NOUVELLES BIOGRAPHIES HISTORIQUES
Collection dirigée par Vincent Duclert
Ouvrage publié sous la direction de Maurice Sartre
Dans la même collection :
Cécile d’Albis, Richelieu
Vincent Azoulay, Périclès (Prix du Sénat du livre d’histoire 2011)
Olivier Dard, Charles Maurras
Géraldi Leroy, Charles Péguy
Olivier Loubes, Jean Zay
Frédéric Seitz, Gustave Eiffel
Perrine Simon-Nahum, André Malraux
Conception de la couverture : Laurence Bériot
© Armand Colin, Paris, 2015
Armand Colin est une marque de Dunod Éditeur,
5 rue Laromiguière, 75005 Paris
ISBN : 978-2-200-60378-6
http://www.armand-colin.com
Croyances, passions, désespoir,
espérances,
Rien n’est dans le grand jour et rien
n’est dans la nuit.
Et le monde, sur qui flottent les
apparences,
Est à demi couvert d’une ombre où tout
reluit.
Victor Hugo, Chants du crépuscule
À Pierre Debord,
car il ne faut jamais oublier les dettes
que l’on contracte un jour
Table des matières
Page de titre
Copyright
Exergue
Dédicace
Avant-propos
Introduction
1 À la source…
Les Helléniques ont disparu !
Une masse rhétorique considérable
Démosthène, vu par Démosthène
Démosthène, vu par les autres orateurs
La postérité contemporaine et hellénistique de Démosthène
La postérité de Démosthène : les commentateurs littéraires
Démosthène sous l’Empire
Les sources épigraphiques
2 Nachleben
Un personnage central de l’histoire
Démosthène, au révélateur de l’unité allemande et du militarisme
prussien
La référence de la République française et de la démocratie
L’histoire vue depuis la Macédoine
La crise de la représentation démocratique ?
Résister à l’actualisme ?
3 Origine, jeunesse et formation
Aïeuls, parents et alliés
La fortune paternelle et les procès en recouvrement d’héritage
Une éducation choisie
Des maîtres prestigieux ?
Rhétorique du pouvoir, pouvoir de la rhétorique
4 Athènes et le reste du monde en 355
Le redressement imparfait d’Athènes
Athènes au sortir de la guerre des Alliés
Le regard de Démosthène sur l’histoire récente d’Athènes
5 Chercher sa voie (355-348)
Philippe de Macédoine et les Athéniens
Les progrès de Philippe en Grèce du Nord
Reculs et résistance athéniens en Égée
Maintien d’une politique ambitieuse en Grèce propre
La Grèce centrale et la troisième guerre sacrée
La question des détroits et Olynthe (352-348)
6 La paix nécessaire (348-346)
La fin de la guerre sacrée
L’affaire des ambassades : les faits
Les assemblées cruciales d’avril 346 et l’acceptation de la paix
Démosthène et les prémisses de la paix : la première ambassade
Démosthène et les assemblées des 18 et 19 Elaphèbolion
7 Premier de cordée (346-338)
Des soutiens à la Macédoine dans Athènes même
L’échec athénien de la paix
Démosthène, seul contre Philippe et des traîtres, auprès d’un peuple
athénien et d’une Grèce impassibles ?
La route de Chéronée
Un front hellénique contre Philippe pour la liberté des Grecs ?
8 Parenthèse (338-325)
Des conditions de paix inespérées
Des hommes nouveaux à la tribune et le redressement militaire
L’action et l’influence réelles de Démosthène
Le procès sur la Couronne
9 Harpalosgate (325-323)
Les nuages s’accumulent sur le ciel athénien
L’édit d’Alexandre sur les bannis
Le déclenchement de l’« Harpalosgate »
Démosthène au tribunal des Athéniens et de l’Histoire
La corruption de Démosthène
10 Mourir (323-322)
L’exil de Démosthène et la guerre lamiaque
La mort de Démosthène
Une impossible conclusion
Bibliographie sélective
Cartes
Index géographique
Index des passages cités
Index des noms et des thèmes
Avant-propos
La translittération en français des noms propres grecs suivra ici l’usage en
vigueur dans les publications francophones qui fait alterner francisation ou
non et impose, non sans contradiction, « Périclès » mais aussi
« Démosthène ». A été privilégié le principe phonétique issu de la
prononciation « érasmienne » du grec ancien, en conservant par exemple le
« c » pour rendre le son -ka- (ex. Callias), mais en mettant un « k » dès lors
que la prononciation s’en trouverait affectée (ex. Képhisodotos) ou « qu »
pour « Dinarque ».
Les traductions, sauf exceptions dûment signalées, sont personnelles.
Abréviations des ouvrages les plus utilisés :
APF = Davies, J.K., Athenian Propertied Families, Oxford, 1971
Brun, P., Démade = Brun, P., L’orateur Démade. Essai d’histoire et
d’historiographie, Bordeaux, 2000
Brun, P., Impérialisme et Démocratie = Brun, P., Impérialisme et
Démocratie. Inscriptions de l’époque classique, Paris, 2005
Carlier, P., Démosthène = Carlier, P., Démosthène, Paris, 1990
Cawkwell, G.L., Philip II = Cawkwell, G.L., Philip II of Macedon,
Londres, 1978
Cloché, P., Démosthènes = Cloché, P., Démosthènes et la fin de la
démocratie grecque, Paris, 1957
FGrHist. = Jacoby, F., Die Fragmente der griechischen Historiker, Leyde,
1923 >
Glotz, G., HG III = Glotz, G., Histoire grecque, t. III, Paris, 1936
Glotz, G., P. Roussel, G. Cohen, HG IV = Glotz, G., P. Roussel, G. Cohen,
Histoire grecque, t. IV, Paris, 1938
Jaeger, W., Demosthenes = Jaeger, W., Demosthenes : the Origin and
Growth of his Policy, Los Angeles, 1938
Lehmann, G.A., Demosthenes von Athen = Lehmann, G.A., Demosthenes
von Athen. Ein Leben für die Freiheit, Munich, 2004
MacDowell, D.M., Demosthenes the Orator = MacDowell, D.M.,
Demosthenes the Orator, Oxford, 2009
Mathieu, G., Démosthène = Mathieu, G., Démosthène, l’homme et son
œuvre, Paris, 1948
Pernot, L., L’ombre du Tigre = Pernot, L., L’ombre du Tigre. Recherches sur
la réception de Démosthène, Naples, 2006
Pickard-Cambridge, A.W., Demosthenes = Pickard-Cambridge, A.W.,
Demosthenes and the Last Days of the Greek Freedom, Londres, 1914
R&O = Rhodes, P.J. – R. Osborne, Greek Historical Inscriptions 404-323
B.C., Oxford, 2003
Sealey, R. : Demosthenes = Sealey, R., Demosthenes and his Time : a Study
in Defeat, Oxford, 1993
Treves, P. : Demostene = Treves, P., Demostene e la libertà greca, Bari,
1933
Worthington, I. éd., Demosthenes, Statesman and Orator = Worthington, I.
éd., Demosthenes, Statesman and Orator, Londres-New York, 2000
Worthington, I., Philip II = Worthington, I., Philip II of Macedonia, Yale,
2008
Worthington, I., Demosthenes = Worthington, I., Demosthenes of Athens
and the Fall of Classical Greece, Oxford, 2013
Introduction
D’hier à aujourd’hui
« Si tu avais eu, Démosthène, autant de puissance (rhômè) que de volonté (gnômè), jamais l’Arès
macédonien n’aurait dominé les Grecs ».
Ce distique, conservé par Plutarque1, était gravé sur le socle supportant la
statue de Démosthène que les Athéniens érigèrent en 280 après le vote par
l’assemblée du peuple d’un décret honorant la mémoire et l’action de
l’orateur. Il reprend ce que Démosthène lui-même à de multiples reprises
affirma dans ses discours : il ne disposait que de peu de pouvoir à Athènes,
alors qu’en face de lui, Philippe II, l’« Arès macédonien », avait en son
royaume et vis-à-vis de ses sujets une puissance illimitée. En termes
poétiques et laconiques, ces deux vers fixaient au sens propre dans le
marbre la version démosthénienne de l’Histoire et la statue réalisée par le
sculpteur Polyeucte à cette occasion, que put aussi observer Pausanias vers
150 de notre ère2, fut en quelque sorte conçue comme la première statue de
la Liberté plus de deux millénaires avant celle de Bartholdi. Elle n’a pas
subsisté, mais nous disposons de plusieurs copies d’époque romaine, dont
deux sont dans un excellent état de conservation. Dans une tradition
séculaire dont Johann Lavater fut, à défaut d’être le premier, le plus
systématique, bien des savants ont voulu trouver dans la physionomie des
hommes les traits de caractères les plus distinctifs. C’est ainsi que cette
statue a parfois servi de support à une analyse du personnage qui paraît
emplie d’a priori favorables3 et d’une adhésion de fait à la physiognomonie
dont on est en droit de douter de la valeur scientifique. Mais l’épigramme et
la statue ont joué un rôle dans l’édification de deux icônes parallèles, celle
de l’orateur et celle de l’homme politique, et partir de l’une et de l’autre
pour tenter de comprendre ce que fut Démosthène permet de mesurer
l’intensité du mouvement quasi hagiographique qui l’entoura dès
l’Antiquité.
L’orateur athénien Démosthène est l’un des très rares personnages de
l’Antiquité grecque, avec son compatriote Périclès et les rois de Macédoine
Philippe et Alexandre le Grand, dont on peut tenter une biographie avec
quelques chances de tout embrasser de sa vie. Cela, bien entendu grâce au
grand nombre de sources évoquant l’homme, sa vie et son œuvre, grand
nombre qui doit être ramené à l’échelle de l’Antiquité, sans possibilité
aucune de soutenir la moindre concurrence quantitative avec la période
contemporaine, faut-il le préciser, ce qui doit inciter à la prudence. Plus
qu’une biographie donc, ce livre se voudrait une étude des interactions entre
un homme, avec son passé et son vécu personnels, ses motivations, et une
époque d’une importance capitale pour l’histoire de la Grèce. Or, de
manière très originale, c’est en priorité Démosthène lui-même qui nous fait
connaître Démosthène, par son œuvre rhétorique dans laquelle il est amené
à souvent parler de lui, mais aussi par plusieurs commentateurs, biographes
et historiens qui ont utilisé ses écrits comme source de première main.
Des discours qu’il prononça pour récupérer un héritage mis à mal par des
tuteurs peu préoccupés de la sauvegarde de la fortune de l’orphelin qu’il fut,
on connaît un peu ses origines, sa famille, sa jeunesse. Son engagement
politique nous vaut d’avoir conservé plusieurs pièces oratoires qu’il a lui-
même prononcées, auxquelles répondent, comme en contrepoint, les
discours de ses amis ou adversaires à l’intérieur de la cité. Ce riche et
volumineux corpus rhétorique contemporain de sa vie a servi de base à une
historiographie antique non négligeable qui permet en conséquence à tout
historien de l’Antiquité d’avoir son mot à dire sur Démosthène – et l’on ne
s’en est pas privé. On comprend donc qu’il est, avec Alexandre, celui qui a
le plus été, depuis environ deux siècles que l’on peut parler d’histoire
« scientifique », l’objet d’études biographiques. Et si l’on ajoute tous les
ouvrages traitant de l’histoire de la Grèce classique, d’Athènes, de la vie
politique, de l’art rhétorique, de la guerre, tous les articles de détail
évoquant son action à l’intérieur de la cité athénienne, on aboutit à une
bibliographie monstrueuse dont un livre ne pourrait donner, même s’il
n’ambitionnait aucune exhaustivité, qu’une partie infime.
Ce livre, parlons-en, justement. Comment, avec de tels propos liminaires,
justifier une nouvelle étude sur l’illustre orateur ? Pourquoi rajouter une
ligne supplémentaire à cette bibliographie démesurée et qui ne cesse
d’enfler, sans que de nouveaux documents – à l’exception d’un long
fragment de son contemporain Hypéride que je serai amené à étudier – ne
puissent justifier un nouvel angle d’approche ?
Sans doute parce qu’une biographie, puisqu’il faut bien l’appeler par son
nom, se construit en priorité par rapport à une ou des biographies(s)
précédente(s). Nous n’écrivons d’histoire que contemporaine, même
lorsque nous sommes des spécialistes d’une époque reculée. Nous
l’écrivons avec notre passé et notre vécu personnels qui nous font par
exemple aimer ou détester les guerres, patriotiques ou pas, mais aussi dans
le cadre historique de l’époque dans laquelle nous vivons, ses valeurs, ses
doutes, ses refus. Les livres d’histoire disent généralement tout autant sur la
période qu’ils prétendent décrire que sur celle qui les a vus naître. Certes,
nous pouvons résister à des « valeurs » ambiantes et notre époque se plaît à
déboulonner les statues anciennement érigées, ce qui n’est, à bien y
regarder, qu’une autre facette de cette pensée unique qui n’est pas le plat
préféré de l’historien. Le personnage de Démosthène a donc été jugé –
favorablement ou non, peu importe – en fonction, au moins en partie, de la
période du scripteur et ce, dès l’Antiquité. Et dans notre période
contemporaine, il a été utilisé, ainsi que nombre d’historiens récents l’ont
perçu, comme le double symbole de la défense des démocraties contre le
totalitarisme que représenterait Philippe de Macédoine et du patriotisme le
plus affirmé contre la soumission à l’envahisseur mais aussi, de manière
opposée, comme un politicien borné, incapable de comprendre la force du
« sens de l’histoire » que l’expansion macédonienne aurait représentée. Le
e
XX siècle a donc largement exploité Démosthène, tout autant que Philippe,
dans cette veine et les jugements plus nuancés, voire hostiles, d’un historien
britannique comme G.L. Cawkwell sont directement hérités d’une histoire
contemporaine où la démocratie se sent moins sur la défensive qu’elle ne
pouvait l’être entre les deux guerres, par exemple, et où le patriotisme
affecte des visages moins agressifs qu’auparavant.
Mais il n’y a pas que des arrière-plans contemporains qui rendent une
biographie de Démosthène nécessaire à nouveaux frais. Car la connaissance
et la réflexion historiques des dernières décennies ont apporté leur lot de
découvertes et d’angles d’analyse différents, dans deux domaines
longtemps considérés comme réglés, et qui modifient à présent la
perception du contexte historique des « années Démosthène » : la question
de la Macédoine et l’idée d’un inexorable déclin de la cité d’Athènes et,
avec elle, de la cité grecque dans son ensemble avec son cortège d’érosion
des valeurs supposées la fonder, de pusillanimité du peuple et de corruption
des élites4.
Parler de Démosthène, c’est évidemment parler de Philippe II et du
royaume de Macédoine. Et pendant longtemps le royaume fut considéré
telle une terre peu et mal hellénisée, sans cités, ce qui donnait du crédit à la
thèse de Démosthène, pour qui Philippe était un barbare à peine maquillé
d’un vernis d’hellénisme. Mais cette représentation d’une Macédoine peu
ou prou barbare était héritée en priorité de Démosthène en personne et la
circularité de l’argumentation apparaît dans toute sa clarté. Des découvertes
archéologiques récentes, comme la tombe royale de Philippe à Vergina, ont
prouvé l’existence d’une atmosphère culturelle typiquement hellène ; la
publication récente d’inscriptions grecques contemporaines de son règne a
montré d’autre part que c’était bien le grec qui était parlé en Macédoine et
que des cités s’y sont développées sous son règne, marquant le début d’un
processus de « poliadisation ». Il faudra donc, au terme d’une enquête un
peu plus approfondie, questionner l’idée simpliste présentée par
Démosthène d’un combat entre l’hellénisme qu’illustrerait Athènes dans sa
splendeur quasi éternelle et le monde barbare qu’incarnerait la Macédoine
dans sa grisaille civilisationnelle.
Mais Démosthène symbolise autre chose : le déclin d’une puissance
internationale et, au-delà, celui de la cité grecque. Pour nombre d’historiens
de notre temps et avant eux, pour tout un pan des textes anciens postérieurs
au Ier siècle avant notre ère, il est l’orateur inlassable qui ne cessa de
dénoncer l’impéritie de ses concitoyens face à la montée de la Macédoine et
qui assista malgré ses discours enflammés à la lente agonie de sa cité. Et
cette idée de la chute inexorable d’une cité ayant fourni au monde
occidental certaines des bases les plus solides de sa culture artistique,
littéraire et politique inquiète : Démosthène a pu, dans ce cadre, représenter
le modèle indépassable du refus du déclin.
Or, depuis une vingtaine d’années, c’est la notion même du déclin, et plus
encore de la décadence d’Athènes qui est désormais remise en cause. Pour
nombre de chercheurs, qui s’appuient plus sur des éléments concrets (essor
démographique, expansion et attraction économiques, stabilité du régime
politique…) que sur les jugements subjectifs issus de la rhétorique du temps
et, singulièrement, du discours démosthénien, la thèse du déclin d’Athènes
et du manque de volonté de ses citoyens de se battre pour assurer la défense
de la cité, ne tient pas. De la même manière, l’idée longtemps prévalente de
la disparition du régime démocratique avec la mort de Démosthène et même
de la cité grecque dans son ensemble, a fait long feu : il est admis
aujourd’hui que le régime démocratique, sans doute avec des évolutions et
des à-coups, a survécu à celui qui s’en faisait l’intraitable défenseur. Qui
plus est, on a mis en lumière le fait que le modèle idéal représenté pour les
tenants d’une décadence au IVe siècle, l’Athènes de Périclès, était avant tout
le fruit d’une séquence historique exceptionnelle de cinquante ans (la
Pentekontaètie) dont les fondations s’appuyaient sur une domination
violente des Athéniens sur leurs alliés. Et l’infatigable laudator acti
temporis que fut Démosthène ne cessa d’embellir ce passé pour exhorter ses
concitoyens à tenter de le retrouver5.
Quant à la cité grecque comme élément politique et social, les travaux de
Louis Robert et de Philippe Gauthier ont montré sa remarquable vivacité
durant les trois siècles de l’époque hellénistique. Enfin, la recherche
contemporaine propose une vision moins manichéenne des personnages de
l’Antiquité grecque – pour ne demeurer que dans cette partie de l’Histoire.
Sans parler encore ici de Philippe II, que plus personne aujourd’hui ne
considère comme un soudard aviné mené par une sorte de libido dominandi,
pour reprendre une expression de Pierre Lévêque, d’autres « figures
noires » de l’époque classique ont été sinon réhabilitées, du moins
réévaluées dans leur rôle historique, tandis que des héros ou présentés tels
par les textes anciens sont remis à une place plus modeste6. L’on ne se
contente donc plus d’une séparation binaire entre « bons » et « méchants »,
telle qu’historiens et surtout moralistes grecs en ont laissé le témoignage.
Il doit donc en ressortir une image forcément différente de celle qui
dominait lorsque Démosthène était vu – et utilisé – comme le rempart
patriotique d’un régime démocratique menacé par un régime militaro-
monarchique, s’opposant de toutes ses forces au déclin de sa cité et de
l’hellénisme face à la barbarie macédonienne. Par conséquent, ce qui
pourrait passer pour une énième biographie de Démosthène est utile pour
fournir une grille de lecture différente de celles qui l’ont précédée. Disons-
le tout net : elle ne couvrira pas d’or la statue de Démosthène, sans avoir
pour but ni de le dénigrer ni de justifier la domination de la Macédoine.
Simplement, Démosthène n’est pas Athènes, Athènes n’est pas la Grèce et
moins encore la championne de la liberté pour tous les Grecs, comme il a
voulu le faire accroire dans ses œuvres.
Cette « illusion biographique » ici présentée ne se veut pas une histoire
d’Athènes, même si durant quelques années, la cité est en symbiose avec la
vie de Démosthène. Elle n’a pas non plus l’ambition d’une étude érudite
parsemée de notes et de références permanentes aux sources et aux travaux
des historiens modernes ce qui, compte tenu du poids considérable des
travaux existants depuis un siècle qui souvent se répondent, nous
entraînerait beaucoup trop loin, sans pour autant apporter un accroissement
qualitatif de la réflexion. Par conséquent, pour les références
bibliographiques, j’ai opté pour des renvois ciblés vers des remarques que
j’ai jugées intéressantes et originales parce qu’il ne faut pas laisser croire
que nous inventons la poudre à chaque page et que tout historien doit payer
ses dettes à ses devanciers. Des notes infrapaginales trop lourdes
risqueraient d’autre part de rendre plus indigeste encore une lecture qui ne
saurait déjà prétendre à une audience considérable. Cette étude a plutôt pour
but, à la lumière de travaux récents, d’éclairer une trajectoire personnelle
mais aussi de comprendre comment et pourquoi une destinée individuelle
telle que celle de Démosthène peut encore fasciner dans notre monde
contemporain où l’intérêt pour les lettres et l’histoire anciennes s’est
cependant beaucoup réduit par rapport à ce qu’il était il y a un siècle de
cela. Il fut un très grand orateur et c’est de cette puissance rhétorique qu’il
tira une influence grandissante sur le dèmos athénien : jamais sans doute
dans le monde antique le lien entre la parole et l’action ne fut aussi fort que
dans les années où il domina l’assemblée du peuple athénien. C’est aussi
pour cela que, parler de Démosthène, c’est, d’une certaine manière, faire de
l’histoire contemporaine.
1. Démosthène, 30, 5. Une version, rapportée par Photios, accorde la paternité de ce distique à
Démosthène en personne qui l’aurait composé au moment de mourir (Bibliothèque, VIII, 265, 494b
29-34).
2. Pausanias, I, 8, 2.
3. On peut les trouver au musée du Vatican et à la Ny Carlsberg Glyptotek de Copenhague. Dans
ce visage, G. Clemenceau y voyait « les traits de la fermeté » (Démosthène, p. 9), G.A. Lehmann y
remarque « un regard droit, empli de douleur et de tristesse […] ; une expression de détermination
réfléchie contraste avec un trait de visage propre à l’individu, une bouche sensible » (Demosthenes
von Athen, p. 22).
4. La troisième partie du livre de G. Glotz, La cité grecque, Paris, 1928 [1968] consacrée au
e
IV siècle s’intitule « la cité au déclin ». Cf. notamment pour l’idée de « l’abaissement de la moralité
civique », p. 335-358.
5. Ex. Org. Fin., 23-25 ; C. Aristocratès, 210, etc.
6. C. Bearzot, Focione tra storia et trasfigurazione ideale, Milan, 1985 ; P. Brun, L’orateur
Démade, Bordeaux, 2000 ; G. Cuniberti, Iperbolo, Ateniese infame, Naples, 2000 ; Ph. Lafargue,
Cléon, le guerrier d’Athéna, Bordeaux, 2013.
1
À la source…
Démosthène est l’un des personnages les plus célèbres de l’Antiquité
grecque, à la fois comme acteur de la vie politique de sa cité, elle-même
fort connue, et comme auteur. On ne s’étonnera donc pas de la masse
considérable de documents antiques le concernant. D’ailleurs, Plutarque,
qui écrit au IIe siècle de notre ère, nous prévient : ils sont très nombreux
(pampolloi) ceux qui ont écrit sur Démosthène et le hasard de la
transmission des textes anciens nous a fait connaître sept biographies ou
notices biographiques sur Démosthène, pas toutes d’un accès facile, il faut
le reconnaître1. Et si lire tous les textes anciens qui parlent du personnage,
que ce soit en allusion ou en incise d’une démonstration, n’est tout de
même pas un travail de bénédictin, en rendre une analyse précise relève de
la gageure. Il convient de tenter ici de démêler les fils complexes d’œuvres
qui souvent se répondent ou se recopient, presque mot à mot, en se
focalisant, je ne dirais pas sur les plus intéressantes – ce genre de distinction
est contraire à tout esprit historique – mais sur celles qui ont le plus été
utilisées pour forger peu à peu l’image de Démosthène, comme orateur et
homme politique2.
LES HELLÉNIQUES ONT DISPARU !
Pour comprendre la difficulté d’une analyse sereine sur Démosthène, sur la
place réelle qu’il a occupée dans la vie politique et diplomatique du temps,
plusieurs données doivent en premier lieu être rappelées. La première, c’est
que nous n’avons pas conservé pour la période de son acmé d’Histoires
grecques (Hellenika) comme celles de Thucydide ou de Xénophon. Les
Helléniques de ce dernier se terminent avec les événements de l’année 362
et si d’autres historiens contemporains en ont rédigé (Éphore ou
Théopompe, par exemple), aucune œuvre de ce genre n’a traversé les
siècles et nous n’en avons conservé que des fragments, phrases citées par
d’autres auteurs tels que Plutarque. Pas davantage n’ont subsisté des
travaux historiques centrés autour d’un homme (les Philippika du même
Théopompe) à l’exception bien entendu de la relation de la geste
d’Alexandre, qui ne concerne qu’à la marge le personnage de Démosthène.
Les Histoires de l’Attique (Atthis) composées, par exemple, par Androtion
ou Philochore, ont subi des pertes identiques et nous ne pouvons plus
désormais les lire que par fragments.
Peut-on dire que Diodore de Sicile supplée ces absences ?
L’élargissement des perspectives du monde lié aux conquêtes d’Alexandre
puis, à partir du IIIe et plus encore du IIe siècle, à l’apparition de Rome,
rendaient obsolètes les Histoires grecques, bientôt remplacées par des
Histoires universelles. A subsisté ainsi une bonne part de la Bibliothèque
Universelle de Diodore de Sicile, un Grec vivant à l’époque de César,
largement copiée de son prédécesseur, Éphore de Kymè. Œuvre ambitieuse
couvrant l’histoire du monde depuis les temps mythologiques jusqu’au
triomphe de Pompée en 61, pour partie conservée (dans sa totalité pour les
Ve et IVe siècles) mais à bien des égards décevante pour notre sujet. Ainsi,
Démosthène n’est cité qu’à dix reprises alors que Philippe est pour ainsi
dire l’objet de la totalité du livre XVI, ce qui est moins le signe d’un rôle
réduit de Démosthène que de celui de la cité d’Athènes dans son ensemble
face à l’émergence historique de la Macédoine. Plus encore, l’Histoire
Universelle de Justin, résumé en latin datant sans doute du IIIe siècle de
notre ère d’une œuvre (disparue) de l’historien Trogue Pompée, ne consacre
que très peu de pages (trois livres sur soixante-quatre) à l’histoire du monde
grec entre 362 et 336 et est quasiment muet sur la dernière révolte de 322.
En d’autres termes, ces « Histoires Universelles » dont Polybe fut, au
IIe siècle, le meilleur représentant, illustrent à leur manière le déclin des
antiques cités en tant que moteurs de l’histoire. Pour autant, on ne peut
négliger ces apports, même si leur aspect parcellaire et souvent partial peut
sembler parfois rebutant. Ainsi, un fragment de l’historien Théopompe,
vivement contesté par Plutarque, présente Démosthène comme « inconstant
de caractère (abebaios tôi tropôi), incapable de surcroît de s’attacher
longtemps aux mêmes affaires et aux mêmes personnes »3. Théopompe de
Chios, élève d’Isocrate, auteur d’Hellenika et de Philippika dans lesquels il
est par ailleurs critique aussi vis-à-vis de Philippe, représente donc une
branche de l’historiographie contemporaine de l’orateur, peu amène envers
lui et moins encore persuadé de la cohérence de sa politique sur un long
terme.
UNE MASSE RHÉTORIQUE CONSIDÉRABLE
Mais alors que les sources « historiques » s’amenuisent fortement et
changent de nature comme on vient de le voir, les documents rhétoriques
prennent une importance considérable : environ quatre-vingts discours de
toute nature, contemporains de Démosthène, ont été conservés. Au tournant
des Ve et IVe siècles, Andocide et Lysias – sans omettre les premiers discours
d’Isocrate – donnaient un éclairage particulier à une histoire générale
essentiellement connue par Xénophon. À partir de la fin des années 360 et
jusqu’à la défaite finale des Athéniens en 322, ce sont bien les discours
prononcés devant l’assemblée du peuple ou les tribunaux athéniens qui
fournissent l’essentiel de la documentation sur l’histoire de la cité et sur le
personnage qui est l’objet de cette étude. Démosthène nous parle de lui,
bien entendu, mais d’autres orateurs, adversaires tenaces comme Eschine ou
circonstanciels comme Hypéride ou Dinarque, nous fournissent d’utiles
renseignements sur l’homme, ses analyses, son action.
On ne peut nier l’intérêt de disposer de documents contemporains, mais il
serait naïf pour autant de les prendre au pied de la lettre, car s’ils n’ont pas
subi l’altération du temps, ils ont été contaminés par ce qu’ils sont, à savoir
des constructions rhétoriques où la mauvaise foi, la déformation,
l’exagération sinon le mensonge, s’étalent au grand jour, donnant une idée
étrange des mœurs démocratiques antiques, si tant est qu’elles soient
seulement antiques. Voir Démosthène, par exemple, moquer en 343
l’origine citoyenne modeste d’Atrométos et de Glaukothéa, les parents
d’Eschine, pour, treize ans plus tard, lorsque au moins le père est décédé,
affirmer que ce dernier était un esclave du nom de Tromès et sa mère, une
prostituée de troisième zone, en dit long sur les injures et les mensonges
que les orateurs attiques – car Démosthène n’a certes pas le monopole de la
contrevérité et de l’invective – étaient capables d’énoncer devant
l’assemblée du peuple ou devant un tribunal, puis de les maintenir lorsqu’ils
se décidaient à publier leurs discours. Inutile de préciser, dans ces
conditions, qu’il convient de conserver la plus grande prudence à l’égard de
ces torrents d’insultes réciproques (nous en avons deux beaux exemples
avec les discours croisés de Démosthène et d’Eschine). Préférer l’un à
l’autre, le style, les arguments de l’un ou de l’autre s’avère souvent subjectif
et déterminé par l’opinion déjà établie que l’on a du personnage. En
témoigne ainsi le jugement de G. Glotz, défenseur inconditionnel des thèses
démosthéniennes comme on le saisira vite, sur les mérites rhétoriques
comparés des deux adversaires : si Démosthène montre « une constante
élévation de pensée qui interdit de séparer l’utile de l’honnête et du juste »,
Eschine possède un style où, « à travers les phrases arrondies, une
perpétuelle affectation de bon ton laisse visiblement suinter le mensonge »4.
On le voit, il n’a pas toujours été commode d’analyser les œuvres des
orateurs attiques avec objectivité, sérénité et impartialité. Et il est inutile
d’ajouter que ce n’est pas seulement l’art oratoire qui est ainsi jugé, mais
bien aussi les hommes et leurs actions politiques.
DÉMOSTHÈNE, VU PAR DÉMOSTHÈNE
Comme l’on n’est jamais si bien servi que par soi-même et comme
Démosthène a très vite eu cette intuition, la première masse documentaire
sur le personnage provient de lui, de ses discours, ce qui fournit un corpus
documentaire sur lequel les savants d’Alexandrie ont pu travailler. Quels
que soient ses mérites oratoires, qu’il n’est évidemment pas question de
nier, cette quantité, qui a en partie survécu, est à l’origine d’études
postérieures qui en ont assuré ensuite la pérennité. Les savants ont, dès
l’Antiquité, distingué trois types de discours – distinction aujourd’hui
encore en vigueur – les Harangues (dèmègorikoi), les Plaidoyers politiques
(dèmosioi) et les Plaidoyers civils (dikanikoi)5. Les premiers concernent les
affaires « internationales », entre Athènes et ses voisins, alliés ou ennemis,
et sont des discours prononcés devant l’assemblée du peuple. Les seconds
évoquent des questions propres à l’organisation intérieure de la cité à
l’occasion de procès publics engageant le devenir institutionnel d’Athènes
ou le propre avenir politique de l’orateur. Les derniers sont les témoins
judiciaires d’affaires relevant de différends commerciaux ou familiaux,
concernant la citoyenneté ou des violences faites aux personnes. À quoi
l’on rajoute deux « discours d’apparat », dont l’un est un Epitaphios, une
« oraison funèbre » prononcée pour honorer les soldats athéniens tombés à
Chéronée en 338, sur lequel, on va le voir sous peu, pèse une suspicion
d’inauthenticité et un Erotikos, « discours sur l’Amour », fort probablement
apocryphe quant à lui, et de six lettres dont une n’est presque à coup sûr pas
de sa main malgré une tentative de réhabilitation récente, et de cinq autres
dont l’authenticité n’est aujourd’hui plus discutée6.
L’ensemble du corpus démosthénien se monte au total à 61 discours de
longueur et d’importance inégales, mais il s’en faut de beaucoup que tous
soient véritablement de l’orateur lui-même. Pour autant qu’il soit aisé de
toujours pouvoir accorder une paternité certaine, c’est plus du tiers de ce
total qu’il faudrait retrancher. Quatre harangues sur douze ont
indiscutablement été prononcées par des tiers que l’on sait parfois identifier
(Apollodore, Hégésippe), assez proches politiquement de lui pour que des
critiques antiques aient pu penser qu’elles étaient de sa main et pour
d’autres, le débat reste ouvert ; les plaidoyers politiques ont des chances
d’être tous de la main de Démosthène alors que la moitié environ des
plaidoyers civils sont de lui. Sa notoriété oratoire et politique explique que
les savants alexandrins lui aient attribué des discours prononcés par
d’autres. Il est certain que ces attributions erronées ont permis de conserver
des textes, pas moins intéressants d’un point de vue historique, qui auraient
sans cela disparu mais qui, s’ils sont utiles à notre connaissance des
événements, ne représentent pas la pensée de Démosthène. Pour quelques-
uns d’entre eux même, le désaccord est total.
Dans ces conditions, on comprend que l’authenticité des discours soit un
élément essentiel pour comprendre la démarche d’un homme politique tel
que Démosthène. L’on saisit par la même occasion l’acuité et la portée des
débats érudits pour décider de l’attribution de tel ou tel discours à l’orateur
et l’on ne s’étonnera donc pas des avis toujours divergents7. Disons, pour
aller à l’essentiel, ce qui est nécessaire sur un problème aussi technique, que
si au XIXe siècle, et surtout chez les philologues allemands, l’hypercritique
était la règle, la recherche contemporaine fait preuve de davantage de
sollicitude sur la question de l’authenticité8. Parfois, les critères retenus sont
évanescents, subjectifs, sinon arbitraires9, reposant avant tout avant tout sur
l’idée – excellente – que l’on se fait du style démosthénien qui ne peut être,
comme l’œuvre du grand homme, que parfait. Si l’on consent à admettre
que Démosthène a pu avoir de temps en temps des accès de faiblesse, c’est
pour aussitôt louer la perfection du reste. Ainsi, penchant pour l’authenticité
de l’Erotikos – ce qu’il est l’un des très rares philologues à faire –
R. Clavaud pense que « ni la langue, ni le style de l’Erotikos ne sont
indignes d’un Démosthène qui ne conserverait que son talent sans
s’abandonner à son génie »10. La messe est dite… À l’inverse, l’« oraison
funèbre » a souvent été rejetée dès l’Antiquité par Denys d’Halicarnasse,
contestation relayée par nombre de modernes – pour le motif d’un phrasé
méconnaissable avec les autres discours de Démosthène, sans prise en
compte des spécificités rhétoriques de ce qui était un exercice très encadré
par les traditions athéniennes11. On n’en finirait d’ailleurs pas de placer en
note de bas de page tous les avis que de multiples savants ont donnés sur
cette délicate question12. Mais on doit ajouter de suite que, dès l’Antiquité,
cette question de l’authenticité des discours avait été au centre des
discussions des commentateurs de Démosthène comme nous le verrons plus
loin.
Leur attribution ou non à Démosthène n’est qu’une des difficultés, la plus
apparente, qui se dressent devant l’historien. D’autres, plus insidieuses,
existent. Parmi les Plaidoyers politiques, même ceux qui sont
indubitablement de lui, plusieurs ont été composés par Démosthène en tant
que « logographe », c’est-à-dire comme avocat pour un client. Il s’ensuit
que l’on ne sait pas toujours si les idées qui y sont développées portent la
marque du grand orateur ou bien celle de son client, car Démosthène nous a
habitués à défendre des causes qui n’étaient pas forcément les siennes13.
Cela est particulièrement sensible dans le Contre Aristocratès, où, en 352, il
attaque au bénéfice de son client un décret protégeant le roi thrace
Kersebleptès – qui allait pourtant devenir peu après un ennemi acharné de
Philippe14. Ajoutons qu’un discours comme celui composé contre Midias,
l’un de ses ennemis personnels, n’a jamais été prononcé, l’affaire ayant été
abandonnée, et nous risquons d’avoir face à nous plus un exercice de style
que la description d’une situation bien réelle.
Autre pierre d’achoppement, la date de ces discours. Bien entendu,
l’orateur n’a pas indiqué au début de son propos le moment précis de sa
composition et nous sommes alors tenus, nous appuyant sur le contexte, de
lui assigner une date. Le sujet est plus sensible qu’on ne le croit de prime
abord car remonter chronologiquement tel ou tel discours donne à
Démosthène une préscience sur les événements alors qu’en abaisser la date
fait de lui un simple suiveur d’une analyse déjà partagée. Prenons un
exemple : le discours Sur la liberté des Rhodiens est traditionnellement daté
de 351/0. Mais un partisan résolu de Démosthène comme Pierre Carlier15 le
date de 353/2. Car si Démosthène, affirme-t-il, avait dû prononcer cette
harangue avant la première Philippique, il serait « d’une étrange
inconsistance : après avoir dénoncé Philippe comme le danger qui menace
la liberté d’Athènes, il proposerait quelques mois plus tard d’engager les
forces athéniennes contre d’autres adversaires dans une direction
diamétralement opposée ». Jugement qui ne repose sur aucun autre élément
qu’une prétendue cohérence de sa pensée et postule que Démosthène a
identifié cette menace dès le tout début de sa carrière politique et s’est tenu
avec méthode à cette politique de fermeté. De même, la première
Philippique, datée depuis Denys d’Halicarnasse de l’année 352/1, a été
récemment abaissée au mois d’octobre 350 et ce serait alors toute la
chronologie d’une opposition à Philippe qui s’effondrerait16. Une dernière
difficulté doit être évoquée, qui rend plus délicate encore l’exploitation
brute des discours, la différence que bien des spécialistes ont soulignée
entre le discours réellement prononcé devant l’assemblée du peuple ou le
tribunal et la version qui nous a été léguée. Il y a bien entendu la question,
ouverte pour tous les textes anciens, de la qualité de leur transmission. Mais
il s’agit ici de tout autre chose : les orateurs – Démosthène n’est ici pas le
seul concerné – ont produit une version revue et corrigée de leurs discours
et, s’il est parfois possible d’entrevoir certaines omissions ou ajouts, le
mystère demeure souvent, même si l’on aura du mal à croire en des
différences trop grandes entre les deux versions17. On ignore d’ailleurs tout
autant le délai précis entre la délivrance du discours et le moment de sa
publication. Bien des chercheurs éludent la question, laissant entendre que
ce laps de temps fut extrêmement réduit. Récemment pourtant, J. Trevett a
posé ce problème, qui ne l’avait guère été jusqu’à présent en ces termes,
n’écartant pas la possibilité d’un délai important entre les deux actes
pouvant aller jusqu’à vingt ans. Démosthène aurait pu, profitant dans les
années 330-324 d’un répit dans son engagement politique, publier alors ses
harangues par exemple, ce qui expliquerait la prémonition qui transparaît
souvent dans ses paroles. J. Trevett, relayé par D.M. MacDowell, n’écarte
pas non le fait que nombre de ses œuvres ont pu être publiées de manière
posthume, ce qui permettrait de rendre compte de l’insertion précoce dans
le corpus démosthénien de discours « à la manière de »18.
On n’en finirait donc pas de souligner par une multiplicité d’exemples,
l’ampleur de l’embarras qui envahit l’historien à la recherche du vrai
Démosthène, si tant est qu’une telle quête possède sa pertinence en raison
de l’accumulation de critiques contemporaines et de louanges postérieures
dont il fut la cible.
Dans cette œuvre rhétorique foisonnante, il y a de grands absents : les
autres, à l’exception d’Eschine, bien entendu et de rares mentions
occasionnelles d’orateurs partageant une communauté de vues. Et quand ils
le sont, comme par exemple Polyeucte et Hégésippe dans la Troisième
Philippique, c’est en général comme associés, voire faire-valoir de
Démosthène, ici dans une ambassade dans le Péloponnèse19. Que Lycurgue
n’apparaisse qu’une seule fois dans un discours dont on discute encore de
l’authenticité n’est pas surprenant, les carrières politiques des deux hommes
se succédant plus qu’elles ne se chevauchent20. Quant à Isocrate et à Platon,
à l’exception d’une mention dans une œuvre très probablement apocryphe,
leur absence est totale.
Dans ses discours, et avant tout dans les harangues et les discours
politiques, Démosthène nous parle beaucoup de lui-même et de son action
dans un sens que l’on doit croire favorable à l’un et à l’autre. Ce qui signifie
que, avant d’être une source, ce que personne ne niera, l’œuvre de l’orateur
est d’abord un témoignage des joutes rhétoriques et des luttes politiques
violentes qui sont le lot commun d’une démocratie et d’Athènes en
particulier où l’insulte tient souvent lieu d’argumentation. Il n’a pas écrit de
Mémoires comme ont pu le faire des hommes politiques du XXe siècle par
exemple, mais à tout prendre, cela y ressemble, tant Démosthène s’est
acharné, d’abord auprès de ses concitoyens en prononçant ses discours mais
aussi auprès de la postérité en les publiant, à justifier son action. Cette
évidence, il convient de ne jamais l’oublier lorsque l’on étudie l’histoire du
e
IV siècle athénien et l’on devra donc en tenir compte tout au long de cette
étude, car l’image de la prestigieuse réputation d’homme d’État que le
monde impérial gréco-romain a retenue et que nombre d’historiens
modernes ont avalisée, repose avant toute chose sur une auto-célébration de
Démosthène dont on a le droit, peut-être le devoir, au moins à titre
d’hypothèse intellectuelle de départ, de douter de la véracité absolue.
DÉMOSTHÈNE, VU PAR LES AUTRES ORATEURS
Démosthène, vu par ses contemporains, offre, on s’en doute, une image tout
à fait différente et pour ainsi dire aux antipodes si l’on évoque Eschine, dont
nous n’avons conservé que les trois discours qui l’ont opposé directement
ou indirectement à Démosthène et où nous trouvons des attaques envers son
adversaire qui ne le cèdent en rien à la violence de celles qu’il dut subir. La
mauvaise foi d’Eschine est patente à bien des moments, comme lorsque, au
lieu d’évoquer la dilapidation du patrimoine de son ennemi par ses tuteurs,
il le présente responsable de la dissipation de la fortune paternelle, forcé de
devenir logographe pour remettre ses finances personnelles à flot. Pour lui,
et avec tout le mépris que ses auditeurs pouvaient affecter à ce terme,
Démosthène n’était qu’un sophiste21. Sur ce point encore, il serait
fastidieux et inutile de mentionner ces mensonges réciproques qui ne
grandissent pas l’idée que l’on peut se faire de la rhétorique athénienne,
surtout si l’on en a une vision irénique. Tout cela ne facilite guère en tout
cas la tâche de l’historien.
Mais que l’on soit bien d’accord : cette violence verbale n’est pas
spécifique des relations entre Démosthène et Eschine. C’est au contraire
une constante de la rhétorique athénienne que de pratiquer l’invective à des
niveaux jugés aujourd’hui tout à fait indignes d’une vie démocratique.
Déformation de la vérité, grossissement des traits, inventions pures et
simples, accusations récurrentes de naissance illégitime et de mœurs
infâmes sont d’une banalité à donner parfois le tournis22. Un bon exemple
de ce dénigrement dont on ne saurait dire s’il est ou non justifié, est fourni
par le personnage d’Aristogiton, attaqué sur sa vie personnelle avec une
extrême violence par Démosthène, Dinarque, Hypéride et Lycurgue – ce qui
fait beaucoup, on en conviendra – mais dont nous n’avons conservé que les
titres de discours et pas le moindre fragment. La parole n’est donc à aucun
moment donnée à la défense23.
Pour en revenir à l’opposition Démosthène/Eschine, il n’est d’ailleurs pas
toujours aisé de choisir entre les thèses défendues par l’un et l’autre et, si
l’on veut bien ne pas avoir un a priori favorable ou hostile à Démosthène,
l’on doit constater souvent notre impuissance à démêler le vrai du faux
comme nous aurons l’occasion de le voir à de multiples reprises. Certains
historiens ont présenté une méthode pour faire la part des vérités, demi-
vérités, exagérations, déformations et mensonges24, au moyen de la
recherche des silences et aveux plus ou moins tus, mais le moins que l’on
puisse dire est que les deux protagonistes auront tout fait pour cacher le
sens de leur action véritable. Là encore, nous verrons que la prudence est de
mise dans l’écriture de l’histoire, notamment celle des cruciales années 340
où se sont en grande partie joués le destin d’Athènes et l’avenir du monde
grec. Parmi les autres orateurs, deux noms se détachent, celui d’Hypéride,
d’abord allié de Démosthène puis ennemi, ainsi que celui de Dinarque. Tous
deux ont en particulier composé chacun un discours Contre Démosthène à
l’occasion de l’« affaire d’Harpale » sur laquelle il nous faudra bien entendu
revenir, discours dans lesquels ils livrent de Démosthène une image très
négative. Et, s’agissant d’Hypéride, c’est avec une certaine excitation que la
communauté savante a pu découvrir, il y a quelques années de cela, un
manuscrit faisant connaître des fragments de deux de ses discours dont on
ne possédait jusqu’alors que les titres. Le Contre Diondas, notamment,
prononcé en 334 contre l’un des accusateurs de Démosthène, apporte des
éléments nouveaux tant sur les relations entre hommes politiques que, par
exemple, sur l’alliance entre Thèbes et Athènes en 33925.
Si Lycurgue n’évoque jamais Démosthène dans le seul discours que nous
avons conservé de lui, il est peut-être plus étonnant qu’Isocrate, pourtant
très intéressé par ce que nous appelons la « vie internationale » de la Grèce
des cités, ne le cite jamais, même s’il est possible d’exciper de quelques
extraits pour montrer qu’il le vise ou plutôt vise de manière indifférenciée
les opposants à Philippe qui existent dans différentes cités26. Mais la
réciproque est vraie et on doit étendre cette réflexion aux autres orateurs
athéniens actifs en politique, qui snobent pareillement Isocrate tout autant
que ce dernier les ignore. Ce qui peut signifier un mépris réciproque ou plus
encore l’existence de deux mondes dans la même cité, celui de l’action et
celui de la théorie politique, incapables de se rencontrer et de se parler, ce
qui n’est guère à l’actif des uns ni de l’autre. Et, bien entendu, l’on n’a pas
évoqué ici les œuvres philosophiques d’un Platon, dont le dernier dialogue,
Les Lois, est composé peu avant sa mort en 346 et où n’existe pas la
moindre référence à la vie politique ou internationale de la Grèce de son
temps, pourtant si riche. La tour d’ivoire dans laquelle s’était réfugié le
philosophe n’est pas une simple figure de style.
LA POSTÉRITÉ CONTEMPORAINE ET HELLÉNISTIQUE DE DÉMOSTHÈNE
Contrairement aux hommes politiques du dernier quart du Ve siècle
brocardés par Aristophane et d’autres poètes satiriques tels Platon le
Comique ou Eupolis, les hommes politiques ont laissé peu de traces dans la
comédie de l’époque réduite à l’état de misérables fragments. Plutarque a
conservé la saillie d’un poète anonyme traitant Démosthène de
rhôpoperperethra, de « bavard », de « bonimenteur » comme le traduit
E. Chambry ou de « camelot » pour A.-M. Ozanam27, qualificatif qui se
rapproche de la manière dont Eschine a représenté son adversaire. Nul
doute que, à l’instar de Cléon et d’Hyperbolos, si la comédie athénienne du
temps avait survécu, l’image de Démosthène en eût été affectée.
Aristote, parfait contemporain de Démosthène (ils naquirent la même
année et moururent à quelques mois de distance), ne fait guère qu’une seule
et fort brève allusion à lui dans l’ensemble de son œuvre28, ce qui est peut-
être un indice de la non-publication de ses œuvres de son vivant. Car cette
allusion dans la Rhétorique ne prend pas appui sur l’un ou l’autre de ses
discours, mais sur ses rapports politiques avec Démade et avant tout sur la
rhétorique de ce dernier en voulant donner un exemple de paralogisme,
sophisme rhétorique visant, pour charger l’adversaire, à confondre
chronologie et causalité :
« C’est ainsi que Démade imputait toutes les défaites à la politique de Démosthène car la guerre la
suivit ». Aristote, Rhétorique, II, 24, 1401b
Il est donc assez probable que le neveu de Démosthène, Démocharès, qui
fut un personnage de premier plan dans la cité au début du IIIe siècle et le
premier responsable de sa réhabilitation, est bien le responsable de la mise à
disposition du public lettré d’une œuvre dont il pouvait, politiquement, tirer
quelque avantage à Athènes lorsqu’il devint le personnage politique le plus
influent au sortir de l’occupation macédonienne en 281. Il fit voter à ce
moment-là en l’honneur de son oncle un décret honorifique posthume
faisant de lui un Athénien au-dessus de tout reproche et préoccupé
seulement par le sort de sa cité, donnant là, quarante années après sa mort et
pour des raisons intéressées, le premier témoignage de l’apothéose de
l’orateur. Aussi, bien diffusés, ses discours furent-ils très tôt étudiés à
Alexandrie, dont le premier bibliothécaire, Démétrios de Phalère, était un
Athénien lié aux Macédoniens qui avait connu Démosthène jeune, puis
analysés dans les écoles de rhétorique de l’époque hellénistique et
impériale, devenant ainsi un classique aisément consultable dans les
bibliothèques publiques29.
Depuis sa base scientifique d’Alexandrie, Démétrios fut sans doute le
premier à étudier Démosthène en tant qu’orateur. Ses idées politiques, son
passé de « tyran » au service de la Macédoine de 317 à 307, expliquent en
partie son hostilité et les bribes de son œuvre qui subsistent le montrent en
effet critique sur l’action de Démosthène. Le moins que l’on puisse dire est
qu’il porta aussi sur l’orateur un jugement des plus mitigés :
« Démétrios de Phalère dit que ‘Démosthène est un acteur (hypokritès) dont le discours est
changeant (poikilos) et extravagant (perittos), non point naturel (haplous) ni de style racé
(gennaios) mais versant dans un mode fort complaisant (malakôteros) et sans aucune élévation
(tapeinoteros) ».
Il dénonce encore son goût exacerbé pour les serments et semble bien
être à l’origine des anecdotes sur ses difficultés oratoires initiales30.
On a vu plus haut que Théopompe de Chios, jugeant davantage l’homme
politique que l’orateur (dont il admire le talent) estimait qu’il ne fut guère
fidèle, ni dans ses combats politiques, ni dans ses amitiés, ce qui lui valut
les critiques acerbes de Plutarque, mais c’est Polybe qui, deux siècles après,
eut sur la pensée et l’action de Démosthène l’analyse la plus percutante et la
plus précise :
« Démosthène jugeait toute chose en fonction des intérêts particuliers d’Athènes et il croyait que
tous les Grecs devaient avoir les yeux fixés sur les Athéniens faute de quoi il les accusait d’être des
traîtres, ce qui prouve qu’il méconnaissait la réalité et manquait gravement à la vérité, surtout si
l’on considère que le cours pris par les événements en Grèce a prouvé que ce n’est pas lui avait vu
clair ». XVIII, 14 (trad. D. Roussel)
Comme le remarque G.A. Lehmann, cette analyse de Polybe, sur laquelle
nous reviendrons en temps utile, anticipe les principaux arguments de la
critique moderne de Démosthène. Il apparaît en tout cas assez nettement
que les jugements contemporains ou d’époque hellénistique étaient loin de
brosser le portrait d’un orateur infaillible et surtout d’un homme politique
constant et avisé dans ses choix et seul le décret louangeur de Démocharès
donne de lui une image très positive. Mais si ces réminiscences négatives
apparaîtront de manière fugace chez Plutarque, qui puise beaucoup aux
auteurs antérieurs, c’est un tout autre sentiment qui domine dans les
documents d’époque tardo-hellénistique puis impériale.
LA POSTÉRITÉ DE DÉMOSTHÈNE : LES COMMENTATEURS LITTÉRAIRES
Toutefois, dès ce moment, on évoque moins l’acteur politique que le maître
d’éloquence. L’œuvre d’un certain Démétrios, que les recherches les plus
récentes n’identifient plus à Démétrios de Phalère mais à un rhéteur dont
l’acmé pourrait dater du milieu du IIe siècle, est de ce point de vue très
éclairante. Le traité Sur le Style (Peri hermèneias) cite Démosthène à de
multiples reprises en se référant de manière systématique au style de
l’orateur, jamais à propos de quelque acte politique : la rhétorique a en
quelque sorte submergé le politique.
En conséquence, la disparition des polémiques politiques amène un
changement essentiel dans la tonalité des commentaires. À partir, disons du
dernier siècle avant notre ère, il y a unanimité des jugements positifs sur
Démosthène, inflation progressive des œuvres qui parlent de l’orateur ainsi
que des superlatifs pour les désigner. De plus, cette représentation
stylistique favorable de l’orateur a peu à peu déteint dans le même sens sur
la façon dont on appréhendait l’acteur politique. Certes, on notera après
Engelbert Drerup et Laurent Pernot ce qu’il peut y avoir de contradictoire à
idéaliser le champion de la liberté en butte aux attaques d’un pouvoir
monarchique, en un temps, l’Empire, où la « liberté » des cités, au sens où
le monde classique le concevait, n’était plus un thème très mobilisateur et
où l’autorité de l’empereur n’était pas contestée. Perfection oratoire,
symbole de l’identité et de la culture helléniques, défenseur intangible de la
liberté de la Grèce, Démosthène est devenu tout cela à la fois, partout dans
le monde gréco-romain, et ce que nous appellerions à présent une
Démosthènomania n’a cessé de croître jusqu’au second siècle de notre
ère31. Il est utile de rappeler, au moins brièvement, les apports de Cicéron,
Denys d’Halicarnasse, Quintilien, Didymos et Libanios, autant pour les
éléments d’information dont ils pouvaient disposer et qui ont, comme on
vient de le dire, disparu, que pour l’image très positive qu’ils donnent de
Démosthène, lequel est devenu, à l’aube de l’Empire romain, un personnage
au-dessus de tout soupçon.
Il peut paraître étrange de classer Cicéron (106-43 av. J.-C.) parmi les
commentateurs des discours démosthéniens, tant est foisonnante son œuvre.
Pourtant, deux traités étudiant l’éloquence (Brutus et De l’orateur)
évoquent largement la figure du grand prédécesseur auquel Cicéron voue
une admiration visible, tant pour ses discours que pour son action politique,
deux aspects dans lesquels il aimait à se reconnaître. Ce n’est pas pour rien
que Plutarque a réuni les deux hommes en les mettant en parallèle dans ses
Vies. Quoique de langue latine, Cicéron connaissait parfaitement le grec et
il est pour nous le premier auteur à avoir analysé le style de Démosthène,
dont la première qualité serait, selon lui, la véhémence (vis) (De orat., III,
28). Certes, son but n’est pas d’étudier la rhétorique attique, mais l’on
comprend, au travers des jugements très positifs qu’il a de Démosthène que
celui-ci, « que le nombre de ses écrits nous a rendu plus familier » (III, 71),
jouissait déjà d’une audience incomparable.
Les commentateurs suivants se sont intéressés bien plus à l’orateur qu’à
l’homme politique, sans doute parce que les conditions historiques et
politiques du temps de Démosthène leur étaient étrangères ou bien parce
qu’ils ne souhaitaient pas entrer dans des querelles politiques dont l’inutilité
leur semblait patente. Cet aspect est d’autant plus troublant pour Denys
d’Halicarnasse (c. 60 av. J.-C. – ère chrétienne), dont l’œuvre est tout
autant celle d’un historien (auteur des Antiquités Romaines) que d’un
critique littéraire. Il fait plusieurs fois allusion à l’orateur dans ses
Opuscules rhétoriques parmi lesquels il faut distinguer un traité spécifique
sur Démosthène. Ce traité n’est pas une biographie, mais une étude
stylistique de l’orateur auquel Denys voue une admiration sans borne ainsi
qu’une tentative de datation de chacun des discours. Ainsi, écrit-il, « si le
souffle (pneuma) qui, après tant d’années, continue à animer ses livres,
conserve une telle vigueur et est à ce point capable d’entraîner les hommes,
c’est bien parce qu’il y avait quelque chose de surnaturel et de prodigieux
dans les discours de cet orateur » (Démosthène, 22, 7). Quant aux critiques
d’Eschine, elles ne sont que calomnieuses, dignes d’un sycophante (§ 55,
1 ; 56, 6). L’influence de Denys a été considérable car il a étudié pour ainsi
dire tous les discours de l’orateur et il a été le premier à chercher à en
déterminer l’authenticité en s’appuyant sur des critères stylistiques qui lui
font ainsi dire que l’Oraison funèbre est apocryphe car elle n’a pas le
moindre trait caractéristique de Démosthène, sans se rendre compte que ce
genre d’éloge obéissait à des développements convenus. Son idée très haute
de l’excellence rhétorique de Démosthène lui fait également dire que « si
l’on découvre des constructions dénuées d’agrément, vulgaires, grossières,
elles se trouvent dans des discours apocryphes » (§ 57, 3), ce qui était un
moyen définitif mais risqué de prendre parti. Denys a balisé pour longtemps
l’image littéraire de Démosthène et certains modernes l’ont reprise très
fidèlement, confondant parfois qualité du style et vérité de l’argumentation
– la forme et le fond, en quelque sorte32. Mais en même temps, en
n’évoquant pour ainsi dire jamais son rôle politique dans l’Athènes du
temps, il limite son souvenir à ses seuls engagements rhétoriques.
Didymos d’Alexandrie (c. 80 av.-10 ap. J.-C.) est contemporain de Denys
et il a longtemps fait partie de ces auteurs qui n’étaient qu’un nom cité par
des grammairiens postérieurs avant que ne soit découvert puis édité au
début du XXe siècle un papyrus acheté sur le marché du Caire. Celui-ci était
destiné sans doute à un maître d’école, révélant les commentaires linéaires
de quatre discours de Démosthène, qui ont permis à la fois de faire
connaître des fragments jusqu’alors inconnus d’autres auteurs et de
comprendre le rôle que l’orateur pouvait jouer dans l’apprentissage de la
rhétorique vers 200 de notre ère, date approximative de ce manuscrit, en
Égypte romaine33, mais aussi la popularité de Didymos comme
commentateur de Démosthène.
Quintilien (c. 30-95 ap. J.-C.) est postérieur d’un siècle environ à ses
deux prédécesseurs. Signe des temps, il est de langue latine, professeur de
rhétorique (il fut précepteur impérial), auteur d’une Institution Oratoire,
véritable somme de ce que tout orateur doit savoir et Démosthène « doit
être lu avant tous les autres ou même plutôt être appris par cœur » (X, 1,
105). On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de voir toujours vantées les
exceptionnelles qualités oratoires de Démosthène (XII, 10, 23) avec, en
point d’orgue, ce mélange entre qualités rhétoriques et noblesse de l’action
politique, destiné à laisser des traces dans l’historiographie future :
« Démosthène ne semble pas avoir mérité les graves reproches que l’on a
faits à son comportement, au point de me faire admettre toutes les charges
que ses adversaires ont accumulées contre lui, car je lis qu’il a eu de très
beaux desseins politiques (pulcherissima consilia) et que la fin de sa vie a
été glorieuse » (XII, 1, 15).
Libanios d’Antioche (c. 314-c. 394) est le dernier des grands
commentateurs antiques de Démosthène et loin d’être le moindre. Son
œuvre immense, qui est avant tout celle d’un professeur de rhétorique, est
pour une large part dédiée à l’orateur et empreinte d’un enthousiasme sans
limite pour un homme en qui il voit la quintessence de tout ce qu’il admire.
Il avoue humblement lire Démosthène durant les vacances scolaires, nous
dit que ses collègues et élèves le surnommaient « Démosthène » et les
érudits byzantins le désignaient sous le surnom de « second Démosthène »
par la fréquence de ses allusions à l’Athénien et l’utilisation fréquente de
son image dans ses déclamations. Libanios accordait une place majeure, la
première, à Démosthène dans la paideia telle qu’il la concevait34. Nous
avons conservé de lui plusieurs « déclamations » mettant en scène
Démosthène, discours fictifs supposés avoir été prononcés après la bataille
de Chéronée ou à l’intérieur du temple où il allait se donner la mort en 322,
ainsi qu’une Apologie. Mais il est surtout l’auteur de résumés (hypothèseis)
de chaque discours conservé et l’on a les meilleures chances de penser qu’il
est pour beaucoup dans la large transmission du corpus démosthénien.
Photios, patriarche de Constantinople dans la seconde moitié du
IX
e siècle, clôt cette brève liste de commentateurs de Démosthène. Outre son
œuvre d’homme d’Église, il rédigea une Bibliothèque, fruit de ses amples
lectures, qu’il réunit en 272 notices. L’une d’entre elles est consacrée à
Démosthène. Il y emprunte beaucoup au Pseudo-Plutarque ou à Libanios
mais son intérêt réside, outre dans la conservation qu’il a permis de
nombreux fragments inconnus d’auteurs, dans le témoignage qu’il porte de
la survivance du mythe démosthénien à plus d’un millénaire de distance.
Tous ces noms sont pour nous essentiels, car ils ont forgé une image
presque intangible de la personnalité de Démosthène. Certes, on l’a dit, ils
puisent dans des commentaires précédents et pour nous disparus une partie
de leur argumentation, mais ils ont leur lecture propre, celle de leur temps,
qui a marqué les générations suivantes. On y trouve condensée une série
d’anecdotes qui pour nous enferment Démosthène dans un certain
imaginaire, que l’on serait bien en peine de confirmer à la lecture des
témoignages contemporains de sa vie. Inutile donc de préciser que, d’un
point de vue historique, ces œuvres ne peuvent être considérées comme des
textes nous permettant de cerner la personnalité de Démosthène, non plus
que son activité politique réelle. Mais ils nous disent beaucoup, et c’est
important, sur la perception que l’on avait tout autant de l’orateur que de
l’homme politique.
DÉMOSTHÈNE SOUS L’EMPIRE
Outre les commentaires littéraires des œuvres de Démosthène, nous
disposons de sources de nature historique – ou prétendant l’être – mettant
l’orateur au centre de leurs préoccupations. Mais il est difficile, pour cette
période impériale, d’isoler la figure de Démosthène de l’ensemble de
l’histoire d’Athènes à laquelle il a part et est intégré. La cité est alors
devenue, sous bien des aspects, un ancêtre commun à tout le monde gréco-
romain et les événements, mythiques ou historiques, ont quitté le domaine
de l’histoire locale ou régionale : la guerre contre les Amazones, Marathon,
Salamine, Chéronée, et tout autant le Parthénon, ont progressivement
échappé aux Athéniens pour devenir le patrimoine partagé d’une
civilisation dans son ensemble et l’empereur Hadrien, le plus philhellène de
tous les maîtres de Rome, sut alimenter ce processus. Démosthène est l’un
des représentants pour le monde gréco-romain, au même titre qu’Homère,
Socrate ou Platon de ce que représente la Grèce, avec son cortège de
projections de plus en plus magnifiées au fil des siècles. Athènes ne joue
plus alors le moindre rôle politique (la capitale de la province d’Achaïe est
Corinthe, non Athènes) mais est l’une des capitales intellectuelles de
l’Empire et sans doute son plus beau fleuron philosophique et artistique.
Démosthène doit être alors compris et analysé à l’intérieur de ce cadre
spatio-temporel très différent et l’appréciation du rôle civilisateur d’Athènes
étant poussé à l’extrême, on ne s’étonnera pas de voir l’orateur être évoqué
sous un jour des plus favorables. À l’intérieur de cette histoire athénienne
devenue grecque, Démosthène a été loué plus qu’aucun autre, même si
quelques voix discordantes – et non des moindres – ont pu se faire entendre.
Mais, pour ce qui concerne les rhéteurs de ce que l’on appelle la « Seconde
Sophistique », le triomphe de Démosthène autorise tous les superlatifs.
Chez des auteurs latins pour lesquels Cicéron serait plutôt la référence en
matière de rhétorique, Démosthène est porté au pinacle. Un écrivain que
l’on n’attendrait pas ici, Pétrone, par ailleurs fort critique vis-à-vis des
nouveaux atours de la rhétorique qu’il juge « un bavardage enflé de vent et
sans mesure venant d’Asie », loue dans la seconde moitié du Ier siècle de
notre ère l’« immense Démosthène » (ingens Demosthenes)35.
Pour l’historien, le regard se tourne avant tout vers Plutarque, parfois
contradictoire dans ses jugements car empruntant à des auteurs très divers et
se situant au croisement de deux traditions opposées, l’une favorable à
l’orateur, l’autre hostile. Nous disposons aujourd’hui de deux biographies
majeures de Démosthène datant du début de l’Empire : l’une de Plutarque, à
l’intérieur des Vies Parallèles où Démosthène est comparé à Cicéron,
l’autre, faussement attribuée à ce même auteur mais dont le nom réel est
encore inconnu36. La première est conforme à la tradition plutarchéenne des
Vies confinant à l’éloge quoique ne dissimulant pas certaines critiques, nous
permettant aussi d’avoir accès à des sources par ailleurs perdues comme
l’historien Théopompe. Cette biographie37, dont on fera au cours de ce
travail une utilisation fréquente mais critique, permet avant tout de
comprendre, au travers du jugement de Plutarque, que les siècles antérieurs
avaient déjà retenu de Démosthène une image dans l’ensemble positive, les
aspects les plus critiques de cette Vie étant, et la chose est significative, des
témoignages contemporains de l’orateur, notamment Théopompe (Plut.
Démosthène, 13, 1 ; 18, 3). La seconde biographie, sans doute issue d’un
original composé par Caecilius de Kalè Aktè au Ier siècle avant notre ère, est
plus délicate d’interprétation. Partie d’une œuvre intitulée Vie des dix
orateurs, elle présente une vision très avantageuse de Démosthène, non
sans contradictions internes parfois à quelques lignes d’écart : ainsi
l’orateur se voit-il successivement reproché de trop préparer ses discours ou
de les improviser, ce qui est le signe d’un auteur qui puise à des sources
diverses, sans grand souci de cohérence interne, contradiction qui prouve
aussi la variété des avis sur le personnage, variété dont on a pu déceler
l’existence à l’époque hellénistique.
En fait, Démosthène est devenu, sous l’Empire romain, une référence
littéraire qui a occulté l’acteur d’une vie politique athénienne dont on ne
comprenait plus très bien le fonctionnement ni les ressorts. On l’utilisait
désormais comme modèle de vie et surtout comme insurpassable référence
rhétorique, qui semble avoir subsumé tout le personnage. Cicéron pouvait
bien encore retrouver dans la vie de Démosthène des éléments susceptibles
d’éclairer sa propre démarche politique mais on a vu que les commentateurs
suivants s’intéressaient avant toute chose à ses qualités oratoires et à son
style. Aelius Aristide (117-180), à bien des égards, est celui qui a témoigné
le plus de déférence à l’égard de celui qu’il considérait comme son modèle
absolu, supportant assez mal que tout un chacun se croit autorisé à puiser
dans les discours du maître pour se glorifier lui-même. Il est l’âme de la
Seconde Sophistique, ce deuxième âge d’or des orateurs. Si le
Panathénaïque fait figure d’éloge d’une Athènes idéalisée, les Discours
platoniciens se présentent comme une défense de la rhétorique face aux
accusations de Platon qui prétendait faire de cette dernière la servante de la
philosophie. Et l’on comprend la vision hagiographique qui ressort du
personnage de Démosthène.
En témoigne encore une œuvre du rhéteur Lucien de Samosate,
contemporain de Marc Aurèle, qui a composé L’éloge de Démosthène, à
moins que ce travail, comme bien des savants le subodorent, ne soit
apocryphe et ne date en réalité que du milieu du IVe siècle38. Mais peu
importe puisque c’est moins l’auteur que la substance qui nous intéresse.
Disons-le tout de suite : il n’y a rien d’historique dans ce discours qui
présente tous les poncifs en cours sur Démosthène, aux qualités rhétoriques
indépassables et aux multiples vertus humaines et civiques. La seconde
partie du discours est un échange fantaisiste entre Archias, qu’Antipatros
avait chargé de l’arrestation des orateurs athéniens ouvertement hostiles à la
Macédoine, et Antipatros lui-même (§ 29-49), échange où ce dernier
souligne l’incorruptibilité absolue de l’orateur et qui se termine par un
invraisemblable éloge de Démosthène par Antipatros en personne qui
regrette la mort de celui qu’il aurait voulu avoir pour conseiller ! On est en
droit de se demander s’il ne s’agit pas là d’un travail de parodie qui, certes,
illustre tout à fait l’image que la fin de l’Antiquité avait conservée de
Démosthène, mais qui ne saurait être valablement utilisée par les historiens
modernes pour appuyer telle ou telle thèse. En bout de course de l’Antiquité
classique, un traité passé à la postérité sous le nom d’Arts rhétoriques et
accordé à Aelius Aristide – en réalité datant sans doute de la fin du Ve siècle
de notre ère et d’auteur inconnu – met au premier plan de ses références
classiques les discours de Démosthène sans jamais s’intéresser à ses
combats politiques. À l’époque byzantine encore, Démosthène jouit d’un
prestige considérable parmi les lettrés, quand bien même l’Empire romain,
le christianisme et enfin l’Empire d’Orient avaient bouleversé les conditions
d’exercice de la rhétorique politique39.
Démosthène était glorifié pour avoir été l’homme qui avait donné sa vie
pour un idéal de liberté, qui par la qualité de ses discours avait accédé au
rang d’éducateur des jeunes gens au même titre qu’Homère, tant la
rhétorique était un pilier de la formation des élites romaines. Chaque auteur
– Plutarque n’y manqua point – pouvait mettre en exergue à loisir telle ou
telle phrase ou réplique dont la paternité était reconnue à Démosthène dans
les recueils d’apophtegmes (apophtegmata) ou de sentences (gnômologiai)
qui circulaient encore au temps de Photios40. Que les anecdotes révélées par
ces bons mots ne soient pas d’une authenticité scrupuleuse, on n’en doutera
guère. Mais elles nous signalent la place que Démosthène tenait dans la
littérature impériale puis byzantine. De cet extraordinaire engouement
témoigne encore le nombre de copies romaines connues de statues, issues
sans doute de l’œuvre originale dressée à Athènes par le décret de
Démocharès, cinquante-quatre, soit bien plus que d’effigies répertoriées
d’Homère ou de Socrate41.
LES SOURCES ÉPIGRAPHIQUES
Avec l’étude des inscriptions, nous abordons un domaine où, a priori, on ne
devrait pas, en raison de leur caractère propre, retrouver ce type de
problème. Elles représentent depuis longtemps une manne informative
exceptionnelle, et singulièrement sur l’Athènes de l’époque de Démosthène.
Ce sont des milliers de textes que les fouilles ont progressivement mis au
jour et il ne se passe pas une année sans qu’une découverte fortuite ne livre
une pierre d’importance pour notre compréhension de l’histoire. Pour le
e
IV siècle dans son ensemble, ce sont plusieurs centaines de décrets qui ont
été publiés. La plupart du temps, on connaît le nom de l’initiateur du décret
parce que celui qui le proposait prenait en même temps la responsabilité des
conséquences de son acte durant une année entière. Or, le nom de
Démosthène, contrairement à ceux de Lycurgue, d’Hypéride, d’Hégésippe
ou de Démade, ses contemporains, est étrangement absent de cette base
documentaire. Et pour tout dire, cela paraît incompréhensible lorsque l’on
voit la masse des textes littéraires faisant référence à son action législative.
Le nom de Démosthène apparaît peu en effet dans les inscriptions
athéniennes. Grâce aux « listes navales » enregistrant les triérarques ainsi
que les agrès qui leur été remis, nous savons qu’il était triérarque volontaire
en Eubée en 357/6 avec Philinos du dème des Lakiades et en 353/2, avec
son concitoyen de dème Philippidès42. Il s’agit, malgré la fortune qui était
la sienne, des seuls moments où on le voit dans cette situation où les plus
riches des Athéniens devaient pourvoir, durant une année, à l’entretien
d’une trière. Son nom est mentionné également à propos de la garantie
qu’avec vingt-deux autres Athéniens influents parmi lesquels Hégésippe,
Démade et Conon (le petit-fils du grand stratège du début du siècle) il
accorda en 341 pour des trières confiées aux Chalcidiens (cf. annexe,
texte 1)43. Mais c’est tout ou presque.
Presque, en effet, puisque nous avons conservé un décret très
probablement proposé par Démosthène – encore que son nom soit en partie
restitué – accordant en 339 la proxénie à trois hommes, peut-être originaires
de Mégare, ce qui corrobore une action diplomatique attestée par d’autres
sources (cf. annexe, texte 2)44. Mais cette rareté pose de gros problèmes dès
lors que l’on confronte sources littéraires et sources épigraphiques. En effet,
si l’on suit les premières, Démosthène serait l’initiateur de pas moins de
trente-neuf décrets et ce déséquilibre flagrant entre mentions littéraires et
épigraphiques45 n’a cessé d’interpeller les historiens. Plutarque, à plusieurs
reprises dans sa biographie de l’orateur, indique que Démosthène a été
l’auteur de nombreux décrets46 et qu’il poussa de plus certains de ses amis
(mais lesquels ?) à en présenter pour ne pas trop s’exposer. Certes, tous les
décrets votés par l’assemblée du peuple n’avaient pas vocation à être gravés
sur une stèle et la grande majorité restait, sous forme de papyrus, conservée
dans les archives de la cité, mais c’est une remarque que l’on pourrait faire
pour tous les autres orateurs. Les historiens partisans de la thèse d’une
Athènes dominée et subjuguée par Démosthène, thèse provenant d’abord de
Démosthène lui-même, ont été gênés par ce silence épigraphique et ont, soit
éludé la question (ainsi P. Cloché ou G. Glotz), soit admis la thèse présentée
par Plutarque, sans se rendre compte qu’elle n’était jamais que la reprise de
ce que le même Plutarque disait de Périclès47. Cette position de principe a
l’avantage de placer Démosthène à la tête d’un groupe qu’il dirigeait à sa
guise et elle n’est pas entièrement erronée car elle reçoit le soutien
involontaire quoique peu clair de son adversaire Eschine48 : l’utilisation
d’un prête-nom pour proposer un décret est attestée pour l’époque de
Démosthène49. Mais elle ne saurait tout expliquer car l’on comprendrait
mal pourquoi le nom de Lycurgue, par exemple, qui ne passe pas pour avoir
été un homme de paille, a été conservé dans dix intitulés de décrets. Faut-il
alors mettre cette quasi-absence sur le compte d’une damnatio memoriae,
avec destruction de toutes les pierres qui mentionnaient son nom, dont il
aurait été victime ? Cette pratique est inconnue des Athéniens, au moins
avant la fin de la tyrannie de Démétrios de Phalère et le décret mentionnant
Démosthène contredit cette hypothèse, à moins d’imaginer que la stèle en
question aurait été oubliée par les vandales. Mais, d’hypothèses en
hypothèses, on déroule plus le fil de ses propres préjugés que l’on ne rend
compte de la réalité de notre documentation.
Reste un dernier texte, à mi-chemin entre épigraphie et sources littéraires,
la demande d’un décret en l’honneur de Démosthène présentée en 280/279
par Démocharès, son neveu, qui rappelle sa vie et son engagement pour la
défense de la liberté (cf. annexe, texte 3)50. Nous n’avons pas conservé la
version lapidaire du décret, qui l’a été par l’auteur anonyme d’une Vie de
Démosthène, mais il n’y a aucune raison de croire en la fabrication d’un
faux. Nous possédons en effet, pour l’orateur Lycurgue, contemporain de
Démosthène, à la fois la version épigraphique et la version littéraire de ce
décret et les différences, surtout de forme, ne sont pas assez importantes
pour laisser penser à une invention. Voté sous l’impulsion d’un retour au
régime démocratique libéré de la tutelle macédonienne et donc de
Démocharès, qui avait évidemment un intérêt personnel à présenter, plus de
quarante ans après sa mort, l’image lisse d’un démocrate accompli, ce texte
est d’une importance considérable, moins pour notre connaissance de ses
hauts faits que pour la manière dont les vainqueurs du moment voulaient le
présenter. Pourtant, beaucoup d’historiens l’ont sollicité comme une source
de première main, alors qu’il faut aussi et peut-être avant tout le
comprendre comme une construction idéologique, à tout le moins très
partiale. Il est indiscutable que la légende entourant Démosthène naît avec
ce décret51.
Alors que, pour la plupart des personnages de l’Antiquité, le devoir de
l’historien est de faire flèche de tout bois, d’utiliser jusqu’à l’indécence le
plus petit indice issu d’une source présumée peu fiable, on aura compris que
c’est le trop-plein qui guette le chercheur. Et l’impression d’avoir face à lui
des documents biaisés. Par la nature même des œuvres contemporaines,
polémiques jusqu’à l’excès, il est souvent difficile de débusquer le vrai et le
faux, l’exagération et la déformation – sauf si l’on a préalablement pris parti
pour un protagoniste, Eschine ou Démosthène, par exemple. Devant leurs
accusations réciproques et croisées de corruption et de vanité, on hoche
souvent la tête… Mais la domination à la fois numérique et
historiographique de Démosthène a souvent fait pencher la balance en sa
faveur. Les solides ennemis qu’il a suscités de son vivant dans sa cité ont
pour ainsi dire disparu dans les siècles suivants. Polybe critique encore
Démosthène pour son attitude face aux autres cités grecques, que l’orateur
accusait d’être vendues à la cause de Philippe, mais ce sont pour ainsi dire
les dernières salves à son encontre. La fin de la République et tout l’Empire
auront pour Démosthène les yeux de Chimène. Oubliées ou presque les
accusations de corruption portées contre lui par ceux qui, au moins pour
Hypéride, partagèrent un temps sa politique et sa détestation des
Macédoniens. Et seul demeure le souvenir d’un grand orateur… Bien
entendu, on devine que les guerres menées par les Romains contre le
royaume macédonien ont pu jouer un rôle dans cette inflexion des sources ;
bien sûr, on n’oubliera pas que les contemporains de Démosthène, Hypéride
et Démade, sont morts comme lui sous les coups des Macédoniens. Ils n’ont
pour autant pas eu la même destinée posthume. Autant dire qu’il n’est pas
aisé, en raison de l’épaisse gangue des sources tardo-hellénistiques et
impériales qui a recouvert la personnalité historique de l’orateur sous des
tombereaux de louange, de savoir quel fut Démosthène. Mais cette écorce
n’est pas dans une telle enquête sans intérêt, car elle permet de comprendre
pourquoi et comment un homme condamné à une lourde amende pour
détournement de fonds publics a fini par être considéré à l’intérieur de sa
patrie puis dans le monde de l’intelligentsia gréco-romaine comme un
modèle de citoyen. Intéressant aussi de saisir le cheminement moderne qui
a globalement fait de cet homme politique le représentant éternel de la
démocratie face au danger totalitaire et l’icône d’une certaine culture faite
d’envolées rhétoriques, d’idéal d’une liberté réputée indissociable d’une
« Grèce éternelle », largement rêvée. Entre des sources contemporaines très
polémiques à son encontre (à l’exception, bien entendu, de ses propres
discours) et des sources postérieures confinant au panégyrique, on devine à
quel point il est ardu de comprendre la réalité de la vie et de l’action de
Démosthène. Tous les textes ne se valent pas et pour reprendre une image
bien connue, on dira que l’on marche en permanence sur des œufs :
comment interpréter un silence, une déformation, une exagération d’une
phrase de Démosthène, de l’un de ses amis ou de l’un de ses adversaires ?
Peut-on accepter sans sourciller comme authentique une anecdote transmise
par Plutarque ou d’un autre texte similaire d’époque impériale ? On
admettra que la prudence est de mise. Mais, après tout, n’est-ce pas là le
pain quotidien de l’historien ?
ANNEXES
Textes épigraphiques mentionnant Démosthène
1. IG II2, 1623, l. 160-199 et IG II2, 1629, l. 516-543. Liste des garants des
trières prêtées aux Chalcidiens et recouvrement de ces garanties (341 et
325)
Dieux ! Garants des trières : Cléocharès, fils de Glaukétès, du dème de
Képhisia ; Proxénos, fils d’Harmodios, du dème d’Aphidna ; Elpinès, fils
d’Épinicos, du dème d’Halai ; Démosthène, fils de Démosthène, du dème
de Paiania ; Démocharès, fils de Pythéas, du dème de Képhisia ;
Euphranôr, fils de Phôcos, du dème d’Oè ; Arkésilas, fils de Théoxénos, du
dème d’Euonymè ; Proclès, fils de Prôtoclès, du dème de Plôtheia ;
Phaidros, fils de Kallias, du dème de Sphettos ; Conon, fils de Timothée, du
dème d’Anaphlystos ; Arrhéneidès, fils de Chariclès, du dème de Paiania ;
Derkyllos, fils d’Autoclès, du dème d’Hagnonte ; Philonidès, fils d’Onètôr,
du dème de Mélitè ; Philodèmos, fils d’Autoklès, du dème d’Éroia,
Hégésippe, fils d’Hégésias, du dème de Sounion ; Sôphilos, fils de
Thériclès, du dème de Phlyè ; Démade, fils de Déméas, du dème de
Paiania ; Diophantos, fils de Phrasicleidès, du dème de Myrrhrina, Critôn,
fils d’Astyochos, du dème de Kydathénaion ; Anaschètos, fils de Démotélès,
du dème d’Halai ; Diotimos, fils de Diopeithès, du dème d’Euonymè ;
Callicratès, fils de Satyros, du dème des Daidalides. Ils se sont engagés
chacun pour la somme de 845 drachmes.
Sur les garants des trières que les Chalcidiens avaient reçues, nous avons
recouvré, conformément au décret du peuple proposé par Démade de
Paiania : sur Cléocharès, du dème de Képhisia, 285 drachmes ; sur
l’héritier de Proxénos, du dème d’Aphidna, 256 drachmes ; sur l’héritier
d’Elpinès, du dème d’Halai, 256 drachmes ; sur Démosthène, du dème de
Paiania, 285 drachmes ; sur l’héritier de Démocharès, du dème de
Képhisia, 256 drachmes ; sur l’héritier d’Euphranor, du dème d’Oè, 256
drachmes ; sur Arkésilas, du dème d’Euonymè, 256 drachmes ; sur
Arrhéneidès, du dème de Paiania, 256 drachmes ; sur Philonidès du dème
de Mélitè, 256 drachmes ; sur Diophantos, du dème de Myrrhina, 285
drachmes ; sur Critôn, du dème de Kydathénaion, 285 drachmes ; sur
l’héritier de Diotimos, du dème d’Euonymè, 285 drachmes ; sur
Callicratès, du dème des Daidalides, 256 drachmes ; sur Hégésippe, du
dème de Sounion, 256 drachmes ; sur Conon, du dème d’Anaphlystos, 285
drachmes.
2. IG II3, 312. Décret de proxénie proposé par Démosthène (339)
Proxénie pour Phôkinos, Nicandros et Dexi---. Sous l’archontat de
Théophrastos, sous la neuvième prytanie pour laquelle Aspètos, fils de
Démostratos du dème de Kythèrria était secrétaire, au onzième jour de la
proédrie. Parmi les proèdres, mettait aux voix Androclès, du dème
d’Hagnonte. Il a plu au peuple, Démosthène, fils de Démosthène, du dème
de Paiania, a proposé [---] le peuple [---] allié [---] Qu’ils soient proxènes
du peuple des Athéniens, eux et leurs descendants ; que le Conseil et les
stratèges prennent soin d’eux afin que rien d’injuste ne leur arrive. Que le
secrétaire du Conseil fasse retranscrire cette proxénie sur une stèle de
marbre et qu’elle soit dressée sur l’acropole. Pour la gravure de la stèle,
que le trésorier du peuple donne vingt drachmes sur les sommes réservées
au peuple pour les dépenses par décret. Qu’on les invite demain au
prytanée pour le repas d’hospitalité.
3. [Plutarque], Vie des Dix Orateurs, 850f – 851c. Proposition de décret
honorifique pour Démosthène par Démocharès (280/279)
Démocharès, fils de Lachès, du dème de Leuconoè, demande pour
Démosthène, fils de Démosthène, du dème de Paiania, comme récompense
(dôrea) une statue de bronze sur l’agora, la nourriture au prytanée et la
proédrie pour lui et l’aîné de ses descendants à perpétuité, parce qu’il s’est
montré à de multiples reprises bienfaiteur et conseiller avisé pour le peuple
des Athéniens, parce qu’il a utilisé sa propre fortune pour la communauté,
en contribuant volontairement pour huit talents et une trière lorsque le
peuple libéra l’Eubée, puis d’une autre trière, lorsque Képhisodôros fut
envoyé dans l’Hellespont et d’une autre encore lorsque les stratèges Charès
et Phocion furent envoyés par le peuple à Byzance. Mais aussi parce qu’il a
racheté nombre de ceux qui avaient été capturés par Philippe à Pydna,
Méthônè et Olynthe, parce qu’il a fait volontairement les frais d’une
chorégie de chœur d’hommes quand, la tribu Pandionis n’ayant pu fournir
un chœur, il en fit volontairement les frais et équipa les citoyens dans le
besoin. Parce que, élu par le peuple pour restaurer les fortifications, il
fournit volontairement trois talents et, autour du Pirée, fit creuser deux
tranchées à ses frais ; parce que, après la bataille de Chéronée, il fit une
contribution volontaire d’un talent et contribua pareillement d’un talent
pour l’achat de blé lors d’une disette ; parce que, par ses paroles, son rôle
de bienfaiteur (euergetès) et de conseiller (symboulos), il a convaincu les
Thébains, les Eubéens, les Corinthiens, les Mégariens, les Achéens, les
Locriens, les Byzantins, les Messéniens de conclure une alliance avec le
peuple ; parce qu’il a réuni autour du peuple et des alliés des forces se
montant à dix mille fantassins, mille cavaliers et que, envoyé en ambassade
auprès des alliés, il les persuada de fournir pour la guerre une contribution
supérieure à cinq cents talents ; parce qu’il a empêché les Péloponnésiens
d’aider Alexandre contre Thèbes en versant de l’argent et en allant lui-
même en ambassade ; parce qu’il s’est montré à de multiples reprises
conseiller avisé et que, parmi les hommes politiques de son temps, il s’est
montré le meilleur pour la défense de la liberté et de la démocratie. Chassé
par l’oligarchie lorsque la démocratie fut renversée, il mourut à Calaurie
victime de son dévouement à la cause du peuple, pourchassé par les soldats
envoyés contre lui par Antipatros. Faisant preuve en permanence de
dévouement et d’attachement à la population, il ne se rendit pas aux
ennemis et, au milieu du danger, il ne fit rien d’indigne contre le peuple.
1. Plutarque, Démosthène, 30, 4. Outre Plutarque et le Pseudo-Plutarque, nom traditionnel sous
lequel on évoque l’auteur anonyme de la Vie des dix orateurs, il faut noter Libanios d’Antioche,
Zosime d’Ascalon, un autre écrit anonyme et deux auteurs byzantins, un dictionnaire connu sous le
nom de la Souda et Photios. Cf. J. Schamp, Les Vies des dix orateurs attiques, Fribourg, p. 85.
2. Le livre d’E. Drerup, Demosthenes im Urteile des Altertums, Würzburg, 1923, est l’ouvrage
fondamental sur ce point et, par son érudition, presque indépassable. On peut renvoyer aussi, plus
brièvement, à G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 18-28.
3. Théopompe, FGrHist., 115, F. 326 (= Plutarque, Démosthène, 13, 1-4). Cf. G.S. Shrimpton,
Theopompus the Historian, Montréal, 1991, p. 157-180, notamment p. 173-174.
4. G. Glotz, HG, III, p. 452-454.
5. Distinction clairement établie par Denys d’Halicarnasse, Première lettre à Ammée, 4, 7.
6. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 408-409, juge cette cinquième lettre comme
pouvant provenir de Démosthène. Pour les autres lettres, on se reportera à R. Clavaud, Démosthène.
Lettres et fragments, p. 1-61, notamment p. 59-61.
7. Sur la difficulté de s’accorder, on renverra à R.D. Milns, « The Public Speechs of
Demosthenes », in I. Worthington éd., Demosthenes, Statesman and Orator, p. 205-209 et R. Sealey,
Demosthenes, p. 221-229, qui analyse l’ensemble des problèmes que pose la transmission du corpus
des œuvres de Démosthène.
8. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, à l’encontre de l’opinio communis, admet comme
authentiques nombre de discours considérés souvent comme ayant été insérés par erreur dans le
corpus démosthénien (C. Phénippos, C. Lacritos, C. Zénothémis, C. Apatourios, C. Phormion,
C. Théocrinès, ainsi que la lettre 5).
9. Ainsi, à propos de l’attribution ou non à Démosthène du second discours Contre Bœotos, Louis
Gernet, dans son introduction du discours (Plaidoyers Civils, II, Paris, 1957, p. 31) écrit ceci, qui en
dit long sur la manière dont on accorde ou non un brevet d’authenticité à un discours : « Le second
discours Contre Bœotos n’est évidemment pas de la même main que le premier. Il est assez mal bâti.
Il est par moment d’une naïveté qui ferait plutôt penser à la tradition de Lysias qu’à celle de
Démosthène. L’expression n’a rien qui rappelle celui-ci ; la négligence en fait de rythme et de hiatus
est sensible. L’authenticité est donc improbable ». On pourrait multiplier les exemples chez d’autres
historiens, pour lesquels la démarche est bien visible : Démosthène ne saurait produire des discours
imparfaits d’un point de vue stylistique. Il faut cependant dire aussi que la question de l’authenticité
de ce discours avait été débattue dès l’Antiquité, principalement chez Denys et Libanios, avec des
arguments de même nature (Cf. supra).
10. R. Clavaud, Discours d’apparat, Paris, 1974, p. 87-88.
11. Denys Hal., Démosthène, 44, décrit cet epitaphios comme vulgaire (phortikos), vide (kenos) et
puéril (paidarôdès). Sachant néanmoins par Démosthène lui-même qu’il a bien prononcé l’oraison
funèbre de 338 (Couronne, 285), il faudrait supposer un imitateur de génie pour que le discours que
nous possédons soit une copie. Cf. sur l’historiographie de ce débat, R. Clavaud, Démosthène.
Discours d’apparat, Paris, 1974, p. 20-35 et plus récemment, J. Herrman, « The authenticity of the
Demosthenic “Funeral Oration” », AAntHung, 48, 2008, p. 171-178. Et, bien sûr, sur l’oraison
funèbre comme miroir d’Athènes, le travail magistral de N. Loraux, L’invention d’Athènes, Paris,
1981, reste fondamental.
12. Ainsi, le discours Sur l’organisation financière, daté traditionnellement de l’année 349, est-il
considéré comme apocryphe par plusieurs savants (R. Sealey, Demosthenes, p. 235-237 ; R.N. Milns,
« Public Speeches », p. 205 ; T.T.B. Ryder, « Demosthenes and Philip II », n. 70, p. 44, mais
authentique par d’autres (G.L. Cawkwell, REG, 82, 1969, n. 1, p. 328 – et tous ceux qui ne le mettent
pas même en doute et le discutent pas). Une troisième hypothèse, étayée à partir de l’existence de
passages que l’on trouve dans d’autres discours, voudrait qu’il s’agisse d’un « discours fictif », d’une
« brochure de propagande » bien composé par Démosthène, mais jamais prononcé (G. Mathieu,
Démosthène, p. 57-59). On voit qu’il n’y a pas unanimité sur la question.
