Bakhita Poupard FR
Bakhita Poupard FR
De l’Europe en quête de son âme avec Robert Schuman à l’Inde aux prises avec la détresse de Mère
Teresa, le Christ qui nous parle par ses disciples nous a ouvert les voies convergentes de la politique
et de la charité comme chemin de sainteté. Dimanche dernier, le philosophe Maurice Blondel a
éclairé notre réflexion sur le sens de notre existence, « en Bon Samaritain, lui écrivait Monseigneur
Montini, futur pape Paul VI, dont la charité intellectuelle, en se penchant sur l’humanité blessée,
s’efforce de la comprendre et, lui parlant son langage, lui élargit l’intelligence et la prépare à
recevoir la bonne nouvelle de l’Amour Sauveur. » Aujourd’hui c’est de l’humanité blessée en
Afrique que la lumière de l’Evangile nous est donnée pour éclairer notre route de la lumière de la
foi qui nous ouvre un chemin de liberté, voie de sainteté avec le Christ.
Encore peu connue en France, Bakhita l’Africaine est une véritable héroïne de bande-dessinée :
l’esclavage qui rencontre le Christ et trouve avec Lui la liberté de vivre une vie pleinement humaine
d’enfant de Dieu. Une histoire vraie qui nous paraît incroyable. En notre temps, au Soudan, une
petite fille heureuse est brutalement arrachée à sa famille, vendue et revendue comme esclave, une
histoire douloureuse autant que merveilleuse. Car Joséphine Bakhita accompagne ses nouveaux
maîtres en Italie. L’un deux lui donne un crucifix : « Il te rappellera que Jésus Christ est aussi mort
sur la Croix pour toi ». Baptisée, la petite esclave puise dans sa foi de résister à ses maîtres qui
veulent la ramener contre son gré au Soudan. Avec force et détermination, elle déclare :
Car elle sait qu’en retournant dans son pays d’origine, elle n’aura pas la liberté de pratiquer sa foi.
Comme l’esclavage est interdit par la loi italienne ses maîtres sont contraints de la laisser en Italie.
Désormais libre, baptisée, religieuse, cuisinière, lingère, brodeuse, sacristine, concierge, elle gagne
le cœur de tous par sa douce simplicité et sa grande charité. Entrée dans la vie éternelle le 8 février
1947, sa sainteté est reconnue par l’Eglise le 1 er octobre de l’année du grand Jubilé de l’an 2000. Et
son message venu de l’Afrique soudanaise, gagne le monde entier à l’aube du nouveau millénaire.
Cette petite sœur universelle venue de cette Afrique souffrante que Robert Schuman déjà nous
pressait de ne pas oublier. Dans notre égoïsme d’Européens qui n’avons plus à gérer des territoires
d’outre-mer, mais gardons le devoir de les aider, comme le demandais déjà le Pape Paul VI dans
son encyclique Populorum progressio, à
« accomplir en plénitude le vrai développement, qui est le passage, pour chacun et pour tous,
de conditions moins humaines à des conditions plus humaines.
Moins humaines : les carences matérielles de ceux qui privés du minimum vital, et les carences
morales de ceux qui sont mutilés par l’égoïsme. Moins humaines : les structures oppressives,
qu’elles proviennent des abus de la possession ou des abus du pouvoir, de l’exploitation des
travailleurs ou de l’injustice des transactions. Plus humaines : la montée de la misère vers la
possession du nécessaire, la victoire sur les fléaux sociaux, l’amplification des connaissances,
l’acquisition de la culture. Plus humaines aussi : la considération accrue de la dignité d’autrui,
l’orientation vers l’esprit de pauvreté, la coopération au bien commun, la volonté de paix. Plus
humaines encore : la reconnaissance par l’homme des valeurs suprêmes, et de Dieu qui en est la
source et le terme. Plus humaines enfin et surtout la foi, don de Dieu accueilli par la volonté de
1
l’homme, et l’unité dans la charité du Christ qui nous appelle à participer en fils à la vie du
Dieu vivant, père de tous les hommes. » 1
Bakhita, qui, en arabe, veut dire « fortunée » - quelle ironie tragique et cruelle-, c’est le nom
que lui donnent ses ravisseurs les négriers, en l’arrachant brutalement à la tendresse et à l’amour
des siens. Cette heureuse petite fille au Soudan devenue malheureuse esclave nous raconte elle-
même ses aventures incroyables qui la conduisent du Soudan occidentale à Khartoum, Gênes,
Venise et Schio. Arrachée à sa famille par des négriers, vendue à un marchand d’esclaves, elle
s’enfuit. Capturée de nouveau, revendue à un homme très riche, se souvient-elle, elle est revendue à
un général de l’armée turque, et enfin rachetée par l’agent consulaire de l’Italie qui l’embarque avec
lui pour l’Italie, où elle est cédée à Madame Michielli. Celle-ci entend bien la ramener avec elle en
Afrique. Mais la jeune Bakhita, alors âgée d’une vingtaine d’années, refuse de retourner en Afrique.
