CHRISTOPHE
ROCANCOURT
san
ii
MES VIES
DU MÊME AUTEUR
Moi, Christophe Rocancourt, orphelin, Dlay-boy et taulard,
éditions Michel Lafon, 2002.
CHRISTOPHE ROCANCOURT
MES VIES
Avec la collaboration de
Dominique Labarrière
CARD
Tous droits de traduction, d'adaptation
et de reproduction réservés pour tous pays.
© Éditions Michel Lafon, 2006
7-13, boulevard Paul-Émile Victor - Île de la Jatte
92521 Neuilly-sur-Seine Cedex
À Dieu, Zeus et Bjorn-Eva.
« Tout ce qui ne tue pas rend plus fort. »
FRIEDRICH NIETZSCHE
— AVANT-PROPOS —
En 2002, Michel Lafon publiait un premier récit de
mes aventures, que j'avais en partie écrit, et en partie
dicté en cachette depuis la prison de Victoria, au
Canada. Je souhaitais laisser une trace de ma vie tumul-
tueuse pour mon fils Zeus, cinq ans à l’époque, dont
j'ignorais alors quand je le reverrais. En effet, je savais
que lorsque je quitterais ma cellule canadienne, je serais
extradé aux états-Unis, où m’attendaient quelques hauts
murs autrement redoutables. Pour combien de temps ?
Tout était possible vu les suspicions d’accointances
avec la Mafia qui pesaient sur moi. Alors, bravant les
interdits et rusant comme d’habitude, j'ai envoyé ce
premier livre comme on lance une bouteille à la mer.
Mais tout le monde comprendra que lorsqu'on se
trouve dans le collimateur du FBI et de toutes les
polices de la Terre, on n’a pas une totale liberté
d'expression.
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Le 14 octobre 2005, la justice ayant fait son œuvre,
les portes du dernier des pénitenciers américains où j'ai
tenté de rester un homme, malgré des conditions de
survie que je décris ici dans leur sauvage inhumanité,
se sont ouvertes pour moi. Sur la liberté.
Cette liberté m’a permis de «lâcher mes chevaux »,
comme on dit un peu vulgairement aux States, et de
les faire galoper sur toutes les routes cette fois — même
les plus cachées — de mon existence. J'ai retrouvé dans
cette cavalcade tous les personnages que j'avais
endossés, tous les milieux extravagants de luxe, de
beauté, mais aussi d’amoralité que j’ai bernés en utili-
sant leurs propres défauts. Toutes les femmes aussi,
fascinantes. Toute la dignité et la fidélité de l’une
d’elles, la mère de mon fils.
Voilà à quoi je vous convie dans ce nouvel ouvrage.
Et ne me jugez pas, je vous en prie : les tribunaux s’en
sont chargés. Ici, nous sommes juste au spectacle.
Christophe ROCANCOURT
te
LES PORTES DU PÉNITENCIER...
«Les portes du pénitencier bientôt vont se refer-
met...» chantait Johnny. Le couplet est archicélèbre.
Cent fois, mille fois il a tourné dans ma tête. En anglais,
la chanson s'intitule The House of the Rising Sun. Si ma
mémoire de taulard est exacte, le groupe qui l’interpré-
tait s’appelait «The Animals ». Les « animaux », cela
aussi me parle, parce que c’est bien ce que nous deve-
nons, des bêtes, derrière les hauts murs des péniten-
ciers #ade in USA.
À l'entrée, au-dessus de ces foutues portes, devrait
être gravée en lettres de sang l'inscription du fronton
de L'Enfer de Dante : « Vous qui entrez, laissez toute
espérance. » Dans l’autre sens, à la sortie, on pourrait
inscrire : « Vous qui sortez, laissez tout derrière vous.
Sauf l’espérance. » Sortir, franchir le mur, j'ai bercé
cette obsession heure après heure, jour et nuit, pendant
ces cinq interminables années passées dans les prisons
américaines et canadiennes, même si au Canada, c’était
nettement plus gai.
ri
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Le temps de la taule n’est pas le temps de dehors.
Cinq années là-dedans en valent bien huit ou dix. Je
compte les jours. Le prisonnier qui ne compte plus les
jours n’attend plus rien. Il est perdu. Derrière les bar-
reaux, tenir le compte à rebouts est une manière de
rester debout, de se sentir encore concerné par la vraie
vie, celle des autres, au-delà des murs. Grâce à des
artifices, à des petits trucs comme celui-là, tu parviens
à résister. Si tu lâches ces repères, tu es condamné. Tu
ne t'en sors pas et c’est la prison, c’est le système qui
gagne le match, qui te broie, qui te tue.
Un matin, je suis sorti de ma mille huit cent dixième
nuit d’un sommeil chaotique avec un chiffre devant
moi: 15. Quinze jours plus tard, j'allais enfin prendre
le long couloir de la liberté et franchir les portes du
pénitencier. Dans le bon sens cette fois.
Ce matin-là, les gardiens sont venus me sortir de ma
cellule. Menotté dans le dos, chaînes aux chevilles, j’ai
été conduit au mitard. Isolement complet. La, le taulard
doit abandonner le pantalon, le tee-shirt kaki et les
baskets qu’il porte dans la zone de détention ordinaire
pour revêtir la combinaison orange à fermeture Velcto
et ces abominables chaussons bleus sans semelle avec
lesquels on peut à peine marcher. Ce qui n’a pas grande
importance d’ailleurs car marcher, au mitard, revient à
faire trois pas dans un sens et deux dans l’autre. La
cellule est un minuscule caisson en béton sans ouver-
tue. Le ciel n’existe plus. La lumière du jour est abolie.
L’obscurité de la nuit aussi car l’éclairage acide et cru,
sans ombre, est maintenu vingt-quatre heures sur vingt-
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LES PORTES DU PÉNITENCIER...
quatre. Il faut que le puni se sente observé en perma-
nence. Il ne doit plus avoir un instant d’intimité avec
lui-même... Un lit en fer, un drap — un seul —, pas de
couverture. Des chiottes et un lavabo, moulés dans un
même bloc en inox. La porte aveugle avec une trappe
par laquelle le maton invisible et sans visage passe la
nourriture. Elle pourrait venir en droite ligne des
chiottes, la bouffe, elle ne serait pas plus infecte. On
fait avec. On ne s’accommode pas vraiment. Non, on
oppose le dos rond, on courbe l’échine. Dehors,
quelque temps plus tard, un ami me dira : « On dirait
que tu as les cervicales soudées. Tu te tiens voûté. On
ne sait pas si tu es cassé ou prêt à bondir. »
Ce n’est pas faux : je suis cassé ef prêt à bondir.
Après vingt-quatre heures de mitard, on vient me
chercher. De nouveau, menottes dans le dos, chaînes
au pied. On me conduit dans une salle d’interrogatoire.
On me libère de mes entraves, je suis autorisé à
m'asseoir. Trois hommes sont là. Ils me regardent sans
malveillance. Ce sont des agents fédéraux des services
de renseignements. Comme souvent, cela débute par
un assez long silence. Je l’ai dit, en prison, on devient
des animaux, mais ceux qui nous y mettent sont aussi
devenus des bêtes. Alors, on commence toujours pat
se renifler, se flairer, se jauger, comme entre proie et
prédateur. Ensuite seulement les mots viennent.
— Alors, bientôt la sortie? me lance celui des trois
qui doit être le chef.
— J'ai fait mon temps.
— Oui. On peut dire ça, tu as fait ton temps...
18
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Son ton est lourd de sous-entendus et les deux autres
ont un sourire rentré qui ne me dit rien de bon. Un
frisson me parcourt les reins. Une petite voix me mut-
mure : « Ils sont en train d’essayer de te baiser. »
— Ces six derniers mois, nous t’avons beaucoup
observé, reprend le chef. Tu t’es bien tenu. Mais on
ta beaucoup vu sur le yard avec les Italiens. Tu as
beaucoup parlé avec eux... |
Il se tait, attendant une réponse à sa question non
formulée. Je ne suis pas là pour faire le malin. Pas à
quatorze jours de la quille !
— Tu auras compris que quand je parle des Italiens,
je pense aux mafiosi, aux chefs, aux «pi. Qu'est-ce que
vous vous racontiez ?
Je reste muet. Le type paraît ennuyé.
— Dommage. Je ne suis pas certain que tu choïisisses
la bonne solution. Est-ce que tu connais la loi
« conspiration » ?
— Je ne vois pas de quoi vous parlez...
— Cette loi prévoit des peines très lourdes contre
toute personne qui détiendrait des informations
concernant le crime organisé, notamment les activités
de la Mafia, et oxblerait de nous en faire part. Tu saisis ?
Je me mure dans le silence. Les trois hommes se
lèvent, le chef appelle les gardiens pour qu’ils me remet-
tent les chaînes et me reconduisent dans mon tombeau
de béton.
— Remarque, ajoute le chef, tu as tout de même le
temps de réfléchir à ce que je viens de dire. Quatorze
jouts et autant de nuits, c’est long, tu sais. Surtout,
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LES PORTES DU PÉNITENCIER...
n'hésite pas à nous faire signe. On est là pour ça. Mais
si tu persistes à faire ta mauvaise tête, à tout instant à
partir de cette minute, le FBI peut considérer que tu
nous caches des choses. Alors, ils actionneront la loi
dont je viens de te parler...
Les trois hommes s’apprêtent à sortir. Je tends mes
poignets pour les menottes. Sur le seuil, le chef se
retourne.
— Je m'aperçois que j’ai oublié de te donner le tarif
pour la loi conspiration. C’est vingt-cinq ans. Tu vois,
ton choix est simple : quatorze petits jours ou vingt-
cinq ans de rab dans ces murs. À toi de voir.
Ils s’en vont. Accompagné par le cliquetis des
entraves, je regagne le mitard et je me dis que dans
notre joli monde pénitentiaire, les plus pourris, les plus
tordus ne sont pas forcément ceux qui se trouvent du
mauvais côté des barreaux.
Quand les verrous de la cellule ont claqué derrière
moi, j'ai su que j'allais vivre un enfer. À partir de cet
instant, j’ai connu les quatorze nuits et les quatorze
jours les plus longs de ma vie. Je n’ai pratiquement pas
fermé l’œil. Le moindre bruit inhabituel me faisait sut-
sauter.
Même au mitard, les types parviennent à se parler
d’une cellule à l’autre. S'ils ne sont pas voisins, ils
communiquent entre eux grâce au yoyo. Pour prévenir
le destinataire, on prend contact avec lui soit en parlant
5
CHRISTOPHE ROCANCOURT
devant la bouche d’aération, soit en tapant contre le
W.-C. en métal.
— Je suis le 123. Je parle au 86. Je t'envoie un yoyo
à 8 heures.
L'élément de base du yoyo est une longue ficelle à
laquelle le destinataire attache un billet lesté de mie de
pain ou de quoi que ce soit d’autre qui puisse passer
sous la porte de la cellule. L'espace est assez large pour
permettre, ensuite, d’expédier le message dans la bonne
direction en le propulsant à l’aide d’un chausson pris
en main. De cellule en cellule, les mains armées de
chausson assurent le relais jusqu’à l’adresse de destina-
tion. La ficelle permet de corriger les erreurs de tir et
de remettre l’envoi dans la bonne direction. Les habi-
tués du mitard deviennent des experts à ce jeu. Ils ont
le coup de poignet puissant et précis. Les débutants
s’esquintent le dos de la main et les articulations sous
la porte.
Pendant ces quatorze jours d'attente, je m’abstiens
de yoyo et de causette avec mes voisins. Trop dange-
reux. On n’est jamais sûr de personne en prison. Et
qui sait ce qu’on me ferait dire si je m’aventurais à
envoyer un yoyo juste pour passer un moment ? Je me
fais oublier. Si je pouvais m’interdire de respirer, je m’y
appliquerais. Pour lutter contre l’angoïisse, je m'occupe
comme je peux. Je m’évade en pensée, je fais le point
sur moi, sur mon passé, mes conneries, mes chances
pour l’avenir. Je m'en remets à Dieu, comme je Pai
toujours fait à toutes les heures périlleuses de mon
existence. J'essaie autant que possible de me muscler
16
LES PORTES DU PÉNITENCIER...
le cerveau, de penser positif. Et je me muscle aussi le
cotps. Je pousse les heures à grands coups de débauche
physique. La bonne dose avoisine les mille cinq cents
pompes par jour. Pour les compter, j’ai pétri quinze
boulettes de mie de pain. J’enchaîne donc inlassable-
ment les séries de quinze pompes. Lorsque je me
redresse, le sang au cerveau, la poitrine en feu, je me
sens bien, comme si j'étais sous l’effet d’une anesthésie,
mais brusquement l’angoisse revient, tenace, poisseuse,
oppressante. Mes reins se glacent et les mots, toujours
les mêmes, bourdonnent dans mes oreilles : «Ils vont
me baiser ! »
Parfois, cette certitude est tellement forte que j'ai
envie de hurler, de me cogner la tête contre les murs,
pas pour en finir mais pour souffrir autrement.
« Ils vont me baiser ! » Ça vire à la paranoïa. Ils vont
me sortir un truc vicieux, une vidéo de la cour, le yard,
où je suis en conversation avec un Italien, un gros
bonnet. Ils vont me dire qu’ils ont pu décrypter nos
échanges grâce à un micro, ou à la lecture sur les lèvres,
ou à je ne sais quel procédé tordu de leur invention.
Ils vont donner à des mots ordinaires un sens démo-
niaque et ils trouveront bien dix salopards de taulards
en attente de réduction de peine pour cautionner
l’entourloupe.
La nuit, je suis en eau de la tête aux pieds. À l’aube,
mon drap est trempé. Mes boulettes de pain me servent
aussi à compter les jours. C’est plus lent que pour les
pompes. Parfois, je me dis que je vais crever avant
d’avoir vu le bout du tunnel. Le mitard n’a pas d’autre
17
CHRISTOPHE ROCANCOURT
but que de casser les mecs. L’humain n’y a aucune
place. Un détail : on tient ce lieu tellement aseptisé que
même les odeurs en sont bannies. Aïlleurs dans la
prison, c’est la même chose. Une vie sans odeur, sans
saveur, sans couleur. Une petite mort bien propre, lisse
et oxygénée. :
La tentation de parler, de leur donner ce qu’ils veu-
lent pour m’assurer le bon de sortie ? Je ne laisse pas
ce démon-là m’effleurer. Jamais je n’ai rien donné. Pas
même mon adresse, mon identité. Je me suis toujours
tu. Je n’ai pas à réfléchir, à calculer, à peser le pour ou
le contre : je ne parle pas. C’est comme cela depuis le
premier jour, et que je me trouve à quelques heures de
la sortie ou à vingt-cinq ans n’y change rien.
Avec le recul, je me dis que c’est à cause de cela
qu’ils ne sont pas revenus me harceler. Les gars du FBI
connaissent leur clientèle : il y a ceux qu’on peut mani-
puler, et les autres. Je faisais partie de ces « autres », ils
n'avaient pas de temps à perdre.
Le dernier jour, vers 8h30 du matin, la porte
s’ouvre. Menottes dans le dos. On me sort du bloc
mitard et on me conduit dans les locaux administratifs
de la prison. Je passe devant les services de l’immigra-
tion et commencent les formalités de libération. J’ai
encote le ventre noué. f’y crois sans y croire. On me
remet le costume civil que Pia, ma femme, m'a fait
parvenir de New York quelques jours plus tôt. Un beau
costume, bien coupé, comme je les aimais tant à
18
LES PORTES DU PÉNITENCIER..
l'époque de ma splendeur. Je flotte un peu dedans.
Normal, je n'ai pas fait du lard, ces cinq dernières
années. Je sais que l’image est facile, mais j’ai réellement
la sensation de me glisser dans une nouvelle peau. Tou-
tefois, je me garde bien de verser dans l’euphorie. Tout
risque encore de se produire. Jusqu’à la dernière minute
un coup de fil du FBI peut tomber: «Libération
Rocancourt ajournée ».
Une fois de plus, des agents vérifient mon identité,
prennent mes empreintes digitales. On me fait enfin
monter dans un fourgon. Encore quelques instants et
je franchis les portes du pénitencier.. Je lève les yeux.
Le ciel. Pour la première fois depuis tant de jours, le
ciel sans barreaux, sans grillage, sans mur autour. La
nature dans son immensité. Une immensité relative, car
ce matin du 14 octobre 2005 le brouillard règne sur
ÂAllenwood, Pennsylvanie.
Je me retourne pour voir d’où je viens. Les portes
s’éloignent, les longs bâtiments et les miradors se
diluent dans une ouate brumeuse. Tout autour du
fourgon qui file sur la route rectiligne, la plaine, le no
man’s land, ce nulle part au milieu de nulle part où rien
d'autre ne pouvait pousser qu’un pénitencier...
Direction l’aéroport de Philadelphie. Je laisse derrière
moi beaucoup de malheurs et beaucoup de fureur.
Quelques amitiés aussi. La possibilité de dire au revoir
ne m'a pas été donnée. Allenwood, ce sont deux mille
sept cents prisonniers répartis en dix blocs de deux
cent soixante-dix détenus classés en cinq catégories
selon leur dangerosité supposée, de by, la plus anodine,
19
CHRISTOPHE ROCANCOURT
à high, la plus redoutable. J'ai eu droit à la quatrième,
medinm bigh. « Medium high » ! Mon avocate américaine
n’en revient pas. Car, à quelques Le RHEN près, il
s’agit du quartier des grands criminels. Orj’ai été arrêté
au Canada pour escroquerie et transféré aux États-Unis
pour usurpation d'identité américaine et détention
d'armes. C’est lourd, mais ce ne sont quand même pas
des crimes de serial killer ! Seulement voilà : le FBI est
persuadé que j'ai des accointances avec la Mafia. S'ils
ne m'ont pas classé en high parce que je n’ai pas de
sang sur les mains, j’ai toutefois eu l’honneur discutable
de porter sur mon tee-shirt kaki, à côté de mon matri-
cule — 32924086 — et sous mon nom, la lettre «O »,
pout Organized crime.
À l'aéroport de Philadelphie, journalistes, photogra-
phes et cameramen, informés de ma libération, se pré-
cipitent vers nous. Nul ne s'attendait à ce que les
médias accordent une telle attention à ma petite per-
sonne après cinq années passées à l’ombre. Tout le
monde est bluffé, moi le premier. L'administration
n’appréciant pas les effervescences médiatiques, on me
fait passer par un itinéraire spécial, des couloirs sou-
terrains dans l’aéroport, des portes dérobées. Un vrai
jeu vidéo.
Néanmoins, j’ai la frayeur de ma vie lorsque je réalise
qu’on me conduit... en cellule. Je ne le crois pas ! Retour
en cage | Il s’agit d’une taule au sein même des services
de la police aéroportuaire. Là, je me dis que tout est
20
LES PORTES DU PÉNITENCIER...
foutu. Le FBI à dû frapper encore une fois. Ils auront
appelé, envoyé un fax, un e-mail pour qu’on me bloque.
Ils vont rappliquer d’un moment à l’autre avec leurs
questions pourries, leurs réponses toutes faites, leurs
preuves « irréfutables », leurs témoignages cousus main
de dernière minute et je vais en reprendre pour vingt-
cinq ans.
Cette ultime épreuve dure six heures. En fait, les
autorités fédérales pensaient décourager ainsi la presse.
Mais les journalistes et les photographes restaient sur
place, aux aguets. De guerre lasse, le bureau de
Pattorney général, à Washington, a pris la décision de
ne pas me faire sortir du territoire par un vol pour
Paris mais pour Londres. ce qui constitue une légère
entorse à la législation américaine, laquelle précise que
toute personne extradée doit impérativement être ren-
voyée dans son pays d’origine. Mais qui allait chercher
la petite bête ? Sûrement pas moi!
Enfin on me sort de mon trou et on me transfère à
bord de l’avion pour Londres. Mes avocats m'ont pris
un billet frst class. On me fait entrer en premier. On
me pousse même. On a hâte de me voir disparaître
avant que les cameramen et les photographes aient
comptis l’habile tour de passe-passe.
La minute où je pénètre dans l’appareil restera pour
moi inoubliable. Là, je commence à y croire. Je retiens
encore ma joie car jusqu’à la dernière seconde les types
du FBI peuvent surgir, mais, en franchissant la porte
21
CHRISTOPHE ROCANCOURT
de l'avion, je vois bien que je viens de passer d'un
univers à un autre. L’hôtesse me dit bonjour et
m'indique ma place. Elle me regarde comme un être
humain normal regarde un autre être humain normal.
Ce « bonjour » est ce que j’ai entendu de plus rassurant
depuis longtemps. Et ce regard « normal», dépourvu
de haine ou de peur, a été pour moi, à ce moment-là,
ce qu’il pouvait y avoir de plus beau au monde.
Le poids qui m’oppresse l'estomac ne disparaît que
lorsque les roues de l'appareil quittent le sol. C’est le
soir. Je laisse derrière moi les lumières de Philadelphie.
Je ne me retourne pas. Je ne regarde pas. Je ferme les
yeux. Je m’efforce de me persuader que je ne rêve pas.
Je tâte le tissu de mon costume, je rouvre les yeux pour
m'assurer que je suis bien assis dans un avion en vol
et que l’hôtesse est bien là, avec son ton apaisant, son
soutire tranquille. Mon cœur fait des bonds.
Sans le savoir, cette jeune femme en uniforme
m’offre une bouffée de bonheur. Elle se penche sur
moi et me demande :
— Monsieut, souhaitez-vous boire quelque chose ?
J'avais perdu le sens et le son de ces mots simples :
« monsieur », « souhaitez-vous... » Je prends un peu de
champagne. La première gorgée me saisit. Les bulles
me grisent vite. Je baisse les paupières. Je remercie
Dieu. Peut-être à cause du champagne, peut-être pour
tout autre chose, il me semble que les larmes me mon-
tent aux yeux.
Le vol dure environ huit heures. Je regarde un film.
Je vois les images défiler mais je ne les fixe pas dans
2e
LES PORTES DU PÉNITENCIER...
mon esprit. Je suis tout à l’ivresse de me sentir enfin
« dehors ». « Bienvenue dans le monde des vivants »,
me murmure ma petite voix intérieure.
L’hôtesse me sert un plateau. Il me semble que je
n'ai jamais rien mangé de plus délicieux. Je bois un
verre de bordeaux. Je trouve le bouquet et la saveur
du vin extraordinaires. Je suis en extase. Je m’assoupis
sans doute à certains moments, mais je ne dots pas
vraiment, de peur encore, peut-être, de découvrir en
me tréveillant que tout cela n’est que le fruit de mon
imagination.
Enfin, le commandant de bord annonce la descente
sut Londres. Paradoxe amusant, c’est au moment
même où je m’emprisonne dans la ceinture de sécurité
pour l’atterrissage que je me persuade, vraiment, de
n’être plus incarcéré... Les lumières de Londres dans le
hublot, puis le crissement des pneus sur la piste, le
freinage puissant qui me colle contre le siège, l’arrêt
complet, le clic de la ceinture que je détache...
Cette fois, ça y est. Je la tiens, cette sacrée liberté.
0.
SOUVENIRS DE L’ENFER
À Londres, je descends de l'appareil avec les autres
passagers. Comme tout le monde et non comme un
paria. Dans le bus qui nous conduit à l’aérogare, je
croise le regard d’une petite fille. Un regard d’inno-
cence. Dans quelques jours, Zeus, mon fils, viendra me
rejoindre à Paris. Il est tout pour moi. Il a huit ans, et
je ne l’ai pas vu depuis cinq ans.
Les reporters d’une chaîne de télévision américaine
qui ont pris le vol pour Paris en pensant que je serais
à bord ont rejoint Londres dès leur arrivée à Roissy-
Charles-de-Gaulle. Ils veulent tourner des images et
capter les premiers moments de mon retour à la case
départ. Parmi les photographes présents, se trouve un
gats de l’agence Sipa. Il m’offre un café. Je suis dans
un état d’esprit confus, un peu comme lorsque, en
convalescence, on soft enfin après avoir gardé la
chambre trop longtemps. Je flotte encore entre deux
mondes, celui où je viens d’atterrir et celui que je laisse
25
CHRISTOPHE ROCANCOURT
derrière moi, la prison. Il me semble que tout le monde
doit pouvoir lire sur mon visage qui je suis, d’où je
viens. J’ai la sensation pénible que le mot «taulard »
est gravé sur mon front, tache indélébile. Cela s’appa-
rente au mauvais rêve que l’on fait parfois, où l’on se
trouve nu au milieu d’une foule sans pouvoir se plan-
quer. Je surveille mon comportement, mes mouve-.
ments, cat on ne se meut pas dehors comme on bouge
en taule. C’est ainsi. À distance, que ce soit dans la rue
ou au testautant, devant une attitude, un geste, une
démarche, je peux dire sans risque d’erreur : ce gars-là
sott du ballon.
Dans l’espace cafétéria où je bois mon café, des gens
vont et viennent. Certains prennent un plateau, se
composent un solide breakfast. Soudain, je vois un
type, un gros homme, pousser légèrement le plateau
d’un autre type pour poser le sien sur le comptoir de
la caisse. Ce que mes yeux viennent de saisir n’est qu’un
détail, mais à la seconde même tout mon être se glace.
Je me trouve projeté dans l’enfer d’où je sors. J’ai vu
une scène identique au pénitencier de Lewisburg...
En prison, aux States, tu es obligé de travailler. À ce
moment-là, j'étais affecté à l’arrière-cuisine Nous
sommes un vendredi, jour du poisson dans tous les
pénitenciers US. Les taulards font la queue bloc après
bloc pour recevoir leur ration, et l’incident que je viens
de surprendre à la cafétéria se produit presque à liden-
26
SOUVENIRS DE L’ENFER
tique. Par inadvertance, un prisonnier — un Chicanos
ou un petit Blanc, je ne sais plus très bien — touche à
peine de son plateau celui d’un Noir, une baraque, un
colosse avec une tête grosse comme trois pastèques
mais rien dedans. Une brute épaisse comme il y en a
des mille et des cents derrière les barreaux. Le Black
pose les yeux sur l’autre qui, terrorisé, balbutie des
excuses. Le Black s’en tape.
— T'as poussé mon plateau. Tu me manques de res-
pect.
— Pardon. Je ne l'ai pas fait exprès. Ça ne se repro-
duira pas.
— T'as raison, ça ne se reproduira pas.
À la seconde même, dans toute la cantine, dans les
cuisines et l’arrière-cuisine, le temps semble s’arrêter.
En prison, les animaux que nous sommes devenus
développent un instinct de jungle: on sent venir le
drame comme les fauves devinent l’orage ou l’incendie
de brousse. C’est une sensation diffuse mais instan-
tanée. On sait que ça va péter. On renifle le sang avant
qu’il ne coule.
Le petit taulard en est presque à chialer. Peut-être
qu’il pisse dans son pantalon. Il lève sur la montagne
noire un regard de môme perdu. |
— Pardon, je ne voulais pas. Je te respecte. Tout ce
que tu voudras mais oublie ça. C’est pas grave, non?
Pardon, mon frère...
1. Familier pout « Mexicain ».
27
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Le Black n’entend pas. Nous autres, nous faisons
comme si tien ne se passait. Ne rien voir, ne rien
entendre, ne rien savoir est une règle de survie dans
les geôles de l'oncle Sam. Mais nous n'ignorons pas,
tous autant que nous sommes, qu'il y a du « shunk »
dans l’air. Derrière les barreaux des pénitenciers, tout
le monde possède son « shunk ». Moi, j’en ai trois, plan-
qués dans des endroits stratégiques de la cellule, c’est-
à-dire à portée de main pour réagir en cas d’urgence.
Il ne faut pas tâtonner une seconde de trop. Il y va de
sa vie.
Le « shunk » est une arme blanche, une sorte de cou-
teau, une lame bricolée à partir de pas grand-chose, un
morceau de métal acheté en loucedé, un éclat de bois
dur, ou, le plus souvent, un stylo bien affüte. Pour
aiguiser le shunk, tout est bon, le mur, le rebord du lit,
mais le top c’est la cireuse. L'administration ne transige
pas sur la propreté des sols, alors les cireuses marchent
à plein. Seulement, il suffit de retourner l'engin pour
que ses rouleaux deviennent la plus efficace des meules.
Tout le monde sait cela, même les matons, sûrement.
Mais comme personne n’est là pour révolutionner Puni-
vers pénitentiaire, on ferme les yeux et, à l’occasion,
on laisse parler le shunk.
Doucement, sans heurts, avec cette violence sourde
et feutrée qui est la pire de toutes, le Black immense
accule le petit taulard dans un coin de cuisine où il n’y
a pas de caméra, et là, froidement, sans geste inutile, il
l'égorge.
Le mec se vide de son sang et meurt en trois minutes.
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SOUVENIRS DE L’ENFER
L'autre se retrouve au mitard et prend vingt ans de
taule en plus. Belle addition pour un plateau déplacé
de quelques millimètres, un vendredi, jour de poisson,
au pénitencier de Lewisburg.
L’ami qui me trouve les cervicales coincées me dira
aussi: «Tu as les yeux toujours en mouvement. Tu
sembles aux aguets. Si quelqu'un remue une feuille de
papier à l’autre bout de la pièce ou laisse tomber sa
petite cuillère, tu mates, tu épies. »
La réponse est simple : quand le shunk peut te crever
la paillasse pour une broutille, tu traques le moindre
geste suspect, tu cherches à saisir dans les yeux l’appa-
rition de la lueur tueuse. Et tu fais gaffe à ton plateau-
repas.
Le réfectoire est un lieu dangereux. Les matons y
ont tout le loisir d’observer les détenus, de photogra-
phier mentalement les visages, les comportements. Les
taulards se jaugent, les gangs, les groupes ethniques se
défient. Tout cela, presque sans mots. Pour rien, pour
un regard ou une attitude mal perçus, tu peux plonger
dans un délire de folie qui, avant la fin du jour, t’aura
coûté la vie.
La haine raciale n’est nulle part plus exacerbée
qu'entre les murs du pénitencier. On pourrait croire
que ces mecs, tous embarqués dans la même galère,
rabaissés uniformément à un matricule, laissent der-
rière eux les querelles de clocher, les rancœurs de quar-
tiers, les rivalités entre communautés. Pas du tout. Au
29
CHRISTOPHE ROCANCOURT
contraire, ils s’ingénient à en faire leur seule raison de
vivre. Quant à la guerre des gangs, elle sévit ici avec
autant de violence aveugle qu’à l'extérieur...
Un jour, à l'heure du repas, dans la file de son bloc,
un type qui pousse un taulard paralysé des jambes dans
sa chaise roulante ne s’arrête pas pile poil et le repose-
pieds du fauteuil heurte légèrement le mollet d'un
membre d’une autre communauté.
— Tu me cherches ?
— Non, je ne te cherche pas. Je poussais mon pote
sut sa chaise et j’ai pas vu ta jambe. On va pas en faire
toute une histoire.
— Tu m'as agressé. Tu m’as blessé. Tu m’as manqué
de respect. On règle ça ce soir dans le yard.
Le yard, c’est l'immense cour cernée de murs et de
miradots où les taulards non punis peuvent sortir en
fin d'après-midi, après le comptage de 16 heures et le
dîner servi vers 17 heures. À 16 heures, chaque jour,
dans toutes les prisons des États-Unis, les prisonniers
sont comptés un par un. Ils doivent se tenir debout
dans leur cellule au pied du lit. Après le repas du soir,
ils peuvent s’attarder sur le yard jusqu’à 20 h 15. C’est
là que je parle avec les « Italiens » et mes autres amis.
Mais le yard est aussi l’endroit de tous les dangers. Le
coup de lame peut surgir à n'importe quel moment et
il faudra attendre d’être au paradis ou en enfer pour
en connaître la raison.
Dans les films, on voit les prisonniers se sculpter des
muscles d’Hercule en s’adonnant à l’haltérophilie dans
un coin du yard. Dans la réalité que j’ai connue, les
30
SOUVENIRS DE L’ENFER
engins ont d’abord été enchaînés parce qu’il y avait eu
un assaut terrible entre deux bandes à coups de barres
de fer et d’haltères. Des types étaient restés sur le car-
reau pour le compte. Mais l'administration à fini par
supprimer carrément les appareils quand deux ou trois
gars ont trouvé là une mort « accidentelle », le thorax
broyé sous une barre à disques pourtant très bien atta-
chée à son support...
Il restait le base-ball et les battes. Le clan du connard
qui a reçu le petit coup de chaise roulante s’est octroyé
le choix des armes, les battes, justement. Ses potes et
lui ont marché sur l’autre clan. Et ça a cogné. Mais
cogné au-delà de ce qu’on peut imaginer. J’ai vu — de
mes yeux vu — la tête d’un gars exploser et sa cervelle
gicler. Le magma sanguinolent à échoué à un mètre
cinquante de l'endroit où je me trouvais en train de
discuter avec des potes. Nous n’avons pas bronché. Je
lai dit : tant que ce n’est pas ta cervelle, la tienne, qui
sert de balle de base-ball, tu ne vois rien, tu n’entends
rien, tu ne sais rien. Si on te pose des questions, tu
réponds que tu n’es pas responsable de ce que lâchent
les grands rapaces quand ils planent au dessus du yard.
En cette fin d’après-midi paisible, les effectifs du
pénitencier s’allègent de six matricules. Six morts. Oui,
six morts pour un petit coup de chaise roulante dans
une jambe.
Au début, je me suis bercé d'illusions. J’ai pensé
un moment que ces types, ces brutes bornées étaient
Al
CHRISTOPHE ROCANCOURT
capables d’humanité. Quand je les ai vus la première
fois au parloir avec leur femme ou leur compagne, il
m'a semblé qu’ils se métamorphosaient soudain en
êtres sensibles, capables d’éprouver de l'amour. De la
passion, même.
Le taulard appelé au parloir a le droit d’embrasser
une fois, mais une seule, sa visiteuse. Moi, j'avais un
parloir pour rencontrer mes avocats et j'étais à la fois
stupéfait et attendri de voir avec quelle fougue ces cou-
ples s’enlaçaient. Ils semblaient tout oublier de leur
situation désastreuse le temps de ce baiser qui, tou-
jouts, se prolongeait. À croire qu’il n’y avait derrière
les barreaux des prisons US que des Roméo éperdus
visités par des Juliette énamourées et vibrantes de désir.
Je trouvais cela décalé, certes, mais très beau. Toute-
fois, je me demandais si j'aurais l’impudeur de sacrifier
à un tel baiser quand Pia, ma femme, viendrait me voir.
Tout de même, cela se passait devant pas mal de
monde ! Le parloir ressemble à une salle de classe avec
des tables espacées et un siège de chaque côté de la
table. Plantés debout devant les accès visiteurs et pri-
sonniers, les matons promènent leur regard de chien
idiot sur ces gens qui, malgré leur présence, ne résistent
pas au besoin de se rouler une pelle d’anthologie. C’est
à peine croyable.
Je ne peux cacher ma surprise à mon avocat:
— Ils pourraient faire l'amour, là, devant tout le
monde, ils ne se gêneraient pas, dis-je en riant.
Mon conseil a tôt fait de corriger ma perception des
choses.
32
SOUVENIRS DE L’ENFER
— Dans une large mesure, me confie-t-il, c’est
comme ça que la drogue entre dans les pénitenciers.
Avant de venir ici, la visiteuse se foutre une boule de
plastique contenant de la drogue dans le vagin. À son
arrivée, elle se rend dans les toilettes de la salle d’attente
des parloirs, fait passer la boulette de son sexe à sa
bouche. Le baiser fougueux sert à livrer la marchandise
à son homme. Celui-ci avale et il n’aura plus qu’à
surveiller ses selles dans les prochaines heures pour
récupérer sa dope.
J'avoue que devant ces explications, ma vision
romantique du patin carcéral en à pris un coup.
Un jour, dans l’arrière-cuisine où je bosse, je sur-
prends un dialogue furtif entre deux mecs. Celui qui
travaille avec moi dans cette arrière-cuisine est un
dealer. Il consomme un peu de ce qu’il fait entrer et
revend le reste. D'une certaine manière, c’est un
homme avisé. Le type qui vient le voir à la sauvette lui
doit six carnets de timbres sur une avance de shit. En
taule, le timbre-poste est la monnaie de référence, le
dieu dollar du dehors. Toutes les transactions clandes-
tines se paient en timbres ou carnets de timbres. Le
carnet est à 7,4 dollars. Certains détenus très anciens
sont devenus des usuriers. Ils sont à la tête de plusieurs
centaines voire plusieurs milliers de carnets. Une vraie
fortune. Ils prêtent avec intérêt. Du deux pour dix.
Deux timbres d’intérêt pour un carnet de dix. La plu-
part de ces vieux détenus sont là à vie et on se demande
39
CHRISTOPHE ROCANCOURT
ce qui peut bien les motiver pour pratiquer l’usure, les
pousser à s'enrichir entre quatre murs qu’ils ne fran-
chiront que les pieds devant. On ne se refait pas, dit-on.
Dehors, ils en voulaient toujours plus. Dedans, ils
continuent. Ils sortiront de là dans le cercueil breveté
par l’administration, c’est sûr, mais la paillasse bourrée
de vignettes postales. Pathétique et dérisoire... |
— Les six carnets, je ne les ai pas, bredouille le client
du dealer. Tiens, j’ai quatre timbres, prends-les.
L'autre prend les quatre timbres. Un sourire de pourri
aux lèvres, il che à mi-voix :
— Je suis ici jusqu’au comptage de 4 heures.
Débrouille-toi pout me trouver ce que tu me dois d'ici
là, sinon...
Un peu avant l’heure dite, le pauvre camé revient,
apporte sans doute deux ou trois timbres de plus qu'il
aura empruntés ou piqués çà et là. Il est plus blèême
que le bac où on lave les légumes. Il dégouline de sueur.
Il est en manque et, en prime, il crève de trouille. Il a
raison d’avoir peur. Le dealer s’arrête de savonner la
paillasse d’un évier, se tourne vers le gars, empoche les
timbres et, son immuable soutire de salope aux lèvres,
il souffle comme une confidence d’amoureux :
— Ça ne fait toujours pas le compte...
— Je sais. Laisse-moi jusqu’à demain.
— Tu te fous de ma gueule. Demain, ce sera comme
aujourd’hui. Tu me dois six carnets. Les timbres que
tu m'as donnés, là, aujourd’hui, disons que c’est les
intérêts de retard. Maintenant, tu vas payer. Oui, main-
tenant. Pas demain.
34
SOUVENIRS DE L’ENFER
Et là, une fois encote, sous les yeux de ceux qui avec
moi sont affectés dans cette zone d’arrière-cuisine, le
dealer sort le shunk et tue l’homme qui lui devait six
catnets de timbres à 7,4 dollars.
Cet assassin, ce dealer n’avait plus que trois ans de
pénitencier à accomplir, grâces éventuelles non
comprises. Trois années et il se retrouvait dehors, libre.
Avec ce meurtre, il en a repris pour vingt-cinq années.
À croire que dans cet univers-là, vingt-cinq ans d’une
vie ne valent rien en regard d’une dette de six carnets
de timbres.
Qui ira dire après avoir vécu cela que la taule ne rend
pas fou? Qu'on en sort indemne ?
Les autres et moi, dans l’arrière-cuisine, nous avons
continué à faire ce que nous avions à faire. Le temps
que, comme pour chaque incident, l’équipe de sécurité
arrive, balise le périmètre du meurtre avec les fameuses
banderoles en plastique marquées « Don’f cross ». Ne
pas dépasser. Dans ces moments-là, il vaut mieux
essayer de déguerpir avant la pose de ces banderoles,
mais encore faut-il pouvoir se trouver hors caméra, car
si on est pris dans le périmètre de la scène du crime,
ou sut la vidéo, en train de filer, ils nous descendent
directement au mitard, histoire de nous convaincre de
parler au plus vite si on a quelque chose à dire. Et
comme naturellement personne n’a rien vu, rien
entendu, et n’a donc rien à raconter, les joies du mitard
peuvent durer des jours, des semaines, des mois. Au
pénitencier, se trouver au mauvais moment au mauvais
35
CHRISTOPHE ROCANCOURT
endroit est la chose la plus idiote qui puisse nous
arriver.
Quand l’arme du règlement de comptes entre tau-
lards n’est pas le shunk, la chaussette plombée fait
l'affaire. |
Chaque prisonnier à droit dans sa cellule à un casier
scellé dans lequel il enferme son nécessaire de toilette,
les quelques victuailles qu’il peut acheter à la cantine
et ses précieux timbres. L’inviolabilité de ce casier est
assurée par un cadenas cylindrique à combinaison.
Trois ou quatre de ces cadenas enveloppés dans une
chaussette deviennent une arme redoutable. J’ai vu un
Mexicain se faire exploser la tête avec ce truc-là. C'était
affreux. Personne n’a jamais su pourquoi ce type avait
été agressé avec une telle sauvagerie. Un coup de folie,
sans doute. Le matraqueur ne connaissait sa victime ni
d’Eve ni d'Adam, et celle-ci vivait sa détention en père
tranquille. Comme beaucoup. Comme tous ceux qui
ont passé les deux tiers de leur vie en prison et qui
finissent par se persuader que dehors la vie ne serait
pas meilleure.
Un soir, j'ai entendu un vieux Black dire à un jeunot
du Bronx qui devait rêver de cavale :
— Je sais, la bouffe ici, c’est de la merde. Mais quand
j'étais môme dans mon taudis, je bouffais aussi de la
merde. Et les rats me couraient dessus la nuit. Ici, on
a la merde dans la gamelle, mais pas les rats. C’est déjà
ça, fils |
36
SOUVENIRS DE L’ENFER
Entendre ces choses-là me faisait pleurer ou gerber.
Je me disais qu’un jour, je dégringolerais peut-être aussi
bas dans la résignation et que je parlerais et penserais
comme ce vieux Black usé, cassé de partout. Ce jour-là,
comme lui, je serais devenu un mort vivant. Il ne fallait
pas que cela arrive. La nuit, cette hantise me taraudait.
J'en faisais des cauchemars. Je me voyais englué dans
les poubelles puantes où, enfant, j'allais chercher à
bouffer, sans parvenir à sortir mon nez de ce remugle,
sans jamais pouvoir relever la tête.
Dès les premiers temps de ma détention, je me suis
débrouillé pour ne pas prendre mes repas au réfectoire.
Là aussi, on court trop de risques. Depuis, selon le
terme en vigueur chez les détenus, je « cantine ».
Chaque prisonnier a le droit de disposer de deux cent
quatre-vingt-dix dollars par mois. Encore faut-il qu’il
ait quelqu'un à l’extérieur pour les lui faire parvenir.
Mes avocats s’en chargent. Avec ces deux cent quatre-
vingt-dix dollars, j'achète des victuailles à la cantine. Il
n’y a pas grand-chose, du maquereau, du thon, des
chips, du soda. Les aliments sont conditionnés dans
des sachets en plastique qu’il est évidemment impos-
sible de transformer en shunk après usage. Je n'étais
pas très épais en entrant en prison mais avec ce régime
j'ai perdu plus de dix kilos. Les deux cent quatre-
vingt-dix dollars servent aussi à acheter les fameux
timbres, bien sûr, ainsi que les produits de toilette et
les baskets que l’on porte quand on n’est pas au mitard.
34
CHRISTOPHE ROCANCOURT
En dehors des périodes d’isolement, on est deux par
cellule. Dans la journée, les portes sont ouvertes et les
taulards peuvent circuler dans les parties communes.
Les W.-C. se trouvent à gauche de la porte de la cellule
et pour préserver un soupçon d'intimité, lorsqu'un des
deux colocataires doit y aller, il ouvre la porte à la
perpendiculaire pour masquer le coin chiotte et
accroche une serviette en haut de la porte pour signaler
l'opération. Le codétenu, quand il est de bonne compo-
sition, va faire un tour dans le couloir pendant ce
temps-là. Certains gars tombent sur des connards finis
qui ne consentent pas à bouger d’un pouce, alors il
faut se résigner à faire ça devant témoin. À terme, la
répétition de petites humiliations comme celle-ci donne
des envies de meurtre.
Dans le dernier pénitencier où j’achève de purger ma
peine, Allenwood, Pennsylvanie, jai pour compagnon
de cellule un Chicanos, un Mexicain. Il s’appelle Luis
Garcia. Du moins, c’est le nom inscrit sur son tee-shirt
au dessus de son matricule. Avec lui, je n’ai aucun pro-
blème. Il sort quand je le lui demande et je fais de
même. La nuit, souvent, je l’entends gémir ou pleurer
dans son demi-sommeil. Luis Garcia est un bon gars.
Je veux dire un pauvre type qui a eu la naïveté de croire
au rêve américain. Une première fois, il a tenté de
passer clandestinement la frontière pour s’introduire
aux États-Unis. Il s’est fait pincer. Il a tenté le coup
une seconde fois et de nouveau les flics lui ont mis la
main dessus. Et il a pris trois ans de pénitencier pour
récidive.
38
SOUVENIRS DE L’ENFER
Trois années dans ce monde de bêtes furieuses pour
un gars qui n’a même pas volé une canette de Coca,
c’est l'envoyer à l’école du crime ou à l'asile de fous.
Luis Garcia déprime sévère. Il ne comprend pas ce qui
lui arrive. Il se peut que, là-bas, au Mexique, il ait une
femme, des enfants, une famille. Je n’en sais rien. Nous
n'avons pas de vraie conversation entre nous. En
prison, contrairement à ce qu’on voit au cinéma, on se
confie le moins possible car on ne sait jamais à qui on
a affaire. Et puis, s’épancher, remuer le passé, regarder
en arrière n’est jamais bon. On se mine le moral pour
rien et, entre ces murs, si le mental est atteint, la dégrin-
golade arrive vite.
Comme Luis Garcia n’a personne dehors qui puisse
lui envoyer le moindre dollar, nous partageons mes
maquereaux, mon thon, mes chips. Alors entre lui et
._ moi, ça se passe bien. Rien à signaler. Ça compte, car
lorsqu'on se trouve enfermé avec un mec qu’on ne
peut pas blairer, cela devient rapidement insoutenable.
Et là encore, la situation peut virer au tragique en un
clin d’œil.
Le couloir des cellules donne accès à un escalier en
colimaçon par lequel on monte à une sorte de salle de
jeu où les prisonniers peuvent se détendre en écoutant
de la musique, ou en passant du temps sur des consoles
électroniques. Je ne suis pas bien au courant car j'ai
toujoufs évité au maximum de me trouver là. Trop dan-
gereux. Trop de lascars y cherchent des embrouilles.
Pourtant, un après-midi, jy monte, et, brusquement,
juste en haut de l'escalier, le drame se noue.
39
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Un type bloque le passage à un autre, un mafflu court
sur pattes. Tout se fige à la seconde dans la salle de
jeu. Le silence se fait. Je lai déjà dit: les fauves pres-
sentent l’orage.. Les deux types partagent la même cel-
lule. Celui qui a coupé le chemin à l’autre lui dit:
— Je ne t'aime pas. Tu vas pas rester avec moi. C’est
impossible. Je peux pas t'encaisser. D’abord, tu pues !
L'interpellé n’a pas le temps de protester ou de se
défiler. L’agresseur sort d’on ne sait où une paire de
ciseaux et il se met à crever le pauvre gars de dix ou
vingt coups. La nuit, quand je dors mal, c’est-à-dire
toutes les nuits depuis ma libération, je revois souvent
le petit gros chanceler, pivoter sur lui-même avant de
s'effondrer doucement et de rouler au bas des marches.
Son sang gicle de partout et son corps fait penser à un
atrosoir percé qui perdrait son eau. Dans un film bur-
lesque, la scène ferait rire. Pas dans la réalité. Cette
fois-ci, le gars a pu être sauvé, je crois.
Au pénitencier, outre la drogue, il faut éviter deux
autres pièges : le jeu et l'homosexualité. La raison en
est simple: cela finit toujours mal. Très mal, le plus
souvent. Il vaut mieux s’en tenir à l’écart et faire comme
si cela n'existait pas.
La première fois que j'ai vu un type se faire sodo-
miser sous la douche, jai failli exprimer ma stupéfac-
tion. Mais pour tout le monde, ça avait l’air normal,
alors je me suis repris et j’ai regardé ailleurs.
40
SOUVENIRS DE L’ENFER
En taule, au fil du temps, certains prisonniers devien-
nent de véritables gonzesses. Oui, des filles. Il se peut
que leur nature profonde se révèle ici plus librement
qu'ailleurs. Ce serait un paradoxe, sans doute, mais le
constat est la. Certains deviennent la fiancée de celui-ci,
la maîtresse officielle de celui-là. D’autres se mettent à
draguer sans vergogne, passant de main en main. On
les voit sur le yard se promener au côté de leur homme,
presque à son bras, ou solitaires, chaloupant du derrière
et coulant des regards prometteurs. En général, ça se
termine par des bagarres sanglantes. Des jalousies de
collégiens et des haines de roman-photo se font jour.
Il suffit qu’un type pose les yeux sur la « fiotte » attitrée
d’un costaud pour que ça dégénère grave. Les infide-
lités, effectives ou fantasmées, se paient au prix fort.
Il ne fait pas bon jouer aux dames quand on est à la
_case prison. Non seulement les pauvres gars qui virent
de bofd en prennent tant et plus là où je pense selon
les caprices des plus forts, mais ils sont méprisés au-
delà de ce qu’on peut imaginer. Je me souviens d’une
de ces « fiottes » retrouvée morte étranglée dans les
douches. Elle a été tuée par jeu, parce que le gars
qui se la tapait voulait vérifier s’il est vrai qu’on prend
un panard encore plus géant en serrant le cou du
partenaire.
Derrière les murs, la vie d’un homme ne compte
guère. Alors, la vie d’un homme qui n’en est plus un
aux yeux de ces primates ne vaut pas plus que le crachat
qu’on lâche sur son passage. Et bien sûr, lorsqu'une
rumeur de dénonciation pour un vol de biscuit ou de
41
CHRISTOPHE ROCANCOURT
timbre-poste commence à circuler dans le bloc, ces
vilains petits canards sont en première ligne pour les
représailles. Dans cet univers simpliste et terrible,
l’homo ne peut être qu’une balance. Il n’a que ce qu’il
mérite, même s’il ne le mérite pas.
Parfois, derrière ces trajectoires tragiques, le comique
rôde. Ainsi, j'ai vu un balèze, un mâle velu, un Raoul
de chez Raoul, un maquereau très réputé et très redouté
dans les bas-fonds de New York, se muer au fil des
mois en une sorte de Castafiore adipeuse et froufrou-
tante, folle de son corps. J’imagine mal que celui-là ait
pu retrouver son statut de mac à la sortie. J’aurais voulu
être petite souris pour voit Ça.
Pour les autres, ceux qui ne se laissent pas tenter par
les pratiques homos, je suppose qu’ils se débrouillent
comme je lai fait moi-même. Cela consiste à mettre en
pratique la devise des vieux sages : « Chaque fois que,
dans ta vie, tu auras besoin d’une main secourable, c’est
au bout de ton bras que tu la trouveras. » Les nuits
d’insomnie, lorsque je passais en revue les créatures de
rêve que j'avais eues pour maîtresses dans mon autre
existence, je ne manquais pas de vérifier la véracité de
cette maxime. Ce n’est pas le septième ciel, sans doute,
mais quand on est en enfer, il faut savoir faire l’impasse
sut le paradis. Et sur ses anges.
L’interdit du jeu n’est pas aussi strict. Pour ma part,
je ne me suis pas privé de le contourner. J’aime le jeu,
avec une préférence pour le poker. Il m'est arrivé de
42
SOUVENIRS DE L’ENFER
miser lourd, très lourd, des fortunes. J’ai gagné, parfois.
J'ai souvent perdu. En prison, la règle vitale à observer
est de ne pas jouer avec n'importe qui. Il faut taper
haut. Chaque fois que je suis monté sur un plan poker,
je lai fait avec des « hommes », des solides, pas des
« Mimile ». C’est pour cette raison-là aussi qu’on m’a
vu si souvent discuter avec les Italiens, les « parrains ».
La législation américaine interdit la présence de
caméras dans les cellules. C’est d’ailleurs pour cette
raison qu’autant de règlements de comptes s’y dérou-
lent. Nous nous retrouvons donc dans celle de l’un ou
de l’autre pour des parties éclairs. Les matons ne sont
pas dupes mais ils savent à qui ils ont affaire. Ils fer-
ment les yeux, seulement ils ne peuvent pas les garder
clos trop longtemps. On joue donc vite, à demi-mot,
à gestes furtifs. Les cartes apparaissent, disparaissent
en un clin d'œil. Pourtant, des sommes importantes
sont virtuellement sur le tapis. Il ne faut pas bien long-
temps pour balancer trente mille, cinquante mille ou
cent mille dollars. Le tout sur parole, puisque le fric
est dehors. Pour le paiement des dettes, les avocats
reçoivent des consignes, débloquent les fonds et les
transfèrent sur tel ou tel compte indiqué par le gagnant
de la partie ou, le plus souvent, par ses intermédiaires
à l'extérieur. Inutile de préciser que celui qui s’aventu-
rerait à faire le rigolo, à tenter de se soustraire au paie-
ment serait un homme mort.
Selon les codes particuliers de la vie carcérale, le jeu
à ce niveau n’est pas qu’un passe-temps ou la satisfac-
tion d’un vice. Il est également considéré comme un
43
CHRISTOPHE ROCANCOURT
brevet de fiabilité et d’honorabilité. Être admis à la
«table » de poker d’un caïd confère un rang enviable
dans la hiérarchie non officielle mais rigoureuse du
milieu pénitentiaire. Un flambeur n’y fait pas long feu.
Un frimeur ne tient pas trois donnes. Et l’un et l’autre
perdront à ce jeu de con beaucoup plus que leur mise.
Du plus bas échelon de la prison au plus élevé, admi-
nistration comprise, cela se sait. Alors on y regarde à
deux fois avant de s’en prendre à celui dont on sait
qu'il a sa place dans le carré d’as des taulards de haut
rang.
Partout où je suis passé dans mon parcours de détenu
au Canada ou aux States, cela a toujours été mon cas.
Comme d’autres aimeraient pouvoir le dire, j’ai su tenir
mon rang. Toujours. Un aveu ? J’en suis fier.
*
kx*%
Comme je n’ai pas beaucoup de bagages en arrivant
à l’aéroport de Londres, je n’ai pas besoin de chariot.
Je ne risque donc pas de heurter les mollets de qui-
conque. Quant au plateau-repas, j'y ai renoncé depuis
belle lurette.
Une équipe de télévision américaine à fait le voyage
depuis les Etats-Unis pour m’interviewer et tourner un
sujet sur mon histoire. Je n’en reviens pas. Dans un
monde où tout passe et où tout lasse si vite, j'existe
encore. Bien sûr, ça me fait plaisir. J’aime bien les
médias, j'aime aussi — pourquoi le cacher? — qu'ils
s'intéressent à moi. Il paraît qu'aux États-Unis, pour
44
SOUVENIRS DE L’ENFER
ne parler que de ce pays, les articles consacrés à mes
aventures se comptent par milliers. À mon arrivée à
Londres, un journaliste me remet une copie internet
de la dernière édition du Washington News. Il y a un
article en bonne page, avec ce titre qui me fait bien
marrer : «Le retour du héros au pays ».
Néanmoins, en la circonstance je trouve qu’ils vont
vite. Ils ne me laissent pas beaucoup de temps pour
respirer et retrouver mes marques. Finalement, il se
peut que ce soit aussi bien ainsi. Moins j’aurai le loisir
de ressasser les duretés du pénitencier, plus vite j’en
guérirai, si toutefois il est possible de s’en remettre tout
à fait. J’en doute. L'avenir me le dira.