13. C’est le cas du Contre Androtion (355/4) et du Contre Timocratès (353/2) pour les débuts de sa
carrière, où on le voit défendre les intérêts d’un certain Diodoros, ami de Midias.
14. Cf. R. Sealey, Demosthenes, p. 131, estime que Démosthène a fort bien pu prononcer lui-même
– et à son compte – ce discours. Cf. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 196 ;
I. Worthington, Demosthenes, p. 111-114.
15. P. Carlier, Démosthène, p. 87.
16. R. Lane Fox, « Demosthenes, Dionysius and the dating of Six Early Speeches », Cl.Med, 48,
1997, p. 195-199. I. Worthington, Demosthenes, p. 117 et note 73, livre un état historiographique de
la question.
17. R.D. Milns, « The Public Speechs », p. 205-207 ; L. Pernot, L’ombre du Tigre. Recherches sur
la réception de Démosthène, Naples, 2006, p. 179-180.
18. J. Trevett, « Did Demosthenes publish his Deliberative Speeches ? », Hermes, 124, 1996,
p. 425-441. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 7-8, pense que ces discours, conservés
chez lui, ont été collectés et copiés après sa mort par ses héritiers.
19. Phil. III, 72.
20. Il est mentionné également dans Philippique III, 72, mais son nom n’apparaît que dans certains
manuscrits, pas les plus fiables, ce qui aurait tendance à prouver une insertion postérieure. Il est aussi
l’accusateur principal dans le procès contre Aristogiton (Démosthène, C. Aristogiton I, 1 sqq. ; II,
16).
21. C. Ctésiphon, 173 ; C. Timarque, 125, 173, 175.
22. N. Worman, Abusive Mouths in Classical Athens, Cambridge, 2008.
23. Deux réquisitoires à son encontre sont conservés dans le corpus démosthénien, un de Dinarque
dans l’affaire d’Harpale et des fragments de discours de Lycurgue et d’Hypéride. La Souda (A 3912)
connaît six titres de discours prononcés par Aristogiton. Sur la violence de ces attaques, S. Gotteland,
« Aristogiton chez les orateurs attiques », La représentation négative de l’autre dans l’Antiquité,
A. Queyrel-Bottineau éd., Dijon, 2014, p. 329-343.
24. E. Harris, Aeschines and Athenian Politics, Oxford, 1995, p. 7-15.
25. Ce texte a été publié en 2007 par C. Carey et alii, ZPE, 165, 2008, p. 1-19 (trad. fr. P. Demont,
REG, 124, 2011, p. 21-45). Il a engendré une déjà grande quantité d’articles dont on ne peut citer la
totalité et a suscité même une conférence en 2009 à Londres, dont les actes ont été publiés dans un
numéro du Bulletin of Institute of Classical Studies, 52, 2009, p. 135-252.
26. Par exemple, Isocrate, Philippe, 73-74.
27. Plutarque, Démosthène, 9, 5. Les traductions évoquées sont celles de la CUF et de l’édition
Quarto-Gallimard.
28. Il y a certes deux autres références à un Démosthène dans la Rhétorique, mais elles font
allusion plus vraisemblablement au Démosthène stratège durant la guerre du Péloponnèse (II, 23,
1397b ; III, 4, 1407a).
29. Une inscription du Ier siècle avant notre ère, fragment d’un catalogue d’une bibliothèque
publique du Pirée, montre que les œuvres de Démosthène étaient bien diffusées : IG II2, 2363, l. 31-
32.
30. Voir W.W. Fortenbaugh-E. Schütrumpf éd., Demetrius of Phalerum. Text, Translation and
Discussion, New Brunswick-Londres, 2000, fragments 134 (citation in extenso), 135 et 137. Toujours
à Alexandrie, le poète Callimaque composa le premier commentaire attesté des discours
démosthéniens, dont nous savons l’existence par une allusion de Denys d’Halicarnasse (Démosthène,
13, 5) et il n’en est rien resté.
31. Plutarque peut parler de « ceux qui affectent d’admirer Démosthène », mot-à-mot « ceux qui
font profession de démosthéniser » (Cicéron, 24). On renverra pour cette analyse d’une perception de
plus en plus favorable de Démosthène par les élites cultivées du monde romain et les contradictions
qu’elle engendre, à E. Drerup, Demosthenes im Urteile des Altertum, et à L. Pernot, L’ombre du tigre.
32. Par exemple, G. Ronnet, Recherches sur le style de Démosthène dans les discours politiques,
Paris, 1951 : « Que pouvons-nous deviner, à travers ce style et son évolution, du caractère et de l’âme
de l’auteur ? Ses inégalités, comme nous l’avons remarqué au cours de cette étude, révèlent sa
sincérité [les italiques ne sont pas de moi] : le style n’atteint vraiment sa perfection que lorsque
Démosthène est soulevé par une grande passion ».
33. Ainsi que le démontre R. Cribiore, Gymnastics of the Mind : Greek Education in Hellenistic
and Roman Egypt, Princeton, 2004, p. 220-242.
34. Libanios, Autobiographie, 237 ; Réponse…, II, 24 ; Sur le discours, III, 18, etc. R. Cribiore,
The School of Libanios in Late Antique Antioch, Princeton, 2007, p. 150-151.
35. Pétrone, Satiricon, 2 ; 5.
36. D’autres biographies ont disparu, telle celle de Démétrios de Magnésie (Ier siècle av.), utilisée
par Plutarque. Cf. supra note 1, p. 15.
37. On dispose à présent d’un solide commentaire historique de cette Vie, publié par A. Lintott,
Plutarch : Demosthenes and Cicero, Oxford, 2002.
38. Les termes du débat sont posés dans Lucian, t. VIII, Loeb Edition par M.D. MacLeod,
Londres, 1967, p. 237, mais L. Pernot, L’ombre du Tigre, p. 88-89, n’écarte pas la thèse de
l’authenticité, précisément par les exagérations que cet Éloge contient. La dernière traduction en
français de cette déclamation date de 1934.
39. Voir la belle étude consacrée à Théodore Métochite par L. Pernot, L’ombre du Tigre, p. 100-
115.
40. Bibliothèque, VIII, 265, 495a, l. 12-15. On peut comparer ces recueils aux dèmadeia, propos
qu’aurait tenus l’orateur Démade.
41. Cf. B.S. Ridgway, Roman Copies of Greek Sculptures. The Problem of the Original, Ann
Arbor, 1984, p. 99-101.
42. IG II2, 1612, l. 301-310, syntriérarchie volontaire à laquelle il fait référence dans Contre
Midias, 161 ; IG II2, 1613, l. 189-196.
43. IG II2, 1623, l. 160-199, notamment l66-167 pour Démosthène. Cette garantie fut recouvrée en
325/4 pour quinze d’entre eux qui n’avaient pas acquitté toute leur dette avant cette date, parmi
lesquels Démosthène, IG II2, 1629, l. 529. C’est d’ailleurs cette dernière inscription qui nous donne
l’origine de la garantie exigée en 341 par la cité. Pour le texte, voir ci-après annexe, texte 1.
Cf. P. Carlier, Démosthène, p. 325 ; V. Gabrielsen, Financing the Athenian fleet, Baltimore, 1994,
p. 205-206 ; P. Brun, L’orateur Démade, p. 44-47.
44. IG II3, 312. Cf. Démosthène, Couronne, 237. S.D. Lambert, Inscribed Athenian Laws and
Decrees, 352/1-322/1 BC. Epigraphical Essays, Leyde, 2012, p. 249-272, n’écarte pas la possibilité
que l’on ait affaire ici à des Argiens. Ce décret n’est pas mentionné par P. Carlier. Peut-être y en a-t-il
un second (IG II3, 466) mais seules les quatre premières lettres du nom du proposant sont conservées
(Démo---) et il y a bien des noms susceptibles d’être restitués.
45. Calculs de M.H. Hansen, The Athenian Ecclesia II, Copenhague 1989, p. 34-64, notamment
p. 41-42. Il l’est beaucoup moins pour Démade (21 décrets toutes sources confondues, 18 attestés par
l’épigraphie) et pour Lycurgue (11 et 10).
46. Plutarque, Démosthène, 17, 1 ; 17, 2 ; 20, 3 ; 21, 3 ; 26, 1.
47. Plutarque, Démosthène, 21, 3 et Périclès, 7, 7 ; cf. V. Azoulay, Périclès, Paris, 2010, p. 61. La
différence, essentielle, est que nous avons conservé beaucoup moins de décrets du Ve que du
e
IV siècle.
48. Eschine, C. Ctésiphon, 159 : « Dans les premiers temps (après Chéronée), vous n’avez pas
voulu inscrire le nom de Démosthène sur les décrets, mais celui de Nausiclès ». Ce « refus » athénien
pourrait n’être rien d’autre pour Eschine qu’une manière de déformer la réalité, ce qu’il faisait avec
le même talent que Démosthène.
49. [Démosthène], C. Nééra, 43. Le nouveau fragment d’Hypéride montre que Démade était
entouré de « collaborateurs » (koinônoi) qui parlaient à la tribune ou proposaient des décrets pour lui
(Hypéride, C. Diondas, 175r). Le terme de koinônos est souvent utilisé avec le sens d’« associé »
dans les affaires commerciales.
50. [Plutarque], Vie des dix Or., 850f-851c. Cf. Ph. Gauthier, Les cités grecques et leurs
bienfaiteurs, Paris, 1985, p. 83-84.
51. E. Drerup, Demosthenes im Urteile, p. 82-88.
2
Nachleben
Il est de coutume de clore un livre sur un personnage par une réflexion
historiographique plus ou moins poussée qui évoque la manière dont il a été
perçu par les historiens modernes, sa postérité littéraire et historique, sa
« réception » (Nachleben). Pourtant, j’ai choisi de mettre pour ainsi dire au
début de l’étude les analyses qui suivent, car elles paraissent essentielles
d’une part pour justifier en quelque sorte l’intérêt d’une nouvelle biographie
sur Démosthène, d’autre part, et c’est plus important, pour comprendre la
difficulté d’aborder sereinement l’homme politique, tant il a été utilisé aussi
bien pour glorifier l’image du modèle absolu d’abnégation et de courage
que pour polir au contraire celle d’un petit politicien aux vues étroites. En
d’autres termes, et sans avoir la prétention de vouloir faire table rase de
toute une tradition par essence composite, il est nécessaire de faire place
nette et de situer ce livre à l’intérieur d’une littérature surabondante. Mais
loin de se limiter à une suite plus ou moins exhaustive d’auteurs et de titres
destinée à montrer sa propre érudition, une telle analyse doit permettre aussi
et surtout de situer tel ou tel historien dans un courant scientifique et un
contexte politique précis, sans imaginer que l’on va ainsi réparer des erreurs
passées. On ne doit jamais oublier que, plus tard, d’autres historiens
viendront critiquer sinon détruire ce que nous faisons aujourd’hui. Au
moins parlé-je pour moi.
UN PERSONNAGE CENTRAL DE L’HISTOIRE
Les sources antiques, on vient de le mesurer, ont livré une image au total
très positive de Démosthène. Mais cette image favorable dépend avant tout
de la qualité reconnue de l’homme comme orateur bien plus qu’acteur
politique de joutes que, progressivement, l’on ne comprenait plus très bien.
En ce qui concerne l’historiographie de la Grèce du IVe siècle, l’importance
quantitative de Démosthène dans les textes antiques a eu un impact
considérable et c’est donc sans surprise que l’orateur a été l’objet d’études
fort nombreuses, essentiellement par le biais de biographies personnelles
qui se chiffrent par dizaines. Mais il est aussi un personnage central dans
des biographies ciblant des contemporains, qu’ils fussent athéniens comme
Lycurgue, Phocion, Eschine, Démade ou Hypéride, ou macédoniens comme
Philippe II surtout, plus accessoirement Alexandre ou Antipatros. Bien
entendu, il convient d’ajouter à cette liste des articles par centaines sur tel
ou tel point de sa vie, de son œuvre, de sa carrière, pour ne rien dire de la
masse innombrable des ouvrages généraux sur la cité ou le monde grec au
IVe siècle. Disons-le tout net : il n’est pas humainement possible – en tout
cas pas pour moi – de lire la totalité de la bibliographie qui évoque
Démosthène, même en se limitant aux cent dernières années, et il n’est pas
non plus envisageable de livrer en guise de bibliographie une liste
exhaustive de l’ensemble de ces publications.
C’est donc peu dire que notre homme n’a pas laissé indifférents les
historiens de l’Antiquité et leurs jugements sur son caractère, sa politique,
sinon son œuvre sont aussi tranchés que ses propres analyses sur Philippe
de Macédoine ou sur Eschine. C’est qu’il n’a guère mâché ses mots à
l’égard de ses opposants, adversaires ou ennemis, qui le lui ont bien rendu.
La violence des propos échangés à la tribune de l’assemblée du peuple a eu
sur l’historiographie une conséquence directe : on est sans nuances pour ou
contre Démosthène ; on l’admire ou on le méprise ; on l’aime ou on le
déteste. À lire les études qui lui sont consacrées, il semble qu’un jugement
pondéré soit impossible comme si chaque historien retrouvait dans l’orateur
une part de ce qui constitue sa propre vision du monde. Si tout historien
possède à la fois une culture et une méthode d’analyse qui lui sont propres,
chacun – moi comme mes prédécesseurs – est tout autant prisonnier de son
époque et des valeurs, humaines et politiques, qui sont les siennes et a
tendance à voir en Démosthène un défenseur ou un repoussoir des idées que
lui-même soutient. Parce qu’il a loué les mérites de la démocratie
athénienne face à la monarchie macédonienne qualifiée par lui de barbare,
on ne s’étonnera guère que certains reconnurent en lui une Athènes modèle
de la République Française et lui édifièrent, à l’image des Athéniens du
temps jadis, une statue de bronze et un décret honorifique dans leur agora
mentale. En contrepartie, du côté de l’Allemagne du IIe Reich qui était
parvenue à exaucer les vœux d’une unification des peuples allemands,
d’autres ont vu dans les succès de Philippe comme l’archétype de la réussite
de Guillaume II et de Bismarck et dans Démosthène un « avocat » borné
qui allait à contre-courant d’un certain sens de l’Histoire, qu’ils se
plaisaient à définir comme inéluctable et positif. On voit que Démosthène a
été utilisé bien après sa mort pour des motifs qui n’étaient pas seulement de
nature historique.
Mais si Démosthène est victime de ces outrances, on peut dire sans
crainte de se tromper qu’il l’a bien cherché en raison des excès rhétoriques
dont j’ai parlé plus haut. Il s’en faut de beaucoup cependant pour que sa
mémoire historiographique ait à s’en plaindre ! Car, à peser au trébuchet
jugements positifs ou négatifs, ce sont les premiers, et de loin, qui
l’emportent en tout cas sur le plan quantitatif et ce, dès le début de l’histoire
que j’appellerai scientifique. En d’autres termes, on s’aperçoit que la vision
positive que l’Antiquité a eue de Démosthène, ainsi qu’on l’a montré dans
le chapitre précédent, a rejailli sur la critique moderne en reprenant, parfois
en les exagérant, les lauriers qui lui furent tressés, ce qui n’est pas à tout
prendre surprenant. Était-il d’ailleurs possible, en un siècle, le XXe, qui a vu
s’affronter sur les champs de bataille comme dans les esprits tant de forces
politiques, idéologiques et militaires, qu’un examen serein pût être posé sur
un homme politique qui avait fait de son action un combat personnel pour la
« liberté » de la Grèce en maniant le verbe et l’injure à l’égard de ses
adversaires ? C’était à mon sens impossible.
Il ne faut donc jamais oublier les conditions historiques qui ont présidé à
la manière de penser de Démosthène et, de manière plus large, l’Histoire
dont, pendant longtemps, on a voulu faire un maître de vérité. Sans
entreprendre une historiographie complète qui nous entraînerait beaucoup
trop loin, en évitant de se laisser emporter par le goût de la citation que l’on
trouve par exemple dans le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce de l’abbé
Barthélémy, qui reprend sans critique aucune les poncifs dithyrambiques
qu’il pouvait trouver chez Démosthène lui-même et les auteurs de la
Seconde Sophistique, on dira néanmoins quelques mots de la vulgate sur
Démosthène à partir du XIXe siècle1. Cette vulgate s’est construite à partir
des événements contemporains et l’on peut dire que la Révolution française
et l’Empire napoléonien ont formé un arrière-plan lourd de conséquences
dans la première partie du siècle, mais ont abouti à des résultats différents
selon les auteurs, à partir de prémisses idéologiques similaires. Je me
contenterai, pour être fidèle à la position de départ, d’établir les jalons qui
me paraissent les plus significatifs de la manière dont, au fil des décennies
et des réalités contemporaines, l’orateur a été perçu par les historiens.
Il y eut plusieurs strates chronologiques. Au tout début du XIXe siècle, une
première ligne de fracture aux forts accents contemporains se fait jour.
Ainsi, si l’historien anglais William Mitford, hostile à la Révolution
française, présente une vision défavorable de Démosthène, accusé de mener
au travers de ses discours un despotisme guerrier, l’Allemand Bartold
Niebuhr, pourtant aussi peu enthousiaste vis-à-vis de la Révolution, admire
et la démocratie et Démosthène en ce sens qu’il combat pour la liberté de sa
cité et de l’Hellade. Mais c’est au tournant du milieu du siècle et dans la
seconde partie de celui-ci que paraissent les œuvres majeures qui vont pour
longtemps dominer l’image de Démosthène en lui donnant un tour des plus
favorables. Le libéral anglais George Grote, auteur d’une somme sur
l’histoire grecque en douze tomes parus entre 1846 et 1856, et l’Allemand
Arnold Schaefer, auteur d’un grandiose Demosthenes und seine Zeit, dont la
première édition de 1856 fut reprise et augmentée en 1885-1886, « hymne
de deux mille pages à la gloire de l’orateur athénien »2, ont sculpté pour
longtemps, le second surtout, l’image d’un Démosthène démocrate
convaincu, ardent patriote et politique visionnaire. À la même époque ou
presque (1851) en France, l’Histoire grecque de Victor Duruy, ministre de
l’Instruction publique de Napoléon III, développe une vision parallèle de
l’orateur athénien3. On le voit, la vision de Démosthène n’est alors pas
forcément le fruit d’une pensée nationale ou nationaliste, mais est plutôt à
l’image d’une pensée politique libérale. Pourtant, les aspirations nationales
et nationalistes, très sensibles à partir du milieu du XIXe siècle, allaient
progressivement affecter la perception de l’histoire grecque et, en premier
lieu, la figure de Démosthène.
DÉMOSTHÈNE, AU RÉVÉLATEUR DE L’UNITÉ ALLEMANDE
ET DU MILITARISME PRUSSIEN
À la même époque en effet, en même temps que se dessinait l’unité
allemande, une vision plus monarchiste de l’histoire grecque naissait outre-
Rhin, avec l’émergence d’un autre Démosthène, pourrait-on dire, largement
revu à l’aide du contrepoint macédonien. Loin d’être considéré comme le
défenseur vigoureux de la démocratie, Démosthène est vu par Gustav
Droysen à l’instar d’un velléitaire incapable de comprendre le sens de
l’histoire représenté par Philippe4. Droysen est un historien absolument
essentiel dans l’historiographie du IVe siècle et de la période hellénistique
qu’il a pour ainsi dire fait sortir du néant. Bien entendu, le schéma de
pensée de l’unité allemande en train de se constituer autour de la Prusse
dans certains esprits avant de l’être sur le plan politique aide à comprendre
comment et pourquoi le souverain macédonien est devenu, sous la plume de
ce grand historien, le modèle politique par excellence et Démosthène un
frein à l’unification de la Grèce contre le danger perse. Ce rapprochement
est à la fois manifeste et revendiqué par son auteur, qui reconnaissait à à
Philippe celui d’unifier une Grèce éclatée comme à la Prusse le devoir de
construire l’unité allemande. Cette perception nationale de la vie et de
l’œuvre de Démosthène a perduré, s’ornant d’aspects supplémentaires que
l’on ne trouvait pas dans l’œuvre originale de Droysen car ce dernier n’était
pas, loin de là, un adepte du militarisme bismarckien. C’est ainsi que
Démosthène est passé du révélateur de l’unité allemande à celui du
militarisme prussien du IIe Reich, en accentuant le portrait négatif que le
grand historien avait ébauché. Celui qui, aux yeux de Droysen, avait été
incapable de saisir le moment historique de l’unité nécessaire de la Grèce
devient, à ceux d’Ulrich Kahrstedt par exemple, un agent stipendié de la
Perse5. Pour cet historien, toute la démarche de Démosthène, depuis le
début de sa carrière, aurait consisté à favoriser les intérêts perses dans le
seul but d’empêcher la progression macédonienne. À peu près tous les
épisodes de la vie politique de Démosthène, tous les mouvements de
troupes athéniennes seraient, selon lui, dictés par cette obsession6 – laquelle
semble être surtout celle de son auteur, lequel ne cache d’ailleurs pas un
aspect racial à sa réflexion lorsque, non sans dédain, il parle d’une alliance
de fait entre les Athéniens et les « Asiates » (Asiaten), terme dont on
relèvera aisément le caractère méprisant7. Et plus généralement, le principe
même démocratique est mis en cause par Engelbert Drerup qui, dans un
ouvrage au titre évocateur et publié en pleine Première Guerre mondiale
(« À propos d’une République d’avocats »), qualifié par lui-même de « livre
de guerre » (Kriegsbuch), défend la thèse d’un Démosthène tout empli de
« fanatisme politique » prêt à tous les moyens pour abattre la Macédoine et
pour cela vendu aux ambitions perses, en y ajoutant des réflexions morales
hostiles à l’orateur qu’il estimait plein de bassesse, égoïste, sans idéal, sans
la dignité ni l’honnêteté d’un Phocion. Il éreinte ainsi les principes
démocratiques des échanges rhétoriques athéniens (et, par la même
occasion, les parlementaires britanniques et français) et vante au contraire
les mérites du « militarisme » macédonien (et allemand) en mettant en
balance de manière forcée un souverain qui a converti le monde à la
civilisation d’Homère et un parlementaire démocratico-républicain aux vues
étroites et égoïstes8. Dans un registre moins excessif, le grand philologue
allemand Julius Beloch, allait, en quelques phrases définitives, dans le
même sens, reportant sur les qualités supposées piètres de l’orateur par
rapport à celles d’Eschine, sa vision d’un homme d’État qui se serait trompé
d’un bout à l’autre de sa vie politique9. Parmi les isolés qui, outre-Rhin,
reconnaissaient tout de même à Démosthène des talents d’orateur, on
pourrait souligner l’apport d’Ulrich Wilamowitz-Möllendorf, qui disait faire
la part du feu et distinguer le grand auteur, le patriote indiscutable, de
l’acteur politique qui avait toujours fait les mauvais choix et possédait une
moralité que nous définirions aujourd’hui comme élastique10. De ce point
de vue, la manière dont les historiens allemands de la période du IIe Reich
ont considéré Démosthène ressemble assez à celle dont les mêmes ont
étudié Périclès et sa politique : c’est moins l’orateur que le système
politique démocratique et une civilisation de cités-États incapables de
s’unifier qui sont ici visés11.
Le nazisme, s’il a préféré le Macédonien à l’Athénien, a beaucoup plus
été tenté par la recherche de similitudes entre le IIIe Reich et Sparte12.
Pourtant, les Macédoniens, « peuple du Nord », bénéficiaient d’une
indulgence et d’un a priori favorables. On notera ainsi, tout à fait dans la
ligne de Drerup, le livre de Fritz Wüst, qui n’offre aucune réflexion
nouvelle et se contente de mettre en exergue les liens – réels ou supposés –
entre la Perse et Athènes contre les Macédoniens13. Plus encore, Fritz
Schachermeyr, plus tard connu pour d’estimables travaux historiques moins
sulfureux sur le Ve siècle athénien et Alexandre, qui négligeaient de faire
référence à ses propres travaux publiés en ces années, n’hésita pas à intégrer
dès 1933 Philippe dans l’idéologie nazie en le décrivant dans un article au
titre évocateur de « La figure du chef nordique dans l’Antiquité » comme
« le véritable héritier de ce peuple nordique que sont les Macédoniens »14.
On se doute bien qu’avec de tels excès, où l’étude des textes est tout de
même largement obérée par des considérations plus contemporaines
qu’antiques mais qui, on l’a vu avec Kahrstedt et Drerup, sont antérieurs au
triomphe nazi de 1933, la voie était ouverte pour, du côté opposé, une
défense et illustration de Démosthène et de sa politique, sans beaucoup plus
de nuances, il faut l’avouer.
LA RÉFÉRENCE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ET DE LA DÉMOCRATIE
De ce point de vue, on peut dire que les historiens français ont tenu haut et
fier le drapeau de la cause démosthénienne jusqu’à ce que l’on puisse
parler, peut-être avec quelque exagération, on le verra un peu plus loin,
d’une position « française » comme, pour l’autre camp, d’une position
« germanique ». Certes, on l’a dit, Victor Duruy avait, dès 1861, dans son
Histoire grecque, affermi les bases déjà solides d’un soutien déclaré à
l’orateur athénien. Mais il semble bien que la guerre de 1870, la défaite des
armées françaises et la perte de l’Alsace-Moselle ait déclenché une violente
riposte de l’historiographie française. En novembre 1870, en plein siège de
Paris, paraissait dans la Revue des Deux Mondes, traditionnellement peu
versée dans l’histoire ancienne, un article concernant la Macédoine de
Philippe II au titre évocateur « Une Prusse dans l’Antiquité »15 et mettant
au cœur du conflit franco-allemand la lutte entre la Macédoine et Athènes
qui, sur le plan historique, dit plus sur la France que sur la cité antique.
D’un point de vue plus profond et moins immédiat, c’est Gustave Glotz
(1862-1935) qui est indiscutablement le phare de la réflexion pro-
démosthénienne en France. Pour comprendre une œuvre qui est loin de se
limiter à la seule histoire grecque (il fut l’ami d’Émile Durkheim dont il
était le collègue à la Sorbonne), il faut savoir que Glotz est né à Haguenau
et dut quitter avec sa famille l’Alsace en 1871 pour rejoindre la « France de
l’Intérieur ». Le souvenir de la défaite face aux troupes impériales
prussiennes fut à n’en point douter un élément constitutif de sa personnalité
et de ses analyses historiques. Si ses premiers travaux sur la solidarité de la
famille en Grèce, sur le travail, ressortissent surtout à la sociologie
historique, ce sont deux œuvres fondamentales qui marquèrent longtemps –
et marquent encore – les études démosthéniennes, La cité grecque, parue
en 1928, et les tomes trois et quatre de l’Histoire grecque (1936 et 1938),
deux œuvres posthumes. Dans ces ouvrages et notamment dans les deux
derniers, se dessine la figure d’un Démosthène sans la moindre faiblesse :
excellence rhétorique, cohérence politique, noblesse des idées. Même
partisan en 346 de la paix avec le roi de Macédoine, il reste « au fond du
cœur un adversaire irréconciliable de Philippe » et s’il se résout à la paix, il
le fait « avec le sang-froid de l’homme d’État obligé de courber la tête sous
une nécessité inéluctable » ; s’il veut l’unité des Grecs, il « espérait y
arriver par une évolution conforme au génie grec et en vue de sauver la
liberté » ; enfin, dans l’affaire d’Harpale qui détermina sa chute politique,
« nul ne le crut vraiment coupable de vénalité » et Démosthène ne se rendit
finalement coupable que d’un « prélèvement non autorisé » (sic). Enfin, la
défaite finale n’est en rien à mettre au compte de la politique de
Démosthène, mais du dèmos affaibli par « l’affaissement des caractères, la
disparition du patriotisme et la politique du moindre effort » dont il se
rendit coupable16.
À l’inverse, ses adversaires ne trouvent jamais grâce : Gustave Glotz
stigmatise « les cantilènes endormantes d’Isocrate » lequel, « après s’être
égosillé pendant cinquante ans, [l’infatigable conseilleur] finit en
Chantecler. Il meurt convaincu qu’il a fait lever le soleil ». Avec Eschine, il
retrouve les accents de Beloch, très exactement inversés : acteur de
troisième ordre, orateur quelconque, il « n’a pas l’étoffe d’un homme
d’État » et auprès de lui, « on se sent vite en présence d’une intelligence et
d’une âme médiocres ». Philippe de Macédoine agit par corruption, sa
diplomatie est « cauteleuse », ses ambassadeurs adoptent un « ton
papelard ». Les Péloponnésiens alliés de Philippe sont « asservis au
tyran »17. Ce manichéisme, issu en ligne directe des exhortations et
anathèmes de Démosthène lui-même fut, avec quelques nuances plus ou
moins excessives, celui de la quasi-totalité de l’Université française dans
l’entre-deux-guerres mais encore bien après, à de rares exceptions près.
Paul Cloché qui, à bien des égards, fut le continuateur de la pensée de
Gustave Glotz dans la manière de penser la Grèce et Athènes, suivit la
même voie dans trois ouvrages importants18. Démosthène possède ainsi
« un très vif souci de la grandeur et de la sécurité nationales » ; ses
accusateurs dans l’affaire d’Harpale ont été « incapables d’apporter une
démonstration directe et rigoureuse de la culpabilité de leur ennemi ». Le
comportement d’Eschine est vilipendé et, à propos de l’ambassade de 346
qui devait aboutir à la paix de Philocratès, Paul Cloché se sent autorisé à
demander : « que valent ces explications d’Eschine en face des allégations
si précises de Démosthène » ? Il est d’ailleurs d’une « vanité débordante »
et s’il n’est pas forcément corrompu, « il a agi avec une légèreté puérile,
indigne d’un homme d’État et singulièrement périlleuse »19. Sans
poursuivre de trop fastidieuses énumérations, on pourrait encore citer dans
cette lignée contemporaine Jean Luccioni, Georges Mathieu, Jean Hatzfeld
ou Gaston Colin20, ce dernier avouant de façon naïve et touchante
rechercher à tout prix l’innocence de Démosthène dans « l’affaire
d’Harpale »21. Il y a certes des nuances dans les propos des uns et des
autres. On devine que Paul Cloché, même s’il juge Démosthène très
supérieur à Eschine, n’en décèle pas moins parfois dans ses propos des
« exagérations, injustices ou accusations gratuites assez fréquentes »22.
Mais la « ligne éditoriale » générale ne souffre guère de ces quelques
remarques et verse souvent dans une lourde exagération, y compris dans
l’étude de son talent oratoire, qu’il serait oiseux et infructueux de rapporter
en détail23. Tous ont en commun une méthode historique consistant à lire
l’histoire grecque des années 355-322 en suivant la chronologie des
discours de Démosthène, source essentielle certes, mais très rarement
critiquée ou peu mise en concurrence avec des sources rhétoriques adverses
ou avec des inscriptions, pourtant nombreuses à avoir été conservées. Cette
position vis-à-vis de Démosthène s’est globalement poursuivie dans les
ouvrages généraux ou les biographies qui ont paru en France ces dernières
décennies, comme on le verra plus loin.
Sont-ce les guerres franco-allemandes qui sont seules à l’origine de ces
oppositions intellectuelles très fortes ? Il ne faudrait pas donner une image
trop caricaturale et trop « nationale » à cette opposition qui se résumerait à
un heurt entre une Allemagne portée à aduler Philippe et une France
canonisant Démosthène. En réalité, cette dichotomie dans l’analyse est tout
autant idéologique que nationale, même si, on en conviendra, entre 1870 et
1939, celle-ci recoupe assez bien les frontières que les Vosges ou le Rhin
délimitent.
J’ai dit qu’il ne fallait pas généraliser à l’excès. Certains historiens, à
contre-courant de leur époque et de leur pays d’origine, ont eu vis-à-vis de
Démosthène – et de ses ennemis, surtout Philippe de Macédoine – des
jugements plus modérés, voire opposés et il serait téméraire et faux
d’imaginer une sorte de « match » entre la France d’un côté et l’Allemagne
de l’autre. Ainsi en France, on devine des positions moins unanimes que les
précédentes lignes ont pu le laisser penser. Un historien de l’Antiquité
reconnu en son temps, Eugène Cavaignac, auteur d’une Histoire de
l’Antiquité, juge Démosthène comme un « avocat remuant » et adhère aux
thèses d’Ulrich Kahrstedt sur l’inimitié profonde entre Thébains et Philippe,
inimitié que l’intransigeance de Démosthène aurait transformée en alliance
obligée24. En 1936, dans un livre intitulé Hommes d’État, paraissait, sous la
plume de Victor Chapot, une biographie succincte de Philippe
de Macédoine très novatrice dans l’historiographie française et assez
surprenante dans le contexte de sa publication, que ce soit dans la situation
intérieure française ou dans celle des relations internationales. Dans cet
ouvrage, tout en conservant une grande révérence vis-à-vis de Démosthène
et de ses prises de position sur la mollesse du corps politique athénien, il
avoue une profonde admiration pour le réalisme politique de Philippe,
trouvant assez naturel qu’il veuille, comme les Spartiates et les Athéniens,
bâtir une hégémonie dans « une Grèce irréductible dans son particularisme
entêté, où toute tentative d’expansion de la part d’une des cités maîtresses
provoquait la jalousie et l’opposition des autres ». Plus loin, « l’intelligence
pénétrante de Philippe aura prévu […] l’effet dissolvant des mauvaises
mœurs démagogiques et l’abus des spectacles populaires »25. S’il se
rapprochait des thèses de G. Glotz pour dénoncer les « spectacles
populaires » – sans doute n’a-t-il pas été un fervent défenseur de la loi sur
les congés payés – il s’en séparait clairement quant au jugement porté sur la
personnalité de Philippe.
De même, outre-Rhin, on devine des inflexions au sortir immédiat de la
Première Guerre mondiale. Drerup lui-même est obligé de tenir compte des
circonstances nouvelles, sans pour autant renier ses idées lancées telles des
obus en pleine guerre. Dans l’introduction d’un livre portant sur l’ensemble
des sources antiques et byzantines sur Démosthène, il avoue que « les
circonstances dans lesquelles [son] Advokatenrepublik ont été publiées ne
sont plus : les empereurs et les rois se sont enfuis, sont morts, ont été
assassinés. Les avocats l’ont emporté »26, même si, on le sent bien, son
jugement antérieur sur Démosthène, toujours qualifié de « démagogue »
dans son acception la plus négative, n’a pas changé. Mais ce livre n’est plus
un Kriegsbuch ; c’est un livre d’érudition dans lequel la hargne de naguère
a été remplacée par un recul intellectuel qui fait toujours de cet ouvrage un
instrument de référence pour qui veut comprendre la manière dont chaque
période de l’Antiquité a vu Démosthène. Chez d’autres, une tendance à
modérer le soutien au « militarisme macédonien » et donc à réévaluer le
rôle de Démosthène apparaît. Si aucun livre majeur ne peut être signalé en
ce sens, deux articles parus en 1925 dans une même revue publiée à Munich
donnent, en sens inverse, une analyse très différente de celle d’Engelbert
Drerup et en phase avec une vision plus apaisée de la société qui est celle de
la République de Weimar27. Les auteurs, Peter Huber et Friedrich Gebhard,
qui n’ont pas laissé beaucoup de traces dans l’historiographie et ne forment
donc pas un « courant », présentent Démosthène de manière plutôt
favorable. Le premier le décrit comme un politicien réaliste, habile et
patriote, même s’il n’a pas été le grand homme d’État que certains
imaginent ; le second absout l’orateur du triple reproche d’avoir touché de
l’argent des Perses et d’Harpale, lâchement fui à Chéronée et fait un usage
pervers de la rhétorique. On devine, surtout dans le cas de Gebhard, une
réponse critique au livre d’Engelbert Drerup de 1916. Mais ces positions,
nouvelles en Allemagne, firent long feu. Certes, le savant allemand Werner
Jaeger publia en 1938 une « biographie politique » de Démosthène aux
antipodes des thèses de Fritz Wüst : Démosthène y est jugé comme un
orateur à l’éloquence parfaite, se battant pour l’unification nationale de la
Grèce28. Mais Jaeger, sans être lui-même de confession juive, avait fini par
fuir son pays en 1936 pour des raisons politiques, non sans avoir dans un
premier temps cherché à composer avec le nazisme29 ; l’ouvrage parut en
anglais aux Presses de l’université de Californie avant de paraître l’année
suivante à Berlin avec des modifications de forme et de fond qui
s’expliquent par les concessions qu’il dut faire pour être accepté en
Allemagne.
Du côté italien, où l’unification de l’Italie pouvait déclencher des
réactions de même nature, on ne discerne pas de réflexion nationaliste
particulière mais plutôt des analyses marquées par leur temps et la
personnalité des historiens. Arnaldo Momigliano et Piero Treves étaient
deux juifs italiens de la même génération (nés en 1908 et 1911), dont la
carrière académique dans la péninsule fut bloquée par les lois raciales de
Mussolini en 1938 et qui s’exilèrent au Royaume-Uni la même année.
Leurs thèses, par conséquent œuvres de jeunesse et parues en Italie avant
leur exil, examinent, l’un depuis Philippe, l’autre depuis Démosthène,
l’histoire politique du IVe siècle ; elles portent la marque et de leur époque et
de la perception des rapports entre l’Antiquité et le monde contemporain de
chacun d’eux30. Avec, comme il est naturel, des nuances qui peuvent
s’expliquer aussi par leur histoire personnelle. La vision de Démosthène
proposée par Momigliano est finalement équilibrée : s’il considère que
Chéronée marque la fin de la liberté de la Grèce, il souligne néanmoins que
la politique panhellénique présentée par Démosthène dans les Olynthiennes
ou les Philippiques est pensée en termes d’hégémonie et se réfère
consciemment à la politique impérialiste du Ve siècle31. L’analyse de Treves
est autrement plus « politique », au sens que l’appartenance à un parti peut
donner à cet adjectif : son père, militant socialiste, s’était exilé en France
après l’assassinat de Matteoti et son œuvre porte la trace de cet héritage
politique familial. Il rejette d’abord en termes fleuris dans sa préface « le
schéma allégorico-anachronique de l’historiographie réactionnaire du
XIXe siècle », en avouant préférer Niebuhr à Droysen et Grote à Beloch, ce
qu’il estimait naturel dans un livre dédié à la liberté grecque, « source et
fondement de notre liberté »32. Il s’agit en fait non d’une biographie au sens
strict du terme, mais d’une histoire des années 338-322 très favorable à
Démosthène, qui éclipse tous les autres Athéniens, très hostile aux
Macédoniens et à leurs soutiens. Non sans quelque contradiction, la
politique menée par Démosthène vise, par l’hégémonie de la cité, à assurer
la liberté des Grecs et devient une véritable mission (p. 119-120). Philippe,
de son côté, est un barbare (p. 33), Phocion un défaitiste et un traître,
Démade un corrompu (p. 89), Isocrate, l’un de « ces lettrés desséchés dans
la pénombre scolaire » (p. 123). Entre Eschine et Démosthène se trouve la
différence entre la paresse de la servitude et la volonté inflexible de vivre
libre (p. 125). On trouvera néanmoins étrange, dans sa farouche et
compréhensible volonté de défendre à tout prix les défenseurs de la liberté
tant menacée dans l’Italie du temps, de lire de la part d’un militant de
gauche que Lycurgue était un homme « que la probité et la richesse tenaient
au-dessus de tout soupçon » (p. 132), comme si la richesse était un rempart
contre la corruption. L’emprise de l’actualité est, chez Treves, totale.
L’HISTOIRE VUE DEPUIS LA MACÉDOINE
Mais l’angle d’étude modifie aussi la vision et l’interprétation des
événements. En 1897, paraissait un livre désormais plutôt oublié, de David
Hogarth33, partageant assez peu l’attachement sentimental de ses
contemporains aux textes classiques, qui présente Philippe de Macédoine
comme un grand homme d’État et un stratège de première force. Avouons
que l’intérêt du travail de Hogarth est essentiellement historiographique car
il inaugure, avec plusieurs décennies d’avance, une autre vision de l’histoire
grecque, toujours analysée en cette fin du XIXe siècle avec les mêmes textes
classiques émanant d’Athènes, mais beaucoup plus critique envers eux.
C’est qu’en fait, Hogarth est le premier à écrire une histoire de la
Macédoine depuis la Macédoine et non depuis l’acropole d’Athènes ou les
terres lointaines conquises par Alexandre. Certes, Philippe et son fils
avaient fait, dès le XVIIIe siècle, l’objet d’études fort nombreuses34. Ce n’est
pourtant que bien plus tard que ce flambeau fut repris par des historiens de
la Macédoine, dont le plus illustre fut Nigel Hammond qui, en plus de
soixante ans de carrière à partir de la fin des années 1930, écrivit nombre
d’ouvrages sur la Macédoine, dont une somme sur l’histoire du pays ainsi
qu’une biographie de Philippe, dans lesquels l’image du souverain est
présentée de façon très positive sans toutefois que l’orateur soit discrédité
par esprit de système35. C’est surtout l’impression, défendue par
Démosthène, d’un Philippe roi barbare, qui s’éloigne de ces travaux et que
d’autres, postérieurs, ont définitivement écartée. Ainsi, Miltiade
Hatzopoulos souligne-t-il, à la suite de Hammond, le caractère tout à fait
grec de la langue et des noms macédoniens36, même s’il convient de
rappeler, pour remettre ces derniers propos dans un certain contexte, le refus
de la Grèce contemporaine d’accepter le nom de « Macédoine » pris par le
pays issu des décombres de l’ex-Yougoslavie37.
Parallèlement néanmoins, une autre vision, plus dure et moins empreinte
de cette nuance que l’on trouvait chez Hammond, est apparue dans les
années 1970. Ainsi, J.R. Ellis38 abandonne tout scrupule et si on doit le
suivre dans l’idée qu’il convient de ne pas systématiquement voir le bien du
côté de Démosthène et le mal du côté de Philippe39, il cherche beaucoup
trop à nier les tentatives de subversion faites par Philippe et donc les
craintes légitimes qu’elles pouvaient susciter à Athènes et dans les cités
grecques et ses accusations à l’encontre de Démosthène paraissent par
conséquent un peu forcées40.
Dans la même veine, la biographie de Philippe par Georges Cawkwell
écorne pareillement le mythe démosthénien, en présentant l’Athénien
comme inconstant, orgueilleux, accusant sans raison tous ses adversaires de
corruption, fort en paroles dans l’assemblée à propos de Philippe, mais
perdant ses moyens en sa présence41. Cawkwell reprend dans ce livre
l’ensemble de ses idées déjà développées dans plusieurs articles antérieurs
et l’on se plaît à imaginer une biographie de Démosthène rédigée de sa
main, qui n’aurait sans doute rien ajouté à la gloire de l’orateur. Il faut dire
que l’historien s’est toujours posé en iconoclaste et a déboulonné avec
talent la statue de commandeur de Thucydide, que des générations
d’hellénistes, dans la foulée des travaux de Jacqueline de Romilly, ont
appris à vénérer sans la moindre modération42. Sans doute, là encore, doit-
on souligner quelques interprétations marquées par une volonté un peu trop
appuyée de prendre le contre-pied d’une vulgate dominante.
LA CRISE DE LA REPRÉSENTATION DÉMOCRATIQUE ?
Cependant, il est juste de dire que ni Hammond, ni Ellis, ni Cawkwell,
défenseurs volens nolens de la politique suivie par Philippe ou à tout le
moins compréhensifs de cette dernière, ne s’inscrivent dans une perspective
historique initiée par Droysen et on ne saurait sans grave erreur les
envisager non plus dans la perspective anti-démocratique d’un Kahrstedt ou
d’un Drerup. Il serait tout autant erroné de voir en eux des défenseurs d’un
régime « fort » face à l’émiettement des cités. Tout au plus pourrait-on, en
forçant quelque peu le trait, remarquer qu’un certain nombre d’historiens
considèrent la cité grecque, en tant que corps indépendant, comme une
impasse historique qui devait, à un certain moment, être dépassée ne serait-
ce qu’en raison des guerres, civiles et extérieures, qui ne cessaient de miner
son existence. Quand on n’y ajoute pas des réflexions, comme le fait
N.G.L. Hammond, sur une rhétorique inutile et bavarde, ce qui, on en
conviendra, rejoint au moins en partie les thèses défendues par les
historiens de langue allemande adversaires de la démocratie
parlementaire43.
La bibliographie la plus récente, je veux dire par là les ouvrages parus
depuis les années 1980, paraît hésiter entre critique et défense de
Démosthène. On doit constater tout d’abord la permanence d’une « certaine
idée » de Démosthène, notamment dans l’historiographie française. Ainsi,
Pierre Lévêque, dans sa somme L’Aventure grecque, adoptait encore dans
les années 1960 sur l’orateur une position que ses défenseurs les plus
éloquents d’avant-guerre n’auraient pas reniée44. La vision proposée par
Pierre Carlier va dans le même sens : c’est bien Démosthène qui dirige,
depuis la fin des années 350 et même après Chéronée, la politique de la cité,
inspirant toutes les décisions et tous les décrets importants en confiant
éventuellement leur mise en œuvre législative à des hommes de paille. Il
témoigne en permanence de la « cohérence profonde de sa pensée et de son
attitude » et s’il n’a pas été à la hauteur de sa réputation lors de l’ambassade
de 346 devant le roi de Macédoine, c’est qu’il avait été désarçonné et
indigné par les propos d’Eschine. De fait, on ne décèle pas dans ce travail la
moindre critique à l’égard de l’homme ni de sa politique. S’il a parfois
changé d’avis, « il n’y a eu ni reniement, ni volte-face de sa part.
Démosthène ment beaucoup, mais sans se tromper et sans tromper le
peuple »45, réflexion qui, l’on en conviendra, est tout de même un peu
paradoxale sinon osée. La dernière biographie en langue française de
Démosthène, celle proposée par Claude Mossé, est plus nuancée. Si, dans
l’ensemble, l’action de l’homme politique demeure perçue avec faveur, les
faiblesses de l’homme privé, les exagérations de sa rhétorique sont mises en
lumière, ce qui l’amène à avoir sur Eschine notamment un jugement
équilibré, refusant ainsi de suivre l’orateur dans ses accusations de
trahison46. Ce genre de réflexion, indiquée par le sous-titre de son livre, est
nouveau dans l’historiographie de langue française.
De fait, et l’on pourrait élargir ce constat à l’ensemble des études sur
l’histoire grecque des temps classiques, ce sont depuis une trentaine
d’années les savants anglophones qui donnent le la et c’est donc auprès
d’eux qu’il faut examiner les tendances les plus récentes des études
démosthéniennes. Mais soulignons d’abord que l’étude philologique ne
s’est pas arrêtée : les savants allemands et anglo-saxons pour l’essentiel ont
entrepris la traduction et le commentaire historique de Démosthène et des
orateurs contemporains. D.M. MacDowell, après avoir publié plusieurs
d’entre eux, a récemment proposé un ouvrage de synthèse où il présente
toutes les œuvres incluses dans le corpus démosthénien en les
contextualisant, mais sans prendre parti sur les aspects les plus sensibles de
sa carrière politique : c’est comme le titre l’indique, le plus grand orateur de
l’Antiquité qui est l’objet d’étude, pas le champion auto-proclamé de la
démocratie ni le défenseur intransigeant de la liberté de la Grèce47.
On ne peut pourtant pas parler de désintérêt de Démosthène comme
acteur politique. La tentative de biographie globale de Raphael Sealey48, en
1993, trois ans après celle de Pierre Carlier à laquelle il ne fait aucune
allusion, soit qu’il ne l’ait pas lue – ce qui est hélas assez fréquent chez les
historiens anglophones souvent peu à l’aise dans la langue de Molière – soit
qu’il n’ait pas eu le temps de l’intégrer dans son analyse, a renouvelé
l’image de l’Athénien. Plus qu’une biographie d’ailleurs malgré son titre et
son sous-titre, c’est plutôt une histoire d’Athènes depuis le début du
e
IV siècle à laquelle R. Sealey convie ses lecteurs. La tonalité générale est
celle d’une nouvelle évaluation de l’influence politique de Démosthène, qui
n’est plus au centre de toute l’histoire du temps et que l’historien limite à
une période courte (entre 346 et 338), très peu de pages étant réservées aux
années postérieures. Démosthène apparaît également comme un calculateur,
assez opportuniste et prudent pour se désolidariser très vite de la paix de
346 dont il fut un ardent promoteur. Il devient un véritable Machiavel
comme a pu le dire un critique de cet ouvrage, qui est guidé certes par la
défense de sa cité, mais aussi par ses intérêts propres, assez loin donc de
l’image pieuse d’un démocrate en priorité soucieux de l’intérêt de sa cité
véhiculée dans l’entre-deux-guerres49. Il donne au final de l’orateur une
image positive quand bien même, en introduction et élargissant le sens du
sous-titre de son livre, il admet que « la vie de Démosthène et l’histoire
d’Athènes à l’époque de Démosthène (Demosthenic Athens) sont l’histoire
d’un échec ». Néanmoins, en conclusion, il précise que cet échec est avant
tout celui de la cité, absolvant Démosthène de toute erreur d’appréciation
car « ni la politique, ni la stratégie suivies ne peuvent être mises en
accusation ».
Un autre livre, original dans sa conception, puisque rédigé par neuf
historiens chargés chacun d’un aspect de l’homme et de son œuvre50, donne
une image forcément contrastée de Démosthène, les uns livrant un jugement
positif sur un acteur politique de premier plan (Ian Worthington), d’autres
soulignant qu’il n’a eu longtemps aucune priorité stratégique (Ernest
Badian), voire que sa politique au moment de la paix de Philocratès « doit
être soumise à une critique sévère, tant elle se marque par une stupidité qui
confine au suicide » (John Buckler). Un tel ouvrage, composé à plusieurs
mains, ne pouvait avoir de ligne directrice…
Deux véritables biographies à décharge ont été récemment publiées.
Celle de Gustav Lehmann, Demosthenes von Athen. Ein Leben für die
Freiheit, « une vie pour la liberté », est, comme son sous-titre l’indique, une
véritable apologie. Démosthène est présenté à l’instar d’un politique avisé,
capable d’anticiper les coups de l’adversaire, porte-parole inlassable de la
démocratie et de la liberté de tous les Grecs face à l’agression de Philippe,
dont la seule faiblesse (et malchance) apparente semble être de vivre dans
un régime qui, face à la rapidité de réaction d’un monarque tel que le
Macédonien, était affecté de trop lourdes contraintes. Sans les excès des
historiens français de la première moitié du XXe siècle favorables à
Démosthène, on retrouve des accents de nature similaire.
Le livre récent de Ian Worthington s’inscrit encore dans cette tradition
favorable. On soulignera d’abord que, à l’instar de Glotz par exemple, la
trame événementielle qu’il propose suit très précisément la chronologie des
discours de l’orateur dont il fournit une analyse précise au fur et à mesure
de sa narration, se calque sur la carrière rhétorique de Démosthène et le tout
à son grand bénéfice. Il l’installe au centre de la trame historique et lui
donne sans doute à Athènes comme dans le monde grec une importance
exagérée. Ian Worthington prend assez systématiquement son parti que ce
soit pour ses actions politiques ou le traitement des inimitiés personnelles.
Par exemple, l’étude de l’affaire qui opposa Démosthène à Midias se
présente comme une paraphrase du discours du premier.
De fait, ce sont plutôt les adversaires ou partenaires de Démosthène qui
ont été, depuis un couple de décennies, au centre de l’intérêt des historiens.
Et, le moins que l’on puisse dire est que ces derniers livrent en creux une
analyse critique de Démosthène et des thèses qu’il a défendues. Plusieurs
biographies récentes de Philippe de Macédoine se rejoignent pour dessiner
le portrait d’un souverain indubitablement grec – et non pas barbare comme
le vociférait l’Athénien – rusé diplomate, habile et courageux chef de
guerre, efficace organisateur d’un État naissant51, toutes qualités que l’on
aurait bien du mal à découvrir dans les discours de Démosthène. Au
rebours, ces auteurs, qui cachent parfois assez mal leur admiration pour
Philippe, mettent en lumière les sinuosités du parcours de l’orateur, ses
exagérations voire ses mensonges, son opportunisme, les contradictions
mêmes de ses discours et dessinent en creux une image très défavorable. À
Athènes même, des études centrées sur certains de ses concitoyens insistent
sur le fait que Démosthène fut loin, contrairement à ce qu’il laissait
entendre dans ses discours, d’avoir été le seul à influencer le cours des
choses durant sa carrière politique et ont mis en exergue l’influence de ses
contemporains à l’assemblée, quand elles ne réévaluaient pas l’action de
son pire ennemi personnel, Eschine52. Et c’est toute la mise en scène,
réalisée par Démosthène en personne, de la réduction des événements
contemporains à un duel entre l’orateur et Philippe de Macédoine, qui
s’effrite, voire s’effondre.
Comment expliquer ces analyses convergentes vers une critique globale
de l’action de Démosthène comme acteur politique des années c. 350-322 et
de la valeur historique de son témoignage, mais sans bien entendu la
violence et la partialité des attaques d’un Kahrstedt ou d’un Drerup ?
L’environnement actuel, sans être à proprement parler calme, ne connaît pas
dans les pays où l’histoire grecque est étudiée les mêmes tensions
nationalistes que par le passé et les historiens sentent moins l’appel du
drapeau qu’auparavant. Les exhortations permanentes de Démosthène à la
guerre et à sa préparation trouvent par conséquent peu d’échos dans notre
société actuelle : il est difficile pour la génération née après la Seconde
Guerre mondiale de vibrer aujourd’hui aux plaidoiries d’un orateur qui
encourageait ses concitoyens à prendre les armes, à combattre
l’envahisseur, et c’est sans doute dans ce cadre que l’on doit comprendre le
flot des historiens critiques vis-à-vis de Démosthène. Nous savons tous
aujourd’hui vers quels gouffres insondables entraînent ces appels pressants
à la guerre. De plus, le ton d’une violence extrême de certains discours
démosthéniens, sa morgue de classe vis-à-vis d’Eschine, moins bien né que
lui, ses mensonges éhontés sur l’ascendance de ce dernier, tout cela ne va
pas dans le sens d’une vision plus apaisée de mœurs que, malgré quelques
prurits lors des campagnes électorales, notre société attend aujourd’hui de
son personnel politique. Car l’image et la réputation de Démosthène
souffrent aussi d’un mal de notre temps, plus général : le discrédit que, dans
l’ensemble des pays occidentaux, subit la classe politique, engluée souvent
dans des « affaires » où les mensonges, la mauvaise foi, l’argent, les
complicités douteuses, la corruption, qui ne sont pourtant pas plus
nombreux qu’hier mais mieux dénoncés, sont mis en évidence par la
rapidité de circulation de l’information. La réputation d’un orateur, prompt
à dénoncer toutes ces tares et qui n’a pas, comme on le verra, su résister à
ces différentes tentations, n’endure-t-elle pas à présent un contrecoup
néfaste à sa mémoire ? Inversement, les talents de stratège, de diplomate,
d’organisateur de l’État macédonien sont mis de plus en plus en exergue et,
à l’instar des vases communicants, le dépérissement progressif de l’aura de
l’orateur profite à celle du monarque.
Il convient néanmoins de ne pas exagérer : le recul des études classiques
dans la sélection des élites ne met plus Démosthène au centre du débat
politique contemporain et si nombre d’avocats, dans notre pays, participent
encore de (très) près à la vie politique, ce sont bien davantage des « avocats
conseil », domaine dans lequel beaucoup d’argent circule, que des avocats
pénalistes. Dans un nouvel hémicycle qui serait créé pour accueillir le
Parlement français, on ne demanderait plus à un Delacroix de peindre, sur
le plafond de la bibliothèque, Démosthène haranguant les flots de la mer
déchaînée pour s’habituer au tumulte de l’assemblée.
RÉSISTER À L’ACTUALISME ?
Il est néanmoins remarquable de constater la très forte attraction de
Démosthène (et de Philippe) pour l’anachronisme. Que l’on soit très clair
dès l’abord : je ne fais pas ici le procès de l’actualisme en histoire, qui
repère des similitudes ou des analogies entre des situations éloignées dans
le temps et qui permet au lecteur de mieux comprendre, par comparaison
avec des événements mieux connus de lui, des faits plus éloignés dans le
temps ou moins notoires. Lorsque Démosthène, dans sa harangue Sur les
affaires de Chersonnèse, demande aux Athéniens des efforts financiers par
nature impopulaires pour préparer une guerre que tout un chacun sentait
poindre, il n’est pas contraire à une saine démarche historique de souligner
que nous sommes là au cœur d’un débat inhérent à tout système
démocratique et à ses contradictions. Il existe donc un « bon usage » de
l’anachronisme, qu’il faut comprendre non pas comme une évidence mais
comme une construction intellectuelle propre à chacun53. Toutefois, pousser
à l’extrême ce processus, sans se soucier ni de notre documentation ni de
leur interprétation, ne peut qu’enliser la compréhension des faits et faire
oublier les spécificités du temps que l’on prétend décrire et comprendre,
sauf si l’on revendique ouvertement pareille assimilation. Je pense ainsi au
livre fameux de Jules Isaac, Les Oligarques, écrit en pleine Seconde Guerre
mondiale, où l’auteur fait un parallèle assumé, par le sous-titre, entre les
événements de 403 à Athènes et la prise de pouvoir par le maréchal Pétain
et ses affidés en 194054 : il s’agit là d’un livre militant, d’un autre
Kriegsbuch. D’autres écrits avaient des prétentions plus nationalistes et
moins historiques : j’ai déjà parlé de l’article d’A. Maury, paru en pleine
guerre de 1870 mettant en parallèle le royaume de Prusse de Guillaume Ier
et la Macédoine de Philippe II ; je pense aussi à l’article, pourtant publié
dans une revue fort classique, d’Angela Adam au printemps 1941, alors que
les bombes pleuvent encore sur Londres, et qui revendique ouvertement,
jusque dans le titre choisi, le parallélisme entre l’action passée de Philippe
et celle présente de Hitler, en soulignant à quel point Démosthène doit être
un modèle pour les Anglais du temps55. Et je ne parle même pas là du
Démosthène de Georges Clemenceau, écrit à la fin de sa vie par un homme
politique, ne se souciant pas le moins du monde de fournir la moindre date
ni référence à d’autres textes que ceux de Démosthène lui-même56. Ce livre
ne trompe personne : c’est Clemenceau lui-même qui se décrit derrière la
figure de l’orateur et qui tente plus ou moins adroitement, en lavant
Démosthène de tout soupçon dans « l’affaire d’Harpale », de se blanchir
lui-même des accusations dont il fut l’objet à propos du « scandale de
Panama ». Dans ce type d’écrit, l’histoire est exploitée pour donner corps à
l’histoire contemporaine et nul lecteur ne tombe dans le piège.
Mais donner à Démosthène des accents « gaulliens », parler, à propos
d’une (d’ailleurs toute hypothétique) alliance entre Athènes, Thèbes et la
Perse dont il faudrait préciser les contours historiques réels, de « Triplice »,
évoquer chez Philippe une Realpolitik semblable à celle d’Henry Kissinger
ou dans sa politique vis-à-vis des cités grecques, une tentative d’unifier la
Grèce similaire à celle de la commission européenne dirigée par Jacques
Delors, mettre en parallèle le roi de Macédoine et Hitler, Eschine et
Quisling, le collaborateur norvégien, comparer la lettre adressée à Philippe
par le chef de l’Académie, Speusippe, à La Pravda, tout cela risque
davantage d’égarer que de faire comprendre57. Le discours est parfois
subliminaire, voire inconscient : lorsque Georges Mathieu affirme en 1948
que Démosthène possède « une aversion profonde pour l’esprit de parti » ou
que le stratège Phocion est « un général défaitiste qui a fini par accepter le
pouvoir des mains de l’occupant », il est difficile de ne pas comprendre ces
phrases comme des références voilées au discours de Bayeux de Charles
De Gaulle en 1946 sur les partis politiques ou à la prise de pouvoir par
Philippe Pétain en juin 194058. Lorsque P. Treves affirme ainsi que le décret
d’Hypéride après Chéronée libérant les esclaves fut attaqué « afin de
conclure la paix et assurer par elle la sauvegarde du capitalisme », on se
prend à hocher la tête, tout comme lorsqu’il présente Démosthène victime,
lors de l’affaire d’Harpale, d’un complot venant conjointement de
l’extrême-droite (Phocion, Eschine, Démade) et de l’extrême-gauche
(Hypéride)59. On voit aisément que ces réflexions s’inscrivent avant tout
dans une perspective anti-fasciste émanant des cercles socialistes italiens.
Mais l’on ne voit pas que s’éclairent pour nous la pensée ni l’œuvre de
Démosthène…
Si d’autres périodes de l’Histoire ont subi de telles assimilations qui font
à mon sens reculer le nécessaire débat, on se doit de constater que l’histoire
grecque des années 355-322 a particulièrement aiguisé les esprits. Cela
aussi, il faut l’admettre, le comprendre et l’expliquer. En d’autres termes,
pourquoi cette période a-t-elle été un tel champ de bataille intellectuel et
idéologique ? Pourquoi Démosthène se trouve-t-il au cœur de polémiques
historiques et politiques séculaires ? Il y a d’abord ce processus que l’on a
appelé, à tort, la fin de la cité grecque, qui serait contemporain de la bataille
de Chéronée ou de la déroute finale d’Athènes en 322. Ces dates signent
aussi la défaite et la mort de Démosthène et ce synchronisme a longtemps
pesé sur l’historiographie grecque. Or, la pensée occidentale se considère ou
s’imagine l’héritière de la civilisation grecque des cités beaucoup plus que
des monarchies et elle ne pouvait que s’interroger devant les causes de cette
défaite finale dont Démosthène fut le Cassandre. Les termes de déclin, de
décadence, la lutte entre la démocratie, réelle ou supposée, et le pouvoir
personnel que l’on trouve souvent mise en scène dans les sources textuelles
du IVe siècle et en priorité dans les œuvres conservées de Démosthène ont
eu, en un temps où les guerres entre puissances occidentales étaient à la fois
militaires et idéologiques, un écho considérable même s’il est aujourd’hui
assourdi. La violence des échanges que l’on repère chez les orateurs
attiques fait qu’il est souvent difficile de ne pas prendre parti et, autant il
était délicat de critiquer Démosthène dans une époque passée, il est parfois
devenu ardu d’en prendre aujourd’hui la défense.
Alors, il faut espérer, lesté de toute cette bibliographie et de certaines de
ses errances, mais averti aussi des risques encourus, que l’on peut se lancer
dans une évaluation de l’homme, de son action, de la valeur historique de
son témoignage, dans ce siècle si troublé qui marqua, non point la mort de
la démocratie grecque ni, a fortiori, ni celle de la cité grecque, mais la fin
d’une certaine histoire grecque qui, jusqu’alors, avait vu des cités, et non
point des souverains et des royaumes, exercer leur hégémonie sur la
péninsule balkanique, les îles de l’Égée et la côte micrasiatique, et se battre,
dans des conflits sans fin, pour la conserver.
1. Pour une vue plus large, remontant au début de la Renaissance, on se reportera à la contribution
de Ph. Harding, « Demosthenes in the Underworld », in I. Worthington éd., Demosthenes. Statesman
and Orator, p. 246-271.
2. P. Carlier, Démosthène, p. 293. C’est la version de 1885-1886 qui « fait foi », tout autant pour
les ajouts que Schaefer a apportés par rapport à la première édition que pour sa meilleure diffusion
dans les bibliothèques savantes.
3. Sur l’apport et la postérité de Victor Duruy, cf. P. Vidal-Naquet, La démocratie grecque vue
d’ailleurs, Paris, 1990, p. 204-208, pour qui cette Histoire grecque a fait basculer Athènes vers
l’Université : « Rien ne ressemble plus à une page de Duruy qu’une page de Glotz ».
4. J.G. Droysen, Histoire de l’Hellénisme (trad. fr.), que l’on doit maintenant consulter dans la
réédition parue en 2005 avec une longue et forte introduction de Pascal Payen (p. 5-82), où il rappelle
l’atmosphère culturelle dans laquelle Droysen a rédigé son œuvre. La première version (en allemand)
parut entre 1833 et 1843, la seconde, revue et augmentée, en 1877 et 1878.
5. U. Kahrstedt, Forschungen zur Geschichte des ausgehenden fünften und des vierten
Jahrhunderts, Berlin, 1910.
6. Ainsi, l’intervention proposée par Démosthène à Rhodes en 351 pour contrer les manœuvres du
satrape de Carie en dissidence avec le Roi de Perse, serait la preuve de l’alliance objective de
Démosthène et du Perse (p. 114-116) ; Démosthène chercherait à faire durer la guerre sacrée pour que
Philippe n’attaque pas la Perse (p. 128-138) ; l’envoi du stratège Diopeithès en 341 en Chersonnèse
de Thrace est en réalité destiné à protéger le Grand Roi (p. 148-149), etc.
7. U. Kahrstedt, Forschungen, p. 153.
8. E. Drerup, Aus einer Advokatenrepublik, Paderborn, 1916, notamment p. 145-148 pour les liens
de corruption « avérés » entre Démosthène et les Perses. Sur ce livre de combat peu utile aujourd’hui
sinon pour mesurer l’engagement de l’Université allemande dans la guerre, je renvoie à L. Pernot,
L’ombre du Tigre, p. 116-122.
9. J. Beloch, Griechische Geschichte2, III-1, 1925, Berlin, p. 359 : « [Les discours d’Eschine] sont
de la plus grande perfection et son éloquence n’a jamais été égalée par son adversaire [Démosthène]
dans un même procès ». Une analyse « à chaud », de peu postérieure à la Première Guerre mondiale,
a été donnée par J. Knipfling, « German Historians and Macedonian Imperialism », AHR, 26, 1921,
p. 657-671.
10. « Nous pouvons juger différemment la politique de Démosthène : cela ne doit jamais nous
empêcher d’avoir quelque admiration pour ses nobles sentiments vis-à-vis de sa patrie et de
reconnaître la couronne des patriotes que lui décernèrent les orateurs. […] Nous préférons suivre le
champion de la liberté et de la grandeur d’Athènes : la flamme du patriotisme, qui émane de ses
mots, est authentique et sacrée ». U. Wilamowitz-Moellendorf, Griechische Lesebuch, I, 1, p. 77-78
(je dois cette citation à L. Pernot).
11. Voir les réflexions historiographiques sur Périclès de V. Azoulay, Périclès, Paris, 2010, p. 217-
221.
12. La deuxième édition du livre de Helmut Berve, Sparta, Leipzig, 1937, est beaucoup plus
agressive que la première édition de 1920, avec notamment une introduction tout à fait dans l’air du
temps. En réponse, Pierre Roussel, Sparte, Paris, 1939, notamment p. 160, renvoie une vision
mortifère du monde spartiate, tout aussi peu nuancée. Sur Sparte revisitée par le IIIe Reich, voir Y.
Chapoutot, Le nazisme et l’Antiquité, Paris (2e éd.), 2012, p. 317-336.
13. Fr. Wüst, Philipp II von Makedonien und Griechenland in den Jahren von 346 bis 338,
Munich, 1938, p. 84-86. Wüst revendique malgré tout son impartialité, tout en soulignant le risque
pour un Allemand d’étudier l’œuvre de Philippe par rapport à l’unification de l’Allemagne par la
Prusse (n. 3, p. 35).
14. « Die nordische Führerpersönlichkeit im Altertum » [La figure du chef nordique dans
l’Antiquité], Humanitische Bildung in Nazionalsozialistischen Staate, Neue Wege zur Antike, 9,
1933, p. 36-43. Je dois cette référence à Y. Chapoutot.
15. A. Maury, Revue des Deux Mondes, nov. 1870, p. 405-428. C’est à Fr. Hartog, Le XIXe siècle et
l’Histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, 1988, p. 59-61, que je dois cette référence assez
oubliée.
16. Ses qualités d’orateur, HG, III, p. 251-252 ; homme d’État, toujours adversaire de Philippe :
p. 292 ; 299 ; option panhellénique : p. 377 ; l’affaire d’Harpale : HG, IV, p. 216.
17. Isocrate : HG, III, p. 275 ; 376. Eschine : p. 287. Philippe : p. 315-316 ; 318, 320.
Péloponnésiens, p. 317.
18. La politique étrangère d’Athènes, Paris, 1934 ; Démosthènes et la fin de la démocratie
athénienne, Paris, 1937 (2e éd. 1957) ; Philippe de Macédoine : un fondateur d’empire, Saint-Étienne,
1955.
19. La grandeur : Démosthènes, p. 67 ; l’affaire d’Harpale : p. 287 ; les allégations d’Eschine :
p. 114 ; sa vanité : p. 127.
20. J. Luccioni, Démosthène et le panhellénisme, Paris, 1961 ; G. Mathieu, Démosthène, l’homme
et son œuvre, Paris, 1948 ; G. Cousin, Hypéride, Paris, 1946 ; J. Hatzfeld, Histoire de la Grèce
ancienne, Paris, 1926.
21. G. Cousin, ibidem, p. 228 : « S’ensuit-il que nous soyons tenus de considérer Démosthène
comme tombé, sur la fin de sa vie comme tombé, sur la fin de sa vie, par amour du lucre, au rang
d’un Démade ou d’un Aristogiton ? J’en conviens, cette pensée me serait pénible ; j’ai cherché, je
cherche encore le moyen d’y échapper ». Sur l’affaire d’Harpale, cf. infra, p. 263-286.
22. G. Cousin, ibidem, p. 253.
23. Un seul exemple, celui de P. Orsini, éditeur des Plaidoyers politiques de Démosthène dans la
CUF (t. 1, p. LX) à propos des trois premiers discours de l’orateur : « cette richesse de moyens, mi-
étudiés, mi-instinctifs confine, dès le début, au génie ». On consultera in fine l’article rédigé par
Gilberte Ronnet pour l’Encyclopaedia Universalis, s.v. Démosthène [Paris, 1968], pour avoir une
idée du romantisme historique dans lequel on a parfois pu verser sinon sombrer.
24. E. Cavaignac, Histoire de l’Antiquité, II, Paris, 1919, p. 409-415.
25. V. Chapot, Philippe II de Macédoine, Paris, 1936, p. 100.
26. Demosthenes im Urteile des Altertums, p. 1.
27. Fr. Gebhard, « Das Demosthenesproblem », Blätter für das Bayerische Gymnasial-Schulwesen,
1925, p. 34-39 ; P. Huber, « Zur Würdigung der Demosthenes », ibidem, p. 361-375.
28. W. Jaeger, Demosthenes, p. 103 sq., 171-173. Cf. E. Badian, « Jaeger’s Demosthenes. A Essay
in Anti-History, Werner Jaeger reconsidered », W.M. Calder éd., Atlanta, 1992, notamment p. 297 et
note 11, qui montre la présence du concept de « race » dans la seule version allemande.
29. Sur les contorsions intellectuelles de Jaeger, voir Y. Chapoutot, Le nazisme et l’Antiquité,
p. 154-158. Son Démosthène fut durement attaqué par Helmut Berve, l’un des chantres de l’Antiquité
nazifiée, dans une revue difficile d’accès aujourd’hui, mais dont on peut lire l’essence sous la plume
de Luciano Canfora, Anabases, 5, 2007, p. 279-280.
30. A. Momigliano, Filippo il Macedone. Saggio sulla storia greca del IV secolo, Florence, 1934 ;
P. Treves, Demostene e la libertà greca, Bari, 1933.
31. A. Momigliano, Filippo, p. 179-189 ; 145-148. Avec, en guise de conclusion, cette phrase qui
en dit long : « Les morts de Chéronée ne périrent pas en vain […] La défaite de la liberté des Grecs
ne fut pas la défaite de l’esprit humain » (p. 189).
32. P. Treves, Demostene, p. XI.
33. D. Hogarth, Philip and Alexander of Macedon, Londres, 1897.
34. Surtout le second, bien entendu. Voir P. Briant, Alexandre des Lumières. Fragments d’histoire
européenne, Paris, 2012.
35. N.G.L. Hammond, History of Macedonia II, Londres, 1986, pour la Macédoine sous
Philippe II ; Philip of Macedon, Londres, 1994.
36. Voir, parmi ses travaux, La Macédoine. Géographie historique, langue, cultes et croyances,
institutions, Paris, 2006.
37. On sait que l’usage du nom de Macédoine par l’une des anciennes républiques yougoslaves est
vu par les Grecs comme pouvant entraîner une prétention territoriale sur la partie de la Macédoine
dans les frontières actuelles de la Grèce et habitée par une minorité slavophone.
38. J.R. Ellis, Philip II and Macedonian Imperialism, Londres, 1976.
39. Ibidem, p. 7 : « To those to whom the oratory of Demosthenes was the voice of freedom raised
courageously against the dark forces of barbarian totalitarism, Philip was – as one has said – no better
than a Hitler, and Aischines his Quisling ». Ellis fait ici allusion à l’article évoqué infra d’Adela
Adam.
40. Le titre du sous-chapitre consacré à aux lendemains immédiats de la paix, « Sabotage », pour
résumer l’action de Démosthène (p. 117), ne verse pas non plus dans la nuance.
41. G.L. Cawkwell, Philip of Macedon, ici, p. 80.
42. G.L. Cawkwell, Thucydides and the Peloponnesian War, Londres, 1997.
43. N.G.L. Hammond, Philip of Macedonia, p. 163, voit les cités grecques comme livrées en
permanence à la guerre civile et dominées par un régime de talkative democracy, que je traduis par
« démocratie bavarde ».
44. L’Aventure grecque, Paris, 1964, p. 329 : « Unité de cette politique menée avec autant de
réalisme que de sens de l’honneur dans une carrière de plus de trente ans. Sa sincérité et son
désintéressement ne sont pas moins évidents ». À l’inverse, Philippe était un « politique retors qui
fondait son pouvoir sur les destructions de cités, les bannissements, les spoliations, les carnages et
qui avait en vue non la réalisation de projets panhelléniques, mais l’assouvissement de sa propre
libido dominandi » (p. 330).
45. P. Carlier, Démosthène, p. 125, 152, 156.
46. C. Mossé, Démosthène ou les ambiguïtés de la politique, Paris, 1994.
47. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, Oxford, 2009.
48. R. Sealey, Demosthenes and his Time. A Study in Defeat, Oxford, 1993.
49. R. Sealey, Demosthenes, p. 145-146 pour sa véritable apparition sur la scène publique – pas
avant 346 – et p. 185-187 pour l’apogée de son influence à l’agora. La comparaison avec Machiavel
est de Ian Worthington.
50. I. Worthington éd., Demosthenes, Statesman and Orator, Londres-New York, 2000.
51. J.-N. Corvisier, Philippe II de Macédoine, Paris, 2002 ; I. Worthington, Philip II of Macedonia,
Yale, 2008 ; G. Squillace, Filippo il Macedone, Rome-Bari, 2009 ; R.A. Gabriel, Philip II of
Macedonia : greater than Alexander, Washington, 2010.
52. J. Engels, Studien zur politischen Biographie des Hypereides. Athen in der Epoche der
lykurgischen Reformen und des Makedonischen Universalreiches2, Munich, 1993 ; E. Harris,
Aeschines and Athenian Politics, Oxford, 1995 ; P. Brun, L’orateur Démade. Essai d’histoire et
d’historiographie, Bordeaux, 2000.
53. P. Payen, Introduction, p. 54 : « Dans la démarche historique, l’analogie n’est pas une donnée
ou une évidence ; elle est une construction, une démarche de l’intellect, pour toujours mieux ajuster
les rapports entre le présent et le passé ».
54. J. Isaac, Les Oligarques. Essai d’histoire partiale, Paris, 1946. Le livre fut écrit en 1942 mais
ne parut qu’à la Libération.
55. A. Adam, « Philip, alias Hitler », GRBS, 10, 1941, p. 105-113.
56. G. Clemenceau, Démosthène, Paris, 1926.
57. De Gaulle : P. Carlier, Démosthène, p. 255. Realpolitik : A.H. Chroust, PCPhS, 21, 1975, p. 98.
Hitler : P. Carlier, Démosthène, p. 173 : « Le vieux rhéteur [Isocrate] commençait à désespérer quand
il trouva enfin son Führer en la personne de Philippe ». Voir aussi A. Adam, art. cit., p. 112, qui voit
un « trait hitlérien » dans l’attitude de Philippe. Quisling : A. Adam, art. cit., p. 111-112. La Pravda :
N.G.L. Hammond, History of Macedonia, II, p. 515.
58. G. Mathieu, Démosthène, p. 165 ; 172.
59. P. Treves, Demostene, p. 32 ; 202.
3
Origine, jeunesse et formation
Le milieu de Démosthène est relativement bien connu grâce aux discours
qu’il a prononcés et qui, pour des raisons d’héritage sur lesquels nous
aurons à revenir, sont souvent évoqués. Si l’orateur est le premier de sa
famille à jouer un rôle politique dans la cité, nous pouvons entrevoir ses
origines, qui sont celles d’un milieu social aisé.
AÏEULS, PARENTS ET ALLIÉS
Démosthène, fils de Démosthène, du dème à l’époque rural de Paiania situé
à une vingtaine de kilomètres de l’Acropole, est né en 384. Grâce au corpus
rhétorique dont dépendent l’essentiel des sources postérieures jusqu’à
l’auteur anonyme des Vies des dix Orateurs et Photios, nous avons quelques
idées sur les origines familiales de Démosthène.
Du côté paternel, on peut sans doute remonter à son grand-père,
Démomélès, qui exerçait la profession d’architecte au temps de la guerre du
Péloponnèse1, ce qui n’était pas le signe d’une élévation sociale particulière
mais de ses trois enfants, ses deux fils, Démon et Démosthène père,
appartinrent, comme on va le voir, à la « classe liturgique », et sa fille se
maria avec un homme, Mnésiboulos, lui-même astreint aux liturgies. Tout
ce petit monde fait donc partie des plus riches des Athéniens, et il faut donc
admettre que Démomélès, né aux alentours du milieu du Ve siècle, était déjà
riche ou s’était enrichi par son travail ou son mariage. Nous ignorons la
date de naissance du plus jeune des fils, Démosthène père, mais comme il
n’était guère courant pour un homme de se marier avant l’âge de trente ans,
on peut penser qu’il est né au plus tard vers 415 et se maria vers 385 avec
une certaine Cléoboulè, dont nous apprenons le nom dans un texte tardif car
il n’était pas de bonnes mœurs de parler des femmes en les nommant – et
Démosthène ne la cite jamais autrement que par l’expression « ma mère »2.
De cette union naquirent tout d’abord Démosthène et une sœur – à nouveau
pour nous anonyme.
Stemma de la famille de Démosthène
Le milieu social de Démosthène est donc pour le moins aisé mais il
n’appartenait pas, selon les canons de l’Athènes du temps de Périclès, à
l’aristocratie : son père, à l’instar des « new politicians » du temps de la
guerre du Péloponnèse tels que Cléon, Hyperbolos ou Cléophon, était
artisan ou plus exactement possédait des ateliers dans lesquels travaillaient
des esclaves qui faisaient de lui un citoyen riche, voire très riche et c’est
sans doute la raison pour laquelle Théopompe range Démosthène parmi les
kaloikagathoi, ces gens qu’au siècle précédent on aurait considéré comme
« bien nés » mais qui, selon la terminologie en vigueur à ce moment, étaient
simplement d’aisance respectable3. Cette richesse est, comme on l’a dit,
commune aux frères de Démosthène père et à sa sœur. Vers 370, puis à
nouveau deux ou trois ans plus tard, son frère Démon est triérarque et les
deux fils de son beau-frère Mnésiboulos, les cousins de l’orateur donc, sont
triérarque pour Aphobos, chorège pour Aisios4. C’est-à-dire que nous avons
là le type même d’une riche famille athénienne et les liturgies assurées par
les oncles et cousins de Démosthène contrastent vigoureusement avec le
silence qui règne chez l’orateur concernant la générosité ou plutôt la
pingrerie de son père.
Du côté de sa mère, la situation est un peu plus complexe. Cléoboulè était
la fille d’un certain Gylon, du dème du Céramique, qui avait eu une
existence pour le moins mouvementée. Si Démosthène n’en parle que très
succinctement, pour rappeler que sa mère, fille d’un citoyen athénien, et lui-
même par voie de conséquence étaient de naissance légitime, Eschine
donne un éclairage différent : Gylon, citoyen athénien, aurait livré, sans
doute durant la guerre du Péloponnèse, une forteresse occupée par les
Athéniens dans le Pont-Euxin et, sans attendre le verdict du tribunal, aurait
trouvé refuge auprès des souverains du Bosphore. Là, il aurait pris femme –
une Scythe, selon le propos malveillant d’Eschine – avec laquelle il aurait
eu deux filles, dont Cléoboulè, qui auraient été bien dotées à Athènes
même5. On ne sait ce qu’il faut retenir d’une telle accusation qui revenait à
dénier à Démosthène le titre de citoyen puisque sa mère n’aurait pas été de
naissance légitime et, comme souvent avec les textes rhétoriques, on se
retrouve devant un mélange de vérité, de mauvaise foi et de mensonges.
Gylon a peut-être dû abandonner à la fin de la guerre du Péloponnèse,
quand les positions athéniennes s’effondraient un peu partout, une place
forte qu’il commandait, il a peut-être été condamné pour cela, mais il est
fort peu probable que son épouse ait été cette Scythe dont parle Eschine.
L’accusation de ne pas être de naissance légitime était d’une banalité
affligeante dans les procès athéniens et nous verrons d’ailleurs que
Démosthène est allé beaucoup plus loin qu’Eschine dans le dénigrement de
son adversaire. Il n’est toutefois pas impossible que l’épouse de Gylon ait
bénéficié de la suspension de la loi de Périclès sur la citoyenneté durant la
guerre du Péloponnèse. Cette loi, promulguée en 451, nécessitait, pour que
fût reconnue légitime une naissance, que les deux parents fussent citoyens
athéniens. Elle fut rapportée en raison des pertes démographiques de la
guerre et la mère de Démosthène a très bien pu naître avant 403, date à
laquelle la loi fut remise en application6. Retenons en tout cas que
Cléoboulè était à coup sûr athénienne et d’une famille au moins aussi riche
que celle de son époux. Sa sœur Philia épousa de même un certain
Démocharès, le grand-père de celui qui devait proposer en 280/279 le
décret en l’honneur de Démosthène. L’orateur précise d’ailleurs que son
oncle maternel « ne dissimule pas sa fortune, mais il est chorège, triérarque
et exerce toutes les autres liturgies »7. Bref, tant du côté du père que de la
mère, Démosthène est issu d’un milieu riche depuis au moins deux
générations.
Démosthène ne nous parle guère de sa toute petite enfance. Le
basculement de sa vie d’enfant eut lieu en 377 lorsque, alors qu’il avait
7 ans, son père mourut après avoir rédigé un testament. La mère n’ayant,
dans la législation athénienne, aucun droit sur la gestion de la fortune, trois
hommes furent désignés pour veiller sur cette dernière au nom des deux
enfants, Démosthène et sa sœur, Aphobos et Démophon, neveux du défunt8,
et Thérippidès, un ami d’enfance. Sa veuve Cléoboulè devait être remariée
à Aphobos avec une belle dot et la jouissance de la maison paternelle
jusqu’à la majorité de Démosthène, et sa fille âgée de 5 ans tout au plus
unie à Démophon avec une dot plus importante encore. De telles pratiques
étaient normales à Athènes, le but de tels (re)mariages étant de ne pas faire
sortir de la famille le patrimoine du père et la tutelle devant respecter les
biens patrimoniaux pour être transmis ensuite au fils.
Mais rien ne se passa comme imaginé par Démosthène père sur son lit de
mort. Aucun des deux neveux n’épousa celle qui lui était destinée, mais ils
se servirent par contre sans vergogne dans la fortune qu’ils devaient
administrer tant et si bien que, sur les 14 talents laissés à la mort du père, il
ne restait plus rien ou presque (à peine plus d’un talent) lorsque
Démosthène atteignit l’âge de la majorité légale, soit dans sa dix-huitième
année. Il ne pouvait sans doute pas, alors qu’il entrait à ce moment-là dans
le service de l’éphébie qui durait deux ans, ester en justice et ce ne fut que
dans sa vingtième année (364/3) qu’il intenta à ses tuteurs un procès pour
récupérer le patrimoine laissé par son père, procès qui nous vaut l’existence
de cinq discours9.
Si, du côté paternel, les relations furent difficiles, Démosthène trouva du
réconfort et surtout du soutien du côté maternel. Sa mère Cléoboulè en
premier lieu, qui avait très certainement conservé la jouissance de sa dot et
qui collabora sans doute avec son fils pour le recouvrement de son
patrimoine10. Sans qu’aucune information contemporaine ne le corrobore –
mais qui, à Athènes, s’intéressait à un enfant ? –, il passa à la postérité pour
être de complexion délicate, si bien qu’il se serait plus volontiers réfugié
dans les livres que livré à la rugosité du gymnase, ce qui fit imaginer à
Werner Jaeger qu’il aurait alors acquis de ces années de plomb une maturité
précoce et une ténacité exemplaire11. Mais c’est toute sa famille maternelle
qu’il faut citer : la sœur de sa mère épousa un certain Démocharès qui
accepta de témoigner en sa faveur et eut un fils, Lachès, qui devint le mari
de la sœur de Démosthène, sa propre cousine germaine. Ils eurent un fils,
Démocharès, le neveu de Démosthène, qui joua le grand rôle que l’on a vu
dans la construction de la mémoire de l’orateur.
Démosthène n’eut pas de descendance directe. S’il eut une fille d’un
mariage légitime, elle décéda en 336, peu de jours avant l’assassinat de
Philippe de Macédoine. Mais la littérature de scandale, dont il ne subsiste
que des bribes pour beaucoup conservées par Athénée de Naucratis, évoque
également deux fils issus d’une union illégitime et donc exclus de tout droit
à l’héritage paternel. De fait, au moment du vote du décret posthume en son
honneur, c’est son neveu Démocharès qui présenta le décret et devint le
bénéficiaire des privilèges réservés à ses descendants. Cette même
littérature va même jusqu’à évoquer une sexualité débridée et violente,
capable d’aller jusqu’à crever les yeux d’un rival amoureux, et d’une
prodigalité insensée qui lui aurait fait dilapider sa fortune en repas fastueux,
en femmes entretenues et en beaux éphèbes. Il n’y a pas grand-chose à dire
ni à croire de ces accusations banales n’ayant pour but que de discréditer la
personne visée, sinon pour souligner que ces invectives, rapportées
originellement par Idoménée de Lampsaque qui connut son acmé littéraire
au début du IIIe siècle avant d’être reprises par Athénée, montrent
l’existence d’une tradition ancienne très hostile à Démosthène12.
En tout état de cause, ces relations familiales, bonnes ou détestables,
eurent une importance considérable dans la vie politique de Démosthène,
car elles déterminèrent pour une part la barrière existant entre ses amis et
ses ennemis et expliquent par conséquent tout à la fois la confiance que
certains mirent en lui et la haine qu’il suscita dans quelques milieux,
laquelle se poursuivit fort longtemps et eut des incidences sur sa carrière
politique. Car s’il est une constante des affaires publiques athéniennes, c’est
bien l’interpénétration permanente des relations privées et publiques, les
premières définissant des frontières qu’aujourd’hui nous définirions comme
politiques.
LA FORTUNE PATERNELLE ET LES PROCÈS EN RECOUVREMENT
D’HÉRITAGE
Les premières interventions de Démosthène dans l’espace civique athénien
eurent donc lieu dans le cadre de procès civils pour récupérer les biens
paternels sur lesquels ses tuteurs s’étaient largement servis. Il est par
conséquent difficile d’aller plus loin sans évoquer l’étendue et la nature de
la fortune du père de Démosthène.
Celle-ci a été étudiée de manière approfondie grâce aux multiples et
précis détails fournis par Démosthène lui-même lors de ses procès et
conservés dans son œuvre. La bibliographie est, on s’en doute, considérable
sur ce point car ces discours ont tout à la fois intéressé, outre les historiens
qui ont travaillé sur le personnage lui-même, les spécialistes du droit, de
l’économie et de la société, auxquels on peut renvoyer pour des détails
supplémentaires13. Originaire, on l’a dit, d’un dème situé au centre de
l’Attique, Démosthène père ne possédait pourtant à sa mort aucun bien de
nature agricole, preuve sans doute que sa famille s’était depuis longtemps
détachée de ses origines rurales. Il était en effet propriétaire de deux
ateliers, l’un de coutellerie, l’autre de literie, rassemblant pour les deux une
cinquantaine d’esclaves et détenait de nombreux placements bancaires et
des créances, notamment des prêts maritimes. L’ensemble de la fortune du
père de Démosthène se montait à près de 14 talents (un talent représentant
six mille drachmes) et en faisait l’un des hommes les plus nantis de la cité.
La procédure, relancée par ses tuteurs qui avaient été une première fois
condamnés (aux trois discours contre Aphobos succèdent deux discours
contre Onétôr), dura plusieurs années, entre 364 et 359. C’est que, vaincus
au cours du procès, les tuteurs mirent au point un scénario assez tortueux
pour éviter de payer : l’une des propriétés appartenant à Aphobos devant
être confisquée au profit de Démosthène, Aphobos avait pris soin
d’hypothéquer celle-ci au profit d’Onètor, le mari de sa sœur, au titre de
versement de la dot, ce qui interdisait toute saisie. Démosthène dut prouver
l’aspect artificieux de ce montage et, au bout de plusieurs procès, et même
s’il affirme le contraire, il finit par récupérer au moins une large partie de la
fortune dilapidée par ses oncles, ce qui explique que, dès 360/59, il pouvait
assurer le service liturgique de la triérarchie14 et il ne cessa de faire
prospérer cette richesse. Nous ignorons ce que devinrent les ateliers, mais
nous savons qu’à la fin de sa vie, il avait encore des intérêts dans le
commerce maritime, symbolisés par sa maison du Pirée, et prêtait encore à
intérêt15. Pour évaluer sa fortune, il ne faudrait pas oublier les émoluments
de sa carrière de logographe, pour ne point encore parler des détournements
de fonds et des fruits de la corruption dont il se serait rendu coupable.
Démosthène fut, à l’instar des autres citoyens aisés, astreint aux
contributions et aux liturgies que la cité imposait et il accomplit donc les
obligations de triérarque ou de chorège. Il participa aussi à plusieurs
contributions volontaires (epidoseis) qui étaient lancées lorsque le besoin
s’en faisait sentir, soit en se chargeant d’une triérarchie alors qu’il n’était
pas requis cette année-là, soit, en 338 après la bataille de Chéronée par
exemple, en prenant sur ses fonds propres pour la restauration d’une partie
de la fortification dont, en tant que commissaire élu, il était responsable. Il
donna encore un talent pour aider à la libération de prisonniers athéniens
après la prise d’Olynthe16.
Démosthène, dès l’entrée dans la vie politique, fait donc partie des plus
riches des Athéniens et, à plusieurs reprises, les conseils qu’il donne à la
tribune vont dans le sens de la préservation du capital des citoyens les plus
aisés17. On comprend d’autant moins comment il put avoir l’audace
d’affirmer : « Face aux riches, Athéniens, nous n’avons pas, nous les
pauvres, les mêmes droits qu’eux ; nous, le tout-venant, nous ne sommes
pas à égalité, non ! » et, plus loin : « Quand il s’agit d’outrager les autres
[…], ah ! ils ne sont pas loin, ces sales gens (bdelyroi) qui ont tant
d’argent ! »18. On s’interroge d’autant plus qu’il s’agit d’un discours non
point écrit au nom d’un client qui aurait été dans le besoin, mais du Contre
Midias, que Démosthène avait préparé contre son adversaire intime et à une
époque (346) où l’on ne pourrait en aucun cas soupçonner qu’il était dans la
gêne. Il ne s’agit en fait que d’une argutie d’avocat cherchant la
bienveillance des jurés dont on imagine par là qu’ils n’étaient pas les plus
riches des Athéniens et voyaient toujours d’un œil soupçonneux la fortune
des autres. Certes, dira-t-on, ce discours n’a jamais été prononcé, mais il a
été rédigé et publié par ses soins : cet argumentaire ne grandit pas l’image
que l’on peut se faire de sa sincérité.