Car elle a connu Jésus chez les religieuses en Italie.
Je refusai, nous dit-elle, de la suivre en Afrique parce que je n’avais pas terminé la
préparation au baptême. Je pensais aussi qu’une fois baptisée, je n’aurais pas pu en aucun cas
y professer ma religion. Il me convenait donc de rester avec les religieuses.
Déclarée officiellement libre par le procureur du roi à Venise, elle y reçoit les trois
sacrements de l’initiation chrétienne, le baptême, la confirmation et l’eucharistie, des mains du
Cardinal Domenico Agostini, le patriarche de Venise. Heureuse religieuse, elle fait la joie de tous,
vivant exemple de liberté chrétienne d’une petite esclave devenue pleinement libre en Jésus-Christ.
Le pays natal de Bakhita l’Africaine est connu sous le nom de République indépendante du
Soudan, et les chrétiens y sont toujours persécutés, bien qu’ils soient pourtant nombreux à
Khartoum : sur une population de vingt millions d’habitants, quasi un million de catholiques, dont
l’archevêque Monseigneur Gabriel Zubeir Wako est venu rappeler les souffrances à l’Assemblée
plénière des évêques français à Lourdes. Entendons ce cri bouleversant d’un évêque qui clame la
détresse de son peuple persécuté, dans l’indifférence du monde :
« (…) les chrétiens subissent le harcèlement continuel des forces de sécurité, une
humiliation constante et sont fréquemment le bouc émissaire en temps de crise.
L’Eglise du Soudan n’est ni anti-islam, ni anti-gouvernement. C’est une Eglise qui s’est
établie dans un pays divisé et déchiré par la guerre, pour témoigner du Christ, Lui qui demeure
toujours un signe de contradiction.
(…) Depuis 1995 il y a eu une destruction systématique des écoles et des centres de prière
chrétiens sous prétexte, soit qu’ils se trouvaient être là où les urbanistes voulaient construire des
routes, soit qu’ils avaient été bâtis illégalement sur un terrain non planifié . Curieusement,
toutes les nouvelles routes passent par nos centres (au moins vingt-cinq ont été démolis de cette
manière). Les églises n’ont jamais reçu de compensation pour les structures démolies ; on ne
leur a pas donné non plus de terrain en remplacement. (…)
Depuis le mois de mai, nous nous battons pour garder nos écoles qui éduquent 42 826
élèves pour la plupart enfants de déplacés. Le gouverneur de Khartoum voulait que ces écoles
soient fermées et les enfants envoyés à des écoles gouvernementales. Malgré la dernière
déclaration de gouvernement selon laquelle il n’avait jamais eu l’intention de prendre ces
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écoles, nous sommes toujours harcelés par de fréquentes inspections qui ne sont pas annoncées
et qui sont faites parfois par des hommes de la sécurité ‘armés’ ou par des soldats. Les cibles
principales maintenant sont le personnel. Les écoles, le droit de propriété des terrains. Un autre
facteur très inquiétant est l’utilisation continuelle de la police armée, d’hommes de la sécurité et
de soldats pour harceler l’Eglise. Je fus arrêté par un contingent d’au moins quinze hommes
armés qui entrèrent dans ma maison en grimpant sur la clôture, le Père Hilary fut arrêté par
environ dix hommes armés ; le Père Gilles fut expulsé, accompagné par des hommes armés ; le
club catholique fut confisqué par deux camions pleins d’hommes armés ; la même méthode
d’intimidation est utilisée maintenant envers nos écoles. (…)
Nous ne devons pas confondre les problèmes politiques créés par les gouvernements avec
l’attitude des musulmans ordinaires. Au Soudan les musulmans vivent et travaillent côte à côte
avec les chrétiens. On peut dire avec quelque vérité que la tolérance et le respect mutuel font
partie de la culture soudanaise dans son ensemble. Les relations de bon voisinage sont
caractéristiques dans la plupart de nos tribus. Laissés eux-mêmes sans coercition politique, les
Soudanais ne donneraient aucune raison à quiconque de les accuser de se persécuter
mutuellement.
