Le Monde Magazine - 3 Août 2024
Le Monde Magazine - 3 Août 2024
AMBIANCE DÉBRIDÉE
A Racing Machine
On The Wrist
CARTE BLANCHE AUX Rencontres d’ARLES.
TOUT L’ÉTÉ, “M” PUBLIE UNE IMAGE TIRÉE DE L’EXPOSITION “QUELLE
JOIE DE VOUS VOIR”. DES ŒUVRES SIGNÉES DE VINGT PHOTOGRAPHES
JAPONAISES DES ANNÉES 1950 À NOS JOURS QUI QUESTIONNENT
LE RÔLE DE LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ NIPPONE ET TÉMOIGNENT
DES MUTATIONS DU PAYS ET DE SA SCÈNE ARTISTIQUE.
Cour tesy of the Third Galler y Aya, Osaka and Aper ture
Okanove Toshiko,
Two Women,
1955.
Exposition
« Quelle joie
de vous voir »,
jusqu’au
29 septembre,
au Palais de
l’Archevêché,
à Arles.
5
Le sommaire
LA SEMAINE LE MAGAZINE
9 Les vitraux de Notre-Dame 17 C’est peut-être 19 Au Baron, la fête comme à la inalement soutenu Jordan
de Paris rejouent la bataille un détail pour vous… maison. Haut lieu des nuits Bardella lors des dernières
des anciens et des modernes. Escrime, l’épreuve de l’épée parisiennes entre 2004 législatives.
hommes aux JO. et 2016, le club de taille
12 Les lettres d’Olga modeste situé non loin 34 Un critique d’art qui vous
Sandra Mehl pour M Le magazine du Monde. Simone Perolari pour M Le magazine du Monde
et de Sasha. 18 J’aurais pas dû des Champs-Élysées a fait veut du bien. Le célèbre
À la recherche du temps se côtoyer anonymes et stars Clement Greenberg a
14 Alixe Kombila, compagne à jamais perdu. dans une ambiance à la fois suscité le scandale en
d’Emmaüs émancipée. simple et décalée. altérant volontairement
plusieurs œuvres du
15 C’est là que ça se passe 26 Gisèle Flachs, mémoire sculpteur américain David
Sur l’île Éolienne d’Alicudi, vive de la Shoah par balles. Smith, dont il avait pourtant
envahie par les chèvres. Cette rescapée de la seconde la responsabilité, en 1965,
guerre mondiale livre son après sa mort.
16 Pour lutter contre les poignant témoignage :
noyades, les forces de l’ordre celui d’une enfant juive, 38 PORTFOLIO
mouillent le maillot. contrainte de se cacher Contre vents et marées.
pendant deux ans dans des Aucun crachin ni imprévu
souterrains pour échapper ne saurait empêcher un
aux nazis. Britannique de succomber
au rituel du pique-nique.
30 Thierry Coste, chasse, pêche Une détermination dont
et trahison. Longtemps relais attestent les photos
oficieux d’Emmanuel d’archives réunies
Macron dans le monde rural, dans un récent recueil.
le lobbyiste pro-chasse a
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Gilles VAN KOTE
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61 Écran total
La montagne magique.
Crédit de la
photo de
de Louis-Philippe Riel. couverture :
Le Baron.
7
1 – CLÉMENTINE GOLDSZAL journaliste indépen- 2 – JEAN-PIERRE STROOBANTS est correspondant 4 – OLIVIER FAYE, journaliste à M Le magazine du
dante, écrit sur la culture dans M Le magazine du Monde à Bruxelles. Il a découvert l’histoire de Monde, revient cette semaine sur un épisode
du Monde. Alors que Le Baron fête cette année Gisèle Flachs, 89 ans, l’un des derniers témoins passé relativement inaperçu pendant la cam-
les 20 ans de son ouverture, elle écrit dans ce de la Shoah par balles, la première phase de l’éli- pagne des législatives : la trahison d’un proche
numéro l’histoire de ce tout petit club parisien mination des juifs à l’est de l’Europe. « Orpheline d’Emmanuel Macron, Thierry Coste, lobbyiste
où se sont pressés les branchés du monde entier à quatre ans et demi, cette femme a vécu terrée des chasseurs, qui a soutenu le Rassemblement
entre 2004 et 2016. « Lionel Bensemoun et André dans une cache souterraine aménagée par des par- national. « J’ai voulu comprendre les raisons de
Saraiva ont réuni autour d’eux une bande élargie tisans après avoir échappé une dizaine de fois à la ce revirement, alors que depuis sept ans le pré-
d’artistes, de cinéastes conirmés ou en devenir, mort. » Désormais, la vieille dame, ancienne sident de la République fait tout pour satisfaire
de musiciens, d’écrivains et de branchés sans afi- bijoutière à Bruxelles, raconte ce passé devant les chasseurs – perçus comme un relais dans
liation, et ont imaginé ce lieu qui a marqué la des prisonniers, des jeunes délinquants, des le monde rural –, jusqu’à conduire Nicolas Hulot
nuit parisienne. Des couples, des groupes, des élèves magistrats ou des diplomates. Très long- à la démission du gouvernement. » P. 30
amitiés et des carrières s’y sont créés. Dans ce temps silencieuse, elle a consigné sa vie dans un
temps d’avant les smartphones, Le Baron évoque, petit carnet qu’elle voulait remettre à ses petits- 5 – CLÉMENT GHYS est journaliste à M. Il consacre
pour beaucoup de celles et ceux qui ont franchi enfants. C’est devenu un livre bouleversant et dans ce numéro un épisode de notre série d’été
ses portes, les dernières années de fêtes insou- Gisèle Flachs dit, aujourd’hui, savoir pourquoi sur les ayants droit à la succession du sculpteur
ciantes, transgressives et discrètes. » P. 19 elle a survécu : « Pour témoigner. » P. 26 américain David Smith, mort en 1965, et au rôle
trouble joué par le critique Clement Greenberg
3 – SIMON E P EROLARI, né en Italie et habitant qui en avait la charge. « C’était l’un des théori-
aujourd’hui à Paris, est photographe free-lance ciens de l’art les plus importants du XXe siècle. Et,
depuis 2003. Il a commencé à voyager à l’âge de lorsqu’il s’est chargé de la succession du plasti-
18 ans et, pour un projet appelé « Unwelcome », cien dont il avait été proche, il a délibérément
il a effectué plusieurs reportages photo, décrivant abîmé certaines de ses œuvres. Pourquoi ? Parce
le désespoir et les dificultés des réfugiés arrivant qu’il ne les aimait pas, qu’elles ne convenaient
en Europe. Pour Amnesty International, il a réa- pas à sa vision de la sculpture. Cette histoire
lisé la campagne « Invisibili » ain de faire prendre montre l’ivresse de pouvoir d’un critique tout-
conscience du sort des mineurs dans les centres puissant qui en oublie le respect de l’art. » P. 34
de détention. Il a également collaboré avec plu-
sieurs grands magazines italiens et internatio-
naux. Il signe le portrait de Gisèle Flachs. P. 26
Clémentine Goldszal. Jean-Pierre Stroobants. Simone Perolari. Cathy Bistour. Clément Ghys
1 2 3 4 5
8
Vitraux de la chapelle
Sainte-Geneviève,
qui pourraient être
LA SEMAINE
remplacés, dans
la cathédrale
Notre-Dame de Paris,
ici en 2011.
Cinq mois avant la réouverture de la ministre indique dans ce texte que « la CNPA
cathédrale, les 7 et 8 décembre, l’avis de la
“Cette histoire de vitraux est sera à nouveau consultée en in d’année 2024
commission, même s’il n’est que consultatif, un moyen pour Emmanuel ain d’examiner le projet lauréat ». Didier Rykner
a jeté un froid au ministère de la culture mais préfère en rire : « Dans ce communiqué directe-
aussi à l’Élysée. N’est-ce pas le chef de l’État
Macron de marquer la ment dicté par l’Élysée, Rachida Dati, qui
qui, lors d’une visite sur le chantier de Notre- cathédrale de son empreinte.” ne sera probablement plus ministre d’ici là,
Dame le 8 décembre 2023, a annoncé l’organi- Didier Rykner, directeur de la rédaction annonce qu’elle va demander aux membres de
sation d’un concours pour installer des vitraux de “La Tribune de l’art” la CNPA s’ils ne pourraient pas changer d’avis…
contemporains dans les baies de six chapelles C’est grotesque ! »
du bas-côté sud de la nef de la cathédrale ? Désir de « revanche » d’un président qui,
N’est-ce pas lui qui a nommé, ce jour-là, dès 2019, rêvait d’organiser un concours d’ar-
Bernard Blistène, ex-directeur du Musée natio- « J’ai décidé de retirer ma candidature par res- chitecture pour rebâtir la lèche de la cathédrale
nal d’art moderne, président du jury, devenu pect de l’avis de la commission. Je ne peux pas avant de s’incliner devant le choix de la recons-
depuis comité artistique chargé de désigner, m’associer à une manœuvre qui, une nouvelle truction à l’identique ? Volonté de laisser sa
en novembre 2024, le binôme (artiste et maître fois, disqualiie les corps intermédiaires. trace dans l’Histoire, fût-ce à travers un projet
verrier) lauréat ? Comme ces verrières ne Bernard Blistène, que j’ai appelé pour lui annon- controversé ? Beaucoup s’interrogent sur les
seront pas posées avant 2026, il est prévu cer mon retrait, m’a dit que mon dossier avait raisons qui poussent l’Élysée à se mêler d’un
qu’un prototype soit présenté à la réouverture. été sélectionné à l’unanimité et qu’il regrettait dossier miné. « Cette histoire de vitraux est un
L’annonce présidentielle avait aussitôt déclen- mon choix. Mais ma décision est irrévocable », moyen pour Emmanuel Macron de marquer la
ché la mobilisation des défenseurs du patri- explique Pascal Convert. Le plasticien, qui cathédrale de son empreinte, d’autant que cela
moine. Publiée sur Change.org dès le concourait avec Olivier Juteau (maître verrier) fait une vingtaine d’années que le diocèse de
10 décembre 2023, la pétition « Conservons à et la Maison Lorin (vitraux d’art), poursuit : Paris veut installer des vitraux contemporains
Notre-Dame de Paris les vitraux de Viollet-le- « Les artistes sont là pour porter l’enthousiasme à Notre-Dame », note Didier Rykner. En 2020,
Duc » a recueilli plus de cent quarante-deux de la résurrection de Notre-Dame et non pour Michel Aupetit, alors archevêque de Paris, avait
mille signatures à ce jour. Remise à l’Élysée en supporter des querelles politiques qui résultent renoncé à un projet de verrières modernes face
janvier par son auteur, Didier Rykner, directeur de décisions unilatérales du président de la à l’opposition des défenseurs du patrimoine.
de la rédaction de La Tribune de l’art, la sup- République ! Sans sérénité, il est impossible de Dans un pays qui vit sous le régime de la sépa-
plique n’a pas sufi à arrêter la machine. Lancé trouver l’esprit de Pentecôte… » Olivier Juteau, ration de l’Église et de l’État depuis 1905, la
le 8 mars par la ministre de la culture, Rachida son maître verrier, enfonce le clou : « Pourquoi partie qui se joue aujourd’hui entre ce dernier,
Dati, le concours pour créer des vitraux igura- la CNPA n’a-t-elle pas été consultée en amont, propriétaire de la cathédrale, et le clergé, affec-
tifs sur le thème de la Pentecôte dans la cathé- avant de lancer le concours ? La précipitation tataire du lieu de culte, est un jeu pour le moins
drale a suscité, au 24 mai, date limite de dépôt avec laquelle tout cela est organisé montre complexe à décrypter. Beaucoup estiment
des dossiers, quatre-vingt-trois candidatures. qu’il y a quelque chose de pas clair. » qu’Emmanuel Macron a cherché à « s’appuyer »
Parmi celles-ci igurent de grands artistes Une commission d’experts qui se prononce à sur l’archevêque de Paris, Laurent Ulrich, pour
comme Daniel Buren, Hervé Di Rosa, Jean- l’unanimité contre le projet, un artiste présélec- imposer ses vues. Ce qui lui a permis d’annon-
Michel Alberola, Robert Combas… Fin juin, une tionné qui se retire… Malgré le pataquès, cer, lors de sa visite à la cathédrale le
liste restreinte a retenu cinq postulants. Cette Rachida Dati entend poursuivre la procédure 8 décembre 2023, qu’il « donnait une suite
présélection n’a pas été rendue publique, mais pour « disposer à l’automne d’un projet lauréat », favorable à la demande de Monseigneur
Pascal Convert, auteur notamment du monu- selon le communiqué publié par son cabinet Laurent Ulrich ». Aujourd’hui, le diocèse semble
ment aux fusillés du mont Valérien (Hauts-de- le 12 juillet, soit quatre jours avant la démission avoir pris ses distances avec le projet. « Aucun
Seine), en faisait partie jusqu’à ce qu’il se retire, du gouvernement, désormais réduit à gérer commentaire », répond sèchement Olivier
le 12 juillet, au lendemain du vote de la CNPA. les affaires courantes. Cerise sur le gâteau, la Ribadeau Dumas, recteur de Notre-Dame.
Le 25 juin, lors de la conférence de presse de
présentation du nouveau mobilier liturgique,
le prélat n’a pas dit un mot sur les vitraux. À
la question d’un journaliste, il a juste répondu :
« C’est une commande de l’État. »
De nouveaux vitraux contemporains illumine-
ront-ils bientôt les chapelles de Notre-Dame ?
Rien n’est moins sûr, même si ce ne serait pas
une première. Depuis 1965, la nef de la cathé-
drale est ornée, dans ses parties hautes, de
verrières modernes non iguratives. Ce travail
a été l’épilogue de la violente polémique
qui éclata dans les années 1930, lorsque douze
artistes, parmi lesquels Jacques Le Chevallier,
proposèrent de remplacer les grisailles de
Viollet-le-Duc dans la nef par des verres
Le président modernes. Installées quelques mois seulement,
Emmanuel ces verrières seront toutes retirées déinitive-
Macron lors d’une ment en septembre 1939 à cause de la guerre.
Sarah Meyssonnier/AFP
10
Joseph Mallord William Turner, Quai de Venise, palais des Doges (détail), exposé en 1844, Huile sur toile, Tate, Photo : © Tate.
LES LETTRES D’OLGA ET DE SASHA
Ma mère est arrivée le 7 juillet, nous avons alors vite de temps avec ma mère. J’ai essayé d’en savoir plus
préparé de grosses valises pour notre périple dans sur comment elle allait, comment elle vivait cette
le sud de la France. Elle nous a suivis, mon bébé et guerre si longue, cette rupture avec la russie [Olga
moi, pendant la tournée de la lecture musicale de et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à
notre journal de guerre. Sur scène, deux comé- « russe » et « russie »] – pays qu’elle connaît très bien,
diennes lisaient des extraits du carnet de bord que car elle a baigné dans une éducation soviétique
l’on a tenu dans M Le magazine du Monde avec et que, pendant des années, elle s’y rendait quasi
Sasha depuis le 24 février 2022. Elles étaient chaque semaine. Ce n’était pas évident de dialoguer
accompagnées par un musicien et moi, qui chantais avec elle. Au détour d’une conversation, elle m’a
et déclamais des poèmes en ukrainien. Au Festival raconté que, dans les années 1980, à l’université,
« off » d’Avignon, qui s’est clos le 21 juillet, on a ils devaient tous apprendre par cœur un manuel
donné sept représentations d’affilée. d’histoire du Parti communiste de 5 centimètres
C’est une expérience que je n’oublierai jamais. d’épaisseur. « Tu imagines ? », m’a-t-elle dit.
Comment vous l’expliquer ? Je suis heureuse de Une de ses amies de faculté, qui habite en Espagne,
parler de notre pays qui se bat contre l’ennemi, nous a rendu viste à Avignon. Toutes les deux conti-
de notre guerre nationale et de notre guerre person- nuent de passer de l’ukrainien au russe en discutant !
nelle. Pourtant, j’ai beau avoir eu la possibilité d’être Alors que, dans la famille, cela fait deux ans et demi
une forme de porte-parole, me retrouver là, sur une qu’on se cantonne exclusivement à l’ukrainien ! Elles
scène, spectatrice de nos vies, a été très éprouvant. m’ont dit que c’était un réflexe, que cela leur était plus
J’ai dû me forcer à ne pas regarder le spectacle, pour facile. J’ai répondu qu’il était important de faire cet
me dissocier. En plus, Sasha apparaissait en vidéo à effort et de laisser les influences russes derrière nous.
la fin de la représentation… C’était si douloureux de Le dernier dimanche, à Avignon, on se promenait
la voir sur un écran sans pouvoir la serrer dans mes lorsqu’il y a eu une averse. L’odeur d’après la pluie m’a
bras, partager sa grossesse, être auprès d’elle. J’ai dû rappelé mon enfance dans cette base de loisirs au
faire avec cette vie « mise en scène », ma vie et celle, nord de Kyïv où l’on passait nos étés avec Sasha. J’ai
en Ukraine, de ma mère, de Sasha, de mon père, partagé ce souvenir avec ma mère. Elle m’a répondu
de ma grand-mère, de ma tante, de tous mes amis… que « nos garçons » – nos amis d’enfance connus là-
La guerre est là, et ce n’est pas un spectacle. Je hais bas – étaient désormais tous réservistes et qu’à tout
la guerre et ces rachistes [contraction de « russes » moment ils pouvaient être mobilisés. J’ai réussi à lui
et de « fascistes »] qui sont venus apporter la mort, dire que c’était dur pour moi de les savoir en danger
la douleur, la séparation des familles. permanent. Comme au tout début de la guerre, je
De retour à Paris, je me sens épuisée. Je ne veux pas voudrais tant qu’ils soient ici, en sécurité. Protéger la
me plaindre, j’ai une vie tranquille. Pourtant, chaque vie, c’est le plus important, non ? Maman m’a répondu
matin, je me réveille et regarde les actualités : les fermement : « Olga, on vit notre vie à nous. »
bombardements, hôpital, maternité, usine, Kyïv [Kiev, Je veux aller dans la rue et hurler. Je sais que demain
en ukrainien], Mykolaïv, Donetsk, des morts des ça ira mieux, mais, aujourd’hui, c’est dur. Je n’arrive
morts. Mais aussi Gaza, Israël, le Yémen… J’ai l’im- plus à trouver les mots pour crier ma douleur. J’essaye
pression que tout se passe vraiment mal avec l’huma- de penser à une chose positive avant de vous quitter.
nité. Aujourd’hui, même le prix des tickets de métro J’en ai trouvé une : maman s’est bien reposée, elle a
qui a augmenté pour les Jeux olympiques m’a rendu dormi dans un vrai lit ici, en France. Car à Kyïv, depuis
folle. Sans parler du fait que des athlètes russes parti- plus de deux ans, ma mère dort sur
cipent aux JO, même si c’est sous bannière neutre. un fauteuil déplié dans son couloir
Pendant ce voyage dans le Sud, j’ai passé beaucoup pour se protéger en cas d’attaque.