UNE ÉDUCATION CHOISIE
Même spolié par ses tuteurs, Démosthène ne manqua sur le plan matériel de
rien durant son enfance. S’il dit certes, dans le cadre du procès, que ses
oncles mesuraient chichement l’entretien de la maison jusqu’à ne pas verser
leur salaire à ses maîtres19, on imagine mal la pérennité de ces non-
paiements. D’autant plus que, dans un passage fameux où il oppose
l’enfance d’Eschine, vécue dans la pauvreté, à la sienne, il semble avoir
oublié les restrictions, réelles ou supposées, que lui auraient fait subir ses
tuteurs :
« Mon sort, Eschine, ce fut pendant mon enfance de fréquenter des écoles (didaskaleia) en rapport
avec ma condition et de posséder tout ce que doit avoir l’homme que le besoin ne poussera à aucun
acte honteux. […] Mais toi, l’homme orgueilleux qui craches sur les autres, regarde par
comparaison quel fut ton destin : enfant, tu as été élevé dans la plus grande indigence, faisant, à
côté de ton père, office d’auxiliaire dans une école, préparant l’encre, lavant les bancs, balayant la
salle des esclaves pédagogues, ayant rang de serviteur, non d’enfant libre ». Démosthène,
Couronne, 257-258.
Ce texte, qui ne rend pas l’orateur particulièrement sympathique et peut
heurter ceux qui imaginent, à la suite de l’Oraison funèbre de Périclès, que
l’Athènes démocratique avait pour idéal une sorte d’« égalité des chances »
de tous les citoyens sans exception, dit assez que Démosthène eut une
enfance à l’abri du besoin. En tout cas, il fréquenta des maîtres et des écoles
de bon niveau, contrairement à son adversaire qui n’était en effet pas issu de
la même catégorie sociale. On devine chez Démosthène, derrière cette
attaque très violente contre Eschine, cet orgueil de classe, sinon de caste,
que l’on n’était pas forcé d’imaginer dans la bouche d’un homme qui, à de
multiples reprises, a vanté l’égalité des citoyens à Athènes et qui
vilipendait, dans le Contre Midias, l’outrecuidance des riches. Représentant
de cette classe d’artisans, de ces nouveaux riches aurait dit en son temps
Aristophane, il épouse pourtant les normes et la morgue de l’aristocratie.
Par un renversement des perspectives sans doute lié à l’ancienneté relative
de sa richesse, il se comporte vis-à-vis d’Eschine comme un aristocrate
l’aurait fait un siècle plus tôt face à Cléon ou à Hyperbolos qui, comme lui,
auraient outrepassé leur statut20.
Il est assez évident que l’envie de retrouver son patrimoine fut pour
beaucoup dans la formation de son caractère et l’orientation donnée à sa
carrière. Mais nous sommes assez démunis pour en savoir davantage car les
témoignages contemporains que nous possédons sont rares et d’une
partialité extrême ou bien ils sont tardifs, mais se multiplient alors de
manière exponentielle et partent un peu dans tous les sens, même les plus
improbables.
Démosthène avait-il des handicaps naturels qu’il dut surmonter avec
beaucoup de travail ? C’est là une vraie question si l’on veut approcher au
mieux sa personnalité et l’on comprend l’intérêt que les biographes ont
porté à cette question. Eschine affirme que, dès sa plus tendre enfance, sa
nourrice, puis son entourage, le surnommaient Batalos, qu’il est difficile de
rendre en français autrement que par « petit cul » en raison, laisse-t-il
entendre, des mœurs corrompues que l’on devinait déjà en lui21. Là encore,
il convient d’être pour le moins circonspect sur cette allusion que, dès le
temps de cette accusation, plus personne n’était là pour confirmer, et
nombre d’historiens ont préféré y voir le surnom déformé de Battalos,
intraduisible puisqu’il provient de la collusion entre un verbe, battarizein,
« bégayer, bredouiller » et un défaut d’élocution supposé de Démosthène
qui aurait non seulement bégayé mais encore prononcé les « r » comme des
« l ». On conviendra que cela fait beaucoup de tares pour quelqu’un qui
allait devenir le modèle absolu de la rhétorique antique à une époque où il
n’existait pas d’orthophoniste exerçant sur l’agora pour pallier ces
problèmes. Et que l’on songe aussi à la difficulté de se faire entendre en
plein air sur la Pnyx, la colline où se réunissaient des milliers de citoyens
pour écouter les orateurs – Démosthène parle lui-même de secteurs de
l’ecclèsia particulièrement houleux (eis ton aei thorybounta topon tès
ekklèsias), sans compter les tohu-bohu orchestrés par des groupes de
partisans ou d’adversaires lors des prises de parole22. Les timides, les
bègues ne se risquaient guère à affronter leurs concitoyens dont on sait
qu’ils pouvaient être indisciplinés, sarcastiques et moqueurs23. Mais comme
le premier discours public de Démosthène dont nous avons trace date de sa
vingt-cinquième année et que, à l’âge de 22 ans seulement, il avait déjà fait
plier par voie judiciaire et cinq discours (trois contre Aphobos et deux
contre Onètor), on doit admettre que ses éventuelles difficultés d’élocution,
si jamais elles étaient avérées, ne devaient pas être bien graves.
Toutes ces réflexions proviennent d’ailleurs d’auteurs tardifs
probablement influencés par la remarque d’Eschine qui était, on l’a vu,
d’une nature bien différente, et a été réinterprétée24. Mais nous n’avons
aucune autre allusion de ce genre dans les sources contemporaines, à
l’exclusion de cette allusion blessante d’Eschine, dont on ne sait d’ailleurs
que faire, sinon la mettre au rang de ces accusations sur les mœurs
prétendument dissolues de l’adversaire. De même, que faut-il retenir de ces
anecdotes, elles aussi tardives et toutes plus invraisemblables les unes que
les autres, qui mettent en scène un Démosthène adulte faisant divers
exercices pour surmonter ses supposés handicaps de langage ? Chacun
connaît l’historiette célèbre des petits cailloux qu’il plaçait, dit-on, dans sa
bouche pour les vaincre… Cette anecdote, si l’on en croit Plutarque,
remonterait à Démétrios de Phalère qui aurait recueilli les confidences de
Démosthène lui-même à la fin de sa vie – c’est ce que l’on appelle une
« tradition indirecte »25. Mais on lit aussi que, pour accroître son souffle, il
récitait des vers en gravissant une pente et que, pour s’accoutumer aux
rumeurs de l’assemblée du peuple, il déclamait sur le rivage, « là où le flot
se brisait à grand bruit » et c’est ce thème qu’a choisi Eugène Delacroix
dans une peinture du plafond de la bibliothèque de l’Assemblée nationale. Il
existe encore bien d’autres récits ejusdem farinae, forgés au fil des siècles
et rassemblés sans grand esprit critique par Plutarque26, mais il est inutile
encore une fois d’insister sur l’usage ironique qu’en aurait fait un adversaire
de la taille d’Eschine. Il faut alors se résoudre à considérer ces récits
comme de simples inventions, peut-être utiles pour montrer que le travail
auprès de maîtres réputés et les efforts individuels payaient, ce qui à la fois
mettait en valeur les écoles de rhétorique et apportait une dimension morale
bienvenue.
On peut en revanche s’appuyer sur des phrases de Démosthène, qui
soulignent le soin mis à la préparation de ses discours, pour admettre que
l’orateur peaufinait ses interventions devant l’Assemblée ou devant un
tribunal, ce qui ne sous-entend nullement la moindre infirmité. Il avoue
ainsi que tout ce qu’il dit à la tribune est « médité et préparé », ce que
confirmerait un mot de l’orateur Pythéas indiquant que ses discours
« sentaient la lampe », c’est-à-dire qu’ils avaient été travaillés la nuit,
durant de longues heures27. Cette présentation d’un travail assidu, qui le
distinguait d’un Démade, lequel passait pour un brillant improvisateur,
semblait laborieuse et presque besogneuse, mais elle était précisément ce
que professaient les maîtres de la Seconde Sophistique qui n’aimaient rien
tant que ces discours apprêtés dans lesquels les figures de style, chères à
Démosthène, étaient particulièrement prisées. On doit donc considérer qu’à
partir de quelques phrases de l’orateur lui-même et des allusions
équivoques d’Eschine et de Démétrios, une sorte de légende s’est
développée et a livré une image initiale très terne de l’orateur, qui, à force
de travail, serait parvenu au sommet de l’art oratoire. L’idée d’avoir vaincu
ses difficultés initiales par l’étude est d’ailleurs tellement conforme à l’idéal
aristotélicien tel que le véhiculait Démétrios, que l’on est vraiment en droit
de douter même de son essence première.
DES MAÎTRES PRESTIGIEUX ?
Dans la formation dialectique et rhétorique de Démosthène, de très
nombreux noms apparaissent – trop nombreux – alors que Démosthène ne
fait jamais la moindre allusion à quelque maître que ce soit. On apprend
ainsi qu’il aurait beaucoup étudié Thucydide, qu’il aurait été l’élève zélé de
Platon, d’Aristote, d’Isocrate et d’Isée, mais qu’il aurait aussi pris des
leçons auprès d’acteurs de théâtre. Tout cela fait beaucoup, on en
conviendra : essayons d’y voir un peu clair en n’oubliant pas que, une fois
encore, aucun de ces renseignements n’est antérieur au Ier siècle avant notre
ère et que l’on peine à trouver une source à laquelle ces auteurs tardifs
auraient pu puiser.
L’impact de Thucydide sur Démosthène a été souligné par Denys
d’Halicarnasse, qui indique que le second imitait le style de son modèle –
idée que tous ceux qui ont traduit ou tenté de traduire l’un et l’autre ne
partagent pas forcément. Mais ce rapprochement a séduit nombre
d’historiens modernes et est devenu parfois comme une évidence qui n’était
plus à démontrer28. L’idée que l’orateur, qui utilise dans ses discours des
références historiques, ait puisé durant ses années de jeunesse une culture
chez Hérodote, Thucydide ou Xénophon n’est certes pas saugrenue, mais il
n’est pas besoin d’imaginer de longues veilles d’étude sur les rouleaux de
papyrus de ces auteurs. On sait en effet que la « culture historique » des
Athéniens se forgeait pour l’essentiel au travers des symboles
iconographiques des grands moments mythiques et historiques de la cité (la
stoa poikilè sur l’agora, par exemple, avec un panneau peint représentant la
bataille de Marathon29), grâce aux séances de l’Assemblée du peuple, où les
allusions au passé de la cité étaient fort nombreuses30 ou bien par l’entretien
d’une mémoire orale et collective que Démosthène rend au moyen
d’expressions telles que « aux dires des Anciens » ou bien « un exemple
(paradeigma) bien connu de vous tous »31. En tout cas, on ne décèle aucun
emprunt direct à l’œuvre de Thucydide dans les discours de Démosthène,
malgré ce qu’on a pu en écrire ou plutôt, quand on relève une analogie, il
s’agit en général de réflexions qui dénotent un état d’esprit commun à
l’ensemble de la cité plutôt qu’une analyse puisée chez le seul historien32.
Ses évocations de la période relatée par Thucydide ne donnent pas cette
impression, comme par exemple les causes de la guerre du Péloponnèse,
voire s’en éloignent sensiblement s’agissant des renseignements sur
Alcibiade qu’il aurait pu découvrir chez l’historien33.
D’autres sources, en général indirectes, affirment qu’il fréquenta aussi les
écoles philosophiques de Platon et d’Aristote34. Un grand nombre de textes
qui, certes, dépendent souvent les uns des autres, rattachant Démosthène à
Platon, ont été rassemblés et étudiés avec acribie par Laurent Pernot. Par un
mouvement d’apparentement entre le plus grand philosophe et le plus grand
orateur de la Grèce, cette filiation recouvre sans doute une volonté de faire,
à la suite de Platon lui-même par la voix de Socrate, de la philosophie la
mère de la rhétorique35. Et l’on doutera de cet enseignement : en effet, la
philosophie platonicienne invitait peu à se mêler des joutes rhétoriques dans
une cité démocratique. Quant à Aristote, moins mentionné il est vrai, ce
n’est guère qu’en 335 – Démosthène a alors près de cinquante ans et s’est
éloigné de la politique active – qu’il ouvrit son école, le Lycée. Pourtant, on
devine que l’école péripatéticienne, représentée par Démétrios de Phalère, a
joué un rôle non négligeable dans la naissance et l’épanouissement de cette
filiation qui a, elle aussi, toutes chances d’être une légende. Mais les écoles
philosophiques ont toujours voulu annexer les personnages réputés positifs
de l’Histoire et Phocion, par exemple, représente à l’extrême un dirigeant à
la carrière et à la personnalité créées de toutes pièces par ces écoles qui
revendiquèrent chacune sa formation36.
Par contre, nous avons dans le domaine de l’étude de la rhétorique de
nombreux renseignements qui méritent d’être analysés plus en détail. Si
l’on en croit les textes à notre disposition, Démosthène a aussi suivi les
enseignements d’Isocrate et d’Isée, ce qui ne serait pas incongru. On sait
qu’Isocrate avait ouvert une école qui accueillait des Athéniens en vue,
parmi lesquels le stratège Timothée, pour qui le rhéteur présenta un éloge
(Sur l’échange). Le nom de Démosthène, élève d’Isocrate, est cité, bien
que, précise Plutarque, le jeune homme aurait eu des difficultés à verser au
maître les lourds émoluments que son enseignement réclamait37. Mais c’est
surtout la différence d’approche entre la rhétorique d’Isocrate et celle de
Démosthène qui rend la chose peu probable, bien que certains auteurs
trouvent, dans les premiers discours judiciaires du jeune Démosthène, des
accents laissant penser à une influence du rhéteur38. En revanche, avec Isée,
et bien que nous n’en ayons pas davantage de preuve formelle, nous
devrions être sur un terrain plus sûr : les mêmes textes qui doutent de
l’influence pratique d’Isocrate affirment que Démosthène suivit les leçons
d’Isée et, de fait, on doit constater que l’enseignement de ce dernier, dont
les discours conservés concernent tous les questions de succession, aurait
pu être utile à Démosthène, anxieux de vouloir récupérer les biens
paternels, mais ni lui, ni ses adversaires n’en parlent à aucun moment. La
biographie passée à la postérité sous l’autorité fictive de Plutarque prétend
même que Démosthène aurait installé Isée en sa demeure (eis tèn oikian)
durant quatre ans pour profiter de ses leçons et imiter ses discours
([Plutarque], Vie des dix Or., 844c). Si l’on peut négliger cette information
d’un point de vue positiviste, on doit la comprendre comme une pierre
supplémentaire dans l’édifice artificiel bâti à partir de l’époque tardo-
hellénistique pour mettre en valeur les efforts d’amélioration de l’orateur et
trouver des explications rationnelles à la qualité intrinsèque de ses discours.
Démosthène, si l’on en croit les sources, aurait aussi cherché une
expérience auprès d’acteurs pour parfaire son éloquence. Il aurait ainsi
donné cent mines – une somme très importante – « à l’acteur Néoptolémos
afin de lui apprendre à déclamer des tirades entières sans reprendre son
souffle » et, orateur déjà reconnu, aurait suivi les leçons d’un autre acteur,
Andronicos, qui l’aurait convaincu d’améliorer son art de la déclamation39.
Mais il est un homme politique athénien que les sources, et au premier
rang desquelles Plutarque, présentent comme une sorte de père spirituel de
Démosthène, Callistratos du dème d’Aphidna40, qui joua un rôle politique
important dans les premiers temps de la Seconde Confédération. Même si
les circonstances rapportées sont assez floues (Callistratos aurait plaidé à
propos d’une affaire concernant le territoire d’Oropos, disputé entre
Thébains et Athéniens, qui a priori ne concernait pas un tribunal athénien),
Plutarque parle de l’admiration portée par le jeune Démosthène au discours
de Callistratos, qui l’aurait poussé à embrasser la carrière rhétorique :
« Démosthène envia sa gloire en voyant la foule l’escorter et le féliciter, mais il admira davantage
encore la puissance de la parole, en observant qu’elle était capable de dompter et de dominer tout.
Dès lors, il abandonna les autres études et les occupations de l’enfance pour s’exercer et s’entraîner
lui-même à l’éloquence, dans la pensée qu’il pourrait lui aussi devenir orateur ». Plutarque,
Démosthène, 5, 4-5
On ne sait que retenir ni que faire de tous ces renseignements, dont on
rappellera qu’ils sont tous tardifs, de trois siècles au minimum postérieurs à
la mort de Démosthène. Toutes les écoles philosophiques ont cherché à
arrimer à leur enseignement des personnages en vue et la tentation a été
grande, pour des auteurs très postérieurs, d’expliquer la grandeur, réelle ou
supposée, des Grecs des temps passés par leur proximité avec des maîtres
célèbres. D’ailleurs, dans une tradition qui lui est favorable, Philippe II en
personne, que d’aucuns assimilent à un soudard, passe pour avoir, en même
temps qu’Épaminondas chez qui il résidait comme otage, suivi les leçons
d’un maître pythagoricien41. De toute évidence et pour en revenir à notre
homme, cette accumulation assez désordonnée permettait d’expliquer a
posteriori sa carrière. Mais ces divers épisodes relatés n’ont guère de valeur
intrinsèque, tant l’assistance aux travaux de l’Académie et du Lycée faisait
partie de l’arsenal de la formation de presque tous les hommes politiques
athéniens du temps (Lycurgue, Phocion…) ayant laissé un souvenir positif
dans la mémoire des « bien-pensants » si l’on en croit les sources
postérieures, quand ceux qui ont transmis une image détestable (Démade)
sont supposés avoir acquis leurs humanités sur les quais du port du Pirée.
Inutile de préciser que ces jugements d’ordre moral parfaitement biaisés ne
sont d’aucune utilité historique et il faut donc se résoudre à ne rien savoir
de certain sur la formation intellectuelle et rhétorique de Démosthène et
moins encore sur la célébrité des maîtres qu’il a pu fréquenter. D’autant
plus que Démosthène n’est pas homme, comme on s’en rendra compte plus
tard, à avouer ses dettes, tant intellectuelles que politiques : parlant peu (ou
pas) des autres et uniquement de lui-même, il ne faut pas compter sur ses
propos de tribune pour connaître les maîtres qu’il a pu fréquenter durant sa
jeunesse.
En tout état de cause, il semble avoir assez tôt ouvert une école dont on
ignore tout par ailleurs. Dans le premier discours conservé d’Eschine
Contre Timarque, qui date de 345 – Démosthène n’a pas encore quarante
ans – il est fait à de multiples moments mention de Démosthène comme
logographe déjà expérimenté et habile (§ 94, 119), maître dans l’art des
discours (technitès logôn) (§ 170). Surtout, il montre déjà l’existence
d’élèves de Démosthène (§ 117, 171-173, 175), l’accusant même – on
appréciera une fois de plus la malignité d’Eschine – de pourchasser les
jeunes gens riches de la cité pour en faire ses auditeurs payants. Quelle que
soit ici la mauvaise foi d’Eschine, il est assuré que Démosthène, après avoir
été remis en possession des biens de son père, ouvrit une école de
rhétorique : ses combats politiques, ses activités d’avocat, allaient vivre de
pair avec cette profession de maître d’éloquence. Les discours prononcés
contre Spoudias et contre Calliclès, affaires purement civiles et de la main
du maître, peuvent dater de cette époque42.
RHÉTORIQUE DU POUVOIR, POUVOIR DE LA RHÉTORIQUE
Sa pugnacité, sa hardiesse même, dans ses premières joutes judiciaires
engagées pour récupérer son bien, se retrouveront dans des combats tout
aussi personnels mais plus politiques qui lui permirent d’accéder au premier
rang de tous les orateurs de l’Antiquité, Cicéron seul du côté romain
pouvant lui disputer ce titre. Et l’on n’en finirait pas de citer la litanie de
tous ceux qui ont vanté ses qualités oratoires, au premier rang desquelles on
mettait sa « puissance », son « habileté oratoire » (deinotès). Lui-même se
reconnaissait, en une phrase toute de modestie, cette qualité, signalant par la
même occasion que cette capacité n’était rien sans l’adhésion du peuple aux
thèses qu’il défendait :
« Je sais quelle est mon habileté oratoire (deinotès) – qu’il en soit ainsi. Pourtant, je vois bien que,
pour l’essentiel, ce sont bien les auditeurs qui assurent la force des orateurs ». Couronne, 277
Car la rhétorique et sa maîtrise ont toujours été au cœur de la question du
pouvoir dans une civilisation grecque innervée par la parole comme arme
d’influence. L’Iliade abonde de ces discours de rois destinés à affirmer et à
légitimer leur puissance et leur gloire auprès de leurs pairs ou des soldats de
l’armée achéenne. La célèbre scène du « Bouclier d’Achille » prouve à quel
point l’art de la parole était source essentielle dans l’action de rendre la
justice et un élément central de la puissance politique. Il n’est pas jusqu’à
Sparte, à tort considérée comme une cité dans laquelle l’on parlait peu – le
fameux parler « laconique » –, où Thucydide ne mette en scène une lutte
rhétorique entre le roi Archidamos et l’éphore Sthénélaïdas, présentant aux
citoyens spartiates leurs arguments pour choisir entre la paix et la guerre
contre Athènes en 43143. Car la rhétorique dans la Grèce des cités n’était
pas réductible à la seule éloquence, la facilité à bien parler, à employer des
tournures de phrases arrondies, imagées et fortes, en quoi elle serait
demeurée creuse et n’aurait suscité l’admiration que d’esprits un peu faibles
sur laquelle elle aurait exercé sa domination. Elle se doublait de la capacité
à convaincre l’auditoire, à emporter la décision que ce soit devant
l’assemblée du peuple ou un jury de citoyens et les orateurs n’étaient pas de
simples tribuns se contentant de bien parler. La mythologie grecque avait
d’ailleurs divinisé une abstraction, Peithô, que l’on traduira par
« Persuasion »44, ce qui en dit long sur l’importance que, dès la haute
Antiquité, l’on accordait à la parole.
Il n’en est pas moins vrai que c’est à Athènes que la rhétorique a atteint
sa quintessence et c’est bien pour le IVe siècle que nous en possédons les
meilleurs et plus nombreux exemples45. Le système judiciaire athénien
faisait appel à la rhétorique en offrant aux parties en différend du temps
pour faire valoir leurs thèses devant un jury. Tout un ensemble de discours
conservés, depuis Lysias jusqu’à Démosthène, montre que des particuliers
pouvaient, moyennant finances, demander l’aide d’un spécialiste, le
« logographe », qui écrirait leur argumentation. Toutefois, le plaignant et le
défendeur devaient prononcer en personne le discours en question, même
s’ils ne l’avaient pas composé ; on comprend, dans ces conditions, que tout
citoyen athénien devait posséder, en vue de procès toujours possibles, des
bases de technique oratoire. La réalité d’une Advokatenrepublik, souvent
évoquée à propos d’Athènes, n’existe pas seulement dans les fantasmes
d’Engelbert Drerup.
Mais bien entendu, tant la tradition démocratique que l’ampleur des
sources à notre disposition montrent qu’à Athènes, l’art oratoire était
consubstantiel au pouvoir politique et, reprenant ici la première phrase de
l’Évangile de Jean, on pourrait sans se méprendre affirmer qu’à Athènes,
« au commencement, était le Verbe (logos) » : Thémistocle, Périclès, Cléon,
Callistratos, pour ne parler que d’eux, maîtrisaient le logos, cette capacité à
bien s’exprimer en public avec une voix assez forte pour être audible en
plein air sur la colline de la Pnyx, mais aussi à argumenter et convaincre
leurs auditeurs et compatriotes à l’assemblée du peuple par l’appel à la
raison46. Ils durent leur crédit politique à l’emprise rhétorique qu’ils
exerçaient sur leurs concitoyens. La « stratégie péricléenne », visant en 431
à refuser tout choc avec la phalange d’hoplites spartiates, réputée
invincible, de rapatrier tous les habitants des campagnes dans la ville et
d’abandonner le territoire cultivé aux déprédations de l’ennemi, n’était pas,
pour une population encore largement rurale, d’une acceptation facile. Elle
ne fut rendue possible que par la force et la qualité du verbe péricléen, par
cet ascendant – nous parlerions aujourd’hui de charisme – empreint d’une
attitude digne, rebelle à l’émotion de l’instant et d’une parole mettant en
perspective les enjeux essentiels. Démosthène s’inscrit directement dans les
pas de ces grands politiques des décennies antérieures : car faire accepter la
guerre avec Philippe par le peuple, alors qu’un désir profond de paix
traversait toute la société et que la puissance militaire du roi semblait
invincible, n’était certainement pas chose aisée. Il a fallu tout l’art oratoire
de Démosthène, art oratoire qui n’aurait aucune profondeur ni efficacité s’il
n’était uni à la confiance en laquelle le dèmos tenait les conseils de
l’orateur.
La rhétorique politique, dans une démocratie telle qu’Athènes, s’inscrit
non dans le cadre de la recherche du consensus, mais dans l’organisation du
dissensus. Pour cela, les Athéniens vantaient leur capacité à s’exprimer
librement, leur franc-parler, la parrhèsia, indissociable du débat
démocratique47. Platon avait précisément lié cette liberté de parole à la cité
démocratique :
« N’est-il pas vrai que, dans une cité démocratique, l’on est libre et que partout y règne la liberté
(eleuthèria), le franc-parler (parrhèsia), la faculté de faire ce que l’on veut » ? République, VIII,
557b
Et les exemples dont nous pouvons exciper montrent la teneur que les
Athéniens donnaient à cette liberté de ton. Elle incluait bien évidemment la
sincérité affichée du propos48, mais elle allait bien au-delà car les
protagonistes qui s’affrontaient à la Pnyx ou au tribunal pour faire valoir
leurs thèses le faisaient dans une lutte, l’eris, d’une violence verbale
aujourd’hui inimaginable, qui pouvait prendre des allures de représentation
théâtrale avec l’échange d’arguments par les différents personnages et, à la
fin, un vainqueur, exactement comme dans les concours de poésie
dramatique. On a depuis longtemps fait remarquer que le duel entre Eschine
et Démosthène avait été théâtralisé par les deux orateurs, chacun se
présentant comme le héros d’une somptueuse tragédie et renvoyant
l’adversaire dans les cordes de la comédie la plus triviale en le traitant de
mauvais acteur49.
Ceux des Athéniens qui prenaient part au débat public, appelés dans les
textes indifféremment les « orateurs » (rhètores) ou les « hommes
politiques » (politeuomenoi), indissociables donc de la culture politique des
Athéniens, n’étaient pas pour autant toujours considérés en bonne part
comme on pourrait le penser eu égard à l’importance de la parole dans le
processus démocratique. Fréquents en effet sont les passages d’Eschine ou
de Démosthène, pour se limiter à eux deux, où l’on devine que le peuple se
défiait de ces gens à l’aise à la tribune, en permanence suspectés de
confondre l’intérêt public et leur carrière propre. Ils sont alors tenus, par des
contorsions rhétoriques, à abonder dans le sens de leur auditoire, à
vilipender les orateurs, tout en se distinguant évidemment de cette masse en
général anonyme d’hommes vivant aux dépens du peuple. Démosthène a,
dès le début de sa carrière intégré à son propos cette méfiance populaire,
comme on peut le voir dans ce discours prononcé en 353, dès le début de sa
carrière (il a à peine trente ans) :
« Les esclaves une fois affranchis, juges, n’ont aucune aménité à l’égard de leurs maîtres et les
détestent plus que tous car ils sont les témoins de leur ancienne servitude. Ainsi font les orateurs
(rhètores), qui ne se contentent pas de passer de la pauvreté à la richesse, mais qui, de surcroît,
traînent le peuple dans la boue parce que chacun a connu leur niveau de vie du temps de leur
pauvreté et de leur jeunesse ». Démosthène, C. Timocratès, 124
On pourrait multiplier à l’envi ce type de références rhétoriques qui
devaient conforter comme bien l’on pense la méfiance des Athéniens vis-à-
vis de ceux qui prenaient la parole à l’assemblée du peuple. Il va même plus
loin dans le Contre Aristocratès en affirmant que, de toutes les strates de la
société athénienne, la pire, la plus malfaisante (ponèrotatos) est celle des
orateurs et des hommes politiques, qui se « vendent pour prendre la parole
ou rédiger des décrets », la classe de ces « orateurs maudits (kataratoi) et
ennemis des dieux » qui s’enrichissent alors que la cité s’appauvrit. « Tous
pourris », en quelque sorte, s’écrie Démosthène – sauf moi, s’empresse-t-il
d’ajouter50. Tout l’art de l’orateur est alors de prouver, dans ce déluge de
critiques adressées à toute la profession, à quel point il est lui-même,
précisément parce qu’il dénonce ses homologues, sincère dans ses propos et
à quel point son ou ses adversaires est ou sont passés maîtres dans le
mensonge et l’artifice. D’où, en réponse, les fréquentes allusions d’Eschine
à la « technique » (technè) de son rival supposée prouver sa duplicité51, et
c’est pour cela qu’il insiste sur le fait que Démosthène, ainsi qu’on l’a vu
plus haut, a successivement défendu les intérêts de deux adversaires dans
des procès privés. Les métiers de la rhétorique n’étaient pas donc de ceux
qui valaient l’estime la plus grande des citoyens athéniens et cela explique
aussi sans doute le manque d’unanimité qu’en leur temps des personnages
comme Démosthène ont pu susciter.
Néanmoins, ce dernier a vite compris l’arme que représentait l’art
oratoire et du pouvoir sur les autres que sa maîtrise permettait. Alors, qu’il
eût très tôt ce désir, ce pothos, du pouvoir ou que celui-ci soit venu après
ses victoires judiciaires sur ses tuteurs comme on peut le subodorer, importe
finalement peu et ce d’autant moins que nous ne pourrons jamais en avoir
quelque certitude. Ce qu’il nous faut retenir ici, c’est que ces années de
jeunesse, où il apprit à se battre, à connaître les lois, à s’imposer contre des
puissants, allaient certes déterminer sa profession d’avocat mais surtout
favoriser son entrée dans ce que l’on appelle la vie publique. Car c’est dès
359, comme on l’a vu plus haut, qu’il prononça son premier discours à
teneur politique (Sur la couronne triérarchique) devant l’assemblée à
seulement 25 ans, alors que l’usage voulait plutôt que l’on n’intervînt pas
en public avant l’âge de trente52 et il faut insister sur cette précocité de
Démosthène, unique à Athènes pour un personnage de cette importance :
seul Alcibiade, issu d’une famille aristocratique fort estimée dans la ville,
connut une ascension plus fulgurante encore. Ses jeunes années allaient
aussi sceller autour de lui un cercle de proches sûrs, fidèles jusqu’à la mort
et même au-delà, en priorité sa famille maternelle. Plus gênant pour lui, ces
événements et ces procès autour de sa succession devaient tout autant créer
un front d’irréductibles ennemis. Parmi les amis d’Aphobos, se trouvait un
certain Thrasylochos, frère de Midias avec lequel Démosthène eut maille à
partir, au propre comme au figuré. Or, les liens de Midias avec Eubule qui
joua le premier rôle entre 355 et 346 étaient connus de tous, celui-ci venant
témoigner en faveur de celui-là. De plus, le prolongement de l’affaire sur le
patrimoine, qui donna naissance aux deux discours contre Onètor, voit
l’apparition de Timocratès, collègue et ami d’Androtion, lui-même tout à
fait influent à l’assemblée depuis longtemps. Androtion, Timocratès,
Midias, trois hommes en vue qu’il n’hésita pas à traîner en justice ou contre
lesquels il composa un discours devant le tribunal. Si l’on ajoute qu’en 343
encore, Eubule se présenta comme témoin en faveur d’Eschine contre
Démosthène, on comprendra aisément que ces années de jeunesse et de
formation ont structuré pour longtemps la carrière de l’orateur53. Mais après
tout, dans toutes les démocraties, passées et actuelles, peut-être la valeur
d’un homme politique se reconnaît-elle à la qualité de ses ennemis et, de ce
point de vue, la vie publique de Démosthène débutait sous d’excellents
auspices.
1. La famille de Démosthène a été reconstituée par J. Kirchner, Prosopographia Attica, I, Berlin,
1901, p. 242-243, et par J.K. Davies, APF, p. 113-122. L’oncle paternel de Démosthène, Démon,
avait un père, Démomélès, connu par une inscription de 422/1 (IG I3, 79, L. 16-17) pour avoir été
l’architecte d’un pont à Éleusis. Le nom, assez rare, et la date pour l’activité du grand-père de
l’orateur conviennent pour faire le lien entre Démomélès et Démosthène, sans que l’on puisse en dire
plus.
2. [Plutarque], Vie des dix Or., 844a.
3. Théopompe, in Plutarque, Démosthène, 4,1.
4. Démon : IG II2, 1607, l. 26, 1609, l. 13. Aphobos : Démosthène, C. Aphobos I, 14. Aisios : IG
2
II , 3065.
5. Démosthène, C. Aphobos I, 3 ; Eschine, C. Ctésiphon, 171. Cf. G.A. Lehmann, Demosthenes
von Athen, p. 29-31.
6. I. Worthington, Demosthenes, p. 13.
7. Démosthène, C. Aphobos I, 3.
8. Le frère aîné de Démophon, Démomélès, n’apparaît pas dans la succession. Pourtant, Eschine,
sans être contredit, affirme à deux reprises (Ambassade, 93 ; C. Ctésiphon, 51) que Démosthène lui
intenta un procès pour voies de fait. Cependant, en 339/8, il proposa une couronne pour Démosthène
(cf. infra, n. 48, p. 161) et son fils Démon, qui n’avait pas été impliqué dans ces querelles familiales,
reçut le soutien de Démosthène dans un différend commercial (connu par le discours Contre
Zénothémis) et obtint en revanche pour lui son rappel après « l’affaire d’Harpale ». Cf. infra, p. 293.
9. Ce sont trois discours prononcés contre Aphobos et deux autres, contre Onètor, tout cela entre
364/3 et 362/1.
10. V.J. Hunter, Policing Athens, Social Control in the Attic Lawsuits, 420-320 BC, Princeton,
1994, p. 30-31.
11. W. Jaeger, Demosthenes, p. 27 : « premature seriousness » dans la version anglaise, « frühreif
Ernst » dans la version allemande.
12. [Plutarque], Vie des dix Or., 847b-c ; Athénée, XIII, 592e-593a. Cf. J.K. Davies, APF, p. 138-
139 ; I. Worthington, Demosthenes, p. 29-31.
13. Parmi eux, on pourra se limiter à A. Schaefer, Demosthenes und seine Zeit, Leipzig, 1885, I,
p. 270-302, qui l’a étudié dans le plus grand détail, J.K. Davies, APF, p. 126-134 et P. Carlier,
Démosthène, p. 37-49, les deux derniers donnant un tableau très clair des biens du père de l’orateur.
14. Démosthène, C. Midias, 80 ; Eschine, C. Ctésiphon, 52. Sur cette triérarchie pour laquelle il
reçut une couronne, cf. son discours Sur la couronne triérarchique, qui justifiait sa récompense.
15. Eschine, C. Ctésiphon, 209 ; Hypéride, C. Démosthène, 17 ; Dinarque, C. Démosthène, 69.
16. Comme la plupart des Athéniens au cours d’un procès dans lequel ils étaient impliqués,
Démosthène se fait un devoir de rappeler tout ce qu’il a donné pour la cité (C. Midias, 154-157 ;
Ambassade, 40 ; Chersonnèse, 70, Couronne, 99, 268). Le décret proposé par Démocharès insiste
avec lourdeur sur cette générosité. Sur toutes ces largesses, voir APF, p. 135-138.
17. Symmories, 27-28 : « Quant à l’argent, laissez-le pour l’instant à ceux qui le possèdent : nulle
part il n’est mieux placé dans la cité ». Cf. aussi Phil. IV, 37-38, C. Androtion, 53, C. Leptine, 24, 26,
où la défense des riches atteint son apogée.
18. Démosthène, C. Midias, 112 ; 123 (trad. J. Humbert et L. Gernet). Cf. aussi 212-213 et
C. Timocratès, 112.
19. Démosthène, C. Aphobos I, 46.
20. J. Buckler, « Demosthenes and Aeschines », in I. Worthington éd., Demosthenes, Statesman
and Orator, p. 137, parle pour ces paroles de Démosthène de « display of social snobbery ».
21. Eschine, C. Timarque, 131 ; Ambassade, 99. Démosthène, Couronne, 180, rappelle cette injure.
22. Démosthène, C. Midias, 194 ; Olynth. II, 29.
23. Ainsi, Démosthène rapporte (Ambassade, 46) que dans l’assemblée du peuple, Philocratès mit
les rieurs de son côté et emporta la décision en rappelant que, si lui buvait du vin, Démosthène ne
buvait que de l’eau.
24. Cicéron, De Orat. I, 260 ; Quintilien, Inst. Orat., I, 11, 5 ; Plutarque, Démosthène, 11, 1.
25. Plutarque, Démosthène, 11, 1 ; Quintilien, Inst. Orat., XI, 3, 54.
26. [Plutarque], Vie des Dix Or., 844d-f ; Quintilien, Inst. Orat. X, 3, 30 ; Plutarque, Démosthène,
11, 1 ; Photios, Bibliothèque, VIII, 265, 492b 41-493a 33. I. Worthington, Demosthenes, p. 38, doute
de la véracité des récits, mais accepte le principe de faibles dispositions initiales.
27. Démosthène, C. Midias, 191 ; Pythéas : Démétrios de Phalère, F. 165 ; Plutarque, Démosthène,
11, 1. Pour le soin apporté par Démosthène à la constitution de ses dossiers, cf. infra, p. 131
l’exemple de l’examen direct par ses soins des livres de comptes des commissaires au blé.
28. Denys Hal., Démosthène, 9, 2-3 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 844b. C’est devenu au fil du
temps un lieu commun et peu garant de vérité : Lucien (Contre un ignorant, 4) n’hésite pas à affirmer
que Démosthène recopia huit fois l’œuvre de Thucydide.
29. Pausanias, I, 15.
30. Lorsqu’il évoque les conditions de guerre du siècle passé, qui peuvent correspondre aux
premiers combats de la guerre du Péloponnèse narrés par Thucydide, Démosthène ne dit jamais « j’ai
lu que… », mais « j’ai entendu que (akouô)… » (Philippique III, 48 ; C. Androtion, 52 ;
C. Timocratès, 57, 154, etc.). Quant à la « guerre de Décélie » (les dernières années de cette guerre),
il affirme que les Athéniens la connaissent mieux que lui (C. Androtion, 15).
31. Démosthène, C. Leptine, 52 ; Rhodiens, 29.
32. M. Nouhaud, L’utilisation de l’histoire par les orateurs attiques, Paris, 1982, p. 117-118, juge
« impensable de nier l’influence importante de Thucydide sur Démosthène », mais ne peut trouver
comme exemples que des pensées générales. S. Gotteland, « Conseiller et persuader : quelques échos
thucydidéens dans les Harangues de Démosthène », V. Fromentin, S. Gotteland, P. Payen éd.,
Ombres de Thucydide, Bordeaux, 2010, p. 35-50, notamment p. 47 : « Plus qu’une connaissance
intime, c’est sans doute une véritable connivence, une proximité entre les deux hommes que révèle
l’analyse de Démosthène ». Sur le rapprochement étudié (le « dialogue mélien » et Rhodiens, 29),
cf. infra, p. 216-217.
33. Philippique III, 25 ; C. Midias, 143-147. Cf. J. Luccioni, Démosthène, p. 8-10.
34. Entre autres, et pour les sources les plus commodes d’accès, Cicéron, De orat., I, 89 ; Brutus,
31, 121 ; Plutarque, Démosthène, 5, 7, [Plutarque], Vie des dix Or., 844b et Diogène Laerce, III, 47
pour Platon – mais Plutarque constatait qu’il s’agissait d’un renseignement de seconde ou troisième
main. La cinquième lettre (apocryphe) de Démosthène fait un éloge appuyé de l’Académie. Denys
d’Halicarnasse, Lettre à Ammée I, I, 1 cherche à montrer que, contrairement à ce qu’affirment les
péripatéticiens, Démosthène n’a pas appris la rhétorique auprès d’Aristote et que la publication des
grands traités aristotéliciens, notamment la Rhétorique, est au contraire postérieure à celle des
discours démosthéniens.
35. Platon, Phèdre, 261a. L. Pernot, L’ombre du Tigre, p. 21-60, notamment p. 43-48.
36. C. Bearzot, Focione, p. 73-75, qui rappelle que l’Académie, le Lycée et les Cyniques se
disputaient sa formation philosophique. Cf. P. Brun, L’orateur Démade, p. 154-155 ; 166-167.
37. Plutarque, Démosthène, 5, 6 met en doute cet apprentissage. [Plutarque], Vie des dix Or., 844b-
c, se contredit : il laisse entendre d’abord que l’hypothèse est douteuse avant de la reprendre à son
compte.
38. Ainsi, A. Schaefer, Demosthenes und seine Zeit, II2, p. 323-325 ; O. Navarre – P. Orsini,
Démosthène. Plaidoyers politiques, I, Paris, 1957, p. 53.
39. [Plutarque], Vie des dix Or., 844f, 845a ; Photios, Bibliothèque, VIII, 265, 493b, 4-8. Plutarque,
Démosthène, 6-7 évoque aussi ces leçons auprès d’artistes de théâtre mais les attribue à un autre
acteur, Satyros.
40. Plutarque, Démosthène, 5, 1-4 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 844b ; Libanios, Hyp. 4 ; Souda, Δ
454. C’est toujours avec déférence que Démosthène parle de Callistratos (C. Timocratès, 135 ;
Ambassade, 297 ; Couronne, 219).
41. Diodore, XVI, 2, 3.
42. R. Sealey, Demosthenes, p. 98-99.
43. Thucydide, I, 80-86.
44. Hésiode, Théogonie, 349.
45. L. Pernot, La rhétorique dans l’Antiquité, Paris, p. 42-81.
46. C’est Isocrate qui a le plus clairement défini ce qu’était le logos, dont la signification en grec
recoupe tout autant la notion de « parole », de « discours », que de « raison » et en admet la force
dans la cité : « Notre cité a honoré l’art de la parole (logos) que tous souhaitent maîtriser et que tous
jalousent ceux qui la possèdent […] Les discours à la fois prononcés de manière belle (kalôs) et
travaillée (technikôs) ne sont pas le fait de gens de peu, mais l’œuvre d’hommes à l’âme élevée »
(Panégyrique, 47-48).
47. La notion de parrhèsia possède un champ sémantique assez large, politique ici, mais aussi
philosophique. On lira de Michel Foucault avec grand profit, outre ses cours du Collège de France,
une conférence de 1982 récemment publiée dans la revue Anabases, 16, 2012, p. 157-188, avec une
introduction de H.-P. Fruchaud et J.-F. Bert, p. 147-156.
48. Ainsi, Démosthène, Phil. I, 51 ; Phil. II, 31.
49. Les références à la parrhèsia chez Démosthène sont légion et il n’est pas utile ici de les
rappeler. De son côté, Eschine (C. Ctésiphon, 321) imagine une tragédie dans laquelle Thersite
(Démosthène), le simple soldat qui ose prendre la parole devant les Achéens avant de se faire
rabrouer par Ulysse, serait couronné, assurant l’insuccès de la pièce. Voir en dernier lieu le deuxième
chapitre du livre d’Anne Duncan, Performance and Identity in the Classical World, Cambridge,
2006, intitulé « Demosthenes versus Aeschines : the Rhetoric of Sincerity », p. 58-89, où elle met
exergue le fait qu’Eschine lui-même a commencé une carrière d’acteur, que Démosthène passait pour
avoir suivi les leçons d’un comédien, et que la couronne proposée par Ctésiphon devait lui être
décernée dans le cadre du théâtre de Dionysos.
50. C. Aristocratès, 146, 201, 208. Dans Organisation financière, 18-20, il attaque de front des
politeuomenoi anonymes tout en commençant son argumentation par se différencier d’eux. Cf. aussi
Mégalopolitains, 11-12, C. Midias, 189-190.
51. À titre d’exemples, C. Timarque, 117, 170 ; Ambassade, 156 ; C. Ctésiphon, 35-37, 193, 200.
52. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 133-136.
53. Sur tous ces liens, cf. Démosthène, C. Aphobos II, 17 ; C. Midias, 78-80, 207 ; Ambassade,
290.
4
Athènes et le reste du monde en 355
En 355, Démosthène entre dans sa trentième année. C’est-à-dire qu’au
regard de la loi et plus encore des traditions en vigueur à Athènes, il pouvait
postuler à l’ensemble des charges politiques de la cité, comme stratège (ce
qu’il ne fut jamais) ou membre du Conseil par exemple, bien que, depuis
son entrée dans sa vingtième année, considéré comme citoyen, il pouvait
prendre part aux délibérations de l’assemblée du Peuple et devait
l’ensemble des services, militaires et financiers qui incombaient à
l’ensemble des Athéniens. Quel est à ce moment l’état financier,
diplomatique, militaire et plus largement politique de la cité dans laquelle
Démosthène fut amené à jouer un rôle majeur, au moins durant quelques
années – car il ne saurait être question de parler d’un « siècle de
Démosthène », comme on a pu évoquer, avec quelque exagération, un
« siècle de Périclès » ?
Il semble impératif de jeter un regard sur ce que fut la politique
athénienne une ou deux générations avant Démosthène pour comprendre les
enjeux stratégiques de la cité et comprendre la politique qu’il suivit entre
innovations et surtout continuum. Car l’orateur, au moment où il s’engage
activement dans la vie politique de la cité, est aussi l’héritier d’un lourd
passé de gloire et de déchéances, de brillants succès et de lourdes défaites.
Mais, dans l’espace de cet ouvrage, il n’est guère envisageable de détailler
l’ensemble des événements. C’est donc à grands traits que je brosserai le
tableau de ce qui fut le premier IVe siècle, me contentant de renvoyer, pour
l’affiner, à des études plus érudites1.
LE REDRESSEMENT IMPARFAIT D’ATHÈNES
L’issue de la guerre du Péloponnèse, désastreuse pour Athènes, aurait pu lui
être fatale si les Spartiates, pour éviter de donner trop de puissance à leurs
alliés thébains, dont ils se défiaient, avaient suivi ces derniers dans leur
volonté de raser jusqu’au sol la cité vaincue. Athènes survécut donc et se
redressa plus rapidement que ses anciens ennemis ne l’avaient imaginé.
Dotée d’un régime démocratique renforcé après la guerre civile de 403 et
désormais inébranlable, la cité, moins de dix ans après la défaite, était assez
forte pour participer à une coalition contre Sparte, au sein de laquelle
figurait Thèbes qui, peu de temps auparavant, avait exigé la destruction de
la cité. Témoignage parmi bien d’autres de ces alliances mouvantes qui
rendent si complexe et si déroutante parfois l’histoire de la Grèce des cités
au IVe siècle. Cette coalition hétéroclite mena durant neuf ans (395-386) une
guerre contre Sparte et ses alliés du Péloponnèse, longtemps indécise, que
l’engagement financier du roi de Perse en faveur de ces derniers fit
définitivement basculer en imposant la « Paix du Roi » ou « Paix
d’Antalcidas », du nom du négociateur spartiate. Athènes était à nouveau
battue, mais lui étaient reconnues la possession de trois îles de la mer Égée
(Imbros, Lemnos et Skyros) qui étaient autant d’étapes entre l’Attique et la
mer Noire, région où Athènes se fournissait en blé qu’elle ne produisait pas
en assez grandes quantités sur son sol. Thèbes, de son côté, était
véritablement affaiblie car elle perdait toute influence sur les cités de la
Béotie qu’elle dominait auparavant.
L’impérialisme de Sparte n’allait cesser de croître au grand dam de la
quasi-totalité des cités grecques qui aspiraient à la tranquillité après des
décennies de guerres sans interruption ou presque. En position de
« gendarme de la Grèce » pour faire respecter les décisions perses touchant
à l’autonomie des cités, Sparte intervint tous azimuts, dans le Péloponnèse
pour dissuader la cité arcadienne de Mantinée de toute volonté
d’indépendance (385), en Chalcidique de Thrace pour réduire les ambitions
d’Olynthe sur les autres cités de la région (382). Diverses maladresses, dont
la prise de l’acropole de Thèbes, la Cadmée, sur le chemin du retour de
cette dernière expédition, finirent par exaspérer les Grecs. Quelques exilés
thébains parvinrent depuis Athènes où ils s’étaient réfugiés à s’emparer de
la citadelle de leur cité, à en chasser la garnison spartiate qui l’occupait
(379) et ils demandèrent l’aide d’Athènes dont, moins d’un quart de siècle
plus tôt, ils avaient exigé la destruction pure et simple. Prudente, Athènes
organisa en 377 une alliance afin que, selon les termes du décret qui nous
est parvenu, « les Lacédémoniens laissent les Grecs vivre dans la
tranquillité, libres et autonomes et que ces derniers jouissent de tout leur
territoire en toute sécurité ». Il ne s’agissait pas de déclarer la guerre au roi
de Perse – la « Paix du Roi » n’est pas mise en cause, tout au contraire –
mais de dénier à Sparte le droit de s’arroger le titre de contrôleur général de
l’Hellade avec tout l’arbitraire qu’elle avait manifesté depuis une décennie.
Cette alliance allait croître rapidement, preuve de la défiance générale
vis-à-vis de Sparte : la plupart des îles et de la côte septentrionale de la mer
Égée, membres de la Ligue de Délos du siècle précédent, adhérèrent à la
« Seconde Confédération Athénienne » comme la dénomment les historiens
modernes – ainsi que Thèbes, heureuse de pouvoir se mettre à l’abri d’une
vengeance spartiate qu’elle redoutait. Un équilibre des puissances similaire
à celui du Ve siècle – en gros, une partition entre une Grèce
« péloponnésienne » dominée par Sparte et une Grèce maritime, menée par
Athènes, à l’exception donc de Thèbes – se mettait en place. Conscients
sans doute de leur incapacité à tenir l’ensemble du monde grec sous leur
coupe (une défaite navale au large de Naxos en 376 les avait expulsés de
l’Égée), les Spartiates décidèrent en 374 de conclure avec les Athéniens une
paix aux dépens des Thébains, lesquels n’étaient néanmoins pas décidés à
se laisser faire, à voir disparaître leur liberté acquise par la force en 379 et à
abandonner leurs prétentions sur l’ensemble de la Béotie. En 371, non loin
de la cité béotienne de Leuctres, la phalange thébaine menée par
Épaminondas écrasait l’armée spartiate puis, forte de ce succès, envahissait
le Péloponnèse et assurait l’indépendance de la Messénie, occupée par les
Spartiates depuis trois siècles environ. Son territoire diminué de moitié,
Sparte n’était plus l’ogre contre lequel l’alliance de 377 avait été créée et la
victoire thébaine mettait donc en péril l’existence même de la
Confédération six ans à peine après sa création, puisque l’ennemi désigné
était affaibli et se battait sur son sol pour éviter de disparaître. Surtout, les
Athéniens voyaient, à leur frontière, grandir l’influence d’un « allié » de
plus en plus encombrant, qui avait gagné sa liberté et sa suprématie sur le
champ de bataille, sans l’aide des Athéniens ni aucun des Alliés et
n’entendait donc pas se soumettre à une domination athénienne quelconque.
Les années suivantes virent, selon une pratique courante dans la diplomatie
grecque, un renversement d’alliances, les Thébains sortis de la
Confédération athénienne devenant les ennemis d’Athènes désormais
alliée… à Sparte. La bataille de Mantinée (362), à l’issue trop indécise, ne
permit pas que se dégageât une hégémonie nette et, au contraire, perpétua la
confusion et l’état de guerre dans une Grèce balkanique en voie
d’épuisement2.
Certes, Athènes, par sa domination maritime incontestée, demeurait en
ces années soixante la plus puissante des cités grecques, mais elle n’était
plus capable d’étendre son emprise aussi solidement qu’elle l’avait fait au
siècle précédent ni de résister aux sécessions internes ou aux attaques sur
les marges de son domaine d’influence. Quelques tentatives de sortie de
l’alliance avaient ainsi déjà été réprimées (par exemple Kéos en 363-362).
Au sud-ouest de la mer Égée, le satrape de Carie, Mausole, en place entre
377 et 353, en s’affranchissant en fait sinon en droit du roi de Perse,
s’intéressait de plus en plus à la mer Égée en même temps qu’il transférait
la capitale de sa satrapie de Mylasa à Halicarnasse sur le littoral et se
heurtait par là même aux intérêts athéniens. Au nord, le roi de Macédoine,
Philippe II, installé sur le trône à la suite de la vacance du pouvoir après une
série d’invasions qui avaient abouti à la mort de son frère, Amyntas III,
avait dans un premier temps repoussé les Illyriens et les Thraces, puis
s’était très vite attaché à s’emparer des cités, alliées d’Athènes, de la
Macédoine littorale. La domination athénienne paraissait grignotée de
toutes parts.
En 357, éclata une sécession armée des principaux alliés de l’Est égéen,
Byzance, Chios, Rhodes connue par les textes anciens sous le nom de
« guerre des Alliés ». Que cette révolte ait pour motif l’expansionnisme
grandissant d’Athènes ou pour origine une tentative de subversion de la part
de Mausole est toujours l’objet de débats entre spécialistes et rien n’interdit
d’ailleurs de croire que ces deux causes ne s’excluaient pas, le satrape
pouvant arguer de la réalité de l’impérialisme athénien pour convaincre les
alliés de se séparer de cette encombrante tutelle et pousser ainsi ses propres
pions3. Plus grave dans l’immédiat, simultanément, était l’embrasement de
l’Eubée, toute proche de l’Attique. Il est peu probable, dans ce cas précis,
que Philippe de Macédoine ait incité les cités concernées à se soulever : ce
serait exagérer largement son influence diplomatique en 357. Il y eut
clairement un effet d’aubaine de la part des Eubéens comme de la part de
Philippe, sans qu’une collusion soit envisageable. Philippe et les cités
eubéennes profitèrent des difficultés athéniennes dans l’est de l’Égée afin
de s’emparer des cités de la Macédoine maritime sous l’emprise d’Athènes
pour l’un, recouvrer leur indépendance pour les autres. En Eubée, surtout,
les Athéniens subirent une cinglante défaite militaire qui leur fit abandonner
l’île et seule la cité de Carystos, à l’extrême sud, leur demeura fidèle. En
fait, les Athéniens auraient sans doute été capables de résister sur l’un des
trois fronts, mais pas sur tous en même temps : non seulement ils ne purent
empêcher leurs adversaires insulaires de s’unir, mais ils durent défendre
contre les assauts des sécessionnistes les cités qui leur demeuraient fidèles.
Plusieurs inscriptions montrent que des alliés insulaires comme Kéos,
Andros et Amorgos durent être vigoureusement secourus par les Athéniens
contre les attaques ennemies4. Finalement battus au large de l’île de Chios
(355), les Athéniens ne purent qu’accepter l’indépendance des trois grandes
cités de l’Est égéen.
ATHÈNES AU SORTIR DE LA GUERRE DES ALLIÉS
L’année même où Démosthène, entré dans sa trentième année, peut faire
valoir tous ses droits dans la vie politique de sa cité, Athènes est donc
affaiblie par la guerre des Alliés et par son issue, qui la laisse à la tête d’une
Confédération croupion composée pour l’essentiel d’îles petites et
moyennes. C’est l’heure d’un véritable aggiornamento de la diplomatie
athénienne et de la remise en cause des choix extérieurs traditionnels avec
l’arrivée au pouvoir d’Eubule. Celui-ci illustre bien la nouvelle politique
athénienne, moins portée désormais sur les aventures maritimes qui ne
mettaient pas de manière immédiate en cause les intérêts athéniens. On sait
peu de chose sur le personnage, sinon qu’il fut le premier à disposer dans la
cité d’une magistrature pluri-annuelle, un peu à l’image de ce qui se faisait
pour la gestion du sanctuaire d’Apollon à Délos : les « préposés au
theôrikon »5, élus pour quatre ans, devaient gérer les biens de la cité comme
les amphictyons ceux du sanctuaire apollinien. On a beaucoup parlé à son
encontre de prudence dans l’action, d’avarice dans la gestion financière
sinon de défaitisme, mais il faut prendre en compte pour expliquer la
nouvelle politique impulsée par Eubule la situation dans laquelle se trouvait
la cité.
Cette œuvre de reconstruction bâtie sur une pensée originale ne fut pas
considérée par certains historiens, peut-être un peu trop enfermés dans des
considérations de leur époque et prisonniers d’une analyse exclusivement
démosthénienne, comme digne du passé d’Athènes. Ces historiens, dont A.
Schaefer et W. Jaeger, G. Glotz et ses épigones dans l’historiographie
française sont les meilleurs représentants, analysent la politique d’Eubule
en termes de pacifisme et de défaitisme, quand on ne le désigne pas comme
un liquidateur de l’histoire d’Athènes6. Ces prises de position qui suivent
de trop près les analyses de Démosthène et qui doivent se comprendre au
filtre d’une époque de l’entre-deux-guerres où tout ce qui pouvait toucher
au pacifisme était l’objet de vives critiques de la part d’intellectuels trop
âgés pour être eux-mêmes affectés à une tranchée de première ligne,
nécessitent une réflexion approfondie en se dégageant si possible de
considérations contemporaines. Et, de fait, les études postérieures réalisées
sur Eubule et la politique que lui et des hommes politiques proches mirent
en place et que l’on étudiera dans le chapitre suivant, sont loin de montrer
une attitude de passivité craintive. En 355, lorsque se termine donc la
guerre des Alliés par une défaite cuisante de la flotte athénienne, lorsque
Démosthène, ayant récupéré une partie importante de la fortune paternelle,
se lance décidément dans la politique de sa cité, une part majoritaire de
celle-ci, lasse des entreprises vouées à l’échec, n’abandonne pourtant pas
toute volonté hors de ses frontières de l’Attique. Il n’est en effet pas
question de délaisser des positions jugées vitales pour Athènes, tels la
Chersonnèse de Thrace et le détroit de l’Hellespont (aujourd’hui le détroit
des Dardanelles), essentiels pour assurer à la cité le ravitaillement en blé
venu de Crimée et le littoral septentrional de l’Égée, indispensable pour
fournir le bois de construction des navires que l’Attique ne peut fournir.
D’ailleurs, les Athéniens envoyés dans les années soixante sur ces terres
lointaines pour maintenir une force d’occupation permanente, les
clérouques, n’ont pas été expulsés. La cité conserve de nombreux points
d’appui dans les îles de la mer Égée – alliés maintenus, clérouquies – et n’a
pas du tout comme intention de vivre repliée à l’intérieur de ses frontières
exiguës. De plus, la paix retrouvée amena une prospérité qui permit non
seulement des dépenses d’assistance sociale, mais aussi d’usage militaire
(trières, docks, cavalerie), dont le souvenir était encore vivace trente ans
plus tard. Les comptes navals de la cité ont ainsi conservé le souvenir de
« bois acheté par Eubule » pour construire des navires de guerre et l’orateur
Dinarque évoque en parallèle des trières construites « sous Eubule ». La
flotte passa d’ailleurs de 283 trières en 357/6 à 349 en 353/2, preuve
évidente du maintien d’un engagement militaire – et même de son
renforcement7.
La paix jurée avec les coalisés marquait néanmoins la fin de l’espoir d’un
retour à l’Empire et des revenus que certains en espéraient et impliquait
donc la fin des expéditions menées dans ce but. En même temps qu’Eubule,
apparaissent donc au premier plan ceux que l’on désigne sous le nom de
« modérés », méfiants vis-à-vis des opérations militaires qui nécessitaient le
recours à la taxe de guerre, l’eisphora. Deux auteurs athéniens
contemporains illustrent cette pensée à la fois politique, économique et
fiscale, Isocrate et Xénophon. Le premier considère cet impôt comme le
fléau de son temps dans deux discours contemporains de la guerre des
Alliés. Quant à Xénophon, il représente les Athéniens en 355 écrasés par les
eisphorai successives qu’ils ont été obligés de verser au Trésor et les
engage, plutôt qu’à rechercher l’hégémonie en Grèce, à développer leurs
propres richesses8. Que cette proposition ne soit pas dépourvue
d’ambiguïtés, de sous-entendus politiques, d’intérêts égoïstes des plus
riches, peu désireux de dépenser leur fortune en coûteuses triérarchies –
obligation d’entretenir à leurs frais un vaisseau de guerre pendant un an –,
c’est certain. Mais, si les problèmes financiers sont au cœur des
préoccupations, ils ne sont pas les seuls, car un véritable engouement pour
la paix parcourt la société grecque, en tout cas athénienne à coup sûr, dans
le second quart du IVe siècle. Sans exagérer, on peut dire que, depuis plus
d’un siècle, la guerre n’avait jamais cessé dans le monde grec : la fin des
guerres médiques avait inauguré certes une sorte de pax atheniensis en
Égée, mais cette tranquillité, souvent interrompue par le bruit des armes,
s’était bâtie sur un impérialisme des plus forcenés, créateur de rancœurs et
de méfiances qui avaient débouché sur vingt-sept années d’une guerre du
Péloponnèse sans merci. Sans doute par lassitude, devant aussi l’incapacité
de Sparte, d’Athènes ou de Thèbes à assurer durablement une stabilité par
la force, un idéal de « paix commune » (koinè eirenè) entre Grecs – le
premier exemple en est la paix imposée par le roi de Perse en 387 –
s’impose lentement dans toute la Grèce. À Athènes, le culte d’Eirenè vit le
jour lors de la paix de 375 ou de 371 et le sculpteur Képhisodotos réalisa à
cette occasion, raccourci saisissant, une statue d’Eirenè tenant Ploutos, la
Richesse, dans ses bras, statue dont on possède une copie d’époque
romaine9. Il s’agit bien d’un mouvement profond qui, s’il ne débouche pas
pour l’instant sur des réalisations concrètes, montre l’épuisement devant
ces guerres toujours renouvelées, incapables de définir un nouvel équilibre.
Cette attitude est perceptible à Athènes parce que nous disposons de sources
nombreuses et concordantes, mais il n’y a guère de raisons de penser qu’il
en allait différemment dans les autres cités grecques.
Les vœux de Xénophon ont trouvé un autre écho dans la politique
économique des années 355-350 : on remarque en effet un renouveau
économique très net d’Athènes, tant dans l’exploitation des mines du
Laurion que dans le commerce et c’est le temps où la législation
commerciale et bancaire athénienne s’adapte, avec la création de tribunaux
spécialisés dans les affaires et chargés de régler les différends commerciaux
(dikai emporikai) susceptibles de s’élever entre négociants. Est-ce le
résultat mécanique de la fin des guerres lointaines et un début de prospérité
économique et commerciale ? Toujours est-il que, dans les années qui
suivirent 355, les revenus de la cité, principalement grâce aux taxes
douanières et aux revenus issus des mines du Laurion, augmentèrent,
passant de cent trente à quatre cents talents10.
En résumé, la politique extérieure d’Athènes, si elle joue sur un registre
moins agressif, n’en conserve pas moins ses objectifs traditionnels :
sauvegarde de ses frontières immédiates, maintien de son
approvisionnement en blé. Il n’est donc pas possible de parler d’un
quelconque « parti de la paix » à Athènes dont Eubule serait le chef à partir
de 35511. Que Démosthène ait tout fait pour accréditer cette version dans les
années qui suivent est une chose, la réalité semble en être une autre. Et il est
sans doute utile, à ce point de l’histoire d’Athènes et de la vie de
Démosthène, d’analyser la manière dont ce dernier avait vu et assimilé les
événements les plus récents.
LE REGARD DE DÉMOSTHÈNE SUR L’HISTOIRE RÉCENTE D’ATHÈNES
Comme tous ses concitoyens, Démosthène avait la nostalgie du temps où
Athènes dominait le monde grec. On retrouve cette lancinante litanie du
regret du temps passé à plusieurs reprises dans ses discours, où pointe de
manière visible une re-création de l’Histoire de la cité et de sa domination
sur la Ligue de Délos. Ainsi, ce passage où l’orateur rappelle le siècle
précédent en tordant la chronologie et en étendant à toute la Pentekontaètie,
cette période de cinquante ans de suprématie indiscutée, le consentement
initial des alliés au sortir des guerres médiques et en passant sous silence les
multiples tentatives de sécession lancées par Thasos, Naxos, l’Eubée ou
Samos :
« Durant quarante-cinq ans, [vos ancêtres] commandèrent à des Grecs consentants (Hellènôn
hekontôn), amassèrent plus de dix mille talents sur l’acropole et, victorieux sur terre et sur mer,
érigèrent de nombreux et glorieux trophées dont nous sommes aujourd’hui fiers. » Organisation
financière, 26 (cf. Olynth. III, 24)
On aura tout d’abord vite remarqué que Démosthène rattache dans cet
extrait les « nombreux et glorieux trophées sur terre et sur mer » – qui, chez
les auditeurs, évoquaient immédiatement Marathon et Salamine – à la
période de la Ligue de Délos, alors que ces victoires lui sont antérieures.
Plus importante, sans doute, la notion de « consentement » de la domination
athénienne, présente dans ce passage, est essentielle pour comprendre la
pensée démosthénienne, qui ne se distingue guère ici de la vulgate en cours
dans la cité. Elle étend en effet à tout le temps de l’arkhè athénienne, de la
création de la Ligue de Délos (477/6) jusqu’au début de la guerre du
Péloponnèse, l’idée d’une adhésion volontaire des Grecs à l’alliance
athénienne, gommant toutes les interventions militaires contre ceux qui, ne
supportant plus la tutelle athénienne, se révoltèrent. Elle en vient moins à
relativiser les rébellions à cette hégémonie, qu’à en nier la légitimité :
« Contre vous, ou plutôt contre les Athéniens de ce temps, qui semblaient se comporter sans
mesure (ou metriôs) à l’égard de certains, tous, même ceux qui n’avaient aucun grief envers eux
s’engagèrent dans la guerre aux côtés de ceux qui avaient subi quelque injustice (meta tôn
èdikèmenôn) ». Philippique III, 24
À aucun moment, l’orateur ne porte un regard critique sur l’impérialisme
du Ve siècle et ses débordements violents et agressifs, et tout juste consent-il
à parler d’injustices subies par certains alliés. Le moins que l’on puisse dire
est que l’idée de « repentance » n’est pas présente dans ce passage, pas plus
que dans le reste de son œuvre. Cette projection d’une Athènes libératrice,
accusée de méfaits très exagérés, voire inexistants, ne quittera jamais
Démosthène, quand bien même depuis la fin des guerres médiques, les
Grecs, échaudés par les ligues dirigées par la cité, pouvaient avoir de cette
domination une vision beaucoup plus critique. Cette analyse, qu’il
partageait avec l’essentiel de ses compatriotes, est fondamentale pour
comprendre l’attitude de Démosthène aux moments cruciaux de sa vie
politique – et on l’aura l’occasion plus loin de le souligner.
Comprendre Démosthène, c’est par conséquent intégrer à notre réflexion
cette idée lancinante, commune avec la grande majorité de ses
compatriotes, de la nostalgie des décennies de domination d’Athènes. Très
vite, dans son esprit et ses discours, on devine l’évocation d’un âge d’or où
se confondent Athènes et l’ensemble du monde grec. « En ce temps-là » est
une expression fréquente chez l’orateur, et elle est toujours associée à des
notions positives de loyauté, d’harmonie, collectives et individuelles. Et il
est aisé de saisir à quel point, au fur et à mesure que la place hégémonique
d’Athènes fut contestée puis ravie par la Macédoine de Philippe, comment
cette nostalgie du bon temps passé se mua en quasi-obsession qui l’amène à
multiplier généralisations, exagérations, imprécisions et erreurs. Ce texte,
fort connu, sur les transformations de la guerre à son époque l’illustre de
manière significative :
« Ne voit-on pas à quel point tout s’est modifié, à quel point le présent est peu semblable au passé
et que c’est dans la guerre qu’il y a eu le plus de changements et de progrès ? D’abord, en ce
temps-là, j’entends dire que les Lacédémoniens et tous les autres Grecs ne marchaient contre des
ennemis que pendant quatre mois durant la belle saison et qu’après avoir dévasté le territoire avec
des hoplites et des armées de citoyens, ils rentraient chez eux. De plus, ils avaient à tel point des
sentiments anciens, ou plutôt l’esprit civique, qu’ils n’achetaient rien à personne, faisant la guerre
selon les règles (nomimos) et ouvertement. Aujourd’hui, vous le voyez sans doute, les traîtres ont
presque tout aboli et ni les armées en ligne, ni les batailles rangées ne changent rien. Vous entendez
que Philippe se porte là où il veut, sans phalange d’hoplites, mais avec des troupes légères, des
cavaliers, des archers, des mercenaires, qui forment son armée. Et lorsqu’il s’engage contre des
peuples minés d’un mal intérieur où nul n’ose défendre le territoire, en raison de la méfiance qui y
règne, il dresse ses machines et assiège la ville. Et je passe sous silence le fait qu’il ne connaît
aucune différence entre l’hiver et l’été et qu’il n’y a pas pour lui de moment où il suspende ses
opérations ». Philippique III, 47-50
Il serait fastidieux et inutile de reprendre point par point l’argumentation
de Démosthène. Contentons-nous seulement de constater que ces
« innovations » de Philippe (mercenariat, troupes légères, poliorcétique,
guerre permanente) sont pour l’essentiel contemporaines de la seconde
partie de la guerre du Péloponnèse. Et si l’on suit Thucydide, même au tout
début de cette guerre (prise de Platées, par exemple, où les habitants
prisonniers furent passés au fil de l’épée par les Spartiates), les Athéniens
d’alors n’avaient pas forcément l’impression qu’ils vivaient un temps où la
guerre était loyale et se déroulait selon des règles toujours acceptables.
Le premier discours de nature politique de Démosthène datant
précisément de 355/4, il ne nous est possible d’analyser sa compréhension
des événements antérieurs que par des allusions historiques qu’il peut y
faire au gré de ses réflexions dans ses harangues ou discours politiques.
C’est dire que ses narrations se perdent souvent dans des chronologies
revues et corrigées ou dans des lieux communs. Ainsi que je l’ai dit plus
haut, Démosthène ne se distingue pas, parmi les orateurs, par une
connaissance très fine ni spécifique de l’histoire d’Athènes. Rappeler les
exploits du siècle précédent faisait partie de l’arsenal rhétorique de tout un
chacun, depuis Lysias jusqu’à Dinarque et l’on ne s’étonnera donc pas de
voir Démosthène exalter les victoires de Marathon et de Salamine, bien
qu’il note, non sans quelque contradiction, la facilité qu’il y avait, depuis la
tribune, à rappeler ces succès passés (Symmories, 1, 30). De ces exploits, il
en déduit la seule attitude convenant à des citoyens d’une cité aussi
prestigieuse :
« Ce serait une honte, Athéniens, une honte, que d’abandonner cette place suprême (phronèmatos)
que vos ancêtres vous ont léguée. D’ailleurs, il ne vous est pas possible de délaisser les affaires des
Grecs, car, de tout temps, vous vous en êtes occupé ». Org. Financière, 34-35
La réflexion de Démosthène sur le passé de la cité a pour conséquence
majeure qu’aucun Athénien ne peut selon lui abandonner ce rang de gloire
et de puissance que les ancêtres ont transmis. Cette position est demeurée
intangible chez Démosthène : la grandeur passée de la cité doit servir de
guide à l’action présente, même si les conditions stratégiques et militaires
ne le permettaient plus – ce qu’il ne vit pas. Et c’est dans cet esprit qu’il
glorifie également les exploits militaires des stratèges athéniens du
e
IV siècle, qui avaient, tels Conon, Timothée ou Chabrias, restauré
l’hégémonie athénienne sur l’Égée, et qu’il rappelle aussi, et à plusieurs
reprises, le rapide succès des troupes athéniennes envoyées en Eubée en
35712. C’est presque au détour d’une phrase qu’il consent à avouer que, si
Rhodes, Chios et Byzance s’étaient lancées dans une guerre pour assurer
leur indépendance en 357, c’est parce que ces cités redoutaient une tentative
de subversion de leur indépendance ou de leur régime politique par Athènes
(Rhodiens, 3). Mais on ferait une lourde erreur en croyant que Démosthène
développe ici une pensée à la fois personnelle et originale. Tout à rebours,
c’est l’ensemble du discours officiel, si tant est que l’on puisse parler ainsi,
qui est irrigué de ce qui passait, même après le désastre de 404, pour une
réalité intangible13. Ce souvenir de la grandeur passée, ce « fantôme de
l’impérialisme » comme l’a si justement qualifié Ernest Badian, le hante
comme il hante l’ensemble de ses concitoyens et l’amène, à l’instar des
autres orateurs, à continuer de réclamer le retour des anciennes possessions
impériales du nord de la Grèce, alors que, depuis 356, Philippe II de
Macédoine avait conquis Amphipolis, cité que Démosthène – et les autres
Athéniens – persistait à considérer comme propriété inaliénable de la cité.
On hésite entre aveuglement et orgueil…
Autant dire que Démosthène, à la lecture des références historiques
somme toute banales et connues de tous ses auditeurs à l’assemblée,
s’inscrit, lorsqu’il entre en politique, dans un héritage de nature impérialiste
qu’il n’abandonnera dans la suite de sa carrière que par épisodes et sous la
contrainte des événements. On en prendra un exemple dans les relations
compliquées que les Athéniens eurent avec les Thébains.
On a vu les modifications d’alliances entre Thébains et Athéniens. Autant
dire qu’un contentieux très fort existait entre les deux cités et, du côté
athénien, chacun se faisait fort de rappeler que leurs voisins avaient soutenu
l’offensive perse en 480 et qu’ils avaient exigé la destruction d’Athènes en
404. Plus récemment, juste avant Leuctres, afin de reconstituer leur
hégémonie sur la Béotie, ils s’étaient emparés de la cité de Platées,
traditionnelle amie d’Athènes qui avait pu les compter, seuls parmi les
Grecs, comme alliés à Marathon. Peu après, en 366, les Thébains avaient
pris le contrôle d’Oropos et du sanctuaire du héros Amphiaraos, disputé de
longue date avec les Athéniens. Les Thébains n’étaient pas en odeur de
sainteté à Athènes et Démosthène, dans les premières années de sa vie
politique, s’inscrit dans ce contexte intellectuel de détestation absolue des
voisins béotiens. En affirmant qu’ils étaient haïs dans la cité et ce, en raison
de leur inhumanité (ômotès) et de leur perversité (ponèria), Démosthène
souhaite explicitement leur défaite dans la guerre qu’ils mènent alors contre
les Phocidiens à propos du contrôle du sanctuaire de Delphes tout en
réclamant le retour d’Oropos dans le giron athénien14, fût-ce par les armes.
En d’autres termes, Démosthène professe des idées qui, dans les années
qui suivent la guerre des Alliés, n’ont rien de très original et sont, autour du
souvenir de l’hégémonie passée de la cité, très largement partagées par ses
concitoyens, même Eubule, dont on va voir qu’il fut loin d’abandonner
toute idée de puissance pour sa cité. Position très contradictoire, faut-il le
préciser, car, en même temps que Démosthène – et la cité dans son
ensemble – vantait la domination naturelle d’Athènes, dont on a vu dans un
passage cité, qu’elle s’adressait à des Grecs consentants, il affirmait que
cette hégémonie avait pour but de défendre la liberté de la Grèce. Si cette
idée est allée se renforçant chez Démosthène au fur et à mesure que la
menace macédonienne se faisait de plus en plus pressante et que l’orateur
cherchait tous les arguments pour rallier à sa cause le maximum de cités,
elle apparaît dès 351/0 dans un discours prononcé Pour la liberté des
Rhodiens, qui avaient été subjugués par la conquête de Mausole peu de
temps auparavant. Il y affirme que les « ennemis » d’Athènes – terme vague
qui désigne en réalité toutes les puissances extérieures hostiles à son
hégémonie – savent que personne d’autre que les Athéniens ne défendent la
liberté (eleuthèria) et la démocratie, en les rétablissant là où elles ont été
abolies. Inutile d’ajouter qu’une telle présentation des faits ne correspond
que très partiellement à la réalité.
Ces propos de Démosthène, que Périclès n’aurait pas reniés et que des
générations d’Athéniens avaient déjà entendus de leurs orateurs, illustrent
tout à la fois les contradictions internes au régime athénien qui chantait les
louanges de la démocratie et de la liberté sans rien abandonner de ses
prétentions hégémoniques, faisant ainsi fi de la liberté de leurs « alliés », et
celles, personnelles, des hommes chargés de mener cette politique. Ces
contradictions, accentuées par le fait que personne à Athènes ne mettait en
doute l’honorabilité d’une telle politique qui devait assurer à la cité la
première place dans le monde grec, revenaient aussi à nier tous les
« excès » d’une hégémonie devenue insupportable pour les autres Grecs, à
l’origine de la révolte de 357 et de la guerre des Alliés. Démosthène,
comme tous ses concitoyens, est porteur de cette contradiction et la
politique qu’il suivit les années postérieures est marquée par la difficulté
qu’il eut à se débarrasser de cette tunique de Nessos.
1. P. Brulé-R. Descat éd., Le monde grec au IVe siècle, Paris, 2004 ; D.M. Lewis éd., The
Cambridge Ancient History, vol. VI, The Fourth Century, Cambridge, 1994.
2. Lire ainsi les dernières phrases des Helléniques de Xénophon, tout emplies de lassitude (VII, 5,
26-27).
3. Ainsi R. Sealey, Demosthenes, p. 107, met-il le déclenchement de la révolte exclusivement sur
le compte de Mausole, reprenant point par point l’argumentation de Démosthène, Rhodiens, 3, alors
que I. Worthington en rend responsable l’impérialisme athénien, tout en pensant que Philippe a pu
encourager les révoltés pour détourner l’attention athénienne du siège de Potidée (Demosthenes,
p. 66). Il paraît tout de même assez difficile de croire que la diplomatie macédonienne pouvait être
dès ce moment audible aussi loin.
4. P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 64, 65, 68.
5. À l’origine, il s’agissait d’une caisse dont les fonds permettaient aux plus modestes des
Athéniens d’assister aux représentations théâtrales.
6. A. Schaefer, Demosthenes und seine Zeit, I, p. 200-201 et W. Jaeger, Demosthenes, p. 77, 140-
147 le décrivent comme un pacifiste au service des riches. G. Mathieu, Démosthène, p. 172 considère
l’œuvre d’Eubule comme « la liquidation d’une faillite implicitement admise ». Moins violent mais
plus ironique, I. Worthington souligne qu’une offensive macédonienne sur les Thermopyles
« persuada le pingre Eubule de fouiller dans ses poches » (Demosthenes, p. 108). Ses poches étaient
assez profondes et fournies en l’espèce pour contenir les deux cents talents de la dépense
(Démosthène, Ambassade, 84).
7. Théopompe, FGrHist., 115, F. 166 ; Démosthène, Phil. IV, 37-38 ; Dinarque, C. Démosthène,
96. Voir sur Eubule l’étude fondamentale de G.L. Cawkwell, « Eubulus », JHS, 83, 1963, p. 47-67.
Bois acheté par Eubule : IG II2, 1627, l. 352. Dinarque, C. Démosthène, 96. Nombre de vaisseaux de
guerre : IG II2, 1611, l. 9 et 1613, l. 302.
8. Isocrate, Paix, 12 ; Aréopagitique, 51 ; Xénophon, Revenus, IV, 40. À ce titre, on peut en effet
parler avec G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 69, de « nouvelle ligne politique ».
9. Pausanias, I, 8, 2 ; IX, 16, 2.
10. Démosthène, Philippique IV, 37-38.
11. B. Näf, « Vom Frieden reden – den Krieg meinen ? Aspekte der griechischen
Friedensvorstellungen und der Politik des Atheners Eubulos », Klio, 79, 1997, p. 317-340.
12. Pour les stratèges du IVe siècle : Timothée, Chersonnèse, 74 ; Conon, C. Leptine, 69-70 ;
Chabrias, C. Leptine, 75-85. Succès en Eubée : Chersonnèse, 74 ; C. Aristocratès, 173 ;
Mégalopolitains, 14 ; Ambassade, 75 ; Couronne, 99.
13. L’Oraison funèbre de Lysias, prononcée entre 395 et 386, quand pourtant les souvenirs de la
déroute étaient encore frais, après avoir décrit les « bienfaits » de l’impérialisme du Ve siècle, affirme
que, pour ces raisons, « les Athéniens seuls doivent être les patrons (prostatai) et les chefs
(hègemones) des cités » (§ 57).
14. Symmories, 33-35 ; Mégalopolitains, 11, 31 ; C. Leptine, 109.
5
Chercher sa voie (355-348)
Les dix années qui suivent, et qui forment de fait la première partie de la
carrière politique de Démosthène, sont pour Athènes celles de remises en
cause progressives. Puisque le thème de ce livre est une biographie d’un
homme et non pas stricto sensu l’étude d’un siècle ou d’une cité, le but
recherché est plutôt de comprendre la démarche de l’orateur, qui a décidé
véritablement de se lancer dans la vie politique de sa cité. Mais pour cela,
on admettra aisément qu’il est impossible de le faire sans, en même temps,
tenter d’appréhender au plus juste possible ce qui se passe dans le monde
grec. Or, cette période est celle de l’affirmation de la Macédoine comme
première puissance grecque continentale et donc, de manière mécanique,
celle de l’affrontement entre la Macédoine et Athènes. Cette dernière, à
aucun moment, n’a abdiqué ses prétentions à dominer des territoires qui
semblaient indispensables pour sa sécurité, territoires qui couvraient la
Macédoine littorale ainsi qu’une partie de la Thrace, deux régions
évidemment dans le viseur d’un souverain ambitieux, ne serait-ce que pour
des raisons de proximité géographique. On rappellera enfin que notre
documentation est désormais presque exclusivement athénienne et
rhétorique et, pour l’essentiel, démosthénienne, ce qui donne l’impression,
dès lors, que nous sommes rivés à ses discours comme fil conducteur de
l’histoire, qu’il impulse la vie politique d’Athènes. Or, s’il faut donner un
nom à celui qui paraît dominer la cité en ces années, c’est bien Eubule et
non pas Démosthène qu’il faut désigner. Son heure à lui n’est pas venue,
bien que l’on devine ses ambitions. Il conviendra surtout ici de mesurer au
plus juste sa prise en compte, bien plus lente et progressive qu’il ne l’a
laissé entendre, de la menace macédonienne.
PHILIPPE DE MACÉDOINE ET LES ATHÉNIENS
Le but de ces lignes sera ici moins de saisir les conditions dans lesquelles
Philippe de Macédoine est parvenu au pouvoir que de comprendre comment
un souverain de Macédoine, royaume dans lequel les intrigues de cour et les
querelles successorales qui en résultaient affaiblissaient en permanence la
monarchie, la rendant le plus souvent soumise aux puissances du moment,
est parvenu à faire de son pays un État hégémonique en dix ans à peine.
Mais auparavant, il convient de mettre en place quelques idées force, qui
vont à l’encontre de la vulgate démosthénienne parmi lesquelles l’origine
ethnique de Philippe et des Macédoniens et l’attitude des Athéniens face à
un péril de plus en plus grand.
Il faut d’abord admettre que Philippe de Macédoine est un authentique
Grec, quand bien même le leitmotiv de Démosthène fut de le taxer de
barbare en des termes très forts1 :
« Philippe, cet homme qui, non seulement n’est pas un Grec et n’a rien de commun avec les Grecs,
mais qui n’est même pas un barbare d’une origine honorable, misérable Macédonien, issu d’un
pays où l’on ne pouvait pas même acheter naguère un esclave honnête ». Philippique III, 31
Pour les indéfectibles soutiens modernes de l’orateur, qui savaient bien
que le verbe hellenizein, en grec classique, signifie tout autant « vivre à la
grecque » que « parler grec », et que Philippe faisait l’un et l’autre, il fallait
sortir par le haut de cette contradiction entre cette charge péremptoire de
Démosthène et une réalité avec laquelle il fallait bien vivre, à savoir que
Philippe, comme ses prédécesseurs à la tête du royaume macédonien,
participait aux concours olympiques et était donc reconnu indubitablement
comme un Grec. Certains historiens y parvinrent au prix de contorsions
intellectuelles ne négligeant pas l’analyse à la hache : ainsi, s’appuyant sur
des passages tronqués d’Hérodote (V, 22 et VIII, 137), G. Glotz pouvait
écrire que « les Grecs excluaient la nation macédonienne, sinon ses rois, de
la famille hellénique ». Soulignant qu’il existait dans la langue parlée des
Macédoniens des éléments réfractaires au grec, il précisait que « leur sang
était fortement mêlé d’éléments illyriens et surtout thraco-phrygiens »
mêlant ainsi aux Macédoniens des peuples barbares – Illyriens, Thraces,
Phrygiens – que l’on retrouvait souvent parmi les esclaves à Athènes,
renouant de cette manière avec le jugement de Démosthène et lui donnant
un peu plus de substance. Admettant, presque à regret, que « le dialecte
(sic) macédonien est bien un idiome hellénique », il se rassurait en
constatant – ou en voulant le faire – qu’« il a[vait] été relégué au rang de
patois ». La Macédoine est donc une « Grèce plus ou moins barbarisée »
[…] et les Grecs « ne pouvaient que mépriser les Macédoniens comme des
hommes d’une autre race, semblables plutôt aux Thraces avinés »2. Par le
vocabulaire choisi qui porte la marque de son temps (race, sang, patois…),
tous les éléments faisant des Macédoniens et donc de leur roi un barbare
étaient donc en place pour étayer les propos définitifs de Démosthène.
Pourtant, avec deux millénaires d’avance, et sans craindre l’extravagance,
Eschine leur avait répliqué, retournant l’accusation récurrente de son
adversaire à propos de Philippe en traitant, non sans paradoxe appuyé,
Démosthène de « barbare qui parle grec » (barbaros hellènizôn tè phônè)3.
À Athènes, on pouvait toujours être le barbare de quelqu’un.
Cette position n’est aujourd’hui plus tenable, même en employant un
vocabulaire qui serait plus « politiquement correct » et écarterait ces notions
un peu suspectes de « race » et de « sang ». Car, déjà au IVe siècle, il était
établi, au moins à Athènes et pour certains esprits, qu’être grec était avant
tout une question d’éducation et de culture, non de race ou de sang, et de ce
point de vue, Philippe avait tout du Grec. Ce passage d’Isocrate, souvent
cité, mérite dans ce contexte de l’être une fois de plus :
« (Notre cité) a fait que l’on emploie le nom des Grecs non comme celui d’une origine (genos)4,
mais d’une aptitude à raisonner (dianoia), et que l’on appelle Grecs plutôt ceux qui participent à
notre éducation que ceux qui partagent la même origine ». Isocrate, Panégyrique, 50
Il est parfaitement possible que ce point de vue n’était pas partagé par
tous les Athéniens – même si la phrase paraît indiquer un consensus –
comme l’on trouverait sans difficulté dans notre société contemporaine des
individus refusant le statut de « Français » à tel ou tel dont les ancêtres sont
installés sur notre sol depuis trois ou quatre générations. Mais dans ce cas
précis, il risque d’y avoir une confusion entre la situation de « grec », qui ne
posait pas de problème puisqu’elle ne recouvrait aucun statut spécifique, et
la « citoyenneté » dont les Athéniens, à l’instar des autres Grecs, faisaient
grand cas.
Les appels d’Isocrate à Philippe à unifier la Grèce puis à mener la guerre
contre le roi de Perse montrent que la question de l’hellénisme de Philippe
ne se posait pas pour lui – ni pour d’autres Athéniens, ainsi qu’on le verra
un peu plus bas – et Philippe avait tout du Grec, même s’il lui reconnaissait,
dans une phrase au rythme ternaire tout à fait original, des devoirs et des
droits spécifiques selon que l’on était un Grec des cités, un Macédonien
soumis à son autorité ou un barbare5.
Les études linguistiques les plus récentes ont d’autre part montré que la
langue macédonienne était « un parler grec et non une langue indo-
européenne sui generis »6 et, en ce sens, pas forcément plus éloigné du grec
parlé à Athènes que ne pouvaient l’être les dialectes doriens ou éoliens, ou
le parler mégarien que moque Aristophane dans les Acharniens. À aucun
moment les textes mettant en scène des rapports entre « Macédoniens » et
« Grecs » ne font par exemple état de la nécessité de recourir à un interprète
et tout juste une anecdote rappelant que, durant l’expédition d’Alexandre,
Philotas fut accusé de ne pas présenter sa défense « en macédonien »,
montre-t-elle que des phonèmes pouvaient être spécifiques7. Les tombes de
Vergina mises au jour à la fin des années 1970 attestent de leur côté, par
leur décoration, du caractère authentiquement hellénique et de la
Macédoine et de ses souverains. Nombre d’exemples illustrent cette origine
grecque : l’arrivée d’Euripide à la cour de Macédoine à la fin du Ve siècle
n’a de sens que si ses pièces étaient jouées et comprises par un auditoire
déjà nombreux ; l’entourage de Philippe est largement composé de Grecs
des cités tels Aristote de Stagire (et déjà son père Nicomachos auprès
d’Amyntas, le père de Philippe), Néarque de Crète, Python de Byzance,
Eumène de Cardia… Le système monarchique, tel qu’on le trouve en
Macédoine ou en Épire, n’est pas non plus un gage de barbarie, pas
davantage que le développement politique en ethnos qui prédomine en
Étolie ou en Acarnanie. Des inscriptions récemment publiées prouvent
enfin qu’il y eut, à l’époque de Philippe II, une accélération de
l’urbanisation et un développement, à l’instigation du roi, du statut de cité.
Les anthroponymes, les noms de mois, les dieux, sont les mêmes en
Macédoine que dans le reste de la Grèce. Tout cela fait que les Macédoniens
ne sont pas seulement « fortement imprégnés d’hellénisme »8 mais des
Grecs à part entière, et il n’est pas besoin d’insister plus longuement sur ce
thème9.
L’accusation de Démosthène est en outre fort mal étayée par des
exemples précis ou bien elle s’appuie sur quelques traits de caractères
violents, que l’on ne saurait repousser sans examen préalable,
principalement sur les beuveries organisées à la cour macédonienne qui
parfois dégénéraient en disputes, parfois en vives altercations. Comme si les
Athéniens, lors de leurs symposia, étaient toujours maîtres d’eux-mêmes
quand ils avaient bu… Qu’il suffise de rappeler la triste saoulerie de 415 où,
à la sortie d’un banquet copieusement arrosé, des jeunes gens de bonne
famille endommagèrent des Hermès et parodièrent les Mystères d’Éleusis,
double sacrilège qui valut à Alcibiade une condamnation. Mais il est vrai
que, pour G. Glotz, les Grecs avaient « des violences de coléreux et non des
brutalités d’alcooliques comme les Thraces », si proches des Macédoniens
selon son opinion que l’on a pu analyser un peu plus haut10. On appréciera
la nuance à sa juste valeur.
Pour autant, affirmer le caractère indubitablement grec de la Macédoine
n’est pas nier ses spécificités ni gommer les excès personnels d’un roi qui
pouvaient choquer les Grecs. Philippe se maria ainsi à sept reprises, ne
craignant pas une polygamie coutumière à la cour – polygamie qui posa de
façon régulière des crises de succession, des complots de palais et des
meurtres de prétendants. Ainsi, Olympias, la mère d’Alexandre, était la
quatrième épouse du souverain et, bien que le mystère plane encore sur les
circonstances de l’assassinat de ce dernier, l’hypothèse que son septième
mariage et la crainte de la naissance d’un héritier supplémentaire aient
déclenché un geste prémédité par elle n’est pas saugrenue.