Nous lançons un vibrant appel à tous les évêques de France et à tous ceux ici présents :
- de prier pour nous, de demander à vos fidèles de prier pour mon pays et pour les Soudanais et
d’offrir des sacrifices pour eux ;
- de parler en notre nom pour que soit instaurée une paix fondée sur le dialogue et le respect des
droits de l’homme au Soudan.» 3
Cette immense région qui englobe presque tout le bassin du Nil fut convoitée déjà par les
Romains, devenus souverains de l’Egypte voisine. Mais les envoyés de Néron déclarèrent le pays
« trop pauvre pour être digne d’une conquête ». Les Arabes ne furent pas du même avis et au VII°
siècle, après s’être emparés de l’Egypte, poussèrent jusqu’à la Nubie, commencèrent des razzias et
un commerce régulier d’esclaves. Au XIX° siècle, Mohamed Aly Khédive, vice-roi d’Egypte, et
son fils Ibrahim éliminèrent les vieilles principautés. Et alors que la Grande-Bretagne s’apprêtait à
intervenir depuis l’Egypte, un soit-disant envoyé de Dieu ou Madhi, Mohamed Ahmed, de victoire
en victoire, pilla et détruisit les Missions catholiques, imposant à tous la loi islamique et mettant les
missionnaires et les sœurs faits prisonniers devant l’alternative : l’Islam ou la mort. Tous se
déclarèrent près à mourir plutôt que de renier la foi catholique. Et ils moururent de fait de misère et
de maladie au court de leur captivité. La guerre Sainte du Madhi avait atteint le but convoité. La
conquête du Soudan et l’Eglise en ruine, les habitants exposés jour et nuit aux bandes de négriers
s’abattant à l’improviste sur les villages, enlevant hommes, femmes et enfants pour les vendre en
esclaves, au mépris de tous les droits humains comme des traités internationaux. « En effet, écrivait
alors Monseigneur Comboni de El Obeid, le gouvernement islamique adhère au traité du Congrès
de Paris en 1856 sur le papier seulement. En Afrique centrale, l’esclavage est encore en pleine
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vigueur. Le cri de douleur de ce peuple n’atteint pas l’Europe. La désolation continue et continuera
longtemps encore. »
Ecoutons la douleur de la petite Bakhita dans la simplicité de son récit, que je résume à grands
traits, en lui gardant sa fraîcheur originale :
Ma famille habitait exactement au centre de l’Afrique. Je vivais tout à fait heureuse, sans
même savoir ce qu’était la souffrance. J’avais environ neuf ans lorsqu’un matin, avec une de
mes amies, j’allai me promener dans les champs, un peu éloignés de la maison. Soudain nous
vîmes déboucher d’une haie deux étrangers armés. L’un me saisit rudement par le bras, tira un
gros couteau de sa ceinture et, me l‘appuyant sur le côté, il intima : si tu cries, tu es morte.
Viens, suis-moi ! » J’appelais Papa et Maman avec une angoisse qu’on ne peut décrire.
Personne ne m’entendait. L’un d’eux me poussa dans un débarras plein d’outils et de saletés, et
ferma la porte à clef. Je restai dans ce taudis plus d’un mois. Je me souviens encore de ces
heures d’angoisse. Je me sentais si accablée que mon cœur semblait éclater.