LA SEMAINE
À la suite de ma dernière lettre, où j’annonçais ma Les huit missiles qui sont tombés sur Kyïv ont ciblé
grossesse, j’ai reçu plein de vos messages sur les des lieux tout près de chez moi. Un missile s’est
réseaux sociaux, j’en suis très émue. Depuis presque écrasé sur l’hôpital Okhmatdyt, le plus grand destiné
sept mois, en dépit des circonstances et des perspec- aux enfants du pays. C’est à 500 mètres. Des images
tives d’avenir, je crée une nouvelle vie. On dirait bien horribles se sont succédé sur nos écrans. Plusieurs
que je suis passée outre la réalité, la guerre, les bom- voisins ont rejoint les opérations de secours pour
bardements, la peur, l’angoisse que mon conjoint soit dégager les débris.
appelé au front du jour au lendemain… Au total, quarante missiles ont été lancés sur des villes
Mais cette illusion m’a complètement quittée le 8 juil- ukrainiennes ce matin-là : Kyïv, Dnipro, Kryvyï Rig,
let à 10 heures précisément. On était dans ma cuisine Donetsk, Zaporijia. Il y a eu trente-trois morts, dont
avec Dima, on prenait notre petit déjeuner en écou- cinq enfants, et plus de cent vingt blessés. Pendant
tant un podcast sur la maternité quand l’attaque a deux jours, Kyïv a été en deuil. Et moi, je me suis sen-
commencé. Comme toujours, dans ces cas-là, je tie perdue : comment donner naissance ici ? Et dire
regarde mon téléphone pour savoir de quoi il s’agit : que, en appelant les maternités, je n’ai même pas
si c’est un Mig – cet avion de chasse toujours en vol pensé à demander si elles avaient un abri. Désormais,
d’entraînement ou en déplacement au-dessus de c’est devenu le premier point de ma liste de questions.
l’Ukraine –, on peut continuer tranquillement notre Des amis me demandent pourquoi je ne pars pas chez
matinée. Déjà, on ne sait pas s’il porte un missile à Olga, en France, pour nous protéger et accoucher
longue portée ni où il visera, on ne va donc pas aller sans danger. Cela m’a fait quelques nœuds au cer-
à l’abri à chaque fois qu’il vole : on n’aurait plus de vie. veau, mais ma décision est de rester aux côtés de
Mais, ce jour-là, ça n’était pas un Mig mais des mis- Dima. Si je pars maintenant et que je reste en France
siles balistiques, qui peuvent arriver très vite et de plusieurs mois, il ne verra pas les premiers jours de
n’importe où. En général, ils sont lancés depuis le ter- notre fils. Sans penser qu’il pourrait entre-temps être
ritoire biélorusse et ils mettent environ trois minutes parti au front. Alors, je reste. Et je vais planifier soi-
pour arriver à Kyïv. J’ai pris ma tasse de café pour gneusement mon accouchement dans une maternité
m’installer dans le couloir. Et, là, nous avons ressenti qui a un abri et plusieurs générateurs qui se déclen-
des explosions tellement fortes que l’on a cru que cheront pendant les black-out permanents.
c’était tombé dans notre cour. Dima a sauté dans le Après cette attaque du 8 juillet, on a vu sur les
couloir avec le chien dans les bras. Une série d’explo- réseaux sociaux beaucoup d’influenceurs et des
sions a fait trembler tout notre immeuble, comme leaders d’opinion ukrainiens qui ont repris presque
dans un séisme. Les alarmes des voitures ont com- mot pour mot les thèses de la propagande russe à
mencé à hurler, mais les sons les plus forts restaient propos des négociations pour la paix. Ces opinions
les cris des femmes et des enfants situés dans le parc déstabilisent notre société déjà si fatiguée. Les
près de chez nous. J’ai commencé à pleurer, des russes programment tous ces bombardements pour
larmes de choc. On est restés dans le couloir pendant forcer les gens à vouloir arrêter la guerre à tout prix.
une heure. Il y a eu d’autres explosions, on regardait Mais ce « prix » signifie céder nos territoires et trahir
les actualités pour savoir ce qui avait été touché… les milliers d’Ukrainiens qui vivent toujours dans les
J’ai eu maman au téléphone depuis la France, où elle régions occupées, les milliers d’enfants déportés en
était avec Olga. Elles s’apprêtaient à partir dans le russie, les milliers de héros qui ont donné leurs vies
Sud pour la série de spectacles du Journal de guerre pour l’Ukraine et notre liberté.
d’Olga et Sasha. Elles étaient déjà au courant de l’at- On ne négocie pas avec l’agres-
taque – on s’écrit toujours dans notre tchat quand il y seur, on fait bloc pour s’en proté-
a une alerte à Kyïv. Olga vit chaque sirène et chaque ger, c’est notre seule chance d’en
attaque comme si elle était là. finir avec cette guerre.
13
LA SEMAINE
ALIXE KOMBILA est de celles qui Ioannis Kappopoulos, va saisir le conseil de ajoute-t-il. Un large plan d’action a été voté
prennent le micro qu’on ne leur tend pas. prud’hommes et aimerait porter l’affaire au en assemblée générale pour détecter
Cette Gabonaise de 36 ans est l’un des visages pénal. En attendant, les compagnons sans d’éventuelles autres « situations à risque ».
de la grève menée, durant un an, par les papiers ont obtenu l’une de leurs principales Alixe Kombila n’a pas l’habitude de parler de sa
compagnons Emmaüs de La Halte Saint-Jean, revendications : être régularisés. vie personnelle. Lorsqu’elle déroule le récit de
communauté établie à Saint-André-lez-Lille, Cette décision, si elle venait à faire jurispru- ses trente premières années de vie à Libreville,
dans le Nord. Ce 22 juillet, la militante a troqué dence, pourrait remettre en question le principe celle qui a perdu son père à l’âge de 12 ans a
ses habits de lutte pour une coquette robe bleu même du fonctionnement du compagnonnage le regard fuyant. La Gabonaise y est née,
et blanc. Son visage encadré de cheveux tres- Emmaüs, une exception du droit du travail qui y a grandi au sein d’une grande fratrie et y a
sés de mèches rouges n’est plus celui de la perdure depuis soixante-dix ans. Dans cent étudié jusqu’à obtenir une licence en gestion
colère, mais bien de l’apaisement. « Ce n’est pas vingt-trois communautés en France, environ comptable. « Le savoir était ma seule porte de
de la satisfaction que je ressens, il ne peut pas y sept mille personnes dans des situations de sortie », note-t-elle. C’est cette conviction qui
en avoir dans la souffrance », nuance-t-elle. grandes dificultés – économiques et adminis- la pousse à quitter son pays lorsque des grèves
Pierre Duponchel, le président de la commu- tratives – vivent grâce à l’un des principes affectent la scolarisation de ses deux ils.
nauté qui gère La Halte Saint-Jean, ainsi fondateurs du mouvement : garantir l’accueil Dès son arrivée à La Halte Saint-Jean, après
qu’Anne Saingier, directrice de la communauté inconditionnel (loger, nourrir et blanchir les dix-huit mois de « galères » à voguer de proche
Emmaüs qu’Alixe Kombila a rejointe en compagnons) en échange de différents travaux en proche, accompagnée de ses deux gar-
février 2021, ont été reconnus, le 5 juillet, cou- allant du tri des dons à leur vente, en passant çons, Alixe Kombila ressent une atmosphère
pables de « travail dissimulé aggravé ». Ils ont par le ménage des lieux d’hébergement. glaciale. « Les compagnons étaient durs entre
été condamnés à des peines de prison avec Ni salariés ni bénévoles, les compagnons eux, certains se détestaient. » Elle en est inti-
sursis de respectivement un et deux ans, ainsi reçoivent une allocation communautaire mement convaincue : ce climat de division
qu’à des amendes de 2 000 et 3 000 euros. mensuelle d’environ 350 euros. entre les travailleurs était la garantie de
Les deux dirigeants, qui ont l’interdiction d’exer- Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs la toute-puissance de la directrice. Dans un
cer une activité en lien avec l’infraction pendant France, reconnaît que, dans le cas de La Halte français soutenu, elle décrit les commentaires
cinq ans, ont fait appel de la décision du tribunal Saint-Jean, comme dans d’autres communau- humiliants, les menaces d’expulsion, le travail
judiciaire de Lille. Si la date de ce second pro- tés du Nord, de graves dysfonctionnements jusqu’à l’épuisement. Nerveuse, elle en ren-
cès n’est pas connue, Alixe Kombila espère qu’y ont mené à des situations de maltraitance. verse sa tasse de café. La porte-parole porte
seront condamnés à des peines plus lourdes « Notre erreur a peut-être été de ne pas taper les stigmates d’un âge plus avancé que le sien.
– « de la prison ferme » – ceux qu’elle qualiie assez fort du poing sur la table, lorsque nous Les images de l’IRM qu’elle sort de son sac à
de « nouveaux esclavagistes ». Son avocat, avions connaissance de telles situations », main conirment qu’elle souffre de discopathie
lombaire et d’arthrose. « Je pensais faire du
bénévolat, comme lorsque j’étais aux Restos
ALIXE KOMBILA, COMPAGNE du cœur. Mais c’était tout autre chose : on tra-
vaillait quarante heures par semaine. »
14
C’EST LÀ QUE ÇA SE PASSE
retournés à l’état sauvage qui les murs de pierre sèche, vestige Les habitants avaient espéré que une solution plus expéditive.
détruisent tout sur leur passage. d’une vie paysanne, chers aux la question serait résolue avant Sur les tables de l’île, il arrive sou-
Comme si la chèvre de Monsieur habitants et inscrits au Patrimoine le début de la saison touris- vent que de la viande caprine
Seguin avait levé une armée. immatériel de l’Unesco. tique 2024. Ils devront attendre. soit au menu.
LA SEMAINE
IL EST À PEINE PLUS DE 9 HEURES ce matin d’été et, mobile », explique le président du CSPG, Samuel Mathis pour
sous le chant des cigales, Lina, Shemssig et Bayan sautent qui l’école de police s’est imposée. « C’était, à nos yeux, tout
dans le bassin installé sur le terrain de l’École nationale de un symbole d’y organiser ces stages », poursuit-il.
police de Nîmes. Les illettes enchaînent quelques brasses Selon Santé publique France, qui mène des enquêtes sur
avant de se rapprocher du maître nageur, Christophe Pellé le sujet tous les trois ans, mille quatre cent quatre-vingts
pour suivre ses consignes. « On commence par faire la tortue, noyades accidentelles ont été enregistrées en France en
l’étoile de mer… Mettez la tête sous l’eau, souflez dans 2021 (tous âges confondus), dont 27 % ont conduit à un
l’eau… » Au troisième jour de leur stage, la plupart des décès. Cela représente la troisième cause principale de décès
jeunes n’ont plus aucune appréhension de l’eau et se prêtent par traumatisme non intentionnel, un problème majeur de
aux exercices sans dificultés. santé publique, selon l’Organisation mondiale de la santé. « La
Pendant deux semaines, cent soixante enfants âgés de 4 à noyade, c’est insidieux, ça ne fait pas de bruit, ça ne se voit
11 ans issus des quartiers défavorisés de la cité gardoise ont pas, mais ça détruit des familles », explique le vice-président
participé gratuitement à ces ateliers, à l’initiative du Club du CSPG, Olivier Jamann. « L’objectif n’est pas de faire des
subaquatique des pompiers du Gard (CSPG). Pour la pre- jeunes des sportifs de haut niveau, mais il est indispensable
mière fois cette année, les stages ont eu lieu dans un endroit qu’ils sachent se débrouiller dans l’eau, estime Christophe
habituellement fermé au public : l’École nationale de police Pellé. À Nîmes, nous sommes dans une région où il fait chaud,
de Nîmes, une des plus grandes de France, qui forme 65 % la mer n’est pas loin, les rivières non plus… et on sait que de
Les enfants
sont initiés des nouveaux gardiens de la paix. « Depuis plus de dix ans, nombreux enfants des quartiers prioritaires n’ont pas accès
à la natation nous organisons tous les étés des séances de lutte contre les aux bassins pour y apprendre à nager. »
sans brassards noyades. Mais il est de plus en plus dificile de trouver des La piscine hors sol, de 10 mètres de long par 5 mètres de
ni frites. Ici,
le 25 juillet, bassins disponibles, les piscines sont vieilles, elles ne sont large, a trouvé sa place sur un ancien court de tennis. Près de
à Nîmes. plus adaptées ou ça coûte trop cher… D’où l’idée d’un bassin trente bénévoles sont mobilisés pour le projet. Toute la jour-
née, les groupes d’enfants se succèdent. Les plus jeunes, de
4 à 6 ans, suivent le dispositif baptisé « aisance aquatique »,
instauré en 2019 par la ministre des sports, Roxana
Maracineanu, pour favoriser l’apprentissage de la natation et
POUR LUTTER CONTRE LES NOYADES, qui devrait faire l’objet de séances durant le temps scolaire.
LES FORCES DE L’ORDRE MOUILLENT Les enfants n’ont pas pied et ne disposent d’aucune aide à la
lottaison, ni brassards ni frites. « Ce programme, récent, a fait
LE MAILLOT. ses preuves », déclare Christophe Pellé, convaincu.
Les stages d’aisance aquatique proposés À l’école de police, les quatre journées du stage sont complé-
par les pompiers du Gard aux enfants tées par des ateliers avec les gendarmes, les sapeurs-pom-
piers, les militaires, les policiers, dont sont issus la plupart des
des quartiers défavorisés se sont tenus bénévoles. « On s’est dit que l’école de police était un lieu qui
cette année à l’École nationale de police. pouvait se prêter à des ateliers républicains », reprend Samuel
Mathis. Autour d’une table ou sous une tente de camoulage,
L’occasion d’un grand bain républicain. les jeunes peuvent découvrir les rations de combat des mili-
taires partant en mission, porter un gilet pare-balles, mettre
Texte Agathe BEAUDOUIN — Photo Sandra MEHL
un casque de pompier ou simplement poser des questions…
Même si, dans leur quartier, ces professionnels ne sont pas
toujours bien perçus, l’opération séduction fonctionne auprès
de ces enfants, fascinés de pouvoir approcher de si près
l’uniforme d’un sapeur-pompier.
Ilian et Mohamed, 9 ans, s’en réjouissent : « On a goûté aux
barres de céréales que les militaires prennent avec eux pen-
dant les combats et on a essayé le casque des pompiers. Celui
qu’ils mettent contre le feu, c’est vraiment bizarre. » Manelle,
elle, est enchantée d’avoir pu passer l’enceinte de l’école
de police : « Mon grand frère, qui veut devenir policier, était
jaloux. » Les professionnels se prêtent au jeu des questions-
réponses, avec un objectif précis. « Dans notre ville, les rap-
ports entre les institutions et les quartiers sensibles sont
tendus, souligne Olivier Jamann. C’est souvent compliqué
d’intervenir sur place. D’où l’idée d’essayer de modiier notre
image dans un contexte plus détendu, avec des enfants qui
n’ont pas forcément une bonne image de nous. Leurs parents
non plus. Notre challenge, par cette action, c’est d’essayer
d’instaurer de la coniance. »
En in de matinée, Clara, Imtissar et Gabriel quittent le bassin
après quarante-cinq minutes d’efforts dans l’eau. « Parfois,
ils nous disent qu’ils savent nager, mais, dans le bassin, on
s’aperçoit qu’ils n’ont pas tous encore conscience du danger »,
conient un animateur. L’initiative suscite en tout cas l’intérêt
et devrait être reconduite. L’agglomération d’Alès, dans le
nord du département, a déjà fait savoir qu’elle souhaite mettre
en place, l’an prochain, le même dispositif.
16
C’EST PEUT-ÊTRE
UN DÉTAIL POUR VOUS... MAIS PAS POUR MARC BEAUGÉ.
1- FINES LAMES 2- HAUT LES MASQUES 3- BLANC DE TOUCHE 4- FIL CONDUCTEUR 5- BAGUETTE MAGIQUE
Dimanche 28 juillet, dans Sur la piste, les deux tireurs Sur le reste du corps, les Notons la présence, sur Si les pantalons courts
le majestueux Grand avancent masqués, ce qui deux escrimeurs arborent la droite de l’image, de des escrimeurs n’ont pas
Palais, à Paris, étaient nous permet de fanfaron- la même couleur. Mais ce qu’on appelle un il de l’air de grand-chose, ils
en piste les escrimeurs ner un peu. C’est, en effet, pourquoi tout ce blanc ? corps. C’est grâce à lui que garantissent une certaine
égyptien Mohamed l’entreprise Prieur, située Les pratiquants ont les touches sont signalées sécurité. Souvent fabri-
El-Sayed et hongrois Tibor en Bourgogne, qui inventa, longtemps porté, sans à l’arbitre. Concrètement, qués en Kevlar et toujours
Andrási. En jeu, la médaille en 1844, le masque la moindre restriction, la pointe de l’épée est équipés de bretelles per-
de bronze. En main, une d’escrime tel que nous le des tenues sombres. équipée d’une mouche mettant un maintien très
épée chacun. La même, connaissons. Par quoi se Puis, quand la discipline électrique. De là partent haut à la taille, ain d’éviter
pour ainsi dire. Le règle- caractérise-t-il ? Par sa est devenue sport à deux ils très ins, ixés à que la lame s’introduise
ment ne prête pas à la fan- bavette protégeant le cou, part entière, à la in du l’intérieur de la lame dans entre le pantalon et
taisie. En compétition, les sa visière intérieure main- XIXe siècle, à l’occasion une rainure reliée à un la veste de protection.
