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Quelle Démocratie ?: (ÉCRITS POLITIQUES, 1945-1997, III)

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CORNELIUS CASTORIADIS

QUELLE DÉMOCRATIE ?
Tome 1

(ÉCRITS POLITIQUES, 1945-1997, III)

Édition préparée par


Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay

Éditions du Sandre
Avertissement

Quelle démocratie? fait suite aux deux tomes de La Question


du mouvement ouvrier (ouvrage qui reprenait pour l'essentiel des
écrits de Cornélius Castoriadis publiés entre 1947 et 1961) et
rassemble des textes publiés ou inédits rédigés par l'auteur entre
1962 et sa disparition en 1997. Ce premier tome reprend les écrits
des années 1960 et 1970.

Rappelons le plan d'ensemble de cette édition des Écrits politiques,


1945-1997 :

- La Question du mouvement ouvrier (vol. I et II)


- Quelle démocratie ? (vol. III et IV)
- La Société bureaucratique (à paraître en 2014, vol. V)
- Devant la guerre et autres écrits (à paraître en 2014, vol. VI)
- Sur la Dynamique du capitalisme et autres textes, suivi de L'Impé-
rialisme et la guerre (à paraître en 2015, vol. VII).

N o u s nous sommes expliqués dans l'«Avertissement» d u vol. I


(t. 1 de La Question du mouvement ouvrier) sur u n certain n o m b r e
de choix et sur les principes qui ont guidé cette édition. Les notes
de bas de page entre crochets obliques ou « brisés » - < > - ont
été introduites par nous p o u r apporter des éclaircissements sur
tel personnage, tel événement ou telle allusion de l'auteur q u a n d
cela nous a semblé indispensable, et p o u r renvoyer à d'autres par-
ties de l'œuvre ; les passages entre crochets carrés - [ ] - ont été
ajoutés par l'auteur lors des rééditions en 1973, 1974 et 1979.
N o u s sommes conscients de ce qu'il peut y avoir d'agaçant
pour le lecteur dans l'accumulation de sigles renvoyant aux écrits
de l'auteur, mais cela nous a semblé préférable à la lourdeur de
l'utilisation systématique de références complètes.

E.E., M . G . et P.V.

7
LISTE DES SIGLES
DES VOLUMES ET ARTICLES
DE CASTORIADIS LE PLUS F R É Q U E M M E N T CITÉS1

OUVRAGES PUBLIÉS DU VIVANT DE L'AUTEUR

SB, 1 : La Société bureaucratique, 1 : Les Rapports de production en Russie,


Paris, UGE, «10/18», 1973 (rééd. en un vol., avec SB, 2,
Christian Bourgois, 1990).
SB, 2 : La Société bureaucratique, 2 : La Révolution contre la bureaucratie,
Paris, UGE, « 10/18», 1973 (rééd. Christian Bourgois, 1990).
EMO, 1 : L'Expérience du mouvement ouvrier, 1 : Comment lutter, Paris,
UGE, «10/18», 1974.
EMO, 2 : L'Expérience du mouvement ouvrier, 2 : Prolétariat et organisation,
Paris, UGE, « 10/18», 1974.
CMR, 1 : Capitalisme moderne et révolution, 1 : L'Impérialisme et la guerre,
Paris, UGE, «10/18», 1979.
CMR, 2 : Capitalisme moderne et révolution, 2 : Le Mouvement révolution-
naire sous le capitalisme moderne, Paris, UGE, « 10/18 », 1979.
CS: Le Contenu du socialisme, Paris, UGE, « 10/18», 1979.
SF : La Société française, Paris, UGE, « 10/18 », 1979.
IIS: L'Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975 (rééd.
«Points Essais», 1999).
CL, 1: Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 1978 (rééd. «Points
Essais», 1998).
DG, 1 : Devant la guerre. 1. Les réalités, Paris, Fayard, 1981.
DDH: Domaines de l'homme (Les Carrefours..., 2), Paris, Seuil, 1986
(rééd. «Points Essais», 1999).

1. Nous ne donnons ici que les sigles utilisés par Castoriadis lui-même,
ou bien par nous dans des renvois en notes de bas de page à d'autres
parties de l'œuvre.

9
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

MM: Le Monde morcelé (Les Carrefours..., 3), Paris, Seuil, 1990 (rééd.
«Points Essais», 2000).
MI: La Montée de l'insignifiance (Les Carrefours..., 4), Paris, Seuil,
1996 (rééd. «Points Essais», 2007).
FF: Fait et à faire (Les Carrefours..., 5), Paris, Seuil, 1997 (rééd.
« Points Essais », 2008).

PUBLICATIONS POSTHUMES

FP: Figures du pensable (Les Carrefours..., 6), Paris, Seuil, 1999


(rééd. «Points Essais», 2009).
SPP: Sur Le Politique de Platon (séminaires EHESS, 1986; éd.
P. Vernay), Paris, Seuil, 1999.
5F: Sujet et vérité dans le monde social-historique (séminaires 1986-
1987 ; éd. E. Escobar et P. Vernay), Paris, Seuil, 2002.
CQFG, 1 : Ce qui fait la Grèce. 1. D'Homère à Heraclite (séminaires 1982-
1983; éd. E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay), Paris, Seuil,
2004.
SD: Une société à la dérive. Entretiens et débats 1974-1997 (éd. E. Esco-
bar, M. Gondicas et P. Vernay), Paris, Seuil, 2005.
FsCh : Fenêtre sur le chaos (éd. E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay),
Paris, Seuil, 2007.
CEL : La Cité et les lois (Ce qui fait la Grèce, 2) (séminaires 1983-1984 ;
éd E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay), Paris, Seuil, 2008.
ThFD : Thucydide, la force et le droit (Ce qui fait la Grèce, 3) (séminaires
1984-1985; éd. E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay), Paris,
Seuil, 2011.
QMO: La Question du mouvement ouvrier (Ecrits politiques, 1945-1997,
I et II; éd. E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay), Paris, Édi-
tions du Sandre, 2012.
QD: Quelle démocratie? (Écrits politiques, 1945-1997, III et IV; éd.
E. Escobar, M. Gondicas et P. Vernay), Paris, Éditions du
Sandre, 2013.

10
LISTE DES SICLES DES VOLUMES ET ARTICLES

ARTICLES. TEXTES INÉDITS

CFP : « La concentration des forces productives » (inédit, mars 1948 ;


SB, 1, p. 101-114).
PhCP: «Phénoménologie de la conscience prolétarienne» (inédit,
mars 1948; SB, l , p . 115-130; QMO, t. l , p . 363-377).
SB: «Socialisme ou barbarie» (S.ouB., n ° l , mars 1949; SB, 1,
p. 135-184).
RPR.: «Les rapports de production en Russie» (S.ouB., n°2, mai
1949; SB, 1, p. 205-282).
D C I et II : « Sur la dynamique du capitalisme » (S. ou B., n°s 12 et 13, août
1953 et janvier 1954).
SIPP: «Situation de l'impérialisme et perspectives du prolétariat»
(S.ouB., n° 14, avril 1954; CMR, 1, p.375-435).
CS I: «Sur le contenu du socialisme» (S.ouB., n°17, juillet 1955;
CS, p. 67-102 ; QMO, t. 2, p. 19-47).
CS II : «Sur le contenu du socialisme» (S.ouB., n°22, juillet 1957;
CS, p. 103-221 ; QMO, t. 2, p. 49-141).
CS III: «Sur le contenu du socialisme» (S.ouB., n°23, janvier 1958;
EMO, 2, p. 9-88 ; QMO, t. 2, p. 193-247).
RPB : « La révolution prolétarienne contre la bureaucratie » (S. ou B.,
n° 20, décembre 1956 ; SB, 2, p. 267-338).
PO I et II: «Prolétariat et organisation» (S.ouB., n os 27 et 28, avril et
juillet 1959 ; EMO, 2, p. 123-248 ; QMO, t. 2, p. 273-316).
MRCM I, II et III : « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme
moderne» (S.ouB., n 05 31, 32 et 33, décembre 1960, avril et
décembre 1961; CMR, 2, p. 47-258 ; QMO, t. 2, p. 403-528).
RR: «Recommencer la révolution» (S.ouB., n°35, janvier 1964,
CMR, 2, p. 307-365 ; QD, 1.1, p. 113-153).
RIB : « Le rôle de l'idéologie bolchevique dans la naissance de la
bureaucratie» (S.ouB., n°35, janvier 1964; EMO, 2, p. 385-
416; QD, t. l , p . 191-212).
M T R I à V : «Marxisme et théorie révolutionnaire» (S.ouB., n os 36 à 40,
avril 1964 à juin 1965 ; IIS, p. 13 à 230, rééd. p. 13-248).
IG: «Introduction» (1972) à SB, 1, p. 11-61 (rééd. Bourgois 1990,
p. 20-56 ; QD, 1.1, p. 329-377).
H M O : «La question de l'histoire du mouvement ouvrier» (1973)
(EMO, 1, p. 11 à 120; QD, 1.1, p. 383-455).

11
QUELLE DÉMOCRATIE ?

RDR : « Réflexions sur le "développement" et la "rationalité" » ( 1974)


(DDH, p. 131-174; rééd. p. 159-214).
VEJP : «Valeur, égalité, justice, politique : de Marx à Aristote et
d'Aristote à nous» (1975) (CL, p.249-315).
ER : « L'exigence révolutionnaire » ( 1976) (CS, p. 323-366 ; QD, 1.1,
p. 541-573).
RSR: «Le régime social de la Russie» (1977) (DDH, p. 175-200,
rééd. p. 215-248).
TSCC : «Transformation sociale et création culturelle» (1978) (CS,
p. 413-439 ; FsCH, p. 11-39).
IVP : «Illusion et vérité politiques» (1978-1979) (QD, t. 2, p. 17-75).
SSA: «Socialisme et société autonome» (1979) (CS, p. 11-43; QD,
t. 2, p. 79-105).
PGCD: « La polis grecque et la création de la démocratie » (1979-1985)
(DDH, p. 261-306, rééd. p. 325-382).
IF: «Une interrogation sans fin» (1979) (DDH, p.241-260, rééd.
p. 301-324).
NVE: «Nature et valeur de l'égalité» (1981) (DDH, p.307-324, rééd.
p. 383-405).
SCSO : «Spécificité et crise des sociétés occidentales» (1981-1982)
(QD, t. 2, p. 111-220).
DT: «Les destinées du totalitarisme» (1981) (DDH, p.201-218,
rééd. p. 249-271).
RefR: «Réflexions sur le racisme» (1987) (MM, p.25-38, rééd.
p. 29-46).
PPA: «Pouvoir, politique, autonomie» (1988) (MM, p. 113-139,
rééd. p. 137-171 ; QD, t. 2, p. 253-282).
APhP: «Anthropologie, philosophie, politique» (1989) (MI, p. 105-
124, rééd. p. 125-148).
QD? : «Quelle démocratie?» (1990) (FP, p. 145-180, rééd. p. 175-217 ;
QD, t. 2, p. 395-433).
DPR: «La démocratie comme procédure et comme régime» (1994)
(MI, p. 221-241, rééd. p. 267-292 ; QD, t. 2, p. 487-510).
RC: «La "rationalité" du capitalisme» (1997) (FP, p.65-92, rééd.
p. 79-112; QD, t. 2, p. 627-656).
C A S T O R I A D I S , É C R I V A I N P O L I T I Q U E (II)

Se dire de nos jours partisan de la «démocratie» n'est guère


plus éclairant que de se dire « socialiste », « communiste » ou, pour-
quoi pas, «ami d u peuple». La question contenue dans le titre
de ces volumes des Écrits politiques de Castoriadis est sans doute
indispensable 1 , la réponse - le sens d o n n é par l'auteur au mot - se
dégageant avec suffisamment de netteté à la lecture de l'ouvrage.
Les textes rassemblés ici ont été écrits d u début des années 1960
jusqu'à sa m o r t en 1997, les premiers prenant comme point de
départ ce qui a été fait avant 2 , quitte à critiquer directement ou
indirectement des positions antérieures - avec u n e véritable r u p -
ture sur u n point important. Rappelons très brièvement ce que
furent ces positions. Le premier grand axe d u travail de Casto-
riadis avant les années 60 a été l'analyse des divers aspects d u
p h é n o m è n e bureaucratique : dans les pays de l'Est, dans l'usine
capitaliste, dans les organisations «ouvrières». Il s'est aussi
efforcé, dès 1953 et surtout à partir de 1955-1959, de décrire
la dynamique réelle d u capitalisme et de ses contradictions - et
tout spécialement ce qu'il a appelé la contradiction fondamentale
d u système : le fait qu'il doit réduire ses sujets à de simples exé-
cutants mais ne peut plus fonctionner s'il y parvient - , tout en
dégageant des traits nouveaux essentiels, en particulier le retrait
de plus en plus grand des citoyens des affaires publiques, phéno-
mène auquel il a d o n n é le n o m de privatisation. Il a voulu enfin
tirer la conclusion positive de ces critiques et définir, dans une

1. « Quelle démocratie ? » est aussi le titre que donna en 1990 Castoriadis


à son intervention au colloque de Cerisy consacré à son œuvre qui a fait
l'objet d'une publication posthume dans FP (p. 175-217 de la rééd.);
nous la reprenons dans cette édition, QD, t. 2, p. 395-433.
2. Voir, notamment, les textes rassemblés dans les deux premiers volumes
de notre édition, La Question du mouvement ouvrier.

13
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

grande série de textes: C S I-III (1955-1958), P O I-II (1958),


M R C M ( 1 9 5 9 ) u n e nouvelle conception de la politique et de
la théorie révolutionnaires - C a s t o r i a d i s n'ayant jamais cessé de
croire, malgré sa rupture graduelle avec la tradition marxiste dont
il était issu, à la nécessité d ' u n véritable bouleversement des insti-
tutions politiques, économiques et sociales 2 . O n a assisté durant
ces trente dernières années à des transformations (effondrement
ou évolution des principaux pays bureaucratiques, désengagement
de l'État de la sphère économique en Occident) qui ont semblé
mettre en question, d u moins en partie, son diagnostic. N o u s y
reviendrons. N o u s aborderons également la question de savoir ce
qu'il en est de cette autre affirmation d u Castoriadis des années
1950-1960: la crise des sociétés contemporaines est essentielle-
ment la crise du travail.
Si Castoriadis n ' a pas donné d'analyse systématique du « cours
nouveau » d u capitalisme après 1980 - u n entretien des toutes der-
nières années montre toutefois qu'il y songeait 3 - , c'est en partie
parce que son travail philosophique, au sens où il l'entendait:
ayant c o m m e objet privilégié l'être de la société et de l'histoire,
mais aussi d u psychisme humain, était sans doute p o u r lui à ce
moment-là prioritaire. Il m e semble cependant q u ' u n e sorte d'in-
crédulité face à ce qu'il voyait a dû jouer aussi u n rôle. Car s'il
a souligné à maintes reprises que les couches dirigeantes étaient

1. Textes repris dans le deuxième volume, QMO, t. 2; la série de MTR


(1964-1965), tout en introduisant de très importants thèmes nouveaux,
leur fait aussi à certains égards suite.
2. Cela est d'autant plus remarquable que de nos jours le capitalisme
en général, présenté comme « économie de marché », est devenu pour
presque tous au fond irremplaçable - même si certains aspects de sa ver-
sion «néolibérale», et en particulier la «mondialisation» sous sa forme
actuelle, peuvent susciter des réserves. Et, pour presque tous, le boulever-
sement qu'avait en vue Castoriadis - la société autonome - est une absur-
dité. On peut pourtant estimer que rien ne dépasse en absurdité le rêve,
caressé aujourd'hui par certains, d'une économie capitaliste pouvant être
« subordonnée » à une société globale qui fonctionnerait conformément à
de tout autres principes.
3. Voir QD, t. 2, p. 596.

14
CASTORIADIS ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

souvent incapables d'avoir une vue « rationnelle » de leurs intérêts


il a sans doute observé avec étonnement à partir des années 80 le
degré de folie - d u point de vue de leurs intérêts à long terme -
des couches dirigeantes occidentales. O n dira que folie n'est pas
le m o t qui convient p o u r certains, qui se sont enrichis de façon
extravagante 2 . Pourtant, tous ceux qui ont tué le veau gras parce
que le système semblait être revenu à la vie après quelques sou-
bresauts dans les années 70, et qui ont redoublé d'enthousiasme
quand après l'effondrement de l ' U R S S 3 on a pu croire l'affaire
réglée pour u n b o n demi-siècle - bref, l'éternité - , sans oublier les
idéologues, savants ou journalistes qui commentaient ces scènes
avec ravissement - tous ont méthodiquement contribué à prépa-
rer ce que nous avons sous les yeux : u n e situation mondiale où
le cataclysme est à tout m o m e n t possible. Et où, en tout état de
cause, la force relative des anciens pays industrialisés occidentaux

1. Il notait par exemple en 1964 que des solutions « rationnelles » du point


de vue du capitalisme dans son ensemble «ne le sont pas le plus sou-
vent du point de vue des intérêts spécifiques des groupes capitalistes et
bureaucratiques influents et dominants » (MTR, ici p. 237).
2. On peut certes estimer que cette folie, ou tendance à l'autodestruction,
est celle du système lui-même avant que luttes ouvrières, grandes crises
et guerres ne le forcent temporairement à quelque sagesse, et qu'à cet
égard il n'y a rien de bien nouveau dans le « néolibéralisme » : la démesure
serait celle du système depuis ses origines. (Rappelons que des apolo-
gistes fervents comme les rédacteurs de The Economist à Londres n'hé-
sitent pas de leur côté à refuser le label et à s'affirmer les défenseurs
du libéralisme économique « classique ».) Mais il y a certainement dans
le renoncement à toute maîtrise des activités économiques par les États
occidentaux quelque chose de relativement « nouveau » par rapport aux
années d'après-guerre; il n'est donc pas inutile de lui donner un nom.
Nous n'entrons pas ici dans la discussion du degré de consistance de
cet étrange hybride (fait selon la convenance de doctrines ou de réali-
tes sociales) auquel on donne le nom de « néolibéralisme » dans certains
milieux intellectuels, foucaldiens et autres.
3. Précisons tout de suite que ce n'est certainement pas à la lucidité des
dirigeants occidentaux que l'on doit l'implosion du système soviétique à
la fin des années 80. Par contre, dans la façon désastreuse (résultat de leur
aveuglement) dont a été menée la « privatisation » russe était contenue en
germe la restauration poutinienne. Je reviendrai là-dessus dans l'intro-
duction du vol. VI de notre édition.

15
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

s'est vue singulièrement amoindrie. Car tel est bien pour l'heure le
bilan de ce qu'il est convenu d'appeler «néolibéralisme».
Mais en fin de compte Castoriadis n'a pas négligé cet aspect des
choses : on trouvera dans les entretiens rassemblés sous le titre Une
société à la dérive et dans de nombreux textes repris ici des éléments
donnant une idée de ce qu'aurait été cette analyse plus approfon-
die. Si cependant, année après année, il a remis cette tâche à plus
tard, c'est sans doute parce qu'il a vu de plus en plus dans ces phé-
nomènes des manifestations de ce qu'il avait déjà décrit en 1981-
1982 comme décomposition des mécanismes de direction des sociétés
occidentales, comme incapacité croissante des couches dirigeantes
à gérer leurs affaires, y compris, bien sûr, au point de vue écono-
mique. Il avait d'ailleurs compris dès les années 60 qu'il était vain
de vouloir faire le départ entre l'absurdité proprement économique
d u système et son absurdité globale, que ce système pouvait
s'effondrer - y compris économiquement - cent fois, demain ou
dans cent ans (et qu'il fournirait toujours des occasions à la popu-
lation de l'abattre pourvu que celle-ci le veuille).
Les textes des années 60 que nous reprenons ici, et en parti-
culier ceux qui ont été publiés dans la revue 5. ou B. avant la fin
d u groupe, approfondissent sur divers points (destin de la révolu-
tion russe, évolution d u capitalisme moderne) ceux des deux pre-
miers volumes de notre réédition, mais introduisent aussi, nous
l'avons dit, une rupture importante : c'est dans l'un d'eux (RR,
1963) que Castoriadis écrit explicitement, à r e n c o n t r e de ce qu'il
avançait encore dans M R C M (1959) 4 , que la révolution à venir
ne sera plus, ou pas essentiellement, une révolution prolétarienne.
Cette rupture, sans être tout à fait distincte de celle qu'il a résu-
mée dans M T R (1964-1965) en écrivant qu'il fallait choisir entre
être marxiste et être révolutionnaire, est en u n sens plus grosse de
conséquences pratiques 5 ; m ê m e si elle n'est pas aussi brusque,
puisque sa rupture avec le marxisme s'est préparée lentement dans

4. « II n'y a qu 'une condition du socialisme, qui n 'est ni « objective » ni « subjec-


tive », mais historique, c'est l'existence du prolétariat comme classe qui dans sa
lutte se développe comme porteur d'un projet socialiste [soûl, dans le texte]. »
(Maintenant dans QMO, t. 2, p. 514).
5. Nous en signalons quelques-unes plus loin.

16
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

divers domaines à partir de 1953 '. Mais les deux aspects sont bien
e n t e n d u liés : ce qui est ici mis en cause, c'est l'idée m ê m e - où gît,
soit dit en passant, l'essence d u marxisme dans ce qu'il avait de
meilleur - q u e le sens d e l'histoire m o d e r n e et la clé de la solution
de ses problèmes n o u s seraient d o n n é s par l'existence d ' u n e classe
particulière de la société. Les deux aspects seront encore abordés
dans trois grands textes de la décennie suivante : I G (1972), H M O
(1973) et SSA (1979) 2 .
M a i 68 n ' a pas «ouvert u n e nouvelle phase de l'histoire uni-
verselle » (quelle que soit par ailleurs son importance historique),
c o m m e il était dit dans « La révolution anticipée 3 ». Mais p o u r ceux
qui n ' o n t pas été témoins directs de l'événement il est très difficile
aujourd'hui de c o m p r e n d r e à quel point ce qui s'y passait pouvait
sembler inouï, et c o m m e il fut difficile p o u r certains d e ne pas se
laisser gagner par l'euphorie au m o m e n t où d'autres cédaient à
la panique 4 . Si Castoriadis a reconnu q u e la question d ' u n autre
rapport à l'institution, et au savoir, était contenue en germe dans
le mouvement, il en a aussi perçu d'emblée les contradictions et
les difficultés - et surtout ce fait déconcertant que les étudiants
et les jeunes en général furent des représentants aussi bien de la
« disponibilité » que de l'« irresponsabilité » de l ' h o m m e m o d e r n e - ,
contradictions q u e le m o u v e m e n t n ' a pas su résoudre et qui entraî-
nèrent sa défaite. O n sait que sur ces ruines des fantômes d u passé
se refirent des couleurs, et que prospérèrent à divers degrés plus
tard délirants et marchands en tout genre, nouveaux patriotes
Palloy spécialisés dans la vente des décombres auxquels des obser-
vateurs distraits ou intéressés accolèrent le label «héritiers de 68 »5.

1. Voir, dans ce même volume, RR, p. 119-124, IG, p. 361-367.


2. Que l'on trouve ici même, p. 329-377,383-455, et dans QD, t. 2, p. 79-105.
3. Il nous a semblé difficile de ne pas reprendre le texte dans cette édi-
tion, même s'il a fait par ailleurs l'objet d'une réédition récente dans :
E. Morin, C. Lefort et C. Castoriadis, La Brèche suivi de Vingt ans après,
Paris, Fayard, 2008.
4. Panique dont on trouvera une version plus ou moins hâtivement ratio-
nalisée dans R. Aron, La Révolution introuvable, Paris, Fayard, 1968.
5. L'idée (ridicule, mais accueillie avec enthousiasme par tous ceux
qui avaient quelque compte à régler avec Mai 68) selon laquelle il y
aurait toute une « génération 68 » (plus ou moins libertaire) qui aurait,

17
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

Il y eut sans doute chez Castoriadis u n optimisme relatif sur


les possibilités de création dans le domaine des m œ u r s durant les
années 60 et après : on en trouvera trace dans plusieurs textes de
cette période. Relatif, car avant m ê m e l'échec de 1968 il observait
dans le texte de 1967 annonçant la suspension de la publication de
la revue : « Parce q u ' u n e activité politique, m ê m e embryonnaire,
est impossible aujourd'hui, cette réaction [collective contre l'alié-
nation de la société moderne] ne parvient pas à prendre forme.
Elle est condamnée à rester individuelle, ou bien dérive rapide-
m e n t vers u n folklore délirant qui n'arrive m ê m e plus à choquer.
La déviance n ' a jamais été révolutionnaire ; aujourd'hui elle n'est
m ê m e plus dévjance, mais complément négatif indispensable de
la publicité "culturelle'".» Il ne croyait pas si bien dire: l'exploi-
tation industrielle de la pseudo-contestation, la pseudo-radicalité,
etc., dans tous les domaines, n ' a pas cessé depuis 2 . Et, de façon
très explicite d a n s T S C C (1979), il a rappelé le néant de tout cela,
et de la recherche absurde (sauf pour l'industrie culturelle, bien
entendu) d u nouveau p o u r le nouveau - et qu'il n'y a pas d'avenir
sans passé valorisé.
D a n s I G (1972), après le rappel de ce que furent vingt ans de
travail (dont le résultat a été repris en partie dans nos deux pre-
miers volumes), sont abordées de front deux questions : la première
est celle de la nécessaire transformation du rapport de la société à
ses institutions (« La société post-révolutionnaire ne sera pas seule-
ment une société autogérée ; elle sera une société qui s'auto-institue
explicitement, non pas une fois pour toutes, mais d ' u n e manière
continue»). Il ne cessera de la creuser plus tard. La deuxième l'a

mécaniquement en quelque sorte, basculé dans le «néolibéralisme» se


retrouve maintenant partout. Voir sa critique par Castoriadis dans « Les
mouvements des années soixante » (1986), repris dans MI, p. 27-37, rééd.
p. 30-42. Que le capitalisme n'ait réussi à se tirer d'affaire après 68 qu'en
récupérant une prétendue « critique artiste » (!) du système, idée formulée
dans un ouvrage (Boltanski et Chiapello, 1999) qui a eu le succès que l'on
sait, n'en est qu'une variante « savante ».
1. Voir ici, p. 272-273.
2. On peut consulter là-dessus le très instructif The Conquest of Cool.
Business Culture, Countercullure, and the Rise ofHip Consumerism (Chicago,
The University of Chicago Press, 1997) de Thomas Frank.

18
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L 1 T I Q L K (il)

également h a n t é jusqu'à la fin de sa vie et se pose toujours à nous,


exactement dans les m ê m e s termes : « dans quelle mesure la situa-
tion social-historique contemporaine fait naître chez les h o m m e s le
désir et la capacité de créer une société libre et juste ? »
D a n s plusieurs autres textes de cette période, repris dans ces
deux tomes de QDl'auteur prolonge sa réflexion sur les deux
grands courants de la «gauche», post-stalinien ( P C F ) et réfor-
miste (« socialiste »). D a n s l'inédit IVP (1978-1979), il formule u n e
fois de plus l'idée sinon d ' u n e indifférenciation, d u moins d ' u n e
complémentarité relative d e la gauche et la droite. L'affirmation
de Castoriadis (la droite est devenue elle-même réformatrice et
«éclairée» dans l'après-guerre) doit être certainement corrigée
aujourd'hui, car à partir d e 1980 les politiques «libérales-conser-
vatrices » ont été de moins en moins « éclairées » ; mais la complé-
mentarité, elle, n ' a pas cessé, bien qu'elle ait joué dans l'autre
sens : les partis « socialistes » o n t appliqué avec zèle les politiques
néolibérales de leurs « rivaux ». Qu'il y ait toujours u n e « gauche »,
et qu'elle ait quelque chose à voir avec u n m o u v e m e n t d ' é m a n -
cipation, cela n e fait p o u r t a n t a u c u n doute p o u r certains, qui lui
consacrent m ê m e d'épais volumes. L'ensemble de la population a
beau, année après année, manifester son scepticisme accru sur ce
point, rien n ' y f a i t ; d ' a u c u n s parlent m ê m e sans rire d ' u n c a m p
«progressiste», y compris sur le plan international. O n ne sau-
rait trop conseiller là-dessus la lecture des deux volumes de QMO
(et de ceux qui suivront, sur les anciens «pays de l'Est»). Plus
tard, il a semblé sans d o u t e incongru à Castoriadis d e consacrer
b e a u c o u p de temps, sauf p o u r quelques observations éparses 2 , à la
question d e savoir si la « gauche » pourrait être autre chose q u ' u n
instrument de gestion plus ou moins malhabile de la société telle
qu'elle est. D a n s le contexte actuel, tout ce qu'il a p u écrire à ce
sujet est plus pertinent que jamais. C e qui p a r contre n ' i m p o r t e

1.Voir «La Gauche et la France...» et «L'évolution du PCF» (1977),


p. 629-645 et 647-674, ainsi que l'inédit «Illusion et vérité...» (1978-
1979), QD, t. 2, p. 17-75. Rappelons que « L'évolution du P C F » apporte
des précisions importantes sur sa théorie de la bureaucratie, en particulier
sur la nature de l'Appareil bureaucratique totalitaire.
2. Voir notamment, dans DDH, «La "gauche" en 1985»; et la deuxième
partie de SD, passim.

19
QVEL1.F. D K M O C K A I IK ?

guère, c'est de savoir si d'éventuelles modifications, transforma-


tions, etc. (« réformes ») d u système pourraient être u n jour le fait
de gouvernements de «droite» apeurés ou de gouvernements de
« gauche » apeurés - le mécontentement de la population venant à
se manifester de façon u n peu trop virulente.
Cette décennie fut aussi, bien entendu, celle de la publication de
L'Institution imaginaire de la société (1975), aboutissement de plus
de dix ans de travail, suivie trois ans plus tard d u premier volume
des Carrefours qui par rapport à IIS contenait, écrivait-il, des textes
« explorant la voie d'avancée, couvrant les flancs et les arrières » ; et
en particulier deux, «Technique» (1973) et «Valeur, égalité, justice,
politique...» (1975), qui apportent des compléments indispen-
sables star des points importants abordés dans nos deux volumes de
QD. Le mouvement.de reprise continuelle de sa réflexion passée,
pour aller de l'avant et anticiper ce qui sera fait plus tard, qui a tou-
jours caractérisé son itinéraire intellectuel, est ici plus que jamais à
l'œuvre: dans les entretiens «L'exigence révolutionnaire 1 » (1976)
et « U n e interrogation sans fin 2 » (1979), il revient sur des éléments
qui étaient là depuis M T R (1964-1965) et même plus t ô t ; mais
il annonce aussi des thèmes - sur la nature d u projet d'autono-
mie, les rapports entre démocratie et philosophie, la volonté et la
capacité des humains d'instaurer une nouvelle société, la démo-
cratie comme régime du risque - qu'il approfondira dans les années
80 dans ses séminaires 3 , et présentera de façon plus systématique
dans PPA (1978-1987) et dans P G C D ( 1979-1982) 4 .
Le fragment de ce qu'aurait été le second volume de Devant la
guerre que nous avons choisi de publier dans le deuxième tome
de QD5 est sans doute le principal inédit de ces pages, aussi bien

1. Repris dans CS (1979), et ici p. 541-573.


2. DH (1986), rééd. « Points », p. 299-324.
3. Voir CQFG, 1 ( 19982-1983),*C£L (1983-1984), ThFD (1984-1985) et
5 F (1986-1987.) ^
4. Le premier (MM, rééd. «Points» p. 137-171) est également repris dans
QD, t. 2, p. 253-282 ; le second dans DH, rééd. « Points » p. 325-382.
5. Pour des raisons qui sont données dans la présentation du texte.
D'autres matériaux pour ce second volume seront publiés dans Devant
la guerre et autres écrits.

20
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

par son étendue que par son contenu. O n y trouvera, là aussi,


maints thèmes développés par la suite. L'auteur insiste avec force
sur la présence simultanée dans les sociétés occidentales de deux
éléments antagoniques1 : le surgissement d u projet d'autonomie et
le développement d u capitalisme, et sur ce qui fait la singularité
de ces sociétés. Sur les querelles, d ' u n e extraordinaire confusion,
autour de l'«exception occidentale», Castoriadis s'est suffisam-
ment expliqué 2 . D a n s cet inédit, il s'étend sur les difficultés, et
le caractère inévitable, d u jugement/choix relatif à la valeur des
différentes cultures. La nécessité d'effectuer u n tel jugement/
choix semble être toujours p o u r certains u n objet de scandale ; il
est p o u r t a n t tout aussi inévitable que celui, politique, qui porte
sur les différents régimes ou les différentes « constitutions » : si
nous n e préférions pas certaines choses, nous ne ferions rien, et
ne serions rien.

1. Antagonisme que ceux pour qui «capitalisme» est en un sens syno-


nyme de « société moderne » trouvent difficile à admettre. Castoriadis a
insisté cent fois sur le fait que le capitalisme n'est pas en lui-même fac-
teur d'autonomie collective et individuelle, ni même « libéral ». D'ailleurs,
que dans sa version « néolibérale » ce sytème continue de s'accommoder
parfaitement de situations où les libertés et les droits élémentaires de
milliards d'individus sont bafoués aurait dû maintenant ouvrir les yeux
de tous ceux qui n'ont pas quelque intérêt très puissant à les maintenir
bien fermés.
2. Outre ce qui est dit dans QD, t. 2, p. 206-214, cf. les remarques dans
le débat de 1980 avec D. Cohn-Bendit publié sous le titre De l'écologie à
l'autonomie (Paris, Seuil, 1981), p. 99-100; «Réflexions sur le racisme»
(1987), MM, spéc. rééd. p. 41-46; ainsi que le débat avec le MAUSS
(1994) publié sous le titre Démocratie et relativisme (Paris, Mille et une
nuits, 2010). Sur un prétendu « hellénocentrisme » de Castoriadis, voir
l'«Avant-propos» de CQFG, 1, spéc. p. 10-15, et les autres textes de l'au-
teur auxquels nous renvoyons. Ses positions sur ce qu'il y a à défendre
dans les sociétés occidentales, et sur leurs ennemis, ont été ces der-
nières années gauchies ou radicalisées par certains auteurs. On ne peut
s'empêcher de penser, à les lire, à ce qu'écrivait en 1921 (à propos de
Spengler) Bernard Groethuysen. Parmi les nombreuses victimes de la
guerre, disait-il, il fallait compter certains mots qui « mettaient une dis-
tance respectueuse entre l'humaine pensée et la vérité » : les « mais », les
«si», les «toutefois», les «peut-être»... (Autres portraits, éd. établie par
Ph. Delpech, Paris, Gallimard, p. 192-193). Sur ce qu'il y a à combattre
dans ces sociétés, et qui se retrouve maintenant un peu partout dans le
monde, nos « occidentalistes » sont en général moins diserts.

21
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

Castoriadis n ' a jamais cessé d u r a n t ces décennies d e souligner


que les formes et la vie « démocratiques », qui devaient leur exis-
tence relative à des luttes séculaires, étaient d e plus en plus vidées
de leur substance 1 . N o n seulement d u fait de la nature m ê m e
d u système représentatif, qui t e n d continuellement à éloigner de
toute velléité de participation les « représentés », ceux-ci constatant
jour après jour qu'ils n ' o n t pas prise sur lui, et de la bureaucrati-
sation des partis politiques, tremplins indispensables p o u r parve-
nir au s o m m e t de l'État, mais en fonction aussi d e traits de tout
temps présents mais d o n t le poids a été massivement accru par
l'évolution récente : l'extraordinaire concentration des richesses à
u n pôle de la société 2 et le degré de contrôle des grands moyens
d e communication - d o n t le rôle est de plus en plus néfaste - que
cette richesse p e r m e t 3 . L'idée qu'il puisse y avoir u n e quelconque
justification économique, m ê m e d ' u n point de vue strictement

1. Voir notamment QD ? (1990), repris dans QD, t. 2, p. 395-433.


2. Qui est allée de pair avec une érosion de la part du travail dans la dis-
tribution du revenu global. Cf., par exemple, dans le cas des États-Unis,
et pour une période de forte croissance, L. Thurow, «Almost Everywhere:
Surging Inequality and Falling Real Wages », in C. Kaysen, éd., The Ame-
rican Corporation Today, New York et Oxford, Oxford U.P., 1996 (je laisse
de côté ici les critiques formulées par P. Krugman, qui portent pour
l'essentiel sur le rôle de la mondialisation). Et la situation n'a fait qu'em-
pirer depuis.
3. L'accoutumance fait que, à quelques exceptions près, même les obser-
vateurs les plus critiques ne sont plus étonnés par le flot ininterrompu
de plaidoyers sans nuances en faveur des intérêts des nantis que tout
individu est quotidiennement forcé d'absorber du matin au soir à la radio,
à la télévision, devant son ordinateur ou même en ouvrant son journal
(pour les moins pressés). Et n'en déplaise aux «néophiles » naïfs - cer-
tains, apparemment, ne savent pas que Google, Microsoft, etc., sont des
entreprises capitalistes - , les TIC ne changent rien à l'affaire. (Mais voir
aussi, sur un autre plan, celui du rôle supposé de ces technologies comme
vecteurs de la « démocratie », les mises en garde de E. Morozov, The Net
Delusion. How Not to Liberate The World, Londres, Allen Lane, 2011.) On
ne compte plus par ailleurs les fondations, aux États-Unis et dans d'autres
pays, finançant la production quasi industrielle d'ouvrages qui énumèrent
les maux qu'a valus à l'humanité depuis la nuit des temps l'« utopie meur-
trière » (une bien triste histoire, où l'abrogation de la loi Le Chapelier puis
l'assurance-chômage mènent directement à Pol-Pot), ou qui dénoncent
le caractère nocif de toute politique de protection de l'environnement.

22
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

«capitaliste», au creusement des inégalités et à l'extravagante


concentration des richesses entre les mains d ' u n e infime minorité
durant ces trente dernières années est tellement absurde q u ' o n
devrait à peine s'y arrêter 1 . Pourtant, nos dirigeants («gauche» et
« droite » confondues) s'abstiennent soigneusement, malgré la rhé-
torique de meeting électoral sur les traitements «indécents», etc.,
de prendre la moindre mesure concrète pour y mettre n e fut-ce
q u ' u n frein. La capacité d'intimidation de cette minorité et de ses
relais, que nous constatons tous les jours, ne semble pas connaître
pour l'instant de limite 2 .
Les inédits d e 1981-1982 o n t été écrits avant q u e la contre-
révolution « néolibérale » n e c o m m e n c e à faire sentir pleinement
ses effets. Y a-t-il dans celle-ci quelque chose qui infirmerait
sur le fond le diagnostic de l ' a u t e u r ? N o m b r e u x sont en effet
ceux qui estiment qu'elle représente p o u r le capitalisme sous

1. On a fait remarquer qu'il est difficile de comprendre pourquoi un


entrepreneur comme Bill Gates, qui dispose d'une rente annuelle de cinq
milliards de dollars environ jusqu'à la fin de ses jours, aurait manqué
de «motivations» suffisantes si celle-ci n'avait été que d'un milliard de
dollars. Et, même si la contribution de Gates à l'industrie informatique
est considérable, est-ce que ses « efforts, talents et compétences » (justi-
fication habituelle, du point vue capitaliste, du revenu exceptionnel de
l'entrepreneur) sont tellement exceptionnels qu'ils justifient un revenu
plusieurs milliers de fois supérieur à celui de, par exemple, Alan Turing?
(Cf. le chap. 24, «Who Gets What?», dans John Kay, The Truth about
Markets, Londres, Penguin Books, 2004 [2003] et spéc. p. 320.) Sur les
conséquences sociales et politiques de cette situation, voir maintenant le
dernier ouvrage de J. E. Stiglitz, The Price of Inequality, New York, W.W.
Norton, 2012 (trad. fr. Le Prix de l'inégalité, Paris, Les liens qui libèrent,
2012). Les apologistes du système font toujours semblant de ne pas per-
cevoir la différence entre des écarts de 1 à 10 ou 1 à 20 et de 1 à 100 ou
- maintenant - de 1 à 1000.
2. Castoriadis observait en 1957 que les capitalistes français s'enfon-
çaient dans la crise parce qu'ils refusaient de payer les «fraisgénéraux » du
régime (QATO, t. 1, p. 280). C'est bien ce que font aujourd'hui l'ensemble
des privilégiés à l'échelle mondiale. Pour qu'il en fût autrement, et pour
vaincre les résistances que susciterait un effort pour inverser la tendance
actuelle, il faudrait une mobilisation populaire d'une ampleur difficile-
ment imaginable aujourd'hui. Et là, nos «réformistes» (ou néo-«social-
démocrates », etc.) sont certainement incapables non seulement de définir
mais même de concevoir vaguement quels pourraient être leurs rapports
avec un tel mouvement.

23
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

sa forme actuelle u n « succès » qui n'est pas q u e conjoncturel et


qu'il a réussi ainsi à s'assurer, sinon la survie p o u r u n temps
indéfini, d u moins u n délai considérable de vie supplémentaire.
C'est très exactement le contraire qui est vrai. Le t r i o m p h e d u
« néolibéralisme » - plus précisément : le r e n o n c e m e n t à toute
politique budgétaire et à tout contrôle des flux internationaux
de capitaux - est la démonstration parfaite de la « d é c o m p o -
sition des mécanismes d e direction» de la société occidentale
signalée par Castoriadis. (Que certains secteurs de l'oligarchie
en profitent p o u r l'instant, et à quel degré, c'est u n e tout autre
question 1 .) Q u a n t à l ' o b j e c t i o n : l'évolution actuelle d u capi-
talisme était inéluctable, c'était et c'est la seule possible car le
capitalisme n e fait que se c o n f o r m e r ainsi à son essence, elle
est en contradiction avec tout ce que n o u s savons sur l'histoire
d u système, sur sa capacité d ' a d a p t a t i o n et ses m é t a m o r p h o s e s
depuis des siècles 2 .
O n entend dire parfois que si le capitalisme (occidental) est
devenu fou, ce serait faute d ' e n n e m i externe - entendez, après
l'effondrement d u système soviétique. C'est u n e pensée vin peu
paresseuse qui glisse sur toute une décennie. Thatcher et Reagan
n ' o n t pas attendu que le bloc de l'Est commence à s'effondrer
en Europe p o u r faire des ravages dans les sociétés occidentales
dès 1980. On oublie aussi le préalable: il a fallu la disparition
d ' u n véritable ennemi, interne celui-là, celle d ' u n e véritable oppo-
sition ouvrière et plus généralement populaire en Occident, pour
que triomphe l'entreprise dont ces deux noms sont devenus les
symboles. Pourquoi la contre-révolution « néolibérale » a-t-elle pu
si facilement l'emporter ? Castoriadis y a insisté à de nombreuses

1. La capacité d'influencer les décisions de ceux qui se sont enrichis


prodigieusement grâce à certaines politiques s'en est vue bien entendu
décuplée, et cela n'a pas été sans conséquences (globalement : un accrois-
sement très considérable des irrationalités du système de son propre
point de vue).
2. Il est d'ailleurs plus que probable que la fin, à court ou à moyen terme,
de sa version « néolibérale » ne signifiera nullement celle du système. Que
diront alors de ce qui viendra après ceux qui pensent que le capitalisme
n'est que l'extension illimitée des rapports «marchands»?

24
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

reprises 1 : essentiellement, parce que l'idée qu'il est possible de


participer de façon efficace aux affaires c o m m u n e s s'est effacée
(échec d u mouvement ouvrier, bureaucratisation, privatisation) et
que le destin de la révolution russe (la réalité des sociétés bureau-
cratiques et d u totalitarisme) a rendu p o u r beaucoup l'idée d ' u n
autre avenir impossible (ou redoutable). Ces deux facteurs, on
n'y insistera jamais assez, continuent d'agir : ce sont en dernier
ressort les principaux obstacles à la renaissance d ' u n mouvement
d'émancipation.
C'est u n e chose de remarquer que cette contre-révolution est
profondément contradictoire dans la mesure où elle n'a pu être
introduite que par u n volontarisme politique que par ailleurs elle
dénonce (et qu'elle s'est en outre accompagnée d ' u n développe-
ment de l'intervention de l'Etat dans d'autres sphères 2 ) ; c'en est
une autre d'exagérer le degré de lucidité et de volonté des som-
mets dirigeants 3 . Car il n'y a bien entendu pas de «complot» des
dominants, m ê m e s'il y a certainement des «bénéficiaires prin-
cipaux» d u système et qui jouent (eux, ou leurs représentants)
u n rôle actif. Mais m ê m e ceux-là savent rarement quel est « leur »
intérêt. Soit dit par parenthèse, il ne faut pas surestimer n o n plus
le rôle joué directement par les théoriciens « néolibéraux » (écono-
mistes ou sociologues) dans l'évolution des sociétés occidentales
après 1980. Certains viennent de découvrir Mont-Pèlerin and

1. Voir QD, t. 2, passim-,et bien entendu à différents endroits dans MM,


DDH, MI ou SD.
2. Conformément à une évolution qui était toutefois en marche bien
avant que certains ne la découvrent dans les années 70. Par ailleurs,
que des philosophes politiques libéraux non seulement perçoivent mais
dénoncent les intrusions de plus en plus grandes de l'État dans cer-
tains domaines favorisées par des gouvernants qui par ailleurs se disent
«libéraux» est suffisamment rare pour que cela vaille la peine d'être
noté: voir T. Todorov, «Menaces sur la démocratie», Le Monde, 15-16
nov. 2009, p. 17.
3. Cette surestimation est l'une des grandes faiblesses d'ouvrages cri-
tiques comme celui, par ailleurs non négligeable, de P. Dardot et
C. Laval, La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale,
Paris, La Découverte, 2009 (rééd. La Découverte/Poche, 2010). Volonté
de maîtrise et incapacité de maîtriser sont au cœur des contradictions du
système depuis les origines.

25
Q U E I . I . E DÉMOCRATIE ?

ail that et en sont tout retournés : m o n Dieu, mais cela avait été
donc préparé de longue main ! Il ne fait pourtant guère de doute
que M . Reagan et M m e Thatcher n ' o n t pas veillé tard la nuit sur
les oeuvres de von Mises et de Hayek. Certaines idées cependant,
à u n certain m o m e n t , diffusées par des voies souvent très indi-
rectes, ont semblé convenir à ceux qui avaient à prendre certaines
décisions : ils ont trouvé qu'elles correspondaient à ce qu'il fallait
faire, ils y ont vu des solutions à tel problème, ou u n « créneau »
pour gagner les faveurs de telle clientèle. Ces décisions ont à leur
tour créé une d y n a m i q u e - à partir d ' u n certain m o m e n t tout a
« conspiré » (respiré ensemble), comme disait Castoriadis, dans u n
même sens.
L ' u n e des idées les plus fortes - et des critiques les plus dévas-
tatrices - avancées par Castoriadis durant ces années 1 est que
le capitalisme a vécu en mettant à profit l'existence de types
anthropologiques qu'il n ' a pas créés et que, surtout, il est de plus
en plus incapable de reproduire. Cette position a été parfois
confondue, m ê m e par des commentateurs qui ne sont pas en
principe hostiles à Castoriadis, avec celle de Schumpeter dans
Capitalisme, socialisme et démocratie2. Rappelons donc, car c'est
tin point important, ce que dit celui-ci. D a n s la deuxième partie
(«Le capitalisme peut-il survivre?») de son ouvrage, Schumpe-
ter, reprenant à sa façon le thème marxien de l'autodestruction
d u capitalisme, attribue lui aussi « en dernier ressort » ce phéno-
mène à un facteur économique : le « crépuscule de la fonction
d'entrepreneur», conséquence d u processus de concentration
qui a abouti à «l'unité industrielle géante entièrement bureau-
cratisée » et à la destruction graduelle d u « cadre institutionnel »
d u capitalisme ». Et cela dans une atmosphère d'« hostilité crois-
sante» envers le système - car sa «performance économique»,

1.Voir par ex. sa formulation dans «Quelle démocratie?» (1990), rééd.


p. 213, et QD, t. 2, p. 429-430.
2. Je cite ici l'édition Harper Colophon de 1975 (Capitalism, Socicdism
and Democracy, New York, Harper & Brothers, 1er éd. 1942, V éd. 1959).
La traduction française de G. Fain, qui n'est pas sans mérites, est des-
servie par de trop nombreuses imperfections mineures (que personne,
en soixante ans, ne s'est donné la peine d'éliminer) et est au surplus
incomplète.

26
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

dont le progrès séculaire est visible p o u r l'économiste, est diffi-


cile à plaider « devant des juges [les intellectuels] qui ont déjà en
poche la sentence de m o r t ». Sans doute ajoute-t-il q u e le capita-
lisme, à ses débuts, vit de « formes et règles pré-capitalistes » qu'il
contribue en fin de compte à détruire ; mais les « formes et règles »
auxquelles pense Schumpeter sont p o u r l'essentiel celles de Y aris-
tocratie1 : p o u r lui le capitalisme, dans sa période ascendante, ne
s'est développé q u e grâce à la «charpente» fournie par l'élé-
ment aristocratique qui a contribué à peupler l'appareil d'État.
Car Schumpeter portait u n jugement passablement négatif sur
les capacités proprement politiques de la bourgeoisie et croyait
q u ' e n général celle-ci n ' a été capable d'exister q u ' e n « symbiose »
avec une couche n o n bourgeoise. La question de Castoriadis est
autre : qu'est-ce qui, dans la logique d u système, telle qu'elle se
manifeste sous sa forme actuelle, p e r m e t qu'il y ait de nos jours,
par exemple, des juges intègres ou des professeurs de m a t h é m a -
tiques ? Ces types humains, le capitalisme ne les a certainement
pas inventés, mais il a été capable de les reproduire p e n d a n t u n e
longue période ; or il c o m m e n c e à n e plus pouvoir le faire, alors
qu'ils sont indispensables p o u r son fonctionnement à long terme.
« O n dira : il y aura toujours de doux cinglés, qui aiment u n e belle
démonstration plus q u ' u n salaire élevé. Mais je dis que, préci-
sément, d'après les normes d u système, de telles personnes ne
doivent pas exister ; leur survivance est une anomalie systémique
- de m ê m e que celle d'ouvriers consciencieux, de juges intègres,
de bureaucrates wébériens, etc. Mais combien de temps u n sys-
tème peut-il se reproduire u n i q u e m e n t en fonction d'anomalies
systémiques 2 ? » A cette question décisive, le système et ses apolo-
gistes sont de plus en plus incapables de répondre.
Parmi les textes déjà publiés dans la série des Carrefours que
nous avons tenu à reproduire ici, « Pouvoir, politique, autonomie »
( 1978-1987) 3 . L'auteur y résume en partie des thèmes sur la capa-
cité d'auto-altération de la société et sur la fabrication sociale de

1. Schumpeter, op. cit., p. 135-139.


2. QD ?, repris dans QD, t. 2, p. 429-430.
3. Repris par l'auteur dans MM, p. 137-171 de la rééd. ; QD, t. 2, p. 253-

27
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

l'individu présentés dès M T R (1964-1965) «Avant tout pouvoir


explicite, et, beaucoup plus, avant toute "domination", l'institu-
tion exerce u n infra-pouvoir radical sur tous les individus qu'elle
produit.» Mais le fait m ê m e qu'il y ait histoire montre que cet
infra-pouvoir n'est jamais absolu : parce que le m o n d e « est tou-
jours là, c o m m e provision inexhaustible d'altérité », parce qu'il y
a u n « être propre et irréductible de la psyché singulière » comme
imagination radicale, parce qu'il y a pluralité et coexistence des
institutions de la société, parce que la société instituée « est tou-
jours travaillée par la société instituante». D e là l'existence d ' u n
« pouvoir explicite » chargé de défendre la société contre ce qui la
met en danger, et « enraciné aussi dans la nécessité de la décision
quant à ce qui est à faire et à ne pas faire eu égard aux fins (plus
ou moins explicitées) que la poussée de la société considérée se
donne comme objets ». La dimension de la société ayant trait au
pouvoir explicite est la dimension du politique, qui ne prend pas
nécessairement la forme de l'Etat et qui ne doit pas être confon-
due, comme chez certains modernes, avec l'institution d'ensemble
de la société - ni surtout avec l'invention grecque de la politique
comme «mise en question explicite de l'institution établie de la
société ». « La création par les Grecs de la politique est la première
émergence historique du projet d'autonomie collective et indivi-
duelle. Si nous voulons être libres, nous devons faire notre nomos.
Si nous voulons être libres, personne ne doit pouvoir nous dire
ce que nous devons penser.» La clé d ' u n e politique de l'auto-
nomie, il faut la trouver dans la reformulation d u problème tel
que Rousseau le pose dans le Contrat social. « Inutile de commen-
ter la formule de Rousseau 2 - continue Castoriadis - et sa lourde
dépendance à l'égard d ' u n e métaphysique de l'individu-substance
et de ses "propriétés". Mais voici la vraie formulation : Créer les ins-
titutions qui, intériorisées par les individus, facilitent le plus possible leur

1.Et qu'il développera longuement dans les séminaires de 1982-1987


0CQFG,1, CEL, ThFD, 5F).
2. «Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la
force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle
chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi
libre qu'auparavant. » (L. I, chap.VI, éd. Pléiade, vol. III, p. 360.)

28
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

accession à leur autonomie individuelle et leur possibilité de participa-


tion effective à tout pouvoir explicite existant dans la société [soul. par
C.C.] 1 . » Il s'agit là d'une définition à la fois d u projet d'autonomie
et de la société autonome.
Dans l'un des textes des toutes dernières années que nous avons
également tenu à faire figurer dans cette édition, et où il présente
avec le plus de force sa conception de la démocratie, « La démocra-
tie comme procédure et comme régime » (1994-1995) 2 , Castoriadis
soumet à une critique systématique la conception «procédurale»
apparue durant ces dernières décennies et prétendant se substituer
à celle qui voit dans la démocratie « u n régime, indissociable d ' u n e
conception substantive des fins de l'institution politique et d ' u n e
vue, d'une visée, d u type d'être humain lui correspondant». Et il
rappelle une fois de plus une évidence oubliée ces dernières années :
qu'il n'y a pas d'être humain « extra-social», que l'individu est u n
fragment de la société. Il s'étend aussi sur les objections opposées
(directement par I. Berlin, indirectement par Rawls ou Habermas)
à toute conception substantive de la démocratie : elle entraînerait
une conception elle-même « substantive » d u bonheur des citoyens,
dont la dernière étape est le totalitarisme. Mais autonomie de l'in-
dividu et autonomie de la collectivité sont inconcevables l'une sans
l'autre. Castoriadis introduit ici une fois de plus 3 la distinction
entre les trois sphères oikos, agora, ekklèsia: «la sphère privée, la
sphère privée/publique [qui est celle d u débat et de l'échange, où
le pouvoir politique n'a à intervenir que dans certaines limites], la
sphère (formellement et fortement) publique, identique à ce que
j'ai appelé plus haut le pouvoir explicite». La (véritable) démocratie,
c'est la distinction - qui, bien entendu, ne saurait être absolue -
et l'articulation adéquates des trois sphères. Le « bonheur » - qu'il
faut soigneusement distinguer d u bien c o m m u n - , par exemple,

1. MM, rééd. «Points» p. 170; QD, t. 2, p. 281.


2. MI, rééd. «Points», p.267-292; QD, t. 2, p. 487-510.
3. La distinction est annoncée dans RSR (1977) ( D D H r é é d . p. 242-
244) ; mais voir surtout la section « Autonomie : la politique » de « Fait et
à faire» (1988-1989) (FF, rééd. «Points», spéc. p.74-77), reprise dans
notre édition sous le titre «Autonomie : les trois sphères », QD, t. 2, p. 351-
368; et «Le projet d'autonomie n'est pas une utopie» (1992), SD, rééd.
«Points», p. 25-26.

29
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

appartient à la sphère privée et à la sphère privée/publique, mais


en aucune façon à la sphère publique/publique. Mais dans aucun
domaine relevant d u pouvoir gouvernemental ou judiciaire il ne
saurait y avoir de décision qui ne soit liée à des questions n o n pas
de procédure mais de substance1.

E n lisant certaines critiques formulées par l'auteur dans les


années 70, 80 ou 90 sur telle ou telle faille d u système, certains,
oublieux ou très jeunes, n e m a n q u e r o n t pas de dire : air connu.
Il s'agit p o u r t a n t d'observations - par exemple sur la puissance
d ' u n e infime oligarchie et son incapacité à maîtriser réellement
quoi que ce soit, au-delà de l'accroissement d e ses revenus, où
l'on a découvert b r u s q u e m e n t u n motif d'indignation - q u ' o n
n ' e n t e n d a i t q u e très rarement à l'époque et d o n t la justesse se
voit a u j o u r d ' h u i confirmée quotidiennement. D a n s l'un de ses
derniers entretiens 2 , Castoriadis notait que ses critiques les plus
sévères pâlissaient à côté d e celles q u ' o n pouvait lire à tel ou tel
m o m e n t dans la presse; mais que nul n e songeait a p p a r e m m e n t
à faire l'addition. Les « grands journaux » d u soir et d u matin qui
n e le citent jamais continuent d'être remplis d'informations qui
confirment ses dires, et très souvent aussi d'analyses qui n e font
que répéter de façon gauche ou confuse ce qu'il a énoncé il y a
plus d ' u n e , deux ou trois décennies avec u n e parfaite clarté.

N o u s avons voulu donner au lecteur u n aperçu de ce qu'il trou-


vera dans ces deux tomes, mais suivre pas à pas l'évolution des
idées dans les différents textes n'aurait q u ' u n intérêt tout relatif (si
ce n'est d ' u n point d e vue d'érudition castoriadienne qui n'est cer-
tainement pas le nôtre ici). Il est sans doute plus utile de dégager
maintenant quelques grands thèmes des dernières décennies ( 1960-

1. Castoriadis consacre également de longs développements à la concep-


tion « substantive » de la démocratie dans son commentaire de l'Oraison
funèbre de Periclès chez Thucydide (II, 34-46) de février 1985 (ThFD,
p. 125-181).
2. QD, t. 2, p. 585.

30
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

1990) et d'essayer de voir quelle est leur pertinence aujourd'hui.


Le premier, aux innombrables ramifications, fut énoncé pour la
première fois mais comme en passant dans R P B (1956) : il y est à
un moment question de « ce problème qui domine notre époque :
aucune classe particulière n 'est désormais à l'échelle nécessaire pour diri-
ger la société [soul. par moi, E.E.] 1 .» Puis, de façon plus explicite,
dans P O I (1959) : «il est impossible q u ' u n e catégorie particulière
assume des tâches qui sont à l'échelle de l'humanité et d'elle seule.
Ce sont les problèmes d ' u n e société d'exploitation qui peuvent être
résolus par u n e minorité de dirigeants ; ou plutôt, qui pouvaient
l'être, car la crise des régimes contemporains traduit précisément
ce fait, que la direction de la société moderne est une tâche qui
désormais dépasse la capacité de toute catégorie particulière 2 ». Et,
à nouveau, dans M R C M (1959-1960) : «Pourquoi toute solution
donnée par la classe dominante aux problèmes de la société reste
partielle et débouche toujours sur de nouveaux conflits ? C'est que
la gestion d'ensemble de la société moderne échappe au pouvoir,
aux possibilités et aux capacités de toute catégorie particulière.
C'est qu'elle ne peut pas se faire de façon cohérente si l'énorme
majorité des h o m m e s est réduite au rôle d'exécutants, si leurs capa-
cités d'organisation, d'initiative, de création sont systématiquement
réprimées par cette même société qu'ils sont par ailleurs appelés à
faire fonctionner 3 .» Les conséquences sont doubles. En premier
lieu, toutes les initiatives des dirigeants sont condamnées à terme à
échouer, les sociétés sont devenues «ingouvernables». Mais, aussi
(même si Castoriadis ne tire pas tout de suite cette conséquence) :
il n'y a pas de secteur particulier de la société («classe») autour
duquel puissent se réunir tous les opprimés.
Dès les années 50, à de nombreuses reprises (que ce soit dans
CS II et III, dans P O I et II ou dans M R C M ) , Castoriadis avait
déjà rappelé que le prolétariat n'est pas u n e positivité «pleine»
qui porterait déjà en elle toutes les solutions, bien q u ' u n e force
extérieure l'empêche de les appliquer. Le capitalisme ne pourrait
pas exister si sa crise, ses contradictions, n'étaient pas transposées

1- Rééd. Bourgois, 1990, p. 375.


2
- QMO, t. 2, p. 278-279.
3
QMO, t. 2, p. 494-495.

31
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

au cœur d u prolétariat lui-même. Or il suffit de remplacer dans


ces textes «prolétariat» ou «classe» par «société», et l'on verra
que pour Castoriadis la question de l'hétéronomie - ou de la lutte
p o u r l'autonomie - telle qu'il la pose à partir des années 60 n ' o p -
pose absolument pas deux réalités extérieures l'une à l'autre : la
lutte pour l'autonomie est une lutte de la société contre elle-même1.
Dès 1963 (RR), Castoriadis faisait remarquer que m ê m e la
division entre dirigeants et exécutants «ne permettait plus de
fournir u n critère de la distinction des classes», puisque «les
couches de dirigeants purs et d'exécutants purs voient leur impor-
tance décroître constamment ». Si l'on parle des « salariés », il faut
rappeler, comme le signalait l'auteur dès les années 60, puis en
particulier dans H M O (1973) et dans SSA (1979), qu'il est illé-
gitime de projeter a priori sur cette catégorie les caractéristiques
de l'ancien « prolétariat » (sans compter qu'il y a des « salariés » qui
font de toute évidence partie des couches dirigeantes) ; et qu'il est
également arbitraire de hiérarchiser d'une quelconque façon ses com-
posantes. Il ne faut pas sous-estimer les problèmes politiques que
pose la complexité de la stratification sociale actuelle : il n'y a pas
de groupe unifié porteur d ' u n projet qui s'opposerait « naturelle-
ment » au système ; cette unification - des intérêts, des projets - est
devenue en soi u n problème immense. Il n'est nullement inter-
dit, bien entendu, de parler par souci de brièveté, et en u n sens
descriptif, de classes « dirigeantes », « laborieuses » ou « populaires »
- nous parlons bien d ' u n système qui « préfère » ou qui « choisit »...
Mais il faut être bien conscient d u fait que, par rapport au poids
qu'avaient ces mots dans la tradition marxiste, il s'agit là de faci-
lités de langage.

1. « La lutte pour la société autonome n'est pas simplement une lutte contre
des ennemis extérieurs - les capitalistes et les bureaucrates; c'est tout
autant et encore une lutte de la société contre elle-même, une lutte de la
conscience, de la solidarité, de la passion créatrice, de l'initiative, contre
l'obscurité, la mystification, l'apathie, le découragement, l'individua-
lisme que la vie dans la société suscite toujours à nouveau au cœur des
humains. » C'est dans « Bilan, perspectives, tâches » (1957), à ceci près que
les mots soulignés ci-dessus viennent remplacer « du prolétariat pour le
socialisme », « du prolétariat contre lui-même» et « ouvriers » dans le texte
original, que l'on trouvera dans QMO, 1.1, p. 202.

32
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

Mais les pensées des m o r t s pèsent en effet d ' u n poids infi-


niment lourd sur le cerveau des vivants. Il est décourageant de
constater que, p o u r certains, m ê m e s'ils n ' o n t pas lu u n e ligne
de Marx, si l'image d ' u n e société divisée en classes au sens fort
en est venue à s'effacer, ce n'est que le résultat d e la p r o p a g a n d e
néolibérale et « individualiste » et n o n u n simple reflet d e la réalité.
Bien qu'ait fleuri à nouveau ces derniers t e m p s u n e rhétorique où
tout ce que l'on veut dire (car nul, de p e u r d u ridicule, n'est prêt
à défendre u n e attitude rigoureusement marxienne là-dessus) est
que nos sociétés sont inégalitaires, et divisées, le creusement d e
certaines inégalités depuis u n e trentaine d ' a n n é e s n ' a rien à voir
avec la réapparition d ' u n e d y n a m i q u e des « classes » et de la « lutte
des classes ». U n t e r m e c o m m e classes ou couches « populaires » en
est d'ailleurs venu à désigner u n e réalité aux contours presque
aussi flous que classes «moyennes» (un p e u moins, cependant,
que n e le f u t «cadres» il y a quelques décennies) 1 . N o n moins
absurde est p o u r t a n t l'idée - qui a c o n n u la f o r t u n e q u e l'on sait
après 1970 - selon laquelle seule l'action des minorités ou d e
coalitions de minorités de divers types : ethniques, sexuelles, etc.,
serait en m e s u r e d ' a m e n e r u n changement social. Il faut m a l h e u -
reusement le rappeler car cette absurdité ( d ' a u t a n t plus absurde
que les « minorités », bien e n t e n d u , n e sont pas homogènes mais
traversées par les m ê m e s divisions que le reste d u corps social) n e
semble pas avoir entièrement disparu 2 .

1. Les problèmes de définition et de délimitation des différentes catégories


apparaissent dans la plupart des ouvrages qui ont abordé ces dernières
années ces questions en France, comme : S. Beaud et M. Pialoux, Retour
sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard,
Paris, Fayard, 1999 ; L. Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Paris,
Seuil, 2006: ou D. Goux et E. Alaurin, Les Nouvelles classes moyennes,
Paris, Seuil, 2012. D'autres auteurs ont également apporté des contri-
butions intéressantes au débat sur la question du travail au cours des
deux dernières décennies : R. Castel (1995 ; 2003 ; 2009),Y. Clot (1995 ;
2008; 2011), D. Méda (1995) ou F. Dubet (2006). Nous nous bornons
a les mentionner ici, espérant pouvoir y revenir dans un autre cadre.
2
- Ç/- F. Cusset (Le Monde, 6-7 nov. 2011) qui, à propos des mouvements
aux Etats-Unis, met l'accent sur l'unité entre «minorités ethniques,
sexuelles, culturelles, et associations d'aide sociale [je soul., E.E.] ». Compte
tenu de la partie très considérable de la population qu'ils sont censés

33
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

Si les discussions sur la délimitation rigoureuse d'éventuelles


«classes populaires» sont en général p e u fécondes, celles qui
portent sur l'importance n u m é r i q u e des véritables privilégiés
d u système (l'oligarchie 1 ) ne le sont guère plus. Il est évident
que ceux-ci, qu'il s'agisse de 1, 3 ou 5 % de la population, ne
pourraient assurer leur pouvoir sans la participation active d ' u n e
partie n o n négligeable de cette population, jusqu'à 1 0 % peut-
être, en dehors de leur cercle. E t sans l'acquiescement tacite,
bien entendu, de la majorité. Mais Castoriadis observait, dès
C S III (1958) et dans d'autres textes de la fin des années 60, que
le pouvoir tend à transposer et à réfracter à l'infini en son propre sein
la scission entre direction et exécution : à l'intérieur m ê m e de ces
10 %, le degré d'adhésion varie. Le degré d'unité, de conscience
de ses intérêts de l'oligarchie actuelle, dans les principaux pays
développés, n e saurait être en fin de compte déterminé qu'après
coup, en fonction de ses effets dans l'histoire réelle. Il n e faut pas
oublier que, peu ou prou, il existe (car il y a là sans doute de véri-
tables acteurs sociaux, et capables d'initiative) ; il ne faudrait pas
l'exagérer, ni supposer q u ' o n peut le déterminer a priori 2 . Il serait

représenter, les membres de ces associations doivent sentir peser sur leurs
épaules un poids immense.
1. Oligarchie - pouvoir d'un petit nombre, et ceux qui le détiennent - qui,
bien entendu, ne concerne pas que des « rentiers » ou des détenteurs de
capitaux.
2. L'idée qu'il existe toujours une classe de plein droit, et qu'il s'agit de la
« bourgeoisie », continue toutefois d'être défendue par certains. Mais il est
facile de voir que la description qu'ils en donnent correspond à la « haute
bourgeoisie » et que les rapports entre celle-ci et d'autres secteurs de l'oli-
garchie ne sont nullement élucidés par eux. La terrible simplification que
l'événement historique introduit parfois dans ces affaires fait qu'il n'est
pas indispensable pour le commun des mortels de disposer d'une théorie
complète des rapports entre pouvoir, autorité, influence, richesse et pri-
vilège pour savoir à quoi s'en tenir quand surviennent des moments de
crise (en 2008, par exemple). La détermination rigoureuse et a priori des
frontières des différents cercles de pouvoir n'aurait d'ailleurs guère d'in-
térêt autre qu'académique, et ces spéculations ne sont pas plus utiles que
ne l'étaient dans le temps les supputations des « kremlinologues » qui se
demandaient gravement où était le véritable pouvoir à Moscou et si, outre
les « dirigeants », dont on connaissait les visages, il y avait bien des groupes
« dominants ». Il y en avait, bien entendu : en règle générale, les couches

34
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

d'ailleurs naïf de penser que les frontières de la bourgeoisie et des


différentes couches qui la composaient, et les rapports de celles-ci
avec les gouvernants, aux xix e et xx* siècles, aient été b e a u c o u p
plus faciles à définir - sauf dans les fascicules des «Écoles d u
militant » des partis marxistes.
U n e fois de plus : contrairement à ce que l'on pense parfois, le
langage des « classes » ne contribue pas aujourd'hui à dévoiler les
divisions réelles de la société mais à les masquer ; et la rhétorique
de la lutte des classes a u n e fonction mystificatrice - des « classes »
qui n'existent ni objectivement ni subjectivement ont impérative-
ment besoin, p o u r « exister », de « représentants » attitrés et auto-
proclamés. Pourtant, l'énorme fragmentation de notre société (et
la destruction accélérée des lieux de socialisation positive, en par-
ticulier les lieux de travail collectif^ dont on ne saurait exagérer
l'importance, rend nécessaire, pour ceux qui voudraient s'opposer
au système, u n travail d'unification q u ' o n ne peut appeler que
politique - m ê m e s'il faut éviter à tout prix qu'il n e devienne une
entreprise d'expropriation comme celle qu'a connue l'ancien m o u -
vement ouvrier. Si ses modalités restent bien entendu entièrement
à définir, on trouvera dans QMO des indications précieuses. N o u s
en sommes certes infiniment loin aujourd'hui ; mais, p o u r ceux qui
croient q u ' u n e autre société est possible, ce travail est indispen-
sable. En attendant, comme l'observait déjà Castoriadis en 1963,
« la seule différenciation qui a une importance pratique véritable »
est celle qui existe (sauf bien entendu au sommet de la pyramide)
entre ceux qui acceptent le système et ceux qui le combattent (RR,
ici QD, 1.1, p. 133).

Le deuxième thème est celui des limites d u système repré-


sentatif et de la nature d'institutions réellement démocratiques :
la question de la «démocratie directe». Cette idée - n o n pas la
participation directe permanente de l'ensemble de la population
adulte d ' u n pays à toute décision ni l'absence de toute délégation,
mais le refus d u système basé sur l'élection de «représentants»

dominantes, ce sont les couches sociales dont les intérêts sont pris en
considération prioritairement dans les décisions des dirigeants politiques.
Et c'est particulièrement le cas dans le monde d'aujourd'hui.

35
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

n o n révocables élus pour trois, cinq ans ou plus - est sans doute
de nos jours l'une de celles qui suscitent le plus d ' é t o n n e m e n t
chez certains lecteurs de Castoriadis lorsque, sans être a priori
hostiles, ils découvrent son œuvre politique. Si difficile à accepter,
voire incongru, qu'il puisse sembler à certains, ce n'est pas un
élément d o n t on puisse facilement se passer tout en regardant le
reste avec intérêt. Or nul doute que, de nos jours, p o u r beaucoup
la participation directe des citoyens serait par définition dange-
reuse. Idée à vrai dire étrange, nourrie de fantasmes et d ' u n e lec-
ture sélective de tel ou tel épisode historique, alors qu'il devrait
être de plus en plus clair p o u r tous que c'est leur non-participation
qui met en péril, à terme, la liberté. Ce que pourraient être de
nouvelles institutions qui permettraient cette participation, dans
u n pays comme la France, nous avons d u mal aujourd'hui à le
concevoir ; et ce n'est guère étonnant car en fin de compte elles ne
seront créées, si jamais elles le sont, ni par des constitutionnalistes
ni par des politologues ni par des sociologues (plus ou moins bien
intentionnés), mais par les citoyens eux-mêmes. Il est probable
que, le m o m e n t venu, elles ne coïncideront pas tout à fait - la belle
affaire - avec celles qui sont décrites dans C S II. Mais pour ceux
qui voudraient aujourd'hui aborder ces questions, discuter de ce
texte n'est peut-être pas u n si mauvais point de départ. D'ailleurs,
qu'il faille trouver u n mécanisme qui permette la participation de
l'ensemble de la société à la solution de ses problèmes et que les
institutions politiques et économiques actuelles ne le permettent
pas, ou de façon très insuffisante, c'est une idée sur laquelle il
devrait être possible de s'entendre. Il faudrait cependant alors
examiner toutes les hypothèses, sans en exclure aucune 1 . Il faut
en tout cas u n incroyable mépris envers les capacités de millions
de gens pour prétendre que la très mince couche qui participe
aujourd'hui réellement aux décisions possède des qualités intel-
lectuelles ou morales très supérieures au reste. U n e telle idée est

1. La monarchie élective française, qui donne des pouvoirs extravagants


à des personnages parfois grotesques dont la seule caractéristique remar-
quable est la volonté monomaniaque de se hisser au sommet et un cer-
tain don pour y parvenir (voir QD, t. 2, p. 228-231), étant bien entendu,
régimes dictatoriaux ou totalitaires exceptés, l'une des plus mauvaises
concevables.

36
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

d'ailleurs quotidiennement infirmée - Castoriadis n'a cessé de le


signaler - par l'incapacité de cette couche n o n seulement à trouver
des solutions mais m ê m e à formuler clairement les problèmes qui
se posent à notre société. E n tout état de cause, comme l'auteur
le signalait dès 1964, celle-ci serait « infiniment mieux placée p o u r
se faire face à elle-même si elle ne condamnait pas à l'inertie et à
l'opposition les neuf dixièmes de sa substance ».
Que dans des pays qui n ' o n t pas à apprivoiser la démocratie
représentative, à en faire l'apprentissage, puisque ce système y
est apparu il y a plus de trois siècles, les chiffres de l'abstention
croissent sans discontinuer, décennie après décennie, cela devrait
troubler ses partisans. À la question: pourquoi les populations
ne participent pas, la réponse, observait Castoriadis, est pourtant
simple : parce qu'elles ont constaté, décennie après décennie, que
cette participation ne changeait p o u r l'essentiel rien à leur condi-
tion 1 . Certains s'évertuent à démontrer - sans nul besoin car c'est
une évidence - que le système est préférable à l'absence de toute
forme de représentation dans une société inégalitaire comme la
nôtre; ils oublient l'essentiel, déjà noté par Montesquieu (De
l'esprit des lois..., L. IV, v) : que, comme tant d'autres choses, les
institutions, pour être conservées, doivent être aimées. Celles-ci,
apparemment, ne le sont pas. Pourquoi? Parce que les gens ne
sont pas assez informés sur elles ? Ceux qui défendent ce système
en sont d'ailleurs réduits à dire qu'il y en a de pires : il est rare de
nos jours qu'ils osent avancer des arguments positifs2 en sa faveur.

1. Ce qui ne veut pas dire que, en deux siècles, leur condition n'a pas
changé. Mais elle a changé (cf. les textes rassemblés dans QMO) en fonc-
uon des luttes de leurs ancêtres, de la peur salutaire que ces luttes ont
inspirée à leurs dirigeants, des innombrables parades que ceux-ci ont dû
par conséquent inventer et des concessions qu'ils ont dû faire.
2. Il n'en a pas toujours été ainsi. Pour le grand penseur libéral John
Stuart Mill (1861) le gouvernement a à satisfaire à deux grandes exi-
gences, la première étant la responsabilité (accountability) vis-à-vis des
électeurs. (Pour ce qui est de celle-ci, les électeurs français n'ont qu'à
songer à la façon dont leurs dirigeants ont tenu compte de leur vote aux
élections sur la Constitution européenne en 2005. Pour les plus âgés, ils
songeront au temps qu'il a fallu en 1956 à Guy Mollet pour trahir tous
ses engagements dans une affaire grave entre toutes, où il était question
de la vie ou la mort de leurs enfants ; ou, plus tard, à la façon dont les uns

37
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?
I

Aux défaillances de plus en plus criantes d u système «repré-


sentatif» s'ajoute que la véritable voie d'accès au pouvoir passe
par des institutions dans leur réalité non démocratiques, quels que
soient les statuts et la définition qu'elles se d o n n e n t : les partis.
Sur la nature de ces derniers, on ne peut que renvoyer à de n o m -
breux textes réédités dans QMO' ; Castoriadis y revient à plu-
sieurs reprises dans ceux que nous rassemblons ici 2 , et il n'est
pratiquement pas de jour qui n'apporte quelque confirmation à
ce qu'il avance. Mais que l'on juge seulement n'importe quel parti
d ' a u j o u r d ' h u i à cette aune : «Aussi réduite que soit l'organisation,
son fonctionnement, son activité, sa pratique quotidienne doivent

et les autres ont « changé la vie », « réduit la fracture sociale » ou « reconnu


la valeur travail ».) Quant à l'autre exigence : « mettre au service de la fonc-
tion gouvernementale, dans la plus grande mesure possible, des esprits
supérieurs, mûris par une longue méditation et une discipline pratique
à cette fin spéciale » (Considérations sur le gouvernement représentatif, Paris,
Gallimard, 2009, trad. P. Savidian, p. 202), y aura-t-il quelqu'un pour
prétendre qu'on parle là du personnel politique actuel? Il est vrai que
la nécessité de s'emparer d'abord de l'appareil du parti, puis de se créer
dans le monde économique et médiatique le réseau d'appuis indispen-
sable pour pouvoir feindre de « nouer une relation directe avec le peuple »
impose une sélection, en effet, impitoyable. Les «libéraux» (politiques,
intellectuels, journalistes) qui s'intéressent toujours à J.S. Mill ne doivent
pas être très nombreux.
1.En particulier la première partie (« L'expérience du mouvement
ouvrier, 1») de QMO, 1.1, p. 55-237; et, dans le t. 2, PO I et II, 273-
357. Mais voir aussi SD, rééd. p. 189-199, 220-227. Pour ceux qui esti-
ment que l'ordre des choses actuel est tout compte fait le moins mauvais
possible, le pouvoir des partis (et des politiques) est le simple reflet du
fait que la population dans son ensemble ne veut pas s'occuper des
affaires communes. Ils oublient que ceux qui commencent par constater
qu'ils sont indispensables à un certain moment pour réaliser certaines
tâches parce que d'autres ne veulent pas assumer leurs responsabilités
en viennent à faire tout ce qu'ils peuvent pour devenir indispensables
de façon permanente - ce qui inévitablement découragera toute velléité
de participation des autres, etc. C'est un mécanisme, cent fois décrit
par Castoriadis, que l'on voit continuellement à l'œuvre dans la société
actuelle, y compris bien entendu parmi ceux qui prétendent s'opposer au
« système ». L'attitude face à cette question établit une ligne de partage
politique essentielle : il y a ceux qui essayent de ne pas être indispensables et
ceux qui font l'impossible pour l'être.
2. Voir QD, 1.1, p. 137-139, 425-435, 459-477, 647-672; t. 2, p. 410-412.

38
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

être l'incarnation visible et constatable par tous des fins qu'elle


proclame» ( P O I, 1958).
S ' a g i s s a n t de démocratie directe, il est u n argument que pour-
r a i e n t avancer - étant entendu que p o u r la presque totalité des
philosophes politiques, spécialistes des sciences politiques, etc., y
compris ceux qui furent u n temps proches de Castoriadis, l'idée
du pouvoir des Conseils est une absurdité qui ne vaut pas la peine
d'être, non pas récusée ou sommairement rejetée, mais tout sim-
plement mentionnée 3 - ceux qui refusent m ê m e de parler de
démocratie directe: « Il se trouve que les gens ne veulent tout sim-
plement pas du degré d'engagement, de participation politique que
supposent la démocratie directe, le système des Conseils - ils pré-
fèrent donc la représentation.» L'argument, bien entendu, n'est
guère plus décisif que : « Les gens veulent l'autorité royale et rien
ne pourrait les faire changer d'avis là-dessus », entendu à d'autres
époques; o n sait maintenant avec certitude que celui-ci, qui a
longtemps semblé d ' u n e évidence écrasante aux meilleurs esprits
du temps, ne valait pas «pour tous les temps». Ceux qui font ce
type d'objection sont par ailleurs aveugles à ce fait qui devrait les
inquiéter, et dont ils devraient en tout cas rendre compte : q u ' e n
tout état de cause u n e partie très considérable - bientôt peut-être
la majorité - de la population n'a absolument pas l'impression n o n
pas de diriger mais même d'être représentée en quelque sens que ce
soit, et donc s'abstient de participer à l'élection d ' u n quelconque
«représentant». C o m m e n t alors faire fonctionner ce système?

3. Il ne faut pas oublier qu'elle fut non seulement mentionnée mais défen-
due par quelqu'un comme Hannah Arendt, notamment dans le dernier
chapitre («La tradition révolutionnaire et son trésor perdu») de De la
révolution (1963, 1965; maintenant dans: H. Arendt, L'Humaine Condi-
tion,, éd. établie et présentée sous la dir. de Ph. Raynaud, Paris, Galli-
mard, «Quarto»). On pourrait longuement discuter sur les difficultés de
sa position. On a du mal à imaginer, en particulier, comment les Conseils
pourraient ne s'occuper aucunement de la « gestion des choses » ; ou quel
serait le fonctionnement concret d'un système comme celui qu'elle a en
vue, ou grâce aux Conseils se dégage une « élite politique » qui seule aurait
droit à intervenir dans la « conduite des affaires », ceux qui ne s'intéressent
Pas a celle-ci « s'excluant d'eux-mêmes ». Les nombreux admirateurs de
Hannah Arendt qui la citent à tout propos de nos jours négligent en géné-
ral tout à fait ces questions.

39
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

Il faudrait sans d o u t e trouver autre chose que des jérémiades et


des pépiements ridicules sur la « crise de la représentation » ou la
«montée du populisme ».
Mais, au fait, qui est utopiste dans cette affaire ? D a n s C3SII,
Castoriadis avance certaines propositions d o n t on p e u t dire en
effet q u e l'écrasante majorité de la population ne veut absolu-
m e n t pas a u j o u r d ' h u i , tant elles sont hors de son horizon. Est-ce
que cela suffit à les rendre utopiques 1 ? O r il est remarquable que
les apologistes néolibéraux d u système, p o u r f e n d e u r s attitrés de
l'« utopie meurtrière », quand on les met devant l'évidence : que
celui-ci est a p p a r e m m e n t , tel qu'il est, incapable de résoudre les
problèmes actuels de l'humanité, en sont réduits (fidèles en cela
à leurs pères spirituels, von Mises ou Hayek, dans les années
20 et 30) à invoquer u n e solution p o u r le coup, elle, véritable-
m e n t utopique : la création coûte que coûte - quel q u ' e n soit le
prix, il faut nettoyer la société de toute impureté «dirigiste» - ,
sur l'ensemble de la planète, des conditions idéales (diffusion
d u capital, m a r c h é effectivement «libre» à l'échelle mondiale)
qui permettraient au «véritable» capitalisme de manifester
son potentiel de création de richesses et de contribution à u n e
société libre. Q u e cette solution soit p o u r l'instant plus impro-
bable que toute autre et qu'ils n'aient joué en fin de compte que
les mouches d u coche (ou les dindons de la farce) d u véritable
capitalisme, d u «capitalisme réellement existant», c'est ce qu'ils
ne veulent surtout pas voir.

La démocratie directe comporte des risques ; ils ne sont cer-


tainement pas plus grands que ceux des autres formes de gou-
vernement. D'ailleurs, si l'on veut des citoyens, y a-t-il u n autre

1. Cf. la remarque de l'helléniste Victor Goldschmidt : « On ne parlera pas


d'utopie à propos des Anciens ou, en tout cas, des Grecs. La question
très précise qu'ils se sont posée était celle, non pas même de l'État idéal,
mais de la meilleure constitution. Cette question n'a rien d'utopique. Elle
s'impose à la réflexion, tant du théoricien que du politique, par la multi-
plicité des constitutions existant (et coexistant) dans le monde grec et bar-
bare. (...) Aristote remarque, à ce sujet : "On doit faire des suppositions,
selon ses souhaits, à condition de ne rien poser d'impossible" (Pol., II, vi,
1265 a 17-18)...» (V. Goldschmidt, Platonisme et pensée contemporaine,
1970, p. 165-166). Castoriadis (dans CS II et ailleurs) essaie de ne rien
poser d'impossible.

40
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

choix? C'est, rappelait Castoriadis, «la pratique constante de la


polis comme affaire de tous qui fait que la polis est affaire de tous ;
et de même, inversement, la pratique constante de la polis c o m m e
affaire de quelques-uns fait qu'effectivement la polis devient l'af-
faire de quelques-uns 1 ». Et s'il n'y a pas de citoyens, qui défen-
dra la « démocratie », fut-elle représentative ? Quelque « force de
l'ordre » miraculeusement démocrate ?
Il n'en reste pas moins que l'idée d ' u n e société où il y aurait
égale participation de tous au pouvoir 2 est en effet considérée par
presque tout le m o n d e de nos jours, explicitement ou implicite-
ment, comme u n e absurdité. Au mieux c o m m e u n e impossibilité ;
au pis comme u n rêve dangereux. Des arguments fort anciens,
venus tout droit de Burke ou de Constant, rappelait Castoriadis,
sont devenus des évidences qu'il n'est pas question de discuter.
Mais oublions Burke et Constant : tout cela est peut-être souhai-
table, diront certains, plus indulgents, mais certainement impos-
sible car, encore une fois, qui veut aujourd'hui de cette « égale
participation » ?

Bien peu de monde, en effet - et à première vue, il est peu


probable que cela change u n jour. Car il existe bien ce que Casto-
riadis appelait - c'est là tin troisième thème castoriadien que nous
voudrions mettre en relief ici - u n « cercle logique » de la soumis-
sion (et donc aussi u n cercle de la révolte). La soumission s'auto-
engendre, d'innombrables mécanismes à tous les niveaux de la vie
sociale la renforcent. Cercle donc - impossibilité apparente de la
création et de la révolte, avec les gens tels qu'ils sont. Et pourtant,
cette soumission n'est pas totale : n e serait-ce, aurait dit Castoria-
dis, que parce qu'il y a chez les humains quelque chose d'irréduc-
tible, dans leur psychisme (inconscient, imagination radicale) et
dans le langage lui-même. Constater sans plus, nous l'avons dit,

1. CEL (séminaire du 27 avril 1983), p. 123-124. On trouvera dans CEL


et dans ThFD tout un argumentaire en faveur de la démocratie directe.
2. Le projet d'autonomie est « le projet d'un société où tous les citoyens
ont une égale possibilité effective de participer à la législation, au gouver-
nement, à la juridiction et finalement à l'institution de la société » (SD,
P-18, rééd. p. 24). Cf. la définition d'une société autonome dans PPA
«tée supra, p. 28-29.

41
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

que les gens ne veulent pas aujourd'hui être autonomes - que le


poids de leur liberté leur semble trop lourd - n'est pas u n argu-
m e n t dirimant, à moins d'affirmer qu'il en sera toujours ainsi. Or
l'histoire m o n t r e que ces h o m m e s conditionnés p o u r faire que
la société se reproduise telle qu'elle est font tout à coup autre
chose. Il est vain de penser que cela puisse être « prévu », mais il est
important d'essayer d'en déceler des signes, d'être attentifs à cet
autre chose qui pourrait surgir 1 .
Q u e la partie de toute évidence soit inégale ne veut pas dire
- Castoriadis n ' a cessé de le répéter - que le prolétariat hier, que
les travailleurs et l'humanité tout entière aujourd'hui n'aient
aucune part dans ce qui leur arrive. La situation actuelle du
m o n d e , c'est aussi en un sens ce que les peuples ont « voulu » - non
pas totalement, bien entendu : mais cette réserve vaut m ê m e pour
les dirigeants. Les gens ne sont donc ni « coupables » ni totalement
irresponsables. Il est vrai cependant que tout, dans le m o n d e où
nous vivons, est fait pour qu'ils acceptent certaines attitudes et
valeurs (profit, consommation, etc.) essentielles pour le système ;
et que sans cette intériorisation le système ne pourrait pas sur-
vivre vingt-quatre heures. Pourtant, au xrx e siècle et pendant une
b o n n e partie d u xx e u n n o m b r e suffisant de gens refusait expli-
citement ces valeurs, et ce n'est plus le cas. À quelles conditions
cela pourrait-il changer? Q u e pouvons-nous faire p o u r que cela
change ? Et, surtout : pourquoi pensons-nous qu'il est souhaitable

1. En un sens, l'idée que la soumission ne saurait être absolue se trou-


vait déjà dès les années 50 chez le jeune Castoriadis, dans la critique
de l'idée de réification totale du travailleur, et dans le développement
de cette idée marxienne - dont Marx à vrai dire n'a pas tiré toutes les
conséquences possibles - que ce sont les conditions même d'existence
du travailleur dans la société, sa capacité de tisser des liens avec les
autres en résistant ou en assimilant des techniques dans le processus
de production, qui permettent de croire à la possibilité d'un autre type
de société. Et, aussi bien dans MTR (1964-1965) que dans d'autres
textes ultérieurs, Castoriadis a souvent posé directement la question:
quelles sont les racines, objectives et subjectives, du projet révolution-
naire, puisque tout dans la société actuelle semble être agencé pour le
rendre illusoire ? Et sans arrêt, dans les textes et séminaires des quinze
dernières années : puisque la société est en première approximation une
fantastique machine à créer de la conformité, comment a pu naître et se
maintenir le projet d'autonomie dans l'histoire ?

42
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

que cela change ? Castoriadis s'est efforcé p e n d a n t des années, d e


M T R (1964-1965) aux séminaires des années 80, d e d o n n e r u n e
réponse à ces questions.
« Il est vrai que les gens a u j o u r d ' h u i n e croient pas à la possibi-
lité d ' u n e société autogouvernée, et cela fait q u ' u n e telle société
est, aujourd'hui, impossible. Ils n e le croient pas parce qu'ils n e
veulent pas le croire, et ils n e veulent pas le croire parce qu'ils n e le
croient pas. Mais si jamais ils se m e t t e n t à le vouloir, ils croiront
et ils pourront 1 .»

Castoriadis a également avancé p e n d a n t ces décennies d'autres


idées qui sonneront étrangement aux oreilles d e ceux p o u r qui la
modernité n e saurait être q u e la recherche d e l'illimité et d e la
novation perpétuelle : que n o u s devons accepter pleinement notre
mortalité, q u e la démocratie doit être le régime de l'autolimita-
tion 2 , que n o u s devons choisir u n m o d e d e vie frugal. « Frugalité »
est certainement u n m o t qui semblera, plutôt q u e scandaleux, t o u t
simplement ridicule de nos jours. P o u r t a n t , cette frugalité est cer-
tainement indispensable p o u r sauver notre planète et notre espèce
avec elle; ou, ce qui revient au m ê m e - évidence devenue u n e
banalité mais d o n t pratiquement personne n e veut tirer a u c u n e

1. « Une société à la dérive » (1993), repris dans SD, rééd. « Points », p. 324.
2. « La seule limitation essentielle que peut connaître la démocratie, c'est
l'autolimitation. Et celle-ci, à son tour, ne peut être que la tâche d'in-
dividus éduqués dans, par et pour la démocratie. Mais cette éducation
comporte nécessairement l'acceptation du fait que les institutions ne
sont, telles qu'elles sont, ni "nécessaires" ni "contingentes" ; autant dire,
l'acceptation du fait qu'il n'y a ni du sens donné comme cadeau ni de
garant du sens, qu'il n'y a d'autre sens que celui créé dans et par l'his-
toire. Autant dire encore que la démocratie écarte le sacré, ou que - c'est
la même chose - les êtres humains acceptent finalement ce qu'ils n'ont
jamais, jusqu'ici, voulu vraiment accepter (et qu'au fond de nous-mêmes
nous n'acceptons jamais vraiment) : qu'ils sont mortels, qu'il n'y a rien"
au-delà". Ce n'est qu'à partir de cette conviction, profonde et impos-
sible, de la mortalité de chacun de nous et de tout ce que nous faisons,
que 1 on peut vraiment vivre comme être autonome - et qu'une société
autonome devient possible.» («La logique des magmas et la question de
autonomie » (1981), DDH, p. 418, rééd. p. 523). Cf. aussi «Une société à
la dérive» (1993), SD, p. 258-259, rééd. p. 326-327.

43
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

conséquence 1 : le développement de la « consommation » (globale)


à l'échelle mondiale est à partir d ' u n certain niveau incompatible
avec cette sauvegarde. Sans changement des attitudes vis-à-vis
de la «consommation» (consommation de quoi}), sans rupture
avec la surenchère dans la défense d u «pouvoir d'achat» (pou-
voir d'acheter quoi}) qui a toujours caractérisé la «gauche» et
l'extrême gauche, et il est sûr que ce thème va être repris avec
encore plus de force dans la conjoncture actuelle, aucun chan-
gement n'est possible. (La question est tout à fait distincte, bien
entendu, de celle de la lutte nécessaire contre la pauvreté, même
si le terme est aussi relatif que celui de richesse, partout où elle
existe.) Rêvons donc d ' u n e force politique qui u n jour osera dire :
nous vous proposons u n e diminution de votre pouvoir d'acheter
diverses choses, en échange d ' u n e énorme augmentation de votre
pouvoir dans d'autres domaines. Les dirigeants - et leurs conseil-
lers - qui en France et en Europe font aujourd'hui semblant de
trouver ce langage extravagant en seront peut-être bientôt réduits,
ils le savent bien, à dire : nous ne pouvons rien vous proposer (mais
nous allons le cas échéant faire le nécessaire p o u r que vous vous
teniez tout de m ê m e tranquilles).
La très grande importance qu'accordait Castoriadis aux pro-
blèmes de l'environnement et aux mouvements qui y sont liés

1. La simple constatation du fait que le niveau de consommation actuel


des pays développés étendu à l'ensemble de la planète ferait exploser
celle-ci devrait suffire à clore toute discussion sur le sujet (cf. QD, t. 2,
p. 427-429). Cette limite écologique absolue est tout à fait indépendante
des «désirs», «souhaits», etc., de la population (que la machine écono-
mique actuelle viserait à satisfaire). Il ne faut pas pour autant oublier le
poids écrasant du système publicitaire sur les types de consommation,
qui n'a pas diminué mais augmenté par rapport à l'époque (1957) de
La Persuasion clandestine de Vance Packard (dossier accablant, parmi cent
choses, dans B.R Barber, Consumed. Houi Markets Corrupt Ch.ild.ren, Infan-
tilize Adults, and Swallow Citizens Whole, New York, W.W. Norton, 2007).
Certains observent en soupirant que, quoi qu'il en soit, les populations
veulent, désirent (etc.) ces camelotes. Et alors ? À ce compte-là, elles ont
aussi « voulu », « désiré » (etc.) Hitler (et tant d'autres) ; elles désirent d'ail-
leurs par définition ce qui est puisque ce qui est se maintient et que ce
n'est pas là l'effet de la répression pure. Mais elles désireront peut-être
un jour autre chose ?

44
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

n'apparaît p e u t - ê t r e pas assez n e t t e m e n t d a n s ces volumes 1 . C e r -


tains intellectuels, t o u t à leur critique d e P« e n v i r o n n e m e n t a -
lisme » o u d u « principe d e p r é c a u t i o n », n e voient d a n s t o u t cela
q u ' o b s c u r a n t i s m e et a b a n d o n des L u m i è r e s ; et p o u r u n p e u o n
voudrait n o u s faire croire qu'il existe u n lien indissociable entre
les intérêts d e la m a c h i n e b u r e a u c r a t i q u e - é c o n o m i q u e d ' E D F -
G D F , Areva, etc., et l'aventure d e la science et d e la liberté d e
pensée e n O c c i d e n t 2 . C e r t a i n s ont également avancé q u e le t h è m e
de l'écologie était utilisé p a r le système c o m m e u n i n s t r u m e n t d e
« culpabilisation » des citoyens et q u e , d'ailleurs, l'écologie serait
u n e sorte d e « r o u e d e secours» d u capitalisme. Faut-il r a p p e -
ler à ces esprits «critiques», e n général marxistes o u marxisants,
q u e l'exploitation d e t o u t e possibilité d e « m a r c h é » (y c o m p r i s
«écologique», et o n p o u r r a i t a j o u t e r : «marxiste critique», fut-il
très réduit) fait partie d e la définition m ê m e d u capitalisme, d u
moins d a n s sa version « occidentale»? D'ailleurs, le système n e
dit pas « vous êtes coupables p a r c e q u e vous c o n s o m m e z », bien a u
contraire, et l'injonction : « pensez à la planète » (tous les matins)
est plus q u e c o m p e n s é e ( p e n d a n t le reste d e la journée) p a r la p r é -
sence obsessionnelle, d a n s les médias, les déclarations officielles,
etc., d e t o u t e la mythologie des « p o i n t s d e croissance» indispen-
sables. C e t t e mythologie d e la croissance illimitée, p o r t é e p a r la
c o n s o m m a t i o n , fait partie d e l'essence d u système. L e jour o ù elle
disparaîtra, n o u s serons face à autre chose ( d ' e n c o r e plus sinistre,
peut-être 3 ). Les «marxiens» ou «marxistes» qui voudraient cher-
cher querelle à Castoriadis sur ce p o i n t devront se livrer à des
contorsions inouïes, et triturer les textes d e M a r x au-delà d e t o u t

1 • U est vrai que nous avions déjà donné dans Une société à la dérive un
texte (« L'écologie contre les marchands ») et un entretien (« La force révo-
lutionnaire de l'écologie ») de 1992, que nous ne pouvions pas reprendre
ici, et ou il s'exprime sur ces questions avec toute la clarté nécessaire. Voir
néanmoins, dans QD, t. 2, les p. 427-429.
2.11 faut sans doute renvoyer ici à «Voie sans issue?» (1987), MM,
P-71-100, rééd. p. 87-124.
3. Faut-il rappeler à certains néo-marxistes que toute l'expérience du
xx siecle montre que la soumission aux rapports « marchands » n'est pas
•a seule forme concevable de destruction de ce qui fait le prix de la vie
humaine dans les conditions de la société moderne ?

45
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

ce qu'ils ont déjà pu endurer, p o u r arriver à la conclusion que le


« développement des forces productives » n'a pas de borne écolo-
gique dans un avenir proche. Ce n'est en tout cas pas u n hasard
si les pouvoirs établis, partout dans le m o n d e , tout en organisant
depuis des décennies Sommets écologiques et en multipliant
déclarations et engagements solennels, traitent dans la pratique
comme des ennemis ceux qui défendent avec intransigeance les
grands équilibres écologiques dont dépend la survie de l'espèce.
U n mot aussi sur le rapport entre passé et avenir, entre conser-
vation et révolution, chez Castoriadis. D e nos jours, écrivait-il en
1978', «mémoire vivante du passé et projet d ' u n avenir valorisé
disparaissent ensemble». Face «à la fausse modernité comme à
la fausse subversion », il faut lutter contre « la perte d ' u n rapport
substantif et n o n serf [de la société] à son passé, à son histoire, à
l'histoire - autant dire : sa perte à elle-même ». La société ne doit pas
être engluée dans son passé, bien entendu - mais le « déjà-donné de
l'histoire », on ne doit pas le concevoir « comme simple résistance,
inertie ou servitude ». Plus de trente ans plus tard, notre rapport au
passé est en effet devenu aussi incertain, et comme brouillé, que
l'est notre rapport à l'avenir. « D u passé faisons table rase » : intel-
lectuels « néolibéraux » et « néoconservateurs » ont daubé de concert
sur la naïveté (réelle) d u couplet de L'Internationale, sans voir une
seconde que c'est bien ce qui est en train de se réaliser et qu'ils
en sont pleinement complices. Faire la part de ce qui devrait être
conservé et de ce qui devrait être détruit (détruit n o n seulement
pour que du neuf puisse émerger, mais aussi pour que puisse être
conservé ce qui mérite de l'être) n'a jamais été tâche facile. Casto-
riadis a souvent souligné que la détermination de ce qui doit être
transformé, y compris dans la réalité « pré-politique », est l'un des
points cruciaux de toute révolution 2 . Certes, ceux qui voudraient
que soit détruit tout lien avec le passé sont des ennemis de l'avenir.
Mais, et Castoriadis l'a répété après bien d'autres, si l'histoire est

1. DansTSCC, repris dans CS (1979), puis dans la publication posthume


FsCh, p. 37.
2. Voir par ex., dans cette édition, QD, t. 2, p. 267-273 (PPA) et p. 247-
252 (CEL, séminaire du 20 avril 1983) ; et ThDF (1984-1985), p. 28-34,
168-173.

46
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

création, elle est aussi destruction incessante: auto-altérationOn


est donc partagé entre u n sentiment de profonde sympathie et une
certaine perplexité face à certaines manifestations, aujourd'hui, de
la nostalgie d ' u n univers social stable. Car la résistance dont cer-
tains se font les porte-parole, il est difficile de ne pas y adhérer dans
une très grande m e s u r e ; mais que nos sociétés reviennent à u n
monde où chacun serait assuré d'avoir et de conserver « sa » place,
c'est difficilement concevable - sauf si nous assistions, dans u n
avenir encore plus noir que tout ce que nous pouvons pour l'ins-
tant prévoir, à une régression vers de nouvelles sociétés à ordres,
ou à des dérives néo-totalitaires. Ce qui n'est guère concevable non
plus, cependant, c'est une société où personne ne trouve plus sa place :
celle vers laquelle nous nous acheminons. Mais je sais qu'il faudrait
s'étendre sur cette question difficile.

Le capitalisme occidental étant mal en point, il était sans


doute inévitable q u e se fassent entendre dans les suppléments des
gazettes, et m ê m e ailleurs, des r u m e u r s de plus en plus percep-
tibles au sujet d ' u n «retour à Marx». U n e parenthèse, donc, sur
le marxisme aujourd'hui. Le lecteur trouvera dans ces tomes, que
ce soit dans I G (1972) ou dans H M O (1973), u n approfondisse-
ment de la critique par Castoriadis de Marx et d u marxisme. Le
moins que l'on puisse dire, c'est que les nouveaux «marxistes»
font comme si elle n'avait pas existé. Et, si l'on affirme en avoir
pris connaissance, on se borne à signaler d ' u n air offusqué qu'il
y a des textes de Marx qui... (qui en contredisent d'autres, bien
entendu). Nul ne va jusqu'à dire - ce qui est p r u d e n t - que pour
comprendre la crise actuelle il suffit de relire Le Capital, mais l'on
s abstient aussi soigneusement de montrer en quoi l'ensemble de
concepts et d'argumentations d u Capital fourniraient une explica-
tion quelconque de la crise actuelle, ce qui est plus surprenant 2 .

1- C'est à l'ensemble de l'œuvre qu'il faudrait renvoyer ici.


2- Il est amusant de constater que dans un ouvrage d'inspiration marxiste
consacré à La Finance mondialisée (sous la dir. de F. Chesnais, Paris, La
ecouverte, 2004), paru il est vrai avant la crise, un auteur important

47
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

O n picorera plutôt : u n e idée par-ci, u n concept par-là. Il est vrai


que si le renouveau de l'intérêt pour Marx n'était, ce qu'il est par-
fois chez les plus jeunes - tout c o m m e p o u r ce qui est d u retour,
nous l'avons dit, d u thème des « classes » - , que la redécouverte d u
fait que nos sociétés sont divisées et inégalitaires, pourquoi pas.
Si c'était simplement la preuve q u ' o n se remet à lire l'auteur qui
a pensé avec u n e acuité toute particulière le capitalisme comme
entrée de la société dans u n e période de bouleversements inin-
terrompus sans égale dans l'histoire, comme inextricablement lié
à l'«application de la science à l'industrie» et au développement
technique, il n'y aurait sans doute pas lieu de s'en plaindre. Mais
cette interprétation est certainement trop optimiste.
« Retour à Marx » ? U n retour à Marx intéressant, ce serait par
exemple de fournir u n e explication - n o n sophistique et mini-
malement convaincante - marxiste, ou si l'on préfère marxienne,
des rapports entre crise environnementale et « développement des
forces productives » ; de la nature d u fondamentalisme islamiste ;
ou de l'absence totale de réaction de classe des ouvriers occiden-
taux depuis des décennies quand il s'est agi de défendre leurs inté-
rêts matériels les plus immédiats. Et u n e explication «marxiste»
(avec des guillemets, cette fois-ci, c'est-à-dire faite dans le cadre
de pensée des défenseurs, fervents ou tièdes, de feu le système
« socialiste ») de, disons : les conflits qui opposèrent il y a quelques
décennies le Vietnam et le Cambodge, ou le Vietnam et la Chine ;
le développement (décidé par le parti) d ' u n secteur capitaliste
privé en Chine ; les raisons et les modalités de l'effondrement du
régime soviétique et la nature économique et sociale de la Russie
et de la Chine actuelles ; la liste n'étant pas exhaustive. Mais tout
ce que l'on voit apparaître, çà et là, après la période mégalomane
des années 1960 - on se souvient peut-être de la «science des
modes de production» chère aux althussériens - , c'est u n Marx
d ' o ù ce que Marx appelait « nos idées », résumées admirablement

est absent de l'abondante « bibliographie générale » : Karl Marx. Dans


ce «regard critique sur la finance», où bien entendu beaucoup de cri-
tiques sont justifiées, on constate qu'il y a un autre absent de taille (mais
les auteurs ont eu peut-être du mal à le rattacher à la dénonciation de
l'« hégémonie étatsunienne ») : la Chine.

48
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I Q U E (il)

dans la «Préface» de 1859, est absent. N o u s nous trouvons face


à un Marx dont on ne saurait en fin de compte se séparer parce
qu'il n'est, à vrai dire, nulle part : u n Marx insaisissable, et d o n c
irréfutable. Il est à cet égard frappant de voir c o m m e n t les grands
thèmes qui ont compté dans l'histoire d u marxisme (évolution d u
capitalisme, classe, parti, etc.) sont totalement négligés par cer-
tains « néo-marxistes ». O u plutôt, il n'est plus nécessaire p o u r eux
d'avoir une position (si possible cohérente) là-dessus, il leur suffit
de se dire marxistes et de citer quelques phrases sur le règne de la
marchandise ou les contradictions insurmontables d u «capital».
Ici, on allait écrire : «Inutile de rappeler que... » - et puis l'on se
dit qu'il faut n o n seulement rappeler mais affirmer de la façon
la plus énergique possible, compte tenu de ce que l'on entend
parfois : le marxisme se voulait u n e conception d u m o n d e insé-
parable d u mouvement réel de négation et de dépassement de la
société capitaliste, inséparable donc de l'idée m ê m e de révolution
prolétarienne. Toute tentative de « réhabilitation » d u marxisme qui
n'aborde pas de front cet aspect est absolument négligeable et ne
saurait donc concerner, en effet, que les chroniqueurs des pages
littéraires des gazettes, et en aucun cas ceux qui s'intéressent au
penseur Marx (qui, Dieu merci, a encore des lecteurs) '.
O n pourrait bien sûr estimer que ce marxisme désarticulé, ce
marxisme libre-service est de toute façon condamné à perdre, p o u r
le bien ou p o u r le mal, toute efficacité historique. Mais l'on assiste
parfois avec le surgissement ces dernières décennies de nouveaux
mouvements plus ou moins ouvertement anticapitalistes (chez les
« altermondialistes », par exemple) à une curieuse évolution, qui
ne découle pas forcément d ' u n e stratégie consciente, en plusieurs
moments : présence diffuse dans u n premier temps d ' u n marxisme

1- Signalons que quelques chapelles néo-marxistes, surtout en Allemagne


et en France, continuent de servir imperturbablement aux amateurs des
brouets à base d'immenses abstractions («Valeur» ou «Critique de la
Valeur», «Travail » ou « Critique du Travail », etc.) où, s'il est indispensable
que chaque ingrédient soit plus ou moins directement relié à quelque
ligne des Grundrisse, les rapports avec le monde réel peuvent être, eux,
extrêmement ténus. Même si l'on y trouve parfois des observations inté-
ressantes, il est permis d'être dubitatif quant à la pertinence politique de
ce genre d'entreprise.
également diffus qui, on l'a vu, est partout et nulle part - comme
s'il ne voulait offrir aucune prise à la critique de ce que fut effec-
tivement le marxisme ; tentative ultérieure de réintroduction dans
le mouvement par différents courants paléo-marxistes (trotskistes
ou post-staliniens reconvertis) de thèmes marxistes, mais cette fois
sous la forme la plus archaïque, la moins critique possible : pri-
mauté de l'économique et d u « parti », etc. Il est difficile de se pro-
noncer aujourd'hui sur le succès possible de cette réintroduction
et sur les résultats concrets qu'elle aurait pour ces mouvements.
U n e certitude, pourtant : ces résultats - du point de vue d u mou-
vement d'émancipation, si ce n'est à d'autres égards - ne sauraient
être que négatifs.
La contribution positive que pourrait apporter u n éventuel
«marxisme rénové» à u n futur mouvement d'émancipation n'est
donc pas évidente. Mais en face - ou plutôt à côté - , chez le frère
ennemi du marxisme, on ne discute pas assez des contradictions
entre discours et rhétorique néolibéraux et discours et rhétorique
néoconservateurs, et sur les problèmes que pose, après des années
où cela n ' e u t que des avantages, l'utilisation des thèmes des uns et
des autres aux partisans, et surtout aux artisans, de la conservation
de l'ordre établi 1 . La logique concrète du capitalisme «réellement
existant » fait éclater le mensonge essentiel qui se cache derrière tout
cela, tant la contradiction totale entre discours et logiques concrètes
saute aux yeux : ceux qui devaient en finir avec l'interventionnisme
« étatiste » et plaident pour la « spontanéité » de la « société civile » ne

1. Cette contradiction n'est pas la seule. La complicité objective et para-


doxale entre « néolibéralisme » et « multiculturalisme » est sans doute trop
évidente maintenant pour que l'on s'y attarde. Il y a là, d'un côté, la
volonté de ne voir dans la réalité sociale que des atomes humains sans
attaches; de l'autre, celle de faire passer au premier plan de grandes
familles élargies (ethniques ou autres). Mais des deux côtés on lutte pour
que les membres de ces familles, ou les familles en tant que telles, fassent
prévaloir leurs droits, parce que chacun y voit dans un premier temps
un moyen de combattre l'ennemi principal : des communautés de citoyens.
Cette complicité ne peut paraître surprenante qu'à ceux qui ne veulent
pas voir que ce qui est ainsi préparé, à long terme, est la pâte humaine
dont le système aurait idéalement besoin à l'échelle mondiale. Il y a pour-
tant là potentiellement, à plus court terme, une source de contradictions
non négligeable.

50
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

font, dans le long terme, que contribuer au renforcement de réalités


(« Big Business » mais aussi « Big Government » - et cela apparaîtra
encore plus clairement après la prochaine « crise ») qui sont la par-
faite négation de ce qu'ils prétendent défendre 1 .
Faut-il ajouter q u ' u n véritable discours « libéral-tocquevillien »
(ou « conservateur-tocquevillien ») n'est compatible avec une quel-
conque conception néolibérale - malgré les étranges alliances que
l'on a vu se nouer ces dernières décennies - que si l'on a décidé
de faire abstraction de Tocqueville lui-même? En 1856 (dans
l'Avant-propos de L'Ancien régime et la Révolution), après avoir parlé
de la société de son temps où les h o m m e s ne sont « que trop enclins
à ne se préoccuper que de leurs intérêts particuliers, toujours trop
portés à n'envisager qu'eux-mêmes et à se retirer dans u n indivi-
dualisme étroit où toute vertu politique est étouffée », il ajoute : « Le
despotisme, loin de lutter contre cette tendance, la rend irrésis-
tible, car il retire aux citoyens toute passion commune, tout besoin
mutuel, toute nécessité de s'entendre, tout besoin d'agir ensemble ;
il les mure, pour ainsi dire, dans la vie privée. » Castoriadis pensait
lui aussi q u ' u n e société où les h o m m e s sont « murés dans leur vie
privée » est en u n sens despotique. Il est paradoxal que certains en
soient venus à penser que la recherche d ' u n e société où les h o m m e s
aient quelque « passion c o m m u n e » et veuillent « agir ensemble » ne
peut aboudr qu'au despotisme. Le système qui risque d'ôter aux
hommes jusqu'au « trouble de penser et la peine de vivre » (Tocque-
ville) est pourtant celui que nos néo-tocquevilliens ont peu ou prou
défendu ces derniers temps.

«Libéraux» contribuant à détruire à terme toute forme de


liberté, «conservateurs» qui ne conservent rien, «réformistes»
sans réformes, « révolutionnaires » qui n ' o n t pas la moindre idée

1
• Les tenants du discours néolibéral auraient intérêt à réfléchir au bilan,
de leur propre point de vue, des politiques appliquées (de la logique
concrete néolibérale, qui a eu son efficacité propre) : un affaiblissement
relatif considérable des pays où ces politiques se sont initialement impo-
sées. Et, de fait, une diminution considérable des chances de la liberté (en
quelque sens que l'on prenne ce mot) dans le monde.

51
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

de ce qu'il faudrait révolutionner : voilà, en première approxi-


mation, ce qu'il en est de la politique aujourd'hui. D a n s u n tel
contexte, nous l'avons déjà dit, on est en droit d'être surpris que
la pensée politique de Castoriadis ne soit pas discutée par ceux
qui font profession de débattre des affaires publiques : les volumes
que nous publions aujourd'hui portent témoignage de la richesse,
la vigueur, la pertinence de cette pensée. Mais faut-il vraiment
s'étonner ? Castoriadis avait fait remarquer depuis longtemps que
notre société ne connaît pas de censure au sens fort parce qu'elle
n ' e n a pas besoin : le véritable espace public/privé (celui, en par-
ticulier, d u débat intellectuel) est de plus en plus remplacé «par
u n espace homogénéisé, marchand et télévisuel, marginalement
perturbé par quelques dissonances 1 ».

Castoriadis n'a pas m a n q u é de porter u n jugement sévère sur les


marxistes qui, chaque fois que le système se tirait d'affaire malgré
la crise « finale » qu'ils avaient u n e fois de plus prophétisée, juraient
que ce n'était que partie remise. Ils se donnaient ainsi, disait-il, un
« demain » indéfini - et à long terme tous les systèmes sociaux, et
l'humanité m ê m e , sont bien entendu périssables. Il a aussi plus
d ' u n e fois observé qu'il fallait se méfier des «mouvements qui
restent indéfiniment en marge de l'histoire réelle» (RR, 1963),
car cette marginalité n'offre aucune garantie d'être dans le vrai. Il
n'est donc pas question d'esquiver ce genre de critique s'agissant
de l'œuvre politique de Castoriadis lui-même. Il est indiscutable
- et p o u r Castoriadis en tout premier lieu - que le mouvement
révolutionnaire, depuis presque deux siècles, a échoué dans ses
efforts pour transformer radicalement la société ; m ê m e si la classe
ouvrière a effectivement contribué, ajoutait-il, à changer la société
à u n degré incomparablement plus grand que toute autre couche
dominée et exploitée dans l'histoire. Mais cet échec est de plus
en plus clairement, nous l'avons vu, échec de la société elle-même,
incapacité de celle-ci d'affronter ses propres problèmes - ce qui
ne laisse c o m m e perspective, si cette situation se maintient, que

1. «Fonction de la critique» (1991) in FsCh, p. 129.

52
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

déchirements et décomposition progressive 1 . Quelques r e m a r q u e s


donc maintenant sur la situation a u j o u r d ' h u i , u n e quinzaine d ' a n -
nées après la m o r t de Castoriadis, et en particulier sur certains
aspects plus directement liés aux questions abordées dans ces
deux tomes : transformations d u travail, rôle de l'entreprise capi-
taliste, sens d e la «mondialisation», scène internationale. S u r la
mesure aussi dans laquelle l'évolution récente semble confirmer
ou infirmer certaines d e ses positions.
Il faut d ' a b o r d signaler l'émergence, depuis sa m o r t , d e d e u x
facteurs i m p o r t a n t s . D ' u n côté, l'aggravation croissante d e cer-
taines t e n d a n c e s qui o n t r e n d u d e plus e n plus difficile le b o n
f o n c t i o n n e m e n t d u système d e son p r o p r e point d e vue, d é b o u -
chant sur la crise qui a éclaté e n 2 0 0 8 . E t s u r t o u t le développe-
ment, dès 1995 e n F r a n c e , d u vivant d e Castoriadis, et à partir
de 1999 d a n s le m o n d e entier, d e m o u v e m e n t s qui m o n t r e n t q u e
l'atonie ( p o u r ce qui est d u type d e t r a n s f o r m a t i o n de la société
qui est d é f e n d u d a n s ces pages) est m o i n d r e . E n 1967, d a n s le
texte qui a n n o n ç a i t aux lecteurs la suspension d e la publication
de la revue et des activités d u g r o u p e , Castoriadis se d e m a n -
dait s'il serait possible de reconstruire u n e nouvelle praxis « après
l'immense et p r o f o n d e faillite des i n s t r u m e n t s , des m é t h o d e s et
des politiques d u m o u v e m e n t d'autrefois» et «dans le silence
total de la société ». E t il r é p o n d a i t bien e n t e n d u p a r la négative :
« U n e activité révolutionnaire n e redeviendra possible q u e lors-
q u ' u n e reconstruction idéologique radicale p o u r r a r e n c o n t r e r
u n m o u v e m e n t social réel. » Force est d e reconnaître q u ' u n tel
m o u v e m e n t n'est t o u j o u r s pas là, car il n e suffit pas d e consta-
ter que les sociétés, à l'échelle mondiale, sont traversées c o m m e

1 • Les sociétés « développées » actuelles ne sont pas seulement des sociétés


dans une certaine mesure «ouvertes», ce sont aussi des sociétés déchi-
rees, et d'autant plus qu'apparemment rien ne bouge en surface. Non
quil s'agisse de sociétés «qui acceptent le conflit», comme on l'a dit:
m e m e S1
elles peuvent juger distrayantes les joutes des bateleurs, elles
vivent au contraire dans le déni permanent de celui-ci dès qu'il risquerait
f c o n c e r n e r des choses essentielles ; même le fait d'affirmer l'existence
oppositions profondes entre les intérêts des divers groupes sociaux y
semble maintenant incongru. Mais les déchirures n'en sont pas moins
Profondes.

53
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

t o u j o u r s d e conflits sourds ou ouverts. Mais il est certain aussi


q u e le silence n'est plus, depuis u n e quinzaine d ' a n n é e s , total. Il
f a u t en tenir c o m p t e , c o m m e Castoriadis n ' a u r a i t pas m a n q u é
d e le faire.

D e très n o m b r e u x auteurs ont cherché à accréditer depuis des


décennies l'idée selon laquelle n o u s vivrions dans u n e société où
la coordination des activités sociales, bien qu'elle soit encore assu-
rée jusqu'à u n certain point par des organisations hiérarchisées,
le serait de plus en plus par des marchés et des réseaux faisant
appel de façon croissante à l'initiative, la responsabilité et l'au-
tonomie des participants. Q u e le capitalisme ait traversé durant
ces trente dernières années u n e phase de transformations très
importantes, c'est indiscutable. D e nombreuses activités (écono-
miques, et plus largement sociales) auparavant prises en charge
par u n secteur public bureaucratisé ont été confiées au secteur
privé (souvent, faut-il le rappeler, tout aussi bureaucratisé), en
particulier aux É t a t s - U n i s ; les différentes modalités d'externali-
sation ou les nouvelles formes de coopération entre entreprises
ont parfois considérablement transformé la vie de celles-ci ; dans
les diverses hiérarchies, et pas seulement celles d u secteur «éta-
tique » ou « public », de n o m b r e u x échelons ont été éliminés ; des
mesures de protection d u travail conquises de h a u t e lutte pen-
d a n t plus d ' u n siècle ont été ou sont en passe d'être annulées. La
question de l'interprétation d e ces transformations (leur nature,
leur étendue, et surtout leur avenir) reste n é a n m o i n s ouverte.
Or, fait étonnant, certains qui se voudraient cependant dans le
c a m p de la critique sociale la plus intransigeante, et m ê m e par-
fois à prétentions «scientifiques», tendent à p r e n d r e p o u r argent
c o m p t a n t le discours q u e le capitalisme tient sur lui-même 1 ; plus

1. Qu'elles aient été le fait de marchands d'orviétan, d'économistes ou


de sociologues, il n'y a pas grand-chose à dire sur la plupart des innom-
brables publications qui ont accompagné certaines transformations du
capitalisme durant ces dernières décennies : elles ont été ce qu'elles
devaient être. La grande mystification qu'elles ont essayé de diffuser (que
ces transformations auraient dans l'ensemble abouti à une plus grande

54
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

précisément, à croire que la nouvelle idéologie capitaliste qui s'est


diffusée depuis trente ans environ peut être acceptée, sans autre
forme de procès, c o m m e u n p u r reflet de la réalité d u capitalisme.
Cette idéologie devient alors l'« esprit » d u capitalisme, puis le sys-
tème tout court. Castoriadis écrivait en 1955-1959: la logique
de la gestion des activités sociales par des appareils spécialisés et
hiérarchisés - la logique de la bureaucratisation - s'étend partout.
Qu'en est-il réellement aujourd'hui ?
Pour certains, la réponse est simple et le programme d u « nou-
veau capitalisme» tient justement en u n m o t : débureaucratisation.
Tous ceux qui continuent de croire avec Emile Littré que la
bureaucratie n'est que «le pouvoir de bureaux» ou «l'influence
abusive des commis dans l'administration », ceux qui en sont restés
aux ronds-de-cuir de Courteline (ou aux fonctionnaires obtus
que dénonçait en des termes éloquents Joseph Staline à chaque
Congrès d u P C U S ) , bref, tous ceux qui pensent que la bureau-
cratie ne saurait être q u ' u n organe de transmission dont le système
pourrait faire utilement l'économie, trouveront peut-être cela
convaincant. Ceux qui ont des vues moins sommaires sur le phé-
nomène bureaucratique 1 demanderont à y regarder de plus près.
L'observateur naïf lui-même pourrait se dire que p o u r comprendre
le monde d'aujourd'hui il est à première vue plus utile d'essayer
de savoir ce que sont l'Armée et le P C chinois, le F S B et autres
«structures de force» russes, ou tout simplement l'Armée des
Etats-Unis 2 (et les immenses complexes économiques qui leur
sont liés), que d'étudier de près les manuels de management des

autonomie des travailleurs et plus généralement des citoyens) devrait


être, au vu de la situation actuelle, suffisamment éventée. Par contre, les
raisons pour lesquelles des « critiques » du système en ont si facilement
accepté le postulat essentiel mériterait un examen détaillé. Les ennemis
de la (véritable) autonomie ont plus d'un visage.
1- U faudrait citer ici tout QMO, mais en part, les p. 222-236, 377-380 et
473-487 du t. 2, ainsi que le vol. V de cette édition. Et, de Claude Lefort,
•es p. 155-235 et 271 de la rééd. «Tel» (Gallimard) des Éléments d'une
cntique de la bureaucratie.
2- Espérons qu'il n'y a personne pour croire que le fait que l'Armée amé-
ricaine sous-traite certains services à des entreprises privées (la relation
symbiotique armée-entreprise étant d'ailleurs une très vieille histoire
américaine) transforme fondamentalement sa nature et son mode de

55
QUF.I.LE D É M O C R A T I E ?

années 70 et 80, et que pour comprendre ces réalités ceux-ci ne


sont peut-être pas d ' u n très grand secours. Mais voyons ce qu'il en
est dans le domaine d'élection des auteurs de ces manuels : celui
de l'entreprise. Après des décennies d'incantations sur la « respon-
sabilité» et la «polyvalence», il apparaît clairement, en 2013, que
les pratiques de «délégation d'autorité», pseudo-autonomisation,
etc., ont consisté en général à dire à u n personnel élagué, après
suppression de certains éléments intermédiaires, et une fois que les
orientations et les objectifs essentiels ont été définis par d'autres1 :
à vous de jouer, débrouillez-vous comme vous pourrez pour les
réaliser. La « nouvelle organisation d u travail » fondée, jurait-on, sur
le recours à l'« initiative » des travailleurs et leur « autonomie » rela-
tive - outre que celles-ci ont été en effet, dans le meilleur des cas,
très relatives - a tout simplement couvert en général u n e tentative
de réduction systématique des coûts. Peut-on d'ailleurs dire que les
nouvelles formes d'organisation 2 (dans la mesure où elles existent)
soient aujourd'hui majoritaires? Outre les grandes organisations
bureaucratiques n o n économiques «classiques» (administration

fonctionnement, et qu'elle fomente en son sein l'autonomie de ses diffé-


rents secteurs, personnels et instances de commandement.
1. Castoriadis notait déjà en 1972 (IG) les «dérisoires tentatives actuelles
de certaines firmes capitalistes de rendre plus d'"autonomie" aux groupes
d'ouvriers dans le travail ». Voir ici, QD, t. 1, p. 355. Libre à chacun, bien
entendu, de prétendre que des individus ne participant aucunement à
la définition des objectifs de leur activité sont « autonomes » ; les pays de
l'Est étaient bien pour certains «socialistes», tout comme nos sociétés
sont pour d'autres « démocratiques ».
2. On en trouve encore quelques présentations idylliques, comme dans :
Liberté & Cie. Quand la liberté des salariés fait le bonheur des entreprises,
de B.M. Camey et I. Getz (trad. fr. Paris, Fayard, 2012 [2009]). Même
si l'on prenait pour argent comptant tout ce qui est avancé dans l'ou-
vrage, ces cas sont, et ne peuvent qu'être, une infime minorité. Présen-
tations plus réalistes dans, par exemple : T.A. Kochan, « The American
Corporation as an Employer: Past, Present and Future Possibilities », in
C. Kaysen, éd., op. cit., p. 242-268 (et dans d'autres travaux plus récents
de Kochan) ; B. Harley, « The Myth of Empowerment : Work Organisa-
tion, Hierarchy and Employée Autonomy in Contemporary Australian
Workplaces », Work, Employment and Society, vol. 13, 1, mars 1999 ; et,
malgré une attitude plutôt compatissante vis-à-vis des problèmes de la
direction, F. Dupuy, Lost in management. La vie quotidienne des entreprises
au xxi' siècle, Paris, Seuil, 2011.

56
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

étatique, armée, et dans u n e grande mesure éducation et santé),


où de toute évidence ce n'est pas le cas (malgré des efforts consi-
dérables pour y introduire de « nouvelles politiques » qui tiennent
en un mot : dégraissage), des pans entiers de l'économie sont gérés
selon d'autres principes. Le travail aujourd'hui, ce sont des réalités
extrêmement diverses, où l'on assiste parfois au retour en force
de nouvelles versions d u taylorisme, et où se combinent à tous les
niveaux et à des degrés variables désorientation, irresponsabilité,
précarité et désespérance : « autonomie » n'est vraiment pas le mot
qui vient immédiatement à l'esprit dans l'immense majorité des
cas. Aux États-Unis le plus grand employeur privé est Wal-Mart, la
grande entreprise de distribution : plus d ' u n million de personnes.
Si l'on prononçait devant celles-ci les mots « initiative », « respon-
sabilité » ou «autonomie», on les plongerait à coup sûr dans la
plus grande perplexité 1 . O r Wal-Mart ne représente pas u n secteur
d'activité destiné à disparaître: c'est l'une des toutes premières
entreprises mondiales, elle brasse chaque année des sommes
comparables au budget de certains pays développés et elle est en
pleine expansion dans le m o n d e entier. Et ce que l'on trouve (pour
l'instant) majoritairement dans les pays « émergents », ce sont des
unités de production où u n e main-d'œuvre peu ou pas qualifiée
est gérée par des appareils bureaucratiques parfois extrêmement
rudimentaires, parfois extrêmement complexes, selon les cas 2 .

1 Cf., dans une abondante littérature, C. Fishman, The Wal-Mart Effect,


New York, Penguin Books, 2007.
2. En ce qui concerne « l'évolution du travail et de son organisation »,
Castoriadis observait dans RR (1963) que la « mécanisation-automati-
sation » du travail est la « parade essentielle des dirigeants à la lutte des
exécutants ». Il constatait cependant qu'il n'y avait ni « destruction pure
et simple des qualifications » (Marx), ni prédominance d'une « catégorie
d ouvriers universels travaillant sur des machines universelles » (Romano
et Ria Stone). «Ces deux tendances - ajoutait-il - existent en tant que
tendances partielles, en même temps qu'une troisième tendance à la pro-
eration de nouvelles catégories à la fois qualifiées et spécialisées, mais il
n
y a ni la possibilité ni le besoin de décider arbitrairement qu'une seule
Parmi elles représente l'avenir.» (QD, 1.1, p. 126-127.) Un demi-siècle
P us tard, il ne fait guère de doute que, à l'échelle mondiale, la tendance
qui tend pour l'instant à s'imposer est celle de la déqualification du travail.

57
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

Que la tentative de destruction, dans toute la mesure du pos-


sible, des lieux de travail collectif - et dans certaines zones, d u tra-
vail tout court 1 - ait été une des tendances lourdes en Europe et
aux Etats-Unis, c'est indiscutable ; et, en u n sens, tout à fait com-
préhensible d u point de vue des nantis. Ce qui est plus difficilement
compréhensible, c'est qu'on ait pu y voir une tendance socialement
positive. L'atelier ou le bureau, cadre sombre où tout est néga-
tif 2 , serait remplacé dans certains rêves par u n domicile ensoleillé
abondamment équipé en matériel électronique. Faut-il rappeler
que pendant tout le xix e siècle, et au-delà, les travailleurs à domi-
cile - et pour des raisons évidentes, parfaitement transposables de
nos jours - ont été de toutes les couches sociales la plus exploitée,
avec des journées de travail allant parfois jusqu'à 18 heures encore
au début d u xx e siècle ? Et qu'il n'y a guère de chances pour que
les nouveaux travailleurs à domicile connaissent u n sort meilleur,
à terme, si ce genre de situation se généralisait, avec tout ce qu'elle
implique, en particulier les innombrables obstacles à l'organisation
d ' u n e défense collective de leur condition ?
Il faut revenir en arrière, vers le xrx e siècle, p o u r bien com-
prendre ce que signifie la tentative de destruction de la protection
légale d u travail qui se cache (si peu, à vrai dire) derrière la prio-
rité donnée par certains à la « compétitivité » de « nos » entreprises
- il est vrai que, si la roue revient en arrière, elle n'a pas encore
fait un tour complet ; mais, si rien n'est fait, on verra ce qu'il en
est dans dix, vingt ou trente ans. Les gens qui, en 1831 ou en

1. Le sociologue F. Dupuy constate que pour certains « l'élimination pure


et simple du travail », l'« utilisation massive de toutes les technologies qui
permettent d'exclure le travail de la production des biens et des services»
est le choix «des "responsables" qui n'auront plus à gérer cette réalité
redoutable qu'est le travail humain » (pp. cit., p. 258-260). On peut être
sceptique quant à la solution qui a sa préférence : parier sur « la capacité
de l'entreprise à générer les comportements coopératifs non pas par la
contrainte ou la rhétorique morale, mais par sa connaissance des ressorts
de l'action collective, ceux qui vont faire que les acteurs auront "intérêt"
à travailler ensemble» (id., p.263). Le lecteur de QMO se souviendra du
gouffre entre constats et solutions proposées aux problèmes de l'entre-
prise chez les sociologues du travail il y a maintenant cinquante ans...
2. Par ex. chez R. Milkman, Farewell to the Factory. AutoWorkers in the Late
Twentieth Century, Berkeley, U. of California P., 1997.

58
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

1848, en France, trouvaient inévitable l'atroce condition ouvrière


de l'époque n'avaient pas le cœur plus d u r ni n'étaient plus mal
informés que le patronat européen ou américain actuel : ils défen-
daient ce qu'ils estimaient être leurs intérêts. O n aurait tort d e
sous-estimer la conscience q u e certains peuvent avoir a u j o u r d ' h u i
de leurs «intérêts» et d e ce q u e cette défense suppose 1 , m ê m e s'il
ne faut pas la surestimer en ce qui concerne l'oligarchie dans son
ensemble. Mais, dira-t-on, si le bourgeois louis-philippard pouvait
compter sur la représentation censitaire, dans des pays où le suf-
frage universel est m a i n t e n a n t la règle le patronat et ses représen-
tants politiques ont besoin d ' u n e majorité, et cela impose certaines
limites. C'est d ' a b o r d oublier que les privilégiés ont presque t o u -
jours su disposer d ' u n e majorité électorale acceptant leur pouvoir
et que ce n e sont certainement pas les moyens d e manipulation
qui m a n q u e n t de nos jours ; c'est aussi poser c o m m e u n e évidence
que ces privilégiés s ' a c c o m m o d e r o n t toujours d u suffrage univer-
sel, si dérisoire soit-il à certains égards. D e graves penseurs « pois-
sons pilotes » pourraient c o m m e n c e r le travail le m o m e n t venu, en
récupérant à leur façon la cridque de la démocratie représentative.
Notre système politique actuel fait-il vraiment l'affaire, d e m a n -
deront-ils, compte t e n u des décisions urgentes et malheureuse-
ment impopulaires qui auront à être prises ( o u : peut-il assurer
la nécessaire continuité qui, etc.)? Les divers semi-protectorats
qu'essayent d'installer dans certains pays européens les envoyés

1. Une véritable tentative d'installation d'un régime autoritaire, voire de


« fascisation » des sociétés occidentales, encouragée en sous-main par les
grands gagnants du système sous sa forme actuelle, est de nos jours très
improbable. Il ne faut pourtant pas oublier que les couches dirigeantes,
au xixe et au xxe siècle, n'ont été guère économes du sang de ceux qu'elles
avaient en face d'elles quand il s'agissait d'affaires sérieuses, c'est-à-dire
de leur pouvoir (même si elles préféraient en l'occurrence parler de
«civilisation»). Que dans des milieux parvenus au sommet en quelques
ecennies, bénéficiant de moyens à peu près illimités pour acheter des
complicités nombreuses (et, mais cela va de soi, des consciences), la pers-
pecnve de tout perdre devienne intolérable dans une situation de crise,
des*" U n S C ^ n a r *° c o m m e celui qui dans les années 70 eut la préférence
secteurs les plus cyniques des couches dirigeantes italiennes soit pour
ceux-là alors envisageable - cela, bien qu'improbable, ne doit pas être
tout à fait exclu.

59
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

de la Commission européenne 1 et autres missi dominid des oligar-


chies donnent u n avant-goût de cela.
La distance entre rhétorique et réalité est également grande
pour ce qui est d u pouvoir dans les entreprises et groupes capi-
talistes. Castoriadis écrivait dans M R C M que l'appareil gestion-
naire « tend à devenir le véritable lieu de pouvoir » dans l'entreprise
et que m ê m e le grand capitaliste «ne peut jouer son rôle dans
l'affaire que comme le sommet de la pyramide bureaucratique
et par l'intermédiaire de celle-ci». Il n'était bien entendu pas le
premier à faire cette constatation et il existe u n e immense litté-
rature, de Weber à Berle et Means ou à Schumpeter, retraçant
les origines d u processus et discutant son étendue et sa signifi-
cation 2 . O n a entendu toutefois depuis une trentaine d'années
d'innombrables déclarations, dans certains cas suivies d'effet (du
moins pendant u n certain temps), sur la nécessité de réduire le
pouvoir de la «direction» des entreprises et de rendre celui-ci à
leurs « propriétaires » : les actionnaires. U n flot ininterrompu de
publications, théoriques ou journalistiques, a accompagné cette
évolution. S'il fallait résumer en u n e phrase le résultat de tout cela,
il faudrait dire que le pouvoir « managérial » dans l'entreprise n'a
été en aucun cas éliminé (ce qui est de toute façon techniquement

1. Qu'on appelle « Commission européenne » un organisme dont la fonc-


tion essentielle semble être d'empêcher coûte que coûte les populations
européennes de se défendre est un bon exemple de novlangue néolibérale
(le destin du terme «réforme» mériterait quant à lui tout un volume).
De même, les experts internationaux parlent des progrès de l'« urbanisa-
tion » dans le monde pour se référer à la formation d'agglomérations de
bidonvilles ou de banlieues pavillonnaires qui sont tout sauf des villes.
Les gens, certes, quittent les campagnes. Mais les villes, observait en 1992
Castoriadis (SD, p. 237), «sont détruites au même rythme que la forêt
amazonienne ». Voir aussi QD, t. 2, p. 348-349.
2. L'ouvrage le plus important ici a été sans doute celui de A.A. Berle
et G.C. Means, The Modem Corporation and Private Property [1932], éd.
revue New York, Brace and World, 1967 (sur lequel il faudrait s'étendre
longuement, car les intentions des auteurs n'ont pas toujours été com-
prises). Mais voir aussi J.E. Stiglitz, «Crédit Markets and the Control of
Capital», Journal qf Money, Crédit and Banking, vol. 17, n°2, mai 1985,
p. 133-152. Sur la nature et l'histoire de la grande entreprise elle-même, il
est bien entendu toujours utile de consulter Drucker, Chandler ou Perrow.

60
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

impossible 1 )) mais que les tâches et le fonctionnement de la


direction ont été passablement entravés, compliqués 2 et, dans la
mesure où cela était possible, rendus encore plus irrationnels. Il
est d'ailleurs amusant que l'on puisse parler très sérieusement
ces derniers temps de «révolte des actionnaires 3 », en particulier
en ce qui concerne le salaire de certains dirigeants. Car cela fait
en principe plus de trente ans que ces actionnaires, lecteurs avisés
d'Alchian, Demsetz, etc., sont censés avoir pris le pouvoir dans les
grandes entreprises.
On sait q u ' u n e b o n n e moitié (ou 40 %, le chiffre exact importe
peu) de la richesse produite dans le m o n d e passe par les mains
de 500 entreprises environ (dont 40 % peut-être américaines) 4 . Le
pouvoir de ces entités n ' a pas été affaibli, mais au contraire décu-
plé par les politiques menées à partir de 1980 et en particulier par

1. Même dans une entreprise « en réseau », il y a toujours des frontières


« définies par les lieux effectifs d'exercice du pouvoir », et des acteurs qui
se trouvent en position de force et gouvernent effectivement (F. Mariotti
(Qui gouverne l'entreprise en réseau ?, Paris, Presses de la Fondation natio-
nale des sciences politiques, 2005, p. 246-248).
2. Voir par ex. M.S. Mizruchi, «Berle and Means Revisited : The Gover-
nance of Large U.S. Corporations», Theory and Society, vol. 33, n°5, oct.
2004, p. 579-617.
3. Cf. par exemple, à propos de Citigroup, LeMonde, 19-4-2012. Rappe-
lons que, entre 1990 et 1999, pendant la période radieuse du capitalisme
«néolibéral», la rémunération des managers américains avait augmenté
de 442 % (O. Bouba-Olga, L'Économie de l'entreprise, Paris, Seuil, 2003,
p. 43 ; voir d'autres chiffres mirobolants dans le chap. 5 de Stiglitz, The
Roaring Nineties, op. cit. infra p. 65). Bouba-Olga s'étend sur la récente
(au moment de la publication de son ouvrage) affaire Enron, présentée
comme un exemple de «réaction» (inacceptable certes à son gré) des
managers à la pression croissante des actionnaires (p. 47-55). Malgré les
raffinements ultérieurs de la « théorie de l'agence », etc., la pression semble
continuer, et les managers continuent de réagir... V. aussi les conclusions
de T. Piketty et E. Saez, «The Evolution ofTop Incomes: a Historical and
International Perspective », NBER Working Paper n°l 1955, janv. 2006 : les
«top executives» (les «working rich») ont pris la place des « top capital
* " rentiers ») au sommet de la hiérarchie des revenus au cours
xx siecle. Est-il trop aventureux de penser que cela reflète une réalité
en termes de rapports de pouvoir?
4 On C n t r o u v e r a a s t e
aill ' l' périodiquement mise à jour dans Fortune, et

61
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

la nouvelle phase de la « mondialisation »1. Quant à leur nature, on


n'insistera jamais assez sur ce que Castoriadis a fait remarquer dès
les années 50 : chacune de ces entreprises est une sorte d'URSS en minia-
ture: un mélange explosif d'autoritarisme et d'anarchie2. À cet égard,
on chercherait vainement dans la littérature para-« marxiste » où
sont décrits les méfaits de la dynamique irrésistible et totalement
autonome d u « capital » une véritable prise en compte de la réalité
de ces entreprises, des conflits et absurdités en tout genre qui les
travaillent, des rapports de pouvoir réels en leur sein. Cette réalité
a abouti périodiquement aux grandes crises, scandales, etc., qui
ont émaillé l'actualité économique depuis trente ans. Et ceux-ci
nous en disent plus que d'innombrables traités sur ce qu'est le
pouvoir dans l'entreprise capitaliste aujourd'hui 3 .

1. Voir la description, que l'on n'ose pas appeler amusante, qui en est faite
dans l'ouvrage du juriste canadien J. Bakan, The Corporation. The Patholo-
gical Pursuit of Wealth and Power, Londres, Constable, 2004.
2. Voir en part. CS III, repris maintenant dans QMO, t. 2.
3. Sur ces grands scandales, et tout ce qu'ils ont mis au jour, on peut
consulter avec fruit, parmi de très nombreux ouvrages : sur la crise des
« Savings and Loans », le dossier accablant de S. Pizzo, M. Fricker et
P. Muolo, Inside Job: The Looting of America's Savings ans Loans, New
York, McGraw-Hill, 1989 (la crise, qui marqua toute l'ère Reagan, en
1980-1990, coûta au contribuable américain entre plus de 150 milliards
et 500 milliards de dollars) ; sur la chute de LTCM, R. Lowenstein,
When Genius Failed: The Rise and Fall of Long-Term Capital Manage-
ment, New York, Random House, 2000 ; et, sur Enron, B. McLean et
P. Elkind, The Smartest Guys in the Room, New York, Portfolio, 2004 et
K. Eichenwald, Conspiracy of Fools : A True Story, New York, Broadway
Books, 2005. L'affaire LTCM est particulièrement intéressante car deux
de ses principaux acteurs furent des Prix Nobel d'économie, M. Scholes
et R.C. Merton. Sur l'extraordinaire degré d'intégration des économistes
professionnels à la réalité du capitalisme (et, aujourd'hui, de la finance),
sous des formes parfois passablement sordides, voir, dans des optiques
très différentes : D. MacKenzie, An Engine, not a Caméra. How Financial
Models Shape Markets, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 2006 (par un
brillant sociologue des sciences qui en dit plus qu'il ne le croit, écrit avant
la catastrophe) et J. Fox, The Myth ofthe Rational Market. A History of Risk,
Reward, and Delusion on Wall Street, New York, HarperCollins, 2009 ; mais
aussi, bien que plus anecdotique, L. Mauduit, Les Imposteurs de l'économie,
Paris, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2012, où l'on constatera qu'il n'y
a pour ainsi dire pas de limite au nombre de conseils d'administration
dont on peut faire partie sans cesser de passer pour un « scientifique ».

62
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

O n peut affirmer que la plupart des grandes unités étatiques et


économiques à l'échelle mondiale continuent de fonctionner confor-
mément à u n modèle d'organisation bureaucratique tel que le
définissait Castoriadis: «une structure sociale dans laquelle la
direction des activités collectives est entre les mains d ' u n appa-
reil impersonnel organisé hiérarchiquement, supposé agir d'après
des critères et des méthodes "rationnels", privilégié économique-
ment et recruté selon des règles q u ' e n fait il édicté et applique
lui-même 1 ». D'ailleurs, les sociétés développées contemporaines
- quelle que soit l'importance des phénomènes de déréglemen-
tation, «privatisation» au sens courant, etc. - ne fonctionnent
que parce que des activités vitales sont toujours enserrées, enca-
drées et p o u r l'essentiel dirigées par de grands appareils bureau-
cratiques (publics ou privés). S'il n'y avait pas eu derrière ou en
soubassement du tissu d'entreprises de tout ordre qui constituent
le «capitalisme réellement existant» une armature administrative
qui s'est perfectionnée dans les sociétés occidentales depuis des
siècles, le système se serait effondré dix fois depuis 1980. Car la
bureaucratisation, bien entendu, ne concerne pas que les activités
économiques - ou pas essentiellement, c o m m e le pensaient encore
les jeunes marxistes de S . o u B . en 1948 : c'est u n type d'organisa-
tion des activités humaines. Cette bureaucratisation de la société
moderne est le résultat d ' u n e évolution séculaire. Croire que nous
aurions en trente ans, sous ce rapport, changé de société est une
absurdité - quelle que soit l'immensité des transformations que
nous avons vécues depuis des décennies (mais certaines d'entre
elles, on l'oublie souvent, plongent leurs racines dans u n passé
parfois lointain). Quant au reste d u monde, il ne se «modernise»
que dans la mesure où y surgissent ou s'y consolident de véritables
structures étatiques et administratives: dans la mesure où il se
bureaucratise 2 .

1- MRCM (1960-1961), in CMR, 2, p. 127, maintenant dans QMO, t. 2,


p. 473.
2. Certains semblent croire aujourd'hui que l'immense processus de
concentration et de bureaucratisation vécu pendant un siècle (entre,
disons, 1880 et 1980) n'a été qu'une parenthèse et que la «véritable»
histoire du capitalisme a commencé ou recommencé il y a trente ans. Ils
se trompent lourdement.

63
QUEI.I.E D É M O C R A T I E ?

Les historiens d e l'avenir se p e n c h e r o n t avec é t o n n e m e n t ,


espérons-le, sur les cinq dernières années, sur cette crise inévitable
qui, ont juré en chœur experts et politiciens, était inattendue, sur
les invraisemblables contorsions et r e t o u r n e m e n t s des u n s et des
autres, sur la grotesque escroquerie d e l'invocation des « marchés
qui ont toujours raison» suivie d ' u n interventionnisme étatique
outrancier afin de sauver les banques (sans rien exiger en échange),
quitte à présenter la facture à l'ensemble d e la population deux
ans après 1 . L'amnésie sur ce sujet étant de rigueur, rappelons que
n o n seulement il est ridicule de prétendre que rien, avant 2008, n e
laissait prévoir q u e le système allait se trouver au bord d u gouffre
- ce qu'apologistes intellectuels et acteurs politiques n ' o n t p o u r -
tant pas hésité à affirmer avec le plus grand aplomb en septembre-
octobre 2008 - , mais que de n o m b r e u x épisodes qui auraient
d û ouvrir les yeux des plus distraits ont scandé cette «nouvelle

1. Le problème de la « dette », publique et privée, n'est certes pas apparu


brusquement en 2009 ; il est le résultat de trente ans d'aveuglement et
de fuite en avant (après les problèmes du financement de la guerre du
Vietnam, le délire reaganien, etc., et leurs conséquences) de l'ensemble
de l'establishment économique, politique et intellectuel. Trente ans aussi
d'enrichissement prodigieux pour les principaux bénéficiaires du « cours
nouveau » - qui refusent maintenant d'accepter la moindre part de res-
ponsabilité (de nos jours, en France, alors que rien n'est fait, la simple
mention de ce qui pourrait être fait suffit à rendre hystériques le patronat
et ses représentants). Restent donc les populations, qu'il faudra pressurer.
Pour certains, bien entendu, la tentation est grande de profiter de la situa-
tion pour détruire tout ce qui s'oppose encore en Europe à l'« American
Business Model ». On peut dire : admirable machiavélisme ; folie pure et
simple plutôt, si cela aboutit à une explosion ou à un effondrement total.
Pour ce qui est de la dette, il est bon de méditer ce que notait l'histo-
rien Henri Hauser à propos des «banqueroutes, frauduleuses ou non»
de la Première Guerre mondiale : «Au reste, depuis qu'il y a humanité, et
qui travaille, l'histoire est faite de la série de ces banqueroutes. Solon est
célèbre pour avoir secoué les bornes hypothécaires qui rendaient serve la
terre de l'Attique. Depuis, toutes les révolutions, tous les changements
de régime économique ont été des abolitions ou répudiations de dettes,
au bénéfice des débiteurs et contre les créanciers » (La Paix économique,
Paris, Armand Colin, 1935, p. 147). Les bons apôtres qui répètent en
boucle: «Pouvons-nous laisser à nos enfants une dette qui», etc., ne
devraient pas se faire tant de souci : les enfants refuseront de payer, cela
va de soi. Les États du Golfe, la Chine et les îles Caïmans vont-ils les
réduire en esclavage ?

64
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I d U K (il)

phase »1 ; or, dans les différentes secousses qui auraient d û les faire
r é f l é c h i r , certains n ' o n t vu q u e des preuves supplémentaires de la
merveilleuse capacité d'adaptation d u régime.
U n e phase caractérisée avant tout, dit-on, par la mondialisa-
tion, sur laquelle les h u m a i n s n ' o n t pas plus prise - ajoute-t-on
gravement - q u e sur la trajectoire des planètes. C e qu'il faut
entendre par mondialisation, quels sont l'ampleur et le degré d e
nouveauté d u p h é n o m è n e , ce sont là des sujets complexes et sur
la signification desquels les opinions peuvent diverger. C e qui est
par contre assez simple et manifeste - malgré des interprétations

1. Pour mémoire : l'effondrement de Wall Street de 1987, l'effondrement


du marché immobilier international ( 1990), la crise des « nouvelles écono-
mies» asiatiques (1997), la crise financière en Russie et au Brésil (1998),
la fin de la «bulle » Internet en 2000, l'effondrement de l'économie argen-
tine en 2002, et bien entendu la crise des subprimes de 2007-2008 et ce
qui a suivi. Ces épisodes ont été retracés et commentés, en tout ou en
partie, dans P. Blunstein, The Chastenig, NewYok, PublicAffairs, 2001
(en particulier, sur le rôle du FMI dans les crises asiatique, brésilienne
et russe de la fin des années 90) ; R. Kuttner, Everything for Sale. The
Virtues and Limits of Markets, New York, A. A. Knopf, 1996 ; J.E. Stiglitz,
The Roaring Nineties:A History of the World's Most Prosperous Decade, New
York, W.W. Norton, 2003 (trad. fr. Quand le capitalisme perd la tête, Paris,
Fayard, 2003) ; R. Lowenstein, Origins of the Crash. The Great Bubble and
Its Undoing, New York, The Penguin Press, 2004 (sur le « booom » des
années 90) ; et, sur la phase finale : J.E. Stiglitz, Freefall. Free Markets and
the Sinking of the Global Economy, New York, W.W. Norton, 2009 (trad. fr.
Le Triomphe de la cupidité, Paris, Les Liens qui libèrent, 2010) ; mais sur
la dynamique en particulier qui a mené à 2008, les divers ouvrages de
Shiller, Roubini ou Jorion sont également instructifs, quelles que soient
les différences de perspective. Sur la nature des milieux où les décisions
qui ont abouti à la catastrophe ont été prises, on consultera les délicieux
ouvrages de M. Lewis, dont The Big Short, New York, W.W. Norton, 2010
(trad. fr. Le Casse du siècle, Paris, Sonatine éditions, 2010). Il peut être
par ailleurs amusant de comparer É. Cohen, Le Nouvel Age du capitalisme
(Paris, Fayard, 2005) et É. Cohen, Penser la crise. Défaillances de la théorie,
du marché, de la régulation (Paris, Fayard, 2010). Même ceux qui tirent
des faits présentés des conclusions différentes de celles des auteurs trou-
veront matière à réflexion dans C.P. Kindleberger et R.Z. Aliber, Manias,
Panics and Crashes. A History of Financial Crises, 6e éd., New York, Palgrave
Macmillan, 2011, et dans C.M. Reinhart et K.S. Rogoff, This Time is
Différent. Eight Centuries of Financial Folly, Princeton, N.J., Princeton
University P., 2009. Faut-il rappeler que la plupart de ces ouvrages ont
été écrits par des auteurs qui voudraient « sauver » le système capitaliste ?

65
optimistes induites, p o u r certaines zones, par quelques indica-
teurs d o n t la signification n'est pas claire, et qui sont d'ailleurs
faussés p a r le poids d e la C h i n e - , c'est q u e les m o u v e m e n t s sans
contrôle d e capitaux n e m è n e n t nullement à u n e diffusion uni-
f o r m e des richesses à l'échelle mondiale et que les résultats éco-
n o m i q u e s sont parfois «bons», parfois d e la simple p o u d r e aux
yeux statistique (marchandise qui trouve toujours preneur chez
les chroniqueurs économiques), et p o r t e n t en t o u t état d e cause
en g e r m e autant d e problèmes q u e d e solutions. (Poudre aux
yeux statistique : le fait, par exemple, de faire passer les consé-
quences directes de l'« urbanisation » - l'effet mécanique de la
prise en c o m p t e dans les statistiques en milieu urbain d ' u n certain
n o m b r e d'éléments : logement, etc., auxquels il n'était pas attribué
de valeur monétaire q u a n d le sujet vivait en milieu rural - p o u r
u n e véritable augmentation d u «niveau de vie» d e centaines d e
millions de Chinois.) Qu'il y ait u n e tendance séculaire à la dimi-
n u t i o n de l'« extrême pauvreté », c'est indiscutable. Qu'il y ait là
de quoi justifier les politiques - ou non-politiques - économiques
menées depuis u n e trentaine d'années, on peut en douter 1 .
Est-il charitable de s'appesantir sur les rapports entre les
avocats de la «mondialisation» sous sa f o r m e actuelle et le cas
chinois ? Peut-être pas ; mais cela sera sans a u c u n d o u t e bien plus

1. Parenthèse: de bons esprits s'étaient posé dès le début des questions


sur la validité des statistiques chinoises (Bairoch, par exemple), et d'autres
continuent de formuler des réserves (Thurow). Et l'on voit mal en effet
comment un système en dernier ressort despotique et où la vérité n'est à
vrai dire sue par personne deviendrait brusquement fiable quand il s'agit
des chiffres publiés. C'est pourtant ce que voudrait nous faire croire la
presque totalité de Y establishment économique actuel, parfois parce qu'il
pratique la méthode Coué, parfois pour des raisons grossièrement idéo-
logiques (la croissance chinoise, et donc l'augmentation du niveau de vie
moyen en Chine, justifiant en quelque sorte «leur» mondialisation). Le
problème s'était déjà posé pour la Russie stalinienne et post-stalinienne :
les Russes n'ont jamais cessé de falsifier leurs statistiques, et d'ailleurs la
falsification des chiffres est un élément essentiel d'un système de ce type
(voir RPB). Cela n'a pas empêché, bien entendu, les usines ou les chars
d'assaut d'exister : tout n'était pas faux dans ces chiffres - mais beaucoup
de choses, et des choses essentielles, l'étaient.

66
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN POI.ITIQUK (il)

cruel dans les années à venir 1 . O n se souvient q u ' e n mai 2005,


lors des débats sur la constitution européenne, il fiit souvent ques-
tion de la mondialisation, et d o n c inévitablement d e la C h i n e :
on se d e m a n d a i t s'il fallait s'en protéger ou bien voguer dans le
sillage de sa très impressionnante croissance, et ce que l'Europe
pouvait ou n o n faire là-dedans. Q u e les avocats de cette mondiali-
sation aient c o n s t a m m e n t choisi de resservir alors aux incrédules
l'exemple d e la Chine est certainement instructif. Songez-y : les
noces d e l'autoritarisme policier et d u capitalisme sauvage, l'op-
pression de minorités nationales sur des territoires grands c o m m e
plusieurs fois la France, la corruption généralisée, le mépris total
de l'environnement, et tout cela p o u r u n cinquième de l ' h u m a -
nité. C o m m e n t , en effet, n e pas renoncer à tout esprit critique ?
La Chine, nouvel Eldorado p o u r investisseurs avisés, pays de rêve
où les patrons savent mieux qu'ailleurs c o m m e n t il faut parler aux
ouvriers... C e u x qui s'imaginaient - qui s'imaginent encore - q u e
toute cette puissance n e s'accumule q u e p o u r leur p e r m e t t r e de
disposer d e réserves inépuisables d e main-d'œuvre b o n marché
et placer avantageusement leurs capitaux vont au-devant d e ter-
ribles surprises. Mais p e u t - o n d e m a n d e r b e a u c o u p de lucidité à
des h o m m e s d'affaires, leur rôle n'est-il pas plutôt de chercher
u n m a x i m u m de profits et, si possible, à très court t e r m e ? Mais
les politiques? Mais les conseillers d u Prince? E t que penser
d'« h o m m e s d ' E t a t » qui, face à tout cela, ne songent q u ' à jouer les
commis-voyageurs ? O n entend souvent nos doctes dire avec c o m -
ponction : « 300 millions d e Chinois sont entrés dans le m o n d e d u
capitalisme m o d e r n e ». Admettons. Reste que cela veut dire auto-
m a t i q u e m e n t : « plus d ' u n milliard d e Chinois n ' y sont pas entrés ».
O u , si l'on veut : si 300 millions de Chinois se réveillent les yeux
fixés sur la Bourse de Shanghai, plus d ' u n milliard d e Chinois
regardent le matin la tête que fait le bureaucrate local. E t le jour

1. Il est vrai que journalistes et experts se bousculent de nos jours auprès


des éditeurs pour placer des manuscrits sur la Chine, maintenant que
certaines choses crèvent les yeux. Elles étaient pourtant perceptibles il y a
quelques années, mais l'on préférait alors les contes pour enfants.

67
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

où la Bourse de Shanghai s'effondrera 1 , o n pourra aisément voir


qui a le pouvoir en Chine.

Après avoir présenté u n tableau guère rassurant de la situation


présente et à venir, Castoriadis précisait dans R C ( 1 9 9 6 - 1 9 9 7 ) :
«La perspective qui en résulte n'est pas celle d ' u n e "crise éco-
n o m i q u e " d u capitalisme en général au sens traditionnel. D a n s
l'abstrait, le capitalisme (les firmes mondiales) pourrait se porter
de mieux en mieux jusqu'au jour où le ciel nous tombera sur la tête.
Cela supposerait toutefois, entre autres, que la ruine des vieux pays
industrialisés, n o t a m m e n t en Europe, et la sortie de milliards de
personnes de leur m o n d e millénaire p o u r entrer dans des sociétés
technicisées, salariées et urbaines dans les pays n o n encore indus-
trialisés puissent se dérouler sans secousses sociales et politiques
majeures. C'est u n e perspective possible. Il n'est pas sûr qu'elle
soit la plus probable 2 .» L'évolution de ces quinze dernières années
tend à faire croire que le scénario d ' u n e transition «pacifique» à
l'échelle mondiale devient en effet de plus en plus improbable.
N o u s allons sans doute être confrontés, dans des délais relati-
vement brefs, à u n e situation internationale d ' u n e extraordinaire
complexité (dont les grands traits, cependant, étaient déjà visibles
il y a une dizaine d'années pour qui voulait se donner la peine de
regarder). Le capitalisme, sous sa f o r m e la plus générale - c o m m e
expansion de la maîtrise pseudo-rationnelle - , et aussi sous sa f o r m e
particulière de système de l'entreprise recherchant u n «profit» à
travers le bouleversement p e r m a n e n t des techniques et la réduction
des coûts, continue de s'étendre sur la planète (tout en y rencon-
trant en chemin bien plus de résistances que n ' e n perçoit l'obser-
vateur superficiel 3 ) ; mais la forme qu'il a prise ces trente dernières

1. Ce n'est qu'une image, bien sûr. Dès les premiers symptômes, les auto-
rités instaureront un blackout total.
2. FP, rééd. p. 112, QD, t. 2, p. 654.
3. Que l'Inde ait connu un développement capitaliste durant les dernières
décennies, c'est indiscutable. Mais comment ne pas comprendre tous les
problèmes que pose l'affirmation : l'Inde est une société capitaliste ?

68
CASTORIADIS ÉCRIVAIN POI.ITIQUK (il)

années le condamne non seulement à l'instabilité et aux soubresauts


(il en a toujours connu), mais à des situations potentiellement cata-
clysmiques. L'histoire et la géographie sont aussi de la partie : bien
que d'autres évolutions restent concevables et que les pronostics en
la matière soient toujours u n peu vains, il semble donc que nous
nous acheminions vers la création de grands blocs régionaux. L'idée
peut paraître aujourd'hui banale ; la plupart de ceux qui s'y réfèrent
l'auraient trouvée incongrue il y a seulement dix ans.
Au fur et à mesure qu'il s'est éloigné d u marxisme, Castoriadis
a vu de plus en plus clairement les limites de la notion marxiste
de «mode de production». L'idée de régime social-historique lui a
semblé dès lors préférable (j'appelle « régime social », écrivait-t-il
en 1977, «un type d o n n é d'institution de la société en tant qu'il
dépasse u n e société singulière 1 ») pour caractériser ce qu'avaient
en c o m m u n des sociétés par ailleurs très diverses, c o m m e celles
du «capitalisme bureaucratique total» à l'Est. Le système qui
tant bien que mal unifiait celles-ci à l'échelle internationale, et
qui éclatera par la suite, était traversé, observa-t-il très tôt, par
des contradictions dues au caractère inévitablement «national»
(géographie, culture, histoire) de ses différentes incarnations. U n e
contradiction au fond assez semblable travaille le système capita-
liste sous sa forme actuelle à l'échelle mondiale.
Car les avocats d u système néolibéral ont affirmé pendant des
décennies que, le m o n d e tendant à être effectivement unifié, la dis-
parition de pans entiers des économies des pays « développés » ne
tirait pas à conséquence 2 et que seule importait u n e division d u
travail «économiquement rationnelle» à l'échelle internationale,
tenant compte de prétendus «avantages comparatifs» entre les

1. « Le régime social de la Russie », in DH, p. 230 de la rééd. « Points ».


2. L'affaiblissement et l'appauvrissement, qui semblent inexorables, des
vieux pays européens frappent maintenant les esprits. Castoriadis, il y a
une quinzaine d'années : «Alors que la Communauté européenne, entité
économique presque autosuffisante, aurait pu utiliser le Tarif extérieur
commun (TEC) pour permettre la survie d'une agriculture et d'une
industrie européennes, on permet la désertification des campagnes et la
destruction de branches entières de l'industrie et des régions correspon-
dantes » (Entretien avec Jean Liberman publié dans Le Nouveau Pùlitis,
n°434, 6 mars 1997).

69
nations. O n en était doucement revenu à la vieille doctrine selon
laquelle chaque pays se spécialisant à la longue dans ce qu'il peut
produire dans les meilleures conditions possibles, les échanges ne
sauraient être - avec des ajustements sans doute, sur lesquels il
valait mieux rester dans le vague - que mutuellement avantageux.
Mais s'il est vrai que l'on peut, pour les décennies à venir, bâtir
plusieurs scénarios vraisemblables, celui qui n'a guère de chance
de s'inscrire durablement dans la réalité est celui-là. Ces nouvelles
harmonies économiques qui ont permis (pour l'instant) à des
entrepreneurs avisés de fabriquer des produits dont u n élément
vient de Chine, l'autre de Singapour, etc., et cela, dit-on, pour
le plus grand bien de tous 1 , tout cela volera inéluctablement en
éclats le jour où les conflits entre blocs régionaux éclateront au
grand jour (il faut être actuellement d ' u n e extraordinaire cécité
p o u r se faire la moindre illusion sur la Russie ou la Chine, mais
gageons que les autres prétendants ne seront pas en reste). Tout
cela va se défaire alors, sous les yeux ébahis de certains qui consta-
teront que, s'il y a dans u n e certaine mesure des entreprises « m o n -
diales 2 », il n'y a pas de citoyens du monde.
D a n s certains pays, les couches supérieures de l'oligarchie ont
r o m p u toute attache - plutôt : à u n degré plus grand qu'aupara-
vant, car dès le xrx e siècle les bourgeois surent, quand il le fallait,
mettre leurs intérêts au-dessus de ceux de la collectivité nationale
à laquelle ils appartenaient - avec la « nation »3 ; mais dans d'autres
elles s'identifient parfois, dans u n e plus ou moins grande mesure,
au «bloc» national ou régional dont elles font partie. Les élé-
ments proprement « capitalistes » coexistent d'ailleurs au sommet
avec d'autres qui ont des attitudes et des valeurs propres (« d ' u n
autre âge»). U n e relative unification (autour de quel pôle?) d ' u n e

1. Voir par ex. S. Berger, Mode in Monde. Les nouvelles frontières de l'écono-
mie mondiale [2005], trad. fr. Paris, Seuil, 2006.
2. Dans une certaine mesure : il est très utile de lire là-dessus P.N. Doremus,
W.M. Keller, L.W. Pauly et S. Reich, The Myth of the Global Corporation,
Princeton (N.J.), Princeton U. P., 1998.
3. Mais la bourgeoisie, nous l'avons oublié, fut un temps synonyme de
« nation » dans de nombreux pays avant de devenir - elle ou ses avatars - la
négation totale de toute forme de solidarité avec le reste du corps social.

70
CASTORIADIS ÉCRIVAIN POI.ITIQUK (il)

«hyper-classe» mondiale n'est aujourd'hui guère plausible 1 . Des


groupes privilégiés qui n ' o n t aucun sentiment de solidarité avec
« leur » pays (dans la mesure où ce langage a le moindre sens p o u r
eux) savent pourtant que, sous d'autres cieux, leurs frères oli-
garques sont prêts à rafler la mise, à plus ou moins long terme, en
exploitant cyniquement les sentiments « nationaux » (c'est indubi-
tablement le cas de la Russie et de la Chine, par exemple). Aussi
indifférentes qu'elles soient au sort d u reste de la population de
leurs pays respectifs, les oligarchies ont sans doute besoin, dans
l'état actuel d u monde, d ' u n e « base nationale » (en cas de conflit,
la puissance militaire des îles Caïmans ou d u Luxembourg ne
fera pas l'affaire); cette contradiction est l'une des plus sérieuses
qu'elles auront à affronter dans les années à venir. En outre, parmi
les pôles régionaux qui se constituent, certains ne sont des « puis-
sances» que relativement à certains paramètres (démographie,
PIB, etc.), et sont grevés par le poids d u passé à u n degré que
les économistes officiels semblent incapables m ê m e d'imaginer. Il
est difficile de prévoir le rôle que joueront dans ces groupements
régionaux d'États les anciens pays industrialisés; il est probable
qu'il sera moins grand que de nos jours 2 . Si ces pays semblent
condamnés au déclin industriel (et au déclin tout court) par le
triomphe de l'idéologie néolibérale (la puissance militaire des
États-Unis, la puissance financière de ses entreprises, en font pour
l'instant - mais p o u r combien de temps - u n cas à part), à l'heure
qu'il est il ne faudrait pourtant sous-estimer ni les ressources
- économiques mais surtout culturelles et «administratives» -
dont ils disposent depuis des siècles, quelle que soit la gravité d u
processus de décomposition en cours, ni les failles évidentes des
« nouvelles » puissances.

1. Cet aspect est tout à fait sous-estimé dans D. Rothkopf, Superclass.


The Global Power Elite and the World They Are Making, New York, Farrar,
Straus and Giroux, 2008. Quel que soit l'intérêt de certaines descriptions,
il est évident que l'auteur ne parle que d'une partie, aussi puissante soit-
elle, de l'oligarchie mondiale.
2. Quelques arguments en ce sens dans S.S. Cohen et J. B. DeLong, The
End of Influence. What Happens When Others Countries Have the Money,
New York, Basic Books, 2010.

71
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

Avec la constitution probable, donc, de grands blocs régionaux


qui parviendraient à rétablir - ou qui seraient contraints de le
faire, u n e nouvelle grande crise financière aidant 1 - u n e relative
maîtrise des activités économiques en leur sein, on verra sans doute
refleurir (on les voit déjà à l'œuvre) des courants intellectuels
favorables à une telle évolution, qui n ' o n t tiré strictement aucune
leçon de l'expérience de la bureaucratisation et d u totalitarisme
au xx e siècle, et qui reprendront sans s'embarrasser de la moindre
autocritique le thème de l'opposition entre l'« État » (censé repré-
senter l'intérêt collectif) et le «marché» 2 . Ceux-là n ' o n t rien à
dire sur le lourd passif des mouvements « socialiste » et « c o m m u -
niste », ni sur leur lourde responsabilité dans l'atonie des couches
qui auraient pu s'opposer à la contre-révolution néolibérale. Il va
de soi que, dans certaines zones où la fragmentation culturelle et
sociale est extrême, l'unification ne sera certainement pas le fait
des « marchés » ni des « réseaux », et que la bureaucratisation sous
diverses formes y a de beaux jours devant elle. Elle aura aussi
besoin d'apologistes, et elle n'aura pas à les chercher bien loin.
Q u e dans u n m o n d e caractérisé par les «structures de domi-
nation existantes» il soit impossible de parvenir à u n véritable
équilibre sur le plan international, que le conflit ouvert - la
guerre - n'ait point disparu de l'horizon et reste toujours possible,
Castoriadis n'a cessé de l'affirmer. D a n s ses séminaires de 1984-
1985 sur Thucydide 3 , il rappelait ce q u ' o n commence timidement

1. Est-il nécessaire de poser la question : quels sont les facteurs de la crise


(concentration inouïe des richesses à un pôle, circulation des capitaux
sans restriction aucune et trou noir des paradis fiscaux, produits financiers
agissant comme des bombes à retardement, automatisation extravagante
des opérations boursières) qui ont été éliminés par l'action des gouverne-
ments depuis 2008 ? La réponse est bien entendu fort simple : aucun. Il
faudrait s'attarder ici sur le degré d'ignorance des données économiques
les plus élémentaires de tous les acteurs dans la situation actuelle, et sur les
conséquences de ce fait. Nous y reviendrons dans la présentation de Sur
la Dynamique...
2. Cf. aujourd'hui Jacques Sapir et divers courants néo-marxistes et
néo-keynésiens. Rappelons que J. Sapir est l'avocat le plus éloquent du
pouvoir poutinien en France (voir, dernièrement, J. Sapir, dir., La Transi-
tion russe, vingt ans après, Paris, Editions des Syrtes, 2012).
3. Thucydide, la force et le droit (Ce qui fait la Grèce, 3), Paris, Seuil, 2011.

72
CASTORIADIS ÉCRIVAIN POI.ITIQUK (il)

à découvrir après les inepties des années 90 sur la « victoire de la


démocratie» à l'échelle mondiale : que dans les relations inter-
nationales, a u j o u r d ' h u i c o m m e il y a vingt-cinq siècles, seule la
force prévaut ; et que dans les conflits entre « pôles de puissance »
la « rationalité » est t o u t e relative, car il y est p o u r ainsi dire impos-
sible d e faire le départ entre calculs et passions. Cet horizon n e
s'éclaircirait u n p e u q u e si venaient à se constituer p a r t o u t des
mouvements a u t h e n t i q u e m e n t internationalistes qui repren-
draient, sous d e nouvelles formes, les grands thèmes des mouve-
ments d'émancipation des deux derniers siècles et parviendraient
à infléchir le cours des choses. Rien p o u r l'instant n e l ' a n n o n c e ;
et l'issue (fût-elle temporaire) d u « p r i n t e m p s arabe » a m o n t r é la
nécessité d e garder la tête froide à cet égard. C e q u ' o n n e voit
pas n o n plus, sauf dans des courants écologistes très minoritaires,
c'est u n e critique de l'économique c o m m e valeur suprême 1 . O r
ce n'est q u e sur la base d ' u n e telle critique qu'il serait possible d e
s'opposer à l'évolution actuelle.
Les théoriciens libéraux-conservateurs (plutôt libéraux ou
plutôt conservateurs, selon les cas) d e la « démocratie » qui o n t bâti
leurs conceptions sur l'hypothèse d ' u n e stabilité relative, ou d ' u n
déclin relatif peut-être, mais sans trop de soubresauts, des pays
où elle est peu ou p r o u présente, risquent d'être singulièrement
démunis face à ce qui se prépare à court ou moyen terme. Casto-
riadis déclarait en 1991, à u n m o m e n t où le capitalisme «libéral»
semblait être entré dans u n e phase d'expansion sans accrocs : « O n
célèbre actuellement à droite et à gauche le t r i o m p h e d u capi-
talisme. Je suis certain que q u a n d la poussière des événements
retombera, on verra q u e les problèmes sont toujours là et q u e
la société capitaliste s'enfonce dans la décadence 2 .» Certaines
objections qui lui ont été adressées il y a u n e vingtaine d'années,
à u n e é p o q u e qui semblait faste p o u r le système, devraient être
a u j o u r d ' h u i sérieusement reconsidérées.

1. C'est-à-dire : du fait de considérer que tout ce qui a trait à la produc-


tion, l'échange et la distribution des richesses est et doit être l'élément
essentiel des activités humaines.
2. À Porto Alegre. QD, t. 2, p. 468.

73
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

O n peut certes dire, répétons-le : les conflits, dans le travail ou


ailleurs, longtemps vus par Castoriadis c o m m e porteurs potentiels
d ' u n e transformation sociale n ' o n t finalement engendré aucune
dynamique - il en était lui-même bien conscient. O n peut alors y
trouver de nombreuses « causes » dont on peut choisir de se satis-
faire : effet des initiatives d ' u n ennemi qui dans cette bataille a été
plus adroit ou tout simplement plus fort que ses adversaires, ten-
dances sociales profondes qui furent sous-estimées, etc. Il est aussi
permis d'être sceptique quant à la possibilité m ê m e de trouver une
véritable « explication » de ce genre d'évolution ; m ê m e si ceux qui
se trompent toujours sur la couleur d u ciel demain savent toujours
nous dire pourquoi il fut gris ou bleu hier. Mais il ne faut en tout
cas pas faire comme si ces conflits n'avaient pas existé, comme
si ç'avait été une erreur de les mettre en relief et de voir dans
les formes d'organisation ou les valeurs qui s'y faisaient jour u n
avenir possible - l'échec des uns n'était pas plus inéluctable que
la victoire des autres.
N o u s savons qu'il y a à l'œuvre dans la société actuelle des fac-
teurs : fragmentation beaucoup plus grande que par le passé des
différentes couches « populaires », difficulté de concevoir des inté-
rêts et des objectifs c o m m u n s , absence ou raréfaction des lieux de
socialisation positive, rôle culturel (en u n sens large) néfaste des
médias, qui ne d o n n e n t guère de raisons d'être optimiste quant
aux chances d ' u n e transformation de cette société dans le sens de
l'autonomie. S'il est vrai que la signification nucléaire d u capita-
lisme, l'expansion illimitée, continue de s'éroder - alors m ê m e
que le système s'étend en surface sur le m o n d e entier - , rien
n ' a n n o n c e p o u r l'instant l'entrée de la société dans u n e phase
de création, rien ne dit que d'autres significations imaginaires
- d'autres définitions de la réalité - puissent émerger dans u n
avenir proche. (L'éclipsé du projet d'autonomie, disait Castoria-
dis, pourrait durer six ans, soixante ans ou six siècles - cela, nul
ne peut le prévoir.) Face à cela, n o m b r e de ceux qui crurent un
jour à u n autre avenir paraissent ne plus attendre de solution que
d ' u n e déflagration produite par les contradictions économiques
d u système et d ' o ù surgirait miraculeusement d u nouveau qui

74
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I Q U E (il)

serait n o n moins miraculeusement positif. Pour ceux qui ne


croient pas aux miracles, il faut plutôt, sans impatience ni renon-
cement, être attentifs à ce qui peut surgir dans la société - tout en
essayant de construire ici et maintenant des institutions fragiles et
inachevées, vouées peut-être c o m m e toute chose à la dégénéres-
cence, mais qui contribueront peut-être aussi, u n jour, à ce que
le nouveau qui pourrait apparaître prenne forme. Il m e semble à
cet égard que (paradoxalement, compte tenu d u contexte actuel,
où rien ne paraît annoncer u n renouveau) le rôle d ' u n mouve-
ment politique organisé pouvant d o n n e r u n visage et u n e voix à la
volonté, fut-elle p o u r l'instant très minoritaire, de transformation
de la société dans le sens de l'autonomie - ou à la volonté de
résistance face à u n avenir de plus en plus sombre - n ' e n devient
que plus important. D o n n e r u n visage : manifester aux yeux de
tous cette volonté, car l'un des obstacles les plus formidables,
nous l'avons vu, qui s'opposent à la création d ' u n e autre société,
c'est que le grand n o m b r e ne croit plus que celle-ci soit possible
et que ceux qui voudraient y croire, s'ils regardent autour d'eux,
ne voient rien - ou alors de monstrueuses caricatures. Faire aussi
q u ' u n e voix se fasse entendre (expression d ' u n m o u v e m e n t ayant
u n certain degré d'existence sociale et n o n seulement de quelques
consciences) p o u r dire que ni la société capitaliste actuelle ni
d'éventuels avatars bureaucratiques ne sont la forme définitive
de la société humaine. D e façon sans doute imparfaite et contra-
dictoire, l'ancien mouvement ouvrier parvint à incarner p e n d a n t
longtemps, à u n pôle de la société, l'idée m ê m e de transforma-
tion sociale. Il est vain, p o u r des raisons déjà avancées, d'attendre
l'apparition à l'avenir d ' u n quelconque « équivalent » de ce m o u -
vement (et l'on peut d'ailleurs se demander s'il faudrait le souhai-
ter, tant le poids de la société établie et la part de l'illusion furent
grands dans celui-ci). Mais sans incarnation, sans mouvement
organisé, si nous nous trouvons u n jour face à u n e crise générale
de nos sociétés, les chances p o u r que l'issue soit positive seront
infiniment moins grandes.

Il est certain q u ' a u j o u r d ' h u i , dans u n pays c o m m e la France,


seule u n e infime minorité serait prête à entendre ce langage et
à se réunir, loin d ' u n e quelconque «gauche» ou «gauche de la
gauche », autour de quelques grands axes : volonté de tirer toutes
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

les leçons de l'expérience totalitaire au xx e siècle 1 et refus de


toute f o r m e d'organisation bureaucratique, défense de l'auto-
nomie et de l'autogouvernement c o m m e objectifs et c o m m e
moyens de l'émancipation dans tous les domaines. Quelques cen-
taines, quelques milliers de personnes tout au plus, il ne faut pas
se leurrer. Mais u n e alliance p o u r le projet d'autonomie tel que
Castoriadis a essayé de le définir en ces pages n'est pas, en prin-
cipe, u n rêve. Pourtant, p o u r n o m b r e de ceux qui sont convain-
cus de la nécessité d ' u n e transformation profonde de la société
dans le sens de l'autonomie la difficulté de concevoir des institu-
tions qu'ils puissent eux-mêmes maîtriser ici et maintenant (et
n o n u n e fois la société tout entière remise en marche) semble
un obstacle insurmontable, qui littéralement les paralyse 2 . Les
années 70 et 80 avaient déjà vu d'innombrables groupes et indi-
vidus qui s'opposaient au système fuir éperdument les questions
de Y autodéfinition (celle des objectifs et des normes de fonction-
nement explicites) et de Y autodélimitation (celle de la détermi-
nation des frontières propres), questions clairement énoncées
par Castoriadis dès P O I (1958) 3 , c o m m e si elles portaient en
elles des germes funestes. L'expérience de ces années-là, et en
particulier l'expérience américaine, a été cependant p r o b a n t e :
le «mouvement» américain disparut sous des coups qui furent
portés surtout de l'intérieur 4 , et face auxquels il s'est désarmé

1. Ce qui exclut bien entendu une quelconque proximité avec, par


exemple, des gens qui voudraient faire passer les activités de l'un des plus
grands bouchers du xxe siècle (l'illustre auteur de De la juste résolution des
contradictions au sein du peuple) pour une « avancée vers le communisme
réel» (A. Badiou, Le Siècle, Paris, Seuil, 2005, surtout p. 90-97). Tous
ceux qui, par ailleurs défenseurs à divers degrés de l'ordre établi, feignent
de faire le plus grand cas de ce genre de production caricaturale savent
ce qu'ils font.
2. Impossible de ne pas songer ici à la critique qu'adressait Castoriadis
à Claude Lefort en 1958: si Lefort ne croit pas que l'on puisse maî-
triser des institutions à l'échelle d'une organisation politique, c'est au
fond parce qu'il ne croit pas que l'on puisse maîtriser des institutions à
l'échelle d'une société. Voir PO II dans QMO, t. 2, spéc. p. 343-357.
3. Mais aussi dans SD, CEL, ThFD...
4. L'histoire du SDS (Students for a Démocratie Society) américain, telle
qu'elle est retracée par exemple par Kirkpatrick Sale (SDS, New York,

76
C A S T O R I A D I S ÉCRIVAIN P O L I T I Q U E (il)

d'avance en refusant de se donner des formes organisationnelles


adéquates 1 . Q u e le problème n'ait pas de solution facile (car il
est en u n sens consubstantiel à celui de la tranformation sociale),
c'est entendu. Mais s'il n'est pas posé ouvertement, la bataille est
perdue d'avance.

Le changement nécessaire suppose u n bouleversement des


valeurs : des choix qui orientent nos comportements. N o u s savons
que ce type de bouleversement a pu avoir lieu dans le passé mais
nombreux sont aujourd'hui ceux qui pensent que de telles conver-
sions sont désormais impossibles, qu'il n'y a plus et qu'il n'y aura
jamais u n n o m b r e suffisant d ' h o m m e s et de femmes capables de
faire q u ' u n tel changement paraisse d ' a b o r d plausible, devienne
réalité plus tard. Peut-être. Ceux qui en jugent ainsi semblent
pourtant bien sûrs de leur science. Et surtout, ils refusent de
regarder en face l'avenir redoutable qui, si tel était le cas et au vu
de la situation actuelle, se prépare. Certains tiennent cependant
p o u r acquis que nos contemporains ne sauront plus d o n n e r sens
à leur vie collective, que d'ailleurs l'expression elle-même n ' a guère
de sens ou alors menaçant, qu'il est par définition impossible que

Vintage Books, 1974) est particulièrement instructive - bien qu'il ne soit


pas certain que Sale lui-même ait tiré la leçon de ce qu'il raconte.
1. Il y a certainement, dans les mouvements actuels qui contestent à
divers degrés l'ordre établi à travers le monde, des noyaux informels
qui ne veulent surtout pas que ces questions soient posées, car il y va
de leur propre pouvoir (noyaux parfois prétendument « libertaires » mais
souvent léninistes plus ou moins classiques qui, eux, avancent masqués
et attendent leur heure). Il est à cet égard surprenant de constater que,
dans certains milieux d'opposants au système, des gens qui parfois ont
passé toute une vie à critiquer les organisations de type léniniste (et
la conception même de la société qu'elles défendent) semblent avoir
oublié la terrifiante efficacité dont celles-ci peuvent faire preuve dans
une période de crise généralisée. On dira que nous en sommes loin.
Mais qu'elle survienne, et l'on verra alors aisément qu'il faudrait plus
que des assemblées de braves indignés pour faire face à de nouvelles
versions du léninisme.
QUELLE DÉMOCRATIE ?

ceux-ci fassent u n jour preuve d u degré d e lucidité, d e volonté et


d e passion nécessaire p o u r q u ' u n e autre société existe.

Mais a u f o n d , q u ' e n savent-ils ?

E . E . (novembre 2012-février 2013)


I

UNE NOUVELLE ORIENTATION


Sont reprises dans ce chapitre les p. 263-417 de L'Expérience du
mouvement ouvrier, 2 : Prolétariat et organisation (Paris, UGE,
« 10/18», 1974), 259-316 de Capitalisme moderne et révolution,
2 : Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne
(Paris, UGE, «10/18», 1979) et 165-221 de La Société française
(Paris, UGE, « 10/18», 1979). Nous y avons joint des pages de MTR
où Castoriadis expose avec une clarté particulière sa conception des rap-
ports entre savoir et praxis, ainsi qu'un article sur un ancien membre du
groupe S.ouB., le sociologue Benno Sternberg («Hugo Bell», «Benno
Sarel», «Barois»), publié dans Les Temps modernes en 1971 à la
mort de celui-ci. A l'exception de cet article et du texte sur Mai 1968,
ces textes ont donc été produits durant la dernière phase de la vie du
groupe Socialisme ou Barbarie et correspondent à sa « nouvelle orienta-
tion » durant la période qui va de la scission de juillet 1963 et du départ
de tous ceux qui s'étaient opposés aux thèses contenues dans MRCM
(publié en 1960-1961, mais dont une première version avait été rédigée
en 1959 et diffusée à l'intérieur du groupe) à la fin de celui-ci. Rappe-
lons enfin que des pages pertinentes par rapport aux problèmes abordés
dans ce chapitre, rédigées durant cette même période, ont été publiées
dans le recueil de textes philosophiques inédits Histoire et création'.

1. C. Castoriadis, Histoire et création. Textes philosophiques inédits (1945-


1967), réunis, présentés et annotés par Nicolas Poirier, Paris, Seuil, 2009, spéc.
p. 153-208.
POUR UNE NOUVELLE ORIENTATION :
INTRODUCTION*

Le groupe est arrivé à u n tournant décisif de son histoire. Ce


tournant lui est imposé à la fois par des événements extérieurs et
par sa situation interne. Événements extérieurs. La guerre d'Algérie
étant finie, il n'est pas possible de continuer d'esquiver la réponse
à la question : en quoi consiste l'activité révolutionnaire dans u n
pays de capitalisme moderne. Situation interne : la grande majo-
rité des camarades, en fait leur quasi-totalité, sentent clairement
que l'empirisme extrême et le refus de répondre, dans la mesure
de nos forces, aux questions fondamentales, qui ont caractérisé
depuis deux ans la conduite et l'existence d u groupe, ne peuvent
se prolonger sans créer la certitude d ' u n e dislocation. Ces deux
facteurs se combinent aujourd'hui pour obliger le groupe à se
ressaisir. Pendant les deux dernières années la guerre d'Algérie a
servi en fait de substitut à u n e recherche de solution aux véritables
problèmes politiques (au sens le plus profond : d'orientation) qui
se posent à nous. Cela ne constitue pas une critique de cette acti-
vité comme telle, mais d u fait qu'elle a constitué pratiquement
la seule activité d u groupe et le thème central de sa propagande.
C'était faux. Mais, en tout cas, c'est désormais impossible. O n
ne peut plus continuer de se dire (même si on n e se le disait
qu'inconsciemment) : en tout état de cause, nous devons faire
tout ce que nous pouvons contre la guerre d'Algérie, et, comme
nous ne pouvons pas tout faire à la fois, le reste attendra. (Idée
qui se combinait chez quelques camarades avec l'espoir que les
conséquences de la guerre, sous forme par exemple d ' u n e crise d u
régime gaulliste, nous ramèneraient vers des situations connues,
« classiques », qui nous débarrasseraient des problèmes nouveaux.)

Note 1974 : Diffusé à l'intérieur du groupe S. ou B. (octobre 1962)


<
EMO, 2 (1974), p. 263-267>.

83
QLELI.K D É M O C R A T I E ?

Maintenant on est obligés, sous peine de mort, de répondre à ces


problèmes : que peuvent dire et que peuvent faire les révolution-
naires dans u n pays capitaliste, où le régime est stabilisé et ne
rencontre pas à court terme de difficultés critiques ; où la popula-
tion n'est pas active politiquement ; où m ê m e (comme c'est le cas
particulier de la France) les luttes industrielles restent très rares et
limitées ? A ces aspects, il faut en ajouter u n autre, concernant nos
relations internationales :
- u n groupe s'est constitué en Angleterre - il s'agit du groupe
qui publie aujourd'hui Solidarity - sur la base de nos idées, et en
particulier de cette partie de ces idées qui a été le plus contestée
dans le groupe français. Ce groupe se développe depuis deux ans
et fonctionne d ' u n e façon à plusieurs égards exemplaire ;
- une scission a eu lieu aux Etats-Unis dans le groupe Correspon-
dence entre ceux qui placent par-dessus tout la fidélité au marxisme
traditionnel (Johnson 1 ) et ceux qui veulent redéfinir les concep-
tions et la pratique révolutionnaires en fonction de la société dans
laquelle nous vivons (Ria Stone 2 ) ;
- nous avons établi des contacts avec une organisation révolu-
tionnaire japonaise (la Ligue Communiste Révolutionnaire - Comité
Central) qui, très proche de nos idées en général, est la première
organisation basée sur de telles idées possédant u n e force numé-
rique réelle et une influence prépondérante sur tin mouvement de
masse (les Zengakuren).
N o u s avons donc cessé d'être seuls sur le plan international;
nos liens ne sont plus seulement des contacts avec des individus
ou de tout petits groupes. Cela peut être pour nous u n apport posi-
tif immense ; mais cela nous place aussi devant des tâches et des
responsabilités nouvelles et considérables. Devant cette situation,
u n certain n o m b r e de camarades de Paris se sont réunis et ont
décidé de présenter au groupe u n ensemble de propositions visant
à l'aider à sortir de son état actuel et à lui permettre de faire face a
ses tâches, et d'abord de les définir. La base c o m m u n e sur laquelle
nous nous sommes réunis est l'accord avec l'essentiel de l'analyse,

1. <Pseudonyme du révolutionnaire et historien britannique d'origine


antillaise (Trinité) C.L.R. James.>
2. <Pseudonyme de la militante américaine Grâce Lee Boggs.>

84
POUR UNE NOUVELLE ORIENTATION : I N T R O D U C T I O N

de la méthode et de l'orientation définies dans le texte d e C a r d a n ,


« Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme m o d e r n e 1 »,
publié dans les n os 31 à 3 3 de S. ou B. (étant e n t e n d u q u e ce texte,
comme tout texte qui ne procède pas d ' u n e révélation divine, est
un chaînon dans le développement d e la théorie et de la pratique
révolutionnaires, et qu'il est destiné à être complété, précisé et à la
limite dépassé ; n o u s considérons simplement qu'il est le chaînon
essentiel a u j o u r d ' h u i ) . La raison p o u r laquelle n o u s avons estimé
préférable de n o u s réunir et d e travailler dans u n e première étape
séparément, c'est l'extrême confusion idéologique dans laquelle se
trouve depuis deux ans le groupe et la conscience de ce que, dans
ce contexte, les discussions s'enlisent et se perdent sans profit pour
personne. N o u s proposons que l'organisation adopte, soit dans u n e
Conférence nationale, soit dans u n e Assemblée générale des cama-
rades de Paris élargie aux camarades de province :
- une plate-forme d'orientation idéologique et politique ;
- u n texte sur l'orientation d e la p r o p a g a n d e ;
- u n texte sur l'orientation de l'activité ;
- des statuts et des règles de f o n c t i o n n e m e n t provisoires 2 .
Cette adoption doit intervenir dans des délais raisonnables.
La discussion qui doit précéder la décision sur ces textes n e doit
pas s'éterniser. Les problèmes d o n t il s'agit sont débattus dans le
groupe depuis des années, tout au moins p o u r u n e b o n n e partie
d'entre eux. Pour l'autre partie, leur solution ne résultera certaine-
ment pas d ' u n e discussion en vase clos par u n groupe qui stagne.
Il faut adopter f e r m e m e n t u n certain n o m b r e d e positions star des
points essentiels qui p e r m e t t e n t à notre travail d'avancer, et passer
a l'application en gardant les yeux et l'esprit ouverts. P o u r pré-
parer ces décisions, nous allons soumettre au groupe u n e série de
textes 3 . [...] C ' e s t n o t r e intention et n o t r e espoir q u e l'ensemble
des camarades, u n e fois le processus déclenché, participera

Repris dans QMO, t. 2, p. 403-528.>


le t^° te " plate-forme » mentionnée ici est publiée plus loin sous
tion^ ? U S - e q U e l C l l e CSt p a r u e d a n s S o u R («Recommencer la révolu-
»J> de même que les textes sur la propagande et les activités.
dansT ' t i q u a i t ici une partie des textes proposés par la suite
texte sur
la propagande (voir plus loin).