Vendue à un marchand d’esclaves, elle marche huit jours de suite, toujours à pied, à travers bois,
montagne, vallées et déserts, d’abord les hommes puis les femmes, liés l’un à l’autre par une grosse
chaîne autour du cou, fermée par un cadenas. Tout autour du cou, de grandes plaies d’où coulait le
sang. Traînée au marché des esclaves, enfermée avec sa compagne dans un taudis dont le gardien,
un soir, leur enlève les chaînes des pieds pour décortiquer les épis de maïs et les donner au mulet.
Perdu dans ses pensées, il s’éloigne sans fermer la porte.
Le maïs dans la main, nous nous sauvâmes à toutes jambes. Toute la nuit ne fut q’une
trépidante course. Haletantes et essoufflées nous entendîmes parfois les rugissements des fauves
dans le noir et nous grimpions sur les arbres pour nous sauver.
Reprises, les fugitives sont vendues et achetées par le chef des Arabes qu’une simple inattention
met fou de rouge :
Il me jeta à terre, me frappa sans répit à coups de pieds et me laissa comme morte.
Trois mois plus tard, je fus vendue à un nouveau maître, un général de l’armée turque. Les
coups de fouet pleuvaient sur nous. Au cours des trois années, je ne me souviens pas d’avoir
passé un jour sans plaie. Apprenant que je m’étais enfouie de chez mon premier maître, la fille
du général me fit mettre une lourde chaîne aux pieds, que je dus porter plus d’un mois. Fouettée
à mort par deux soldats, je me souviens que la baguette, frappant à plusieurs reprises ma
cuisse, m’arracha la peau et la chair, y creusa un long sillon qui me cloua sur mon grabat
pendant plusieurs mois.
Mais le pire n’était pas encore arrivé, le tatouage sous la menace du fouet : six entailles sur
la poitrine, soixante sur le ventre et quarante-huit sur le bras droit. J’avais à chaque instant
l’impression de mourir, surtout que ma tatoueuse frotta les plaies avec du sel. Trempée dans une
mare de sang, pendant plus d’un mois, condamnée à rester étendue sur la natte, sans un linge
pour essuyer l’humeur qui sortait continuellement des plaies à demi ouvertes par le sel. Si je ne
suis pas morte, c’est un miracle du Seigneur qui me destinait à des ‘choses meilleures’.
Devant la menace madhiste, le général turque plie bagage et Bakhita, vendue à l’agent consulaire
italien, pour la première fois depuis dix ans d’esclavage, met un vêtement et reprend une vie
humaine. Au bout de deux ans, le consul est rappelé en Italie :
Je ne sais pourquoi mais quand j’ai entendu le nom ’Italie’, dont j’ignorais les beautés et le
charme, je sentis dans mon cœur un désir très vif de suivre mon maître. C’était Dieu qui le
voulait. Je devais bientôt comprendre.
4
Arrivés à Gênes, le consul l’offre en cadeau à ses amis Michieli qui tiennent un grand hôtel à
Souakin. C’est de nouveau l’Afrique pendant neuf mois. Madame Maria Tuuurina Michieli qui s’est
prise d’affection pour Bakhita la ramène en Italie avec sa fille et, lorsqu’elle repart pour ses affaires,
les confie toutes deux aux Sœurs Canossiennes.
En me l’offrant, il le baisa avec dévotion, puis m’expliqua que Jésus-Christ, Fils de Dieu était
mort pour nous. Je ne savais pas ce que c’était, mais poussée par une force mystérieuse je le
cachais de peur que Madame ne me le prît. Je fus confiée avec la petite à Sœur Marie Fabretti,
proposée à l’instruction des catéchumènes. Lorsqu’elle appris que, non seulement je voulais
devenir chrétienne, mais que j’étais venue avec cette intention, elle se réjouit de tout son cœur.
Ces saintes sœurs m’instruisent et me firent connaître ce Dieu, que, depuis mon enfance, je
sentais dans mon cœur sans savoir qui c’était. Je me souviens qu’en voyant le soleil, la lune, les
étoiles, et les beautés de la nature, je me disais : « Qui peut bien être le Maître de toutes ces
belles choses ? » Et j’éprouvais une grande envie de Le voir, de Le connaître, et de Lui rendre
hommage. Maintenant je Le connaissais. Merci, merci, pour Dieu !