Dans ma cellule à Allenwood, lorsque j'ai appris
limminence de ma libération, j’ai aussitôt décidé de
commettre encore une folie, de courir un risque de
plus. Très souvent dans ma solitude carcérale, j'ai
revécu mon passé, notamment mon enfance en Nor-
mandie, chez mes parents, chez mon grand-père puis
à l’orphelinat, et je me disais à chaque fois : « Dès que
tu sots de là, tu files à Honfleur où tu es né, dans le
village où tu as vécu, à l’orphelinat d’où tu as fugué. Il
le faut. »
Je me suis fait cette promesse solennelle quand j'avais
du béton tout autour de moi et des chaînes aux mains
et aux pieds. Maintenant que je suis libre, j’ai en quelque
sorte le dos au mur. Je ne sais pas si je suis prêt dans
ma tête et dans mon cœur à affronter le retour aux
sources, mais je n’ai pas le choix. Je ne vais tout de
même pas me dérober. Et puis je me persuade que le
45
CHRISTOPHE ROCANCOURT
plus tôt sera le mieux et que plus je tarderai, plus je
serai happé par la vie et plus j'aurai beau jeu de
m'inventer des excuses pour me soustraire à ma pro-
messe.
Alors c’est dit, dès que je touche le sol de France, je
prends la direction de la Normandie. Au risque que
mon passé glauque, mon enfance catastrophique ne me
sautent au visage et que les blessures anciennes ne se |
remettent à saigner.
Je vois déjà les titres des journaux: « Rocancourt à
la rencontre de Christophe, ou le retour aux sources
d’un môme paumeé ».
2.
LA BLESSURE
Les lieux parlent. Surtout ceux de l’enfance. Dans le
souvenir, tout est beaucoup plus vaste, comme si
grandir, devenir adulte rétrécissait le monde.
Même le bourg normand où j'ai vécu mes premières
années avec mes parents me semble rapetissé lorsque,
presque trente ans après l’avoir quitté, je le vois sou-
dain se profiler au bout de la méchante route qui
conduit à ce coin de campagne vallonnée. Je descends
de voiture. Le chauffeur et le garde du corps me lais-
sent m’approcher seul des endroits « sensibles », ceux
qui ont marqué ma petite enfance. J’ai demandé à mon
avocat de me procurer une voiture dès mon arrivée à
Paris, avec chauffeur car je ne suis pas sûr d’être à l’aise
sur les routes de France, quittées depuis si longtemps.
Quant au garde du corps, c’est pour ma tranquillité. Je
veux bien accorder — ou vendre — quelques interviews
ou photos, mais aux médias de mon choix, et quand
je le souhaite. En dehors de ça, jai envie de savourer
47
CHRISTOPHE ROCANCOURT
sans témoin ma fraîche liberté, et de réfléchir dans le
calme à mon avenir.
Les journalistes, photographes et cameramen accré-
dités pour la circonstance restent eux aussi à distance.
Il n’a pas été nécessaire de faire passer de consigne
pour qu'ils respectent cet instant particulier et la soli-
tude qu’il exige. Ils le font spontanément. J’apprécie
leur délicatesse.
J'ai les jambes molles, les derniers pas sont difficiles,
mais je ne me vois pas renoncer. Il faut en finir un
jour ou l’autre avec les fantômes.
*
k*%
Tout commence là, sur ce terrain, situé derrière
l’église et le presbytère, où le curé tolère avec une infinie
patience la caravane de mes parents. Ils n’ont pas assez
d'argent pour louer et encore moins acheter une
maison. Ils ont été autorisés à poser la caravane à cet
endroit, provisoirement. Mais le provisoire dure et c’est
là que ma vie débute.
Mes parents sont beaux. Tous deux sont issus de
milieux très modestes. Dans mon souvenir, ma mère
a de la race. Elle est d’une beauté vénéneuse, sensuelle,
incandescente, comme la Carmen de l’opéra de Bizet.
Mon père n’est pas très grand mais je le trouve assez
bien balancé. Il ne paraît pas costaud, mais il l’est. Il a
le sang chaud et les nerfs à fleur de peau. Impulsif,
bagarreur, il ignore la peur.
48
LA BLESSURE
Quand on à de la force, des poings, quand on ne
craint pas d’en prendre plein la gueule et qu’on est
pauvre, on tente de s’en sortir avec les seules armes
dont on dispose. Mon père à été boxeur dans son jeune
temps. Il a cherché à fuir la misère en montant sur le
ring. Il espérait le gros lot, il a eu le K.-O. Moins que
Puppercut qui vous envoie au tapis pour le compte, le
K.-O., le vrai, c’est le coup de gong qui sonne la fin
du combat de trop, le moment terrible où il faut se
rendre à l'évidence : on ne décollera pas du petit niveau
et on n'ira pas plus haut que les basses combines des
combats minables dans les arrière-salles de banlieue.
Alors il ne reste plus qu’à jeter les gants, abandonner
les rêves de gloire et de fric et rentrer dans sa tanière.
Mon père est devenu docker. Des journées de douze
ou quinze heures à se briser les reins quand il y a du
boulot, alternant avec des périodes d’oisiveté forcée
quand il n’y en à pas. Puis il à trouvé à bosser dans
une carrière.
Il se soûle à mort, mon père. Il prend des cuites
phénoménales. Au guidon de sa mobylette, il parcourt
en long et en large cette région entre Pont-Audemer
et l'estuaire de la Seine et il fait tous les troquets. Après
le travail sut les docks ou à la carrière, il se soûle pour
se remettre d’avoir trimé si dur. Dans les périodes sans
emploi, il s’assomme à la bière pour se consoler de ne
pas avoir de boulot, et donc pas de rentrée d’argent.
D'ailleurs, pour ce qui est des sous, qu’il bosse ou non,
cela ne change pas grand-chose. Il ne gagne pas beau-
coup et il faut bien dire que la plus grande partie de
49
CHRISTOPHE ROCANCOURT
ses gains passe au bistrot. Il doit régler les ardoises qui
traînent mais aussi, parfois, indemniser pour de la casse.
Je crois que dans sa tête mon père n’est jamais des-
cendu du ring. C’est plus fort que lui, il continue de
cogner. Même très soûl, tenant à peine sur ses jambes,
il y va, il balance des prunes à droite et à gauche.
Bien que je sois tout môme, je ne vais pas tarderà
comptendre les raisons d’une telle fureur et d’un si
grand désarroi. Il n’y a pas que la fatigue ou la peur du
chômage. Et ce n’est pas après les malheureux nau-
fragés de comptoir sur qui il tape que mon père en a,
mais après lui-même, après ce qu’il est devenu. Il se
déchaîne contre ce qu’il endure, contre ce qu’il accepte
par amour. Le soir, le vin aidant, c’est avec son propre
destin que mon père boxe. Il hurle sa douleur avec ses
poings.
J'assiste trop souvent à ces bagarres. Papa m’emmène
avec lui parce que nous dérangeons à la maison. Il me
pose dans un coin reculé du café avec une grenadine
à l’eau ou un Malabar. Là où il y a un flipper, il me
juche debout sur une chaise et je joue. Lui s’en va
s’accouder au bar et commence à boire. Bien vite, il
m'oublie. Je regarde, j'écoute. J'entends ce qu’un gosse
ne devrait jamais entendre. Déjà, en avant-première de
ce que j'expérimenterai plus tard au pénitencier,
jacquiers ce sixième sens qui me fait pressentir la
bagarre avant qu’elle n’éclate. Alors je me blottis dans
un angle de murs et j'attends que la tempête passe.
Parfois, les coups sont si violents que je me terre à
même le sol, sous les chaises et les tables. Quand on
50
LA BLESSURE
me relève, je suis tétanisé et je tremble de tout mon
être.
Il faut peu de chose pour mettre le feu aux poudres.
Une réflexion, une plaisanterie graveleuse. Toutefois,
peu à peu je m'aperçois que ce sont des allusions, tou-
jours les mêmes, qui déclenchent les plus grandes
colères. Je n’en comprends pas tout de suite le sens,
sans doute, mais elles me mettent mal à l’aise sans que
je sache très bien pourquoi.
En général, la plaisanterie finaude vient d’un type qui
a déjà un coup dans le nez. Avec une œillade appuyée
pour les autres consommateurs, il lance à travers le
bistrot à l’adresse de mon père :
— T'as tort de t’attarder ici, mon vieux. Je suis passé
pas loin de ta caravane tout à l’heure. Y à une auto
arrêtée devant, pas loin. T’as de la visite sûrement. Tu
fais attendre ton visiteur et ce n’est pas bien poli...
_ Ou encore ce sont d’autres subtilités du genre :
— C’est-y pas gentil, une épouse comme ça qui prend
soin de garder le lit de son homme bien au chaud du
matin au soir |
Inévitablement, mon père finit son verre d’un trait,
le pose ou le brise sur le comptoir et c’est parti :
— C’est pour moi que tu parles, hein ! Répète un peu
pout voir.
L’enchaînement habituel du mot qui en entraîne un
autre, la première beigne et le grand déferlement avec,
en victime innocente, le pauvre gars gavé de cidre
ou de pinard qui se fait un devoir de s’interposer.
Celui-là, régulièrement, se prend les premiers gnons.
51
CHRISTOPHE ROCANCOURT
De médiateur improvisé, il devient attiseur de l'incendie
et principale victime.
— Non mais, il me cogne, ce con | braille-t-il. J’y suis
tout de même pour rien si sa femme... hein, si sa
femme... hein, je me comprends |
Quelquefois le cafetier ou un copain ramènent mon
père sur une brouette jusqu’à l’entrée du terrain, près
de l’église. Puis ils repartent bien vite, comme si le
diable habitait la caravane. Pendant le trajet, je marche
à côté de la brouette, poussant la mobylette paternelle,
rêvant peut-être au jour où je serai assez grand pour
monter dessus. Et me tirer loin de tout ça.
Au hasard de ces castagnes, il arrive que le sang coule.
Un type sort un couteau et l'affaire vire au vilain. Les
gendarmes s’en mêlent, et papa cogne de plus belle.
Menottes aux poignets, il rue, éructe, insulte, se débat
comme un démon. Je revois son visage déformé par la
fureur. Ces scènes sont effrayantes. Elles me terrori-
sent mais, fasciné, je n’en perds pourtant pas une
miette.
Les seules fois où je me cache le visage dans les
mains, c’est quand ma mère et mon père, après s’être
déchirés une partie de la nuit, en arrivent à se taper
dessus. La caravane tangue sur ses roues et, dans cet
espace réduit, la violence des cris et des coups prend
une dimension d’apocalypse. Les nuits qui suivent, cent
fois dans mon sommeil je revois ces scènes terribles,
la lutte hystérique de ces corps dans la lueur d’une
pauvre ampoule ou de la lampe à gaz quand on n’a
plus de courant.
52
LA BLESSURE
Le lendemain, mon père semble ne se souvenir de
rien. Pourtant, il évite de me regarder, ou quand il le
fait, je vois dans ses yeux plein de détresse et d’impuis-
sance. J’ai mal. Je l’aime tant, papa.
Ma mère, ce n’est pas qu’elle soit méchante. Elle ne
veut de mal à personne, je pense. Simplement, nous la
dérangeons, papa et moi.
Mon père quitte la caravane très tôt le matin pour se
rendre sur le port dans l’espoir de trouver de
l'embauche à la journée, ou, plus tard, pour filer à la
carrière distante d’une quinzaine de kilomètres. Ma
mère s’attarde au lit. À peine s’est-elle levée que ma
présence l’excède. Elle est lente, le matin au réveil. Elle
fait chauffer son café, le sien seulement, va et vient
mollement en traînant la savate, et quand enfin elle
pose un œil sur moi et m'adresse la parole, le plus
souvent c’est pour dire des choses aussi agréables à
entendre que:
— Tu ne vas pas rester dans mes pattes comme ça
toute la journée. Va te promener, va jouer dehors, va
où tu voudras. Tu n’auras qu’à rentrer avec ton père,
ce soir... Allez, remue-toi. Tu comprends ce que je te
dis ou il te faut un dessin |
Alors je m’en vais et, toute la journée, je traîne dans
les environs, sans but, seul. Mes rêves me tiennent
compagnie et très tôt je me mets à fouiller dans les
poubelles pour trouver de quoi tenir jusqu’au soir. Cela
ne s’oublie pas. Toute sa vie on se revoit en train de
55
CHRISTOPHE ROCANCOURT
raser les murs, de se faufiler sous les fenêtres des vil-
lageois pour tripatouiller dans les déchets de ces gens
qui vous méprisent. Ilya toujours un imbécile de chien
pour aboyerà la mort comme si on égorgeait ses maî-
tres et une vieille qui ricane derrière ses rideaux. Et
gare à moi si le bonhomme ou la bonne femme pro-
ptiétaire de la poubelle me surprend. Je leur piquerais
leur bas de laine, ils ne hurleraient pas plus fort. Ce
qu’ils jettent dans leur poubelle, ce ne sont que des
déchets sans doute, mais ils sont à eux, ils sont leur
propriété, leur bien. Non mais ! Pas touche ! Alors, je
détale. Je cours très vite sur mes petites jambes mai-
gres. Surtout, je passe là où personne ne pourrait me
suivre. Je ne suis même pas certain que leur cabot s’y
risquerait. Je sais me couler dans les fossés, me frayer
un chemin dans d’inextricables bosquets et les ronces
ne m’arrêtent guère. Je suis un sauvageon, et j’aime ça.
Quand je suis viré de la caravane et qu'il fait mauvais
— il arrive qu’il pleuve en Normandie — je trouve refuge
où je peux, dans une vieille grange abandonnée sous
un appentis de prairie à chevaux ou sous de grands
atbres. Avec les premiers froids, je me rapproche d’ins-
tinct du village et de la caravane en me dissimulant
derrière une haie et je me planque dans un bosquet au
pied d’un hêtre. De cet endroit, je vois le terrain der-
rière l’église. Je sais que lorsqu'une voiture se trouve
garée à proximité je n’ai pas intérêt à me pointer au
logis. Of, il y à presque toujours une auto arrêtée dans
54
LA BLESSURE
le coin, plus ou moins bien cachée. Cela m’intrigue un
peu, évidemment, mais lorsqu’on est enfant on ne se
pose pas trop de questions sur ce qu’on voit autour de
soi pratiquement tous les jours. On pense que c’est
comme ça, et on ne va pas chercher plus loin. Il en va
pou les voitures comme pour la violence quasi quo-
tidienne dans laquelle je baigne: elle me semble
presque naturelle et je ne me demande même pas
comment cela se passe chez les autres.
Entre mes parents, la tension ne cesse de monter.
Un enfant sent très bien ces choses-là et les adultes se
fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude quand ils se
disent : « Il est trop petit pour comprendre. Heureuse-
ment pout lui!» C’est faux. Pour peu qu’il soit sen-
sible, le môme devine avant eux et mieux qu'eux ce
qui s’amorce.
Mon père aime ma mère d’un amour idolâtre. Elle
est tout pour lui. Il l’a dans la peau et même aux pires
heures de cauchemar, il ne peut s'empêcher de la
regarder avec des yeux d’amoureux transi. Ma mère,
elle, n’aime pas mon père. Elle n’aime qu’elle-même.
Elle la sans doute épousé parce qu’il est beau mec et
aussi parce que je suis né. Ils se sont rencontrés à une
fête foraine. Un type a tenté d’entraîner celle qui allait
être l’auteur de mes jouts derrière une baraque pour la
violer. Tel Zorro, mon père est arrivé. Je le sais parce
que dès qu’il a un verre dans le nez il raconte cette
prouesse à la cantonade. Il a cassé la gueule au sale
type et ma mère en a été charmée. Ils se sont revus,
ils ont couché et je suis né. L'accident bête. Ils ont
55
CHRISTOPHE ROCANCOURT
régularisé en se mariant. Toutefois, je pense que le
souci des convenances a dû compter fort peu pour ma
mère, car il faut au moins lui reconnaître cette qualité :
la respectabilité, le qu’en-dira-t-on, elle n’en a jamais
rien eu à faire! C'était le cadet de ses soucis et elle a
su s’abstenir de toute hypocrisie.
De plus en plus souvent, lorsqu'il n’est pas soûl, mon
père me pose des questions. Il fait l’indifférent mais je
vois bien qu’il appréhende mes réponses.
— Est-ce que quelqu'un est venu aujourd’hui à la
caravane ?
Ou encore, sur un ton faussement désinvolte :
— Dis-moi, mon fils, jai vu une Citroën bleue passer
pat ici je ne sais plus quand. Tu sais, la belle bagnole
que je t'ai montrée l’autre jour, devant le café. Tu l'as
vue dans les parages, toi, ces derniers temps ?
Ou, sur la fin, avec une exaspération qui lui inspire
des phrases plus directes :
— Si ta mère recevait de la visite pendant que je ne
suis pas là, tu me tiendrais au courant, hein?
Moi, je ne dis rien. Je ne soupçonne pas vraiment ce
qui se passe, mais je flaire le drame qui s’ensuivrait si
je me mettais à raconter que je vois de plus en plus de
voitures faire une halte près de chez nous.
Bien sûr, la suspicion de mon père attise ma curio-
sité. Un matin, alors qu’il est parti depuis un bon
moment, le scénario habituel se reproduit.
— Va tamuser dehors, me dit ma mère. Il fait beau
aujoutd’hui. Ne me dérange pas, j'ai des tas de trucs à
faire.
56
LA BLESSURE
Je ne réponds pas et je file. Je m’éloigne de quelques
centaines de mètres puis, en me dissimulant derrière la
haie, le long du fossé, je viens m’embusquer près de
mon arbre et je commence à attendre, l’œil rivé sur la
caravane.
Je n’ai pas à patienter bien longtemps. Je ne suis pas
là depuis un quart d’heure qu’une voiture arrive, ralentit
et va se ranger un peu plus loin, à l'écart de la place
de l’Église. Une belle Citroën bleue. Mon sang bat dans
ma tête. Un instant, j’ai envie de fuir, mais c’est plus
fort que moi, je sors de ma cachette, me glisse dans la
cour, me faufile le long de la caravane jusqu’à la lunette
arrière. Accroupi, j'hésite encore à me hisser sur la
pointe des pieds pour regarder à l’intérieur. Enfin,
je risque un œil... Je ne comprends pas bien ce que je
viens d’apercevoir. Je n’ai pas regardé assez longtemps,
alors je me force à observer mieux.
_ Et mon sang se glace. Derrière la vitre, là, sur le lit
de mon père, ma mère est nue sous un homme laid et
gras. D'ailleurs tout est laid dans ce que je découvre,
ma mère d’abord, sa nudité offerte, son agitation sous
ce corps, son soutire halluciné, ses jambes écartées..
Mes doigts d’enfant crispés sur le rebord de la vitre,
je reste là, médusé, incapable de bouger. La peur qu’ils
me voient me pousse tout de même à rentrer la tête
dans les épaules. Pendant quelques instants, je ne vois
plus rien, puis lorsque je porte de nouveau mon regard
à hauteur du carreau, le gros porc se trouve de trois
quarts dos par rapport à la fenêtre. Il à remis son pan-
talon. Ma mère, assise au bord du lit, de l’autre côté,
5
CHRISTOPHE ROCANCOURT
enfile son peignoir de faux satin. Le type sort alors un
billet de sa poche et le laisse tomber sur le lit, le lit de
mon père. Sans même se retourner, ma mère ramasse
le fric et le fourre dans la poche de son peignoir...
Après, je ne sais plus. Je ne veux plus rien voir.
J'ignore même comment je me retrouve à deux kilo-
mètres de là dans une grange abandonnée. Je suis
comme fou. Le mot « prostituée » ne me sera connu
que plus tard, mais la réalité de l’horreur, elle, vient de
m'être jetée à la gueule. Même si ma présence la
dérange, ma mère était jusqu'ici pour moi une personne
sacrée. Superbe, « inabordable ». Cet homme immonde,
cette femme, qui n’a plus rien à voir avec une maman,
à sa merci et semblant y prendre du plaisir, l’argent
pour terminer: je n’y comprends rien mais ma répu-
gnance est instinctive. Je ne le sais pas encore, mais on
vient de me priver pour toujours de la découverte
émerveillée de la féminité... et d’une certaine aptitude
à l'amour. L’amour total, confiant, respectueux et inti-
midé. Bien sûr, plus tard, dans les bras des merveil-
leuses créatures que j'aurai la chance de séduire, dans
les chambres de rêve et les draps de soie, j’oublierai
l’image de l’auteur de mes jours dans le désordre bestial
d’une rencontre de caravane. Mais, sauf avec la mère
de mon fils, je ne retrouverai jamais la confiance.
Le soir de ce même jour, avant d’être trop soûl, mon
père m’attrape pat le bras et me demande :
58
LA BLESSURE
— Est-ce que quelqu'un est venu dans la journée?
Est-ce que tu as vu une voiture ?
Du haut de mes cinq ans, je soutiens son regard.
Aujourd’hui encore je m’entends lui répondre :
— Non, personne. Non, pas de voiture.
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FILS DE PERSONNE
Peu de temps après cette scène, hélas ! inoubliable,
il se produit un événement rare pour nous autres qui
vivons dans la misère : une fête de famille. Nous nous
rendons à Foulbec, à quelques kilomètres de Conte-
ville. Là, vit ma grand-mère maternelle. Une femme
remarquable qui a élevé ses douze enfants dans des
conditions très difficiles. Elle est veuve depuis long-
temps, ses enfants sont grands et elle a refait sa vie
avec un homme singulier et lui aussi exceptionnel. Je
l'ai toujours considéré comme mon vrai grand-père. Il
est gitan d’origine, ce qui fait qu’on le regarde un
peu de travers dans le bocage, mais il a combattu en
Indochine et cela lui vaut un certain prestige au village.
Un prestige teinté de crainte. Son passé de baroudeur
impressionne.
La petite fête familiale est organisée en son honneur.
Ce jour-là, devant le monument aux morts, la munici-
palité commémore ses fils tombés au combat dans les
61
CHRISTOPHE ROCANCOURT
conflits d'Orient et d’Afrique du Nord. Nous nous
sommes habillés au mieux, ce qui signifie juste un peu
moins pauvrement que d'ordinaire. Ma mère, elle, brille
par une certaine élégance. Elle a mis le paquet, comme
on dit. Qu'elle ait fait un tel effort pour nous, la famille,
devrait nous flatter. Je la trouve belle dans sa jupe large
et son bustier près du corps. Pourtant, elle a le visage
fermé et elle semble nerveuse. Elle ne parle que pour
répondre au salut des uns et des autres mais n’adresse
la parole ni à mon père ni à moi.
La cérémonie prend fin. Ma grand-mère me tient par
la main de crainte que je ne file à l’anglaise et nous
suivons le mouvement de l'assistance qui se dirige vers
l'endroit où sera servi le vin d'honneur.
Soudain, j'ai un pressentiment. Je tourne la tête en
tout sens. Je ne vois plus ma mère près de nous. Elle
n’est plus là. J’échappe à ma grand-mère et je reviens
sut nos pas à travers la petite foule. Je vois alors ma
mère qui s’en va à contre-courant. Elle me tourne le
dos, elle marche à pas pressés, puis elle monte dans
une voiture. À la seconde même je comprends qu’elle
s’en va pour de bon, qu’elle nous quitte, mon père et
moi. Je cours vers l’auto, je voudrais crier mais rien ne
vient. Le moteur tourne, je m’accroche au montant de
la portière, ma mère me lance quelque chose comme
« dégage !», je ne sais plus, et sans se soucier de ce qui
peut arriver, elle claque la portière. La voiture démarre
et s'éloigne à toute vitesse.
J'ai mal. Je souffre autant dans ma tête et dans mon
cœur que dans mon corps. Il y a du sang partout et
62
FILS DE PERSONNE
ma main m'élance bientôt si fort que je suis près de
perdre connaissance. J’ai une partie de l’auriculaire
gauche sectionnée. Quelqu'un à le réflexe de m’enve-
lopper le doigt dans un mouchoir, et je pleure. J’ai le
droit de pleurer devant ces gens puisque je suis blessé,
mais moi je sais bien que ce n’est pas sur ma plaie et
sur mon sang que je verse des larmes.
Ma mère est partie. Elle nous a abandonnés sans un
mot, sans se retourner. Elle me laisse en souvenir une
poupée ensanglantée au bout de la main et, dans la
bouche, le goût de cendre de la trahison.
Je ne l’ai jamais revue.
+
k*%
Quelque temps plus tard, mon père se dégotte un
amouf de substitution. Il se met en ménage avec une
autre femme et nous partons tenter une nouvelle
chance à Pont-Audemer. Très vite, il faut se rendre à
l'évidence : ça ne marche pas.
Là aussi, d’une certaine manière, je dérange. La
compagne de papa voit d’un mauvais œil la présence
d’un enfant qui n’est pas le sien et elle ne se prive pas
de me le faire sentir. Je dois reconnaître que, de mon
côté, je n’y mets guère du mien pour me faire apprécier.
Je continue de vivre ma vie comme à la caravane, sans
contrainte et sans but. Je traîne toute la journée, je ne
supporte aucune autorité, sauf, par moments, celle de
mon père quand il est en mesure de l’exercer, ce qui
63
CHRISTOPHE ROCANCOURT
est fort rare car, après une brève période de rémission
au début de sa liaison, il boit toujours autant.
Le constat d'échec s'impose bientôt et l’on décide
de me confier à ma grand-mère maternelle, à Foulbec.
C’est la meilleure chose qui puisse m’arriver car habiter
chez ma grand-mère, cela signifie pour moi vivre au
côté de son compagnon, le Gitan, le légionnaire,
l'ancien d’Indochine. Sorti miraculeusement vivant de
la cuvette mortelle de Diên Biên Phu, il a l'impression
de faire du rab sur cette terre et, de ce fait, considère
l'existence et ses aléas avec un certain détachement.
Lui, avec ses grosses moustaches, son feutre vissé
sut l'arrière du crâne et son regard sombre, je adore.
Comme il me le rend bien, on ne peut rêver mieux.
Les quelques fois où je l’ai vu chez ma grand-mère
avant la séparation de mes parents, nous avons tout de
suite été complices. Lui et moi sommes des êtres d’ins-
tinct et il ne nous a pas fallu des heures pour nous
jauger et nous reconnaître.
Les vrais moments de bonheur et d’apaisement de
mon enfance, je les lui dois. Le bonhomme n’est pas
loquace. Il parle quand il veut et surtout avec qui il
veut. Un jour, ma grand-mère me confie, admirative :
— Je ne sais pas comment tu ty es pris, petit, mais
mon homme t'a raconté plus de choses en quelques
semaines qu’à moi en une dizaine d’années.
C’est vrai, il me parle beaucoup. Souvent, il le fait
dans sa langue d’origine, celle des Tsiganes, le romani.
Au fil du temps, un étrange phénomène se produit:
64
FILS DE PERSONNE
bien qu’il ne m’enseigne pas cette langue, je finis par
la comprendre, ou pour être plus exact, par la deviner.
Je serais incapable de traduire mot à mot, mais je sais
ce qu’il me dit. Plus tard, au début de ma vie aux États-
Unis, ce phénomène se reproduira. Je ne comprendrai
pas réellement la langue, mais je ne me tromperai guère
sur le sens des propos tenus.
Ce « grand-père » vénéré m’apprend à me débrouiller
seul, à survivre sans moyens. J’ai déjà parcouru un bon
bout de chemin sur cette voie au temps de la caravane
et des escapades prescrites par ma mère, mais il peau-
fine mes connaissances en ce domaine.
Nous allons à la rivière, la Risle, et nous pêchons ou
plus exactement nous braconnons. Il sait prendre du
poisson avec une branche de coudrier prolongée d’une
fourchette dont on aplatit les dents entre deux pierres
pour la transformer en une sorte de harpon. Comme
aucune loi, en France, n’interdit de se promener avec
une fourchette mal fichue dans la poche et un bout de
noisetier à la main, sauf à être surpris dans le feu de
l’action, on ne court aucun risque. Le Gitan me montre
aussi comment capturer une poule en un clin d’œil,
juste avec un bâton. Celui du harpon fait l'affaire et
l’on passe ainsi du rayon poissonnerie à l’étal volaille
en un instant. Tout le secret réside dans l’agilité du bras
et du poignet. Il faut être prompt. Dans un mouvement
circulaire très rapide, le volatile se trouve comme balayé
au sol par l'extrémité du bâton et en un éclair il finit
emprisonné sous l’aisselle du braconnier. La poule est
rarement d'accord. Elle caquette à tout va et il ne reste
65
CHRISTOPHE ROCANCOURT
plus qu’à courir vite pour ne pas se faire pincer. Là où
il y a des pou illes , et là oùil y a un
y aun fermier,
fermier il y a au moins un chien. Et un fusil.
De temps à autre, les gendarmes se montrent. À la
moindre rumeur de chapardage dans le canton, les
soupçons se portent sur le bouc émissaire idéal, le
Gitan. Parfois, la visite de la maréchaussée met mon
grand-père hors de lui et il menace de faire le coup de
feu ; d’autres fois, il prend l’intrusion avec philosophie
et il attend sagement que l’orage passe.
Une fin d’après-midi, alors que le soir tombe sous
un ciel bas d’automne, je vois les gendarmes descendre
de leur Estafette, qu’ils ont garée devant la maison. Ils
sont quatre. Deux jeunots intrigués et gauches — des
débutants —, un brigadier ventru et le chef, un adjudant
en fin de parcours. Mon grand-père reste planté devant
eux, les mains dans les poches. Les gendarmes forment
une sotte d’arc de cercle devant lui, à environ trois
mètres. L’adjudant, qui tient à montrer de quel bois il
se chauffe devant les deux néophytes, attaque bille en
tête.
— On 2 encore des plaintes contre toi. Ça ne peut
plus durer. Nous autres, on s’est toujours montrés
assez patients eu égard à ton passé de soldat, mais là
tu pousses le bouchon un peu loin. Maintenant, tu vas
me dire où tu te trouvais hier après-midi entre
16 heures et 19 heures.
66
FILS DE PERSONNE
Je revois avec délices l’air matois de mon grand-père.
De la ruse dans le regard, mais juste ce qu’il faut pour
ne pas froisser la susceptibilité du pandore. Le chapeau
rejeté en arrière, sa silhouette massive bien carrée sur
ses deux jambes, je l’entends encore grommeler:
— Va savoir, j'ai pas de montre.
Ce sont les seuls mots qu’il consent à prononcer.
L’adjudant à beau lui poser dix ou vingt autres ques-
tions sur son emploi du temps des jours précédents,
sur ses moyens d’existence, aucun son ne sort de sa
bouche. Pas une parole, pas une seule mimique qu’on
puisse interpréter comme du mépris ou de lhostilité.
Jamais je n’oublierai l'impression de force que dégage
alors mon grand-père. Il reste immobile comme un
chêne, il paraît absent et il attend que l’autre se lasse.
Ayant épuisé ses questions et ses arguments, le gen-
darme renonce.
— Si tu n'étais pas ce que tu es, un ancien de la
Légion, je fouillerais ta baraque de fond en comble et
je trouverais bien de quoi te foutre au gnouf...
Puis, battant en retraite, le ventru et les jeunots sur
ses talons, il lance, histoire de ne pas perdre la face:
— Faut pas faire attention. L’Indo, ça les a tous
rendus fous. Alors, entre militaires, on peut comprendre
ça. Mais quand même, il y va un peu fort ces temps-ci.
Et ce n’est pas un bon exemple pour le gamin. Tout
ça, ça va mal finir un jour ou l’autre.
Quand l’Estafette redémarre et disparaît derrière le
premier virage, mon grand-père ne manifeste ni joie,
ni sentiment de triomphe ni même soulagement. Il
67
CHRISTOPHE ROCANCOURT
replace son feutre sur ses abondants cheveux et tourne
les talons pour reprendre sa vie là où il Pa laissée. Pour
lui, il ne s’est rien passé.
Ce jour-là, il m’a donné une belle leçon, qui me sera
d’un grand profit par la suite. Inconsciemment, c’est
son attitude en cette fin de journée d’automne que j’ai
reproduite aux pires heures de mes déconvenues devant
les flics américains et canadiens, les US Marshals, les
durs à cuire du FBI et les agents des services américains
de l’immigration : comme lui, je me suis fermé comme
une huître, j’ai oublié jusqu’à mon nom et je me suis
fossilisé dans l’inertie et le silence.
Avec le « Gitan », je vis le plus souvent pieds nus ou
alors chaussé de vieilles savates usées et trop grandes
trouvées dans les décharges publiques.
Un jour, on s’avise tout de même de m’envoyer à
l’école. J’y débarque bien sûr les orteils à l’air et plus
ou moins vêtu de guenilles. Le scandale est considé-
rable. À l’heure où l’on marche sur la Lune, comment
se peut-il qu’un gosse puisse franchir le seuil d’une
école sans chaussures ? Les autres mômes ricanent et
se bousculent pour contempler mes pieds comme s'ils
n’en avaient encore jamais vu. Il n’y a pas à dire, je fais
sensation.
Outrée et désarmée, la maîtresse hésite quelques ins-
tants sur l’attitude à prendre, puis elle décide de me
renvoyer.
68
FILS DE PERSONNE
— Tu ne dois pas rester dans cette tenue. Tu revien-
dras lorsque tu seras chaussé ! Il faudrait que je parle
à tes parents. Dis-leur de venir me voir après la classe
un soir de la semaine prochaine, celui qu’ils voudront.
Parler à mes parents, la belle idée ! Ma mère à disparu
avec un type à Paris et mon père file l’imparfait amour
entre une femme de rencontre et ses soûleries quoti-
diennes.
Toutefois, le lendemain je reviens à l’école. Je porte
des godasses qui correspondent à peu près à ma poin-
ture et que mon grand-père est allé chaparder Dieu sait
où. Ce n’est pas terrible, mais cela fait l'affaire et la
maîtresse m’accepte.
Cependant, il ne me faut guère plus que cette pre-
mière matinée pour comprendre que, sur ce banc de
classe, devant ce tableau vert, enfermé entre ces murs
ornés de cartes de géographie auxquelles je ne
_ comprends rien, je vais m’ennuyer ferme. Je ressens
très fort l’appel du bocage, des fossés et des haies, de
la rivière et des bois à champignons. Midi n’a pas sonné
au clocher que j’ai déjà réalisé que je ne vais pas faire
long feu dans le giron de l'Éducation nationale.
Les autres écoliers me regardent avec des yeux ronds,
alors je décide d’en jouer. J’en rajoute, j’en fais des
tonnes et c’est là, en quelque sorte, à l’école du village,
que débute ma carrière de bonimenteur... Si je marche
pieds nus, c’est que je suis un Indien, et si mon grand-
père ne vit pas comme tout le monde, c’est qu’il est
lui-même un chef indien. Quoi de plus vraisemblable ?
Autour de ce scénario de base, je brode à l'infini.
69
CHRISTOPHE ROCANCOURT
J'invente cent péripéties, je déverse des tombereaux
d’anecdotes et d’aventures. Je m’invente — déjà ! — une
généalogie peau-rouge à faire pâlir d'envie Geronimo
en personne. Les morveux m’écoutent, béats. Pas un
seul n’a l’idée de mettre en doute ce que je raconte et
je suis moi-même sidéré de constater à quel point il est
facile de les embarquer dans mes délires.
À coup sûr, je tiens là mon premier grand succès en
tant que scénariste et comédien. Aussi personne n’est
véritablement surpris de ne me voir fréquenter l’école
qu’en pointillé. On ne peut tout de même pas
contraindre le fils d’un grand chef apache à respecter
les horaires scolaires et à se soumettre à la table de
multiplication par trois |
Chaque fois que je croise un garnement sur une place
de village ou au détour d’un chemin creux, il m’aborde
avec crainte et respect et s’empresse de me quémander
une tuse de Sioux pour attraper les grenouilles, édifier
un tipi digne de ce nom et fumer le calumet de la paix
sans quinte de toux. Naturellement, en échange de
quelques caramels, de quelques billes ou d’une pièce
de monnaie, je consens à lever un pan de mes secrets
ancestraux. Pour cela, je prends un air de vieux sage,
je fais asseoir le gamin en tailleur, à la manière des
Indiens véridiques, et je lui ordonne de jurer sur sa tête
et sur celle du grand Manitou de garder le secret jusqu’à
la mort.
Il arrive que l’un d’eux, plus audacieux que la
moyenne, me demande de devenir son frère de sang.
Je me montre réticent mais je finis par accepter. Le
70
FILS DE PERSONNE
tarif est évidemment supérieur à celui d’un banal ren-
seignement de sorcier. Les billes doivent être en verre
et de bonne taille, et accompagnées de deux pièces de
monnaie d’une valeur minimale d’un franc chacune. Un
Sioux est un Sioux. Rendez-vous est pris au pied du
grand arbre sacré, nous nous entaillons très superficiel-
lement les poignets, et nous nous les lions un moment
tandis que je déblatère des conneries en une langue
improbable qui tient du romani de mon grand-père et
des éructations incompréhensibles de mon père au pire
de ses cuites.
Qu'importe !Le gamin repart ravi. Et moi, je m'amuse
comme un petit fou.
Pourtant, malgré une scolarité presque inexistante, je
parviens à apprendre à lire. Cela tient du miracle, mais
_je le dois également à la bienveillance d’un des voisins
de ma grand-mère, un des rares — peut-être même le
seul — qui ne nous traite pas en pestiférés. Je ne sais
plus si jai jamais connu son nom. À lui aussi je suis
redevable de parcelles de bonheur. Nous l’appelons le
«British », tout simplement parce qu’il est anglais. Il a
ce côté sympathique des Britanniques qui ne s’étonnent
de rien et qui semblent ne jamais juger leurs contem-
porains sur les apparences. Pour lui, qu’on ait grandi
dans une caravane, sur une péniche ou à Buckingham
Palace, c’est égal. Il parle avec un accent formidable et
trahit assez volontiers le whisky de ses origines pour
le calva made in Normandie. Avec ça, curieux de tout,
71
CHRISTOPHE ROCANCOURT
disert et jovial. Je me rends chez lui quand cela me
chante et il a la gentillesse de ne jamais se montrer
sutptis ni importuné.
Or, le British détient un trésor. Un trésor qui emplit
presque toute sa maison et dans lequel il me laisse
m'immerger jusqu’à l'ivresse : des livres ! Des milliers
d'ouvrages entassés dans un bordel sympathique et
poussiéreux. Chez lui, je découvre les aventures de
Tintin et toutes les bandes dessinées de l’époque. Je lis
mes premiers récits d’aventure et de voyage et lorsque
je bute sur des phrases ou des mots, mon British prend
le relais du livre. Avec son accent très Oxford, il remet
ma lecture dans le bon sens et il éclaire ma lanterne en
m’apportant des explications fines et des synthèses bril-
lantes.
Il me parle aussi des auteurs qu’il aime, me donne
des noms, et tout cela s’imprime dans ma tête. Je flashe
en particulier sur un de ces noms : Friedrich Nietzsche...
Je ne sais pas encore ce que ce gars-là a écrit, mais à
ce qu’en dit mon mentor, je pressens que ça va me
parler. De fait, lorsque plusieurs années plus tard, je
passerai de l'évocation de l’auteur à la découverte de
ses œuvres, je vivrai une réelle révélation. Une sorte de
naissance intellectuelle. Mon Anglais a vu juste en me
l’offrant comme ami avant même que je ne le fré-
quente. Et d’ami, je m’en suis fait un frère quand je
l'ai rejoint dans ses pages. Il ne me quittera jamais.
Chez le British, je me gave donc de lectures en
désordre. Je fonctionne comme une éponge. Je dévore
à m’en donner la fièvre. Les jours de pluie ou de grande
F2
FILS DE PERSONNE
froidure, je passe des heures chez lui, affalé dans les
bouquins, le nez dans les gravures et les légendes des
illustrations des romans de Jules Verne ou dans les
planches en couleur des encyclopédies. Un vrai bon-
heur. Le soir, tard parfois, je rentre chez ma grand-
mère et je me couche, la tête bourdonnante de choses
nouvelles, de mots étonnants et d'images merveilleuses.
Je m’endors dans des vies qui ne sont pas la mienne.
Déjà.
La visite que l’abbé Renard me rend parfois chez
mes grands-parents est aussi une bouffée de joie. Ce
curé est la charité même. C’est lui qui à accepté le
provisoire interminable de la caravane sur son terrain.
Pendant des années, il à su fermer les yeux sur tout ce
qui pouvait faire mal, les cuites de mon père, les passes
_ de ma mère. Et chaque fois qu'il les a ouverts, ses
yeux, pour les poser sur moi, je les ai trouvés lumineux
de bonté. Le British et lui ont un point commun, une
sacrée qualité humaine: je ne les ai jamais entendus
émettre un avis défavorable sur quiconque. Jamais de
leur bouche n’est sortie une parole humiliante, jamais
ils n’ont proféré de commentaire désobligeant.
Le curé arrive à Foulbec au volant de sa 2 CV brin-
guebalante et il reste là un moment. Il nous épargne le
prêchi-prêcha de sa corporation et se contente de nous
inonder de sa gentillesse et de sa bonne humeur. Puis,
vif et déterminé comme s’il lui restait tout le vaste
monde à aider, il grimpe dans son auto et file sur les
73
CHRISTOPHE ROCANCOURT
petites routes du bocage. Sa façon de conduire laisse à
désirer ; elle est célèbre à travers le canton et si ce saint
homme n’a pas terminé sa route dans le fossé plus qu'il
n’est raisonnable, s’il n’a jamais écrasé ni ouailles ni
volailles, c’est que le Bon Dieu a dû tenir le volant plus
souvent qu’à son tour.
Ainsi passe le temps du côté de chez mon grand-
père. Et notre pauvreté n’est pas un vrai malheur,
puisque ces bonheurs-là nous sont accordés.
*
k*+x
Un jour de printemps, alors que je viens d’avoir dix
ans, je surprends une conversation à travers une porte
dans le modeste logis de ma grand-mère. Les gen-
darmes sont là. Je reconnais la voix rauque de l’adju-
dant, je perçois des morceaux de phrases :
— Les chiens ne font pas des chats. Il est grand
temps. Ce n’est plus tolérable.. Instruction valable...
Éducation sérieuse. Autorité parentale...
Je n’y comprends rien. Pourtant il est clair que je suis
au centre de la conversation. Je ne bronche pas. Je reste
dans mon coin et je ne me montre pas. Les gendarmes
repartis, personne ne fait devant moi la moindre allu-
sion à leur visite et je ne m’en inquiète pas plus que
cela.
Quelques jours plus tard, un soir, je vois arriver mon
père sur sa mobylette, cette inusable pétrolette qui vou-
drait bien avoir l’air d’une moto. La venue de mon père
est une première bonne surprise. La seconde est qu’il
74
FILS DE PERSONNE
n'est pas bourré. Il vient spécialement pour moi et il
me prend à part pour me parler. Ma grand-mère et
mon grand-père s’éclipsent afin de nous laisser le
champ libre. Mon père se sert un verre de vin, et un
autre, sans doute dans l'espoir de se donner du cou-
rage.
Ce qu’il me dit est assez embrouillé et jai du malà
suivre. À tout hasard et surtout parce que je suis heu-
reux de le voir enfin, je dis oui à tout. Quand il repart,
apaisé tant par mes marques de docilité que par un ou
deux autres verres, je ne retiens de ses propos que la
promesse d’une virée à « moto » pour le lendemain.
Moi tout seul avec lui. C’est pile poil ce dont je ne
cesse de rêver. Rien ne peut me rendre plus heureux.
Chevaucher la moto-mob à travers la campagne nor-
mande en nouant mes bras autour de la taille de papa |
Le lendemain, je suis prêt longtemps avant l’heure
dite.
Inconsciemment, je me refuse à regarder la réalité en
face. Je fais comme si la manière dont mon grand-père
et ma grand-mère me disent au revoir n’avait rien de
pathétique et je ne prête aucune attention à la mine
renfrognée de mon père. Je grimpe sur l'engin. Mes
jambes sont trop courtes pour atteindre les repose-
pieds, et je m’agrippe de toutes mes forces au pilote.
L'air vif me fouette le visage lorsque je me penche pour
regarder vers l’avant. La Normandie a des senteurs que
je n’ai jamais retrouvées ailleurs; un mélange subtil
7
CHRISTOPHE ROCANCOURT
entre les effluves marins qui montent de l'estuaire et
l'odeur des prairies humides. Parfois, lorsque nous pas-
sons près d’un haras, les puissantes exhalaisons des
chevaux submergent tout. C’est bon.
Nous faisons halte dans un village, à la boulangerie.
Mon père m’achète un pain au chocolat et des bon-
bons. Noël avant Noël ! Et nous repartons. À cet ins-
tant, rien n’est plus mélodieux à mes oreïlles que le
vacarme de la vieille mobylette; je lui trouve une
musique de bolide.
Un peu plus tard, nous nous arrêtons de nouveau.
Au bord de la route, cette fois. À l’entrée d’un bourg
accrochéà une colline en pente douce: Saint-Germain-
Village.
Certains noms de lieu donnent froid dans le dos.
Celui-ci sonne comme une menace. Combien de fois
avons-nous entendu, nous les mômes turbulents de ce
coin de Normandie : «Si tu continues, tu finiras à Saint-
Germain-Village » ? Dans nos petites têtes, cela équi-
valait à brandir devant nous le spectre du bagne ou des
antiques galères. Une tonne d’histoires lugubres est
attachée à ce lieu. On raconte qu’autrefois, on y pat-
quait les lépreux pour qu’ils y crèvent loin des regards.
On dit aussi que, en haut de la montée qui porte le
nom évocateur de « Côte de la Justice », se dressait le
gibet et que, par dizaines, des chenapans ont fini leurs
turpitudes iici, en se balançant au bout d’une corde, les
yeux crevés et la panse dévorée par les nuées de cor-
neilles nichées dans les immenses toitures du mouroir
à lépreux. Sans doute une bonne dose de légende noire
76
FILS DE PERSONNE
est-elle venue enrichir la réalité mais qu'importe :
entendre prononcer ce nom-là noue quand même
l'estomac et glace le sang jusqu'aux os.
L’impressionnant bâtiment qui s’élève sur la colline
n’est plus une léproserie depuis des lustres. L’établis-
sement a été converti en orphelinat, une sorte de
maison de correction où la société vient comme à la
déchetterie se défaire de ses rebuts, de ces lépreux
d’aujourd’hui que sont les gosses abandonnés, les
damnés de l’amour parental, les oubliés, les réprouvés
en barboteuse et culotte courte.
Je réalise enfin ce que je n’ai pas voulu deviner dans
la conversation brumeuse de la veille. Je suis atterré et
si je n’éprouvais pas une douleur aussi vive, aussi sèche,
je crois bien que je pleurerais Mon père remet en
marche la mobylette. Je trépigne, je hurle :
— Ce n’est pas là que je vais, hein ? Dis-moi que ce
n’est pas là que tu me conduis |
Mon père est pâle comme un linceul. Il fuit mon
regard et, pour ne pas m’entendre, il tourne la poignée
des gaz à fond, emballe le moteur et me tire par l'épaule
pour m'installer sur le siège. Je suis anéanti. Je n’ai
même pas la force de me rebeller.
Deux minutes plus tard, nous franchissons la porte
de Saint-Germain-Village. La première impression phy-
sique que j'ai de endroit est tout à fait déphasée par
rapport à la situation que je vis. Je me souviens d’avoir
murmure :
— C’est drôlement propre, ici.
1
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Mais dans la seconde qui suit, je crois que ce qui
m'est imposé là me fait encore plus souffrir que la
portière de la voiture de ma mère me blessant au sang.
Certes, dans ma petite tête de gosse, j’entrevois les rai-
sons, les excuses de mon père. Il vit un naufrage de
tous les instants. Il est cassé au fond de lui et il est
soûl perdu les trois quarts du temps. Pour un être à la
dérive comme lui, assumer la charge d’un gamin ingé-
table équivaut à peu près à gravir l'Himalaya sur les
mains. Et puis je me rappelle les paroles des gen-
darmes : l’administration à dû passer par la... C’est sans
doute pour cela que, plus tard, je pardonnerai à mon
père. Sa « déficience » n’a pas pour moi le même relent
écœurant que l’abandon de ma mère.
Il n'empêche que, pour l’heure, le choc est épouvan-
table. Après m’avoir remis entre les mains de mes édu-
cateurs, mon père s'éloigne. Je m’accroche à son
pantalon, je crie, je pleure. Lui aussi pleure, mais il
s'enfuit, lui aussi me laisse seul.
Je ne suis plus que le fils de personne.
*
x*%
Ma première impression était la bonne. À l’orphe-
linat tout est propre, aujourd’hui on dirait « clean ». Je
ne parle pas seulement de l’immense dortoir où les
gamins dorment comme à la chaîne, ni de la cantine
et de ce qu’on y mange, mais de tout le reste, de ce
qui fait notre existence au quotidien. La discipline qui
nous est imposée peut être qualifiée de propre, effec-
78
FILS DE PERSONNE
tivement. Je veux dire qu’elle n’est ni brutale, ni enta-
chée de perversité. Le directeur est un homme ferme
et juste, propre au physique comme au moral. Nos
moniteurs font proprement leur travail et lorsque nous
avons fini de faire le nôtre tout aussi proprement, c’est
encore très proprement que nous nous ennuyons. Ce
mot me vient, et pas un autre, pour qualifier la vie lisse,
sans aspérités ni heurts considérables que nous menons
dans ces murs.
Les jours succèdent aux jours, le vendredi se dis-
tingue par le poisson, le mercredi par la promenade de
l'après-midi en rangs approximatifs à travers la belle
campagne environnante. Du sommet de la colline, là
où jadis les pendus se balançaient au vent, la vue est
splendide sur les vallées de la Tourville et de la Risle.
La Risle, la rivière de mon grand-père, celle où, libre
et heureux, dans l’eau jusqu'aux cuisses, je harponnais
plus souvent le vide que le poisson furtif. Quand, lors
de la promenade avec l’orphelinat, je pose les yeux, en
contrebas, sur le miroitement du cours d’eau dans le
soleil, je tressaille un peu car ma petite voix intérieure
me chuchote des envies de liberté, des velléités d’éva-
sion.
On n’est pas en prison à Saint-Germain-Village, il
s’en faut de beaucoup. Mais on est tout de même un
rien enfermés. Pas seulement entre des murs, mais dans
des contraintes sans fin. Cela va de la toilette « à fond »
deux fois par semaine aux horaires précis pour se
noutrir, se coucher et presque pour aller pisser, en pas-
sant par les corvées qui ne sont en fait que des tâches
79
CHRISTOPHE ROCANCOURT
d'utilité collective. Tout est codifié, et si loin que l’on
regarde devant soi dans le futur, rien ne paraît devoir
changer. L’enfermement est là, dans la répétition
annoncée des mêmes gestes, des mêmes mots, des
mêmes rites jour après jour.
Alors ce qui devait arriver arrive. Un matin, je romps
la monotonie. Je m’ébroue. Je me casse. Je ne vais pas
très loin, comme si je voulais me contenter de humer
l'air de l’interdit. Je me réfugie dans la belle église toute
proche. J'aime bien sa pénombre fraîche, sa paix. Et
j'aime Dieu. Je Lui parle, je suis convaincu qu’Il
m’entend. Je suppose que l’image que je me fais de
Dieu à cette époque doit trouver son origine dans la
bonté indéfectible de l’abbé Renard, dans la sérénité
que j'ai toujours décelée dans son regard. Dans mon
esprit, et plus encore dans mon cœur, les deux repré-
sentations se superposent: l'abbé Renard, pour moi,
ressemble au Bon Dieu, et Dieu ne peut qu’avoir, sur
le monde et sur moi en particulier, ce même regard
d’indulgence et d’amour confiant.
On me cherche, et on me retrouve planqué sous un
banc. La sanction tombe : deux jours bouclé dans une
chambre cellule. Comme la solitude ne me pèse pas, je
ne me morfonds pas vraiment. Autant dire qu’une
punition tellement anodine n’a aucun effet dissuasif.
D'ailleurs, je crois avoir bénéficié d’une relative indul-
gence car il est évident que le directeur ne s’attendait
pas du tout à ce qu’on retrouve le fils d’une pute et
d’un alcoolo dans un lieu saint. Il à dû imaginer — et
craindre — bien d’autres refuges !
80
FILS DE PERSONNE
Mais lieu saint ou non, la mauvais pli est pris, et de
ce jout je ne cesse de multiplier les escapades d’une
journée, les fugues nocturnes. Au-dessus de ma tête,
le temps se gâte, j’en suis conscient, mais, c’est plus
fort que moi, il faut que j'aille voir de l’autre côté de
la grille, et une fois le portail franchi, de l’autre côté de
la colline, et encore plus loin.
Cela se termine toujours de la même manière. Je
m'endors dans un coin quelconque, sur un banc d’arrêt
de car, sous un porche, dans un square et les gen-
darmes me cueillent comme un oiseau tombé du nid.
Retour sur la colline aux pendus et entre les quatre
murs de la pièce aux punis. L’exaspération du directeur
se mesure au nombre de jours que jy passe. Mais à ma
grande surprise, je n’écope jamais de plus de trois ou
quatre. Je me demande ce qu’il faudrait que j’ose pour
être châtié comme le sont les mauvais enfants des
contes de Dickens que m’a racontés et commentés
mon Bristish. Il n’y à même pas de rats avec moi pour
me boulotter ma soupe et mon pain, et je ne me vois
même pas contraint de bouffer des cafards pour sur-
vivte |
Le prix est si léger, comment peut-on s’imaginer que
je ne recommence pas ? Donc, à la première occasion,
je remets ça.
Mon indiscipline me vaut un certain prestige auprès
des autres. Bien sûr, lorsque je suis repris et que je suis
de nouveau intégré à la vie commune, ils me harcèlent
de questions et je ne me prive pas de leur livrer en
détail les cent péripéties de folie qui ont émaillé ma
81
CHRISTOPHE ROCANCOURT
fugue... Toutes inventées, ou tout au moins considéra-
blement revues et corrigées au gré de mon imagination
fertile et de mes souvenirs de lecture. Mais ils me croient
à chaque fois, et comme là aussi jy vais de mon couplet
sur ma généalogie peau-rouge et mon grand-père grand
traqueur de bisons dans les prairies de Pont-Audemer,
je suis considéré comme un être « exceptionnel » de la
part de qui rien n’étonne. |
Comme j'aime Dieu et qu’Il m’aime, je me fais un
devoir de devenir enfant de chœur. Je suis agréé sans
difficulté. Cette position nouvelle me place en première
ligne pour pratiquer certaines vertus chrétiennes essen-
tielles, telles que la charité, la générosité, le partage.
Ainsi, pendant cette période, on me voit souvent dis-
tribuer à mes petits camarades les plus déshérités des
bonbons, des gâteaux secs, des chewing-gums (inter-
dits à l’orphelinat, évidemment), des images pieuses et
aussi des vignettes de footballeurs. Cela m’apporte de
plus en plus d’estime et de reconnaissance, et ma géné-
rosité ne désarme pas durant un bon moment. Exac-
tement jusqu’à ce que le curé découvre que je finance
mes bonnes œuvres avec l'argent de la quête.
Ma carrière ecclésiastique s’arrête donc là. Dommage,
cat je pense que si on m'avait laissé m’épanouir dans
ce registre, j'aurais fait un cardinal convenable et
convaincant. Peut-être même un pape.
82
FILS DE PERSONNE
Après deux ou trois années d’orphelinat, je me trouve
placé dans des familles d’accueil. Combien ? Je ne sais
plus. C’est étrange, mais je ne conserve presque aucun
souvenir de ces gens chez qui j'ai vécu quelques
semaines ou quelques mois. Jamais plus d’un trimestre,
je crois, car je fugue de plus en plus, et de plus en plus
loin, de plus en plus longtemps.
L’issue de l'aventure reste la même : les gendarmes,
et retour à l’Assistance publique, la DDASS, pour
parler plus chic. La seule différence est que je ne suis
plus un enfant et que les interpellations ne sont plus
aussi calmes. On me passe les menottes, on me met
des heures, des nuits entières dans des cellules glaciales
et puantes où les alcoolos gerbent tripes et boyaux.
