et le toit. On a fait terrasser
tagnes enforestées, à nos pieds un jardin bruissant le jardin en restanques ; le reste, on a tout fait nous-
de vie, de leurs, de fruits et d’abeilles et le crépus- mêmes. » Cloisons, huisseries, structures en fer
cule qui repeint le ciel. Il fait doux sur la terrasse forgé de récup’, baignoires et lavabos en pierre
ombragée de vigne et de glycine, c’est l’heure de taillée (à la main), four barbecue à suspension
l’apéro, évidemment, et nous voilà servis d’un dans la cuisine, comptoir et tables en bois massif,
verre de blanc aligoté du Domaine Dandelion, cheminée, terrasse… tout a été construit et agencé
frais, pimpant, chatoyant. S’ensuivra une fabu- par le chef, avec l’aide de quelques copains.
leuse dégustation de vins vivants pour émailler Le résultat est un écrin à la fois sobre et élégant,
le dîner. Des ribambelles de bouteilles vides aux avec cinq chambres et une vingtaine de couverts,
étiquettes bariolées, vestiges de ripailles passées, où le temps se suspend, pour pouvoir porter
décorent d’ailleurs toute la propriété, du potager toute son attention aux paysages, aux mets et aux
au chic spa nordique que le couple vient d’ache- breuvages proposés par les hôtes.
ver en contrebas du jardin. Chaque soir, du vendredi au lundi, Louis-
Pendant six ans, Louis-Philippe Riel et sa com- Philippe Riel et sa seconde, Alice Newman
pagne, Mickaëlle Chabat, ont réhabilité cette (embauchée à la suite du départ d’Alexis Bijaoui,
LES RECETTES DU CHEF

Pour 4 personnes PASTRAMI D’ESPADON,


CRÈME CRUE,
TARTARE D’AGNEAU PETITS POIS
DE LAIT, HUÎTRES 300 g de ventrèche
300 g de selle d’agneau, d’espadon,
3 huîtres, 50 g de sel,
12 amandes fraîches, 25 g de sucre,
jus d’un citron, 100 g de crème fraîche crue,
huile d’olive, 30 g de yaourt entier,
5 g de moutarde, jus de ½ citron,
2 grappes de groseilles 200 g de petits pois frais,
blanches, 60 ml d’huile à la feuille
pousses d’herbes du jardin : de figuier,
agastache, aneth, cébette… fenouil bronze, tagetes,
fleurs du jardin.
Faire tremper les amandes
une nuit dans de l’eau puis Deux jours à l’avance, faire
retirer délicatement la peau. mariner la ventrèche avec
Tailler l’agneau de lait en le sel et le sucre pendant
petits cubes. Assaisonner 24 heures. Rincer, faire
de sel, de jus de citron et sécher au réfrigérateur
d’un filet d’huile d’olive. pendant 24 heures. Fumer
4 heures dans un fumoir
Ouvrir les huîtres, réserver ou au bord de la cheminée
l’eau, mixer la chair avec loin de la braise.
la moutarde et une goutte
de jus de citron pour Un jour à l’avance, mélanger
émulsionner comme une la crème, le yaourt et le jus
mayonnaise. Ajuster la de citron, couvrir et laisser
mixture avec l’eau d’huître. à température ambiante
pendant 24 heures. Bien
Dressage : étaler une bonne mélanger et laisser figer
cuillère de crème d’huître au réfrigérateur.
au fond de l’assiette, ajouter
le tartare par-dessus, garnir Écosser les petits pois,
avec les pousses, les centrifuger les cosses pour
amandes et les groseilles. extraire le jus. Faire mariner
les pois dans le jus de cosses,
HUILE À LA FEUILLE assaisonner et ajouter l’huile
DE FIGUIER à la feuille de iguier.
500 ml d’huile neutre (pépin
de raisin ou tournesol), Dressage : déposer une
6 feuilles de figuier. cuillère de crème crue
dans l’assiette, disposer
Faire infuser les feuilles de l’espadon, assaisonner d’un
figuier dans l’huile pendant trait de jus de citron, verser
24 heures, sous vide ou en le jus de cosses, les petits
chauffant à 30 °C. Mixer, pois, décorer de pétales du
filtrer. Conserver au frais. jardin et de fenouil bronze.

ancien associé), déclinent un subtil menu en collés à la montagne et à la Méditerranée ».