85
QUF.I.I.E D É M O C R A T I E ?

t o t a l e m e n t à la discussion et l'élaboration finale d e ces textes, et


q u e n o t r e t e n d a n c e p o u r r a cesser d'exister e n t a n t q u e t e n d a n c e
particulière.
S U R L ' O R I E N T A T I O N D E LA PROPAGANDE*

I. Fonction et caractère de l'élaboration idéologique et de la propagande


dans la période actuelle

1. L'élaboration continue et la diffusion d ' u n e idéologie révolu-


tionnaire sont u n e tâche fondamentale de l'organisation. Quelles
que soient les conditions objectives, quels que soient les problèmes
concernant les autres formes d'activité, aucune hésitation n'est
permise là-dessus, aucun doute ne peut exister. Quoi qu'il arrive
par ailleurs, ce que l'organisation fait dans ce domaine, si elle le
fait bien - et elle peut le faire bien - , restera ; et, si les circonstances
faisaient qu'elle dût traverser u n creux, l'élaboration idéologique et
la propagande sont à la fois ce qui permettrait de cimenter l'orga-
nisation pendant cette période (et non pas u n vain activisme qui,
sans réponse sociale, ne pourrait que démoraliser et désintégrer
l'organisation) et lui fournirait les bases nécessaires pour aborder
la phase suivante.
La nécessité de ce travail est aujourd'hui infiniment plus impé-
rative que par le passé. Il n'y aura pas de renaissance d ' u n m o u -
vement socialiste révolutionnaire si tout u n ensemble organique
d'idées, de principes, de valeurs, d'attitudes, de critères, ne sont
pas établis et explicitement embrassés par u n courant important
de la population travailleuse. N o u s avons à constituer, à formuler
et à propager u n e vision de l'histoire et de la société, des rapports
entre les h o m m e s et de l'organisation de leur vie en c o m m u n ,
sans laquelle les réactions des gens contre la mystification, l'alié-
nation et la décomposition d u capitalisme risquent de ne jamais
parvenir à s'articuler. Il suffit de se rappeler le rôle énorme que
le mouvement marxiste (et d'autres) a joué à cet égard pendant

'Note 1974: Octobre 1962 (texte diffusé à l'intérieur du groupe S. ou B.)


<EMO, 2 (1974), p. 269-289>.

87
CJUELLE DÉMOCRATIE ?

le xix'siècle. Nées la plupart d u temps au sein d u prolétariat et


par ses luttes, des idées comme la lutte d ' u n e classe contre une
autre, le socialisme, l'internationalisme, la vision m ê m e d u « bour-
geois» c o m m e incarnation concrète de ce contre quoi on luttait,
n'auraient pas joué le rôle explosif qu'elles ont joué, ne seraient
pas devenues des véritables forces historiques, si le mouvement
marxiste ne les avait pas élaborées, précisées, systématiquement
diffusées. Sans cette idéologie, beaucoup plus qu'idéologie : sans
cette vision de la société, cette culture prolétarienne qui avait ses
propres valeurs, critères, pôles, il n'y aurait pas eu de mouvement
ouvrier, mais seulement des explosions fragmentaires et spora-
diques. Et il n'est pas besoin d'affirmer, dans notre organisation,
que ce travail seule une organisation révolutionnaire peut le faire,
à partir certes d'éléments que la société elle-même produit, mais
qui, laissés à eux-mêmes, « spontanément », ne formeront jamais
une idéologie cohérente, u n pôle s'opposant au pôle capitaliste-
bureaucratique.
O r il est impossible de sous-estimer l'immensité de cette tâche.
La culture capitaliste se désagrège sous nos yeux - mais la vieille
culture prolétarienne aussi. Qu'est-ce que c'est aujourd'hui, n o n
pas p o u r nous et nos proches, quelques centaines d'individus dans
u n océan de trois milliards d'âmes, mais pour les travailleurs réels
de la société réelle, le socialisme ? L'internationalisme ? Qu'est-ce
que « la classe » p o u r eux ? Pire que rien - u n néant recouvert par
les décombres de l'idéologie précédente qui les empêchent u n e
fois sur deux (l'autre fois, c'est la mystification capitaliste qui
s'en charge) m ê m e de voir et en tout cas de penser clairement la
réalité. C o m m e le disait Mothé, lorsque les ouvriers de Renault
veulent exprimer leur rage contre le système et contre la condition
qu'il leur fait, ils parlent du « bifteck », qui en réalité n'est en cause
pour personne. C'est que, ne pouvant pas donner d'expression
articulée à leur révolte contre la société actuelle, ils continuent
d'utiliser les vieux mots clés, désormais privés de toute signifi-
cation réelle. C'est notre tâche, qui ne pourra être accomplie par
personne d'autre, de fournir les nouveaux mots clés, les nouvelles
idées forces, correspondant à la réalité actuelle et permettant la
clarification des pensées et la fécondité des actions.
S U R L ' O R I E N T A T I O N DE LA P R O P A G A N D E

La propagation des conceptions nouvelles ne peut se faire que


parallèlement à une élaboration idéologique continue. L'attitude
qui consisterait à dire: nous élaborons d'abord, nous diffusons
ensuite, nous agissons enfin, serait évidemment mécaniste et sté-
rilisante. Mais tout aussi fausse est l'attitude qui consiste à dire :
nous avons u n corps d'idées constitué et suffisant, il s'agit de le
populariser et de le faire passer dans les actes. L'élaboration idéo-
logique continue - dont on a l'impression qu'elle n'est admise
que d u b o u t des lèvres par certains camarades dans l'organisa-
tion - est, aujourd'hui c o m m e jamais auparavant, u n e condition
sine qua non p o u r qu'il puisse y avoir u n e propagande et u n e acti-
vité révolutionnaires dignes de ce n o m . Si Marx écrivait, il y a
cent quinze ans, p o u r caractériser l'époque capitaliste : « (...) tout
ce qui est solide s'évanouit, tout ce qui est sacré est profané... la
société vit dans u n état de bouleversement perpétuel », alors qu'il
vivait pendant une phase qui nous paraît rétrospectivement u n e
phase de rapports stables et de développement extrêmement lent,
que faudrait-il dire aujourd'hui ? Probablement que nos efforts les
plus audacieux ne font que nous maintenir haletants à u n e dis-
tance respectable d ' u n e réalité en changement hallucinant. Ceux
qui, devant cette situation, disent : nous n'avons qu'à compléter
ou à améliorer le marxisme classique, disent, en termes voilés :
nous avons sommeil.
D e cette élaboration idéologique, nous n'avons jusqu'ici que
posé quelques fondements. Et notre effort de propagande de nos
idées n'est pas, à proprement parler, commencé. Ce qu'il y a de
plus essentiel à la fois et de plus nouveau dans nos positions n'est
pratiquement pas apparu en public.
2.Au milieu de cette culture qui se décompose chaque jour
davantage, dans son aile capitaliste aussi bien que dans son aile
«ouvrière», nous devons nous dresser c o m m e la négation totale
de ce qui est établi, et comme l'expression des aspirations véri-
tables des hommes. N o u s devons d o n c marquer u n e rupture radi-
cale avec l'idéologie et les valeurs de la société officielle et en fait
partagées, avec des variantes mineures, par les organisations pré-
t e n d u m e n t «ouvrières». Le premier aspect, et le plus important
actuellement, de cette rupture, c'est la rupture avec la « théorie »
et l'« idéologie » des organisations « de gauche » : u n e conception
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

économico-politique étroite exprimée dans u n jargon inhumain.


Il faut d'abord casser le cadre dans lequel se sont toujours placées
leur idéologie et leur propagande, celui d ' u n e modification du
fonctionnement de l'économie amené par u n changement poli-
tique. La crise de la société et de la culture est totale, la révolution
sera totale ou ne sera pas.
Rompre avec l'idéologie bureaucratique, c'est d'abord rompre
avec les thèmes de cette idéologie et de la propagande correspon-
dante. C'est élargir les sujets dont nous parlons à tous les aspects
de la vie des h o m m e s en société. C'est d'ailleurs le contenu le plus
profond de nos idées qui nous y oblige. Si le problème dans le
capitalisme moderne n'est pas celui de la stagnation d u niveau de
vie et le chômage, les seules questions qui deviennent importantes
s o n t : qu'est-ce que le travail, qu'est-ce que la consommation,
quels doivent être les rapports des h o m m e s dans la produc-
tion, dans la famille, dans la localité, etc. ? Si le socialisme ne se
réduit pas à quelques transformations du système économique,
si m ê m e ces transformations sont à la fois inconcevables et vides
de contenu sans autre chose, sans un changement radical de l'at-
titude des h o m m e s face à la société ; si ce changement ne peut se
produire que parce que les h o m m e s verront que leur gestion de
la société concerne véritablement leur vie concrète - alors c'est
cette vie concrète, dans l'infinité de ses aspects, qui doit être notre
thème permanent.
Il faut ensuite rompre avec ce qui nous reste de dogmatisme
et avec ce qui, dans notre perfectionnisme tout relatif, n'est que
négativisme et inhibition. Il y a u n certain nombre de points
programmatiques fondamentaux, sur lesquels nous devons être
extrêmement fermes et stricts: gestion ouvrière, pouvoir des
Conseils, absurdité du réformisme, destruction de la hiérarchie,
égalité des salaires, démocratie directe, droit à l'information totale.
Il y en a u n e foule d'autres, dont il est vital de parler, mais sur
lesquels il serait simplement ridicule de vouloir fixer ici et mainte-
nant le cours de l'humanité future. Tous les phénomènes sociaux
subissent, à l'époque présente, des modifications accélérées et
interdépendantes. Les questions que nous avons commencé à
remuer, et que nous devrons remuer de plus en plus, sont reliées
par des liens à la fois solides et subtils, aveuglants et obscurs, à la

90
S U R I , ' O R I E N T A T I O N D E LA P R O P A G A N D E

totalité des phénomènes sociaux, sous leurs aspects les plus impor-
tants. Elles sont immensément difficiles et complexes. Il n e peut
donc pas être question d'établir sur tout des positions « program-
matiques » et de les défendre c o m m e nous défendons notre pro-
gramme. Il n'est pas question n o n plus de nous limiter à défendre
notre programme (les points définis plus haut). Les gens ne feront
pas u n e révolution p o u r leurs salaires - pas aujourd'hui, en tout
cas; ils n e la feront m ê m e pas pour la gestion ouvrière comme
telle, et à juste titre, car la gestion ouvrière c o m m e telle n'est q u ' u n
instrument, pas u n e fin en soi. Les h o m m e s feront u n e révolution
pour changer radicalement de façon de vivre, et cela concerne le
contenu de la révolution, ses fins et ses valeurs. Ce contenu, ces fins
et ces valeurs, il faut déjà les pré-esquisser d ' u n e certaine façon.
Cela nous ne pouvons pas le faire tout seuls, car nous ne serions
alors q u ' u n petit groupe p o n d a n t ses utopies personnelles. Mais
nous pouvons le faire : d'abord, si nous savons voir, comprendre,
interpréter et formuler ce que les gens eux-mêmes font, dans leur
travail et dans leur vie ; en deuxième lieu, si nous savons discerner,
au sein m ê m e de cette culture qui se décompose, les efforts et les
tentatives d'individus et de penseurs qui ne sont pas forcément de
notre bord mais dont les résultats sont utilisables par nous ; enfin,
si nous savons accepter et susciter la collaboration et les contribu-
tions de gens extérieurs à l'organisation, dans le cadre d ' u n accord
idéologique très large, quitte à marquer chaque fois que nous leur
donnons la parole que ces idées ne sont pas nécessairement les
nôtres et quitte à préciser nos différences lorsque nous l'estimons
utile. Si nous sommes convaincus que nos idées sont vraies, nous
n'avons aucune raison d'avoir peur de qui que ce soit. N o t r e pers-
pective dans ce domaine doit être que nous devons devenir les
animateurs et les guides d ' u n vaste courant idéologique, dont
l'orientation générale est clairement et fermement établie, mais
dans lequel coexistent (et peuvent coexister) u n e grande variété
d'opinions et d'attitudes exprimant la richesse et la complexité d u
mouvement socialiste révolutionnaire. L'humanité future n e sera
pas u n militant néo-bolchevique à trois milliards d'exemplaires
- et cela doit devenir manifeste dans nos idées, dans nos activités,
dans nos attitudes.

91
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

Il faut rompre avec le dogmatisme à l'égard des autres - et il


faut aussi rompre avec le dogmatisme à l'égard de nous-mêmes.
Il faut se débarrasser d ' u n e certaine fausse rigueur, qui n'est que
de la rigidité. Il faut accepter et encourager les efforts de ceux
qui, dans l'organisation, ont u n apport fragmentaire sur tel point,
veulent poser u n problème, ou mettre en question telle ou telle
idée. Il ne s'agit pas de s'«interroger» p o u r le plaisir de s'inter-
roger, mais de comprendre que, dans le domaine des idées pas
plus que dans celui de l'action, il n'y a pas de progrès sans tâton-
nements et sans erreurs. Il faut comprendre que l'expression
et la formulation d ' u n e idée, m ê m e fragmentaire, inachevée ou
erronée, peut conduire à son dépassement, tandis que son refou-
lement ne conduit qu'à la névrose politique. Il faut réfléchir le
mieux que l'on peut avant de parler et d'écrire, mais il faut aussi
dénoncer u n e censure stérile et comprendre que nous ne sommes
pas, à chaque instant de notre vie, en train de légiférer sans appel
p o u r les siècles futurs.
Rompre avec les conceptions et la pratique des organisations
bureaucratiques c'est aussi rompre avec le jargon traditionnel, qui
a perdu toute signification p o u r les gens ou m ê m e est devenu u n
objet de dérision (cf. les articles de M o t h é dans 5 . ouB.). Il nous
faut transformer notre façon de parler et d'écrire, éliminer sans
pitié de nos discours et de nos textes les termes d'initiés et l'allure
didactique de l'exposition. O n ne peut évidemment, sur ce point,
donner des recettes ni résoudre le problème par décision et en
un jour ; seule la multiplication des exemples et des tâtonnements
pourra donner des résultats (certains textes des camarades anglais
et américains montrent la voie à cet égard). Mais il faut que cette
nécessité de changer notre langage devienne une préoccupation,
une obsession permanente de tous.
Enfin, il faut rompre avec les méthodes d'élaboration tradition-
nelles. Ce que nous disons par ailleurs sur le besoin d ' u n e réuni-
fication de la culture et de la vie, de la théorie et de la pratique,
des intellectuels et des ouvriers, ne doit pas continuer à rester u n
discours d u dimanche. O n montrera plus loin ce que cela peut
signifier p o u r nous actuellement.
3. Les grands axes de notre travail d'élaboration et de propa-
gande sont :

92
S U R I , ' O R I E N T A T I O N D E LA P R O P A G A N D E

a) d'analyser et de m o n t r e r la désagrégation des formes d e vie


et d'existence sociale des gens, dans tous les domaines, créées par
le capitalisme et c o n s t a m m e n t détruites par celui-ci; d'analyser
et de m o n t r e r les conséquences qui en découlent p o u r la vie des
gens, le gaspillage et l'incohérence sur le plan social, la misère et
l'étoufifement sur le plan individuel ;
b) d'analyser et de m o n t r e r le positif qui émerge c o n s t a m m e n t
en réaction et en lutte contre les formes d e vie capitalistes et contre
leur désagrégation : d ' a b o r d dans la vie des gens, qui sont obligés
de créer des formes leur p e r m e t t a n t de survivre et de tenter d e
construire u n sens à leur vie - ce sens, p o u r la première fois dans
l'histoire de l'humanité, n ' é t a n t plus le sens hérité et naïvement
accepté, mais recherché par les h o m m e s dans u n m o n d e où rien
n'est plus certain; ensuite dans la culture capitaliste elle-même,
d o n t les meilleurs représentants sont obligés à la fois d e dénoncer
le système actuel et de proposer des solutions positives partielles
qui se situent très souvent dans la m ê m e perspective que les nôtres.
U n commentaire sur deux points est ici nécessaire.
D ' a b o r d , dans l'organisation ou dans ses alentours immédiats,
il y a eu sur ces problèmes des positions unilatérales et par consé-
quent absurdes, u n seul côté d e la réalité étant saisi, souligné, érigé
en absolu. D ' u n e p a r t Johnson, p r é t e n d a n t que « la société socia-
liste est déjà là, dans la c o m m u n a u t é ouvrière de l'usine » ; d ' u n
autre côté, des camarades présentant la société capitaliste c o m m e
aliénation p u r e et totale, ou la culture contemporaine (en général,
et dans ses manifestations particulières) c o m m e u n néant intégral.
Il n'est p o u r t a n t pas difficile de comprendre que : 1. si la société
socialiste était déjà là, les gens s'en seraient probablement aperçus ;
2. si la société actuelle n'était qu'aliénation, elle se serait écrou-
lée, et si la culture s'était totalement effondrée, nous ne pourrions
plus émettre q u e des borborygmes. Presque tous seront d ' a c c o r d
là-dessus, mais tous n e prennent pas la peine de voir chaque fois
les deux facteurs qui sont à la fois en lutte et en union intime.
Ensuite, ce serait précisément u n e pauvre philosophie q u e celle
qui se contenterait d e souligner qu'il y a deux côtés à c h a q u e
chose ou m ê m e qu'ils sont en d é p e n d a n c e réciproque. Le capi-
talisme bureaucratique tente c o n s t a m m e n t d'aliéner les h o m m e s
- mais les moyens m ê m e s qu'il emploie à cette fin sont repris par

93
QUEI.l.K D É M O C R A T I E ?

les h o m m e s et retournés contre lui, de m ê m e d'ailleurs que la


lutte des h o m m e s contre le système établi peut être récupérée par
celui-ci. N o u s avons déjà analysé dans S.ouB. cette dialectique
dans la production - mais elle agit dans tous les domaines. Rien
n'est simple, et rien n'est fixe u n e fois pour toutes - ce qui ne veut
pas dire que tout est dans tout, ou que tout est douteux, mais
qu'il faut se donner la peine de réfléchir sur chaque problème et à
chaque étape. La vérité est presque toujours concrète.
c) d'esquisser des réponses socialistes, soit sur les problèmes
immédiats, soit sur le problème de la transformation de la société,
en nous inspirant des luttes des travailleurs, de l'attitude et des
besoins des gens, et de nos analyses théoriques.
4. Nos sources dans ce travail doivent être :
a) Des documents concrets, faisant ressortir la façon dont les
gens vivent la crise de la société dans les différents aspects de leur
vie et la façon dont ils réagissent contre elle. N o u s devons : 1. prati-
quer des interviews et des reportages, obtenir des témoignages sur
les questions qui nous préoccupent ou qui préoccupent les gens ;
2. utiliser des documents de toute sorte, y compris ceux que publie
souvent la presse bourgeoise; 3. exploiter la presse des organisa-
tions parentes, par exemple des camarades américains; 4. orga-
niser des discussions entre camarades d u groupe, et entre ceux-ci
et gens de l'extérieur. Il y a à cet égard u n phénomène accablant
dans l'organisation telle qu'elle est actuellement, à savoir que
seule une infime partie de l'expérience et des intérêts des cama-
rades transparaît dans le fonctionnement formel de l'organisation.
C'est là à proprement parler u n état d'aliénation, d û à une censure
inconsciemment exercée contre tout ce qui n'est pas «politique»,
et que nous devons dépasser sous peine de stérilisation définitive.
b) L'exploitation du matériel théorique et historique que produit
abondamment la culture contemporaine. D n'y a pour ainsi dire rien
d'important dans la production actuelle qui ne soit intéressant pour
nous, que nous ne puissions utiliser d'une façon ou d'une autre - à
condition d'abord de savoir lire, dans tous les sens du terme, à condi-
tion ensuite de le mettre en perspective sur la transformation révolu-
tionnaire de la société. O n donnera des exemples concrets plus loin.
c) Notre propre travail de réflexion et de recherche, qui seul
peut effectuer la synthèse et l'unification de tout ce matériel, et

94
S U R I , ' O R I E N T A T I O N D E LA P R O P A G A N D E

qui pourra le faire s'il est enfin libéré des liens d ' u n e orthodoxie
qui n'ose m ê m e pas dire son n o m . [...]

j j Les grands thèmes de notre élaboration et de notre propagande

6. Le travail et ses nouvelles formes.


Interviews: ouvriers des chaînes de R e n a u l t ; ouvriers des
machines-transfert R e n a u l t ; camarades de la R N U R d u M a n s ;
dessinateurs dans l'industrie et employés en mécanographie;
employées d ' u n grand Central téléphonique ; vendeuses de grands
magasins ; femmes travaillant en usine ; techniciens ; employés de
bureau d ' u n e entreprise industrielle.
Textes : par les camarades instituteurs d u groupe, sur leur travail ;
par les camarades professeurs du groupe, sur leur travail. - Texte
sur la hiérarchie (dans les ateliers ; dans les bureaux ; sort d u pro-
blème de la responsabilité dans u n e structure hiérarchique, etc.).
- Texte sur les employés. Texte sur l'automation (mythe et réa-
lité ; aspects techniques et économiques, mais surtout accent sur
le rôle d u travailleur dans les ensembles automatisés : réduction
du travail en surveillance passive, disparition d u sens d u travail
et de la socialisation dans le travail; automation et travail dans
une société socialiste). Texte sur le sens d u travail (comment les
travailleurs vivent leur travail, qu'est-ce qu'ils en attendent ; dans
quelle mesure le travail est-il réduit pratiquement en gagne-pain ;
le travail c o m m e terrain de socialisation, dans les ateliers et dans
les bureaux). - Résumé et analyse du livre de Peter Drucker,
Landmarks ofTomorrow.
7. Situation de la femme et problème de la famille.
Traduction de la brochure de Correspondence : A Woman's Place ;
anthologie et traduction des articles sur la situation de la f e m m e
publiés dans Correspondence ; résumé et analyse d u livre de Margaret
Mead, Maie and Female.
Entretiens entre les camarades femmes d u groupe, à partir des
textes ci-dessus ou ci-dessous.
Texte sur la situation de la femme dans la société contempo-
raine (analyse des trois changements fondamentaux dans la situa-
tion de la f e m m e : entrée des femmes dans le travail productif

95
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

salarié ; effondrement de la morale sexuelle patriarcale ; accession


de la f e m m e à l'égalité formelle quant à l'éducation, les « droits »
politiques et la responsabilité sociale. Maintien de l'oppression de
fait, économique et sociale; importance des restes de mentalité
patriarcale et misère sexuelle des femmes. La responsabilité des
enfants se concentre de plus en plus sur la femme. C o m m e n t les
femmes essaient de faire quelque chose de leur vie dans cette situa-
tion. Qu'est-ce que le socialisme peut signifier p o u r les femmes).
Texte sur le problème de la famille contemporaine (disparition
de l'ancienne famille patriarcale, réduction de la famille à l'unité
biologique de reproduction parents-enfants. Mouvement contra-
dictoire dans la société contemporaine vers a) la déstabilisation de
la famille par suite de l'effondrement des tabous et de la crise des
rapports entre les sexes, b) u n sens accru de la famille par suite
de la privatisation. La famille c o m m e imité économique et unité
de consommation. La famille comme institution de dressage et
d'éducation des enfants. La famille et le sort des vieux. Considé-
rations sur l'avenir de la famille).
8. Les enfants, l'éducation, la jeunesse
Entretiens entre parents sur les problèmes que posent les enfants.
Interviews de jeunes sur leurs parents. Interviews de «blousons
noirs » et de jeunes « déracinés » typiques.
Résumé et analyse du livre de Bruno Bettelheim, Truants from Life.
Texte de synthèse sur la jeunesse contemporaine à partir des textes
de Mothé sur les jeunes ouvriers et de Claude sur les étudiants 1 .
Textes : sur la crise des images traditionnelles de l'homme et de
la femme dans la jeunesse contemporaine; sur les enfants et leur
éducation dans les sociétés « primitives » à partir des livres de M a r -
garet M e a d , Coming ofAge in Samoa, Growing Up in New Guinea,
Sex and Temperament in Three Primitive Societies ; sur la pédagogie
m o d e r n e (Makarenko, Freinet, école reichienne en Angleterre et
en Israël) ; sur la nature et le rôle de l'école contemporaine.
Témoignages : d ' u n professeur en pays décolonisé ; sur le métier
d'instituteur et de professeur.

l.Note 1979: D. Mothé, «Les jeunes générations ouvrières», S.ouB.,


n° 33 (décembre 1961); Claude Martin, « La jeunesse étudiante », 5. ou B.,
n° 34 (mars 1963). <Voir, dans ce volume, p. 167-182.>

96
S U R I , ' O R I E N T A T I O N D E LA P R O P A G A N D E

9. Le logement et l'urbanisme
Interviews: d'habitants de Sarcelles; d'habitants des H L M de
Noisy-le-Sec ; d'architectes.
Résumé et analyse des livres de Lewis Mumford, The Culture of
Cities et Cities in Transition, et de Francastel, Architecture et Technologie.
Texte sur le logement et l'urbanisme en Russie. Texte théorique
sur le village et la cité (ville et campagne).
10. La consommation, les loisirs, la culture
Interviews sur la télévision (spectateurs et producteurs).
Textes : sur le cinéma américain contemporain ; sur la significa-
tion d u cinéma dans la société capitaliste (expression de la société
- action sur la société).
Textes: sur les modes de consommation et les transformations
de la vie sociale (rapports des objets et des types de consommation
avec la structure de la vie sociale contemporaine - rationalité et irra-
tionalité de cette consommation - consommation et privatisation).
Sur la critique de la société de consommation.
Sur l'information (industrialisation de l'information ; rôle exact
des mass média ; mécanismes de la falsification et de la manipula-
tion; fonctions positives de l'information m ê m e sous ses formes
actuelles; qu'est-ce q u ' u n e information adéquate; l'information
dans une société socialiste).
Interviews : attitude des gens face aux développements tech-
niques et scientifiques contemporains.
Textes : Sur l'évolution technique et scientifique et les masses
(séparation croissante entre le m o n d e scientifico-technique et
l'homme c o m m u n ; pôle opposé dans la diffusion massive des
informations et la soif d'information scientifico-technique mani-
festée par les gens).
Sur les implications d u développement scientifique contempo-
rain pour l'avenir de la société.
Sur la signification révolutionnaire de la psychanalyse.
Sur la crise de l'économie politique bourgeoise.
Sur les tendances positives de la sociologie contemporaine.
Sur la cybernétique et ses implications révolutionnaires.
Sur l'idéologie révolutionnaire et la culture capitaliste.
Sur la crise des valeurs et des significations dans la société actuelle.
Sur le sens du socialisme.

97
QUELLE DÉMOCRATIE?

11. Les pays n o n industrialisés


Texte de liquidation et de bilan des positions traditionnelles sur
la « question coloniale » (transformation de l'exploitation impéria-
liste ; bilan de la théorie de la révolution permanente ; la bureau-
cratie dans la révolution coloniale ; le rôle de la paysannerie ; avenir
des pays décolonisés).
Interviews d'étudiants africains et autres à Paris.
Résumé et analyse du livre de M . Mead et autres, Cultural Patterns
and Technical Change.
Textes : Sur la signification révolutionnaire de l'ethnologie.
Sur Les Origines de la famille... d'Engels.
Sur le socialisme et les pays arriérés.
Sur la Guinée.
Sur C u b a et le castrisme. [...]

III. Moyens d'expression

13. N o u s estimons inutile de discuter la nécessité et l'impor-


tance de la revue dans la période actuelle, tant comme instrument
de diffusion de nos idées que c o m m e moyen de formation des
camarades de l'organisation.
Mais une série de modifications doivent être introduites pour
faire de la revue u n instrument efficace et augmenter ses chances
de diffusion. La première des conditions est évidemment u n e
rigoureuse régularité de parution. Celle-ci dépend sans doute d ' u n
effort plus grand des camarades qui sont plus particulièrement
chargés de la parution de la revue. Mais, p o u r autant que nous ne
voulons pas être réduits à l'auto-exhortation, il faut constater que
la parution régulière est surtout fonction d ' u n processus efficace
de production du contenu de la revue. Celle-ci dépend à son tour
d ' u n e véritable collectivisation des contributions, et aussi, à u n
moindre degré, de l'allégement des procédures de contrôle des
textes publiés. Aussi bien pour rendre possible u n e production
plus aisée d u contenu, que pour appliquer les idées énoncées plus
haut, et aussi p o u r faire enfin de la revue une véritable revue, il
faut adopter les principes suivants :

98
S U R I , ' O R I E N T A T I O N DE LA P R O P A G A N D E

1. La revue doit s'ouvrir à tous les domaines mentionnés


plus haut, et cesser d'être limitée aux textes théoriques politico-
économiques.
2. Le poids relatif des articles strictement théoriques (quel que
soit leur sujet) doit diminuer au profit des textes « documentaires »,
reportages, etc.
3. O n n e doit plus s'astreindre chaque fois à u n e élaboration
« achevée », quitte à indiquer qu'il s'agit d ' u n e contribution à u n e
discussion ou de considérations fragmentaires.
4. O n doit accepter les contributions de collaborateurs n ' a p -
partenant pas au groupe (indiquant, le cas échéant, que nous ne
partageons pas telle ou telle position). [...]
14. U n journal c o m m e Pouvoir Ouvrier nous est nécessaire à
l'étape actuelle c o m m e instrument plus léger et plus fréquent de
diffusion de nos idées, c o m m e moyen permettant de provoquer et
de saisir les réactions de notre public, enfin comme banc d'essai
du journal imprimé que nous devons viser à long terme.
Mais u n e modification profonde de la manière dont a été
jusqu'ici conçu le contenu de PO est nécessaire, si l'on veut qu'il
exprime ce qui est essentiel et nouveau dans nos idées. C e contenu
jusqu'ici d o n n e lieu aux critiques suivantes :
- O n y a développé surtout, et presque exclusivement, quelques
thèmes (guerre d'Algérie, dénonciation de l'exploitation des tra-
vailleurs) qui sont ceux qui nous définissent le moins. La figure
que l'on a présentée les deux dernières années à travers PO est,
pour l'essentiel, u n e figure «trotskiste correcte». Les tentatives
d'élargir les thèmes d u journal sont restées sporadiques, superfi-
cielles, incapables d'en altérer vraiment la physionomie.
- Le journal donne l'impression de courir, coûte que coûte,
derrière l'actualité. Or, 1. ce n'est pas parce que nous l'appelons
journal qu'il l'est vraiment. U n mensuel, c'est autre chose q u ' u n
hebdomadaire ou u n quotidien ; 2. il y a actualité et actualité. Ce
n'est pas parce q u ' u n événement fait « la u n e » des journaux qu'il
est nécessairement a) celui qui préoccupe le plus les gens, b) celui
dont nous devons inéluctablement parler. Il y a : l'actualité p o u r
le gouvernement et les organisations politiques ; l'actualité au sens
des véritables préoccupations des gens ; l'actualité au sens de nos
préoccupations à nous. Pouvoir Ouvrier doit parler de l'actualité

99
CJUELLE D É M O C R A T I E ?

dans le deuxième et le troisième sens et n o n dans le premier, sauf


dans les cas (rares) où cette actualité officielle devient effective-
ment préoccupation des gens.
Pouvoir Ouvrier doit parler des choses qui nous importent ou
sur lesquelles nous avons des choses spécifiques à dire. O n oublie
constamment q u ' u n e de nos tâches, c'est d'imposer nos obsessions
au public, et l'autre, de découvrir les obsessions d u public, qui ne
coïncident nullement avec les obsessions des journaux. Si nous
sommes sur la b o n n e voie, du point de vue idéologique, ces deux
tâches ne devraient en faire q u ' u n e en dernière analyse. Car ce
qui devrait nous obséder, c'est ce qui obsède les gens - et ce qui
obsède les gens doit avoir une portée universelle, positive ou néga-
tive, d'après u n principe pour nous fondamental.
Cela entraîne :
a) qu'il faut centrer essentiellement PO sur les thèmes définis
plus haut, dans la partie II de ce texte, et que les travaux qui seront
faits dans cette direction doivent être utilisés aussi p o u r PO ;
b) que PO devrait refléter les discussions, formelles ou infor-
melles, entre camarades d u groupe, et que tous les camarades
devraient pouvoir s'y exprimer ;
c) qu'il faut redresser l'excès dans lequel on est maintenant
tombés - opposé, c o m m e presque toujours dans l'organisation,
de l'excès précédent - concernant «La Parole aux travailleurs 1 ».
C'est une chose que de vouloir baser pour l'essentiel le journal sur
l'expression des lecteurs, ce qui est faux ; c'en est une autre que de
publier les lettres des lecteurs chaque fois qu'il s'en présente, d'en
solliciter et d'en provoquer le plus possible - et surtout d'essayer,
par des interviews, de faire du journal u n lien vivant d u groupe
avec son public. O n oublie que, d'après le contenu m ê m e de nos
idées, ce que les gens ont à dire est important en soi (ce qui n'im-
plique pas, faut-il le préciser, que l'on l'accepte automatiquement
c o m m e vrai). [...]

1 .Note 1974: Les camarades qui avaient quitté le groupe à l'automne


1958 considéraient que la tâche essentielle d'un journal ouvrier serait la
publication des lettres de ses lecteurs (position qui a été plus ou moins
matérialisée dans les bulletins Informations et liaisons ouvrières, puis Infor-
mations et correspondance ouvrières).
SUR L'ORIENTATION DES ACTIVITÉS*

1. Avant d'essayer de définir ce que peuvent et doivent être les


activités extérieures d u groupe dans la période qui vient, il importe
de dissiper u n certain n o m b r e de malentendus, c o m m e aussi de
dégager certaines conclusions qui découlent de notre analyse de
la société contemporaine et de notre conception de l'organisation
révolutionnaire.
2.11 faut bien comprendre q u ' e n temps normal u n e organi-
sation révolutionnaire ne fait essentiellement que diffuser des
idées (lesquelles bien entendu n e portent pas sur le bouddhisme
Zen, mais sur le besoin d ' u n e transformation révolutionnaire de
la société). Les m o m e n t s où l'organisation peut entreprendre,
comme telle, u n e action sont rarissimes. M ê m e p e n d a n t u n e
période aussi exceptionnelle que mars-octobre 1917, l'activité d u
parti bolchevique à Petrograd a consisté p o u r l'essentiel à diffuser
des idées : à montrer qu'il n'y avait pas de retour en arrière pos-
sible, que les ministres K.-D. et sociaux-démocrates essayaient
de préserver l'ancien système, que la seule solution se trouvait
dans la prise d u pouvoir par les organes des masses. C e n'était
pas Socrate, ni Maria Montessori, ni F r e u d mais Lénine lui-
m ê m e qui disait p e n d a n t cette période que la tâche essentielle
du parti consistait à «expliquer patiemment». La distinction qui
importe à cet égard n'est pas celle entre diffusion des idées et
action (car, encore u n e fois, les cas où l'organisation entreprend
comme telle u n e action au sens fort d u terme sont dans l'histoire
des cas limites). C'est celle qui existe entre la diffusion d'idées
générales (la propagande) et la diffusion d'idées concernant ce
qui est à faire et à ne pas faire à u n m o m e n t d o n n é (s'organiser
de telle façon ou de telle autre, entreprendre ou n o n u n e grève

'Mars 1963 (texte diffusé à l'intérieur du groupe S.ouB.) <EMO, 2


(1974), p. 291-305>.
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

ou u n e manifestation, poser telles revendications, etc.) - ce q u ' o n


appelait traditionnellement l'agitation.
3. La pratique traditionnelle de l'agitation était évidemment
reliée organiquement à la conception traditionnelle d u rôle d u
parti et de ses rapports avec les travailleurs. N o n seulement dans
son contenu, mais dans ses méthodes, son style et sa finalité, elle
incarnait cette attitude d ' u n e direction qui avait tout à enseigner
aux masses et rien à apprendre d'elles, et p o u r laquelle l'essentiel
était que les travailleurs soient amenés à adopter ses consignes,
non qu'ils avancent sur la voie de l'autonomie. Il ne peut d o n c être
question pour nous de la reprendre telle quelle. Cela ne signifie
pas que n o u s renonçons, ou que nous renoncerons jamais, à cette
tâche centrale d ' u n e organisation révolutionnaire consistant à
aider les travailleurs à orienter et à organiser leur lutte et d o n c à
définir, d é f e n d r e et diffuser des positions sur ce qui est à faire
et à n e pas faire. Mais cela signifie bel et bien q u e la manière de
réaliser cette tâche a besoin d ' ê t r e définie à n o u v e a u ; et, avant
m ê m e cela, il faut préciser les conditions sous lesquelles n o u s
serons en m e s u r e de la remplir, si n o u s voulons le faire efficace-
m e n t et de f a ç o n cohérente avec nos idées.
4. O r il faut en finir radicalement avec u n certain infantilisme
de l'impatience, et c o m p r e n d r e que p o u r q u e n o u s puissions défi-
nir, défendre et diffuser auprès des travailleurs des positions sur
ce qu'ils ont à faire et à n e pas faire, trois conditions essentielles
font actuellement défaut, et ne seront données qu'avec le temps
et notre travail :
a) rien ne p e u t être fait dans ce d o m a i n e en l'absence d ' u n
degré m i n i m u m d e luttes des travailleurs - et de luttes qui, sur
certains points au moins, tendent à r o m p r e avec le cadre établi ;
b) en partie à cause de l'absence de telles luttes et de la situa-
tion d ' e n s e m b l e que cela traduit, en partie à cause d ' u n travail
insuffisant de notre part, nous n e sommes pas encore en mesure
de définir des positions concrètes sur les problèmes de lutte et
d'organisation des travailleurs ;
c) quantitativement, le groupe est minuscule et son enracine-
m e n t est très défectueux ;
d) ces traits ne sont pas épisodiques, mais profonds et durables,
m ê m e s'ils doivent finalement être dépassés. N o t a m m e n t le premier

102
SUR L ' O R I E N T A T I O N DES A C T I V I T É S

et le second sont reliés à toute la situation de la société capitaliste


moderne (et se présentent, jusqu'ici, sous une forme aggravée en
France). O n a m o n t r é ailleurs que presque toutes les formes d'or-
ganisation et d'action et les revendications traditionnelles ont été,
soit vidées de leur contenu, soit intégrées dans le fonctionnement
normal d u capitalisme. Cela fait que, alors m ê m e que les travail-
leurs seraient « en lutte », ce que nous pourrions dire et proposer
reste abstrait, superflu ou sans écho. Soit, par exemple, que les
syndicats organisent, après u n e poussée de la base ou sans celle-ci,
une grève p o u r les salaires, de durée illimitée, et la mènent p o u r de
bon (ce qui n o n seulement n'a rien d'impossible, mais fait partie
de leur rôle normal, comme le montrent les grandes grèves « offi-
cielles» périodiquement menées aux États-Unis, en Angleterre,
en Allemagne, etc. Q u e jusqu'ici cela ne se soit pas produit en
France est d û aux conditions nationales spécifiques, et normale-
ment il faut s'attendre à ce qu'avec les transformations qu'a subies
le capitalisme français les syndicats assument chez nous aussi
leur fonction revendicative économique dont la grève organisée
et contrôlée par eux reste u n instrument. La grève actuelle des
mineurs peut être considérée comme la première manifestation
importante de ce phénomène). N o u s sommes, bien entendu, p o u r
les augmentations de salaire. Mais nous savons aussi qu'elles font
partie d u fonctionnement régulier d u capitalisme contemporain,
et que ce caractère ne change pas d u fait qu'encore maintenant
les entreprises capitalistes ne les concèdent souvent que sous la
pression ou après u n e grève. N o u s n e pouvons donc pas relier
une telle grève à nos positions générales (et qui nous sont spéci-
fiques, c'est-à-dire nous distinguent de tous les autres courants,
groupes, organisations, etc., qui sont aussi p o u r les augmentations
de salaire) par les objectifs qu'elle se propose. (Autre chose si,
dans des circonstances exceptionnelles, le capitalisme peut deve-
nir m o m e n t a n é m e n t incapable d'accorder m ê m e 1 % d'augmen-
tation - ou si, Zeus rendant fous ceux qu'il veut perdre, le système
peut mettre lui-même le feu aux poudres en refusant obstinément
ce qu'il aurait p u donner, c o m m e cela s'est produit dans l'his-
toire.) La grève ne peut pas être n o n plus reliée à nos positions
par la façon dont elle est menée - si u n e bureaucratie établie
(celle d u syndicat) l'organise, la dirige et en garde le contrôle, et

103
QUELLE DÉMOCRATIE?

si les travailleurs l'appuient, c o m m e cela se passe d a n s l'écrasante


majorité des cas, « dans l'ordre et la discipline ». Le joint ne p e u t
pas être n o n plus trouvé dans l'idée (qui a été et reste par exemple
celle des trotskistes) que le déroulement de la lutte amènera u n e
scission entre les ouvriers et la bureaucratie syndicale (le « débor-
d e m e n t » ) . L'expérience prouve que, dans ce genre de luttes, il
n ' y a pratiquement jamais d é b o r d e m e n t . Pouvons-nous proposer
d'autres objectifs, et u n e autre manière de m e n e r la grève ? Les-
quels ? U n e surenchère sur l'augmentation des salaires n ' a pas de
sens et ne n o u s ouvrira les oreilles de personne. N o u s pouvons
bien e n t e n d u toujours proposer que l'augmentation n e soit pas
hiérarchisée, que les grévistes élisent des comités d e grève respon-
sables devant eux, etc. - ce sera toujours correct dans l'abstrait.
Mais dans l'abstrait seulement. Car, presque toujours, la façon
d o n t la grève est engagée et l'attitude des grévistes eux-mêmes
feront que ces positions n ' a u r o n t actuellement a u c u n e prise sur
la réalité, n'embrayeront pas, et, présentées sous cette f o r m e et à
cette occasion, n'influenceront personne. À cela s'ajoute u n fac-
teur qui, p o u r être contingent, n ' e n est pas moins décisif p o u r
l'instant : ce que nous dirons sera perçu c o m m e - et sera effecti-
vement - parachuté de l'extérieur, ce qui est grave n o n pas parce
que n o u s porterions atteinte à la spontanéité des gens, mais parce
que ce q u e n o u s dirons risque d'être faux ou irréel, et parce que
p o u r les gens, qui dit u n e chose c o m p t e autant et plus q u e ce qu'il
dit. Bref, n o u s ne pouvons pas envoyer u n e fois tous les cinq ans
trois étudiants dans le N o r d qui diraient aux mineurs c o m m e n t
organiser leur grève et en définir les objectifs.
6. Il faut d o n c c o m p r e n d r e que, à l'égard d ' u n certain type de
luttes de la période actuelle - d o n t les « batailles rangées » menées
par les syndicats sur les revendications économiques sont u n type,
d o n t certaines agitations politiques, c o m m e celle d'avril 1961, en
sont u n autre - , n o u s n e pouvons rien proposer qui n o u s soit spéci-
fique et qui embraye sur u n e action réelle possible. N o u s pouvons
seulement informer et expliquer - et là encore, à condition que
nous ayons à dire des choses que les autres n e disent pas. E t cette
situation n ' a rien d ' é t o n n a n t . C a r ce type de luttes s'insère parfai-
t e m e n t dans le fonctionnement de la société établie - et ce que
n o u s pouvons proposer contiendra toujours u n e r u p t u r e ( m ê m e

104
S L R I . ' O R I E N T A T I O N DES A C T I V I T É S

si elle est partielle) avec l'ordre établi (qu'il s'agisse d e revendi-


cations anti-hiérarchiques ou de la direction a u t o n o m e des luttes
par les travailleurs). O r les ouvriers qui se m e t t e n t en grève p o u r
u n e augmentation des salaires dans les conditions décrites plus
h a u t le font sans m e t t r e en question, ni subjectivement ni objecti-
vement, cet ordre ( m ê m e si à l'origine de la grève on p e u t toujours
trouver, et m ê m e si se manifeste parfois dans son déroulement,
u n e révolte p r o f o n d e contre la condition ouvrière). Certes des cas
peuvent exister où cette situation, qui se présente à n o u s c o m m e
u n cul-de-sac, évolue de façon inattendue, où la grève institution-
nalisée se dérègle, où la matière sociale c o m m e n c e à flamber. Mais
ces cas sont rarissimes, et lorsqu'ils surviennent, personne n e s'y
t r o m p e - pas p a r m i n o u s en tout cas. N o u s n'avons pas hésité u n
instant p o u r reconnaître dans les grèves belges u n événement qui
contenait la virtualité d ' u n e r u p t u r e avec l'ordre établi - et n o u s
n e modifions pas cette appréciation a u j o u r d ' h u i . Mais u n e situa-
tion pré-révolutionnaire n e surgit pas tous les jours. Dire qu'il n'y
a pas d e déterminisme dans l'histoire n e signifie pas q u e tout est
possible, encore moins probable, à t o u t instant.
7. Par contre il existe, dans les sociétés capitalistes m o d e r n e s ,
des types de luttes qui contiennent objectivement cette r u p t u r e
partielle avec l'ordre établi - ce qui entraîne presque inélucta-
blement qu'ils se déroulent aussi en dehors ou à l'encontre des
organisations existantes, syndicales ou politiques. Tels sont par
exemple les grèves informelles ou sauvages aux États-Unis ou en
Angleterre, et, par certains d e leurs côtés, les activités d u C o m i t é
des C e n t contre les armes nucléaires en Angleterre ou le m o u v e -
m e n t p o u r les droits des Noirs aux États-Unis. D e s m o u v e m e n t s
de ce type sont encore p r a t i q u e m e n t inexistants en France, dans
les entreprises ou hors d'elles. Mais avec la modernisation d u capi-
talisme français, et si les syndicats « assument » désormais davan-
tage leur rôle économique, ils devront apparaître et se développer.
C'est ce type de m o u v e m e n t s qui doit être notre préoccupation
essentielle dans ce d o m a i n e ; et, si le g r o u p e s'étend et s'enracine
davantage dans la population travailleuse, n o t r e perspective doit
être de devenir, par nos camarades et nos sympathisants, les cata-
lyseurs et les initiateurs de ces mouvements.

105
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

8. Mais, aussi bien à l'égard d e ce type d e m o u v e m e n t s q u ' à


l'égard d e tout autre type d'action possible, il faut c o m p r e n d r e
que n o u s n'avancerons pas si n o u s n ' a d o p t o n s pas u n e attitude
ouverte et expérimentale. Les formes traditionnelles sont m o r t e s
ou se sont intégrées dans le système établi ; personne n e p e u t les
ressusciter, ou leur faire r e m o n t e r la pente de la dégénérescence.
Si ce q u e n o u s disons est vrai, cela signifie que de nouvelles formes
naîtront - et nous voyons, dans les cas mentionnés plus haut,
qu'elles naissent déjà. Mais elles naîtront essentiellement de l'acti-
vité des travailleurs et en fonction de celle-ci - n o u s n e pouvons
pas les décréter (pas plus que n ' o n t été décrétées par M a r x ou
Lénine les formes précédentes, qui n'étaient que la sédimentation
d ' u n e expérience d e lutte des ouvriers). O n n e p e u t q u e hausser
les épaules devant l'exigence puérile parfois formulée dans le
groupe, que n o u s inventions à quelques-uns, ici et maintenant, les
nouvelles formes d'organisation et d'action d ' u n m o u v e m e n t des
travailleurs qui est encore à naître. N o u s pouvons tout au plus les
aider à naître par des actions qui auront nécessairement au d é p a r t
u n caractère expérimental. Cela p e u t signifier q u e n o u s tentions
(non pas à tout b o u t de champ, ni sans bien réfléchir) des actions
d o n t il n ' y a pas de précédent et d o n t seule l'expérience dira ce
qu'elles valent (l'activité d u groupe Solidarity à l'égard d ' u n e
grève des loyers de locataires en est u n exemple ; elle a d o n n é des
résultats dans l'ensemble positifs). Cela p e u t signifier également
que n o u s n o u s engageons dans des actions où participent des gens
qui veulent lutter contre tel aspect de l'ordre établi, sans vouloir
coûte que coûte en éclaircir d'avance, p o u r les autres ou m ê m e
p o u r nous, tous les tenants et aboutissants idéologiques (exemple :
l'activité des camarades anglais dans le comité des C e n t , ou des
camarades américains dans le m o u v e m e n t p o u r les droits des
Noirs). D a n s tous ces cas, notre activité n e sera féconde ni p o u r
l'organisation ni p o u r la révolution que si n o u s s o m m e s totale-
m e n t débarrassés des résidus stalino-trotskistes d u noyautage et
d e la manipulation des gens. L'expérience des camarades anglais
dans le comité des C e n t offre u n e confirmation positive éclatante
d e cette nécessité; son succès est d û , d'après ce qu'ils en disent
eux-mêmes, p o u r u n e très large part au fait qu'ils ont toujours agi
à l'égard d u comité loyalement et n o n pas en fraction, qu'ils n ' o n t

106
S L R I . ' O R I E N T A T I O N DES A C T I V I T É S

pas hésité à être en désaccord entre eux en public, etc. N o u s n e


devons pas participer à ce genre d'activités p o u r recruter aussi-
tôt deux personnes, ou p o u r pouvoir utiliser u n e fois u n e tribune
d ' o ù exposer nos idées - mais p o u r aider les gens à faire quelque
chose, et à le faire dans la direction juste. C'est u n e autre façon
de dire qu'il faut p r e n d r e les gens qui n o u s e n t o u r e n t et ce qu'ils
font au sérieux - et que cela est, m ê m e d u point d e vue le plus
étroitement organisationnel, l'attitude d e loin la plus rentable à
la longue. Cela devrait d'ailleurs être évident, car n o u s ne devons
participer à u n tel m o u v e m e n t que si n o u s pensons que, par ce
qu'il contient et par sa dynamique, il p e u t aider les gens à évoluer
dans u n sens positif; donc, cette d y n a m i q u e propre d u mouve-
m e n t n o u s importe en tant que telle.
9. E n résumé, il y a deux c o m p o r t e m e n t s pathologiques, il faut
bien dire : deux névroses, d o n t il faut se débarrasser. La première
est la névrose d e l'État-major Révolutionnaire. Il n e sert à rien d e
d o n n e r à la population française des m o t s d'ordre, ou m ê m e des
conseils, sur ce qu'elle a à faire dans telle circonstance, lorsque
ni les conditions objectives, ni l'attitude de cette population, n e
n o u s fournissent ni u n e audience ni la possibilité d e concrétiser
nos principes. N o u s n e sommes ni sollicités ni tenus de dire sur
tout ce qui arrive notre avis, encore moins ce qui est à faire. Ces
réactions-réflexes face à l'actualité sont le propre d u journalisme,
n o n de la politique. U n e politique n e r é p o n d à la sollicitation de
l'événement que lorsqu'elle est en mesure de l'influencer, autre-
m e n t elle se b o r n e à l'inscrire dans les conditions objectives de son
action et à en tirer les conséquences. Mais n o u s « agissons » - c'est-
à-dire essentiellement : parlons - c o m m e si n o u s étions dominés
par la peur d'être jugés sur ce que «nous n'avons pas pris posi-
tion ». E t là apparaît la deuxième névrose, la névrose d u Jugement
Dernier, qui en m ê m e t e m p s n o u s oblige à p r e n d r e position sur
tout, de peur de c o m m e t t r e le crime par omission, et n o u s bloque,
car u n e erreur partielle serait le crime positivement commis. Mais
tout ce q u e n o u s faisons n'est pas et n e sera pas u n modèle inal-
térable p o u r toute action future, et l'histoire n'est pas u n film
usé qui risque d e casser n o u s laissant sur u n e mauvaise grimace.
L'essentiel de l'histoire, c'est qu'elle continue. C'est la conscience
morale la plus naïve qui p o r t e des jugements sommaires sur des

107
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

actes détachés pris c o m m e tels. U n e organisation révolutionnaire


se juge sur sa ligne, c'est-à-dire dans la continuité de son action,
c'est-à-dire encore sur l'ensemble de ce qu'elle a décidé de faire
et de n e pas faire.
10. Il faut enfin comprendre que l'on ne peut ni tout faire à la
fois ni sauter par-dessus certaines étapes. Le groupe doit actuelle-
ment s'efforcer d'améliorer la qualité de son travail, de modifier le
contenu de sa propagande, d'étendre son recrutement, de s'enra-
ciner dans certains milieux. Avec ses forces actuelles et prévisibles
à court terme, cela est près d'épuiser sa capacité de production.
Il faut donc faire u n choix rigoureux p o u r les quelques autres acti-
vités extérieures qu'il est possible d'entreprendre actuellement,
sous peine de tout bousiller par envie de tout faire tout de suite.
11. La première des activités est l'élargissement et l'approfon-
dissement des contacts avec l'extérieur, qui est d'abord la tâche
de chaque camarade. Ces contacts existent bien entendu pour
chacun de nous, tout le m o n d e reconnaît leur importance et la
plupart des camarades travaillent dans ce sens. Mais notre atti-
tude à cet égard n'est pas toujours correcte; elle oscille entre la
difficulté de paraître intégralement ce que nous sommes, et une
façon agressive de le paraître, conduisant à u n certain sectarisme.
Chacun de nous doit être d'abord u n individu réel parmi d'autres
individus réels dans u n milieu réel. C o m m e tel, il peut et il doit
entretenir avec les autres des rapports qui sont jusqu'à u n certain
point «désintéressés» - à savoir, pas exclusivement commandés
par l'idée de recruter, vendre, rançonner, etc. Cela est essentiel
d'abord pour pouvoir tout simplement établir des rapports, mais
aussi pour u n e raison plus p r o f o n d e : ceux qui ne pensent pas
nécessairement comme nous ne sont pas des h o m m e s à 2 0 % ,
30 % ou 50 % suivant leur degré de parenté avec nous. Lors m ê m e
que les gens pensent autrement que nous, les raisons qu'ils ont
pour le faire doivent être intéressantes de notre point de vue et
peuvent être de bonnes raisons. Ensuite il faut accepter, il faut
m ê m e rechercher de parler avec les gens de leurs problèmes ; si ce
que nous disons est vrai, ces problèmes reflètent fatalement, à u n
degré ou à u n autre, le problème de la société. Enfin, sans paraître
comme u n excité politique, u n camarade doit pouvoir mettre en
avant et défendre à b o n escient et tranquillement ses idées. Parmi

108
S L R I . ' O R I E N T A T I O N DES ACTIVITÉS

les contacts qu'il acquiert ainsi, il doit s'attacher à en cultiver de


façon suivie et systématique quelques-uns en vue de la diffusion
du matériel de l'organisation, de discussions et d'interviews uti-
lisables p o u r Pouvoir Ouvrier, de soutien financier, d'invitation à
des réunions déterminées d u groupe et peut-être finalement d u
recrutement. Il faut se convaincre q u ' u n contact cultivé de cette
façon ne l'est jamais en vain, car on retrouve la plupart de ces gens
en période de crise.
12. Le problème de la participation des camarades aux syndi-
cats de leur milieu de travail doit, c o m m e on l'a toujours dit, être
résolu dans chaque cas d'espèce d'après les conditions concrètes
et les possibilités que cette participation offre. (Par participation
nous n'entendons pas la simple prise d ' u n e carte syndicale, qui
actuellement n'engage à rien et, c o m m e telle, ne gêne en rien
comme elle n'offre rien.)
13. Le problème de la composition sociale d u groupe et de
son milieu immédiat est évidemment fondamental : il faut que le
groupe parvienne à recruter et à retenir des ouvriers et plus géné-
ralement des salariés, et il faut qu'il se fasse des sympathisants
dans ces catégories sociales. Cela dépend de facteurs qui ne sont
pas en notre seul pouvoir (l'attitude actuelle des ouvriers et des
salariés face à la participation à u n e organisation, très justement
analysée par M o t h é dans u n texte intérieur d'avril 1961), mais
dépend aussi de ce que nous disons, de notre fonctionnement, et
finalement, dans une mesure n o n négligeable, de l'intensité et de
la qualité de l'effort que nous voulons fournir dans cette direction.
Cet effort devrait être concrétisé actuellement sur trois plans :
a) recenser les contacts que l'organisation a dans ce milieu et
les suivre activement ;
b) choisir quelques entreprises où l'on possède u n contact
sérieux à l'intérieur et faire u n travail systématique et de longue
haleine en leur direction ;
c) entreprendre - ou continuer - de façon systématique u n
travail de contacts et de propagande en direction de groupes de
jeunes travailleurs (auberges de jeunesse, centres d'apprentissage).
14. Le milieu étudiant, c o m m e l'expérience l'a prouvé, est le
seul dans lequel p o u r l'instant nous pouvons recruter avec une
relative facilité et avoir u n e certaine audience. Cette activité peut

109
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

se concrétiser par les tâches suivantes (qui n e sont pas à réaliser


dans u n e semaine, mais sur u n e année, graduellement et au f u r et
à mesure d e l'élargissement de nos forces) :
a) Les étudiants d u groupe doivent m e n e r , à l'adresse des
autres étudiants, u n e propagande générale des idées d e l'organi-
sation. O u t r e la vente des publications de l'organisation, celle-ci
exige : la préparation (avec l'aide d'autres camarades d u groupe),
la fabrication et la distribution d ' u n texte définissant nos posi-
tions générales et nos positions sur les problèmes étudiants ; par
la suite, la rédaction, fabrication et diffusion de tracts explicatifs
sur tous événements ou faits suscitant l'intérêt d u milieu étudiant
et sur lesquels n o u s avons des choses spécifiques à dire ; enfin, si
faisable (ou utile, à juger sur le tas), la participation à des réunions
publiques contradictoires, et éventuellement la diffusion de tracts
ou de textes de polémique avec des organisations ou idéologies
qui polarisent le milieu étudiant.
b) Les étudiants d u groupe doivent participer sérieusement
à leur milieu d e travail et, à partir de cette participation, aider
d'autres étudiants à c o m p r e n d r e la signification des problèmes
qu'ils rencontrent dans leur travail (études), la liaison de ces pro-
blèmes avec la crise de la culture et de celle-ci avec la crise d e la
société. Cette participation p e u t d o n n e r aux étudiants d u groupe
dans certaines disciplines l'occasion d'exprimer nos idées « officiel-
lement » et en liaison avec les intérêts des autres étudiants. A partir
de cette activité, et avec l'aide d'autres camarades d u groupe, les
camarades étudiants pourraient préparer des textes p o u r S.ouB.
ou p o u r diffusion dans le milieu étudiant.
c) Les étudiants d u groupe doivent définir u n e attitude face
aux problèmes que posent aux étudiants leurs conditions réelles
d'existence et élaborer u n texte principiel sur la question, per-
mettant à chacun de p r e n d r e des positions cohérentes en public,
lorsque l'occasion s'en présente. Ils doivent encourager et soutenir
toute tentative des étudiants d'améliorer leurs conditions d'exis-
tence par des actions collectives qu'ils dirigent eux-mêmes.
15. La lutte contre les a r m e m e n t s nucléaires p e u t et doit être
p o u r n o u s u n t h è m e de p r o p a g a n d e important. Mais il ne semble
pas que p o u r l'instant l'organisation puisse p r e n d r e u n e initiative
de regroupement à cet égard, ou jouer u n rôle particulièrement

110
SUR L ' O R I E N T A T I O N DES A C T I V I T É S

actif dans les regroupements qui tentent de se former. C e n'est pas


là u n e question d e principe, mais de considérations contingentes,
c'est-à-dire d e rationalité dans le choix de nos efforts. A u c u n e
comparaison n'est possible à cet égard entre la situation en France
et la situation en Angleterre, où nos camarades n ' o n t pas créé (et
n'auraient jamais p u créer) le m o u v e m e n t , mais ont participé à u n
m o u v e m e n t déjà existant et f o r t e m e n t implanté.
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N *

/. La fin du marxisme classique

1 .Trois faits massifs se présentent aujourd'hui devant les révo-


lutionnaires qui maintiennent la prétention d'agir en comprenant
ce qu'ils font, c'est-à-dire en connaissance de cause :
- le fonctionnement du capitalisme s'est essentiellement modi-
fié relativement à la réalité d'avant 1939 et, encore plus, relative-
ment à l'analyse q u ' e n fournissait le marxisme ;
- le mouvement ouvrier, en tant que mouvement organisé de
classe contestant de façon explicite et permanente la domination
capitaliste, a disparu ;
- la domination coloniale ou semi-coloniale des pays avancés
sur les pays arriérés a été abolie, sans que cette abolition se soit
accompagnée nulle part d ' u n e transcroissance révolutionnaire
du mouvement des masses, ni que les fondements d u capitalisme
dans les pays dominants en soient ébranlés.
2. Pour ceux qui refusent de se mystifier eux-mêmes, il est
clair que ces constatations ruinent dans la pratique le marxisme
classique, en tant que système de pensée et d'action, tel qu'il s'est
formé, développé et conservé entre 1847 et 1939. Car elles signi-
fient la réfutation ou le dépassement de l'analyse d u capitalisme
par Marx dans sa pièce maîtresse (l'analyse de l'économie), de
celle de l'impérialisme par Lénine, et de la conception de la
révolution permanente dans les pays arriérés de Marx-Trotski ;
et la faillite irréversible de la quasi-totalité des formes tradition-
nelles d'organisation et d'action d u mouvement ouvrier (hormis
celles des périodes révolutionnaires). Elles signifient la ruine du
marxisme classique en tant que système de pensée concrète, ayant

" Diffusé à l'intérieur du groupe en mars 1963 ; publié dans 5. ou B., n° 35


(janvier 1964) <rééd. « 10/18», EMO, 2 (1974), p. 307-365>.

113
Q.UEI.I.E D É M O C R A T I E ?

prise sur la réalité. En dehors de quelques idées abstraites, rien de


ce qui est essentiel dans Le Capital ne se retrouve dans la réalité
d'aujourd'hui. Inversement, ce qui est essentiel dans cette réalité
(l'évolution et la crise d u travail, la scission et l'opposition entre
l'organisation formelle et l'organisation réelle de la production et
des institutions, la bureaucratisation, la société de consommation,
l'apathie ouvrière, la nature des pays de l'Est, l'évolution des pays
arriérés et leurs rapports avec les pays avancés, la crise de tous
les aspects de la vie et l'importance grandissante prise par des
aspects considérés autrefois comme périphériques, la tentative des
h o m m e s de trouver une issue à cette crise) relève d'autres ana-
lyses, pour lesquelles le meilleur de l'œuvre de Marx peut servir de
source d'inspiration, mais devant lesquelles le marxisme vulgaire
et abâtardi, seul pratiqué aujourd'hui par ses prétendus «défen-
seurs » de tous les horizons, se pose plutôt c o m m e u n écran. Ces
constatations signifient aussi la ruine d u marxisme (léninisme-
trotskisme-bordiguisme, etc.) classique en tant que programme
d'action, pour lequel ce qui était à faire à chaque m o m e n t par
les révolutionnaires était relié (du moins dans l'intention) de
façon cohérente à des actions réelles de la classe ouvrière et à
une conception théorique d'ensemble. Lorsque par exemple une
organisation marxiste soutenait ou guidait u n e grève ouvrière
pour les salaires, elle le faisait a) avec une probabilité importante
d'audience réelle parmi les ouvriers ; b) comme seule organisation
instituée se battant à leurs côtés ; c) pensant que chaque victoire
ouvrière en matière de salaires était u n coup porté à la structure
objective de l'édifice capitaliste. Aucune des actions décrites dans
les programmes classiques ne peut répondre aujourd'hui à ces
trois conditions.
3. Certes la société reste toujours profondément divisée. Elle
fonctionne contre l'immense majorité des travailleurs, ceux-ci
s'opposent à elle par la moitié de chacun de leurs gestes quotidiens,
la crise actuelle de l'humanité ne pourra être résolue que par une
révolution socialiste. Mais ces idées risquent de rester des abstrac-
tions vides, des prétextes à litanies ou à u n activisme spasmodique
et aveugle si l'on ne s'efforce pas de comprendre comment la divi-
sion de la société se concrétise à l'heure actuelle, comment cette
société fonctionne, quelles formes prend la réaction et la lutte des

114
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

travailleurs contre les couches dominantes et leur système, quelle


peut être dans ces conditions une nouvelle activité révolutionnaire
reliée à l'existence et à la lutte concrète des hommes dans la société
et à une vue cohérente et lucide d u monde. Pour cela, il ne faut rien
de moins q u ' u n renouveau théorique et pratique radical. C'est cet
effort de renouveau et les idées nouvelles précises par lesquelles il
s'est concrétisé à chaque étape qui ont caractérisé le groupe Socia-
lisme ou Barbarie dès le départ, et non la simple fidélité rigide à
l'idée de lutte de classe, d u prolétariat comme force révolution-
naire ou de révolution, qui n'aurait pu que nous stériliser, comme
elle a stérilisé les trotskistes, les bordiguistes et la presque totalité
des communistes et des socialistes « de gauche ». Dès notre premier
numéro, nous affirmions en conclusion d ' u n e critique d u conser-
vatisme en matière de théorie : « sans développement de la théorie
révolutionnaire, pas de développement de l'action révolution-
naire 1 » ; et, dix ans plus tard, après avoir montré que les postulats
de base aussi bien que la structure logique de la théorie écono-
mique de Marx reflètent « des idées essentiellement bourgeoises »
et affirmé q u ' u n e reconstruction totale de la théorie révolution-
naire est nécessaire, nous concluions: «Quel que soit le contenu
de la théorie révolutionnaire ou d u programme, son rapport pro-
fond avec l'expérience et les besoins d u prolétariat, il y aura tou-
jours la possibilité, plus même : la certitude, qu'à u n m o m e n t donné
cette théorie ou ce programme seront dépassés par l'histoire, et il
y aura toujours le risque que ceux qui les ont jusqu'alors défendus
tendent à en faire des absolus et veuillent leur subordonner et leur
asservir les créations de l'histoire vivante 2 . »
4. Cette reconstruction théorique, qui reste une tâche perma-
nente, n ' a rien à voir avec u n révisionnisme vague et irresponsable.
N o u s n'avons jamais abandonné des positions traditionnelles
parce qu'elles étaient traditionnelles, en disant simplement : elles
sont périmées, les temps ont changé. N o u s avons chaque fois
démontré pourquoi elles étaient fausses ou dépassées, et défini
ce par quoi il fallait les remplacer (sauf dans les cas où il était et

1. S.ouB., n° l,p. 4 (soul. dans le texte). (La Société bureaucratique, l,p. 134.)
2. S.ouB., n°27, p. 65-66, 80, 87. («Prolétariat et organisation », <QMO,
t. 2, p. 287-290, 305-306, 315>).

115
QUF.l.LK D É M O C R A T I E ?

il d e m e u r e impossible à u n groupe d e révolutionnaires de défi-


nir, en l'absence d ' u n e activité des masses, de nouvelles formes
p o u r remplacer celles q u e l'histoire elle-même a réfutées). Mais
cela n ' a pas e m p ê c h é que cette reconstruction, à chacune de ses
étapes cruciales, rencontre, m ê m e à l'intérieur d e Socialisme ou
Barbarie, l'opposition acharnée des éléments conservateurs repré-
sentant le type de militant qui n ' a pas p e r d u la nostalgie d ' u n
âge d ' o r d u m o u v e m e n t ouvrier, d u reste parfaitement imaginaire
c o m m e tous les âges d'or, et qui avance dans l'histoire à recu-
lons, regrettant c o n s t a m m e n t l'époque où, croit-il, théorie et pro-
g r a m m e étaient indiscutés, établis u n e fois p o u r toutes et vérifiés
c o n s t a m m e n t par l'activité des masses 1 .
5.11 n'est pas possible de discuter dans le fond ce conserva-
tisme, d o n t la caractéristique principale est de n e pas affronter
les problèmes qui c o m p t e n t aujourd'hui, en niant la plupart d u
temps qu'ils existent. C'est u n courant négatif et stérile. Cette sté-
rilité n'est évidemment pas u n trait personnel ou caractériel. C'est
u n p h é n o m è n e objectif, la conséquence inéluctable d u terrain où
les conservateurs se placent et de la conception qu'ils ont de la
théorie révolutionnaire. U n physicien contemporain qui se fixe-
rait c o m m e tâche d e défendre envers et contre tout la physique
newtonienne se condamnerait à u n e stérilité totale et piquerait des
crises de nerfs chaque fois qu'il entendrait parler de ces m o n s t r u o -
sités q u e sont l'antimatière, les particules qui sont aussi des ondes,

1. Cette opposition est arrivée au paroxysme à propos du texte « Le mou-


vement révolutionnaire sous le capitalisme moderne », (nos 31, 32 et 33 de
5. ou B. [voir MRCM, dans Capitalisme moderne et révolution, 2 Cmainte-
nant, QMO, t. 2>] et des idées qui, développées à partir de ce texte, sont
formulées dans les pages qui suivent. Elle a finalement abouti à une scis-
sion. Les camarades qui se sont séparés de nous, parmi lesquels P. Brune,
J.-F. Lyotard et R. Maille, se proposent de continuer la publication du
mensuel Pouvoir ouvrier. Il eût été certes conforme à la coutume et à la
logique de discuter en public les raisons de cette scission, et les thèses en
présence. Malheureusement, cela nous est impossible. Cette opposition
est restée sans contenu définissable, positif ou même négatif ; à ce jour, on
ignore ce que ceux qui refusent nos idées veulent mettre à la place, et tout
autant ce à quoi ils s'opposent précisément. Nous ne pouvons donc nous
expliquer que sur nos propres positions et, pour le reste, constater encore
une fois la stérilité idéologique et politique du conservatisme.

116
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

l'expansion de l'Univers ou l'effondrement de la causalité, de la


localité et de l'identité comme catégories absolues. La position de
celui qui voudrait aujourd'hui simplement défendre le marxisme
et trois ou quatre idées qu'il lui e m p r u n t e est tout aussi désespé-
rée. Car, sous cette forme, la question d u marxisme est réglée par
les faits et ne peut pas être discutée : en mettant p o u r l'instant
de côté la reconstruction théorique que nous avons effectuée, le
marxisme n'existe tout simplement plus historiquement en tant
que théorie vivante. Le marxisme n'était pas, ne pouvait pas et
ne voulait pas être u n e théorie c o m m e les autres, dont la vérité
est consignée dans des livres ; il n'était pas u n autre platonisme,
un autre spinozisme, ou u n autre hégélianisme. Le marxisme ne
pouvait vivre, d'après son propre programme et son contenu le
plus profond, que c o m m e une recherche théorique constamment
renouvelée qui éclaire la réalité changeante et comme u n e pra-
tique qui constamment transforme le m o n d e en étant transformée
par lui (l'imité indissoluble des deux correspondant au concept
marxien de la praxis). O ù est ce marxisme aujourd'hui? O ù a été
publiée, depuis 1923 (parution de Histoire et conscience de classe
de Lukâcs), u n e seule étude faisant avancer le marxisme; depuis
1940 (mort deTrotski) u n seul texte défendant les idées tradition-
nelles à u n niveau qui permette de les discuter sans avoir honte
de le faire ? O ù y a-t-il eu, depuis la guerre d'Espagne, une action
effective d ' u n groupe marxiste conforme à ses principes et reliée
à une activité des masses ? Tout simplement nulle part. Ce n'est
pas un des moindres paradoxes tragi-comiques auxquels sont
condamnés aujourd'hui ses prétendus défenseurs que ce viol et
cette mise à m o r t d u marxisme qu'ils effectuent du m ê m e m o u -
vement qu'ils font pour le défendre et de ce fait m ê m e . Car ils ne
peuvent le défendre qu'en passant sous silence ce qui lui est arrivé
depuis quarante a n s : comme si l'histoire effective ne comptait
pas ; c o m m e si la présence ou l'absence dans l'histoire réelle d ' u n e
théorie et d ' u n programme politique n ' e n affectaient en rien la
vérité et la signification qui résideraient ailleurs; comme si ce
n'était pas un des principes indestructibles que Marx nous a ensei-
gnés q u ' u n e idéologie ne se juge pas sur les mots qu'elle emploie
mais sur ce qu'elle devient dans la réalité sociale. Ils ne peuvent
le défendre qu'en le transformant en son contraire, en doctrine

117
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

éternelle q u ' a u c u n fait n e saurait jamais déranger (oubliant que


s'il pouvait en être ainsi, elle n e pourrait pas n o n plus « déranger
les faits » à son tour, c'est-à-dire posséder u n e efficace historique).
Amants désespérés d o n t la maîtresse est p r é m a t u r é m e n t m o r t e , ils
n e peuvent exprimer leur a m o u r q u ' e n violant son cadavre.
6. Cette attitude conservatrice p r e n d de moins en moins la
f o r m e ouverte d ' u n e défense de l'orthodoxie marxiste c o m m e
telle ; il est évidemment difficile de soutenir sans ridicule qu'il faut
en rester aux vérités révélées u n e fois p o u r toutes par M a r x et
Lénine. Elle p r e n d plutôt la f o r m e suivante : face à la crise et à
la disparition d u m o u v e m e n t ouvrier, on raisonne c o m m e si elles
n'affectaient que des organisations n o m m é m e n t désignées (PC,
S F I O , C G T , etc.) ; face aux transformations d u capitalisme, on
raisonne c o m m e si elles n e représentaient q u ' u n e accumulation
des m ê m e s caractéristiques, qui n ' e n altérerait rien d'essentiel.
O n oublie ainsi, et on fait oublier, que la crise d u m o u v e m e n t
ouvrier n'est pas simplement la dégénérescence des organisations
social-démocrates et bolchéviques, mais qu'elle embrasse prati-
q u e m e n t la totalité des expressions traditionnelles d e l'activité
ouvrière; qu'elle n'est pas u n e squame sur le corps révolution-
naire intact d u prolétariat ni u n e c o n d a m n a t i o n qui lui a été infli-
gée de l'extérieur mais qu'elle traduit des problèmes au cœur de la
situation ouvrière, sur laquelle d'ailleurs elle agit à son tour 1 . O n
oublie, et on fait oublier, que l'accumulation des « m ê m e s traits »
de la société capitaliste s'accompagne de changements qualita-
tifs; que la «prolétarisation» dans la société contemporaine n'a
nullement le sens simple q u ' o n lui attribuait dans le marxisme
classique, et que la bureaucratisation n'est pas u n simple corol-
laire superficiel de la concentration d u capital, mais entraîne des
modifications profondes dans la structure et le fonctionnement
de la société 2 . Ainsi, on fait simplement des interprétations « addi-
tionnelles» - c o m m e si la conception de l'histoire et d u m o n d e
unissant la théorie et la pratique, q u e voulait être le marxisme

1.Voir «Prolétariat et organisation», dans le n°27 de S.ouB., p. 72-74


<QMO, t. 2, p. 296-299>.
2.Voir « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne»,
n° 32 de S.ouB., p. 101 et suivantes <QMO, t. 2, p. 474.> ]

118
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

classique, pouvait subir des « additions », telle u n e masse d e sacs


de café d o n t la nature n'est pas altérée si o n en ajoute encore
quelques-uns. O n r a m è n e l'inconnu au c o n n u , ce qui revient
à supprimer le nouveau et finalement à réduire l'histoire à u n e
immense tautologie. O n pratique, dans le meilleur des cas, la
« réparation aux moindres frais », moyen à la longue infaillible p o u r
se ruiner idéologiquement, c o m m e p o u r se ruiner financièrement
dans la vie courante. Cette attitude, compréhensible psychologi-
q u e m e n t , est impossible désormais. D è s q u e certaines limites sont
atteintes, il apparaît clairement qu'elle n e p e u t plus être prise au
sérieux, p o u r mille raisons, d o n t la première est qu'elle est intrin-
sèquement contradictoire (les idées n e peuvent pas être restées
intactes cependant que la réalité changeait, ni u n e nouvelle réalité
comprise sans u n e révolution d a n s les idées) et la dernière qu'elle
est théologique (et, c o m m e toute théologie, exprime essentielle-
m e n t u n e p e u r et u n e insécurité fondamentales face à l'inconnu,
que n o u s n'avons a u c u n e raison de partager).
7. E n effet, le m o m e n t est venu d e p r e n d r e clairement conscience
que la réalité contemporaine n e p e u t être saisie au prix simple-
ment d ' u n e révision aux moindres frais, ni m ê m e d ' u n e révision
tout court, d u marxisme classique. Elle exige, p o u r être comprise,
u n ensemble nouveau, où les ruptures avec les idées classiques
sont tout aussi importantes (et b e a u c o u p plus significatives) que
les liens de parenté. M ê m e à nos propres yeux, ce fait a p u être
masqué par le caractère graduel de l'élaboration théorique, et sans
doute aussi par le désir d e maintenir le plus possible la continuité
historique. Il apparaît p o u r t a n t de façon éclatante lorsqu'on se
retourne p o u r regarder le chemin p a r c o u r u et q u e l'on m e s u r e
la distance qui sépare les idées qui n o u s paraissent essentielles
a u j o u r d ' h u i d e celles d u marxisme classique. Quelques exemples
suffiront p o u r le m o n t r e r 1 .

1 • Les idées qui suivent ont été développées dans nombre de textes publiés
dans S.ouB. Voir notamment l'éditorial «Socialisme ou Barbarie» (n° 1),
« Les rapports de production en Russie » (n° 2), « Sur le programme socia-
liste » (n° 10), « L'expérience prolétarienne » (n° 11), «La bureaucratie syn-
dicale et les ouvriers » (n° 13), « Sur le contenu de socialisme» (n 0 5 17,22 et
23), « La révolution en Pologne et en Hongrie » (n° 20), « L'usine et la ges-
tion ouvrière» (n° 22), «Prolétariat et organisation» (n°s 27 et 28), «Les

119
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

La division de la société était, p o u r le marxisme classique, celle


entre capitalistes possédant les moyens de production et prolé-
taires sans propriété. Elle doit être vue aujourd'hui comme une
division entre dirigeants et exécutants.
La société était vue comme dominée par la puissance abstraite
d u capital impersonnel. Aujourd'hui, nous la voyons comme
dominée par u n e structure hiérarchique bureaucratique.
La catégorie centrale pour comprendre les rapports sociaux
capitalistes était pour Marx celle de la réification, résultant de
la transformation de tous les rapports humains en rapports de
marché'. Pour nous, le m o m e n t structurant central de la société
contemporaine n'est pas le marché, mais l'« organisation » bureau-
cratique-hiérarchique. La catégorie essentielle p o u r la saisie des
rapports sociaux est celle de la scission entre les processus de direc-
tion et d'exécution des activités collectives.
La catégorie de la réification trouvait chez Marx son prolon-
gement naturel dans l'analyse de la force de travail c o m m e mar-
chandise, au sens littéral et exhaustif du terme. Marchandise, la
force de travail avait une valeur d'échange définie par des facteurs
« objectifs » (coûts de production et de reproduction de la force de
travail), et une valeur d'usage que son acquéreur pouvait extraire
à sa guise. L'ouvrier était vu comme u n objet passif de l'économie
et de la production capitalistes. Pour nous, cette abstraction est à
moitié u n e mystification. La force de travail ne peut jamais devenir
marchandise pure et simple (malgré les efforts d u capitalisme). Il
n'y a pas de valeur d'échange de la force de travail déterminée par
des facteurs « objectifs », le niveau des salaires est essentiellement
déterminé par les luttes ouvrières formelles et informelles. Il n'y a
pas de valeur d'usage définie de la force de travail, la productivité

ouvriers et la culture » (n° 30), « Le mouvement révolutionnaire sous le


capitalisme moderne » (n™ 31, 32 et 33). <11 s'agit (à l'exception de « L'ex-
périence prolétarienne » de C. Lefort, « L'usine et la gestion ouvrière » et
« Les ouvriers et la culture » de D. Mothé [J. Gautrat] et l'ensemble « La
révolution en Pologne et en Hongrie ») de textes de Castoriadis dont les
références, dans notre édition, sont données par ailleurs.>
1. C'est dans une fidélité profonde à cet aspect, le plus important, de la
doctrine de Marx que Lukâcs consacre l'essentiel d'Histoire et conscience
de classe à une analyse de la réification.

120
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

est l'enjeu d ' u n e lutte incessante dans la production d o n t l'ouvrier


est u n sujet actif tout a u t a n t q u e passif.
P o u r M a r x , la «contradiction» inhérente au capitalisme était
que le développement des forces productives devenait, au-delà
d ' u n point, incompatible avec les formes capitalistes de propriété
et d'appropriation privée d u p r o d u i t social et devait les faire écla-
ter. Pour nous, la contradiction inhérente au capitalisme se trouve
dans le type de scission entre direction et exécution q u e celui-ci
réalise, et dans la nécessité qui en découle p o u r lui d e chercher
simultanément l'exclusion et la participation des individus par
r a p p o r t à leurs activités.
Pour la conception classique, le prolétariat subit son histoire
jusqu'au jour où il la fait exploser. Pour nous, le prolétariat fait
son histoire, dans les conditions données, et ses luttes transfor-
m e n t c o n s t a m m e n t la société capitaliste en m ê m e temps qu'elles
le transforment lui-même.
P o u r la conception classique, la culture capitaliste produit soit
des mystifications pures et simples, que l'on dénonce c o m m e
telles ; soit des vérités scientifiques et des œuvres valables, et l'on
dénonce leur appropriation exclusive par les couches privilégiées.
Pour nous, cette culture participe, dans toutes ses manifestations,
de la crise générale de la société et de la préparation d ' u n e n o u -
velle f o r m e d e vie h u m a i n e .
Pour M a r x , la production restera toujours le «royaume d e
la nécessité», et de là découle l'idée implicite d u m o u v e m e n t
marxiste, que le socialisme est essentiellement le réarrangement
des conséquences économiques et sociales d ' u n e infrastructure
technique à la fois neutre et inexorable. Pour nous, la production
doit devenir le d o m a i n e de la créativité des p r o d u c t e u r s associés,
et la transformation consciente de la technologie p o u r qu'elle soit
mise au service de l ' h o m m e p r o d u c t e u r doit être u n e tâche cen-
trale de la société post-révolutionnaire.
Pour M a r x déjà, et b e a u c o u p plus p o u r le m o u v e m e n t marxiste,
le développement des forces productives était au centre d e tout, et
son incompatibilité avec les formes capitalistes portait la c o n d a m -
nation historique de celles-ci. Il en découla t o u t naturellement
l'identification ultérieure d u socialisme avec la nationalisation et
la planification de l'économie. Pour nous, l'essence d u socialisme

121
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

c'est la domination des h o m m e s sur tous les aspects de leur vie


et en premier lieu sur leur travail. Il en découle q u e le socialisme
est inconcevable en dehors de la gestion d e la production par les
producteurs associés, et d u pouvoir des conseils des travailleurs.
Pour M a r x , le « droit bourgeois » et d o n c l'inégalité des salaires
devraient prévaloir p e n d a n t la période de transition. P o u r nous,
u n e société révolutionnaire n e saurait survivre et se développer si
elle n'instaure pas i m m é d i a t e m e n t l'égalité absolue des salaires.
Enfin, et p o u r en rester au fondamental, le m o u v e m e n t tradi-
tionnel a toujours été d o m i n é par les deux conceptions d u déter-
minisme économique et d u rôle d o m i n a n t d u parti. Pour nous,
au centre de tout se place l'autonomie des travailleurs, la capa-
cité des masses de se diriger elles-mêmes, sans laquelle toute idée
de socialisme devient i m m é d i a t e m e n t u n e mystification. Cela
entraîne u n e nouvelle conception d u processus révolutionnaire,
c o m m e aussi de l'organisation et de la politique révolutionnaires.
Il n'est pas difficile de voir q u e ces idées - vraies ou fausses,
peu importe p o u r le m o m e n t - n e représentent ni des « additions »
ni des révisions partielles, mais les éléments d ' u n e reconstruction
théorique d'ensemble.
8. Mais il faut également c o m p r e n d r e que cette reconstruction
n'affecte pas seulement le contenu des idées, mais le type m ê m e
de la conception théorique. D e m ê m e qu'il est vain de recher-
cher actuellement u n type d'organisation qui pourrait être dans
la nouvelle période le « substitut » d u syndicat, qui en reprendrait
le rôle autrefois positif sans les traits négatifs - en s o m m e de
chercher à inventer u n type d'organisation qui serait u n syndicat
sans l'être tout en l'étant - , de m ê m e il est illusoire de croire qu'il
pourra désormais exister u n « autre marxisme » qui ne serait pas
le marxisme. La ruine d u marxisme n'est pas seulement la ruine
d ' u n certain n o m b r e d'idées précises (ruine à travers laquelle,
faut-il le dire, subsistent n o m b r e de découvertes fondamentales
et u n e manière d'envisager l'histoire et la société que personne
n e pourra plus ignorer). C'est aussi la ruine d ' u n certain type de
liaison entre les idées, c o m m e entre les idées et la réalité ou l'ac-
tion. E n bref, c'est la ruine de la conception d ' u n e théorie (et
plus m ê m e , d ' u n système théorico-pratique) fermée, qui a cru
pouvoir enclore la vérité, rien que la vérité et toute la vérité de la

122
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

période historique en cours dans u n certain n o m b r e de schémas


p r é t e n d u m e n t «scientifiques». Avec cette ruine, c'est u n e phase
de l'histoire d u m o u v e m e n t ouvrier, et, il faut ajouter, d e l'histoire
de l'humanité, qui s'achève. O n p e u t l'appeler la phase théolo-
gique, étant e n t e n d u qu'il p e u t y avoir et il y a u n e théologie d e
la «science» qui n'est pas meilleure mais plutôt pire q u e l'autre
(pour autant qu'elle fournit à ses partisans la fausse certitude q u e
leur foi est « rationnelle »). C ' e s t la phase d e la foi, soit en u n Être
Suprême, soit en u n h o m m e ou u n g r o u p e d ' h o m m e s « exception-
nels », soit en u n e vérité impersonnelle établie u n e fois p o u r toutes
et consignée d a n s u n e doctrine. C'est la phase p e n d a n t laquelle
l ' h o m m e s'aliène à ses propres créations, imaginaires ou réelles,
théoriques ou pratiques. Il n'y aura jamais plus de théorie c o m -
plète qui nécessiterait simplement des « mises à jour ». Il n'y en a
d'ailleurs jamais eu en réalité, car toutes les grandes découvertes
théoriques ont viré d u côté de l'imaginaire dès qu'elles ont voulu
se convertir en système, le marxisme n o n moins que les autres. Il
y a eu, et il y aura, u n processus théorique vivant, au sein d u q u e l
émergent des m o m e n t s de vérité destinés à être dépassés (ne
serait-ce q u e p a r leur intégration dans u n autre ensemble, dans
lequel ils n ' o n t plus le m ê m e sens). Cela n'est pas d u scepticisme :
il y a, à chaque instant et p o u r u n état d o n n é de notre expérience,
des vérités et des erreurs, et il y a la nécessité d'effectuer toujours
u n e totalisation provisoire, toujours mouvante et ouverte, d u vrai.
Mais l'idée d ' u n e théorie complète et définitive n'est a u j o u r d ' h u i
q u ' u n p h a n t a s m e de bureaucrate qui lui sert à manipuler les
opprimés, et p o u r ces derniers, elle ne peut être que l'équivalent
en termes m o d e r n e s d ' u n e foi essentiellement irrationnelle. N o u s
devons donc, à chaque étape de notre développement, affirmer les
éléments d o n t n o u s sommes certains, mais aussi reconnaître - et
pas d u b o u t des lèvres - q u ' à la frontière de notre réflexion et d e
notre pratique se rencontrent nécessairement des problèmes d o n t
n o u s ne savons pas d'avance, d o n t n o u s n e saurons peut-être pas
de sitôt, la solution, ni si elle n e n o u s obligera pas à a b a n d o n -
ner des positions sur lesquelles nous aurions p u n o u s faire tuer la
veille. Cette lucidité et ce courage devant l'inconnu de la création
perpétuellement renouvelée dans laquelle n o u s avançons, chacun
de nous est obligé, qu'il le veuille ou n o n , qu'il le sache ou n o n , de

123
QUEI.l.K DÉMOCRATIE ?

les déployer dans sa vie personnelle. La politique révolutionnaire


ne peut pas être le dernier refuge de la rigidité et d u besoin de
sécurité névrotiques.
9. Plus que jamais auparavant, le problème d u destin de la
société humaine se pose en termes mondiaux. Le sort des deux
tiers de l'humanité qui vivent dans des pays n o n industrialisés;
les rapports de ces pays avec les pays industrialisés ; plus profon-
dément, la structure et la dynamique d ' u n e société mondiale, qui
émerge graduellement - ce sont là des questions qui n o n seule-
ment tendent à acquérir une importance centrale, mais qui se
posent, sous u n e forme ou sous u n e autre, jour après jour. Cepen-
dant, pour nous qui vivons dans une société capitaliste moderne,
la première tâche est l'analyse de cette société, d u sort d u m o u -
vement ouvrier qui y est né, de l'orientation que les révolution-
naires doivent s'y donner. Cette tâche est première objectivement,
puisque ce sont les formes de vie sous le capitalisme moderne qui
dominent en fait le m o n d e et modèlent l'évolution des autres pays.
Cette tâche est aussi première pour nous, car nous ne sommes rien
si nous ne pouvons pas nous définir, théoriquement et pratique-
ment, par rapport à notre propre société. C'est à cette définition
qu'est consacré ce texte 1 .

II. Le capitalisme bureaucratique moderne

10. Il n'y a aucune impossibilité pour le capitalisme, « privé » ou


totalement bureaucratique, de continuer à développer les forces
productives, ni aucune contradiction économique insurmontable
dans son fonctionnement. Plus généralement, il n'y a pas de
contradiction entre le développement des forces productives et
les formes économiques capitalistes ou les rapports de production
capitalistes. Ce n'est pas relever une contradiction que de constater
que sous u n régime socialiste les forces productives pourraient être
développées infiniment plus vite. Et c'est u n sophisme de dire qu'il

1. Plusieurs des idées qui sont résumées par la suite ont été développées
ou démontrées dans « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme
moderne», n M 31, 32 et 33 de S.ouB. < maintenant QMO, t. 2>.

124
y a contradiction entre les formes capitalistes et le développement
des êtres humains ; car parler de développement des êtres humains
n'a de sens que pour autant précisément q u ' o n les considère autre-
ment que comme « forces productives ». Le capitalisme est engagé
dans u n mouvement d'expansion des forces productives, et crée
lui-même constamment les conditions de cette expansion. Les
crises économiques classiques de surproduction correspondent à
une phase historiquement dépassée d'inorganisation de la classe
capitaliste ; complètement ignorées dans le capitalisme totalement
bureaucratique (pays de l'Est), elles n ' o n t q u ' u n équivalent mineur
dans les fluctuations économiques des pays industriels modernes,
que le contrôle de l'économie par l'État peut maintenir et main-
tient effectivement dans des limites étroites.
11. Il n'y a pas non plus d'impossibilité à long terme de fonc-
tionnement d u capitalisme résultant d ' u n e armée industrielle de
réserve croissante ou d ' u n e paupérisation ouvrière absolue ou
relative qui empêcherait le système d'écouler sa production. Le
«plein-emploi» (au sens et dans les limites capitalistes) et l'élé-
vation de la consommation de masse (consommation capitaliste
dans sa forme et dans son contenu) sont à la fois des conditions et
des effets de l'expansion de la production, que le capitalisme réa-
lise effectivement. L'élévation des salaires ouvriers réels, dans les
limites où elle a couramment et constamment lieu, non seulement
ne mine pas les fondements d u capitalisme comme système mais
en est la condition de survie, et la m ê m e chose sera de plus en plus
vraie pour la réduction de la durée d u travail.
12. Tout cela n'empêche pas que l'économie capitaliste soit
pleine d'irrationalités et d'antinomies dans toutes ses manifes-
tations; encore moins qu'elle entraîne u n gaspillage immense
relativement aux virtualités d ' u n e production socialiste. Mais ces
irrationalités ne relèvent pas d ' u n e analyse d u type de celle d u
Capital -, elles sont les irrationalités de la gestion bureaucratique
de l'économie, qui existent pures et sans mélange dans les pays
de l'Est ou mélangées à des résidus de la phase anarchique-privée
du capitalisme dans les pays occidentaux. Elles expriment l'inca-
pacité d ' u n e couche dominante séparée de gérer rationnellement
un domaine quelconque dans une société d'aliénation, n o n pas le
fonctionnement autonome de « lois économiques » indépendantes

125
QUELLE DEMOCRATIE ?

de l'action des individus, des groupes et des classes. C'est aussi


pourquoi elles sont des irrationalités et jamais des impossibilités
absolues, sauf au m o m e n t où les couches dominées refusent de
continuer de faire fonctionner le système.
13. L'évolution d u travail et de son organisation sous le capita-
lisme est dominée par les deux tendances profondément reliées :
la bureaucratisation d ' u n côté, la mécanisation-automatisation de
l'autre, parade essentielle des dirigeants à la lutte des exécutants
contre leur exploitation et leur aliénation. Mais ce fait ne conduit
pas à une évolution simple, univoque et uniforme d u travail
quant à sa structure, sa qualification, ses relations avec l'objet, la
machine ou quant aux rapports entre travailleurs. Si la réduction
de toutes les tâches à des tâches parcellaires a été pendant long-
temps et reste le phénomène central de la production capitaliste,
elle commence à rencontrer ses limites dans les secteurs les plus
caractéristiques de la production moderne, où il est impossible de
diviser les tâches au-delà d ' u n point sans rendre le travail impos-
sible. D e même, la réduction des travaux à des travaux simples (la
destruction du travail qualifié) trouve ses limites dans la produc-
tion moderne et tend m ê m e à être renversée par la qualification
croissante qu'exigent les industries les plus modernes. La méca-
nisation et l'automatisation conduisent à une parcellarisation des
tâches, mais les tâches suffisamment parcellarisées et simplifiées
sont à l'étape suivante assumées par des ensembles « totalement »
automatisés, avec u n e restructuration de la main-d'œuvre entre
d ' u n côté u n groupe de surveillants « passifs », isolés et n o n qua-
lifiés et d ' u n autre côté des spécialistes fortement qualifiés et tra-
vaillant en équipes. Parallèlement continuent d'exister, et restent
numériquement prépondérants, des secteurs à structure tradi-
tionnelle où sont sédimentées toutes les couches historiques de
l'évolution précédente du travail, et des secteurs complètement
nouveaux (notamment les bureaux) où les concepts et les distinc-
tions traditionnels à cet égard perdent presque leur sens. Il faut
donc considérer comme des extrapolations hâtives et n o n véri-
fiées aussi bien l'idée traditionnelle (Marx dans Le Capital) de la
destruction pure et simple des qualifications par le capitalisme
et de la création d ' u n e masse indifférenciée d'ouvriers-automates
servants des machines, que l'idée plus récente (Romano et Ria

126
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

Stone dans UOuvrier américain') de la prédominance croissante


d ' u n e catégorie d'ouvriers universels travaillant sur des machines
universelles. Ces deux tendances existent en tant que tendances
partielles, en m ê m e temps q u ' u n e troisième tendance à la proli-
fération de nouvelles catégories à la fois qualifiées et spécialisées,
mais il n'y a ni la possibilité ni le besoin de décider arbitrairement
q u ' u n e seule parmi elles représente l'avenir.
14. Il résulte de cela que le problème de l'unification des tra-
vailleurs dans la lutte contre le système actuel, c o m m e aussi celui
de la gestion de l'entreprise par les travailleurs après la révolution,
n ' o n t pas u n e solution garantie par u n processus automatique
incorporé dans l'évolution technique, mais restent des problèmes
politiques au sens le plus élevé: leur solution dépend d ' u n e
prise de conscience profonde de la totalité des problèmes de la
société. Sous le capitalisme, il y aura toujours u n problème d ' u n i -
fication des luttes de catégories différentes qui ne sont pas dans
des situations immédiatement identiques et ne le seront jamais.
Et p e n d a n t la révolution, c o m m e après elle, la gestion ouvrière
ne sera ni la prise en charge par les travailleurs d ' u n processus
de production matérialisé dans le machinisme avec u n e logique
objective étanche et indiscutable, ni le déploiement des aptitudes
complètes d ' u n e collectivité de producteurs virtuellement uni-
versels tout préparés par le capitalisme. Elle devra faire face à
une complexité et u n e différenciation interne extraordinaires des
couches de travailleurs ; elle aura à résoudre le problème de l'in-
tégration des individus, des catégories et des activités c o m m e son
problème fondamental. D a n s aucun avenir prévisible, le capita-
lisme ne produira de par son propre fonctionnement u n e classe
de travailleurs qui serait déjà en soi u n universel concret. L'imité
effective de la classe des travailleurs (autrement que c o m m e
concept sociologique) ne peut être réalisée que par la lutte des
travailleurs et contre le capitalisme. Soit dit entre parenthèses,
parler aujourd'hui d u prolétariat c o m m e classe c'est faire de la
sociologie descriptive pure et simple p o u r autant q u e ce qui réunit
les travailleurs c o m m e membres identiques d ' u n groupe est sim-
plement l'ensemble des traits c o m m u n s passifs que leur impose

1. S.ouB., n" 1 à 8.

127
QUEI.l.K D É M O C R A T I E ?

le capitalisme, et n o n leur tentative de se poser par leur activité,


m ê m e fragmentaire, ou par leur organisation, m ê m e minoritaire,
c o m m e u n e classe qui s'unifie et s'oppose au reste de la société.
Les d e u x problèmes m e n t i o n n é s n e peuvent être résolus q u e par
l'association d e toutes les catégories n o n exploiteuses de l'entre-
prise, ouvriers m a n u e l s aussi bien qu'intellectuels ou travailleurs
de b u r e a u et techniciens. T o u t e tentative de réaliser la gestion
ouvrière en éliminant u n e catégorie essentielle à la production
m o d e r n e conduirait à l ' e f f o n d r e m e n t d e cette p r o d u c t i o n qui n e
pourrait être redressée par la suite q u e par la contrainte et u n e
bureaucratisation nouvelle.
15. L'évolution de la structuration sociale depuis u n siècle
n ' a pas été celle prévue p a r le m a r x i s m e classique, et cela
entraîne des conséquences i m p o r t a n t e s . Il y a eu bel et bien
« prolétarisation » d e la société au sens q u e les anciennes classes
«petites-bourgeoises» o n t p r a t i q u e m e n t disparu, que la p o p u -
lation a été t r a n s f o r m é e d a n s son i m m e n s e majorité en p o p u l a -
tion salariée et qu'elle a été intégrée d a n s la division d e travail
capitaliste des entreprises. M a i s cette «prolétarisation» se dis-
tingue essentiellement d e l'image classique d ' u n e évolution d e la
société vers d e u x pôles, u n i m m e n s e pôle d'ouvriers industriels
et u n infime pôle de capitalistes. La société s'est t r a n s f o r m é e
au contraire en pyramide, ou plutôt en u n ensemble complexe
de pyramides, a u f u r et à m e s u r e qu'elle se bureaucratisait, et
en accord avec la logique p r o f o n d e de la bureaucratisation. La
t r a n s f o r m a t i o n de la quasi-totalité d e la population en p o p u l a -
tion salariée ne signifie pas qu'il n ' y a plus q u e d e p u r s et simples
exécutants au bas de l'échelle. La population absorbée p a r la
structure capitaliste-bureaucratique est venue peupler tous les
étages de la p y r a m i d e b u r e a u c r a t i q u e ; elle continuera de le
faire et d a n s cette pyramide o n n e décèle a u c u n e t e n d a n c e vers
la r é d u c t i o n des étages intermédiaires, au contraire. Bien q u e
le concept soit difficile à délimiter clairement et impossible à
faire coïncider avec les catégories statistiques existantes, o n p e u t
affirmer avec certitude q u e d a n s a u c u n pays industriel m o d e r n e
les «simples exécutants» (ouvriers m a n u e l s d a n s l'industrie, et
l'équivalent d a n s les autres b r a n c h e s , dactylos, vendeurs, etc.)
n e dépassent 50 % d e la population au travail. D ' a u t r e p a r t , la

128
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

population n ' a pas été absorbée par l'industrie. Sauf p o u r les


pays qui n ' o n t pas «achevé» leur industrialisation (Italie par
exemple), le pourcentage de population dans l'industrie a cessé
de croître après avoir touché u n plafond situé entre 30 et (rare-
ment) 50 % de la population active. Le reste est employé dans les
« services » (la part de l'agriculture déclinant p a r t o u t rapidement
et étant d'ores et déjà négligeable en Angleterre et aux États-
Unis). M ê m e si l'augmentation d u pourcentage employé dans les
services devait cesser (en fonction de la mécanisation et de l'au-
tomatisation qui envahissent ce secteur à son tour), la tendance
pourrait être difficilement renversée, vu l'augmentation de plus
en plus rapide de la productivité dans l'industrie et la décrois-
sance rapide de la d e m a n d e de main-d'œuvre industrielle qui en
résulte. Le résultat combiné de ces deux faits est q u e le proléta-
riat industriel au sens classique et strict (c'est-à-dire défini soit
c o m m e les ouvriers manuels, soit c o m m e les ouvriers payés à
l'heure, catégories qui se recouvrent approximativement) est en
train de décliner en importance relative et parfois m ê m e abso-
lue. Ainsi aux États-Unis le pourcentage d u prolétariat industriel
(« ouvriers de production et assimilés » et « ouvriers sans qualifi-
cation autres que ceux de l'agriculture et des mines », statistiques
qui incluent les chômeurs d'après leur dernière occupation), est
descendu de 2 8 % en 1947 à 2 4 % en 1961, son déclin s'étant
d'ailleurs sensiblement accéléré depuis 1955.
16. Ces constatations ne signifient nullement que le prolé-
tariat industriel a perdu son importance, ni qu'il ne doive pas
jouer u n rôle central dans u n processus révolutionnaire, c o m m e
l'ont confirmé aussi bien la révolution hongroise (quoique sous
des conditions qui n'étaient pas celles d u capitalisme moderne)
que les grèves belges. Mais elles m o n t r e n t certainement que le
mouvement révolutionnaire ne pourrait plus prétendre représen-
ter les intérêts de l'immense majorité de l'humanité contre u n e
petite minorité s'il n e s'adressait pas à toutes les catégories de la
population salariée et travailleuse à l'exclusion de la petite mino-
rité de capitalistes et de bureaucrates dirigeants, et s'il n'essayait
pas d'associer les couches d'exécutants simples avec les couches
intermédiaires de la pyramide, presque aussi importantes n u m é -
riquement.

129
17. O u t r e les transformations d e la nature d e l'État capitaliste
et de la politique capitaliste q u e n o u s avons analysées ailleurs 1 , il
faut c o m p r e n d r e ce q u e signifie exactement la nouvelle f o r m e d e
totalitarisme capitaliste, et quels sont les m o d e s de domination
dans la société actuelle. D a n s le totalitarisme actuel, l'État, expres-
sion centrale d e la domination d e la société par u n e minorité, ou
ses appendices, et finalement les couches dirigeantes, s'emparent
de toutes les sphères d'activité sociale et essayent de les modeler
explicitement d ' a p r è s leurs intérêts et leur optique. Mais cela
n'implique nullement la pratique continue d e la violence ou de la
contrainte directe, ni la suppression des libertés et droits formels.
La violence reste bien e n t e n d u l'ultime garant d u système, mais
celui-ci n ' a pas besoin d'y recourir quotidiennement, précisément
dans la mesure où l'extension de son emprise dans presque tous
les domaines lui assure plus « é c o n o m i q u e m e n t » son autorité, où
son contrôle sur l'économie et l'expansion continue de celle-ci lui
p e r m e t t e n t d'apaiser la plupart d u temps sans conflit m a j e u r les
revendications économiques, dans la m e s u r e enfin où l'élévation
d u niveau de vie matériel et la dégénérescence des organisations
et des idées traditionnelles d u m o u v e m e n t ouvrier conditionnent
c o n s t a m m e n t u n e privatisation des individus qui, p o u r être contra-
dictoire et transitoire, n ' e n signifie pas moins q u e la domination d u
système n'est explicitement contestée par p e r s o n n e dans la société.
L'idée traditionnelle, que la démocratie bourgeoise est u n édifice
vermoulu c o n d a m n é à laisser la place au fascisme en l'absence de
révolution, est à rejeter : premièrement, cette « démocratie », m ê m e
en tant que démocratie bourgeoise, a déjà effectivement disparu,
non par le règne de la Gestapo mais par la bureaucratisation de
toutes les institutions étatiques et politiques et l'apathie conco-
mitante d e la population ; deuxièmement, cette nouvelle p s e u d o -
démocratie (pseudo au deuxième degré) est précisément la f o r m e
adéquate de domination d u capitalisme m o d e r n e , qui n e pourrait
pas se passer de partis (y compris socialistes et communistes) et de
syndicats, désormais rouages essentiels d u système à tous points

1. Voir dans le n°22 de S.ouB., «Sur le contenu du socialisme» (p. 56-58),


et, dans le n°32, «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme
moderne» (p. 94-99) <QMO, t. 2, p. 119-122 et 466-473>.

130
de vue. Cela est confirmé aussi bien par l'évolution des cinq der-
nières années en France où, malgré la décomposition de l'appareil
étatique et la crise algérienne, les chances d ' u n e dictature fasciste
n ' o n t jamais été sérieuses, que par le khrouchtchévisme en Russie,
qui exprime précisément la tentative de la bureaucratie de passer
à des nouveaux modes de domination, les anciens (totalitaires
au sens traditionnel) étant devenus incompatibles avec la société
moderne (autre chose si tout risque de casser pendant le passage).
Avec le monopole de la violence comme dernier recours, la domi-
nation capitaliste repose actuellement sur la manipulation bureau-
cratique des gens, dans le travail, dans la consommation, dans le
reste de la vie.
18. La société capitaliste moderne est donc essentiellement
une société bureaucratisée à structure hiérarchique pyramidale.
En elle n e s'opposent pas en deux étages bien séparés une petite
classe d'exploiteurs et u n e grande classe de producteurs ; la divi-
sion de la société est bien plus complexe et stratifiée, et aucun
critère simple n e permet de la résumer. Le concept traditionnel
de classe correspondait à la relation des individus et des groupes
sociaux avec la propriété des moyens de production, et nous
l'avons à juste titre dépassé sous cette forme en insistant sur la
situation des individus et des groupes dans les rapports réels de
production et en introduisant les concepts de dirigeants et d'exé-
cutants. Ces concepts restent valables pour éclairer la situation
du capitalisme contemporain mais on ne peut pas les appliquer
de façon mécanique. Concrètement, ils ne s'appliquent dans leur
pureté qu'aux deux extrémités de la pyramide et laissent donc
en dehors toutes les couches intermédiaires, c'est-à-dire presque
la moitié de la population, qui ont des tâches à la fois d'exécu-
tion (à l'égard des supérieurs) et de direction (vers le «bas»).
Certes, à l'intérieur de ces couches intermédiaires, on peut ren-
contrer à nouveau des cas presque «purs». Il y a ainsi une partie
du réseau hiérarchique qui exerce essentiellement des fonctions
de contrainte et d'autorité, c o m m e il y en a u n e autre qui exerce
essentiellement des fonctions techniques et comprend ceux q u ' o n
pourrait appeler des «exécutants à statut» (par exemple, techni-
ciens ou scientifiques bien payés qui ne font que les études ou
les recherches q u ' o n leur demande). Mais la collectivisation de la

131
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

production fait q u e ces cas purs, d e plus en plus rares, laissent en


dehors la grande majorité des couches intermédiaires. Si le service
d u personnel d ' u n e entreprise p r e n d u n e extension considérable,
il est clair que n o n seulement les dactylos mais aussi b o n n o m b r e
d'employés plus h a u t placés de ce service n e jouent a u c u n rôle
propre dans le système de contrainte que leur service contribue
à imposer à l'entreprise. Inversement, si u n service d'études ou
de recherches se développe, u n e structure d'autorité s'y consti-
tue, car b o n n o m b r e de gens y auront aussi c o m m e fonction de
gérer le travail des autres. Plus généralement, il est impossible
p o u r la bureaucratie - et c'est là encore u n e autre expression de
sa contradiction - de séparer entièrement les deux exigences d u
« savoir » ou de l'« expertise technique », d ' u n côté, de la « capacité
de gérer », de l'autre. Il est vrai que la logique d u système voudrait
que n e participent aux structures de direction que ceux qui sont
capables de « manier des h o m m e s », mais la logique de la réalité
exige q u e ceux qui s'occupent d ' u n travail y connaissent quelque
chose - et le système n e p e u t jamais décoller entièrement de la
réalité. C'est p o u r q u o i les couches intermédiaires sont peuplées
de gens qui combinent u n e qualification professionnelle et l'exer-
cice d e fonctions de gestion, et p o u r u n e partie desquels le pro-
blème de cette gestion vue autrement que c o m m e manipulation
et c o m m e contrainte se pose quotidiennement. L'ambiguïté cesse
lorsqu'on atteint la couche des vrais dirigeants ; ce sont ceux dans
l'intérêt desquels finalement tout fonctionne, qui p r e n n e n t les
décisions importantes, qui relancent et impulsent le fonctionne-
m e n t d u système qui autrement tendrait à s'enliser dans sa propre
inertie, qui p r e n n e n t l'initiative p o u r en colmater les brèches
dans les m o m e n t s de crise. Cette définition n'est pas de la m ê m e
nature que les critères simples adoptés autrefois p o u r caractériser
les classes. Mais la question a u j o u r d ' h u i n'est pas d e se gargariser
avec le concept de classe : il s'agit de c o m p r e n d r e et de m o n t r e r
q u e la bureaucratisation n e diminue pas la division de la société
mais au contraire l'aggrave (en la compliquant), que le système
fonctionne dans l'intérêt de la petite minorité qui est au s o m m e t ,
que la hiérarchisation n e supprime pas et ne pourra jamais sup-
primer la lutte des h o m m e s contre la minorité d o m i n a n t e et ses
règles, que les travailleurs (qu'ils soient ouvriers, calculateurs ou

132
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

ingénieurs) ne pourront se libérer de l'oppression, de l'aliénation


et de l'exploitation q u ' e n renversant ce système, en supprimant la
hiérarchie et en instaurant leur gesdon collective et égalitaire de la
production. La révolution existera le jour où l'immense majorité
de travailleurs qui peuplent la pyramide bureaucratique s'atta-
quera à celle-ci et à la petite minorité qui la domine (et n'existera
que ce jour-là). E n attendant, la seule différenciation qui a une
importance pratique véritable, c'est celle qui existe à presque tous
les niveaux de la pyramide, sauf évidemment les sommets, entre
ceux qui acceptent le système et ceux qui, dans la réalité quoti-
dienne de la production, le combattent.
19. La contradiction profonde de cette société a déjà été défi-
nie ailleurs 1 . Brièvement parlant, elle réside dans le fait que le
capitalisme (et cela arrive à son paroxysme sous le capitalisme
bureaucratique) est obligé d'essayer de réaliser simultanément
l'exclusion et la participation des gens par rapport à leurs acti-
vités, que les h o m m e s sont astreints à faire fonctionner le sys-
tème la moitié d u temps contre ses règles et donc en lutte contre
lui. C e n e contradiction fondamentale apparaît constamment à la
jonction d u processus de direction et d u processus d'exécution
qui est précisément le m o m e n t social de la production par excel-
lence ; et elle se retrouve, sous des formes indéfiniment réfractées,
à l'intérieur d u processus de direction lui-même, où elle rend le
fonctionnement de la bureaucratie irrationnel à sa racine m ê m e .
Si cette contradiction peut être analysée avec u n e netteté par-
ticulière dans cette manifestation centrale de l'activité humaine
dans les sociétés occidentales modernes qu'est le travail, elle se
retrouve sous des formes plus ou moins transposées dans toutes
les sphères de l'activité sociale, qu'il s'agisse de la vie politique,
de la vie sexuelle et familiale (où les gens sont plus ou moins
obligés de se conformer à des normes qu'ils n'intériorisent plus)
ou de la vie culturelle.

l.Voir «Sur le contenu du socialisme» (p. 15 et suiv.) et, dans le n°32 de


S.ouB., «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne»
(p. 84 et suiv.) <QMO, t. 2, p. 52 et suiv., p. 453>.

133
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

20. La crise de la production capitaliste qui n'est que l'envers


de cette contradiction a déjà été analysée dans S.ouB. de même
que la crise des organisations et des institutions politiques et
autres. Ces analyses doivent être complétées par une analyse de
la crise des valeurs et de la vie sociale c o m m e telle, et finalement
par u n e analyse de la crise de la personnalité m ê m e de l'homme
moderne, résultat aussi bien des situations contradictoires dans
lesquelles il doit constamment se débattre dans son travail et dans
sa vie privée que de l'effondrement des valeurs, au sens le plus
profond d u terme, sans lesquelles aucune culture ne peut struc-
turer des personnalités qui lui soient adéquates (c'est-à-dire la
fassent fonctionner, serait-ce comme des exploités). Cependant,
notre analyse de la crise de la production n'a pas montré que dans
cette production il n'y aurait que de l'aliénation; au contraire,
elle a fait voir qu'il n'y avait production que dans la mesure où
les producteurs luttaient constamment contre cette aliénation. De
même, notre analyse de la crise de la culture capitaliste au sens le
plus large, et de la personnalité humaine correspondante, partira
de ce fait évident d'ailleurs que la société n'est pas et n e peut pas
être simplement une « société sans culture ». En m ê m e temps que
les débris de la vieille culture, s'y trouvent les éléments positifs
(quoique toujours ambigus) créés par l'évolution historique, et
surtout l'effort permanent des h o m m e s de vivre leur vie en lui
donnant u n sens dans u n e phase où rien n'est plus certain, et en
tout cas rien venant de l'extérieur n'est accepté c o m m e tel ; effort
dans lequel tend à se réaliser, pour la première fois dans l'histoire
de l'humanité, l'aspiration des h o m m e s vers l'autonomie et qui
est, de ce fait, tout aussi important pour la préparation de la révo-
lution socialiste que le sont les manifestations analogues dans le
domaine de la production.
21. La contradiction fondamentale d u capitalisme et les mul-
tiples processus de conflit et d'irrationalité dans lesquels elle se
ramifie se traduisent et se traduiront, aussi longtemps que cette

l.Voir dans les nos 1 à 8, Paul Romano et Ria Stone, «L'ouvrier améri-
cain»; dans le n°22, D. Mothé, «L'usine et la gestion ouvrière»; dans
le n° 20, R. Berthier, « Une expérience d'organisation ouvrière » ; dans le
n° 23, « Sur le contenu du socialisme, III » <maintenant QMO, t. 2>.

134
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

société existera, par des « crises » de nature quelconque, des r u p -


tures d u fonctionnement régulier d u système. Ces crises peuvent
ouvrir des périodes révolutionnaires si les masses travailleuses
sont suffisamment combatives p o u r mettre en cause le système
capitaliste et suffisamment conscientes p o u r pouvoir l'abattre
et organiser sur ses ruines u n e nouvelle société. Le fonctionne-
ment m ê m e d u capitalisme garantit donc qu'il y aura toujours
des « occasions révolutionnaires », mais ne garantit pas leur issue,
qui ne peut dépendre de rien d'autre que d u degré de conscience
et d'autonomie des masses. Il n'y a aucune dynamique «objec-
tive» qui garantisse le socialisme, et dire qu'il puisse en exister
une est u n e contradiction dans les termes. Toutes les dynamiques
objectives que l'on peut déceler dans la société contemporaine
sont profondément ambiguës, c o m m e on l'a montré ailleurs 1 .
La seule dynamique à laquelle on peut et on doit donner le sens
d ' u n e progression dialectique vers la révolution, c'est la dialec-
tique historique de la lutte des groupes sociaux, d u prolétariat au
sens strict d u terme d'abord, des travailleurs salariés plus généra-
lement aujourd'hui. Cette dialectique signifie que les exploités par
leur lutte transforment la réalité et se transforment eux-mêmes, de
façon que lorsque cette lutte reprend, elle ne peut reprendre q u ' à
u n niveau supérieur. C'est cela la seule perspective révolution-
naire, et la recherche d ' u n autre type de perspective révolution-
naire, m ê m e par ceux qui condamnent le mécanisme, prouve que
cette condamnation d u mécanisme n'a pas été comprise dans sa
signification véritable. La maturation des conditions d u socialisme
ne peut jamais être ni u n e maturation objective (parce que aucun
fait n'a de signification en dehors d ' u n e activité humaine, et vou-
loir lire la certitude de la révolution dans les simples faits n'est
pas moins absurde que de vouloir la lire dans les astres), ni une
maturation subjective au sens psychologique (les travailleurs d ' a u -
jourd'hui sont loin d'avoir explicitement présentes dans leur esprit
l'histoire et ses leçons, dont d'ailleurs la principale, comme disait
Hegel, est qu'il n'y a pas de leçons de l'histoire - car l'histoire est
toujours neuve). Elle est u n e maturation historique, c'est-à-dire

l.Voir «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne»,


S.ouB., n°33, p. 77-78 <QMO, t. 2, p. 516-517>.

135
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

l'accumulation des conditions objectives d ' u n e conscience adé-


quate, accumulation qui est elle-même le produit de l'action des
classes et des groupes sociaux, mais qui ne peut recevoir son sens
que par sa reprise dans u n e nouvelle conscience et dans u n e nou-
velle activité, qui n'est pas gouvernée par des « lois », et qui tout en
étant probable n'est jamais fatale.
22. L'époque actuelle reste dans cette perspective. La réali-
sation aussi bien d u réformisme que d u bureaucratisme signifie
que, si les travailleurs entreprennent des luttes importantes, ils ne
pourront le faire qu'en combattant le réformisme et la bureaucra-
tie. La bureaucratisation de la société pose explicitement le pro-
blème social c o m m e u n problème de gestion de la société : gestion
par qui, p o u r quels objectifs, avec quels moyens ? L'élévation d u
niveau de la consommation tendra à en diminuer l'efficacité en
tant que substitut dans la vie des hommes, en tant que mobile
et en tant que justification de ce q u ' o n appelle déjà aux Etats-
Unis la « course de rats » (rat race). Pour autant que le problème
« économique » étroit voit son importance diminuer, l'intérêt et les
préoccupations des travailleurs pourront se tourner vers les pro-
blèmes véritables de la vie sous la société m o d e r n e : vers les condi-
tions et l'organisation du travail, vers le sens m ê m e d u travail dans
les conditions actuelles, vers les autres aspects de l'organisation
sociale et de la vie des hommes. A ces points', il faut en ajouter
u n autre, tout aussi important. La crise de la culture et des valeurs
traditionnelles pose de plus en plus aux individus le problème de
l'orientation de leur vie concrète, aussi bien dans le travail que
dans toutes ses autres manifestations (rapports entre l ' h o m m e et
la femme, entre adultes et enfants, rapports avec d'autres groupes
sociaux, avec la localité, avec telle ou telle activité « désintéressée »),
de ses modalités mais aussi finalement de son sens. D e moins
en moins les individus peuvent résoudre ces problèmes en se
conformant simplement à des idées et à des rôles traditionnels et
hérités - et m ê m e lorsqu'ils se conforment, ils ne les intériorisent
plus, c'est-à-dire ne les acceptent plus comme incontestables et
valables - parce que ces idées et ces rôles, incompatibles aussi bien

1. Développés dans «Le mouvement révolutionnaire...», S.ouB., n°33,


p. 79-81 <QMO, t. 2, p. 517-522>.

136
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

avec la réalité sociale actuelle qu'avec les besoins des individus,


s'effondrent de l'intérieur. La bureaucratie dominante essaie de
les remplacer par la manipulation, la mystification et la propa-
gande - mais ces produits synthétiques ne résistent pas plus que
les autres à la m o d e de l'année suivante et ne peuvent fonder
que des conformismes fugitifs et extérieurs. Les individus sont
donc obligés, à u n degré croissant, d'inventer des réponses nou-
velles à leurs problèmes ; ce faisant, n o n seulement ils manifestent
leur tendance vers l'autonomie, mais en m ê m e temps tendent à
incarner cette autonomie, dans leur comportement et dans leurs
rapports avec les autres, de plus en plus réglés sur l'idée q u ' u n
rapport entre êtres humains ne peut être fondé que sur la recon-
naissance par chacun de la liberté et de la responsabilité de l'autre
dans la conduite de sa vie. Si l'on prend au sérieux le caractère
total de la révolution, si l'on comprend que la gestion ouvrière
ne signifie pas seulement u n certain type de machines, mais aussi
u n certain type d ' h o m m e s , alors il faut reconnaître que cette ten-
dance est tout aussi importante c o m m e indice révolutionnaire que
la tendance des ouvriers à combattre la gestion bureaucratique de
l'entreprise - m ê m e si on n ' e n voit pas encore des manifestations
prenant u n e forme collective, ni c o m m e n t elle pourrait aboutir à
des activités organisées.

III. La fin du mouvement ouvrier traditionnel et son bilan

23. O n ne peut ni agir ni penser en révolutionnaire aujourd'hui


sans prendre profondément et totalement conscience de ce fait :
les transformations d u capitalisme et la dégénérescence d u m o u -
vement ouvrier organisé ont comme résultat que les formes d'or-
ganisation, les formes d'action, les préoccupations, les idées et
le vocabulaire m ê m e traditionnels n ' o n t plus aucune valeur, ou
m ê m e n ' o n t q u ' u n e valeur négative. C o m m e l'a écrit M o t h é , en
parlant de la réalité effective d u mouvement parmi les ouvriers,
«(...) m ê m e l'Empire romain en disparaissant a laissé derrière
lui des ruines, le mouvement ouvrier ne laisse que des déchets 1 ».

1. « Les ouvriers et la culture », 5. ou B., n° 30, p. 37.

137
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

Prendre conscience de ce fait signifie en finir radicalement avec


l'idée qui consciemment ou inconsciemment domine encore l'atti-
tude de beaucoup : que partis et syndicats actuels et tout ce qui
va avec (idées, revendications, etc.) représentent u n simple écran
entre u n prolétariat toujours inaltérablement révolutionnaire en
soi et ses objectifs de classe, ou un moule qui d o n n e une mauvaise
forme aux activités ouvrières mais n ' e n modifie pas la substance.
La dégénérescence d u mouvement ouvrier n'a pas seulement
consisté en l'apparition d ' u n e couche bureaucratique au sommet
des organisations, mais en a affecté toutes les manifestations, et
cette dégénérescence ne procède ni d u hasard, ni simplement de
l'influence « extérieure » d u capitalisme, mais exprime tout autant
la réalité d u prolétariat pendant toute une phase historique, car
le prolétariat n'est pas et ne peut pas être étranger à ce qui lui
arrive, encore moins à ce qu'il fait 1 . Parler de fin d u mouvement
ouvrier traditionnel signifie comprendre q u ' u n e période histo-
rique s'achève, et qu'elle entraîne avec elle dans le néant d u passé
la quasi-totalité des formes et des contenus qu'elle avait produits,
la quasi-totalité des formes et des contenus dans lesquels les tra-
vailleurs avaient incarné la lutte p o u r leur libération. D e même
qu'il n'y aura u n renouveau de luttes contre la société capitaliste
que dans la mesure où les travailleurs feront table rase des résidus
de leur propre activité passée qui en encombrent la renaissance,
de m ê m e il ne pourra y avoir de renouveau de l'activité des révo-
lutionnaires que p o u r autant que les cadavres seront proprement
et définitivement enterrés.
24. Les formes traditionnelles d'organisation des ouvriers étaient
le syndicat et le parti. Qu'est-ce que le syndicat aujourd'hui ? U n
rouage de la société capitaliste, indispensable à son «bon» fonc-
tionnement aussi bien au niveau de la production q u ' a u niveau de
la répartition d u produit social. (Qu'il soit ambigu à cet égard ne
suffit pas à le distinguer essentiellement d'autres institutions de la
société établie ; que ce caractère d u syndicat n'interdit pas que des
militants révolutionnaires puissent en faire partie, c'est également
une autre affaire.) Il en est ainsi nécessairement, et poursuivre u n e
restauration de la pureté originelle d u syndicat c'est, sous prétexte

1. Voir « Prolétariat et organisation », p. 158-161 <QMO, t. 2, p. 296-299>.

138
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

de réalisme, vivre dans u n m o n d e de rêve. Qu'est-ce que le parti


politique aujourd'hui («ouvrier», s'entend)? U n organe de direc-
tion de la société capitaliste et d'encadrement des masses, qui,
lorsqu'il est «au pouvoir», ne diffère en rien des partis bourgeois
si ce n'est qu'il accélère l'évolution d u capitalisme vers sa forme
bureaucratique et lui d o n n e parfois une tournure plus ouverte-
ment totalitaire; qui, en tout cas, organise aussi bien et mieux
que ses rivaux la répression des exploités et des masses coloniales.
Il en est nécessairement ainsi, et aucune réforme des partis n'est
possible; u n abîme sépare ce que nous entendons par organi-
sation révolutionnaire d u parti traditionnel. D a n s les deux cas,
notre critique 1 n'a fait qu'expliciter la critique à laquelle l'histoire
elle-même avait soumis ces deux institutions ouvrières ; et comme
cette dernière, elle n ' a pas été seulement une critique des événe-
ments, mais u n e critique des contenus et des formes de l'action
des h o m m e s pendant toute u n e période. Ce n e sont pas seulement
ces partis et ces syndicats qui sont morts en tant qu'institutions de
lutte des travailleurs, c'est Le parti et Le syndicat. N o n seulement
il est utopique de vouloir les réformer, les redresser, en consti-
tuer des nouveaux qui échapperaient miraculeusement au sort des
anciens ; il est faux de vouloir leur trouver dans la nouvelle période
des équivalences strictes, des remplaçants dans des formes « nou-
velles » qui auraient les mêmes fonctions.
25. Les revendications traditionnelles «minimum» étaient
d'abord des revendications économiques, qui n o n seulement cor-
respondaient aux intérêts ouvriers mais étaient supposées miner le
système capitaliste. O n a déjà montré 2 que l'augmentation régulière
des salaires est la condition de l'expansion d u système capitaliste et
finalement de sa « santé », même si les capitalistes ne le comprennent
pas toujours (autre chose si la résistance des capitalistes à ces aug-
mentations peut, sous certaines circonstances, tout à fait excep-
tionnelles, devenir le point de départ de confits qui dépassent les
problèmes économiques). C'était ensuite des revendications poli-
tiques, lesquelles, dans la grande tradition d u mouvement ouvrier

1.Voir«Prolétariat et organisation»,p. 141-161 <QMO,t. 2,p. 285-299>.


2. Voir « Le mouvement révolutionnaire... », 5. ouB., n° 31, p. 72-73 <QMO,
t. 2, p. 439-440>.

139
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

réel (et chez Marx, Lénine et Trotskd sinon dans les sectes ultra-
gauches) consistaient à demander et à défendre les « droits démo-
cratiques » et leur extension, à utiliser le Parlement et à demander
la gestion des municipalités. La justification de ces revendications
était : a) que ces droits étaient nécessaires au développement du
mouvement ouvrier ; b) que la bourgeoisie ne pouvait pas les accor-
der vraiment ou en tolérer l'exercice à la longue, car elle « étouffait
sous sa propre légalité ». Or on a vu que le système s'accommode
très bien de sa pseudo-démocratie, et que les « droits » ne signifient
pas grand-chose pour le mouvement ouvrier car ils sont annulés
par la propre bureaucratisation des organisations «ouvrières». D
faut ajouter que dans presque tous les cas ces «droits» sont réa-
lisés dans les sociétés occidentales modernes, et que leur mise en
cause par les couches dominantes, lorsqu'elle a lieu, ne suscite que
très rarement des réactions importantes de la population. Pour ce
qui est des revendications dites « transitoires » mises en avant par
Trotski, nous avons suffisamment montré leur caractère illusoire et
faux pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Enfin, il faut bien dire
et répéter que le point central des revendications traditionnelles
maximum (et qui reste encore vivant dans la conscience de l'écra-
sante majorité des gens) était la nationalisation et la planification
de l'économie, dont nous avons montré qu'elles étaient organi-
quement le programme de la bureaucratie (l'expression «gestion
ouvrière » se trouve mentionnée une seule fois en passant dans les
Documents des Quatre Premiers Congrès de l'IC, sans aucune élabo-
ration ou m ê m e définition, et ne réapparaît plus).
26. Les formes d'action traditionnelles (nous ne parlons pas ici
de l'insurrection armée, qui n'a pas lieu tous les jours ni m ê m e
tous les ans) étaient essentiellement la grève et la manifestation de
masse. Q u ' e n est-il de la grève, aujourd'hui - n o n pas de l'idée de
la grève, mais de sa réalité sociale effective ? Il y a essentiellement
des grèves de masse, contrôlées et encadrées par les syndicats
dans des affrontements dont le déroulement est réglé comme une
pièce de théâtre (quels que soient les sacrifices que de telles grèves
peuvent coûter à la masse des travailleurs) ; ou bien, également
contrôlées et encadrées, les grèves de « démonstration » d ' u n quart
d'heure, d ' u n e heure, etc. Les seuls cas où les grèves dépassent
le caractère d ' u n e procédure institutionnalisée faisant partie du

140
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

rituel des négociations syndicats-patronat sont les grèves sauvages


en Angleterre et aux Etats-Unis, parce q u e précisément elles
m e t t e n t en question cette procédure soit dans sa f o r m e , soit d a n s
son contenu, et quelques cas d e grèves limitées à u n e entreprise
ou à u n d é p a r t e m e n t où d e ce fait m ê m e la base a la possibilité d e
jouer u n rôle plus actif. Q u a n t à la manifestation d e masse, mieux
vaut n e pas en parler. C e qu'il faut c o m p r e n d r e dans ces deux
cas, c'est q u e dans leur réalité les formes d'action sont nécessai-
r e m e n t et indissociablement liées aussi bien aux organisations qui
les contrôlent q u ' a u x objectifs poursuivis. Il est vrai, par exemple,
que l'idée de la grande grève reste toujours valable «en soi», et
q u ' o n p e u t imaginer u n processus dans lequel de « vrais » comités
de grève élus (et n o n n o m m é s par les syndicats) mettent en avant
les « vraies » revendications des travailleurs, restent sous le contrôle
de ceux-ci, etc. Mais c'est, par r a p p o r t à la réalité actuelle, u n e
spéculation creuse et gratuite; sa réalisation au-delà d u cadre
de l'atelier ou de l'entreprise exigerait à la fois u n e cassure p r o -
f o n d e entre travailleurs et bureaucratie syndicale et la capacité des
masses d e constituer des organes a u t o n o m e s et de formuler des
revendications qui déchirent le contexte réformiste actuel - bref,
signifierait l'entrée de la société dans u n e phase révolutionnaire.
Les immenses difficultés q u ' o n t rencontrées les grèves belges de
1960-1961 et leur échec final illustrent d r a m a t i q u e m e n t cette
problématique.

27. Cette m ê m e usure historique irréversible affecte aussi bien le


vocabulaire traditionnel d u m o u v e m e n t ouvrier q u e ce q u ' o n p e u t
appeler ses idées-forces. Si l'on se réfère à l'usage social réel des
m o t s et à leur signification p o u r les h o m m e s vivants et n o n p o u r
les dictionnaires, u n c o m m u n i s t e a u j o u r d ' h u i c'est u n m e m b r e
d u P C F , c'est t o u t ; le socialisme, c'est le régime qui existe en
U R S S et les pays similaires ; le prolétariat est u n t e r m e que per-
sonne n'utilise en dehors des sectes d'extrême gauche, etc. Les
m o t s o n t leur destin historique, et quelles q u e soient les difficultés
que cela n o u s crée (et que n o u s n e résolvons q u ' e n apparence
en écrivant «communiste» entre guillemets), il faut c o m p r e n d r e
que n o u s n e pouvons pas jouer relativement à ce langage le rôle
d ' u n e Académie française d e la révolution, plus conservatrice que
l'autre, qui refuserait le sens vivant des m o t s dans l'usage social et

141
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

maintiendrait qu'étonner signifie « faire trembler par une violente


commotion » et n o n surprendre, et que le communiste c'est le par-
tisan d ' u n e société où chacun d o n n e selon ses capacités et reçoit
selon ses besoins, et non le partisan de Maurice Thorez. Quant
aux idées-forces d u mouvement ouvrier, personne en dehors des
sectes ne sait plus, m ê m e vaguement, ce que veut dire par exemple
« révolution sociale », ou bien on pense tout au plus à l'idée d ' u n e
guerre civile; l'«abolition d u salariat», en tête des programmes
syndicaux d'autrefois, ne signifie plus rien pour p e r s o n n e ; les
dernières manifestations d'internationalisme effectif datent de
la guerre d'Espagne (et pourtant ce ne sont pas les occasions
qui auront m a n q u é depuis) ; l'idée m ê m e de l'unité de la classe
ouvrière ou, plus généralement, des travailleurs, en tant qu'ils ont
des intérêts essentiellement c o m m u n s et radicalement opposés à
ceux des couches dominantes, ne se manifeste par rien dans la
réalité (en dehors des grèves de solidarité ou des boycottages des
entreprises en grève qui ont lieu en Angleterre). E n arrière-plan
de tout cela, il y a l'effondrement des conceptions théoriques et de
l'idéologie traditionnelles, sur lequel nous ne reviendrons pas ici.
28. En m ê m e temps qu'à la faillite irréversible des formes du
mouvement traditionnel, on a assisté, on assiste et on assistera à la
naissance, la renaissance ou la reprise de formes nouvelles qui, au
mieux de notre jugement actuel, indiquent l'orientation d u pro-
cessus révolutionnaire dans l'avenir et doivent nous guider dans
notre action et réflexion présente. Les Conseils des Travailleurs
de Hongrie, leurs revendications de gestion de la production, de
suppression des normes, etc.; le mouvement des shop-stewards
en Angleterre, et les grèves sauvages en Angleterre et aux Etats-
Unis ; les revendications concernant les conditions de travail au
sens le plus général et celles dirigées contre la hiérarchie, que des
catégories de travailleurs mettent en avant presque toujours contre
les syndicats dans plusieurs pays, doivent être les points certains et
positifs de départ dans notre effort de reconstruction d ' u n m o u -
vement révolutionnaire. L'analyse de ces mouvements a été faite
longuement dans S.ouB., et reste toujours valable (même si elle
doit être reprise et développée). Mais ils ne pourront féconder
vraiment notre réflexion et notre action que si nous compre-
nons pleinement la rupture qu'ils représentent, n o n pas certes

142
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

relativement aux phases culminantes des révolutions passées,


mais relativement à la réalité historique quotidienne et courante
d u m o u v e m e n t traditionnel, si n o u s les p r e n o n s n o n pas c o m m e
des a m e n d e m e n t s ou des ajouts aux formes passées, mais c o m m e
des bases nouvelles à partir desquelles il faut réfléchir et agir, en
conjonction avec ce q u e n o u s enseignent n o t r e analyse et notre
critique renouvelée d e la société établie.
29. Les conditions présentes p e r m e t t e n t d o n c d ' a p p r o f o n d i r
et d'élargir aussi bien l'idée d u socialisme q u e ses bases dans la
réalité sociale. Cela semble en opposition totale avec la dispa-
rition d e tout m o u v e m e n t socialiste révolutionnaire et d e toute
activité politique des travailleurs. E t cette opposition n'est pas
apparente, elle est réelle et f o r m e le p r o b l è m e central d e notre
époque. Le m o u v e m e n t ouvrier a été intégré dans la société offi-
cielle, ses institutions (partis, syndicats) sont devenues les siennes.
Plus, les travailleurs ont en fait a b a n d o n n é toute activité politique
ou m ê m e syndicale. Cette privatisation de la classe ouvrière et
m ê m e de toutes les couches sociales est le résultat conjoint de
deux facteurs : la bureaucratisation des partis et des syndicats en
éloigne la masse des travailleurs ; l'élévation d u niveau de vie et la
diffusion massive des nouveaux objets et m o d e s de c o n s o m m a t i o n
leur fournissent le substitut et le simulacre d e raisons de vivre.
Cette phase n'est ni superficielle ni accidentelle. Elle traduit u n
destin possible d e la société actuelle. Si le t e r m e barbarie a u n
sens a u j o u r d ' h u i , ce n'est ni le fascisme, ni la misère, ni le retour
à l'âge de pierre. C'est précisément ce «cauchemar climatisé»
de la c o n s o m m a t i o n p o u r la consommation dans la vie privée,
l'organisation p o u r l'organisation dans la vie collective, et leurs
corollaires: privatisation, retrait et apathie à l'égard des affaires
c o m m î m e s , déshumanisation des rapports sociaux. C e processus
est bien en cours dans les pays industrialisés, mais il engendre ses
propres contraires. Les institutions bureaucratisées sont a b a n d o n -
nées par les h o m m e s qui entrent finalement en opposition avec
elles. La course à des niveaux « toujours plus élevés » d e c o n s o m -
mation, à des objets « nouveaux » se d é n o n c e tôt ou tard elle-même
c o m m e absurde. C e qui p e u t p e r m e t t r e u n e prise de conscience,
u n e activité socialiste, et en dernière analyse u n e révolution, n ' a
pas disparu, mais au contraire prolifère dans la société actuelle.

143
x
QUELLE DÉMOCRATIE ?

C h a q u e travailleur peut observer, dans la, gestion des grandes


affaires de la société, l'anarchie et l'incohérence qui caractérisent
les classes dominantes et leur système ; et il vit, dans son existence
quotidienne et en premier lieu dans son travail, l'absurdité d'un
système qui veut le réduire en automate mais doit faire appel à
son inventivité et à son initiative pour corriger ses propres erreurs.
Il y a là la contradiction fondamentale que nous avons analysée,
et il y a l'usure et la crise de toutes les formes d'organisation et de
vie traditionnelles ; il y a l'aspiration des h o m m e s vers l'autonomie
telle qu'elle se manifeste dans leur existence concrète ; il y a la lutte
informelle constante des travailleurs contre la gestion bureaucra-
tique de la production, et il y a les mouvements et les revendica-
tions justes que nous venons de mentionner dans le paragraphe
précédent. Les éléments de la solution socialiste continuent donc
d'être produits, m ê m e s'ils sont enfouis, déformés ou mutilés par
le fonctionnement de la société bureaucratique. D ' a u t r e part,
cette société n'arrive pas à rationaliser (de son propre point de
vue) son fonctionnement; elle est condamnée à produire des
« crises », qui, p o u r accidentelles qu'elles puissent paraître chaque
fois, n ' e n sont pas moins inéluctables, et n ' e n posent pas moins
objectivement chaque fois devant l'humanité la totalité de ses
problèmes. Ces deux éléments sont nécessaires et suffisants pour
fonder une perspective et u n projet révolutionnaires. Il est vain
et mystificateur de chercher une autre perspective, au sens d ' u n e
déduction de la révolution, d ' u n e « démonstration » ou d ' u n e des-
cription de la façon dont la conjonction de ces deux éléments (la
révolte consciente des masses et l'impossibilité provisoire de fonc-
tionnement d u système établi) se produira et produira la révolu-
tion. Il n'y a du reste jamais eu de description de ce type dans le
marxisme classique, à l'exception d u passage terminant le cha-
pitre sur «la tendance historique de l'accumulation capitaliste»
du Capital, passage qui est théoriquement faux et auquel ne s'est
conformée aucune des révolutions historiques réelles, qui toutes
ont eu lieu à partir d ' u n « accident » imprévisible du système amor-
çant une explosion de l'activité des masses (explosion dont par la
suite les historiens, marxistes ou autres, qui n ' o n t jamais rien pu
prévoir, mais sont toujours très sages après l'événement, four-
nissent a posteriori des explications qui n'expliquent rien d u tout).
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

N o u s avons écrit depuis longtemps qu'il n e s'agit pas de déduire la


révolution, mais de la faire. Et le seul facteur de conjonction entre
ces deux éléments dont nous, révolutionnaires, puissions parler,
c'est notre activité, l'activité d ' u n e organisation révolutionnaire.
Elle ne constitue, bien entendu, une «garantie» d ' a u c u n e sorte,
mais elle est le seul facteur dépendant de nous qui peut augmenter
la probabilité p o u r que les innombrables révoltes individuelles et
collectives à tous les endroits de la société se répondent les unes
aux autres et s'unifient, qu'elles acquièrent le m ê m e sens, qu'elles
visent explicitement la reconstruction radicale de la société, et
qu'elles transforment finalement ce qui n'est jamais au départ
q u ' u n e autre crise de système en crise révolutionnaire. E n ce sens,
l'unification des deux éléments de la perspective révolutionnaire
ne peut avoir lieu que dans notre activité et par le contenu concret
de notre orientation.

IVÉléments d'une nouvelle orientation1

30. En tant que mouvement organisé, le mouvement révolution-


naire est à reconstruire totalement. Cette reconstruction trouvera
une base solide dans le développement de l'expérience ouvrière,
mais elle présuppose une rupture radicale avec les organisations
actuelles, leur idéologie, leur mentalité, leurs méthodes, leurs
actions. Tout ce qui a existé et existe comme forme instituée d u
mouvement ouvrier - partis, syndicats, etc. - est irrémédiablement
et irrévocablement fini, pourri, intégré dans la société d'exploita-
tion. Il ne peut pas y avoir de solutions miraculeuses, tout est à
refaire au prix d ' u n long et patient travail. Tout est à recommencer,
mais à recommencer à partir de l'immense expérience d ' u n siècle
de luttes ouvrières, et avec des travailleurs qui se trouvent plus près
que jamais des véritables solutions.

1. <Les paragraphes suivants (repris de MRCM III) ont été republiés une
première fois, avec quelques ajouts et modifications, comme conclusion
de la o Plateforme générale », texte daté du 11 mars 1963 et diffusé au sein
du Groupe, puis, avec quelques modifications encore, dans l'éditorial du
n c 35 de la revue publié sous le titre « Recommencer la révolution ».>
QLEI.I.E DÉMOCRATIE ?

31. Les équivoques créées sur le p r o g r a m m e socialiste p a r les


organisations « ouvrières » dégénérées, réformistes ou staliniennes,
doivent être radicalement détruites. L'idée que le socialisme coïn-
cide avec la nationalisation des moyens d e production et la plani-
fication ; qu'il vise essentiellement - ou q u e les h o m m e s devraient
viser - l'augmentation de la production et de la consommation,
ces idées doivent être dénoncées impitoyablement, leur identité
avec l'orientation p r o f o n d e d u capitalisme m o n t r é e constamment.
La f o r m e nécessaire d u socialisme c o m m e gestion ouvrière de
la production et d e la société et pouvoir des Conseils d e travail-
leurs doit être d é m o n t r é e et illustrée à partir de l'expérience his-
torique récente. Le contenu essentiel d u socialisme: restitution
aux h o m m e s de la domination sur leur propre vie ; transformation
d u travail de gagne-pain absurde en déploiement libre des forces
créatrices des individus et des groupes ; constitution de c o m m u -
nautés humaines intégrées ; union de la culture et de la vie des
h o m m e s , ce contenu n e doit pas être caché h o n t e u s e m e n t c o m m e
spéculation concernant u n avenir indéterminé, mais mis en avant
c o m m e la seule réponse aux problèmes qui torturent et étouffent
les h o m m e s et la société a u j o u r d ' h u i . Le p r o g r a m m e socialiste
doit être présenté p o u r ce qu'il est : u n p r o g r a m m e d ' h u m a n i s a -
tion d u travail et d e la société. Il doit être clamé q u e le socialisme
n'est pas u n e terrasse de loisirs sur la prison industrielle, ni des
transistors p o u r les prisonniers, mais la destruction d e la prison
industrielle elle-même.
32. La critique révolutionnaire de la société capitaliste doit
changer d'axe. Elle doit en premier lieu dénoncer le caractère
i n h u m a i n et absurde d u travail contemporain, sous tous ses
aspects. Elle doit dévoiler l'arbitraire et la monstruosité d e la hié-
rarchie dans la production et dans la société, son absence d e jus-
tification, l ' é n o r m e gaspillage et les antagonismes qu'elle suscite,
l'incapacité des dirigeants, les contradictions et l'irrationalité de
la gestion bureaucratique d e l'entreprise, d e l'économie, d e l'État,
de la société. Elle doit m o n t r e r que, quelle que soit l'élévation d u
«niveau de vie», le problème des besoins des h o m m e s n'est pas
résolu m ê m e dans les sociétés les plus riches, q u e la c o n s o m m a -
tion capitaliste est pleine de contradictions et finalement absurde.
Elle doit enfin s'élargir à tous les aspects de la vie, d é n o n c e r le

146
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

délabrement des communautés, la déshumanisation des rapports


entre individus, le contenu et les méthodes de l'éducation capi-
taliste, la monstruosité des villes modernes, la double oppression
imposée aux femmes et aux jeunes.
33. L'analyse de la réalité sociale actuelle ne peut et ne doit
pas être simplement u n e explicitation et u n e dénonciation de
l'aliénation. Elle doit montrer constamment la double réalité de
toute activité sociale dans les conditions d'aujourd'hui (qui n'est
que l'expression de ce que nous avons défini plus haut c o m m e la
contradiction fondamentale d u système) ; à savoir, que la créati-
vité des gens et leur lutte contre l'aliénation, tantôt individuelle,
tantôt collective, se manifestent nécessairement dans tous les
domaines, en particulier dans l'époque contemporaine (s'il n ' e n
était pas ainsi, il n e pourrait jamais être question de socialisme).
D e m ê m e que nous avons dénoncé l'idée absurde que l'usine n'est
que bagne, et nous avons montré que l'aliénation ne peut jamais
être totale (car la production s'effondrerait), mais que la produc-
tion est tout autant dominée par la tendance des producteurs,
individuellement et collectivement, à en assumer en partie la ges-
tion, de m ê m e il faut dénoncer l'idée absurde que la vie des gens
sous le capitalisme n'est que passivité à l'égard de la manipulation
et de la mystification capitalistes, et p o u r le reste u n p u r néant (s'il
en était ainsi, on vivrait dans u n m o n d e de zombies pour qui il ne
pourrait jamais être question de socialisme). Il faut au contraire
mettre en lumière et valoriser l'effort des gens (effet à la fois et
cause de l'effondrement des valeurs et des formes de vie tradition-
nelles) p o u r orienter eux-mêmes leur vie et leurs attitudes dans
une période où plus rien n'est certain, effort qui ouvre ni plus ni
moins u n e phase absolument nouvelle dans l'histoire de l'huma-
nité et qui, p o u r autant qu'il incarne l'aspiration vers l'autonomie,
est u n e condition d u socialisme tout autant sinon plus essen-
tielle que le développement de la technologie ; et il faut montrer
le contenu positif que prend souvent l'exercice de cette autono-
mie, par exemple dans la transformation croissante des rapports
h o m m e - f e m m e ou parents-enfants dans la famille, transformation
qui contient en elle la reconnaissance de ce que l'autre personne
est ou doit être en dernière analyse maître et responsable de sa vie.
Il importe également de montrer le contenu analogue qui apparaît

147
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

dans les courants les plus radicaux de la culture contemporaine


(des tendances dans la psychanalyse, la sociologie et l'ethnologie
par exemple), dans la mesure où ces courants à la fois achèvent la
démolition de ce qui reste des idéologies oppressives et ne peuvent
pas ne pas diffuser dans la société.
34. Les organisations traditionnelles s'appuyaient sur l'idée que
les revendications économiques forment le problème central pour
les travailleurs, et que le capitalisme est incapable de les satisfaire.
Cette idée doit être catégoriquement répudiée car elle ne corres-
pond en rien aux réalités actuelles. L'organisation révolutionnaire
et l'activité des militants révolutionnaires dans les syndicats ne
peuvent pas se fonder sur une surenchère autour des revendica-
tions économiques, tant bien que mal défendues par les syndicats
et réalisables par le système capitaliste sans difficulté majeure.
C'est dans la possibilité des augmentations de salaire que se
trouve la base d u réformisme permanent des syndicats et une des
conditions de leur dégénérescence bureaucratique irréversible. Le
capitalisme ne peut vivre q u ' e n accordant des augmentations de
salaire, et p o u r cela des syndicats bureaucratisés et réformistes lui
sont indispensables. Cela ne signifie pas que les militants révo-
lutionnaires doivent nécessairement quitter les syndicats ou se
désintéresser des revendications économiques, mais que ni l'un ni
l'autre de ces points n ' o n t l'importance centrale q u ' o n leur accor-
dait autrefois.
35. L'humanité d u travailleur salarié est de moins en moins
attaquée par u n e misère économique qui mettrait en danger son
existence physique, elle l'est de plus en plus par la nature et les
conditions de son travail, par l'oppression et l'aliénation qu'il
subit au cours de la production. Or c'est dans ce domaine qu'il
n'y a pas et il ne peut pas y avoir de réforme durable, mais une
lutte aux résultats changeants et jamais acquis, parce q u ' o n ne
peut pas réduire l'aliénation de 3 % par an et parce que l'organisa-
tion de la production est constamment bouleversée par l'évolution
technique. C'est également le domaine dans lequel les syndicats
coopèrent systématiquement avec la direction. C'est une tâche
centrale d u mouvement révolutionnaire d'aider les travailleurs à
organiser leur lutte contre les conditions de travail et de vie dans
l'entreprise capitaliste.

148
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

36. L'exploitation d a n s la société c o n t e m p o r a i n e se réalise de


plus en plus sous la f o r m e de l'inégalité dans la hiérarchie; et
le respect d e la valeur d e la hiérarchie, s o u t e n u e par les orga-
nisations «ouvrières», devient le dernier appui idéologique d u
système. Le m o u v e m e n t révolutionnaire doit organiser u n e lutte
systématique contre l'idéologie d e la hiérarchie sous toutes ses
formes, et contre la hiérarchie des salaires et des emplois d a n s
les entreprises. M a i s cette lutte n e p e u t plus se faire simple-
m e n t à partir d e l'analyse des situations respectives des ouvriers
semi-qualifiés sur m a c h i n e et des contremaîtres d a n s l'industrie
traditionnelle, car elle serait sans prise sur des catégories crois-
santes d e travailleurs, face auxquels il est faux de présenter la hié-
rarchie c o m m e u n simple voile mystificateur qui recouvrirait u n e
réalité dans laquelle tous les rôles seraient identiques sauf ceux
de la contrainte. C e qu'il faut m o n t r e r , c'est q u e les différences
de qualification entre travailleurs résultent d a n s l'écrasante m a j o -
rité des cas d u f o n c t i o n n e m e n t m ê m e , inégal et hiérarchisé au
d é p a r t , de la société qui se reproduit c o n s t a m m e n t en tant q u e
société stratifiée d a n s ses nouvelles générations; que ce n e sont
pas simplement ces différences d e qualification qui d é t e r m i n e n t
la situation des individus dans la pyramide hiérarchique, mais
que celle-ci est définie t o u t a u t a n t (et de plus en plus au f u r et à
m e s u r e q u ' o n en m o n t e les échelons) p a r l'aptitude d e l'individu
à surnager d a n s la lutte entre cliques et clans bureaucratiques,
aptitude sans a u c u n e valeur sociale ; q u e de t o u t e f a ç o n seule la
collectivité des travailleurs doit et p e u t gérer rationnellement le
travail, q u a n t à ses objectifs généraux et q u a n t à ses conditions ;
que, dans la m e s u r e où des aspects techniques d u travail exigent
u n e différenciation des responsabilités, les responsables doivent
rester sous le contrôle de la collectivité ; q u ' e n a u c u n cas il n e p e u t
y avoir d e justification p o u r u n e différenciation q u e l c o n q u e des
salaires, d o n t l'égalité est u n e pièce centrale d e t o u t p r o g r a m m e
socialiste. D a n s ce m ê m e contexte, il f a u t c o m p r e n d r e q u e la
volonté des travailleurs de se qualifier ou d ' a c c é d e r à des respon-
sabilités n e traduit pas t o u j o u r s et nécessairement u n e aspiration
à passer d e l'autre côté de la barrière d e classe, mais exprime à u n
degré croissant le besoin des gens de trouver u n intérêt d a n s leur
travail (autre chose si ce besoin n e p e u t pas n o n plus être satisfait

149
QUELI.E D É M O C R A T I E ?

par cette accession, dans le cadre d u système actuel. E t il ne sert


à rien d e dire q u e cette solution reste simplement individuelle;
elle n e l'est pas plus que celle de l'individu qui élève ses enfants
le mieux qu'il p e u t , sans se b o r n e r à dire « de t o u t e f a ç o n le pro-
blème est insoluble sous le régime actuel»).
37. D a n s toutes les luttes, la façon d o n t u n résultat est obtenu
est autant et plus importante que ce qui est obtenu. M ê m e à l'égard
de l'efficacité immédiate, des actions organisées et dirigées par
les travailleurs eux-mêmes sont supérieures aux actions décidées
et dirigées bureaucratiquement ; mais surtout, elles seules créent
les conditions d ' u n e progression, car elles seules a p p r e n n e n t aux
travailleurs à gérer leurs propres affaires. L'idée que ses interven-
tions visent n o n pas à remplacer, mais à développer l'initiative et
l'autonomie des travailleurs doit être le critère suprême guidant
l'activité d u m o u v e m e n t révolutionnaire.
38. M ê m e lorsque les luttes dans la production atteignent une
grande intensité et u n niveau élevé, le passage au problème global
de la société reste p o u r les travailleurs le plus difficile à effectuer.
C'est d o n c dans ce d o m a i n e que le m o u v e m e n t révolutionnaire a
u n e tâche capitale à remplir, qu'il n e faut pas confondre avec une
agitation stérile a u t o u r des incidents d e la «vie politique» capita-
liste. Elle consiste à m o n t r e r que le système fonctionne toujours
contre les travailleurs, qu'ils ne p o u r r o n t résoudre leurs problèmes
sans abolir le capitalisme et la bureaucratie et reconstruire totale-
m e n t la société; qu'il y a u n e analogie p r o f o n d e et intime entre
leur sort de p r o d u c t e u r s et leur sort d ' h o m m e s dans la société,
en ce sens q u e ni l'un ni l'autre n e peuvent être modifiés sans que
soit supprimée la division en u n e classe de dirigeants et u n e classe
d'exécutants. C e n'est q u ' e n fonction d ' u n long et patient travail
dans cette direction que le problème d ' u n e mobilisation des tra-
vailleurs sur des questions générales p o u r r a à nouveau être posé
en termes corrects.
39. L'expérience a prouvé que l'internationalisme n'est pas u n
produit automatique de la condition ouvrière. Développé en fac-
teur politique réel par l'activité des organisations ouvrières d'autre-
fois, il a disparu lorsque celles-ci en dégénérant ont sombré dans
le chauvinisme. Le mouvement révolutionnaire devra lutter p o u r
faire remonter au prolétariat la longue pente qu'il a descendue

150
R E C O M M E N C E R LA R É V O L U T I O N

depuis u n quart de siècle, p o u r faire revivre la solidarité internatio-


nale des luttes ouvrières et surtout la solidarité des travailleurs des
pays impérialistes à l'égard des luttes des peuples colonisés.
40. L e m o u v e m e n t révolutionnaire doit cesser d'apparaître
c o m m e u n m o u v e m e n t politique au sens traditionnel d u terme.
La politique a u sens traditionnel est m o r t e , et p o u r d e b o n n e s rai-
sons. La population l ' a b a n d o n n e parce qu'elle la voit telle qu'elle
est dans sa réalité sociale : l'activité d ' u n e couche d e mystificateurs
professionnels qui t o u r n e n t a u t o u r d e la machinerie de l'État et d e
ses appendices p o u r y pénétrer ou p o u r s'en emparer. Le m o u v e -
m e n t révolutionnaire doit apparaître c o m m e u n m o u v e m e n t total,
concerné par tout ce que les h o m m e s font et subissent d a n s la
société, et avant t o u t p a r leur vie quotidienne réelle.
41. Le m o u v e m e n t révolutionnaire doit d o n c cesser d'être u n e
organisation de spécialistes. Il doit redevenir le lieu - le seul dans
la société actuelle, en dehors d e l'entreprise - où u n n o m b r e crois-
sant d'individus réapprennent la vraie vie collective, gèrent leurs
propres affaires, se réalisent et se développent en travaillant p o u r
u n projet c o m m u n dans la reconnaissance réciproque.
42. La p r o p a g a n d e et l'effort d e r e c r u t e m e n t d u m o u v e m e n t
révolutionnaire doivent désormais tenir c o m p t e des transforma-
tions d e structure d e la société capitaliste qui ont été décrites plus
haut, et d e la généralisation de sa crise. Le m o u v e m e n t révolu-
tionnaire n e p e u t pas s'adresser d e façon quasi exclusive aux tra-
vailleurs manuels, ni prétendre q u e t o u t le m o n d e est ou va être
finalement transformé en simple exécutant au bas de la pyramide
bureaucratique. C e qui est vrai, et suffisant p o u r baser la p r o p a -
gande et le r e c r u t e m e n t , c'est q u e la grande majorité des indi-
vidus, quelles q u e soient leur qualification ou leur rémunération,
sont intégrés d a n s l'organisation bureaucratique de la production,
éprouvent l'aliénation dans le travail et l'absurdité d u système et
tendent à se révolter contre celui-ci. D e m ê m e , la crise de la culture
et la décomposition des valeurs d e la société capitaliste poussent
des fractions importantes d'intellectuels et d'étudiants (dont le
poids n u m é r i q u e va d'ailleurs croissant) vers u n e critique radicale
d u système. Aussi bien p o u r parvenir à u n e unification des luttes
contre le système que p o u r rendre réalisable la gestion collective
d e la p r o d u c t i o n p a r les travailleurs, le rôle de ces «nouvelles

151
x
QUELLE DÉMOCRATIE ?

couches» sera f o n d a m e n t a l ; b e a u c o u p plus fondamental que


n'était, par exemple, à l'époque de Lénine, l'« union avec la pay-
sannerie pauvre », car celle-ci ne représentait c o m m e telle qu'une
force négative, destructrice de l'ancien système, tandis que les
« nouvelles couches » ont u n rôle positif essentiel à jouer dans la
reconstruction socialiste de la société. Le m o u v e m e n t révolution-
naire p e u t seul d o n n e r u n sens positif et une issue à la révolte de
ces couches contre le système, et il en recevra en échange u n enri-
chissement précieux. Et seul le m o u v e m e n t révolutionnaire peut
être le trait d'union, dans les conditions de la société d'exploita-
tion, entre travailleurs manuels, « tertiaires » et intellectuels, union
sans laquelle il ne pourra pas y avoir de révolution victorieuse.
43. La r u p t u r e entre les générations et la révolte des jeunes
dans la société m o d e r n e sont sans c o m m u n e mesure avec le
«conflit des générations» d'autrefois. Les jeunes ne s'opposent
plus aux adultes pour prendre leur place dans u n système établi
et r e c o n n u ; ils refusent ce système, n ' e n reconnaissent plus les
valeurs. La société contemporaine perd son emprise sur les géné-
rations qu'elle produit. La r u p t u r e est particulièrement brutale
s'agissant de la politique. D ' u n côté, l'écrasante majorité des
cadres et des militants ouvriers adultes ne peuvent pas, quelles
que soient leur b o n n e foi et volonté, opérer leur reconversion, ils
répètent machinalement les leçons et les phrases apprises autre-
fois et désormais vides, ils restent attachés à des formes d'action
et d'organisation qui s'effondrent. Inversement, les organisations
traditionnelles arrivent de moins en moins à recruter des jeunes,
aux yeux desquels rien ne les sépare de tout l'attirail vermoulu et
dérisoire qu'ils rencontrent en venant au m o n d e social. Le m o u -
vement révolutionnaire pourra d o n n e r u n sens positif à l'immense
révolte de la jeunesse contemporaine et en faire le ferment de
la transformation sociale s'il sait trouver le langage vrai et neuf
qu'elle cherche, et lui montrer une activité de lutte efficace contre
ce m o n d e qu'elle refuse.
44. La crise et l'usure d u système capitaliste s'étendent aujour-
d'hui à tous les secteurs de la vie. Ses dirigeants s'épuisent à col-
mater les brèches du système sans jamais y parvenir. D a n s cette
société, la plus riche et la plus puissante que la terre ait portée,
l'insatisfaction des h o m m e s , leur impuissance devant leurs propres
R E C O M M E N C E R I.A R É V O L U T I O N

créations, sont plus grandes que jamais. Si aujourd'hui le capita-


lisme réussit à privatiser les travailleurs, à les éloigner d u problème
social et de l'activité collective, cette phase ne saurait durer éternel-
lement, n e serait-ce que parce q u e c'est la société établie qui la pre-
mière en étouffe. T ô t ou tard, à la faveur d ' u n de ces « accidents »
inéluctables sous le système actuel, les masses entreront de n o u -
veau en action p o u r modifier leurs conditions d'existence. Le sort
de cette action dépendra d u degré de conscience, de l'initiative,
de la volonté, de la capacité d ' a u t o n o m i e que montreront alors
les travailleurs. Mais la formation de cette conscience, l'affermis-
sement de cette autonomie, dépendent à u n degré décisif d u tra-
vail continu d ' u n e organisation révolutionnaire qui ait clairement
compris l'expérience d ' u n siècle de luttes ouvrières, et d ' a b o r d
que l'objectif et le moyen à la fois de toute activité révolutionnaire
c'est le développement de l'action consciente et a u t o n o m e des
travailleurs; qui soit capable de tracer la perspective d ' u n e n o u -
velle société h u m a i n e pour laquelle il vaille la peine d e vivre et
de m o u r i r ; qui incarne enfin elle-même l'exemple d ' u n e activité
collective que les h o m m e s c o m p r e n n e n t et dominent.
POSTFACE À
« R E C O M M E N C E R L A R É V O L U T I O N »*

Les idées formulées dans « Le mouvement révolutionnaire sous


le capitalisme moderne 1 » ont suscité dès le départ, à l'intérieur
du groupe S . o u B . , une opposition dont les porte-parole ont été
R. Maille 2 , P. Brune 3 et, après nombre de fluctuations, J.-F. Lyotard.
Après de très longues discussions et quelques tentatives d ' e n
empêcher ou d'en retarder indéfiniment la publication, le texte n ' a
pu finalement paraître qu'à la fin de 1960, avec la mention qu'il
n'engageait pas l'ensemble d u groupe. Les controverses âpres et
confuses qui y ont trouvé leur point de départ ont duré presque
quatre ans. Les textes de la tendance adverse (qui s'était appelée
elle-même, caractéristiquement, « anti-tendance ») n'ayant pas été,
à m a connaissance, livrés jusqu'ici au public, je ne puis qu'inviter
le lecteur à en reconstituer les idées à travers la critique, expli-
cite ou implicite, qui en est faite dans les textes qui précèdent,
et simplement répéter ce que j'en ai déjà écrit: que leur néo-
paléo-marxisme honteux ne parvenait pas à en dissimuler le vide.
L'« anti-tendance » restait en fait sur le terrain d ' u n « trotskisme
correct » et imprimait au mensuel Pouvoir Ouvrier une orientation
presque exclusivement axée sur la guerre d'Algérie, la dénoncia-
tion d u gouvernement et les grèves revendicatives. Mais on n ' a pas
r o m p u avec le trotskisme p o u r avoir seulement accepté l'idée que
la Russie est u n e société de classe. Les propositions de travailler
sur des thèmes c o m m e la critique de la société de consomma-
tion, l'éducation, la crise de la jeunesse, les femmes, la famille,
la sexualité, la culture étaient accueillies par des ricanements ou

" <EMO, 2 (1974), p. 373-384.>


1. <Maintenant dans QMO, t. 2, p. 403-528.>
2. <Pseudonyme d'Alberto Masô, dit aussi «Véga ».>
3. <Pseudonyme de Pierre Souyri.>

155
Q l El.l.K D E M O C R A T I E ?

ensevelies sous des amas de platitudes «économiques» et «poli-


tiques» traditionnelles. O n refusait de prendre en considération
la signification du relatif afflux d'étudiants vers le groupe à partir
de 1959 - qui préfigurait, à notre minuscule échelle, aussi bien
Berkeley que Mai 1968 - , on ne considérait ceux-ci que comme
matériau pour fabriquer des militants en général à envoyer aux
portes des usines et nullement dans la spécificité de leurs motiva-
tions et de leurs problèmes. D'innombrables heures de discussion
étaient dépensées en pure perte par l'« anti-tendance » dans la ten-
tative de démontrer qu'il n'existait pas de « question étudiante »,
et que tous les problèmes se réduisaient à l'exploitation écono-
mique par le capital et à l'oppression exercée par l'État. Le fait
que les idées formulées dans « Le mouvement révolutionnaire sous
le capitalisme m o d e r n e », et les thèmes évoqués ci-dessus n'étaient
que la suite naturelle, le développement organique des analyses et
de l'orientation de S.ouB. depuis de longues années - que déjà le
texte « Sur la dynamique du capitalisme », publié en 1953 et 1954,
impliquait u n rejet de l'économie marxiste - , que si l'on voulait les
refuser il fallait aussi en rejeter les prémisses et se démarquer de
textes comme « Sur le contenu d u socialisme », « Bilan » ou « Prolé-
tariat et organisation » - était tout simplement scotomisé. Rendons
toutefois cette justice à R. Maille : à l'opposé de J.-F. Lyotard, qui
les avait toujours accueillies avec enthousiasme, lui d u moins avait
constamment opposé u n e franche grimace de dégoût à toutes les
novations inquiétantes contenues dans ces textes.
Ce fut la stérilité de ces discussions, et le sentiment de frustra-
tion qu'elles engendraient - l'« anti-tendance » ne parvenant pas
à produire des positions quelconques, autres que des arguments
polémiques se contredisant les uns les autres, ni même, jusqu'à
la veille de la scission de 1963, u n texte la définissant - , qui ont
conduit les camarades qui étaient en accord avec l'orientation
tracée dans «Le mouvement révolutionnaire... » à se réunir sépa-
rément p o u r pouvoir enfin discuter et travailler sur la substance
des problèmes. Ces réunions ont été remarquablement produc-
tives, et leurs résultats ont pour u n e b o n n e part nourri les n u m é -
ros de S.ouB. ultérieurs à la scission (35 à 40).
La scission s'était ainsi installée de fait dans le groupe ; elle a
été formellement consacrée lors d ' u n e réunion générale en juillet

156
P O S T F A C E À « R E C O M M E N C E R LA R É V O L U ! I O N »

1963. Bien que la «tendance» y fut majoritaire de quelques voix,


p o u r éviter les tristes querelles qui souvent accompagnent ces scis-
sions dans les groupes d'extrême gauche, u n accord amiable laissa
à l'« anti-tendance » le mensuel Pouvoir Ouvrier. La scission était
annoncée par nos soins aux lecteurs et sympathisants de 5. ou B.
par la lettre ci-dessous, datée d u 28 octobre 1963.

Cher camarade,
Vous avez suivi depuis un certain temps le travail de Socialisme ou
Barbarie et de Pouvoir Ouvrier. Une scission vient d'avoir lieu dans
le groupe qui publiait ces deux organes, et il est de notre devoir de vous
informer sur ses origines, son caractère et ses résultats.
L'installation et la stabilisation du régime gaulliste en France, nous les
avons caractérisées dès le départ non pas comme le prélude au fascisme,
mais comme le passage du capitalisme français à la phase du capita-
lisme moderne, analogue à celle que traversent les autres pays industria-
lisés (voir l'éditorial «Bilan » dans le n°26 de S. ouB., nov. 1958). Les
événements ont montré que cette appréciation était correcte; mais que
signifiait exactement cette phase quant au fonctionnement de la société
capitaliste et quant à la situation et les perspectives d'un mouvement
révolutionnaire ?
Nous avons essayé, depuis 1959, de donner une réponse à cette ques-
tion à partir d'un examen de la réalité sociale dans les pays modernes.
Cet examen nous a conduits à voir, beaucoup plus clairement que par
le passé, qu'un grand nombre d'idées et de positions du mouvement
marxiste traditionnel ne correspondaient plus - ou, dans certains cas,
n'avaient jamais correspondu - ni à la réalité ni aux exigences d'une
activité socialiste révolutionnaire. Ses principales conclusions sont for-
mulées dans la série d'articles sur «Le mouvement révolutionnaire sous
le capitalisme moderne» ("S. o u B . , ri"31, 32, 33). Nous croyons utile
d'en rappeler ici l'essentiel, car elles sont à l'origine des divergences dans
le groupe et finalement de sa scission.
Dans les pays capitalistes modernes, on n'observe plus les manifesta-
tions considérées autrefois comme des traits inéluctables du fonctionne-
ment du capitalisme : dépressions économiques, chômage, paupérisation
absolue ou relative. Ce n'est pas là un phénomène accidentel ou pas-
sager: la direction étatique de l'économie permet au capitalisme d'en
contrôler l'évolution à un degré suffisant pour éviter des déséquilibres

157
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

catastrophiques. Si cela est possible, c'est parce qu'il n'y a pas, comme on
l'avait cru dans le marxisme classique, une contradiction insurmontable
entre le * développement des forces productives » et les * formes de pro-
priété» ou les «rapports de production» capitalistes. Le capitalisme est
orienté vers l'expansion de la production, qu'il est parfaitement capable
de réaliser, et celle-ci implique et entraîne nécessairement une élévation
de la consommation des masses. Bien entendu, cette production aussi
bien que cette consommation ont un caractère et un contenu capita-
listes et, même avec cette expansion continue de la production et de la
consommation, le «problème économique» de la société n'est nullement
résolu - pas plus qu'aucun autre problème sous le capitalisme. Mais il
ne contient pas en lui-même la dynamique explosive qu'on lui attri-
buait autrefois. Les analyses économiques de Marx ne peuvent plus être
maintenues dans leur contenu. Finalement, si le problème fondamental
que la société capitaliste pose aux hommes était celui de la misère éco-
nomique, on ne voit pas pourquoi et comment les travailleurs pourraient
être amenés à lutter pour le socialisme, avec tout ce que cela comporte
comme changement dans les rapports entre hommes et dans l'orientation
de la société.
Il faut donc déloger l'économique de la place prépondérante qui lui
avait été accordée jusqu'ici par le marxisme. La contradiction insur-
montable du capitalisme se trouve plus profondément dans la structure
des rapports sociaux dans tous les domaines. Qu'il s'agisse du travail, du
fonctionnement des institutions, de la vie culturelle, partout on rencontre
la même antinomie: le capitalisme essaie d'exclure les hommes de la
direction de leur propre activité mais en même temps il doit obtenir leur
participation à cette activité. L'ouvrier doit appliquer tel un automate
les règles qu'on lui impose, mais doit en même temps déployer l'initia-
tive et l'inventivité d'un surhomme chaque fois que les règles se révèlent
absurdes ou qu'un imprévu surgit - c'est-à-dire la moitié du temps. Le
citoyen, le militant politique ou syndical doit se cantonner dans une
obéissance soumise à l'égard des chefs mais on lui reproche son apathie
qui empêche le bon fonctionnement de l'Etat, des partis et du syndicat.
La bureaucratisation croissante du capitalisme, loin de lui permettre
de surmonter cette antinomie, ne fait que l'exaspérer et l'étendre; car
en s'emparant non plus seulement de la production et de la gestion de
l'économie, mais de la politique, de la consommation, des loisirs, etc., la
manipulation bureaucratique des activités sociales fait paraître partout

158
P O S T F A C E À « R E C O M M E N C E R LA R É V O L U ! I O N »

un conflit du même type. C'est parce qu'il contient cette antinomie insur-
montable que le système capitaliste suscite contre lui une lutte perma-
nente. Ce ne sont pas des * contradictions économiques » ou des * lois du
mouvement de la société », mais cette lutte elle-même qui a été le facteur
de plus en plus déterminant de l'histoire depuis un siècle.
Ce n'est que dans cette optique que l'on peut comprendre pourquoi
il peut être question d'une révolution socialiste et non simplement d'une
révolte aveugle d'ouvriers affamés, car la suppression de cette antinomie
n 'est possible que par la gestion de la production par les producteurs, reven-
dication centrale du socialisme; la question fondamentale d'une nouvelle
société, la question de l'autonomie, est posée en négatif dans et par
l'esclavage capitaliste. Le problème posé aux travailleurs objectivement,
dans les sociétés modernes, est celui de leur vie concrète de producteurs,
du sens de leur travail et finalement de leur vie. Ils ne peuvent le résoudre
qu'en bouleversant l'ensemble des structures et des rapports sociaux.
Les conditions présentes permettent donc d'approfondir et d'élargir
aussi bien l'idée du socialisme que ses bases dans la réalité sociale. Cela
semble en opposition totale avec la disparition de tout mouvement socia-
liste révolutionnaire et de toute activité politique des travailleurs. Et cette
opposition n'est pas apparente, elle est bien réelle et forme le problème
central de notre époque.
Le mouvement ouvrier a été intégré dans la société officielle, ses insti-
tutions (partis, syndicats) sont devenues les siennes. Plus, les travailleurs
ont en fait abandonné toute activité politique ou même syndicale. Cette
privatisation de la classe ouvrière et même de toutes les couches sociales
est le résultat conjoint de deux facteurs : la bureaucratisation des partis et
des syndicats en éloigne la masse des travailleurs ; l'élévation du niveau
de vie et la diffusion massive des nouveaux objets et modes de consom-
mation leur fournissent le substitut et le simulacre de raisons de vivre.
Cette phase n 'est ni superficielle ni accidentelle. Elle traduit un destin
possible de la société actuelle.
Si le terme barbarie a un sens aujourd'hui ce n'est ni le fascisme, ni
la misère, ni le retour à l'âge de pierre; c'est précisément ce * cauche-
mar climatisé », la consommation pour la consommation dans la vie
privée, l'organisation pour l'organisation dans la vie collective et leurs
corollaires : privatisation, retrait et apathie à l'égard des affaires com-
munes, déshumanisation des rapports sociaux. Ce processus est bien en
cours dans les pays industrialisés, mais il engendre ses propres contraires.

159
QUELI.E D É M O C R A T I E ?

Les institutions bureaucratisées sont abandonnées par les hommes qui


entrent finalement en opposition avec elles. La course à des niveaux
«toujours plus élevés» de consommation, à des objets «nouveaux» se
dénonce tôt ou tard elle-même comme absurde.
Ce qui peut permettre une prise de conscience, une activité socialiste,
et en dernière analyse une révolution, n 'a pas disparu, mais au contraire
prolifère dans la société actuelle. Chaque travailleur peut observer, dans
la gestion des grandes affaires de la société, l'anarchie et l'incohérence
qui caractérisent les classes dominantes et leur système; et il vit, dans
son existence quotidienne et en premier lieu dans son travail, l'absurdité
d'un système qui veut le réduire en automate mais doit faire appel à son
inventivité et à son initiative pour corriger ses propres erreurs.
La révolution socialiste reste la seule perspective positive ouverte à
l'humanité, à condition précisément qu'on lui assigne comme objectifs
la solution de ces problèmes, et non le développement «plus rapide»
des forces productives. De même, une organisation révolutionnaire est
plus que jamais nécessaire, à condition qu'elle rompe avec les idées et les
pratiques du passé et règle son activité à partir de cette idée centrale, que
le socialisme c'est l'activité autonome des masses travailleuses et qu'en
dehors de cette activité rien ne peut l'assurer, ni la direction d'un Parti
omniscient, ni des « lois de l'histoire » secrètement agencées par une Pro-
vidence afin que le communisme en soit le produit.
Cette analyse, et cela doit être clair pour ceux qui ont suivi Socia-
lisme ou Barbarie, est l'aboutissement organique de la ligne de dévelop-
pement de la revue et d'ailleurs ne fait que regrouper et systématiser des
idées qui y avaient déjà été formulées depuis longtemps.
Pourtant, dès qu'elle a été soumise à la discussion elle a rencontré
chez une partie du groupe une résistance acharnée et une opposition
véhémente, dont il est du reste impossible de cerner le contenu positif, ou
même négatif. En effet, non seulement on ne sait pas à ce jour ce que les
camarades qui la refusent proposent à la place, mais il est impossible de
comprendre à quoi ils s'opposent précisément: certaines idées (comme
celle de la privatisation, ou du besoin de parler de tous les aspects de la
vie des travailleurs et non plus seulement de revendications économiques
et de politique traditionnelle) ont été violemment attaquées au départ,
pour être par la suite acceptées par la bande et finalement considérées
comme allant de soi ; d'autres, comme la critique de l'analyse économique
classique marxiste et de ses thèmes (augmentation de l'exploitation, etc.)

160
P O S T F A C E À « R E C O M M E N C E R LA R É V O L U ! I O N »

ont été successivement refusées et acceptées, sans qu'on puisse discerner un


sens dans ce mouvement pendulaire. Ainsi, malgré notre effort d'obtenir
une discussion claire et systématique des divergences, une telle discussion,
où à certaines thèses s'en opposeraient d'autres ou du moins des néga-
tions nettes et définies, n'a pu venir au jour. Dans ces conditions il était
fatal qu'on aboutisse à une scission qui, existant en fait depuis plusieurs
mois, s'est formellement consommée en juillet dernier. Il a été convenu
d'un commun accord que nous continuerions la publication de la revue
Socialisme ou Barbarie et que les autres camarades continueraient la
publication du mensuel Pouvoir Ouvrier.
Nous n'avons pas l'intention de parler longuement dans la revue
de cette scission, pour une raison simple et évidente : on ne peut guère
critiquer des gens qui ne présentent pas des positions et se contentent
d'affirmer que, aussi longtemps que des classes continuent d'exister, le
marxisme par définition ne peut être dépassé. Mais d'autant plus nous
sentons-nous obligés de dire ici quel sont à nos yeux le caractère et le
contenu de cette scission.
Devant la petite minorité de gens qui, en France et ailleurs, conti-
nuent de se réclamer explicitement de l'idéologie révolutionnaire, une
série de questions cruciales se posent :
- les conceptions traditionnelles, même « améliorées », ne sont-elles pas
désormais insuffisantes pour comprendre le monde d'aujourd'hui et,
encore plus, pour le transformer ?
- une longue phase du mouvement ouvrier n 'est-elle pas terminée ?
- une nouvelle idéologie, une nouvelle pratique révolutionnaires ne
sont-elles pas exigées par notre époque ?
A ces questions, on l'aura déjà compris, nous répondrons clairement
et carrément oui. Une reconstruction radicale du mouvement révolution-
naire est à faire, tant pour la théorie que pour la pratique. Elle ne partira
certes pas de zéro, puisque nous disposons aussi bien de l'expérience d'un
siècle de luttes ouvrières que de l'énorme progression dans la compré-
hension de l'histoire et de la société qu'a représentée le marxisme. Mais
dans les deux cas il ne s'agit que de matériaux qui ne peuvent prendre
leur valeur que dans une nouvelle élaboration et dans une nouvelle acti-
vité. L'expérience d'un siècle de mouvement ouvrier est pour nous objet
d'étude, non pas livre de leçons; comment pourrait-il en être autrement,
puisque le négatif et le positif s'y balancent, puisque ce mouvement a
imposé au capitalisme des transformations considérables, mais aussi que

161
QUELLE DÉMOCRATIE?

son aboutissement à ce jour c'est la dégénérescence de la seule révolution


victorieuse qui ait eu lieu et l'intégration des partis et des syndicats
dans la société établie ? Le marxisme reste pour nous une source inégalée
d'inspiration théorique, mais il a cessé d'être une théorie vivante depuis
quarante ans. Et comment pourrait-il d'ailleurs séparer son destin de
celui du mouvement ouvrier qu'il a animé et dans lequel U s'est incarné,
pour le meilleur et pour le pire ? Rien de solide ne pourra être construit
aussi longtemps qu'on n'aura pas attribué au passé sa place sans véné-
ration et sans haine.
Ceux qui n 'acceptent pas ce point de vue appartiennent à ce passé
qu'ils ne peuvent regarder objectivement et équitablement puisqu'ils s'y
trouvent encore ; partie du poids mort qui pèse sur la conscience des
hommes, ce sont les conservateurs dans le mouvement révolutionnaire.
Et, depuis qu'il existe, le mouvement révolutionnaire a régulièrement
engendré ses propres conservateurs ; il n 'a progressé que dans la mesure
où il a pu surmonter leur opposition.
Mais dans le monde d'aujourd'hui, le conservatisme se dégrade, chez
les révolutionnaires non moins que chez les réactionnaires. Il y a quinze ou
vingt ans, la principale forme de conservatisme dans le mouvement révo-
lutionnaire, le trotskisme, restait certes incapable d'en faire progresser soit
la pratique, soit les idées; mais du moins prétendait-il et s'efforçait-il de
conserver vraiment quelque chose - de défendre et de préserver le marxisme
«orthodoxe» et le bolchevisme de la période héroïque. Les conservateurs
que nous rencontrons aujourd'hui, ceux dont nous venons de nous séparer,
ne conservent rien; ils n'osent même plus dire qu'ils veulent préserver le
marxisme orthodoxe ou le bolchevisme. Chez eux aussi, comme à tous les
étages de la société, le conservatisme a mauvaise conscience et n'ose pas
dire son nom.
Nous abordons avec confiance une nouvelle période de notre travail.
Si cette scission nous affaiblit numériquement, si ellerisquepour un temps
de décourager certains parmi ceux qui suivaient notre effort, elle nous fait
aussi retrouver une cohésion d'idées et d'attitudes dont l'absence avait,
depuis trois ans,plus qu'à moitié diminué l'efficacité du groupe.
LA G R È V E D E S MINEURS*

La grève des mineurs a frappé et passionné à juste titre toute la


population travailleuse en France. D ' u n b o u t à l'autre de leur grève
les mineurs se sont montrés résolus à refuser les diktats d u gou-
vernement. Ils ont ridiculisé de Gaulle en faisant de son ordre de
réquisition u n chiffon de papier. Leur grève a mis fin à u n e longue
période d'inaction des travailleurs, qui s'était aggravée depuis le
13 mai et n'avait été que partiellement interrompue par les m o u -
vements d u secteur public en 1961 et 1962 ( S N C F , E D F ) . Elle a
fait voir à nouveau que ce qui peut peser b e a u c o u p plus lourd que
les palabres d u Guide, dans u n pays industriel, c'est la décision d e
la masse des travailleurs de n e pas se laisser faire. A tous ces égards
elle est u n événement avec u n sens positif considérable qui m a r -
quera la vie d u pays pour les années qui viennent.
Mais, sans parler des c o m m e n t a t e u r s d e la gauche officielle,
b e a u c o u p de camarades révolutionnaires, entraînés par u n
enthousiasme compréhensible, vont jusqu'à attribuer à cette grève
u n e signification et à lui tracer des perspectives qui lui sont abso-
l u m e n t étrangères. Pour bien le c o m p r e n d r e il faut voir ce q u e
signifient dans les pays m o d e r n e s les grèves p o u r les salaires, diri-
gées et contrôlées par les syndicats.
D a n s u n pays capitaliste m o d e r n e , l'économie n e pourrait pas
fonctionner sans augmentations périodiques et régulières des
salaires. La consommation des travailleurs et ce qui d é p e n d d'elle,
directement ou indirectement, représentent en effet les trois
quarts de la production. Si la consommation stagne, la p r o d u c -
tion stagnera aussi.

'Note 1974: Proposé comme éditorial pour Pouvoir Ouvrier, n°50 (avril
1963), ce texte avait été refusé par les camarades de 1' « anti-tendance » qui
se trouvaient en majorité dans la Commission chargé de la publication de
PO <EMO, 2 (1974), p. 367-372>.

163
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

Depuis la dernière guerre, le patronat et l'État capitaliste ont


plus ou moins compris que l'expansion de la consommation de
masse est u n e nécessité p o u r leur économie. Ils ont vu que des
augmentations de salaire, dans certaines limites, ne mettent pas en
cause le régime et ne sont pas p o u r lui u n e question d e vie ou de
m o r t . A u contraire m ê m e , ils y voient plutôt u n e soupape d e sûreté
contre la révolte ouvrière. Cela ne veut pas dire qu'ils les octroient
souvent spontanément, encore moins qu'ils ne discutent dur.
Des conflits éclatent d o n c périodiquement, parce que le
patronat ne veut d o n n e r q u ' u n e partie de ce q u e les travailleurs
d e m a n d e n t . Ils éclatent aussi parce que les changements dans la
production et dans les techniques (l'automation par exemple) font
que des professions ou des branches entières se voient menacées et
que les ouvriers d e m a n d e n t des garanties ou des compensations.
O r u n e des fonctions essentielles des syndicats actuels, c'est
d ' e m p ê c h e r que les conflits entre les travailleurs et la direction
p r e n n e n t u n e f o r m e violente et m e t t e n t en cause l'ordre établi. Les
syndicats négocient les revendications de salaire et parviennent la
plupart d u temps à des compromis avec la direction. La substance
de ces compromis est généralement la suivante: en échange de
« concessions » de la direction sur les salaires et d'autres avantages
similaires, les syndicats acceptent et reconfirment chaque fois la
dictature absolue de la direction dans la production, son pouvoir
absolu en matière de discipline et d'« organisation » d u travail. Par
ce moyen la direction a les mains libres p o u r augmenter le rende-
m e n t des ouvriers, de sorte que finalement les augmentations de
salaire n e lui coûtent rien.
Mais de temps en temps u n tel compromis n e parvient pas à
se réaliser : soit q u e l'employeur se m o n t r e particulièrement dur,
soit que la base soit particulièrement en colère. Alors les syndicats,
aussi bien p o u r reprendre en main leur base que p o u r m o n t r e r aux
patrons qu'ils sont indispensables et qu'ils ont de vrais atouts dans
leur poche, organisent la grande grève, la grande bataille rangée.
C'est là u n p h é n o m è n e typique d e tous les pays m o d e r n e s : États-
Unis, Angleterre, Allemagne, D a n e m a r k , etc. Toutes ces grèves
se terminent par des compromis où les syndicats obtiennent fré-
q u e m m e n t u n peu plus qu'il n'était offert au départ. A u c u n e n ' a
jamais « débordé » ce cadre.

164
I.A G R È V E D E S M I N E U R S

C'est dans cette optique qu'il faut aussi voir la grève des mineurs
en France. Elle n o u s frappe parce qu'elle est d ' u n e certaine façon
la première d e son genre, mais il y en aura d'autres. Depuis 1957
les salaires o n t pris chez n o u s u n retard relativement à la pro-
duction qu'il f a u d r a bien qu'ils rattrapent à la longue. Evidem-
m e n t , ils n e le rattraperont pas « a u t o m a t i q u e m e n t », car, quelles
que soient sa modernisation et sa « rationalisation », le capitalisme
français n'accordera ces augmentations q u e sous la pression.
Mais il n e faut pas p r e n d r e ses désirs p o u r des réalités, et attri-
buer à ces mouvements u n e signification radicale qu'ils n ' o n t
pas. Sauf dans des circonstances tout à fait exceptionnelles (dont
l'unique exemple dans l'histoire d'après-guerre est celui des grèves
belges d e 1960-61), ces grèves n e contestent pas et n e peuvent pas
contester l'ordre établi.
Elles ne le contestent pas par leurs objectifs : les revendications
d ' a u g m e n t a t i o n de salaires, car le capitalisme p e u t très bien, sans
mourir, d o n n e r 6, 8 ou 10 % d ' a u g m e n t a t i o n . . . et il le fait.
Elles n e le contestent pas par les intentions profondes des gré-
vistes. Bien sûr, il y a toujours à la racine de toute lutte, m ê m e
la revendication la plus limitée, la révolte d u travailleur contre la
condition q u e lui fait le régime capitaliste. Mais dans le cas d e ces
grèves, toute la revendication est placée sur le terrain d u salaire et
n e p e u t pas le dépasser.
Elles n e le contestent pas n o n plus p a r leur f o r m e , par le type
d'activité des travailleurs : ces grèves sont « institutionnalisées ».
Elles se déroulent, à quelques détails près, selon la m ê m e procé-
d u r e ; elles sont tenues en m a i n p a r les syndicats. L'attitude des
ouvriers consiste à fournir u n appui massif et passif, m ê m e s'ils
consentent des sacrifices é n o r m e s p o u r le succès d e la grève. O n
insiste sur le fait q u e le d é c l e n c h e m e n t de la grève des m i n e u r s
est parti de la base, mais il faut également voir q u e la base n ' a
plus manifesté d'initiative d u m o m e n t où les syndicats ont pris
l'affaire en main.
Sur le terrain où se situent ces grèves il n'y a pas d e « déborde-
m e n t » possible. A la fin d e la grève les travailleurs peuvent pro-
tester - c o m m e les mineurs l'ont fait - parce qu'ils trouvent le
compromis négocié peu satisfaisant. Mais cela prouve précisément
qu'ils n e sortent pas d u cadre imposé dès le départ à ces luttes.

165
x
QUELLE DÉMOCRATIE ?

Est-ce que la propagande d ' u n e petite organisation révolution-


naire pourrait modifier les choses à cet égard? D a n s les circons-
tances actuelles il est illusoire de le penser. U n e telle organisation
pourrait, et devrait, diffuser des idées ou des mots d'ordre comme :
revendications n o n hiérarchisées, direction de la grève par les gré-
vistes eux-mêmes sous forme de comités de grève élus, révocables
et responsables devant les assemblées de grévistes. Ces mots
d'ordre sont justes, mais ils ne peuvent pas avoir de répercussion
pratique. Leur adoption par les ouvriers - m ê m e simplement par
une minorité importante - signifierait que les ouvriers veulent, ne
serait-ce que sur des points partiels, rompre avec le système, tel
qu'il s'exprime par exemple par la hiérarchisation des emplois et
des salaires, ou par l'emprise de la bureaucratie syndicale sur les
mouvements. Or ces grèves ne visent pas une telle rupture. Elles
sont plutôt, comme on a essayé de le montrer, faites pour se dérou-
ler dans le cadre du système. Cela se voit encore, dans la grève des
mineurs, par le fait que dès qu'ils ont p u négocier u n compromis
sur les salaires, les syndicats ont laissé tomber en fait des revendi-
cations qui, sans avoir rien de révolutionnaire, allaient u n peu plus
loin (semaine de 40 heures, avenir de l'industrie minière) sans que
cela ait particulièrement révolté les ouvriers.
U n groupe révolutionnaire appuiera ces mouvements dans
toute la mesure de ses forces et p o u r plusieurs raisons : parce qu'il
est toujours avec les exploités et contre les exploiteurs ; parce qu'il
est juste que l'exploitation des travailleurs ne s'aggrave pas ; parce
que si les travailleurs restent apathiques leurs conditions de vie et
de travail empireront sur toute la ligne ; parce que, m ê m e si c'est
de façon déformée et amputée, ils montrent que c'est sur le tra-
vail des exploités que repose toute la société. Il saisira cette occa-
sion p o u r faire voir aux travailleurs la signification de la hiérarchie
(11 % pour ceux qui gagnent 600 F et 11 % aussi pour ceux qui
gagnent 6 000 F) et le rôle de la bureaucratie syndicale dont le seul
souci est : c o m m e n t terminer la grève au plus vite sans perdre la
face. Mais il n e cherchera pas midi à quatorze heures et ne verra
pas dans ces grèves ce qu'elles ne sont pas : u n point de départ
pour u n e rupture radicale des travailleurs avec le système.
LA J E U N E S S E É T U D I A N T E *

Ils sont 250 000 à n'être ni des enfants ni des hommes.