Une infection qui imprègne jusqu'aux murs en béton
de ces cages à merde et qui me soulève le cœur encore
aujourd’hui quand j'en parle.
Le moment est donc venu d’en finir avec cet ama-
teurisme consternant. J’ai quinze ans: il est temps
d'envisager le grand saut, bref de me tirer une bonne
fois pour toutes avec, dans ma petite tête, ce deal passé
avec moi-même : si cette fois, les condés te remettent
la main dessus, tu te jettes sous le train s’il y a un train,
tu te balances pat la fenêtre s’il y a une fenêtre et tu
t’éclates la gueule jusqu’à la mort s’il n’y à ni train ni
fenêtre mais seulement des murs en béton.
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LES CROISSANTS D’ALEXANDRA
J'ai peur. Je vis en permanence avec la trouille au
ventre. J’ai réussi à débarquer à la gare Saint-Lazare
sans billet et je ne me suis pas fait pincer. C’est encou-
rageant. Mais une fois sorti de la gare, je me sens minus-
cule face au monstre que je dois affronter: Paris, la
. ville tentaculaire et son dédale de rues et de pièges.
Mon British éclairé m’a souvent parlé de la capitale,
«la cité du bel esprit à la française », répétait-il. Il a
souvent prononcé devant moi des noms magiques que,
naturellement, j'ai retenus: Montmartre, Sorbonne,
Quartier latin, Saint-Germain-des-Prés, Montparnasse.
Ses yeux bleus d’English s’allumaient à l'évocation de
ces lieux. Pour moi, ces mots désignent un inconnu
inatteignable. Saint-Germain-des-Prés me rappelle trop
Saint-Germain-Village, son orphelinat, ses lépreux et
son gibet, pour que je l’associe spontanément à un
endroit où flotte l'esprit. Quant au « Quartier latin »,
la dénomination même me plonge dans une totale
85
CHRISTOPHE ROCANCOURT
perplexité. Je ne vois pas du tout comment un quartier
peut être latin. Un quartier arabe, ou chinois ou grec,
je vois de quoi il s’agit. Des Arabes, des Chinois, des
Grecs y habitent. Mais où peut-on trouver des Latins
qui vivraient dans un même quartier ? Il n’y a plus de
Latins ! D'ailleurs, leur langue, le latin, est une langue
motte. Le British me l’a assez dit. Alors, peut-être que
c’est un énorme cimetière, le Quartier latin, où repo-
sent les morts qui parlaient cette langue. Je ne
comprends rien à cette affaire-là. Non, décidément,
cela m’échappe.
J'ai peur face à cette ville trop grande pour moi. La
nuit surtout. Près de la gare, un clodo a été égorgé dans
son sommeil. Étrange manifestation du bel esprit à la
française, me dis-je, et je me prends à redouter que, le
calva aidant, mon British ne m’ait brossé de Paris un
tableau un peu trop idyllique. D’abord, est-ce qu’il y
vit, lui, à Paris? Est-ce qu’il ne m'aurait pas un peu
trahi, lui aussi, avec ses belles paroles? Comme ma
mère avec sa jolie tenue le jour où elle s’est tirée, et
comme mon père avec sa super balade le matin où il
m'a largué sur la colline aux pendus ?
J'ai peur parce que si je ne m’éloigne pas de la gare
où les flics patrouillent en permanence, je vais vite me
faire repérer et il ne me restera plus à espérer qu’un
train ou un bus consente à passer par là pour que je
puisse me balancer dessous. J’ai peur parce que si je
m'aventure en dehors du périmètre de Saint-Lazare,
j'aurai l’impression de me jeter dans la gueule d’un
86
LES CROISSANTS D’ALEXANDRA
dragon qui n’attend que des mômes aussi perdus que
moi pour se repaître.
J'ai peur et j'ai froid. J’ai faim surtout.
Le jour s’est levé. Au moins, cette nuït, je n’ai pas
été égorgé. C’est déjà ça. Si je me souviens bien de ce
que racontait le British, les quartiers où l’esprit fait mer-
veille se trouveraient plutôt de l’autre côté de la Seine.
Mais c’est où, la Seine ?
Il est tôt, près de huit heures du matin, et j’ai bien
l'impression qu’aujourd’hui encore je ne parviendrai
pas à couper le cordon ombilical qui me lie à la gare.
Tant que je peux entendre le son nasillard de ses haut-
parleurs annonçant le départ pour des destinations nor-
mandes dont le nom m'est familier, je me sens rassuré.
Enfin, plus ou moins.
Même quand il est printanier, le vent est terrible pour
celui qui n’a pas mangé depuis deux jours. Je me réfugie
dans un recoin de mur d’une artère étroite qui descend
vers la rue Saint-Lazare. À croire que je tiens à me
placer sous la protection de ce saint-là! Cette pente
pavée est la rue de Budapest. Je le sais : j’ai eu la plaque
piquée de rouille sous les yeux deux ou trois heures
durant. Une voie assez glauque où les filles tapinent
entre deux portes de troquets ou de sex-shops. Je sais
d’instinct quel est leur métier. À l’orphelinat, il n’y avait
pas que des enfants de chœur et certains aînés dessalés
m'ont édifié sur leurs pratiques. Pourtant, bizarrement,
je vois ça comme un touriste: pas une seconde, au
87
CHRISTOPHE ROCANCOURT
début, je ne fais le lien avec les visites que recevait ma
mère. Je trouve ces filles plutôt sympas, toujours le
sourire aux lèvres, je me sentirais presque en confiance.
Elle s’appelle Alexandra, celle qui m’aborde. Sans
doute se prénomme-t-elle Germaine ou Ginette, mais
elle tient à son Alexandra. Le vent frisquet, elle s’en
bat l'œil. La preuve, elle est quasi nue sous sa fausse
fourrure.
— Qu'est-ce tu fous là, môme ?
Je n’apprécie pas trop le «môme». Je ne réponds
pas, je la regarde sans la voir. Je dois avoir l'air comple-
tement ahuri.
— Ne me dis pas que tu as passé la nuit ici, à soutenir
ce mur ?
Je fais non de la tête et j’articule: « Métro ». Elle
comprend que j'ai dormi la nuit sous terre et devine
que j'ai faim.
— Viens, on va prendre un jus. C’est ma tournée. Il
va y avoir un moment de calme. Les clients qui pren-
nent leur boulot à huit heures sont à présent à leur
bureau, en employés modèles, et ceux qui embauchent
à neuf heures s’offriront leur câlin à la descente de leur
train de banlieue, vers 8 h 30. J’ai vingt bonnes minutes
devant moi. Allez, suis-moi!
Elle me prend par le bras et m’emmène dans un
bistrot où elle a ses habitudes. Café, croissants. Beau-
coup de croissants. Je ne mange pas, je dévore.
Alexandra m’observe, mi-amusée, mi-compatissante. Je
ne réponds que très évasivement à ses questions et elle
rigole sous cape lorsque je lui balance avec assurance
88
LES CROISSANTS D’ALEXANDRA
que j’ai dix-huit ans. Elle n’en croit rien, mais elle à le
tact de ne pas me le dire. D’ailleurs, même si je n’ai
que quinze ans, je ne mens qu’à moitié: les vies que
j'ai menées jusqu’à cette main tendue, jusqu'aux crois-
sants pur beurre de mon Alexandra, m’ont plombé
d'années qui comptent double ou triple.
Assez vite, Alexandra part «faire» ses clients et
enchaîner sur sa matinée. Elle me laisse au bistrot avec
quelques croissants en guise de munitions et, au
moment de sortir, elle me donne rendez-vous pour
midi à cette même table. Je ne bouge pas. Je reste au
chaud et je lis un bouquin que j’ai volé la veille à la
gare, Le Nom de la rose, d'Umberto Eco. J'essaie de ne
pas me tromper sur les livres que je chaparde. Sur la
nourriture volée, voire les vêtements, je ne suis pas très
regardant, mais sur les livres, sil Je ne me vois pas
voler n’importe quoi. Le British m’a inculqué un cer-
_ tain «savoir-lire » qui, pour l’instant, me tient lieu de
savoir-vivre.
Lorsqu'elle revient pour le déjeuner, Alexandra est
contrariée. La matinée a été molle. D'ailleurs, la col-
lègue qui accompagne partage son avis : le tapin n’est
plus ce qu’il était. Avec la terreur du sida et les bour-
geoises de plus en plus libérées qui se mettent à faire
des trucs d’enfer à leur bonhomme, il devient difficile
de lutter. Moi, j'écoute, j'apprends. J’avale le plat du
jour, je bois un peu de vin et quand je quitte les filles,
j'ai le ventre lourd. Je subis le syndrome de l’affamé.
89
CHRISTOPHE ROCANCOURT
À force de privations, l'estomac se rétrécit, alors quand,
enfin, on le remplit convenablement, il renâcle. Je me
sens ballonné mais je n’ai plus froid.
— À bientôt, c'était sympa, fait Alexandra en repar-
tant pour son encoignure de porte, la fourrure échan-
crée au plus large sur son porte-jarretelles noir et ses
bas de la même couleur.
Je ne ressens pas la moindre émotion. Elle n’est pas
du tout mon type. De toute façon, je m’en apercevrai
plus tard, les putes ne sont pas mon truc et ne le seront
jamais. Je veux dire sur le plan du sexe, parce que dans
le petit panthéon de mon cœur, mon Alexandra aura
une place à part. Je ne l’oublierai jamais.
Je ne la reverrai qu’une seule fois, quelques jours plus
tard. Je suis toujouts aussi affamé, mais, par pudeur,
par orgueil, je prétends ne pas avoir faim et je n’accepte
d’elle qu’un café. Dans la période qui suit, à plusieurs
reprises, mes pas me conduisent machinalement à
proximité de la rue de Budapest, mais je renonce à m’y
aventurer. Soudain, une évidence m'a sauté aux yeux.
Terrible, douloureuse. Ces filles «touristiques » sont
des prostituées. Comme ma mère.
J'ai chassé de mon esprit les images de la caravane,
j’ai fait demi-tour et je n’ai jamais plus remis les pieds
dans le coin.
De ce fait, mon cercle parisien commence à s’agran-
dir, géographiquement s'entend. Je ne me cantonne
90
LES CROISSANTS D’ALEXANDRA
plus à Saint-Lazare. Je pousse vers l’est jusqu'aux
Halles.
Le métro est toujours mon palace. J’y dors chaque
nuit. Mon restaurant ne figure dans aucun guide : c’est
l’étal des marchands où je pique au vol un fruit, un
saucisson, une tomate. Je m’habille et me chausse au
hasard de chapardages à l’étalage, et les jours passent
ainsi, dans l’inconsistance et la peur. Toujours la peur.
Ce n’est plus celle que m’inspirait au début la mons-
truosité de la ville mais la crainte permanente de l’ins-
tant où une main de flic se posera sur mon épaule et
où j’entendrai une voix dure me dire :
— Assez joué, gamin|
Un après-midi, je me fais une frayeur terrible. Je viens
de traverser le grand boulevard devant le Café de la
Paix. Lorsque je mets le pied sur le trottoir d’en face,
un policier m’accoste. À la seconde, je me sens pris de
vertige, mes jambes ne me portent plus, une sueur
glacée coule le long de ma colonne vertébrale. L'agent
m’examine de la tête aux pieds, et il lâche, bourru:
— Dans ta campagne, on ne t’a pas appris à attendre
le vert pour traverser, mon gars ?
J'ouvre de grands yeux. Je ne trouve pas les mots
qui conviennent. Je parviens juste à écarter les bras,
comme pour dire : « Pardon, je ne recommencerai pas.
Je n’ai pas fait attention. Je n’ai pas vu le feu. »
Le plus amusant pour moi, aujourd’hui, est que cette
scène se passe à l'endroit précis où, quelques années
plus tard, je me ferai de nouveau arrêter par des poli-
ciets.
Au volant de ma première Rolls-Royce.
basse:
Lt
ia
À NOUS DEUX PARIS!
— L'eau de toilette, ça ne va pas, murmure Gilles sur
un ton de reproche bienveillant.
— Ah bon ? Qu'est-ce qu’elle a, l’eau de toilette ?
— Elle, rien. Elle est parfaite, mais tu en as trop mis.
Je pourrais être vexé mais j’ai choisi une fois pour
toutes de laisser ma susceptibilité au vestiaire. J’ai tant
_de choses à apprendre.
— OK, je me suis trop aspergé. Je vais me passer
sous la douche. Et la chemise, ça ira?
— La chemise, oui. Mais pas avec cette cravate.
— Il faut absolument une cravate ?
— Quand tu t’appelleras Serge Gainsbourg, tu
pourras te permettre de ne pas mettre de cravate où
que tu sois. En attendant, pour ce dîner au Ritz, il est
préférable que tu en portes une. Après, lorsque nous
irons au Palace ou chez Régine, tu feras comme tu
voudras.
— Je ferai comme je voudrai ? Voilà enfin une bonne
nouvelle !
95
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— Oui, mais faire comme tu voudras ne signifie pas
faire n’importe quoi et n'importe comment.
— Par exemple ?
— Par exemple, hier, au Costes, tu as tutoyé Laetitia
trop vite.
— Ben quoi, elle est sympa, Laetitia. Je l’ai fait rire.
Tu as vu comme je lai fait rire ! Elle m’adore.
— Peut-être, mais tu as brusqué les étapes. Une fille
comme Laetitia ne te le pardonnera pas. Elle est d’une
très grande famille et sa simplicité, son abord aisé ne
sont que le fruit d’une remarquable éducation. Tu ty
es laissé prendre. Laetitia est des ces jeunes femmes
qu’il convient de vouvoyer jusqu’au moment où tu les
baises et que tu dois revouvoyer dès qu’elles ont remis
leur petite culotte.
— Ah bon, Laetitia baise ? Merci pour l'info. Ça aussi
c’est une bonne nouvelle.
— Ne me remercie pas. Avec toi, c’est foutu.
— À cause du tutoiement?
— Exact.
— Merde, je crois que je ne comprendrai jamais rien
à ce monde-là |
Celui qui me parle me tape sur l'épaule et ricane:
— Ne te fais pas plus stupide que tu n'es. Je crois au
contraire que tu es en passe de comprendre très vite
ce « monde », comme tu dis. Tu es un bon élève. Main-
tenant, fais-moi oublier le trop-plein d’eau de toilette,
trouve la bonne cravate, et grouille-toi. Nous devons
être au Ritz dans vingt minutes.
94
À NOUS DEUX PARIS!
— À pied, d'ici nous n’en avons que pour cinq ou
dix.
Nouvelle tape sur l'épaule :
— Quoi de plus chic que d'arriver au Ritz à pied, en
«voisins » ? Les chaussures, des Weston, bien sûr!
— Oui, celles que tu m'as passées. Elles sont un peu
grandes pour moi, mais je m’en accommoderai. Jusqu’à
ce jour, j'ai rarement eu chaussure à mon pied.
— Cesse de faire référence à tes habitudes de pauvre,
s’il te plaît. C’est assommant et maladroit. Tu pourras
te le permettre un jour si tu es milliardaire, mais le
moment n’est pas venu.
— Tu as vu les pompes que porte Pacadis ? Pourquoi
des Weston pour moi quand lui se pointe avec des
rebuts de poubelle ?
— Parce que c’est Pacadis, journaliste à Libé, rubrique
potins mondains. Il peut se permettre ces pompes rava-
_gées. Non seulement il le peut, mais il le doit. Question
d'image. Paraître ne pas appartenir à un milieu tout en
lui appartenant quand même. Cela aussi relève d’un
code. Une hypocrisie cent pour cent parisienne élevée
pratiquement au niveau d’un art.
— Ah bon. Hier, j'ai entendu Laetitia parler avec
Charles-Henri d’un certain Mondrian. Qui c’est ce
type ? Un de vos potes ? Laetitita m’a paru s’intéresser
beaucoup à lui...
— Sache que dans ce milieu nous n’avons pas des
«potes », mais des amis. Non, Mondrian n’est pas l’un
d’eux. Il s’agit d’un grand peintre, mort en 1944. À ce
propos, rappelle-moi de te passer la petite histoire de
05
CHRISTOPHE ROCANCOURT
l’art que j'ai dans ma bibliothèque. Tu verras, ça te
passionner: et tu ne confondras plus les artistes défunts
avec les amants potentiels de la belle Laetitia.
Lorsque je m’assois à la table du Ritz et que je déplie
sur mes genoux la serviette de beau linge amidonné, je
me dis que je n’ai jamais touché de tissu plus somp-
tueux. Trois serviettes comme celle-ci et j’en fais un
drap de rêve pour un orphelin de Saint-Germain-Vil-
lage !
J'observe tout. Je sais que le moindre détail a de
l’importance. J'apprends que le verre à eau n’est pas le
verre à vin rouge qui n’est pas lui-même celui dans
lequel on doit servir le blanc. Idem pour les couverts.
La première fois, je me suis dit qu’il fallait être barjot
de chez barjot pour avoir besoin d’autant d’ustensiles
pour se fourrer de la nourriture dans la bouche. Mais
là aussi, j'ai appris les usages, les subtilités. Je n’en suis
pas encore à maîtriser les entorses auxdits usages qu’il
faut savoir se permettre pour paraître vraiment dans le
coup, mais j’y arriverai.. Au cours des conversations,
je m’efface. Je prononce un minimum de paroles et
j’évite autant que possible les bourdes grossières qui
me feraient passer pour un plouc. Néanmoins, j'en
commets.
Un après-midi, au bar du Crillon, un acteur de cinéma
très célèbre entre alors que nous sommes assis dans
nos confortables fauteuils club en cuir patiné. Sous le
coup de la surprise, je fais une faute de goût inquali-
fiable: je m’extasie, j'ouvre des yeux d’enfant devant
un atbre de Noël et j’esquisse un mouvement pour me
96
À NOUS DEUX PARIS!
lever afin d’aller taper un autographe à cette star mon-
diale. Mon mentor me retient à temps par la manche.
— Reste là et sois indifférent, m’explique-t-il. Tu évo-
lues ici dans une sphère où il est normal de croiser des
animaux de ce calibre. Non seulement tu ne dois pas
t'en étonner mais tu dois faire comme si tu ne les
remarquais même plus.
*
k*%x
Du banc de métro de la station « Halles » où je me
suis éveillé à la fin de ma dernière nuit de galère
jusqu'aux ors du Ritz, le palace des palaces parisiens,
il n’y à que quelques centaines de mètres de distance.
Mais franchir ces quelques hectomètres à relevé du
miracle...
Ce miracle porte un nom, Gilles, et un surnom pour
les gens de son monde, la jet set: Gigi.
Il m'a trouvé un matin sur un banc de la station de
métro et il m’a accueilli chez lui, comme on s’entiche
d’un chat de gouttière ou d’un chiot égaré. Il est vrai
que Gilles prend rarement le métro et n’est pas habitué
à ses hôtes miséreux. Ma détresse a dû l’émouvoir.
La première fois que je croise son regard, donc, je
suis blotti sur ce maudit banc, égaré, perdu, épuisé. IL
se penche sur moi et je l’entends murmurer:
— On dirait que ça ne va pas fort...
Je n’ai pas la force de le démentir. Alors, il m’invite
à le suivre et m’emmène à son domicile, non loin de
là. Il me donne à manger. Ensuite, il m'installe dans la
O7
CHRISTOPHE ROCANCOURT
chambre d’ami de son bel appartement, si douillet, si
bien chauffé. Je crois que je dors toute la journée et
toute la nuit qui suit.
À mon réveil, il est là, dans son salon. Il lit un journal.
— Moi, c’est Gilles, me lance-t-il d'emblée. Et toi?
— Moi? Christophe. Merci pour tout. Il faut que
j'y aille à présent.
— Où veux-tu aller ? Sur ton banc de métro ? Allez,
oublie ça et prends un café avec moi. Aujourd’hui, je
dois aller à un vernissage, dans une galerie de la rive
gauche. Je t'emmène. Je vais te trouver des sapes pro-
pres.
Le plus surprenant est que je ne trouve rien à redire.
Gilles décide que j'irai avec lui à ce vernissage, un mot
dont je ne sais même pas ce qu’il signifie, et il ne me
vient pas à l’idée de protester, moi qui n’ai jamais
accepté qu’on me dicte ce que j’ai à faire... Il faut croire
que mes journées à la dérive ont quelque peu émoussé
mes facultés de rébellion.
Les trois ou quatre premiers jours qui suivent ma
rencontre avec mon bienfaiteur, je reste sur la défen-
sive. Je n’ai qu’un peu plus de quinze ans, mais je
connais assez la vie pour en deviner les pièges. Les
paumés sont toujours une proie facile pour toutes
sortes de dépravés ou de criminels. Un type qui ne
possède que ce qu’il enferme dans une poche plastique
et ce qu’il porte sur le dos, une épave qui dort sur un
banc public n’a plus personne au monde, alors qui irait
98
À NOUS DEUX PARIS!
remuer ciel et terre pour s'inquiéter de lui s’il dispa-
raissait ou s’il devenait l’esclave sexuel d’un dément?
Personne.
Les premiers jours, donc, je me tiens sur mes gardes,
j'observe Gilles dans ses moindres gestes. J'avoue que
lorsque je l’entends téléphoner dans une autre pièce, je
tends l'oreille à travers la porte, à l'affût du plus petit
indice. Je fais aussi très attention à ce que je bois et à
ce que je mange. Une dose de drogue est si vite
absorbée |
Le garçon qui m’héberge à quelques années de plus
que moi, cinq je crois. À Paris, il vit seul le plus sou-
vent. Il occupe l'appartement de ses parents. Ceux-ci
ne sont pratiquement jamais là car ils parcourent le
monde et possèdent plusieurs résidences en Europe et
aux États-Unis. Ces gens-là ont un fric monstre. Gilles
dépense sans compter mais il a l'élégance de ne pas se
comporter en riche honteux. Ses poches sont pleines
et il ne se gêne pas pour dire que cela lui convient très
bien. Quand par hasard quelqu'un lui demande ce qu’il
fait dans la vie, il répond qu’il est étudiant en histoire
de l’art, mais je dois avouer que je ne l’ai jamais vu
potasser un couts ni se rendre dans une quelconque
école ou faculté. Cependant, sa réponse n’est qu’un
demi-mensonge car il est effectivement passionné d’art,
surtout de peinture et de sculpture. Il lit beaucoup de
revues et d'ouvrages sur ces sujets. Disons que Gigi
est un étudiant amateur. En fait, le mot qui convient
le mieux pour le caractériser m’est inconnu à l’époque
mais il me deviendra familier plus tard: Gilles est un
99
CHRISTOPHE ROCANCOURT
dandy. Il en a l'allure désinvolte et la légèreté un rien
désespérée.
Le cinquième jour de notre amitié, je me permets
d'aborder presque directement la question qui me
préoccupe. Certes, je ne lui demande pas carrément s’il
est homo et s’il attend de moi une reconnaissance hori-
zontale, mais je fais allusion aux risques qu’un gamin
de quinze ans plutôt mignon court dans les rues d’une
ville comme Paris. Il éclate de rire.
— Tu nas pas encore remarqué que je suis un hétéro
militant ? s’exclame-t-il.
— Sans doute, mais je sais très bien que certains types
masquent leurs vrais penchants en s’affichant avec des
filles canon et que, dans le secret de leur piaule, ils se
tapent des minets.
— Ce n’est pas faux. J'en connais et tu les connaîtras
aussi. Mais je n’appartiens pas à cette catégorie. Je
m'intéresse à toi d’abord parce que ton air de chien
perdu ma ému, là-bas, dans le métro. Ensuite, une
autre raison est entrée en ligne de compte, une moti-
vation tout à fait égoïste, sois sans illusion sur ce point :
parfois ma solitude me fait peur. De plus en plus sou-
vent, d’ailleurs... Tu objecteras que je suis très entouré,
c’est vrai, mais les gens que je fréquente me ressem-
blent trop. Je n’attends rien d’eux, ils n’attendent rien
de moi si ce n’est le mirage de nos amitiés indéfectibles
qui ne durent que ce que dure une mode à Paris. Ils
ne m’apportent rien et je ne suis sans doute pour eux
qu’un personnage parmi d’autres dans la comédie que
nous nous jouons. Nous sommes heureux en façade
100
À NOUS DEUX PARIS!
mais vérolés d’ennui au fond de nos âmes. Tu es ce
qu’ils ne sont pas. Pour moi, tu es un mustang, un de
ces chevaux sauvages des grands espaces américains.
Tu m'offres sur un plateau l’occasion de débourrer le
mustang, de lui inculquer le dressage de base. Tel un
écuyer avec un jeune cheval fou, je vais apprendre les
bonnes attitudes, les belles allures, comme on dit en
équitation, celles qu’il faut savoir prendre dans notre
société d’apparences. Je te montrerai les voltes qui plai-
sent. Après, je te laisserai la bride sur le cou. À ton gré,
tu deviendras un cheval de haute école ou une bête de
cirque. Tu décideras. Et moi, entre-temps, j’aurai réussi
ce qui à le plus de prix à mes yeux: oublier pour un
temps ma peur de l’ennui. Voilà pourquoi tu te trouves
ici, chez moi. Mais sache que la porte est grande
ouverte : tu peux t’en aller quand tu veux, cependant
tu peux aussi choisir de rester jusqu’à ce que le débour-
rage ait porté ses fruits... Maintenant, prépare-toi, nous
partons assister à la première d’un film. Dans le taxi je
te baliserai le paysage, je te dirai qui est qui et je t'indi-
querai les mots qu’il faut dire pour ne pas faire tache
dans ce milieu. Par exemple, si le film est un nanar de
première, évite de balancer que tu t’es emmerdé comme
un rat mort. Tu te contentes de laisser entendre que
son sujet est quelque peu étranger à ta sensibilité ou à
ton imaginaire. Le mot «imaginaire » n’est pas mal
venu ces temps-ci à Paris pour ce genre de foutaises..
Le langage châtié de mon hôte me semble parfois
hermétique (c’est quoi des «voltes » ?) et pourtant,
101
CHRISTOPHE ROCANCOURT
comme avec le romani de mon grand-père, j'en
comprends l'essentiel.
En tout cas, me voilà rassuré sur ce que mon bien-
faiteur attend de moi. Je resterai donc un temps chez
lui. Et j’apprendrai, encore et toujours, du matin au
soir et à longueur de nuit Au terme d’une bonne
année d’apprentissage, je serai en mesure de dîner sans
une fausse note chez telle princesse de «notre»
connaissance, chez telle célébrité, et je pourrai tenir
une conversation satisfaisante avec n'importe quel
pisse-froid des beaux quartiers.
%
k%x
En attendant, à la fin du premier déjeuner au Ritz
auquel Gilles m’emmène, lorsque j’abandonne sur la
table ma serviette amidonnée, non repliée évidemment,
je me sens grandi. Je me suis parfaitement tenu. Gilles
ne me dit rien devant les autres convives, mais je devine
sa satisfaction : il a un bon élève.
Afin que j'aie toujours de l’argent sur moi sans que
je m’humilie à lui en quémander ou qu’il paraisse me
faire l’aumône, Gilles s'arrange pour me prier de lui
rendre quelques services, par exemple acheter des livres
ou des C.D. pour lui. Il laisse une somme très supé-
rieure sur son bureau à mon intention et il est entendu
que le surplus me revient.
Ce jour-là, nous nous séparons juste à la sortie du
Ritz. Gilles à un rendez-vous avec une amie, quant à
moi je dois aller chercher des tonnes de bouquins à la
102
À NOUS DEUX PARIS!
librairie du musée du Louvre. Pour ces emplettes et
mon surplus, j’ai deux mille francs sur moi.
Je quitte la place Vendôme et redescends vers la
Seine. Sous les arcades de la rue de Castiglione, trois
types et une vieille femme croupissent, affalés sur le
trottoir le long du mur au milieu de couvertures
dégueulasses. Pelotonnés contre eux, deux clébards
efflanqués sommeillent. Je passe mon chemin, mais la
scène reste malgré moi imprimée sur ma rétine. Sou-
dain, une boule se forme au creux de mon estomac.
Ma petite voix intérieure me murmure :
— Au Ritz, tu as été parfait. Mais tu ne vas tout de
même pas te transformer si vite en gros nullard |
Je fais demi-tour, je plonge la main dans la poche
intérieure de ma veste si bien coupée, je sors les billets,
je les plie discrètement en tout petits morceaux et je
les fourre au creux de la main de la vieille clocharde.
Je suis déjà loin lorsque ces quatre gueux réalisent
que deux mille balles viennent de leur tomber du ciel.
Mais j'entends quand même leurs tonitruants et
joyeux:
— Merci, mon prince! Mille ans de bonheur pour
toi.
Le soir, dès qu’il franchit la porte de l’appartement,
je raconte mon histoire à Gilles. Je crains qu'il ne
grogne à cause des livres qu’il attend, mais il n’a aucune
réaction de ce genre. Sur un ton neutre, il se contente
de laisser tomber :
— Malgré toutes les singeries du monde que je
apprends, tu as gardé en toi quelques belles choses.
103
CHRISTOPHE ROCANCOURT
C’est plutôt encourageant. Il se peut que tu tournes
bien et que tu finisses plutôt comme cheval de haute
école que comme canasson de cirque... Ah, j’oubliais,
ce soir nous avons rendez-vous au Palace, vers minuit,
avec Armand. Tu vois qui est Armand, bien sûr...
— Le photographe de mode ?
— Oui. Il sera en compagnie de la directrice de Vogue
Italie et de deux ou trois de ses top models. Des splen-
deurs, paraît-il, mon bon camarade. Dînons léger et
soyons au mieux de notre forme |
Nous passons une soirée splendide. Le Palace à
l'époque est un endroit magique. Tout ce qui compte
à Paris dans le show-biz, la mode, le cinéma, la presse
passe par là à un moment ou à un autre. Haut lieu du
paraître et de la drague, le Palace n’est pas seulement
une adresse, c’est une sotte de label. Pour se voir admis
et reconnu du Tout-Paris des années 1980, rien ne vaut
le statut d’habitué de cette enseigne. C’est le sésame.
Il suffit que quelqu’un puisse dire « Ah oui, Christophe
Rocancoutt, je le connais. Je le vois souvent au Palace »
pour être adoubé. On n’exige pratiquement rien
d’autre. On se fout de ce que la personne fait en réalité.
L’étiquette Palace suffit, et pour peu qu’une petite note
flatteuse du genre « Ah, Rocancourt, oui! Il est dans
la mode, je crois. Il pose pour Untel » vienne se glisser
dans la conversation, on n’est plus seulement reconnu
modeste nobliau de ce royaume d’esbroufe : on en
devient un des princes.
104
À NOUS DEUX PARIS
Or, c’est précisément l’occasion qui se présente à
moi.
Ce jour-là, Monica, la manager de Voge Italie, me
trouve photogénique. Je suis mince, j'ai un visage fin,
je porte les cheveux couts et j’ai appris à m’habiller,
à me tenir, à fumer avec aisance. Comme j’ai découvert
l’importance de la gestuelle, je joue très souvent avec
une cigarette que je n’allume pas. Il paraît que cela
produit son petit effet. De plus, dans les moments
opportuns, je sais prendre l’air d’un vrai dur. Je n’ignore
pas le parti que je peux tirer en ne gommant pas tota-
lement chez moi certains des stigmates du sauvageon
que j'ai été. À cet effet, je continue d’entretenir mon
physique avec vigueur et dans la douleur.
Très souvent l'après-midi, vers 18 heures, je me rends
avenue Daumesnil à la salle de boxe que dirige l’entraï-
neur réputé Roger Bensaïd. C’est lui qui a emmené
Max Cohen aux championnats du monde. Jaime me
replonger dans l'atmosphère de la boxe. Le prolo, le
fouille-poubelle, le rejeton de pugiliste raté cogneur de
bistroquet s’y sent à l'aise. Dans mon inconscient, il se
peut que ce soit là mon vrai monde. Je lâche tout ce
que j’ai dans des entraînements d’une pugnacité inouïe.
Après d’hallucinantes séries de saut à la corde, de corps
à corps avec le sac de sable et d’enchaînements rythmés
dans le punching-ball, les muscles et l’être tout entier
sont immergés dans une frénésie proche de Pivresse.
Alors vient le ring, l'entraînement avec le sparring-
partner. Il y a l’odeur de la sueur, le bruit mat des gants
qui s’entrechoquent, la voix éraillée de Bensaïd :
105
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— Arrête tes entrechats de gonzesse et fais-moi de
la boxe! Oui, ça c’est bien vu, petit, mais tu es trop
lent dans l’esquive après le coup porté. Avec ça, tu
marques un point, mais tu te retrouves aussitôt à l’infir-
merie. Tu nes pas en train de gigoter au night-club,
ici, toquard de mes deux ! Remue tes guiboles, merde|
Et si t'as peur d’abîmer ta jolie petite gueule, va t'ins-
ctire au Scrabble|
Autour du ring, ils sont une demi-douzaine, parfois
dix, vingt, trente. Des anciens boxeurs bouffis de gnons
et de gnôle. Ils tirent comme des malades sur des
cigares ou sur des cigarettes pour que les jeunes appren-
nent à respirer dans les salles saturées de fumée. Et
pour que l'air circule mieux, au repos le coach n’hésite
pas à nous enfoncer des mèches longues comme ça
dans les narines pour bien élargir le passage. C’est hor-
rible. On me trifouille le nez, je prends des coups, j'en
donne, je me vide les tripes et le mental dans la puan-
teur de médiocres tabacs, et j'aime ça ! Oui, jaime ça,
bordel !J'aime cette dureté-là, cette souffrance qui, sans
doute, est ancrée en moi depuis l'enfance.
Quand je quitte la salle de Pavenue Daumesnil pour
aller prendre place à une table du Ritz ou sur les ban-
quettes du Palace, je me dis qu’au fond, je ne fais que
passer d’un ring à l’autre. La gestuelle et les codes dif-
fèrent, mais le but reste en somme le même : dominer
l’autre, l’acculer dans les cordes. Ce monde-là à aussi
ses cogneurs. Je m’en suis aperçu et saurai profiter de
cette constatation.
106
À NOUS DEUX PARIS!
Toujours est-il que, ce soir-là au Palace, grâce à ce
cocktail de boxeur dandy qui doit forcément transpa-
traître dans mon physique et mes attitudes, Monica
décide d’organiser une séance de pose le lendemain
dans un studio parisien. Curieux de tout ce qui est
nouveau pour moi, j'accepte, et les amis noctambules
qui sont autour de nous s’empressent de trouver l’idée
géniale. Dans l'éventualité où je deviendrais une célé-
brité sur papier glacé, chacun — et surtout chacune —
tient à être le premier à affirmer que dès la seconde où
il a posé les yeux sur moi, il à su que ma voie royale
était la photo de mode. D'ailleurs, tous autant qu'ils
sont, ils l'ont toujours dit! Il n’y a vraiment que moi
qui ne les ai pas entendus.
Le lendemain, je me rends au studio. La séance s’étale
sur une bonne partie de la journée. Il me faut prendre
des airs de petite frappe, puis des mines de minet, de
séducteur, et des attitudes de ceci et de cela. Bref, je
m’emmerde ferme et cette interminable comédie me
gonfle.
Quelque temps plus tard, les photos paraissent dans
Vogue Italie sur quatre pages et Monica me fait savoir
qu’elle est disposée à renouveler l’expérience. Moi, pas
du tout. Ce n’est pas mon truc.
Seulement voilà: c’est quoi, mon truc ? Je n’ai pas
de vocation précise. Aucune activité professionnelle ne
m'attire particulièrement et, surtout, je ne me vois pas
du tout travailler dans la norme. C'est-à-dire avec des
107
CHRISTOPHE ROCANCOURT
rendez-vous fixes, des instructions précises, des obli-
gations. Toute contrainte que je ne me suis pas moi-
même imposée m'est insupportable.
Qu'on ne se méprenne pas ! Je ne suis ni un pares-
seux ni un mollasson et je ne m’imagine pas passer
mon existence à ne rien foutre. Moi aussi je veux aller
au charbon, moi aussi je souhaite en découdre avec la
vie. Mais lorsque jem'échappe des objectifs de Monica,
ma décision est prise : je vais travailler, certes, mais
autrement. À ma manière, à ma main. À ma fantaisie.
Comme le braconnier que je n’ai pas cessé d’être.
Je m'y sens prêt. Maintenant, je peux lancer mon
défi: «À nous deux Paris |» Et ma petite voix inté-
rieure de me susurer:
— Rocancourt, ça sonne aussi bien que Rastignac,
non ?
dE
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
En fin d’après-midi, quand je ne me plonge pas dans
l'atmosphère enfumée et virile de la boxe, il m'arrive
de sortir de Sciences Po, de Normale sup ou de l'ENA.
C’est selon. Cela dépend de l'inspiration du moment.
Dans un certain sens, ce mensonge se justifie. Je suis
_en train de devenir l’étudiant d’une grande école, celle
de la magouille et de l’arnaque fructueuse. Je me gar-
derai de pousser l’irrévérence jusqu’à prétendre que les
futurs politiciens de l'ENA et moi étudions la même
discipline, à savoir comment couillonner au mieux nos
concitoyens, mais reconnaissons que le rapprochement
est tentant.
Un soir, au Costes, le café à la mode du quartier des
Halles où il est de bon ton de commencer ses soirées,
je retrouve une de mes premières proies. Ce type, que
nous appellerons Laurent, doit avoir dans les trente-
cinq - quarante ans et j'ai assez vite remarqué la fasci-
nation qu’exercent sur lui les personnes célèbres, les
109
CHRISTOPHE ROCANCOURT
noms connus. Il se consume du désir d’être admis dans
le cercle restreint des happy few, mais n’y parvient pas.
Au Coste, comme au Palace, comme chez Castel ou
chez Régine, il se voit cantonné dans le magma des
anonymes qui n’ont que leur fric comme passeport
pour le luxe, mais auxquels la jet set n’accorde pas de
visa. |
Or, du fric, il n’en manque pas, je m'en suis assuté.
Son père lui a laissé une agence de promotion immo-
bilière en grande banlieue qui marche fort bien, avec,
en prime si l’on peut dire, un héritage de quinze mil-
lions de francs, sans compter le foncier bâti, s’il vous
plaît|
Bien entendu, Laurent m’a remarqué depuis long-
temps dans les endroits où il faut se trouver. Il était la,
au Palace, le soir où Sade, la splendide chanteuse black
au sommet des hits à l’époque, m’a piétiné les Weston
tout le long d’un slow langoureux. Il a vu également
le Tout-Paris m’embrasser et les patrons de ces hauts
lieux de la capitale m’offrir du champagne comme sil
en pleuvait. Car ça se passait comme ça. Je n’ai jamais
rien payé. Tout le monde savait que je n'avais pas
d’argent, mais j'étais le copain de Gilles, et surtout
j’amusais, je plaisais, cela suffisait à l’époque, dans ce
milieu de fête, pour avoir table ouverte.
Bref, mon agent immobilier de province bave d’envie
quand il me voit si à l’aise avec ces gens. Bien entendu,
je fais comme s’il n’existait pas. Pour moi, il est trans-
parent. Du moins, je le lui laisse croire. Pendant des
semaines... Il n’en peut plus. Je le sens mûr...
110
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
Ce fameux soir, donc, au Costes, comme si une illu-
mination soudaine me venait, je consens à le recon-
naître. Ou plus exactement, je daigne enfin m’aperce-
voir de sa présence. Je me lève pour aller aux lavabos,
je salue au passage, en familier, quelques créatures de
rêve et j'évite de justesse de heurter sa table. J’ouvre
la bouche pour m’excuser et je lâche les mots qui le
font mourir d’extase :
— Est-ce que nous ne nous sommes pas vus quelque
part, vous et moi ?
Il n’en revient pas. Il manque d’air, cherche quoi
répondre, balbutie quelque chose d’inaudible. Trop
tard, je suis déjà parti aux toilettes. Je lui laisse le temps
de se ressaisir et lorsque je reparais, il a enfin trouvé
quelques phrases toutes faites :
— Nous fréquentons les mêmes endroits, lâche-t-il
comme une mitraillette. Acceptez-vous de prendre une
_ coupe de champagne avec moi, ça me ferait tellement...
tellement...
— Une autre fois, peut-être, mais pas ce soir. Je dîne
chez la princesse Leandrina et je suis déjà en retard.
Il est au désespoir, mon joli poisson si bien appâté.
— Demain ? tente-t-il.
Je fais mine d’hésiter.
— Demain, non.
— Après demain, alors ?
De nouveau, un temps de réflexion s’impose.
— Pourquoi pas ? Je sors de conférence vers. Ah
mais non, ça ne va pas. Je ne suis pas du tout dans ce
quartier après-demain.
111
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— Ce quartier ou un autre, peu importe | s’enthou-
siasme Laurent. Je passe vous prendre où vous voulez !
— Alors O.K. Venez me chercher à la sortie de
l'école, à 18 h 30.
— Super|
Il est fou de joie, mon brave promoteur. Je fais un
pas pour m’éloigner de la table. J'attends sa réaction,
je suis confiant, elle va venir. Et elle se produit sur-le-
champ. Il se lève en toute hâte, me rattrape.
— J'ai oublié de vous demander à quelle école je dois
vous attendre.
— L'ENA, voyons. Vous savez où se trouve PENA,
bien sûr ?
Apparemment, il le sait. Il a bien de la chance car
moi je n’en ai aucune idée.
J'ai un jour de battement pour combler mes lacunes.
Car non seulement je ne connais pas l’adresse exacte
de l’École nationale d’administration, mais j'ignore si
l'heure du rendez-vous correspond à quelque sortie de
l'établissement. |
Je me rends donc à l’École et j’observe les étudiants,
la manière dont ils sont habillés, ce qu’ils ont à la main
ou sous le bras, sacoche en cuir, porte-document.
Je saisis au vol quelques gestes, des attitudes, une
démarche, une manière de ne pas sourire trop en
saluant, et je repars avec quelques indications pré-
cieuses pour ma mise en scène. En ce qui concerne
l'horaire, je n’ai évidemment aucune certitude, mais je
112
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
me dis que s’il n’y a pas de sortie au moment où Lau-
rent se pointera, je n’aurai qu’à franchir, même seul, le
porche solennel pour qu’il gobe l’affaire... C’est là, en
effet, que réside toute l’astuce du plan. Il faut que Lau-
rent me voie effectivement sortir de l'ENA, quitter le hall
et passer le portail avec un regard de connivence pour
le planton.
Cette mise au point se révèle impérative car, comme
cela sera presque toujours le cas dans mes prises d’iden-
tité, je n’ai pas «préparé» mon arnaque à l'ENA.
Contrairement à ce qu’on à souvent raconté pour me
charger en m’accusant de préméditation, je n’ai jamais
programmé à lavance ce que j'allais faire, l’angle
d’attaque que j'allais choisir pour monter mes coups
de Jarnac. Devant Laurent, j’ai balancé les mots
« école », « ENA » comme j'aurais pu dire « Banque de
France » ou « Jockey Club ». Il n’en sera jamais autre-
ment. Je lance un mot, un nom, après je fais avec.
J'improvise, je me débrouille, j'écris la pièce dans
urgence et j’adapte en permanence la dramaturgie et
le texte en fonction des événements.
Le jour du rendez-vous, je m’introduis à PENA en
même temps qu’un groupe d'étudiants. Personne ne
songe à s’en étonner. Je suis la copie conforme de la
majorité de ces élèves, un peu plus jeune que la
moyenne, certes, mais mon scénario prévoit que je suis
un surdoué, bachelier à quinze ans, licencié en droit à
dix-neuf et #utti quanti. J'ai la tenue qui convient, un
115
CHRISTOPHE ROCANCOURT
blazer strict sur un pantalon gris soutenu, une chemise
bleu pâle et une cravate très légèrement dénouée. Club
«british », la cravate, ofcourse. Sous mon bras, un maro-
quin acheté la veille et que j’ai patiné en le passant sous
la douche puis au sèche-cheveux avant de le bourrer
de coups de poing.
Par chance, un groupe soft à l’instant même où Lau-
rent arrive sut le trottoir d’en face. Je me mêle à ces
futures élites de la nation, nous quittons le hall, des-
cendons le perron, traversons la cour, atteignons la rue
et là, sur le trottoir, avant de rejoindre mon gentil
nigaud, je lance à l’adresse d’un des étudiants, choisi
évidemment au hasard :
— Henri, surtout n'oublie pas! Nous nous voyons
demain pour ce que tu sais|
Et voilà, le tour est joué.
Un quart d’heure plus tard, je suis assis face à Lau-
rent dans un moelleux fauteuil au bar de l’Idéal Hôtel,
endroit chic et feutré, rue de Verneuil, devant le domi-
cile de Serge Gainsbourg... Et naturellement, je lâche
devant mon friqué de banlieue de plus en plus éberlué :
— S'il n’était pas encore si tôt, j’appellerais bien Serge
pour qu'il vienne prendre un verre avec nous, seule-
ment à cette heure-ci il doit encore dormir. Il vit la
nuit, vous savez. Mais après tout, il est peut-être
réveillé. Vous voulez que je tente le coup ?
Je sais ce que je fais en proposant cela. Le type, non
préparé à se trouver devant un monstre sacré, refuse,
114
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
se dérobe. Il va regretter trente secondes plus tard,
mais son premier réflexe est la fuite.
— Vous connaissez aussi Gainsbourg? s’ébahit-il. Je
vous ai vu avec des tas de gens, mais je n’ai jamais eu
la chance d’apercevoir Gainsbourg où que ce soit. Alors
forcément...
Il veut dire « forcément, je ne vous ai jamais vus
ensemble », car il ne lui vient pas à l'esprit de douter
de ce que je prétends. Je prends un air à la fois distant
et harassé. Les cours de l'ENA sont épuisants, n’est-ce
pas, surtout pour moi qui ai tout juste vingt-deux ans
— en réalité, je n’en ai que dix-neuf —, mais « père »
tient tellement à ce que j'intègre la haute administra-
tion... Je me soumets, bien que ce ne soit vraiment pas
ma tasse de thé.
Laurent avale tout. L’appât, l’hameçon, la canne à
pêche. Il n’y a guère que le pêcheur qu’il ne puisse pas
bouffer. Et pour cause, le pêcheur c’est moi, et c’est
moi qui suis en train de le dévorer tout cru.
— Ah bon, compatit-il. Et votre tasse de thé, c’est
quoi ?
Je n’attends que cette ouverture, bien sûr.
— Moi, mon truc, ce sont les affaires, le business.
Mais mon père n’entend rien à cela. Il est assis sur la
fortune familiale et n’en fait rien. Je veux dire rien de
flamboyant! Vous comprenez ?
Il comprend, naturellement. Alors, j’avance mes
pions.
— Par exemple, nous parlions de Serge, à l'instant.
J'ai mis un peu d'argent sur un projet de film qu'il
FES
CHRISTOPHE ROCANCOURT
devait réaliser. Ça ne s’est pas fait, mais si j’avais eu les
coudées franches, j'aurais mis le paquet et Serge aurait
fait son film...
— Ah oui, un film. Serge. coudées franches, bre-
douille mon poisson en train de se noyer Heu, le
bruit court que vous êtes propriétaire du Palace.
Je suis très au courant de cette rumeur puisque c est
moi qui l’ai lancée. Quandj’ai vu que le patron m’offrait
du champagne à foison, jai glissé dans le creux de deux
ou trois ofeilles choisies que cela me revenait de droit,
puisque je possédais plus ou moins la boîte. Toutefois,
devant mon provincial, je la joue mesurée :
— Attention, Laurent — là je lui glisse son prénom :
il est au bord de l’orgasme —, je ne suis pas propriétaire
du Palace. Je ne suis qu’un des associés. Très minori-
taire d’ailleurs. Nuance ! Je ne sais pas qui peut col-
porter des bobards pareils... Cependant, il est exact que
je suis en train de constituer un tour de table pour
augmenter ma participation dans cet établissement et,
peut-être, prendre la majorité. Comme je travaille à un
projet du type Palace à New York et à Tokyo, la main-
mise sur celui de Paris m'est presque indispensable.
Mais nous n’en sommes pas là... Pour l’instant, buvons
à nous, à l'amitié naissante: demain j'ai une rude
journée, je dois traiter un petit business avec un ami
de l'ENA, Henri. Vous m'avez vu avec lui tout à l’heure
à la sortie de l’École. Oh, il ne s’agit que d’un tout petit
truc. Mon camarade Henri vit en couple avec une
ancienne danseuse du Bolchoï qui cherche à lancer un
club chic dans un bar du Marais et il souhaite que je
116
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
monte dans le wagon avec lui. Je me tâte. Il en veut
tout de même cinq cent mille francs, de son strapontin |
Oublions cela, ce soir je ne sors pas, je me couche de
bonne heure. À cent mille je marche, à cinq cents, il
va se rhabiller.
Là, brusquement, je me lève. Fin du spectacle. La
séance à assez duré pour le premier jour. L’autre est
pris de vitesse. Il se lève à son tour, gauche et aba-
sourdi, règle les deux coupes de champagne, il y tient.
En bon agent immobilier, il dépose sa carte de visite
dans le creux de ma main. Je ne me donne même pas
la peine de faire semblant de chercher la mienne.
— On se revoit, c’est promis ? implore mon benèêt.
— OK. Disons demain. Même heure, même endroit.
À la sortie de l’École.
— J'y serai. Sans faute.
Une fois dans la rue, je me retiens d’éclater de rire.
Je lève les yeux sur les volets clos de la demeure de
Serge et je m’entends murmurer:
— Dors bien, l'artiste! Je suis sûr que la petite
comédie que je joue là t’amuserait beaucoup !
Le lendemain je trouve plus sage de déplacer le
rendez-vous. Deux fois la sortie de l'ENA à la hus-
sarde, c’est risqué. Je passe donc un coup de fil en
milieu de journée pour fixer notre rencontre à
20 heures, au Costes.
À l'heure dite, bien sûr, mon homme est là... Et mes
cinq cent mille francs ne sont plus un problème du
ET
CHRISTOPHE ROCANCOURT
tout ! À condition bien sûr que ce soit du fric au black,
que son nom ne figure sur aucun papier de transaction
et, surtout, qu’il soit admis dans le premier cercle des
invités de la jet set quand nous inaugurerons l'esta-
minet chic et choc de cette danseuse russe. Je ne peux
rêver mieux : l'argent en liquide, donc inconnu du fisc,
l'anonymat sur le prêt, et la promesse d’une place de
toi pour une fête qui n’aura jamais lieu.
Dans les trois jours qui suivent, Laurent me lâche
les cinq cent mille francs. Je lui explique que, en raison
de la discrétion qu’il souhaite sur cette affaire, il est
plus prudent que je ne l’introduise dans la jet set que
lors de l'ouverture de notre nouvelle enseigne, mais
que à partir de cette intronisation quasi officielle, je
ferai de lui un incontournable des nuits parisiennes. Il
est d’accord sur tout.
Je continue de le croiser ici ou là, nous nous adres-
sons des signes discrets de connivence et je flambe
allègrement son fric.
Quelques mois passent. Je sens que mon comman-
ditaire commence à s’impatienter. Il hésite encore à me
poser des questions, mais je vois bien qu’il y vient,
alors je prends les devants... Je provoque une rencontre
dans un endroit inhabituel pour nous, un bar-tabac rue
Jean-Mermorz, et là je la joue désespérée. Je lui expose
à voix basse que je suis navré, sincèrement navré, parce
que notre affaire va mal, très mal. On est même au
bord du scandale et si Henri et moi n’étions pas les fils
118
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
de parents respectables et des élèves de l'ENA, la
bombe aurait déjà explosé à la une des journaux et au
20 heures de PPDA. L’ex-danseuse du Bolchoï nous a
bien eus, Henri et moi ! En fait, elle n’est qu’une vul-
gaire pute balkanique et les flics l’ont serrée avant-hier
à l’aube, en possession de substances pas claires du
tout.
Mon pauvre créancier est plus blanc que le sucre qu’il
est en train de réduire en poudre entre ses doigts. Je
marque une pause, jette des regards angoissés autour
de moi et reprends mes jérémiades en lui confessant
que, pour l’heure, la seule chose qui m'intéresse est que
nos noms ne sortent pas au grand jour. Quand je dis
«nos noms », mon notable de grande banlieue à tôt
fait de comprendre que le sien figure en haut de liste.
Il frise l’apoplexie. Il est plus cramoisi que le double
cognac que je viens de lui faire servir. Il respire de plus
en plus mal. C’est sûr, il va nous faire une syncope. Le
moment de l’estocade est donc venu.
— Pour ton fric, Laurent, tes cinq cent mille, je vais
voir comment faire. Je ne veux pas te planter. Ce n’est
pas mon gente. Tu peux compter sur moi, tu le sais.
La, il se dresse devant moi, paniqué, les mains en
protection comme si j'étais le diable :
— Non, non, le fric, tant pis | Tant pis, je te dis. On
ne se connaît pas, tu n’as jamais entendu mon nom,
on n’a jamais été en contact l’un avec l’autre | Si je suis
mêlé à ça, je suis foutu, tu comprends ! Foutu|
Et il déguerpit.
Moi, je repars à mes petites affaires, hilare..
9
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Cela dit, je ne suis pas totalement satisfait. Je n'ai
pris que cinq cent mille, ce n’est pas assez et j’ai mul-
tiplié les erreurs d’amateur. À mon ENA personnelle
— École nationale de l’arnaque —, je me créditerais d’une
note de 12 sur 20 et je l’assortirais de ce commentaire :
« Peut et doit mieux faire ».
Cependant, pour impatfaite qu’elle soit, cette entour-
loupe n’en contient pas moins les ingrédients princi-
paux de toutes mes «prouesses » en la matière. À
quelques détails près, la recette est immuable : prendre
un pigeon bien cupide ou bien vaniteux qui désire rou-
couler plus haut que son ramage et amasser toujoufs
plus de grain à boulotter, le faire mijoter un bon
moment dans ses rêves de grandeur et de fortune, puis,
quand il est doré à point, lui faire dégurgiter tout ou
partie des précieuses réserves planquées dans son nid
à l’insu des vautours du fisc. Le festin est prêt. Il ne
reste plus qu’à déguster. Champagne de grand millé-
sime obligatoire, cela va sans dire |
*
k%x
Pendant que cette juteuse expérience se déroule, je
tisse des liens privilégiés avec une très belle jeune fille
que nous nommerons Isabelle. Outre son physique de
rêve, Isabelle présente l'intérêt non négligeable d’avoir
des parents fort riches. Et du meilleur monde, ce qui
ne pâte rien, car j'ai encore mille choses à apprendre
pour me mouler toujours mieux dans les us et cou-
tumes de la grande bourgeoisie. Si Gilles a parfaitement
120
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
rempli sa mission de débourrage, Isabelle s’emploie,
elle, à peaufiner le travail, à raffiner le sauvageon dans
le détail, à parachever sa métamorphose.
Je lai rencontrée lors d’une soirée privée dans un
loft extravagant du côté de la Bastille. Les invités étaient
triés sur le volet et être admis dans ce cénacle tenait
pour moi du miracle. Il est vrai qu’à ce moment-là,
entiché de noblesse, je me faisais appeler Christophe
« de » Rocancourt. Cela sonnaïit bien. Ma fièvre aristo-
cratique m’avait même poussé à prendre langue avec
un prince russe afin qu’il m’adopte ou me fasse obtenir
un pseudo-certificat de noblesse tsariste. Un titre de
prince caucasien me semblait convenir. Afin de sti-
muler son enthousiasme, j'avais fait don à mon prince,
pour ses œuvres, d’une enveloppe contenant une liasse
de billets. Cette largesse ne m’avait pas coûté trop cher
puisqu'elle provenait de l'argent subtilisé à ce cher
Laurent. Malheureusement pour moi, à mon tour j'ai
été victime de mes ambitions mondaines : mon aristo-
crate russe était un faux prince mais un vrai escroc.