sept temps, transportant le palais des convives Et beaucoup de plats sans cuisson, forcément.
à travers la région et les produits de saison. « Le travail du cru est essentiel ici, afirme Louis-
Le dîner commence par un quatuor d’amuse- Philippe Riel, car on part toujours de la bête
bouche apéritifs : salaisons, fumaisons et char- entière, des poissons pêchés le jour même, des
cuteries maison, fritures, bouchées fraîches. agneaux ou des porcelets que je découpe dans ma
S’ensuivent généralement un poisson cru, en cuisine. Quand on les reçoit, on commence tou-
direct du port de Cagnes-sur-Mer ; une assiette jours par du cru, puis du saumuré, du fumé et
végétale, tel un taco aux pois chiches et petits enfin du cuit. » Un client qui reste trois jours
pois ; un plat autour des abats ; une tarte salée pourra goûter le même ingrédient préparé de
(tatin d’aubergines par exemple) ; une viande plusieurs de façons et sentir les textures,
issue d’un élevage paysan des environs ; un trou les goûts, les assaisonnements qui évoluent avec
normand avec un sorbet de fruits du jardin le temps. Ainsi, l’agneau de lait, livré quelques
(cueillis par Léo, le fils de Louis-Philippe et jours auparavant, est cuisiné en tartare, relevé
Mickaëlle) et enfin un dessert mitonné par d’une crème d’huître et de groseilles acidulées,
Alice, pâtissière de formation. tandis que l’espadon a été séché, saumuré et
« Dans ma cuisine il y a beaucoup de sauces, de fumé à basse température dans le fumoir du
jus, de bouillons, raconte le chef, car j’adore jardin, avant d’être garni d’une crème aigre,
concentrer et marier les goûts. » Dans son réper- de petits pois tardifs et d’un jus parfumé.
toire également, de nombreuses associations Tout un poème ancré dans le décor.
terre-mer, deux terroirs qui s’enchevêtrent ici AUBERGE DE LA ROCHE, LA ROCHE, VALDEBLORE
naturellement, puisqu’on est « quand même (ALPES-MARITIMES). LAUBERGEDELAROCHE.COM

63
LE GOÛT

LES ÉTALS DE L’ÉTÉ

Aubergines asiatiques
et encornets frais à
SAINT-JEAN-DE-LUZ.
QUATRIÈME ÉTAPE DE NOTRE TOUR DES MARCHÉS
DE L’HEXAGONE : AU PAYS BASQUE, IÑAKI AIZPITARTE
ET DELPHINE ZAMPETTI IMAGINENT DEVANT LES
STANDS DES PRODUCTEURS LOCAUX LES PLATS
QU’ILS SERVIRONT DANS LEUR NOUVELLE ADRESSE.