Pour compléter le tableau, il faudrait pouvoir apprécier la manière dont
les Macédoniens eux-mêmes se voyaient. Disons seulement que rien
n’indique que la frange dirigeante, la seule avec laquelle les sources nous
mettent en contact, s’imaginait différente des autres Grecs : les cultes, la
chasse, la cavalerie, la guerre, les banquets, la royauté même, sont des
marqueurs identitaires communs très en phase avec les valeurs défendues
par l’aristocratie des cités grecques. Et s’il faut croire le témoignage tardif
de Plutarque, Philippe lui-même n’aurait pas admis le mariage de son fils
Alexandre avec la fille du satrape Pixodaros qu’il considérait tel « un
Carien, esclave d’un roi barbare »11. Si le fait est avéré, on appréciera cette
cascade de mépris.
Philippe de Macédoine est donc à la tête d’un État qui possède des
caractères propres fortement marqués par la guerre, par son rôle de
« tampon » entre les cités grecques et les royaumes illyriens et thraces.
Mais les Grecs ont toujours considéré ce pays et leurs souverains comme
grecs. Si Philippe est l’héritier de toute une tradition macédonienne dont la
violence est partie prenante, l’imaginer comme un traîneur de sabre rusé et
à demi-barbarisé n’a aucun sens.
On a longtemps suivi Démosthène dans ses affirmations publiques selon
lesquelles ses concitoyens étaient devenus un peuple apathique, préoccupé
avant tout par les distributions d’argent et les distractions, et on a
subséquemment expliqué les reculs athéniens et les progrès macédoniens
par ce désengagement moral. Dans cet esprit, beaucoup ont considéré
Eubule comme un défaitiste aggravé d’un gestionnaire aux vues étriquées.
L’influence du témoignage de Démosthène est souvent décisive et nombre
d’historiens ont associé la politique d’Eubule à un pacifisme forcené, à un
refus d’engagement extérieur. Cette vision possède une part de vérité et une
autre, plus grande encore, d’exagération qui a été bien mise en valeur12.
Car, dans les années qui suivent la défaite de 355, il ne fut jamais question
d’abandonner des positions jugées vitales pour Athènes. On a vu plus haut
l’engagement de l’Athènes d’Eubule dans la construction de trières et c’est
bien sur la proposition de ce dernier, et pas d’un Démosthène encore
inaudible, que les Athéniens envoyèrent un contingent de cinq mille
fantassins et quatre cents cavaliers aux Thermopyles pour bloquer les
ambitions de Philippe en 35213. Ce thème devra être analysé plus loin mais,
d’ores et déjà, on a vu plus haut qu’il n’existait pas en ces années de « parti
de la paix » à Athènes, et moins encore de politique « pacifiste » dans le
sens où l’on pouvait l’entendre dans l’entre-deux-guerres en Europe, c’est-
à-dire une recherche quasi désespérée de la paix à tout prix que Neville
Chamberlain et Édouard Daladier illustrèrent, volens nolens, en 1938.
Les Athéniens ont-ils alors laissé faire Philippe sans réagir ainsi que le
soutient Démosthène ? C’est l’accusation traditionnelle, qu’il développe de
manière récurrente, presque obsessionnelle dans sa première harangue en
faveur de l’intervention à Olynthe et qu’il réitéra de multiples fois dans ses
discours :
« Lorsque furent annoncés les sièges de Pydna, Potidée, Méthonè, et d’autres encore que je
n’énumérerai pas, si nous avions secouru avec zèle la première, dès qu’elle fut attaquée, nous
aurions maintenant avec Philippe des relations plus faciles – et lui serait beaucoup plus humble ».
Olynthienne I, 9
Cette accusation, qui présuppose donc l’apathie du corps politique, devint
vite une constante de la rhétorique démosthénienne et a été reprise par
l’historiographie favorable à Démosthène jusqu’à en devenir une sorte de
lieu commun, un postulat, en grande partie afin de dégager la responsabilité
de ce dernier dans l’échec final de 338. L’origine du désastre serait à
rechercher dans la pusillanimité du peuple et non point du côté de l’orateur
qui, lui, avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Tout récemment encore,
G.A. Lehmann a pu écrire que « dans le cadre de la lutte contre Philippe,
Démosthène avait dû combattre longtemps, trop longtemps, la myopie
(Kurzsichtigkeit) des dirigeants précédents [c.à.d. Eubule et ses alliés] et
tout autant l’indolence (Indolenz) et le funeste désir de sécurité (fatale
Sicherheitsgefühl) du dèmos athénien »14. Il est vrai qu’au soir de sa vie
politique, c’est bien ainsi que Démosthène présentait les choses lorsqu’il
n’hésitait pas à affirmer que s’il y avait eu un Démosthène dans chaque cité
grecque, les malheurs de l’Hellade ne seraient pas arrivés. Au-delà de
l’orgueil de cette affirmation, on doit admettre qu’elle est tendancieuse et,
pour tout dire, fausse. D’abord parce que, on le verra plus loin, les
Athéniens tentèrent de secourir Méthonè ; ensuite et surtout, parce que
Démosthène néglige de rappeler que ces attaques se déroulaient en un
temps où les Athéniens avaient à faire face à la rébellion de leurs alliés
insulaires et des Eubéens, guerres qu’ils menèrent avec vigueur, même si ce
n’est que contre ces derniers qu’ils en retirèrent quelque succès.
Démosthène ne nous trompe cependant pas sur toute la ligne et il est exact
que les Athéniens ne considéraient pas les offensives macédoniennes avec
grande inquiétude. En effet, les régions de Macédoine littorale, même
importantes pour l’arrivée de bois de construction pour la marine, étaient
moins vitales pour la cité que la possession de l’Eubée ou le contrôle des
détroits, et l’on était fort loin, à Athènes comme ailleurs en Grèce,
d’imaginer la destinée future du Macédonien. Et, lorsque, à partir de 354,
une trêve de fait s’instaura entre Philippe et Athènes, nul doute que la
défaite subie contre Byzance, Chios, Cos et Rhodes devait être plus mal
ressentie du côté de la Pnyx que les revers septentrionaux. Or, cette
multitude des fronts, qui avait été à l’origine de la défaite dans la guerre des
Alliés, se poursuivit dans les années suivantes : les Athéniens n’avaient pas,
à la fin des années 50 ni au début des années 40, abandonné tout espoir de
reconquérir une hégémonie sur la Grèce et c’est la raison pour laquelle on
les voit encore intervenir à ce moment-là sur plusieurs théâtres
d’opérations, dans les détroits, en Eubée, en Grèce centrale et
septentrionale, sans négliger les affaires du Péloponnèse. Ainsi que nous le
verrons plus loin, c’était sans doute trop pour une cité qui n’avait plus les
moyens humains ni financiers de mener une politique de si grande ampleur.
On n’a pas l’impression que les Athéniens, et Démosthène pas plus que ses
concitoyens, en avaient quelque conscience.
Par contre, il est possible de mettre en lumière les lenteurs inhérentes au
système démocratique athénien. Sans doute par souci d’éviter des décisions
hâtives prises dans un moment d’émotion, voire d’hystérie collective, par
souci également d’éviter la trop grande influence d’un seul homme, les
Athéniens avaient mis au point un système institutionnel et juridique qui
devait empêcher tout débordement. C’est ainsi que chaque proposition de
décret devant le peuple devait être présentée au Conseil pour un examen
préalable et pouvait être attaquée par une « accusation en illégalité »
(graphè paranomôn), ce qui ralentissait de toute évidence le processus
décisionnel et surtout l’application concrète des volontés exprimées par
l’assemblée. Démosthène a souvent dénoncé cet obstacle qui avait servi
Philippe, mais il ne paraît avoir rien proposé pour le pallier15.
Si l’on veut expliquer ce peu d’intérêt porté au début aux progrès de
Philippe et que Démosthène partagea largement avec ses concitoyens
jusqu’à la guerre d’Olynthe au moins, il faut comprendre que, pour les
Athéniens du temps, les succès futurs de Philippe n’étaient en aucun cas
inéluctables d’autant plus que, à des périodes de centralisation du pouvoir
en Macédoine succédaient traditionnellement des phases internes
d’éclatement liées à des crises successorales aiguës, exagérées par les
incursions des peuples barbares, Illyriens, Thraces, qui vivaient au-delà des
frontières. On ne peut comprendre les hésitations des Athéniens dans ces
années si l’on néglige la faible épaisseur historique du royaume. Et il ne
faut pas suivre Démosthène quand il affirme, de façon péremptoire mais
après coup, qu’il a vu tout de suite et le premier de tous, le danger que
représentait Philippe pour Athènes.
La difficulté principale pour notre appréhension de ces années, vient du
fait qu’elle repose presque exclusivement, à l’exception de textes
épigraphiques certes majeurs, sur les premiers discours de Démosthène,
trois harangues et quatre accusations dans des procès « politiques ». Parmi
ces derniers, Contre Timocratès et Contre Androtion, quand bien même ils
nous fournissent de fort utiles renseignements de toutes sortes, sont aussi et
peuvent-être avant tout dictés par des motifs d’ordre personnel. Et plus
généralement, l’on peut admettre que suivre les événements politiques
athéniens ou internationaux en commentant les discours de Démosthène,
même si l’on prend la peine de les contextualiser, revient à ne regarder
l’histoire du temps qu’au travers le prisme de l’orateur et de ses propres
priorités, et de le considérer comme le pivot autour duquel s’organise toute
la Grèce, qui aurait les yeux fixés en permanence sur l’assemblée du peuple
athénien et sur les paroles de son plus illustre orateur. C’est d’autant plus
dangereux d’un point de vue méthodologique que nous savons que les
premières harangues, comme ses premiers plaidoyers politiques, se
soldèrent par des échecs. Tant à l’assemblée qu’au tribunal, Démosthène
n’était pas encore suivi.
LES PROGRÈS DE PHILIPPE EN GRÈCE DU NORD
Parvenu au pouvoir en 359 à la suite de la mort au combat de son frère
Perdiccas dans des conditions très difficiles, c’est en 357 que Philippe eut
ses premiers contacts militaires avec les Athéniens. Ceux-ci avaient soutenu
un autre prétendant à la succession, Argaios, en espérant par là récupérer la
ville-clé de la région, Amphipolis, située à l’embouchure du Strymon, entre
Macédoine et Thrace littorales, et dont la possession avait, au cours du
siècle précédent, mobilisé toutes leurs énergies car c’était depuis
Amphipolis que l’on pouvait le mieux contrôler l’acheminement du bois de
Macédoine. Dans un premier temps, occupé à défendre son royaume contre
les offensives illyriennes et thraces, Philippe fit la paix avec les Athéniens
en leur permettant de conserver sous leur domination les cités de Méthonè
et Pydna, sur le littoral macédonien au fond du golfe de Thermè, que le
stratège Timothée avait gagnées à la cause athénienne. Mais en 357,
profitant d’une pause de la pression aux frontières septentrionales, Philippe
s’empara d’Amphipolis sans réaction notable des Athéniens, quand bien
même certains citoyens de la cité avaient demandé leur aide. Étrange
attitude, que Théopompe expliqua, dans un fragment de ses Philippika
(FGrHist., 115, F. 30), par un pacte secret – seul le Conseil aurait été mis au
courant – conclu entre Philippe et des ambassadeurs athéniens, aux termes
duquel il s’emparerait d’Amphipolis pour le compte d’Athènes, qui, en
échange, s’engageait à lui rétrocéder Pydna. Un passage de Démosthène
semble confirmer les propos de Théopompe.
« Lorsque certains, à Athènes, repoussaient les Olynthiens qui voulaient parlementer avec nous,
(Philippe) s’est engagé à nous restituer Amphipolis et a manigancé ce secret dont on parle tant et
par lequel il nous a bernés ». Olynthienne II, 6.
Bien entendu, certains historiens ont beau jeu de faire remarquer qu’il
était difficile de tenir longtemps un secret partagé par cinq cents bouleutes
et même davantage puisqu’une telle décision relevait de la responsabilité du
peuple. Peut-être y a-t-il derrière ces propos une allusion que nous ne
saisissons pas et il demeure impossible de trancher avec certitude ; reste que
les Athéniens eurent la désagréable impression, d’une manière ou d’une
autre, d’avoir été dupés.
En tout état de cause, si jamais il y eut accord, il fut de suite violé :
Philippe remit aussitôt la cité d’Amphipolis aux Olynthiens – qui avaient
repris la tête de la Confédération Chalcidienne – dont il espérait ainsi
s’attirer les bonnes grâces contre la menace athénienne. Il s’empara la
même année de Pydna, indispensable ouverture pour toute velléité maritime
de la Macédoine. L’année suivante, en 356, il prit Potidée, en expulsa les
clérouques athéniens qui y avaient été envoyés à la demande des Potidéates
eux-mêmes en 361 et en remit le territoire aux Olynthiens, désormais
devenus ses alliés privilégiés. Les Athéniens tentèrent bien de susciter
contre ce monarque envahissant une coalition de roitelets, Kétriporis
le Thrace, Lyppeios le Péonien et Grabos l’Illyrien mais en vain, car ils
furent battus peu de temps après (en 356 ou en 355) par l’un des généraux
de Philippe, Parménion, et les Athéniens, désormais absorbés par la guerre
des Alliés, ne pouvaient rien faire pour aider leurs nouveaux et éphémères
alliés16.
Les progrès du roi sur la côte septentrionale de l’Égée furent rapides : en
354, il prit, à l’issue d’un long siège, la cité de Méthonè, jusque-là sous
contrôle athénien. La prise de cette cité, que les Athéniens ne purent éviter
malgré l’envoi d’un contingent de secours – preuve qu’ils ne se
désintéressaient pas de leurs alliés – complétait celle de Pydna située au sud
de la première et donnait aux Macédoniens l’accès à la mer Égée puis, vers
l’est, au littoral thrace. Des cités officiellement alliées d’Athènes depuis 377
et inscrites sur la stèle de fondation de la Confédération comme telles
Abdère et Maronée tombèrent. Plus à l’est, Néapolis demeura dans le giron
athénien quelque temps encore : des ambassadeurs vinrent à Athènes en 355
et, l’année suivante, la cité était encore le port d’attache de la flotte
athénienne. Mais elle disparaît ensuite de nos sources et sans doute n’a-t-
elle pas pu résister très longtemps, devant la présence macédonienne non
loin de là, à Philippes, l’ancienne Crénides, conquise en 356 et rebaptisée
du nom du roi. La cité n’avait pas pu défendre des alliés qu’elle s’était
engagée à secourir le cas échéant. Désormais, tout le littoral thrace à l’ouest
du Nestos était devenu possession de Philippe. Et c’est précisément le
moment, en 354 pour être exact, où Démosthène prononce sa première
harangue (Sur les symmories) devant le peuple, dans laquelle le principal
danger pour Athènes qu’il présente est celui du roi de Perse et non celui de
Macédoine.
RECULS ET RÉSISTANCE ATHÉNIENS EN ÉGÉE
Cette première harangue conservée de Démosthène – il vient juste
d’atteindre ses trente ans – est par bien des aspects révélatrice de ce
qu’Athènes représente pour lui. Les propositions de redressement militaire
et financier qu’il y développe montrent qu’il ne se résolvait pas, un an
seulement après la défaite face à leurs anciens alliés de la Confédération, à
imaginer une cité qui ne fût pas hégémonique. Alors qu’Isocrate présentait
dans son traité quasi contemporain Sur la Paix les moyens, probablement
utopiques, de parvenir à une hégémonie consentie par les alliés sur des
bases éthiques indiscutables, alors que Xénophon, dans son opuscule Les
Revenus, veut inspirer une politique débarrassée de ses oripeaux
impérialistes, recentrée sur la mise en valeur des potentialités du territoire,
Démosthène réagit en termes de rapports de force17, et nous aurons
l’occasion de voir qu’il s’agit là d’une constante de sa pensée politique.
Dans ce discours il ne parle d’ailleurs pas de Philippe de Macédoine malgré
ses progrès septentrionaux et désigne le roi de Perse comme « l’ennemi
commun de tous les Grecs ». L’orateur faisait là le lien avec l’issue de la
guerre des Alliés, puisque l’on a vu dans le chapitre précédent comment les
Athéniens avaient été chassés de l’Est égéen par la révolte des anciens alliés
insulaires de 377, Rhodes et Chios, auxquelles se joignit sans doute Cos,
tous soutenus par le satrape de Carie, Mausole. Cette réflexion donne
l’impression que, pour lui, l’essentiel des préoccupations de la cité se trouve
alors sur la mer et pas sur les confins septentrionaux de la péninsule
balkanique. Or, peu de temps après, nous apprenons par Démosthène que
Rhodes est passée, comme Cos, sous le contrôle du satrape de Carie et peu
de temps après, c’est Chios qui succombe à son tour. C’est donc un nouveau
pouvoir maritime qui, depuis la nouvelle capitale d’Halicarnasse, désormais
protégée par une grande fortification, émerge en mer Égée, par nature
ennemi d’Athènes puisqu’ayant piétiné ces plates-bandes insulaires que les
Athéniens considéraient comme leur chasse gardée. En ce sens, dès lors que
l’on prend en compte le passé thalassocratique de la cité, on comprend
mieux la position de Démosthène. Certes, les ambitions de Mausole ne
pourront pas être réalisées par ses successeurs, mais cela, les Athéniens ne
pouvaient encore le savoir et la menace était ressentie comme telle : nous
savons d’ailleurs, par un autre passage de Démosthène, qu’une ambassade
athénienne avait été envoyée auprès de Mausole – sans doute en 35418.
De ces reculs, les Athéniens avaient bien conscience. Et c’est la raison
pour laquelle, toujours fidèles à l’impulsion déclenchée par la politique
d’Eubule, les zones considérées comme prioritaires pour la cité étaient
l’objet des soins les plus attentifs. Dans cette optique, il est certain que
l’approvisionnement en blé était l’élément majeur de toute politique
athénienne digne de ce nom. L’Attique ne produisait pas assez de céréales
pour nourrir une population qui augmentait au fil du temps et, depuis fort
longtemps, il était nécessaire d’organiser un approvisionnement régulier des
marchés de la cité par une politique dynamique d’importation. Au Ve siècle,
la domination sans encombre d’Athènes sur mer rendait aisée l’arrivée de
cargos remplis de blé venu d’Égypte, de Sicile et des rivages septentrionaux
du Pont-Euxin. Au siècle suivant, la thalassocratie n’était plus qu’un
souvenir malgré une marine encore puissante et il fallut à la cité passer des
accords avec les potentats locaux. Ainsi, Démosthène intervint-il de
manière indirecte (il n’est ici que logographe) dans une affaire qui aurait pu
pénaliser les importations de blé. En 355, une loi proposée par un certain
Leptine visait à réduire les avantages accordés aux bienfaiteurs de la cité.
Parmi ces derniers, Démosthène cite un exemple des plus intéressants, celui
du roi du Bosphore Cimmérien (la Crimée actuelle), Leukôn, dont les
envois de blé assuraient à moindre prix l’approvisionnement de la cité, en
contrepartie de quoi les Athéniens avaient accordé des honneurs au
souverain bosporan, dont la remise en cause aurait pu le blesser. Ce
discours prouve, par les chiffres détaillés qu’il fournit, l’intérêt très vif que
Démosthène accordait à la question cruciale de l’approvisionnement en blé
de la cité et il nous donne aussi une des clés pour comprendre la manière
dont travaillait Démosthène : sa référence chiffrée aux « livres des
sitophylaques » montre que, loin de se laisser aller à de vagues arguments et
aux seuls effets de manche, dirions-nous aujourd’hui, l’avocat ne négligeait
aucune recherche concrète susceptible de conforter sa thèse19. Ce travail de
documentation qui « sentait la lampe » selon le mot de Pythéas que nous
avons déjà rapporté, est à coup sûr à l’origine première des succès
judiciaires de l’orateur.
Cette précision de Démosthène, quel que soit d’ailleurs le succès de sa
cause, trouve confirmation dans une inscription souvent exploitée : un
décret honorifique en faveur des souverains bosporans de 346 montre tout
l’intérêt que la cité manifestait pour ces liens essentiels. Projet consensuel
donc puisque, s’il agréait à Démosthène qui souhaitait la pérennisation des
avantages accordés, il est proposé par Androtion, puis élargi par un
amendement déposé par le fils de Timocratès, deux ennemis personnels de
Démosthène, donc20.
Mais il fallait aussi assurer la protection des convois jusqu’au Pirée. Pour
l’essentiel, la mer Égée était encore solidement tenue par la marine
athénienne qui n’avait pas vraiment de rivale. Les Athéniens disposaient de
trois clérouquies situées sur la route nord-sud (Imbros, Lemnos et Skyros)
et ce qui restait de la Seconde Confédération, les îles de l’Égée, leur était
resté fidèle. Le risque se situait plutôt au nord de la mer Égée. Pour pallier
toute difficulté, les Athéniens voulurent sécuriser les zones les plus
délicates qu’étaient les détroits, le Bosphore et l’Hellespont. La rupture
avec Byzance en 355 n’était pas un bon signe, mais cette cité n’avait pas
vraiment les moyens d’intercepter les convois passant par le Bosphore. Plus
stratégique encore était le détroit de l’Hellespont et, à cette fin, les
Athéniens avaient déjà envoyé dans les années soixante de nombreux
clérouques en Chersonnèse de Thrace. Ils allèrent plus loin en 353 : prenant
d’assaut la cité de Sestos, ils en massacrèrent toute la population adulte
mâle, réduisirent le reste de la population en esclavage avant d’y installer
des clérouques, agissements qui ne pouvaient guère faire d’Athènes le
chantre de la liberté des cités grecques21. D’autres clérouques suivirent et la
quasi-totalité de la Chersonnèse fut peuplée d’Athéniens ou de Grecs
favorables à Athènes – de gré ou de force. Seule la cité de Cardia, à
l’extrême nord de la péninsule, résista et on comprend aisément pourquoi
elle vit, les années suivantes, en Philippe un protecteur contre l’agression
athénienne. Cette affaire de Sestos et cette résistance acharnée de Cardia
pour ne pas subir le même sort que sa voisine, peuvent apparaître bien
minces en termes d’enjeux, mais elles sont au contraire d’un grand intérêt.
Elles font comprendre dans un premier temps la vacuité du discours sur la
libération des cités grecques dont Athènes serait l’indéfectible défenseur.
Elles permettent dans un second de saisir comment Philippe a pu passer
auprès de certains peuples et cités comme un vrai protecteur contre un
impérialisme non seulement sans scrupule, mais qui n’hésitait pas en plus à
se parer du drapeau de la liberté de la Grèce pour masquer sa volonté de
puissance. Au moins pour l’instant la Chersonnèse de Thrace était-elle
tenue, l’approvisionnement assuré et l’on verra qu’en 340 encore, à la veille
de la bataille finale, le contrôle de l’Hellespont et la possession de la
péninsule étaient l’objet de la plus vive attention des Athéniens – et de
Démosthène en particulier.
MAINTIEN D’UNE POLITIQUE AMBITIEUSE EN GRÈCE PROPRE
Mais les Athéniens n’avaient de toute évidence pas, dans les années
postérieures à leur défaite de 355, et malgré les intentions affichées par
Eubule, l’intention de se limiter à une influence strictement maritime. Les
affaires, tant du Péloponnèse que de Grèce centrale, leur paraissaient
importantes et de toute évidence, rares étaient ceux dans la cité qui avaient
intégré le principe, avéré pourtant lors de la guerre des Alliés, de la
difficulté à intervenir partout en Grèce. Au moins est-ce le cas de
Démosthène : en 353, dans un discours Pour les Mégalopolitains, il appelle
à porter secours à la cité de Mégalopolis menacée par les alliés des
Thébains, mais l’assemblée ne donna pas suite à cette exhortation. C’est
que la situation dans le Péloponnèse était extrêmement complexe car depuis
la défaite des Spartiates à Leuctres en 371 et la recréation de la Messénie
sous la houlette des Thébains, les vieilles querelles, mises sous le boisseau
depuis un siècle et demi par les Spartiates, avaient rejailli. L’hostilité de la
Messénie face à Sparte, les rivalités entre cités de la Confédération
arcadienne à l’intérieur de laquelle la fondation de Mégalopolis, loin de
créer les conditions d’une entente, avaient au contraire ravivé les tensions
entre Mantinée et Tégée. Si l’on ajoute la volonté des Thébains de
conserver leur influence sur une péninsule qu’ils avaient libérée du joug
lacédémonien, le tout faisait un mélange explosif que les velléités
interventionnistes des Athéniens ne contribuaient pas à calmer.
Inquiets du succès thébain, ils avaient en effet dès les lendemains de
Leuctres passé une alliance avec l’ancien ennemi, Sparte, et combattu en
commun à Mantinée (362), bataille sans vainqueur et sans vaincu qui avait
ajouté la confusion dans l’ensemble du monde grec et dans le Péloponnèse
tout particulièrement. Athènes n’avait pas grand-chose à gagner dans
l’affaire et l’on peut se demander les raisons qui poussèrent Démosthène à
proposer l’envoi d’une aide militaire à la cité de Mégalopolis. Sans doute
est-ce le premier exemple, chez l’orateur, d’une vision de grande ampleur
du rôle d’Athènes en tant que puissance hégémonique du monde grec. Mais
cette politique interventionniste, outre qu’elle pouvait irriter dans le
Péloponnèse et ailleurs ceux qui craignaient une résurgence de
l’impérialisme athénien – et les massacres de Sestos étaient là pour montrer
que la menace était bien réelle – n’avait pas les moyens de son ambition, ni
en hommes, ni en moyens matériels. Dans Philippique I, il justifie l’envoi
d’une force de dix trières portant deux mille combattants et deux cents
cavaliers qui seraient établis dans le nord de l’Égée de manière permanente
pour lancer des assauts répétés contre les positions macédoniennes. Mais
l’entretien d’un tel contingent, sans autre expédition, aurait atteint plusieurs
dizaines de talents par an, somme que la cité ne pouvait pas payer seule,
même à revoir le financement global de son armée comme il le proposa
dans d’autres discours (Sur les symmories, Sur l’organisation financière),
sans aucun succès auprès de ses compatriotes d’ailleurs. Cela, Démosthène
ne paraît pas l’avoir compris. Ce n’est pas la dernière fois dans la carrière
de l’orateur que nous serons amené à faire cette double réflexion d’une
inadéquation entre ambition d’une politique et moyens pour y parvenir et
d’un certain conformisme de la pensée.
Dans la seconde moitié des années 350, Démosthène est donc bien loin
d’être suivi dans ses propositions interventionnistes à l’extérieur. Pourtant,
il est présent à la tribune, se fait connaître de ses concitoyens et s’est
indiscutablement « fait un nom » malgré son très jeune âge. Il oubliera
certes, vers la fin de sa vie, cette précocité, soulignant alors le danger qu’il
y a à suivre les orateurs néophytes22, mais le fait est là : outre les harangues
qu’il a déjà prononcées, il a aussi rédigé ou présenté des réquisitoires visant
des personnages importants comme Androtion ou Timocratès, ami de ce
dernier23. Si ses interventions n’ont pas eu le succès escompté, elles avaient
toutefois le mérite de l’installer comme un logographe de premier plan
impliqué dans la vie publique. Il est désormais doublement identifié comme
un politeuomenos, un « homme politique », et comme un avocat capable de
l’emporter dans des causes privées importantes telle celle qu’il plaida pour
Phormion, sans doute en 350. Et peut-être plus encore à l’image d’un
avocat assez retors pour, après avoir défendu la cause de Phormion contre
Apollodore, soutenir celle d’Apollodore contre Stéphanos qui avait été
témoigné en faveur de Phormion24. En somme, s’il n’a pas encore posé sa
marque sur la vie politique athénienne, il est déjà un homme qu’il est
souhaitable d’avoir pour ami ou allié.
Sur le plan politique, il épouse au début de sa carrière des thèses qui
s’écartent d’une vision strictement défensive de la politique extérieure
athénienne et pense, malgré les revers subis par la cité, que son avenir est
encore de commander à la Grèce, ce en quoi il se distingue d’Eubule qui,
s’il ne néglige pas les expéditions un peu lointaines (ainsi, les Thermopyles
en 352), ne les conçoit, lui, que dans un cadre dissuasif. Si cette politique
d’Eubule est novatrice, celle de Démosthène est plutôt ici l’héritière d’une
réflexion ancienne, entre destinée grandiose pour la cité et détestation des
États qui voudraient contrecarrer cet idéal. C’est pour cela qu’il désigne à
ce moment-là et désignera longtemps encore les Thébains comme des
ennemis irréductibles qu’il convient d’abaisser à tout prix et ce, d’autant
plus que ces derniers, désireux tout autant que les Athéniens d’étendre leur
influence, s’étaient lancés dans une guerre en Grèce centrale, guerre d’une
importance purement locale à ses débuts, mais dont la poursuite et les
prolongements diplomatiques et militaires allaient s’avérer décisifs.
LA GRÈCE CENTRALE ET LA TROISIÈME GUERRE SACRÉE
La situation allait obliger les Athéniens à s’intéresser à la Grèce centrale à
propos de ce que l’on a coutume d’appeler la troisième guerre sacrée, qui
devait, au final, placer Athènes dans une situation inconfortable et Philippe
de Macédoine au rang d’arbitre des affaires grecques en l’installant aux
portes de l’Attique. Pourtant, on peut être surpris de constater la grande
discrétion de Démosthène sur cette guerre qui allait durer neuf ans,
discrétion paraissant s’apparenter à un désintérêt dont il ne se dégagea que
fort tard, lorsque tout était en passe de se terminer, et préférant s’occuper de
questions diplomatiques géographiquement plus éloignées. On a
l’impression que, prisonnier des lourdes tendances des décennies
précédentes, il juge essentiel le positionnement de la cité face à Sparte et en
mer Égée, et secondaire le conflit qui s’ouvrit et perdura en Phocide autour
du sanctuaire de Delphes. Il est difficile de lui reprocher de percevoir le
monde dans lequel il vit au travers du prisme du passé et de réfléchir encore
à la fin des années 350 selon le modèle ancien de l’équilibre du pouvoir
entre Athènes, Sparte et Thèbes, mais on est en droit alors de s’interroger
sur les capacités réelles d’anticipation qu’il s’est attribuées et que nombre
d’historiens modernes ont validées. Même dans une biographie consacrée à
un homme qui a peu évoqué ce conflit, il convient, en raison de
l’importance de cette « guerre sacrée », d’en dessiner les grandes lignes.
Le sanctuaire d’Apollon à Delphes, situé en Phocide, était sous le
contrôle commun d’une fédération religieuse regroupant les peuples de la
région (Thessaliens, Phocidiens, Magnètes, Locriens, Béotiens…) ainsi que
les Delphiens, les Doriens (en pratique, les Spartiates) et les Ioniens (en fait,
les Athéniens). Le Conseil amphictionique comptait vingt-quatre
représentants, à raison de deux par communauté, administrant le sanctuaire
dans ses activités religieuses et profanes. Mais les amphictions veillaient
aussi de façon sourcilleuse à défendre les intérêts du dieu contre les
accaparements toujours possibles de ses biens, ce que l’on appelait la terre
sacrée. Dans ce Conseil, les relations étaient souvent tendues : les
Phocidiens revendiquaient le contrôle du sanctuaire qu’ils considéraient
comme une possession historique, tandis que les gens de Delphes
cherchaient, auprès des Thébains, adversaires traditionnels des Phocidiens
pour d’interminables querelles de frontières, un appui constant. Mais la
dispersion des voix au Conseil évitait la domination de l’un des peuples
constituant l’Amphictionie. À ceci près cependant : si les Thessaliens ne
possédaient que deux voix, les peuples connus sous l’appellation de
« périèques des Thessaliens » (Dolopes, Enianes, Achéens de Phtiotide,
Magnètes, Maliens) en additionnaient dix, ce qui signifie que la Thessalie
dans son ensemble regroupait la moitié des voix au Conseil. Mais cette
région était traditionnellement divisée, écartant par là même tout risque
d’une majorité « thessalienne » en son sein.
La situation s’était transformée en 358, au moment de la mort du tyran
Alexandros de Phères, quand l’ensemble de la Thessalie s’était retrouvé
dans l’orbite d’une cité, Thèbes qui n’avait pas abdiqué, elle non plus, ses
prétentions hégémoniques, ses prétentions « leuctriennes », comme put le
dire Diodore. L’alliance de fait des Thessaliens et des Thébains permettait à
ces derniers, qui pouvaient en outre compter sur leurs soutiens à Delphes
même et en Locride, de disposer au sanctuaire d’une majorité dont ils
voulurent user pour assouvir de vieilles revanches contre les Phocidiens,
guère soutenus par les Athéniens empêtrés dans la guerre des Alliés. À
l’automne 357, le Conseil amphictionique, sous le prétexte d’une mise en
culture par les Phocidiens de quelques arpents de la terre d’Apollon,
prononça une énorme amende de cinq cents talents à leur encontre. Pour
faire bonne mesure, il condamna les Spartiates à une amende identique pour
avoir, un quart de siècle auparavant, occupé militairement la Cadmée, la
forteresse de Thèbes : on devinait la « patte » de cette dernière dans cette
condamnation. Les pénalités réclamées étaient considérables et tant les
Phocidiens que les Spartiates étaient bien en peine de pouvoir les réunir. La
disproportion visible entre le délit et la peine infligée aux Phocidiens
prouve que les empiétements en question n’étaient rien d’autre qu’un
méchant prétexte destiné à les mettre hors jeu. Si les Thébains avaient ainsi
espéré amener les Phocidiens à composition ou favoriser en Phocide même
leurs propres partisans, ce fut un échec puisque les Phocidiens, s’estimant
dans leur droit, ne voulurent pas payer la moindre drachme, ce qui décida
les amphictions à doubler l’amende. Mais les Phocidiens prirent les devants
et, menés par leur stratège Philomélos, ils prirent possession du sanctuaire
de Delphes, il est vrai non défendu. La « troisième guerre sacrée » débutait.
Le but n’est pas ici de relater les événements dans le détail mais bien de
saisir en quoi elle opposait Thébains et Athéniens, alliés des Phocidiens et
comment Philippe de Macédoine vint s’immiscer dans le conflit. Une
tradition favorable au roi, que l’on lit très distinctement au travers du
livre XVI de Diodore de Sicile, fait des Phocidiens des sacrilèges pillant le
trésor du dieu pour payer leurs troupes mercenaires et de Philippe le
vengeur d’Apollon. Mais il s’agit là d’une posture de circonstance car de
leur côté, jamais les Athéniens ne donnèrent l’impression de se comporter,
eux qui bénéficièrent de ces trésors pour la solde des troupes qu’ils y
envoyèrent, en sacrilèges ou même complices de sacrilèges. Les
Phocidiens, s’estimaient chez eux à Delphes et au total n’agirent pas de
façon très différente de ce que firent les Athéniens envers le trésor d’Athéna
pendant la guerre du Péloponnèse. Les « prélèvements » opérés dans les
richesses du dieu accumulées depuis des décennies et même des siècles
représentaient pour eux des sommes qui devaient lui être restituées dès la
fin de la guerre et c’est la propagande thébaine et macédonienne qui
développa, avec succès pour la postérité, l’idée du pillage et du sacrilège.
Les opérations de la guerre sacrée, malgré quelques approximations dans
la chronologie absolue, sont à peu près établies. Elles débutent fort mal
pour les Phocidiens, battus par la coalition des Thessaliens et des Thébains
(354). Le stratège Philomélos trouva la mort dans un premier engagement
mais les Phocidiens n’étaient pour autant pas expulsés de Delphes.
Onomarchos fut élu stratège avec pleins pouvoirs (autokratôr) et se décida
à employer les fonds sacrés pour mener le combat sur tous les fronts, tant en
Béotie qu’en Thessalie. Et c’est là que se noua l’avenir de la guerre sacrée :
Onomarchos s’appliqua à saper l’unité fragile de la Thessalie en soutenant
les tyrans de Phères contre leurs adversaires traditionnels de Larissa. Ces
derniers, effrayés par la disproportion des forces qui s’annonçait entre eux
et leurs ennemis soutenus par les Phocidiens, firent appel à Philippe. En
353, celui-ci envoya un contingent qui fut repoussé et dut évacuer la
Thessalie. À cet instant, les Athéniens ne sont pas encore entrés dans le
conflit et paraissent s’en désintéresser au plus haut point.
Mais la situation évolua très vite. Si la défaite de Philippe en 353 en
Thessalie pouvait conforter ceux – et ils étaient fort nombreux, Démosthène
le premier – qui, à Athènes, ne se préoccupaient pas trop du Macédonien,
l’année suivante leur donna à réfléchir sur ses capacités de récupération. En
352, le roi envahit la Thessalie, s’empara du port de Pagasai et écrasa
Onomarchos, pourtant aidé de son allié Lycophron de Phères et d’un
contingent athénien. Déjà maître dans l’art de la propagande, il traita en
sacrilèges le corps d’Onomarchos (il fut crucifié) et les Phocidiens
prisonniers (qui furent noyés), se posant ainsi en intraitable défenseur
d’Apollon. Mais il profita surtout de son succès pour réussir un « coup
diplomatique » lourd de conséquences. Véritable libérateur de la tyrannie de
Phères, il fut élu par les autres cités archonte à vie de la Confédération
thessalienne : il agrégeait de facto sinon de jure la Thessalie à la
Macédoine.
Philippe ne s’arrêta pas à ce succès. Il envahit la Phocide où Phayllos
avait remplacé Onomarchos et s’avança par la seule route possible, qui
empruntait le défilé des Thermopyles, position dont il n’est pas nécessaire
de vanter les mérites stratégiques. Mais il trouva sur place une forte défense
tenue par des contingents athéniens, achéens et spartiates. C’est qu’à
Athènes, la victoire de Philippe, ponctuée de sa poussée vers le sud, avait
eu un retentissement considérable et créé un émoi tel que les Athéniens
décidèrent très vite l’envoi de troupes afin d’occuper la place avant
Philippe. Devancé, celui-ci n’insista pas et se retira, tout en laissant en
Grèce centrale une très forte impression : chef de la Confédération
thessalienne, il pouvait désormais peser sur les destinées de l’Amphictionie
avec ses alliés thébains. Mais surtout, sa force militaire, alors qu’aucune
puissance terrestre n’était parvenue à s’imposer en Grèce continentale,
pouvait d’ores et déjà faire de lui l’arbitre des questions helléniques.
Il est indiscutable que Démosthène, suivant en cela les recommandations
d’Eubule qui avait convaincu les Athéniens d’envoyer un contingent pour
garder le passage des Thermopyles, a senti le danger macédonien. Dans son
discours Contre Aristocratès prononcé en 352, il qualifie distinctement
Philippe d’ennemi de la cité (§ 109, 111), lui décernant même le titre de
« pire ennemi » (§ 121). Une telle dénonciation, en des termes si vigoureux,
aurait dû amener chez lui une réflexion sur les priorités militaires de la cité
et lui faire négliger les autres théâtres d’opérations. Tout au contraire, il s’en
faut de beaucoup que, dès ce moment-là, il fasse passer derrière Philippe les
autres épines diplomatiques d’Athènes puisque c’est précisément l’époque
où il conseille aux Athéniens une intervention dans le Péloponnèse pour
secourir les Mégalopolitains. Or, à cette date (353/2), les reculs athéniens
sur le littoral septentrional de l’Égée étaient tels (Pydna, Amphipolis,
Potidée, Néapolis, Méthonè étaient déjà tombées) qu’il eût pu s’en alarmer.
Tout au contraire, le Contre Aristocratès cible bien davantage le stratège
Charidémos et le roi thrace Kersebleptès qui tentaient pourtant d’unifier la
Thrace, offrant ainsi une meilleure résistance à Philippe, que le Macédonien
lui-même. Charidémos, le chef mercenaire originaire d’Eubée mais devenu
citoyen athénien, est présenté par Démosthène de manière très négative,
comme un condottiere apatride et sans scrupule alors qu’il pouvait au
contraire être le fer de lance et le point de fixation d’une opposition
militaire à Philippe25. Dans ce discours, le Thrace, qui menaçait les
clérouques athéniens de Chersonnèse dans l’Hellespont, passe pour
l’ennemi principal, ce qui est le signe que Philippe apparaît sur le coup
moins dangereux que lui : l’avenir montrera qu’il s’est trompé d’adversaire.
En réalité, Démosthène, à l’instar de la grande majorité de ses concitoyens
dont il épouse les grandes idées, donne l’impression que la cité d’Athènes
est entourée d’ennemis qui veulent sa perte et Philippe est l’un d’eux, plutôt
lointain. Il ne s’est guère préoccupé de mener une politique d’équilibre des
puissances, de « balance of power » qui aurait permis, peut-être, de rendre
les progrès de Philippe plus résistibles. Une incertitude, cependant : si le
Contre Aristocratès est bien de la main de Démosthène, ce dernier a agi en
logographe, c’est-à-dire qu’il a écrit un discours de commande pour un
client dont il développe la thèse26. Celle-ci est-elle en conformité avec ses
idées propres ? On a noté plus haut que l’avocat Démosthène défendait des
causes qui n’exprimaient pas toujours ses pensées intimes.
Sans parler bien entendu de Philippe ni de Mausole puis de ses
successeurs, on constate, au fil de ses discours, une détestation partagée par
tous les Athéniens des voisins thébains. L’orateur rappelle, dès sa première
harangue en 354, l’aversion que ressentent pour eux les Athéniens en raison
de leurs mauvais penchants. En continuant de réclamer Oropos qui avait été
enlevée par les Thébains dix ans plus tôt, Démosthène indique la nécessité
de les vaincre en Phocide, eux qui sont insolents, lourds d’esprit
(anaisthètoi), stupides et grossiers, les désignant nommément comme des
adversaires qui n’attendent que le moment où ils pourront se jeter sur
l’Attique27, tous qualificatifs qu’il faudra bien oublier lorsque sonnera en
339 l’heure de l’union contre le Macédonien. Ajoutons que, pour l’orateur,
les Mégariens sont gens maudits, les Byzantins possédés par la folie, les
Thessaliens méprisables et traîtres par nature, les Eubéens détestables28, ce
qui dessine un environnement de départ peu favorable à une politique
panhellénique fondée sur le respect mutuel de ses membres, on en
conviendra. Mais l’on trouve de semblables jugements chez Eschine,
surtout à propos des Thébains29, ce qui a tendance à montrer que, jusqu’à
une date assez tardive, et quelles que soient les inimitiés personnelles des
uns vis-à-vis des autres, il n’existe pas une politique démosthénienne
originale avant l’« affaire d’Olynthe » et surtout avant la paix de 346.
Jusque-là, les idées de Démosthène ne se démarquent guère de celles qui
avaient majoritairement cours à l’assemblée du peuple.
LA QUESTION DES DÉTROITS ET OLYNTHE (352-348)
Il n’empêche : c’est dès la fin des années 50 que se met en place dans les
sources – en fait, chez Démosthène – de manière frontale l’opposition entre
la Macédoine et Athènes. Cette impression est pour nous renforcée par le
fait que les harangues de l’orateur deviennent alors notre principale source
de documentation, mais il faut résister à une lecture simpliste de ces
discours et ne pas les comprendre au seul travers d’une opposition
Athènes/Macédoine, voire pire, Démosthène/Philippe.
Nous aurons l’occasion de voir plus loin qu’il ne faut pas non plus
l’imaginer isolé contre tous, même si c’est une mise en scène qu’il a
toujours affectionnée. Très tôt en effet il a donné l’impression d’être
confronté à des orateurs, jamais nommés, mais qu’il présente tous comme
corrompus. Il va jusqu’à affirmer, et ce dès le début de sa carrière politique,
être le seul à dire la vérité en des termes qui ne laissent jamais la place au
doute : « Pas un orateur ne le dit, pas un n’ose parler franc (parrhèsiazetai).
Mais moi, je vais le faire ! »30. Inutile de préciser que cette vision tout à fait
simpliste et manichéenne du monde politique athénien, forgée par
Démosthène lui-même, qui s’ajoute à une opposition prétendument précoce
et isolée à Philippe de Macédoine, été acceptée par ses défenseurs les plus
assidus mais ne saurait être tenue pour vraie. Tout au contraire, la véritable
prise en compte de la menace macédonienne, identifiée comme majeure et
destinée à supplanter toutes les autres, fut bien plus tardive que
Démosthène, dans son dernier discours que l’on prend volontiers pour son
testament politique (le discours Sur la couronne), ne le prétend, mais on ne
saurait lui faire grief de cette relative lenteur. Ce délai, gommé à la fois par
les sources anciennes et par la critique moderne, correspond au long temps
de réaction des Athéniens dans leur ensemble.
Philippe, depuis 354, n’avait cessé de mener une politique agressive dans
le nord. Il avait enlevé aux Athéniens nombre de cités et de places fortes sur
le littoral macédonien. Son arrivée brutale aux Thermopyles avait fait sentir
la nécessité d’une réponse adaptée et l’Athènes d’Eubule avait réagi. Pensa-
t-on alors à Athènes que l’avertissement avait été suffisant ? Toujours est-il
que ce fut avec surprise que l’on apprit que Philippe, arrêté aux
Thermopyles, avait illico fait demi-tour pour, au prix d’une marche forcée
de près de mille kilomètres, répondre à l’appel de Périnthe et Byzance,
menacées par la pression des Thraces, en l’occurrence de Kersebleptès, qui,
devant le Macédonien, pouvait espérer le soutien d’Athènes. Byzance
s’était détachée de la Ligue et l’appel à Philippe était donc pour la cité la
seule ressource possible.
L’arrivée de Philippe sur les bords de la Propontide à l’automne 352
faisant le siège d’Heraion Teichos, bourg fortifié du territoire de Périnthe,
fit naître une certaine crainte à Athènes. C’est que le ravitaillement direct en
blé pouvait dès lors être menacé par Philippe. Démosthène rapporte que la
cité vota l’envoi de quarante trières, l’enrôlement de tous les citoyens au-
dessous de 45 ans et une levée extraordinaire de soixante talents sous la
forme d’une eisphora. Mais pour quoi faire, et pour aller où ? Les
Athéniens ne disposaient plus alors de bases sûres en Propontide et on
devine mal ce qu’une telle escadre, au demeurant modeste, aurait pu faire
contre les assauts terrestres des Macédoniens. D’autre part, la nouvelle de la
maladie du roi se répandit alors et incita les Athéniens à ne pas poursuivre
leurs efforts de guerre, devenus, pensèrent-ils, inutiles. Philippe ne fut-il
atteint que par une maladie bénigne ou faut-il y voir une rumeur savamment
entretenue ? Toujours est-il que le siège d’Heraion Teichos ne cessa pas : la
place fut enlevée au printemps de l’année suivante puis remise aux
Périnthiens qui en avaient le contrôle auparavant. Philippe se retira des
rivages de la Propontide, mais il laissa encore, comme en Thessalie,
l’impression d’être la seule force capable d’assurer aux cités grecques une
certaine sécurité, ici face aux incursions thraces. Que l’alliance
macédonienne paraisse bientôt pesante aux Périnthiens et aux Byzantins,
tous anciens alliés d’Athènes en 377, importe peu pour l’instant. En 352/1,
Philippe s’était assuré une réputation flatteuse de combattant de premier
ordre mais aussi de protecteur contre les barbares du Nord, et d’arbitre des
affaires de Grèce centrale. Il avait eu de plus l’habileté de se retirer tout de
suite après sa victoire militaire, rompant du même coup avec les habitudes
athéniennes qui voyaient la cité imposer des amis sûrs à la tête des États
alliés. De son côté, Athènes disposait encore de positions très solides dans
le nord de l’Égée, par le chapelet de ses clérouquies, mais ces positions
étaient à présent menacées.
Entre 351 et 349, Philippe n’est guère mentionné dans les discours
démosthéniens, le roi étant accaparé par des activités sur d’autres fronts, en
Épire et surtout en Illyrie, où les troubles frontaliers renaissaient sans cesse.
À Athènes, les relations avec le Macédonien n’étaient plus d’actualité : on a
déjà vu qu’en 351/0, Démosthène évoquait la situation en Égée orientale
avec les troubles qui ont affecté Rhodes après la fin de la guerre des Alliés.
Une oligarchie, appuyée par Mausole, y avait renversé le dèmos et celui-ci
demandait l’aide des Athéniens pour restaurer son pouvoir. La harangue Sur
la liberté des Rhodiens prend position pour un secours à apporter au dèmos
rhodien afin de rétablir la démocratie dans l’île. C’est là une attitude qui
tranche fortement avec la politique préconisée par Eubule d’interventions
limitées aux seuls intérêts immédiats de la cité. C’est la preuve d’une
opposition plus ou moins déclarée à cette politique, mais celle aussi d’un
danger mis sur le même plan que Philippe de Macédoine31. En 349 encore,
dans une autre harangue, Sur l’organisation financière, où il propose encore
vainement une réorganisation des finances de la cité, s’il parle à nouveau
des événements de Rhodes, rapporte le renversement récent de la
démocratie à Mytilène et propose une réorganisation financière pour
entretenir une flotte, il est en revanche muet sur d’éventuels préparatifs à
opérer contre une possible agression de Philippe. Démosthène, pas plus que
ses concitoyens, ne voyait alors en Philippe de Macédoine le premier souci
d’Athènes. Indiscutablement, il est l’un d’entre eux mais rien ne dit, en 349,
qu’il était destiné à faire passer les autres au second plan. Voir, dans ces
conditions, en Démosthène un dénonciateur permanent et préscient de la
menace macédonienne est certes conforme à l’image qu’il a voulu, avec
succès, donner de lui-même, mais en aucun cas à la vérité des faits tels que
l’on peut les reconstituer.
Tout changea durant l’été 349, lorsque Philippe en vint à la rupture avec
Olynthe, précipitant désormais la Macédoine et Athènes dans une lutte de
dix années. S’il faut en croire une allusion de Démosthène, les Olynthiens,
ou certains d’entre eux, commencèrent au plus tard en 352 à se défier de
Philippe et de sa puissance (C. Aristocratès, 107-108) et une amitié -- mais
nous ignorons ce que cela recouvrait – fut conclue avec les Athéniens
(Olynth. III, 7), ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre
Philippe. Les faits nous sont bien connus grâce aux trois Olynthiennes
prononcées par Démosthène qui nous permettent de fixer la chronologie des
événements. Dès 352 ou 351, Philippe avait commencé des incursions en
territoire olynthien pour montrer sa force, mais il n’alla pas alors plus loin.
Le prétexte choisi pour la rupture définitive fut l’accueil par les
Olynthiens de deux demi-frères de Philippe, probablement prétendants à la
couronne. Le roi leur intima l’ordre de les lui livrer et le refus des
Olynthiens amena l’invasion du territoire et le siège de la ville. Ils firent
alors appel à Athènes qui répondit favorablement aux avances et les trois
discours de Démosthène, prononcés les uns à la suite des autres dans un
laps de temps très bref, invitèrent les Athéniens à concrétiser cette alliance
et à envoyer des secours afin de faire reculer Philippe. Mais si pour réunir
l’argent nécessaire à l’expédition une eisphora devait être levée, son produit
n’aurait pas suffi à armer une flotte puissante. Il eût fallu pour cela dériver
le produit du surplus des sommes publiques de la caisse du theôrikon vers
celle destinée à financer efficacement l’effort de guerre, le stratiôtikon. Or,
le theôrikon assurait l’entretien de la frange la plus modeste de la
population : c’était donc tout le dispositif démocratique qui était en jeu et
Démosthène ne fut pas écouté sur ce point. Deux flottes furent néanmoins
envoyées vers le mois de septembre 349, preuve, contrairement à
l’impression d’attentisme laissée par Démosthène et reprise par quelques
modernes, que les Athéniens étaient capables de secourir leurs alliés, et
elles remportèrent quelques succès initiaux non décisifs, ainsi que le
rapporte l’historien Philochore (FGrHist., 325, F. 50).
Le véritable problème est que les Athéniens n’avaient pas la capacité
militaire ni financière de mener la guerre sur plusieurs fronts, ainsi que
l’expérience des années 357-355 l’avait montré et on ne peut isoler ce qui
se passe à Olynthe des événements exactement contemporains qui se
déroulent en Eubée, au risque de se méprendre sur les enjeux globaux32. Or,
pendant l’hiver 349/8, c’est l’ensemble du dispositif athénien dans la grande
île qui craque. Les Athéniens, depuis 357, avaient réussi à implanter des
gouvernements amis, mais la légitimité de certains laissait à désirer : à
Érétrie, les Athéniens, à l’encontre de leurs préceptes maintes fois répétés,
soutenaient un tyran, un certain Plutarque, qui fut chassé par une révolte
populaire. Un Chalcidien, Callias, qui se tournera pourtant vers Athènes en
340, mena la révolte. Sous l’impulsion d’Eubule, pour qui la sécurité du
territoire athénien était primordiale, et contre l’avis de Démosthène, des
secours furent envoyés aussitôt en Eubée33.
On peut sans conteste affirmer que c’est à ce moment-là que débute la
véritable carrière politique de Démosthène. Diodore de Sicile exagère
certainement (ou plutôt anticipe) lorsqu’il le présente dès ce moment-là
comme « l’orateur le plus éloquent (deinotatos) des Grecs ». Mais c’est la
première fois qu’il manifeste une position à la fois originale et structurée
telle qu’elle mérite que l’on s’y attarde. Certes, pour nous, seule l’analyse
de Démosthène a subsisté et nous ignorons ce que furent les différents avis
livrés devant l’ecclèsia, car il est illusoire de l’imaginer unique orateur
portant en quelque sorte la parole consensuelle de tous les Athéniens : il
avoue d’ailleurs que d’autres citoyens donnèrent leur avis à cette
occasion34.
Démosthène dans ses Olynthiennes, donc, considère que les intérêts
athéniens primordiaux se situaient dans le nord de l’Égée et moins en
Eubée, position assez paradoxale à première vue, que l’on a cherché à
expliquer par le fait que c’était son ennemi intime, Midias, qui avait
proposé cette dernière intervention35. Cette vision peut nous paraître
étrange aujourd’hui mais, dans l’Athènes antique, oppositions personnelles
et politiques dérivaient l’une de l’autre ainsi que nous avons déjà eu
l’occasion de le noter36. La situation intérieure à Athènes se ressentait de
ces dissensions politiques entre partisans d’une défense prioritaire de
l’Eubée et d’une ligne plus septentrionale autour d’Olynthe. Et les
divergences personnelles s’ajoutèrent de manière brutale à cette
confrontation stratégique car c’est durant les Dionysies de l’année 349/8,
c’est-à-dire en mars 348, en pleine tension autour d’Olynthe, que se déroula
l’incident au cours duquel Midias, le plus acharné de ses adversaires et le
plus haï de l’orateur, le frappa en pleine procession, ce qui donna naissance
à un imbroglio judiciaire qui se termina par un arrangement financier entre
les parties37.
Démosthène a d’autre part accusé Philippe d’avoir, par ses agents et ses
soutiens sur place, suscité la révolte des cités de l’île (Philippique IV, 8)
pour distraire les Athéniens, mais, à l’instar de la guerre des Alliés, il faut
d’abord voir les responsabilités des Athéniens qui ne se souciaient guère
des prétentions des Eubéens à vivre dans l’autonomie et qui n’étaient pas
émus – et Démosthène le premier d’entre eux – bien que vantant en
permanence l’excellence de leur régime démocratique et leur idéal de
défendre partout la liberté, de soutenir dans l’île des tyrans à leur
dévotion38. Que les rebelles eubéens aient profité des premiers envois
athéniens en Chalcidique pour se révolter, que les Thébains aient encouragé
d’une façon ou d’une autre les Eubéens à le faire, tout cela est probable,
mais on ne saurait accuser Philippe d’être impliqué dans ce soulèvement car
il n’avait pas encore les outils diplomatiques pour intervenir si loin de ses
bases. Ce n’est qu’après 348 et sans doute bien après, vers 342 ou 34139,
que son intervention en Eubée put se faire plus directe.
Les deux fronts ainsi constitués furent pour les Athéniens des échecs
retentissants : l’Eubée fut perdue et, en dépit d’une victoire initiale à
Tamynai, au centre de l’île, ils ne purent pousser leur avantage, malgré la
priorité accordée à cette campagne sur celle d’Olynthe. En été 348, les
Athéniens durent reconnaître l’indépendance des cités de l’île qui sortaient
donc à leur tour de la Confédération, réduite désormais aux alliés insulaires
les plus modestes. En même temps, en Chalcidique, la situation se dégradait
très vite pour les Olynthiens assiégés et minés par des dissensions internes40
malgré les contingents athéniens déjà envoyés. Un ultime renfort de deux
mille hoplites et de trois cents cavaliers finit par partir pour Olynthe mais ne
changea rien à l’affaire, les vents étésiens empêchant l’arrivée à temps de la
flotte athénienne. Lorsque celle-ci parvint à destination, la ville était prise et
son châtiment se voulut exemplaire : elle fut rasée et ses habitants furent
réduits en esclavage41, traitement dont le Macédonien n’avait pas l’apanage
mais propre à faire réfléchir ses alliés tentés par l’aventure d’une sécession.
Par contre, les soldats athéniens enfermés dans la ville avec les Olynthiens
furent épargnés : prisonniers, monnaie d’échange future, certes, mais
vivants.
Que penser de l’attitude de Démosthène en ces années qui virent Athènes
aux prises avec deux fronts ? On voit qu’il considérait le théâtre
d’opérations septentrional comme prioritaire, au détriment de celui de
l’Eubée, que privilégiait au contraire Eubule. Sans doute Démosthène
pensait-il qu’Olynthe faisait partie d’une stratégie nord-égéenne dans
laquelle, bien entendu, il intégrait Amphipolis : ainsi qu’on l’a vu,
Démosthène considéra jusqu’au bout que cette cité était essentielle dans le
dispositif de défense athénien, peut-être en raison du rôle de la ville dans
l’approvisionnement en bois de construction navale – bien que l’exemple de
l’achat de bois par Eubule rappelé plus haut, prouve qu’il était possible,
même en période de tension avec la Macédoine, de trouver ces matériaux
essentiels pour la défense de la cité.
En réalité, dans ses Olynthiennes, Démosthène ne se soucie à aucun
moment de la situation en Eubée, faisant comme si rien ne s’y passait et s’il
parle de l’île dans Olynth. I, 8, ce n’est que pour rappeler la victoire de 357.
On retrouve ici une attitude similaire à celle qu’il adopta à propos de la
guerre sacrée et elle ne laisse pas de surprendre car l’Eubée passait depuis
au moins le siècle précédent comme un verrou destiné à protéger l’Attique.
Ainsi, au temps de Périclès par exemple, les Athéniens y avaient dépêché
une clérouquie après une révolte manquée ; en 411, la défection de l’île
dans son ensemble avait marqué un recul considérable des positions
athéniennes en Égée et s’était même accompagnée de la chute de la
démocratie dans la cité42. Au contraire, le soin mis par les Athéniens pour
attirer à elle l’alliance des cités de l’île en 394, au moment où la puissance
maritime spartiate vacillait une première fois, puis en 377 lorsque naquit la
Seconde Confédération, l’ardeur mise à les reprendre par la force en 357/6,
tout cela montre avec force l’importance que revêtait l’Eubée pour Athènes.
Si l’on écarte l’opposition simple à Midias comme argument, on peut se
demander pourquoi Démosthène privilégiait le nord de l’Égée. Parce qu’il
sentait une menace plus grande chez Philippe de Macédoine ? Ses propos
jusqu’en 349 ne le montrent guère. Qu’aurait d’ailleurs signifié une alliance
solide et réussie avec une Olynthe indépendante et alliée et une Eubée
ennemie ?
En fait, ce n’est sans doute pas ainsi qu’il faut poser le problème : l’échec
à la fois vers Olynthe et en Eubée prouve, plus encore qu’au moment de la
guerre des Alliés quelques années plus tôt où il y avait non pas deux mais
trois fronts (l’Eubée, le littoral macédonien, l’Égée), l’incapacité d’Athènes
à intervenir sur plusieurs théâtres d’opération. Mais cela, Démosthène, pas
plus qu’Eubule d’ailleurs et les Athéniens dans leur ensemble, ne donnent
l’impression de l’avoir encore compris ni intégré à leur stratégie
diplomatique. Du moins n’avons-nous aucune trace d’une telle position
dans la cité au moment où, simultanément, Olynthe et le dispositif athénien
en Eubée s’effondrent. Tous, Démosthène comme les autres Athéniens,
hommes du IVe siècle, raisonnent selon les références idéologiques
impérialistes du siècle précédent.
Démosthène avait toutefois conscience des difficultés à mettre en
pratique cette politique et précise dans ses Olynthiennes ce qu’il avait déjà
développé dans la brève harangue Sur l’organisation financière : pour une
stratégie ambitieuse, Athènes avait besoin de réorienter ses dépenses. Privée
du phoros du Ve siècle et nantie d’une modeste syntaxis versée par les petits
alliés qui demeuraient dans la Confédération de 377, la cité n’avait guère de
moyens à sa disposition. D’où l’idée, prudemment avancée, on l’a vu, de
faire basculer la plupart des recettes de la cité vers l’armée au détriment
d’une caisse, le theôrikon, qui permettait des interventions sociales que
certains ont appelées « sportules » et définies comme inutiles, voire
nocives, mais qui formaient le cœur de la démocratie athénienne, son
« ciment » (kolla) selon le mot célèbre attribué à l’orateur Démade43.
Apollodore, un proche de Démosthène qui, dans le temps de la guerre
d’Eubée et d’Olynthe, avait proposé de faire passer les recettes du theôrikon
vers la caisse militaire, le stratiôtikon, avait été poursuivi au titre d’une
accusation en illégalité et condamné44. L’impasse se faisait jour peu à peu.
Alors, devant ce qu’il savait être une opposition de principe, Démosthène
se contentait de réclamer une levée de l’eisphora, cet impôt exceptionnel de
guerre sur le capital, qui risquait fort de devenir de plus en plus régulier et
avait peu de chances d’être voté45. Mais cette question du financement de la
guerre sera à nouveau débattue dix ans plus tard.
1. Cf. aussi Olynth. III, 17, 24.
2. G. Glotz, HG, III, p. 209-211 et, dans sa foulée, J. Luccioni, Démosthène, p. 17 : vis-à-vis de
Philippe, l’orateur « sentait quelque chose de démesuré et de malfaisant qui lui paraissait tout à fait
étranger à l’esprit grec ». N’insistons pas trop sur Clemenceau (Démosthène, p. 20) qui cauchemarde
Philippe tel un « Macédonien sauvage, avec ses perfidies de pseudo-civilisé ».
3. C. Ctésiphon, 172.
4. Sur ce concept de genos, trop souvent encore traduit par « race », cf. Chr. Bouchet, Isocrate
l’Athénien. La belle hégémonie, Bordeaux, 2014, p. 159-161, qui estime justement l’impossibilité
actuelle de cette traduction. Même interrogation, pour une tout autre période, le IVe siècle chrétien, de
S. Morlet, « L’antijudaïsme chrétien au IVe siècle », in M.-Fr. Baslez éd., Chrétiens persécuteurs,
Paris, 2014, p. 171. Dans le cas précis d’un texte épigraphique, L. Dubois, Recherches sur le dialecte
arcadien, II, Louvain, 1986, p. 146-163, rejette lui aussi cette traduction datée et préfère ici le terme
de « descendance ».
5. Isocrate, Philippe, 134.
6. L. Dubois, REG, 108, 1995, p. 196.
7. Par exemple, la transformation de l’aspirée phi en une occlusive sonore (bêta) tel qu’on peut le
voir au travers du nom Berenikè pour Pherenikè (« qui apporte la victoire ») : M. Hatzopoulos, La
Macédoine, p. 38-40.
8. Cl. Mossé, Démosthène ou les ambiguïtés de la politique, p. 63.
9. On renverra à la dernière étude sur Philippe de Macédoine, celle de Ian Worthington, Philip of
Macedon, Yale, 2008, notamment, pour ce qui concerne le point de l’origine ethnique des
Macédoniens, p. 216 sqq.
10. G. Glotz, La cité grecque, Paris, 1928 [1968], p. 265.
11. Plutarque, Alexandre, 10, 3.
12. Pour la première hypothèse, P. Cloché, La politique étrangère d’Athènes, Paris, 1934, p. 180 ;
pour la seconde, G.L. Cawkwell, « Eubulus », JHS, 83, 1963, p. 47-67.
13. Démosthène, Ambassade, 84, 319 ; Diodore, XVI, 37, 3 ; 38, 1.
14. G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 215-216.
15. M.H. Hansen, La démocratie athénienne à l’époque de Périclès, Paris, 1993, p. 351, présente
l’orateur comme « détracteur à ses heures d’une démocratie dont il était l’un des dirigeants ».
16. Sur tous ces événements, Démosthène, Olynth. I, 5-13 ; [Démosthène], Halonnèse, 28 ;
Diodore, XVI, 8 ; 22, 3 ; R&O, no 53.
17. Sur l’opposition fondamentale Démosthène-Isocrate que cette différence d’analyse révèle, voir
Chr. Bouchet, Isocrate l’Athénien ou la belle hégémonie, Bordeaux, 2014, p. 88.
18. Démosthène, Symmories, 3 ; Rhodiens, 3, 27 ; Paix, 25 ; C. Timocrate, 12.
19. C. Leptine, 31-33.
20. R&O, no 64 ; P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 74.
21. Diodore, XVI, 34, 3-4. Cet envoi de clérouques est confirmé par une inscription de l’année
353/2 qui mentionne l’envoi d’oikistai (responsables de l’installation coloniale) en Chersonnèse (IG
II2, 1613, l. 297-298). Aucune source athénienne ne fait allusion à ce massacre. Seul Aristote, qui
parle de Sestos comme la « planche à pain » du Pirée (Rhétorique, II, 2, 1411 a), évoque l’intérêt
frumentaire de la possession de la cité. Cf. J. Cargill, Athenian Settlements of the Fourth Century BC,
Leyde, 1995, p. 23-28.
22. C. Aristogiton, 29.
23. Sur la succession de ces trois affaires et leur importance pour sa carrière, cf. I. Worthington,
Demosthenes, p. 71-83.
24. Eschine, Ambassade, 165 ; C. Ctésiphon, 173 ; Plutarque, Démosthène, 15, 1-2. Cf. R. Sealey,
Demosthenes, p. 135-136.
25. C. Aristocratès, 136-139. Pour une analyse critique de cette vision dramatisée de Charidémos,
voir E. Bianco, « Charidème : un héros du mal chez Démosthène », La représentation négative de
l’autre dans l’Antiquité, A. Queyrel-Bottineau éd., Dijon, 2014, p. 313-327.
26. P. Carlier, Démosthène, p. 104 et R. Sealey, Demosthenes, p. 131, ont émis l’hypothèse que
c’était Démosthène lui-même qui poursuivait Aristocratès. Le premier évoque même l’accusateur
officiel comme son « homme de paille » ; le second est plus prudent.
27. Symmories, 33-35 (354) ; C. Leptine, 109 (354) ; Mégalopolitains, 11-18, 31 (352) ; Olynth. I,
26 (349) ; Paix, 15 (346) ; Ambassade, 325.
28. C. Leptine, 109 ; Org. Fin., 32 ; C. Aristocratès, 112, 212 ; Chersonnèse, 16 ; Ambassade, 75,
325 ; Couronne, 43.
29. Ambassade, 105-106.
30. Org. Fin., 15 ; Symmories, 1 (354) ; Mégalopolitains, 11-12 (353).
31. G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 98, parle à cette occasion d’inimitiés personnelles
exacerbées entre l’orateur et le cercle d’Eubule.
32. Sans doute parce que Démosthène n’a composé aucun discours sur la situation en Eubée,
I. Worthington, Demosthenes, p. 132-134 n’y consacre que deux pages.
33. Démosthène, Paix, 5 ; C. Midias, 100 ; Plutarque, Phocion, 12-14.
34. Diodore, XVI, 54, 2 ; Démosthène, Olynth. I, 16.
35. De fait, Midias était le proxène de Plutarque d’Érétrie (Démosthène, C. Midias, 110).
Cf. D.M. MacDowell, Demosthenes. Against Meidias, Bristol, 1990, p. 5-9.
36. P.J. Rhodes, « Enmity in fourth century Athens », P. Cartledge, P. Millet, S. van Reden éd.,
KOSMOS, Cambridge, 1998, p. 144-161.
37. Démosthène, C. Midias, 13-18. Cf. D.M. MacDowell, Demosthenes. Against Meidias, p. 1-13 ;
R. Sealey, Demosthenes, p. 143 ; C. Mossé, Au nom de la loi, Paris, 2010, p. 76-85. On rappellera ici
que l’origine de la haine réciproque entre les deux hommes puise ses origines dans les procès relatifs
à l’héritage de Démosthène : cf. supra, p. 99.
38. « (Les régimes oligarchiques) savent que personne d’autre que nous ne vise à rétablir la liberté
(eleuthèria) » : Démosthène, Rhodiens, 19 (351/0) ; cf. aussi Chersonnèse, 42 ; Phil. III, 70 (341).
39. G.L. Cawkwell, Philip II, p. 50.
40. Diodore, XVI, 53 ; Démosthène, Phil. III, 66 ; Chersonnèse, 40.
41. Tous ne le furent pas : une inscription de la clérouquie athénienne de Lemnos (IG XII 8, 4)
montre que les Athéniens installèrent des Chalcidiens (nom officiel des Olynthiens) dans l’île.
D’autres trouvèrent refuge à Thasos.
42. « L’Eubée était tout pour Athènes » : Thucydide, VIII, 91-95. Cf. IG XII 9, 187 A.
43. Plutarque, Questions platoniciennes, 1011b.
44. [Démosthène], C. Nééra, 3-9 ; R. Sealey, Demosthenes, p. 256-258.
45. Démosthène, Olynth. I, 19-20.
6
La paix nécessaire (348-346)1
Avec la prise d’Olynthe, Philippe de Macédoine avait désormais le
contrôle sur toute la partie septentrionale de la mer Égée jusqu’au fleuve
Nestos. Peu de distance le séparait désormais de la Chersonnèse de Thrace
où se trouvaient de nombreux clérouques athéniens qui gardaient le passage
de l’Hellespont. L’étau se resserrait et le déséquilibre des forces en faveur
de Philippe apparaissait de plus en plus nettement. Les Athéniens n’avaient
pas été en mesure de secourir les Olynthiens qui avaient fait appel à eux et
pas davantage capables de conserver leur domination sur les cités de
l’Eubée : c’est toute la confiance éventuelle en une Athènes vers qui l’on
pouvait se tourner en cas de danger qui était à tout le moins écornée. Mais
si la puissance d’Athènes avait été mise à mal, celle de Philippe était sortie
considérablement renforcée. Et les événements suivants n’allaient cesser de
le montrer.
S’agissant de Démosthène, ces années sont également cruciales : ce sont
elles qui font de l’orateur un homme politique qui compte, un
politeuomenos comme disent les textes. Certes, il n’est pas encore à la place
prééminente qui fut sienne peu avant la bataille de Chéronée. Il est
d’ailleurs loin encore de cette première place que, de toute évidence, il
convoite déjà2. Mais son avis compte désormais à l’assemblée : nul doute
que sa volonté forte de secourir Olynthe, qu’il partageait avec d’autres
orateurs, a fait de lui un adversaire, reconnu comme tel par ses concitoyens,
du roi de Macédoine. Et, désormais, il semble tout à fait évident dans son
œuvre que Philippe est devenu pour lui le danger qui menace la puissance
athénienne. Pour comprendre Démosthène, ses hésitations, ses volte-face
parfois surprenantes dans les années qui suivent, il convient de voir en
détail ce que furent ces deux années entre la prise d’Olynthe et la paix dite
de Philocratès.
LA FIN DE LA GUERRE SACRÉE
Depuis 352 et le coup de force de Philippe en Thessalie et sa tentative de
passer le défilé des Thermopyles défendus par Athéniens et Spartiates, les
forces s’étaient équilibrées en Phocide autour du sanctuaire de Delphes
entre Thébains et Phocidiens et aucune bataille n’avait véritablement été
décisive. Affaiblis par plusieurs années de guerre, les Thébains
demandèrent en 347 l’aide de Philippe pour vaincre définitivement les
« sacrilèges ». Pour les Athéniens, cela signifiait la présence de troupes
macédoniennes en Phocide, c’est-à-dire au sud des Thermopyles, qui
défendaient stratégiquement l’accès de toute la Grèce centrale et donnaient
donc la clé de l’Attique. Du côté phocidien, on devine également des
inflexions : le nouvel homme fort, Phalaicos, le neveu d’Onomarchos, fut
renversé et les nouveaux responsables phocidiens demandèrent aux
Athéniens et aux Spartiates de venir garder les Thermopyles pour se
prémunir, comme en 352, d’une invasion macédonienne. Mais pour les
Athéniens, la situation était très défavorable. Ils tentèrent alors d’organiser
un « front du refus » notamment dans le Péloponnèse au nom de la liberté
de l’Hellade, mais les alliances éventuelles firent long feu car Athènes
n’impressionnait plus guère les cités grecques qui ne voyaient pas l’intérêt
d’aider celle qui prétendait toujours exercer sa suprématie à son unique
avantage. De surcroît, de son côté, Philippe avait tissé des amitiés solides en
prenant ouvertement le parti des ennemis de Sparte3. Depuis le
Péloponnèse, Philippe n’effrayait personne et tant Athènes que Sparte
étaient détestées pour ainsi dire de tout le monde, le passé parlant contre
elles et le présent ne faisant rien pour rassurer. Les Athéniens n’avaient de
plus pas les moyens humains et matériels d’aller secourir la Phocide et une
paix avec Philippe, quelle que fût sa forme juridique, finissait par s’imposer
dans les esprits. C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter le sens des
ambassades échangées entre la cité et le royaume.
L’AFFAIRE DES AMBASSADES : LES FAITS
Les événements désormais se bousculent et il convient d’en établir une
chronologie la plus précise possible, sachant que des zones d’incertitude
demeurent, avant d’essayer de comprendre la démarche de Démosthène4.
Quelques bornes chronologiques doivent donc être posées, étant entendu
qu’il est difficile, compte tenu des incertitudes calendaires et de la
conversion changeante entre les mois grecs et ceux de notre calendrier,
d’être plus précis :
La première ambassade part pour Pella fin février 346.
L’assemblée du peuple décisive a lieu les 18 et 19 Elaphèbolion (début avril).
Les Athéniens prêtent serment devant Antipatros le 25 (mi-avril).
L’ambassade quitte Athènes le 3 Munychion, soit huit jours plus tard (fin avril) mais n’arrive à
Pella que vingt-trois jours plus tard (mi-mai).
Il faut encore un mois pour que Philippe revienne de sa campagne de Thrace (mi-juin).
Il prête serment à Phères début juillet.
Il pénètre en Phocide quelques jours après.
Retour de l’ambassade à Athènes le 13 Skirophorion (vers le 10 juillet)
C’est avec une Phocide officiellement toujours alliée d’Athènes dont le
sort n’était pas encore réglé que les pourparlers officiels se déroulèrent,
pourparlers que Philippe n’avait guère intérêt à voir aboutir très vite, tant
que sa domination sur la Phocide n’était pas totale. De leur côté, les
Athéniens étaient tout à fait isolés et ne pouvaient contester cette
suprématie à Philippe sans quoi ils auraient à affronter pour ainsi dire tous
les peuples de Grèce centrale, des Thébains aux Macédoniens en passant
par les Thessaliens. L’abandon de leurs alliés non membres de la Seconde
Confédération, le roi odryse Kersebleptès, les Phocidiens et la petite cité
thessalienne de Halos, assiégée par les troupes de Philippe, était inéluctable
et il faut bien comprendre ce contexte pour analyser l’attitude athénienne :
les accusations postérieures de Démosthène selon lequel ce scandaleux
renoncement5 se serait fait au mépris des alliances et d’une prétendue
tradition athénienne de ne jamais délaisser les cités et les peuples amis, ne
tiennent en rien compte de la véritable situation. Athènes était pieds et
poings liés et ce d’autant plus que, rappelons-le, les Athéniens capturés à
Olynthe, représentaient autant d’otages. Comme on le verra, Démosthène
ne soutint en aucune manière la poursuite de la guerre en 346 et il y eut fort
peu d’Athéniens partisans de la guerre à ce moment-là.
Pour reconstituer les faits, nous n’avons guère de récit narratif d’un
historien (Diodore passe très vite sur la question), mais nous disposons de
sources complémentaires et contradictoires, les discours d’Eschine et de
Démosthène prononcés en 343 lors du procès pour trahison de certains
ambassadeurs de 346 intenté par Démosthène – qui fut débouté. Le procès,
cette fois mené par Eschine en 330 contre Démosthène, est connu par les
discours des deux protagonistes, Contre Ctésiphon du premier et Sur la
couronne, du second, bien plus tardif, n’ajoute rien à notre connaissance, au
contraire : retravaillé par seize années de mémoire au cours desquelles le
destin ne fut guère favorable à Athènes, ce duel est surtout l’occasion de
règlements de comptes plus virulents et d’arguments plus déformés encore.
Inutile d’ajouter qu’il est souvent difficile, dès lors que l’on ne cherche pas
à décerner des lauriers de patriotisme à l’un et un brevet de trahison
stipendiée à l’autre, de démêler le vrai du faux dans ces discours qui sont
autant d’attaques très violentes l’un à l’encontre de l’autre. Ce procès sur
l’ambassade vit, comme ce devait être souvent le cas à Athènes, une suite
d’invectives où chaque protagoniste donne sa version des faits, toujours à
son avantage comme bien l’on pense. Il nous faut voir d’abord ce qui n’est
remis en cause ni par l’un ni par l’autre avant d’aller plus loin et remonter
plus haut dans le temps, avant la chute d’Olynthe.
Il convient de préciser en effet que des approches diplomatiques avaient
commencé avant même la prise d’Olynthe et nous pouvons, non sans zones
d’ombre chronologiques, reconstituer cette politique des petits pas entre les
deux puissances à vocation hégémonique. Avant la prise d’Olynthe donc, un
Athénien du nom de Phrynon avait été capturé et rançonné par des pirates à
la solde, semble-t-il, de Philippe de Macédoine. Or, cet événement était
survenu durant la trêve qui permettait à tout un chacun de se rendre
librement aux concours olympiques et Phrynon demanda à être remboursé
de sa rançon. Les Athéniens acceptèrent que Ctésiphon, qui allait s’avérer
par la suite un signalé soutien de Démosthène en proposant pour lui une
couronne après Chéronée, l’accompagnât auprès de Philippe.
L’ambassadeur officieux revint porteur d’un rapport aux termes duquel le
monarque affirmait vouloir conclure une paix avec les Athéniens, ce qui
peut surprendre compte tenu d’un rapport de forces qui s’annonçait pour lui
favorable. Craignait-il déjà une alliance entre Thèbes et Athènes ?
L’hypothèse a été avancée6 mais elle semble anachronique en raison de
l’inimitié, pour ne pas dire plus, qui régnait alors entre les deux cités.
Voulait-il avoir les mains libres en Phocide sans risquer une intervention
athénienne ? Était-ce une tentative de diversion cherchant à apaiser les
Athéniens pour mieux abattre Olynthe ? Ces derniers virent-ils là de leur
côté un moyen de sauver cette cité avant une chute possible ? En tout cas,
Philocratès proposa un décret qui stipulait l’envoi d’un héraut porteur d’un
message demandant l’envoi d’une délégation officielle afin de discuter de la
paix. Cette proposition fut attaquée en justice et Philocratès trouva un
défenseur efficace en la personne de Démosthène, ce qui prouve qu’il y
avait unanimité ou forte majorité à Athènes en faveur de la paix. On
ajoutera une situation financière difficile : nous apprenons en effet au détour
d’un discours privé de Démosthène que le salaire des juges ne put être versé
« au retour de l’expédition d’Eubée » (soit dans la seconde moitié de
l’année 349), ce qui joua certainement son rôle dans la prise de conscience
des Athéniens7.
Mais, peu après, fut connue la nouvelle de la prise d’Olynthe, des
massacres et des réductions en esclavage dont Eschine aurait donné, plus
tard, une description pathétique8, ce qui eut des conséquences naturelles sur
l’attitude athénienne : les négociations ne pouvaient se poursuivre dans un
tel contexte et furent donc rompues. C’est à cette période qu’il faut rattacher
la décision, à l’instigation d’Eubule, d’envoyer dans le Péloponnèse des
ambassades dans le but de constituer un front anti-macédonien. Eschine y
fut l’avocat de la cause athénienne, ce que Démosthène commenta plus tard
avec ironie9, mais on ne doit pas mettre en question la sincérité de la
démarche d’Eschine. Pour autant, et quelle que soit la force de persuasion
de celui-ci, Philippe ne pouvait pas (pas encore ?) être perçu comme un
danger et moins encore un ennemi potentiel au sud de Corinthe. Par contre,
et on ne le dira jamais assez, on s’y défiait toujours autant d’Athènes et de
son soutien systématique à Sparte depuis 371 et nul doute que ces échecs
diplomatiques durent faire comprendre aux Athéniens l’isolement dans
lequel ils se trouvaient. Seuls les adversaires modernes d’Eubule et de son
soi-disant défaitisme peuvent croire que ce dernier espérait en cet échec
pour mieux convaincre ses concitoyens du bien-fondé de la paix10.
Il fallait de surcroît compter avec les nombreux Athéniens envoyés en
renfort à Olynthe et qui y avaient été faits prisonniers11 ainsi qu’à leurs
familles, qui escomptaient une paix rapide pour obtenir leur libération.
Dans ce contexte difficile, on attendit plusieurs mois avant qu’un acteur, du
nom d’Aristodémos, apprécié de Philippe, fût mandaté pour renouer les fils
du dialogue. Mais celui-ci ne rendit compte de sa mission que plusieurs
mois après, pas avant le début de l’année civile 347/6, soit un an environ
après la prise d’Olynthe. On le voit : contacts informels, hésitants pourrait-
on dire du côté athénien, tant était grande la défiance avec laquelle les
Athéniens regardaient à présent le Macédonien. Les affaires de Phocide
précipitèrent les événements et déterminèrent des pourparlers officiels.
Il y eut en fait non pas une, comme le laisse supposer le titre des
discours, mais deux ambassades qui se déroulèrent alors que le sort des
Phocidiens n’avait pas encore été réglé et que la guerre menaçait donc
encore l’Attique. Il faut bien s’imprégner de cette réalité pour imaginer la
tension qui devait régner à Athènes.
La première de ces ambassades, composée du côté athénien de dix
envoyés, dont Philocratès, Eschine et Démosthène, partit pour Pella à la fin
du mois de février 346. La composition de ce collège n’avait pas été laissée
au hasard. Philocratès la menait en tant que proposant du décret qui
constituait l’ambassade et il avait proposé à l’assemblée le nom de
Démosthène ; Eschine s’était montré hostile à la Macédoine et, à ce titre,
avait été proposé par Nausiclès, le stratège commandant le contingent
athénien qui avait repoussé Philippe aux Thermopyles en 352 ; Ctésiphon et
Aristodémos s’étaient déjà entretenus avec Philippe, Phrynon et Iatroclès
avaient été libérés de captivité par le roi. Pour nous, seules les présences de
Cimon et Derkyllos sont mystérieuses12. L’inclusion de notre homme dans
ce collège alors que, on le rappelle, il n’a que 38 ans, ce qui est fort jeune
selon les canons du temps et les traditions grecques, dans une langue où le
mot presbeutès, qui désigne l’ambassadeur, est dérivé de presbus, « le
vieillard », prouve encore une fois que Démosthène est un politeuomenos
qui compte. L’usage voulait que chacun des ambassadeurs athéniens prît la
parole à tour de rôle par ordre décroissant en âge. Démosthène, le plus
jeune d’entre eux s’exprima le dernier. Il ne s’y montra pas sous son
meilleur jour : peut-être submergé par l’émotion – c’était sa première
mission officielle – il eut des difficultés à parler et Eschine se fait un plaisir
gourmand de le rappeler :
« Puis ce fut au tour de Démosthène. L’attention était générale et on s’attendait à des merveilles
d’éloquence. Philippe et ses compagnons (hetaroi), comme on l’apprit ensuite, avaient été informés
que l’orateur avait promis un discours extraordinaire (hyperbolè) et chacun était donc tout ouïe.
Alors, cet être prodigieux (thèrion, “bête sauvage”) commence à balbutier d’une voix éteinte de
peur un exorde obscur puis, à peine entré dans la question, se tait brusquement, perd ses moyens,
ne parvient pas à reprendre son discours. Voyant cela, Philippe l’encourage à reprendre confiance, à
ne pas penser qu’il a connu un échec comme s’il était dans un théâtre, à retrouver le calme et le fil
de son discours comme il en avait l’intention au départ. Mais Démosthène, bouleversé et loin de ce
qu’il avait préparé, ne put reprendre ses forces. Il essaya encore, pourtant, mais il fut atteint du
même mal. Comme le silence durait, le héraut nous invita à nous retirer ». Eschine, Ambassade, 34-
35
Le caractère fielleux des remarques d’Eschine, peut-être exagérées, ne
doit néanmoins pas occulter la réalité d’un orateur perdant ses moyens13. Ce
dernier, dans son discours, parle fort peu de cette première ambassade,
mettant au contraire l’accent sur la seconde, comme s’il voulait effacer la
première de la mémoire de ses concitoyens, ce qui tend à accréditer la thèse
d’Eschine. De toutes les façons, il ne s’agissait dans l’esprit des uns et des
autres que d’une prise de contact pour connaître les intentions de chacun et
Philippe se montra conciliant sur la forme mais pas sur le fond, excluant
toute renonciation à Potidée et à Amphipolis, dont les ambassadeurs
athéniens, et singulièrement Eschine, réclamaient à tout prix la restitution14.
Sur les « points chauds » du moment (la Phocide, le roi thrace Kersebleptès
et la petite cité d’Halos assiégée par les Macédoniens et défendue par les
Athéniens), il se montra également inflexible. Philippe semble cependant
avoir tenu deux langages, l’un aux Thébains, les assurant de sa
détermination à l’encontre des Phocidiens, l’autre aux Athéniens, leur
faisant miroiter une mise au pas de leur vieille ennemie béotienne et le
retour dans leur giron du territoire d’Oropos, contrôlé par les Thébains
depuis 366.
LES ASSEMBLÉES CRUCIALES D’AVRIL 346 ET L’ACCEPTATION
DE LA PAIX
Les ambassadeurs revinrent à Athènes, suivis par les plénipotentiaires
macédoniens parmi lesquels se trouvaient deux hommes promis à une
destinée historique, Antipatros et Parménion, avec en main les conditions
posées par Philippe. Pas moins de deux séances de l’assemblée, les 18 et
19 Elaphèbolion (début avril 346), furent consacrées à la question de la
paix. Ce que nous en savons est un peu déformé par le fait que le procès
n’eut lieu que trois ans après les faits, à un moment où l’on pouvait voir
l’inanité de cette paix, mais aussi parce que Démosthène cherchait avant
tout à s’en démarquer. Les positions défendues par Eschine et par
Démosthène dans leurs discours respectifs doivent être lues à l’aune de ces
trois années de délai. Pourtant, rien dans l’attitude de ce dernier en 346 ne
montre pareille position car, comme ses collègues de l’ambassade, il
travaillait à une ratification rapide de la paix que chacun estimait alors
indispensable. Outre l’abandon programmé des revendications sur
Amphipolis – Philippe fut intransigeant sur ce point mais, comme on l’a vu,
cela faisait beau temps qu’Athènes en avait perdu le contrôle –, il y avait
plusieurs problèmes en suspens qu’un accord général devait régler.
Lors de la première journée, le synedrion des Alliés, ce Conseil qui
rassemblait un délégué par cité membre de l’alliance de 377, avait proposé
une paix commune (koinè eirenè) qui aurait eu l’avantage d’intégrer tous les
États grecs qui l’auraient souhaité (Phocidiens compris, donc). Cette
hypothèse fut retenue le premier jour mais ne résista pas au refus définitif
des ambassadeurs de Philippe et lorsque, plus tard, Démosthène reprocha à
Eschine de ne pas avoir soutenu le second jour cette ouverture, non
seulement il fait fi de cette fin de non-recevoir macédonienne, mais il oublie
de préciser qu’à ce moment-là, il prit, comme Eschine, acte de cette
dernière.
La difficulté principale concernait en effet le traitement réservé aux
Phocidiens, alliés traditionnels des Athéniens : fallait-il ou non les inclure
dans la paix ? Les exclure revenait à les livrer à la vindicte des Thébains et
à la volonté de Philippe, quelle que soit la formulation adoptée. Mais peu
d’Athéniens étaient prêts, pour reprendre une formule fameuse, à mourir
pour la Phocide et d’ailleurs, on l’a vu, toute opération militaire pour les
sauver était vouée à l’échec, ne serait-ce qu’en raison du déséquilibre des
forces qui s’annonçait en cas de guerre. Aussi l’assemblée adopta-t-elle un
décret rédigé au millimètre par le responsable principal des négociations du
côté athénien, Philocratès, décret conforme aux exigences de Philippe et
ménageant un certain formalisme, pour ne pas dire une veulerie athénienne.
Ce décret ne disait simplement rien des Phocidiens, qui se trouvaient donc
de facto exclus de la paix sans qu’Athènes les abandonnât de manière
explicite. Attitude peu glorieuse en vérité, mais à laquelle personne ne
trouva rien à redire sur le moment car Athènes n’avait aucune solution
alternative viable, comme le démontra Philocratès dans un discours dont
l’historien Théopompe a conservé un fragment ou du moins son essence :
« Considérez d’abord que nous n’avons aucune chance d’emporter la victoire et que notre cité n’est
guère dans un état brillant. Tout au contraire, de multiples et grands dangers nous entourent. Nous
savons que les Thébains sont mal disposés à notre égard ; parmi les Péloponnésiens, certains
inclinent vers Thèbes et d’autres vers Sparte ; les gens de Chios, de Rhodes et leurs alliés nous sont
hostiles et discutent amicalement avec Philippe ». Théopompe, FGrHist., 115, F. 164
La démonstration était imparable. Athènes n’avait d’autres solutions que
d’accepter une paix devenue nécessaire mais qui ne pouvait qu’être mal
vécue : c’était la pire, à l’exception de toutes les autres, pour reprendre un
mot célèbre. Pour le reste, chacun conservait ce qu’il avait au moment de la
paix, ce qui revenait pour Athènes à reconnaître la perte d’Amphipolis, de
Potidée et des autres places et villes autrefois sous son contrôle, mais lui
permettait d’obtenir la confirmation de son implantation en Chersonnèse. Il
y avait encore des incertitudes du côté de la Thrace où Kersebleptès, allié
des Athéniens, n’était pas non plus inclus dans le traité de paix et encore en
Thessalie du Nord, où une place forte, Halos, résistait toujours, avec l’aide
des Athéniens, à la pression de Philippe. Tout cela ne semblait pas essentiel
et les Athéniens, inquiets d’une éventuelle alliance militaire entre Philippe
et les Thébains, leurs ennemis jurés, étaient pressés d’aboutir à la
conclusion de cet accord : ils jurèrent donc la paix le 25 Elaphèbolion (mi-
avril) en présence des envoyés de Philippe, Antipatros et Parménion.
Restait à obtenir le serment de Philippe pour rendre le traité de paix
exécutoire.