épées des tireurs doivent tenant la tête bien en place, des Jeux olympiques de interrupteur situé au Relevons aussi que sur
être équipées d’une lame et surtout par son treillis, 1896, à Athènes, le blanc niveau du pouce. Quand les modèles pour gau-
et d’une poignée longues, ou grillage métallique, s’est imposé pour une rai- une touche, soit une chers, le rabat de tissu
respectivement, de 90 et couvrant la face avant son très pratique : il facili- pression supérieure à protégeant la braguette
de 20 centimètres de long. du masque. Depuis des tait la lecture des touches 750 grammes, est donnée va de gauche à droite, et
Leur poids maximal est, lui, années, les fabricants des tireurs par les avec la pointe de l’épée, inversement pour les droi-
de 770 grammes. Notons tentent de créer un masque arbitres. Depuis, un appa- l’interrupteur déclenche tiers. Pourquoi ? Parce
Fabrice Coffrini/AFP
au passage, que les épées d’escrime transparent reillage électrique a été le passage d’un courant qu’on n’en fait jamais trop
sont des armes d’estoc, ne qui permettrait de voir le mis en place, mais le blanc électrique. Le il de corps pour éviter l’introduction
permettant de donner des visage des combattants et a demeuré. Car l’escrime permet alors de relayer d’une épée à cet endroit
coups qu’avec la pointe. ainsi de rendre le sport plus est un sport de traditions. l’information à un disposi- stratégique.
télégénique. Sans succès. tif de signalisation.
LA SEMAINE
O N R ECO N N A Î T U N N O M touristes à Carnac-Plage. On a beau des boîtes de nuit fermées depuis d’emmener son conjoint dans un
sur une carte, puis un autre. Des leur enfiler les lunettes des « trente vingt ans (et c’est tant mieux, car VVF où elle avait ses meilleurs sou-
bouffées de souvenirs remontent et glorieuses », ils s’avèrent inca- vouloir y retourner aurait été venirs de vacances. On ne sait pas
la tentation est trop grande : « C’est là pables de voir correctement les encore plus problématique), ce qui est le plus ravageur : être
où j’allais en vacances petit ! » Et paysages. Ils regardent la plage et d’écouter des histoires de noms qui forcé de porter un nouveau regard
pourtant, aussi alléchante que soit ne voient que des immeubles des n’existent plus (« le Pen-Duick-VI de sur son enfance ou être déçu par
cette perspective, emmener ses com- années 1970 mal vieillis, des Tabarly était amarré juste là ! », l’étroitesse d’esprit de ses proches.
pagnons sur les lieux de ses vacances voitures pare-chocs contre pare- « J’avais mis ma serviette à côté de Entendons-nous bien, c’est une
d’enfance est un bide assuré. chocs qui n’ont trouvé nulle part où celle de Louison Bobet à la plage ! »). bonne idée de retourner sur les
Déjà, en arrivant, les choses ont se garer correctement. Un peu Malgré leur bonne volonté, ceux traces du passé en vacances, mais
changé, le village suisse a rétréci, la comme des visiteurs d’une installa- qui s’infligent ces vacances dans mieux vaut y aller seul. Il y a trop à
côte sauvage a rapetissé, les dunes tion d’art contemporain, ils ne l’enfance des autres s’avèrent géné- perdre à y entraîner ses compa-
sont plus petites, les rochers moins savent pas combien de temps ils ralement incapables de manifester gnons actuels, que l’on trouvera à
hauts. Même les menus de la crê- sont supposés admirer le moche le niveau de surprise attendu. coup sûr incapables d’apprécier les
perie paraissent plus courts et les sous leurs yeux. Impossible en effet de partager son joies simples.
parfums de glace moins alléchants. Ceux qui se font embarquer dans émotion avec celui qui ne sait pas
Et, comme on est devenu adulte, ces visites doivent faire preuve d’un que, sur ce parking, on jouait au
on découvre qu’ils ont un prix. brin d’abnégation et de beaucoup jokari, que des buissons pleins de
Ceux qu’on traîne sur place ont du d’imagination. Les voilà tenus de poussière servaient de cachette à
mal à se laisser convaincre que la regarder tout ce qu’ils ne peuvent cache-cache. « C’est un peu comme
Costa Brava à l’époque, c’était plein pas voir (« alors, là, à l’époque, il n’y de présenter son meilleur copain
de charme, que le littoral vendéen avait aucun chalet… »), de partici- de lycée à ses amis actuels et être
était une suite de petits villages ou per à des pèlerinages à l’endroit de surpris qu’ils n’accrochent pas »,
qu’il y avait beaucoup moins de la fameuse chute de vélo ou devant m’a confié une amie, qui a tenté
J’AURAIS PAS DÛ
À LA RECHERCHE DU
TEMPS À JAMAIS PERDU.
DE FAUSSES BONNES IDÉES ONT VITE FAIT DE VENIR PERTURBER VOS
CONGÉS. AINSI DE LA FOLLE ENVIE D’EMMENER SES PROCHES SUR LES
LIEUX DE SES VACANCES D’ENFANCE. PLUS RIEN N’EST COMME AVANT,
SAUF DANS SES SOUVENIRS, QU’IL VAUT MIEUX GARDER POUR SOI.
18
LE MAGAZINE
AU BOUT DE LA NUIT
2
Toutes les photos ont été prises
au Baron entre 2004 et 2016.
3
1. André Saraiva et Lionel
Bensemoun, les fondateurs
du Baron. 2. Le logo du club.
3. Le journaliste Olivier Zahm,
la mannequin Johanna Price, les
journalistes Mademoiselle Agnès et
Jennifer Eymère, le styliste Stefano
Pilati, Madeline et le journaliste Éric
Dahan. 4. Le guitariste Erik
Fostinelli et le chanteur Christophe.
5. Sur la cuisse, Monsieur A,
un personnage créé par André
Saraiva. 6. Le Rolling Stones
Mick Jagger. 1
4 6
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Le Baron et Olivier Zahm
2
1
3 4
5
6 7
disparaître au matin. Il n’en restait alors de faire passer la pilule. Bien sûr, quand on est phy-
visible que la devanture du magasin de surgelés sio, on est toujours le connard de quelqu’un, mais
Picard qui partageait son adresse. Dissimulée, je le disais gentiment. Je faisais des jeux, j’appor-
une fois le soleil levé, derrière d’anonymes tais des cartes de Trivial Pursuit et faisais entrer
portes en verre fumé, l’entrée du club était celui qui avait la bonne réponse, j’organisais des
escamotable. Cela donnait à celles et ceux qui blind tests musicaux… J’essayais de faire rire les
repassaient de jour devant le lieu où ils avaient gens qui attendaient. »
dansé au coude-à-coude avec Kirsten Dunst, À contre-courant des autres boîtes du quartier,
Soia Coppola, Hedi Slimane ou Jean Dujardin où les illes ont la priorité sur les garçons, où les
l’impression d’avoir rêvé. chemises sont préférées aux tee-shirts et où les
« Au Baron, un chômeur pouvait passer des baskets sont proscrites, l’originalité était encou-
heures à discuter avec un millionnaire du ragée. Bak se souvient d’un soir où un homme,
CAC 40 », rapporte l’un des « physios » emblé- sortant de sa Rolls-Royce avec chauffeur, se pré-
matiques du lieu connu sous le nom de « Big sente en annonçant « venir du George V » [le
John ». Il y a travaillé de 2005 à la fermeture. palace du groupe Four Seasons situé à quelques
Plantée devant l’entrée surplombée d’un néon minutes à pied]. « Il prononce “V” comme la
rose en forme de chapeau haut de forme des- lettre et me propose 5 000 euros pour que je le
siné par le graffeur et artiste André Saraiva, fasse entrer. Je lui dis que je n’ai pas le plaisir de
cofondateur du lieu, avec son ami Lionel le connaître et que ça ne va donc pas être pos-
Bensemoun, cette armoire à glace qui faisait sible. Et puis arrive un type sur son Solex, en
alors 150 kilos pour 1,97 mètre « faisait la porte » jeans et Stan Smith. Je le laisse passer. Le mec n’a
avec Bak, un grand Noir très chic, autre visage pas compris. » Le « type » en question était un
phare de cette époque. La « porte » – soit le employé du galeriste Emmanuel Perrotin, l’un
choix de qui entre ou pas –, c’est là que s’est des idèles amis de la maison.
joué le succès et la renommée du Baron. Parce Le Baron a pu se permettre dès le commence-
que le lieu était petit (« à cent quatre-vingts per- ment de se passer des millionnaires au goût dou-
sonnes, on était bien ; deux cents, c’était vraiment teux qui constituent la clientèle habituelle de la
le max », se souvient Lionel Bensemoun) et nuit sur la rive droite parisienne. En 2004, quand
l’entrée gratuite, la sélection était drastique. Lionel Bensemoun et André Saraiva entendent
« C’était facile : dès que tu ne connaissais pas parler de cet ancien « club à illes », il appartient
Le Baron était un goût, ce serait celui de sa bois- quelqu’un, c’était non », explique Big John. à Larbi Methamem, plus connu sous le nom de
son éponyme. Un cocktail à base de cham- Ambianceur autoproclamé, musicien et acteur « Monsieur Jacques ». Cet homme de la nuit a dû
pagne, de vodka, de fraises fraîches et de sucre à ses heures, Nicolas Ullmann a rencontré fermer le lieu après sa mise en examen, à l’au-
de canne servi dans des verres à pied. Entre Lionel Bensemoun à l’été 2004 à Formentera, tomne 2003, pour des faits de proxénétisme qui
2004 et 2016, sur la rive droite parisienne, il a aux Baléares, où il passait des vacances avec son lui vaudront d’être condamné. Il accepte de leur
été siroté à la paille (pour le supplément ami d’enfance, le chanteur Adan Jodorowsky, en céder l’exploitation en échange de 50 % des
d’ivresse) par les branchés du monde entier. Si ils d’Alejandro, l’auteur de bandes dessinées et bénéices. Le coût de fonctionnement est donc
Le Baron était un son, ce serait celui du réalisateur chilien des années 1970. Son côté minime, surtout les premières semaines, où les
rock’n’roll et des pépites oubliées que dénichait fantasque amuse la bande de Bensemoun. deux compères et leurs amis se relaient pour
l’armada de DJ résidents qui ont créé l’em- Celui-ci l’avait déjà repéré en train de danser faire le bar, passer des disques et ouvrir la porte
preinte musicale du club. Si Le Baron était une entièrement nu à une soirée Johnson, du nom à leurs copains de passage.
odeur, ce serait celle de la sueur, qui gouttait au de ces fêtes itinérantes et branchées qu’il orga- « Le Baron, c’était une sorte de maison festive,
petit matin des corps des danseurs sur le minus- nisait depuis quelques années avec son ami c’était chez nous. Et, comme quand on fait une
cule danceloor, mélangée à celle des cigarettes André Saraiva. Il lui propose alors de faire partie fête dans son appartement, on voulait des gens
qui se fumaient à l’intérieur dans un premier de la première équipe de physios de ce club qu’on connaissait », résume Lionel Bensemoun.
temps, jusqu’à la promulgation de la loi Évin, en improbable. « André et lui ouvraient une boîte Le truc, c’est qu’à eux deux, Bensemoun et
2006. Si Le Baron était une couleur, ce serait le dans ce lieu un peu sulfureux, un ancien club Saraiva, âgés aujourd’hui de 51 et de 53 ans,
pourpre du velours sale qui recouvrait les ban- libertin qui avait été fermé par la Mondaine un connaissent le Tout-Paris, le Tout-New York et
quettes et le rouge des lumières qui nimbait ce an plus tôt, raconte Nicolas Ullmann. Les pre- au-delà. Dès les premiers temps, une bande aux
lieu d’une aura de fête et de liberté. mières semaines, des clients qui croyaient encore contours mouvants s’agrège dans ce nouveau
Tous les soirs de la semaine, de 23 heures à 5, trouver un bar à illes se présentaient avec des chez-eux. Il y a les amis de la première heure,
6, parfois 7 heures du matin, les mondes de la looks un peu bling et de belles voitures. Je les l’hôtelier et restaurateur Thierry Costes, le gale-
musique, de l’art, du cinéma et de la littérature envoyais gentiment à une autre adresse du même riste Emmanuel Perrotin, les impertinents
convergeaient vers le numéro 6 de l’avenue médiatiques Édouard Baer et Ariel Wizman,
Le Baron et Olivier Zahm
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4 5
1. La styliste Olympia
Le-Tan, les journalistes
Olivier Zahm et Jennifer
Eymère avec André Saraiva.
2. L’actrice et réalisatrice
6 Asia Argento et le cinéaste
Gaspard Noé.
3. La porte d’entrée.
4. Nicolas Ullmann,
un des premiers
physionomistes du Baron.
5. L’acteur Francis
Van Litsenborgh et DJ Sam.
6. Le chanteur Sébastien
Tellier au piano.
7. L’acteur Louis Garrel.
8. Le musicien Kavinsky.
9. Le styliste Stefano Pilati
et Bak, un physionomiste
du Baron.
10. Les stylistes Camille
Bidault-Waddington,
Natacha Ramsay-Levi
et Valentine Fillol-Cordier.
11. Le chanteur Lenny
Kravitz (à gauche).
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Le Baron et Olivier Zahm
LE M AG A ZINE
(suite de la page 21) galerie Kolkhoze, les Ce soir-là, Kylie Minogue, de passage à Paris, le chanteur Patrick Bruel ou l’animatrice télé
acteurs Guillaume Canet, Marion Cotillard, Jean improvise un concert privé sur la petite scène Christine Bravo, pas reconnus (ou pas assez
Dujardin et Gilles Lellouche, les écrivains où trône un piano. Quelques semaines seule- « in »), se sont fait refouler à la porte. La fois où
Frédéric Beigbeder, Simon Liberati et Lolita ment après son ouverture, et sans publicité mis Damon Albarn, le chanteur de Blur, a fait la
Pille, le réalisateur Gaspar Noé, les modeux à part le bouche-à-oreille des happy few, le lieu queue dix minutes dehors avec le petit peuple
Olivier Zahm (à la tête du magazine Purple), commence à construire sa légende. Tous les avant que Big John le repère (« il avait la tête
Jennifer Eymère (qui règne sur Jalouse) et leurs habitués du Baron ont à la bouche un « la fois baissée pour ne pas être reconnu, du coup je ne
amies, les sœurs Cléo et Olympia Le-Tan… Tous où ». Fleur Bertin, 18 ans tout juste à l’époque, l’avais pas vu ! »). Les fois où Kate Moss ou
sont des intimes d’André Saraiva. qui oficie au vestiaire, puis comme dame pipi Pharrell Williams se sont invités derrière les pla-
Lionel Bensemoun, lui, grenouille dans le pour arrondir ses ins de mois tout en poursui- tines pour des mix improvisés. La fois où
monde de la musique depuis des années. À Aix- vant des études d’anglais, se souvient de « la Géraldine Nakache, une habituée, aujourd’hui
en-Provence, où il a grandi, il organisait déjà fois où deux stars américaines [Lindsay Lohan réalisatrice et comédienne, qui travaillait alors
des rave-partys et des concerts. Il est aussi le et Kate Bosworth, actrices adorées à l’époque] pour la chaîne humoristique Comédie ! de
neveu de Patrick Partouche, héritier du groupe ont voulu entrer à deux dans les toilettes » Dominique Farrugia, a elle-même décroché
Partouche, qui possède un peu partout dans le (c’était strictement interdit et la Parisienne a l’épais lien rouge à crochet doré symbolisant le
monde des dizaines d’hôtels et de casinos. opposé aux deux starlettes un non ferme). Il y passage du monde normal à l’univers ouaté du
« Monté » à Paris en 1997, le jeune Lionel tra- a aussi « la fois où Leonardo DiCaprio est arrivé Baron pour laisser passer Beyoncé, Jay Z et
vaille comme graphiste et conçoit et imprime
avec deux amis des lyers pour tous les clubs de
la capitale. « Le Queen, le Rex, le Pulp, le Folie’s
Pigalle, le VIP de Jean Roch… J’avais un pied
dans la nuit et un autre dans la musique. » Voilà
comment, dès les premiers soirs après l’ouver-
ture, en septembre 2004, dans ce « grand
appart’ où on pouvait faire du boucan », le musi-
cien Sébastien Tellier, encore peu connu du
grand public, se retrouve à reprendre le tube de
Christophe La Dolce Vita allongé par terre,
accompagné au piano par Rob, clavier du
groupe Phoenix et futur compositeur de bandes
originales de ilms pour les réalisateurs Rebecca
Zlotowski, Vincent Mariette ou Alexandre Aja.
Aux platines, avant qu’une escouade de DJ rési-
dents s’établissent tout doucement, les
« copains » se relaient pour passer des disques.