Texte et photos Léo BOURDIN

CE VENDREDI, c’est jour de Elle, amoureuse du Pays basque,


marché à Saint-Jean-de-Luz. Au 4, a revendu Chez Aline, sa célèbre
rue Saint-Jacques, à un saut de puce enseigne de sandwichs de la rue de
des grandes halles couvertes du bou- la Roquette (Paris 11e). Depuis plus
levard Victor-Hugo, où une petite d’un an, le duo se dévoue corps et
foule d’habitués commence déjà à se âme à son installation dans son nou-
former, Iñaki Aizpitarte et Delphine veau « chez soi ». Iñaki Aizpitarte
Zampetti passent une clé dans la ser- tient le piano du Petit Grill basque,
rure du Petit Grill basque. Il est cette vieille institution locale qu’ils
7 h 30 : l’adresse que le couple de ont retapée en gardant l’esprit du
restaurateurs a reprise en mars dort lieu, et envoie des plats d’inspiration
encore. Ici et là, pendues à des bistrotière, franco-basques, que l’on
ficelles, des tresses de piment séché commande à la carte. Dans la bou-
dansent dans le courant d’air. En tique attenante, Delphine Zampetti a EN SORTANT DU MARCHÉ
frise sur le haut des murs, une série donné naissance à Chez Maya, un Un café de spécialité au comptoir
de pochoirs représentant des scènes comptoir-traiteur. Elle y mitonne des chez Kikeran, 23, boulevard Victor-Hugo,
de pelote basque prennent peu à plats saisonniers à emporter et, tou- Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques).
peu vie, à la lumière de vieux lumi- jours, ses recettes de sandwichs.
naires ornés de dentelle. Iñaki Huit heures : le couple prend la POUR MANGER UN BOUT
Aizpitarte fait couler trois cafés pen- direction du marché. « Un truc que Un cornet de glace face à l’océan chez Lopez, petit
dant que Delphine Zampetti part l’on a redécouvert, c’est le contact camion glacier sur la promenade Jacques-Thibaud.
vérifier l’état des stocks dans le direct avec les producteurs, nous
garde-manger. Lui, natif d’Hendaye, confient-ils de concert. À Paris, on
continue à officier, de loin, à la tête s’approvisionne davantage auprès
des cuisines parisiennes du d’intermédiaires. Ici, c’est vraiment le
Chateaubriand, son autre restaurant. marché qui donne la direction de la de volailles fermières, basé à entièrement carrelée, recouverte de
carte. » Les deux restaurateurs se Hasparren, tient ce jour-là le comp- motifs bleus et blancs, qu’Iñaki
rendent sur le stand de Florence toir d’Idoki : une association de pro- Aizpitarte se fournit en produits de
Bordignon. Installée dans le Gers, la ducteurs basques rassemblés la mer. Ce matin, il mettra la main
maraîchère, devenue une amie, leur autour d’un label qui valorise l’agri- sur des encornets frais (28,80 € le
a récemment envoyé une vidéo de culture paysanne. Iñaki Aizpitarte kilo) et quatre beaux merlus (11,90 €
ses champs dévastés par les intem- est venu récupérer sa commande le kilo). « Les encornets, je vais juste
péries. Aujourd’hui, cela va mieux : de foies de volaille : des abats au les faire suer à la poêle, avec les
ses étals débordent de fruits et goût légèrement âcre qui, une fois oignons de Trébons de Florence et
légumes de variétés méconnues rôtis par le chef, puis associés à des des petits piments doux d’Anglet,
(une des spécialités de Florence girolles, de la livèche et du chou explique le chef en même temps
Bordignon), comme ces aubergines pointu, se transformeront en déli- qu’il plisse les yeux pour mieux se
asiatiques (5,20 € le kilo), à la fois cieux petits bonbons. figurer le plat. Les merlus, je vais les
fines et longues, qui tirent sur le vio- En passant devant le stand de Beñat passer dans la farine de pois chiche
let et le vert fluo. Delphine Zampetti Moity, fromager affineur chez qui et les faire frire façon Colbert
va les inclure à sa caponata, un le couple a ses habitudes, nous pre- – ouverts en deux. Je servirai ça dans
genre de ratatouille sicilienne. Nous nons la direction de la halle aux un torpilleur avec une sauce tar-
filons à l’intérieur des halles à la poissons. C’est auprès de la poisson- tare. » Il est bientôt 9 heures, il nous
rencontre de Jon Zubeldia. L’éleveur nerie Fagoaga, dans cette annexe a déjà donné faim.

64
1, 2, 3… Sortez !
MUSIQUE TRÉSOR antillais.
Le dembow, c’est la rythmique jamaïcaine Meryl y invite la ine leur des tchatcheurs
qui a inspiré les chanteurs de reggaeton de de la Martinique : Lamasa, Jozii, Noelia,
Panama et de Porto Rico, mais c’est aussi un Shannon et Yozo. En plus de mettre en
courant musical en Martinique, île d’où est lumière les courants underground de « son
originaire la chanteuse Meryl. Nommée pays natal », comme dirait le poète Aimé
dans les catégories révélation scène et révé- Césaire, elle rend aussi hommage à ses
lation féminine aux Victoires de la aînées, à l’instar de la chanteuse Jocelyne
musique 2024, la chanteuse de 28 ans ne Béroard du groupe Kassav’, qui a popularisé
cesse de parcourir l’Hexagone pour présen- le zouk. Stéphanie BINET
ter son nouvel album, Caviar 1. Ce dernier
s’inspire de toutes les musiques cari-
béennes, comme ce fameux dembow dont DEMBOW MARTINICA, DE MERYL,
elle propose sa version avec DJ Tutuss. EXTRAIT DE L’ALBUM CAVIAR I.

MUSÉE Dans les BRUMES de Bâle.