Lorsque je lai appris, je n’ai pas pu m'empêcher
d’éclater de rire.
Faute de noblesse exotique, je me suis donc réfugié
dans la gentry normande et me suis baptisé Christophe
de Rocancourt. Le changement s’est opéré du jour au
lendemain, comme si aux douze coups de minuit une
particule m'était tombée du ciel.
Le plus sidérant est que, dans mon entourage, per-
sonne ne semble s’en étonner. Ma fantaisie entre dans
les usages de mon petit monde à l'instant même où
121
CHRISTOPHE ROCANCOURT
j'en décide ainsi. Aujourd’hui encore, je reste stupéfait
de la facilité avec laquelle cela s’est fait.
Seules deux personnes ne sont pas dupes: Isabelle
et un de mes amis que je croise de loin en loin cat il
n’aime ni le monde de la nuit ni celui de l’esbroufe.
Lui et moi avons en commun les livres et les grands
bordeaux, ce qui est autrement appréciable. Isabelle à
le tact de ne pas me faire de remarque sur ma récente
noblesse, mais je lis dans son regard une ironie qui ne
trompe pas. Mon ami, lui, y va carrément:
— C’est bien joli de se balancer une particule, encore
faut-il savoir la manier. Tes initiales ne peuvent pas
être C d R, comme tu l'as écrit sur le petit mot que tu
m'as fait passer ce matin, mais tout bonnement C.R.
Le « de », quand il est effectivement une particule, ce
qui n’est pas toujours le cas, se distingue du nom lui-
même. Idem quand tu ne donnes que ton patronyme.
Tu ne dois pas dire, par exemple, « Je me présente : de
Rocancourt», mais uniquement «Rocancourt». La
particule ne s’utilise que précédée du prénom, du titre
de noblesse, du grade, de la distinction éventuelle et
bien sûr du «monsieur» ou « madame » du langage
courant. Ainsi, on ne dit pas « de Condé », mais Condé,
alors qu’on dit évidemment le prince de Condé. Dans
la conversation, je parlerai de «mon ami Chateau-
briand », et non pas de « mon ami 4 Chateaubriand ».
Laisse ces bourdes aux bourges qui se la pètent, s’il te
plaît, ils y excellent ! Ou alors tu ne tromperas que ceux
qui veulent bien l'être. Cela dit, comme toute règle,
celle que je viens de t’expliquer a ses exceptions.
122
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
Lorsque le nom ne compte qu’une syllabe, on intègre
la particule : on dit « de Thou » et non « Thou ». Même
chose lorsque la phonétique impose l’élision de cette
particule. Exemple, le célèbre rameur-navigateur
dAboville. On ne dit évidemment pas « Aboville ».
As-tu bien compris, Christophe 4 Roucancoutt & la
Menterie, prince de l'Embrouille, marquis du Piège à
Cons ?
Oui, jai compris. Ce genre de leçons, inutile de me
les resservir deux fois. Je les retiens sut-le-champ.
Après le cours magistral de mon joyeux compagnon,
je comprends mieux pourquoi Isabelle n’est pas
tombée dans le panneau. Elle ne m’en à pouttant jamais
parlé. Il est vrai qu’elle à toujours été avec moi d’une
prodigieuse indulgence. Je lui dois beaucoup, et ce
qu’elle m’a appris, je n’aurais pas pu l’acquérir en fré-
quentant seulement la jet set. On ne se comporte pas
avec la faune du Palace, même la plus huppée, comme
on se tient à un dîner chez un conseiller d’État ou à la
table d’un capitaine d’industrie. Les codes ne sont pas
les mêmes et si, quelquefois, les sujets abordés peuvent
paraître voisins, les angles d’attaque, le ton, le vocabu-
laire pour les traiter ne sont pas identiques. Ces diffé-
rences, qu’on n’imagine pas à l'extérieur de ces cercles,
touchent à une infinité de détails. Cela va de la tenue
vestimentaire à la coupe de cheveux, au type d'humour
autorisé, à la gestuelle en passant par les rites qui pré-
cèdent l’invitation et la suivent, les tolérances d’erreur
quant à l’usage du couvert à poisson ou le rythme sur
125
CHRISTOPHE ROCANCOURT
lequel on doit alterner la conversation avec sa voisine
de droite et celle de gauche.
Isabelle m’enseigne tout cela, et bien d’autres choses.
Dès le premier jour, elle a su me faire comprendre que
je lui plaisais. Dès le premier jour aussi, elle a soup-
çonné chez moi une foule d’imperfections. Mais
comme cela a été le cas pour Gilles, mes manques et
mes insuffisances l’attirent. Isabelle me veut du bien.
Beaucoup de bien. Elle a de l'ambition pour moi.
Ses parents sont encore plus riches que ce qu’on
murmure à Paris. Son père exerce une importante fonc-
tion dans les instances de la République et je ne tarde
pas à comprendre que son traitement, très enviable
pourtant, ne représente pour lui qu’une partie de son
argent de poche. Ces gens possèdent plusieurs immeu-
bles dans Paris même, sept je crois, tous situés dans le
XVI° arrondissement.
La première fois qu’Isabelle m’emmène dans l’appar-
tement familial, jai le vertige. Non pas à cause de la
hauteur de l’immeuble, mais de l’épaisseur du tas de
fric que représente ce que je découvre. Meubles, bibe-
lots, tableaux de maîtres, tapisseries anciennes, sculp-
tures, Isabelle me présentera par la suite un à un ces
objets, et me les commenter.
J'acquiers ainsi au fil de nos après-midi des connais-
sances qui viennent embellir celles que Gilles m'a
apportées. Gilles que je vois toujours mais qui me laisse
désormais la bride sur le cou se demande-t-il encore si
124
GRANDES ÉCOLES, PETITES COMBINES
je serai cheval de haute école ou canasson de cirque ?
Je sais d’ores et déjà, pour ma part, que je resterai
toujours un cheval sauvage. Nul ne parviendra jamais
à me dresser.
Isabelle et moi passons beaucoup de temps à l’appar-
tement car les parents de ma belle amie voyagent sans
arrêt. Alors, peu à peu, des habitudes sont prises et, de
fil en aiguille, je me sens presque chez moi dans ce
décor magnifique qui me semble propice à un joli tour
à la façon de Beaumarchais.
Bientôt, ma belle Isabelle trouve normal de me laisser
ses clefs lorsqu'elle vaque à ses occupations. Pour nous
retrouver, il est en effet plus simple que je l’attende là
plutôt que dans un salon de thé où je risque de poi-
reauter une heure si elle à pris du retard.
La marque de confiance me touche, évidemment,
mais elle me tente aussi beaucoup. Lorsque je sais ma
douce amie absente pour tout l’après-midi, je me mets
à recevoir dans son appartement, enfin chez ses
parents, où je me conduis en parfait maître de maison.
La plupart du temps ce sont mes futurs « clients »
que je convie dans ce luxe, histoire de les appâter un
peu plus et d’endormir leur méfiance. Qui rechignerait
à lâcher cent ou deux cent mille francs à un garçon
propre sur lui, bien éduqué, élève d’une grande école,
qui vit dans une telle richesse et dont les parents pos-
sèdent non seulement l'appartement mais tout
immeuble ? Personne ! D'autant que ces quelques
sous réclamés sont appelés à rapporter le jackpot. Un
énorme jackpot! En théorie, du moins...
5
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Ainsi donc, ma petite entreprise ne connaît pas la
crise et je mène de front volupté et prospérité sous la
baguette de la fée Isabelle.
Un après-midi, alors que je me prélasse chez moi — je
veux dire chez elle —, en lisant un journal, je tombe sur
une petite annonce des plus alléchantes: «Vends
Porsche 911. État neuf. 12 000 km. » Viennent ensuite
deux précisions, le prix et le numéro de téléphone. Je
ne prête guère attention au prix. De toute façon, j'ai
grillé au poker beaucoup de fric ces derniers temps et
je ne suis pas très en fonds. Néanmoins, je décroche
le téléphone. Le vendeur me répond, précise ses condi-
tions, et se croit obligé de mentionner que, avec seu-
lement 12 000 kilomètres au compteur, c’est l'affaire
du siècle. Bref, nous tombons d’accord.
— Parfait, se réjouit-il, vous pouvez venir voir la
Porsche à mon adresse, c’est à deux pas du Trocadéro.
Ce à quoi je réponds sur le ton qui convient quand
on n’est pas né pour se faire traiter en larbin :
— Pas question, c’est vous qui me l’amenez au pied
de mon immeuble. Soyez là dans vingt minutes. Je tiens
à faire la surprise à ma fiancée quand elle rentrera tout
à l'heure.
Je raccroche, enchanté. Bien sûr, il y a un petit pro-
blème, en plus de l’argent: je n’ai pas de permis de
conduire. Mais si l’on devait s’arrêter à de tels détails,
on ne ferait jamais rien dans l'existence.
Enfin, jamais rien de drôle.
La du
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
Isabelle me regarde avec des yeux ronds.
— Nous partons en Normandie, là, maintenant ?
s’étonne-t-elle. Tu ne m'en as rien dit!
— Je ne t'ai rien dit parce que je voulais te faire la
surprise.
— Comment y va-t-on? Nous prenons le train, je
dois louer une voiture ?
— Ne t’occupe pas de ça. Prépare ton sac de voyage,
emporte le minimum, ce qui manque nous l’achèterons
sut place. Grouille-toi, nous sommes vendredi et je
veux quitter Paris avant le troupeau des zozos.
Nous descendons. Au bord du trottoir la Porsche
nous attend. Elle est exactement de la couleur qu’Isa-
belle préfère. Coup de pot, évidemment, mais je tourne
la coïncidence à mon profit :
— C'était cette teinte-là ou rien du tout. Allez,
grimpe, ma belle| À nous la folle équipée à Deauville !
On va rejouer Un homme et une femme. « Chabadabada,
chabadabada ».…
127
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Perplexe, ma beauté hésite encore. Elle porte le
regard alternativement sur la voiture et sur moi, hoche
la tête:
— Mais, je ne t'ai jamais entendu dire que tu avais
ton permis de conduire. Il me semble même... Ah bon,
tu prends le volant. Tu es sûr?
— Absolument sûr.
Isabelle se résigne, s’installe, apprécie l'instant où son
corps épouse le cuir du siège.
— Tu ne las pas achetée, tout de même |
— Presque pas...
— Onte la prêtée ?
— On ne prête qu’aux riches et en ce moment je ne
le suis pas. Maintenant, fais-moi le plaisir de te taire et
savoure un peu la musique du moteur. C’est beau,
non ?
Autoroute de Normandie. Je pousse les rapports à
fond, je maltraite la limitation de vitesse comme jamais,
le moulin miaule, rugit. À ce moment-là de mon exis-
tence, si j’ai tenu un volant plus de trois mille kilomè-
tres, c’est le bout du monde. Il m'est juste arrivé de
conduire les voitures que Gilles louait quand nous
devions nous rendre à une partie de campagne en vallée
de Chevreuse ou en Sologne. Qu’à cela ne tienne ! Je
m'éclate à mort, et le plus beau est qu’'Isabelle se laisse
gagner par l'ivresse de la vitesse. Nous rions comme
des mômés, pour rien.
À Pont-l’Évêque, nous sortons de l'autoroute, mais
le rallye continue. Je m'offre les routes étroites et
sinueuses de la côte dans les deux sens. Quand je rétro-
128
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
grade en surrégime à l’entrée des virages, la mécanique
hurle et cela nous fait rire encore plus fort, Isabelle et
moi. Le soir, nous dînons dans un petit bistrot du port
de Trouville. Friture d’éperlans, sancerre blanc. J’ai garé
la voiture juste devant le resto, histoire de ne pas la
perdre de vue. Un petit calva pour la route, et c’est
reparti |!Nouveau rodéo dans la campagne honfleuraise
et il faut que nous soyons bien fatigués — ou bien
excités — pour que nous consentions à quitter les
baquets de la Porsche pour l'hôtel.
Tout le week-end, nous ne faisons que cela : le lit, la
Porsche, le lit, la Porsche...
Le dimanche après-midi, mine de rien, je m’arrange
pour que notre périple nous conduise à Saint-Germain-
Village et, à deux reprises, je fais demi-tour devant le
portail de l’orphelinat. C’est plus fort que moi, il faut
que je vienne traîner par la !J’évite cependant les autres
lieux de mon enfance, par peur de ne pas parvenir à
masquer l'émotion qui pourrait me gagner.
En voyant la grande bâtisse rapetisser dans le rétro-
viseur lorsque nous repartons, je ne résiste pas à la
tentation, pouttant périlleuse, de parler de l’établisse-
ment:
— Autrefois, ce gros truc derrière nous était une
léproserie. Puis on l’a transformé en orphelinat...
À cet instant, je me souviens que je suis censé
m'appeler Christophe % Rocancourt, rejeton de la
bonne noblesse normande. Alors je m’entends confier,
faussement désinvolte :
129
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— D'ailleurs, mon grand-père à beaucoup donné
pour cet orphelinat. Il s’y est pratiquement ruiné...
Après ces mots, un silence trouble s’installe dans la
voiture. Je sens le regard d’Isabelle posé sur moi. Je
fixe la route. Je roule moins vite. Durant un bon
moment, je m’interdis de tourner la tête vers ma pas-
sagère. Une intuition proche du malaise m’envahit. J’en
ai trop fait avec ma salade improvisée de grand-père
bienfaiteur.. J'ai lancé les dés trop loin. Je mettrais ma
main à couper que ma belle amie a eu un flash et qu’elle
soupçonne à présent que c’est de là que je sors. Pas en
qualité d’héritier d’un improbable aristocrate, mais
comme petit gueux, fils de hasard et gosse de rien.
Délicate comme elle sait l’être, Isabelle ne m'en
souffle mot. Mais moi, je sais que j’ai fait une connerie,
une grosse. Je reçois à cet instant une autre leçon de
la vie, une fois de plus: quand on soft du cloaque
comme moi et qu’on a refermé les portes derrière soi,
il ne faut jamais les rouvrir devant témoins ! Même
de quelques millimètres. Sinon, ton passé puant
s’engouffre dans l’interstice, te recouvre de son linceul
poisseux et plus personne ne croit à tes chimères
dorées.
Pout l’heure en tout cas, je me dis que si je continue
à rouler sans but à travers la campagne, le malaise risque
de s’alourdir. Isabelle va se mettre à gamberger et la
belle escipade virera au cauchemar.
En conséquence, direction l'hôtel. Nous nous enfer-
mons dans la chambre, je fais monter du champagne
et nous faisons l’amour. Nous buvons, nous nous
130
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
aimons. Nous buvons encore, nous nous roulons dans
les draps et les polissonneries et de nouveau nous
retrouvons nos rires de gamins. Tant mieux. L’alerte a
été chaude.
Isabelle s’assoupit et je la regarde dormir. Elle est
belle. Est-ce que je l’aime ? Je n’en sais rien. Et si je
ne le sais pas, c’est certainement que je ne l’aime pas
d’amour, comme on dit. Et puis merde, est-ce qu’un
mec comme moi peut aimer?
Je prends encore un peu de champagne. Je rêvasse
et, intérieurement, je me marre. Si elle savait, ma belle
endormie |! Si elle savait comment j'ai fait pour la
Porsche ! Alors là, elle ne rirait plus.
Le type qui a passé la petite annonce pour vendre la
911 m’a déplu dès le premier regard. Je dois dire que
cette mauvaise impression m’a beaucoup encouragé à
l’arnaquer. Un mec adipeux, arrogant, suffisant, lourde
chaîne en or autour du cou, la chemise ouverte jusqu’au
nombril, une gourmette de trois kilos au poignet, une
énorme chevalière, et probablement pas plus de cent
cinquante mots de vocabulaire dont la moitié doit
concefnef son commerce : ce gros est un « grossiste »,
je n’en saurai pas plus.
Malgré ses grands airs, il n’a rien vu venir, le bouffi.
Je lui ai dit qu'avant d’acheter sa tire, il me fallait
l'essayer le temps du week-end. Il a renâclé, je lui ai
opposé que ce n’était pas à discuter. D'ailleurs, je lui
laissais en gage un chèque couvrant l’achat. Il a fini par
131
CHRISTOPHE ROCANCOURT
craquer, impressionné sans doute par le luxe de
immeuble d’où je venais de sortir. situé à deux rues
de celui d'Isabelle. Inutile en effet de communiquer
une vraie adresse à un dindon qu’on s’apprête à plumer.
Jusqu’à ce stade de la manipulation, je me sens assez
fier de moi. En ce qui concerne le chèque, je me mon-
trerai plus circonspect... À force de vivre dans lappar-
tement avec Isabelle, j’en connais les habitudes. Jai
souvent vu mon amie prendre de l'argent dans le tiroir
du bonheur-du-jouf du petit salon. C’est là que se trou-
vent aussi les chéquiers de ses parents. Le chèque de
caution pour la Porsche provient de là. Attention, je
ne l’ai pas volé, ce chèque : seulement emprunté...
En effet, le lundi soir, avec une bonne demi-journée
de retard, je ramène la Porsche au Trocadéro. Mon
«grossiste» m'attend, tout sourire. Il croit tenir
l'affaire. Je descends de la Porsche, l’œil noir, le visage
dur, et j’attaque aussitôt:
— C’est une merde ce truc-là! Rendez-moi le
chèque.
Le pauvre garçon se liquéfie.
— Ah bon, vous ne la prenez pas ? Mais c’est impos-
sible, voyons...
— Non, je ne la prends pas. Et vous me rendez la
caution ! Tenez, voila les clefs.
Ses doigts tremblent quand il me restitue le chèque
que je déchire aussitôt en confettis sous ses yeux hor-
rifiés. M’éloignant à grands pas, je lance :
— Le confort de ce machin ne convient absolument
pas à ma fiancée. On à fait une petite balade de rien
132
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
du tout et elle à les reins en compote. Je devrais vous
demander réparation pour le préjudice causé: votre
bagnole m’a bousillé mon week-end.
Je nai pas parcouru cent mètres que j'entends un
grand cri de stupeut, suivi d’une insulte qui m’est mani-
festement destinée.
— Enculé ! Enculé de ta race |!
C’est très grossier, certes, mais il faut le comprendre,
le pauvre gars. Quand il s’est assis au volant de la
Porsche et qu’il a constaté que le compteur n’indiquait
plus douze mille kilomètres comme au départ, mais
tout près de quatorze mille, il a eu un choc. Normal.
*
k%x
Je ne ris pas bien longtemps. Nous sommes rentrés
à Paris où, au-dessus de ma tête, le ciel ne cesse de
s’assombrir. Ces derniers temps, j’ai beaucoup perdu
au poker. La guigne, la mauvaise passe que traversent
tous les joueurs à un moment ou à un autre en tâchant
d'oublier que le jeu est fait davantage de mauvaises
donnes que de bonnes.
Nous sommes lundi. Mardi soir, je dois être en
mesure de rendre cinquante mille francs à un chanceux
qui m’a ratissé du double en une heure jeudi dernier.
Les types avec lesquels je tape le carton ne sont pas
du genre à se contenter de belles paroles et à se laisser
endormir par une sornette de patronage. Ils ne connais-
sent qu’une règle: le fric sur la table à l’heure dite,
155
CHRISTOPHE ROCANCOURT
sinon gare aux emmerdes sévères. Il arrive que les
contentieux se terminent mal, très mal...
Les cinquante billets, je les trouve, une fois encore,
mais au prix d’une acrobatie de champ de foire, par le
biais d’une magouille pitoyable. Non seulement c’est
usant mais c’est indigne. Trop souvent, je croise des
flambeurs sur le retour qui, à cinquante balais passés,
en sont encore à courir des journées et des nuits
entières après trois mille balles pour régler une paire
mal emmanchée. L'idée que je puisse un jour devenir
l'un d’entre eux me donne la nausée. La vérité, il est
temps que je la regarde en face! La Porsche, mes
petites combines, mes expédients, c’est bien gentil,
mais c’est de la merde. Je joue petit bras et ça ne me
mènera nulle part ailleurs que dans le mur.
Je brasse ces pensées dans ma tête en rentrant à pied
chez Isabelle. Je ne prends pas le chemin le plus court,
exprès, et mes pas me conduisent dans une rue de
«notre » XVT° arrondissement.
Soudain, je m’arrête sur le trottoir, juste à la hauteur
d’un immeuble que je trouve charmant, coquet même.
Un jour, Isabelle me l’a montré. Il appartient à ses
parents, de la cave aux combles. Je le regarde. Il me
plaît. Je sens monter en moi la fièvre sympathique qui
accompagne l’éclosion de l’idée juteuse. Ma petite voix
me susurre : « Imagine que quelqu’un le vende, ce joli
immeuble, il en tirerait un fameux paquet... Et imagine
que ce quelqu'un ce soit toi... »
134
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
C’est beau de rêver. Cela aide à vivre parfois. Je
m'attarde à contempler la façade élégante, un peu
gâchée, à mon sens, par un magasin de télé-radio-hi-fi,
au rez-de-chaussée Mon manège 2-t-il fini par intri-
guer le commerçant ? Je m’aperçois qu’il m’épie der-
rière sa vitre. Il doit me prendre pour un voleur en
repérage et je l’épouvante.. N’est-il pas de mon devoir
de le rassurer ?
J'entre dans la boutique, je salue poliment cet
homme, et quelques mots suffisent à le rasséréner :
— Je suis le fils du propriétaire de l'immeuble. Ne
vous inquiétez pas. Je dois m’en occuper, mon père
m'en a chargé. Vous me reverrez sûrement.
Voilà, pour ainsi dire, je n’ai rien fait. Le destin à
choisi pour moi. J’ai poussé la porte et j’ai prononcé
les mots qui me passaient par la tête : «Je suis le fils
- du propriétaire de cet immeuble. » Autrement dit, il
m'appartient... Maintenant que j’ai inventé cette réalité,
il me faut bien m’en accommoder.
Mais déjà, sur la manière d’y parvenir, j'ai mon idée.
Hélas, le montage de cette affaire va prendre plus de
temps que je ne l’aurais souhaité. Alors que je
commence à peaufiner mon scénario, les aléas de la vie
m'offrent une nouvelle expérience en même temps
qu’une nouvelle adresse. En effet, pendant neuf mois,
je vais être logé aux frais de la République, non pas
dans le XVT° arrondissement auquel je suis pourtant
très attaché, mais en banlieue, à Fleury-Mérogis pour
être précis.
135
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Dans ma version revue et corrigée du Monopoly, je
me voyais faire fortune en vendant la rue de la Pompe
et je me retrouve à la case prison sans même avoir pris
vingt mille au passage. Tout cela pour une poignée de
dollars !
*
x*%
Quelques mois plus tôt, alors que je suis dans une
passe faste tant au poker que dans mes transactions
avec Laurent et quelques autres « clients » de moindre
importance, un type que je croise de temps en temps
au Plaza me tape de cinquante mille francs. Comme la
vie est belle pour moi et que dame la chance me dor-
lote, je prête cet argent bien que le gars ne me dise
tien de bon. Il appartient à cette catégorie sociale indé-
finissable mais pléthorique qu’on peut situer entre le
glandeut professionnel et l’intermittent du milieu.
Les semaines passent, les mois, une année entière et
je ne vois toujours pas revenir mon fric. Lorsque je
rencontre mon créancier, il me fait lanterner avec une
salade quelconque. À l’entendre, le remboursement est
pour bientôt, peut-être même avant. Je connais la
musique...
Of, une nuit, dans une boîte, mon emprunteur fait
son entrée et vient tout droit vers moi. Il plastronne,
il est aux anges car il peut enfin s’acquitter de sa dette.
En voilà une bonne nouvelle |
— Est-ce que tu as quelque chose contre les dollars ?
me demande-t-il.
136
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
— Non, rien. Tout au contraire, ils sont verts, la cou-
leur de lespoir.
Le type me tend alors une enveloppe. Je l’ouvre ; elle
renferme huit mille dollars. J’empoche. Je crois même
que je remercie. En tout cas, j’offre à boire, généreu-
sement, et quand l’addition tombe, je règle bien sûr en
dollars. Mon gars s’éclipse. Je continue de bavarder
avec quelques connaissances en finissant mon dernier
scotch.
Dix minutes plus tard, une grappe de cow-boys fait
irruption dans la boîte et avant même que j'aie eu le
temps de réaliser ce qui m'arrive, je me retrouve le
visage plaqué contre le mur. On me fait lever les mains
bien haut, on me palpe de la tête aux pieds, on me
passe les menottes. Avec juste assez de rudesse pour
que je comprenne qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie,
on m'’entraîne dehors et on me pousse dans une voiture
_ marquée d’un gros « Police » sur le capot.
La stupeut passée, je demande ce qui me vaut tant
d'attention.
— Faux billets, monsieur Rocancourt. C’est grave,
très grave. Vos dollars sont de la monnaie de singe. Le
patron de la boîte s’en est tout de suite aperçu et il
nous à alertés.
L’inspecteur qui vient de me répondre marque un
temps de silence, puis, se tournant vers moi et prenant
ce ton mi-obséquieux mi-narquois qui n’appartient
qu'aux flics, il balance :
— Votre nom ne nous est pas inconnu, monsieur
Rocancourt, vous devez vous en douter mais jusqu’à
137
CHRISTOPHE ROCANCOURT
cette nuit pour moi, vous n’étiez qu’un patronyme ins-
ctit sut des formulaires. Vous savez, ces bouts de papier
sut lesquels nous enregistrons les plaintes. Mainte-
nant, je peux mettre un visage sur ce nom. C’est tou-
jours mieux quand on peut visualiser les gens, vous ne
pensez pas, monsieur Rocancourt ?
Je ne réponds pas et il n’entendra pratiquement
jamais le son de ma voix tout au long de ma gardeà
vue. Les plaintes dont il parle ne sont que des babioles,
des histoires de chèques impayés, un soupçon de traites
de cavalerie, rien d’autre que des mises en bouche de
débutant. Pour ces broutilles, je me suis fait tirer les
oteilles par dame Justice à trois ou quatre reprises mais
on m’a toujours laissé dehors.
Cette fois, avec cette embrouille couleur d’espoir, ces
dollars de pacotille, je ne nourris aucune illusion: ce
sera la prison.
Lorsque je franchis les portes de Fleury-Mérogis, je
ne peux m'empêcher d’avoir une pensée pour mon
père. Lui aussi est allé en taule. Il a été incarcéré à
plusieurs reprises pour coups et blessures volontaires,
bagarres, tapages, déprédations de bistrots, le tout avec
récidive, bien sûr. À cet instant, le vieil adage « Tel père
tel fils » me fait froid dans le dos. J’aime mon père
d’un amour filial fort et sincère, mais, bon sang, que
Dieu me préserve d’en baver autant que lui |
Sur les faux billets et les conditions dans lesquelles
ils sont arrivés entre mes mains, je ne dis rien aux
138
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
enquêteurs, ni au juge. J’applique la règle non écrite du
grand-père gitan : face aux autorités, on la boucle.
Quand je ressortirai du ballon, je m’en tiendrai à cette
attitude. Pas un mot à quiconque. Je ne chercherai
même pas à mettre la main sur le salopard qui m’a
berné avec ses talbins d’opérette. Il faut savoir traiter
la médiocrité comme elle le mérite, par le mépris.
Pourtant, les premières semaines de ma détention, je
suis mal. Très mal. D’abord, je me sens humilié.
Lorsque le flic a sorti les billets verts du sac plastique
pour me les fourrer sous le nez en qualité de pièces à
conviction, j'ai bien failli hurler de dépit. Ces billets
sont des faux grossiers. Pour un peu, les coupures du
jeu de Monopoly auraient fait l'affaire. Dans la
pénombre de la boîte de nuit, je n’y ai vu que du feu.
Mais surtout, ma condamnation, mon incarcération
sont une injustice puisque je n’ai rien à voir de près ou
de loin avec ce délit de contrefaçon. Je me retrouve en
cabane pour cause d’innocence, en quelque sorte, et
j'ai beaucoup de peine à le digérer.
Cependant je prends sur moi, je me calme. La lecture
m'aide beaucoup. Les livres ont toujours été mes meil-
leurs compagnons d’infortune. Je me plonge dans
Nietzsche (Nietzsche évidemment! Lui surtout D,
Balzac, Flaubert, Montaigne, Dumas. Ah! Dumas!
Lire Le Comte de Monte-Cristo, partager les affres du pri-
sonnier Edmond Dantès au château d’If alors qu’on
est soi-même en prison! Victime d’une injustice,
comme lui, qui plus est. Quelle revanche ! Si la lecture
CHRISTOPHE ROCANCOURT
n’abolit pas les barreaux, elle les fait oublier, ce qui est
déjà beaucoup.
À Fleury-Mérogis, je fais connaissance de quelques
voyous, des grands, des petits, mais en tout cas des
types qui savent se tenir. Les autres, ceux qui s’aban-
donnent, je les évite d’instinct. Au fond, la faune de la
prison est toujours la même, que ce soit à Fleury-
Mérogis ou à Allenwood, Pennsylvanie. Il y a ceux qui
restent debout et ceux qui se vautrent. En clair, je
commence alors mon étude psychologique des
comportements humains en milieu clos.
Plus tard, un ami me dira:
— Quand tu t'es retrouvé en taule pour cette affaire
de faux dollars, tu ne t'es pas dit que le moment était
venu d’en finir avec les conneries, d'utiliser autrement
tes talents ?
Comme si l’on se posait ce genre de question quand
on a déjà franchi la marge ! Non, je ne songe pas à me
«recycler»! À l'ombre des miradors de Fleury-
Mérogis, je ne cesse de me répéter au contraire : «Tu
es là parce que tu n’es pas encore assez bon. Il faut
que tu progresses. Profite donc de cette parenthèse
entre quatre murs pour réfléchir et te perfectionner. »
«Me perfectionner » ! Qu’on ne se méprenne pas sur
ce que j’entends par là. Je ne me promets pas seulement
d’être à l’avenir plus prudent, plus astucieux, plus malin,
plus performant, plus circonspect. Non, il s’agit aussi
de tout autre chose. Je crois pouvoir affirmer que je
ne suis pas un être cynique, sans cœur, sans conscience,
140
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
et c'est également par rapport à ces notions que
j'entends me « perfectionner ».
Qui côtoie-t-on en prison? Des trafiquants de
drogue, des violeuts d’enfants, des assassins de vieilles
dames, des petits malfrats qui dépouillent de plus pau-
vres qu'eux. Dans mon esprit, «me perfectionner »,
c’est d’abord ne jamais tomber si bas.
Lots de cette première incarcération, devant le
sinistre casting que j'ai sous les yeux en permanence,
je me fais le serment de ne jamais me retrouver acteur
ou même figurant dans un de ces mauvais films. Je ne
veux pas avoir de sang sur les mains, ni men prendre
à plus faible que moi, ni tremper dans le trafic de
drogue, le proxénétisme, le racket. Respecter les êtres,
respecter l'humain... Et m’offrir chaque fois que je peux
un joli pied de nez au fric ou un bras d’honneur aux
vaniteux et richards sans scrupules.
Cette règle « morale » que j’observais depuis toujours
sans me poser de questions, c’est en prison, à Fleury-
Mérogis, que je me la fixe une fois pour toutes. Et je
pense pouvoir affirmer que je m’y suis scrupuleuse-
ment conformé par la suite.
+
k+%k
À ma sortie de taule, ma relation avec Isabelle devient
plus compliquée, ça va de soi. Ses patents ne veulent
plus entendre parler de moi et les portes du bel appar-
tement me sont fermées. Enfin presque, car, malgré
l’interdit, je les franchis encore une fois ou deux.
141
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Isabelle est merveilleuse. Elle ne me tourne pas le dos,
mais rien n’est plus comme avant, et peu à peu nous
nous voyons en pointillé. Le plus extraordinaire est
qu’elle n’a toujours pas renoncé à me transformer, à
me sauver de mes vilains démons. Formidable Isa-
belle ! Je lui dois tant...
Après ma parenthèse derrière les barreaux, je me
mets à fréquenter une autre jolie jeune femme. Appe-
lons-la Annabelle. Ses parents sont eux aussi fortunés
même si, sur ce terrain, ils sont loin d’égaler ceux d’Isa-
belle.
Chez ces nouveaux fiches, c’est la mère — bapti-
sons-la Henriette — qui semble porter la culotte et
décider de tout. En ce qui concerne sa fille unique,
Annabelle donc, ses intentions à mon égard ne tardent
pas à se manifester. Elle envisage le mariage, ni plus ni
moins. Moi, je laisse dire. Après tout, ma vocation
n'est-elle pas de faire rêver? Dans mon cas, il me
semble que briser un rêve relèverait de la faute profes-
sionnelle. Henriette voit sa fille à mon bras avec des
marmots autour? Grand bien lui fasse|
Cependant, j'ai toujours en tête un certain immeuble
du XVI° arrondissement ainsi que le coup de Mono-
poly qu’il m’a inspiré à mon retour de week-end en
Porsche. Or, tout se passe comme si Henriette me ten-
dait la perche. Elle me croit versé dans les affaires,
bardé de diplômes, bourré de compétences diverses.
Souvent, elle fait allusion devant moi à des fonds qu’elle
aimerait bien placer et je comprends vite qu’elle sou-
haite que l’opération reste discrète. De là à en conclure
142
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
qu’il s’agit de sommes inconnues des services fiscaux,
il n’y à qu’un pas que je franchis allègrement. Il est vrai
que dans le secteur d’activité des parents d’Annabelle
la plupart des achats représentent des petites sommes,
quelques centaines, voire quelques milliers de francs
mais rarement au-delà. Et ces ventes s’effectuent sou-
vent en espèces. Mais, les petits ruisseaux faisant les
grandes rivières, on peut parler de fleuve pour l’épargne
occulte d'Henriette.
Comment résister ?
Henriette à un défaut qui fait mon bonheur. Elle est
cupide. L'argent la fascine. Elle en veut toujours plus.
Parfois, je m’arrange pour qu’elle surprenne une pré-
tendue conversation téléphonique que j'aurais avec un
banquier ou un businessman et je me délecte de l'éclat
de ses yeux lorsque je raccroche. De plus en plus sou-
vent, quand elle me regarde, j’ai l'impression qu’elle me
jauge, qu’elle me soupèse comme un maquignon à la
foire aux bestiaux. Je ne pense pas que le bonheur de
sa fille ait une grande importance à ses yeux. L'essentiel
est manifestement de lui faire épouser le pactole.. et
de pressurer l’heureux élu au maximum si le mariage
vient à tourner au vinaigre. Les mères calculatrices ne
sont pas rares. Hélas pour elles, le plus souvent on les
voit venir de loin avec leurs gros sabots.
Au fond, Henriette et moi sommes faits pour nous
entendre : elle me convoite, et à travers moi les millions
que je suis censé posséder, et moi je convoite son bas
de laine. D’une certaine manière, elle et moi nous
jouons au poker. Elle vient à la table de jeu avec sa
143
CHRISTOPHE ROCANCOURT
mise — la très jolie Annabelle —, et moi je suis supposé
m'y asseoir, fort du magot d’un grand bourgeois.
Le poker! Voilà l'angle d'attaque que je choisis
bientôt pour lancer ma partie de Monopoly. Henriette
possède un très bel appartement dans le XV, où elle
vit, mais je sens bien que si elle pouvait se rendre pro-
priétaire de l'arrondissement tout entier, elle serait la
plus heureuse des femmes.
Le moment venu, je m’arrange pour me trouver seul
avec elle et je ne lui cache pas longtemps ce qui, selon
mon scénario, me préoccupe depuis quelques jours. Je
lui raconte que j’ai perdu gros au poker, et que si je ne
paie pas ma dette dans les quarante-huit heures, il y va
de ma vie.
— Oh, mon pauvre Christophe. Mais c’est affreux|
Combien vous faudrait-il ?
_ Trois cent mille francs. En espèces, bien sûr...
— C’est une somme. Vous comptenez, sans certaines
garanties ce n’est pas très envisageable. Mais si je peux
vous aider, vous savez que je le ferai.
Je lui fournis toutes les assurances qu’elle souhaite.
Je lui signe une reconnaissance de dette en lui faisant
bien comprendre qu’elle n’a rien à craindre puisque je
possède, en héritage, au moins un immeuble dans le
quartier. Henriette ne m’en demande pas davantage.
Au fond, elle pense qu’elle a réussi à me ferrer
comme un bon gros poisson pas bien malin. Pour elle,
je viens de mettre le doigt dans un engrenage diabo-
lique.
144
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
Je le lui laisse croire. Aussi, quelque temps plus tard,
je reviens à la charge. Je suis retourné à la table de jeu.
Je n’ai pas compris la leçon, et cette fois, c’est un mil-
lion de francs qu’il me faut. Toujours en espèces, cela
va de soi. Je joue le type aux abois et je sors mon
va-tout: un titre de propriété à mon nom sur un
immeuble de larrondissement... qui, comme on l'aura
deviné, appartient en fait aux parents d’Isabelle. C’est
grâce à cette dernière que je suis en possession de ce
document. Un jour, elle me l’a mis entre les mains pour
que je voie comment cela se présentait. Elle souhaitait
ainsi compléter ma formation car elle voulait me voir
devenir un homme d’affaires compétent dans le foncier
et l'immobilier. Une fois le parchemin en main, j’en ai
fait une ou deux photocopies, j’ai apporté quelques
modifications sur l’identité du propriétaire et cela à
suffi pour donner à mon chiffon de papier toute l’appa-
rence de l'authenticité.
Henriette est tellement sûre de m'avoir en main
qu’elle n’y voit goutte. Elle plonge. À l’insu de son
mari, comme d’ailleurs la première fois, elle me remet
le million en liquide en échange d’une reconnaissance
de dette stipulant que si je ne l’ai pas remboursée de
la totalité de ma créance, soit un million trois cent mille
francs, dans les six mois, elle deviendra automatique-
ment propriétaire d’un des appartements de « mon »
immeuble. Le plus beau, le plus spacieux, le mieux
exposé, bien entendu.
Aujourd’hui encore, je reste convaincu que, à ce
stade, Henriette est persuadée de m’avoir possédé. Elle
145
CHRISTOPHE ROCANCOURT
pense sincèrement avoir réalisé le coup du siècle: se
rendre propriétaire pour un million trois cent mille
francs (dissimulés aux impôts) d’un appartement qui
en vaut le triple ou le quadruple ! Elle jubile.
Quant à moi, Rocancourt, je ne suis pas triste non
plus car me voici tout de même à la tête d’une jolie
somme. Mon premier million empoché en une seule
transaction, et je n’ai qu’un peu plus de vingt ans |
Dans l’euphorie, je me dis que cette affaire a été un
jeu d’enfant, et que j’ai enfin trouvé ma voie : m’enti-
chir en artiste, grâce à des tours semblables de presti-
digitation.
Mais comme tout magicien qui se respecte, il me faut
du matériel pour bien réussir dans l'illusion. L’argent
subtilisé à Henriette va me permettre de m’équiper.
Costumes, chaussures, chemises, cravates, montres,
j'en suis déjà bien pourvu mais j’en rajoute dans le luxe.
Et pour compléter la panoplie, je me dois de rouler en
catrosse. Mon choix est vite arrêté : ce sera une Rolls
sinon tien. Je l’achète comptant. Je n’ai toujours pas
de permis de conduire, mais qu'importe.
Les premiers tours de roue m’enchantent. Le conces-
sionnaire a apposé une immatriculation provisoire dans
l'attente du numéro définitif, et c’est ce détail, cette
plaque mal agencée qui attire l’attention des policiers,
à hauteur du Café de la Paix, à l'endroit précis où,
quelques années plus tôt, alors en rupture de ban, je
146
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
me suis fait interpeller par un flic pouf non respect de
feu rouge piétons.
La Rolls-Royce intrigue ces messieurs, surtout en
raison de mon jeune âge. Ils me demandent de manière
à peine détournée comment je peux me permettre une
telle folie, Désinvolte, je réponds que mes parents pos-
sèdent des boutiques dans les beaux quartiers... Quant
au permis de conduire que je suis évidemment inca-
pable de produire, ma foi, je l’ai oublié quelque part,
je ne sais où. Par téléphone, ils vérifient si la voiture
m'appartient bien, mais comme tout est en ordre, ils
me laissent partir. Dans le rétroviseur, je saisis leur
regard d’envie quand je lance le moulin mélodieux de
la Rolls. À cet instant précis, je me dis que la vie est
belle.
Dans la foulée, si je puis dire, je m’offre un compte
bancaire en harmonie avec mon apparence. Je me rends
place Vendôme, je gare la Rolls à la hussarde devant
une grande banque étrangère, un des ces établissements
dont le plus modeste client ne pèse pas moins de cinq
ou six millions de dollars, et là, sapé comme un prince,
je parviens à embobiner le directeur pour qu’il m’ouvre
un compte bien que je ne dépose que la modique
somme de deux cent cinquante mille francs. Il renâcle
un peu, mais je lui explique avec un tel brio que dans
les jours qui suivent un premier demi-million de dollars
va tomber sur ledit compte, suivi de beaucoup d’autres,
qu’il se laisse convaincre, et me voici bientôt titulaire
147
CHRISTOPHE ROCANCOURT
d’un chéquier et d’une catte de crédit émis par une
banque dont le nom, à lui seul, vaut tous les sésames.
Quelques jours plus tard, j'appelle mon cher direc-
teur pour lui annoncer — mauvaise nouvelle — que
l'arrivée des fonds est repoussée de deux ou trois
semaines, mais que — bonne nouvelle — le montant sera
bien supérieur à celui que j'avais indiqué. J'en profite
pour l’avertir que, néanmoins, dans l'intervalle, j'aurai
quelques dépenses à faire. Il me donne son accord.
Très vite, ces quelques dépenses vont atteindre les
huit cent mille francs, et, bien sûr, aucun versement ne
viendra combler le trou.
Le plus extravagant dans cette affaire est que la
banque ne portera jamais plainte contre moi. Sans
doute ses dirigeants ont-ils considéré que la mauvaise
publicité engendrée par une telle procédure serait pire
que la perte, minime pour eux, d’à peine un million de
francs.
Sur ce coup-là, je m’en sors donc plutôt bien. Pout-
tant, sous mes pieds le sol commence à tanguer. Je suis
dans le collimateur des flics, notamment de la brigade
financière. Mes chèques impayés, mon train de vie
flamboyant ne peuvent manquer d'attirer l'attention sur
moi. Ces messieurs m'ont à l’œil et guettent le faux
pas.
Le délai de six mois prévu pour le remboursement
du prêt consenti par Henriette arrive à échéance et,
bien sûr, lorsqu’elle se décide enfin à produire la recon-
148
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
naissance de dette pour entrer en possession du fameux
appartement qui ne m’a jamais appartenu, le ciel lui
tombe sur la tête.
Ambiance au foyer! Elle voulait étonner son mari
en lui révélant qu’elle avait réussi le coup magnifique
de s’approprier un bien immobilier de grand standing
pour une bouchée de pain, et voilà qu’elle doit avouer
s’être fait plumer de plus d’un bâton |
J'apprends cela par Annabelle, mais je ne m’affole
pas vraiment. Je continue de penser que, compte tenu
du fait que les fonds prêtés n’ont probablement jamais
été déclarés au fisc, le charmant couple va opter pour
le ressentiment sans tapage. D'ailleurs, je ne suis pas
loin de la vérité, mais le coup de poignard va venir de
l'autre partie, les vrais propriétaires de l'appartement,
les parents d'Isabelle. Eux n’ont aucune raison de la
jouer profil bas et ils n’apprécient pas du tout la falsi-
_fication de leur titre de propriété. Pour eux, la chasse
est ouverte et bientôt va sonner l’hallali. Faux et usage
de faux en écritures privées. On me tombe dessus.
Retour à la case prison. À la Santé, cette fois.
La contrariété passée, je me dis de nouveau que je
me retrouve là parce que je ne suis pas encore à la
hauteur.
— C’est tout ce que tu en as tiré comme leçon?
s'étonne l’ami à qui je raconte mon histoire. Pas de
regrets, pas de remords? En fait, tu étais complète-
ment amoral.
149
CHRISTOPHE ROCANCOURT
J'ai un peu envie de lui filer mon poing dans la gueule
mais je l’aime bien. J'aurais plumé des petits commer-
çants, je m’en voudrais. Mais j’ai juste berné des bout-
geois à bas de laine, et surtout je me suis tellement
amusé |!Je suis un joueur et, longtemps, la vie m’appa-
raîtra comme un jeu. C’est sans doute amoral, mais
c’est ainsi.
Pou l’heure donc, à la Santé, je fais mon autocritique
d’arnaqueur. Je laisse trop de place à l'improvisation.
Je me fie trop volontiers à ma bonne étoile. Dans cet
univers sans ciel et sans astres nocturnes qu’est la taule,
je me remets en question et je travaille. J'analyse mes
failles, je me fais mon petit débriefing perso, sans
concession.
Un jour, alors que je me trouve dans la cour pour la
promenade, un type m’aborde, me sortant de mes
méditations. Je ne l’ai encore jamais vu. C’est donc un
nouveau venu, car en prison, les visages on les photo-
graphie d’instinct. On est toujours à l’affüt, on cherche
à évaluer le degré de dangerosité, de fourberie, de
âcheté des uns et des autres.
— Je tai croisé quelquefois au Costes ou au Palace,
me dit l'inconnu. À l’époque, tu étais souvent avec
Pacadis, tu te souviens ?
Comment pourrais-je avoir oublié Alain ? Pacadis, la
plume de Libé pour la vie parisienne, l’homme qui pou-
vait se permettre des pompes ravagées sous les ors des
palais, l’ami qui m’emmenait sans façon à la rédaction
de son journal, me servant un verre tandis qu’il finissait
un papier avant d’être trop soûl! Il picolait pas mal,
150
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
Pacadis. Mais malgré cela, il parvenait à se ménager des
plages de génie, des fulgurances qui médusaient les plus
exigeants. Une outre, certes, mais avec un cœur plus
gros qu’une barrique et, en prime, une plume d’une
qualité inouïe.. Oui, comment pourrais-je avoir oublié
Alain ? Même si, la vie étant ce qu’elle est, nous nous
sommes un peu perdus de vue.
— Est-ce que tu as de ses nouvelles ? demandé-je au
nouveau taulard. Moi, ces derniers temps, je suis
complètement déconnecté du monde extérieur. Je ne
sais plus rien.
Le gars baisse le nez, embarrassé. D’une voix morfne,
il soupire :
— Des nouvelles, oui, si l’on peut dire. Alain est
mott.
— Quoi! Qu'est-ce que tu dis ? Mort, Pacadis ?
— Oui.
— Mais comment? Comment?
Le type hésite un instant, puis se lance.
— Je ne sais pas vraiment mais il paraît que... Il n’en
pouvait plus. Il était au bout du rouleau. Un soir, il
aurait demandé à quelqu'un de l’aider. Un ami... Il vou-
lait en finir. Il aurait été étouffé avec un oreiller. Je
crois pourtant qu’on à conclu à une mort naturelle.
Le gars est dans limpossibilité de dire un mot de
plus. D’ailleurs, je suis incapable d’en supporter davan-
tage. Ce que je viens d’entendre surpasse en horreur
tout ce que je peux imaginer. Je tourne les talons, je
suis effondré.
Li
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Il faut que Pacadis ait touché le fond du désespoir
pour en arriver là, mais je ne parviens pas à accepter
qu’un être aussi exceptionnel que lui ait pu finir ainsi.
Et comment pourrais-je admettre qu’un homme puisse
en tue un autre tout simplement parce que ce dernier,
embringué dans un coup de blues terrible, lui demande
de le faire ? Pourquoi n’ai-je pas été, moi, près d’Alain,
cette nuit-là ? Je m’en veux. Oui, encore aujourd’hui je
m'en veux ! Moi, je n’aurais pas accédé à sa prière de
mort. Je ne sais pas ce que j'aurais fait, mais hâter sa
fin, non, jamais! Pour qu’il vive encore, Pacadis le
magnifique, je serais même allé jusqu’à appeler les flics
au secouts ! Ils l’auraient emmené dans un hosto où
on lui aurait administré les piqûres ad hoc et peut-être
bien qu'après deux ou trois jours il n’aurait plus pensé
à mourir. Est-ce que je sais, moi?
Le soir, dans ma cellule, j’étouffe mes sanglots.
Je passe quelques mois à la prison de la Santé, puis
on me laisse sortir sous le régime de la liberté condi-
tionnelle. Dès lors, je ne suis plus enfermé entre des
murs, certes, mais je suis à peu près aussi libre de mes
mouvements qu’un toutou au bout de sa chaîne. On
me tient en permanence sous haute surveillance. Le
moindre de mes faits et gestes est connu des services
de police.
En outre, suivant l’adage qui veut qu’on ne prête
qu'aux riches, tout le monde cherche à me charger
un maximum. Il n’y à pas une affaire louche, une
152
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
embrouille sur la place de Paris sans qu’on n’essaie d’y
mêler mon nom. Pis encore, on n’hésite pas à me pré-
tendre impliqué jusqu'aux sourcils dans une sale his-
toire survenue en Suisse, à Genève. Le casse d’une
grande bijouterie avec prise d’otages.
J'apprends cette histoire à Paris un soir alors que je
reviens de. Genève, précisément. Mais je n’ai rien à
voir avec ce business-là ! Ce qui m’amène à Genève de
temps en temps est bien loin des casses de bijouterie.
Je me contente de suivre le cours du fleuve Pactole
depuis la France, un fleuve dont les bateaux sont des
enveloppes ou des mallettes de billets que de très res-
pectables citoyens hexagonaux souhaitent voir voguer
jusqu'aux paisibles mouillages des banques helvétiques.
Ai-je besoin d’en dire plus ? On aura compris que, dans
ce contexte, aller jouer les cow-boys dans une bijou-
terie me semble représenter l’étalon-or de la connerie |
En fait, à ce moment-là, je suis bien loin de me dire
que ma vie est chouette. Elle me pèse. Trop de choses
m'opptessent. Je manque d’air et d’espace. Tout
m'étouffe. Je me sens traqué, pris au piège.
Je crois que j'ai sombré dans cet état de profond
dégoût au cours de ma nuit d’insomnie et de pleurs, à
la Santé, juste après avoir appris la mort de Pacadis.
Mort révoltante, minable. Il devait avoir fait le tour de
Paris, de ses faux-semblants et de ses mirages. Alors
respirer lui est devenu de plus en plus difficile.
Jusqu’au dernier souffle, sous un oreiller.
155
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Il me semble qu’au-delà de son suicide par procura-
tion, il m’a légué son désespoir.
Je ne vais pas tenir bien longtemps. Un matin, alors
que je sors dans la rue, je regarde à droite, à gauche et,
à la seconde même, le sentiment d’oppression devient
intolérable. Rien ne va plus. Certes, je roule en Porsche
928 — une bonne affaire, tout à fait officielle et légale
celle-ci — mais le business ne va pas fort. Un peu
comme si je n’avais plus la main ou plutôt comme si
la chance, me sentant fragilisé, me délaissait.
Et je prends ma décision. À l'instinct, comme d’habi-
tude.
J'entre dans une cabine téléphonique. Je contacte un
copain, je lui demande de m’emmener en Belgique. Il
conduira la Porsche puisque je n’ai toujours pas de
permis de conduire. Si je me fais pincer, cette fois, pas
question de m’en sortir en prétendant lavoir oublié
chez papa maman. Les flics découvriront aussitôt que
je suis en liberté conditionnelle, que je me trouve là où
je ne devrais pas et, qui plus est, que j’ai omis de pointer
au commissariat le matin comme la loi m’y oblige.
Je n’emporte rien. Sauf un paquet de billets dans mes
poches.
Nous prenons la route. Je change d'avis: nous
allons plus en Belgique mais en Allemagne. En
chemin, je me fais arrêter à une cabine téléphonique.
J'appelle Annabelle qui, malgré les péripéties judiciaires,
continue de me voir et de m’accabler de son affection
154
LE MONOPOLY FAÇON ROCANCOURT
débordante. Elle aussi, comme Isabelle, s’est juré de
me sauver malgré moi!
— J'ai une bonne nouvelle pour toi, lui dis-je. Je m’en
vais. Oui, pour toujours. C’est mieux comme ça, crois-
moi. Adieu. Sois heureuse | Tu le mérites.
Je ne lui demande pas d’embrasser sa mère pour moi,
mais le cœur y est.
Sur le parking de l’aéroport de Bonn, j'offre la
Porsche à mon copain. Il n’en revient pas. Il comprend
encore moins le pourquoi de mon geste.
— Mais tu n’as pas de bagages, tu n’as presque rien
sut toi. Non, garde la bagnole encore un peu, au cas
où tu changerais d’avis.
C’est justement parce que je ne veux pas être tenté
de tergiverser que je la lui donne, la Porsche. Lorsque
je lui mets les clefs de force dans la main, je brûle mes
vaisseaux. Symboliquement, je m’interdis tout retour
en arrière.
Mon copain parti au volant de mon bolide, je reste
seul. Dans le hall, je regarde le tableau des vols en
pattance. J’ai tellement rêvé de l'Amérique dans mon
enfance et mon adolescence que je n’hésite pas. Il me
faut toutefois choisir une ville.
Je prends un billet, un aller simple bien sûr. Au
moment où je mets les pieds dans l’avion, une évidence
s'impose à moi: je pars à la conquête du Nouveau
Monde avec, en tout et pour tout, quatre mille marks
en poche. Soit environ quinze mille francs de l’époque.
155
CHRISTOPHE ROCANCOURT
J'aurais pu économiser quelques billets si j'avais
choisi comme point de chute New York au lieu de Los
Angeles, beaucoup plus lointaine donc plus onéreuse.
Pourquoi avoir jeté mon dévolu sur cette métropole
plutôt que sur une autre ? La raison est toute simple,
sinon fationnelle : ce nom-là, Los Angeles, sonne bien
à mes oreilles. |
À défaut de Dieu, qui semble m’avoir un peu lâché
ces temps-ci, je m'en remets à ses anges.
ae
LES ANGES, LA BIBLE, UNE MADONE
ET QUELQUES DÉMONS
Pour survivre à Los Angeles, il faut prendre de la
hauteur, au sens propre comme au figuré. En bas, dans
downtown par exemple, l'air et les dollars circulent beau-
coup moins bien que sur les hauteurs des quartiers
ouest, en direction de l’océan Pacifique. Los Angeles
n'est pas une ville comme on l’entend d’habitude.
Disons que cela ressemble à un patchwork déstructuré,
une juxtaposition d'immenses zones bâties, parfois
somptueuses, parfois repoussantes de laideur et gan-
grenées par la misère. Dans le bassin, le long d’inter-
minables rues mal entretenues aux trottoirs défoncés,
des baraques ont poussé de façon plus ou moins anar-
chique sous d'énormes panneaux publicitaires bariolés.
Les boulevards les plus connus, Hollywood Boulevard
ou Sunset Boulevard, font plusieurs dizaines de kilo-
mètres de longueur, et ne sont pas chics sur tout leur
parcours. Tout est démesurément étiré, distendu. Je
157
CHRISTOPHE ROCANCOURT
suis sûr que certains habitants de l’est de la ville ne
connaissent l’ouest que par les feuilletons télé que dif-
fusent en boucle des dizaines de chaînes nationales ou
locales. Quant à ceux de l’ouest, les nantis, il se peut
qu'ils ne sachent même plus qu’il existe un Eastside.
Los Angeles est née de l’entassement de populations
successives qui se sont agglutinées les unes contre les
autres dans le désordre. L’agglomération compte plus
de dix millions d’habitants lorsque jy débarque. Il y a
de tout, des Noirs, des Chicanos, des Asiatiques, des
émigrés d'Europe de l'Est et aussi... des Américains.
Los Angeles n’est ni un port, ni un grand centre indus-
triel ni un carrefour d’échanges commerciaux, si bien
qu’on peut se demander comment elle a pu naître et
prospérer. On dirait qu’un caprice d’ange ou de démon
la posée là un beau jour, au milieu de presque rien,
pour y amasser toute cette faune dans le seul but de
voir comment ces gens disparates allaient se débrouiller
entre eux.