L’identité sonore, telle que déinie par Lionel
Bensemoun, est claire : « Il y avait déjà plein En ces temps pré-#metoo, les histoires de drague lourde,
de clubs électro-house et hip-hop à Paris. On
voulait être différents, donc notre musique allait
voire de comportements clairement répréhensibles,
des années 1930 à la in des années 1980. On sont légion. “Au Baron, tu pouvais être bourré, défoncé,
passait les Kinks ou les Stones, mais aussi des
trucs oubliés ou peu connus que l’on n’entendait
à poil dans la boîte, on trouvait ça plutôt drôle. Mis à part
jamais en boîte de nuit, du France Gall, les insultes racistes, en gros, si tu faisais un truc un soir et
du Jacqueline Taïeb, du Vladimir Cosma, des
musiques de ilms… » Au Baron, on s’ambiançait
que tu te faisais virer, tu revenais le lendemain et c’était
sur Rage Against the Machine ou Joy Division oublié”, raconte Big John, un ancien physionomiste du club.
et on terminait la soirée en tournoyant sur
La Valse à mille temps. avec un garde du corps » – une faute de goût en Usher : « Elle portait une sorte de treillis beige et
Ami d’amis des fondateurs, Alex Grynszpan, ce temps d’avant les smartphones où les célé- un crop top à paillettes vert d’eau. Ils sont entrés
moitié du groupe Polo & Pan, a d’abord décou- brités venaient au Baron en toute discrétion, et se sont assis. Leurs armoires à glace de gardes
vert le lieu en tant que client. En 2005, il a protégées par la « porte » qui les tenait à l’abri du corps faisaient rideau devant eux. C’était gro-
19 ans, étudie en école de cinéma pour devenir des fâcheux. Mais, pour Fleur Bertin, « la fois tesque ; ils sont repartis au bout de vingt
assistant réalisateur et il lui faut quelques mois où » qui surpasse toutes les autres, c’est celle où minutes. » La fois où une employée avait recou-
avant d’oser demander qu’on lui laisse les pla- Mick Jagger a privatisé le Baron pour y fêter son vert de ruban adhésif double-face la partie
tines. Sous le nom de DJ Peter Pan, il s’invente anniversaire, en 2006 : « Toute l’équipe avait dû supérieure des supports de papier toilette, pié-
un style qui marque aujourd’hui encore l’iden- signer des contrats de conidentialité. J’étais au geant ceux qui contrevenaient à la règle (par
tité hybride de son groupe : « J’aimais faire vestiaire, donc sûre de ne rater personne. ailleurs largement contournée) de ne pas
découvrir des trucs aux autres, du jazz éthiopien, Lenny Kravitz a passé dix minutes à me faire la consommer de cocaïne dans le club. Il y a aussi,
des morceaux de hip-hop inconnus… conversation, mais il n’est pas du tout mon bien sûr, des « fois où » moins glorieuses : « la
Contrairement à d’autres clubs de l’époque, au genre, et en plus il n’avait pas mis de déo, donc fois où » un habitué a été ilmé par les caméras
Baron, les gens ne venaient pas pour les DJ. Ça je lui ai demandé de se pousser parce qu’il m’em- de surveillance en train d’uriner dans un verre
permettait d’être audacieux. » pêchait de travailler. » avant de le faire boire à sa copine, « la fois où »,
En octobre 2004, la top-modèle Audrey Marnay Il y a eu la fois où Björk est montée sur scène et en janvier 2008, Frédéric Beigbeder et Simon
et son amoureux d’alors, le grand ordonnateur s’est lancée dans une reprise de No Limit, du Liberati se sont fait arrêter sur le trottoir devant
de déilés de mode spectaculaires Alexandre groupe d’eurodance 2 Unlimited, les fois où le club après avoir été surpris par les stups en
de Betak, fêtent leurs anniversaires au Baron. Catherine Deneuve, le designer Philippe Starck, train de sniffer de la cocaïne sur le capot d’une
24
voiture, « la fois où » un petit groupe, refusé par décrivent beaucoup de ses habituées, un havre ? Les employés du Baron bénéicient eux aussi de
les physios (noirs), est revenu quelques minutes Bak et Big John afirment avoir veillé, autant que sa renommée. Repéré grâce à ses posts
plus tard affublé de masques de singe en leur faire se peut, à ce qu’une ille ivre ne reparte pas Facebook par l’éditeur Stephen Carrière, Big
disant « Et là, on peut rentrer ? » avec un inconnu, à ce qu’un danseur trop émé- John publie en 2016 Big John de Paname, un
En 2006, les patrons autorisent Nicolas ché ne prenne pas son scooter… Mais, en ces livre où il compile ses anecdotes, tout en enchaî-
Ullmann, qui en a marre de la porte (« je faisais temps, les histoires de drague lourde, voire de nant les missions de sécurité rapprochée pour
des cauchemars où des gens me tiraient par la comportements clairement répréhensibles, sont Kate Moss, Kanye West, P. Diddy ou Zoe Kravitz…
manche en me disant “Nicolas ! Nicolas !” »), aussi légion. Plusieurs habitués du club ont d’ail- Il apparaît aussi ici et là au cinéma, et décroche
à mettre en place chaque dimanche une soirée leurs été l’objet de mises en cause post-#metoo. des petits rôles dans des ilms signés Guillaume
karaoké. Il assemble un groupe pour jouer les « On est beaucoup plus durs sur la discipline Canet ou Luc Besson. Bak, lui, a tapé dans l’œil
chansons en live et s’invente des personnages, aujourd’hui en boîte, afirme Big John. Tu es un de l’agent de cinéma David Vatinet (« Il m’a dit :
se déguise, se met en scène dans des happe- peu trop ivre, on te sort ; tu as une attitude dépla- “Toi, tu as une gueule, viens me voir” »). Il joue
nings très préparés. Au il des ans, ses Cabarocks cée envers une femme ou tu es arrogant avec le dans Les Vacances de Mister Bean en 2007, pose
voient défiler Izïa Higelin, Marion Cotillard, staff, on te sort. Au Baron, tu pouvais être bourré, pour une pub The Kooples… En coulisses, Fleur
Alain Chabat, Sean Lennon, Léa Drucker et une défoncé, à poil dans la boîte, on trouvait ça plutôt Bertin, désormais ex-dame pipi, intègre
armada d’inconnus qui s’amusent à prendre le drôle. Mis à part les insultes racistes, en gros, si tu La Clique en tant qu’assistante de Chichi, elle-
micro le temps d’une chanson. faisais un truc un soir et que tu te faisais virer, tu même assistante de Lionel Bensemoun. Elle est
revenais le lendemain et c’était oublié. » aujourd’hui encore l’employée d’André Saraiva
Les patrons du Baron ont le sens de la fête mais et œuvre en tant que directrice artistique de ses
aussi celui des affaires : dès 2005, ils créent hôtels parisiens, L’Amour et Le Grand Amour.
La Clique, une agence d’événementiel et de rela- Après quelques années de dimanches soir ave-
tions publiques qui surfe sur la renommée nais- nue Marceau, Nicolas Ullmann a, lui, besoin de
sante de leur club parisien. En mai de cette même se prouver qu’il peut exister « sans ça ». Il conti-
année, toute l’équipe met le cap au sud pour le nue à programmer des concerts et à jouer au
Festival de Cannes. « Mon oncle Patrick Partouche Monsieur Loyal dans d’autres clubs de la capi-
ouvrait un hôtel, le 3.14, et avait entendu dire que tale, ressuscitant parfois son Cabarock à la
notre truc marchait bien », se souvient Lionel demande de nostalgiques : « Pour l’anniversaire
Bensemoun. Avec sa terrasse, son rooftop et ses de Guillaume Canet, il y a quelques années,
dix stars au mètre carré, « Le Baron à Cannes » est Marion Cotillard lui a fait la surprise d’une soirée
un succès instantané, qui propulse la marque au karaoké “comme au Baron” », sourit-il.
chapeau haut de forme sur la scène internatio- 2014, 2015… Au bout de plus de dix ans d’acti-
nale. Année après année, Lionel Bensemoun et vité, l’âme des lieux commence à s’évaporer
André Saraiva refusent de se délocaliser à Ibiza, à doucement. André Saraiva passe de plus en plus
Marrakech ou à Saint-Tropez (trop vu, pas assez de temps à l’étranger, inaugurant un peu par-
pointu), mais créent très vite des rendez-vous tout clubs et restaurants. Lionel Bensemoun, lui,
partout où se retrouve leur clientèle fantasque et traverse une crise morale mâtinée de prise de
jet-setteuse : grâce à un ami, le directeur de la conscience écologique qui l’amène, en 2015, à
foire d’art contemporain Art Basel, Samuel Keller, fermer La Clique et à créer l’association GANG,
ils s’installent dès 2005 à Miami pour la durée de le Groupe d’action neo green. Il veut alors
cet événement artistique et mondain. En 2008, « mettre [s]on savoir-faire dans l’événementiel
Le Baron de Tokyo duplique la recette dans le au service de la cause écologique en organisant
quartier chic et cool d’Aoyama. En 2012, Le Baron des opérations de sensibilisation basées sur la
ouvre à New York, au cœur de Chinatown. Puis joie et la fête ». En 2016, il ouvre Le Consulat
Le Baron London investit l’enclave de Mayfair, dans un immeuble désaffecté du 9e arrondisse-
dans le West End londonien, Le Baron Shanghai ment de Paris, un tiers-lieu qui entend concur-
est inauguré en 2014… rencer la présence grandissante des réseaux
sociaux dans la vie des jeunes en leur proposant
AU
Virginie Eira, qui se déinit elle-même comme tournant des cours de yoga, conférences, expositions et bien
un « pilier » du Baron, y est entrée comme on années 2010, le club sûr concerts. « Comme l’esprit du Baron à Paris
entre en religion : le cœur pur et plein de prières. essaime jusque dans la était basé sur nous, quand on a commencé à
« J’étais arrivée de Bruxelles depuis quelques culture populaire : fraî- moins y aller, on a été obligé de dire que c’était
années, je travaillais à la télé et je trimballais chement émoulue de fini », résume-t-il. Le 9 février 2016, un post
avec moi une combinaison de honte et de timidité l’émission « Nouvelle Facebook annonce, dans la typographie recon-
qui s’efilochait en entrant, grâce au bar, et qui star », Camelia Jordana naissable d’André Saraiva : « Le Baron Paris is
disparaissait ensuite très vite parce qu’il y avait serine, dans son single closed. But we will always be where the love is ! »
ce mélange pas du tout surplombant de gens à qui Non non non (Écouter Si tous les idèles se rappellent leur première
parler, avec qui danser… J’y ai rencontré Melvil Barbara) : « Combien de fois faut-il/ Vous le dire fois au Baron, peu gardent le souvenir de leur
Poupaud, qui m’a fait croire pendant trois avec style/ Je ne veux pas sortir au Baron. » dernière. Les habitués, autrefois sans contraintes
semaines qu’il n’était qu’un simple musicien, j’ai La scène d’ouverture des Petits mouchoirs (2010), d’emploi du temps, se sont professionnalisés,
passé de longues soirées à discuter avec Rachid de Guillaume Canet, avec un Jean Dujardin traver- ont fondé des familles. Ils ont pris de l’âge, en
Taha. Je perdais tout, mon téléphone, ma carte sant une boîte de nuit ivre, a été tournée sur place. somme. La parenthèse se referme sans fanfare.
bleue, mais Bak, à l’entrée, m’aiguillait, les gardait Et les deux héroïnes de Tout ce qui brille (2010), Aujourd’hui, vingt ans après les débuts, Bak
pour moi et me disait gentiment de rentrer chez le premier ilm de Géraldine Nakache et Hervé recroise souvent les « anciens du Baron » : « Ils
moi quand j’étais vraiment trop saoule. » Mimran, espèrent que leur vie de banlieusardes ont grandi, ils ont des enfants, ils me disent ce
Dans un monde de la nuit prédateur et parfois exclues du cénacle parisien va changer le jour où qu’ils sont devenus… J’ai l’impression d’être leur
dangereux, Le Baron a-t-il été, comme le elles parviennent à passer la porte du club. prof d’histoire-géo. »
Gisèle Flachs,
au collège-lycée
François-Villon,
à Paris, le 26 avril.
LE M AG A ZINE
27
LE M AG A ZINE
Le livre de Gisèle
Flachs, Sous terre
pour survivre
(Éditions PixL)
bientôt réédité.
Page de droite,
lors de son
témoignage au
collège-lycée
François-Villon,
au côté de
Véronique
de Montfort
(à gauche), éditrice
et coordinatrice
bénévole de
l’association
Pédagogie
& Formation.s.
faire le contraire de ce qu’on m’avait inligé. J’ai toujours recherché les Depuis quelques années, elle visite des centres sociaux, des prisons, des
jolies choses : l’art, la nature, l’amitié, le sport. J’ai été heureuse, oui, quand écoles, des centres éducatifs fermés pour jeunes délinquants, comme celui
j’ai découvert l’école, à presque 12 ans. Donc, vous, étudiez, apprenez ! » de Saint-Venant, près de Béthune, en mai. Dans cet établissement modèle,
Encore une question : « Faites-vous des cauchemars ? » « Non. Mais il reste le directeur, Moussa Bachiri, s’est assigné une mission : « Associer la fermeté
la peur, toujours la peur. Si quelqu’un me suit dans la rue, je m’arrête et je le au respect, celui des autres et de soi. » Et quel meilleur exemple d’une vie
laisse passer. » Une autre adolescente : « Je vous trouve trop mignonne, reconstruite que celui de Gisèle Flachs ? Les jeunes du centre ont monté et
je voudrais bien vous embrasser. » joué une pièce à partir de son livre : quatre mois de préparation et une
Gisèle Flachs avoue s’être toujours demandé pourquoi une enfant comme représentation devant deux cent cinquante spectateurs. Quand la vieille
elle, entièrement livrée à son sort, avait pu survivre à la Shoah par balles. dame est venue leur rendre visite, on voyait, parmi la douzaine d’adoles-
Ce terrible épisode de la seconde guerre mondiale, longtemps méconnu, cents présents, des joues rougir et, parfois, une larme perler au coin de l’œil
désigne le massacre par fusillade de près d’un million et demi de juifs que l’on tentait furtivement de gommer devant les copains, des « durs ».
d’Ukraine entre 1941 et 1944, lors de l’invasion de l’Union soviétique par Les jeunes à la vie cabossée de Saint-Venant ont apprécié que Gisèle Flachs
l’Allemagne nazie. Boryslav, la cité pétrolière proche du village où elle ne veuille rien savoir de leur passé.
vécut, comptait quatorze mille juifs. Ils n’étaient plus que mille cinq cents Quelques semaines plus tôt, le 10 janvier, la rescapée avait livré le récit de sa
à l’été 1943, quatre cents à la in de la guerre. Occupée par l’armée alle- vie dans un tout autre décor, celui de l’École nationale de la magistrature,
mande en juillet 1941, puis de nouveau russe ensuite, la ville est inalement à Bordeaux, où les élèves allaient lui réserver une ovation. Ponctuant son récit
devenue ukrainienne en 1991 : Boryslaw est alors devenue Boryslav. d’appels à l’ouverture, au respect, à la tolérance, elle voulait, bien sûr, leur
parler de cet antisémitisme dont la résurgence la hante, mais aussi proiter
CE
génocide commis par les unités de la police allemande de l’occasion pour souligner, devant un tel public, l’importance de nouveaux
mais aussi par des collaborateurs locaux a été long- dispositifs à créer pour la prise en charge des mineurs délinquants, comme
temps tu par toutes les parties. Au travers de son ceux de Saint-Venant. Véronique de Montfort, qui accompagne partout Gisèle
propre récit, c’est aussi le souvenir de toutes ces vic- Flachs et l’a aidée pendant cinq ans à reconstituer son passé et à le commu-
times que Gisèle Flachs veut réveiller. Elle est retour- niquer, est éditrice en Belgique et coordinatrice bénévole de Pédagogie
née pour la première fois en Pologne et en Ukraine & Formation.s, une association soutenue par la direction de la protection
en 2017, pour retrouver des traces de son passé et, peut-être, les endroits judiciaire de jeunesse Grand Nord et la préfecture du Nord. C’est par sa mère,
où elle avait vécu cachée. Un parking a été construit à la place du cimetière liée par une longue amitié à Gisèle Flachs, qu’elle a découvert l’épopée de la
juif de Boryslav et des gens « pas très gentils » lui ont afirmé qu’il n’y avait vieille dame. Et décidé d’en faire un grand témoin de son association, qui
jamais eu de camp de travail chez eux. Quant aux tunnels où elle a été intervient notamment auprès des délinquants, « pour déconstruire leurs repré- Simone Perolari pour M Le magazine du Monde
cachée, ils ont disparu. C’est peut-être ce qui a incité Gisèle Flachs à sortir sentations, développer l’empathie et la prise en considération de l’autre ».
du silence dans lequel elle s’est longtemps murée, « par pudeur, par respect « Gisèle Flachs est incroyablement courageuse et dégage une énorme émotion.
pour les morts ». Par culpabilité aussi : pourquoi avait-elle pu échapper aux Aussi parce qu’elle parle souvent comme l’enfant qu’elle fut à l’époque »,
bourreaux quand tellement d’autres succombaient ? Aujourd’hui, elle témoigne Marie Moutier-Bitan, post–doctorante en histoire à l’université de
connaît la réponse, conie-t-elle : c’était pour témoigner. « Pour mes petits- Caen et autrice du Pacte antisémite. Le début de la Shoah en Galicie orientale,
enfants et tous les enfants », a-t-elle d’ailleurs écrit en exergue du petit livre juin-juillet 1941 (Passés composés, 2023). Elle est reconnue comme l’une des
qu’elle a publié en 2021 et qui connaîtra bientôt une réédition, Sous terre meilleures spécialistes françaises de la Shoah par balles, une phase de la
pour survivre. Parcours d’une enfant juive (Éditions PixL). Depuis, elle veut guerre dificile à appréhender en profondeur parce qu’elle nécessite notam-
continuer à raconter, inlassablement : « Que ces termes terribles que sont ment la maîtrise du polonais, du russe, de l’allemand et du yiddish pour
solution inale, ghettos, pogroms, extermination et camps de la mort ne décrypter l’ensemble des documents évoquant cette période. Parce que
soient pas à nouveau utilisés. » Moscou n’a ouvert les archives russes qu’après la chute du Mur, en 1989.
28
LORS DE SON VOYAGE À PARIS,
UN LYCÉEN LUI AVAIT, SANS
CITER NOMMÉMENT L’EXTRÊME
DROITE ET SES REPRÉSENTANTS,
DEMANDÉ QUEL ÉTAIT SON
JUGEMENT SUR “LES GENS
QUI PENSENT PEUT-ÊTRE,
AUJOURD’HUI, DE LA MÊME
FAÇON QUE CEUX QUI VOUS
ONT INFLIGÉ TOUT CELA”. “TOUT
CE QUE JE PEUX DIRE, C’EST QUE
CELA ME REND TRÈS, TRÈS
TRISTE. CELA ME MET DANS
TOUS MES ÉTATS, CELA ME TUE
À PETIT FEU”, AVOUAIT-ELLE.