Un in brouillard envahit les jardins de la en fonction de la ligne d’horizon des toiles,
Fondation Beyeler, ses fontaines et ses Kandinsky à touche-touche avec Ferdinand
étangs. Orchestré par Fujiko Nakaya, sculp- Hodler. Ou qu’un paysage de Michael
trice ès brumes, il est à l’image de cette Armitage tutoie une fleur de Warhol…
exposition estivale de l’institution bâloise : qui bientôt disparaît.
toujours changeant, parfois opaque, poé- Autre invention détonnant : la salle de
tique, certainement. Ainsi l’a voulue sa sculptures en duo, un Giacometti embras-
troupe de commissaires, parmi lesquels le sant un Lipchitz, le Titi de Jeff Koons s’aco-
plasticien Philippe Parreno et les curateurs quinant avec un chaos mécanique de
Mouna Mekouar et Hans Ulrich Obrist : ils Tinguely. Les visiteurs les plus aventureux
ont imaginé en chœur un parcours luide, pourront même dormir dans le lit mobile
où chaque geste se réinvente, jusqu’à l’achat conçu par Carsten Höller avec un spécia-
des billets et le passage aux vestiaires. liste du sommeil : il est propice, dit-on,
Pas de titre pour cette exposition, ou plu- au surgissement des rêves. Ou goûter
tôt des dizaines : chaque jour elle change, les fleurs empoisonnées que Precious
s’intitulant tour à tour « L’été est fini », Okoyomon a fait pousser dans la serre et
« Yaldabaoth », « Danse avec les démons » gardées par quelques papillons et un dou-
ou plus prosaïquement « Chroniques du dou géant qui, parfois, ouvre les yeux sur
nuage ». Au sein des salles, le visiteur est vous. Comme pour vous rappeler que vous
tout autant déboussolé : souvent, un cha- ne rêvez pas. Emmanuelle LEQUEUX
riot passe, chargé d’une sérigraphie de
The Andy Warhol Foundation for the Visual Ar ts, Inc.; 2024, ProLitteris, Zurich/Stefan Bohrer

Warhol ou d’une toile de Mondrian. Car


l’accrochage des collections est lui aussi
mouvant, sur une idée de Tino Sehgal,
« EXPOSITION D’ÉTÉ », FONDATION BEYELER,
d’ordinaire grand maître de la perfor- BASELSTRASSE 101, RIEHEN/BÂLE (SUISSE),
mance. Il arrive qu’une salle soit organisée JUSQU’AU 11 AOÛT. FONDATIONBEYELER.CH

ART MÉDIÉVAL contemporain.


Le château d’Aubenas change de robe et Céleste Boursier-Mougenot offrent un pay-
d’époque : il abrite désormais un centre sage de guitares et de basses qu’ils viennent
d’art contemporain, tout juste inauguré au grattouiller à loisir de leurs petites pattes.
début de l’été. Six mille mètres carrés Mais aussi les aquariums de l’alchimiste
ouverts à la visite, dont 2 000 réservés aux Hicham Berrada, l’univers rongé de sel de
expositions : l’initiative est plus que bienve- Bianca Biondi, les sculptures tissées de
nue dans le désert culturel ardéchois ! Sheila Hicks dans lesquelles le regard aime
Après des années d’une ine restauration, à se lover. E. Le.
ses salles du XIIIe siècle accueillent tout l’été
une dizaine d’artistes, de Gino De Dominicis
« HABITER LE MONDE », PLACE DE L’HÔTEL-DE-VILLE,
à Kiki Smith, et autant d’écosystèmes. Stars AUBENAS (ARDÈCHE), JUSQU’AU 13 OCTOBRE.
du parcours, les oiseaux enchanteurs à qui LECHATEAUAUBENAS.COM
JEUX

Mots croisés
Philippe DUPUIS
GRILLE N O 672 Sudoku
Yan GEORGET
N O 672 - TRÈS DIFFICILE

SOLUTION DE LA GRILLE
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 PRÉCÉDENTE

II

III

Compléter toute
IV la grille avec des
chiffres allant de 1
V à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
VI par colonne et par
carré de neuf cases.
VII