Toutefois, lorsqu'on prend le temps de s’imprégner
de la spécificité de L.A., on est vite pénétré d’une réalité
qui, au fond, crée l'étrange unité de ce monde à part.
Ce que ces gens ont en commun tient en une formule :
la folie du dollar. De jour comme de nuit, la vie ici
donne l'impression que le seul moteur de toute Pacti-
vité humaine se résume à cela: faire de la thune, en
faire un maximum et dans le minimum de temps. Dans
mon cas, cela tombe plutôt bien, puisque je ne suis pas
insensible à ce genre de programme, même si, contrai-
rement à ce qu’on à pu écrire sur moi, ce n’est pas
1538
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
l'alpha et oméga de ma vie. Bien plus que l'argent,
c’est le jeu qui m'intéresse.
Ici, à L.A., les choses sont assez simples, finalement.
Ceux à qui le rêve à souri vivent en hauteur, sur les
collines, dans un air presque sain. Les autres croupis-
sent en bas, dans l’atmosphère viciée de ce paradis
ensoleillé à l’année où l’homme est parvenu à réaliser
le miracle nul d’y faire régner un brouillard de pollution
si persistant que même à Londres on ne saurait en
imaginer un semblable.
En bas, non seulement la récolte du billet vert se
révèle hasardeuse, mais elle se fait au milieu des mille
dangers d’une jungle terrible. En haut, c’est la jungle
aussi, mais dorée, feutrée, peuplée de filles splendides
et de types joyeusement névrosés. Tout se paie, tout
est à vendre en permanence. En haut comme en bas
d’ailleurs — car voilà un autre point commun entre les
deux mondes de la cité des Anges —, la morale n’est
qu’un mot pour faire joli dans les prêches du dimanche.
Bien entendu, j'ignore tout de cette réalité lorsque je
décide de m’envoler pour la mégalopole californienne,
mais je sens que cette ville est faite pour moi, même
si je m’y lance sans fortune, sans aucune relation sur
place, sans connaître la langue. Au fond, je dois
admettre que ce n’est pas seulement parce que le nom
me plaisait que j’ai choisi cette destination, à l'aéroport
de Bonn. Quelque part dans ma tête ma petite voix
me susurtait : «Ose L.A., Christophe ! Ose en techni-
color. L.A., Hollywood, la Mecque du cinéma. Ton
nom y a sa chance ! »
159
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Je suis un tout petit poisson qui se hasarde à sauter
de son bocal parisien dans le Pacifique au milieu des
grands prédateurs avec la certitude de finir par y faire
sa place. Il est vrai que, les derniers temps, je me
cognais un peu trop souvent contre les parois du bocal,
à Paris. Je commençais à ne plus pouvoir remuer ne
serait-ce qu’une nageoire..
Bien plus que la folie du dollar, c’est celle du défi
qui m’anime. Los Angeles est immense, puissante, vio-
lente. Je ne suis ni grand ni fort ni haineux, et je pré-
tends dompter — ou séduire — ce monstre-là. Oui, ma
folie est la.
*
LE
Lorsque je pose les pieds sur le sol californien, je
mesure dès l'aéroport combien l’obstacle de la langue
est réel. L'agent des services de limmigration me
demande la raison de mon séjour et j’ai un peu de mal
à comprendre ce qu’il me veut. Toutefois, je parviens
à lui faire entendre que je suis en vacances. Cela lui
convient. Il me laisse passer.
Je prends un taxi. Le chauffeur est chilien, je crois,
et, dans un mélange d’espagnol de cuisine, de français
adapté et de gestes dans le rétroviseur, je réussis à lui
communiquer l'essentiel : je cherche un petit hôtel pas
cher.
Il me dépose devant un motel d'Hollywood Boule-
vard, ce genre de truc qui n’a du charme qu’au cinéma
et qui, dans le réel, inciterait plutôt à se débiner en
160
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
quatrième vitesse. Je suis tellement crevé que je ne
m'arrête pas à cela. Je prends un plateau au self, je me
couche et je dors comme un bébé.
Au réveil, je réalise mieux ce que ma folie m’a inspiré.
Je suis à L.A. seul, presque sans fric, sans aucun contact
non seulement dans cette ville mais sur tout le conti-
nent américain et je ne comprends pratiquement rien
de ce que j’entends ou lis. J’ai du mal à l’admettre, mais
je n’en mène pas large. Combien de temps vais-je pou-
voir tenir avec mes quinze mille francs et ma mécon-
naissance totale de l’anglo-américain ?
De toute façon, je n’ai pas le choix. Je ne peux plus
faire machine arrière. Il faut que ça passe ou que ça
casse. Je me confie à Dieu. Lui n’a pas ma folie. Il sait
me murmutet les mots vrais: «Ça ira, Christophe.
Fonce et ça ira», m'insuffle-t-il. Alors je reprends
_ confiance.
Au fond, à y regarder de près, j’ai quand même quel-
ques atouts. En bon Normand, probable descendant
des Vikings, je suis clair de teint et de cheveux comme
le sont les Ricains de souche irlandaise. C’est toujours
mieux que si j'étais black de chez black, ou chinetoque,
ou basané à la mexicaine.
Fort de ce constat, je vais m’appliquer à me fondre
au maximum dans le moule US. Je jette le costume et
la chemise que je porte depuis mon départ et je casse
un billet pour me payer un jean délavé, un tee-shirt
blanc et des baskets blanches. La glace de ma pauvre
chambre me renvoie l’image d’un yankee plus vrai que
nature, un jeune type de la middle class qui pourrait
161
CHRISTOPHE ROCANCOURT
être étudiant ou sportif, enfin quelque chose d’appro-
chant... Reste cette putain de langue|
Les premiers jours, je ne m’éloigne guère du motel.
Je vois se profiler le syndrome de Saint-Lazare, lorsque
je ne parvenais pas à couper le cordon avec la gare.
Pourtant, je sais parfaitement que si je ne me fais pas
violence, je suis foutu.
Bientôt, je me découvre un autre atout. Quand le
patron du motel ou le gros cuistot du self me parlent,
je suis bien incapable de traduire mot à mot ce qu'ils
me disent, pourtant je commence à comprendre le sens
de leurs propos. Cela se passe comme lorsque le grand-
père gitan me parlait romani ou quand Gilles s’expri-
mait dans le langage châtié qui m'était inconnu. Et puis
Dieu m’envoie un signe fott: la Bible. Dans tous les
établissements hôteliers des États-Unis d'Amérique, le
tiroir de la table de nuit renferme une Bible. Pendant
un temps, ce sera ma seule lecture. Mais n'est-ce pas
la plus belle, la plus importante ? Bientôt, chez un bou-
quiniste dans downtown, je trouve une édition française
du premier tome de l'Ancien Testament en édition de
poche ainsi qu’un mini dictionnaire « français / anglais
US », un de ces fast-foods du vocabulaire usuel comme
on en publie aux States pour toutes les langues du
globe, ou presque.
Les jours suivants, je passe des heures dans la cham-
brette du motel à déchiffrer la Bible en comparant les
deux textes, le français et l’anglais, et je m’astreins à
photographier mentalement des pages entières du mini
dico. Je progresse assez vite. Aux States, tu t’aperçois
162
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
que tu te débrouilles mieux lorsque tu demandes moins
d'oignons sur ton hamburger et qu’on ne t'en remet
pas deux louches de plus.
Quand je ne bûche pas mon anglais, je m’entretiens
physiquement et je m’efforce de découvrir chaque jour
de nouveaux endfoits de la ville. Je la hume. Tel un
pêcheur qui arrive au bord d’un lac inconnu, je flaire
les bons endroits pour tendre mes filets. Surtout, je
prends le temps de discuter avec le taulier du motel, un
vieil Américain un peu fripé dont je crois comprendre
qu’il a derrière lui un passé de petit maquereau. Il
m'aime bien parce que je l'écoute, et aussi parce qu'il
me voit faire mon footing autour du pâté de maisons
et sauter à la corde, puis boxer dans le vide derrière le
motel. Il me croit donc boxeur, je ne le démens pas.
Mon petit pécule s’épuise pourtant de jour en jour
_et je vois venir le moment où, comme à mon arrivée
à Paris, je vais devoir aller dormir sur les bancs. Mais,
ça, je n’en veux plus !Jamais ! Il n’est pas question que
je connaisse de nouveau cette déchéance et la peur
permanente qui l’accompagne.
Un soir, je discute plus longtemps que d’habitude
avec le tenancier du motel. J’ai besoin de me le mettre
à la bonne car j'ai une mauvaise nouvelle à lui
apprendre: je ne peux plus le payer. Je tarde néan-
moins à le lui annoncer car ma petite voix me souffle
que rien ne presse. Alors, je continue de lécouter.
Il boit un peu trop de bourbon et il commence à
163
CHRISTOPHE ROCANCOURT
s’épancher. Il en a lourd sur la patate. Dix-huit mois
plus tôt, il a prêté quelques milliers de dollars — cinq
ou six, je ne me souviens plus très bien — à un type
qu’il croyait connaître et il s’est fait arnaquer de
première.
— Who's that guy ? demandé-je. Qui est ce mec ?
Il me donne son nom, les endroits qu’il fréquente.
Ce qui le mine, l’ex-mac fripé, c’est de ne plus avoir la
moelle d’aller trouver ce type et de lui faire cracher le
fric. Alors, face à sa détresse, je me mets à lui parler
comme si Dieu lui-même s’exprimait par ma bouche.
Je lui dis en lui montrant mes poings :
— Ça ira. Ça ira ! Pas de souci. Le fric, je vais aller
vous le récupérer. Seulement, je prends ma part au
passage. OK ?
Non seulement il est OK mais il m’embrasserait sur
la bouche si je le lui demandais. Il est si heureux qu’il
m’annonce ce que je n’osais espérer en entamant la
conversation: que je réussisse à faire cracher le mal-
faisant ou pas, je peux rester dormir chez lui et manger
au self à l’œil jusqu’à ce que j'aie trouvé mieux! Et,
sans que j'aie besoin de desserrer les dents pour parler
de frais à engager dans le but d’impressionner le sale
type, du style location de bagnole genre Mafia et indem-
nisation de faux gardes du corps, mon aubergiste me
laisse seul un moment et revient avec une enveloppe
contenant environ la moitié de la somme à récupérer,
en paiement anticipé.
— Pouf toi, me dit-il Tu es le premier gars à me
proposer de m’aider dans cette histoire pourrie. Même
164
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
mes plus vieux potes m’ont laissé choir. Prends ça,
gamin, je te le dois. Même si ça foire, je te le dois.
Et je comprends que, pour ce type qui se sait fini, le
plus important n’est pas de récupérer son fric, mais de
laver l'impression de lâcheté qu’il a de lui-même et de
retrouver son honneur.
Quelque temps plus tard, je lui rapporte sa mise, avec
mille dollars d'intérêt. Il n’en revient pas. Il me
demande comment j'ai réussi un truc pareil. Je me
contente de lui taper sur l'épaule et de lui offrir une
tournée de bourbon, mais je ne lui raconte rien.
La vérité est que je ne suis jamais allé récupérer son
dû dans downtown. Pas si con, Rocancourt !Je me serais
fait planter avant même d’avoir ouvert la bouche ! En
fait, l’argent que je lui restitue représente une part
— minime — du bénéfice de ma première belle affaire
hollywoodienne. Ce n’est que justice, car sans les
quelque deux mille cinq cents dollars de son enveloppe
pour paiement anticipé, je n’aurais jamais pu réaliser
aussi vite mon premier coup made in California.
x
x*%x
Dès mon arrivée, j’ai commencé à me rapprocher
des quartiers où fleurit l’argent. Toutefois, je me suis
gardé de brüûler les étapes, me cantonnant à la péri-
phérie du monde super friqué. L'expérience m'a
enseigné que viset trop haut trop vite est le plus sûr
moyen de se faire descendre en flammes en moins de
deux. Dans un premier temps, je m’en suis donc tenu,
165
CHRISTOPHE ROCANCOURT
provisoirement, au demi-monde des gens qui ont de
l'argent, plus ou moins légal, et qui, bien entendu, en
veulent encore plus. Toujours le même scénario...
Seulement à mon arrivée à L.A., je n’avais pas le
sou... la petite pincée de dollars que m’alloue un soir
mon hôtelier en quête de recouvrement de prêt me
permet de me mettre en chasse.
À plusieurs reprises, j'ai bavardé quelques instants
avec un type d’origine asiatique et il ne m'a pas fallu
un siècle pour flairer en lui laffamé de pognon. Il en
a, il en ramasse un bon paquet dans une espèce de
chaîne de laveries où il exploite, raconte-t-on, un hon-
nête contingent de clandestins venus d’Asie non
déclarés, qu’il paie avec des clopinettes. Et je suppose
que ce n’est pas là sa seule activité. On dit de mon
«chinetoque » qu'il est à la tête d’au moins une soixan-
taine de pas-de-porte. De toute évidence, son fric est
donc moins clean que les vêtements qui sortent de ses
machines à laver.
Un soir, le moment venu, je le rejoins dans une boîte
quelconque et je commence le grand jeu. Je suis prêt
à investir tous mes dollars et à m’endetter d'autant pour
engager ma partie de poker menteur. Je prétends avoir
un événement à célébrer, mon anniversaire, n'importe
quoi, et je lui raconte que je déteste boire seul. Il est
manifestement ravi de l'invitation. Je commande un
champagne à deux cents dollars le bouchon. Il ouvre
de grands yeux. Nous trinquons, nous buvons, nous
tions, nous parlons de tout et de rien, au bout d’une
heure il est le meiïlleur pote que je pouvais espérer
166
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
trouver en Californie, Et quand on a la chance de s’être
fait enfin un ami, quoi de plus naturel que de vouloir
son bonheur? Je vois bien que la provenance assez
soudaine de mon fric l'intrigue, surtout lorsque, le len-
demain, jy vais d’une autre bouteille à près de trois
cents dollars. Alors, sous le sceau de la confidence, et
uniquement parce qu’il est mon meilleur pote bien sûr,
je lui livre mon secret : je place tout ce que j’ai auprès
d’un golden boy new-yorkais, un petit génie de Wall
Street qui réussit des prodiges. Bien entendu, ce magi-
cien du Dow Jones agit en sous-marin et ne traite
qu'avec quelques personnes sûres. dont moi, cela va
sans dire.
Mon exploiteur d’émigrés clandestins, qui voudrait
bien que son fric sale puisse devenir plus blanc que
blanc en faisant des petits au passage, en salive littéra-
lement. Il est subjugué au point qu’il ne me laissera
jamais payer le champagne ce soir-là. De plus, il insiste
pout apporter sa contribution au miracle boursier. Il
propose cinq mille, puis dix mille dollars. Je prends un
air condescendant et lui explique que mon trader de
choc ne fait pas dans le pourboire, mais uniquement
dans le sérieux.
C’est combien, le sérieux? s’excite le cupide.
Pas moins de cinquante mille...
— Ah...
— Cinquante mille par versement, bien sûr, car à
moins de trois cent mille d’apport global, il ne peut
rien. Moi, j'ai quelque chose comme sept cent mille
chez lui. Il faut être un peu patient, trois ou quatre
167
CHRISTOPHE ROCANCOURT
mois, mais après c’est le jackpot. Avant l'échéance du
douzième mois, j'aurai fait un million, sûr ! Au
minimum.
Le type semble alléché, mais encore hésitant. Je
n’insiste pas. Je me lève, remercie pour le champagne
et, avec le détachement qui sied aux vrais as de la cor-
beille, je lui lâche en partant : |
— Si ça t'intéresse, fais-le-moi savoir, mais ne tarde
pas. Le type est en passe de refuser du monde. Il faut
que ça reste confidentiel et limité, tu comprends. La
prochaine fois, c’est ma tournée. Il est fameux ce cham-
pagne, non? On dit mardi soir?
Le mardi soir, le chinetoque est tout émoustillé. Sur
le parking, dans sa voiture, il me confie un petit sac
plastique portant le logo de ses laveries à la noix. À
l’intérieur, les cinquante premiers mille dollars de sa
participation à la fortune Rocancourt. Je parle de pre-
mier versement caf il y en aura plusieurs autres. Juste
de quoi me mettre bien à flot, m’ouvrir les portes de
la jet set californienne et y tenir mon rang.
Je mets fin à la contribution de cet aimable garçon
de mon propre chef en procédant comme je lai fait
en France. Un jour, je lui fais passer un message: il
faut que nous nous rencontrions d'urgence. Pas à
l'endroit habituel, mais dans un parking à dix bornes
de la...
Il arrive, vaguement inquiet. Moi j’ai l'air ostensible-
ment catastrophé. J'apprends à mon «ami» que ça
chauffe terriblement à New York pour mon lascar de
la Bourse. Je lui raconte que les services financiers lui
168
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
sont tombés dessus et, pire encore, que le type a le FBI
sut le poil car on suspecte du blanchiment d'argent
chez ses commanditaires. Les flics sont excités comme
des puces et fouillent partout de fond en comble. Avec
l'air tourmenté qui convient, je lui confie que ça sent
le pénitencier à plein nez pour toute une ribambelle de
malchanceux, dont nous pourrions bien être, lui et moi.
L’esclavagiste du linge sale ne moufte pas. Il évite
d’un cheveu linfarctus et détale du parking comme les
lapins de mon enfance quand mon grand-père gitan
lançait son furet dans le terrier. Je ne l’ai jamais revu
et jai même entendu dire par la suite qu’il avait bradé
sa chaîne de laveries pour filer se mettre à l’abri très
loin, du côté de son Asie d’origine,
Comme je l'ai dit, dès que j’ai eu de l'argent, je me
suis empressé d’aller restituer à mon brave homme de
taulier le fric qu’il s’était fait piquer. L'ancien mac « dés-
honoré » m’a regardé comme le Messie. Je peux dire
que j'ai fait de ce Yankee bon teint un grand ami de la
France. Malheureusement, ce brave homme est mort
quelques mois plus tard d’une embolie pulmonaire. Je
m'étais pourtant juré de passer lui rendre une visite
surprise pour l’emmener faire un tour dans ma Rolls
mais, bouffé par mes affaires, j’ai toujours remis ça au
lendemain et le bonhomme est parti avant.
En effet, je ne me trouve pas à L.A. depuis un an
que je roule déjà en Rolls. Grâce aux profits de ma
première affaire, puis de quelques autres du même
169
CHRISTOPHE ROCANCOURT
acabit, j'ai pris un appartement dans une luxueuse rési-
dence de Bel Air et je peux sans crainte m’asseoir aux
tables les plus chics du tout-Hollywood. Je deviens un
familier de Westside, le paradis de L.A. ou tout n’est que
luxe (clinquant), calme (apparent) et volupté (non-
stop). Villas magnifiques dans de petits parcs privés,
boutiques des grandes griffes françaises et italiennes au
milieu de patios verdoyants, l’océan sous le soleil à
quelques pas, des filles de rêve partout, la plus grande
concentration de Rolls et de Ferrari au mètre carté qui
se puisse imaginer. La France y est très appréciée sur
le plan de la mode et de la gastronomie, aussi la colonie
française qui vit là est-elle assez nombreuse. Elle à ses
adresses, ses rites et ses codes. Je me sens donc dans
Westside comme un poisson dans l’eau. J'ai fait de
sérieux progrès dans la langue de Marc Twain et mon
accent français est un charme de plus, ajouté à une
adresse de prestige, une voiture haut de gamme, et tous
les signes extérieurs d'élégance qui font la différence.
Il me reste néanmoins quelques portes à me faire
ouvrir, celle du Bar Fly, notamment, la boîte top et très
fermée où brille le nec plus ultra de la jet set califor-
nienne. C’est un expatrié français qui la tient, mais il
ne suffit pas d’être son compatriote pour y être admis.
En attendant, je fréquente le restaurant d’un autre
Frenchie, ou le café Maurice, à West Hollywood, le
plus ancien établissement français de toute la côte.
Dans ces endroits, je noue des relations avec des
expatriés de choix et aussi avec certains chevaux de
170
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
retour venus sous le soleil de la côte Ouest faire une
fin acceptable.
Tel est le cas de Charles Glenn, naguère couturier à
la mode — on lui doit, dans les années 1960, le fameux
col Mao — et désormais plus investi dans la fête et les
plaisirs faciles que dans la création. Nous nous lions
d'amitié et il restera mon ami jusqu’au jout où il me
trahira, mais ceci est une autre histoire. Pour l’heure,
je me présente à lui comme champion de boxe euro-
péen. Après tout, je connais ce sport et j'en parle fort
bien. Sûr de côtoyer une vedette, Glenn, qui a ses
entrées au Bar Fly, m'y introduit.
Grâce à lui, je franchis donc les portes du saint des
saints des jet-setters hollywoodiens. Cela représente un
pas important. Cependant, il me reste à réussir l’essen-
tiel: devenir «le » personnage à la mode de ce petit
monde, celui qu’on recherche, dont on ne peut plus se
passer et qui fait la pluie et le beau temps dans les
soirées, les cocktails et les innombrables fêtes données
autour des piscines de Beverly Hills, Bel Air, Malibu,
Santa Monica. Pour cela, il faut se créer une légende.
Je m'en occupe. Et mon cher Charles Glenn va se
charger de la colporter.
Le tour de passe-passe m’a coûté cinq cents dollars.
Tout de même.
Je fréquente Charly Glenn depuis quelques soirs
lorsque j’ai l’idée de devenir le vainqueur d’un combat
exceptionnel. Je passe pour être boxeur professionnel
171
CHRISTOPHE ROCANCOURT
en Europe et il est grand temps que je donne du crédit
à cette fable. Tout naturellement, je jette mon dévolu
sur Glenn pour me servir de faire-valoir dans ma mise
en scène. D'ailleurs, il mordra à l’appât comme les
autres : longtemps après cette soirée mémorable il res-
tera convaincu que ce rendez-vous de boxe n’était pas
du flan et que seule la fin du film avait été « arrangée ».
Dans un premier temps, je lui propose donc de
m’accompagner pout un combat officiel dans downtoun.
Il accepte volontiers et passe me prendre en voiture.
Tandis que nous roulons, je m’avise soudain que je n'ai
pas l’adresse exacte de la salle. Je demande à Glenn de
m'arrêter quelque part afin que je puisse téléphoner à
mon manager. Glenn m'attend dans l'auto tandis que
je fais semblant d’appeler mon coach fantôme et
lorsque je le rejoins, je lui apprends la bonne nouvelle :
j'ai gagné par forfait. Mon adversaire s’est déballonné.
Il a eu peur d'affronter «Rocancourt he winner».
Charly croit ma petite histoire sans l'ombre d’un
soupçon.
Je lui propose alors de prendre un verre puisque nous
ne sommes plus pressés. Il est OK, et tandis que nous
sirotons nos scotchs comme deux bons copains de
longue date, je l'amène peu à peu à considérer qu'une
victoire sans combattre fait moins bien dans le tableau
qu’un joli K.-O. au premier round. Il en est d’accord,
ce brave Charly, et quand je pousse le bouchon jusqu’à
lui suggérer de faire croire la sornette de la victoire
expéditive, il rigole. Cela l’amuse, d’autant plus que je
pimente notre joli scénario d’une enveloppe de cinq
172
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
cents billets. Glenn à beau faire comme s’il avait encore
ses aises, je ne suis pas dupe et je sais que cinq cents
dollats ne sont pas mal venus pour lui par les temps
qui courent. Il empoche les coupures et nous nous
remettons en route, direction le Bar Fly...
Il est un peu plus de minuit. Le Bar Fly connaît
l’affluence des grands soirs. Comme on dîne plus tôt
en Californie qu’à Paris, les boîtes de nuit font le plein
dès 23 heures, avec une nouvelle vague d’arrivants
entre minuit et demi et une heure.
Charles Glenn pénètre devant moi dans l’établisse-
ment. Je le suis à deux mètres, arborant un air de vain-
queur modeste, sans oublier, de temps en temps, de
me passer le bout des doigts sur le sourcil droit, comme
pour effacer une trace de coup. Avec l’autorité de son
âge mûr et de sa gloire passée, Glenn finit par retenir
l'attention de tous à force de beugler:
= — Rocancourt gagnant par K.-O. au premier round |
Yes men, Christophe Rocancourt, mon grand ami, vain-
queur au premier round, ce soir dans downtown. Un
K.-O. d’anthologie. Il ne manquait que CBS ! Cham-
pagne pour le kid! Champagne pour Rocancourt #e
winner|
Rocancourt le gagneur: le plus gros du boulot est
fait. À l'instant même où les regards se tournent vers
moi, où tous ces mecs en mal de gloriole et ces filles
en manque d’idoles entendent mon nom et le réenten-
dent, je sais que c’est acquis. Je ne suis plus un parmi
les autres, un au milieu de ces happy few, je suis celui
devant qui on s’est tu au Bar Fly et qu’on va applaudir
173
CHRISTOPHE ROCANCOURT
et embrasser toute la soirée. Je suis le petit Frenchie
qui à les couilles de monter sur les rings de downtown
où des Blacks et des Chicanos, entraînés à la dure,
rompus à taper comme s’ils devaient exploser du béton,
vont se faire massacre dans l’espoir de survivre.
Dès lors, on me regarde différemment. Des types
bourrés de fric jusqu’à en étouffer, une playmate à
chaque bras chaque fois qu’ils font un pas, tiennent à
me traiter en copain de toujours. Ils me donnent du
«Christopher» par ci, du «mon frère» par là. Ils
m'ouvrent leufs portes, leurs bras, et pour quelques-uns
leur portefeuille. Bientôt, au Bar Fly, je ne paie plus
mes additions que lorsque jy pense, car quand je suis
là, on est assuré de vivre une soirée brillante : je veille
en effet à ce qu’il se passe toujours quelque chose là
où Rocancourt se trouve |
Aussi lorsque j'invite ces nouveaux amis dans ma
nouvelle demeure — une superbe villa des hauteurs de
Bel Air — pour assister à mes entraînements de boxe,
l’après-midi, personne ne songe à s'étonner. Pas un
seul de mes admirateurs n’aura l’idée de jeter un coup
d’œil dans les archives de la boxe internationale pour
vérifier si j’ai bien été champion d'Europe des poids
légers comme je le laisse entendre. Pas un d’entre eux
non plus ne manifeste la moindre surprise de me voir
devenu en si peu de temps l’hôte d’une demeure de
plusieurs millions de dollars. Ils gobent tout.
Et moi, je m'amuse comme jamais.
174
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
Les légendes vivantes perdurent en inventant des
comportements qui, pour les gogos qui gravitent autour
d’elles, deviennent des rituels incontournables. Les rois
de France l'avaient bien compris, avec les protocoles
sophistiqués du petit et du grand lever et les places à
la danse ou à la chasse.
Le rituel que je mets en place à une connotation plus
prolétarienne: il s’agit de mon show quotidien gants
aux poings. Cela se passe vers 17 heures chaque après-
midi dans ma luxueuse propriété dont j'ai transformé
le salon, jusqu'alors raffiné et moelleux, en salle
d’entraînement. La pièce maîtresse de la décoration est
bien entendu le ring. Au début, cela en surprend plus
d’un, mais très vite tout L.A. trouve mon initiative
géniale. On se bouscule pour voir ça. On veut en être.
Tout comme autrefois on tenait à approcher au plus
près la chaise percée du Roi-Soleil. Mais je fais le tri.
On n'arrive pas au bord du ring comme à la foire et
me voir suer en petite culotte de soie devient bientôt
un privilège.
Pour mes entraînements, je me suis assuré les ser-
vices d’un pro, Freddy, un honnête boxeur de la côte
Est que j'ai fait venir exprès à L.A., et, bien sûr, nous
avons lui et moi notre entraîneur privé. Cela dit, je
tiens à préciser que nos dix rounds de l’après-midi ne
sont pas bidons. Nous y allons de bon cœur. Nous ne
cherchons évidemment pas le K.-O., mais je tiens à ce
que nos combats soient aussi sérieux que ceux auxquels
je participais chez Roger Bensaïd, à Paris. Je m’impose
cette rigueur autant par hygiène mentale que par res-
175
CHRISTOPHE ROCANCOURT
pect de mon public. Ces gens croient dur comme fer
à ma légende, je ne peux pas les décevoir.
Après le ring, je me douche, je me fais masser, puis
je rejoins mes invités au bord de la piscine.
Chaque fois que, depuis la terrasse de la villa, je
contemple les alentours, je me dis que la vie est belle,
la mienne en tout cas. À l'écart, sur le parking, ce ne
sont que Ferrari, Jaguar, Aston Martin, Porsche, Mer-
cedes, Rolls, et si je ne décide pas d’aller prolonger la
soirée dans un endroit à la mode en ville ou sur la côte,
la fête, chez moi, ne prend fin qu’aux premières lueurs
de l’aube. Les folles nuits se succèdent à une cadence
infernale et je me fais livrer le champagne, le bordeaux
et le scotch par camions. Je vis sur un tel standing que,
certains jours, il faut que je me pince pour réaliser qu’il
s’est écoulé si peu de temps entre mon arrivée aux
States avec une poignée de dollars et l’existence que je
mène à présent. Douze petits mois au cours desquels,
il est vrai, j'ai bien su mener ma barque et jouer les
bonnes cartes au bon moment.
*
Xx*%
Heureux au jeu, malheureux en amour, dit-on. Fou-
taises, en l’occurrence, car, insolence du destin, côté
cœur, je suis aussi le plus verni des hommes.
Elle rayonne de cette blondeur qu’on ne rencontre
que chez les filles de là-bas, très au nord. Elle est nor-
végienne. Grande, svelte, un corps de déesse, un sou-
tire à faire se damner tous les saints, un regard à la fois
176
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
candide et glamour, cette fille d’exception est l’incar-
nation même de la beauté faite femme. Je l'appelle ma
Sirène parce que c’est l’idée qui m’est venue lorsque
jai posé les yeux sur elle pour la première fois.
Le soir où elle entre dans ma vie comme par effrac-
tion, elle tient le vestiaire du Bar Fly. Je suis sidéré de
la voir occuper cette fonction qui la relègue dans
l'ombre, à l’écart de ce monde de frivolités, mais aussi
de joie et de fortune dont elle pourrait devenir la reine,
en un battement de cils. Mais ce n’est pas sa tasse de
thé. Elle se fout des mondanités et de la jet set. Le
paraître ne l’intéresse pas.
Recluse dans les coulisses de ce haut lieu de plaisir
— de tous les plaisirs, cela va sans dire — elle meuble le
temps en lisant. Et que lit-elle, à quatre mètres cin-
quante de ces pécheurs forcenés ? La Bible ! Pour moi,
ce ne peut être qu’un signe.
= Mon approche consiste pourtant, tellement je suis
troublé, à lui sortir des banalités consternantes, du
gente :
— Que faites-vous dans ce vestiaire alors que, avec
les yeux que vous avez, vous auriez tôt fait de mettre
tout Hollywood à vos pieds ?
Je ne fais pas un triomphe, alors je la branche sur ce
qu’elle lit. Je lui confie que c’est aussi une de mes
grandes lectures et que, même si je me débrouille
encore mal en anglais, c’est tout de même en lisant le
texte sacré que je me suis familiarisé avec la langue.
Elle pense que je baratine, alors je lui récite par cœur
des passages entiers. Là, les immenses yeux bleus de la
EF
CHRISTOPHE ROCANCOURT
madone nordique me regardent comme si j'étais une
apparition. Je n’en demande pas tant mais après cette
rencontre autour de la Bible (rencontre qui ne devien-
dra « biblique » que quelque temps plus tard, ma Sirène
ayant des principes), nous ne nous quitterons plus
guère.
Je tombe amoureux dingue de cette fille. Je ne peux
pas me passer d’elle. Quand elle n’est pas là, je la
cherche et lorsqu’elle est à mes côtés je ne vois per-
sonne d’autre. Je crois qu’elle m’aime aussi de toute
son âme. Souvent, elle pose sur moi un regard de petite
fille stupéfaite. Je la surprends et, sans doute, la désta-
bilise sans le vouloir. Elle n’est pas préparée à partager
la vie et les frasques d’un type comme moi. Le grand
écart permanent auquel je me livre à toute heure du
jour et de la nuit entre mon personnage de fin connais-
seur de la Bible et celui d’ardent consommateur des
plaisirs terrestres, entre mon goût de la solitude avec
Dieu et ma vénération du luxe, sinon de l'argent, la
fascine et l’effraie tout à la fois.
Ma Sirène est la reine de mon univers, là, près de ma
piscine, à Bel Air. Quand je boxe sur mon ring privé,
je jette souvent un coup d’œil sur elle. Ma madone
m'admire et craint pour moi. C’est beau. C’est bon.
Et moi je me dis que rien n’est #0 wuch pour une
telle merveille. Alors je donne mon maximum. À peine
vois-je une ombre passer dans son regard, je me
démène pour la chasser et y faire revenir la joie. Je veux
ma Sirène heureuse vingt-quatre heures sur vingt-
quatre, ce qui est beaucoup. Trop, peut-être...
178
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
Une fin d’après-midi, alors que le soleil amorce son
déclin doré dans le lointain, au-dessus du Pacifique, j’ai
une inspiration que me soufflent à la fois le goût du
jeu et la peur de l'ennui. Nous nous trouvons au bord
de la piscine, grignotant de la langouste grillée et buvant
des drinks. Ma Sirène est là, naturellement, ainsi que
Freddy, une poignée d’amis de bonne compagnie et
l’escouade habituelle des faire-valoir. Quelques jours
plus tôt, un type — le copain d’un ami d’une vague
connaissance, je suppose — m’a abordé pour me dire
que la villa était exactement ce qu’il cherchait pour une
de ses relations de business qui voulait acheter. Ces
quelques mots anodins me mettent la puce à l'oreille.
Alots que, autour de la piscine, la conversation roule
sur je ne sais quel sujet du jour, je laisse tomber à
mi-VOIx :
— Je vends. Oui, je mets la villa en vente. On en a
fait le tour. On va finir par s’encroûter si on ne bouge
pas.
Les regards se tournent vers moi. Je ressens le frisson
de stupeur qui assaille ma Sirène, je devine leffarement
de Freddy. Tous deux me dévisagent, stupéfaits. Les
autres s’empressent d’embarquer dans mon délire et de
me trouver cent bonnes raisons de céder cette demeure.
Il existe tant de belles propriétés à Bel Air ou à Malibu
qui nous conviendraient mieux | D'ailleurs, tous autant
qu’ils sont, ils ne sont nullement surpris de ma déci-
sion. Ils prétendent m’aimer si fort qu’ils me devinent.
179
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Aussi ont-ils flairé chez moi, depuis un certain temps,
comme de la lassitude pour l'endroit. Ils ne m’en ont
pas parlé jusqu’à cette minute de peur de me déprimer
davantage, et patati et patata. La partition de violon
des courtisans, je la connais par cœur.
— C’est décidé, je vends, dis-je une nouvelle fois à
l'intention exclusive de ma Sirène et de Freddy.
Ma biblique blonde rabat ses lunettes de soleil sur
ses yeux pout cacher son exaspération. Elle résiste
quelques minutes, puis, sur le point de craquer, elle
quitte la piscine, disparaît dans la villa et s’enferme dans
notre chambre. Freddy se ressert du champagne, lui
qui ne boit jamais plus d’une demi-coupe par jour.
Deux heures plus tard, alors que nous prenons place
dans la Rolls pour descendre dîner dans un restaurant
hyper tendance qui vient d'ouvrir dans Wesfside, ma
Sirène se pend amoureusement à mon bras et me glisse
à l’oreille :
— Tu plaisantais, tout à l’heure, n’est-ce pas ?
— Tout à l’heure ? Non, je ne vois pas.
— Quand tu disais vouloir mettre la villa en vente.
— Je ne plaisantais pas du tout. Je n’ai jamais été aussi
sérieux. Pourquoi ne pas la vendre, cette baraque ? Tu
sais, je l’ai bien regardée, je crois qu’on peut en tirer
un gros paquet de fric.
— Tu me demandes pourquoi tu ne la vendrais pas ?
s’exclame ma Sirène. Mais pour la simple et bonne
raison qu’elle n’est pas à toi |
Détail! ai-je envie de rétorquer. Mais je m’en abs-
180
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
tiens. La vie est belle, ma Sirène l’est plus encore, et la
nuit nous appartient, elle...
Moins d’un mois plus tard, j’ai trouvé un acquéreur.
Il ne me reste plus qu’à dire à mon ami Pierre, le véri-
table propriétaire de la villa, que son bien est vendu.
Il est alors en voyage d’affaires en Europe et je n’ignore
pas que la période qu’il traverse n’est pas des plus flo-
rissantes, aussi n’ai-je guère de mal à le convaincre que,
grâce à moi, il réalise une splendide opération. Bien
que fort surpris d'apprendre que la maison qu’il m’a
gentiment prêtée pendant son séjour au-delà des mers
n’est plus à lui, il fait preuve de bon sens et la cession
devient officielle et définitive. Au passage, je prends
ma part. Ce qui, à y regarder de près, est la moindre
des choses.
Le soir même nous fêtons ce beau succès au Bar Fly.
Je me montre hyper généreux, le champagne coule à
flots et je ne compte plus les appels du pied des friqués
de lassistance pour entrer en business avec moi, ni
ceux des filles pour d’autres échanges. Ce soir-là, je
suis d’une humeur magnifique: la passe de deux que
je viens de réussir me remplit de joie, et dans l’intervalle
entre la promesse d’achat et la mise à disposition du
bien à son nouveau propriétaire, j'ai trouvé à me
reloger. En plus grand, en plus beau, en plus flatteur
et, cela va de soi, en beaucoup plus cher.
*
x*%
181
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Ce n’est plus une villa mais un petit palais, un vrai
domaine californien pour superproduction. Des cham-
bres qui sont de véritables suites de palace, deux pis-
cines, un jardin splendide, un parc passé au peigne fin,
une terrasse de marbre de la grandeur d’un terrain de
football ou peu s’en faut, des fontaines, des jets d’eau,
un parking pour cent bagnoles. Bref, un truc de fou.
Je passais par là presque par hasard en me promenant
au volant de ma Silver Shadow quand mes yeux sont
tombés sur la pancarte « For sale », à vendre. Aussitôt
je m’arrête, je pénètre dans la propriété dont la grille
est ouverte. Le hasard faisant bien les choses, la négo-
ciatrice de l’agence immobilière se trouve sur place ce
jour-là pour réceptionner les travaux d’entretien des
piscines et des jardins qu’elle supervise en l’absence du
propriétaire. Ma Rolls limpressionne favorablement.
Ma dégaine beaucoup moins. Quand elle me voit
débarquer de la limousine et venir vers elle, elle fronce
les sourcils, esquisse un mouvement de recul et
s'apprête à m'envoyer me faire voir ailleurs. Je suis en
short, nu-pieds dans des savates, je porte un vieux
tee-shirt sans forme et, cerise on #y head, j’arbore un
splendide bandana à étoiles. Les mêmes que celles du
drapeau US. Le top du top en matière de bon goût, un
peu l’équivalent américain du bob « Ricard » à la fran-
CASE." DS
La fille me prend donc pour un dingue, maïs, au vu
de la voiture, elle se dit que je suis peut-être un de ces
otiginaux hyper friqués dont la côte Ouest regorge.
J'aborde la vendeuse armé de mon plus beau sourire
182
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
et je lui demande avec cet accent terriblement frerchie
dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser:
— Sur la route, j’ai vu le panneau « à vendre ». Est-ce
bien ce domaine, qui est mis en vente ?
Elle répond par l’affirmative.
— Combien?
Elle me donne un chiffre qui, si je l’écoutais, me
donnerait le vertige. Mais je ne l’entends même pas. Le
montant, je m'en moque |
— Vous me faites visiter?
Elle hésite.
— Je viens moi-même de vendre ma villa, ici, à Bel
Air de l’autre côté de la colline, alors je cherche à
investir. À première vue, cela me paraît convenir, mais
j'ai mes exigences.
«Bon, pourquoi pas, après tout », doit-elle se dire.
Et elle me gratifie de la visite commentée des lieux. La
totale. Elle me montre tout, y compris la chambre forte.
On y pénètre par une porte blindée qui ne se manœuvre
qu'avec un code secret. En réalité, il s’agit d’une cave.
À l'intérieur, un millier de bouteilles, les plus grands
vins du monde. La vendeuse m’explique que le pro-
priétaire étant l'héritier d’une dynastie musulmane très
stricte chez qui toute boisson alcoolisée est prohibée,
il tient à tenir secrets ses petits démons personnels.
Pour des lingots, il ne s’embarrasserait pas d’autant de
précautions, je présume.
Je passe la moitié de l’après-midi à découvrir le
domaine et ses annexes. Lorsque nous en avons ter-
183
CHRISTOPHE ROCANCOURT
miné, je regarde mon guide droit dans les yeux et je
lâche, tout sourire :
— Pour moi, c’est OK. J'achète.
Elle en reste sur le cul. Elle me toise. Avec mes
savates et mon short, je ne suis pas le client qu’elle
attendait, mais, de nouveau, elle se soumet. De peur
que je n’aie pas bien intégré ce paramètre, elle me
répète tout de même le prix trois ou quatre fois.
— C’est OK! Tout OK. Il y a une petite condition,
cependant. Presque rien. Je procède de la même façon
chaque fois que j'achète une nouvelle maison, en
Europe ou ici. Il faut que je puisse dormir sur place
trois ou quatre nuits afin de tester les ondes. Si l’influx
est mauvais, je n’achète pas, vous comprenez, mais si
les vibrations sont favorables, là je ne discute même
pas.
Elle me regarde, sidérée. Elle s’attend peut-être à ce
que j'éclate de rire comme quelqu'un qui vient de faire
une bonne blague mais je reste de marbre. Alors elle
se décide à appeler le propriétaire, un Saoudien qu’elle
parvient à joindre je ne sais où dans le monde et qui,
après à peine trois minutes de discussion, donne son
accord pour lessai.
Dès le lendemain, je m'installe et, le week-end sui-
vant, j’organise une fiesta monstre dans ce que tout le
monde regarde déjà comme mon dernier caprice.
Je crois me souvenir que j’ai réussi à m’incruster dans
ce palais des mille et une nuits près de dix mois en
promettant l’arrivée des fonds pour « au plus tard dans
vingt jours ». Et si ma mémoire est fidèle, je pense
184
LES ANGES... ET QUELQUES DÉMONS
également avoir réussi à faire financer par le vendeur
lui-même deux missions à cent mille dollars chacune,
confiées à un « poireau » — un homme de paille recruté
par mes soins, cinq mille dollars la vacation — censé se
rendre en Suisse pour hâter le déblocage de ces maudits
fonds qui se faisaient tellement attendre et sans les-
quels, bien entendu, nous ne pouvions boucler la tran-
saction. Quant aux grands crus de la chambre forte,
est-il besoin de préciser qu’un bon nombre se sont
évaporés dans l’atmosphère torride des fêtes que j'ai
données.
Devant tant de succès et tant de bonheurs, je me dis
que Pair de la Californie me réussit à merveille et que
mes vieux démons du jeu et de la comédie ont trouvé
leur eldorado.
“x Fr + Pre sul Æ.
ENT
0
VAN DAMME, MICKEY ROURKE
ET LES AUTRES:
LES STARS DE L’'HÉRITIER LAURENTIIS
Le type s’approche de moi. Poli, il attend que j’aie
fini de faire mon petit gringue rituel à Betty, la barmaid,
une gentille fille, plutôt jolie et que j’ai prise en affec-
tion. Si je devais faire le compte de ce que mes accoin-
tances avec les serveurs de bar, les chauffeurs, les
portiers, les dames pipi m'ont apporté en matière de
renseignements précieux sur les uns et les autres, il me
faudrait des pages et des pages. La plupart du temps,
je m’entends bien avec eux. Je n’ai pas à me forcer. Je
n'oublie pas d’où je viens et respecte ce qu’ils sont et
ce qu’ils font. Alors, j'ai toujours un mot à leur inten-
tion et ça me repose, parfois, de parler enfin vrai. Bar-
maid depuis deux ans dans ce bar de luxe d’un grand
hôtel, Betty à un môme qu’elle élève seule. Comme je
le fais souvent, j'ajoute discrètement un billet à son
pourboire et je lui glisse:
187
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— Pour l'anniversaire du petit.
— Mais ce n’est pas son anniversaire. Et vous m'avez
déjà fait le coup le mois dernier !
Faussement hautain et bourru, je lui balance :
— Betty, vous essayez encore de me dire ce que j'ai
à faire et quand je dois le faire, c’est intolérable |
Elle rit, empoche le billet. Je viens de lui apporter
une bouffée de bonheur, et à moi aussi par la même
occasion. Puis je me penche vers elle au-dessus du
magnifique bat à l’anglaise en bois roux sombre.
— Betty, le type qui s’est approché et qui attend pour
me parler, vous savez qui c’est?
Elle n’a même pas besoin de le regarder pour me
renseigner.
— Une sorte de journaliste. Enfin... pas vraiment. Il
vend des potins, des ragots à des rédacteurs flemmards.
Je vois. Des types comme ça, il y en a des flopées
dans L.A. Maintenant que je sais à qui j’ai affaire, je
peux paraître disponible et voir ce qu’il me veut. Il n’y
va pas par quatre chemins.
— Juste une question, monsieur Rocancourt. On dit
pat ici que vous avez un projet avec Jean-Claude. C’est
tai ?
— Oui, c’est vrai.
Je n’en dis pas plus et cela suffit à mon ramasseur
de confidences de comptoir. Tout frétillant, il tourne
les talons, quitte le bar et s’en va vendre la soupe que
je viens de lui servir. Je ne lui ai pas menti, j’ai en effet
un projet avec Jean-Claude Van Damme : ce soir, nous
devons dîner ensemble à la meilleure table de West
1838
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
Hollywood. Mais dans la petite tête du fouineur de
ragots, «avoir un projet » avec Van Damme, une star
de l’écran, ce ne peut être que pour un film.
Moi, je me contente d’aller dans le sens de la rumeur
qui sévit depuis peu et qui fait de moi le nouveau pro-
ducteur de l’acteur. Foutaise totale qui, après nous avoir
surpris, nous amuse beaucoup, Jean-Claude et moi.
Nous avons été présentés l’un à l’autre dans ce même
restaurant de West Hollywood où nous avons rendez-
vous ce soir. Nous nous sommes tout de suite appré-
ciés. Si la boxe procure beaucoup de gnons, elle crée
des liens. Van Damme est encore répertorié chez les
pugilistes professionnels lorsque nous faisons connais-
sance. Et ne suis-je pas, moi, « Rocancourt #he winner »,
celui qu’on connaît partout pour avoir remporté un
combat dans downtown au premier round par K..-O. ?
_ Jean-Claude ne brille pas par une subtilité exception-
nelle, mais je l’aime bien parce qu’il a en commun avec
moi ce je ne sais quoi d’animal que l’on garde toute sa
vie quand on vient d’où nous venons. L'enfance cassée
laisse mille fois plus de traces que mille coups de poing
dans la gueule reçus au cours de mille combats sur les
rings les plus pourris.
On sort beaucoup ensemble. On écume les endroits
à la mode. Les paparazzi nous mitraillent. Il m’arrive
de leur fixer rendez-vous pour qu’ils n’aient pas à errer
à notre recherche. Et Jean-Claude et moi nous amu-
sons comme des petits fous.
Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, c’est moi
qui régale. Van Damme à des oursins dans les poches.
189
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Plus radin que ce mec, tu meurs ! Vis-à-vis du fric, il
obéit à l’un des deux comportements névrotiques des
fils de pauvres, l’avarice obsessionnelle. Moi, je m'en
tiens à l’autre attitude : l’hystérie dépensière. C’est ainsi.
Comme je lâche le fric, on s’imagine vite que je suis
en business avec lui. Et quel pourrait bien être ce busi-
ness sinon du cinéma? Alors, la rumeur qui prétend
que je suis le producteur du prochain film de Jean-
Claude ne cesse de s’amplifier. Je laisse dire. Ce n’est
pas plus compliqué que cela.
Cette nouvelle légende ne fait que croître et embellir
lorsque Jean-Claude, un soir, me fait rencontrer Mickey
Rourke, star encore plus considérable que lui à ce
moment-là. Et, c’est une vraie amitié — oui, j'ose le
mot — qui s’instaure entre nous dès le premier contact.
J'ai vu tous ses films, j'adore l’acteur et je le luis dis
sans détour. Pour apporter une touche d'humour à ce
premier échange, j'instille dans la conversation cette
allusion malicieuse :
— En fait, Mickey, nous ne nous connaissons pas et
pourtant nous avons été très proches.
Il me regarde, étonné.
— Très proches ? Non, je ne vois pas. On ne peut
pas se souvenir de tout le monde, mais comment pout-
rais-je avoir oublié quelqu'un qui aurait été vraiment
proche de moi?
— Nous l’étions pourtant. Seule l’épaisseur de cinq
ou six feuilles de papier nous séparait. Voilà quelques
190
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
années, vous avez fait la une du numéro de T’ogue Italie
dans lequel je posais comme modèle sur quatre pages.
Evidemment, nous rions. Cela dit, mine de rien, cette
coïncidence nous à rapprochés dès les premiers mots
échangés. À ce stade de sa carrière, Mickey Rourke
croise chaque jour à Hollywood dix ou vingt types aussi
blindés côte fric que moi, mais assurément pas un seul
qui ait partagé avec lui le privilège d’avoir sa gueule
dans l’ogue. Une nouvelle fois, d'emblée je ne me posi-
tionne pas comme un parmi d’autres mais comme celui
qui a quelque chose en plus, une valeur ajoutée qui fait
toute la différence.
Cette soirée sera suivie de beaucoup d’autres. Chaque
fois que nous sommes disponibles, nous nous retrou-
vons dans nos repaires de noceurs dorés. Charles
Glenn est de toutes les parties ou presque. Je lui dois
mon intronisation triomphale au Bar Fly et je ne
oublie pas. Désormais, pourtant, les rôles sont
inversés. C’est moi le poisson pilote et lui le courtisan,
mais qu'importe. Cela n’existe pas dans mon esprit. Je
vis ces changements en joueur de cartes : un jour, la
bonne donne est pour l’un, le lendemain elle est pour
l’autre, ainsi va la chance... Dommage que Glenn n’ait
pas eu la même conception des choses. Quand tout ira
mal pour mon matricule et que je ne serai plus
en mesure d’alimenter sa mangeoire en caviar et en
champagne millésimé, il ne se privera pas de vendre à
191
CHRISTOPHE ROCANCOURT
l'écran les images qu'il a prises de toutes ces fiestas,
cautionnant sans retenue la fable répugnante selon
laquelle j'aurais abusé ces stars qui m’ont donné leur
amitié, ou du moins une parcelle d'amitié.
Or, sur ma vie, je nai jamais pris un sou à Van
Damme, ni à Rourke, ni à Sagan plus tard ni à quelque
autre artiste que ce soit. Quant à Polnareff, qui a pu
laisser entendre que je l'aurais grugé d’un quart de mil-
lion, qu’il me soit permis de rire. Pour se faire subtiliser
deux cent cinquante mille dollars, encore faut-il les
avoir. Or, au moment de ces jérémiades, il est de noto-
riété publique que le chanteur expatrié ne traverse pas
une situation financière des plus favorables. Toutes ces
accusations sont autant de bouffonneries et il m'est
très facile d’en apporter la démonstration.
En effet, aux États-Unis plus qu'ailleurs, au moindre
incident on dégaine. Non pas son flingue, encore que...
mais son avocat. Ou plus exactement, sa batterie de
défenseurs. Tu souris à une fille dans un ascenseur, tu
peux être certain qu'avant d’avoir atteint le bon étage
elle a déjà appelé son « conseil » afin de te faire cracher
un demi-million de dollars pour harcèlement sexuel.
Autour de Mickey Rourke, de Van Damme, comme
des autres stars que j’approche, Michael Jackson,
Mohamed Ali, Elton John, Johnny Depp, Meryl Streep,
Jodie Foster, des dizaines d’avocats gravitent en per-
manence, à l'affût de la moindre occasion de briller et
de s’en mettre plein les poches. Et moi, Rocancourt,
j’aurais réussi à escroquer certains d’entre eux sans que
personne ne lève le petit doigt? Dans mon dossier
192
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
judiciaire, où sont les plaintes de stars ? Où trouve-t-on
les récriminations de monsieur Polnareff par exemple ?
Nulle part. Et pour cause : elles n’existent pas.
Rien de tout ce qui a été dit sur moi ne me révolte
plus que cela. Je n’ai jamais pris un dollar à ces acteurs
ou chanteurs, tout simplement parce que je n’ai jamais
cherché à abuser celles et ceux qui m'ont donné sin-
cèrement leur amitié. Jamais. C’est mon honneur.
Pour faire rire sur les plateaux de télévision, je dis
volontiers que je n’ai pas tiré un seul centime de Jean-
Claude et de Mickey parce que ce sont deux pingres
de première. Cela n’est pas faux, au demeurant, mais
la vraie raison est ailleurs: ils ont été mes amis. J’ai
partagé avec eux bien plus que le luxe, les bagnoles,
les dîners féeriques, les soirées en compagnie de créa-
tures de rêve, les escapades en jet privé (à mes frais) :
nous avons connu ce qui n’a pas de prix à mes yeux,
la connivence, le rire, le plaisir d’être ensemble.
Et puis, qu’on m’accorde au moins cette pirouette :
acteur moi-même dans ma vie, je n’allais tout de même
pas m'en prendre à mes « confrères ». J’ai la fibre cor-
poratiste, en quelque sotte. À ce propos, je peux me
prévaloir d’un brevet d’aptitude professionnelle dont
beaucoup aimeraient se targuer. Lorsque les télés, les
journaux américains ont publié les reportages sur mes
démêlés avec la justice, Al Pacino — limmense Al
Pacino — a déclaré: « Ce que Rocancourt a réussi, il
n’y à pas un acteur au monde qui puisse le faire. »
195
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Mais qui peut lutter contre la calomnie? Mes amis
stars et moi, nous donnons des fêtes à étonner les
princes, comme dit une vieille chanson. Des dizaines,
des centaines de pique-assiettes et de postulant(e)s au
statut de « copains de vedettes » courent s’y agglutiner.
Les journaux publient les photos dès le lendemain, et
Glenn tourne toujours et encore ses morceaux de films.
Une nuit, alors que nous avons déjà pas mal picolé,
Mickey et moi faisons les singes devant l’entrée d’un
club privé et, pour offrir du nouveau, du sensationnel
aux photographes, nous nous donnons un baiser de
rien — une chiquenaude de baiser — sur les lèvres. Une
idée débile qui nous a passé par la tête, comme ça, sans
raison. Rien de tel pour alimenter toutes sortes de
rumeurs, et ce pauvre type de Charly Glenn ne s’est
pas privé d’exploiter jusqu’à la corde le filon que repré-
sentent de telles images à Hollywood.
Les accusations mensongères lancées contre moi à
propos de mes amies stars et de leur argent naissent
sur ce mauvais terreau, sur ce fumier des racontars. La
malveillance, l’envie, la médiocrité font le reste.
Puisqu’on voit Rocancourt en permanence avec ces
célébrités, et puisque Rocancourt gagne du fric et le
montre, c’est à ces grands noms-là qu’il le pique.
CQFD. On ne va pas chercher plus loin.
Or, n’en déplaise aux médisants, mon argent, je le
gagne autrement et avec de tout autres personnes.
L'économie, à L.A., fonctionne sur deux niveaux:
194
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
l’officiel et l’yrderground. Il existe un réseau parallèle de
circulation de l’argent au moins aussi important que le
réseau traditionnel des banques, des sociétés de crédit
et des officines d'investissement. À ma connaissance,
on ne trouve qu’en Italie du Sud une organisation
financière souterraine d’une si grande efficacité. Son
importance est telle que tout s’effondrerait si elle venait
à disparaître. Tout le monde sait que ces cheminements
de traverse existent, à commencer par les autorités
— qui ne se privent pas d’y recourir le cas échéant — et
je ne vois pas quel élu s’aventurerait à y mettre fin.