Le Seigneur a toujours été bon pour moi tout au long de ma vie. Toute ma vie a été un don de
Dieu. Si je rencontrais ces négriers qui m’ont enlevée, et même ceux qui m’ont torturés, je
m’agenouillerais pour leur baiser les mains. Car, si cela n’était pas arrivé, je ne serais ni
chrétienne, ni religieuse.
Comment ne pas penser, à travers ces confidences bouleversantes de Bakhita, à mon très cher et
vénéré frère le Cardinal vietnamien Nguyên Van Thuân, que le Seigneur vient de rappeler à lui en
septembre dernier. Le pape Paul VI l’avait nommé le 24 avril 1975 archevêque coadjuteur de
Saïgon, à la veille de la conquête de la ville par Hô Chi Minh. Dès le 15 août suivant, comme il me
l’a raconté, il était brutalement emmené au commissariat, détenu pendant treize ans, dont neuf
d’isolement complet, avec des séquences ininterrompues de lumières électriques de jour et de nuit
et des journées entières en pleine obscurité, de nuit et de jour, pour briser le rythme du temps et le
briser lui-même. Au déni de toutes les lois d’humanité les plus élémentaires, il ne fut jamais jugé.
Mais au défi de toutes les lois de la nature humaine, il ne fut jamais brisé. C’était mon voisin de
palier à Rome toutes ces années dernières. Que de fois je l’ai entendu raconter son arrestation, sa
détention, son inventivité pour avoir un peu de vin sous couvert d’appellation de médicament pour
l’estomac afin de célébrer l’eucharistie, sa patience inaltérable et sa douceur capable, dans la force
de Dieu, de convertir successivement tous ses gardiens successifs. « Comment, lui disaient-ils,
pouvez-vous dire que vous nous aimez, après tout le mal que nous vous faisons endurer ? » Un beau
sourire était sa seule réponse, et il continuait de porter à Rome avec simplicité comme croix
pectoral de cardinal, la petite croix de bois de bois suspendue à une chaîne faite avec le fil
électrique de sa cellule. J’avais beau l’interroger et insister sur la barbarie de ses bourreaux, je n’ai
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jamais entendu de lui une seule parole, non seulement de haine, mais tout simplement de
vengeance, de rancune, pas même une plainte. Force de l’amour, puisée, comme Bakhita dans la
prière au Christ en Croix : « Père pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »4
Comme le Cardinal François-Xavier Van Thuân, pour Bakhita, se raconter lui pèse, comme à la
petite Bernadette de Lourdes. Mais elle le fait pour la gloire de Dieu, pour exalter la puissance de
Dieu qui m’a fait connaître le salut. Sœur Giulia Campolongo qui l’a connu adolescente au
pensionnat, se rappelle : « Quand elle nous racontait les faits les plus tragiques, jamais ne la quittait
l’expression sereine et calme qui la distinguait. Elle ne se connaissait pas d’ennemi ». Toutes les
souffrances de sa vie était toujours elle un don de Dieu le Paron. Devenue religieuse, elle le peu de
temps libre que lui laissent ses occupations de portière, de cuisinière ou de lingère, à l’église, en
prière. A qui lui demande l’objet de sa méditation, elle répond invariablement :
Je méditais sur la vie Christ, pour le connaître toujours davantage, pour pouvoir l’aimer,
pour le faire connaître et pour le faire aimer.
« Elle nous parlait souvent de notre ange gardien, et nous disait qu’il était notre guide, que
nous devions le suivre et ne pas le contrister ».
C’est à l’invitation de la Révérende Mère supérieure, nous dit-elle, que je vais raconter
quelques épisodes de mon esclavage. Que leur souvenir puisse me faire apprécier de plus en
plus, le grand don que le Bon Dieu m’a fait en me choisissant comme une épouse. Plus tard, elle
précisera : Il y a des choses que seul le Seigneur a vues : on ne peut ni les dire ni les écrire.
Ce qu’elle nous en dit dans sa limpidité lapidaire nous montre une âme profondément ouverte en
sa candide simplicité aux ‘choses meilleures’, comme elle les appelle, bien avant son baptême, alors
qu’elle éprouve l’action mystérieuse de l’Esprit qui veut que tous les hommes soient sauvés.