VIII

IX
Bridge N O 672
FÉDÉRATION FRANÇAISE DE BRIDGE

XI

XII

XIII

XIV

XV

HORIZONTALEMENT I Très mauvais pour les relations, pas bon pour les poitrines. II Bobinage
dans le transfo. Arrivée parmi nous. III Rayés jaune et noir dans l’aquarium. Ouvris en grand.
IV Demandât avec insistance et déférence. Peuplade de la Germanie du Nord. V Donné par le
hautbois. Du bleu dans les massifs. À côté des violons dans la fosse. VI Protections divines au
départ. Grands services quand ils se mettent à table. VII Conduit droit au chœur. Polymère
synthétique. Beau carreau. VIII Négation. Son coup est bruyant mais pas encore mortel. IX Lettre
d’ouverture. Chercha dans le fond. X Point. Ouvre les comptes. Te mets à l’écoute de l’orga-
nisme. XI Comme un lot redécoupé en parts. Tubes de lumière en voie de disparition. XII D’un
auxiliaire. Petit cours russe qui se jette dans le golfe de Finlande. Prises en note. XIII Négation.
Pli conidentiel. Pris pour aller plus loin et plus haut. XIV Prépare le cuir. Prisonnière des fonds.
XV Piégé. Mouillante comme une agente de surface.
VERTICALEMENT 1 Pleine d’éclats. 2 Préparation inale avant l’épreuve. Vient de paraître.
3 Ponte chez les poissons. Territoire marocain anciennement espagnol. Engagement quotidien
du louveteau. 4 A appelé à cor perdu. Prépare sa carrière. 5 Chaudement doublées. Mise au
parfum. 6 Cours asiatique. Chez les Grecs. 7 Protection fragile en surface. Moelleuses après
grattage. 8 Chez l’escrimeuse. Son silence peut devenir pesant. Négation. 9 Deux as et demi à
Rome. Italienne devenue mesure de danger. 10 Étain. Se remplit et se vide quand tout va bien.
Tour imprévisible. 11 Serre les mâchoires. Trois points. Point de départ. Mauvais coup en tête.
12 Grecque. Prend du volume. Sans bavure. 13 Engage à suivre. Cueilli et mis en balles. Mesure
au pied de la muraille. 14 Pour en sortir il faut créer. Renouvellent l’atmosphère. Romains.
15 Hérissent le haut des murs. Imposée sans discussion possible.

Solution de la grille no 671


HORIZONTALEMENT I Circonscription. II Onagre. Lors. Dru. III Nd. Tambourinent. IV Fil. Loupée. User. V Icône.
Ri. Été. Mi. VI Dac. Signalé. Pet. VII État. To. Terni. VIII Netéconomie. Oto. IX Tuât. UDR. Mets. X Irien. Egap (page).
Rein. XI Raid. Enlia. Li. XII Luettes. Ga. Clos. XIII In. Errement. Irt (tri). XIV Teste. Râ. Ternie. XV Estériications.
VERTICALEMENT 1 Conidentialité. 2 Indicateur. Unes. 3 Ra. Locataire. St. 4 CGT. Tête-à-tête. 5 Orales. Nitrer.
6 Némo. Itou. Der. 7 Burgonde. Serf. 8 Clopin. Orge. Mai. 9 Roue. Arm. Ange. 10 Irréel. Implanta. 11 Psi. Tétée. Têt.
12 Nue. Trac. Ri. 13 Ides. Prose. Lino. 14 Ornement. Ilorin. 15 Nutritionnistes. Retrouvez nos grilles de mots croisés,
de mots trouvés et de sudoku sur jeux.lemonde.fr

66
LE GOÛT

UNE HISTOIRE DE CROISIÈRE Cavalier SOÛL.


TOUT L’ÉTÉ, LA ROMANCIÈRE AUDE WALKER NOUS
EM BARQUE EN COM PAGNIE D’UNE BANDE D’AM IS POUR
UN HUIS CLOS ÉTOUFFANT À BORD D’UN VOILIER. Texte Aude WALKER
QUATRIÈM E ÉPISODE : OLIVIER S’ALCOOLISE ET S’ENLISE. Illustration Furze CHAN