Et qu’enin, il a fallu dénicher les derniers témoins encore en vie de cette sera contrainte d’abandonner ses passions : le basket, la gymnastique et
première phase de la politique génocidaire nazie, aussi rapide que brutale. l’athlétisme. Un peu plus tard, elle a un ils, crée son magasin de bijouterie
Gisèle Flachs est, en réalité, l’une des rares survivantes des pogroms orches- dans le quartier de la Bascule, entre Uccle et Ixelles. Pendant ces années plus
trés par les autorités allemandes et menés par la population locale en Pologne sereines, elle ne dira presque rien de ses tourments, même à ses proches,
et en Ukraine. Trois survivants des événements de Boryslav sont encore en jusqu’à ce qu’elle se décide, il y a une dizaine d’années, à coucher ses souve-
vie, a appris Véronique de Montfort : l’un vit en Australie, le deuxième en nirs dans un petit carnet. Elle ne songeait pas, initialement, à le publier mais
Nouvelle-Zélande et la troisième est Gisèle Flachs… D’où l’attention que lui à le conier à ses trois petits-enfants, Amandine, Nolan et Naël.
porte aujourd’hui Marie Moutier-Bitan. « Elle a survécu à plusieurs événe- Le 16 mai, invitée par la Commission pour la restitution des biens et l’indem-
ments génocidaires, aux pogroms de 1941, aux ghettos, aux épidémies, à la faim, nisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS), Gisèle Flachs est ina-
au froid, le tout sans ses parents. C’est extraordinaire et bouleversant », estime lement retournée en Allemagne, accueillie et logée à l’ambassade de France.
l’historienne. Le 4 février, elle était donc au côté de Gisèle Flachs au Mémorial Là-bas, elle a, une fois encore, bouleversé une assemblée de deux cents per-
de la Shoah, à Paris, introduisant son récit. Devant une salle comble et, sonnes, dont une majorité de jeunes Berlinois. Auparavant, elle était allée à
là aussi, silencieuse, Gisèle Flachs a repris de manière précise et assurée, la rencontre de classes aux lycées français de Munich et de Berlin et dans
toujours sans aucune note, son histoire, s’interrompant seulement pour deux établissements du Brandebourg. « Avez-vous de la haine envers moi ou
s’essuyer les yeux lorsque, de nouveau, elle a évoqué les bébés massacrés. mes parents ? », lui a demandé un jeune Allemand. « Bien sûr que non, mais je
Le public l’a, comme ailleurs, applaudie, remerciée, saluée. préfère garder un peu de distance avec la première génération », a souri Gisèle
À Paris comme à Saint-Venant, des jeunes lui avaient demandé si elle retour- Flachs. Dans une autre assemblée, une jeune Libanaise a fondu en larmes :
nerait en Allemagne, pays qu’elle avait quitté en 1947. Transportée dans un « Moi, j’ai été élevée dans la haine d’Israël et des juifs », expliquait-elle.
camp de la Croix-Rouge américaine situé près de Munich, elle projetait alors « Mme Flachs, c’est la grand-mère que nous avons tous envie d’adopter. Nous
d’émigrer en Palestine avec l’une de ses tantes. Mais un autre miracle survient avons tous été très tristes de la quitter », conie Coralie vom Hofe, conseillère
quand la Croix-Rouge ou la communauté juive, elle ne sait plus, lui à l’ambassade. L’octogénaire est, quant à elle, rentrée à Bruxelles avec une
apprennent qu’on a retrouvé la trace de son père en France. Lorsqu’elle immense satisfaction : des recherches menées par la CIVS lui ont donné
débarque à la gare du Nord, nouveau miracle, la ille et le père se recon- beaucoup d’informations sur la vie de son père. Elle pensait qu’il avait vécu
naissent rapidement dans la foule, l’une pleine d’émotion, l’autre un peu un moment dans un camp de réfugiés juifs en Suisse, au début de la guerre.
désemparé. Ils se sont serrés dans les bras, ont marché, discuté mais, souligne Il s’était, en réalité, rapidement engagé comme volontaire et avait rejoint
Gisèle Flachs, sans vraiment livrer les détails de ce qu’ils avaient vécu l’un et l’armée polonaise en France. Des mérites qui lui ont valu une naturalisation
l’autre. « C’était un moment surréaliste. Dans mon imagination, je pensais que rapide après le conlit. Dans son dossier, Gisèle Flachs a aussi retrouvé une
ce n’était qu’un rêve », a-t-elle écrit dans son livre. photo qu’elle n’avait jamais vue : celle de son papa, pour sa demande de
Les retrouvailles ne vont durer que quelques semaines : le père de Gisèle naturalisation en France. « Il était beau… », a-t-elle murmuré.
Flachs, fortement dépressif, décide d’envoyer sa ille « pour un moment » chez Lors de son voyage à Paris, un lycéen lui avait, sans citer nommément l’ex-
son frère, qui vit à Bruxelles. En septembre 1947, dans une Belgique où le trême droite et ses représentants, demandé quel était son jugement sur « les
silence sur la guerre et ses atrocités est de rigueur, Gisèle Flachs découvre gens qui pensent peut-être, aujourd’hui, de la même façon que ceux qui vous
l’école aux côtés d’élèves beaucoup plus jeunes qu’elle : à 12 ans, elle est en ont inligé tout cela ». « Tout ce que je peux dire, c’est que cela me rend très, très
deuxième année de primaire – cours élémentaire 1 –, ne parle pas le français, triste. Cela me met dans tous mes états, cela me tue à petit feu », avouait-elle.
ne sait ni lire ni calculer. « À la fois cruels et amicaux », ses copains inissent Alors, si l’enfant qu’elle fut n’a, très longtemps, rien dit, par crainte de ne pas
par l’adopter. Dans la famille d’accueil de son oncle, elle a, dit-elle, « reçu une être entendue et crue, la vieille dame qu’elle est devenue compte bien conti-
bonne éducation, mais jamais d’amour ». Sur cela, pudique, et sur la trace à nuer à témoigner et témoigner encore. Jusqu’au bout. Et son histoire lui
nouveau perdue de son père, elle n’en dira jamais plus. Pas plus que sur son survivra : le premier tome d’une bande dessinée inspirée de son destin hors
mariage, en 1954, à l’âge de 19 ans, et plutôt malheureux. D’autant qu’elle norme et signée par David Peeters sortira en France in septembre.
Texte Olivier FAYE CONSEILLER DE LA FÉDÉRATION NATIONALE
DES CHASSEURS, THIERRY COSTE EST DEPUIS 2017
UN DES RELAIS ESSENTIELS D’EM MANUEL MACRON
DANS LE MONDE RURAL. UN SOUTIEN JUSQU’ICI
SANS FAILLE QUI A OUVERT À CET INFLUENT
LOBBYISTE ET À SON ACOLYTE WILLY SCHRAEN,
PRÉSIDENT DE LA FNC, LES PORTES DES M INISTÈRES
ET LEUR A PERM IS DE FREINER LES RÉGULATIONS
ENTOURANT LEUR “MODE DE VIE”. MAIS EN
PRENANT OUVERTEM ENT POSITION EN FAVEUR DE
JORDAN BARDELLA ENTRE LES DEUX TOURS DES
LÉGISLATIVES, L’HOM M E ÂGÉ DE 68 ANS A SIGNIFIÉ
LA FIN DE SON IDYLLE AVEC LE CHEF DE L’ÉTAT.
président de la Fédération nationale tableau de chasse au domaine de Les mieux placés pour raconter se récrie : « Nous ne nous sommes
des chasseurs (FNC) ont de faux airs Chambord, dans le Loir-et-Cher, en cette histoire sont ceux qui exercent jamais rencontrés, je ne sais pas
d’Astérix et Obélix – l’un rusé et décembre 2017. Une vingtaine de l’autorité de tutelle sur la pratique pourquoi vous me tutoyez. » François
svelte, l’autre rentre-dedans et taillé sangliers alignés sur un lit de bran- de la chasse : les ministres de l’éco- de Rugy a prévenu son cabinet qu’il
comme un menhir. Le premier, chages, une centaine de chasseurs en logie. Lorsqu’il s’installe en catas- ne compte pas s’impliquer dans le
ancien éleveur du Jura devenu lob- arc de cercle, des flambeaux qui trophe à l’hôtel de Roquelaure pour dossier chasse, par peur des balles
byiste en autodidacte, lui-même luisent dans la nuit, avec au loin le remplacer Nicolas Hulot, à la ren- perdues. Il n’y a plus rien à négocier,
chasseur, propose son expertise à la château de François Ier… Aucun chef trée 2018, François de Rugy sait estime le ministre, depuis la signa-
FNC depuis trente ans, pour un for- de l’État ne s’était risqué à une telle qu’une pénible colocation l’attend ture du « traité de l’Élysée », comme
fait de 200 000 euros par an (hors transgression depuis Valéry Giscard avec les deux agents d’influence il surnomme ironiquement l’accord
taxe). Un tarif parmi les plus élevés d ’ E s t a i n g , a u t o u r n a nt d e s de la chasse. Il ne leur faut que conclut entre Thierry Coste, Willy
du secteur. C’est dire le pouvoir qu’on années 1980, par peur de fâcher les quelques jours pour se présenter à Schraen et Emmanuel Macron, lors
Laurent Monlaü/Signatures
lui prête. Les défenseurs du nucléaire, défenseurs de la cause animale. lui, pétris de coniance. D’emblée, d’une réunion, le 27 août 2018, sous
les armuriers ou les charcutiers Emmanuel Macron, au contraire, voit Thierry Coste tutoie François le nez de Nicolas Hulot.
inquiets de la suppression des nitrites dans la chasse un « mode de vie ». de Rugy. Le lobbyiste raconte par- Ce jour-là, de généreux cadeaux
s’arrachent aussi ses services. Depuis cette soirée, Thierry Coste et tout qu’il connaît bien cet ancien étaient accordés aux chasseurs en
Les deux hommes encadraient Willy Schraen savent qu’ils disposent écologiste réputé pragmatique. Mais échange de la création d’un Ofice
Emmanuel Macron le soir du fameux d’un allié solide à l’Élysée. le numéro deux du gouvernement français de la biodiversité et
31
LE M AG A ZINE
d’un renforcement de la police potentielles dans les urnes. « La promesses d’Emmanuel Macron, est patron des chasseurs, lui, ne l’entend
de l’environnement : division par chasse est le dernier réseau stalinien débattu au Parlement, durant le pas de cette oreille. Des manifesta-
deux – à 200 euros – du montant du du monde rural », vante souvent premier semestre 2019, concomi- tions sont organisées dans toute la
permis de chasse national, réforme Thierry Coste, comme s’il sufisait tamment à la campagne des élec- France. Les porteurs de fusils
des quotas de chasse – pour aug- d’appuyer sur un bouton pour tions européennes. Par une heu- menacent de se présenter devant le
menter ou diminuer le nombre de mobiliser les troupes. Un bluff reuse coïncidence, Willy Schraen fort de Brégançon, lieu de villégia-
bêtes à tuer en fonction de l’état des grossier ? « On ne ment jamais écrit à ses adhérents, à six jours du ture estivale d’Emmanuel Macron
populations –, financement par autant qu’avant les élections, pen- scrutin, pour se féliciter de « l’impli- – ils n’en feront inalement rien.
l’État des actions des chasseurs en dant la guerre et après la chasse », cation personnelle » et de la « vigi- Un déilé, en revanche, est organisé
faveur de la biodiversité… Les fédé- professait Georges Clemenceau. Le lance de tous les instants » du chef de dans les rues de Prades (Pyrénées-
rations se voyaient aussi attribuer lobbyiste, sans-gêne et provoca- l’État… Pourquoi se montrer Orientales), la ville du premier
l’élaboration des très stratégiques teur, trouve toujours une porte bégueule ? ministre, Jean Castex. Thierry Coste
schémas départementaux de ges- entrebâillée à l’Élysée ou une rai- se présente en entremetteur. « Je
UN
tion cynégétique, jusque-là dévolus son de s’inviter dans le téléphone an plus tard, en vais aller sur place pour déminer »,
aux préfets. Une cruelle perte de d’Emmanuel Macron. Il le tutoie, y juillet 2020, le promet-il aux équipes de Matignon,
pouvoir pour les représentants de compris devant des tiers, pour même Willy plus ambigu que jamais : a-t-on
l’État : ces schémas, établis pour six mieux souligner leur proximité. Le Schraen est reçu affaire à un pompier pyromane ou à
ans, prévoient aussi bien les plans chef de l’État, qui se reconnaît dans par la nouvelle un allié sincère ? L’Élysée, les mois
de chasse que des politiques à les personnalités transgressives, ministre de la suivants, sonne régulièrement les
mener en matière environnemen- apprécie son côté « mauvais gar- transition écologique, Barbara conseillers du chef du gouverne-
tale ou agricole. « C’est un peu çon ». Willy Schraen, lui, gagne des Pompili. À la demande du chef de ment pour leur entonner l’air du
comme si l’on confiait la prévention points en demandant à l’automne l’État, selon cette dernière. L’ex- « recevez Coste ! ». Jean Castex lui-
routière aux automobilistes », ful- 2018 à ses « gilets orange » – la écologiste a seulement réussi à s’évi- même le rencontre discrètement. Si
mine un préfet, sous couvert d’ano- tenue de sécurité des chasseurs – ter la présence du « roitelet » Coste, la pratique de la chasse à la glu est
nymat. Le lendemain de cette réu- de ne pas se mêler aux « gilets qui la poursuivait, à l’époque de la inalement suspendue pour un an,
nion, Nicolas Hulot démissionnait jaunes ». Une manière habile de se présidence de François Hollande, d’autres chasses dites tradition-
en direct sur France Inter, expli- donner de l’importance. « Ils ont pour essayer de s’ingérer dans la loi nelles restent en vigueur, malgré les
quant que la participation de brandi la peur de voir les chasseurs relative à la biodiversité qu’elle pré- injonctions de Bruxelles. Il faudra
Thierry Coste à l’élaboration de ce monter avec les fusils à Paris. C’était parait en tant que secrétaire d’État : attendre plusieurs décisions du
plan, « symptomatique de la présence surjoué », estime avec le recul « Bon, on va se parler maintenant ! » Conseil d’État, en 2023 et en 2024,
des lobbys dans les cercles du pou- François de Rugy. La discussion avec Willy Schraen se pour contraindre le gouvernement
voir », l’a convaincu de quitter le Dans les mois qui suivent, le duo passe mal. La ministre entend se à déinitivement y mettre in.
gouvernement. monopolise le bureau de la secré- conformer au droit européen, qui Il ne fait pas bon se fâcher avec les
Rien n’est trop beau pour les amis taire d’État à l’écologie, Emmanuelle interdit la pratique de la chasse à la amis du président. L’ancien direc-
du président et leur million de Wargon, pour iceler les détails de glu, considérée comme inutilement teur général du château de
chasseurs à jour de permis, reven- la loi relative à la chasse. Le texte, cruelle envers les oiseaux. L’État Chambord Jean d’Haussonville en
diqués comme autant de voix chargé de traduire en actes les français s’expose à des sanctions. Le sait quelque chose. En 2021, cet
Emmanuel Macron,
alors candidat
à l’élection
présidentielle,
lors de l’assemblée
générale de la
Fédération nationale
des chasseurs
(FNC), le 14 mars
Lionel Préau/Riva Press
2017, à Paris. En
présence de Thierry
Coste, conseiller
politique de la FNC
(à gauche), et de
Willy Schraen,
président de la FNC.
32
énarque bien élevé s’oppose à Son soutien au président lui a été reconnaît le sénateur macroniste de gens. Avec désinvolture, le lobbyiste
Willy Schraen, qui veut organiser vivement reproché, y compris par Côte-d’Or, François Patriat, grand afirme qu’il aurait conseillé le pré-
des battues privées sur le presti- une partie de ses adhérents. La in amateur de chasse lui-même. sident du RN si ce dernier était
gieux domaine. Le président de la des chasses traditionnelles est une Thierry Coste a voté pour Willy devenu premier ministre. « J’ai tou-
FNC réclame quelques fusils – des blessure à vif. Avec le recul, certains Schraen aux européennes, mais jours aidé ceux qui gouvernent. Les
créneaux de chasse, dans le jar- voient dans la mise en place de l’Of- la campagne les a fâchés. députés RN sont des républicains, je
gon – pour entretenir son réseau. ice français de la biodiversité une L’expérimenté stratège ne croyait ne comprends pas qu’on les ostra-
Le haut fonctionnaire refuse, ce usine à gaz destinée à diluer leur pas à la possibilité d’exister à côté cise », argumente-t-il. D’ailleurs, il a
qui agace l’Élysée. Willy Schraen inluence. Tout ça pour une diminu- du Rassemblement national. En voté, aux législatives dans le Var – où
obtient gain de cause : il aura droit, tion du prix du permis de chasse qui juin 2023, il rencontrait Jordan il réside à l’année –, pour le
une fois par an, à une vingtaine de n’a pas enrayé la chute des effectifs, Bardella dans un restaurant du député RN Philippe Schreck. Cela
fusils. « Quand on voit tout ce qu’on passée sous la barre symbolique du 16e arrondissement de Paris. Les n’enlève rien à l’affection que Thierry
verse en permis de chasse, c’est nor- million de titulaires… échanges se sont poursuivis, avec Coste porte à Emmanuel Macron :
mal de pouvoir inviter un député, Willy Schraen se met en tête de lui et son entourage. Le jeune « Il a été bon sur plein de sujets, mais
un sénateur ou un dignitaire étran- monter sa propre liste en vue des homme de 28 ans lui apparaît, personne ne le sait. » En privé,
ger », se justiie le patron des chas- élections européennes, avec l’ambi- comme une page blanche sur l’homme d’affaires se montre plus
seurs. Jean d’Haussonville, qui tion de reproduire l’opération laquelle il est permis d’écrire une dur, estimant que la politique rurale
espérait récupérer la direction du Chasse pêche nature et tradition. autre histoire que celle de Marine de l’exécutif serait « à côté de la
château de Versailles après douze En 1999, le parti de Jean Saint-Josse Le Pen, l’amie des chats, de Brigitte plaque ». Le président, qui ne l’a pas
années passées à Chambord, a créait la surprise en gagnant 6,78 % Bardot et des opposants à la chasse vu en tête à tête depuis deux ans, ne
inalement été nommé ambassa- des voix lors du scrutin européen. à courre. Il veut croire que le pré- l’aurait pas assez écouté.