Ils ne font rien et pourtant ils travaillent. Ils n ' o n t pas d'argent,
mais en règle générale ils ne sont pas pauvres. Ce sont des fils de
bourgeois, et ils ne sont pas des bourgeois. Les filles ressemblent
aux garçons, mais ne savent pas si elles voudraient en être ou pas.
Ils voient dans leurs professeurs à la fois des pères et des patrons,
sans parvenir à choisir.
Ils sont aussi 250 000 à ne pas se ressembler, depuis les vrais
militaires et faux étudiants de Saint-Cyr jusqu'aux faux bohèmes
et vrais architectes des Beaux-Arts, en passant par les apprentis
« planificateurs » de Sciences Po et les intellectuels marxistes-lévi-
straussiens de la Sorbonne. Il y a les militants de L'Humanité et
ceux de L'Équipe (les plus nombreux), sans oublier les anarchistes
d'Antony, les footballeurs de Charléty, les révolutionnaires distin-
gués et lecteurs assidus du Monde, les cinéphiles de la rue d ' U l m ,
les beatniks d u Old Navy, les filles à marier de la première année
de droit, les étudiants de 30 ans qui réussiront « cette fois » l'agré-
gation, les matheux et les médecins.

Tout cela est-il si drôle ?


J., u n copain de Polytechnique, m ' a confié : «Je faisais des maths
à Nice. Les maths, ça m'amusait, moi. Je bûchais sur la plage ; je
coinçais les cours sous les galets et je m e dorais au soleil. La belle
vie, quoi.

'S.ouB., n°34 (mars 1963). Écrit en collaboration avec Claude Chabrol.


<11 s'agit bien entendu du sociologue Claude Chabrol, ancien membre du
groupe S. ou B. L'article fut publié sous le pseudonyme commun « Claude
Martin». Rééd. « 10/18», CMR, 2 (1979), p. 259-278.>

167
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

L'École, ça a été u n e sale surprise. D ' a b o r d je m e suis retrouvé


sous-off dans l'Armée française sans savoir pourquoi. J'ai u n adju-
dant, des appels. J'ai fait u n stage en Algérie p o u r voir notre œuvre
(celle d e l'Armée). Et il faut payer 2 millions à la fin si on n e veut
pas rester dans l'Armée. Ici on est entre gens " d u m o n d e " . O n
fait partie de la grande famille des X, la " m a f f i a " , c o m m e o n dit
entre nous.
Le c o u p est simple. La discipline militaire p e r m e t à l'État de
nous conditionner totalement. Ils produisent rapidement, et sans
heurt, les cadres qu'il leur faut. La vie militaire nous empêche
d'avoir des contacts suivis et étroits avec les autres étudiants.
Bien e n t e n d u , n o u s n e connaîtrons a u c u n ouvrier, et l'idée
q u ' u n e autre société, ou d ' a u t r e s r a p p o r t s h u m a i n s , pourrait
exister n e n o u s viendra jamais à l'esprit. C e q u e l'État n o u s pro-
pose devra n o u s apparaître c o m m e la réussite. N o s parents, notre
classe sociale, achèveront de n o u s convaincre. Ainsi notre vie aura
été choisie sans nous.
M . Rueff p e u t bien dire que nous au moins nous ne sommes pas
c o m m e ceux de l'Université, que nous avons le sens de l ' H o n n e u r
et de la responsabilité.
Pour la responsabilité, moi, je ne vois pas. Q u a n t à l ' H o n n e u r ,
tu sais c o m m e moi qu'ils ont mis dehors Schwartz, notre meil-
leur prof d'Analyse, parce qu'il avait signé le Manifeste des 1-21.
Ils charcutent des types à longueur de journée, et ils s'indignent
q u a n d on proteste. O n a bien compris que ce qui comptait p o u r
eux, c'était le " b o n esprit", c o m m e chez l'ouvrier. T u sais, ceux
qui trouvent que cette société est la meilleure des sociétés pos-
sibles, qu'il n ' y a rien à changer, c'est-à-dire rien à faire p o u r nous,
sinon à r e c o m m e n c e r ce que d'autres faisaient déjà toute leur vie
durant... »
B., qui est dans u n e boîte d'ingénieurs, m ' a dit avec u n sourire
résigné : «Tu es pointé c o m m e à l'usine, tu es obligé de m a n g e r à la
cantine à midi. D a n s la Bibliothèque tu n e trouveras pas u n e revue
historique ou politique. Pour bien nous mettre dans la tête notre
f u t u r métier de C h e f , on n o u s sert des cours d'Organisation scien-
tifique d u travail. Il y a aussi les stages dans l'industrie, où l'on voit
des machines et des ingénieurs ; q u a n t aux ouvriers, ils n ' o n t pas
l'air d'exister dans ces visites, si ce n'est c o m m e u n e partie de la

168
I.A J E U N E S S E ÉTUDIANTE

machine. Ils veulent nous mettre la main dessus de plus en plus ;


par exemple, on a droit à des absences de plus en plus limitées. »

O n ne peut pas comprendre la situation de l'étudiant si on ne


comprend pas la fonction objective, sociologique, que doit accom-
plir dans la société actuelle l'enseignement supérieur.
Cette fonction est double et contradictoire.
D ' u n côté, l'enseignement supérieur doit fabriquer, et de plus
en plus selon les méthodes de la production en série, les travail-
leurs intellectuels et les cadres dont a besoin la société bureaucra-
tisée d u capitalisme moderne.
Economie et société bureaucratiques exigent u n n o m b r e crois-
sant d'ingénieurs, de techniciens, de scientifiques, d'enseignants,
de médecins, de sociologues, de psychologues, d'administrateurs,
d'économistes, de planificateurs, d'organisateurs pour développer
la production, pour la gérer « rationnellement », p o u r administrer
la machinerie tentaculaire de l'État, p o u r «ajuster» la psycholo-
gie des individus et des groupes et leur faire retrouver l'équilibre
que le fonctionnement m ê m e de cette société détruit constam-
ment, p o u r « organiser» les loisirs et la vie hors de la production, et
pour... former u n nombre toujours croissant de nouveaux cadres.
Pour cela, il faut dégager les jeunes «capables» n o n seulement
parmi les descendants de la bourgeoisie traditionnelle, mais aussi
de la petite-bourgeoisie et bientôt du prolétariat et de la paysan-
nerie. La gauche attardée se plaît à dénoncer le caractère de classe
de l'enseignement supérieur en France en rappelant qu'il n'y a
que 3 % des étudiants qui soient des fils d'ouvriers. Mais le carac-
tère de classe de l'enseignement supérieur réside dans le contenu
de cet enseignement et dans sa fonction sociale de chantier où l'on
fabrique les futurs cadres dirigeants. La folie prendrait-elle à la
bourgeoisie de recruter exclusivement les étudiants parmi les fils
des manœuvres, l'enseignement supérieur n ' e n deviendrait pas
«prolétarien» p o u r autant. D a n s la mesure où la bureaucratisa-
tion d u capitalisme moderne est u n e tendance irréversible, dans la
mesure aussi où le développement des techniques de production
réduit de plus en plus le poids d u travail simplement manuel, on

169
x
QUELLE DÉMOCRATIE ?

p e u t prédire sans crainte d e se t r o m p e r u n e pseudo-« prolétarisa-


tion » croissante d u r e c r u t e m e n t à l'enseignement supérieur.
Celle-ci se heurtera encore, p e n d a n t longtemps, à la situation
économique de l'écrasante majorité des familles d'ouvriers ou de
petits employés qui leur interdit de supporter la charge de plu-
sieurs années d ' é t u d e d ' u n enfant. Le palliatif q u e constituent
actuellement les bourses, l'IPES, etc., devient chaque jour plus
insuffisant. Le « présalaire » étudiant devra u n jour ou l'autre être
établi c o m m e le seul moyen p e r m e t t a n t d'assurer u n recrutement
suffisamment large p o u r l'enseignement supérieur. C'est là le sens
le plus clair de la f a m e u s e « démocratisation 1 ».
Il découle des m ê m e s considérations q u e l'Université, en tant
que p r o d u c t e u r en série de cadres qui ont u n e destination pré-
cise, doit subir, subit et subira de plus en plus u n e «rationalisa-
tion » capitaliste. Il lui faut fournir rapidement, avec le m i n i m u m
de pertes, le m a x i m u m d e cadres avec u n e adaptation o p t i m u m
à leur utilisation ultérieure. D e là toutes ces tendances qui ont,
c o m m e toutes les réformes dans la société actuelle, u n caractère
p o u r le moins ambigu : on modernise les programmes, ce qui veut
dire en partie q u ' o n les adapte à l'évolution de la science, mais
surtout o n veut les adapter au f u t u r métier. O n parle de contacts
entre l'Université et la production, mais cela signifie b e a u c o u p
moins u n véritable contact entre les étudiants et la réalité sociale
de la production, et b e a u c o u p plus u n e adaptation de la formation
universitaire aux exigences des entreprises.
Mais, d ' u n autre côté, l'enseignement universitaire est le dépo-
sitaire institutionnel suprême de la « culture » de la société actuelle,
et l'instrument principal de son développement. Il est supposé
représenter l'objectivité scientifique, la rationalité h u m a i n e dans
sa plus haute expression, combattre toute «autorité» et mettre
par-dessus tout la liberté d e la recherche, de la pensée et d e l'ex-
pression, placer la quête désintéressée de la vérité au s o m m e t de

1. Cela ne veut évidemment pas dire que nous sommes contre le présalaire,
etc. Nous essayons simplement de faire comprendre qu'une société qui
s'efforce d'instaurer le système le plus efficace pour le recrutement de ses
futurs privilégiés n'en est pas moins pour autant une société basée sur
l'existence de privilégiés. On y reviendra plus loin.
LA J E U N E S S E ÉTUDIANTE

toutes les valeurs, montrer que la vraie science est toujours au


service de l ' h o m m e - en bref, il est supposé être le garant ultime
des valeurs spirituelles de la société et de leur transmission aux
générations suivantes.
En comprenant par valeurs spirituelles essentiellement les
valeurs de la bourgeoisie 1 , c'est effectivement le rôle q u e l'Uni-
versité a joué en Europe depuis la fin d u Moyen Âge et encore
plus pendant le xrxe siècle, jusqu'à la Première Guerre mondiale.
O n peut dire que, pendant cette période, le rôle « social » et le rôle
« culturel » de l'Université coïncidaient largement. La société éta-
blie avait besoin d ' u n n o m b r e très limité d'avocats, de médecins,
de philosophes, de scientifiques et de professeurs, qu'elle formait
essentiellement parmi les fils de la classe dominante, en leur four-
nissant u n enseignement humaniste, désintéressé et général (spé-
cialisé le moins possible). Le conflit entre cet «humanisme» et
l'état réel de la société restait très limité dans la mesure où, pre-
mièrement, cet « humanisme » demeurait abstrait ; deuxièmement,
la bourgeoisie se présentait (et agissait effectivement) c o m m e u n e
classe qui libéralisait la société, instaurait la démocratie, l'enseigne-
ment universel, etc.; et, troisièmement, lorsqu'un certain «radi-
calisme » petit-bourgeois a commencé à pénétrer l'Université, les
liens de l'Université avec le m o n d e social réel et son influence sur
celui-ci étaient pratiquement inexistants. Mais surtout le conflit,
virtuel, était aussi extérieur. U n certain rationalisme bourgeois se
croyait solide et définitif. La crise de la société n'avait pas encore
pénétré la culture.
Aujourd'hui le rôle social, m ê m e proprement et étroitement
économique, de l'Université s'affirme c o m m e u n rôle prédominant.
Il serait dans la logique du système que l'Université se fragmente en
u n e série d'écoles d'apprentissage supérieur, annexes des grandes
entreprises - et c'est ce qui tend à se passer aux États-Unis. Mais
c o m m e toujours, la logique d u système n ' e n est pas une, et ici
encore le système n'arrive à fonctionner que dans la mesure aussi
où il se soustrait à elle. La nécessité de la fonction « culturelle »
de l'Université, constamment combattue, est constamment et

1. Ou, si l'on préfère, les valeurs dominantes de la culture de l'époque.


Mais on ne peut pas soulever ici cette vaste question.
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

nécessairement réaffirmée. U n e société d'aliénation n e p e u t pas


devenir u n e société p u r e m e n t et simplement aliénée, car alors le
t e r m e philosophique reprend c o m m e seul sens possible son sens
psychiatrique. M ê m e u n e société totalitaire qui aspire à tout sou-
mettre à la volonté d e la classe d o m i n a n t e n e p e u t pas supprimer
l'objectivité c o m m e la bureaucratie russe vient d ' e n faire l'expé-
rience. Elle ne p e u t pas supprimer la contestation en son sein,
ni éliminer l'exigence de rationalité qu'elle fait par ailleurs surgir
c o n s t a m m e n t . M ê m e u n e société exclusivement utilitaire est obli-
gée de c o m p r e n d r e q u ' à la longue, les progrès de la technologie
appliquée d é p e n d e n t d u développement de la recherche fonda-
mentale et «désintéressée», c o m m e la bourgeoisie américaine le
c o m p r e n d de plus en plus.
La double et contradictoire fonction de l'enseignement supé-
rieur dans la société actuelle n e p e u t d o n c pas être supprimée.
En m ê m e temps que l'Université doit se bureaucratiser, fabriquer
en série des cadres voués à u n travail spécialisé et parcellaire, se
soumettre aux impératifs de la d e m a n d e de matériel h u m a i n qui
peuplera les bureaux et les laboratoires des entreprises m o d e r n e s
et de l'État - elle doit continuer à f o r m e r des vrais scientifiques,
des vrais chercheurs, des vrais penseurs 1 . E t elle doit le faire à u n e
époque où, n o n plus d e l'extérieur, mais de l'intérieur, le sens, les
fins, les méthodes, l'importance p o u r l ' h u m a n i t é de la science, de
la recherche et de la pensée sont radicalement mises en question.

Les étudiants sont évidemment un groupe extrêmement


hétérogène.
Les origines sociales sont très diverses, et au f u r et à mesure
que le n o m b r e d'étudiants s'accroît, elles se diversifient encore
davantage. Si actuellement la bourgeoisie aisée et moyenne fournit

1. On essaie actuellement de dépasser cette antinomie en divisant à nou-


veau l'enseignement supérieur et en créant une « super-université » desti-
née aux penseurs d'élite et aux chercheurs (troisième cycle). Mais il est
clair que le remède ne fait qu'aggraver le mal pour autant que d'un côté
il pousse au paroxysme la spécialisation et d'un autre côté il tend à trans-
former le gros des étudiants en des rebouteux de la science.

172
I.A J E U N E S S E ÉTUDIANTE

encore le gros d u contingent, l'importance numérique des fils et


des filles de petits-bourgeois, de fonctionnaires et d'employés va
croissant.
Les étudiants sont aussi u n groupe transitoire, et la diversité
des perspectives sociales qu'ils ont devant eux accroît encore leur
hétérogénéité «virtuelle». Suivant son genre d'études et les rela-
tions de sa famille, l'étudiant pourra atterrir dans u n e profession
qui lui donnera 80 000 ou 3 000 000 de francs [anciens] par mois
(professeur licencié - grand médecin ou directeur d'entreprise).
Les études durent de trois à sept ans. Les jeunes étudiants sont
encore des adolescents, les vieux des h o m m e s qui ont u n métier.
Ils ne se comprennent pas toujours très bien. D e plus leurs diffi-
cultés communes, leurs problèmes peuvent leur apparaître comme
secondaires, puisque demain ils ne se poseront plus.
Il faut ajouter à ces traits l'isolement, individuel ou « collectif ».
Le milieu favorise le développement de bandes et de groupes res-
treints, qui se forment naturellement sur la base d ' u n e Faculté et
surtout d ' u n e spécialité, et où jouent souvent des affinités poli-
tiques ou culturelles. Souvent, c'est la tradition qui fournit u n rôle
à ces bandes : à la Fac des Lettres, la politique sera à l'honneur ; en
Médecine, ce sera le rugby. Pourtant, peu d'étudiants en définitive
sont intégrés dans de tels groupes, qui au surplus restent assez
isolés les uns des autres.
C'est pourtant dans ce groupe, le plus hétérogène et le plus
disparate de toutes les catégories sociales en France, q u ' o n a pu
constater ces dernières années la seule réaction collective contre la
guerre d'Algérie : u n e série de manifestations, u n état d'agitation
pratiquement permanente p e n d a n t les deux dernières années de
cette guerre, u n n o m b r e important de jeunes militant dans ce
qu'ils pensaient être des formes efficaces d'organisation contre
la guerre. Il serait tendancieux et superficiel d'objecter que ces
actions « ne sont pas allées très loin » ou que « seule u n e minorité
y a pris part». La minorité qui a pris part à u n m o m e n t o u à u n
autre aux manifestations étudiantes doit totaliser à Paris entre
10 000 et 15 000 personnes, soit 15 à 2 0 % (et probablement
plus) d u total des étudiants. Pour ce qui est d u reste de la p o p u -
lation, la proportion est à peu de chose près 0 %. Et si l'on veut
dire que l'action des étudiants n'est pas allée très loin, il faut

173
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

avoir l'honnêteté d'ajouter que l'action d u reste de la population


n'est allée ni loin ni près p o u r la simple raison qu'elle n'est jamais
partie. Le p h é n o m è n e n'est d'ailleurs pas limité à la France. O n
l'observe également aux États-Unis (où u n e fraction croissante
des étudiants se mobilise dans la lutte p o u r les droits des Noirs
ou contre les armements atomiques), au Japon (où ce sont les
étudiants qui ont empêché Eisenhower de visiter Tokyo en juillet
1960), en Italie 1 et ailleurs, p o u r ne pas parler des pays sous-
développés ( C u b a , T u r q u i e , etc.).
L'explication d u p h é n o m è n e réside dans plusieurs facteurs,
reliés à des traits des plus profonds de la situation sociale contem-
poraine.
Le premier facteur exprime ce qu'il faut bien appeler, même si
le terme a été galvaudé, la révolte de la jeunesse contemporaine.
Il ne faut pas confondre ce phénomène, qui s'amplifie constam-
ment, avec le phénomène classique d u «conflit des générations».
Celui-ci, tel qu'il a pu exister dans les phases précédentes de la
société bourgeoise ou dans certaines autres sociétés, exprimait en
général l'aspiration des jeunes à prendre la place des vieux, à faire
sauter les obstacles qui empêcheraient leur avancement dans le
cadre d u système existant qui n'était pas mis en cause comme tel.
C o n n u e surtout parmi les fils de la bourgeoisie, cette opposition
pouvait s'objectiver c o m m e une lutte contre la routine et la sclé-
rose des générations en place, et aller m ê m e jusqu'à des prises
de position politiques de type libéral-radical ou social-réformiste.
Encore aujourd'hui, u n grand nombre parmi les militants actifs de
l ' U N E F peuvent être rangés dans cette catégorie.
Mais dans la révolte des jeunes actuelle, il s'agit de beaucoup
plus que d ' u n conflit de générations. Pour u n n o m b r e croissant
de jeunes, ce qui est en cause n'est pas la place que les vieux leur
feront ou ne leur feront pas dans le système, mais le système lui-
même. Ils n'envient pas la vie de leurs parents, ils la critiquent - et
même ils ne la critiquent plus, tellement elle leur paraît à la fois
étrangère et vide, dépourvue de sens. Et ce phénomène, m ê m e
si on l'a observé au départ surtout chez les enfants des classes

l.Voir dans le n°31 de S.ouB. les articles de Kan-ichi Kuroda, «Japon,


juin 1960», et des camarades d'Unité Proletaria, «Italie, juillet 1960».

174
I.A J E U N E S S E ÉTUDIANTE

moyennes 1 , a gagné toutes les classes de la société. D. M o t h é a


montré, dans «Les jeunes générations ouvrières 2 », le refus qu'op-
posent les jeunes ouvriers d ' a u j o u r d ' h u i aussi bien aux « valeurs »
que leur propose la société capitaliste qu'aux valeurs et aux formes
d'organisation traditionnelles de leur classe (partis et syndicats).
Le travail à l'atelier, aussi bien que le militantisme syndical, les
mots creux des programmes des partis autant que la vie pauvre
et m o r n e des adultes n'excitent que leur sarcasme et leur mépris.
C'est cette m ê m e révolte qui diffuse d ' u n e manière générale
aussi dans le milieu étudiant et en conduit une minorité impor-
tante à être prête à prendre des positions politiques radicales.
U n deuxième facteur important, c'est la nature m ê m e d u travail
des étudiants et les problèmes qu'il fait surgir devant leurs yeux.
Pour une fraction des étudiants, la culture q u ' o n leur dispense
est aussi «vraie», les connaissances aussi exactes que possible.
Ce sont ceux qui restent mystifiés par la deuxième fonction de
l'Université que nous avons mentionnée plus haut, gardienne des
valeurs et source de l'objectivité. L'Université leur apparaît comme
u n lieu à part dans cette société, ils se sentent privilégiés d'en être
et ils prennent au sérieux la culture établie telle qu'elle se donne.
Ils apprennent tout parce que c'est nécessaire, assistent à tous les
cours et essaient surtout de comprendre comment leurs Maîtres
envisagent le travail pour leur fournir le devoir, la copie d'examen
ou le diplôme que le Maître aurait faits lui-même. Après avoir tra-
vaillé ainsi pendant quatre ans, ils vont trouver u n patron et conti-
nuer pendant quarante ans, devenant - suprême ambition - des
Maîtres eux-mêmes. Cette fraction est de moins en moins n o m -
breuse, pour les raisons que nous verrons immédiatement après.
U n e autre fraction, de plus en plus importante, est celle des
cyniques. Ils entrevoient les problèmes internes à cette culture
ou à sa relation avec la réalité sociale, mais leur tranquillité, leur
«avenir professionnel» sont plus importants. Ils sentent que ce
q u ' o n leur enseigne est parfois faux, presque toujours insuffisant ;
ils n ' o n t pas d'illusions sur son caractère de plus en plus utili-
taire ; ils n'ignorent pas que l'on veut avant tout faire d'eux des

1. Voir dans le n°20 de S.ouB., «La fureur de vivre », p. 207-208.


2. Dans le n°33 de S.ouB., p. 16-42.

175
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

cadres utiles au système, médecins, économistes, physiciens ou


ingénieurs. E t après tout, pourquoi pas ? Ils acceptent ce destin,
pensant avant tout à la place privilégiée qui sera la leur dans le
système, croyant que ce dont ils ont avant tout besoin c'est une
voiture, des vacances, de l'argent, une maison de campagne. Ils ne
sont pas mécontents de pouvoir, grâce à des études « bien faites »
(et là, il s'agit surtout de bachoter), s'installer dans u n échelon
confortable de la hiérarchie dirigeante.
Mais pour une troisième catégorie, dont l'importance croît avec
le temps, le contact avec la culture universitaire devient l'origine
- comme c'est logiquement inéluctable - d ' u n e série de points d'in-
terrogation, qui aboutissent à la mise en cause aussi bien de cette
culture que de la société qui la produit et de leur rapport. Cette
mise en cause est, disons-nous, logiquement inéluctable, car elle
est au bout de toute tentative de penser sérieusement soit la fonc-
tion sociale, soit la fonction culturelle de l'Université, soit enfin
leur rapport ; elle est constamment nourrie par la crise propre et
la désintégration interne de la culture établie (qui en conduit les
meilleurs représentants à la mettre en question aussi bien que le
système social dont elle émane) ; elle est amplifiée par le fait que,
en voulant précisément mettre l'Université au service d u système
social, la classe dominante y introduit toutes les contradictions,
tous les conflits, toutes les incohérences qui le caractérisent.
Nous ne pouvons pas ici élaborer systématiquement cette ques-
tion, qui dépasse de loin notre objet. Mais quelques exemples per-
mettront de mieux voir ce que nous voulons dire.
Quel que soit son objet particulier, l'enseignement dispensé à
l'Université se présente sous u n e exigence de rationalité. Il veut
être la recherche d u système le plus vrai et le plus cohérent. Or
l'irrationalité est partout dans cette société. C o m m e n t le jeune
économiste peut-il croire sérieusement à la rationalité de l'éco-
nomie contemporaine, « planifiée » ou non, lorsque m ê m e parmi
les Maîtres académiques personne, sauf quelques vieux attardés,
n'ose plus prétendre soit que l'économie effective fonctionne de
façon rationnelle; soit q u ' u n e connaissance systématique rigou-
reuse de la réalité économique existe actuellement ou m ê m e doive
exister u n jour? C o m m e n t le jeune sociologue d u travail peut-il
éviter de se poser les questions les plus radicales lorsque l'objet

176
I.A J E U N E S S E ÉTUDIANTE

de sa science c'est la divergence entre l'organisation «formelle»


et l'organisation «informelle» de l'entreprise et d u processus du
travail, et leur conflit, divergence et conflit sans lesquels sa science
ne serait pas née et n'aurait pas de raison d'être ? Le jeune phy-
sicien pourrait, à la rigueur, ignorer la crise théorique qui secoue
les fondements de la physique contemporaine et ruine ses préten-
tions d'être u n e science rigoureuse, et se consoler en se disant:
après tout, ces recherches aboutissent à des résultats pratiques
utiles à l'humanité. Utiles à l'humanité, c o m m e la b o m b e H ?
O u c o m m e la conquête de l'espace? Peut-il éviter le problème
de la responsabilité du scientifique concernant les produits de sa
science, lorsque les plus grands savants atomiques, Oppenheimer
en tête, l'invitent à se poser le problème des fins de la science
et de son rôle dans la société ? L'étudiant en psychologie sociale
pourra-t-il continuellement fermer les yeux devant les missions
qui sont celles qu'il recevra dans sa profession : résoudre au profit
des patrons des questions d'intégration des ouvriers dans l'entre-
prise - ou de lancement publicitaire de produits inutiles ?
E n m ê m e temps, le m o d e de transmission de cette culture,
l'organisation de l'enseignement, commencent à apparaître à
beaucoup comme contestables. Les programmes sont évidemment
imposés; avec l'énorme extension d u savoir et la spécialisation
croissante, il n'y a pas de programme « évident », et les choix opérés
apparaissent comme arbitraires - et ils le sont pour u n e large part,
qu'ils reflètent la tendance d'adapter les études au futur métier,
ou les lubies des professeurs enseignant à partir des épreuves de
leur prochain livre.
Les cours ex cathedra réduisent l'étudiant à un auditeur ; il est là
pour enregistrer, pour ingurgiter, à l'examen il « recrachera ». Les
arguments d u Maître, sa façon de poser les problèmes et parfois
de les ignorer, ont la force de l'autorité. Ces aspects apparaissent
moins dans les séminaires qui se forment, dans certaines disci-
plines, autour d ' u n Maître ou de son brillant disciple. Mais p o u r
y participer il faut la plupart d u temps être déjà licencié. Et sur-
tout, les questions abordées et les méthodes de travail dépendent
d u Maître, qui entend se servir d u séminaire p o u r faire école,
répandre sa pensée et avoir des aides qui ne lui coûtent rien. En
fait, le séminaire tend à devenir u n groupe d'intérêts c o m m u n s

177
QUELLE DÉMOCRATIE ?

p o u r quelques-uns. Le patron a souvent u n poste important, de


lui d é p e n d e n t des bourses et des places. Les étudiants ont intérêt
à participer à son séminaire p o u r se faire connaître et apprécier
d e lui, obtenir par la suite son appui en entrant dans sa coterie.
D a n s la pratique cela signifie souvent se mettre à la discrétion d u
Maître et accepter sans trop discuter son orientation. Il y a en fait
u n aspect d e la bureaucratisation de l'enseignement supérieur qui
fait q u ' o n y retrouve les p h é n o m è n e s classiques de la fragmen-
tation en cliques et en clans et qui tend à devenir p r é d o m i n a n t ;
tout le m o n d e en parle lorsqu'il s'agit de la médecine et des divers
scandales des examens d'internat, etc., mais on n e se rend généra-
lement pas compte à quel point cette situation s'étend inéluctable-
m e n t à toutes les disciplines au f u r et à m e s u r e que se multiplient
les laboratoires, les postes de recherche, etc.
Il y a d o n c u n e probabilité, et qui va croissant, p o u r que l'étu-
diant, de par son contact m ê m e avec l'Université, soit a m e n é à
mettre en question la culture qui lui est fournie, sa relation avec la
société, et la structure de cette société elle-même.
Il y a enfin u n troisième facteur d é t e r m i n a n t dans la situation
de l'étudiant qui p e r m e t d e c o m p r e n d r e à la fois la relative facilité
avec laquelle des étudiants peuvent s'engager politiquement et la
relative fragilité d e cet engagement.
L'étudiant, tout au moins dans le système actuel de l'enseigne-
m e n t supérieur, garde encore u n e assez grande liberté mais aussi
u n e certaine irresponsabilité. C e sont l'endroit et l'envers d ' u n e
m ê m e médaille. L'étudiant subit b e a u c o u p moins de contraintes
sociales que, par exemple, le jeune ouvrier. Il n'est pas obligé de
gagner sa vie, ses études n ' o c c u p e n t pas la totalité de son temps
et il n ' a pas de contremaître sur le dos. Il a rarement u n e f e m m e
et des enfants à nourrir. Il p e u t puiser dans la culture qu'il reçoit
des éléments d e réflexion, mais il n'est pas encore intégré à la vie
active d e la société. Il p e u t en fait p r e n d r e des positions politiques
extrêmes sans grand danger, a u c u n e sanction formelle ou m ê m e
de fait ne le menace, sauf dans des cas exceptionnels.
Mais ces m ê m e s facteurs font que son engagement p e u t m a n -
quer de force, rester trop souvent « intellectuel » et provisoire. Si
u n e large minorité d'étudiants m e t à profit cette phase de liberté-
irresponsabilité p o u r p r e n d r e ion recul vis-à-vis d u système social
I.A J E U N E S S E ÉTUDIANTE

établi, le juger et se dresser contre lui, il est inévitable q u ' u n large


déchet apparaisse par la suite. Savoir quelle fraction de cette mino-
rité maintiendra plus tard, consolidera et approfondira dans la vie
active cette opposition dépend d'autres facteurs qui dépassent
de loin le problème étudiant: le sort des «nouvelles couches
moyennes» dans une société de plus en plus bureaucratisée, la
renaissance d ' u n mouvement de lutte des travailleurs. Mais quoi
qu'il en soit à ces égards, u n e chose est certaine : la période qui
vient verra se confirmer et s'amplifier le courant de contestation
de l'ordre existant parmi la jeunesse étudiante.

D a n s la période récente, le point de départ des actions étu-


diantes contre la guerre d'Algérie a été la plupart d u temps les
consignes de l ' U N E F . Il y a là une ambiguïté, et m ê m e u n e
contradiction, qui est importante. C o m m e nous l'avons déjà dit,
dans ses structures et son expression organisée (et compte tenu de
la séparation qui y existe entre dirigeants et adhérents, séparation
aussi poussée que celle qui apparaît dans les syndicats ou les partis
politiques), l ' U N E F représente les aspirations de rénovation réfor-
miste de jeunes futurs cadres (la tendresse que lui prodigue par
exemple L'Express est caractéristique), qui demandent la moderni-
sation d u système et l'élimination des absurdités qui se retournent
contre son propre fonctionnement. Et dans le chaos, l'anarchie, le
rôle exorbitant des résidus archaïques qui caractérisent le capita-
lisme français, la partie est évidemment belle. D e m a n d e r de meil-
leurs et plus amples locaux p o u r l'enseignement supérieur devrait
normalement être le souci d u ministre de l'Education; dans la
situation française actuelle où u n gouvernement qui ne rencontre
aucune opposition n ' a quand m ê m e pas la force de mécontenter
u n e ou deux centaines de marchands de vins p o u r construire u n e
Faculté des Sciences, cela peut prendre figure d ' u n e revendication
radicale. Et cela vaut, mutatis mutandis, p o u r les autres revendica-
tions concernant le logement étudiant, le présalaire, etc. N o u s ne
disons nullement que ces revendications sont perverses, tout au
contraire ; nous n'affirmons pas que ceux qui les mettent en avant
le font dans le but « explicite et conscient » d'affermir le système

179
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

capitaliste en lui permettant de mieux former ses cadres. Aucun


individu normalement constitué ne peut passer devant la nouvelle
Faculté des Sciences sans avoir envie de fusiller sur-le-champ ceux
qui sont responsables de ce monstre, ni comparer sans rage les cré-
dits de la force de frappe et ceux de l'éducation. Mais quelle que
soit la valeur de ces sentiments et l'importance qu'il y a à ce que
les étudiants refusent d'accepter passivement le sort que la société
veut leur faire, il n ' e n reste pas moins qu'il n'y a rien dans ces
problèmes qui soit objectivement insoluble pour le capitalisme, et
m ê m e rien qu'il ne « résoudra », à sa façon et dans son optique, au
fur et à mesure que la réalité l'obligera de prendre conscience de
ses véritables intérêts. Ce ne sont pas ces revendications comme
telles, ce sont les limites de ces revendications, l'absence de toute
mise en question d u système actuel, qui déterminent objective-
ment le caractère de l'UNEF. Et ceci trouve bien u n e contrepartie
subjective dans la mentalité d ' u n e b o n n e partie de ses cadres qui
acceptent les buts de la société actuelle et sa division en classes,
mais en voudraient une meilleure organisation, le « progrès », c'est-
à-dire en s o m m e une exploitation moderne.
Sous une forme extrême, cette ambiguïté est apparue à propos
de la guerre d'Algérie, où l ' U N E F a d ' u n e certaine façon porté le
drapeau qui aurait d û être celui des politiciens bourgeois « éclai-
rés » et progressistes : cessez cette guerre absurde où l'on engouffre
sans aucune chance de succès des milliers de milliards qui pour-
raient être infiniment mieux employés chez nous, négociez avec les
chefs d u camp adverse. Ce n'est pas le lieu ici, ni m ê m e la peine
d'expliquer pourquoi et comment, dans la France de 1959-1962,
cette position a pu apparaître comme une position radicale. Mais
il est certain que p o u r la majorité de ces étudiants qui ont pris part
aux actions contre la guerre d'Algérie, autre chose était en cause.
C'était l'impérialisme français qu'ils condamnaient et l'infamie
des dirigeants politiques traditionnels, c'était la lutte du peuple
algérien qui suscitait leur solidarité. Et à travers la lutte contre la
guerre, dans les manifestations, l'insoumission, la clandestinité,
l'aide aux Algériens, les discussions sur leur révolution, une mino-
rité d'étudiants a pris conscience aussi de ce qui l'opposait à sa
propre société. Sans toujours pouvoir se le formuler clairement, ils
ont senti que seule une révolution pouvait changer une société, et

180
I.A J E U N E S S E ÉTUDIANTE

faire naître u n nouvel ordre h u m a i n . E t il n'est pas é t o n n a n t que,


dans le désert politique que présente actuellement la France, il y
en ait eu plusieurs qui aient voulu partir en Algérie, en Afrique ou
à C u b a - et certains qui l'aient déjà fait - , pensant q u e là au moins
leur activité et leur travail auraient u n sens.
La révolte de la jeunesse, la critique de l'enseignement d o n n é
et de son m o d e d e transmission, la contradiction vécue d e la fonc-
tion sociale et de la fonction culturelle de l'Université, la crise
des valeurs qui laisse le jeune désemparé sans modèles et sans
buts qu'il puisse faire siens, p e r m e t t e n t de c o m p r e n d r e p r o f o n d é -
m e n t l'intérêt des étudiants p o u r la guerre d'Algérie. La torture,
les camps d e regroupement, la guerre m e n é e par l'armée française
ont concerné les jeunes parce que concrétisations spectaculaires des
contradictions de cette société dont ils avaient, certes à u n degré
moindre, à souffrir eux aussi dans l'Enseignement. L'Algérie, ce f u t
l'occasion, le catalyseur d ' u n e opposition qui se cherche et p r e n d
peu à peu conscience d'elle-même.

Le n o m b r e des étudiants dans les années à venir va s'accroître


d a n s des proportions très larges. Les prévisions d u « I V e P l a n » ,
qui à ce sujet n e p r ê t e n t pas à contestation, p o r t e n t sur 500 0 0 0
étudiants en 1971, soit u n d o u b l e m e n t des effectifs actuels.
L'Université sera bien alors cette usine de fabrication d e cadres
en série qu'exige l'économie bureaucratique. P a r m i ces 500 0 0 0
jeunes, u n e très petite minorité sera appelée à tenir p a r la suite
des rôles d e dirigeants de premier plan. La plus grande partie
aura à remplir des fonctions obscures d e cadres moyens p a r m i
des millions d'autres h o m m e s au travail. L e u r vie sera celle d'exé-
cutants recevant, à l'intérieur d e systèmes plus ou moins complè-
t e m e n t hiérarchisés, des tâches limitées et précises à accomplir,
sans possibilité de décider de sa fonction, de son travail et en
s o m m e d e sa vie. Les professions dites «libérales» le seront d e
moins en moins, et les valeurs auxquelles elles étaient attachées
seront de plus en plus entraînées dans la p r o b l é m a t i q u e sociale.
L'enseignement universitaire lui-même fera apparaître de plus en
plus la contradiction entre les exigences d u système social et les

181
QUELLE DÉMOCRATIE ?

intentions d e rationalité, d'objectivité, d e vérité sans lesquelles il


ne p e u t pas exister.
Certes, des facteurs de «politisation» liés à l'état d'anarchie
actuel disparaîtront : la liberté-irresponsabilité d e l'étudiant dimi-
nuera beaucoup, le sentiment de l'inadéquation d e l'enseignement
au métier futur, le problème des débouchés seront réglés dans
u n e certaine mesure. La bureaucratie s'efforcera de proposer des
valeurs nouvelles : planification scientifique, grandeur d e la mis-
sion d u cadre (« expert en gestion accomplissant u n e tâche d'in-
térêt national»). E n s'afEirmant, ces traits laisseront en revanche
apparaître la réalité de cette société m o d e r n e , et l'étudiant sera
plus tôt confronté à u n e aliénation p e u différente de celle que
subissent l'ouvrier et l'employé.
D a n s u n g r o u p e d ' é t u d i a n t s devenu b e a u c o u p plus h o m o -
gène dans son r e c r u t e m e n t et d a n s sa situation, le cynisme et
l'inconscience, l'insouciance et la naïveté a u r o n t b e a u c o u p moins
l'occasion de s'affirmer. E t p o u r u n e minorité d ' é t u d i a n t s les
éléments d ' u n e prise de conscience révolutionnaire seront ras-
semblés, et u n engagement politique durable, basé sur la critique
de l'organisation bureaucratique de la société, sera possible.
FISSURES DANS LE BLOC OCCIDENTAL*

Deux événements viennent de secouer les eaux croupissantes


de la coalition occidentale : l'échec des négociations de Bruxelles
sur l'entrée de l'Angleterre dans le Marché c o m m u n ; le rejet, par
de Gaulle, des propositions américaines sur u n e force nucléaire
« multilatérale » et son insistance sur u n e « indépendance nucléaire »
de la France. D a n s les deux cas, il s'agit à court terme d ' u n échec
de la politique américaine. D a n s les deux cas, il s'agit en apparence
de manifestations d ' u n délire de grandeur de la part de D e Gaulle,
sans rapport avec la puissance réelle qui pourrait donner u n fon-
dement à ses prétentions. D a n s les deux cas, la France gaulliste se
trouve jouer dans le camp américain le rôle que la Chine joue à
l'égard de l'URSS dans le bloc oriental.
D e quoi s'agissait-il à Bruxelles ?
Depuis quatre ans qu'il fonctionne, le Marché C o m m u n est
considéré c o m m e u n grand succès, comme u n e des réalisations de
la politique occidentale qui tendent par leurs virtualités à altérer
de façon durable le cours de l'histoire.
Mais, si on regarde derrière la mythologie de l'« unification euro-
péenne » et des « avantages d ' u n grand marché concurrentiel », il y a
essentiellement dans le Marché C o m m u n trois éléments de réalité :
1. Le Marché C o m m u n , par son tarif douanier extérieur
c o m m u n , qui est relativement assez élevé, signifie u n e protection
générale des capitalistes des six pays contre la concurrence exté-
rieure (anglaise, américaine, japonaise, Scandinave).
2. Le Marché C o m m u n n ' a été possible que parce que,
dans les principales branches industrielles, des ententes ont été
conclues entre les firmes des six pays, ententes qui précisément
excluent ou limitent la concurrence entre elles. Les marchés ont
été partagés soit géographiquement, soit par produits (accords de

* 5. ouB., n" 34 (mars 1963) <rééd. « 10/18 », CMR, 2 (1979), p. 279-286>.

183
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

spécialisation), et cela aussi bien à l'intérieur des Six que p o u r les


exportations vers les pays tiers. La mise en fonctionnement d u
M a r c h é C o m m u n a, à son tour, p u i s s a m m e n t accéléré la conclu-
sion de ces ententes. Bien e n t e n d u , ces ententes et cartels n ' o n t
pas de force légale, ils sont m ê m e illicites d'après le Traité de
Rome, mais cela ne change rien à l'affaire.
3. Le Marché C o m m u n garantit la protection des agricultures
des Six, et en particulier de celles excédentaires, d e la France
(céréales et viande) et de l'Italie (fruits et légumes), qui doivent
trouver dans la C o m m u n a u t é des débouchés assurés.
Tout cela n e signifie pas, évidemment, que l'harmonie la plus
parfaite règne entre les capitalistes allemands, français, italiens,
etc. (pas plus q u ' e n t r e les capitalistes français eux-mêmes). Il y a
des secteurs ou des firmes qui, par leur situation, profitent moins
d u M a r c h é C o m m u n et y sont moins attachés ; et des industries
qui sont surtout tournées vers le marché mondial ( c o m m e c'est
le cas p o u r la plupart des industries allemandes ou hollandaises,
et p o u r d e nombreuses industries belges et italiennes) n ' o n t pas
grand intérêt à payer par des représailles des pays tiers la pro-
tection d u M a r c h é C o m m u n , qui de toute façon n e leur apporte
pas grand-chose. Le contraire est vrai p o u r u n grand n o m b r e de
firmes françaises qui, soit ne sont toujours pas compétitives à
l'échelle internationale, soit gardent la mentalité protectionniste
qu'elles ont f o r m é e entre 1930 et 1958.
Ces frictions s'étaient déjà traduites par les difficultés qu'avait
rencontrées l'élaboration d u «tarif extérieur c o m m u n » , où les
Français avaient insisté p o u r que les droits extérieurs soient le plus
élevés possible, m ê m e sur b e a u c o u p de matières premières (ce qui
désavantageait les industries de transformation allemandes, par
exemple), et par les obstacles q u ' a rencontrés la «politique agri-
cole c o m m u n e » où les Français veulent faire payer par les autres
Cinq la protection de l'agriculture française.
La formation d u M a r c h é C o m m u n avait placé les Anglais
devant u n dilemme grave. Rester dehors, c'était accepter q u e leurs
exportations soient soumises à u n degré croissant de discrimina-
tion défavorable en Europe, m a r c h é i m p o r t a n t et en expansion
rapide. Y entrer, c'était d o n n e r le coup de grâce à ce qui reste de
liens réels avec l'ancien C o m m o n w e a l t h , puisque la «préférence

184
F I S S U R E S D A N S I.E B L O C O C C I D E N T A L

impériale» est incompatible avec le M a r c h é C o m m u n , et qu'ils


devraient renoncer aux importations de produits agricoles b o n
marché d'outre-mer. La proposition p a r laquelle ils avaient essayé
de concilier ces deux exigences, celle de formation d ' u n e zone de
Libre-Échange e u r o p é e n n e limitée aux produits industriels, ayant
échoué en 1958, ils se sont finalement décidés, après deux ans de
tergiversations, à d e m a n d e r leur adhésion au M a r c h é C o m m u n .
Ce faisant, ils pensaient n o n seulement protéger l'avenir de leurs
exportations vers l'Europe, mais aussi faire reprendre à la City son
rôle traditionnel d e centre financier international, en décadence
depuis 1930, et trouver auprès des fortes réserves d e change des
C o n t i n e n t a u x u n appui p o u r la livre sterling (dont il est d u reste
probable qu'elle aurait été dévaluée le jour d e l'entrée d e l'Angle-
terre dans le M a r c h é C o m m u n ) .
O n a également beaucoup agité en Angleterre l'idée que l'entrée
dans le M a r c h é C o m m u n permettrait à l'économie anglaise de
dépasser la stagnation qui la caractérise depuis huit ans, parce
qu'elle lui permettrait d e participer à l'expansion et au «dyna-
misme » des Six. Cela est relié à toute la mythologie qui a actuelle-
m e n t cours sur les vertus expansives d u M a r c h é C o m m u n . Qu'il
ne s'agit là q u e d ' u n e mythologie, l'exemple d e la Belgique, qui
stagne tranquillement ni plus ni moins que l'Angleterre depuis d e
nombreuses années, suffit p o u r le montrer. L'expansion rapide d e
la production dans le M a r c h é C o m m u n n'exprime rien d e plus
que le fait q u e les économies allemande et italienne étaient déjà en
expansion très rapide depuis 1 9 5 0 ; m a i n t e n a n t que l'expansion
allemande est provisoirement arrêtée, l'expansion française p r e n d
sa place et maintient u n r y t h m e global élevé. Certes, la constitu-
tion d u M a r c h é C o m m u n a stimulé les investissements dans b e a u -
c o u p de branches en prévision d ' u n e extension des marchés, mais
c'est là u n effet survenu u n e fois p o u r toutes. Le ralentissement de
la croissance globale des Six depuis u n an m o n t r e q u e le Traité de
R o m e n ' a a u c u n e vertu miraculeuse à cet é g a r d ; l'économie des
Six suit les vicissitudes d e l'économie capitaliste contemporaine,
d o n t la croissance est la loi, mais u n e croissance qui se réalise
nécessairement à travers des fluctuations plus ou moins courtes et
profondes. D e m ê m e , soit dit par parenthèse, il y a eu d'oiseuses dis-
cussions sur l'impact qu'avait ou allait avoir le M a r c h é C o m m u n

185
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

sur le sort des travailleurs (et quelques hilarantes palinodies et


contradictions des staliniens à cet égard). Certes, il p e u t y avoir
des cas (il y en a eu u n seul jusqu'ici : les réfrigérateurs en France,
et encore il y a eu aussitôt intervention d u G o u v e r n e m e n t qui a
restauré les droits de douane) où la concurrence se manifestant
plus intensément, des travailleurs sont licenciés ; mais ni dans leur
fréquence, ni dans leur nature, ces cas n e diffèrent d e ceux qui se
produisent tout le temps dans le cours de l'économie capitaliste
m ê m e nationale (sauf évidemment p o u r les staliniens, p o u r les-
quels être licencié d u fait de la concurrence allemande a quelque
chose de particulièrement intolérable) ; il y a inversement des cas
où l'extension des affaires de la firme p e r m e t aux travailleurs de
revendiquer plus efficacement. Mais dans les deux cas, ce qui se
passera d é p e n d r a essentiellement de l'attitude et de la capacité
de lutte des travailleurs, p o u r se défendre ou p o u r arracher u n e
amélioration. Au total, le M a r c h é C o m m u n n'est q u ' u n e manifes-
tation de la croissance économique caractéristique d u capitalisme
contemporain, mais n'entraîne a u c u n changement m a r q u é q u a n t
à l'allure ou la nature de cette croissance.
D a n s leur tentative d'adhésion, les Anglais avaient l'appui des
Américains. La politique américaine de soutien de la soi-disant
«unification» de l ' E u r o p e découle d u désir d e diminuer la fai-
blesse d e ce gage virtuel entre les mains des Russes que f o r m e
l'Europe. Mais aussi, depuis deux ans, les Américains sont de plus
en plus inquiets de la t o u r n u r e «fermée» que p r e n d le M a r c h é
C o m m u n , de la m e n a c e qu'il fait d o n c peser sur l'avenir de leurs
exportations, et qu'ils ressentent d ' a u t a n t plus q u e leurs paiements
extérieurs sont en difficulté parce qu'ils s u p p o r t e n t seuls prati-
q u e m e n t à la fois le poids militaire de l'Alliance atlantique et d e
l'« aide aux pays sous-développés ». Us voyaient dans l'adhésion de
l'Angleterre au M a r c h é C o m m u n u n contrepoids aux tendances
autarciques des Six, et K e n n e d y s'était fait d o n n e r par le Congrès
les pouvoirs nécessaires p o u r négocier avec le M a r c h é C o m m u n
élargi des concessions tarifaires réciproques. Les Anglais avaient
également l'appui des autres Cinq d u M a r c h é C o m m u n , d o n t
l'industrie p o u r la plus grande part aurait plutôt avantage à u n e
économie plus « ouverte » vers le marché mondial.

186
F I S S U R E S D A N S I.E B L O C O C C I D E N T A L

Les d e m a n d e s spécifiques des Anglais étaient par leur nature


m ê m e sujettes à m a r c h a n d a g e et faites p o u r cela. L e Traité d e
R o m e lui-même n'est rien d ' a u t r e q u e l'aboutissement de mille
marchandages. Rien de plus ridicule q u e les attitudes effarouchées
prises p a r de Gaulle à cet égard, c o m m e si les Anglais avaient voulu
attenter à la pureté des lignes d ' u n jardin à la française : le Traité
de R o m e est u n e chaussette reprisée avec des fils de mille couleurs
différentes, et quelques reprises d e plus n ' y auraient rien changé.
Mais l'essentiel de l'industrie française ne voulait pas des
Anglais, craignant à la fois la concurrence anglaise, la remise
en question de toute la cartellisation déjà faite, et à plus longue
échéance la p o r t e ouverte aux produits américains. Ceci est le
grain d e réalité dans la r u p t u r e d e Bruxelles. Réalité d'ailleurs pro-
visoire, car la question n'est pas réglée, et il serait é t o n n a n t qu'elle
le fût définitivement dans le sens désiré p a r les capitalistes français
et de Gaulle. Il y a u n rapport de forces réel au sein de la coalition
occidentale, qui n e p e u t être q u e très provisoirement m a s q u é par
les f u m é e s rhétoriques de D e Gaulle. C e r a p p o r t d e forces revient
finalement à ceci, que face aux Russes - devant lesquels l ' E u r o p e
est u n poulet appétissant et sans plus de dents que n ' i m p o r t e quel
autre poulet - , il n'y a que les I C B M américains et rien d'autre.
Cela n o u s a m è n e au deuxième point d e conflit entre Occiden-
taux, plus précisément entre le régime gaulliste en F r a n c e et le
reste des Occidentaux. Il faut bien dire le reste des Occidentaux,
et n o n seulement les Américains, car p a r m i les Occidentaux per-
sonne n e partage le délire d u Général sur u n e force nucléaire
indépendante. Les données techniques d u problème sont suf-
fisamment connues de tout le m o n d e p o u r qu'il soit nécessaire
de les rappeler ici. Soulignons seulement que n o n seulement la
force de frappe prévue par de Gaulle est déjà dix fois d é m o d é e
a u j o u r d ' h u i , mais qu'elle le sera évidemment cent fois plus lors-
qu'elle parviendra péniblement à être mise en service ; et q u e de
plus le chantage explicite auquel elle est destinée - l'idée q u ' e n en
disposant, la F r a n c e pourrait par exemple obliger les États-Unis à
entreprendre u n e guerre qu'ils n'auraient pas faite d ' e u x - m ê m e s ,
car ils n e pourraient pas assister passivement à u n e destruction
nucléaire de l'Europe - est cousu de fil blanc et passible de multi-
ples parades d e la p a r t des Américains aussi bien que des Russes.

187
QUELI.E DÉMOCRATIE ?

La configuration d u rapport des forces à l'époque actuelle est telle


que s'il est vrai d ' u n côté q u ' à la limite, la guerre totale p e u t être
déclenchée par « accident », il n'est nullement vrai d ' u n autre côté
qu'il est dans le pouvoir de D e Gaulle ou d'Enver H o x h a de la
déclencher. « O n n e fait pas cuire les puddings avec des pets » est
u n proverbe anglo-albanais q u e malheureusement de Gaulle n ' a
jamais médité.
N ' y a-t-il d o n c dans toute l'affaire de la force de frappe que le
délire de D e Gaulle ? Pas exclusivement, bien qu'essentiellement.
Le quelque chose d e réel qu'il y a c'est que, avec la restauration
relative de la puissance économique de l ' E u r o p e d ' u n côté, avec
l'éloignement d e la menace immédiate de la guerre, d ' u n autre
côté, il devient plus difficile aux Américains d'assurer leur hégé-
m o n i e face à leurs satellites. Abstraitement, p o u r les pays euro-
péens les plus importants, avoir ce que les Anglais appellent avec
la respectabilité qui les caractérise « leur p a r t des responsabilités
nucléaires » signifie tenter de s'assurer, par la possession d ' a r m e s
atomiques et devant le caractère total de la guerre c o n t e m p o -
raine et sa dialectique interne, d ' u n moyen de chantage à l'égard
des États-Unis. Abstraitement encore, si l ' E u r o p e existait, et
si le temps lui était d o n n é , elle aurait la base économique p o u r
se constituer en «troisième force» entre les deux grands. Mais
abstraitement seulement. C a r lorsqu'on parle d ' E u r o p e actuelle-
m e n t , on escamote les mille oppositions pratiquement irréduc-
tibles qui opposent chacun des vingt pays qui la composent aux
dix-neuf autres, les conflits, les divergences d'intérêts, les viscosi-
tés, les inerties qui font que, dans les structures sociales actuelles et
p o u r très longtemps encore, a u c u n e véritable unification, capita-
liste s'entend, n ' e n sera possible. C'est u n e plaisanterie de penser
à u n e E u r o p e de 320 millions d'habitants et de 350 milliards de
dollars de revenu national. D a n s la politique réelle, il y a la F r a n c e
et l'Allemagne et l'Angleterre... et m ê m e le Luxembourg. E t la
marge d ' i n d é p e n d a n c e q u e les bourgeoisies européennes - y c o m -
pris la bourgeoisie française - veulent s'assurer à l'égard des A m é -
ricains, elles savent très bien qu'elles n e peuvent plus se l'assurer
sur le plan militaire; la distance est trop grande, l'avance prise
par les Américains et les Russes trop i m p o r t a n t e p o u r que, m ê m e
au prix de « sacrifices » énormes, elle puisse être effacée. Alors la

188
F I S S U R E S D A N S I.E B L O C O C C I D E N T A L

bourgeoisie européenne s'est fait u n e raison, d ' a u t a n t plus qu'elle


fait d e très b o n n e s affaires, que les Américains dépensent 50 mil-
liards de dollars par an p o u r la défendre des convoitises d'Ivan
tandis qu'elle aligne généreusement u n e vingtaine de divisions
sous-équipées, et que les économies qu'elle fait sur son a r m e m e n t
lui p e r m e t t e n t d'investir aussi bien chez elle q u ' o u t r e - m e r et lui
r e d o n n e n t par là u n poids politique. C'est p o u r q u o i ni Fanfani, ni
Adenauer, ni m ê m e Macmillan n ' o n t a u c u n e envie d'entrer dans
le jeu d e D e Gaulle, et c'est p o u r q u o i m ê m e la bourgeoisie fran-
çaise, qui accepte a u j o u r d ' h u i de payer à son grand h o m m e son
joujou coûteux et dérisoire ( d ' a u t a n t plus qu'il n'est pas coûteux
p o u r tout le m o n d e ) , s'empressera de le reléguer dans u n e vieille
armoire lorsque celui-ci entrera au P a n t h é o n .
LE RÔLE DE L'IDÉOLOGIE BOLCHEVIQUE
D A N S LA N A I S S A N C E D E LA BUREAUCRATIE*

N o u s sommes heureux de présenter à nos lecteurs la première


traduction en français de la brochure d'Alexandra Kollontaï,
L'Opposition ouvrière, publiée à Moscou au début de 1921, pen-
dant la controverse violente qui précéda le X e Congrès d u Parti
bolchevique et que ce Congrès devait, de m ê m e que toutes les
autres, clore à jamais'.
O n n'a pas fini de parler de la Révolution russe, de ses pro-
blèmes, de sa dégénérescence, d u régime qu'elle a finalement
produit. Et c o m m e n t pourrait-on en finir ? En elle se combinent,
de toutes les révoltes de la classe ouvrière, la seule victorieuse, et
de tous ses échecs, le plus profond et le plus révélateur. Q u e la
C o m m u n e de Paris ait été écrasée en 1871 ou celle de Budapest
en 1956, cela nous apprend que les ouvriers insurgés rencontrent
des problèmes d'organisation et de politique immensément diffi-
ciles, que leur insurrection peut se trouver isolée, que les classes
dominantes ne reculent devant aucune violence, aucune barbarie
lorsqu'il s'agit de sauver leur pouvoir. Mais la Révolution russe
nous oblige à réfléchir n o n seulement sur les conditions d ' u n e
victoire d u prolétariat, mais aussi sur le contenu et le sort possible
de cette victoire, sur sa consolidation et son développement, sur
les germes d ' u n échec dont la portée dépasse infiniment la victoire

'S.ouB.,n°35 (janvier 1964) <rééd. « 10/18»,EMO,2 (1974),p.385-416>.


1. Note 1974: Ce texte introduisait l'«Opposition ouvrière» d'Alexandra
Kollontaï, publiée dans le même numéro de 5. ou B. d'après la traduction
anglaise de 1921. Une nouvelle traduction française d'après l'original est
maintenant annoncée. <Paris, Seuil, 1974 (traduction de Pierre Pascal).>
Depuis, Maurice Brinton <Christopher Pallis> de Solidarity a produit
un ouvrage remarquable, The Bolsheviks andWorkers' Control, dont la tra-
duction française vient de paraître dans Autogestion, n° 24-25, septembre-
décembre 1973.

191
QLKI.I.F. D É M O C R A T I E ?

des Versaillais, de F r a n c o ou des blindés de Khrouchtchev. Parce


qu'elle a écrasé les Armées blanches, mais succombé à la b u r e a u -
cratie qu'elle a elle-même engendrée, la Révolution russe n o u s
m e t en face de problèmes d ' u n e nature autre que la tactique et
les m é t h o d e s de l'insurrection armée ou l'appréciation correcte
d u r a p p o r t des forces. Elle nous oblige à réfléchir sur la nature d u
pouvoir des travailleurs et sur ce q u e n o u s e n t e n d o n s par socia-
lisme. Aboutissant à u n régime où la concentration de l'économie,
le pouvoir totalitaire des dirigeants et l'exploitation des travail-
leurs ont été poussés à la limite, produisant en s o m m e le degré
extrême de centralisation d u capital et de sa fusion avec l'État, elle
n o u s fait apercevoir ce qui a été et reste encore la f o r m e à certains
égards la plus achevée, la plus « p u r e » de la société d'exploitation
m o d e r n e . Incarnant le marxisme p o u r la première fois dans l'his-
toire, p o u r faire aussitôt voir dans cette incarnation u n monstre
défiguré, elle n o u s le fait c o m p r e n d r e autant et plus qu'elle ne
p e u t être comprise par lui. Le régime qu'elle a produit est devenu
la pierre d e touche de toutes les idées en cours, d u marxisme
classique sans d o u t e mais des idéologies bourgeoises tout autant,
ruinant l ' u n là où il le réalisait, faisant triompher la substance la
plus p r o f o n d e des autres à travers les démentis qu'il leur infligeait.
Il n ' a pas fini, p a r son extension sur u n tiers d u m o n d e , par les
révoltes ouvrières qui l'ont contesté depuis dix ans, par ses ten-
tatives d ' a u t o - r é f o r m e , par son éclatement présent entre u n pôle
russe et u n pôle chinois, de poser les questions les plus actuelles,
d'être le révélateur le plus évident en m ê m e temps que le plus
énigmatique de l'histoire mondiale. Le m o n d e où nous vivons,
où nous réfléchissons, où n o u s agissons, a été mis sur ses rails en
octobre 1917 par les ouvriers et les bolcheviques de Petrograd.

D e s innombrables questions que fait surgir le sort de la Révo-


lution russe, deux f o r m e n t les pôles qui p e r m e t t e n t d'organi-
ser toutes les autres. La première : quelle est la société produite
par la dégénérescence de la révolution (quelle est la nature et la
d y n a m i q u e de ce régime, qu'est-ce q u e la bureaucratie russe, son
rapport avec le capitalisme et le prolétariat, sa place historique,

192
I.E R Ô L E DE I . ' l D É O L O ( ; I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E D E I.A B U R E A U C R A T I E

ses problèmes actuels), a été discutée à plusieurs reprises dans


S.ouB.1 et le sera encore 2 . La deuxième: comment une révolu-
tion ouvrière peut-elle donner naissance à une bureaucratie, et
c o m m e n t cela s'est-il produit en Russie, nous l'avons examinée
sous sa forme théorique 3 , mais nous ne l'avons que peu abordée
sous l'angle de l'histoire concrète. C'est qu'il y a, en effet, u n e
difficulté presque insurmontable à étudier de près cette période
obscure entre toutes, d'octobre 1917 à mars 1921, où s'est joué le
sort de la révolution. Le problème qui nous intéresse au premier
chef est en effet celui-ci : dans quelle mesure les ouvriers russes
ont-ils essayé de prendre sur eux la direction de la société, la ges-
tion de la production, la régulation de l'économie, l'orientation
de la politique? Quelles ont été leur conscience des problèmes,
leur activité a u t o n o m e ? Quelle a été leur attitude face au Parti
bolchevique, face à la bureaucratie naissante ? O r ce ne sont pas
les ouvriers qui écrivent l'histoire, ce sont toujours les autres. Et
ces autres, quels qu'ils soient, n'existent historiquement que parce
que les masses sont passives, ou actives simplement p o u r les sou-
tenir, et c'est ce qu'ils affirmeront en toute occasion ; la plupart
d u temps, ils n'auront m ê m e pas des yeux p o u r voir et des oreilles
pour entendre les gestes et les paroles qui traduisent cette acti-
vité autonome. D a n s le meilleur des cas, ils la porteront aux nues
aussi longtemps qu'elle coïncide miraculeusement avec leur propre
ligne, p o u r la condamner radicalement et lui imputer les mobiles
les plus infâmes dès qu'elle s'en écarte. Ainsi Trotski décrit en
termes grandioses les ouvriers anonymes de Petrograd allant
au devant du parti bolchevique ou se mobilisant d'eux-mêmes

1. Voir entre autres RPR, « L'exploitation de la paysannerie sous le capi-


talisme bureaucratique» et RPB (SB, 1, p. 205-281, 283-312; SB, 2,
V.lisl-337 <rééd. Bourgois, 1990, p.259-214, 217-238, 371-406>);
Claude Lefort, « Le totalitarisme sans Staline », Eléments d'une critique de
la bureaucratie, Genève, Droz, 1971, p. 130-190 <rééd. «Tel», Gallimard,
1979, p. 155-235>.
2. Les textes sur l'économie et la société russes après l'industrialisation qui
étaient annoncés dans cette note seront publiés dans La Société bureaucra-
tique, 3. <L'ouvrage n'a jamais été achevé. Nous essaierons d'en incorporer
un certain nombre d'éléments dans le vol.V de notre édition.>
3. Voir, outre les textes cités dans la note<l supra>, SB et CS I.

193
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

pendant la guerre civile, mais qualifie de maquereaux et d'agents


de l'état-major français les insurgés de Kronstadt. Les catégories,
les cellules cérébrales si l'on ose dire, nécessaires pour la com-
prendre, m ê m e p o u r l'enregistrer c o m m e telle, leur font défaut :
une activité qui n'est pas instituée, qui n'a ni chef ni programme,
n'a pas de statut, elle n'est m ê m e pas percevable clairement sinon
sous le m o d e d u «désordre» et des «troubles». L'activité auto-
n o m e des masses appartient par définition au refoulé de l'histoire.
Ainsi, ce n'est pas seulement que l'enregistrement documen-
taire des phénomènes qui nous intéressent le plus dans cette
période soit fragmentaire, ou m ê m e qu'il ait été systématique-
ment supprimé et continue de l'être par la bureaucratie triom-
phante. C'est qu'il est orienté et sélectif à u n degré infiniment plus
profond que tout autre témoignage historique. La rage réaction-
naire des témoins bourgeois et celle, à peine moins hargneuse,
des sociaux-démocrates; le délire anarchiste; l'historiographie
officielle, périodiquement récrite suivant les besoins de la bureau-
cratie ; et celle de la tendance trotskiste, exclusivement soucieuse
de se justifier après coup et de cacher son rôle dans les premières
étapes de la dégénérescence, se rencontrent tous p o u r ignorer les
signes de l'activité autonome des masses pendant cette période,
ou, à la rigueur, p o u r «démontrer» qu'il était a priori impossible
qu'elle existe.
Le texte d'Alexandra Kollontaï apporte, à cet égard, des infor-
mations d ' u n e valeur inestimable. D ' a b o r d par les indications
directes qu'il fournit sur les attitudes et les réactions des ouvriers
russes face à la politique du parti bolchevique. Ensuite et surtout,
en montrant q u ' u n e large fraction de la base ouvrière d u parti
avait conscience d u processus de bureaucratisation en cours, et
se dressait contre lui. Il n'est plus possible, après avoir lu ce texte,
de continuer à présenter la Russie de 1920 c o m m e un chaos, u n
amoncellement de ruines, où le prolétariat était pulvérisé et où les
seuls éléments d'ordre étaient la pensée de Lénine et la «volonté
de fer» des bolcheviques. Les ouvriers voulaient quelque chose,
et ils l'ont montré, dans le parti par l'Opposition ouvrière, hors
d u parti par les grèves de Petrograd et la révolte de Kronstadt. Il
a fallu que l'une et les autres soient écrasées par Lénine etTrotski
p o u r que Staline puisse par la suite triompher.

194
I.E R Ô L E D E I . ' l D É O L O ( ; I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E D E I.A B U R E A U C R A T I E

A la question : c o m m e n t la Révolution russe a-t-elle pu pro-


duire u n régime bureaucratique? la réponse courante, mise en
avant par Trotski (et volontiers reprise depuis longtemps par
les compagnons de route d u stalinisme, et aujourd'hui par les
khrouchtchéviens eux-mêmes pour « expliquer » les « déformations
bureaucratiques du régime socialiste») est celle-ci: la révolution
a eu lieu dans u n pays arriéré, qui de toute façon n'aurait pas
pu construire le socialisme tout seul ; elle s'est trouvée isolée par
l'échec de la révolution en Europe, et n o t a m m e n t en Allemagne,
entre 1919 et 1923 ; au surplus le pays a été complètement dévasté
par la guerre civile.
Cette réponse ne mériterait pas que l'on s'y arrête, n'était l'ac-
ceptation générale qu'elle rencontre, et le rôle mystificateur qu'elle
joue. Car elle est complètement à côté de la question. L'arrié-
ration, l'isolement et la dévastation d u pays, faits en eux-mêmes
incontestables, auraient pu tout aussi bien expliquer une défaite
pure et simple de la révolution, une restauration d u capitalisme
classique. Mais ce que l'on demande, c'est pourquoi précisément
il n'y a pas eu défaite pure et simple, pourquoi la révolution, après
avoir vaincu ses ennemis extérieurs, s'est effondrée de l'intérieur,
pourquoi elle a « dégénéré » sous cette forme précise qui a conduit
au pouvoir de la bureaucratie. La réponse de Trotski, p o u r utiliser
u n e métaphore, est comme si l'on disait : cet individu a fait u n e
tuberculose parce qu'il était terriblement affaibli. Mais étant affaibli
il aurait p u mourir, ou faire u n e autre maladie; pourquoi a-t-il
fait cette maladie-/à? Ce qu'il s'agit d'expliquer, dans la dégéné-
rescence de la révolution russe, c'est précisément la spécificité de
cette dégénérescence comme dégénérescence bureaucratique', et
cela ne peut être fait par le renvoi à des facteurs aussi généraux
que l'arriération ou l'isolement. Ajoutons en passant que cette
«réponse» ne nous apprend rien qui dépasse la Russie de 1920.
La seule conclusion que l'on puisse en tirer, c'est que les révolu-
tionnaires doivent formuler des vœux ardents pour que les pro-
chaines révolutions aient lieu dans des pays plus avancés, qu'elles

195
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

ne restent pas isolées et que les guerres civiles ne soient point


dévastatrices.
Au demeurant, le fait que depuis bientôt vingt ans le régime
bureaucratique a largement débordé les frontières de la Russie,
qu'il s'est installé dans des pays que l'on ne pourrait nullement
qualifier d'arriérés (Tchécoslovaquie ou Allemagne de l'Est), que
l'industrialisation qui a fait de la Russie la deuxième puissance
mondiale n'a nullement affaibli c o m m e telle la bureaucratie,
montre que toute discussion en termes d'« arriération », d'« isole-
ment», etc., est purement et simplement anachronique.
Si nous voulons comprendre l'émergence de la bureaucratie
comme couche gestionnaire de plus en plus prépondérante dans
le m o n d e contemporain, nous sommes obligés de constater immé-
diatement que, paradoxalement, elle apparaît aux deux limites du
développement social, à savoir : d ' u n côté, c o m m e le produit orga-
nique de la maturation de la société capitaliste, d ' u n autre côté,
comme u n e «réponse forcée» des sociétés arriérées au problème
de leur passage à l'industrialisation.
D a n s le premier cas, l'émergence de la bureaucratie ne présente
pas de mystère. La concentration de la production conduit néces-
sairement à l'apparition au sein des entreprises d ' u n e couche qui
doit assumer collectivement la gestion d'ensembles économiques
immenses, tâche qui dépasse qualitativement les possibilités d ' u n
propriétaire individuel. Le rôle croissant de l'État, dans le domaine
économique mais aussi graduellement dans les autres, conduit à
la fois à l'extension quantitative et à u n changement qualitatif de
l'appareil bureaucratique de l'État. À l'autre pôle de la société, le
mouvement ouvrier dégénère en se bureaucratisant, se bureaucra-
tise en s'intégrant à l'ordre établi et n e peut s'y intégrer qu'en se
bureaucratisant.
Ces divers éléments constitutifs de la bureaucratie - technico-
économique, politico-étatique, « ouvrière » - cohabitent tant bien
que mal entre eux et avec les éléments proprement «bourgeois»
(propriétaires des moyens de production), mais l'évolution tend
constamment à accroître leur poids dans la direction de la société.
En ce sens, on peut dire que l'émergence de la bureaucratie corres-
pond à u n e phase « ultime » de la concentration d u capital, que la
bureaucratie personnifie ou incarne le capital pendant cette phase,

196
I X RÔI.F. I)F. I . ' I D É O L O G I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E DE LA B U R E A U C R A T I E

au m ê m e titre que la bourgeoisie lors de la phase précédente. E t


cette bureaucratie peut, tout au moins p o u r ce qui est d e son ori-
gine et de sa fonction sociale-historique, être comprise à l'aide des
catégories d u marxisme classique (peu importe à cet égard si les
prétendus marxistes de l'époque actuelle, infiniment en deçà des
possibilités d e la théorie m ê m e d o n t ils se réclament, restent inca-
pables de d o n n e r u n statut socio-historique à la bureaucratie et
sont amenés p o u r cette raison, croyant qu'il n ' y a pas de n o m p o u r
cette chose dans leurs idées, à lui refuser pratiquement l'existence
et à parler d u capitalisme c o m m e si rien n'y avait changé depuis
cent ou cinquante ans).
D a n s le deuxième cas, la bureaucratie émerge, si l'on peut dire,
d u vide m ê m e de la société considérée. Il est certain que, dans la
presque totalité des sociétés arriérées, les anciennes couches domi-
nantes s'avèrent incapables d'entreprendre l'industrialisadon d u
pays, que le capital étranger n e crée, dans le «meilleur» des cas,
que des enclaves d'exploitation m o d e r n e , q u e la bourgeoisie natio-
nale, tardivement née, n ' a ni la force ni le courage nécessaires p o u r
entreprendre ce bouleversement de fond en comble des anciennes
structures sociales qu'exigerait la modernisation. Ajoutons que, de
ce fait m ê m e , le prolétariat national est trop faible p o u r jouer le
rôle que lui assigne le schéma de la « révolution p e r m a n e n t e », c'est-
à-dire p o u r éliminer les anciennes couches dominantes et entre-
prendre u n e transformation qui conduise, de façon ininterrompue,
de l'étape « bourgeoise-démocratique » à l'étape socialiste.
Q u e peut-il se passer alors ? La société arriérée p e u t rester dans
sa stagnation - et elle y reste, p e n d a n t u n temps plus ou moins
long (c'est encore le cas a u j o u r d ' h u i d ' u n grand n o m b r e d e pays
arriérés, anciens ou nouvellement constitués en Etats). Mais cette
stagnation signifie en fait u n e dégradation en tout cas relative, et
parfois m ê m e absolue, d e la situation é c o n o m i q u e et sociale, et u n e
r u p t u r e d e l'équilibre précédent. Aggravée presque toujours par
des facteurs a p p a r e m m e n t «accidentels» mais en fait inévitables
dans leur récurrence et qui trouvent u n e résonance infiniment
accrue dans u n e société déstructurée, chaque r u p t u r e d'équilibre
devient u n e crise, qui se trouve souvent combinée à u n e c o m p o -
sante « nationale ». Le résultat peut être u n e lutte sociale-nationale
ouverte et longue (Chine, Algérie, C u b a , Indochine) ou u n coup

197
(il'Kl.I.E DÉMOCRATIE ?

d ' É t a t , presque fatalement militaire (Égypte). Les deux cas pré-


sentent des différences immenses, mais aussi u n point c o m m u n .
D a n s le premier cas, la direction politico-militaire de la lutte
s'érige graduellement en couche a u t o n o m e qui gère la «révo-
lution» et, après la victoire, la reconstruction d u pays - en vue
de quoi elle s'adjoint naturellement tous les éléments ralliés des
anciennes couches privilégiées, sélectionne des éléments dans les
masses et constitue, en m ê m e temps que l'industrie d u pays, la
pyramide hiérarchique qui en sera l'ossature sociale. Cette indus-
trialisation se fait, bien e n t e n d u , selon les méthodes classiques de
l'accumulation primitive, par l'exploitation intense des ouvriers
et encore plus des paysans et l'entrée pratiquement forcée de ces
derniers dans l'armée industrielle de travail. D a n s le deuxième
cas, la bureaucratie étatique-militaire, tout en jouant u n rôle de
tutelle à l'égard des couches privilégiées, n e les élimine pas radica-
lement ni l'état de choses qu'elles incarnent - aussi p e u t - o n pré-
voir presque t o u j o u r s q u e la transformation industrielle d u pays
n'aboutira pas sans u n e nouvelle convulsion violente. Mais dans
les deux cas, ce q u e l'on constate c'est que la bureaucratie joue
effectivement ou tend à jouer le rôle de substitut de la bourgeoisie
dans ses fonctions d'accumulation primitive.
Il faut noter que cette bureaucratie fait effectivement éclater les
catégories traditionnelles d u marxisme. E n a u c u n sens o n n e p e u t
dire que cette nouvelle couche sociale s'est constituée et a grandi
au sein de la société précédente, ni qu'elle naît d ' u n nouveau
m o d e de production d o n t le développement était devenu incom-
patible avec le maintien des anciennes formes de vie économique
et sociale. C ' e s t elle, au contraire, qui fait naître ce nouveau m o d e
de production dans la société considérée ; elle-même n e naît pas
à partir d u fonctionnement n o r m a l de la société, mais à partir
de l'incapacité de fonctionner de cette société. Son origine est,
presque sans m é t a p h o r e , le vide social : ses racines historiques ne
plongent q u e dans l'avenir. Il n ' y a évidemment a u c u n sens à dire
que la bureaucratie chinoise est le produit de l'industrialisation
d u pays, lorsqu'on pourrait dire, avec infiniment plus de raison,
que l'industrialisation de la Chine est le p r o d u i t de l'accession de
la bureaucratie au pouvoir. Cette antinomie n e p e u t se dépasser
q u ' e n constatant q u ' à l'époque actuelle, et à défaut d ' u n e solution

198
I.ER Ô L E D E I . ' l D É O L O ( ; I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E D E I.A B U R E A U C R A T I E

révolutionnaire à u n e échelle internationale, u n pays arriéré n e


p e u t s'industrialiser q u ' e n se bureaucratisant.
D a n s le cas d e la Russie, si la bureaucratie se trouve après c o u p
avoir réalisé la « fonction historique 1 » de la bourgeoisie d'autrefois
ou de la bureaucratie d ' u n pays arriéré a u j o u r d ' h u i ; si d o n c , p o u r
autant, elle p e u t jusqu'à u n certain point être assimilée à cette
dernière 2 , les conditions de sa naissance sont différentes - pré-
cisément parce q u e la Russie en 1917 n'était pas simplement u n
pays « arriéré », mais u n pays qui, à côté d e son arriération, présen-
tait u n développement capitaliste bien affirmé (la Russie de 1913
était la cinquième puissance industrielle mondiale), si bien affirmé
qu'elle a été précisément le théâtre d ' u n e révolution d u proléta-
riat se réclamant d u socialisme (longtemps avant que ce m o t n e
soit arrivé à signifier n ' i m p o r t e quoi et rien d u tout). La première
bureaucratie à être devenue classe d o m i n a n t e dans sa société, la
bureaucratie russe, apparaît précisément c o m m e le produit final
d ' u n e révolution d o n t tout le m o n d e pensait qu'elle avait d o n n é le
pouvoir au prolétariat.
Elle représente d o n c u n troisième type, en fait le premier à
émerger clairement dans l'histoire m o d e r n e , bien spécifique:
la bureaucratie qui naît d e la dégénérescence d ' u n e révolution
ouvrière, qui est cette dégénérescence - m ê m e si la bureaucratie
russe accomplit, dès le départ, des fonctions aussi bien de « gérant
d ' u n capital centralisé » q u e de « couche développant par tous les
moyens u n e industrie m o d e r n e ».
Mais en quel sens p e u t - o n dire - c o m p t e t e n u précisément de
l'évolution ultérieure, c o m p t e t e n u aussi de ce q u e la «prise d u
pouvoir» en octobre 1917 a été organisée et dirigée par le parti

1. Lorsque nous parlons de « fonction historique » dans ce contexte, nous


ne faisons pas de la métaphysique ou de la rationalisation a posteriori.
C'est une abréviation, pour dire : ou bien la Russie aurait développé une
grande industrie moderne, ou bien le nouvel État aurait été écrasé dans
un conflit quelconque (au plus tard, en 1941).
2. C'est en ce sens seulement qu'il y a un élément de vérité dans la liaison
établie par Trotski entre la bureaucratie et l'arriération de la Russie et
lourdement reprise aujourd'hui par Deutscher, par exemple. Ce qu'évi-
demment on oublie d'ajouter, c'est que dans ce cas il s'agit bel et bien
d'un régime d'exploitation qui réalise l'accumulation primitive.

199
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

bolchevique et que dès le premier jour ce pouvoir a été en fait


assumé par ce parti - que la révolution d ' o c t o b r e a été u n e révolu-
tion prolétarienne, d u moins si l'on refuse d'identifier p u r e m e n t et
simplement u n e classe avec u n parti qui se réclame d'elle ? Pour-
quoi n e pas dire - c o m m e il n ' a pas m a n q u é de gens p o u r le dire -
qu'il n'y a jamais eu en Russie autre chose que le c o u p d ' É t a t d ' u n
parti qui, s'étant assuré d ' u n e façon ou d ' u n e autre d u soutien
d u prolétariat, ne tendait q u ' à instaurer sa propre dictature et y
a réussi ?
N o u s n'avons pas l'intention de discuter ce problème dans les
termes scolastiques consistant à se d e m a n d e r : p e u t - o n classer la
révolution russe dans la catégorie des révolutions prolétariennes.
La question qui nous importe est celle-ci : la classe ouvrière russe
a-t-elle joué u n rôle historique propre p e n d a n t cette période,
ou bien a-t-elle été simplement l'infanterie mobilisée au service
d'autres forces déjà constituées ? Y est-elle a p p a r u e c o m m e u n
pôle relativement a u t o n o m e , dans la lutte et le tourbillon des
actions, des formes d'organisation, des revendications et des idées
- ou bien n'a-t-elle été q u ' u n simple relais d'impulsions venant
d'ailleurs, i n s t r u m e n t manié sans grande difficulté ni risque ?
Quiconque a tant soit peu étudié l'histoire de la révolution russe
n'hésitera pas sur la réponse. Petrograd en 1917, et m ê m e après,
n'est ni Prague en 1948 ni C a n t o n en 1949. Le rôle indépendant
d u prolétariat apparaît clairement - m ê m e , p o u r commencer, par la
nature d u processus qui fait que les ouvriers remplissent les rangs
d u parti bolchevique et lui accordent, majoritairement, u n soutien
que rien ni personne ne pouvait leur extorquer ou leur imposer
à l ' é p o q u e ; par le rapport qui les relie à ce p a r t i ; par le poids,
qu'ils assument spontanément, de la guerre civile. Mais surtout
par les actions autonomes qu'ils entreprennent - déjà en février,
déjà en juillet 1917, et plus encore après Octobre, en expropriant
les capitalistes sans ou contre la volonté d u Parti, en organisant
eux-mêmes la production ; enfin, par les organes autonomes qu'ils
constituent, Soviets et particulièrement Comités de fabrique.
Le succès de la révolution n ' a été possible q u e par la conver-
gence de l'immense m o u v e m e n t de révolte totale des masses
ouvrières, de leur volonté de changer leurs conditions d'existence,
de se débarrasser des patrons et d u Tsar, d ' u n côté - et de l'action

200
I.ER Ô L E D E I . ' l D É O L O ( ; I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E D E I.A B U R E A U C R A T I E

du parti bolchevique, de l'autre côté. Dire que seul le parti bolche-


vique pouvait, fin octobre 1917, donner u n e expression articulée et
u n objectif intermédiaire précis (le renversement d u Gouvernement
provisoire) aux aspirations des ouvriers, des paysans et des soldats,
ce qui est vrai, ne signifie nullement que ces ouvriers étaient u n e
infanterie passive. Sans ces ouvriers, dans ses rangs et hors de ses
rangs, le parti n'était rien, ni physiquement ni politiquement. Sans
la pression de leur radicalisation croissante, il n'aurait m ê m e pas
adopté u n e ligne révolutionnaire. Et à aucun m o m e n t , m ê m e de
longs mois après la prise du pouvoir, on ne peut dire que le parti
« contrôlait » les mouvements de la masse ouvrière.
Mais cette convergence, qui culmine effectivement dans le ren-
versement d u Gouvernement provisoire et la constitution d ' u n
gouvernement à prédominance bolchevique, se révèle passagère.
Les signes de l'écart entre le parti et les masses apparaissent rela-
tivement très tôt, m ê m e si, par sa nature même, u n tel écart ne
peut pas être saisi avec la netteté q u ' o n demande à des tendances
politiques organisées.
Il est certain que les ouvriers attendaient de la révolution u n
changement total de leurs conditions d'existence. Ils attendaient
sans doute u n e amélioration matérielle - mais savaient très bien
que cette amélioration ne pouvait pas être immédiate. Seuls des
esprits bornés peuvent relier la révolution essentiellement à ce
facteur - et la désillusion ultérieure des ouvriers à l'incapacité d u
nouveau régime de satisfaire ces espoirs d'amélioration matérielle.
La révolution était partie, d ' u n e certaine façon, en d e m a n d a n t d u
p a i n ; mais, déjà longtemps avant Octobre, elle avait dépassé la
question d u pain, elle avait engagé la passion totale des hommes.
Pendant plus de trois ans, les ouvriers russes ont supporté sans
broncher les plus extrêmes privations matérielles, tout en four-
nissant l'essentiel des contingents qui devaient battre les armées
blanches. Il s'agissait pour eux de se libérer de l'oppression de la
classe capitaliste et de son État. S'étant organisés dans les Soviets
et dans les Comités de fabrique, ils trouvaient inconcevable, déjà
avant mais surtout après Octobre, que l'on ne chasse pas les capi-
talistes - et de ce fait m ê m e , étaient amenés à découvrir qu'ils
avaient à organiser et à gérer la production eux-mêmes. Et ce
sont eux qui ont exproprié de leur propre chef les capitalistes, à

201
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

l'encontre de la ligne d u parti bolchevique (le décret de nationa-


lisation de l'été 1918 n ' a été q u e la ratification d ' u n état de fait)
et qui ont remis en marche les usines.
Pour le parti bolchevique, il ne s'agit pas d u tout de cela. Pour
autant que sa ligne se précise après Octobre (contrairement à
la mythologie répandue par staliniens et trotskistes ensemble,
on peut montrer facilement, textes en main, qu'avant et après
Octobre le parti bolchevique est dans le noir le plus total quant à
ce qu'il veut faire après la prise d u pouvoir), elle vise à instaurer
en Russie u n e économie «bien organisée» selon le modèle capi-
taliste de l'époque 1 , u n «capitalisme d'État» (l'expression revient
sans cesse sous la plume de Lénine), à laquelle sera superposé u n
pouvoir politique « ouvrier » - du fait qu'il sera exercé par le parti
des ouvriers, le parti bolchevique. Le « socialisme » (qui implique
effectivement, Lénine l'écrit sans hésiter, la « direction collective
de la production ») viendra après.
Et il ne s'agit pas seulement d ' u n e « ligne », de quelque chose
de simplement dit ou pensé. Pour ce qui est de la mentalité pro-
fonde et de l'attitude réelle, le parti est pénétré, de haut en bas,
de la conviction indiscutable qu'il doit diriger au sens plein d u
terme. Cette conviction, existant déjà longtemps avant la révo-
lution (comme le montre Trotski en parlant de la mentalité des
«comitards» dans sa biographie de Staline), est d'ailleurs par-
tagée à l'époque par tous les socialistes (à quelques exceptions
près, comme Rosa Luxembourg, la tendance Gorter-Pannekoek
en Hollande et les «communistes de gauche» en Allemagne).
Conviction qui va être immensément renforcée par la prise du
pouvoir, la guerre civile, la consolidation d u pouvoir d u parti, et
que Trotski exprimera clairement, à l'époque, en proclamant les
« droits d'aînesse d u Parti ».

1. Une citation entre cent: «L'histoire a fait apparaître en 1918 les deux
moitiés séparées du socialisme, vivant côte à côte, comme deux pous-
sins futurs vivant à l'intérieur de la coquille unique du capitalisme inter-
national. L'Allemagne et la Russie ont incarné la matérialisation la plus
frappante, l'une des conditions socio-économiques du socialisme, l'autre
de ses conditions politiques. » (Lénine, « Infantilisme "de gauche" et men-
talité petite-bourgoise », Selected Works, vol. VII, p. 365 ; Œuvres choisies,
Moscou, t. 2, p. 831.)

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I.K R O I . E D E l . ' i D É O l . O C l E B O L C H E V I Q U E D A N S I.A N A I S S A N C E DE l.A B U R E A U C R A T I E

Cette mentalité n'est pas q u ' u n e mentalité : elle devient presque


immédiatement après la prise du pouvoir u n e situation sociale réelle.
Individuellement les membres d u parti assument les postes diri-
geants dans toutes les sphères de la vie sociale - en partie, certes,
« parce q u ' o n ne peut pas faire autrement », et cela veut dire à son
t o u r : parce que tout ce que le parti fait, fait q u ' o n ne peut pas
faire autrement.
Collectivement, la seule instance réelle de pouvoir c'est le parti,
et, déjà très tôt, les sommets d u parti. Les Soviets sont réduits, aus-
sitôt après la prise d u pouvoir, à des institutions purement déco-
ratives (il suffit de voir que leur rôle a été absolument nul pendant
toutes les discussions qui ont précédé la paix de Brest-Litovsk déjà
au début de 1918). S'il est vrai que l'existence sociale réelle des
h o m m e s détermine leur conscience, il est dès ce m o m e n t illusoire
de demander au parti bolchevique d'agir autrement que d'après la
situation sociale réelle qui est la sienne, à savoir d'organe dirigeant
qui a désormais sur cette société u n point de vue qui n'est pas
nécessairement celui que cette société a sur elle-même.
A cette évolution, ou plutôt: à cette soudaine révélation de
l'essence du parti bolchevique, les ouvriers n'opposent pas de
résistance. D u moins, nous n'en possédons pas de signe direct.
Entre l'expulsion des capitalistes et la remise en marche des usines,
au début de la période révolutionnaire, et les grèves de Petrograd
et la révolte de Kronstadt, à sa fin (hiver 1920-1921), nous ne
connaissons pas de manifestation articulée d'activité autonome
des ouvriers 1 . La guerre civile et la mobilisation militaire conti-
nue de cette période, la gravité des questions pratiques immédiates
(production, ravitaillement etc.), l'obscurité des problèmes - et
sans doute, avant tout, la confiance des ouvriers envers le parti - ,
l'expliquent. Il y a certainement deux éléments dans l'attitude des
ouvriers à cet égard. D ' u n côté, l'aspiration à se débarrasser de
toute domination, à prendre entre leurs mains la direction de leurs
affaires ; d ' u n autre côté, la tendance à déléguer le pouvoir à ce parti
qui venait de prouver qu'il était le seul irréconciliablement opposé
aux capitalistes et menait la guerre contre eux. L'opposition, la

1. Note 1974 : Cette affirmation peut être nuancée à partir d'études plus
récentes; voir par ex. Brinton, op. cit., et les ouvrages auxquels il renvoie.

203
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

contradiction entre ces deux éléments n'était pas et, serait-on tenté
de dire, ne pouvait pas être clairement perçue à l'époque.
Elle le fut pourtant, et à u n degré avancé, au sein d u parti
lui-même. D è s le début de 1918, et jusqu'à l'interdiction des
fractions (mars 1921), il se forme dans le parti bolchevique des
tendances qui expriment avec u n e clairvoyance et une netteté par-
fois étonnantes l'opposition à la ligne bureaucratique d u parti et
à sa bureaucratisation très rapide. Ce sont les « Communistes de
gauche» (début 1918) puis la tendance d u «Centralisme démo-
cratique» (1919), enfin 1 '« Opposition ouvrière » (1920-1921). O n
trouvera, dans les Notes historiques que nous publions à la suite d u
texte d'Alexandra Kollontaï, des précisions sur les idées et l'acti-
vité de ces tendances 1 . En elles, s'expriment à la fois la réaction
des éléments ouvriers d u parti - traduisant sans doute aussi les
attitudes d u milieu prolétarien extérieur au parti - contre la ligne
«capitaliste d'État» de la direction, et ce que l'on peut appeler
l'« autre composante » d u marxisme, celle qui fait appel à l'activité
propre des masses et proclame que l'émancipation des travailleurs
sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes.
Mais les tendances oppositionnelles sont successivement vain-
cues, et définitivement éliminées en 1921, en m ê m e temps que
la révolte de Kronstadt est écrasée. Les échos très affaiblis de
la critique de la bureaucratie que l'on trouve par la suite dans
l'«Opposition de gauche» (trotskiste) après 1923 n ' o n t plus la
m ê m e signification. Trotski s'oppose à une mauvaise politique de
la bureaucratie, et aux excès de son pouvoir, il ne met jamais en
question son essence, et les problèmes soulevés par les opposi-
tions de 1918-1921 (essentiellement: qui gère la production, et
qu'est-ce que le prolétariat est supposé faire d'autre pendant la
« dictature du prolétariat » que travailler et suivre les directives de
« son parti ») lui resteront étrangers pratiquement jusqu'à la fin.
O n est ainsi amené à constater que, contrairement à la mytho-
logie dominante, la partie essentielle est jouée, et perdue, n o n pas

X.Note 1974: Voir aujourd'hui là-dessus l'ouvrage de Brinton déjà cité.


<De nombreux textes sont aujourd'hui disponibles sur des sites comme
« La Bataille socialiste », « "Left-Wing" Communism - an infantile disor-
der?», etc.>

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I.E R Ô L E DE I . ' l D É O L O ( ; I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E DE I.A B U R E A U C R A T I E

e n 1927, n o n pas en 1923, n o n pas m ê m e en 1921, mais b e a u -


c o u p plus tôt, p e n d a n t la période 1918-1920. Déjà en 1921, il
eût fallu u n e révolution a u sens plein d u t e r m e p o u r rétablir la
situation, et u n e révolte c o m m e celle de Kronstadt, l'événement l'a
prouvé, était insuffisante p o u r modifier quoi que ce soit d'essentiel.
C e coup de semonce a conduit le parti bolchevique à redresser
des aberrations relatives à d'autres problèmes (essentiellement à
l'égard de la paysannerie et des rapports de l'économie urbaine
et de l'économie agraire) et a d o n c amené u n e atténuation des
tensions dues à l'effondrement économique et u n début d e recons-
truction de la production. Mais cette reconstruction était déjà bien
placée sur les rails d u capitalisme bureaucratique.
C ' e s t , en effet, entre 1917 et 1920 q u e le parti bolchevique
s'installe solidement au pouvoir, a u point qu'il n e pourrait plus
en être délogé q u e p a r la force des armes. E t c'est dès le d é b u t
de cette p é r i o d e q u e les incertitudes d e sa ligne sont élimi-
nées, les ambiguïtés levées, les contradictions résolues. D a n s le
nouvel E t a t , le prolétariat doit travailler, doit se mobiliser, doit
le cas échéant m o u r i r p o u r d é f e n d r e le n o u v e a u pouvoir : il doit
d o n n e r ses éléments les plus « conscients » et les plus « capables »
à « son » Parti, où ils deviendront des dirigeants d e la société ; il
doit être « actif et participant » c h a q u e fois q u ' o n le lui d e m a n d e ,
mais e x a c t e m e n t j u s q u ' a u point où le parti le lui d e m a n d e ; et il
doit a b s o l u m e n t s'en remettre au Parti p o u r l'essentiel. « L ' o u -
vrier - écrit Trotski p e n d a n t cette p é r i o d e d a n s u n ouvrage qui
connaît u n e i m m e n s e diffusion en Russie et à l'étranger - n e
fait pas d e m a r c h a n d a g e s avec le g o u v e r n e m e n t soviétique ; il est
s u b o r d o n n é à l'État, il lui est soumis sous tous les r a p p o r t s , d u
fait q u e c'est son É t a t 1 . »

Le rôle d u prolétariat dans le nouvel État est d o n c clair : c'est


celui de citoyens enthousiastes et passifs. E t le rôle d u prolétariat
dans le travail et la production n'est pas moins clair. E n s o m m e ,
il est le m ê m e qu'auparavant, sous le capitalisme - sauf q u ' o n
sélectionnera des ouvriers qui ont « d u caractère et des aptitudes 2 »
p o u r remplacer les directeurs d'usine en fuite. C e qui préoccupe

1. L.Trotski, Terrorisme et Communisme, Éd. « 10/18 », Paris, 1963, p. 252.


2. Ibid., p. 228.

205
QTKI.l.i: D É M O C R A T I E ?

le parti bolchevique pendant cette période, ce n'est pas : comment


est-ce que l'on peut faciliter la prise en mains de la gestion de la
production par les collectivités ouvrières, mais : c o m m e n t est-ce
q u ' o n parviendra à former le plus tôt une couche de directeurs et
d'administrateurs de l'industrie et de l'économie ?
La lecture des textes officiels de l'époque ne laisse subsister à
cet égard aucun doute. La formation d ' u n e bureaucratie comme
couche gestionnaire de la production (et disposant inévitablement
de privilèges économiques) a été, pratiquement dès le début, la
politique consciente, honnête et sincère du parti bolchevique, Lénine et
Trotski en tête. Elle était, h o n n ê t e m e n t et sincèrement, consi-
dérée comme une politique socialiste - ou, plus exactement, une
« technique administrative » que l'on pouvait mettre au service du
socialisme, parce que la classe d'administrateurs dirigeants de la
production resterait sous le contrôle de la classe ouvrière «per-
sonnifiée par son parti communiste ». La décision de placer à la
tête d ' u n e usine u n directeur plutôt q u ' u n bureau ouvrier, écrit
Trotski, n ' a pas d'importance politique : « elle peut être exacte ou
erronée d u point de vue de la technique administrative... Ce serait
la plus grosse des erreurs que de confondre la question de l'au-
torité d u prolétariat avec celle des bureaux ouvriers qui gèrent
les usines. La dictature d u prolétariat se traduit par l'abolition
de la propriété privée des moyens de production, par la domi-
nation sur tout le mécanisme soviétique de la volonté collective
des masses, et n o n par la forme de direction des diverses entre-
prises 1 ». La « volonté collective des masses » dans cette phrase est
une expression métaphorique pour désigner la volonté d u parti
bolchevique. Les chefs bolcheviques s'exprimaient là-dessus sans
aucune hypocrisie, contrairement à certains de leurs « défenseurs »
d'aujourd'hui. «Dans cette substitution d u pouvoir du Parti au
pouvoir de la classe ouvrière, écrivait à l'époque Trotski, il n'y
a rien de fortuit, et même, au fond, il n'y a là aucune substitu-
tion. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de
la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu'à u n e époque où
l'Histoire met à l'ordre d u jour la discussion de ces intérêts dans
toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants

1. Ibid., p. 243.

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I.K R O I . E D E L ' I D É O L O G I E B O L C H E V I Q U E D A N S LA N A I S S A N C E D E LA B U R E A U C R A T I E

avoués de la classe ouvrière en sa totalité 1 .» O n trouvera facile-


m e n t des dizaines de citations de Lénine exprimant la m ê m e idée.
Le pouvoir incontesté des directeurs dans les usines, sous le
seul «contrôle» (quel contrôle, en réalité?) d u parti. Le pouvoir
incontesté d u parti sur la société, sans aucun contrôle. Personne
dès lors ne pouvait empêcher la fusion de ces deux pouvoirs, l'in-
terpénétration réciproque des deux couches qui les incarnaient, et
la consolidation d ' u n e bureaucratie inamovible dominant tous les
secteurs de la vie sociale. Le processus a pu être accéléré et amplifié
par l'entrée dans le p a r a d'éléments étrangers au prolétariat, qui
volaient au secours de la victoire; mais c'est là u n e conséquence et
n o n une cause de l'orientation d u parti.
Le m o m e n t où l'opposition à cette orientation d u parti s'est
exprimée en son sein avec le plus de force a été la discussion sur
la «question syndicale» (1920-1921), qui a précédé le Dixième
Congrès d u parti. Sur le plan formel, il s'agissait d u rôle des syn-
dicats dans la gestion de la production et de l'économie ; par la
force des choses, la discussion a remis sur le tapis les questions,
déjà longuement et âprement débattues pendant les deux années
précédentes, d u « c o m m a n d e m e n t d ' u n seul» dans les usines et
du rôle des « spécialistes ». Le lecteur trouvera, dans le texte m ê m e
d'Alexandra Kollontaï et dans les Notes historiques qui le suivent,
la description des diverses positions en présence. Brièvement
parlant, la direction d u parti, Lénine en tête, réaffirmait que la
gestion de la production devait être confiée à des administrateurs
individuels (« spécialistes » bourgeois ou ouvriers sélectionnés
p o u r leurs « aptitudes et capacités ») sous contrôle d u parti, que les
syndicats devaient assurer les tâches d'éducation des ouvriers et
de défense des ouvriers à l'égard des directeurs de la production
et de l'État. Trotski demandait une subordination complète des
syndicats à l'État, leur transformation en appendices et organes
de l'État (et du parti), toujours à partir d u m ê m e raisonnement :
puisque nous sommes en u n État ouvrier, l'État et les ouvriers
sont une seule et m ê m e chose, donc les ouvriers n ' o n t pas besoin
d ' u n organe séparé pour les défendre contre «leur» État. L'Oppo-
sition ouvrière demandait que la gestion de la production et de

1. Ibid., p. 170-171.

207
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

l'économie soit confiée graduellement aux «collectifs ouvriers»


des usines tels qu'ils étaient organisés dans les syndicats; que la
« direction p a r u n seul » soit remplacée par la direction collégiale ;
que le rôle des spécialistes et techniciens soit réduit. Elle souli-
gnait que le développement de la production dans les conditions
postrévolutionnaires était u n problème essentiellement social et
politique, d o n t la solution dépendait d u déploiement de l'initiative
et de la créativité des masses travailleuses, et n o n u n problème
administratif et technique. Elle dénonçait la bureaucratisation
croissante d e l'État et d u parti (déjà à cette é p o q u e tous les postes
responsables de quelque importance étaient remplis par nomina-
tion d ' e n h a u t et n o n par élection), et la séparation grandissante
entre ce dernier et les ouvriers.
Il est vrai que, sur certains de ces points, les idées de l'Opposi-
tion étaient confuses et que, dans l'ensemble, la discussion semble
s'être déroulée sur u n plan formel, d e m ê m e que les réponses
apportées, d e p a r t et d'autre, étaient des réponses d e f o r m e plutôt
que d e fond (le fond, d'ailleurs, était déjà décidé autre p a r t que
dans les Congrès d u parti). Ainsi l'Opposition (et Kollontaï dans
son texte) ne distinguait pas clairement entre le rôle (indispen-
sable) des spécialistes et des techniciens en tant que spécialistes et
techniciens, sous le contrôle des ouvriers, et la transformation de
ces spécialistes et techniciens en gérants incontrôlés d e la p r o d u c -
tion. Elle développait u n e critique indifférenciée des spécialistes et
techniciens, prêtant facilement le flanc aux attaques de Lénine et
Trotski, qui avaient b e a u jeu d e m o n t r e r qu'il n e p e u t pas y avoir
d'usine sans ingénieurs - et aboutissaient subrepticement à l'éton-
nante conclusion que c'était là u n e raison suffisante p o u r confier
à ces ingénieurs des pouvoirs dictatoriaux de gestion sur la totalité
d u f o n c t i o n n e m e n t de l'usine. Elle se battait avec a c h a r n e m e n t
sur la question d u « c o m m a n d e m e n t collégial », opposé au « c o m -
m a n d e m e n t d ' u n seul», ce qui présente u n aspect relativement
formel (un c o m m a n d e m e n t collégial p e u t être tout aussi bureau-
cratique que le c o m m a n d e m e n t d ' u n seul) et laisse dans l'ombre
le véritable problème, celui de la vraie source de l'autorité. Ainsi
Trotski pouvait se p e r m e t t r e d e dire : « L'activité des travailleurs
ne se définit pas et ne se mesure pas par ce fait que l'usine est
dirigée par trois h o m m e s ou par u n seul, mais par des facteurs

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et des faits d ' u n ordre b e a u c o u p plus p r o f o n d 1 », et esquiver le


véritable problème, à savoir quel rapport les «trois h o m m e s » ou
le « seul » se trouvent avoir avec la collectivité des p r o d u c t e u r s de
l'entreprise. L'Opposition faisait m o n t r e d ' u n relatif fétichisme
syndical, à u n e é p o q u e où déjà les syndicats étaient t o m b é s sous
le contrôle pratiquement complet de la bureaucratie d u Parti. « U n
maintien prolongé d e 1 ' " i n d é p e n d a n c e " d u m o u v e m e n t profes-
sionnel à u n e é p o q u e de révolution prolétarienne est aussi impos-
sible q u e la politique des blocs. Les syndicats deviennent, à cette
époque, les organes économiques les plus importants d u prolé-
tariat au pouvoir. Par ce fait m ê m e , ils t o m b e n t sous la direction
d u parti communiste. C e n e sont pas seulement les questions d e
principe d u m o u v e m e n t professionnel, ce sont aussi les conflits
sérieux qui peuvent avoir lieu à l'intérieur de ces organisations
que se charge d e résoudre le C o m i t é Central d e notre Parti 2 .»
Écrivant p o u r r é p o n d r e aux accusations de Kautsky sur le carac-
tère anti-démocratique d u pouvoir bolchevique, Trotski n'avait
a u c u n e raison, bien au contraire, d'exagérer l'emprise d u Parti sur
les syndicats.
Malgré ces faiblesses, malgré cette confusion relative, l'Oppo-
sition ouvrière posait le véritable problème : qui doit gérer la pro-
duction dans l ' « É t a t ouvrier»?, et répondait correctement: les
organismes collectifs des travailleurs. Ce que la direction d u Parti
voulait, ce qu'elle avait déjà imposé - et là-dessus il n'y avait aucune
différence entre Lénine et Trotski - , c'était une hiérarchie dirigée
par en haut. O n sait que cette conception a triomphé. O n sait aussi
où ce triomphe a conduit.

D a n s la lutte entre l'Opposition ouvrière et la direction d u parti


bolchevique, on assista à la dissociation des deux éléments contra-
dictoires qui ont paradoxalement coexisté dans le marxisme en
général, dans son incarnation en Russie en particulier. L ' O p p o -
sition ouvrière fait entendre, pour la dernière fois dans l'histoire

1. Ibid., p. 242.
2. Ibid., p. 172.

209
d u mouvement marxiste officiel, cet appel à l'activité propre des
masses, cette confiance dans les capacités créatrices d u prolétariat,
cette conviction qu'avec la révolution socialiste commence une
période vraiment nouvelle de l'histoire humaine, où les idées de
la période précédente ne gardent que peu de valeur et où l'édifice
social doit être reconstruit de fond en comble. Les thèses de l'Op-
position sont une tentative d'incarner ces idées dans u n programme
politique concernant le domaine fondamental de la production.
Le triomphe de l'orientation léniniste, c'est le triomphe de
l'autre élément, qui à vrai dire depuis longtemps, et chez Marx
lui-même, était devenu l'élément prédominant dans la pensée et
l'activité socialistes. Ce qui revient constamment, comme une
obsession, à travers tous les textes et discours de Lénine pendant
cette période, c'est l'idée que la Russie doit se mettre à l'école
des pays capitalistes avancés, qu'il n'y a pas trente-six méthodes
pour développer la production et la productivité du travail si l'on
veut sortir de l'arriération et du chaos, qu'il faut adopter la « ratio-
nalisation» capitaliste, les méthodes de direction capitalistes, les
« stimulants » au travail capitalistes. Tout cela, ce ne sont que des
«moyens», qui pourraient apparemment être librement mis au
service de cette fin historique radicalement opposée, la construc-
tion d u socialisme. C'est ainsi que Trotski, discutant des mérites
d u militarisme, en arrive à séparer totalement l'Armée elle-même,
sa structure et ses méthodes, d u système social qu'elle sert. Ce
qui est critiquable dans le militarisme bourgeois et dans l'Armée
bourgeoise, dit en substance Trotski, c'est qu'ils sont au service
de la bourgeoisie ; autrement, il n'y aurait rien à y redire. La seule
différence, dit-il, réside en ceci : « qui détient le pouvoir?1 ». D e même
la dictature d u prolétariat ne se traduit pas « par la forme de direc-
tion des diverses entreprises 2 ». L'idée que les mêmes moyens ne
peuvent pas être mis indifféremment au service de fins différentes,
qu'il y a u n rapport intrinsèque entre les instruments q u ' o n utilise
et le résultat q u ' o n obtient, que surtout ni l'Armée ni l'usine ne
sont des simples « moyens » ou « instruments » mais des structures
sociales où s'organisent deux formes fondamentales des rapports

1. Ibid., p. 257, souligné dans le texte.


2. Ibid., p. 243.

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entre hommes - la production et la violence - , qu'on peut y voir en


condensé l'expression essentielle d u type de relations sociales qui
caractérisent une époque - cette idée, au demeurant parfaitement
banale pour des marxistes, est «oubliée» totalement. D s'agit de
développer la production, en utilisant les méthodes et les structures
qui ont fourni leurs preuves. Que parmi ces « preuves », la principale
était le développement d u capitalisme en tant que système social,
qu'une usine produise non pas tellement des tissus ou de l'acier,
mais d u prolétariat et d u capital, cela était parfaitement négligé.
Derrière cet «oubli» se cache évidemment autre chose.
Conjoncturellement, il y a certes la préoccupation angoissante de
relever le plus tôt une production et u n e économie qui s'effon-
drent. Mais cette préoccupation ne dicte pas fatalement le choix
des «moyens». S'il apparaît évident aux dirigeants bolcheviques
que les seuls moyens efficaces sont les moyens capitalistes, c'est
qu'ils sont pénétrés de cette conviction que le capitalisme est le
seul système de production efficace et rationnel. Fidèles en ceci
à Marx, ils veulent supprimer la propriété privée, l'anarchie d u
marché - n o n pas l'organisation de la production réalisée par le
capitalisme. Ils veulent modifier l'économie, n o n pas les rapports de
travail et le travail lui-même. Plus profondément encore, leur phi-
losophie c'est la philosophie d u développement des forces produc-
tives, et là encore, ils sont les héritiers fidèles de Marx - d ' u n côté
de Marx, tout au moins, qui est le côté dominant dans les œuvres
de la maturité. Le développement des forces productives est, sinon
la fin ultime, en tout cas le moyen absolu, au sens que tout le reste
doit en résulter par surcroît, et qu'à ce développement tout doit être
subordonné. Les h o m m e s ? Les h o m m e s aussi, bien sûr. « Selon la
règle générale, l ' h o m m e s'efforcera d'éviter le travail... L ' h o m m e
est u n animal paresseux... 1 » Pour combattre cette paresse, il faut
mettre en œuvre tous les moyens qui ont prouvé leur efficacité : le
travail obligatoire - dont le caractère change d u tout au tout s'il
est imposé par la « dictature socialiste 2 » - et les moyens techniques
et économiques : « Sous le régime capitaliste, le travail aux pièces
et à forfait, la mise en vigueur d u systèmeTaylor, etc., avaient p o u r

1. Ibid., p. 202.
2. Ibid., p. 223.

211
QUELLE DÉMOCRATIE ?

but d'augmenter l'exploitation des ouvriers et de leur dérober la


plus-value. Par suite de la socialisation de la production, le tra-
vail aux pièces, à forfait, etc., ont pour but u n accroissement de
la production socialiste et par conséquent u n e augmentation d u
bien-être c o m m u n . Les travailleurs qui concourent plus que les
autres au bien-être c o m m u n acquièrent le droit de recevoir une
part plus grande d u produit social que les fainéants, les indolents
et les désorganisateurs. » Ce n'est pas Staline en 1939, c'estTrotski
en 1919 qui parle 1 .
Q u ' u n e organisation socialiste de la production pendant la pre-
mière période ne soit pas concevable sans u n e « obligation de tra-
vailler » - qui ne travaille pas ne mange pas - , c'est certain ; q u ' u n e
uniformisation de l'effort fourni entre ateliers et entreprises doive
exiger l'établissement de certaines normes indicatives de travail
- c'est probable. Mais tous les sophismes de Trotski sur le fait
que le « travail libre » n'a jamais existé dans l'histoire et n'existera
pas avant le communisme intégral ne feront oublier à personne
la question cruciale : qui établit les normes ? qui contrôle et sanc-
tionne l'obligation de travailler ? Est-ce les collectivités organisées
des travailleurs? O u bien u n e catégorie sociale spécifique, qui a
donc comme fonction de gérer le travail des autres ? Gérer le tra-
vail des autres - c'est le point de départ et le point d'aboutisse-
ment de tout le cycle de l'exploitation. Et cette « nécessité », d ' u n e
catégorie sociale spécifique qui gère le travail des autres dans la
production, et l'activité des autres dans la politique et la société,
d ' u n e direction séparée des entreprises, et d ' u n parti dominant
l'Etat, le bolchevisme l'a proclamée dès les premiers jours de son
accession au pouvoir, et a travaillé avec acharnement à l'imposer.
O n sait qu'il y a réussi. Pour autant que les idées jouent u n rôle
dans le développement historique - et elles jouent, en dernière ana-
lyse, u n rôle énorme - , l'idéologie bolchevique (et, derrière elle,
l'idéologie marxiste) a été u n facteur décisif dans la naissance de
la bureaucratie russe.

\.Ibid., p.225.
QUELQUES REMARQUES
S U R RICHES ET PAUVRES EN AMÉRIQUE'

Il est utile, il est essentiel de rappeler constamment, face à la


démagogie capitaliste, que l'expansion continue de la production
et des revenus n ' a nullement éliminé le besoin économique pour
la grande majorité de la population, ni m ê m e la misère pure et
simple p o u r une fraction appréciable des sociétés les plus riches.
Mais cela ne doit pas nous conduire à croire et à faire croire que
rien n ' a changé dans le capitalisme, m ê m e sur le plan le plus
étroitement économique. E n gros, on peut dire que ce qui, sur
ce plan, n'a pas pratiquement changé, c'est l'inégalité des revenus
(et bien entendu aussi, des fortunes). Mais cette inégalité, dans le
contexte d ' u n e élévation continue des revenus, signifie u n chan-
gement important d u sort de la grande majorité de la popula-
tion au travail ; la plus grande partie des besoins « essentiels » sont
satisfaits et surtout le processus lui-même d'élévation d u niveau
de consommation est devenu partie de l'état de choses normal.
O n a suffisamment souligné l'importance de ce phénomène et de
ses conséquences dans cette revue depuis quelques années p o u r
qu'il soit besoin d'y revenir. Mais les idées admises sont tenaces,
et la pensée de gauche reste la plupart d u temps dominée par le
schéma de la paupérisation, absolue ou relative. Il m e semble qu'à
certains égards le livre de G. Kolko - que je ne connais malheureu-
sement pas, mais dont je ne doute pas que Serge Bricianer offre u n
résumé fidèle et rigoureux - reste encore dominé par ce schéma.
Sans entreprendre ici une discussion (qui, p o u r être menée cor-
rectement devrait bien entendu dépasser le plan des statistiques et

'S.ouB., n° 38 (octobre 1964) <rééd. « 10/18», CMR, 2 (1979), p. 287-


291>. Cette note faisait suite à un compte rendu par Serge Bricianer du
livre de Gabriel Kolko, Wealth and Power in America.

213
QL'ELI.E D É M O C R A T I E ?

aborder les notions mêmes de besoins et de bien-être), je voudrais


simplement noter quelques points de fait.
1) Il ne m e semble pas exact de lier la croissance rapide des
revenus réels de la population au travail exclusivement à la phase
de la Deuxième Guerre mondiale. Celle-ci a été en effet marquée
par une accélération, relativement à la phase qui l'a précédée (la
décennie de la grande dépression), mais la période 1945-1950 l'a
été plus encore. E n réalité, le taux d'expansion des revenus réels a
varié essentiellement en fonction d u taux d'expansion de l'écono-
mie en général : ralenti à nouveau pendant la période 1950-1960,
il s'est accéléré depuis 1960.Voici les chiffres:
- dépenses de consommation personnelle par tête, en termes
réels (prix de 1963), en dollars: 1929, 1 191 ; 1940, 1 2 3 7 ; 1945,
1 3 8 9 ; 1950, 1 6 1 4 ; 1960, 1 8 7 0 ; 1963, 1 971 (Statistical Abstract
ofthe United States, 1964, p. 328) ;
- taux annuel de croissance de ces dépenses pendant les périodes
respectives (c'est-à-dire de 1929 à 1940, de 1940 à 1945, etc.):
0,35 % ; 2,35 % ; 3,05 % ; 1,50 % ; 1,80 %.
2) Je n'ai malheureusement pas sous la main des statistiques
permettant de remonter jusqu'à 1910. Mais, de 1935-1936 à
1963, l'accroissement en pourcentage des revenus monétaires (en
dollars constants de 1950) des «cinquièmes» de la population a
été, en allant du « bas » (le cinquième inférieur) vers le « haut » (le
cinquième le plus élevé): 1 2 0 % , 1 3 6 % , 1 3 1 % , 1 1 5 % et 7 4 % .
(St. Abstr., ib., p. 337.) La moyenne p o u r tous les cinquièmes était
de 98 %, et le pourcentage pour les 5 % d u sommet de 47 %. Les
années 1935-1936 sont certes u n mauvais point de départ pour
une telle comparaison (chômage massif, donc position «anor-
malement basse» des cinquièmes inférieurs, récupérée par la
suite). Mais l'image ne change pas si on part de 1941, année de
« plein-emploi » ; les pourcentages sont, dans le m ê m e ordre : 79 %,
84 %, 70 %, 62 % et 48 %. O n voit donc que toutes les couches
de la population ont « amélioré » leur position par rapport au cin-
quième supérieur. Et les tendances des 30 ou 25 dernières années
me paraissent plus significatives, car après tout c'est du capita-
lisme actuel que nous voulons discuter.
3) E n dollars de 1962, les revenus monétaires avant impôts
montraient la distribution suivante :

214
Q U E L Q U E S R E M A R Q U E S S U R RICHES ET PM VRES F.\AMÉRIQUE

- inférieurs à 3 000 dollars par an : en 1947, 32 % de la p o p u -


lation; en 1955, 25 % ; en 1962, 2 0 % (le «tiers submergé» s'est
ainsi successivement transformé en « quart », puis en « cinquième
submergé » en l'espace de quinze ans) ;
- de 3 000 à 5 000 dollars : 1947, 32 % de la population; 1955,
2 5 % ; 1962, 1 9 % ;
- de 5 000 à 7 000 dollars : 1947,18 % ; 1955,24 % ; 1962,22 % ;
- de 7 000 à 10 000 dollars : 1947,11 % ; 1955,17 % ; 1962,21 % ;
- au-dessus de 10 000 dollars: 1947, 7 % ; 1955, 9 % ; 1962,
18 % (St. Abstr., ib., p. 339).
O n constate ainsi que les deux catégories les plus basses sont
tombées en 15 ans de 64 % de la population totale à 39 %.
4) Enfin, on ne peut mener cette analyse uniquement en termes
arithmétiques de catégories de revenu ; il faut la mener en termes
de classes, de groupes sociaux, ou de « catégories socio-profession-
nelles », c o m m e disent les statistiques françaises. Voici c o m m e n t
les revenus monétaires médians par catégorie ont évolué de 1947
à 1962:
- contremaîtres, ouvriers qualifiés, artisans : + 114 % ;
- ouvriers de production : + 104 % ;
- dirigeants, cadres et propriétaires n o n agricoles : + 103 % ;
- employés de bureau : + 101 % ;
- employés de commerce : + 100 % ;
- manœuvres (à l'exclusion de l'agriculture et des mines) : + 88 % ;
- professions libérales, techniciens, etc. : + 84 % ;
- ouvriers des services (à l'exclusion des domestiques) : + 76 % ;
- paysans et dirigeants d'exploitations agricoles : + 61 % ;
- ouvriers et contremaîtres agricoles : + 60 % (St. Abstr., ib., p. 343).
La signification de cette statistique est à mes yeux claire:
l'expansion des revenus a lieu surtout au profit de la «société
industrielle », de ceux qui font partie des entreprises capitalistes-bu-
reaucratiques, que ce soit c o m m e ouvriers, cadres, employés de
bureau, etc. Et ce sont essentiellement les couches «précapita-
listes », n o t a m m e n t les paysans (comme aussi, Kolko le souligne à
juste titre, les minorités de couleur - cf. en France les Algériens et
les nouveaux immigrants méditerranéens), qui restent en arrière
et qui, confrontées aux besoins croissants de la vie m o d e r n e et au
niveau de vie d u reste de la population qui s'élève, s'enfoncent

215
QUELLE DÉMOCRATIE ?

dans une misère croissante qui, pour être « relative », n ' e n est pas
moins atroce.
5) U n dernier point : la question d u rapport de la propriété avec
le « contrôle » de (le pouvoir effectif sur) l'entreprise a été longue-
m e n t discutée. Il serait certes simpliste et faux de dire qu'en Occi-
dent la propriété formelle (juridique) des entreprises a cessé de
jouer u n rôle quelconque. Mais il me semble q u ' o n ne peut pas se
borner à constater que dans 47 % des entreprises de premier plan,
les présidents détenaient la majorité de fait des actions (ce qui
veut dire, évidemment, que dans 53 % ils ne la détenaient pas) et
oublier que cette majorité de fait est presque toujours u n e minorité
(les actionnaires étant «absents»), et, surtout, l'impossibilité p o u r
n'importe qui, fut-il propriétaire exclusif de l'entreprise, d'y jouer
u n rôle effectif quelconque s'il n'est pas inséré au sommet de la
pyramide bureaucratique qui la gouverne. Que l'accession à ce
sommet soit infiniment facilitée par la possession d ' u n paquet très
important d'actions, c'est certain. Mais cette condition n'est plus
ni nécessaire ni suffisante.
LA PRAXIS E T LES R A C I N E S
DU PROJET RÉVOLUTIONNAIRE*

1. PRAXIS ET PROJET

Savoir et faire

Si ce que nous disons est vrai; si n o n seulement le contenu


spécifique d u marxisme c o m m e théorie est inacceptable, mais
l'idée m ê m e d ' u n e théorie achevée et définitive est chimérique et
mystificatrice, peut-on encore parler d ' u n e révolution socialiste,
maintenir le projet d ' u n e transformation radicale de la société?
U n e révolution, c o m m e celle que visait le marxisme et c o m m e
celle que nous continuons de viser, n'est-elle pas u n e entreprise
consciente? N e présuppose-t-elle pas à la fois u n e connaissance
rationnelle de la société présente et la possibilité d'anticiper
rationnellement la société f u t u r e ? Dire q u ' u n e transformation
socialiste est possible et souhaitable n'est-ce pas dire que notre
savoir effectif de la société actuelle garantit cette possibilité, que
notre savoir anticipé de la société future justifie ce choix? D a n s
les deux cas, n'y a-t-il pas la prétention de posséder en pensée
l'organisation sociale, présente et future, comme des totalités en
acte, en m ê m e temps q u ' u n critère permettant de les juger? Sur
quoi peut-on fonder tout cela, s'il n'y a pas et s'il ne peut pas y
avoir u n e théorie et m ê m e , derrière cette théorie, u n e philosophie
de l'histoire et de la société ?
Ces questions, ces objections peuvent être formulées, et le sont
effectivement, de deux points de vue diamétralement opposés
mais qui finalement partagent les mêmes prémisses.

*<Extrait de IIS, p.97-124, rééd. «Points-Essais», p. 105-134; première


publication dans S. ou B., n°38, oct.-déc. 1964, p. 55-80. Entre crochets
carrés ([ ]), les ajouts de l'auteur dans l'édition de 1975.>

217
QL'ELI.E D É M O C R A T I E ?

Pour les uns, la critique des prétendues certitudes absolues d u


marxisme est intéressante, peut-être m ê m e vraie - mais irrecevable
parce qu'elle ruinerait le m o u v e m e n t révolutionnaire. C o m m e il
faut maintenir celui-ci, il faut conserver coûte que coûte la théorie,
quitte à en rabattre sur les prétentions et les exigences, quitte au
besoin à fermer les yeux.
Pour les autres, p u i s q u ' u n e théorie totale ne p e u t pas exister,
o n est forcé d ' a b a n d o n n e r le projet révolutionnaire, à moins de le
poser, en pleine contradiction avec son contenu, c o m m e la volonté
aveugle de transformer à tout prix u n e chose que l'on n e connaît
pas en u n e autre q u e l'on connaît moins encore.
D a n s les deux cas, le postulat implicite est le m ê m e : sans théorie
totale, il ne p e u t y avoir d'action consciente. D a n s les deux cas, le
p h a n t a s m e d u savoir absolu reste souverain. E t dans les deux cas,
le m ê m e renversement ironique des valeurs se produit. L ' h o m m e
qui se veut d'action concède en fait le primat à la théorie : il érige
en critère suprême la possibilité de sauvegarder u n e activité révo-
lutionnaire, mais fait dépendre cette possibilité d u maintien au
moins en apparence d ' u n e théorie définitive. Le philosophe qui se
veut radical d e m e u r e prisonnier de ce qu'il a critiqué : u n e révo-
lution consciente, dit-il, présupposerait le savoir absolu ; éternel-
lement absent, celui-ci reste q u a n d m ê m e ainsi la mesure de nos
actes et de notre vie.
Mais ce postulat ne vaut rien. O n soupçonne déjà q u ' à n o u s
mettre en d e m e u r e de choisir entre la géométrie et le chaos, entre
le Savoir absolu et le réflexe aveugle, entre Dieu et la brute, ces
objections se meuvent dans la p u r e fiction et laissent échapper
u n e paille, tout ce qui n o u s est et n o u s sera jamais d o n n é , la réa-
lité humaine. Rien d e ce q u e nous faisons, rien de ce à quoi n o u s
avons affaire n'est jamais d e l'espèce d e la transparence intégrale,
pas plus q u e d u désordre moléculaire complet. Le m o n d e histo-
rique et h u m a i n (c'est-à-dire, sous réserve d ' u n point à l'infini
c o m m e disent les mathématiciens, le m o n d e tout court) est d ' u n
autre ordre. O n n e p e u t m ê m e pas l'appeler « le mixte », car il n'est
pas fait d ' u n mélange ; l'ordre total et le désordre total n e sont pas
des composantes d u réel, mais des concepts limites que n o u s en
abstrayons, plutôt de pures constructions qui prises absolument
deviennent illégitimes et incohérentes. Elles appartiennent à ce

218
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U IIONNAIRK

prolongement mythique d u m o n d e créé par la philosophie depuis


vingt-cinq siècles et dont nous devons nous débarrasser, si nous
voulons cesser d'importer dans ce qui est à penser nos propres
phantasmes.
Le m o n d e historique est le m o n d e d u faire humain. Ce faire
est toujours en rapport avec le savoir, mais ce rapport est à élu-
cider. Pour cette élucidation, nous allons nous appuyer sur deux
exemples extrêmes, deux cas limites: Inactivité réflexe» et la
« technique ».
O n peut considérer u n e activité humaine « purement réflexe »,
absolument non consciente. U n e telle activité n'aurait, par défi-
nition, aucun rapport avec u n savoir quelconque. Mais il est clair
aussi qu'elle n'appartient pas au domaine de l'histoire 1 .
O n peut, à l'extrême opposé, considérer u n e activité «pure-
ment rationnelle». Celle-ci s'appuierait sur u n savoir exhaustif
ou pratiquement exhaustif de son domaine ; nous entendons par
pratiquement exhaustif que toute question pertinente p o u r la pra-
tique et pouvant émerger dans ce domaine serait décidable 2 . En
fonction de ce savoir et en conclusion des raisonnements qu'il
permet, l'action se bornerait à poser dans la réalité les moyens des
fins qu'elle vise, à établir les causes qui amèneraient les résultats
voulus. U n tel type d'activité est approximativement réalisé dans
l'histoire, c'est la technique3. Approximativement, parce q u ' u n
savoir exhaustif ne peut pas exister (mais seulement des fragments

1. Nous parlons bien entendu d'activités qui dépassent le corps du sujet


et modifient substantiellement le monde extérieur. Le fonctionnement
« biologique » de l'organisme humain est évidemment une autre affaire ;
il comprend une infinité d'activités «réflexes» ou non conscientes. On
conviendra que leur discussion ne peut pas éclairer le problème des
rapports du savoir et du faire dans l'histoire.
2. Il suffit qu'elle soit décidable à partir de considérations de probabilité ;
ce que nous disons ne présuppose pas une connaissance déterministe
complète du domaine considéré.
3. La technique pour autant qu'elle s'applique à des objets. La technique
au sens plus général utilisé couramment - la «technique militaire», la
«technique politique», etc., plus généralement les activités que Max
Weber englobait sous le terme zweckrational - n'entre pas dans notre défi-
nition pour autant qu'elle a affaire à des hommes, pour les raisons qui
seront expliquées dans le texte.

219
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

d ' u n tel savoir) m ê m e à l'intérieur d ' u n d o m a i n e découpé, et que


le découpage des domaines n e p e u t jamais être étanche 1 . O n p e u t
r a m e n e r sous ce concept d'« activité rationnelle » u n e foule d e cas
qui, sans appartenir à la technique au sens strict, s'en approchent
et que n o u s engloberons désormais aussi sous ce terme. L'acti-
vité répétitive d ' u n ouvrier sur la chaîne d'assemblage; la solu-
tion d ' u n e équation algébrique d u second degré p o u r celui qui en
connaît la formule générale ; la dérivation de nouveaux théorèmes
mathématiques à l'aide d u formalisme «mécanisé» d e H i l b e r t ;
b e a u c o u p de jeux simples, etc., sont des exemples d'activité tech-
nique au sens large.
Or l'essentiel des activités humaines ne peut être saisi ni c o m m e
réflexe ni c o m m e technique. A u c u n faire h u m a i n n'est n o n
conscient; mais a u c u n n e pourrait continuer u n e seconde si o n lui
posait l'exigence d ' u n savoir exhaustif préalable, d ' u n e élucidation
totale d e son objet et de son m o d e d'opérer. Cela est évident pour
la totalité des activités « triviales » qui composent la vie courante,
individuelle ou collective. Mais cela l'est tout aussi p o u r les activi-
tés les plus « élevées », les plus lourdes de conséquences, celles qui
engagent directement la vie d ' a u t r u i c o m m e celles qui visent les
créations les plus universelles et les plus durables.
Élever u n enfant (que ce soit c o m m e parent ou c o m m e péda-
gogue) peut être fait dans u n e conscience et u n e lucidité plus ou
moins grandes, mais il est par définition exclu que cela puisse
se faire à partir d ' u n e élucidation totale de l'être de l'enfant et
d u rapport pédagogique. L o r s q u ' u n médecin, ou, mieux encore,

1. Il ne s'agit pas de connaissance exhaustive dans l'absolu. L'ingénieur qui


construit un pont ou un barrage n'a pas besoin de connaître la structure
nucléaire de la matière ; il lui suffit de connaître la statique, la théorie de
l'élasticité et de la résistance des matériaux, etc. Ce n'est pas la connais-
sance de la matière comme telle qui lui importe, mais la connaissance des
facteurs qui peuvent avoir une importance pratique. Celle-ci existe dans
la très grande majorité des cas, mais les surprises (et les catastrophes) qui
surviennent de temps en temps en montrent les limites. Des réponses
précises à une foule de questions sont possibles, mais non à toutes. Nous
laissons bien entendu ici de côté l'autre limite - essentielle - de cette
rationalité de la technique, à savoir que la technique ne peut jamais
rendre compte des fins qu'elle sert.

220
I.A P R A X I S ET EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U I IONNAIRK

u n analyste 1 commence u n traitement, pense-t-on lui demander


de mettre préalablement son patient en concepts, de tracer les
diagrammes de ses structures conflictuelles, le cours ne varietur
du traitement? Ici, c o m m e dans le cas d u pédagogue, c'est bien
d'autre chose que d ' u n e ignorance provisoire ou d ' u n silence
« thérapeutique » qu'il s'agit. La maladie et le malade ne sont pas
deux choses l'une contenant l'autre (pas plus que l'avenir de l'en-
fant n'est u n e chose contenue dans la chose enfant) dont on pour-
rait définir, sous réserve d'enquête plus complète, les essences et le
rapport réciproque ; la maladie est u n m o d e d'être d u malade dont
la vie entière, passée mais aussi à venir, est en cause, et dont on ne
peut fixer et clore à u n certain m o m e n t la signification, puisqu'elle
continue et par là modifie les significations passées. L'essentiel du
traitement, c o m m e l'essentiel de l'éducation, correspond au rap-
port m ê m e qui va s'établir entre le patient et le médecin, ou entre
l'enfant et l'adulte, et à l'évolution de ce rapport, qui dépend de
ce que l'un et l'autre feront. Ni au pédagogue, ni au médecin on
ne demande de théorie complète de leur activité, qu'ils seraient
d u reste bien incapables de fournir. O n n'en dira pas p o u r autant
que ce sont là des activités aveugles, qu'élever u n enfant ou traiter
u n malade c'est jouer à la roulette. Mais les exigences auxquelles
nous confronte le faire sont d ' u n autre ordre 2 .
Il en est de m ê m e p o u r les autres manifestations d u faire humain,
m ê m e celles où les autres ne sont pas explicitement impliqués,
où le sujet «isolé» affronte u n e tâche ou u n e œuvre «imperson-
nelles». N o n seulement lorsqu'un artiste commence une œuvre,
mais m ê m e lorsqu'un auteur commence u n livre théorique, il sait
et il ne sait pas ce qu'il va dire - et il sait encore moins ce que ce
qu'il dira voudra dire. Et il n ' e n va pas autrement pour l'activité
la plus «rationnelle» de toutes, l'activité théorique. N o u s disions

1. Mieux encore, car en très grande partie la médecine actuelle se pra-


tique de façon à la fois triviale et fragmentaire, le médecin s'efforçant
presque d'agir en « technicien ».
2. Note 1975: J'ai essayé de préciser cette idée à propos de la psychana-
lyse, définie comme activité pratico-poétique, dans « Épilégomènes à une
théorie de l'âme que l'on a pu présenter comme science », in L'Inconscient,
n° 8 (Paris, octobre 1968), p. 47-87. <CL (1978), p. 29-64 ; et coll. « Points
Essais », p. 33-80.>

221
plus haut que l'utilisation d u formalisme de Hilbert p o u r la déri-
vation en quelque sorte mécanique de nouveaux théorèmes est
une activité technique. Mais la tentative de constituer ce forma-
lisme en elle-même n'est absolument pas u n e technique, mais bel
et bien u n faire, u n e activité consciente mais qui ne peut garantir
rationnellement ni ses fondements ni ses résultats; la preuve, si
l'on ose dire, c'est qu'elle a grandiosement échoué 1 . Plus généra-
lement, si l'application de résultats et de méthodes « éprouvées »
à l'intérieur de telle ou telle branche des mathématiques est assi-
milable à u n e technique, la recherche mathématique dès qu'elle
s'approche des fondements ou des conséquences extrêmes de la
discipline révèle son essence de faire ne reposant sur aucune cer-
titude ultime. L'édification de la mathématique est u n projet que
l'humanité poursuit depuis des millénaires et au cours duquel l'af-
fermissement de la rigueur à l'intérieur de la discipline a entraîné
ipso facto une incertitude croissante à la fois quant aux fondements
et quant au sens de cette activité 2 . Quant à la physique, ce n'est
m ê m e pas un faire, c'est u n western où les coups de théâtre se
succèdent à u n rythme constamment accéléré laissant ahuris les
acteurs mêmes qui les ont déclenchés 3 .

1. Lorsqu'il a été démontré qu'il est impossible de démontrer la non-


contradiction des systèmes ainsi constitués, et qu'il peut y apparaître des
propositions non décidables (Gôdel, 1931).
2. L'incertitude était de loin moindre chez les Grecs, lorsque le fonde-
ment «rationnel», pour eux, de la rigueur mathématique était d'une
nature nettement « irrationnelle » pour nous (essence divine du nombre
ou caractère naturel de l'espace comme réceptacle du cosmos), qu'elle
ne l'est chez les modernes, où la tentative d'établir cette rigueur intégra-
lement a conduit à faire exploser l'idée qu'il puisse y avoir un fondement
rationnel de la mathématique. Il n'est pas inutile pour notre propos de
rappeler aux nostalgiques des certitudes absolues le destin proprement
tragique de la tentative de Hilbert, proclamant que son programme était
« d'éliminer du monde une fois pour toutes les questions de fondement »
(« die Grundlagenfragen ein fur allemal ans der Welt zu schaffen ») et déclen-
chant par là même un travail qui allait montrer, et même démontrer, que
la question des fondements sera toujours de ce monde comme question
insoluble. Une fois de plus, l'hubris provoquait la nemesis.
3. Note 1975: Pour une justification de ces idées, voir «Le monde mor-
celé» (Textures, n™4-5, 1972, p.3-40) et «Science moderne et interro-

222
La théorie c o m m e telle est u n faire, la tentative toujours incer-
taine de réaliser le projet d ' u n e élucidation d u m o n d e 1 . E t cela vaut
autant p o u r cette f o r m e suprême ou extrême de théorie qu'est la
philosophie, tentative de penser le m o n d e sans savoir ni d'avance,
ni après, si le m o n d e est effectivement pensable, ni m ê m e ce que
penser veut dire au juste. C'est p o u r cela d u reste q u ' o n n ' a pas à
« dépasser la philosophie en la réalisant ». La philosophie est « dépas-
sée » dès q u ' o n a « réalisé » ce qu'elle est : elle est philosophie, c'est-
à-dire à la fois b e a u c o u p et très peu. O n a « dépassé » la philosophie
- à savoir : n o n pas oublié, encore moins méprisé, mais : mis en
place - dès q u ' o n a compris qu'elle n'est q u ' u n projet, nécessaire
mais incertain q u a n t à son origine, sa portée et son destin; pas
exactement u n e aventure, peut-être, mais pas u n e partie d'échecs
n o n plus et rien moins q u e réalisation d e la transparence totale d u
m o n d e p o u r le sujet et d u sujet p o u r lui-même. E t si la philoso-
phie venait poser, à u n e politique qui se voudrait à la fois lucide
et radicale, le préalable de la rigueur totale et lui demandait de se
fonder intégralement en raison, la politique serait en droit d e lui
répondre : n'avez-vous d o n c pas des miroirs chez vous ? O u bien
votre activité consiste-t-elle à établir des étalons qui valent p o u r les
autres mais auxquels vous-même êtes incapable de vous m e s u r e r ?
Enfin, si les techniques particulières sont des « activités ration-
nelles », la technique elle-même (nous utilisons ici ce m o t avec son
sens restreint courant) n e l'est absolument pas. Les techniques
appartiennent à la technique, mais la technique elle-même n'est
pas d u technique. D a n s sa réalité historique la technique est u n

gation philosophique» (Encyclopaedia Universalis - Organum, vol. XVII,


p.43-73). <CL (1978), p. 147-217 ; rééd. «Points Essais», p. 191-285.>
1. Le moment de l'élucidation est toujours nécessairement contenu dans
le faire. Mais il n'en résulte pas que faire et théorie sont symétriques,
au même niveau, chacun englobant l'autre. Le faire constitue l'univers
humain dont la théorie est un segment. L'humanité est engagée dans une
activité consciente multiforme, elle se définit comme faire (qui contient
l'élucidation dans le contexte et à propos du faire comme moment néces-
saire mais non souverain). La théorie comme telle est un faire spécifique,
elle émerge lorsque le moment de l'élucidation devient projet pour lui-
même. En ce sens on peut dire qu'il y a effectivement un « primat de la
raison pratique ». On peut concevoir, et il y a eu pendant des millénaires,
une humanité sans théorie ; mais il ne peut exister d'humanité sans faire.

223
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

projet d o n t le sens reste incertain, l'avenir obscur, et la finalité


indéterminée, étant évidemment bien entendu que l'idée de nous
rendre « maîtres et possesseurs de la nature » ne veut strictement
rien dire.
Exiger que le projet révolutionnaire soit fondé sur une théorie
complète, c'est donc en fait assimiler la politique à une technique,
et poser son domaine d'action - l'histoire - c o m m e objet possible
d ' u n savoir fini et exhaustif. Inverser ce raisonnement, et conclure
de l'impossibilité d ' u n tel savoir à l'impossibilité de toute politique
révolutionnaire lucide, c'est finalement rejeter toutes les activités
humaines et l'histoire en bloc, comme insatisfaisantes d'après
un standard fictif. Mais la politique n'est ni concrétisation d ' u n
Savoir absolu, ni technique, ni volonté aveugle d ' o n ne sait quoi ;
elle appartient à u n autre domaine, celui d u faire, et à ce mode
spécifique du faire qu'est la praxis.

Praxis et projet

N o u s appelons praxis ce faire dans lequel l'autre ou les autres


sont visés c o m m e êtres autonomes et considérés comme l'agent
essentiel du développement de leur propre autonomie. La vraie
politique, la vraie pédagogie, la vraie médecine, pour autant
qu'elles ont jamais existé, appartiennent à la praxis.
D a n s la praxis il y a u n à faire, mais cet à faire est spécifique :
c'est précisément le développement de l'autonomie de l'autre ou
des autres (ce qui n'est pas le cas dans les relations simplement
personnelles, comme l'amitié ou l'amour, où cette autonomie
est reconnue mais son développement n'est pas posé c o m m e u n
objectif à part, car ces relations n ' o n t pas de finalité extérieure à la
relation même). O n pourrait dire que p o u r la praxis l'autonomie
de l'autre ou des autres est à la fois la fin et le moyen ; la praxis est
ce qui vise le développement de l'autonomie comme fin et utilise
à cette fin l'autonomie c o m m e moyen. Cette façon de parler est
commode, car aisément compréhensible. Mais elle est, à stricte-
ment parler, u n abus de langage, et les termes fin et moyen sont
absolument impropres dans ce contexte. La praxis ne se laisse pas
ramener à u n schéma de fins et de moyens. Le schéma de la fin

224
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U IIONNAIRK

et des moyens appartient précisément en propre à l'activité tech-


nique, car celle-ci a affaire avec u n e vraie fin, u n e fin qui est u n e
fin, u n e fin finie et définie qui p e u t être posée c o m m e u n résultat
nécessaire ou probable, en vue duquel le choix des moyens revient
à u n e question d e calcul plus ou moins e x a c t ; avec cette fin, les
moyens n ' o n t a u c u n r a p p o r t interne, simplement u n e relation d e
cause à effet 1 .
Mais, dans la praxis, l'autonomie des autres n'est pas u n e fin, elle
est, sans jeu de mots, u n c o m m e n c e m e n t , tout ce q u ' o n veut sauf
u n e fin ; elle n'est pas finie, elle n e se laisse pas définir par u n état
ou des caractéristiques quelconques. Il y a rapport interne entre ce
qui est visé (le développement de l'autonomie) et ce par quoi il est
visé (l'exercice d e cette autonomie), ce sont deux m o m e n t s d ' u n
processus ; enfin, tout en se déroulant dans u n contexte concret
qui la conditionne et devant prendre en considération le réseau
complexe de relations causales qui parcourent son terrain, la praxis
ne p e u t jamais réduire le choix de sa façon d'opérer à u n simple
calcul ; n o n pas que celui-ci serait trop compliqué, mais qu'il laisse-
rait par définition échapper le facteur essentiel - l'autonomie.
La praxis est, certes, u n e activité consciente et n e p e u t exister
que dans la lucidité ; mais elle est t o u t autre chose que l'applica-
tion d ' u n savoir préalable (et n e p e u t pas se justifier par l'invoca-
tion d ' u n tel savoir - ce qui n e veut pas dire qu'elle n e p e u t pas
se justifier). Elle s'appuie sur u n savoir, mais celui-ci est toujours
fragmentaire et provisoire. Il est fragmentaire, car il n e p e u t pas
y avoir de théorie exhaustive de l ' h o m m e et d e l'histoire; il est

1. « Mon métier, mes enfants sont-ils pour moi des fins, ou des moyens,
ou l'un et l'autre tour à tour? Ils ne sont rien de tout cela : certainement
pas des moyens de ma vie qui se perd en eux au lieu de se servir d'eux,
et beaucoup plus encore que des fins, puisqu'une fin est ce que l'on veut
et que je veux mon métier, mes enfants, sans mesurer d'avance jusqu'où
cela m'entraînera et bien au-delà de ce que je peux connaître d'eux. Non
que je me voue à je ne sais quoi : je les vois avec le genre de précision
que comportent les choses existantes, je les reconnais entre tous, sans
savoir entièrement de quoi ils sont faits. Nos décisions concrètes ne visent
pas des significations closes.» Cette phrase de Maurice Merleau-Ponty
(Les Aventures de la dialectique, Gallimard, 1955, p. 172) contient impli-
citement la définition la plus proche donnée jusqu'ici, à notre connais-
sance, de la praxis.

225
qi-T.l.l.I. D É M O C R A T I E ?

provisoire, car la praxis elle-même fait surgir constamment u n


nouveau savoir, car elle fait parler le monde dans un langage à la fois
singulier et universel. C'est pourquoi ses rapports avec la théorie, la
vraie théorie correctement conçue, sont infiniment plus intimes
et plus profonds que ceux de n'importe quelle technique ou pra-
tique « rigoureusement rationnelle » pour laquelle la théorie n'est
q u ' u n code de prescriptions mortes et qui ne peut jamais rencon-
trer, dans ce qu'elle manie, le sens. La constitution parallèle de
la pratique et de la théorie psychanalytiques par Freud, de 1886
à sa mort, fournit probablement la meilleure illustration de ce
double rapport. La théorie ne pourrait être donnée préalablement,
puisqu'elle émerge constamment de l'activité elle-même. Éluci-
dation et transformation d u réel progressent, dans la praxis, dans
un conditionnement réciproque. Et c'est cette double progression
qui est la justification de la praxis. Mais, dans la structure logique
de l'ensemble qu'elles forment, l'activité précède l'élucidation ;
car p o u r la praxis l'instance ultime n'est pas l'élucidation, mais la
transformation d u donné 1 .
Nous avons parlé de savoir fragmentaire et provisoire et cela peut
donner l'impression que l'essentiel de la praxis (et de tout le faire)
est négatif, une privation ou une déficience par rapport à une autre
situation qui elle serait pleine, disposerait d ' u n e théorie exhaus-
tive ou du Savoir absolu. Mais cette apparence tient au langage,
asservi à une manière plusieurs fois millénaire de traiter les pro-
blèmes et qui consiste à juger ou à penser l'effectif d'après le fictif.
Si nous étions sûrs de nous faire comprendre, si nous n'avions pas à
tenir compte des préjugés et présupposés tenaces qui dominent les
esprits même les plus critiques, nous dirions simplement : la praxis
s'appuie sur u n savoir effectif (limité, bien entendu, provisoire, bien
entendu - comme tout ce qui est effectif) et nous n'aurions pas senti

1. Dans une science expérimentale ou d'observation il peut sembler éga-


lement que P« activité » précède l'élucidation ; mais elle ne la précède que
dans le temps, non dans l'ordre logique. On procède à une expérience
pour élucider, non l'inverse. Et l'activité de l'expérimentateur n'est trans-
formatrice qu'en un sens superficiel ou formel : elle ne vise pas la trans-
formation de son objet comme telle et, si elle le modifie, c'est pour en
faire apparaître une autre couche plus « profonde » comme « identique » ou
« constante ». [L'obsession de la science, ce sont les « invariants ».]

226
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU PROJET R É V O L U I I O N N A I R K

le besoin d'ajouter : étant une activité lucide, elle ne peut évidem-


ment pas invoquer le phantasme d ' u n savoir absolu illusoire. Ce qui
fonde la praxis n'est pas une déficience temporaire de notre savoir,
qui pourrait être progressivement réduite; c'est encore moins la
transformation de l'horizon présent de notre savoir en borne abso-
lue 1 . La lucidité «relative» de la praxis n'est pas u n pis-aller, un
faute-de-mieux - non seulement parce q u ' u n tel «mieux» n'existe
nulle part, mais parce qu'elle est l'autre face de sa substance posi-
tive : l'objet même de la praxis c'est le nouveau, ce qui ne se laisse
pas réduire au simple décalque matérialisé d ' u n ordre rationnel pré-
constitué, en d'autres termes le réel même et non u n artefact stable,
limité et mort.
Cette lucidité «relative» correspond également à u n autre
aspect de la praxis tout aussi essentiel; c'est que son sujet lui-
m ê m e est constamment transformé à partir de cette expérience
où il est engagé et qu'il fait mais qui le fait aussi. « Les pédagogues
sont éduqués », « le poème fait son poète ». Et il va de soi qu'il en
résulte u n e modification continue, dans le fond et dans la forme,
du rapport entre u n sujet et u n objet qui ne peuvent pas être définis
une fois pour toutes.

Ce q u ' o n a appelé jusqu'ici politique a été, presque toujours,


un mélange dans lequel la part de la manipulation, qui traite les
h o m m e s c o m m e des choses à partir de leurs propriétés et de leurs
réactions supposées connues, a été dominante. Ce que nous appe-
lons politique révolutionnaire est une praxis qui se d o n n e c o m m e
objet l'organisation et l'orientation de la société en vue de l'auto-
nomie de tous et reconnaît que celle-ci présuppose une transfor-
mation radicale de la société qui ne sera, à son tour, possible que
par le déploiement de l'activité autonome des hommes.
O n conviendra facilement (sous bénéfice d'inventaire de quel-
ques brèves phases de l'histoire) q u ' u n e telle politique n ' a pas
existé jusqu'ici. C o m m e n t et pourquoi pourrait-elle exister main-
tenant? Sur quoi pourrait-elle s'appuyer?

1. A supposer que la physique puisse atteindre un jour un « savoir exhaustif »


de son objet (supposition du reste absurde), cela n'affecterait en rien ce que
nous disons de la praxis historique.

227
OIT.I.I.K D É M O C R A T I E ?

La réponse à cette question renvoie à la discussion du contenu


m ê m e d u projet révolutionnaire, qui est précisément la réorgani-
sation et la réorientation de la société par l'action autonome des
hommes.
Le projet est l'élément de la praxis (et de toute activité). C'est
une praxis déterminée, considérée dans ses liens avec le réel, dans
la définition concrétisée de ses objectifs, dans la spécification de ses
médiations. C'est l'intention d ' u n e transformation du réel, guidée
par une représentation d u sens de cette transformation, prenant en
considération les conditions réelles et animant une activité.
Il ne faut pas confondre projet et plan. Le plan correspond au
m o m e n t technique d ' u n e activité, lorsque conditions, objectifs,
moyens peuvent être et sont déterminés « exactement », et lorsque
l'ajustement réciproque des moyens et des fins s'appuie sur u n
savoir suffisant d u domaine concerné. (Il en résulte que l'expres-
sion « plan économique », commode par ailleurs, constitue à pro-
prement parler u n abus de langage.)
Il faut également distinguer projet et activité d u « sujet éthique »
de la philosophie traditionnelle. Celle-ci est guidée - comme le
navigateur par l'étoile polaire, suivant la fameuse image de Kant -
par l'idée de moralité, mais elle s'en trouve en m ê m e temps à
distance infinie. Il y a donc non-coïncidence perpétuelle entre
l'activité réelle d ' u n sujet éthique et l'idée morale, en m ê m e temps
qu'il y a rapport. Mais ce rapport reste équivoque, car l'idée est à
la fois fin et non-fin ; fin, car elle exprime sans excès ni défaut ce
qui devrait être ; non-fin, puisque par principe il n'est pas question
qu'elle soit atteinte ou réalisée. Mais le projet vise sa réalisation
comme m o m e n t essentiel. S'il y a décalage entre représentation
et réalisation il n'est pas de principe, ou plutôt il relève d'autres
catégories que l'écart entre «idée» et «réalité»: il renvoie à u n e
nouvelle modification aussi bien de la représentation que de la
réalité. Ce qui est, à cet égard, le noyau d u projet, c'est u n sens et
une orientation (direction vers) qui ne se laissent pas simplement
fixer en « idées claires et distinctes » et qui dépassent la représen-
tation m ê m e du projet telle qu'elle pourrait être fixée à u n instant
donné quelconque.
Lorsqu'il s'agit de politique, la représentation de la transfor-
mation visée, la définition des objectifs, peut prendre - et doit

228
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U IIONNAIRK

nécessairement prendre, dans certaines conditions - la forme d u


programme. Le programme est u n e concrétisation provisoire des
objectifs d u projet sur des points jugés essentiels dans les circons-
tances données, en tant que leur réalisation entraînerait ou facilite-
rait par sa propre dynamique la réalisation de l'ensemble du projet.
Le programme n'est q u ' u n e figure fragmentaire et provisoire du
projet. Les programmes passent, le projet reste. C o m m e de n ' i m -
porte quoi d'autre, il peut y avoir facilement déchéance et dégéné-
rescence d u programme; le programme peut être pris comme u n
absolu, l'activité et les h o m m e s s'aliéner au programme. Cela en
soi ne prouve rien contre la nécessité d u programme.

Mais notre propos ici n'est pas la philosophie de la pratique


comme telle, ni l'élucidation d u concept de projet pour lui-même.
N o u s voulons montrer la possibilité et expliciter le sens d u projet
révolutionnaire, comme projet de transformation de la société pré-
sente en u n e société organisée et orientée en vue de l'autonomie
de tous, cette transformation étant effectuée par l'action autonome
des hommes tels qu'ils sont produits par la société présente 1 .
Ni cette discussion ni aucune autre ne se fait jamais sur u n e
table rase. Ce que nous disons aujourd'hui s'appuie nécessaire-
ment sur - et cela certes pourrait dire, si nous n'y prêtions pas
attention : s'englue dans - ce qui a déjà été dit depuis longtemps,
par d'autres et par nous. Les conflits qui déchirent la société pré-
sente, l'irrationalité qui la d o m i n e ; l'oscillation perpétuelle des
individus et des masses entre la lutte et l'apathie, l'incapacité d u
système de s'accommoder de celle-ci c o m m e de celle-là ; l'expé-
rience des révolutions passées et ce qui est, de notre point de vue,
la ligne ascendante qui relie leurs sommets ; les possibilités d ' u n e
organisation socialiste de la société, et ses modalités p o u r autant
q u ' o n peut les définir dès maintenant - tout cela est forcément

1. Cela signifie : une révolution des masses travailleuses éliminant la domi-


nation de toute couche particulière sur la société et instaurant le pouvoir
des conseils de travailleurs sur tous les aspects de la vie sociale. Sur le
programme concrétisant dans les circonstances historiques actuelles les
objectifs d'une telle révolution, voir dans le n° 22 de S. ou B. (juillet 1957)
«Sur le contenu du socialisme, II» [Le Contenu du socialisme, éd. 10/18,
1979, p. 103-221 cmaintenant QMO, t. 2, p. 49-141>],

229
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

présupposé dans ce que nous disons et il n'est pas possible de le


reprendre ici. Ici, nous voulons seulement éclairer les questions
principales ouvertes par la critique d u marxisme et le rejet de son
analyse d u capitalisme, de sa théorie de l'histoire, de sa philo-
sophie générale. S'il n'y a pas d'analyse économique qui puisse
montrer dans u n mécanisme objectif à la fois les fondements de
la crise de la société présente et la forme nécessaire de la société
future, quelles peuvent être les bases d u projet révolutionnaire
dans la situation réelle, et d ' o ù peut-on tirer une idée quelconque
sur une autre société ?
La critique d u rationalisme n'exclut-elle pas que l'on puisse éta-
blir une « dynamique révolutionnaire » destructive et constructive ?
C o m m e n t peut-on poser u n projet révolutionnaire sans vouloir
saisir la société présente, et surtout future, comme totalité et qui
plus est, totalité rationnelle, sans retomber donc dans les pièges
que l'on vient d'indiquer ? U n e fois q u ' o n a éliminé la garantie des
« processus objectifs », qu'est-ce qui reste ? Pourquoi voulons-nous
la révolution - et pourquoi les h o m m e s la voudraient-ils ? Pourquoi
en seraient-ils capables, et le projet d ' u n e révolution socialiste ne
présuppose-t-il pas l'idée d ' u n « h o m m e total » à venir, d ' u n sujet
absolu, que nous avons dénoncée ? Que signifie, au juste, l'auto-
nomie, et jusqu'à quel point est-elle réalisable ?
Tout cela ne gonfle-t-il pas démesurément le rôle du conscient,
ne fait-il pas de l'aliénation u n mauvais rêve dont nous serions sur
le point de nous réveiller, de l'histoire précédente u n malheureux
hasard ? Y a-t-il u n sens à postuler u n renversement radical, ne
poursuit-on pas l'illusion d ' u n e novation absolue ? N ' y a-t-il pas,
derrière tout cela, une autre philosophie de l'histoire ?

2. RACINES D U PROJET RÉVOLUTIONNAIRE

Les racines sociales du projet révolutionnaire

Il ne peut pas y avoir de théorie achevée de l'histoire, et l'idée


d ' u n e rationalité totale de l'histoire est absurde. Mais l'histoire et
la société ne sont pas n o n plus ir-rationnelles dans u n sens positif.
N o u s avons déjà essayé de montrer que rationnel et non-rationnel

230
LA P R A X I S E l LES R A C I N E S DU P R O J E T REVOLUTIONNAIRE

sont constamment croisés dans la réalité historique et sociale, et


c'est précisément ce croisement qui est la condition de l'action.
Le réel historique n'est pas intégralement et exhaustivement
rationnel. S'il l'était, il n'y aurait jamais u n problème d u faire, car
tout serait déjà dit. Le faire implique que le réel n'est pas ration-
nel de part en part ; il implique aussi qu'il n'est pas n o n plus u n
chaos, qu'il comporte des stries, des lignes de force, des nervures
qui délimitent le possible, le faisable, indiquent le probable, per-
mettent à l'action de trouver des points d'appui dans le donné.
Qu'il en soit ainsi, la simple existence de sociétés instituées
suffit à le montrer. Mais, en m ê m e temps que les «raisons» de
sa stabilité, la société actuelle révèle également à l'analyse ses
lézardes et les lignes de force de sa crise.
La discussion sur le rapport d u projet révolutionnaire avec la
réalité doit être délogée d u terrain métaphysique de l'inélucta-
bilité historique d u socialisme - ou de l'inéluctabilité historique
d u non-socialisme. Elle doit être, p o u r commencer, u n e discus-
sion sur la possibilité d ' u n e transformation de la société dans u n
sens donné.
Cette discussion, nous nous limiterons ici à l'entamer, sur deux
exemples 1 .

D a n s cette activité sociale fondamentale qu'est le travail, et


dans les rapports de production où ce travail s'effectue, l'organisa-
tion capitaliste se présente, depuis ses débuts, c o m m e dominée
par u n conflit central. Les travailleurs n'acceptent qu'à moitié,
n'exécutent p o u r ainsi dire que d ' u n e seule main les tâches qui
leur sont assignées. Les travailleurs ne peuvent pas participer
effectivement à la production, et ne peuvent pas ne pas y parti-
ciper. La direction n e peut pas ne pas exclure les travailleurs de
la production et elle ne peut pas les en exclure. Le conflit qui en
résulte - qui est à la fois « externe » entre dirigeants et exécutants, et
« intériorisé » au sein de chaque exécutant et de chaque dirigeant -
pourrait s'enliser et s'estomper si la production était statique et la

1. Encore une fois, notre discussion ici ne peut être que très partielle,
et nous sommes obligés de renvoyer aux divers textes qui ont été déjà
publiés dans 5. ou B. sur ces questions.

231
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

technique pétrifiée : mais l'expansion é c o n o m i q u e et le boulever-


sement technologique continu le ravivent c o n s t a m m e n t .
La crise de l'entreprise capitaliste présente d e multiples autres
aspects, et si l'on n ' e n considérait q u e les étages supérieurs, on
pourrait peut-être parler seulement d e « dysfonctionnement
bureaucratique ». Mais à la base, au rez-de-chaussée des ateliers et
des bureaux, il n e s'agit pas de «dysfonctionnement», il s'agit bel
et bien d ' u n conflit qui s'exprime dans u n e lutte incessante, m ê m e
si elle est implicite et masquée. L o n g t e m p s avant les révolution-
naires, ce sont les théoriciens et praticiens capitalistes qui en ont
découvert l'existence et la gravité, et l'ont correctement décrite
- m ê m e s'ils se sont, naturellement, arrêtés avant les conclusions
auxquelles cette analyse aurait p u les conduire, et s'ils sont restés
dominés par l'idée de trouver, coûte que coûte, u n e «solution»
sans déranger l'ordre existant.
C e conflit, cette lutte, ont u n e logique et u n e dynamique d ' o ù
trois tendances émergent :
- les ouvriers s'organisent dans des groupes informels et opposent
u n e «contre-gestion» fragmentaire d u travail à la gestion officielle
établie par la direction ;
- les ouvriers m e t t e n t en avant des revendications concernant
les conditions et l'organisation d u travail ;
- lors des phases de crise sociale, les ouvriers revendiquent
ouvertement et directement la gestion de la production, et essaient
de la réaliser (Russie 1917-1918, Catalogne 1936-1937, H o n g r i e
1956 1 ).

1. Lorsque nous parlons de logique et de dynamique, c'est évidemment


de logique et de dynamique historiques qu'il s'agit. Pour l'analyse de la
lutte informelle dans la production, voir D. Mothé, « L'usine et la gestion
ouvrière », 5. ouB.,n"22 (juillet 1957) repris in Journal d'un ouvrier,Éd. de
Minuit, 1959, et mon texte «Sur le contenu du socialisme, III» (S.ouB.,
n°23, janvier 1958, repris in L'Expérience du mouvement ouvrier, 2, l.c.
<QMO, t. 2, p. 193-247>) ; pour les revendications «gestionnaires», voir
«Les grèves sauvages dans l'industrie automobile américaine», «Les
grèves des dockers anglais» et «Les grèves de l'automation en Angle-
terre», S.ouB., nos 18 et 19 (repris in L'Expérience..., 1, l.c. <QMO, 1.1,
p. 127-142>) ; pour les conseils ouvriers hongrois et leurs revendications,
voir l'ensemble des textes sur la révolution hongroise publiés dans le
n°20 de S.ouB. et Pannonicus, «Les Conseils ouvriers de la révolution

232
I.A P R A X I S ET EES R A C I N E S DU P R O J E T RÉVOLU IIONNAIRK

Ces tendances traduisent le m ê m e problème à travers des pays


et des phases différents. L'analyse des conditions d e la p r o d u c -
tion capitaliste m o n t r e qu'elles n e sont pas accidentelles, mais
consubstantielles aux caractères les plus p r o f o n d s de cette pro-
duction. Elles n e sont pas amendables o u éliminables par des
réformes partielles d u système, puisqu'elles découlent d u r a p p o r t
capitaliste fondamental, la division d u processus d u travail en u n
m o m e n t d e direction et u n m o m e n t d'exécution portés par des
pôles sociaux différents. Le sens qu'elles incarnent définit, au-delà
d u cadre d e la production, u n type d'antinomie, de lutte, et d e
dépassement d e cette antinomie, essentiel à la compréhension
d ' u n grand n o m b r e d'autres p h é n o m è n e s de la société c o n t e m -
poraine. Bref, ces p h é n o m è n e s sont articulés entre eux, articulés
à la structure f o n d a m e n t a l e d u capitalisme, articulés au reste des
relations sociales ; et ils expriment n o n seulement u n conflit, mais
u n e tendance vers la solution de ce conflit par la réalisation de la
gestion ouvrière de la production, qui implique l'élimination de
la bureaucratie. N o u s avons ici, dans la réalité sociale m ê m e , u n e
structure conflictuelle et u n germe de solution 1 .
C'est d o n c une description et u n e analyse critique de ce qui est
qui dégagent, dans ce cas, u n e racine d u projet révolutionnaire.
Cette description et cette analyse ne sont m ê m e pas, à vrai dire,
«les nôtres» dans u n sens spécifique. N o t r e théorisation ne fait

hongroise» (n°21). Par ailleurs, rappelons qu'il apparaît dans cette lutte
une dialectique permanente : de même que les moyens utilisés par la
direction contre les ouvriers peuvent être repris par ceux-ci et retour-
nés contre elle, de même la direction arrive à récupérer des positions
conquises par les ouvriers et à la limite à utiliser même leur organisation
informelle. Mais chacune de ces récupérations suscite à la longue une
réponse à un autre niveau.
1. On rencontrera des sociologues sourcilleux qui protesteront : comment
peut-on englober sous la même signification des données provenant de
domaines aussi différents que les enquêtes de la sociologie industrielle,
les grèves de la Standard en Angleterre et de la General Motors aux
États-Unis, et la révolution hongroise ? C'est manquer à toutes les règles
méthodologiques. Les mêmes critiques hypersensibles tombent cepen-
dant en transe lorsqu'ils voient Freud rapprocher le « retour du refoulé »
chez un patient au cours d'une analyse et chez le peuple juif tout entier
dix siècles après le « meurtre » supposé de Moïse.

233
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

que mettre en place ce que la société dit déjà confusément d'elle-même


à tous les niveaux. Ce sont les dirigeants capitalistes ou bureau-
crates qui se plaignent constamment de l'opposition des h o m m e s ;
ce sont leurs sociologues qui l'analysent, existent p o u r la désa-
morcer, et avouent la plupart d u temps que c'est impossible. Ce
sont les ouvriers qui, dès q u ' o n y regarde de plus près, combattent
constamment l'organisation existante de la production, même s'ils
ne savent pas qu'ils le font. Et, si nous pouvons être contents d'avoir
«prédit» longtemps à l'avance le contenu de la révolution hon-
groise 1 , nous ne l'avons quand m ê m e pas inventé (pas plus que
la Yougoslavie où le problème est posé, m ê m e si c'est de façon en
grande partie mystifiée). La société elle-même parle de sa crise,
dans u n langage qui dans ce cas exige à peine une interprétation 2 .

1. En affirmant, depuis 1948, que l'expérience de la bureaucratisation


faisait désormais de la gestion ouvrière de la production la revendication
centrale de toute révolution (5. ouB., n° 1, repris maintenant in La Société
bureaucratique, 1, p. 139-183). [Rééd. Christian Bourgois éditeur, 1990,
p. 111-143.]
2. Nous avons, pour notre part, repris les analyses faites par la sociologie
industrielle et, aidés par les matériaux concrets apportés par des ouvriers
qui vivent constamment ce conflit, essayé d'en élucider la signification
et d'en tirer au clair les conclusions. Cela nous a valu récemment, de la
part de marxistes réformés, comme Lucien Sebag, le reproche de « par-
tialité» (Marxisme et Structuralisme, Payot, 1964, p. 130): nous aurions
commis le péché d'« admettre que la vérité de l'entreprise est concrètement
donnée à certains de ses membres, à savoir les ouvriers ». Autrement dit :
constater qu'il y a une guerre ; que les deux adversaires sont d'accord sur
son existence, son déroulement, ses modalités, et même ses causes, ce
serait prendre un point de vue partiel et partial. On se demande alors ce
qui, pour L. Sebag, ne l'est pas : serait-ce le point de vue des professeurs
d'Université ou des « chercheurs », qui, eux, n'appartiendraient peut-être
à aucun sous-groupe social? Ou bien veut-il dire qu'on ne peut jamais
rien dire sur la société, et alors pourquoi écrit-il ? Sur ce plan, un théori-
cien révolutionnaire n'a pas besoin de postuler que la «vérité de l'entre-
prise » est donnée à certains de ses membres ; le discours des capitalistes,
une fois analysé, ne dit pas autre chose, de haut en bas la société parle de
sa crise. Le problème commence lorsqu'on veut savoir ce que l'on veut
faire de cette crise (ce qui surdétermine en fin de compte les analyses
théoriques) ; alors effectivement on ne peut que se placer au point de vue
d'un groupe particulier (puisque la société est divisée), mais aussi bien
la question n'est plus la «vérité de l'entreprise» (ou de la société) telle
qu'elle est, mais la « vérité » de ce qui est à faire par ce groupe contre un

234
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S D U P R O J E T R É V O L U I IONNAIRK

U n e section de la société, celle qui est le plus vitalement intéressée


à cette crise et qui, d e surcroît, c o m p r e n d la grande majorité, se
c o m p o r t e dans les faits d ' u n e manière qui à la fois constitue la
crise et en m o n t r e u n e issue possible; et, dans certaines condi-
tions, s'attaque à l'organisation présente, la détruit, c o m m e n c e à
la remplacer par u n e autre. D a n s cette autre organisation - dans
la gestion de la production par les producteurs - il est impossible
d e n e pas voir l'incarnation de l'autonomie dans le d o m a i n e fon-
damental d u travail.
Les questions q u e l'on p e u t poser légitimement n e sont d o n c
p a s : où voyez-vous la crise, d ' o ù tirez-vous u n e solution? La
question est : cette solution, la gestion ouvrière, est-elle vraiment
possible, est-elle réalisable durablement ? Et, à supposer que, consi-
dérée « en elle-même », elle apparaisse possible, la gestion ouvrière
n'implique-t-elle pas b e a u c o u p plus que la gestion ouvrière ?

autre. À ce moment-là on prend effectivement parti, mais cela vaut pour


tout le monde, y compris pour le philosophe qui, en tenant des discours
sur l'impossibilité de prendre parti, prend effectivement parti pour ce qui
est et donc pour quelques-uns. Du reste Sebag mélange dans sa critique
deux considérations différentes : la difficulté dont nous venons de parler,
et qui proviendrait du fait que le « sociologue marxiste » essaie d'exprimer
une « signification globale de l'usine » dont le dépositaire serait le prolé-
tariat, qui n'est qu'une partie de l'usine, et la difficulté relative à la « dis-
parité des attitudes et des prises de position ouvrières », que le sociologue
marxiste résoudrait en privilégiant « certaines conduites », « en s'appuyant
sur un schéma plus général portant sur la société capitaliste dans son
ensemble ». Cette dernière difficulté existe, certes, mais elle n'est nulle-
ment une malédiction spécifique dont souffrirait le sociologue marxiste ;
elle existe pour toute pensée scientifique, pour toute pensée tout court,
pour le discours le plus quotidien lui-même. Que je parle de sociologie,
d'économie, de météorologie ou du comportement de mon boucher, je
suis obligé constamment de distinguer ce qui me paraît significatif du
reste, de privilégier certains aspects et de passer sur d'autres. Je le fais
d'après des critères, des règles et des conceptions qui sont toujours dis-
cutables et qui sont révisés périodiquement - mais je ne peux cesser de le
faire à moins de cesser de penser. On peut critiquer concrètement le fait
de privilégier ces conduites-ci, non pas le fait de privilégier comme tel.
Il est triste de constater une fois de plus que les prétendus dépassements
du marxisme sont dans l'écrasante majorité des cas de pures et simples
régressions fondées non pas sur un nouveau savoir mais sur l'oubli de ce
qui était auparavant appris - mal appris, il faut croire.

235
QUEI.LF. D É M O C R A T I E ?

Aussi près, aussi profondément q u ' o n essaie de regarder, la ges-


tion de l'entreprise par la collectivité de ceux qui y travaillent ne
fait apparaître aucun problème insurmontable; elle fait voir, au
contraire, la possibilité d'éliminer u n e foule extraordinaire de pro-
blèmes qui entravent constamment le fonctionnement de l'entre-
prise aujourd'hui, provoquant u n gaspillage et u n e usure matériels
et humains immenses 1 . Mais il devient en m ê m e temps clair que
le problème de la gestion de l'entreprise dépasse largement l'en-
treprise et la production, et renvoie au tout de la société, et que
toute solution de ce problème implique u n changement radical
dans l'attitude des h o m m e s à l'égard du travail et de la collectivité.
N o u s sommes ainsi conduits à poser les questions de la société
comme totalité, et de la responsabilité des h o m m e s - que nous
examinons plus loin.

Uéconomie fournit u n deuxième exemple, permettant d'éclairer


d'autres aspects du problème.
Nous avons essayé de montrer qu'il n'y a pas et qu'il ne peut
pas y avoir de théorie systématique et complète de l'économie
capitaliste 2 . La tentative d'établir une telle théorie se heurte à
l'influence déterminante qu'exerce sur l'économie u n facteur n o n
réductible à l'économique, à savoir la lutte de classe ; elle se heurte
aussi, à u n autre niveau, à l'impossibilité d'établir une mesure des
phénomènes économiques, qui se présentent cependant comme
grandeurs. Cela n'empêche pas q u ' u n e connaissance de l'écono-
mie soit possible, et qu'elle puisse dégager u n certain n o m b r e de
constatations et de tendances (sur lesquelles, évidemment, la dis-
cussion précise est ouverte). Concernant les pays industrialisés,
ces constatations sont, à notre point de vue :
- La productivité d u travail croît à u n rythme qui va en s'accélé-
rant ; en tout cas, on ne voit pas la limite de cette croissance.

1. Pour la justification de ce qui est dit ici, nous sommes obligés de deman-
der au lecteur de se reporter au texte de D. Mothé, « L'usine et la gestion
ouvrière», déjà cité, comme aussi au texte de S.Chatel, «Hiérarchie et
gestion collective», S.ouB., n os 37 et 38 (juillet et octobre 1964).
2. Voir «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne»,
S.ouB., n° 31, p. 69-81. [Repris in Capitalisme moderne et révolution, 2, éd.
10/18, 1979, p. 75-105 <Maintenant QMO, t. 2, p.425-453>.]

236
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U I IONNAIRK

- Malgré l'élévation continue d u niveau d e vie, u n problème


d ' a b s o r p t i o n des fruits de cette productivité c o m m e n c e à se poser
virtuellement, aussi bien sous la f o r m e de la saturation de la plu-
p a r t des besoins traditionnels que sous la f o r m e d e sous-emploi
latent d ' u n e part croissante de la main-d'œuvre. Le capitalisme
r é p o n d à ces deux p h é n o m è n e s par la fabrication synthétique de
nouveaux besoins, la manipulation des c o n s o m m a t e u r s , le déve-
l o p p e m e n t d ' u n e mentalité de «statut» et de rang social liés au
niveau de c o n s o m m a t i o n , la création ou le maintien d'emplois
d é m o d é s ou parasitaires. Mais il n'est nullement certain q u e ces
expédients suffisent longtemps. Il y a deux issues apparentes :
tourner, de plus en plus, l'appareil de production vers la satisfac-
tion des «besoins collectifs» (dans leur définition et conception
capitalistes, bien entendu) - ce qui paraît difficilement compatible
avec la mentalité économique privée qui est le nerf d u système à
l'Ouest aussi bien q u ' à l'Est (une telle politique impliquerait u n e
croissance b e a u c o u p plus rapide des « impôts » q u e des salaires) ;
ou bien introduire u n e réduction d e plus en plus rapide d u temps
d e travail, qui, dans le contexte social actuel, créerait certainement
des problèmes énormes 1 . D a n s les deux cas, ce qui est à la base d u
fonctionnement d u système, la motivation et la contrainte écono-
miques, prendrait u n coup p r o b a b l e m e n t irréparable 2 . D e plus, si
ces solutions sont « rationnelles » d u point de vue des intérêts d u
capitalisme c o m m e tel, elles n e le sont pas le plus souvent d u point
de vue des intérêts spécifiques des groupes capitalistes et b u r e a u -
cratiques dominants et influents. Dire qu'il n ' y a pas d'impossi-
bilité absolue p o u r le capitalisme de sortir d e la situation qui se
crée actuellement ne signifie pas qu'il y a la certitude qu'il en sor-
tira. La résistance acharnée et jusqu'ici victorieuse q u ' o p p o s e n t
les groupes dominants aux États-Unis à l'adoption des mesures
qui leur seraient salutaires : augmentation des dépenses publiques,

1. Jusqu'à un certain point, un accroissement très considérable de l'« aide »


aux pays sous-développés pourrait également atténuer le problème.
2. Ce dont il s'agit en fait dans tout cela, c'est que nous vivons le com-
mencement de la fin de l'économique comme tel. Herbert Marcuse (Eros
et civilisation) et Paul Goodman (Growing UpAbsurd) ont été les premiers,
à notre connaissance, à examiner les implications de ce bouleversement
virtuel - sur lequel nous reviendrons plus loin.

237
Q.L KI.I.I, D É M O C R A T I E ?

extension de l'«aide» aux pays sous-développés, réduction d u


temps de travail (qui leur paraissent le comble de l'extravagance,
de la dilapidation et de la folie), montre q u ' u n e crise explosive à
partir de cette évolution est aussi probable q u ' u n e nouvelle muta-
tion pacifique d u capitalisme, d'autant plus que celle-ci mettrait
actuellement en question des aspects de la structure sociale beau-
coup plus importants que ne l'ont fait, en leur temps, le New Deal,
l'introduction de l'économie dirigée, etc. L'automation progresse
beaucoup plus rapidement que la décrétinisation des sénateurs
américains - bien que celle-ci pourrait se trouver notablement
accélérée par le fait m ê m e d ' u n e crise. Mais que ce soit au tra-
vers d ' u n e crise ou d ' u n e transformation pacifique, ces problèmes
ne pourront être résolus q u ' e n ébranlant jusqu'à ses fondements
l'édifice social actuel.
- U n énorme gaspillage potentiel, ou m a n q u e à gagner dans
l'utilisation des ressources productives, existe (malgré le «plein-
emploi »), découlant de multiples facteurs, tous liés à la nature du
système : non-participation des travailleurs à la production ; dys-
fonctionnement bureaucratique au niveau de l'entreprise comme à
celui de l'économie ; concurrence et concurrence monopolistique
(différenciation factice des produits, m a n q u e de standardisation
des produits et des outillages, secret des inventions et des procé-
dés de fabrication, publicité, restriction voulue de la production) ;
irrationalité de la répartition de la capacité productive par entre-
prises et par branches, cette répartition reflétant tout autant l'his-
toire passée de l'économie que les besoins actuels; protection de
couches ou secteurs particuliers et maintien des situations acquises ;
irrationalité de la répartition géographique et professionnelle de la
main-d'œuvre ; impossibilité de planification rationnelle des inves-
tissements découlant aussi bien de l'ignorance d u présent que
d'incertitudes évitables concernant l'avenir (et liées au fonction-
nement d u « marché » ou du « plan » bureaucratique) ; impossibilité
radicale de calcul économique rationnel (théoriquement, si le prix
d ' u n seul des biens de production contient u n élément arbitraire,
tous les calculs peuvent être faussés à travers tout le système; or
les prix n'ont q u ' u n très lointain rapport avec les coûts, aussi bien
en Occident où prévalent des situations d'oligopole, qu'en U R S S
où l'on admet officiellement que les prix sont essentiellement

238
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U IIONNAIRK

arbitraires) ; utilisation d ' u n e partie d u produit et des ressources à


des fins qui n ' o n t u n sens que par rapport à la structure de classe
d u système (bureaucratie de contrôle dans l'entreprise et ailleurs,
armée, police, etc.)- Il est par définition impossible d e quantifier
ce gaspillage. Des sociologues d u travail ont parfois estimé à 50 %
la perte de production d u e a u premier facteur q u e nous avons
mentionné, et qui est sans doute le plus important, à savoir la
non-participation des travailleurs à la production. Si n o u s devions
avancer u n e estimation, n o u s dirions quant à nous q u e la p r o d u c -
tion actuelle des États-Unis doit être d e l'ordre d u quart ou d u cin-
quième d e celle que l'élimination de ces divers facteurs permettrait
d'atteindre très rapidement [ou qu'elle pourrait être obtenue avec
le quart d u travail actuellement dépensé].
- Enfin, u n e analyse des possibilités q u ' o f f r e la mise à la dis-
position de la société, organisée en conseils de producteurs, d u
savoir économique et des techniques d'information, de c o m m u -
nication et d e calcul disponibles - la « c y b e m a t i o n » d e l'économie
globale au service d e la direction collective des h o m m e s - m o n t r e
que, aussi loin q u ' o n puisse voir, n o n seulement il n'y a aucun
obstacle technique ou économique à l'instauration et au fonction-
n e m e n t d ' u n e économie socialiste, mais que ce f o n c t i o n n e m e n t
serait, q u a n t à l'essentiel, infiniment plus simple, et infiniment
plus rationnel - ou infiniment moins irrationnel - que le fonction-
n e m e n t de l'économie actuelle, privée ou «planifiée 1 ».
Il y a donc, dans la société m o d e r n e , u n problème économique
immense (qui est en fin de c o m p t e le problème d e la «suppres-
sion d e l'économie»), gros d ' u n e crise éventuelle; il y a des pos-
sibilités incalculables, actuellement gaspillées, d o n t la réalisation

1. Pour les possibilités d'une organisation et d'une gestion de l'économie


dans le sens indiqué, voir «Sur le contenu du socialisme», I et II, S.ouB,
n° 17 (juillet 1955), p. 18-20, et 22 (juillet 1957), p. 33-49. [Le Contenu du
socialisme, éd. 10/18, 1979, p. 92-94 et p. 154-176 <QMO, t. 2, p. 40-42
et 90-108>.] Combien ces problèmes sont au cœur de la situation éco-
nomique actuelle le montre le fait que l'idée de l'« automatisation » d'une
grande partie de la gestion de l'économie globale, formulée dans S. ou B.
en 1955-1957, anime depuis 1960 une des tendances «réformatrices»
des économistes russes, celle qui voudrait «automatiser» la planification
(Kantorovich, Novozhilov, etc.). Mais la réalisation d'une telle solution est
difficilement compatible avec le maintien du pouvoir de la bureaucratie.

239
Q U E I . L F . DÉMOCRATIE ?

permettrait le bien-être général, u n e réduction rapide d u temps


de travail à la moitié peut-être de ce qu'il est à présent et le déga-
gement de ressources p o u r satisfaire des besoins qui actuellement
ne sont m ê m e pas formulés ; et il y a des solutions positives qui,
sous u n e forme fragmentaire, tronquée, déformée sont introduites
ou proposées dès maintenant, et qui, appliquées radicalement et
universellement, permettraient de résoudre ce problème, de réa-
liser ces possibilités et d'amener u n changement immense dans la
vie de l'humanité, en en éliminant rapidement le « besoin écono-
mique ». Il est clair que l'application de cette solution exigerait u n e
transformation radicale de la structure sociale - et u n e transfor-
mation de l'attitude des h o m m e s face à la société. N o u s sommes
donc renvoyés, ici encore, aux deux problèmes de la totalisation et
de la responsabilité, que nous tâcherons d'analyser plus loin.

Révolution et rationalisation

L'exemple de l'économie permet de voir u n autre aspect essen-


tiel de la problématique révolutionnaire. U n e transformation dans
le sens indiqué signifierait une rationalisation sans précédent de
l'économie. L'objection métaphysique apparaît ici, et ici encore
comme u n sophisme: une rationalisation complète de l'économie
est-elle jamais possible ? La réponse est : cela ne nous intéresse pas.
Il nous suffit de savoir q u ' u n e rationalisation immense est pos-
sible, et qu'elle ne peut avoir, sur la vie des hommes, que des résul-
tats positifs. Dans l'économie actuelle, nous avons u n système qui
n'est que très partiellement rationnel, mais qui contient des pos-
sibilités de rationalisation sans limite assignable. Ces possibilités
ne peuvent commencer à se réaliser q u ' a u prix d ' u n e transfor-
mation radicale d u système économique et d u système plus vaste
dans lequel il baigne. Inversement, ce n'est qu'en fonction de cette
rationalisation que cette transformation radicale est concevable.
La rationalisation en question concerne n o n seulement l'uti-
lisation d u système économique (allouer son produit aux fins
explicitement voulues par la collectivité) ; elle en concerne aussi le
fonctionnement et finalement la possibilité de connaissance même
d u système. Sur ce dernier point on peut voir la différence entre

240
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U IIONNAIRK

l'attitude contemplative et la praxis. L'attitude contemplative se


borne à constater que l'économie (passée et présente) contient
des irrationalités profondes, qui en interdisent u n e connaissance
complète. Elle retrouve là l'expression particulière d ' u n e vérité
générale, l'opacité irréductible d u donné, qui vaut évidemment
tout autant poux l'avenir. Elle affirmera par conséquent - à b o n
droit, sur ce terrain - q u ' u n e économie totalement transparente
est impossible. Et elle pourra de là, si elle m a n q u e tant soit peu de
rigueur, glisser facilement à la conclusion que ce n'est pas la peine
d'essayer d'y changer quoi que ce soit, ou bien que tous les chan-
gements possibles, pour souhaitables qu'ils soient, n'altéreront
jamais l'essentiel et resteront sur la m ê m e ligne d'être, puisqu'ils
ne sauraient jamais réaliser le passage d u relatif à l'absolu.
L'attitude politique constate que l'irrationalité de l'écono-
mie n e se confond pas simplement avec l'opacité de tout être,
qu'elle est liée (non seulement d u point de vue humain ou social,
mais m ê m e d u point de vue purement analytique) pour u n e très
grande partie à toute la structure sociale présente, qui certes n ' a
rien d'éternel ou de fatal; elle se d e m a n d e dans quelle mesure
cette irrationalité peut être éliminée par une modification de cette
structure et elle conclut (en quoi elle peut certes se tromper - mais
c'est u n e question concrète) qu'elle peut l'être à u n degré considé-
rable, considérable au point d'introduire u n e modification essen-
tielle, un changement qualitatif: la possibilité pour les h o m m e s
de diriger l'économie consciemment, de prendre des décisions
en connaissance de cause - au lieu de subir l'économie, c o m m e
maintenant 1 . Cette économie sera-t-elle totalement transparente,
intégralement rationnelle ? La praxis répondra que cette question
n'a pour elle aucun sens, que ce qui lui importe n'est pas de spé-
culer sur l'impossibilité de l'absolu, mais de transformer le réel
pour en éliminer le plus possible ce qui est adverse à l'homme.
Elle ne se préoccupe pas de la possibilité d ' u n passage d u « relatif »
à l'« absolu », elle constate que des novations radicales ont déjà eu

1. La revendication d'une économie compréhensible précède logiquement


et même politiquement celle d'une économie au service de l'homme;
personne ne peut dire au service de qui fonctionne l'économie si son
fonctionnement est incompréhensible.

241
QUEI.LF. D É M O C R A T I E ?

lieu dans l'histoire. Elle lie s'intéresse pas à la rationalité complète


comme état achevé, mais, s'agissant de l'économie, à la rationali-
sation c o m m e processus continu de réalisation des conditions de
l'autonomie. Elle sait que ce processus a déjà comporté des paliers,
et qu'il en comportera encore. Après tout, la découverte d u feu ou
de l'Amérique, l'invention de la roue, d u travail des métaux, de la
démocratie, de la philosophie, des Soviets et quelques autres évé-
nements encore dans l'histoire de l'humanité ont bien eu lieu à un
certain moment, et ont séparé profondément ce qu'il y avait avant
de ce qu'il y a eu après.

Révolution et totalité sociale

N o u s avons tenté de montrer, à propos de la production et d u


travail, que le conflit qui s'y manifeste contient en m ê m e temps les
germes d ' u n e solution possible sous la forme de la gestion ouvrière
de la production.
Ces germes de solution, aussi bien comme «modèle» que par
leurs implications, dépassent de loin le problème de la production.
C'est évident a priori, puisque la production déjà est beaucoup plus
que de la production ; mais il est utile de le montrer concrètement.
La gestion ouvrière dépasse la production en tant que modèle :
si la gestion ouvrière vaut, c'est parce qu'elle supprime u n conflit
en réalisant u n m o d e donné de socialisation, qui permettrait la
participation. Or le m ê m e type de conflit existe aussi dans d'autres
sphères sociales (en un sens, et avec les transpositions nécessaires,
dans toutes) ; le m o d e de socialisation que représente la gestion
ouvrière y apparaît donc également, en principe, comme une solu-
tion possible.
La gestion ouvrière dépasse la production par ses implications :
elle ne peut pas rester simplement gestion ouvrière de la produc-
tion au sens étroit, sous peine de devenir u n simulacre. Sa réa-
lisation effective implique u n réarrangement pratiquement total
de la société, comme sa consolidation, à la longue, implique u n
autre type de personnalité humaine. U n autre type de direction de
l'économie et d'organisation et u n autre type de pouvoir, une autre
éducation, etc., doivent nécessairement l'accompagner.

242
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S DU P R O J E T R É V O L U IIONNAIRK

D a n s les deux sens, o n est conduit à poser le problème de la


totalité sociale. E t o n est également conduit à proposer des solu-
tions qui se présentent c o m m e des solutions globales (un «pro-
g r a m m e m a x i m u m »). N'est-ce pas là postuler q u e la société f o r m e
virtuellement u n tout rationnel, que rien de ce qui pourrait surgir
dans u n autre secteur n e rendrait impossible ce qui n o u s paraît
possible après u n examen forcément partiel, q u e ce qui g e r m e ici
p e u t s'épanouir p a r t o u t , et que n o u s possédons d'ores et déjà la
clé de cette totalité rationnelle ?
N o n . E n posant le projet révolutionnaire, en lui d o n n a n t m ê m e
la f o r m e concrétisée d ' u n « p r o g r a m m e m a x i m u m », n o n seulement
nous n e prétendons pas épuiser les problèmes, n o n seulement n o u s
savons que nous n e les épuisons pas, nous pouvons et devons indi-
quer les problèmes qui restent, et leurs contours - jusqu'à la fron-
tière de l'impensable. N o u s savons et n o u s devons dire q u e des
problèmes subsistent que n o u s n e pouvons que f o r m u l e r ; d'autres
que n o u s n e soupçonnons m ê m e pas ; d'autres qui se poseront iné-
luctablement en termes différents, présentement inimaginables;
que des questions angoissantes maintenant, parce que insolubles,
p o u r r o n t très bien disparaître d'elles-mêmes, ou se poser en termes
qui en rendront la solution facile ; et qu'inversement des réponses
aujourd'hui évidentes p o u r r o n t révéler à l'application des dimen-
sions quasi infinies de difficultés. N o u s savons aussi q u e tout cela
pourrait éventuellement (mais n o n nécessairement) oblitérer le
sens d e ce que n o u s disons maintenant.
Mais ces considérations n e peuvent pas fonder u n e objection
contre la praxis révolutionnaire, pas plus que contre a u c u n e sorte
de pratique ou de faire en général - sauf p o u r celui qui veut le
néant ou bien prétend se situer sur le terrain d u savoir absolu
et tout juger à partir de là. Faire, faire u n livre, u n enfant, u n e
révolution, faire tout court, c'est se projeter dans u n e situation à
venir qui s'ouvre de tous les côtés vers l'inconnu, q u e l'on n e p e u t
d o n c pas posséder d'avance en pensée, mais que l'on doit obliga-
toirement supposer c o m m e définie p o u r ce qui importe q u a n t aux
décisions actuelles. U n faire lucide est celui qui n e s'aliène pas à
l'image déjà acquise d e cette situation à venir, qui la modifie au
f u r et à mesure, qui n e confond pas intention et réalité, souhai-
table et probable, qui n e se p e r d pas en conjectures et spéculations

243
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

quant aux aspects du futur qui n'importent pas p o u r ce qui est à


faire maintenant ou quant auxquels on ne peut rien ; mais qui ne
renonce pas n o n plus à cette image, car alors non seulement « il ne
sait pas où il va », mais il ne sait m ê m e plus où il veut aller (c'est
pour cela que la devise de tout réformisme, « Le but n'est rien, le
mouvement est tout », est absurde : tout mouvement est mouve-
ment vers ; autre chose si, comme il n'y a pas de buts préassignés
dans l'histoire, toutes les définitions d u but s'avèrent successive-
ment provisoires).
Si la nécessité et l'impossibilité de prendre en considération la
totalité de la société pouvaient être opposées à la politique révolu-
tionnaire, elles pourraient et devraient l'être tout autant et encore
plus à toute politique, quelle qu'elle soit. Car la référence au tout
de la société est nécessairement impliquée dès qu'il y a u n e poli-
tique quelconque. L'action la plus étroitement réformiste doit, si
elle se veut cohérente et lucide (mais l'essentiel d u réformisme à
cet égard est précisément le m a n q u e de cohérence et de lucidité),
prendre en considération le tout social. Si elle ne le fait pas, elle
verra ses réformes annulées par la réaction de cette totalité qu'elle
a ignorée, ou produisant u n résultat tout autre que celui qu'elle a
visé. Il en va de m ê m e pour u n e action purement conservatrice.
Compléter telle disposition existante, combler telle brèche des
défenses d u système, c o m m e n t ces actions peuvent-elles ne pas
se demander si le remède n'est pas pire que le mal, et, pour en
juger, voir le plus loin possible dans les ramifications de ses effets,
c o m m e n t peuvent-elles se dispenser de viser la totalité sociale
- non seulement quant à la fin qu'elles visent, la préservation du
régime global, mais aussi quant aux conséquences possibles et à la
cohérence du réseau de moyens qu'elles mettent en œuvre ? Tout
au plus, cette visée et le savoir qu'elle suppose peuvent-ils rester
implicites. L'action révolutionnaire n ' e n diffère, à cet égard, que
pour vouloir expliciter ses présupposés le plus possible.
La situation est la même en dehors de la politique. Est-ce que,
sous prétexte qu'il n'y a pas de théorie satisfaisante de l'organisme
comme totalité, ni m ê m e de concept bien défini de la santé, on
penserait interdire aux médecins la pratique de la médecine ? Est-ce
que, pendant cette pratique, u n médecin digne de ce n o m peut
s'abstenir de prendre en considération, autant que faire se peut,

244
I.A P R A X I S E T EES R A C I N E S D U P R O J E T R É V O L U I IONNAIRK

cette totalité ? Et q u ' o n ne dise pas : la société n'est pas malade.