Quand bien même il serait un superman du type
Schwartzy.
C’est dans les méandres de cette économie « paral-
lèle » que j'évolue. Le principe est très simple. IL s’ins-
pire du système officiel, légal. Disons qu’il en est une
transposition. Quand on cherche à faire de la thune,
on a toujours intérêt à s'inspirer des pratiques des
tenants de la légalité, de celles des gens du fisc notam-
ment. Leur exemple est à suivre, la preuve, leurs ins-
titutions roulent sur l’or. Celui qu’elles prennent dans
les poches du contribuable, cela va de soi.
La clef de voûte du système porte un nom: taxe.
Dans le langage parallèle, le mot devient « commis-
sion », backchich, tout ce qu’on voudra, mais la logique
est la même: tu veux gagner des ronds grâce à tes
placements ou à ton goût du risque ? Très bien. Je te
facilite la tâche mais je prends au passage ma quote-
part.
195
CHRISTOPHE ROCANCOURT
En revanche, pas question de toucher à l'impôt sur
le travail, autrement dit le racket, qui sévit aussi dans
le système parallèle. Mais là, pour moi, c’est non! Le
racket est l'affaire des gangs, des mafias diverses qui
prospèrent aux States depuis la nuit des temps. Règle
absolue: s’en tenir à l’écart. Sinon, ce n’est pas les
poches remplies d’or que tu finis, mais la panse truffée
de plomb. Très indigeste.
Et puis la violence n’est pas mon style. Je n’ai pas
monté l’histoire du combat bidon pour aller risquer
« pour de vrai » de me faire vitrioler le portrait en taxant
à la petite semaine « Harry le roi du Hamburger » dans
sa cabane merdique d’un carrefour de downtown.
Même chose pour la drogue et la prostitution. Pas
touche ! D’abord parce que je n’ai jamais pensé à
donner dans ces trucs-là, tellement éloignés de ce que
je sais faire, ensuite parce que je veux pouvoir me
regarder dans la glace quand je me rase le matin, enfin,
parce que je ne donne pas quatre semaines de sursis à
celui ou à celle qui irait y mettre le petit doigt sans
l'aval des caïds.
Mon business à moi consiste à faciliter la circulation
occulte de l'argent. Rendu confiant par mes relations,
l'ampleur de mon carnet d’adresses, mon train de vie
éblouissant, ma réputation de gagneur, mon impact
médiatique, tu viens me trouver et tu me dis :
— Rocancourt, je cherche trois cent mille dollars
pour boucler une affaire.
Moi, je ne te demande rien. Je me fous de ce qu’est
cette affaire supposée fructueuse. Là aussi, je marche
196
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
au feeling. Si je ne te « sens » pas, ou si je trouve le
moment inopportun, je refuse net et on en reste là.
Mais si j’accepte, je te réponds simplement:
— OK. Je vais me mettre en quatre pour te trouver
ces trois cent mille dollars, mais il y a un préalable.
Avant toute démarche de ma part, tu me verses dix
pour cent de la somme en espèces, soit trente mille
dollars. Tu prends ou tu laïsses.
Toi, tu penses que trente mille billets ce n’est pas
rien. Mais tu n’as pas de piste plus fiable pour dénicher
au black ton tiers de million, et tu te convaincs aisé-
ment que si Rocancourt était une planche pourrie, il
ne setait pas le pote des stars les plus en vue, il ne
roulerait pas en Bentley ou en Ferrari selon le caprice
du jour, il ne vivrait pas dans un palais à Bel Air et il
n'aurait pas table ouverte dans les restaurants les plus
chers de Californie. Néanmoins, tu t’interroges.
— OK pour les trente mille dollars. Mais quelle
garantie de bonne fin tu me donnes ?
La réponse est claire et abrupte :
— Aucune.
Certes, je vais loyalement chercher à te procurer
l’argent, mais mon engagement se limite à cela. Si je
me reconnais une « obligation de moyens », je ne me
sens lié par aucune obligation de résultat. Nuance.
Donc, en aucun cas, je ne peux t’assurer que je réus-
sirai. Tu plonges ou tu ne plonges pas. C’est ton
problème. Personne ne te met un flingue contre la
tempe pour monter dans le wagon.
197
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Le deal n’est pas forcément exposé de manière aussi
rude mais tel est bien l’esprit dans lequel je mène mon
job. Deux ou trois types débiles et jaloux ont raconté
par la suite que mon affaire était bidon, que les gars
payaient et ne voyaient jamais rien venir. Quelle stupi-
dité ! Si je m’y étais risqué, en quinze jours je n'aurais
plus eu aucun client. Même dans un circuit occulte,
tout se sait très vite et les rigolos font illusion encore
moins longtemps que dans la sphère officielle.
D'ailleurs, mon affaire tourne si bien que j'en viens
à m’associer avec Didier, un restaurateur français de
Newport Beach. Son établissement devient en quelque
sorte notre bureau. Les solliciteurs savent ainsi où
s'adresser pour prendre contact. Là encore, il est utile
de préciser que ce type d’organisation n’est pas excep-
tionnel à L.A., où la nébuleuse financière ne s’encombre
pas du formalisme qui semble indispensable, ici, en
France et plus généralement sur le Vieux Continent.
La qualité de certains de mes clients vient encore ren-
forcer ma crédibilité. Car il ne faut pas se méprendre :
ce système #wwderground ne concerne pas que les gre-
nouilleurs en eaux troubles. Des personnes très respec-
tables y ont recours. Des hommes d’affaires ayant
pignon sur rue, des avocats, des politiciens, voire quel-
ques responsables de la police. C’est précieux, car
lorsque le bouche à oreille colporte la confiance, la
prospérité n’est pas loin. La prostituée de luxe qui sou-
haite faire fructifier son pactole n’hésite pas à s’en
remettre à un type avec qui traite en personne le chef
de la brigade des mœurs. C’est humain.
198
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
Contrairement à ce que certains ont laissé entendre
lorsqu'il était de bon ton de m’enfoncer, j’ai mis beau-
coup de sérieux dans ces transactions, et si je reconnais
que tous mes clients n’ont pas trouvé satisfaction
auprès de moi, la liste est longue de ceux qui n’ont eu
qu’à se féliciter de mes services. Mais chacun
comprendra qu'aucun d’entre eux ne se soit empressé
de venir s’en vanter devant un tribunal. Logique. Ça
fait partie du jeu.
Bref, mes affaires tournent très bien. Rocancourt
n’est plus seulement un nom qui revient sans cesse
dans les rubriques people des gazettes, il s'impose à
présent comme une référence en même temps qu’un
label d'efficacité.
+
xx
Cependant, la rumeur qui veut que je sois producteur
de cinéma persiste et, comme on l’a vu avec le pseudo-
journaliste, je ne me prive pas de laccréditer quand
l’occasion se présente. Le projet de dîner avec Van
Damme devient tout simplement « un projet ». L’écho-
tier est libre de mettre derrière ce mot ce qu’il veut.
Seulement voilà : une légende, il faut l’étoffer. Pro-
ducteur, certes, mais de quoi ? Je ne peux quand même
pas prétendre avoir produit les chefs-d’œuvre du
moment : trop facile à vérifier. Donc, à défaut de réa-
lisations tangibles, je me cherche une filiation : je serai
fils de producteur. Et pas n’importe lequel ! L’idée me
199
CHRISTOPHE ROCANCOURT
vient alors que je roule sur la corniche le long du Paci-
fique à bord d’une Ferrari décapotable qu’on m'a
confiée pour un essai, et le nom de Laurentiis s'impose
à moi. Cela ne relève pas de la réflexion, encore moins
du calcul. Simplement ces lettres de lumière — Lauren-
tiis — apparaissent immédiatement sur l’écran de mon
petit cinéma personnel. Je continue de marcher, à Pins-
tinct, au flash, à l’instantané. Comme lorsque je suis
subitement devenu étudiant à l'ENA au début de ma
«carrière », puis boxeut pour faire rendre sa dette au
propriétaire grugé du motel, puis «winner » quand j'ai
inventé pour Glenn le faux combat de downtown. Cette
fois-ci, ce sera «fils de producteur», et, pour en
rajouter à mes titres de noblesse, après « de » Rocan-
court, ce sera « De » Laurentiis. ;
J'admire tous les films que le grand Dino à produits :
Dune réalisé par David Lynch, le Kzg Kong avec Jessica
Lange et, plus que tout, Conan le barbare. Cependant, je
ne sais rien de lui, de sa vie, de ses goûts, de sa famille.
Pour quelqu'un qui prétend être son fils, c’est un peu
court et je n’ignore pas que ces lacunes doivent être
comblées au plus tôt. Or, une fois encore, la chance
me sourit. En effet, je ne tarde guère à me rendre
compte que si je ne connais pas grand-chose de cet
homme, les autres autour de moi, même s’ils sont dans
le cinéma, n’en savent pas beaucoup plus. À l'instar de
la plupart des individus d’exception, Dino De Lauren-
tiis est toujours resté discret sur lui-même et sur son
entourage. Ce flou me convient parfaitement.
200
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
Puisque personne ne sait rien, tout est à inventer.
Mieux encore, puisque Dino De Laurentis s’est tou-
jours montré aussi réservé, aussi avare de confidences,
eh bien j’applique le bel adage «tel père, tel fils » et
j'opte pour la même ligne de conduite, je reste officiel-
lement muet. Si des indiscrétions ont pu filtrer ici ou
là sur l’auteur de mes jours et sur sa famille, je n’y suis
pour tien. Et quand on y fait allusion, j’affiche l’air
gêné de circonstance.
Le plus extraordinaire dans cette affaire est la facilité
avec laquelle j’impose cette fable. Des années plus tard,
je n’en suis toujours pas revenu. Mon accent français ?
Rien n’empêche un producteur d’avoir un enfant avec
une Française. Le fait que jamais personne n'ait
entendu parler de cette filiation? Puisqu’on vous dit
qu’elle doit demeurer top secrète ! Enfin, presque. Je
reste Christopher Rocancoutt pour mon business
d’intermédiaire financier, mais, tel Dr Jekill et Mr Hyde,
je me métamorphose en Christopher De Laurentiis le
soir venu, dans la lumière des spots, et tout le monde
n’y voit que du feu.
Au cas où j'aurais à répondre à des questions insi-
dieuses, j’ai préparé ma riposte, cela va de soi. Elle est
imparable : Rocancourt serait le pseudonyme que j'ai
choisi pour mes affaires financières car quand on a un
père comme le mien, dont le nom brille au firmament
du cinéma universel, on ne le rabaisse pas au niveau
de banales transactions de fric. Argument plein de
noblesse que, à ma grande surprise, je n’aurai jamais à
sortir devant quiconque. Hollywood est La Mecque du
201
CHRISTOPHE ROCANCOURT
rêve. On ne demande jamais de comptes au rêve, alors
on n’a jamais exigé de moi la moindre justification. De
peur que le songe que j’offrais ne s'effondre lamenta-
blement, je présume.
Mais moi je garde bien les deux pieds sur terre. Je
ne suis pas dupe de mon « cinéma », si j'ose dire. Je ne
lai jamais été. Je me contente de jouer à fond les rôles
que je me choisis. Et d’empocher les fruits du succès. |
À cet égard, le pedigree De Laurentiis m’apporte beau-
coup sut le plan relationnel. Les portes les mieux ver-
rouillées de l’univers cinématographique s’ouvrent en
grand et aussi celles de la « haute société », celle qu’on
ne voit jamais dans les night-clubs ou dans les soirées
people. Tout comme à Paris quelques années plus tôt
où, grâce à Isabelle, j'ai eu accès à la grande bour-
geoisie, la griffe De Laurentiis me permet d'intégrer
d’autres sphères. Or, ce qui est bon pour le standing
de l’héritier De Laurentiis ne peut pas être néfaste pour
les affaires de son v/er ego, Rocancourt.
*
k*%4
À ce moment-là donc, en ce qui me concerne, tout
va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tout
me sourit. Les femmes, en particulier...
Je me rappelle très bien l’instant où je l’ai vue pour
la première fois. Van Damme me présente à elle lors
du cocktail monstre qui suit la première d’un film. À
la minute même où nos regards se croisent, je flaire en
elle Panimal, le grand fauve et je ne me trompe pas. Sa
202
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
beauté est moins virginale que celle de ma Sirène, plus
agressive, et aucun mâle ne peut poser les yeux sur une
créature pareille sans ressentir des picotements au creux
des reins. Elle s’appelle Darcy, elle n’a pas encore trente
ans et elle a déjà derrière elle plusieurs vies. Quant à
son tableau de chasse à l’homme, il est impressionnant.
À l'instant même de notre rencontre, elle lâche un
rire de connivence. Elle aussi m’a flairé. Et nous nous
sommes reconnus. À quelques différences près, nous
sommes de la même fibre. Avant de connaître Darcy,
je pensais que l'expression « fusiller ou tuer du regard »
n’était qu’une image. Avec cette femme, ces mots pren-
nent tout leur sens. Darcy séduit ou détruit. Il n’y a
pas de moyen terme. Dans son esprit, rien ni personne
ne doit lui résister. Elle fonce droit au but et tant pis
pour la casse sur son passage. Aucun obstacle ne
l’arrête. Darcy est une femme sulfureuse, dangereuse,
ambitieuse, délicieusement amorale. Très vite, elle me
fascine. Sa beauté me trouble, bien sûr, mais je sens
aussi que cette tigresse est capable d’apporter à un
homme quelque chose d’exceptionnel, de fou. Or,
qu'est-ce que je cherche d’autre dans ma vie si ce n’est
l’exceptionnel et la folie ?
Nous bavardons depuis quelques minutes seulement,
une coupe de champagne à la main, lorsque je lui dis:
— Tu aimes Vegas, Darcy?
— Si j'aime Vegas ? Tu parles | Cette ville de dingues
a été inventée pour moi.
Une heure plus tard, toujours une coupe de cham-
pagne à la main, nous sommes confortablement assis
203
CHRISTOPHE ROCANCOURT
côte à côte dans le jet privé que je viens d’affréter pour
nous conduire à Las Vegas, la métropole mondiale du
jeu et de la tentation, la cité terrestre où vivrait le diable
s’il devait habiter ici-bas. Destination l’hôtel Mirage.
J'aime bien son volcan en toc qui crache le feu à inter-
valles réguliers, sa piscine exotique, sa fontaine monu-
mentale à l'entrée, et la note de fraîcheur qu’elle
apporte dans la chaleur torride qui règne en perma-
nence ici. J’y ai mes habitudes, et tout le monde me
connaît. Lorsque je débarque, c’est tapis rouge et feu
d'artifice. Normal, car sur le tapis vert des tables de jeu
je laisse plus souvent qu’à mon tour des milliers de
dollars. Quant à Darcy, elle aussi connaît Las Vegas et
Vegas la connaît.
Lorsque la limousine longue comme trois Mercedes
que j'ai louée nous dépose devant la fontaine de
l'entrée, il fait nuit. Dans les salles de jeux aussi, mais
là, la lumière du soleil est bannie à jamais. C’est volon-
taire, car le joueur est ainsi plongé hors du temps, ce
qui lui procure une euphorie étrange. Échapper ainsi à
la course des heures, c’est faire durer la vie indéfini-
ment et reléguer la fin du temps et donc la mort dans
limprobable. Illusion, mais illusion magnifique. L’obs-
cutité des salles de jeux est une trouvaille magique et
plus profonde qu’il n’y paraît.
Au Mirage, il y a toujours une suite disponible pour
Rocancoutt - De Laurentiis. L’hôtel nous offre à dîner
dès notre arrivée, mais nous n’en avons que faire. Nous
sommes là pour jouer, pour nous jauger Darcy et moi
à travers le risque. Le baccara et le black-jack ont ma
204
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
préférence ce soir-là. En quelques parties, je largue
quelque chose comme vingt mille dollars, sans sour-
ciller, sans une mimique de désappointement, sans le
moindre signe de regret ou de rage. Dans le même
temps, Darcy laisse une dizaine de milliers de dollars à
une autre table dans la même indifférence. Il est vrai
que les billets qu’elle dilapide proviennent en ligne
directe de ma poche. Cela facilite beaucoup son déta-
chement.
Lorsque je quitte le black-jack, un maître d’hôtel
apporte une bouteille de champagne de ma marque
préférée et nous le sert sous les palmiers de la piscine
tropicale. Autour de nous, les types regardent Darcy à
la sauvette, la langue pendante. Cela nous amuse beau-
coup.
Pendant que je misais au jeu, Darcy est montée se
changer à mon insu. Bien qu’elle n’ait pas apporté de
bagages, et moi non plus vu notre départ précipité, elle
s’est fait livrer une robe de crêpe mauve, transparente
juste ce qu’il faut, enfin un truc qui tient plus de la
seconde peau que du vêtement honnête. De quoi
rendre fou un eunuque ! Chaque pas, chaque mouve-
ment que la tigresse esquisse dans cette robe me pro-
voque une poussée d’adrénaline incroyable.
— Tu as perdu beaucoup, ce soir, me susurre-t-elle.
— Si lon considère que j'ai fini de jouer, oui, j'ai
perdu. Si l’on admet que je ne m'offre qu’une pause,
alots rien n’est dit.
— Non, là, tu arrêtes. J’ai mieux pour toi.
— Ah oui?
205
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— Tu as droit à un lot de consolation : une nuit avec
Miss Oregon. J'ai tout arrangé. Prends le temps de
savourer le champagne et rejoins ta suite dans un
moment. Elle t’attendra.
Je pourrais prendre cela en gentleman et objecter que
je me moque de Miss Oregon, que je ne suis pas
homme à me contenter d’un lot de consolation, que
seul le gros lot m'intéresse, c’est-à-dire elle, l’incen- ;
diaire Darcy, mais je m’en abstiens.
Une vingtaine de minutes plus tard, je regagne ma
suite. Lumière tamisée dans le salon ainsi que dans la
chambre. Sur le lit immense — il me rappelle les rings
où j'ai livré tant d’autres combats — Darcy se tient
debout dans une pose de playmate, ses talons aiguilles
martyrisant les draps de soie. Elle est vêtue de la robe
mauve à damner tous les saints. Dessous, rien. Abso-
lument rien. J'en ai le souffle coupé. Sur un ruban de
satin blanc qu’elle porte en écharpe coquine, elle à ins-
ctit avec son rouge à lèvres : «Miss Oregon ».
Je m’approche, elle fait glisser la robe de ses épaules.
— Non. L’écharpe Miss Oregon, tu la gardes...
Elle obéit. Nue, Darcy est une splendeur.
Au lit, c’est une merveille. Le cocktail le plus éblouis-
sant d’audace, de subtilité et d’ardeur qu’on puisse ima-
giner. Quelques heures plus tard, jai la confirmation
que ma comparaison du lit avec un ring n’avait rien
d’excessif.
Nous nous faisons servir de la langouste géante
d'Afrique du Sud, mon plat préféré sur la carte du
Kokomo”s, restaurant top du Mirage. Je l’accompagne
206
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
d’un vin blanc australien magnifique. Une découverte
pour Darcy. Entre deux gorgées, elle me reproche ma
muflerie :
— Quand je t'ai parlé de Miss Oregon, tu aurais pu
me sortir le grand jeu et me balancer qu’il n’y avait que
moi au monde.
Je lui rétorque, un peu narquois :
— Tu vois, chérie, je n’ai pas cru un seul instant à
ton histoire. Je ne te connais pas depuis longtemps,
mais je suis certain d’une chose : tu n’es pas du genre
à faire l’article pour une autre que toi-même. Alors, je
me suis dit: Miss Oregon, je l’ai devant moi.
— Bingo ! me félicite-t-elle. Bien jugé...
Le regard que nous échangeons alors, furtivement,
tient beaucoup plus du défi de deux animaux sauvages
que de la mièvrerie amoureuse.
Des escapades comme celles-ci, à Vegas ou ailleurs,
il y en aura bien d’autres. Ma Sirène n’apprécie pas
beaucoup, on s’en doute. Elle a toujours fermé les yeux
sut les passades, les fantaisies sans lendemain, mais elle
voit en Darcy un tout autre danger. Elle n’a pas tort
cat si à aucun moment je n’envisage de construire
quelque chose de sérieux avec cette fille, je n’imagine
pas davantage pouvoir me passer facilement d’elle et
de nos nuits de feu. Du moins pas dans l'immédiat.
Toutefois, comme toujours, l’effervescence sensuelle
finit par s’émousser et nos rencontres s’espacent. Il
faut dire que Darcy sait être invivable à la moindre
207
CHRISTOPHE ROCANCOURT
contrariété. Ses colères à répétition sont autant d’érup-
tions volcaniques. Au début, elles peuvent surprendre
et même effrayer, mais à l’usage elles n’impressionnent
plus guère et finalement on s’en lasse.
Nous restons amis et complices mais désormais, si
nous nous croisons encore à Las Vegas de temps en
temps, nous nous contentons de prendre un verre
ensemble, nous ne faisons plus suite commune. D’ail-
leurs Darcy ne va pas tarder à jeter son dévolu sur Van
Damme. Elle deviendra sa femme quelque temps plus
tard et ils auront un petit ensemble.
Auparavant, bien avant notre rencontre, juste après
avoir remporté à Hawaï un concours de beauté en sa
qualité de Miss Oregon, Darcy avait épousé un homme
cousu de fric dont elle avait eu un premier enfant.
ainsi qu’une copieuse pension alimentaire à leur sépa-
ration. Quant à la suite de la carrière de cette superbe
plante qui aurait cent fois mérité le titre de « Miss Uni-
vets de l’ambition », elle est à l’avenant.
Après son premier mariage, elle jette son dévolu sur
Van Damne, dont elle divorce bientôt, en réussissant
la prouesse de lui faire cracher une pension alimentaire
de quelque cent mille dollars mensuels, juste de quoi
se consoler en attendant de retrouver le bonheur
conjugal. Celui-ci arrivera une petite année plus tard,
et cette fois, pour la belle ambitieuse, ce sera le jackpot.
Le nouvel élu n’est autre que Mark Hughes, le big boss
de Herbalife International et le principal partenaire
des Music Awards. À l’époque, les potins financiers
208
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
d'Hollywood le créditent d’un revenu annuel d’un mil-
liard et demi de dollars.
Ce milliardaire collectionne les tops models, Darcy
est le quatrième qu’il épouse. Mais l’homme n’est pas
si bien que cela dans sa peau, semble-t-il. Il fume des
havanes à la chaîne avec une fébrilité sidérante et il
picole comme un cosaque… Il installe sa nouvelle
femme dans sa propriété de Malibu. Un gentil nid
d’amour qui ne compte pas moins de trente-cinq cham-
bres et quatorze salles de bains. Dans toutes les pièces
et jusque dans le moindre couloir, du mobilier de style
et des toiles de maître. Quelques croûtes aussi, mais
très chères. Il va sans dire que le domaine s’étend face
au Pacifique et qu’il dispose d’une plage privée, d’une
piscine à peine plus petite que l’océan lui-même, d’un
court de tennis, d’une immense roseraie et d’une belle
demeure annexe pour l'été. Pour se déplacer, si Darcy
trouve les trois Rolls Royce et les deux Bentley trop
encombrantes, il lui reste une modeste Porsche. Bref,
par son mariage avec le fumeur de havanes, la bombe
de Oregon devient l’une des épouses les plus riches
de Californie, si ce n’est de tous les États-Unis. Cela
dure juste le délai que le destin juge convenable
d'observer pour la faire passer de l’état de conjointe à
celui de veuve. C'est-à-dire quelques mois.
Un matin, alors qu’il n’a pas dessoûlé depuis des jours
et qu’il dort là où il s’est écroulé, dans un canapé
du salon, Darcy essaie en vain de réveiller son époux.
Elle appelle à l’aide un garde du domaine. Celui-ci ne
réussit pas mieux à tirer le bonhomme de son sommeil,
209
CHRISTOPHE ROCANCOURT
pouf la bonne raison qu’il est mort. Dose massive de
médicaments, des antidépresseurs, des barbituriques
mélangés à une dose encore plus massive d’alcool : les
autorités concluent au suicide.
Trois mois avant cet ultime cocktail, élégant mari
a laissé des instructions pour que sa veuve obtienne
quelques millions de dollars en cas de malheur. Joli
cadeau d’enterrement. Mais Darcy estime que ce n’est
pas assez et intente une action en justice pour que la
somme soit largement arrondie, ceci afin de lui per-
mettre de maintenir son train de vie pour les quelque
quarante-quatre prochaines années. On n’est jamais
assez prévoyant.
Fabuleuse Darcy !Au fond, je l’aime bien. Je évoque
dans ces pages parce qu’elle me semble être un per-
sonnage assez emblématique d’une certaine faune cali-
fornienne, certes arriviste, cynique, assoiffée de dollars
mais dépourvue d’hypocrisie. Tout comme elle, dont
le cas frise le summum dans le genre, certes, les filles
qui cherchent ouvertement le gros lot en misant sur
leurs paires de seins et de fesses sont légion dans ces
parages. Les mecs avides et prêts à tout pour la même
cause ne manquent pas non plus, d’ailleurs.
En tout cas, dans une telle ambiance, faire durer une
relation amoureuse tient de l’exploit, et celle que j'ai
avec ma Sirène n’y résistera pas, bien que nous nous
soyons mariés entre-temps. Les principes religieux de
ma belle l’exigeaient et j'étais assez amoureux pour
l’accepter sans l’ombre d’une hésitation.
210
VAN DAMME, MICKEY ROURKE ET LES AUTRES
D'une certaine manière, ma beauté nordique repré-
sente un autre archétype américain, celui du rigorisme,
de Pascétisme dévot. Ma Sirène appartient du reste à
un mouvement pieux, en fait une secte pure et dure,
les Born Again Christian.
Un certain temps, ma vie fastueuse et mouvementée
la intéressée, et je dois dire qu’elle en a bien profité,
mais dès que je me suis un peu éloigné d’elle, pour mes
escapades «sexe» et aussi pour mon business, j'ai
perdu mon emprise et la secte a dû agir dans mon dos
pour réaffirmer la sienne.
Aujourd’hui, lorsque je me souviens de ces deux
femmes, le volcan Darcy et la prude mystique, je me
dis qu’elles sont les deux faces opposées d’une Amé-
rique partagée entre le fanatisme de la foi et hystérie
inspirée par le dieu dollar. Et je ne suis pas loin de
penser que, bien qu’aux antipodes l’une de l’autre, elles
incarnent un seul et même danger: rendre la terre
d'Abraham Lincoln toujours plus inhumaine, et donc
invivable.
Ma Sirène a eu un enfant de moi, une petite fille,
Bjorn-Eva. Mais, convaincue désormais que je suis une
sorte d’incarnation du diable, elle à coupé les ponts.
Au nom d’un Dieu qui me déroute, elle s’est toujours
opposée à ce que je voie mon enfant. Néanmoins je
me suis débrouillé pour détourner l'obstacle et, plus
tard, j'ai pu passer en cachette quelques moments avec
Bjorn-Eva. Je n’en dévoilerai pas davantage, je risque-
rais de gâcher mes chances pour lavenir.
211
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Il est vrai que je n’étais pas présent lorsque la petite
est venue au monde, que je n’ai pas assisté à ses pre-
miers sourires, à ses premiers pas, et c’est un des grands
regrets de ma vie. Mais je ne pouvais pas me trouver
là, près d’elle. J'étais retenu ailleurs...
rt
LE CIEL SUR LA TÊTE
Je me sens happé par la fournaise. Au restaurant du
Mirage, la climatisation m’a fait oublier la canicule du
dehors. Le soleil du plein midi cogne dur sur le désert
du Nevada. Je n’ai pas trouvé à la langouste géante du
Kikomo’s son attrait habituel. J’y ai à peine touché.
Depuis un moment, je ne suis pas très en forme. Un
malaise diffus germe au creux de mon ventre. Quelque
chose ne va pas. Quoi ? Je n’en sais rien au juste. Je
devrais être calme et je ne le suis pas. Pourtant tout
roule pour moi. Bon, j'ai perdu quelques milliers de
dollars au jeu la nuit précédente mais je ne vois pas là
de quoi me cailler le sang. J’ai encore sur moi assez de
billets verts pour offrir de la langouste à tous les gens
présents autour de la piscine. Tiens, c’est curieux, il
n’y a pas l’affluence habituelle dans les bassins et sous
les cocotiers...
Lorsque je sors du Mirage, je ne remarque pas tout
de suite que le trafic est plutôt calme sur le Strip, le
249
CHRISTOPHE ROCANCOURT
boulevard central de Las Vegas où s’élèvent les grands
hôtels et les casinos. Je chausse mes lunettes noires, le
soleil d’acier brûle le regard. J’emprunte l’allée ombra-
gée qui contourne la fontaine monumentale pour
rejoindre le boulevard. Le bruit de ses puissants jets
d’eau me semble plus assourdissant et plus agressif que
d’habitude. Je mets cette impression sur le compte de
l’atmosphère lourde de cet après-midi d’enfer et de la
faible circulation alentour. Rien n’est cependant
comme les autres jours. Je ne croise personne sous
l’ombrage de l'allée et dès que j’en atteins l’extrémité,
débouchant sur le trottoir du Strip, le ciel me tombe
sur la tête. Juste au-dessus de moi, un hélicoptère
s’immobilise en vol stationnaire, et je comprends alors
pourquoi le bruit des cascades de la fontaine gigan-
tesque m’a paru inhabituel. Mais on ne me laisse pas
le temps de m’appesantir sur la question. Je me sens
empoigné et avant même que je puisse réaliser ce qui
m'arrive, je me retrouve le visage plaqué contre le trot-
toir brûlant, le canon d’une arme sur ma nuque. Des
mains me palpent. Une voix peu amène tonne.
— Un flingue ! Il à un flingue sur lui.
On me déleste de l’automatique discret que je porte
à ma ceinture. Ça, c’est mauvais pour moi. Aux States,
pourtant, et particulièrement à Las Vegas, il ne vien-
drait à l’idée de personne de se balader avec des milliers
de dollars en poche sans être armé. Tout le monde le
sait et l’admet, mais gare à toi si tu te fais coincer avec
le joujou ! Quel que soit le délit qu’on te reproche, le
poids du flingue alourdit gravement l'addition. C’est
214
LE CIEL SUR LA TÊTE
l’hypocrisie du système. Les armes de tous calibres sont
quasiment en vente libre, mais si tu te fais choper avec
le moindre flingue pour un excès de vitesse ou un
dépassement intempestif, bingo ! Tu gagnes le gros lot.
Un gars me menotte dans le dos. On me relève. On
me pousse, ou plutôt on me porte vers un véhicule de
police. Bon sang, il y en a partout. Ils ont sorti le grand
jeu. Les types en tenue sont armés de fusils anti-
émeutes. Les mecs en civil sont vêtus de sombre et
portent des lunettes noires. Facile à décrypter: ici,
quand des types habillés en croque-morts n’appartien-
nent pas à la Mafia, c’est que tu as affaire au FBI.
Gagné, c’est bien le FBI qui a « drivé » l'arrestation,
l'hélicoptère et tout. Il ne manque plus que les forces
spéciales de la marine dans ce foutu désert! Je
comprends mieux à présent pourquoi il y a si peu de
monde à la piscine du Mirage et pourquoi le trafic est
si faible sur le Strip. Cent mètres plus haut et plus bas,
des bagnoles de police font barrage et filtrent un
maximum. Et je conçois que le quidam qui tombe sur
tous ces mecs armés jusqu'aux dents décide de remettre
à plus tard sa trempette dans la piscine d’un grand
hôtel.
Un moment, je veux croire à une méprise. Ce n’est
pas possible, on me prend pour un autre. Tout cela va
s’arranger en deux temps trois mouvements. Un type
qui mâche du chewing-gum comme dans les films de
Clint Eastwood me donne lecture de mes droits.
— Vous êtes en état d’arrestation. Vous pouvez
215
CHRISTOPHE ROCANCOURT
garder le silence. Tout ce que vous direz pourra être
retenu contre vous.
Je voudrais ouvrir la bouche pour protester, expli-
quer qui je suis. Inutile: ils le savent parfaitement.
Et ce n’est pas une erreur. Je suis bien le gibier du
jour. La preuve, j'entends un inspecteur ordonner aux
autres :
— Well, maintenant emmenez mister Rocancourt au |
poste central.
Je tombe des nues. J'essaie de trouver ce que les
autorités peuvent avoir contre moi, mais je ne vois rien.
Je suis parfaitement clean depuis le premier jour où j'ai
posé les pieds aux States. Pas une seule plainte contre
moi !Je crois même que je n’ai pas la moindre contra-
vention en attente de paiement. Rien de rien.
Après m'avoir laissé mariner un paquet d’heures dans
une cellule, un officier du FBI m’entend enfin. Ou
plutôt, c’est moi qui l'écoute parce que, de toute évi-
dence, ce que je peux raconter ou non ne l’intéresse
pas le moins du monde. Lorsque je lui demande ce qui
me vaut d’avoir été arrêté en pleine rue comme
l'ennemi public numéro un et ce que me reprochent
les autorités américaines, il me répond avec flegme.
— Nous rien, mister Rocancourt. On n’a rien contre
vous.
Il prend tout son temps pour ouvrir un dossier, et
en sort quelque chose que je suppose être un mandat
d’arrêt international. Il le lit en silence, comme s’il ne
le connaissait pas déjà. Il joue avec mes nerfs. Cela se
sent. Mais ça ne marche pas. J’ai posé la seule question
216
LE CIEL SUR LA TÊTE
qui me préoccupait, maintenant je la boucle et je prends
mon mal en patience.
Le flic du FBI consent enfin à éclairer ma lanterne.
— Vous êtes recherché par Interpol. Mister Rocan-
cout, vous faites l’objet d’une demande d’extradition
émise par la Confédération helvétique...
Je n’en crois pas mes oreilles. Voilà qu’on me ressort
la sornette genevoise, ma prétendue implication dans
le casse d’une bijouterie de la rue du Rhône.
— Hold-up avec prise d’otages, assène le policier,
apparemment très content de son petit effet. C’est
grave, mister Rocancourt, très grave. Il se peut que la
mise en place des formalités d’extradition prenne du
temps, mais ne vous faites aucun souci, nous saurons
prendre soin de vous. Il nous arrive de nous montrer
indulgents pour certains délits, mais rien ne nous
révolte plus que la prise d’otages ! Nous autres Amé-
ricains, nous détestons ces actes de barbarie. Chez
nous, cela peut valoir la peine capitale. Vous avez beau-
coup de chance d’avoir à rendre des comptes à un pays
comme la Suisse. Mais, comprenez-moi bien, mister
Rocancourt, ici vous êtes mal, très mal.
Je ne tarde pas à découvrir ce qu’il entend par là. Les
autorités US sont toujours très soucieuses de se mon-
trer coopératives avec les pays «amis » en matière de
répression et d’extradition. Pas question d’encourir la
moindre suspicion de laxisme, de complaisance avec le
crime, alors on n’hésite pas à faire du zèle.
Quelques heures après mon arrestation, je me vois
transféré dans le quartier haute sécurité de la prison
217
CHRISTOPHE ROCANCOURT
fédérale du Nevada. Plus rien à voir avec le luxe du
Mirage. La boule d’angoisse qui m'oppressait et
m’empêchait d'apprécier la chair sublime de la lan-
gouste était prémonitoire. J'aurais dû écouter la petite
voix qui me disait: «Tire-toi d'ici au plus vite, mon
petit Rocancourt ! Les ondes sont néfastes ce matin. »
Mais je ne serais pas allé très loin. Ignorant qu’on me
recherchait, je n’aurais pris aucune précaution particu-
lière et ils m’auraient cueilli n'importe où... Sauf que la,
ce n’est pas «n'importe où» qu'ils m'ont «sauté »,
comme on dit dans le milieu. C’est à Vegas, à la sortie
du Mirage et du Kikomo’s, alors que je n’y faisais qu’un
passage éclair d’une nuit et d’une journée. De toute
évidence ils savaient qu’ils m'y trouveraient à ce
moment précis.
Qui les à si bien renseignés ? Cette question va
m'obséder des jours et des nuits.
Ils m'ont mis nu.
À poil. Des pieds à la tête. Ils te foutent à poil parce
qu’ils savent que l’humiliation est bien plus efficace que
des coups de poing dans la gueule. Et puis, les beignes
laissent des traces. Frapper un prévenu n’est pas
conformeà la très humaniste Constitution des États-
Unis d'Amérique. L’humiliation, elle, ne laisse pas de
marques visibles et la Constitution reste très vague sur
le sujet. L'interprétation est donc libre.
La cellule du Q.H.S. n’est rien d’autre qu’un cube en
béton. La tablette sur laquelle tu bouffes est en ciment,
218
LE CIEL SUR LA TÊTE
la banquette où tu dors est en métal, elle te sert aussi
de siège pour les repas pris sur la tablette. Et tu es là,
nu. Oui, nu, sous la surveillance permanente des
caméras, car la cellule est éclairée vingt-quatre heures
sut vingt-quatre. Si on a à te parler, on le fait par inter-
phone ou par écran télé. Le contact humain devient
virtuel, irréel, et toi, jour après jour, tu régresses, petit
asticot dénudé sous l’œil sadique de la télésurveillance.
Combien de temps faut-il de ce régime pour que tu ne
sois plus tout à fait un homme ?
Dans mon cube en béton, je ressasse l’histoire de
fou qui m'y à conduit: le casse de la bijouterie
Bucherer, rue du Rhône, à Genève, en septembre 1991.
Braquage aggravé d’une prise d’otages puisque les pro-
priétaires ont été séquestrés une nuit entière avant
d'ouvrir sous la contrainte les coffres et les vitrines
blindées. Et je serais mêlé à cela! Si je n'étais pas à
poil dans mon conteneur en ciment, je hurlerais de rire.
Parfois, la révolte en moi est si forte que j’ai envie de
leur jeter à la figure cette vérité arrogante mais simple:
« Quand on est capable de faire avaler au “tout-L.A.”
qu’on est le fils du célébrissime producteur Dino De
Laurentiis, comment pourrait-on s’abaisser à saucis-
sonner un couple de commerçants pour le piller ? » Ça
ne ressemble à rien. En tout cas pas à moi. Pas à Rocan-
cout. Je ne joue pas dans cette catégorie. Je ne lai
jamais fait et je ne le ferai jamais.
Mais comment poutrais-je espérer convaincre un
gros œil de caméra?
219
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Au Q.HS., on ne voit un être humain que deux fois
pat jour, pour ce que, par pure convention, on appelle
le repas. La seule qualité qu’on puisse reconnaître à
cette bouffe, c’est son absence de saveur. Elle n’est ni
répugnante ni vraiment comestible, elle n’est rien. Le
gardien passe et file la ration sans dire un mot. Il
n’empêche: on ne s’habitue pas à être à poil devant
un mec habillé, même s’il porte un uniforme de maton.
Non, on ne se fait pas à cette humiliation bi-quoti-
dienne.
Un jour, un gardien s’attarde devant ma cellule. Il
me regarde longuement sans parler. Je suis dans l’atti-
tude de prostration que je m’impose la plupart du
temps, assis sur le lit, recroquevillé dans une position
quasi fœtale, les genoux sous le menton comme si je
voulais à la fois faire le dos rond et cacher ma nudité.
Je crois que le maton cherche à me charrier ou à me
provoquer. Je ne bronche pas. Après un interminable
silence, il m'adresse la parole sur un ton d'humanité
dont j'ai perdu l’habitude :
— Tu veux lire, mec ?
Je le regarde. Il n’a pas l’air de se foutre de moi.
— J'ai le droit de lire ici ?
— Je te demande si tu en as envie...
— Si c’est possible, oui. Oui, évidemment.
Il plonge la main dans la poche arrière de son pan-
talon, en sort un livre qu’il me passe à travers la grille.
— Ça te fera peut-être du bien, mec.
220
LE CIEL SUR LA TÊTE
J'hésite à quitter le lit et ma position de repli pour
me lever et aller prendre le livre. Je me saisis tout de
même du bouquin et le gars passe son chemin. Le
volume est une biographie du pasteur Martin Luther
King. Je connais le personnage de nom, bien sûr, et
j'ai une vague idée du symbole qu’il représente pour la
communauté black, mais c’est tout. J’ignore les détails
de sa vie, de son action, alors je me plonge dans la
lecture. Je dévore le bouquin en quelques heures, et je
le lis de nouveau. Je suis fasciné, transporté. Je reviens
sans cesse sur les pages qui reproduisent le fameux
discours que le pasteur charismatique à prononcé une
vingtaine d’années plus tôt devant le monument dédié
à Abraham Lincoln, à Washington. Ces mots ont fait
le tour de la planète : «Je fais un rêve... », «I have a
dream... ». Le rêve d’une Amérique fraternelle où « les
petits garçons noirs et les petites filles blanches pour-
ront se donner la main comme frères et sœurs ». Je
relis aussi les passages reprenant ses écrits de prison.
J'apprends qu’on l’a incarcéré pour avoir organisé le
boycottage des transports en commun après l’arresta-
tion d’une femme noire qui avait refusé de laisser sa
place de bus à un homme blanc. Des phrases telles que
« Nous devons rester debout au milieu de la nuit », ou
encore celle-ci, prononcée la veille même de son assas-
sinat, «Je n’ai peur de rien. Je n’ai peur d’aucun
homme », lues en prison, dans l’adversité et la solitude
morale, sont une magnifique leçon de sérénité et de
courage.
221
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Recroquevillé sur moi-même, je me laissais aller, je
m’enfonçais jour après jour dans l'abandon et la
déprime. Je peux dire que le message de Luther King
m'a sorti du trou. Après cette lecture, je n’ai plus jamais
été le même. C’est à ce moment-là que j’ai commencé
à faire des pompes au mitard pour m’entretenir physi-
quement et mentalement. Sans le gardien qui faisait
passer le bouquin de cellule en cellule, sans Luther
King, je serais sorti brisé de l'épreuve. Je pense que
c’est précisément ce que mes geôliers cherchaient:
livrer aux Suisses un Rocancoutt laminé, usé, cassé et
bien docile qui dirait oui à n’importe quoi et qui signe-
rait tous les aveux qu’on voudrait bien lui fourrer sous
le nez.
*+
Xx*%x
Il se passe près de six mois avant qu’on me jette dans
un avion, en bagage accompagné cela va sans dire, à
destination de la Suisse. Menottes aux poignets jusque
dans la cabine, deux agents du FBI comme nounous,
et à l’arrivée, tout un détachement de la police helvé-
tique et un convoi sirène hurlante pour me conduire
dans ma nouvelle prison. Cellule plus vétuste, mais
impeccable — on n’est pas en Suisse pour rien —, et pas
d’humiliation inutile. Cela mis à part, rien n’est vérita-
blement différent. Sauf l’accent traînant des geôliers et
l’indolence avec laquelle ils font les choses, cette apa-
thie toute helvétique qui masque en réalité un redou-
table sens de l'efficacité.
222
LE CIEL SUR LA TÊTE
Les policiers m’interrogent non-stop. Cela dure des
jours et des jours. Sans cesse, ils reviennent sur les
mêmes questions, les mêmes détails de l'affaire. Je n’ai
rien à leur dire et pour cause : je n’ai jamais été mêlé
de près ou de loin à ce maudit braquage genevois. Je
me trouvais bien en Suisse au moment où il a été
commis mais c’est vraiment tout ce qu’on peut me
reprocher.
Les Suisses ont lancé le mandat Interpol à mon
encontre sur la base d’une intuition policière délirante.
Ils étaient même persuadés que je m'étais enfui aux
États-Unis en emportant le butin. On croit rêver !Ainsi
donc, j'aurais pris l’avion à Bonn sans bagages, mais
bourré jusqu’à la gueule de quelque trois millions de
francs en montres de luxe et en bijoux ! Ou bien, si je
ne les cachais pas sur moi, ces babioles plutôt voyantes,
je me les serais envoyées par la poste, par exemple. Et
les douanes n’y auraient vu que du feu ? Et je les aurais
récupérées à L.A. sans problème? Dans une ville
inconnue où je n’avais ni contact ni adresse. Et pour
finir, j'aurais disposé là-bas d’un magot dont les enqué-
teurs du FBI n’ont pas réussi à trouver la moindre trace
à Los Angeles ou ailleurs aux États-Unis au cours des
investigations qu'ils ont conduites tandis qu'ils me
tenaient enfermé dans leurs catacombes de béton. Élé-
mentaire, non ?
Les flics suisses sont méticuleux et patients. Ils véri-
fient le moindre détail, recoupent toutes les informa-
tions, tous les témoignages, et ils ne tardent pas à
réaliser qu’ils se sont totalement trompés.
223
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Ils m'ont tout de même gardé huit mois. Ils ne pou-
vaient faire moins après avoir lancé contre moi un
mandat international pour «braquage avec prise
d’otages » et m'avoir affublé du label discutable d’« indi-
vidu dangereux ».
Un jour enfin, lavé de tout soupçon, je vois les portes
des geôles helvétiques s’ouvrir devant moi. Mais aus-
sitôt celles des prisons françaises se referment sur le
même bonhomme, car les autorités hexagonales, aler-
tées par le tapage médiatique de mon extradition en
Suisse, se sont souvenues que, en filant à l’anglaise pour
les States et en ne me présentant pas aux contrôles
réglementaires, javais contrevenu à mes obligations de
libéré conditionnel dans l'affaire du faux acte de pro-
priété concernant la pseudo-cession de l’appartenant
du XVI arrondissement à l’infortunée Henriette. La
France à donc fait valoir auprès de la Suisse une
seconde demande d’extradition.
C’est ainsi que je retrouve mon pays d’origine. De
nouveau, je suis emprisonné. Une pure formalité pour
les autorités judiciaires qui entendent seulement ne pas
paraître laxistes sur le respect des procédures : cela me
vaut tout de même quelques mois derrière les barreaux
de la Santé.
Lorsque j'en sors, je me sens dans la peau d’un fauve.
Mais un fauve paisible, assez sûr de sa force pour se
dispenser de haine. Rien ne peut plus vraiment
m'atteindre.
Non, plus rien. depuis le jour où, au détour d’un
interrogatoire, j'ai compris que la personne qui a si bien
224
LE CIEL SUR LA TÊTE
renseigné le FBI pour mon arrestation à Las Vegas
n'est autre que ma Sirène, ma femme, la mère de
l'enfant qu’elle portait alots.
Bien sûr, je n’ignore pas que tôt ou tard le FBI
m'aurait mis la main dessus, que ce soit à Vegas ou
ailleurs, mais ce n’était pas à elle, mon épouse, de les
y aider. De mon point de vue, ce qu’elle avait à
répondre aux policiers venus me chercher lorsqu'ils lui
ont demandé «Où se trouve mister Rocancourt ? »
c'était tout simplement: «Je n’en sais rien. » Puis elle
se débrouillait pour me faire savoir par l'intermédiaire
d’une de nos nombreuses relations que le FBI me cou-
rait après et j'avais alors la possibilité de me retourner,
de m'assurer les services d’un avocat, de prendre
connaissance des griefs. Bref, je pouvais me battre et
surtout on ne m'aurait pas arrêté comme un terroriste,
en pleine rue, et armé d’un flingue, ce qui a justifié
dans une très large mesure le traitement que j’ai subi
pat la suite |
Quand j'ai réalisé que la trahison venait de là, alors
oui, vraiment, je me suis dit que rien ne pourrait plus
m'atteindre.
+
++
Lorsque je quitte la prison française, je ne nourris
pas d'inquiétude particulière. Malgré les péripéties judi-
ciaires, j'ai de côté de quoi voir venir. Il me suffit de
sauter dans un avion à destination de L.A. pour renouer
225
CHRISTOPHE ROCANCOURT
avec le train de vie fastueux qui était le mien le jour
de mon arrestation.
Néanmoins, je m'interdis de quitter la France sans
être retourné en Normandie. Cette fois, il ne s’agit pas
d’une escapade de frimeur au volant d’une Porsche
pour épater une belle maîtresse mais d’un pèlerinage
du souvenir, ou mieux encote d’une tentative de sau-
vetage. kr
Mon père ! Je veux retrouver mon père et lui dire
que les galères, la misère, tout ça c’est fini. Son fils est
là. Avec assez de thune pour que son vieux m’ait plus
jamais froid ni faim et surtout pour qu’il ne se sente
plus jamais humilié. L’humiliation, je sors d’en prendre.
Je sais ce que c’est. À l’époque, quand j'entends la
chanson Mon vieux, que Jean Ferrat a écrite pour Daniel
Guichard, j'ai des frissons dans le dos. Histoire banale
et terrible : celle d’un père et d’un fils qui n’ont jamais
su se dire qu’ils s’aimaient. « Dans son vieux pardessus
râpé, c'était la graine qu’il allait gagner, mon vieux »,
les paroles m’échappent aujourd’hui, mais je me sou-
viens de la fin : «Quand on 2 juste quinze ans, on n’a
pas le cœur assez grand pour y loger toutes ces choses-
là. » « Ces choses-la », ça veut dire l’amour.
Alots papa, je voudrais le retrouver seul, sans per-
sonne, sans la famille ou ce qu’il en reste, sans avoir à
répondre aux questions qu’ils voudront me poser parce
qu'ils auront lu dans les journaux les vérités ou les
conneries qu’on déverse sur mon compte. Non, je veux
renouer avec mon père à la sortie d’un bar, au coin
d’une rue, à la débauche d’un chantier où il bosserait.
226
LE CIEL SUR LA TÊTE
Je veux vivre cet instant-là face à face avec lui, sans
trémolos, avec le moins d’effusions possible. Lui dire
simplement : « Pose ton fardeau, on se tire d’ici. J’ai du
soleil pour toi. J'ai ce que tu n’as jamais eu, ce que tu
n'as peut-être jamais mérité, mais de cela je me fous.
Je l'ai, je te le donne. »
À Pont-Audemer, la rumeur des bars miteux me dit
de chercher du côté de Lisieux. Va pour Lisieux. Quant
à la femme avec laquelle papa s’était imaginé refaire sa
vie, impossible de mettre la main sur elle. Elle aussi,
comme ma mère, a dû aller se faire voir ailleurs, sous
des cieux supposés plus cléments.
Je n’ai pas oublié que lorsque son désarroi ne conduit
pas mon père dans les bistrots, il le pousse vers les
églises. Je fais donc avec constance tous les bistrots et
toutes les églises de la ville. Personne ne semble avoir
vu l’homme que je décris, ni se souvenir de son nom,
de ses bagarres, de ses cuites phénoménales. Je
comprends au bout de quelques jours que s’il avait
encore un boulot quelconque, j’aurais déjà retrouvé sa
trace d’une manière ou d’une autre. J’en déduis que le
naufrage est pire que ce que je redoutais. Je cherchais
au plus bas étage de la société, il faut envisager les
catacombes, là où crèvent ceux qui n’ont plus rien. Je
questionne les SDF, sans succès. Ils sont pleins de
bonne volonté et ne demandent qu’à me dire des
choses que j'aimerais entendre, mais cela ne mène à
rien. Je tourne en rond. C’est l’hiver, nous sommes en
D
CHRISTOPHE ROCANCOURT
décembre. Sans chercher à savoir si ce que j'entre-
prends a la moindre chance d’aboutir, je me pose
chaque jour sur un banc, et j'attends. Le plus souvent,
c’est devant la cathédrale Saint-Pierre, là où sainte Thé-
rèse de Lisieux a eu la révélation de sa vocation, que
je reste assis le plus longtemps possible, malgré le
froid... La silhouette voûtée qui s’avance si lentement,
là-bas, peut-être est-ce lui ? Combien de fois mon cœur
n’a-t-il pas bondi devant un pauvre bougre qui ne fai-
sait que passer...
Au bout d’une dizaine de jours, je me rends à l’évi-
dence. Je ne cherche pas au bon endroit. Alors, je me
résigne à me rendre à Conteville et à appeler la famille
à la rescousse. J'aurais préféré ne pas avoir à le faire,
mais je ne vois aucune autre possibilité.
Ma grand-mère est toujours là, fidèle au poste. La
revoir me bouleverse. Elle à vieilli, bien sûr, mais il n’y
a pas que cela. Elle à de la tristesse dans le regard. Mon
grand-père gitan n’est plus de ce monde depuis plu-
sieurs années, le voisin anglais et ses livres sont repartis
en Angleterre, plus rien n’est comme avant. Ma grand-
mère, jadis si vaillante, si ardente à vivre, me paraît
lasse. Elle me parle et je retarde le moment de lui poser
la question qui m’amène à elle.
Soudain, elle me regarde droit dans les yeux.
— Je sais ce que tu es venu chercher, mon petit. Ton
pété
— Oui. Papa.
— Il est parti, lui aussi. Oui, il est mort. Un soir
d'hiver comme celui-ci, à Lisieux, voilà trois ans.
228
LE CIEL SUR LA TÊTE
Je ne montre rien de ma détresse. Après un temps,
je pose des questions. Mort? Où? Comment? De
quoi ?
— Il est mort sur un banc, me révèle ma grand-
mère. De froid sans doute, et de faim, est-ce que je
sais ? On l’a trouvé sur ce banc, devant la cathédrale.
Je reste muet, le sol se dérobe sous moi, ma vue se
brouille. Le banc où pendant des heures, quotidienne-
ment, j'ai espéré voir mon père venir enfin vers moi,
est celui-là même sur lequel il a fini ses jours.
lo
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
Mon visiteur me regarde comme si j'étais un extra-
terrestre. Benny, le garde du corps que je viens
d'engager, le conduit de la sortie de l’ascenseur au
salon-bureau où je traite certaines de mes affaires. Le
type n’en revient pas. Il découvre le dernier étage de
l'hôtel. Pas n'importe quel hôtel, le Beverley Wilshire,
celui où a été tourné le film Pretty Woman, avec Julia
Roberts et Richard Gere dans les rôles principaux. L’un
des palaces les plus prestigieux de la ville et de toute
la côte Ouest, l’équivalent du Ritz à Paris ou de l’hôtel
de Paris à Monte-Carlo.
C’est là que je vis à présent. J’occupe à l’année plu-
sieurs suites, en fait presque tout le dernier étage. Une
partie de ce niveau est en travaux. Mon visiteur s’ima-
gine que je suis en train de tout refaire à mon goût et
que les centaines de milliers de dollars de cette réno-
vation sortent de ma poche. En réalité, ces aménage-
ments sont voulus et financés par l'hôtel dont le
231
CHRISTOPHE ROCANCOURT
directeur, un de mes bons amis, me permet d’occuper
cet étage pour un prix très inférieur au tarif normal.
Qu'importe ! Les gens qui se précipitent vers moi pour
faire du business n’y voient que du feu. Mieux encore,
certains d’entre eux repartent en étant persuadés que
je suis en passe de racheter le palace. Je laisse dire...
Mon interlocuteur me parle de son affaire, évoque
un classique besoin de fonds sut lequel je vais prendre
ma non moins classique avance de 10 %. Nous tom-
bons d’accord sur tout. Cela mérite bien un peu de
champagne. Le gars se détend et me confie enfin ce
qui le titille depuis son arrivée.
— Pour accéder jusqu’à vous, il faut signer un registre
spécial, en bas, à la réception...
— Oui. J'y tiens. Question de sécurité.
— Bien sûr, je comprends. D'ailleurs, en signant ce
registre, j'ai pu voir le nom de quelques-uns de vos
visiteurs. Je ne voudrais pas me montrer indiscret, mais
lorsque mes yeux sont tombés sur celui de Germaine
Jackson, j’ai eu un choc... Il s’agit bien de... du.
— Du chanteur, oui. Son frère Michael et lui sont
mes amis. Germaine vient souvent ici. Il aime beau-
coup faire des emplettes à la boutique de l’hôtel.