Il fallut deux mois et demi pour cela, durant lesquels Philippe réduisit à
sa merci Kersebleptès et assura ainsi sa tranquillité au nord-est. Sur le plan
diplomatique, cela ne changeait pas grand-chose, le roi odryse n’étant pas
compris dans la paix que les Athéniens avaient jurée, mais c’était un succès
macédonien de plus. Le roi ne revint à Pella qu’au milieu du mois de juin
346 et l’on ne voit d’ailleurs pas comment l’ambassade athénienne aurait pu
abréger ce délai en se rendant directement en Thrace par mer comme
Démosthène semble l’avoir voulu :
« Il était de l’intérêt de Philippe de prolonger l’espace de temps entre les serments, mais le vôtre
était qu’il fût le plus court possible. […] Philippe, lui, pensait au contraire – et avec raison – que
tout ce dont il se serait emparé avant les serments, il le conserverait car personne ne romprait la
paix pour ce motif. Prévoyant cela, Athéniens, je rédige un décret indiquant que l’on irait par mer
où se trouvait Philippe de manière à recueillir les serments le plus vite possible, afin que les
Thraces, vos alliés, pussent conserver les fortins, ceux dont ce triste individu [Eschine] se moquait
à l’instant, Serrhion, Myrtènon, Ergiskè, et afin que Philippe ne prît pas possession de ces positions
favorables ». Couronne, 26-27
Philippe n’avait toujours pas prêté serment. Il le fit à Phères, en
Thessalie, au début de juillet, alors qu’il n’était qu’à trois jours de marche
des Thermopyles. La paix de Philocratès entrait en vigueur au moment où il
pénétrait en Phocide et obtenait sans difficulté la reddition des Phocidiens.
Magnanime ou plutôt désireux de rendre responsables les autres Grecs, ce
qui était utile afin d’alimenter pour longtemps divisions et haines, il laissa
aux amphictions le soin de régler leur sort non sans leur avoir évité le pire,
à savoir la destruction totale et l’asservissement général comme l’avaient
espéré leurs adversaires. Les conditions imposées par les Grecs furent
néanmoins très dures : les Phocidiens perdirent leurs deux sièges
amphictioniques au profit de Philippe et furent condamnés à rembourser
leurs ponctions au sanctuaire, soit soixante talents pendant cent soixante-
sept ans. Avec ses alliés thessaliens, le Macédonien contrôlait désormais
Delphes et c’est en hègemôn du monde grec qu’il présida les Jeux
Pythiques à l’automne 346.
Tels sont les éléments factuels que l’on peut tirer de nos sources. La
question est à présent de comprendre quels furent la position, le rôle et le
jeu de Démosthène dans l’affaire.
DÉMOSTHÈNE ET LES PRÉMISSES DE LA PAIX : LA PREMIÈRE AMBASSADE
Notre compréhension des faits est encore compliquée, on l’a dit, par le fait
que nos sources sur la question, les deux discours parallèles de Démosthène
et d’Eschine, datent du procès que le premier intenta au second, lequel se
déroula en 343 en un temps où les Athéniens pouvaient comprendre
l’inanité de cette paix et mesurer leurs désillusions. Propos polémiques, on
le comprendra aisément, qu’il n’est pas aisé de vérifier.
En effet, cette paix que les Athéniens jurèrent sous la contrainte comme
on vient de le voir, ne signifiait pas un nouveau départ de relations
confiantes entre Philippe et Athènes. La supériorité du premier et les reculs
de la seconde avaient à ce point éclaté au grand jour, prenant à témoin
l’ensemble de la Grèce pour ainsi dire, que la paix ne pouvait être une fin
en soi pour des Athéniens qui n’avaient pas renoncé à leur vision
hégémonique du monde grec. La paix était sur de mauvais rails et comme
on le verra dans le chapitre suivant, la crispation athénienne et la volonté de
Philippe d’accroître encore son autorité sur la Grèce furent toutes deux
cause d’une dégradation marquée des relations entre la Macédoine et
Athènes car il serait à mon sens erroné de pointer la responsabilité unique
ou même prioritaire d’un seul des protagonistes.
Pourtant, quelle fut, en ce printemps et cet été 346, la vraie posture de
Démosthène ? J’entends par là non point celle qu’il affecte en 343 au
moment du procès qu’il intente à Eschine, lorsque les Athéniens ont
compris l’échec de cette paix qui, pour reprendre une expression connue,
n’est pas une « paix dans les cœurs », et qu’ils ont déjà condamné son
principal promoteur, Philocratès, voué à ce moment aux gémonies tant par
Démosthène que par Eschine, mais bien son attitude en cette année 346.
Inutile de dire que chacun des deux protagonistes fit tout, au moment du
procès de 343, pour se tenir à distance de Philocratès et, au contraire, pour
placer l’adversaire en position de complice de celui qui était devenu un
traître, attitude parallèle qui ne manque pas de laisser une part importante
d’arbitraire dans les interprétations que l’on peut faire. Les admirateurs de
Démosthène ont bien sûr une tendance marquée à adopter sans sourciller
ses prises de position, ses contempteurs, comme bien l’on pense, prenant
leur exact contre-pied. Il faut essayer d’y voir clair en décryptant les
allusions des deux protagonistes, en scrutant les accusations de l’un et les
réponses – ou les silences – de l’autre et ce, dès la première ambassade et
même en tentant de remonter plus haut, dès avant la chute d’Olynthe. Mais
Démosthène étant très discret pour ne pas dire muet sur cette période, il faut
se tourner vers son adversaire pour tenter d’apprécier ce que fut son attitude
à deux moments cruciaux, le début des négociations avec Philippe et les
deux assemblées des 18 et 19 Élaphèbolion, au cours desquelles le peuple
décida de la paix. En ces deux étapes, Démosthène joua un rôle majeur, rôle
qu’il eut tendance à minimiser, voire à faire oublier par la suite.
Il faut signaler tout d’abord que Démosthène jouissait durant cette année-
là d’une place de choix : il était en effet membre du Conseil des Cinq Cents
et, depuis ce lieu privilégié qui étudiait, avant leur passage devant
l’assemblée du peuple, toutes les propositions de lois et de décrets, il put
orienter certaines décisions, grâce à son éloquence et à l’influence dont il
disposait. Mais, de tout ce que l’on saisit des versions opposées d’Eschine
et de lui-même dans les deux procès intentés à propos de l’ambassade en
343 et de la couronne décernée à Démosthène en 330, ainsi que de la
harangue Sur la paix prononcée par ce dernier à peine quelques semaines
après l’échange des serments en 346, on ne voit jamais l’orateur se montrer
hostile au processus de paix. Il l’avalisa par ses discours, l’encouragea
même très tôt et, tout à rebours de l’image de l’inflexible opposant à la paix
qu’il voulut se sculpter plus tard, non seulement il ne compta pas au nombre
de ceux qui attaquèrent la proposition de Philocratès d’adresser un héraut à
Philippe mais, rappelons-le, il le défendit dans le procès en illégalité qu’il
dut en conséquence subir. L’année suivante, aux dires d’Eschine, il proposa
encore que le peuple décernât une couronne à Aristodémos malgré le retard
à rendre compte de sa mission, et Philocratès fit adopter le principe d’une
ambassade de dix Athéniens « chargés de discuter avec Philippe de la paix
et des intérêts communs entre lui et les Athéniens », celle qui partit pour
Pella en février 34615. Il faisait partie à ce moment-là, et jusqu’à la
conclusion de la paix, des Athéniens qui recherchaient une entente avec
Philippe et non pas du groupe des ennemis irréconciliables de la Macédoine
qui, aux dires d’Eschine, trouvaient dans le rappel des hauts faits d’armes
de la cité et des tombeaux des ancêtres matière à résistance forcenée16. Ces
opposants, que certains historiens modernes désignent déjà sous le nom de
« parti de la guerre », se réduisent pour nous en ces semaines cruciales de
346 à un nom, celui d’Aristophon d’Azénia17. Théopompe a conservé des
bribes du discours qu’il a prononcé pour exprimer sa position, et qui
pourrait être d’ailleurs une réplique à celui de Philocratès cité plus haut,
réplique n’employant pas l’argumentaire dénoncé par Eschine :
« Considérez à quel point nous nous conduirions avec lâcheté en toutes choses si nous devions
accepter cette paix et abandonner Amphipolis, nous qui vivons dans la plus grande des cités
grecques, avons un si grand nombre d’alliés, possédons trois cents trières et des revenus approchant
quatre cents talents ! Qui ne nous blâmerait pas si, avec tous ces avantages, nous acceptions
quelque chose d’injuste en nous couchant devant le pouvoir macédonien ? » Théopompe, FGrHist.,
115, F. 166
Démosthène n’a pas accompagné Aristophon. Dès la chute d’Olynthe et
même avant, c’est-à-dire pendant le temps où il prononçait ses
Olynthiennes, il avait bien saisi le rapport de forces et devait considérer
comme inéluctables à la fois la chute d’Olynthe, qu’il espérait peut-être
retarder par l’envoi de troupes et donc en limiter la portée si elle devait
avoir lieu, et une paix – ou une trêve, de cela nous ne pouvons décider –
avec la Macédoine. On peut penser aussi que le soutien apporté à
Philocratès avant la prise d’Olynthe indique qu’il croyait encore possible de
la sauver par la conclusion d’un accord. Il ne faisait donc pas partie de ces
Athéniens qui, en 348 et plus tard, refusaient toute paix, tout compromis
avec Philippe, persuadés sans doute qu’Olynthe et les zones contrôlées par
les Athéniens dans le nord de l’Égée, pouvaient être encore défendues avec
succès.
Sur les dix ambassadeurs, il y avait donc Philocratès, celui qui avait
proposé le décret décidant celle-ci et assurait, selon les termes de la loi
athénienne, la responsabilité pleine et entière de son geste durant une année,
ainsi que Démosthène et Eschine. Il ne faudrait pas se méprendre sur cette
nomination et penser que les Athéniens aient voulu mettre deux fers au feu
en désignant des hommes de sensibilité différente envers la Macédoine.
Tout au contraire, la nomination de l’un et de l’autre est en soi lourde de
signification, car ils sont tous deux identifiés comme des adversaires de
Philippe mais pourtant résignés à une paix, fût-elle de circonstance.
L’affaire d’Olynthe avait sans doute classé Démosthène dans la catégorie
des opposants à la politique macédonienne d’expansion et sa désignation
montre que, malgré son jeune âge (il est le benjamin de l’ambassade),
l’assemblée lui accorde sa confiance. Eschine est alors lui aussi un
adversaire déclaré de la Macédoine : Démosthène, non sans ironie mais
sans mettre en doute la sincérité d’alors de son adversaire, rappelle en 343
que son adversaire avait, trois ans plus tôt, tenté de fédérer une opposition à
Philippe dans le Péloponnèse :
« C’est lui (Eschine) le premier des Athéniens qui, à en croire ses discours, avait compris que
Philippe formait des projets contre les Grecs et en corrompait certains en Arcadie. […] Il se
présenta devant le Conseil et devant le peuple pour parler de ces affaires, vous persuada d’envoyer
partout des ambassadeurs pour réunir ici tous ceux qui voulaient faire la guerre à Philippe. Il
rapporta à son retour les merveilleux et longs discours qu’il avait tenus devant les Dix-Mille de
Mégalopolis contre Hiéronymos qui parlait en faveur de Philippe, et montra l’immensité des crimes
que commettent envers la Grèce entière et non point seulement envers leur propre patrie ceux qui
sont corrompus et reçoivent l’argent de Philippe ». Ambassade, 10-11
Plus loin (§ 303-306), Démosthène précise même que cette ambassade
dans le Péloponnèse était la conséquence du décret proposé par Eubule en
personne auquel on a fait allusion plus haut. Cette opposition initiale
d’Eschine à Philippe et cette tentative de fédérer autour d’Athènes les
peuples du Péloponnèse contre le souverain sont confirmées par Eschine en
personne (Ambassade, 79), qui précise que l’isolement diplomatique de la
cité l’obligea à revoir sa position. Il y avait donc à Athènes, chez des
hommes catalogués comme « pacifistes », une réelle volonté de se battre
contre Philippe, mais une volonté réduite à néant par la solitude
diplomatique et militaire d’Athènes. Realpolitik, dira-t-on ? Assurément.
Il est inutile de revenir sur le déroulé de la première ambassade, que nous
avons analysé plus haut : le but de celle-ci étant de dessiner les contours
d’une paix acceptable par tous, et maintenant qu’Olynthe était tombée,
aucun des envoyés d’Athènes n’était venu dans le but d’en contester le
principe. On ne voit pas en effet, dans cette ambassade, les noms des plus
virulents adversaires de la Macédoine, Aristophon, Hypéride ou Hégésippe,
ce qui aurait été un message fort de défiance vis-à-vis de la Macédoine.
Démosthène fait donc partie de ceux qui acceptent le principe d’une paix.
Mais il est assez évident que l’ambassade ayant été envoyée sans un plan de
paix précis, chacun des émissaires pouvait avoir sa propre vision de l’intérêt
de la cité. Toutefois, on remarque, par le récit détaillé qu’en fait Eschine,
par celui, plus succinct, rapporté par Démosthène, une certaine vision
commune de la situation. Mieux, même, s’il faut en croire Eschine – mais
Démosthène est silencieux sur ces moments-là –, Démosthène aurait
reproché à Eschine un ton trop virulent employé à l’encontre de Philippe,
accusation dont on ne mesure pas la portée véritable et moins encore la
véracité, mais qui n’a de sens que dans le cadre d’une vision partagée de la
situation. Il ajoute même que le chemin du retour se fit dans une
atmosphère détendue, ce dont témoignèrent les autres ambassadeurs. Quant
au rapport de l’ambassade devant l’assemblée, il semble également avoir
fait l’unanimité. Et Démosthène proposa au peuple un décret aux termes
duquel les ambassadeurs de Philippe allaient être reçus par Athènes avec
tous les honneurs dus à leur rang. Encore une fois, comme Démosthène
n’évoque nulle part cette première ambassade et ses suites, nous sommes
pour ainsi dire tenus à la version d’Eschine, tenus de penser aussi que
Démosthène aurait eu beau jeu de nier ces faits le cas échéant. Au retour de
l’ambassade donc, il y a un large consensus dans la cité, exception faite des
opposants irréductibles que l’on ne saurait chiffrer, pour accepter la paix
dans des termes que chacun devait imaginer comme d’inéluctables reculs.
Que les ambassadeurs athéniens aient fait valoir les « droits » de la cité sur
Amphipolis faisait partie des figures imposées de la diplomatie. Les
arguments avancés, tels qu’Eschine nous les rapporte (§ 26-33), mêlaient
comme souvent en pareil cas mythologie (droits remontant aux enfants de
Thésée) et histoire plus ou moins récente, mais chacun savait aussi que
c’était bien un rapport de forces donné qui créait les conditions réelles de la
paix en discussion. On notera aussi que, dans cette première ambassade,
personne ne paraît avoir parlé de la situation des Phocidiens : les Athéniens
les avaient déjà abandonnés, au moins dans leurs têtes.
DÉMOSTHÈNE ET LES ASSEMBLÉES DES 18 ET 19 ELAPHÈBOLION
En raison de l’ampleur des débats, deux journées furent nécessaires à
l’assemblée du peuple, moins pour se décider à la paix que pour en adopter
les termes les mieux pesés. Car l’alternative était simple : en raison de la
situation diplomatique, les Athéniens avaient le choix entre une paix de
renoncement, donc humiliante pour une cité qui aspirait à commander à
l’Hellade, et une guerre dont tout laissait entrevoir une issue désastreuse.
Les Athéniens avaient en effet échoué à fédérer autour d’eux une alliance
panhellénique anti-macédonienne, même limitée au Péloponnèse : ils ne
pouvaient guère compter que sur leurs alliés insulaires, faibles en nombre et
en force de frappe militaire et ils auraient à combattre une force redoutable
à tout le moins composée des Macédoniens, des Thessaliens et des
Thébains.
Encore une fois, et pour ce qui concerne Démosthène, préoccupé en 343
de se démarquer le plus possible de celui qui lors de ces assemblées en 346
fut son allié, Philocratès, il n’est pas possible de remarquer chez lui la
moindre once de volonté de résister à cette paix inéluctable. Les questions à
régler par l’ecclèsia tournaient d’ailleurs moins autour de ce qui allait
advenir de la Phocide que de la manière dont la cité allait renoncer à aider
tous ceux qui étaient encore ses alliés officiels.
Cela ne posait pas de trop graves problèmes pour ce qui concernait le roi
thrace Kersebleptès, dont la situation était déjà fort difficile et dont on
apprit, soit peu avant ces jours soit peu après, qu’il était définitivement
vaincu. Et puis, il n’avait pas toujours été l’ami d’Athènes, contre laquelle il
avait guerroyé auparavant pour tenter d’arracher le contrôle de la
Chersonnèse de Thrace. En d’autres termes, si c’était un adversaire de
Philippe dont le maintien aurait pu permettre l’existence d’un front
septentrional qui disparaissait, ce n’était pas non plus un allié très sûr. De
même, la petite cité d’Halos qui résistait encore et toujours aux assauts
macédoniens comptait pour peu. Il en allait tout autrement des Phocidiens
qui occupaient une position des plus stratégiques, étaient les ennemis jurés
des Thébains depuis le début du siècle et donc les alliés naturels des
Athéniens. Si l’on en croit les échos qui nous sont parvenus de ces deux
journées, Démosthène soutint les propositions de Philocratès, à tel point que
certains historiens – disons-le tout net, peu favorables à Démosthène mais
tout de même lucides – affirment qu’il fut le bras droit de Philocratès dans
l’affaire et que l’on serait plus proche de la vérité en parlant de « paix de
Démosthène » plutôt que de « paix de Philocratès »18.
Il semble bien que, entre les deux jours de réunion de l’assemblée,
Démosthène changea d’avis. Pour autant, encore une fois, que l’on puisse
faire confiance aux deux protagonistes principaux du débat, Démosthène
soutint le premier jour la proposition des Alliés (la paix commune) avant de
se rétracter et de s’aligner le lendemain sur les desiderata de la délégation
macédonienne (paix et alliance entre la Macédoine, Athènes et leurs alliés
respectifs), qui actaient ainsi l’abandon à leur sort des Phocidiens, de
Kersebleptès et d’Halos19. Il a voulu persuader plus tard ses concitoyens
que l’attitude d’Eschine et de Philocratès l’avait obligé à cette volte-face,
mais rien ne suggère cela.
Il est certain que les deux orateurs, partie prenante de cette longue
négociation, ont tout fait ensuite pour brouiller la réalité des faits. On a vu
que Démosthène autant qu’Eschine ont voulu montrer dans le procès qui les
opposa que chacun avait été le complice de Philocratès qui, a bien des
égards, a joué le rôle de bouc-émissaire. On ne s’y attardera donc pas. Par
contre, on doit souligner, s’agissant de Démosthène, une autre stratégie
qu’il adopta en 343 au moment du procès intenté à Eschine pour tenter de
montrer que la paix de Philocratès était d’avance viciée : ce n’était pas
Athènes qui avait intérêt à la paix, mais Philippe qui, sous la pression des
événements, y était contraint. Affirmant de manière un peu osée une
première fois que « Philippe avait obtenu de négocier la paix »,
Démosthène donne les raisons pour lesquelles il ne fallait pas voter la paix
aux conditions prévues (et auxquelles il avait pourtant adhéré) :
« Si vous aviez laissé entrevoir une petite espérance [aux Phocidiens], ils auraient été sauvés. Car il
n’était pas possible, non, pas possible, à Philippe de se maintenir si vous ne vous étiez pas laissés
tromper. Il n’y avait pas de blé sur son territoire, laissé inculte à cause de la guerre, et son
approvisionnement aurait été impossible en raison de la présence de vos trières et de votre
domination sur la mer. Quant aux villes des Phocidiens, elles étaient nombreuses et difficiles à
prendre ». Ambassade, 123
On a là un exemple parfait d’une ré-invention de l’histoire, moins de trois
ans seulement après les faits et, bien entendu, il n’y a pas un mot de vrai
dans cette assertion. C’étaient bien les Athéniens qui furent acculés à la
paix et non point Philippe, sur qui ne pesait aucune des menaces ici
indiquées par Démosthène. Son territoire n’avait été ravagé que de manière
sporadique par quelques incursions athéniennes et l’approvisionnement de
son armée ne posait aucun problème. De plus, la marine athénienne,
présente en petites unités en Égée, sans le moindre port d’attache allié au
nord de l’Eubée, ne pouvait aucunement peser sur les opérations militaires.
C’est à l’issue de la seconde ambassade au cours de l’été 346 que
Démosthène changea du tout au tout son comportement. Avait-il des doutes
sur la sincérité de Philippe ? Des inquiétudes sur la solidité de la paix qu’il
avait pourtant largement contribué à négocier et faire accepter par le peuple
et donc des craintes sur son sort personnel ? Démosthène fait-il à ce
moment acte de grande politique, de prudence ou d’opportunisme ? C’est
tout le mystère qui plane alors autour de ses intentions que l’on est bien en
peine de déchiffrer avec exactitude. On comprend les positions divergentes
des historiens sur cette question essentielle pour saisir Démosthène, mais
pour ma part, on aura compris que je penche pour un opportunisme
orchestré à grand renfort d’attaques judiciaires contre ceux qui croyaient à
une paix durable.
Dès le retour de l’ambassade en effet, Démosthène manifesta son
mécontentement à l’égard de ses collègues. Le 15 Skirophorion (début
juillet 346), devant le Conseil dont il est nécessaire de rappeler qu’il en était
membre, il porta des accusations contre ses collègues, ce qui incita le
Conseil, rendu méfiant par une telle accusation émanant de l’un des
ambassadeurs, à ne pas les inviter au repas d’honneur au prytanée comme
cela en était la coutume. Même scénario devant le peuple le lendemain.
L’ambassade rendit compte de sa mission devant le peuple le
16 Skirophorion, soit deux mois et demi environ après la double assemblée
du début du printemps. À l’ecclèsia, Eschine et Philocratès exprimèrent
leurs espoirs d’un règlement favorable et de son côté, Démosthène réitéra
ses accusations de la veille et exposa ses doutes sur l’issue de cette paix.
L’on sent bien, à partir de ce moment-là, et comme on le verra dans le
chapitre suivant, que toute sa politique tendit désormais à faire échouer une
paix dont il ne voulait plus. Torpillage, voire sabotage conscient, comme
l’écrit J.R. Ellis, d’une possible paix véritable ? Prescience d’une
inéluctable lutte à mort entre Athènes et la Macédoine ? Il n’est pas
forcément stupide d’imaginer que la vérité se trouve quelque part entre ces
deux pôles. Mais, loin de penser que Démosthène se trompe ici d’analyse,
on a la nette impression qu’il savait ce qu’il faisait20.
Mais la Phocide n’était pas encore totalement tombée21. Démosthène
(Ambassade, 59) souligne même avec émotion la présence dans cette
assemblée d’ambassadeurs phocidiens venus implorer une aide athénienne.
Mais quels ambassadeurs, serais-je tenté de dire depuis que Phalaicos avait
refusé la présence de troupes athéniennes aux Thermopyles, et qui
pouvaient-ils représenter ? Sans doute faut-il admettre que, devant le départ
négocié par lui-même de leur stratège avec ses troupes mercenaires, les
Phocidiens cherchèrent-ils tous les moyens pour résister à la vengeance
macédonienne et surtout thébaine. Mais surtout quelle aide militaire était-
elle envisageable alors que la paix venait d’être jurée des deux côtés et que
la Phocide avait été exclue du traité ? Il n’est pas interdit de penser qu’en
mettant en scène trois ans plus tard des Phocidiens dont on ignore s’ils
bénéficiaient d’un statut officiel, Démosthène ait voulu ajouter du pathos
pour mieux faire ressortir l’abandon par Philocratès et ses affidés d’un
peuple promu par lui au rang de martyr, ce qui lui permettait une fois encore
de faire oublier ses prises de position antérieures.
Cette paix, qui devint effective au début de l’été 346, était à coup sûr une
victoire pour Philippe et une paix obligée pour les Athéniens. Ceux-ci,
entraînés par Eschine et ses amis, ont-ils cru aux promesses d’isoler
Thèbes ? Peut-être étaient-ce là les desseins du Macédonien, mais il aurait
fallu pour cela, du côté athénien, se comporter en véritables alliés du roi et
participer aux derniers moments de la guerre contre les Phocidiens.
L’assemblée du 16 Skirophorion avait certes décidé l’envoi d’une nouvelle
ambassade, mais ni Démosthène ni Eschine ne voulurent y participer par
peur de laisser le champ libre à l’autre à Athènes. Arrivés à Chalcis, les
ambassadeurs apprenaient que la Phocide avait, quelques jours auparavant
(le 23 du même mois) capitulé devant Philippe et ils revinrent en urgence à
Athènes. L’assemblée réunie le 27 vota cependant le principe d’une
nouvelle délégation auprès du roi ; la rencontre se fit à Delphes où il était
arrivé. La même assemblée décida aussi le renforcement des forteresses
frontalières et des fortifications du Pirée, ainsi que l’évacuation de toutes
les femmes et les enfants vivant à la campagne à l’intérieur des Longs-
Murs, preuve de l’émoi suscité par la nouvelle, et les Herakleia durent
même être célébrées en ville22. Comme souvent à Athènes, réflexes de
paniques et réactions ordonnées alternaient. Mais on ignore tout de la part
que prit Démosthène dans ces décisions. Disons seulement que, s’il en avait
eu l’initiative, il s’en serait vanté quelques années après.
Pourtant, en ces mois de négociation avec Philippe, il serait faux
d’imaginer les Athéniens tétanisés, incapables de faire quoi que ce soit et
attendant sans rien faire le serment de Philippe. C’est pendant les
pourparlers de paix (en mai-juin) qu’un décret proposé par Androtion, un
homme politique d’expérience avec lequel Démosthène avait eu maille à
partir et dont nous avons déjà parlé, honorant les souverains du Bosphore
Cimmérien était voté, assurant par là même le ravitaillement en blé de la
cité. Le même jour, Athènes renouvelait son alliance avec Mytilène, la
grande cité de l’île de Lesbos23. Quelque temps plus tard, allait débuter la
construction de l’« arsenal de Philon » (cf. infra) : ce n’est pas là le signe
d’une cité apeurée mais bien celui d’une cité décidée à se défendre.
On n’en finirait pas de rappeler les prises de position des différents
historiens et biographes de Démosthène sur son attitude en cette période
cruciale pour Athènes et une telle entreprise relèverait de la gageure. On
aura remarqué l’évolution des principaux protagonistes de l’affaire : alors
qu’Eschine était à l’origine hostile à Philippe, il s’en rapprocha par la prise
en compte du principe de réalité. Démosthène fit le chemin inverse. Le
partisan de la paix à tout prix céda la place à son opposant le plus mordant,
la colombe disparut au profit du faucon, désireux par ses propos de plus en
plus virulents de faire oublier son attitude conciliante initiale. La rapidité et
la force avec laquelle il critiqua une paix qu’il avait soutenue, dans ses
moindres détails, prouvent aux yeux de certains sa vive compréhension de
la situation. Pour d’autres, elle n’atteste que son habileté tactique et son
opportunisme. Pour les premiers, il s’est conduit en homme d’État et, s’il a
souhaité un accord, ce sont bien « Eubule et Philocratès les principaux
responsables de l’initiative de paix » ; pour les seconds, on a vu que la paix
de Philocratès pourrait tout autant s’appeler la « paix de Démosthène » et
son changement d’attitude devrait être « soumis à une critique sévère en
raison d’une stupidité qui confine au suicide »24. Les propos tranchés de
Démosthène ont, on le voit, eu des résonances d’une tonalité aussi peu
nuancée chez les historiens modernes.
1. « An uneasy peace » (I. Worthington) ; « Der ungeliebte Frieden » (G.A. Lehmann) ; « The
Athenians frustrated » (R. Sealey) ; « La grande illusion d’Athènes » (G. Glotz).
2. Eschine, qui le connaissait bien, et dans un passage moins polémique que d’autres
(C. Ctésiphon, 54-55), distingue quatre périodes dans la vie politique de Démosthène, la première se
terminant précisément au moment de cette paix.
3. Sur l’ambassade dans le Péloponnèse en 346, cf. Démosthène, Ambassade, 10-14, où l’orateur
évoque clairement l’opposition entre partisans et adversaires de Philippe en Arcadie.
4. A. Efstathiou, « The “Peace of Philocrates” : the Assemblies of 18th and 19th Elaphebolion 346
BC. Studying History through Rhetoric », Historia, 53, 2004, p. 385-387.
5. Ex. : Ambassade, 44 ; 174.
6. I. Worthington, Demosthenes, p. 148-149.
7. Démosthène, C. Boeotos I, 17. Cf. M.H. Hansen, La démocratie athénienne à l’époque de
Démosthène, Paris, 2003 [trad. fr.], p. 224-225.
8. Démosthène, Ambassade, 305-306.
9. Démosthène, Ambassade, 304.
10. I. Worthington, Demosthenes, p. 150, relayant une hypothèse d’A.W. Pickard-Cambridge.
11. Eschine, Ambassade, 15.
12. Nous pouvons inférer la composition de l’ambassade à partir de bribes du discours d’Eschine
(§ 18, 20, 21, 47). Aglaocréon de Ténédos représentait en outre les alliés. Cf. D.M. MacDowell,
Demosthenes. On the false embassy, Oxford, 2000, p. 34.
13. I. Worthington, Demosthenes, p. 165-166, met en doute la véracité des propos d’Eschine.
P. Carlier (Démosthène, p. 151-152) ne les nie pas mais en reporte la responsabilité sur les collègues
d’ambassade qui auraient versé dans la surenchère patriotique : « la défaillance oratoire de
Démosthène tient moins à son caractère émotif qu’à la surprise et l’indignation que lui ont causées
les discours précédents ».
14. Démosthène, Ambassade, 31-33.
15. Eschine, Ambassade, 17-18.
16. Eschine, Ambassade, 74 : « Les orateurs (rhètores) vous demandaient de tourner les yeux vers
les Propylées de l’acropole, de vous souvenir du combat de Salamine contre les Perses, des tombeaux
des ancêtres et de leurs trophées ».
17. Le « parti de la guerre » (Kriegspartei ou War party selon les auteurs) naît en 346 chez
G.A. Lehmann (Demosthenes von Athen, p. 124), en 344 chez G.L. Cawkwell (Philip II, p. 128) et
J.R. Ellis, (Philip II and Macedonian Imperialism, Londres, 1976, p. 145).
18. G.L. Cawkwell, Philip II, p. 93.
19. Démosthène, Ambassade, 14-16, 144, 311 ; Eschine, C. Ctésiphon, 71. Cf. P. Carlier,
Démosthène, p. 152-165 ; R. Sealey, Demosthenes, p. 146-150 ; I. Worthington, Philip II, p. 91-93 ;
Demosthenes, p. 169.
20. À noter la position de J. Buckler, pour qui, dans son jugement de la situation stratégique,
Démosthène était « désespérément incompétent » (« Demosthenes and Aeschines », in I. Worthington
éd., Demosthenes. Statesman and Orator, p. 126).
21. À dire vrai, les événements se laissent assez mal reconstruire car nous ignorons avec exactitude
la date de la reddition de Phalaicos. Cette chronologie demeure néanmoins la plus économique :
cf. R. Sealey, Demosthenes, p. 154 et note 85.
22. Démosthène, Ambassade, 86, 125.
23. P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 74 et 75.
24. G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 124 ; J. Buckler, « Demosthenes and Aeschines »,
in I. Worthington éd., Demosthenes. Statesman and Orator, p. 132.
7
Premier de cordée (346-338)
La paix de 346 avait été imposée par les événements aux Athéniens et l’on
a vu qu’il n’y eut pas beaucoup d’orateurs pour la refuser ; Démosthène
l’accepta comme tant d’autres. Mais il apparut très vite que cette paix
maintenait Athènes dans un état d’infériorité et surtout la laissait
diplomatiquement esseulée, contrairement aux espérances soulevées par
Eschine qui pensait ou rêvait à un renversement des alliances au détriment
de Thèbes. De plus, rien ne serait plus faux que de croire en une unité de
pensée et d’action du côté de la cité. Sans doute, la parole démosthénienne
laisse-t-elle l’impression d’une Athènes unie derrière l’orateur dans la
résistance à la progression macédonienne à partir de 346, à l’exception de
quelques traîtres stipendiés par Philippe, tels qu’Eschine. C’est beaucoup
moins simple et, comme souvent, Démosthène caricature.
À l’époque hellénistique puis impériale, il fut admis qu’Athènes était
alors divisée en deux camps antagonistes, les pro et les anti-Macédoniens,
séparation reprise de manière quasi unanime par la critique moderne. Un
passage du Pseudo-Plutarque le dit nettement :
« Quand il entra dans la vie politique, il existait deux camps dans la cité : d’une part, ceux qui était
favorables à Philippe [mot à mot, “qui philippisaient”], d’autre part ceux qui s’engageaient pour la
liberté. Il choisit le rejoindre le camp des adversaires de Philippe ». [Plutarque], Vie des dix Or.,
844f
Passons sur cet engagement précoce et définitif contre Philippe
de Macédoine, sur lequel il n’est désormais plus lieu de s’étendre
davantage. Passons aussi sur cette dichotomie brutale entre « partisans de
Philippe » et « défenseurs de la liberté » que de zélés défenseurs modernes
de la cause démosthénienne ont traduite par « traîtres » et « patriotes » et
dont il conviendra de déterminer la nature exacte. Retenons néanmoins que
la tradition ne doutait pas de l’existence dans la cité d’un soutien à la
Macédoine. De cela, on ne s’en étonnera guère : depuis la fin de la guerre
du Péloponnèse, des factions que les sources qualifient souvent de
« démocratiques » ou d’« oligarchiques » s’affrontaient dans les cités et la
chose n’était donc pas nouvelle. Avec l’irruption du roi sur la scène
diplomatique, on trouve de tels clans dans nos sources, partisans de Philippe
et partisans d’Athènes1, qui ne recouvrent pas forcément des clivages de
nature politique. Mais, pour en revenir à Athènes en 346, quelle est la
nature de ces soutiens et quelle est leur influence dans la cité, notamment à
l’assemblée du peuple, là où se prennent les décisions ?
DES SOUTIENS À LA MACÉDOINE DANS ATHÈNES MÊME
Philippe ne manquait en effet pas de soutiens à Athènes, avant comme après
la paix de 346, mais on ne saurait, à l’image des historiens français de
l’entre-deux-guerres, parler d’un « parti macédonien »2 et ce pour plusieurs
raisons. D’abord parce qu’il n’existe pas de « parti » à Athènes, quels que
soient les contours que l’on donne à cette notion, comme on le verra plus
loin. Ensuite parce que l’on ne discerne pas dans nos sources, même chez
Démosthène, des Athéniens agir dans l’intérêt de Philippe II. Il faut se
résoudre à ne pas trouver trace de « pro-macédoniens » à Athènes avant la
chute de la démocratie en 322 et plus encore avant l’arrivée à la tête de la
cité de Phocion en 319, à de rares exceptions près3. Enfin, s’agissant de ces
soutiens, ils paraissent obéir à des motivations très variées, pour lesquelles
l’argent ne semble pas être le moteur.
Il y a tout d’abord ceux que nous appellerions aujourd’hui des
« intellectuels » qui offrent pour nous deux visages, Isocrate et Speusippe,
qui ont laissé des écrits tout à fait intéressants. Il n’est guère besoin de
présenter Isocrate, un rhéteur dont la longue carrière (il mourut en 338, à
l’âge de 98 ans) a produit une œuvre importante et variée, entre discours
judiciaires – au début d’une carrière qu’il abandonna assez vite en raison,
nous disent les sources, d’une voix insuffisante – et traités politiques. Parmi
eux, le traité intitulé À Philippe, discours fictif adressé au roi de Macédoine,
se présente comme un éloge, qui doit d’abord se comprendre dans le
contexte personnel d’Isocrate. Depuis les années 380, lorsque la Paix du
Roi de 386 faisait du Grand Roi perse le maître des cités grecques d’Asie
Mineure, l’arbitre de la Grèce d’Europe et de Sparte son bras armé en Grèce
balkanique, Isocrate n’a pas cessé de chercher la cité ou l’homme qui
vaincrait le Perse et le repousserait le plus loin possible en Asie – il n’a par
contre jamais imaginé la disparition de la dynastie achéménide. Une guerre
contre la Perse permettrait de plus, selon lui, de diriger vers l’extérieur de la
Grèce les milliers et les milliers de mercenaires qui se mettaient au service
des guerres entre cités et créaient ainsi un ferment de conflits récurrents
qu’Isocrate assimilait à des guerres civiles. Athènes, sa cité, qui avait réussi
un redressement spectaculaire en créant la Seconde Confédération, fut dans
un premier temps encouragée à prendre la tête d’une Hellade unie. Mais la
révolte réussie en 355 des cités les plus importantes de l’alliance détermina
le rhéteur à chercher ailleurs son bras armé. Il le trouva fort
momentanément d’abord en Évagoras, roi de Chypre qui s’était révolté
contre Artaxerxès, puis en Archidamos, roi de Sparte qui avait peu à peu
pris des allures de condottiere, en la personne des tyrans de Phères, Jason et
de Sicile, Denys. En 346, les succès de Philippe incitèrent Isocrate à se
tourner vers lui car ils en faisaient un prétendant sérieux à
l’accomplissement de cette tâche. À Philippe est donc une longue
exhortation à unir les Grecs sous sa direction pour mener une guerre contre
les Perses. Parler de trahison à son encontre comme le firent les défenseurs
de Démosthène est à tout le moins une erreur de perspective, car Isocrate se
projette au-delà de la notion de cité et embrasse des perspectives supra-
civiques. La question est plutôt de savoir quelles étaient l’audience et
l’influence d’Isocrate à Athènes, vis-à-vis de Philippe et plus largement
dans le monde grec pour mesurer le poids éventuel de sa parole. Sur un
thème aussi impressionniste, il n’était guère envisageable d’obtenir un
accord général : à l’idée de Pierre Carlier qu’Isocrate « était lu dans toute la
Grèce » répond le très fort scepticisme de Pierre Briant4 et, disons-le tout
net, cet impact n’est pas mesurable. Certes, Isocrate eut parmi ses élèves
des gens prestigieux, athéniens (on pense au grand stratège Timothée)
comme étrangers (l’historien Théopompe de Chios et plus intéressant pour
nous, Python de Byzance, l’un des conseillers de Philippe). Mais l’école et
les thèses d’Isocrate influaient-elles sur les votes à l’assemblée du peuple à
Athènes ou dans d’autres cités ? Même si certains historiens considèrent
que cette propagande isocratique eut quelque succès à Athènes même et
contribua à l’échec du plan de Démosthène d’utiliser l’argent du roi de
Perse contre Philippe5, il est permis d’en douter. En tout cas, cette prise de
position a valu à Isocrate les foudres de tous les historiens qui ont épousé
les thèses de Démosthène6.
La question se pose en termes identiques lorsque l’on évoque une lettre
du successeur de Platon à l’Académie, Speusippe, qui a été conservée. Cette
lettre, que les travaux les plus récents s’accordent pour en accepter
l’authenticité, a été rédigée en 3427. Elle montre que les milieux
platoniciens, qui n’avaient pas selon nos sources les meilleurs rapports avec
la cour de Macédoine, tentèrent à ce moment de renouer des liens
passablement distendus. La teneur de cette lettre est tout à fait favorable à
Philippe, confinant parfois à la servilité, « peut-être l’œuvre la plus
désagréable conservée dans le corpus de la littérature grecque antique »8.
C’est ainsi qu’il peut avancer, sans sourciller, que c’est grâce à
l’intervention du roi de Macédoine Alexandre Ier que les Grecs ont été
sauvés lors de l’invasion de Xerxès en 480, qu’il donne raison à Philippe
dans le déclenchement de la guerre d’Olynthe affirmant que c’étaient les
Olynthiens qui avaient commencé les hostilités, ou dans les revendications
macédoniennes sur la question en suspens d’Amphipolis9.
Toutefois, on se méprendrait en pensant que Speusippe et Isocrate sont en
accord. Car la lettre de Speusippe est parsemée d’attaques en direction
d’Isocrate, qui, pêle-mêle, aurait dû s’adresser à Philippe comme un
concitoyen puisqu’il descendait d’Héraclès, insister sur les services rendus
à Athènes par ses prédécesseurs et réfuter les allégations faites dans la cité
contre lui10. Au final, Isocrate n’est pour Speusippe qu’un « sophiste » dont
Philippe devrait se défier. Au-delà de cette concurrence presque plaisante
dans les bonnes relations que chacun des deux penseurs veut établir avec le
roi de Macédoine, l’important est de constater la présence, à l’intérieur
même de la cité athénienne, d’un noyau dont on ne saurait mesurer
l’épaisseur, d’intellectuels, si l’on ose ce mot, qui non seulement voyaient
en Philippe un Grec et non un barbare ainsi que veut le faire croire
Démosthène, mais encore n’hésitaient pas à le présenter depuis Athènes
comme l’hègemôn naturel de la Grèce et à légitimer sa prééminence. On
doutera encore de leur influence sur le cours des événements mais ces deux
exemples révèlent aussi l’existence à Athènes d’un groupe qui témoignait,
par son attrait visible pour un régime monarchique, de son opposition à la
démocratie telle qu’elle était vécue au milieu du IVe siècle, même s’ils sont
isolés face à un environnement rhétorique encensant la démocratie et si
cette opposition se manifeste de manière plus feutrée et moins violente
qu’au siècle précédent. De ce point de vue, la défense et l’illustration des
riches dans les premiers discours de Démosthène rejoignent les positions
d’Isocrate11 mais l’on ne saurait sans erreur parler d’une « cinquième
colonne ». Durant ces années, l’on ne trouve en effet trace que d’un seul
événement qui aurait pu être tragique, la tentative d’incendie des arsenaux
nouvellement bâtis par un certain Antiphon. Cet homme, un Athénien rayé
du rang des citoyens lors d’une révision des listes civiques, voulut se venger
en incendiant les bâtiments, sans doute en 34312, en tout cas après le verdict
du procès sur l’ambassade de 346. Il fut condamné à mort par l’Aréopage
malgré, nous dit Démosthène, le soutien que lui apporta Eschine, mais il n’y
a guère que Démosthène pour voir la main de Philippe derrière l’acte de cet
incendiaire : « Qui de vous ne connaît Antiphon, exclu de la citoyenneté,
qui était venu dans la cité pour honorer la promesse faite à Philippe ?13 ».
Faut-il pour autant suivre Démosthène dans ce réquisitoire ? Il est plus
raisonnable d’y voir une vengeance personnelle. L’obsession de la trahison,
de la corruption, de l’ignorance du peuple des dangers qui le menacent,
irrigue les discours de Démosthène, sans que l’on en voie la trace palpable.
Rappelons que Démosthène et Isocrate ne se sont jamais croisés dans
leurs œuvres, les deux hommes s’ignorant avec superbe. Mais tel n’est pas
le cas avec d’autres Athéniens, engagés dans la vie politique, dont la parole
et l’action étaient, vis-à-vis de Philippe, beaucoup plus nuancées que celles
qu’affectaient Démosthène ou Hypéride, sans rejoindre la défense affichée
du roi d’un Isocrate ou d’un Speusippe. Mais ils n’offrent pas l’image d’un
front uni et ne présentent jamais de positionnement politique favorable au
roi de Macédoine. On n’insistera jamais assez sur ce point – si l’on veut
bien exclure la figure de Speusippe et celle, peut-être, d’Isocrate et d’autres
inconnus sans influence : il n’existe pas de groupe, de faction ou de quelque
terme similaire que l’on souhaite, pro-macédonien à Athènes avant l’arrivée
des troupes d’occupation en 322. Si des divergences exacerbées par les
inimitiés personnelles existent, c’est dans la manière de conduire une
politique permettant toujours l’hégémonie d’Athènes. Aucun Athénien
n’envisage alors la collaboration d’une cité soumise à un monarque14 et si
Démosthène n’a cessé de dénoncer dans ses discours les traîtres à la solde
de Philippe, il n’en a jamais à ce titre traîné un seul devant les tribunaux à
l’exception bien entendu d’Eschine. À l’écouter et à le suivre, il y aurait eu
pourtant matière à le faire.
Parmi les hommes qui prônent une attitude moins agressive, il y a
d’abord ceux que l’on a appelés à tort les « pacifistes », qui, autour de la
figure d’Eubule, paraissent dominer la vie politique athénienne entre 355 et
346. Sans doute un désir de paix traverse-t-il la société athénienne et l’on ne
doutera pas que ce sentiment très fort explique, après des décennies de
guerre ininterrompue, la volonté des citoyens athéniens d’accepter la paix
en 346. Mais cela ne date pas de l’arrivée aux affaires d’Eubule : on a déjà
évoqué la statue d’Eirenè, la Paix divinisée, tenant dans ses bras Ploutos, la
Richesse, œuvre du sculpteur Képhisodotos dans les années 370, connue
par une copie romaine. Vingt ou trente ans après, les données sont
identiques, mais aggravées. Les guerres n’ont pas cessé et, loin d’apporter
aux Athéniens la puissance qu’avait laissé espérer la naissance de la
Seconde Confédération, la guerre des Alliés a montré la faillite d’une
politique impérialiste. Une autre politique, fondée sur la défense des
intérêts strictement athéniens avait été mise en place autour d’Eubule et l’on
a vu dans un chapitre précédent qu’il n’était pas possible de parler pour elle
de pacifisme. Mais cette politique de défense des positions essentielles
d’Athènes avait elle aussi montré ses limites avec la prise d’Olynthe.
Certes, la voie de la mer Noire était encore bien tenue, mais pour combien
de temps encore ? On devine chez certains Athéniens une sorte d’inflexion.
Sans doute l’idée d’une alliance entre Philippe et Athènes germa-t-elle dans
certains esprits un peu à l’image de ce que Cimon avait tenté de mettre en
place dans les années 460 et 450 : la mer à Athènes, la terre à Philippe, le
Macédonien remplaçant ici la cité de Sparte. Et puis, il y avait Thèbes.
Thèbes, la cité voisine, ennemie de longue date. Outre qu’une alliance entre
les Thébains et Philippe, telle qu’elle se dessinait avec la paix de
Philocratès, était dangereuse pour leurs frontières, certains Athéniens – et
on pense ici en priorité à Eschine – jugeaient, exemples historiques en
main, plus grave la menace thébaine que le danger macédonien. Il fallait
faire de Philippe un allié pour vaincre Thèbes. C’est la raison pour laquelle
il n’est pas nécessaire d’aller chercher l’explication de corruption mille fois
avancée par Démosthène pour stigmatiser tous les « traîtres » – c’est-à-dire
tous ceux qui ne pensaient pas comme lui : l’intérêt d’Eschine et de ses
amis était bien de se rapprocher de Philippe pour abattre définitivement
Thèbes, de l’utiliser à cette fin.
Il n’y a donc pas unanimité athénienne au lendemain de la paix de
Philocratès. À ces positions variées des adeptes d’une politique de
conciliation vis-à-vis de Philippe, s’opposaient les partisans d’une ligne
dure face à la Macédoine, en échec au moment de la conclusion de la paix.
Ceux-ci virent grossir leurs rangs par l’apport d’hommes qui avaient œuvré
à la conclusion de la paix mais qui, très vite, et pour des raisons qu’il faut
comprendre, se dressaient désormais contre elle. Et au premier rang de ces
nouveaux soutiens, Démosthène, qui, peut-être pour faire oublier ses
atermoiements passés, développa un langage de fermeté de plus en plus
appuyé.
L’ÉCHEC ATHÉNIEN DE LA PAIX
Il semble, à suivre Eschine et Démosthène, globalement en harmonie sur ce
point, que Philippe avait promis ou laissé entendre aux négociateurs
athéniens d’isoler Thèbes et de privilégier l’alliance athénienne. Mais le
moins que l’on puisse dire est que ce ne fut pas la direction que prit le
Macédonien. Y eut-il double discours de ce dernier, promettant à la fois aux
Thébains et aux Athéniens, ennemis alors irréductibles, une alliance
privilégiée ? Y eut-il au contraire une attitude athénienne pleine de
suspicion envers le souverain qui amena celui-ci à se tourner vers Thèbes ?
Poser ces deux questions revient à tenter de comprendre pourquoi et
comment la paix échoua.
Évoquer la duplicité de Philippe n’est pas proprement choquant. Les
historiens favorables à Démosthène n’ont pas hésité, on l’a vu plus haut, à
employer les termes les plus violents pour décrire les méthodes du
Macédonien, entre sourires cauteleux et guerres menées sans scrupule
aucun pour imposer ses vues. De fait, même si l’on écarte les jugements de
Démosthène, Philippe apparaît, aux yeux d’un Théopompe, par exemple,
comme un souverain capable de ruse autant que de violence, position assez
largement partagée par les historiens contemporains, qui y ajoutent parfois
une dose de mensonge pour les plus malveillants ou de Realpolitik pour les
mieux disposés à son égard. Par conséquent, l’idée qu’il ait pu faire miroiter
de façon mensongère aux Athéniens une alliance pour mettre à bas des
Thébains qu’il détestait à seule fin de les obliger à jurer la paix, n’est pas à
rejeter en soi. Cette opinion possède cependant un handicap de départ : elle
présuppose en effet que Philippe avait été contraint à la paix en 346 alors
que nous avons montré que c’est tout au contraire les Athéniens qui
n’avaient eu d’autre choix que de s’y résigner. Pour autant, on se gardera
bien de croire en une sorte de bienveillance générale car le roi de
Macédoine a poursuivi tout autant que les autres protagonistes son propre
chemin en fonction de ses intérêts. Mais, de toute évidence, Philippe,
comme ses successeurs (son fils Alexandre et le régent Antipatros) n’eut
jamais avec Athènes la même sévérité qu’il montra vis-à-vis de Thèbes.
Est-ce une attraction particulière pour la cité d’Athéna dont le rôle culturel
aurait été sensible jusqu’en Macédoine15 ? Est-ce au contraire une répulsion
pour Thèbes où il avait dû passer dans sa jeunesse plusieurs années comme
otage ? Est-ce tout simplement l’intérêt que représentait Athènes en tant
qu’ennemie de la Perse et que force navale encore importante ? Cette
dernière donnée pouvait faire réfléchir Philippe et il n’est pas interdit de
penser que, à l’instar de certains Athéniens, l’idée d’un partage des tâches –
plus qu’un partage du pouvoir – ait effleuré le roi. Après tout, et si l’on
pense qu’il avait en tête dès ce moment une expédition vers l’Asie, la
marine athénienne devait lui être utile. En somme, nombre d’éléments
laissent à penser que, en priorité par intérêt, Philippe de Macédoine pouvait
être sincère lorsqu’il parlait d’alliance avec Athènes contre Thèbes, mais
l’attitude athénienne l’obligea pour ainsi dire à choisir l’option inverse16.
Soyons clair : tout autant que Démosthène en particulier et Athènes en
général, Philippe n’imagine pas d’alliance autre qu’hégémonique,
conception bien grecque au demeurant, qui classe définitivement Philippe
dans la droite ligne d’un Thémistocle, d’un Périclès, d’un Lysandre ou d’un
Agésilas.
Si la rupture ne saurait avoir de cause unilatérale, on devine que les
Athéniens n’ont rien fait pour engager puis entretenir de bonnes relations
avec leur nouvel « allié » car la guerre de Phocide n’était pas encore tout à
fait terminée au moment où Philippe avait juré la paix. Mais, après la
reddition finale connue le 23 Skirophorion, les Athéniens ne pouvaient plus
espérer défendre leur sol depuis la ligne traditionnelle des Thermopyles et
ils assistèrent impuissants à l’arrivée de Philippe en Phocide. Philippe était
désormais au sud de cette frontière symbolique et son alliance avec Thèbes
rendait sa présence encore plus menaçante pour Athènes.
Deux choix athéniens révèlent, dès l’entrée en vigueur de la paix, que les
Athéniens y ont adhéré par obligation plutôt que par désir d’alliance
sincère. Si, on l’a vu plus haut, ils adressèrent une nouvelle ambassade à
Philippe, ils refusèrent leur participation à la fin de la guerre de Phocide
comme le roi l’avait proposé au titre de l’alliance jurée dans une lettre lue
devant l’ecclèsia, ce qui était assez compréhensible. Il était moralement
difficile en effet de combattre les armes à la main ceux que l’on avait
défendus depuis dix années dans la guerre sacrée, même si les revirements
de Phalaicos avaient au final livré le passage des Thermopyles à Philippe.
Autre délibération du peuple, en fait la réponse à la réorganisation de
l’Amphictionie de Delphes, qui voyait les Athéniens privés de leur antique
privilège de la promantie (droit prioritaire de consulter l’oracle) – mais pas
de leur place au Conseil de l’Amphictionie – pour avoir aidé ceux que la
vision des vainqueurs appelait à présent « les sacrilèges phocidiens » : le
refus de participer aux Jeux Pythiques, célébrés à la fin de l’été 346 et
présidés par Philippe en personne17. Ces deux décisions, qui étaient avant
tout un témoignage de mauvaise humeur n’étaient pour autant pas le signe
d’une rupture, mais ils n’encourageaient pas non plus Philippe à s’appuyer
sur Athènes contre Thèbes.
Il faut s’intéresser ici à la position de Démosthène. Il affirme, quelques
années après les événements, s’être opposé à l’envoi d’un contingent aux
côtés de Philippe par crainte de voir les Athéniens ainsi mobilisés devenir à
leur tour des otages. Pour autant que l’attitude de l’orateur ait correspondu à
ces mots au moment des faits, cette crainte n’était pas justifiée. En effet,
dans l’accord de 346, les otages devaient être rendus et ils le furent comme
promis pour la fête des Panathénées : on imagine mal Philippe contredire
ainsi dès la prestation de serment cet engagement alors qu’il venait de tenir
une promesse préalable. Il faut se résoudre alors, soit à conclure en une
interprétation faussée a posteriori de Démosthène, soit à imaginer une peur
collective des Athéniens devant la puissance macédonienne. Il n’est jamais
aisé d’avoir des certitudes avec lui…
Ce qui est certain, c’est que rien dans l’attitude athénienne des mois et
des années qui suivent ne montre une volonté de détente. Tout au contraire
se met en place une paix armée que les inscriptions, trop souvent négligées
dans les biographies sur Démosthène parce que l’orateur n’y apparaît
jamais, décrivent pourtant avec précision. Quelques jours seulement après
le serment de Philippe, une assemblée exceptionnellement réunie au Pirée
décidait la construction de hangars et du célèbre arsenal (la Skeuothekè) de
l’architecte Philon afin de renforcer la marine. Pour cela, un nouvel impôt,
une eisphora annuelle de dix talents, fut voté18. Nous ne savons pas la part
que Démosthène a pu y prendre mais ce n’est guère essentiel : il est devenu
à présent un porte-parole de sa cité, même s’il n’est pas le seul ? malgré ce
qu’il a voulu laisser entendre.
Si ce n’est pas à cette occasion, c’est en tout cas vers cette période,
quelques semaines après la fin de la guerre sacrée, quand on comprit à
Athènes l’inanité des promesses d’Eschine, que Démosthène prononça une
autre harangue fameuse, Sur la Paix. Ces moments qui suivent la paix de
Philocratès marquent à tout prendre le vrai début de la carrière politique de
Démosthène, lorsqu’il parvient à convaincre le peuple de ses choix. Ce
discours, comme l’écrit R. Sealey, est l’œuvre d’un homme d’État mature
malgré son jeune âge dans une cité où l’usage réservait la première place
aux seniors, dirions-nous aujourd’hui. D’une tonalité bien moins agressive,
il est avant tout une exhortation à la prudence car Démosthène prend
conscience de l’isolement diplomatique et militaire d’Athènes, incapable de
fédérer autour d’elle une opposition à Philippe, par accumulation de
rancœurs et de défiance à son égard. Aussi, après avoir excité peu avant ses
concitoyens contre cette paix après qu’elle a été conclue, il leur conseille à
présent de ne rien faire qui puisse déclencher une guerre contre Philippe et
d’envoyer au contraire une délégation aux jeux Pythiques qu’il devait
présider. Certains partisans de sa cause y ont vu le signe d’une fine analyse
de la situation et la marque d’un grand homme d’État19. On a le droit, me
semble-t-il, de lui conférer le titre moins glorieux de « pompier
pyromane ». Car dans ce texte, il semble ne rien avoir abandonné de ses
prises de position antérieures : il revendique encore Amphipolis comme
athénienne et juge toujours stupides les Thébains. Il s’est peu avant
opportunément dégagé de toute responsabilité dans la conclusion d’une paix
à laquelle il a pourtant participé avec énergie. Il pourra bientôt endosser
l’habit de celui qui s’y est toujours opposé alors qu’Eschine, dans son
discours Contre Timarque, prononcé en 345 contre un accusateur plus ou
moins mandaté par Démosthène, croit encore aux promesses de Philippe
(§ 169).
Ces nouvelles circonstances voient aussi un changement des hommes :
sur l’accusation d’Hypéride, le peuple condamna à mort Philocratès, le
principal initiateur de la paix, pour fait de trahison. Il ne faut cependant par
trop croire à la valeur de cette accusation car, on l’a dit, à Athènes,
l’initiateur d’un décret était tenu pour responsable durant une année des
conséquences de sa proposition et le moins que l’on puisse dire est que
l’alliance n’avait pas donné les résultats escomptés. Sans que l’on puisse
imaginer une quelconque trahison ni corruption dans l’affaire, et
connaissant le mode de fonctionnement de la justice athénienne, Philocratès
préféra s’éclipser avant le jugement. Sa fuite ayant valeur d’aveu aux yeux
des Athéniens, il fut désormais aisé de l’accabler de tous les maux et
Démosthène, plus encore qu’Eschine, parce qu’il avait été très lié à celui
qui était devenu un bouc émissaire au moment de la conclusion de l’accord
de 346, se sentit dans l’obligation de le charger en des termes d’autant plus
outranciers20, s’attirant les remarques narquoises d’Eschine qui ne manque
pas de rappeler les accointances antérieures des deux hommes21. Autre
changement, Képhisophon d’Aphidna, que l’on verra plus tard allié à
Démosthène, succéda à Aphobétos, le frère d’Eschine, à la tête du theôrikon
(IG II2, 223, 5-6). D’ailleurs, tous ceux qui avaient vis-à-vis de Philippe une
modération dans le propos sont désormais peu à peu écartés : Eubule,
Eschine disparaissent à ce moment de la scène politique active. Eschine,
désigné dans un premier temps avocat des intérêts d’Athènes dans une
affaire qui opposait la cité à Délos – affaire arbitrée par Philippe ! – fut au
dernier moment remplacé par Hypéride, opposant historique à la
Macédoine22. Il est fort possible que ce brusque revirement ait partie liée à
l’affaire d’Antiphon que nous avons évoquée, cet homme exclu de la
citoyenneté et qui, pour se venger, avait tenté d’incendier les arsenaux. Sa
condamnation, après le soutien que lui avait accordé Eschine, a pu
discréditer ce dernier.
Pour autant, le peuple n’en donna pas moins raison à Eschine lors du
procès sur les ambassades de 346, intenté cette fois par Démosthène dans la
foulée de celui de Philocratès en 343 et très certainement antérieur à
l’histoire d’Antiphon – sans quoi Démosthène se serait engouffré dans cette
brèche lors du procès. Cette affaire ne vint devant le tribunal que trois ans
après les faits parce qu’une première tentative avait échoué pour des raisons
de procédure. Un des alliés de Démosthène, Timarque, avait porté
l’accusation sur la seconde ambassade mais avait été débouté de son action
pour des raisons de forme : un passé peu reluisant de prostitué lui interdisait
de prendre la parole en public. Eschine souleva une question préalable
(antigraphè) et le procès tourna à la confusion de Timarque qui fut
condamné à la perte de ses droits civiques (atimie). Démosthène rongea son
frein quelque temps puis reprit son accusation, cette fois en son nom propre,
ce qui donna lieu au procès Sur l’ambassade, prétexte au premier duel
oratoire entre les deux hommes. La charge de Démosthène s’articule autour
de la corruption d’Eschine, qu’il mentionne à de multiples reprises, seule à
même selon lui d’expliquer comment un opposant acharné à Philippe (il
avait, rappelons-le, tenté de convaincre certains peuples péloponnésiens de
s’engager aux côtés d’Athènes contre le souverain) avait pu en devenir un
zélé partisan. On a parfois voulu voir dans cet acquittement d’Eschine une
volonté de modération du peuple, soucieux de ne pas trop marquer
d’agressivité vis-à-vis de la Macédoine. C’est sans doute plus simple que
cela : le tribunal, malgré une politique de plus en plus hostile à Philippe, ne
put que conclure à l’innocence d’Eschine des accusations de trahison et de
corruption dont Démosthène voulait l’accabler parce qu’aucune preuve de
l’une ou de l’autre ne put être apportée. Il n’est pas non plus nécessaire
d’imaginer qu’il fut acquitté parce qu’on le crut plus incapable que
corrompu, ce qui n’est jamais que la simple paraphrase des propos que
Démosthène fait abusivement tenir à Eschine23, preuve encore une fois du
décalque absolu de la version démosthénienne sur l’analyse des
événements. Il est en réalité hasardeux de tirer des conclusions hâtives d’un
tel verdict, conclusions qui sont souvent plus le produit de constats
préalables de leur auteur que le résultat d’une analyse rigoureuse. Comme
le remarque D.M. MacDowell, les détestations personnelles, les certitudes
plus ou moins assurées des jurés sur les accusations de corruption ou sur les
choix politiques de Démosthène et d’Eschine sont autant de variables,
impossibles aujourd’hui pour nous à déterminer24.
Eschine sortait blanchi de l’accusation portée par son ennemi intime,
certes, mais ni lui ni ses proches ne pèsent plus désormais à l’assemblée et
l’on peut dire que cette courte victoire judiciaire fut comme un chant du
cygne et le crépuscule de son influence politique25. De plus, alors que les
distributions publiques d’argent ou de grains menacent d’être moins
fréquentes, on restreint par la révision des listes civiques dans les dèmes le
nombre des bénéficiaires potentiels, opération connue sous le nom de « loi
de Démophilos » (le discours de Démosthène, C. Euboulidès, a été
prononcé à cette occasion). On a l’impression que les Athéniens veulent
souder le groupe civique en ces temps difficiles.
Athènes renforça également ses assises diplomatiques et militaires outre-
mer. Des clérouques étaient déjà partis pour la Chersonnèse de Thrace ;
d’autres les rejoignent (Démosthène, Chersonnèse, 6). On rappellera que les
Athéniens avaient resserré dès 346 leurs liens avec les rois du Bosphore
Cimmérien pour assurer leur ravitaillement en grains, ou bien avec
Mytilène. D’autres cités reviennent dans le giron athénien, telle Méthymna,
une cité de l’île de Lesbos vers 34526. En d’autres termes, Athènes poursuit
la même politique de soutien à ses intérêts les plus proches.
Avec cette différence que Philippe bénéficiait désormais d’un réseau
d’alliances lui permettant de s’insérer de plus en plus dans le jeu
diplomatique complexe et changeant des cités grecques. Les appuis
thébains anciens dans le Péloponnèse faisaient de lui un arbitre ou un
soutien recherché et il ne se priva pas d’avancer ses pions : ses troupes
intervinrent en 344 à Argos et Messène, suscitant la colère et l’inquiétude
d’Athènes, qui se manifestèrent par l’envoi d’une ambassade à laquelle
Démosthène participa27, mais sans suite notable. En fait, Athènes demeurait
dans le Péloponnèse en situation de faiblesse en raison de la permanence de
son soutien à Sparte qui, dans le vécu des autres cités, restait l’État qui
cherchait toujours à dominer ses voisines alors que Philippe pouvait être vu
comme un bouclier contre ces prétentions. Malgré ces tensions, une
proposition d’alliance présentée quelques mois plus tard par le Grand Roi
contre Philippe sous forme de dons d’argent pour lancer une guerre, un peu
à l’image du déclenchement de la Guerre de Corinthe en 395, fut rejetée par
les Athéniens. Et, plutôt que de déceler là la main de la corruption
macédonienne, il faut plutôt y voir l’influence encore grande de tous ceux
pour qui les ennemis traditionnels de la cité (et la Perse, au même titre que
Thèbes, pouvait exciper de pareils mérites) demeuraient plus dangereux que
Philippe. Dans une cité où, redisons-le, l’histoire était apprise plus par ce
que l’on entendait à l’assemblée que par ce que l’on lisait dans les papyrus
des bons auteurs, de tels rappels étaient fréquents. La mémoire des guerres
médiques et de l’incendie d’Athènes par les troupes de Xerxès en 480,
retravaillée sinon excitée sans discontinuer dans les assemblées du peuple,
celle de l’exigence de la destruction de la cité par les Thébains en 403
étaient un élément central des discours de tribune. Croire que ce rejet d’une
alliance perse est une preuve d’indécision de la part du peuple, souligner sa
pusillanimité échoue à mettre en perspective ce qu’est Athènes à ce
moment-là : une cité se sentant entourée d’ennemis et dans laquelle le
Grand Roi est encore placé par certains sur le même pied que le souverain
de Macédoine. On ne peut parler d’aveuglement que parce que l’on connaît
la fin de l’Histoire et ce d’autant plus qu’il n’y a personne à Athènes pour
imaginer en 344 un conflit possible entre la Macédoine et la Perse.
Ce refus des avances perses ne signifiait donc pas un réchauffement des
relations avec Philippe car une brouille de plus opposa ce dernier à Athènes
à propos d’une révision éventuelle des termes du traité de 346 que
l’ambassadeur macédonien, Python de Byzance, avait présentée devant le
peuple. L’auteur du discours Sur l’Halonnèse, Hégésippe de Sounion,
montre que son intervention devant l’assemblée fit bonne impression (§ 20,
23), mais rien n’atteste que Philippe y présentait des avancées dans le sens
que les Athéniens espéraient. Ce n’était peut-être qu’une approche
diplomatique pour apaiser les esprits – pour les endormir diraient ses
adversaires – peut-être aussi une tentative d’isoler Athènes de ses alliés,
bien qu’il n’en demeurât que de bien faibles dans une Confédération
désormais croupion, peu susceptible d’intéresser le Macédonien, au moins
pour l’instant. Il faut se résigner à ignorer encore une fois les raisons qui ont
poussé Philippe à relancer le processus diplomatique : désir sincère d’un
rapprochement avec Athènes ? Crainte d’une alliance objective avec les
Perses ? Mais les Athéniens venaient juste de rejeter une offre en ce sens…
Si la Seconde Philippique peut être une réponse à ces ouvertures, l’orateur
principal dans cette histoire fut Hégésippe qui encouragea le peuple à voter
en réponse des révisions impossibles à accepter pour Philippe puisqu’elles
revenaient pour ce dernier à restituer à Athènes toutes les cités et places
fortes (Amphipolis, Pydna…) auparavant sous contrôle athénien. C’était
une manière de couper les ponts avec Philippe, de lui signifier une hostilité
maintenue et donc l’inciter à des préparatifs militaires, ce qui, est-il besoin
de le préciser, était certainement dans ses intentions. Le même Hégésippe
fut donc envoyé à Pella porteurs de propositions de cette nature et ce fut un
échec attendu. Non seulement l’entrevue se passa fort mal, mais le poète
Xénocleidès, qui avait accueilli la délégation athénienne, fut expulsé séance
tenante de Macédoine28. On peut s’interroger néanmoins sur cette attitude
athénienne simultanée de refus d’une alliance perse et d’un rapprochement
avec la Macédoine. Que peut-elle signifier sinon cette certitude, ancrée dans
les esprits depuis un siècle et demi, d’un destin hégémonique inéluctable
pour la cité d’Athéna ?
Une autre affaire empoisonna les relations entre les deux États. Une
petite île, Halonnésos, située entre deux clérouquies athéniennes, Lemnos et
Skyros, apparemment déserte, et servant peut-être de simples escales
techniques par gros temps, fut occupée par ce que nos sources appellent un
« pirate » du nom de Sostratos, qui s’y installa sans coup férir vers 344. Les
Athéniens ne réagirent pas mais Philippe fut le plus prompt : il chassa
Sostrastos et, pour preuve de sa bonne volonté, proposa de donner l’île aux
Athéniens et non de la leur restituer comme l’auraient voulu ces derniers,
querelle sémantique à l’origine du discours d’Hégésippe conservé dans le
corpus démosthénien, Sur l’Halonnèse. La réaction de la cité aux
ouvertures de Philippe montre sa crispation car l’assemblée refusa le
« don » de Philippe. On doit comprendre que, dans cette guerre des mots
qui peut sembler ridicule, demeuraient à l’état latent toutes les
revendications athéniennes non abdiquées sur Amphipolis et toutes les
places et cités que Philippe avait prises depuis quinze ans. Là encore, ce fut
Hégésippe, et non Démosthène, qui fit échouer la tentative de renouer les
fils cassés de la diplomatie, car la harangue Sur l’Halonnèse, qui nous
renseigne sur ces événements, est bien de lui. En 341, Péparéthos, alliée
d’Athènes depuis 377, annexa Halonnésos et en expulsa la (maigre)
garnison macédonienne qui y séjournait. En réplique, Philippe exerça des
pillages sur le territoire de Péparéthos29. Tous ces événements confirment
les faiblesses athéniennes : durant au moins trois ans, la flotte ne put
déloger un petit poste macédonien perdu dans l’Égée et cela, dans un
environnement a priori favorable aux Athéniens. Cela prouvait aussi que
Philippe avait désormais la capacité à projeter une armée, même modeste,
sur la mer.
Pour autant, le but poursuivi par Philippe dans les années qui suivirent la
paix de Philocratès était-il, ainsi que le disait Démosthène, l’asservissement
d’Athènes (Chersonnèse, 43) ? C’est faux puisque, vainqueur en 338, il
laissa la cité intacte et lui conserva ses forces. Faut-il alors considérer que
Philippe pensait déjà porter la guerre en Asie contre le Grand Roi ?
L’analyse faisant de Philippe un bouclier et une épée contre la Perse dérive
en droite ligne d’Isocrate, qui avait proposé au roi dans son Philippe (346)
de prendre la tête d’une croisade grecque en Orient pour libérer les Grecs
d’Asie et conquérir assez de territoires (« de la Cilicie à Sinope », soit toute
l’Asie Mineure occidentale) pour y caser tous ceux, les mercenaires en
premier lieu, qui menaçaient la paix intérieure de la Grèce. Mais il faut
replacer tout cela dans le contexte isocratique et on ne saurait imposer
l’idée d’un Philippe converti à la cause orientale du rhéteur.
En réalité, Philippe est l’héritier d’un royaume pour qui les aventures en
Grèce centrale n’étaient pas naturelles et moins encore celles en Orient. Ses
yeux se portaient en priorité vers l’ouest, l’Illyrie et l’Épire, et le nord, la
Thrace. Les conflits avec ces peuples étaient récurrents et sur ce point,
Philippe n’a pas raisonné autrement que ses prédécesseurs. Il avait au début
de son règne vaincu les Illyriens puis de nouveau en 345, repoussant ses
turbulents voisins loin des frontières. Plus au sud, l’Épire était entrée dans
l’orbite macédonienne : Philippe avait en effet épousé en 357 Olympias,
fille du roi de Molossie (la région centrale de l’Épire) Néoptolémos, qui
avait été en son temps membre de la Seconde Confédération athénienne et y
avait étendu son influence. Il avait également, en 351, emmené avec lui
comme otage le successeur désigné du roi Arybbas, Alexandre dit
le Molosse, le frère d’Olympias, mettant ainsi sous tutelle l’Épire et,
quelques années plus tard, sans doute en 343, Arybbas fut déposé et
remplacé par Alexandre30. Quant à la Thrace, en raison de l’immensité de
son territoire (Philippe intervint jusqu’au delta du Danube dans une
expédition contre les Scythes), les expéditions étaient toujours à
recommencer. En 342, il lança une grande et difficile campagne contre le
royaume thrace de Kersebleptès, autrefois allié d’Athènes et que celle-ci
avait tenté, en lui accordant la citoyenneté, de défendre. Ce fut un nouveau
succès : toute la région jusqu’au Danube passa sous contrôle macédonien et
avec elle, ses riches zones minières par lesquelles Philippe entrait plus que
jamais en contact avec les intérêts athéniens sur les rivages de la Propontide
et des détroits31.
Philippe ne négligeait pas pour autant les affaires de Grèce continentale,
appelé qu’il était par des factions dans des cités en guerre civile larvée.
Sans intervention autre que financière, il soutint en 343 le renversement du
régime en place à Élis. La même année en Eubée, il envoya un contingent à
Oréos, dans le nord de l’Eubée, à la demande de l’homme fort de la cité,
Cleitarchos. Enfin, à Mégare, aux portes d’Athènes, deux hommes qui
cherchaient à renverser le régime à leur profit demandèrent son aide mais
les Athéniens, conscients d’un danger immédiat à leur frontière
méridionale, réagirent très vite à cette menace et à la demande des
Mégariens eux-mêmes : une expédition rondement menée rétablit la
situation mais on ignore quelle fut la part de responsabilité de Démosthène
dans cette décision dont on peut seulement penser qu’il en soutint le
principe32. Soulignons toutefois que le seul décret proposé par Démosthène
et conservé par l’épigraphie concerne précisément Mégare (cf. supra,
annexe, texte 2).
Insensiblement, les voies d’un maintien de la paix se rétrécissaient.
Partout désormais où Philippe faisait campagne, il trouvait la présence
résolue des Athéniens. Quand il fit déposer Arybbas au profit d’Alexandre,
les Athéniens votèrent un décret accordant accueil et protection pour
l’exilé33. Mais s’il était impératif, pour s’attirer les bonnes grâces des
Grecs, de prouver que la domination d’Athènes était au total moins
périlleuse que celle de la Macédoine, il fallait surtout montrer son efficacité.
À partir de 343, le nom d’un stratège athénien apparaît dans nos sources,
Diopeithès. Démuni de ressources stables, comme ses collègues du temps, il
n’en est pas moins fort actif un peu partout en Thrace littorale, conduisant
une clérouquie de plus en Chersonnèse où il s’opposa aux gens de Cardia
qui refusaient de céder aux nouveaux colons une partie de leur territoire. Il
pille les régions tenues par Philippe, s’empare des navires ennemis, capture
et rançonne un ambassadeur du roi, tente de venir au secours des rois
thraces34, ce qui n’était gère de nature à apaiser les tensions. En 341, le roi
de Macédoine essaya d’obtenir le renvoi du stratège ; Démosthène, dans sa
réplique (Sur les affaires de Chersonnèse), convainquit ses concitoyens des
torts de Philippe et les persuada de la lourde erreur que représenterait le
rappel de Diopeithès. Ce choix se faisait sans admettre que la politique
athénienne vis-à-vis de Cardia, par exemple, non seulement poussait cette
cité dans les bras de Philippe, mais présentait l’image d’une Athènes plus
préoccupée de ses intérêts propres que de ceux des autres cités grecques.
Peu après, Démosthène développa dans la Troisième Philippique son
argumentation la plus aboutie contre le monarque, qualifié de barbare, et ses
prétendus soutiens à Athènes, considérés comme des traîtres stipendiés.
Une fois de plus, le succès politique de Démosthène fut complet et il n’est
pas exagéré de dire qu’à ce moment-là, l’homme et la cité ne font qu’un. La
Quatrième Philippique, dont on n’est pas assuré qu’elle fut réellement
prononcée, reprend pour l’essentiel les mêmes arguments en y ajoutant la
proposition, nouvelle, d’une alliance avec le Grand Roi.
Dorénavant, toutes les relations étaient coupées entre les protagonistes et
chaque geste de l’un fut dénoncé par l’autre comme un coup porté à la
paix : l’affrontement était devenu inévitable mais l’issue n’était pas écrite
d’avance malgré la toile d’araignée diplomatique que Philippe avait tissée
autour d’Athènes. Toutefois, avant de voir les conditions dans laquelle la
paix fut définitivement rompue, il est nécessaire de faire un point sur
Démosthène lui-même en ces années où il domine de sa stature l’assemblée
du peuple, et de comprendre comment un partisan d’un accord avec
Philippe de Macédoine en 346 a pu se muer en son plus brillant et plus
bruyant opposant.
DÉMOSTHÈNE, SEUL CONTRE PHILIPPE ET DES TRAÎTRES, AUPRÈS D’UN
PEUPLE ATHÉNIEN ET D’UNE GRÈCE IMPASSIBLES ?
Il est vrai que pour nous, c’est bien cette opposition entre Philippe et
Athènes qui domine même si, on vient de le voir, elle n’a été qu’un élément
parmi d’autres dans l’activité diplomatique et militaire du roi. Sous
l’influence des discours conservés de Démosthène, les années qui séparent
la paix de Philocratès de la bataille de Chéronée ont souvent été mises en
scène par l’historiographie moderne à l’image d’une tragédie où se côtoient
à Athènes les bons (les « patriotes ») et les méchants (les « traîtres »), les
visionnaires et les bornés, les courageux et les lâches, où se succèdent
périodes d’espoir et de doute, avec un chef, Démosthène, à la tête des
premiers. S’il est devenu pour nous le symbole de cette politique, il n’était
pas le seul et peut-être pas le plus influent et moins encore le premier. Loin
d’avoir toujours suscité une opposition à Philippe, Démosthène semble bien
au contraire avoir rejoint celle-ci, qu’Hypéride et Hégésippe peut-être,
Aristophon d’Azénia plus sûrement, avaient animée avant la paix de
Philocratès et pendant les négociations qui y aboutirent.
De l’orateur Hypéride et de ses soixante-dix-sept discours répertoriés, il
ne nous reste plus qu’un seul discours complet, des fragments importants de
cinq autres, dont un prononcé contre Démosthène à l’occasion de l’affaire
d’Harpale, et une oraison funèbre composée à la fin de la première année de
la guerre lamiaque. Souvent considéré par les modernes comme un simple
brillant second de Démosthène, il joua un rôle plus important et apparaît en
pointe si l’on considère les décrets qu’il proposa35. C’est lui qui mena
l’accusation contre Philocratès (Pour Euxénippe, 28-29). Il fut désigné à
maintes reprises ambassadeur ([Plutarque], Hypéride, 850a) et les décrets
qu’il a proposés attestent son influence à partir de 346. Il est aussi celui des
orateurs dont la politique anti-macédonienne fut la plus tenace mais il lui a
sans doute manqué l’éloquence parfaite de Démosthène pour attirer
davantage l’attention des grammairiens alexandrins. Et à un degré moindre,
c’est la même remarque que nous pouvons faire sur Hégésippe, dont nous
possédons pour lui aussi un unique discours, inséré à tort dans le corpus
démosthénien, Sur l’Halonnèse (343/2). Il fut particulièrement actif à la
tribune dès les années 350 et à l’origine de plusieurs décrets essentiels
comme celui de 343, destiné à protéger la cité eubéenne d’Érétrie, et
suffisamment identifié comme anti-macédonien pour être qualifié par un
scholiaste de misophilippos. On a vu plus haut qu’il fut aussi envoyé en 343
en ambassade à la cour de Macédoine pour négocier (en vain) une révision
du traité de 346 et son rôle, qui a été récemment mis en valeur, ne se limita
certes pas à celui de simple faire-valoir d’une politique démosthénienne36.
D’autres noms pourraient encore être avancés, tels Phanodèmos, inconnu
des sources littéraires – si l’on excepte sa mention comme atthidographe,
c’est-à-dire historien de l’Attique – et que l’on voit honoré par le Conseil en
343/2, dans un moment d’extrême tension, pour avoir « par ses discours et
ses actes, fait ce qui était le mieux pour le peuple »37 et quantité d’autres
qui n’ont pas laissé de discours ou dont ces derniers n’ont pas été
conservés. Mogens Hansen a montré, en examinant les noms des proposants
des décrets votés par le peuple, que ce sont plusieurs dizaines d’Athéniens
qui ont été impliqués dans la vie politique et diplomatique de leur cité
durant cette période, bien loin donc de l’image d’un homme seul. En réalité,
et plutôt que de chercher à tout prix une hiérarchie des rôles, on doit
admettre que le « front anti-macédonien », si l’on veut parler moderne, qui
se soude après la paix de 346 n’a pas de chef désigné et que seuls le poids
mécanique du corpus démosthénien et la teneur très égocentrée des propos
de l’orateur en personne laissent entrevoir sa propre supériorité.
Car le problème qui se pose à nous, c’est que Démosthène n’a jamais cité
que lui. Il se présente devant le peuple comme celui qui, solitaire, a parlé
contre Philippe, a été l’âme de la résistance de la cité contre les agressions
sans cesse renouvelées du roi. Pour tous les événements que nous allons
évoquer et qui forment comme un chemin balisé vers une guerre annoncée,
Démosthène ne parle que de son action, même lorsque l’on sait qu’il n’a
pas joué le premier rôle. Ainsi, à propos de Python de Byzance venu en
344, au nom de Philippe, proposer des amendements à la paix de
Philocratès, Démosthène avec emphase n’évoque que son propre discours
qui, affirme-t-il, réduisit en miettes l’argumentation de l’ambassadeur et va
jusqu’à dire que « seul des orateurs en activité », il lui a tenu tête. Cette
assertion fut au mot près reprise par Plutarque qui, à la seule lecture du Sur
la couronne, écrivit ces mots : « Comment se fait-il que, lorsque Python
de Byzance répandit effrontément un flot d’invectives contre les Athéniens,
Démosthène fut le seul à se lever pour lui répondre » ? Or, non seulement
Python n’était pas venu pour insulter Athènes, mais on a vu que Hégésippe
s’exprima aussi contre lui et avec assez de verve pour que les Athéniens
pussent décider de l’envoyer en ambassade à Pella et exiger des conditions
impossibles à admettre pour Philippe38. C’est encore Démosthène, lui et lui
seul à l’entendre, qui « par sa politique et par ses décrets » a fait basculer en
341 toute l’Eubée dans le camp athénien ; c’est toujours lui qui « parla,
proposa, agit » en faveur de Byzance et de la Chersonnèse de Thrace en
340, enfin lui qui, par son éloquence, convainquit les Thébains d’accepter
l’alliance en 33939, renvoyant les autres orateurs dans l’oubli le plus
complet. À nouveau, il faut dire que cette solitude dans la résistance à la
poussée macédonienne est une illusion créée de toutes pièces par l’orateur
et l’on peut avoir une idée de cette construction au travers de deux textes,
l’un connu sous le nom de Lettre de Philippe, écrite par le roi et
probablement lue devant le Conseil et le peuple, datant de l’année 340/339,
l’autre, extrait du discours Sur la couronne :
« Ceux qui connaissent par expérience le fonctionnement de votre régime politique savent que pour
les orateurs, la paix, c’est la guerre, comme la guerre, c’est la paix. Que ce soit en agissant de
concert avec les stratèges ou en les calomniant (sykophantountas), toujours ils leur extorquent de
l’argent et, en insultant à la tribune (bèma) les citoyens parmi les plus respectables et les étrangers
parmi les plus renommés, ils se créent auprès de la masse (para tou plèthous) la réputation d’avoir
des sentiments démocratiques ». [Démosthène], Lettre de Philippe, 19
Nulle part dans le discours il ne nomme Démosthène et concentre son
attaque indistinctement sur les « orateurs », oi legousin, mot à mot « ceux
qui prennent la parole », preuve que pour lui Démosthène est l’un d’eux –
mais pas plus. L’anonymat de ces critiques a bien entendu gêné
Démosthène dans sa posture d’opposant solitaire et, en 330, parlant d’une
autre lettre de Philippe lue devant le peuple où sont accusés divers
Athéniens – mais pas lui –, il tente d’expliquer cette absence :
« Il n’a pas là écrit le nom de Démosthène ni porté la moindre accusation contre moi. Mais
pourquoi donc, alors qu’il s’en prend à d’autres, ne rappelle-t-il pas ce que j’ai fait ? Parce que, s’il
avait parlé de moi, il aurait dû rappeler ses propres torts. Car c’est d’eux que moi, je m’occupais et
auxquels je m’opposais ». Démosthène, Couronne, 79
Sauf, une fois encore, à penser comme Démosthène et à croire que
Philippe a volontairement omis de le nommer pour le blesser ou pour éviter
de rappeler ses propres torts, l’on est bien obligé d’admettre que, pour le
Macédonien, si Démosthène est identifié comme l’un de ses plus virulents
opposants, il est loin d’être le seul. Pour le roi, ses ennemis les plus
agressifs sont tous « les orateurs » qui, à la tribune, dénoncent ses
agissements.
Bien des historiens ont pourtant évoqué une sorte de suprématie de
Démosthène librement acceptée des autres hommes politiques en raison
d’un « prestige magnétique qu’il exerçait sur la foule », tous membres –
sauf les « traîtres » – d’un « parti patriote » ou, plus prosaïquement, d’un
« parti démosthénien », un Advokatenpartei dont il serait le Führer40. Outre
le fait, contestable, de suivre ainsi Démosthène dans cette manière de
présenter son action en taisant celle des autres, il est inopportun de parler de
« parti » pour désigner l’ensemble des orateurs qui s’expriment à
l’assemblée. Cette vision a longtemps eu du succès auprès des historiens,
mais elle repose avant tout sur des représentations de la démocratie grecque
projetées à partir de modèles de fonctionnement contemporains. On a voulu
mettre en exergue, dès le XIXe siècle, plusieurs oppositions au temps de
Démosthène, entre démocrates et oligarques, chacun plus ou moins
« modérés », plus ou moins « extrémistes », et bien sûr, entre pro et anti-
macédoniens. De telles analyses conduisent à des impasses : on ne devine
en effet aucun groupe organisé rêvant de mettre en place un régime
oligarchique dans la cité comme ce fut le cas à la fin du Ve siècle avec les
hétairies, et pas davantage l’on ne voit dans les discours du temps agir un
groupe constitué de « pro-macédoniens » désireux de passer une alliance
avec Philippe41.
Certes, on l’a déjà dit, sans doute y eut-il des Athéniens qui auraient
préféré à la guerre annoncée un accommodement avec le roi. Démosthène
en parle souvent, mais sans jamais citer le moindre nom dans ses harangues
au peuple. Cet extrait, parmi bien d’autres de même nature, résume assez
bien sa pensée :
« Dès qu’il est question ici de Philippe, aussitôt l’un de ces hommes prend la parole pour dire
combien la paix est agréable et combien il est difficile d’entretenir une grande armée : “certains,
affirment-ils, veulent dilapider nos biens !” et d’autres propos du même genre, grâce auxquels ils
font tout différer et donnent tout loisir à Philippe de faire ce qui lui plaît. Par cela, vous gagnez
quelque répit de ne rien faire dans l’instant – et je crains que vous n’ayez à reconnaître un jour ce
qu’il vous en coûte – et eux, votre faveur et leur salaire ». Chersonnèse, 52-53 (341)
Des pacifistes, donc, qui paraissent entraîner par moments le peuple dans
l’indolence, pacifistes évidemment stipendiés par Philippe de Macédoine –
mais anonymes. Nous sommes tenus dans l’ignorance la plus absolue de
l’origine et des perspectives de ces citoyens qui préféreraient une paix de
compromis avec Philippe plutôt qu’une guerre aux conséquences que l’on
pouvait deviner fâcheuses. Demeure une interrogation : à l’exclusion
d’Eschine, et pour des raisons avant tout personnelles, que Démosthène
traîna devant les tribunaux, personne ne fut, semble-t-il, accusé de trahison.
Telles sont les trois plaies que dénonce l’orateur : le pacifisme, la
pusillanimité du peuple et la trahison rémunérée. Ces accusations que l’on
retrouve dans les discours antérieurs à la bataille de Chéronée, enflèrent
considérablement en 330, lors du procès Sur la couronne dont nous aurons
à reparler et qui forment comme le testament politique de Démosthène,
discours dans lequel il réinterprète le passé et que les historiens ont pris
souvent pour argent comptant sans beaucoup d’esprit critique. Il n’est alors
plus question que de corruption généralisée à l’intérieur de la cité, avec à sa
tête Eschine42 et d’un aveuglement (agnoia) permanent du peuple. Et que
dire du reste de la Grèce, avilie selon lui par des « chefs » eux-mêmes
corrompus et sous la coupe du Macédonien ? Polybe répondit avec acribie à
cette accusation :
« Démosthène, qui fut admirable à tant d’égards, mérite d’être blâmé pour avoir lancé à la légère et
sans discernement les plus cinglantes insultes à l’adresse des hommes les plus remarquables de
Grèce […] En effet, ayant ainsi attiré Philippe dans le Péloponnèse et abaissé la puissance de
Sparte, ceux-ci permirent à toutes les populations du Péloponnèse de respirer et de retrouver le goût
de la liberté […] Et si, en s’attachant à défendre les droits de leurs patries, ils ont apprécié la
situation autrement et ont estimé que les intérêts de leurs concitoyens n’étaient pas les mêmes que
ceux des Athéniens, Démosthène n’avait pas à les taxer de trahison ». Polybe, XVIII, 14 (trad.
D. Roussel)
On doit donc parvenir à quelques conclusions : on ne devine pas, dans
l’Athènes des années postérieures à la paix de Philocratès l’existence d’un
groupe en Athènes même dont le but eût été de servir les intérêts de
Philippe de Macédoine, par calcul politique – volonté de mise en place d’un
système oligarchique ou tyrannique, par exemple – ou avantage personnel.
Qu’il y ait eu des Athéniens qui considéraient que, quelles que soient les
menaces présentes venues de Macédoine, il était préférable de trouver des
accords avec Philippe pour s’opposer aux véritables ennemis de la cité, les
Thébains et les Perses, c’est probable et d’ailleurs avéré. Mais ces hommes,
dont Eschine et Eubule, ne comptent plus beaucoup dans ces années. Les
votes du peuple sont systématiquement en faveur des orateurs anti-
macédoniens et Démosthène n’avait aucune raison de se plaindre de
prétendus atermoiements. Ceux qui construisent le destin d’Athènes sont
nombreux : l’un d’entre eux s’en est auto-promu le porte-parole exclusif et
la postérité a accepté cette forme de désignation. Les derniers événements
qui conduisirent à la guerre ouverte illustreront encore davantage cette
remarque.
LA ROUTE DE CHÉRONÉE
Il n’est donc pas exagéré d’affirmer que les Athéniens ont fait en
conscience le choix de la rupture. Certes, Philippe continuait à pousser ses
pions un peu partout en Grèce et on ne saurait dire que, dans l’affaire, il fut
la victime et les Athéniens les seuls responsables, mais ces derniers n’ont
rien fait pour chercher des amodiations. Disons que les deux protagonistes
ont opté pour une stratégie de la tension parce que – et c’est un aspect
essentiel – nous avons affaire à deux pouvoirs de nature impérialiste. Les
Athéniens, malgré les reculs successifs subis depuis plusieurs années,
continuaient de réfléchir selon un modèle de domination sur les Grecs
remontant aux lendemains des guerres médiques et la disparition de Sparte
en tant que puissance militaire ne faisait que renforcer cette impression. De
son côté, Philippe, encouragé par des victoires ininterrompues, cherchait à
les poursuivre et à les consolider. L’avenir montrera néanmoins que son but
n’était pas, contrairement à ce que pouvait dire Démosthène, de détruire
Athènes, mais bien plutôt d’utiliser sa puissance navale et économique pour
exécuter d’autres desseins, plus ambitieux encore.