Heureuse petite fille au milieu des siens, elle contemple le ciel et les beautés de la nature. Elle
éprouve une grande envie de connaître, de voir le Maître de toutes ces belles choses et de lui rendre
hommage. Comment ne pas penser à ses maîtres mots de saint Augustin qui ouvrent ses
Confessions : « Tu nous as faits, Seigneur, tournés vers Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à
qu’il repose en toi »5. L’ayant trouvé, Bakhita Lui rend grâce de toute la simplicité de son âme
candide : « Maintenant, je le connaissais. Merci, merci, mon Dieu.
Il nous est bon de retrouver par cette voix venue de l’Afrique, le Cantique des Créatures d’un
François d’Assis et déjà le cri du Psalmiste :
Les cieux racontent la gloire de Dieu
Et le firmament publie l’œuvre de ses mains.
Le jour en fait au jour le récit,
Et la nuit le répète à la nuit6.
6
Il nous est bon de le redire avec la petite Bakhita que le pape Jean-Paul II a canonisée le 1er
octobre de l’année du grand Jubilé, l’Année Sainte de l’an 2000, nous la proposant en exemple de
sainteté. L’ampleur des découvertes scientifiques de notre temps et les retombées du développement
technologique, la poussée des sciences humaines et de l’urbanisation à outrance, si nous n’y
prenons garde, sont en train d’obscurcir notre vision de croyant et de modeler une culture à base de
positivisme où tout exploit technique paraît possible sans qu’il soit besoin de recourir à l’hypothèse
Dieu. Il nous est bon, après avoir bénéficié des analyses philosophiques d’un Maurice Blondel, de
retrouver la fraîcheur émerveillée de la petite Bakhita devant le ciel étoilé. L’un et l’autre sont des
antidotes providentiels à la culture du scientisme, cette science hors frontières. « Les sciences
positives ne nous suffisent pas, répétait volontiers le philosophe d’Aix, car elles ne se suffisent
pas ». Le croyant que nous sommes fait confiance à la raison comme Blondel et s’appuie comme lui
sur la foi. Sans plus boiter entre deux systèmes de connaissances antagonistes, nous pouvons aller
de l’avant avec assurance, nous appuyant allègrement sur nos deux jambes pour marcher d’un bon
pas. La science ne nous dit rien de l’origine des choses, ni la foi de leur agencement. Pour la
science, connaître, c’est expliquer. Pour la foi, c’est aimer. En quête, tous que nous sommes, de
vérité et d’amour, nous avons également de l’un et de l’autre, de l’amour et de la vérité, ou, pour le
dire mieux, de l’amour de la vérité et de la vérité de l’amour, cet amour, nous dit le poète Dante, qui
meut le ciel, la terre et les étoiles. C’est le message même de la petite Bakhita. La science ne saurait
éliminer de l’univers sa dimension de mystère. Elle nous invite au contraire à rendre hommage
toujours davantage à son auteur, grâce aux découvertes des savants qui « sont comme conduits par
la main de Dieu dans leur effort humble et persévérant pour pénétrer les secrets des choses »8. « La
foi et la raison, nous dit Jean-Paul II, sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de
s’élever vers la contemplation de la vérité »9. C’est un grand défi moral pour la génération qui se
lève : harmoniser les valeurs de la science avec les valeurs de la conscience10.
11
La Documentation Catholique, 1992, p.325
7
Bakhita, nous l'avons dit, pour demeurer fidèle au Christ en toute liberté, refuse de suivre sa
maîtresse :
Elle met en branle toutes les autorités, jusqu'au Patriarche de Venise et au procureur du roi :
Celui-ci déclara que, puisque j'étais en Italie, où l'on ne faisait pas marché d'esclaves,
j'étais entièrement libre. C'était le bon Dieu qui me donnait tant de fermeté, parce qu'il me voulait
toute à Lui. Je reçus le saint baptême avec une joie que seuls les anges pourraient décrire. On
m'appela Joséphine Marguerite Bakhita, qui en arabe veut dire "fortunée".
Le Cardinal Giuseppe Sarto, futur pape saint Pie X, interroge la postulante à la vie religieuse et lui
déclare : “Prononcez les saints vœux sans crainte. Jésus vous désire, Jésus vous aime. Aimez-le et
servez Le toujours comme vous l'avez fait jusqu'à présent”.