Le visiteur esquisse un soutire de connivence, et je
me dis : « En voilà encore un à L.A. qui s’imagine que
je suis le propriétaire de cette boutique, probablement
la plus luxueuse et la plus tendance d'Hollywood. » En
fait, elle appartient à l’un de mes amis, Henri, un
homme d’affaires d’origine belge, mais c’est moi qui
en ai eu l’idée.
292
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
Henri souhaitait investir dans le commerce très haut
de gamme et cherchait à s’implanter dans le fameux
« Corner ofpower », le sanctuaire chic de Hollywood où
se trouvent concentrées les grandes marques et les
griffes prestigieuses. C’est là qu’il faut être absolument,
mais dix années peuvent s’écouler sans qu’on ne voie
se libérer le moindre mètre carré.
Alors, une idée de folie m’est passée par la tête. Et
cette idée, je vais peu à peu l’inoculer à un autre de mes
bons amis, le directeur de l’hôtel en personne. Il s’agit
ni plus ni moins de casser le célèbre bar du Beverley
Wilshire pour le remplacer par la boutique prestige
d'Henri. Une révolution! Je fais miroiter le chiffre
d’affaires réalisable dans un tel endroit, le crédit d’image
que la présence des griffes les plus recherchées de la
planète ne manquera pas de générer. Et le projet fait
son chemin. Le directeur finit par en parler au pro-
priétaire du palace, un milliardaire de Hong-Kong qui,
après réflexion, dit « O.K ». C’est parti ! Henri lâche les
millions nécessaires, me verse une commission confor-
table, rétribue au passage le directeur du palace, et quel-
ques mois plus tard, la boutique est inaugurée au cours
d’une fête grandiose. Tout Hollywood est là... Et, mieux
encore, tout Hollywood continuera de venir faire ses
emplettes ici. La boutique est donc d’emblée un grand
succès. Alors qu’il faut parfois quinze ou vingt ans pour
qu’un endroit devienne mythique, l’enseigne d'Henri
réussit cette prouesse en moins d’une année.
Conséquence logique, le chiffre d’affaires s’envole et
représente bientôt le quadruple ou le quintuple de celui
233
CHRISTOPHE ROCANCOURT
du défunt bar, pourtant non négligeable. Pour moi,
c’est tout bénéfice. Mon crédit dans la place et ma
réputation de magicien du business s’en trouvent ren-
forcés.
Bien entendu, mes relations personnelles profitent
de tarifs préférentiels et comme j'adore couvrir mes
amis de cadeaux, je n’ai pas à aller chercher bien loin
pour leur faire plaisir. Germaine Jackson est un des
clients les plus assidus de la boutique. Il ne s’y rend
jamais sans monter me rendre visite. On nous a pré-
sentés l’un à l’autre un soir dans un restaurant et nous
avons tout de suite sympathisé.
C’est ainsi que je fais bientôt la connaissance d’une
proche des frères Jackson, Léia Dabani-Bongo, la fille
du président africain Omar Bongo. Une jeune femme
adorable, très riche et pourtant d’une belle simplicité.
Elle et moi, nous nous entendons bien et nous deve-
nons très vite amis. De bons amis, rien d’autre.
Un jour, alors que je converse avec Léia et Germaine
— étrange prénom de garçon pour nos oreilles de Fran-
çais |!—, une idée me traverse l’esprit. Nous sommes
suffisamment complices, Germaine et moi, pour que
je me permette de l’exprimer sans détour :
— Germaine, s’il y a un nom qui bénéficie d’un reten-
tissement planétaire, c’est bien le vôtre, celui des frères
Jackson. Le monde entier vous connaît et vous aime.
Imagine que nous mettions sur le marché un parfum
portant ce nom | Je suis certain que nous ferions un
carton sur les cinq continents. Ce serait un parfum
tonique, sensuel et dense comme votre musique.
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
Léia est emballée et Germaine se laisse vite convaincre
de la valorisation en terme d’image qu’un parfum à
connotation frenchie pourrait leur apporter, à lui et à
ses frères.
Dès le lendemain, je me mets au travail. Je finance
personnellement les premières avancées et il est bientôt
de notoriété publique à L.A. comme à New York ou
Miami que Germaine et moi sommes associés dans un
business. Cette fois, ce n’est pas une invention. Plus
tard, mes ennemis ont tenté de faire croire que j'ai
inventé ce partenariat flatteur de toutes pièces, mais ils
se sont vite déballonnés. Je détiens en effet un écrit
signé de la main même de Germaine qui officialise
notre accord et, de plus, mon ami a parlé de moi en
employant le terme «associé » au cours de certaines
interviews accordées à des médias importants.
Néanmoins, l'affaire tourne coutt au bout de quel-
ques semaines. Michael, le « grand » frère, fait machine
arrière. Il décrète que le nom de Jackson n’est pas une
bonne idée pour un parfum. Michael est une immense
star, et, conforme en cela à la légende selon laquelle
les monstres sacrés ne sauraient résister au caprice du
moment, il lui arrive d’avoir des lubies soudaines et
des reniements tout aussi surprenants. Il n’y a pas à
discuter. Et je ne discute pas. Michael est mon ami, je
respecte sa décision...
Par la suite, lorsque je serai dans les ennuis jusqu’au
cou, mes détracteurs auront beau jeu de prétendre qu’il
a quitté le navire parce qu’il s’est méfié de moi. Stupi-
dité. Une de plus. La preuve, Michael et moi sommes
238
CHRISTOPHE ROCANCOURT
restés très proches malgré cet incident de parcours.
Quand lui-même a eu les embarras judiciaires dont on
a tant parlé récemment, de là où je me trouvais, au
pénitencier, je lui ai fait savoir que je ne l’oubliais pas
et que je lui conservais ma confiance.
Léia est déçue, bien entendu. Elle croyait beaucoup
à ce business et elle a dû essayer tous les parfums de
la Terre à la recherche de la fragrance idéale. Elle a
parlé du projet à ses relations, et Dieu sait qu’elle
connaît du monde, Léia! Dans tous les milieux, la
mode, la politique, la finance, la diplomatie, le show-
biz, et même l’administration américaine.
D'ailleurs, c’est au cours d’une conversation à bâtons
rompus au sujet de ses réseaux d’amitiés que j'apprends
qu’elle compte parmi ses connaissances deux fonction-
naires peu scrupuleux auprès desquels il nest pas
impossible, contre une coquette enveloppe, de se faire
délivrer un faux passeport américain. Un « faux vrai »
passeport en réalité, puisque le document qu’ils sont
en mesure de procurer est authentique.
Me dire une chose pareille, à moi ! De cet instant, je
n'ai plus qu’une idée en tête : obtenir un passeport US
à mon nom | Christopher Rocancourt « citoyen améri-
cain » : le summum de mes rêves ! J’admire tellement
ce pays, malgré toutes ses contradictions, je l’aime si
fort que, pour moi, porter contre mon cœur un papier
officiel me disant citoyen des États-Unis d'Amérique
est aussi beau que recevoir la Légion d’honneur pour
un brave petit soldat de deuxième classe. Rien ne peut
me rendre plus heureux. Car c’est bien par amour, par
236
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
passion pour cette terre de conquête et de liberté que
j'ai commis la folie du passeport, et non, comme on
le colportera par la suite, par malveillance.
Si le mot harcèlement signifie quelque chose, je lui
donne tout son sens auprès de Léia pour qu’elle
m'obtienne ce document mythique. Elle rechigne,
hésite, refuse. Je ne la laisse pas en paix. Cent fois,
mille fois, je reviens à la charge.
— Léia, je t’en prie à genoux, fais de moi l’homme
le plus heureux de la terre ! Procure-moi ce passeport.
Je vais même jusqu’à feindre de me brouiller avec
elle. Je lui ferme ma porte, je refuse de la prendre au
téléphone.
— Non Léia, ma chérie. Je t’aime beaucoup, mais je
ne veux pas t’entendre et je n’ai rien à te dire. Si tu
veux renouer avec moi, il y a un préalable et tu sais
lequel.
Odieux ! Je me suis montré odieux, jusqu’à ce que
l’adorable Léia accepte enfin de s’entremettre. Ce
jour-là, je lui aurais offert la statue de la Liberté et la
lune en prime si elle me l’avait demandé |
Quelque temps plus tard, le soir où elle me remet le
précieux sésame, je crois bien que je me détourne pour
pleurer. J’en suis même sûr ! Je suis aux anges. Je me
sens non pas un autre homme, mais grandi.
Bien sûr, je suis à mille lieues d’imaginer combien
d’embarras cette folie va me causer.
*
k+x
251
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Mes villégiatures forcées en Suisse et en France
m'ont tenu éloigné de Los Angeles un peu plus de
dix-huit mois. Or, si extraordinaire que cela puisse
paraître, personne ne vient s'étonner devant moi de
mon absence ni me demander la moindre explication.
Certains savent plus ou moins que j'ai traversé une
période un peu trouble, d’autres restent persuadés que
je suis allé faire du business en Europe ou en Asie,
mais personne ne va chercher plus loin et cela me satis-
fait pleinement.
Mes amis d’avant restent mes amis présents: Van
Damme, Glenn, Rourke, tous les autres et même
Darcy. Mon train de vie ne fait que croître et embellir.
Dans le parking intérieur du Beverley Wilshire, quel-
ques places me sont réservées. Pas moins de quatre.
Une pour ma Ferrari, une pour mon Aston Martin, une
pour ma Jaguar et enfin une pour mon Hummer, la
version civile et très mode du 4 X 4 de l’armée améri-
caine.
On peut dire que les choses vont plutôt bien pour
moi. Hélas, cela marche un peu moins fort pour mon
copain Mickey Rourke. Il broie du noir. Le cinéma ne
le courtise plus autant. On peut même carrément dire
que le gratin hollywoodien lui fait la gueule.
Un soir tard, nous sommes seuls lui et moi dans ma
suite. Benny est parti faire le beau à Santa Monica au
volant de ma Jaguar. Mickey se tient face à moi, avachi
dans un canapé. Il n’a pas le moral. Il boit sec. On
dirait qu’il ne s’est pas peigné depuis quinze jours. Il
porte un pull sans forme aux motifs ridicules. Son pan-
238
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
talon, trop grand, glisse sur ses hanches. Ce n’est pas
une star que j'ai devant moi mais un type aigri, plein
de ressentiment et sans force intérieure. Il est fou
furieux. Il en veut à la Terre entière, surtout à ce coin
de lunivers qu’on appelle Hollywood. Il ne lui vient
pas à l’idée de s’en prendre à lui-même. Mickey est un
vtai artiste. Il marche à l'instinct, lui aussi. D’un carac-
tère difficile, imprévisible et doté d’un ego titanesque,
il ne s’embarrasse pas de précautions pour envoyer
paître les uns et les autres, si importants soient-ils. Il
dit ce qu’il pense, même s’il ne le pense plus cinq
minutes plus tard. Ses foucades, ses paroles assassines,
ses caprices lassent. Il sait mieux que quiconque se
rendre insupportable et si l’on ne fait pas l'effort de
comprendre que ses excès sont en vérité l'expression
d’une sensibilité à fleur de peau, on passe à côté de
cette richesse : on se détourne.
Et, de fait, à ce moment-là, Hollywood se détourne
de plus en plus de lui. Ce soir-là, sur le canapé, il laisse
son désarroi s'exprimer. Naturellement, il se refuse à
voir sa part de responsabilité dans l'affaire. Moi, je
pourrais la lui suggérer. Je suis très tenté de me lever
et de lui lancer à la figure la vérité des vérités, à savoir
que s’il commençait à cesser d’humilier ou d’agresser
tout le monde pour un oui ou un non, les choses iraient
mieux pour lui, mais je me retiens. Ce n’est pas quand
un homme est en train de se noyer qu’il convient de
lengueuler parce qu'il n’a pas appris à nager. Il faut
juste lui lancer une bouée.
239
CHRISTOPHE ROCANCOURT |$
J'écoute patiemment Mickey. Je ronge mon frein. Je
ne peux pas accepter l’idée qu’un acteur de cette dimen-
sion puisse voir sa carrière décliner parce qu’il ne sait
pas mettre les formes dans ses relations profession-
nelles. Non seulement ce serait injuste, mais ce serait
suttout un immense gâchis. Cette nuit-là, devant cet
ami blessé, devant la star minée par le doute, je suis
bouleversé. Pourtant je sens qu’il suffirait de peu de
chose pour que le grand Mickey Rourke retrouve sa
superbe et reprenne confiance en lui.
Benny vient de rentrer de sa virée nocturne en Jaguar.
Il montre le nez pour me demander si j’ai besoin de
quelque chose. Je n’ai besoin de rien. Benny a débarqué
un jour dans mon paysage avec une pauvre valise à la
main. Ex-militaire dans l’armée algérienne, il a été
ensuite portier au Palace où, fatalement, nous nous
sommes croisés au couts de mes années parisiennes.
Puis, aux États-Unis, il a fait office d’homme à tout
faire au service de Michel Polnareff avant de se
retrouver sur le sable. Donc je l’ai pris avec moi. Il me
rend des services, je le paie et tout va bien. «J’ai aidé
Benny, cela ne fait aucun doute », me dis-je pendant
que Mickey se ressert un verre.
C’est alors que surgit en moi une pensée toute
simple : pourquoi ne pas aider Mickey, lui aussi? Au
moins essayer? Mais oui, c’est l’évidence même.
Mickey a besoin qu’on lui fasse confiance. Ces
temps-ci, Hollywood ne lui propose plus rien qui soit
à sa mesure. Moi, je vais prendre le relais et nous allons
leur montrer de quoi nous sommes capables.
240
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
Je commence par faire jouer tous les contacts que
jai noués dans le monde du septième art à Hollywood.
Je découvre bien vite que le système est verrouillé au-
delà de ce que je pouvais imaginer. Je frappe en vain
à la porte d’un monde sans pitié. Ceux-là mêmes qui,
deux ans plus tôt, portaient Mickey aux nues semblent
avoir oublié jusqu’à son existence.
Face à ce mur, je reprends une idée qui m’a effleuré
à plusieurs reprises lorsque j'étais en prison en Suisse.
Une idée simple, qui me semble s’imposer d’elle-même
au moment où il y à urgence à venir au secours d’un
ami acteur: puisque tout le monde à L.A. s’ingénie à
voir en moi un producteur, pourquoi ne pas le devenir
pour de bon ?
De soir en soir, Mickey s’avachit un peu plus dans
le canapé. Il à son compte de cafard, d’amertume et
d'alcool. Et il parle, et il parle. Un jour, quand enfin
il se tait, peut-être soulagé d’avoir pu se défouler en
toute liberté, je lui dis simplement:
— Mickey, je suis ton ami. Si je peux faire quelque
chose pour toi, je le ferai. Est-ce que tu portes un film
en toi en ce moment?
— Oui, je tiens une histoire. Une histoire qui me res-
semble...
Il veut me la raconter. Je l’arrête. Ce n’est ni le
moment ni l'endroit. Surtout, je ne pense pas que
Mickey ait la force d’aller au bout de son récit ce soir.
241
CHRISTOPHE ROCANCOURT
— Si tu tiens ton scénario, écris-le, lui dis-je. Pour le
reste, je m'en occupe.
À l'instant où je prononce ces mots, je ne réalise
absolument pas à quoi je m'engage. Mais je suis sûr
d’une chose : j'ai promis et je tiendrai ma promesse. Je
vais donc produire un film dont Mickey Rourke sera à
la fois le scénariste et la vedette. Rien que ça!
Trois mois plus tard, j’ai dépensé dans cette histoire
près d’un demi-millions de dollars. J’ai financé toute
une campagne de pré-promotion pour convaincre des
investisseurs de me rejoindre, et jy suis en partie par-
venu. Je me suis assuré le concours d’un metteur en
scène réputé. J’ai offert des dizaines de cocktails, de
dîners, de soirées, de week-ends de rêve pour étoffer
l’affaire et entretenir l’intérêt. Le fameux #asing, comme
on dit aujourd’hui, y compris de ce côté-ci de lAtlan-
tique. Et je passe sous silence les allers et retours Los
Angeles - New York pour négocier avec le réalisateur,
qui vit et travaille là-bas.
Alots que je peux croire l'affaire bien engagée, nous
nous rendons à New York, Mickey et moi, pour une
nouvelle rencontre avec le metteur en scène. Dans mon
esprit, c’est la dernière entrevue avant le grand jour, le
début du tournage.
Tout se passe bien. Mickey parvient à se tenir à peu
près correctement. J’offre des dîners fastueux, des sor-
ties amusantes. Je ne recule devant rien pour qu'entre
mes deux artistes l’entente soit parfaite. Je suis serein,
242
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
la mayonnaise semble devoir prendre, il ne reste plus
qu’à laisser s’exprimer l'essentiel, c’est-à-dire le talent
de lun, le génie de l’autre.
Sans doute ne suis-je plus aussi vigilant qu’il le fau-
drait car un soir, autour d’un verre, alors que nous
parlons de tout autre chose que du film, le réalisateur
laisse tomber la petite phrase qui tue :
— Bon, tout est OK sur le scénario. Mais il est clair
. qu'il faut revoir deux ou trois détails. C’est indispen-
sable si l’on veut vraiment frapper un grand coup.
À la seconde où j'entends ces mots, je me crispe
comme un chat prêt à bondir. La réaction de Mickey
ne se fait pas attendre :
— Pas une ligne, pas un mot ! Tu ne changes pas un
mot, pas une ligne du scénario que j'ai écrit, tu
comprends ça, mec ?
Non, l’autre ne comprend pas. Il campe sur ses posi-
tions. Il insiste. Il argumente. Il faut améliorer ceci ou
cela, rien en fait, des broutilles, des éléments insigni-
fiants. Il s’y accroche par vanité d’artiste, pour pouvoir
se dire qu’il à eu son influence sur le sujet. Mickey ne
veut rien entendre. On passe du différend artistique à
_ l’invective. J’évite de peu la bagarre.
Par acquit de conscience, je tente une médiation.
Mais je suis sans illusion. Dès les premiers affronte-
ments, j’ai compris que le projet venait de sombrer.
Voilà, j’ai mis un demi-million dollars sur la table
pour finir par les perdre au poker de la susceptibilité.
J'en hurlerais de dépit si je n’avais pas le sens du jeu.
Aujourd’hui, j'en ris. Sauf, bien sûr, quand je lis des
243
CHRISTOPHE ROCANCOURT
titres d’articles du genre : « Rocancourt, l’arnaqueur des
stars ». Une nouvelle fois je tiens à clamer que cette
accusation est la plus ignoble de toutes celles que j'aie
eu à affronter.
Encore aujourd’hui, après cinq ans de pénitencier,
bardé de toutes les cicatrices qu’une telle épreuve ne
manque pas de laisser, c’est ce mensonge-là qui me
donne la nausée.
*
x*%
Lorsque je retrouve L.A. après cet échec cuisant, j'ai
un goût amer dans la bouche. J'ai voulu croire au
masque que je me suis octroyé, celui de producteur, et
je me suis planté. J’ai voulu faire une exception à ma
règle personnelle : « Duper le cupide qui est devant toi
sans jamais être la dupe de toi-même ». Cette excep-
tion, je la paie au prix fort. Maïs j’ai compris la leçon.
On ne m’y reprendra pas.
Cependant, mon dépit est de courte durée car rien
ne peut assombrir le bonheur qui est le mien, depuis
quelques mois déja.
Pia est entrée dans ma vie.
Nous nous sommes rencontrés dans un restaurant.
Philippine par son père, Américaine par sa mère, Pia
est tout ce que je ne suis pas. Issue d’une excellente
famille où l’on compte des diplomates et des person-
nages influents, elle est posée, rationnelle, toujours
d’humeur égale et même si elle a été playmate et comé-
dienne, les paillettes et le monde artificiel du show-biz
244
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
ne lintéressent pas vraiment. Elle est d’une autre
trempe et elle a trop de belles choses en elle pour se
satisfaire de n’être qu’une image sur papier glacé. Sa
présence m'a toujours rassuré. Je crois que Pia est la
personne la plus solide, en tout cas la plus fiable qui
ait partagé ma vie. Je l’ai tout de suite aimée.
Après l'avoir croisée au restaurant, je lui ai fait par-
venir chaque jour des bouquets de fleurs jusqu’à ce
qu’elle finisse par baisser sa garde. J'aurais mis des
années pour y parvenir s’il l’avait fallu.
Dieu que nous avons été heureux ensemble ! Nous
vivions au Beverley et nous passions des moments déli-
cieux à tire, à discuter, jusqu’à ce que d’irrépressibles
élans de tendresse nous jettent dans les bras l’un de
l’autre.
Nous nous sommes mariés en 1996 et, un an plus
tard, Pia me donnait un fils. Je l’ai appelé Zeus, comme
le dieu des dieux de la mythologie grecque parce que
pour moi mon fils ne peut qu’être le centre de toute
mon existence. Il est mon dieu ici-bas.
Zeus est né dans la meilleure maternité de Los
Angeles et lorsque Pia l’a ramené avec elle, tout était
prêt pour l’accueillir. Je désirais qu’il entre dans la vie
dans les conditions les plus douces et les plus paisibles
possible. Je voulais tout simplement qu’il n’ait pas à
connaître ce que j'avais subi.
Et ça, au moins, je l'ai réussi.
245
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Hélas, je n’ai pas été plus fidèle à Pia que je ne l'avais
été à ma Sirène, mais ce ne sont pas mes frasques qui
nous ont séparés. Je crois plutôt que Pia s’est éloignée
de moi à cause de l’incertitude dans laquelle je la faisais
vivre. Cette femme d’exception était assez généreuse
et surtout assez forte pour pardonner mes infidélités.
Lorsque je m’offrais une escapade, elle savait que je lui
reviendrais. Elle savait surtout qu'aucune autre femme
ne pouvait entrer en concurrence avec la mère de mon
fils.
Parfois, pour savourer le bonheur de me retrouver
seul avec la maman et l’enfant, je décidais de partir
quelques jours dans un lieu paradisiaque, aux Bahamas
par exemple. Rien ne me semblait trop beau pour mon
petit dieu et ma bonne fée. :
Pia et moi finirons néanmoins par nous quitter.
Quelque temps plus tard, lorsque les ennuis s’accumu-
leront au-dessus de ma tête, le divorce deviendra la
seule décision raisonnable à prendre. Mais nous
sommes restés très liés, très amis, et j'espère que nous
le demeurerons à jamais.
+
kx%x
Durant toute cette période qui suit mon retour à Los
Angeles, je n’ai qu’à me féliciter de la marche de mes
affaires. Elles prospèrent autant qu’il est possible et
mon implantation en Californie ne cesse de se ren-
forcer de jour en jour. On raconte d’ailleurs que c’est
moi qui, à coups de centaines de milliers de dollars, ai
246
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
permis l’élection de Lee Becca, le nouveau sheriff
d'Hollywood. C’est m’accorder beaucoup de pouvoir,
même s’il est vrai que je n’ai pas ménagé mes efforts
pour soutenir ce policier remarquable. Cependant, la
rumeur étant flatteuse, je la laisse prospérer.. Qui irait
douter de l'efficacité d’un type capable de faire ou de
défaire le chef de la police d'Hollywood ?
Mais, inévitablement, d’autres rumeurs viennent se
greffer sur ma réussite financière comme sur mon
influence et le mot de « Mafia » commence à circuler
quand on parle de moi...
Pout l’heure cependant, j’ai d’autres chats à fouetter.
En bon businessman américain, je m’emploie à
élargir le champ de mes activités. Je pars à la conquête
de nouveaux marchés. Au fil des mois, à L.A., j’ai noué
des contacts avec des hommes d’affaires du continent
asiatique de passage en Californie. Je me suis beaucoup
renseigné et l’Asie me paraît être à la mesure de mes
ambitions. Je m’envole donc pour Hong-Kong, Singa-
pour, Taiwan et Bangkok. Une grande tournée de pros-
pection, en quelque sotte.
Pour ce périple au cours duquel j'entends comme
toujours mêler plaisir et business, j'emmène Charly
Glenn avec moi. Ce bon vieux Charly et sa manie de
la vidéo! Sous un obscur prétexte, il va écourter le
séjour et rentrer aux États-Unis avant moi. Et cela pour
mon plus grand malheur, mais je ne le découvrirai que
plus tard...
247
CHRISTOPHE ROCANCOURT
La plus belle affaire que j’ai réalisée en Asie m'amuse
encore lorsque je me la rappelle. Elle m’a pris plusieurs
mois et c’est de loin la partie de poker la plus tendue,
la plus dangereuse que j’ai jouée dans ma vie.
Appelons-le Wong. Il règne sur un empire financier
composé d'immeubles de rapport, de casinos et de
salles de jeux, de restaurants, d’une banque privée, et
j'en oublie certainement. Je lui ai été présenté par un
«ami » chinois, un exportateur que j’ai côtoyé quelques
mois plus tôt à L.A.
Je ne sais que deux choses à propos de Wong : il est
immensément triche et il aime le jeu. Alors comment
ne me dirais-je pas : « Voilà l’homme providentiel que
tu cherches ici, en Asie, Christophe ! » Notre première
rencontre ne dure que deux ou trois minutes et nous
n’échangeons que très peu de mots. Depuis plus de
trois semaines, j’ai montré suffisamment de liasses de
billets verts sur les tables de ses casinos pour que ma
réputation de joueur émérite lui soit parvenue. Quant
au train de vie que j’affiche depuis mon arrivée, il est
de nature à le rassurer sur ma solvabilité. Je ne me
déplace qu’en jet privé d’une ville à une autre, je ne
roule qu’en Rolls et, chaque fois que c’est possible, je
paie une demi-douzaine de motards de la police locale
pour m’ouvtir le chemin à travers les embouteillages
monstres des plus grandes villes. Je ne loge que dans
les meilleurs palaces dont, le plus souvent, je loue au
minimum la moitié d’un étage.
Les quelques mots que Wong et moi échangeons à
notre première entrevue sont empreints d’une cour-
248
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
toisie tout asiatique et de la connivence qui s’instaure
d’emblée entre deux joueurs forcenés.
— Mister Rocancourt, me dit Wong avec son plus
beau sourire, notre ami commun me dit grand bien de
vous. D’autres voix me rapportent que vous appréciez
les plaisirs du jeu.
— En effet. Je n’ai d’ailleurs qu’à vous féliciter pour
la qualité de vos établissements. J’en connais quel-
ques-uns et j'y ai passé de grands moments.
— Merci, mister Rocancourt. Vos paroles me
comblent de bonheur. Me feriez-vous l'honneur de dis-
puter quelques parties avec moi ?
Bien que ce soit exactement ce que j’espère entendre,
je fais mine d’être surpris en même temps que flatté,
et bien sûr, j'accepte. Rendez-vous est pris pour le len-
demain même.
L'endroit qu’a choisi monsieur Wong pour notre face
à face n’est pourtant pas du tout celui auquel je m’atten-
dais. Mais tant pis, les dés sont jetés. Impossible de me
dérober.
Pour me faire la main, pourrait-on dire, je passe une
bonne partie de la nuit à jouer au backgammon dans
un club privé sur lequel j’ai jeté mon dévolu parce qu’il
n’appartient pas à Wong. Je sais que le backgammon
est son sport favori. Ce n’est pas le mien, mais pour
gagner le gros lot, parfois il faut ne pas craindre de
s’aventurer sur le terrain de l’adversaire.
249
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Le rendez-vous a été fixé le lendemain à midi, à
l'échelle de coupée du yacht de Wong. Je soigne la mise
en scène: Rolls conduite par mon chauffeur, escorte
de motards et petits coups de sirène opportuns pour
me déposer au navire. Mon garde du corps transporte
mes bagages à bord, sauf une mallette et un attaché-
case dont je tiens à me charger moi-même afin que
mon hôte comprenne bien que je ne m’embarque pas
dans son histoire sans un bon paquet de fric.
Le yacht n’a rien à envier à ceux de la reine d’Angle-
terre ou du prince de Monaco. Néanmoins, ce terrain
de jeu me dérange un peu. À bord, sur son bateau,
Wong me confine en permanence dans son monde,
alors qu’à terre, entre deux rencontres, j'aurais pu me
retirer à l'hôtel, me ressourcer. Surtout, je me serais
senti moins vulnérable.
Le yacht appareille. Nous gagnons la haute mer. Ma
cabine est somptueuse, deux filles magnifiques en assu-
rent le service et il faudrait être idiot pour ne pas
comprendre que la notion de service à laquelle elles se
réfèrent va bien au-delà des simples tâches domesti-
ques. Pourtant, j’ai du mal à me détendre. Je me sens
pris dans un piège. Si, pour une raison que j'ignore,
une partie tourne mal ou si le bluff faramineux que je
suis en train de monter vient à s’éventer, je sais perti-
nemment que le yacht rentrera de sa croisière allégé
d’un passager : moi. Je ne me fais aucune illusion à ce
sujet.
La première partie a lieu à la tombée de la nuit, sur
la plage arrière. Wong est tout sourire. Il appartient à
250
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
cette catégorie d'hommes qui peuvent continuer à sou-
tire en vous arrachant le cœut de la poitrine. À l'écart
de la table de jeu, ses sbires, des molosses aux yeux
minuscules et aux biceps hallucinants. Eux ne soutient
pas. D’autres filles que celles de ma cabine, tout aussi
belles, veillent à notre bien-être.
— Champagne, commande Wong. Le vôtre, bien sûr,
mister Rocancourt. Du Roederer, votre marque pré-
férée. Je l’ai fait venir exprès pour vous.
Je suis sensible à l'attention. À mon tour, je l’honore
d’un petit cadeau que je sors de ma poche. Une montre
de grand luxe, suisse évidemment. Une broutille à vingt
mille dollars. Il est aux anges, le Chinois, mais il
s’empresse de faire passer le bijou à l’une des filles en
lui ordonnant d’aller le remiser au coffre. Il se méfie
des maléfices, des mauvaises ondes. Qui sait si ma
tocante n’est pas ensorcelée ?
__ — Nous jouons à dix mille dollars le point, mister
Rocancourt. Cela vous convient-il?
Une onde glacée me parcourt l’échine. Je m'attendais
à jouer gros, mais pas à ce niveau. Dix mille dollars du
point, c’est énorme. Il ne me faut pas trois secondes
de calcul mental pour aboutir à la conclusion vertigi-
neuse que, en une seule partie perdue, je peux laisser
filer quelque deux cent quarante mille dollars! Une
fortune.
— Cela me convient parfaitement, monsieur Wong.
Nous ouvrons la partie.
Nous jouons toute la nuit. Lorsque le jour se lève,
au gré des gains et des pertes successifs, je ne suis dans
254
CHRISTOPHE ROCANCOURT
le rouge « que » pour quatre-vingt-dix mille dollars. Une
aumône.
Je propose à Wong de payer sur-le-champ. J'ai ce
qu’il faut dans la mallette haute sécurité enfermée dans
ma cabine. Mon hôte m’en dispense.
— Nous clôturerons les comptes lorsque nous ferons
route vers le port, mister Rocancourt. Vous êtes un
grand joueur. J’ai confiance. Nous nous retrouverons
pour déjeuner ensemble si cela vous est agréable, mon
cher ami. Et nous rejouerons ce soir. Je ne m’adonne
à mon vice qu'après le coucher du soleil et je cesse à
la première lueur du jour. Les ondes nocturnes me sont
favorables, voyez-vous. Et comme on m’a dit que vous
jouiez vous aussi la nuit, je considère que nous sommes
d'accord sur ce point. |
La deuxième nuit de jeu, je sors gagnant. Wong perd
soixante mille dollars. Je ne suis donc plus dans le rouge
que pour trente mille et lorsque, au couts de la journée,
je me promène sur le pont, je me persuade que la pers-
pective de finir en repas de gala pour les requins
s'éloigne de moi.
La troisième nuit, je vis un enfer. À trois heures du
matin, je me retrouve à la ramasse de plus d’un demi-
million de dollars. C’est colossal. C’est en tout cas bien
plus que ce que je comptais mettre dans cet investis-
sement «backgammon». À ce moment précis, les
grands gagnants sont dans l’ordre l’honorable mon-
sieur Wong... et les requins.
Je me refais un peu en fin de nuit, mais un peu seu-
lement et lorsque le soleil réapparaît, stoppant les hos-
252
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
tilités, je suis tout de même plombé de quelque trois
cent quatre-vingt-dix mille dollars. Et je ne dispose à
bord que de trois cent mille.
Je dors très mal.
Par chance, les quatrième et cinquième joutes me
sont favorables. Lors de la sixième et dernière, je perds
de nouveau, mais à l’heure des comptes, je ne suis
redevable que de quatre-vingt mille dollars à mon cher
ami et désormais associé, le sage et perspicace mon-
sieur Wong.
Enfin, associés. Nous ne le sommes pas encore tout
à fait. Disons que l'affaire est en très bonne voie. Pour
qu’elle se concrétise, il me reste quelques détails à
régler.
À bord du yacht, lorsque nous nous retrouvions en
dehors du backgammon, nous en venions à parler
affaires, naturellement. J’ai bien senti que les miennes
intéressaient l’honotable Chinois. Je lui ai raconté que
l'essentiel de mon business consistait à acheter des
immeubles plus ou moins vétustes dans les grandes
villes américaines, et à les transformer de fond en
comble pour les revendre à prix d’or en buildings de
luxe. Chaque jour, Wong me posait de nouvelles ques-
tions à ce sujet et ses petits yeux bridés luisaient de
plus en plus à mesure que je consentais à distiller quel-
ques chiffres, quelques évaluations de profits à cout,
moyen et long terme.
253
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Aussi, lorsque nous retournons à quai, il est clair
dans mon esprit que l’estimable monsieur Wong a
mordu à l’hamecon. Il est prêt à aller très loin finan-
cièrement pour pouvoir se prévaloir de posséder de la
pierre au paradis du business, la mythique Amérique.
Quant à moi, au fond, il ne me reste plus qu’à trouver
l'immeuble que je lui ai déjà plus ou moins vendu. C’est
un des détails à régler auxquels je faisais allusion à lins-
tant. Qu’à cela ne tienne ! Même si, sous le coup d’une
inspiration aussi périlleuse que subite, je me suis aven-
turé à lui préciser que, pour un homme de son impor-
tance, il ne pouvait s'agir que d’un building à... New
York !
Oui, New York. Et pas ailleurs. Pourquoi jouer petit
bras ?
Je m’envole donc pour Big Apple. Les fréquents
séjours que j’y ai faits récemment, notamment dans le
cadre du projet avorté du film de Mickey Rourke, ne
m'ont pas été inutiles. J’ai évidemment pris langue avec
un cettain nombre de gens importants et j'ai repéré
quelques immeubles en réfection devant lesquels je me
suis rappelé le penchant que j'avais à Paris pour le
Monopoly façon Rocancourt. Ces immeubles, leurs tra-
vaux se sont inscrits dans ma mémoire comme une
opportunité encore floue sur linstant, mais qui trou-
verait sa place tôt ou tard.
Et ce moment est arrivé.
254
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
À New York, en quelques jours, je jette mon dévolu
sur un bel édifice en reconstruction totale. Les trois ou
quatre semaines qui suivent, je visite quotidiennement
ce chantier, je supervise l’avancement des travaux, si
bien que je finis par me fondre dans le paysage.
Le premier jour, me voyant contempler avec un
intérêt soutenu la façade désossée, le chef de chantier
s’est montré intrigué. Et comme je l'avais fait des
années plus tôt avec le marchand de télévision du
XVT arrondissement de Paris, je suis allé à sa rencontre
pour le rassurer.
— Je suis mandaté par un pôle d'investisseurs qui a
posé des options de rachat sur cet immeuble. Je dois
pouvoir leur apporter toutes assurances que la rénova-
tion est bien telle qu’elle est annoncée par les vendeurs.
Vous comprenez ?
Il comprend. Trois jours plus tard, je me trimbale au
milieu des ouvriers comme si j'étais chez moi. J’ai un
beau casque jaune sur la tête et je parle avec les uns et
les autres. Je me fais expliquer une foule de détails dont
je n’ai rien à foutre. Levant le bras, je désigne tel étage
et je demande comment il va être distribué, combien
de bureaux il offrira, etc. La réponse m'importe peu,
mais je sais que les gestes que je fais là, maintenant,
ont leur importance.
Lorsque je sens que mon cinéma a fait son effet, je
reprends contact avec Wong. Je lui expose que c’est
maintenant ou jamais qu’il faut sauter le pas et verser
son obole. Une misère que je fixe à quinze millions
de dollars.
255
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Quinze millions ! On aime le jeu ou on n’aime pas,
mais si on joue, on joue. On ne fait pas semblant.
Wong me confirme son adhésion de principe. Il
m’annonce qu’il m'envoie des hommes de confiance
pour voit l'immeuble et régler les formalités entre nous.
Cela ne me surprend pas, naturellement. L’inspection
des envoyés de Wong, je l’ai préparée avec minutie.
Ils sont trois, aussi rieurs que des croque-morts et je
crois que même si je fourrais dans leur lit les plus belles
filles de New York, ils ne se dérideraient pas.
Je leur fais visiter la ville, je mets en évidence le haut
niveau de vie du New-Yorkais moyen, je leur fais ren-
contrer quelques noms connus de Wall Street, puis
vient le moment qu’ils attendent et que je leur ai laissé
désirer: la visite du chantier. Et c’est là que je joue
mon coup décisif.
Lorsqu'ils me voient tellement à l’aise au milieu des
travaux, en phase avec tout le monde, m’entretenant
longuement avec le chef de chantier, le nez sur les
plans et faisant des gestes pour désigner telle ou telle
pattie du building, ils se persuadent sans peine que je
suis en train de donner mes instructions. Pour eux il
n’y a aucun doute, je suis le grand manitou de l'affaire.
Bien sûr, lorsque je les rejoins, je leur présente mes
plates excuses pour avoir dû les délaisser.
— Je dois tout contrôler, vous comprenez ? Je veux
que monsieur Wong soit content de son investisse-
ment. Vous pourrez lui confirmer que je veille person-
nellement à l’avancée des travaux...
256
L'ENFANT ROI ET LE BUTIN ASIATIQUE
Ils sont ravis, mes chinetoques. Pour la première fois,
je les vois rire. Enfin, sourire. N’exagérons pas. Le soir
même, ils transmettent leur rapport à Wong qui s’em-
presse de me confirmer son accord au milieu de la nuit.
Au matin je m’envole pour l’Asie et je retrouve le
yacht de mon ami et associé où m’attendent les quinze
millions de dollars. En espèces. En liasse « condensée »,
c’est-à-dire des liasses très fines dont on a expulsé l'air
entre chaque billet par un procédé de compression.
Cela permet de mettre des sommes énormes dans un
volume minime.
Ce soir-là, je ne peux faire moins que de proposer
une partie de backgammon à mon bienfaiteur. Je ne
peux faire moins, non plus, que de m’arranger pour
mal jouer. Je perds donc. Un peu plus de deux cent
mille dollars, si je me souviens bien. Aux premiers
feux du soleil, je les verse rubis sur l’ongle à mon
associé. Il est ravi et ne peut résister à l'envie de faire
déboucher une autre bouteille de Roederer.
Au moment où j'ai poussé devant mon « associé »
les billets de ma dette de jeu, dans ma petite tête, je
me suis entendu murmurer : « Pourboïre, monsieur
Wong. Gardez la monnaie.» Mais maintenant, mon
regard se perd sur la mer, je pense aux requins et je
me dis que m'attarder trop dans ce paradis devient
risqué. Il me faut prendre le premier avion. D'ailleurs,
n’ai-je pas un chantier très important à superviser à
New York ? Mon associé tombe d’accord avec moi :il
est urgent que j'aille m’assurer que son bel argent n’est
pas placé à la légère.
25?
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Son bel argent: quinze millions de dollars dont il
n’entendra plus jamais parler |
Le plus extraordinaire est que, de mon côté, je n’ai
jamais entendu parler de monsieur Wong non plus. Il
a bu le calice jusqu’à la lie sans broncher. Bien sûr, la
provenance de ses fonds étant plus que douteuse, je
ne m'attendais pas à ce qu’il sonne le branle-bas de
combat judiciaire, mais je me disais qu’il pouvait tenter
de passer par la bande pour essayer de récupérer
quelque chose. Il n’en à rien fait. Je crois qu’il a préféré
ne pas prendre le risque de paraître avoir perdu la face,
ce qui, pour un Asiatique, est cent fois pire que perdre
de l'argent. Alors il s’est tu.
Je suppose que j'ai dû hanter ses nuits un long
moment après cette mésaventure et il est inutile de
préciser que par la suite, j’ai évité d’approcher à moins
d’un bon millier de kilomètres sa zone d’influence.
Environ dix-huit mois plus tard, à Bali, au bar d’un
hôtel, j’ai surpris une conversation à laquelle je me suis
bien gardé de me mêler. Deux hommes, des Occiden-
taux, parlaient de monsieur Wong et j’ai cru comprendre
qu’il était mort peu de temps auparavant dans un acci-
dent d’hélicoptère dont les circonstances restaient assez
obscures.
— Paix à ses cendres, ai-je murmuré.
Puis j'ai fini mon verre et j’ai quitté discrètement le
bar. Certains Asiatiques disent que le fantôme des
défunts qu’on a évoqués vient volontiers rôder là où
leur nom a été prononcé... Une légende, sûrement, mais
on n’est jamais trop prudent avec les esprits.
to
ROCANCOURT MAFIOSO ?
Je suis de nouveau en voyage d’affaires en Asie, mais
loin du pays de monsieur Wong et de son fantôme,
lorsque me tombe dessus une sale nouvelle. Le FBI a
investi mes appartements du Beverley Wilshire Hotel,
à L.A. En présence de Pia et de mon fils, ils ont tout
flanqué sens dessus dessous pour une perquisition en
règle.
C’est un coup de fil de mon ami le directeur de l'hôtel
Wilshire qui me l’apprend et je tombe des nues. Pour-
quoi une perquisition ? Pourquoi le FBI? Je ne
comprends pas. Je réalise seulement que, Pia et Zeus
étant au cœur de la tourmente, je ne peux pas me
contenter de rester tranquillement à l’abri là où je me
trouve, à des milliers de kilomètres du front des hos-
tilités. IL me serait pourtant facile de me dérober, j'ai
largement de quoi me reconstruire une vie dorée là où
je suis. Mais je ne peux pas commettre une pareille
lâcheté. Mon devoir est de sauter dans le premier avion
259
CHRISTOPHE ROCANCOURT
pour Los Angeles et de foncer chez le juge qui a man-
daté la perquisition afin d’entendre de sa bouche ce qui
a motivé cette initiative que je trouve démentielle.
*
k*%
Le voyage me paraît interminable et je suis encore
ivre de colère lorsque je pose le pied sur laéroport de
Los Angeles. Jai convoqué mon avocat à la descente
de l'avion.
— Qu'est-ce que c’est que ce bordel? Le FBI me
refait le coup du casse de Genève? Cette histoire-là
est pourtant terminée depuis belle lurette |
— Le FBI n’a rien à voir là-dedans, Christopher,
m'explique mon conseil. Certes, quelqu'un àfait courir
le bruit que c’étaient ses agents qui avaient piloté la
perquisition. Et votre entourage l’a cru. Même Pia, bien
sûr, qui n’est pas une spécialiste des arcanes policiers
et qui, complètement affolée, s’est fiée à ce qu’elle
entendait dire. Cela explique le malentendu. Mais le
FBI est hors du coup. C’est un des services de la police
locale, le «Los Angeles District Attorney Office », qui
est monté au créneau. Est-ce que le nom de Mueller
vous dit quelque chose ?
— Non, rien. Qui est-ce?
— Un inspecteur zélé que vous agacez énormément
depuis vos démêlés avec la Suisse. Je l’ai rencontré hier.
Il reste persuadé que vous avez berné tout le monde
et que vous vous en êtes mis plein les poches grâce au
casse de la bijouterie.
260
ROCANCOURT MAFIOSO ?
Mon avocat marque un temps de pause. Ce qu’il doit
me révéler à présent l’embarrasse. Il se racle la gorge.
Il prononce un autre nom, me pose la même question:
est-ce que ce nouveau nom me dit quelque chose ?
Bon sang, il me parle de Benny ! Je n’y comprends
rien.
— Qu'est-ce que Benny vient faire dans ce micmac ?
— Tout est parti de lui. Il est d’abord allé trouver le
FBI pour raconter que vous étiez le cerveau d’un trafic
international de diamants et de faux passeports améri-
cains. Pout faire bon poids, il a ajouté que vous aviez
transformé votre étage de l'hôtel en bunker et que vous
y entreposiez des armes de gros calibres ainsi qu'un
stock de grenades. Comme il était incapable d’apporter
la moindre preuve, le FBI lui a plus ou moins ri au
nez. Alors Benny est allé vendre sa soupe ailleurs jus-
_ qu'à ce qu'il trouve l'oreille attentive de l'inspecteur
Mueller. Et Mueller, lui, a foncé tête baissée. Il à fait
établir un mandat de perquisition. Il a fouillé votre
étage de fond en comble. Il n’a pas saisi grand-chose,
évidemment : un agenda, une Rolex en or et deux
revolvers.
— Je suppose que la Rolex le fait saliver un maxi-
mum.
— Exact.
— Il croit tenir là une pièce à conviction concernant
le casse de Genève, c’est ça ?
— Oui.
— Il en sera pour ses frais. Cette montre, je l’ai
achetée légalement, et j’ai gardé la facture et le certificat
261
CHRISTOPHE ROCANCOURT
de garantie. Vous pensez bien qu’après l'affaire de la
bijouterie genevoise qu’on a essayé de me mettre sur
le dos, même pour une montre joujou destinée à Zeus
je conserverais des traces ! On va fourrer ces papiers
sous le nez du juge, et basta! Quant aux revolvers,
vous allez rire, c’est un copain flic qui me les a confiés.
Il a des mômes turbulents et il ne voulait pas garder
ça chez lui. Il en témoignera si je le lui demande. Aucun
problème.
Mon avocat reste muet. J’insiste, soulagé:
— Donc, si je résume bien la situation, votre Mueller
a causé tout ce bazar pour rien ! Je suppose que nous
avons affaire à un grand malade ?
Je sens que mon conseil ne partage pas mon opti-
misme. Il se racle de nouveau la gorge. |
— Il y a plus embêtant, poursuit-il.. Le passeport. Le
faux passeport américain à votre nom. À votre vrai
nom, qui plus est, Rocancourt. Ils l’ont aussi trouvé.
Ça, c’est très embarrassant.
Je balaie l'argument d’un revers de main.
— Je rentre de voyager à l'étranger, à l’autre bout du
monde, et ce Mueller est tombé sur mon passeport ici,
à L.A. On ne peut envisager une preuve plus solide
que je me suis procuré ce passeport pour mon seul
plaisir et non pour utiliser au passage des frontières.
Devant le mutisme persistant de mon interlocuteur,
je hasarde :
— Allons, ne me dites pas que c’est aussi Benny qui
le lui a livré!
262
ROCANCOURT MAFIOSO ?
— Non, ce n’est pas Benny. C’est votre ami Charly
Glenn...
Je ferme les yeux, je serre les mâchoires et les poings
pour ne pas hurler de dépit. Putain ! Benny, le pauvre
type que j'ai recueilli alors qu’il était à la rue et que je
fais vivre depuis lors, et Glenn qui n’est encore vague-
ment quelqu'un à L.A. que parce que je le veux bien.
Les salauds ! Ils n’ont pas hésité à me poignarder dans
le dos ! Je n’en reviens pas. Comment Glenn a-t-il pu
me faire ça ? Lui qui a été un type bien, une star de la
mode... Je suppose qu’il a écourté son séjour en Asie
à mes côtés pour mieux me torpiller en mon absence.
Je dois faire un effort surhumain pour me calmer. La
seule envie que jai à l'instant, dans la voiture de mon
avocat, est d’ordonner au chauffeur de foncer là où
Glenn et l’autre chacal se terrent pour leur exploser la
gueule. Si Pia et Zeus ne se trouvaient pas au milieu
de cette merde, c’est exactement ce que je ferais. Tant
pis pour les conséquences et les années de taule !
Comme un flash, une citation de Walter Scott tirée
de son roman Osentin Durward me vient à l'esprit. J’ai
lu le bouquin en prison, en Suisse je crois, et ce passage
m'avait frappé. Dommage que je ne me le sois pas
rappelé plus tôt, quand je me démenais pour aider ces
deux fumiers de Benny et Glenn: « La trahison s’assied
à nos banquets, elle brille dans nos coupes, elle porte
la batbe de nos conseillers, elle affecte le sourire de
nos couttisans et la gaieté maligne de nos bouffons. »
Pour Glenn et Benny, le moteur de la trahison a été
la jalousie ou plutôt, comme le décrit si bien Nietzsche,
263
CHRISTOPHE ROCANCOURT
le ressentiment. Ma réussite en « affaires », mes succès
féminins leur sont devenus insupportables. Alors, faute
de pouvoir devenir califes à la place du calife, ils se
sont laissé gangrener par la haine des médiocres et ils
ont décidé de me détruire.
En raison de l’existence du vrai faux passeport, un
mandat d’arrêt est lancé contre moi en même temps
que contre mon amie Léia. Celle-ci, par bonheur, ne
se trouve pas en Amérique à ce moment-là et le mandat
la concernant n’a donc aucune chance d’être suivi
d’effet. Mais pour l’inspecteur Mueller, quelle satisfac-
tion d’orgueil! Envelopper dans le même paquet-
cadeau la fille d’un président de la République et
Christopher Rocancout, la coqueluche du tout-Holly-
wood, ça pose son petit flic de district. Certains ont
réussi de brillantes carrières avec beaucoup moins que
cela.
Début décembre 1997, je suis arrêté à Los Angeles
sous le chef d’inculpation de « fraude et impression de
faux passeport avec l’aide de deux employés du Dépar-
tement d’État ». Qu’on se rassure, ces deux fonction-
naires s’en sottiront assez bien: ils resteront enfermés
beaucoup moins longtemps que Rocancourt.
En tout cas, pour moi, sonne l’heure du retour à la
case prison. On m’y laisse mijoter six mois et je ne suis
libéré qu’après le versement d’une caution d’un mon-
tant de cent soixante-quinze mille dollars. Et je reste
sous haute surveillance...
264
ROCANCOURT MAFIOSO ?
Six mois, c’est le temps qu’il a fallu à la justice pour
constater la vacuité des accusations de Mueller. Car
malgré l’évidence, celui-ci persiste et signe. Furieux de
n'avoir découvert au Beverley Wilshire ni le monceau
de diamants ni l’arsenal de guerre ni les cartons entiers
de faux passeports annoncés par Benny, il se réfugie
dans une sorte de délire obsessionnel. Il me veut cou-
pable de tous les crimes de la terre : extorsion de fonds,
constitution de sociétés fictives, mais surtout... appat-
tenance au milieu du crime organisé — en clair la Mafia —
et, pour faire bonne mesure, meurtre.
Dans l'imagination fertile mais brouillonne de
Mueller, les deux accusations sont évidemment liées,
et il prétend savoir de quoi il parle.
*
k*%4
Quelque temps plus tôt, sur le chemin de retour d’un
mes voyages en Âsie, je me suis arrêté en Italie où j’ai
retrouvé un vieil ami, don Federico. J'avais fait la
connaissance de cet homme une dizaine d’années plus
tôt lorsque, dans le but de me «cultiver», Isabelle
m’emmenait coutir les musées et les villes d’art de la
péninsule.
Don Federico a occupé des fonctions de conseiller
auprès de Giulio Andreotti, le pape de la démocratie
chrétienne, président du Conseil du gouvernement ita-
lien à sept reprises, et cité un plus grand nombre de
265
CHRISTOPHE ROCANCOURT
fois encore dans des affaires de corruption à forte
connotation mafieuse.
Quand je le retrouve lors de mon séjour italien, don
Federico n’est plus que l’ombre de lui-même. Il se sent
inutile, seul, désavoué. Dans son regard, autrefois si
vif, flotte à présent une lassitude qui ne me dit rien de
bon. Finalement, je ne sais pas grand-chose de lui, et
je m’en moque. Ce Calabrais cultivé, fin, est d’une fré-
quentation très agréable et je ne me lasse pas de
l'écouter. Il connaît mille choses sur l’art, l’histoire, la
politique et surtout la vie, et la manière dont il les
évoque, avec éloquence, humour ou profondeur est
pour moi un enchantement.
Je lui propose de m’accompagner en Amérique: il
me semble qu’il lui suffirait de s’éloigner des lieux qui
lui rappellent trop son influence passée pour aller
mieux. Je lui offre donc de venir vivre le temps qu’il
voudra avec Pia, Zeus et moi à Los Angeles, à l’hôtel
Beverley Wilshire.
La veille du jour prévu pour notre départ de Milan,
je m'aperçois que mon ami emporte beaucoup d’argent
liquide avec lui. Vraiment beaucoup. Deux valises
pleines ! Je m’en étonne. Il me répond qu’il a des ser-
vices à rendre à certaines personnes aux États-Unis. Je
lui demande alors comment il compte se débrouiller
au passage de la frontière, ou plutôt &s frontières,
puisque nous prenons un vol à destination de Van-
couver et qu'il faudra passer les contrôles d’accès au
Canada, puis, dans un deuxième temps, ceux des States.
— J'en fais mon affaire, me dit-il. D’ailleurs, nous ne
266
ROCANCOURT MAFIOSO ?
serons pas ensemble au moment des formalités doua-
nières. Quoi qu'il arrive, on ne se connaît pas | Et si
tout se passe bien nous nous retrouverons à l’hôtel.
À l'aéroport de Vancouver, je passe la douane le pre-
mier et je me mets à l’écart pour observer Federico. Je
le vois faire de grands gestes, secouer la tête, rouler des
yeux ronds et, pendant une minute, je redoute le pire.
Pour moi, il est en train de se faire coincer... Mais, 6
stupeut, il se calme tout à coup et les douaniers cana-
diens, tout sourire, le laissent passer, avec ses deux
valises.
Il traverse le hall, se rend à l’arrêt des taxis, et la, la
même scène se produit: grands gestes, mouvements
de tête... Enfin, il monte dans la voiture. Une heure
plus tard, nous nous retrouvons à hôtel. Federico est
épuisé mais content de lui. Son truc a marché plein
pot. Il à franchi la douane en se faisant passer pour un
sourd-muet. Puis — et c’est là la marque d’un vrai pro -,
par précaution, au cas où un agent des douanes l’aurait
encore à l’œil après son passage, il a recommencé le
même cinéma avec le chauffeur de taxi.
Le lendemain, une de mes amies vient nous chercher
à Vancouver pour nous conduire en voiture à Los
Angeles. Nous passons du Canada aux États-Unis sans
le moindre incident. Mais le voyage fatigue mon vieil
ami. Lorsque nous arrivons enfin, il n’a pas très bonne
mine.
À L.A. je l'installe dans une belle chambre située
dans le prolongement des appartements que j'occupe.
Il aime son indépendance, je le sais. Les jouts suivants,
267
CHRISTOPHE ROCANCOURT
il est souvent absent car les « services » qu’il doit rendre,
les livraisons qu’il doit effectuer lui prennent tout son
temps. Ensuite, ces obligations remplies, il s’abandonne
à l’oisiveté californienne. Il déjeune copieusement, boit
comme un trou, fume sans désemparer, fait la sieste
chaque après-midi pour se remettre à boire, à manger
et à fumer dès qu’il émerge.
En fin de journée, il ne manque jamais de venir faire
une visite à Pia et à Zeus. Souvent, je l’emmène faire
un tour à Malibu ou à Santa Monica, mais je sens bien
que l'intérêt qu’il manifeste n’est que de façade. Cet
homme-là est usé jusqu’à la moelle. Il à eu une exis-
tence passionnante, trépidante, riche. Désormais, il a
le sentiment de ne plus faire que de la figuration sur
la grande scène de la vie. |
Don Federico est las de tout. Alors, il se met en
danger.