Le heurt des deux impérialismes est donc bien, comme aurait pu le dire
un Thucydide dont nous aurions conservé l’œuvre, la cause profonde, la
plus vraie, de la guerre et, si l’on ne se retrouve pas dans un contexte
similaire à celui de 431, les buts des deux adversaires étaient identiques, à
savoir s’assurer en Grèce la place prédominante. Comme pour tout conflit
devenu inéluctable, il manquait une cause immédiate. Il n’y en eut pas une,
mais plusieurs qui forment comme un enchaînement dont l’issue n’était pas
gravée dès ce moment dans le marbre. Car quelques cités alliées de Philippe
commençaient à trouver bien pesante son amitié et l’idée d’un
rapprochement avec Athènes qui germe à ce moment-là chez certaines
d’entre elles est bien plus la preuve d’un renforcement du pouvoir de
Philippe et des inquiétudes qu’il suscite que celle d’une action diplomatique
des Athéniens. En d’autres termes, plusieurs cités évoluèrent en ce sens
parce que la menace venue de Macédoine grandissait et Athènes, encore
puissante, pouvait dans ce nouveau schéma, être un recours. Non qu’il faille
réduire au minimum son activité négociatrice, mais il faut la replacer dans
un certain contexte et au final la relativiser.
Ce fut d’abord le cas en Eubée. L’île, essentielle pour la défense
d’Athènes, avait été perdue en 348, mais en 341 un traité d’alliance était
juré avec Chalcis, où le personnage le plus influent était ce Callias,
instigateur de la révolte contre Athènes en 348. Des dispositions très
avantageuses permettaient aux Chalcidiens de conserver pour eux le produit
de la syntaxis et des navires leur étaient de surcroît prêtés. Les tyrans pro-
macédoniens d’Oréos et d’Érétrie furent renversés, les démocraties rétablies
s’allièrent à Athènes43 et c’est sans doute à cet épisode que l’on doit
rattacher la loi contre la tyrannie votée par le peuple érétrien44. Nul doute
que l’influence de Démosthène fut réelle dans l’affaire, mais il n’est pas
possible, malgré ce qu’il dit de son implication dans l’alliance avec Chalcis,
qu’il ait été le seul à mener l’affaire. Comme toujours, il ne parle que de lui,
comme souvent son ennemi Eschine n’attaque que lui, mais les inscriptions
montrent que, outre Démosthène, des hommes politiques de haut niveau,
tels que Hégésippe, Démade ou Conon le fils de Timothée, ont participé
sous forme de garantie personnelle à l’avance financière faite aux Eubéens
pour se constituer une flotte (cf. supra, annexe, texte 1).
Plus au nord, Périnthe et Byzance, détachées de l’alliance athénienne
depuis 355 et qui avaient fait appel au roi de Macédoine en 352 pour se
protéger de la menace thrace, s’inquiétaient tout autant de l’avancée
macédonienne en Thrace, qui bloquait leur hinterland. Les deux cités
cherchèrent alors un appui auprès des Athéniens. Devant ce rapprochement,
Philippe choisit la manière forte : il assiégea Périnthe au printemps 340
mais ne parvint pas à prendre la ville malgré l’importance des moyens
poliorcétiques mis en œuvre, en raison de la qualité des fortifications de la
ville et de l’aide apportée par la flotte athénienne, dirigée par le stratège
Charès, et par le satrape de Phrygie hellespontique, Arsitès, obéissant à
l’ordre de Darius III Ochos45. Cela faisait beaucoup d’ennemis pour
Philippe qui, sans lever le siège, se précipita sur Byzance. Mais là encore, il
se heurta à une défense résolue des habitants qui, aidés des Athéniens,
résistèrent tant et si bien qu’au printemps 339, il leva le siège, après avoir
posé un acte qui précipita de manière irréversible Macédoniens et
Athéniens dans la guerre.
À l’entrée nord du Bosphore, les navires de blé venus de Crimée avaient
coutume de se former alors en convoi et Charès fut chargé, avec une
escadre de 40 trières, de protéger 230 navires, dont 180 à destination
d’Athènes. Philippe profita de l’absence durant quelques jours à peine de
Charès, en négociation avec l’état-major perse, pour se jeter sur les
vaisseaux de commerce sans défense dans le port de Hiéron et les
considérer de bonne prise. Il laissa repartir ceux qui n’étaient pas à
destination d’Athènes mais s’empara des 180 autres, chargés de blé. C’était
là un casus belli et c’est bien ainsi que les Athéniens le considérèrent : à
l’automne 340 et alors que le siège de Byzance n’était pas encore terminé,
le dèmos athénien décida d’abattre la stèle qui contenait le traité de paix et
les serments jurés six ans plus tôt46. Pour autant, voir cette action de
Philippe comme l’élément décisif de la guerre qui allait se déclarer fait
oublier les ravages et les pillages menés en Macédoine par Diopeithès
depuis plusieurs années. En réalité, les deux protagonistes étaient bien
décidés à en découdre. Mais, encore une fois, Philippe n’était pas occupé
par le seul front égéen : après avoir abandonné l’investissement de
Byzance, il partit s’attaquer aux Scythes qui menaçaient le delta de l’Istros
(le Danube). Il fut lui-même blessé lors d’un combat et l’armée se retira
avec difficulté. On ne saurait souscrire au jugement athénocentrique de
G. Glotz, par exemple, pour qui l’expédition de Philippe en Thrace du Nord
n’aurait été qu’une diversion propre à cacher aux Grecs son véritable
dessein, abattre Athènes et non pas seulement la soumettre, reprenant à
nouveau l’argumentation de Démosthène47. En réalité, comme on l’a déjà
vu, les affaires septentrionales étaient une constante de la politique
macédonienne.
Deux textes insérés dans le corpus de l’orateur donnent le ton. Il s’agit
pour le premier d’une lettre adressée par Philippe aux Athéniens dont nous
avons tiré un extrait un peu plus haut, dans laquelle il énumère les griefs
qu’il porte à leur encontre. Parmi ces derniers, on relève l’appui permanent
accordé au stratège Diopeithès et à ses actes violents sur le territoire
macédonien, le soutien que les Athéniens recherchent avec la Perse et, au
total, leur hostilité continue depuis la paix de 346. Cette lettre, datée par
l’historien Philochore de l’archontat de Théophrastos (juillet 340-juin 339),
comme l’autre discours que nous connaissons sous le titre de Réplique à la
lettre de Philippe, illustre l’état d’esprits des deux futurs belligérants. Cette
Réplique n’en est pas vraiment une puisqu’elle ne s’adresse pas à Philippe
et se présente plutôt comme une exhortation à la résistance. Longtemps
considérée comme authentique par la critique contemporaine, elle a été
ensuite rejetée à la suite de la découverte du manuscrit de Didymos, mais
D.M. MacDowell l’accepte comme de la main de Démosthène48.
C’est dans ce contexte de préparatifs à la guerre finale qu’il faut
comprendre la nouvelle réforme de la triérarchie. La précédente datait de
358/7 et avait mis fin au principe liturgique qui la guidait jusque-là, voulant
que la trière fût commandée par celui qui en finançait l’entretien pendant
une année. La « loi de Périandre » étendait en fait à la triérarchie le principe
des « symmories » ou groupements de contribuables, le système en vigueur
depuis 377 pour la perception de l’eisphora, l’impôt de guerre. La
procédure avait élargi l’assiette des Athéniens soumis à la liturgie, mais la
lourdeur de sa mise en place ne permettait guère de répondre rapidement à
une urgente nécessité. En 340, la loi conçue par Démosthène réduisit le
nombre d’assujettis à 300, mais chacun le fut à proportion de sa richesse,
les plus nantis devant désormais s’acquitter du financement de plusieurs
bateaux49.
« Voyant, Athéniens, que la marine s’affaiblissait, que les riches, pour ainsi dire exempts, n’étaient
soumis qu’à de faibles dépenses alors que les citoyens de moyenne ou de petite fortune se ruinaient
et que, pour cette raison, la cité ne pouvait saisir les occasions opportunes, j’ai porté une loi
(nomos) par laquelle j’ai obligé les riches à faire ce qui était juste tandis que je faisais cesser les
injustices envers les plus pauvres et mettais en place les préparatifs au bon moment, chose la plus
utile à la cité ». Démosthène, Couronne, 102
Mais on sait que la guerre contre Philippe ne se joua pas sur la mer. Autre
succès politique puisqu’après de nombreuses tentatives, l’excédent des
recettes de la cité ne basculait plus dans le theôrikon, mais dans une caisse
militaire, le stratiôtikon :
« Lysimachidès, du dème d’Acharnes. Sous son archontat [339/8], la construction des hangars et de
l’arsenal fut suspendue en raison de la guerre contre Philippe et, sur proposition de Démosthène, il
fut décidé que l’argent serait affecté aux fonds militaires (stratiôtika) ». Philochore, FGrHist., 328,
F. 56
Les esprits étaient prêts à la guerre et n’importe quelle étincelle devait
déclencher l’incendie. Elle partit de Delphes. Pour la session estivale de
l’Amphictionie de l’année 339, les Athéniens avaient choisi comme
ambassadeur Eschine, qui n’était certes pas un opposant déclaré de
Philippe. Le bruit courait déjà que des accusations allaient être portées
contre Athènes pour une obscure affaire de dédicace dont se seraient
offusqués les gens d’Amphissa, petite cité située tout près du sanctuaire et
traditionnelle alliée de Thèbes. Les Athéniens auraient alors désigné, pour
les défendre, l’orateur le mieux à même de ne pas braquer la Macédoine qui
disposait, par ses obligés thessaliens et thébains, de la majorité au Conseil,
ce qui pourrait montrer une attitude athénienne par moments moins
belliciste quand des intérêts immédiats étaient en jeu. Alors qu’Eschine
accuse les Thébains d’être derrière les Amphisséens, Démosthène, suivi par
certains modernes, voit l’ombre de Philippe et la preuve de la corruption
d’Eschine50. À dire vrai, il y avait, dans cette Grèce centrale, assez de
rancœurs accumulées pour ne pas faire à nouveau intervenir la
responsabilité de la Macédoine. Et, à l’accusation des gens d’Amphissa,
Eschine répondit par une contre-attaque montrant que ceux-ci ne se
gênaient guère pour mettre en culture la terre sacrée d’Apollon, faisant
oublier ainsi l’accusation première. Les amphictions, convaincus par
l’éloquence d’Eschine, infligèrent une amende à Amphissa, alliée
traditionnelle de Thèbes. Ce faisant, Eschine se conformait à son habituelle
méfiance à l’égard de cette dernière mais si Démosthène avait depuis
quelque temps en vue la possibilité d’une alliance avec Thèbes, le moins
que l’on puisse dire est que l’affaire d’Amphissa n’arrangeait pas ses plans.
Bien entendu, et comme on pouvait s’y attendre dans cette poudrière
delphienne, l’affaire dégénéra : Amphissa refusa de payer l’amende et
Thèbes de se joindre à l’armée amphictionique. Sans grosse armée, la petite
cité allait capituler quand les Thébains s’emparèrent de la citadelle de
Nikaia en Locride, au débouché maritime du défilé des Thermopyles,
expulsant la garnison macédonienne qui l’occupait depuis 346, preuve
d’une défiance certaine vis-à-vis de Philippe, et incitant ainsi leurs alliés
amphisséens à ne plus se soumettre. Les amphictions, incapables de faire
appliquer la sentence, demandèrent à Philippe, de retour à Pella, de prendre
le commandement de l’armée sacrée. Celui-ci ne pouvait rêver meilleur
prétexte pour intervenir à nouveau en Grèce centrale.
Il le fit, comme à son habitude, avec décision et rapidité : par la
Thessalie, il pénétra en Doride et, alors que chacun s’attendait à le voir
poursuivre droit au sud vers Amphissa, il obliqua brusquement vers la
Phocide et se précipita sur une ville, Élatée, qui avait été comme les autres
cités phocidiennes démantelée après 346 (automne 339). Il y activa des
travaux de fortification (Diodore, XVI, 84), bâtissant ainsi un point d’appui
essentiel. Il était désormais bien au sud des Thermopyles et rien ne pouvait
l’arrêter désormais dans une éventuelle attaque contre Athènes… et Thèbes
le cas échéant. Diplomate, il se concilia les Phocidiens en faisant réduire
l’amende dont ils étaient redevables à Apollon pour prix de la précédente
guerre sacrée. À Athènes, Démosthène (Couronne, 169-173) a laissé le
témoignage de la consternation du peuple devant cette audace de Philippe
(ce n’est point par hasard si cette campagne du roi est restée dans l’histoire
sous le nom de « surprise d’Élatée ») et il montre les Athéniens réagissant
sous son impulsion – le silence d’Eschine sur ce point corrobore
l’information – en envoyant à Thèbes dix ambassadeurs, parmi lesquels
Démosthène lui-même, aux fins de proposer une alliance. Pour comprendre
l’émotion qui s’empara des Athéniens et surtout la manière dont
Démosthène, huit ans après les événements, relate son action, il est
indispensable de reprendre le passage dans sa quasi-intégralité malgré sa
longueur :
169 « C’était le soir ; on vint annoncer aux prytanes l’occupation d’Élatée. Après cela, se levant
aussitôt au milieu de leur dîner, les uns chassèrent les gens des boutiques de l’agora et mirent le feu
aux étals, pendant que les autres envoyaient chercher les stratèges et appelaient le trompette ; toute
la ville était en tumulte. Le lendemain, dès le jour, les prytanes convoquèrent le Conseil au
Bouleutèrion tandis que vous vous rendiez à l’assemblée et, avant que le Conseil n’eût délibéré et
préparé son rapport (probouleuma), tout le peuple était assis sur la hauteur. 170 Puis, quand le
Conseil fut arrivé, que les prytanes eurent fait connaître les nouvelles et eurent présenté leur
informateur, que celui-ci eut parlé, le héraut demanda : “qui veut prendre la parole ?” Personne ne
s’avançait. Le héraut répéta plusieurs fois sa question ; néanmoins on ne voyait toujours personne
s’avancer alors que tous les stratèges étaient là, tous les orateurs, et que la patrie appelait l’homme
qui parlerait pour son salut. En effet, la voix que le héraut fait entendre en vertu des lois doit être
regardée comme la voix commune de la patrie. 171 Cependant, si devaient s’avancer ceux qui
voulaient le salut de la cité, tous les Athéniens, vous et les autres, vous vous seriez levés pour aller
à la tribune ; car tous, je le sais, vous désirez le salut du pays. S’il s’agissait des plus riches,
ç’auraient été les Trois Cents ; s’il s’agissait des gens à la fois dévoués à la cité et riches, ç’auraient
été tous ceux qui, par la suite, ont versé des contributions volontaires (epidoseis) élevées, car ils ont
fait cela par dévouement et grâce à leur richesse. 172 Mais, me semble-t-il, cette circonstance, ce
jour, appelaient un homme qui non seulement fût dévoué et riche, mais qui eût suivi de près les
événements depuis le début et qui eût bien réfléchi aux motifs et aux objectifs de Philippe. En effet,
quiconque aurait ignoré cela et ne l’aurait pas examiné depuis longtemps, fût-il dévoué et riche,
n’en aurait pas moins dû ignorer ce qu’il fallait faire et aurait été incapable de vous conseiller.
173 Il parut donc cet homme, ce jour-là ; c’était moi, m’avançant pour vous dire ce à quoi il vous
fallait être attentif, pour deux raisons : premièrement, pour savoir que, seul des orateurs et des
hommes politiques, je n’ai pas abandonné le poste de dévouement au milieu des dangers et qu’en
outre j’ai fait mes preuves en vous disant et en rédigeant la proposition qu’il fallait au milieu de
l’épouvante ; deuxièmement, parce qu’en perdant un peu de temps, vous vous mettriez, pour la
suite, mieux au fait de la politique générale ». Couronne, 169-173
Le discours Sur la couronne est souvent considéré comme le plus abouti
de tous ceux de la carrière rhétorique de Démosthène et cet extrait, peut-être
le plus fameux, montre un orateur, au point ultime, presque magique, de la
rencontre entre la force de conviction d’une éloquence travaillée et la réalité
de l’action politique, et cela dans un moment dramatique au sens premier du
terme car la mise en scène par l’orateur des événements, l’intensité
grandissante de la narration jusqu’au moment où il se nomme, relève d’une
véritable représentation d’un scénario tragique. On adhérera sans peine à la
remarque de D.M. MacDowell pour qui l’épisode d’Élatée rapporté par
Démosthène représente « le climax de toute sa carrière »51.
Mais reconnaître cette puissance rhétorique ne doit pas masquer une
autre réalité. Cette image de solitude absolue, de splendide isolement qu’il a
voulu laisser de lui, est gravée dans ces phrases ; elle a été reprise en totalité
par Diodore de Sicile, dont la narration se présente ici comme une simple
paraphrase de ce discours. Pourtant, là encore, et malgré le nombre
considérable de ses soutiens modernes, on ne saurait le suivre. Peut-être fut-
il le premier à parler car il était sans doute à ce moment-là le plus influent,
le plus écouté des orateurs et on peut accepter la position de R. Sealey
affirmant que dans ces moments, l’histoire d’Athènes et la biographie de
Démosthène se confondent. Cette confiance que le peuple lui porta se
manifesta par deux couronnes qui lui furent décernées, l’une en 341/0,
l’autre en 339/852. Cependant, qu’il ait été le seul à s’exprimer en cette
occasion est tout à fait impossible dès lors que l’on connaît les pratiques et
le fonctionnement de l’assemblée du peuple à Athènes.
Démosthène poursuit son discours en rappelant l’alliance proposée aux
Thébains. C’est que de ce côté, l’on commençait sérieusement à s’inquiéter
de la politique suivie par la Macédoine : le semi-pardon accordé aux
Phocidiens, ennemis jurés des Thébains, l’intrusion des troupes
macédoniennes à Élatée, à quelques kilomètres à peine de la frontière
béotienne, tout cela présageait une proche rupture ou était du moins le signe
d’une menace à peine voilée. On peut suivre Eschine lorsqu’il affirme que
les Thébains paniquèrent devant la progression macédonienne et que
l’alliance avec les Athéniens leur était désormais vitale. Mais l’on n’est
bien sûr plus tenu de le croire lorsque, de manière spécieuse, il précise que
Démosthène poussa à la guerre parce qu’il n’espérait plus toucher de
l’argent des Macédoniens et, au contraire, parce qu’il en recevait des Perses,
accusation, l’on s’en souvient, largement reprise par l’historiographie
allemande entre 1880 et 194053. En fait, à l’instar de la guerre de Corinthe
en 395 ou de la formation de la Seconde Ligue maritime en 377, les
Athéniens et les Thébains allaient se retrouver côte à côte pour combattre
un ennemi devenu trop puissant, Philippe ayant désormais remplacé les
Spartiates. Et fallait-il que la crainte du Macédonien fût grande pour que les
Athéniens et les Thébains pussent gommer ainsi des décennies de rapports
tendus ! La mémoire athénienne anti-thébaine, manifeste dans les discours
des orateurs et s’appuyant sur le souvenir des guerres médiques quand les
Thébains avaient pris le parti des Perses, sur celui de 404 quand ils avaient
appelé à la destruction jusqu’au sol de la ville, allait donc laisser la place au
rappel de l’aide thébaine apportée aux démocrates en 403 et de celle
apportée par Athènes à l’expulsion de la garnison lacédémonienne de
Thèbes en 379. La mémoire des cités grecques possédait une plasticité
capable de se mouler dans des discours pour toutes les circonstances54.
Sans doute les Athéniens pouvaient-ils plus encore que les Thébains se
sentir menacés puisque l’alliance formelle entre le roi et ces derniers n’était
pas rompue. Aussi bien est-ce pour cela que les Athéniens, sous l’impulsion
de Démosthène, laissèrent l’hégémonie sur terre aux Thébains, partagèrent
celle sur mer, tout en se chargeant des deux tiers des dépenses de guerre. Ils
reconnaissaient aussi leur domination sur les autres cités béotiennes (dont
l’amie traditionnelle, Platées) et la possession d’Oropos à leurs dépens.
C’est de ce prix élevé qu’il fallait payer l’amitié thébaine et solder de très
vieux comptes entre les deux cités. On devine que dans cette affaire,
Démosthène joua un rôle moteur, mais encore une fois, d’autres orateurs,
tels qu’Hypéride et Hégésippe, bien que Démosthène ne les cite jamais dans
sa relation des événements, anti-macédoniens de cœur depuis bien plus
longtemps que lui, ont évidemment au moins appuyé cette démarche et l’on
ne saurait, dans ces conditions, croire avec I. Worthington, que
« Démosthène était le seul à avoir un plan pour sauver Athènes »55. La
posture de « sauveur suprême » plaisait à Démosthène, mais l’on n’est pas
tenu d’y adhérer. On ignore donc la composition de l’ambassade des dix
Athéniens envoyés à Thèbes : Démosthène parle bien de dix ambassadeurs
désignés pour l’occasion, mais il ne fait mention d’aucun d’entre eux, ce
qui ne nous surprendra plus56.
La publication récente d’extraits du Contre Diondas d’Hypéride déjà
évoquée permet de remettre les choses et Démosthène à une place plus juste
– à sa place – car la version donnée par cet orateur est somme toute assez
différente de celle fournie par Démosthène. Nous apprenons ainsi
qu’Hypéride faisait partie de l’ambassade dont il présente une autre image
de son déroulement. Dans son long récit de cette ambassade (Couronne,
168-216), Démosthène rapporte que, lorsqu’il arriva à Thèbes, une
ambassade macédonienne s’y trouvait déjà et que le discours qu’il prononça
à cette occasion devant l’assemblée fit basculer les Thébains dans l’alliance
athénienne. Cette version des faits est confirmée par Théopompe et Diodore
mais il est évident que ces deux historiens ont repris, parfois au mot près,
les propos de Démosthène, Diodore allant jusqu’à paraphraser l’orateur,
preuve indubitable que sa source directe, pour la narration des événements,
n’est autre que Démosthène lui-même. Par conséquent, utiliser ces
historiens pour conforter la version de l’orateur est le type même de
l’argumentation circulaire dont il convient de se défier.
Or, se rapprochant des versions laissées par l’historien Philochore et par
Eschine, longtemps abaissées, pour le second surtout, au rang de basses
polémiques, Hypéride dissocie nettement le discours de Démosthène de la
décision thébaine de passer dans le camp athénien. Même après
l’intervention de l’orateur, les Thébains hésitèrent encore, envoyant ainsi
une ambassade auprès de Philippe, preuve qu’un rapprochement avec lui
n’était pas encore à exclure. C’est au retour de leur propre ambassade que
les Athéniens ont décidé l’envoi d’une armée à Thèbes depuis Éleusis où
elle s’était rassemblée, pour montrer la concrétisation de leur engagement
militaire, à un moment où l’alliance n’avait été ni conclue, ni formalisée
comme Hypéride l’indique clairement :
« Quand vous avez entendu cela de notre part [le rapport des ambassadeurs revenus de Thèbes],
vous avez fait route d’Éleusis à Thèbes. Vous étiez dans des dispositions tellement familières et
amicales les uns envers les autres […] que vous avez envoyé vos forces là-bas, sans avoir reçu
d’eux aucune assurance ». Hypéride, C. Diondas, 137r 2-8 (trad. P. Demont, REG, 124, 2011,
p. 30-31)
Cette version, encore une fois corroborée par d’autres sources
indépendantes les unes des autres, n’exclut pas Démosthène du jeu
diplomatique, ne remet pas en question sa place, sans doute prééminente
dans l’ambassade. Elle est d’autre part étrangère à toute polémique puisque
Hypéride est, en 334 encore, un indéfectible ami de Démosthène qu’il
soutient dans ce discours contre Diondas. Et précisément ce lien de
confiance entre les deux orateurs est une clé essentielle car les propos
d’Hypéride relativisent la portée du discours prononcé à Thèbes par
Démosthène et replacent ce dernier dans un rôle plus modeste que celui
qu’il s’est donné ensuite. En compressant la chronologie, en simplifiant les
événements, il a laissé croire à ses auditeurs en 330 que seule la magie de
son verbe détermina les Thébains, voulant ainsi mettre en exergue sa
victoire politique qu’il lui était aisé d’opposer à la défaite militaire qui
n’était pas sienne et passait ainsi au second plan57.
UN FRONT HELLÉNIQUE CONTRE PHILIPPE POUR LA LIBERTÉ
DES GRECS ?
Cette alliance était une défaite diplomatique pour Philippe, la première dans
un domaine où il avait jusque-là excellé et désormais, il ne pouvait plus y
avoir de solution autre que militaire entre la coalition hellénique et le roi.
On se gardera cependant d’opposer Grecs d’un côté et Macédoniens de
l’autre. Sans doute Démosthène put-il se targuer d’avoir réuni autour
d’Athènes nombre de cités qui, il n’y a pas bien longtemps, lui étaient
hostiles : Byzance, Périnthe, les cités eubéennes, Thèbes, Mégare, Corinthe.
Encore une fois, il ne fut pas le seul à agir en ce sens, même si l’on doit lui
accorder un rôle primordial dans ce nouveau réseau d’alliances. Il serait
surtout faux de croire que le modèle athénien, désormais débarrassé de ses
scories impérialistes, était devenu attractif et qu’Athènes menait à présent,
sous l’égide de Démosthène, une politique désintéressée, « un combat sans
précédent pour l’unification nationale », bref, un panhellénisme sincère et
abouti. Cette présentation reprend sans doute à la lettre les propos
démosthéniens58, mais ce panhellénisme n’est que virtuel et possède cette
part d’idéalisation de la politique athénienne et de Démosthène
caractéristique d’une tendance historiographique59 et il est difficilement
soutenable en l’état. Car c’est moins l’Athènes de Démosthène que la
crainte du Macédonien qui soude cette alliance. Il serait tout autant erroné
d’y voir un « front hellénique » contre une menace barbare, car les alliés de
Philippe sont grecs (Thessaliens, Phocidiens, certaines cités du
Péloponnèse) et de grandes cités se tiennent ostensiblement à l’écart du
conflit, telles Sparte, Argos en Grèce propre, Rhodes aussi, certes prompte à
soutenir Byzance en 340, mais dont l’engagement se termina dès lors que le
siège de la cité fut levé par Philippe, pour ne rien dire des cités d’Asie,
d’une neutralité absolue. De fait, nous retrouvons en 339 une constante des
relations internationales en Grèce – pour ne parler que d’elle – depuis au
moins la guerre du Péloponnèse : l’union non pas pour un objectif positif,
mais contre une menace identifiée comme la plus dangereuse. Les Perses en
avaient été la cible en 480, Athènes en 431, Sparte en 395 puis en 377,
Thèbes dans les années 360. À chaque fois, l’hègemôn du moment avait été
abaissé, créant les conditions d’un nouvel ordre « international ». C’était au
tour de la Macédoine d’être visée par une coalition un peu hétéroclite
d’ennemis irréconciliables de naguère et bien des Grecs, instruits de ces
précédents, pouvaient en toute légitimité espérer en une répétition de
l’histoire. Mais cette fois, l’issue en allait être toute différente.
Faisons un essai d’histoire-fiction : la coalition Athènes/Thèbes
l’emporte ; Philippe est vaincu et, pour faire bonne mesure, Alexandre
tombe aussi dans la bataille. Aurait-ce été le départ d’une Grèce libérée de
ses démons impérialistes comme l’ont imaginé certains ? Il faut, pour
l’affirmer et plus encore pour le croire, être armé de la robuste foi du
charbonnier, car tous les exemples passés de l’histoire des cités grecques
montrent leur incapacité absolue à penser les relations entre communautés
d’une autre manière qu’en termes de domination. L’une des valeurs
suprêmes de la civilisation grecque, l’agôn, qui plaçait le principe de
compétition au plus haut point, que ce soit sur le plan individuel ainsi qu’on
le voit au travers des concours poétiques, théâtraux ou sportifs, ou sur un
plan collectif dans la lutte entre les cités, était à coup sûr un frein pour la
recherche du compromis. Appliqué aux cités et aux États les plus puissants,
ce principe signifiait une quête quasi obsessionnelle de l’hégémonie, qui
exigeait de montrer à la face de ses rivales que l’on était digne de cette
ambition.
De cette idée, nous avons une illustration bien connue avec ce que l’on
appelle le « discours mélien », cet échange inventé ou à tout le moins
retravaillé par Thucydide entre les Athéniens et les magistrats méliens en
416, lorsque la cité hégémonique, assiégeant la petite cité insulaire, tenta de
convaincre cette dernière de ne pas résister plus longtemps au siège
militaire qu’elle lui imposait afin qu’elle rejoignît la Ligue de Délos. De ce
long dialogue, retenons deux passages très évocateurs, qui précisent une
pensée plus grecque qu’athénienne :
Les Athéniens : « Eh bien, nous n’allons pas, de notre part, employer de beaux mots, en disant que
d’avoir vaincu le Mède nous donne le droit de dominer ou que nous agissons aujourd’hui en raison
de quelque injustice à notre encontre, faisant ainsi des discours peu crédibles. De votre côté […], il
s’agit de réfléchir à ce qui est possible, à partir des sentiments vrais de chacun d’entre nous, car
vous le savez comme nous : si le droit intervient dans les discours humains pour inspirer un
jugement lorsque les pouvoirs sont de force égale, le possible règle, en revanche, l’action des
puissants (proschountes) et l’acceptation des faibles (astheneis) ». […]
« Nous estimons, en effet, d’après ce que l’on peut penser de la divinité et ce que l’on sait des
hommes, que par une nécessité de nature (hypo physeôs anankaias), toujours, quand on est le plus
fort, on commande ; ce n’est pas nous qui avons posé cette loi (nomos) et nous ne sommes pas les
premiers à la mettre en pratique. Elle existait avant nous et existera toujours, et c’est seulement
notre tour de l’appliquer, sachant que vous, autant que d’autres, en situation de même puissance
que nous, vous agiriez de même ». Thucydide, V, 89 ; 105, 2
Certes, on pourrait considérer que cet argumentaire qui, disons-le, fait un
peu froid dans le dos par le calme, le cynisme presque, avec lesquels il est
avancé, est caractéristique du Ve siècle athénien, d’une époque où Athènes
se comportait en État sûr de lui et dominateur. Une telle position de principe
aurait quelque chose de rassurant et admettrait ces propos comme des
excès, dus à la situation de guerre que les Athéniens connaissaient alors.
Mais ce n’est pas le cas. Cette vision du monde que les porte-parole
athéniens à Mélos en 416 énoncent de manière aussi crue, est partagée par
l’ensemble des Grecs et cette « loi de nature » dont parle Thucydide, on la
retrouve dans la bouche même de Démosthène en 351/0 de manière tout
aussi nette :
« Pour ce qui concerne les droits des individus, les lois accordent dans les cités une participation
commune et égale aux faibles comme aux forts. Mais pour ce qui concerne les droits des Grecs, les
puissants imposent les règles aux faibles ». Rhodiens, 29
Il n’est pas nécessaire de voir en cette analogie de pensée la preuve de
l’influence de Thucydide sur Démosthène car l’idée de la suprématie des
cités puissantes sur les plus faibles est répandue, considérée comme
normale dans le monde grec et, outre dans le dialogue mélien, elle a été
exprimée de manière particulièrement crue par Calliclès dans le Gorgias de
Platon60 : énoncer ainsi une réalité concrète connue de tous ne prouve en
rien une parenté quelconque entre les deux auteurs. Mais lorsque
Démosthène formule son analyse en ces termes brutaux, il met pour le
moins à mal l’idée d’un homme conquis par une idée panhellénique d’union
sacrée autour d’un objectif précis – la lutte contre la Macédoine – et cet
extrait a passablement gêné ses défenseurs. Pour J. Luccioni, qui a vu
l’étroite filiation entre les textes de Thucydide et Démosthène, et qui plaide
pour un Démosthène défenseur des Grecs face à l’agression macédonienne,
ce passage s’appliquerait aux relations entre Grecs et Perses, ce qui déforme
complètement le propos de l’orateur61. Il est permis de douter, dans ces
conditions, que le thème de la « liberté des Grecs », si souvent mis en avant
par Démosthène et souligné par ses défenseurs modernes aurait pu
longtemps subsister dans le cas d’une victoire sur les troupes de Philippe :
les vieux démons, les fantômes de l’impérialisme auraient presque à coup
sûr repris le dessus. L’orateur peut bien rappeler à ses concitoyens
Chéronée, « la bataille (agôn) pour la liberté des Grecs que vous avez livrée
en personne » (Lettres, 2, 5), le fait qu’il ait choisi en lieu et place du mot
attendu pour « bataille » (machè), celui d’agôn, qui insiste sur la dimension
de concours, en dit long sur la conception que Démosthène avait du choc de
Chéronée : c’est bien une « compétition » qui se joua sur le champ de
bataille.
Il est donc probable qu’après quelques mois de repos, les divergences
entre Thébains et Athéniens auraient repris à propos d’Oropos, de Delphes,
des Phocidiens, du Péloponnèse et de tous les désaccords qui gangrenaient
les relations entre les deux cités depuis un siècle et demi ; que la volonté
athénienne de retrouver rang dans les zones dont elle avait été exclue par la
progression macédonienne l’aurait amenée à placer des hommes sûrs dans
les cités nouvellement reconquises et à forcer telle ou telle à intégrer une
nouvelle alliance, fût-ce contre sa volonté. Est-ce là une pensée pessimiste ?
Peut-être… Mais avouons que l’histoire grecque ne donne aucun exemple
d’une alliance militaire, symmachia, qui ne se soit pas transformée au fil du
temps en domination, archè, pour reprendre les mots de Thucydide à propos
de la Ligue de Délos. La chute de l’empire en 404 n’avait pas longtemps
servi d’exemple aux Athéniens pour l’évolution de la Seconde
Confédération.
En fait, le thème de la « liberté des Grecs » avait déjà été maintes et
maintes fois utilisé par les Athéniens pour asseoir leur domination. Au
e
V siècle contre les Perses, en 377 contre les Spartiates quand le décret
d’Aristotélès stipulait que l’alliance nouvelle était formée « afin que les
Lacédémoniens laissent les Grecs vivre dans la tranquillité, libres et
autonomes ». Cela n’avait pas empêché les guerres menées pour empêcher
les récalcitrants de quitter la Ligue, tant au Ve qu’au IVe siècle, ni les
massacres perpétrés à Mélos en 416 ou à Sestos en 353. Car la définition de
la liberté que les Athéniens comprenaient n’interdisait en rien la recherche
d’une emprise sur les alliés qui n’était pas seulement formelle, et pas
toujours « consentante » comme on l’a vu plus haut. Tout au contraire, dans
la conception athénienne, sinon grecque, la liberté dans son acception la
plus large encourageait la domination sur les autres.
Il est vrai que le discours officiel, martelé à Athènes au moins depuis
l’époque de Périclès, voulait que l’une des qualités éminentes de la cité
d’Athènes et des Athéniens fût la philanthrôpia, une bienveillance naturelle
au peuple, que ce soit dans les relations entre citoyens ou avec les autres
cités. L’étude de ce mot et son emploi propagandiste dans le discours
athénien mériteraient certes un ample développement. Dans les relations
internationales, le postulat de cette qualité presque intrinsèque aux
Athéniens avait l’avantage de décharger de toute responsabilité la cité dans
les tensions susceptibles de surgir et de l’imputer systématiquement aux
autres, à tous les autres. En témoigne cette affirmation de Démosthène à,
l’aube de sa carrière, qui reflète moins la pensée d’un homme et d’un
instant que celle de tout un peuple :
« Personne ne niera, je pense, que notre cité a sauvé (esôsen) les Lacédémoniens, auparavant les
Thébains, et dernièrement les Eubéens et qu’après cela, elle en fit ses alliés, désirant appliquer en
cela un principe permanent. Et quel est ce principe ? Sauver ceux qui sont victimes d’injustices !
Et, puisqu’il en est ainsi, ce n’est pas nous qui sommes inconstants, mais bien ceux qui ne
respectent pas la justice. Il apparaît donc que les bouleversements sont le fait de la convoitise des
autres, mais pas de notre cité ». Pour les Mégalopolitains, 14-15
Cette absence totale de sentiment de responsabilité des Athéniens,
commode à présenter devant une assemblée qui devait apprécier un tel
langage, typique en terme rhétorique d’une captatio benevolentiae frisant la
démagogie, est un élément central des difficultés de la cité à appréhender
les changements diplomatiques et militaires en cours, qui passent
nécessairement par une explication mettant en cause la malignité des autres
puissances. Pour se limiter ici au seul Démosthène, on constate que
l’orateur exploite dans ses discours jusqu’à l’usure le poncif convenu de
l’humanité des mœurs athéniennes pour mieux mettre en exergue la
scélératesse des autres cités ou, dans la ville même, la méchanceté (ponèria)
des traîtres et des corrompus par opposition à ses actions personnelles,
empreintes elles aussi de cette philanthrôpia62. Mais, à l’extérieur de
l’ecclèsia athénienne, toujours prompte à s’autocélébrer, qui pouvait croire
en cette philanthrôpia, en cette volonté systématique de défendre la justice
et les faibles ? Certainement pas les descendants des Méliens passés au fil
de l’épée, ni les survivants du massacre de Sestos ni même les citoyens de
Cardia pressés de céder une partie leur territoire à de nouveaux clérouques
athéniens.
Il faudrait alors croire en une sorte de bienveillance naturelle des
Athéniens pour penser que, après une hypothétique victoire en 338, ils aient
pu envisager de renoncer à ce qui avait fait leur richesse et leur gloire alors
qu’un succès sur le champ de bataille leur aurait précisément permis de
prolonger et l’une et l’autre. À l’inverse, assimiler la défaite d’Athènes,
comme le faisait A.W. Pickard-Cambridge, à la fin de la liberté grecque63,
correspond à une analyse irénique du personnage de Démosthène et de la
cité dans son ensemble ; de la même manière, voir dans Athènes avec
G.A. Lehmann un « bastion de la liberté et de la démocratie » et en
Démosthène son héraut le plus noble64 relève d’une conception
hagiographique du rôle historique d’Athènes. S’agissant de notre
personnage, elle aboutit à avoir de Démosthène une vision d’un optimisme
que l’on est en droit de juger un peu excessif.
Deux siècles après Chéronée, Polybe affirmait que, pour maintenir une
puissance stable, un pouvoir hégémonique devait traiter ses alliés avec
équité – sinon sur un pied d’égalité – et esprit de partenariat (isos kai
kosmos), tout en évitant de se montrer arrogant (pleonektikos) (VIII, 12). Si
l’on veut bien réprimer un léger sourire s’agissant d’un historien qui soutint
lui-même un impérialisme romain dont la recherche de l’équité avec les
peuples conquis ne semble pas être la marque la plus évidente,
l’observation de Polybe peut s’adapter aux hégémonies des cités aux Ve et
e
IV siècles : l’arrogance avait toujours primé sur l’idée de partenariat.
Il n’est donc pas exagéré d’affirmer que le panhellénisme n’était pour
Démosthène, si tant est qu’il ait structuré une analyse politique avec un
terme qui n’existait pas de son temps, qu’un oripeau de la domination
athénienne. Mais, encore une fois, il n’est pas question de l’accabler car
tous les Athéniens pensaient à un rôle historique – j’hésiterais à dire
« messianique » en raison de l’anachronisme – de leur cité née, depuis
Thésée et son combat contre les Amazones, jusqu’à la bataille de Marathon,
pour sauver la Grèce et guider les pas des autres cités. Les Athéniens dans
leur ensemble ne pouvaient pas imaginer la moindre coopération sur un
pied d’égalité et moins encore sur un pied d’inégalité. Philippe étant dans
les mêmes dispositions d’esprit, la guerre était l’issue logique entre la cité et
le royaume.
L’hiver 339/8 se passa dans l’expectative et vit quelques escarmouches
puisque, signe des temps, la guerre ne faisait plus relâche. Au printemps,
une attaque de Philippe vers le sud lui permit de s’emparer de Delphes, ce
qui imposa aux alliés de s’installer à la frontière orientale de la Béotie, mais
ce n’est que le 2 août (ou le 1er septembre) 338 que les deux armées se
rencontrèrent. Nous n’avons conservé aucun récit détaillé du déroulement
de la bataille à l’exception d’une succincte relation de Polyen (Stratagèmes,
IV, 2) et l’on en est réduit à des hypothèses. Tout concorde pour admettre
qu’elle fut assez longtemps indécise et que la puissante cavalerie
macédonienne, renforcée de cavaliers thessaliens, joua un rôle décisif. Nous
ignorons les pertes macédoniennes. La tradition fait état de deux mille
Thébains et de mille Athéniens morts au cours du combat, auxquels il
faudrait ajouter deux mille Athéniens prisonniers, forte monnaie d’échange,
il va de soi.
Le reste des fantassins prit la fuite – et parmi eux Démosthène. Eschine,
qui, trop âgé à ce moment-là, n’avait pas été mobilisé dans la phalange,
peut bien l’accuser jusqu’à plus soif d’avoir « déserté », mot à mot d’avoir
« abandonné son rang » au moment du choc. Reprise par l’orateur Pythéas,
conservée par Plutarque et amplifiée jusqu’à l’excès par le pseudo-
Plutarque65, l’accusation est gratuite, n’a pas de sens ou bien alors elle
devrait concerner les milliers d’Athéniens qui, comme lui, se replièrent dès
lors que la phalange avait été définitivement enfoncée. La façon de ranger
une phalange d’hoplites explique aussi cette fuite désordonnée et le fait que
Démosthène put s’en sortir : il était de tradition en effet de placer dans les
premières lignes les combattants les plus jeunes et les plus vigoureux, les
anciens ayant pour rôle de pousser depuis les lignes arrières. Lorsque la
phalange cédait sous la pression de l’adversaire, seuls ceux qui se
trouvaient dans les derniers rangs de la phalange avaient la possibilité
matérielle de se replier en plus ou moins bon ordre. Démosthène, âgé à ce
moment-là de 46 ans et faisant partie des plus anciens – un Athénien n’était
plus mobilisable dans la phalange à partir de sa cinquantième année – était
l’un d’eux. Il fit comme les autres et ne fut ni plus courageux ni plus couard
que tous ceux qui lâchèrent leurs armes pour s’enfuir plus vite. En 330, lors
du procès qui l’opposa à Eschine, il plaça sur le même plan dans le
« serment sur les combattants de Marathon », autre morceau de bravoure de
sa prose, les morts de Marathon, de Platées, de l’Artémision et ceux de
Chéronée, s’attirant quatre siècles plus tard une réplique cinglante de
Plutarque, lui reprochant « de jurer par ceux qu’il n’avait pas imités »66.
sIl n’empêche : l’échec militaire, qui allait s’avérer définitif mais cela,
personne ne pouvait le savoir, marquait aussi l’échec personnel de
Démosthène. Des historiens, pris par la fièvre nationaliste de la première
moitié du siècle dernier, pouvaient vanter « l’honneur » maintenu de la cité
et considérer, à l’instar des monuments aux morts où l’on inscrivait les
noms de ceux qui étaient tombés pour la cité – comme on le fit pour ceux
de 14-18 – que « mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne
d’envie ». Mais à Athènes, au lendemain exact de Chéronée, l’on n’a sans
doute pas pensé ainsi et, à l’instar des hoplites qui avaient préféré fuir plutôt
que mourir les armes à la main, la cité pensa aussitôt à sauver ce qui
pouvait et devait l’être : son intégrité physique et celle de son régime
politique.
1. Ainsi à Olynthe en 349/8 (Démosthène, Chersonnèse, 40 ; Phil. III, 16) ou à Thèbes en 339/8
(Couronne, 175-177).
2. P. Cloché, Démosthènes, p. 122-123 ; G. Glotz, HG, III, p. 306-307.
3. P. Brun, L’orateur Démade, p. 128-130.
4. P. Carlier, Démosthène, p. 171 ; P. Briant, Alexandre le Grand, Paris, 1994, p. 25.
5. M.M. Markle, « Support of Athenian Intellectuals for Philip : a Study of Isocrates’ Philippus »,
JHS, 96, 1976, p. 80-99, notamment p. 89-92.
6. G. Glotz, HG, III, p. 274-275 ; G. Mathieu, Démosthène, p. 152-154 ; P. Carlier, Démosthène,
p. 172-173. P. Treves, Demostene, p. 11, juge que « le Philippe d’Isocrate est une gigantesque erreur,
le fruit d’un rêve ».
7. A.F. Natoli, The letter of Speusippus to Philip II, Stuttgart, 2004.
8. R. Sealey, Demosthenes, p. 167.
9. Speusippe, Lettre à Philippe, 3-6.
10. Speusippe, Lettre à Philippe, 2-5 ; 9.
11. Isocrate, Aréopagitique, 24-27 ; Panathénaïque, 145-147.
12. La date est discutée. D.M. MacDowell (Demosthenes the Orator, p. 359, suivant E. Harris,
Aeschines, p. 169-170), l’abaisse à 342 ou 341. En tout cas, la condamnation n’avait pas été
prononcée au moment du procès sur l’ambassade, sans quoi Démosthène y aurait fait une allusion,
utile pour son raisonnement.
13. Couronne, 132. Pour G. Glotz, HG, III, p. 308, Antiphon « passait pour un espion à la solde de
Philippe » et I. Worthington (Demosthenes, p. 212-213) admet aussi que le roi fut impliqué dans cette
tentative. Mais P. Carlier, pourtant partisan de Démosthène, n’écarte pas la possibilité qu’il fût « aussi
innocent que Dreyfus », ce qui paraît peu adapté, et que Démosthène monta l’affaire de toutes pièces
(Démosthène, p. 181).
14. R. Sealey, Demosthenes, p. 163-165.
15. Cette position a été défendue par Fr. Wüst, Philipp II, p. 169 mais, malgré des liens anciens (on
peut rappeler l’arrivée d’Euripide à Pella), on ne trouve pas de traces palpables d’une attraction de
Philippe pour les lettres et les arts athéniens.
16. L’idée de mauvais rapports entre Philippe et Thèbes que Démosthène, par sa politique, aurait
rapprochés, a été défendue par U. Kahrstedt, Forschungen, p. 142. Elle n’est pas absurde, mais
lorsqu’il ajoute que l’attitude de l’orateur est dictée par ses sentiments « persophiles », elle s’affaiblit
grandement.
17. Démosthène, Ambassade, 162-163 ; Couronne, 128. Cf. R. Sealey, Demosthenes, p. 157-158.
18. Sur la Skeuothekè, IG II2, 505, 14-15 et M.-Chr. Hellmann, Choix d’inscriptions
architecturales grecques, Lyon, 1999, no 12.
19. W. Jaeger, Demosthenes, p. 157 : « [Démosthène] s’incline devant la nécessité ». P. Cloché,
Démosthènes, p. 119-121 : « Avec le sang-froid de l’homme d’État obligé de courber la tête sous une
nécessité inéluctable, il conseille d’accéder à la requête de Philippe ». Cf. encore G. Glotz, HG, III,
p. 299 ; G. Mathieu, Démosthène, p. 79.
20. Démosthène, Ambassade, 144, 174, 189, 253.
21. Eschine, Ambassade, 14-17.
22. Démosthène, Couronne, 132-134 ; Plutarque, Démosthène, 14, 4. Cf. R.W. Wallace,
« Investigation and Reports by Areopagus Council », Polis and Politics, P. Flensted-Jensen,
Th. Heine-Nielsen, L. Rubinstein éd., Copenhague, 2000, p. 581-594.
23. Ambassade, 109 : « Quant à moi, j’attendais de lui ce genre de discours s’il n’avait pas été
vendu : “Athéniens, faites de moi ce que bon vous semble ; j’ai eu confiance (en Philippe), j’ai été
trompé, j’ai commis des fautes, je l’avoue” », ce que G. Glotz, HG, III, p. 312, paraphrasant
Démosthène et faisant croire qu’Eschine avait réellement prononcé ces mots interprète ainsi :
« Eschine plaida la crédulité, l’aveuglement, l’incapacité ». I. Worthington, Demosthenes, p. 209 :
« S’il fut coupable de quelque chose, ce fut d’un jugement désastreux, en prenant Philippe au mot ».
24. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 342.
25. Trente voix seulement lui permirent de vaincre, écart qu’il faut peut-être comprendre, à l’instar
du verdict de Socrate (Platon, Apologie, 36a), comme trente voix de bascule, soit soixante voix
d’écart sur 501 jurés.
26. P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 74, 75, 76. Les deux premiers décrets furent votés le
même jour.
27. Démosthène, Phil. II, 19-26.
28. Démosthène, Couronne, 331 ; [Démosthène], Lettre de Philippe, 20.
29. [Démosthène], Lettre de Phil., 12-15 ; Démosthène, Couronne, 70.
30. Démosthène, Olynth. I, 13 ; Justin, VIII, 6.
31. [Démosthène], Lettre de Philippe, 8 ; Diodore, XVI, 71.
32. Élis : Démosthène, Ambassade, 260, 294-295 ; Diodore, XVI, 63, 4-5. Eubée : Démosthène,
Ambassade, 87, 204 ; Phil. III, 57-58. Cf. R. Sealey, Demosthenes, p. 259-264. Mégare :
Démosthène, Ambassade, 294-295 ; Plutarque, Phocion, 15.
33. P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 78.
34. Démosthène, Chersonnèse, 9-26 ; [Démosthène], Lettre de Philippe, 3-4.
35. [Plutarque], Vie des dix Or., 848d-850b. Comme pour la notice sur Démosthène, on peine à
démêler le vrai du faux de ce récit décousu qui nous permet en priorité de saisir la multiplicité des
anecdotes, comme ses relations avec la courtisane Phrynè, qui couraient sur lui. On doit renvoyer à la
biographie très érudite de J. Engels, Studien zur politischen Biographie des Hypereides. Athen in der
Epoche der lykurgischen Reformen und des Makedonischen Universalreiches2, Munich, 1993.
36. J.K. Davies, « Hegesippus of Sounion. A Underrated Politician », S.D. Lambert éd., Sociable
Man. Essays on Ancient Greek Social Behaviour in Honour of Nick Fischer, Swansea, 2011, p. 11-
24.
37. IG II3, 306 A, l. 11-12. Cf. M.H. Hansen, Athenian Democracy in the Age of Demosthenes,
Oxford, 1991, p. 145 ; S.D. Lambert, Inscribed Athenian Laws and Decrees, p. 27-29 ; 86-87 ;
P. Brun, « Faire de l’histoire avec des inscriptions : la carrière politique de l’Athénien Phanodèmos »,
Ktèma, 38, 2013, p. 205-214.
38. Démosthène, Couronne, 136 ; Lettres, 2, 10 ; [Démosthène], Halonnèse, 20-24 ; Plutarque,
Démosthène, 9, 1. On retrouve ce qui est devenu un véritable topos, cette vulgate d’un Démosthène
isolé dans sa résistance, dans une œuvre emplie de lieux communs sur la Grèce classique, la Vie
d’Apollonios de Tyane de Philostrate : « Python exposa son point de vue, et Démosthène de Paiania
fut le seul à lui répliquer et à s’opposer à son audace, mettant au compte de ses plus grands succès
d’avoir repoussé ses attaques » (VII, 37).
39. Couronne, 87-92. Pour Thèbes, cf. infra, p. 210-214.
40. P. Treves, Demostene, p. 89 ; G. Mathieu, Démosthène, p. 96 ; E. Drerup, Adokatenrepublik,
p. 145, utilise bien le mot de « Führer », qui n’avait évidemment pas en 1916 la tonalité qu’on lui
connaît aujourd’hui et que l’on traduira ici par « guide ».
41. Je me permets de renvoyer à ce que j’ai déjà écrit sur ce point dans Démade, notamment
p. 135.
42. Couronne, § 33, 36, 49, 51-52, 131, 133, 134 149, 284.
43. Les sources sur cet épisode sont nombreuses : Démosthène, Chersonnèse, 36 ; Philippique III,
17 ; Eschine, C. Ctésiphon, 90-92 ; Philochore, FGrHist., 325, F. 159 ; Diodore, XVI, 74 ; IG II2,
1623, L. 160-88 ; 1629, 516-520. Cf. P. Brun, L’orateur Démade, p. 44-46.
44. D. Knoepfler, « La loi d’Érétrie contre la tyrannie et l’oligarchie », BCH, 126, 2002, p. 149-
204, notamment p. 194.
45. Diodore, XVI, 75 ; Arrien, Anabase, II, 14, 5 ; Pausanias, I, 29, 10.
46. Philochore, FGrHist., 328, F. 135 ; Théopompe, FGrHist., 115, F. 292. Sur les implications
économiques de ce raid, cf. A. Bresson, La cité marchande, Bordeaux, 2000, p. 131-149.
47. Phil. IV, 62 (et Chersonnèse, 60). Cf. G. Glotz, HG, III, p. 347.
48. M. Croiset, Démosthène. Harangues II, p. 148-150 ; D.M. MacDowell, Demosthenes the
Orator, p. 363-366.
49. Démosthène, Couronne, 102-109. Cf. V. Gabrielsen, Financing the Athenian Fleet, p. 207-213.
50. Sur cette affaire, voir Eschine, C. Ctésiphon, 116 ; Démosthène, Couronne, 145-151. P. Carlier,
Démosthène, p. 210 et C. Bearzot, « Da Andocide ad Eschine : motivi ed ambiguità del pacifismo
ateniese nel IV secolo A. C. », La pace nel mondo antico, a cura di M. Sordi, Milan, 1995, p. 106,
adoptent les thèses de Démosthène, E. Harris, Aeschines, p. 126, celles d’Eschine. I. Worthington,
Demosthenes, p. 239 ne croit ni à une intervention préalable de Philippe, ni à la corruption d’Eschine.
51. Demosthenes the Orator, p. 370.
52. Diodore, XVI, 84. R. Sealey, Demosthenes, p. 185. En 341/0 : Démosthène, Couronne, 79, 83,
223 ; Plutarque, Démosthène, 17, 1 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 848d. En 339/8 : Démosthène,
Couronne, 83, 222-223. Cette couronne, proposée par son cousin Démomélès, fut contestée en justice
par Diondas.
53. Eschine, C. Ctésiphon, 140-142, 148-151 et 156 (corruption venue de Perse). Sur ce dernier
point, cf. infra p. 52.
54. B. Steinbock, Social Memory in Athenian Public Discourse. Uses and Meanings of the Past,
Univ. of Michigan, 2013, p. 268-272.
55. Demosthenes, p. 243.
56. Couronne, 169-179 et surtout 211-214. Plutarque, qui reproduit la parole de Démosthène, dit
aussi qu’il « fut envoyé à Thèbes comme ambassadeur avec d’autres citoyens » (Démosthène, 18, 1).
57. Théopompe, FGrHist., 115, F. 128 ; Eschine, C. Ctésiphon, 140 ; Philochore, FGrHist., 328,
F. 56 a-b. D. Guth, « Rhetoric and historical narrative : the Theban-Athenian alliance of 339 B.C. »,
Historia, 63, 2014, p. 151-165, remarque avec justesse que la version de Théopompe ne s’appuie en
réalité que sur le discours de l’orateur, avec lequel il fait en quelque sorte doublon.
58. Ainsi, Phil. III, 74 : « Si vous croyez que les Chalcidiens ou les Mégariens sauveront la Grèce
et que vous, vous désintéresserez de ces affaires, vous pensez faux […] Cette tâche vous revient ».
59. W. Jaeger, Demosthenes, p. 172-173, qui ajoute que Phil. III est un « puissant aveu de ce
flambeau de l’hellénisme ». Cf. aussi J. Luccioni, Démosthène et le panhellénisme, p. 70-86,
notamment p. 80-81, où il affirme que, pour Démosthène, « la cause d’Athènes et celle de la Grèce
[sont] liées ensemble au point de n’en faire qu’une ».
60. Platon, Gorgias, 483d - 484a, notamment ce passage : « Dans tout le genre humain, dans les
cités et les familles, la nature (physis) nous montre que la domination du fort sur le faible est juste et
que sa supériorité est admise ». La réflexion d’Isocrate, Paix, 69, affirmant tout le contraire, s’adapte
en fait à la domination de Sparte en 386, considérée comme injuste.
61. J. Luccioni, Démosthène et le panhellénisme, p. 55.
62. Sans prétendre à l’exhaustivité, C. Leptine, 109 ; C. Midias, 48, 184 ; C. Androtion, 51 ;
C. Aristocratès, 157 ; C. Timocratès, 191 ; C. Aristogiton I, 87 ; C. Boeotos II, 61. Mais aussi Lysias,
C. Philon, 8 ; Hypéride, C. Athénogenès, 36 ; Dinarque, C. Démosthène, 108-109. On peut aussi
remonter à Thucydide, II, 37, 3. Pour la philanthrôpia personnelle de Démosthène qu’il se décerne
lui-même, Couronne, 268.
63. Comme l’indique le titre de sa biographie, Demosthenes and the Last Days of Greek Freedom,
Londres, 1914.
64. G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 202 ; 180.
65. Pas moins de huit fois ! Eschine, C. Ctésiphon, 152, 156, 159, 176, 181, 187, 244, 253 ;
Dinarque, C. Démosthène, 12, 80-81 ; Plutarque, Démosthène, 20 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 845f,
renchérit : « Il aurait, dit-on, abandonné son rang et, accrochant dans sa fuite sa chlamyde à des
ronces, se serait retourné en criant “je me rends” ! ». On se doute que les adversaires de Démosthène
du IIe Reich se sont engouffrés avec gourmandise dans cette brèche : J. Beloch, Die attische Politik
seit Perikles, Leipzig, 1884, p. 232 ; E. Drerup, Advokaten Republik, p. 32-34.
66. Démosthène, Couronne, 208 ; Plutarque, Gloire des Athéniens, 350d.
8
Parenthèse (338-325)
Les armes avaient parlé. L’Attique pouvait à tout moment être à présent
considérée par Philippe comme une proie facile et les Athéniens réagirent à
la menace devenue réalité. Dans la panique pour certains qui, tel ce
Léocratès poursuivi en justice quelques années plus tard par Lycurgue,
préférèrent abandonner leur cité pour des cieux plus cléments. L’orateur a
laissé d’ailleurs une description saisissante de ces moments où les angoisses
personnelles côtoyèrent des réactions institutionnelles plus raisonnées1. En
vertu d’un décret proposé par Démosthène après la paix de Philocratès et au
plus tard en 343, l’Aréopage poursuivit sans relâche ceux qui faillirent à
leur tâche2. Mais, dans l’ensemble, ce fut plutôt une vigoureuse réaction de
défense : comme ils l’avaient fait à plusieurs reprises par le passé, les
Athéniens décidèrent sous l’impulsion d’Hypéride de rapatrier les objets du
culte, les femmes et les enfants dispersés en Attique à l’intérieur des
fortifications et décidèrent d’en réparer les parties qui le nécessitaient.
Surtout, le même décret proposé par Hypéride, à l’instar de ce qui s’était
fait à la fin de la guerre du Péloponnèse, accordait la liberté aux esclaves
qui prendraient les armes pour défendre la cité. On remarque ici encore la
personnalité d’Hypéride au premier plan dès lors qu’il s’agit de combattre
avec des actes concrets la menace macédonienne. Toutes mesures
exceptionnelles, confirmées par une inscription gravée peu après la bataille,
dans laquelle il est dit que l’on fera des sacrifices « pour le salut (hygieia),
la sauvegarde (sôteria) du Conseil et du Peuple des Athéniens »3.
L’affranchissement massif fut attaqué sur le plan judiciaire mais si la
proposition d’Hypéride n’entra pas en vigueur, c’est avant tout parce qu’elle
s’avéra inutile.
DES CONDITIONS DE PAIX INESPÉRÉES
Une anecdote, bien peu vraisemblable encore, présente Philippe fêtant sur
le champ de bataille sa victoire par une beuverie extrême et entamant une
danse au son de « Démosthène, fils de Démosthène, a proposé », reprenant
à sa manière le topos d’une opposition personnelle entre les deux hommes
dont il serait sorti vainqueur. Toujours dans la même veine, ce serait
Démade qui, par une réplique enlevée, aurait dégrisé le roi, le remettant
dans le chemin de la raison4. Cette historiette à deux volets – la moquerie
initiale et la prise de conscience finale – a eu probablement pour rôle
d’expliquer rationnellement l’attitude de Philippe, incompréhensible en
effet pour ceux qui lisaient les événements au travers du prisme déformant
du seul Démosthène. En effet, Philippe, contre toute attente athénienne, fit
preuve d’une mansuétude inespérée à l’égard de la cité. Si, pour Thèbes, les
conditions de la paix étaient très dures – la cité dut même racheter contre
rançon les corps des soldats tombés sur le champ de bataille, une garnison
macédonienne fut installée dans la citadelle –, Athènes bénéficiait d’un
traitement bien doux. Tout à rebours de ces marques d’hostilité et de
vengeance, les corps des mille Athéniens morts furent remis de manière à
ce que les honneurs funèbres pussent leur être rendus et Alexandre, alors
âgé de 18 ans, qui avait commandé la cavalerie à Chéronée, fut chargé de
rapatrier les cendres des soldats tombés et les deux mille Athéniens faits
prisonniers ; aucune rançon ne fut exigée pour eux et la démocratie
ancestrale ne fut pas abolie. Une telle attitude rendait inutile tout esprit de
résistance forcenée et démentait aussi tout le discours démosthénien qui,
depuis dix ans, affirmait que Philippe ne désirait rien d’autre que
l’anéantissement d’Athènes. Alors qu’il avait la possibilité sinon de la
détruire, du moins de l’abaisser, il la traitait presque comme une alliée en
lui permettant de conserver intactes ses fortifications et la totalité de sa
flotte ainsi que la propriété de ses clérouquies « historiques » d’Imbros,
Lemnos et Skyros, de celle plus récente de Samos – mais devait abandonner
celles de la Chersonnèse de Thrace.
L’on s’est souvent interrogé sur les motivations profondes de Philippe.
Était-il sensible à la culture athénienne ? Avait-il succombé, comme le dit
Diodore, « aux grâces attiques » (attikais charisi) que Démade lui aurait
transmises5 ? Même si, on l’a déjà noté, Philippe possédait peut-être pour ce
que représentait Athènes une forme d’admiration et si les bonnes relations
qu’il entretint avec l’acteur Aristodémos, ainsi qu’on a pu le noter au
moment des premières tractations qui allaient déboucher sur la paix de 346,
ont pu jouer en ce sens, il n’est pas douteux que ces décisions étaient avant
tout dictées par des motivations d’ordre politique. La première était de
séparer les destins d’Athènes et de Thèbes récemment alliées pour
maintenir ou plutôt revivifier les tensions et les ressentiments entre elles. La
seconde était d’avoir à sa disposition pour des combats futurs contre le roi
de Perse une marine expérimentée. De plus, la destruction ou l’abaissement
trop marqué d’une cité comme Athènes, dont la mémoire collective
conservait en Grèce le souvenir de sa lutte acharnée contre Darius et Xerxès
au début du Ve siècle, eût été dans ce contexte des plus maladroits. Enfin, la
vigueur de la réaction athénienne laissait entrevoir un siège long et coûteux
– sinon incertain. Il y a donc un calcul politique derrière cette bienveillance
affichée, mais elle avait l’habileté de mettre en porte-à-faux tous ceux qui
n’avaient eu de cesse de présenter Philippe comme celui qui souhaitait
l’écrasement de la cité – et au premier rang desquels pour nous
Démosthène, bien entendu. Polybe, très sensible à ces gestes éminemment
politiques, ajoute que cette forme de générosité (mais en faveur d’Athènes
seulement, Thèbes étant exclue de cette possible philanthrôpia), était
destinée à l’ensemble des Grecs afin qu’ils reconnussent d’eux-mêmes son
autorité. En tout état de cause, il met à nouveau en cause l’action de
Démosthène :
« En s’opposant à Philippe, les Athéniens ont finalement essuyé le pire des désastres dans la
bataille livrée à Chéronée. Et si le roi de Macédoine ne s’était pas montré aussi généreux et aussi
soucieux de sa gloire, la politique de Démosthène aurait eu des conséquences bien plus graves
encore ». Polybe, XVIII, 14, 14 (trad. D. Roussel)6
Ces propositions de paix faites aux Athéniens permettent aussi à
l’historien, en jetant un regard en arrière, de souligner que la version
soutenue par Eschine faisant alors de Thèbes l’ennemi le plus détesté de
Philippe lors des discussions sur la paix de Philocratès huit ans plus tôt,
devait posséder un fond de vérité. En 338, alors qu’il est dans une
indiscutable position de force, il offre des conditions de paix impensables
au regard des haines accumulées – surtout de la part d’Athènes7.
En contrepartie, Athènes dut renoncer à sa Confédération et entrer à
l’intérieur d’une nouvelle alliance, la Ligue de Corinthe, dont le but était
officiellement de porter la guerre en territoire perse pour venger l’affront de
l’invasion des guerres médiques8. La conduite des opérations était confiée
au nouvel hègemôn, Philippe en personne. D’un point de vue athénien, on
renonçait, au moins provisoirement, à toute velléité de domination, mais on
n’avait pas d’autre choix. C’est qu’après avoir vaincu Thébains et
Athéniens, les armées macédoniennes avaient poursuivi leur route vers le
Péloponnèse, où Philippe avait réglé, à son avantage bien sûr, les problèmes
en suspens depuis des décennies. Sparte ne fut pas attaquée, mais elle était
plus que jamais isolée. Partout, ou presque, des gouvernements favorables
aux Macédoniens furent mis en place, ce que dénonce amèrement un
orateur athénien anonyme en appelant les nouveaux hommes forts de ces
cités des tyrans, pour autant que ce discours soit bien contemporain de la
période et non point un exercice d’école postérieur9, mais ce n’était jamais
que la perpétuation d’un système impérialiste déjà éprouvé sous les
hégémonies athéniennes des Ve et IVe siècles ainsi que sous la domination
lacédémonienne dans les années 404-371. Philippe agissait là encore selon
des principes de domination tout à fait grecs.
En tout cas, à Athènes, ce revers de fortune ne pouvait être assimilé à une
catastrophe de même ampleur que celle de 403, quand la flotte avait été
coulée ou capturée, les Longs-Murs abattus, le régime démocratique détruit,
et l’on devine un certain soulagement. Les mesures extrêmes proposées par
Hypéride furent donc abandonnées et une politique forcément plus
accommodante vis-à-vis de la Macédoine fut mise en place. Avec, de toute
nécessité, un nouveau personnel politique usant d’une phraséologie à la
tribune ne traitant pas à longueur de phrase les Macédoniens d’ivrognes et
de barbares, et un peu plus modérée dans ses prétentions.
DES HOMMES NOUVEAUX À LA TRIBUNE ET LE REDRESSEMENT
MILITAIRE
La défaite eut raison d’orateurs jusque-là influents. Eschine encore actif au
moment de l’affaire d’Amphissa se retira de gré ou de force de la vie
politique. Il avoue lui-même quelques années plus tard, au moment du
procès sur la couronne, ne plus s’occuper des affaires de la cité10 mais
quant à savoir qui domine à présent la vie politique, la question fait très
largement débat et le moins que l’on puisse dire est que les sources ne nous
facilitent pas la tâche. Pour certains historiens, c’est Démosthène qui, tout
au long de ces années, continue d’être « l’homme fort » à la tribune et qui,
même si son nom n’apparaît pas dans les décisions prises, les inspire
encore, dans le sens, on l’aura compris, d’une opposition à la Macédoine
désormais plus sourde, mais toujours vivace – et les autres orateurs
travailleraient pour lui. On ne s’étonnera donc pas de lire sous la plume de
ses défenseurs les plus inconditionnels que, malgré un effacement
nécessaire lié à l’échec de la politique qu’il avait menée, « il n’en passait
pas moins pour le maître occulte du pouvoir »11 et il est fréquent qu’on lui
assigne toutes les réformes engagées alors, sinon formellement, du moins
officieusement, comme la réforme de l’éphébie, sur laquelle nous
reviendrons. Un personnage essentiel dans ces années que nous étudierons
un peu plus bas, Lycurgue, fait office auprès de certains historiens d’homme
de paille de Démosthène et entièrement subordonné à sa personne12. Pour
autant, et bien que l’on doit douter de cette position prééminente, il ne
faudrait pas repousser le balancier trop loin dans l’autre sens : Démosthène
joua tout de suite un vrai rôle politique après Chéronée, mais cette influence
eut tendance ensuite à s’amenuiser. Il fut actif dans la restauration des
murailles de la ville, prit la parole à de multiples reprises les années
suivantes et fut désigné en 324 encore comme archithéore – ambassadeur
sacré de la cité – à Olympie, en un moment-clé pour l’avenir de la cité.
Mais il n’occupe plus la place prépondérante qui fut la sienne dans les
proches années qui précédèrent Chéronée : il n’y avait plus la moindre
place pour les diatribes anti-macédoniennes, dans lesquelles il excellait, que
ses concitoyens avaient autrefois suivies.
D’autres savants mettent en avant le rôle d’un orateur jusque-là inconnu
et qui prit après Chéronée une place essentielle, à tel point que l’on a pu
définir, pour les années 338-322, une « Athènes à l’époque de Lycurgue »13.
Il est vrai que nous disposons pour lui, outre d’un discours prononcé contre
Léocratès et dont j’ai parlé plus haut, de plusieurs anecdotes mettant en
scène son importance politique et de plusieurs inscriptions présentant des
décrets dont il fut l’instigateur. C’est lui par exemple qui porta l’accusation
principale contre Lysiclès, le stratège athénien à Chéronée, dont Diodore a
conservé un fragment du réquisitoire et c’est lui que le même Diodore
qualifie à ce moment-là de l’histoire d’Athènes de plus influent des
orateurs, celui qui possédait la plus grande considération (megiston axiôma)
dans la cité14. De ce que nous pouvons connaître de lui, on devine des
sentiments nettement anti-macédoniens. Dans Contre Léocratès, c’est sur
un ton digne d’une oraison funèbre et avec des accents rhétoriques qui
rejoignent assez ceux de Démosthène qu’il parle des fantassins tombés à
Chéronée :
« La valeur de ces hommes en a apporté la preuve : seuls entre tous, ils portaient en leur corps la
liberté de la Grèce. Et, en même temps qu’ils mouraient, la Grèce tombait dans l’esclavage ».
Lycurgue, Contre Léocratès, 50
Lycurgue était membre d’un lignage ancien et prestigieux, les
Étéoboutades, qui n’avaient pas jusque-là donné des hommes politiques
d’envergure à la cité et on sait au final peu de chose de lui. Il passait pour
inflexible si l’on en croit les historiettes conservées ou inventées le mettant
en scène, notamment dans le traité la Vie des dix Orateurs, mais cette
rigueur a toutes les chances d’avoir été bâtie autour de sa seule œuvre
conservée, dans laquelle il montre contre Léocratès une sévérité absolue,
réclamant pour celui qui avait cédé à la panique le châtiment suprême. Un
décret, voté en 307 à l’instigation d’un certain Stratoclès, qui commença sa
carrière politique juste avant la déroute finale de 322, décret conservé par la
littérature et l’épigraphie, lui accorde un rôle essentiel dans la conduite des
affaires de la cité. Il convient cependant de replacer ce décret dans un
contexte très particulier car Athènes venait de se libérer du joug
macédonien et Stratoclès, l’homme-fort du moment, avait besoin d’une
référence politique forte : le décret donne à Lycurgue une place éminente et
pour tout dire unique dans l’Athènes du temps. Il est vrai qu’il occupa
quelques années la place stratégique de responsable des finances de la cité
et certaines sources littéraires contemporaines attestent son influence, même
si elles s’expriment dans le cadre convenu d’un avocat défendant ses
enfants après sa mort. Le décret de Stratoclès lui accorde la paternité de
constructions comme jamais, depuis l’époque de Périclès, Athènes n’en
connut. Accroissant les revenus de la cité, il fit en outre mettre en chantier
de nouveaux navires de guerre jusqu’à atteindre le chiffre énorme de quatre
cents unités, acheva l’arsenal de Philon, fit bâtir le théâtre de Dionysos et le
stade panathénaïque, sans oublier de réarmer la cité. En ce sens, faire de lui
un simple porte-parole de la pensée démosthénienne n’a aucun sens :
Lycurgue a été un politeuomenos majeur après 338 et jusqu’à sa mort, sans
doute vers 325.
Plutarque présente de son côté, dans la biographie qu’il a consacrée à
Phocion, un homme qui aurait lui aussi joué un rôle de tout premier plan
dans l’Athènes du temps. Phocion est avant tout un général qui, selon une
tradition par Plutarque rapportée, aurait exercé quarante-cinq fois cette
charge, alors qu’une étude fouillée de son action militaire ne permet, au
maximum, de n’en retenir que dix ! Il passe aussi selon son biographe pour
un élève assidu des écoles philosophiques, comme un orateur hors pair, bien
que nulle allusion à cette qualité ne transparaisse dans les discours de cette
période et nul fragment conservé en dehors de la vulgate plutarchéenne ne
vient étayer cette hypothèse. En réalité, aucun décret, aucune action
politique ne peuvent être attribués à Phocion avant les toutes dernières
années de sa vie, après la chute finale d’Athènes en 322 et même sans doute
avant son ultime année quand, après l’assassinat de Démade par Cassandre,
le fils d’Antipatros, Phocion devenu vieillard (né en 402, il avait alors plus
de quatre-vingts ans !) assure les bonnes relations entre la cité et la
Macédoine avant l’éphémère révolution démocratique de 318 qui allait le
condamner à mort pour trahison. La Vie de Phocion de Plutarque décrit une
figure symbolique bien plus qu’un personnage réel et il est très aventureux
d’en faire un homme politique influent dès après Chéronée quand les autres
sources contemporaines évoquent d’abord son statut de stratège15.
À Lycurgue et Phocion ajoutons encore Démade. Celui-ci apparaît en tête
de dix-huit décrets conservés par l’épigraphie entre 337 et 319 et, même s’il
est évoqué en mauvaise part par des sources hostiles, il est présenté souvent
comme l’ambassadeur choisi en priorité par les Athéniens pour les défendre
contre les exigences macédoniennes. Il a joué un rôle éminent dans
l’Athènes du temps, exerçant ainsi les fonctions très politiques de
« trésorier des fonds militaires » (tamias tôn stratiôtikôn). Il a fort peu de
chances d’avoir été de basse extraction comme des textes tendancieux le
rapportent et comme des historiens enfermés dans le diptyque artificiel des
pro- et anti-macédoniens, des « patriotes » et des « traîtres », ont voulu le
croire. Cette assimilation, volontaire ou inconsciente, de la basse extraction
sociale et de la trahison stipendiée, possède un côté aristocratique qui reste
pour moi un mystère s’agissant d’historiens français nourris au lait de
l’école républicaine de Jules Ferry, laquelle professait une « méritocratie
démocratique ». Bien que, avant Chéronée, Démade ait fait partie de ceux
qui avaient contribué à détacher l’Eubée de l’alliance macédonienne en se
portant garant d’un prêt aux Chalcidiens, il devint après la bataille
l’intermédiaire privilégié entre sa cité et Philippe et c’est à bon droit que
l’on peut en faire un homme politique majeur en ces années, peut-être le
premier. La tradition affirme que, fait prisonnier, il avait, par sa liberté de
parole, enjoint le roi à plus de modestie dans la victoire, mais c’est bien
parce qu’il était déjà identifié comme un politeuomenos important que le roi
le chargea de porter dans la cité les conditions, au total généreuses, d’une
paix16. Enfin, soulignons que, même s’il s’est opposé à Démosthène comme
le rapportent des témoignages contemporains et s’il présenta au peuple le
décret le condamnant à mort, des rapports assez étroits et pas toujours
hostiles semblent avoir lié les deux hommes. Du moins Plutarque rappelle-
t-il que « souvent, Démade se leva pour soutenir Démosthène, alors que ce
dernier ne fit rien de tel en faveur de Démade »17.
Enfin n’oublions pas que ni Hypéride, ni Hégésippe, dont les postures
anti-macédoniennes ont été les plus durables et certainement les plus
sincères depuis la fin des années 350, n’ont disparu de la scène politique
athénienne, même si la paix avec la Macédoine rendait désormais leur
parole plus gênante et leur silence plus compréhensible. Mais s’ils sont
discrets sur les affaires internationales et si les Athéniens ne les choisissent
plus pour aller en ambassade, ils demeurent fort actifs dans la cité et se font
les inlassables procureurs de ceux qui professent une alliance obligée avec
les Macédoniens : Hypéride attaqua sans doute dès 337 en justice Démade
qui avait proposé les honneurs de la proxénie à Euthycratès d’Olynthe, l’un
des hommes qui avaient livré leur cité à Philippe en 34818 ou, on l’a déjà
vu, Diondas, qui s’en était pris à Démosthène. Et l’on pourrait encore citer
bien d’autres noms d’Athéniens, tels Eucratès, Épicratès dont nous allons
reparler, Himéraios, Polyeucte ou Aristonicos qui tous jouèrent un rôle
certain dans ces années, par tel ou tel décret ou par une posture assez
engagée pour avoir été condamnés à mort en 322.
Il n’est donc pas aisé de démêler ces fils complexes, de savoir qui
domine la vie politique athénienne en ces années. Je serai tenté de dire :
personne. Personne, au sens où nous voulons l’entendre avec notre pensée
politique moderne, avec un « chef » reconnu, par nature charismatique – le
mot est à la mode – qui entraîne dans une politique bien définie une série de
seconds couteaux, lesquels sont supposés préparer lois et décrets au nom de
leur incontesté leader et organiser la claque à l’ecclèsia. Cette vision
possède une part non négligeable d’exagération car la vie politique
athénienne d’alors semble très éclatée si l’on en croit le grand nombre de
rhètores qui proposent des décrets à l’assemblée19.
Prenons deux exemples pour comprendre cette dispersion et montrer
ainsi que Démosthène est loin d’en tirer tous les fils. Au printemps 336, une
loi, entièrement absente des sources littéraires mais connue par une
inscription, est votée pour protéger la démocratie contre des atteintes
éventuelles. Ce texte d’une importance politique a priori considérable, qui
s’inscrit dans une vision tout de même apeurée des réalités du temps –
Philippe avait, il est vrai, installé des régimes oligarchiques ou tyranniques
dans nombre de cités – aurait dû être présenté par un personnage majeur de
la cité, en tout cas que nous pourrions reconnaître comme tel. Il l’est
pourtant par un certain Eucratès, politeuomenos obscur, identifié cependant
assez comme anti-macédonien pour être condamné à mort en 322, ce qui de
toute évidence n’en fait pas un inconnu, ni des Athéniens, ni des
Macédoniens. Loin donc d’être l’homme de main de tel ou tel, il est
indubitablement un personnage important en ces années, distingué comme
tel par ses concitoyens20.
Il en va de même pour la loi sur l’éphébie. Sans doute en 336, l’éphébie,
sorte de service militaire étalé sur deux ans, fut réorganisée à Athènes.
Durant la première année, les éphèbes faisaient la tournée des sanctuaires
de l’Attique, apprenaient le maniement des armes, tenaient garnison dans
les forts du Pirée et prêtaient le serment éphébique. La seconde année, après
une revue, ils partaient en garnison dans les autres fortins de l’Attique. On
devine dans cette approche la volonté d’instiller chez les jeunes citoyens
l’éthique du combattant hoplitique en même temps qu’une révérence
appuyée aux cultes de la cité. Cette réforme s’entendait donc à la fois dans
le sens d’un redressement militaire – former des citoyens soldats au métier
des armes – et politique – renforcer la démocratie par un attachement
indéfectible des plus jeunes des citoyens à la politeia de la cité. Inutile de
dire qu’il s’agit là d’une réforme majeure pour qui considère que l’éphébie
avait pour vocation à faire renaître un esprit civique lequel, à suivre les
propos récurrents de Démosthène depuis ses Olynthiennes, aurait disparu de
la cité. Et donc, pour certains historiens, elle devait avoir été conçue par un
esprit porté par un élan et un souffle patriotiques que seuls Démosthène et
Lycurgue étaient susceptibles d’incarner. Problème : les sources littéraires,
pour une fois unanimes, ne donnent qu’un seul nom, celui d’Épicratès
de Pallène et ne mettent jamais en avant ni Démosthène, ni Lycurgue21.
Mais cela ne décourage pas les défenseurs inconditionnels des « patriotes »
et G. Glotz peut écrire que « si la loi sur l’éphébie fut proposée par un
personnage assez obscur, Épicratès, elle porte nettement l’empreinte des
deux grands chefs ». Ah ! ce culte du chef dans les régimes démocratiques !
Mais, dès lors que l’on postule la subordination de l’action de Lycurgue à la
pensée de Démosthène, c’est bien ce dernier qui, selon cette théorie,
demeure l’inspirateur de la politique de la cité après 33822.
L’ACTION ET L’INFLUENCE RÉELLES DE DÉMOSTHÈNE
Si l’on ne saurait donc voir en Démosthène l’inspirateur de toutes les
décisions de la cité après Chéronée, il serait tout autant erroné de l’imaginer
isolé et absent de tout débat et de toute action, retiré dans un lucratif métier
de logographe. En réalité, son rôle fut réel, sa parole écoutée mais l’on va se
rendre compte que ni l’un ni l’autre ne vont dans le sens d’une opposition
claire à la Macédoine ni dans la préparation permanente d’une forme de
« revanche » de Chéronée. Il n’est pas question pour autant d’en faire un
agent de la Macédoine comme l’en accusèrent quelques années plus tard
Hypéride et Dinarque23. Disons seulement que la permanence de ses
sentiments anti-macédoniens est demeurée silencieuse et encore une fois, il
ressemble à ses concitoyens : un désir de revanche, une hostilité jalouse vis-
à-vis du souverain mais aussi une prudence alimentée par la crainte de
représailles.
La défaite de Chéronée ne fut pas imputée à la politique défendue par
Démosthène. Selon un usage fréquent à Athènes, ce fut Lysiclès, le stratège
à la tête du bataillon sur le champ de bataille, qui fut l’objet d’une attaque
judiciaire portée par Lycurgue et, comme bien d’autres stratèges
malchanceux avant lui, Lysiclès fut condamné à mort et exécuté24. Était-ce
pour autant une manière d’absoudre Démosthène ? C’en était plutôt une de
dégager la responsabilité du peuple car, dans le fonctionnement d’une cité
démocratique comme Athènes, ce n’était pas Démosthène qui avait décidé
seul le principe de la guerre, mais le peuple qui l’avait voté. Cette idée de la
responsabilité collective des décisions prises est mise en avant par
Démosthène lorsqu’il réplique à Eschine, qui l’accuse d’être à l’origine, par
ses conseils, des malheurs de la cité :
« Si moi seul, comme un autocrate (autokratôr), j’avais décidé de ces affaires, vous les autres
orateurs, pourriez m’en rendre responsable. Mais vous étiez présents dans toutes les assemblées,
toujours lorsque la cité proposait de délibérer en commun sur ce qui était utile, et ces conseils ont
paru à tous être les meilleurs ». Couronne, 272-273
En d’autres termes, la condamnation de Lysiclès avalisait la faillite de la
tactique militaire, épargnait le peuple25 et validait la stratégie politique de
Démosthène. On se doute que Démosthène devait soutenir cette analyse et
cette idée de montrer que la défaite était militaire et non politique
enthousiasma aussi, on le comprend aisément, tous ceux pour qui la
politique défendue par Démosthène était la seule envisageable26. Il ne
manque pas dans le discours Sur la couronne de mettre en avant la Tychè, la
« Fortune », cette volonté des dieux qui dépasse l’action des hommes, pour
expliquer la défaite finale, sans jamais mettre en cause ses choix personnels,
ce qui était aussi une façon de s’exonérer de toute forme de culpabilité27.
Même, il n’hésita pas à tirer gloire de la défaite, démontrant à ses
concitoyens que l’entrée en guerre était conforme à la grandeur de l’histoire
de la cité et que ses conseils ont participé de cette réputation immortelle :
« Mais, par Zeus, on dira que votre sort est pire que celui des Thessaliens, des Argiens, des
Arcadiens ou de ceux qui sont entrés dans l’alliance de Philippe. Tout au contraire, vous avez tiré
un meilleur parti qu’eux, non seulement pour ne point connaître l’esclavage mais encore, quand
tous passent aujourd’hui pour les responsables des malheurs des Grecs par l’intermédiaire de
Philippe et de l’esclavage qu’il apporte, ce qui leur attire la haine, vous, on vous a vu combattre
pour les Grecs en exposant vos corps, votre argent, votre ville, votre territoire, tout, en quelque
sorte. Cela vous vaut une gloire (enkleia) et une reconnaissance (charis) immortelles de la part de
ceux qui veulent que triomphe la justice. Eh bien ! Grâce à mes conseils, le sort le plus heureux de
toutes les cités qui se sont soulevées échoie à votre cité, plus glorieuse encore que toutes celles qui
ont collaboré avec Philippe ». Lettres, 4, 8-9
Dans son discours Sur la couronne, il va plus loin encore et se présente
comme le vainqueur réel de Philippe par ses refus réitérés des cadeaux
proposés par le roi, victoire qui rejaillit sur la cité dans son ensemble :
« Si l’on demandait à quiconque les principales raisons qui ont permis à Philippe de faire ce qu’il a
réalisé, tous diraient, son armée, ses cadeaux et la corruption de ceux qui étaient aux affaires. Or
moi, des armées, je n’étais ni le maître (kyrios), ni le chef (hègemôn) et, par conséquent, le compte
de ce qui a été fait en ce domaine n’est pas de mon ressort. Mais pour ce qui est d’être corrompu
par l’argent, j’ai vaincu (kekratèka). En effet, celui qui achète l’emporte (nenikèke) sur celui qui
prend, comme celui qui ne prend pas et reste incorruptible l’emporte sur celui qui achète. Alors,
pour ce qui me concerne, la cité est restée invaincue (aèttètos) ». Couronne, 247
On admirera l’art rhétorique de Démosthène qui consiste d’abord à
rappeler que la défaite était militaire et non politique et que, dans l’affaire,
il n’avait pas la moindre responsabilité. Ensuite, considérer la défaite de
Chéronée, les mille citoyens tombés, la perte de la Chersonnèse de Thrace
et de ce qui restait de la Confédération pour une victoire morale était d’une
grande audace et le talent de Démosthène éclate ici au grand jour puisque,
avec des arguments dont nous pouvons contester la validité, il a emporté la
décision des jurés. Il mène sa démonstration jusqu’à l’absurde dirait-on, si
l’on faisait fi de l’appétence des Athéniens pour ces sentiments élevés et
dont nous retrouvons à nouveau une tonalité similaire chez Lycurgue qui,
lui aussi, parle de la victoire de ceux qui sont morts à Chéronée :
« Et s’il faut parler en maniant le plus parfait paradoxe (paradoxotatos), la vérité est que ces
hommes sont morts victorieux. En effet, les récompenses que les braves (agathoi androi)
remportent à la guerre sont la liberté et la vertu (aretè), qui sont l’apanage de ceux qui sont
tombés ». Lycurgue, C. Léocratès, 49
On voit que ce paradoxe présenté comme tel – les vaincus sont en réalité
les véritables vainqueurs – fait partie d’un répertoire de tribune dont
Démosthène n’a pas l’exclusivité et on peut le considérer comme un topos.
Mais Démosthène, au contraire de Lycurgue dans l’extrait ici présenté,
personnalise à son profit l’effet rhétorique. Et, en précisant que ses conseils
ont permis une telle issue, il se présente, avant sa cité, en vainqueur moral
du combat mené contre Philippe et ses alliés. D’autre part, en soulignant
qu’il ne fit que donner des conseils et que c’est bien le peuple qui décidait
au final, Démosthène se livre à un commode détournement de l’influence
de l’homme politique. Nous pourrions dire, à l’instar d’une certaine
politique économique privatisant les profits et nationalisant les déficits,
qu’il individualise à son avantage la victoire qu’il prétend avoir remportée
sur Philippe, et qu’il collectivise les décisions malheureuses qui ont
débouché sur le désastre de Chéronée. En tout état de cause, les Athéniens
ont, dans leur ensemble, adhéré à cette version de l’histoire.
On admettra que cette issue n’allait pas de soi. Elle illustre la force du
logos démosthénien et atteste l’état d’esprit des Athéniens, convaincus
qu’en votant la guerre ils avaient pris la bonne décision. Mais l’on se
gardera de croire en une position unanime. C’est probablement dans ce
cadre chronologique, celui de l’immédiat après-Chéronée qu’il faut sans
doute replacer la pique de Démade à l’égard de Démosthène rapportée par
Aristote, selon qui « Démade imputait toutes les défaites à la politique de
Démosthène car la guerre la suivit »28. Il y avait donc dans la cité des
hommes influents pour ne pas partager une telle approche des événements
qui avaient conduit à la défaite de Chéronée.
Preuve néanmoins de la confiance maintenue des Athéniens à
Démosthène, c’est à lui qu’ils accordèrent le soin et l’honneur de prononcer
l’epitaphios, cette oraison funèbre prononcée à la fin de chaque année de
guerre en l’honneur des citoyens tombés au combat. Nous avons vu plus
haut qu’il n’était pas nécessaire de retirer à Démosthène la paternité de cet
exercice mais, de toutes les façons, quand bien même un doute subsisterait
sur l’auteur du texte qui nous a été conservé, l’orateur, confirmé par
Théopompe, rappelle en 330 devant le tribunal qu’il a bien été choisi pour
célébrer les morts de Chéronée29.
De fait, après la bataille, au moment où furent prises des mesures
d’exception sur la proposition d’Hypéride, Démosthène joua sa partition
avec efficacité, même si ce ne fut peut-être pas avec l’ampleur que lui-
même donne à son action et à son champ de compétences. Comme de
coutume, il ne parle que de lui :
« Tout de suite après la bataille, le peuple, voyant et connaissant tout ce que j’avais déjà fait, placé
au milieu des dangers et des craintes, quand bien même une méconnaissance de nombre d’entre
vous sur mon compte n’aurait pas été surprenante, le peuple donc, vota en premier mes
propositions (tas hemas gnômas) à propos de la sauvegarde de la cité et ce qui se fit alors pour sa
défense : la répartition des surveillances, la garde des fossés, l’argent pour les fortifications, tout
cela était organisé par mes décrets (dia tôn hèmôn psèphismatôn) ». Couronne, 248
Ces propos font écho à un autre passage où il affirme, avec cet orgueil
dont il est coutumier que, peu avant la bataille décisive, « c’est moi que l’on
voyait tenir les meilleurs discours (mot à mot : “les plus puissants”) et tout
était organisé selon mes décrets, mes lois, mes ambassades »30. Comme
souvent avec Démosthène, la vérité, l’exagération, l’omission, le mensonge,
se mêlent de manière inextricable. Il est certain qu’il oublie là Hypéride et
les mesures-choc évoquées plus haut et met en lumière sa seule activité
législative en omettant l’action d’autres citoyens. De fait, dès le printemps
337, soit six mois environ après Chéronée, et même si la menace directe
d’une invasion de l’Attique s’était éloignée, il fut décidé de réparer les
Longs-Murs, preuve s’il en est que la confiance envers Philippe était loin
d’être réelle. Une inscription, hélas trop fragmentaire pour pouvoir être
restituée dans sa totalité, montre que Képhisophon d’Aphidna proposa une
loi pour la réfection des murailles du Pirée31, loi dans laquelle il est fait
mention de « commissaires aux fortifications ». Et de fait, Démosthène fut
l’un d’eux, représentant sa tribu, comme il le dit lui-même et le confirme
Eschine qui, pour charger un peu plus son adversaire, lui reconnaît des
responsabilités qu’il n’a pas exercées32. Il apporta non seulement grand soin
à sa fonction mais il fit don à la cité de tout ou partie de l’argent nécessaire
aux travaux entrepris et c’est pour cela que, sur la proposition de Ctésiphon,
la cité lui décerna l’éloge qui, quelques années plus tard, devait aboutir au
retentissant procès Sur la couronne. Il fut aussi l’un des responsables de
l’approvisionnement en grains de la cité, qui importait pour ainsi dire la
moitié de sa consommation en céréales. Loin donc d’être vu comme
coupable du désastre, et même si Lycurgue ou Démade avaient désormais
plus d’influence que lui, il restait écouté et, dans les années qui suivirent,
eut plusieurs occasions de faire entendre sa voix. Mais une voix qui, loin
d’être celle d’un irréductible opposant à la Macédoine, fut bien plutôt celle
d’un homme politique en phase avec le réel.