Depuis ce jour-là, nous confie Bakhila, quatorze ans de vie religieuse se sont écoulés,
pendant lesquels j'ai appris, chaque jour, à apprécier la bonté de Dieu envers moi.
J'étais entièrement libre. C’était le Bon Dieu qui me donnait tant de fermeté parce qu'il
me voulait toute à Lui par le baptême et la profession religieuse.
Bakhita l'esclave devient le modèle de la foi libre. C'est le message le plus important de
Bakhita pour notre temps, le plus difficile à entendre aussi et à comprendre en notre culture de la
modernité ébréchée en post-modernité, mais de plus en plus ivre de liberté. C'est peut-être pour
nous, chrétiens du troisième millénaire, le défi le plus urgent et le plus fascinant à surmonter :
convaincre nos contemporains et les jeunes en particulier, que la liberté ne se confond pas avec la
permissivité qui l'engloutit dans le nihilisme, mais s'épanouit dans le don de l'amour reçu et partagé,
vécu et cultivé comme une plante fragile12. La liberté est un grand idéal que nous chantons :
“liberté, liberté chérie! ” Un idéal inscrit en lettres capitales au fronton de nos mairies
républicaines: liberté, égalité, fraternité, mais dont le philosophe Henri Bergson déjà a su nous
montrer que seule la dernière des trois, la fraternité pouvait réconcilier les deux premières de la
trilogie, liberté et égalité: "Telle est la démocratie théorique : elle proclame la liberté, elle réclame
l'égalité, et elle réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu'elles sont sœurs, en
mettant au-dessus de tout la fraternité"13, la solidarité: Solidarnose de nos frères polonais. Dans son
dernier voyage en Pologne, Jean-Paul II a mis en garde ses concitoyens contre “une fausse idéologie
de la liberté et la propagande bruyante du libéralisme, de la liberté sans vérité et sans
responsabilité”14 .
Le mot liberté est un mot magique et ambivalent, comme toutes les grandes valeurs
humaines, nées dans la pureté de l’image et de la ressemblance de Dieu, et obscurcies par le péché
de l’homme, sans cesse renaissant et sans cesse renouvelé depuis la première femme et le premier
homme au premier jardin de la Genèse, mais enfin libérées par le libre don de Jésus, fils de Dieu et
de la Vierge Marie, mort en croix pour nous donner la vie.
« Là où est l’esprit de Dieu, là est la liberté », comme le dit saint Paul en lettres de feu : le
message de l’évangile est un message de libération. Le christianisme antique a puisé une partie de
son rayonnement foudroyant dans son affirmation de la liberté. L’authentique distinction
évangélique du spirituel et du temporel entraîne la distinction de l’Eglise et de l’Etat. C’est dire en
même temps la légitimité du politique et le rejet de sa prétention à s’ériger en absolu, cette tentation
totalitaire aussi vieille que le pouvoir, et stigmatisée dès la première génération chrétienne par le
dernier livre de la Bible, l’Apocalypse.
Antigone déjà, dans son innocence pieuse, se dressait contre Créon et devait payer de sa vie la
protestation de sa conscience désarmée contre la prétention impie du pouvoir totalitaire.
La petite Bakhita, guidée par la Providence, a dû quitter son pays natal pour trouver la
liberté de croire, et tout d’abord la liberté tout court. Pensons à tous nos frères –ils sont encore
légion à travers le monde, de l’Afrique à l’Asie- qui sont privés de liberté, de liberté de croire et de
liberté tout court, et dont beaucoup encore demeurent en attente de Dieu, vers lequel ils vont
« comme à tâtons », selon le mot de saint Paul, en suivant leur conscience droite avec générosité et
avec amour. Vraiment, la vie étonnante de Bakhita jette une lumière merveilleuse sur les être
innombrables qui ne connaissent pas le Bon Dieu, comme elle le dit, mais Lui sont fidèles en
suivant leur conscience droite, et trouvent en Lui la joie dans sa plénitude quand ils L’ont rencontré.