Un matin, il ne sort pas de sa chambre. Je ne
m'inquiète pas trop avant la mi-journée, car la veille au
soir il était encore plus soûl que d’ordinaire. Finale-
ment, ne le voyant pas apparaître, je me fais ouvrir sa
chambre par une femme de ménage qui dispose d’un
passe. Federico gît en travers du lit. Il a cessé de vivre.
J'appelle la police. Le sheriff se transporte sur les
lieux et requiert les services d’un médecin légiste.
Celui-ci, après les examens d’usage, conclut à une mort
naturelle. Un arrêt du cœur. Depuis quelques années,
don Fedrico était appareïllé d’un stimulateur cardiaque,
ce que jignorais. Il avait déjà eu plusieurs alertes
sérieuses, et l'alcool en abondance, les cigarettes, les
268
ROCANCOURT MAFIOSO ?
cigates, la bonne chère lui étaient fortement décon-
seillés. Il s’est tué en sachant ce qu’il faisait. On ne
peut que respecter un tel choix.
Ce qui lui reste de famille en Italie est informé par
l’entremise du consulat. La réaction de ces gens arrive
dans les heures qui suivent. Elle sonne comme une
seconde mort pour mon vieil ami : l’entourage ne veut
pas entendre parler de frais de rapatriement ou d’obsè-
ques dans la péninsule et décide que le défunt doit être
incinéré là où il est mort. J’ai beau m’y opposer aussi
fermement que je le peux, Federico étant croyant et
opposé à l’incinération, je n’ai aucun droit en la matière.
La volonté familiale s’impose.
Nous ne sommes que quelques-uns, Pia, moi et un
ou deux vieux Italiens de la communauté transalpine
de L.A., pour accompagner ce vieux fou au cremato-
Triste journée sur L.A.
La rumeur naît peu après. J'aurais assassiné don
Federico ! Cela n’a aucun sens, mais la diffamation ne
s’embarrasse pas de logique ou de raison. Pourtant,
quelle aberration ! Les policiers eux-mêmes, à l’excep-
tion de mon ennemi personnel, l’obsédé inspecteur
Mueller, n’ont jamais accordé le moindre crédit à ces
ragots. Tout le monde sait, et moi le premier, que
depuis mon atrestation et mon extradition pour les pri-
sons suisses et françaises, je suis plutôt dans le colli-
mateur des autorités judiciaires. Alors, vraiment, s’il y
269
CHRISTOPHE ROCANCOURT
avait eu dans le décès de Federico le moindre soupçon
d’homicide, la plus légère suspicion de mort provo-
quée, le district attorney se serait fait une joie de me
chercher des poux dans la tête.
Mais l’inspecteur Mueller, lui, ne se laisse pas
démonter par l'évidence. Il veut la peau de Rocancourt, .
il en rêve la nuit, le jour, le dimanche, les jours fériés.
Il la veut et se dit qu’il l'aura. Dans son esprit échauffé,
les choses sont claires : puisque don Federico est ita-
lien, calabrais de surcroît, puisqu'il a été un proche de
Giulio Andreotti, suspecté de liens avec la Mafia, et
puisque Rocancoutt a hébergé — et peut être liquidé —
ce don Federico, forcément Rocancourt trempe d’une
manière ou d’une autre dans le milieu du crime orga-
nisé. Ce raisonnement hante l’âme tourmentée de l’ins-
pecteur. Il ne tient pas debout, certes, mais cela fait
tellement joli dans le tableau qu’il s’y accroche ferme.
Cette légende m’a longtemps amusé. Pour tout dire,
j'en ai même joué car, en certaines occasions, elle m’a
servi plus ou moins directement à impressionner les
gros cupides pas très courageux avec lesquels je me
trouvais en affaires. Mais aujourd’hui cela ne m'amuse
plus du tout et, pour que mon fils sache la vérité, toute
la vérité, je considère que le moment est venu de passer
aux aveux sur mes prétendues implications avec la
Mafia.
Selon d’autres ragots, j'aurais organisé à New York,
au restaurant Le Cirque, le plus chic de toute la ville,
270
ROCANCOURT MAFIOSO ?
un dîner de dupes destiné à rouler dans la farine des
représentants de la pègre française en les faisant ren-
contrer de prétendus membres du clan Gambino, une
des plus influentes familles mafieuses de la côte, les-
quels «membres » n’auraient été en réalité que des figu-
rants payés par moi pour jouer cette mascarade.
Beaucoup de gens ont prêté foi à ce bruit de couloir
sans chercher à réfléchir une seconde à ce qu’il impli-
quait. En effet, je souhaite bon courage au débile pro-
fond qui s’aventurerait à se servir du nom Gambino,
ou de celui de toute autre « famille » ou clan, pour faire
joujou de la sorte. Je ne pense pas qu’il s’en sortirait
avec pour seule addition la note des agapes. À mon
avis, une telle pitrerie lui coûterait beaucoup plus cher.
Pourtant, j’ai bien organisé un déjeuner au Cirque. Il
réunissait vingt-cinq personnes, dont mon ami John
. Cenatiempo, le comédien de la série TV Les Sopranos.
Il y avait là des Italo-Américains, des Américains
d’autres origines et des Français. Certains d’entre eux
pouvaient en effet avoir des relations plus ou moins
proches avec tel ou tel membre de telle ou telle
« famille » maïs ce n’est pas cela qui justifiait l’invita-
tion, même si Cenatiempo n’a jamais fait mystère de
certaines amitiés un tantinet sulfureuses.
J'avoue donc avoir pu croiser, au cours de toutes ces
années, le chemin de personnes proches des milieux
mafieux. En cela, je ne suis pas très différent de quel-
ques centaines de milliers d’hommes d’affaires améri-
cains ou internationaux, de stars du show-biz ou de la
politique et plus généralement de tous ceux qui, à New
271
CHRISTOPHE ROCANCOURT
York et dans les grandes villes américaines, vivent
autrement que calfeutrés dans leur bureau et leur living
room.
J'avoue avoir été impressionné par la qualité humaine
et la force de caractère de quelques noms fameux de
la Mafia, au premier rang desquels John Gotti, succes-
seur de Carlo Gambino à la tête de son clan et empri-
sonné à vie en 1992. Je ne l’ai donc jamais connu. Je
le regrette, d’ailleurs.
J'avoue avoir été admis, au pénitencier, à faire quel-
ques parties de poker en cellule et quelques prome-
nades dans le yard avec des détenus haut placés dans
la hiérarchie complexe de ce monde parallèle.
J'avoue avoir eu à New York une conversation avec
le consiliere — conseil ou avocat — d’une des grandes
familles de la Mafia. Celui-ci m’a laissé entendre assez
clairement que mon business amusait beaucoup ses
mandants et continuerait de les divertir tant que je ne
franchirais pas certaines lignes jaunes et que je n'irais
pas toucherà leurs sphères d’activités ou taquiner l’un
des leurs. À la vérité, ce discours, je n’avais nul besoin
de lentendre puisque j’en appliquais scrupuleusement
les préceptes depuis le premier jour de ma présence
sut le sol américain. Comme je l'ai dit, je me suis tou-
jours tenu à l'écart du jeu, de la prostitution, de la
drogue et du racket. Quant à tenter de gruger un type
dont j'aurais entendu suggérer qu’il puisse être lié peu
ou prou avec le cousin d’un cousin d’un chef ou sous-
chef de clan, je ne suis pas assez dingue pour m'y ris-
quer. Téméraire, mais pas suicidaire |
272
ROCANCOURT MAFIOSO ?
J'avoue aussi qu’au cours de mes interrogatoires et
de mes détentions successives, je me suis conduit
comme les hommes de ces milieux se comportent : j’ai
gardé le silence, je n’ai jamais prononcé le nom de
quiconque, je n’ai jamais livré la moindre information.
Et j’admets que ce mimétisme dans ma conduite a pu
faire penser à certains enquêteurs que j'avais été formé
à la bonne école, celle des clans bien entendu.
Je consens même à avouer que je ne me suis pas
montré très curieux au sujet des « services » que don
Federico devait rendre avec ses valises bourrées de dol-
lars en arrivant aux States, et que je n’ai pas demandé
au nom de qui il devait les rendre. J’ai considéré que
ce n’était pas mon affaire.
J'avoue enfin que tout cela mis bout à bout peut
suffire à embraser l'imagination d’un petit inspecteur
_tel que le sieur Mueller qui court après le grand coup
de sa carrière, animé de la même hystérie que le capi-
taine Achab, du célèbre Moy Dick, dans sa quête de
la baleine blanche.
Je me répète, sans doute, mais je suis convaincu
aujourd’hui qu’il est temps de mettre les choses à plat :
je n’ai jamais été et je ne suis pas un mafioso. D'ailleurs,
je peux en apporter la preuve irréfutable. Une preuve
éclatante que Mueller, aveuglé par son obsession, est
incapable de voir, d'intégrer, d’accepter. Pourtant, cette
démonstration d’innocence, il l’a sous les yeux. Il est
même aux premières loges, si je puis dire.
219
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Au cas où il lirait ce livre, j’invite simplement Mueller
à prendre en considération un argument d’une confon-
dante simplicité: si j’appattenais au milieu du crime
organisé, quelles seraient les personnes auxquelles cette
collusion n’aurait pu échapper, celles qui n’auraient pas
manqué de me voir rencontrer des «parrains », des
hommes de main ? Deux noms s’imposent d’emblée :
Benny, mon chauffeur, et surtout Charly Glenn que je
traîne partout avec moi depuis le premier jour comme
une sangsue. Or, que s’empressent de faire ces deux
minables alors que j’ai le dos tourné? Ils me trahis-
sent...
Ni Benny ni Glenn ne sont des prix Nobel, soit, mais
de là à se montrer assez cons pour aller souffler dans
les narines d’un homme qui apparttiendrait à la Mafia,
il y a loin! Imaginer un seul instant que de pauvres
types comme eux aient pu avoir les couilles de défier
le membre d’une des familles du crime organisé, et
donc ‘so facto la famille tout entière, me fait hurler de
rire. Sans compter que ces deux kamikazes continue-
raient de se la couler douce alors qu’ils m’ont envoyé
derrière les barreaux et m’ont fait paumer une caution
de cent soixante-dix mille dollars pour rien ?
Au demeurant, bien que dans une moindre mesure
il est vrai, le raisonnement vaut aussi pour l’inspecteur
Mueller en personne. S’imagine-t-il qu’il serait ce qu’il
est aujourd’hui, inspecteur à la police des polices, et er
Parfaite santé, si j'étais un mafieux de quelque impor-
tance ?
274
ROCANCOURT MAFIOSO ?
Enfin, pour en terminer avec ce fantasme récurrent,
comment ce cher Mueller explique-t-il qu’au terme des
sept ou huit années durant lesquelles le FBI s’est inté-
ressé à moi et n’a cessé d’enquêter, pas un seul élément
de preuve d’une appartenance quelconque à aucun des
clans répertoriés n’ait pu être mis au jour? Car, qu’on
ne s’y trompe pas, si ces messieurs du FBI avaient
découvert le moindre indice, aujourd’hui je ne serais
pas dehors : je croupirais encore au pénitencier d’Allen-
wood, Pennsylvanie, pour une bonne vingtaine d’an-
nées, puisque le tarif en vigueur est de vingt-cinq ans
pour toute implication dans le crime organisé.
*
LS
La mort de mon ami Federico, la trahison des deux
_minables, le harcèlement de Mueller, ma liberté de
mouvements sous haute surveillance parce que je ne
suis qu’un « libéré conditionnel sous caution », tout cela
contribue bientôt à rendre la vie à Los Angeles moins
plaisante à mes yeux. L’air de la Californie, peu à peu,
me semble plus pesant, son climat uniforme me lasse.
Je commence à me dire que le soleil brille aussi ail-
leurs. Bref, il est grand temps que l’acteur Rocancourt
change de théître.
L’incident qui précipite ma décision n’est pas des
plus anodins, puisqu’il s’agit d’une fusillade en pleine
rue.
En compagnie de Mickey Rourke et de quelques
amis, je fête ma libération sous caution dans une boîte
275
CHRISTOPHE ROCANCOURT
de nuit d'Hollywood, le Garden of Eden. Traduit en
français, cela donne : « Le Jardin du Paradis ». En fait
de Paradis, ce sera plutôt l’enfer.
À un moment donné, une dizaine de types s’agglu-
tinent autour de notre table. Je sens tout de suite les
ondes d’agressivité qu’ils dégagent. L’un d’eux s’en
prend à moi bille en tête.
— Rocancourt, je vais te buter ! Je veux ta peau. Tu
es un homme mort.
Il est très excité, probablement sous l’emprise de la
drogue, mais il ne parle pas à la légère. Les menaces
qu’il profère ne sont pas des rodomontades d’ivrogne.
Je perçois ces nuances-là depuis toujours. Dans un pre-
miet temps, le champagne nous rendant cléments et
bienveillants envers notre prochain, mes amis et moi
pensons qu’il s’agit d’une histoire de fille. J’aurais pié-
tiné quelques plates-bandes et ce gars n’aurait pas
apprécié... Tout de même, je sors de six mois de prison,
le type aurait la rancune tenace ! Je ne mets donc pas
longtemps à me persuader qu’il ne s’agit pas d’une
banale affaire de coucherie.
Après quelques mouvements divers, le service de
sécurité de létablissement parvient à rétablir un sem-
blant d’ordre et je m’empresse de faire jouer mon
réseau pour me renseigner sur ce type. C’est un dealer
notoire, poursuivi pour meurtre en Italie et qui tente
de s’imposer comme caïd à L.A. Dès que j'ai connais-
sance de ces éléments, la donne est claire pout moi.
Ce malfrat cherche à faire un carton pour marquer les
esprits : accrocher Rocancourt à son tableau de chasse
276
ROCANCOURT MAFIOSO ?
serait pour lui un bon début. On ne peut le nier, et,
en conséquence, je prends l’affaire très au sérieux.
Avant même le lever du jour, je fais en sorte que la
protection de Pia et de Zeus soit renforcée. Quant à
moi, je continue de mener ma vie comme je l’ai fait
jusqu’à présent, sauf que je me montre beaucoup plus
prudent.
Le soir suivant, pour sortir je prends mon Hummer,
le 4x4 dérivé du modèle militaire dont j'ai déjà parlé.
Le mien présente la particularité de posséder à larrière
une caméra dont l’objectif est dissimulé dans le moyeu
central de la roue de secours. Le tableau de bord est
équipé d’un écran qui permet de visionner ce que filme
la caméra. Je peux dire aujourd’hui que c’est en partie
_ce dispositif qui m’a sauvé la vie.
Ce soir-là, donc, comme très souvent, je me rends
vers 19 h 30 au café Maurice, à Hollywood. Alors que
je m’apprête à ralentir pour chercher à me garer, je
repère une grosse Mercedes noire dans laquelle des
types semblent attendre. Cela ne me dit rien qui vaille,
alors je continue mon chemin, je contourne le pâté de
maisons et je m’arrange pour passer à proximité de la
voiture, en roulant assez lentement pour essayer d’iden-
tifier les occupants. Aucun doute possible, ces gars-là
sont de la bande qui m’a cherché des noises la nuït
précédente et, à la mine qu’ils font, je vois bien que ce
n’est pas pour m’offrir l’apéro qu’ils poireautent devant
le café.
2
CHRISTOPHE ROCANCOURT
Je ne demande pas mon reste et, tout en enclenchant
_ le dispositif de caméra arrière, enfonce à fond l’accé-
lérateur. Les types aussi m'ont reconnu. La Mercedes
quitte le trottoir et se coule dans le trafic pour me coller
au train. C’est parti! La chasse au Rocancourt est
ouverte. à
Je ne parviens pas à semer mes poursuivants. Quand
je suis stoppé à un feu rouge, ils sont derrière moi. Sur
mon écran, je vois l’un des gars sortir de la Mercedes,
l'arme au poing, et se diriger vers ma portière, prêt à
tirer.
J'ai évidemment moi aussi une arme dans la boîte à
gants. Dans un réflexe de légitime défense, je fais feu.
La voiture des agresseurs me double et se tire, la police
arrive. Dieu merci, le témoignage d’une conductrice qui
était derrière nous et avait vu toute la scène me sort
de ce mauvais pas. Le sheriff ne retient aucune charge
contre moi, si ce n’est la détention et l’usage d’arme à
feu.
Bref, ce serait une broutille si je ne me trouvais pas
à ce moment-là sous « investigation » puisque je ne suis
«que » libéré sous caution pour l'affaire du faux vrai
passeport.
Dans ce contexte, le rodéo et la fusillade façon wes-
tern font très mauvais effet. Le juge n’apprécie pas du
tout et je suis à deux doigts de retourner en taule pour
un séjour de quelques mois. Toutefois, on me laisse
dehors, moyennant une nouvelle caution. Plutôt salée
celle-ci, puisque le tribunal la fixe à quelque quatre cent
vingt mille dollars. C’est beaucoup d’argent. C’est même
278
ROCANCOURT MAFIOSO ?
trop. Près d’un demi-million de dollars pour ne pas
avoir eu la délicatesse de me laisser truffer de plomb,
je trouve l’addition amère.
Comme on peut s’en douter, ces nouvelles péripéties
contribuent à me rendre l’atmosphère de la Californie
encore un peu plus irrespirable. Cette fois, c’est dit : je
me tire de là. J’ai assez joué, assez donné et j’ai fait le
tour des joies locales. Je laisse à peine quelques heures
à Pia et à Zeus pour se préparer et nous filons tous les
trois vers d’autres cieux.
Le choix de ma nouvelle scène de théâtre est arrêté :
New York. Là, je sens que vais pouvoir donner ma
pleine mesure. Je suis donc débordant d’allant et d’opti-
misme quand nous nous envolons pour la Grosse
Pomme. Le seul petit inconvénient est que je peux
difficilement prétendre qu'il s’agit d’un banal voyage
ou d’un déménagement ordinaire. Loin de là. En effet,
comme je me trouve maintenant doublement en liberté
conditionnelle, une première fois en raison du faux vrai
passeport, une seconde pour la détention d’arme et la
fusillade, aux yeux de tous les juges des États-Unis, au
moment même où je quitte la juridiction dont je relève,
je ne suis pas en balade mais purement et simplement
en cavale.
Ce qui est un tout autre sport.
14,
AU BOUT DE LA ROUTE...
Août 2000. Commissariat des Hampton. New York.
— Monsieur Ortuno, vos empreintes je vous prie.
Ce n’est rien, juste un fonctionnaire de police qui me
demande d’imprimer mes empreintes digitales sur un
document. Pas de quoi paniquer. Pourtant, au moment
même où il me désigne le tampon encreur sur lequel
je dois appuyer, un à un, les cinq doigts de mes deux
mains, mon sang se place.
Dès que j'aurai laissé cette trace, mon univers peut
basculer d’un instant à l’autre. Le seul sursis dont je
dispose avant la catastrophe est le laps de temps qui
risque de s’écouler entre l'instant où le fonctionnaire
communiquera le relevé de mes pâtés d’encre au fichier
central et la minute où la réponse lui reviendra. Car si
je suis encore ici à ce moment-là, ce sera la réponse
qui tue : ces empreintes ne sont pas celles d’un certain
mister Ortuno, elles appartiennent au dénommé Chris-
tophe Rocancourt, recherché sur tout le territoire des
281
CHRISTOPHE ROCANCOURT
États-Unis d'Amérique pour violation de la réglemen-
tation en matière de libération conditionnelle.
En effet, ayant choisi de quitter la Californie, je ne
me suis pas présenté devant le juge après l'affaire de
la fusillade et l’obtention de ma liberté sous caution.
Et un tel manquement, aux States, constitue un délit
grave.
Bien que je sente mes jambes faiblir sous moi, je ne
manifeste aucun affolement et, en gentil garçon bien
obéissant, je pose mes doigts un à un dans la bonne
case. Pouce, index, majeur. J’agis avec lenteur mais
mon cerveau, lui, fonctionne en surmultipliée.
Trois heures plus tôt, je me suis fait interpeller par
une patrouille de la police new-yorkaise sur un trottoir
du quartier chic d’East Hampton. Après avoir fre-
quenté successivement deux résidences hôtelières de
standing situées dans ce quartier, j’ai « oublié » de régler
les additions. Un total misérable d’à peine dix-sept mille
dollars. Seulement, les tenanciers sont montés au coco-
tier et ont ameuté les flics. Ils ont donné mon signa-
lement et livré mon nouveau nom de théître, celui sous
lequel je me suis inscrit chez eux : Mr Fabien Ortuno,
de nationalité française.
Jusqu’à la prise d'empreintes, j’ai considéré qu’il n’y
avait pas là de quoi fouetter un chat. Comme la loi
américaine le prévoit, dès mon interpellation j’ai appelé
mon avocat, Bruce Cutler, pour qu’il me sorte de ce
mauvais pas et qu'il se hâte de verser la caution qu’on
ne manquera pas d'exiger. Quant à moi, je suis tout
disposé à m’engager à réparer mon « oubli » dans les
282
AU BOUT DE LA ROUTE...
quarante-huit heures, ce qui, en vérité, ne me pose
aucun problème.
Depuis mon arrivée à New York, il y a près d’un an,
mes affaires n’ont jamais été aussi prospères. Elles le
sont à un tel point que je me demande bien, encore
aujourd’hui, pourquoi j’ai poussé le jeu jusqu’à ne pas
acquitter ces malheureux dix-sept mille dollars d’hôtel-
lerie. Une connerie de débutant, vraiment! De temps
en temps, j'ai envie, comme ça, de m’amuser. Un amu-
sement qui risque de me coûter cher et que je ne me
pardonne pas, mais ce qui est fait est fait.
Seulement pour l’heure, ce qui est fait, justement,
c’est la prise d'empreintes digitales dont rêve en secret
l'inspecteur Mueller de l’autre côté des États-Unis. Je
imagine recevant la dépêche qui lui annoncerait
larrestation à New York de Christopher Rocancourt,
alias Mr Fabien Ortuno et autres pseudonymes, pris
les doigts dans le pot de confiture pour une arnaque
subalterne, une méprisable affaire de grivèlerie. Je le
vois d’ici sauter de joie. Je ne vais tout de même pas
lui faire ce cadeau !
À l'intérieur, je suis en feu. À l’extérieur, je reste de
marbre. Le policier en termine avec les formalités. Il
prend son temps. Pour un peu je l’encouragerais à aller
encore moins rapidement. Il est vrai que pour lui mon
histoire d’hôtel impayé n’est pas l'affaire du siècle.
J'aimerais juste que mon avocat se bouge un peu plus
vite.
Or, Bruce Cutler est absent de New York. Il plaide
à Philadelphie ce jour-là. C’est Bettina, son assistante,
283
CHRISTOPHE ROCANCOURT
qui doit me sortir de la nasse. Mais l’autorité d’une
collaboratrice, si performante soit-elle, n’égale jamais
celle du patron, surtout quand celui-ci est une star new-
yotkaise du barreau qui s’est illustrée dans de retentis-
sants procès financiers comme dans de grandes affaires
médiatiques telles que le procès du parrain John Gotti.
On me met donc au trou. Je dois comparaître devant
un juge dans les heures qui suivent pour que soit fixée
la caution. Bien entendu, si entre-temps le masque
tombe, si mes empreintes me trahissent, il ne sera plus
question de sortir à l'air libre contre une pincée de
dollars: les portes du pénitencier s’ouvriront devant
moi. De quoi me mordre les doigts pendant des années
d’avoir fait un pied de nez à la chance.
Les minutes sont des heures. Je me bouffe le foie.
Je bous à mille degrés dans ma tête et mon ventre,
mais quand on m'adresse la parole, je la joue parfaite-
ment cool. D’un côté, je me dis que plus le temps
passe, plus cela laisse de chances à Pia et à Zeus de
filer loin d’ici pour se mettre à l’abri, monter à bord
d’un avion pour ailleurs. En effet, Pia peut être consi-
dérée comme complice de ma cavale. Mon avocat n’est
pas fou, il a dû la faire prévenir et prendre les mesures
nécessaires. D’un autre côté, je n’ignore pas qu’à
chaque instant je peux voir la porte de la cellule s’ouvrir
sur un flicard hilare qui me jettera à la figure :
— Fini de jouer, mister Rocancourt. Vous venez
d'arriver au terminus. Tout le monde descend |
Putain, j’enrage. Comment ai-je pu trouver le moyen
de faire le con au moment où tout allait si bien ?
284
AU BOUT DE LA ROUTE...
%
k*%x
Le New York où j'ai débarqué est alors un eldorado.
Tout le monde se souvient de cette fin de siècle. Les
nouvelles technologies explosent. Des fortunes
incroyables se font en un tour de main, l’argent circule
comme jamais. De petits mandataires en Bourse se
réveillent millionnaires en dollars sur deux ou trois
coups spéculatifs à Wall Street. Et tout ce monde-là en
veut encore plus, toujours plus ! Alors Rocancourt est
là pour alimenter le rêve. Vous souhaitez investir cin-
quante millions, soixante-dix millions, cent millions,
mais comment donc ! Bien sûr, vous voulez que cela
se passe en toute discrétion. Quoi de plus naturel?
Vous avez frappé à la bonne porte et j’ai en magasin
les bons plans qu’il vous faut. Vous connaissez le tarif,
_ dix pour cent d’avance. Également en toute discrétion,
cela va de soi.
Mon bureau de Time Square ne désemplit pas. Je me
permets même de faire la fine bouche. Je sélectionne
et, surtout, je prends le temps de vivre. Je consacre le
maximum de journées à Zeus, à Pia. Je veux pour eux
ce qu’il y a de mieux. Et je le leur donne. Nous visitons
New York et toute la côte Est. Nos excursions se font
le plus souvent en hélicoptère et je m'empresse
d’acheter tout ce qui fait briller les yeux de mon Zeus.
Quand je suis avec lui et avec Pia, je suis heureux
comme jamais je ne l'ai été.
Cependant, je veille aussi à me maintenir en forme.
Je fréquente les salles de sport. Attention ! Pas
285
CHRISTOPHE ROCANCOURT
n’importe lesquelles : les plus « tendance ». Je veux bien
suer sang et eau mais en bonne compagnie. Car, en
fait, mes heures de musculation ne sont qu’un prolon-
gement de mon activité professionnelle.
Et c’est ainsi, dans la transpiration de luxe pour-
rait-on dire, que naît un beau jour le digne successeur
de Christopher De Laurentis, à savoir Mr Christopher
Rockefeller soi-même.
Âu fond, ce nouvel avatar de l’ex va-nu-pieds Rocan-
court va de soi. Il s’inscrit dans une logique imparable :
à Los Angeles, capitale mondiale du cinéma, un masque
de fils de producteur s’imposait. À New York, la métro-
pole du business international, celui d’un héritier de la
haute finance m’a semblé incontournable.
Cela s’est fait, encore une fois, tout naturellement.
Un jour, dans une salle de gym, j'entends un promoteur
immobilier bougonner au sujet de ses clients :
— Ils veulent tous le top du top dans les meilleurs
quartiers. Tous autant qu’ils sont, ils se prennent pour
Rockefeller.
Cela ne tombe pas dans l'oreille d’un sourd. Le jour
même, alors que je quitte la salle et que je récupère à
laccueil la montre de luxe que j’ai fait mettre au coffre
en arrivant, sur le bon de décharge que me tend
hôtesse je signe d’un désinvolte : « Christopher Roc-
kefeller ». La jeune femme ouvre de grands yeux. Quant
au grincheux de l’immobilier, qui se trouve près de moi
et qui a lorgné par-dessus mon épaule, il n’en revient
pas et se répand aussitôt en amabilités. Il me tient la
porte quand je sors. Je le remercie distraitement tandis
286
AU BOUT DE LA ROUTE...
que le chauffeur de la limousine de dix mètres de long
que j’ai louée m’ouvre la portière arrière. Et c’est parti |
La légende est sur ses rails. D’un trait de plume, je suis
devenu l’un des héritiers de la fortune américaine la
plus célèbre du monde. Je reconnais que c’est mettre
la barre assez haut, mais c’est comme au poker: plus
on joue gros, plus c’est excitant. Et plus on bluffe, plus
les autres marchent.
Encore une fois, je n’ai rien prémédité, j’ai laissé ma
main tracet les lettres du nom richissime, et dès lors
les dés étaient jetés. Après, j’ai adapté le scénario et
travaillé mon jeu d’acteur. Rien de plus. Que je parle
anglais avec un accent français plus que prononcé ne
trouble personne. Après tout, j’ai peut-être grandi en
France, fréquenté les hautes écoles de l’autre côté de
PAtlantique.. Tout le monde y croit parce que tout le
. monde eut y croire. Le secret est là. On me fête, on
m’honore, on me reçoit, on me couttise. Moi je ponc-
tionne.
Et je savoure l'humour de la situation. On se bous-
cule pour m'apporter ce que je n’ai même plus à aller
chercher, je veux dire ces monceaux de fric. Un régal.
Parfois, j'aimerais pouvoir convier le petit inspecteur
Mueller à cette fête permanente.
Il y a même un type qui m’a financé un séjour sur
la Côte d'Azur dans l'espoir que je lui rabatte de pré-
tendus investisseurs contactés par mes soins à Monaco.
Des bailleurs de fonds qui, on s’en doute, n’ont jamais
existé. En fait, je me la suis coulé douce à Saint-Tropez,
avec villa de luxe et yacht de rêve pendant des semaines.
287
CHRISTOPHE ROCANCOURT
C’est lors de ce séjour que je me suis procuré mon
passeport français au nom de Fabien Ortuno et c’est
également à l’occasion de cette escapade que j'ai eu le
privilège de côtoyer Françoise Sagan. Après son départ
du Midi, je suis allé lui rendre une visite en hélico dans
la propriété où elle vivait, en Normandie. On a discuté
ensemble. On a beaucoup ri. C’était bien.
Peut-être était-ce trop bien ? À New York, j'ai pour-
tant reçu une jolie leçon qui aurait dû m’alerter. Un
artiste peintre que j’admirais sincèrement a vu clair dans
ma comédie. Il m'a mouché, avec humour. Un soir, il
a otganisé un dîner dont les hôtes étaient censés appar-
tenir au gratin, le #ec plus ultra de la ville. J’étais invité
en qualité de Rockefeller, naturellement, et j’ai tenu
mon tôle. En réalité, l'artiste m’a joué: ses invités
étaient comme moi des « comédiens », des friqués d’un
soir. Ils ont dû bien rire après mon départ. J'aurais
aimé tire avec eux. Mais une nouvelle fois, j'étais
retenu ailleurs lorsque j’ai appris la vérité, des semaines
plus tard.
+
k%
À Hampton, le juge a fixé la caution à quarante-cinq
mille dollars. Je crois rêver. Sur un plateau de la balance,
une obole de quarante-cinq mille petits dollars, de
l’autre des années de pénitencier si mon avocat ne me
288
AU BOUT DE LA ROUTE...
fait pas sortir avant la révélation de mon identité véri-
table.
Je vis un enfer.
Et soudain, les portes s'ouvrent. Un policier
s'approche, vérifie mon nom sur une fiche.
— Mister Ortuno ?
— C’est moi.
Je n’en mène pas large quand je prononce ces mots
tout bêtes.
— Well, mister Ortuno. Vous pouvez sortir. La cau-
tion a été versée par le représentant de votre avocat.
À peine cinq minutes plus tard, je quitte les locaux
de la police. Je prends à droite en sortant parce que
c’est de ce côté-là que la rue est la moins longue et que
je peux disparaître très vite au coin d’un immeuble. Ma
petite voix intérieure me susurre : « Christophe, surtout
._ ne cours pas ! Ne fais pas le con ! Tu marches comme
si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles. Ne cours pas, bon Dieu ! »
Je parviens à ne pas trop presser le pas. Cependant,
quand je prends place dans le premier taxi que je
trouve, je réalise que je suis trempé de sueur de la tête
aux pieds.
— Démarrez, je vous dirai plus tard où nous allons.
Nous n’avons pas parcouru cinq cents mètres qu’une
voiture de flics nous rattrape, sirène hurlante. Bon sang,
une nouvelle suée m’inonde |
La voiture pourtant nous dépasse. Ouf ! Ce n’est pas
pour moi. Enfin, pas pour cette fois. J’ai eu chaud.
Il n'empêche que New York, c’est fini. Et je n’ai pas
289
CHRISTOPHE ROCANCOURT
intérêt, désormais, à rester trop longtemps au même
endroit.
La vraie cavale va commencer. Si je veux rester
maître de mes faits et gestes, si je veux pouvoir un jour
prendre à nouveau Zeus dans mes bras tous les soirs,
lui raconter une histoire avant qu’il ne s’endorme, il va
falloir que je me fasse oublier.
Pour l'instant en tout cas, il n’est pas question de
rejoindre mon fils et sa mère. Trop risqué, mes
empreintes digitales traînent quand même dans la ville.
Je m’arrange pour mettre Pia et Zeus à l’abri tout en
leur permettant de continuer à mener la vie confortable
que je leur ai offerte jusqu'ici. Je les expédie dans une
station de ski hyper chic de la Colombie-Britannique,
à l’ouest de Canada. On n'ira pas les chercher là-bas |
Et moi je file.
Très vite, ma cavale devient un enfer. Je ne vois plus
mon fils et cela m'est insupportable. Après avoir quitté
New York en catastrophe, j'ai trouvé refuge ici ou là,
je suis passé au Mexique à bord d’une bagnole conduite
par un zozo que j'ai soudoyé pour une poignée de
cacahuètes. Mais le Mexique m'a vite lassé, ce n’est pas
ma tasse de thé. De toute façon, là où n’est pas Zeus,
je suis mal. Mais voilà, la vie n’est pas si simple. Je sais
qu’il me faut être patient avant de pouvoir courir le
tisque de me rapprocher de lui et de Pia. Je change
encore de destination...
290
AU BOUT DE LA ROUTE...
Les médias américains ont beaucoup parlé de mon
affaire. Le patronyme usurpé de Rockefeller les a mis
en transe. Quelques petits mecs de Wall Street alimen-
tent la chronique en évoquant les économies qu’ils ont
perdues dans mes affaires. Les gros poissons, eux, ne
bronchent pas. Ils ont trop dissimulé d’argent au fisc
et trop misé sur la casaque Rocancourt pour la ramener.
À Los Angeles, mes deux pique-assiette favoris,
Benny le connard et Glenn la donneuse, s’en donnent
à cœur joie. Ils vendent aux journaux tout ce qu’ils
savent ou croient savoir. Et quand ils n’ont plus rien
à fourguer, ils inventent. Un grand classique... Pardon
de revenir en arrière, mais là encore je rigole : si j'étais
un membre éminent de la Mafia, ces deux raclutes se
garderaient bien de me nuire alors qu’ils me savent en
cavale. Quant à Mueller, que la presse américaine
commence à appeler le « commissaire Javert », il croit
tenir son heure de gloire. Il pose avec la Rolex et le
faux vrai passeport saisis lors de la perquisition au
Beverley. Il est fier de ces trophées. Et il s’en va donner
des interviews un peu partout.
Un jour, je regarde une de ces interviews en direct
sut une chaîne californienne. Je suis en train de manger
un steak à un demi-mile du studio où mon persécuteur
pérore. J'ai le FBI et toutes les polices des States aux
fesses, ma photo trône partout dans les locaux où l’on
est censé faire régner la loi, et ce jour-là je me tape un
bon T-Bone à deux pas du flic qui veut ma peau. Il
s’en faut de peu que je ne me lève pour aller téléphoner
291
CHRISTOPHE ROCANCOURT
à la station de télé et inviter mon cher Mueller à boire
le café avec moi.
Tout cela m’amuserait et pourrait durer probable-
ment des années s’il n’y avait Zeus. Encore une fois,
il me manque. Le soir, dans les motels merdiques où
je ne dors que d’un œil, je lui parle. La nuit, tandis que
je parcours des distances folles au milieu de nulle part,
je m’imagine qu’il est assis à côté de moi dans la
bagnole de location et que nous sommes en partance
tous les deux pour un ailleurs où personne ne viendra
nous déranger... À l’aube, quand je suis lessivé, éreinté
d’avoir tant roulé, que mes yeux clignent de fatigue
devant le soleil timide, je me dis : « Christophe, bordel |
Arrête ce cirque |! Zeus est tout pour toi. Alors va le
lui dire. »
Et un jour, je décide de le faire.
Je suis sans illusions. Je sais mieux que quiconque
que ce qui perd un homme en cavale, c’est l’affectif,
l'amour. Une femme, un enfant, un père, une mère
qu’on veut revoir à tout prix. Une minute seulement.
Une dernière fois, peut-être. Et le piège se referme.
Tout le monde connaît la chanson. Et moi, je la sais
sur le bout des doigts. Eh bien tant pis, advienne que
pourra. Je veux revoir mon fils, je veux le prendre dans
mes bras, je veux lui dire que je l’aime et jy vais. Je ne
peux plus m’accommoder de l'absence.
292
AU BOUT DE LA ROUTE...
Zeus ne me reconnaît pas.
Comment le pourrait-il ? Je surgis en pleine nuit
après des mois et je suis teint en blond. Pia n’est pas
moins surprise. Je les serre dans mes bras tout le reste
de la nuit. On ne se dit pas grand-chose. Je pleure. De
bonheur.
Pour les retrouver, j'ai franchi une nouvelle fois une
frontière, celle du Canada. Un vrai tour de prestidigi-
tation. Ou plus exactement un petit miracle, comme
administration douanière en produit parfois. Le seul
document d'identité que je pouvais présenter à la
douane était un permis de conduire d’emprunt avec la
photo d’un type qui ne me ressemblait ni de près ni
de loin. Je me suis fait passer pour un étudiant de l’uni-
vetsité californienne de Los Angeles, UCLA, et ça a
marché |
Le poireau que j'avais payé pour conduire la voiture
n’était au courant de rien. Ce gentil benêt ne posait pas
de questions et ne répondait à celles qu’on lui adressait
que lorsqu'il les avait comprises, c’est-à-dire bien long-
temps après qu’on les avait oubliées. Il avait une cepen-
dant une grande qualité : il roulait en silence des heures,
des nuits entières, le regard fixé sur la route. Quand le
jour se levait, il disait : « Tiens, le jour se lève. » Quand
le soir tombait, il marmonnait : « Tiens, le soir tombe. »
Me voilà donc à Whistler, Colombie-Britannique,
Canada, avec femme et enfant. Whistler! Un paradis,
une sorte de Megève nord-américain où l’on peut
279
CHRISTOPHE ROCANCOURT
dévaler toute l’année plus de deux cents pistes. La qua-
lité de vie est à l’avenant. Beaux restaurants d’altitude,
fréquentation choisie, atmosphère à la fois classe et
décontractée. Mais peu d’espaces « business » pour un
ambitieux en rupture de ban. Or, je dois me rendre à
l'évidence. Les liasses de dollars ont filé à vitesse grand.
V entre mes doigts pour assurer ma sécurité en cavale
et couvrir les frais de vie de Pia et de Zeus. On a beau
être magicien, un beau jour on se rend compte qu’on
a touché le fond du chapeau et que celui-ci ne recèle
plus ni beau lapin blanc ni jolie colombe.
Rocancourt doit donc se remettre à l'ouvrage. Ou
plutôt, remonter sur scène.
Les masques Laurentiis et Rockefeller ayant fait long
feu, je m’invente un nouveau personnage. Je deviens
Christopher Van Hoven, ancien pilote de Formule 1
et richissime businessman d’origine suisse.
De nouveau, tout fonctionne à merveille. Je fré-
quente les endroits les plus prestigieux. Je commence
à laisser entendre que je suis séduit par le coin et que
j'envisage d’y acheter une propriété. Chère et luxueuse,
cela va sans dire. Je visite la plus belle de toute la
contrée, le Château du Lac, et je me déclare très inté-
ressé.
Pour la suite, je m’en remets au bouche à oreille et
je n’ai pas à patienter bien longtemps avant de voir
venir à moi mes premiers futurs clients.
Bientôt, l’un d’eux emporte ma préférence. Il
s’appelle Robert Baldock. Je l’aime bien, Baldock. Pour
deux raisons. La première est qu’il me prend pour une
294
AU BOUT DE LA ROUTE...
bille et qu’il cherche à m’arnaquer. La seconde tient en
un mot : cupidité. Il appartient à la catégorie des avides
chroniques, les hystériques du fric. En outre, ce cher
Robert présente une caractéristique que je trouve ras-
surante : il joue sur deux tableaux. Il ématge en tant
que membre d’une sorte de service public canadien, et,
en parallèle, il fait son beurre dans une société privée
immatriculée à l'étranger, dans un paradis fiscal. Alors
je me dis qu’un type qui prend de telles libertés avec
le respect de la déontologie qu’on est en droit
d'attendre de tout serviteur de l’État y réfléchira à deux
fois avant d’aller pleurer dans le giron de dame justice
s’il vient à se faire posséder.
La société privée de Baldock est une arnaque de pre-
mière. Il prétend avoir mis au point un procédé de
détection des maladies mentales à partir de l’observa-
tion du rythme cardiaque. De quoi mériter haut la
main le prix Nobel. Dans la catégorie « pièges à cons »,
évidemment.
Lorsqu'il me parle de son business, je m'empresse
de paraître subjugué et je propose à ce génial bienfai-
teur de l’humanité d’investir quelque cinq millions de
dollars dans sa merveilleuse affaire. Qui mieux qu’un
sportif de haut niveau comme Christopher Van Hoven,
ancien pilote de Formule 1, peut offrir une information
fiable en matière d’observation et de maîtrise du rythme
cardiaque ? En tout cas je me passionne pour la
« découverte » de Baldock. Et Baldock est aux anges |
Surtout quand il apprend que, dans mon pays, la Suisse,
je suis multimillionnaire et que j'envisage de faire
295
CHRISTOPHE ROCANCOURT
transférer tous mes avoirs au Canada, une terre dont
je ne peux plus me passer.
Bien sûr, pour ce transfert, il faut un certain temps.
Qu'’aà cela ne tienne : Baldock avancera les fonds néces-
saires à mon train de vie, en attendant que je devienne
son associé.
Dans la foulée, je signe une promesse de versement
d’un acompte de cent mille dollars pour l'achat du Châ-
teau du Lac, et je m’y installe. Je coule des jours pai-
sibles et heureux en famille, et avant même que Baldock
ait eu le temps de se poser la moindre question sur ma
fiabilité, je l’ai soulagé de près de deux cent mille dol-
lars. Il faut ce qu’il faut...
Hélas, j'ai mal jugé ce brave citoyen canadien. J’ai
cru qu’il ferait profil bas. Tout au contraire, lorsqu’il
acquiert la conviction que je suis bel et bien en train
de le plumer, il rue dans les brancards et s’en va déposer
plainte à la police. Pour moi, c’est le coup de grâce.
Ma résidence est perquisitionnée et l’on y découvre un
chéquier au nom de... Christophe Rocancourt.
Bingo ! peuvent s’écrier en chœur les agents cana-
diens, les américains du FBI et le cher inspecteur
Mueller. Après trois ans de cavale, dont presque douze
mois dans la plus parfaite clandestinité, Rocancourt
vient de tomber parce qu’un escroc a eu ses vapeurs |
Je suis interpellé en pleine rue. Dans le sac accroché
à mon épaule, les policiers trouvent trois bibles. Le
Livre Saint ne me quitte jamais. Je suis aussitôt conduit
296
AU BOUT DE LA ROUTE...
en cellule et l’on m'’interroge toute la soirée et toute la
nuit.
Les heures qui suivent sont terribles. De nouveau, je
suis éloigné de Zeus. Et pour longtemps. Je voulais
être près de lui sans cesse, la nuit, le jour, le voir grandir,
le conduire par la main sur le chemin de la vie, et voilà
que, comme mon père l’a fait avec moi, je abandonne.
Je reproduis ce que je voulais à tout prix lui épargner.
Quel échec ! J’en crèverais.
Plus tard, j’apprendrai que Pia vit elle aussi, au même
moment, un calvaire. Les flics la questionnent des
heures et des heures. Ils l’incitent à me charger, à livrer
mes petits secrets, à dévoiler mes combines. Pour y
parvenir, ils me traînent dans la boue, ils lui racontent
que je me suis toujours comporté comme le dernier
des salauds avec elle, que je l’ai cocufiée à tour de bras.
Ils balancent en cascade des noms de maîtresses réelles
ou supposées. Pia est effondrée. Mais elle tient bon,
elle fait face, elle ne dit rien... D'ailleurs, que dirait-elle ?
Jai mis un point d’honneur à ne pas l’impliquer dans
mes « affaires » et elle n’en connaît pratiquement aucun
détail.
Néanmoins, je ne lui rendrai jamais assez hommage.
Quelle femme admirable! Et surtout quelle mère
exceptionnelle ! Sans elle, sans sa force de caractère,
sans sa rectitude morale, que serait devenu Zeus ?
*
k*+x
297
CHRISTOPHE ROCANCOURT
En 2001, j'écope de dix-huit mois de prison au
Canada pour l’affaire Baldock et, comme les Etats-Unis
ont demandé mon extradition, je sais que, à la sortie,
je ne ferai que passer d’une geôle à une autre.
Je dois dire que la canadienne est nettement moins
pénible que l'américaine. À la prison de Victoria, je n’ai
pas à me plaindre de la manière dont on me traite. Les
médias internationaux ayant fait sonner haut et fort les
trompettes de la renommée lors de mon arrestation,
quand je me retrouve derrière les barreaux, je suis
considéré comme une sorte de VIP. Mes gardiens fer-
ment les yeux sur l'écriture de mon premier livre, je
peux lire ce que je veux, et je téléphone à peu près
librement. Certes, mes visiteurs sont fouillés à l’entrée
de la prison. L’un d’eux se verra ainsi retirer son por-
table, interdit. Mais c’est drôle, aucune caméra (non
permise, évidemment) ne sera repérée. Voilà qui
me permet de donner des interviews télévisées à de
très grandes chaînes U.S., sans que personne ne s’en
inquiète. Pour le reste, je reçois mes hôtes sans pro-
blème, et mes gardiens nous servent le café... Il se
trouve même un admirateur de mes « exploits » pour
me faire envoyer en prison des tonnes de langouste,
de champagne et autres douceurs. Comme je ne veux
pas en bénéficier en solitaire, j’'émets le souhait de les
partager avec les codétenus de ma section, et mon vœu,
provisoirement, est exaucé… Hélas, administration
carcérale mettra un jour l’embargo sur ces livraisons,
«non conformes au règlement en vigueur dans les pri-
sons canadiennes ».
298
AU BOUT DE LA ROUTE...
Pendant ce temps, aux States, mon avocat négocie
avec la justice américaine les conditions de mon
« plaider coupable ». L'accord s’établit sur une peine de
prison de cinq années, assortie d’une restitution finan-
cière d’un million deux cent mille dollars pour les dif-
férents délits qui me sont imputés: falsification de
passeport, détention et usage d’armes, extorsion de
fonds, grivèlerie, etc.
Lorsque sonne l’heure de l’extradition, je passe subi-
tement d’un univers à un autre. La réclusion à l’'amé-
ricaine n’a décidément rien à voir avec la détention
made in Canada. La différence s’affiche dès le passage
de la frontière. Côté États-Unis, ce sont les U.S. mars-
hals qui me prennent en charge. L’un d’eux à beau me
dire : « Bienvenue à la maison, mister Rocancourt », je
vois bien que l’ambiance n’est pas à la bonhomie.
Regard dur, mâchoires serrées, ordres secs, gestes effi-
caces, et pour moi menottes aux poignets et chaînes
aux chevilles... Un autre monde.
Vingt-quatre heures plus tard, je suis, avec trois
autres taulards, enfermé dans un Boeing 747 affecté
exclusivement au transport de prisonniers. Ce Boeing
va se poser à l'intérieur même du pénitencier d’'Okla-
homa City où une piste est spécialement aménagée à
cet effet.
«Bienvenue dans un univers carcéral où plus rien
n’est à l’échelle humaine », me susurre ma petite voix.
Quand le gros porteur se pose sur la piste, les portes
299
CHRISTOPHE ROCANCOURT
du pénitencier d’Oklahoma City se referment derrière
moi. Je connaîtrai d’autres villégiatures, Lewisburg,
Allenwood ; toutes aussi accueillantes. Aux States, on
n'aime pas que les prisonniers «lourds » prennent des
habitudes. En raison des grâces et remises de peine,
je ne resterai « que » trois ans et demi dans les geôles
américaines. Ce qui, avec le Canada, fait quand même
cinq années loin de la liberté. |
Une liberté que je respire enfin à pleins poumons,
sur une plage normande, en octobre 2005.
Er
ET MAINTENANT...
24 octobre 2005.
Zeus est maintenant un petit homme de huit ans. J’ai
été éloigné de lui pendant cinq années. Je lui ai parlé
au téléphone aussi souvent que j’ai pu, mais le voir là,
devant moi, courir en riant aux éclats sur la plage de
Deauville est un bonheur qui surpasse tous les autres.
Les mots sont faibles pour rendre compte d’une telle
intensité. Je sors de la nuit et Zeus est mon étoile.
Enfin, je peux le prendre dans mes bras, sentir contre
ma joue le souffle de sa respiration que la course
a accéléré, lui parler à l'oreille, l'écouter. Surtout
l'écouter.
Il est venu me rejoindre avec sa maman quelques
jours après mon arrivée en France mais, en bon écolier
américain, il devra refranchir l’océan les vacances ter-
minées pour reprendre le chemin de la classe. Pia se
montre intransigeante sur l’éducation de l'enfant et je
lui donne entièrement raison. même si j’aurais bien
301
CHRISTOPHE ROCANCOURT
aimé pouvoir le garder près de moi une semaine ou
deux de plus.
Retrouver la liberté ne va pas sans difficultés. Les
années de pénitencier laissent des traces. J’ai perdu le
sommeil. Je dos en pointillé. Des cauchemars m’assail-
lent dès que je m’assoupis et je me réveille en sursaut,
trempé de sueur, comme en prison. Je me retrouve en
songe derrière les barreaux, je revois les images de la
barbarie ordinaire qui sévit en taule. Surtout, je fais le
rêve atroce que je ne suis toujours pas dehors et que
je n’y serai pas avant longtemps.
Brisé de fatigue, je m’endors lorsque le jour se lève.
Sa clarté me rassure. Je me sens moins vulnérable et
je peux me pincer pour me persuader que je ne rêve
pas et que désormais je suis bel et bien un homme
libre. Si je décide de sortir me promener dans Paris, je
le peux. Si je fais le choix d’aller traîner dans une
librairie du Quartier latin, je le peux. Si l'envie de
prendre une douche me vient, je n’ai à demander l’auto-
tisation de personne pour me rendre dans la salle de
bains. Si je désire passer deux heures avec mon ami,
mon frère, Thomas Langmann, le producteur du film
qui va être inspiré de mon parcours, libre à moi. Si le
captice me vient de dire bonjour à une dame dans la
rue, c’est pareil. Et comme je suis toujours incapable
de passer devant un SDF sans m’arrêter pour parler
un moment et laisser un billet, je peux répéter le geste
aussi souvent que je le souhaite. Ces mots simples, « je
302
ET MAINTENANT...
le peux si je le veux », m'ont été confisqués tellement
longtemps que je ne me lasse pas de les répéter.
Ainsi, petit à petit, je reprends plus ou moins pied
dans la vie normale. Et puis l'existence m’a adressé un
joli sourire. Une jeune actrice, belle et rebelle, est venue
à ma rencontre. Mon passé ne lui fait pas peur et nous
sommes bien ensemble. Elle à le goût des plaisirs sim-
ples et nos tendres balades à Barbizon, en forêt de
Fontainebleau, ont la saveur du bonheur retrouvé.
Nous rions beaucoup, comme des mômes insou-
ciants…
Je ne sais même plus s’il m’arrivait de rire au péni-
tencier. Probablement pas. Trop de violence sous-
jacente, omniprésente. Bon sang, qu'il est difficile de
chasser ces fantômes de ma mémoire |!Ils me surpren-
nent au moment où je m’y attends le moins.
Un soir, je m’assoupis en paix dans le fauteuil confor-
table d’un palace parisien. Une minute après, je me
réveille haletant de frayeur, je me lève d’un bond, je
jette des regards d’animal traqué partout autour de moi.
L’ami qui m'accompagne me rassure :
— Calme, Christophe. Tout va bien. La vie est belle,
eh.
Pour me mettre à l’aise, il paraphrase la réplique
plutôt graveleuse que Depardieu adresse à Dewaere
dans le film Les V/alseuses, de Bertrand Blier:
— On n’est pas bien, là, ensemble, détendus, décon-
tractés du gland et tout?
Cela me distrait. Mais le cauchemar qui m’a harcelé
reste encore présent un moment. Je me revois au
303
CHRISTOPHE ROCANCOURT
mitard, dans la cuve inhumaine où j’ai passé cent qua-
torze jours au début de ma peine pour avoir cassé deux
dents à un taulard qui commençait à me bousculer pour
un différend de rien. Seigneur ! Il en faudra des courses
folles et rieuses de Zeus sur les plages pour que je me
purge de cette boue! Il en faudra des sourires et des
mots tendres de ma nouvelle amie pour que je cica-
trise !
Souvent, les journalistes me demandent:
— Votre avenir, comment le voyez-vous à présent?
J'ai envie de leur répondre que je n’ai pas encore
assez retrouvé mes repères pour être en mesure de me
faire une idée claire de ce que je serai et ce que j’entre-
prendrai dans six mois, dans un an. Il y a encore trop
de trucs cassés en moi.
Je sais seulement que je m’en tiendrai pour l'essentiel
à la ligne de conduite qui a toujours été la mienne et
qui me vient tout droit de Nietzsche, évidemment. Je
me conformerai au concept né de son génie: l’ewor
ati. L'amour du destin... Aimer ce que la destinée nous
envoie. Quelles que soient la rudesse ou la beauté de
ses cadeaux. Ce sera peut-être un film, un rôle, un
projet encore plus audacieux, un sursaut d’aventure au
fond du désespoir, du champagne à l’envi ou une
retraite dans un monastère. Que les curieux qui
m’aiment bien et se font du souci pour moi me par-
donnent, je ne saurais leur donner plus de précisions.
Je lai assez dit: j’ai toujours improvisé.
— TABLE DES MATIÈRES -—
PAROI an he a areoncnret 9
1 Les pores du pÉMenCIEL.. ui... ki
DO ER CE LOL ins. 2
LOS D do bieicintie 47
PAR GE DER De de nuinete 61
Does ChOSSARtS 0 ICRA en 85
A D aurons 93
4 Crrandes écoles, petites combines 109
8. Le Monopoly façon Rocancourt 127
9. Les anges, la bible, une madone et quelques
A le ce iiamauvdais 157
10. Van Damme, Mickey Rourke et les autres:
lés stats de lhétitiér Laurentiis 187
GO PO ddr ieuretsrsurenenrnat 215
12. L'enfant roi et le butin asiatique 291
D OC ONE PAU ride serres ibentsenerons 299
D DORE RE D CO means 281
D RE CSA cmerariesseeeinersesainesomeers 301
Direction littéraire
Huguette Maure
assistée de
Maggy Noël
Composition PCA
44400 — Rezé
Impression réalisée sur CAMERON par
BRODARD & TAUPIN
GROUPE CPI
La Flèche
pour le compte des Éditions Michel Lafon
en février 2006
Imprimé en France
Dépôt légal : février 2006
N° d’impression : 34118
ISBN : 2-7499-0431-5
LAF 749
ILA RÊVÉ SA VIE.
IL EN A FAIT UN ROMAN.
= Un enfant meurtri.
= [Un illusionniste de l'identité qui réussit à berner tout le monde.
= Un Arsène Lupin qui transforme la carambouille en grand art.
= Un fauve cassé. prêt à rebondir.
Au sortir des pénitenciers américains, Christophe Rocancourt
raconte, cette fois dans le détail, son époustouflante aventure.
06-02
20 € France TIC
9 182174919043 Il