Outre que ce n'est pas sûr, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit du
pratique, qui peut avoir pour domaine la maladie ou la santé d ' u n
individu, le fonctionnement d ' u n groupe ou d ' u n e société, mais
qui rencontre constamment la totalité à la fois comme certitude et
comme problème - car son « objet » ne se donne que comme tota-
lité, et c'est comme totalité qu'il se dérobe.
Le philosophe spéculatif peut protester contre le « m a n q u e de
rigueur» qu'impliquent ces prises en considération d ' u n e totalité
qui ne se laisse jamais saisir. Mais ce sont ces protestations qui
dénoncent le plus grand m a n q u e de rigueur ; car sans ce « m a n q u e
de rigueur », le philosophe spéculatif lui-même ne pourrait sur-
vivre u n seul instant. S'il survit, c'est parce qu'il permet à sa main
droite d'ignorer ce que fait sa main gauche. C'est parce qu'il
divise sa vie entre u n e activité théorique comportant des critères
absolus de rigueur - jamais satisfaits, d u reste - et u n simple vivre
auquel ces critères ne s'appliqueraient nullement, et p o u r cause
car ils y sont inapplicables. Le philosophe spéculatif s'emprisonne
ainsi dans une antinomie insoluble. Mais cette antinomie, c'est
lui-même qui la fabrique. Les problèmes que crée pour la praxis
la prise en considération de la totalité sont réels en tant que pro-
blèmes concrets; mais, en tant qu'impossibilités de principe, ils
sont p u r e m e n t illusoires. Ils ne naissent que lorsqu'on veut jauger
les activités réelles d'après les standards mythiques d ' u n e certaine
idéologie philosophique, d ' u n e « philosophie » qui n'est que l'idéo-
logie d ' u n e certaine philosophie.

Le m o d e sous lequel la praxis affronte la totalité et le m o d e sous


lequel la philosophie spéculative prétendait se la donner sont radi-
calement différents.
S'il y a une activité qui s'adresse à u n « sujet » ou à une collec-
tivité durable de sujets, cette activité ne peut exister qu'en se fon-
dant sur ces deux idées : qu'elle rencontre, dans son « objet », une
unité qu'elle ne pose pas elle-même comme catégorie théorique
ou pratique, mais qui existe d'abord (clairement ou obscurément,
implicitement ou explicitement) pour soi ; et que le propre de cette
unité pour soi est la capacité de dépasser toute détermination préa-
lable, de produire d u nouveau, de nouvelles formes et de nouveaux
contenus (du nouveau dans son mode d'organisation et dans ce qui

245
Ql'Kl.l.E DÉMOCRATIE ?

est organisé, la distinction étant évidemment relative et «optique»).


Pour ce qui est de la praxis, on peut résumer la situation en disant
qu'elle rencontre la totalité comme unité ouverte se faisant elle-même.
Lorsque la théorie spéculative traditionnelle rencontre la tota-
lité, elle doit postuler qu'elle la possède ; ou bien, admettre qu'elle
ne peut pas remplir le rôle qu'elle s'est elle-même fixé. Si « la vérité
n'est pas dans la chose, mais dans la relation », et si, c o m m e il est
évident, la relation n'a pas de frontières, alors nécessairement « le
Vrai est le Tout » ; et, si la théorie doit être vraie, elle doit posséder
le tout, ou bien se démentir elle-même et accepter ce qui est pour
elle la déchéance suprême, le relativisme et le scepticisme. Cette
possession d u tout doit être actuelle aussi bien au sens philoso-
phique q u ' a u sens courant : explicitement réalisée, et présente à
chaque instant.
Pour la praxis aussi, la relation n'a pas de frontières. Mais il
n'en résulte pas le besoin de fixer et de posséder la totalité d u
système de relations. L'exigence de la prise en considération de
la totalité est toujours présente pour la praxis, mais cette prise
en considération, la praxis n'est pas tenue de l'achever, à aucun
m o m e n t . Cela, parce que pour elle cette totalité n'est pas u n objet
passif de contemplation, dont l'existence resterait suspendue en
l'air jusqu'au m o m e n t où elle serait complètement actualisée par
la théorie; cette totalité peut se prendre, et se prend, constam-
ment en considération elle-même.
Pour la théorie spéculative, l'objet n'existe pas s'il n'est pas
achevé et elle-même n'existe pas si elle ne peut achever son objet.
La praxis, par contre, ne peut exister que si son objet, par sa nature
même, dépasse tout achèvement et est rapport perpétuellement
transformé à cet objet. La praxis part de la reconnaissance expli-
cite de l'ouverture de son objet, n'existe que pour autant qu'elle
la reconnaît ; sa « prise partielle » sur celui-ci n'est pas u n déficit
qu'elle regrette, elle est positivement affirmée et voulue comme
telle. Pour la théorie spéculative ne vaut que ce qu'elle a pu d ' u n e
façon ou d ' u n e autre consigner et assurer dans les coffres-forts
de ses « démonstrations » ; son rêve - son phantasme - , c'est l'ac-
cumulation d ' u n trésor de vérités inusables. Pour autant que la
théorie dépasse ce phantasme, elle devient vraie théorie, praxis de
la vérité. Pour la praxis, le constitué c o m m e tel est m o r t aussitôt

246
qu'il a été constitué, il n'y a pas d'acquis qui n'ait besoin d'être
repris dans l'actualité vivante p o u r soutenir son existence. Mais
cette existence ce n'est pas elle qui doit l'assurer intégralement.
Son objet n'est pas chose inerte d o n t elle devrait assumer le destin
total. Il est lui-même agissant, il possède des tendances, il produit
et il s'organise - car s'il n'est pas capacité de production et capacité
d'auto-organisation, il n'est rien. La théorie spéculative s'effondre,
car elle s'assigne cette tâche impossible, de prendre sur ses épaules
la totalité d u m o n d e . Mais la praxis n ' a pas à porter son objet à
b o u t d e bras ; tout en agissant sur lui, et d u m ê m e coup, elle recon-
naît dans les actes qu'il existe effectivement p o u r lui-même. Il n'y
a a u c u n sens à s'intéresser à u n enfant, à u n malade, à u n groupe
ou à u n e société, si l'on ne voit pas en eux d ' a b o r d et avant tout
la vie, la capacité d'être fondée sur elle-même, l'autoproduction et
1 ' auto-organisation.
La politique révolutionnaire consiste à reconnaître et à expli-
citer les problèmes d e la société c o m m e totalité, mais précisé-
m e n t parce q u e la société est u n e totalité, elle reconnaît la société
c o m m e autre chose que c o m m e inertie relativement à ses propres
problèmes. Elle constate que toute société a su, d ' u n e façon ou
d ' u n e autre, faire face à son propre poids et à sa propre c o m -
plexité. Et, sur ce plan encore, elle aborde le problème de façon
active : ce problème qu'elle n'invente pas, qui de toute façon est
c o n s t a m m e n t impliqué dans la vie sociale et politique, n e peut-il
être affronté par l'humanité dans des conditions différentes ? S'il
s'agit de gérer la vie sociale, n ' y a-t-il pas actuellement u n écart
é n o r m e entre les besoins et la réalité, entre le possible et ce qui est
là ? Cette société ne serait-elle pas infiniment mieux placée p o u r
se faire face à elle-même si elle ne c o n d a m n a i t pas à l'inertie et à
l'opposition les neuf dixièmes d e sa propre substance ?
La praxis révolutionnaire n'a d o n c pas à produire le schéma total
et détaillé de la société qu'elle vise à instaurer; ni à «démontrer» et
à garantir dans l'absolu que cette société pourra résoudre tous les
problèmes qui p o u r r o n t jamais se poser à elle. Il lui suffit de m o n -
trer que dans ce qu'elle propose, il n'y a pas d'incohérence et que,
aussi loin q u ' o n puisse voir, sa réalisation accroîtrait i m m e n s é m e n t
la capacité de la société de faire face à ses propres problèmes.
L A C R I S E D E LA S O C I É T É M O D E R N E *

I. Introduction

Le thème de la discussion d ' a u j o u r d ' h u i est « la crise de la société


moderne ». Je voudrais commencer par rappeler le paradoxe fan-
tastique de la société industrielle m o d e r n e et de la manière dont
les gens y vivent et y agissent: la contradiction entre l'omnipo-
tence apparente de l'humanité à l'égard de son environnement
physique (la technique de plus en plus puissante, les conditions
physiques de plus en plus soumises à contrôle, la quantité crois-
sante d'énergie que nous pouvons extraire de la matière, etc.) et,
d ' u n autre côté, le terrible chaos et le sentiment d'impuissance
face aux problèmes de la société, les problèmes des êtres humains,
la manière dont les les systèmes sociaux fonctionnent, etc.
Permettez-moi d'en fournir ou deux exemples. Aujourd'hui vin
h o m m e de science peut vous dire à peu près combien de galaxies
il y a dans un rayon de six milliards d'années-lumière autour d u
système solaire. Mais M.Macmillan, alors Premier Ministre, ne
savait pas ce qui se passait derrière la porte d'à côté, lors de l'affaire
Profumo. Cela peut sembler une histoire drôle, mais résume de
manière frappante la situation générale. D e même, nous pouvons
extraire des quantités énormes d'énergie à partir de petits mor-
ceaux de matière, mais si, dans une usine ou une autre organisa-
tion, les patrons essaient d'extraire des ouvriers u n seul mouvement

"Conférence donnée en mai 1965 àTunbridge Wells (Kent) devant des


camarades et des sympathisants de Solidarity et publiée, sous forme
ronéotypée, par Solidarity en 1966. Traduit de l'anglais par moi. P r e -
mière publication en français, CMR, 2 (1979), p. 293-316. Nous avons
introduit quelques corrections de forme. Malgré des imperfections dues
en partie au mode d'expression, le caractère prémonitoire (1965) de
certaines remarques justifiait nous semble-t-il la réédition.>

249
QLEI.l.E DÉMOCRATIE ?

additionnel, il y a une résistance extraordinaire, et il se peut qu'à la


fin ils n'y arrivent pas.
Cela ne veut pas dire que, du point de vue de ce que l'on pour-
rait appeler l'« environnement interne » de la société, il n'y ait pas
eu de changements, et même, dans certains cas, des changements
importants et positifs. Ce que l'on appelle prospérité est plus
généralisé que par le passé (même si l'on devrait examiner plus
précisément de quoi est faite cette prospérité). Il y a u n e diffusion
de la culture, une amélioration de la santé publique, etc. Mais ici
nous rencontrons u n deuxième paradoxe. Cette société qui pro-
duit une telle quantité de biens - et où la population participe, à
un certain degré, à cette expansion de la richesse - , cette société
qui, apparemment, a créé des conditions de vie moins dures pour
la plupart des gens qui y vivent, n'offre pas l'image d ' u n e plus
grande satisfaction, d ' u n plus grand bonheur p o u r u n plus grand
nombre de gens. Les gens sont mécontents, grognent, protestent ;
les conflits sont incessants. M ê m e si le mécontentement prend
des formes différentes, cette société plus riche et plus prospère
contient probablement davantage de tensions que la plupart des
autres sociétés connues dans l'histoire.
Ces paradoxes fournissent, d ' u n e certaine façon, une première
définition de la crise de la société moderne. Mais c'est là une
manière superficielle de considérer les phénomènes auxquels nous
sommes confrontés. Si nous allons plus loin, nous constatons que
la crise se manifeste à tous les niveaux de la vie sociale.

II. La crise des valeurs

C o m m e n ç o n s par u n aspect que les marxistes traditionnels


considèrent comme appartenant seulement à la « superstructure »
de la société, comme u n phénomène secondaire et dérivé, mais
que je tiens pour très important, c'est-à-dire la crise des valeurs
sociales et humaines.
Aucune société ne peut exister sans u n ensemble de valeurs
que la presque totalité de ses membres reconnaissent et auquel
ils adhèrent. La question ici n'est pas de savoir si ces valeurs sont
justes ou n o n - ou si elles masquent des mécanismes réels par

250
LA C R I S E D E LA S O C I É T É MODERNE

lesquels u n e partie d e la société réussit à exploiter le reste. U n tel


ensemble d e valeurs a été nécessaire p o u r la cohésion et p o u r le
f o n c t i o n n e m e n t de toutes les sociétés q u e n o u s connaissons - y
compris des sociétés divisées en classes. C e sont ces valeurs qui,
c o n s t a m m e n t , orientent les motivations et les actions des gens et
les rendent cohérentes au sein d e la totalité sociale. Cette fonction
n e p e u t pas être assurée simplement par la violence ou la coerci-
tion, ni simplement par le C o d e Pénal, qui dit : «Tu n e feras pas
cela, autrement tu iras en prison. » Il faut quelque chose d e plus.
La loi n e f o r m u l e q u e ce qui est interdit. Elle n e p e u t pas fournir
des motivations positives, u n e orientation positive qui rende les
gens capables de d o n n e r u n contenu à la vie sociale.
O r n o u s savons tous (et cela a été dit depuis longtemps, ce qui
n ' e n diminue pas l'importance) q u ' u n tel ensemble de valeurs, u n
tel système de fins acceptées par tous et de croyances c o m m u n e s
p o r t a n t sur ce qui est bien et ce qui est mal, ce q u e l'on doit faire
et n e pas faire ( i n d é p e n d a m m e n t d e ce q u ' e n dit le C o d e Pénal)
n'existe plus guère dans la société d ' a u j o u r d ' h u i .
Il y a eu dans toutes les sociétés, et dans toutes les périodes his-
toriques, u n e question concernant la place de l'être h u m a i n dans
le m o n d e et le sens de la vie en société et de la vie en général.
C h a q u e période de l'histoire a essayé de d o n n e r u n e réponse à ces
questions. Il n e s'agit pas de savoir si ces réponses étaient justes ou
n o n ; le simple fait qu'il y avait u n e réponse créait u n e cohésion
p o u r les gens vivant p e n d a n t ces périodes, donnait u n e finalité à
leurs actes et u n e signification à leur vie. Aujourd'hui, il n'y a guère
de réponse. N o u s savons que les valeurs religieuses n'existent
plus, qu'elles ont pratiquement disparu. C e q u e l'on appelait les
valeurs morales (pour autant qu'elles puissent être distinguées des
valeurs religieuses) ont aussi pratiquement disparu. Est-ce qu'il
subsiste vraiment des n o r m e s morales acceptées dans la société
d'aujourd'hui ?
Au niveau officiel, celui des pouvoirs existants, d e la presse, etc.,
il n'existe q u ' u n e hypocrisie officielle qui se reconnaît elle-même,
presque explicitement, c o m m e simple hypocrisie et n e p r e n d pas
au sérieux ses propres normes. E t dans la société en général s'est
r é p a n d u u n cynisme c o n s t a m m e n t nourri par les exemples offerts
p a r la vie sociale (scandales, etc.). L'idée qui prévaut est que vous

251
QUEI.LF. DÉMOCRATIE ?

pouvez faire n ' i m p o r t e quoi, et q u e rien n'est « mal », p o u r v u q u e


vous puissiez vous en sortir, p o u r v u q u e vous n e soyez pas pris.
C e qui était a p p a r u , en E u r o p e occidentale et p o u r u n long laps
de temps, c o m m e u n e valeur universelle qui soudait la société, à
savoir l'idée d e nation, de puissance nationale, de g r a n d e u r natio-
nale, n'est plus u n e valeur acceptée. Et ce qui en était la base réelle
- ou se voulait tel - a disparu. Par le passé, lorsque les grandes
nations prétendaient qu'elles jouaient u n rôle important dans les
affaires mondiales, il s'agissait souvent u n e mystification. Mais
a u j o u r d ' h u i , a u c u n e nation n e peut m ê m e plus prétendre cela,
excepté l'Amérique et la Russie. E t m ê m e p o u r ces pays, ce «rôle
dirigeant dans les affaires mondiales » consiste de plus en plus clai-
r e m e n t à s'enfoncer dans l'impasse de l'antagonisme nucléaire.
Est-ce que le savoir ou l'art pourraient fournir les valeurs de la
société a u j o u r d ' h u i ? D ' a b o r d , n'oublions pas que le savoir ou l'art
n ' o n t de l'importance ou de la signification que p o u r des couches
très limitées de la population, d u moins aujourd'hui. Plus généra-
lement, dans l'histoire, toutes les fois où l'art a joué u n rôle dans la
vie sociale, il n ' a jamais été u n e fin se suffisant à elle-même. Il a été
u n e partie des activités d ' u n e c o m m u n a u t é , qui exprimait sa vie
dans et par cet art. Tel était le cas de la période élisabéthaine. Tel
était le cas de la Renaissance.Tel était le cas de la Grèce ancienne.
Les anciens Grecs ou les gens de la Renaissance ne vivaient pas
p o u r l'art, mais accordaient u n e grande valeur à leur art parce
qu'ils se reconnaissaient et reconnaissaient leurs problèmes dans
cet art. L e u r vie avait u n e signification que leur création artistique
exprimait sous sa f o r m e la plus haute.
Et q u ' e n est-il d u savoir? Celui-ci aussi, pris dans son sens
strict, est confiné a u j o u r d ' h u i à u n e petite minorité. E n m ê m e
temps, u n e é n o r m e crise se développe à l'intérieur de la science,
consécutive à la division toujours plus poussée entre les sphères
particulières d u savoir, à la spécialisation croissante, au fait q u ' u n
scientifique a u j o u r d ' h u i est nécessairement q u e l q u ' u n qui a des
connaissances de plus en plus grandes sur u n n o m b r e de choses
de plus en plus petit. P a r m i les scientifiques eux-mêmes, d u moins
ceux qui ont une vue plus large, règne u n p r o f o n d sentiment de
crise concernant ce qui, hier encore, était considéré c o m m e la base
solide d u savoir positif. N e w t o n pensait qu'il découvrait des vérités

252
I.AC R I S E D E I.A S O C I É T É MODERNE

impérissables, qu'il lisait u n e page d u livre éternel de la nature ou


de la création divine. Aujourd'hui, aucun scientifique ne croit plus
que lorsqu'il découvre u n e «loi» il découvre une vérité éternelle.
Il sait seulement qu'il fera peut-être l'objet de trois lignes dans
u n e histoire de la physique ou de la chimie, disant: «Les tenta-
tives d'explication des particularités de ce p h é n o m è n e p a r W . en
1965 ont créé quelques espoirs, qui ont conduit à la théorie X.
Celle-ci a été toutefois dépassée ultérieurement par la formulation
des théories Y et Z. »
Les scientifiques eux-mêmes, comme par exemple Oppenheimer,
ont une perception dramatique d ' u n autre aspect de la crise. C'est
que, par cette spécialisation, ils ne sont pas seulement isolés de l'en-
semble de la société, mais qu'ils se sont aussi isolés les uns des autres.
Il n'existe plus de communauté scientifique pratiquant un langage
commun. Dès que l'on dépasse les limites d'une spécialité, l'on ne
peut plus communiquer, car il n'y a guère de terrain commun.
Que se passe-t-il dans ces conditions ? Quelles sont les valeurs
que la société propose aujourd'hui à ses citoyens ? La seule valeur
qui survit est la consommation. L'acquisition d ' u n n o m b r e crois-
sant d'objets, ou d'objets nouveaux, est censée pouvoir remplir
complètement la vie des gens, orienter leurs efforts, les attacher
au travail, etc. Je n e m'attarderai pas beaucoup sur ce point, que
vous connaissez tous très bien. Je soulignerai seulement com-
bien tout cela ne fournit q u ' u n e réponse partielle et insatisfai-
sante, m ê m e en tant que mystification. Déjà aujourd'hui, les gens
ne peuvent pas remplir leur vie simplement en travaillant pour
gagner davantage d'argent qui leur permettra d'acheter u n appa-
reil de télévision plus moderne, et ainsi de suite. Cela est ressenti
de plus en plus vivement. La raison profonde en est évidemment
que cette consommation, dans son contenu, ne correspond pas à
des besoins humains véritables. Elle est de plus en plus manipu-
lée pour que les achats fournissent u n débouché à la production
toujours croissante d'objets de consommation. C e type d'exis-
tence devient absurde, presque par définition. La valeur accordée
à l'acquisition d ' u n plus grand n o m b r e d'objets ou d'objets plus
« m o d e r n e s » est prise dans u n processus d'auto-réfutation perpé-
tuelle. Car cette acquisition n'a pas de fin. Tout ce qui compte est
d'avoir quelque chose de plus, quelque chose de plus «moderne».

253
Les gens c o m m e n c e n t à prendre conscience de ce que l'on appelle
maintenant aux États-Unis la « course de rats ». Vous essayez de
gagner davantage d'argent p o u r pouvoir consommer plus que vos
voisins. Vous vous valorisez, pour ainsi dire, plus que vos voisins
parce que vous avez u n niveau de consommation plus élevé, et
ainsi de suite.

III. Travail

Essayons maintenant de voir comment la crise se manifeste


dans la sphère de l'activité des gens. N o u s pouvons commencer
par le sort d u travail.
Depuis le début du capitalisme, la tendance constante d u sys-
tème a été de détruire le travail en tant qu'activité douée de signi-
fication. Ce que pouvait être auparavant la relation du paysan,
par exemple, à sa terre, ou de l'artisan à l'objet qu'il fabriquait
a été graduellement détruit avec la révolution industrielle, avec
la division d u travail, avec l'enchaînement des gens à des parties
extrêmement fragmentées du processus de production. E n m ê m e
temps s'est développé l'effort continu et constamment croissant
des entreprises capitalistes, et maintenant de la bureaucratie ges-
tionnaire, d'intervenir de plus en plus profondément dans le pro-
cessus de travail. Elles essayent de le diriger de l'extérieur; non
seulement de définir les résultats finals d u travail, les objectifs et
les méthodes de la production, mais encore de définir avec pré-
cision les gestes des ouvriers par le chronométrage, l'étude des
mouvements, etc. D a n s l'industrie occidentale, c'est là u n état de
choses bien établi depuis plus d ' u n demi-siècle. Le sens d u travail
n ' a pas été seulement détruit dans son aspect objectif, p o u r ainsi
dire. Personne ne produit plus u n e chose, u n objet. Les travail-
leurs ne produisent plus que des composantes, dont la destination
précise leur est souvent inconnue. Le sens d u travail a été égale-
ment détruit dans son aspect subjectif car lorsqu'on produit une
pièce, dans le système actuel, on n'est pas supposé avoir u n mot à
dire sur la façon de produire cette pièce.

254
I.A CRISF. Dt: LA S O C I É T É MODÉRNÉ

Cette évolution, cette destruction d u sens d u travail (qui est


nécessairement indissociable de la totalité d u système social) a des
effets très importants. Elle se manifeste c o m m e aliénadon subjec-
tive de l'ouvrier par rapport au processus de travail, car l'ouvrier
se vit à la fois c o m m e u n étranger à ce processus et, en m ê m e
temps, c o m m e quelqu'un de manipulé. Elle se manifeste aussi
socialement, on pourrait presque dire objectivement, parce que,
malgré tout, la production m o d e r n e exige la participation active
des humains à la fois en tant qu'individus et en tant que groupes.
Le sujet véritable de la production m o d e r n e est de moins en
moins l'ouvrier individuel. C'est le groupe, l'équipe d'ouvriers.
Et à ce niveau, le m ê m e phénomène se reproduit. La direction
de la production refuse d'accepter ce fait : que la véritable unité
de travail est de plus en plus une équipe, u n corps collectif, car la
résistance d ' u n groupe aux règles de travail q u ' o n lui impose et
aux tentatives de détruire le sens d u travail est plus grande. Il est
beaucoup plus facile de manipuler les gens au niveau individuel.
Ainsi surgit u n e autre contradiction.
La crise du travail m o d e r n e ne se manifeste pas seulement sous
forme de misère psychique de l'ouvrier, mais aussi objectivement
sous forme d'impasse d u processus de production. La produc-
tion moderne exige la participation active des producteurs, aussi
bien en tant qu'individus q u ' e n tant que groupes. Cependant, les
méthodes qu'établit le système, tel qu'il fonctionne aujourd'hui,
visent à détruire cette participation en m ê m e temps qu'elles la
requièrent. Cette antinomie s'exprime à la fois par u n immense
gaspillage dans la production et par u n conflit p e r m a n e n t dans
l'industrie, conflit entre ceux qui sont censés exécuter seulement
des ordres, et ceux qui dirigent.

IVAliénation politique

Considérons maintenant une autre sphère, la sphère de la poli-


tique. Tout le m o n d e sait qu'il y a une crise de la politique. O n en
parle depuis longtemps, sous le n o m d'«apathie». Qu'est-ce que
l'apathie, et quelles en sont les racines ?

255
Q.UELI.E D É M O C R A T I E ?

Au bout d ' u n e certaine évolution historique, aussi bien l'État


que diverses autres institutions (ainsi les collectivités locales) ont
été bureaucratisés, comme l'a été à peu près tout dans la société
moderne. Les organisations politiques - non seulement les orga-
nisations politiques bourgeoises, conservatrices, mais aussi les
organisations politiques créées par la classe ouvrière pour lutter
contre la classe dominante et son État - et m ê m e les syndicats ont
été partie prenante dans ce processus. I n d é p e n d a m m e n t de ses
autres aspects, cette bureaucratisation a signifié que les gens ont
été exclus de la direction de leurs propres affaires.
Le sort des syndicats est maintenant abandonné à des fonction-
naires nommés, à des individus « élus » pour de longues périodes.
Ces gens agissent de telle sorte que la base ne peut ni exprimer
ses opinions ni exercer u n e quelconque véritable activité dans le
syndicat. La base ne sert que d'appui, elle paie des cotisations et
obéit à des ordres. D e temps en temps, on lui donne u n ordre de
grève. Mais elle n'est pas supposée avoir u n m o t à dire dans tout
cela. Par une réaction naturelle, la base se détache alors de l'orga-
nisation, qu'il s'agisse d u syndicat ou d u parti.
Je ne sais pas quelle est l'étendue actuelle de ce processus en
Grande-Bretagne. Sur le Continent, nous sommes habitués à des
réunions des sections syndicales où l'on ne trouve que les deux
ou trois responsables syndicaux et peut-être une demi-douzaine
d'autres personnes, sur u n total de deux cents membres qui
devraient être présents. D a n s ces conditions, une sorte de cercle
vicieux est créé. La bureaucratie d i t : «Vous voyez bien! N o u s
avons convoqué les gens pour qu'ils viennent discuter leurs
affaires. Et ils ne viennent pas. Q u e l q u ' u n doit prendre les choses
en main, afin de résoudre leurs problèmes. Alors, nous le faisons.
Nous le faisons pour eux, n o n pas p o u r nous-mêmes. » En partie,
c'est là de la propagande par laquelle la bureaucratie se justifie
elle-même, mais c'est aussi en partie vrai. Mais ce que l'on ne voit
pas d'habitude, c'est que ce cercle vicieux a toujours trouvé son
origine à u n m o m e n t particulier, où le désir et la tendance des
gens de participer activement et de prendre en main leurs propres
affaires ont rencontré l'opposition de la bureaucratie et ont été
finalement détruits par celle-ci, qui a utilisé à cette fin tous les
moyens dont elle disposait.

256
I.A C R I S E D E I.A S O C I É T É M O D E R N E

La situation est la m ê m e dans les organisations politiques. Elles


se sont bureaucratisées, et éloignent les gens de toute participation
active, excepté peut-être dans les périodes de « crise », où l'on peut
parfois voir les dirigeants appeler le peuple à l'aide. C'est ce qu'a
fait de Gaulle en France, en 1960. Il lançait des appels à la radio :
«Aidez-moi contre la révolte d'Alger ! » Il venait juste de fabriquer
u n e Constitution grâce à laquelle la population devait être mainte-
n u e fermement à sa place pendant sept ans. Puis d ' u n coup, lors-
q u ' u n e crise est survenue, il a appelé à l'aide. S'attendait-il à ce
que les gens aillent avec leurs 2 CV aux aéroports p o u r combattre
les parachutistes débarquant d'Alger ?
D e plus en plus, la population devient consciente de ce fait:
la politique aujourd'hui n'est q u ' u n e manipulation des gens, u n e
manipulation de la société au service d'intérêts particuliers. La
p h r a s e : «C'est tous la m ê m e bande» (que l'on entend souvent
dans la bouche des «apathiques» ou «non-politisés») exprime,
d'abord, u n e vérité objective. Elle traduit aussi, en première
approximation, u n e attitude parfaitement correcte. Les gens ont
compris, à la fin, que tous ceux qui sont en compétition p o u r le
gouvernement de la société appartiennent en effet à u n e seule et
m ê m e bande.
Cela a été reconnu, lors des élections anglaises de 1959, par la
presse bourgeoise sérieuse (par exemple YEconomist et le Guardian).
Ces journaux regrettaient amèrement l'absence de toute différence
reconnaissable entre les programmes des Travaillistes et des Conser-
vateurs. C'était là quelque chose de très mauvais, car la beauté de
la démocratie britannique consiste dans le système de deux partis.
Mais, pour avoir deux partis, on doit avoir quelque chose qui en fasse
vraiment deux partis et non pas simplement deux visages de gens de
la m ê m e bande. O n doit avoir quelques différences réelles, d u moins
dans ce qu'ils disent sinon dans ce qu'ils font. Aujourd'hui, ces « dif-
férences » tendent à disparaître.
Quel est le résultat final de tout cela ? Les partis (et, aux États-
Unis, les Présidents) ne peuvent pas faire appel au soutien des gens
sur la base de leurs idées ou de leur programme. Les Présidents
ou les partis sont maintenant vendus à la population c o m m e des
marques de pâte dentifrice. O n crée une « image » de Kennedy, ou
de Johnson, ou de Sir Alec, ou de Wilson. Les experts en relations

257
Qlï.l.I.I. DÉMOCRATIE ?

publiques se demandent : « Est-ce que Wilson n'apparaît pas trop


comme u n intellectuel ? N e devrait-il pas dire quelque chose p o u r
corriger cette impression ? Que devrions-nous faire p o u r gagner
l'appui de ce 5 % des électeurs qui aiment bien Sir Alec parce
qu'il est plutôt bête et qui ne veulent pas d ' u n Premier Ministre
trop intelligent ? Est-ce que Wilson n e devrait pas s'efforcer de
dire quelque chose de vraiment stupide la prochaine fois ? »
A la fin, il devient impossible de distinguer la politique de toute
autre forme de publicité ou de vente de produits. À cet égard, la
nature des produits n'a pas d'importance, bien qu'elle puisse en
avoir à d'autres.
Il n'est guère nécessaire d'insister sur le fait que tout cela ne
crée pas seulement une crise au sens subjectif. Il ne s'agit pas
simplement de ce que nous n'aimons pas que la société soit gou-
vernée de cette manière. Tout cela a des répercussions objectives.
Pendant la Renaissance, dans une ville italienne, u n tyran pouvait
réussir à maintenir la population dans u n e passivité terrorisée. Mais
la société moderne, avec ses règles et ses institutions, ne peut pas
être gérée sur cette base, pas m ê m e d u point de vue des dominants
eux-mêmes. Elle ne peut pas être gouvernée dans des conditions
où la population s'abstient de toute intervention et de tout contrôle
de la politique, car alors il n'y a plus aucun contrôle de la réalité
sur les politiciens. Ceux-ci commencent à planer et le résultat est,
par exemple, Suez. La crise se répercute sur le fonctionnement
m ê m e de la société.

V Relations familiales

U n autre domaine où la crise se manifeste très intensément est


celui des relations familiales. N o u s connaissons tous les grands
changements intervenus. Les normes traditionnelles, la moralité,
les comportements qui caractérisaient la famille patriarcale et
qui dominaient encore en Europe occidentale jusqu'au début d u
siècle, sont en train de s'effondrer. Le pivot des relations fami-
liales, l'autorité de l'homme, d u père, est en train de tomber en
poussière. La morale sexuelle, telle qu'elle existait autrefois, se

258
I.A C R I S E D E I.A S O C I É T É MODERNE

désintègre. Les relations traditionnelles entre parents et enfants


se dissolvent de plus en plus. Et rien ne vient prendre leur place.
N o u s devrions nous attarder quelque peu sur ces phénomènes
et essayer de comprendre ce qu'ils signifient vraiment. J'aimerais
être bien compris. Aucun doute que la famille patriarcale et la
morale qui lui correspond soient, de notre point de vue, absurdes,
inhumaines, aliénantes. C'est là u n premier niveau de discussion.
Mais, à u n niveau plus profond, ce qui importe n'est pas notre
jugement. U n e société n e peut pas fonctionner à moins que les
relations entre h o m m e s et femmes et l'élevage des enfants ne soient
régulés à u n certain degré (j e ne parle pas, évidemment, d ' u n e
régulation mécanique, simplement juridique), d ' u n e manière qui
permette aux gens de vivre leur vie c o m m e individus appartenant
à u n sexe avec ceux qui appartiennent à l'autre, d ' u n e manière qui
permette que les nouvelles générations soient procréées et élevées
sans entrer en conflit avec les arrangements sociaux existants.
Cet aspect «fonctionnel» de la famille existait dans la famille
patriarcale. Il existait, ou aurait pu exister, dans la famille matriar-
cale. Il existe dans une famille musulmane polygamique. Ce qui
importe, ce n'est pas d'émettre des jugements sur ces formes. Il y
avait dans ces sociétés des méthodes pour résoudre - et n o n pas
simplement sur le plan juridique - le problème de la relation entre
l'homme et la femme, entre les parents et les enfants. Ces méthodes
tenaient compte des aspects juridiques, économiques, sexuels et
psychiques (que l'on pourrait appeler freudiens) de la création de
nouveaux êtres humains adaptés plus ou moins à la forme existante
de vie sociale. Mais aujourd'hui ce qui assurait ce type de cohé-
sion, à savoir la famille patriarcale, se décompose de plus en plus.
Et avec elle se décompose tout ce qui l'accompagnait : la morale
sexuelle traditionnelle, la relation traditionnelle entre le père et la
mère, les relations traditionnelles entre parents et enfants.
Rien n'émerge, à première vue, pour remplacer les concep-
tions traditionnelles. Cela crée u n e crise immense, qui se mani-
feste dans des formes aisément repérables, c o m m e la dissolution
de familles, les enfants sans foyer, les énormes problèmes de la
jeunesse contemporaine, les blousons noirs (mods et rockers), etc.
Tout cela a une signification très profonde. E n u n sens, ce qui est
en jeu est la question m ê m e de la perpétuation de la société. Je

259
Q L K I . I . F . DÉMOCRATIE ?

n ' e n t e n d s pas par là la simple reproduction biologique, mais la


reproduction de personnalités qui ont u n certain r a p p o r t à leur
environnement social.
Par rapport à tout le complexe d e problèmes qui existent relati-
vement à la famille, au sexe, aux parents, aux enfants, à l ' h o m m e
et à la f e m m e , etc., personne ne sait avec certitude ce qu'il ou elle
est supposé(e) faire. Quel est son rôle ? Quelle est, par exemple,
la place d e la f e m m e dans la société d ' a u j o u r d ' h u i ? Vous pouvez
faire de la f e m m e u n e des quinze f e m m e s dans u n h a r e m , vous
pouvez en faire u n e m a t r o n e victorienne, vous pouvez en faire la
f e m m e grecque dans le gynécée ; mais, d ' u n e manière ou d ' u n e
autre, elle doit avoir u n e certaine place dans la société. Vous pouvez
dire, c o m m e Hitler, q u e sa place est dans la cuisine, auprès d e ses
enfants, à l'église. Cela est cohérent. I n h u m a i n , barbare - mais
cohérent. Mais quelle est la place de la f e m m e dans la société
d ' a u j o u r d ' h u i ? Doit-elle être exactement c o m m e u n h o m m e , avec
u n e petite différence physique ? Doit-elle être q u e l q u ' u n qui tra-
vaille p o u r la plus grande partie d e son temps ? O u bien doit-elle
être d ' a b o r d épouse et mère ? O u bien les deux à la fois ? E t p e u t -
elle être les deux à la fois ? Est-ce faisable ? Est-ce que la société
crée les conditions qui le rendraient faisable ? L'incertitude totale
qui règne sur ces points crée u n e crise terrible q u a n t au statut
et m ê m e la personnalité des femmes. Elle crée u n e désorienta-
tion totale, laquelle affecte aussi i m m é d i a t e m e n t les h o m m e s . Les
h o m m e s possèdent u n e sorte de privilège à cet égard, au sens
qu'ils semblent continuer plus ou moins à vivre leur rôle tradition-
nel. Ils sont hors d e la maison, travaillent p o u r gagner de l'argent.
Mais c'est là u n e apparence fallacieuse, car considérés ainsi, les
h o m m e s et les f e m m e s n e sont que des abstractions. C e qui arrive
aux f e m m e s affecte les h o m m e s . O n ne p e u t définir ces deux êtres
si ce n'est dans leur relation réciproque.
Les effets les plus dramatiques de cette incertitude sont ceux
que subissent les jeunes générations. Par le moyen de mécanismes
essentiellement inconscients, sur lesquels n o u s connaissons, grâce
à F r e u d , certaines choses, les enfants adoptent des modèles, s'iden-
tifient à l'une ou l'autre des images parentales d'après leur sexe. Ils
peuvent m ê m e faire cela dans u n contexte familial plus large que
celui des parents biologiques. Mais cela suppose préalablement

260
I.A C R I S E D E I.A S O C I É T É M O D E R N E

que les enfants en train de grandir trouvent devant eux une


femme-mère et u n homme-père avec des types de comportement,
des attitudes et des rôles qui, m ê m e s'ils ne sont pas définis noir
sur blanc, correspondent à quelque chose de relativement clair et
certain. Dans la mesure où tout cela est de plus en plus mis en
question dans la société d'aujourd'hui, les enfants ne peuvent pas
grandir en s'aidant de ce processus d'identification, u n processus
qui est nécessaire, bien qu'il puisse être vu aussi bien comme alié-
nant. L'enfant n'est plus aidé aujourd'hui dans son développement
par les images parentales, comme il l'était autrefois.
L'enfant s'aidait de ces images. D ' u n e certaine façon, il choisis-
sait chez elles ce qui correspondait à sa propre nature. En tout cas,
il trouvait habituellement devant lui u n caractère structuré, u n e
personne au sens le plus profond d u terme. L'enfant se développait
d'habitude en relation avec ces personnes m ê m e si, comme c'était
déjà le cas avec des générations précédentes, il luttait contre elles.
Mais aujourd'hui nous sommes dans le brouillard. Il y a une incer-
titude grandissante quant à ce que sont vraiment un h o m m e et u n e
femme dans leurs définitions polaires et réciproques, quant à ce
que sont leurs rôles, quant à ce que devraient être leurs relations.
U n e des conséquences immédiates en est, évidemment, l'incer-
titude totale qui domine les relations entre parents et enfants. Il y
a encore des familles chez lesquelles prévalent les vieilles attitudes
et habitudes patriarcales et autoritaires, chez lesquelles persistent
les restes des vieilles idées, où les parents exercent une sorte de
pouvoir dominateur sur les enfants. Plus encore, la famille est tou-
jours vue parfois c o m m e u n objet dans la possession du père, d u
pater familias. Telle était l'attitude des Romains, mais cette atti-
tude a persisté en réalité en Europe occidentale p e n d a n t très long-
temps. En u n sens, les enfants et m ê m e l'épouse existaient pour
le père. Il pouvait en faire ce qu'il voulait, ce qu'il lui plaisait.
Avec des limitations, cette attitude persiste encore aujourd'hui
par endroits. Evidemment, elle entre en conflit avec les attitudes
des enfants et des jeunes d'aujourd'hui, des adolescents qui se
révoltent contre elle.
Chez d'autres familles, on observe l'extrême opposé : la désin-
tégration. Les enfants, simplement, poussent. Les parents ne
jouent aucun rôle, sauf de fournir l'argent de poche, le logement

261
QIT.I.I.K D É M O C R A T I E ?

et la nourriture. O n ne voit pas pourquoi diable ils sont là, u n e fois


qu'ils ont engendré les enfants. D a n s ces conditions, on pourrait
aussi bien dire: «Nationalisons les enfants dès leur naissance.»
D a n s ces cas, le rôle d u couple parental par rapport aux enfants a,
en u n sens, disparu.
La majorité des cas se situent quelque part entre ces deux
extrêmes. Les parents sont plongés dans la perplexité, ne sachant
pas que faire et donnant souvent des coups de volant brutaux,
tantôt à droite, tantôt à gauche, en essayant de guider l'éducation
des enfants. U n jour, ils sont «libéraux». Et le jour suivant, ils
gueulent : « Ça suffit comme ça. A partir de maintenant, tu ren-
treras à la maison tous les soirs à 7 heures. » Après quoi, il y a
évidemment u n e crise. Et après la crise, ils font des concessions.
Et ainsi de suite.
Ceux qui reconnaissent les effets négatifs de cette situation sur
la texture sociale d ' a u j o u r d ' h u i comprendront facilement que, à
moins que quelque chose d'autre n e survienne, ces effets seront
multipliés au énième degré lorsque les enfants d'aujourd'hui
auront à engendrer et à élever leurs propres enfants.

VI. Éducation

O n retrouve l'équivalent de cette situation dans le problème


de l'éducation. La relation traditionnelle, qu'exprimaient bien les
termes « maître » et « élève », est en train de se dissoudre. Les jeunes
la tolèrent de moins en moins. L'enseignant ou le professeur n'a
plus la position réelle d u maître à l'égard de la classe, comme
c'était encore le cas il y a trente ans. Mais, dans le système exis-
tant, il est impossible de passer à u n autre type de relation. Il y est
réellement impossible d'accepter une relation nouvelle entre les
adultes et les enfants.
Bien que l'adulte soit nécessaire pour l'éducation des enfants,
cette relation doit être désormais forgée d ' u n e manière complè-
tement nouvelle. La c o m m u n a u t é des enfants devrait pouvoir
acquérir la capacité de gérer ses propres affaires et même, en
u n certain sens, de gérer son propre processus d'éducation, les
adultes étant là seulement p o u r qu'elle puisse apprendre d'eux,

262
I.AC R I S E D E I.A S O C I É T É MODERNE

leur e m p r u n t e r et les utiliser. Quelques tentatives de la pédagogie


m o d e r n e reconnaissent tout cela, mais ces tentatives se trouvent
limitées par l'ensemble d u cadre social. N o u s n o u s trouvons face
à u n e crise d e l'éducation à ce point d e vue.
N o u s avons u n e crise d e l'éducation aussi à u n autre point de
vue, à savoir par r a p p o r t au c o n t e n u de l'éducation. C e n'est plus
simplement u n e crise dans les relations entre éducateurs et é d u -
qués : c'est u n e crise relative aux fins d e l'éducation.
Au xrx e siècle, la conduite et le c o n t e n u d e l'éducation corres-
pondaient plus ou moins à u n e division assez nette de la société
en classes. Pour les enfants des classes « supérieures », il y avait la
culture classique et l'éducation secondaire et supérieure. P o u r les
enfants des classes « inférieures », il y avait l'éducation élémentaire,
juste suffisante p o u r leur p e r m e t t r e de c o m p r e n d r e le travail à
l'usine : le strict m i n i m u m . A u j o u r d ' h u i , ces deux objectifs sont
en crise.
Il y a eu u n e dégradation fantastique de l'éducation « classique ».
Les études classiques semblent, en u n sens, hors saison ; personne
ne peut en m o n t r e r la pertinence p o u r la vie d ' a u j o u r d ' h u i . O n t -
elles u n e pertinence quelconque ? Peut-être ; mais seule u n e société
réellement vivante dans son présent pourrait restaurer pour elle-
m ê m e la signification d u passé. Autrement, la signification d u passé
devient quelque chose de complètement extérieur. Elle se réduit à
cela : « Regardons la Renaissance, regardons les Élisabéthains ou
les Grecs. Ils vivaient dans u n m o n d e harmonieux, complètement
opposé au nôtre. » E t c'est tout. Il n'est plus vraiment possible de
traduire en termes actuels la signification des cultures passées.
D ' u n autre côté, il est impossible p o u r la technologie envahis-
sante et explosive d ' a u j o u r d ' h u i de laisser l'éducation générale à son
niveau présent. Les gens qui vont entrer dans l'industrie m o d e r n e
doivent posséder des qualifications techniques, ils doivent avoir
davantage d e connaissances m ê m e si celles-ci n e c o n c e r n e n t que
les techniques. Leurs besoins en matière d ' é d u c a t i o n a u g m e n -
tent à u n r y t h m e terrible. C o m m e n t y faire f a c e ? Les solutions
que l'on trouve dans la société d ' a u j o u r d ' h u i sont toutes intrin-
s è q u e m e n t contradictoires. U n e solution, p a r exemple, s'efforce
de d o n n e r aux enfants u n e éducation essentiellement technique.
Pour des raisons qui concernent l'organisation d ' e n s e m b l e de la

263
QUELLE DÉMOCRATIE ?

société, et qui sont en partie économiques, cette spécialisation


doit commencer très tôt. Mais cela n'est pas seulement extrême-
ment destructeur pour la personnalité des enfants ; c'est aussi u n e
tentative qui se détruit elle-même. Car, étant donné le rythme d u
développement et du changement technologique contemporain,
on ne peut pas faire grand-chose de gens que l'on confine u n e fois
pour toutes dans une spécialité très limitée. Ce type de crise de
l'éducation se manifeste dans l'industrie moyennant la d e m a n d e
croissante de programmes de formation des adultes, ce que l'on
appelle maintenant l'«éducation permanente». Mais, p o u r pou-
voir absorber plus tard dans la vie ce que pourrait offrir cette
«éducation permanente» (si jamais elle se réalisait), on doit avoir
acquis auparavant des bases aussi générales que possible. Il est
clair que si l'on ne possède q u ' u n e base extrêmement étroite, une
éducation ultérieure devient impossible. N o u s avons ici encore u n
conflit interne, qui illustre la crise à ce niveau.

VII. Quelques conclusions

Essayons de nous résumer.Toute notre discussion tourne autour


de deux concepts fondamentaux, de deux catégories polaires qui
composent la société : la personnalité des êtres humains et la
structure et la cohésion de l'organisation sociale.
Au niveau personnel la crise se manifeste comme crise radicale
de la signification de la vie et des motivations humaines. Ce n'est
pas u n hasard si l'art et la littérature modernes sont de plus en
plus, si l'on peut dire, «pleins de vide». D a n s les attitudes sociales
des gens, la crise apparaît comme destruction et disparition de la
responsabilité. Il y a une profonde crise de la socialisation. Il y a le
phénomène que j'ai appelé privatisation : les gens se retirent, pour
ainsi dire, en eux-mêmes. Il n'y a pratiquement plus de vie com-
munautaire, les liens entre les gens se dissolvent. D e nouveaux
phénomènes apparaissent en réaction contre cet état de choses,
par exemple les bandes de jeunes, qui expriment le besoin d ' u n e
socialisation positive. Mais la socialisation au sens plus général, le
sentiment que ce qui se passe dans la société est, après tout, aussi
notre propre affaire, que nous avons à faire quelque chose par

264
I.A C R I S E DE I.A S O C I É T É M O D E R N E

r a p p o r t à la société, q u e n o u s en s o m m e s responsables, se trouvent


p r o f o n d é m e n t altérés. Cette dislocation renforce le cercle vicieux.
Elle accroît l'apathie et multiplie ses effets.
Mais il y a aussi u n autre aspect, très important, de tous ces
p h é n o m è n e s de crise. Le temps ne m e p e r m e t guère plus q u e
de le mentionner. L o r s q u e n o u s parlons d e crise, n o u s devons
c o m p r e n d r e qu'il ne s'agit pas d ' u n e calamité physique qui s'est
abattue sur la société contemporaine. S'il y a crise, c'est q u e les
gens ne se soumettent pas passivement à l'organisation existante
de la société, mais réagissent et luttent contre elle d e n o m b r e u s e s
manières. Et, tout aussi important, cette réaction, cette lutte des
gens, contiennent les germes d u nouveau. Elles produisent néces-
sairement de nouvelles formes d e vie et de relations sociales.
E n ce sens, la crise q u e n o u s avons décrite n'est que le sous-
produit de la lutte.
Considérons, par exemple, les changements dans la situation
des femmes. Certes, à l'origine de la désagrégation d u vieil ordre
patriarcal il y a le développement technique et é c o n o m i q u e d e la
société m o d e r n e , l'industrialisation, etc. L e capitalisme a détruit
le vieux type de la famille en faisant entrer les f e m m e s dans les
usines, puis en les en faisant sortir, etc. Mais ce n'est là q u ' u n e
partie de l'histoire. Tout cela aurait très bien p u laisser le vieil
ordre en place, si les f e m m e s n'avaient pas réagi d ' u n e manière
déterminée à la nouvelle situation. E t c'est précisément ce qui
s'est passé. Après u n certain temps, les f e m m e s ont c o m m e n c é
à exiger u n autre genre d e place dans la société. Elles n'accep-
tèrent plus la vieille situation patriarcale. E t je n e pense pas aux
suffragettes, à L a d y Astor, etc. Il y a eu u n e pression et u n e lutte
silencieuse qui a c o m m e n c é depuis plus de cinquante ans, et qui
continue. Les f e m m e s ont à la fin conquis u n e sorte d'équivalence
avec l ' h o m m e à la maison. Les filles ont conquis le droit de faire
d'elles-mêmes ce qu'elles veulent sans être considérées c o m m e
des « prostituées », etc.

La m ê m e chose est vraie p o u r la jeunesse. La révolte des jeunes


a eu, certes, p o u r condition le développement d ' e n s e m b l e de la
société. Mais, à partir d ' u n m o m e n t , les adolescents n ' o n t plus
accepté d'être traités c o m m e de simples objets d u père, de la
famille, des individus qui étaient leurs « maîtres » jusqu'à l'âge de

265
QLE1.I.E D É M O C R A T I E ?

21 ans, jusqu'à leur mariage, jusqu'à ce qu'ils gagnent leur vie,


etc. Les jeunes ont plus ou moins conquis leur nouvelle situation.
D a n s ces domaines : la famille, les relations entre les sexes, les
relations parents-enfants, quelque chose de nouveau est en train
d'émerger. Les gens luttent pour définir pour eux-mêmes (bien
que n o n en termes explicites) une sorte de reconnaissance de
l'autonomie de l'autre personne et de responsabilité de chacun
pour sa propre vie. Il y a u n effort p o u r comprendre l'autre, p o u r
accepter les gens tels qu'ils sont, indépendamment des obliga-
tions juridiques ou en l'absence de telles obligations (par exemple,
indépendamment du fait que l'adultère est interdit ou non). Les
gens essaient de réaliser cette attitude dans leur vie. Ils essaient
de construire les relations de couple sur la réalité concrète des
deux personnes impliquées, sur leur volonté et sur leurs désirs
véritables, et n o n pas sur la base de contraintes extérieures.
Je pense que l'on trouve aussi des éléments positifs lorsqu'on
considère l'évolution des relations entre parents et enfants. Il y
a une reconnaissance de ce que les enfants existent pour eux-
mêmes, dès le départ, et n o n seulement à partir de 21 ans. Les
gens commencent à comprendre, graduellement, que si l'on fait
des enfants, ce n'est pas simplement p o u r étendre sa propre per-
sonnalité, ni p o u r créer u n petit domaine familial où l'on puisse
dominer (comme on a été dominé toute la journée par le patron
au travail), où l'on puisse dire : « La ferme. C'est moi le maître ici. »
Les gens prennent conscience de ce que, si l'on fait des enfants,
ce n'est pas p o u r soi mais pour eux-mêmes, que ces enfants ont,
à chaque étape, droit à autant de liberté qu'ils peuvent en exercer,
qu'ils ne sont pas faits pour obéir à des règles arbitraires ou à votre
propre arbitraire.
La m ê m e chose est vraie pour ce qui est d u travail. S'il y a
une crise de l'industrie moderne, ce n'est pas simplement parce
que le système est irrationnel ou m ê m e parce qu'il exploite les
gens. C'est parce que les gens réagissent. Ils réagissent de deux
manières. En premier lieu ils constituent ce que les sociologues
industriels ont depuis longtemps décrit comme « groupes et orga-
nisations informels». C'est-à-dire ils constituent des équipes de
travail et établissent des connexions informelles afin de pouvoir
faire leur travail. Ces connexions court-circuitent les canaux

266
l.A C R I S E D E I.A S O C I É T É MODERNE

officiels et les mécanismes officiels de transmission des ordres.


Les ouvriers trouvent des méthodes p o u r faire leur travail qui
n o n seulement diffèrent des méthodes officielles mais souvent
s'y opposent. Ensuite, dans les sociétés industrielles modernes,
les ouvriers réagissent de plus en plus par des luttes explicites.
C'est là la signification des grèves «non officielles» ou «sauvages»
relatives aux conditions de travail, aux conditions de vie à l'usine,
au contrôle d u processus de production. Ces questions peuvent
paraître mineures, mais sont en réalité très importantes. Ces luttes
signifient que les gens refusent d'être dominés, et manifestent leur
volonté de prendre leurs vies en main.
N o u s voyons ainsi que la crise de la société moderne n'est pas
sans issue. Elle contient les germes d u nouveau, qui dès mainte-
nant est en train d'émerger. Mais le nouveau n e prévaudra pas
automatiquement. Son émergence s'appuiera sur les actions des
gens dans la société, sur leur résistance et sur leur lutte perma-
nente et sur leur activité souvent non consciente. Mais le nou-
veau n'aboutira pas, ne pourra pas s'établir comme u n nouveau
système social, comme u n type nouveau de vie sociale, s'il ne
devient pas, à u n e certaine étape, l'objet d ' u n e activité consciente,
d ' u n e action consciente de la masse des gens. Pour nous, aider cette
action consciente à commencer, et l'aider à se développer chaque
fois qu'elle se manifeste, c'est le sens véritablement nouveau que
doivent avoir les mots « politique révolutionnaire ».
LA S U S P E N S I O N D E L A P U B L I C A T I O N D E
SOCIALISME OU BARBARIE"

Le premier numéro de Socialisme ou Barbarie est paru en mars


1949. Le quarantième, en juin 1965. Contrairement à ce que nous
pensions en le publiant, ce quarantième n u m é r o aura été le provi-
soirement dernier.
La suspension indéterminée de la publication de la Revue, que
nous avons décidée 1 après longue réflexion et n o n sans peine, n'est
pas motivée par des difficultés de nature matérielle. D e telles diffi-
cultés ont existé p o u r notre groupe dès le premier jour. Elles n ' o n t
jamais cessé. Aussi, elles ont toujours été surmontées, et auraient
continué de l'être si nous avions décidé de poursuivre la publica-
tion de la revue. Si nous la suspendons aujourd'hui, c'est que le
sens de notre entreprise, sous sa forme présente, est devenu pour
nous problématique. C'est ce que nous voulons ici exposer briè-
vement p o u r ceux qui, abonnés ou lecteurs de la revue, ont suivi
depuis longtemps notre effort.
Socialisme ou Barbarie n'a jamais été une revue de pure recherche
théorique. Si l'élaboration des idées y a toujours occupé u n e place
centrale, elle a toujours été guidée par une visée politique. Le sous-
titre de la revue : « Organe de critique et d'orientation révolution-
naire », indique déjà suffisamment le statut d u travail théorique qui
s'y est exprimé depuis dix-huit ans. Se nourrissant d ' u n e activité
révolutionnaire individuelle et collective, il prenait sa valeur de ce
qu'il était - ou pouvait, prévisiblement, devenir - pertinent p o u r

"Circulaire adressée aux abonnés et lecteurs de S.ouB. en juin 1967


<rééd. « 10/18 », EMO, 2 (1974), p. 417-425>.
1. À l'exception de quatre camarades du groupe, qui pour leur part pro-
jettent une publication se réclamant des idées de Socialisme ou Barbarie
et feront parvenir aux abonnés et lecteurs de la revue un texte définissant
leurs intentions.

269
QLÏ.I.I.I. D I A I O C R A T I 1 . ?

u n e telle activité, en tant qu'interprétation et élucidation d u réel


et d u possible dans une optique de transformation de la société.
La revue n'avait de sens pour nous et en elle-même que comme
m o m e n t et instrument d ' u n projet politique révolutionnaire.
Or, de ce point de vue, les conditions sociales réelles - en tout
cas, ce que nous en percevons - ont de plus en plus changé. N o u s
l'avons déjà constaté depuis 1959 - comme on peut le voir dans la
série des textes sur « Le mouvement révolutionnaire sous le capita-
lisme m o d e r n e » - et l'évolution qui a suivi n'a fait que confirmer
ce diagnostic : dans les sociétés d u capitalisme moderne, l'activité
politique proprement dite tend à disparaître. Ceux qui nous ont
lu savent qu'il ne s'agissait pas là d ' u n e simple constatation de
fait, mais d u produit d ' u n e analyse des traits à notre avis les plus
profonds des sociétés modernes.
Ce qui nous apparaissait comme élément compensateur de ce
diagnostic négatif, ce qui balançait, dans notre perspective, la pri-
vatisation croissante de la masse de la population, c'était les luttes
dans la production, matériellement constatées et analysées sur
les cas de l'industrie anglaise et américaine, luttes qui mettent en
question les relations de travail sous le capitalisme et traduisent,
sous u n e forme embryonnaire, la tendance gestionnaire des
ouvriers. N o u s pensions que ces luttes se développeraient égale-
ment en France et, surtout, qu'elles pourraient - non certes sans
une intervention et introduction de l'élément politique véritable -
dépasser les rapports immédiats de travail, progresser vers la mise
en question explicite des relations sociales générales.
En cela nous nous trompions. Ce développement n'a pas eu
lieu en France, sinon à une échelle infime (ce ne sont pas les
grèves de la dernière période, rapidement syndicalisées, qui pour-
raient modifier cette appréciation). E n Angleterre, où ces luttes
continuent (avec des hauts et des bas inévitables), leur caractère
ne s'est pas modifié, ni de lui-même, ni en fonction de l'activité de
nos camarades du groupe Solidarity.
Certes, une évolution différente dans l'avenir n'est pas exclue
- bien qu'elle nous paraisse improbable pour les raisons que
nous mentionnerons plus loin. Mais la question n'est pas là.
N o u s croyons avoir suffisamment montré que nous ne sommes
pas impatients et nous n'avons jamais pensé, répétons-le, que la

270
LA S U S P E N S I O N D E LA P U B L I C A T I O N DE S. OC H.

transformation de ce type de luttes ouvrières - ou de n'importe


quel autre - pourrait se faire sans le développement parallèle
d ' u n e organisation politique nouvelle, que notre intention a tou-
jours été de construire.
O r la construction d ' u n e organisation politique dans les condi-
tions qui nous entourent - et dont sans doute ce que nous sommes
fait aussi partie - a été et demeure impossible, en fonction d ' u n e
série de facteurs nullement accidentels et étroitement reliés les
uns aux autres.
D a n s une société où le conflit politique radical est de plus en
plus masqué, étouffé, dévié et, à la limite, inexistant, u n e orga-
nisation politique supposée construite n e pourrait que péricliter
et dégénérer rapidement. Car, d'abord, où et dans quelle couche
pourrait-elle trouver ce milieu immédiat sans lequel une organisa-
tion politique ne peut pas vivre ? N o u s en avons fait l'expérience
négative aussi bien pour ce qui est des éléments ouvriers que pour
ce qui est des éléments intellectuels. Les premiers, lors m ê m e
qu'ils voient u n groupe politique avec sympathie et reconnaissent
dans ses idées l'expression de leur propre expérience, ne sont pas
disposés à maintenir avec lui u n contact permanent, encore moins
une association active, car ses perspectives politiques, p o u r autant
qu'elles dépassent leurs propres préoccupations immédiates, leur
paraissent obscures, gratuites et démesurées. Pour les autres -
les intellectuels - , ce qu'ils semblent surtout satisfaire dans leur
contact avec u n groupe politique, c'est la curiosité et le « besoin
d'information ». N o u s devons dire ici clairement que nous n'avons
jamais eu, de la part d u public de la revue, le type de réponse que
nous espérions et qui aurait p u nous aider dans notre travail ; son
attitude est restée, sauf rarissimes exceptions, celle de consomma-
teurs passifs d'idées. U n e telle attitude d u public, parfaitement
compatible avec le rôle et les visées d ' u n e revue de style tradition-
nel, rend à la longue impossible l'existence d ' u n e revue c o m m e
Socialisme ou Barbarie.

Et qui, dans ces circonstances, rejoindra u n e organisation poli-


tique révolutionnaire? N o t r e expérience a été que ceux qui sont
venus chez nous - essentiellement des jeunes - l'ont souvent fait
à partir, sinon d ' u n malentendu, d u moins de motivations qui
tenaient beaucoup plus d ' u n e révolte affective et d u besoin de

271
QUELLE DÉMOCRATIE ?

rompre l'isolement auquel la société condamne aujourd'hui les


individus, que de l'adhésion lucide et ferme à u n projet révolu-
tionnaire. Cette motivation de départ en vaut peut-être une autre ;
l'important est que les mêmes conditions d'absence d'activité
politique proprement dite empêchent qu'elle soit transformée en
une autre plus solide.
Enfin, comment dans ce contexte une organisation politique
supposée exister peut-elle contrôler ce qu'elle dit et ce qu'elle se
propose de faire, développer de nouveaux moyens d'organisation
et d'action, enrichir, dans une dialectique vivante de la praxis avec
le tout social, ce qu'elle tire de sa propre substance? C o m m e n t
surtout, dans la phase historique présente, après l'immense et pro-
fonde faillite des instruments, des méthodes et des pratiques d u
mouvement d'autrefois, pourrait-elle reconstruire, dans le silence
total de la société, une nouvelle praxis politique ? Au mieux pour-
rait-elle tenir u n discours théorique abstrait; au pire, produire
ces étranges mélanges d'obsessionnalité sectaire, d'hystérie pseu-
do-activiste et de délire d'interprétation dont, par dizaines, les
groupes d'« extrême gauche » offrent encore aujourd'hui à travers
le m o n d e tous les spécimens concevables.
Rien ne permet d'escompter une modification rapide de cette
situation. Ce n'est pas ici le lieu de le montrer par une longue
analyse, dont d'ailleurs les éléments essentiels se trouvent déjà
formulés dans les dix derniers numéros de Socialisme ou Barbarie.
Mais il faut souligner ce qui pèse d ' u n poids énorme dans la réa-
lité et la perspective présentes : la dépolitisation et la privatisation
profondes de la société moderne ; la transformation accélérée des
ouvriers en employés, avec les conséquences qui en découlent au
niveau des luttes dans la production ; le brouillage des contours
des classes qui rend de plus en plus problématique la coïncidence
d'objectifs économiques et politiques.
C'est cette situation globale qui empêche aussi que sur u n autre
terrain, celui de la crise de la culture et de la vie quotidienne,
soulignée dans la revue depuis de nombreuses années, puisse
se développer et prendre forme u n e réaction collective positive
contre l'aliénation de la société m o d e r n e . Parce q u ' u n e activité
politique, m ê m e embryonnaire, est impossible aujourd'hui, cette
réaction ne parvient pas à prendre forme. Elle est condamnée à

272
[.A S L ' S P K N S I O N D E I.A P U B L I C A T I O N 1)1. V. Of H.

rester individuelle, ou bien dérive r a p i d e m e n t vers u n folklore


délirant qui n'arrive m ê m e plus à c h o q u e r . L a déviance n ' a
jamais été révolutionnaire ; a u j o u r d ' h u i elle n'est m ê m e plus
déviance, mais c o m p l é m e n t négatif indispensable d e la publicité
« culturelle ».
O n sait que, depuis dix ans, ces p h é n o m è n e s , plus ou moins
clairement perçus et analysés, ont poussé certains à reporter leurs
espoirs sur les pays sous-développés. N o u s avons dit depuis long-
temps d a n s la revue p o u r q u o i ce report est illusoire : si la partie
m o d e r n e d u m o n d e était irrémédiablement pourrie, il serait
absurde d e penser q u ' u n destin révolutionnaire d e l'humanité
pourrait s'accomplir dans l'autre partie. E n fait, dans tous les
pays sous-développés, ou bien u n m o u v e m e n t social des masses
ne parvient pas à se constituer, ou bien ne peut le faire q u ' e n se
bureaucratisant.
Qu'il s'agisse d e sa moitié m o d e r n e ou de sa moitié affamée,
la m ê m e question reste suspendue sur le m o n d e contemporain :
l'immense capacité des h o m m e s de se leurrer sur ce qu'ils sont et
ce qu'ils veulent s'est-elle modifiée en quoi que ce soit depuis u n
siècle? M a r x pensait q u e la réalité forcerait les h o m m e s à «voir
avec des sens sobres leur propre existence et leurs rapports à leurs
semblables ». N o u s savons q u e la réalité s'est révélée au-dessous
de la tâche q u e lui confiait ainsi le grand penseur. F r e u d croyait
q u e les progrès d u savoir, et ce qu'il appelait « notre dieu logos »,
permettraient à l ' h o m m e d e modifier graduellement son r a p p o r t
aux forces obscures qu'il p o r t e en lui. N o u s avons réappris depuis
q u e le r a p p o r t entre le savoir et l'agir effectif des h o m m e s - indivi-
dus et collectivités - n'est rien moins q u e simple, et que les savoirs
marxien et freudien eux-mêmes ont p u devenir, et redeviennent
chaque jour, source de nouvelles mystifications. L'expérience
historique depuis u n siècle, et cela à tous les niveaux, des plus
abstraits aux plus empiriques, interdit d e croire aussi bien à u n
automatisme positif de l'histoire q u ' à u n e conquête cumulative
de l ' h o m m e par lui-même en fonction d ' u n e sédimentation d u
savoir. N o u s n ' e n tirons a u c u n e conclusion sceptique ou «pessi-
miste ». Mais le rapport des h o m m e s à leurs créations théoriques
et pratiques, celui entre savoir, ou mieux lucidité, et activité réelle,
la possibilité de constitution d ' u n e société a u t o n o m e , le sort d u

273
QUELLE DÉMOCRATIE ?

projet révolutionnaire et son enracinement possible dans u n e


société évoluant comme la nôtre - ces questions, et les multiples
autres qu'elles commandent, doivent être profondément repen-
sées. U n e activité révolutionnaire ne redeviendra possible que
lorsqu'une reconstruction idéologique radicale pourra rencontrer
u n mouvement social réel.
Cette reconstruction - dont les éléments ont été posés déjà dans
Socialisme ou Barbarie - , nous pensions pouvoir la faire d u m ê m e
mouvement que la construction d ' u n e organisation politique révo-
lutionnaire. Cela s'avère aujourd'hui impossible, et nous devons
en tirer les conclusions. Le travail théorique, plus nécessaire que
jamais, mais qui dorénavant pose d'autres exigences et comporte
u n autre rythme, ne peut pas être l'axe d'existence d ' u n groupe
organisé et d ' u n e revue périodique. N o u s serions les derniers à
méconnaître les risques immanents à une entreprise théorique
séparée de l'activité réelle. Mais de cette activité, les circonstances
présentes ne nous permettraient de maintenir au mieux q u ' u n
simulacre inutile et stérilisant.
N o u s continuerons, chacun dans le domaine qui lui est propre,
de réfléchir et d'agir en fonction des certitudes et des interroga-
tions que Socialisme ou Barbarie nous a permis de dégager. Si nous
le faisons bien, et si les conditions sociales s'en présentent, nous
sommes certains que nous pourrons recommencer u n jour notre
entreprise sur des bases mieux assurées, et dans u n rapport diffé-
rent avec ceux qui ont suivi notre travail 1 .

1. Note 1974\Voït IG, p.55-61 <«VII. La question présente», ici, p.371-


377>.
LA R É V O L U T I O N ANTICIPÉE*

M a i 68 en F r a n c e s'est déjà gravé d a n s l'histoire. M a i s n o u s


n ' e n ferons pas u n e gravure. A l'heure où ces lignes sont écrites,
la crise déclenchée il y a d e u x mois par quelques enragés de
N a n t e r r e secoue d e la racine au s o m m e t la société française. Le
f o n c t i o n n e m e n t des institutions capitalistes bureaucratiques,
fignolées p e n d a n t des siècles, est bloqué. Le chef de l'État est
obligé d e faire appel à la constitution de groupes privés p a r m i
ses partisans p o u r maintenir son pouvoir. Les têtes affolées des
dirigeants géniaux d e tous les b o r d s n e crachent plus q u e le vide
qui les a toujours remplies. D e s millions d ' h o m m e s durcissent
leur lutte et font ainsi voir q u e la question de l'organisation de la
société se trouve posée. Peut-être verront-ils aussi q u ' e u x seuls
peuvent la résoudre. L'histoire, les h o m m e s sont en train d e créer,
le sens d e ce qui se passe reste largement ouvert. C e n'est pas
n o t r e intention de le fixer, ni de parler d ' u n présent plus q u e
jamais vivant c o m m e d ' u n passé m o r t . M a i s p o u r t r a n s f o r m e r il
faut c o m p r e n d r e , p o u r avancer il faut s'orienter.
La signification des événements des quatre dernières semaines
dépasse, dans sa p r o f o n d e u r et ses répercussions certaines, celle
des luttes précédentes en F r a n c e ou ailleurs. Cela n o n seule-
m e n t en fonction des 9 millions d e travailleurs en grève p e n d a n t

' Note 1979: La première partie de ce texte - p. 165 à 188 <de SF, édi-
tion « 10/18», ici, p. 275-293> - rédigée entre le 20 et le 25 mai 1968, a
été ronéotypée et diffusée par des anciens camarades de 5. ou B. à la fin
mai. L'ensemble, avec des textes d'Edgar Morin et de Claude Lefort, a
été publié dans Mai 1968 : La Brèche (Fayard). L'achevé d'imprimer est
daté du 21 juin 1968. <Le texte a été repris également dans Mai 68: La
Brèche, suivi de Vingt ans après, Bruxelles, 1988, et à nouveau en 2008
dans la réédition de La Brèche chez Fayard. Castoriadis est revenu sur
Mai 68 dans « Les mouvements des années soixante », publié initialement
dans Pouvoirs, n° 8, 1986, puis repris dans les différentes rééditions de La
Brèche ainsi que, en 1996, dans MI, p. 27-37, rééd. « Points », p. 30-42.>

275
QUELLE DÉMOCRATIE ?

vingt jours, mais surtout à cause d u contenu qualitativement nou-


veau d u mouvement. Des antécédents et des germes, on peut en
trouver dans des révolutions d u passé - la C o m m u n e de Paris,
1917, Catalogne 1936, Budapest 1956. Mais c'est la première fois
que, dans une société capitaliste bureaucratique moderne, n o n plus
la revendication, mais l'affirmation révolutionnaire la plus radicale
éclate aux yeux de tous et se propage dans le monde. Il faut tran-
quillement se pénétrer de cette idée : quelle que soit la suite, Mai 68
a ouvert une nouvelle période de l'histoire universelle.
Ce n'est plus en théorie, mais dans les actes ; n o n p o u r quelques
journées, mais pendant des semaines ; n o n entre quelques initiés,
mais par des dizaines et des centaines de milliers de personnes que
les idées fécondes, les actes organisateurs, les formes exemplaires
de la révolution m o d e r n e sont diffusés et réalisés. Ils le sont dans
les secteurs les plus modernes de la société, mais aussi là où, d u
m ê m e coup, ils pouvaient apparaître les plus téméraires et les plus
difficiles à réaliser.
En quelques jours, le mouvement des étudiants révolution-
naires propage à travers le pays la contestation de la hiérarchie,
et en commence la démolition là où elle paraissait le plus aller de
soi : dans le domaine d u savoir et de l'enseignement. Il proclame,
et commence à réaliser, la gestion autonome et démocratique des
collectivités par elles-mêmes. Il conteste, et ébranle considérable-
ment, le monopole de l'information détenu par les divers centres
de pouvoir. Il met en question, n o n pas des détails, mais les fonde-
ments et la substance de la « civilisation » contemporaine : la société
de consommation, le cloisonnement entre manuels et intellectuels,
le caractère sacro-saint de l'Université et des autres hauts lieux de
la culture capitaliste bureaucratique.
Ce sont là les présuppositions nécessaires d ' u n e reconstruction
révolutionnaire de la société. Ce sont là les conditions nécessaires
et suffisantes p o u r une rupture radicale avec le m o n d e capitaliste
bureaucratique. Au contact de ces pierres de touche se révèle
continuellement la nature, révolutionnaire ou réactionnaire, des
individus, groupes ou courants en présence.
Tout autant que dans ses visées, c'est dans son mode d'action,
dans son m o d e d'être et dans l'unité indissoluble des uns et des
autres qu'apparaît la nature révolutionnaire d u mouvement actuel.

276
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

D u jour au lendemain, l'immense potentiel créateur de la


société, comprimé et bâillonné par le capitalisme bureaucratique,
explose. Les idées les plus audacieuses et les plus réalistes - c'est la
m ê m e chose - sont mises en avant, discutées, appliquées. Le lan-
gage aplati et vidé par des décennies de ronronnement bureaucra-
tique, publicitaire et culturel resplendit tout neuf, et les h o m m e s
se le réapproprient dans sa plénitude. Les mots d'ordre géniaux,
efficaces, poétiques jaillissent de la foule anonyme. Les éduca-
teurs sont rapidement é d u q u é s ; des professeurs d'université et
des directeurs de lycée ne reviennent pas de la surprise que leur
causent l'intelligence de leurs élèves et la découverte de l'absur-
dité et de l'inutilité de ce qu'ils leur enseignaient. E n quelques
jours, des jeunes de 20 ans atteignent une compréhension et une
sagesse politiques que des révolutionnaires honnêtes n ' o n t pas
encore atteintes après trente ans de militantisme. Au Mouvement
d u 22 Mars, à l ' U N E F , au S N E - S u p apparaissent des leaders
dont la clairvoyance et l'efficacité ne le cèdent en rien à celles des
leaders d'autrefois, et qui, surtout, s'instaurent dans u n rapport
nouveau avec la masse: sans abdiquer leur personnalité et leur
responsabilité, ils sont, n o n pas chefs géniaux, mais expression et
ferment de la collectivité.
Le mouvement, partageant u n trait caractéristique de toute
révolution, s'autodéveloppe et s'autoféconde pendant sa phase
ascendante (du 3 au 2 4 m a i ) . Il déclenche l'entrée des ouvriers
en grève. Il transforme, et le rapport de forces social, et l'image
que la population se fait des institutions et des personnes. Avec u n
sens tactique profond, il oblige pas à pas l'Etat à dévoiler sa nature
répressive et policière et, plus que cela : il fait voir dans l'ordre
établi u n immense désordre établi. Il montre que la vraie subs-
tance de l'organisation capitaliste bureaucratique est l'anarchie
totale. Il force les recteurs et les ministres à révéler aux yeux de
tous leur incohérence, leur incompétence, leur imbécillité de fonc-
tion. Il fait tomber le masque des « gouvernants seuls capables », en
y montrant les principaux incapables. Il dévoile à tous les niveaux
des institutions - gouvernement, Parlement, administration, partis
politiques - le vide qui y règne. A mains nues, les étudiants forcent
le pouvoir à montrer, derrière ses solennités, sa grandeur et ses
rodomontades, la peur qui le possède, peur qui n ' a et ne peut avoir

277
QUF.I.I.F. D É M O C R A T I E ?

c o m m e recours q u e la m a t r a q u e et la grenade. E n m ê m e temps,


le m o u v e m e n t a m è n e les directions bureaucratiques «ouvrières»
à se révéler les ultimes garants de l'ordre établi, associés à p a r t
entière à son incohérence et à son anarchie. La chair des couches
dirigeantes en F r a n c e a été p r o f o n d é m e n t déchirée et elle n e se
cicatrisera pas de si tôt.
Le m o u v e m e n t présent est p r o f o n d é m e n t m o d e r n e , parce qu'il
dissipe la mystification de la belle société organisée, bien huilée,
où n'existerait plus de conflit radical, mais seulement quelques
problèmes marginaux. Cette c o m m o t i o n violente n ' a lieu ni au
Congo, ni en Chine, ni en Grèce - mais dans u n pays où le capita-
lisme bureaucratique contemporain est bien établi et florissant, où
des administrateurs très cultivés ont tout administré et des plani-
ficateurs très intelligents tout prévu. Mais il l'est aussi parce qu'il
p e r m e t d'éliminer u n e foule de scories idéologiques qui e n c o m -
braient l'activité révolutionnaire. C e n'est pas la faim à laquelle
le capitalisme condamnerait les h o m m e s qui l'a provoqué, ni u n e
« crise économique » qui d e près ou de loin l'a influencé. Il n ' a rien
à faire, ni avec la «sous-consommation», ni avec la « s u r p r o d u c -
tion», ni avec la «baisse d u taux de profit». C e n'est pas n o n plus
sur des revendications économiques qu'il s'est axé ; au contraire,
ce n'est q u ' e n dépassant les revendications économiques où le
syndicalisme étudiant s'était e n f e r m é p e n d a n t longtemps - avec la
bénédiction des partis de « gauche » - qu'il est devenu lui-même.
Et, inversement, c'est en assurant la fermeture d u m o u v e m e n t des
salariés dans des revendications strictement économiques q u e les
bureaucraties syndicales ont tenté et tentent de réduire la fracture
d u régime.
C e que le m o u v e m e n t présent révèle c o m m e contradiction fon-
damentale de la société capitaliste bureaucratique, ce n'est pas
l'« anarchie d u marché », l'antinomie entre le « développement des
forces productives et les formes de propriété» ou entre la «pro-
duction collective et l'appropriation privée». Le conflit central
a u t o u r duquel tous les autres s ' o r d o n n e n t se dévoile c o m m e le
conflit entre dirigeants et exécutants. La contradiction i n s u r m o n -
table qui organise le déchirement de cette société se manifeste
dans la nécessité p o u r le capitalisme bureaucratique d'exclure les
h o m m e s de la gestion de leurs propres activités et son impossibilité

278
I.AR É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

d'y parvenir (s'il y parvenait, il s'effondrerait aussitôt et de ce fait


même). Son expression humaine et politique se trouve dans le
projet des bureaucrates de transformer les h o m m e s en objets
(que ce soit par la violence, la mystification, la manipulation, les
méthodes d'enseignement ou les carottes «économiques») et le
refus des h o m m e s de se laisser faire.
Sur le mouvement présent, on peut voir clairement ce que toutes
les révolutions ont montré, mais qu'il faut réapprendre à neuf. Il
n'y a pas de «belle» perspective révolutionnaire, de «croissance
graduelle des contradictions» et d'«accumulation progressive
d ' u n e conscience révolutionnaire des masses». Il y a la contra-
diction et le conflit insurmontables dont on vient de parler, et le
fait que cette société est obligée de produire, périodiquement, des
« accidents » inéluctables qui bloquent son fonctionnement et font
éclater la lutte des h o m m e s contre son organisation. Le fonction-
nement d u capitalisme bureaucratique crée les conditions d ' u n e
prise de conscience, matériellement incarnées dans la structure
m ê m e de la société aliénante et oppressive. Lorsque les h o m m e s
sont amenés à lutter, c'est cette structure sociale qu'ils sont obli-
gés de mettre en cause ; d'autant plus que l'anarcho-despotisme
bureaucratique pose constamment le problème de l'organisation
de la société comme u n problème explicite aux yeux de tous.
Certes, le mouvement présente aussi u n e antinomie caracté-
ristique: profondément m o d e r n e dans ses visées et les couches
qui l'animent, il trouve ses matières inflammables dans le secteur
où les structures du capitalisme français restent archaïques, dans
une université dont l'organisation date de siècles. Ces structures
comme telles ne sont pas typiques, au contraire. Les universités
anglo-saxonnes sont « modernisées » - ce qui ne les empêche nul-
lement d'être en proie aux mêmes conflits ; on l'a vu avec les évé-
nements de Berkeley aux États-Unis ou de la L S E à Londres 1 .

1. <Sur le «Free Speech Movement» à l'Université de Berkeley en 1964-


1965, voir les documents traduits dans le n°39 (mars-avril 1965) de
5. ou B.\ et, de Hal Draper, Berkeley: The New Student Revolt, New York,
Grove Press, 1965; LSE: Castoriadis fait ici allusion aux manifestations
qui eurent lieu à la London School of Economies durant les premiers
mois de 1967 pour protester contre l'arrivée du nouveau directeur, Walter
Adams, accusé d'avoir des liens avec le régime de l'Apartheid. >

279
QUELLE DÉMOCRATIE ?

Mais ce qui est typique, c'est précisément l'incapacité constitu-


tionnelle et récurrente de la société capitaliste bureaucratique de
se «moderniser» sans crise profonde - c o m m e le montrent, sur
d'autres plans, la question de la paysannerie en France, celle des
Noirs aux États-Unis et m ê m e celle d u sous-développement à
l'échelle mondiale. A travers ces crises se trouve posée chaque fois
la question de l'organisation totale de la société.
Il est enfin fondamental que le noyau actif d u mouvement ait été
la jeunesse - plus particulièrement étudiante, mais aussi celle des
autres catégories sociales. Tout le m o n d e le sait et même le gouver-
nement humecte ses yeux en en parlant. Mais le sens de ce fait ne
peut être récupéré par aucune des institutions et organisations qui
existent, de droite ou de gauche. La jeunesse ne veut pas prendre
la place de ses aînés dans un système accepté ; elle vomit ce sys-
tème, l'avenir qu'il lui propose, toutes ses succursales, fussent-elles
« de gauche ». La jeunesse ne se trouve pas prise dans u n conflit de
générations, mais dans u n conflit social dont elle est l'un des pôles,
parce qu'elle refuse et rejette l'ensemble des cadres et des valeurs
du désordre établi. N o u s en reparlerons dans la deuxième partie
de ce texte.
Tout cela - et sans doute beaucoup d'autres choses que pour
l'instant nous n'avons pas le temps de dire et m ê m e nous sommes
incapables de voir - , il faudra dans les mois et les années qui
viennent l'élaborer, l'approfondir, en faire voir le sens à tous.
Mais, p o u r l'instant, l'urgence est ailleurs.

Besoin d'un mouvement révolutionnaire organisé

A partir d u m o m e n t où le mouvement étudiant a conduit à une


grève pratiquement générale; encore plus, à partir du m o m e n t
où la base des travailleurs a rejeté l'incroyable escroquerie des
accords de Grenelle, la crise est devenue objectivement crise
totale d u régime et de la société. Mais en m ê m e temps, au-delà d u
blocage des institutions et de la nullité des « directions » politiques,
est apparu le vide politique absolu existant dans le pays.
Nous reviendrons sur l'analyse de cette crise et les perspectives
possibles qu'elle ouvre. Mais d'ores et déjà une chose est certaine. La

280
I.A R É V O L U T I O N ANTICIPÉ!:

révolution doit acquérir u n visage. La révolution doit faire entendre


sa parole. Pour l'y aider, u n mouvement révolutionnaire d ' u n type
nouveau est indispensable, et maintenant possible. Cela est indé-
pendant de toute «prédiction»: quelle que soit la suite des évé-
nements, le sens et la nécessité d ' u n tel mouvement sont certains.
O n peut se retourner sur les semaines récentes et se dire que
tout se serait passé autrement s'il avait existé u n mouvement révo-
lutionnaire suffisamment puissant pour déjouer les manœuvres
bureaucratiques, faire éclater la duplicité des «directions» de
gauche jour après jour, indiquer aux ouvriers le sens profond des
lunes étudiantes, propager l'idée de constitution de comités de
grève autonomes d'abord, de Conseils ouvriers par la suite, de la
remise en marche de la production par les Conseils ouvriers à la
fin. Il est vrai qu'à tous les niveaux énormément de choses auraient
dû être faites qui n'ont pas pu l'être parce q u ' u n tel mouvement
n'existait pas. Il est vrai que, comme l'expérience d u déclenche-
ment des luttes étudiantes l'a encore démontré, u n tel mouvement
aurait p u jouer u n rôle capital de catalyseur, d'enzyme, de casseur
de verrous, sans nullement pour autant devenir une « direction »
bureaucratique des masses, mais en restant l'instrument de leur
lutte et leur fraction provisoirement la plus lucide. Mais ces retours
et ces regrets sont futiles. N o n seulement l'inexistence matérielle
d ' u n tel mouvement n'est pas u n hasard ; s'il avait existé, s'il avait
été formé pendant la période précédente, il n'aurait certainement
pas été le mouvement dont nous parlons. O n peut prendre la
« meilleure » des petites organisations qui existaient, multiplier ses
effectifs par mille, elle n'aurait en rien pu correspondre aux exi-
gences et à l'esprit de la situation présente. O n l'a constaté dans les
événements : les groupes existants d'extrême gauche n ' o n t rien su
faire d'autre que redérouler interminablement les bandes magné-
tophoniques enregistrées u n e fois pour toutes qui leur tiennent lieu
d'entrailles. Pour la m ê m e raison, il ne servirait à rien d'essayer
de recoller ensemble ces groupes. Quels qu'aient pu être, à des
titres et à des degrés divers, leurs mérites comme conservateurs
des cendres froides de la révolution depuis des décennies, ils se
sont encore montrés, à l'épreuve des événements, incapables de
sortir de leur routine idéologique et pratique, inaptes à apprendre
comme à oublier quoi que ce soit.

281
QUELLE DÉMOCRATIE ?

La tâche urgente de l'heure est la constitution d ' u n nouveau


m o u v e m e n t révolutionnaire à partir des récentes luttes et de
leur expérience totale. La voie de cette constitution passe p a r le
r e g r o u p e m e n t des jeunes étudiants, ouvriers et autres qui se sont
unis dans ces luttes, sur des bases idéologiques et organisation-
nelles qu'ils auront à définir eux-mêmes.
D a n s cette constitution, les étudiants révolutionnaires ont u n e
responsabilité principale. Les problèmes posés par le m o u v e m e n t
étudiant, et les réponses qu'il leur a données dépassent de loin les
universités ; ils ont u n e signification p o u r l'ensemble de la société,
et de ce fait les étudiants révolutionnaires doivent m a i n t e n a n t
assumer leurs responsabilités universelles.

Si cela n'était pas fait, ce serait l'isolement et finalement la


défaite d u m o u v e m e n t étudiant. C e serait le t r i o m p h e de la ligne
c o m m u n e à P o m p i d o u et à Séguy : que chacun reste à sa place,
que les étudiants s'occupent d e leurs affaires et les travailleurs
des leurs, ce qui permettrait au gouvernement et aux « directions »
politiques de s'occuper des affaires de la société.
Mais le m o u v e m e n t des étudiants révolutionnaires n e p e u t pas
jouer u n rôle général en restant seulement étudiant. Cela revien-
drait à vouloir agir sur les autres couches sociales de « l'extérieur »,
attitude à la fois fausse et stérile. Le m o u v e m e n t étudiant a déjà
agi «de l'extérieur» sur les autres couches, en leur m o n t r a n t
l'exemple, en leur réapprenant le sens d e la lutte, en induisant
la grève générale. Sous d'autres formes, il pourra et devra conti-
nuer à jouer ce rôle. Mais il ne peut pas, s'il reste simplement étu-
diant, d o n n e r à la société ce qui par-dessus tout m a n q u e à l'heure
actuelle : u n e parole pleine et cohérente qui fasse éclater le vide
des palabres politiques. N i transposer ou introduire de l'extérieur,
dans les autres couches sociales, ce qui a fait sa fécondité et son
efficacité sur son terrain propre : des objectifs qui correspondent
aux visées profondes des intéressés, u n e action qui sort d ' u n e col-
lectivité organique.
Le passage d u m o u v e m e n t de N a n t e r r e au m o u v e m e n t dans
l'ensemble de l'enseignement a déjà exigé u n e transformation d u
terrain, des formes, des objectifs, de l'organisation de la lutte. Le
passage d u m o u v e m e n t étudiant à u n m o u v e m e n t global exigera

282
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

u n e transformation qualitativement b e a u c o u p plus i m p o r t a n t e


- et b e a u c o u p plus difficile.
Cette difficulté - que l'on constate à mille signes depuis le
13 mai - tient à b e a u c o u p d e facteurs, organiquement liés.
Le m o u v e m e n t étudiant a c o n n u le succès, la réalité et la joie
sur u n terrain qui était naturellement le sien: les facultés et les
quartiers universitaires. Dire qu'il doit passer à la vraie politique
face à la société globale, c'est a p p a r e m m e n t lui dérober ce terrain
sous ses pieds, sans lui en offrir d'emblée u n autre comparable.
Il a éprouvé son efficacité, il a m o n t r é u n sens tactique a d m i -
rable, p a r des m é t h o d e s d'action qui présentement n e peuvent pas
être transposées, c o m m e telles, à l'échelle sociale.
Il a court-circuité les problèmes, difficiles entre tous, d e l'orga-
nisation parce qu'il agissait dans des collectivités professionnelle-
m e n t et localement concentrées et unifiées - et maintenant il est
obligé d'affronter l'hétérogénéité et la diversité sociale et nationale.
Il est compréhensible q u e dans ces conditions b e a u c o u p d ' é t u -
diants révolutionnaires refusent ce qui leur apparaît l ' a b a n d o n p u r
et simple de ce qui s'est avéré, jusqu'ici, le seul terrain fécond.
C'est p o u r q u o i il s'est manifesté c o n s t a m m e n t des tendances
vers u n e fuite en avant - qui n'est en fait q u ' u n e fuite à côté et
risque à la fin d e devenir u n e fuite en arrière. Ces tendances
découlent d ' u n e image fausse d e la situation. Il n'existe pas encore,
dans les couches salariées, les virtualités explosives qui existaient
il y a u n mois dans la masse des étudiants. Chercher à perpétuer
artificiellement les conditions de la mi-mai n e p e u t conduire q u ' à
des p h a n t a s m e s collectifs sans prise sur le réel, à des quitte ou
double spasmodiques qui, loin d'être exemplaires, n ' a p p r e n d r o n t
rien à personne.
Mais ces difficultés se relient à d'autres b e a u c o u p plus pro-
fondes parce qu'elles renvoient aux problèmes derniers, aux
points d'interrogation ultimes de l'activité révolutionnaire et de
la révolution elle-même. E n les exprimant dans leur c o m p o r t e -
m e n t , les étudiants révolutionnaires font preuve d ' u n e maturité
qu'il faut traiter c o m m e elle le mérite : en lui parlant sans réserve
et sans m é n a g e m e n t .
Les étudiants révolutionnaires sentent u n e antinomie entre
l'action et la réflexion ; entre la spontanéité et l'organisation ; entre

283
QUELLE DÉMOCRATIE ?

la vérité de l'acte et la cohérence d u discours ; entre l'imagination


et le projet. C'est la perception de cette antinomie qui motive,
consciemment ou non, leur hésitation.
Elle est nourrie par toute l'expérience précédente. C o m m e
d'autres pendant des décennies, ils ont vu dans quelques mois ou
semaines la réflexion devenir dogme stérile et stérilisant; l'orga-
nisation devenir bureaucratie ou routine inanimée ; le discours se
transformer en moulin à paroles mystifiées et mystificatrices; le
projet dégénérer en programme rigide et stéréotypé. Ces carcans,
ils les ont fait éclater par leurs actes, leur audace, leur refus des
thèses et des plates-formes, leur collectivisation spontanée.
Mais on ne peut pas en rester là. Accepter cette antinomie
comme valable, comme dernière, comme indépassable, c'est
accepter l'essence m ê m e de l'idéologie capitaliste bureaucratique,
c'est accepter la philosophie et la réalité qui existent, c'est refu-
ser la transformation réelle du monde, c'est intégrer la révolution
dans l'ordre historique établi. Si la révolution n'est que explo-
sion de quelques jours ou semaines, l'ordre établi (qu'il le sache
ou non, qu'il le veuille ou non) s'en accommode fort bien. Plus
même, contrairement à ce qu'il croit, il en a profondément besoin.
Historiquement, c'est la révolution qui permet au m o n d e de la
réaction de se survivre en se transformant, en s'adaptant - et on
risque aujourd'hui d'en avoir u n e nouvelle démonstration. Ce
sont ces explosions qui rompent le milieu imaginaire et irréel où,
par sa nature m ê m e , la société d'aliénation tend à s'enfermer, et
l'obligent à trouver - serait-ce à travers l'élimination des oppres-
seurs d'hier - de nouvelles formes d'oppression mieux adaptées
aux conditions d'aujourd'hui.
Que la société puisse se révolter, vivre des jours et des semaines
d'ivresse lucide et de création intense, on le sait depuis toujours.
Le vieux Michelet écrivait, à propos de la Révolution française :
«Ce jour-là, tout était possible..., l'avenir fut présent... plus de
temps, u n éclair de l'éternité.» Mais si ce n'est q u ' u n éclair, les
bureaucrates réapparaîtront aussitôt après, avec leurs lanternes
sourdes c o m m e seules sources de lumière. Que la société, ou une
de ses sections, soit capable de déchirer p o u r u n m o m e n t les voiles
qui l'enveloppent et de sauter au-delà de son ombre, le problème
n'est pas là. Là, il n'est que posé ; c'est pour cela qu'il est posé. Il ne

284
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

s'agit pas de vivre u n e nuit d ' a m o u r . D s'agit d e vivre toute u n e


vie d ' a m o u r . Si n o u s trouvons a u j o u r d ' h u i , face à nous, Waldeck
Rochet et Séguy, ce n'est pas parce q u e les ouvriers russes o n t été
incapables d e renverser l'ancien régime. C'est, au contraire, parce
qu'ils e n o n t été capables - et qu'ils n ' o n t pas p u instaurer, insti-
tuer leur propre pouvoir.
Se laisser enfermer d a n s le dilemme : le m o m e n t d'explosion
créatrice et la durée qui n e p e u t être qu'aliénation, c'est rester pri-
sonnier de l'ordre établi. Accepter le terrain où ce dilemme p e u t
être posé, c'est accepter les présupposés ultimes de l'idéologie
d o m i n a n t e depuis des millénaires. C'est être la sainte T h é r è s e de
la révolution, prête à payer par des années de sécheresse les rares
instants de grâce.
Accepter que l'acte exclue la réflexion, c'est implicitement
admettre que toute réflexion est sans objet vrai. C o m m e l ' h o m m e
n e p e u t pas s'en passer, c'est d o n c livrer le c h a m p de la réflexion
aux mystificateurs et aux idéologues de la réaction.
Accepter q u e spontanéité et organisation s'excluent, c'est livrer
le c h a m p de l'organisation - sans lequel a u c u n e société n e p e u t
survivre u n jour - aux bureaucrates.
Accepter q u e rationalité et imagination s'excluent l'une l'autre,
c'est n e rien avoir compris à l'une et à l'autre. Là où l'imagination
dépasse la rêverie ou le délire, et aboutit à des résultats durables,
c'est parce qu'elle constitue de nouvelles formes universelles; là
où la rationalité est raison créatrice et n o n répétition vide, c'est
parce qu'elle se nourrit à des sources imaginaires d o n t a u c u n e
pseudo-rationalité « scientifique » n e peut rendre c o m p t e .
C o m m e le sérieux p e r m a n e n t est le comble d u grotesque, la
fête p e r m a n e n t e c'est la tristesse sans fin. Accepter l'antinomie
sérieux-fête c o m m e absolue, c'est accepter la civilisation des
loisirs. C ' e s t couper la vie en u n e portion «sérieuse», livrée aux
organisateurs, et en u n e portion « gratuite » livrée aux vendeurs de
plaisir et de spectacles - qui pourraient bien être, à la limite, les
happenings révolutionnaires.
Si la révolution socialiste a u n sens, ce n'est certes pas d e r e m -
placer les bourgeois par des bureaucrates « ouvriers ». C'est cepen-
d a n t à quoi elle aboutit inéluctablement, si elle refuse d ' a f f r o n t e r
ces problèmes.

285
QUELLE DÉMOCRATIE ?

Si la révolution socialiste p e u t avancer, ce n'est pas en « fai-


sant la synthèse» de ces antinomies, ou en les «dépassant».
C ' e s t en détruisant le terrain m ê m e où elles surgissent inévita-
blement.
La société humaine pourra-t-elle accomplir ce passage? Pas-
sage n o n pas vers u n m o n d e sans problèmes - mais vers u n m o n d e
qui aura laissé derrière lui ces problèmes-ci? N o u s n e le savons
pas - et sous cette forme la question n'a aujourd'hui aucun intérêt.
Seule l'action dans cette direction a u n sens - que l'on pense,
comme nous, que ce passage est possible, ou que l'on pense,
comme d'autres peuvent le penser, que seule cette action introduit
dans l'histoire le m i n i m u m de mouvement et de vérité qu'elle peut
tolérer. H o r s cela on ne peut être que consommateur ou desperado.
Mais dans une société de consommation, les desperados sont vite
transformés en objets de consommation.
Beaucoup d'étudiants révolutionnaires ont été très tôt préoccu-
pés par le danger de « récupération » d u mouvement par les vieilles
forces. Mais le danger de récupération d ' u n e explosion qui reste
simple explosion est tout aussi grand, sinon davantage.
Celui qui a peur de la récupération est déjà récupéré. Récu-
péré dans son attitude, car bloqué. Récupéré dans sa mentalité
la plus profonde, car cherchant des garanties contre la récu-
pération et par là déjà pris dans le piège idéologique réaction-
naire : la recherche d ' u n talisman, d ' u n fétiche anti-récupérateur.
Il n'y a aucune garantie contre la récupération, en u n sens tout
peut être récupéré et tout l'est u n jour ou l'autre. Pompidou cite
Apollinaire, Waldeck Rochet s'intitule communiste, il y a pour
Lénine u n mausolée, on s'enrichit en vendant Freud, le 1 er mai
est fête légale. Mais, aussi, les récupérateurs ne récupèrent que
des cadavres. Pour nous, pour autant que nous sommes vivants,
toujours à nouveau la voix d'Apollinaire nous parle, toujours les
lignes d u Manifeste communiste bougent, nous faisant entrevoir le
gouffre de l'histoire, toujours le « Reprenez ce qui vous a été pris »
résonne à nos oreilles, toujours le «Où était ça, je dois advenir»
nous rappelle son exigence indépassable, toujours le sang des
ouvriers de Chicago trouble et éclaircit à la fois notre regard. Tout
peut être récupéré sauf une chose : notre propre activité réfléchie,
critique, autonome.

286
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

C o m b a t t r e la récupération, c'est étendre cette activité au-delà


d e l'ici et d u m a i n t e n a n t , lui d o n n e r u n e f o r m e qui véhicule son
contenu p o u r toujours et le r e n d à jamais irrécupérable - c'est-à-
dire reconquérable par des vivants dans sa vérité toujours neuve.
La récupération, o n ne l'évite pas en refusant de se définir.
L'arbitraire, o n n e l'évite pas en refusant de s'organiser collective-
m e n t , plutôt o n y court. L o r s q u e dans u n e assemblée de 200 per-
sonnes q u e l q u ' u n propose u n tract contenant des dizaines de m o t s
d ' o r d r e tels que la suppression d u cheptel et la nationalisation d e
la famille (ou l'inverse, cela n'avait strictement a u c u n e impor-
tance dans le contexte), et q u ' o n lui dit en conclusion d e publier
son tract au n o m de son comité d'action d u 22 M a r s , est-ce là la
négation d e la bureaucratie, ou bien le pouvoir arbitraire de l'in-
cohérence (momentanée) d ' u n e personne, imposée à toute u n e
collectivité qui en supportera les conséquences ?
(Pour ceux qui préfèrent le langage philosophique : il faut certes
que le m o u v e m e n t maintienne et élargisse le plus possible son
ouverture. Mais l'ouverture n'est pas et n e p e u t jamais être ouver-
ture absolue. L'ouverture absolue est le néant, c'est-à-dire i m m é -
diatement fermeture absolue. L'ouverture est ce qui c o n s t a m m e n t
déplace et transforme ses propres termes et m ê m e son propre
champ, mais ne p e u t exister que si, à chaque instant, elle s'appuie
sur u n e organisation provisoire d u champ. U n point d'interroga-
tion tout seul n e signifie rien, pas m ê m e u n e interrogation. Pour
signifier u n e interrogation, il doit être précédé d ' u n e phrase, et
poser certains de ses termes c o m m e possédant u n sens qui p o u r
l'instant n e fait pas question. U n e interrogation m e t en question
certaines significations, en en affirmant d'autres - quitte à revenir
ensuite sur celles-ci.)
Les étudiants révolutionnaires ont fait l'expérience des grou-
puscules traditionnels, prisonniers des structures idéologiques
et pratiques d u capitalisme bureaucratique dans ce qu'elles ont
de plus p r o f o n d : des p r o g r a m m e s fixés u n e fois p o u r toutes, des
discours répétitifs quelle q u e soit la réalité, des formes d'organi-
sation calquées sur les rapports constitués par la société existante.
Ces groupuscules reproduisent en leur sein la division dirigeants-
exécutants, la scission entre ceux qui «savent» et ceux qui «ne
savent pas », la séparation entre u n e pseudo-« théorie » scolaire et la

287
QUELLE DÉMOCRATIE ?

vie. Cette division, cette scission, ils veulent également les établir
relativement à la classe ouvrière, d o n t ils aspirent tous à devenir
les « dirigeants ».
Mais o n n e sort pas de cet univers, on s'y e n f e r m e au contraire
lorsqu'on croit qu'il suffit d e p r e n d r e simplement le contrepied
de ces termes, la négation d e chacun, p o u r être dans le vrai.
O n n e dépasse pas l'organisation bureaucratique p a r le refus
de toute organisation, la rigidité stérile des plates-formes et des
p r o g r a m m e s par le refus de toute définition des objectifs et des
moyens, la sclérose des dogmes m o r t s par la c o n d a m n a t i o n de la
vraie réflexion théorique.
Il est vrai que cette sortie est difficile ; q u e la voie est très étroite.
Le propre d ' u n e crise aussi p r o f o n d e q u e celle que traverse en
ce m o m e n t la France est que tout le m o n d e m a r c h e sur le fil d u
rasoir. E t les révolutionnaires autant et plus que tous les autres.
Pour le gouvernement, p o u r le patronat, p o u r les dirigeants
bureaucrates, il y va de leurs places, de leur argent, à la limite d e
leur tête - c'est-à-dire de presque rien. Pour nous, le danger est
le plus grand, car il y va de notre être de révolutionnaires. C e que
nous risquons actuellement, c'est b e a u c o u p plus que notre p e a u ;
c'est la signification la plus p r o f o n d e de ce p o u r quoi n o u s luttons
et de ce q u e n o u s sommes, qui d é p e n d de la possibilité d e faire d e
ce qui s'est passé autre chose q u ' u n e explosion m o m e n t a n é e , de le
constituer sans lui faire perdre sa vie, de lui d o n n e r u n visage qui
bouge et regarde, bref de détruire les dilemmes et antinomies déjà
décrits et le terrain où ils surgissent.
Déjà l'expérience récente m o n t r e la voie qui y m è n e .
U n e minorité révolutionnaire doit-elle ou n o n « intervenir », par
quels moyens et jusqu'à quel p o i n t ? Si les quelques enragés de
N a n t e r r e d ' a b o r d , le M o u v e m e n t d u 22 M a r s ensuite, quantité
d'étudiants révolutionnaires enfin, n'étaient pas «intervenus», il
est évident que rien de ce qui s'est passé n'aurait eu lieu ; c o m m e il
est évident que ces interventions n'auraient eu guère d'effet si u n e
partie importante de la masse des étudiants n'était pas virtuelle-
m e n t prête à agir. L'intervention d ' u n e minorité qui prend ses res-
ponsabilités, agit avec l'audace la plus extrême mais sent jusqu'où
la masse veut et p e u t aller, devient ainsi u n catalyseur et u n révéla-
teur qui laisse derrière elle le dilemme volontarisme-spontanéisme.

288
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

D e m ê m e , est-ce que les revendications mises en avant concer-


nant les universités sont «minimum» ou «maximum», «réfor-
mistes » ou « révolutionnaires »? En un sens, elles peuvent paraître
« révolutionnaires » d'après le langage traditionnel, puisqu'elles ne
pourraient être réalisées sans u n renversement d u système social
(il ne peut pas y avoir de «socialisme dans une seule université»).
À d'autres yeux, elles paraissent « réformistes », précisément d u fait
qu'elles ne semblent concerner que la seule université, et que, sub-
sidiairement, on pourrait bien en concevoir une forme édulcorée
de réalisation, les récupérant pour le meilleur fonctionnement de la
société présente (ce qui fait que certains tendent à les dénoncer ou
à s'en désintéresser). Mais c'est cette distinction m ê m e qui, dans
ce cas, est fausse. Ces revendications ont leur sens profond et posi-
tif ailleurs : applicables en partie dans le cadre d u régime actuel,
elles rendent possible de le remettre constamment en question;
leur application suscitera immédiatement de nouveaux problèmes ;
elle présentera chaque jour aux yeux horrifiés d ' u n e société hiérar-
chique le scandale de bacheliers et de sommités scientifiques discu-
tant ensemble d u contenu et des méthodes de l'enseignement ; elle
aidera à former des hommes pour qui, ne serait-ce qu'en partie, la
conception du m o n d e social, des rapports d'autorité, de la gestion
des activités collectives aura été transformée.
C'est dans l'esprit qui se dégage de ces exemples qu'il faut
aborder les problèmes que pose la constitution d ' u n mouvement
révolutionnaire.

Propositions pour la constitution immédiate d'un mouvement révolu-


tionnaire

Le mouvement ne peut exister que s'il se définit ; et il ne peut


continuer que s'il refuse de se figer dans u n e définition donnée
une fois p o u r toutes.
Le mouvement doit évidemment se définir et se structurer lui-
même. Si, c o m m e on doit le penser, il est appelé à s'étendre et
à se développer, ses idées, ses formes d'action et ses structures
d'organisation connaîtront u n e transformation constante, fonc-
tion de son expérience et de son travail, comme aussi de l'apport

289
QUELLE DÉMOCRATIE ?

de ceux qui viendront le rejoindre. Il ne s'agit pas de fixer u n e fois


pour toutes son « programme », ses « statuts » et sa « liste d'activi-
tés », mais de commencer ce qui devra rester u n e autodéfinition et
auto-organisation permanentes.

Principes. - Aussi bien pour la reconstruction socialiste de la


société que pour son propre fonctionnement interne et pour la
conduite de ses activités, le mouvement doit s'inspirer de ces idées :
D a n s les conditions d u m o n d e moderne, la suppression des
classes dominantes et exploiteuses exige n o n seulement l'abolition
de la propriété privée des moyens de production, mais aussi l'éli-
mination de la division dirigeants-exécutants en tant que couches
sociales. Par conséquent, le mouvement combat cette division
partout où il la trouve, et ne l'accepte pas à son intérieur. Pour la
m ê m e raison, il combat la hiérarchie sous toutes ses formes.
Ce qui doit remplacer la division sociale entre dirigeants et
exécutants et la hiérarchie bureaucratique où elle s'incarne, c'est
l'autogestion, à savoir la gestion autonome et démocratique des
diverses activités par les collectivités qui les accomplissent. L'auto-
gestion exige: l'exercice du pouvoir effectif par les collectivités
intéressées dans leur domaine, c'est-à-dire la démocratie directe
la plus large possible ; l'élection et la révocabilité permanente de
tout délégué à toute responsabilité particulière; la coordination
des activités par des comités de délégués également élus et révo-
cables à tout instant.
L'exercice effectif de l'autogestion implique et exige la circula-
tion permanente de l'information et des idées. Il exige également
la suppression des cloisonnements entre catégories sociales. Il est
enfin impossible sans la pluralité et la diversité des opinions et des
tendances.

Structures d'organisation. - Les structures d'organisation du mou-


vement découlent immédiatement de ces principes :
- c o n s t i t u t i o n de groupes de base de dimensions permettant à
la fois u n e division efficace des tâches et u n e discussion politique
féconde ;
-coordination des activités générales des groupes de base par des
comités de coordination formés par des délégués élus et révocables ;

290
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

- coordination des activités ayant trait à des tâches spécifiques


par des commissions correspondantes, également formées par des
délégués élus et révocables ;
- commissions exécutives techniques, sous le contrôle politique
des comités de coordination ;
- assemblées générales délibératives communes de tous les groupes
de base aussi fréquentes que les conditions le permettent.

Fonctionnement interne. - Deux idées essentielles au départ :


- L a tâche des organes généraux (comités de coordination, com-
missions spécialisées) doit être surtout de collecter les informa-
tions et de les rediffuser dans le mouvement ; celle des organes de
base, surtout de décider. Il est essentiel d'inverser le schéma capi-
taliste bureaucratique (où les informations seulement montent, les
décisions seulement descendent).
- C'est une tâche permanente d u mouvement d'organiser et de
faciliter la participation active de tous à l'élaboration de la poli-
tique et des idées et à la prise de décisions en connaissance de
cause. Si cela n'est pas fait, u n e division entre « politiques » et « exé-
cutants » réapparaîtra rapidement. Pour la combattre, il n e s'agit
pas de procéder à u n e « alphabétisation politique » sur le modèle
bourgeois tel que l'ont appliqué les organisations traditionnelles,
mais d'aider les militants à réfléchir critiquement à partir de leur
propre expérience avec des méthodes d'autoformation politique
active.

Formes d'action. - Elles ne peuvent être définies q u ' a u fur et à


mesure des événements et sur des terrains concrets. Mais leur sens
général doit être d'aider les travailleurs à lutter p o u r des objectifs
d u type défini plus haut et à s'organiser sur des bases analogues.
Cependant, u n certain n o m b r e de tâches immédiates doivent
être définies et réalisées dès maintenant. Elles sont, dans l'ordre
logique et temporel :
1 ° S'organiser selon ces lignes ou d u moins selon des lignes qui
permettent au mouvement de décider collectivement de son orga-
nisation et de son orientation.
2° Produire le plus rapidement possible u n journal. L'impor-
tance d u journal n'est pas seulement immense dans le domaine de

291
QUELLE DÉMOCRATIE ?

l'information, de la propagande et de l'agitation. Elle gît surtout


en ceci :
- le journal peut et doit être u n organisateur collectif. D a n s l'étape
actuelle, c'est le seul moyen de répondre à la d e m a n d e des cama-
rades de divers endroits et milieux qui voudront s'organiser avec
le mouvement. Par la simple reproduction des principes d'orien-
tation et d'organisadon d u mouvement et par la description de ses
activités, le journal permettra aux gens de répondre à la question :
que faire ? en s'organisant eux-mêmes et en prenant contact avec
le mouvement sans que celui-ci ait besoin de «les organiser», ce
qui serait à la fois difficile et contestable ;
- le journal peut être u n instrument essentiel pour le dépasse-
ment de la division possible au sein d u mouvement entre «poli-
tiques « et «simples militants», comme entre le mouvement et
l'extérieur. Cela, il peut le faire n o n seulement en étant ouvert
à tous mais : a) en organisant la participation active des groupes
de base à sa rédaction (les groupes de base assumant la responsa-
bilité de rubriques définies d u journal) ; b) en ouvrant largement
ses colonnes à ses lecteurs et en suscitant leur participation (non
seulement publication de contributions et de lettres, mais organi-
sation systématique d'interviews enregistrées, etc.).
3° Expliquer partout et par tous les moyens (réunions, journal,
tracts, plus tard brochures, etc.) le sens profond et universel de
l'action des étudiants et de ses objectifs :
- ce que signifie la d e m a n d e de gestion collective, la lutte contre
la division dirigeants-exécutants, contre la hiérarchie, l'explosion
d'activité créatrice des jeunes, leur auto-organisation. Tous les
thèmes de la révolution socialiste peuvent et doivent être déve-
loppés de façon vivante, à la lumière de l'expérience de Mai 68,
à partir de ces points ;
- c e que signifie la lutte contre la culture capitaliste bureaucra-
tique, qui doit devenir u n e attaque contre les fondements de la
« civilisation » m o d e r n e : séparation d u travail productif et des
loisirs; absurdité de la société de c o n s o m m a t i o n ; monstruosité
des villes contemporaines ; effets de la scission totale entre tra-
vail manuel et travail intellectuel, etc. Tout cela couve dans la
population mais, hors les milieux «intellectuels», n'arrive pas à
s'articuler et à s'exprimer.

292
I.AR É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

4° Participer à, et pousser le plus loin possible, la démolition de


l'Université bourgeoise et la transformer, tant que faire se peut, en
foyer de contestadon du désordre établi. A cette tâche capitale, il
faut s'atteler sans illusion et sans hésitadon. L'autogestion de l'Uni-
versité a u n caractère exemplaire. Peu importe ce qu'il en restera à
plus long terme si le mouvement refluait ; et, s'il repart, elle en sera
de nouveau une base de démarrage. L'autogestion de l'Université
peut et doit devenir une plaie inguérissable aux flancs d u système
bureaucratique, u n catalyseur permanent aux yeux des travailleurs.
5° Mettre au pied d u m u r les appareils bureaucratiques et poli-
tiques déjà ébranlés relativement à l'autogestion. Chaque fois que
quelqu'un se présente comme «dirigeant» ou «représentant», il
faut lui poser la question : D ' o ù et de qui tirez-vous votre pouvoir?
Par quels moyens l'avez-vous-obtenu ? C o m m e n t l'exercez-vous ?
Il faut conjoncturellement inciter les travailleurs - sans laisser
aucune illusion sur le syndicat comme tel - à rejoindre la C F D T ,
parce que moins bureaucratisée, et plus perméable à sa base aux
idées d u mouvement, mais aussi et surtout pour y poser cette ques-
tion et cette exigence: l'autogestion n'est pas seulement b o n n e
pour l'extérieur, elle est tout aussi b o n n e pour la section syndicale,
le syndicat, la fédération et la confédération.

Les étapes de la crise

Ce n'est pas notre propos de faire ici l'histoire des luttes des
dernières semaines. Mais il faut dégager certains éléments de leur
signification, qui ne semblent pas perçus de tous, et dont la portée
dépasse l'immédiat.
La crise a traversé quatre étapes nettement distinctes :
1° Du 3 au 14 mai, le mouvement étudiant, jusqu'alors limité à
Nanterre, s'amplifie brusquement, gagne l'ensemble d u pays, et,
après les combats de rues, la nuit d u 11 mai et la manifestation d u
13, culmine dans l'occupation généralisée des universités.
2° Du 15 au 27mai, commençant à Sud-Aviation (Nantes), des
grèves spontanées avec occupation des locaux éclatent et s'étendent
rapidement. Ce n'est que l'après-midi d u 17, après des débrayages
spontanés chez Renault-Billancourt, que les directions syndicales

293
QUELLE DÉMOCRATIE ?

sautent dans le train en marche, et parviennent à prendre le contrôle


du mouvement pour conclure finalement avec le gouvernement les
accords de Grenelle.
3° Du 28 au 30 mai, après le rejet brutal par les travailleurs de
l'escroquerie des accords de Grenelle, directions syndicales et
partis « de gauche » essayent de transposer les problèmes au niveau
des combines «politiques», cependant que la décomposition de
l'appareil gouvernemental et étatique arrive à son comble.
4° A partir du 31 mai, les couches dominantes se ressaisissent,
de Gaulle dissout l'Assemblée et menace les grévistes. C o m m u -
nistes, fédérés 1 et gaullistes sont d'accord pour jouer la farce
électorale, cependant que les directions syndicales retirent les « pré-
alables » généraux à la négociation et tentent de conclure au plus
vite des accords par branche. La police entreprend la réoccupation
des locaux de travail, en commençant par les services publics.

La première étape de la crise est dominée exclusivement par le


mouvement étudiant. Sans revenir sur sa signification, il est néces-
saire d'indiquer les raisons de son extraordinaire efficacité.
Elles se trouvent d'abord dans le contenu radical de ses objectifs
politiques. Tandis que, depuis des années, le syndicalisme étudiant
et les partis «de gauche» mendiaient des centimes (pré-salaire,
locaux, etc.), les étudiants de Nanterre d'abord, de tout le pays
par la suite, ont posé la question : Qui est le maître dans l'Uni-
versité, et qu'est-ce que l'Université? Ils y ont r é p o n d u : N o u s
voulons en être les maîtres, et pour en faire autre chose que ce
qu'elle est. Tandis que l'on se lamentait pendant des années sur
le petit pourcentage de fils d'ouvriers à l'Université - comme si,
dans les pays où ce pourcentage est beaucoup plus grand, l'Uni-
versité et la société avaient changé de caractère ! - , ils ont ouvert
l'Université à la population travailleuse. Tandis que l'on d e m a n -
dait, depuis des années, davantage de maîtres, ils ont posé la ques-
tion d u rapport m ê m e enseignants-étudiants. Ils ont ainsi attaqué
les structures hiérarchiques-bureaucratiques de la société là m ê m e

1. <Les membres de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste


(FGDS), créée en 1965 autour de la candidature à la présidence de
François Mitterrand et dont la principale force était la SFIO.>

294
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

où elles paraissent le mieux fondées p o u r le sens c o m m u n , là où le


sophisme : le savoir d o n n e droit au pouvoir (et le pouvoir possède
par définition le savoir) semble inattaquable. Mais si des étudiants
de première année peuvent avoir voix délibérative sur les pro-
grammes et les méthodes de travail autant que des professeurs
réputés, au n o m de quoi oserait-on dénier aux travailleurs d ' u n e
entreprise la gestion d ' u n travail qu'ils connaissent mieux que
personne, aux membres d ' u n syndicat la direction de lunes qui
ne concernent et n'engagent qu'eux ? (Et c'est cela qui explique,
beaucoup plus que la présence de militants antistaliniens dans le
mouvement étudiant, la hargne et la haine que dès le premier jour
P C et C G T lui ont manifestées; ils ont tout de suite senti qu'il
mettait en cause leur propre nature bureaucratique.) Depuis des
années, on proposait timidement une «modernisation» (dans le
sens capitaliste bureaucratique) des p r o g r a m m e s ; les étudiants
ont attaqué la substance et le contenu de l'enseignement univer-
sitaire, et ont dénoncé dans les actes la mystification (relancée
depuis quelques années par d'étranges « marxistes ») d ' u n e science
neutre, qui ne devrait rien à l'idéologie.
En m ê m e temps, ce contenu radical n'est pas apparu dans les
mots, mais dans les actes, par des méthodes de lutte efficaces.
C o u p a n t court à toutes les méthodes « traditionnellement éprou-
vées » : bavardages, négociations, pressions, entrées et sorties dans
et hors les syndicats et « conquêtes » illusoires de ceux-ci, les étu-
diants sont passés à l'action directe, sachant choisir chaque fois le
terrain le plus favorable.
Enfin, le caractère n o n bureaucratique, n o n traditionnel de
l'organisation d u mouvement a joué u n rôle considérable. Déci-
sions collectives sur le tas, participation de tous à leur exécution,
levée des interdits et des suspicions politiques, leaders émergeant
de l'action même.
Mais il faut encore dire ici que l'efficacité d u mouvement,
aux trois niveaux décrits, était en m ê m e temps liée aux conditions
concrètes où il a pris son départ et où il s'est maintenu jusqu'au
m o m e n t de l'occupation des universités. O r sa faiblesse dans les
étapes suivantes a été la tentative de transposer presque tels quels
les objectifs et les formes d'action et d'organisation, qui avaient
si bien réussi sur leur premier terrain, au niveau de la société

295
QU'EU.E DÉMOCRATIE ?

globale et de la totalité des problèmes. Cette tentative ne pouvait


qu'échouer, et a conduit le mouvement au risque, frôlé de près,
de l'isolement et de la rotation accélérée sur lui-même. N o u s ne
voulons pas dire que ces idées ne valent que p o u r le milieu univer-
sitaire (ou à l'intérieur d ' u n milieu organique quelconque) ; mais
qu'elles ne peuvent pas être transposées mécaniquement ailleurs,
sans que leur signification ne soit presque totalement inversée.
Pour transposer de façon féconde, il faut réfléchir. Autrement,
c'est la répétition - la bureaucratie de la pensée à laquelle conduit
fatalement le refus de penser. Ce qui a rendu possible, et nour-
rit encore aujourd'hui, des tentatives de transposition mécanique,
c'est une fausse image de la réalité sociale, u n e incompréhension
du capitalisme m o d e r n e dans laquelle la mythologie ouvriériste
joue u n rôle prépondérant. Le mouvement étudiant agit, presque
constamment, comme si la classe ouvrière n'était q u ' u n e immense
poudrière révolutionnaire, et que le seul problème était de trouver
le b o n endroit p o u r placer la mèche.
Qu'il n'en est pas ainsi, la deuxième étape du mouvement aurait
dû le faire voir à tous dès le lundi 20 mai. Certes, sous l'effet
inducteur des luttes étudiantes, des occupations des facultés et de
la déconfiture du gouvernement, les mouvements de grève sont
partis spontanément aussi bien à Sud-Aviation de Nantes (15 mai)
que chez Renault en province et même à Billancourt. D e ce fait,
les directions syndicales, et notamment la C G T , ont été obligées
de changer d'orientation de 180° en quelques jours, et passer de
l'hostilité déclarée face au mouvement étudiant, d u suivisme face
au mouvement de grève, au « soutien » d u premier et à l'encadre-
ment du second. Elles sont ainsi parvenues à contrôler totale-
ment le mouvement de grève jusqu'à la conclusion des accords de
Grenelle. Mais, dans ce contrôle, il serait désespérément naïf de
voir uniquement l'attitude des directions syndicales - comme si
les ouvriers n'existaient pas. Ce qu'il faut comprendre d'abord et
avant tout, c'est q u ' u n e fois les grèves déclenchées, l'attitude des
directions syndicales n'est nulle part mise en question par la base
ouvrière. A aucun endroit, à aucun moment, on n'a vu l'analogue
le plus lointain de la contestation radicale des rapports établis qui a
eu lieu m ê m e dans les secteurs traditionnellement les plus conser-
vateurs de l'Université (Droit, Médecine, Sciences Po, etc.), ni

296
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

une mise en question des rapports de production dans l'entreprise


capitaliste, de l'aliénation dans le travail quel que soit le niveau du
salaire, de la division dirigeants-exécutants établie entre cadres et
ouvriers ou entre dirigeants et base des organisations « ouvrières ».
Il est capital de le dire fortement et calmement : en Mai 68 en
France le prolétariat industriel n'a pas été l'avant-garde révolution-
naire de la société, il en a été la lourde arrière-garde. Si le m o u -
vement étudiant est effectivement parti à l'assaut d u ciel, ce qui
a plaqué par terre la société à cette occasion a été l'attitude d u
prolétariat, sa passivité à l'égard de ses directions et d u régime, son
inertie, son indifférence par rapport à tout ce qui n'est pas revendi-
cation économique. Si l'horloge de l'histoire devait s'arrêter à cette
heure, il faudrait dire qu'en Mai 68 la couche la plus conservatrice,
la plus mystifiée, la plus prise dans les rets et les leurres d u capi-
talisme bureaucratique moderne a été la classe ouvrière, et plus
particulièrement sa fraction qui suit le P C et la C G T . Sa seule visée
a été d'améliorer sa situation dans la société de consommation.
M ê m e cette amélioration, elle n'imagine pas qu'elle puisse l'accom-
plir par u n e activité autonome. Les ouvriers se sont mis en grève,
mais en ont laissé aux organisations traditionnelles la direction, la
définition des objectifs, le choix des méthodes d'action. Tout natu-
rellement, ces méthodes sont devenues des méthodes d'inaction.
Lorsque l'histoire des événements sera écrite, on découvrira dans
telle ou telle entreprise, dans telle ou telle province, une tentative
d ' u n secteur ouvrier d'aller au-delà. Mais l'image massive, socio-
logique, est nette et certaine : les ouvriers n'ont m ê m e pas été phy-
siquement présents. Deux ou trois jours après le début des grèves,
l'occupation des usines - dont le sens a très rapidement changé, les
bureaucraties syndicales en ayant fait u n moyen de cloisonner les
ouvriers et d'empêcher leur contamination par les étudiants - est
devenue essentiellement, dans la grande majorité des cas, occupa-
tion par les cadres et les militants P C - C G T .

Cette image ne change pas du fait - très important pour l'avenir -


que des milliers de jeunes travailleurs, en tant qu'individus, se sont
unis aux étudiants et ont eu une attitude différente. Elle ne change
pas n o n plus du fait que les ouvriers ont massivement rejeté les
accords de Grenelle ; car ceux-ci étaient une pure et simple escro-
querie sur le plan économique et, aussi mystifiés qu'ils soient, les

297
ouvriers savent encore faire des additions et des soustractions. Elle
est par contre confirmée par le fait q u e les premières réoccupa-
tions de locaux par la police, à partir d u 31 mai, n ' o n t rencontré
que rarement u n e résistance quelconque.
E n tant que révolutionnaires n o u s n'avons pas à porter des juge-
m e n t s m o r a u x sur l'attitude d e la classe ouvrière, encore moins à
la passer par pertes et profits u n e fois p o u r toutes. Mais il n o u s faut
comprendre. Il n o u s faut c o n d a m n e r radicalement la mythologie
ouvriériste qui a joué et continue de jouer u n rôle néfaste dans le
m o u v e m e n t étudiant (et dans les groupuscules de gauche, mais
cela importe peu). A u t a n t il est indispensable d ' a p p r o f o n d i r les
contacts qui ont été établis avec des ouvriers, d e les étendre le plus
possible, de tenter de m o n t r e r à l'ensemble de la classe ouvrière
la signification p r o f o n d e d u m o u v e m e n t étudiant - autant il a
été et reste catastrophiquement faux d e croire qu'il suffirait, dans
l'immédiat, de secouer u n p e u plus fort la charrette p o u r faire
basculer le prolétariat d u côté de la révolution.
Il faut c o m p r e n d r e ce qu'il y a au fond d e l'attitude d u prolé-
tariat : l'adhésion à la société capitaliste m o d e r n e , la privatisation,
le refus d'envisager la prise en charge des affaires collectives, la
course à la c o n s o m m a t i o n y restent les facteurs dominants. C'est
à cela q u e correspondent, c o m m e le négatif au positif, l'accepta-
tion d e la hiérarchie - que ce soit dans l'entreprise ou à l'égard
des dirigeants syndicaux et politiques - , la passivité et l'inertie, la
limitation des revendications sur le plan économique. Pour c o m -
p r e n d r e cela, il faut c o m p r e n d r e ce qu'est le capitalisme m o d e r n e ,
et dépasser u n marxisme traditionnel m o r t qui d o m i n e encore la
conscience de b e a u c o u p de vivants.
Il faut aussi dépasser les conceptions traditionnelles, désespé-
r é m e n t superficielles, sur la n a t u r e de la bureaucratie « ouvrière »
et le f o n d e m e n t de son emprise sur les travailleurs. N o n seule-
m e n t il n e p e u t être question d'« erreurs » et d e « trahison » de la
p a r t des bureaucrates «ouvriers», qui n e «se t r o m p e n t » nulle-
m e n t , sinon au sens technique (au sens que, a u t a n t q u e l'appa-
reil d ' É t a t , ils peuvent faire u n e fausse m a n œ u v r e q u a n t à leurs
propres intérêts) et ne « trahissent » p e r s o n n e , mais jouent le rôle
qui est le leur dans le système - mais il est faux d ' i m p u t e r à leur
emprise sur la classe ouvrière l'attitude d e celle-ci. Certes, dans

298
cette dernière jouent toujours les décennies de mystification et
de terrorisme staliniens, et encore aujourd'hui l'activité mystifi-
catrice, les manœuvres et l'intimidation des appareils. Mais si les
ouvriers avaient m o n t r é le dixième de l'activité a u t o n o m e que
les étudiants ont déployée, les appareils bureaucratiques auraient
volé en éclats. Cela, les appareils le savent et c'est à cette lumière
que l'on peut comprendre leur attitude tout au long des événe-
ments, la peur intense qui à travers les manœuvres, les mensonges,
les calomnies, les contradictions, les volte-face quotidiennes, les
acrobaties perpétuelles les dominait et les domine, leur hâte de
conclure les accords de Grenelle, puis de déplacer au plus vite les
problèmes sur le faux terrain électoral.
E n m ê m e temps - et ici s'éclairent aussi bien l'attitude ouvrière
que la situation actuelle des appareils bureaucratiques - l'em-
prise des «directions» sur la base s'est amincie au possible. À
travers la crise, l'appareil bureaucratique dirigeant, d u P C et de
la C G T en particulier, s'est révélé u n e carcasse rigide, se survi-
vant à elle-même et d o n t la relation à ses partisans est devenue
presque p u r e m e n t électorale. Jusques et y compris le vendredi
24 mai, les manifestations P C - C G T à Paris ont rassemblé au plus
50 000 à 60 000 personnes - soit le dixième de l'électorat c o m m u -
niste de la région parisienne. U n électeur communiste sur dix se
dérange p o u r manifester « pacifiquement » lorsque le pays est en
grève générale et que la question d u pouvoir est objectivement
posée. Il y a à peine lieu de nuancer cette appréciation en fonc-
tion de la manifestation, beaucoup plus nombreuse, d u 29 mai où
sont venus des gens de tout le district parisien, mais qui se sont
contentés, au m o m e n t où le désarroi et la décomposition d u p o u -
voir avaient atteint leur limite, de répéter les mots d ' o r d r e d u P C .
Qu'est-ce que le P C et la C G T actuellement ? U n appareil n o m -
breux de fonctionnaires des « organisations » politiques et syndi-
cales et des institutions capitalistes (députés, maires, conseillers
municipaux, permanents politiques et syndicaux, personnel des
journaux d u parti et de la C G T , employés des municipalités com-
munistes, etc.), suivi par u n large électorat, politique et syndi-
cal, inerte et passif. Le type de rapport qu'il entretient avec cet
électorat est de m ê m e nature que le rapport de D e Gaulle à ses
électeurs : les deux votent p o u r leurs chefs respectifs p o u r « avoir

299
QUELLE DÉMOCRATIE ?

la paix », politique ou revendicative, p o u r ne pas avoir à s'occuper


de leurs propres affaires.
Ce qui sépare encore l'appareil bureaucratique P C - C G T de la
social-démocratie traditionnelle, c'est d'abord les méthodes. Au
lieu de la doucereuse hypocrisie réformiste, et malgré les tentatives
de quelques Garaudy qui voudraient la lui voir adopter, il continue
de manier la calomnie, la provocation policière (la C G T s'asso-
ciant aux déclarations de Pompidou sur les « meneurs étrangers » ;
u n piquet de grève C G T à Lyon livrant à la police le soir du 24 mai
des étudiants de Nanterre qui y étaient allés) et l'agression phy-
sique (des piquets de grève C G T à Billancourt interdisant l'accès
de l'usine à des délégués C F D T ; cf. aussi les déclarations de
Descamps, dans Le Monde, sur «le retour à la période 1944-46»).
Mais le maintien du style totalitaire stalinien recoupe d'autres
caractéristiques profondes de la situation présente du PCF. Pri-
sonnier de son passé, l'appareil bureaucratique stalinien est inca-
pable d'effectuer, en France c o m m e presque partout, le tournant
qui lui permettrait en théorie de jouer u n rôle nouveau. N o n
certes u n rôle révolutionnaire, mais le rôle de la grande bureau-
cratie réformiste m o d e r n e dont a besoin le fonctionnement du
capitalisme français et que des conseillers bénévoles, sociologues
savants et techniciens subtils lui proposent depuis des années.
Bloqué dans sa propre évolution par ses origines historiques et
la référence russe dont il ne saurait se passer - mais les deux
deviennent des croix de plus en plus lourdes à porter - , il bloque
en m ê m e temps le fonctionnement « normal » d u capitalisme fran-
çais. Pour conserver sa cohésion et sa spécificité, il doit maintenir
c o m m e visée ultime la «prise du pouvoir» - pour les sommets
de l'appareil, espoir d'accession à la position de couche domi-
nante de la société; pour sa base, vague idée d ' u n «passage au
socialisme» qui soutient sa foi, lui fait avaler les couleuvres et
lui d o n n e b o n n e conscience. Mais il sait parfaitement en m ê m e
temps que cette visée n'est pas réalisable, hors le contexte d ' u n e
guerre mondiale. «Révolutionnaire» et «réformiste» en paroles,
il n'est en réalité ni l'un ni l'autre et arrive difficilement à cacher
sous la piteuse «théorie» des voies multiples d u passage vers le
socialisme la contradiction dans laquelle il se débat. Pour ces
raisons, incapable de se fondre dans le « réformisme » triplement

300
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

illusoire de la S F I O - que sa propre existence rend précisément


encore plus illusoire - , il reste inacceptable par celle-ci qui a peur
d'être phagocytée par lui, et ne peut m ê m e former avec elle u n e
alliance durable. Résultat de l'archaïsme de multiples aspects de
la vie française, et cause à son tour de leur perpétuation, reli-
quat incroyablement monstrueux d u passé russe dans le présent
français, il ne sautera probablement q u ' e n m ê m e temps et par le
m ê m e mouvement que le capitalisme français.
Mais les événements actuels le mettent à dure épreuve. D ' a b o r d ,
il lui arrive p o u r la première fois dans son histoire ce qu'il a tou-
jours tout fait - y compris l'assassinat - pour éviter : être tourné
sur sa gauche par des mouvements importants, les étudiants d ' u n e
part, et m ê m e la C F D T sur la question de l'autogestion d'autre
part. Ensuite, il se trouve cruellement coincé entre l'acuité de la
crise sociale et politique - qui a posé objectivement la question
du pouvoir - et son incapacité d'avoir u n e visée politique quel-
conque. N o u s l'avons déjà indiqué, le P C F actuellement ne veut et
ne peut rien vouloir quant au pouvoir : il sait qu'il ne serait accepté
dans u n gouvernement « Front populaire » qu'à condition de faire
les frais de l'opération (assumer l'usure de ce gouvernement sans
accès aux ministères qui lui permettraient de noyauter l'appareil
d'État) - et qu'accéder autrement au pouvoir ne serait concevable
qu'à travers une guerre civile qui dégénérerait rapidement en troi-
sième guerre mondiale ; sur cette voie, il rencontre u n veto absolu
de Moscou. Il ne peut donc que manœuvrer, prétendant qu'il veut
un «gouvernement populaire» et craignant par-dessus tout que
celui-ci ne se réalise, faisant des vœux (qui ont toute chance de
s'accomplir) pour que, en cas de victoire électorale, la Fédéra-
tion le trahisse p o u r former u n gouvernement « centre gauche ». Sa
ligne se réduit à ceci : perdre le moins de plumes possible, ou en
gagner quelques-unes. Et il est en effet probable q u ' e n fonction de
la repolitisation générale provoquée par les événements il arrivera
à compenser, en gagnant encore sur u n e clientèle jusqu'ici apoli-
tique, ou petite-bourgeoise, ce qu'il perdra sur les jeunes ouvriers,
les étudiants et les intellectuels. Mais cette situation rend l'appa-
reil stalinien d u P C F à la fois plus d u r et plus fragile qu'il n'était ;
surtout, elle le met désormais sur la défensive.

301
QLKI.I.F. D É M O C R A T I E ?

Elle explique aussi la hâte d u P C à tout faire rentrer dans


l'ordre, et le rôle d e la C G T dans l'incroyable escroquerie des
accords d e Grenelle. Jamais l'empressement des bureaucraties
syndicales à vendre le m o u v e m e n t des masses p o u r u n e cuillerée
de lentilles pourries n'avait atteint ces limites. Benoît F r a c h o n se
gargarisait à la radio d u fait qu'il y avait trois fois plus de grévistes
q u ' e n Juin 36. O r en 36 les grévistes avaient o b t e n u immédiate-
m e n t la semaine de 4 0 heures et 2 semaines de congés payés, des
droits syndicaux considérables et u n e augmentation substantielle
des salaires effectifs - le tout estimé par Alfred Sauvy c o m m e équi-
valant à u n e augmentation de 35 à 4 0 % des rémunérations effec-
tives. E n M a i 68, aucun mensonge, a u c u n sophisme d e Séguy ne
fera oublier qu'il s'est présenté devant les travailleurs p o u r leur
faire accepter des pures et simples promesses sur tous les autres
points de la négociation, et, à p a r t l'augmentation d u S M I G qui
n e concerne, salariés agricoles compris, que 7 % environ des
salariés, u n «accroissement» de salaires en fait négatif. Les 1 0 %
accordés n e sont que 7,75 % (puisque les 7 % s'appliquent aux
trois quarts de l'année, et les 10 % seulement au dernier quart).
O r c h a q u e année, sans grève, les taux de salaire a u g m e n t e n t en
F r a n c e d e 6 % en m o y e n n e d'après les statistiques officielles - et
les gains effectifs ( c o m p r e n a n t les primes, le «glissement» hié-
rarchique, etc.) de 7 % . O n aurait d o n c fait u n e grève générale
d e 15 jours p o u r obtenir u n avantage d e 1 ou 2 % ? M ê m e pas ;
car le n o n - p a i e m e n t des jours de grève r e n d cette marge négative
(une quinzaine n o n payée diminue de 4 % le salaire annuel). Cela
sans parler de ce qui avait été, depuis neuf mois, pris par l'Etat
aux salariés, d ' a b o r d avec les o r d o n n a n c e s sur la Sécurité sociale
(l'augmentation des cotisations et la diminution des prestations
sont officiellement estimées à environ 1 % de la masse salariale)
et ensuite avec l'extension de la TVA au c o m m e r c e de détail (qui
a provoqué en janvier u n e hausse des prix de 1 % supérieure à la
«normale»). Sans parler encore d e la hausse des prix à laquelle
procédera le patronat sous le prétexte de cette hausse imaginaire
des salaires ; sans parler surtout de l'augmentation de la « p r o d u c -
tivité», c'est-à-dire de l'accélération des cadences, d o n t il pro-
clame déjà la nécessité et d o n t Séguy n ' a soufflé m o t d ' u n b o u t à
l'autre de la grève.

302
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

Pour apprécier correctement à la fois la situation objective,


l'irrationalité, l'incohérence et la peur des « dirigeants » capitalistes
et syndicaux, et enfin l'absurdité des analyses traditionnelles, il
faut insister sur ce point : le capitalisme français pourrait, peut éco-
n o m i q u e m e n t accorder u n e augmentation effective du pouvoir
d'achat réel des salariés entre 5 et 10 % au-delà de ce qu'il aurait
de toute façon accordé en 1968. N o n seulement il peut : il devrait,
cela ne lui ferait que d u bien globalement (entreprises margi-
nales mises de côté). Car l'industrie française travaille depuis des
années au-dessous de sa capacité physique et humaine, à u n degré
de cet ordre de g r a n d e u r ; elle pourrait facilement produire sans
autres frais que ceux des matières premières additionnelles (petite
partie de la valeur finale des produits) 5 à 10 % de plus. Cela est
encore plus vrai p o u r les branches qui seraient les premières à pro-
fiter d ' u n e augmentation des salaires : industries de consomma-
tion (textile, électroménager, automobile, industries alimentaires)
et bâtiment, pour lesquelles les capacités inutilisées depuis des
années sont plus importantes que pour la moyenne de l'industrie.
C o m p t e tenu, encore une fois, de la hausse normale, régulière des
salaires chaque année, il y avait donc la base objective d ' u n com-
promis sur u n e augmentation des salaires nominaux de l'ordre
de 15 % tout compris. Cela n'impliquerait aucune redistribution du
revenu national; idéalement, avec u n e «bonne» bureaucratie réfor-
miste - qui n'aurait pas, c o m m e celle de la C G T , surtout peur -,
le prolétariat aurait p u l'obtenir et, dans son état actuel, s'en serait
probablement contenté. Si cela n ' a pas été fait, c'est p o u r des rai-
sons n o n économiques : l'impossibilité p o u r les diverses fractions
de la bourgeoisie et de la bureaucratie d'atteindre, chacune p o u r
elle-même et toutes ensemble, une conduite «rationnelle» d u
point de vue de leurs intérêts.

Le rejet massif par les travailleurs des accords de Grenelle - qui


forcera précisément le capitalisme français à se comporter de
façon moins irrationnelle, en accordant quelques augmentations
réelles - a ouvert la troisième étape de la crise. Celle-ci, dans sa briè-
veté, a fait voir le vide politique absolu de la société française et
créé u n p h é n o m è n e historique original : u n e dualité de non-pou-
voir. D ' u n côté, le gouvernement et le parti au pouvoir au comble
de la décomposition, suspendus sans m ê m e plus tellement y croire

303
QUELLE DÉMOCRATIE ?

au souffle d ' u n h o m m e de 78 ans. D e l'autre côté, les intrigues et


les manœuvres des sganarelles de la «gauche», incapables m ê m e
dans ces circonstances de proposer autre chose que des com-
bines gouvernementales et m ê m e de se présenter comme « unis ».
Condition de ce vide : l'inertie politique totale des ouvriers et des
salariés, qui poursuivent la plus grande grève jamais enregistrée
dans l'histoire d ' a u c u n pays comme une simple grève revendica-
tive, se refusent à voir q u ' u n e grève d ' u n e telle ampleur pose la
question d u pouvoir, de l'organisation et m ê m e de la survie de la
société, qu'elle ne pourrait continuer q u ' e n devenant grève gestion-
naire - et se bornent à appuyer faiblement le vague m o t d'ordre de
« gouvernement populaire », à savoir la remise des affaires entre les
mains des bureaucrates de « gauche ».
Pour ceux-ci, comme pour leurs «adversaires» gouvernemen-
taux, u n seul souci : que l'on revienne au plus tôt à la « normalité ».
Le général va leur offrir, une fois de plus, la porte de sortie par
sa déclaration d u 31 mai, qui ouvre la quatrième étape de la crise.
Derrière sa rhétorique menaçante, il leur promet de les laisser
recommencer le jeu qui est le leur: les élections. D ' o ù le sou-
lagement (si bien décrit par le correspondant d u Monde) de la
« gauche » après le discours de D e Gaulle. Peu importe si celui-ci
profite de la situation pour corriger sa bévue référendaire 1 (51 %
de n o n au référendum faisaient 51 % de non ; 51 % de votes pour
l'opposition aux élections donneront, en fonction d u découpage
électoral, encore u n e majorité UNR-indépendants, sans parler de
la possibilité d'élargir au centre et m ê m e «à gauche» l'éventail
parlementaire de Pompidou). La complicité est totale, de Pompi-
dou à Waldeck Rochet, en passant par Mitterrand et Mollet, pour
porter au plus vite les problèmes sur le faux terrain où ils savent
très bien qu'ils ne pourront être ni résolus ni m ê m e posés : le
terrain parlementaire.
Aussitôt, c'est la débandade des «directions solides et éprou-
vées de la classe ouvrière ». Cette « grande force tranquille » qu'est
la C G T , d'après Séguy, laisse réoccuper les lieux de travail par la

1. <Dans son discours du 24 mai 1968, de Gaulle proposa un référendum


sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Le référendum eut finale-
ment lieu en avril 1969, et son échec amena la démission de De Gaulle.>

304
I.AR É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

police, sans broncher, l'un après l'autre. Les centrales syndicales


retirent le « préalable » de l'abrogation des ordonnances parce que,
c o m m e l'explique sans rire à la radio Séguy le 31 mai, Pompidou
lui a affirmé que cette matière est de la compétence de l'Assemblée
nationale et que celle-ci étant dissoute ne peut plus en discuter
- mais la prochaine en discutera sans doute... Eugène Descamps,
lui, fera prendre des engagements aux candidats députés à ce sujet
(où diable était-il en 1956 lorsque le Front républicain, venu au
pouvoir sur la promesse formelle d'arrêter la guerre d'Algérie, l'a
intensifiée ?).
D u coup, la France petite-bourgeoise, nationaliste et réaction-
naire - dont certains avaient oublié l'existence les semaines précé-
dentes - respire, se ressaisit et réapparaît sur les Champs-Elysées.

L'avenir

Il ne faut pas se leurrer sur les semaines qui s'ouvrent. Elles


seront dominées par la fin des grèves, la comédie électorale et
parlementaire, et m ê m e les vacances. E t le risque n'est nullement
exclu que, dans ce reflux, le gouvernement essaie de frapper le
mouvement étudiant, et m ê m e de réoccuper les facultés. Contre
ce risque, le mouvement étudiant ne peut se prémunir q u ' e n s'or-
ganisant le plus rapidement et le mieux possible, en réalisant une
autogestion effective et efficace des universités, en expliquant à la
population ce qu'il fait.
Mais il faut encore moins sous-estimer les immenses possibili-
tés qu'offrira la période historique qui s'ouvre. La « tranquillité »
et l'abrutissement de la société capitaliste moderne en France - et
peut-être ailleurs - ont été détruits p o u r longtemps. Le « crédit »
du gaullisme est par terre ; m ê m e s'il survit p o u r u n temps, son
talisman imaginaire est brisé. Les directions bureaucratiques
d'encadrement des travailleurs ont été profondément ébranlées.
U n e cassure les sépare, désormais, des jeunes travailleurs. Les
politiciens de la « gauche » n ' o n t et n ' a u r o n t rien à dire sur les pro-
blèmes qui se posent. Le caractère à la fois répressif et absurde de
l'appareil d'Etat et d u système social a été massivement dévoilé,
et personne ne l'oubliera de sitôt. Les « autorités » et les « valeurs »,

305
QUELLE DÉMOCRATIE ?

à tous les niveaux, ont été dénoncées, déchirées, annulées. Il se


passera des années avant que l'énorme brèche ouverte dans l'édi-
fice capitaliste bureaucratique soit vraiment colmatée - à supposer
qu'elle puisse l'être.
En m ê m e temps, des idées fondamentales, hier encore ignorées
ou tournées en dérision, sont maintenant connues et discutées
partout. Par milliers et dizaines de milliers, de nouveaux militants,
en rupture radicale avec la bureaucratie de tous les bords, ont été
formés. La classe ouvrière, malgré les limitations de son attitude
au cours des événements, a fait une énorme expérience, a réappris
le sens et l'efficacité de la lutte, se contentera de moins en moins
de quelques miettes. Des foyers d'incendie multiples se maintien-
dront, dans les universités certainement, parmi les jeunes travail-
leurs aussi, peut-être dans les usines et les entreprises où l'idée
d'autogestion commencera à faire son chemin.
La société française est au-devant d ' u n e longue phase de déran-
gement, de perturbation, de bouleversements. Aux révolution-
naires d'assumer leurs responsabilités permanentes.

L'originalité de la crise de Mai 68

Le risque existe que la crise de Mai 68 soit - elle l'est déjà, en


dépit de la lettre des commentaires - mesurée à l'aune d u passé,
réduite aux significations et aux catégories déjà disponibles, jugée
par excès et par défaut, par comparaison à l'expérience acquise.
Ses protagonistes ne sont pas toujours les derniers à méconnaître
le sens de ce qu'ils ont fait et mis en marche, et il n'y a pas là de
quoi étonner. Les h o m m e s comprennent rarement, sur-le-champ,
qu'ils sont en train de créer de nouveaux repères. Le plus sou-
vent, ce n'est que lorsque cette création est entrée dans la solidité
imaginaire d u passé que sa signification devient visible et, d u fait
m ê m e de sa moindre réalité, déterminante p o u r l'avenir.
Il n'y a pas lieu de s'étendre sur la fausseté des comparaisons
avec la pseudo-«révolution culturelle» en Chine. Malgré l'infinie
complexité des situations, des forces, des problèmes en cause, le
sens de celle-ci est clair: une vaste opération de reprise en main

306
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

de l'appareil bureaucratique par sa fraction maoïste qui n ' a pas


hésité à y procéder en faisant appel à la population contre la frac-
tion adverse. Q u ' u n e telle mobilisation ne peut avoir lieu sans qu'en
mille endroits les couches mobilisées tentent de prendre leur propre
chemin, cela va sans dire. Mais que la fraction maoïste ait en gros
gardé partout le contrôle final de la situation est aussi évident.
Confusion totale, que d'assimiler la critique de la société de
consommation par les étudiants révolutionnaires en France et la
dénonciation de l'« économisme » en Chine par les maoïstes, où se
combinent le délire stalinien, la volonté de faire dériver les reven-
dications ouvrières vers ce qui devient en Chine u n opium pseudo-
politique d u peuple et le détournement de la critique populaire d u
régime bureaucratique p o u r l'élimination d ' u n bouc émissaire qui
est u n e fraction de la bureaucratie. Confusion totale que de rap-
procher, m ê m e de loin, la critique de l'Université, de la culture,
d u rapport maître-élève telles qu'elles sont pratiquées en France
avec la dénonciation des professeurs et d u «dogmatisme» et les
« libres discussions » qui ont lieu en Chine, dont le sens vrai éclate
dans leur finalité : imposer à 700 millions d ' h o m m e s u n e nouvelle
Bible, le grotesque petit livre rouge qui contient les principes de
toute vérité passée, présente et future.
La pseudo-« révolution culturelle » en Chine reste d ' u n bout
à l'autre téléguidée par la fraction maoïste, c o m m e le rappelait
justement R. Guillain (LeMonde, 6 juin 1968), et ne se lasse pas
de dénoncer le « spontanéisme » au n o m d ' u n e seule, de la seule
pensée vraie - celle de Mao. Enfin, l'Armée, arbitre et butée d u
processus d ' u n bout à l'autre, n'est à aucun m o m e n t mise en ques-
tion, et, avec sa structure hiérarchique intacte, demeure à la fois
pilier de la société bureaucratique et principal gagnant de la crise.
Il y a lieu, par contre, de dissiper u n e autre fausse image de
la crise de Mai 68 parce que, répétons-le, elle n'a cessé d'influer
sur l'attitude de beaucoup d'étudiants révolutionnaires : l'image
d ' u n e révolution prolétarienne socialiste ratée ou avortée. Révolu-
tion, parce q u ' u n secteur de la société a attaqué le régime en vue
d'objectifs radicaux et par des méthodes d'action directe ; parce
que la généralisation des grèves a d o n n é à la crise u n e dimension
nationale et globale, posant objectivement la question d u pouvoir ;
parce que, enfin, gouvernement et administration se trouvèrent

307
QUF.I.I.F. D É M O C R A T I E ?

matériellement paralysés et moralement décomposés. Ratée ou


avortée, parce que la classe ouvrière n'est pas passée à l'attaque
du pouvoir, soit que les appareils bureaucratiques l'aient « empê-
chée» de jouer son rôle révolutionnaire, soit que «les conditions
n'étaient pas mûres», expression par laquelle on peut entendre
n'importe quoi et ce que l'on veut.
Prises à part, chacune p o u r elle-même, ces constatations sont
correctes : les traits d ' u n e situation révolutionnaire, comme l'ab-
sence d ' u n rôle politique quelconque du prolétariat. Il n'empêche
que l'on compose une signification sans rapport avec les événe-
ments lorsqu'on les ordonne à la grille d ' u n e révolution socialiste
ratée ou avortée, lorsqu'on juge ce qui a été par rapport à quelque
chose qui « aurait p u être » et que l'on construit à partir n o n pas
de la réflexion sur le processus réel et ses tendances propres, mais
d ' u n e image de ce qui a été autrefois et ailleurs.
Penser la crise de Mai 68 comme une crise révolutionnaire clas-
sique où l'acteur principal n'aurait pas joué son rôle est totalement
artificiel. Ce n'est m ê m e pas parler d ' u n Hamlet sans le prince
de D a n e m a r k ; c'est parler d ' u n Hamlet où le prince est torturé
par la difficulté n o n pas de venger son père mais de s'acheter u n
justaucorps neuf. En réalité, c'est une autre pièce qui a été jouée.
Que les acteurs, et le principal parmi eux, le mouvement étudiant,
aient répété fréquemment des phrases et des tirades entières prises
dans le répertoire classique, qui n'avaient avec l'action q u ' u n
rapport apparent ou ambigu, n'y change rien. La pièce est la pre-
mière grande pièce d ' u n nouvel auteur, qui cherche encore sa
voie, et dont seuls quelques levers de rideau avaient été présentés
jusqu'ici - à Berkeley, à Varsovie et ailleurs. Le personnage central
de la pièce - personnage collectif et complexe, comme toujours
dans le théâtre de l'histoire, à l'aspect et au caractère inédits - n'a
pas d'ancêtres chez les classiques. Il incarne la jeunesse, étudiante
mais pas seulement, et u n e partie des couches modernes de la«
société, surtout l'intelligentsia intégrée dans les structures pro-
ductrices de « culture ». Certes, si ce personnage peut créer autour
de lui et animer u n vrai drame, et n o n u n incident, c'est qu'il se
rencontre avec d'autres personnages prêts à entrer en action et,
comme toujours, p o u r des motifs et des fins qui leur sont propres.
Mais, à l'opposé de tout théâtre et c o m m e dans l'unique Roi Lear

308
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

la pièce est histoire en ceci que plusieurs intrigues séparées et hété-


rogènes sont nouées ensemble et obligées d'interférer par l'occa-
sion, le temps et u n pôle c o m m u n .
Ce pôle c o m m u n , en l'occurrence l'opposition au gouverne-
ment, établit u n e similitude entre la crise de Mai 68 et les révo-
lutions classiques des deux derniers siècles. Mais la similitude est
purement apparente; elle masque, et a masqué tout au long de
la crise, deux différences beaucoup plus importantes. D a n s u n e
révolution classique, il y a au commencement unité des couches
qui luttent pour éliminer le régime établi ; leurs divergences sur-
gissent, et deviennent m ê m e des oppositions brutales, u n e fois cet
objectif acquis, à propos d u régime qui devrait remplacer l'an-
cien. C'est cela, en deuxième lieu, qui leur confère les traits précis
d ' u n processus de révolution permanente (au sens strict que la
notion a chez Marx et Trotski, n o n pas au sens vague auquel on
l'utilise depuis quelques semaines). La réalisation des premiers
objectifs, les moins radicaux, dévoile les oppositions latentes entre
les couches protagonistes de la révolution, en transforme les unes
en conservatrices de l'ordre nouveau, oblige les autres, les plus
opprimées, à radicaliser leurs visées et leur action.
En Mai 68, la situation est totalement autre. Entre étudiants
et ouvriers, il n'y a m ê m e pas l'imité simple d ' u n objectif négatif.
L'opposition au gouvernement a u n sens différent chez les étu-
diants, d u moins leur fraction révolutionnaire et agissante, qui vise
son élimination, et les ouvriers, dans leur grande masse, qui ne lui
sont certes pas favorables, mais ne sont absolument pas disposés
à agir pour le renverser. L'alliance ouvriers-étudiants, dans cette
situation, ne peut pas se matérialiser ; elle demeure u n vœu fondé
sur u n malentendu.
D e ce fait même, la crise présente l'aspect paradoxal d ' u n e
révolution permanente filmée, si l'on peut dire, doublement à
l'envers. Elle commence par les objectifs et les moyens d'action
radicaux, et avance à reculons vers les discussions de pourcentages
et la reddition sans résistance des locaux à la police. A partir de
la révolte d ' u n e fraction relativement privilégiée de la société, qui
porte et met en avant des exigences révolutionnaires, elle induit
l'entrée en action des couches les plus défavorisées mais p o u r des
revendications réformistes limitées. Le poids matériel énorme de

309
QUELLE DÉMOCRATIE ?

millions d e grévistes, combiné avec le désarroi des s o m m e t s diri-


geants, crée ainsi u n e crise sociale; mais le fait m ê m e q u e cette
crise pose réellement la question d u pouvoir (que cette masse n e
veut à a u c u n m o m e n t envisager) au lieu de l'approfondir facilite
son évacuation rapide vers l'espace imaginaire des élections.
Tenter de c o m p r e n d r e la spécificité et l'originalité de la crise en
M a i 68, c'est tenter d'élucider la signification des c o m p o r t e m e n t s
respectifs des deux groupes sociaux qui en ont été les acteurs.
L'attitude d e la classe ouvrière n'est pas d u e à des facteurs
locaux ; à des nuances près, elle correspond à ce qui se passe dans
tous les pays industrialisés depuis vingt ans. Elle n'est ni conjonc-
turelle, ni simple effet d ' u n écran que poseraient entre le prolétariat
et la révolution les bureaucraties « ouvrières ». N o u s n e reviendrons
pas sur ce que nous avons dit déjà plus haut à ce sujet, et ce n'est
pas ici le lieu d e reprendre des analyses qui ont été faites depuis
longtemps 1 . Mais il faut rappeler brièvement les facteurs qui ont
fait d u prolétariat p e n d a n t cent cinquante ans u n e classe révolu-
tionnaire, et les traits essentiels de sa situation historique présente.
E n bref : l'action d u prolétariat - continue et multiforme, reven-
dicative et politique, « informelle » et organisée, réformiste et révo-
lutionnaire - sur la société l'a p r o f o n d é m e n t transformée mais est
restée, jusqu'ici, insuffisante p o u r la révolutionner.
Le prolétariat a été classe révolutionnaire. 1848 et 1871 à Paris,
1905 et 1917 en Russie, 1919 en Allemagne et en Hongrie, 1925
et 1927 en Chine, 1936-1937 en Espagne, 1956 en Pologne et en
H o n g r i e n e sont ni nos rêves ni nos théories, mais des événements
cruciaux, des plaques tournantes de l'histoire m o d e r n e . Le pro-
létariat a été classe révolutionnaire n o n pas parce que M a r x lui a
assigné ce rôle, mais de par sa situation réelle dans la production,
dans l'économie, dans la société en général.
Cette situation est au départ celle q u ' i m p o s e , ou vise à imposer,
le capitalisme : transformation d u travailleur en objet, destruction
d u sens d u travail, dans la production ; misère matérielle, chômage

1. Dans la revue Socialisme ou Barbarie. Voir notamment « Le mouvement


révolutionnaire sous le capitalisme moderne» (n os 31-33) et «Recom-
mencer la révolution» (n°35). [Maintenant dans CMR, 2, p.47-258, et
EMO, 2, p. 307-365 <QMO, t. 2, p. 403-528; et ici, p. 113-153 >.]

310
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

périodique, dans l'économie; exclusion de la vie politique et de


la culture, dans la société. E n m ê m e temps, le système capitaliste
- c'est là sa spécificité historique - permet au prolétariat de lutter
contre cette situation, et m ê m e il l'y oblige.
Il se développe ainsi, dans la production, u n combat incessant,
tout au long de la journée, contre l'organisation capitaliste du tra-
vail, ses méthodes, ses normes, sa pseudo-rationalité mécaniste-
bureaucratique. Combat qui s'incarne dans l'existence de groupes
« informels » comme unités productives nécessaires, dans une orga-
nisation parallèle d u processus productif, dans une collectivisation
effective des ouvriers opposée à l'atomisation que vise à imposer la
division capitaliste d u travail; et qui culmine dans l'objectif de la
gestion ouvrière de la production mis en avant pendant les phases
révolutionnaires. Sur le plan économique, les luttes revendicatives ;
sur le plan politique et social, les luttes politiques parviennent, le
long d ' u n siècle, à transformer considérablement la situation d u
prolétariat et le capitalisme lui-même. La société moderne est pour
l'essentiel le produit de la lutte de classe depuis u n siècle. D n'y a pas
dans l'histoire d'exemple d ' u n e autre classe opprimée et exploitée
dont l'action ait eu des résultats analogues.
Mais en m ê m e temps, on constate que le prolétariat n'a pas pu
révolutionner la société ni instaurer son pouvoir. Que l'on ajoute
ou n o n : « jusqu'ici », la question reste capitale.
O n ne peut commencer à y réfléchir vraiment que si l'on com-
prend la contradiction qui a dominé la situation d u prolétariat.
Classe révolutionnaire, pour autant qu'il a lutté n o n pas contre
des traits extérieurs ou accidentels d u capitalisme, mais contre
l'essence d u système, et n o n pas seulement en le niant, mais en
posant les éléments d ' u n e nouvelle organisation sociale, les prin-
cipes d ' u n e nouvelle civilisation aussi bien dans la vie quotidienne
de l'usine que dans son activité des phases révolutionnaires - le
prolétariat n'a pu intégrer, ni instituer, ni maintenir ces éléments
et ces principes. C h a q u e fois qu'il s'est agi de dépasser le niveau
informel, le m o m e n t aigu de la lutte, ou la phase révolutionnaire,
le prolétariat est retombé dans les schèmes de représentation, les
modes d u faire et les types d'institution de la civilisation domi-
nante. Les organisations de masse, syndicales ou politiques, se sont
ainsi alignées sur les structures et les modes de fonctionnement

311
Q ! EI.I.E D É M O C R A T I E ?

de toutes les organisations bureaucratiques produites par le capi-


talisme; le pouvoir, là où la révolution prolétarienne s'en était
emparée, a été abandonné à u n « parti dirigeant », « représentant »
de la classe ; l'idéologie et la pratique de la hiérarchie ont été de
plus en plus acceptées, et finalement toute la philosophie capita-
liste de l'organisation pour l'organisation et de la consommation
pour la consommation semble avoir pénétré le prolétariat.
Certes, on peut appeler tout cela emprise d u capitalisme et diffi-
culté d u prolétariat de s'en dégager. Mais cette « difficulté », consi-
dérée historiquement, renvoie à autre chose - à vrai dire, connue
depuis longtemps, mais insuffisamment pensée. Le prolétariat ne
crée pas et ne peut pas créer, à l'intérieur de la société capitaliste,
sa société à lui - comme la bourgeoisie l'avait effectivement plus
ou moins fait sous l'Ancien Régime - , ses propres repères positifs,
ses institutions qui demeureraient sous son contrôle. Ce qu'il crée
ainsi, il le perd aussitôt, et de la pire des pertes ; il ne lui est pas
dérobé, il est utilisé à d'autres fins, diamétralement opposées à
celles auxquelles il était destiné. Ce n'est pas, c o m m e le disaient
Kautsky et Lénine à partir d ' u n e constatation erronée p o u r par-
venir à u n e conclusion pernicieuse, que le prolétariat ne peut pas
s'élever de lui-même au-dessus d ' u n e conscience trade-unioniste
et qu'il faut lui inculquer une idéologie « socialiste » produit des
intellectuels petit-bourgeois; cette idéologie ne peut être, et n'a
été en fait, que profondément bourgeoise, et, si nous pouvons
nous guider sur quelque chose pour la reconstruction d ' u n e vue
révolutionnaire, ce ne peut être que sur les éléments effectivement
socialistes que le prolétariat a produits dans son activité à ren-
contre de cette idéologie pseudo-socialiste. Mais ces éléments, que
l'on trouve aussi bien dans l'obscurité de l'organisation informelle
de l'atelier et d u comportement des ouvriers dans la production
que dans les explosions révolutionnaires, ne peuvent ni se main-
tenir, ni se développer, ni surtout s'instituer. C'est ce que l'on a
appelé, dans le langage philosophique, la « négativité » du proléta-
riat, c'est ce que Marx déjà avait vu et écrit en toutes lettres ; sauf
qu'il complétait cette négativité par u n e positivité (imaginaire) des
« lois de l'histoire ».
Mais bien entendu la négativité en tant que négativité pure
n'est q u ' u n e abstraction, c'est-à-dire finalement une mystification

312
spéculative. Aucune classe historique ne peut être négativité pure
et absolue. Après chaque crise révolutionnaire, le prolétariat n ' a
pu que retomber sur quelque chose de «positif»; c o m m e il ne
pouvait retomber sur quelque chose de solide qui continuerait à
matérialiser et à maintenir sous u n e forme instituée la visée révo-
lutionnaire, il est fatalement retombé sur le «positif» d u capita-
lisme; c o m m e il n e pouvait pas retomber sur sa propre culture,
il est retombé sur la culture existante; c o m m e les normes, les
valeurs, les fins qui ont été les siennes aux moments culminants de
son activité n ' o n t littéralement pas de sens dans la vie courante de
la société capitaliste, il lui faut bien adopter celles de cette société.
C'est précisément cela qui se trouve exprimé par le résultat
effectif des luttes ouvrières depuis cent cinquante ans. Résultat
qui a exactement la m ê m e signification, que l'on regarde l'aspect :
bureaucratisation des organisations « ouvrières », ou bien l'aspect :
« intégration » d u prolétariat dans l'expansion capitaliste. L'accep-
tation des normes bureaucratiques d'organisation n'est que l'autre
face de l'acceptation des objectifs capitalistes de la vie, les deux
s'impliquent réciproquement dans la philosophie et s'appuient
l'une l'autre dans la réalité. Si l'on a ces syndicats, on ne peut avoir
que 5 % ; et si c'est 5 % que l'on veut, ces syndicats y suffisent.
C'est ainsi que la lutte séculaire d ' u n e classe révolutionnaire
aboutit pour l'instant à ce résultat doublement paradoxal : l'« inté-
gration» d u prolétariat dans la société capitaliste m o d e r n e - et
son entrée dans cette société au m o m e n t où le m o d e dominant de
socialisation y est la privatisation.
Quelle est donc la situation historique présente d u prolétariat
dans les pays modernes, et que reste-t-il, au-delà des souvenirs et
des résidus idéologiques, de ce qui a fait de lui u n e classe révo-
lutionnaire ? Il n e reste rien de spécifique. Rien, certes, d u point
de vue quantitatif : dans u n pays industriel typique, 80 à 90 % de
la population active sont des salariés, mais 25 à 40 % seulement
des ouvriers ; le prolétariat industriel n'est plus, généralement,
une couche majoritaire parmi les salariés, et son poids relatif va
en déclinant. (Il en est encore autrement dans des pays comme
la France et l'Italie, où une forte population rurale est en train
d'être absorbée par les villes et d o n c aussi par l'industrie. Mais
m ê m e dans ces pays le plafond de la force de travail industrielle

313
QUELLE DÉMOCRATIE ?

ne tardera pas d'être atteint.) Mais pas n o n plus d u point de vue


qualitatif. Ses revendications économiques, le capitalisme arrive
tant bien que mal à les satisfaire ; il doit les satisfaire, p o u r pou-
voir continuer de fonctionner. L'expérience de l'aliénation dans
le travail, celle de l'usure de la société de consommation, le pro-
létariat n'est plus le seul à la faire : elle est faite par toutes les
couches de la société. O n est m ê m e en droit de se d e m a n d e r si
cette expérience n'est pas faite de façon plus aiguë hors d u pro-
létariat proprement dit. La saturation par rapport à la consom-
mation, le dévoilement de l'absurdité de la course vers toujours
plus, toujours autre chose, peuvent être plus facilement acquis
par des catégories moins défavorisées quant au revenu. L'alié-
nation dans le travail, l'irrationalité et l'incohérence de l'« orga-
nisation» bureaucratique peuvent être plus facilement perçues
par des couches qui travaillent hors de la production matérielle ;
dans celle-ci, en effet, la matière elle-même impose u n e limite à
l'absurde bureaucratique, cependant que celui-ci tend à devenir
infini dans les activités n o n matérielles qui ne connaissent aucun
sol, aucune butée matériels.

C'est précisément cela qui est apparu, en Mai 68, à travers le rôle
révolutionnaire qu'ont joué les jeunes, en particulier les étudiants,
et aussi une grande partie des enseignants et des intellectuels.
Il faut revenir, tout d'abord, sur le rôle des jeunes et comprendre
sa signification permanente et universelle. Il faut briser les cadres
traditionnels de la réflexion sociologique (y compris marxiste), et
dire : dans les sociétés modernes la jeunesse est c o m m e telle u n e
catégorie sociale sous-tendue par une division de la société à certains
égards plus importante que sa division en classes.
Sur u n e structure sociale hiérarchique bureaucratique mul-
tipyramidale, c o m m e celle des sociétés modernes, les critères
traditionnels de la division sociale lâchent leur prise. N o n seu-
lement la propriété, mais m ê m e la division dirigeants-exécutants
perd son sens simple; à l'exception des deux extrémités de la
société, u n e proportion croissante de la population se trouve dans
des situations mixtes ou intermédiaires : le revenu cesse d'être

314
I.AR É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

u n critère — il ne l'a d u reste jamais été. La division pertinente


de la société, p o u r la réflexion et la pratique sociopolitiques, ne
peut plus être basée sur des « statuts » ou des « états », mais sur les
c o m p o r t e m e n t s ; et les premiers ne déterminent que de moins
en moins les seconds de façon univoque. La division pertinente
devient aujourd'hui celle entre ceux qui acceptent le système et
ceux qui le refusent.
Or c'est dans la jeunesse c o m m e telle que le refus d u système
peut être et est effectivement le plus radical, pour u n e foule de
raisons dont deux sont évidentes immédiatement. D ' a b o r d , parce
que la crise profonde, anthropologique, d u système, l'effondre-
m e n t des cadres, des valeurs, des impératifs, manifeste dans ce
cas toute sa virulence au m o m e n t où la personnalité est encore en
état de fusion et, cherchant son orientation, rencontre le néant de
ce qui existe. Parce que, ensuite, en fonction de la relative aisance
matérielle de presque toutes les couches, les individus n ' o n t pas
encore été pris, n o n seulement dans les leurres d u système, mais
dans ses subtils mécanismes de contrainte psycho-économique.
Or le trait peut-être le plus important d u mouvement actuel de la
jeunesse, c'est q u ' e n fonction et à partir de cette «disponibilité»
et de cette « irresponsabilité » que la société leur impose, les jeunes
rejettent à la fois et cette société et cette « disponibilité » et « irres-
ponsabilité ». C'est à ce rejet que donnent figure leur activité et
leur visée gestionnaire.
Mais dans cette «disponibilité» et cette «irresponsabilité», il
serait totalement superficiel de ne voir q u ' u n état transitoire de
certains individus à u n e étape de leur vie. Cet état, transitoire pour
les personnes, est u n état permanent p o u r la société ; dix à quinze
classes d'âge parmi les plus nombreuses forment à peu près u n
tiers de la population qui compte dans les luttes sociales (sinon
aux élections). Mais s u r t o u t : cette «disponibilité», cette «irres-
ponsabilité » (et aussi : leur refus virtuel) sont u n trait universel de
l ' h o m m e dans la société moderne.
Si en effet les étudiants en particulier, la jeunesse plus généra-
lement, sont devenus réellement u n pôle social révolutionnaire,
c'est qu'ils incarnent à l'extrême, qu'ils typifient à l'état le plus
pur ce qui est la condition générale et profonde de l'individu
moderne. Car tous sont aujourd'hui réduits à la situation de

315
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

«disponibilité»: seules des habitudes extérieures les fixent à des


occupations, façons de vivre, normes, qu'ils n'intériorisent et ne
valorisent plus. Tous sont réduits à u n e situation d'« irresponsa-
bilité », puisque tous subissent u n e autorité qui n'ose m ê m e plus
s'affirmer comme telle, tous ont des « droits » formels et vides mais
aucun pouvoir réel, tous ont u n travail dérisoire et de plus en plus
perçu comme tel, la vie de tous est remplie de faux objets, tous
se trouvent dans une relative « sécurité » matérielle doublée d ' u n e
angoisse « sans objet ».
La « prolétarisation » générale de la société moderne est u n fait
- mais ambigu. Si tout le m o n d e est devenu salarié, presque tout
le m o n d e a en m ê m e temps échappé à la misère et à l'insécurité.
La juvénisation générale de la société est tout aussi certaine,
mais beaucoup moins ambiguë. Tout le m o n d e est devenu dis-
ponible et irresponsable, et l'on peut seulement se leurrer plus
ou moins sur ce fait. A la limite, les Ministres peuvent jouer aux
Ministres, ils savent très bien qu'ils ne décident de rien et qu'ils ne
sont vraiment responsables de rien.
L'état d'étudiant n'est donc exceptionnel q u ' a u sens q u ' e n lui
se trouvent condensés et purs les traits les plus essentiels de la
situation de l ' h o m m e moderne. Influencés certes par ce qui reste
de l'idéologie révolutionnaire classique - dans ce qu'elle garde à la
fois de plus vrai et de plus abstrait dans les conditions modernes - ,
les étudiants ont représenté une révolution anticipée, en deux sens.
D ' a b o r d , en luttant contre leur situation présente, ils luttaient
aussi et surtout par anticipation contre leur situation future - n o n
pas, comme le disent bêtement les h o m m e s d u gouvernement, la
peur de ne pas trouver u n emploi, mais la certitude quant à la
nature de l'«emploi» qu'ils trouveront. U n e révolution anticipée
aussi dans u n sens plus profond, en tant qu'elle exprime et préfi-
gure ce que pourrait être, ce que devra être, ce que sera sans doute
u n jour la révolution contre la société moderne.
Il faut ensuite réfléchir sur le fait que le noyau de crise n ' a pas
été la jeunesse en général, mais la jeunesse étudiante des univer-
sités et des lycées, et la fraction jeune - ou n o n sclérosée - d u
corps enseignant, mais aussi d'autres catégories d'intellectuels.
Cela aussi a u n e signification déterminante p o u r l'avenir, car
universelle.

316
I.A R É V O L U T I O N A N T I C I P É ! :

Il est totalement inutile de discourir interminablement sur la


révolution scientifique-technologique si on ne comprend pas ce
qu'elle entraîne ; tout d'abord, que l'industrie de l'enseignement
et de la culture est d'ores et déjà, quantitativement et qualitative-
ment, plus importante que la métallurgie, et que cette importance
ne cessera de s'accroître.
Ensuite, et encore plus : les problèmes que pose à tous les
niveaux la crise profonde d u savoir et de la science contemporains
(que les scientifiques dans leur grande masse n ' o n t pas encore
découverte, mais qu'ils subissent obscurément), c'est-à-dire,
p o u r parler sans ambages, la mort de la science dans l'acception
classique et dans toute acception jusqu'ici connue de ce t e r m e ;
la mort d ' u n certain type de fabrication et de transmission d ' u n
savoir; l'incertitude perpétuelle quant à ce qui est acquis, pro-
bable, douteux, obscur; la collectivisation indéfinie d u support
humain d u savoir et, en m ê m e temps, la fragmentation à l'infini
de ce savoir au m o m e n t où plus que jamais apparaît, impérieuse
et énigmatique, l'interdépendance ou, mieux, l'unité articulée de
tous ses champs ; le rapport de ce savoir à la société qui le produit,
le nourrit, s'en nourrit et risque d ' e n mourir ; le p o u r qui et p o u r
quoi de ce savoir - ces problèmes posent d'ores et déjà l'exigence
d ' u n e transformation radicale de la société et de l'être humain en
m ê m e temps qu'ils en enferment les prémices. Si cet arbre mons-
trueux de la connaissance que l'humanité moderne cultive de plus
en plus fébrilement ne doit pas s'effondrer sous son propre poids
et écraser son jardinier dans sa chute, la transformation nécessaire
de l ' h o m m e et de la société va infiniment plus loin que les utopies
les plus folles n ' o n t jamais osé l'imaginer. Elle exige u n dévelop-
pement de l'individu différent dès le départ, qui le rende capable
d ' u n e autre relation au savoir, sans analogue dans l'histoire précé-
dente ; il ne s'agit pas simplement d u développement des facultés
et des capacités, mais beaucoup plus profondément d u rapport
de l'individu à l'autorité, puisque le savoir est la première subli-
mation d u désir de pouvoir, de son rapport donc à l'institution
dans ce qu'elle incarne c o m m e repère fixe et dernier. Tout cela est
évidemment inconcevable sans u n bouleversement n o n seulement
des institutions existantes, mais m ê m e de ce que nous entendons
par institution.

317
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

C'est cela qui est contenu, p o u r l'instant certes seulement en


germe, dans le mouvement des étudiants révolutionnaires en
France. La transformation d u rapport enseignant-enseigné ; celle
d u contenu de l'enseignement; la suppression d u cloisonnement
entre disciplines et d u cloisonnement entre l'université et la société,
ou bien devront rester lettre m o r t e - et on voit difficilement c o m -
m e n t elles pourraient le rester totalement - , ou bien poseront
c o n s t a m m e n t et de plus en plus impérieusement le problème d e ce
bouleversement. Peu importe si les étudiants le savaient ou n o n (et
pour u n e partie ils le savaient). Peu importe s'ils ont vu leur activité
c o m m e prélude ou partie d ' u n e révolution socialiste classique - ce
qui en u n sens est vrai, à condition d e pleinement comprendre
le bouleversement exigé d u contenu m ê m e d e cette révolution tel
qu'il était vu jusqu'ici. C o m m e le «vivre en travaillant ou mourir
en combattant» contenait en puissance les révolutions proléta-
riennes d u siècle qui a suivi, les objectifs d u mouvement étudiant
en France esquissent déjà les lignes de force de la période histo-
rique qui s'ouvre.

Telles sont les exigences «objectives», dans le d o m a i n e d u


savoir, de l'époque contemporaine, qui amplifient et approfon-
dissent i m m e n s é m e n t celles qui surgissaient déjà des domaines
de la production et de l'organisation de la vie sociale. Tels sont les
facteurs qui font d e la jeunesse, des étudiants, des travailleurs de
l'industrie de l'enseignement et de la culture l'équivalent d ' u n e
nouvelle avant-garde révolutionnaire de la société.
Mais ces couches, m ê m e élargies à toutes les couches m o d e r n e s
dans u n e situation comparable, pourront-elles jouer ce rôle ? N e
rencontreront-elles pas, tôt ou tard, u n e contradiction symétrique
à celle que le prolétariat a rencontrée? Peuvent-elles, autrement
dit, échapper durablement à l'emprise de la culture où elles
naissent ? Ont-elles le poids suffisant, la cohésion suffisante p o u r
jouer u n rôle historique? C e poids, peuvent-elles l'acquérir par
u n e jonction - qui semble a u j o u r d ' h u i encore plus difficile que par
le passé - avec les travailleurs manuels ?
Ici encore il serait n o n seulement illusoire, mais p r o f o n d é m e n t
et principiellement faux de vouloir répondre p a r u n e analyse théo-
rique à la question que l'histoire pose à la créativité des h o m m e s .

318
[.A R É V O L U T I O N ANTICIPÉE

Mais ceci est p o u r n o u s certain : s'il y a u n e solution à ces pro-


blèmes, elle ne p o u r r a être trouvée en dehors de la jonction des
travailleurs manuels et intellectuels. E t si u n e telle jonction - qui
n'est rien moins que « naturelle » - doit être réalisée, elle n e p o u r r a
l'être q u ' e n fonction d ' u n travail politico-social p e r m a n e n t , d o n t
les modalités, les structures, la façon d'être sont à inventer presque
entièrement.
BENNO STERNBERG-SAREL*

Benno Sternberg-Sarel est m o r t soudainement à Paris, le 9 mars


1971. N é en Roumanie en 1915, il s'était réfugié en France en 1936.
Militant clandestin sous l'occupation allemande, il s'était rappro-
ché d u trotskisme. Mais l'expérience d'après-guerre, et surtout son
séjour à Berlin (1946-1952), en lui faisant voir la superficialité des
analyses trotskistes d u stalinisme, l'en ont assez rapidement éloi-
gné, et, à partir de 1952, il a travaillé avec le groupe Socialisme ou
Barbarie jusqu'au m o m e n t où celui-ci a décidé de suspendre son
activité (1967) - décision à laquelle, d u reste, Benno s'était opposé.
Benno Sternberg-Sarel a publié de nombreux articles, notam-
ment dans Les Temps modernes («Lénine, Trotsky, Staline et le
problème du parti révolutionnaire», 1951 ; «Introduction aux évé-
nements d'Allemagne orientale», 1953; «Révolution par le haut
dans les campagnes égyptiennes», 1969), dans Esprit, et dans
Socialisme ou Barbarie (numéros 7, 8, 12, 13, 19, 21, 36, 37). Mais
sa contribution essentielle a été son livre La Classe ouvrière d'Alle-
magne orientale (Editions ouvrières, 1958), auquel il a travaillé pen-
dant dix ans, depuis son séjour à Berlin. Des extraits d ' u n premier
état de l'ouvrage ont été publiés (sous le pseudonyme d ' H u g o Bell)
dans Socialisme ou Barbarie en 1950 et 1951 (numéros 7 et 8). Il
avait communiqué u n e deuxième version d u manuscrit à Maurice
Merleau-Ponty, qui en avait donné une analyse, accompagnée de
sa propre interprétation, dans L'Express (27 août 1955; mainte-
nant dans Signes, p. 348-366). Basé sur une connaissance person-
nelle des faits et d u pays, fournissant une analyse minutieuse des

'<Les Temps modernes, 299-300, juin-juillet 1971. L'article, signé «C.C.»,


est bien entendu le seul que Castoriadis ait publié dans Les T.M.; il le
fut à l'initiative de J.-B. Pontalis. Les témoignages de C. sur ses anciens
camarades sont rares, il était d'autant plus important de recueillir celui-ci,
qui rappelle en outre le grand intérêt de l'ouvrage de B. S. sur l'Allemagne
orientale, malheureusement oublié aujourd'hui.>

321
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

documents officiels, ce livre important met à nu la naissance et la


consolidation de la bureaucratie comme couche sociale dominante
et privilégiée, et la distance grandissante qui se creuse entre elle et
le prolétariat, que la révolte de juin 1953 à Berlin-Est manifestera
avec éclat. Il formule aussi clairement l'antinomie qui déchire le
système bureaucratique, non seulement en tant qu'il doit dans son
idéologie et sa rhétorique officielles se réclamer d ' u n prolétariat
qu'il opprime et d ' u n socialisme qu'il bafoue ; mais plus profondé-
ment encore, en tant qu'il ne peut faire fonctionner la production,
dans son déroulement concret de tous les jours, sans essayer de
s'appuyer sur les capacités et les tendances gestionnaires d u prolé-
tariat, capacités et tendances qu'il est ainsi obligé à la fois de favo-
riser et de combattre. Cette analyse dont l'essentiel, répétons-le,
avait été formulé et publié dès 1950-1951, les événements de
1953 l'ont amplement confirmée; ceux de 1956 ont montré que
sa portée dépassait de loin l'Allemagne de l'Est, que son contenu
concerne tous les pays soumis au pouvoir de la bureaucratie.
Depuis de longues années, Benno Sternberg-Sarel avait été attiré
par les problèmes des pays du Tiers-Monde ; le texte sur l'Egypte
publié dans Les Temps modernes d'avril 1969 montre à l'œuvre les
mêmes qualités qui font la valeur de La Classe ouvrière d'Allemagne
orientale. Il avait commencé à assembler des matériaux et des notes
pour un ouvrage sur le problème agraire dans les pays ex-colo-
niaux ; il est pour l'instant difficile de dire si, et sous quelle forme,
quelque chose pourra en être publié. Sa connaissance de la réalité
sociale des pays arabes, qui grandissait rapidement en fonction de
fréquents et prolongés travaux sur le terrain, autant que son iden-
tité juive assumée, ont fait que pendant ces dernières années il a
été assombri et préoccupé par ce qu'il considérait comme l'optique
fausse dans laquelle une grande partie des tendances gauchistes
en France voient le conflit israélo-arabe, et en particulier par la
monstrueuse identification, si souvent opérée, d u nassérisme et des
régimes similaires avec u n socialisme quelconque.
Presque tous ceux qui ont milité avec Benno étaient devenus ses
amis. Sa bonne foi dans les discussions, son ouverture à autrui et
la nécessité inscrite dans sa nature d'essayer de comprendre ce que
l'autre disait avant de le contrer, ne lui ont jamais fait abandonner
son sens critique, encore moins approuver par complaisance ou

322
BKNN'O S T K R N B K R G - S A R E I .

paresse d'esprit ce d o n t il n'était pas convaincu. L ' h u m o u r affleu-


rait souvent dans ses propos, et il aimait rire, d ' u n rire franc et
exubérant. Jamais, dans les conflits politiques où il lui est arrivé
d'entrer, il n ' a mis d'animosité personnelle, et, chose infiniment
plus rare, jamais il n ' e n a suscité chez les autres.
La m o r t l'a frappé alors q u e ses efforts de d o n n e r à sa vie
inquiète u n lieu stable et u n e f o r m e moins h e u r t é e étaient sur le
point d ' a b o u t i r et avant que sa maturité ne d o n n e tous les fruits
qu'elle laissait attendre. Elle p e u t faire que reste incomplet son
travail, mais n o n son image p o u r ceux qui l'ont connu.
II

QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ


AUTONOME ?
Ce chapitre rassemble la plupart des textes des années 1970 inclus par
Castoriadis dans sa réédition en * 10/18» : SB, 1, p. 3-61 (rééd. 1990,
p. 17-56), E M O , 1, p. 11-120, E M O , 2, p.427-444, CS, p. 261-
411, S F, p. 223-314 (un certain nombre de «postfaces» à des textes
des décennies antérieures ayant été déjà publiées dans Q M O avec les
articles qu'elles concernaient), ainsi que deux inédits.
Les grandes introductions (celle de 1972 à l'ensemble de la réédition en
« 10/18»,«La question de l'histoire du mouvement ouvrier» ; mais aussi
«Socialisme et société autonome» reprise dans le tome 2), tout comme
l'entretien de 1976 «L'exigence révolutionnaire», présentent - avec un
regard inévitablement sélectif qui est celui du Castoriadis des années
1970 - ce qui a été fait auparavant; mais ils annoncent aussi avec une
netteté parfois surprenante ce qui sera fait durant la décennie suivante.
On y trouvera également deux textes qui approfondissent la réflexion sur
la nature de la Gauche réformiste et post ou plutôt para-stalinienne («La
gauche et la France en 1978» et «L'évolution du PCF».)
Le lecteur peut consulter dans le recueil posthume U n e société à la
dérive (2005) trois entretiens de cette même époque, dont deux (« Pour-
quoi je ne suis plus marxiste», 1974; «S'il est possible de créer une
nouvelle forme de société», 1977) reviennent sur l'ensemble des idées
politiques de Castoriadis, le troisième («Ce que les partis politiques ne
peuvent pas faire», 1979) étant plus spécialement centré sur certains
aspects de la conjoncture politique de ces années-là. Il est à peine néces-
saire de rappeler enfin que les années 1970 sont aussi celles de la publi-
cation en 1975 de L'Institution imaginaire de la société (dont la
première partie avait certes été publiée en 1964-1965) ; et, en 1978,
du premier volume des C a r r e f o u r s . . q u i contient deux textes particu-
lièrement importants par rapport aux thèmes abordés dans ces Ecrits :
«Technique» (1973), qui reprend et amplifie la réflexion commencée
dans CS II, et «Valeur, égalité, justice,politique... » (1975), où il déve-
loppe en particulier sa critique de l'économie marxiste sur un point
essentiel: la question de la valeur.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
À L A R É É D I T I O N E N « 1 0 / 1 8 »*

Les textes que l'on va lire ici ont été pensés, rédigés et publiés
p e n d a n t u n e période de trente ans, qui n ' a pas été particulière-
m e n t pauvre en événements cataclysmiques ni en mutations pro-
fondes. La D e u x i è m e G u e r r e mondiale et sa fin ; l'expansion d u
régime bureaucratique et de l'empire d e la Russie sur la moitié
de l ' E u r o p e ; la guerre froide; l'accession de la bureaucratie a u
pouvoir en C h i n e ; le rétablissement et l'essor sans précédent
de l'économie capitaliste; la fin brutale des Empires coloniaux
fondés au xvi e siècle ; la crise d u stalinisme, sa m o r t idéologique
et sa survie réelle; les révoltes populaires contre la bureaucratie
en Allemagne d e l'Est, en Pologne, en H o n g r i e et en Tchécoslo-
vaquie; la disparition d u m o u v e m e n t ouvrier traditionnel d a n s
les pays occidentaux, et la privatisation des individus dans tous ;
l'accession au pouvoir d ' u n e bureaucratie totalitaire dans certains
pays ex-coloniaux, de séries de démagogues psychopathes d a n s
d'autres ; l'effondrement interne d u système de valeurs et de règles
de la société m o d e r n e ; la remise en cause, en paroles mais aussi
en actes, d'institutions d o n t certaines (école, prison) datent des
débuts des sociétés historiques et d'autres (famille) sont nées dans
la nuit des temps ; la r u p t u r e des jeunes avec la culture établie et
la tentative d ' u n e partie d ' e n t r e eux d ' e n sortir et, moins apparent
mais peut-être le plus important, l'éclipsé, qui sait, la disparition
p o u r u n temps indéfini des repères hérités et d e tous les repères
de la réflexion et de l'action, la société dépossédée de son savoir et
ce savoir lui-même, enflant c o m m e u n e t u m e u r maligne, en crise
p r o f o n d e q u a n t à son contenu et q u a n t à sa fonction ; la proliféra-
tion sans bornes d ' u n e foule de discours vides et irresponsables,

*<Premiére publication dans SB, 1 (1973), p. 11-61; rééd. Bourgois,


La Société bureaucratique (1990), p. 20-56.>

329
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

la fabrication idéologique industrialisée et l'encombrement des


marchés par u n e pop-philosophie en plastique - tels sont, dans
u n ordre chronologique approximatif, quelques-uns des faits
qu'auraient d û affronter ceux qui, pendant cette période, se sont
mêlés de parler de société, d'histoire, de politique.
Dans ces conditions on excusera peut-être l'auteur, produit hors
m o d e d ' u n e époque autre, de ne pas se contenter, comme il sied
à présent, d'écrire n'importe quoi aujourd'hui après avoir publié
u n autre - et le m ê m e - n'importe quoi hier, mais de prétendre
prendre en charge autant que faire se peut sa propre pensée, réflé-
chir à nouveau sur son cheminement, s'interroger sur la relation
entre les écrits et l'évolution effective, essayer de comprendre ce
qui, au-delà des facteurs personnels ou accidentels, a permis à cer-
taines idées d'affronter victorieusement l'épreuve de l'événement,
en a rendu caduques d'autres, fait enfin que certaines de celles
auxquelles il tenait le plus - mais ce n'est pas là une nouveauté
dans l'histoire - , reprises et propagées depuis qu'il les a formulées,
lui semblent parfois devenues des instruments entre les mains des
escrocs pour tromper les innocents.