deur à Monaco. Un certain Thierry Coste dirigeait sident du RN, qui défend la chasse « Vu la violence qu’il suscite, on se
L’idylle des barons de la chasse avec alors sa campagne. Las, ce dernier comme « un mode de vie » et s’op- demande si Emmanuel Macron
le chef de l’État aurait en théorie dû ne croit pas à un bégaiement de pose à l’interdiction des chasses tra- pourra encore vivre dans ce pays
se prolonger après la réélection l’histoire. « Nous ne sommes plus ditionnelles, l’écoute. Quand la quand il ne sera plus président et aller
d’Emmanuel Macron, en 2022. Willy dans le même monde, à l’époque il y rumeur de l’existence de leur déjeu- acheter sa baguette chez le boulanger
Schraen ne lui a-t-il pas apporté son avait Lionel Jospin et Dominique ner est revenue aux oreilles d’Em- du coin », se demande de son côté
soutien à quelques semaines du Voynet au pouvoir, une écolo ! rap- manuel Macron, il y a quelques Willy Schraen. « J’avais prévenu le
scrutin présidentiel, une première pelle Thierry Coste à son compère. mois, le chef de l’État s’est agacé des président : “Ce n’est pas parce que tu
pour un dirigeant en exercice de la Aujourd’hui , c’est Emmanuel manières de mercenaire de son ami. vas soutenir les chasseurs que tu
Fédération nationale des chasseurs ? Macron, et il est avec nous. » Le lob- Thierry Coste s’est justiié auprès du auras les ruraux avec toi”, se souvient
« Emmanuel Macron mettra toute byiste sait que le poids politique des président de la République en van- François de Rugy. Les gens qui votent
son énergie pour répondre à nos chasseurs tient au lou qui entoure tant le talent de Jordan Bardella : RN veulent conserver leurs traditions,
demandes. J’ai sa parole. Il ne m’a leur capacité à mobiliser des élec- « Ce mec-là est redoutable, il a envie une France immuable, alors que
pas déçu », défendait-il auprès du teurs. Se compter est un risque. Si de progresser. » Macron incarne les élites mondiali-
Parisien. Dans son livre Le Plan l’initiative peut habilement diviser Pourquoi l’aurait-il évité ? C’est son sées. » Ou comment passer du statut
secret de nos élites contre le monde les voix du RN, elle enlève en même métier, après tout, de rencontrer des de chasseur à celui de chassé.
rural (Plon), publié en octobre 2023, temps l’onction des chasseurs à la
Thierry Coste assurait, lui, que son liste de la majorité menée par
« pacte » avec le président de la Valérie Hayer. Une mauvaise
République l’« engage encore manière contre l’Élysée.
aujourd’hui et jusqu’en 2027 ». Willy Schraen s’entête. Par idélité
C’était compter sans la poussée du envers son client, Thierry Coste
Rassemblement national ni la l’aide à constituer son Alliance
nature humaine. rurale. Il lui organise des rencontres
Willy Schraen, qui a commencé sa avec des journalistes, avant de
vie professionnelle en vendant des s’éclipser au bout de quelques
fleurs sur les marchés, caresse en semaines de campagne. Le lob-
effet un rêve : celui d’enfiler une byiste est assez indépendant pour
écharpe d’élu, pour asseoir sa res- se permettre ce pas de côté. La liste
pectabilité et continuer la lutte par s’enfonce bien vite dans les sables Aux législatives, Thierry Coste a voté,
d’autres moyens. Au début de l’an- mouvants des sondages, que le ral-
née 2023, le quinquagénaire discute liement de l’ancien candidat à la
dans le Var pour le député RN Philippe
avec le président du Sénat, Gérard présidentielle Jean Lassalle ne par- Schreck. Cela n’enlève rien à l’affection
Larcher, de la possibilité de briguer vient pas à sauver. Elle ne recueille,
un mandat de sénateur dans le au soir du 9 juin, que 2,35 % des
qu’il porte à Emmanuel Macron :
Pas-de-Calais sur le quota des suffrages. Seulement 582 901 voix : “Il a été bon sur plein de sujets, mais
Républicains, tout-puissants au à peine plus de la moitié du nombre
Palais du Luxembourg. Mais les de chasseurs revendiqués en France.
personne ne le sait.” En privé, l’homme
négociations achoppent. Inutile de Un camoulet. Au début de l’année, d’affaires se montre plus dur, estimant
tenter sa chance du côté des macro- déjà, l’incapacité des fédérations de
nistes, ces derniers sont trop faibles chasseurs à calmer la fronde des
que la politique rurale de l’exécutif serait
parmi les élus locaux pour lui assu- agriculteurs avait été remarquée au “à côté de la plaque”. Le président, qui ne
rer un siège au Sénat. Surtout, Willy sommet de l’État. « Le vote RN est
Schraen connaît la haine que suscite ancré et profond dans les campagnes,
l’a pas vu en tête à tête depuis deux ans,
le chef de l’État dans le monde rural. y compris parmi les chasseurs », ne l’aurait pas assez écouté.
UNE ŒUVRE EN HÉRITAGE
Un critique d’art
ILS N’ONT PAS FORCÉM ENT DE LIEN DE PARENTÉ AVEC L’ARTISTE, ILS ONT PARFOIS ÉTÉ
UN AM I, UN COLLABORATEUR OU MÊM E UN AMANT… ET ILS DEVIENNENT SON AYANT
DROIT. AU-DELÀ DE L’ARGENT, LEUR M ISSION, MORALE, EST DE FAIRE VIVRE L’ŒUVRE.
UNE SUCCESSION QUI PEUT VIRER À L’OBSESSION. CLEM ENT GREENBERG, CRITIQUE
D’ART TOUT-PUISSANT DE L’AMÉRIQUE DES ANNÉES 1950, PLAÇAIT L’ESTHÉTIQUE
AU-DESSUS DE TOUT. PROCHE DU SCULPTEUR DAVID SM ITH, IL VÉNÉRAIT SON TRAVAIL
MAIS LUI REPROCHAIT L’UTILISATION DE LA COULEUR. APRÈS LA MORT BRUTALE DU
PLASTICIEN, EN 1965, IL SUSCITE LE SCANDALE EN ALTÉRANT VOLONTAIREM ENT
PLUSIEURS SCULPTURES DONT IL AVAIT LA RESPONSABILITÉ.
LE QUOTIDIEN D’UN CRITIQUE D’ART n’est pas très roma- laissées à rouiller, puis vernies. D’autres ont simplement été laissées
nesque. Il est certes fait de joies face à des œuvres, d’emballements, à l’extérieur, sans protection pendant des années ; leurs surfaces
de déceptions, de joutes avec des confrères. Mais de ces moments s’écaillent sous la pression de la chaleur et du froid, de la pluie et du
où la vie ressemble à un thriller, jamais. Alors, ce jour du début des soleil. » L’article, intitulé « Changing the Work of David Smith »
années 1970 à New York, Rosalind E. Krauss est surprise. La trente- (« changer le travail de David Smith »), révèle au monde de l’art
naire déjeune avec Betsy Baker, rédactrice en cheffe du respecté américain une affaire étonnante dans le vaste inventaire des suc-
magazine Art in America. Elles discutent des expositions en cours, cessions compliquées. Un épisode saugrenu où il n’est pas ques-
des artistes à suivre. La journaliste voit sa responsable ouvrir son tion de gros sous ni de iliation mais où les enjeux sont esthétiques.
manteau et sortir une planche de diapositives de la poche intérieure. Une histoire d’ego et de théorie.
« J’avais l’impression d’être dans un ilm d’espionnage », sourit-elle, C’était l’art et l’amitié qui guidaient David Smith. Le plasticien avait
cinquante ans plus tard, dans un café du 9e arrondissement parisien perdu son père très jeune. « C’est sans doute pour cela qu’il pensait
où elle possède un appartement. Elle lui présente des images signées sans cesse à sa succession », explique au téléphone depuis New
Dan Budnik, photojournaliste membre de l’agence Magnum, réali- York sa ille, Rebecca Smith, née en 1954, un an avant sa sœur,
sées à des périodes diverses, mais montrant toutes la même chose : Candida. Au début de l’année 1965, comme dans une prémonition
de grandes sculptures abstraites en métal. du drame à venir, il organise tout. Sans les consulter, il nomme
Rosalind E. Krauss les reconnaît tout de suite. À Harvard, elle a comme futurs ayants droit quelques proches dont il est persuadé
consacré sa thèse à leur auteur, le sculpteur américain David qu’ils sauront protéger son travail : un avocat, Ira Lowe ; un ami
Smith, mort dans un accident de voiture en 1965. Elle a travaillé artiste, le peintre Robert Motherwell ; et Clement Greenberg.
d’arrache-pied à la réalisation du catalogue raisonné de l’artiste, Dans le monde de l’art américain de l’après-guerre, « Clem »,
dont les œuvres sont aujourd’hui présentes dans les collections des comme tout le monde l’appelle, n’est pas un critique comme les
plus grands musées du monde, du MoMA, à New York, à la Tate autres. Il est le plus inluent, celui qui dicte le goût de l’époque. Les
Modern, à Londres, en passant par le Centre Pompidou, à Paris. États-Unis sont devenus la première puissance mondiale et les arts
Elle les connaît si bien qu’elle remarque tout de suite la différence ne sont pas en reste. Une génération de plasticiens, les expression-
entre les images anciennes et les récentes. Les sculptures étaient nistes abstraits, dont Jackson Pollock, Franz Kline ou Mark Rothko,
autrefois couvertes de peinture. Celles-ci ont été grattées. Adieu ringardisent leurs homologues européens. Greenberg les défend
blanc, jaune, vert, rouge… Elle devine tout de suite le nom du tous. Ses recensions d’exposition dans l’hebdomadaire The Nation
responsable : Clement Greenberg, de trente ans son aîné, critique sont lues par le grand public et celles dans des revues plus poin-
d’art comme elle. Il est l’un des ayants droit de David Smith. Elle tues dévorées par les spécialistes. Sorti en 1961, Art et Culture.
comprend qu’il est le coupable de cet acte de vandalisme, qu’il a Essais critiques (Éditions Macula, traduction Ann Hindry), recueil
volontairement modiié l’aspect des œuvres. Dans le numéro de de ses articles publiés au cours des deux décennies précédentes,
septembre-octobre 1974 d’Art in America, elle écrit : « Parmi les est devenu la bible des étudiants en histoire de l’art. Ceux-ci, nour-
sculptures qui appartiennent encore à la succession de l’artiste, ris aux ouvrages doctes et impersonnels, remplis de références
plusieurs ont été délibérément dépouillées de leur peinture – sablées, latines, n’en reviennent pas de lire un homme qui évoque son
LE M AG A ZINE
David Smith
(debout, avec
la moustache),
entouré, de
gauche à droite,
de la peintre Lee
Krasner, de son
épouse, Jean
Freas, de l’artiste
Jackson Pollock
(debout),
du critique d’art
Clement
Greenberg et de
la peintre Helen
Frankenthaler.
Au second plan
et sur la table, les
œuvres de David
Smith Cello Player
(1946) et Jurassic
Bird (1945),
chez le sculpteur,
à Bolton Landing
(État de
New York), en
novembre 1952.
expérience personnelle face à la toile. Quant à son vocabulaire, le MoMA, les clubs de jazz ou la Cedar Tavern, un bar de Greenwich
il est inédit. « Il utilisait des termes normaux, comme des expressions Village où peintres et poètes s’enivrent allègrement. Au critique,
venues du monde du base-ball, se souvient Rosalind E. Krauss, nous il raconte l’avancement des œuvres dont il lui a déjà parlé dans les
étions fascinés. Dans ses textes, il exprimait un enthousiasme sans innombrables cartes postales qu’ils s’échangent. Il n’a pas besoin de
équivalent. » Elle-même, alors étudiante, va souvent le voir dans lui demander son avis. Greenberg le lui donne de lui-même. « Quand
Cour tesy of the Dedalus Foundation Archives. Licensed by VAGA at Ar tists Rights Society (ARS), NY. ADAGP, Paris 2024
son appartement de l’Upper West Side. Elle l’écoute parler, admire il visitait l’atelier d’un artiste, il donnait des recommandations pré-
ses analyses, même si elle sort souvent écœurée par son soutien à cises, explique Michael Brenson, auteur d’une biographie de David
la guerre du Vietnam ou par sa misogynie viscérale. Smith (David Smith: The Art and Life of a Transformational Sculptor,
Quand Clement Greenberg passe le seuil d’une galerie, les proprié- Picador, non traduit). Ça oui, ça non. S’il ne suivait pas ses conseils,
taires tremblent. Ses avis sont tranchés, tranchants. Le marché suit il le lui reprochait ensuite. » Willem de Kooning, qui délaissera un
ses goûts. Au cours des soirées où se rassemble le petit monde de temps l’abstrait pour le figuratif, jugé sans intérêt par Clement
l’art, il se tient souvent à l’écart, ne desserre guère ses lèvres our- Greenberg, en paiera le prix. En ce qui concerne le travail de David
lées, sinon pour décerner satisfecit et critiques. Quand il est Smith, il aime tout. Sauf les sculptures peintes.
enthousiaste, une carrière peut prendre son envol. Ainsi, s’il n’a pas « Mon père était en recherche permanente, se souvient Rebecca
découvert Jackson Pollock, ses compliments au sujet du plasticien Smith. Il aimait couvrir ses œuvres de blanc, puis il les laissait ainsi
torturé et de ses « peintures abstraites les plus fortes (…) jamais vues pendant des mois comme en jachère. » Il lui arrive également de
chez un Américain » ont beaucoup fait pour lui. Alors, quand il écrit, peindre le métal en rouge ou en jaune… À l’image des statues
dans The Nation, en 1943, que David Smith est en passe de devenir antiques, autrefois peinturlurées, à la limite du criard. « La sculp-
« l’un des plus grands artistes américains », le plasticien de 36 ans ne ture contemporaine a fait peu de cas de la couleur, alors même que
peut rêver meilleure accolade. Une amitié naît entre le New-Yorkais celle-ci a été un facteur important dans les meilleures périodes de
toujours en costume et l’artiste en bleu de travail. Au début des l’histoire, écrivait David Smith en 1940 dans la revue Architectural
années 1930, ce dernier a acheté un terrain de 32 hectares à Bolton Record, citant notamment les époques gréco-romaines, précolom-
Landing, dans le nord-est de l’État de New York. Après la in de la biennes et égyptiennes. Pourtant, depuis des siècles, les bronzes ont
seconde guerre mondiale, quand les journaux assurent qu’une été tristement noirs et le marbre, tristement blanc. » Il citait la cou-
guerre nucléaire est imminente, David Smith fuit la ville, comme leur présente sur les objets du quotidien, « les scies à métaux et les
beaucoup de citadins bohèmes, s’installe sur ce terrain et fonde automobiles », et les devantures « des stations d’essence, des stands
une famille. Avec son épouse et ses deux illes adorées, il vit en de hamburgers et les casseroles ».
autosufisance grâce à son potager, lit sans cesse. Dans les champs, De quoi ulcérer Clement Greenberg. Pour ce dernier, le début du
il installe ses majestueuses constructions ain, selon sa ille Rebecca XXe siècle a vu les avant-gardes exploser les formes, les genres.
Smith, « de pouvoir regarder chaque œuvre en relation avec la En ce nouvel âge de l’art dont il est le scribe, « Clem » estime que la
nature, les montagnes, ainsi qu’avec les autres sculptures ». personnalité de l’artiste, son état d’esprit, ses origines n’ont aucune
Une fois par mois, il fait huit heures de route vers New York, où l’ap- importance. Seule compte l’œuvre face à lui. Il jure que la peinture
partement de « Clem » est une étape obligatoire, au même titre que doit être non seulement abstraite, mais puissante, faite de
35
LE M AG A ZINE
coups de pinceau vifs. Et que la sculpture se doit d’être neutre, mort, sa gratitude à l’égard de Greenberg. C’est lui, assure Rosalind
sans apprêts. Le reste n’est qu’artiice, décoration, kitsch. En 1951, E. Krauss aujourd’hui, qui exécute alors ses ordres et modiie cinq
il a été jusqu’à demander à Smith l’autorisation de retirer la pein- sculptures en catimini. Mais il y a aussi un intrus : le photographe
ture d’une œuvre que son ami lui a offerte. « Elle devrait être noire », Dan Budnik. David Smith et lui se sont rencontrés en 1962 et, très
a-t-il écrit. La réponse est inconnue. Mais, en 1960, le même Smith vite, se sont liés d’amitié. Le photoreporter travaille alors à une
a publiquement réagi au fait que Leo Castelli, l’immense galeriste série de portraits d’artistes de l’expressionnisme abstrait. En 1963,
new-yorkais, a fait enlever la peinture rouge d’une sculpture en ses images de David Smith dans un Bolton Landing enneigé ont
vente dans sa galerie, jugeant qu’elle trouverait plus facilement pre- été publiées dans Life Magazine. Après l’accident de voiture fatal,
neur. « Du vandalisme » et « du gâchis », s’est insurgé l’artiste dans en mai 1965, il continue à venir prendre des photos. Le parc n’a
une lettre publique, estimant que l’œuvre n’était plus la même et alors pas de clôture et Dan Budnik s’y promène sans demander la
que sa valeur se réduisait à « 27 kilos de ferraille ». Selon l’historien permission à personne. Quand on a couvert les atrocités du régime
d’art Michael Brenson, « David Smith était incroyablement libre. de Batista à Cuba ou les violences policières contre les militants
Il avait fait de la peinture, de la photographie. Au cours de ses der- pour les droits civiques, on n’a peur de rien.
nières années, il avait même dessiné des nus. Il y avait quelque chose C’est lui qui, au début des années 1970, montre ses images de cinq
d’impur, de spontané, dans son approche, alors même que Greenberg sculptures altérées, rouillées, dépouillées de leur peinture à Betsy
avait une obsession de la pureté, de la rigueur. » Baker, la rédactrice en cheffe d’Art in America, qui les donne à
David Smith meurt en 1965. « “Clem” a tout de suite pris à bras-le- Rosalind E. Krauss. Quand l’article de cette dernière paraît, révélant
corps la succession, explique Rebecca Smith. Ma sœur et moi étions le méfait de « Clem », le scandale est énorme. « L’idée qu’un homme
enfants, notre mère nous élevait. Il a joué un rôle majeur. » Le cri- dont la mission est de protéger des œuvres les abîme était inconce-
tique d’art n’écrit plus autant qu’autrefois. Il fait le tour des campus vable. Et que cette même personne soit Greenberg, la signature la plus
pour donner des conférences. Mais il a toujours l’œuvre de son ami respectée de l’époque, c’était surréel », explique Michael Brenson.
en tête. Il active ses réseaux. Quand il a vent d’une exposition de Celle par qui le scandale est arrivé se souvient de l’écho de son texte :
sculptures en préparation, il fait en sorte qu’un Smith soit inclus. « On découvrait que cette igure totémique n’était au fond qu’un
Il gère la vente des œuvres, sait lesquelles offrir aux institutions, ain traître, un faussaire. » Sur les campus, dans les rédactions des jour-
de leur garantir une postérité. Les deux autres ayants droit n’ont naux, les bureaux des musées et les galeries, on s’écharpe. Clement
pas vraiment de rôle. L’avocat Ira Lowe se contente de l’aspect pure- Greenberg a-t-il eu raison ? Certains, les plus anciens, assurent que
ment juridique et Robert Motherwell, tourmenté, se tient éloigné. c’est pour le mieux, que les sculptures peintes valent moins cher et
À Bolton Landing, « Clem » a un allié : Leon Pratt, un ancien assis- que le critique a agi pour protéger l’ensemble. D’autres renché-
tant de David Smith, qui, selon Rosalind E. Krauss, « vivait dans rissent en rappelant que David Smith laissait parfois ses œuvres
une sorte de veuvage. Il défendait jalousement tout ce qui avait trait peintes pour les modiier ensuite et que les cinq statues probléma-
à Smith, se vivait comme le seul à détenir la vérité. » Il est aussi sous tiques n’étaient que « des brouillons ». Mais alors, quid du respect de
la coupe du critique. Comme si Smith lui avait légué, à travers la l’œuvre, répondent les autres ? Comment « Clem » a-t-il pu oser ?