Bakhita n’avait pas besoin d’aller à la recherche de Dieu, Il était déjà dans son cœur : « Tu ne me
rechercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé ». Petite fille qui s’émerveille en contemplant les
merveilles de la nature, Bakhita subit trois jours de suite la torture la plus atroce, la torsion des
seins, comme si c’étaient des chiffons mouillés.
Lorsqu’on lui demande si elle se comportait ainsi en pensant que Dieu la voyait, elle répond :
Je ne connaissais pas le Bon Dieu. J’agissais ainsi parce que pensais dans mon cœur que
je devais me conduire de cette façon. J’ai été dans la boue, mais je n’ai jamais été souillée. La
Sainte Vierge m’a protégée, même quand je ne la connaissais pas. Même au fond du
découragement et de la tristesse, quand j’étais esclave, je n’ai jamais désespéré, parce que je
sentais en moi une force mystérieuse qui me soutenait. Je n’en suis pas morte, parce que le bon
Dieu m’avait destiné à des ‘choses meilleures’. Et je connus finalement ce Dieu que je sentais
dans mon cœur depuis que j’étais petite, sans savoir qui c’était.
Et c’est sa prière pour sa famille, pour les siens, pour l’Afrique, sa patrie :
Ô Seigneur, si je pouvais voler là-bas, auprès de mes gens, et prêcher à tous à grands cris
Ta bonté. Oh, combien d’âmes seraient attirés vers Toi ! D’abord ma mère et mon frère, ma
sœur encore esclave, tous, tous les pauvres gens de l’Afrique. Ô Jésus, fais qu’eux aussi Te
connaissent et t’aiment !
Que Bakhita nous donne de partager son émerveillement devant la création, la droiture de sa
conscience morale, le courage devant les épreuves les plus cruelles, la joie de croire, l’ardeur
d’espérer et la ferveur d’aimer le Christ et de Le faire aimer. Qu’elle nous donne aussi la grâce
d’aller comme elle avec une simplicité confiante vers la rencontre du Père :
Je m’en vais tout doucement vers l’éternité. Je m’en vais avec deux valises : l’une
contient mes péchés, l’autre, bien plus lourde, les mérites infinis de Jésus-Christ. Quand je
comparaîtrai devant le tribunal de Dieu, je couvrirai ma vilaine valise des mérites de la Vierge
Marie, puis j’ouvrirai l’autre, je présenterai les mérites de Jésus et je dirai au Père éternel :
« Maintenant, jugez de ce que vous voyez ! » Oh, je suis bien sûre de n’être pas renvoyée ! Alors,
je me trouverai vers saint Pierre et je lui dirai : « tu peux bien fermer ta porte, car je reste ! »
La sainteté au défi de l’histoire, Bakhita, l’Africaine esclave, devenue libre de la liberté des saints,
nous montre le prix de la liberté et son sens. « La liberté pour quoi faire ? » s’interrogeait Georges
Bernanos. Bakhita nous répond ; nous sommes tous appelés à être libres pour aimer d’un même
amour Dieu et nos frères.
Notes :
1
Paul VI, Populorum progressio, n°20-21.
2
Maria LuisA Daguino, Bakhita raconte son histoire, Maison Généralice des Sœurs Canossiennes,
Rome, 1996.
Cf aussi L’Histoire de Bakhita écrite et illustrée par Augusta Curelli, Ed. du Signe, Trasbourg,
2000,
Bakhita, l’esclave qui rencontre le Christ, textes : Don Roberto Lamita, Illustrateur : Giorgio
Trevisan, Ibid, 2000,
Bakhita, inchiesta suuna sancta par il 2000, Roberto Italo Zanini, San Paolo, Turin, 2000.
3
Cf. Conférence des Evêques de France, Lourdes 1999. Chercheurs du Christ, Centurion, Cerf,
Fleurus-Mame, 1999, Témoignage de Monseigneur Zubeir Wako, Archevêque de Khartoum,
Soudan, samedi 6 novembre 1999, p.95-105.
4
Luc, 23, 34
5
Saint Augustin, Confessions, Prologue, I, 1, éd. Lucien Jerphagnon, coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », Gallimard, 1998, p.781.
6
Psaume 18.
7
Psaume 8.
11
8
Gaudium et spes, n°36, 2.
12