I. De l'analyse de la bureaucratie à la gestion ouvrière (1944-1948)

Au départ de l'évolution de ces idées se trouve l'expérience de


la Deuxième G u e r r e mondiale et de l'occupation allemande. Il
n'y a pas d'intérêt à relater ici c o m m e n t u n adolescent, décou-
vrant le marxisme, pensait lui être fidèle en adhérant aux Jeu-
nesses communistes sous la dictature de Metaxâs, ni pourquoi
il a p u croire, après l'occupation de la Grèce et l'attaque alle-
m a n d e contre la Russie, que l'orientation chauvine d u P C grec
et la constitution d ' u n F r o n t national de libération (EAM) résul-
taient d ' u n e déviation locale qui pouvait être redressée par u n e
lutte idéologique à l'intérieur d u parti. La réduction des argu-
m e n t s à des gourdins et la radio russe se sont vite chargées de
le détromper. Le caractère réactionnaire d u parti communiste,
de sa politique, de ses méthodes, de son régime interne, autant
que le crétinisme imprégnant, alors c o m m e maintenant, n ' i m -
porte quel discours ou écrit é m a n a n t de la direction d u P C ,

330
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

apparaissaient dans u n e clarté aveuglante. Il n'était pas surpre-


n a n t que, dans les conditions d u temps et d u lieu, ces constata-
tions conduisent au trotskisme et à sa fraction la plus gauchiste,
qui menait u n e critique intransigeante aussi bien d u stalinisme
que des trotskistes droitiers (dont on devait apprendre par la
suite, lorsque les communications interrompues depuis 1936
f u r e n t rétablies, qu'ils représentaient le véritable « esprit » - sit
venia verbo - de la « IV e Internationale »).

Survivre à la double persécution de la Gestapo et d u Guépéou


local (l'OPLA, qui a assassiné par dizaines les militants trotskistes
pendant et après l'occupation) s'est avéré u n problème soluble.
Autrement plus difficiles étaient les questions théoriques et poli-
tiques posées par la situation de l'occupation. Devant l'effondre-
m e n t de l'État et des organisations politiques bourgeoises, dans
u n e société qui s'était désintégrée, pulvérisée (les quelques indus-
tries existant avant la guerre avaient presque toutes cessé de fonc-
tionner, et l'on ne pouvait pratiquement plus parler de prolétariat,
mais d ' u n e lumpénisation générale), la population, poussée par
des conditions de vie épouvantables et par la cruelle oppression
qu'exerçait l'armée allemande, allait vers le P C qui connaissait
u n développement foudroyant, recrutait par dizaines de milliers
dans son organisation-paravent, l'EAM, mettait sur pied u n pseu-
do-partisanat montagnard et urbain (pseudo-, parce que inté-
gralement centralisé et bureaucratisé) qui comptait à la fin de
l'occupation une centaine de milliers d ' h o m m e s bien armés, et
installait son pouvoir total sur les régions les moins accessibles du
pays et, après le départ des Allemands, sur la totalité du territoire
à l'exception, et encore, de la place de la Constitution à Athènes.

D e quoi était donc faite l'adhésion des masses à la politique


stalinienne, qui les rendait n o n seulement sourdes à tout discours
révolutionnaire et internationaliste, mais prêtes à égorger ceux
qui le tenaient ? Et que représentait le parti stalinien lui-même ?
Pour le trotskisme-léninisme traditionnel la réponse, toute trou-
vée, consistait dans la répétition amplifiée d u paradigme de la
Première G u e r r e mondiale: la guerre n'avait été possible que
par la résurgence des «illusions nationalistes» des masses, qui

331
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

devaient en rester prisonnières jusqu'à ce que l'expérience de la


guerre les en débarrasse et les conduise à la révolution. Cette
m ê m e guerre n'avait fait q u e parachever la transformation d u
parti c o m m u n i s t e en parti réformiste-nationaliste, définitivement
intégré à l'ordre bourgeois, q u e Trotski avait depuis longtemps
prévue. Q u o i de plus naturel, alors, q u e l'emprise d u P C sur des
masses qui imputaient tous leurs m a u x à la nation « e n n e m i e » ?
P o u r les trotskistes, c o m m e p o u r Trotski jusqu'à son dernier jour,
le P C n e faisait q u e rééditer, d a n s les conditions de l'époque, le
rôle de la social-démocratie chauvine en 1914-1918, et les F r o n t s
« nationaux » ou « patriotiques » qu'il patronnait n'étaient q u e des
déguisements nouveaux d e l'« U n i o n sacrée ». (Je n e parle là q u e
de la ligne trotskiste c o n s é q u e n t e - m ê m e si elle était minori-
taire. Les tendances droitières de la « IV e Internationale », b e a u -
c o u p plus opportunistes, essayaient alors, c o m m e m a i n t e n a n t , d e
coller aux staliniens, et allaient parfois jusqu'à soutenir q u e la
lutte «nationale» contre l'Allemagne était progressiste.)
Jusqu'à u n certain point, les faits pouvaient encore être adaptés
à ce schéma - à condition, c o m m e c'est toujours le cas p o u r le
trotskisme, d e les d é f o r m e r suffisamment et de se d o n n e r u n
«demain» indéfini. Pour m a part, assimiler le P C à u n parti
réformiste, q u a n d on l'avait tant soit peu c o n n u de l'intérieur,
m e paraissait léger, et les illusions des masses n e m e semblaient
ni exclusivement ni essentiellement «nationalistes». C e qui était
malaise intellectuel se transforma en certitude éclatante avec l'in-
surrection stalinienne de décembre 1944. Il n'y avait a u c u n moyen
de faire rentrer celle-ci dans les schémas en cours, et le vide iné-
galé des « analyses » que tentèrent d ' e n présenter les trotskistes à
l'époque et par la suite en témoigna amplement. Il était en effet
évident que le P C grec n'agissait pas en parti réformiste, mais visait
à s'emparer d u pouvoir en éliminant ou en ligotant les représen-
tants de la bourgeoisie ; dans les coalitions qu'il formait, les politi-
ciens bourgeois étaient l'otage d u P C et n o n l'inverse. Il n'existait
a u c u n pouvoir effectif dans le pays en dehors des mitraillettes des
corps militaires d u P C . L'adhésion des masses n'était pas moti-
vée par la simple haine d e l'occupation allemande ; renforcée au
décuple après le départ des Allemands, elle avait toujours contenu
l'espoir confus d ' u n e transformation sociale, d ' u n e élimination

332
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

des anciennes couches dominantes, et n'avait rien à faire avec u n e


« U n i o n nationale». Les masses se comportaient p a r ailleurs en
infanterie passive d u P C ; seul u n délirant aurait p u croire q u ' u n e
fois le P C installé au pouvoir, ces masses, militairement encadrées,
menées au doigt et à l'œil, sans a u c u n organe a u t o n o m e ni velléité
d ' e n f o r m e r a u c u n , auraient « débordé » le P C ; l'auraient-elles, p a r
impossible, essayé, elles auraient été massacrées impitoyablement,
les cadavres étant affublés des qualificatifs appropriés.
L'insurrection de décembre 1944 a été battue - mais par l'armée
anglaise. Il importe p e u , dans le présent contexte, de savoir dans
quelle m e s u r e des erreurs (de son propre point de vue) tactiques
et militaires d e la direction stalinienne, ou des querelles intestines,
ont existé ou joué u n rôle réel : plus tôt ou plus tard, le P C aurait
été b a t t u d e toute façon - mais par l'armée anglaise. Cette défaite
était donc, si je p e u x dire, sociologiquement contingente: elle
n e résultait ni d u caractère intrinsèque d u P C (qui n'aurait pas
« voulu » ou « p u » s'emparer d u pouvoir) ni d u r a p p o r t des forces
dans le pays (la bourgeoisie nationale n'avait a u c u n e force à lui
opposer), mais de sa position géographique et d u contexte interna-
tional (accords de T é h é r a n , puis d e Yalta). Si la Grèce était située
mille kilomètres plus au nord - ou la F r a n c e mille kilomètres plus
à l'est - , le P C se serait emparé d u pouvoir à l'issue de la guerre,
et ce pouvoir aurait été garanti par la Russie. Q u ' e n aurait-il fait ?
Il aurait instauré u n régime similaire au régime russe, éliminé les
anciennes couches dominantes après en avoir absorbé ce qui se
laissait absorber, établi sa dictature, installé ses h o m m e s à tous
les postes c o m p o r t a n t c o m m a n d e m e n t et privilèges. Certes, à
l'époque, tout cela n'était que des « si ». Mais l'évolution ultérieure
des pays satellites, confirmant ce pronostic autant q u ' u n pronostic
historique ait jamais p u l'être, m e dispense d'avoir à revenir sur
cet aspect d u raisonnement.

C o m m e n t qualifier, d u point de vue marxiste, u n tel régime?


Il était clair que, sociologiquement, il devait avoir m ê m e défini-
tion que le régime russe. E t c'est ici que la faiblesse et finalement
l'absurdité de la conception trotskiste devenaient évidentes. C a r
la définition qu'elle donnait d u régime russe n'était pas sociolo-
gique, c'était u n e simple description historique: la Russie était
u n « Etat ouvrier dégénéré », et ce n'était pas là u n e question de

333
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

terminologie. Pour le trotskisme, u n tel régime n'était possible


que c o m m e le produit de la dégénérescence d ' u n e révolution pro-
létarienne; il était exclu, dans son optique, que la propriété soit
«nationalisée», l'économie «planifiée» et la bourgeoisie éliminée
sans u n e révolution prolétarienne. Fallait-il qualifier les régimes
qu'instauraient les P C en E u r o p e orientale d'« États ouvriers dégé-
nérés » ? C o m m e n t auraient-ils p u l'être, s'ils n'avaient jamais été,
p o u r c o m m e n c e r , ouvriers ? E t s'ils l'avaient été, il fallait admettre
que la prise d u pouvoir par u n parti totalitaire et militarisé était
en m ê m e temps u n e révolution prolétarienne - laquelle dégénérait
au f u r et à mesure qu'elle se développait. Ces monstruosités théo-
riques - devant lesquelles les « théoriciens » trotskistes n ' o n t jamais
reculé 1 - restaient d'ailleurs d ' u n intérêt secondaire. L'expérience
historique, autant que M a r x et Lénine, enseignait que le déve-
loppement d ' u n e révolution est essentiellement le développement
des organes a u t o n o m e s des masses - C o m m u n e , Soviets, comi-
tés d e fabrique ou Conseils - , et cela n'avait rien à voir avec u n
fétichisme des formes organisationnelles : l'idée d ' u n e dictature
d u prolétariat exercée par u n parti totalitaire était u n e dérision,
l'existence d'organes autonomes des masses et l'exercice effectif
d u pouvoir par ceux-ci n'est pas u n e forme, elle est la révolution
m ê m e et toute la révolution.
La conception de Trotski se révélait ainsi fausse sur le point
central sur lequel elle s'était constituée et qui seul pouvait fonder
le droit à l'existence historique d u trotskisme c o m m e courant
politique : la nature sociale et historique d u stalinisme et d e la
bureaucratie. Les partis staliniens n'étaient pas réformistes, ils ne
conservaient pas mais détruisaient la bourgeoisie. La naissance de
la bureaucratie russe dans et par la dégénérescence de la révolution
d ' O c t o b r e , essentielle à d'autres égards, était accidentelle q u a n t à
celui-ci : u n e telle bureaucratie pouvait aussi naître autrement et
être, n o n pas le produit, mais l'origine d ' u n régime q u e l'on n e
pouvait qualifier ni d'ouvrier ni simplement d e capitaliste au sens
traditionnel. Si, p e n d a n t u n temps, d e misérables arguties sur la
présence de l'Armée russe en E u r o p e orientale c o m m e «cause»

1. En fait, ils ont soutenu pendant longtemps, et jusqu'à une date assez
récente, que les pays satellites restaient « capitalistes ».

334
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

d e l'accession d u P C au pouvoir ont été possibles, l'instauration,


depuis, d ' u n empire bureaucratique autochtone sur quelques cen-
taines de millions de Chinois devait régler la question p o u r tous
ceux qui n'essaient pas de s'aveugler eux-mêmes.
Il fallait d o n c revenir sur la «question russe» et écarter
1' « exceptionnalisme » sociologique et historique de la conception
d e Trotski. C o n t r a i r e m e n t au pronostic de celui-ci, la bureaucra-
tie russe avait survécu à la guerre, laquelle n e s'était pas résolue
en révolution ; elle avait aussi cessé d'être « bureaucratie dans u n
seul pays », des régimes analogues au sien poussaient dans toute
l ' E u r o p e orientale. Elle n'était d o n c ni exceptionnelle ni « f o r m a -
tion transitoire » en a u c u n sens n o n sophistique d e ce t e r m e . Elle
n'était pas n o n plus simple « couche parasitaire », mais bel et bien
classe d o m i n a n t e , exerçant u n pouvoir absolu sur l'ensemble d e la
vie sociale, et n o n seulement d a n s la sphère politique étroite. C e
n'est pas seulement que, d u point d e vue marxiste, l'idée d ' u n e
séparation (et, dans ce cas, d ' u n e opposition absolue) entre les
prétendues « bases socialistes d e l'économie » russe et le terrorisme
totalitaire exercé sur et contre le prolétariat est grotesque ; il suf-
fisait de considérer sérieusement la substance des rapports réels
de production en Russie, au-delà d e la f o r m e juridique de la pro-
t
priété « nationalisée », p o u r constater qu'ils sont effectivement des
rapports d'exploitation, q u e la bureaucratie assume pleinement
les pouvoirs et les fonctions d e la classe exploiteuse, la gestion d u
procès de production à tous les niveaux, la disposition des moyens
de production, les décisions sur l'affectation d u surproduit.
Il en découlait u n e foule de conséquences capitales; car la
« question russe » était, et reste, la pierre de touche des attitudes
théoriques et pratiques se réclamant d e la révolution; car elle
est aussi le filon le plus riche, la voie royale d e la compréhension
des problèmes les plus importants d e la société contemporaine.
La stérilité de Trotski et d u trotskisme n'est q u e le reflet d e leur
incapacité d ' e n t r e r dans cette voie. La justification historique d u
trotskisme, ce qui aurait p u fonder sa constitution c o m m e cou-
rant politique i n d é p e n d a n t et nouveau, eût été u n e analyse vraie
de la nature d u stalinisme et d e la bureaucratie, et des implica-
tions de ce nouveau p h é n o m è n e . Cette nouvelle étape aussi bien
de l'histoire d u m o u v e m e n t ouvrier que d e la société mondiale

335
exigeait u n nouvel effort, u n nouveau développement théorique.
Au lieu de cela, Trotski n'a jamais fait que répéter et codifier la
pratique léniniste de la période classique (ou plutôt, ce qu'il pré-
sentait comme telle) ; et m ê m e cela, il ne l'a fait qu'après u n e
période de concessions et de compromis, qui ne s'achève qu'en
1927. Complètement désarmé devant la bureaucratie stalinienne,
il n'a pu q u ' e n dénoncer les crimes et en critiquer la politique
d'après les standards de 1917. Obnubilé par la pseudo-« théorie »
d u bonapartisme stalinien, empêtré dans u n e vue impression-
niste de la décadence d u capitalisme, il refusa jusqu'à la fin de
voir dans le régime russe autre chose q u ' u n accident passager,
u n de ses fameux « cul-de-sac » de l'histoire ; il n'a jamais fourni
d u régime bureaucratique que des descriptions superficielles, et
l'on chercherait en vain dans La Révolution trahie u n e analyse
de l'économie russe : les forces productives se développent, c'est
grâce à la nationalisation et à la planification ; elles se développent
moins vite et moins bien qu'elles n'auraient dû, c'est à cause de la
bureaucratie, voilà la substance de ce que Trotski et les trotskistes
ont à en dire. Il s'épuisait à démontrer que les partis communistes
violaient les principes léninistes et ruinaient la révolution - alors
que ceux-ci visaient des objectifs tout autres, et que les critiquer
dans cette perspective n'a guère plus de sens que reprocher à u n
cannibale, qui élèverait des enfants pour les manger, de violer
les préceptes de la bonne pédagogie. Lorsqu'à la fin de sa vie il
accepta d'envisager une autre possibilité théorique concernant la
nature d u régime russe, ce fut p o u r lier immédiatement et direc-
tement le sort théorique des analyses de la Russie au sort effectif
de son pronostic concernant l'engendrement de la révolution par
la guerre qui commençait. Ses pitoyables héritiers ont payé cher
cette monstruosité théorique ; Trotski avait écrit, noir sur blanc (In
Defense of Marxism) que si la guerre se terminait sans la victoire
de la révolution mondiale, on devrait réviser l'analyse d u régime
russe et admettre que la bureaucratie stalinienne et le fascisme
avaient déjà esquissé u n nouveau type de régime d'exploitation,
qu'il identifiait d u reste à la barbarie. D e sorte que, des années
après la fin de la guerre, ses épigones étaient obligés de soutenir
que la guerre, ou la « crise » issue de la guerre, n'était pas vraiment
terminée. Probablement, p o u r eux, elle ne l'est toujours pas.

336
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

Cet aveuglement d e Trotski sur le stalinisme pouvait surprendre


ceux qui, c o m m e moi, avaient admiré son audace et son acuité.
Mais il n'était pas libre. L'aveuglement était aveuglement sur ses
propres origines : sur les tendances bureaucratiques organique-
m e n t incorporées dans le parti bolchevique dès le d é p a r t (qu'il
avait d u reste vues et dénoncées avant d'y entrer et de s'identifier
à lui), et sur ce qui, déjà dans le marxisme m ê m e , préparait la
bureaucratie et en faisait le point aveugle, le secteur invisible et
irrepérable de la réalité sociale, r e n d a n t impossible au-delà d ' u n
point de la penser dans le cadre théorique q u e le marxisme avait
établi (voir RIB et M T R ) .

La nouvelle conception de la bureaucratie et d u régime russe


permettait de déchirer le voile mystificateur de la «nationalisa-
tion » et d e la « planification » et de retrouver, au-delà des formes
juridiques de la propriété, c o m m e des m é t h o d e s de gestion d e
l'économie globale adoptées par la classe exploiteuse (« marché »
ou « plan »), les rapports effectifs de production c o m m e f o n d e m e n t
de la division d e la société en classes. Ce n'était là, évidemment,
que retourner au véritable esprit des analyses de M a r x . Si la pro-
priété privée classique est éliminée cependant que les travailleurs
continuent d'être exploités, dépossédés et séparés des moyens de
production, la division sociale devient division entre dirigeants et
exécutants dans le procès de production, la couche d o m i n a n t e
assurant sa stabilité et, le cas échéant, la transmission de ses pri-
vilèges à ses descendants par d'autres mécanismes sociologiques,
qui n e présentent d u reste a u c u n mystère.
Elle permettait aussi de c o m p r e n d r e l'évolution d u capita-
lisme occidental, où la concentration d u capital, l'évolution de
la technique et d e l'organisation d e la production, l'intervention
croissante de l'Etat et enfin l'évolution des grandes organisations
ouvrières avaient conduit à u n résultat analogue, la constitution
d ' u n e couche bureaucratique dans la production et dans les autres
sphères d e la vie sociale. La théorie de la bureaucratie trouvait ainsi
ses assises socio-économiques, en m ê m e temps qu'elle s'inscrivait
dans u n e conception historique d e la société m o d e r n e . Il était
en effet clair q u e le procès de concentration d u capital et d e son
interpénétration avec l'État, de m ê m e que le besoin d ' u n contrôle

337
QUEI.LK D É M O C R A T I E ?

à exercer sur tous les secteurs de la vie sociale, et en particulier


sur les travailleurs, impliquaient l'émergence de nouvelles couches
gérant la production, l'économie, l'État, la culture c o m m e aussi la
vie syndicale et politique d u prolétariat ; et, m ê m e dans les pays de
capitalisme traditionnel, on constatait l'autonomisation croissante
de ces couches par rapport aux capitalistes privés, et la fusion gra-
duelle des sommets des deux catégories. Mais bien entendu ce
n'est pas le sort des personnes, mais l'évolution d u système qui
importe, et cette évolution conduit organiquement le capitalisme
traditionnel de la firme privée, d u marché, de l'État-gendarme,
au capitalisme contemporain de l'entreprise bureaucratisée, de la
réglementation et de la «planification» et de l'État omniprésent.
C'est pourquoi, après avoir pendant u n bref laps de temps envi-
sagé l'idée d ' u n e «troisième solution historique» 1 , j'ai adopté le
terme de capitalisme bureaucratique. Capitalisme bureaucratique
et n o n capitalisme d'État, expression à peu près vide de sens,
impropre pour caractériser les pays de capitalisme traditionnel
(où les moyens de production ne sont pas étatisés), ne mettant
pas le doigt sur l'émergence d ' u n e nouvelle couche exploiteuse,
masquant u n problème essentiel pour u n e révolution socialiste, et
créant u n e confusion désastreuse - dans laquelle ont sombré de
nombreux auteurs et groupes de gauche - car faisant penser que
les lois économiques d u capitalisme continuent de valoir après
la disparition de la propriété privée, d u marché et de la concur-
rence, ce qui est absurde 2 . Combien, pendant le quart de siècle
qui a suivi, la bureaucratisation est devenue le procès central de la
société contemporaine mérite à peine d'être mentionné.
Encore plus décisives sont les conséquences quant aux visées
de la révolution. Si tel est le fondement de la division de la société
contemporaine, une révolution socialiste ne peut pas se limiter à
éliminer les patrons et la propriété «privée» des moyens de pro-
d u c t i o n ; elle doit aussi se débarrasser de la bureaucratie et d u
pouvoir que celle-ci exerce sur les moyens et le procès de produc-
tion - autrement dit, abolir la division entre dirigeants et exécu-
tants. Exprimé positivement, cela n'est rien d'autre que la gestion

1. <SB, 1, p. 73, rééd. Bourgois, p. 65.>


2. <SB, 1, p. 101, rééd. Bourgois, p. 86.>

338
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

ouvrière de la production, à savoir le pouvoir total exercé sur la


production et sur l'ensemble des activités sociales par les organes
autonomes des collectivités de travailleurs ; on peut aussi appeler
cela autogestion, à condition de ne pas oublier qu'elle implique
n o n pas l'aménagement, mais la destruction de l'ordre existant, et
tout particulièrement l'abolition de l'appareil d'État séparé de la
société, des partis en tant qu'organes dirigeants ; à condition donc
de n e pas la confondre avec les mystifications qui, depuis quelques
années, circulent sous ce vocable, ni avec les efforts d u Maréchal
Tito d'extraire davantage de production des ouvriers yougoslaves
par le moyen d ' u n salaire au rendement collectif et par l'utilisa-
tion de leur capacité d'organiser leur travail. Q u e l'expérience de
l'exploitation et de l'oppression par la bureaucratie, venant après
celle d u capitalisme privé, ne laisserait aux masses insurgées
d'autre voie que la revendication de la gestion ouvrière de la pro-
duction était une simple déduction logique, formulée dès 1947 et
amplement confirmée par la révolution hongroise de 1956. Q u e
la gestion de la production par les producteurs, et la gestion col-
lective de leurs affaires par les intéressés dans tous les domaines
de la vie publique, étaient impossibles et inconcevables hors u n
déploiement sans précédent de l'activité a u t o n o m e des masses
revenait à dire que la révolution socialiste n'est rien de plus et rien
de moins que l'explosion de cette activité autonome, instituant de
nouvelles formes de vie collective, éliminant au f u r et à mesure
de son développement n o n seulement les manifestations mais les
fondements de l'ordre ancien, et en particulier toute catégorie ou
organisation séparée de « dirigeants » (dont l'existence signifie ipso
facto la certitude d ' u n retour à l'ordre ancien, ou plutôt témoigne
par elle-même que cet ordre est toujours là), créant à chacune de
ses étapes des points d'appui pour son développement ultérieur
et les ancrant dans la réalité sociale.

Il en découlait enfin des conséquences tout aussi importantes


p o u r ce qui est de l'organisation révolutionnaire et de ses rapports
aux masses. Si le socialisme est le déploiement de l'activité auto-
n o m e des masses et si les objectifs de cette activité et ses formes ne
peuvent découler que de l'expérience propre que les travailleurs
font de l'exploitation et de l'oppression, il ne peut être question
ni de leur inculquer u n e « conscience socialiste » produite par une

339
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

théorie, ni de se substituer à eux p o u r la direction de la révolution


ou la construction du socialisme. Il fallait d o n c une transformation
radicale, par rapport au modèle bolchevique, aussi bien d u type de
rapports entre les masses et l'organisation que de la structure et
d u m o d e de vie interne de celle-ci. Ces conclusions sont claire-
ment formulées dans SB (mars 1949). Je n ' e n ai pas pu cependant
tirer tout de suite toutes les implications, et beaucoup d'ambiguïtés
subsistent dans le premier texte consacré à cette question («Le
parti révolutionnaire », mai 1949), ambiguïtés déjà en partie levées
dans u n texte qui a suivi (« La direction prolétarienne 1 », juillet
1952). Outre les difficultés que présente toujours la rupture avec
u n grand héritage historique, deux facteurs m e semblent avoir été
déterminants dans m o n attitude de l'époque. Le premier, c'était
que je mesurais dans toute son ampleur l'étendue d u problème de
la centralisation dans la société moderne - et dont je pense tou-
jours qu'il était sous-estimé par ceux qui, dans le groupe, s'oppo-
saient à moi sur cette question - et qu'il m e paraissait, à tort, que
le parti y fournissait u n élément de réponse. Cette question a été,
p o u r ce qui me concerne, résolue autant qu'elle peut l'être par
l'écrit dans C S I I . Le deuxième, c'est l'antinomie impliquée dans
l'idée m ê m e d'organisation et d'activité révolutionnaires : savoir,
ou croire savoir, que le prolétariat devrait arriver à une concep-
tion de la révolution et d u socialisme qu'il ne peut tirer que de
lui-même, et ne pas se croiser les bras pour autant. C'est finale-
m e n t la formulation d u problème m ê m e de la praxis, tel que le
rencontrent aussi bien la pédagogie que la psychanalyse, et que je
n'ai pu discuter de manière qui me satisfasse que quinze ans plus
tard ( M T R III, octobre 1964).

II. La critique de l'économie marxiste (1950-1954)

La perspective historique où visaient à s'inscrire les premiers


textes de S.ouB. et certaines interprétations qui s'y trouvent
restaient encore prisonnières de la méthodologie traditionnelle.

1. cTextes repris maintenant dans QMO, 1.1, p. 379-405, suivis d'une


«Postface» de 1974.>

340
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

Trotski avait écrit, dans le Programme de transition (1938), que les


prémisses de la révolution n o n seulement ne mûrissent plus, mais
ont c o m m e n c é à p o u r r i r ; aussi, q u e les forces productives de
l'humanité ont cessé de croître et que le prolétariat n ' a u g m e n t e
plus, ni en nombre ni en culture. Il était impossible de comprendre
comment, s'il en était ainsi, la révolution restait à l'ordre d u jour dix
(et maintenant trente-cinq) ans après - de m ê m e qu'il est, inver-
sement, impossible de comprendre c o m m e n t des gens peuvent se
croire révolutionnaires « scientifiques » et continuer de se réclamer
de Marx, qui a écrit : « une société ne disparaît jamais avant que
soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez
large p o u r contenir» (Préface à la Critique de l'économie politique).
Si le prolétariat n'avait pas p u faire la révolution à l'apogée de sa
force numérique et culturelle, c o m m e n t pourrait-il la faire pendant
son déclin? Dès que j'avais commencé à m'occuper sérieusement
d'économie (1947-1948), j'avais pu montrer que l'expansion de
la production capitaliste avait en réalité toujours continué. Deux
facteurs m'empêchaient cependant d ' e n tirer toutes les conclu-
sions. D ' u n e part, je gardais encore cet ultimatisme historique qui
avait caractérisé le léninisme et surtout le trotskisme : en l'absence
de révolution, ce sera le fascisme, inéluctablement; en l'absence
d ' u n e vraie stabilisation du capitalisme, ce sera la guerre pour
demain. D ' a u t r e part, sous l'emprise de la théorie économique
de Marx - ou de ce qui passait pour tel - , je pensais encore que
l'exploitation d u prolétariat ne pouvait aller q u ' e n s'aggravant,
q u ' u n e nouvelle crise économique d u capitalisme était inévitable,
que la prétendue «baisse tendancielle d u taux de profit» minait
les fondements d u système. Poussant en m ê m e temps à sa limite
logique la théorie de la concentration d u capital, donc aussi d u
pouvoir (Marx disait que le procès de la concentration ne s'arrête
pas avant q u ' o n ne soit parvenu à la domination d ' u n seul capi-
taliste ou groupe de capitalistes), constatant qu'à l'opposé de la
Première, la Deuxième Guerre mondiale n'avait pas réglé mais
aggravé et multiplié les problèmes qui l'avaient causée, et lais-
sait seules face à face deux superpuissances impérialistes dont
aucune ne renonçait à remettre en question u n partage incertain
du m o n d e uniquement fixé par l'avance des armées en 1945, j'en
concluais non seulement q u ' u n e troisième guerre mondiale était

341
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

inéluctable (ce qui reste toujours vrai en gros), mais qu'elle était
« immédiate » en u n sens particulier d u t e r m e : quels q u e fussent
les délais et les péripéties, la situation historique allait être déter-
minée souverainement par le procès aboutissant à la guerre. Cette
thèse, formulée dans les textes explicitement consacrés à l'analyse
de la situation internationale ( c o m m e SB et ceux qui seront repro-
duits dans le volume III, 1 de l'édition« 10/18 »', m a r q u e plusieurs
écrits de cette période. Constater a u j o u r d ' h u i qu'elle était fausse
est superflu. E n c o r e faut-il voir q u e les facteurs d o n t elle rendait
compte sont restés à l'œuvre et continuent d'être déterminants
( C u b a , Indochine, Proche-Orient). Mais ce qui importe, c'est
l'analyse des raisons de l'erreur.
Celles qui m e paraissent contenir u n e leçon durable sont de
deux ordres. La première - indiquée dans des textes de S.ouB.
à partir d e l'été 1953 («Note sur la situation internationale» d u
n° 12, écrite en collaboration avec C l a u d e Lefort, puis SIPP, avril
1954) - était la surestimation de l'indépendance des couches diri-
geantes des deux blocs à l'égard de la population de leurs pays et
des pays dominés. L'hostilité d e la population américaine face à la
guerre de Corée, les craquements de l'empire russe que la b u r e a u -
cratie devait percevoir déjà avant la m o r t de Staline, et qui ont
éclaté au grand jour avec la révolte de Berlin-Est en juillet 1953,
ont sans d o u t e joué u n rôle décisif dans l'arrêt de la course vers la
guerre ouverte. Derrière ces faits, il y a u n e signification profonde
que je n'ai pu dégager que plus tard, dans MRCM (1959-1960) :
u n m o n d e sépare les sociétés d'après la guerre de celles d'avant
la guerre, en tant q u e le conflit est généralisé à tous les niveaux
de la vie sociale, que les couches dominantes voient leur pouvoir
limité, m ê m e en l'absence d'opposition frontale, par u n e contes-
tation qui se généralise, en tant aussi que leurs propres contradic-
tions internes ont changé de caractère, q u e la bureaucratisation
généralisée transpose au cœur des instances dirigeantes les irratio-
nalités d u système et leur impose des contraintes, différentes des
contraintes classiques mais tout aussi puissantes.

1. <Capitalisme moderne et révolution, 1 : L'Impérialisme et la guerre, qui sera


repris dans le vol.VII de notre édition.>

342
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

La deuxième, c'était l'adhésion à la théorie économique de


Marx et à ses conclusions - explicites et authentiques, c o m m e
l'idée que le capitalisme ne peut qu'augmenter constamment
l'exploitation des travailleurs, ou implicites et «interprétées» par
la tradition marxiste, c o m m e celle de l'inévitabilité de crises de
surproduction et de l'impossibilité d u système de parvenir à u n
équilibre dynamique, fut-il grossièrement défini. La guerre appa-
raissait alors - et avait été, comme on le sait, explicitement théo-
risée ainsi par toute la tradition marxiste - comme la seule issue
pour le système, issue dictée par ses propres nécessités internes.
Or aussi bien m o n travail quotidien d'économiste q u ' u n e nouvelle
étude plus approfondie d u Capital, motivée par u n cycle de confé-
rences données l'hiver 1948-1949, m'amenèrent graduellement
à conclure que le fondement économique que Marx avait voulu
donner à la fois à son œuvre et à la perspective révolutionnaire,
et que des générations de marxistes ont considéré c o m m e u n roc
inébranlable, était simplement inexistant. D u point de vue de la
vulgaire réalité judéo-phénoménale, p o u r parler c o m m e lui, ce qui
se passait n'avait aucun rapport avec la théorie, ce que Marx en
avait dit ne fournissait aucune arme p o u r l'intelligence de l'éco-
nomie et ne permettait pas de se retrouver dans les événements, les
prédictions formulées dans son œuvre ou déductibles de celle-ci
se trouvaient démenties - à part celles qui avaient u n caractère
sociologique beaucoup plus qu'économique, comme la diffusion
universelle du capitalisme ou la concentration. Plus grave encore,
d u point de vue théorique, le système était plus qu'incomplet,
incohérent, basé sur des postulats contradictoires, plein de déduc-
tions fallacieuses.

Et finalement, ceci était bien relié à cela.


Les faits obligeaient de voir, déjà à l'époque, qu'il n'y avait
pas de paupérisation, ni absolue ni m ê m e relative, d u proléta-
riat, et pas d'accroissement du taux d'exploitation. Revenant alors
à la théorie, on constatait que rien, dans Le Capital, n e permet
de déterminer u n niveau de salaire réel et son évolution dans le
temps. Q u e la valeur unitaire des marchandises de c o n s o m m a -
tion ouvrière diminue avec l'élévation de la productivité d u travail
ne dit rien sur la quantité totale des marchandises composant le
salaire (200 x 1 n'est pas plus petit que 1 0 0 x 2 ) ; q u ' a u départ

343
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

cette quantité (le niveau de vie réel de la classe ouvrière) soit


déterminée par des «facteurs historiques et moraux» ne dit rien
sur son rapport avec ces facteurs, ni surtout sur son évolution;
enfin, que les luttes ouvrières permettent de modifier la répar-
tition du produit net entre salaires et profits, ce que Marx avait
vu et écrit, est certain et même fondamental - puisque ces luttes
ont réussi à maintenir cette répartition en gros constante, fournis-
sant par là m ê m e à la production capitaliste u n marché interne de
biens de consommation constamment élargi - mais, précisément,
plonge tout le système, en tant que système économique, dans
l'indétermination totale pour ce qui est de sa variable centrale, le
taux d'exploitation, et, rigoureusement parlant, fait de tout ce qui
vient après u n e série d'affirmations gratuites.
D e m ê m e , la thèse de l'élévation de la composition organique d u
capital, empiriquement contestable (toutes les études statistiques
existantes, p o u r autant que l'on puisse s'y fier, ne montrent pour
le rapport capital/produit net ni une évolution historique claire,
ni u n e corrélation systématique avec le niveau de développement
économique des pays), n e présentait aucune nécessité logique.
Il n'y a, sommairement parlant, aucune raison p o u r que la
valeur globale d u capital constant augmente avec le temps relati-
vement à la valeur globale d u produit net, à moins de postuler que
la productivité d u travail produisant des moyens de production
augmente moins vite que la productivité moyenne, ce qui est à
la fois arbitraire et peu plausible, vu q u e p o u r Marx les matières
premières, etc., entrent dans la composition d u capital constant.
Marx rapporte en fait, pour sa définition de la composition
organique, la valeur d u capital constant n o n pas au produit net
(comme on devrait le faire si l'on voulait avoir u n concept moins
ambigu) mais au capital variable (salaires uniquement) ; cela rend
la construction plus que suspecte, car la constatation de départ,
celle qui d o n n e son apparente plausibilité à l'idée de l'élévation
de la composition organique, est que «le m ê m e n o m b r e d ' o u -
vriers manipule u n e quantité croissante de machines, matières
premières, etc. ». Mais nombre d'ouvriers et quantité de machines
ne sont pas des concepts de valeur, mais des concepts physiques. Et
le nombre d'ouvriers ne dit encore rien sur le capital variable - à
moins que l'on n'introduise le salaire ; et dans ce cas, il n'y aura

344
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

élévation de la composition organique, toutes choses égales d'ail-


leurs, que c o m m e p u r reflet de l'augmentation d u taux d'exploi-
tation - ce qui r a m è n e au problème précédent 1 . Enfin, la grande
Chimère, le serpent de mer de la théorie économique de Marx,
la «baisse tendancielle d u taux de profit», apparaissait c o m m e
l'aboutissement d ' u n e série de déductions fallacieuses à partir
d'hypothèses incohérentes et totalement n o n pertinente à n ' i m -
porte quel égard.
Par ailleurs, les marxistes vivaient, et vivent toujours, sur la
croyance que Le Capital explique le mécanisme des crises de sur-
production et en garantit la récurrence. Il n ' e n est en fait rien;
on y trouvera beaucoup de passages qui discutent la question et
en fournissent des interprétations partielles et restreintes, mais le
seul résultat positif est u n exemple numérique (dans le deuxième
Livre) illustrant le cas d ' u n e accumulation dans l'équilibre, soit
exactement le contraire de la superstition courante. Les condi-
tions, d u reste, sous lesquelles la discussion de la question est faite
sont tellement abstraites que les conclusions, quand elles existent,
n ' o n t presque pas de signification pour la réalité.
En m ê m e temps, on assistait à l'écroulement des empires colo-
niaux. D'après la vulgate en vigueur alors comme aujourd'hui,
cela aurait dû conduire à l'effondrement des économies métropo-
litaines - et il n ' e n était rien. La question n'avait pas été, et pour
cause, traitée par M a r x ; mais dans la littérature marxiste deux
conceptions inconciliables se heurtaient de front à ce propos. Pour
Rosa Luxembourg, l'économie capitaliste a organiquement besoin
d ' u n entourage n o n capitaliste p o u r pouvoir réaliser la plus-value,
c'est-à-dire en fait écouler totalement sa production, et l'impéria-
lisme trouve là sa cause nécessaire ; le détachement des anciennes
colonies ne pouvait que réduire les débouchés externes d u capi-
talisme métropolitain et dans certains cas (Chine, par exemple)
les supprimer totalement, devait donc provoquer u n e crise de

1. On sait que certains de ces points sont longuement et péniblement dis-


cutés dans Le Capital. Cela ne modifie pas la situation théorique globale,
analogue à celle d'un exposé de la théorie ptoléméenne enseignant que la
tendance fondamentale de l'Univers à tourner autour de la Terre est contra-
riée et parfois empêchée de se manifester dans le monde des apparences par
l'action de tel ou tel facteur secondaire.

345
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

celui-ci. Pour Lénine, par contre, l'accumulation capitaliste en


circuit clos est parfaitement possible, et la racine de l'impéria-
lisme est à chercher ailleurs (dans la tendance des monopoles à
agrandir sans limite leurs profits et leur puissance) ; mais pour
lui aussi - comme p o u r Trotski, discutant les conséquences pour
l'Angleterre d ' u n e indépendance de l'Inde - , la perte des colonies
ne pouvait pas ne pas plonger dans u n e crise profonde les pays
métropolitains, puisque la stabilité sociale et politique d u système
n'y était assurée que par la « corruption » de l'aristocratie ouvrière
et m ê m e de couches plus larges d u prolétariat, possible seulement
en fonction des surprofits impérialistes. (Notons que les marxistes
habituels aujourd'hui professent en général u n mélange incohé-
rent des deux conceptions incompatibles.) D a n s les deux cas, le
même résultat était logiquement et effectivement prédit, et il ne
se réalisait pas.

Enfin, la théorie de Marx avait en vue u n capitalisme concur-


rentiel et intégralement privé. Il y a eu, certes, dans la période
récente, des marxistes p o u r traiter la concurrence et le marché en
épiphénomènes, dont la présence ou l'absence n'altérerait en rien
l'«essence» du capital et d u capitalisme. O n trouvera quelques
rares citations de Marx pour autoriser cette vue, et d'autres, beau-
coup plus nombreuses, affirmant le contraire. Mais c'est la logique
de la théorie qui seule importe, et à cet égard il est clair que la
théorie de la valeur implique la confrontation des marchandises
dans u n marché concurrentiel, sans celui-ci le terme de travail
« socialement nécessaire » est privé de sens ; de m ê m e p o u r la péré-
quation d u taux de profit. Quelle pouvait donc être la pertinence
de cette théorie pour une époque où le marché «concurrentiel»
avait pratiquement disparu, soit d u fait de la monopolisation et
des interventions massives de l'Etat dans l'économie, soit du fait
de l'étatisation intégrale de la production? Mais ce q u ' o n a dit
plus haut montre que cette pertinence était déjà nulle dans le cas
de l'économie « concurrentielle ».

Au milieu de cet effondrement empirique et logique, que subsis-


tait-il ? La théorie se décomposait, se dissociait comme u n mélange
mal battu. La grandeur du Capital, et de l'œuvre de Marx, n'était

346
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

pas la « science » économique imaginaire qu'ils auraient contenue


- mais l'audace et la profondeur de la vision sociologique et his-
torique qui les sous-tend ; non pas la « coupure épistémologique »,
c o m m e on le dit stupidement aujourd'hui, qui aurait fait de l'éco-
nomie ou de la théorie de la société une «science» - mais, tout
au contraire, l'unité visée entre l'analyse économique, la théorie
sociale, l'interprétation historique, la perspective politique et la
pensée philosophique. Le Capital était une tentative de réaliser la
philosophie et de la dépasser comme simple philosophie, en m o n -
trant c o m m e n t elle pouvait animer u n e intelligence de la réalité
fondamentale de l'époque - la transformation d u m o n d e par le
capitalisme - qui animerait à son tour la révolution communiste.
O r l'élément auquel Marx lui m ê m e avait conféré u n e place cen-
trale dans cette unité, son analyse économique, s'avérait intenable.
A cause précisément d u rôle non accidentel, mais essentiel qu'il
jouait dans cette conception - « l'anatomie de la société est à cher-
cher dans l'économie politique», a-t-il écrit dans la plus célèbre
de ses Préfaces - , il entraînait dans sa chute à la fois les autres
éléments, et leur unité. Cela, je ne l'ai vu que graduellement - et
pendant quelques années encore, j'ai essayé de maintenir la tota-
lité initiale au prix de modifications de plus en plus importantes ;
jusqu'au jour où, devenues de loin plus lourdes que ce qui, de
la sphère du départ, était encore conservé, elles ont fait bascu-
ler le tout. À l'époque, je formulais dans la «La dynamique d u
capitalisme» (1953-1954) les conclusions résumées plus h a u t ;
je parvenais aussi à la conclusion que le type de théorie écono-
mique que Marx visait était impossible à développer car les deux
variables centrales du système - lutte des classes, rythme et nature
du progrès technique - étaient indéterminées par essence ; ce qui
avait pour conséquence aussi bien l'indétermination d u taux d'ex-
ploitation que l'impossibilité de parvenir à u n e mesure d u capital
qui ait une signification réelle. Ces idées, formulées déjà dans la
partie publiée de D C , sont développées dans la partie inédite de
ce texte (publiée dans la deuxième partie de cette édition 1 )- O n y
verra également q u ' u n e théorie économique systématique d u type

1. <11 s'agit, dans le «Plan d'ensemble de la publication» initial, du


volume de la réédition en « 10/18» qui se serait intitulé La Dynamique

347
QUEI.LK D É M O C R A T I E ?

universellement visé jusqu'ici doit nécessairement retomber sous


l'emprise des catégories de «rationalité» économique d u capita-
lisme, ce qui est finalement arrivé à M a r x lui m ê m e .

Ces conclusions ont été le f o n d e m e n t de la partie économique


de M R C M , élaboré à partir de 1959. P o u r qu'elles soient complè-
t e m e n t portées à leur puissance, il a fallu que la réflexion mette
en cause et finalement dépasse les autres composantes de l'unité
marxienne. Mais u n e de leurs implications immédiates, aussitôt
dégagée, a joué u n rôle essentiel dans le développement de m o n
travail, et sous-tend les textes sur «Le contenu d u socialisme».

Le fonctionnement d u capitalisme assure la p e r m a n e n c e d ' u n


conflit é c o n o m i q u e entre prolétariat et capital autour d e la répar-
tition d u produit, mais ce conflit n'est, par sa nature m ê m e et
dans les faits, ni absolu ni insoluble ; il se « résout » à chaque étape,
resurgit à l'étape suivante, n e fait naître que d'autres revendica-
tions économiques, à leur tour satisfaites tôt ou tard. Il en résulte
la quasi-permanence d ' u n e action revendicative d u prolétariat,
d ' u n e importance fondamentale à u n e foule d'égards et surtout
pour ce qui est d u maintien de sa combativité, mais rien qui, de
près ou de loin, le prépare à u n e révolution socialiste. Inversement,
si le f o n c t i o n n e m e n t d u capitalisme avait été tel q u e la satisfaction
des revendications fût impossible, si le capitalisme produisait u n e
misère et u n chômage croissants des masses, c o m m e n t aurait-on
p u dire que celles-ci étaient préparées, par la vie m ê m e sous le
capitalisme, à construire u n e nouvelle société? Des c h ô m e u r s
affamés peuvent à la limite détruire le pouvoir existant - mais ni le
chômage ni la misère ne leur auront appris à gérer la production
et la société ; au mieux, ils pourraient servir d'infanterie passive à
u n parti totalitaire, nazi ou stalinien, qui les utiliserait p o u r accé-
der au pouvoir. M a r x avait écrit q u e le procès de l'accumulation
et de la concentration d u capital « fait grandir la misère, l'oppres-
sion, la dégénérescence, mais aussi la révolte d u prolétariat qui a
été unifié et discipliné par les conditions m ê m e s de la production

du capitalisme et qui n'a pas été publié, ni d'ailleurs achevé, par l'auteur.
Nous en reprendrons des éléments dans le vol.VII de notre édition.>

348
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

capitaliste ». Mais il est difficile de voir c o m m e n t le travail sur la


chaîne d'assemblage prépare ceux qui y sont asservis à l'invention
positive d ' u n e nouvelle société. La vue philosophique de Marx,
que le capitalisme réussissait effectivement à aliéner et à réifïer
complètement le prolétariat, philosophiquement intenable, avait
aussi des conséquences politiques inacceptables, et impliquait une
traduction économique précise : la réification de l'ouvrier signifiait
que la force de travail n'était que marchandise, donc que sa valeur
d'échange (salaire) n'était réglée que par les lois d u marché, et sa
valeur d'usage (extraction de rendement dans le procès concret de
travail) n e dépendait que d u vouloir et d u savoir de son acquéreur.
Le premier point, on l'a vu, est faux ; mais faux est aussi le second,
car il y a autre chose dans la vie des ouvriers en usine et au cours
d u travail.

III. Le dépassement de l'univers capitaliste et le contenu du socialisme


(1955-1958)

Si le socialisme est la gestion collective de la production et de


la vie sociale par les travailleurs, et si cette idée n'est pas rêve de
philosophe mais projet historique, elle doit trouver dans ce qui
est déjà sa racine, et que pourrait être celle-ci sinon le désir et la
capacité des h o m m e s de faire vivre ce projet? N o n seulement il
est exclu que la « conscience socialiste soit introduite dans le pro-
létariat d u dehors », c o m m e l'affirmaient Kautsky et Lénine, il faut
que ses germes se constituent déjà dans le prolétariat, et, comme
celui-ci n'est pas génétiquement u n e nouvelle espèce vivante, cela
ne peut être que le résultat de son expérience d u travail et de
la vie sous le capitalisme. Cette expérience ne pouvait pas être,
comme elle avait été abstraitement présentée dans la PhCP, sim-
plement politique ; il faudrait qu'elle soit totale, qu'elle le mette
en mesure de gérer l'usine et l'économie, mais aussi et surtout de
créer de nouvelles formes de vie dans tous les domaines. L'idée
que la révolution devait nécessairement mettre en question la
totalité de la culture existante n'était certainement pas neuve;
mais elle était en fait restée une phrase abstraite. O n parlait de
mettre la technique existante au service d u socialisme - sans voir

349
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

q u e cette technique était, de a à z, l'incarnation matérielle de


l'univers capitaliste; on d e m a n d a i t davantage d'éducation p o u r
davantage de gens - ou toute l'éducation p o u r tous, sans voir (ou
précisément, dans le cas des staliniens, parce q u ' o n voyait) q u e
cela signifiait plus de capitalisme p a r t o u t , cette éducation étant
dans ses méthodes, dans son contenu, dans sa f o r m e et jusques et
y compris d a n s son existence m ê m e en tant q u e d o m a i n e séparé,
le produit d e millénaires d'exploitation, a m e n é à son expression la
plus parfaite par le capitalisme. O n raisonnait c o m m e s'il y avait,
dans les affaires sociales et m ê m e dans n ' i m p o r t e quelles autres,
une rationalité en soi - sans voir q u ' o n n e faisait que reproduire la
«rationalité» capitaliste, restant ainsi prisonnier de l'univers que
l'on prétendait combattre.
C'est l'intention de concrétiser la r u p t u r e avec le m o n d e hérité
dans tous les domaines qui anime les textes sur «le contenu d u
socialisme». Le p r o g r a m m e , explicitement formulé dans le pre-
mier ( C S I, 1955), était de m o n t r e r que des postulats décisifs de
la «rationalité» capitaliste étaient restés intacts dans l'œuvre de
Marx, et conduisaient à des conséquences à la fois absurdes et
réactionnaires ; et q u e la mise en question des rapports capitalistes
et de leur « rationalité » dans le d o m a i n e d u travail et d u pouvoir
était inséparable d e leur mise en question dans les domaines de
la famille et de la sexualité, de l'éducation et d e la culture, ou de
la vie quotidienne. Le XX e Congrès d u P C russe, les révolutions
polonaise et hongroise ont interrompu m o m e n t a n é m e n t la rédac-
tion d e ce t e x t e ; ils ont surtout conduit à infléchir le choix des
thèmes explicitement traités dans C S I I et C S I I I .
O n n e saurait trop f o r t e m e n t dire quelle source de stimula-
tion et d'inspiration a été la révolution hongroise p o u r ceux qui,
c o m m e n o u s , avions depuis des années prédit q u e le proléta-
riat n e pouvait q u e se soulever contre la bureaucratie, et que son
objectif central serait la gestion d e la production, ouvertement
réclamée par les Conseils des travailleurs hongrois. Mais ni n o n
plus sous-estimer l'obligation qu'elle créait d'envisager, b e a u c o u p
plus concrètement qu'auparavant, les problèmes que la révolution
rencontrerait aussi bien dans l'usine q u e dans la société.
Pour ce qui est d e la gestion ouvrière de la production au sens
strict, la discussion dans C S II et C S I I I prenait son point de

350
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

départ d ' u n e nouvelle analyse de la production capitaliste telle


qu'elle se déroule quotidiennement dans l'atelier. L'ouvrier
comme valeur d'usage passive dont le capital extrait le m a x i m u m
techniquement faisable de plus-value, l'ouvrier moléculaire, objet
sans résistance de la «rationalisation» capitaliste, étaient l'ob-
jectif contradictoirement visé par le capitalisme, mais, comme
concepts, n'étaient que des constructa fictifs et incohérents hérités
n o n consciemment mais intégralement par Marx et au fondement
de ses analyses. Reprenant des idées simplement philosophiques
(exprimées déjà dans la P h C P et d'autres textes antérieurs), inté-
grant l'apport des camarades américains (Paul Romano et Ria
Stone, dans L'Ouvrier américain, S.ouB., n o s 1 à 5-6), profitant
des discussions avec Ph. Guillaume, des camarades des usines
Renault et surtout D. M o t h é , je pouvais montrer que la véritable
lutte des classes s'origine dans l'essence d u travail dans l'usine
capitaliste, comme conflit p e r m a n e n t entre l'ouvrier individuel
et les ouvriers auto-organisés informellement d ' u n côté, et le plan
de production et d'organisation imposé par l'entreprise de l'autre
côté. Il en découle l'existence, dès maintenant, d ' u n e contre-
gestion ouvrière larvée, fragmentaire et changeante ; et aussi, u n e
scission radicale entre organisation officielle et organisation réelle
de la production, entre la manière dont la production est sup-
posée se dérouler d'après les plans des bureaux et leur « rationa-
lité» (équivalant en fait à u n e construction paranoïaque), et celle
dont elle se déroule effectivement, en dépit et à l'encontre de cette
«rationalité» qui, si elle était appliquée, conduirait à l'effondre-
m e n t p u r et simple de la production. La prétendue rationalisation
capitaliste est Une absurdité d u point de vue m ê m e d u misérable
objectif qu'elle se propose, le m a x i m u m de p r o d u c t i o n ; et cela,
n o n pas à cause de l'anarchie d u marché, mais de la contradic-
tion fondamentale impliquée dans son organisation de la produc-
tion : la nécessité simultanée d'exclure les ouvriers de la direction
de leur propre travail, et, vu l'effondrement de la production qui
serait le résultat de cette exclusion si jamais elle se réalisait inté-
gralement (et que l'on a pu constater matériellement et littérale-
ment dans les pays de l'Est), de les y faire participer, de faire appel
c o n s t a m m e n t aux ouvriers et à leurs groupes informels, considé-
rés tantôt comme de simples écrous de la machine productive et

351
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

tantôt c o m m e des s u r h o m m e s capables d e parer à tout, et m ê m e


aux absurdités insondables d u plan d e production q u ' o n veut
leur imposer. Cette contradiction, sous des formes évidemment
c h a q u e fois m o d u l é e s , se retrouve à tous les niveaux d e l'orga-
nisation de la société ; elle est transposée presque telle quelle au
niveau d e l'économie globale, lorsqu'à l'anarchie d u m a r c h é se
substitue l'anarchie d u « plan » bureaucratique qui n e fonctionne,
c o m m e en Russie, que p o u r autant que les gens à tous les niveaux,
des directeurs d'usine aux manœuvres, font autre chose que ce
qu'ils sont censés faire ; elle se retrouve telle quelle dans la « poli-
tique » contemporaine, qui fait tout ce qu'elle peut p o u r éloigner
les gens de la direction de leurs affaires, et se plaint en m ê m e
temps de leur « apathie », poursuivant sans cesse cette chimère de
citoyens ou de militants qui se trouveraient toujours simultané-
m e n t au comble de l'enthousiasme et au comble de la passivité;
elle est enfin au f o n d e m e n t m ê m e de l'éducation et de la culture
capitalistes. Cette analyse de la production permettait de voir que,
sur ce plan aussi, M a r x avait partagé jusqu'au b o u t les postulats
capitalistes : sa dénonciation des aspects m o n s t r u e u x de l'usine
capitaliste était restée extérieure et morale, dans la technique capi-
taliste il voyait la rationalité m ê m e , qui imposait inéluctablement
u n e et u n e seule organisation de l'usine, elle aussi d o n c de part
en p a r t rationnelle ; d ' o ù l'idée q u e les producteurs p o u r r o n t en
atténuer les aspects les plus inhumains, les plus contraires à leur
« dignité », mais devront chercher les compensations hors le travail
(augmentation d u temps «libre», etc.). Mais la technique actuelle
n'est ni « rationnelle » sans phrase, ni inévitable, elle est l'incarna-
tion matérielle de l'univers capitaliste ; elle p e u t être « rationnelle »
q u a n t aux coefficients de r e n d e m e n t énergétique des machines,
mais cette « rationalité » fragmentaire et conditionnelle n ' a ni inté-
rêt ni signification en soi ; sa signification n e p e u t lui venir que de
sa relation à la totalité d u système technologique de l'époque qui,
lui, est n o n pas moyen neutre pouvant être mis au service d'autres
fins mais matérialisation concrète de la scission d e la société, car
toute machine inventée et mise en service sous le capitalisme est
en premier lieu u n pas de plus vers l'autonomisation d u procès
de production par r a p p o r t au p r o d u c t e u r , d o n c vers l'expropria-
tion de celui-ci n o n pas d u produit de son activité, mais de cette

352
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

activité elle-même. Et, bien entendu, ce système technologique


n o n pas détermine, mais est indissociable de ce qui, à u n cer-
tain point de vue, n ' e n est que l'autre face, à savoir l'organisa-
tion capitaliste de la production, ou plutôt, le plan capitaliste de
cette organisation - constamment combattu par les travailleurs,
la condition de ce combat, de sa renaissance perpétuelle et de
son succès partiel étant la contradiction fondamentale de cette
organisation, en tant qu'elle exige à la fois l'exclusion et la parti-
cipation des producteurs. Cette contradiction est absolue, au sens
q u ' e n elle le capitalisme affirme simultanément le oui et le n o n ;
elle n'est pas atténuée, mais portée au paroxysme par le passage
du capitalisme privé au capitalisme bureaucratique intégral ; elle
est insurmontable, car son dépassement ne peut se faire, tautolo-
giquement, que par la suppression de la scission entre direction
et exécution, donc de toute hiérarchie; elle est sociale, à savoir
au-delà d u « subjectif » et de l'« objectif », au sens qu'elle n'est rien
d'autre que manifestation de l'activité collective des h o m m e s et
que les conditions de cette activité et, jusqu'à u n certain point, son
orientation, lui sont dictées par l'ensemble d u système institué et
modifiées, à chaque étape, par les résultats de l'étape précédente ;
elle est donc aussi largement indépendante d ' u n e « conscience » ou
d ' u n e activité ou de facteurs spécifiquement « politiques », au sens
étroit (elle a été tout autant ou plus intense dans les usines amé-
ricaines ou anglaises que françaises) ; elle est historique et histori-
quement unique, elle ne traduit pas u n refus éternel de l'essence
humaine à la réification, mais les conditions spécifiques créées
par le capitalisme, l'organisation des rapports de production que
celui-ci impose et l'existence d ' u n e technologie évolutive qu'il a et
qui l'a au départ mis sur les rails et qui désormais est condamnée
inexorablement à se bouleverser constamment par les nécessités
internes d u système et en tout premier lieu par le fait m ê m e de la
lutte à l'intérieur de la production à laquelle le système doit et ne
peut parer que par elle. Elle est enfin l'élément essentiel sur quoi,
et sur quoi seulement, on peut fonder le projet de gestion collec-
tive de la production, puisque celle-ci est préparée par la vie m ê m e
dans l'entreprise capitaliste.

Il en résultait clairement que l'objectif, le véritable contenu d u


socialisme n'était ni la croissance économique, ni la consommation

353
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

maximale, ni l'augmentation d ' u n temps libre (vide) c o m m e telles,


mais la restauration, plutôt l'instauration pour la première fois
dans l'histoire, de la domination des h o m m e s sur leurs activités et
donc sur leur activité première, le travail ; q u e le socialisme n'avait
pas seulement affaire avec les prétendues « grandes affaires » de la
société, mais avec la transformation de tous les aspects de la vie et
en particulier avec la transformation de la vie quotidienne, « la pre-
mière des grandes affaires» (CS II). Il n'y a aucun domaine de la
vie où ne s'exprime l'essence oppressive de l'organisation capita-
liste de la société, aucun où celle-ci aurait développé une rationa-
lité « neutre », aucun que l'on puisse laisser intact. La technologie
existante devra elle-même être consciemment transformée par
une révolution socialiste, son maintien conditionnerait ipso facto
la renaissance de la scission dirigeants-exécutants (c'est pourquoi
il faut seulement répondre par u n rire pantagruélique à tous ceux
qui prétendent qu'il puisse y avoir à cet égard la moindre différence
sociale entre la Russie ou la Chine d ' u n e part, les États-Unis ou la
France d'autre part). Les « évidences » d u sens c o m m u n bourgeois
doivent être impitoyablement dénoncées et pourchassées ; parmi
elles u n e des plus catastrophiques, elle aussi acceptée par Marx, la
prétendue nécessité de l'inégalité des salaires pendant la « période
de transition » (« à chacun selon son travail »), basée sur cette autre
« évidence » bourgeoise : la possibilité d ' u n e « imputation » indivi-
duelle d u produit à « son » producteur (de laquelle, soit dit en pas-
sant, dérivent aussi bien la théorie de la valeur chez Marx que sa
théorie de l'exploitation, dont le vrai fondement s'avère ainsi être
l'idée de l'artisan ou d u paysan que le fruit de « son » travail « lui »
revient). Il n'y a pas de révolution socialiste qui n'instaure, dès
son premier jour, l'égalité absolue des salaires et revenus de toute
sorte, seul moyen à la fois d'éliminer u n e fois p o u r toutes la ques-
tion de la répartition, de donner à la véritable d e m a n d e sociale le
moyen de s'exprimer sans déformation, et de détruire la mentalité
de Yhomo œconomicus consubstantielle aux institutions capitalistes.
(Notons que les « autogestionnaires » qui, depuis quelques années,
champignonnent curieusement à tous les étages de la hiérarchie
sociale, gardent sur cette question u n silence qui ne devrait éton-
ner que les naïfs.)

354
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

Mais le problème le plus difficile de la révoludon n'est pas situé


au niveau de l'usine. A u c u n doute que les travailleurs d ' u n e entre-
prise puissent la gérer avec infiniment plus d'efficacité que l'appareil
bureaucratique; des dizaines d'exemples (de la Russie de 1917-
1919, de la Catalogne, de la révolution hongroise jusqu'aux usines
Fiat récemment, et m ê m e jusqu'aux dérisoires tentatives actuelles
de certaines firmes capitalistes de rendre plus d'« autonomie » aux
groupes d'ouvriers dans le travail) le montrent. Il se situe au niveau
de la société globale. C o m m e n t envisager la gestion collective d e
l'économie, des fonctions subsistantes de l'« État », de la vie sociale
dans son ensemble ?

La révolution hongroise avait été écrasée par les tanks russes ;


si elle ne l'avait pas été, elle aurait inéluctablement rencontré
cette question. P a r m i les révolutionnaires hongrois réfugiés à
Paris, l'interrogation était pressante, et la confusion explicable,
mais immense. D a n s C S I I j'ai essayé de r é p o n d r e à cette ques-
tion en m o n t r a n t que, n o n pas u n e transposition m é c a n i q u e d u
modèle d e l'usine autogérée, mais l'application des m ê m e s prin-
cipes p r o f o n d s à l'ensemble de la société contenait seule la clé
de la solution. Le pouvoir universel des Conseils des travailleurs
(invoqué de longue date par Pannekoek, revigoré par l'exemple
hongrois), aidé par des dispositifs techniques débarrassés d e tout
pouvoir propre («usine d u plan», mécanismes de diffusion de
l'information pertinente, inversion d u sens de la circulation des
messages établie dans la société d e classe : m o n t é e des décisions,
descente des informations), est cette solution, qui d u m ê m e c o u p
élimine le cauchemar d ' u n «État» séparé de la société. Cela n e
signifie nullement, de toute évidence, q u e les problèmes propre-
m e n t politiques, concernant l'orientation d'ensemble de la société
et son instrumentation dans et p a r des décisions concrètes, dis-
paraissent; mais si les travailleurs, la collectivité en général, ne
p e u v e n t les résoudre, p e r s o n n e n e p e u t le faire à leur place.
L'absurdité d e toute la pensée politique héritée consiste à vouloir
résoudre, à la place des h o m m e s , leurs problèmes au m o m e n t où
le seul p r o b l è m e politique est précisément celui-ci : c o m m e n t les
h o m m e s peuvent devenir capables d e résoudre leurs problèmes
eux-mêmes. Tout d é p e n d d o n c d e cette capacité, d o n t il est n o n

355
seulement vain, mais intrinsèquement contradictoire de chercher
soit u n substitut (bolchevisme), soit u n e « garantie objective » (la
quasi-totalité des marxistes actuels).

La question d u statut d ' u n e organisation révolutionnaire se


trouvait derechef posée. Il devenait définitivement clair, et il était
clairement affirmé, qu'à aucun m o m e n t et à aucun titre u n e telle
organisation, qui restait et reste indispensable, ne pourrait, sans
cesser d'être ce qu'elle voulait être, prétendre à u n rôle «diri-
geant» quelconque. Cela ne signifiait pas qu'elle devenait super-
flue, tout au contraire, mais qu'il fallait définir sa fonction, son
activité, sa structure de manière radicalement différente que par
le passé. Deux ans plus tard, lorsque les événements de mai 1958,
en provoquant u n certain afflux vers le groupe S . o u B . de sym-
pathisants qui voulaient agir, posèrent de façon aiguë la question
de l'organisation, une scission se produisit, pour la deuxième fois,
avec Claude Lefort et d'autres camarades qui quittèrent le groupe
en fonction de profonds désaccords sur ce sujet. La seule posi-
tion cohérente était, et est toujours p o u r moi, que la fonction de
l'organisation révolutionnaire est de faciliter aussi bien les luttes
quotidiennes de travailleurs que leur accession à la conscience des
problèmes universels de la société - que l'organisation de celle-ci
fait tout pour rendre impossible - et qu'elle ne peut l'accomplir
que par la guerre contre les mystifications idéologiques réaction-
naires et bureaucratiques, et, surtout, par le caractère exemplaire
de son m o d e d'intervention, toujours orientée dans le sens de la
gestion de leurs luttes par les travailleurs eux-mêmes, et de sa
propre existence comme collectivité autogérée (voir P O I et II).

IV Le capitalisme moderne (1959-1960)

Mais, une fois débarrassé du « substitutionnisme » bolchevique


et des garanties objectives marxistes, que pouvait-on dire de cette
capacité des h o m m e s de prendre en main collectivement la gestion
de leurs propres affaires? O n assistait en France à l'instauration
de la V e République, qui, si elle signifiait le passage définitif d u
pays à l'étape d u capitalisme moderne, n'avait été possible q u ' e n

356
I N T R O D U C T I O N G É N É R A I , E A I,A R É É D I T I O N EN « I 0 / 1 B »

fonction d ' u n e inaction politique sans précédent de la popula-


tion devant une crise de régime de première grandeur. D a n s les
autres pays occidentaux de capitalisme développé, on observait
une situation profondément identique. Il ne s'agissait pas d ' u n e
« apathie » provisoire, encore moins d ' u n des « reculs » conjonctu-
rels de la météorologie trotskiste. La société capitaliste m o d e r n e
développait u n e privatisation sans précédent des individus, et
n o n seulement dans la sphère politique étroite. La « socialisation »
extérieure, poussée au paroxysme, de toutes les activités humaines
allait de pair avec u n e « désocialisation » également sans précédent ;
la société devenait désert surpeuplé. Le retrait de la population de
toutes les institutions apparaissait clairement comme à la fois le
produit et la cause de leur bureaucratisation accélérée, finalement
c o m m e son synonyme.

Les fils précédemment dégagés se nouaient maintenant ensemble.


La bureaucratisation, c o m m e procès dominant de la vie moderne,
avait trouvé son modèle dans l'organisation de la production spé-
cifiquement capitaliste - ce qui suffisait déjà p o u r la différencier
radicalement d u «type idéal» de la bureaucratie wébérienne - ,
mais de là elle envahissait l'ensemble de la vie sociale. État et
partis, entreprises, certes, mais aussi bien médecine et ensei-
gnement, sports et recherche scientifique lui étaient de plus en
plus soumis. Porteuse de la « rationalisation » et agent d u change-
ment, elle engendrait partout l'irrationnel et ne vivait que par la
conservation; sa simple existence multipliait à l'infini ou engen-
drait ex nihilo des problèmes que de nouvelles instances bureau-
cratiques étaient censées pouvoir résoudre. Là où Marx avait vu
une « organisation scientifique », et M a x Weber la forme d'autorité
«rationnelle», il fallait voir l'antithèse exacte de toute raison, la
production en série de l'absurde, et, c o m m e je l'ai écrit plus tard
(MTR, 1964-1965), la pseudo-rationalité comme manifestation et
forme souveraine de l'imaginaire dans l'époque actuelle.

Qu'est-ce qui est à l'origine de ce développement - cette ques-


tion a été discutée à plusieurs reprises et sous plusieurs points de
vue dans les pages qui précèdent, mais la discussion reste insuf-
fisante et il faudra y revenir longuement ; nous ne connaissons, à

357
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

part quelques enchaînements extérieurs, à peu près rien sur ce


destin de l'Occident, maintenant imposé à toute la planète, qui a
transformé le logos d'Héraclite et de Platon en une logistique déri-
soire et mortelle. Mais qu'est-ce qui lui permet de vivre, qu'est-ce
qui soutient jour après jour le fonctionnement et l'expansion d u
capitalisme bureaucratique m o d e r n e ? Le système est n o n seule-
ment autoconservateur et autoreproducteur (comme tout système
social), il est autocatalytique ; plus le degré de bureaucratisation
déjà atteint est élevé, plus la rapidité de la bureaucratisation ulté-
rieure est grande. Imprégné d'« économique » de part en part, il
trouve sa raison d'être à la fois « réelle », psychique et idéologique
dans l'expansion continue de la production de « biens et services »
(qui ne sont évidemment tels que corrélativement au système de
significations imaginaires qu'il impose). Si cette expansion de
la production connaît toujours des fluctuations, si elle continue
d'être cahotée d'accident en accident (car dans u n tel système la
récurrence d'accidents est nécessaire), elle ne subit plus de crises
profondes, la gestion de l'ensemble de l'activité économique par
l'État comme le propre poids énorme de celui-ci lui permettant de
maintenir u n niveau suffisant de demande globale. Elle n'est pas
n o n plus limitée par le pouvoir d'achat des masses, dont l'éléva-
tion constante est précisément sa condition de survie. Si en effet la
lutte des classes a graduellement imposé au capitalisme l'élévation
du salaire réel, la limitation du chômage, la réduction de la durée
de la vie, de l'année et de la journée de travail, l'augmentation
des dépenses publiques, et ainsi u n élargissement continu de ses
débouchés internes, ces objectifs sont désormais acceptés par le
capitalisme lui-même, qui y voit à juste titre non pas des menaces
mortelles, mais les conditions mêmes de son fonctionnement et de
sa survie. D a n s ces conditions, « la consommation pour la consom-
mation dans la vie privée, l'organisation pour l'organisation dans
la vie publique » deviennent les caractéristiques fondamentales du
système ( M C R M II, 1960).

Tel est du moins ce q u ' o n peut appeler le «projet capitaliste


bureaucratique » (td.). Mais on doit savoir qu'il ne représente, pour
ainsi dire, que la moitié de la situation actuelle - et cela par néces-
sité intrinsèque : sa réalisation intégrale serait son effondrement

358
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

intégral. Il trouve sa limite interne dans la reproduction, indéfini-


ment réfractée au sein de l'appareil bureaucratique lui-même, de
la scission entre direction et exécution, faisant que les fonctions
de direction elles-mêmes n e peuvent être accomplies par l'ob-
servation, mais par la transgression des règles sur lesquelles elles
sont fondées ; et, plus important, dans cette m ê m e privatisation de
l'ensemble de la société qu'il suscite constamment et qui est son
cancer (comme en témoigne la découverte de la «participation»
par les penseurs d u gouvernement et d u patronat), puisque, pas
plus que l'entreprise, on ne peut gouverner la société moderne
par contumace des hommes. Il trouve sa limite tout court dans
la lutte des h o m m e s , qui revêt désormais des formes nouvelles
(qui empêchèrent les marxistes de les découvrir avant qu'elles ne
crèvent les yeux, en 1968 par exemple), la contestation des indivi-
dus et des groupes qui sont, à tous les niveaux de la vie sociale,
poussés par la bureaucratisation, l'arbitraire, le gaspillage et l'ab-
surde qui en sont les produits organiques à remettre en question
les formes instituées d'organisation et d'activité ; contestation qui
ne peut être que si elle est en m ê m e temps «recherche par les
gens de nouvelles formes de vie, qui expriment leur tendance vers
l'autonomie» (RR, 1964).
D e m ê m e que les ouvriers ne peuvent se défendre contre le plan
bureaucratique d'organisation de la production q u ' e n dévelop-
pant u n e contre-organisation informelle ; de m ê m e , par exemple,
les femmes, les jeunes ou les couples tendent à mettre en échec
l'organisation patriarcale héritée en instaurant de nouvelles atti-
tudes et de nouveaux rapports. En particulier, il devenait ainsi
possible de comprendre et de montrer que les questions posées
par la jeunesse contemporaine, étudiante et autre, n e traduisaient
pas u n « conflit de générations » mais la rupture entre u n e généra-
tion et l'ensemble de la culture instituée ( M R C M III, 1961).

Cette contestation généralisée signifiait ipso facto - produit et


cause - la dislocation progressive à la fois d u système de règles
de la société établie et de l'adhésion intériorisée des individus à
ces règles. Brièvement parlant, et en grossissement: pas une loi
actuellement qui soit observée pour des motivations autres que la
sanction pénale. La crise de la culture contemporaine - c o m m e

359
QUELLE DÉMOCRATIE ?

celle d e la production - n e p e u t plus être vue simplement c o m m e


u n e « inadaptation » ni m ê m e c o m m e u n « conflit » entre les forces
nouvelles et les formes anciennes. E n cela aussi, le capitalisme est
u n e nouveauté anthropologique absolue; la culture établie s'ef-
fondre d e l'intérieur sans que l'on puisse dire, à l'échelle macro-
sociologique, q u ' u n e autre, nouvelle, est déjà préparée «dans les
flancs de l'ancienne société».

Le problème révolutionnaire était ainsi généralisé, et n o n plus


seulement dans l'abstrait, à l'ensemble des sphères de la vie sociale
et à leur interrelation. La préoccupation exclusive avec l'économie
ou la « politique » apparaissait précisément c o m m e manifestation
essentielle d u caractère réactionnaire des courants marxistes tra-
ditionnels. Il devenait clair que «le m o u v e m e n t révolutionnaire
doit cesser d'apparaître c o m m e u n m o u v e m e n t politique au sens
traditionnel d u terme. La politique au sens traditionnel est m o r t e ,
et p o u r de b o n n e s raisons... (Il) doit apparaître p o u r ce qu'il est:
u n m o u v e m e n t total concerné par tout ce q u e les h o m m e s font
et subissent dans la société et avant tout par leur vie quotidienne
réelle» ( M C R M III, 1961).

Tout cela amenait à r o m p r e les derniers liens avec le marxisme


traditionnel (et provoqua le départ de S. ou B. de ceux qui préten-
daient lui rester fidèles et qui, ayant jusqu'alors accepté pas après
pas les prémisses, refusaient maintenant la conclusion). La bureau-
cratisation généralisée, la réduction de l'importance d u problème
économique dans les pays avancés, la crise de la culture établie,
la contestation potentielle envahissant tous les domaines de la vie
sociale et portée par toutes les couches de la population (à l'ex-
ception évidemment de l'infime minorité peuplant les sommets)
montraient que, pas plus que l'on n e pouvait définir le socialisme
u n i q u e m e n t à partir de la transformation des rapports de produc-
tion, pas davantage on n e pouvait désormais parler d u prolétariat
c o m m e dépositaire privilégié d u projet révolutionnaire. M ê m e le
concept de la division entre dirigeants et exécutants ne permettait
plus de fournir u n critère de la distinction des classes, puisque,
dans le complexe de pyramides bureaucratiques interpénétrées
qui f o r m e l'organisation sociale, les couches d e dirigeants p u r s et
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

d'exécutants purs voient leur importance décroître constamment


(RR, 1964). Le concept m ê m e d'exploitation, le prendrait-on sous
son acception économique la plus étroite, devenait indéterminé;
u n marxiste contemporain serait obligé d'affirmer simultanément,
et généralement c'est ce qu'il fait à quelques lignes ou journées
d'intervalle, que l'ouvrier américain est exploité par le capital
américain et profite lui-même de l'exploitation d u tiers monde.
Faudrait-il en conclure que les seuls intéressés par la révolution et
capables de la faire sont les Africains de la brousse et les squelettes
vivants couchés sur les trottoirs de Calcutta? (C'est la conclu-
sion qu'en a tirée une autre catégorie de confiisionnistes, comme
Fanon.) Et moins que jamais pouvait-on trouver, m ê m e à long
terme, u n e corrélation entre les couches les plus « exploitées » et les
couches les plus combatives : ce ne sont pas les ouvriers industriels
qui, depuis dix ans, ont mis en avant les revendications les plus
radicales. Finalement, c'était le concept même de classe - m ê m e
comme concept descriptif sociologique-empirique, mais surtout
avec le poids socio-historique et philosophique que Marx lui avait
conféré - qui cessait d'être pertinent pour la société moderne. Cela
ne signifiait nullement que seuls des mouvements de catégories
«marginales» ou minoritaires étaient désormais possibles et pro-
gressifs - comme certains l'ont plus ou moins ouvertement sou-
tenu depuis, transformant ainsi en privilège négatif d u prolétariat
ce qui, dans le marxisme, en était le privilège positif, mais restant
toujours dans le m ê m e m o n d e de pensée. Tout au contraire : sous
des formes nouvelles, le projet révolutionnaire concernait plus que
jamais la presque totalité des hommes. Mais que, dans cette totalité,
le prolétariat traditionnel conservait u n statut souverain (comme
l'avait pensé Marx) ou m ê m e simplement privilégié est désormais
faux - et cela aussi bien Mai 1968 que les événements aux États-
Unis face à la guerre d u Vietnam l'ont amplement montré.

V La rupture avec le marxisme (1960-1964)

Aurait-on p u , en conservant la substance de ces analyses et de


ces positions, continuer de les habiller d u vêtement d u marxisme,
prétendre qu'elles en formaient la continuation et en sauvaient

361
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

le véritable esprit ? E n u n sens, modestie à p a r t , elles le faisaient,


elles sont les seules à l'avoir fait. Mais o n était arrivé a u point
où la continuation exigeait la destruction, la survie d e l'esprit
d e m a n d a i t la mise à m o r t d u corps. C e n'était pas simplement le
m o u v e m e n t ouvrier traditionnel qui était irrévocablement m o r t
- c o m m e p r o g r a m m e , c o m m e f o r m e s d'organisation et d e lutte,
c o m m e vocabulaire, c o m m e système d e représentations plus ou
moins mythiques ; c'était, par-delà les concepts où il s'était par-
ticularisé, le corps m ê m e d e la théorie de M a r x qui, i m m e n s e
cadavre e m b a u m é et p r o f a n é p a r cet e m b a u m e m e n t m ê m e , était
devenu l'obstacle principal sur la voie d ' u n e nouvelle réflexion
des problèmes de la révolution. Il n e s'agissait plus d e la cohé-
rence, d e l'applicabilité ou de la correction de telle ou telle
théorie é c o n o m i q u e ou conception sociologique de M a r x ; c'était
la totalité d u système d e pensée qui s'avérait intenable, et, au
centre d e celui-ci, sa philosophie d e l'histoire et sa philosophie
t o u t court. Quelle fin pouvait, alors, servir la référence à M a r x ?
Presque rien d e ce qui était devenu essentiel p o u r n o u s n e l'avait
été p o u r M a r x ; presque rien de ce qui avait été essentiel p o u r
M a r x n e l'était plus p o u r n o u s - à p a r t le m o t révolution, qui
court a u j o u r d ' h u i les rues, et sa recherche passionnée d u vrai et,
quoiqu'il en ait dit, d u juste, qui n ' a pas c o m m e n c é avec lui et n e
finira pas avec nous.

Esquissée dans u n e « N o t e sur la philosophie marxiste d e l'his-


toire » qui accompagnait la première version de M R C M diffusée
à l'intérieur d u groupe (1959), clairement formulée dans R R
(1964), cette r u p t u r e a été explicitée dans la première partie de
«Marxisme et théorie révolutionnaire» (1964-1965). M e t t a n t à
profit aussi bien le matériel accumulé par l'ethnologie que l'évolu-
tion des pays ex-coloniaux depuis leur émancipation, et surtout la
critique interne des concepts, la discussion d e la théorie marxiste
de l'histoire faisait voir dans celle-ci u n e annexion arbitraire,
quoique féconde, d e l'ensemble de l'histoire d e l'humanité aux
schèmes et aux catégories de l'Occident capitaliste ; la critique de
la philosophie marxiste de l'histoire, et de la philosophie marxiste
tout court, faisait paraître, derrière le vocabulaire « matérialiste »,
u n e philosophie rationaliste, vraiment et simplement hégélianisme

362
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

renversé, donc hégélianisme tout court, comportant autant de


mystères et de lits de Procuste que celui-ci.
Qu'il ne s'agissait pas d ' u n e critique « extérieure », vingt ans
d'effort pour développer les concepts de Marx et les éclairer en
leur faisant éclairer l'histoire mondiale dans la plus turbulente de
ses phases, en témoignent peut-être suffisamment. Mais la critique
d u marxisme avait à faire face - et c'est là la raison pour laquelle il
est si ardu de la faire entendre - à une série de difficultés, découlant
d u caractère n o n pas particulier, ce qui serait u n e tautologie, mais
absolument unique, de l'œuvre de Marx.
La première de ces difficultés, c'est que l'on rencontre chez
Marx n o n pas des « contradictions » - il en fourmille, c o m m e tout
grand penseur - , n o n pas m ê m e une opposition entre u n e inten-
tion initiale et le « système » sous sa forme achevée (c'est aussi le
cas p o u r Hegel), mais u n e antinomie centrale entre ce que j'ai
appelé les deux éléments d u marxisme. Le premier, qui introduit
effectivement u n e torsion radicale dans l'histoire de l'Occident,
surtout exprimé dans les écrits de jeunesse (à juste titre considérés
aujourd'hui c o m m e «préscientifiques» par les rationalistes vul-
gaires, tels Althusser et ses associés), périodiquement mais de plus
en plus rarement réémergeant dans l'histoire d u marxisme, n'a
jamais été vraiment développé ; il n ' e n reste, p o u r l'essentiel, que
quelques phrases fulgurantes, signes d'orientation et indications
de recherche beaucoup plus que réflexion réalisée, et quelques
descriptions socio-historiques exemplaires et incomparables. Le
deuxième, à peu près seul à se manifester et à être élaboré chez le
Marx de la « maturité » et du « système », et qui a lourdement prévalu
dans la postérité théorique et pratique du marxisme, représente la
rémanence profonde de l'univers capitaliste de son époque dans
la pensée de Marx (et encore plus, évidemment, des épigones).
Marx avait voulu faire u n e critique de l'économie politique ; c'est
u n e économie politique qu'il a faite (fausse de surcroît, mais eût-
elle été « vraie », rien ne serait changé ; il importe cependant de voir
qu'elle est fausse aussi parce que ses axiomes sont ceux d u capi-
talisme, la forme théorique qu'elle vise est la forme d ' u n e science
positive, et sa méthode de m ê m e : brièvement parlant, l'abstraction
qui devrait permettre la quantification). A l'interprétation vivante
d ' u n e histoire toujours créatrice d u nouveau, s'était substituée

363
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

line prétendue théorie de l'histoire, qui en avait classé les stades


passés et lui avait assigné l'étape à venir ; l'histoire c o m m e histoire
de l ' h o m m e se produisant lui-même devenait le produit d ' u n e
évolution technique toute-puissante (et qu'il faut postuler auto-
nome, autrement tout devient u n e plate tautologie affirmant que
les éléments de la vie sociale sont en interaction réciproque), inex-
plicablement progressive et assurant miraculeusement u n avenir
communiste à l'humanité. Le dépassement de la philosophie
n'avait produit q u ' u n e métaphysique « matérialiste » dont la seule
nouveauté était sa monstrueuse capacité de copuler transspécifi-
quement avec une « dialectique » transformée en loi de la nature
- copulation uniquement féconde en produits stériles, dont les
mulets althussériens ne sont que les spécimens les plus récents. La
question d u rapport entre l'interprétation et la transformation d u
m o n d e était résolue par la dissociation entre une théorie spécula-
tive de type traditionnel, et une politique bureaucratique, elle, il
est vrai, profondément novatrice dans ses méthodes de terreur, de
mensonge et d'oppression. L'énigme de la praxis avait finalement
accouché d ' u n e vulgaire pratique-technique de manipulation des
militants et des masses.

Certes, il est toujours faux de réduire la pensée d ' u n grand


auteur à des thèses ; mais que faire lorsqu'il s'y est enfermé lui-
m ê m e ? Certes aussi, il serait stupide de penser que les deux élé-
ments antinomiques que nous dégageons sont rigoureusement et
nettement séparés dans les écrits de M a r x ; on trouvera encore
des expressions d u premier dans des textes très tardifs, c o m m e
on trouvera u n naturalisme des plus plats dans plusieurs passages
de L'Idéologie allemande. Mais cette difficulté-là, c'est l'histoire
elle-même qui s'est chargée de la résoudre : ce qui a très rapide-
ment prévalu, ce n'est pas le premier élément, mais le second. Si le
marxisme est vrai, alors d'après ses propres critères sa vérité histo-
rique effective se trouve dans la pratique historique effective qu'il
a animée - c'est-à-dire, finalement, dans la bureaucratie russe
et chinoise. Weltgeschichte ist Weltgericht. Et si l'on n ' a d m e t pas
la conclusion, alors il faut refuser la prémisse et accepter que le
marxisme n'est q u ' u n système d'idées parmi d'autres. Faire appel
du jugement de l'histoire effective devant l'œuvre de Marx comme

364
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

penseur, c'est d'abord traiter Marx en p u r penseur, c'est-à-dire


précisément comme ce qu'il n ' a pas voulu être, et le mettre parmi
tant d'autres grands penseurs, ce que certes il mérite, mais ce qui
lui retire aussi tout privilège autre que contingent, relativement
à Platon ou à Aristote, à Spinoza ou à Hegel. Et n'y a-t-il pas, à
regarder de près, u n e arrogance sans bornes à prétendre sauver
Marx contre lui-même, c o m m e finalement u n e pure et simple
stupidité à vouloir se conserver u n auteur infaillible par l'affirma-
tion qu'il ne savait pas très bien ce qu'il disait lorsqu'il écrivait la
Préface à la Critique de l'économie politique ?
Mais précisément - et c'est là une difficulté encore plus grande -
personne ne peut discuter de Marx (pas plus d u reste que de Freud)
c o m m e s'il s'agissait d'Aristote ou de Kant ; il ne s'agit pas de
savoir ce q u ' u n penseur solitaire dans son grenier ou son poêle, en
2972, pourra repenser à partir de Marx, mais de ce qui fait, depuis
u n siècle, que Marx est présent dans l'histoire contemporaine tout
autrement que Lao-tseu, D u n s Scot ou m ê m e Kierkegaard. O r
cette présence n'est pas l'effet de la complexité et de la subtilité
qu'essaie de reproduire le philosophe repensant l'œuvre ; mais de
ce qui, dans l'œuvre de Marx, est effectivement thèse et présenté
comme telle. Marx n'est pas présent dans l'histoire contemporaine
comme u n grand penseur incitant à penser au-delà, mais comme
le fondateur d ' u n e grande religion laïque-« rationaliste », comme le
père d ' u n mythe politique à vêtement scientifique. (C'est d u reste
là u n e des raisons essentielles de l'incroyable stérilité théorique d u
mouvement marxiste depuis la m o r t de son fondateur, sur laquelle
ceux qui aujourd'hui veulent « repenser Marx » glissent sans s'in-
terroger - autre étrange manière d'exhiber sa fidélité à Marx.)
Pour retrouver, si c'est possible, Platon, Aristote ou Kant, il faut
casser le conglomérat des interprétations sous lesquelles les siècles
les ont à la fois ensevelis et maintenus en vie. Pour retrouver Marx,
c'est Marx lui-même qu'il faut casser. Telle est la situation histo-
rique paradoxale de cet h o m m e , qui n ' a voulu être ni N e w t o n ni
M a h o m e t , mais n'est pas étranger au fait qu'il est devenu les deux
à la fois; telle est la rançon de son destin, à nul autre pareil, de
Prophète Scientifique.

Il n'y a pas de limites, il est vrai - et c'est u n e des choses


les plus étonnantes dans l'histoire - , à la transformation, à la

365
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

transsubstantiation que les époques ultérieures peuvent faire


subir à u n e grande œuvre. Des scientifiques incultes (ce n'est
pas nécessairement u n pléonasme) vont encore aujourd'hui répé-
tant que le développement de la science m o d e r n e exigeait que
fût brisé le dogmatisme d'Aristote. Pourtant, p o u r qui sait sim-
plement lire, de tous les grands philosophes Aristote est un des
moins « dogmatiques » ; ses écrits fourmillent d'apories restées en
plan, d'interrogations laissées ouvertes, de «mais de cela il nous
faudra reparler...». D e cet auteur, le Moyen Âge a réussi pen-
dant des siècles à faire la source de la vérité et de toute la vérité :
ipse dixit. C'est le fait d u Moyen Âge, n o n d'Aristote. L'époque
contemporaine aurait peut-être, de toute façon, réussi à faire de
l'œuvre de Marx cette Bible que personne d u reste ne lit vraiment
et qui d'autant plus facilement passe p o u r contenir la garantie de
la vérité révolutionnaire. Mais le fait que l'on ne peut pas esca-
moter est que cette œuvre s'y prête trop facilement.

Pourquoi s'y prête-t-elle ? Parce qu'en elle s'incarne le dernier


grand avatar d u mythe rationaliste de l'Occident, de sa religion d u
progrès, de sa combinaison, historiquement unique, de révolution
et de conservation. Le marxisme prolonge et continue, sur le plan
pratique c o m m e sur le plan théorique, la lignée des révolutions d u
monde occidental depuis le xviie siècle, en la menant explicitement
à sa limite apparente ; mais, sous sa forme achevée, systématique
et réalisée, il conserve l'essentiel de l'univers rationaliste-bourgeois
au niveau le plus profond. D e là, son « progressisme » essentiel, la
confiance absolue en u n e raison de l'histoire qui aurait secrète-
ment tout agencé pour notre bonheur futur et en sa propre capacité
d'en déchiffrer les œuvres ; de là, la forme pseudo-« scientifique »
de ce déchiffrement; de là, la toute-dominance de concepts
comme travail ou production, l'accent exclusivement mis sur le
développement des forces productives. Analogue en cela à toutes
les religions, il contient nécessairement ce qu'il faut d'affirmations
simples et fortes p o u r les humbles fidèles, et d'ambiguïtés subtiles
pour les disputes sans fin des docteurs et leurs excommunications
réciproques. Au scientisme vulgaire, à l'usage d u militant moyen,
font pendant au niveau sophistiqué, et selon les goûts de chacun,
la filiation hégélienne, les énigmes de la réalisation de la plus-value

366
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

ou de la baisse d u taux de profit, l'éblouissante acuité des analyses


historiques, la grande théorie ; mais cette théorie reste encore de
la spéculation, au sens précisément que Marx lui-même et sur-
tout Lukàcs (celui de 1923) donnaient à ce t e r m e : théorie qui
est contemplation, vue, à laquelle la pratique fait suite c o m m e
une application. Il y a u n e vérité à posséder, et la théorie seule
la possède - voilà le postulat dernier que Marx, quoiqu'il en ait
dit par moments, partage avec la culture de son époque et, par-
delà, avec toute l'histoire de la pensée gréco-occidentale. D y a
de l'être à voir, tel qu'il est - et lorsqu'on l'a vu, l'essentiel, sinon
tout, est dit. D e cette voie, qui va de Parménide à Heidegger, le
long de laquelle l'aspect vu, spéculé, a bien évidemment toujours
changé, mais n o n le rapport de la spéculation entre l'être et son
théoros, Marx a eu u n instant la géniale intuition qu'il fallait sortir;
mais rapidement, il y est retourné. Ainsi était une fois de plus
occulté que l'être est essentiellement u n à-être, que la vision même
s'illusionne sur son propre compte lorsqu'elle se prend p o u r une
vision, puisqu'elle est essentiellement u n faire, que tout eidos est
eidos d ' u n pragma et que le pragma n'est jamais maintenu dans
l'à-être que par le prakton.

VI. Lai société instituante et l'imaginaire social (1964-1965)

Le dépassement de l'antinomie entre théorie et pratique n'avait


pas été accompli par le marxisme. La théorie, redevenue spécu-
lative, s'était dissociée en u n e métaphysique qui ne dit pas son
n o m , et u n e prétendue science positive fondée sur les préjugés de
celle-là et mimant le modèle de science sociologiquement domi-
nant. Aux deux était annexée une pratique conçue c o m m e appli-
cation des vérités dégagées par la théorie - c'est-à-dire finalement
comme technique.
Il fallait donc reprendre la question d u rapport entre savoir et
faire, se dégager de l'héritage plusieurs fois millénaire qui voit dans
la théorie l'instance souveraine et la théorie elle-même c o m m e
possession d ' u n système de vérités données u n e fois p o u r toutes,
comprendre que la théorie n'est rien de moins, mais aussi rien
de plus q u ' u n projet, u n faire, la tentative toujours incertaine de

367
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

parvenir à une élucidation d u m o n d e ( M T R III, IV et V). Il fallait


établir la différence radicale séparant la praxis politique de toute
pratique et de toute technique, et y voir ce faire qui vise les autres
comme êtres autonomes et les considère comme agents d u déve-
loppement de leur propre autonomie. Il fallait comprendre que
cette praxis, qui ne peut exister que comme activité consciente et
lucide, est tout autre chose qu'application d ' u n savoir préalable ; le
savoir sur lequel nécessairement elle s'appuie est nécessairement
fragmentaire et provisoire, n o n seulement parce qu'il ne peut pas
exister de théorie exhaustive, mais parce que la praxis elle-même
fait constamment surgir u n savoir nouveau, parce que seul le faire
fait parler le monde. Ainsi se trouvait, n o n pas résolue, mais rela-
tivisée l'antinomie que j'avais formulée autrefois (S.ouB., n°10,
p. 10 sq. ') entre l'activité des révolutionnaires, basée sur la tenta-
tive d ' u n e anticipation rationnelle d u développement à venir, et la
révolution elle-même comme explosion de l'activité créatrice des
masses synonyme d ' u n bouleversement des formes historiquement
héritées de rationalité.
Il fallait aussi et surtout reprendre la réflexion sur l'histoire et
la société. Lorsqu'on s'était dégagé des schémas traditionnels, il
n'était pas difficile de voir qu'ils représentaient tous des transposi-
tions illégitimes, à l'histoire et à la société, de schèmes empruntés
à l'expérience banale du m o n d e , celle des objets familiers ou de la
vie individuelle. Ainsi l'histoire est une « vie » - que ce soit vie qui
se développe et roman d'éducation, ou vieillissement et dégrada-
tion, ou combinaison des deux dans u n « cycle » ou u n e « succes-
sion de cycles ». Ainsi la société est u n « contrat » ou une « guerre »,
une « prison » ou une « machine ». Mais c'est dans l'histoire q u ' u n e
vie ou u n e succession de vies est seulement possible ; ce n'est que
dans et par la société que contrats, guerres, prisons et machines
existent. D e quoi disposons-nous donc pour penser l'histoire et
la société? D e rien - de rien d'autre que de la reconnaissance
de la spécificité absolue, d u m o d e d'être unique de ce que j'ai
appelé le social-historique, qui n'est ni addition indéfinie des indi-
vidus ou des réseaux intersubjectifs, ni leur simple produit, qui est
« d ' u n côté, des structures données, des institutions et des œuvres

1. <Maintenant dans QMO, 1.1, p. 395, sq.>

368
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

"matérialisées", qu'elles soient matérielles ou n o n ; et, d ' u n autre


côté, ce qui structure, institue, matérialise... l'union et la tension
de la société instituante et de la société instituée, de l'histoire faite
et de l'histoire se faisant» ( M T R IV, mai 1965).
Ce qui chaque fois institue, ce qui est à l'œuvre dans l'histoire se
faisant, nous ne pouvons le penser que comme l'imaginaire radical,
car il est simultanément, chaque fois, surgissement d u nouveau et
capacité d'exister dans et par la position d'« images ». Loin d'incar-
ner le déroulement «rationnel» hégélo-marxiste, l'histoire est, à
l'intérieur de limites amples, création immotivée. Loin de repré-
senter u n e machine fonctionnelle (quelle que soit la définition,
d u reste impossible, de la fin à laquelle cette fonctionnalité serait
asservie), ou une combinatoire logique («structurale»), l'organi-
sation de toute société excède de loin ce que la fonctionnalité ou
la logique d u symbolisme (par ailleurs toujours essentiellement
indéterminée) peuvent exiger. Toute société présente, dans toutes
ses manifestations, u n foisonnement sans fin d'éléments qui n ' o n t
rien à faire ni avec le réel, ni avec le rationnel, ni avec le symbolique,
et qui relèvent de ce que j'ai appelé l'imaginé ou imaginaire second.
Mais son institution même, au sens le plus originaire du terme,
l'articulation qu'elle opère d'elle-même et d u m o n d e est position
première et immotivée de significations a-réelles et a-rationnelles à
partir desquelles seulement ce qui, pour cette société, est « ration-
nel » et m ê m e « réel » peut être saisi, défini, organisé. Significations
imaginaires sociales, relevant de l'imaginaire radical tel qu'il se
manifeste dans l'action de la société instituante (en tant qu'il faut
opposer celle-ci à la société instituée). Soulignons en passant que
le terme imaginaire n'a, dans cette utilisation, rien à voir avec le
sens qui lui est couramment attribué, de « fictif » ou m ê m e de « spé-
culaire». Il est ce dans quoi s'originent les schèmes et les figures
qui sont conditions dernières d u représentable et d u pensable, ce
qui donc aussi les bouleverse lors d ' u n changement historique. Il
est aussi ce dont procède ce que nous appelons le rationnel sans
phrase (et qui rencontre, dans ce qui est, une énigmatique corres-
pondance). Il s'incarne dans les significations imaginaires sociales
qui s'imposent à tous les individus - que ceux-ci ne pensent pas,
en tant que c'est par elles seulement qu'ils peuvent penser - et
qui permettent leur transformation, de nouveau-nés vagissants

369
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

de l'espèce Homo sapiens en Spartiates, Dogons ou New-Yorkais.


Significations instituées car établies, sanctionnées, matérialisées
dans et par tous les objets sociaux (et, pour commencer, dans et par
le langage). Significations qui, à partir de leur institution, mènent
une vie indépendante, créations de la société instituante auxquelles
celle-ci s'asservit aussitôt qu'elle s'est instituée. Il devenait dès lors
clair que l'aliénation, au sens social-historique, n'était rien d'autre
que cela: l'autonomisation des significations imaginaires dans et
par l'institution, ou, autre façon de dire la m ê m e chose, l'indépen-
dance de l'institué relativement au social instituant.
Quel devient alors le contenu d u projet révolutionnaire? Ce
ne peut évidemment être ni l'absurdité d ' u n e société sans institu-
tions ; ni celui de bonnes institutions données une fois p o u r toutes,
car tout ensemble d'institutions, u n e fois établi, tend nécessaire-
ment à s'autonomiser et à asservir de nouveau la société aux signi-
fications imaginaires qui le sous-tendent. Le contenu d u projet
révolutionnaire ne peut être que la visée d ' u n e société devenue
capable d ' u n e reprise perpétuelle de ses institutions. La société
post-révolutionnaire ne sera pas simplement u n e société auto-
gérée ; elle sera u n e société qui s'auto-institue explicitement, n o n
pas u n e fois p o u r toutes, mais d ' u n e manière continue.
C'est cela le sens nouveau qu'il faut donner au terme tant gal-
vaudé de politique. La politique n'est pas lutte pour le pouvoir à
l'intérieur d'institutions données; ni simplement lutte pour la
transformation des institutions dites politiques, ou de certaines
institutions, ou même de toutes les institutions. La politique est
désormais lutte pour la transformation d u rapport de la société à
ses institutions ; pour l'instauration d ' u n état de choses dans lequel
l'homme social peut et veut regarder les institutions qui règlent sa
vie comme ses propres créations collectives, donc peut et veut les
transformer chaque fois qu'il en a le besoin ou le désir. O n dira :
sans u n ensemble établi et fixe d'institutions ni l'individu ne peut
être humanisé, ni la société exister. Certes. La question est de savoir
jusqu'à quel point l'individu, une fois formé, doit nécessairement
rester esclave de cette formation. La question est de savoir si la fixité
des institutions dans le m o n d e contemporain est une condition du
fonctionnement de la société plutôt qu'une des causes majeures de
son chaos. Nous savons pertinemment que des hommes ont pu ne

370
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N E N « 1 0 / IB »

pas être esclaves de leur formation, même dans des sociétés où tout
conspirait à les rendre tels. Nous savons pertinemment qu'il a existé
des sociétés qui ne posaient pas de limite a priori à leur propre acti-
vité légiférante. Certes, aussi bien pour les premiers que surtout
pour les secondes, il y a toujours eu quantité innombrable de points
aveugles, et ce que nous visons va infiniment plus loin que ce qui a
pu exister. Mais, aussi, infiniment plus loin va la situation contem-
poraine, où il n'existe plus d'institution qui ne soit explicitement
mise en question, où l'imaginaire social ne peut plus s'incarner que
dans u n pseudo-rationnel, voué par essence à une usure et à une
autodestruction constamment accélérées.
N o u s savons aujourd'hui qu'il n'est de savoir véritable que
celui qui pose la question de sa propre validité - ce qui ne veut pas
dire que tout se dissout dans u n e interrogation indéterminée ; une
question ne peut avoir u n sens q u ' e n présupposant que quelque
chose ne fait pas question, mais aussi bien elle peut y revenir pour
le questionner à son tour ; et penser, c'est ce mouvement m ê m e .
N o u s visons u n état dans lequel la question de la validité de la
loi se maintiendra en permanence ouverte ; n o n pas que chacun
puisse faire n'importe quoi, mais que la collectivité puisse tou-
jours transformer ses règles, sachant qu'elles ne procèdent ni de
la volonté de Dieu, ni de la nature des choses, ni de la Raison de
l'histoire, mais d'elle-même et que si son c h a m p de vision est
toujours nécessairement limité, elle n'est pas obligatoirement
enchaînée à u n e position, qu'elle peut se retourner et regarder ce
qui, jusqu'alors, était derrière son dos.

VIL La question présente

Tel était le point où j'étais parvenu lorsque, après de longs et


difficiles débats intérieurs, j'ai décidé, au cours de l'hiver 1965-
1966, de proposer aux camarades avec qui je travaillais (et qui
finalement, n o n sans grandes difficultés, ont accepté) de suspendre
sine die la parution de 5. ouB. et le fonctionnement d u groupe. Les
raisons extérieures ou conjoncturelles qui concouraient à cette
décision étaient mineures ; parmi elles, il faut mentionner l'atti-
tude des lecteurs et des sympathisants de la revue qui restaient

371
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

consommateurs passifs d'idées, venaient assister à des réunions


mais se dérobaient à toute activité. M ê m e cela n'était pas décisif,
cependant, car j'étais convaincu que les idées se frayaient sous
terre leur chemin, et ce qui s'est passé par la suite en a fourni les
preuves. Les motifs décisifs étaient d ' u n autre ordre ; les pages qui
précèdent resteraient essentiellement incomplètes s'ils n'étaient
pas ici explicités.
Le premier était homologue aux exigences théoriques créées par
le développement des idées. Ce qui en a été dit plus haut permet
de comprendre q u ' u n e reconstruction théorique, allant infini-
ment plus loin que je ne le pensais lorsque je commençai à écrire
«Marxisme et théorie révolutionnaire», était devenue nécessaire,
que, par-delà le marxisme, l'ensemble des cadres et des catégories
de la pensée héritée était en cause, en m ê m e temps que la concep-
tion de ce qu'est et de ce que veut être la théorie. Cette recons-
truction, à supposer que je fusse capable de l'entamer, exigeait u n
travail d ' u n e ampleur et d ' u n e thématique difficilement compa-
tibles avec la publication de la revue et m ê m e avec son caractère 1 .
Le deuxième, dont je peux et je dois ici parler plus longuement,
concernait le rapport entre le cours de la réalité sociale et histo-
rique et le contenu de la visée révolutionnaire. Le développement
des idées et l'évolution des faits avaient abouti à u n élargissement
immense de cette visée. Le terme m ê m e de révolution n'est plus
approprié à la chose. Il ne s'agit pas simplement d ' u n e révolution
sociale, de l'expropriation des expropriateurs, de la gestion auto-
n o m e de leur travail et de toutes leurs activités par les hommes.
Il s'agit de l'auto-institution permanente de la société, d ' u n arra-
chement radical à des formes plusieurs fois millénaires de la vie
sociale, mettant en cause la relation de l ' h o m m e à ses outils autant
qu'à ses enfants, son rapport à la collectivité autant qu'aux idées,
et finalement toutes les dimensions de son avoir, de son savoir, de
son pouvoir. U n tel projet qui, par définition, tautologiquement, ne

1. Le lecteur que cela intéresse trouvera quelques indications fragmen-


taires sur l'orientation de ce travail dans « Epilégomènes à une théorie de
l'âme que l'on a pu présenter comme science » (L'Inconscient, n° 8, octobre
1968) et «Le monde morcelé» (Textures, 1972, n° , 4-5, automne 1972)
<repris (le deuxième, dans une version amplifiée) dans CL (1978)>.

372
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

peut être porté que par l'activité autonome et lucide des hommes,
qui n'est rien d'autre que cette activité, implique u n changement
radical des individus, de leur attitude, de leurs motivations, de
leur disposition face à autrui, aux objets, à l'existence en général.
Ce n'est pas là le vieux problème d u changement des individus
comme préalable au changement social ou l'inverse, privé de signi-
fication jusqu'en ses termes mêmes. N o u s n'avons jamais envi-
sagé la transformation révolutionnaire que comme transformation
indissociable du social et de l'individuel, où dans des circonstances
modifiées des hommes modifiés posent des jalons rendant leur
propre développement plus facile, et non plus difficile, à l'étape
suivante. Et l'on a pu voir que notre souci central a toujours été
de comprendre comment et dans quelle mesure la vie dans la
société présente prépare les hommes à cette transformation. O r
plus le contenu de celle-ci s'approfondissait, plus l'écart semblait
se creuser qui le séparait de la réalité effective des hommes, et plus
lourdement revenait la question : dans quelle mesure la situation
social-historique contemporaine fait naître chez les hommes le
désir et la capacité de créer u n e société libre et juste ?
J'ai toujours su qu'à cette question il n'existe pas de réponse
simplement théorique ; encore plus, qu'il serait risible d ' e n lier la
discussion à des phénomènes conjoncturels. Mais aussi bien, je
n'ai jamais pu m e contenter d u «fais ce que dois, advienne que
pourra ». Car la question ici est précisément celle d u faisable, qui
n'est certes pas, dans ce domaine, théoriquement déductible, mais
d'après ce que nous disons m ê m e , doit être élucidable. D a n s quelle
mesure j'ai pu avancer dans cette élucidation, on pourra en juger
à la lecture des inédits et des nouveaux textes qui paraîtront dans
les volumes IV, V et VI de cette édition 1 . Ici, je veux simplement
consigner quelques-uns des points qui actualisent cette question.
La « conjoncture », précisément, était particulièrement pesante
en 1965-1966. Mais dans cette conjoncture, ce que l'on voyait à
l'œuvre n'était rien moins que conjoncturel: la privatisation, la
désocialisation, l'expansion de l'univers bureaucratique, l'emprise

1. <11 s'agit des volumes du plan original de la publication en « 10/18».


Ces «inédits» ou textes nouveaux sont repris dans ce chap. II de QD.
Mais Castoriadis a également en vue la deuxième partie de IIS (1975).>

373
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

croissante d e son organisation, d e son idéologie et de ses mythes


et les mutations historiques et anthropologiques concomitantes.
Ce qui s'est passé depuis a encore confirmé q u e ce n'est là q u ' u n e
partie d e la réalité contemporaine, mais n ' a pas f o n d a m e n t a l e m e n t
altéré les termes de la question. Si M a i 1968 a m o n t r é avec éclat
la justesse d e nos analyses concernant le caractère et le contenu
de la révolte des jeunes, l'extension d e la contestation sociale et
la généralisation d u problème révolutionnaire, il a aussi fait voir
les difficultés immenses d ' u n e organisation collective n o n bureau-
cratisée, de la prise en charge d u problème total d e la société,
et s u r t o u t la p r o f o n d e inertie politique d u prolétariat industriel,
l'emprise qu'exercent sur lui le m o d e de vie et la mentalité qui
dominent. La confusion idéologique sans précédent qui a suivi les
événements - où l'on a vu des gens se réclamer de M a o au n o m
d'idées qui les feraient fusiller séance tenante s'ils se trouvaient
en Chine, cependant q u e d'autres, éveillés à la vie politique par le
m o u v e m e n t essentiellement antibureaucratique de Mai, allaient
vers les micro-bureaucraties trotskistes - et qui, à ce jour, n ' a fait
que s'aggraver, n'est pas n o n plus u n p h é n o m è n e simplement
conjoncturel.
E n t r e ces deux ordres d e considérations - le besoin d ' u n e
reconstruction théorique aussi ample q u e possible, l'interrogation
sur la capacité et le désir des h o m m e s contemporains de changer
leur histoire - la liaison est, quoi qu'il semble, étroite et directe.
La r u p t u r e avec la mythologie dialectique de l'histoire, l'expul-
sion d u p h a n t a s m e théologique d e son nouveau refuge (qui est
a u j o u r d ' h u i la « rationalité » et la « science ») est lourde de consé-
quences incalculables, à tous les niveaux. La vue hégélo-marxiste,
indissociablement téléologique et théologique, est celle d ' u n e
histoire qui, à travers peut-être les accidents, les retards et les
détours, serait finalement a n n u l a t i o n et centration, clarifica-
tion et synthèse, recollection. Il a p u en être ainsi, sur certains
parcours et p o u r quelque temps. Mais n o u s savons aussi, d ' u n e
évidence aveuglante, que l'histoire est tout autant syncrétisme et
confusion, déperdition et oubli, dispersion. Ces conséquences,
d o n t on se d e m a n d e dans quelle mesure ceux-là m ê m e s qui les
verraient seraient capables de les assumer, sont d r a m a t i q u e m e n t
illustrées par la situation historique contemporaine. Il n ' y a pas,

374
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E A LA R É É D I T I O N EN « 1 0 / IB »

comme l'impliquait le marxisme, partageant u n e croyance trois


fois millénaire, u n cheminement irrésistible de la vérité dans l'his-
toire, ni sous la forme libérale-naïve-scientiste, ni sous u n e forme
de cumulation dialectique. Confusion, illusions, mystifications
renaissent constamment de leurs cendres. L'écart entre ce qui est
vraiment, l'effectivité et la virtualité de la société, et les représen-
tations courantes que s'en donnent les hommes, est toujours prêt
à se creuser de nouveau; jamais, peut-être, il n ' a été aussi grand
qu'aujourd'hui, et cela non pas malgré, mais en fonction précisé-
ment de la masse écrasante de prétendu savoir, d'informations, de
discours qui remplissent l'atmosphère.
La visée, volonté, désir de vérité, telle que nous l'avons connue
depuis vingt-cinq siècles, est une plante historique à la fois vivace
et fragile. La question se pose de savoir si elle survivra à la période
que nous traversons. (Nous savons qu'elle n'avait pas survécu
à la montée de la barbarie chrétienne, et qu'il a fallu u n millé-
naire pour qu'elle resurgisse.) Je ne parle pas de la vérité d u phi-
losophe, mais de cette étrange déchirure qui s'institue dans u n e
société, depuis la Grèce, et la rend capable de mettre en ques-
tion son propre imaginaire. Cette vérité, la seule qui nous importe
en u n sens, a et ne peut qu'avoir u n e existence social-historique.
Cela veut dire que les conditions rendant son opération possible
doivent être d ' u n e certaine façon incorporées aussi bien dans
l'organisation sociale que dans l'organisation psychique des indi-
vidus ; et elles se situent à u n niveau beaucoup plus profond que
la simple absence de censure ou de répression (elles ont pu être
réunies parfois sous des régimes tyranniques, qui y ont finalement
trouvé la cause de leur mort, et peuvent ne pas l'être sous des
régimes apparemment libéraux). Aujourd'hui, dans une course
constamment accélérée, tout semble conspirer p o u r les détruire,
la dynamique propre des institutions autant que le fonctionne-
ment global de la société : la puissance des machines de propa-
gande et d'illusion, le néo-analphabétisme se propageant aussi
vite et d u m ê m e pas que la diffusion des « connaissances », la déli-
rante division d u travail scientifique, l'usure inouïe d u langage,
la disparition de fait de l'écrit, conséquence de sa prolifération
illimitée, et, par-dessus tout, la capacité incroyable de la société éta-
blie de résorber, détourner, récupérer tout ce qui la met en cause

375
QUEI.LK DÉMOCRATIE ?

(mentionnée, mais certainement sous-estimée, dans les textes de


S.ou.B., et qui est u n phénomène historiquement nouveau), ne
sont que quelques-uns parmi les aspects sociaux d u processus.
En regard, on peut se demander si le type d'être humain p o u r
lequel les mots pesaient aussi lourd que les idées auxquelles ils
renvoyaient et celles-ci étaient autre chose et plus que des objets
consommables u n e saison, qui se tenait p o u r responsable de la
cohérence de ses dires et p o u r seul garant, à ses yeux, de leur véra-
cité, si ce type psychique d'être humain continue d'être produit
aujourd'hui. A parcourir les collages qui sont le principal produit
de la pop-idéologie contemporaine, à entendre certaines de ses
vedettes proclamer que la responsabilité est un terme de flic, on
serait tenté de répondre par la négative. O n dira que c'est là leur
faire trop d ' h o n n e u r ; mais d ' o ù donc ces néants tireraient-ils leur
simulacre d'existence, si ce n'est d'être reflets vides d ' u n vide qui
les dépasse infiniment ?
Liaison étroite et directe aussi, puisque le vrai dont il s'agit
désormais est d ' u n autre ordre, et d ' u n e qualité nouvelle. N o u s ne
pouvons, nous ne devons pas chercher - et cela encore se renverse,
est détourné, devient instrument de mystification et couverture de
l'irresponsabilité entre les mains des imposteurs contemporains -
dans le domaine social, encore moins que dans n'importe quel
autre, u n e théorie «scientifique», m ê m e pas u n e théorie totale;
nous ne pouvons pas u n seul instant laisser croire que les articles
d ' u n programme politique contiennent le secret de la liberté future
de l'humanité ; nous n'avons pas de b o n n e parole à propager, de
Terre promise à faire miroiter à l'horizon, de livre à proposer dont
la lecture dispenserait désormais d'avoir à chercher le vrai pour
soi-même. Tout ce que nous avons à dire est inaudible si n'est
d'abord entendu u n appel à une critique qui n'est pas scepticisme,
à une ouverture qui ne se dissout pas dans l'éclectisme, à u n e
lucidité qui n'arrête pas l'activité, à une activité qui ne se renverse
pas en activisme, à une reconnaissance d'autrui qui reste capable
de vigilance; le vrai dont il s'agit désormais n'est pas possession,
ni repos de l'esprit auprès de soi, il est le mouvement des h o m m e s
dans u n espace libre dont ce sont là quelques points cardinaux.
Mais cet appel peut-il être encore e n t e n d u ? Est-ce bien ce vrai
que le m o n d e aujourd'hui désire et auquel il peut accéder?

376
I N T R O D U C T I O N G É N É R A L E À LA R É É D I T I O N EN « 10/18»

Il n'est pas au pouvoir de qui q u e ce soit, ni de la pensée théo-


rique c o m m e telle, de r é p o n d r e d'avance à cette question. Mais
il n'est pas vain d e la poser, m ê m e si ceux qui veulent et peuvent
l'entendre sont p e u n o m b r e u x ; s'ils peuvent le faire sans orgueil,
ils sont le sel de la terre. Il n'est pas n o n plus a u pouvoir de
qui q u e ce soit de fonder, au sens traditionnel d e ce t e r m e , le
projet d e transformation historique et sociale qui est finalement
consubstantiel avec u n e telle visée d ' u n e telle vérité - puisque les
d e u x n o u s apparaissent a u j o u r d ' h u i c o m m e l'exigence nouvelle
d ' u n e nouvelle autoposition d e l ' h o m m e social-historique. C e
n'est pas de fonder, encore moins d ' e n d o c t r i n e r , mais d'élucider
qu'il s'agit, aidant p a r là cette nouvelle exigence à se propager et
à p r e n d r e figure.

Octobre-novembre 1972
A V E R T I S S E M E N T P O U R LA R É É D I T I O N E N « 10/18 »*

La présente édition reprend la totalité des textes que j'ai publiés


dans Socialisme ou Barbarie (à l'exception de deux ou trois notes
de circonstance), quelques autres publiés ailleurs, et de n o m b r e u x
inédits, certains anciens, d'autres qui étaient la suite n o n publiée
de textes de S.ouB., d'autres enfin rédigés en vue de cette publi-
cation. Parmi les inédits u n choix était inévitable; j'ai procédé
minimalement.
Les textes déjà publiés, dans S.ouB. ou ailleurs, sont repro-
duits sans modification, sauf pour la correction des fautes d'im-
pression et de quelques lapsus calami de l'auteur. Les notes de
l'original sont appelées par des chiffres arabes ; celles appelées par
des lettres ont été ajoutées p o u r la présente édition 1 . D a n s les rares
cas où j'ai jugé q u ' u n e clarification d u texte original s'imposait, les
phrases ajoutées à cette fin sont placées entre crochets. La plupart
des références ont été mises à jour.
Des textes publiés sur une période de vingt-cinq ans appellent
nécessairement, de m o n point de vue, u n e foule de remarques,
observations, critiques et révisions. Plutôt que d ' e n saupoudrer
l'original, j'ai jugé de loin préférable pour le lecteur, p o u r moi
et p o u r la chose m ê m e , d'exprimer, le cas échéant, m a pensée
actuelle sur la question dans des postfaces ou de nouveaux textes
placés à la fin des volumes correspondants.
Le groupement des textes posait des problèmes difficiles, étant
d o n n é que plusieurs d'entre eux, et les plus importants, débordent
tout sujet particulier. U n classement simplement chronologique,

"<Première publication, SB, 1 (1973), p. 5-8; nous reprenons ici le texte


de la «nouvelle édition», Bourgois, 1990, p. 17-18.>
1. <11 s'agit bien entendu de l'édition en « 10/18»; dans notre édition, ces
notes sont appelées par des chiffres arabes mais précédées de la mention
Note (suivie de la date : 1973, 1974 ou 1979).>

379
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

qui présenterait l'avantage de faire voir clairement l'évolution des


idées, entraînerait u n e dispersion considérable d'écrits se rappor-
tant au m ê m e t h è m e , et rendrait à p e u près impossible la rédac-
tion d ' u n commentaire raisonné. J'ai d o n c regroupé les textes
d'après leurs grands thèmes, conservant l'ordre chronologique à
l'intérieur de ceux-ci 1 ; mais le lecteur devra se rappeler que le
g r o u p e m e n t conserve u n degré important d'arbitraire et que les
références croisées qui e n c o m b r e n t les notes étaient inévitables.
Les inconvénients de la solution choisie seront palliés e n partie,
j'espère, par le plan d ' e n s e m b l e de la publication, indiqué plus
loin 2 , et par 1' « Introduction » placée en tête d e ce premier volume 3 ,
qui vise à présenter l'ensemble des idées essentielles dans leur évo-
lution temporelle et leur liaison logique.
Je voudrais souligner q u e la publication de 5. ou B., d u début
à la fin, a impliqué u n i m p o r t a n t travail collectif. T o u s les textes
importants étaient préalablement discutés par le groupe ; les dis-
cussions ont été souvent animées, parfois très longues et quelques-
unes ont abouti à des scissions. J'y ai toujours b e a u c o u p appris, et
tous les camarades de S . o u B . - ceux d o n t o n trouvera les n o m s
dans les sommaires de la revue c o m m e ceux qui n'y figurent pas -
ont contribué, d ' u n e manière ou d ' u n e autre, à ce que ces textes
soient moins mauvais qu'ils ne l'auraient autrement été. Mais il
m'est nécessaire de m e n t i o n n e r en particulier la figure héroïque
de q u e l q u ' u n que je n e peux pas encore n o m m e r , et qui m ' a r e n d u
visible, dans des circonstances où la m o r t était de tous les jours et
de tous les coins d e r u e - et p o u r lui, elle n ' a presque jamais cessé
de l'être - , ce qu'est u n militant révolutionnaire, et u n politique
d o n t la pensée ne connaît a u c u n tabou. [Il s'agit d'A. Stinas, qui

1. <Sur les modifications introduites dans notre édition par rapport à


l'organisation des textes en «10/18» (pour l'essentiel, une plus grande
importance donnée à l'aspect chronologique au détriment de l'élément
thématique, à l'exception des volumes La Société bureaucratique et Capi-
talisme moderne et révolution, 1. L'Impérialisme et la guerre), voir l'« Avertis-
sement» (E.E., M.G., P.V.) du vol.I (La Question du mouvement ouvrier,
tome 1).>
2. <On le trouvera dans QMO, 1.1, p. 54.>
3. <Ici, plus haut, p. 329-377.>

380
A V E R T I S S E M E N T P O U R LA R É É D I T I O N EN « 10/18»

vient de publier en grec le premier volume de ses Mémoires 1 .]


J'aurais voulu mentionner mes camarades morts de privations
ou assassinés par les staliniens pendant l'occupation ou immé-
diatement après, liste qui serait hélas trop longue. Longue serait
aussi celle de ceux dont la réplique ou la question m ' o n t aidé à
avancer dans la voie retracée plus loin 2 . M a collaboration avec
Claude Lefort, commencée en août 1946, longtemps quotidienne,
parfois orageuse, marquée par deux ruptures politiques, a nourri
cette rare amitié qui permet finalement de maintenir le dialogue
à travers et par-delà les divergences. J'ai beaucoup appris de Phi-
lippe Guillaume 3 ; ses textes publiés dans Socialisme ou Barbarie
ne d o n n e n t pas pleinement la mesure de l'originalité de sa pensée.
Les discussions avec Ria Stone [Grâce Boggs] ont joué u n rôle
décisif à une étape où ma pensée se formait, et je lui dois en partie
d'avoir dépassé le provincialisme européen qui marque encore si
fortement ce que produit la ci-devant capitale de la culture uni-
verselle, qui continue de se prendre p o u r le nombril d u monde.
L'aide de m o n jeune ami E.N.G. 4 , qui connaît ce que j'ai écrit
mieux que moi, m ' a été précieuse pour cette édition. Qu'il en soit
ici, encore une fois, remercié.

1. <Castoriadis peut enfin donner le nom après 1974; mais, en 1973, la


Grèce vit encore sous le «régime des colonels» (1967-1974). Sur Spiros
Priftis, dit « Aghis Stinas » ou « Spiros Stinas », voir ici, QD, t. 2, p. 339-346.
La traduction française de ses Mémoires a été publiée sous le nom d'Agis
Stinas : Mémoires. Un révolutionnaire dans la Grèce du xx1 siècle, Montreuil,
La Brèche-Pec, 1990 (édition orig. grecque 1977).>
2. <Ici, plus haut, « Introduction... ».>
3. <Pseudonyme de Cyril Rousseau de Beauplan.>
4. <Initiales d'un pseudonyme qui, pour autant que l'intéressé (E. E.)
s'en souvienne, ne fut jamais utilisé.>
LA Q U E S T I O N D E L ' H I S T O I R E
D U M O U V E M E N T OUVRIER*

M o n idée initiale était de séparer, lors de la présente réédition,


mes textes de Socialisme ou Barbarie consacrés aux revendica-
tions et aux formes de lutte et d'organisation des travailleurs, et
ceux relatifs à l'organisation politique des militants (« question d u
parti »). A la réflexion, cette solution m ' a p a r u présenter beaucoup
plus d'inconvénients que d'avantages, puisque les deux questions
ont été dès le départ et constamment liées dans m o n travail. Mais
surtout, elle reflète et matérialise u n e position qui depuis long-
temps n'est plus la mienne. Elle équivaut en effet à accepter et à
ratifier l'idée de deux champs de réalité séparés n o n seulement en
fait mais en droit. D a n s l'un, on rencontre des ouvriers préoccupés
par leurs revendications immédiates, essayant de les faire aboutir
par des formes de lutte spécifiques et se regroupant à cette fin dans
des organisations à objectifs bien circonscrits (essentiellement
syndicales). D a n s l'autre, se meuvent des militants politiques,
distincts des ouvriers n o n pas physiquement mais, ce qui est beau-
coup plus lourd, qualitativement, se définissant par u n e idéologie
cohérente et u n programme «maximum» correspondant, s'orga-
nisant d'après des considérations relatives uniquement à l'effica-
cité, par eux-mêmes définie, de leur action. C o m m e n t peut alors
s'opérer la liaison entre les deux champs ? Explicitement, d ' u n e
seule façon : d u fait que les préoccupations des ouvriers sont une
des données des différents problèmes tactiques que les militants se
posent, eux-mêmes insérés dans le problème de leur stratégie. En
d'autres termes, il s'agit alors essentiellement p o u r les militants
de savoir comment les luttes immédiates des ouvriers peuvent être

' <EMO, 1 (1974), p. 11-120. Il s'agit de l'introduction aux deux volumes


de «10/18», L'Expérience du mouvement ouvrier (1 : Comment lutter et
2 : Prolétariat et organisation) .>

383
QLÉI.1,E D É M O C R A T I E ?

influencées par leurs idées et leur organisation politique, comment


aussi elles peuvent être amenées à dépasser précisément ce carac-
tère « immédiat » et s'élever au niveau des préoccupations « histo-
riques » de l'organisation.
C o m m e tant d'autres idées qui régnent souverainement depuis
la pénombre de l'implicite, mais supportent difficilement la
lumière du jour, cette distinction aussi, une fois clairement et b r u -
talement affirmée, ne laisse pas de surprendre par l'énormité des
postulats qu'elle met en jeu, par leur incohérence et finalement par
leur incompatibilité mutuelle. Elle présuppose en effet u n e série
de séparations - entre l'« économique » et le « politique », entre ces
deux sphères et l'ensemble de la vie sociale, entre l'« immédiat » et
l'« historique » - qui possèdent certes une validité relative et par-
tielle mais, prises absolument, sont privées de sens, tant du point
de vue théorique que surtout dans la perspective d ' u n faire révo-
lutionnaire 1 . Elle tend nécessairement à cantonner le prolétariat
dans u n e perception de ses intérêts économiques immédiats et
une préoccupation exclusive avec ceux-ci (même si elle ne donne
pas à cette idée la forme extrême que lui donnait Lénine dans
Que faire ? d ' u n e classe ouvrière qui laissée à elle-même ne pour-
rait arriver q u ' à u n e conscience « trade-unioniste ») - en m ê m e
temps qu'elle se réclame d u prolétariat comme dépositaire d ' u n e
mission révolutionnaire sans précédent dans l'histoire. Soit dit en
passant: combien cette dernière antinomie (et la réduction cor-
respondante d u prolétariat en instrument aveugle d ' u n e Raison
historique, quoi q u ' o n proclame par ailleurs) marque profondé-
ment les attitudes de tous les individus, groupes et courants se
réclamant de près ou de loin d u marxisme, le montre l'exemple de
tous ceux qui, depuis Rosa Luxembourg jusqu'aux « conseillistes »
contemporains, affirment simultanément leur foi en la spontanéité
créatrice des masses et veulent démontrer «scientifiquement»
l'inévitabilité d ' u n effondrement économique du capitalisme qui
déclencherait la révolution. Que l'on puisse apprécier davantage
leur «attitude subjective» que celle des léninistes ne l'empêche
pas d'appartenir au m ê m e univers de pensée, tout en étant moins

1. Voir ici même « Bilan, perspectives, tâches », p. 383 et suivantes <dans


EMO, 1 ; maintenant QMO, 1.1, p. 195 et suiv.>

384
cohérente que cette dernière. Car la logique (bureaucratique) de
la position d ' u n léniniste style 1903 est claire : les ouvriers laissés à
eux-mêmes ne peuvent entreprendre que des activités syndicales,
l'action d u parti n ' e n peut éveiller à la vie politique q u ' u n petit
nombre, donc seule u n e crise d u système la réduisant à la misère et
au chômage peut faire comprendre à la masse prolétarienne la jus-
tesse d u programme d u parti. Mais pourquoi Rosa Luxembourg
se croit-elle obligée de démontrer que l'accumulation capitaliste
rencontre tôt ou tard u n e limite absolue et insurmontable (et cer-
tains de ses émules, tels Laurat et m ê m e Sternberg, de chercher
la date précise à laquelle cette limite sera atteinte) ? Quel est ce
mystérieux privilège faisant que seul u n effondrement économique
d u capitalisme peut actualiser les virtualités révolutionnaires, par
ailleurs considérées c o m m e illimitées, des masses ? Si la vie sous
le capitalisme prépare les travailleurs à l'invention positive d ' u n e
nouvelle société, inconcevable sans u n bouleversement immense
de toutes les formes de vie établies (et m ê m e équivalant, très pré-
cisément, à détrôner l'économique de la position souveraine où le
capitalisme l'a placé), les travailleurs doivent être sensibles à tous
les aspects de la crise de la société instituée ; et n'importe quelle
rupture d u fonctionnement régulier de celle-ci, quelle q u ' e n soit
la cause (économique, politique interne ou externe, culturelle),
peut par principe fournir l'occasion, le kairos, d ' u n e irruption de
l'activité révolutionnaire des masses (ce que montre, d u reste,
l'expérience historique). Inversement, s'il nous faut à tout prix
nous assurer q u ' u n effondrement économique d u capitalisme est
inéluctable, c'est que nous pensons que ces mêmes masses, dont
nous affirmons par ailleurs qu'elles vont créer u n m o n d e nou-
veau, donc qu'elles voudront et pourront le faire, ne sont jamais
motivées que par leur situation économique. La contradiction ici
atteint le grotesque. Mais l'essentiel est que l'on a alors des travail-
leurs la m ê m e représentation q u ' e n ont (ou plutôt q u ' e n avaient)
les patrons. Il est en effet strictement équivalent de dire q u ' u n
ouvrier n e travaille jamais que sous la contrainte ou avec l'appât
de la prime, et que les travailleurs ne feront une révolution que
forcés par leur situation économique.

Au-delà de ces considérations, il importe de mettre en lumière


le fondement de cette série de séparations, et en particulier de

385
celle qui, finalement, les c o m m a n d e toutes : celle de l'«immédiat»
et de l'« historique » - qui est aussi au principe de la position que
s'arroge le politique-théoricien lorsqu'il se met en situation de
stratège scientifique et traite les manifestations de l'activité des
travailleurs c o m m e des données d u problème tactique que l'his-
toire l'a, lui, chargé de résoudre. Ce fondement est le postulat
que la vérité passée, présente et à venir de l'évolution historique
serait d'ores et déjà en la possession d ' u n e théorie essentiellement
achevée, elle-même en la possession d ' u n e organisation politique ;
d ' o ù il découle nécessairement que le «rôle historique d u prolé-
tariat » n'est tel que pour autant que celui-ci fait ce que la théorie
sait et prédit qu'il doit faire et fera. Ce n'est donc pas simplement,
ce n'est m ê m e pas essentiellement l'axiome capitaliste de la pri-
mauté de l'économique qui est ici en jeu (l'économique est plutôt
privilégié en tant qu'il apparaît, illusoirement, comme scientifi-
quement théorisable et prévisible) ; mais l'axiome, qui sous-tend
toute l'histoire gréco-occidentale, de la souveraineté d u théorique-
spéculatif. « Il ne s'agit pas de ce que tel ou tel prolétaire ou m ê m e
le prolétariat entier se représente à u n m o m e n t comme le but. Il
s'agit de ce qu'est le prolétariat et de ce que, conformément à son
être, il sera historiquement contraint de faire», écrivait Marx, et
Marx jeune (La Sainte Famille). Mais qui donc connaît et possède
théoriquement par-devers lui « ce qu'est » le prolétariat ? Marx en
1845 - et encore mieux, évidemment, en 1867. Où est cet « être » d u
prolétariat, qui le « contraindra historiquement de faire » ce qu'il a
à faire ? D a n s la tête de Marx. Quelle est, à cet égard, la différence
entre tous ces philosophes que Marx raille impitoyablement parce
qu'ils font passer l'histoire d u m o n d e par leur propre pensée, et
Marx lui-même ? Elle est nulle. « Ce que tel ou tel prolétaire, ou
m ê m e le prolétariat entier se représente », l'« immédiat », disons le
mot : le p h é n o m è n e ou l'apparence, masque ici aussi, comme par-
tout, l'être ou l'essence, inséparable comme il se doit de la néces-
sité - présentée comme contrainte « historique » - et objet d ' u n e
connaissance par raisons nécessaires. A cette essence - c o m m e à
l'interprétation des apparences plus ou moins contingentes, telle
par exemple la « représentation » que se font les ouvriers de ce qu'ils
veulent, qui lui sont coordonnées et finalement subordonnées - la
théorie et elle seule donne accès ; elle seule permet de reconnaître

386
si, en faisant ceci ou cela, le prolétariat agit sous l'emprise de
simples «représentations», ou sous la contrainte de son être. A
quel m o m e n t peut-on alors parler d'autonomie ou de créativité
d u prolétariat? A aucun, et moins que jamais au m o m e n t de la
révolution puisque c'est précisément p o u r lui le m o m e n t de la
nécessité ontologique absolue, où l'histoire le « contraint » enfin de
manifester son être - que jusqu'alors il ignore, mais que d'autres
connaissent p o u r lui. Est-ce que Marx, d u moins, en disant cela,
est autonome? N o n , il est en servage auprès de Hegel, d'Aristote
et de P l a t o n : il voit (theoret) l'être (eidos) d u prolétariat, il en
inspecte la facture, il y découvre la puissance cachée (dynamis)
qui deviendra nécessairement acte (energeia) révolutionnaire. Le
prolongement pratique de la posture spéculative s'ensuivra tout
naturellement, et les mots changeant avec les époques, le philo-
sophe-roi d'autrefois sera à la fin appelé coryphée de la science
révolutionnaire 1 .
Il n'est pas facile de rompre avec une attitude qui, beaucoup
plus profondément que dans des opinions, des influences exté-
rieures, des situations sociales et historiques particulières, s'en-
racine dans ce que depuis trois mille ans et peut-être davantage
nous sommes habitués à poser c o m m e être, savoir, vérité et fina-
lement m ê m e dans des nécessités presque insurmontables de la
pensée. J'ose dire que j'en parle en connaissance de cause ; car, en
m ê m e temps que la critique de la bureaucratie et de la dégénéres-
cence de la révolution russe m e conduisait à l'idée de l'autonomie
du prolétariat et à ses conséquences directes : qu'il n'y a pas de
«conscience» d u prolétariat en dehors du prolétariat lui-même,
que la classe ouvrière ne peut pas exercer son pouvoir par une
«délégation» de quelque forme que ce soit, que si elle n e peut
pas se diriger et diriger la société, personne ne peut le faire à sa
place (voir par exemple SB 2 , mars 1949, p. 178-183 d u vol. 1,1),
je maintenais pendant quelque temps sur le parti (ou l'organisa-
tion) révolutionnaire une position qui en faisait toujours, malgré

1. Il est frappant de constater que c'est sous le couvert d'une invocation


de la praxis que Lukâcs et Gramsci, chacun à sa manière, ont essayé pen-
dant les années 1920 de théoriser cette position.
2. <Dans SB, 1 ; le texte sera repris dans le vol.V de notre édition.>

387
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

les multiples restrictions et réinterprétations apportées à cette


idée, une «direction» en droit de la classe. Ce n'était là que la
conséquence de la situation philosophique retracée plus haut.
Le ressort ultime des raisonnements dans le texte sur «Le parti
révolutionnaire 1 » (mai 1949) est en effet celui-ci : ou bien finale-
ment nous ne savons pas ce que nous disons, ou bien ce que nous
disons est vrai - et, dans ce cas, le développement d u prolétariat
vers la révolution sera réalisation effective de cette vérité que, pour
notre part, nous élaborons dès maintenant sur le plan théorique.
L'impossibilité de concilier cette idée dans la forme avec l'idée
d'autonomie d u prolétariat (qui devient effectivement dans ces
conditions p u r e m e n t formelle), et dans le contenu avec l'idée
de la révolution comme bouleversement des modes de vie et de
rationalité hérités (donc aussi des « vérités » théoriques prérévolu-
tionnaires), était reconnue assez rapidement (c'est la « contradic-
tion » décrite dans le texte « La direction prolétarienne » de juillet
1952 2 ; mais il n'était pas possible, pour les raisons déjà dites, de
dépasser ou, mieux, de court-circuiter cette antinomie sans mettre
en question la conception traditionnelle de la nature, d u rôle et
d u statut de la théorie (et, par voie de conséquence, le marxisme
lui-même). C o m m e n c é e avec la première partie d u « C o n t e n u d u
socialisme» (rédigée l'hiver 1954-55), cette remise en question a
été fortement accélérée et, à mes yeux, enrichie par les grèves de
1955 en France, en Angleterre et aux États-Unis (on en trouvera
des analyses plus loin 3 ) et par les événements de 1956 en Russie,
en Pologne et en Hongrie (voir les textes publiés dans La Société
bureaucratique, 2: La Révolution contre la bureaucratie). Les impli-
cations qui en découlent pour ce qui est de l'organisation des
militants révolutionnaires étaient clairement tirées dans «Bilan,
perspectives, tâches») (mars 1957) 4 , dans C S II (juillet 1957) et
finalement dans P O I (écrit l'été 1958) 5 .

1. <EMO, 1, p. 121-143 ; dans notre édition, QMO, 1.1, p. 379-393.>


2. <EMO, 1, p. 145-161 ; QMO, 1.1, p. 395-405.>
3. <Dans EMO, 1, p. 279-382 ; QMO, 1.1, p. 177-193.>
4. <QMO, t. l , p . 195-211.>
5. <QMO, t. 2, p. 273-316.>

388
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

O n trouvera donc réunis ici aussi bien des écrits portant sur
l'organisation des militants que des écrits analysant la signification
de telle ou telle lutte ouvrière. D e nouveaux textes, qui paraîtront
dans la deuxième partie de ce livre, reprendront la discussion de
l'ensemble de ces problèmes. Mais il est u n e question préalable
décisive qu'il faut aborder ici : la question de l'histoire d u mouve-
m e n t ouvrier.

Évidence surprenante et brutale, jugement sommaire qui cha-


grinera les âmes scrupuleuses : la question de l'histoire d u mouve-
ment ouvrier n'a jamais été, jusqu'ici, sérieusement posée. Ce que
l'on présente généralement comme tel n'est que description de
séquences de faits, au mieux analyse de tel ou tel grand « événe-
ment» (la C o m m u n e , la Révolution russe, Juin 1936, etc.). Quant
à l'interprétation d'ensemble de ces faits et événements, à l'inter-
rogation sur le sens de ce qui s'est déroulé depuis deux (et m ê m e
six) siècles dans u n n o m b r e croissant de pays et finalement sur
toute la planète, les choix dont on dispose sont réduits. Il y a l'ha-
giographie stalinienne (par exemple l'Histoire du PCUS (b)), où
l'on peut voir les géniaux mécaniciens de la locomotive de l'histoire
la faire avancer malgré les embûches et les obstacles accumulés
sur les rails par les capitalistes et leurs espions. Il y a le mélodrame
trotskiste, d ' u n e tristesse infinie, où u n e révolution prolétarienne
objectivement m û r e depuis soixante ans est chaque fois sur le
point d'aboutir - et échoue chaque fois d u fait des « erreurs » et
des «trahisons» des mauvais chefs qu'elle s'est inexplicablement
donnés. Il y a aussi les variations n o n symphoniques de quelques
philosophes aussi étrangers à la révolution q u ' a u marxisme et
aussi pleins de sollicitude p o u r l'une que p o u r l'autre, qui tantôt
s'interrogent sur la possibilité d ' u n déraillement de l'histoire uni-
verselle depuis 1923, tantôt veulent obtenir la vérité d ' u n siècle
d'histoire effective comme sous-produit d ' u n e nouvelle « lecture »
des Manuscrits de 1844 ou des Grundrisse de 1857 (mais peut-être
cette vérité, consignée dans u n cahier de 1843, a-t-elle été à jamais
détruite par la critique rongeuse des souris, et devons-nous rester
irrémédiablement aveugles à ce qui nous entoure?), tantôt enfin,

389
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

réactivant le cartésianisme bu avec le lait de leur proviseur, raillent


l'idée d ' u n e histoire d u prolétariat et ne s'intéressent qu'aux actes
d ' u n cogita moralo-politique aux prises avec le mal absolu, cogito
dont Staline, Duclos, Gomulka ou M a o leur ont paru, tour à tour,
exemplifier les incarnations.

O n essaie de prendre ici le terme d'histoire dans toute sa pro-


fondeur. Il existe certes une littérature immense, portant sur
l'« histoire du mouvement ouvrier » dans tel pays ou pendant telle
période. A de rares exceptions prés (parmi lesquelles l'admirable
livre de E.P. T h o m p s o n , The Making of the English Working Class1,
elle appartient à ce que l'on a appelé l'histoire événementielle.
Les dates des grèves et des insurrections y remplacent celles des
batailles, les n o m s des leaders ou des militants héroïques ceux
des rois et des généraux; parfois, l'accent est mis sur l'activité
des masses, ce qui est déjà plus satisfaisant, mais guère différent
qualitativement. Il est superflu de rappeler l'intérêt de cette histo-
riographie, et ses limites.
Il existe aussi une littérature qui se développe depuis long-
temps, et qui (de m ê m e que l'historiographie générale) s'oriente
vers l'analyse statistique, économique, sociologique ou culturelle
des situations sous-jacentes aux événements et aux mouvements
d u prolétariat; on peut l'appeler, faute d ' u n meilleur terme,
l'historiographie analytique. Encore moins que dans le cas pré-
cédent peut-on en contester l'intérêt. Il est évidemment essentiel
de connaître l'évolution quantitative d u prolétariat, sa proportion
dans la population totale, sa répartition géographique, industrielle,
professionnelle, sa différenciation interne et les modifications
qu'elle a subies, la disparition d'anciens métiers et l'apparition
de nouvelles qualifications, l'évolution d u niveau et d u m o d e de
vie, leur écart relativement à ceux d'autres couches sociales, les

1. Gollancz, 1963; éd. révisée, Pélican, 1968 <trad. fr., La Formation de


la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard-Seuil, 1988, coll. «EHESS»;
rééd. EHESS, 2007>. Bien entendu, si l'on considère des «moments»
privilégiés du mouvement ouvrier, appartiennent également à ces excep-
tions les écrits historiques de Marx et d'Engels, l'Histoire de la Révolution
russe de Trotski, La Lutte des classes sous la Première République de Daniel
Guérin et quelques autres ouvrages.

390
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T OUVRIER

changements dans les m œ u r s , les n o r m e s collectives, le vocabu-


laire, les représentations, les aspirations, le rapport des couches
ouvrières avec les organisations et les idéologies qui s'en récla-
m e n t ou avec les institutions et les règles de la société établie - de
m ê m e qu'il importe d e relier ces p h é n o m è n e s les uns aux autres,
et à l'évolution générale d u capitalisme et ses aspects qui affectent
le plus la condition ouvrière (changements techniques, cycles éco-
nomiques, transformations séculaires de l'organisation sociale,
etc.). Sans u n tel savoir positif - d o n t il n e faut d u reste jamais
oublier qu'il est, c o m m e tout savoir positif, essentiellement inter-
minable et, au-delà des énoncés protocolaires, en suspens éternel
q u a n t à sa validité - , on n ' a pas d'accès à l'objet : c'est dans et p a r
u n tel savoir q u ' e n l'occurrence l'objet se présente.
Mais précisément, quel « objet », et quel est le statut de celui-ci ?
Ecartons p o u r l'instant les réponses habituelles - nous y revien-
drons - et constatons que la question est toujours impliquée par
la recherche historique, m ê m e si les historiens l'ignorent, ou font
c o m m e si la réponse allait de soi. Quel que soit le c h a m p particulier
que l'on considère, l'historien postule toujours l'existence d ' u n e
entité historique qui soutient l'unité d e son travail. S'il refuse de
la poser et de se la poser c o m m e question générale, il la tranche
toujours dans les faits, c o m m e question concrète. Certes, elle
lui apparaît presque exclusivement c o m m e p o r t a n t sur les fron-
tières d e son t h è m e particulier, la délimitation et la limitation de
celui-ci, d o n c c o m m e question essentiellement négative : qu'est-ce
qui n ' a p p a r t i e n t pas à ce c h a m p ? O ù s'arrête telle période ? Mais
il y a évidemment b e a u c o u p plus dans l'affaire: cette négation
n'est q u e l'autre face d ' u n e position n o n explicitée, et c'est celle-ci
qui n o u s importe.

Avant d'aller plus loin, il est utile d'ouvrir u n e parenthèse. N o t r e


sujet est la question de l'histoire d u m o u v e m e n t ouvrier : n o u s n e
pouvons le discuter sans développer u n e série de considérations
qui p o u r r o n t paraître abstraites, « philosophiques », inutiles, voire
dérisoires, à ceux qui proclament n e s'intéresser q u ' à l'action et
à la lutte. Ceux-là devraient peut-être s'arrêter u n instant dans
leur agitation, et essayer de mesurer le poids incalculable d e m é t a -
physique naïve q u e transporte la moindre phrase d e leurs tracts,
l'idée a p p a r e m m e n t la plus simple et la plus solide qu'ils ont dans

391
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

leur tête. O n a déjà remarqué que les ministres des Finances et les
capitalistes aiment se penser c o m m e des «hommes d'action» et
croire que leurs idées sur le libéralisme, l'équilibre budgétaire ou
l'étalon-or sont des enseignements solides de la réalité et de la pra-
tique, qui leur permettent de mépriser les nébuleuses théories des
doctrinaires - oubliant, et le plus souvent ignorant, que ce qu'ils
professent n'est que le énième délayage de nébuleuses théories de
quelques économistes d u xviii* siècle. O n a également fait remar-
quer que les scientifiques les moins intelligents ricanent lorsqu'on
leur rappelle les questions philosophiques qui sont au fondement
de leur activité - pour la seule raison qu'ils sont plongés dans
u n océan métaphysique tellement épais (rempli de ces construc-
tions fantastiques que sont les « choses », les « causes », les « effets »,
l'« espace », le « temps », l'« identité », la « différence », etc.) qu'ils ne
peuvent évidemment pas y voir. Mais encore plus grave est le cas
du militant qui parle tout le temps de classes, de lois de l'histoire,
de révolution, de socialisme, de forces productives, d'État et de
pouvoir, en croyant curieusement que dans ces vocables, et dans
son maniement de ceux-ci, les idées n ' o n t aucune part, qu'il s'agit
là d'étranges choses à la fois solides et transparentes - et qui de
ce fait est intégralement asservi à des conceptions théoriques et
philosophiques passées qui en ont fixé les significations, d'autant
plus asservi qu'il ne veut savoir ni ce que ces conceptions sont, ni
d ' o ù elles viennent, ni donc, finalement, où elles le mènent. Puisse-
t-il une fois, alors qu'il allait encore affirmer que l'histoire de l'hu-
manité est l'histoire de la lutte des classes, trébucher au milieu de
sa phrase parce qu'il se sera d e m a n d é : où et quand ai-je appris ce
qu'est l'histoire, l'humanité, la lutte et les classes ?
Supposons qu'il nous a e n t e n d u ; et soit par exemple Rome.
Qu'est-ce que R o m e (l'« histoire romaine ») ? Quelle est la nature
et l'origine de cette imité que l'on postule fatalement lorsqu'on
parle d'« histoire de Rome » ? Quelle est la relation qui met ensemble
les luttes de la plèbe du Ve au IIe siècle avant J.-C. et Héliogabale,
l'organisation de la légion et la jurisdictio des préteurs, les discours
de Cicéron, le développement du colonat et le m u r d'Adrien?
Tout cela « appartient » à l'histoire de R o m e ; mais « appartient » en
quel sens ? Certainement pas au sens auquel le nombre 2 appar-
tient à l'ensemble des entiers naturels ; ni au sens auquel la Terre

392
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

appartient au système solaire ; ni m ê m e au sens auquel le rêve de


l'injection à Irma appartient à Freud. Q u ' u n e combinaison hété-
roclite de critères externes (la plupart d u temps simplement hérités
d ' u n e tradition « scientifique ») permette tant bien que mal à l'his-
torien de circonscrire son travail quotidien, c'est évident ; évident
aussi que l'on ne saurait s'en contenter, sauf si l'on ne s'intéresse
qu'à la répartition des chaires universitaires ou (mais c'est déjà
beaucoup moins simple) au classement des bibliothèques.
Il ne vaudrait pas la peine de parler de ces critères externes
(et des réponses habituelles auxquelles nous faisions allusion
plus haut) si leur évocation rapide n e permettait pas de mettre
en lumière certains aspects de la question discutée et de la méta-
physique non consciente qui sous-tend, ici encore, les attitudes
«scientifiques». Empruntés, en règle générale, aux notions «natu-
relles » et à la conceptualisation quotidienne, ils s'appuient c o m m e
celle-ci sur une métaphysique naïve de la «substance». Dès que
l'on quitte les cas triviaux, il n'y en a aucun qui, pris séparément,
soit décisif, il n'y en a aucune combinaison qui fournisse les condi-
tions nécessaires et suffisantes pour la constitution d ' u n objet his-
torique. Ce n'est pas l'identité de la langue qui fonde l'unité du
m o n d e romain, puisque (outre que l'« unité » de la langue à travers
son histoire nous renvoie à une autre énigme) la moitié orien-
tale de l'Empire en fait partie sans avoir jamais été latinisée ; pas
davantage, la continuité des structures étatiques (ou, plus géné-
ralement, « institutionnelles ») puisque celle-ci s'affirme jusqu'à la
fin dans Byzance, et Byzance n'est pas R o m e ; et pas n o n plus
l'aire géographique connexe où cette histoire se déroule, puisque
c'est l'histoire romaine qui crée (ou achève de créer) cette aire
géographique comme aire historiquement connexe, et que d'autres
processus historiques en briseront par la suite l'unité (ou en tout
cas en modifieront profondément les caractères). Si, d'autre part,
l'on pose cette unité comme unité d'enchaînements de «causa-
tion », d'« influences » et d'« interactions », c o m m e n t ne pas voir - à
moins d'avoir affaire au cas fictif d ' u n isolât historique p u r - que
toute coupure dans le tissu des connexions comporte nécessaire-
ment un degré d'arbitraire, et qu'il faudrait la justifier au fond si
l'on ne veut pas faire de l'objet historique u n pur artefact de l'histo-
rien ? Il est parfaitement légitime de parler du monde méditerranéen

393
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

à l'époque de Philippe II, mais tout autant de se demander en quoi


et pourquoi il s'agit là d'un monde.
La reconnaissance de ce degré d'arbitraire conduit le plus sou-
vent à u n extrémisme pseudo-criticiste (que rejoignent le positi-
visme et le pragmatisme) : « les faits sont taillés par la conscience
dans la matière a m o r p h e du d o n n é », l'historien ( c o m m e le phy-
sicien) imposerait souverainement à u n matériel chaotique u n e
organisation d o n t il ne tirerait les principes que des exigences
de sa conscience théorétique. Cette vue est intenable déjà lors-
qu'il s'agit de la considération de la nature, où la conscience
ne peut tailler ni n ' i m p o r t e quoi, ni n ' i m p o r t e c o m m e n t , et pas
davantage garantir que les formes qu'elle construit trouveront
nécessairement u n matériel qui leur « corresponde ». Elle devient
simplement absurde lorsqu'il s'agit de la société et de l'histoire.
Car ici, c'est le « matériel » lui-même qui se d o n n e c o m m e orga-
nisé et s'organisant, qui se pose c o m m e u n f o r m a n t - f o r m é . L'his-
torien peut avoir b e a u c o u p à dire sur le caractère vrai ou illusoire
de l'unité d u démos athénien, d u peuple romain ou d u prolétariat
m o d e r n e ; il n ' e m p ê c h e qu'il rencontre dans son « matériel » des
énoncés c o m m e edoxe té boulé kai tô démô (il a semblé b o n à la
boulé et au démos), senatuspopulusque romanus..., ou u n e foule qui
chante : « Producteurs, sauvons-nous n o u s - m ê m e s ». Plus géné-
ralement, m ê m e si elle se révèle à l'analyse c o m m e leurre, mythe
ou idéologie, la référence à soi est constitutive dans le réel de
l'individu, de la tribu, d u peuple. Peut-elle, d u reste, être simple
mythe ou idéologie ? M ê m e si son contenu est mythique ou idéo-
logique, plus généralement imaginaire - il l'est aussi, nécessai-
rement et toujours - , son existence transcende ce type d'analyse
puisque sans le fait d ' u n e représentation de l'appartenance com-
m u n e à u n e tribu ou à u n peuple (et quel que soit le contenu
de cette représentation) il n'y a pas de tribu ou de peuple - pas
plus qu'il n'y a d'individu sans le fait d ' u n e représentation iden-
tificatoire, aussi leurrant q u ' e n puisse être le contenu. Mais la
référence à soi des Athéniens, de Rome, ou d u prolétariat, c'est
la référence de qui à quoi ? C'est à ce m o m e n t que le philosophe
cartésien et le scientifique positif (à qui sans d o u t e la référence
de Jean D u p o n t à Jean D u p o n t a toujours p a r u claire et indu-
bitable), plutôt q u e d'y perdre leur latin, haussent les épaules,

394
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T O U V R I E R

parlent de totalisations abusives et d é n o n c e n t la fabrication


d'entités et d'êtres de raison.
Considérons, plus généralement, ce qui est au cœur de toute
formation social-historique : le complexe, ou, mieux, le magma de
significations imaginaires sociales, dans et par lesquelles elle s'or-
ganise et organise son m o n d e 1 . U n e formation social-historique
se constitue en s'instituant, et cela veut dire en premier lieu
(quoique n o n seulement) : en instaurant un magma de significa-
tions (termes et renvois) imaginaires (non réductibles à u n « réel »
ou à u n «rationnel» quelconque) sociales (valant p o u r tous les
membres de la formation, sans être nécessairement sues c o m m e
telles). L'analyse théorique pourra opérer une série de décompo-
sitions et de recompositions sur ce qui se manifeste à la surface
de la vie de la formation considérée (montrant, par exemple, que
les connexions les plus importantes ne se trouvent pas là où les
participants croient explicitement qu'elles se situent) ; mais ce
qu'elle retrouvera, comme principe et m o m e n t décisif de l'orga-
nisation latente qu'elle dévoilera, ce sera encore u n magma de
significations imaginaires, posé par la formation social-historique
considérée et modifié le long de son histoire - plus précisément :
dont la modification continue constitue u n e dimension décisive
de cette histoire - et à l'égard duquel l'analyse n'est pas libre. Car
les difficultés que l'on rencontre lorsqu'il s'agit d'appréhender et
de décrire de telles significations d'autrefois et d'ailleurs en termes
compréhensibles p o u r nous (difficultés qui aboutissent d u reste à
une impossibilité dernière), loin de laisser notre reconstruction
«libre», témoignent précisément de ce qui, indépendant de nos
constructions, leur résiste. Mais il suffit de rappeler que, quelle
que soit l'ingéniosité d u théoricien, le matériel, l'objet lui-même
lui interdira de faire de l'enrichissement et de l'expansion illimités
une signification centrale de la culture balinaise traditionnelle - ou
de la sainteté u n e signification dominante de la culture capitaliste.

Aucun artifice philosophique ou épistémologique ne peut donc


éliminer l'être propre de l'objet social-historique ; aucun n e peut
masquer le fait que Rome, Athènes, la guerre d u Péloponnèse,

1. Voir MTR IV et V, repris maintenant in L'Institution imaginaire de la


société (éd. du Seuil).

395
Q U E I . I . F . DÉMOCRATIE ?

le m o n d e européen féodal, la musique romantique, la Révolu-


tion russe existent (ont existé) autant sinon plus que les tables,
les galaxies ou les espaces vectoriels topologiques. Ceux qui ne
peuvent pas voir cela devraient s'abstenir de parler de la société
et de l'histoire, et s'occuper de mathématiques, de cristallogra-
phie ou d'entomologie (et en évitant soigneusement, m ê m e dans
ces champs, les questions théoriques). Platon parlait de ceux
pour qui seul existe «ce qu'ils peuvent saisir avec leurs mains».
L ' h o m m e moderne n'a pas de mains ; il n'a que des instruments
et des (pseudo-)concepts instrumentaux. N'existe donc pour lui
que ce que ses instruments peuvent capter, ce qui se laisse concep-
tualiser au sens le plus pauvre d u terme, formaliser ou mettre en
équations. Est à stigmatiser aujourd'hui l'imposture qui présente
comme seule réalité ce qui obéit (partiellement, provisoirement et
ironiquement) à quelques règles indigentes de conceptualisation,
de computation et de tabulation « structurale ».
N o u s nous trouvons donc devant la question que soulève
l'être propre de l'objet social-historique, question qui commence
comme : en quoi et pourquoi cette inépuisable série de faits appar-
tient à l'histoire de R o m e ? et aboutit à : qu'est-ce qui, pendant
dix siècles, se fait comme R o m e ? (Question que l'on ne peut ni
confondre avec, ni séparer absolument de cette autre: comment
Rome se présente à d'autres entités social-historiques, et est appré-
hendée par elles ? - qui inclut bien entendu l'appréhension, scien-
tifique ou philosophique, de Rome par nous aujourd'hui. C'est sur
le terrain créé par cette appréhension que peut exister le discours
que nous tenons ici, de m ê m e que sa réfutation, mais l'un et l'autre
ne sont possibles que si quelque chose se donne comme Rome.) En
m ê m e temps, nous devons nous demander : pourquoi cette ques-
tion semble avoir été jusqu'ici l'objet d ' u n e dénégation acharnée ?
Le type d'être à quoi appartient ce qui, p e n d a n t dix siècles, se
fait c o m m e R o m e n ' a de n o m dans aucune langue - et, à vrai dire,
il pouvait difficilement en avoir un. Certainement pas dénomi-
nation fictive ou constructum scientifique ; ni « chose », ni « sujet »,
ni «concept»; ni simple composé de «sujets», groupe ou foule
- c'est l'histoire de R o m e qui produit matériellement, juridique-
m e n t et ontologiquement les Romains autant que les Romains
produisent l'histoire de R o m e ; c'est par l'histoire de R o m e que

396
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

les Romains accèdent à leur quiddité; ni ensemble d'institutions


définies - puisque celles-ci s'y trouvent en flux perpétuel, et que
cette histoire s'affirme par excellence dans sa capacité de trouver
en elle-même les ressources p o u r modifier ses institutions, ren-
dant ainsi possible sa continuation - , cette entité appartient à la
région des objets social-historiques, que la pensée héritée n ' a en
fait jamais su et p u reconnaître dans sa spécificité irréductible.
Q u e l'objet social-historique, lorsqu'il n ' a pas été pulvérisé en u n
amas de déterminations empiriques, n ' a pu être réfléchi q u ' e n
fonction d ' u n e métaphysique qui lui est étrangère, cela n'est pas
u n e déficience accidentelle, mais la signature et le caractère de la
pensée héritée. C a r celle-ci ne connaît et ne peut connaître que
trois types primitifs d'être : la chose, le sujet, le concept ou idée,
et leurs réunions, combinaisons, élaborations et synthèses - et
l'objet social-historique ne peut absolument pas être saisi c o m m e
chose, sujet ou concept, et pas davantage c o m m e réunion, univer-
sitas ou système de choses, de sujets et de concepts. Je n e peux
discuter ici la question p o u r elle-même, ni justifier pleinement
cette affirmation : je tâcherai de l'expliciter, en la situant face à
trois auteurs dont il peut sembler que la doctrine la contredit:
Aristote, Hegel, Marx 1 .

O n a vu depuis longtemps - et, en u n sens, à juste titre - en


Aristote le père de l'« holisme », de la conception qui pose le « tout »
comme autre chose et plus que la réunion, l'assemblage, la combi-
naison de ses « parties » ; conception qui évidemment s'affirme par
excellence dans la considération d u vivant, de ce que les Temps
modernes ont appelé l'organisme et dans tout le poids dont ce
terme a été chargé. Pour ce qui importe ici, la Politique formule
avec force cette idée : la cité (polis) précède selon la nature (physei
proteron) les individus qui la composent. Quelle est cette nature ?
Aristote prend soin de le préciser u n e fois de plus à cette occasion :
la nature est fin (é de physis telos estiri). Quelle est donc la nature,

1. Le lecteur intéressé trouvera une discussion de ce caractère de la pensée


héritée dans L'Institution..., ib.

397
QUEI.I.F. D É M O C R A T I E ?

c'est-à-dire la fin et l'achèvement, de la cité ? « La cité advient pour


le vivre, mais est p o u r le bien vivre » (ginomené men tou zên eneka,
ousa de tou eu zên). La cité advient et est pour quelque chose (eneka
ùnos), elle a u n e cause finale aussi bien dans le devenir que dans
l'être : l'individu (humain : autrement il est « bête sauvage ou dieu »,
thérion é théos) ne peut vivre hors la cité « devenante » et ne peut
bien vivre hors la cité « étante ». L'opposition (profonde, obscure
et que l'on pourrait interroger interminablement) devenir-être {gine-
tai-esti) n'intéresse pas ici p o u r elle-même. Mais l'interprétation
suivante paraît difficilement contestable : la cité se met à exister
pour rendre possible la vie des h o m m e s (qui ne peuvent pas vivre
en tant q u ' h o m m e s hors d'elle), elle est donc, dans le domaine
du devenir, u n proteron logique : l'existence de fait (bryte, comme
telle) de la cité précède logiquement l'existence de fait des individus
comme h u m a i n s ; mais la cité «est» pour rendre possible le bien
vivre des hommes, il est impossible (ou d u moins extrêmement
difficile) de bien vivre (et pas m ê m e certain que l'on puisse tou-
jours bien mourir) hors une bonne cité. Donc, dans le domaine de
l'être, la qualité de la cité est, pour la qualité d u vivre des hommes,
u n présupposé à la fois de fait et logique (si du moins on admet que
bien vivre dans une mauvaise cité est logiquement contradictoire).
Il est frappant, dès lors, de constater le renversement d u sens
immédiat d u discours. D a n s l'ordre d u devenir, la cité est incon-
cevable comme composition d'individus: elle les précède. Mais
dans l'ordre de l'être, l'essence de la cité est définie, comme celle
de toute chose, par sa fin, et la cité n'est pas fin d'elle-même, elle
a sa fin dans le bien vivre des h o m m e s individuels (bien vivre,
faut-il le préciser, ayant dans tout cela u n sens éthique et n o n
matériel). L'être de la cité est défini par référence à une finalité, et
celle-ci à son tour par l'accomplissement (le bien vivre) du sujet
individuel. Et cette considération doit finalement se subordonner
les autres : la cité tire son être véritable de ce qu'elle est, en tant
que cité de fait, condition d'existence d'individus de fait, lesquels
sont, de m ê m e que le b o n ordre qui fait la b o n n e cité, condition
d'existence d'individus qui vivent bien. C'est la finalité éthique,
référée au sujet d ' u n bien vivre, qui constitue l'essence de la cité
et fonde son être. D u point de vue le plus élevé, la cité est parce

398
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

que l ' h o m m e est, en langage moderne, sujet éthique, et pour qu'il


puisse s'accomplir c o m m e tel 1 .
Quels sont les ressorts opérants de cette pensée? Le carac-
tère indiscutable et indiscuté de l'idée de priorité d ' u n terme par
rapport à u n autre, donc : l'exigence q u ' u n ordre, et u n ordre hié-
rarchique, puisse toujours être établi entre les termes pensables;
moins apparente, mais encore plus puissante, la conséquence que
si tout doit être pensable, un seul ordre doit être porté par tous les
termes, ou bien se subordonner les autres; dans la mesure donc
où il en apparaît plusieurs, et notamment u n ordre causal et u n
ordre final, leur différence doit être abolie, soit par subordination
de l'un à l'autre, soit par la démonstration qu'en vérité ils n ' e n
font q u ' u n . Hegel (et Marx) suivra cette deuxième voie, Aristote la
première en posant finalement comme suprême la causation finale ;
mais l'écart qui les sépare est infiniment moins important qu'il n e
paraît de prime abord. Cette finalité est ici posée comme finalité
éthique, immanente au sujet individuel (qui sera remplacé, par la
suite, par l'Esprit d u m o n d e ou l'humanité entière, en m ê m e temps
que le contenu de cette finalité sera élargi) ; il en découle aussitôt et
dans tous les cas que le faire social-historique ne peut jamais être
vu comme tel et pour lui-même, mais doit toujours être réduit à
u n bien (ou mal) faire (et déjà p o u r Aristote lui-même, bien faire
technique ou éthique, celui-là étant subordonné à celui-ci), pou-
vant être pensé et jaugé selon des normes hiérarchisées, toutes

l.Je ne peux pas entrer ici dans les questions, certes très importantes
et non seulement du point de vue de l'histoire des idées, que soulève ce
renversement brutal que l'on est obligé d'opérer à partir du texte même
d'Aristote ; encore moins ai-je à défendre l'auteur contre le reproche de
« contradiction » (et moi-même contre celui de « ne pas savoir lire »). Il faut
noter seulement que les strates différentes et en partie hétérogènes de
pensée déposées dans le premier Livre de la Politique sont évidentes à une
lecture attentive, et qu'à mes yeux Aristote (comme du reste Platon) tra-
vaille ici sous l'exigence du maintien d'une position intenable d'équilibre
entre la grande signification imaginaire de la polis, fondatrice du monde
grec posthomérique, et le procès de dissolution de ce même monde,
communément imputé à telle ou telle évolution «réelle» et associé à
telle ou telle école philosophique, mais en fait entamé dès la naissance
de la philosophie, puisque virtuellement contenu déjà dans la position
d'un sujet enquêtant d'une manière autonome. Ce qui importe, c'est la
logique ici à l'œuvre et la permanence de ses effets jusqu'à ce jour.

399
Q l Kl.l.K. D É M O C R A T I E ?

suspendues à U n Bien Souverain (dont la représentation et l'inter-


prétation concrète varieront évidemment le long de l'histoire).
Mais sommes-nous vraiment obligés de passer sous ces fourches
caudines? Le social-historique n'a pas u n tel rapport avec une
finalité, quelle qu'en soit la définition. Rome n'est p o u r rien (et
pas p o u r elle-même, bien entendu). R o m e est, a été, c'est tout.
Il se trouve que notre m o n d e ne serait pas ce qu'il est (ni ce que
nous disons) si elle n'avait pas existé ; nous n e pouvons pas pour
autant nous ériger en fin de son existence - et certes Aristote,
qui n'aimait pas les remontées à l'infini, ferait remarquer q u ' u n
tel raisonnement mettrait notre raison d'être dans l'existence de
ceux qui nous suivront, et ainsi de suite, interminablement. Il se
peut que le bien vivre de l'homme individuel soit la fin éthique
et politique suprême. Mais nous ne pouvons pas, avant le début
m ê m e de la recherche, réduire l'être d u social-historique à cette
finalité ; ni limiter notre tentative de comprendre ce qui se fait dans
l'histoire à une comparaison des cités effectives avec la n o r m e de
la bonne cité ; ni oublier que la possibilité effective de se référer, à
tort ou à raison, à une telle n o r m e est elle-même u n produit de
l'histoire effective, tout autant que l'idée d u bien vivre d u sujet
comme fin suprême. Et, si le social-historique devait toujours être
conçu par référence à une finalité, il devrait toujours pouvoir être
conçu par référence à une figure globale en laquelle toutes les fina-
lités s'ordonnent ; et que pourrait être celle-ci, sinon u n e c o m m u -
nauté organisée, ce qu'Aristote connaissait et nommait comme
polis, ce que nous pourrions n o m m e r peuple ou société déter-
minée, en tout cas (reprenant précisément le terme platonicien
et aristotélicien) u n e collectivité autarcique quant à sa vie essen-
tielle. La c o m m u n a u t é politique devrait pouvoir accueillir en elle-
même, et subsumer sous sa logique et son ontologie, tout ce qui
apparaît dans l'histoire (ainsi, l'économie est et doit être traitée
dans la Politique). Mais cela n'est pas possible. La figure globale
de la c o m m u n a u t é autarcique et politiquement unifiée - qu'elle
soit tribu, cité, peuple, Empire ou cosmopoliteia de l'humanité
entière - n'est pas une figure à laquelle sont nécessairement et
essentiellement coordonnées et subordonnées toutes les autres
figures social-historiques. Le culte dionysiaque ou le bouddhisme,
la langue anglaise ou l'entreprise capitaliste, le baroque ou la

400
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

science occidentale depuis la Renaissance, le romantisme ou le


mouvement ouvrier ne se laissent pas saisir comme articulations
ou moments bien hiérarchisés et intégrables dans la vie d ' u n e
c o m m u n a u t é politique ou d ' u n e pluralité définie de telles com-
munautés ; et encore moins, évidemment, comme pensables dans
u n réseau bien déterminé de finalités éthiques ou quelconques.

La situation théorique fondamentale n'est pas essentiellement


modifiée par Hegel, malgré les élargissements et les bouleverse-
ments énormes opérés par le grand p e n s e u r ; ceux-ci ne font en
réalité que consolider le cadre aristotélicien, en le rendant capable
d'accueillir vingt siècles supplémentaires d'expérience. Pour ce
qui est de notre question, et dans notre optique, Hegel repré-
sente le passage à la limite de la problématique et des réponses
aristotéliciennes, il va aussi loin que l'on peut aller dans le cadre
logico-ontologique fixé par Aristote sans le faire éclater. Certes,
la c o m m u n a u t é autarcique est explicitement historisée (et par là
m ê m e cesse en u n sens d'être autarcique) ; ainsi, ce qui peut appa-
raître dans le texte et le contexte aristotéliciens comme simple
juxtaposition inorganique, coexistence ou succession de fait de
cités sans rapport d'ordre entre elles, est ici organisé : la question
qu'Aristote ne soulève pas, pourquoi et pour quoi y a-t-il plusieurs
cités, devient p o u r Hegel préoccupation centrale. Mais Hegel ne
fait ainsi que répondre à u n e exigence qui est en droit celle de la
pensée aristotélicienne, combler ce qui apparaît comme u n déficit
de cette pensée d'après ses propres critères, et le combler suivant
les normes qu'elle a posées : en soumettant la succession histo-
rique au schème de l'ordre hiérarchique, en incorporant dans cet
ordre l'idée de finalité, en répondant au pourquoi de l'existence
de plusieurs cités par u n pour quelque chose, cette pluralité étant
là p o u r la réalisation progressive et dialectique de la Raison dans
l'histoire. Certes aussi, la particularité de la figure de la cité est
dépassée, le peuple devenant la figure centrale de l'historique ; cela
n'est pas seulement forcé par l'accumulation d'empirie devant
laquelle se trouve Hegel, mais par des considérations plus pro-
fondes, liées au prolongement et à la généralisation des schèmes
aristotéliciens. La finalité éthique référée à l ' h o m m e individuel et
à son bien vivre doit être dépassée, puisque doublement limitée

401
QUF.I.I.E D É M O C R A T I E ?

(par la particularité de l'individu et celle d u m o m e n t éthique),


mais p o u r être reconduite dans la finalité universelle de la Raison,
Raison qui est, c o m m e dit Hegel, « opération c o n f o r m e à u n b u t ».
Cette raison n e devant et n e pouvant être limitée par rien qui
lui soit extérieur, elle doit pouvoir accueillir en elle (ou, ce qui
revient au m ê m e , être présente dans) toutes les manifestations de
la vie historique. L'organisation politique, ou l'État, m ê m e si elle
garde u n caractère privilégié, n'est q u ' u n e p a r m i celles-ci (et bien
e n t e n d u la cité n ' e n est pas la f o r m e universelle) ; il faut u n e figure
intermédiaire qui, à chaque étape historique, les unifie toutes, et
cette figure est le peuple 1 . Celle-ci p e r m e t de tout reprendre dans
l'ordre téléologique : toutes les manifestations d e la vie historique
deviennent des « m o m e n t s de la vie d ' u n peuple », coordonnés et
s u b o r d o n n é s à son activité et à son existence c o m m e peuple his-
torique, incarnations où l'«esprit d u peuple» considéré devient
visible p o u r lui-même et p o u r tous. C e t «esprit d u peuple»,
m o m e n t de l'« esprit d u m o n d e », n'est certes pas - pas plus que
ce dernier - « sujet » au sens habituel d u terme. Les deux le sont
p o u r t a n t en u n sens b e a u c o u p plus fort, qui est le sens hégélien.
Il faut en effet se rappeler q u e « l'Absolu est sujet », et vérifier q u e
ce qui i m p o r t e n'est pas telle ou telle interprétation de la caté-
gorie ontologique d u sujet, mais cette catégorie elle-même qui,
ici, résorbe t o u t e limitation et s'égale à l'Être lui-même. Q u e les

1. Encore faut-il qu'il s'agisse d'un peuple historique, c'est-à-dire cosmo-


historique (weltgeschichtlich). On sait qu'il y en a très peu, et il est difficile
de voir le fondement philosophique de l'existence des autres, leur raison
d'être. Peut-être doit-on se rappeler, avec un paragraphe célèbre de la
Philosophie du Droit, que tout ce qui n'est pas réalité posée par la raison est
apparence extérieure, illusion et erreur, et se résoudre à compter parmi
les apparences illusoires et fallacieuses l'existence des Incas, des Huns,
des Africains, des Japonais, des Indonésiens et de quelques autres. - Il
n'est pas sans intérêt de noter que lorsque, au bout de quarante ans de
philosophie, Husserl sera enfin conduit par la conjonction de la crise de
la science moderne et de la montée du nazisme à soupçonner l'existence
de l'histoire (mais non, pas plus que Heidegger, celle de la société), il
tentera de l'ordonner à l'eingeborene Telos der europàischen Menschheit - au
« telos inné de l'humanité européenne ». L'Asie est sans pourquoi, dirait le
poète. Étrange nécessité innée à une certaine philosophie, de ne pouvoir
parler (mal) d'un quart de ce qui est qu'en excluant de l'être les trois
autres quarts.

402
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

oppositions entre réalité et concept, entre substance, sujet et idée


aient été « levées » au sein d ' u n e Totalité dilatée embrassant, sans
reste, le concevable, n'empêche pas celle-ci d'être pensée sous le
m o d e de l'instance active se réfléchissant elle-même et opérant en
vue de fins qu'elle pose - ce qui est à la fois la définition d u sujet
et celle de la Raison hégélienne 1 .
L'être d u social-historique est donc posé par référence à la « vie »
de ce sujet élargi qu'est le «peuple historique» et, finalement,
par référence à l'Absolu-Sujet, Raison ou Esprit d u m o n d e . Ses
manifestations sont vues comme les articulations d ' u n e téléologie,
c o m m e u n e hiérarchie soumise à u n b o n ordre. Cette hiérarchie
est, et doit être, au moins double : hiérarchie des m o m e n t s de la vie
d ' u n peuple, dans laquelle économie, droit, religion, art ont u n e
place bien définie; et hiérarchie de ces peuples eux-mêmes, qui
induit sur l'histoire longitudinale de chaque activité humaine u n
b o n ordre, faisant par exemple que le christianisme est nécessai-
rement supérieur au bouddhisme, la philosophie m o d e r n e néces-
sairement supérieure à la philosophie grecque - et, c o m m e tout le
m o n d e le sait, la monarchie prussienne la forme parfaite de l'État.
D a n s ce domaine, c o m m e dans tous les autres - je ne peux pas le
montrer ici - et contrairement à ce qui est constamment répété, la
logique aristotélicienne, dans ce qui est sa véritable puissance, sa
dynamis profonde, n'est pas seulement intégralement maintenue
par Hegel : elle est achevée et portée à sa pleine actualisation. Q u e
par le moyen et au b o u t de cet achèvement est aussi éliminé (ou
exilé de la pensée explicite, au mieux réduit au statut de l'accident,
de l'illusion et de l'erreur) ce qui, chez l'Aristote des sommets (de
la Métaphysique, d u traité De l'âme), maintenait l'aporétique, et la
reconnaissance d ' u n e division dernière, de la limitation d u logos,
de l'inaccessibilité d ' u n point de vue divin, cela également doit
être ici laissé de côté.

1. Ce qui est ici discuté est l'élévation de la catégorie du sujet en proto-


type ontologique, non pas sa légitimité dans son propre domaine. On ne
saurait donc confondre cette critique avec certains exercices oratoires à la
mode, proclamant la mort du sujet après celle de l'homme.

403
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

Q u ' à son tour, dans sa théorie de l'histoire, Marx reste dans


le cadre hégélien - quels que soient les bouleversements qu'il
entreprend et réalise à l'intérieur de celui-ci - , j'ai essayé de le
montrer ailleurs 1 . Il en va autrement, en partie, lorsque Marx écrit
l'histoire économique ou politique. Mais, après u n siècle de litté-
rature marxiste et marxologique, la théorisation de ces analyses
historiques reste entièrement à faire ; le serait-elle, elle produirait
u n e théorie de l'interprète, n o n de Marx, et, comme on le verra,
se trouverait heurter de front la conception explicite de l'histoire
qu'il a formulée, de L'Idéologie allemande à la fin de son œuvre.
La dépendance profonde de Marx à l'égard des schèmes hégé-
liens décisifs apparaît clairement lorsque l'on considère sa vue
générale de l'histoire universelle, et déjà dans sa position première
d ' u n e histoire universelle, au sens fort, au sein de laquelle tout
c o m m u n i q u e avec et concourt à t o u t ; position qu'il reçoit de
Hegel sans qu'elle fasse pour lui problème, bien que, chez Hegel,
elle soit philosophiquement « fondée » et que cette fondation soit,
p o u r Marx, illusoire. Au sein de cette histoire, la figure d u « m o d e
de production» universel et des classes qui lui correspondent
joue le rôle d u «peuple historique», et les étapes nécessaires d u
développement de l'humanité celui des moments de réalisation
de l'Idée. Le double réseau hiérarchique imposé par Hegel à la
succession des peuples et à l'ordre que portent les « m o m e n t s de
leur vie » est intégralement maintenu par Marx ; et, de m ê m e que
Hegel voit dans les formes de vie des sociétés européennes de son
temps les «moments nécessaires» pleinement développés de ce
qui était toujours là quoique n o n déployé, de m ê m e Marx pro-
jettera rétrospectivement ces formes sur l'ensemble de l'histoire
passée et ira jusqu'à affirmer que leurs relations réciproques fon-
damentales étaient identiques à ce qu'elles sont devenues main-
tenant, alors m ê m e que ces formes n'étaient pas encore réalisées
comme séparées. Certes il inverse les signes algébriques, rem-
place l'Esprit par la matière ou la nature, et s'enorgueillit d'avoir
remis la dialectique hégélienne sur ses pieds. Mais rien de tout
cela n'affecte la logique ici à l'œuvre. La distinction de l'esprit et
de la matière est strictement privée de sens si l'un et l'autre sont

1. Voir MTR I, II et III, repris maintenant dans L'Institution...

404
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T O U V R I E R

conçus c o m m e ensembles de déterminations rationnelles parfai-


tement assignables (ce qui est le cas de l'esprit hégélien comme
de la nature marxienne), et l'on apprend en mathématiques que
les structures induites sur le m ê m e ensemble par deux relations
d'ordre opposées sont isomorphes, autrement dit que la déter-
mination de la superstructure par l'infrastructure ou l'inverse
reviennent au m ê m e .
Les schèmes logiques et ontologiques hérités opèrent toujours,
souverains, dans l'organisation des concepts les plus « neufs » que
Marx place au centre de sa théorie. Ainsi, le «travail concret»
devrait prendre la place d u « travail spirituel abstrait », dit u n e de
ses formulations apparemment les plus opposées à l'hégélianisme.
Mais c o m m e n t Marx pense-t-il effectivement le travail? C o m m e
opération finalisée d ' u n sujet sur une chose d'après des concepts
- ou c o m m e système d'opérations finalisées d ' u n e universitas sub-
jectorum sur une universitas rerum d'après u n systema idearum. « Ce
qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la
plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de
la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit
préexiste idéalement dans l'imagination d u travailleur. C e n'est
pas qu'il opère seulement u n changement de forme dans les
matières naturelles; il y réalise d u m ê m e coup son propre but,
dont il a conscience, qui détermine c o m m e loi son m o d e d'ac-
tion, et auquel il doit subordonner sa volonté » (Le Capital, Livre
premier, chapitre VII). D e s dizaines de jeunes marxistes subtils
et ardents ont cité cette phrase, p o u r montrer que Marx n'était
pas simplement matérialiste. E n effet, il était tout autant rationa-
liste. La question de l'origine de ce qui, comme représentation d u
résultat, «préexiste idéalement dans l'imagination d u travailleur»
n e peut et ne doit pas être soulevée. Si elle l'était, elle ne pour-
rait recevoir q u ' u n e réponse (puisque visiblement le recours au
« reflet » serait absurde : on voudrait bien savoir de quoi u n char,
u n piano ou u n ordinateur sont-ils des « reflets ») : l'idée préalable
d u résultat est produit de l'élaboration rationnelle opérée par les
hommes (dans les limites qui chaque fois s'imposent à eux, et qui
sont essentiellement celles de leur connaissance) visant à se donner
les moyens les plus appropriés à leurs fins. Quant à celles-ci, pour
autant qu'elles dépassent le technique et le commandent, il y a

405
QUEI.I.F. D É M O C R A T I E ?

celles que les h o m m e s se représentent, mais aussi et surtout celles


auxquelles les premières sont asservies, les fins immanentes au
processus historique. Leur réalisation passe par le développement
des «forces productives». Le «mode de production» doit être
chaque fois approximativement optimal eu égard aux conditions;
lorsqu'il cesse de l'être, il est, tôt ou tard, renversé et remplacé
par un autre (déjà préparé dans et par le précédent), plus appro-
prié. Approprié à quoi ? Au développement de la capacité de pro-
duire. Les systèmes social-historiques, les « modes de production »,
progressent dans l'être, acquièrent une réalité croissante au fur et
à mesure que la quantité de choses qu'ils peuvent produire aug-
mente (et que se développent, corrélativement, les facultés qui
«sommeillent» dans l ' h o m m e en tant que producteur dès son
origine). Cette augmentation définit la finalité, la n o r m e d'opti-
misation qui est donc, purement et simplement, maximisation. Ici,
Marx est pleinement sous l'emprise des significations imaginaires
centrales du capitalisme. Mais celles-ci ne sont pas pures (pas plus
qu'elles ne le sont pour l'idéologie capitaliste elle-même). Cette
maximisation, ce progrès ontologique de la société mesurable par
le produit social potentiel, va de pair avec l'asservissement d u sujet
qu'il présuppose et entraîne, devenu lui-même chose et perdu dans
l'océan étranger et hostile des choses qu'il ne cesse de « produire ».
Mais ce n'est là q u ' u n moment, certes très long, d ' u n Calvaire de
la raison : il y a u n e ratio abscondita de ce développement « négatif »
qui lui fera engendrer finalement son contraire « positif ». O n a ici le
fil judéo-hégélien. Mais ce contraire final n'est pas judéo-hégélien :
il est grec. La finalité ultime qui oriente l'ensemble d u développe-
ment historique est un bien vivre (eu zêri) dans ce monde, qui pré-
suppose u n h o m m e libéré de la production et du travail, lesquels
sont, dirait Aristote, banausoi (vulgaires-serviles), lesquels restent,
dit Marx, le royaume de la nécessité, que l'on peut réduire mais
non pas éliminer ni altérer dans son caractère (il n'y a pas de travail
productif qui puisse être noble). C o m m e les métiers mécaniques
peuvent désormais tisser tout seuls, il n'est plus besoin d'esclaves
- mais aussi longtemps que ces métiers auront besoin d ' u n e sur-
veillance, celle-ci restera le tribut d'activité banausique et non
libre, que la liberté devra verser à la nécessité. Il reste quand même
quelque chose de la Promesse, et la Raison, au bout et à bout de ses

406
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T OUVRIER

ruses, est Providence : le règne ultime de la liberté nous est garanti


par la nécessité historique - sauf si tout venait à s'effondrer dans
la barbarie.

A cette vue de l'histoire s'oppose évidemment l'autre grand


thème de M a r x : «L'histoire de l'humanité est l'histoire de la
lutte des classes.» Présentée c o m m e thèse universellement vraie
et couvrant tous les aspects d u faire social-historique, l'idée n ' a
certes q u ' u n e validité partielle et relative. Mais, en posant ce
thème, Marx entrouvre une nouvelle voie pour penser u n e entité
social-historique ; voie qu'il ne suit pas jusqu'au bout, tiré qu'il est
en arrière par l'ontologie dont il a hérité et qui domine sa pensée.
C o m m e n ç o n s par rappeler 1 que les deux conceptions - «maté-
rialisme historique» et «lutte des classes» - sont profondément
incompatibles, que dès que l'une est prise au sérieux, elle vide
l'autre de son contenu, et que c'est la première qui finalement
reste au fondement d u travail théorique de Marx. La classe n'est
q u ' u n produit d u «mode de production» (lui-même produit d u
développement technique) ; elle n'agit pas vraiment, elle est agie,
au mieux elle réagit à ce qui est là, et réagit nécessairement dans
l'illusion et l'aveuglement. Élaborer la théorie de l'économie capi-
taliste, c'est découvrir les lois objectives d u système, dont le fonc-
tionnement a p o u r condition « l'inconscience des intéressés » ; ce
sont elles qui viennent au premier plan et forment le thème de
la recherche, n o n pas la lutte entre capitalistes et prolétaires. Il y
a une définition « objective » de la classe, par référence à l'organi-
sation des rapports de production dans la société considérée, et
entièrement indépendante de toute activité de cette classe (sauf
p o u r autant q u ' u n e telle activité est impliquée par la position de la
classe dans les rapports de production, ce qui n'est pas nécessaire :
seigneurs féodaux, par exemple) : relation d'équivalence entre
individus, découlant de l'équivalence de leur situation dans les
rapports de production, qui sont « indépendants de leur volonté »
- n o n pas de leur volonté d'individus, mais de leur volonté de classe,

1. Voir MTR II, l. c.

407
QUEI.I.F. D É M O C R A T I E ?

puisqu'ils sont déterminés par l'état de développement des forces


productives. N o n seulement aucune référence à des modes d'acti-
vité de ces individus autres que le m o d e productif n'est nécessaire
pour saisir leur position de classe ; ces modes sont tous, en droit,
rigoureusement déductibles de cette position (famille, mœurs,
organisation politique, idéologie de la bourgeoisie sont déterminées
par sa place dans les rapports de production).
En m ê m e temps, cependant, les classes, ou plus exactement
certaines classes à «rôle historique», c o m m e la bourgeoisie et le
prolétariat 1 , sont considérées essentiellement en fonction de leur
activité de transformation de la situation qu'elles rencontrent en
arrivant sur la scène de l'histoire. Certes ceci est relié à cela, et
même, dans une version canonique, le deuxième aspect doit être
rigoureusement et intégralement subordonné au premier (comme
le disent d'innombrables passages de Marx, à commencer par
celui de La Sainte Famille cité au début de ce texte). Mais cela
n'est pas suffisant, et les analyses historiques de Marx obligent
d'aller plus loin. La bourgeoisie, par exemple, que tant de for-
mules lapidaires présentent comme simple résultat passif d ' u n e
étape du développement technique, n'existe en fait historique-
ment, dans les descriptions concrètes de Marx, que p o u r autant
qu'elle reprend à son compte ce développement avec u n e véritable
fureur, le poursuit et l'amplifie inlassablement, lui subordonne
tout le reste, détruit tous les obstacles qui s'y opposent jusqu'à
« profaner tout ce qui était sacré », se déchaîne et n'a de cesse que
tout n'ait été quantifié, réifié, calculé, rationalisé (pour Marx, sans
guillemets), toute la Terre mise en coupe réglée, tous les aspects
de la vie des h o m m e s soumis aux exigences de l'accumulation du
capital. O n ne peut alors méconnaître que la bourgeoisie crée elle-
même activement, d u moins en partie, les rapports de produc-
tion qui la détermineront comme bourgeoisie. Revenant à l'objet
lui-même, l'on constate que la «naissance» de la bourgeoisie, la
formation des premiers noyaux d'artisans et de commerçants,

1. De même que, dans le système hégélien, il y a problème des peuples


non « historiques », et silence nécessaire à leur sujet, il y a, dans le système
marxiste, problème des classes auxquelles on ne pourrait assigner un « rôle
historique » quelconque, et silence nécessaire à leur sujet.

408
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

ne correspond à aucun changement technologique important et


repérable, mais à u n redéploiement de la division sociale d u travail
reladvement à la phase féodale proprement dite, à une séparation
et à u n développement de fonctions jusqu'alors résorbées dans
le domaine féodal ou atrophiées d u simple fait de son existence
- bref, que l'institution d u bourg a conditionné u n e nouvelle évo-
lution technologique accélérée, plutôt que l'inverse. Revenant à
Marx, l'on vérifie que rien de ce qu'il dit de la naissance de la
bourgeoisie, lorsqu'il en parle concrètement, ne se réfère à des
changements technologiques, mais à ce que font et à la manière
dont s'organisent «les serfs évadés d u domaine féodal». Relisant
sa description d ' u n autre m o m e n t décisif de l'histoire de la bour-
geoisie, l'« accumulation primitive », on constate que la condition
essentielle d u passage au capitalisme, la « libération » d ' u n e grande
quantité de force de travail la rendant disponible p o u r l'embauche
dans l'industrie, la « création violente d ' u n prolétariat sans feu ni
lieu », résulte pour l'essentiel d ' u n processus extérieur au dévelop-
pement technique, extérieur m ê m e à la bourgeoisie proprement
dite, et qui « n'engendre directement que de grands propriétaires
fonciers » ; que « la bourgeoisie naissante ne saurait se passer de
l'intervention constante de l'État » (lequel devient ainsi instrument
d ' u n e classe n o n encore dominante) ; et qu'enfin la bourgeoisie,
lorsqu'elle exploite «le pouvoir de l'État, la force concentrée et
organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage
de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et
d'abréger les phases de transition », est u n agent social-historique
dont l'action excède de loin les cadres tracés par sa position déjà
acquise dans les rapports de production (qui aurait d û la confiner
à u n e accumulation «à pas de tortue»), et travaille à l'avènement
de rapports de production nouveaux dont la réalisation fera enfin
d'elle une vraie bourgeoisie capitaliste (bien que cela n'empêche
pas Marx de reprendre, dans cette m ê m e huitième section d u Livre
premier d u Capital d ' o ù les citations précédentes sont extraites, le
passage d u Manifeste communiste faisant de la bourgeoisie « le véhi-
cule passif et inconscient» d u progrès de l'industrie).