Jerr y L. Thompson. 2024 The Estate of David Smith/Licensed by VAGA at Ar tists Rights Society (ARS), NY. ADAGP, Paris 2024
et Sentinel V
(1959), de David
Smith, à Bolton
Landing (État
de New York).
Page de droite,
Groupe de
sculptures
dans le champ
inférieur, Bolton
Landing (1961).
36
Rosalind E. Krauss estime qu’il a agi ainsi « parce qu’il pensait avoir plus pour les grands formats. Les cinq œuvres altérées par
le droit de le faire. Il était incroyablement pervers et personne ne Greenberg, dont la cote est aussi élevée que les autres, sont
pouvait l’arrêter ». Le critique serait devenu ivre de son propre aujourd’hui en partie chez des collectionneurs, en partie à Bolton
pouvoir. Il ne pensait qu’à l’art, qu’il mettait plus haut que tout. Landing, propriété des ayants droit de David Smith.
Pendant des décennies, il se serait épuisé à défendre sa propre Dans les années 1980, « Clem » est définitivement devenu un
vision de la peinture, de la sculpture. Son obsession l’a perdu. homme du passé. Selon Sarah Hamill, professeure d’histoire de
l’art au Sarah Lawrence College et spécialiste de David Smith, « le
LE
14 septembre 1974, dans le New York monde a changé, la grille de lecture de Greenberg est devenue
Times, Clement Greenberg reconnaît caduque ». Dans les galeries new-yorkaises, des plasticiens,
avoir demandé à Leon Pratt, mort comme les minimalistes Dan Flavin ou Donald Judd, mêlent
entre-temps, de modifier les sculp- désormais peinture et sculpture. La couleur est partout. Quant
tures. Il assume aussi la responsabilité aux artistes conceptuels, ils se moquent de la forme et lui pré-
du fait que certaines œuvres aient été fèrent le fond. « Le contexte autour de la création des œuvres a
laissées à l’air libre afin qu’elles commencé à compter », observe Sarah Hamill. Le féminisme, les
rouillent. Dans le quotidien, une autre revendications identitaires et homosexuelles, le militantisme
plume du milieu, Hilton Kramer, rend s’installent pour de bon dans l’art. « Clem » est horriié. Une nou-
compte du débat et avance que Smith velle génération d’artistes obtient le soutien de critiques qui la
n’est jamais parvenu à son objectif de comprennent et savent lui parler. Rosalind E. Krauss en fait partie.
rivaliser avec la force des statues colorées antiques : « Le fait qu’il « Clem » la détestera jusqu’à sa mort, en 1994, à l’âge de 85 ans.
n’ait cessé, dans ses dernières années, de peindre, de décaper et de Celle-ci se sent toujours coupable. « Mon article n’était pas destiné
repeindre ces œuvres laisse à penser que Smith lui-même était rare- à l’attaquer personnellement. C’était un travail critique, une
ment satisfait du résultat. » Pour autant, il écrit : « Entre la réalisation rélexion sur le rapport de notre époque à la couleur et à la forme. »
partielle de l’ambition de Smith et sa révision radicale par Aujourd’hui encore, l’octogénaire lui voue de l’admiration.
M. Greenberg, on préfère naturellement la version de l’artiste. Même « Quand je relis ses textes, je suis frappée par sa capacité à exprimer
une œuvre incomplète d’un grand artiste est préférable aux révisions la force d’une œuvre en si peu de mots. Quand on passe après lui,
d’une main étrangère. » Greenberg change de statut. Les étudiants, on ne produit guère plus que du verbiage. » Dans la vie aussi, il avait
certes prompts à la contestation pendant la décennie 1970, le huent l’art de la concision. Des années après la parution de son article,
pendant ses conférences. En 1979, Greenberg se retire et les illes alors que Rosalind E. Krauss se rend sur le campus de Berkeley,
Smith, devenues adultes deviennent les ayants droit oficielles. en Californie, pour une conférence, elle repère Clement Greenberg
Aujourd’hui, David Smith est un artiste chéri des salles de ventes, attendant l’ascenseur dans le lobby de l’hôtel où elle est descen-
où ses sculptures métalliques dépassent le million d’euros pour due. Il la remarque et lance : « Et merde ! » Les portes s’ouvrent et
les petits formats (hauts de 50 centimètres) et quatre ou cinq fois « Clem » disparaît. Seul avec sa fureur.
Greenberg, la signature
la plus respectée de l’époque,
c’était surréel.”
Michael Brenson, historien de l’art
PA Images/Alamy Stock Photo/
Dans les
années 1950,
une famille en route
Hoxton Mini Press
pour Bournemouth,
dans le Dorset, fait un
arrêt forcé à côté de
son véhicule
en panne.
LE PORTFOLIO
LES ANGLAIS possèdent ce talent tou- voilà quelques années le Great British Mag (une
jours curieux, vu de ce côté-ci de la Manche, publication en ligne qui entend éclairer les étu-
d’affronter les éléments hostiles sans bargui- diants étrangers sur les institutions et les us et
gner. Jamais une averse ou un thermomètre coutumes britanniques). Quand les nuages pré-
anormalement bas ne les feront renoncer à leurs tendent gâcher la partie, on y va quand même,
loisirs, surtout s’il s’agit d’aller déjeuner au telle cette brochette de citoyens hardis qui, sur
grand air, ainsi qu’en témoignent ces images du une photo des années 1970, souhaitent proiter
XXe siècle issues de l’ouvrage A Very British de la plage coûte que coûte, sous une bruine que
Picnic, paru chez l’éditeur anglais Hoxton Mini l’on devine. Les fesses posées sur des chaises
40
menu d’une telle virée les fameux œufs écossais,
œufs durs enroulés dans du jambon et panés, des
tourtes à la saucisse, des quiches et des chips.
Il ne faudrait pas croire pour autant que la version
british du pique-nique est toujours minutieuse-
ment programmée. Dans un décor années 1950,
un couple et son ils se résolvent à déjeuner sur
une couverture au bord de la chaussée, parce que
l’embrayage du véhicule familial a lâché sur la
route des vacances. Le plus étonnant réside dans
l’élégance dont ils ne se départent pas, costume
pour monsieur, tailleur pour madame, joli sac à
Homer Sykes/Alamy Stock Photo/Hoxton Mini Press
Dans Richmond
Park, le plus
grand parc de
Londres, des
daims s’invitent
au pique-nique
d’un groupe
de scoutes,
le 10 juillet 1937.
43
44
LE PORTFOLIO
Page de gauche,
pause au bord
d’une route des
South Downs,
dans le Sussex,
en 1962.
Ci-dessus,
des pique-
niqueurs
s’abritent
en bordure du
terrain de polo
de Cowdray Park,
dans le Sussex,
en 1981.
LE PORTFOLIO
Repas de quartier
à l’occasion du
jubilé d’argent
de la reine
Elizabeth II,
le 7 juin 1977,
à Seaham, dans
le comté de
Durham.
46
Alamy Stock Photo/Hoxton Mini Press
Alain Chamfort, Rachida Brakni, Antoine Reinartz, Karim Rissouli,
Zaho de Sagazan, Adeline Grattard, Claire Tabouret… Retrouvez les invités
du “Goût de M” sur lemonde.fr/le-gout-de-m
Le podcast “Le Goût de M” est disponible gratuitement sur toutes les plates-formes.
LE GOÛT
Nicolas Malleville
et son épouse,
Francesca
Bonato, chez eux,
à Bora Bora,
à l’été 2023.
49
Ci-contre et page de
droite, des produits
de la collaboration
Coqui Coqui × H&M
Home (disponibles
en août) ; à droite,
vue de la résidence
Coqui Coqui à Cobá.
Ci-dessous, l’entrée
de l’hôtel Coqui
Coqui à Cobá, dans
le Yucatán
(Mexique).
50
LE GOÛT
amoureux de ce coin du Quintana Roo. Déroulant des kilomètres de plages parfumeur, Nicolas Malleville se charge de la partie architecture, tandis
paradisiaques, Tulum n’est pas encore le spot tapageur, décor de contenus que Francesca Bonato-Malleville dirige la stratégie commerciale et la
Instagram pour une horde d’inluenceurs, qu’il inira par devenir… Au début direction artistique. En 2009, ils investissent à Merida une adresse pro-
des années 2000, les initiés y viennent surtout pour admirer les « sept cou- posant une suite unique, qu’ils baptisent L’Épicerie. Les lourdes tentures
leurs de bleu » de la mer des Caraïbes et fouler ce sable étonnamment frais, et les miroirs anciens aux cadres dorés évoquent l’opulence baroque asso-
dont on dit en plaisantant qu’il est climatisé. La destination comprend alors ciée à l’histoire de la capitale du Yucatán. Puis, en 2015, la marque s’ins-
peu d’hôtels et la plupart des visiteurs dorment sur la plage, dans un hamac talle à Izamal, le village où l’on fabrique de sublimes hamacs, à travers la
tendu entre deux palmiers. Nicolas Malleville construit une petite bâtisse Casa de los Santos. La décoration y fait la part belle aux éléments mys-
tout en pierre, face aux vagues : « Après avoir tant voyagé et connu tellement tiques et religieux – la ville est peinte en jaune soleil depuis 1993 et une
d’endroits différents, j’ai trouvé que ce lieu correspondait à mes goûts et à visite du pape Jean Paul II. Mais c’est à Valladolid, ancienne ville coloniale
mes valeurs. » aux murs colorés, rues rectilignes et églises baroques, que les Malleville
C’est là qu’il commence à réléchir à la création de senteurs, à partir d’es- et leurs enfants ont vécu pendant douze ans. Leur ancien domicile, une
sences naturelles locales, et crée Coco Coco, un parfum inspiré de Sian Ka’an, demeure franciscaine de 1545 dotée de quatre chambres, est aujourd’hui
la réserve naturelle toute proche. Quand il évoque cette période de sa vie, on une maison d’hôte, Meson de Malleville, tout en carrelages mauresques,
visualise Yves Montand en parfumeur solitaire dans Le Sauvage, de Jean-Paul hauts plafonds bardés de poutres en bois, meubles rustiques et lustres en
Rappeneau… En 2003, ce n’est pas Catherine Deneuve qu’il croise sur la plage cristal. Un peu plus loin, sur la Calzada de los Frailes, une artère très
mexicaine, mais Francesca Bonato, une jeune journaliste milanaise spéciali- fréquentée, un autre bâtiment historique abrite une perfumería Coqui
sée dans les sujets sur le voyage. Très vite, l’histoire d’amour devient aussi Coqui, une suite et un spa, dans un jardin exotique que l’on imagine
une histoire créative et la petite maison blanche, d’abord louée à des amis, surveillé de près par le parfumeur argentin. C’est d’ailleurs ici qu’il a
se transforme en hôtel conidentiel baptisé Coqui Coqui. Son architecture installé son laboratoire et signé la fragrance Flor de mayo, une composi-
brute, d’une élégante rusticité, ses petites terrasses ensoleillées et ses tion originale à base de frangipanier et de jasmin : « Les frères franciscains
chambres fraîches, décorées de meubles en bois fabriqués localement et de m’ont beaucoup inspiré, avec leurs ouvrages consacrés à la botanique,
linge de lit en lin, décliné dans des tons bruns et grèges – une esthétique très notamment pour l’emploi de la tubéreuse. ».
éloignée de la décoration mexicaine chamarrée typique ou du minimalisme En 2017, Francesca et Nicolas Malleville inaugurent un autre lieu, très diffé-
froid des resorts gigantesques de Playa del Carmen ou de Cancún – en font rent, à moins de 50 kilomètres de Tulum. À Cobá, village niché dans la jungle
le repaire de la scène mode internationale. Entre deux fashion weeks, on y du Yucatán, on peut entendre les toucans et imaginer des jaguars rôder à la
croise Kate Moss ou Riccardo Tisci. Un restaurant improvisé permet aux nuit tombée. Le couple achète un terrain planté de palmiers, au bord du lac
clients de passage qui longent la plage d’un bout à l’autre de déguster une peuplé de crocodiles. Inspiré par les ruines mayas du site historique voisin,
salade d’épinards à la mangue, des tacos végétariens ou des tisanes maison. Nicolas Malleville va bâtir deux immenses bâtiments de forme pyramidale
On peut aussi se faire masser avec des huiles parfumées à l’agave dans l’es- en pierre calcaire, dont on pourrait croire qu’il s’agit de constructions
pace bien-être, qui n’a rien à envier aux spas des hôtels de luxe. anciennes. Un site spectaculaire qui dispose d’une piscine translucide,
EN
2006, Nicolas Malleville crée Coqui Coqui La Perfumería,
une ligne de parfums, colognes et huiles parfumées, dont
une composition à la leur d’oranger qui devient rapide-
ment un best-seller et sera vendue un temps chez Colette,
le concept store parisien. Au il du temps, la petite bou-
tique du Coqui Coqui de Tulum, associée à un spa, s’enrichira de nouvelles
références parfumées (Maderas infusé de bois de santal, Menli, un mélange
tonique de menthe et de citron, Tabaco, à base de feuilles de tabac comme
son nom l’indique), mais aussi de bijoux, sacs, ceintures, châles et autres
accessoires réalisés par des artisans de la région, que Francesca déniche ou
dessine. C’est là qu’Evelina Kravaev Söderberg, designer suédoise à la tête
de la création et du design de l’enseigne H&M Home, découvre la marque
en tant que cliente et rencontre le couple, bien avant de leur proposer la
création d’une collection capsule, disponible en ligne et en boutique à
partir du 8 août. Depuis le lancement de H&M Home, en 2009, Evelina
Kravaev Söderberg s’est attachée à lancer régulièrement des collaborations
avec des créateurs – de Jonathan Adler à Diane von Fürstenberg –, des
femmes artistes américaines ou sud-africaines, aussi bien que des marques
conidentielles. « Nous entendons “home” au sens large, précise-t-elle. Il n’est
pas forcément question de mobilier mais de tout ce qui constitue l’essence de
la maison. Avec Coqui Coqui, nous voulions surprendre les clients et raconter
l’histoire de ce couple extraordinaire à travers une expérience sensorielle
idèle à leur mode de vie. »
Le mode de vie des Bonato-Malleville est synonyme de nomadisme chic,
sur un territoire resserré qui offre de multiples facettes, entre paysages
naturels stupéiants et sites antiques, à commencer par les célèbres ruines
mayas ou les cénotes d’eau fraîche. « Des plages de Tulum aux haciendas
de la région du Yucatán, c’était assez fantastique de pouvoir voyager entre
tous ces lieux en seulement trois heures. Mais, après trois jours sur la plage,
je commençais à m’ennuyer et j’avais envie d’aller dans la jungle et, après
trois jours passés dans la jungle, j’avais envie d’aller en ville… », s’amuse
le parfumeur. Peu à peu, le couple se met en tête d’ouvrir d’autres
Adrian Gaut
53
LE GOÛT
petiteLa
UN PARFUM NOMMÉ… DE GUERLAIN, on retient plutôt l’époque
classique où un parfum exprimait son essence
d’un mot, d’un seul : Mitsouko, Shalimar,
Chamade. Mais on oublie que, dans la période
antérieure, les créations de la maison s’appelaient
Jardin de mon curé, Voilette de madame ou
Mouchoir de monsieur, des noms qui n’expri-
maient pas seulement une idée mais racontaient
une histoire. En choisissant La Petite Robe noire,
Ann Caroline Prazan, alors directrice du marke-
ting, souhaitait revenir à cet âge d’or. Passionnée
de mode depuis ses années passées chez
Balenciaga, elle a pris l’habitude de traîner sous
les arcades du Palais-Royal, à Paris. Il y a là-bas
une boutique atypique, celle de Didier Ludot et
Félix Farrington, où convergent les aicionados de
la mode vintage. Cette institution propose la plus
belle collection de petites robes noires signées
Chanel, Yves Saint Laurent, Rochas ou Dior (celle-
ci a été vendue aux enchères l’an dernier). Cet
essentiel du style est le point de ralliement des
femmes de toutes les générations. Un jour de
l’hiver 2009, en plein développement de l’édition
limitée d’un parfum destiné à rejoindre la collec-
tion exclusive L’Art & la Matière, Ann Caroline
Prazan sort de cette caverne d’Ali Baba avec la
certitude de tenir enin le nom de sa future créa-
tion. « J’ai appelé immédiatement le service juri-
dique pour protéger le nom de La Petite Robe
noire, ce qui a été fait dans le quart d’heure. » Quoi
de mieux que l’une des pièces les plus élégantes
et polyvalentes de la garde-robe pour incarner la
modernité d’une maison de parfum presque plus
parisienne que française. Si ce nom n’est pas évo-
cateur pour une oreille étrangère, chacun a su se
l’approprier à sa manière. On l’appelle simple-
ment pequeña en Espagne, piccola en Italie,
la robe noire ou black dress ailleurs. La composi-
tion, signée Delphine Jelk, a été pensée comme
un vêtement. La rose cousue main est le cœur
robenoire
battant du sillage de la petite robe noire, une rose
sombre, brodée des plus belles notes noires de la
parfumerie : la cerise, le patchouli, la réglisse et
le thé. En faisant le choix malicieux de ce nom
« chanelisant », Ann Caroline Prazan a une idée
en tête : marcher sur les plates-bandes de toutes
ces maisons de couture qui depuis les années 1920
ont décidé de se lancer dans la parfumerie. « Tant
de marques de mode sont venues sur notre terrain,
c’est un juste retour des choses que nous nous
déplacions sur le leur », explique en souriant
l’actuelle directrice art, culture et patrimoine de
Guerlain. Au fond, le parfumeur s’est toujours vu
comme le couturier de l’invisible. La petite robe
noire de Guerlain habille désormais des centaines
de milliers de femmes dans le monde. Pas mal
pour une maison qui n’a jamais dessiné le
moindre vêtement.