Ne passons pas d’un extrême à l’autre : Démosthène a conservé son
hostilité à la Macédoine mais elle s’exprime à présent de manière beaucoup
plus feutrée. Diodore se fait ainsi l’écho d’une ambassade que les Athéniens
adressèrent à Attale, l’un des généraux que Philippe avait, en 337 sans
doute, envoyés à la tête d’une première armée en Asie, parlant même d’un
accord secret entre Attale et la cité dont Démosthène serait – la phrase de
Diodore n’est pas d’une très grande limpidité – l’instigateur33. Mais après
cette marque d’hostilité, on le verra quelque temps plus tard envoyer son
éromène, Aristion de Platées, aux côtés d’Héphaistion, l’ami d’Alexandre,
geste qui peut difficilement être tenu pour agressif34.
En fait, cette ambiguïté n’est pas propre à Démosthène, car elle irrigue
toute la cité ainsi qu’on peut le constater au moment de la mort de Philippe.
À l’occasion de son mariage – au cours duquel il allait être assassiné – les
Athéniens avaient transmis, par la voix d’un héraut officiel, les termes d’un
décret qui décernait une couronne au souverain et entendait livrer tout
homme qui, attentant à sa personne, se serait réfugié à Athènes. Cela
n’empêcha pas, quelques jours après avoir pris connaissance de sa mort, le
même peuple d’Athènes d’accorder des honneurs au meurtrier de Philippe
dans un décret qu’une source tardive et fort peu sûre attribue à Démosthène
en personne35. En fait, pour comprendre ce que fut l’attitude de
Démosthène en ces heures décisives, nous n’avons guère qu’un texte très
polémique d’Eschine signalant que Démosthène négligea les cérémonies
funèbres en l’honneur de sa fille qui venait à peine de mourir, afin de
célébrer la mort de son adversaire36. Mais, malgré quelques espérances de
Démosthène qui, si l’on en croit Plutarque, paraissait ne pas croire en les
capacités du jeune Alexandre, rien ne se passa et une rapide démonstration
de force de ce dernier annihila tout esprit de résistance.
L’affaire de Thèbes fut bien plus grave. La cité qui, rappelons-le, avait
été rudement traitée par Philippe, lequel avait imposé une garnison
macédonienne dans la citadelle de la Cadmée, se souleva en 335, profitant
de la rumeur de la mort d’Alexandre dans une expédition contre les
Thraces. La garnison fut assiégée et les Thébains cherchèrent des appuis
pour contrer un retour des Macédoniens qui vint très vite aux dires de nos
sources : Alexandre arriva en effet sur place et lança un assaut décisif qui
aboutit au massacre de six mille et à la capture de trente mille Thébains37.
Dans cette affaire, quelle fut l’attitude des Athéniens et, singulièrement,
celle de Démosthène ?
Ce dernier apparaît avoir été velléitaire, à l’instar de ses compatriotes
empressons-nous de le dire. Des sources d’origine diverse laissent entendre
qu’il eut d’abord l’idée bien arrêtée de soutenir la révolte. Si l’on en croit
Diodore et Plutarque, les Athéniens, à l’instigation de Démosthène, votèrent
le principe d’une aide militaire et lui-même aurait fait passer de l’argent
venu du Grand Roi à Thèbes pour l’achat d’armes, incitant par là même à la
révolte, ce que corroboreraient des lettres royales saisies à Sardes par
Alexandre38. Mais lorsque ce dernier assiégea la ville, l’enthousiasme
retomba quelque peu et Démosthène lui-même conseilla semble-t-il une
attitude prudente, abandonnant en quelque sorte les Thébains à leur triste
sort. Connaissant les haines accumulées et plutôt que de prendre lui-même
la moindre décision, Alexandre confia au Conseil de la Ligue de Corinthe le
soin de disposer de Thèbes : la ville fut rasée, son territoire partagé entre les
cités voisines, les survivants réduits en esclavage, ce qui créa un vif émoi
dans toute la Grèce. Certes, la prudence s’imposait certainement pour une
Athènes qui avait mal pansé ses plaies de Chéronée, mais la pusillanimité
de Démosthène en cette occasion lui fut reprochée par la suite. Par Eschine,
certes, mais tout autant par Dinarque et par Hypéride qui l’accusèrent non
seulement d’avoir encouragé l’insurrection thébaine pour l’abandonner une
fois celle-ci déclenchée, mais encore d’avoir conservé par devers lui une
grande partie de l’argent que le Grand Roi avait adressé à Démosthène
plutôt que d’aider les Thébains39. Les modernes ont soit jugé sévèrement
son attitude dans l’affaire, soit fait preuve de compréhension face à une
situation intenable selon des critères qui, bien évidemment, dépendent des
positions qu’ils adoptent de manière générale vis-à-vis de lui40. Sans doute
ne faut-il pas suivre Hypéride et Dinarque quand ils l’assimilent en cette
occasion à un traître, servant les intérêts d’Alexandre voire auparavant ceux
de Philippe sinon même, comme l’ont extrapolé des commentateurs
hostiles, ceux du roi de Perse41. Car ces propos sont tenus au moment du
procès lié à l’affaire d’Harpale dont nous parlerons plus loin, affaire dans
laquelle Démosthène voyait se préciser de lourdes charges contre lui. De
plus, après son vibrant plaidoyer pour l’alliance avec Thèbes en 339, le
refus qu’il manifesta quatre années plus tard d’aider la cité dont il était le
proxène était un angle d’attaque facile. En tout état de cause, il est évident
qu’il ne fit pas preuve en l’état d’un esprit de résistance inconsidéré. Un
texte très favorable à sa mémoire – la proposition de décret de
Démocharès – édulcore quelque peu la dure réalité en affirmant « qu’il a
empêché les Péloponnésiens d’aider Alexandre contre Thèbes en versant de
l’argent et en allant lui-même en ambassade », moyen de faire oublier ses
hésitations dans l’affaire et de faire taire les accusations de détournement de
l’argent perse à des fins personnelles42. À l’issue de cette guerre éclair, une
ambassade athénienne fut élue pour renouveler le traité d’alliance juré avec
son père un an plus tôt. Démosthène fut désigné pour y participer, mais il y
renonça finalement, soit qu’il ait manqué de courage comme le sous-entend
Eschine soit, ainsi que l’affirment ses inconditionnels soutiens du
e
XX siècle, qu’il n’ait pas voulu s’acquitter d’une mission trop humiliante
pour lui43.
Sa tête fut pourtant réclamée par Alexandre, ce qui montre que, malgré sa
prudence, il était identifié du côté macédonien comme un adversaire
déclaré. Mais contrairement à ce qu’il sous-entend en n’évoquant que sa
seule personne exigée par le roi, il était loin d’être le seul : ce furent de huit
à dix Athéniens dont, selon les sources, Alexandre exigea l’extradition44,
preuve de la pluralité de l’opposition anti-macédonienne déclarée à Athènes
et non point de sa solitude devant l’ennemi. Pour sa défense, il prononça un
discours qui n’a pas été conservé, auquel font allusion Diodore de Sicile et
Plutarque, et intitulé Sur les orateurs, aux dires de la Souda45. Démosthène,
comme les autres, fut finalement sauvé par l’intercession de Démade mais
cette attitude conciliante de la part d’Alexandre ne valut pas pour tout le
monde car le jeune monarque savait, comme son père, souffler le chaud et
le froid. Il opposa en effet l’année suivante une fin de non-recevoir à une
délégation athénienne venue demander la libération des mercenaires
athéniens au service de Darius III capturés lors de la bataille du Granique
alors qu’à l’issue de cette bataille, il avait fait envoyer à Athènes trois cents
armes prises comme butin afin de les dédier en offrande sur l’Acropole à
Athéna46.
L’année suivante, une demande d’aide venue de Milet serait arrivée à
Athènes. Cet épisode, sur lequel plane un certain mystère, ne nous est
connu que par un compilateur latin du second siècle de notre ère, Aulu
Gelle. En voici le texte :
« Critolaos a écrit que des ambassadeurs étaient venus de Milet pour une affaire d’État (publicae
rei causa) peut-être, dit-il, pour demander du secours. Ils firent pour plaider leur cause appel à des
avocats qui, ainsi qu’il leur avait été demandé, prirent la parole devant le peuple en faveur des
Milésiens. Mais Démosthène s’opposa énergiquement aux demandes des Milésiens, arguant qu’ils
ne méritaient pas cette aide qui allait à l’encontre des intérêts de la cité (republica) ». Aulu Gelle,
Nuits attiques, XI, 9, 1
Si cette anecdote devait posséder quelque vérité, il faudrait la dater de
334, lors du siège par les troupes d’Alexandre de la cité de Milet, qui
résistait à l’avance du Conquérant. Cependant, même si les vaisseaux
athéniens pouvaient être de quelque aide (encore que la flotte perse était
alors bien plus puissante que celle aux ordres du Macédonien), on voit mal
comment et surtout pourquoi les Athéniens, qui avaient négligé d’aider la
voisine Thèbes l’année précédente, auraient pu déclarer la guerre à
Alexandre en soutenant si loin de ses bases une cité telle que Milet. Il est
bien possible qu’il y ait eu confusion de la source d’Aulu Gelle, Critolaos
de Phasélis, avec d’autres moments où Démosthène repoussa toute velléité
de révolte contre les Macédoniens47. Quelle que soit la valeur de cette
accusation, que nous reverrons plus loin, il faut savoir que Critolaos n’était
pas n’importe qui : maître de l’école péripatéticienne, il connut son acmé au
milieu du IIIe siècle avant notre ère et fut envoyé comme ambassadeur à
Rome par les Athéniens en 15548. C’est dire qu’il témoigne de la
permanence d’une hostilité marquée, depuis Démétrios de Phalère, de
l’école du Lycée à Démosthène.
En 331, une situation comparable à l’affaire de Thèbes se renouvela avec
ce que l’on a appelé « la guerre d’Agis ». Mais le contexte était fort
différent. Au moment du soulèvement de Thèbes, Alexandre était encore en
Europe, occupé à calmer les ardeurs des peuples soumis par son père. Après
être passé en Asie et avoir vaincu les troupes satrapiques au Granique (334)
puis l’armée royale à Issos (333), Alexandre se précipita vers la côte du
Levant, s’emparant de Tyr et de Gaza pour conquérir l’Égypte sans défense
solide. Pendant le même temps, une contre-attaque navale perse avait
échoué en Égée et, avec désormais le contrôle des côtes d’Asie Mineure, de
Syrie et d’Égypte, la Méditerranée orientale était devenue macédonienne. Si
les Athéniens avaient eu à ce moment-là des velléités de rébellion en
utilisant leur flotte, ces victoires successives avaient de quoi les faire
réfléchir. Par contre, l’un des rois de Sparte, Agis III, qui avait tenté en 333
un soulèvement de concert avec le commandant de la flotte perse,
Pharnabaze, se lança dans l’aventure en 331 avec le soutien des subsides
perses et bien entendu, le problème se posa à Athènes de le soutenir ou non
dans la guerre qu’il entendait mener.
La question n’était pas simple pour les Athéniens : en 334, à la bataille
du Granique, deux mille citoyens, engagés comme mercenaires dans les
troupes perses, avaient été faits prisonniers et déportés en Macédoine,
contraints aux travaux forcés. De plus, l’expédition d’Alexandre avait
intégré vingt trières athéniennes avec leur équipage et pouvait représenter
autant d’otages en puissance. Il semble que personne, pas plus Démosthène
que Lycurgue, ne proposa d’aider les Spartiates dans leur révolte malgré,
peut-être, quelques encouragements initiaux, à moins que le discours
faussement attribué à Démosthène, Sur le traité avec Alexandre, ne fasse
allusion à cet épisode comme cela a pu être suggéré49. La présence de
garnisons macédoniennes à Thèbes, à Chalcis, à Corinthe, le souvenir
encore frais du destin de Thèbes, celui, guère plus lointain de la neutralité
spartiate au moment de Chéronée, joints à la question des prisonniers,
furent des arguments puissants pour la non-intervention. Sans doute était-ce
du côté athénien une décision de sagesse et c’est bien ainsi que les
défenseurs modernes de Démosthène le comprennent, parfois avec des
expressions un peu emportées, comme Piero Treves qui va jusqu’à affirmer
que Démosthène fit preuve en l’affaire d’un « héroïsme de la patience »,
sans étendre le bénéfice de cette politique de neutralité à un Démade, par
exemple, qui prôna une attitude identique50. Fut-ce de la patience,
Démosthène se réservant pour une occasion plus favorable ? Peut-être…
Mais laquelle ?
Isolée, Sparte se lança donc dans une guerre qu’elle ne pouvait pas
gagner. Entouré de cités du Péloponnèse hostiles, Agis fut contraint d’offrir
dans des conditions difficiles la bataille devant Mégalopolis à des troupes
macédoniennes supérieures en nombre, qui laminèrent la phalange spartiate.
À l’imitation de Léonidas, Agis renvoya ses derniers compagnons et
succomba sous les coups de ses ennemis. Ce geste qui, en d’autres temps,
aurait suscité l’éloge des Grecs, fut reçu avec indifférence. Le roi de Perse
sur la défensive en 331 – et bientôt éliminé – c’était toute la politique
défendue par Démosthène depuis 346 qui était tout bonnement en ruines.
Après Thèbes rayée de la carte, Sparte définitivement abaissée, c’étaient
autant d’alliés potentiels pour une révolte qui avaient disparu et laissaient
Athènes plus que jamais isolée.
LE PROCÈS SUR LA COURONNE
Agis III vaincu, Darius III bientôt assassiné par les siens, Alexandre tout-
puissant et bientôt dieu vivant, Eschine crut le moment propice pour écarter
définitivement son vieil adversaire en reprenant l’accusation contre ce
Ctésiphon qui, sept ans plus tôt, avait proposé de couronner Démosthène
pour son action lors de la restauration des murailles. Pensait-il alors que les
Athéniens lui donneraient raison ? C’est probable, encore que la politique
prônée par Eschine, désavouée par le peuple dès 343, avait été elle-même
un échec. En tout état de cause, l’affaire arriva devant le tribunal en 330 et
ce fut l’occasion d’une joute rhétorique de grande ampleur dont nous avons
conservé les textes publiés des deux protagonistes, le Contre Ctésiphon
d’Eschine et Sur la couronne de Démosthène, à l’instar des deux discours
Sur l’ambassade de 343. Ce procès a pris dans la littérature moderne une
place considérable et plus encore, comme on le comprend bien, dans les
biographies de Démosthène. Mais cette place est sans doute
disproportionnée et permet plus de mesurer l’attachement presque charnel
de certains historiens à l’orateur51 que son importance réelle.
Car, quelle fut la portée de l’événement ? À en croire certains, toute la
Grèce aurait été tenue en haleine par le résultat du jugement qui aurait
indiqué la politique qu’allait suivre Athènes : l’acquittement de
Démosthène serait analysé comme la marque d’une farouche volonté de
résistance, sa condamnation comme une preuve de la résignation de la cité.
Il semble difficile sinon impossible d’aller jusque-là. Ce fut certes un grand
moment d’éloquence, dont on sait par Eschine qu’il attira des gens venus de
toute la Grèce et Théophraste, bien des années plus tard, confirme
l’importance de ce duel dans le souvenir qu’en avaient conservé les
contemporains, mais sans enjeu politique52. Car, au-delà de ce qui fut sans
doute comme un des sommets de l’art oratoire attique, on a beaucoup de
mal à imaginer une Grèce suspendue aux lèvres des deux hommes et aux
jetons de vote des juges athéniens. En fait, il s’agit, de manière plus
prosaïque, d’un règlement de comptes par tribunal interposé entre deux
hommes dont la haine l’un vis-à-vis de l’autre éclate à chaque page que l’on
lit aujourd’hui, qui ne grandit ni l’un ni l’autre des deux orateurs, mais en
dit long sur les mœurs rhétoriques du temps. Qui en dit beaucoup aussi sur
la démocratie athénienne laquelle, bien loin de la vision idéale que, un
siècle plus tôt, développait Périclès dans sa fameuse oraison funèbre de 431,
était capable de susciter, voire d’encourager des détestations dont on ne
mesure aujourd’hui ni l’ampleur ni surtout le rôle délétère qu’elles jouèrent
dans la déliquescence de la cité. Démosthène peut bien affirmer dans l’une
de ses lettres adressées au conseil et au peuple depuis son exil (Lettres, 1,
10) ne pas vouloir mélanger inimitiés personnelles, qu’il ne renie jamais, et
intérêt public. Trop d’exemples de sa vie politique attestent le contraire.
Car, il faut le redire à cette occasion, le fait d’avoir des ennemis personnels
était naturel dans l’Athènes du temps et l’on pouvait sans crainte de paraître
acariâtre ou mauvais citoyen rappeler en plein procès ses antipathies
individuelles ou familiales – quitte bien sûr à en faire reporter la
responsabilité sur l’autre53. On pourrait dire que ces relations personnelles
ont structuré la cité et la destinée politique, comme on a pu le remarquer
avec les débuts de Démosthène, les avanies subies à son détriment par ses
tuteurs et sa querelle avec Midias.
Il est assez vain de vouloir aujourd’hui départager les deux hommes,
d’évaluer leur discours à l’aune de leur éloquence ou de la qualité de leurs
arguments, car on n’en finirait pas de souligner les injures, les mensonges,
les approximations, les demi-vérités que tous deux se jettent à la figure. On
a déjà cité un passage où Démosthène brocarde, en les tordant, les origines
modestes d’Eschine ; un autre, plus violent encore, décrit ainsi les parents
de son vieil adversaire :
« Je peine à savoir qui rappeler en premier. Ton père, Tromès, esclave d’Elpias qui enseignait les
lettres près du Theseion ? Il portait de lourdes entraves et un carcan. Ou bien ta mère qui, par ses
mariages en plein jour dans la boutique du héros Calamitès a élevé le beau portrait et l’acteur de
troisième ordre que tu es ? Mais tous le savent, même si je n’en parle pas » ! Couronne, 129
À l’époque du procès sur l’ambassade de 343, le père d’Eschine,
Atrométos – car tel était le véritable nom de cet authentique citoyen qui
avait courageusement combattu les Trente en 403 pour restaurer la
démocratie – vivait encore et il était difficile à Démosthène d’aller trop loin.
Les digues de la bienséance qui, dans l’éthique athénienne, devaient
absolument épargner les femmes, ont sauté treize ans plus tard. Mais il ne
faudrait pas imaginer Eschine en reste. Tout comme son irréductible
ennemi, il multiplie interprétations fielleuses et mensonges, l’accusant
d’avoir, à de multiples reprises, détourné l’argent venu de la chancellerie
perse ou de désertion sans, bien entendu, apporter, pas plus que son
adversaire, la moindre preuve à ses assertions54.
Devant ces torrents d’insultes et d’agressivité malveillante dont on a
peine aujourd’hui à comprendre la violence si l’on se plaît toujours à voir la
démocratie athénienne sous un jour idyllique, on a le droit de s’interroger et
souvent l’envie de renvoyer les deux orateurs dos à dos. Pourtant, on s’en
doute, nombre d’historiens ont fait leur choix et l’on ne s’étonnera donc pas
de voir, dans un bel ensemble, ceux qui sont favorables à Démosthène louer
son argumentation, la noblesse de ses idées et discerner dans les accusations
d’Eschine la preuve de son indéfectible soutien à la cause macédonienne, en
des termes sinon identiques du moins originaires d’une même matrice. Cela
n’a finalement pas beaucoup d’intérêt car, si ces discours nous parlent
surtout des relations exécrables entre les deux hommes, ils n’évoquent le
présent que pour le reprocher à l’autre, parlent seulement du passé et ne
tracent aucune perspective pour l’avenir : ce sont de vieux comptes que l’on
solde par tribunal interposé. Eschine ne semble plus, depuis 338, avoir pris
la parole devant le peuple, se décrivant en 330 comme « s’étant écarté de la
politeia (des affaires de la cité) », tout comme Démosthène qui avoue,
presque dans les mêmes termes, avoir combattu Philippe « à l’époque où je
m’occupais des affaires de la cité »55, sous-entendant par là s’en être lui
aussi éloigné. Ce sont donc des hommes retirés de la politique athénienne,
des figures du passé, qui se font alors face, pour le plus grand bonheur des
rhéteurs de l’époque hellénistique et impériale, qui n’aimaient rien tant que
ces duels oratoires pour des causes aux implications politiques mineures,
sinon inexistantes.
Il faut par conséquent une forte dose d’athénocentrisme pour imaginer,
comme se plaisent à le faire certains, que la cour macédonienne, alors que
le sort personnel de Darius III n’était pas encore réglé, avait les yeux rivés
sur le tribunal athénien. Il serait tout autant erroné de penser que l’issue du
procès affirmerait une position politique de la cité56 : le tribunal n’était pas
l’assemblée du peuple, même s’il en était l’émanation. Eschine fut
condamné et n’obtint pas le cinquième des voix, ce qui le contraignait à
payer une lourde amende dont il ne put s’acquitter et il s’exila
définitivement, à Rhodes selon toute probabilité, où il tint école jusqu’à sa
mort. C’était de toute évidence une victoire personnelle de Démosthène :
par l’intermédiaire de ce jugement, il pouvait considérer que la cité lui
donnait quitus de son action avant Chéronée, que ses paroles et ses actes
avaient été conformes à un idéal de justice séculaire, tel que les Athéniens
aimaient à se le représenter. Mais cela ne dénotait pas un esprit de
résistance particulier, et pas davantage un avertissement adressé à qui que
ce soit.
D’ailleurs, tous les commentateurs notent que les années suivantes sont
parmi les plus calmes et les plus prospères que la cité avait connues depuis
des décennies. Cette époque de paix, où Lycurgue tient les finances de la
cité, n’est pas celle de Démosthène. Nous n’entendons plus parler de lui – et
pour tout dire, nous n’entendons plus parler d’Athènes. L’orateur a sans
doute à ce moment-là repris ses activités de logographe. Dès 345, Eschine
indiquait qu’il tenait école, avait des élèves assidus et on doit supposer qu’il
revint à cette activité dès lors qu’il avouait ne plus s’occuper de politique57.
Nous n’avons plus conservé de lui ni harangue, ni plaidoyer politique, pour
reprendre la terminologie acceptée, après le procès sur la couronne en 330
et il a dû se replier sur des causes privées que, selon ses dires ou ceux de ses
proches, il avait abandonnées lorsqu’il « avait commencé à parler sur les
affaires publiques »58. Il est toujours difficile de sonder les reins et les
cœurs, et donc ardu de savoir ce que pense Démosthène en ces années.
Athènes en général, Lycurgue et Démosthène en particulier, préparent-ils la
guerre en sous-main comme les indéfectibles soutiens de ce dernier ont
voulu se persuader59 ? Dans cette optique, toute décision, y compris la plus
anodine ou la plus éloignée d’un théâtre d’opérations militaires éventuel,
peut être interprétée en ce sens. Ainsi, en 325/4, un décret du peuple
proposé par un politeuomenos en vue, Képhisophon, décide d’envoyer une
colonie athénienne en mer Adriatique dans le but déclaré d’assurer son
approvisionnement en grains et la sécurité de ses convois face aux pirates
étrusques. Il n’en faut pas plus qu’il soit analysé comme les prémisses
d’une alliance entre Athènes et les peuples italiotes contre les
Macédoniens60… La réalité est plus prosaïque : la cité, ses porte-parole les
plus actifs à l’assemblée du peuple, menacés, voire encerclés par des
garnisons macédoniennes installées à Chalcis, à Thèbes, à Corinthe, isolés
sur le plan diplomatique, ne pouvaient rien faire. La marine de guerre –
quatre cents unités dans les docks du Pirée – reste inutilisée. En
attendant… en attendant quoi, d’ailleurs ?
Pendant ce temps, Alexandre, entre 330 et 324, conquiert les terres au-
delà du Tigre et les Grecs assistent, impuissants et médusés, à une épopée
qui a déjà fait disparaître la monarchie achéménide et qui rapproche
toujours un peu plus le roi d’une nature divine que les mentalités grecques
étaient désormais prêtes à accepter.
1. Lycurgue, C. Léocratès, 37-42.
2. Dinarque, C. Démosthène, 62-64 ; 83. Cf. R.W. Wallace, « Investigations and Reports », Polis
and Politics. Studies in Ancient Greek History, Copenhague, 2000, p. 589-590.
3. [Plutarque], Vie des dix Orat., 849a ; IG II3, 416. Cf. S.D. Lambert, Inscribed Athenian Laws
and Decrees, p. 299-310.
4. Théopompe, FGrHist., 115, F. 236 ; Diodore, XVI, 87, 1-2. Cf. P. Brun, L’orateur Démade,
p. 55-57.
5. Diodore, XVI, 87, 3. Dans le même sens, G. Squillace, Filippo il Macedone, Rome-Bari, 2009,
p. 5, considère que le roi a toujours fait preuve d’une grande considération pour la tradition culturelle
de la cité, mais il la place sur un temps long et ne la date avec raison pas de cette prétendue
intervention de Démade.
6. Cf. aussi Polybe, V, 10 ; IX, 28, 1-7.
7. Pour autant, les défenseurs des thèses démosthéniennes veulent continuer à voir dans cette
clémence vis-à-vis de l’un et cette rigueur à l’égard de l’autre une posture anti-athénienne : « Dans
une large mesure, c’est encore Athènes que surveillait et menaçait Philippe à travers la Béotie
vassalisée » (P. Cloché, BCH, 44, 1920, n. 1, p. 158).
8. Diodore, XVI, 89, 1 : « Philippe fit répandre le bruit qu’il voulait déclarer la guerre aux Perses
pour venger les Grecs des profanations que les barbares avaient commises dans les temples de la
Grèce et il se concilia ainsi la reconnaissance (eunoia) des Grecs ».
9. [Démosthène], Sur le traité avec Alexandre, 4-10. E. Culasso-Gastaldi, Sul trattato con
Alessandro, Padoue, 1984, a présenté cette hypothèse mais l’attribution à un exercice scolaire
hellénistique n’a pas fait l’unanimité et n’a guère été reprise par les savants. F. Blass, Die attische
Beredsamkeit, III-2, p. 148-151, opinait pour Hégésippe ou Hypéride.
10. C. Ctésiphon, 217 : « Pourquoi venir maintenant intenter ce procès après un long intervalle et à
un moment où je ne m’occupe plus des affaires de l’État ? (dialeipôn pros politeia) », trad. V. Martin
et G. de Budé.
11. G. Glotz, P. Roussel, R. Cohen, HG, IV, p. 209. Cf. aussi I. Worthington, Demosthenes,
Statesman and Orator, p. 107, qui considère, à la suite de J. Beloch, Die attische Politik seit Perikles,
1884, p. 249-250, que Lycurgue a certes joué un rôle essentiel dans les finances et les travaux
publics, « mais c’était Démosthène qui dictait la politique la politique la plus importante : les affaires
étrangères (foreign affairs) ».
12. G. Mathieu, Démosthène, p. 120 : « Lycurgue va prendre, dans le parti même de Démosthène,
une place en apparence prépondérante ».
13. Sur Lycurgue, outre l’ouvrage ancien de F. Durrbach, L’orateur Lycurgue, Paris, 1890,
cf. F.W. Mitchel, Lykourgan Athens, 338-322, Cincinnati, 1970. La plupart des ouvrages traitant de la
période font une place à l’homme et à son œuvre.
14. Diodore, XVI, 88, 1-2.
15. Trois biographies de Phocion ont paru : H.J. Gehrke, Phokion. Studien zur Erfassung seiner
historischen Gestalt, Munich, 1976, L.A. Tritle, Phocion the Good, New York, 1988 – tous deux
favorables à cette image idéalisée – et C. Bearzot, Focione tra storia e configurazione ideale, Milan,
1985, beaucoup plus critique.
16. Sur Démade, P. Brun, L’orateur Démade, p. 55-57.
17. Opposition : Aristote, Rhétorique, II, 24, 1401b. Sur le décret condamnant Démosthène,
Plutarque, Démosthène, 28, 2 ; Photios, Bibliothèque, II, 69b. L’alliance entre Démosthène et
Démade est attestée par Dinarque, Contre Démosthène, 101. Sur les rapports pas toujours hostiles et
peut-être familiaux entre les deux hommes, P. Brun, L’orateur Démade, p. 51-52.
18. Hypéride, frag. 76. Sur cette affaire, cf. J. Engels, Studien zur politischen Biographie des
Hypereides, Munich, 1993, p. 136-142, P. Brun, L’orateur Démade, p. 66-68.
19. M.H. Hansen, The Athenian Ecclesia, II, Copenhague, 1989, p. 93-125 ; M. Faraguna, Atene
nell’età di Alessandro, Rome, 1992, p. 217-229.
20. Cela n’empêche pour autant pas certains historiens de voir encore et toujours l’influence de
Démosthène derrière cette loi : B. Eck, La mort rouge. Homicide, guerre et souillure en Grèce
ancienne, Paris, 2012, p. 350.
21. P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 104 et 105. Cf. Chr. Habicht, Athènes hellénistique
(trad. fr.), Paris, 2000, p. 35-42.
22. G. Glotz, P. Roussel, R. Cohen, HG, IV, p. 201. G. Mathieu est plus réservé (Démosthène,
p. 126) et, dans l’ensemble, c’est plutôt à Lycurgue qu’est reconnue la paternité réelle de cette loi
(P. Treves, Demostene, p. 48 ; I. Worthington, Demosthenes. Statesman and Orator, p. 100-102).
23. Hypéride, C. Démosthène, 17 ; Dinarque, C. Démosthène, 103.
24. Diodore, XVI, 88, qui rapporte un extrait de l’accusation de Lycurgue à l’encontre de Lysiclès.
25. Voir aussi Couronne, 207-208, où il lie très clairement l’idée d’une condamnation de Ctésiphon
à l’aveu par le peuple de ses propres erreurs ce qui, ajoute-t-il, serait impossible. Cf. M.-J. Werlings,
« De l’erreur politique en démocratie : Démosthène et la politique athénienne face à Philippe II de
Macédoine », Ktèma, 36, 2011, p. 101-119, notamment p. 103.
26. Ainsi P. Treves, Demostene, p. 132-134.
27. Par exemple, Couronne, 192-194, 200, 289-290 : « Ce n’est pas au conseiller qu’est donné le
pouvoir de faire vaincre une armée, mais aux dieux ». Ceux qui ont condamné Lysiclès à mort ne
devaient pas tenir la même analyse.
28. Aristote, Rhétorique, II, 24, 1401b.
29. Démosthène, Couronne, 285 ; Théopompe, FGrHist., 115, F. 329. Cf. N. Loraux, L’invention
d’Athènes, Paris, 1981, p. 125-127 ; A.W. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 372-377 ;
I. Worthington, Demosthenes, p. 259-262 et supra, p. 19.
30. Couronne, 320.
31. P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 100.
32. Démosthène, Couronne, 113 ; C. Timocratès, 20-23 : Eschine, C. Ctésiphon, 27, 236.
Lycurgue, C. Léocratès, 44, évoque ces travaux mais les présente comme une volonté collective.
Eschine, ibidem, lui donne en 337 la responsabilité des finances publiques, ce qui est faux.
33. Diodore, XVII, 3, 2 ; Justin, IX, 5, 7. Plutarque se contente de parler de lettres adressées aux
généraux macédoniens en Asie, sans en rendre Démosthène responsable.
34. Eschine, C. Ctésiphon, 162 ; Marsyas, FGrHist., 135, F. 2.
35. Plutarque, Démosthène, 22, 2 ne parle que du décret. Un exercice d’école rhétorique tardif,
supposé avoir été prononcé par Démade (« Sur les douze années »), donne le nom de Démosthène.
Ce texte n’a guère de valeur historique pour les années qu’il prétend décrire.
36. Eschine, C. Ctésiphon, 77.
37. Diodore raconte l’assaut en détail : XVII, 8-14. Arrien aussi (Hist. Alex., I, 7-9), mais sans
allusion à une aide athénienne éventuelle.
38. Diodore, XVII, 8, 5 ; Plutarque, Démosthène, 20, 4-5.
39. Eschine, C. Ctésiphon, 239-240 ; Hypéride, C. Démosthène, 17 ; Dinarque, C. Démosthène,
18-24.
40. G. Cawkwell, Philip II, p. 174-176. Contra, P. Treves, Demostene, p. 68-73 et I. Worthington,
Demosthenes, p. 282, jugent cette accusation infondée. Ailleurs (Demosthenes. Statesman and
Orator, p. 92), ce dernier laisse entendre que Démosthène encouragea la révolte, mais que ce fut le
peuple qui abandonna les Thébains, manière de dédouaner l’orateur.
41. Dinarque, C. Démosthène, 28 ; Hypéride, C. Démosthène, 17. Cette information a été reprise
au vol par E. Drerup, qui y voit la preuve que Démosthène était « l’agent diplomatique officiel des
Perses » (Adovokatenrepublik, p. 145).
42. Cf. [Plutarque], Vie des dix Or., 850f – 851c, cf. supra, annexe 3.
43. Eschine, C. Ctésiphon, 161 ; Diodore, XVII, 47 ; Plutarque, Démosthène, 23, 3. Cf. G. Glotz,
P. Roussel, R. Cohen, HG, IV, p. 45.
44. Démosthène, Couronne, 322. Voir la discussion dans P. Brun, L’orateur Démade, p. 73-75.
Outre Démosthène, Lycurgue, Polyeucte, Charidémos et Hypéride, pour ne parler que des plus
célèbres, furent pareillement réclamés.
45. Souda, s.v. hama ; Diodore, XVII, 15, 3 ; Plutarque, Démosthène, 23, 4-6.
46. Diodore, XVII, 22, 5 ; Arrien, Anabase, I, 16, 7 ; 29, 5-6.
47. E. Drerup, Demosthenes im Urteile, p. 101-102, prend au pied de la lettre le propos d’Aulu
Gelle, qu’il paraphrase : « Des envoyés milésiens rencontrèrent à Athènes l’opposition farouche de
Démosthène, qu’il justifia par le fait que les Milésiens n’avaient pas besoin d’aide et que cette
assistance ne concordait pas avec l’intérêt de l’État athénien », même si, en note (4, p. 101-102), il en
parle comme d’une « fable vagabonde » (Wanderfabel) qui se transmettrait de génération à
génération.
48. Aulu Gelle, Nuits attiques, VI, 14, 8, reprenant un passage aujourd’hui disparu de Polybe,
XXXIII, 2.
49. D.M. MacDowell, Demosthenes the Orator, p. 379-381.
50. P. Treves, Demostene, p. 88-91 ; P. Carlier, Démosthène, p. 246 ; P. Brun, L’orateur Démade,
p. 85-92 ; G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 194-195. Les sources sont unanimes pour
évoquer l’attitude prudente de Démosthène : Dinarque, C. Démosthène, 34-35 ; Eschine,
C. Ctésiphon, 133. Plutarque, Démosthène, 24, 1 est le seul à affirmer un engagement initial de
Démosthène : « quand le Spartiate Agis se souleva, il fit d’abord quelques efforts pour le soutenir,
puis il se tint coi ». Cf. E. Badian, « Agis III : Revisions and Reflections », Ventures into Greek
History, dedicated to N.G.L. Hammond, I. Worthington éd., Oxford, p. 228-292.
51. E.g. P. Treves, Demostene, p. 117-141 ; P. Cloché, Démosthènes, p. 222-263 (42 pages !) ;
G. Mathieu, Démosthène, p. 127-138 ; G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 197-203 ;
I. Worthington, Demosthenes, p. 294-306.
52. Eschine, C. Ctésiphon, 56 ; Théophraste, Caractères, 8 ; Cicéron, De optimo genere oratorum,
7, 22.
53. Cf. L.G. Mitchell - P.J. Rhodes : « Friends and Enemies in Athenian Politics », G&R, 43, 1996,
p. 11-30.
54. C. Ctésiphon, 156, 176, 239-240.
55. Eschine, C. Ctésiphon, 217 ; Démosthène, Couronne, 69.
56. C’est pourtant ce que pensent les admirateurs de Démosthène. Par exemple, P. Treves,
Demostene, p. 127-128, est persuadé que « la sentence du procès devait avoir un écho dans toute la
Grèce ».
57. Eschine, C. Timarque, 117, 171-175 ; Ambassade, 156.
58. C. Zénothémis, 31-32. Affirmation douteuse, car nous possédons plusieurs discours privés
certainement de sa main postérieurs à 350. Inversement, parmi les discours prononcés après 330, seul
un Contre Dionysodôros semble être authentique.
59. P. Treves, Demostene, p. 63-68, 137-142.
60. P. Treves, Demostene, p. 149.
9
Harpalosgate (325-323)
Si Démosthène ronge son frein en attendant un hypothétique bulletin de
défaite de l’armée macédonienne que plus grand monde, y compris parmi
les opposants les plus résolus à Alexandre, n’espérait, la cité athénienne
connaît quant à elle une prospérité à bien des égards inégalée. Le Pirée est
plus que jamais l’emporion du monde grec et même de toute la
Méditerranée. Des négociants de toute l’oikoumenè y affluent pour vendre
les produits de leurs pays et acheter des denrées inconnues chez eux. Les
dikai emporikai, ces procès d’affaire introduits au milieu du siècle dans la
législation athénienne dont le délai d’instruction et de jugement avait été
réduit pour mieux correspondre aux nécessités du commerce, nous font
ainsi connaître des emporoi venus de Phasélis, sur la côte sud de l’Asie
Mineure, ou de Massalia. Les inscriptions attestent la présence au Pirée de
commerçants originaires de Chypre ou d’Égypte1. L’heure d’Alexandrie,
qui en est à ses premiers balbutiements, et de Rhodes n’a pas encore sonné.
De ce point de vue, s’il y eut des difficultés d’approvisionnement en
céréales dues à des sécheresses anormales ou à des rétentions d’exportation
voulues par des négociants désireux de faire monter les prix ou par le
satrape d’Égypte, Cléomène de Naucratis, auxquelles les Athéniens
répondirent par une diplomatie de décrets honorifiques à destination de
négociants et de banquiers2, la cité jouit d’une période d’aisance et de paix
inconnue depuis longtemps.
LES NUAGES S’ACCUMULENT DANS LE CIEL ATHÉNIEN
Dès l’année 325/4 néanmoins, la situation se dégrada non pas sur le plan
économique, mais politique. Le retour d’Alexandre s’annonçait et il n’était
pas messager de bonnes nouvelles pour les Athéniens, toujours suspects aux
yeux des Macédoniens de fomenter quelque rébellion, bien qu’ils se soient
tenus tranquilles tant en 335 qu’en 331. Un fragment transmis par Athénée
de Naucratis évoque un drame satyrique, Agen, qui aurait été l’œuvre de
Python de Byzance, ambassadeur de Philippe à Athènes en 344, représenté
pour la première fois en 326, peu après la victoire d’Alexandre face au roi
indien Poros sur les rives de l’Hydaspe, et dans lequel une attaque très vive
contre la cité aurait été portée3. Nous ignorons tout de cette pièce de théâtre
à l’exception de cette mention d’Athénée, mais on doit comprendre qu’il y
avait, à la cour d’Alexandre, des hommes dont la passion pour Athènes
devait être fort mesurée…
Le retour d’Alexandre sur la scène européenne était d’autre part précédé
de deux messages dont était porteur Nicanor de Stagire : la reconnaissance
de la nature divine du roi et l’obligation pour les cités de réintégrer tous les
exilés politiques. Il y en avait des milliers disséminés en Grèce et, à l’aube
de son retour en Europe, Alexandre ne voulait pas de ces ferments
d’instabilité déjà dénoncés en son temps par Isocrate. Il convient d’analyser
ces deux points.
L’idée qu’Alexandre ait pu vouloir imposer aux Grecs d’admettre sa
nature divine n’est pas saugrenue : dès 331, profitant de son passage en
Égypte, il avait fait, depuis le site où devait s’élever Alexandrie, un large
détour par le désert occidental jusqu’à l’oasis de Siwah afin d’être proclamé
fils du dieu Ammon. Plusieurs épisodes lors de son épopée en Asie
montrent, à l’instar de l’affaire de la proskynèse, où il obligea ses
compagnons d’armes à se prosterner devant lui comme les Perses le
faisaient devant le Grand Roi, qu’il voulait, peut-être d’ailleurs seulement
pour régner sur tous ses sujets et affermir son pouvoir, être l’objet d’une
vénération. Et ses exploits militaires plaidaient pour lui dans un monde grec
où existait une porosité entre le monde des hommes et celui des dieux pour
les sujets d’exception. Pour autant, que ce désir se mue en exigence ne va
pas de soi. Et quand bien même les textes à notre disposition laissent
entendre qu’il s’agissait d’une demande royale, l’on n’est pas capable de
discerner avec précision l’obligation qui pouvait être celle des cités. On ne
peut écarter l’idée selon laquelle ce sont des Grecs – que l’on supposera liés
aux Macédoniens, bien entendu – qui sont, à, des degrés divers, à l’origine
de cette divinisation, voyant là un moyen de renforcer sur place leur
prééminence personnelle.
Du côté d’Athènes, on avait pour ainsi dire anticipé. En souvenir du
passage d’Alexandre dans le sanctuaire, l’une des deux trières sacrées de la
cité, la Salaminienne, avait été débaptisée et désormais appelée « trière
d’Ammon ». S’il est vrai que le dieu Ammon n’était pas un inconnu à
Athènes dès avant la conquête macédonienne4, la concomitance ne saurait
être fortuite. Plusieurs textes évoquent donc une proposition, acceptée par
les Athéniens, d’accorder à Alexandre des honneurs faisant de lui l’égal
d’un dieu, et certains d’entre eux, dans le contexte judiciaire de l’affaire
d’Harpale, mettent en avant le rôle de Démosthène dans cette décision.
« Tantôt il (Démosthène) proposait d’interdire par la loi l’introduction d’un nouveau dieu, tantôt il
affirmait que le peuple ne devait pas contester les honneurs faisant d’Alexandre une créature
céleste ». Dinarque, C. Démosthène, 94
« Devant le peuple, tu (Démosthène) reconnaissais Alexandre, s’il le voulait, fils de Zeus et de
Poséidon […]. Il (Démosthène) a fait décider d’ériger sur l’agora une statue du roi Alexandre, dieu
invincible (anikètos) ». Hypéride, C. Démosthène, 31-32
On redira en temps voulu à quel point nous manque pour ce procès la
version démosthénienne de l’histoire et l’on n’omettra pas de signaler que
d’autres orateurs, tels que Démade sont, par des sources tardives, accusés
d’avoir soutenu, voire encouragé le projet royal alors qu’inversement, un
passage de Polybe, citant l’historien sicilien Timée de Tauroménion, dégage
la responsabilité de Démosthène dans l’affaire pour en faire au contraire un
opposant à cette proposition5.
Avant d’examiner la situation avec plus de détail, il convient de souligner
que cela ne concernait pas la seule Athènes. Plutarque a conservé dans ses
Apophtegmes laconiens la trace d’une discussion semblable à Sparte, en des
termes qui semblent indiquer que des prescriptions assez précises furent
envoyées dans les cités « pour décréter la nature divine d’Alexandre ». La
demande – ou l’exigence donc – arriva à Athènes en même temps que dans
les autres cités et suscita un débat, dans lequel Pythéas et Lycurgue
marquèrent semble-t-il leur opposition à une réponse positive à l’inverse
soutenue par Démosthène et Démade. Cela peut gêner certes la vision d’un
Démosthène toujours opposant déclaré aux Macédoniens, mais on a vu que
cette opposition s’était muée en réalisme bien compris tant à propos de la
révolte de Thèbes que de celle d’Agis. Et malgré quelques tentatives un peu
désespérées de vouloir faire de Démosthène en cette occasion un adversaire
persistant d’Alexandre, la grande majorité de ses défenseurs a compris dans
l’attitude de Démosthène une position pragmatique6. D’ailleurs Hypéride,
dans l’Oraison Funèbre qu’il prononça à la fin de la première année de la
guerre lamiaque, fait une allusion directe à cet épisode, sans sous-entendre
la responsabilité d’un quelconque orateur. Tout au contraire, il présente
cette décision comme une obligation à laquelle la cité ne pouvait se
soustraire7.
Sans que l’on puisse se prononcer sur la teneur exacte du texte qui fut
voté par les Athéniens et les autres Grecs (culte héroïque ou divin ?), et
quels que soient les rapprochements que l’on peut opérer avec des situations
antérieures, tel le culte instauré de son vivant en l’honneur de Lysandre8, il
faut bien avouer qu’il s’agissait là d’honneurs exceptionnels, impensables,
même, à bien des égards. Certes, les exploits d’Alexandre en Orient, et les
rapports susceptibles d’en être faits en Grèce propre, qui n’avaient pas
besoin d’une amplification propagandiste, inimaginables au début de
l’expédition, devaient accréditer l’idée d’un roi à tout le moins protégé par
les dieux. Les faits d’armes de stratèges du IVe siècle, qui leur avaient
parfois valu des honneurs héroïques, devaient paraître bien pâles en
comparaison de ceux que réalisait Alexandre sous les yeux stupéfaits des
Grecs. En rappelant une fois de plus que des passerelles entre monde des
hommes et monde des dieux n’étaient pas interdites par les mentalités
grecques, il faut avoir ce contexte à l’esprit pour comprendre la décision des
Athéniens de décerner ces honneurs au roi.
Ces réflexions ne suffisent pourtant pas à expliquer la position au total
conciliante des Athéniens et en particulier de Démosthène. De façon plus
prosaïque, ceux-ci avaient grand intérêt, pour des raisons autres que
religieuses, à se montrer déférents vis-à-vis du roi de Macédoine – et c’est
le contexte qui nous livre la clé de l’affaire.
L’ÉDIT D’ALEXANDRE SUR LES BANNIS
En effet, le culte de la personne d’Alexandre, quelle que soit sa nature,
n’était que l’un des volets de la manifestation de son autorité royale.
Simultanément, Alexandre, par le « rescrit de Suse » pris et connu dès le
mois de février 324 mais officiellement proclamé durant l’été aux concours
olympiques de 324 par l’intermédiaire de Nicanor de Stagire9, ordonnait la
réintégration dans les cités de tous les bannis, sans limite de temps, à
l’exception des sacrilèges. Diodore de Sicile a laissé de cet épisode une
description enthousiaste, dans laquelle il précise que plus de vingt mille
bannis s’étaient donné rendez-vous pour entendre l’édit royal, ce qui en dit
long sur les masses d’exilés qui vivaient en Grèce et la connaissance dans la
péninsule de l’annonce qui allait être faite10. Malgré des difficultés
d’application pratique dont ne se souciait pas le roi, cette décision fut suivie
d’effets : la documentation épigraphique révèle les acrobaties juridiques
auxquelles les cités grecques durent se plier pour permettre la réintégration
des bannis sans trop léser les intérêts des citoyens qui, restés dans la ville,
avaient racheté les biens des exilés et entendaient ne pas être dépossédés
d’une maison ou d’une terre régulièrement acquise11. Mais les Grecs
avaient appris ce qu’il en coûtait de désobéir aux ordres macédoniens…
La question était majeure pour Athènes et ce, à deux titres. Car des exilés
athéniens se trouvaient à Mégare, aux portes de l’Attique, avec l’espoir de
rentrer au plus vite dans leur cité. Quels étaient ces hommes ? Nous ne le
savons pas avec certitude, mais les Athéniens de la ville, toujours méfiants,
virent là une menace directe contre la démocratie. Étaient-ce des
oligarques ? Des partisans déclarés de la Macédoine ? De simples craintifs
qui s’étaient éloignés d’Athènes en 338 ou en 335 poussés par la peur d’une
invasion macédonienne imminente12 ? Il est difficile de trancher. Mais il y
avait beaucoup plus grave encore car, en 366, sous le commandement du
stratège Timothée, les Athéniens s’étaient emparés de l’île de Samos, en
avaient expulsé la garnison perse qui l’occupait, et surtout la majeure partie
de la population autochtone, puis l’avait repeuplée au moyen de clérouques.
Cette clérouquie prit au fil des années des proportions considérables, ainsi
que le montre un texte récemment publié13, et nul doute que les Athéniens
s’y considéraient comme chez eux : un conseil de 250 membres avait été
mis en place, sur le modèle de celui d’Athènes, ce nombre élevé devant
correspondre à une forte présence numérique de clérouques, la moitié peut-
être de la population civique dans la cité-mère, plus de dix mille citoyens à
coup sûr. Les Samiens expulsés, d’abord disséminés, n’étaient pas restés
inactifs depuis 366 et le dossier épigraphique que l’on a pu rassembler
montre que la diaspora samienne s’est comportée en véritable groupe de
pression auprès de la cour d’Alexandre, dès lors que la situation politique a
autorisé un espoir de retour14. Le rescrit royal autorisait cet espoir aux
Samiens chassés quarante-deux ans auparavant, aux survivants et surtout de
tous à leurs nombreux descendants qui n’avaient jamais cessé de se
proclamer eux-mêmes Samiens. Du côté athénien, cela signifiait le retour
forcé des milliers de clérouques, installés depuis si longtemps, ainsi que de
leurs enfants qui y avaient fait souche et qu’il faudrait accueillir en Attique.
Pourtant, d’un point de vue juridique, si toutefois il est possible de parler
ainsi s’agissant de relations avec Alexandre, ce rescrit ne réglait pas la
situation de Samos à proprement parler : la paix de 338 avait reconnu à
Athènes la possession de ses clérouquies – à l’exception de celles de
Chersonnèse de Thrace – et Samos avait été alors considérée comme terre
athénienne au même titre que les trois îles d’Imbros, Lemnos et Skyros,
elle-mêmes possessions athéniennes depuis un siècle et demi. Au moins y
avait-il matière à négociation et même si une lettre d’Alexandre aux
Athéniens conservée par Plutarque a toutes les chances d’être un faux15, la
position n’était pas indéfendable, d’autant plus que des sources montrent
qu’à Érésos de Lesbos et Héraclée du Pont, l’ordre d’Alexandre ne fut pas
appliqué16. Une marge de manœuvre, étroite mais réelle, s’ouvrait donc aux
Athéniens en 324, mais à la condition expresse d’avoir avec Alexandre et
ses représentants sur place les meilleurs rapports possibles.
Or, c’est justement là qu’il y avait une grande incertitude. Et, sans penser
que la décision de faire rentrer tous les bannis dans leur cité d’origine avait
été dictée par la volonté de mettre Athènes en difficulté, il est certain que la
simultanéité des prétentions divines d’Alexandre et du rescrit sur le retour
des bannis mettait une pression supplémentaire sur les Athéniens : négliger
ce rapprochement qu’imposent à la fois nos sources et la chronologie des
événements, c’est bien sûr prendre le risque de ne pas appréhender dans
toute sa complexité le débat qui eut lieu à Athènes et de ne pas comprendre
la position d’un Démosthène, par exemple. Il faut naturellement voir dans la
proposition soutenue par l’orateur – mais pas seulement par lui – et
acceptée par le peuple du caractère divin du roi, une tentative de faire
preuve des meilleures dispositions des Athéniens à son égard. Démosthène
avait compris qu’une opposition frontale à Alexandre n’était pas
envisageable et, compte tenu des difficultés athéniennes, elle était
intelligente et pour tout dire, dès lors qu’entrer en guerre n’était pas encore
une hypothèse crédible, la seule possible si l’on voulait conserver la
propriété de Samos. On ne peut pas non plus parler de stratégie
temporisatrice, comme si les Athéniens et Démosthène en particulier
avaient la prescience de la mort prochaine d’Alexandre et continuaient à
fourbir leurs armes pour un soulèvement généralisé. On l’a vu, rien dans
l’attitude athénienne des années précédentes ne montre pareille posture. Si
stratégie il y a, elle n’est que défensive et vise à conserver la clérouquie de
Samos, ce qui n’était pas une mince affaire.
Il n’empêche qu’il se trouva, si l’on en croit des textes très postérieurs à
l’événement (Plutarque et le « Pseudo-Plutarque »), au moins deux
hommes, Pythéas et Lycurgue, pour s’élever contre la proposition de faire
d’Alexandre un dieu17. Pour autant que cela soit vrai, ce comportement, s’il
fait honneur à une vision traditionnelle de la religion grecque, ne fait guère
d’eux des politiques avisés. Aller à l’encontre de la volonté d’Alexandre au
sommet de sa gloire et de sa puissance militaire peut certes passer pour un
acte noble et courageux aux yeux des historiens modernes, toujours prompts
à scruter et à louer la plus petite once de grandeur patriotique dans les actes
et les paroles des Anciens, mais fragilisait la position athénienne, alors que
la recherche d’un accommodement était la seule politique susceptible
d’aboutir au résultat escompté : garder la clérouquie de Samos. À moins
d’opérer une rupture nette avec le roi, la guerre pour tout dire, mais qui en
voulait à Athènes ? Isolée, la cité n’avait pas la moindre chance de succès et
la conservation de la propriété de Samos passait donc obligatoirement par
une apparente soumission aux désirs d’Alexandre. Mais pour autant, on
l’aura compris, peu de commentateurs modernes en ont tenu rigueur à
Démosthène et ont modifié à partir de là leur perception du personnage.
Lorsque l’on s’est persuadé en effet que, dès la défaite de Chéronée, malgré
son refus de soutenir la révolte de Thèbes en 335 puis de Sparte en 331,
malgré son comportement conciliant face à la divinisation d’Alexandre, il
demeure au fond de lui-même un politique courageux qui, en courbant
apparemment la tête, cache son jeu, alors son attitude s’explique pour
G. Mathieu par « des nécessités de tactique politique », comprenons la
préparation d’une revanche armée contre la Macédoine. De son côté,
G. Colin peut écrire que « Démosthène sent dans Alexandre un adversaire
plus redoutable encore [que Philippe]. Alors, tant qu’il le sait vivant, il évite
de laisser Athènes s’engager à fond »18. Quel sens ce propos peut-il avoir,
alors qu’Alexandre a 32 ans à peine, près de trente ans de moins que
Démosthène, qu’il revient en Grèce après avoir mené une expédition aux
milles dangers et que rien ne laissait alors présager la mort de ce conquérant
que l’on jugeait anikètos, invincible ? On doutera d’une matérialisation,
même hypothétique, d’une telle volonté et ces réflexions ne sont que propos
qui créent une histoire, à partir d’une image que l’on voudrait avoir du
personnage de Démosthène. Cela faisait quatorze ans qu’Athènes avait été
vaincue et à aucun moment, Démosthène en tête, la cité n’avait donné
l’impression de vouloir se lancer dans la moindre révolte : il fallait pour
l’heure sauver la clérouquie athénienne.
C’est dans ce contexte et à cette fin que Démosthène fut mandaté par la
cité à Olympie comme « archithéore », c’est-à-dire responsable de
l’ambassade sacrée que les Athéniens avaient coutume d’envoyer au
moment des concours olympiques19. Et si l’on veut mesurer l’influence de
Démosthène dans la cité, cette désignation l’indique assurément car cette
ambassade n’était ni fortuite ni mineure puisque, à cette occasion, Nicanor
de Stagire devait annoncer à tous les Grecs le rescrit d’Alexandre sur le
retour des bannis et, on l’a compris, la question de Samos n’était rien moins
que vitale pour les Athéniens. Dinarque admet une rencontre entre les deux
hommes et elle fut fructueuse dans le sens où elle ne coupait pas les ponts et
laissait entrevoir une possible issue favorable à la requête de la cité.
Nicanor ne pouvant prendre sur lui d’exonérer les Athéniens de la volonté
royale, il accepta de surseoir à l’exécution de la décision et d’envoyer un
messager à Alexandre – qui devait alors se trouver en Mésopotamie – pour
avoir une réponse claire à la demande athénienne, qui rappelait au roi que
Samos n’était pas concernée par ce rescrit puisque l’île était terre
athénienne reconnue comme telle par Philippe au moment de la paix de
338. En échange, Démosthène, même s’il n’y croyait guère comme la
plupart des Athéniens, présenta selon toute probabilité en personne le décret
par lequel le peuple athénien acceptait la nature divine du roi Alexandre. La
clérouquie de Samos n’était pas sauvée pour les Athéniens, mais au moins
avait-on gagné un peu de temps.
L’affaire n’était pas déjà bien engagée. Mais elle se compliqua encore
quand survint un événement imprévu, bien que lié au retour du roi en
Macédoine : la fuite du trésorier d’Alexandre, Harpale, qui, à l’annonce du
retour du roi, s’inquiétant fortement des représailles d’Alexandre en raison
des détournements massifs qu’il avait opérés, préféra mettre le plus de
distance possible entre lui et son maître. Il quitta Babylone, rejoignit Tarse
sur la mer Méditerranée et prit la mer pour… Athènes.
LE DÉCLENCHEMENT DE L’« HARPALOSGATE »
Ce « scandale d’Harpale » comme nous aimerions à le désigner
aujourd’hui, possède une part d’ombre importante que nous ne pourrons
jamais éclaircir en raison d’une chronologie difficile à établir et de faits
polémiques pour lesquels, une fois n’est pas coutume, nous possédons la
version des adversaires de Démosthène mais pas la sienne20.
Harpale n’était pas n’importe qui : compagnon d’enfance d’Alexandre
mais apparemment peu apte à le suivre dans ses campagnes en Asie, il fut
nommé en charge du trésor mais quitta son poste pour rejoindre la Mégaride
dans des conditions assez troubles avant d’être convaincu de revenir en
Asie par Alexandre lui-même qui l’installa à Babylone21. Il avait, au cours
de son séjour à Mégare, tissé des liens avec certains Athéniens, dont
Phocion et son gendre Chariclès, que nous retrouverons. De plus, nous
informe la chronique scandaleuse, parmi ses hétaïres, il eut deux
Athéniennes, Pythonikè puis Glykèra pour lesquelles il dépensait des
sommes extravagantes. Peut-être est-ce sous leur influence qu’il adressa à la
cité plusieurs convois de blé et, pour cette raison, qu’il fut fait citoyen
athénien à une date imprécise entre 331 et 325, comme d’autres
bienfaiteurs22.
Le retour d’Alexandre s’annonçait, contrairement, rapporte Diodore, à
ses prévisions, et le roi avait déjà décidé de liquider ou de remplacer un
nombre non négligeable d’officiers dont l’attitude, durant son absence,
n’avait pas répondu à ses attentes. Mesurant sans doute l’ampleur de ses
détournements et la colère du roi qui allait s’abattre sur lui, le trésorier
d’Alexandre, qui cumulait aux dires de Diodore les fonctions de trésorier et
de satrape de Babylonie, s’enfuit donc dès qu’il apprit l’arrivée d’Alexandre
à Suse, à quelques jours de marche de Babylone et moins encore de l’envoi
d’un messager pour l’éliminer, sans doute au début de l’année 324. Il se
dirigea d’abord vers Tarse, au sud de l’Asie Mineure, affréta trente bateaux,
engagea six mille mercenaires, puis prit la mer vers Athènes espérant
obtenir asile auprès d’une cité dont il était désormais membre, qu’il avait
aidée de ses envois de blé et que chacun savait à l’affût de la moindre
occasion de se libérer du joug macédonien23. Diodore – mais peut-être est-
ce une explication post eventum – souligne que les dons qu’il avait faits
l’avaient été en prévision d’un coup du sort éventuel. C’était donc en terre a
priori amie qu’il se rendait avec l’espoir d’y trouver, au moins pour un
temps, asile, aide et assistance24.
Mais, obnubilé sans doute par sa propre situation, il ignorait peut-être
celle d’Athènes, prise dans l’étau des menaces à peine voilées émanant
d’Alexandre et de la possible perte de Samos en raison du rescrit sur les
exilés annoncé à Suse en février 324. Sans que l’on puisse déterminer avec
précision la chronologie des faits au moment où la flotte d’Harpale se
présenta au Pirée – peut-être au mois de mars 324, en tout cas avant
l’ambassade sacrée dépêchée à Olympie – il est clair que les Athéniens
avaient déjà entamé des discussions avec les Macédoniens à propos de leur
clérouquie. Et le moins que l’on puisse dire est que l’arrivée soudaine
d’Harpale, à laquelle personne ne s’attendait si l’on en croit un passage
d’Hypéride, posait un problème de conscience. L’énorme quantité d’argent
qu’il amenait avec lui serait certes d’une grande aide dans le cas où il
faudrait lever des mercenaires et se lancer dans une guerre. Mais telles
n’étaient pas les dispositions d’esprit des Athéniens ni de leurs dirigeants :
il ne fut pas permis à l’escadre ni à son commandant de franchir les portes
du Pirée. Preuve s’il en était besoin que, si l’envie d’un soulèvement
existait, l’idée de « passer à l’acte » ne les effleurait pas. Un passage de la
Vie des dix Orateurs consacrée à Démosthène (846a) précise seul que
Démosthène intervint pour qu’Harpale ne fût pas accueilli.
Harpale quitta donc les eaux de l’Attique, alla jusqu’au cap Ténare au
sud du Péloponnèse, y laissa la plupart de ses navires et de ses mercenaires
et revint quelques semaines plus tard (mai-juin ?), alors que Nicanor était
déjà en Grèce25, avec sept cents talents d’argent. La question était moins
grave que quelques semaines auparavant car il n’y avait plus ces
mercenaires ni cette flotte qui pouvaient être assimilés à une escadre de
guerre. L’autorisation d’entrée dans le port et dans la ville lui fut cette fois
accordée. Comment expliquer ce changement d’attitude de la cité ? L’on a
parfois voulu voir, dans l’autorisation finale de pénétrer dans la ville
accordée à Harpale, l’aménité des Athéniens incapables de rester
insensibles à la demande d’un homme, citoyen athénien, venu de surcroît
maintenant en position de suppliant26. On hésite à adhérer à une telle
position qui, si elle fait honneur à une tradition d’accueil athénienne dont on
trouve effectivement trace dans une histoire récente (bien des Thébains
avaient reçu l’asile en 335), néglige les intérêts immédiats de la cité :
pouvait-il être considéré comme une monnaie d’échange ou bien, plus
simplement, son arrivée moins agressive que la première ne fut-elle pas
considérée comme porteuse de problèmes à venir ? Mais la première arrivée
de l’ancien trésorier, si elle avait surpris tout le monde, avait alerté les
Macédoniens qui eurent cette fois une réaction rapide en demandant
officiellement l’extradition d’Harpale. Mais, à ce sujet, les textes à notre
disposition ne sont pas d’une grande clarté : ils donnent trois origines à
cette demande – ou bien il y eut trois demandes séparées. La première
connue de nous par Hypéride est celle de Philoxénos, satrape d’Asie
Mineure à ce moment-là, qui envoya des ambassadeurs devant l’assemblée
réclamer que soit livré de l’indélicat trésorier. Plus tard, l’auteur de la Vie
des dix Orateurs évoque pareille exigence émanant d’Antipatros, tandis que
Diodore mentionne le même Antipatros en y ajoutant Olympias, la mère
d’Alexandre27. Cela fait beaucoup de monde ! On pourrait être tenté de
préférer la version la plus ancienne, celle d’Hypéride, d’autant plus que,
satrape, Philoxénos devait agir au nom d’Alexandre mais peut-être, pour
des raisons différentes, Antipatros et Olympias, qui ne s’aimaient guère,
avaient-ils chacun quelque intérêt à se saisir d’Harpale – et de tout ou partie
du trésor détourné. En tout cas, aucune source contemporaine ne parle
d’embarras athénien lié à trois demandes simultanées, mais
C.W. Blackwell, dans son étude sur l’affaire, explique précisément les
hésitations athéniennes par la pluralité des demandes : les Athéniens
n’auraient pas su décider à qui livrer Harpale, au roi par l’intermédiaire du
satrape Philoxénos, à sa mère ou au régent28. Même s’il est impossible d’en
avoir un jour la preuve, cette solution semble bien étrange.
Hypéride fait de l’intervention de Philoxénos à l’assemblée et de la
proposition démosthénienne d’emprisonner Harpale et de mettre à l’abri
l’argent deux événements liés l’un à l’autre et contemporains, ce qui
suppose que, entre son arrivée dans la ville et son arrestation, l’ancien
trésorier avait joui de la plus totale liberté, ce que certaines anecdotes, pour
autant qu’elles aient quelque valeur historique, auraient tendance à
corroborer. Mais il n’était plus désormais possible pour les Athéniens de
jouer pareil double jeu devant les Macédoniens. Fallait-il alors livrer
Harpale ? La proposition de Démosthène de le placer en détention et de
mettre sous séquestre l’argent apporté était une manière de gagner du
temps. Mais jusqu’à quand ? Peut-être jusqu’à l’entrevue prévue avec
Nicanor, bien que le refus de remettre Harpale aux autorités fût un curieux
moyen de s’en concilier les bonnes grâces…
Revenons à présent aux événements : on doit admettre que c’est entre le
moment où il débarqua au Pirée et celui où il fut emprisonné qu’Harpale put
convaincre, par l’intermédiaire de cadeaux divers, des personnes influentes
dans la cité de lui accorder asile. Mais nous sommes dans l’incapacité de
préciser ce laps de temps et on se doit d’imaginer une durée assez
importante pour distribuer des cadeaux. Hypéride semble indiquer que ce
fut à la demande de Démosthène, et seulement lorsque, devant les exigences
des ambassadeurs de Philoxénos d’extrader Harpale, fut prise la décision de
mettre sous séquestre les richesses apportées, que l’on réclama d’Harpale la
déclaration complète de ces dernières29. Des sept cents talents comptés par
Harpale, la moitié avait disparu lorsque, le lendemain, les biens en question
furent montés sur l’Acropole pour être entreposés dans la salle arrière du
Parthénon (l’opisthodome), là où traditionnellement était gardé le trésor de
la cité. C’est de cette somme qu’il fallait rendre compte.
Plus tard surgit un nouveau rebondissement : Harpale s’évada sans doute
au prix de quelques versements d’argent à ses geôliers ou à des hommes
influents, impatients de voir partir un si encombrant détenu. Il est vrai aussi
que les prisons athéniennes étaient depuis longtemps connues pour la
porosité de leurs murs et cette évasion permettait aux Athéniens d’affirmer
qu’ils avaient tout refusé à l’ancien trésorier. On aimerait disposer d’une
chronologie précise des faits, saisir leur emboîtement temporel avec le
décret divinisant Alexandre et les tentatives de discussion avec les
Macédoniens, mais l’on en est réduit à de simples hypothèses qui, parfois,
parlent d’abord de la façon dont on veut comprendre la « diplomatie
démosthénienne ». La question de la chronologie n’est pas neutre non plus
s’agissant de la culpabilité réelle ou supposée de Démosthène et l’on
comprend aisément que, dès lors que l’on veut écarter de lui tout soupçon
de corruption, on cherche à placer l’évasion d’Harpale pendant l’absence de
Démosthène à Olympie afin de le dégager de toute responsabilité ou
culpabilité. Mais, quand bien même le déroulement des événements reste
matière à débat, on admet à présent que Démosthène était bien de retour au
moment où Harpale s’enfuit30.
Où étaient passés ces trois cent cinquante talents d’argent ? Ce fut toute
la question et très vite, l’attention de l’Aréopage désigné pour enquêter se
porta sur trois hommes en priorité : Philoclès, stratège du port de
Munychie31 qui, à ce titre, avait autorisé le débarquement d’Harpale lors de
sa deuxième tentative ; Démade, qui passait alors pour l’orateur le plus en
vue ; Démosthène enfin, auquel Harpale avait dû s’adresser. D’autres
hommes furent interrogés tels Chariclès, le gendre de Phocion, Polyeucte
de Sphettos qui avait peu avant dénoncé la divinisation d’Alexandre,
Képhisophon, un ami de Démosthène, et d’autres encore. Au terme de six
mois d’enquête, soit au début de l’année 323, l’Aréopage rendit son
verdict : Démosthène fut convaincu d’avoir détourné vingt talents, Démade,
six mille statères d’or32 et d’autres encore pour des détournements plus
réduits.
La question de la culpabilité de Démosthène doit bien entendu être
évoquée – ne serait-ce que parce qu’elle est l’un des points les plus
intéressants de l’étude du personnage – mais ce n’est pas sur la réalité du
versement qu’a jamais porté le débat historiographique, seulement nié par
les défenseurs les plus irréductibles d’un Démosthène au-dessus de tout
soupçon. C’est à l’utilisation de l’argent faite par l’orateur que les
commentateurs modernes se sont intéressés. En effet, les dons d’Harpale
sont difficilement niables et il semble plus profitable de se demander
pourquoi Harpale crut utile de verser de l’argent à Démosthène, Démade et
d’autres encore. Il s’agit là d’un témoignage précieux de l’influence que le
fuyard reconnaissait à ces deux hommes – qui furent apparemment les
mieux dotés – et de leur position initiale quant à un soulèvement. En fait,
l’attitude de l’un comme de l’autre dans les années précédentes indique
qu’ils étaient les plus réticents à un brusque revirement de leur politique de
compromis à l’égard d’Alexandre et ce d’autant plus que toutes les voies
diplomatiques n’avaient pas été épuisées dans l’épineux problème du retour
des exilés. Démosthène avait plaidé pour une politique ménageant le futur
sur le dossier de la divinisation d’Alexandre, espérant donner par là un gage
de bonne volonté en échange d’une position royale plus conciliante dans
l’affaire de Samos. Bref, ni Démade ni Démosthène n’étaient gagnés
d’avance à une éventuelle révolte et Harpale, au fait des mœurs de la cité, a
naturellement pensé que des distributions d’argent ciblées en faveur des
maîtres de la parole à Athènes étaient le moyen le plus efficace de plaider sa
cause. Cette manière de présenter les événements souligne deux points
importants : le premier, c’est que l’influence de Démosthène à Athènes était
réelle quand bien même, à nouveau, les sources montrent qu’il n’est pas le
seul homme politique à jouir de ce statut. Le second, c’est qu’une
opposition frontale avec Alexandre n’était pas dans ses priorités. Hypéride a
présenté, en partie pour des raisons qui renforcent sa thèse, Démosthène
comme un homme politique alors très influent :
« Car enfin, Harpale donnait son or aux orateurs de second plan, à ceux capables seulement de faire
du chahut et du tohu-bohu, et à toi, le responsable (epistatès) de l’ensemble des affaires, il t’aurait
négligé ? À qui faire croire cela ? » Hypéride, C. Démosthène, 12
Bien entendu, pour montrer aux juges qu’Harpale a corrompu
Démosthène, il a intérêt à grandir au maximum son rôle dans la cité. Mais
ce n’était sans doute pas nécessaire : l’autorité de l’orateur n’était pas niable
– comme la décision de l’envoyer à Olympie le montre – et, encore une
fois, le fait qu’il était réticent à marquer son opposition à Alexandre, tout
comme Démade, faisait de lui pour Harpale un allié potentiel précieux.
DÉMOSTHÈNE AU TRIBUNAL DES ATHÉNIENS ET DE L’HISTOIRE
Comment comprendre, dans un premier temps, le rapport de l’Aréopage ?
Cette instance juridique suprême ne passait pas pour être hostile à
Démosthène car c’était déjà devant ce tribunal que, en 344, Démosthène
avait porté réclamation de la nomination d’Eschine comme ambassadeur
auprès de Philippe à propos de la plainte des Déliens devant l’Amphictionie
de Delphes. Et c’est très certainement lui qui avait, peut-être dès 346, fait
introduire un nouveau dispositif juridique, l’apophasis, permettant à
l’Aréopage d’être saisi d’une procédure pour crime grave et de produire un
rapport après enquête. C’est ainsi que Démosthène avait obtenu le
remplacement d’Eschine par Hypéride dans l’affaire de Délos en 344 ou la
condamnation de celui qui avait tenté d’incendier les docks du Pirée un peu
plus tard. Et sans doute est-ce pour cela que, confiant dans le tribunal de
l’Aréopage, il accepta le principe de la saisine de ce Conseil, pensant y
trouver des appuis sûrs. Or, cette arme législative se retourna contre lui car,
rendu public au bout de six mois, le rapport de l’Aréopage conclut à sa
culpabilité. Il faut chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé – et
cela n’est pas aisé. Car, pour une fois, si nous possédons le dossier à charge,
mené par Hypéride et Dinarque, nous n’avons pas conservé la plaidoirie
qu’il prononça pour sa défense même si, dans certains passages, on devine
quelle fut sa ligne de défense. Pourtant, la réputation rhétorique l’ayant,
comme on l’a vu au début de cet ouvrage, emporté sur la partie politique de
sa vie, peu à peu, une tradition visant à l’innocenter s’est mise en place.
Tentons d’y voir clair.
Si l’Aréopage avait remis son mémoire, c’était au peuple, réuni en un
tribunal de 1 501 jurés, de fixer la peine – éventuellement d’acquitter – et
c’est dans ce cadre exclusif que le procès eut lieu, à la fin de l’hiver ou au
début du printemps 323. Il y eut plusieurs accusateurs : Hypéride, dont nous
avons conservé le discours fort mutilé, un Athénien anonyme, qui fit rédiger
son réquisitoire par le rhéteur corinthien Dinarque et que nous pouvons lire
dans son intégralité, mais aussi Stratoclès, l’homme qui, en 307, devait
proposer un décret honorifique posthume pour Lycurgue puis, plus tard, un
décret en faveur de Démétrios Poliorcète33. Et, si l’on en croit un passage
de Dinarque, il y eut pas moins de dix accusateurs contre Aristogiton, alors
que celui-ci n’était accusé que de détournements mineurs par rapport à ceux
de Démosthène34 : on ne peut douter que la liste des adversaires de
Démosthène soit aussi longue.
Les accusations d’Hypéride et de Dinarque sont sans concession aucune
et ce sont les deux discours entiers qu’il faut lire pour comprendre l’état
d’esprit des accusateurs. Un extrait de chacun d’entre eux permettra de
comprendre la violence de la charge alors adressée à l’encontre de
Démosthène :
« Notre amitié […], c’est toi-même qui l’as brisée, quand tu as accepté de l’or contre les intérêts de
la patrie. Tu as fait de toi un homme ridicule et tu es devenu la honte de ceux qui, auparavant, te
suivaient. Nous passions pour les plus brillants auprès du peuple, nous aurions pu jouir, le reste de
notre vie, d’une belle réputation. Tout cela, tu l’as détruit ». Hypéride, C. Démosthène, 21
« Cessez, par Zeus, de vous associer à la corruption et à la mauvaise fortune de Démosthène. Ne
placez pas en lui des espoirs de salut, ne croyez pas manquer d’hommes de qualité ni de conseillers
dévoués. Au contraire, retrouvez la colère de vos ancêtres à l’encontre de celui qui a été convaincu
en pleine lumière de vol et de trahison, qui n’a pas résisté aux richesses introduites dans la cité, qui
l’a précipitée dans les pires malheurs, qui est le fléau de la Grèce. Condamnez-le à mort, jetez son
corps au-delà des frontières et permettez ainsi à la cité de retrouver la fortune ». Dinarque,
C. Démosthène, 77
Plutarque, plus de quatre siècles après l’événement, se fait d’ailleurs
encore l’écho de certaines de ces accusations au travers d’historiettes
savoureuses, dont on ne sait d’ailleurs trop quoi faire, dès lors que l’on
connaît le goût des Grecs pour ces « petites phrases », souvent inventées
après coup, supposées éclairer l’attitude, réelle ou non, d’un personnage.
Celle-ci vaut, sur le plan historique, ce que valent ces anecdotes, c’est-à-
dire pas grand-chose :
« Comme on faisait l’inventaire de ses richesses, voyant que Démosthène regardait avec désir une
coupe (kylix) à la mode barbare et en examinait avec soin la ciselure et la forme, Harpale lui dit de
la soupeser et d’évaluer son poids en or. Démosthène, surpris de sa lourdeur, demanda sa valeur.
“Pour toi, dit Harpale, elle vaudra vingt talents” et, la nuit venue, il lui envoya la coupe avec vingt
talents [---] Démosthène ne résista pas et, vaincu par le cadeau comme s’il avait accueilli une
garnison, passa du côté d’Harpale ». Plutarque, Démosthène, 25, 3-5
C’est que toute une tradition littéraire nous apprend que Démosthène
aimait l’argent et était aisément corruptible. Au-delà de cet épisode
d’Harpale, une autre anecdote le mettant en scène voulait que, pour se taire,
il eût touché plus encore que pour parler. L’accusation est invérifiable et est
rendue douteuse par le fait que les sources qui relatent cette corruption, non
seulement ne la lient pas à un même épisode historique, mais se trouvent
contredites par d’autres textes qui font de Démade le bénéficiaire de cette
opération35.
Par ailleurs, ne craignant aucune contradiction, Plutarque narre une autre
anecdote pittoresque, qui n’en dit pas plus sur l’affaire elle-même mais qui
illustre la manière dont, à l’époque impériale, Démosthène avait été absout
de cette accusation :
« Peu de temps avant mon arrivée à Athènes, on dit que cet événement survint : un soldat appelé
pour un jugement par un officier déposa un peu d’or dans les mains de la statue de Démosthène,
représenté avec les mains entrelacées. Un modeste platane avait poussé et quantité de feuilles s’y
amassèrent, soit que le vent les avait fait tomber par hasard, soit que lui-même avait caché cet or
par ce moyen. Et l’or y demeura longtemps. Lorsqu’il revint, il retrouva son dépôt et, là-dessus,
nombre de gens inspirés prirent cet événement pour célébrer dans des épigrammes l’incorruptibilité
de Démosthène ». Plutarque, Démosthène, 31, 1-3
On retrouve le même topos chez bien d’autres auteurs36 et nous avons là
le type même de l’invention d’un fait, assez peu crédible au demeurant, qui
nous informe sur la manière dont Démosthène était alors devenu le
parangon de toutes les vertus, parmi lesquelles l’incorruptibilité, ce qui
aurait quelque peu choqué les mânes d’Hypéride.
L’autorité de la chose jugée n’est pas, en histoire, une donnée contre
laquelle il est interdit de parler et l’on pourrait donc se complaire à refaire
le procès, ou plutôt l’enquête de l’Aréopage. Pourtant, une telle attitude
serait vaine car on connaît, par l’intermédiaire d’Hypéride, la teneur des
arguments de Démosthène :
« Démosthène a reconnu avoir eu en mains la somme incriminée mais a soutenu qu’il l’avait
employée entièrement pour vos intérêts et que c’était là un emprunt provisoire destiné à remplir la
caisse du theôrikon. En même temps, Cnosion et ses autres amis allaient de tous côtés, disant que
notre homme serait contraint par ses accusateurs d’exposer au grand jour ce qu’il voulait taire et
d’expliquer comment, dans l’intérêt du peuple, il avait emprunté cette somme à titre provisoire
pour les besoins du gouvernement (dioikèsis) ». Hypéride, C. Démosthène, 13 (trad. G. Colin)
Telle fut donc, durant cette enquête, la ligne de défense de Démosthène –
et, probablement, des autres inculpés : ils n’avaient rien volé mais tout
utilisé pour les besoins de la cité, sans qu’Hypéride ne précise ici quoi que
ce soit. Or, il est assez clair, tant dans ce passage que dans d’autres de
Dinarque, que Démosthène ne manquait pas de soutiens à Athènes au
moment du procès, parmi lesquels Cnosion, dont Eschine, vingt ans
auparavant, affirmait avec gourmandise qu’il était l’amant toléré par lui de
sa femme ou, corrigent les scolies à ce passage, son éromène c’est-à-dire
son jeune amant. Même tonalité chez Dinarque, qui indique que nombre
d’Athéniens lui font encore confiance et placent toujours en lui leurs
espoirs37. Pour ceux-là, il ne faisait pas de doute que Démosthène n’avait
rien fait d’illégal.
Démosthène comme Aristogiton ou Philoclès et sans doute d’autres
encore voulurent se justifier devant le tribunal du peuple. Certains furent
blanchis de toute accusation : Philoclès, qui, à sa sortie de charge de
stratège, était devenu cosmète des éphèbes pour l’année civile 324/3 et que
l’assemblée avait suspendu, fut très certainement acquitté puisqu’il fut
honoré, durant l’été 323, par les éphèbes de sa tribu38.
On a parfois voulu croire que les sommes prélevées par Démosthène
étaient destinées à alimenter une caisse noire, indispensable pour
convaincre les indécis d’autres cités dans la lutte qui s’annonçait ou même
pour lever directement des mercenaires, ce qui diffère quelque peu des
arguments qu’il aurait avancés selon Hypéride39. Ces deux hypothèses
permettent, dans l’optique des défenseurs de l’orateur, de donner un sens
moral, patriotique, à ce qui ne serait sinon qu’un banal détournement de
fonds. Mais elles présupposent une chose : la certitude d’une révolte
prochaine de l’ensemble des cités grecques. Or, pour rester à Athènes, on a
vu que la politique de Démosthène et de l’ensemble de la cité n’allait pas du
tout dans le sens d’un soulèvement mais bien plutôt dans celui de la
recherche d’un apaisement avec la Macédoine, ce qui va à l’encontre de la
thèse d’un « détournement patriotique », mais ne signifie pas non plus que
les orateurs condamnés aient tout conservé pour eux.
Les thuriféraires de l’orateur, prompts à mettre en exergue un éventuel
manque de preuves sur la question de sa culpabilité dans les détournements
d’argent dont il fut accusé (thèse déjà avancée durant l’Antiquité comme en
témoigne une lettre de la main de Démosthène40), n’avancent pas
d’arguments à l’appui de leur thèse optimiste, ne reposant que sur l’image
positive qu’ils se font de Démosthène. Comme il faut bien rendre compte de
cette disparition d’argent, tous se limitent à parler d’« imprudences », de
« prélèvements non autorisés ». Quant à la vision de Clemenceau, selon
laquelle la politique de Démosthène était trop haute pour qu’une telle
accusation eût la moindre chance d’être vraie, on peut sans dommage y voir
le plaidoyer d’un homme d’État cherchant à rendre inimaginables les
malversations dont il fut accusé dans le « scandale de Panama »41. En fait,
énoncer de tels propos revient à admettre le principe qu’un homme auquel
on reconnaît le sens de l’État ne saurait s’abaisser à de telles pratiques
délictueuses. J’ignore la part de naïveté ou de cynisme qu’il peut y avoir
dans ce genre d’affirmation.
C’est dans ce sens que plusieurs historiens ont dénoncé dans la
condamnation de Démosthène des raisons politiques : il n’aurait pas été
jugé coupable pour des détournements que personne n’a jamais pu prouver,
mais pour un tout autre motif. On ne peut nier que les accusations portées à
l’encontre de Démosthène par Hypéride et Dinarque soient elles aussi de
nature politique car les retours constants que l’un et l’autre opèrent dans
leur réquisitoire sur les hésitations de l’orateur à propos des révoltes de
Thèbes et de Sparte, sont mis en valeur pour suggérer de manière rhétorique
une collusion déjà ancienne entre lui et les Macédoniens. Mais si ce sont là
des arguments qui nous semblent faibles, ils sont de même nature que ceux
employés naguère par Démosthène contre Eschine et bien révélateurs des
tendances de la rhétorique athénienne du temps. Et si les accusateurs
n’insistent pas outre mesure sur les détournements dont il se serait rendu
coupable, c’est qu’à leurs yeux le rapport produit par l’Aréopage valait
culpabilité. Certes encore, Démosthène fut victime au début de 323 d’un
état de forte émotion de la part du peuple, angoissé à l’idée et de perdre
Samos et de s’attirer les foudres d’Alexandre. Mais peut-on dire avec
G.A. Lehmann que ce trouble émotif « prit le dessus sur la ligne
soigneusement calculée de l’orateur » ? Car il faudrait alors déterminer
quelle était sa ligne politique qui n’était pas apparue très clairement depuis
la défaite de Chéronée… Pire, pour d’autres, on aurait voulu se débarrasser
d’un homme trop influent dans la cité devenu la cible de coups venus
conjointement du camp « pro-macédonien » mené par Phocion et du camp
des « patriotes extrémistes » représenté par Hypéride. Ainsi, G. Colin parle
à propos de ce dernier de « la plus immorale des alliances avec le parti
macédonien ». A. Lingua va dans le même sens en affirmant que
l’hétérogénéité des accusés (Démosthène et Démade – ou plutôt, celle qu’il
a de leur image) prouve « que le scandale […] fut monté par les éléments
extrémistes du parti démocratique » pour se débarrasser de Démosthène et
on aura beaucoup de difficultés à croire que « Dinarque et Hypéride veulent
abattre une idole en ruinant la légende qui l’environne »42. Cette thèse a peu
de chances d’être avérée. Outre qu’elle s’appuie sur l’existence de « partis »
dont on a vu plus haut l’absence à Athènes, elle veut donner l’image d’un
homme victime de ses ennemis de toujours et abandonné de ses amis. La
« traversée du désert », surtout lorsqu’elle est l’objet d’une injustice, est
supposée grandir le personnage. Il faut se rendre à l’évidence : le tribunal
de l’Aréopage, les jurés athéniens avaient toutes les raisons de condamner
Démosthène. Mais était-il un « corrompu » au sens que nous lui donnons
aujourd’hui et qu’en était-il de la corruption à Athènes ? C’est sans doute
là, et en ces termes, que se situe le véritable problème qu’il convient
maintenant de présenter en ayant conscience que la perception de tels faits
par les Athéniens du IVe siècle était bien éloignée de la façon dont nous la
concevons aujourd’hui.
LA CORRUPTION DE DÉMOSTHÈNE
C’est que, s’agissant de Démosthène, le problème de voir un « patriote »
accusé de corruption dans une affaire aussi grave se double chez lui du
souvenir des diatribes permanentes qu’il a prononcées contre tous ceux qui
s’opposaient à la politique qu’il défendait, leur reprochant de manière
systématique d’être à la solde des ennemis que lui-même désignait.
Eschine, bien sûr, est la cible principale, lui qui fut quatorze fois accusé de
corruption dans le seul discours Sur l’ambassade, huit fois dans Sur la
couronne, sans préjudice, on a l’a vu, de charges violentes sur son milieu
familial ou ses origines sociales qui, dans l’esprit de Démosthène et de
nombre des Athéniens, étaient liées à sa vénalité. Dans son esprit, plus l’on
était de milieu modeste, et plus la tentation de malversation était grande.
Mais il serait faux de penser que Démosthène prêche ainsi dans le désert :
l’idée qu’une richesse rapide soit associée de façon directe à de la
corruption était solidement ancrée dans les mœurs athéniennes : l’auteur de
la harangue pseudo-démosthénienne Sur le traité avec Alexandre qualifie
les stipendiés de Philippe d’un nom qu’il n’est pas nécessaire même de
traduire, celui de neoploutoi43.
Mais l’autorité de Démosthène étant ce qu’elle est, ces accusations ont
été reprises par les sources postérieures, sans que celles-ci ne signalent
qu’Eschine ne fut jamais condamné pour corruption par un tribunal
athénien, alors que tout un chacun savait que ç’avait été le cas pour
Démosthène. Mais les accusations de Démosthène ne se sont pas arrêtées à
Eschine. Dès le début de sa carrière ou presque, on le sent obnubilé par la
crainte affichée d’une corruption généralisée puisque la première fois qu’il
en parle, en 351, se situe dans un contexte très différent de la lutte contre la
Macédoine, lorsqu’il dénonce tous ceux, et ils sont nombreux, qui sont
payés pour tromper le peuple44. Et ce sont tous ses adversaires, dans la cité
comme à l’extérieur, qui ont été accusés par lui de corruption. En Eubée,
dans le Péloponnèse, en Thessalie, à Olynthe, partout en Grèce, chaque fois
qu’un homme ou qu’une faction se dressait contre la politique d’Athènes
présentée par Démosthène, il ou elle leur été reproché par ce dernier d’avoir
cédé à l’or du Macédonien. C’est en tout cas l’explication qu’il donne de la
chute d’Olynthe :
« Lorsque certains commencèrent à accepter des cadeaux (dôrodokein) et que la majorité, par
bêtise (abeltèria) ou plutôt par infortune (dystychia), les jugea plus dignes de confiance que ceux
qui s’exprimaient en sa faveur, quand Lasthénès couvrit sa maison avec des bois de Macédoine,
quand Euthycratès se mit à élever nombre de bœufs pour lesquels il n’avait rien payé à personne,
quand un autre revenait avec des moutons, un autre encore avec des chevaux ; quand la majorité
contre laquelle tout cela se tramait, au lieu de s’en offusquer et de les punir, les admirait, les
enviait, les honorait, les jugeait des hommes courageux ; quand cette situation empira et que la
corruption l’emporta, quoique possédant mille cavaliers, dix mille fantassins et tous leurs voisins
pour alliés […], rien ne put les sauver ». Ambassade, 265-266
Deux siècles plus tard, Polybe n’eut guère de mal à remettre les choses
dans un sens plus conforme à la réalité : ces hommes, et pas seulement ceux
d’Olynthe ici visés, mais aussi de tout le Péloponnèse, attaqués par
Démosthène, voyaient avant toute chose l’intérêt de leur communauté et se
souvenaient des entreprises impérialistes athéniennes depuis un siècle et
demi. À chaque fois, la dénonciation d’un ennemi, qu’il fût perse ou
spartiate, avait été le prétexte à l’asservissement postérieur des cités qui
avaient cru se battre pour leur liberté. Et Démosthène, pas plus que les
autres ambassadeurs athéniens qui sillonnaient la Grèce depuis les années
340, ne parvint à faire admettre ou à faire croire aux autres Grecs
qu’Athènes avait changé.
Mais, plutôt que d’insister trop longuement sur la prétendue vénalité
d’Eschine ou sur celle de Démosthène et de lancer des discussions peu
fructueuses sur le degré de culpabilité de l’un ou de l’autre, il est préférable
de souligner à quel point la dénonciation de corruption était banale à
Athènes, donnant l’impression d’une cité en proie permanente à ce fléau, ou
plus exactement à la délation. Car l’accusation de corruption fait partie
intégrante de la polémique rhétorique ou philosophique. Plutarque rappelle,
pour le condamner, un mot de Stratoclès – qui a lui aussi peu de chances
d’être authentique – indiquant que l’on pouvait se servir impunément dans
les caisses de la cité45. Il serait bien entendu faux d’imaginer qu’un tel
réquisitoire se retrouve uniquement chez Plutarque ou chez les philosophes
prompts à dénoncer un amour immodéré pour les richesses matérielles. S’il
est impossible de reprendre toutes les accusations de corruption que se
lancent au visage les orateurs athéniens46, on se contentera de rappeler que
de telles récriminations ne leur sont pas propres et apparaissent tout autant
chez les philosophes et les auteurs comiques47. Athénée a ainsi conservé un
fragment du poète Timoclès, accusant, sur le mode de la dérision, divers
orateurs, parmi lesquels Hypéride, a priori le plus à l’abri de pareille flèche,
d’avoir eu leur part aux générosités d’Harpale48. Ces accusations forment
un topos, destiné dans les duels oratoires à dévaloriser le rival ou, en se
présentant soi-même comme incorruptible, à donner de soi une image
vertueuse de défenseur des intérêts de la cité. Bref, encore une fois, sans
faire un catalogue exhaustif de toutes les accusations vraies ou fausses
traînant dans les textes anciens, la corruption semble, selon les auteurs, de
toutes les époques et de toutes les cités. « Tous pourris » à nouveau, alors ?
En réalité, dans ce registre convenu d’attaques ad hominem, les accusations
de corruption n’ont pas plus de valeur que celles qui mettent en doute
l’origine citoyenne de l’adversaire et il n’est pas question de prendre, si je
puis dire, pour argent comptant toute cette littérature car la plupart des
dénonciations de corruption ne sont que des adjuvants à des accusations de
nature politique. On devine dans le duel entre Eschine et Démosthène des
explications commodes se voulant rationnelles au moyen d’un syllogisme
de pacotille : Philocratès avait été à l’origine de la paix avec Philippe ;
celle-ci avait été néfaste aux intérêts athéniens ; il avait donc trahi et l’on ne
savait expliquer autrement cette trahison que par le biais d’une corruption
dont il aurait profité. Or, loin d’avoir touché de l’argent pour faire avaliser
la paix par des Athéniens désireux de l’obtenir presque à tout prix, ni traître,
ni vénal, il avait été le bouc émissaire d’une paix décevante à tous égards.