Cette description de l'accumulation primitive présente donc à


la fois u n déficit et u n excès relativement à toute théorisation qui
prétendrait ramener la naissance d u capitalisme à la réunion d ' u n

409
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

ensemble canonique de conditions nécessaires et suffisantes intrin-


sèques à l'état des forces productives. Déficit, car la création d ' u n
prolétariat sans feu ni lieu, condition nécessaire d u passage au
capitalisme industriel, résulte d ' u n processus extérieur au m o d e
de production bourgeois de l ' é p o q u e : par rapport à la logique
«immanente» à celui-ci, elle est «extrinsèque» et accidentelle. Il
en résulte que l'efficace historique de ce mode, et a fortiori de la
classe qui lui correspond, est limitée par le concours nécessaire
d ' u n autre facteur social-historique, qui lui est hétérogène. Mais
aussi et surtout excès, car la simple existence d ' u n e bourgeoisie
(qui aurait peut-être continué d'accumuler « à pas de tortue ») ne
suffit pas, il faut que cette catégorie sociale adopte u n compor-
tement effectif et se livre à une activité dépassant de loin ceux
que lui imposerait sa position dans les rapports de production
déjà donnés, et motivés par la «visée» d ' u n état de ces rapports
inconnu et inimaginable auparavant. Or c'est moyennant cet
excès, ce surcroît, que la bourgeoisie se fait finalement bourgeoisie
au sens plein, c'est en dépassant le rôle strictement homologue
à sa situation acquise qu'elle se hisse à la hauteur de son «rôle
historique » ; elle se développe, et développe les forces productives,
pour autant qu'elle est véritablement possédée par l'« idée » de leur
développement illimité, « idée » (dans ma terminologie : significa-
tion imaginaire) qui de toute évidence n'est ni perception d ' u n
réel ni déduction rationnelle. Ce que Monsieur Jourdain parle
sans le savoir, ce n'est pas la traduction en prose d ' u n ensemble de
significations déjà inscrit dans l'« infrastructure » ; ou plutôt, aussi
longtemps qu'il ne parlera que cela, il restera Monsieur Jourdain.
Il deviendra capitaliste lorsqu'il se mettra à parler le langage d ' u n e
cruelle épopée, d ' u n e monstrueuse cosmogonie, où l'expansion
illimitée de cette « infrastructure » pour elle-même deviendra, pour
la première fois dans l'histoire, intellectuellement concevable,
psychiquement investie, idéologiquement valorisée, sociologique-
ment possible, historiquement réelle. Les descriptions de Marx ne
présentent donc pas l'activité de la bourgeoisie c o m m e complète-
ment déterminée par l'état des forces productives tel qu'il est, mais
comme incomplètement déterminante de cet état tel qu'il sera par
son moyen. La bourgeoisie se fait comme bourgeoisie en tant que
son faire transforme la situation social-historique où il est placé

410
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

au départ, y compris n o n seulement les rapports de production


et les forces productives, mais le mode d'existence sociale d e ces
forces productives, le mode de temporalité historique consubstantiel
à leur bouleversement continu, et jusqu'à leur définition m ê m e .
C e faire ne peut être saisi dans son unité que par référence à cette
«visée», à cette «idée», à cette signification imaginaire d u déve-
loppement illimité des forces productives. (Que celle-ci soit lar-
gement n o n consciente, et que p o u r autant qu'elle soit consciente
elle reste enrobée dans u n e idéologie qui présente ce développe-
m e n t c o m m e moyen p o u r atteindre d'autres fins, le b o n h e u r et
le bien vivre de l'humanité, n'y change évidemment rien.) Faire
qui est certes enraciné dans la situation effective préalable de la
bourgeoisie; mais, s'il n e la dépassait pas, il ne produirait rien
d'autre que la répétition, tout au plus u n e lente modification de
cette situation, n o n pas le bouleversement historique m e n a n t au
capitalisme. O n p e u t voir cela sur les multiples cas où la bour-
geoisie reste au-dessous de son «rôle historique» p o u r quelque
temps, p o u r longtemps ou p o u r toujours 1 .
Reste à mesurer le poids de la métaphore d u « rôle historique »,
qui n'est évidemment pas neutre. Existe-t-il u n e pièce qui assigne
u n tel rôle à cette couche sociale, et qui en est l'auteur? Sommes-
nous plutôt devant une Commedia deU'Arte - mais quelle tradition
en a fixé les personnages et la trame de l'intrigue ? O u bien ce soir
on improvise vraiment, sans texte, sans intrigue, sans personnages
définis d'avance ? L'opposition frontale de deux conceptions irré-
conciliables, évoquée plus haut, devient ici pleinement manifeste.
O u bien le « rôle historique » est u n e façon de parler, tautologique
et vide, signifiant simplement que le m o n d e tel qu'il apparaît à

1. Que l'on puisse toujours aligner des explications de cette « défaillance »


en invoquant d'autres facteurs historiques ne change rien au fond de la
question. Outre que ces «explications» sont toujours spécieuses, elles
reviennent, dans les cas les moins triviaux (ainsi pour la théorie de la
« révolution permanente » de Trotski), à mettre en avant des facteurs qui
ont inhibé ou entravé le développement de l'activité de la bourgeoisie
- donc à reconnaître implicitement que cette activité (qui n'a pas été
entravée dans les cas «favorables») n'est ni reflet, ni traduction triviale
et obligée de la situation social-historique, mais agent de transformation
de celle-ci.

411
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

l'observateur ex post ne serait pas ce qu'il est si les événements


antérieurs n'avaient pas été ce qu'ils ont été et les différentes
couches sociales n'avaient pas fait ce qu'elles ont fait. O u bien - et
c'est évidemment ce que Marx a en vue - l'expression a u n sens
n o n trivial, elle pose que le développement historique se fait selon
u n ordre dont celui qui parle possède la signification, qu'événe-
ments et activités des couches sociales ont tous une fonction dans
l'accomplissement d ' u n résultat ou d ' u n e fin qui les dépasse mais
qui est, en droit, donné depuis toujours ; et dans ce cas, aussi bien
l'image (qui d u reste ne l'est plus) que la métaphysique qui la
soutient sont inacceptables.

Mais que l'on y regarde de plus près, et l'on verra le caractère


nécessaire de l'antinomie, et d u mouvement par lequel Marx la
tranche en faveur de l'un de ses termes. L'être social-historique
de la bourgeoisie lui apparaît bien, en partie, pour ce qu'il est :
couche sociale réagissant à sa situation d ' u n e manière qui en
excède les données et se définissant essentiellement par l'acti-
vité de transformation qu'elle en entreprend. Des « villes libres » à
Manchester; de l'horloge à la machine à vapeur; de la kermesse
flamande aux m œ u r s victoriennes ; du monopole corporatif à la
religion du libéralisme ; de la Réforme à la libre pensée ; de l'invoca-
tion de l'Antiquité à la prétendue table rase d u XVIIe siècle et de là
à une nouvelle invocation de l'Antiquité ; à travers, malgré et par-
delà la variété et l'opposition des conditions où la bourgeoisie se
trouve et des expressions qu'elle d o n n e à son activité - ses actes,
ses comportements, les types et les formes de son organisation,
ses valeurs, ses idées, mais surtout les effets de son faire, le long
de plusieurs siècles et sur u n grand nombre de pays, composent
finalement une figure social-historique une. Mais u n tel être, et
une telle unité, n ' o n t strictement aucun statut dans les cadres de
la pensée que Marx connaît et à laquelle il appartient; ce sont
moins que des nuages, des accumulations d'incohérences et de
défis absurdes à la conceptualisation, fut-elle aussi « dialectique »
que l'on voudra. L'unité de cet être ne peut évidemment pas lui
être conférée par l'identité des individus qui le composent; pas
plus par la similitude des « conditions objectives » où ils se trouvent
placés, puisque celles-ci varient considérablement dans le temps

412
I.A Q U E S T I O N D E L ' H I S T O I R E I)U M O U V E M E N T O U V R I E R

et dans l'espace ; mais guère davantage par les rapports de produc-


tion effectifs, puisqu'on ne peut pas assimiler à cet égard artisans
et marchands du XIIIe siècle, grands banquiers d u xvi e et maîtres
de fabrique d u xix e ; et cela montre aussi que l'on ne saurait parler
de cette unité comme unité d ' u n e forme. Si elle existe, elle ne
peut être conçue qu'à partir de la similitude des résultats de cette
activité, à condition bien entendu de n e pas voir en ceux-ci des
résultats « matériels » (eux encore indéfiniment variables), mais d'y
chercher des significations similaires. Ces résultats montrent dans
la bourgeoisie u n e classe qui tend à unifier le m o n d e sur u n e « base
bourgeoise», c'est-à-dire qui élimine impitoyablement toutes les
formes antérieures d'existence sociale p o u r créer u n e organisation
régie par le seul impératif d u développement illimité des forces
productives. Autant dire que l'unité de la bourgeoisie lui est confé-
rée par l'unité de son faire, elle-même définie par l'unité de la
visée historique qu'il parvient à réaliser. Mais qu'est-ce que cela
peut bien signifier, l'unité d ' u n e visée qui serait c o m m u n e aux
artisans de Catalogne, aux armateurs hanséatiques, aux Fugger,
aux cotonniers de Manchester et aux banquiers de la Restauration ?
C o m m e n t définir le contenu de cette visée, qui n'est rien que cet
indéfinissable, la transformation capitaliste perpétuelle du m o n d e ?
Qu'est-ce, surtout, qu'une visée sans sujet de la visée sinon au pire
une absurdité, au mieux une prosopopée, u n abus de langage?
Nous sommes en pleine fabulation, la terre solide de la pensée se
dérobe sous nos pieds, et il nous faut la retrouver à tout prix.

Il faut donner consistance ontologique et conceptuelle à l'être


de la bourgeoisie, et cela entraîne u n certain n o m b r e d'opérations
qui reviennent, comme toujours, à sa réduction aux catégories
d'objets, aux types d'être déjà connus et explorés par ailleurs.
L'objet considéré ne peut pas rester quelque chose de singulier,
ni défini comme simple somme de différences spécifiques, il faut
u n genus proximum auquel il appartienne. Il faut donc construire
u n e classe des classes, u n concept dont la bourgeoisie sera une
des instances, et celles-ci doivent pouvoir être identifiées les unes
aux autres et identifiées tout court d'après des caractéristiques
essentielles. Bourgeois, féodaux, patriciens romains et mandarins
chinois doivent être essentiellement analogues et comparables,

413
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

et pensables sous le concept et par l'essence d e la classe c o m m e


telle 1 . Essence qui doit, à son tour, être pensable par référence à
d'autres essences assignables ou leurs collections et réunions, et
finalement par réduction aux essences premières : les choses et les
sujets (les idées n ' e n t r e n t pas en ligne de compte, puisque M a r x
a décidé qu'elles ne font que répéter, tant bien q u e mal, le réel
- c o m m e Platon avait décidé que le réel ne fait q u e répéter, plutôt
mal que bien, les idées). Ainsi la classe est définie par référence
aux rapports d e production, qui sont, en dernière analyse, «des
relations entre personnes médiatisées par des choses ». La struc-
ture d u r a p p o r t ontologique essence-manifestation garantit que
la connaissance de l'essence p e r m e t d ' e n connaître les manifesta-
tions, l'essence n e produisant essentiellement q u e les manifesta-
tions qui lui sont propres et inversement, les manifestations n o n
déterminées essentiellement étant, par définition, accidentelles.
Dire que les manifestations sont déterminées par l'essence signifie
évidemment que les p h é n o m è n e s obéissent à des lois ; d o n c , les
m ê m e s causes produisant les m ê m e s effets en vertu d u principe
d'identité, n o u s connaissons en droit, aux imperfections de notre
information et de notre capacité analytique près, « ce qui est, ce qui
sera et ce qui a autrefois été » ; si Zeus a été ridiculisé par le para-
tonnerre, et H e r m è s par le Crédit mobilier, pourquoi Calchas n e
le serait-il pas par notre savoir ? L'« être » d e la classe la « contraint
historiquement» à faire ce qu'elle doit faire; connaissant cet
«être», n o u s connaissons l'action des classes dans l'histoire, et
nous n o u s m e t t o n s à l'abri des surprises réelles et des surprises
philosophiques, incomparablement plus graves. Reste à intégrer
cette série d'objets dans le Tout (qui est U n , et au sein duquel
chaque objet a sa place ou sa fonction) : ce sera le rôle d u « rôle
historique», la fonction de la «fonction de la classe». C e t objet
reçoit ainsi sa dignité finale, son existence est bien amarrée des
deux côtés à la totalité des existants : il a ses causes nécessaires et
suffisantes dans ce qui a déjà été, sa cause finale dans ce qui doit

1. Il va de soi qu'il s'agit ici de dégager les nécessités logiques qui com-
mandent la construction du concept de classe chez Marx et dans le cadre
de son système - non pas la genèse historique effective du concept de
classe, qui est, comme on le sait, bien antérieure à Marx.

414
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T OUVRIER

être, il s'accorde aussi bien à la logique qui domine les effets des
choses qu'à celle qui gouverne les actes des sujets. Ainsi, tin beau
concept de la classe est construit - constructum fictif, qui réussit
ce remarquable exploit d'imputer à toutes les autres classes histo-
riques des caractéristiques de la bourgeoisie qu'elles ne possèdent
pas, et d'ôter à celle-ci ce qui en a fait l'être et l'unité. Lukâcs
considérait c o m m e u n malheur pour le mouvement ouvrier que
Marx n'ait pas écrit le chapitre sur les classes qui devait terminer
Le Capital ; il faudrait peut-être se demander s'il aurait pu l'écrire.

N o u s ne pouvons, en vérité, saisir l'être de la bourgeoisie que


par référence à son faire, à son activité social-historique. Le propre
de celle-ci n'est pas d'assurer le fonctionnement tranquille de
rapports de production donnés et bien assis, mais d'effectuer, le
sachant ou pas, le voulant ou pas, u n e transformation historique
sans précédent, commencée il y a plusieurs siècles et n o n encore
terminée. L'être de la bourgeoisie ne peut être appréhendé que par
référence à ce qui advient par son faire. Or ce qui advient dans et par
ce faire, et sa relation à ce dans et par quoi il advient, il faut enfin
que nous parvenions à les voir dans leur être propre, c o m m e « objet »
et comme « relation » absolument originaux et irréductibles, sans
précédent, analogue ou modèle ailleurs, n'« appartenant » pas à u n
«type» d'objet ou de relation déjà d o n n é ou constructible, mais
faisant émerger u n «type» dont ils sont exemplaires uniques, ne
se soumettant pas (sinon formellement et à vide) aux détermina-
tions de l'universel et du singulier, faisant apparaître leurs propres
conditions d'intelligibilité et ne les recevant pas d'autre chose. E n
effet, il n'y a ici ni « fin » visée et voulue par u n ou plusieurs sujets
(bien que le m o m e n t partiel de la fin intervienne constamment
dans les activités conscientes impliquées), ni « résultat » défini d ' u n
ensemble de causes assignables (bien que des « causations » et des
«motivations» soient presque partout présentes), ni production
« dialectique » d ' u n e totalité de significations (bien que des signi-
fications émergent continuellement à tous les niveaux et qu'elles
renvoient les unes aux autres).

415
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

Ce qui advient par le faire de la bourgeoisie est u n nouveau


m o n d e social-historique en devenir, ce m o n d e , ce devenir et le
m o d e m ê m e de ce devenir étant u n e création de la bourgeoisie
par laquelle celle-ci se crée comme bourgeoisie : ce qui se présente
maintenant à nous comme le m o n d e capitaliste bureaucratique
contemporain, avec tous les fils d u passé qui y conduisent et s'y
nouent (d'autres se sont cassés en route), et tous les fils encore
« irréels » qui en partent, certains déjà repérables, d'autres non, et
qui seront tissés dans cet avenir qui par là m ê m e les modifiera et
leur en ajoutera d'autres en même temps qu'il continuera à modi-
fier rétroactivement dans sa réalité, c'est-à-dire dans son sens, le
passé prétendument «déjà donné». Ce faire, nous le rapportons
certes à des groupes d ' h o m m e s placés chaque fois dans des situa-
tions similaires, et en particulier à u n e couche sociale, ou plus
exactement à u n e suite de couches sociales. Mais ces situations, ou
les «caractéristiques objectives» qui leur correspondent, ne sont
ici que des termes de repérage et ne s'unifient pas en u n concept.
Pour faire de ces caractéristiques, qui permettent de repérer la suite
de couches sociales dont on parle, u n concept (dont elles compo-
seraient la compréhension), il faudrait pouvoir soutenir qu'elles
confèrent à la bourgeoisie son unité (ou, si l'on préfère, qu'elles
l'expriment). Or cela est faux, aucune jonglerie avec les «rapports
de production» ne permettrait de considérer comme unifiables
sous l'égide de ce terme les caractéristiques de la situation des arti-
sans et des marchands du xin e siècle, des manufacturiers du xvm e
et des dirigeants des firmes multinationales d u xx e . Certes, les
couches que nous venons de n o m m e r sont repérées par des carac-
téristiques relatives à la production (ou à l'économie) ; mais cela
n'est pas une identité (ou similitude) de situation dans les rapports
de production ; c'est une similitude quant à la relation de toutes ces
couches avec la production. Repérer les militaires par leur grade
présuppose simplement qu'ils ont tous une relation avec l'armée,
non pas qu'ils ont la même position dans l'armée. Or cette relation
à la production (et à l'économie), c'est la bourgeoisie elle-même
qui la crée. Les couches successives dont le faire engendre finale-
ment le m o n d e capitaliste se laissent repérer par référence à la pro-
duction ; mais cela fait partie, précisément, de ce que la bourgeoisie
apporte au monde. Je ne peux pas repérer les castes hindoues, les

416
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

« classes » de l'Antiquité, les « états » féodaux en m e référant à leur


situation dans les rapports de production (un citoyen d'Athènes
ou de R o m e n'est pas nécessairement, et pas généralement, pro-
priétaire d'esclaves) ; il m e faut des repères religieux, juridico-
politiques, etc. Mais à partir de la naissance de la bourgeoisie,
le repère «position dans les rapports de production» devient en
effet pertinent, et finalement relègue tous les autres au second
plan. Cela nous conduit au point essentiel: définir u n concept
de classe valant p o u r toutes les formations social-historiques par
référence aux rapports de production équivaut à poser que le type
de relation que soutiennent, avec ces rapports, les autres « classes »
dans l'histoire est essentiellement identique à celui que soutient
la bourgeoisie - ce qui est outrageusement faux, puisque la bour-
geoisie est la « classe » par laquelle la relation à la production advient
dans l'histoire comme relation fondamentale, la « classe » dont l'affaire
est la production (the business of the United States is business), la
« classe » qui se définit elle-même comme essentiellement préoc-
cupée par et centrée sur la production - ce qui n'est assurément
pas le cas des seigneurs féodaux, des citoyens antiques ou des des-
potes asiatiques et de leur « bureaucratie » - et qui définit dans les
actes les h o m m e s et leurs relations - donc, la réalité sociale, donc,
la réalité tout court sauf u n point à l'infini - par référence à la pro-
duction ; ce qui fait entre autres que Marx, plongé lui-même dans
la société bourgeoise, ne peut voir l'ensemble de l'histoire passée
qu'à partir de ce point de vue, que la production est l'affaire cen-
trale et déterminante de la société. Et il serait vain de réintroduire
ici, c o m m e le fait effectivement Marx, le motif hégélien connu, en
disant que cette relation à la production était toujours f o n d a m e n -
tale, la bourgeoisie n'ayant innové q u ' e n l'explicitant. Le propre
- et, aux yeux de Marx, le « privilège » - de l'ère capitaliste est pré-
cisément le développement sans précédent des forces productives
et la destruction de tout autre intérêt, mesure, valeur dans la vie
sociale ; ce qui est effectivement impossible sans une transforma-
tion radicale de la relation de la « classe » considérée (et de toutes
les autres) à la production et aux autres sphères de la vie sociale,
transformation qui réduit la Loi et les Prophètes à l'Accumulez,
accumulez... E n admettant m ê m e que la domination d'autres
classes dans l'histoire s'est imposée comme résultat d ' u n état des

417
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

forces productives (ce qui est faux), il est clair que la bourgeoisie
s'est imposée en imposant le développement de ces forces à toute la
société. Ajoutons que cela, rien, dans sa situation « objective » d u
départ, n'oblige la bourgeoisie de le faire 1 .

Il revient au m ê m e de dire que le faire et se faire de la bour-


geoisie n'est saisissable que par référence aux significations imagi-
naires qui l'habitent, qu'il incarne et « réalise », et qui sont, sur lui,
lisibles. E n ce sens, des grands commis de la monarchie absolue
ou m ê m e des monarques, des nobles et des propriétaires fonciers,
des réformateurs religieux, des idéologues et des scientifiques
peuvent « appartenir » et ont « appartenu » à la bourgeoisie autant,
et souvent beaucoup plus, que des masses entières de commer-
çants ou de petits patrons. La transformation social-historique
bourgeoise n'est possible en elle-même et compréhensible par nous
q u ' e n relation avec le magma de significations imaginaires sociales
que la bourgeoisie engendre et qui font d'elle la bourgeoisie. Elle
revient en effet à ceci, que sur toute u n e aire géographique et
pendant toute une période, le faire des h o m m e s rend possibles
des choses jusqu'alors impossibles (socialement), et logiques des
choses auparavant absurdes et incompréhensibles, s'instrumente
dans des moyens nouveaux orientés vers des fins privées de sens
d'après les critères précédemment admis, invente de nouvelles
articulations sociales où il s'organise, des mythes et des idées expli-
cites par lesquels il s'oriente, se réfléchit et se justifie. Or ce faire
n'est pas ce qu'il est en tant que déplacement de molécules dans
u n prétendu univers physique absolu; il est ce qu'il est moyen-
nant tout ce qu'il n'« est » pas, ses relations illimitées et en partie

1. La « concurrence » est en fait créée et imposée par la bourgeoisie à une


étape très tardive de son développement; la bourgeoisie naît et grandit
dans un milieu qui n'a rien de concurrentiel, elle aurait difficilement pu
naître autrement, et, en fait, des origines de la bourgeoisie à ce jour la
véritable concurrence économique n'a prévalu qu'exceptionnellement,
fragmentairement et pour de courts intervalles. La concurrence n'a
jamais été qu'une amie de la bourgeoisie la plus forte contre la bourgeoisie
la plus faible ; des corporations et de Colbert à M. Giscard d'Estaing et
aux commissions du Sénat américain elle n'a jamais été bonne que pour
les autres.

418
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T O U V R I E R

indéfinissables avec des objets, mais aussi avec les actes d'autres
individus, et plus encore avec l'activité collective et anonyme où il
baigne constamment, avec les fins explicites qu'il se propose mais
aussi et surtout avec la chaîne interminable de ses effets qu'il ne
maîtrise jamais, avec ce qui, dans le contexte social donné, le rend
logique ou absurde, efficace ou vain, louable ou criminel. D est
ce qu'il est moyennant tous les renvois à ce qu'il n'est pas : il est
ce qu'il est par sa signification. Marx disait q u ' u n e machine n'est
pas plus, en elle-même, d u capital que l'or n'est, en lui-même, de
la monnaie. U n e machine n'est d u capital que par son insertion
dans u n réseau de relations sociales et économiques capitalistes.
Cela est la signification-capital de la machine, qu'elle peut perdre
(ou acquérir) en fonction de faits sans rapport avec ses propriétés
physiques et techniques de machine. D e m ê m e u n geste, ou une
série de gestes, n'est jamais en lui-même d u travail. Ces signifi-
cations ne forment ni u n «ensemble» ni une «hiérarchie», elles
n'obéissent pas aux relations logiques habituelles (appartenance
ou inclusion, relations d'ordre ou autres) ; la seule relation qu'elles
portent toujours est la simple relation transitive, le renvoi. C'est
pour cette raison, et parce que l'on ne peut pas les traiter c o m m e
des « éléments distincts et définis », que je les appelle un magma.
Cela déjà indique qu'il ne s'agit pas de significations rationnelles
(auquel cas, elles devraient pouvoir être construites par des opéra-
tions logiques, et porter des relations où il pourrait être question de
vrai et de non-vrai, ce qui n ' a pas de sens : la relation serf-seigneur
est ce qu'elle est, elle ne peut être ni « fondée » ni « réfutée »). Il ne
s'agit pas davantage de significations « d u réel », de représentations
abstraites de ce qui est, puisque c'est par elles que ce qui est est
représenté tel qu'il est représenté ; et m ê m e , finalement, c'est par
elles q u ' u n e chose quelconque est socialement.

Il revient enfin au m ê m e de dire que le faire de la bourgeoisie


engendre u n e nouvelle définition de la réalité, de ce qui compte
et de ce qui ne compte - donc, n'existe - pas (à peu prés : ce qui
peut être compté et ce qui ne peut pas entrer dans les livres de
comptes) ; of what does matter and what does not, comme le dit si
bien l'anglais, de ce qui matière et de ce qui ne matière pas. N o u -
velle définition inscrite n o n pas dans les livres, mais dans l'agir
des hommes, leurs relations, leur organisation, leur perception

419
de ce qui est, leur visée de ce qui vaut - et bien entendu aussi
dans la matérialité des objets qu'ils produisent, qu'ils utilisent,
qu'ils consomment. Ce faire est donc institution d ' u n e nouvelle
réalité, d ' u n nouveau m o n d e et d ' u n nouveau m o d e d'existence
social-historique. C'est cette institution - elle-même se déroulant
sur plusieurs siècles, et non encore terminée - qui sous-tend et
unifie la foule innombrable d'institutions secondes, d'institutions
au sens courant du terme, dans et par lesquelles elle s'instru-
mente : de l'entreprise capitaliste à l'armée de Lazare Carnot, de
l'« État de droit » à la science occidentale, d u système d'éducation
à l'art p o u r les Musées, du juge comme Paragraphen-automat au
taylorisme. C'est par référence à elle que se laissent seulement
saisir, dans leur spécificité historique, aussi bien le m o d e de l'ins-
tituer que le contenu des significations instituées et l'organisation
concrète des institutions particulières de l'ère capitaliste.

Cette institution est création : aucune analyse causale ne saurait


la « prédire » à partir de l'état qui l'a précédée, aucune suite d'opéra-
tions logiques ne saurait la produire à partir de concepts. Bien évi-
demment elle surgit dans une situation donnée, parmi les créations
du passé encore vivantes, elle en reprend une quantité innombrable,
reste pendant longtemps asservie à certaines d'entre elles. Mais, au
fur et à mesure que le faire instituant de la bourgeoisie progresse, le
sens de ce qui du passé était conservé au départ se transforme, gra-
duellement ou par à-coups, soit de manière « catastrophique » (ainsi
du christianisme avec la Réforme), soit insensiblement, par son
insertion dans un nouveau réseau de relations et dans u n e réalité
nouvelle. Le plus frappant exemple d u deuxième cas est le destin
de la «raison», devenue «rationalité», devenue «rationalisation 1 » le
long d ' u n mouvement auquel Leibniz a autant de part qu'Arkwright
et Georg Cantor autant q u ' H e n r y Ford. Cum homo calculât, fit IBM.
Destin qui ne pourra être compris que lorsque la « rationalité » des
Temps modernes sera réfléchie en conjonction avec la significa-
tion imaginaire centrale que la bourgeoisie, dans et par son faire,
apporte et impose au monde : le développement illimité des forces

1. Que cette «rationalisation» n'en est pas une, j'ai essayé de le montrer
ailleurs ; voir en particulier CS I, II et III et MTR V.

420
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

productives. O r cette signification est absolument nouvelle : certes


des amasseurs de richesse et des thésauriseurs ont existé depuis
des temps immémoriaux, et l'on sait qu'Aristote connaît la chré-
matistique illimitée, l'acquisition pour l'acquisition, et la critique
en tant que corruption de l'économique. Mais on sait également
que ce dont il s'agit avec la bourgeoisie n'est pas l'acquisition illi-
mitée en général, mais u n e acquisition qui doit (et peut) se réa-
liser n o n pas c o m m e prélèvement d ' u n e plus grande part dans
u n total constant, mais c o m m e développement et expansion régu-
liers, qu'elle est impossible sans la transformation continue des
forces productives déjà acquises et de leur m o d e de faire-valoir,
qu'elle n'accepte aucune limite sociale extérieure, qu'elle n e peut
pas rester activité particulière de quelqu'un ou de quelques-uns
mais doit devenir transformation et bouleversement de toutes les
sphères de la vie sociale les soumettant à la «logique» de l'expan-
sion illimitée de la production - et bien entendu, transformation
et bouleversement continus des instruments, des objets et de
l'organisation de la production elle-même. Tout cela ne répète, ni
ne généralise, ni ne particularise des situations historiques anté-
rieures, pas plus qu'il ne se laisse déduire ou « produire » à partir
de celles-ci, pas plus qu'il n ' a pu être anticipé ou imaginé par u n
poète ou philosophe d'autrefois.
Le faire de la bourgeoisie est création imaginaire visible c o m m e
institution d u capitalisme.
D e cet objet historique qu'est la bourgeoisie, nous n'apprenons
donc rien en le subsumant sous u n universel, le prétendu concept
de « classe ». U n e telle subsomption est, ou bien formelle et vide (le
« concept » n'étant q u ' u n e réunion de termes de repérage), ou bien
fallacieuse (par l'identification d'objets n o n identifiables); falla-
cieuse, elle l'est d'autant plus que le concept marxien de classe
n'est rien d'autre qu'abstraction de certains aspects d ' u n e réalité
que la bourgeoisie elle-même a créés historiquement p o u r la pre-
mière fois. Penser la bourgeoisie c o m m e « classe » au sens de Marx,
c'est ou bien ne rien penser, ou bien y retrouver, déguisé en uni-
versel, ce qui avait été déjà (et en partie mal) extrait de cet objet et
qui en fait correspond aux singularités de celui-ci.

•*

421
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

Considérons enfin ce qui est notre question véritable, tout ce


qui précède n'étant q u ' u n e préparation à son examen. Qu'est-ce
que la classe ouvrière, le mouvement ouvrier, son histoire ? Quelle
est la relation entre les luddites, les canuts, les ouvriers de Poznan
et de Budapest en 1956, la forme de la grève générale, l'institu-
tion syndicale, la FAI, les Wobblies, Marx, Bakounine, les grèves
sauvages? Qu'est-ce qui, depuis des siècles - depuis les mouve-
ments populaires des villes italiennes et flamandes d u début de
la Renaissance - , se fait comme classe ouvrière et comme mouve-
ment ouvrier? En quel sens peut-on parler, d ' u n e manière autre
que descriptive et nominale, d'une classe ouvrière, d'un mouve-
ment ouvrier ?
Deux considérations essentielles rendent ici encore plus com-
plexe la situation théorique.
La première est que pour nous la classe ouvrière (comme du
reste, bien que d ' u n e façon différente, le capitalisme ou la bureau-
cratie contemporaine) n'est pas simplement u n « objet historique »,
comme Rome, l'Empire Inca ou la musique romantique. La ques-
tion de la classe ouvrière et d u mouvement ouvrier coïncide (en
tout cas, a pendant longtemps coïncidé) largement avec la question
de la crise de la société où nous vivons et de la lutte qui s'y déroule,
avec la question de sa transformation, bref avec la question poli-
tique contemporaine. Notre problème n'est donc pas simplement
le problème épistémologique ou philosophique concernant l'unité
et le m o d e d'être de cet «objet». N o u s ne pouvons absolument
pas séparer la question: qu'est-ce que le prolétariat, de la ques-
tion: qu'est-ce que la politique aujourd'hui. Car celle-ci n'est,
pour nous, pensable que dans la perspective d ' u n e transformation
radicale de la société ; et le projet d ' u n e telle transformation s'est
historiquement dégagé, articulé, formulé dans et par l'histoire du
mouvement ouvrier.
La deuxième, c'est que cette liaison a été précisément faite
comme on le sait, et dans u n sens bien déterminé, par le marxisme,
qui n o n seulement prétend détenir la réponse à la question:
qu'est-ce q u ' u n e classe, et qu'est-ce que le prolétariat, mais aussi
assigne à celui-ci la transformation de la société comme sa mis-
sion historique et règle ainsi la question de la politique en géné-
ral, celle-ci n ' é t a n t désormais que l'activité préparant et réalisant

422
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

l'accession du prolétariat au pouvoir et, par là, la construction


d ' u n e société communiste. E n d'autres termes : la politique (révo-
lutionnaire) aujourd'hui est ce qui exprime et sert les intérêts,
immédiats et historiques, d u prolétariat. O r le marxisme lui-même
a exercé une influence considérable sur le mouvement ouvrier
- et en a subi en retour u n e non moins considérable; les deux
ont presque coïncidé dans certains pays et pour des périodes n o n
négligeables, sans que p o u r autant l'on puisse u n seul instant les
identifier. Impossible d ' e n parler c o m m e s'il s'agissait d ' u n e seule
et m ê m e chose, impossible aussi de parler de l'une sans parler de
l'autre ; d'ignorer la conception marxiste sur le prolétariat, d'ac-
cepter sa prétention d'être la conception du prolétariat, et m ê m e
de la rejeter tout à fait puisqu'en u n sens et en partie elle l'a, par
moments, effectivement été.
Devant u n tel enchevêtrement d ' u n e situation dans laquelle
celui qui parle est nécessairement et multiplement impliqué, il
n'est pas de point de vue qui assure la domination d u champ (si
tant est qu'il en existe jamais), ni de m o d e d'exposition qui s'im-
pose clairement. Il semble préférable de commencer par les points
qui peuvent être les plus familiers au lecteur.

Le prolétariat est, dans la conception de Marx, classe avec


un statut «objectivement» défini par référence aux rapports de
production capitalistes - classe « en soi », comme dira par la suite
Trotski. Il est en m ê m e temps classe définie par son « rôle », « fonc-
tion» ou «mission» historique: la suppression de la société de
classes et la construction d ' u n e société c o m m u n i s t e ; classe qui
deviendra donc classe « p o u r soi » en se supprimant d u m ê m e coup
c o m m e classe. Mais quelle est la liaison de ces deux termes, et
c o m m e n t doit s'effectuer le passage de l'un à l'autre - puisque
aussi bien il est évident que ni en 1847 ni en 1973 le prolétariat
n'est « classe pour soi » ? S'il doit y avoir u n tel passage, il est clair
que ce sera là le sens véritable de l'histoire d u prolétariat, de l'his-
toire d u mouvement ouvrier.
Mais c o m m e n t savons-nous q u ' u n tel passage doit avoir lieu,
ou d u moins que le prolétariat en contient la possibilité effective ?
Autrement dit, q u e pouvons-nous dire, à l'intérieur de la concep-
tion marxiste, de Y histoire d u mouvement ouvrier? Il est frappant

423
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

de constater q u ' e n dehors de cette possession a priori de son sens,


nous ne pouvons rien en dire. (Je ne parle pas évidemment ici de
la description et de l'analyse des événements.) Le « statut objectif »
d u prolétariat est celui d ' u n e classe exploitée et opprimée ; comme
telle, il peut lutter, et lutte effectivement, contre son exploitation
et son oppression (remarquons qu'il n'était nullement nécessaire
a priori que cette lutte acquière les dimensions, la puissance et
les contenus qui ont été les siens; u n e classe exploitée peut en
rester au stade des révoltes passagères et impuissantes, inventer
une nouvelle religion, etc.). Mais pourquoi cette lutte doit-elle se
transformer nécessairement de lutte «immédiate» en lutte «his-
torique»? Pourquoi doit-elle dépasser les cadres de la société
existante et conduire à la construction d ' u n e nouvelle société - et
quelle nouvelle société? Bref: pourquoi le prolétariat, de par sa
situation, est-il, ou doit-il devenir, classe révolutionnaire, et de
quelle révolution s'agit-il ?
Il serait vain de chercher u n e réponse à ces questions dans une
dynamique (ou plutôt mécanique) « objective » des contradictions
et de l'effondrement du capitalisme. Outre q u ' u n e telle dynamique
est u n p u r rêve, rien ne garantit d'avance q u ' u n « effondrement »
d u capitalisme serait automatiquement suivi par l'apparition
d ' u n e société sans classes (il pourrait très bien entraîner « la des-
truction des deux classes en lutte », pour reprendre une phrase de
Marx) ; on ne peut concevoir cette apparition sans la médiation
de l'action des hommes, ici donc d u prolétariat, et nous sommes
ramenés à la question précédente.
Vaine serait aussi l'invocation des effets du processus d'accumu-
lation d u capital, par lesquels « s'accroissent la misère, l'oppression,
l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance
de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus dis-
ciplinée, unie et organisée par le mécanisme m ê m e de la produc-
tion capitaliste» (LeCapital, Livre premier, ch.XXXII). Discipline,
unité et organisation en vue de quoi, avec quels objectifs dépassant
la lutte contre la misère et l'exploitation ? Expropriation des capi-
talistes laissant la place à quelle organisation de la production et
de la société ?
Que ces questions, à l'intérieur m ê m e d u marxisme, n e sont ni
triviales ni résolues, le montre le fait bien connu que des marxistes

424
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T O U V R I E R

comme Kautsky et Lénine y ont répondu « négativement » : à


considérer sa situation «objective», le prolétariat, affirment-ils,
n'est pas classe révolutionnaire, il est seulement réformiste
(«trade-unioniste»). La conscience révolutionnaire est introduite
dans le prolétariat « du dehors », par les idéologues socialistes qui,
c o m m e tels, viennent de la bourgeoisie. Avant de s'empresser de
condamner cette position, il faudrait voir ce qui dans le marxisme
s'y oppose et surtout ce qui pourrait s'y opposer, et se demander si
position et opposition ne partagent pas les mêmes postulats et ne
se meuvent pas dans le m ê m e univers de pensée.
O n peut en effet difficilement contester q u ' e n surface l'écrasante
majorité des manifestations explicites de la lutte d u prolétariat ont
été et restent « trade-unionistes » et « réformistes ». Pour quelques
révolutions ou grandes mobilisations politiques par siècle, on peut
compter des dizaines de milliers de grèves revendicatives par an.
Et, quel que soit son contenu et son caractère, la participation
des ouvriers aux syndicats (ou à des partis «réformistes») ou le
soutien accordé à ceux-ci a été et reste incomparablement plus
massif que leur adhésion à des organisations politiques se récla-
m a n t de la révolution socialiste. O n a objecté à cela que, dans
de n o m b r e u x cas, la classe ouvrière a commencé par créer des
organisations politiques, qui sont à l'origine de la constitution des
syndicats. L'argument ne vaut rien, s'il est exact q u ' u n e fois créés,
ces syndicats et les revendications corrélatives ont absorbé la plu-
part d u temps l'essentiel de l'intérêt de la classe ouvrière : la thèse
léniniste ne concerne pas la chronologie, mais le contenu essentiel
des tendances «spontanées» de la classe ouvrière. Et il se laisse
facilement inverser. D ' o ù sortent ces partis et ces militants poli-
tiques? Ont-ils été engendrés par la pure spontanéité ouvrière?
U n léniniste conséquent (peu importe en effet si Lénine a, c o m m e
l'affirme Trotski, abandonné ultérieurement les positions de Que
faire?) répondrait que la réfutation confirme plutôt ce qu'il d i t :
d'elle-même et « spontanément » la classe ouvrière ne peut s'élever
au plus que jusqu'à une conscience et u n e activité trade-unioniste ;
parfois elle ne peut m ê m e pas faire cela, et l'intervention d'organi-
sations et de militants politiques est nécessaire p o u r qu'elle y par-
vienne. Politiques, ces organisations et ces militants le sont (quelle
que soit leur origine sociale « empirique », et fût-elle intégralement

425
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

«ouvrière») en tant qu'ils se définissent explicitement par réfé-


rence à une organisation et u n e activité permanentes, u n e visée
d u pouvoir, u n programme de transformation socio-économique,
u n e conception générale de la société, u n e idéologie. C o m m e tels,
ils sont et ne peuvent qu'être le produit de la culture de l'époque
- c'est-à-dire de la culture bourgeoise. A quoi sert d'invoquer le
rôle des organisations politiques dans la constitution des syndi-
cats allemands, puisque la création de ces organisations a été mar-
quée par l'influence décisive d'individus tels que Marx, Lassalle et
d'autres moins connus, derrière lesquels se tiennent, comme on
sait, l'idéalisme allemand et l'économie politique anglaise (ajou-
terait-on le socialisme utopique français, o n ne ferait pas pour
autant des œuvres de Saint-Simon et de Fourier des produits d u
prolétariat) ? Bref : sans théorie révolutionnaire pas de politique
révolutionnaire - et cette théorie, ce n'est pas le prolétariat comme
tel qui l'engendre.
Et qu'oppose-t-on à cette conception?Trotski écrivait, dans u n
de ses derniers textes : « Le socialisme scientifique est l'expression
consciente... de la tendance élémentaire et instinctive du proléta-
riat à reconstruire la société sur des bases communistes 1 .» Belle
phrase qui soulève plus de problèmes qu'elle n ' e n résout. Quel
est le sens et l'origine de cette «tendance élémentaire (le terme
ne se réfère évidemment pas au «simple», mais à l'Eau, au Feu,
etc.) et instinctive»? Le prolétariat résulterait-il d ' u n e mutation
génétique de l'espèce, qui l'aurait pourvu de nouveaux instincts et
tendances ? Sans querelle sur les mots, est-il excessif de demander
sur quoi s'appuie le « socialisme scientifique » p o u r s'affirmer scien-
tifiquement expression consciente des tendances élémentaires et
instinctives d ' u n e catégorie sociale ? Et si ces tendances émergent
comme réponse à sa situation dans la société capitaliste, pour-
quoi celle-ci exige ou induit-elle cette réponse, qui doit finalement
conduire à la « reconstruction de la société sur des bases c o m m u -
nistes » ? Enfin : qui et à partir de quoi déchiffre ces tendances, et
y reconnaît l'« élémentaire » et l'« instinctif» dont sa propre méthode
de déchiffrement est l'« expression consciente » ?

1. In Defense of Marxism, Pioneer Publ., New York, 1941, p. 104.

426
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

F a u t e de pouvoir m o n t r e r et reproduire son propre engendre-


m e n t à partir d e la situation et d e l'activité d u prolétariat - ce
que d e toute évidence elle ne saurait pas faire - , cette conception
reste sur le m ê m e terrain que la conception léniniste, et manifeste
la m ê m e antinomie. D a n s celle-ci, les «intérêts historiques» d u
prolétariat n e pouvaient être ni compris ni formulés p a r le prolé-
tariat lui-même, mais p a r u n e théorie d'origine bourgeoise. D a n s
celle-là, l'«expression consciente» de la «tendance élémentaire
et instinctive d u prolétariat» n ' e n a pas attendu le travail p o u r
naître armée de pied en cap. D a n s les deux cas, la m ê m e attitude
m o n s t r u e u s e m e n t anhistorique se manifeste : en u n sens, p e n d a n t
toute la période capitaliste et les luttes ouvrières qui la m a r q u e n t ,
rien n e se passe vraiment. O u bien le parti, aidé par les circons-
tances objectives, arrive à inculquer aux ouvriers les vérités socia-
listes q u e sa science lui avait permis d'atteindre dès l'origine ; ou
bien la «tendance élémentaire et instinctive» parvient enfin à se
hisser au niveau d e son « expression consciente » qui l'avait depuis
longtemps devancée. Il n ' e n va pas d i f f é r e m m e n t p o u r Rosa. O n
p e u t admirer l'affect et le m o u v e m e n t qui animent son affirma-
tion : « Les erreurs d ' u n m o u v e m e n t ouvrier vraiment révolution-
naire sont infiniment plus fécondes et plus précieuses, d u point
d e vue historique, que l'infaillibilité d u meilleur C o m i t é central »,
on doit en approuver l'intention polémique-politique, mais aussi
se d e m a n d e r ce q u e sont ces erreurs et cette infaillibilité (avec
ou sans guillemets, avec ou sans ironie). S'il existe u n socialisme
scientifique, c o m m e Rosa l'a toujours pensé, il n ' y a pas de statut
p o u r les « erreurs » des masses (sauf précisément celui de l'erreur),
il n e p e u t y avoir q u e tolérance pédagogique : l'enfant apprendra
mieux s'il trouve la solution tout seul, quitte à se t r o m p e r quelque-
fois en chemin ; mais le chemin existe et la solution est connue. O n
ne p e u t parler de processus d'essais et erreurs q u e si l'on connaît
ce p a r r a p p o r t à quoi il y a essai et erreur. Il n ' e n va pas autre-
m e n t p o u r M a r x . «Les révolutions prolétariennes... se critiquent
elles-mêmes c o n s t a m m e n t , reviennent sur ce qui semble déjà être
accompli p o u r le r e c o m m e n c e r de nouveau, raillent impitoyable-
m e n t les hésitations, les misères et les faiblesses d e leurs premières
tentatives..., reculent devant l'immensité infinie d e leurs buts,

427
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

jusqu'à ce que... tout retour en arrière devienne impossible, et


que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta. »
Mais ces buts immenses, devant lesquels les révolutions pro-
létariennes reculent, n ' o n t pas fait reculer notre pensée qui les
connaît déjà, et qui saute régulièrement en sa Rhodes théorique.
«Au savoir le but est fixé aussi nécessairement que la série de la
progression», disait déjà Hegel. D a n s ces conditions, l'histoire
d u prolétariat ne peut être, au mieux, q u ' u n r o m a n d ' é d u c a -
tion, le récit de ses années d'apprentissage. Q u a n t au contenu
de cet apprentissage, par u n dernier paradoxe, il doit être à la
fois absolument défini (le matérialisme historique prédit le m o d e
de production qui doit succéder au m o d e de production capita-
liste) et absolument indéfini (on ne prépare pas des recettes p o u r
les marmites socialistes de l'avenir; les bolcheviques arriveront
au pouvoir, contrairement à la mythologie courante, sans aucun
programme de transformation sociale, appliqueront des mesures
opposées à celles qu'ils proposaient auparavant, n'agiront jamais
q u ' a u jour le jour, et ce qu'ils feront sera sévèrement critiqué par
d'autres marxistes, c o m m e Rosa).
Aucune de ces deux conceptions - et plus généralement, aucune
conception marxiste - n'a le moyen de penser une histoire d u
mouvement ouvrier ; celle-ci doit leur rester inintelligible d'après
leurs propres critères d'intelligibilité, et cela est profondément
relié aux attitudes politiques qui leur correspondent. Ainsi, par
exemple, dans sa vulgaire réalité empirique, le prolétariat depuis
u n siècle a appuyé, la plupart d u temps, des organisations et des
« directions » soit réformistes, soit bureaucratiques totalitaires (sta-
liniennes). Que l'on soit léniniste, trotskiste ou luxembourgiste,
que peut-on dire de ce fait, fondamental dans le jeu de forces
qui agissent dans la société m o d e r n e ? Parler, comme on le fait si
souvent, d'« erreurs » et de « trahisons » est simplement risible ; des
erreurs et des trahisons à cette échelle cessent d'être des erreurs
et des trahisons. Il est clair que les bureaucraties réformistes ou
staliniennes, en suivant leur politique, ni ne se « trompent » ni ne
« trahissent » personne, mais agissent pour leur propre compte (et
peuvent «se tromper» de leur point de vue - ce qui est une tout
autre affaire). Reconnaissant cela, on avance alors une interpréta-
tion sociologique de la bureaucratie ouvrière (interprétation qui

428
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

reste au quart d u chemin) : couche qui a réussi à se créer des privi-


lèges (sous le capitalisme ou dans l'«État ouvrier») que désormais
elle défend, appuyée peut-être par l'« aristocratie ouvrière ». Mais
cela ne concerne évidemment que la bureaucratie elle-même (et
l'«aristocratie ouvrière»), et la question reste toujours: pourquoi
donc le prolétariat continue-t-il d'appuyer une politique qui sert
des intérêts étrangers aux siens ? La seule réponse que l'on obtient
est une phrase sur les « illusions réformistes d u prolétariat ». Ainsi,
le matérialisme historique devient u n illusionnisme historique et
l'histoire de l'humanité histoire des illusions de la classe révolu-
tionnaire. Voici en effet u n e classe appelée à effectuer le boulever-
sement le plus radical, le passage de la « préhistoire » à la véritable
«histoire», à édifier «consciemment», comme dit Trotski, le socia-
lisme - mais qui, depuis plus d ' u n siècle, est la proie d'illusions
tenaces, et manifeste une étonnante capacité de croire en des
«directions» qui la trompent, la trahissent, en tout cas servent
des intérêts hostiles aux siens. Et pourquoi cela changerait-il u n
jour ? Seule réponse possible dans ce contexte : parce que l'effon-
drement d u capitalisme détruira les bases objectives des illusions
réformistes ou autres d u prolétariat. Voilà la source obligée de la
paranoïa des « marxistes » contemporains, qui leur fait annoncer
tous les trimestres la « grande crise » p o u r le trimestre suivant. Et
qu'avons-nous à faire en attendant ? La logique commanderait de
r é p o n d r e : à peu près rien. Mais la logique a peu de part dans
ces affaires. D'après ses propres conceptions théoriques, Trotski
aurait d û écrire, en 1938 : La crise de l'humanité est la crise de
la classe révolutionnaire. Fidèle à sa pratique, il a écrit : « La crise
de l'humanité est la crise de la direction révolutionnaire.» O n a
ici la duplicité profonde de tous les marxistes à cet égard: cette
classe révolutionnaire chargée de tâches surhumaines est en m ê m e
temps profondément irresponsable, on ne peut lui imputer ce qui
lui arrive ni m ê m e ce qu'elle fait, elle est innocente dans les deux
sens du terme. Le prolétariat est le monarque constitutionnel de
l'Histoire. La responsabilité incombe à ses ministres : aux direc-
tions anciennes, qui se sont trompées ou ont trahi - et à nous-
mêmes, qui allons u n e fois de plus construire, envers et contre
tout, la nouvelle direction (elle ne trahira pas et ne se trompera
pas - nous en donnons notre parole), et qui prenons l'histoire (et

429
QUELLE DÉMOCRATIE ?

le prolétariat innocent) en charge. Et voici la source obligée d u


substitutionnisme bureaucratique de ces mêmes «marxistes».
N o u s ne pouvons commencer à comprendre quelque chose
au prolétariat et à son histoire que si nous nous débarrassons
des schèmes ontologiques qui dominent la pensée héritée (et
son dernier rejeton, le marxisme), si nous considérons d'abord
les significations nouvelles qui émergent dans et par l'activité de
cette catégorie sociale, au lieu de la faire entrer de force dans
des boîtes conceptuelles venant d'ailleurs et données d'avance.
N o u s n'avons pas à interpréter l'activité d u prolétariat par réfé-
rence à u n e finalité immanente, à u n e « mission historique », car
u n e telle « mission » est u n p u r et simple mythe ; nous devons au
contraire - sans oublier ce que nous savons par ailleurs, mais
aussi sans trop nous en laisser obnubiler, puisque nous avons ici
à apprendre du nouveau - nous absorber dans la considération de
Yeffectivité d u prolétariat, nous d e m a n d e r dans quelle mesure se
dégage de son faire u n e tendance (ou, d u reste, plusieurs : nous
n'accordons aucun privilège à l'Un, et cette question aussi doit
rester ouverte) et quelle en est la signification. N o u s n'avons pas
n o n plus à l'expliquer en la ramenant aux « conditions objectives »
où le prolétariat se trouve placé, à sa situation dans les rapports
de production (ou dans l'ensemble d u contexte social) ; n o n pas
que ceux-ci soient à négliger, mais parce qu'ils ne sont presque
rien en dehors de cette activité d u prolétariat, ils n ' o n t ni contenu
ni signification déterminés. Bref, nous ne pouvons pas considé-
rer le faire d u prolétariat en l'éliminant par réduction à des fins
assignables ou à des causes établies. Mais par là m ê m e , t o m b e n t
presque toutes les catégories habituellement mises en œuvre
p o u r saisir ce faire. Ainsi, les idées de « spontanéité » et de son
opposé, quelle que soit l'interprétation q u e l'on en fait : si l'on
oppose la « spontanéité » à la « passivité », l'on transpose ici en fait
l'équivalent d u couple activité-passivité, simple construction de
la vieille philosophie d u sujet, déjà d ' u n e validité douteuse dans
son propre domaine d'origine, et en tout cas seconde ; le faire d ' u n
sujet ne peut être saisi ni c o m m e alternance, ni c o m m e composi-
tion d'activité et de passivité - et encore moins le faire d ' u n e caté-
gorie sociale. Si l'on oppose la «spontanéité» à la «conscience»,
la situation est p r o f o n d é m e n t analogue puisque visiblement on
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T OUVRIER

se réfère à la construction chimérique d ' u n « sujet » (doublement


chimérique puisque la « conscience » est ici celle d ' u n e collecti-
vité instituée, organisation ou parti) d o n t l'activité serait pleine-
m e n t « consciente » et « rationnelle ». D u coup, il nous est interdit
aussi de considérer le rapport d u prolétariat et de « ses » organi-
sations sous aucun des modes traditionnels : celles-ci ne sont ni
des expressions transparentes et de purs instruments d u proléta-
riat, c o m m e le prétendait Lénine (dans La Maladie infantile), ni
des corps étrangers qui lui font simplement subir des influences
hostiles. Le prolétariat est impliqué dans leur existence, puisqu'il
a le plus souvent joué u n rôle dans leur constitution et toujours
dans leur survie (de m ê m e qu'il est impliqué dans l'existence de
la société capitaliste, bien que certes d ' u n e autre façon, puisqu'il
n ' e n a jamais été l'objet p u r e m e n t passif). D e cette implication,
nous pouvons trouver quelques analogues dans l'histoire d'autres
couches sociales, mais ceux-ci ne nous aident pas beaucoup. C a r
nous ne voyons rien à l'histoire m o d e r n e , si nous ne voyons pas
que dans et par le faire d u prolétariat sont créées à la fois des ins-
titutions (organisations: syndicats, partis) originales (qui seront
d u reste imitées par d'autres couches, y compris par la bourgeoisie
elle même) et u n e relation originale d ' u n e catégorie sociale à
« ses » organisations - de m ê m e qu'est créé, dans et par le faire
d u prolétariat, u n rapport, sans précédent dans l'histoire, d ' u n e
catégorie sociale aux « rapports de production » où elle est prise.

Enfin, pas plus que nous ne pouvons accepter les séparations


entre la «situation objective» d u prolétariat, sa «conscience» et
ses « actes » et leur recomposition subséquente sous l'égide de la
causalité-finalité, pas davantage nous ne pouvons accorder une
importance en soi à l'origine « prolétarienne » ou « bourgeoise » des
idées, et encore moins rêver à l'existence d ' u n e liaison rigoureuse
et univoque entre l'origine et le caractère ou la fonction des idées.
Les idées dans l'histoire n e sont pas des significations fermées,
bien distinctes et bien définies (à supposer que de telles signifi-
cations existent dans u n domaine quelconque), leur assignation à
une origine précise n ' e n éclaire que très partiellement le contenu
pour autant qu'elles continuent de vivre, sont reprises dans le faire
social-historique qui les enrichit, les appauvrit, les transforme et
va jusqu'à les interpréter de façons diamétralement opposées. Si

431
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

nous pouvons cerner les significations imaginaires apportées par


la bourgeoisie et corrélatives à la transformation social-historique
qu'elle effectue, c'est précisément parce qu'elles n e sont pas de
simples « idées » mais coextensives à u n processus historique effec-
tif vieux de plusieurs siècles et embrassant toute la planète. Le
faire d u prolétariat naît et se développe sur ce terrain ; il reprend,
p o u r commencer, nécessairement des idées « bourgeoises », long-
temps avant qu'il ne soit question d'idéalisme allemand ou d'éco-
nomie politique anglaise - puisqu'il doit nécessairement reprendre
la définition instituée de la réalité. Celle-ci peut être en fait conser-
vée par u n e idéologie en apparence révolutionnaire (le meilleur
exemple étant fourni par le marxisme lui-même), cependant que
des activités obscures et qui ne se soucient pas de théorisation
peuvent la contester profondément. Le partage entre ce qui, dans
ce domaine, est « bourgeois » et ce qui est « prolétarien » n e nous
est pas donné d'avance, c'est le faire d u prolétariat qui seul l'ins-
taure et seul peut le maintenir (et ce n'est qu'ainsi que l'on peut
comprendre le problème de la « dégénérescence » - qu'il s'agisse
des syndicats ou de la révolution d'Octobre). Mais cela aussi
montre que ne nous est pas davantage donnée d'avance la distinc-
tion entre ce qui est « réformiste » et ce qui est « révolutionnaire »,
puisque, encore une fois, nous ne pouvons pas déduire u n concept
de la révolution à partir d ' u n e théorie générale de l'histoire, ni à
partir de la situation « objective » de la classe ouvrière, mais nous
avons à dégager, à nos risques et périls, les significations d ' u n e
révolution radicale à partir de l'activité effective d u prolétariat ; et
cela n'est déjà plus u n acte théorique, mais u n acte politique, qui
implique n o n seulement notre pensée mais notre propre faire, et
nous devons reconnaître la «circularité» de la situation où nous
sommes pris. Ici aussi, l'illusion d ' u n e « fondation » absolue est à
dénoncer, puisque ce n'est pas notre choix qui peut fonder une
interprétation révolutionnaire de l'histoire du mouvement ouvrier
(notre choix n'est pas libre devant cette histoire, il ne saurait
l'interpréter n'importe c o m m e n t - et il n'aurait pas été ce qu'il
est sans cette histoire), pas plus que cette histoire n'impose une telle
interprétation (d'autres n'y lisent que l'impuissance et l'échec), et
que celle-ci ne nous impose u n choix, à moins que nous ne repre-
nions sa signification à notre compte.

432
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

C'est à partir de cette orientation que la tâche de l'étude de


l'histoire d u mouvement ouvrier est à reprendre - tâche immense,
et qu'il n'est pas question m ê m e d'entamer ici. Il est simplement
utile de préciser, à la lumière de quelques exemples, les considé-
rations qui précèdent.

C o m m e n ç o n s par des banalités. Les syndicats allemands n ' a u -


raient peut-être pas été fondés sans le travail d'organisations et
de militants politiques. Ceux-ci ont été profondément influen-
cés par une série d'idéologues et de théoriciens, parmi lesquels
Marx. Mais Marx aurait-il été Marx sans les tisserands de Silésie,
le Chartisme, les canuts, les luddites - et « les ouvriers socialistes
français» pour qui «la fraternité humaine n'est pas u n e phrase,
mais u n e vérité » et des figures desquels « endurcies par le travail, la
noblesse de l'humanité rayonne vers nous » (Manuscrits de 1844) ?
Aurait-il pu, sans ces mouvements et sans cette expérience, effec-
tuer (pour le meilleur et pour le pire) la rupture avec le socia-
lisme « utopique » et affirmer que « de toutes les classes subsistant
aujourd'hui en face de la bourgeoisie, le prolétariat seul forme
une classe réellement révolutionnaire », et que « l'émancipation des
travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes»? Curieuse
obstination que celle qui (à partir d'Engels lui-même) voit dans le
marxisme essentiellement le continuateur de l'idéalisme allemand,
de l'économie politique anglaise et m ê m e d u socialisme utopique,
français ou pas - cependant que l'on pourrait facilement m o n -
trer que l'essentiel des thèmes socialement et politiquement
pertinents utilisés par Marx est déjà engendré et explicitement
formulé entre 1790 et 1840 par le mouvement ouvrier naissant,
et tout particulièrement par le mouvement anglais 1 . Pas tellement

1. Pour n'en donner que deux exemples: ce qui est sociologiquement


vrai et important dans la «théorie de la valeur-travail» était de longue
date conscience commune des travailleurs anglais. «Je ne peux voir ce
que le capital peut être d'autre, sinon une accumulation des produits du
travail... Le travail est toujours apporté au marché par ceux qui n'ont
rien d'autre à garder ou à vendre, et qui doivent, par conséquent, s'en
séparer immédiatement... Ces deux distinctions de nature entre le travail

433
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

curieuse p o u r t a n t si l'on y réfléchit bien ; ce recouvrement n'est


pas u n accident, puisque ce q u e l'on a considéré c o m m e impor-
tant a toujours été le côté pseudo-scientifique d u marxisme (qui,
lui, effectivement procède d e Hegel et de Ricardo), et n o n pas le
noyau qu'il a repris à la création ouvrière, et sans lequel il n ' a u -
rait été q u ' u n autre système philosophique. Mais cette création,

et le capital (à savoir, que le travail est toujours vendu par les pauvres, et
toujours acheté par les riches, et que le travail ne peut d'aucune façon
être emmagasiné, mais doit à chaque instant être vendu ou perdu) suf-
fisent à me convaincre que jamais travail et capital ne pourront être,
avec justice, soumis aux mêmes lois...» (Déposition d'un tisserand de
Manchester devant le Select Committee on Hand-Loom Weavers Pétitions,
1835, cité d'après Thompson, l.c., p. 328-329). Aussi : « (...) La situa-
tion des travailleurs ne dépend nullement de la prospérité ou des profits
des patrons, mais de la force des travailleurs (leur permettant) d'obtenir
- ou mieux d'extorquer un prix élevé pour leur travail... » (journal Gorgon,
21 nov. 1818, cité d'après Thompson, p. 850). C'est un peu excessif,
mais moins faux que la théorie du salaire de Marx. Quant à la politique :
«(...) les classes ouvrières, si seulement elles s'y appliquent virilement,
n'ont pas besoin de demander la moindre assistance de n'importe quelle
autre classe, mais ont en elles-mêmes... des ressources surabondantes.»
(Lettre, provenant peut-être d'un artisan, publiée par le journal owénien
Economist, 13oct. 1821, 9 mars 1822; Thompson, p. 868). O'Brien écri-
vait en 1833 dans le Poor Man's Guardian que l'esprit d'association qui
se développait avait l'objet «le plus sublime que l'on puisse concevoir,
c'est-à-dire d'établir la domination complète des classes productives sur
les fruits de leur travail... Les classes ouvrières envisagent un changement
intégral de la société - changement équivalent à une subversion complète
de l'ordre du monde existant. Elles aspirent à être au sommet, et non
pas au fond de la société - ou plutôt, à ce qu'il n'y ait plus ni sommet, ni
fond » (Thompson, p. 883). Un membre du syndicat du bâtiment écrivait
en 1833 : «Les syndicats ne feront pas seulement la grève pour obtenir
des salaires plus élevés et une réduction du travail, mais, finalement, ils
aboliront les salaires, deviendront leurs propres maîtres et travailleront
les uns pour les autres.» Et, en 1834, le journal Pioneer définissait une
perspective politique pour les syndicats, impliquant la constitution d'une
Chambre des métiers (House of Trades) « qui devra remplacer l'actuelle
Chambre des Communes, et diriger les affaires commerciales (c'est-à-
dire économiques, C.C.) du pays d'après la volonté des métiers qui com-
posent les associations industrielles. Ce sera là l'échelle ascendante par
laquelle nous arriverons au suffrage universel. Cela commencera dans
les unions locales, s'étendra à notre syndicat général, embrassera la ges-
tion de la profession, et finalement engloutira tout le pouvoir politique »
(Thompson, p. 912-913).

434
LA Q U E S T I O N D E L ' i I I S T O I R L DU M O U V E M E N T OUVRIER

et ce mouvement, peut-on les imputer à u n e pure spontanéité d u


prolétariat comme tel - ou dire, au contraire, qu'ils reflètent et
expriment rigoureusement sa situation «objective»? N i l'un, ni
l'autre, ni les deux : ces expressions sont ici privées de sens. Les
mouvements de cette période, et le mouvement anglais plus que
tout autre, se situent tous directement dans le sillage de la Révo-
lution française, sont conditionnés par l'énorme ébranlement de
l'ordre établi qu'elle a provoqué, nourris par le brassage sans fin
et la circulation accélérée des idées qui en a résulté autant que par
leur contenu. D ' u n e part, il n'y a pas de solution de continuité
lorsqu'on remonte d u Chartisme aux mouvements de « réforme »
radicale, à l'owénisme, aux syndicats tantôt légaux tantôt clandes-
tins qui surgissent déjà pendant les guerres napoléoniennes, et aux
mouvements politiques, n o t a m m e n t les Corresponding Societies,
qui prolifèrent en Angleterre de 1790 à 1798. Or dans celles-ci la
participation des labourers et des mechanicks devient rapidement
très i m p o r t a n t e ; mais le reste d u contingent est fourni par des
bourgeois « éclairés » et « radicaux » (et m ê m e par quelques gentle-
men) qui y apportent au départ, et pendant longtemps, les idées
« explicites », où se voit évidemment l'influence de la Constitution
américaine et surtout, à u n degré grandissant, de ce qui se dit et se
fait à Paris. Idées « bourgeoises », à en croire l'interprétation admise
(et passablement absurde), qui concrétisent l'influence directe, par
ouï-dire ou par l'air d u temps, de la philosophie des Lumières,
également « bourgeoise » ; et qui en Angleterre tombent sur u n sol
labouré par de multiples sectes religieuses toujours vivaces, sur
une population profondément marquée par le fait m ê m e de l'exis-
tence d ' u n e multiplicité de sectes, ce que celle-ci présuppose et ce
qui l'accompagne, et contribuent à son évolution vers le déisme
d'abord, l'athéisme ensuite 1 .

N o u s ne disons pas que la naissance d u mouvement ouvrier


eût été impossible sans la condensation d u système solaire. N o u s
mettons le doigt sur des connexions et des enchaînements directs,
précis, en chair et en os, qui montrent clairement que la naissance
du mouvement ouvrier anglais, ni acte pur d ' u n e spontanéité,

1. Sur tous les points relatifs à cette phase du mouvement ouvrier anglais,
voir le livre de E.P. Thompson déjà cité.

435
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

ni réflexe conditionné par la situation objective de la classe, ou


élaboration rationnelle des conséquences de cette situation, est
impossible et inconcevable dans son contenu hors cette symphonie
multidimensionnelle à laquelle contribuent aussi bien les bou-
leversements techniques et économiques de l'époque que l'acti-
vité politique réelle de la bourgeoisie, la situation internationale
et son évolution, des traditions nationales parfois antérieures à
l'ère féodale, les mouvements religieux, l'idéologie «bourgeoise»
et la critique philosophique. Ces contributions peuvent toutes être
repérées avec certitude, sans qu'à aucun m o m e n t l'on puisse vrai-
ment isoler, séparer, ordonner et recomposer u n ensemble de fac-
teurs qui fourniraient les conditions nécessaires et suffisantes du
«résultat» étudié - et ce d'autant moins que de ce résultat on ne
sait pas encore maintenant, en 1973, ce qu'il est; n o n pas parce que
nous manquons d'informations, mais parce que ce «résultat» n'a
pas encore fini de résulter, pour autant que nous sommes encore
impliqués dans le m ê m e mouvement historique (de m ê m e que le
«résultat» d'Octobre 1917 continuait de se faire en 1918, 1921,
1927, 1936, 1941, 1945, 1953, 1956 - et qu'il continue de se faire
en 1973).
Influence des idées bourgeoises? Certes. Liberté et égalité
deviennent, dès ses premiers jours, des mots d'ordre de combat
pour le mouvement ouvrier anglais. Mais, bien entendu, avec u n
sens radicalement opposé à leur sens «bourgeois». Les ouvriers
s'approprient la culture bourgeoise - et ce faisant ils en inversent
la signification. Ils lisent Paine, Voltaire ou Volney - mais est-ce
dans ces auteurs qu'ils trouvent l'idée que le capital n'est que d u
travail accumulé, ou que le gouvernement d u pays ne devrait être
rien d'autre que l'association des unions des producteurs ? Il faut
voir d'ailleurs comment, au sens matériel d u terme, ils s'appro-
prient la culture bourgeoise. D e 1800 à 1840, le prolétariat anglais
s'alphabétise pratiquement lui-même, ampute ses nuits déjà brèves
et ses dimanches p o u r apprendre à lire et à écrire, et ses salaires
de misère p o u r acheter des livres, des journaux et des bougies.
La classe ouvrière reprend dans son propre faire instruments
et contenus de la culture existante, et leur confère une signifi-
cation nouvelle. Ce qu'elle reprend ainsi, d u reste, est parfois
antérieur à l'époque bourgeoise. La suppression des responsables

436
I.A Q U E S T I O N DK ^ H I S T O I R E UU M O U V E M E N T O l V R I E R

permanents, des dirigeants fixes est une tendance typique des


mouvements ouvriers de masse dès qu'ils atteignent u n certain
degré de combativité et d'autonomie - qu'elle prenne la forme de
l'éligibilité et révocabilité à tout instant des délégués ( C o m m u n e ,
Soviets, Conseils, ou shop-stewards en Angleterre) ou de la rotation
des participants aux postes de responsabilité, comme ce fut le cas
pendant longtemps dans les syndicats anglais avant qu'ils ne se
bureaucratisent. Cette rotation se rencontre fréquemment dans
les groupements « jacobins » en Angleterre de 1790-1798 ; mais on
y rencontre aussi, dans la Sheffield Corresponding Society en 1792
(de composition à prédominance «ouvrière»), des types d'orga-
nisation quasi «soviétique», que les participants semblent avoir
décrits, suivant le vieux terme saxon, comme des tythyngs (assem-
blée délibérative des h o m m e s libres).
Et quelle est la « classe ouvrière » qui agit pendant cette période ?
Peut-on la définir à partir de sa situation dans les rapports de pro-
duction ? Absolument pas. La liaison que l'on a traditionnellement
voulu établir entre la naissance d ' u n véritable mouvement ouvrier
et l'apparition de la grande industrie cotonnière se révèle falla-
cieuse à la lumière de la recherche contemporaine 1 ; elle estropie
les faits pour les soumettre à u n schéma a priori. Le mouvement
dont les fabriques deviennent le centre de gravité se développe
après 1830 (et m ê m e 1840) ; mais la plupart de ses idées, de ses
formes d'organisation, et ce que l'on peut appeler sa « conscience
de classe» sont l'héritage direct des luttes de la période précé-
dente, menées par des couches «plébéiennes» de toute sorte,
et tout particulièrement par des artisans - c'est-à-dire, selon la
conceptualisation marxiste, par des « bourgeois » en puissance.
Considérons maintenant les rapports de production dans les-
quels la classe ouvrière se trouve engagée sous u n régime capitaliste
typique. Basés sur le fait q u ' u n e catégorie sociale dispose effecti-
vement des moyens de production produits (capital) et u n e autre
ne dispose que de sa force de travail, ils se concrétisent, d'après
la conception marxiste et sous l'angle qui nous intéresse ici, dans
l'achat et la vente de la force de travail. Mais qu'est-ce qui est vendu,
en réalité, et contre quoi? U n e quantité de la «marchandise» force

1. Voir Thompson, l. c., p. 207 et suiv.

437
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

de travail contre u n e quantité d'argent qui est le salaire. Mais ces


quantités sont-elles définies ? En apparence, oui : tant d'heures de
travail, tant de salaire. E n réalité, absolument pas : la force de travail
n'est pas une marchandise comme u n e autre, non seulement parce
qu'elle « produit plus qu'elle ne coûte à son acheteur », mais parce
qu'elle est indéfinissable d'avance dans son contenu concret, ce qui
fait qu'elle n'est marchandise q u ' a u sens formel et vide, et finale-
ment qu'elle n'est pas marchandise d u tout. Lorsque le capitaliste
a acheté une tonne de charbon, il sait combien de calories il peut
en extraire, l'affaire est pour lui terminée. Lorsqu'il a acheté une
journée de travail, l'affaire ne fait que commencer. Ce qu'il va pou-
voir en extraire comme rendement effectif sera l'enjeu d ' u n e lutte
qui ne s'arrêtera pas une seconde pendant la journée de travail. Ni
l'état de la technique, ni des « lois économiques » ne suffisent pour
déterminer ce qu'esr une heure de travail, la consistance réelle de
cette abstraction : sa détermination n'est achevée chaque fois - et de
façon constamment changeante - que par la lutte entre capitalistes
et ouvriers, donc par Y activité des ouvriers. O n voit immédiatement
par là que le salaire, considéré relativement - à savoir, comme taux
de change entre unités de monnaie et « unités de rendement effec-
tif » - est indéterminé : « 10 F de l'heure » ne signifie rien, si l'on ne
sait pas ce que signifie l'«heure». Certes la parade du capitalisme
à cela consiste à lier, d ' u n e façon ou d ' u n e autre, le salaire au ren-
dement effectif. Cela ne fait que déplacer, et m ê m e généraliser,
le terrain de la lutte, qui doit désormais embrasser la détermina-
tion des normes, le chronométrage, le contrôle de la qualité, le
classement et la «qualification», la répartition des travaux entre
ouvriers, etc. D e sorte que finalement toute l'organisation d u travail
et de l'entreprise devient enjeu de la lutte 1 . Que l'on se débarrasse
de l'idée de la force de travail-marchandise, et que l'on considère,
comme je l'ai fait 2 , que l'essence des rapports de production se
trouve dans la division entre dirigeants et exécutants, la conclusion
ne change pas : car ce que nous décrivons ici signifie exactement
que, par-delà la définition formelle, «officielle», des fonctions, la
frontière entre le processus effectif de direction et le processus

1. Sur tous ces points, voir CS III et MRCM II et III.


2. Voir RPR.

438
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

effectif d'exécution n'est pas et n e peut pas être définie d'avance et


une fois pour toutes, mais se déplace constamment en fonction de
la lutte qui se déroule dans l'entreprise. La lutte implicite et « infor-
melle» des ouvriers qui s'attaque à l'organisation capitaliste de la
production signifie ipso facto que les ouvriers opposent à celle-ci,
et réalisent dans les faits, u n e contre-organisation certes partielle,
fragmentaire et mouvante, mais non moins effective, sans laquelle
n o n seulement ils n e pourraient pas résister à la direction, mais ne
pourraient m ê m e pas accomplir leur travail.
Les effets historiques de cette lutte ont été, et restent, décisifs.
Sur le plan économique, elle a été déterminante, autant et plus
que la lutte explicite, officielle, ouverte p o u r les salaires (briève-
m e n t parlant, parce que celle-ci concerne les « taux contractuels »
des rémunérations, qui ne disent encore rien sur les taux effec-
tifs) ; répartition séculaire des revenus, rythme et orientation de
l'accumulation d u capital, niveau de l'emploi et d u chômage en
traduisent les résultats. Sur le plan de la technique et de l'organisa-
tion de la production, elle a joué u n rôle capital dans l'orientation
de leur évolution vers des systèmes de plus en plus indépendants
de l'ouvrier individuel ou d u groupe d'ouvriers (que cette orienta-
tion ait jusqu'ici essentiellement échoué, et que devant cet échec
on observe des tentatives de revenir vers u n « enrichissement des
tâches» et des «équipes autonomes» d'ouvriers n'infirme pas,
mais confirme ce que nous disons). Finalement, il n'est aucune
sphère de la vie sociale qui n ' e n ait subi les répercussions 1 .

Le marxisme, dans toutes ses variantes, est resté jusqu'à la


fin aveugle devant cette lutte 2 . C'est la sociologie industrielle

1. Sur ces effets économiques et généraux, voir MRCM I, II et III. - Sur


la détermination de l'évolution de la technologie par la lutte dans la pro-
duction, voir CS II et III. - Sur la lutte dans la production dans les pays
de l'Est, voir RPB et CS III.
2. Marx, comme on sait, en extrait et en abstrait la moitié qui correspond
à l'activité du capitaliste («compression des pores de la journée de tra-
vail »), laissant apparaître l'ouvrier comme pur objet passif de cette acti-
vité. La résistance que celui-ci peut y opposer dans la production (et non
pas hors l'usine, par l'agitation syndicale, etc.) ne diffère pas, dans cette
optique, de celle d'un matériau inerte. L'indignation morale de Marx est

439
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

bourgeoise qui a été obligée de la «découvrir», lorsqu'elle a été


amenée à s'interroger sur les raisons de l'échec des efforts des
firmes visant à augmenter le rendement par la «rationalisation»
de l'organisation d u travail; mais évidemment, elle n ' a pas p u
la reconnaître c o m m e lutte, encore moins voir qu'elle contenait
u n e contestation radicale de l'organisation capitaliste de l'entre-
prise et des rapports entre h o m m e s que celle-ci entraîne. C e t
aveuglement n'est pas accidentel ; activité collective a u t o n o m e et
anonyme, la lutte implicite et informelle des ouvriers n ' a pas de
place dans la conceptualisation traditionnelle; sur le plan pra-
tique, elle est « inutilisable » par les organisations formelles, syndi-
cats ou partis, insaisissable par ceux-ci, n o n « capitalisable » ; sur
le plan théorique, elle détruit la pierre angulaire de la « science »
marxiste, l'idée de la force de travail-marchandise, et finalement
l'idée m ê m e de «lois économiques» - de m ê m e qu'elle démolit
l'autre pierre angulaire de la socio-économie marxiste, l'idée que
l'usine capitaliste représente une organisation «rationnelle» et
« scientifique », et que l'évolution de la technique est en soi logique
et optimale. (Ces conséquences s'étendent immédiatement à
l'économie académique, et plus généralement à toute théorie
économique d u type connu jusqu'ici ; toute théorie de ce type est
obligée de postuler que le rendement, le « produit d u travail », est
u n e fonction, au sens strict d u terme, de l'état de la technique et
de la quantité de capital - postulat que l'activité des ouvriers rend
faux, ou plus exactement, prive de sens.)
L'activité d u prolétariat n'a été en général connue et reconnue
que pour autant qu'elle a été explicite ou manifeste, exprimée au
grand jour; cela n'est pas seulement, et pas tellement, d û à ce
que ce type de lutte est, banalement, plus facile à constater et
à observer (Marx a passé sa vie à essayer de dégager l'essence
non manifeste de l'économie capitaliste). La raison essentielle en
est que, aussi bien par les objectifs qu'elles visent (revendications

présente dans chaque ligne, mais la logique de l'examen est celle que l'on
appliquerait à une chose. Les deux fois où une « résistance » des ouvriers
est mentionnée dans le Premier Livre du Capital (à propos du contrôle
et de la surveillance, et à propos du salaire aux pièces), elle est présentée
comme inéluctablement vouée à la défaite.

440
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T O U V R I E R

«économiques» et «politiques» au sens étroit et traditionnel d u


terme) que par les formes qu'elles revêtent (grève, manifestation,
vote, insurrection), les luttes explicites correspondent la plupart
d u temps tant bien que mal aux concepts et aux catégories que
le théoricien s'est déjà construits, aux caractéristiques et aux
variables du régime institué qu'il considère c o m m e fondamen-
tales, aux formes d'action qu'il valorise parce qu'il peut les insérer
dans sa stratégie. Le schème qui opère à l'arrière-plan est tou-
jours celui d ' u n sujet (individuel ou collectif) se proposant des
fins claires et distinctes et posant ses actions c o m m e moyens per-
mettant de les atteindre. Mais la lutte quotidienne implicite d u
prolétariat est absolument insaisissable dans cette optique - de
m ê m e que l'est, par exemple, la pression quotidienne (et circa-
dienne) par laquelle les femmes depuis u n siècle, les jeunes depuis
vingt-cinq ans, ont réussi à modifier considérablement leur situa-
tion effective dans la famille et la société, et par rapport à laquelle
organisations et manifestations explicites ne représentent que la
petite partie émergée de l'iceberg.
Considérons enfin l'enjeu véritable et profond de la lutte impli-
cite quotidienne des ouvriers dans la production, qui éclate parfois
aussi au grand jour dans beaucoup de grèves « sauvages ». N o u s en
avons indiqué plus haut la composante et les effets économiques.
Mais il serait absurde d'y voir sa seule signification, ou m ê m e sa
signification essentielle. D ' u n e part, m ê m e si son motif exclusif
était la défense ou l'augmentation des rémunérations effectives,
celle-ci passe par la contestation de l'organisation et des condi-
tions d u travail, au sens le plus large, imposées par la firme, elle en
est réellement et logiquement inséparable, puisque ce qui est visé
n'est pas une rémunération dans l'abstrait, mais une rémunération
relative à u n certain travail (a fair day's work, disent les ouvriers
anglais). E n deuxième lieu, ces conditions de travail au sens large
(enfin découvertes, depuis quelques semaines, par les syndicalistes
et les marxistes des différentes tendances, après avoir été pendant
longtemps ignorées ou groupées avec condescendance sous la
dénomination métonymique de la « chaîne cassée des chiottes » en
France, de local grievances aux Etats-Unis) suscitent, en tant que
telles, des luttes dont la signification dépasse de loin la question
des rémunérations. Lorsque les ouvriers déclenchaient des grèves

441
QUEI.I.F. D É M O C R A T I E ?

sauvages p o u r obtenir u n e pause-café d ' u n quart d'heure 1 , syndi-


calistes et marxistes tendaient à considérer une telle revendication
comme triviale ou reflétant l'arriération des ouvriers. Trivialité et
arriération étaient d u côté des syndicalistes et des marxistes. Par
une telle revendication, les ouvriers mettaient en cause le fonde-
ment de l'organisation capitaliste de l'entreprise et de la société :
que l ' h o m m e existe pour la production, et ils lui opposaient le
principe d ' u n e organisation de la production autour des besoins
et de la vie de l'homme producteur 2 . Enfin, lorsque la collecti-
vité de l'atelier fait émerger des normes de comportement qui
sanctionnent, de manière informelle, aussi bien les «crevards»
que les « tire-au-flanc » ; et lorsqu'elle se constitue et se reconsti-
tue constamment en groupes « informels » qui répondent à la fois
aux exigences d u travail et aux affinités personnelles, que fait-elle
d'autre sinon opposer, n o n pas en paroles mais dans les faits, de
nouveaux principes d'organisation productive et sociale et une
nouvelle vue d u travail aux principes et à la vue capitalistes, pour
lesquels les h o m m e s ne sont q u ' u n e masse de molécules en répul-
sion réciproque (compétition) et mues exclusivement par l'attrac-
tion d u gain, qui permet de les agglutiner aux différents points de
l'univers mécanique de l'usine ?
Pour la conception traditionnelle, l'ensemble de ces manifesta-
tions ne peut être considéré que comme « réformiste », puisqu'il ne
met pas explicitement en cause le pouvoir institué dans la société,
et que celui-ci peut tant bien que mal s'en accommoder. Mais ce
n'est là q u ' u n critère formel et finalement vide. Pour nous, il est
clair qu'elles traduisent u n e activité aussi radicale que n'importe
quelle autre ; elles ne mettent pas en cause l'extériorité du pouvoir
établi, mais elles en minent le fondement qui est la définition capi-
taliste de la réalité, c'est-à-dire de ce qui compte et de ce qui est
important. Q u ' u n e transformation révolutionnaire de la société
entraînerait l'élimination de ce pouvoir, mérite à peine d'être
rappelé ; mais que cette élimination c o m m e telle (par laquelle les

1. Voir ici même <EMO, 1>,« Les grèves sauvages dans l'industrie automo-
bile américaine », p. 279 et suiv. <Maintenant, QMO, 1.1, p. 127 et suiv.>
2. Sur la question des conditions de travail, voir, outre le texte mentionné
dans la note précédente, la partie finale de MRCM.

442
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T OUVRIER

courants révolutionnaires ont été toujours obsédés) ne changerait


rien si des modifications à u n niveau beaucoup plus profond, qui
ne peuvent se faire en un jour et qui seules pourraient lui conférer
une signification révolutionnaire, n'étaient déjà en cours, toute
l'expérience historique depuis 1917 est là p o u r le confirmer, si
besoin en était.

N o u s ne pouvons donc pas réduire le faire social-historique


du prolétariat aux concepts abstraits de « réforme » et de « révolu-
tion » que lui impose de force u n e pensée stratégique (donc bureau-
cratique), qui, au lieu de s'en laisser éduquer, veut à tout prix
le mesurer à l'aune de ses propres schémas pseudo-théoriques et
ne peut y voir que ce qui correspond à son obsession d u pou-
voir. Je reviendrai ailleurs sur la profonde et hypocrite duplicité qui
marque, dans cette optique stratégique, l'attitude traditionnelle à
l'égard des revendications et des luttes « immédiates » d u proléta-
riat (brièvement parlant : l'organisation sait, d'après sa prétendue
théorie, que la satisfaction de ces revendications est « impossible »
dans le cadre d u régime, mais se garde bien de le dire ouverte-
ment aux ouvriers; si les ouvriers accrochent à l'hameçon de la
revendication, ils finiront bien par avaler, sans le savoir, la ligne
révolutionnaire; et, en luttant p o u r ces revendications «impos-
sibles à satisfaire», ils accentuent la «crise d u régime»). Mais
nous devons aussi nous garder de l'illusion que les significations
que porte ce faire pourraient être ramenées à u n système simple
de concepts, quels qu'ils soient. L'activité d u prolétariat, depuis
bientôt deux siècles, a profondément modifié sa situation dans
la société capitaliste, et cette société elle-même. D a n s cette acti-
vité, nous pouvons discerner, c o m m e nous venons de le faire, u n
contenu qui est en rupture profonde avec l'univers capitaliste.
N o u s ne pouvons pas p o u r autant négliger u n autre aspect de la
lutte d u prolétariat - celui qui transparaît dans ses résultats effectifs.
Ces résultats se traduisent par des modifications d u système, qui
en ont en fait permis le fonctionnement et la survie : brièvement par-
lant, ils ont conditionné l'expansion continuée de la production
capitaliste par l'élargissement incessant de ses marchés intérieurs 1 .

1. Voir MRCM I et II.

443
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

Observons le retournement d u machiavélisme des prétendus stra-


tèges révolutionnaires : soutenir les luttes revendicatives parce que
leur succès conduirait le système à la ruine devient dans la réalité :
aider au succès des luttes revendicatives contribue à permettre la
survie d u système. En régime philosophique hégélo-marxiste, le
but véritable de l'opération n'est évidemment pas ce que l'auteur
se représente, mais ce qui effectivement en résulte. Ici donc : la
rationalité et la finalité immanente aux mouvements revendicatifs
étaient l'expansion continuée et la consolidation de l'économie
capitaliste (qui se serait effectivement effondrée u n nombre incal-
culable de fois si les salaires réels étaient restés à leur niveau de
1820). O u encore: l'objectif assigné à la classe ouvrière, le rôle
historique inscrit dans sa position au sein des rapports de produc-
tion capitalistes, était de maintenir le capitalisme envers et contre
tout ce que les capitalistes se représentent et visent immédiate-
ment. Ceux qui pensent q u ' u n e ruse de la raison est à l'œuvre
dans l'histoire devraient avoir le courage de dire qu'elle a fait d u
prolétariat non pas le fossoyeur, mais le sauveur du capitalisme.
U n e conclusion analogue s'impose, dans le cadre hégélo-marxiste,
si l'on considère l'activité révolutionnaire d u prolétariat : en bref,
là où elle n'a pas échoué, cette activité a eu comme résultat (pour
l'instant - instant qui dure depuis cinquante-six ans) le pouvoir
totalitaire de la bureaucratie. Car, bien entendu, « il ne s'agit pas
de ce que tel ou tel révolutionnaire, ou m ê m e les révolutionnaires
tous ensemble, se représentent comme le but d u prolétariat. Il s'agit
de ce qu'est le prolétariat et de ce que, conformément à son être, il
a été historiquement contraint de faire ». L'absurdité des conclu-
sions nous rappelle, une fois de plus, l'absurdité de l'idéologie qui
les rend inévitables. Elle ne nous dispense pas d'avoir à réfléchir,
à nouveaux frais, les questions immenses que posent, d ' u n e part,
l'implication du prolétariat dans la société où il vit, d'autre part,
notre propre implication politique (sans laquelle l'histoire d u
mouvement ouvrier ne serait p o u r nous, au mieux, q u ' u n objet
m o r t de savoir), d o n t aucune construction théorique et nulle
« scientificité » n'arriveront jamais à séparer les effets de ce que
nous voyons et de ce que nous en disons.
Le prolétariat détermine par son activité, explicite aussi bien
qu'implicite, le contenu concret des rapports de production où il

444
I.AQ U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T O U V R I E R

est engagé, autant et plus qu'il n'est déterminé par ceux-ci. Cela,
essentiellement différent de l'institution de nouveaux rapports de
production qui résulte de l'activité de la bourgeoisie, n'est pas une
propriété générale des « classes », ni des « classes » exploitées. Cette
activité prend appui sur u n ensemble de facteurs spécifiques, his-
toriquement uniques, caractéristiques d u capitalisme 1 ; leur effet
revient à ceci, que l'activité d u prolétariat n'est pas acculée à u n
« tout ou rien », que le prolétariat peut se défendre contre l'exploi-
tation parce qu'il peut, jour après jour, s'attaquer à des aspects
« partiels » de l'organisation de la production, de l'entreprise et de
la société capitalistes. Cette possibilité repose, à son tour, d ' u n
côté, sur le caractère intrinsèquement contradictoire de cette orga-
nisation, qui simultanément exige et exclut la participation active
d u travailleur à la gestion de son travail; d ' u n autre côté, sur la
situation sociale, politique et idéologique créée par la bourgeoi-
sie, laquelle, pendant qu'elle accède à la domination de la société,
dissout les significations traditionnelles (qui sanctifiaient pouvoir
et hiérarchie sociale en tant que simplement existants) et pré-
tend que désormais seule la « raison » est souveraine. Mais lorsque
nous parlons ici, faute d ' u n autre terme, de possibilité, nous n ' e n -
tendons pas l'être préalable, idéal et pleinement déterminé, de
ce qui va devenir réalité effective par simple adjonction, qui n'y
change rien, d ' u n e matière (comme u n double six était possible
avant que les dés ne soient jetés). A ce niveau de considération de
l'histoire, la distinction de l'effectif et d u possible est strictement
privée de sens ; c'est la construction a posteriori de la « possibilité »
de la situation qui n'ajoute et ne retranche rien à ce que nous
savons à partir de ce qui s'est effectivement produit ; c'est la créa-
tion effective qui fait apparaître, à la réflexion analytique, c o m m e
« idéalement possible » u n e effectivité qui n ' e n a aucun besoin. La
réflexion analytique ne fait ainsi que transposer illégitimement
une catégorie de l'agir d u sujet, qui se trouve habituellement placé
à l'intérieur d ' u n cadre de possibles prédéterminés tracé par l'ins-
titution de la société, au faire social-historique instituant qui crée
ce cadre de possibles. N o u s ne verrions pas aujourd'hui dans ces
« points d'appui » que le faire d u prolétariat trouve dans la société

1. Pour une discussion de ces facteurs, voir CS II et III et MRCM II.

445
QIIEI.EE D É M O C R A T I E ?

instituée des « conditions de sa possibilité », si ce faire n'avait pris


des dimensions et créé des significations dépassant de loin les
simples « réactions » d ' u n e classe exploitée à sa situation.
O n peut voir cela tout aussi clairement dans le mouvement
politique de la classe ouvrière. Dès les origines de celui-ci, aussi
bien en Angleterre q u ' e n France, les ouvriers prennent appui sur
des idées «bourgeoises», mais pour en transformer la significa-
tion effective et finalement les dépasser ; la lutte p o u r les « droits »
politiques et sociaux n o n seulement n'est pas «rendue possible
par les conditions existantes », ces conditions tendent à la rendre
«impossible», et cette lutte est lutte contre ces conditions; d'ail-
leurs elle est, si l'on peut dire, nourrie dès le départ par son propre
dépassement, car le fait fondamental à cet égard est que presque
aussitôt les couches agissantes d u prolétariat mettent en question
explicitement l'ordre social c o m m e tel, attaquent la propriété et la
domination de la bourgeoisie, visent u n e organisation universelle
des producteurs qu'ils veulent rendre identique à l'organisation de
la société. La critique formulée plus haut contre la préoccupation
exclusive avec les luttes explicites d u prolétariat ne signifie d ' a u -
cune façon que l'on pourrait u n e seconde sous-estimer l'impor-
tance décisive de son activité politique : c'est dans et par celle-ci
que les catégories dispersées et profondément hétérogènes d ' o u -
vriers - les working classes, les « classes laborieuses » - se constituent
effectivement c o m m e classe, se disent et se pensent explicitement
comme une classe, en l'espace de quelques décennies, avant que le
capitalisme ne les ait « unifiées » objectivement ; cette constitution
est en effet pratiquement faite en Angleterre et en France avant
le milieu d u xix e siècle. Par cette activité, les ouvriers ne s'affir-
ment pas seulement comme classe dans la société capitaliste, mais
contre cette société ; ils font surgir la visée explicite, et se voulant
consciente, d ' u n e reconstruction radicale de la société, et d ' u n e
abolition des classes. Visée qui s'instrumente dans l'institution de
nouvelles formes de lutte et d'organisation, tel le parti politique
de masse, tel aussi le syndicat (qui prend et garde longtemps u n
caractère révolutionnaire, et dont, en Angleterre, l'organisation
reste pendant des décennies l'expression du pouvoir de la base et
de la démocratie directe - que Lénine appellera avec u n mépris
condescendant, dans Que faire?, «démocratie primitive») - et

446
I.AQ U E S T I O N 1)F.L ' H I S T O I R EDU M O U V E M E N T OUVRIER

qui culmine dans la création de nouvelles institutions d ' u n pou-


voir des masses, la C o m m u n e , les Soviets, les Conseils ouvriers.
En bref, dans et par l'activité de la classe ouvrière naît u n projet
social-historique révolutionnaire. Dès lors, et pendant longtemps,
ces différents aspects - lutte quotidienne implicite dans la pro-
duction, luttes explicites économiques ou politiques, projet révo-
lutionnaire - ne peuvent plus être séparés, ni «objectivement»
ni « subjectivement » sinon dans u n sens dérivé et second ; ce qui
interdit aussi de tracer une ligne de démarcation absolue entre
l'« immédiat » et l'« historique ».
Ce qui advient donc par le faire d u prolétariat dans l'histoire,
c'est une nouvelle relation d ' u n e couche exploitée aux rapports de
production (et bien entendu, au fait de l'exploitation lui-même) ;
c'est aussi une nouvelle relation d ' u n e couche exploitée au sys-
tème social institué, en tant que la lutte de cette couche devient
capable de codéterminer à u n degré décisif l'évolution de celui-ci ;
c'est enfin et surtout u n e nouvelle relation d ' u n e couche sociale à
la société et à l'histoire comme telles, en tant que l'activité de cette
couche fait surgir la perspective explicite d ' u n e transformation
radicale de l'institution de la société et d u cours de l'histoire. Ce
n'est que par référence à ces significations que l'on peut, au-delà
des critères simplement empiriques, penser ce qui pendant toute
une période historique s'est fait c o m m e classe ouvrière et comme
mouvement ouvrier.

Qu'il m e soit permis d'ouvrir ici u n e parenthèse. L'impérieuse


nécessité de la question : qu'est-ce que l'histoire d u mouvement
ouvrier, en quel sens peut-on parler d ' u n e histoire (et d ' u n e
classe) devant la diversité et la dispersion apparente et réelle des
manifestations de l'existence sociale et de l'activité d u proléta-
riat, m'est apparue très tôt ; mais les premières réponses étaient
insatisfaisantes, car elles demeuraient dans les cadres de la pensée
héritée. Ainsi, la «Phénoménologie de la conscience proléta-
rienne 1 » essayait de saisir cette histoire c o m m e u n e p h é n o m é n o -
logie au sens hégélien : développement réalisant des figures qui
apparaissent chaque fois c o m m e incarnant la visée immanente

1. La Société bureaucratique, 1, p. 115-130 <maintenant QMO, 1.1, p. 363-377>.

447
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

à l'activité considérée et sa vérité, mais dévoilant dans ce qui est


réalisé u n m o m e n t particulier et limité de cette vérité, donc sa
négation, qui doit être nié et dépassé à son tour jusqu'à u n e réali-
sation finale, u n universel concret, qui contient c o m m e dépassés
tous les m o m e n t s antérieurs et, en tant que vérité sue c o m m e
telle, en présente le sens. Ce point de vue - qui sous-tend éga-
lement la description de l'histoire d u m o u v e m e n t ouvrier retra-
cée dans SB - semble rendre intelligibles les différents aspects
du mouvement ouvrier et leur succession. Ainsi, par exemple,
l'«étape», ou mieux le « m o m e n t » réformiste (car il ne s'agit
pas, bien entendu, d ' u n e évolution simplement chronologique),
c o m m e celui d u « parti révolutionnaire » se transformant aussitôt
en parti bureaucratique totalitaire, peuvent être conçus c o m m e
des figures où le prolétariat croit pouvoir incarner sa libération,
mais qui, une fois réalisées et du fait m ê m e de cette réalisation, se
dévoilent c o m m e la négation de cette libération, et, p o u r autant
que la lutte prolétarienne continue, vouées à être dépassées et
détruites. L'histoire d u mouvement ouvrier serait ainsi la dialec-
tique d ' u n e expérience 1 . Mais l'intelligibilité qu'offre ce point de
vue est u n e fausse intelligibilité, ou plutôt ce n'est que de l'intel-
ligibilité : outre qu'elle se fixe presque exclusivement sur l'activité
politique, elle ne peut poser l'imité de celle-ci q u ' e n fonction de
l'idée d ' u n e fin, d ' u n telos qui lui serait i m m a n e n t et que la pensée
théorique a déjà su définir, fut-ce de manière abstraite. Les
principales étapes qui m a r q u e n t son dépassement ont été l'in-
troduction explicite de l'idée de la circularité entre projet et inter-
prétation (« Sartre, le stalinisme et les ouvriers 2 » ; l'élargissement
de la notion d'activité au-delà de l'activité politique et la critique
de la conception traditionnelle de la théorie (CS I, II et III, et
« Bilan, perspectives, tâches 3 » ; la nouvelle discussion de l'histoire

1. Claude Lefort a, de son côté, utilisé l'idée d'expérience, prise en un


sens plus large, dans un texte remarquable : « L'expérience prolétarienne »,
Socialisme ou Barbarie, n° 11 (mars 1953), repris maintenant in Eléments
d'une critique de la bureaucratie, Droz, Genève-Paris, 1971, p. 39-58 <rééd.
«Tel », 1979, p. 71-97>. Voir aussi ses articles contre Sartre, ib., p. 59-108
<non repris dans la rééd. «Tel»>.
2. <EMO, 1, p. 179-248 ; maintenant QMO, 1.1, p. 55-100.>
3. <EMO, 1, p. 383-406; QMO, 1.1, p. 195-211.>

448
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

des luttes et des formes d'organisation ouvrières et l'interpréta-


tion de la «dégénérescence» c o m m e rémanence ou résurgence
des significations et des modèles capitalistes dans le m o u v e m e n t
ouvrier ( P O I 1 ) ; la critique explicite de l'idée d ' u n processus en
soi de «maturation des conditions révolutionnaires» aussi bien
« objectives » que « subjectives », donc aussi de l'idée d ' u n e c u m u -
lation de l'expérience d u prolétariat, dans M R C M , où cependant
était maintenue l'idée d ' u n e « accumulation des conditions objec-
tives d ' u n e conscience adéquate », critiquable encore p o u r autant
qu'elle se d o n n e tacitement une solution qui seule pourrait définir
l'« adéquation » de cette conscience. Mais u n e réponse qui r o m p e
vraiment avec la conceptualisation traditionnelle n'était possible
q u ' à partir et en fonction d u travail réalisé avec «Marxisme et
théorie révolutionnaire» et des notions que ce texte a essayé de
formuler et d'élucider et qui sous-tendent ce qui est écrit plus
haut. U n e de ces notions doit être rappelée ici, p o u r faciliter la
compréhension des pages qui suivent, celle de projet révolution-
naire : projet social-historique, qui ne procède ni d ' u n sujet ni
d ' u n e catégorie définissable de sujets, dont le porteur nominatif
n'est jamais que support transitoire ; qui n'est pas enchaînement
technique de moyens servant des fins rationnellement définies
u n e fois p o u r toutes, ni stratégie fondée sur u n savoir établi et
placée dans des conditions « objectives » et « subjectives » données,
mais engendrement ouvert de significations orientées vers u n e
transformation radicale d u m o n d e social-historique, portées par
une activité qui modifie les conditions où elle se déroule, les buts
qu'elle se d o n n e et les agents qui l'accomplissent et unifiées par
l'idée d'autonomie de l ' h o m m e et de la société.

La question d u mouvement ouvrier et de son histoire - à laquelle


se mêle inextricablement la question des courants politiques et
idéologiques qui l'ont influencé, socialisme dit utopique, marxisme,
anarchisme - n'est pas pour nous une question simplement ou
essentiellement théorique. Devant la dislocation généralisée qui

1. <EMO, 2, p. 123-187; QMO, t. 2, p. 273-316.>

449
ébranle la société contemporaine beaucoup plus fortement que ne
le ferait une «crise» économique, qui est perceptible par tous et
quotidiennement avouée par les représentants mêmes du système
régnant, il ne peut exister de faire et de visée politique véritable
qui ne soit saisi par toute la profondeur de la question sociale et
qui puisse l'envisager autrement que dans la perspective d ' u n e
transformation radicale, qui puisse donc se concevoir autrement
que comme la continuation ou le recommencement historique
du projet révolutionnaire engendré par le mouvement ouvrier. Il
ne peut y avoir de politique se voulant révolutionnaire qui n'essaye
d'expliciter et d'élucider sa relation avec son origine et sa racine
historique, le mouvement ouvrier.
L'histoire d u mouvement ouvrier est l'histoire de l'activité
d ' h o m m e s appartenant à une catégorie socio-économique créée
par le capitalisme (et d'autres, qui ont lutté à leurs côtés), par
laquelle cette catégorie se transforme : se fait (et se dit et se pense
comme) « classe » en u n sens nouveau de ce terme - se constitue
effectivement en une «classe» dont l'histoire n'offre aucun ana-
logue proche ou lointain. Elle se transforme en transformant la
passivité, le morcellement, la concurrence que vise et tend à lui
imposer le capitalisme en activité, solidarité, collectivisation qui
renverse la signification de la collectivisation capitaliste d u tra-
vail. Elle invente dans sa vie quotidienne, dans les usines et hors
d'elles, des parades toujours renouvelées à l'exploitation, engendre
des principes étrangers et hostiles au capitalisme, crée des formes
d'organisation et de lutte originales. Elle essaye de s'unir par-
dessus les frontières, fait son hymne d ' u n chant qui s'appelle
L'Internationale. Elle paye à l'ignominie capitaliste le tribut le plus
lourd de misère, de persécution, de déportations, de prison et de
sang. Aux moments culminants de son histoire, elle crée de nou-
velles institutions universelles incarnant son pouvoir collectif, et
se montre capable d'agir avec u n e audace et une profondeur poli-
tique rarement égalées par d'autres collectivités dans l'histoire.
Transformée ainsi par son activité d'objet d'exploitation en
force sociale déterminante de l'histoire depuis cent cinquante ans,
la classe ouvrière a transformé aussi la société capitaliste, par les
effets directs et indirects de ses luttes explicites ou implicites, par
sa pression constante sur le système, par la nécessité imposée aux

450
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E D U M O U V E M E N T OUVRIER

capitalistes d'anticiper ses réactions et de compter avec elles. Mais


le « résultat » provisoire de cette transformation (à laquelle ont évi-
d e m m e n t concouru des facteurs «propres» au capitalisme, pour
autant que cette séparation puisse être faite) a été la disparition d u
mouvement ouvrier en tant que force social-historique originaire
et autonome1. La classe ouvrière, au sens propre d u terme, tend
de plus en plus à devenir une couche numériquement minoritaire
dans les pays de capitalisme m o d e r n e ; encore plus important, elle
ne se manifeste plus et ne se pose plus c o m m e classe. Certes, on
assiste parallèlement à la transformation de la presque totalité de
la population travailleuse en population salariée; mais qu'est-ce
à dire, sinon précisément qu'il n'y a plus grand sens à parler en
termes de classes ? Encore moins que dans la situation « objective »
d'ouvrier industriel y a-t-il dans celle de salarié en général une
prédestination révolutionnaire. Ce qui est décisif à cet égard, ce
ne sont pas des caractéristiques socio-économiques descriptives,
mais l'activité par laquelle les hommes, dans les lieux sociaux où
ils sont placés, vivent et agissent le conflit social, et plus exacte-
ment le constituent c o m m e conflit social, les formes d'organisation
et de lutte qu'ils inventent, les contenus qui émergent lors de ces
luttes, enfin la capacité de ces h o m m e s - fut-elle partielle, mino-
ritaire, intermittente - de viser le tout social, de s'affirmer comme
voulant prendre en charge l'organisation et le fonctionnement de
la société.
A tous ces points de vue, il est clair que l'on ne peut aujourd'hui
ni maintenir u n e position privilégiée d u prolétariat au sens tradi-
tionnel, ni étendre mécaniquement les caractéristiques de celui-ci
à l'ensemble des salariés, ni enfin prétendre que ceux-ci se com-
portent comme u n e classe, m ê m e embryonnaire. L'aliénation de
la société capitaliste contemporaine, les contradictions et l'usure
profonde du système, la lutte contre celui-ci sous une variété infinie
de formes, toutes les couches de la société moderne, à l'exception
des sommets dirigeants, la vivent et l'agissent dans leur existence
quotidienne. Qu'il s'agisse de catégories de salariés hors le prolé-
tariat industriel, des étudiants et des jeunes, de parties croissantes

1. Sur cette évolution, et les multiples facteurs qui l'ont conditionnée, voir
MRCM et RR.

451
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

de la population féminine, de fractions d'intellectuels et de scien-


tifiques, de minorités ethniques - on retrouve ce qui était impor-
tant dans les luttes exemplaires d u prolétariat industriel : la mise
en question d'aspects spécifiques de l'organisation oppressive
d u système, qui contient potentiellement sa mise en question
généralisée. Les luttes ouvrières autour des conditions de travail
allaient et vont toujours très loin - mais pas plus loin que la mise
en cause d u système d'éducation et du type et de la fonction tra-
ditionnels d u savoir par les étudiants, ou de la famille patriarcale
par les femmes et les jeunes. Par comparaison à ces différentes
luttes, celles d u prolétariat n'auraient u n privilège que si l'on pou-
vait affirmer que, dans u n e transformation révolutionnaire de la
société, production et travail ont u n e signification exorbitante. Or
ce n'est pas le cas (ce qui n e veut pas dire que l'on puisse les éva-
cuer ou les négliger). L'interrelation de tous les aspects de la vie
sociale et des problèmes que sa transformation poserait exclut que
l'on puisse définir u n point central et souverain, qui dominerait
tous les autres. Accepter l'idée d ' u n tel point, et l'identifier à la
production et au travail, c'est la métaphysique marxiste, à la fois
dans son « monisme » et dans son productivisme, qui n'est que la
suite d u productivisme capitaliste. Que Y entreprise ait été, et reste
dans une certaine mesure, u n lieu privilégié de socialisation sous
le capitalisme, est certes vrai et important - mais cela ne réduit
pas l'importance des autres lieux de socialisation qui existent et,
plus important encore, de ceux qui sont à créer. Inversement, si l'on
considère le point le plus difficile d ' u n e transformation sociale
révolutionnaire: la question de la prise en charge d u fonction-
nement global de la société, de la visée explicite d u tout social,
l'expérience des vingt-cinq dernières années dans les pays de capi-
talisme moderne montre que la privatisation et l'apathie sociale
et politique ont pénétré encore plus profondément les couches
ouvrières que les autres.

Cette situation liquide aussi la question du marxisme en tant que


conception théorico-politique se présentant comme révolutionnaire,
et en tant qu'idéologie prétendant régler le problème de l'activité
politique sous le capitalisme. Car elle en fournit l'ultime critique
interne, indépendante de toute critique simplement théorique, et

452
I.A Q U E S T I O N 1)F. L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

m ê m e indépendante d u destin historique final d u marxisme c o m m e


idéologie effective de la bureaucratie.
Le m o u v e m e n t ouvrier s'est rencontré avec le marxisme
p e n d a n t longtemps et dans b e a u c o u p de pays (pas toujours, et
pas d a n s tous). Cette relation a bien évidemment joué u n rôle
essentiel dans l'évolution de l ' u n c o m m e de l ' a u t r e ; elle pose
elle-même des problèmes multiples et difficiles, qu'il n'est pas
question de discuter ici. Mais le m o u v e m e n t ouvrier n ' a pas été le
marxisme, et le marxisme n ' a pas été le m o u v e m e n t ouvrier. C e
que le marxisme a p u apporter d e fécond et d e positif au mouve-
m e n t ouvrier est difficile à voir. L'intelligence de l'organisation et
d u fonctionnement de la société capitaliste, qui, c o m m e o n l'a vu,
s'était déjà pratiquement constituée dans le m o u v e m e n t ouvrier
p e n d a n t la première moitié d u xix c siècle, il l'a plutôt obscurcie en
la faisant entrer dans le labyrinthe d ' u n e fausse science ; l'identité
d u prolétariat et sa «conscience d e soi», en train de s'affirmer,
il les a revêtues d u voile métaphysico-mystique de la «mission
historique ». C e qui, dans la pensée de M a r x , était germe rapide-
m e n t gelé d ' u n e orientation nouvelle, indéchiffré et indéchiffrable
p o u r les marxistes eux-mêmes, n ' a guère pénétré, et p o u r cause,
le m o u v e m e n t ouvrier. C e qui y a bien pénétré par contre a été
le système de thèses, le catéchisme scientifico-religieux p a r quoi
le marxisme est devenu la courroie de transmission des significa-
tions capitalistes dans le prolétariat, le moyen subtil assurant la
survie et la domination des principes capitalistes au niveau le plus
p r o f o n d : théorisation solennelle de la primauté d u productif et d e
l'économique, consécration d e la technique et d e l'organisation
de la production capitalistes c o m m e inévitables, justification de
l'inégalité des salaires, scientisme, rationalisme, aveuglement orga-
nique devant la question de la bureaucratie, adoration et importa-
tion dans le m o u v e m e n t ouvrier des modèles d'organisation et d e
l'efficacité capitalistes - ce n e sont là q u e quelques-uns des thèmes
les plus massifs, sur lesquels on p e u t repérer à la fois l'ancrage
profond d u marxisme dans l'univers capitaliste, l'influence néfaste
qu'il a exercée sur le m o u v e m e n t ouvrier, et ce qui le prédestinait
à être l'idéologie naturelle de la bureaucratie. Qu'il s'agisse là d ' u n
marxisme « d é f o r m a n t » la pensée de M a r x n ' a absolument a u c u n e
importance ( m ê m e si cela était vrai, ce qui n'est pas le cas) : c'est

453
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

cela, le marxisme historique effectif, l'autre n'existerait au mieux


qu'entre les lignes de quelques textes 1 . Ces thèmes - et par excel-
lence celui qui les surplombe et les conditionne tous : l'existence
d ' u n savoir théorique sur la société, l'histoire et la révolution,
fournissant à ceux qui le possèdent la garantie de la vérité et le
droit de juger dans tous les sens d u terme - ont lourdement contri-
bué à renforcer les influences directes de la société capitaliste que
le prolétariat continuait de subir.
D e ces thèmes, nous sommes en mesure aujourd'hui de déga-
ger la signification social-historique, et de montrer qu'ils sont la
chair de la chair d u m o n d e que nous combattons. N o u s savons
aussi que l'édifice théorique du marxisme est intenable, que l'intel-
ligibilité qu'il fournit du fonctionnement de la société est limitée et
finalement fallacieuse, que son assignation d ' u n e « mission histo-
rique» au prolétariat est mythique, comme du reste l'idée d ' u n e
mission historique de qui que ce soit. Mais l'important est ail-
leurs. N o n pas d'après telle ou telle implication secondaire, mais
selon la chair et le mouvement de la totalité des idées qui le com-
posent, le marxisme ne serait recevable que comme l'« expres-
sion consciente» des aspirations et des activités d ' u n prolétariat
qui soit la seule classe vraiment révolutionnaire, visant à abolir
la société de classe et à construire une société communiste. Or
cela, le marxisme ne l'est pas, et ne peut pas l'être. D ' a b o r d parce
qu'il n'y a plus de prolétariat comme seule classe vraiment révo-
lutionnaire ; il y a u n prolétariat minoritaire dans la société qui ne
se pose pas c o m m e classe révolutionnaire (et m ê m e plus comme
« classe ») et dont la lutte contre le système institué n'est, quantita-
tivement et qualitativement, ni plus ni moins importante que celle
d'autres couches sociales. Ensuite parce que, de ce que ces luttes,
du prolétariat ou d'autres couches, peuvent contenir de révolu-
tionnaire, le marxisme n'est pas aujourd'hui l'expression consciente,
ni l'expression tout court, qu'il lui est au mieux indifférent et, le
plus souvent, potentiellement ou ouvertement hostile.
Le marxisme ne peut être effectivement désormais qu'idéologie
au sens fort du terme, invocation d'entités fictives, de constructions
pseudo-rationnelles et de principes abstraits qui, concrètement,

1 .Voir CS I et II, PO I, RR, RIB, MTR et IG.

454
I.A Q U E S T I O N D E L ' H I S T O I R E DU M O U V E M E N T OUVRIER

justifient et couvrent u n e pratique social historique d o n t la signi-


fication vraie se trouve ailleurs. Q u e cette pratique soit celle d ' u n e
bureaucratie qui impose son exploitation et sa domination tota-
litaire à u n tiers de la population mondiale, il faut vraiment être
marxiste p o u r l'ignorer, le considérer c o m m e anecdotique ou le
rationaliser c o m m e accidentel.

La liaison, mieux : l'indistinction qui a longtemps existé entre


le m o u v e m e n t ouvrier, les idéologies qui s'en réclament et le
projet révolutionnaire, se trouve a u j o u r d ' h u i dissoute d e l'inté-
rieur. Regardant « avec des sens sobres » ce qui est et ce qui se fait
n o u s devons dire que tel est le résultat provisoire de deux siècles
d'histoire et d e lunes, pratiques et théoriques. D a n s u n e société
mondiale d o n t tous les joints craquent, où se pose avec u n e acuité
jamais auparavant c o n n u e le problème politique c o m m e problème
total, n o u s s o m m e s toujours saisis par le projet révolutionnaire
engendré par la classe ouvrière, d o n t l'auteur recule et disparaît
p a r m i la foule des acteurs sociaux. N o u s n o u s trouvons dans la
situation paradoxale d'entrevoir d e mieux en mieux - ou d u moins,
de le croire - ce qu'implique u n e transformation social-historique
radicale, et de moins en moins qui p e u t l'accomplir.
Mais peut-être la situation n'est-elle paradoxale q u ' e n appa-
rence. Chercher un acteur qui pourrait personnifier ce projet
- u n h o m m e , u n parti, u n e théorie ou m ê m e u n e « classe » - serait
encore méconnaître les exigences créées par le développement
social-historique, l'amplification et l'approfondissement désormais
requis de toute activité révolutionnaire. Le projet révolutionnaire
est devenu tel qu'il n'aura ni sens ni réalité si l'écrasante majorité
des h o m m e s et des f e m m e s qui vivent dans la société contempo-
raine ne parviennent pas à l'assumer et à en faire l'expression active
de leurs besoins et de leurs désirs. Il n'est pas de sauveur suprême,
et a u c u n e catégorie particulière n ' a en charge le sort de l'humanité.

Juillet-septembre 1973
QUATRIÈMES DE COUVERTURE
D E EMO, 1 E T 2 (1973-1974)

Qu'est-ce que le prolétariat, qu'est-ce que son histoire ? Ques-


tions envisagées la plupart d u temps en u n sens purement descrip-
tif, ou bien éliminées d'avance par u n e métaphysique qui ignore
l'être propre d u social-historique et q u ' o n essaie ici de réfléchir
hors le cadre traditionnel.
Le prolétariat n'est pas classe définie objectivement par sa
situation dans les rapports de production ou mythologiquement
par u n e mission historique. Il se fait comme prolétariat dans et par
sa lutte quotidienne contre les rapports de production capitalistes.
Ce qui advient par le faire d u prolétariat dans l'histoire est u n e
relation originale d ' u n e couche exploitée aux rapports de produc-
tion et au fait m ê m e de l'exploitation ; et u n e relation originale de
cette couche au système social institué, puisque sa lutte codéter-
mine d ' u n e manière décisive l'évolution technique, économique,
politique et culturelle. C'est enfin et surtout une relation origi-
nale à la société et à l'histoire c o m m e telles, puisque c'est dans et
par l'activité d u prolétariat, implicite et explicite, quotidienne ou
explosive, que s'engendre le projet d ' u n e transformation radicale
de l'institution de la société et d u cours de l'histoire.

Histoire des luttes deux fois séculaires contre l'organisation


capitaliste de l'entreprise et de la société, l'histoire d u mouvement
ouvrier est aussi celle de sa bureaucratisation : syndicats et partis
devenus rouages de la société établie ou noyaux d ' u n e nouvelle
couche dominante ; formes de lutte, objectifs, idées intégralement
entraînés dans la m ê m e déchéance. Ni accident ni fatalité, cette
bureaucratisation exprime la reproduction, à l'intérieur d u m o u -
vement ouvrier, d u rapport social fondamental d u capitalisme et

457
QUELLE DÉMOCRATIE ?

la rémanence de son principe : la division entre dirigeants et exé-


cutants (cadres/militants, parti/classe, théorie/application). D e ce
rapport, o n reste t o u t autant prisonnier lorsqu'on supprime en idée
le problème de l'organisation en voulant l'ignorer, c o m m e lorsque
l'on identifie organisation et bureaucratie. C a r être révolutionnaire
signifie rejeter l'idée qu'il y a u n maléfice de la société et de l'orga-
nisation c o m m e telles; refuser la fausse alternative des Moloch
bureaucratiques impersonnels et des vrais rapports humains réduits
à quelques individus ; croire que c'est à la mesure des h o m m e s de
créer, à l'échelle d ' u n e organisation c o m m e à celle de la société, des
institutions qui n e soient pas celles de leur aliénation.
N O T E S S U R LA Q U E S T I O N D E L ' O R G A N I S A T I O N *

Il n'est pas difficile de parvenir à des conclusions certaines, et


apparemment suffisantes, p o u r ce qui est de l'organisation révolu-
tionnaire, de sa fonction et de sa structure. U n e action politique ne
peut être que collective et durable, elle implique donc u n m o d e de
coopération cohérent et continu ; la visée de cette action politique,
le contenu du projet révolutionnaire exclut catégoriquement les
définitions traditionnelles de l'organisation (comme «direction»
ou « avant-garde ») et toutes les conceptions de sa fonction et de
son rapport à la société qui en découlent, et, s'il ne dicte pas positi-
vement les méthodes de son action, au moins permet d ' e n décrire
l'esprit et laisse le champ libre à l'invention et à l'expérimentation
de moyens nouveaux et conformes à ses fins. Et l'on ne voit pas
où l'organisation pourrait trouver au départ une inspiration pour
sa structure interne ailleurs que dans les formes engendrées par
l'expérience révolutionnaire depuis plus d ' u n siècle.
Mais ces conclusions ne sont suffisantes qu'en apparence. Elles
laissent de côté des problèmes décisifs : certains traités par pré-
térition dans la tradition révolutionnaire mais en fait ignorés par
elle; d'autres surgissant d u fait de l'effondrement de la concep-
tion classique de la « mission révolutionnaire d u prolétariat ». Qui
vient à l'organisation, et pourquoi y vient-il, et c o m m e n t se déroule

* <Le texte, sans titre, comprend 27 pages dactylographiées et une page


manuscrite, datées par l'auteur: «janvier 1974». Il est de toute évidence
inachevé. Nous n'avons pas voulu nous livrer, à partir de quelques nota-
tions manuscrites, à des tentatives de reconstruction hasardeuses concer-
nant la fin manquante. Il s'agit d'un fragment du texte annoncé dans
EMO, 1, p. 178 (QMO, 1.1, p.417). Le contenu en est résumé dans une
note, p. 186, de EMO, 2 (QMO, t.2, p.316). Entre crochets carrés ([]),
quelques ajouts ou annotations manuscrites de Castoriadis ; entre crochets
brisés (< >), nos interventions, pour compléter des références ou quand
nous nous sommes heurtés à des problèmes de lecture. Nous remercions
Daniel Ferrand d'avoir attiré notre attention sur l'intérêt de cet inédit.>

459
Q.UK1.LE D É M O C R A T I E ?

le fonctionnement effectif de l'organisation ? A qui l'organisation


s'adresse-t-elle plus particulièrement ?
D a n s la tradition des organisations se réclamant de la révolu-
tion, on tient p o u r assuré que les seuls problèmes qui sont vrai-
ment importants sont ou bien des problèmes réels («pratiques»)
ou bien des problèmes idéologiques («théoriques»). Autant dire
qu'il n'y a pas de problème concernant les h o m m e s qui viennent
à l'organisation, leurs motivations, leur psychisme et leur person-
nalité, les relations qu'ils y nouent les uns avec les autres. Les
éléments humains de l'organisation en sont, p o u r la vue tradi-
tionnelle, les impuretés ou les accidents (favorables ou défavo-
rables). Le militant idéal, et l'idéal d u militant, c'est le militant
impersonnel; plus exactement, ses traits personnels sont pris en
compte pour autant qu'ils entravent son fonctionnement en tant
que militant et peuvent à la limite nuire à l'organisation (bavard,
trop porté sur les femmes ou les hommes) ou, au contraire, le
facilitent et profitent à l'organisation (dévoué, courageux, b o n
orateur). La «section des cadres» fait nécessairement partie d ' u n
parti bien organisé, tout comme la Direction d u personnel dans
une entreprise. Trotski, exilé et errant sur une planète sans visa,
affirmait encore fièrement: «Je ne connais pas de tragédie per-
sonnelle» « Camarade, je ne suis pas ici p o u r les bêtises », répond
une jeune milicienne à Manuel dans L'Espoir, suscitant visible-
ment l'admiration de Malraux. Les vrais révolutionnaires ont sans
doute traversé la guerre civile - et pourquoi pas la vie? - dans
l'abstinence sexuelle.
La conception traditionnelle n'a rien à dire en vérité concer-
nant la question : qui vient (ou ne vient pas) à l'organisation, et
pourquoi. Ce qu'elle laisse entendre, plus ou moins explicitement,
est qu'y viennent surtout les membres de la classe ouvrière et,
en second lieu, des intellectuels petits-bourgeois; les premiers
prennent conscience de la nécessité de la révolution forcés par
leurs conditions de vie réelles, les seconds y sont conduits par
l'intelligence théorique d u problème social.
Mais ni dans u n cas ni dans l'autre la réponse n'est satisfai-
sante ; en fait, elle est vide. Ni la totalité, ni la majorité, ni m ê m e

1 .Ma vie, <trad. fr. Paris, Gallimard, 1953>, p.< 587>.

460
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N D E L ' O R G A N I S A T I O N

u n e minorité très substantielle des ouvriers n ' o n t jamais adhéré à


des organisations politiques, pas même pendant les périodes révolu-
tionnaires (le fait que la majorité des membres d u parti bolchevique
a p u être formée par des ouvriers pendant et après la période révo-
lutionnaire <ne saurait faire oublier> que cette majorité ne cor-
respondait qu'à une petite minorité du prolétariat russe). Et, depuis
la dégénérescence massive des grandes organisations « socia-
listes » ou « communistes », les ouvriers qui militent politiquement
adhèrent surtout à celles-ci, n o n pas aux groupes qui se réclament
d ' u n point de vue « de classe ». E n gros, la m ê m e chose a été vraie,
c o m m e on sait, p o u r ce qui est des « intellectuels ».
Ces faits, la vue traditionnelle ne se soucie pas de les interpréter.
Si elle le faisait, elle ne pourrait probablement invoquer que des
différences dans le « degré de conscience de classe », reliées à des
facteurs accidentels de la vie et les circonstances rencontrées <par
les uns ou les autres>. Cela reviendrait encore à ne voir dans un
individu que sa progression sur u n e ligne de prise de conscience,
elle-même définie arbitrairement (et contradictoirement entre les
différentes organisations) à partir de sa coïncidence avec telle ou
telle position théorique ou pseudo-théorique. Et cela laisserait
entièrement de côté le fait qu'à plusieurs reprises dans l'histoire
la véritable « conscience de classe » s'est trouvée - de l'aveu m ê m e
des représentants de la tradition, cf. Lénine à Petrograd en 1917 —
d u côté des ouvriers n o n organisés, et n o n pas d u parti.
Les ouvriers « évolués » et les intellectuels « honnêtes » devraient
militer dans l'organisation, les premiers en fonction de leur acces-
sion à la «conscience de classe», les seconds à partir de leur
accession à une « conscience vraie » - la philosophie marxiste de
l'histoire garantissant que ce ne sont là que deux termes p o u r
désigner la m ê m e chose. N o u s savons que cette garantie n'est
q u ' u n chèque sans provision 1 , et que cette identification m ê m e
est u n e naïve mystification, investissant, au mieux, u n point de vue
relatif émergeant par le faire des h o m m e s dans l'histoire avec u n e
signification absolue le faisant sortir de l'histoire : c'est u n e échelle
de Jacob modernisée.

1. Voir MTR et l'Introduction à ce livre, vol. 1 <EMO, 1 ; ici, p. 383-455>.

461
Ql'KI.I.E DÉMOCRATIE?

Supposons c e p e n d a n t q u ' a d h è r e n t à l'organisation les ouvriers


qui ont accédé, avant les autres, à la «conscience d e classe 1 ». Il se
trouve < p o u r t a n t > , dans la vulgaire réalité empirique, n o n seu-
lement q u e p a r m i les ouvriers en général, depuis presque deux
siècles, il y a eu - n o n pas à l'échelle individuelle mais à l'échelle
de groupes, couches et courants - des ouvriers révolutionnaires et
des grévistes, mais aussi des ouvriers réactionnaires, des briseurs
de grève, des nazis, etc. Il se trouve <aussi> q u e les ouvriers mili-
tants politiques ont d o n n é leur adhésion - et la d o n n e n t toujours -
à des organisations qui, tout en se réclamant toutes d u prolétariat
et de la révolution, s'accusent réciproquement de trahison, s'op-
posent violemment les unes aux autres en paroles et en actes, et
vont, lorsqu'elles le peuvent, jusqu'à s'exterminer physiquement.
Quel est donc, p a r m i tous ces points de vue, le « point de vue d e
classe » ? Est-ce celui des partis « communistes » (et ici : pro-russes
ou pro-chinois), des multiples tendances trotskistes, des castristes,
etc. ? Q u e chacune de ces organisations continue de s'affirmer le
seul représentant d u prolétariat révolutionnaire n e diffère pas
tellement de ce q u e plusieurs délirants mis en présence les uns
des autres n e sont pas le moins d u m o n d e perturbés de ce qu'ils
affirment tous être le Christ 2 . «Le point de vue de classe d u pro-
létariat révolutionnaire » est évidemment le point de vue de celui
que parle en l'invoquant. C o m m e il y en a u n n o m b r e considé-
rable, et c o m m e chacun annule l'autre, ce n e serait pas la peine de
s'y attarder, sauf p o u r r e m a r q u e r q u e cette invocation se double
d ' h a b i t u d e , étrangement, d ' u n e autre, celle d e l'œuvre de Marx.
D e m ê m e que la vérité des Ecritures est fondée sur la révélation, et
la réalité de la révélation sur le contenu des Ecritures - de m ê m e ,
le fait que le point de vue de classe d u prolétariat révolutionnaire
est seul vrai est f o n d é sur l'œuvre d e Marx, et la vérité de l'œuvre
de M a r x résulte d e ce qu'elle exprime le point de vue d e classe d u
prolétariat révolutionnaire. L'attitude p r o f o n d é m e n t religieuse et
p a r t a n t réactionnaire des courants marxistes n e s'arrête pas là. La

1. Cette « conscience de classe » qui est supposée aussi et surtout assurer


la rectitude de la ligne de l'organisation ; on y reviendra.
2. Voir <M. Rokeach>, The Three Christs ofYpsilanti <NewYork, Alfred
A. Knopf, 1964 ; trad. fr. Les Trois Christs, Paris, Gallimard, 1967>.

462
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N D E L'ORGANISATION

vérité d u présent et d e l'avenir est déposée dans ce q u ' u n h o m m e


a écrit il y a u n siècle : rien d'essentiel n e s'est passé depuis. < . . . >
Et, c o m m e p o u r toute secte religieuse, le problème de l'interpré-
tation est inexistant. C h a q u e Eglise ou secte marxiste a et propose
ce qui n'est en fait q u e sa propre interprétation de M a r x - mais
pas u n e seconde elle n e considère que ce n'est là au mieux q u ' u n e
interprétation p a r m i d'autres possibles (au mieux, car appeler les
litanies trotskistes interprétation c'est faire injure au t e r m e ) , et pas
u n e seconde elle n e considère le problème que pose l'existence
effective d ' u n e pluralité d'interprétations. M o n t r a n t par là qu'elles
n e soupçonnent pas ce qu'écrire et lire veut dire, elles parlent
toutes c o m m e s'il y avait u n sens clair et indubitable des textes de
Marx, c o m m e si o n pouvait en sortir u n système de significations
et d'idées strictement univoques et d o n t il n e resterait plus q u ' à
tirer des conséquences ou à poursuivre l'application. A u t a n t dire
qu'elles lisent M a r x c o m m e o n lit u n livre d e recettes d e cuisine.
E n fait, n o u s n'avons devant nous, dans ce cas c o m m e dans
tous les autres, q u ' u n spectre d'opinions naïves et rien de plus.
Cela bien e n t e n d u , et en dehors d e toute autre considération,
agit en retour sur le « r e c r u t e m e n t » d e l'organisation : celui-ci est
nécessairement filtré par les positions d e l'organisation et ses mili-
tants, u n e fois qu'ils y sont, n e peuvent plus juger q u ' e n fonc-
tion d e celles-ci, ou d u moins n e peuvent pas juger en dehors d e
ces opinions. Certes, l ' u n c o m m e l'autre de ces effets sont en soi
inévitables dans la vie social-historique - mais leur nature et leur
intensité sont ici spécifiques ; ils se déroulent c o m m e dans toutes
les organisations de la société établie, et détruisent la prétention
selon laquelle les ouvriers d e l'organisation y exprimeraient u n
«point de vue de classe». Les ouvriers dans u n e organisation
stalinienne ou trotskiste expriment u n point de vue passé par le
crible d e l'idéologie stalinienne ou trotskiste, ils deviennent sourds
à toute idée qui la conteste - ou bien, en situation conflictuelle
entre ce qu'ils perçoivent et le système idéologique où ils se sont
placés, ils sont la plupart d u t e m p s réduits au silence ; à la limite,
ils quittent l'organisation sans pouvoir explicitement assumer ce
conflit et l'opposition qui en découlerait, souvent perdus à jamais
p o u r l'activité politique. L e cas des intellectuels est f r a n c h e m e n t
pitoyable ; on sait que dans la grande majorité des cas, ceux qui

463
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

ont pu finalement quitter le P C n'étaient plus que des loques


morales et politiques.
C'est dans ce contexte qu'il faut voir le fonctionnement effectif
de l'organisation traditionnelle. O n peut critiquer, et cela a longue-
ment été fait, la perversion ou transgression, ouverte ou camou-
flée, des règles statutaires qui accompagne le monopole du pouvoir
dans l'organisation par une couche bureaucratique inamovible.
Mais que sont ces règles, dans le meilleur des cas - lorsque les sta-
tuts de l'organisation sont, comme ils le sont toujours sur le papier,
« démocratiques » - , et quels sont les postulats qui les fondent ? Il
est frappant de constater que ces postulats sont strictement iden-
tiques à ceux de l'idéologie bourgeoise libérale d u xrxe siècle, et
continuent la m ê m e mystification essentielle. Pour l'idéologie
bourgeoise la société politique est composée de citoyens qui ne
sont que de pures consciences politiques, guidés uniquement par
la visée de l'intérêt général (ou par le enlightened self-interest, dont
d'autres postulats affirment qu'il est pré-ordonné à la promotion
de l'intérêt général), sans composante personnelle (ou bien à com-
posante personnelle aléatoire, égalisée statistiquement autour du
type idéal du citoyen), accédant instantanément et sans obstacle
à la totalité des informations nécessaires pour juger à b o n escient
des affaires les plus compliquées de l'Etat moyennant le seul exer-
cice de leur pure faculté de juger. D e même, les règles statutaires
de l'organisation traditionnelle n'ont de sens qu'à partir de l'idée
que les militants sont de pures consciences révolutionnaires, ayant
accès instantané à toutes les informations nécessaires pour juger
de la ligne de l'organisation et des « tendances » qui s'y expriment,
et jugeant uniquement en fonction du «point de vue de classe»
et de leur appropriation de la théorie révolutionnaire (appropria-
tion certes imparfaite, mais que l'organisation s'efforce constam-
ment de parfaire par ses écoles du militant, ses publications, etc.).
Ce que par exemple postule le «centralisme démocratique» dans
ses versions honnêtes et non adultérées est que, pourvu qu'il y ait
liberté de discussion, il n'y a aucun problème d'accès à l'infor-
mation, aucun problème relatif aux cadres conceptuels et théo-
riques à partir desquels les opinions se forment, aucun facteur
extra-« logique » qui influe sur cette formation d'opinions correctes.
Aucun problème non plus sur le fait que les dirigeants, une fois

464
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N D E L ' O R G A N I S A T I O N

désignés, n e sont que de purs porte-parole des décisions de la


majorité, qu'ils adaptent le mieux et le plus fidèlement possible aux
circonstances changeantes, qu'ils n ' o n t aucun objectif particulier
à faire valoir, pas de visée de pouvoir personnel, pas de préjugés,
pas de particularités autres que fonctionnelles; lorsque de telles
particularités apparaissent, si elles ne sont pas anecdotiques, pitto-
resques ou poétiques, elles traduisent l'influence hostile de classes
autres que le prolétariat (cf. les portraits de Staline par Trotski) ;
a u c u n problème enfin sur la capacité d e tous, et singulièrement
des dirigeants, de reconnaître le cas échéant qu'ils se sont t r o m -
pés, de corriger leur position en tirant les leçons de l'expérience,
d'attribuer leur d û aux opposants qui avaient vu plus clair. Per-
sonne n ' a i m e ou n e déteste personne, ou bien personne n'éprouve
de difficulté p o u r reconnaître la vérité dans la b o u c h e de ceux
qu'il hait, l'erreur dans la b o u c h e d e ceux qu'il adore. Nulle p a r t
il n e se f o r m e dans l'organisation des bandes, des groupes infor-
mels, des coteries : l'organisation est u n p u r cristal f o r m é p a r des
molécules de conscience révolutionnaire.
Bien e n t e n d u , le processus réel de formation des opinions et
des attitudes, dans u n e organisation effective quelconque, n ' a
a u c u n r a p p o r t avec cette mythologie libérale. À l'échelle de la
société l'idéologie libérale, <répétons-le,> transforme les indivi-
dus, les groupes et les classes dans la société en pures consciences
politiques m u e s par le désir d u bien général (ou, encore u n e fois,
de leur bien particulier qui, dans u n e vue éclairée, doit coïncider
avec le premier). Elle méconnaît entièrement aussi bien la scission
de la société q u e sa dispersion, et que la réalité psychique des
individus. A l'échelle de l'organisation, l'idéologie libérale m é c o n -
naît et m a s q u e le processus réel de formation des opinions et des
attitudes, et sa liaison avec le psychisme des individus, la constitu-
tion de groupes informels, la différenciation d e leurs origines et de
leurs milieux. (Bien e n t e n d u , selon la dimension d e l'organisation,
ce seront tantôt les facteurs «sociologiques», tantôt les facteurs
«micro-sociologiques», psycho-sociologiques et strictement psy-
chiques qui joueront [sur le plan manifeste] le rôle prédominant.)
Certes, on p e u t toujours dire que l'organisation, idéalement,
travaille au dépassement de ces influences, et q u e l'expérience
propre de ses m e m b r e s , en particulier leur expérience pratique,

465
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

les conduira à les dominer. Ce serait oublier que, dans le meil-


leur des cas, l'organisation ne travaille vers le dépassement des
influences en question que dans le sens défini par son idéologie,
et que l'expérience de ses membres, pratique ou pas, ne se forme
jamais hors u n cadre prédéterminé d'interprétation des prétendus
« faits » - qui est, en règle générale, celui précisément que l'idéo-
logie de l'organisation fournit. Ceux qui, ouvriers ou non, militent
depuis des décennies dans le P C , le PS, les groupes trotskistes ou
autres - qu'ont-ils vu dans la révolution hongroise, le gouverne-
ment Mollet, Mai 68, etc. ? Tant bien que mal, ils y ont vu ce que
leurs idées et leur histoire précédente les obligeaient d'y voir. Et
ici encore, nous n'avons pas seulement u n problème « gnoséolo-
gique » - qu'il n'y a jamais d'expérience que pour quelqu'un, donc
en fonction de tout ce qu'il est déjà, à chaque étape, comme cadre
et m o d e de pensée; nous avons, beaucoup plus lourdement, u n
problème psychique. Quelqu'un qui a milité pendant u n temps n o n
négligeable dans une organisation s'identifie nécessairement avec
ce qu'il a fait et ce qu'il a soutenu pendant toute cette période.
C o m m e n t veut-on qu'en u n clin d'oeil, en fonction d ' u n prétendu
pur raisonnement intellectuel, un militant d u P C reconnaisse
dans Poznan ou dans la révolution hongroise des révoltes proléta-
riennes contre la bureaucratie, représentée là-bas par son propre
parti? Ce serait p o u r lui reconnaître que pendant des années il
a menti et il s'est menti, qu'il a été complice des assassinats, des
tortures, de l'exploitation des ouvriers qui y ont eu lieu - qu'il est
à la fois u n salaud et u n imbécile.
La situation n'est pas fondamentalement différente avec les
militants des sectes et des groupuscules : dans ce cas, par défini-
tion ou par construction si l'on peut dire, l'ancrage du militant
dans l'organisation ne se fait pas évidemment en fonction de
1' « efficacité », d u « pouvoir », de 1' « influence réelle » de celle-ci, qui
sont inexistants - mais, moins le poids de ces facteurs est impor-
tant, moins le militant adhère à l'organisation en fonction de la
« réalité » de celle-ci, plus il adhère en fonction de sa « vérité », de
sa croyance en l'idéologie qu'elle soutient et au système d'inter-
prétation qu'elle propose. Sans trop simplifier, on peut dire que
la somme du poids de ces facteurs reste «constante». Mais cela
entraîne comme conséquence que p o u r le militant de la secte la

466
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N DE L'ORGANISATION

rupture avec son idéologie est tout aussi catastrophique que l'est
pour le militant d u grand parti la rupture avec la réalité que celui-ci
représente. Inutile d'ajouter que, dans les deux cas, la difficulté de
la rupture, d'abord, la gravité de ses effets ensuite, sont immen-
sément amplifiées par l'intensité de la croyance irrationnelle que
les organisations propagent et sur laquelle si souvent s'appuie au
départ l'adhésion des militants : qu'il existe u n système d'idées -
celui de l'organisation - qui est définitivement et une fois pour
toutes la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. <...>
Tout cela est appelé « illusions » dans la terminologie des cou-
rants traditionnels (et « gauchistes ») - terme qui vise à accréditer
l'idée qu'il n'y a là que d u vent [Non-être platonicien]. O n oublie
seulement d'ajouter que c'est de ce vent qu'est faite, la plupart d u
temps, la vie politique [en général, et celle des organisations en
particulier].
Le modèle traditionnel prétend ainsi ignorer la réalité des
h o m m e s concrets qui composent l'organisation; et ne veut rien
savoir, en théorie, des problèmes qui lui sont consubstantiels et
qui sont décisifs p o u r les motivations, la formation des opinions,
les regroupements, les allégeances à l'intérieur de l'organisation.
En réalité, il est obligé d'y répondre (même s'il est aveugle sur
cette partie des facteurs qui le conduisent à adopter ses «solu-
tions», c o m m e sur les autres) - et ne peut répondre que d ' u n e
seule façon : par l'imposition d ' u n e armature rigide « imperson-
nelle », dont la fonction est d'écraser la composante personnelle
dans la vie de l'organisation, couchée désormais sur u n lit de
Procuste et censée ne plus se manifester que p o u r autant qu'elle
se « conforme » tant bien que mal avec la définition impersonnelle
du militant. (Que l'on a là u n trait universel de l'institution alié-
nante, en particulier bureaucratique, et dont les racines sont mul-
tiples, c'est évident.) Cette armature rigide se compose de trois
pièces essentielles : la forme organisationnelle fixée une fois pour toutes
(excluant que l'ensemble des militants puisse se trouver en libre
position de souveraineté à l'égard des modalités de son propre
fonctionnement collectif) ; l'idéologie dogmatique (excluant que
l'ensemble des militants puisse se trouver en libre position de sou-
veraineté à l'égard de sa représentation de la réalité et de ce qui est
à faire ou à ne pas faire) ; enfin, la personnification représentative de

467
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

ce qu'est l'organisation, sous f o r m e d ' u n leader (entouré dans les


cas les plus tranchés par des «compagnons d ' a r m e s » - cf. Staline
jusqu'au m o m e n t où il a p u s'en débarrasser) ou d ' u n e série his-
torique de leaders, véritable généalogie de figures paternelles,
«pères profonds, têtes inhabitées», c o m m e n ç a n t bien e n t e n d u
avec Marx 1 . Il est à peine nécessaire d e noter à nouveau que,
placée sur le m ê m e terrain que la société instituée, la conception
traditionnelle e m p r u n t e à celle-ci aussi bien les principes de la
f o r m e de l'organisation que sa vue de la théorie c o m m e « science »
(cf. P O I) ; on peut d ' a u t r e part indiquer, brièvement et schéma-
tiquement, ce que l'ensemble de la situation implique d u point
de vue d e l'économie psychique (au sens freudien) des militants :
cadre organisationnel et d o g m e idéologique jouent bien e n t e n d u
à la fois u n rôle répressif et u n rôle sécurisant et identificatoire.
E n m ê m e temps, le leader est s u p p o r t d'investissement libidi-
nal - et l'agressivité se dirige vers l'extérieur et vers les « déviants
internes ». Tout cela n'est nullement original ; et c'est exactement
ce q u e n o u s voulons d i r e : reproduisant u n modèle inventé et
appliqué par les sociétés oppressives depuis des millénaires, la
conception traditionnelle « bénéficie » des solutions apportées par
ce modèle aux problèmes d e la coopération collective, et en répète
les effets. - Lorsqu'il s'agit d ' u n leader m o r t et, dans le cas des
courants « marxistes », évidemment de M a r x , les voies de l'aliéna-
tion sont plus couvertes, mais tout autant redoutables : ce qui est

1. Dans la mesure où il s'agit d'une grande organisation, le facteur sociolo-


gique au sens strict du terme entre directement en jeu, leader et « compa-
gnons d'armes » sont ou deviennent l'expression personnelle d'une couche
bureaucratique, qui, à partir de ce moment, est le principal bénéficiaire
de l'existence et de l'activité de l'organisation. Dans le cas d'une petite
organisation traditionnelle, où l'on ne peut parler de bureaucratie au sens
sociologique du terme, la situation varie. Dans le cas de la secte propre-
ment dite [donner définition] on rencontre souvent un leader fondateur
ou sous-fondateur ; mais la secte peut également se contenter d'un ou plu-
sieurs leaders morts, bien entendu idéalisés et mythifiés, et du consensus
sur une interprétation canonique de leurs dires. Cela donne une structure
extrêmement friable et vouée généralement à une « sous-sectarisation »
indéfinie, puisque rien ne vient garantir la perpétuation de ce consensus,
ni la forme organisationnelle, [ni le poids de la réalité de l'organisation], ni
la fixation sur une figure parlante et l'autorité de celle-ci.

468
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N DE L ' O R G A N I S A T I O N

ici reproduit, et littéralement, c'est le rapport t a l m u d i q u e au Livre,


l'exégèse interminable, la fixation à jamais d u sens de la réalité par
le sens d ' u n texte qui l'a définie d'avance à la fois dans ses lois et
dans ce qui fait qu'elle est réalité (ainsi les opinions effectives sont
des «illusions»; tout ce qui appartient à la «superstructure» est
secondaire, dérivé, reflet d e la vraie réalité économico-productive ;
toutes les autres questions - sexualité, éducation, culture, etc. -
seront réglées «par surcroît» lorsque sera résolu ce q u e M a r x a
défini c o m m e le seul et vrai problème, celui de l'abolition de la
propriété privée des moyens de production, etc.).

C e que n o u s avons à dire positivement sur l'ensemble d e ces


questions n ' a , lui aussi, p o u r c o m m e n c e r , rien d'original. Il doit
cependant être rappelé et souligné avec force, car ce n'est q u ' à
partir de ces constatations que la question d e l'organisation p e u t
être posée sur son véritable terrain.
Q u e l'organisation ne soit pas formée par des automates ou par
des consciences pures, mais par des individus vivants, implique
évidemment la dimension psychanalytique. C o m m e p a r t o u t
ailleurs, les individus sont m u s p o u r u n e grande partie p a r des
motivations inconscientes, sur lesquelles ils n e peuvent pas grand-
chose, et qui n e sont pas u n e neige f o n d a n t rapidement sous le
soleil de l'argumentation «rationnelle». Ces motivations jouent
bien e n t e n d u d ' a b o r d p o u r déterminer leur adhésion à l'organi-
sation, et plus généralement leur participation à u n e activité poli-
tique. L'idée marxiste, que cette participation revient à : intérêts
+ conscience, n e p e u t q u e faire rire. (Inutile d'ajouter q u e t o u t
autant p e u t et doit faire rire la grotesque prétention d e certains
«psychanalystes», d e Laforgue à A n d r é Stéphane 1 , d e réduire

1. <La Psychopathologie de l'échec ([1941], 2e éd. Paris, Payot, 1950, nom-


breuses rééd.) de René Laforgue contient une étude intitulée « Psychopa-
thologie des masses révolutionnaires et conduite d'échec ». Béla Grunberger
et Janine Chasseguet-Smirgel publièrent en 1969, sous le pseudonyme
«André Stéphane», L'Univers contestationnaire ou les nouveaux chrétiens.
Étude psychanalytique (Paris, « Petite Bibliothèque Payot »), ouvrage qu'ils
ont repris sous leur nom en 2004 (Paris, Éditions In Press).>

469
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

les facteurs conduisant à u n e activité politique révolutionnaire à


quelques considérations d ' u n e platitude affligeante sur la « révolte
contre le père », etc.) Si jamais il y a eu psychanalyse de salon, c'est
bel et bien celle-là. Il faut d'ailleurs expliciter : il y a ici double
supercherie, car ni les motivations inconscientes, quelles qu'elles
soient, ne disent encore rien c o m m e telles sur la valeur des atti-
tudes et des œuvres réelles qui en d é c o u l e n t ; cependant q u e les
interprétations en question laissent toujours entendre à d e m i - m o t
que dévoiler la motivation inconsciente équivaut à en réfuter le
produit, et cela m o y e n n a n t u n e pratique de l'insinuation p o r t a n t
sur le caractère pathologique, régressif, immature, etc., de ces
prétendues motivations. N i ces motivations n e sont ce qu'ils en
disent ; ni, enfin, dans le cas qui nous concerne, c'est-à-dire u n e
participation à u n e activité politique révolutionnaire, on ne peut
escamoter le problème é n o r m e que pose le fait qu'il s'agit pré-
cisément d ' u n e activité révolutionnaire - à savoir, qui vise u n e
transformation de la société, présupposant à la fois et entraînant
des modifications de la « réalité » sociale mais aussi, p o u r u n e p a r t
immense quoique n o n exactement définissable, d e l'organisation
psychique sur lesquelles les moyens plus que réduits d o n t dispose
jusqu'ici à cet égard la théorie psychanalytique n ' o n t pratique-
m e n t a u c u n e prise. A suivre rigoureusement la « logique » d e ces
pseudo-interprétations, il faudrait affirmer que tout ce qui a suivi,
dans l'histoire de l'humanité, l'instauration de la structure préten-
d u m e n t canonique [à laquelle se réfère la psychanalyse] relève de
la pathologie - et certes ranger dans ces produits pathologiques
la psychanalyse elle-même. C e qui se manifeste ici, c'est le fait
que depuis F r e u d , rien ou presque n ' a été apporté au problème
immense que pose la sublimation, et plus particulièrement rien
qui éclaire la relation entre l'organisation chaque fois particulière
de la psyché et l'institution historique de la société. Relation que
certes la psychanalyse seule ne peut pas éclairer - mais qu'elle n e
doit pas n o n plus rendre impensable 1 . [Ainsi, le passage des sociétés
« archaïques » aux sociétés divisées.]

l.Voir «Épilégomènes... » <(1968)> et «Le monde morcelé» <(1972,


première version de « Science moderne et interrogation philosophique »
(1973) ; repris tous deux dans CL,1 ; et, bien entendu, le chap.VI de IIS>.

470
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N DE L'ORGANISATION

Or, précisément, c'est u n e question abyssale q u e celle qui


concerne les motivations d'adhésion des individus n o n pas à u n
club de football ou m ê m e à u n parti politique ordinaire - mais
à u n e organisation qui se réclame d ' u n e visée de transformation
radicale de l'ordre institué. Si l'on ne peut déjà presque rien dire
sur ce qui fait, n o n pas q u e tel individu devienne mathématicien,
mais qu'il y ait des mathématiciens en général et u n savoir m a t h é -
matique, d u moins, u n e fois ce fait social-historique d e l'existence
des mathématiques et des mathématiciens établi, c'est-à-dire ins-
titué, p e u t - o n avancer quelque chose sur la relation de tel individu
à cette institution, essayer d'élucider ce qu'elle a représenté dans
l'histoire de son organisation psychique, rendre compréhensible
jusqu'à u n point son investissement par lui. C e faisant, u n e c o m -
posante apparaîtra c o m m e jouant u n rôle essentiel ou d u moins
i m p o r t a n t : l'individu, en devenant mathématicien, cordonnier,
peintre, etc., ne fait en u n sens que prolonger sa relation première
à l'institution qui est au f o n d e m e n t de son humanisation, il entre
dans u n réseau de significations, n o r m e s , façons d e faire, critères,
etc., qui n'est q u ' u n e province particulière d e ce m o n d e social
auquel il a été violemment obligé d'accéder dès q u e son autisme
psychique originaire a été fracturé par la relation à autrui, véhi-
cule d e ce m o n d e , première incarnation condensée à la fois de la
réalité et de la société. Sous cet aspect, la « sublimation » le long de
laquelle l'individu est a m e n é à assumer u n e activité sociale dans le
cadre institué devient à la fois résultat et cause de la consolidation
de sa structure psychique : dans et par elle il a accès à u n e recon-
naissance sociale, à u n e identification « secondaire », à la valorisa-
tion de son activité et d o n c à l'échangeabilité d e ses produits, etc.

Posons m a i n t e n a n t u n e activité révolutionnaire au sens où


nous l'entendons - à savoir, u n e activité définie par le projet d ' u n e
transformation radicale de l'institution de la société. Il est certain
q u ' u n e telle activité ne p e u t plus remplir la m ê m e fonction psy-
chique, puisque n o n seulement elle revient à rendre impossible
cette reconnaissance sociale, mais, ce qui est encore plus impor-
tant, à contester radicalement tous les critères à partir desquels u n e
telle reconnaissance pourrait avoir lieu dans le contexte actuel, à
n'y voir, « au mieux », que des pièges mystificateurs. Celui qui l'en-
treprend n e peut m ê m e pas avoir les recours q u ' a le « subversif »

471
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

dans u n autre domaine d'activité : u n scientifique novateur, et mis


comme tel pendant longtemps au b a n de la collectivité et des ins-
titutions scientifiques, peut toujours s'appuyer sur le fait que son
activité représente la véritable activité scientifique, qu'elle incarne
le véritable esprit, les véritables exigences de la quête d u savoir et
des normes de son déploiement, que la science établie des pro-
fesseurs viole ou vide de son contenu. Mais, ce faisant, il s'appuie
encore - m ê m e si cela doit lui créer en règle générale des difficul-
tés matérielles et psychologiques - sur l'institution de la science
au sens le plus profond et sur des moyens, procédures, règles de
démonstration, etc., établis et reconnus. Il incarne la Loi contre
les marchands qui profanent le Temple. Il est le véritable esprit
de la science contre la déchéance que représentent ses usurpa-
teurs empiriques ; et il est soutenu par les résultats « tangibles » de
son activité - qu'il s'agisse de démonstrations mathématiques ou
d'observations expérimentales. Il n ' e n va pas de m ê m e pour l'ac-
tivité révolutionnaire telle que nous la concevons et qui apparaît,
de ce point de vue, comme une impossibilité métapsychologique
- ou bien comme relevant, de ce point de vue, d ' u n e pathologie.
Que l'activité révolutionnaire puisse trouver u n point d'appui sur
les contradictions et les incohérences de la société instituée ne
lui assure pas cet autre point essentiel, que le projet dont elle se
réclame est u n véritable projet et n o n u n rêve de désir ; que si elle
n'est pas figée dans u n e doctrine pseudo-scientifique, elle se pense
comme seule capable d'interpréter et d'élucider ce qui se déroule
dans la société instituée à partir de ses propres présupposés, ne la fait
pas briser la circularité d'interprétation où d'autres peuvent ne
voir q u ' u n délire élaboré. Elle peut certes affirmer à bon droit, et
cela presque indépendamment de tout présupposé, que la société
contemporaine se contredit constamment, qu'elle roule de crise
en crise, que les effets néfastes de son organisation sur la vie des
h o m m e s sont facilement repérables ; tout cela ne lui permet pas
encore de réfuter la sagesse des grand-mères affirmant qu'il en a
toujours été ainsi depuis qu'il y a des h o m m e s - idée que le phi-
losophe exprime plus élégamment en disant que l'aliénation n ' a p -
partient pas aux contenus, mais à la structure de l'histoire, et dont
un autre philosophe concluait il y a trois siècles qu'il vaut mieux se
changer plutôt que l'ordre du monde. Or vouloir changer l'ordre

472
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N DE L'ORGANISATION

d u m o n d e plutôt q u e d e se changer soi-même, n'est-ce pas ce qui


signe certaines f o r m e s d e psychose? [Voir M T R III, p . < 8 1 - 8 6 ;
IIS, rééd. « Points », p. 135-141.>]
D a n s ces conditions, les repères et points d'ancrage de substitu-
tion prolifèrent. Le garant sera la classe révolutionnaire, réelle ou
mythique ; ce sera la théorie scientifique ; ce sera la figure idéalisée
d ' u n fondateur théorique (Marx) ou pratique (Lénine ou Trotski) ;
ce sera enfin l'organisation c o m m e institution réelle et permanente.
Tous ces mécanismes n e sont pas équivalents, d u point d e vue
qui n o u s intéresse ici. D a n s la mesure où u n e classe existe histo-
riquement c o m m e active - dans la mesure où le prolétariat se fait
dans et par la lutte contre l'ordre établi ( c f . H M O , en particulier
p. < 7 9 - 1 0 2 ; ici, p. 4 3 0 - 4 7 7 > , la position de ceux qui, ouvriers ou
n o n , se consacrent au militantisme p e r m a n e n t est différente: ils
trouvent dans cette collectivité en lutte, dans les formes d'organi-
sation et d'action et dans les idées qu'elle tend à instituer la source
de reconnaissance, à la fois é t e n d u e à l'infini et médiatisée concrè-
t e m e n t par le milieu immédiat où ils vivent - le garant de la valeur
de leur propre activité. N o u s avons ici la possibilité de saisir sur le
vif ce qui se passe lors d ' u n bouleversement historique des repères
identificatoires - bouleversement qui s'origine d a n s l'activité, le
faire qui est l'un des aspects d u faire créateur d ' u n e collectivité
indéfinie et anonyme. Le changement de l'ordre d u m o n d e que
vise l'activité d u militant est déjà - ou lui apparaît - en cours, il est
tangible c o m m e changement des c o m p o r t e m e n t s de milliers d ' i n -
dividus qui l'entourent et d o n t il apprend les combats, u n nouvel
ordre émergeant transforme l'ancien en désordre, à la fois dans
les faits et dans la représentation q u ' o n en a. < . . . > <Cf. aussi>
le cas d u théoricien aussi longtemps que la théorie reste plus ou
moins vivante et qu'il y apporte quelque chose d a n s u n cadre qui
lui paraît assuré.

Mais ces cas se t r a n s f o r m e n t au f u r et à mesure q u e la


déchéance d u m o u v e m e n t ouvrier s'amplifie. D a n s la mesure
où l'activité révolutionnaire d u prolétariat recule, la référence à
la classe ouvrière devient référence à u n passé simplement su,
reconstruit, finalement m y t h i q u e ; la référence à la théorie révo-
lutionnaire, simple référence, dans la m e s u r e où celle-ci cesse
de se développer, au sens par ailleurs à la fois infiniment rigide

473
QUEI.I.F.DÉMOCRATIE ?

et indéfiniment malléable, de quelques livres. (Il est évident q u e


dans le cas d u marxisme ces d e u x références s'appuient l'une
l'autre par construction.) Par contre, la référence à la réalité ins-
tituée de l'organisation - dans la m e s u r e où celle-ci représente
effectivement u n facteur de la réalité - tend à devenir de plus en
plus lourde : le militant se définit et à la limite est par son r a p p o r t
à l'organisation, il reçoit d'elle son être social. Il est aisé de voir
ici encore que la bureaucratisation de l'organisation et la b u r e a u -
cratisation d u m o d e d'adhésion d u militant, d u rapport qui le lie
à elle, n e peuvent que marcher de pair et sont impossibles l'une
sans l'autre.

Il est à peine nécessaire de souligner l'écart qui sépare le pro-


cessus effectif de formation des opinions et des attitudes dans l'or-
ganisation et la description de ce m ê m e processus dans l'idéologie
«libérale» 1 . Les facteurs qui d é t e r m i n e n t cette formation, p o u r
u n e large p a r t n o n conscients, n e se laissent pas aisément modifier
par u n e argumentation « rationnelle ». Le postulat de la cohérence
des opinions et des attitudes que le m ê m e individu peut adopter
face à des problèmes différents est gratuit ; il n ' y a pas que le cli-
vage entre le conscient et l'inconscient, il y a aussi des clivages
de la personnalité consciente. La capacité des êtres h u m a i n s de
croire f e r m e m e n t à u n e proposition et à sa contradictoire p o u r
peu qu'elles n ' a p p a r t i e n n e n t pas très visiblement au m ê m e voisi-
nage logique et thématique est p r a t i q u e m e n t sans limites. Certes
on n e trouvera pas b e a u c o u p de gens p o u r soutenir à la fois que
p et non p sont vrais ; mais p r a t i q u e m e n t tout le m o n d e est capable
de soutenir que p et q sont simultanément vrais, sans voir (et ce
n'est d u reste pas toujours facile) q u e p implique p' qui implique
p" (etc.) qui implique non q. Pour le m o n t r e r , Socrate avait parfois
besoin de quelques heures dans le calme d ' u n e discussion ami-
cale. (Maurice Brinton en a fourni d ' a m p l e s illustrations dans son

1. <Castoriadis revient ici en arrière, à des points déjà traités : il s'agit


probablement d'une première rédaction qu'il n'a pas voulu supprimer
mais dont la place (après modifications) n'était pas définitivement fïxée.>

474
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N D E L ' O R G A N I S A T I O N

étude The Irrational in Politics'.) Bien évidemment aussi, les sujets


sont intrinsèquement très difficiles : ce qui est impliqué par u n e
discussion sur le capitalisme moderne, sur le destin historique d u
marxisme, etc., est sans fin.
Il y a également u n phénomène important, et peut-être spéci-
fique des groupes politiques : la prolifération à l'infini de discus-
sions, de problèmes et d'arguments n o n pertinents - ce que l'anglais
et l'allemand désignent par le terme irrelevant. Il n'est pas facile
d'interpréter et d'élucider les raisons de cette étonnante capacité
de produire des pseudo-problèmes, des questions latérales dont la
réponse, quelle qu'elle soit, ne peut pas peser sur le point principal
en discussion, des arguments sans fin sur des points secondaires
empêchant que la discussion se concentre sur des points essentiels.
O n peut comprendre q u ' u n groupe discute interminablement
sur la position «pratique» à adopter face à tel événement, bien qu'il
n'ait aucun moyen de faire passer cette position dans les actes : la
discussion et la prise de position servent évidemment de substi-
tut à l'absence d'activité réelle ou à la difficulté d'en inventer une,
et confirment les membres dans leur impression qu'ils «agissent
politiquement», alors qu'ils ne font que rêver à voix haute. Il est
plus difficile de comprendre les raisons de la stérilité et de la basse
productivité réelle des autres discussions. Peut-être a-t-on là une
manifestation de ce que les linguistes ont appelé la fonction <d'ex-
pression> du langage ; il y a là aussi la parole comme moyen d'exister
et de se poser aux yeux des autres. Pour dire les choses brutalement,
les gens ou bien ne parlent pas, ou bien parlent pour ne rient dire.
Dans le deuxième cas, l'essentiel semble être a) le blocage des gens
pour exprimer ce qui est vraiment important - lié en grande partie
à toute leur déformation (aliénation) antérieure et continuée, mais
aussi au terrain faux où le plus souvent ces discussions sont placées ;
b) de ce fait, ou liée à celui-ci, l'utilisation de l'argutie comme subs-
titut à l'énonciation de choses essentielles et de la discussion à perte
de vue comme substitut à une activité collective réelle.

La rectification des opinions par l'expérience ou par la « pratique »


du groupe est un postulat sans grand rapport avec la situation réelle.

1. <Maurice Brinton, The Irrational in Politics, Londres, Solidarity Pam-


phlet n°33, 1970, 2e éd. 1975.>

475
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

Expérience et pratique sont bien entendu interprétées toujours par


chacun suivant son opdque et ses préjugés, ses positions préalables
- les informations dont il dispose mais, beaucoup plus important,
son optique... Encore moins que dans les «sciences» il n'y a en
politique d'expériences cruciales : qui a pu observer comment les
militants ou sympathisants communistes ont pu digérer la révolu-
tion hongroise, le XX e Congrès d u P C U S , le vote par le P C des
pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet en 1956, l'invasion de
la Tchécoslovaquie ; qui a assisté aux discussions des trotskistes se
convaincant de la correction de leur conception des partis commu-
nistes comme définitivement passés d u côté de l'ordre bourgeois
- alors que, jour après jour, ces partis communistes éliminaient
dans les pays satellites la bourgeoisie - , sait que les capacités de
scotomisation et de rationalisation sont pratiquement illimitées, que
les échafaudages « théoriques » les plus grotesques, les plus babéliens,
les plus contradictoires s'avèrent psychiquement plus économiques
pour les gens que l'abandon de positions défendues jusqu'alors et
auxquelles ils s'identifient - bref, que les groupes révolutionnaires
n'échappent pas à ce que nous enseigne toute l'histoire humaine :
que l'activité de rationalisation et de ratiocination est, du point de
vue de l'économie psychique, beaucoup moins coûteuse que la
reconnaissance de l'erreur. Si les actions réussissent, elles seront
mises sans réserve à l'actif de la «ligne» de l'organisation; si elles
échouent, la faute en sera à des facteurs extérieurs divers, ou à des
boucs émissaires à l'intérieur de l'organisation.

La possibilité du groupe1

Ce n'est pas parce que l'on peut adresser des critiques innom-
brables à ce qui a été appelé la psychosociologie que l'on peut

1. < Cette section, la seule à porter un sous-titre, commence et finit de


façon abrupte (à l'exception de quelques annotations manuscrites trop
cursives pour qu'il soit utile de les transcrire ici). Elle aurait dû être sans
doute précédée et suivie d'autres considérations sur la question de l'orga-
nisation qui n'ont finalement pas été rédigées. >

476
N O T E S S U R I.A Q U E S T I O N D E L ' O R G A N I S A T I O N

méconnaître l'existence d ' u n terrain propre, qui ne peut être inté-


gralement réduit ni à la dimension psychologique 1 ni à la dimen-
sion sociologique, qui est celui des groupes, et qui est constitué
d u fait que coexistence et coopération des individus n'existent
jamais, et en tout cas pour les activités essentielles (travail, guerre,
vie communautaire, activités «gratuites»), ni comme relations
«à deux», strictement inter-subjectives, ni comme coexistence
et coopération anonymes tenues ensemble uniquement par le
cadre institutionnel, mais ont lieu dans et par des collectivités
particulières, dotées d ' u n e permanence relative et caractérisées
par la coexistence nominative et face à face des individus. Ces
collectivités forment u n chaînon indispensable entre l'institution
sociale et l'individu. L'autonomie et l'irréductibilité de ce niveau
de considération sont indiquées par le fait, par exemple, qu'il y
surgit des normes de comportement particulières - et, en ce sens,
il est noyau de création pré-institutionnelle, n o n réductible à la
dimension psychanalytique ou sociologique. U n e caractéristique
des groupes qui importe particulièrement est que les individus n'y
sont ni absolument fixes et définis dans leurs rôles, absolument
irremplaçables - comme dans l'organisation familiale occiden-
tale - ni transitoires, remplaçables et passagers, définis d'abord
et essentiellement par leur statut formel - c o m m e dans la grande
organisation bureaucratique.

1. Psychologique veut dire pour moi, comme pour Freud, psychanalytique.


LA H I É R A R C H I E D E S SALAIRES E T D E S REVENUS*

1. Depuis quelques années, et surtout depuis mai 1968, l'idée


de l'autogestion, de la gestion effective de la production par la
collectivité des producteurs, a cessé d'être u n e conception «uto-
pique » entretenue par quelques individus et groupuscules p o u r
devenir objet de discussions publiques fréquentes et passionnées
et position programmatique d ' u n e organisation syndicale impor-
tante comme la C F D T . Elle s'est imposée au point que ceux qui
étaient jusqu'à hier ses adversaires les plus acharnés sont graduel-
lement réduits à des positions défensives (« ce n'est pas possible
tout de suite », ou « pas tout à fait », « cela dépend de ce que l'on
entend par là », « on pourrait tenter quelques expériences », etc.).
Il faudra sans doute u n jour se pencher sérieusement sur les
raisons de ce changement. O n peut pour l'instant remarquer que
l'on retrouve ici le destin réservé aux idées novatrices dans tous
les domaines, et tout particulièrement dans le domaine social et
politique. Leurs adversaires commencent par affirmer qu'elles
sont absurdes, continuent en disant que tout dépend de la signifi-
cation q u ' o n leur donne et finissent par affirmer qu'ils en avaient
toujours été de chauds partisans. Il ne faut jamais perdre de vue
q u ' u n e telle « acceptation » en paroles d ' u n e idée est u n des meil-
leurs moyens de lui faire perdre sa virulence. Si ceux qui, jusqu'à
hier encore, étaient ses ennemis acharnés l'adoptent et se chargent
de l'« appliquer», on peut être certain que dans la grande majorité
des cas, et quelles que soient leurs intentions, le résultat sera d ' e n
émasculer la réalisation. La société contemporaine, en particulier,
fait preuve d ' u n e virtuosité sans pareille dans l'art de la récupéra-
tion ou d u détournement des idées.

'Publié dans CFDT Aujourd'hui, n°5 (janvier-février 1974) <rééd.


« 10/18 », EMO, 2 (1974), p. 427-444>.

479
Mais dans le cas d e l'autogestion, d'autres facteurs importants
ont facilité l'accueil «intéressé», dans les deux sens d u mot, que
l'idée semble rencontrer auprès de milieux que rien n ' y prédesti-
nait, c o m m e certains dirigeants d'entreprise ou certains person-
nages politiques. Ces facteurs sont relatifs à la crise p r o f o n d e que
traverse le système industriel m o d e r n e , l'organisation d u travail et
la technique qui lui correspond. D ' u n e part, il est de plus en plus
difficile de faire accepter aux travailleurs des tâches parcellisées,
abrutissantes, privées d u moindre intérêt. D ' a u t r e part, il y a long-
temps que la division d u travail poussée à l'absurde, le taylorisme,
la tentative d e fixer d'avance jusqu'au m o i n d r e détail les opéra-
tions d u travailleur afin de mieux les contrôler, ont dépassé le
degré optimal, d u point de vue d e l'entreprise elle-même, et créent
u n m a n q u e à gagner é n o r m e , en m ê m e temps qu'ils exacerbent
le conflit quotidien dans la production entre les travailleurs et
les représentants d u système q u ' o n leur impose - conflit qui de
plus en plus souvent explose au grand jour, par exemple avec les
grèves a u t o u r des «conditions de travail». Ce conflit, les entre-
prises constatent qu'elles n e peuvent plus l'atténuer par l'octroi
d'augmentations de salaire ; et, devant l'effondrement des rêves d e
l'automatisation intégrale, elles sont amenées à envisager l'intro-
duction de quelques modifications partielles dans l'organisation
d u travail. D ' o ù les projets et les tentatives autour de l'« enrichis-
sement des tâches », de l'autonomie des équipes de travail, etc. Les
opinions sur le sens véritable et les résultats possibles de ces ten-
tatives peuvent diverger. Mais deux choses sont certaines : d ' u n e
part, q u ' u n processus de ce type, u n e fois déclenché, pourrait
bien acquérir u n e dynamique propre, d o n t il n'est pas d u tout sûr
qu'elle puisse être contrôlée par les dirigeants actuels des entre-
prises et de l'État. D ' a u t r e part, que l'organisation actuelle de la
société pose à de telles tentatives des limites bien précises ; il ne
saurait être question de toucher a u pouvoir de l'appareil dirigeant
de l'entreprise, c'est-à-dire de la bureaucratie hiérarchisée qui
accomplit a u j o u r d ' h u i , dans toute entreprise tant soit peu impor-
tante, les fonctions réelles d u patron ; et, encore moins, de mettre
en cause le pouvoir dans la société, sans u n changement duquel
toute modification à l'intérieur de l'entreprise n e pourrait avoir
q u ' u n e signification très limitée.

480
E n tout cas, il n'y a p o u r l'instant q u ' u n moyen de combattre
cette récupération, ce détournement de l'idée d'autogestion par le
système établi. C'est de la laisser le moins possible dans le vague,
d ' e n tirer toutes les conséquences. Ce n'est qu'ainsi que l'on peut
montrer la différence qui sépare l'idée d ' u n e gestion collective de
la production par les producteurs - et de la société par tous les
h o m m e s et les femmes - de ses caricatures vides et trompeuses.
2. O r il est précisément caractéristique que, dans toutes les dis-
cussions sur l'autogestion, u n aspect fondamental de l'organisa-
tion actuelle de l'entreprise et de la société n'est presque jamais
évoqué : celui de la hiérarchie, aussi bien comme hiérarchie d u pou-
voir et d u c o m m a n d e m e n t que comme hiérarchie économique,
des salaires et des revenus. Pourtant, dès que l'on envisage l'auto-
gestion au-delà des limites de l'équipe de travail, la hiérarchie du
pouvoir et d u c o m m a n d e m e n t telle qu'elle existe à présent dans
l'entreprise est nécessairement mise en question, et, par voie de
conséquence, la hiérarchie des salaires aussi. Car l'idée q u ' u n e
autogestion effective et véritable de l'entreprise par la collecti-
vité des producteurs pourrait coexister avec la structure actuelle
du pouvoir et d u c o m m a n d e m e n t est u n e contradiction dans les
termes. Quelle signification pourrait-on en effet accorder au terme
d'autogestion de l'entreprise s'il continuait d'y exister la pyramide
actuelle des postes de c o m m a n d e m e n t , par laquelle une minorité
de dirigeants, de différents grades, gère le travail de la majorité des
producteurs, réduits à des simples tâches d'exécution? En quel
sens les travailleurs pourraient-ils gérer effectivement la produc-
tion et l'entreprise si u n appareil de direction séparé d'eux-mêmes
gardait entre ses mains le pouvoir de décision ? Et surtout, com-
m e n t les travailleurs pourraient-ils manifester u n intérêt actif pour
la vie et la marche de l'entreprise, se sentir vraiment responsables
et concernés par tout ce qui s'y passe, considérer qu'il s'agit là de
leurs propres affaires - sans quoi toute tentative d'autogestion est
vouée à s'effondrer de l'intérieur - si, d ' u n e part, ils sont condam-
nés à la passivité par le maintien d ' u n appareil de direction qui
décide seul en dernière instance, si, d'autre part, la persistance des
inégalités économiques les persuade que finalement la marche de
l'entreprise n'est pas leur affaire, puisqu'elle profite surtout à une
petite partie d u personnel ?

481
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

D e m ê m e , à u n e échelle plus vaste, c o m m e la m a r c h e de l'en-


treprise d é p e n d de mille façons de la marche de l'ensemble de
l'économie et de la société, on ne voit pas c o m m e n t l'autogestion
de l'entreprise pourrait acquérir u n contenu véritable sans que
les organes collectifs des producteurs et de la population assu-
ment les fonctions de coordination et d'orientation générale qui
sont à présent entre les mains des différents pouvoirs politiques
et économiques.
3. Certes, l'existence d ' u n e hiérarchie d u c o m m a n d e m e n t , des
salaires et des revenus est présentée actuellement c o m m e justi-
fiée par une foule d'arguments. Avant de discuter ceux-ci, il faut
remarquer, d ' u n e part, qu'ils ont très nettement u n caractère
idéologique : ils sont faits pour justifier, avec une logique qui n'est
qu'apparente, u n e réalité avec laquelle ils n ' o n t que peu de rap-
port, et cela à partir de présupposés qu'ils laissent dans l'ombre.
D ' a u t r e part, ils subissent les effets de ce qui arrive à l'ensemble
de l'idéologie officielle de la société depuis quelques décennies.
Cette idéologie se décompose, ne peut plus présenter u n visage
cohérent, n'ose plus invoquer des valeurs que personne désormais
n'accepte, ne peut pas en inventer d'autres. Le résultat en est une
foule de contradictions : ainsi, par exemple, sommes-nous arrivés
en France, au n o m de la «participation» gaullienne, au pouvoir
absolu et incontrôlé d u président de la République. Ainsi aussi,
les arguments invoqués p o u r justifier la hiérarchie se contredisent
entre eux, ou s'appuient, selon les cas, sur des bases différentes
et incompatibles, ou devraient conduire, en b o n n e logique, à des
conclusions pratiques diamétralement opposées à ce qui se fait
dans la réalité.
4. Le point central de l'idéologie officielle présente en matière de
hiérarchie est la justification de la hiérarchie des salaires et des reve-
nus sur la base de la hiérarchie du commandement, qui est à son
tour défendue comme reposant sur une hiérarchie ou une échelle
du « savoir » ou de la « qualification » ou des « capacités » ou des « res-
ponsabilités » ou de la « pénurie » de la spécialisation considérée. O n
peut immédiatement remarquer que ces échelles ne coïncident pas
entre elles, et ne correspondent pas, ni en logique ni dans la réalité :
il peut y avoir (et il y a) pénurie d'éboueurs et pléthore de profes-
seurs ; de grands savants n ' o n t aucune « responsabilité » cependant

482
l'A H I É R A R C H I E D E S S A L A I R E S E T D E S R E V E N U S

que des travailleurs avec très peu d e « savoir » ont quotidiennement


la responsabilité de la vie et de la m o r t de centaines ou d e milliers
de personnes. E n deuxième lieu, toute tentative de faire u n e « syn-
thèse» de ces différents critères, de les «pondérer», est nécessaire-
m e n t et fatalement arbitraire. Enfin, tout autant arbitraire, et sans
l'ombre de justification possible, est le passage d ' u n e telle échelle,
supposée établie, à u n e différenciation des salaires : pourquoi u n e
année d'études, ou u n diplôme d e plus, vaut-il 100 F de plus par
mois, et n o n pas 10 ou 1 000 ? Mais considérons ces « arguments »
u n par u n .
5. O n dit que la hiérarchie d u c o m m a n d e m e n t et des revenus
serait justifiée par et fondée sur u n e hiérarchie ou échelle d u savoir.
Mais dans l'entreprise ( c o m m e dans la société) contemporaine, ce
ne sont pas ceux qui ont le plus d e « savoir » qui c o m m a n d e n t et
qui ont les revenus les plus élevés. Il est vrai q u e la partie supé-
rieure d e la hiérarchie se recrute surtout p a r m i ceux qui ont des
«diplômes». Mais, outre qu'il serait ridicule d'identifier le savoir
et les diplômes, ce n e sont pas ceux qui ont « le plus de savoir »
qui m o n t e n t sur l'échelle d u c o m m a n d e m e n t et des salaires, mais
ceux qui sont les plus habiles dans la compétition et la lutte qui se
déroulent au sein d e la bureaucratie qui dirige l'entreprise. U n e
entreprise industrielle n'est p r a t i q u e m e n t jamais dirigée par le
plus « savant » d e ses ingénieurs : celui-ci est le plus souvent can-
tonné dans u n b u r e a u d ' é t u d e s et d e recherches. Et, à l'échelle
de la société, on sait q u e les savants, grands ou n o n , n ' o n t a u c u n
pouvoir et n e sont payés q u ' u n e petite fraction d e ce qu'est payé
le dirigeant d ' u n e firme moyenne. N i dans l'entreprise ni dans la
société contemporaines le pouvoir et les revenus élevés n e vont à
ceux qui « ont le plus g r a n d savoir» ; ils sont entre les mains d ' u n e
bureaucratie, au sein de laquelle la promotion n ' a rien à voir avec
le « savoir » ou les « capacités techniques », mais est déterminée par
la capacité de surnager dans les luttes entre cliques et clans (capa-
cité qui n ' a a u c u n e valeur économique ou sociale, sauf p o u r son
propriétaire) et par les liens q u e l'on a avec le grand capital (dans
les pays occidentaux) ou avec le parti politique d o m i n a n t (dans
les pays de l'Est).

6. C e que l'on vient de dire m o n t r e aussi ce qu'il faut penser


de l'argument justifiant la hiérarchie par les différences entre les

483
«capacités» des gens. Lorsque l'on considère les différences de
salaire et de pouvoir qui sont vraiment importantes - n o n pas celles
entre u n O S et u n outilleur, mais celles entre l'ensemble des travail-
leurs manuels d ' u n côté, et les sommets de l'appareil dirigeant de
l'entreprise, de l'autre - , on voit que ce qui est « récompensé » n'est
pas la capacité de bien faire u n travail, mais la capacité de miser
sur le bon cheval. Mais l'idéologie officielle prétend aussi que la
hiérarchie des salaires correspond à u n e capacité bien spécifique,
et qui serait u n e capacité de «diriger», d'«organiser», ou même de
«concevoir et vendre u n produit». Il est pourtant évident que ces
« capacités » n ' o n t de sens que par rapport au système actuel et dans
son contexte. La «capacité de diriger», telle q u ' o n l'entend actuel-
lement, n'a u n sens et une valeur que pour u n système qui sépare
et oppose exécutants et dirigeants - ceux qui travaillent et ceux qui
dirigent le travail des autres. C'est l'organisation actuelle de l'en-
treprise et de la société qui fait exister une fonction de « direction »
séparée de la collectivité des producteurs et opposée à ceux-ci, et
qui en a besoin. La même chose est vraie pour l'« organisation du
travail». Et la même chose est encore vraie pour ce qui est de la
« capacité de concevoir et de vendre u n produit » ; car ce n'est que
dans la mesure où la production contemporaine s'appuie de plus
en plus sur la fabrication artificielle de «besoins» et la manipu-
lation des consommateurs q u ' u n e telle fonction, et la «capacité»
correspondante, ont un sens et une valeur.
En deuxième lieu, ces fonctions ne sont plus accomplies, dans
l'entreprise contemporaine, par des individus. Ce sont des appa-
reils de plus en plus importants et de plus en plus impersonnels
qui sont chargés de l'« organisation » d u travail et de la production,
de la publicité et des ventes, et m ê m e des décisions les plus impor-
tantes concernant le fonctionnement et l'avenir de l'entreprise
(investissements, nouvelles fabrications, etc.). Le plus important,
d'ailleurs, c'est que dans une grande entreprise moderne - de
m ê m e que dans l'État - personne ne dirige vraiment : les décisions
sont prises au bout d ' u n processus complexe, impersonnel et ano-
nyme, de telle sorte qu'il est impossible, la plupart d u temps, de
dire par qui et quand a été décidée telle ou telle chose. Il faut ajou-
ter q u ' a u sein de l'appareil de direction de l'entreprise (comme
des autres institutions contemporaines, et n o t a m m e n t de l'État),

484
l'A H I É R A R C H I E D E S S A L A I R E S E T D E S R E V E N U S

il y a u n e différence énorme entre la manière d o n t les choses sont


censées se passer et la manière dont elles se passent effectivement,
entre la procédure formelle et la procédure réelle de la prise de déci-
sions; de m ê m e que dans l'atelier il y a u n e différence énorme
entre la manière d o n t les ouvriers sont supposés faire leur travail
et la manière dont ils se débrouillent p o u r le faire réellement. For-
mellement, c'est par exemple une réunion d ' u n Conseil d'adminis-
tration qui doit décider de telle chose ; dans la réalité, la décision
est déjà prise dans les coulisses avant la réunion, ou bien elle sera
ensuite modifiée par ceux qui ont effectivement à l'exécuter.
7.Les arguments justifiant la hiérarchie à partir des «respon-
sabilités » ne pèsent pas plus lourd. Il faut d'abord se demander :
quels sont les cas où la responsabilité peut être vraiment localisée
et, le cas échéant, sanctionnée ? Étant d o n n é le caractère de plus
en plus collectif de la production et des activités dans la société
moderne, ces cas sont rarissimes et ne se rencontrent, en géné-
ral, qu'aux échelons les plus bas de la hiérarchie : on sanctionnera
le garde-barrière supposé responsable d ' u n accident de chemin
de fer, mais il n'est pas question de sanctionner les responsables
de l'incendie d u C E S Édouard-Pailleron (en fait, il n'est prati-
quement pas possible de les trouver) : la « responsabilité », dans ce
dernier cas, s'est diluée dans les milliers de dossiers de l'administra-
tion. Et qui a-t-on « sanctionné » p o u r les milliards gaspillés dans
l'affaire des abattoirs de La Villette ? Ici encore, il n'y a aucun
rapport entre la logique de l'argument et ce qui se passe effec-
tivement. U n garde-barrière ou u n contrôleur de la navigation
aérienne ont entre leurs mains la vie de plusieurs centaines de
personnes chaque jour ; ils sont payés des dizaines de fois moins
que les P D G de la S N C F ou d'Air France, qui n ' o n t entre leurs
mains la vie de personne.

8. O n ne peut guère discuter sérieusement l'argument selon


lequel la hiérarchie des salaires s'explique et se justifie par la pénu-
rie relative des différentes qualifications ou types de travail. Cette
pénurie, lorsqu'elle existe, peut pousser pour une période, courte ou
longue, les rémunérations d'une catégorie plus haut qu'auparavant,
elle ne les fait jamais sortir de certaines limites étroites. Quelle que
soit la «pénurie» relative d ' O S et la «pléthore» relative d'avocats,
les seconds seront toujours payés beaucoup plus que les premiers.

485
QUEI.I.F. DÉMOCRATIE ?

9. N o n seulement aucun de ces arguments ne tient logique-


ment et ne correspond à ce qui se passe dans la réalité, mais ils
sont incompatibles les uns avec les autres. Si on les prenait au
sérieux, l'échelle des salaires correspondant au « savoir » (ou plutôt
aux diplômes) serait tout à fait différente de celle qui correspond
aux «responsabilités», et ainsi de suite. Les systèmes de rému-
nération actuels prétendent faire une «synthèse» des facteurs
supposés de la rémunération, par le moyen d ' u n e «évaluation»
du travail accompli dans tel poste ou telle place (job évaluation).
Mais u n e telle synthèse est une grossière mystification : on ne peut
ni mesurer vraiment chaque facteur pris séparément, ni les ajou-
ter, sauf d ' u n e manière arbitraire (avec des «pondérations» qui
ne correspondent à aucun élément objectif). Il est déjà absurde
de mesurer le savoir par des diplômes (quelle que soit la qualité
de ceux-ci et d u système d'éducation). Il est impossible de com-
parer entre elles des «responsabilités», sauf dans des cas banals
et sans intérêt: il y a des conducteurs de trains-voyageurs et de
trains-marchandises ; combien de tonnes de charbon vaut u n e vie
humaine ? Les mesures farfelues établies pour chacun des facteurs
sont ensuite « additionnées », comme des chèvres et des choux, à
l'aide de coefficients de pondération qui ne correspondent à rien
sauf à l'imagination de ceux qui les inventent.
La meilleure illustration du caractère mystificateur de ce sys-
tème est fournie par les résultats de son application. D ' u n e part,
on aurait été en droit de prévoir que, venant après deux siècles de
fixation « non scientifique » des rémunérations dans l'industrie, la
job évaluation aurait provoqué u n bouleversement de la structure
existante des rémunérations : il est en effet difficile de croire que,
sans savoir pourquoi, les entreprises appliquaient déjà des échelles
de salaire qui, miraculeusement, correspondaient à ce que cette
nouvelle science allait découvrir. Or en fait les modifications qui
ont résulté de l'application de la nouvelle méthode ont été infimes
- ce qui fait comprendre que la méthode a été ajustée de manière
à perturber le moins possible ce qui se faisait déjà, et à lui fournir
une justification pseudo-scientifique. D ' a u t r e part, l'introduction
de la job évaluation n'a en rien diminué l'intensité des conflits sur
les rémunérations absolues et relatives qui remplissent la vie quo-
tidienne des entreprises.

486
l'A H I É R A R C H I E D E S S A L A I R E S E T D E S R E V E N U S

10. Plus généralement, on n e saurait trop insister sur la dupli-


cité et la mauvaise foi de toutes ces justifications, qui invoquent
toujours des facteurs relatifs à la nature d u travail p o u r fonder
la différence des salaires et des revenus - cependant que les dif-
férences de loin les moins importantes sont celles qui existent
entre travailleurs, et les plus importantes celles qui existent entre
la masse des travailleurs, d ' u n côté, et les différentes catégories de
dirigeants de l'autre (qu'il s'agisse de dirigeants économiques ou
politiques). Mais l'idéologie officielle obtient ainsi au moins u n
résultat : contrairement à toute raison et à leurs propres intérêts,
les travailleurs eux-mêmes semblent attacher autant et plus d'im-
portance aux différences minimes qui existent entre eux qu'aux
différences énormes qui les séparent des couches supérieures de la
hiérarchie. O n reviendra sur cette question plus loin.
11.Tout cela concerne ce que nous avons appelé l'idéologie
de la justification de la hiérarchie. Il existe aussi u n discours en
apparence plus «respectable», celui de la science économique,
académique ou marxiste. O n ne peut pas en entreprendre ici la
réfutation détaillée. Disons sommairement que, pour l'économie
académique, le salaire est supposé correspondre au « produit mar-
ginal d u travail », c'est-à-dire à ce qu'« ajoute » au produit l'heure
de travail d ' u n travailleur supplémentaire (ou, ce qui revient au
même, à ce qui serait retranché d u produit si on enlevait de la
production u n travailleur). Sans entrer dans la discussion théo-
rique de cette conception en général - on peut facilement prou-
ver qu'elle est intenable - , on peut montrer immédiatement son
absurdité dans le cas qui nous intéresse, celui de la rémunération
différenciée des différentes qualifications, à partir d u m o m e n t où
il y a division d u travail et interdépendance des différents travaux,
ce qui est le cas général de l'industrie moderne. Si, dans u n e loco-
motive à charbon, on supprime le conducteur, on ne « diminue pas
u n peu » le produit (le transport), on le supprime tout à fait ; et la
m ê m e chose est vraie si l'on supprime le chauffeur. Le « produit »
de cette équipe indivisible, conducteur et chauffeur, obéit à u n e
loi de tout ou rien, et il n'y a pas de « produit marginal » de l'un
que l'on puisse séparer de celui de l'autre. La m ê m e chose vaut
dans u n atelier, et finalement pour l'ensemble de l'usine moderne,
où les travaux sont étroitement interdépendants.

487
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

Pour l'économie marxiste, d'autre part, le salaire doit être


déterminé lui-même par la « loi de la valeur-travail », c'est-à-dire
en fait être équivalent au coût de production et de reproduction
de cette marchandise qu'est, sous le capitalisme, la force de tra-
vail. Par conséquent, les différences de salaire entre travail n o n
qualifié et travail qualifié devraient correspondre aux différences
de frais de formation de ces deux catégories (dont l'essentiel est
représenté par l'entretien d u futur travailleur pendant ses années
« improductives » d'apprentissage). Il est facile de calculer que, sur
cette base, les différences de rémunération pourraient difficile-
ment excéder la proportion de 1 à 2 (entre le travail absolument
privé de toute qualification et celui qui exige 10 ou 15 ans de for-
mation préparatoire). O r on en est très au-dessus dans la réalité,
aussi bien dans les pays occidentaux que dans les pays de l'Est (où
la hiérarchie des salaires est pratiquement aussi ouverte que dans
les pays occidentaux).
Il faut en plus souligner fortement que, m ê m e si ces théories,
académique ou marxiste, offraient une explication des différencia-
tions de salaire, elles ne pourraient en aucun cas en fournir une
justification. Car, dans les deux cas, on accepte comme donnée non
discutée et n o n discutable l'existence de qualifications différentes,
qui n'est en fait que le résultat du système économique et social
global et de sa reproduction continue. Si le travail qualifié «vaut»
plus, ce serait, par exemple, dans la conception marxiste, parce que
la famille de ce travailleur a dépensé plus pour sa formation (et,
théoriquement, doit en « récupérer les frais » - ce qui signifie dans
la pratique que le travailleur qualifié pourra à son tour financer la
formation de ses enfants, etc.). Mais pourquoi a-t-elle pu dépen-
ser plus - ce que d'autres familles ne pouvaient pas faire ? Parce
qu'elle était déjà privilégiée d u point de vue des revenus. Tout ce
que ces « explications » disent donc, à la rigueur, c'est que si une
différenciation hiérarchique existe au départ, elle se perpétuera par
ce mécanisme. Ajoutons que si ce n'est plus le travailleur lui-même
ou sa famille mais la société qui assume ces frais de formation
(comme c'est de plus en plus le cas), il n'y a aucune raison pour
que celui qui a déjà bénéficié, aux frais de la société, d ' u n e forma-
tion lui assurant un travail plus intéressant, moins pénible, etc., en
profite une deuxième fois sous forme d ' u n revenu plus élevé.