54
Spray d’été pour le corps, citronnelle
et géranium, Diptyque, 50 € les
100 ml. diptyqueparis.com
Assistante de la scénographe : Carol Vasques.
Assistant lumière : Marlee Pasinetti
FÉTICHE Onde d’une NUIT d’été. Que porter lors des chaudes soirées estivales ? Ce spray pour le corps
Diptyque a de sérieux atouts pour mettre tout le monde d’accord. Les phobiques des moustiques remercieront l’effet répulsif des essences
de citronnelle, géranium et eucalyptus citron. Les passionnés de fragrances fraîches et réconfortantes seront sous le charme des facettes
douces et leuries de néroli et de leur d’oranger. Les plus esthètes apprécieront le trait de crayon coloré de l’artiste Benjamin Alexandre
Navet qui habille le lacon le temps d’un été. Claire DHOUAILLY — Réalisation Fiona KHALIFA — Photo Eduard SÁNCHEZ RIBOT
— Scénographie Lune KUIPERS
LE GOÛT
UN AIR DE VACANCES
Le PHILTRE
d’amour de
Nancy Sinatra.
En 1966, Nancy Sinatra n’a pas
encore enregistré Somethin’
Stupid avec son père, Frank.
Elle n’en est pas moins l’une des
sensations de la chanson améri-
caine. C’est dans la capitale
britannique qu’elle enregistre son
troisième album studio, le tout sim-
plement nommé Nancy in London,
avec le producteur Lee Hazlewood.
Ce dernier a composé un morceau,
Summer Wine, et l’a chanté en duo
avec Suzi Jane Hokom. Mais il l’en-
registre à nouveau avec Nancy
Sinatra, en 1967. La chanson
raconte l’histoire d’une femme
remarquant les éperons argentés
d’un homme. Elle lui fait boire du
« vin d’été », constitué de « fraises,
de cerises et d’un baiser printanier
d’ange ». L’homme y succombe et
se voit dépouiller de tout, y com-
pris de ses éperons. Mais il en
redemande. Bref, une histoire
mystérieuse et cruelle portée par
la chaleur de la voix des deux inter-
prètes. La chanson restera dans
À L’HORIZONTALE les mémoires. Elle fera l’objet de
plusieurs reprises, notamment par
En 2010, le designer canado-américain Karim tique à l’état de poudre ou de liquide est injecté
Rashid livre sa déclinaison du modèle avec la dans un moule contre lequel il vient se déposer
chaise Surf, qu’il dessine pour Vondom, le spécia- avant d’être chauffé, puis de refroidir pour durcir et
liste espagnol du mobilier d’extérieur en plastique. prendre son volume final. Marie GODFRAIN
Fan de pop culture, le créateur est amateur de CHAISE SURF, DE KARIM RASHID, VONDOM, 1 000 EUROS.
lignes arrondies ou tranchantes mais toujours VONDOM.COM
56
De haut en bas, bague
Glam’Azone, en or blanc
et diamants, Messika Paris,
2 580 €. messika.com
Bague Zweig, en laiton
bicolore (doré et argenté),
Soeur, 95 €. soeur.fr
Bague Berbere Metric,
Limited Edition No 4, en or
jaune et laque noire, Repossi,
3 550 € (disponible à partir
du 26 février). repossi.com
Bague Charlie, en or blanc et
diamants, Vanrycke, 1 590 €.
vanrycke.com
Assistante de la scénographe : Carol Vasques
Un COUPLE heureux.
Assistant lumière : Marlee Pasinetti
VARIATIONS Qu’il s’agisse d’un solitaire, d’une marguerite ou d’un toi et moi, une bague
peut dificilement se départir de sa dimension romantique et symbolique, scellant souvent un pacte amoureux. Les modèles à double
anneau ne font pas exception. À la in du XIXe siècle et au début du XXe, on les appréciait pour les iançailles et les mariages, avec
leur tige fendue qui, en général, accueillait une pierre de centre. Aujourd’hui, certains joailliers, comme Messika, jouent toujours
sur cette esthétique, mais d’autres maisons contemporaines ont abandonné la gemme pour ne conserver que l’ossature. Ce sont
alors deux traits parallèles de métal – du laiton chez Soeur, de l’or chez Repossi et Vanrycke – qui habillent le doigt, laissant à la
peau un rôle à part entière dans l’allure du bijou. Valentin PÉREZ — Réalisation Fiona KHALIFA — Photo Eduard SÁNCHEZ RIBOT
— Scénographie Lune KUIPERS
Cette robe
Balenciaga Couture
en satin de soie
de Côme teint
et mouchoir de
dentelle, réalisée
d’après un modèle
Callot Sœurs des
années 1930, a été
portée le 6 mai
au Met Gala,
à New York,
par Isabelle
Huppert. Ici dans
les salons couture
de Balenciaga,
à Paris, le 5 juillet.
Page de droite,
l’un des rares
portraits de
la couturière
Marie Callot Gerber,
vers 1925.
LE GOÛT
LA ROBE EN SATIN DE SOIE et noires, corbeille de mariage, man- et laisse la première d’atelier (poste Vionnet, « des Rolls-Royce » quand les
champagne à col haut, avec détail de tilles espagnoles, ruches et plissés, qu’occupera Madeleine Vionnet de rivaux ne produisent que « des Ford ».
dentelle et traîne en pétales longue crêpes-lisses ». Est-ce à son initiative 1901 à 1906) créer le patron. Avant À l’écoute de l’époque, les Callot
de 4 mètres, a fait son effet le 6 mai, que le commerce, dans lequel ses de reprendre, précise et intransi- épousent l’orientalisme. D’abord, le
à New York. À l’occasion du Met Gala, cadettes la rejoignent, s’ouvre à la geante, chaque détail de coupe et japonisme auquel le collectionneur
dîner de charité qu’Anna Wintour, la couture en 1895 ? Toujours est-il de passementerie. Edmond de Goncourt initie Marie
directrice éditoriale monde de Vogue, qu’elle sera la seule des sœurs à faire Partout, les conditions de travail ont Gerber, traduit en déshabillés de soie
transforme chaque année en tapage ses gammes comme couturière, été gommées des hommages pos- ou ceintures façon obi. Puis, dans un
médiatique, Isabelle Huppert est deux ans durant, au sein de l’établis- thumes et des notices biogra- grand fourre-tout cavalier qui passe
apparue, menue et souveraine, dans sement Ronitz & Cie. phiques. Mais une lettre rédigée le pour chic aux yeux des riches
ce vêtement couture. Réalisée par Les débuts valorisent les robes du 4 avril 1898 par deux cents ouvrières, Occidentaux, Callot Sœurs se met à
les ateliers de Balenciaga (dont la soir Louis XV en soie leurie froufrou- retrouvée dans les archives du jour- proposer des « robes pour le thé »,
comédienne est l’égérie depuis tante et les lingeries enrubannées, nal féministe La Fronde, dénonce sortes de kimonos en organza ou aux
2021), la pièce est en fait la réplique avant de céder la place à des robes chez Callot des journées « de dix à « robes phéniciennes » qui mixent
d’un modèle des années 1930 griffé Empire – toujours relevées de den- douze heures » rémunérées « de 3 à sans vergogne références asiatiques
Callot Sœurs, maison de couture et telle en guise de signature, neuve ou 4 francs » et alerte : « Sans appui, et africaines. Elles empruntent aux
fratrie à laquelle Marthe Callot- dénichée chez des antiquaires. nous serons forcées d’être à la merci saris indiens, aux qipaos chinoises,
Bertrand, l’arrière-arrière-grand- L’Exposition universelle de Paris en de nos patronnes qui nous traitent en aux şalvars ottomans, aux burnous
mère de l’actrice française, apparte- 1900, où elles figurent en majesté esclaves. » Les sœurs auraient été algériens… « Les Callot se passionnent,
nait. « Caillot Sors », « Callow aux côtés des créations de couturiers fermes et très dures en affaires. comme Paul Poiret, Mariano Fortuny
Souuurs » : sur le tapis rouge, les comme Jacques Doucet, Jeanne Lorsque, en 1920, Marie Gerber ou Vitali Babani, pour l’idée de l’ail-
commentateurs américains ont eu Paquin ou Maggy Rouff, marque concédera la seule interview de son leurs, souligne Khémaïs Ben Lakhdar,
du mal à prononcer le nom idoine. l’entrée des sœurs dans le grand vivant au mensuel Les Modes, elle le historien et auteur de L’Appropriation
Il s’est, après tout, évanoui depuis si monde : en un an, elles triplent leur fera vraisemblablement moins pour culturelle (Stock). Les mouvements
longtemps… Au point que l’on oublie main-d’œuvre (à six cents employés) bâtir sa légende que pour réclamer orientalistes ne sont alors pas nou-
qu’il fut celui, recontextualise l’histo- et doublent leur chiffre d’affaires une exemption de la taxe de 10 % veaux, les premiers remontant
rien de la mode Olivier Saillard, de (à 4 millions de francs). sur les produits de luxe. « Si donc le
« l’une des maisons qui jouissaient au Broderies de perles et de sequins, gouvernement nous étrangle, il ne
début du XXe siècle d’une prospérité doublures en satin, velours de nous restera qu’à aller travailler à
telle qu’à Paris ses collections figu- soie… « On va chez Callot Sœurs New York. Et que deviendront toutes
raient parmi les plus abondantes et quand on a les moyens de se payer nos gentilles petites ouvrières ? »,
ses ateliers parmi les plus vastes ». les plus beaux tissus et parce qu’on menace-t-elle sans détour.
L’histoire retient que c’est en 1895 sait que la cliente y est reine, résume Allergiques aux mondanités, les
que Callot Sœurs naît comme mai- Jessica Pushor, responsable des Callot n’ont jamais couru les récep-
son de couture au 24 de la rue collections de mode du Musée de tions. Mais, en habillant, au début du
Taitbout, dans le 9e arrondissement l’histoire de Chicago, qui a conservé XXe siècle, les femmes fortunées qui
de Paris, tenue par Marie, Marthe, plus de trente modèles. Chez elles, fréquentent l’Opéra de Paris ou en
Regina et Joséphine, quatre sœurs la femme prime sur la robe. Elles costumant des comédiennes à
nées entre 1857 et 1866. En réalité, sont au service de celles qu’elles Broadway (Marie Tempest, Valeska
Joséphine, qui se donne la mort in habillent. » Si rien n’atteste que Suratt), elles s’assurent une réputa-
1897, « n’a jamais été associée à la Marthe et Regina s’occupent de tion de techniciennes hors pair,
maison », rétablit le consultant en couture, Marie, elle, drape le tissu capables de façonner, selon un
muséographie Maxime Laprade, l’un à même le corps d’une mannequin célèbre bon mot de Madeleine
des rares Français, avec la costumière
Camille Janbon, à avoir consacré une
recherche universitaire à la maison
au cours des vingt-cinq dernières
années. Surtout, cette fratrie sera
dominée par l’aînée, Marie Callot,
devenue Gerber après son mariage,
en 1886. « Pour tout vous dire, j’en
AU FIL DE L’OUBLI
CALLOT Sœurs,
suis à me demander s’il ne serait pas
plus juste de rebaptiser le chapitre
consacré aux Callot par le seul nom de
exotisme
Avec l’aimable autorisation de la librairie Diktats
59
À gauche, manteau du soir en soie
et laine jacquard, de Callot Sœurs,
années 1920.
Ci-contre, ensemble du soir en satin
de soie ivoire et tulle de soie brodé,
de Callot Sœurs, 1905-1910.
Deux modèles issus des archives de
la Fondation Alaïa, le 6 juin, à Paris.
qui constituait le centre de gravité Bernhardt à Claude Debussy, fit, Montaigne, adresse de la maison à
de la silhouette
e
occidentale depuis entre deux nuitées au Ritz,
des razzias phénoménales avenue
compter de 1928… Et aussi cette
question du narrateur proustien
le XVIII siècle, pour oser des Matignon. La légende raconte que le dans l’indémodable À l’ombre des
jeunes illes en leurs, paru en 1919 :
formes orientalistes, comme les jour où elle surprit son époux dans le
lit d’une maîtresse à la toilette qu’elle « Mais alors, il y a une différence
manches kimono ou les manteaux jugeait trop négligée, elle la it illico immense entre une toilette de Callot et
celle d’un couturier quelconque ? »
chogas indiens”. envoyer chez Callot Sœurs pour
réparer cet outrage ! Les relations Réponse d’Albertine : « Mais énorme,
Khémaïs Ben Lakhdar, historien chaleureuses tournent en revanche à mon petit bonhomme. »
LE GOÛT
MAGIQUE.
CET ÉTÉ, “M” PASSE LES PORTES
cinéma et travaille au scénario de son dernier ilm,
qu’il estime testamentaire. Autour d’eux gravitent
toutes sortes de personnages étonnants : une Miss
des mortels. Clément GHYS
Le Waldhaus
Flims, situé à
1 100 mètres
d’altitude,
a été inauguré
en 1877.
61
LE GOÛT
63
LE GOÛT
Aubergines asiatiques
et encornets frais à
SAINT-JEAN-DE-LUZ.
QUATRIÈME ÉTAPE DE NOTRE TOUR DES MARCHÉS
DE L’HEXAGONE : AU PAYS BASQUE, IÑAKI AIZPITARTE
ET DELPHINE ZAMPETTI IMAGINENT DEVANT LES
STANDS DES PRODUCTEURS LOCAUX LES PLATS
QU’ILS SERVIRONT DANS LEUR NOUVELLE ADRESSE.
64
1, 2, 3… Sortez !
MUSIQUE TRÉSOR antillais.
Le dembow, c’est la rythmique jamaïcaine Meryl y invite la ine leur des tchatcheurs
qui a inspiré les chanteurs de reggaeton de de la Martinique : Lamasa, Jozii, Noelia,
Panama et de Porto Rico, mais c’est aussi un Shannon et Yozo. En plus de mettre en
courant musical en Martinique, île d’où est lumière les courants underground de « son
originaire la chanteuse Meryl. Nommée pays natal », comme dirait le poète Aimé
dans les catégories révélation scène et révé- Césaire, elle rend aussi hommage à ses
lation féminine aux Victoires de la aînées, à l’instar de la chanteuse Jocelyne
musique 2024, la chanteuse de 28 ans ne Béroard du groupe Kassav’, qui a popularisé
cesse de parcourir l’Hexagone pour présen- le zouk. Stéphanie BINET
ter son nouvel album, Caviar 1. Ce dernier
s’inspire de toutes les musiques cari-
béennes, comme ce fameux dembow dont DEMBOW MARTINICA, DE MERYL,
elle propose sa version avec DJ Tutuss. EXTRAIT DE L’ALBUM CAVIAR I.
Mots croisés
Philippe DUPUIS
GRILLE N O 672 Sudoku
Yan GEORGET
N O 672 - TRÈS DIFFICILE
SOLUTION DE LA GRILLE
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 PRÉCÉDENTE
II
III
Compléter toute
IV la grille avec des
chiffres allant de 1
V à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
VI par colonne et par
carré de neuf cases.
VII
VIII
IX
Bridge N O 672
FÉDÉRATION FRANÇAISE DE BRIDGE
XI
XII
XIII
XIV
XV
HORIZONTALEMENT I Très mauvais pour les relations, pas bon pour les poitrines. II Bobinage
dans le transfo. Arrivée parmi nous. III Rayés jaune et noir dans l’aquarium. Ouvris en grand.
IV Demandât avec insistance et déférence. Peuplade de la Germanie du Nord. V Donné par le
hautbois. Du bleu dans les massifs. À côté des violons dans la fosse. VI Protections divines au
départ. Grands services quand ils se mettent à table. VII Conduit droit au chœur. Polymère
synthétique. Beau carreau. VIII Négation. Son coup est bruyant mais pas encore mortel. IX Lettre
d’ouverture. Chercha dans le fond. X Point. Ouvre les comptes. Te mets à l’écoute de l’orga-
nisme. XI Comme un lot redécoupé en parts. Tubes de lumière en voie de disparition. XII D’un
auxiliaire. Petit cours russe qui se jette dans le golfe de Finlande. Prises en note. XIII Négation.
Pli conidentiel. Pris pour aller plus loin et plus haut. XIV Prépare le cuir. Prisonnière des fonds.
XV Piégé. Mouillante comme une agente de surface.
VERTICALEMENT 1 Pleine d’éclats. 2 Préparation inale avant l’épreuve. Vient de paraître.
3 Ponte chez les poissons. Territoire marocain anciennement espagnol. Engagement quotidien
du louveteau. 4 A appelé à cor perdu. Prépare sa carrière. 5 Chaudement doublées. Mise au
parfum. 6 Cours asiatique. Chez les Grecs. 7 Protection fragile en surface. Moelleuses après
grattage. 8 Chez l’escrimeuse. Son silence peut devenir pesant. Négation. 9 Deux as et demi à
Rome. Italienne devenue mesure de danger. 10 Étain. Se remplit et se vide quand tout va bien.
Tour imprévisible. 11 Serre les mâchoires. Trois points. Point de départ. Mauvais coup en tête.
12 Grecque. Prend du volume. Sans bavure. 13 Engage à suivre. Cueilli et mis en balles. Mesure
au pied de la muraille. 14 Pour en sortir il faut créer. Renouvellent l’atmosphère. Romains.
15 Hérissent le haut des murs. Imposée sans discussion possible.
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LE GOÛT