Dès lors, en se projetant au-delà du seul cas de Démosthène, qu’entendait-
on par corruption dans une cité grecque antique ?
En langage contemporain, on entend par corruption un échange
frauduleux entre un avantage indu et une somme versée à une personne
détentrice d’un certain pouvoir de décision. C’est-à-dire qu’elle fonctionne
en deux versants moins opposés que complémentaires, le corrupteur, qui
achète cet avantage, et le corrompu, qui vend sa situation privilégiée, ce que
la justice moderne désigne sous les expressions de « corruption active »
pour le premier et de « corruption passive » pour le second. Dans notre
justice actuelle, corrupteur et corrompu sont également poursuivis par la loi
mais il n’en allait pas de même dans l’Antiquité. Les Grecs ne blâmaient en
effet et ne condamnaient pénalement que ceux qui recevaient l’argent
comme on peut l’inférer d’un passage de la Constitution des Athéniens
d’Aristote49, le corrupteur bénéficiant d’une indulgence totale, son action
étant même parfois qualifiée d’habile. Le mot le plus fréquent pour désigner
ce que l’on traduit par « vénalité » ou par « corruption », est dôrodokia,
c’est-à-dire l’acceptation d’un cadeau (dôron) et, à l’inverse, ceux qui sont
demeurés insensibles aux charmes de ces présents, sont dits adôrokètoi50.
Mais l’adverbe qui en dérive, adôrokètôs, souvent utilisé dans les
inscriptions du temps, désignait avant toute chose l’action de servir la cité
sans se préoccuper de sa richesse personnelle, voire ne pas avoir hésité à
dépenser pour elle sur sa fortune propre. C’est assez dire l’élargissement
sémantique de ce mot qui passe d’un champ négatif – l’homme n’est pas
corrompu – à un champ positif – il a fait du bien pour la communauté51.
Cela dit, la pratique des cadeaux était normale dans le monde grec, et
l’origine en remonte à l’antique tradition des présents d’hospitalité (xenia)
dont on a maints exemples dans les poèmes homériques. Les ambassadeurs,
distingués comme des hôtes (xenoi), recevaient des cadeaux et un refus
pouvait être mal interprété de la part du donateur52. Tout au contraire, le fait
de recevoir des cadeaux prouvait l’établissement de bonnes relations de
travail avec un pouvoir étranger, qui devaient permettre par la suite de
parvenir à des accords avantageux pour la cité, le présent devenant la
preuve tangible du succès de l’ambassadeur. Même si la ligne de partage ne
nous semble pas très nette et donnait lieu parfois à des équivoques, il serait
illusoire de penser que les Athéniens étaient perpétuellement dans une
incertitude juridique car ce sont les intérêts de la communauté qui fixent le
cap et déterminent le sens de l’action de l’homme politique face à ces
cadeaux. Pour autant, des ambiguïtés pouvaient demeurer car, si la pratique
homérique du don et du contre-don s’effectuait entre personnes de rang et
de statut égaux, n’obligeant à rien d’autre qu’à une suite ininterrompue
d’échanges de nature et de valeur identiques, tel n’était pas le cas de
Philippe dans la position dominante qui était sienne, puisque les rapports
étaient déséquilibrés et transformaient alors la portée du geste. Le
Macédonien était d’ailleurs connu pour ses largesses à l’égard des
ambassadeurs53 et le don pouvait devenir instrument de persuasion
personnelle. Selon Démosthène, Philippe a agi avec Eschine dans cette zone
imprécise, où les cadeaux d’hospitalité que l’on acceptait prenaient parfois
l’allure d’une trahison aux yeux des adversaires, surtout lorsque les résultats
de l’ambassade, à plus ou moins long terme, n’étaient pas conformes aux
espérances initiales54.
Et l’on peut se demander si, dans la façon de percevoir une situation
vaguement similaire dans l’Antiquité, les historiens n’ont pas analysé
l’affaire d’Harpale au travers du prisme déformant d’événements plus
récents. Un passage d’Hypéride à propos de Démosthène et de Démade
présente en effet des habitudes grecques assez surprenantes pour un regard
actuel, avec lesquelles la morale politique contemporaine serait en conflit :
« C’est que, je l’ai déjà dit devant le peuple, juges, vous voulez bien laisser les stratèges et les
orateurs retirer quelque enrichissement ; cela ne leur est pas accordé par les lois, mais sous l’effet
de votre bonté et de votre générosité. Il existe une seule réserve, que ce qui a été pris le soit avec
votre consentement et non à votre détriment. Or, Démosthène et Démade, avec les décrets et les
proxénies votés dans la cité, ont, je pense, touché plus de soixante talents, sans compter l’argent
provenant du roi de Perse et d’Alexandre ». Hypéride, C. Démosthène, 25
Certains commentateurs ont pensé expliquer ce passage au travers de
l’affaire d’Harpale exclusivement. Étant donné la perception antithétique
des deux protagonistes ici visés, il y avait là une forme de contradiction
dans laquelle on risquait de s’enfermer dès lors que l’on s’attachait à
défendre Démosthène, et que l’on pourrait formuler en ces termes :
comment éviter de confondre dans un même opprobre le patriote fougueux
– Démosthène – et le traître cupide – Démade ? G. Colin, fervent défenseur
de la mémoire démosthénienne, se trouve passablement embarrassé dans
son commentaire du passage en question : « Il y a là une indication curieuse
sur la vie politique à Athènes […] Démosthène a pu user de telles libertés,
comme les autres orateurs ; mais nous n’en conclurons pas avec Hypéride,
bien que la même affirmation se retrouve dans Dinarque (I, 41 sqq. et
surtout 103-104), qu’il faille l’assimiler à Démade »55. Ce jugement fait
pourtant fi du propos d’Hypéride qui dépasse le cas de Démosthène et de
Démade pour évoquer une pratique visiblement normale à Athènes. Et l’on
soulignera en ce sens que le premier membre de phrase de l’extrait cité, « je
l’ai déjà dit devant le peuple », prouve que ces propos avaient été
préalablement tenus dans l’assemblée, en dehors de l’affaire qui l’occupait
en cet instant.
On doit donc au contraire admettre, ainsi que le souligne Hypéride, que
les Athéniens toléraient ces cadeaux mais imposaient de tacites
contreparties. D’abord, lors des contributions volontaires levées par la cité,
les orateurs se devaient de montrer l’exemple et l’on a vu que Démosthène
avait participé à plusieurs d’entre elles. De plus, ils pouvaient être visés par
de lourdes amendes et des stratèges brillants, tels que Timothée, avaient été
condamnés malgré les victoires glorieuses qu’ils avaient pu remporter et,
autant Hypéride que Dinarque utilisent cet argument, un de ces lieux
communs que la rhétorique affectionnait, pour montrer que Démosthène
devait l’être à son tour. Enfin, on signalera que, de tous les hommes
politiques influents de cette période, seul Lycurgue est mort dans son lit.
Tous les autres, Démosthène, Hypéride, Démade, Phocion, ont fini leur vie
suicidé ou exécutés. « Prendre ses responsabilités », pour user d’une
terminologie contemporaine, les orateurs athéniens savaient ce que cela
voulait dire.
Par conséquent, la question n’était pas tant de savoir si certains étaient ou
non sensibles à l’attrait de l’argent et des cadeaux, mais si, pour ce qu’ils
avaient reçu, ils avaient ou non servi les intérêts athéniens. En d’autres
termes, et c’est bien là le sens des propos d’Hypéride, le seul type de
cadeau considéré comme répréhensible était celui dont les conditions
d’acceptation mettaient en jeu la sûreté de la cité. On devine bien entendu
toute la subjectivité de cette position et c’est bien pour cette raison que les
accusations de détournement d’argent ou de corruption étaient si
nombreuses. Car ce qui était favorable ou non à la cité ne pouvait être
compris comme tel que bien après les événements, une fois que ceux-ci
avaient abouti à une conclusion dont on était à même de percevoir les effets
positifs ou négatifs. Venaient alors les récompenses pour l’orateur qui avait
permis l’heureuse issue de l’entreprise ou la condamnation de celui qui, en
récupérant des avantages matériels, avait donné de mauvais conseils : on a
vu plus haut ce que cela valut à Philocratès après 346. Le « mauvais »
conseiller du peuple succombait alors sous un double chef d’accusation,
politique erronée proposée et enrichissement privé consécutif aux cadeaux
reçus, dont les adversaires du jour ne se faisaient pas faute d’affirmer qu’ils
n’étaient jamais que la preuve d’une trahison stipendiée. Le présent naguère
accepté se retournait contre son bénéficiaire et se muait en témoignage
objectif de son forfait.
Si l’on veut préciser encore, la principale indication que nous livre
Hypéride est la tolérance des pratiques vis-à-vis du personnel politique de
rang élevé concernant ce que nous appellerions aujourd’hui
l’enrichissement personnel. Sans qu’une loi les y autorise expressément, les
orateurs, dont le travail public n’était pas rémunéré, faut-il le rappeler56,
pouvaient monnayer leur temps passé aux affaires de la cité. Le discours
d’Hypéride donne deux exemples, les décrets et les proxénies, ce qui sous-
entend que le personnage honoré avait pu ou dû payer un orateur pour
parvenir à ses fins. En 341, Démosthène reçut ainsi, si l’on en croit son vieil
ennemi Eschine, un talent de la part de la cité d’Oréos pour soutenir devant
le peuple athénien une proposition d’alliance entre les cités eubéennes et
Athènes, et l’on ne saurait exclure que cette grosse somme n’était au total
rien d’autre que des honoraires d’avocat pour défendre une cause. Pire,
selon une anecdote dont on ignore encore ce qu’elle vaut vraiment,
Démosthène aurait perçu beaucoup d’argent pour… se taire à l’assemblée
du peuple, simulant une extinction de voix57. Nul ne saurait donc nier le fait
que Démosthène a profité de largesses provenant de diverses origines et
Plutarque affirme que l’on retrouva à Sardes des archives prouvant qu’il
avait perçu des Perses, à l’occasion de la révolte manquée de Thèbes, des
sommes importantes58.
Le rapport que les sources hellénistiques et impériales entretiennent avec
l’argent est très empreint de considérations moralisatrices qui n’avaient
guère cours dans les milieux politiques athéniens aux IVe siècle. On ne
saurait donc juger les mœurs athéniennes du temps ni d’après les
enseignements dispensés par la philosophie stoïcienne qui connaissait le
succès que l’on sait dans les hautes sphères de la société du Haut-Empire, ni
plus encore en vertu des valeurs qui sont aujourd’hui les nôtres : ces deux
comparaisons historiques aboutissent à des impasses.
Après ce long détour, nous pouvons à présent revenir une dernière fois à
l’affaire d’Harpale. En appliquant aux événements de 324-323 le passage
d’Hypéride, c’est tout autant le détournement d’argent que les Athéniens
décidèrent de condamner qu’un acte individuel de Démosthène agissant en
son nom propre et non en celui de la cité qui les plongeait dans le plus
grand embarras. En ayant accepté l’argent d’Harpale, Démosthène et les
autres faisaient des Athéniens dans leur ensemble les complices de manière
indirecte du trésorier. Dans cette optique, la condamnation des coupables
était aussi une façon de faire savoir que la cité était disposée à châtier ceux
qui désobéissaient à la politique officielle qu’elle suivait. Que Démosthène
ait été sacrifié sur l’autel de la prudence, que l’on puisse voir en lui un bouc
émissaire, semble une hypothèse plausible. Cette dimension politique est
avancée par Démosthène lui-même dans le plaidoyer disparu qu’il prononça
lors de son procès59 et nombreux sont les historiens modernes à avoir
accepté pareille conclusion, avec d’autant plus d’aisance et de légitimité
que l’habitude de trouver un homme sur qui l’on faisait retomber l’entière
responsabilité d’une défaite militaire ou de l’échec d’une ambassade semble
avoir été solidement ancrée dans les mentalités grecques. On se souvient
que le stratège Lysiclès avait été jugé seul responsable de la défaite de
Chéronée et Philocratès de la paix de 346.
L’idée d’une condamnation aux dimensions politiques, politiciennes
dirions-nous, avancée plus haut est probable car les arguments déployés par
Hypéride ont une dimension très générale et sont peu argumentés :
Démosthène, les autres, sont des incompétents et des corrompus, alliés
objectifs des Macédoniens. En fait, il ne s’agit là que de vulgaires topoi déjà
développés par Démosthène contre Eschine et tout aussi peu crédibles, qui
masquent mal l’absence d’une politique clairement anti-macédonienne de
part et d’autre. Au-delà d’un détournement de fonds avéré, il faut aussi
comprendre cette condamnation comme le fruit des luttes intestines qui
agitent la classe des politeuomenoi athéniens au IVe siècle. À cet égard, la
position d’Hypéride, seul vrai vainqueur de l’affaire d’Harpale, puisque la
condamnation de Démosthène et Démade mettait en retrait deux hommes
influents et le poussait, lui, au premier plan, est révélatrice. Cède-t-il lui
aussi, au soir de sa vie, au vertige suprême de dominer l’assemblée ? Cela
nous montre en tout cas que la figure de Démosthène, contrairement à ce
que ses fougueux défenseurs ont peine à admettre, était loin de faire
l’unanimité à Athènes.
Mais il ne faut pas se tromper lorsque l’on parle d’une condamnation de
nature politique. Ainsi, on a pu écrire que cette condamnation avait pour but
de se concilier les faveurs d’Alexandre dans l’affaire de Samos. On ne peut
écarter cette thèse d’un revers de main. Mais, outre que cette explication
fait droit à l’idée selon laquelle le roi serait obnubilé par le destin personnel
de Démosthène, ce dont on doutera, elle échoue à faire comprendre la
condamnation conjointe de Démade qui, lui, passait pour l’un des soutiens
du roi à Athènes. En réalité, si condamnation politique des deux hommes il
y eut dans cette affaire, ce fut pour avoir agi sans autorisation préalable de
la cité. Et ce n’est pas en réduisant Démosthène à un vulgaire corrompu
qu’on l’expliquera. C’est bien plutôt en mettant en avant l’application
stricte de la loi dans la cité démocratique et l’opposition permanente entre
hommes politiques athéniens dans le cadre d’une démocratie de combat.
L’on n’est pas tenu de suivre I. Worthington lorsqu’il affirme que « la
stratégie de Démosthène soigneusement préparée pour résister au décret sur
les exilés s’est retournée contre lui bien qu’il n’ait lui-même pas fait de
faute », ce qui est une manière de reconnaître en Hypéride un politique
incapable d’avoir la hauteur de vue d’un Démosthène60.
Mais ce ne fut pas le verdict des contemporains : celui des 1 501 jurés
réunis pour l’occasion fut sans appel et Démosthène fut condamné à une
peine de cinquante talents. Comme, selon la loi sur les détournements des
biens de la cité, Démosthène aurait dû être condamné soit à mort, soit au
décuple de la somme volée, on doit en déduire que le tribunal retrouva trace
de quinze talents que Démosthène avait utilisés ou prévu d’utiliser pour la
cité et qu’il préleva pour son compte personnel cinq talents dont il ne put
justifier de l’emploi. C’était tout de même une somme colossale et, quelle
que soit sa richesse personnelle, Démosthène ne put la payer. Il fut donc
emprisonné mais, comme pour Harpale, les murs des prisons n’étaient pas
infranchissables et les geôliers furent compréhensifs. Il put s’évader
rapidement, s’installant aux portes de l’Attique, à Mégare puis à Égine.
1. Phasélis : Contre Lacritos ; Massalia : Contre Zénothémis. Commerçants chypriotes et
égyptiens : P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 134.
2. Ainsi, les décrets en l’honneur d’Héracleidès de Salamine de Chypre votés entre 330 et 325 :
P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 107.
3. Athénée, XIII, 595e-f. Ce passage manque de clarté, car il affirme que cette pièce fut jouée alors
que le trésorier d’Alexandre, Harpale, s’était déjà enfui. Il y a là une erreur chronologique de deux
années, que l’on a tenté d’expliquer, soit par une erreur pure et simple d’Athénée, soit par la
référence à une autre représentation du drame satyrique, plus tardive.
4. Aristote, Const. Ath. 61, 7 (c. 325). On ignore la date exacte du changement de nom. Au milieu
du siècle déjà, les Athéniens avaient consulté l’oracle d’Ammon : IG II2, 1642, l. 14.
5. Polybe, XI, 12b. Plutarque, Préceptes politiques, 804b et [Plutarque], Vie des dix Or., 842d
citent comme opposants Pythéas et Lycurgue.
6. L.L. O’Sullivan, CQ, 47, 1997, p. 139, mais aussi N. Sawada, Chiron, 26, 1996, p. 75, n. 100,
pour une opposition claire.
7. Hypéride, Or. fun. 21. Cf. J. Mikalson, Religion in Hellenistic Athens, Berkeley-Los Angeles,
1998, p. 48.
8. Des Lysandreia furent instituées à Samos à la fin de la guerre du Péloponnèse (Plutarque,
Lysandre, 18, 6).
9. Arrien, VI, 27, 3 ; Quinte-Curce, X, 1, 1.
10. Diodore, XVIII, 8, 2-5. Une inscription de Samos, en l’honneur de Gorgos d’Iasos, l’un des
soutiens à la cause samienne (IG XII 6-1, 17), rappelle d’ailleurs que cette annonce avait été faite par
Alexandre dans son camp.
11. En Arcadie, à Tégée, une inscription révèle ces difficultés d’application (R&O, no 101).
12. Dinarque, C. Démosthène, 58 et surtout 94 ; Quinte Curce, X, 2, 6-7. Ce n’est pas un hasard si
Léocrate, comme ces exilés dont parle Dinarque, s’était installé à Mégare (Lycurgue, C. Léocrate,
21).
13. IG XII 6, 262. Cf. Ph. Gauthier, REG, 111, 1998, p. 632-633.
14. On pense en priorité aux deux Iasiens Gorgos et Minnion, membres de l’entourage royal :
P. Debord, L’Asie Mineure au IVe siècle, Bordeaux, 1999, p. 448.
15. « Moi, je ne vous aurais pas donné cette cité libre et illustre. Mais puisque vous la possédez de
celui qui était alors le maître et qui était soi-disant mon père, conservez-la ». (Alexandre, 28, 2).
16. P. Debord, L’Asie Mineure, p. 447 (Héraclée) ; 468-471 (Érésos).
17. Plutarque, Préceptes politiques, 804b ; [Plutarque], Vie des dix Or., 842d.
18. G. Mathieu, Démosthène, p. 149 ; G. Colin, Hypéride, Paris, 1946, p. 232.
19. Dinarque, C. Démosthène, 81 : « [Démosthène] s’est rendu à Olympie, voulant mettre à profit
sa fonction d’archithéore pour rencontrer Nicanor ».
20. Cf. P. Goukowsky, Essai sur les origines du mythe d’Alexandre, I, Nancy, 1978, p. 189-190.
21. Arrien, Anabase, III, 6, 5-7.
22. Sur tout cela, les sources sont nombreuses et unanimes : Diodore, XVII, 108 ; Quinte-Curce,
X, 1, 45 ; Athénée, 586a-d ; 594d-596b ; Pausanias I, 37, 5 ; Plutarque, Phocion, 22, 2.
Cf. W. Blackwell, In the absence of Alexander, New York, 1999, p. 11-13.
23. Arrien, Anabase, VII, 12, 7 ; Diodore, XVII, 108, 7 ; Athénée, XIII, 595e.
24. Arrien, Anabase, III, 6, 19 ; Diodore, XVII, 108, 6 ; Athénée, XIII, 586d ; 596b.
25. Hypéride, C. Démosthène, 18, signale en effet que la seconde arrivée d’Harpale est
contemporaine des remous créés en Grèce « par suite de l’arrivée de Nicanor ».
26. I. Worthington, « The Harpalus Affair and the Greek Response to the Macedonian
Hegemony », Ventures into Greek History, dedicated to N.G.L. Hammond, I. Worthington éd.,
Oxford, 1994, p. 307-330.
27. Hypéride, Démosthène, 8 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 846b ; Diodore, XVII, 108, 7. Sur
Philoxénos et ses attributions, cf. P. Debord, L’Asie Mineure, p. 159-160.
28. C.W. Blackwell, In the absence of Alexander, p. 17-27.
29. Hypéride, C. Démosthène, 9.
30. Pour une vision favorable à Démosthène, cf. G. Colin, REG, 39, 1926, p. 40-42 ; Hypéride,
p. 236-238 et P. Cloché, Demosthènes, p. 270-271. Pour une analyse sans doute plus exacte,
C.W. Blackwell, In the absence of Alexander, p. 16.
31. À une date imprécise, à la désignation d’un stratège par tribu, on préféra l’élection de dix
stratèges sans précision de tribu et aux attributions bien réparties. Tel est le système décrit par
Aristote dans la Constitution des Athéniens, 61, 1.
32. Si l’on convertit cette somme de 6 000 statères (le statère équivaut en poids à deux drachmes)
d’or en argent, on retrouve un niveau équivalent à vingt talents d’argent. Dinarque (C. Démosthène,
45, 89, 100) qui donne les noms de Démosthène, Démade, Polyeucte et Képhisophôn, évoque
alternativement vingt talents d’or et d’argent pour Démosthène. Voir aussi Hypéride, C. Démosthène,
11 ; Dinarque, C. Philoclès, 1 ; Plutarque, Démosthène, 25, 4 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 846a.
33. Dinarque (C. Démosthène, 1, 21) parle du discours de Stratoclès, mais pas de celui d’Hypéride.
Il évoque seulement « d’autres accusateurs » (ib. 114). Les deux seuls autres discours conservés de
Dinarque, Contre Aristogiton et Contre Philoclès concernent aussi l’affaire d’Harpale.
34. Dinarque, C. Aristogiton, 1 et 6. Il aurait détourné vingt mines, soit 2 000 drachmes, soixante
fois moins que Démosthène.
35. Démosthène : Aulu Gelle, Nuits attiques, XI, 9, 2 ; Plutarque, Démosthène, 25, 5-6 ;
[Plutarque], Vie des dix Or., 848b. Démade : Aulu Gelle, Nuits attiques, XI, 10, 6.
36. Ainsi, lorsque Lucien, au IIe siècle de notre ère, met dans la bouche de Philippe
l’incorruptibilité absolue de Démosthène (Démosthène, 33), il ne faut y voir que la tentative,
postérieure à la mort de l’orateur et à son apothéose démocratique, de lui refaire une virginité sur ce
point délicat.
37. Eschine, Ambassade, 149 ; Dinarque, C. Démosthène, 53, 77, 93.
38. Dinarque, C. Démosthène, 1-3. Cf. J.K. Davies, APF, no 14541.
39. I. Worthington (Demosthenes, p. 323) est le plus récent des tenants de cette hypothèse. Mais il
en présente une autre, plus hardie mais raisonnable à ses yeux, selon laquelle l’argent disparu n’a
jamais existé.
40. Démosthène, Lettres, 2, 13-15.
41. G. Colin, REG, 39, 1926, p. 40 ; P. Cloché, Démosthènes, p. 296-297 ; G. Glotz, P. Roussel,
G. Cohen, HG, IV, p. 214 ; E. Badian, « Harpalus », JHS, 81, 1961, p. 33-40 ; G. Clemenceau,
Démosthène, p. 105.
42. G.A. Lehmann, Demosthenes von Athen, p. 216 ; G. Colin, REG, 39, 1926, p. 87 ; A. Lingua,
« Demostene e Demade », GIF, 30, 1978, p. 40 ; R. Clavaud, Démosthène. Lettres et fragments,
Paris, 1987, p. 32. Ce ne sont là que quelques exemples…
43. [Démosthène], Sur le traité avec Alexandre, 23.
44. Rhodiens, 32. Bien sûr, aucun nom, tant les hommes politiques et que les puissances ici
dénoncés, n’est avancé par Démosthène.
45. « Il ne faut pas aborder les affaires publiques pour trafiquer et s’enrichir, comme Stratoclès,
Dromoclidès et leurs amis, qui s’invitaient mutuellement à venir à la moisson d’or, car c’est ainsi
qu’ils appelaient, en plaisantant, la tribune ». Plutarque, Préceptes politiques, 798e.
46. Mais pas uniquement les orateurs, et pas seulement au IVe siècle. Le travail de F.D. Harvey :
« Dona ferentes », Crux. Studies in honor of G.E.M. de Sainte Croix, Londres, 1985, p. 76-117, se
termine par cinq pages d’un impressionnant index relatif à des accusations de détournements de
fonds publics ou de corruption.
47. Par exemple, Platon, République, III, 390d ; Aristophane, Cavaliers, 802, 996 et passim ;
Nuées, 591 ; Platon le Comique, ap. Athénée, VI, 229f.
48. Athénée, VIII, 341e. Sont cités, outre Hypéride, Démosthène, Moroiclès, Callisthène et
Démon.
49. 54, 2. Cf. aussi Dinarque, C. Aristogiton, 17.
50. Ainsi Hypéride et Lycurgue : [Plutarque], Vie des dix Or., 848f ; 852d. Pour Thucydide, II, 65,
8, Périclès était adôrotatos, « le plus intègre possible », « le moins accessible aux cadeaux ».
51. Voir ainsi IG II2, 1148, l. 4-5 ; 1153, l. 5 ; IG II3, 306, l. 5. Sur cette évolution, cf. C. Veligianni-
Terzi, Wertbegriffe in den attischen Ehrendekretn der klassischen Zeit, Stuttgart, 1997, p. 285.
52. « Il n’est pas convenable de refuser un don » (Odyssée, XVIII, 287).
53. Démosthène, Couronne, 295 ; Ambassade, 260, 265 ; Diodore, XVI, 53, 2 ; 56, 2-4 ; Pausanias,
IV, 28, 4.
54. Démosthène, Ambassade, 166-168. Cf. F.D. Harvey, art. cit., supra, n. 40, p. 106-107.
55. G. Colin, Hypéride, n. 1, p. 260. Cf. déjà Le culte d’Apollon Pythien à Athènes, Paris, 1905,
p. 74, où il affirmait : « Après tant de déclarations si nettes de sa part, on a peine à croire que, sur la
fin de sa vie, il se soit mis en contradiction avec lui-même et qu’il ait alors trahi l’intérêt de sa patrie
pour de l’argent ».
56. Mais il y avait aussi les émoluments perçus lors des plaidoyers de la justice civile. Et les
« bons », ceux qui, à l’instar de Démosthène, savaient se faire entendre du peuple lors des grandes
discussions politiques, étaient recherchés et donc très certainement chers.
57. Eschine, C. Ctésiphon, 103-104 ; Plutarque, Démosthène, 25, 5-6 ; [Plutarque], Vie des dix Or.,
848b.
58. Plutarque, Démosthène, 20, 4-5 ; [Plutarque], Vie des dix Or., 847f. C’est sans doute à cet
épisode que se réfère Hypéride, C. Démosthène, 25.
59. Hypéride, C. Démosthène, 15 : « Dans ses discours, il (Démosthène) accuse le Conseil [de
l’Aréopage] de vouloir sa perte pour plaire à Alexandre ».
60. I. Worthington, Demosthenes. Statesman and Orator, p. 105-106.
10
Mourir (323-322)
Un mot attribué à l’un des Sept Sages de la Grèce, Chilon de Sparte,
pourrait s’adapter à Démosthène : « toute vie se juge à sa fin ». Qu’on le
comprenne de manière extensive – c’est toute la vie que l’on doit prendre
en compte – ou de manière plus réduite – les conditions de la mort dictent le
jugement que l’on porte à l’homme –, beaucoup d’historiens ont voulu voir
dans la fin dramatique de Démosthène, qu’il partage avec à peu près tous
ses compatriotes engagés dans la vie politique tumultueuse de la cité,
l’aboutissement de toute une vie dédiée à sa cité et à la liberté de l’Hellade.
Les mots et expressions employés à l’occasion de la mort de l’orateur sont
souvent chargés d’émotion et passablement emphatiques. Mort au champ
d’honneur en quelque sorte. C’est pourtant vrai, mais l’histoire n’a pas
grand-chose à voir avec le Tribunal d’Osiris ou le Jugement Dernier et on
essaiera d’éviter tout autant le mépris que le pathos, en se concentrant sur
les actes de Démosthène dans l’une de ces accélérations de l’Histoire
qu’Alexandre, par sa volonté et à présent par sa mort, a été capable de
déclencher.
L’EXIL DE DÉMOSTHÈNE ET LA GUERRE LAMIAQUE
Démosthène quitta donc l’Attique après une évasion finalement très banale
« à l’insu des uns et avec la complicité des autres », dit Plutarque, au
printemps 323. Comme beaucoup d’exilés athéniens, il n’alla pas très loin
et les sources l’indiquent se réfugiant à Mégare, à Égine et à Trézène, bien
que l’ordre de ses asiles ne soit pas très clair pour nous1. Le fait de se fixer
aux frontières mêmes de la cité était quelque chose de fréquent et l’on a vu
précédemment que les bannis athéniens étaient nombreux à Mégare,
attendant le moment propice d’un retour espéré. Il existe tout une nébuleuse
d’anecdotes transmises surtout par Plutarque et par le Pseudo-Plutarque, qui
le présentent supportant très mal cet éloignement. Mais, à dire vrai, on
mesure mal la portée et plus encore la valeur de ces informations comme
celle où, lors de sa fuite, il aurait été poursuivi par des ennemis politiques
qui, au lieu de l’abattre, lui auraient donné des vivres et de l’argent,
l’invitant à ne pas céder au découragement. Démosthène aurait alors eu
cette réflexion :
« Comment ne serais-je pas triste de fuir une cité dans laquelle les ennemis sont tels qu’il ne serait
pas aisé de trouver de tels amis dans une autre ? ». Plutarque, Démosthène, 26, 4.
On jugera de la valeur historique de ces propos en notant que Photios,
reprenant au mot près le Pseudo-Plutarque, fait d’Eschine, poursuivi par
Démosthène, leur auteur2. Que penser également de cette autre anecdote où
il est mis en présence de jeunes gens auxquels il déconseille de faire de la
politique et à qui il affirme qu’il aurait préféré mourir plutôt que s’être
engagé dans les affaires publiques ? À dire vrai, pas grand-chose. Ces
« dits » des hommes célèbres, on ne le répétera jamais assez, ne sont rien
d’autre que des recréations de circonstance, inventés pour rendre compte
des qualités ou des défauts réels ou supposés de tel ou tel personnage, et
utilisés par Plutarque dans la perspective moralisatrice qui est la sienne dans
les Vies parallèles. Dans le dernier exemple choisi, on devine l’influence
platonicienne, qui invitait les élèves à ne pas fréquenter l’agora, lieu de
perdition pour les philosophes.
Tout ce que l’on peut tirer de ces anecdotes réside dans l’image qu’elles
véhiculent. Lorsque Plutarque cite une parole prononcée par Démosthène
au moment où il quittait Athènes :
« Ô, souveraine protectrice de la cité (Polias) que chéris-tu en ces trois monstres intraitables, la
chouette, le serpent et le peuple ? » Plutarque, Démosthène, 26, 6
il veut illustrer une tradition, hostile à Démosthène, selon laquelle celui-
ci aurait subi l’exil sans fermeté (malakôs), tenant des « propos sans
noblesse » (phônas ouk eugnômonas), indignes de ceux qu’il prononçait à
l’assemblée. Mais on ne saurait considérer ces passages comme significatifs
de l’esprit de l’orateur durant son exil.
Pour cela, on peut exploiter les Lettres adressées par Démosthène au
Conseil et au peuple depuis son exil qui nous sont parvenues sous son nom.
Avec des hésitations, la critique moderne a fini par en accepter
l’authenticité3, mais on est en droit de se demander tout de même quel fut
leur impact éventuel. Admettre que les Athéniens étaient à l’affût de toutes
les pensées et les mots de Démosthène, c’est tout simplement partir du
principe que l’orateur était encore, après son évasion puis sa fuite, au centre
de tous les esprits et plus encore des autorités de la cité4. Que certains de
ses amis, ceux que l’on avait vus à l’œuvre lors de son procès, aient estimé
que sa condamnation fût injuste, c’est probable. Mais que le Conseil ait fait
lire en public des lettres provenant d’un condamné pour corruption et évadé
de surcroît, révélant par ce geste, selon les standards judiciaires du temps,
sa culpabilité, relève encore une fois du postulat que Démosthène était le
seul homme politique qui comptait à Athènes. Pour autant, dès lors que
l’authenticité des lettres est acceptée, on est en droit d’admettre que
Démosthène ne cessa pas d’espérer un retour en grâce rapide.
L’histoire s’accéléra durant l’été 323. Au mois de juin, Alexandre mourut
à Babylone et la nouvelle fut sans doute rapidement connue dans toute la
Grèce. Plutarque a laissé le témoignage de l’agitation extrême qui s’empara
alors du peuple :
« Asclépiade, fils d’Hipparque, ayant annoncé le premier aux Athéniens la mort d’Alexandre,
Démade conseilla de ne pas ajouter foi à cette nouvelle car, disait-il, “l’odeur du cadavre emplirait
déjà la terre entière”. Mais Phocion, voyant le peuple plein d’exaltation (epèrmenos) et prêt à faire
une révolution, essaya de le retenir et de le calmer ». Plutarque, Phocion, 22, 5
Le texte de Plutarque ne va pas sans poser problème, notamment le
membre de phrase ou le peuple est dit « prêt à faire une révolution »
(neôterizein), quand cette expression sous-tend un renversement du régime,
ce qui n’était guère le cas. Retenons au moins de ce passage l’atmosphère
d’effervescence, d’exaltation qui accompagne la diffusion de l’information
de la mort du roi. Le personnage-clé de ces moments, pourtant absent du
récit de Plutarque, s’appelle Hypéride et il ne mit certainement pas
beaucoup de temps à convaincre ses concitoyens de la nécessité d’une
révolte à ce moment qui s’annonçait opportune en raison d’une crise de
succession quasi certaine. Les plus âgés des Athéniens pouvaient rappeler à
cette occasion les soubresauts dramatiques qui accompagnaient les
changements de souverains macédoniens et on analyse mal ce que l’on
pouvait connaître à Athènes de la grossesse de Roxane, qui d’ailleurs ne
simplifiait pas la question.
Peut-on imaginer l’argumentaire d’Hypéride et de ceux qui poussèrent à
la révolte ? On pense en premier à la question épineuse de la clérouquie de
Samos et il serait tentant d’admettre que l’île avait été déjà retirée par le roi
aux Athéniens et en faire donc le casus belli par excellence. Il est vrai que
Diodore de Sicile lie la révolte aux suites de la proclamation de Nicanor,
mais cette dernière datait de l’année précédente. Cette idée a donc été
repoussée en termes vigoureux, par O. Schmitt, dont la thèse est
convaincante car, même après la guerre lamiaque, la question du sort de
Samos semble ne pas avoir été définitivement tranchée5. Mais il n’empêche
que la perte de Samos, même si elle n’avait pas encore été actée, paraissait
inéluctable. Tenter l’aventure de la guerre à ce moment signifiait sans
doute, dans l’esprit des Athéniens, la dernière chance de restaurer quelque
puissance ou du moins de préserver les acquis territoriaux. À cette idée
d’instant propice, de kairos, il faut ajouter le vif ressentiment d’une cité
humiliée depuis quinze ans, angoissée par des approvisionnements
irréguliers en grains soumis au bon vouloir des maîtres de l’Égypte ou des
gardiens de l’Hellespont. En d’autres termes, il y avait un cadre propice au
soulèvement, même si les forces de Thèbes et de Sparte allaient cruellement
manquer. Et si, pour nous, c’est bien Hypéride qui symbolise la révolte
athénienne, elle est celle de tout un peuple qui espère.
L’essentiel de notre documentation réside dans le livre XVIII de Diodore
de Sicile (§ 9-13, 16-18), l’Oraison funèbre d’Hypéride et quelques rapides
paragraphes de Justin et de Plutarque permettant de compléter ça et là nos
connaissances sur ce que l’on a appelé, à la suite de Diodore, la « guerre
lamiaque », les inscriptions athéniennes du temps parlant, elles, de « guerre
hellénique ». Le récit de Diodore ne va pas sans difficultés puisqu’il donne
deux origines, dans les causes et dans le temps, à ce soulèvement. Dès avant
la mort d’Alexandre, en 325/4, si l’on suit sa chronologie annalistique, un
« bruit de bottes » avait agité la Grèce continentale et un Athénien,
Léosthénès, avait commencé à rassembler au sud du Péloponnèse, au cap
Ténare, une armée composée de soldats de l’armée d’Alexandre qui avaient
été démobilisés (Diodore, XVII, 111). Mais, dans sa narration des
conséquences de la mort du roi, il met en avant la question du décret sur le
retour des bannis (XVIII, 9-13, 16-18), qui incita les Athéniens à se lancer
dans l’aventure après avoir agrégé un nombre non négligeable de cités et de
peuples à leur nouvelle alliance. Sans doute Diodore est-il ici la caisse de
résonance de deux traditions sur les causes de la guerre, la première
l’inscrivant dans une réalité déjà ancienne – même si on ne saurait la faire
remonter aussi haut que l’année 325/4 – dont Alexandre serait le
responsable plein et entier, la seconde ayant plutôt tendance à reporter sur
les Athéniens le poids du soulèvement, pour s’être opposés à une mesure, le
retour des bannis, qui était supposée avoir le soutien de la masse des
Grecs6.
On notera que Diodore signale l’emploi, pour financer la guerre, de
l’argent abandonné par Harpale. L’historien évoque aussi un décret
(psèphisma) aux termes duquel « le peuple athénien devait veiller à la
liberté commune des Grecs et libérer les cités occupées par des
garnisons »7, termes qui peuvent en effet correspondre à la phraséologie
réellement employée, tant les appels à la liberté des Grecs et le refus des
garnisons étaient devenus communs depuis la Paix du Roi en 386. Pourtant,
il est probable que cet enthousiasme n’était pas partagé par tous à Athènes.
On a vu, dans l’extrait cité plus haut, que Démade aurait eu une position
attentiste et Phocion, plus directement, une attitude hostile à la révolte. Pire,
sans doute, certains personnages influents passèrent dès lors du côté
macédonien, tels Pythéas qui pourtant, si l’on en croit deux textes, se serait
prononcé aux côtés de Lycurgue contre la proposition de diviniser
Alexandre8. Plutarque le présente ainsi sillonnant les cités du Péloponnèse
pour les inciter à ne pas rejoindre le soulèvement.
Le récit des événements est assez limpide malgré, là encore, quelques
divergences entre Diodore et Hypéride9. Après des premiers succès,
Léosthénès assiégea les troupes du régent Antipatros à Lamia et, au cours
du siège, il fut tué, sans doute par un frondeur. La ville ne tomba pas et les
Grecs, désormais commandés par l’Athénien Antiphilos, ne purent
empêcher les troupes envoyées en renfort depuis l’Asie de secourir
Antipatros et furent défaits à Crannon.
Et Démosthène dans tout cela ? Dans le récit de la révolte, Diodore ne le
cite pas, sinon pour dire qu’il était alors en exil et il n’a pas un mot pour sa
mort, ni d’ailleurs pour celle des autres Athéniens recherchés par
Antipatros. Pourtant, Plutarque comme Justin soulignent qu’il ne resta pas
inactif, prenant l’initiative d’aller représenter sa cité dans le proche
Péloponnèse et le premier rapporte qu’il s’opposa durement en Arcadie à
Pythéas qui, nous dit-il, parlait au nom des Macédoniens. Justin ajoute à
cette liste des interventions aux côtés d’Hypéride, qui avait été envoyé en
ambassade à Sicyone, Argos et Corinthe10 et, au moins à Sicyone, les
envoyés athéniens purent compter sur le soutien actif de citoyens11. On ne
sait s’il faut aller jusque-là : des commentateurs modernes ont saisi ces
lignes de Justin pour sceller d’autorité la réconciliation des deux hommes
devant le danger mais on ne doit pas oublier la condamnation qui frappait
alors Démosthène, qui lui interdisait de parler au nom de sa cité d’origine.
Plutarque et Justin se retrouvent à nouveau pour admettre que ces
interventions, portées à la connaissance des Athéniens, eurent pour
conséquence son rappel, rendu officiel par un décret proposé par le fils de
son cousin Démomélès, Démon. S’il n’y a aucune raison de douter de
l’existence d’un tel décret, on doit néanmoins remarquer que le rappel des
exilés dans les moments qui semblaient décisifs pour l’avenir de la
communauté était une tradition athénienne. Ainsi, en 338, si l’on suit un
fragment du discours Contre Aristogiton prononcé par Hypéride, nous
apprenons que ce dernier avait proposé de rendre le droit de cité aux atimoi
et de rappeler les exilés (fragment 27). Il n’est alors peut-être pas sot de
proposer une inversion de la chronologie, à savoir un décret d’amnistie
générale ne bénéficiant pas au seul Démosthène, précédant l’envoi officiel
de celui-ci en ambassade. Mais nous n’avons guère d’éléments pour
préciser la chronologie de son retour, pas plus que nous n’en avions pour
fixer celle de son exil car Diodore d’un côté, Plutarque et Justin de l’autre
se séparent sur ce point. Diodore dit nettement que, au moment de la mort
de Léosthénès et même de celui de l’epitaphios d’Hypéride, Démosthène
était en exil – ce qui ne pourrait dater son retour avant le printemps 322 –
alors que, pour les deux autres, c’est au tout début de la guerre que
Démosthène réintégra la cité, soit à l’automne 32312. L’on en est donc
réduit à rechercher des arguments de vraisemblance dont on sent vite tout
l’arbitraire. Disons alors, si l’on glisse sur cette pente – mais comment faire
autrement ? – que le rappel des exilés sur décision du peuple et des atimoi a
quelque sens lors du déclenchement de la guerre et en possède moins six
mois après, alors que l’âme du combat paraissait avoir changé de camp.
Aussi supposera-t-on que son retour suivit d’assez près l’entrée en guerre,
peut-être les derniers mois de l’année 323.
Plutarque se fait l’écho d’une tradition hagiographique montrant un
retour triomphal à Athènes :
« Une trière fut envoyée à Égine pour aller le chercher. Quand il monta (anebainen) du Pirée vers
Athènes, il ne resta dans la ville aucun magistrat ni aucun prêtre et tous les citoyens allèrent à sa
rencontre et l’accueillirent avec enthousiasme. Alors, affirme Démétrios de Magnésie, levant les
mains vers le ciel, il se dit heureux de cette belle journée, plus belle pour lui qu’elle ne l’avait été
pour Alcibiade à son retour car c’était à la persuasion et non point sous l’effet de la force qu’il la
devait à ses concitoyens ». Plutarque, Démosthène, 27, 7
Le rapprochement entre le retour triomphal d’Alcibiade en 408, après sa
condamnation sept ans plus tôt dans l’affaire de la profanation des Mystères
d’Éleusis et de la mutilation des hermès, et celui de Démosthène apparaît ici
quelque peu forcé13. Que les amis que l’orateur avait conservés dans la cité
l’aient accueilli avec joie, on n’en doutera pas. Que cet enthousiasme se soit
étendu à l’ensemble de la cité est beaucoup moins certain et l’on se bornera
à relever que l’historien Démétrios, contemporain de Cicéron, appartient à
une époque où la légende de Démosthène est déjà bien installée14.
Toutefois, à l’exception de représentations diplomatiques dans le
Péloponnèse, aucune source ne parle d’une autre action de Démosthène,
sans doute pour deux raisons : la première, c’est que, âgé de plus de
soixante ans, il était déchargé de tout service dans l’armée, contrairement à
ce qui avait été le cas à Chéronée. La seconde, plus importante, c’est que le
rôle majeur dans les affaires publiques revient désormais à Hypéride, quand
bien même Démosthène était à ce moment-là rentré d’exil. C’est d’ailleurs
lui que Diodore présente à ce moment-là comme le premier des orateurs par
la puissance oratoire (logou deinotèti) et pour son hostilité fondamentale à
la Macédoine. Preuve de son rôle prééminent, et alors que le siège de Lamia
dure toujours, c’est lui qui eut l’honneur, comme Démosthène en 338, de
prononcer l’éloge funèbre des Athéniens morts au combat, et
singulièrement – signe à présent de l’importance du chef militaire –, de
Léosthénès, promu au rang de héros supérieur à ceux de la guerre de Troie
et même à Harmodios et Aristogiton, les « Tyrannicides » qui avaient
assassiné Hipparque, l’un des fils du tyran Pisistrate15.
LA MORT DE DÉMOSTHÈNE
La défaite sur terre à Crannon, celle simultanée ou peu s’en faut sur mer au
large d’Amorgos dans les Cyclades, eut raison du soulèvement. Antipatros
refusa de traiter en bloc avec les Grecs coalisés, renvoyant à des discussions
bilatérales, forcément défavorables aux vaincus. Pour Athènes, la situation
était grave, bien plus qu’en 338 et il n’était pas interdit d’imaginer une
destruction complète de la cité, coupable d’avoir entraîné les Grecs dans la
révolte contre les Macédoniens. Nombre d’entre eux, Antipatros au premier
chef, dont on rappellera qu’il avait été en 346 l’un des négociateurs de la
paix de Philocratès et ambassadeur de Philippe à Athènes, pouvaient penser
que la mansuétude envers la cité dont le père d’Alexandre avait fait preuve
après Chéronée avait bien mal été payée de retour. Pendant que l’envoi
d’une ambassade était décidé pour tenter de négocier une issue la moins
funeste possible – on y envoya Démade, qui avait montré ses talents
d’ambassadeur auprès de Philippe puis d’Alexandre –, les plus en vue des
anti-Macédoniens, au moins Hypéride et Démosthène nous dit Plutarque
(Phocion, 26, 2), s’enfuirent d’Athènes. Ils n’avaient en effet nulle
indulgence à attendre d’Antipatros. Si Alexandre avait pu se laisser fléchir
en 335 en renonçant à demander l’extradition de huit à dix Athéniens, alors
qu’Athènes s’était bien gardée de voler au secours de Thèbes, on voyait
mal, suivant en cela les habitudes grecques, comment le régent de
Macédoine pouvait avoir à présent pareille faiblesse.
Tout se passa très vite. Plutarque fournit une séquence chronologique
rapide et implacable de la victoire macédonienne. La défaite de Crannon eut
lieu au mois de Métageitnion (août 322) et, deux mois plus tard, tout était
fini, Athènes avait capitulé acceptant toutes les exigences du vainqueur16.
Les conditions dictées, sans être aussi dramatiques qu’elles avaient pu l’être
pour Thèbes treize ans auparavant, n’en étaient pas moins dures : une
garnison macédonienne à Munychie était établie, le régime démocratique
ancestral était aboli au bénéfice d’une constitution censitaire, les vaisseaux
restés intacts après la bataille d’Amorgos passaient sous contrôle
macédonien et la ligue de Corinthe, qui constituait un cadre juridique certes
déséquilibré mais présentait au moins l’avantage d’unir les Grecs et leur
hègemôn dans des rapports de réciprocité, disparaissait. Quant à Samos,
même si la question ne semble pas avoir été évoquée alors, son sort était
scellé et les insulaires et leurs descendants revinrent l’année suivante17.
Cette issue désormais prévisible était certes l’application d’une décision
antérieure d’Alexandre, mais la défaite la rendait inéluctable. Parler, à
propos de ces négociations, de « paix humiliante » n’a pas vraiment de sens
car on ne voit pas ce qu’il y avait à espérer. Une tradition favorable aux
Macédoniens et transmise par Diodore (XVIII, 18, 4) veut qu’Antipatros ait
traité les Athéniens avec « humanité » (philanthrôpia), leur permettant
ainsi, au contraire des Thébains en 335 après leur révolte, de conserver leur
cité et leurs biens. Peut-être faut-il voir là, dans la bouche d’Antipatros,
comme un trait d’ironie envers les Athéniens, si prompts à se décerner eux-
mêmes des brevets de philanthrôpia.
Mais il y avait une autre exigence macédonienne qui donnait une tonalité
plus violente à cette « humanité », qui visait les orateurs anti-macédoniens
en personne.
« Lorsque l’on annonça qu’Antipatros et Cratère marchaient sur Athènes, ceux qui étaient avec
Démosthène, prenant les devants, quittèrent la cité. Le peuple les condamna à mort sur la
proposition de Démade ». Plutarque, Démosthène, 28, 2
« Dans le sixième livre [sur les successeurs d’Alexandre], Arrien raconte comment les partisans de
Démosthène et d’Hypéride s’échappèrent d’Athènes. Aristonicos de Marathon et Himéraios, frère
de Démétrios de Phalère, se réfugièrent à Égine et, tandis qu’ils y séjournaient, le peuple athénien
décréta leur mort sur la proposition de Démade, et Antipatros mit le décret à exécution ». Photios,
Bibliothèque, II, 92, 69b, 34-40
Les Macédoniens étaient coutumiers de cette façon de faire. En 346,
Philippe s’était bien gardé de punir lui-même les Phocidiens « sacrilèges »
et il avait laissé aux amphictions de Delphes le soin de décider de leur sort ;
en 335, Alexandre avait agi de même envers les Thébains, déléguant la
sanction au conseil de la Ligue de Corinthe. Tous deux s’étaient ensuite
contentés, si l’on peut dire, d’appliquer les résolutions prises. Il en est allé
de même avec Antipatros. Il est assez probable qu’il a exigé des Athéniens
de voter eux-mêmes la condamnation des orateurs hostiles à la Macédoine
ou du moins aura laissé entendre que cela faisait partie des conditions de la
reddition. On remarque l’implication nette du principal négociateur de la
paix, Démade, mais aussi que Démosthène ne monte pas seul dans la
charrette des condamnés : Hypéride, Himéraios de Phalère, Aristonicos
de Marathon sont pareillement réclamés par Antipatros et une source porte
le nombre de proscrits à dix18. Il se peut que, pour Plutarque qui a rédigé sa
biographie, ce soit le personnage central de l’affaire – et ça l’est devenu
pour les historiens modernes. Mais c’est un ensemble d’opposants que
voulait voir disparaître Antipatros, et pas l’unique Démosthène. C’est
décidément une constante : loin d’être le seul en toutes circonstances,
Démosthène aura toujours, durant toute sa vie politique, été avec d’autres,
et pas toujours au premier rang.
La chasse aux proscrits fut organisée sans faiblesse et ces derniers
avaient fort peu de chances de passer au travers des mailles du filet tant le
Péloponnèse, depuis 338, était sous influence pour ne pas dire domination
macédonienne et seule une minorité de cités et de peuples (Argos, Sicyone,
Élis et la Messénie) avait soutenu la révolte. Inutile de dire que la défaite
finale avait certainement sorti du jeu politique ou éliminé physiquement
tous ceux qui avaient engagé leur cité dans la voie manquée du soulèvement
et que, même ces cités naguère amies ne constituaient plus un asile sûr pour
les fuyards. Hypéride, Aristonicos et Himéraios, réfugiés à Égine, furent
faits prisonniers et emmenés à Cléonai, une cité du nord du Péloponnèse où
Antipatros avait pris quartier, et où ils furent mis à mort le 9 Pyanepsion,
vers le milieu du mois d’octobre, Plutarque précisant qu’Hypéride eut la
langue arrachée, symbole, si le renseignement était avéré, de la force de la
parole qu’on lui reconnaissait.
Démosthène, quant à lui, s’était réfugié dans une autre souricière – mais
où aller ? –, le sanctuaire de Poséidon à Calaurie. Dans un long
développement aux accents pathétiques, Plutarque donne plusieurs versions
de sa mort telles que rapportées par des sources diverses, indiquant qu’elles
sont fort nombreuses, montrant ainsi tout l’intérêt que des générations de
savants antiques ont témoigné à l’orateur et à sa fin dramatique. Si l’on veut
bien passer sur des échanges supposés et plutôt improbables19 entre
Démosthène et Archias de Thourioi, qui agissait au nom d’Antipatros, les
textes sont unanimes pour rendre compte du suicide de l’Athénien. Sachant
qu’il n’avait rien à attendre sinon une exécution, il avait pris soin d’amener
avec lui du poison qu’il avala lorsque le sbire d’Antipatros le retrouva,
réfugié dans le sanctuaire. S’il faut en croire la version mélodramatique
fournie par Plutarque, on peut dire que sa mort fut, un peu comme sa
carrière rhétorique, théâtralisée à un tel point qu’il accédait définitivement
pour la postérité au rang de héros d’une tragédie dont le scénario était
historique et non plus rattaché au mythe. Il mourut, nous dit Plutarque, le 16
du mois de Pyanepsion, vers la fin du mois d’octobre 322. Tout était allé
très vite…
Démosthène et les anti-Macédoniens les plus en vue étaient éliminés.
Athènes n’était pas détruite, elle allait donc poursuivre son existence. Mais
ses rêves d’hégémonie étaient désormais évanouis et elle ne se battrait
désormais plus que pour sa « liberté » propre, sans prétendre l’imposer aux
autres cités grecques. Plus tard, ce ne serait plus que pour son autonomie et
ensuite encore pour des privilèges octroyés par les rois puis les empereurs
romains au titre de tout son passé glorieux. Démosthène était mort ; sa
légende allait attendre deux ou trois siècles avant de naître, mais elle
submergerait alors la littérature.
1. Mégare est indiquée par Justin, XIII, 5, Égine et Trézène par Plutarque, Démosthène, 26, 5.
2. Photios, Bibliothèque, VIII, 265, 493b 31-494a 2.
3. Cf. supra, p. 19.
4. R. Clavaud, Démosthène, Lettres et fragments, Paris, 1987. Ainsi, p. 16 : « Il suffit d’un ami sûr
– un de ceux qui rapportent fidèlement à Démosthène toutes les nouvelles qu’il connaît à merveille –
pour faire de ces missives une lecture publique à l’Agora ».
5. La thèse mettant en première place la question de Samos a été proposée par J. Engels, Klio, 76,
1994, p. 209-211, mais on peut en rester à celle de O. Schmitt, Der lamische Krieg, Bonn, 1992,
p. 23, reprise avec plus de force dans « Deinarch, Hypereides und Samos ; über die Berechtigung der
argumentum e silentio », Klio, 78, 1996, 61-67 où il s’appuie sur Diodore, XVIII, 18, 6, lequel
précise, évoquant la situation postérieure à la défaite finale d’Athènes que, « pour le recours
(enaphora) relatif à Samos, on s’en remit aux rois ».
6. E. Poddighe, Nel segno di Antipatro, Rome, 2002, 12-14.
7. Diodore, XVIII, 10, 2.
8. Plutarque, Préceptes politiques, 804b et [Plutarque], Vie des dix Or., 842d. Cf. supra, p. 256-
260.
9. Sur le détail des événements, on peut renvoyer aux ouvrages déjà cités de O. Schmitt et
E. Poddighe, p. 26-33.
10. Plutarque, Démosthène, 27, 4, reprenant un propos de Phylarque, historien du IIIe siècle d’une
valeur reconnue, même s’il fut très critiqué par Polybe (II, 16-63), qui ne partageait pas, c’est le
moins que l’on puisse dire, le soutien qu’il apportait au Spartiate Cléomène III. Justin, XIII, 5.
11. Voir ainsi les décrets votés en l’honneur d’Euphrôn de Sicyone en 323 puis en 318, au moment
de la restauration de la démocratie : P. Brun, Impérialisme et Démocratie, no 88 A.
12. Diodore, XVIII, 13, 5 ; Plutarque, Démosthène, 27, 4-5 ; Justin, XIII, 5, 9-14.
13. Xénophon, Helléniques, I, 4, 13.
14. I. Worthington, Démosthène, p. 331-332, ne remet pas en cause la véracité de ces lignes de
Plutarque.
15. Diodore, XVIII, 13, 5 ; Hypéride, Oraison funèbre, 35, 39. Cf. V. Azoulay, Les tyrannicides
d’Athènes, Paris, 2014, p. 162-164. C’est sans convaincre que P. Treves, Demostene, p. 174-192, fait
de cette guerre celle de Démosthène, qui en serait l’âme suprême.
16. Plutarque, Démosthène, 28, 1.
17. Le décret samien en l’honneur d’Antiléon de Chalcis (P. Brun, Impérialisme et Démocratie,
o
n 89) nous informe que des Samiens tentèrent de rentrer de force dans leur patrie d’origine, dès lors
que la guerre lamiaque paraissait prendre un tour favorable aux Macédoniens, voulant par eux-
mêmes appliquer le rescrit royal. Ils en furent empêchés par le stratège athénien en poste à Samos,
qui les captura et les envoya à Athènes où ils furent condamnés à mort, mais libérés après Crannon.
Cf. A. Bielman, Retour à la liberté, Paris, 1994, p. 24-31.
18. Lucien (Éloge de Démosthène, 31) signale également parmi les Athéniens condamnés,
Eucratès du Pirée. Le renseignement avait été mis en doute eu égard à l’auteur et à l’ignorance que
nous avions de ce personnage, mais la découverte du « décret d’Eucratès » (cf. supra, p. 233) lui
donne du crédit. La Souda, s.v. Antipatros fournit ce chiffre de dix, mais peut-être est-ce une
confusion avec les orateurs réclamés par Alexandre en 335 : E. Poddighe, Nel segno di Antipatro,
p. 35.
19. Plutarque, Démosthène, 29, relayé par Photios, Bibliothèque, VIII, 265, 494b 35-495a 2. On a
déjà indiqué, au début de ce livre, l’existence d’un traité attribué à Lucien dans lequel Archias rend
compte de ces échanges à Antipatros (cf. supra, p. 38).
Une impossible conclusion
En 307, profitant de la lutte acharnée opposant les successeurs
d’Alexandre, Athènes, prenant le parti d’Antigone le Borgne et de son fils
Démétrios Poliorcète, obtint l’évacuation de la garnison du Pirée imposée
depuis quinze années par Antipatros qui n’était alors que le régent de la
Grèce continentale et dont le fils Cassandre avait suivi la même politique à
l’égard des cités grecques et particulièrement d‘Athènes. Mais cette
libération de l’occupation macédonienne ne s’était pas faite les armes à la
main, elle n’avait pas été le fruit d’un soulèvement comme lorsque, un
siècle plus tôt, les démocrates avaient vaincu les « Trente Tyrans » mis en
place par le Spartiate Lysandre. Elle avait été réalisée de l’extérieur, par les
armées antigonides et la démocratie ancestrale restaurée était octroyée par
le souverain vainqueur bien davantage que conquise par les Athéniens eux-
mêmes. C’est ce qui explique le vote de décrets honorifiques frisant
l’adulation pour Antigone et son fils avec par exemple l’érection d’un
groupe statuaire sur l’agora du père et du fils aux côtés des « tyrannicides »
Harmodios et Aristogiton1. Pour donner une référence morale au régime
démocratique retrouvé, le même Athénien qui avait débuté sa carrière peu
avant la guerre lamiaque et proposé les honneurs démesurés aux deux
souverains, Stratoclès, présenta au vote du peuple un décret accordant des
honneurs posthumes à Lycurgue. Si ce décret ne nous intéresse pas ici, il
nous permet toutefois de remarquer que, quinze années après sa mort, ce ne
fut pas Démosthène que les Athéniens choisirent comme figure
emblématique de leur cité, à la fois anti-macédonienne et démocratique.
Pourtant, des membres de sa famille étaient toujours au premier plan, mais
il faut croire que l’image de l’homme de Paiania ne pouvait pas encore faire
l’unanimité ni être la référence absolue à ce moment. C’est que la mort de
l’orateur était encore toute récente et nul doute qu’il y avait, dans
l’assemblée du peuple, un nombre important d’Athéniens à se souvenir de
prises de position de l’orateur pas toujours hostiles aux Macédoniens ou
d’affaires encore douloureuses comme celle d’Harpale dont on pouvait
même croire qu’elle était à l’origine de tout ce qui suivit. Il y en avait peut-
être même certains pour penser qu’il n’était pas pour rien dans les malheurs
qui avaient affecté la ville depuis trente ans. Le choix de Lycurgue, mort
vers 325, était consensuel en ce sens qu’il évitait tout débat de fond sur les
responsabilités des uns et des autres dans la défaite finale. En tout cas,
Démosthène ne représentait pas cet idéal anti-macédonien et démocratique
que l’on voulait à ce moment-là mettre en exergue. Il fallut attendre plus
d’un quart de siècle supplémentaire, soit quarante-deux ans après sa mort,
pour que Démosthène, grâce au soutien actif et intéressé de son neveu
Démocharès, pût passer pour un tel modèle. Deux générations avaient
passé, peu d’Athéniens l’avaient connu et c’était là déjà plus l’emblème
d’un passé révolu, peut-être même déjà un orateur étudié dans les écoles,
que le souvenir d’un homme réel qui était ainsi honoré d’un décret faisant
de lui, pour les générations futures, l’Idealtype du citoyen athénien. Mais
d’un citoyen qui, si l’on suit de près les attendus du décret de Démocharès,
épouse davantage les valeurs de la haute époque hellénistique que celles en
vigueur de son vivant. Ce ne sont pas moins de onze libéralités financières
qui sont rappelées dans la proposition du neveu de l’orateur et, s’il est
montré « conseiller avisé » et défenseur de la démocratie, terme dont le sens
en 280 est tout différent de ce que cette notion représentait avant 322, ce
sont bien les dons en nature et en argent qui forment le noyau de ses actes
évergétiques. Au contraire, les ambassades, qui formèrent pourtant le cœur
de son action « internationale » sont évoquées presque furtivement et le
texte n’en mentionne que deux, celle qui allait aboutir à l’alliance de 339 et,
plus curieux, une ambassade que Démosthène aurait menée dans le
Péloponnèse en 335 pour dissuader les Grecs d’aider Alexandre contre
Thèbes, manœuvre dont nous n’avons pas connaissance par ailleurs. On
doit donc souligner l’anachronisme de ce texte dans les bienfaits qu’il
rapporte ou plus exactement, il est de son temps, celui d’une Athènes
rudoyée par quatre décennies de luttes pour sa survie au milieu des guerres
entre les rois successeurs d’Alexandre, et non plus pour la domination de la
cité sur le monde grec. Il définit ce que l’on attend désormais d’un bon
citoyen en 280, c’est-à-dire qu’il participe sur son argent au bon
fonctionnement de la cité et prenne des responsabilités dans les ambassades
pour défendre ses intérêts auprès des puissants. Mais ce texte ne décrit pas
la carrière de Démosthène telle que nous pouvons la reconstituer un demi-
siècle plus tôt ni n’évoque jamais les terribles duels judiciaires qui ont
pourtant fait de Démosthène ce qu’il est devenu pour la postérité.
Démosthène était mort pour ses idées. Mais gommons de suite après
toute idée de martyre : le fait de mourir pour ses idées ne signifie pas
forcément qu’elles sont bonnes. Ni d’ailleurs qu’elles sont mauvaises. Il est
d’abord mort en un temps où, rappelons-le une dernière fois, bien peu
d’hommes politiques éminents se sont éteints dans leur lit : à Athènes,
Hypéride, Démade, Phocion et d’autres moins connus subirent le même sort
violent. Au moins, par son suicide, Démosthène évita-t-il les tortures
infligées, selon la tradition, à Hypéride. Quant à cette figure de combattant
de la liberté de l’Hellade, on a vu ce qu’il fallait en penser : s’il se battit en
effet, et ce en toute sincérité, pour la liberté de sa cité, il militait aussi et
peut-être surtout pour le droit imprescriptible de cette dernière à dominer le
monde grec au titre d’un siècle et demi d’histoire, au nom de Marathon et
de Salamine. L’idée de liberté qu’il défendait était synonyme de soumission
des autres cités grecques. Aussi, si l’on peut admettre que les événements
de 338 puis de 322 font basculer l’Hellade dans un autre monde que celui
de l’histoire « classique », ce n’est pas pour autant la « fin de la liberté
grecque » comme Ian Worthington a pu intituler l’un de ses chapitres dans
son étude sur Démosthène. Ce n’est pas non plus le moment où les cités
sombrent dans une amère servitude au lieu de retrouver le jour radieux de la
liberté comme a pu le dire, très longtemps après la mort de l’orateur,
Justin2. C’est avant tout parce que les maîtres du monde grec ne sont plus à
présent des cités mais un et bientôt plusieurs monarques. Les thuriféraires
de l’orateur se sont-ils jamais interrogés sur la manière dont la défaite finale
d’Athènes fut perçue depuis Sestos, par exemple ? On rappellera ainsi
qu’en 403, certains Grecs avaient pensé que la prise d’Athènes par
Lysandre marquait le jour d’une nouvelle liberté. Il n’est pas interdit de
croire que de nombreuses cités ont cru qu’un souverain lointain était
préférable à des maîtres proches et envahissants qui, depuis un siècle et
demi, n’avaient cessé d’exploiter leurs « alliés » pour leur seul bénéfice.
Plus encore : pour admettre l’idée d’un asservissement de la Grèce à partir
de 322, il faudrait prouver que la plupart des cités grecques ont connu, après
cette date, un sort plus dramatique encore que du temps de l’hégémonie
athénienne. Une telle étude n’a jamais été entreprise parce que, de bonne
foi, on a toujours voulu croire qu’une démocratie dont nous nous sentons
plus ou moins les héritiers possède une supériorité naturelle sur un régime
monarchique autoritaire. Sans vouloir, comme purent le faire Kahrstedt ou
Drerup, vanter la Macédoine de Philippe et de ses successeurs ou louer la
victoire d’un certain « sens de l’histoire » qui n’en possède aucun, sauf à
vouloir utiliser cette expression pour expliquer tous les événements, rien
n’atteste une telle dégradation. Les cités moyennes et mineures du monde
grec, qui n’avaient jamais prétendu à l’hégémonie et essayaient, en se
soumettant au plus fort du moment, de survivre, ont poursuivi leur chemin
chaotique sans que la disparition d’Athènes en tant que puissance
« internationale » ne change grand-chose à leur quotidien. Elles étaient
certes obligées à présent de suivre les aventures guerrières des rois, mais
elles avaient été par le passé tenues de soutenir celles des Spartiates, des
Athéniens et des Thébains. Dans ces conditions, imaginer qu’Athènes en
général et Démosthène en particulier ont pu représenter un symbole de
liberté, croire que l’entrée dans ce monde nouveau s’avéra funeste pour les
cités grecques, est avant tout la preuve d’un a priori favorable à la
démocratie athénienne et à celui qui s’en est autoproclamé son meilleur
représentant. C’est confondre le destin de la Grèce dans son ensemble et
celui d’Athènes en particulier, celui du peuple des cités grecques et celui
d’un homme.
Aucun historien étudiant la vie et l’œuvre de Démosthène ne peut éviter
de poser la question de l’échec final de sa politique, d’engager une « study
in the defeat » pour reprendre le sous-titre de la contribution de Raphael
Sealey. La politique définie par Eschine d’une alliance – il faut éviter de
parler de « collaboration » pour des raisons aisées à comprendre – avec
Philippe à partir de 346 aurait-elle été plus efficace ? Question sans
réponse… La politique d’affrontement que Démosthène défendit à partir de
346 aboutit à un échec et sa tentative rhétorique de prouver son succès
moral sur Philippe est plus une argutie de l’avocat qu’il n’a cessé d’être
qu’une démonstration susceptible d’emporter la décision, sauf pour ses
admirateurs à plus de deux millénaires de distance. L’on soulignera
cependant quelques points qui paraissent essentiels. Le premier est que l’on
doit refuser l’aspect inéluctable de la victoire de la Macédoine, celui d’une
unité de la Grèce, que le triomphe de Philippe aurait représenté a été repris
et amplifié par l’historiographie germanique du XIXe siècle largement
nourrie de la pensée hégélienne, tout heureuse de trouver des antécédents
antiques au processus d’unification de l’Allemagne du IIe Reich. Il y avait
place pour une victoire et militaire et politique des cités, mais il aurait fallu
pour cela la présence d’un souffle comme la Grèce en connut au moment
des guerres médiques, une Grèce qui n’avait pas encore fait connaissance
avec l’impérialisme. Or, depuis ce temps-là, les cités grecques n’avaient
éprouvé rien d’autre que les guerres, les tentatives d’hégémonie d’Athènes,
de Sparte, de Thèbes pour leurs intérêts propres et jamais pour la définition
d’une sorte de « bien commun ». Athènes ne pouvait plus passer, face aux
offensives de Philippe, pour le défenseur de cet intérêt général. En d’autres
termes, si le modèle de la cité était toujours le seul acceptable par tous – et
Alexandre lui donna une nouvelle jeunesse en Orient – celui de la cité
hégémonique, synonyme de conflits toujours recommencés, ne l’était plus.
Démosthène a, à de multiples reprises, accusé les orateurs et politeuomenoi
qui lui étaient hostiles de se tromper, de ne pas vouloir comprendre les
menées de Philippe. Mais, quand bien même on doit lui faire crédit de cette
analyse, sa démarche ne sortait pas d’une atmosphère hégémonique dans
lequel plusieurs générations d’Athéniens avaient baigné. Démosthène n’a
pas pu s’affranchir de ce schéma et, quand bien même l’alliance qu’il
contribua à sceller avec les Thébains en 339 pouvait aller dans la direction
de ce bien commun, elle était trop tardive et lestée de trop de ce passé pour
avoir quelque chance de réussir. Mais était-il en capacité mentale de
concevoir autre chose que le modèle d’une cité hégémonique ? On en
doutera. Et, de ce point de vue, cette erreur de perspective d’une Athènes
éternelle, qu’il partageait avec la plupart de ses concitoyens, ne lui confère
pas l’image du visionnaire qu’il a voulu donner de lui dans ses écrits.
Un autre point dans cette conclusion de la vie et de l’œuvre de
Démosthène semble essentiel à souligner. Nous avons à de multiples
reprises insisté sur le fait que, au contraire de ce qu’il a souvent affirmé, il
ne s’est jamais trouvé seul pour dénoncer les activités hostiles de Philippe
de Macédoine dont il ne prit l’exacte mesure que tardivement. Mais son
activité et son talent d’orateur ont eu un double effet que, pour cerner
vraiment le personnage, il convient une dernière fois de mettre en lumière.
Le premier, c’est que, dans ses harangues et discours, il s’est attaché de
toute évidence à ne parler que de lui et à taire l’action, souvent
prépondérante de ses « amis » tels Hypéride, Hégésippe et d’autres encore,
donnant ou voulant donner du régime démocratique athénien l’image d’une
cité guidée et gouvernée par un seul homme. Le second est tout aussi
important : ses œuvres, qui ont subsisté mieux que d’autres par la qualité
rhétorique que les savants postérieurs lui reconnaissaient, portent la marque
indiscutable d’un travail déjà élaboré de révision, de re-création de
l’histoire à son profit exclusif. Sans le faire de manière objective,
Démosthène a en réalité rédigé, par le biais de ses discours, des mémoires
que nous devons prendre comme telles et non point comme des relations
fidèles des événements qu’il a traversés.
Fut-il alors celui qui « s’est montré à de multiples reprises conseiller
avisé et que, parmi les hommes politiques de son temps, il s’est montré le
meilleur pour la défense de la liberté et de la démocratie » pour reprendre
les mots du décret voté en son honneur en 280, ou bien le symbole d’un
échec total comme l’affirme aujourd’hui R. Sealey ? L’Antiquité
hellénistique et impériale a adopté la version de Démocharès quand notre
époque, à l’image du temps où vécut l’orateur, apparaît finalement plus
nuancée. Mais la question ne doit selon moi pas être posée en ces termes.
Démosthène fut un vrai patriote, attaché à la grandeur de sa cité et voulant
la prolonger, à la démocratie ancestrale, bien qu’il en eût constaté certaines
faiblesses. Mais, comme ses concitoyens, il ne pouvait imaginer une Grèce
autrement que dirigée par une cité hégémonique, bien entendu Athènes, au
nom d’une histoire qui s’apparentait à des mythes complaisamment étalés à
l’assemblée du peuple lors de ces commémorations qu’étaient les « oraisons
funèbres » ou simplement durant les débats à l’assemblée ou les joutes
judiciaires. L’autochtonie, le combat contre les Amazones, Thésée,
Marathon, Salamine étaient en permanence brandis à la tribune pour
prouver la supériorité de la cité et légitimer le rôle de guide qu’elle
prétendait jouer. Dans ce cadre, Démosthène joua une partition qui n’était
pas différente de celle qu’attendaient ses compatriotes. Mais en tant que
politeuomenos, il se montra changeant, opportuniste et égocentrique,
soucieux de son image et de sa carrière. En cela peut-être, il est à l’image
des responsables politiques de notre temps qui visent à s’imposer avant tout
sur leurs amis avant de le faire sur leurs adversaires. Et c’est peut-être aussi
pour toutes ces raisons qu’il fascine toujours autant et qu’il est vu tel un
héros, voire un martyr de la liberté pour les uns, un politicien borné à un
horizon étroit et dépourvu de scrupules pour les autres. Il n’était sans doute
ni l’un ni l’autre ou fut plus vraisemblablement tout cela à la fois, héros de
tragédie et acteur d’une méchante pièce théâtrale, sincère et menteur,
démocrate et impérialiste, décidé et velléitaire, patriote et imposteur. En
quelque sorte, ni tout blanc, ni tout noir, ni bon, ni méchant : le
manichéisme aboutit généralement à des impasses intellectuelles. Une telle
conclusion ne doit pas être confondue avec du relativisme, ce n’est pas
considérer que toutes choses étant égales par ailleurs, les idées et les
hommes se valent. C’est analyser les textes à notre disposition que de
discerner en Démosthène un personnage aux facettes diverses et c’est
pourquoi j’ai choisi, en exergue de ce livre, de rappeler ce quatrain de
Victor Hugo extrait des Chants du Crépuscule car il faut se résoudre à ne
pas voir en Démosthène, comme peut-être en d’autres grands personnages
de l’Histoire, un héros parfait en tous points. Du moins, ses contemporains
ne le voyaient-ils pas ainsi et on aura remarqué, au cours de ces pages, que
cet idéal d’un homme politique aux qualités indépassables est avant tout le
produit d’une certaine culture historique et d’un arrière-plan politique et
intellectuel particulier.
Et tout le temps qu’il y aura des démocraties confrontées à un sentiment
de décadence, à une impression largement fantasmée du désintérêt égoïste
des citoyens pour les affaires publiques et du dépérissement du politique3 ;
tant qu’elles seront aux prises avec des agressions réelles ou supposées
contre le système de gouvernement qu’elles représentent ; tant qu’elles
vivront prises en tenaille entre un principe démocratique, dont elles sont
persuadées qu’il est le seul à apporter bonheur et prospérité, et un
impérialisme destiné à le faire émerger ou à le défendre, Démosthène
servira encore d’exemple ou de repoussoir. La démocratie athénienne a
toujours eu peur du pouvoir personnel et imaginé de manière parfois
paranoïaque que tout dirigeant de quelque envergure aspirait à la tyrannie.
Les citoyens se défiaient aussi comme de la peste des orateurs, toujours
suspects de mentir pour défendre leurs intérêts personnels et Démosthène
lui-même, à de multiples reprises, a attaqué ces orateurs – ses adversaires
comme bien l’on pense – accusés d’être vendus à Philippe. Mais ces mêmes
Athéniens les écoutaient et les suivaient aussi. Quant à la corruption, elle
obsédait le corps des citoyens, prompts dans leur ensemble à en accuser
tous ceux sur qui pesait le moindre soupçon d’un enrichissement un peu
trop rapide à leur goût.
Et, s’il est vrai que de telles questions se posent, en des termes certes
différents, à toutes les démocraties, on doit constater que Démosthène s’est
trouvé à la croisée de ces trois « maladies infantiles » consubstantielles au
régime démocratique qui représentent autant de contradictions. Volonté
collective et aspiration d’individus au pouvoir, liberté de parole inhérente au
système et puissance de persuasion susceptible de guider le peuple sur des
chemins dangereux, richesse visible des dirigeants au milieu d’une société
démocratique vantant l’égalité en droit. En d’autres termes, Démosthène se
situe au centre même du triangle formé par le pouvoir, la rhétorique et la
corruption, au centre des critiques que l’on peut entendre aujourd’hui
encore dans nos sociétés. Et c’est sans doute cela qui nous le rend si
familier, même si l’on doit se défier d’en faire un quelconque modèle ou
contre-modèle et s’il faut résister à le présenter comme « moderne ».
Il n’y avait dans ces pages aucune volonté de le condamner, aucune
nécessité de le réhabiliter ni de l’encenser pour ce qu’il a fait durant sa vie
publique. Par contre, il y avait ici, et il y aura toujours, obligation de
comprendre un personnage beaucoup plus complexe que l’image d’Épinal
d’un inflexible patriote que l’on a voulu ériger, davantage pour servir de
modèle idéalisé à des sociétés voulant puiser dans l’histoire des exemples
de dirigeants exceptionnels que pour partir à la recherche de ses actes
véritables. Mais au terme de cette enquête où j’ai cherché à donner une
vision de l’orateur et de l’homme politique plus équilibrée que celle
soutenue par des défenseurs qui ont, selon moi, refusé de voir sa face
sombre, force est de reconnaître qu’il a mené une vie qui valait d’être
vécue.
1. V. Azoulay, Les tyrannicides d’Athènes, p. 169-171.
2. À propos de la bataille de Chéronée (IX, 3, 11) : « Ce jour marque pour toute la Grèce la fin de
sa glorieuse suprématie (gloriam dominationis) et de son antique indépendance (vestutissimam
libertatem) ».
3. Titre de l’ouvrage de M. Revault d’Allones, Paris, 1999.
Bibliographie sélective
Ici sont signalés les ouvrages et articles essentiels pour le sujet. Au fil des
notes, des titres supplémentaires peuvent apparaître.
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Azoulay, V., Périclès. La démocratie athénienne à l’épreuve du grand
homme, Paris, 2010.
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Cartes
Le Péloponnèse
La Grèce centrale
La Macédoine littorale et la Chalcidique de Thrace
La région des détroits vers 350
Le sud-est égéen
Index des passages cités
Aristote
Rhétorique
II, 2, 1401b 1
II, 2, 1411 a 1
Athénée
Deipnosophistes
XIII, 592e-593a 1
Aulu Gelle
Nuits attiques
XI, 9, 2 1
Cicéron
De orat.
III, 28 1
III, 71 1
Démétrios de Phalère
F. 134 1
Démosthène
Ambassade
10-11 1
109 1, 2
123 1
265-266 1
59 1
Chersonnèse
52-53 1
Contre Aphobos I
3 1, 2
Contre Boeotos I
17 1
Contre Leptine
52 1
Contre Midias
112 1
123 1
Contre Timocratès
124 1
Contre Zénothémis
31-32 1
Démosthène
Couronne
102 1
129 1, 2
132 1
136 1
169-173 1, 2
207-208 1
247 1
248 1
257-258 1
26-27 1
272-273 1
277 1
290 1
320 1
69 1, 2, 3
79 1
Lettre de Philippe
19 1
Démosthène
Lettres
2, 5 1
4, 8-9 1
Olynthienne II
61
Olynthienne III
24 1, 2
Olynthienne I
91
Organisation financière
15 1
26 1, 2
34-35 1
Philippique III
31 1
47-50 1
74 1
Pour la liberté des Rhodiens
19 1
29 1
Pour les Mégalopolitains
14-15 1
Sur le traité avec Alexandre
23 1, 2
Démosthène
Sur les symmories
27-28 1
Denys d’Halicarnasse
Démosthène
22, 7 1
57, 3 1
Première lettre à Ammée
4, 7 1
Dinarque
Contre Démosthène
77 1
81 1
94 1
Diodore de Sicile
XVI, 87, 3 1
XVI, 88, 1-2 1
XVI, 89, 1 1
XVIII, 10, 2 1
XVIII, 18, 4 1
XVIII, 18, 6 1
Eschine
Contre Ctésiphon
159 1
217 1
Sur l’ambassade
34-35 1
74 1
Homère
Odyssée
XVIII, 287 1
Hypéride
Contre Démosthène
12 1
13 1, 2
15 1
18 1
21 1
25 1
31-32 1, 2
Contre Diondas
137r 1
IG II2
1611
l. 9 1
1623
l. 160-199 1, 2, 3
1627
l. 352 1
1629
l. 516-543 1, 2
505
l. 14-15 1
IG II3
306
l. 11-12 1
l. 312 1, 2, 3, 4, 5, 6
Isocrate
Panégyrique
47-48 1
50 1
Philippe
134 1
Justin
IX, 3, 11 1
Lycurgue
Contre Léocratès
49 1
50 1
Lysias
Oraison funèbre
57 1
Pétrone
Satiricon
21
51
Philochore
F. 56 1
Philostrate
Vie d’Apollonios de Tyane
VII, 37 1
Photios
Bibliothèque
II, 92, 69, b 34-40 1
Platon
Gorgias
483d 1, 2
République
VIII, 557b 1
Plutarque
Alexandre
28, 2 1
Cicéron
24 1
Démosthène
11, 1 1, 2
13, 1-4 1
18, 1 1
24, 1 1
25, 3-5 1
26, 4 1
26, 6 1
27, 7 1
28, 2 1
30, 4 1
30, 5 1
31, 1-3 1
5, 4-5 1, 2
Gloire des Athéniens
350d 1
Phocion
22, 5 1
Préceptes politiques
798e 1
Vie des dix orateurs
844c 1
844f 1, 2
845f 1
846a 1
849a 1
850f – 851c 1, 2, 3, 4
Polybe
VIII, 12 1
XVIII, 14 1, 2, 3
Quintilien
Institution oratoire
X, 1, 105 1
XII, 1, 15 1
Théopompe
F. 164 1
F. 166 1, 2, 3
F. 30 1
F. 326 1
Thucydide
II, 65, 8 1
V, 105, 2 1
V, 89 1, 2
VIII, 91 1
Index géographique
L’entrée « Athènes » n’est pas indiquée
Abdère 1
Amorgos 1, 2, 3
Amphipolis 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15
Amphissa 1, 2, 3, 4
Andros 1
Arcadie 1, 2, 3, 4
Argos 1, 2, 3, 4
Béotie 1, 2, 3, 4, 5, 6
Bosphore Cimmérien 1, 2, 3
Byzance 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Cardia 1, 2, 3
Carie 1, 2, 3
Chalcis 1, 2, 3, 4, 5
Chersonnèse 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19,
20, 21, 22, 23, 24, 25
Chios 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Cléonai 1
Corinthe 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12
Cos 1, 2
Crannon 1, 2, 3, 4
Délos 1, 2, 3
Delphes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15
Égine 1, 2, 3, 4, 5, 6
Élatée 1, 2, 3, 4
Éleusis 1, 2, 3, 4, 5
Élis 1, 2
Épire 1, 2, 3
Eubée 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26
Granique 1, 2, 3
Halicarnasse 1, 2
Halonnésos 1
Halos 1, 2, 3, 4, 5
Hellespont 1, 2, 3, 4, 5
Hiéron 1
Illyrie 1, 2
Imbros 1, 2, 3, 4
Issos 1
Kéos 1, 2
Lamia 1, 2
Laurion 1
Lemnos 1, 2, 3, 4, 5, 6
Leuctres 1, 2, 3, 4
Macédoine 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40,
41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60,
61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78
Mantinée 1, 2, 3, 4
Mégalopolis 1, 2, 3, 4
Mégare 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Mélos 1, 2
Messène 1
Messénie 1, 2, 3
Méthonè 1, 2, 3, 4, 5
Méthymna 1
Mylasa 1
Mytilène 1, 2, 3
Néapolis 1, 2
Nikaia 1
Olympie 1, 2, 3, 4, 5, 6
Olynthe 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32
Oréos 1, 2, 3
Oropos 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Pella 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Péloponnèse 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36
Périnthe 1, 2, 3, 4
Perse 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Philippes 1
Phocide 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19
Pirée (Le) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19
Platées 1, 2, 3, 4, 5
Potidée 1, 2, 3, 4, 5, 6
Pydna 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Rhodes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Salamine 1, 2, 3, 4, 5, 6
Samos 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17
Sestos 1, 2, 3, 4, 5, 6
Sicyone 1, 2, 3
Skyros 1, 2, 3, 4, 5
Sparte 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29
Suse 1, 2, 3
Tégée 1, 2
Thasos 1, 2
Thèbes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41,
42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53
Thermopyles 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14
Thessalie 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Thrace 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22
Trézène 1, 2
Vergina 1, 2
Index des noms et des thèmes
Agésilas 1
Agis III 1, 2, 3
Alcibiade 1, 2, 3, 4, 5
Alexandre le Grand 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18,
19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38,
39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58,
59, 60, 61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78,
79, 80, 81, 82, 83, 84, 85
Alexandros de Phères 1
Alliés (guerre des) 1, 2, 3, 4, 5, 6
ambassades 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Ammon 1
amphictionie 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Androtion 1, 2, 3, 4, 5, 6
Antigone le Borgne 1
Antipatros 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30
Antiphon 1, 2, 3, 4, 5
Aphobétos 1
Aphobos 1, 2, 3, 4, 5
Apollodore 1, 2, 3, 4
Archidamos 1
Aréopage 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13
Argaios 1
Aristide (Aelius) 1, 2
Aristion 1
Aristodémos 1, 2, 3, 4
Aristogiton 1, 2, 3, 4
Aristogiton le Tyrannicide 1, 2
Aristophon 1, 2, 3, 4
Aristote 1, 2, 3, 4, 5, 6
Arybbas 1, 2, 3
assemblée du peuple 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17,
18, 19, 20, 21, 22, 23, 24
Atrométos (Tromès) 1, 2, 3
authenticité des discours 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12
banque 1, 2
barbare 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14
Bismarck (O.) 1, 2
Callias 1, 2
Callistratos 1, 2, 3, 4
Charès 1, 2
Charidémos 1, 2, 3
Chéronée (bataille de) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17,
18, 19, 20, 21
Cicéron 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
citoyenneté 1, 2, 3, 4
Cleitarchos 1
Clemenceau (G.) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Cléoboulè 1, 2, 3, 4, 5, 6
Cléon 1, 2, 3, 4
Cléophon 1
clérouquies / clérouquies 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16,
17, 18, 19
commerce 1, 2, 3, 4, 5
Conon 1, 2
Conseil des Cinq Cents 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16,
17
Corruption 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40,
41
Ctésiphon 1, 2, 3, 4, 5, 6
De Gaulle (Ch.) 1
décadence 1, 2, 3, 4
défaitisme 1, 2, 3, 4, 5
Delors (J.) 1
Démade 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41,
42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51
Démétrios de Phalère 1, 2, 3, 4, 5, 6
Démétrios Poliorcète 1, 2
Démocharès (I) 1, 2, 3, 4
Démocharès (II) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14
démocratie 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27
Démomélès 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Démon 1, 2, 3, 4
Démophon 1, 2, 3
Démosthène (père) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Denys d’Halicarnasse 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Didymos d’Alexandrie 1, 2, 3, 4
Dinarque 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27
Diondas 1, 2, 3, 4
Diopeithès 1, 2, 3, 4, 5
éducation 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
eisphora 1, 2, 3, 4, 5
Épaminondas 1
éphébie 1, 2, 3, 4, 5, 6
Épicratès 1, 2
epidosis 1
Eschine 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41,
42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61,
62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81,
82, 83, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100,
101, 102, 103, 104, 105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115,
116, 117, 118, 119, 120, 121, 122, 123, 124, 125, 126, 127, 128, 129, 130,
131, 132, 133, 134, 135, 136, 137, 138, 139, 140, 141, 142, 143, 144, 145,
146, 147, 148, 149, 150, 151, 152, 153, 154, 155, 156, 157, 158, 159, 160,
161, 162, 163, 164, 165, 166, 167, 168, 169, 170, 171, 172
Eubule 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38
Eucratès 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Euripide 1, 2
Euthycratès d’Olynthe 1, 2
Évagoras de Chypre 1
évergétisme 1
finances 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Glaukothéa 1
Glykèra 1
Gylon 1, 2, 3, 4, 5
Harmodios 1, 2
Harpale 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41,
42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61,
62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76
Hégésippe 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21
Héphaistion 1
héritage de D. 1, 2, 3, 4
Hérodote 1, 2
Himéraios 1, 2, 3, 4
Hipparque 1
Histoire 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31
historiographie 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19,
20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29
Hitler (A.) 1, 2, 3, 4
Homère 1, 2, 3, 4
Hyperbolos 1, 2, 3
Hypéride 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40,
41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60,
61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80,
81, 82, 83, 84, 85, 86, 87
impérialisme 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18
inscriptions 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20
Isée 1, 2, 3, 4, 5
Isocrate 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38
Jason de Phères 1
kaloikagathoi 1
Képhisodôros 1
Képhisodotos 1, 2
Képhisophôn 1, 2, 3
Kersebleptès 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Léocratès 1, 2, 3
Léosthénès 1, 2, 3, 4
Libanios 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
liberté 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21,
22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41,
42
Ligue de Délos 1, 2, 3, 4, 5
logos 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Lucien de Samosate 1, 2, 3, 4
Lycurgue 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34
Lysandre 1, 2, 3, 4
Lysias 1, 2, 3
Lysiclès 1, 2, 3, 4, 5
Marathon (bataille de) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Mausole 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
médiques (guerres) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
mercenaires 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Midias 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Néoptolémos (acteur) 1
Néoptolémos (roi d’Épire) 1
Nicanor 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Olympias 1, 2, 3, 4, 5
Onètor 1, 2, 3, 4
Onomarchos 1, 2, 3, 4, 5, 6
oraison funèbre 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
orateurs 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40,
41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52
pacifisme 1, 2, 3, 4, 5
pangermanisme 1, 2
panhellénisme 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Parménion 1, 2, 3
partis politiques 1, 2, 3
Péloponnèse (guerre du) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Pentekontaètie 1, 2, 3
Périclès 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Pétain (Ph.) 1, 2
Phalaicos 1, 2, 3
Phanodémos 1
philanthrôpia 1, 2, 3, 4, 5, 6
Philia 1, 2
Philinos 1
Philochore 1, 2, 3, 4
Philoclès 1, 2, 3, 4
Philocratès 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24
Philocratès (paix de) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17,
18, 19, 20
Philomélos 1, 2
Philon (arsenal de) 1, 2, 3
philosophie 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Philoxénos 1, 2, 3, 4, 5, 6
Phocion 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20
phoros 1
Photios 1, 2, 3, 4, 5
Phrynè 1
Phrynon 1, 2
pirates 1, 2, 3
Platon 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Plutarque 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40,
41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60,
61, 62, 63, 64, 65, 66, 67
Plutarque d’Érétrie 1
politeuomenos 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Polyeucte (orateur) 1, 2, 3, 4
Polyeucte (sculpteur) 1
proxène 1, 2, 3
Pythéas 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Python de Byzance 1, 2, 3, 4, 5, 6
Pythonikè 1
Quintilien 1, 2, 3
Quisling (V.) 1, 2
riches et pauvres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14
Roi de Perse 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20,
21, 22
sacrilège 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Satyros 1
Seconde Confédération 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15
serment 1, 2, 3, 4, 5, 6
Socrate 1, 2, 3
Sostrastos 1
Speusippe 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Sthénélaïdas 1
stratiôtikon 1, 2, 3, 4
Stratoclès 1, 2, 3, 4, 5, 6
style de Démosthène 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
synedrion des Alliés 1
syntaxis 1
Théopompe 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18
theôrikon 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Thérippidès 1
Thersite 1
Thrasylochos 1
Thucydide 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18
Timarque 1
Timocratès 1, 2, 3, 4, 5
Timothée 1, 2, 3, 4, 5, 6
traîtres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21
triérarchie / triérarques 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Tychè 1
Xénocleidès 1
Xénophon 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10