488
l'A H I É R A R C H I E D E S S A L A I R E S E T D E S R E V E N U S

12. Mais la véritable difficulté d u problème de la hiérarchie,


aussi bien d u c o m m a n d e m e n t q u e des salaires, n'est pas touchée
par ces discussions, qui sont plutôt u n écran d e f u m é e devant le
vrai problème. Elle concerne des facteurs sociologiques et psycho-
logiques très profonds, qui d é t e r m i n e n t l'attitude des individus
face à la structure hiérarchique. C e n'est u n secret p o u r personne,
et il n'y a a u c u n e raison de le cacher : l'on rencontre chez beau-
c o u p de travailleurs u n e acceptation et m ê m e u n e valorisation de
la hiérarchie aussi p r o n o n c é e que chez les couches privilégiées. Il
est m ê m e d o u t e u x que les travailleurs se trouvant tout au bas d e
l'échelle hiérarchique soient davantage opposés à la hiérarchie q u e
les autres (la situation réelle globale est évidemment d ' u n e grande
complexité et varie avec le temps). E t il faut s'interroger sérieu-
sement sur les raisons de cet état d e choses. Cela exige u n e étude
longue et difficile, qui de toute évidence devrait être faite avec la
participation la plus ample possible des travailleurs eux-mêmes.
Ici, il n e s'agit que de consigner quelques réflexions.
13. O n p e u t toujours dire q u e l'idéologie officielle de la hié-
rarchie a pénétré à la longue les classes travailleuses, et c'est vrai ;
encore faut-il se d e m a n d e r c o m m e n t et p o u r q u o i a-t-elle p u y
parvenir, puisque l'on sait q u ' à ses origines et longtemps après,
en F r a n c e aussi bien q u ' e n Angleterre, le m o u v e m e n t ouvrier était
très f o r t e m e n t égalitariste. C ' e s t vrai aussi q u e de toute façon le
système capitaliste n'aurait pas p u continuer à fonctionner, et sur-
tout n'aurait pas p u p r e n d r e sa f o r m e bureaucratique m o d e r n e , si
la structure hiérarchique n'était pas n o n seulement acceptée, mais
« valorisée » et « intériorisée » ; il faut bien q u ' u n e partie n o n négli-
geable de la population accepte de jouer à f o n d ce jeu p o u r q u e
le jeu soit jouable. Pourquoi le joue-t-elle ? E n partie, sans doute,
parce que, dans le système contemporain, la seule «raison d e
vivre » que la société est capable d e proposer, le seul appât qu'elle
offre, c'est u n e consommation, d o n c u n revenu plus élevés. D a n s
la m e s u r e où les gens m o r d e n t à cet appât - et p o u r l'instant, ils
semblent y m o r d r e presque tous - , dans la mesure aussi où les
illusions de la «mobilité» et de la «promotion», c o m m e la réa-
lité de la croissance économique, leur font voir dans les échelons
plus élevés des niveaux auxquels ils aspirent et espèrent parvenir,
ils attachent peut-être moins d ' i m p o r t a n c e aux différenciations

489
Q.UEI.I.F. D É M O C R A T I E ?

de revenus qu'ils ne le feraient dans une situation statique. O n


est tenté de rapprocher de ce facteur ce qu'il faut bien appeler la
volonté de s'illusionner sur l'importance réelle des différences de
salaire que semble manifester la majorité de la population; des
enquêtes récentes ont révélé que les gens sous-estiment à u n degré
fantastique les différences de revenus existant en France.
Mais il y a aussi sans d o u t e u n facteur plus p r o f o n d et plus
difficile à f o r m u l e r qui joue ici le rôle principal. Le t r i o m p h e
de la bureaucratisation graduelle de la société a été en m ê m e
temps, et nécessairement, le t r i o m p h e d ' u n e représentation
imaginaire de la société - à laquelle tout le m o n d e participe
plus ou moins - c o m m e pyramide ou système de pyramides
hiérarchiques. Pour parler b r u t a l e m e n t , il semble p o u r ainsi
dire impossible à l ' h o m m e contemporain de se représenter u n e
société dans laquelle les individus seraient véritablement égaux
en droits et obligations, où les différences entre individus cor-
respondraient à autre chose q u e les différences de leurs posi-
tions sur u n e échelle de c o m m a n d e m e n t et de revenu. E t cela
est relié au fait que chacun ne p e u t se représenter soi-même, être
quelque chose à ses propres yeux (ou, c o m m e diraient les psy-
chanalystes, établir ses repères identificatoires), q u ' e n fonction
de la place qu'il occupe dans u n e structure hiérarchique, fût-ce
m ê m e à u n de ses échelons les plus bas. E n poussant à la limite,
on p e u t dire q u e c'est là le seul moyen q u e la société capitaliste
bureaucratique contemporaine laisse aux h o m m e s p o u r qu'ils se
sentent être q u e l q u ' u n , quelque chose d ' à p e u près déterminé -
puisque toutes les autres déterminations, tous les autres points
d ' a n c r a g e de la p e r s o n n e , tous les repères sont de plus en plus
vidés de leur contenu. D a n s u n e société où le travail est devenu
absurde dans ses objectifs et dans la manière d o n t il est fait, où
il n ' y a plus d e collectivités vivantes véritables, où la famille se
rétrécit et se disloque, où tout s'uniformise par les mass média
et la course à la c o n s o m m a t i o n , le système n e p e u t offrir aux
h o m m e s , p o u r m a s q u e r le vide de la vie qu'il leur fait, que le
hochet dérisoire de la place qu'ils occupent dans la pyramide
hiérarchique. Il n'est pas alors incompréhensible que b e a u c o u p
s'y accrochent, et q u e les rivalités catégorielles et profession-
nelles soient loin d'avoir disparu.

490
LA H I É R A R C H I E D E S S A L A I R E S E T D E S R E V E N U S

C'est d o n c aussi ces facteurs et ces attitudes qu'il faudrait exa-


m i n e r si l'on veut - c o m m e o n doit le faire - m e t t r e en avant u n e
critique radicale de la hiérarchie ; et c'est dans cette o p t i q u e qu'il
faudrait essayer d e voir dans quelle mesure, déjà a u j o u r d ' h u i ,
cette représentation hiérarchique d e la société n e c o m m e n c e pas
à s'user et à être mise en question, en particulier par les jeunes.
D I S C U S S I O N A V E C D E S M I L I T A N T S D U PSU*

Eugène ENRIQUEZ : U n bref rappel est nécessaire sur Socialisme


ou Barbarie, le groupe qu'a animé Castoriadis. Il est n é d ' u n e
scission avec le trotskisme, en 1948. La revue S.ouB. est parue de
fin 1948 à 1965. Outre Castoriadis, Lefort, Lyotard et d'autres y
ont collaboré. La vie d u groupe a été mouvementée : diverses rup-
tures s'y sont produites. Castoriadis y a écrit de n o m b r e u x articles
qu'il reprend actuellement dans u n e série de livres en cours d'édi-
tion (Éd. 10/18). Il avançait dès cette époque u n e problématique
fondée sur l'autogestion et réagissait vigoureusement contre le
modèle soviétique (dès le second numéro, u n article contre le
modèle de développement de l'URSS, puis u n e série d'articles
contre la défense de l'URSS faite par le P C à l'époque). L'évolu-
tion de sa pensée l'a conduit à remettre en question le marxisme
sur plusieurs aspects fondamentaux.
Pierre GARRIGUES : D a n s La CFDT et l'autogestion, Maire et
K r u m n o v écrivent : «redéfinir les modalités d'exercice d u pou-
voir à tous les niveaux dans la société ne se limite pas à exami-
ner si le sommet de la base représente bien la pyramide. C'est la
notion m ê m e de pyramide qui est en train d'éclater». La notion de
pyramide existe-t-elle dans la réalité et est-elle vraiment en train
d'éclater ? Billaudot pense que cette notion nous est imposée par
l'idéologie bourgeoise. Ce qui m'inquiète si cette notion éclate
vraiment, c'est ce qui se passe après.
C.CASTORIADIS:Ils veulent probablement dire que cet éclate-
ment de la pyramide se produit à la fois dans l'idéologie explicite
(les gens tendent à rejeter les justifications traditionnelles de l'exis-
tence d ' u n e ou plusieurs pyramides) et aussi dans la réalité sociale.

* Compte rendu d'une discussion avec des militants du PSU le 12 janvier


1974. Publié dans le supplément n°5 de Critique Socialiste (septembre-
octobre 1974) <rééd. «10/18», CS (1979), p. 261-299>.

493
Ql'KI.Lh DÉMOCRATIE >

Bernard BILLAUDOT:Je pense que la pyramide hiérarchique


est une représentation qui masque la réalité au m ê m e titre que la
concurrence : elle masque l'unité des intérêts de la bourgeoisie face
à des intérêts secondaires divergents. D e m ê m e , la hiérarchie est
une réalité en tant que représentation, mais qui masque la polarité
des intérêts entre deux classes antagonistes : l'image m ê m e de hié-
rarchie masque l'existence de ces deux pôles.
C. CASTORIADIS : N o u s sommes là d'emblée jetés dans l'océan
Pacifique, au milieu des eaux les plus profondes : dans la discus-
sion d u schéma marxiste. Marx dit en effet à propos de l'accumu-
lation d u capital : au fur et à mesure que progresse la concentration
du capital, augmentent à u n pôle la richesse, à l'autre, la misère,
l'oppression, la dégénérescence... Aujourd'hui, u n certain néo-
paléo-marxisme va jusqu'à affirmer que la hiérarchie masque la
domination d u « Kapital » sur u n e masse indifférenciée dans son
essence. D a n s ce schéma, la classe des capitalistes devient elle
aussi u n épiphénomène : elle n'est que la personnification de la
grande machine qu'est le « Kapital ».
D e plus en plus, depuis vingt-cinq ans, je considère que ce
schéma fait partie de l'idéologie, de l'ontologie d u m o n d e ins-
titué. La division essentielle dans la société d'aujourd'hui n'est
pas celle entre propriétaires de capital et ceux qui ne possèdent
que leur force de travail, mais à l'intérieur m ê m e d u processus
de production, celle entre dirigeants et exécutants. D e plus - et
c'est pourquoi on ne peut plus aujourd'hui penser dans les termes
du marxisme traditionnel - , m ê m e cette division-là cesse d'être
claire et simple : on ne peut plus désigner u n pourcentage de la
population active qui comprendrait des gens qui ne seraient que
dirigeants, des gens au profit desquels le système social fonction-
nerait, et le reste qui serait réduit à une position de pure exécution
et qui, en droit et potentiellement, serait voué à la révolte.
D a n s le processus de production comme dans toutes les autres
activités socialement organisées (éducation, politique, monopole
de la violence, culture...), les moments de direction et d'exécu-
tion sont opposés, mais, à l'exception des deux cas extrêmes
(sommet du sommet de la pyramide et bas de sa base, qui n'est
pas la couche la plus importante numériquement), dans tous les
étages intermédiaires, les rôles sont mixtes, composites. Il serait

494
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S DU PSU

fallacieux de relier le c o m p o r t e m e n t politique p r o f o n d des gens à


leur position dans la pyramide hiérarchique (à l'exception d e ceux
qui f o r m e n t le s o m m e t dirigeant d e la pyramide).
La pyramide est évidemment u n e métaphore. Il s'agit d ' u n
ensemble d e pyramides entrecroisées puisque, par exemple, les
positions sur les réseaux d e c o m m a n d e m e n t et de revenu n e coïn-
cident pas. D e plus, dans les sociétés d e capitalisme occidental
existent des résidus de situations antérieures qui ont disparu dans
les sociétés de capitalisme bureaucratique relativement pures
c o m m e l ' U R S S . D a n s ces dernières, s'il y a entrecroisement d e
plusieurs pyramides, l'une d ' e n t r e elles est la «vraie»: celle d u
Parti. O n n e p e u t y c o m p r e n d r e les divisions sociales q u e par rap-
p o r t au Parti, au fait q u e la pyramide d u pouvoir dans le Parti
c o m m a n d e dans la société.
Est-ce inquiétant q u e la pyramide éclate? D ' a b o r d , elle n'est
pas près de le faire. Mais le projet de socialisme autogestionnaire
- si l'on entend par là u n e société où la collectivité des h o m m e s
et des f e m m e s gère directement et d é m o c r a t i q u e m e n t ses affaires
dans tous les domaines - est en contradiction totale avec u n
modèle hiérarchique.
Jean LE GARREC : D a n s l'entreprise existe u n e classe inter-
médiaire qui a le savoir mais a p e r d u le pouvoir (par r a p p o r t
au s o m m e t d e la pyramide). Sur 2 millions d'emplois nouveaux
créés entre 1962 et 1972, 1,5 million correspondent à des tâches
déqualifiées ou en voie d e déqualification. Il est d o n c faux d'affir-
m e r que la base de la pyramide sociale se réduit n u m é r i q u e m e n t .
Les emplois d ' O S et assimilés sont ceux qui en n o m b r e , sinon en
pourcentage, a u g m e n t e n t le plus vite ces dernières années. Les
500 000 autres emplois correspondent à la fois à u n e certaine q u a -
lification et à u n e absence d e pouvoir.
Le modèle hiérarchique r é p o n d à sa manière au besoin d e sécu-
rité des gens. Il leur d o n n e l'espoir de grimper dans la pyramide.
N o u s n e devons pas en rester à constater q u e ce modèle est forte-
m e n t contesté : il faut savoir par qui, à quels niveaux, et proposer
u n autre modèle qui tienne c o m p t e lui aussi de ce besoin de sécu-
risation. O r il m e semble que tu n e vas pas assez loin dans ce sens.
C. CASTORIADIS : C e n'est pas à moi de produire, en l'absence
des intéressés eux-mêmes, u n modèle de société n o n hiérarchisée.

495
Q U E I . I . F .D É M O C R A T I E ?

C o m m e je le rappelle dans la conclusion de m o n article pour


CFDT Aujourd'hui1, la principale difficulté pour la destruction de la
hiérarchie, c'est sa dimension à la fois sociale et psychique : il existe
une homologie entre ce qui est institué depuis au moins 4 000 ans
dans nos sociétés et la structure profonde de la personnalité des
individus. Nous, Européens, n'avons jamais été des indiens Zuni :
il n'y a jamais eu dans notre passé collectif une tribu où il fallait
battre quelqu'un p o u r que, de guerre lasse, il accepte d'être le chef.
Au contraire, chez nous, on s'est toujours tués pour être soi-même
le chef. Voir les Pharaons, Eschyle, Shakespeare, Staline...
Il y a une homologie profondément enracinée entre l'institu-
tion sociale de la différence entre individus comme différence
n o n symétrique (nous ne sommes pas divisés entre les moitiés
N o r d et Sud d u village, ou entre les clans d u léopard et d u lion,
mais nous sommes habitués à nous repérer les uns par rapport
aux autres par référence à une échelle verticale, d ' u n e façon n o n
symétrique, dans u n réseau en u n sens fixe et rigide) et l'orga-
nisation psychique des individus : pendant leur dressage - quelle
que soit, presque, la classe sociale - , en accédant au langage, ils
entrent dans u n m o n d e où tout est structuré hiérarchiquement.
Leurs repères les plus profonds - à commencer par leurs propres
repères identificatoires - les situent eux-mêmes par rapport aux
autres n o n pas simplement comme différents, mais directement
comme supérieurs ou inférieurs. Cela dès le m o m e n t de l'homini-
sation de l'enfant, dès que la sphère familiale s'ouvre sur la réalité
sociale globale.
Que peut faire l'écrivain, le théoricien, contre cette situation?
Il peut expliquer qu'économiquement (pour prendre le petit bout
de la chose) une société moderne, à technologie évoluée, peut par-
faitement fonctionner sur la base d ' u n e égalité totale des revenus.
En u n sens même, c'est le seul m o d e de fonctionnement écono-
miquement rationnel.
Il peut montrer que la motivation économique du profit sur
laquelle repose la société actuelle n'est q u ' u n e parmi d'autres ; que
d'autres ont existé dans l'histoire. Mais il ne peut pas lui-même

1. CFDT Aujourd'hui, janvier-février 1974. [Maintenant, dans L'Expérience


du mouvement ouvrier, 2, p. 427-444 <et ici, p. 479-491>.]

496
D I S C U S S I O N A V E C D E S M I L I T A N T S DU PSU

créer le type psychique d ' u n individu n o n hiérarchique, écrire la


science-fiction d ' u n nouveau psychisme. D e m ê m e , p o u r ce qui
est de l'institution p r o f o n d e de la société correspondante, la façon
d o n t elle s'organise elle-même et organise le m o n d e , les rapports
sociaux : le théoricien n e p e u t pas la créer, sauf à écrire u n r o m a n ,
qui sera peut-être b o n , mais peut-être aussi mauvais.
C e qu'il p e u t faire, c'est critiquer le système existant, détruire
ses rationalisations, m o n t r e r que ce n e sont que de p s e u d o -
rationalités; par exemple, m o n t r e r la stupidité de l'idée q u e la
«compétence» fournit u n f o n d e m e n t objectif d e la hiérarchie.
Mais il n e p e u t pas lui-même «accoucher» de ce qui n e serait
m ê m e pas u n e utopie.
La base de la pyramide sociale est-elle en train de s'élargir, ou
bien se rétrécit-elle en f o r m e de tonneau, c o m m e je le pense ? Il
faut raisonner en pourcentage et n o n en chiffres absolus : m ê m e si
le prolétariat m a n u e l continue d ' a u g m e n t e r en termes absolus, il
ne représente plus actuellement q u e 18 % de la population active
aux États-Unis. M ê m e si ces 18 % représentent u n chiffre absolu
supérieur à celui d u début d u siècle, c'est la réduction d u p o u r -
centage qui est significative d e la tendance.
R o b e r t CHAPUIS : Il existe des « O S intellectuels ».
C . CASTORIADIS : D ' a c c o r d , mais se considèrent-ils c o m m e iden-
tiques à des balayeurs dans u n e usine ? Il faut p r e n d r e en c o m p t e
l'intrication des pyramides partielles. Les O S n e constituent pas le
niveau le plus bas de la pyramide sociale.
C e qui devient fonctionnellement important, c'est la confusion,
le mélange des positions et des rôles dans toutes les strates inter-
médiaires de la hiérarchie sociale.
Philippe BRACHET : N'est-il vraiment pas possible aux théori-
ciens révolutionnaires de présenter u n modèle de société alternatif
à la société capitaliste hiérarchisée actuelle? Serait-ce vraiment
p o u r eux l'inventer à la place d ' u n e d e m a n d e sociale qui devrait,
p o u r être valable, avoir des chances d e réussir, se formuler d'elle-
m ê m e , dans la réalité historique des luttes sociales? Mais cette
d e m a n d e sociale existe : elle s'exprime - dans la société actuelle,
il est probable q u e ce sera son seul m o d e d'expression possible -
par le type m ê m e de luttes qui se développent, s u r t o u t depuis
1968. Le vrai problème est celui d e la liaison institutionnelle de

497
la théorie révolutionnaire avec ces luttes. Car ces luttes expriment
une contestation d u modèle de société capitaliste bureaucratique
qui ne trouvera jamais en elle-même les moyens suffisants p o u r se
dépasser en tant que contestation p o u r devenir u n e alternative
politique globale.
C'est ce que n o u s vivons actuellement en France : le modèle
hiérarchique et son s o m m e t - P o m p i d o u et son gouvernement -
sont largement déconsidérés auprès des salariés, de l'opinion
publique. Les justifications traditionnelles d u modèle hiérar-
chique n e «marchent» plus aussi bien, au point que des luttes
qui le contestent directement dans les faits sont assez p o p u -
laires. Mais la grande force de ce modèle, c'est qu'il ne suffit
pas qu'il soit déconsidéré p o u r q u ' u n autre modèle l'emporte
sur lui. Il profite de l'inertie considérable qui empêche l'instal-
lation d ' a u t r e chose à partir de sa seule déconsidération. D a n s
la mesure où « la G a u c h e » n'est pas n o n plus capable, n o n seu-
lement de proposer u n autre modèle, mais aussi de le lier à la
réalité des luttes d ' u n e façon qui en rende sa généralisation plus
crédible que le maintien d u modèle hiérarchique - dans cette
mesure, les réactions des gens lui reviennent. Il reprend autorité
sur la culpabilité qu'éprouvent inconsciemment les gens à lui
avoir désobéi sans succès.
Pompidou et la Droite savent bien qu'ils ont sans doute inté-
rêt à laisser actuellement le champ apparemment libre à certaines
luttes et revendications de type libertaire - jusques et y compris
éventuellement à ce que la Gauche accède au gouvernement -
pour que la preuve soit faite que cela ne peut être q u ' u n échec, le
modèle hiérarchique correspondant seul à la réalité - « les choses
étant ce qu'elles sont », disait de Gaulle.
Si les forces révolutionnaires - et leurs formes d'expression
théoriques ont ici une grande responsabilité - ne sont pas capables
de rendre crédible u n modèle de société alternatif, l'espèce de vide
social actuel sera comblé par u n retour en force du modèle auto-
ritaire, les gens vivant leur impuissance collective à combler ce
vide par une création collective sur le m o d e d ' u n e régression au
psycho-familial : pour apaiser leur culpabilité, ils demanderont la
protection d ' u n chef. C'est déjà ce qui s'amorce ici et là (réactions
après l'échec ou le demi-échec d ' u n e grève).

498
D I S C U S S I O N AVEC DES M I L I T A N T S DU PSU

Gérard FUCHS : N ' y a-t-il pas u n e certaine hypocrisie à se refu-


ser à proposer u n nouveau modèle de société ? Car on le fait déjà
implicitement dans la façon dont on critique la société actuelle.
C. CASTORIADIS : Je crois être u n de ceux qui sont allés le plus
loin dans la description concrète d ' u n e société socialiste depuis
Fourier. J'ai écrit u n article, « Sur le contenu d u socialisme », dans
le n ° 2 2 de S. ou B., qui essaye de donner le blueprint de la société
socialiste.
D a n s le groupe S . o u B . , la scission idéologiquement la plus
importante, celle avec Lefort et Simon, s'est faite surtout parce
que ces camarades refusaient en fait aux théoriciens révolu-
tionnaires le droit de formuler des propositions : ils ne devaient
qu'accueillir ce que la classe ouvrière produit. Je m'oppose à cette
conception : on a le droit de parler, c o m m e n'importe quel autre
m e m b r e de la société.
Dans ce texte « Sur le contenu d u socialisme », je parle de l'orga-
nisation de l'économie, de la transformation de la technologie. Je
critique ce point aveugle dans le marxisme qui concerne la tech-
nologie capitaliste, alors que c'est u n e dimension essentielle de
l'exploitation et de l'aliénation: elles sont matériellement incar-
nées dans l'acier, les murs, les fils électriques, le béton. Elles sont
dans les machines, qui n ' o n t aucune rationalité intrinsèque mais
constituent u n m o m e n t d u système capitaliste.
D e cette critique découle immédiatement u n envers positif: n o n
pas de mettre des bombes dans toutes les usines - on crèvera alors
de faim trois jours après la Révolution - mais, dès le soir m ê m e , de
commencer u n effort gigantesque de transformation consciente
de la technologie p o u r la mettre au service des producteurs.
Mais si, au-delà, on essayait dès maintenant d'imaginer de nou-
veaux instruments de travail qui restituent - dans les conditions
d u savoir m o d e r n e - à l ' h o m m e la domination sur le processus de
travail, on passerait d u sublime au ridicule. Car il est impossible
de se substituer à - ou d'anticiper - l'expérience n o n seulement
des ingénieurs, mais aussi et surtout des ouvriers qui utiliseront
cette technologie et pourront seuls dire dans quelle mesure elle
leur permet la domination de l'outil de travail.
Au niveau de l'économie, il est relativement facile de montrer
la possibilité de son fonctionnement autogéré : j'ai décrit ce que

499
QUEI.I.E DÉMOCRATIE?

j'ai appelé « l'usine d u Plan », qui automatise une grande partie du


processus de gestion de l'économie globale et élimine le cauche-
mar de la coordination de l'économie sans échapper au contrôle
social des travailleurs ; c'est parfaitement possible.
Mais on ne peut pas décrire actuellement le stade final d u
socialisme et le nouveau type d'être humain qu'il suppose. Il
est toujours possible de retomber en arrière après u n e révolu-
t i o n : sans compter les risques d'intervention externe, les gens
eux-mêmes peuvent s'avérer incapables d'assumer l'effort de
construction d ' u n e nouvelle société égalitaire, qui n'uniformise
pas tout le m o n d e mais place les différences interindividuelles
ailleurs que dans le c o m m a n d e m e n t ou le revenu. O n ne peut
actuellement inventer ni ce type d'être ni les parties homologues
de la société correspondante. O n peut seulement pousser dans
ces directions.
Le modèle autoritaire, hiérarchique, est mis en cause dans les
faits, par les jeunes en particulier, depuis 1968. Mais 1968 était
lui-même le produit d ' u n e évolution souterraine plus profonde.
Cela dans le domaine justement qui apparaît le plus intangible
d'après l'idéologie traditionnelle - et m ê m e pour M a r x : m ê m e
si l'on peut imaginer de supprimer le c o m m a n d e m e n t , il semble
évident que certains savent et d'autres pas. Or la contestation a,
en u n sens, visé aussi cette position du Savoir, m ê m e si elle a pris
par moments des formes aberrantes. Il y a là, dans les attitudes
effectives, u n noyau qui annonce peut-être que cette société est en
gestation d ' u n individu de type nouveau.
Alain Gimi.FR M : Dans l'introduction à la réédition de tes œuvres,
tu qualifies durement ceux qui parlent actuellement de l'auto-
gestion. Alors que ce fut un slogan en faveur d'une gestion ouvrière
de la société, défendu surtout par toi à S ou B. depuis vingt ans, tu
présentes son succès actuel comme une immense récupération :
« on se d e m a n d e si ce ne sont pas des escrocs qui manipulent des
innocents », dis-tu.
Il existe maintenant beaucoup plus que 4 personnes à proposer
l'autogestion : peut-être 400 000 p o u r quantifier. Et ce ne sont pas
les représentants d ' u n État, ils ne sont pas manipulés par la Ligue
des communistes yougoslaves (contrairement à ce qu'affirment
Henri Lefebvre et ceux de sa génération politique).

500
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

O n peut effectivement parler d'escrocs et d'innocents quand


le PS tente de récupérer l'autogestion, parce qu'il en fait u n p u r
slogan électoral. Mais l'autogesdon se diffuse dans de nombreux
milieux dont le P S U n'est q u ' u n e petite composante, qui serait
insignifiante sans la C F D T , qui a des positions similaires. Peut-
être y a-t-il des escrocs et des innocents au sommet et à la base
du P S U et de la C F D T , mais il y a plus que cela. Si demain les
syndicats de flics parlent eux aussi de s'autogérer, ce sera davan-
tage que s'ils demandaient le droit de taper sur les gens d é m o -
cratiquement ! D a n s ce mythe collectif qu'est l'autogestion et qui
remplace celui de la grève générale d'il y a 70 ans, est contenue
u n e grande aspiration libératrice que tu sembles sous-estimer
dans ton introduction.
D a n s ton appréciation de Mai 1968, tu constates que ce sont les
groupes politiques les plus archaïques qui ont émergé juste après :
les trotskistes-léninistes, et les maoïstes qui sont en fait des stali-
niens quant au fond. Mais on dirait que ta constatation s'arrête là.
T u poses deux questions pertinentes aux partisans de l'auto-
gestion : êtes-vous pour l'égalité absolue des salaires et p o u r l'abo-
lition de tout appareil d'État séparé de la société ? T u sembles
penser que ces questions n e sont pas discutées parmi les partisans
de l'autogestion. Or c'est faux. Au Congrès de la C F D T c o m m e à
celui d u PSU, les débats centraux ont porté là-dessus.
Que les idées que S.ouB. défendait de façon plus que minori-
taire - clandestine - soient actuellement reprises par u n mouve-
ment de masse ne peut pas se réduire à une récupération : il y a
aussi signe de libération. Les deux phénomènes coexistent dans le
m ê m e mouvement. Surtout q u ' e n 1974, depuis que le mouvement
de Mai s'est décanté, les trotskistes sont en pleine déconfiture (le
seul groupe politique qui en subsiste est obligé de se rallier tacti-
quement à l'autogestion), le maoïsme n'existe plus politiquement.
Par contre, de n o m b r e u x mouvements sociaux se produisent dans
le sens que tu souhaitais : dans le sens d ' u n e recherche d'identité,
d'autonomisation des individus chez les OS, les techniciens, les
jeunes, les travailleurs arabes, les minorités nationales, les femmes.
C. CASTORIADIS : C o m m e n t pourrais-je contester l'importance
de l'extension de l'idée d'autogestion depuis quelques années?
Mais nous savons tous que les gens mettent des contenus très

501
différents sous le m ê m e vocable : en Angleterre en 1800, « Liberté,
égalité, fraternité», c'était u n puissant explosif. Ces termes ont
depuis été tellement usés par leur utilisation bourgeoise qu'ils ont
p e r d u tout leur pouvoir.
O n observe la m ê m e tentative de récupération avec l'idée
d'autogestion. Je n e parle pas d u P S U ou d e la C F D T . Mais q u e
dire des dirigeants d u P S ? M ê m e la C G T , qui vient de publier u n
d o c u m e n t sur la gestion économique des entreprises, n ' o s e plus
attaquer l'autogestion.
C'est u n indice intéressant, mais n o u s devons tenter d ' e m -
pêcher la récupération en posant les questions sur le tranchant
d u rasoir, en exigeant qu'ils s'expliquent sur ce qu'ils e n t e n d e n t
par «gestion démocratique». C e n e p e u t être q u e l'égalité par-
faite : si Marchais est élu u n jour secrétaire général d u P C , ce ne
devrait être q u e p o u r u n e semaine avant de retourner à la base. (Je
constate q u e la semaine d u P S U est de six ans !)
La seule manière d e faire barrage contre la récupération, c'est
de poser les questions les plus gênantes. C ' e s t p o u r q u o i je pose
la question de l'égalité absolue des salaires et des revenus. O n
conviendra que, là-dessus, la direction de la C F D T est p o u r le
moins p r u d e n t e : à supposer qu'ils en soient convaincus mais ne
veulent pas en parler actuellement de peur que le m o m e n t « ne soit
pas favorable », il reste qu'ils n ' e n parlent pas.
Ces m o u v e m e n t s sociaux à aspirations autogestionnaires, appa-
rus r é c e m m e n t en France, mais déjà auparavant dans les pays
de capitalisme évolué, font partie d u capitalisme m o d e r n e : ils
prouvent que le projet révolutionnaire a u n e base réelle. Faut-il
être optimiste ou pessimiste ? N i l'un ni l'autre : là-dessus, je reste
toujours classique. Le m o u v e m e n t révolutionnaire est resté aveugle
sur le fait q u e l'histoire ne connaît pas u n développement linéaire.
Les révolutionnaires ont toujours vécu sur l'idée qu'ils avaient
déposé u n capital à la b a n q u e de l'histoire, et qu'il produisait avec
des intérêts composés des potentialités révolutionnaires. C o m m e
si les révolutionnaires pouvaient à la limite dormir, la Révolution
étant q u a n d m ê m e , au travers de hauts et de bas, inexorablement
en marche. Personne n ' a écrit ce raisonnement explicitement,
mais c'est le f o n c t i o n n e m e n t psychique d u trotskiste, par exemple.
Il faut savoir attendre et être là au m o m e n t de l'accouchement.

502
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

Mais ce que nous appelons « illusions » a la peau dure, et resurgit


sous d'autres formes. U n e de nos plaisanteries, à S. ou B., consistait
à prédire la disparition d u P C F par m o r t naturelle : il n e recru-
tait presque plus de jeunes, d o n c sa moyenne d'âge augmentait
presque d ' u n an tous les ans. Mais cette prédiction s'est révélée
fausse : le P C recrute parmi les jeunes, m ê m e si cela nous paraît
aberrant, p o u r u n jeune, d'adhérer actuellement au P C F .
C e u x qui pensent q u e les ouvriers, tirant la leçon d e la grève
précédente, n e feront plus, la prochaine fois, confiance aux chefs
staliniens se font c h a q u e fois des illusions. Les révolutionnaires
ont jusqu'ici refusé d e tenir c o m p t e d e l ' é n o r m e capacité de
toutes les classes sociales - y compris le prolétariat - à recréer
c o n s t a m m e n t des représentations qu'ils appellent, eux, falla-
cieuses. Certes, il se manifeste en m ê m e t e m p s chez les masses
u n e t e n d a n c e contraire, à savoir u n e inertie croissante à l'égard
des formes d'action q u e peuvent leur proposer les organisations
bureaucratiques : le P C a peut-être u n million d'électeurs d a n s la
région parisienne, 100 0 0 0 m e m b r e s encartés, qui sait combien
de p e r m a n e n t s , or il p e u t t o u t juste réussir à faire descendre dans
la r u e 10 000 manifestants.
Victor LEDUC : Je suis e n t i è r e m e n t d ' a c c o r d avec t o n analyse
d u stalinisme et considère q u e t u es celui qui est allé le plus
loin. M a i s c o n t r a i r e m e n t à toi et au risque d e m e faire traiter de
paléo-marxiste, je crois t o u j o u r s en la d é t e r m i n a t i o n en dernière
instance de l ' é c o n o m i q u e . T u sous-estimes la liaison entre la hié-
rarchie et l ' é c o n o m i q u e . D a n s toutes les sociétés où existent des
f o r m e s d e propriété, u n e liaison très p r o f o n d e est à l'œuvre entre
le m o d è l e hiérarchique - qui est u n e f o r m e d e pouvoir - et u n e
possession d e type é c o n o m i q u e . C ' e s t vrai q u e les caractéris-
tiques psychiques sont i m p o r t a n t e s , mais leur causalité n'est-elle
pas d ' a b o r d é c o n o m i q u e ?
G . FUCHS : Pour introduire le biologique entre le psychique
et l'économique, n'existe-t-il pas u n lien entre le m o d è l e hié-
rarchique et les conditions de survie d ' u n e collectivité, définie
c o m m e u n e a p p a r t e n a n c e exclusive d'autres a p p a r t e n a n c e s à
d'autres collectivités ?
C. CASTORIADIS : M e s modestes connaissances en ethnologie m e
m o n t r e n t que les sociétés autres que la nôtre ne fonctionnent pas

503
nécessairement selon u n modèle hiérarchique. Par contre, on n'ob-
serve pas de tribu primitive qui ne mange pas ou ne se reproduise
pas : c'est cela le biologique. Les sociétés américaine ou française
contemporaines sont fortement hiérarchisées, bien que le pro-
blème de la survie n'y soit pas intense d u tout.
G. FUCHS : N'est-ce pas parce que le seuil de survie y est large-
ment dépassé que la contestation d u modèle hiérarchique peut s'y
développer ?
C. CASTORIADIS : J'ai toujours trouvé ce genre de corrélation
très suspecte. Il faut, comme en mathématiques, la soumettre à
l'épreuve d u contre-exemple. S'il a existé une seule société « pauvre »
sans hiérarchie, cela ruine l'idée q u e la hiérarchie résulte de la
pénurie. Or il en a existé. S'il a existé une seule société hiérarchique
« pauvre » où la hiérarchie a été contestée, cela ruine l'idée que la
contestation de la hiérarchie présuppose u n «seuil» de richesse.
Or il en a existé. Par ailleurs, cette notion de « seuil de survie » est
très inconsistante. Les besoins qui définissent les prétendus seuils
sont eux-mêmes des créations historiques. Or toute la théorie éco-
nomique d u Capital de Marx n'a de sens que s'il existe u n niveau
de vie déterminé de la classe ouvrière, que l'on peut fixer. Sinon, il
n'est plus possible de définir ce qu'il appelle le travail nécessaire,
et pas davantage l'exploitation.
Pour répondre à Leduc, là où u n modèle hiérarchique existe, il
y a bien entendu aussi, nécessairement, pouvoir sur les moyens de
production, disposition effective de ces moyens, qu'elle possède le
vêtement juridique de la propriété privée ou celui de la propriété
d'État. Surtout lorsque la production est devenue l'activité cen-
trale de la société. Mais découper la réalité en psychique et éco-
nomique, cela m e paraît relever d ' u n e catégorisation dépassée. Je
parlais d u psychique et d u social. Mais attribuer dans le social u n
rôle de causalité première à l'économique m e paraît faux. C o m -
ment peut-on parler ici de causalité ? Je ne peux pas saisir l'écono-
mie comme facteur séparable d u reste de la société, qui permettrait
d'en faire la cause d u « reste » - quel reste ?
Il est faux d'affirmer que l'invention de la machine à vapeur
ait donné le capitalisme; parce qu'il faut que cette invention sur-
vienne dans une société où les conditions culturelles d'ensemble
sont telles que des gens s'en saisissent pour faire d u profit. Des

504
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

inventions analogues o n t été faites p e n d a n t l'Antiquité o u en


C h i n e sans q u e le capitalisme n ' e n découle.
A u j o u r d ' h u i encore, les colonisateurs, o u les industriels n é o -
colonisateurs a p p o r t e n t en A f r i q u e le machinisme. C e n'est pas
q u e les Africains n e sachent pas y faire, mais le développement
capitaliste n e les intéresse pas. Ils travaillent trois jours p a r semaine
et dès qu'ils o n t gagné assez d ' a r g e n t p o u r acheter l'agneau o u les
cadeaux p o u r les m e m b r e s de leur clan, ils rentrent au village. Ils
o n t raison.
V. LEDUC : L ' é c o n o m i q u e , ce n'est pas le t e c h n i q u e p u r , c'est
son imbrication avec le facteur h u m a i n .
C . CASTORIADIS : A partir d u xi e siècle en E u r o p e occidentale u n
bouleversement c o m m e n c e à se p r o d u i r e d ' a b o r d sous la f o r m e
d ' u n suintement infinitésimal des pores de la société féodale.
C o m m e n c e n t à apparaître les serfs évadés d u d o m a i n e féodal,
c o m m e disait M a r x . U n e nouvelle réalité est alors instituée o ù ce
qui i m p o r t e n'est plus d'être saint ou roi, mais ce qui c o m p t e , c'est
ce qui p e u t être c o m p t é . Là-dessus, des inventions, qui existaient
p o u r certaines à Alexandrie au 11e siècle de n o t r e ère et consti-
tuaient des objets de curiosité o u d ' a m u s e m e n t p o u r les riches,
ne sont désormais vues q u e c o m m e u n m o y e n p o u r accroître leur
f o r t u n e . T o u t u n développement intellectuel, philosophique et
scientifique p r e n d cette t o u r n u r e , sans q u e l'on puisse repérer u n
facteur d é t e r m i n a n t .
V. LEDUC : O n est en présence d e l'émergence historique d ' u n e
classe sociale, stoppée p e n d a n t longtemps p a r u n e autre classe.
C.CASTORIADIS:Mais, en disant cela, tu raisonnes c o m m e s'il
existait u n e t e n d a n c e potentielle d e t o u t e l'histoire d e l ' h u m a n i t é
à p r o d u i r e le capitalisme, et u n facteur d ' i n h i b i t i o n : l'existence
d ' u n e autre classe qui le stoppait.
A. GUILLERM : P o u r constituer u n e histoire de la Bretagne, j'ai
étudié la bourgeoisie nantaise et celle de Liverpool (dont M a r x
disait qu'elle était l'image de l'avenir d u capitalisme). Toutes
les deux sont composées d ' a r m a t e u r s et d e négriers, qui o n t les
m ê m e s sources d e capitaux - la traite. A Liverpool, les capitaux en
provenance de la traite sont investis d a n s l'industrie. A N a n t e s , o ù
300 familles d ' a r m a t e u r s o n t u n e mentalité d ' e n t r e p r e n e u r s en ce
qui c o n c e r n e la traite, ils utilisent leurs capitaux à construire p o u r

505
eux en imitant Venise et Amsterdam : ils font venir des inventeurs
p o u r créer l'île Feydau où ils bâtissent leurs hôtels - on l'appelle
la petite Hollande. Ils créent le quai d e la Fosse. Pourtant d u fer
existait à Châteaubriant, à 50 km, et ils auraient p u trouver d u
charbon.
C. CASTORIADIS : Cela démontre que les inventions ne sont pas
suffisantes p o u r expliquer la naissance d u capitalisme industriel à
partir d u capitalisme marchand. Il faut aussi, par exemple, q u ' o n
ait pu créer u n prolétariat «sans feu ni lieu». Pour Marx, ce ne
peut évidemment pas être la bourgeoisie qui le crée, puisqu'elle
n'existe pas encore : ce sont les grands propriétaires fonciers qui
expulsent les tenants, qui doivent donc se vendre, 16 heures par
jour, aux fabriques. Or ce mouvement des enclosures se trouve être
là en m ê m e temps, « par hasard ».
P. BRACHET : S'il est facile de montrer l'arbitraire qu'il y a à
parler de dernière instance et de détermination de l'économique
sur le social, il m e semble fondé, par contre, de dire comme le fai-
sait Marx que « ce sont les conditions matérielles d'existence des
gens qui expliquent leur conscience et pas l'inverse ».
C. CASTORIADIS : Je n'ai jamais compris comment on pouvait
faire cette séparation.
Pierre GARRIGUES:Le terme «barbarie», dans S.ouB., ne cor-
respond-il pas à une organisation sociale dans laquelle le pouvoir
serait considéré comme la valeur essentielle, ce qui constituerait
l'obstacle principal à l'apparition d u nouveau type d ' h o m m e que
le socialisme devrait inventer ?
C. CASTORIADIS : N o n , la barbarie, ce serait une société qui se
fermerait définitivement, où il n e pourrait plus y avoir de mise
en question - sinon par u n ex-révolutionnaire moine réfugié dans
une montagne. Il a existé des sociétés où le pouvoir était la valeur
suprême (à la fin d u Moyen Âge, ou à Rome à partir d u 11e siècle),
mais qui sont capables de se mettre en question, et de mettre en
question le pouvoir institué.
Billaudot dit qu'il a toujours compris le marxisme comme don-
nant u n rôle déterminant, n o n pas aux seules forces productrices,
mais à leur articulation avec les rapports de production. C'est une
position beaucoup plus tenable. Mais qu'est-ce q u ' u n rapport de
production ? Si l'on ne veut pas en faire quelque chose qui tombe

506
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

d u ciel, c'est u n e institution sociale. Il est facile d ' e n décrire le


f o n c t i o n n e m e n t - mais d ' o ù vient-elle? O r M a r x et Engels, en
affirmant que l'humanité est passée au cours d e son histoire par
des phases nécessaires, n ' e n d o n n e n t a u c u n e explication.
Engels dit, à propos de la naissance de l'esclavage, q u ' à partir d u
m o m e n t où l'on a c o m m e n c é à échanger des objets, il n e fallut plus
longtemps p o u r faire cette é n o r m e découverte que les h o m m e s
aussi pouvaient être échangés. Mais ce qui est i m p o r t a n t d a n s la
naissance de l'esclavage, ce n'est pas que les h o m m e s puissent être
échangés, mais qu'ils puissent être considérés c o m m e des objets :
c'est u n e invention historique capitale, u n e institution, au sens
radical d u terme, c o m m e la naissance d u langage. Ça n e va pas d u
tout de soi. A u c u n e considération technologique ou économique
ne p e u t en rendre compte. C'est u n e création, au m ê m e titre que
lorsque Moïse ou q u e l q u ' u n d ' a u t r e affirme l'existence d ' u n Dieu
u n i q u e : c'est u n e r u p t u r e historique, u n e invention absolue, u n e
émergence.
V. LEDUC : L'invention de l'esclavage n'est possible q u e lorsqu'on
peut faire travailler l'esclave. Avant, il fallait le tuer.
C . CASTORIADIS : C ' e s t f a u x : le marxisme traditionnel prétend
q u e p e n d a n t toute la période qui précède la naissance de l'escla-
vage, cela n ' a pas de sens matériel d'avoir u n esclave, p u i s q u ' u n
h o m m e , en travaillant tous les jours de l'année 12 heures par jour,
p e u t tout au plus produire ses propres conditions de subsistance.
Mais c'est u n e absurdité.
Toutes les sociétés sans esclavage connues avaient des loisirs
considérables, faisaient des offrandes aux dieux : il y avait u n sur-
produit relativement é n o r m e . D u reste, si ce surproduit n'avait
pas existé, le passage d u paléolithique au néolithique n'aurait
pas été possible ; car ce passage présuppose que certains puissent
casser des pierres et affiner les éclats, d o n c q u e d'autres cueillent
des aliments en quantités plus importantes que celles d o n t ils ont
eux-mêmes besoin.
D a n s l'esclavage est institué u n rapport social qui a u n e dimen-
sion de r a p p o r t d e production, mais qui en a d'autres.
R. CHAPUIS : D a n s u n e entreprise c o m m e Renault (ou Berliet),
il serait intéressant de m o n t r e r c o m m e n t , depuis la Libération,
la volonté de pouvoir des travailleurs a été achetée par le statut

507
financier ou le statut social. C o m m e n t le rétablir sans p o u r autant
que cela apparaisse à ceux qui vivent ces situations c o m m e étant
une déperdition de leur pouvoir d'achat, de leur capacité de vivre ?
Pour beaucoup de travailleurs, u n e telle identification s'est faite
entre leur pouvoir et le statut social qu'ils ont durement négocié
qu'ils ont peur de voir un regain de pouvoir se traduire par u n
risque de déperdition d u statut. Cette remarque est particulière-
m e n t vraie dans le secteur nationalisé.
J'ai plusieurs questions à te poser.
1 .Hiérarchie et bureaucratie sont-ils p o u r toi des termes syno-
nymes?
2. Le développement de la bureaucratie dans les pays capita-
listes est-il de m ê m e type que celui de sociétés issues de la prise
du pouvoir par le mouvement ouvrier? S'il y a identité, peut-on
parler de capitalisme de part et d'autre ? D ' o ù il faudrait conclure
que le développement de certaines formes économiques engendre
le m ê m e système de pouvoir.
S'il y a différence, peut-on en rendre compte en parlant de
dégénérescence d u mouvement ouvrier, ou y a-t-il eu u n vice fon-
damental au départ même ?
3. Les systèmes hiérarchiques ne sont-ils pas liés à des phéno-
mènes d'industrialisation, de sorte que la lutte contre la hiérarchie
impliquerait le retour à des formes de production simplifiées élé-
mentaires ? La suppression de la hiérarchie ne suppose-t-elle pas
celle de toute forme de production complexe et le retour à des
communautés de base avec production immédiate ?
Beaucoup de travailleurs qui seraient prêts à des luttes anti-
hiérarchiques hésitent parce qu'ils ne sont pas prêts à en assumer
ces conséquences-là, qu'ils croient inéluctables.
4. À propos des critères de suppression de la hiérarchie, u n
des principaux est pour toi l'égalité absolue des salaires. C'est u n e
revendication complexe : 1' « École émancipée » la réclamait pour
les enseignants, et les risques sont là grands de catégories, m ê m e
dans l'égalité.
Égalité des salaires. Les deux termes sont contradictoires: la
matérialité d ' u n salaire vient de l'existence de productions diffé-
renciées. Les forces de travail sont inégalement développées : le
salaire est forcément lié à u n certain calcul.

508
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

Réclamer l'égalité absolue des salaires, n'est-ce pas la m ê m e


chose que l'abolition d u salariat ? O u alors est-on capable de défi-
nir une force de travail relativement identifiée et identifiable ? Et
que fait-on des inactifs, alors que l'égalité des salaires suppose u n e
certaine activité ?
C. CASTORIADIS : 1. Dans le contexte actuel, hiérarchie et bureau-
cratie sont des termes analogues. La bureaucratie moderne a
une double origine historique: u n e première remonte très loin,
dans l'organisation de l'État et de l'armée, depuis les monarchies
asiatiques, les Pharaons, la Chine. O n la retrouve dans la Rome
impériale, quand la structure relativement polycentrique de l'exer-
cice du pouvoir a disparu et que l'Empereur organise u n e sorte de
conseil des ministres, avec subordonnés, archives, secrétaires.
C'est cette structure hiérarchique qui est reprise par l'Église
q u a n d elle cesse d'être l'Église primitive: elle devient l'Église
officielle en devenant bureaucratique. Elle calque son organi-
sation, aussi bien provinciale qu'interne, sur celle de l'Empire.
Cette structure subsiste dans le m o n d e occidental, après l'écrou-
lement de l'Empire, sous la forme de l'Église. Elle réapparaît, d u
côté étatique, avec la vraie installation de la Monarchie à la fin d u
Moyen Âge.
L'autre source de la bureaucratie moderne est proprement capi-
taliste: elle se trouve dans le mouvement d'industrialisation, la
division du travail, la décomposition, l'éclatement d u processus
de travail en parties sans aucun rapport interne entre elles (le
rapport n'est pas assumé par ceux qui l'accomplissent). Ce qui,
dans l'usine capitaliste, éclate à partir d u début d u xix e siècle doit
être recomposé, réunifié idéalement ailleurs. Il l'est d'abord par
la direction de l'usine, le patron individuel. Puis, avec la concen-
tration, l'unification se fait n o n plus par u n personne mais par u n
appareil bureaucratique de production. Les tâches y sont divisées,
les fonctions collectivisées.
2. Entre la bureaucratie occidentale et celle de pays de l'Est, il y
a identité à u n certain niveau et différence à u n autre. Les origines
historiques des deux systèmes sont différentes, ce qui laisse des
marques profondes.
J'ai toujours récusé le terme de capitalisme d'État appliqué
à la fois à l'Est et à l'Ouest parce qu'il implique une identité du

509
QUELLE DÉMOCRATIE ?

fonctionnement de l'économie. Il suppose que rien ne change avec


le plus ou moins grand degré de concentration et de bureaucratisa-
tion de l'appareil économique et de la société dans son ensemble.
C'est vrai que je parle de capitalisme bureaucratique pour les
pays de l'Est alors que leur système économique n ' a rien à voir
avec ce que Marx a défini comme capitalisme. Il s'est trouvé des
marxistes pour tenter de démontrer l'apparition en U R S S d ' u n e
nouvelle bourgeoisie, que le fonctionnement décrit dans Le Capital
s'y retrouvait, q u ' o n pouvait y déceler une armée de réserve indus-
trielle, u n e baisse du taux de profit...
Cette vue est purement imaginaire. Elle révèle la volonté de
plaquer le schéma marxiste sur une réalité qui lui est étrangère.
O n extrapole faussement à partir de la constatation d ' u n e exploi-
tation économique.
Mais d u point de vue historique le plus large possible, les
pays de l'Est font partie du m ê m e m o n d e historique que les pays
d'Europe occidentale. Identité profonde dans l'organisation d u
système de travail, de production. Si l'on prend le terme de capita-
lisme sous cet angle, on peut dire en u n sens que la planification de
l'économie soviétique est u n e tentative de transposer à l'ensemble
de l'économie et de la société le mode de fonctionnement d u
département d ' u n e usine : division et recomposition par une ins-
tance extérieure au processus lui-même - qui d'ailleurs ne réussit
jamais. Tantôt les stocks sont trop grands, tantôt pas assez ; tantôt
on construit les raffineries, mais pas les entrepôts pour stocker le
pétrole, tantôt l'inverse.
Je parle donc de capitalisme bureaucratique pour désigner les
pays de l'Est parce qu'ils appartiennent au m ê m e ensemble histo-
rique que les pays capitalistes d ' E u r o p e occidentale. O n y retrouve
les mêmes principes profonds d'organisation et la m ê m e orien-
tation totale : idolâtrie d u développement des forces productives.
V. LEDUC : Q u a n t à moi, je parle d ' u n nouveau m o d e de produc-
tion de type soviétique.
C. CASTORIADIS : Marx, dans son développement sur la tendance
historique de l'accumulation capitaliste, décrit une situation carac-
térisée par u n océan de prolétaires et une poignée de capitalistes.
Dans u n autre passage, il affirme que le processus de concentration
du capital ne s'arrête pas avant que tout le capital social ne soit

510
D I S C U S S I O N A V E C D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

concentré entre les mains d ' u n seul capitaliste ou groupe de capita-


listes. Supposons cette limite réalisée : 3 capitalistes ne pourraient
pas gérer la production de 500 millions de prolétaires. Ce ne serait
déjà plus le pouvoir d u capitalisme, mais d ' u n immense appareil
bureaucratique. Ce qui permet à la General Motors d'exister, ce
ne sont pas ses actionnaires, mais toute cette pyramide de cadres
qui organise le travail des 2 5 0 0 0 0 ouvriers à travers le monde. A
la limite, le capitalisme est donc nécessairement bureaucratique.
G. FUCHS : C'est donc pour le capitalisme qu'il faut trouver u n
autre mot.
C.CASTORIADIS: Oui. Mais si l'on sait ce que l'on veut dire et
q u ' o n l'explique, l'essentiel n'est pas de changer les mots.
3. La bureaucratie stalinienne ne trouverait-elle pas sa source
dans les caractéristiques mêmes d u développement du mouve-
ment ouvrier en Russie ? Les faits prouvent que les particularités
de la situation russe en 1917 ne sont pas suffisantes pour expli-
quer ce qui s'y est passé depuis.
Il est important pour nous aujourd'hui d'affirmer fortement que
la dégénérescence est une possibilité permanente de toute révolution. A
ne pas le dire, nous faisons le lit d ' u n e nouvelle bureaucratie - que
celle-ci puisse être formée par nous-mêmes, cela ne change rien.
E n Pologne aussi, en 1956 (même si le mouvement des Conseils
n'a pas réussi à prendre le pouvoir), on a vu se répéter le m ê m e
processus : pendant une phase révolutionnaire, la société est dans
u n état d'incandescence, les masses sont dans u n état d'activité
extraordinaire; elles manifestent à la fois le désir, le besoin, la
volonté et la capacité nécessaires pour prendre en charge l'organi-
sation de la vie sociale.
Mais les gens ne peuvent pas passer 40 ans en vivant comme on
vivait pendant 15 jours en Mai 68, ou pendant 3 mois à Petrograd,
ou m ê m e pendant 3 ans en Russie, pendant la guerre civile. Il faut
que le contenu de cette explosion s'institue, s'ancre dans la réalité
sociale, y crée des butées et des points d'appui qui rendent le retour
en arrière plus difficile (non pas impossible : il ne l'est jamais).
U n e vraie révolution, c'est par définition la constitution d'or-
ganes autonomes des masses, qui visent le pouvoir : la C o m m u n e ,
les Soviets, les Conseils. Cela peut prendre d'autres formes (milices
ouvrières contre u n danger de dictature, par exemple), mais ce

511
QUELLE DÉMOCRATIE ?

sont toujours des organes collectifs, avec des formes nouvelles de


démocratie, qui refusent la division entre représentants et repré-
sentés, et où la collectivité a toujours le pouvoir de décision.
Si ces organes deviennent effectivement ceux d u pouvoir, si on
ne laisse pas s'installer un embryon de pouvoir autre et séparé
(le Soviet des commissaires d u peuple, ou u n parti qui s'affirme
le porte-parole d u prolétariat, après quoi on identifie la classe au
parti, le parti au comité central et ce dernier au bureau politique
- comme Lénine dans La Maladie infantile du communisme), alors
les membres de ces organes des masses doivent faire quotidienne-
ment l'expérience de ce que, selon qu'ils décident quelque chose
ou négligent de le faire, cela fait immédiatement u n e différence
p o u r eux dans leur vie quotidienne. Le premier terrain où les tra-
vailleurs peuvent faire cette expérience, c'est la gestion ouvrière de
l'usine : s'ils ne vont pas aux Assemblées, des choses se décideront
sans eux qui risqueront de leur retomber dessus.
La période de dégénérescence commence lorsque se différen-
cient, dans les organes de pouvoir collectif, des gens qui profitent
du premier m o m e n t de passivité p o u r prendre sur eux certaines
tâches (même dans la meilleure b o n n e foi, m ê m e si ce comporte-
ment n'est pas calculé à l'avance), et que les autres s'en remettent
aux premiers du soin de décider, et ne vont plus aux Assemblées
générales. Ceux qui ont pris des responsabilités sont obligés de
s'adjoindre d'autres gens pour les exécuter. Q u a n d d'autres vien-
dront protester ensuite en disant qu'ils n ' o n t pas voulu ceci ou
cela, ils leur rétorqueront qu'ils n'avaient qu'à être présents lors-
q u ' o n en décidait. Cela provoque u n retrait supplémentaire dans
la participation de ceux qui ne sont pas dans le groupe des « res-
ponsables», par rapport à la vie des organes collectifs. C'est ainsi
que se déroule la spirale de la dégénérescence bureaucratique.
J. LE GARREC : Il est inévitable que certains aient besoin d ' u n
temps de repos plus grand et d'autres u n e capacité de d e m e u -
rer en incandescence plus grande : le schéma que tu décris se
produit donc inévitablement. Il s'est produit chez Lip : m ê m e si
les commissions de travail étaient organisées assez spontanément,
au b o u t d ' u n temps, c'était toujours les mêmes qui y assistaient
et qui, de fait, y prenaient le pouvoir, en toute b o n n e foi. Ce
qu'il faut d o n c créer, puisque ce schéma est inévitable, ce sont les

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conditions p e r m e t t a n t au c o m b a t d e se poursuivre. C a r sinon les


situations se figeront.
C.CASTORIADIS:Nous s o m m e s d'accord. La révolution, «c'est
u n m o m e n t d'improvisation géniale de l'histoire », disait Trotski
(ce qui est vrai, mais pas « marxiste » d u tout). O n ne p e u t pas dans
u n avenir prévisible concevoir u n e société qui vive en p e r m a n e n c e
dans cet état d'incandescence. L'enjeu, c'est q u e le premier dépôt
à partir d e cet état soit des formes d'institution n o n aliénantes,
que chaque fois il y ait u n e avance.
Lip, c'est u n e usine qui a essayé de se d o n n e r des formes auto-
gestionnaires d e lutte, alors que le reste d u pays restait tranquille.
La fin de l'incandescence était fatale. Le comité d e grève était en
fait n o m m é par l'accord des syndicats. Q u a n d certains ont pro-
posé qu'il soit élu et révocable, Piaget lui-même a repoussé cette
proposition c o m m e irréaliste parce qu'elle n'aurait pas l'accord
de la C G T .
R. CHAPUIS :Avec raison. Il n'existe pas de pouvoir qui n e soit
pas contractuel.
C . CASTORIADIS : Cela d é p e n d de ce q u ' o n e n t e n d par « contrac-
tuel ».
R. CHAPUIS : Les « masses » qui s'organisent d e façon a u t o n o m e
dans le processus révolutionnaire n e sont pas indifférenciées :
leurs m e m b r e s se définissent par des appartenances diverses à
des collectivités, des groupes, des syndicats. Ces derniers passent
entre eux des accords : à Lip, la tentative d'organisation a u t o n o m e
des masses n e pouvait que résulter d ' u n effort de faire avec ce qui
existait. Y compris les syndicats.
C e serait u n e conception irréaliste des Soviets q u e de les voir
c o m m e u n e collectivité d'individus tous égaux et identiques qui,
dans u n lieu déterminé, décident des formes de leur pouvoir,
souverainement. C a r à supposer qu'il n'existe pas entre eux d e
contradictions internes, d'autres, externes à l'entreprise, appa-
raissent. O n est d o n c d e ce fait situé dans u n système contractuel.
C. CASTORIADIS : C e qui importe p o u r q u ' u n e collectivité soit
réellement autogérée (Lip n e pouvait pas l'être c o m p t e t e n u
d u contexte), c'est qu'elle sache d'expérience q u e c'est elle qui
décide, et que ce soit cela la règle. Au sein d e cette collectivité,
chacun parle compte tenu de ses appartenances diverses. C e qui

513
compte, c'est q u e chacun puisse parler, q u e p e r s o n n e n e m o n o -
polise le micro, et que personne n e puisse parler à l'extérieur au
n o m d e cette collectivité sans être m a n d a t é par elle. Pour autant,
rien n'est encore garanti. L'assistance physique aux assemblées
générales n'implique pas forcément la participation active. Mais,
en deçà d e ces conditions, la bureaucratisation est inévitable.
P. GARRIGUES : Cela n e diminuerait-il pas ce risque d e r e t o m -
bée q u e de définir u n état d ' i n c a n d e s c e n c e intériorisable p a r les
individus ? N'est-ce pas ce q u ' o n appelle des militants révolution-
naires ?
O u la révolution permanente, tant prônée par certains, suppose
de la part de ceux qui la vivent vin état d'éruption, d'éréthisme,
d'érection qui s'apparente alors au fantasme d'érection p e r p é -
tuelle, ou il s'agit de l'apparition d ' u n nouveau type d ' h o m m e s qui
aient intériorisé certains aspects de cette période d'incandescence.
O u les militants révolutionnaires sont c o m m e Sisyphe si la
retombée de l'incandescence est à prévoir inexorablement, ou, si
quelque chose avance, ce ne p e u t être que la possibilité d'intério-
riser l'incandescence.
C. CASTORIADIS : L'expérience historique m o n t r e que les
h o m m e s sont tels q u ' o n ne p e u t pas appuyer le projet d ' u n e
nouvelle société sur le postulat que, sans arrêt p e n d a n t plusieurs
années, la grande majorité de la société sera c o m m e en état exta-
tique. Cela n ' a a u c u n sens d'exiger des gens qu'ils déploient
c o n s t a m m e n t u n m a x i m u m d'activités héroïques.
U n e partie d u problème de la réalisation d ' u n e société socialiste
autogestionnaire est de parvenir p o u r la première fois à transfor-
m e r l'état exceptionnel d e la révolution en u n état institué de fonc-
t i o n n e m e n t régulier de la société. Jusqu'à présent, les tentatives
dans ce sens ont été combattues avec succès par des tendances
contraires, c o m m e en Russie, par les tendances virtuellement
bureaucratiques que représentait le parti bolchevique.
C e fonctionnement régulier suppose de nouvelles institutions
qui expriment le pouvoir des masses et r e n d e n t visible à leurs
m e m b r e s que leur sort immédiat et lointain d é p e n d de leur par-
ticipation effective. Tout le problème est dans l'articulation entre
les questions immédiates qui préoccupent les gens et les questions
centrales de la société.

514
DISCU S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

E n u n sens, la réponse a été fournie par l'expérience d u mouve-


ment ouvrier : les Conseils et leur fédération effectuent cette arti-
culation. Les membres du Conseil d ' u n e entreprise peuvent parler
comme représentants provisoires de celle-ci à ceux d ' u n e autre.
4. La lutte contre la hiérarchie suppose-t-elle celle contre l'indus-
trialisation complexe qui l'a provoquée ? Je ne pense pas qu'en soi
la complexité de l'industrialisation impose ou interdise la bureau-
cratie. Les monarchies asiatiques avaient une complexité indus-
trielle très faible, et elles étaient pourtant très bureaucratiques.
Si u n e révolution, pour aller vers l'autogestion, veut faire retour
à des formes de production simplifiées, ses ennemis, eux, ne le
feront pas. Quelle serait l'issue d ' u n e confrontation violente entre
des c o m m u n e s et les marines américains ? Mais l'existence de ces
derniers implique des formes de production très complexes.
Si elles veulent imposer u n nouvel ordre des choses, après la
prise d u pouvoir, les masses ne pourront pas le faire en refluant
vers des formes de production plus primitives. Pendant toute une
période, elles devront utiliser et transformer la technologie très
complexe existante. Le problème sera alors de son utilisation non
bureaucratique. Pourquoi penser q u ' a u b o u t de ce parcours il
faudrait nécessairement reconstituer des communautés agraires ?
G. FUCHS : AU lieu de supprimer l'automobile, le simple fait d'en
construire de robustes, à durée de vie plus longue, ne change-t-il
pas déjà les conditions de travail et de vie de façon fondamentale ?
Au lieu de poser le problème en termes de régression technolo-
gique, il faut le faire en termes de nouvelles productions.
C. CASTORIADIS : Et surtout de nouveaux moyens de production.
J.LE GARREC:Une partie de la complexité de la technologie
actuelle n'est-elle pas très artificielle ? Il y a déjà tout u n nettoyage à
faire. Les sociétés actuelles sont en fait beaucoup moins complexes
q u ' o n ne le croit. Pour justifier son développement, la bureaucratie
crée elle-même une complexité apparente.
C. CASTORIADIS : Apparente et réelle à la fois. Cette complexité
est sociologiquement déterminée, liée à l'essence d u système.
B. BILLAUDOT : C'est lié au maintien des rapports marchands, au
m o d e marchand de fonctionnement de l'entreprise.
C. CASTORIADIS : N o n : à l'intérieur d ' u n e grande usine, u n e
énorme partie de la complexité est irrationnelle d u point de vue

515
m ê m e des objectifs que le système se propose. Elle est consubstan-
tielle à l'existence de la bureaucratie, progresse d u m ê m e pas. L e
côté cauchemardesque des rapports entre d é p a r t e m e n t s et ateliers
d ' u n e usine actuelle n ' a rien à voir avec les rapports marchands.
Il est d û à la totale exclusion des producteurs d e toute régulation
des rapports de production, dans le système formel qui règle les
rapports de travail.
Si les p r o d u c t e u r s s'organisaient eux-mêmes, ils pourraient tra-
vailler 3 heures/jour p o u r le m ê m e résultat. L'expérience en a été
faite aux États-Unis p e n d a n t la guerre : les États-Unis ont doublé
leur production en 3 ans, p e n d a n t q u e les travailleurs passaient la
moitié d u temps, dans les usines, à fabriquer ce qu'ils appelaient
des « c o m m a n d e s d u gouvernement », c'est-à-dire de la p e r r u q u e ,
c o m m e o n dit en France, ou à jouer aux cartes. Actuellement,
les usines anglaises fournissent presque la m ê m e production avec
3 jours de travail qu'auparavant avec 5. Il est d'ailleurs possible
que le capitalisme anglais émerge de cette phase avec u n e pro-
ductivité accrue. U n e sorte de bois m o r t t o m b e en ce m o m e n t
sous la pression des faits. Il repoussera bien sûr par la suite, q u a n d
par exemple tel directeur remarquera que son rival a plus de per-
sonnel sous ses ordres que lui et qu'il doit d o n c créer u n service
supplémentaire p o u r n e pas être distancé.
L'élimination d e tout ce temps inutile dans la vie de travail d o n -
nerait la possibilité aux travailleurs de le consacrer à autre chose,
et tout particulièrement à la gestion générale de l'usine.
D a n s le schéma d u fonctionnement bureaucratique actuel de
la production, 15 % de la population doit p r e n d r e sur ses épaules
1 0 0 % de la complexité d u système, théoriquement. Les autres
85 % sont supposés être confinés à des tâches d'exécution. Le
m a x i m u m théorique d u r e n d e m e n t énergétique de cette sorte de
machine est de 15 %.
C o m m e ce système est conflictuel, la solution des problèmes
que peuvent d o n n e r ces 15 % est presque toujours mauvaise (d'où
gaspillage additionnel). D e plus et surtout, il y a fatalement anta-
gonisme : les 85 % n e sont jamais de simples exécutants, mais des
opposants. E n m ê m e temps, ils sont ceux grâce à qui la production
p e u t finalement se faire, parce qu'ils colmatent sur le tas les trous,
les absurdités de la planification bureaucratique de la production.

516
D I S C U S S I O N A V E C D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

Il f a u t se d é m e r d e r c o n t r e les directives officielles, t o u t e n faisant


s e m b l a n t d e les observer. Les capacités d e l'exécutant sont d o n c
elles aussi gaspillées e n partie d a n s cette résistance.
5. E n parlant d'égalité des salaires, je n e parle pas d'abolition
d u salariat, au sens d u marxisme traditionnel. C e t t e abolition p e u t
d'ailleurs s ' e n t e n d r e d e d e u x manières. O u il s'agit d e l'abolition
d e t o u t e liaison entre le prélèvement sur les biens disponibles et
u n travail q u e l c o n q u e (ce qui s u p p o s e u n e situation d ' a b o n d a n c e ) .
O u , selon u n e terminologie doctrinaire, c o m m e le salaire est le prix
d e la force d e travail, dès qu'il n ' y a plus d e capitalisme, la r é m u n é -
ration d e la force d e travail n e p e u t plus être appelée salaire.
P. BRACHET : L'abolition d u salariat, c'est celle d u m é c a n i s m e
par lequel la force d e travail est u n e m a r c h a n d i s e .
C . CASTORIADIS : C ' e s t là d u verbalisme doctrinaire. Si l'on
regarde le grain des choses sous la paille des m o t s , est-il vrai o u
n o n q u e d a n s u n e p r e m i è r e p h a s e t o u t le m o n d e est obligé d e
travailler ?
P. BRACHET : L e p r o b l è m e est celui d u r a p p o r t entre l'organisa-
tion d u travail et les usages qui sont faits d u revenu d e ce travail.
C . CASTORIADIS : C ' e s t u n p r o b l è m e différent. L e s décisions d e
ce type sont prises d a n s le c a d r e d e l'organisation d e s Conseils.
M a i s dès q u e la société lie la r é m u n é r a t i o n à u n travail, il s'établit
u n r a p p o r t entre c h a q u e individu et la société globale, d ' u n e p a r t ,
la collectivité c o n c r è t e à laquelle il a p p a r t i e n t d ' a u t r e p a r t . L ' i n -
dividu f o u r n i t sa force d e travail et reçoit u n e certaine q u a n t i t é
d e biens d e c o n s o m m a t i o n . C o m m e il est a b s u r d e d e d é c r é t e r
des rations identiques p o u r c h a c u n , c h a c u n p e u t d é t e r m i n e r à sa
guise l ' a s s o r t i m e n t qu'il veut c o n s o m m e r . Il recevra u n e certaine
q u a n t i t é d e signes qui lui d o n n e r o n t accès à des biens et services,
d o n t c h a c u n effacera u n e partie d e ces signes. Il y a u r a d o n c d e
l'« argent », et les « m a r c h a n d i s e s » a u r o n t u n « prix ». C h a q u e tra-
vailleur a u r a d o n c t o u j o u r s u n r a p p o r t d ' é c h a n g e avec la société
puisqu'il n e sera p a s p r o d u c t e u r et c o n s o m m a t e u r i m m é d i a t ,
mais recevra des signes qui s e r o n t son «salaire». L ' a b o l i t i o n d u
système h i é r a r c h i q u e i m p l i q u e q u e ce salaire o u revenu soit le
m ê m e p o u r tous.

P.BRACHET:Ce q u e t u dis est valable p o u r la sphère d e p r o -


d u c t i o n d ' o b j e t s matériels o u d e services individualisables, d o n c

517
QUELLE DEMOCRATIE ?

facilement tarifables. Mais le problème change déjà de sens dans


le capitalisme actuel d u fait des services collectifs indivisibles et
des diverses formes d e salaires indirects: les gens n'y sont plus
rémunérés en fonction de leur participation directe à u n e pro-
duction, mais d ' u n état, d ' u n e situation, jugée par la collectivité
c o m m e d o n n a n t droit à u n e prestation. Cette dernière ne prend
pas forcément la f o r m e d ' u n e rémunération en argent, mais on
p e u t imaginer qu'elle se traduise par le droit de participer à cer-
taines activités sociales, de jouir de certains services collectifs.
Cela rend concret ce que p e u t signifier l'abolition d u salariat :
la distorsion d u lien direct entre u n e prestation d ' u n certain q u a n -
t u m de travail et u n e rémunération monétaire. Cette distorsion
existe déjà actuellement avec toutes les formes d e salaire indirect
et les services collectifs, qui deviennent u n e p a r t croissante de la
production globale. Le socialisme devra généraliser ces p h é n o -
mènes, dans le sens de ses objectifs.
P. GARRIGUES : S'il n'est pas question de comparer les revenus
des différentes prestations en travail - puisque ces revenus sont
tous égaux - , c o m m e n t les gens se situeront-ils sur le marché d u
travail ? Les travaux sont différents les uns des autres : si u n écri-
vain et u n t o u r n e u r sur m é t a u x gagnent la m ê m e chose, c o m m e n t
seront déterminées les quantités de travail que chacun devra à la
collectivité ?
E. ENRIQUEZ : Établir u n e comparaison entre le type de travail
fourni, son intérêt, la compétence de celui qui l'exécute et le salaire
reçu, c'est rester dans le cadre actuel.
C. CASTORIADIS : Le temps de travail sera le m ê m e p o u r tous.
8 heures par exemple.
P. GARRIGUES : Mais la qualité d u travail n'est pas la m ê m e : cela
n'a-t-il pas d ' i m p o r t a n c e ?
C.CASTORIADIS:Non. D'ailleurs, dans la réalité des rapports
de travail, la «qualité» d u travail d ' u n individu isolé n ' a pas de
sens. D a n s u n groupe qui travaille, se développe rapidement u n e
espèce de tolérance limitée d u groupe vis-à-vis d u travail de ses
m e m b r e s : le groupe ne laisse pas l'un d e ses m e m b r e s ne rien faire
p e n d a n t que les autres se tapent tout le boulot.
P. GARRIGUES : Il existe de n o m b r e u x travaux où cette pression
du groupe n'existe pas. N o n seulement les écrivains, les professions

518
D I S C U S S I O N AVEC D E S M I L I T A N T S 1)1 PSL

libérales, mais les employés de magasins à grande surface par


exemple : si l'une reste à f u m e r une cigarette pendant 2 heures, les
autres sont obligées de faire son travail à cause des clients.
C.CASTORIADIS:En Russie, les travaux sont censés être rému-
nérés d'après les qualifications, d o n c la qualité d u travail fourni
et sa quantité. Or je lis dans Le Monde de ce soir (p. 10) sous le
titre « Illusions perdues » que la Komsomolskaia Pravda, quotidien
des jeunesses communistes, a publié récemment u n e lettre qui
exprime l'amère déception d ' u n e jeune assistante de laboratoire
scientifique. « M o n patron, écrit Larissa, voudrait que je pré-
pare ma thèse de doctorat. Mais je n ' e n ai pas très envie. Il n'y
a que trois ans que j'ai quitté l'école et je n'ai pas encore perdu
toutes mes illusions. Je crois encore fermement q u ' u n e thèse doit
apporter quelque chose de neuf. Mais l'exemple de six ou sept
assistants de m o n groupe qui ont écrit la leur m'inquiète : leur
salaire a été augmenté de 5 0 r o u b l e s ; ils sont très contents, et
maintenant, ils ne font plus rien. Je ne sais si vous me croirez, mais
notre journée de travail se déroule comme ceci : les h o m m e s dis-
cutent de football et de cinéma, jouent au ping-pong, et écrivent
un peu. Les femmes vont faire des courses, sortent boire u n café,
tricotent, et parfois travaillent (...). E n fait, ils travaillent tous très
peu - peut-être deux heures par jour. C'est parce que maintenant
qu'ils ont passé leur thèse, ils n ' o n t aucun espoir d'avancement
dans ce laboratoire 1 .»

P. BRACHET : Cela montre que la hiérarchie est devenue le substi-


tut d u système des qualifications.
C. CASTORIADIS : C'est le résultat de l'absence de responsabilité
collective dans le travail, et cet exemple montre bien que celle-ci
peut se produire malgré la différenciation des salaires selon les
qualifications. Alors que, m ê m e avec égalité absolue des salaires,
si les travailleurs sont responsables collectivement d u résultat de
leur travail, par unité de production, la situation sera différente : si,
par exemple, dans tel grand magasin, les clients trouvent u n fou-
toir, les usagers protesteront au soviet de la localité où se trouve le
magasin, et u n contrôle social s'exercera.

1. Le Monde, 12 janvier 1974.

519
D a n s u n e société autogérée, la pression sociale sera organisée
pour peser au niveau où les gens seront collectivement respon-
sables. Alors qu'actuellement la monopolisation d u contrôle social
par la hiérarchie ne permet jamais à cette pression de s'exercer.
A. GUILLERM : Il faut combiner égalité des salaires et rotation
des tâches.
B. BILLAUDOT : Ce que tu proposes avec l'égalité des salaires
revient à rendre conscient socialement u n rapport existant dans la
société actuelle mais mystifié : le salaire est défait u n droit acquis sur
une partie de la production sociale. Dans la période de transition
au socialisme, tant que le travail sera nécessaire, la somme de travail
nécessaire pour produire les biens pèsera dans le choix entre les
diverses productions possibles (même si la valeur d'usage domine
la valeur d'échange : on tient compte de la durée de vie des voitures
dans leur prix, et pas uniquement de leur capacité à se vendre).
Tout ce qui est actuellement présenté comme justification de la
hiérarchie des salaires est pure mystification, car la différence des
niveaux de qualification ne justifie pas celle des revenus. Cette der-
nière est utile à la reproduction de la division sociale d u travail, de
la hiérarchie, mais n'a aucune base économique objective. Toutes
les analyses marxistes qui expliquent les différences de salaires par
celles dans la reproduction de la force de travail sont fausses.
C. CASTORIADIS : Ces différences dans la « valeur» de la force de
travail n ' o n t pas de rationalité économique mais s'expliquent par
le fait que la société actuelle est consubstantiellement divisée en
elle-même, est basée sur l'existence de couches privilégiées. Elles
correspondent aux nécessités de la reproduction des privilèges de
ces couches.
Cela n'a plus aucun sens d'affirmer que la valeur de telle force
de travail s'explique par le temps passé à sa formation, puisque
c'est la société - et pas l'individu lui-même - qui a assumé le coût
de la formation. Il n'y a donc pas de raison pour que cette dépense
se re-subjective sous la forme de revenus personnels attribués à
cet individu en particulier.
B. BILLAUDOT : Il n'y a pas non plus de raison pour que le fils d'in-
génieur soit lui-même ingénieur, alors que le fils de manœuvre reste
manœuvre. Si l'ingénieur reçoit u n salaire supérieur au manœuvre,
c'est pour pouvoir reproduire son fils comme ingénieur.

520
D I S C U S S I O N AVEC D E S MILI TANTS D U PSU

C . CASTORIADIS : Oui, c'était là u n e des «justifications» tradi-


tionnelles. Mais maintenant, ce n'est m ê m e plus lui qui reproduit
son fils dans la m ê m e classe sociale, c'est la société.
B. BILLAUDOT : D a n s la période de transition, le maintien de
l'argent et de rapports m a r c h a n d s sera nécessaire p o u r disposer
de la partie individualisée d e la production sociale. Il s'agira de
rendre conscient de par les mécanismes m ê m e s de décision col-
lective ce qui est actuellement sous-jacent, dans le système actuel.
AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE"

N o u s vivons dans une société dont l'organisation est hiérar-


chique, que ce soit dans le travail, la production, l'entreprise; ou
dans l'administration, la politique, l'État ; ou encore dans l'éduca-
tion et la recherche scientifique. La hiérarchie n'est pas u n e inven-
tion de la société moderne. Ses origines remontent loin - bien
qu'elle n'ait pas toujours existé, et qu'il y ait eu des sociétés n o n
hiérarchiques qui ont très bien fonctionné. Mais dans la société
m o d e r n e le système hiérarchique (ou, ce qui revient à peu près
au même, bureaucratique) est devenu pratiquement universel.
Dès qu'il y a u n e activité collective quelconque, elle est organisée
d'après le principe hiérarchique, et la hiérarchie d u commande-
ment et d u pouvoir coïncide de plus en plus avec la hiérarchie des
salaires et des revenus. D e sorte que les gens n'arrivent presque
plus à s'imaginer qu'il pourrait en être autrement, et qu'ils pour-
raient eux-mêmes être quelque chose de défini autrement que par
leur place dans la pyramide hiérarchique.
Les défenseurs d u système actuel essaient de le justifier c o m m e
le seul « logique », « rationnel », « économique ». O n a déjà essayé de
montrer que ces « arguments » ne valent rien et ne justifient rien,
qu'ils sont faux pris chacun séparément et contradictoires lors-
q u ' o n les considère tous ensemble 1 . N o u s aurons encore l'occa-
sion d'y revenir plus bas. Mais on présente aussi le système actuel
c o m m e le seul possible, p r é t e n d u m e n t imposé par les nécessités
de la production moderne, par la complexité de la vie sociale,
la grande échelle de toutes les activités, etc. N o u s tenterons de

"Publié dans CFDT Aujourd'hui, n°8 (juillet-août 1974). Écrit en collabo-


ration avec Daniel Mothé <rééd. « 10/18 », CS (1979), p. 301-322>.
l.Voir «La hiérarchie des salaires et des revenus », dans le n°5 de CFDT
Aujourd'hui (janvier-février 1974), p. 23 à 33. [Maintenant, dans EMO, 2,
p. 427-444 <et ici, p. 479-491>.]

523
QLE1.LK D É M O C R A T I E ?

montrer qu'il n ' e n est rien, et que l'existence d ' u n e hiérarchie est
radicalement incompatible avec l'autogestion.

AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE DU COMMANDEMENT

Décision collective et problème de la représentation

Que signifie, socialement, le système hiérarchique? Q u ' u n e


couche de la population dirige la société et que les autres ne font
qu'exécuter ses décisions; aussi, que cette couche, recevant les
revenus les plus grands, profite de la production et d u travail de
la société beaucoup plus que les autres. Bref, que la société est
divisée entre u n e couche qui dispose d u pouvoir et de privilèges,
et le reste, qui en est dépossédé. La hiérarchisation - ou la bureau-
cratisation - de toutes les activités sociales n'est aujourd'hui que la
forme, de plus en plus prépondérante, de la division de la société.
C o m m e telle, elle est à la fois résultat et cause d u conflit qui
déchire la société.
S'il en est ainsi, il devient ridicule de se d e m a n d e r : est-ce que
l'autogestion, est-ce que le fonctionnement et l'existence d ' u n
système social autogéré est compatible avec le maintien de la hié-
rarchie ? Autant se demander si la suppression d u système péni-
tentiaire actuel est compatible avec le maintien de gardiens de
prison, de gardiens-chefs et de directeurs de prison. Mais comme
on sait, ce qui va sans dire va encore mieux en étant dit. D ' a u t a n t
plus que, depuis des millénaires, on fait pénétrer dans l'esprit des
gens dès leur plus tendre enfance l'idée qu'il est « naturel » que les
uns c o m m a n d e n t et les autres obéissent, que les uns aient trop de
superflu et les autres pas assez de nécessaire.

N o u s voulons une société autogérée. Qu'est-ce que cela veut


dire? U n e société qui se gère, c'est-à-dire se dirige, elle-même.
Mais cela doit être encore précisé. U n e société autogérée est une
société où toutes les décisions sont prises par la collectivité qui
est, chaque fois, concernée par l'objet de ces décisions. C'est-à-,
dire u n système où ceux qui accomplissent u n e activité décident
collectivement ce qu'ils ont à faire et comment le faire, dans les

524
AUTOGESTION El HIÉKAKUH1E

seules limites que leur trace leur coexistence avec d'autres unités
collectives. Ainsi, des décisions qui concernent les travailleurs
d ' u n atelier doivent être prises par les travailleurs de cet atelier;
celles qui concernent plusieurs ateliers à la fois, par l'ensemble des
travailleurs concernés, ou par leurs délégués élus et révocables ;
celles qui concernent toute l'entreprise, par tout le personnel de
l'entreprise; celles concernant u n quartier, par les habitants d u
quartier; et celles qui concernent toute la société, par la totalité
des h o m m e s et des femmes qui y vivent.

Mais que signifie décider ?


Décider, c'est décider soi-même. Ce n'est pas laisser la décision
à des « gens compétents », soumis à u n vague « contrôle ». Ce n'est
pas n o n plus désigner les gens qui vont, eux, décider. Ce n'est pas
parce que la population française désigne, u n e fois tous les cinq
ans, ceux qui feront les lois qu'elle fait les lois. Ce n'est pas parce
qu'elle désigne, u n e fois tous les sept ans, celui qui décidera de la
politique d u pays qu'elle décide elle-même de cette politique. Elle
ne décide pas, elle aliène son pouvoir de décision à des « représen-
tants » qui, de ce fait m ê m e , ne sont pas et ne peuvent pas être
ses représentants. Certes, la désignation de représentants ou de
délégués par les différentes collectivités, comme aussi l'existence
d'organes - comités ou conseils - formés par de tels délégués sera,
dans u n e foule de cas, indispensable. Mais elle ne sera compatible
avec l'autogestion que si ces délégués représentent véritablement
la collectivité dont ils émanent, et cela implique qu'ils restent
soumis à son pouvoir. Ce qui signifie, à son tour, que celle-ci n o n
seulement les élit, mais peut aussi les révoquer chaque fois qu'elle
le juge nécessaire.

D o n c , dire qu'il y a u n e hiérarchie d u c o m m a n d e m e n t formée


par des « gens compétents » et en principe inamovibles ; ou dire
qu'il y a des «représentants» inamovibles p o u r une période
donnée (et qui, c o m m e l'expérience le prouve, deviennent prati-
q u e m e n t inamovibles à jamais), c'est dire qu'il n'y a ni autoges-
tion ni m ê m e «gestion démocratique». Cela équivaut en effet à
dire que la collectivité est dirigée par des gens d o n t la direction
des affaires commîmes est désormais devenue l'affaire spécialisée

525
et exclusive, et qui, en droit ou en fait, échappent au pouvoir de
la collectivité.

Décision collective, formation et information

D ' a u t r e part, décider, c'est décider en connaissance de cause. Ce


n'est plus la collectivité qui décide, m ê m e si formellement elle
«vote», si quelqu'un ou quelques-uns disposent seuls des infor-
mations et définissent les critères à partir desquels u n e décision
est prise. Cela signifie que ceux qui décident doivent disposer de
toutes les informations pertinentes. Mais aussi qu'ils puissent défi-
nir eux-mêmes des critères à partir desquels ils décident. Et, p o u r
ce faire, qu'ils disposent d ' u n e formation de plus en plus large.
Or une hiérarchie d u c o m m a n d e m e n t implique que ceux qui
décident possèdent - ou plutôt, prétendent posséder - le m o n o -
pole des informations et de la formation, et en tout cas qu'ils y ont
un accès privilégié. La hiérarchie est basée sur ce fait, et elle tend
constamment à le reproduire. Car dans u n e organisation hiérar-
chique, toutes les informations montent de la base au sommet et
n ' e n redescendent pas, ni ne circulent (en fait, elles circulent, mais
contre les règles de l'organisation hiérarchique). Aussi, toutes les
décisions descendent d u sommet vers la base, qui n'a qu'à les exé-
cuter. Cela revient à peu près au m ê m e de dire qu'il y a hiérarchie
du c o m m a n d e m e n t , et de dire que ces deux circulations se font
chacune à sens unique : le sommet collecte et absorbe toutes les
informations qui montent vers lui, et n ' e n rediffuse aux exécutants
que le m i n i m u m strictement nécessaire à l'exécution des ordres
qu'il leur adresse, et qui émanent de lui seul. D a n s u n e telle situa-
tion, il est absurde de penser qu'il pourrait y avoir autogestion, ou
m ê m e « gestion démocratique ».

C o m m e n t peut-on décider, si l'on ne dispose pas des infor-


mations nécessaires pour bien décider? Et c o m m e n t peut-on
apprendre à décider si l'on est toujours réduit à exécuter ce que
d'autres ont décidé? Dès q u ' u n e hiérarchie du c o m m a n d e m e n t
s'instaure, la collectivité devient opaque p o u r elle-même, et u n
énorme gaspillage s'introduit. Elle devient opaque, parce que les
informations sont retenues au sommet. U n gaspillage s'introduit,

526
AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE

parce que les travailleurs n o n informés ou mal informés ne savent


pas ce qu'ils devraient savoir p o u r mener à bien leur tâche, et sur-
tout parce que les capacités collectives de se diriger, c o m m e aussi
l'inventivité et l'initiative, formellement réservées au c o m m a n d e -
ment, sont entravées et inhibées à tous les niveaux.

D o n c , vouloir l'autogestion - ou m ê m e la «gestion démocra-


tique», si le m o t de démocratie n'est pas utilisé dans des buts
simplement décoratifs - et vouloir maintenir u n e hiérarchie du
c o m m a n d e m e n t est une contradiction dans les termes. Il serait
beaucoup plus cohérent, sur le plan formel, de dire, comme le
font les défenseurs d u système actuel : la hiérarchie d u c o m m a n -
dement est indispensable, donc, il ne peut pas y avoir de société
autogérée.
Seulement, cela est faux. L o r s q u ' o n examine les fonctions de
la hiérarchie, c'est-à-dire à quoi elle sert, on constate que, pour
une grande partie, elles n ' o n t u n sens et n'existent q u ' e n fonction
d u système social actuel, et que les autres, celles qui garderaient
u n sens et u n e utilité dans u n système social autogéré, pourraient
facilement être collectivisées. N o u s ne pouvons pas discuter, dans
les limites de ce texte, la question dans toute son ampleur. N o u s
tenterons d'en éclairer quelques aspects importants, nous référant
surtout à l'organisation de l'entreprise et de la production.
U n e des fonctions les plus importantes de la hiérarchie actuelle
est d'organiser la contrainte. D a n s le travail, par exemple, qu'il
s'agisse des ateliers ou des bureaux, u n e partie essentielle de
1 '« activité » de l'appareil hiérarchique, des chefs d'équipe jusqu'à
la direction, consiste à surveiller, à contrôler, à sanctionner, à
imposer directement ou indirectement la « discipline » et l'exécu-
tion conforme des ordres reçus par ceux qui doivent les exécuter.
Et pourquoi faut-il organiser la contrainte, pourquoi faut-il qu'il
y ait contrainte ? Parce que les travailleurs ne manifestent pas en
général spontanément u n enthousiasme débordant p o u r faire ce
que la direction veut qu'ils fassent. Et pourquoi cela ? Parce que
ni leur travail ni son produit n e leur appartiennent, parce qu'ils
se sentent aliénés et exploités, parce qu'ils n ' o n t pas décidé eux-
mêmes ce qu'ils ont à faire et c o m m e n t le faire, ni ce qu'il advien-
dra de ce qu'ils ont fait ; bref, parce qu'il y a u n conflit perpétuel

527
entre ceux qui travaillent et ceux qui dirigent le travail des autres
et en profitent. En somme donc : il faut qu'il y ait hiérarchie, p o u r
organiser la contrainte - et il faut qu'il y ait contrainte, parce qu'il
y a division et conflit, c'est-à-dire aussi, parce qu'il y a hiérarchie.

Plus généralement, on présente la hiérarchie comme étant là


pour régler les conflits, en masquant le fait que l'existence de la
hiérarchie est elle-même source d ' u n conflit perpétuel. Car aussi
longtemps qu'il y aura u n système hiérarchique, il y aura, de ce
fait même, renaissance continuelle d ' u n conflit radical entre u n e
couche dirigeante et privilégiée, et les autres catégories, réduites à
des rôles d'exécution.
O n dit que s'il n'y a pas de contrainte, il n'y aura aucune disci-
pline, que chacun fera ce qui lui chantera et que ce sera le chaos.
Mais c'est là encore u n sophisme. La question n'est pas de savoir
s'il faut de la discipline ou m ê m e parfois de la contrainte, mais
quelle discipline, décidée par qui, contrôlée par qui, sous quelles
formes et à quelles fins. Plus les fins que sert une discipline sont
étrangères aux besoins et aux désirs de ceux qui doivent les réali-
ser, plus les décisions concernant ces fins et les formes de la disci-
pline leur sont extérieures, et plus il y a besoin de contrainte p o u r
les faire respecter.

U n e collectivité autogérée n'est pas une collectivité sans disci-


pline, mais une collectivité qui décide elle-même de sa discipline
et, le cas échéant, des sanctions contre ceux qui la violent déli-
bérément. Pour ce qui est, en particulier, d u travail, on ne peut
pas discuter sérieusement de la question en présentant l'entre-
prise autogérée comme rigoureusement identique à l'entreprise
contemporaine sauf q u ' o n aurait enlevé la carapace hiérarchique.
Dans l'entreprise contemporaine, on impose aux gens u n travail
qui leur est étranger et sur lequel ils n ' o n t rien à dire. L'étonnant
n'est pas qu'ils s'y opposent, mais qu'ils ne s'y opposent pas infi-
niment plus que ce n'est le cas. O n ne peut croire un seul instant
que leur attitude à l'égard d u travail resterait la m ê m e lorsque
leur relation à leur travail sera transformée et qu'ils commence-
ront à en devenir les maîtres. D ' a u t r e part, m ê m e dans l'entre-
prise contemporaine, il n'y a pas une discipline, mais deux. Il y a la

528
AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE

discipline qu'à coups de contrainte et de sanctions financières ou


autres l'appareil hiérarchique essaie constamment d'imposer. Et il
y a la discipline, beaucoup moins apparente mais non moins forte,
qui surgit au sein des groupes de travailleurs d ' u n e équipe ou d ' u n
atelier, et qui fait par exemple que ni ceux qui en font trop, ni ceux
qui n ' e n font pas assez n e sont tolérés. Les groupes humains n ' o n t
jamais été et ne sont jamais des conglomérats chaotiques d'indi-
vidus uniquement mus par l'égoïsme et en lutte les uns contre les
autres, comme veulent le faire croire les idéologues d u capitalisme
et de la bureaucratie qui n'expriment ainsi que leur propre m e n -
talité. D a n s les groupes, et en particulier ceux qui sont attelés à
une tâche c o m m u n e permanente, surgissent toujours des normes
de comportement et une pression collective qui les fait respecter.

Autogestion, compétence et décision

Venons-en maintenant à l'autre fonction essentielle de la hié-


rarchie, qui apparaît c o m m e indépendante de la structure sociale
contemporaine: les fonctions de décision et de direction. La
question qui se pose est la suivante: pourquoi les collectivités
concernées ne pourraient-elles pas accomplir elles-mêmes cette
fonction, se diriger elles-mêmes et décider p o u r elles-mêmes,
pourquoi faudrait-il qu'il y ait u n e couche particulière de gens,
organisés dans u n appareil à part, qui décident et qui dirigent ? À
cette question, les défenseurs d u système actuel fournissent deux
sortes de réponses. L ' u n e s'appuie sur l'invocation d u «savoir»
et de la « compétence » : il faut que ceux qui savent, ou ceux qui
sont compétents, décident. L'autre affirme, à mots plus ou moins
couverts, qu'il faut de toute façon que quelques-uns décident,
parce q u ' a u t r e m e n t ce serait le chaos, autrement dit parce que la
collectivité serait incapable de se diriger elle-même.

Personne ne conteste l'importance d u savoir et de la compé-


tence, ni, surtout, le fait q u ' a u j o u r d ' h u i un certain savoir et une
certaine compétence sont réservés à u n e minorité. Mais, ici encore,
ces faits ne sont invoqués que pour couvrir des sophismes. Ce
ne sont pas ceux qui ont le plus de savoir et de compétence en
général qui dirigent dans le système actuel. Ceux qui dirigent, ce

529
sont ceux qui se sont montrés capables de monter dans l'appareil
hiérarchique, ou ceux qui, en fonction de leur origine familiale et
sociale, y ont été dès le départ mis sur les bons rails, après avoir
obtenu quelques diplômes. D a n s les deux cas, la «compétence»
exigée pour se maintenir ou pour s'élever dans l'appareil hiérar-
chique concerne beaucoup plus la capacité de se défendre et de
vaincre dans la concurrence que se livrent individus, cliques et
clans au sein de l'appareil hiérarchique-bureaucratique, que l'ap-
titude à diriger un travail collectif. En deuxième lieu, ce n'est pas
parce que quelqu'un ou quelques-uns possèdent u n savoir ou u n e
compétence technique ou scientifique que la meilleure manière
de les utiliser est de leur confier la direction d ' u n ensemble d'ac-
tivités. O n peut être u n excellent ingénieur dans sa spécialité, sans
pour autant être capable de «diriger» l'ensemble d ' u n départe-
ment d ' u n e usine. Il n'y a du reste qu'à constater ce qui se passe
actuellement à cet égard. Techniciens et spécialistes sont généra-
lement confinés dans leur domaine particulier. Les «dirigeants»
s'entourent de quelques conseillers techniques, recueillent leurs
avis sur les décisions à prendre (avis qui souvent divergent entre
eux) et finalement «décident». O n voit clairement ici l'absur-
dité de l'argument. Si le « dirigeant » décidait en fonction de son
« savoir» et de sa « compétence », il devrait être savant et compétent
à propos de tout, soit directement, soit pour décider lequel, parmi
les avis divergents des spécialistes, est le meilleur. Cela est évidem-
ment impossible, et les dirigeants tranchent en fait arbitrairement,
en fonction de leur «jugement». Or ce «jugement» d ' u n seul n'a
aucune raison d'être plus valable que le jugement qui se formerait
dans u n e collectivité autogérée, à partir d ' u n e expérience réelle
infiniment plus ample que celle d ' u n seul individu.

Autogestion, spécialisation et rationalité

Savoir et compétence sont par définition spécialisés, et le


deviennent davantage chaque jour. Sorti de son domaine spécial,
le technicien ou le spécialiste n'est pas plus capable que n'importe
qui d'autre de prendre une b o n n e décision. M ê m e à l'intérieur
de son domaine particulier, du reste, son point de vue est fata-
lement limité. D ' u n côté, il ignore les autres domaines, qui sont

530
A U T O G E S T I O N ET HIÉRARCHIE

nécessairement en interaction avec le sien, et tend naturellement


à les négliger. Ainsi, dans les entreprises c o m m e dans les admi-
nistrations actuelles, la question de la coordination « horizontale »
des services de direction est u n cauchemar perpétuel. O n en est
venu, depuis longtemps, à créer des spécialistes de la coordination
pour coordonner les activités des spécialistes de la direction - qui
s'avèrent ainsi incapables de se diriger eux-mêmes. D ' u n autre
côté et surtout, les spécialistes placés dans l'appareil de direction
sont de ce fait m ê m e séparés d u processus réel de production,
de ce qui s'y passe, des conditions dans lesquelles les travailleurs
doivent effectuer leur travail. La plupart d u temps, les décisions
prises par les bureaux après de savants calculs, parfaites sur le
papier, s'avèrent inapplicables telles quelles, car elles n ' o n t pas
tenu suffisamment compte des conditions réelles dans lesquelles
elles auront à être appliquées. Or ces conditions réelles, par défini-
tion, seule la collectivité des travailleurs les connaît. Tout le m o n d e
sait que ce fait est, dans les entreprises contemporaines, une
source de conflits perpétuels et d ' u n gaspillage immense.

Par contre, savoir et compétence peuvent être rationnellement


utilisés si ceux qui les possèdent sont replongés dans la collecti-
vité des producteurs, s'ils deviennent une des composantes des
décisions que cette collectivité aura à prendre. L'autogestion exige
la coopération entre ceux qui possèdent u n savoir ou une com-
pétence particuliers, et ceux qui assument le travail productif au
sens strict. Elle est totalement incompatible avec u n e séparation
de ces deux catégories. Ce n'est que si u n e telle coopération s'ins-
taure que ce savoir et cette compétence pourront être pleinement
utilisés ; tandis que, aujourd'hui, ils ne sont utilisés que p o u r une
petite partie, puisque ceux qui les possèdent sont confinés à des
tâches limitées, étroitement circonscrites par la division d u travail
à l'intérieur de l'appareil de direction. Surtout, seule cette coopé-
ration peut assurer que savoir et compétence seront mis effective-
ment au service de la collectivité, et n o n pas de fins particulières.

U n e telle coopération pourrait-elle se dérouler sans que des


conflits surgissent entre les « spécialistes » et les autres travailleurs ?
Si u n spécialiste affirme, à partir de son savoir spécialisé, que tel

531
métal, parce qu'il possède telles propriétés, est le plus indiqué
p o u r tel outil ou telle pièce, on ne voit pas pourquoi et à partir
de quoi cela pourrait soulever des objections gratuites de la part
des ouvriers. M ê m e dans ce cas, d u reste, u n e décision ration-
nelle exige que les ouvriers n'y soient pas étrangers - par exemple,
parce que les propriétés du matériau choisi jouent u n rôle pen-
dant l'usinage des pièces ou des outils. Mais les décisions vraiment
importantes concernant la production comportent toujours une
dimension essentielle relative au rôle et à la place des hommes dans la
production. Là-dessus, il n'existe - par définition - aucun savoir et
aucune compétence qui puisse primer le point de vue de ceux qui
auront à effectuer réellement le travail. Aucune organisation d ' u n e
chaîne de fabrication ou d'assemblage n e peut être ni rationnelle
ni acceptable si elle a été décidée sans tenir compte d u point de
vue de ceux qui y travailleront. Parce qu'elles n ' e n tiennent pas
compte, ces décisions sont actuellement presque toujours ban-
cales, et si la production marche quand même, c'est parce que les
ouvriers s'organisent entre eux pour la faire marcher, en trans-
gressant les règles et les instructions « officielles » sur l'organisation
d u travail. Mais, m ê m e si on les suppose « rationnelles » du point
de vue étroit de l'efficacité productive, ces décisions sont inac-
ceptables précisément parce qu'elles sont, et ne peuvent qu'être,
exclusivement basées sur le principe de 1 '« efficacité productive ».
Cela veut dire qu'elles tendent à subordonner intégralement les
travailleurs au processus de fabrication, et à les traiter c o m m e des
pièces du mécanisme productif. Or cela n'est pas d û à la méchan-
ceté de la direction, à sa bêtise, ni m ê m e simplement à la recherche
du profit. (A preuve, l'« organisation d u travail » est rigoureusement
la m ê m e dans les pays de l'Est et dans les pays occidentaux.) Cela
est la conséquence directe et inévitable d ' u n système où les déci-
sions sont prises par d'autres que ceux qui auront à les réaliser ; un
tel système ne peut pas avoir une autre «logique».

Mais une société autogérée ne peut pas suivre cette «logique».


Sa logique est tout autre, c'est la logique de la libération des
h o m m e s et de leur développement. La collectivité des travailleurs
peut très bien décider - et, à notre avis, elle aurait raison de le
faire - que, pour elle, des journées de travail moins pénibles, moins

532
AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE

absurdes, plus libres et plus heureuses sont infiniment préférables


que quelques bouts supplémentaires de camelote. Et, p o u r de tels
choix, absolument fondamentaux, il n'y a aucun critère « scienti-
fique » ou « objectif » qui vaille : le seul critère est le jugement de la
collectivité elle-même sur ce qu'elle préfère, à partir de son expé-
rience, de ses besoins et de ses désirs.
Cela est vrai à l'échelle de la société entière. Aucun critère
«scientifique» ne permet à qui que ce soit de décider qu'il est
préférable p o u r la société d'avoir l'année prochaine plus de loi-
sirs plutôt que plus de consommation ou l'inverse, u n e croissance
plus rapide ou moins rapide, etc. Celui qui dit que de tels critères
existent est u n ignorant ou u n imposteur. Le seul critère qui dans
ces domaines a u n sens, c'est ce que les h o m m e s et les femmes
formant la société veulent, et cela, eux seuls peuvent le décider et
personne à leur place.

AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE DES SALAIRES


ET DES REVENUS

Il n'y a pas de critères objectifs qui permettent de fonder une hiérarchie


des rémunérations

Pas plus qu'elle n'est compatible avec u n e hiérarchie d u com-


m a n d e m e n t , u n e société autogérée n'est compatible avec une hié-
rarchie des salaires et des revenus.

D ' a b o r d , la hiérarchie des salaires et des revenus correspond


actuellement à la hiérarchie d u c o m m a n d e m e n t - totalement dans
les pays de l'Est, pour u n e très b o n n e partie dans les pays occiden-
taux. Encore faut-il voir c o m m e n t cette hiérarchie est recrutée.
U n fils de riche seta u n h o m m e riche, u n fils de cadre a toutes
les chances de devenir cadre. Ainsi, p o u r u n e grande partie, les
couches qui occupent les étages supérieurs de la pyramide hié-
rarchique se perpétuent héréditairement. Et cela n'est pas u n
hasard. U n système social tend toujours à s'autoreproduire. Si des
couches sociales ont des privilèges, leurs membres feront tout ce
qu'ils peuvent - et leurs privilèges signifient précisément qu'ils

533
QUF.LI.E D É M O C R A T I E ?

peuvent énormément à cet égard - p o u r les transmettre à leurs


descendants. D a n s la mesure où, dans u n tel système, ces couches
ont besoin d'« h o m m e s nouveaux» — parce que les appareils de
direction s'étendent et prolifèrent - , elles sélectionnent parmi les
descendants des couches « inférieures » les plus « aptes », pour les
coopter en leur sein. Dans cette mesure, il peut apparaître que le
«travail» et les «capacités» de ceux qui ont été cooptés ont joué
u n rôle dans leur carrière, qui récompense leur «mérite». Mais,
encore u n e fois, «capacités» et «mérite» signifient ici essentiel-
lement la capacité de s'adapter au système régnant et de mieux
le servir. D e telles capacités n ' o n t pas de sens pour u n e société
autogérée.
Certes des gens peuvent penser que, m ê m e dans une société
autogérée, les individus les plus courageux, les plus tenaces, les
plus travailleurs, les plus « compétents », devraient avoir droit à
u n e « récompense » particulière, et que celle-ci devrait être finan-
cière. Et cela nourrit l'illusion qu'il pourrait y avoir une hiérarchie
des revenus qui soit justifiée.
Cette illusion ne résiste pas à l'examen. Pas plus que dans le
système actuel, on ne voit pas sur quoi on pourrait fonder logique-
ment et justifier de manière chiffrée des différences de rémunéra-
tion. Pourquoi telle compétence devrait valoir à son possesseur
quatre fois plus de revenu qu'à u n autre, et n o n pas deux ou douze ?
Quel sens cela a de dire que la compétence d ' u n bon chirurgien
vaut exactement autant - ou plus, ou moins - que celle d ' u n b o n
ingénieur? Et pourquoi ne vaut-elle pas exactement autant que
celle d ' u n b o n conducteur de train ou d ' u n bon instituteur ?

U n e fois sortis de quelques domaines très étroits, et privés


de signification générale, il n'y a pas de critères objectifs p o u r
mesurer et comparer entre eux les compétences, les connais-
sances et le savoir d'individus différents. Et si c'est la société
qui supporte les frais d'acquisition d u savoir par u n individu -
c o m m e c'est pratiquement déjà maintenant le cas - , on ne voit
pas pourquoi l'individu qui a déjà bénéficié u n e fois d u privilège
que cette acquisition constitue en elle-même devrait en béné-
ficier u n e deuxième fois sous f o r m e d ' u n revenu supérieur. La
m ê m e chose vaut du reste p o u r le « mérite » et l'« intelligence ».

534
AUTOGESTION ET HIÉRARCHIE

Il y a certes des individus qui naissent plus doués que d'autres


relativement à certaines activités, ou qui le deviennent. Ces dif-
férences sont en général réduites, et leur développement d é p e n d
surtout d u milieu familial, social et éducatif. Mais en tout cas,
dans la mesure où q u e l q u ' u n a u n « d o n », l'exercice de ce « d o n »
est e n lui-même u n e source de plaisir s'il n'est pas entravé. Et,
p o u r les rares individus qui sont exceptionnellement doués, ce
qui importe n'est pas u n e «récompense» financière, mais d e
créer ce qu'ils sont irrésistiblement poussés à créer. Si Einstein
avait été intéressé par l'argent, il n e serait pas devenu Einstein
- et il est probable qu'il aurait fait u n patron ou u n financier
assez médiocre.

O n met parfois en avant cet argument incroyable que sans u n e


hiérarchie des salaires la société ne pourrait pas trouver des gens
qui acceptent d'accomplir les fonctions les plus «difficiles» - et
l'on présente comme telles les fonctions de cadre, de dirigeant,
etc. O n connaît la phrase si souvent répétée par les «respon-
sables » : « Si tout le m o n d e gagne la m ê m e chose, alors je préfère
prendre le balai.» Mais dans des pays comme la Suède, où les
écarts de salaire sont devenus beaucoup moindres q u ' e n France,
les entreprises ne fonctionnent pas plus mal qu'en France, et l'on
n'a pas vu les cadres se ruer sur les balais.
Ce que l'on constate de plus en plus dans les pays industrialisés,
c'est plutôt le contraire : les personnes qui désertent les entreprises
sont celles qui occupent les emplois vraiment les plus difficiles
- c'est-à-dire les plus pénibles et les moins intéressants. Et l'aug-
mentation des salaires d u personnel correspondant n'arrive pas à
arrêter l'hémorragie. D e ce fait, ces travaux sont de plus en plus
laissés à la main-d'œuvre immigrée. Ce p h é n o m è n e s'explique si
l'on reconnaît cette évidence, qu'à moins d'y être contraints par
la misère, les gens refusent de plus en plus d'être employés à des
travaux idiots. O n n ' a jamais constaté le p h é n o m è n e inverse, et
l'on peut parier qu'il continuera d ' e n être ainsi. O n arrive donc à
cette conclusion, d'après la logique m ê m e de cet argument, que
ce sont les travaux les plus intéressants qui devraient être le moins
rémunérés. Car, sous toutes les conditions, ce sont là les travaux
les plus attirants p o u r les gens, c'est-à-dire que la motivation p o u r

535
QUK1.1.E D É M O C R A T I E ?

les choisir et les accomplir se trouve déjà, p o u r u n e grande partie,


dans la nature m ê m e du travail.

Autogestion, motivation au travail et production pour les besoins

Mais à quoi reviennent finalement tous les arguments visant à


justifier la hiérarchie dans u n e société autogérée, quelle est l'idée
cachée sur laquelle ils se f o n d e n t ? C'est que les gens ne choi-
sissent u n travail et ne le font que pour gagner plus que les autres.
Mais cela, présenté comme une vérité éternelle concernant la
nature humaine, n'est en réalité que la mentalité capitaliste qui
a plus ou moins pénétré la société (et qui, comme le montre la
persistance de la hiérarchie des salaires dans les pays de l'Est, reste
aussi dominante là-bas). Or cette mentalité est u n e des conditions
pour que le système actuel existe et se perpétue - et inversement,
elle ne peut exister que pour autant que le système continue. Les
gens attachent une importance aux différences de revenu parce
que de telles différences existent, et parce que, dans le système
social actuel, elles sont posées comme importantes. Si l'on peut
gagner u n million par mois plutôt que cent mille francs, et si le
système social nourrit par tous ses aspects l'idée que celui qui
gagne u n million vaut plus, est meilleur que celui qui ne gagne
que cent mille francs - alors effectivement, beaucoup de gens (pas
tous d u reste, m ê m e aujourd'hui) seront motivés à tout faire pour
gagner un million plutôt que cent mille. Mais si une telle diffé-
rence n'existe pas dans le système social ; s'il est considéré c o m m e
tout aussi absurde de vouloir gagner plus que les autres que nous
considérons aujourd'hui absurde (du moins la plupart d'entre
nous) de vouloir à tout prix faire précéder son n o m d ' u n e parti-
cule, alors d'autres motivations, qui ont, elles, une valeur sociale
vraie, pourront apparaître ou plutôt s'épanouir : l'intérêt d u travail
lui-même, le plaisir de bien faire ce que l'on a soi-même choisi de
faire, l'invention, la créativité, l'estime et la reconnaissance des
autres. Inversement, aussi longtemps que la misérable motivation
économique sera là, toutes ces autres motivations seront atro-
phiées et estropiées depuis l'enfance des individus.

536
A U T O G E S T I O N ET HIÉRARCHIE

C a r u n système hiérarchique est basé sur la c o n c u r r e n c e des


individus, et la lutte d e tous contre tous. Il dresse c o n s t a m m e n t
les h o m m e s les u n s contre les autres, et les incite à utiliser tous
les moyens p o u r « m o n t e r » . Présenter la c o n c u r r e n c e cruelle et
sordide qui se déroule d a n s la hiérarchie d u pouvoir, d u c o m -
m a n d e m e n t , des revenus, c o m m e u n e « compétition » sportive où
les «meilleurs» gagnent dans u n jeu h o n n ê t e , c'est p r e n d r e les
gens p o u r des imbéciles et croire qu'ils ne voient pas c o m m e n t
les choses se passent réellement dans u n système hiérarchique,
que ce soit à l'usine, d a n s les bureaux, dans l'Université, et m ê m e
de plus e n plus dans la recherche scientifique depuis q u e celle-ci
est devenue u n e i m m e n s e entreprise bureaucratique. L'existence
de la hiérarchie est basée sur la lutte sans merci de c h a c u n contre
tous les autres - et elle exacerbe cette lutte. C ' e s t p o u r q u o i d'ail-
leurs la jungle devient d e plus en plus impitoyable au f u r et à
m e s u r e q u e l'on m o n t e les échelons de la hiérarchie et q u e l'on
n e rencontre la coopération q u ' à la base, là où les possibilités
de « p r o m o t i o n » sont réduites ou inexistantes. E t l'introduction
artificielle de différenciations à ce niveau, p a r la direction des
entreprises, vise précisément à briser cette coopération. O r , d u
m o m e n t où il y aurait des privilèges d ' u n e n a t u r e quelconque,
mais particulièrement d e n a t u r e é c o n o m i q u e , renaîtrait i m m é -
diatement la c o n c u r r e n c e entre individus, en m ê m e t e m p s que la
t e n d a n c e à s'agripper aux privilèges q u e l'on possède déjà, et, à
cette fin, à essayer aussi d ' a c q u é r i r plus de pouvoir et à le sous-
traire au contrôle des autres. D è s ce m o m e n t - l à , il n e p e u t plus
être question d'autogestion.

Enfin, u n e hiérarchie des salaires et des revenus est tout autant


incompatible avec u n e organisation rationnelle d e l'économie
d ' u n e société autogérée. C a r u n e telle hiérarchie fausse immédia-
t e m e n t et lourdement l'expression d e la d e m a n d e sociale.
U n e organisation rationnelle de l'économie d ' u n e société
autogérée implique, en effet, aussi longtemps que les objets et
les services produits par la société ont encore u n «prix» - aussi
longtemps que l'on n e p e u t pas les distribuer l i b r e m e n t - et que
d o n c il y a u n « m a r c h é » p o u r les biens de c o n s o m m a t i o n indivi-
duelle, que la production est orientée d'après les indications de

537
ce m a r c h é ; c'est-à-dire finalement par la d e m a n d e solvable des
consommateurs. Car il n'y a pas, p o u r commencer, d'autre sys-
tème défendable. Contrairement à u n slogan récent que l'on ne
peut approuver que métaphoriquement, on ne peut pas donner à
tous « tout et tout de suite ». Il serait d'autre part absurde de limi-
ter la consommation par u n rationnement autoritaire qui équivau-
drait à une tyrannie intolérable et stupide sur les préférences de
chacun : pourquoi distribuer à chacun u n disque et quatre tickets
de cinéma par mois lorsqu'il y a des gens qui préfèrent la musique
aux images et d'autres le contraire - sans parler des sourds et des
aveugles ? Mais u n « marché » des biens de consommation indivi-
duelle n'est vraiment défendable que pour autant qu'il est vrai-
ment démocratique - à savoir, que les bulletins de vote de chacun
y ont le m ê m e poids. Ces bulletins de vote sont les revenus de
chacun. Si ces revenus sont inégaux, ce vote est immédiatement
truqué : il y a des gens dont la voix compte beaucoup plus que celle
des autres. Ainsi aujourd'hui, le « vote » d u riche pour u n e villa sur
la Côte d'Azur ou u n avion personnel pèse beaucoup plus que le
vote d ' u n mal logé pour u n logement décent, ou d ' u n manœuvre
pour u n voyage en train 2 e classe. Et il faut se rendre compte que
l'impact de la distribution inégale des revenus sur la structure de
la production des biens de consommation est immense.

U n exemple arithmétique, qui ne prétend pas être rigoureux,


mais est proche de la réalité en ordre de grandeur, permet de
l'illustrer. Si l'on suppose que l'on pourrait grouper les 80 % de
la population française aux revenus les plus bas autour d ' u n e
moyenne de 20 000 francs par an après impôts (les revenus les
plus bas en France, qui concernent une catégorie fort nombreuse,
les vieux sans retraite ou avec u n e petite retraite, sont de loin infé-
rieurs au S M I C ) et les 20 % restants autour d ' u n e moyenne de
80 000 francs par an après impôts, on voit par u n calcul simple que
ces deux catégories se partageraient par moitié le revenu dispo-
nible pour la consommation. D a n s ces conditions, u n cinquième
de la population disposerait d'autant de pouvoir de consommation
que les autres quatre cinquièmes. Cela veut dire aussi qu'environ
35 % de la production de biens de consommation du pays sont
exclusivement orientés d'après la demande du groupe le plus favorisé

538
A U T O G E S T I O N ET H I É R A R C H I E

et destinés à sa satisfaction, après satisfaction des besoins «élé-


mentaires » de ce m ê m e groupe ; ou encore, que 30 % de toutes les
personnes employées travaillent pour satisfaire les «besoins» non
essentiels des catégories les plus favorisées 1 .
O n voit donc que l'orientation de la production que le « marché »
imposerait dans ces conditions ne refléterait pas les besoins de la
société, mais une image déformée, dans laquelle la consommation
n o n essentielle des couches favorisées aurait u n poids dispropor-
tionné. Il est difficile de croire que, dans une société autogérée, où
ces faits seraient connus de tous avec exactitude et précision, les
gens toléreraient u n e telle situation ; ou qu'ils pourraient, dans ces
conditions, considérer la production comme leur propre affaire,
et se sentir concernés - sans quoi il ne pourrait u n e minute être
question d'autogestion.
La suppression de la hiérarchie des salaires est donc le seul
moyen d'orienter la production d'après les besoins de la collecti-
vité, d'éliminer la lutte de tous contre tous et la mentalité écono-
mique, et de permettre la participation intéressée, au vrai sens d u
terme, de tous les h o m m e s et de toutes les femmes à la gestion des
affaires de la collectivité.

1. Note 1979 : Supposant que le rapport consommation/investissement est


de 4 à 1 - ce qui est, en gros, l'ordre de grandeur observé dans la réalité.
L'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE*

Olivier MONGIN : Cornélius Castoriadis, il y a quelques années


encore, seule une petite minorité soupçonnait l'importance et
l'originalité de vos articles de Socialisme ou Barbarie. Il aura fallu,
d ' u n e part, la republication de vos principaux textes politiques,
programmes ou manifestes de Socialisme ou Barbarie en collec-
tion de poche, d'autre part, la parution d ' u n ouvrage philoso-
phique particulièrement dense, L'Institution imaginaire de la société
(Éd. d u Seuil), p o u r que vos travaux passent la rampe et tombent
dans le domaine public. Cependant, semble-t-il, cette découverte
impromptue n ' a pas nécessairement facilité l'accès à votre pensée.
En effet, beaucoup de fils restent noués p o u r celui qui n ' a pas
suivi votre itinéraire.
Ainsi peut-on vous poser la question de savoir ce qu'il en est
du lien entre le militant de Socialisme ou Barbarie, l'économiste et
le philosophe. Y a-t-il sens à les distinguer? Pour poser la ques-
tion autrement, votre critique du marxisme, par exemple, est-
elle à l'origine de vos critiques philosophiques ? Votre critique de
la représentation politique est-elle étrangère à votre critique de
la représentation philosophique classique? Bref, peut-on vous
demander de situer organiquement ce qui risque souvent d'être
perçu comme u n e série de réflexions juxtaposées ?

Le mythe de l'économie marxiste

Cornélius CASTORIADIS : Telles que je les ai depuis toujours


vécues, les idées de philosophie et de politique (donc aussi du
philosophe et du militant) ne se laissent pas séparer radicalement ;

"Entretien avec Olivier Mongin, Paul Thibaud et Pierre Rosanvallon


enregistré le 6 juillet 1976, et publié dans Esprit, février 1977 <rééd.
« 10/18», CS (1979), p. 323-366>.

541
QUELLE DÉMOCRATIE ?

chacune conduit à l'autre. Pour l'économie, c'est différent. J'ai


travaillé comme économiste pendant vingt-deux ans ; mais l'éco-
nomie ne m ' a pas occupé seulement du point de vue profession-
nel, elle m ' a intéressé et continue de m'intéresser en elle-même.
Cela p o u r deux raisons. D ' a b o r d , parce qu'elle forme une bar-
rière ou u n blocage énorme sur le chemin de la démythification
d u marxisme. Pour tous ceux qui restent fidèles au marxisme, il y
a u n e prétendue couverture-or déposée dans la b a n q u e du Savoir
rigoureux et positif et qui s'appelle Das Kapital, lequel, croient-
ils, démontrerait que les lois de l'économie capitaliste garantissent
son effondrement, etc. Cette croyance est u n énorme bloc de
pierre qui barre la route de la prise de conscience des militants
et des h o m m e s - et qu'il faut faire sauter. Je m'y suis employé, et
je continuerai de le faire. Je travaille actuellement sur des textes
concernant l'économie qui essaient, d ' u n e part, de montrer que
l'idée d ' u n savoir « scientifique » dans ce domaine est u n p u r mythe
et, d'autre part, de dévoiler les présupposés idéologiques et méta-
physiques qui sont à la base de l'économie politique de Marx et
qu'il partage en fait avec l'économie politique bourgeoise.
Ensuite, parce qu'il m'importe de montrer que, contrairement
à ce que l'on dit, plus exactement à ce que l'on craint, faire explo-
ser ce mythe ne signifie pas d u tout que nous restons complète-
ment désarmés, sans aucune intelligence et compréhension de ce
qui se passe dans l'économie ou dans la société. D e même, lorsque
je tente de montrer que n o n seulement il n'y a pas de savoir rigou-
reux sur la société et l'histoire mais qu'il ne peut pas y en avoir, il
n ' e n découle nullement que nous ne pouvons rien y comprendre,
ou qu'il peut se passer n'importe quoi, que nous sommes dans
une nuit de l'aléatoire où toutes les vaches seraient possibles.

De la supériorité de la théorie...

Pour ce qui est des liens entre politique et philosophie, on sait


qu'ils sont, historiquement, très anciens : philosophie, pensée poli-
tique et m ê m e action politique au sens vrai du terme (comme
action visant l'institution de la société, n o n pas comme intrigue
de cour) naissent ensemble et traduisent le m ê m e mouvement, de
mise en question interne par la société de son propre imaginaire

542
T.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

social institué. Mais très rapidement, les liens entre philosophie et


pensée politique acquièrent u n caractère particulier, qu'ils gardent
encore (bien entendu, aussi chez Marx) : celui de la subordination
de la pensée politique à u n e théorie, donc, en dernière analyse, à
une philosophie - la philosophie elle-même étant toujours conçue
comme essentiellement théorique, ou théorie par excellence,
m ê m e lorsqu'elle s'appelle philosophie pratique, philosophie de
l'art, etc. Cette théorie prétend posséder - ou pouvoir accéder à -
un savoir sur l'être de l'histoire, sur l'être de la société, sur l'être
de l'homme. C e savoir déterminerait et fonderait ce qui est à faire,
politiquement. (Et c'est rigoureusement de cette m ê m e attitude
spéculative que restent prisonniers ceux qui aujourd'hui disent:
de l'impossibilité d ' u n tel savoir découle l'impossibilité d ' u n e poli-
tique révolutionnaire, d ' u n e révolution, d ' u n e société qui s'auto-
institue explicitement. D a n s les deux cas, la maîtrise est accordée
au savoir, positivement ou négativement.)
Or une nouvelle vue, conception et position de la politique à
la fois va de pair avec u n e rupture dans la pensée philosophique
et ontologique héritée, et implique u n e nouvelle conception d u
rapport entre pensée philosophique et politique. La pensée clas-
sique prétend accéder à u n e vue théorique de ce qui est dans ses
déterminations «essentielles» ou «fondamentales», et ce qui est
déterminerait aussi ce qui est à faire. Il en est ainsi chez Platon,
chez Aristote, chez Spinoza, chez les grands idéalistes allemands
- mais il en est ainsi aussi finalement chez Marx (qui est, bien évi-
d e m m e n t , u n classique). Chez lui, et pour lui, il y a théorie de la
société et de l'histoire qui montre à la fois ce qu'il en est et ce qu'il
en sera à l'étape suivante.
Remarquons en passant que, dans cette version de la vue
classique, la politique est en vérité supprimée: b u t et agents de
la transformation de la société sont prédéterminés, il subsiste
au mieux une technique « politique » qui agencerait optimalement
les « moyens » de la transformation. Et, m ê m e ainsi, on se heurte
aussitôt à l'argument bien connu q u ' o n n'a pas m a n q u é de sou-
lever depuis le xix e siècle contre cette position : si les lois de l'his-
toire sont effectivement telles qu'à la société capitaliste ne peut
succéder q u ' u n e société communiste, il n'y a pas plus lieu de se
battre p o u r l'avènement de celle-ci que p o u r le prochain lever d u

543
QUELLE DÉMOCRATIE ?

soleil. L'argument est banal et peut sonner vulgaire : il est irré-


futable. U n e activité technique peut se contenter d u «pouvoir-
être-autrement » (comme dirait Aristote) de ce qui est dans ses
déterminations «secondes» ou «accidentelles»; mais u n e action
véritable, une praxis, implique le pouvoir-être-autrement de ce qui
est dans sa profondeur, comme signification et comme valeur - et
bien entendu aussi le ww/oir-être-autrement.
A partir d u m o m e n t où l'on s'aperçoit que l'histoire (pas plus
d'ailleurs que quoi que ce soit d'autre) ne peut être pensée moyen-
nant la vue traditionnelle suivant laquelle être signifie être déter-
miné ; à partir du m o m e n t , plus particulièrement, où l'on saisit
l'histoire comme création et la société c o m m e toujours à la fois
instituante et instituée (la société n e peut exister et fonctionner
que c o m m e société instituée - mais cette institution est sa propre
création) ; à partir donc d u m o m e n t où l'on voit l'histoire comme
cette autocréation, auto-institution incessante de la société, on
est d'abord amené à répudier radicalement la conception héritée
d u sens de : être (et cela s'étend immédiatement d'ailleurs à tous
les domaines, au-delà d u social-historique) ; et aussi, à dégager
complètement le problème politique et la politique du cadre dans
lequel ils étaient traditionnellement pensés. La politique devient
u n e composante de l'auto-institution de la société, la composante
correspondant à u n faire lucide, élucidé autant qu'il est possible,
qui vise l'institution de la société c o m m e telle. N o n pas la Pré-
sidence du Conseil municipal ou de la République, ou le chan-
gement de telle loi particulière - mais l'institution globale de la
société.

...au savoir réaliste

Paul THIBAUD: Justement ce «faire élucidé autant qu'il est


possible» pose la question de ce que vous dites concernant la
révolution. D a n s la mentalité c o m m u n e , l'idée de révolution est
liée à celle de totalité. Révolutionner, c'est tout changer, c'est le
contraire de l'empirisme qui prend les choses bout par bout. Et
vous venez nous dire : l'idée que l'on puisse posséder la totalité
est contre-révolutionnaire. C'est u n renversement, et ce renver-
sement fait peut-être difficulté. Vous mettez à bas la prétendue

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T.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

science marxiste de la révolution, mais cette science est posté-


rieure à la révolution comme fait, à la passion révolutionnaire que
1789 semble avoir introduite dans notre histoire. Vous semblez
dire dans votre livre, à propos des stalinismes, que c'est à partir
d ' u n e représentation intellectuelle fausse, prétentieuse, que s'est
développée u n e pratique révolutionnaire déviée. Mais le rapport
n'est-il pas principalement dans l'autre sens ? N'est-ce pas la révo-
lution comme acte qui engendre u n type de représentation, u n
désir de se placer en position de surplomb, de pouvoir dire d ' u n
coup ce qu'il en est d u sort de l'humanité et d u m o n d e ?
Cornélius CASTORIADIS : C'est là u n e objection qui m'est sou-
vent adressée : u n e fois tout l'itinéraire parcouru, continuer à se
réclamer de la révolution, ce serait se réclamer de la totalité, d ' u n
savoir de cette totalité, d ' u n e possession de ce savoir; ou bien pos-
tuler u n e transparence de la société postrévolutionnaire p o u r elle-
même, ou u n «savoir» de la société sur sa propre institution. Ce
qui m ' a m u s e , c'est que d'abord j'ai été le premier, sauf erreur, à
critiquer l'idée de la société postrévolutionnaire comme « transpa-
rente p o u r elle-même » et à dénoncer ce que j'ai appelé l'acception
mythique d u communisme chez Marx (en 1964-65; voir L'Insti-
tution imaginaire..., p. 151-157) ; et que, deuxièmement, j'ai lon-
guement répondu d'avance à ce type d'objections (ibid., p. 97-108,
117-124, 130-138)', mais que je n'ai jamais vu de réfutation, de
discussion ou de simple prise en compte de cette réponse. Tout
se passe comme si les critiques ne voulaient rien entendre d'autre
que ce syllogisme qui bourdonne dans leurs oreilles : la révolution
vise la transparence de la société; u n e société transparente est
impossible; donc, la révolution est impossible (ou n'est possible
que comme totalitarisme). Mais qu'est-ce que cela traduit d'autre
que leur propre obsession de la transparence, de la totalité, d u savoir
absolu, etc. ? O u , en termes plus « objectifs », leur complet empri-
sonnement dans les antinomies illusoires que produit ici la philoso-
phie spéculative de par sa méconnaissance radicale d u faire, de son
terrain et de ses exigences propres ?

1. <Dans la rééd. «Points», p. 164-170; et 105-118, 127-134 (ici, p.217-


230, 242-247), 141-150.>

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L'exigence de se faire à chaque instant u n e représentation aussi
élaborée et élucidée que possible de ce que l'on fait et d u pour-
quoi on le fait est une composante inéliminable de toute action
humaine. Je ne peux pas agir sans ce besoin p e r m a n e n t de m e
représenter ce que je vise, les motifs p o u r lesquels je le vise, les
voies qui peuvent m ' y mener. Mais je ne peux pas agir n o n plus si
je m'asservis à une représentation forgée une fois p o u r toutes de
ce que je vise, de mes motifs et des voies que je suivrai. Personne
n'a jamais écrit un livre - sauf de mauvais professeurs écrivant de
mauvais livres - en sachant d'avance exactement ce qu'il allait dire
dans ce livre, et encore moins en sachant d'avance ce que voudrait
finalement dire ce qu'il allait écrire. Il n'empêche que je n e peux
écrire u n livre qu'en me forgeant successivement, pendant tout le
travail de réflexion et de composition, u n e représentation de ce
que je veux dire, en composant des tables des matières provisoires,
des plans que je déchire au fur et à mesure, etc. Or ces deux exi-
gences (que l'attitude spéculative voit et ne peut voir que comme
antinomiques, mais qui sont plus que solidaires et complémen-
taires) : se représenter ce que l'on vise et ne pas s'asservir à cette
représentation, sont tout autant et encore plus présentes dans
cette catégorie particulière de l'action qu'est la praxis - terme
passablement galvaudé depuis Marx, auquel je veux donner u n
sens nouveau : la praxis est le faire dans lequel l'autre ou les autres
sont visés comme êtres autonomes et considérés c o m m e l'agent
essentiel d u développement de leur propre autonomie.
Je ne peux pas élever u n enfant en me disant : il est interdit de
prendre en compte la totalité de ce qu'est cet enfant - ou bien : il
est impossible de la prendre en compte car l'enfant n'est pas une
totalité fermée, mais une totalité ouverte. Bien sûr que l'enfant est
une totalité ouverte, si l'on veut utiliser cette terminologie. Mais
c'est parce qu'il est une totalité, et une totalité ouverte, q u ' u n vrai
problème pédagogique existe. Si j'élève m o n enfant, ou u n enfant
quelconque, c'est précisément en tant que totalité ouverte que
je le vise ; c'est-à-dire en tant qu'être virtuellement (et d'ailleurs
aussi effectivement) autonome. L'élever signifie l'aider le plus pos-
sible à accéder à cette autonomie et à la développer. Pour ce faire,
je suis obligé de prendre en compte cet enfant tel qu'il est et qu'il
se fait - ce qui interdit que je m'asservisse et que je l'asservisse à

546
T.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

une représentation forgée u n e fois p o u r toutes de ce qu'est et de


ce que doit être cet enfant, et tout enfant. Il en va de m ê m e dans
la cure psychanalytique. C'est une aberration de croire qu'il y a
une théorie rigoureuse de la psyché, il n'y en a pas ; c'est encore
une aberration de croire qu'il y a u n e technique psychanalytique
rigoureuse en général, il n'y en a pas. Sauf deux ou trois règles
abstraites (essentiellement des consignes négatives ou d'absten-
tion), on peut dire qu'analyste et analysant forgent ensemble, lors
d ' u n e cure donnée, la «technique» de cette cure. Et pendant la
cure, l'analyste est constamment obligé de prendre en compte
l'analysant comme une totalité - totalité en train de se transformer
dans et par l'analyse.

L'autonomie comme but et comme moyen

Paul THIBAUD : Ceci étant, reste la question d u rapport entre le


type de connaissance que l'on peut avoir d ' u n objet (l'objet social
dans ce cas) et le type d'intervention que l'on peut avoir sur cet
objet. O n voit par exemple Trotski, dans son Histoire de la Révo-
lution russe, dire : quand on a pour l'humanité d'aussi grands pro-
jets que les bolcheviques, on a droit aux moyens correspondants.
Par opposition à cela, je vous vois défendant paradoxalement une
sorte de sagesse révolutionnaire. C o m m e si, p o u r nous, la limite
de notre savoir ne devait pas produire une limitation de notre
action. Pour prendre l'exemple que vous venez d'évoquer, m ê m e
si toute pédagogie doit viser la personnalité d ' u n enfant dans son
ensemble, son action est bornée par la conscience qu'elle a de son
ignorance de ce qu'est la totalité à quoi elle se réfère.
Cornélius CASTORIADIS : Je ne sais pas si je suis sage, je sais que
je m e veux cohérent autant que faire se peut. D e quoi s'agit-il,
en fin de compte, dans la conception de la révolution qui est la
mienne ? D e ce que les h o m m e s prennent collectivement en main
leurs propres affaires, et aussi de ce que moi, nous, nous avons à
faire, et nous voulons faire quelque chose, pour que cela soit. Mais
évidemment, ce que nous avons à faire, ce n'est pas les dresser de
force pour qu'ils soient autonomes - idée qu'il suffit de formuler
pour en faire éclater l'absurdité. Et quelle est la conception qui,
souterrainement, sous-tend la citation de Trotski que vous avez

547
QUELLE DÉMOCRATIE ?

donnée, et tant d'autres de Lénine et de Trotski que l'on pour-


rait facilement trouver ? Q u e le Parti dirige la marche de l'huma-
nité vers le communisme, et donc décide des moyens ; et que ces
moyens n ' o n t pas de rapport interne avec la «fin», laquelle est
déterminée par ailleurs par les «lois historiques», le développe-
ment des forces productives, etc. Mais p o u r nous, le contenu d u
projet révolutionnaire est que les h o m m e s deviennent capables de
prendre en main leurs propres affaires et que - ce qui est à la fois
la m ê m e chose, la conséquence de la chose et une autre chose;
nous sommes, d u point de vue de la logique identitaire, dans les
« paradoxes » - le seul moyen pour qu'ils deviennent capables de
prendre en main leurs propres affaires, c'est qu'ils les prennent en
main, et cela de plus en plus.
Pierre ROSANVALLON : Je suis d'accord quand tu dis que toute
pensée révolutionnaire est nécessairement iconoclaste et critique.
E n ce cas, il est juste de poser qu'il n'y a ni savoir absolu (fût-ce
le marxisme), ni rédempteur messianique (fût-ce le prolétariat),
ni salut garanti par la révolution. Ton projet, en pourfendant tous
ces mythes, apparaît donc c o m m e radicalement révolutionnaire.
C'est vrai que nous ne pouvons concevoir l'histoire comme auto-
création, comme auto-institution, qu'à condition de renoncer à
l'énonciation d ' u n savoir absolu. Mais à partir de là, je te poserai
deux questions.
Tout d'abord, je vois bien c o m m e n t ta critique te fait refuser
u n certain n o m b r e de politiques, comment elle opère u n e double
dénonciation d u réformisme et d u totalitarisme. Mais il faut aller
plus loin. Quelles sont les conditions concrètes, théoriques et pra-
tiques, d ' u n e véritable auto-institution de la société ? Il me semble
que tu restes assez silencieux sur ce point.
Autre question : ton projet revient en fait à faire émigrer la poli-
tique d u champ de l'histoire et du savoir au champ de la morale.
Finalement, tu es d'abord u n moraliste. C o m m e n t définirais-tu
cette éthique politique, ou cette éthique tout court, sous-jacente à
ta critique d ' u n certain idéalisme révolutionnaire ?
Cornélius CASTORIADIS : Il y a là beaucoup de questions, mais
avant d'y venir je voudrais clarifier u n point qui est resté en sus-
pens dans la réponse que j'ai faite à P a u l T h i b a u d . Qu'il soit bien
compris que ce que je dis sur les voies par lesquelles peut passer

548
T.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

aujourd'hui u n e politique révolutionnaire ne relève absolument


pas d ' u n e tolérance pédagogique. Ce n'est pas parce que les gens
«apprendront mieux» s'ils trouvent eux-mêmes la solution d u
problème q u ' o n n'essaie pas de leur imposer quelque chose. C'est
parce que seuls eux peuvent inventer, créer u n e solution d u pro-
blème que personne aujourd'hui ne peut soupçonner. C'est cela
que signifie aussi reconnaître la créativité de l'histoire.

L'interrogation illimitée

J'en viens maintenant à tes questions. Je ne tiens pas spéciale-


ment à l'iconoclasme en tant que tel, je suis loin d'être u n incon-
ditionnel de l'iconoclasme, c'est-à-dire de casser p o u r casser.
Qu'est-ce qui se passe actuellement, quel est l'infâme salmigondis
qui est à la m o d e à Paris depuis des années ? A tous les coins de
rue, d u bois de Vincennes jusqu'au bois de Boulogne, on fait de
l'iconoclasme. Et évidemment, on fait de l'iconoclasme de l'ico-
noclasme précédent, et la surenchère de l'iconoclasme, etc. Le
résultat final est la nullité, le vide total d u «discours subversif»
contemporain, devenu simple objet de consommation et par ail-
leurs forme parfaitement adéquate d u conservatisme idéologique
«de gauche». Il ne s'agit pas de cela. N o u s avons devant nous
u n certain n o m b r e de créations historiques de l'humanité, nous
vivons dans, parmi et par elles. La question est de savoir ce qu'elles
signifient p o u r nous et ce que nous voulons en faire. Certaines
de ces créations remontent à la constitution m ê m e d ' u n e société
humaine ou sont, c o m m e on voudra dire, consubstantielles à l'ins-
titution de la société.
Pour prendre u n exemple massif, ce que j'appelle la logique
identitaire 1 doit être là dès que la société s'institue et pour qu'elle
puisse s'instituer. Quelle que soit l'emprise des significations
mythiques et magiques sur une société archaïque, cette société

1. La logique identitaire est celle qui institue le monde comme connais-


sable et manipulable rationnellement et techniquement ; elle « se réfère à
des objets distincts et définis pouvant être collectés et former des touts,
composables et décomposables, définissables par des propriétés déter-
minées et servant de support à la définition de celles-ci» (L'Institution
imaginaire de la société, p. 311) <rééd. p. 336>.

549
QUELLE DÉMOCRATIE ?

ne peut pas être «mythique» et «magique» si deux et deux n'y


font pas quatre ; et lorsqu'ils font cinq, ils ne le font que sous cer-
taines conditions. Truisme, mais disons-le puisqu'on m ' a dit que
je conçois la révolution comme une table rase absolue, coupure
totale avec le passé: la révolution ne supprimera pas l'arithmé-
tique, elle la mettra à sa place.
Deuxième exemple, dans le prolongement d u premier : comme
j'ai essayé de le montrer, la logique identitaire devient univer-
sellement dominante avec la naissance de la philosophie et de la
pensée théorique comme telle. D a n s celle-ci, immense création
historique qui marque une rupture radicale entre son avant et son
après, l'émergence de l'interrogation illimitée signifie une rupture
avec l'univers mythique, une recherche ouverte de la signification
- que le mythe avait pour fonction de clore en la satisfaisant une
fois p o u r toutes. Mais cette recherche se fait dans l'horizon, par
les moyens, sous les normes de la logique identitaire. Aussitôt née,
la pensée devient Raison. Cette Raison, il ne s'agit pas de la casser
pour la casser, ni de la casser simplement parce qu'elle est là. Il
s'agit de comprendre, d'abord, d ' o ù elle vient et où, potentielle-
ment, elle va - c'est-à-dire où elle peut nous mener; donc, d'éluci-
der en premier lieu ses origines et sa fonction. Mais cela ne suffit
pas, on n ' e n a pas fini avec une idée en disant simplement: elle
vient de là, et aujourd'hui elle sert à cela. « Origine » et « fonction »
n'épuisent pas la signification. Les «généalogies», les «archéolo-
gies» et les «déconstructions», si l'on s'en contente et si on les
prend comme quelque chose d'absolu, restent quelque chose de
superficiel et représentent en fait une fuite devant la question de
la vérité - fuite caractéristique et typique de l'époque contempo-
raine. La question de la vérité exige que nous affrontions l'idée
elle-même, que nous osions, le cas échéant, en affirmer l'erreur ou
en circonscrire les limites - bref, que nous essayions de la mettre
à sa place. Ainsi aujourd'hui, il s'agit de mettre à sa place l'univers
«théorique» créé par les vingt-cinq siècles précédents (et qu'ils
ont voulu mettre à la place de l'univers tout court), en montrant à
la fois sa validité et les limites de cette validité.
Aussi, dans le domaine qui nous intéresse plus particulière-
ment, il ne s'agit pas p o u r moi d'iconoclasme en général. Il s'agit
de montrer que, dans leur contenu, les idées et les idéologies qui

550
actuellement prévalent et se prétendent révolutionnaires sont,
d'abord, erronées, inconsistantes, incohérentes. Et, en deuxième
lieu, qu'elles participent d u m o n d e qu'elles prétendent combattre.
Ainsi, j'ai essayé depuis longtemps de montrer que le marxisme
reste prisonnier de l'idéologie capitaliste et, au-delà, de toute l'on-
tologie gréco-occidentale. Mais cette démonstration n ' a de sens,
à mes yeux, que parce que j'essaie de montrer les limites de cette
ontologie. (De m ê m e qu'il ne m e suffit pas, et qu'il ne suffit pas,
de montrer que Marx partage les postulats essentiels de l'écono-
mie politique bourgeoise : il faut encore montrer que ces postulats
ne conduisent pas à la constitution d ' u n « savoir économique » -
pas plus q u ' a u c u n autre groupe de postulats d'ailleurs.)

Le projet révolutionnaire...

N o u s restons alors avec une tâche encore plus grande. Et cela


déjà apparaît lorsque je parle de « mettre en place ». Mettre en place
dans quoi, à quelle place, moyennant quoi ? Mettre en place dans u n
nouveau m o n d e social-historique, qui est, en partie, en train de se
créer et, en partie, à créer. Pour cela, ce que tu appelles « éthique »
ne suffit pas. Je ne récuse nullement le terme, au contraire ; tout
ce qui se passe aujourd'hui m'inciterait plutôt à le revendiquer
très haut. Le problème éthique n'est ni supprimé actuellement
ni subsumé sous le problème politique, comme le pensaient le
bolchevisme et m ê m e le marxisme. Il reste inéliminable : n o n
seulement dans notre vie « privée », mais dans notre vie politique.
Pour celui qui adhère, dans u n e certaine lucidité, à u n projet poli-
tique révolutionnaire, il y a toujours une base, u n e source « sub-
jective », de cette adhésion qui est éthique au sens suivant : qu'il se
considère c o m m e responsable de ce qu'il veut et de ce qu'il fait, et
qu'il essaie de vouloir et de faire dans la plus grande lucidité dont
il soit capable.
Mais dans la politique, il s'agit de beaucoup plus et, je pense,
c'est ce que tu vises en parlant de travail collectif et de conditions
pratiques et sociales d ' u n e révolution. C e que nous choisissons
comme individus qui, saisis par l'exigence éthique (= n e pas faire
n'importe quoi), adhérons à u n projet politique, ne vise pas notre
vie «privée» et surtout n'est pas et ne peut pas être notre pure

551
QUELLE DÉMOCRATIE ?

création personnelle. N o u s n'inventons pas, ex nihilo, le projet


révolutionnaire; celui-ci naît (pour ne pas remonter plus loin)
dans la société occidentale depuis environ deux siècles. Cette
société, depuis la Révolution française et les premier mouve-
ments (à peu près contemporains de celle-ci) des ouvriers anglais,
est caractérisée par une crise ; n o n pas u n e crise conjoncturelle,
ou une crise économique, mais par une scission interne, par
u n conflit moyennant lequel u n e des parties constitutives de la
société, en l'occurrence les ouvriers, et n o t a m m e n t les ouvriers
anglais, est amenée n o n simplement à défendre sa position « éco-
nomique», mais à poser, trente ou quarante ans avant les pre-
miers écrits de Marx, le projet d ' u n e autre société et à en donner
des formulations qui restent encore aujourd'hui p o u r nous, en u n
sens, presque indépassables.

... dans la société capitaliste occidentale

Or cette société, la société capitaliste occidentale, qui depuis


deux siècles se «développe» à u n point extraordinaire et réalise
une croissance économique sans précédent et u n «progrès tech-
nique » plus grand que celui des millénaires antérieurs, reste tou-
jours marquée par cette crise. Crise qui n'est q u ' u n autre n o m de
son conflit interne : il n'y a pas de « crise objective », une société ne
pourrit pas comme u n e poutre, il n'y a crise que dans la mesure
où il y a conflit, lutte, contestation interne. Le terme de contesta-
tion, au sens fort que je lui ai donné depuis 1960, signifie la non-
acceptation par un n o m b r e considérable de gens, d ' h o m m e s et de
femmes, de jeunes et maintenant d'enfants, du m o d e d'organisa-
tion et de vie, des valeurs, des normes et des finalités de la société
où ils vivent. Pendant longtemps, la forme prédominante de cette
contestation a été les luttes ouvrières, son porteur a été la plupart
d u temps le prolétariat industriel.
Il n ' e n est plus ainsi, depuis quelques dizaines d'années, dans
les pays de capitalisme développé. Mais cela ne signifie pas,
c o m m e on a voulu le dire, que la classe ouvrière a été intégrée
sans reste dans le système. La contestation d u système par les
ouvriers continue sous la forme de la lutte dans et autour de la
production (forme qui a toujours été, à mes yeux, beaucoup plus

552
T.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

importante que celle des revendications « économiques »), concer-


nant les conditions, les méthodes, les modalités d u travail, l u n e
qui se déroule constamment dans l'entreprise et pose constam-
ment la question : qui est le maître ici, qui domine effectivement
le processus de travail? Le maître est, en u n sens, la direction
capitaliste bureaucratique de l'entreprise - mais cette maîtrise est
constamment contestée par les travailleurs.
À cette contestation sont venues s'en ajouter d'autres, tout
autant sinon encore plus importantes (tout le m o n d e le sait main-
tenant, mais ne le savait pas en 1960 par exemple). Ainsi, le m o u -
vement des femmes. Par ce terme je n'entends pas le Women's Lib,
le M L F , etc., mais quelque chose de beaucoup plus profond, et
qui vient de beaucoup plus loin. Depuis, disons, 1880, des femmes
inconnues, anonymes, dans les pays occidentaux, commencent
un travail de taupe : le jour, la nuit, à table, dans le lit conjugal,
par rapport aux enfants, en transgressant les tabous sexuels, en
entrant dans les professions prétendument «masculines», etc.
Or cela conduit à la situation actuelle, à u n e transformation
incroyable de la « condition féminine » (donc aussi, automatique-
ment, de la « condition masculine ») dont la profondeur et les effets
restent absolument incalculables. N o u s sommes en train de voir et
de vivre là quelque chose qui dépasse m ê m e de loin la crise de la
société capitaliste puisque ce qui est virtuellement détruit, c'est
quelque chose - la définition de la «condition féminine», peut-
être l'idée m ê m e d ' u n e « condition féminine » - qui est antérieur
à la constitution des sociétés dites «historiques».Transformation
qui, d'ailleurs, révèle d'autres aspects de la crise de la société en
m ê m e temps qu'elle contribue à l'approfondir. Il ne peut pas y
avoir de société où il n'y ait pas u n certain type de «famille»;
« famille » au sens où, à la limite, m ê m e les usines à embryons dans
Le Meilleur des mondes de Huxley sont des « familles », des formes
réglées de fabrication de nouveaux individus sociaux. Or, moyen-
nant aussi le mouvement des femmes, nous assistons actuellement
à u n e décomposition croissante de cette forme réglée, qui va de
pair d'ailleurs avec la disparition de toute une série d'autres repères
et pôles de référence des individus, des groupes, de la société, rela-
tifs à leur vie. On peut en dire autant des mouvements des jeunes,
et m ê m e de l'évolution des enfants.

553
QUELLE DÉMOCRATIE ?

La visée centrale

Or, dans tous ces mouvements de contestation, je prétends


trouver, ou reconnaître, une unité de signification, ou mieux u n e
relation interne des significations qu'ils portent : la visée d'auto-
nomie, donc, au plan social et politique, de l'institution d ' u n e
société autonome - ce qui finalement signifie pour moi : l'auto-
institution explicite de la société. Le projet révolutionnaire, c'est
cela m ê m e - et, au sens que nous venons de discuter, c'est u n e
création historique que nous trouvons déjà là, devant nous.
La discussion reste ouverte. Mais une objection n'est pas rece-
vable, celle qui dit : « Mais c'est vous qui trouvez à tout cela u n e
signification, une unité ou u n e relation interne de signification. ».
Oui, c'est moi ; de m ê m e , c'est vous - et c'est là une affirmation
également lourde - qui dites : « N o n , tout cela est privé de signifi-
cation. » Certes, je procède à u n e telle interprétation de l'histoire
contemporaine - de m ê m e que procède à une interprétation le
sociologue réactionnaire ou conservateur qui ne voit partout que
l'échec des mouvements ouvriers et considère ceux-ci comme
des «ratés» d u système capitaliste avant qu'il n'arrive à sa pleine
maturité. Et cette dernière interprétation procède bien entendu,
elle aussi, d ' u n e volonté politique, elle n'a rien de «purement
sociologique » et « scientifique ». E n aucun domaine, m ê m e pas de
la «pure» philosophie, il n'y a d'interprétation qui ne soit liée à
u n projet et à une volonté. L'idée d ' u n e « pure interprétation » est
encore une des mystifications par lesquelles l'époque contempo-
raine essaie de se masquer sa fuite éperdue devant la question
de la vérité et de la volonté. O n «interprète» interminablement
Marx, Freud, les philosophes classiques, etc., pour n e pas avoir
à affronter la question : dans quelle mesure ce que Marx, Freud,
etc., ont dit est-il vrai, et dans quelle mesure est-ce pertinent pour
nous aujourd'hui?
Je fais l'interprétation que je fais de l'histoire d u m o n d e occi-
dental et d u m o n d e tout court depuis deux siècles au mieux de
m o n savoir, de mes capacités, de mes possibilités de déjouer les
innombrables pièges que les choses, et moi-même, m e dressent
dans cette recherche. Mais je la fais aussi en fonction d ' u n e
volonté politique, qui a pour corrélat, hors de moi, u n projet

554
L'EXIGENCE Rf.VOI.UTIONNAIRF.

révolutionnaire que je n'invente pas, qui est incarné, créé dans et


par l'histoire effective. Certes la conception que j'ai de ce projet
est le co-résultat de m o n interprétation, de m o n élucidation ; mais
personne ne peut effacer le fait que des h o m m e s se sont levés
pour hurler «Vivre en travaillant ou mourir en combattant », pour
chanter «ni Dieu, ni César, ni tribun». Le projet révolutionnaire
est là dans l'histoire effective, il parle, il se parle puisque ce n'est
pas une «tendance objective» mais une manifestation de l'acti-
vité des h o m m e s qui ne peut exister que si elle est, à u n certain
degré, consciente et qu'elle se donne sa formulation. Tout au plus
quelqu'un peut-il dire que l'idée et la visée qui sous-tendent le « ni
Dieu, ni César, ni tribun » sont absurdes ou utopiques ; mais c'est
lui qui le dit, il choisit de le dire (car il ne pourrait jamais le démon-
trer), il est responsable de ce choix - et la question reste toujours :
pourquoi le dit-il, que veut-ïl ?
Tout cela renvoie à ce que j'appelle le cercle de la praxis. Ce
cercle peut être défini, c o m m e tout cercle qui se respecte en géo-
métrie plane, par trois points n o n colinéaires. Il y a une lutte et
une contestation dans la société; il y a l'interprétation et l'éluci-
dation de cette lutte ; il y a la visée et la volonté politiques de celui
qui élucide et interprète. C h a c u n de ces points renvoie à l'autre, ils
sont tous les trois absolument solidaires. (Je dis bien élucidation,
et n o n pas théorie : il n'y a pas de « théorie politique » au sens strict
et, en tout état de cause, la théorie n'est q u ' u n cas particulier de
l'élucidation.)
Je ne sais pas si j'ai vraiment répondu à tes questions.

Sauvages et civilisateurs

Pierre ROSANVALLON : T u insistes avec raison sur le fait que tu


n'es pas l'« inventeur » de ce projet révolutionnaire. Il suffit en effet
p o u r cela de se référer à ce qu'a été le mouvement ouvrier au
xix e siècle, mouvement d'ailleurs souvent différent de l'interpré-
tation que l'on en d o n n e aujourd'hui. C'est vrai que le mouve-
ment ouvrier a d'abord été m a r q u é par u n refus des médiations
politiques, se définissant c o m m e volonté d'auto-émancipation à
travers le développement de thèmes c o m m e celui de l'association.
On pourrait évidemment décrire beaucoup plus précisément ce

555
QUELLE DÉMOCRATIE ?

projet. Mais l'important n'est pas là, à ce point de la discussion.


C e qui compte, c'est que ce projet, t o u t entier c o n t e n u dans u n e
pratique que je qualifierais d e sauvage, n ' a cessé de rencontrer des
civilisateurs, des gens qui ont voulu le doter d e théories, d'idéo-
logies, d e tâches à accomplir, de moyens d'organisation à mettre
en œuvre. Le civiliser, c'était lui d o n n e r l'horizon d e son pouvoir,
de son savoir, de son devenir ; en u n m o t , c'était en faire u n agent
historique.
O r toi, tu estimes justement q u e ce m o u v e m e n t de civilisation
a étouffé le projet révolutionnaire d u m o u v e m e n t ouvrier. Soit.
Mais la question d e m e u r e : quelles sont les conditions qui per-
m e t t e n t à ce m o u v e m e n t sauvage d'être véritablement autocréa-
teur et constructif, de se dépasser en tant que m o u v e m e n t de
protestation et de refus, en tant q u e simple manifestation d ' u n e
espérance ? Pour être plus précis, c o m m e n t passer de la révolte à
la révolution, de la contestation à la transformation d e la société ?
Je te pose ces questions car, à t ' e n t e n d r e et à te lire, j'ai parfois
le sentiment q u e tu rêves d ' u n m o u v e m e n t social p u r , qui reste-
rait sauvage, préservé de toute médiation ; c o m m e si toute insti-
tutionnalisation contenait déjà en germe u n e trahison d u projet
révolutionnaire. Est-il possible de penser u n e auto-institution qui
réglerait le problème en développant les effets d ' u n e p u r e liberté ?
Olivier MONGIN : N'est-il pas possible de prendre la question d e
Pierre à rebours ? E n effet, si l'on se réfère à u n m o d e traditionnel
de réflexion politique qui consiste à s'interroger sur les rapports
de l'État à la société, de la société politique à la société civile, sur
le rôle de l'institution, on est surpris que vous en fassiez l'éco-
nomie dans votre ouvrage. Pourriez-vous justement apporter des
précisions q u a n t à ce type de questions ? Cela serait susceptible de
nous aider à mieux percevoir les conditions de possibilité d ' u n e
société auto-instituée. L'État n'est-il pas a m e n é à disparaître
d ' u n e société auto-instituée, par exemple ? Toute représentation
politique également ?
Cornélius CASTORIADIS: Oui, certainement. Là-dessus, p o u r
l'instant, je ne veux pas ajouter grand-chose à ce qui a été mis
en avant dès le départ par le m o u v e m e n t de contestation révo-
lutionnaire dans la société m o d e r n e . D e s textes d'ouvriers ano-
nymes anglais de 1818 ou 1820 affirment expressément que les

556
L'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

associations de producteurs doivent remplacer l'État et que la


société n ' a besoin d'aucun autre gouvernement que ces associa-
tions elles-mêmes. Et cela reste pour moi u n élément absolument
essentiel de l'idée d ' u n e société autonome et qui s'auto-institue
explicitement, à savoir la nécessité de supprimer l'État, le mono-
pole légal de la violence entre les mains d ' u n appareil séparé de la
société. Certes, des conséquences importantes et des problèmes
profonds en résultent, sur lesquels nous pourrons peut-être revenir.
Pour en venir aux questions de Rosanvallon : je pense que nous
serions, toi et moi, d'accord p o u r dire que les choses les plus pro-
fondes, les plus importantes, les plus durables, n ' o n t pas été dites
par les «civilisateurs», mais par les «sauvages» qui sont soudain
sortis d u fond de la société.
L'exemple qui m ' i m p o r t e le plus est celui de la création de n o u -
velles formes institutionnelles. Il faut que les ouvriers parisiens
fassent la C o m m u n e , Marx déconseillant au départ u n e insurrec-
tion de Paris, pour qu'après coup Marx puisse venir déclarer que
la C o m m u n e était la «forme enfin trouvée» de la dictature d u
prolétariat. Il faut que le peuple russe crée les Soviets en 1905
pour que Lénine, au départ opposé aux Soviets, vienne après coup
reconnaître leur importance, ou plutôt la méconnaître parce que,
pour commencer, il n'y voit que des instruments de lutte, ce n'est
que plus tard qu'il y verra aussi des formes de pouvoir. Après
1917, il faut que les ouvriers russes, déçus des Soviets, refluent
vers les comités de fabrique et se mettent, contre les directives
de Lénine, à exproprier les capitalistes pour que Lénine produise
enfin, l'été 1918, le décret d'expropriation. En Hongrie, en 1956,
personne n'a enseigné quoi que ce soit aux gens ; les intellectuels,
les étudiants, les écrivains, les gens d u théâtre se sont mis en m o u -
vement, les ouvriers ont formé des Conseils d'usine. Toutes ces
formes n ' o n t été ni prédites ni déduites d ' u n e théorie quelconque ;
elles ont été créées par les gens, dans et par leur lutte.

Certes, la création de ces formes institutionnelles ne résout pas


tous les problèmes d ' u n e société post-révolutionnaire. Des ques-
tions immenses s'ouvrent, concernant par exemple la coordination
de l'activité des Conseils, les sphères de la vie sociale autres que la
production, etc. N o u s pouvons avoir des idées sur des sujets, nous
devons m ê m e en avoir et nous devons les exprimer ; j'ai essayé de

557
le faire (dans «Sur le contenu d u socialisme», en 1957) p o u r les
points qui m e paraissaient les plus importants, les plus immédiate-
m e n t critiques dans l'organisation d ' u n e société post-révolution-
naire p e n d a n t ses premiers pas. Mais ce serait méconnaître le sens
le plus profond de ce que nous disons si nous pensions que nous
pouvons trouver maintenant la réponse. Notre rôle n'est pas de
nous poser comme les « civilisateurs » qui détiendraient la réponse,
mais d ' a b o r d de détruire l'idée d u civilisateur, et l'emprise de
cette idée sur les prétendus non-civilisés ou sauvages. Il s'agit de
montrer aux gens qu'eux seuls détiennent une réponse possible,
qu'eux seuls peuvent l'inventer, que toutes les possibilités et les
capacités d'organisation de la société se trouvent en eux-mêmes.
Il s'agit de montrer la somme d'absurdités et de fallaces sur les-
quelles s'appuient toutes les justifications d u système actuel et de
tout système hiérarchique-bureaucratique. Il s'agit de détruire
l'idée que le système est tout-puissant et omniscient, et la tenace
illusion que ceux qui gouvernent « savent » et « sont capables » - au
m o m e n t où est quotidiennement démontrée leur imbécillité orga-
nique, ce que j'ai appelé depuis longtemps leur imbécillité de fonc-
tion (comme on d i t : appartement de fonction). Il s'agit aussi de
montrer qu'il n'y a aucune institution miracle, que toute institu-
tion ne vaut que par ce que les gens en font - mais qu'il y a des
institutions «anti-miracle»; par exemple, que toute forme poli-
tique de représentation fixe, rigide, stable, séparée devient irré-
sistiblement u n e forme d'aliénation politique, le pouvoir passant
des représentés aux représentants. La forme de la révolution et
de la société post-révolutionnaire n'est pas une institution ou une
organisation donnée une fois p o u r toutes, mais l'activité d'auto-
organisation, d'auto-institution.

Révolte ou auto-institution

Olivier MONGIN : A vous entendre, j'ai l'impression que le terme


de révolte serait plus éclairant que le terme de révolution. N'êtes-
vous pas amené progressivement à substituer le terme de révolte
à celui de révolution? U n e société qui s'auto-instituerait en per-
manence, ne serait-ce pas une société qui se révolterait en perma-
nence, d ' u n e façon indéfinie ?

558
I.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

Cornélius CASTORIADIS: Je récuse absolument l'idée qu'il ne


peut jamais y avoir q u ' u n e série de révoltes. Il y a eu et il y aura
certes encore une foule de révoltes, mais il y a eu aussi, dans la
période moderne, u n e série de révolutions : 89, 48, la C o m m u n e ,
1917, 1919, 1936-37, 1956, etc. Je ne vois pas au n o m de quoi
on les escamoterait. Il y a des m o m e n t s où la masse des gens n o n
seulement « se révolte » contre l'ancien ordre, mais veut modifier
les institutions sociales de fond en comble («from top to bottom»,
disent des textes d'ouvriers anglais des débuts d u xix e siècle).
Ce sont des révolutions, parce que les gens sont animés par u n e
volonté et u n e visée globales. Cette visée globale, nous ne pouvons
l'abandonner sans tomber dans l'incohérence.
C o m m e le réformisme, le « révoltisme » ou bien est totalement
incohérent, ou bien est d ' u n e secrète mauvaise foi. Aucun poli-
tique, aucun h o m m e qui pense et essaie de faire quelque chose
relativement à la société ne peut jamais proposer ou prendre u n e
disposition sans s'interroger sur les répercussions que cette dispo-
sition pourra avoir sur les autres parties d u système. Considérons
un politicien conservateur. La mesure la plus partielle qu'il prend,
il ne peut la prendre sans se demander : si je fais cela sur tel point
particulier, que va-t-il se passer ailleurs ? S'il ne se pose pas cette
question, ou s'il y répond mal, il contribue n o n pas à la conserva-
tion mais à la ruine d u système (et c'est ce qui se passe, c o m m e j'ai
essayé de le montrer, presque nécessairement sous le capitalisme
bureaucratique moderne). D e m ê m e pour u n politicien réfor-
miste : s'il veut introduire des réformes « sérieuses », elles doivent
être cohérentes entre elles et avec ce qui n'est pas « réformé » (voir,
pour u n e illustration massive d u contraire, Allende). La société
est totalité, et cette totalité punit ceux qui ne veulent pas la voir
comme telle.
Ainsi aussi pour le « révoltiste » : ou bien il est incohérent, ou
bien il est u n révolutionnaire qui refuse de s'avouer tel, c'est-à-
dire nourrit le secret espoir q u ' u n jour toutes ces révoltes pourront
quelque part se sommer, se cumuler, s'additionner en u n e trans-
formation radicale.
Allons plus loin, puisqu'aussi bien le «révoltisme» semble
aujourd'hui gagner d u terrain auprès de gens très honorables et
fort proches. Quel en est le «fondement» philosophique? C'est

559
u n e thèse sur l'essence d u social. Le père le plus proche de nous de
cette thèse, c'est Merleau-Ponty, qui écrivait, dans Les Aventures de
la dialectique : le marxisme commet l'erreur d'imputer l'aliénation
au contenu de l'histoire, tandis qu'elle appartient à sa structure (je
cite de mémoire). Donc, thèse: toute société est essentiellement
aliénée, l'aliénation tient à l'essence du social. (Conséquence
immédiate: l'idée d ' u n e société n o n aliénée est u n e absurdité.)
J'ai longuement quoique indirectement discuté cette thèse dans
L'Institution imaginaire... (chapitreII), je ne veux m'arrêter ici que
sur deux points.
D ' a b o r d , qu'entend-on par «aliénation»? Cela s'éclaire lors-
q u ' o n se rappelle l'autre formule de Merleau-Ponty : « Il y a comme
u n maléfice de l'existence à plusieurs.» C o m m e , en dehors des
phantasmes d ' u n e philosophie égologique (dont Merleau-Ponty se
révèle ici prisonnier), il n'y a pas d'existence autre qu'à plusieurs, la
phrase équivaut à : il y a comme u n maléfice de l'existence, point.
Idée privée de sens. Notons en passant le clivage de la pensée de
Merleau-Ponty à cet égard (en apparence étrange, mais en vérité
nécessaire : l'occultation du social-historique est condition de possi-
bilité de la pensée héritée). Pour Merleau-Ponty, l'idée que je serais
« emprisonné dans m o n corps », que la corporéité serait synonyme
d'esclavage ou d'aliénation, est absurde, m o n corps ne me « limite »
pas, il est ouverture et accès au monde. E t cela est évident. Or je
suis u n être social-historique, à cet égard, comme je suis «corpo-
rel » : la dimension sociale et historique de m o n être n ' e n est pas
une « limitation », elle en est le sol m ê m e - à partir duquel seule-
ment des «limitations» peuvent apparaître ou ne pas apparaître.
L'existence de «plusieurs» autres, et d ' u n e indéfinité d'autres, et
de l'institution dans et par laquelle seulement ils peuvent être,
comme moi, n'est pas «maléfice», elle est ce à partir de quoi je
suis fait moi-même et j'existe. Or cela Merleau-Ponty à la fois le
voit (c'est éclatant lorsqu'il s'agit d u langage, mais pas seulement
dans ce cas) et il ne peut/veut pas le voir dans ses conséquences
ultimes, et surtout lorsqu'il s'agit de la politique (de m ê m e qu'il
voit que faire, u n enfant ou u n métier, n'a rien à voir avec le savoir
absolu sans être pour autant une activité aveugle - et qu'il conti-
n u e implicitement à soumettre la politique révolutionnaire à l'exi-
gence d ' u n savoir absolu).

560
T.'EXIGENCE RÉVOLUTIONNAIRE

Ensuite, si l'aliénation appartient à la structure de l'histoire, elle


ne peut pas comporter de plus et de moins. À partir de quoi et
moyennant quoi, alors, pourrait-on préférer telle forme de société
à telle autre ?
Paul THIBAUD : O n a l'impression, dans votre livre, que vous
parlez à deux niveaux. A u n niveau ontologique, votre propos
est de montrer que l ' h o m m e fait sa propre histoire et en particu-
lier qu'il est capable de créer du nouveau, vous dites m ê m e que
la pensée qu'il se crée d u nouveau dans l'histoire est u n e idée
elle-même nouvelle. Tout cela, au fond, pourrait très bien se
lire dans u n cadre n o n révolutionnaire; c'est la simple affirma-
tion qu'il se passe quelque chose. Mais d'autres parties de votre
livre concernent n o n plus l'histoire humaine en général mais la
conjoncture extrêmement particulière que nous vivons: nous
serions à l'orée de la seule et unique révolution de l'histoire de
l'humanité, en définitive celle de l'auto-institution de la société, de
la sortie des garants métaphysiques, traditionnels, institutionnels,
sous lesquels les sociétés ont vécu. N o u s serions à u n point abso-
lument névralgique de l'histoire, à une échéance.
Cornélius CASTORIADIS : Échéance n'est pas le mot. Il y a une
exigence, n o n pas intemporelle, mais historique.
Paul THIBAUD: Mais cette articulation entre votre réflexion
ontologique et votre pensée historique suscite des soupçons ; ça va
trop bien ensemble : n o n seulement nous pouvons faire quelque
chose, mais nous avons à faire des actions sans précédent. Notre
désir et notre situation seraient encore u n e fois parfaitement
d'accord ; cette confluence est quand m ê m e u n peu miraculeuse.
Elle vous convient trop bien, et peut-être convient-elle aussi trop
bien à ceux qui vous lisent.
Cornélius CASTORIADIS : Si confluence il y a, ce n'est pas de ma
faute, ce n'est pas moi qui la fais être. O u bien ce que je dis est
totalement faux, et ce n'est pas la peine d'en parler, ou bien dans
ce que je dis il y a quelque chose de vrai, et cela veut dire : quelque
chose qui dépasse le simple agencement de m o n discours et éta-
blit u n certain rapport entre ce discours et ce qui est. O r ce qui
est, je n'ai pas le pouvoir de le faire être à la convenance de m o n
discours. Ce n'est pas moi qui ai fait que l'histoire soit création,
ou qu'il existe, depuis deux siècles, u n projet révolutionnaire. Or

561
ce que vous appelez miraculeux, ce n'est pas u n hasard - bien que
les termes de hasard et de non-hasard soient ici privés de sens.
La discussion que nous tenons ce soir, en 1976, la tenons-nous
«par hasard» ou «non par hasard»? C'est «hasard» si les uns et
les autres nous nous trouvons exister en 1976; mais aussi, cette
discussion n'aurait pas pu se tenir en 1676 - et c'est cela aussi que
signifie notre historicité.
Qu'est-ce qui m ' a conduit aux idées formulées dans m o n livre,
et particulièrement à voir l'histoire comme création? Centrale-
ment, quoique non exclusivement, l'incompatibilité radicale entre
le projet révolutionnaire tel qu'il s'était manifesté et concrétisé
historiquement depuis deux siècles et l'idée de l'histoire comme
u n processus déterminé (que cette «détermination» conduise à
l'inéluctabilité d u communisme ou à la pérennité de l'aliénation
est absolument indifférent à cet égard). C'était une question abso-
lument vitale et actuelle - qui en m ê m e temps conduit au-delà de
l'« actuel » étroit et m ' a obligé à remonter jusqu'au Timée de Platon
et dire : en u n sens, tout commence avec une certaine conception
d u temps, du temps comme pure répétition.
Ce que vous appelez coïncidence miraculeuse était déjà en
germe dans la problématique révolutionnaire de l'époque. Aussi
longtemps que l'on reste sur le terrain spéculatif- c o m m e y restent
le marxisme et Marx lui-même dans ce que j'ai appelé le deuxième
élément de sa pensée, l'élément conservateur-théoriciste - , la
pensée et la volonté politiques révolutionnaires se trouvent coin-
cées entre ces deux idées absolument antinomiques et irréconci-
liables : l'idée d ' u n e détermination de la société et de l'histoire, et
l'idée d ' u n e révolution créatrice de nouvelles formes de vie sociale.
Cette antinomie, il fallait la casser. Or la casser conduisait à voir
l'histoire comme création - idée qui, u n e fois énoncée, apparaît
dans son évidence aveuglante, presque dans sa banalité. O n est
alors amené à se demander pourquoi cette évidence aveuglante
n ' a pas été «vue» auparavant? C'est le revers de la question que
vous m e posez, et c'est la m ê m e question. C'est aussi, en u n sens,
la m ê m e réponse : la vue de l'histoire comme répétition détermi-
née est profondément tissée avec les nécessités de l'institution de
la société telle qu'elle a existé jusqu'ici : la « stabilité » de cette ins-
titution, au sens le plus profond, «exigeait» presque que l'on ne

562
t . ' e x i g e n c er é v o l u t i o n n a i r e

puisse pas voir l'histoire c o m m e création essentielle. L'« étonnant »,


si vous voulez, consiste dans l'émergence historique d u projet
révolutionnaire ; mais non pas dans le fait que le développement
de ce projet conduise enfin à voir dans l'idée de la détermination
de l'histoire (détermination «technique», transcendante, logique
ou comme on voudra) u n ingrédient essentiel de l'institution de la
société hétéronome que ce projet vise à détruire.
Mais peut-être votre terme de « coïncidence miraculeuse » est-il
induit par u n malentendu sur le m o t de création, que je voudrais
en tout cas dissiper. C e mot, sous m a plume, n ' a aucune conno-
tation de valeur. U n e création n'est pas forcément «bonne». Le
Goulag est line création grandiose ; c o m m e on dit couramment, il
fallait le faire ; il fallait l'inventer.
D e m ê m e , dans u n autre domaine, le délire psychotique est
u n e création - et il n'y a ni à le glorifier ni à mettre au pinacle
les schizophrènes, c o m m e le font certains discours à la mode.
Les sociétés M u n d u g u m o r , Kwakiutl, Bororo, etc., représentent
toutes des créations historiques; comme telles, elles n e sont ni
supérieures ni inférieures aux sociétés indienne, chinoise, assy-
rienne, athénienne ou française. E t c'est précisément parce que
toutes ces formes sociales sont des créations au m ê m e titre - la
société autonome autant qu'Auschwitz - que nous sommes saisis
par l'incontournable question de n o u e propre faire en tant que
sujets politiques responsables. C'est lorsque nous avons dit que
l'histoire n'est pas prédéterminée, qu'elle est le domaine de la
création, que surgit p o u r nous pleinement la question de savoir
quelle création nous voulons, vers quoi nous voulons orienter cette
création. N o u s , parce que nous sommes parties prenantes de la
société où nous vivons, nous avons ou nous d e m a n d o n s le droit et
l'obligation de parler et de préférer. Pourquoi ce que nous disons
n'est pas délire psychotique ou lubie personnelle ? Parce qu'il se
rencontre avec u n e foule d'autres actions et d'autres discours
dans la société. Il est historiquement enraciné - ce qui ne veut
pas dire asservi : nous avons la possibilité d'être révolutionnaires
ou de ne pas l'être, et, si nous le sommes, de dire par exemple,
si nous le pensons, que nous approuvons ou désapprouvons telle
chose faite dans u n e révolution.

563
L'autre de la raison

PaulTHiBAUD : Pour reprendre sous u n e autre forme la question


d'Olivier Mongin sur l ' É t a t : L'Institution imaginaire... est pleine
d u sentiment de la limite, en particulier de la limite de ce qu'on
peut connaître par rapport à ce qui existe. Mais ce qu'il y a de
curieux, c'est que ce livre reste quand m ê m e u n livre profondé-
ment rationaliste, en ce sens que l'obscur, social ou individuel,
ne semble pas y avoir de statut. Pourtant, les h o m m e s se sont
toujours donné une sorte de représentation du «noyau de nuit»
qui est en eux, d u mystère qu'ils sont pour eux-mêmes, indivi-
duellement et collectivement. J'ai l'impression - je fais ici allusion
à ce qu'a souvent dit Claude Lefort - que si vous affirmez la pos-
sibilité d ' e n finir avec l'État, si vous affirmez que nous pouvons
nous saisir et nous autocréer, c'est qu'il n'y a pour nous en droit
ni mythes ni institutions entre nous et nous-mêmes.
Cornélius CASTORIADIS : Je ne crois pas qu'il soit équitable de
dire que ce q u e vous appelez l'«obscur» n ' a pas de statut dans
ce q u e je pense - ou, plus exactement, qu'il n ' a pas de place;
au contraire, il a u n e place immense, il est en u n sens le fond
de tout. L'expression de «statut de l'obscur» m e paraît plus que
contestable; l'obscur ne serait plus l'obscur si nous pouvions
le circonscrire et le doter d ' u n statut. M a i n t e n a n t , je présume
que ce que vous opposeriez à l'obscur serait u n e lumière de la
Raison...
PaulTHiBAUD : Vous avez fait un livre sur les limites de la Raison.
Cornélius CASTORIADIS : C e n'est pas seulement u n livre sur
les limites de la Raison, c'est u n livre qui essaie d'indiquer, de
montrer, l'autre de la Raison, et d ' e n parler autant que faire
se peut sans t o m b e r dans la simple incohérence. J'essaie de le
faire dans le domaine d u social-historique, c o m m e aussi dans
le domaine de la psyché - c o m m e je rappelle qu'essayent de le
faire dans le domaine de la nature les rares, il est vrai, scien-
tifiques contemporains qui tentent de c o m p r e n d r e vraiment ce
que la science fait, ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas. - Place
immense de l'obscur, disais-je, puisque finalement il n ' y a pas de
pure et simple « lumière de la Raison », puisque l'obscur pénètre
la Raison elle-même, puisque la Raison elle-même est « obscure »

564
l'exigencf. révolutionnaire

(dans son « origine », dans son pourquoi et pour-quoi, dans son


c o m m e n t , dans son r a p p o r t à ce qui n'est pas Raison).
La Raison n'apparaît c o m m e n o n obscure qu'aussi longtemps
que l'on se borne à l'«utiliser», sans s'interroger sur elle. Et les
rapports entre la Raison et l'autre de la Raison sont éminem-
ment obscurs. Par exemple: nous ne pouvons jamais penser en
nous passant de la logique ensembliste-identitaire. Cette logique
est u n e création social-historique. Et, à la fois, elle a u n rapport
avec certains aspects de ce qui est - rapport que j'appelle étayage,
reprenant u n terme de Freud - et elle est radicalement hétérogène
avec ce qui est au-delà de ces aspects, ce que j'appelle u n magma.
Ce terme veut désigner le « m o d e d'organisation », si je peux dire,
de ce qui est, qui se présente comme indéfiniment rationalisable,
mais n'est pas intrinsèquement rationnel. Et qu'il soit indéfiniment
rationalisable laisse encore ouverte la question de savoir s'il l'est
de manière féconde, ou simplement de façon formelle et vide -
comme c'est le cas, par exemple, avec les prétendues « sciences »
humaines.

Changer le rapport entre le conscient et l'inconscient

Paul THIBAUD : Je voudrais préciser le domaine de la question :


comment l'auto-institution est-elle possible si l'humanité est obs-
cure à elle-même, tout simplement ? Je vois là u n hiatus, et je m e
demande si la permanence de l'État n'est pas liée à ce décalage
entre nous et notre propre action.
Cornélius CASTORIADIS : C o m m e n ç o n s par u n «exemple». La
psyché est essentiellement a-rationnelle; elle est imagination radi-
cale. Le «rationnel», chez l'individu, est le résultat de sa fabri-
cation sociale, à partir de l'institution sociale de la langue, de
la logique, de la réalité, etc., et de leur imposition à l'individu.
Certes, cela implique que cette fabrication sociale de l'individu
trouve encore u n étayage quelque part dans la psyché; mais ce
n'est pas cela qui nous importe pour l'instant. O r qu'est-ce que je
peux viser, dans ma vie, relativement à ce fond obscur q u ' e n u n
sens je suis é m i n e m m e n t ? O u bien, que peut-on viser dans la psy-
chanalyse d ' u n individu? N o n pas, certes, de supprimer ce fond
obscur, m o n inconscient ou son inconscient - entreprise qui si elle

565
ÇyjEl.LE DÉMOCRATIE ?

n'était pas impossible, serait meurtrière ; mais d'instaurer un autre


rapport entre inconscient et conscient (qui implique entre autres,
comme je l'écrivais déjà en 1964, n o n seulement que «où était ça,
je dois devenir», mais tout autant que « où je suis, ça doit surgir»).
Toute la question est de savoir si l'individu a pu, par u n heureux
hasard ou par le type de société dans lequel il vivait, établir u n
tel rapport, ou s'il a pu modifier ce rapport de manière à ne pas
prendre ses phantasmes p o u r la réalité, être tant que faire se peut
lucide sur son propre désir, s'accepter comme mortel, chercher le
vrai m ê m e s'il doit lui en coûter, etc. Contrairement à l'imposture
prévalant actuellement, j'affirme depuis longtemps qu'il y a u n e
différence qualitative, et n o n seulement de degré, entre u n individu
ainsi défini et u n individu psychotique ou si lourdement névrosé
que l'on peut le qualifier d'aliéné, n o n pas au sens sociologique
général, mais au sens précisément qu'il se trouve exproprié « par »
lui-même « de » lui- même. O u bien la psychanalyse est une escro-
querie, ou bien elle vise précisément cette fin, une telle modifica-
tion de ce rapport.
Ce n'est là q u ' u n e analogie, mais à mes yeux elle est valide et
profonde. D a n s le cas de la société aussi, il serait meurtrier, si cela
n'était pas impossible, de vouloir éliminer le fond obscur qui est
la source de toute vie et création social-historique, ce que j'ap-
pelle l'imaginaire dans l'acception la plus radicale d u terme, donc
de viser u n e prétendue « transparence » de la société à elle-même,
ce qui est u n e absurdité. Mais il n ' e n résulte nullement qu'il soit
impossible d'établir u n autre rapport entre la société et ses insti-
tutions, qui ne soit plus u n rapport d'asservissement de la société
à ses institutions, où la société sait que ses institutions n ' o n t rien
de sacré, aucun fondement transcendant à la société elle-même,
qu'elles sont sa propre création, qu'elle peut les reprendre et les
transformer. Cela ne signifie pas, ni n'exige, qu'elle possède le
savoir absolu sur l'institution, encore moins sur elle-même dans
toute sa profondeur.
Paul THIBAUD : Entre u n e société et ses institutions, il n'y a pas
un rapport d'outil ; la société investit ses institutions, elle les aime
ou les déteste.
Cornélius CASTORIADIS : Mais m o n rapport à m o n moi conscient,
ou à m o n inconscient, n'est pas non plus u n rapport d'outil.

566
L'F.XIOENCF. RÉVOLUTIONNAIRE

Paul THIBAUD : Alors qu'est-ce q u e c'est q u ' u n e société qui sait


que ses institutions sont provisoires ? Est-ce que des institutions
peuvent être pensées par ceux qui les m e t t e n t en place, par ceux
qui les défendent, c o m m e u n e chose provisoire ? Est-ce q u e cette
adhérence de la société à ses institutions n ' e m p ê c h e pas u n fonc-
tionnement qui serait celui d e la p u r e liberté ?
Cornélius CASTORIADIS: Mais il n ' a jamais été question p o u r
moi d e « p u r e liberté », ni dans le d o m a i n e de la société, ni p o u r ce
qui est d e l'individu.
Prenons u n autre exemple. Qu'est-ce q u ' u n e pensée relativement
libre, ou ouverte, c o m m e on voudra dire? Est-ce la «pure liberté»
de l'interrogation ? Mais la pure liberté de l'interrogation n'est plus
de la pensée, ce n'est rien d u tout. C h a q u e fois que j'ouvre u n e
interrogation, que je mets quelque chose en question, je présuppose
- ne serait-ce que provisoirement - qu'il y a des choses qui pour
l'instant n e font pas question. Je ne peux pas mettre instantanément
tout en question. À la limite, c o m m e dirait m o n arrière-arrière-
grand-père - plus connu sous le n o m de Platon - , si je mets tout
en question, y compris le sens des mots par lesquels je mets tout en
question, je n e mets plus rien en question et il n'y a plus rien. La
pensée avance dans l'interrogation en étant chaque fois obligée de
maintenir provisoirement u n certain n o m b r e de choses, quitte à les
remettre en question dans u n deuxième mouvement. U n e pensée
libre ou ouverte est celle qui est dans ce mouvement ; ce n'est pas
une liberté pure, u n éclair qui traverse le vide, u n e lumière qui se
propage à travers l'éther, c'est une marche qui chaque fois doit s'ap-
puyer sur quelque chose, se repérer aussi bien sur ce qui n'est pas
elle-même que sur ses «résultats» précédents - mais qui peut se
retourner sur elle-même, se voir, remettre en question ses présup-
posés, etc. Et tout cela, c'est ce q u ' u n e pensée serve ne peut pas
faire. C'est cet autre rapport, ce mouvement qu'il faut aussi voir
dans ce que j'appelle l'auto-institution explicite de la société : ni u n
état défini une fois pour toutes, ni u n e « liberté pure », u n flux absolu
de tout à tout instant, mais u n processus continu d'auto-organi-
sation et d'auto-institution, la possibilité et la capacité d e mettre
en question les institutions et les significations instituées, de les
reprendre, de les transformer, d'agir à partir de ce qui est déjà là et
moyennant ce qui est déjà là, mais sans s'asservir à ce qui est déjà là.

567
L'oppression n'appartient pas à la structure de l'histoire

Pour ce qui est de Lefort et de sa conception d u rôle de l'État,


l'écart des présupposés est trop grand p o u r q u ' o n puisse en parler
brièvement. Je ferai seulement deux remarques.
Pour Lefort, tel d u moins que je le comprends, la société ne peut
s'instituer qu'en se divisant et simultanément en « répondant » à cette
division (ce qui veut dire aussi, en la recouvrant) par l'instauration
de l'État ou du «pouvoir politique» séparé de la société, qui réaf-
firme et « re-réalise » la division au m o m e n t m ê m e où il se présente
comme son effacement. Or cela est, d'abord, une vue extrêmement
partielle de l'institution de la société - qui va de pair avec une dilata-
tion transhistorique exorbitante d u « politique ». La société s'institue
en instituant un magma de significations imaginaires (qui dépassent
de loin le « politique » : elles concernent le monde, les sexes, les fins
de la vie humaine, etc.), et ce sont elles qui la tiennent ensemble, qui
«animent» les institutions concrètes et s'«incarnent» dans celles-ci,
y compris dans les institutions politiques.
Deuxièmement, il y a u n e équivoque intolérable et fatale
d u terme de «division» dans ce contexte. Est-ce q u ' u n e tribu
archaïque sans État ni « pouvoir politique » proprement dit, mais
comportant des clans ou des « moitiés », etc., est « divisée » au sens
de Lefort, ou n o n ? L'articulation évidente de toute société est
tirée vers le sens d ' u n e division antagonique et asymétrique ; donc,
d ' u n e division entre u n pouvoir séparé, au sens fort d u terme,
et u n non-pouvoir - autant dire: entre oppresseurs et oppri-
més. C o m m e n t éviter alors la conclusion que la société ne peut
jamais s'instituer que comme société d'oppression ; c o m m e avec
Merleau-Ponty l'aliénation, maintenant l'oppression appartien-
drait à la « structure » de l'histoire. La question n'est pas que cette
conclusion soit inacceptable p o u r notre c œ u r ; c'est qu'elle (et
ses prémisses) est logiquement intenable et réellement fausse.
Les sociétés sauvages dont parle Clastres par exemple (La Société
contre l'État) ne sont pas politiquement divisées de manière anta-
gonique et asymétrique ; j'ajouterai que, contrairement à la vul-
gate marxiste, l'esclavage n'est nullement essentiel à l'existence
de la cité antique, et que celle-ci a souvent su s'instituer c o m m e
démocratie directe, le pouvoir politique n'était pas séparé mais en

568
l'exigencf. révolutionnaire

mesô, « au milieu », c o m m e l'ont dit Vernant et Vidal-Naquet, tout


étant mis en œuvre pour q u ' a u c u n e personne ou couche particu-
lière ne puisse se l'approprier.
U n e dernière remarque, sur le point peut-être le plus impor-
tant de ton intervention. T u demandes : les h o m m e s pourraient-ils
tolérer des institutions qu'ils penseraient comme «provisoires»?
Nous avons là-dessus u n e certaine expérience historique, et je
distinguerai à cet égard deux grandes classes de sociétés. D a n s
une première classe, rien, sauf des détails mineurs ou triviaux, de
l'institution ne peut être remis en question explicitement ; tel est
le cas de toutes les sociétés archaïques, mais aussi d ' u n e foule de
sociétés dites «historiques», c o m m e les monarchies «asiatiques»
pour lesquelles le pouvoir est proprement sacré, ou la société juive
classique, où il ne saurait évidemment être question de modifier la
Loi, ou les sociétés européennes médiévales. La deuxième classe
représente, par rapport à la première, u n e rupture historique
radicale ; pour moi, jusqu'à plus ample informé, cette rupture à
l'origine a n o m Grèce. Il s'agit de sociétés qui, « soudain », com-
mencent à contester et à mettre en question leur propre institu-
tion, posent en actes la question : pourquoi cette loi et n o n pas une
autre ? - ce qui a comme à la fois présupposition et conséquence
que la source de la loi, c'est nous, le peuple. Le démos athénien
ou le Senatus populusque romanus se posent explicitement comme
originateurs et modificateurs possibles de la loi. Et, après une
longue éclipse, cela réapparaît dans les sociétés modernes, avec
les révolutions « démocratiques », qui posent explicitement que la
souveraineté appartient au peuple, et qu'il ne peut y avoir de pou-
voir, y compris évidemment législatif, qui n ' é m a n e de lui (que
cela devienne rapidement une mystification cachant u n e nouvelle
aliénation politique, c'est u n e deuxième question).

Mais cette expérience est évidemment limitée et insuffisante.


Il est évident, par exemple, que la catégorie de lois ou d'insti-
tutions que YEcclesia à Athènes pouvait modifier était fortement
circonscrite. D eût été inconcevable que quelqu'un introduise
une proposition de loi p o r t a n t : désormais, le père des dieux et
des h o m m e s n'est plus Zeus, mais X. (Encore faudrait-il ici un
commentaire sur les implications de Lysistrata et de Y Assemblée
des femmes d'Aristophane.) D e m ê m e , dans la vie courante des

569
quel.lF. démocratie ?

sociétés «démocratiques» modernes (mais n o n pas pendant les


phases révolutionnaires !), la mutabilité théoriquement totale de la
règle institutionnelle reste, bien entendu, fortement limitée dans
la pratique. Il n'empêche que lorsque l'on considère u n État laïc
« démocratique » moderne - la France ou la Suède par exemple - ,
la racine de l'acceptation par les gens des institutions existantes n'est
pas la représentation de leur immutabilité nécessaire; c'est l'idée
que ce qui existe est le mieux ou le moins mal possible, que c'est le
plus logique, et surtout qu'on ne pourrait pas faire autrement.
Pierre ROSANVALLON: Il y a quand m ê m e la permanence de
l'identité nationale.
Cornélius CASTORIADIS : Tout à fait d'accord. Je m e permets
de rappeler qu'il y a, dans la première partie de L'Institution ima-
ginaire... [p. 207-208'], u n passage sur la nation c o m m e signifi-
cation imaginaire et où je prie les camarades marxistes de bien
vouloir dire ce qu'est la nation d u point de vue marxiste, et com-
ment ils expliquent sa permanence. C o m m e n t se fait-il que les
gens continuent à se tuer en 14, en 39, en 76, en dépit de toute
« réalité » et de toute « rationalité », au n o m de la nation ? Problème
absolument énorme.
U n e partie de la réponse se trouve, à m o n avis, en ceci que
l'emprise de la nation se maintient parce que cette signification
imaginaire instituée reste comme u n ultime pôle identificatoire
pour les individus qui forment une collectivité tant bien que mal
structurée : « Qui êtes-vous ? - Je suis français. » C'est, en u n sens,
comme le n o m propre - et c'est aussi plus que le n o m propre,
puisque ça se présente avec u n «contenu», avec une référence à
une «réalité» qui est, bien entendu, mythique. C'est à la fois u n
vide et u n trop-plein : quelle nation française ? Celle des seigneurs
ou celle des serfs ? Celle qui a fait 89 ou celle qui a plébiscité les
deux Napoléon ? Être français, est-ce descendre d ' u n C o m m u n a r d
tué ou déporté en Guyane, ou descendre du marquis de Galliffet ?
II y a u n beau passage « politique » dans Proust, où Charlus dit à
Morel : « Il y eut u n temps où mes ancêtres étaient fiers d u titre de
valet de chambre d u Roi », et où le lâche Morel trouve le courage

1. <Rééd. « Points », p. 222-224.>

570
l'exigencf. révolutionnaire

de lui répondre « fièrement » : « Il y en eut u n autre, où mes ancêtres


firent couper le cou aux vôtres. »
La signification imaginaire nation persiste c o m m e à la fois ce
vide et ce trop-plein. Mais nous ne pouvons pas escamoter le fait
que cette signification a été aussi fortement mise en question dans
l'histoire contemporaine. Il y a eu aussi, et ce p o u r la première
fois dans l'histoire d u monde, u n internationalisme effectif, et des
gens qui par centaines de milliers chantaient L'Internationale et
criaient « Fusillons nos généraux ».
Pierre ROSANVALLON : Mais l'histoire a prouvé qu'ils se faisaient
des illusions sur leur propre compte.
Cornélius CASTORIADIS : Tout à fait d'accord, je l'ai fortement
souligné et ne m e lasserai pas de le souligner. Mais j'en tire aussi
l'indication qu'à l'époque contemporaine nous ne pouvons consi-
dérer aucune des institutions c o m m e établie, dans la représenta-
tion des gens, par la simple idée de la nécessité de la permanence
de l'institution. Certes, tout le m o n d e serait d'accord pour dire
q u ' u n e loi que chacun peut changer à chaque instant à sa guise
n'est pas u n e loi, mais c'est là tout à fait autre chose.