effacer la honte et la nuit passée, pour dissoudre


ce qui s’est passé entre lui et Marwan. Il cherche
à quel moment toutes ces idées moisies ont
trouvé leur chemin dans son cerveau. Il boit pour
trouver et, aussi, pour effacer ses mensonges à sa
femme, des mois durant, son addiction aux jeux
en ligne qui a pris une ampleur inquiétante, la
merde inancière dans laquelle il s’est mis, il les a
mis. Au point, et il n’en revient pas, d’avoir donc
envisagé de voler une des pièces d’or trouvées au
fond de la mer, pour masquer ses excès, pour se
refaire. Alors qu’il ne sait même pas si l’ensemble
vaut plus que des pièces en chocolat. Depuis
qu’Henri les a trouvées au fond, ces pièces
semblent libérer un poison d’une toxicité si puis-
sante qu’il assombrit les âmes des uns et des
autres, alors qu’on dirait de simples jetons de
parc d’attractions.
Ce sont de très grasses gouttes de pluie écrasées
sur son bras gauche qui le sortent de sa boucle
somnolente. Le ciel s’est chargé de gris, les
hérons, les mouettes et les sternes échappés de
la mangrove voisine se sont réveillés et volent en
meute au ras des lots, quelque chose gronde.
Sous ses yeux embués par l’alcool, la mer bouil-
lonne, la tempête se lève. Soudain, il a très peur
pour Audrey. Il rameute tout l’hôtel, invective,
mauvais, sale et triste, tous ceux qui se trouvent
AVAC H I P LU S Q U ’ AC C O U D É AU BA R pas aux chaussures. Il vient donc de quitter le sur son passage ; il somme l’un de lui vendre ses
extérieur de l’écovillage balnéaire planté là en navire, la croisière qu’il a organisée, sa femme et chaussures, l’autre d’appeler les secours et de les
bord de mer, au milieu d’une baie désertique du ses amis, le tout sans chaussures. envoyer, là-bas en mer, il faut sauver sa femme,
Sud profond égyptien, à peine retenu par sa Il ne saurait dire depuis combien de temps, une elle ne peut pas mourir, moi oui, pas elle, elle a une
colonne vertébrale, abandonné par toute forme heure ou six, il se trouve là à boire à la chaîne des vie à vivre, sans moi.
d’énergie vitale, il n’ose plus bouger ni respirer, mojitos chargés trop sucrés. Il est forcé de consta-
sous le choc. Seuls ses yeux balaient la scène de ter que sa porte intérieure, ancienne, lourde,
droite à gauche. Autour de lui, rien d’autre qu’un fortement verrouillée sur ses chiens noirs furieux
bougainvillier qui dégueule ses ondes fuchsia sur et avides, s’est rouverte d’un coup, en très grand,
les lattes en bois composant la terrasse du res- pour laisser passer les vents violents et soulager
taurant, le serveur habillé de beige, ton sur ton de manière fugace la pression intenable, l’in-
avec les sièges, les poufs, les tentures, qui opère domptable détestation de soi. Il sait une chose,
des allers-retours au buffet débordant de vic- une seule : il faisait nuit quand il a débarqué et
tuailles à une cadence qui laisserait entendre que maintenant il fait jour. Il veut boire jusqu’à se vomir
l’hôtel est plein, qu’il est charrette, un instant
monsieur s’il vous plaît, alors que tous les établis-
Au travers du brouillard élucidé de son ivresse,
il perçoit en face de lui, ancré plus loin dans la
lui-même, pour effacer
sements du bord de la mer Rouge sont vides, baie, le voilier de 15 mètres coque en aluminium la honte et la nuit passée,
sinon il n’aurait jamais trouvé de chambre dans
un tel lieu, comme ça, en arrivant en pleine nuit
sur lequel il a embarqué quelques jours plus tôt,
plein d’excitation et d’une joie enfantine, pour
pour dissoudre ce qui s’est
par la mer, hirsute, les yeux fous, sur son petit une croisière de plongée sur des épaves et des passé entre lui et Marwan.
Zodiac beaché à la sauvage sur la plage au pied
des parasols de l’hôtel.
récifs autrefois rêvés. Sa femme et ses amis
doivent être au fond de l’eau, entre 25 et
Il cherche à quel moment
C’est le contact du sable devenu bouillant sous 30 mètres, à se laisser porter le long d’un des plus toutes ces idées moisies
ses pieds nus qui lui fait prendre conscience qu’il
a pensé au portefeuille, au passeport, aux clés du
gros massifs coralliens au monde. Tandis qu’il
boit et ne voit pas bien ce qui va pouvoir l’arrêter.
ont trouvé leur chemin
domicile familial, au pull, aux chaussettes mais Il veut boire jusqu’à se vomir lui-même, pour dans son cerveau.
CONÇUE POUR LA VIE

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