L'Etat et la société politique

Pierre ROSANVALLON: U n e des difficultés que nous rencon-


trons pour traiter cette question, c'est de n'avoir comme instru-
ments d'analyse que les concepts d'Etat et de société civile. N o u s
sommes alors piégés pour traiter de l'identité sociale. Ces concepts
ne laissent en effet q u ' u n e alternative : soit on fait de l'État le pôle
d'identité delà société (et l'on sait où cela mène à terme), soit on
se cantonne dans la représentation d ' u n e société civile hétérogène
qui serait autosuffisante, société civile véritablement introuvable
dans la mesure où elle n'aurait pas les moyens de fixer les seuils
d'hétérogénéité acceptables en son sein.
C o m m e n t vois-tu alors le rôle d ' u n e société politique qui
constituerait u n pôle d'identité sans amener la réfraction de la
société dans l'État? C o m m e n t conçois-tu u n e société politique
c o m m e lieu de confrontation, de régulation, de fixation des seuils
d'hétérogénéité que la société est contrainte de fixer p o u r ne pas
périr? Il me semble que cette question de la société politique est

571
quel.lF. démocratie ?

souvent occultée. Seul le développement d ' u n e véritable société


politique permet pourtant de penser c o m m e n o n contradictoire à
terme un certain dépérissement de l'État avec la recréation d ' u n e
véritable société civile.
Cornélius CASTORIADIS: D ' a b o r d , l'idée que c'est l'État qui
fournit et qui seul peut fournir à la société u n pôle d'identification
et u n e représentation dans laquelle la société peut se reconnaître
comme une, est u n e idée fausse. Il y a des collectivités qui s'ins-
tituent comme collectivités avec une référence c o m m u n e autre
que l ' É t a t ; référence imaginaire certes, au sens que je d o n n e au
terme imaginaire, et qui « fonde » l'identité de la collectivité, de ses
membres, et en sous-tend les articulations. Digression: je soup-
çonne toujours derrière cette idée de l'État comme «unificateur»
la conception que l'état naturel, initial de l'espèce humaine est
un état de dispersion moléculaire. Et derrière cette conception, il
y a encore la philosophie classique d u sujet, de Y ego cogito, de la
conscience autarcique. Chose étrange, m ê m e lorsque Descartes
est dépassé au plan de la philosophie « pure », il est toujours là au
plan de la philosophie politique dont il ne s'est guère occupé. Et
les sujets cartésiens, nécessairement solipsistes, sont réunis soit
par u n «contrat social», soit par le coup de force de l'État qui
les oblige à surmonter leur dispersion naturelle et m ê m e ontolo-
gique. Mais les individus sont toujours déjà sociaux, ils n'existent,
ne peuvent exister que comme toujours déjà « unifiés » dans et par
une socialité en général et une socialité concrète, que l'« État » lui-
même, là où et lorsqu'il existe, présuppose. Ce qui est toujours
déjà là n'est pas assemblage physique ou biologique, ni juxtapo-
sition de monades pensantes - mais toujours collectivité instituée
comme telle, instituée par référence à des significations imaginaires
qu'elle pose elle-même, parmi lesquelles se trouve toujours aussi
une signification imaginaire qu'elle s'impute à elle-même. Cette
fonction apparaît comme remplie par le «nous» de la collectivité
considérée, mais ce «nous», bien entendu, ne reste jamais simple
« nous », il est « rempli » par des références spécifiées : nous qui avons
tels ancêtres, nous qui croyons à tels dieux, nous qui parlons telle
langue, nous qui choisissons nos épouses de telle façon, nous qui
avons subi telle cérémonie initiatique, etc. Ce sont ces références,
et non pas l'«État», qui, dans une foule de sociétés, jouent le rôle

572
l'exigence révolutionnaire

de pôle unificateur. Cela ne veut évidemment pas dire qu'elles sont


pour autant libres, heureuses ou des sociétés selon notre cœur ; ce
n'est pas ce que nous discutons pour l'instant.
Je suis d'accord avec toi p o u r dire que le dilemme État-société
civile est en vérité u n piège, et que ce qui nous importe c'est l'ins-
tauration d ' u n e véritable société politique; et c'est exactement
cela que j'entends par une société qui s'auto-institue explicite-
ment. Le « nous » devient ici : nous sommes ceux qui avons comme loi
de faire nos propres lois. La référence à soi de la collectivité devient
alors référence à soi comme corps souverain et actif, qui n ' a d m e t
pas en son sein une division ou différenciation quant au pouvoir.
N o n pas qui n ' a d m e t en son sein aucune sorte de différenciation ;
cela, je ne l'ai jamais dit, je ne le dirai jamais, et je ne sais m ê m e
pas ce que cela voudrait dire. L'idée d ' u n e «homogénéisation»
totale de la société est, en fait, l'horizon de la pensée de Marx (et
cette idée s'est «concrétisée», en se renversant en son contraire,
dans et par le totalitarisme stalinien). Pour nous, il ne s'agit pas de
viser l'homogénéité, ni de supprimer les différences ou les altérités
dans la société. Il s'agit de supprimer la hiérarchie politique, la
division de la société comme division d u pouvoir et d u non-pou-
voir. Et nous savons aussi que ce pouvoir n'est pas seulement et
simplement « politique » au sens étroit ; il est aussi pouvoir sur le
travail et la consommation des gens, pouvoir sur les femmes, p o u -
voir sur les enfants, etc. Ce que nous visons, c'est l'égalité effec-
tive sur le plan d u pouvoir - et une société qui ait c o m m e pôle
de référence cette égalité. Et il est bien évident que cette idée est
elle-même une création historique et u n e signification imaginaire ;
car déjà le pouvoir et la politique ne sont pas « naturels », et que,
ni « naturellement » ni autrement, nous ne sommes égaux ou n o n
égaux, nous sommes autres. Mais nous voulons être égaux p o u r ce
qui est d u pouvoir.
LA S O U R C E H O N G R O I S E *

« Pendant les années à venir, toutes les questions qui comptent se


résumeront en celle-ci: Êtes-vous p o u r ou contre l'action et le
programme des ouvriers hongrois 1 ?»
Il m e faut m'excuser de m e citer moi-même. Mais, vingt ans
après, je m ' e n tiens à ces quelques lignes - et avec plus de fer-
meté, plus de véhémence, peut-être, qu'à l'époque où je les écri-
vais. Et ce n'est pas ce qui s'est passé - ou plutôt, ce qui ne s'est
pas passé - dans la « sphère des idées » depuis lors, ce n'est pas le
silence qui entoure la Révolution hongroise de 1956 dans pra-
tiquement toute la littérature de la «gauche», de la «nouvelle
gauche » et de 1 '« extrême gauche » qui pourrait modifier m o n atti-
tude. En réalité, ce silence est l'indice assez sinistre et de la qualité
de cette littérature et des motivations sous-jacentes de ceux qui

* Texte rédigé initialement en anglais pour la revue américaine Telos (Saint-


Louis, Missouri), où il a été publié (n° 29, automne 1976) avec de nom-
breuses altérations, relevant d'un prétendu editing - dont la plupart se
bornent à aplatir l'expression et quelques-unes endommagent le sens. La
présente traduction a été faite sur le manuscrit original par Maurice Luciani,
que je tiens à remercier ici pour son excellent travail. J'en ai profité pour
ajouter un paragraphe p. 400 <ici, p. 603> et la note 8 <ici, p. 588>. [Repro-
duit dans LA»*, l,mars 1977.] <Rééd. « 10/18», CS (1979), p. 367-411.>
1. « La révolution prolétarienne contre la bureaucratie », Socialisme ou
Barbarie, n°20 (décembre 1956); repris dans La Société bureaucratique,
vol.2, Paris, «10/18», 1973, p.277-278 <rééd. Bourgois 1990, p. 371-
406; vol. V de notre édiuon>. Le présent texte suppose de la part du
lecteur une certaine familiarité avec les faits principaux touchant les évé-
nements de 1956 en Hongrie, et, en particulier, la composition, les acti-
vités et les revendications des Conseils ouvriers. Les n°®20 et 21 (mars
1957) de Socialisme ou Barbarie sont pour l'essentiel consacrés aux évé-
nements de 1956 en Hongrie et en Pologne, et contiennent des docu-
ments et des textes dus à des réfugiés qui avaient participé à la Révolution
hongroise. Pour quelques indications bibliographiques, voir La Société
bureaucratique, ibid., p. 265 <rééd. 1990, p. 370>.

575
ql'kllk démocratie ?

se prennent pour des «révolutionnaires». C'est à peine exagérer


que de dire que ce silence est l'un des signes de la domination
des idées réactionnaires dans le m o n d e contemporain. Il signifie
que la bureaucratie stalinienne continue, m ê m e si c'est de façon
moins directe, à décider des sujets de discussion autorisés et inter-
dits. (Aujourd'hui, les idées réactionnaires pertinentes sont natu-
rellement celles de la bureaucratie - et n o n pas celles de Ronald
Reagan. D'ailleurs il fait peu de doute que Reagan et Brejnev tom-
beraient d'accord sur la Hongrie.)
Il va de soi qu'on ne saurait évaluer à l'aide de ce seul critère
l'impact et l'influence réels de la Révolution hongroise. Face à la
répression idéologique d u souvenir des événements de 1956 (et il
convient ici de prendre également le mot répression dans le sens
psychanalytique qui est le sien en anglais, celui de « refoulement »),
il est certain que leur signification n'a pas cessé de faire son chemin.
Mis à part leurs probables effets souterrains dans les pays de l'Est
et en Russie même, il n'est pas douteux que la large diffusion de
l'idée d'autogestion au cours des deux dernières décennies doit être
mise en relation avec les revendications exemplaires des Conseils
ouvriers hongrois. Ici encore, ce n'est évidemment pas u n accident
si la plupart des organisations qui prônent 1 '« autogestion » (en
particulier les partis et syndicats réformistes - mais ils ne sont pas
les seuls) gardent le silence sur la Hongrie et préfèrent se référer,
par exemple, au « modèle » plus respectable (et vide de contenu) de
la Yougoslavie. En séparant ainsi l'idée d'autogestion d u pouvoir
des Conseils ouvriers et de la destruction de l'ordre existant, ils se
donnent le moyen de présenter l'autogestion comme un élément
que l'on pourrait simplement ajouter, sans trop de larmes, au sys-
tème actuel. Il n ' e n est pas moins vrai que la propagation de cette
idée sape les fondations de la domination bureaucratique ; et rien
ne permet d'affirmer que les bureaucrates réformistes réussiront à
en faire un simple ornement de l'ordre établi.
J'ai parlé d u silence qui entoure depuis des années la Révolu-
tion hongroise. La bibliographie concernant les événements de
1956 en Hongrie compte à présent plusieurs milliers de volumes.
Mais il s'agit pour l'essentiel d'écrits de spécialistes destinés à des
spécialistes ; ce qui se manifeste là, c'est bien plus l'énorme expan-
sion du marché de l'enseignement, de l'écriture et de l'édition

576
LA S O U R C E HONGROISE

que la vraie reconnaissance de la signification révolutionnaire de


1956. Au cours des décennies qui suivirent 1789 ou 1917, on vit
paraître peu de textes « universitaires » ou « scientifiques » sur les
Révolutions française et russe. Mais on assista à leur sujet à une
prolifération extraordinaire de textes politiques. O n écrivait afin
de prendre parti : on était pour ou contre. Ceux qui étaient pour
voyaient u n exemple dans les événements de France ou de Russie,
invitaient leurs compatriotes à agir c o m m e le peuple de Paris ou
les ouvriers de Petrograd, et cherchaient à expliquer et à défendre
l'action des révolutionnaires contre les idéologues réactionnaires
de leur temps.
Certes, les Révolutions française et russe ont été « victorieuses »
(quoique brièvement), et la Révolution hongroise a été «vaincue»
(bien que cette défaite n'ait été due qu'à l'invasion d u pays par
l'armée la plus puissante d u monde). Mais en 1871, la C o m m u n e
de Paris a elle aussi été battue, et cela n'a pas empêché les révo-
lutionnaires, durant le demi-siècle suivant, et encore aujourd'hui,
d'en célébrer l'exemple et d'en discuter les leçons. Q u e l'armée
russe ait écrasé la Révolution hongroise, cela explique peut-être
sa moindre résonance dans les couches populaires, mais non pas
le silence systématique des « révolutionnaires » et des « intellectuels
de gauche». O u bien les idées cesseraient-elles d'être vraies et
valides lorsque les chars russes se mettent à tirer sur elles ?
Les choses, cependant, deviennent plus claires quand on consi-
dère le contenu, le sens et les implications de la Révolution hon-
groise. O n peut alors prendre ce silence p o u r ce qu'il est: une
conséquence directe d u caractère radical de cette révolution, et
une tentative d ' e n abolir la signification et le souvenir.
La société moderne est une société de capitalisme bureaucra-
tique. C'est en Russie, en Chine et dans les autres pays qui se font
passer pour « socialistes » que se réalise la forme la plus pure, la
plus extrême - la forme totale - d u capitalisme bureaucratique. La
Révolution hongroise de 1956 a été la première et, jusqu'à présent,
la seule révolution totale contre le capitalisme bureaucratique total
- la première à annoncer le contenu et l'orientation des révolu-
tions futures en Russie, en Chine et ailleurs. Des dizaines d'années
durant, les « marxistes », les « intellectuels de gauche », les militants,
etc., ont débattu - ils le font encore - du caractère correct ou non
Q l F.I.r.E D É M O C R A T I E ?

de la politique stalinienne, des causes et de la date exacte d u «Ther-


midor » russe, d u degré de dégénérescence d e la Révolution russe,
de la nature sociale des régimes d e Russie et d ' E u r o p e orientale
(États ouvriers dégénérés? États n o n ouvriers dégénérés? États
socialistes à déformations capitalistes? États capitalistes à défor-
mations socialistes?). Les travailleurs et la jeunesse ont pris les
armes en Hongrie, et ont mis par leur pratique u n point final à ces
discussions. Ils ont d é m o n t r é par leurs actes que la différence entre
les ouvriers et l ' « É t a t ouvrier» est la différence entre la vie et la
m o r t ; et qu'ils préféraient mourir en combattant l'«État ouvrier»
que vivre en ouvriers sous l ' « É t a t ouvrier».
D e m ê m e que le capitalisme bureaucratique fragmenté de
l'Ouest, le capitalisme bureaucratique total de l'Est est plein de
contradictions et déchiré par u n conflit social p e r m a n e n t . Ces
contradictions, ce conflit, p r e n n e n t périodiquement u n e f o r m e
aiguë, et le système va vers u n e crise ouverte. O u bien la pres-
sion de la population exploitée et opprimée p e u t aller jusqu'à l'ex-
plosion. O u bien, avant que cela ne se produise, la bureaucratie
régnante p e u t s'essayer à quelques «réformes». Les domaines où
contradictions et conflit sont le plus manifestes et le plus pressants
sont naturellement ceux de l'«économie» et de la «politique».
Chaos économique quasi p e r m a n e n t consubstantiel à la «plani-
fication» bureaucratique et qui, plus p r o f o n d é m e n t , trouve ses
racines dans le conflit que connaît sans relâche la production 1 , et
répression politique omniprésente apparaissent c o m m e les aspects
les plus intolérables d u capitalisme bureaucratique total. Aspects,
bien sûr, fortement interdépendants et mutuellement conditionnés
- et qui sont tous deux le résultat nécessaire de la structure sociale
d u système. En fait, et aussi fantastique que cela puisse paraître,

1. Cf. mon article cité dans la note 1 <ici, p. 575>, en particulier p. 278-
307 <rééd. 1990, p. 376-392> ; aussi, « Sur le contenu du socialisme, III : La
lutte des ouvriers contre l'organisation de l'entreprise capitaliste », 5. ou B.,
n°23 (janvier 1958), repris dans L'Expérience du mouvement ouvrier, vol. 2,
Paris, 10/18, 1974, p. 9-88 <QMO, 1.1, p. 193-247>. Le livre extraordi-
naire du Hongrois Miklos Haraszti, Salaire aux pièces. Ouvrier dans un pays
de l'Est, Paris, Seuil, 1976, démontre une fois encore l'identité totale de la
nature des relations de production et de l'organisation du procès de travail
entre les usines « capitalistes » de l'Ouest et les usines « socialistes » de l'Est.

578
I.a s o u r c e hongroise

l'ensemble de la «gauche» internationale ne semble voir là que


des tares secondaires ou des défauts amendables. Si bien que les
«réformes» qui les élimineraient tout en préservant la substance
du système (nouvel avatar de la quadrature d u cercle) sont favo-
rablement accueillies à l'Ouest par les candidats-bureaucrates et
leurs idéologues ouverts ou déguisés (« socialistes » ; communistes
«dissidents » et m ê m e , aujourd'hui, «orthodoxes», en Italie, en
France, etc. ; trotskistes ; journalistes « progressistes » ; compagnons
de route intellectuels de divers types, des philosophes existentia-
listes d'hier, tels Sartre et l'équipe des Temps modernes, aux « éco-
nomistes radicaux» d'aujourd'hui, c o m m e Nuti, etc.). Il n'est
pas difficile de comprendre pourquoi et c o m m e n t ces étranges
commensaux ont été plus ou moins unanimes dans leur soutien
à Gomulka en 1956-1957 et dans leur «opposition» à l'inva-
sion de la Tchécoslovaquie en 1968, alors q u ' e n ce qui touche la
Révolution hongroise, ils se sont livrés à de honteuses calomnies
(les «communistes»), ont approuvé l'invasion finale (Sartre), ont
regardé de haut les actions «spasmodiques», «élémentaires» et
«spontanées» des travailleurs hongrois (Mandel), ou se sont réfu-
giés dans le silence aussi vite qu'ils l'ont pu. E n 1956, le peuple
polonais n'a pas pris les armes. Malgré leur développement et
leur effervescence, les Conseils n ' o n t jamais mis en question de
manière explicite la structure de pouvoir existante. Le parti com-
muniste a réussi p o u r l'essentiel - au prix d ' u n e petite purge dans
ses propres rangs et de quelques mouvements de personnel - à
garder la situation en main tout au long de la période critique, et à
étouffer ainsi, p o u r finir, le mouvement de masse 1 . Les choses ont

1 • J'ai discuté en leur temps les événements de Pologne dans « La voie


polonaise de la bureaucratisation», S.ouB., n°21 (mars 1957), repris
dans La Société bureaucratique, vol. 2, l.c., p. 339-371 <rééd. Bourgois
1990, p. 407-423>. Il vaut la peine de citer un peu longuement l'inimi-
table E. Mandel ; ainsi le lecteur sera-t-il persuadé que je ne me laisse pas
aller à l'exagération polémique : « La démocratie socialiste aura encore des
batailles à livrer en Pologne. Mais la bataille principale, celle qui a permis à
des millions de prolétaires de s'identifier à nouveau avec l'Etat ouvrier, est
déjà gagnée. » Et, plus loin : « La révolution politique qui ébranle depuis un
mois la Hongrie a connu un déroulement plus spasmodique et plus inégal
que la révolution politique en Pologne. Elle n'a pas, comme celle-ci, volé
de victoire en victoire (sic)... C'est que, contrairement à ce qui s'est passé

579
quel.lF. démocratie ?

été encore plus claires dans la Tchécoslovaquie d e 1968 - et les


protestations d e la « gauche » encore plus bruyantes. C'est q u e dans
ce cas, voyez-vous, il n'y avait aucun danger : en fait, a u c u n signe
d ' u n e activité a u t o n o m e des masses. La nouvelle direction d u P C
cherchait à introduire quelques réformes « démocratiques » et u n
certain degré d e décentralisation de l'économie. Il va sans dire
q u e la population ne pouvait qu'être favorable à ces mesures. U n e
réforme venue d ' e n haut, et avec le soutien d u peuple, quel rêve
merveilleux p o u r les «révolutionnaires» d ' a u j o u r d ' h u i ! C o m m e
dirait M a n d e l , cela aurait « permis à des millions de prolétaires de
s'identifier à nouveau avec l'État ouvrier ».
E n pareilles circonstances, il est évidemment loisible d e blâmer
les chars russes.
Mais en Hongrie, le m o u v e m e n t des masses a été si puissant
et si radical q u ' e n quelques jours il a littéralement pulvérisé et le
P C et l'appareil d ' É t a t tout entier. Pas m ê m e de « dualité de pou-
voir » : tout ce qui subsistait c o m m e pouvoir était aux mains d e la
jeunesse armée et des Conseils ouvriers. Le « P r o g r a m m e 1 » des
Conseils ouvriers était absolument incompatible avec la conser-
vation de la structure bureaucratique de la société. Il exigeait
l'autogestion des entreprises, l'abolition des n o r m e s de travail, la

en Pologne, la révolution hongroise a été une explosion élémentaire et


spontanée. L'interaction subtile (!) entre les facteurs objectifs et subjectifs,
entre l'initiative des masses et la construction d'une direction nouvelle, entre
la pression d'en bas et la cristallisation d'une fraction d'opposition en haut, au
sommet du parti communiste, interaction qui a rendu possible la victoire polo-
naise (?!), a fait défaut en Hongrie », Quatrième Internationale, décembre
1956, p. 22-23 (c'est moi qui souligne). Rarement ont été exprimées avec
plus de clarté - et dans un style plus risible - l'essence bureaucratique du
trotskisme, sa nature de fraction en exil de la bureaucratie stalinienne, son
aspiration à réintégrer l'appareil du parti à l'occasion d'une lutte fraction-
nelle en son sein et d'une « pression de la base ».
1. Je fais référence aux points que je considère les plus importants, tels
qu'ils furent déjà formulés les 28-29 octobre 1956. Aussi incroyable que
cela puisse paraître, les revendications des conseils après le 11 novembre
(c'est-à-dire après l'occupation totale du pays par l'armée russe et après
le massacre de milliers de personnes) étaient encore plus radicales,
puisqu'elles comprenaient la constitution de milices ouvrières armées et
la création de conseils dans toutes les branches d'activité, y compris les
administrations gouvernementales.

580
I.a s o u r c e hongroise

réduction drastique des inégalités de revenus, la haute main sur


les aspects généraux de la planification, le contrôle de la compo-
sition d u gouvernement, et une nouvelle orientation de la poli-
tique étrangère. Et tout cela fut convenu et clairement formulé
en l'espace de quelques jours. D a n s ce contexte, il serait lisiblement
hors de propos de relever que tel point de ces revendications était
« obscur » et tel autre « insuffisant ». Si la Révolution n'avait pas été
écrasée par les assassins d u Kremlin, son développement aurait
contraint aux « clarifications » et aux « perfectionnements » néces-
saires : les Conseils et le peuple auraient alors fait ou n o n la preuve
qu'ils pouvaient trouver en eux-mêmes la capacité et la force de
créer u n e nouvelle structure de pouvoir et une nouvelle institution
de la société.
En m ê m e temps, la Révolution libérait, déchaînait toutes les
forces et toutes les tendances de la nation hongroise. La liberté
de parole et d'organisation p o u r tous, quelles que soient les opi-
nions politiques particulières de chacun, a été immédiatement
considérée comme allant de soi. Et il allait également de soi que
les divers représentants de l'« humanité progressiste » ne pouvaient
que considérer cela c o m m e intolérable. A leurs yeux, la liberté
de parole et d'organisation était le signe d u caractère «impur»,
« mélangé », « confus » de la Révolution hongroise - quand ils n'y
ont pas vu cyniquement la «preuve» que la Révolution n'était
q u ' u n e «conspiration impérialiste». O n pourrait se demander
pourquoi l'impérialisme capitaliste peut la plupart d u temps sup-
porter la liberté de parole, et pourquoi l'impérialisme « socialiste »
ne peut la tolérer u n seul instant. Mais laissons de côté le problème
de la liberté en tant que tel. Quelle est la signification historique et
sociologique de cette extraordinaire prolifération de partis, d'or-
ganisations, etc., en l'espace de quelques jours ? Très précisément
celle-ci : u n e authentique Révolution avait lieu. Pareille prolifé-
ration, en m ê m e temps que s'expriment dans toute leur variété
les idées qui y correspondent, est, en vérité, la m a r q u e distinc-
tive de la révolution. Si nous reconnaissons une révolution dans
les événements de 1956 en Hongrie, ce n'est pas en dépit, mais
bien à cause de cette manifestation sans limites des tendances
politiques, de ce caractère « chaotique » (pour les bureaucrates et
les philistins) de l'explosion sociale. C'est u n lieu c o m m u n - ou

581
quel.lF. démocratie ?

plutôt, c'en devrait être u n - que de dire q u ' u n e vraie révolution


est toujours nadonale : tous les secteurs, toutes les couches de la
nation abandonnent leur passivité et leur soumission conformiste
à l'ordre ancien; tous s'efforcent de prendre u n e part active à
sa destruction et à la formation d ' u n ordre nouveau. La société,
jusqu'alors opprimée, s'empare tout entière de la possibilité de
s'exprimer, chacun se lève et énonce à haute voix ses idées et ses
revendications. (Que nous puissions désapprouver nombre d'entre
elles, et le dire à voix tout aussi haute, c'est là u n e question tota-
lement différente.) C'est ce qui s'est passé après 1789, pendant la
Révolution française, et après février 1917, pendant la Révolution
russe. (Il est fort probable que les critiques de la Révolution hon-
groise auraient également condamné sous prétexte d'« impureté »,
de « confusion », etc., le gâchis très suspect, intolérable, suscité par
ces deux autres révolutions.) La révolution est cet état de sur-
chauffe et de fusion de la société qui accompagne la mobilisa-
tion générale de toutes les catégories et de toutes les couches et la
démolition de toutes les barrières établies. C'est ce trait qui rend
compréhensible la libération et la multiplication extraordinaires
d u potentiel créateur de la société dans les périodes révolution-
naires, la rupture des cycles répétitifs de la vie sociale - et Y ouver-
ture soudaine de l'histoire.

E n dépit de sa courte vie, la Révolution hongroise a posé


c o m m e principes des formes organisationnelles et des signifi-
cations sociales qui représentent une création institutionnelle
social-historique. La source de cette création était l'activité d u
peuple hongrois : intellectuels, étudiants, ouvriers. Plutôt que d'y
contribuer le moins d u m o n d e , « théoriciens » et « politiciens », en
tant que tels, continuèrent d'apporter au peuple tromperie et mys-
tification. Certes, les intellectuels jouèrent u n rôle positif impor-
tant, car, plusieurs mois avant l'explosion finale, ils entreprirent
(au sein d u Cercle Petôfi et ailleurs) de démolir les absurdités
«politiques», «idéologiques» et «théoriques» qui permettaient
à la bureaucratie stalinienne de présenter sa dictature totalitaire
c o m m e u n e « démocratie populaire », comme le « socialisme ». S'ils
jouèrent ce rôle, ce fut, n o n pas en «apportant au peuple» une
nouvelle «vérité» prêt-à-porter, mais en dénonçant courageusement

582
I.a s o u r c e hongroise

les vieux mensonges pour ce qu'ils étaient. Au cours de son acti-


vité autonome, et à la faveur de celle-ci, le peuple créa de nou-
velles vérités positives. Je les appelle positives car elles s'incarnèrent
dans des actions et des formes organisationnelles destinées non
seulement à lutter contre l'oppression et l'exploitation bureaucra-
tiques, mais aussi et surtout à servir de nouvelles formes d'orga-
nisation de la vie collective sur la base de principes nouveaux.
Ces principes entraînent u n e rupture radicale avec les structures
sociales établies (à l'Est comme à l'Ouest), et, u n e fois explicités,
vident de sens la «théorie» et la «philosophie» politique héritée.
Cela, à son tour, subvertit la relation traditionnelle entre « théorie »
et «pratique», ainsi qu'entre «théoriciens» et simples gens. Dans
la Révolution hongroise - comme dans d'autres exemples histo-
riques antérieurs - , nous trouvons u n nouveau point de départ,
une nouvelle source, qui nous force à réfléchir de nouveau sur le
problème de la politique - c'est-à-dire de l'institution totale de la
société - dans le m o n d e moderne, et nous fournit en m ê m e temps
certains des instruments de cette réflexion.
Ici, on entendra peut-être des bruits divers, et des protestations
contre le « spontanéisme », voire la «démagogie obscurantiste ».
Jetons u n coup d'œil, avant d'y répondre, sur les contributions de
certains politiciens et théoriciens distingués avant ou pendant les
événements de 1956. Considérons, par exemple, Gyôrgi Lukâcs.
Voilà certainement l'un des rares théoriciens marxistes vraiment
créateurs qui soient apparus depuis Marx. Eh bien, lui, qu'a-t-il
fait? D e 1924 (environ) à 1956, il a couvert, dans le domaine
idéologique, Staline et le stalinisme, les procès de Moscou, le
Goulag, le « réalisme socialiste » et ce qui s'est passé en Hongrie
depuis 1945 ; il a appliqué les consignes successives de Zinoviev,
Boukharine, Jdanov, Rêvai, etc. Et il l'a fait en pleine connaissance
de cause - car il connaissait aussi bien les faits que le marxisme,
« la conception la plus révolutionnaire que l'histoire ait jamais pro-
duite 1 ». Quand a-t-il osé entrevoir la lumière? Quand les masses ont
spontanément explosé contre les implications de son enseignement

1. Je ne parle pas ici des personnes en tant que telles, mais du sens de leur
comportement. Dans ce contexte, la tragédie personnelle de Lukâcs (ou de
Nagy, etc.) n'est pas pertinente. En ce qui concerne plus particulièrement

583
quel.lF. démocratie ?

théorique. Ayant passé sa vie à jurer par la List derVernunft - la ruse


de la raison - , il est devenu l'extrême personnification de la Unlist
der blossen Vernunft - l'aveuglement de la simple « raison ».
Prenons maintenant le cas d ' I m r e Nagy, le « politicien ». Quelle
a été son aide, qu'a-t-il fait de son savoir-faire « politique » contre
les mensonges perfides de la bureaucratie russe? A-t-il u n seul
instant trouvé en lui-même la clarté de concevoir et la volonté de
proclamer : « Quoi qu'il arrive, ne croyez jamais les Russes - et je
sais de quoi je parle » ? N o n . Il a pataugé ; et il a tenté de demander
l'aide... des Nations unies ! L'histoire en train de se faire, le drame
sanglant d u pouvoir étaient là, en personne : chars et canons fai-
saient face aux mains et aux poitrines nues de millions de gens ! Et
Nagy, l'« h o m m e d'État », le Realpolitiker, ne savait penser qu'aux
Nations unies, ce sinistre guignol où les bandits de Moscou et
de Washington, flanqués chacun de leurs deuxièmes et troisièmes
couteaux, s'agressent mutuellement dans leurs discours publics
et se mettent d'accord sur leurs sales combines dans les couloirs.
Telle fut la production des professionnels de la théorie et de la
politique, espèce non spontanée, consciente, savante et hautement
qualifiée. Les non-professionnels, eux, produisirent u n e révolu-
tion radicale - n o n prévue, n o n préparée, n o n organisée par qui
que ce soit, et, donc, « spontanée », comme toutes les révolutions
de l'histoire.
Le peuple hongrois n'a pas agi «spontanément» au sens où u n
bébé pleure «spontanément» quand il a mal. Il a agi à partir de
son expérience sociale et historique, et il en a fait quelque chose.
Q u a n d celui qui s'affuble d u titre de « théoricien » ou de « révolu-
tionnaire» regarde de haut ce qu'il appelle «spontanéité», voici
le postulat caché qu'il a en tête: impossible que cette canaille
puisse jamais apprendre la moindre chose de sa propre vie, en
tirer quelque conclusion sensée que ce soit, passer de «deux et
deux » à « quatre » - impossible, surtout, qu'elle avance des idées
nouvelles et cherche ses propres solutions à ses propres problèmes.
Inutile de souligner l'identité essentielle de ce postulat avec les

Lukâcs, le marxiste hégélien, ce serait par trop l'accabler que de pleurer sur
son «drame subjectif».

584
I.a s o u r c e hongroise

dogmes fondamentaux touchant l ' h o m m e et la société qui sont


depuis des millénaires ceux des classes dirigeantes.

U n e longue parenthèse m e paraît ici nécessaire. O n ne peut


qu'être frappé par le fait que les intellectuels « marxistes » et « gau-
chistes » s'obstinent à gaspiller leur temps et leur énergie à écrire
interminablement sur la relation entre le « Livre I » et le « Livre III »
du Capital, à commenter et à interpréter de nouveau tel ou tel
commentaire sur M a r x fait par tel ou tel de ses interprètes, à
gloser inlassablement sur des livres sans presque jamais tenir
compte de l'histoire réelle, de la création effective de formes et de
sens dans et par l'activité des h o m m e s . U n e fois de plus, l'his-
toire se réduit p o u r eux à l'histoire des idées - en l'espèce, à l'his-
toire d ' u n très petit n o m b r e d'idées. U n e des conséquences en
est que l'histoire tend à être de moins en moins bien comprise.
Car l'histoire, ce n'est pas simplement le catalogue des «faits»
historiques : ce qui compte, d ' u n point de vue révolutionnaire,
c'est l'interprétation de ces faits, q u ' o n ne saurait a b a n d o n n e r aux
historiens de l'establishment universitaire. Cette interprétation est
certes fonction des « idées théoriques » et d u projet politique de
l'interprète. Mais c'est la liaison organique entre ces trois élé-
ments : le projet, les idées et la prise en compte de l'histoire
effective c o m m e source (et n o n c o m m e matériau m o r t ) , qui est
le propre d u travail d ' u n intellectuel révolutionnaire et qui seule
caractérise sa r u p t u r e radicale avec la conception traditionnelle
et d o m i n a n t e d u « travail théorique ». Or, a u j o u r d ' h u i , cette liai-
son est en fait absente dans 99 % de la littérature « de gauche ».
Mais ce qui est en cause ici va, en fait, beaucoup plus loin. Car
projet et idées ont leur origine dans l'histoire effective, dans l'acti-
vité créatrice des gens dans la société moderne. Le projet révolu-
tionnaire n'est pas la conséquence logique d ' u n e théorie correcte.
Dans ce domaine, les théories successives sont plutôt des essais
de formulation universelle de ce que la masse des h o m m e s - les
ouvriers d'abord, puis les femmes, les étudiants, les minorités natio-
nales, etc. - expriment depuis deux siècles dans leur lutte contre
l'institution établie de la société - que ce soit lors des révolutions,
à l'usine ou dans leur vie quotidienne. En « oubliant » cela, l'intel-
lectuel «révolutionnaire» se met dans une contradiction ridicule.

585
Il proclame que sa théorie lui permet de comprendre, et même
de juger, l'histoire - et il semble ignorer que la source essentielle
de cette théorie est l'activité historique passée d u peuple. Ainsi se
rend-il aveugle à cette activité telle qu'elle se manifeste dans le
présent - aveugle, par exemple, à la Révolution hongroise.
Allons jusqu'au bout de notre remarque : considérons l'œuvre
de Marx. S'il ne s'était agi que d ' u n e «synthèse» de la philoso-
phie classique allemande, de l'économie politique anglaise et du
socialisme utopique français, ce n'aurait été q u ' u n e théorie parmi
beaucoup d'autres. Ce sont les idées politiques qui animaient
Marx qui font la différence. Mais quelle est la source de ces idées ?
Il n'y a pratiquement rien là-dedans - rien, en tout cas, qui ait
encore quelque pertinence et quelque valeur aujourd'hui - que
l'on puisse attribuer à Marx lui-même. D a n s ces idées, tout, ou
presque, prend sa source dans le mouvement ouvrier tel qu'il se
constituait entre 1800 et 1840; tout, ou presque, figure déjà noir
sur blanc dans la littérature ouvrière de cette époque 1 . Et quelle est
l'unique idée politique nouvelle dont Marx ait été capable après le
Manifeste communiste ? Celle de la destruction de l'appareil d'État
par la « dictature d u prolétariat » - « leçon », comme il l'a souligné
lui-même, de la C o m m u n e de Paris ; leçon incarnée dans l'activité
des ouvriers parisiens et, en premier lieu, dans la nouvelle forme
d'institution qu'ils créèrent : la C o m m u n e elle-même. Cette créa-
tion, Marx, en dépit de sa théorie et de son génie, n'avait pas été
capable de la prévoir. Mais étant Marx, et n o n pas marxiste, il sut
la reconnaître - après coup 2 .

1. Les matériaux que l'on trouve dans E.P. Thompson, The Making of
the English Working Class (Gollancz, 1963; édition revue Penguin, 1968
<trad. fr. La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard-Seuil,
1988 ; rééd. EHESS, 2007>), illustrent abondamment ce point.
2. Il n'en est que plus frappant de noter que, malgré ce précédent, et la
reconnaissance par Marx de l'importance fondamentale de la forme de
la Commune, la réaction première de Lénine à l'apparition spontanée
des Soviets au cours de la Révolution de 1905 fut négative et hostile. Le
peuple agissait différemment de ce que lui, Lénine, avait décidé - sur la
base de sa « théorie » - que le peuple devait faire.

586
i.a s o u r c e hongroise

Revenons à notre discussion principale. Q u e pourrait être la


« non-spontanéité », à quoi oppose-t-on la spontanéité ? Serait-ce à
la « conscience » ? Mais qui oserait dire que les ouvriers hongrois,
par exemple, étaient inconscients ? En quel sens ? Etaient-ils des
somnambules, des zombies, sous L S D ? O u bien voudrait-on dire
qu'ils n'étaient pas «assez» conscients ou pas conscients «de la
façon correcte » ? Mais qu'est-ce qu'« assez » de conscience, quelle
est la «façon correcte» d'être conscient? Celle de M . M a n d e l ,
peut-être? O u celle de M . S a r t r e ? O u bien s'agit-il d u Savoir
absolu ? Celui de qui ? Y a-t-il dans les environs quelqu'un qui
prétende le représenter ? Et q u ' e n fait-il ? O n sait, de toute façon,
ce que Kautsky et Lénine ont fait de leur savoir.
O u bien le contraire de la «spontanéité» se trouverait-il dans
l'organisation ? Mais la question est précisément : quelle organisa-
tion, et l'organisation de qui? L'action «spontanée» des ouvriers
et d u peuple hongrois était u n e action visant à l'organisation, et
plus encore: leur spontanéité était exactement cela, leur auto-
organisation. C'est bien là ce que le pseudo-« théoricien » bureau-
crate hait le plus : que les ouvriers, au lieu d'attendre, dans u n e
passivité enthousiaste, qu'il vienne les «organiser», s'organisent
eux-mêmes en Conseils ouvriers. Et c o m m e n t les organise-t-il, si on
lui en donne l'occasion ? C o m m e les classes dominantes l'ont fait
pendant des siècles dans les usines et dans l'armée. Et cela, n o n
seulement si et quand il prend le pouvoir, mais m ê m e avant : dans
u n grand syndicat, par exemple, ou dans u n « parti bolchevique »,
dont les relations intérieures, par leur structure, leur forme et leur
contenu, reproduisent simplement celles de la société capitaliste :
hiérarchie, division entre une couche de dirigeants et u n e masse
d'exécutants, voile de pseudo-« savoir » jeté sur le pouvoir d ' u n e
bureaucratie qui se coopte et se perpétue, etc. - soit la forme
appropriée à la reproduction et à la perpétuation de l'aliénation
politique (et, par voie de conséquence, de l'aliénation globale). Si
l'opposé de la «spontanéité», c'est-à-dire de l'auto-activité et de
l'auto-organisation, est l'Aétero-organisation - par les politiciens,
les «théoriciens», les «révolutionnaires professionnels», etc. - ,
alors l'opposé de la spontanéité est d'évidence la contre-révolution,
ou conservation de l'ordre existant.

587
quel.lF. démocratie ?

La Révolution, c'est exactement l'auto-organisation d u peuple.


Par là m ê m e suppose-t-elle évidemment u n «devenir-conscient»
des caractéristiques et mécanismes essentiels du système établi,
ainsi que d u désir et de la volonté d'inventer u n e nouvelle solution
d u problème de l'institution de la société. (Il est clair, par exemple,
que la compréhension en acte qu'avaient les travailleurs hongrois
d u caractère social de la bureaucratie comme classe exploiteuse et
oppressive, et des conditions de son existence, était, du point de vue
théorique, infiniment supérieure à toutes les analyses pseudo-« théo-
riques » contenues dans trente ans de littérature trotskiste et dans
la plupart des autres écrits « marxistes de gauche ».) L'auto-orga-
nisation est ici l'auto-organiser et la conscience, le devenir-conscient ;
dans les deux cas, nous avons u n processus, n o n pas u n état. N o n
pas que le peuple ait enfin découvert « la » forme appropriée d'orga-
nisation sociale ; mais il se rend compte que cette « forme » est son
activité d'auto-organisation, en accord avec sa compréhension de
la situation et des buts qu'il se fixe à lui-même. En ce sens, la révo-
lution ne peut qu'être « spontanée » dans sa naissance c o m m e dans
son développement. Car la révolution est auto-institution explicite
de la société. La « spontanéité » ne désigne rien d'autre ici que l'ac-
tivité créatrice social-historique dans son expression la plus élevée,
celle qui a pour objet l'institution de la société elle-même. D e cela,
toutes les explosions révolutionnaires des Temps modernes offrent
des exemples indiscutables.
Aucune action historique n'est « spontanée », si l'on entend par
là qu'elle surgirait dans le vide, qu'elle serait absolument sans
relations avec les conditions, le milieu, le passé. Et toute grande
action historique est précisément spontanée dans le sens premier
de ce m o t : spons, «source 1 ». L'histoire est création, ce qui veut
dire : émergence de ce qui ne s'inscrit pas déjà dans ses « causes »,
ses «conditions», etc., de ce qui n'est pas répétition - ni stricto

1. Reconstruction hypothétique d'un sens initial non directement attesté.


En latin, spons n'est pas usité au nominatif; dans les autres cas, il est
habituellement traduit par « volonté ». Mais le grec spendo (d'où spondé)
signifie verser un liquide, faire une libation (comme le hittite sipant,
ispant) ; son sens originaire peut difficilement être différencié de leibô,
kheô. Cf. E. Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes,
Paris, Minuit, vol. 2, p. 209 sq., 224.

588
i.a s o u r c e hongroise

sensu ni c o m m e variante de ce qui est déjà d o n n é - , de ce qui est,


au contraire, position de nouvelles formes et figures, de nouvelles
significations - c'est-à-dire, auto-institution. Pour le dire en termes
plus étroits, plus pragmatiques, plus opérationnels : la spontanéité
est l'excès de 1 '« effet » sur les « causes ».
Le postulat «identitaire», qui sous-tend toute la pensée philo-
sophique et scientifique héritée, équivaut à affirmer que pareil
« excès », si et quand il existe, n'est jamais que « la mesure de notre
ignorance». La présomption qui l'accompagne est que l'on peut,
de jure, réduire cette mesure à zéro. A quoi la réponse la plus brève
est : Hic Rhodus, hic salta. Nous pouvons en toute confiance nous
asseoir et attendre sereinement le jour où la différence entre Tristan
und Isolde et l'ensemble de ses « causes » et de ses « conditions » (la
société bourgeoise des années 1850, l'évolution des instruments et
de l'orchestre, l'inconscient de Wagner, etc.) aura été réduite à zéro.
Les ouvriers hongrois ont agi à partir de leur expérience, et
leur action fut u n e élaboration - au sens le moins trivial d u m o t -
de cette expérience. Mais cette action n ' a pas été u n e réaction
ou réponse « nécessaire », causalement déterminée, à une situation
donnée - pas plus que cette élaboration n ' a été le résultat d ' u n
processus «logique» de déduction, d'inférence, etc. Depuis u n
certain n o m b r e d'années, u n e demi-douzaine de pays d ' E u r o p e
de l'Est - et la Russie elle-même depuis bien plus longtemps -
connaissaient u n e situation générale essentiellement semblable à
celle à laquelle on pourrait essayer d'imputer l'explosion de 1956.
Après tout, les événements d'Allemagne de l'Est en 1953, de
Pologne en 1956 (et en 1970, et en 1976), de Tchécoslovaquie
en 1968, ainsi que les révoltes plus limitées et moins connues en
Russie (Novotcherkassk, par exemple), sont la preuve de cette
similarité essentielle. Ce n'est pourtant qu'en Hongrie que l'acti-
vité populaire a atteint cette intensité qui est propre à produire
une révolution. Que la Hongrie et son peuple soient particuliers,
rien de plus certain. Le sont aussi chaque pays et chaque peuple.
N o u s savons que toute entité individuelle est absolument singu-
lière et, à cet égard, absolument semblable aux autres. Les «par-
ticularités » de l'histoire hongroise, etc., ne sont d ' a u c u n secours
lorsqu'on s'efforce d'expliquer de façon exhaustive pourquoi cette
forme particulière de révolution a eu lieu dans ce pays particulier à

589
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

ce m o m e n t particulier 1 . U n e recherche historique concrète peut


évidemment contribuer à « rendre intelligible » (ex post, et on ne
saurait oublier les problèmes sans fin qu'entraîne cette clause)
u n e partie considérable de l'enchaînement des événements, des
actions des hommes, et de leurs réactions, etc. Elle ne permet
jamais de sauter de cette description et de cette compréhension
partielle des situations, motivations, actions, etc., à 1 '« explication
d u résultat ».
Ainsi, par exemple, on peut dire : u n e révolution est « causée »
par l'exploitation et l'oppression. Mais ces dernières sont là depuis
des siècles (et des milliers d'années). O n dit alors : il faut qu'exploi-
tation et oppression atteignent u n «point extrême». Mais quel est
ce « point extrême » ? Et ne l'a-t-on pas atteint de manière récur-
rente sans q u ' u n e révolution s'ensuive chaque fois ? O n continue :
ce « point extrême » de l'exploitation et de l'oppression doit coïnci-
der avec u n e « crise interne » des classes dirigeantes, avec l'effrite-
ment ou l'effondrement d u régime. Mais que voudriez-vous donc
de plus, c o m m e effritement et effondrement, que ceux réalisés
dans la majorité des pays d ' E u r o p e après 1918 ou après 1945?
E n f i n : les masses doivent avoir atteint u n niveau suffisant de
conscience et de combativité. Et qu'est-ce qui détermine le niveau
de conscience et de combativité des masses ? La révolution n'a pas
eu lieu parce que les conditions pour une révolution n'étaient pas
mûres. La plus importante de ces conditions est u n niveau suffi-
sant de conscience et de combativité des masses. Suffisant p o u r
quoi? Eh bien, suffisant p o u r faire la révolution. Bref: il n'y a pas
eu de révolution parce qu'il n'y a pas eu de révolution. Tel est,
en l'espèce, le fin mot de la sagesse « marxiste » (ou simplement
« déterministe », « scientifique »).
Pour u n e autre illustration de ce type d'« arguments »: il est
exact que l'une des principales différences entre la Pologne et
la Hongrie de 1956 a résidé dans la capacité d u P C polonais de
s'«adapter» aux événements - ce que le P C hongrois n'a pas su
faire. Mais pourquoi le P C polonais a-t-il réussi là où le P C hon-
grois a échoué ? Parce q u ' e n Pologne, précisément, le mouvement

1. Quoique l'on puisse, bien sûr, «expliquer» pourquoi ce type de révolu-


tion n'a pas eu lieu en 1956 en Egypte, en Iran, ou à Java.

590
I.A S O U R C E HONGROISE

n'est pas allé assez loin, ce qui a permis au P C de continuer d'exister


et de jouer son rôle - alors q u ' e n Hongrie la violence et le carac-
tère radical d u mouvement ont très vite réduit à rien le P C . Et cela
« explique » aussi, jusqu'à u n certain point, les attitudes différentes
du Kremlin dans les deux cas. Aussi longtemps q u ' e n Pologne u n
parti bureaucratique survivait et conservait tant bien que mal les
rênes, la bureaucratie de Moscou a cru, non sans raison, qu'elle
pouvait s'épargner une intervention armée et manœuvrer en vue
de la restauration graduelle de la dictature bureaucratique - ce
qui a fini par aboutir. Pareille manœuvre paraissait impossible en
Hongrie, où le P C était détruit et où les Conseils ouvriers affir-
maient clairement leur intention de revendiquer le pouvoir et de
l'exercer.
Les choses sont encore plus claires quand on envisage, n o n pas
la « révolte », en tant qu'explosion et destruction de l'ordre ancien,
mais la révolution, en tant qu'activité auto-organisée visant à l'ins-
titution d ' u n ordre nouveau. (Cette distinction est, bien sûr, une
abstraction séparatrice.) E n d'autres termes, quand on examine le
contenu positif de ce que j'ai appelé plus haut élaboration de l'ex-
périence. L'ancien état de choses, tout intolérable qu'il fut, aurait
pu ne susciter q u ' u n e dose supplémentaire de résignation, une
recrudescence de la religiosité, ou la demande de réformes plus ou
moins «modérées». Au lieu de cela, le mouvement court-circuita
toutes les autres « solutions », et le peuple entreprit de se battre et
de mourir pour la reconstruction générale de la société. Il aurait
une rude tâche, le théoricien qui voudrait prouver que c'était là le
seul choix «logique» et/ou «praticable» pour la Hongrie de 1956.
N o m b r e de pays dans le m o n d e ont fourni, et continuent à four-
nir, d'innombrables exemples d u contraire. Le contenu positif de
la «réponse» - constitution des Conseils ouvriers, revendication
de l'autogestion et de l'abolition des normes de travail, etc. - n'a
pas été « déduit » ; ce n ' a pas été le choix d u « seul autre terme pos-
sible de l'alternative », etc. Ce fut u n e élaboration qui transcenda le
donné (et tout ce qui est d o n n é avec le donné, impliqué par lui ou
contenu en lui), et aboutit au nouveau.

Q u e ce nouveau plonge ses racines dans u n e relation profonde


et organique avec les créations antérieures d u mouvement ouvrier
et avec le contenu d'autres phases de l'activité révolutionnaire,

591
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

cela ne limite pas son importance, bien au contraire. Cela souligne


le fait que la Révolution hongroise s'inscrit dans la série des luttes
qui visent, depuis près de deux cents ans, à une reconstruction
radicale de la société. Cela désigne dans l'activité d u peuple hon-
grois u n nouveau m o m e n t d u développement d u projet révolu-
tionnaire - et, en m ê m e temps, assure que ses créations ont u n e
signification qui transcende, et de loin, le m o m e n t et les condi-
tions propres à leur naissance.
Les formes d'organisation - les Conseils - créées par les ouvriers
hongrois sont du m ê m e type que les formes créées antérieurement
et ailleurs par les révolutions ouvrières. Les buts et les revendi-
cations proclamées par ces Conseils sont dans la ligne de ceux
qui ont été mis en avant par l'histoire tout entière d u mouvement
ouvrier - que ce soit dans les luttes ouvrières, ou dans le combat
informel qui se poursuit jour après jour dans toutes les usines du
globe - , tandis que sur certains points fondamentaux (autogestion,
abolition des normes de travail), ils sont plus explicites et plus radi-
caux. Il y a donc dans le m o n d e moderne une unité d u projet révo-
lutionnaire. Cette unité, nous pouvons la rendre « plus intelligible »
en désignant ce qui est héritage et continuité historiques, ce qui est
similarité des conditions - en particulier, de vie et de travail - dans
lesquelles le système social place la classe ouvrière. Mais, encore
une fois, quelque pertinents, quelque importants que soient ces
facteurs, ils ne pourront jamais nous donner la somme des « condi-
tions nécessaires et suffisantes» pour la production d u contenu
des « réponses » de 1871, 1905, 1917, 1919, 1936-1937, 1 9 5 6 - o u
pour le m a n q u e d ' u n e telle production dans d'autres cas. Car ce
que nous avons ici, c'est, n o n pas une unité « objective », non pas
une unité en tant qu'identité d ' u n e classe d'«effets» découlant
d ' u n e classe de « causes identiques » - mais u n e unité en formation,
en train de se faire, une unité se faisant elle-même (et, naturellement,
pas encore faite) : une unité de création social-historique.

Sans vouloir minimiser l'importance des nombreux autres


aspects de la Révolution hongroise, je m e consacrerai essentiel-
lement ici à la signification des Conseils ouvriers et de certains
de leurs objectifs et revendications. En examinant ce que je tiens
pour le sens potentiel des Conseils et de leurs revendications,

592
I.A S O U R C E HONGROISE

j'interprète : c'est naturellement le cas de quiconque parle de ce


sujet - ou de tout autre. J'interprète en fonction de mes propres
positions et perspective politiques, et des idées auxquelles j'ai p u
parvenir. J'interprète les événements hongrois de 1956, qui sont
« particuliers » et « extrêmes ». Je tiens p o u r acquis que c'est dans
cet «extrême» que nous pouvons le mieux apercevoir, à travers
la couche de buée de l'habituel et du banal, les virtualités pures,
concentrées, corrosives, de la situation historique présente. (De
m ê m e , Mai 68, en France, fut « particulier » et « extrême » - et c'est
à cause de cela, parce que c'était une situation limite, que de n o u -
velles potentialités se révélèrent, ou, plutôt, furent créées au cours
des événements de Mai, et grâce à eux.) Enfin, les événements
de Hongrie ne durèrent que quelques semaines. J'affirme que
ces semaines - c o m m e les quelques semaines de la C o m m u n e de
Paris - n e sont pas moins importantes et significatives pour nous
que trois mille ans d'histoire de l'Égypte pharaonique.
Et si je l'affirme, c'est parce que je pense que ce que contiennent
en puissance les Conseils ouvriers hongrois, dans leur formation
et dans leurs buts, c'est la destruction des significations sociales
traditionnelles, héritées et instituées, d u pouvoir politique, d ' u n e
part, et, d'autre part, de la production et d u travail - et d o n c le
germe d ' u n e nouvelle institution de la société. Ce qui entraîne, en
particulier, u n e rupture radicale avec l'héritage philosophique en
ce qui concerne la politique et le travail.
Les Conseils ouvriers surgirent à peu près partout, et ce fut
l'affaire de quelques heures p o u r que le pays en fut couvert. Leur
caractère exemplaire ne vient pas de ce qu'ils étaient « ouvriers » ; il
ne dépend ni de leur « composition prolétarienne », ni d u fait qu'ils
naissaient dans des «entreprises de production», ni m ê m e des
aspects extérieurs de la «forme» Conseil en tant que telle. Leur
importance décisive tient à : a) l'établissement de la démocratie
directe, en d'autres termes, de Y égalité politique vraie (l'égalité quant
au pouvoir) ; b) leur enracinement dans des collectivités concrètes
(dont il n'est pas nécessaire qu'elles soient seulement des « usines ») ;
c) leurs revendications relatives à l'autogestion et à l'abolition des
normes de travail. D a n s ces trois points, on constate u n effort
pour abolir la division établie de la société et la séparation essentielle
entre les principales sphères de l'activité collective. Sont en jeu ici,

593
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

non seulement la division entre «classes», mais aussi la division


entre «dirigeants» et «dirigés» (dont celle entre «représentants»
et « représentés » est u n e forme) ; la division entre u n « gouverne-
ment » séparé ou u n e étroite sphère « politique » et, d'autre part, le
reste de la vie sociale, n o t a m m e n t le « travail » ou la « production » ;
la division, enfin, entre les intérêts et les activités immédiats, quo-
tidiens, et, d'autre part, l'«universel politique». L'abolition de
la division et de la séparation essentielle ne signifie pas, bien sûr,
l'avènement d ' u n e « identité » indifférenciée de chacun et de tous,
d ' u n e société «homogène», etc. (Ce dilemme: soit une société
divisée sur le m o d e antagoniste, scindée d ' u n e façon ou d ' u n e
autre, soit homogénéité totale et indifférenciation générale, est u n
des postulats cachés de la philosophie politique héritée. Marx le
fait sien, pour qui l'élimination de la division sociale, d u pouvoir
d'État, de la politique, etc., doit résulter de l'homogénéisation de
la société que produit le capitalisme.) L'abolition de la division et
de la séparation implique la reconnaissance des différences entre
les segments de la c o m m u n a u t é (leur négation moyennant des
universaux abstraits - « citoyen », « prolétaire », « consommateur » -
ne fait que réaffirmer la séparation qui traverse chaque individu),
et exige u n autre type d'articulation de ces segments.
D a n s l'organisation d u Conseil, toutes les décisions doivent en
principe être prises, chaque fois que c'est matériellement possible,
par le collectif entier des personnes concernées, c'est-à-dire par
l'assemblée générale d u «corps politique» (qu'il s'agisse d ' u n e
usine, d ' u n e administration, d ' u n e université ou d ' u n quartier).
U n groupe de délégués assure l'application des décisions de l'as-
semblée générale, et la continuité de la gestion des affaires cou-
rantes dans l'intervalle qui sépare les réunions de l'assemblée.
Les délégués sont élus, et révocables en permanence (exposés à
tout m o m e n t à une révocation instantanée). Mais ni cette révo-
cabilité permanente ni m ê m e l'élection des délégués ne sont ici
décisives. D'autres moyens (la rotation, par exemple) pourraient
servir les mêmes fins. Le point important est que le pouvoir de
décider appartient à l'assemblée générale, qui peut revenir sur les
décisions des délégués, et que ces derniers n ' o n t q u ' u n « pouvoir »
résiduel, qui n'existe en principe que pour autant que l'assemblée
générale ne peut demeurer en session 24 heures sur 24.

594
I.A S O U R C E HONGROISE

Ce pouvoir de l'assemblée générale a pour signification immé-


diate l'abolition de la division instituée de la société entre «diri-
geants» et «dirigés». Il élimine en particulier la mystification
politique régnante (et qui n'est pas ancienne, mais typiquement
moderne), qui veut que la démocratie équivaille à la représentation
- par quoi on entend évidemment la représentation permanente.
Délégation irrévocable (même si elle est formellement limitée
dans le temps) d u pouvoir des « représentés » aux « représentants »,
la représentation est une forme d'aliénation politique. Décider,
c'est décider soi-même ; ce n'est pas décider qui va décider. La
forme juridique des élections périodiques ne fait que masquer
cette expropriation. Il n'est pas nécessaire de reprendre ici la cri-
tique bien connue des «élections» dans les systèmes sociaux et
politiques existants. Sans doute importe-t-il plus de souligner u n
point généralement négligé : la représentation « politique » tend à
« éduquer » - c'est-à-dire à dés-éduquer - les gens dans la convic-
tion qu'ils ne sauraient gérer les problèmes de la société, qu'il
existe u n e catégorie spéciale d ' h o m m e s doués de la capacité spé-
cifique de « gouverner ». La représentation permanente va de pair
avec la « politique professionnelle ». Elle contribue donc à l'apathie
politique, ce qui, à son tour, élargit dans l'esprit des gens le fossé
entre l'étendue et la complexité des problèmes sociaux et leur
propre inaptitude à s'y attaquer.
Inutile d'ajouter que ni le pouvoir de l'assemblée générale, ni
la révocabilité des délégués, ni leur responsabilité devant l'assem-
blée, ne sont des panacées qui «garantissent» q u ' u n e dégénéres-
cence, bureaucratique ou autre, de la révolution est impossible.
L'évolution des Conseils, ou de tout autre organisme autonome,
et leur destin ultime dépendent de l'auto-mobilisation et de l'au-
to-activité des masses, de ce que les h o m m e s feront et ne feront
pas, de leur participation active à la vie des organes collectifs, de
leur volonté de peser de tout leur poids à chaque m o m e n t du pro-
cessus : discussion, élaboration, décision, application et contrôle.
Ce serait u n e contradiction dans les termes que de rechercher une
forme institutionnelle qui, par sa seule vertu, assurerait cette par-
ticipation et contraindrait les gens à être autonomes, les force-
rait à faire preuve d'auto-activité. La forme d u Conseil - comme
n'importe quelle autre forme d u m ê m e genre - ne garantit pas,

595
QLKl.l.K D É M O C R A T I E ?

et ne peut garantir, le développement de pareille activité auto-


n o m e ; mais elle le rend possible ; alors que les formes politiques
établies - qu'il s'agisse de la «démocratie représentative» ou du
pouvoir, voire du leadership, d ' u n parti - garantissent l'impossi-
bilité d ' u n tel développement, et le rendent impossible par leur
existence même. Ce qui est en jeu ici, c'est la « dé-professionnali-
sation» de la politique, son abolition en tant que sphère spéciale
et séparée d'activité et de compétence ; et c'est, réciproquement,
la politisation universelle de la société, ce qui veut simplement dire
que les affaires de la société sont, en actes et n o n pas en mots,
l'affaire de tous. (Ce qui est l'exact opposé de la définition de la
justice donnée par Platon : ta hautou prattein kai mè polupragmonein
- s'occuper de ses propres affaires et ne pas flanquer la pagaille en
se mêlant d ' u n tas de choses.)
U n e phase révolutionnaire débute nécessairement par un
déchaînement de l'activité autonome des gens; si elle dépasse
le stade de la «révolte» ou de l'«épisode révolutionnaire», elle
conduit à la création d'organes autonomes des masses. Action,
passion, abnégation, «sacrifice de soi», tout cela s'exprime avec
prodigalité; on assiste à une extraordinaire dépense d'énergie.
Les individus se mettent à s'intéresser activement aux affaires
publiques comme s'il s'agissait de leurs affaires propres - et c'est ce
qu'elles sont en vérité. La révolution se manifeste ainsi à la société
comme dévoilement de sa propre vérité refoulée. Ce déploiement
s'accompagne, en matière d'inspiration et d'invention sociales,
politiques, pratiques et techniques, d'exploits et de performances
incroyables, presque miraculeux. (La révolution hongroise en a
fourni une fois de plus l'abondante illustration : q u ' o n se sou-
vienne de l'audace et d u talent avec lesquels les Conseils ouvriers
hongrois continuèrent à combattre Kadar pendant plus d ' u n mois
après la seconde invasion et l'occupation totale d u pays par une
énorme armée russe.)
La poursuite et le développement ultérieur de l'activité auto-
nome d u peuple dépendent eux-mêmes du caractère et de l'am-
pleur d u pouvoir des organes de masse, d u rapport entre les
questions débattues et l'existence concrète des gens, et de la diffé-
rence que les décisions prises apportent ou non dans leurs vies. (En
ce sens, le problème principal de la société post-révolutionnaire est

596
I.AS O U R C E HONGROISE

la création d'institutions qui permettent la poursuite et le déve-


loppement de cette activité autonome, sans p o u r cela exiger des
exploits héroïques 24 heures sur 24.) Plus les individus s'aper-
çoivent dans leur expérience réelle que leur existence quotidienne
dépend de manière cruciale de leur participation active à l'exer-
cice d u pouvoir, plus ils auront tendance à participer à cet exer-
cice. Le développement de l'auto-activité se nourrit de sa propre
substance. A l'inverse, toute limitation d u pouvoir des organes
autonomes de masse, toute tentative de transférer une « partie » de
ce pouvoir à d'autres instances (parlement, «parti», etc.), ne peut
que favoriser le mouvement contraire vers une moindre partici-
pation, le déclin de l'intérêt p o u r les affaires de la c o m m u n a u t é
et, p o u r finir, l'apathie. La bureaucratisation commence quand
les décisions touchant les affaires c o m m u n e s sont soustraites à la
compétence des organes de masse et, sous le couvert de diverses
rationalisations, sont confiées à des organismes spécifiques. Si on
laisse ce transfert se faire, la participation populaire et l'activité
des organes de masse déclineront inévitablement. Le vide qui en
résultera sera occupé par des instances bureaucratiques de plus
en plus nombreuses qui « auront à » prendre des décisions sur des
sujets de plus en plus nombreux. Et les gens finiront par abandon-
ner les organes de masse, où plus rien d'important n'est décidé, et
reviendront à cet état d'indifférence cynique envers la « politique »
qui n'est pas seulement une caractéristique des sociétés actuelles,
mais la condition même de leur existence. Alors, sociologues et phi-
losophes découvriront dans cette « indifférence » l'« explication » et
la «justification» de la bureaucratie (il faut bien, après tout, que
quelqu'un prenne soin des affaires publiques 1 ).

Or la vie concrète et l'existence quotidienne dépendent insé-


parablement et de ce qui se passe au niveau social et politique
«général», et de ce qui survient dans la collectivité particulière
à laquelle ils appartiennent et dans les activités spécifiques aux-
quelles ils participent. La séparation et l'antagonisme de ces deux
sphères est u n e des expressions essentielles de la séparation et de

1. Chacun, dans la société actuelle, a eu la possibilité, à une échelle


réduite, d'observer cette spirale de la dégénérescence bureaucratique et
de l'apathie dans la vie des organisations politiques et syndicales.

597
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

l'aliénation dans la société actuelle. C'est en quoi réside l'impor-


tance de la revendication autogestionnaire des Conseils ouvriers
hongrois, et de la revendication de la formation de Conseils dans
tous les secteurs de la vie nationale. U n e « participation » au p o u -
voir politique général qui laisse les gens sans pouvoir sur leur
milieu immédiat et sur la gestion de leurs activités concrètes est
évidemment u n e mystification. Et cela vaut également p o u r une
« participation » ou u n e « autogestion » qui se confine, par exemple,
à l'entreprise, et qui abandonne le «pouvoir politique général»
à une couche séparée. Ce qu'impliquent les revendications des
Conseils ouvriers hongrois, c'est le dépassement de cette sépara-
tion et de cette opposition : que les h o m m e s gèrent les collectivi-
tés concrètes auxquelles ils appartiennent - n o n seulement dans
les « usines » mais « dans tous les secteurs de la vie nationale » ; et
qu'ils participent au pouvoir politique non pas sous u n e défroque
- comme « citoyens » qui votent, etc. - mais précisément à travers
les organes de gestion qui sont leur expression directe, à savoir les
Conseils 1 . Ainsi est éliminé le dilemme abstrait division/homogé-
néisation de la société ; ainsi s'achemine-t-on vers u n m o d e d'ar-
ticulation entre la société totale et les segments particuliers qui la
composent.
Il est ainsi possible de déceler, indépendamment de toute autre
considération, la mystification que recèlent les « Conseils ouvriers »
yougoslaves et leur «autogestion des entreprises». Il ne saurait y
avoir d'« autogestion des entreprises » si subsistent séparément u n
appareil et u n pouvoir d'État. Même dans le domaine étroit de
la «gestion de l'entreprise», les initiatives et les activités des tra-
vailleurs ne peuvent qu'être paralysées et, pour finir, annulées si
elles doivent se confiner à quelques points secondaires touchant

1. Il est vrai qu'en Hongrie il y a eu des demandes d'élections libres afin de


désigner un nouveau Parlement - et que ces demandes, semble-t-il, avaient
eu le soutien des Conseils. C'était là, très évidemment, une réaction com-
préhensible à l'état de choses antérieur, celui de la dictature bureaucra-
tique. La question des rôles et des pouvoirs respectifs de ce Parlement et
des Conseils, la Révolution eût-elle eu la possibilité de se développer, reste
naturellement ouverte. A mon avis, le développement du pouvoir et des
activités des Conseils aurait abouti, soit à l'atrophie graduelle du Parle-
ment, soit à un affrontement entre ce dernier et les Conseils.

598
I.A S O U R C E HONGROISE

le fonctionnement de l'usine (et essentiellement, l'accroissement


de sa production). Pendant ce temps, la «Ligue des communistes
yougoslaves» conserve le pouvoir total sur tous les domaines
importants, et donc, en définitive, sur ce qui se passe dans les
usines elles-mêmes. Réciproquement, il est également possible de
comprendre pourquoi le pouvoir des Conseils, ou d'autres organes
analogues (par exemple, les Soviets en Russie après octobre 1917),
ne peut que devenir rapidement u n e forme vide si on le limite aux
seules questions « politiques », dans le sens étroit et courant de ce
mot. (Telle était la ligne que Lénine préconisait sur le papier, quand
il parlait d u « pouvoir des Soviets » ; en fait il faisait tout ce qu'il
pouvait pour que le parti bolchevique obtienne tout le pouvoir - et
il y réussit.) Car alors on réintroduit et on réaffirme la division
entre u n e sphère «politique» au sens traditionnel et l'existence
concrète des hommes. Si Conseils ou Soviets ne sont appelés qu'à
voter des lois et des décrets, qu'à désigner des commissaires, ils n e
disposent que d u fantôme abstrait d u pouvoir. Séparés ainsi de la
vie quotidienne et d u travail du peuple, toujours plus éloignés des
intérêts et des préoccupations des collectivités concrètes, s'affai-
rant (ou plutôt, censés s'affairer) à propos de problèmes de gou-
vernement lointains et généraux, les Soviets étaient condamnés à
devenir rapidement, aux yeux d u peuple (et cela, m ê m e si le parti
bolchevique ne les avait pas dominés et manipulés), de simples
« instances officielles » parmi d'autres, qui ne lui appartenaient pas
et ne se souciaient pas de ce dont il se souciait 1 .

1. Cf. mon article « Socialisme ou barbarie », in Socialisme ou Barbarie, n° 1,


mars 1949, repris maintenant dans La Société bureaucratique, vol. 1, l.c.,
en particulier p. 164-173 <rèéd. Bourgois 1990, p. 111-143>. Également,
«Le rôle de l'idéologie bolchevique dans la naissance de la bureaucra-
tie», in S.ouB., n°35, janvier 1964, repris maintenant dans L'Expérience
du mouvement ouvrier, vol. 2, l.c., p.384-416 <ici, p. 191-212>. Aussi
incroyable que cela puisse paraître, Lénine et Trotski voyaient dans l'or-
ganisation du travail, la gestion de la production, etc., des questions
purement techniques, qui n'avaient rien à voir, selon eux, avec la « nature
du pouvoir politique », qui restait « prolétarien » puisqu'il était exercé par
le « parti du prolétariat ». Ce à quoi fait écho leur enthousiasme pour la
« rationalisation » capitaliste de la production, le taylorisme, le travail aux
pièces, etc. Que cette attitude corresponde en fait à la pensée de Marx
lui-même dans ses couches les plus profondes, c'est ce que j'ai cherché

599
Si je parle d'organes de masse « autonomes », ce n'est pas seule-
m e n t parce que, par exemple, ils n'obéissent pas à des individus,
à des parus ou au « gouvernement ». Je les appelle ainsi parce que
et pour autant qu'ils n'acceptent pas l'institution établie de la société.
Cela signifie en particulier: premièrement, qu'ils dénient toute
légitimité à u n pouvoir qui ne viendrait pas d'eux-mêmes ; et deu-
xièmement, qu'ils refusent en leur sein la division entre ceux qui
décident et ceux qui exécutent. Le premier point n'implique pas
seulement qu'ils créent une situation de «dualité de pouvoir»,
ou m ê m e qu'ils tendent à assumer tout le pouvoir ; mais que les
organes autonomes se posent eux-mêmes c o m m e la seule source
légitime de décision, de règles, de normes et de lois, c'est-à-dire
c o m m e organes et incarnations d ' u n e nouvelle institution de la
société. Le second point implique qu'ils suppriment par leurs
actes la division entre u n e «sphère de la politique» ou d u «gou-
vernement », et u n e « sphère de la vie quotidienne », c o m m e essen-
tiellement séparées et antagonistes - qu'ils abolissent, en d'autres
termes, la division entre les spécialistes de l'universel et ceux du
forage, du perçage, de la plomberie, d u labourage, etc. En fait,
ce second point est l'application concrète d u premier dans le
domaine immédiatement le plus important. Car, depuis des milliers
d'années, l'institution des sociétés « historiques » dans le domaine
politique - comme aussi le schème nucléaire de l'institution des
relations sociales dans tous les autres domaines - a été celle d'une
hiérarchie entre les hommes. Cette institution a été, à la fois et insé-
parablement, institution «réelle-matérielle» - incarnée dans des
réseaux sociaux et des positions individuelles, instrumentée dans
des possessions, des privilèges, des droits, des « sphères de compé-
tence », des outils et des armes - , et institution d ' u n e signification
imaginaire sociale - ou plutôt d ' u n magma de significations ima-
ginaires sociales, dont le noyau diffère selon les sociétés - , en vertu
de laquelle les gens sont définis, conçus et « agis », réciproquement
et pour eux-mêmes, comme « supérieurs » et « inférieurs » selon une
ou plusieurs relations d'ordre socialement instituées. L'intériori-
sation par chacun et par tous de ce dispositif hiérarchique, plus

à montrer dans le deuxième des articles mentionnés ci-dessus et dans de


nombreux autres textes.

600
I.A S O U R C E HONGROISE

encore : l'impossibilité, presque, p o u r chaque individu de penser à


lui-même et aux autres, voire d'exister socialement et psychique-
ment, sans se situer en u n point quelconque (fût-il le plus bas) de
cette hiérarchie a été et demeure u n e pierre angulaire de l'insti-
tution des sociétés «historiques». Le capitalisme bureaucratique
contemporain tend à pousser à la limite l'organisation hiérar-
chique et à lui donner sa forme la plus universelle et son expression
la plus pure, en la posant comme l'organisation « rationnelle » par
excellence. La structure hiérarchique et pyramidale de l'« organi-
sation », omniprésente dans la société contemporaine, remplace la
bipartition traditionnelle de la société capitaliste en deux classes
principales. Elle l'a complètement remplacée depuis maintenant
plus de cinquante ans en Russie et depuis u n quart de siècle en
Europe orientale et en Chine. C'est là la forme dominante des rela-
tions d'exploitation et d'oppression dans le m o n d e contemporain 1 .
Cette organisation «rationnelle» est en fait, intrinsèquement
et de façon inhérente, irrationnelle, pleine de contradictions et
d'incohérences. Il ne peut pas y avoir de base « rationnelle » p o u r
une organisation hiérarchique-bureaucratique dans les conditions
modernes (par opposition, par exemple, avec les conditions d u
«mandarinat chinois»). «Savoir», «talent», «expertise» devraient
être les critères de sélection et de nomination ; et ils ne peuvent
pas l'être. Les «solutions» des problèmes qu'affronte l'organisa-
tion (firme, administration, parti, etc.) sont déterminées par les
résultats mouvants de la lutte p o u r le pouvoir à laquelle se livrent
constamment des groupes bureaucratiques rivaux, ou plutôt des
cliques et des clans, qui sont, n o n pas des phénomènes accidentels
ou anecdotiques, mais des éléments centraux dans le fonction-
nement d u mécanisme bureaucratique. L'idée d ' u n e «techno-
structure» en tant que telle est u n e mystification: c'est ce que
la bureaucratie voudrait que les gens croient. Ceux qui sont au
sommet y sont n o n pas en tant qu'experts dans u n domaine tech-
nique, mais en tant qu'experts dans l'art de grimper le long de
l'échelle bureaucratique. Au cours de son expansion, l'appareil

1. Ce que les marxistes d'aujourd'hui sont incapables de voir, qui s'obs-


tinent à parler de « production de marchandises » à l'Ouest et de « socia-
lisme », quelque « dégénéré » et « déformé » qu'il soit, à l'Est.

601
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

bureaucratique est forcé de reproduire en son sein la division d u


travail qu'il impose de plus en plus à l'ensemble de la société ; par
là, il devient séparé, étranger à lui-même et à la substance factuelle
des problèmes. Toute synthèse « rationnelle » devient ainsi impos-
sible. P o u r t a n t il faut bien qu'il y ait u n e certaine synthèse. D faut
bien q u ' à la fin des décisions soient prises. E t elles le sont - dans
le Bureau ovale (ou sous le bulbe qui lui correspond au Kremlin),
entre des nixons, des ehrlichmans, des haldemans et autres petits
délinquants d'intelligence infranormale. C'est cela l'apothéose de
la « technostructure », de la « gestion scientifique », etc. - d e m ê m e
que les pots-de-vin de Lockheed sont l'apothéose de la « concur-
rence parfaitement parfaite», de 1 '«optimisation par les méca-
nismes d u marché libre », etc., chères aux professeurs d'économie.
Cette structure et les significations qui lui sont consubstantielles
sont refusées et réfutées par les organisations d u type «Conseil».
Q u e tous ceux qui sont concernés se voient investis d u pouvoir, et
voilà détruite la structure hiérarchique, et abolie la division entre
ceux qui dirigent et ceux q u e l'on confine dans des tâches d'exé-
cution. Cette attribution d u pouvoir à chacun matérialise d o n c
l'égalité politique complète. Les décisions n e sont prises ni par des
spécialistes des spécialités, ni par des spécialistes de l'universel.
Elles sont prises par le collectif d e ceux qui auront à les exécuter
- et qui sont, d e ce fait m ê m e , dans la position la meilleure pos-
sible p o u r juger n o n seulement des « optimalités » abstraites des
moyens relativement aux fins, mais aussi des conditions concrètes
de cette exécution et, par-dessus tout, de son coût réel: leur
propre effort, leur propre travail. Cela implique, dans la sphère de
la production par exemple, que les décisions sur des sujets concer-
n a n t u n lieu particulier de travail - disons, u n atelier d'usine - et
qui n ' o n t pas d e répercussions sur les activités d'autres ateliers
doivent être prises par les travailleurs de l'atelier concerné. D e
m ê m e , les décisions sur des sujets concernant plusieurs ateliers,
ou u n d é p a r t e m e n t , doivent être prises par les travailleurs de ces
ateliers, ou de ce d é p a r t e m e n t ; et celles concernant l'usine dans
son ensemble, p a r l'Assemblée générale des travailleurs d e l'usine,
ou par leurs délégués élus et révocables. Ainsi, le caractère perti-
n e n t ou n o n , correct ou n o n , des décisions prises p e u t être appré-
cié par les principaux intéressés dans u n temps minimal et à u n

602
I.A S O U R C E HONGROISE

coût minimal. Ainsi aussi peut commencer la construction d ' u n e


expérience concernant aussi bien ces sujets que l'exercice effectif
de la démocratie directe. C'est là u n e autre illustration de ce que
j'ai appelé articulation.
« Pas de taxation sans représentation » : ce mot d'ordre de la bour-
geoisie naissante face à la monarchie exprime parfaitement et pro-
fondément l'esprit et les structures du m o n d e que la bourgeoisie
était en train de créer dans sa terre classique. Pas d'exécution sans
part égale de tous dans la décision, tel est u n des principes fondamen-
taux d ' u n e société autogérée, et qui se dégage immédiatement des
revendications et de l'activité des Conseils ouvriers hongrois.
L'abolition de la division et de l'antagonisme entre spécialistes
et non-spécialistes ne signifie évidemment pas la suppression de
leur différence. L'autogestion n'exige pas que l'on néglige, que l'on
tienne p o u r rien «compétence» et «savoir» spécialisé, partout où
ils existent et ont u n sens ; bien au contraire. (En fait, c'est dans
la structure sociale actuelle que l'on n ' e n tient pas compte et que
les décisions prises dépendent d'abord de la lutte entre des cli-
ques et des clans, dont chacun utilise « ses » spécialistes à des fins
de justification et de couverture.) Les spécialistes ne sont pas éli-
minés en tant que tels. Pour s'en tenir au cas de l'usine, techni-
ciens, ingénieurs, comptables, etc., appartiennent au collectif; ils
peuvent et doivent être écoutés, et c o m m e membres de ce collectif
et dans leur capacité technique spécifique. U n e assemblée géné-
rale est parfaitement à m ê m e d'entendre u n ingénieur qui lui dit :
« Si vous voulez A, je ne connais pas d'autres façons de le fabriquer
que X et Y ; et je vous rappelle que le choix de X entraînera Z, que
celui de Y entraînera V et W. » Mais c'est à l'assemblée, et non à
l'ingénieur, de décider de fabriquer ou non A, et de choisir entre X
et Y. Qu'elle puisse se tromper, certes. Mais il lui serait difficile de
se tromper davantage que, par exemple, la Panamerican Airways,
dont la direction, s'appuyant sur l'expertise de centaines de tech-
niciens, statisticiens, informaticiens, économétriciens, spécialistes
de l'économie des transports, etc., s'est contentée d'extrapoler
dans l'avenir la courbe de la d e m a n d e de transports aériens des
années 1960 - erreur que n'aurait pas commise u n étudiant de
première année moyennement intelligent - , p o u r aboutir à u n e
quasi-faillite dont le gouvernement américain a d û la tirer.

603
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

Ce qui est en jeu ici, c'est bien plus que les formulations tra-
ditionnelles sur les limites de toute compétence ou connaissance
technique et spécialisée, fondées sur la distinction entre « moyens »
et «fins» (plus ou moins homologue de la séparation entre les
« valeurs », d ' u n e part, et les « instruments » neutres ou « libres » de
valeurs, d'autre part). Pareille distinction est u n e abstraction et
n'a quelque validité que dans des domaines parcellaires et banals
au-delà desquels elle devient u n e fallace. N o u s ne disons pas
que les gens doivent décider quoi faire et que les techniciens leur
diront alors comment le faire. N o u s disons : après avoir entendu les
techniciens, les gens décident quoi faire et comment le faire. Car le
« c o m m e n t » n'est pas neutre, ni le « quoi » désincarné. « Quoi » et
«comment» ne sont ni identiques ni extérieurs l'un à l'autre. U n e
technique «neutre» est, bien sûr, une illusion. U n e chaîne de
montage est liée à u n type de produit et à u n type de producteur
- et vice versa 1 .
La revendication des conseils ouvriers hongrois visant à l'aboli-
tion des normes de travail, sauf décision contraire des travailleurs
eux-mêmes, nous permet de voir ce problème sous u n angle dif-
férent et d ' u n e manière plus concrète - en m ê m e temps qu'elle
porte en germe une nouvelle conception d u travail, de l'homme,
et de leurs relations. Si, une fois les tâches décidées, les divers
« moyens » techniques - équipements, matériaux, etc. - sont tenus
p o u r acquis, alors le travail vivant lui-même semble être simple-
ment u n moyen parmi d'autres, qu'il faut utiliser de la façon la
plus « rationnelle » et « efficace ». Il paraît aller de soi que le « com-
ment » de cette utilisation relève de la compétence des techniciens
intéressés, qui ont à déterminer « la seule bonne manière » de faire
le travail, ainsi que le temps qui lui est imparti. O n connaît l'ab-
surdité des résultats qui s'ensuivent et le conflit p e r m a n e n t ainsi
introduit dans le procès de travail. Mais notre propos n'est pas
ici de faire la critique du caractère irrationnel du taylorisme et
de la «rationalisation» capitaliste (et «socialiste») d u procès de

1. L'idée d'une technique « neutre », comme celle que la « rationalisation »


capitaliste est une rationalisation sans guillemets, est centrale, bien que
plus ou moins cachée, dans la pensée de Marx. Cf. les textes cités dans
<les notes 1, p. 578, ci-dessus, et 1, p. 607, ci-dessous>.

604
I.A S O U R C E HONGROISE

t r a v a i l . Et l'exigence de l'abolition des normes de travail n'est pas


non plus simplement u n moyen p o u r les ouvriers de se défendre
c o n t r e l'exploitation, l'accélération des cadences, etc. Cette reven-
dication comporte des éléments positifs d ' u n e suprême impor-
tance. Elle signifie que ceux qui sont chargés de mener u n e tâche
à bien sont ceux qui ont le droit de décider d u rythme de travail.
Ce rythme, conçu dans le cadre capitaliste, « rationaliste », c o m m e
l'un des moments de l'application d ' u n e décision, c o m m e faisant
partie des «moyens», n'est naturellement rien de la sorte: c'est
une dimension essentielle de la vie de l'ouvrier au travail, c'est-à-
dire de sa vie tout court. Et les travailleurs ne sauraient résister à
l'exploitation sans faire quelque chose de positif relativement à la
production m ê m e . Si les normes imposées de l'extérieur sont abo-
lies, il n ' e n faudra pas moins régler, d ' u n e façon ou d ' u n e autre,
le rythme de travail, étant d o n n é le caractère collectif, coopé-
ratif, de la production moderne. La seule instance concevable
qui puisse édicter ces règles est alors le collectif des travailleurs
eux-mêmes. Les groupes d'ouvriers et les collectifs de l'atelier, d u
département, de l'usine, auront à établir leur propre discipline et
en assurer le respect (comme d'ailleurs ils le font déjà aujourd'hui
de manière informelle et « illégale »). Ce qui implique le refus caté-
gorique de l'idée que «l'homme s'efforce d'éviter le travail [...].
L ' h o m m e est u n animal paresseux» (Trotski, Terrorisme et Com-
munisme) - et que la discipline dans le travail ne peut résulter que
de la coercition extérieure ou de stimulants financiers. D a n s les
systèmes d'exploitation, ce n'est pas l'organisation coercitive d u
travail qui est une réponse à la «paresse humaine» - mais cette
« paresse » qui est une réponse naturelle et compréhensible au travail
exploité et aliéné.
O n parvient aux mêmes conclusions quand on considère la réa-
lité de la production, c'est-à-dire le comportement et les luttes
des travailleurs dans tout le m o n d e industriel, à l'Est c o m m e à
l'Ouest. Partout, l'« organisation » coercitive et la «discipline au
travail» imposées de l'extérieur sont constamment combattues
par les travailleurs. Ce combat n'est pas, et ne saurait être, uni-
quement «négatif»; ce n'est pas seulement u n combat «contre
l'exploitation», c'est nécessairement, et dans le m ê m e temps,
u n combat p o u r une autre organisation de la production. Les

605
travailleurs luttent contre l'exploitation dans la production, c'est-
à-dire en tant que travailleurs, tout en travaillant, et afin d'être en
mesure de faire leur travail (faute de quoi ils perdent ou leur place
ou de l'argent). Pour ce faire, il leur faut travailler la moitié du
temps contre les règles - car travailler selon les règles (working to
rule, « grève d u zèle ») est le meilleur moyen de provoquer le chaos
immédiat dans la production (encore u n bel indice de la « rationa-
lité» de la production capitaliste). Ainsi les groupes informels de
travailleurs ont-ils dès à présent à définir et à appliquer, n o n pas
une simple, mais u n e double « discipline au travail » : une discipline
qui vise simultanément à « battre le patron » et à fournir u n e « juste
journée de travail » (a fair day's work).
On peut également percevoir dans une autre série d'implica-
tions le caractère germinal des revendications concernant l'auto-
gestion et l'abolition de normes. U n e fois acceptés le principe
d u pouvoir des intéressés sur leurs propres activités et le rejet de
la distinction entre « moyens » et « fins », on ne saurait tenir pour
acquis équipements, outils et machines ; il ne peut plus être ques-
tion que ces instruments soient imposés à leurs utilisateurs par des
ingénieurs, des techniciens, etc., qui les concevraient dans l'unique
dessein d'«accroître l'efficacité de la production», ce qui, en fait,
revient à dire : d'aggraver encore la domination de l'univers méca-
nique sur les hommes. U n changement radical dans les relations
des travailleurs avec leur travail implique u n changement radical
dans la nature des instruments de production. Il suppose d'abord
que le point de vue des utilisateurs de ces instruments soit celui qui
prédomine dans le processus de leur conception et de leur réalisa-
tion. U n socialisme de chaîne de montage serait une contradiction
dans les termes, s'il n'était pas une sinistre mystification. Il faut
adapter la machine à l'homme, et non l'homme à la machine. Cela
conduit évidemment au rejet des caractéristiques fondamentales
de la technologie actuelle - rejet qu'exigent également les change-
ments nécessaires dans la nature des produits finals de l'industrie.
À la machine d'aujourd'hui correspond la camelote d'aujourd'hui,
et cette camelote nécessite ce type de machine. Et toutes deux
impliquent et tendent à reproduire u n certain type d ' h o m m e .
Il est évident que des problèmes nombreux, et nullement tri-
viaux, surgiraient au long de ce chemin. Mais, aussi loin q u ' o n

606
I.AS O U R C E HONGROISE

puisse voir, rien ne les rend insurmontables. Ils ne le sont pas plus, en
tout cas, que ceux que suscite chaque jour l'institution antagoniste
présente de la société. Si, par exemple, les groupes de travailleurs
se fixent leur propre rythme de travail, le problème apparaît et de
l'«égalité» de rythme entre les différents groupes - en d'autres
termes, de la justice - , et de l'intégration de ces divers rythmes
dans le procès total de la production. Ces deux problèmes existent
aujourd'hui, et, en fait, ils ne sont pas « résolus ». O n fera u n progrès
considérable quand on les formulera et discutera explicitement.
Et il est probable que n o n seulement des considérations d'équité,
mais aussi l'interdépendance des différents stades d u procès de
travail (ainsi que, à une étape qui devrait suivre bientôt, la rotation
des individus entre ateliers, services, etc.) amèneraient le collectif
des travailleurs à ne pas tolérer des groupes qui auraient tendance
à se rendre la vie trop facile. D e façon analogue, la construction
des machines selon le point de vue de leurs utilisateurs nécessite-
rait u n e coopération étroite et constante entre ces derniers et les
ouvriers qui construisent les machines. Plus généralement, u n e
organisation collectiviste de la production - et de toutes les autres
activités sociales - implique naturellement une large mesure de
responsabilité sociale et de contrôle mutuel. Il faudra que les divers
segments de la c o m m u n a u t é se conduisent de façon responsable
et acceptent de jouer leur rôle dans l'exercice d u contrôle mutuel.
U n e large et permanente discussion publique des problèmes com-
muns ainsi que la création de réseaux de délégués des organisa-
tions de base paraissent, à l'évidence, être les instruments et les
véhicules indiqués pour la coordination des activités sociales.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter les questions encore plus géné-
rales, plus importantes et plus difficiles qu'affrontera une société
collectiviste, communautaire, relativement, par exemple, à l'inté-
gration et à l'orientation de P«économie totale» - ou des autres
activités sociales - , à leur interdépendance réciproque, à l'orien-
tation générale de la société, et ainsi de suite 1 . En fait, c o m m e
j'ai essayé de le souligner depuis longtemps, le problème crucial

1. J'ai discuté certains de ces problèmes - les plus «immédiats», à mon


avis - in « Sur le contenu du socialisme, II», S.ouB., juillet 1957 <QMO,
1.1, p. 49-141>.

607
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

d ' u n e société postrévolutionnaire n'est ni celui de la «gestion de


la production », ni celui de l'organisadon de l'économie. C'est le
problème politique proprement dit - ce que l'on pourrait appeler
le négatif du problème de l'État : à savoir, la capacité de la société
d'établir et de conserver son unité explicite et concrète sans qu'une
instance séparée et relativement autonome - l'appareil d'État -
soit chargée de cette «tâche». Ce problème, par parenthèse, le
marxisme classique et Marx lui-même l'ont en fait ignoré. L'idée de
la nécessité de la destruction de l'État comme appareil distinct et
quasi autonome ne s'est pas accompagnée d ' u n e prise en considé-
ration positive d u problème politique. Le problème, on l'a plutôt
fait «disparaître» (mythiquement, s'entend) dans la perspective
de l'unification et de l'homogénéisation explicites, «matérielles»,
que le développement du capitalisme était censé engendrer dans
la société. La « politique », pour Marx, Lénine, etc., c'est la lutte
contre la bourgeoisie, l'alliance avec les autres classes, etc. ; bref,
l'élimination des «restes d u m o n d e ancien». Ce n'est pas l'insti-
tution et l'organisation positives du m o n d e nouveau. Pour Marx,
dans une société à 100% prolétarienne, il n'y aurait pas et il ne sau-
rait y avoir de problème politique (c'est là une des significations de
son refus de préparer des «recettes p o u r les cuisines socialistes
de l'avenir»). Ce trait plonge des racines profondes dans toute sa
philosophie de l'histoire : socialisme ou barbarie, peut-être ; mais si
ce n'est pas la barbarie, alors, c'est le socialisme - et le socialisme est
déterminé. L'ironie de l'histoire a voulu que la première révolution
victorieuse prit place dans u n pays où la population, c'est le moins
que l'on puisse dire, n'était pas « unie et disciplinée par le procès
m ê m e de la production capitaliste». Et c'est au parti bolchevique
et à la terreur totalitaire de Staline que revint le soin d'unifier et
d'homogénéiser la société russe. Heureusement, leur succès n'a
pas été total.
Mais nous, nous ne pouvons trouver la réponse à la question
de l'unité de la société post-révolutionnaire dans un procès d'ho-
mogénéisation «objectif-subjectif» qui n'existe pas. N o u s ne le
pourrions d'ailleurs pas davantage s'il existait. Il n'est jamais pos-
sible d'éliminer le problème politique en tant que tel. L'unité de
la société post-révolutionnaire ne pourra être effectuée - c'est-à-
dire constamment recréée - que moyennant l'activité unificatrice

608
I.A S O U R C E HONGROISE

permanente des organes collectifs. Ce qui suppose, naturelle-


ment, la destruction de tout « appareil d'État » séparé, mais aussi
l'existence et le remaniement continu d'institutions politiques - par
exemple, les Conseils et leurs réseaux - qui ne soient pas anta-
gonistes de la « société réelle », mais qui ne lui seront pas non plus
directement et immédiatement identiques. Et sur cette voie, on
ne trouve aucune garantie magique q u ' u n consensus social sera
aisément élaboré et que toutes les frictions éventuelles entre seg-
ments de la communauté disparaîtront. Rien n'assure que, s'aidant
peut-être des tensions qui résulteraient des antagonismes sociaux
subsistants, u n e couche n'apparaîtrait pas qui chercherait à occu-
per des positions de pouvoir permanentes, préparant ainsi la res-
tauration et de la division entre dirigeants et exécutants et d ' u n
appareil d'État séparé. Mais, en la matière, nous ne pouvons pas
aller au-delà de la question ainsi posée :
- ou bien les organes collectifs autonomes d u peuple sauront
inventer u n e solution, ou plutôt u n procès de solutions, au pro-
blème d u maintien de la société comme unité différenciée ;
- ou bien, si les masses se révèlent incapables de progresser dans
cette direction, des solutions «de remplacement» s'imposeront
nécessairement - sous les espèces, par exemple, du pouvoir d ' u n
« parti révolutionnaire » et de la reconstitution d ' u n e bureaucratie
permanente. Le « vieux fatras » se réinstallerait alors ipso facto.
N o n pas que nous ne connaissions pas le chemin. Il n'y a pas de
chemin ; pas de chemin qui soit déjà tracé. C'est l'activité collec-
tive et autonome des h o m m e s qui l'ouvrira, s'il doit l'être. Mais
nous savons ce que n'est pas le chemin, et nous savons quel est le
chemin qui mène à u n e société bureaucratique totalitaire.
La Révolution hongroise n'a eu ni le temps ni la possibilité de
faire face à ces problèmes. Toutefois, dans le court espace de son
développement, elle a n o n seulement détruit l'ignoble mystifica-
tion d u «socialisme» stalinien, mais elle a aussi posé quelques-
unes des questions les plus importantes que doit affronter la
reconstruction révolutionnaire de la société humaine, et elle leur
a d o n n é quelques réponses germinales. N o u s n'avons pas seu-
lement à honorer la lutte héroïque d u peuple hongrois : dans sa
décision et sa résolution de gérer lui-même sa vie collective et, à
cette fin, de changer radicalement u n e institution de la société qui

609
QUELLE DÉMOCRATIE ?

r e m o n t e à l'origine des t e m p s historiques, n o u s avons à recon-


naître u n e des sources créatrices de l'histoire contemporaine.

A o û t 1976
DEUX LETTRES SUR L'ACTIVITÉ RÉVOLUTIONNAIRE
E T LA S I T U A T I O N E N ESPAGNE*

1. Lettre du 19 juillet 1975

Cher camarade,

(...) Votre lettre m ' a fait beaucoup de plaisir; elle soulève en


même temps beaucoup de questions, et des questions complexes,
auxquelles je ne peux pas répondre dans u n e lettre - à supposer
même que je puisse « y répondre ». Je tenterai seulement d'éclaircir
quelques points.
Vous dites que la lecture de mes textes vous a à la fois éclairé et
déconcerté, et que vous ne voyez pas c o m m e n t on pourrait rem-
placer Marx par... Guy D e b o r d . Premièrement, Guy Debord est
u n tout petit imposteur et falsificateur, qui a pillé S.ouB. <...>.
L'idée que j'aurais p u « évoluer vers le situationnisme » ne peut que
me faire rire. - Deuxièmement, et surtout, je crains qu'en disant
cela vous montriez que vous n'avez pas saisi l'essentiel de ce que
j'ai voulu dire, et dit, je crois, aussi clairement que possible : Qu'il
ne s'agit pas de remplacer Marx, n o n pas par... Debord (comique),
mais m ê m e par quelqu'un qui aurait dix fois le génie de Marx.
Cela, n o n pas parce que Marx serait irremplaçable (il l'est de
toute façon, c o m m e Freud, comme Hegel, c o m m e Platon, etc.)
- mais parce q u ' u n mouvement révolutionnaire n ' a pas besoin
d ' u n e Bible, et, s'il a une Bible, il n'est plus u n mouvement révo-
lutionnaire. Si vous ne pouvez/vous ne voulez pas (c'est la m ê m e
chose) penser par vous-même, ce n'est pas la peine de discuter ;

" <11 s'agit de deux réponses, à un peu plus d'un an d'intervalle, à des
lettres d'un militant catalan, Jordi Torrent Bestit. D'après le double dac-
tylographié conservé dans les Archives Castoriadis. Nous avons effectué
quelques coupures et d'infimes modifications de forme.>

611
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

et dans ce cas, il est absolument indifférent que vous croyiez en


Marx, en Bakounine, en Jésus-Christ ou en B o u d d h a - puisque
de toute façon vous seriez u n croyant, n o n pas u n révolution-
naire. Si vous êtes u n révolutionnaire, vous êtes capable de dire :
Marx est important, mais il se t r o m p e sur tel point et tel autre
point, ou m ê m e sur presque tous les points - Marx, ou n'importe
qui d'autre.
Cela, entre autres raisons, p o u r celle-ci : u n e théorie révo-
lutionnaire qui cesse de se remettre en question n'est plus une
théorie révolutionnaire, c'est u n e théorie morte - et, c o m m e telle,
elle n'est m ê m e plus théorie d u tout (comme le marxisme a cessé
d'être m ê m e u n e simple «théorie»). U n e théorie révolutionnaire
est une théorie vivante - c'est-à-dire une théorie portée par une
activité théorique créatrice continue. Et u n e théorie m o r t e est u n
dogme - et c o m m e dogme, elle est automatiquement récupérée
et intégrée par le régime dominant, c o m m e c'est arrivé, aussi,
avec le marxisme.
Et la m ê m e chose est vraie p o u r ce qui est des « formes d'orga-
nisation » - Conseils ouvriers, autogestion, etc. Je n'ai jamais dit
qu'il fallait passer l'éponge et <y> renoncer parce que ces formes
peuvent être « récupérées » par le régime dominant sous u n e forme
ou u n e autre. J'ai dit : pas de fétichisme de telle ou telle forme, fût-ce
m ê m e les Conseils ou l'autogestion, car aucune forme n'a, par
elle-même, par ses propres vertus magiques, u n contenu révolu-
tionnaire irréversible. Le seul facteur qui puisse lui donner u n tel
contenu, c'est Y activité autonome permanente des hommes (comme
dans le domaine de la théorie). Il y a seulement de telles formes
qui rendent possible et facilitent cette activité autonome - ainsi : les
Conseils, l'autogestion, etc. - et d'autres qui l'empêchent (élec-
tions parlementaires «bourgeoises») ou la rendent impossible
(parti bureaucratique).
Je ne vois pas non plus pourquoi, une fois que vous avez com-
pris et accepté cela, il vous faut « croiser les bras », encore moins
attendre le prochain volume de « 10/18» où se trouverait, comme
vous dites, «la solution». La solution, c'est vous-même, et vos
camarades, et les autres hommes, qui l'avez, ou plutôt qui l'in-
venterez. Vous l'inventerez à partir de votre expérience réelle,
de ce que vous avez lu, de tout ce que vous avez pensé ; et vous

612
• E U X L E T T R E S SUR L ' A C T I V I T É R É V O L U T I O N N A I R E E T I.A S I T U A T I O N EN ESPAGNE

l'inventerez en fonction de votre activité effective et au fur et à


mesure de cette activité. Si ce que j'ai écrit peut vous y aider - je
l'espère - , tant mieux; mais comment pourrait-on penser que
moi, ou quiconque, pourrait « apporter la solution » d ' u n problème
qui est à l'échelle de l'humanité entière ? - Et je n'ai jamais dit,
de près ou de loin, qu'il faut se croiser les bras - j'ai toujours dit
le contraire. Pas plus que je n'ai dit que nous n e <connaissons>
plus rien à rien, ou que tout revient au même, que tout est inutile
et indifférent. Des textes c o m m e « Prolétariat et organisation » ou
« Recommencer la révolution » montrent suffisamment, je crois, ce
que je pense p o u r ce qui est à faire. Certes, ils ne vous disent pas
(et n e pourraient pas vous dire) ce qui est à faire aujourd'hui, par
vous, en Espagne. Mais, encore u n e fois, à cette question il n'y a
que vous qui puissiez répondre <vraiment>.
Je ne crois pas que la lucidité puisse «isoler», c o m m e vous le
dites. Certes, si vous renoncez à la lucidité (à supposer que cela
vous soit possible), vous ne serez jamais « isolé » : on n'est pas isolé
dans le parti stalinien, ou dans l'Église catholique. E n réalité, on
l'est évidemment infiniment plus - ou plutôt, on y est absolument
isolé, puisque l'on est isolé de soi-même. - Mais, en pensant ce que
vous pensez, vous n'êtes pas isolé; il y en a d'autres, beaucoup
d'autres, pour qui ce que vous pensez a u n sens et u n e impor-
tance. Et il doit y en avoir, aussi, autour de vous. A vous de les
trouver - ou < d e > les aider à se comprendre eux-mêmes - et de
tenter de créer quelque chose avec eux, qui pourra avec le temps
s'élargir et s'amplifier, dans le mouvement vers la vérité, et non
pas dans l'immobilité mortuaire d u mensonge et de l'illusion.
U n dernier mot : vous dites qu'il n'est pas indifférent de voir à
Lisbonne Caetano plutôt que Cunhal, à Saigon T h i e u plutôt que
le GRP. - Pour ma part, je pense que nous n'avons pas à choisir
entre le Goulag et Auschwitz, mais à montrer à la population que
c'est la m ê m e chose. Si nous ne le faisons pas, qui le fera ?
Je vous remercie encore u n e fois p o u r votre lettre, et vous
adresse mes salutations fraternelles.
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

2. Lettre du 7 novembre 1976

Cher camarade,

Merci de ta lettre d u 25 octobre. (...) <Je> comprends bien


sûr que devant la situation actuelle en Espagne tu sois très forte-
ment préoccupé par le problème d ' u n e activité politique effective.
Bien entendu, je suis tout à fait d'accord avec ce que tu dis sur
les staliniens, les trotskistes, les maoïstes, etc. - et, certes aussi,
les «socialistes». Je ne peux te répondre q u ' e n te disant ce que
je ferais moi-même si je vivais actuellement en Espagne, compte
tenu de la situation espagnole telle que je me la représente (et que
je connais assez imparfaitement).
Si je pouvais trouver autour de moi u n nombre, m ê m e très
petit (quelques unités), de gens qui partagent pour l'essentiel les
mêmes idées et la m ê m e attitude face aux questions politiques,
j'aurais tenté de constituer u n «groupe». La nature exacte de ce
groupe dépendrait, évidemment, du nombre de gens qui y parti-
ciperaient et de l'intensité de leur engagement politique. Ce qui
définirait le groupe serait u n e « structure » ou « forme » minimale
(par ex. simplement la décision de se réunir régulièrement, disons
une fois par semaine), et l'engagement de tâcher de discuter et de
prendre des décisions communes, collectives, sur ce qui est à faire.
A partir de là ce serait évidemment au groupe lui-même de définir
ses tâches et ses activités - définition qui, à nouveau, dépendrait
pour commencer et à chaque instant de sa force, de ses contacts,
etc. Si j'étais là, m a perspective serait d'aboutir à une organisa-
tion révolutionnaire d u type, à peu près, de celle qui est décrite
dans « Prolétariat et organisation, I » ou dans « La révolution anti-
cipée» (La Brèche)1. Et j'aurais en vue, comme premières tâches,
la définition d ' u n e «plate-forme» politique, formulant les points
essentiels d ' u n e orientation aussi bien générale que relativement
à la situation espagnole ; u n travail « théorique » d'analyse de cette
situation espagnole et de critique des idéologies traditionnelles;
u n travail de diffusion des idées, soit par u n e publication « pério-
dique» quelconque, soit sous des formes plus modestes (textes

1. <Repris respectivement dans QMO, t. 2, p. 273-316, et ici, p. 275-319.>

614
IJF.LX L E T T R E S S L R L ' A C T I V I T É R É V O L U T I O N N A I R E E T I.A S I T U A T I O N EN E S P A G N E

ronéotypés) ; un travail de diffusion et d'analyse des informations


qui nous importent (par exemple, d'après ce que j'en ai su la grève
de Vitoria était quelque chose d'extraordinaire du point de vue
de nos idées 1 - je ne sais pas dans quelle mesure une véritable
information et analyse portant sur son caractère exemplaire a pu
exister, mais je serais étonné que les groupuscules existants l'aient
fait) ; enfin, l'établissement d'un nouveau rapport entre le groupe
ainsi constitué et son environnement social, permettant un véri-
table échange et non un « endoctrinement » des gens par nous.
Si j'étais tout à fait seul, je tâcherais de trouver u n milieu col-
lectif où je puisse discuter avec les gens, et trouver ceux qui m e
sont proches, c o m m e aussi exprimer mes propres idées, et les faire
réfléchir. Il est très possible que le parti socialiste en Catalogne
puisse être u n tel milieu - de cela, je ne peux évidemment pas
juger. Ce que je veux dire, c'est que, sans se faire aucune illusion
sur ce qu'est le parti socialiste, ni sur les limites très étroites de ce
que l'on peut y faire, je n'exclurais nullement a priori la possibilité
d'y entrer - ne serait-ce que p o u r y trouver, peut-être, les gens qui
pourraient former avec moi u n groupe autonome au bout d ' u n
certain temps.
Voilà tout ce que je peux te dire de Paris. Crois-moi, je com-
prends ta perplexité et je suis très touché aussi bien par ton
attitude sérieuse face aux problèmes que par le fait que tu me
demandes m o n avis. Permets-moi d'ajouter u n m o t : si tu es vrai-
ment convaincu sur les idées, n'aie pas peur, jette-toi à l'eau et
essaie de nager.
Je ne sais pas si tu as vu queTusquets a publié en espagnol deux
volumes de la série « 10/18 »2. Je ne sais pas quel écho ils ont ren-
contré - peut-être en as-tu entendu parler.
J'aurai plaisir à te lire de nouveau.
Salut fraternel.

1.<Lors des grèves de Vitoria (8 janvier-3 mars 1976), des assemblées


générales rassemblant parfois plusieurs milliers de travailleurs de diverses
entreprises jouèrent un rôle essentiel. Le gouvernement Arias Navarre» y mit
fin par la violence (plusieurs morts et de très nombreuses arrestations).>
2. <La sociedad buroarâtica, Barcelone, Tusquets, 1976, 2 vol. (trad.
E. Escobar, D. de la Iglesia et J.Vinoly).>
LES DIVERTISSEURS*

Je n ' e n ai pas attendu les spécimens les plus récents p o u r parler


des modes parisiennes, de l'encombrement des marchés par les
collages d ' u n e pop'philosophie en plastique ou d u provincialisme
de la ci-devant capitale de la culture universelle 1 .
Mais la succession des modes n'est pas u n e m o d e : c'est le m o d e
sous lequel l'époque, en particulier en France, vit son rapport aux
« idées ». Les collages successifs composent u n collage d'ensemble,
dont on peut de plus en plus cerner la fonction. Certes, on ne saurait
réduire la signification d ' u n e pensée ou d ' u n corps d'idées à u n e
fonction sociale et historique ; cette réduction, comme aussi celle
de l'« archéologie », est un des procédés par lesquels l'idéologie
contemporaine essaie d'éviter la question d u vrai et d u faux. Mais,
précisément, ce n'est pas à de la pensée que nous avons affaire ici,
ni m ê m e à des idées. Il s'agit des vagues successives de l'idéologie
complémentaire d u système dominant. Pendant que l'idéologie prin-
cipale continue d'essayer, tant bien que mal - elle est bien mitée,
la pauvre - , de persuader les gens que le problème de la société
ne se pose pas, ou qu'il est en voie d'être résolu par la majorité,
ou qu'il le sera demain par l'opposition, u n e fonction plus subtile
est accomplie par des idéologues plus subtils auprès d ' u n public
plus subtil lui aussi. Certes ce public n'est q u ' u n e infime fraction
du «pays réel». Son importance qualitative potentielle est pour-
tant considérable. Positivement: ce qu'il pense aujourd'hui sera
pensé demain ou plus tard par u n n o m b r e beaucoup plus impor-
tant (via l'éducation nationale, les média, etc.). Négativement : s'il

* Publié dans Le Nouvel Observateur, n° du 20 juin 1977 <rééd. « 10/18 »,


SF (1979), p. 223-235>.
l.Par exemple, dans l'« Avertissement» et l'« Introduction » (novembre
1972) à La Société bureaucratique, vol. 1, coll. « 10/18» <ici, p. 329-377>.

617
QLKI.I.K D É M O C R A T I E ?

commençait à penser mal (avoir des idées pertinentes sur les ques-
tions pertinentes), il pourrait devenir ferment dangereux.
Pour comprendre la fonction et le m o d e d'opération de l'idéo-
logie complémentaire, il suffit de comparer les problèmes effec-
tifs qui se sont posés depuis trente ans et qui correspondaient aux
traits nouveaux et profonds de la situation française et mondiale,
sociale et culturelle, et les axes des successifs discours à la mode, les
questions qu'ils soulevaient et celles qu'ils éliminaient, les réponses
qu'ils fournissaient. Conclusion claire et immédiate : ces discours
ont fonctionné pour qu'z/ ne soit pas parlé des problèmes effec-
tifs, ou pour que ceux-ci soient déportés, recouverts, distraits de
l'attention d u public. Les experts militaires américains appellent
decoy le missile vide de charge nucléaire, le missile-leurre qui
doit concentrer sur lui les moyens antimissiles de l'ennemi pour
augmenter les chances des autres de passer. Mais le terme militaire
traditionnel de diversion convient aussi bien. Voyons plutôt.

D a n s la première phase de l'après-guerre, les problèmes réels


ont n o m : stalinisme en général et en France, nature d u régime
soviétique et des « socialismes » qui champignonnent en Europe de
l'Est et en Chine, guerre froide. La scène est remplie par Sartre :
que dit-il? À partir de 1952, il fournit au stalinisme, y com-
pris à l'écrasement de la révolution hongroise, une justification
(non marxiste). Puis, lorsque l'inadéquation et l'insuffisance d u
marxisme deviennent flagrantes et que leur question commence
à être soulevée, Sartre « découvre » le marxisme et, s'aidant d ' u n
Que sais-je ? d'économie, veut en fabriquer u n e nouvelle version.
Puis encore, à peine « marxiste », Sartre devient « tiers-mondiste »,
escamotant ainsi le problème social et politique interne des pays
ex-coloniaux (comme d u reste des pays industrialisés), et la tragé-
die de ces pays qui n'accèdent à l'indépendance que p o u r tomber
sous la domination d ' u n e bureaucratie souvent dérisoire mais tou-
jours cruelle. Faisons-lui grâce de sa période maoïste. Apprécia-
tions trop sévères? L'intéressé lui-même écrivait récemment 1 que

1. <Voir les formulations stupéfiantes de l'entretien avec Michel Contât


(1975) repris dans J.-P. Sartre, Situations X: politique et autobiographie,
Paris, Gallimard, 1976, p. 181-184.>

618
LES D I V E K 1 I S S E L ' R S

Socialisme ou Barbarie avait raison à l'époque mais tort de le dire


(donc, Sartre a raison d'avoir eu tort). Les m u r s ne s'écroulent
pas, et le papier supporte tout.
Après 1958, le pays entre définitivement dans l'ère d u capita-
lisme m o d e r n e . Expansion économique, bureaucratisation accé-
lérée de toutes les sphères de la vie sociale, manipulation planifiée
des gens comme travailleurs, consommateurs, citoyens, époux,
élèves, etc. ; apathie et privatisation s'installent. Sont requis : au
plan théorique, une nouvelle analyse d ' u n système dont visible-
ment le problème central n'est pas celui des « contradictions éco-
nomiques » mais l'antinomie entre la transformation des gens en
exécutants passifs des ordres des dirigeants et l'impossibilité pour
le système de fonctionner si jamais il parvenait à imposer effecti-
vement cette transformation. Au plan pratique-politique, l'exten-
sion de la problématique révolutionnaire à tous les domaines de
la vie, et en premier lieu à la vie quotidienne ; et l'accent à mettre
sur l'activité et la lutte autonomes des humains comme sujets
contre u n système aliénant. Au plan des idées, la démolition de la
représentation mystificatrice que le système d o n n e de lui-même
c o m m e « scientifique », « rationnel », etc. - donc, la dénonciation de
l'idéologie de la « science » et d u « savoir » qui en est devenue la der-
nière justification.
C'est précisément alors que le structuralisme devient m o d e
dominante. Époque des âneries sur la m o r t de l'homme, d u sujet,
de l'histoire, etc., des discours vides sur la « scientificité » et l'« éco-
nomie » (sans que la « science » marxo-althussérienne produise un
seul énoncé qui dise quelque chose sur l'économie effective), de la
dénonciation de l'idée d'aliénation (c'est-à-dire de Yhétéronomie)
c o m m e « hégélienne », de l'escamotage continué de la bureaucratie
et d u stalinisme par le silence p u r et simple ou par l'imputation
des camps de concentration à l'« humanisme » de Staline - par où
Althusser a fait mieux qu'Aragon dans le déshonneur, ce qui n'est
pas u n mince exploit. Le papier supporte tout, u n certain public
aussi. Alors que les gens sont de plus en plus opprimés au n o m
de la « science », on veut les persuader qu'ils ne sont rien et que
la «science» (l'«inouïe science révolutionnaire» des pâmoisons
d'Althusser) est tout. Alors q u ' u n e nouvelle contestation se déve-
loppe, que les gens cherchent, et commencent à créer de nouvelles

619
QUF.I.i.K n f . M O C R A T I F . ?

attitudes, normes, valeurs, on met l'accent sur les «structures»


pour évacuer l'histoire vivante.
L'histoire vivante évacuera, en le ridiculisant, le structuralisme.
Grèves sauvages dans les pays industrialisés; Berkeley; m o u -
vements massifs et «informels» aux États-Unis (Noirs, jeunes,
femmes, lutte contre la guerre d u Viêt-nam) ; mouvements étu-
diants en Europe ; enfin Mai 68. O n peut chercher à la loupe chez
Sartre, Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, etc., une
seule phrase qui, de près ou de loin, soit pertinente soit pour la pré-
paration de Mai, soit pour sa compréhension après coup. O n ne la
trouvera pas. N o s intellectuels parlent-ils p o u r ne rien dire ? N o n
point. Ils parlent p o u r que les gens pensent à côté.
Mai et sa suite posent des problèmes considérables. Le plus
important (à mes yeux, évidemment) : comment cette formidable
explosion pouvait-elle dépasser le stade de la simple explosion sans
perdre sa créativité, comment ce fantastique déploiement d'activité
autonome pouvait-il instituer des organisations collectives durables
qui l'expriment sans le dessécher ou le confisquer, comment les
contenus qu'il créait à profusion pouvaient-ils trouver les nouvelles
formes - surtout politiques - qui leur permettraient d'accéder à u n e
pleine effectivité social-historique ?
Problème totalement évacué. Les divertisseurs sont là. Les
uns font joujou avec le «désir», la «libido», etc., dénoncent la
responsabilité c o m m e « terme de flic », piègent et se piègent dans
le cul-de-sac de la schizophrénisation. Leur complément rigou-
reux, Foucault («Ce siècle sera deleuzien ou ne sera pas», dit-
il. Rassurons-nous : il n'est pas), présente toute la société c o m m e
entièrement résorbée dans les rets d u pouvoir, gommant les luttes
et la contestation interne qui mettent celui-ci en échec la moitié
du temps. (Aux dernières nouvelles, il a découvert lui aussi une
« plèbe » - mais qui se « réduit » dès qu'elle « se fixe elle-même selon
une stratégie de résistance». Résistez si cela vous amuse - mais
sans stratégie, car alors vous n'êtes plus plèbe mais pouvoir.)
D'autres, enfin, développent à neuf ou continuent u n e formidable
entreprise de mystification, faisant d u totalitarisme maoïste le der-
nier espoir de l'humanité. Sinistre farce qui durera au moins huit
ans - et toujours pas terminée: « [L]'aventure maoïste, [...] je la
tiens encore aujourd'hui p o u r une des très grandes pages de la

620
récente histoire de France», dit Bernard-Henri Lévy. Malheureux
pays : les grandes pages de ton histoire s'écrivent lorsque les gens
confondent camp de concentration et liberté. Pendant huit ans,
plusieurs de ces phares de l'esprit qui découvrent maintenant le
totalitarisme enseignent à la population que penser, c'est penser
M a o Tsé-toung.

Aujourd'hui, la situation française est codéterminée par


l'échéance des élections de mars 1978. U n e fois n'est pas cou-
t u m e : il se trouve q u ' e n fonction d ' u n e série de facteurs bien
connus ces élections dépassent, par leurs effets potentiels, le rituel
électoral habituel. Ces effets ne sont pas là où font mine de les voir
les états-majors des partis. Les élections peuvent déclencher des
actions et des réactions de la population, son entrée dans l'activité
politique - et cela dans une situation extrêmement complexe et
difficile. U n e foule de problèmes sont à soulever et à discuter dans
cette perspective 1 .
La nouvelle vague des divertisseurs - autobaptisés, par double
antiphrase, «nouveaux philosophes» - accomplit à son tour sa
fonction historique en déplaçant les questions - ou en recouvrant
d'avance les vraies questions par des « réponses » qui ont pour effet
et fonction d'arrêter net le mouvement de la réflexion, et d'émousser
la critique politique et révolutionnaire d u totalitarisme d ' u n e part,
d u marxisme d'autre part. Elle ne pose pas la question : quelle poli-
tique ? Elle affirme que la politique, c'est le Mal. Elle ne pose pas
la question d u langage, elle dit (bêtement, dans le langage) : tout
langage et tout discours sont du Maître. Elle ne demande pas :
quel savoir, de qui, pour qui, p o u r quoi faire ? Elle dit : le savoir,
c'est le pouvoir. Elle condamne l'idée d ' u n savoir absolu - et elle
la réaffirme, deux fois plutôt qu'une. Car de savoir absolu elle en
possède u n : c'est la pérennité de l'aliénation, de l'oppression, de
l'État. ( D ' o ù et c o m m e n t le sait-elle ? Elle ne le sait pas : elle l'a
décidé.) Et, aussi, elle l'impute de mille et une façons au « Maître » :
« Qui dit pouvoir total (...) dit savoir total » (Bernard-Henri Lévy).
Elle ne se d e m a n d e pas si u n pouvoir et u n savoir total peuvent

1. Je compte en parler dans le prochain numéro de Libre [Voir plus loin,


« La Gauche et la France en 1978 » <ici, p. 629-645>].

621
jamais être autre chose q u ' u n phantasme. Elle accrédite ainsi à
nouveau le mythe (du p u r Foucault) d ' u n pouvoir omniscient et
omnipotent.
Or ce mythe est évidemment ce que le pouvoir voudrait que les asservis
croient. (Omniscience et omnipotence que Foucault ne place pas
chez des individus mais dans cette mystérieuse entité : le « pouvoir »
- ou les « pouvoirs », ou les « réseaux de pouvoirs ». Il y a donc, pour
Foucault, dans l'histoire une instance impersonnelle de rationa-
lité absolue. Hegel dépassé ? Rions plutôt.) Elle se donne u n point
de vue souverain d'où elle survole quelques millénaires d'histoire
pour en sortir cette trouvaille : l'histoire n'a jamais été que pou-
voir d u pouvoir, maîtrise d u maître, son état c'est l'État. Esca-
motés, le conflit actif qui déchire les sociétés «historiques» au
sens étroit depuis qu'elles existent, leur contestation interne, la
mise en question de l'imaginaire institué; les sociétés sans État ; la
naissance de l'État dans l'histoire. Impensable, la différence entre
la monarchie asiatique, Athènes et Rome, le Saint-Empire, les
républiques parlementaires, le totalitarisme m o d e r n e . Qu'est-ce
qui d o n n e d o n c la possibilité à Bernard-Henri Lévy de parler
et de publier par exemple? C o m m e n t se fait-il qu'il peut faire
d u marketing de « philosophie » au lieu d'être huitième p a r f u m e u r
dans le harem d ' u n sultan - ce qui serait peut-être davantage
dans l'« ordre des choses » ?
La nouvelle vague des divertisseurs ne se demande pas : com-
ment le totalitarisme s'engendre-t-il effectivement? E n pillant
sans vergogne ce que nous sommes quelques-uns à avoir élaboré
depuis trente ans, elle y prélève en hâte quelques éléments dont
elle déforme le sens pour affirmer: le totalitarisme, c'est Marx,
c'est Hegel, c'est Fichte, c'est Platon. Elle ne comprend ni ce que
penser veut dire ni le rapport insondable qu'entretiennent pensée
et réalité historiques. D é t o u r n a n t la critique de Marx que nous
avons faite dans u n e perspective politique, praxique, révolution-
naire - critique qui dégageait précisément l'héritage capitaliste,
occidental, métaphysique dont Marx était resté prisonnier, donc :
ce qui chez Marx restait en deçà d ' u n e visée révolutionnaire 1 - ,

l.Voir «Prolétariat et organisation», Socialisme ou Barbarie, n°27 (1959),


maintenant dans L'Expérience du mouvement ouvrier, 2 (« 10/18», 1974)

622
I.F.S D I V K R T 1 S S K U R S

elle essaie d ' e n tirer cette conclusion absurde : c'est précisément


en tant que révolutionnaire que Marx aurait engendré le Goulag.
Mais d ' o ù donc tirions-nous la possibilité d ' u n e critique révolu-
tionnaire (ou m ê m e quelconque) de Marx ? Qu'est-ce qui nous a
permis de dire : tout cela - le « système », le « rationalisme », l'« éco-
nomie », les « lois de l'histoire » - est, chez Marx, la rémanence de
l'univers capitaliste ? Est-ce parce que nous prenions sur l'histoire
occidentale le point de vue de Dieu ou des Yanomami - ou bien
parce que cette m ê m e histoire engendre u n e contestation interne
incessante, qui, loin d'être simple «résistance», a produit u n e
visée et u n projet de transformation radicale de l'institution de la
société, et continue de les produire ?

Le mouvement ouvrier est amplement antérieur à Marx, et


n'avait rien à faire de Fichte ou de Hegel. C'est Glucksmann qui
reste désespérément u n petit maître penseur en réduisant le projet
révolutionnaire - u n mouvement effectif qui dure depuis deux
siècles - à quelques écrits datés et signés de philosophes. Et le
mouvement continue : lorsque les nouveaux divertisseurs juraient,
pour la plupart, par Althusser ou par Mao, les Noirs, les femmes,
les jeunes étaient déjà en mouvement. Lorsque la question posée
est : n o n pas c o m m e n t « remplacer le marxisme » mais c o m m e n t
créer une nouvelle relation entre le penser et le faire, c o m m e n t
élucider en fonction d ' u n projet pratique sans retomber ni dans le
système ni dans le n'importe quoi, ils se réfugient dans u n e petite
spéculation dogmatique, u n e série d'assertions pures et simples,
qui n'est que le système d u pauvre. C o m m e il y a u n métier d u
plombier, il y a u n métier de l'intellectuel ; ceux-ci massacrent les
auteurs (il y a dans Glucksmann des bourdes de première grandeur
sur Marx, Freud et Cantor) et parlent à tort et à travers (lorsque
Lévy affirme que « l'État totalitaire ce n'est pas les policiers mais
les savants au pouvoir», il fait œuvre de mystificateur politique-, mais
évidemment, si les Brejnev sont « savants », les Lévy peuvent être
«philosophes»). Et d ' o ù parlent-ils? Glucksmann n'est pas u n

<nouvelle édition, QMO, t. 2, p. 273-316>, et « Marxisme et théorie révo-


lutionnaire », Socialisme ou Barbarie, n05 36 à 40 (1964-1965), maintenant
dans L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975).

623
QUEl.LF. DÉMOCRATIE ?

ancien zek -, et je doute que les zeks en aient après Fichte. Certes,
mais il faut les éclairer. Les éclairer? Vous voulez dire les maîtriser?
Q u a n t à Lévy, la réponse est claire : il parle de partout et de nulle
part. E n tant qu'individu, il n'existe pas, dit-il, il est simplement
façonné de part en part par le Maître - dont il utilise d u reste le
langage qui ne permet, dit-il, de dire rien qui ne soit d u Maître.
Mais, par ailleurs, il connaît le Bien et le Mal. Littéral. O n ne sait
pas quel fut le Serpent de cette Ève. (Clavel, peut-être ?)
Compilation, détournement et déformation des idées des
autres, a b o n d a m m e n t cités lorsqu'ils sont « fashionables », tus (ou
cités « à côté » : procédé qui se propage) lorsqu'ils ne le sont pas.
D a n s l'accélération de l'histoire, la nouvelle vague des divertis-
seurs fait franchir u n nouveau cran à l'irresponsabilité, à l'impos-
ture et aux opérations publicitaires. Pour le reste, elle accomplit
bien sa fonction. Ces clowneries ne dérangeront pas la « gauche »
officielle ; elles ne peuvent que la conforter et la rassurer. Le P C
ou le C E R E S trouveront facilement u n jeune agrégé pour montrer
sans peine l'inconsistance et la pauvreté de Lévy, Glucksmann,
Lardreau, Jambet, etc., et, par là même, noyer beaucoup plus facile-
ment le poisson. L'opération « nouvelle philosophie » joue en plein
dans les intérêts des appareils : vous voyez bien la qualité de ceux
qui nous critiquent. La diversion - le decoy - aura bien fonctionné.

Dans le numéro du Nouvel Observateur daté du 27juin 1977,


André Gorz prenait la défense de Sartre dans un texte intitulé «Sartre
et les sourds » (les sourds en question étant représentés par moi). J'y ai
répondu dans le numéro suivant de l'hebdomadaire (4juillet 1977) par
le texte ci-dessous.

Qui a eu tort et qui a eu raison, au sens d u n o m propre ? Ques-


tion sans intérêt. Qu'est-ce qui était vrai et qu'est-ce qui ne l'était
pas? Qu'est-ce qui rendait possible de le voir et qu'est-ce qui
l'empêchait, dans les présupposés et les méthodes des uns et des
autres ? A ces questions, nous ne pouvons pas renoncer, à moins
de renoncer à penser et à apprendre.
Il ne faut pas récrire l'histoire. Surtout lorsque cette histoire
continue. Car c'est en 1973 que Jean-Paul Sartre faisait dans

624
LES D I V E R T I S S E U R S

Actuel des déclarations équivalant à u n e justification par avance


d'éventuels futurs procès de Moscou (je les ai citées et c o m m e n -
tées dans L'Expérience du mouvement ouvrier, vol. I, p. 248 <mainte-
nant, QMO, t. 1, p. 99-100> : « La révolution implique la violence
et l'existence d ' u n parti plus radical qui s'impose au détriment
d'autres groupes plus conciliants. [...] Il est inévitable que le parti
révolutionnaire en vienne à frapper également certains de ses
membres. » Qui donc est sourd, Gorz ? Et qui justifie d'avance les
guillotines ?
J'ai pris soin d'indiquer que je parlais d u Sartre d'après 1952.
Mais j'aurais pu tout aussi bien parler d u Sartre d'avant 1952.
Relisez-donc «Qu'est-ce q u e la littérature?», avec vos yeux
d ' a u j o u r d ' h u i , et vous verrez que les postulats sont les mêmes :
l ' U R S S est u n « pays socialiste », sa « sauvegarde » est hors de dis-
cussion, la révolution y est « en panne », l'« encerclement » explique
tout, le P C F est critiqué parce que les « moyens » qu'il utilise sont
contraires à la «fin poursuivie..., l'abolition d ' u n régime d ' o p -
pression» (Les Temps modernes, n ° 2 2 , p. 108). «Nous savons qu'en
Russie l'ouvrier discute avec l'auteur lui-même et q u ' u n e nouvelle
relation du public avec l'auteur est apparue là-bas» (ibid., p . 8 5 ) .
Sartre savait cela en 1947 ! Et c'est u n écrivain !
La justification n o n marxiste d u stalinisme par Sartre prend tout
son sel lorsqu'il proclame, quelques années plus tard et sans crier
gare, que le marxisme est «l'indépassable philosophie de notre
temps ». Il inaugurait ainsi ce qui est devenu de plus en plus le style
de l'époque : je dis aujourd'hui blanc, demain noir, et, si vous le
relevez ou si vous osez me demander pourquoi et comment, vous
êtes un censeur, un terroriste, u n nostalgique de la guillotine.
O n relira avec profit la «Réponse à Naville» (mars 1956), on
méditera sur la radicalité révolutionnaire et l'audacieux réalisme
de ces phrases : « C o m m e n t ne voit-il pas [Naville] que l'évolu-
tion de l ' U R S S s'accomplit avec et par la totalité de l'appareil
d ' E t a t ? C o m m e n t la progression savante des déclarations et des
mesures prises ne lui montre-t-elle pas qu'il s'agit d ' u n e opération
complexe dont les dirigeants ont pris la direction dès la m o r t de
Staline? [...] Ce plan d'action est appliqué très habilement par
étapes et chaque étape est aménagée de manière à porter en elle-
m ê m e l'annonce de la prochaine. [...] Les dirigeants entraînent

625
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

la masse, lui révèlent u n avenir neuf et u n nouvel espoir. » Tout


Sartre « politique » est là : le « Café d u C o m m e r c e » sur la planète
Mars. Mais quelle est donc cette mentalité qui ne peut se fixer que
sur les dirigeants ? Et que signifie son relatif écho ?
Il faut croire que cette habile préparation des étapes compor-
tait quand m ê m e des ratés, puisque quelques semaines plus tard
c'était Poznan, puis l'Octobre polonais et la révolution hongroise.
Sartre écrit alors «Le F a n t ô m e de Staline». Libre à ceux qui
veulent en rester au niveau superficiel et manifeste de se contenter
de la « condamnation » de l'intervention soviétique. Claude Lefort
avait minutieusement montré à l'époque (« La méthode des intel-
lectuels dits "progressistes"», dans Socialisme ou Barbarie, n ° 2 3 ,
janvier 1958 - repris d a n s Éléments d'une critique de la bureau-
cratie, p. 260-284 <rééd. «Tel », Gallimard, 1979, p. 236-268>) que
ce texte tortueux cachait une justification subtile dont l'axe était
l'idée d u « glissement à droite » de la révolution après le 23 octobre
- soit alors précisément que les Conseils ouvriers commençaient
à se former. « [...] Vous prétendez avoir sauvé le socialisme : oui, le
4 novembre. Ou, du moins, cela peut se discuter... » Et cette perle
- du Sartre condensé à 100 % : « D u coup, les masses, après avoir
voulu la liberté au sein du régime, réclament celle de se donner
le régime qui leur plaît. [A la ligne, puis :] Donc, il est exact que
l'insurrection tournait à droite» (Les Temps modernes, n os 129-131,
p.617). Tout à fait d'accord avec vous, G o r z : «Il y a diverses
manières d'être stalinien, diverses manières de se réclamer, contre
les hommes, dépositaire d ' u n e vérité révélée. » Par exemple : oser
dire que, si les masses réclament la liberté de se donner le régime
qui leur plaît, cela signe le « tournant à droite »...

La spécificité de Fanon, et ce que Sartre en soulignait dans sa


Préface aux Damnés de la terre, n'était évidemment pas la lutte
anti-impérialiste mais le messianisme tiers-mondiste et l'efface-
ment virtuel de la problématique politique et sociale, là-bas comme
ici. N e serait-il pas temps de se demander qu'est-ce qui se passe
en Chine et en Algérie, en Guinée et à Cuba, au Viêt-nam et au
Cambodge ? Et où en sont ceux à qui l'on a fait croire que la lutte
contre leur propre impérialisme exigeait l'abandon de toute atti-
tude critique quant à ce qui se passait dans les pays ex-coloniaux ?

626
LES D I V E R T I S S E U R S

Il est concevable, comme l'écrit Gorz, que m o n incapacité de


« reconnaître dans la Critique de la raison dialectique les fondements
d ' u n e théorie de l'aliénation » provienne d ' u n e « surdité » ou d ' u n
«désir de monopole». U n e autre hypothèse, toutefois, ne saurait,
en toute rigueur scientifique, être écartée: celle que ce livre ne
contient pas les fondements d ' u n e telle théorie ni de quoi que ce
soit d'autre.
L A G A U C H E E T LA F R A N C E E N 1978*

Le m o n d e ne marche que par malentendus, disait Baudelaire.


Selon les apparences, l'« Union de la Gauche » a de fortes chances
de gagner les élections de mars 1978. U n e telle victoire mettrait
presque certainement u n terme, provisoire ou indéterminé, à la
période de tranquillité politique qui a suivi 1968. (Par tranquil-
lité politique, j'entends qu'après l'interlude de mai-juin 1968, la
population a de nouveau cessé de se mêler activement des affaires
publiques, laissant le champ libre aux politiciens.) Pour des rai-
sons largement discutées et sur lesquelles je reviendrai, l'événe-
ment serait, en lui-même, fortement déstabilisant. Personne ne
peut dire ce qui se passera après les élections - sauf cela : ce qui
ne se passera pas, c'est ce que les partis de « gauche » présentent
comme devant se passer. Cela aussi est largement connu. Est-ce
malgré cela, ou en fonction de cela, que la majorité des électeurs
se prépare à voter pour l'« Union de la Gauche » ?
L'« Union de la Gauche » prétend se définir politiquement par le
« Programme c o m m u n ». Supposons q u ' e n mars 1978 quinze mil-
lions d'électeurs votent pour la « Gauche » ; combien y en aura-t-il,
dans le nombre, qui voteront pour le « Programme commun » ? Cent

'Écrit en juillet 1977, pour le numéro2 de Libre qui devait paraître en


novembre de cette année. Après la rupture de l'«Union de la Gauche»
le 23 septembre, les membres du Comité de rédaction de Libre présents
à Paris ont décidé de retirer ce texte, ainsi qu'un texte de Claude Lefort
sur le même sujet, pensant que l'événement en avait sensiblement réduit
l'intérêt pour les lecteurs. J'ai fortement regretté cette décision, prise en
mon absence. Entre-temps, le texte avait été traduit en anglais et publié,
sous une forme légèrement abrégée, dans la revue américaine Telos (Saint-
Louis), n° 34, hiver 1977-1978, p. 49-73. Les pages qui suivent repro-
duisent la version initiale du texte, en omettant la partie consacrée au
PCF qui a été publiée, sous une forme réélaborée et amplifiée, dans Esprit
en décembre 1977 (« L'évolution du PCF », voir plus bas, p. 259 à 294 <de
SF\ ici p. 647-674>). <Première publication, SF (1979), p. 237-258.>

629
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

cinquante mille? Que l'on multiplie, si l'on veut, ce chiffre par


dix ou par quarante. Il restera toujours que la majorité des élec-
teurs de la Gauche (je supprime désormais les guillemets) votera
pour elle en dépit ou indépendamment de son programme. Sans
doute, pour nombre d'entre eux, il y a dans ce Programme trop ou
trop peu. Mais comment douter, à moins de les considérer comme
débiles, que presque tous perçoivent, clairement ou confusément,
qu'il est à côté des questions réelles, telles qu'elles se poseraient
après mars 1978 ?
Immesurable écart entre l'apparence politique et la réalité
politique. Écart entre ce que les partis disent qu'ils sont et qu'ils
feront, ce qu'ils se représentent qu'ils sont et qu'ils feront, ce que
réellement ils sont et ils feront. Écart entre les images que la popu-
lation se fait de ces partis, et leur réalité. Écart entre les motifs
que se donnent les électeurs pour voter ainsi ou autrement, leurs
motifs véritables, leur représentation des effets de leur vote, les
effets réels de ce vote. Sur le papier, trois partis politiques signent
u n Programme c o m m u n de gouvernement, et demandent aux
électeurs de leur faire confiance p o u r l'appliquer. En réalité, ils
ne croient pas eux-mêmes qu'ils appliqueront ce programme. Et,
qu'ils doivent ou non l'appliquer, ce n'est pas pour cela que les
électeurs voteront pour eux.
Le p h é n o m è n e est certes, en un sens, aussi vieux que la politique
elle-même; et en u n sens beaucoup plus précis, aussi vieux que
les élections parlementaires. Depuis des décennies, les électeurs
votent pour des partis dont ils savent, ou devraient savoir, q u ' u n e
fois au Gouvernement ils feront tout autre chose que ce qu'ils
promettaient. (Notons qu'il s'agit surtout des électeurs de gauche.
Ce que les partis conservateurs promettent, quelle que soit leur
rhétorique, est qu'ils conserveront - et en effet, ils conservent tant
bien que mal. La tromperie appartient par privilège à la Gauche,
et l'illusion à ses électeurs.) Certes aussi, le vote pour la Gauche
en mars 1978 sera tout autant et comme toujours un vote contre :
contre le système établi, les partis qui le représentent, l'inégalité
économique et politique, la pagaille, la bêtise du pouvoir; contre
aussi une série de phénomènes « conjoncturels » - mais la vie n'est
q u ' u n e succession de conjonctures - comme le chômage, la hausse
des prix, etc.

630
Mais dans le cas des prochaines élections, impossible de se
contenter de ces considérations. Cela d u moins, les électeurs le
savent (et, s'ils étaient disposés à l'oublier, la Droite se charge
quotidiennement de le leur rappeler) : en votant p o u r la Gauche,
ils vont au devant d ' u n e situation instable, agitée, à l'issue incer-
taine. Dès lors que la victoire de la Gauche est devenue possible,
crédible, probable, les gens n'ignorent pas que leur vote déclen-
chera u n processus qui a toutes chances de bouleverser leurs
conditions habituelles d'existence, à u n degré et dans u n e direc-
tion imprévisibles.
Revenons sur l'affirmation sommaire formulée plus haut : que
le vote p o u r la Gauche n e sera pas u n vote pour le Programme
c o m m u n . C e qui, dans ce Programme, n'est pas rhétorique creuse
et accumulation de phrases passe-partout, et ce qui n'y est pas
habile camouflage d ' u n processus de mainmise des Appareils poli-
tiques et syndicaux sur la gestion des entreprises (baptisée « mise en
place des structures démocratiques de gestion », cf. les remarques
pertinentes de C. et J. Broyelle et E.Tschirhart dans Deuxième
Retour de Chine, Le Seuil, 1977, p. 264-274), revient p o u r l'essen-
tiel à la « nationalisation » de quelques grands groupes capitalistes
et à certaines mesures économiques visant à une redistribution
limitée des revenus. Peut-on croire que ces thèmes mobilisent vrai-
ment la population française de 1977 ? Certes, peu de gens, m ê m e
en dehors des électeurs de gauche, croient aujourd'hui aux vertus
des grands groupes capitalistes ou à la nécessité de leur existence.
Mais combien y en a-t-il qui pensent que Renault, Air France, les
Charbonnages de France, l ' E D F - G D F font à leurs salariés (ou
à leurs usagers et aux consommateurs de leurs produits) u n sort
différent de celui que leur font les grandes firmes privées? Les
électeurs verraient-ils dans la nationalisation des « nationalisables »
une étape vers u n e « nationalisation » intégrale de l'économie, qui
en changerait le caractère qualitatif? Mais il est difficile d'admettre
qu'ils n'auraient rien tiré, et pas m ê m e quelques doutes, de tout ce
que, le voulant ou non, ils apprennent depuis vingt ans sur les pays
de l'Est. Difficile aussi de méconnaître que l'idée d ' u n e nationa-
lisation intégrale suscite la méfiance ou l'hostilité ouverte de la
majorité des électeurs de gauche. Au plus peut-on dire qu'ils sont
favorables à l'élimination des gros profits privés, des privilèges et

631
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

des pouvoirs d u patronat traditionnel, et qu'ils tolèrent davantage,


p o u r autant qu'ils croient encore (mais dans quelle mesure ?) aux
mythes d u « savoir », de la « compétence » ou de la « technicité », les
privilèges et le pouvoir de la bureaucratie gestionnaire moderne.
D e là à penser qu'ils voient dans celle-ci leur sauveur, il y a une
distance considérable. PS et P C le savent bien, qui se sentent
obligés d'affirmer à plusieurs reprises, dans le «Programme
c o m m u n », qu'il ne s'agit pas d'« étatiser » mais de « nationaliser »
dans la perspective de l'« autogestion » ou d u « développement de
la gestion démocratique » (même si les seules indications données
sur celles-ci reviennent à en faire une gestion par les représentants
des syndicats et de l'État, baptisé pour la circonstance «pouvoir
démocratique »).
Quant aux mesures «sociales» et «économiques» que promet
le Programme c o m m u n - relèvement d u S M I C , réduction de la
durée d u travail, abaissement de l'âge de la retraite, relèvement
des pensions vieillesse et invalidité - , certes elles ne peuvent
qu'exercer u n attrait justifié, accompagnées aussi qu'elles sont
de l'idée de «faire payer les riches» (sur laquelle L'Humanité ne
m a n q u e pas d'appuyer). Mais en substance, la réalisation de ces
mesures reviendrait à faire en u n ou deux ans ce qui, dans le cadre
d u régime établi, se fait en quatre ou cinq. En regard, il y a la
quasi-certitude d ' u n e crise sociale et politique, et des réactions
des riches que l'on voudra faire payer. Visiblement, le calcul et les
motivations des électeurs ne sont pas simplement « économiques ».
Impossible enfin de dire sans plus que les électeurs feraient
confiance au PS et au P C en tant que partis pour résoudre les ques-
tions qui surgiront et faire face à la situation. Il faudrait négliger
l'usure de l'emprise des partis sur la population (dont témoigne,
par exemple, la faible participation aux manifestations politiques
de ces partis) ; oublier que les deux tiers des électeurs de gauche ne
sont que méfiance à l'égard d u P C , et le tiers restant que méfiance
à l'égard du PS ; croire, enfin, que ces électeurs sont les seuls à ne
pas s'interroger sur la solidité de l'alliance socialiste-communiste.
E n réalité, tout se passe comme si la majorité, ou en tout cas
la moitié, de la population française avait décidé, tranquille-
ment et silencieusement, qu'elle veut en découdre avec le régime
établi, comme si elle avait accepté une perspective d'incertitude

632
I.AG A U C H E E T LA F R A N C E EN I97H

et d'instabilité, p o u r tout d i r e : de crise, qu'elle aura elle-même


déclenchée par son vote ; c o m m e si elle se disposait à rentrer, le
cas échéant, dans le d o m a i n e de l'action politique au milieu de
circonstances critiques et qui n e lui sont pas « imposées ». R u p t u r e
avec l'état d e « tranquillité », d'apathie, de privatisation, qui a régné
jusqu'ici. R u p t u r e d ' a u t a n t plus remarquable q u e la situation est
loin d'être « intolérable » p o u r la grande majorité de la population
- et q u e ce n e sont pas ceux p o u r qui elle l'est devenue depuis deux
ou trois ans qui feront la différence dans le résultat des élections.

Il n e s'agit pas ici de formuler des pronostics électoraux, et ce


n e sont pas les élections c o m m e telles qui importent. L e u r résultat
n'est pas joué, et l'on p e u t se d e m a n d e r en particulier si le P C n e
déploiera pas quelques efforts additionnels p o u r éviter les cruels
dilemmes où le placerait u n e victoire de l'« U n i o n de la G a u c h e ».
Mais la seule hypothèse où il y a quelque chose à discuter est
celle d ' u n e telle victoire. C ' e s t cette hypothèse, largement parta-
gée a u j o u r d ' h u i , qui confère sa signification a u fait q u e la moitié
de la population se prépare à déclencher, par son propre acte, u n e
phase d ' é b r a n l e m e n t de la situation établie.
Les éléments qui justifient cette dernière proposition sont
connus ou perçus par tous. Il n'est pas inutile d ' e n préciser les
plus importants.
Éléments institutionnels et « politiques » d ' a b o r d . La beauté d e
la Constitution de la V République, c o m m e on sait, est que, taillée
aux mesures de l'égotisme gaullien, elle organise la crise politique
au cas où la nouvelle majorité parlementaire diffère d e l'ancienne
majorité présidentielle - c'est-à-dire, en théorie, u n e fois sur deux.
O n n ' a pas à entrer ici dans les supputations c o n c e r n a n t les tac-
tiques et les manœuvres de Giscard et de la majorité actuelle
dans le cas d ' u n e victoire de l'« U n i o n d e la G a u c h e ». Il suffit de
noter q u ' u n nouveau recours immédiat au corps électoral condui-
rait p r o b a b l e m e n t à u n e confirmation amplifiée d u résultat des
élections ; et q u e la tactique que semble vouloir adopter Giscard
- rester, voir venir et p r e n d r e u n e initiative quelconque, dissolu-
tion de l'Assemblée ou recours à l'article 16 d e la Constitution,

633
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

lorsqu'il jugera la nouvelle majorité suffisamment usée - présup-


pose précisément q u ' u n e période n o n négligeable se sera écoulée,
p e n d a n t laquelle la G a u c h e , en gouvernant, aura fait la preuve de
son incapacité d e gouverner - soit, u n e période p e n d a n t laquelle
u n e situation de crise se sera installée dans le pays.
La situation économique, ensuite. Si Giscard avait pensé qu'il
allait pouvoir gagner sur les deux tableaux avec le « plan Barre »,
o b t e n a n t u n ralentissement d e la hausse des coûts et des prix en
F r a n c e cependant que la reprise d e l'expansion mondiale et l'aug-
mentation des exportations françaises q u e celle-ci aurait induite
assureraient u n accroissement de la d e m a n d e et u n e diminution
d u chômage avant les élections, il se sera d o u b l e m e n t trompé.
Après sa sortie de la récession de 1973-1975, l'économie capi-
taliste n ' a c o n n u u n e reprise franche et forte que dans u n seul
pays, le plus i m p o r t a n t il est vrai : les États-Unis, mais qui reste
p o u r l'instant incapable de «tirer» l'économie des autres pays
capitalistes ( n o t a m m e n t le Japon et surtout l'Allemagne, d o n t
la conjoncture exerce u n e influence considérable sur l'économie
française). Les exportations françaises n e progressent q u ' à u n
r y t h m e modeste, et les effets d e cette progression sur la d e m a n d e
globale en France sont plus que compensés par la stagnation de
l'investissement, lequel se trouve encore affaibli par les anticipa-
tions politiques actuelles. P e n d a n t ce temps, la hausse des prix n e
s'est guère ralentie. Selon toute probabilité, l'économie française
arrivera aux élections de m a r s 1978 avec u n chômage relative-
m e n t i m p o r t a n t (1 150 000 c h ô m e u r s officiels en juin 1977, après
ajustement saisonnier) et u n taux d'inflation respectable. O n p e u t
s'attendre à u n «plan de relance» économique p o u r l ' a u t o m n e
1977, lequel sans d o u t e pèsera trop p e u et viendra trop tard.
Les premiers effets d ' u n e victoire électorale de la G a u c h e sur
cette économie risqueraient fort de ressembler aux images d ' É p i -
nal dressées par la Droite, et cela avant m ê m e que la G a u c h e ait
p u faire ou ne pas faire quoi q u e ce soit : fuite des capitaux (de ce
qui en resterait), forte amplification des anticipations inflation-
nistes et accélération de la hausse des prix, baisse d u franc sur les
marchés des changes (d'où aussi renchérissement des importa-
tions, d ' o ù effet additionnel sur les prix), stockage spéculatif ou
de précaution (au niveau des entreprises, des c o m m e r ç a n t s et des

634
I.AG A U C H E E T LA F R A N C E EN I97H

ménages), raréfaction des marchandises, gel des investissements.


Avant m ê m e que le nouveau gouvernement ne soit formé, tous les
«chiffrages» d u coût d u «Programme c o m m u n » seraient proba-
blement dépassés de beaucoup.
Il n'est pas absolument inconcevable q u ' u n e telle évolution
laisse la population passive. Plus probable, toutefois, qu'elle ferait
naître des mouvements revendicatifs et autres. Très probable aussi
que de tels mouvements accroîtraient les tensions au sein de la
nouvelle majorité, entre les « technocrates » préconisant u n e poli-
tique d'austérité «pour sauver le Gouvernement de la Gauche»,
et les «politiques», soucieux surtout de maintenir ou d'élargir
leur audience et présentant à cette fin la satisfaction des reven-
dications populaires c o m m e parfaitement possible dans le cadre
institutionnel existant et dans les conditions du moment. La question
serait alors posée de savoir si la Gauche pourrait préserver son
unité devant ces tensions (le clivage traverserait, très probable-
ment, le PS lui-même), et, surtout, si les mouvements populaires
resteraient confinés au plan revendicatif et ne passeraient pas au
plan politique.
Il est utile de s'attarder sur ce point. Je ne dis pas que la satis-
faction de telles ou telles revendications serait impossible en soi
et dans l'abstrait. Je dis que ce qui n'est pas possible, c'est ce zoo
d'animaux mythologiques procréés par les penseurs, les écono-
mistes et les experts de l'« U n i o n de la Gauche », où les centaures
font l'amour avec les chimères et les griffons prennent le thé avec
les boucs-cerfs ; où l'on nationaliserait les groupes capitalistes les
plus importants et l'on promettrait aux autres de ne les nationali-
ser q u ' u n peu plus tard tout en s'attendant en m ê m e temps qu'ils
continuent d'investir et de gérer «efficacement»; où l'on pren-
drait «des mesures rigoureuses» pour u n «contrôle des changes
renforcé» (Programme commun, Éditions Sociales, 1972, p. 135)
et l'on laisserait en m ê m e temps libre le commerce extérieur (le
maintien de la France dans la C E E , affirmé explicitement à plu-
sieurs reprises dans le Programme c o m m u n , ibid., p. 120-136,
exclut des contrôles d u commerce extérieur autres que tempo-
raires) ; où les entreprises conserveraient leur « autonomie de
gestion» (p. 110-112) mais ne décideraient plus, en fait, de leurs
investissements (p. 118, 137-139), et ne pourraient plus licencier

635
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

(p. 57, 106) ; où elles fixeraient leurs prix, lesquels seraient toute-
fois contrôlés (p. 133) ; où l'on laisserait «subsister u n important
secteur privé » (p. 114) - dont la production ne saurait être régulée
que par la rentabilité et le profit - mais q u ' o n empêcherait de
faire des profits (p. 132, 134, 138), etc. Ce qui est décrit par le
Programme c o m m u n n'est pas une économie, mais le cauchemar
d ' u n Lovecraft de l'économie-fiction.
D ' u n e manière plus générale, il est certain q u ' e n termes d'équi-
libres quantitatifs globaux, des marges considérables d'accroisse-
ment de la production, d o n c aussi de la consommation privée
et publique, existent actuellement en France. Mais cette consi-
dération abstraite n ' a aucune pertinence. L'appareil productif
ne peut fonctionner que selon u n m o d e donné, et relativement
cohérent, de gestion (des imités productives) et d'intégration
(de l'ensemble de ces unités). Le m o d e capitaliste actuel - ges-
tion bureaucratique de l'entreprise soumise tant bien que mal à
la profitabilité, pseudo-marché oligopolistique - a une efficience
donnée. C o m m e on le dirait d ' u n moteur thermique, il a u n ren-
dement de x % . O n est en droit de penser, et je le pense ferme-
ment, q u ' u n e économie collectiviste, gérée par les associations
des producteurs, aurait u n rendement de loin supérieur. Mais
ce qui aurait u n r e n d e m e n t voisin de zéro, c'est l'« économie »
dépeinte dans le « P r o g r a m m e c o m m u n », fiction incohérente qui
n'obéit ni à la « logique » capitaliste ni à aucune autre - et qui, de
ce fait m ê m e , ne pourrait à la rigueur fonctionner que moyennant
une multiplication et u n e amplification continues des interven-
tions ad hoc des instances centrales, à savoir de la bureaucratie
d'État au sens le plus général. Et c'est là le point décisif de la
question. Le «Programme c o m m u n » conduirait à l'étatisation
et à la bureaucratisation généralisées n o n pas tellement par le
contenu « positif » des mesures qu'il propose - bien que celles-ci
en posent les jalons - mais par la dislocation économique que
provoquerait le c o m m e n c e m e n t de son application, et à laquelle
l'intervention détaillée et autoritaire de l'État constituerait la
seule réponse possible. E n faisant abstraction d'autres possibilités
politiques - entrée en scène de la population elle-même, ou bien
reprise en mains de la situation par la Droite - , la logique interne
d u «Programme c o m m u n » est la logique de la centralisation

636
I.A G A U C H E E T LA F R A N C E EN I97H

bureaucratique c o m m e seule issue à la situation illogique que ce


P r o g r a m m e tendrait à instaurer.
D e cette centralisation bureaucratique, ai-je dit, le P r o g r a m m e
c o m m u n pose q u a n d m ê m e les jalons derrière ses phrases
vides relatives à la «planification démocratique» et à la «nou-
velle logique de la croissance». O n peut le voir sur u n exemple
décisif. D'après la lettre d u P r o g r a m m e c o m m u n , l'autofinan-
cement des entreprises sera « limité », et, d'après sa « logique » et
ses conséquences, il sera en fait supprimé. Les crédits bancaires
joueront u n rôle « essentiel » dans le financement des entreprises,
par conséquent leur distribution, soumise à u n «contrôle réel»,
sera décisive p o u r ce qui est de l'orientation de l'investissement
(p. 118, 137-139). C e sera d o n c le système bancaire, «nationa-
lisé» (et soumis à la Banque de France, p. 138), qui déterminera
en réalité les investissements, à savoir l'évolution de l'économie.
C o m m e n t le système bancaire pourrait-il accomplir cette fonc-
tion, à moins d'être transformé en organisme central de «plani-
fication», et de «planification» détaillée? C o m m e n t , autrement,
pourrait-il juger si tel crédit d'investissement d e m a n d é par u n e
fabrique de chaussures employant 500 ouvriers devra lui être
accordé ou n o n ? A partir de quoi pourrait-il trancher entre les
d e m a n d e s concurrentes de crédits qui lui seraient présentées par
les entreprises ? O n objectera peut-être q u ' u n système de (préten-
due) « planification décentralisée » est déjà pratiqué en Yougoslavie.
Ce serait oublier que l'économie yougoslave est en état de crise
structurelle larvée endémique, que les travailleurs y sont rivés au
sort économique et à la rentabilité de «leur» entreprise moyen-
nant la pseudo-« autogestion », et, surtout, que le complément
indispensable d u système est le pouvoir exclusif de la Ligue des
Communiste Yougoslaves, laquelle tranche les questions en dernier
ressort et étouffe d'avance les tensions que le système fait constam-
ment naître. La logique manquante dans les mécanismes imper-
sonnels des institutions, et celle que pourrait déployer l'activité
autonome des collectivités humaines, y est suppléée par l'arbitraire
d u pouvoir bureaucratique.

Impossible enfin de négliger la dimension internationale de la


situation que créerait u n e victoire de la gauche en France. Lorsque
les politiciens de la Gauche vont répétant que la France n'est ni le

637
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

Chili ni le Portugal, ils semblent oublier que cette lapalissade peut


être e n t e n d u e de plusieurs façons, et qu'elle implique aussi que
les effets et les réacdons, au plan international, d ' u n e crise sociale
et politique en F r a n c e p o u r r o n t être d ' u n tout autre ordre que
ceux d ' u n e telle crise dans des pays considérés par les Américains
et les Russes c o m m e marginaux. Bien évidemment, États-Unis et
Allemagne tâcheront de faire, d'ici aux élections, ce qu'ils peuvent
p o u r venir en aide à Giscard ; mais ils n e peuvent pas beaucoup,
et ils sont aussi empêtrés dans leurs propres contradictions et irra-
tionalités (ainsi l'Allemagne se refuse jusqu'ici avec acharnement,
malgré la pression américaine et malgré toute logique, à prendre
les mesures de stimulation économique qui pourraient aussi allé-
ger u n peu la situation d e Giscard). C e qu'ils pourraient faire après
m a r s 1978 est u n e autre affaire. Si la situation économique fran-
çaise était sérieusement déstabilisée, ils disposeraient évidemment
d e moyens de pression considérables. Q u e ceux-ci seraient utili-
sés en vue de provoquer u n e r u p t u r e entre le P S et le P C , o n n e
peut guère en douter. Mais il serait vain d'essayer d'anticiper les
stratégies « rationnelles » qu'ils pourraient adopter, n o n seulement
parce q u e les incertitudes de la situation sont énormes, mais parce
que l'hypothèse d ' u n e «rationalité» des instances dirigeantes est
contraire à la réalité, et qu'il est impossible d'évaluer d'avance
le degré d'irrationalité que comportera, par exemple, le mélange
final d e la politique américaine. C ' e s t là u n autre facteur de poids
qui ajoutera à la complexité et à l'instabilité de la situation.

Au-delà des discours et des p r o g r a m m e s officiels, il y a la réalité


des partis politiques, tels qu'ils sont et surtout tels qu'ils p o u r -
ront devenir dans u n e nouvelle situation. Il n e semble pas utile
de s'arrêter sur la tactique possible des partis de la Droite, sur les
menaces de Bigeard de « prendre le maquis si les cocos arrivent »,
sur le point d'interrogation que, au-delà de ces r o d o m o n t a d e s ,
pose q u a n d m ê m e l'attitude éventuelle d ' u n e A r m é e de plus en
plus professionnalisée mais aussi p r o f o n d é m e n t travaillée par la
crise de la société contemporaine, ou sur les noyaux fascisants
( P F N , G U D , etc.) et, sans doute plus sérieux, les groupes d u

638
I.A G A U C H E E T LA F R A N C E EN I97H

SAC. Rien de particulièrement problématique de ce côté: tous


ces groupements semblent bien destinés à agir selon la nature de
leur genre. Pas très utile, n o n plus, de parler des groupes et grou-
puscules « gauchistes » qui subsistent, n o t a m m e n t trotskistes, si ce
n'est p o u r rappeler le rôle funeste qu'ils ont joué, dans la mesure
de leurs forces, au Portugal, en essayant de rééditer leur image
d'« Octobre 1917» moyennant u n délire rhétorique totalement
étranger aussi bien à la situation réelle qu'aux problèmes et aux
intérêts effectifs de la population, et p o u r prévoir qu'ils feraient
de m ê m e en France si l'occasion s'en présente (on lira là-dessus
avec profit le livre excellent de Phil Mailer, Portugal. The Impossible
Révolution ?, 1977, publié par « Solidarity» (Londres)).
Il est, par contre, nécessaire de s'étendre sur les deux phéno-
mènes nouveaux de la scène politique française : l'« évolution » d u
P C F depuis quelques années, et le caractère d u nouveau Parti
socialiste. Le premier, n o t a m m e n t , soulève de n o m b r e u x pro-
blèmes qui dépassent de loin le seul Parti communiste français;
aussi, nous retiendra-t-il longuement 1 .

Le parti socialiste

Nébuleuse étrange et en vérité indescriptible, où les restes de


l'ancienne S F I O (qui demeurent quand m ê m e les principaux
piliers de l'implantation électorale) se retrouvent avec ceux de la
Convention p o u r les institutions républicaines, avec des chrétiens
de gauche, des néo-technocrates, des petits et moyens bourgeois
pleins de b o n n e volonté progressiste, des « marxistes » néophytes
et d'autres beaucoup moins innocents. O ù aussi la récupération
aplatie de certains mots d'ordre de Mai 1968 vidés de leur subs-
tance - changer la vie, autogestion - se marie avec u n e idéologie
technocratique qui réussit le miracle d'être à la fois surannée et
dadaïste, les deux cachant mal le conservatisme opportuniste d u
Premier secrétaire, que l'on réussit à faire passer p o u r u n sens
politique de l'opportunité.

1. Note 7979: Voir plus loin, p. 259-294 <de SF>, « L'évolution du PCF»
<ici p. 647-674>.

639
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

L'extrême hétérogénéité d u P S actuel, insuffisamment corseté


par u n Appareil bureaucratique d o n t l'édification reste lente (bien
qu'elle semble s'accélérer à l'approche de la perspective d ' u n e
victoire électorale), n'est p o u r l'instant contrebalancée q u e par le
leadership de l'irremplaçable Mitterrand. C o m m e disait C l e m e n -
ceau, les gens irremplaçables, les cimetières en regorgent. E t p o u r -
tant : q u e serait le P S sans M i t t e r r a n d ? Mais à u n e échéance plus
longue, le PS n e pourrait devenir quelque chose de solide q u ' e n
s'accouplant au pouvoir d'État. E t c'est ce à quoi ses dirigeants et
ses « cadres » aspirent de toutes leurs forces.
Cette nébuleuse, la période post-électorale la condensera - si
elle n e la fait pas éclater. Elle en sera n o n pas le révélateur - il n'y
a rien à « révéler » dans le P S actuel c o m m e organisation ; je n e
parle pas de son électorat - mais le fixateur. Elle déterminera si le
P S retombera rapidement dans le p u r et simple social-démocra-
tisme, gouvernant le système établi sans y toucher, ou s'il tentera
de jouer jusqu'au b o u t la carte d ' u n néo-réformisme étatiste.
C e néo-réformisme consisterait en u n e extension substantielle
d u contrôle direct de l'État - c'est-à-dire de la bureaucratie poli-
tique et étatique - sur l'économie et sur les autres sphères de l'ac-
tivité sociale. Il reviendrait à u n e nouvelle modification d u r a p p o r t
entre les couches dirigeantes actuelles (capitalistes privés, b u r e a u -
cratie managériale, sommets de la bureaucratie étatique) et une
bureaucratie politique et étatique renouvelée, au détriment relatif
des premières et à l'avantage de la seconde.
U n e telle modification n ' a , dans l'abstrait, rien d'impossible. Le
conflit qui oppose ces deux couches est relatif, il n'est pas radical.
Et, de m ê m e que le capitalisme bureaucratique total à l'Est pré-
sente des variantes importantes - Russie, Hongrie, Yougoslavie - ,
de m ê m e le capitalisme bureaucratique fragmenté d e l'Ouest pré-
sente des formes assez différentes à cet égard - États-Unis, Italie,
Suède, Angleterre. Q u i penserait q u ' u n e nouvelle extension des
nationalisations en Angleterre serait impossible ou y provoquerait
u n e guerre civile ?
Mais dans l'avenir immédiat, en France, cette possibilité semble
bien devoir rester abstraite. Le PS n'est pas « digéré » - c o m m e l'est
le L a b o u r Party - par le patronat et la grande bureaucratie m a n a -
gériale. Aussi bien le «programme» sur lequel il s'est engagé que

640
I.A G A U C H E E T I.A F R A N C E EN I97H

son alliance avec le P C constituent des casus belli p o u r les couches


dirigeantes françaises. Si l'« Union de la Gauche » l'emportait aux
élections, le P S ne pourrait pas gouverner seul - et il ne pourrait
guère gouverner avec le P C . M ê m e dans le meilleur des cas, celui
où il aurait les coudées relativement franches - qu'il n'aura pas,
d u fait de la Présidence de Giscard, de la situation objective, de
son alliance avec le P C , des actions et réactions possibles de la
population - , sa simple venue au pouvoir serait, c o m m e telle, u n
élément fortement déstabilisant de la situation.
Certes, on peut s'attendre à tout de la part de Mitterrand et de
Marchais, y compris à la mise au rencart intégrale de leur « pro-
gramme». Mais cela leur serait-il possible? Mitterrand en 1978
pourrait-il jouer les Mollet de 1956 (et bénéficier, c o m m e alors,
d u soutien « désintéressé » d u P C ) ? Il aurait à faire face aux réac-
tions hostiles d u capitalisme international, des grands, moyens et
petits patrons français, des commerçants, de la Droite politique et
militaire, à la rivalité et la surenchère d u P C ; aux revendications
éventuelles des salariés et d'autres couches de la population; à
son propre électorat; à l'inconnue que représente quand m ê m e
la C F D T ; et, last but not least, aux lubies et à la confusion de ses
propres experts économiques.
Ce que l'on peut raisonnablement prévoir, dans le cas d ' u n e
victoire électorale de l'«Union de la gauche» et d ' u n gouverne-
ment P S - P C , est u n premier temps de pagaille, résultant à la fois
des réactions «spontanées» de l'économie et des mesures gou-
vernementales elles-mêmes; et u n deuxième temps marqué par
u n «programme d'austérité» et des tiraillements considérables,
peut-être u n éclatement, de l'« Union de la gauche », soumise à la
pression de tous les facteurs mentionnés plus haut. Il serait peu
intéressant d'essayer de prédire comment, dans de telles condi-
tions, pourraient manœuvrer le PS d ' u n e part, le P C de l'autre ;
et impossible de prévoir quelle serait leur propre évolution « orga-
nique ». Si, à l'une des extrémités des possibles, u n e « expérience
Mitterrand» de quelques mois au milieu d ' u n e passivité p o p u -
laire, suivie d ' u n e dissolution de la C h a m b r e et d ' u n retour de
la Droite, ne peut pas être exclue, on ne peut n o n plus exclure,
à l'autre extrémité des possibles, u n e évolution où les staliniens,
parvenus à coiffer des mouvements revendicatifs et à provoquer

641
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

une cassure dans le PS, tenteraient en alliance avec le C E R E S de


se saisir d u pouvoir. La seule éventualité rigoureusement exclue est
celle de cinq ans de Gouvernement de l'« Union de la Gauche » appli-
quant le « Programme commun ».

Les sociétés d u capitalisme m o d e r n e trouvent la condition


de leur fonctionnement, et des ruptures récurrentes de ce fonc-
tionnement, dans l'apathie, la dépolitisation, la privatisation de
la population qu'elles engendrent. D a n s le secteur politique d u
système, les élections constituent u n e valve de sécurité accrédi-
tant auprès des gens l'idée qu'ils exercent u n e influence sur le
cours des événements ; elles sont en m ê m e temps u n garde-fou
contre les aberrations extrêmes auxquelles risquerait d'aboutir la
bureaucratie politique si elle était soustraite à toute sanction et à
tout contrôle.
Mais cette privatisation est périodiquement remise en question
par l'évolution m ê m e de la société capitaliste, les « incidents » et les
« accidents » qui interrompent ce qui, imaginairement et impossi-
blement, devrait être le processus régulier de son expansion et de
sa bureaucratisation. Les quinze dernières années en ont de nou-
veau offert des exemples, aussi bien aux États-Unis q u ' e n Italie
ou en France.
Les élections françaises de mars 1978 seront aussi, probable-
ment, u n tel «accident». Elles se situent à l'intersection d ' u n e
série de processus qui, certes, trouvent tous leur origine dans la
situation présente d u système établi et ses antinomies, mais qui ne
sont pas réductibles à u n et le m ê m e enchaînement de «causes».
Parmi ces processus, les uns affectent le m o n d e capitaliste dans
son ensemble : la grosse perturbation de l'économie internatio-
nale depuis 1973, les nouveaux problèmes auxquels le capitalisme
occidental doit faire face - inflation, difficultés de ramener le
chômage à des proportions plus «normales» dans les conditions
présentes ; l'éveil de la population à de nouvelles questions - vie
quotidienne, nature et contenu de la consommation capitaliste,
écologie, crise de l'organisation d u travail et de l'idée m ê m e du
travail, contestation de la hiérarchie ; la crise des idéologies et des

642
I.A G A U C H E E T I.A F R A N C E EN I97H

normes traditionnelles ; la rupture croissante des femmes et des


jeunes avec les modèles socialement établis, pour n ' e n mention-
ner que les plus immédiatement importants. Les autres sont plus
spécifiques à la société française : effets continués bien que souter-
rains de Mai 1968, constitution (qui n'avait a priori rien de fatal)
d ' u n parti socialiste différent de l'ancienne SFIO, poids relatif
dans la vie politique française d u P C et évolution de celui-ci.
S'il survenait, cet «accident» provoquerait u n e rupture dans
la tranquillité de la société française d'après 1968. Mais précisé-
ment, le caractère prévisible et connu de la possibilité d ' u n e telle
rupture enlève finalement aux élections le caractère d'« accident »,
elle en fait presque u n acte politique délibéré qui met à profit
u n concours d o n n é de circonstances. Tout se passe c o m m e si la
population française s'apprêtait à déclencher elle-même l'événe-
ment qui la plongerait dans u n e situation nouvelle et imprévisible
et la mettrait en demeure de faire (ou de subir) autre chose que ce
qu'elle connaît déjà.
Il ne s'agissait pas, dans ce texte, de décrire des scénarios pos-
sibles, mais de dégager ce qui paraît d'ores et déjà repérable et
saisissable dans les éléments «objectifs» de la situation et dans
l'évolution d u P C F et d u PS. Reste absent des pages qui pré-
cèdent l'acteur principal, celui dont les actions et réactions feront
toute la différence - m ê m e dans le cas où il resterait passif: la
population française. A son sujet, nous ne pouvons actuellement
que nous poser u n e longue série de questions.
Qu'est-ce que les uns attendent, et les autres craignent, d ' u n e
victoire électorale de la G a u c h e ? C o m m e n t espoirs et craintes
seraient-ils modifiés en fonction de l'événement? D a n s quelle
mesure une telle victoire ferait-elle penser aux gens que «c'est
arrivé », et pourrait donc les inciter à agir de telle sorte qu'effec-
tivement quelque chose arrive; ou bien, dans quelle mesure les
gens attendraient-ils sagement q u ' u n gouvernement P S - P C
« résolve les problèmes » et accepteraient d'en faire les frais ? O ù
en est vraiment l'expérience de la population concernant les partis
politiques, c o m m e n t se transformerait-elle sous u n gouvernement
socialo-communiste - et donc aussi, corrélativement, dans quelle
mesure ces partis, et n o t a m m e n t le P C F , pourraient-ils contrô-
ler des mouvements éventuels? A quel degré, et sous quelles

643
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

conditions, de tels m o u v e m e n t s pourraient-ils dépasser les fron-


tières de l'électorat de G a u c h e et faire entrer en scène l'essentiel
de la p o p u l a t i o n ? Quel serait le degré de mobilisation, et le rôle,
des couches les plus pauvres et les plus opprimées, et n o t a m m e n t
de la masse des travailleurs immigrés, et dans quelle m e s u r e les
clivages nationaux et «raciaux» se trouveraient-ils effacés ou, au
contraire, aggravés ? Q u ' e n serait-il d ' u n réveil possible d u m o u -
vement é t u d i a n t ? Q u ' e n serait-il des autres mouvements «non
classiques » : jeunes, femmes, écologistes, régionalistes ? O ù en est
l'élaboration souterraine des souvenirs de M a i 1968? Quelle est
actuellement la force, la dynamique propre d e l'idée de l'auto-
gestion, sous les effets contradictoires de sa très large diffusion
depuis dix ans et de l'aplatissement concomitant à cette diffusion ?
D a n s quelle mesure, si les gens c o m m e n ç a i e n t à agir, seraient-ils
capables de s'auto-organiser efficacement, de déjouer les ruses et
les m a n œ u v r e s des organisations de droite et de gauche, d e définir
des objectifs partagés et universalisables, de c o o r d o n n e r les acti-
vités de leurs organes a u t o n o m e s ?
Toutes ces questions se posent à l'évidence, et il est indispen-
sable de se les formuler n o n pas p o u r dresser u n catalogue des
possibles, mais p o u r rester éveillé à ce que couve la situation à
venir. Mais leur évidence m ê m e m o n t r e les limitations d e cet
abord. Il n e p e u t nous conduire q u ' à combiner ou à extrapoler
ce q u e n o u s avons, plus ou moins, connu. E t ce qui importe, c'est
ce qui dépasse ce que nous connaissons déjà : le nouveau, l'inédit
que pourra faire naître, dans quelques mois en France, l'activité
de la population.
Cela n e signifie pas que nous n'ayons rien à penser, rien à dire,
rien à vouloir, rien à faire. Tout au contraire. N o u s connaissons, et
nous devons dire, le risque que constitue toujours l'existence de
l'Appareil totalitaire d u P C F et le renforcement de ce risque par
des tendances qui se manifestent d'ores et déjà dans le PS. N o u s
savons, et n o u s devons dire, q u ' e n cas de crise aiguë le PS bascu-
lera d u côté de la défense d u désordre établi, où la Droite l'atten-
dra à bras ouverts, quitte à s'en débarrasser dans u n deuxième
temps. N o u s savons, et nous devons dire, que les groupuscules
«gauchistes» traditionnels tenteront d'infester tout m o u v e m e n t

644
LA G A U C H E E T I.A F R A N C E EN I97H

avec leur rhétorique irréelle et de le soumettre à leurs schèmes


organisationnels autoritaires.
N o u s savons aussi et surtout ce que n o u s voulons : que les
h o m m e s et les f e m m e s s'auto-organisent, dans les entreprises,
les administrations, les quartiers, les villages, les universités, les
écoles; qu'ils cassent les structures hiérarchiques et bureaucra-
tiques d'organisation et de pouvoir; qu'ils brisent les monopoles
de l'information et développent activement la libre circulation de
l'information et des idées ; qu'ils cessent de s'aliéner à des idéo-
logies qui détiendraient les réponses à toutes les questions et
s'imprègnent de la conviction q u ' e u x seuls, ni les idéologues, ni
les « experts », peuvent inventer des solutions appropriées à leurs
p r o b l è m e s ; qu'ils réinstaurent des collectivités vivantes; qu'ils
laissent dans le ruisseau où elle appartient la «politique» prosti-
tuée, et qu'ils réinventent la vraie politique, celle qui vise l'institu-
tion globale de la société ; qu'ils c o m p r e n n e n t qu'il n ' y a aucune
solution d e continuité entre les « grandes » questions et celles de
leur existence quotidienne, puisque les problèmes qui torturent la
plus h u m b l e des ménagères par exemple, sa condition, son loge-
m e n t , ses enfants, leur école, son quartier, les p r o g r a m m e s de la
télévision et l'abrutissement de son mari rentrant d u travail ou ses
attitudes patriarcales, ne sont q u e des aspects, des articulations d u
problème d e l'organisation et de la vie de la société ; qu'ils sachent
enfin que tout ce qu'ils pourraient faire, les transformations les
plus extraordinaires qu'ils pourraient réaliser, seraient plus que
précaires, moribondes d e naissance, aussi longtemps q u e subsis-
terait et se dresserait face à la société u n appareil d ' E t a t séparé,
autonome, maître des fonctions de centralisation, maître de l'infor-
mation et de la violence.

Juillet 1977
L ' É V O L U T I O N D U PCF*

Le P C F a-t-il vraiment changé, dans quelle mesure, dans


quelle direction ? La ligne de l ' U n i o n de la gauche, les modifica-
tions de son langage et de ses attitudes publiques, les distances
prises à l'égard de la Russie, semblent indiquer u n e évolution.
La r u p t u r e de l ' U n i o n de la gauche, le monolithisme politique
continué de l'organisation, semblent contredire cette idée. La
question reste ouverte. Son importance dépasse de loin le cas
d'espèce d u P C F .
En discuter exige de toute évidence de dépasser le niveau des
mots. Truisme que le contenu des commentaires et des «ana-
lyses » qui circulent oblige de rappeler fortement. Lorsque le P C F
«abandonne» la dictature d u prolétariat, les uns l'approuvent
dans cette démarche «démocratique», les autres le critiquent ou
le condamnent parce que ce faisant il abandonnerait le marxisme.
Mais évidemment le P C F n'a jamais été partisan de la dictature
du prolétariat ; il a toujours été partisan de la dictature du PCE
Proclamer que l'on abandonne ce que l'on n ' a jamais, en vérité,
poursuivi, ce n'est que perpétuer la mystification. Sans doute, le
changement de la forme de la mystification a son importance ; le
P C F veut signifier qu'il aurait renoncé à sa visée d ' u n pouvoir
exclusif - et ce fait lui-même ne peut pas être privé de toute signi-
fication. Mais p o u r voir s'il signifie autre chose que les éternelles
proclamations des staliniens sur leur amour de la démocratie et
du peuple (c'est sous la Constitution de 1936, «la plus démocra-
tique d u monde», que Staline a envoyé les gens par dizaines de
millions aux camps de concentration), u n procédé de propagande,
u n tournant tactique ou autre chose encore, il faut se tourner vers
l'analyse de la réalité d u P C F , avec laquelle les résolutions de ses

" Publié dans Esprit, décembre 1977. ( C f . plus haut la note de la page 237
<de SF, ici p.629>.) <Rééd. « 10/18», SF (1979), p.259-294.>

647
QUELLE DÉMOCRATIE?

Congrès n'entretiennent q u ' u n rapport à la limite nul. (Un sem-


blable miroir aux alouettes a toujours été, et reste, l'« internatio-
nalisme prolétarien», pseudonyme de l'hégémonie russe.) Dans
la cinquantaine de volumes des Œuvres complètes de Lénine, u n e
phrase au moins restera éternellement vraie : « En politique, il n'y
a que les imbéciles pour croire les autres sur parole. »
D e m ê m e , ce n'est pas la « ligne » politique proclamée d u P C F
qui traduit fidèlement sa véritable visée politique. Plus encore,
cette visée politique n'est pas forcément « consciente », et encore
moins « rationnelle ». Ce que le P C F - l'usage de la prosopopée est
inévitable - dit qu'il vise ; ce qu'il croit qu'il vise ; ce qu'il vise effec-
tivement ; et ce qu'il ferait ou serait amené à faire réellement s'il
accédait au pouvoir, se situent à des niveaux certes reliés mais dif-
férents. Leur examen doit partir de l'analyse de la réalité du PCF.

L'Appareil totalitaire

La réalité d u P C F est, d'abord et avant tout, son organisa-


tion et, dans cette organisation, la bureaucratie ou, plus exacte-
ment, l'Appareil bureaucratique. Cet Appareil n'est pas identique
à l'ensemble des individus concrets qui le peuplent, l'incarnent,
le font fonctionner. Il a u n niveau d'existence propre, c o m m e
ensemble de relations et de «règles» qui assurent sa reproduc-
tion en tant qu'Appareil bureaucratique (à savoir, la perpétuation
de ces relations et «règles», et le renouvellement continu de la
cohorte d'individus qui l'incarnent et le font fonctionner). Par
rapport à cet ensemble de relations et de « règles », les individus
sont contingents et substituables ; mais évidemment l'Appareil ne
peut exister, survivre, se conserver q u ' e n assurant le recrutement
ininterrompu d'individus pouvant le faire fonctionner conformé-
ment à sa « nature », reproduisant et perpétuant, dans leur com-
portement, l'observance de ces relations et «règles». Rappelons
que, c o m m e dans toute organisation bureaucratique m o d e r n e ,
on constate ici aussi le p h é n o m è n e fondamental, structurel, de
la différence, de la scission, entre processus formels et réels. Les
relations et « règles » qui gouvernent l'existence d u P C F ne sont
pas ses « statuts », lesquels entretiennent avec celles-là u n rapport
complexe, rarement d'expression, le plus souvent de camouflage.

648
I . ' É V O L U T I O N I)U P C F

Mais l'Appareil du P C F , et des autres partis communistes,


n'est pas simplement u n Appareil bureaucratique c o m m e celui de
l'Etat, de l'Armée, de l'Église ou de l'entreprise moderne. C'est
u n Appareil bureaucratique politique totalitaire, à savoir, déterminé
par la visée de la domination totalitaire de la société moyennant
le pouvoir d'État. Domination totalitaire : domination illimitée de
l'Appareil. Accédant au pouvoir, l'Appareil n'est pas limité par
le droit ou la loi : la loi est ce que l'Appareil décide et ce qu'il en
fait. (« Les cadres décident de tout », disait Staline.) Le pouvoir de
l'Appareil n'est pas n o n plus limité par aucune spécificité, carac-
tère propre, organisation déjà existante de la matière sociale; la
société n'est p o u r lui que matière première indéfiniment malléable
à modeler. Il n'est limité, en particulier, par aucune frontière entre
une « sphère publique » et une « sphère privée » de l'existence des
individus, pas plus que par la reconnaissance de secteurs d'activité
qui échapperaient par principe à son pouvoir. Cette visée d'ho-
mogénéisation, de pulvérisation de la société et d u peuple p o u r
les agglomérer à l'État lui-même soumis à l'Appareil est présen-
tée, dans l'idéologie de l'Appareil, sous forme inversée, c o m m e
Identité d u Peuple et de « son » État, médiatisée par le Parti (tota-
litaire). Enfin, le pouvoir de l'Appareil ne peut pas être limité par
des «idées» qui s'opposeraient à sa domination ou simplement
tendraient à la discuter. L'Appareil doit faire de son idéologie u n e
idéologie d'État et de toute autre u n crime d'État.
C'est là la tendance idéale, la limite de ce que l'Appareil tend à
réaliser. En vérité, cette limite ne saurait jamais être atteinte : le
pouvoir rigoureusement total est rigoureusement une pure repré-
sentation. I n d é p e n d a m m e n t m ê m e de cela, u n e foule de facteurs
essentiels font que, dans sa réalité effective, la domination tota-
litaire de l'Appareil s'écarte nécessairement de sa limite idéale, et
que les variantes q u ' o n en observe s'en écartent à des degrés dif-
férents. Pendant les vingt dernières années, u n seul pays a vécu
au voisinage immédiat de cette limite : la Chine maoïste. (Aussi
bien, de nombreux intellectuels français «de gauche» déliraient
d'enthousiasme devant le totalitarisme maoïste et son m o m e n t
culminant : la « révolution culturelle ». Ils n ' o n t d u reste pas beau-
coup évolué. Ayant acclamé dans le totalitarisme la Révolution,
ils dénoncent aujourd'hui dans la révolution le Totalitarisme. Les

649
sentiments ont changé, la pensée reste strictement la même.) En
particulier, l'idéologie d'État n'est pas nécessairement «totale».
Son domaine essentiel, où elle ne saurait absolument pas tolérer
u n discours contraire, est celui de la politique, des fins et de l'or-
ganisation de la société. Sa tendance «naturelle» est d'envahir, à
partir de là, tous les autres domaines ; mais, les exemples d u fas-
cisme italien ou aujourd'hui de certains pays de l'Europe de l'Est
le montrent, cette tendance peut très bien ne pas s'accomplir,
pourvu que reste incontesté le postulat fondamental : la « vérité »
sur la société et la politique, c'est l'Appareil qui la détient. Par là
même, on voit enfin que le totalitarisme n'implique pas nécessai-
rement l'identification du Savoir comme tel et d u Pouvoir, encore
moins l'invocation d ' u n Savoir «rationnel». H i d e r ne prétendait
pas que lui-même ou le parti nazi savaient tout ; il prétendait qu'il
savait ce qu'il fallait au peuple allemand. Pas davantage ne pré-
tendait-il qu'il savait cela moyennant une réflexion rationnelle ; il
le savait par mission, et dénonçait la Raison au n o m du sang, de la
terre, etc. (Il est à peine nécessaire de noter qu'il faut u n e stupidité
sans bornes pour confondre l'invocation d u Savoir par le Pouvoir
et le Savoir lui-même.)
La visée d ' u n e domination totalitaire de la société n'est pas
«extérieure» à l'Appareil; elle n'est pas une «fin» dont celui-ci
serait le « moyen », pas plus que l'Appareil n'est u n « moyen » qui
pourrait être mis au service d'autres «fins». Cette visée n'est pas
seulement ce qui tient ensemble l'Appareil et le maintient en m o u -
vement; elle est portée par son m o d e d'être, inscrite dans sa vie
et son fonctionnement quotidiens, elle est constamment nourrie
par les activités externes et internes de l'organisation - en m ê m e
temps qu'elle les nourrit. M ê m e avant d'accéder au pouvoir, un
parti totalitaire - communiste, nazi ou autre - préfigure déjà dans
sa propre réalité une société totalitaire, il est déjà une micro-société
totalitaire tant que faire se peut dans le contexte d ' u n e société glo-
bale qui ne l'est pas encore. Il institue déjà en son sein le type de
relations sociales et les significations qu'il tend à imposer, en s'em-
parant d u pouvoir d'État, à l'ensemble de la société.
Cette préfiguration de la domination totalitaire de l'Appareil sur
la société se réalise, dans l'organisation elle-même, comme domi-
nation illimitée d u Sommet de l'Appareil sur l'organisation. Il en est

650
I . ' É V O L U T I O N I)U PCF

ainsi aussi bien lorsque l'organisation totalitaire s'est emparée d u


pouvoir et forme donc une sous-société dans la société, que lorsque,
hors d u pouvoir existant, elle ne constitue q u ' u n e micro-société
opposée à la société établie. Dans ce dernier cas, la visée de domi-
nation totalitaire sur la société se réalise déjà, embryonnairement,
dans et par le pouvoir illimité du Sommet de l'Appareil sur l'or-
ganisation; et, inversement, cette réalisation embryonnaire d ' u n
pouvoir illimité déjà à l'intérieur de l'organisation est le germe et
presque le garant du déploiement universel de la visée totalitaire de
l'organisation lorsqu'elle s'emparera d u pouvoir.
Le pouvoir illimité d u Sommet de l'Appareil sur l'organisation
signifie concrètement, ici encore, que ce pouvoir n'est pas essen-
tiellement soumis à des « règles » ; autrement dit, que les « règles »,
qui existent toujours sur le papier, sont simplement formelles,
ou encore que le Sommet peut toujours imposer ses décisions au
moyen de ces « règles » et au besoin à leur encontre. E n particulier,
le Sommet n'est pas soumis à des « règles » concernant sa propre
désignation : le Sommet est inamovible par des moyens * réguliers »,
et il se perpétue par cooptation. (Dans u n Appareil bureaucratique
d ' u n autre type, par exemple le PS, l'Etat de type occidental ou la
bureaucratie de l'entreprise, les règles qui limitent le pouvoir d u
Sommet comme celles qui régissent sa désignation ne restent pas
simplement formelles. Il y existe la chance sociologique, au sens que
donnait à ce mot M a x Weber, à savoir la possibilité effective, de les
faire prévaloir contre le Pouvoir.)
Il n ' e n résulte pas que le Sommet soit maître absolu - indépen-
d a m m e n t m ê m e des limites que lui impose la «réalité» externe
et interne. Le Sommet existe c o m m e partie «personnifiée» de
l'Appareil et p o u r l'Appareil ; le pouvoir d u Sommet est m o m e n t
d u pouvoir de l'Appareil. Certes, la relation n'est pas et ne peut
pas être instrumentale. La réalité de l'organisation totalitaire, c'est
l'Appareil ; mais l'Appareil ne peut se « réaliser » que moyennant
les individus, et en particulier ceux qui en forment le Sommet. Le
Sommet n'est pas « moyen » ou « instrument » de l'Appareil, il est
partie et culmination de l'incarnation de l'Appareil. C o m m e toute
incarnation, celle-ci aussi a ses côtés tragiques. Entre le Sommet
« personnifié » et l'Appareil comme tel, les tensions sont toujours
possibles et peuvent devenir très importantes. Mais, à travers ces

651
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

tensions et ces conflits entre le S o m m e t et l'Appareil, c'est encore


l'unité des deux qui se manifeste et qui prévaut. Alors m ê m e ,
par exemple, q u e M a o , p e n d a n t la «révolution culturelle», s'ap-
puyant sur u n e fraction d u P C C et de l'Armée, essaie de dresser
la population contre la fraction d o m i n a n t e d u P C C et attaque p a r
m o m e n t s l'Appareil c o m m e tel, le résultat et le b u t de l'opéra-
tion est de renouveler et de renforcer la domination de l'Appareil
sur la société chinoise, tout en modifiant la relation entre celui-ci
et son S o m m e t personnifié, M a o lui-même. Et, alors m ê m e que
Staline, dans la période la plus d é m e n t e d e son pouvoir, envoie à
la m o r t par centaines de milliers les « cadres dévoués » d u Parti, il
doit en m ê m e temps et ce faisant réaffirmer et renforcer le p o u -
voir d u Parti c o m m e tel, proclamer q u e «les cadres décident de
tout», investir c h a q u e petit despote c o m m u n i s t e local d u m ê m e
type de pouvoir à l'égard de la base et d e la population q u e celui
d o n t il use lui-même. Staline n e p e u t détruire physiquement les
trois quarts des individus contingents qui peuplent l'Appareil que
dans la mesure où, simultanément, il préserve et renforce l'Appa-
reil c o m m e tel. Plus m ê m e : cette destruction des individus est ce
qui confirme, scelle, porte à sa pleine expression, réellement et
symboliquement, la toute-puissance de l'Appareil, m o n t r a n t que
celui-ci est bien distinct et i n d é p e n d a n t de toute personne parti-
culière, n'est soumis à a u c u n e règle et pas m ê m e à celles d u lan-
gage et de la logique, est finalement plus fort que l'irréversibilité
d u temps puisqu'il p e u t réécrire tous les ans l'histoire passée.
Aussi, il est clair que le pouvoir illimité d u S o m m e t n e prend
pas nécessairement la f o r m e d u «pouvoir personnel» d ' u n seul.
Certes, la liaison des m o m e n t s forts d u totalitarisme m o d e r n e ,
dans sa naissance et sa consolidation, avec le pouvoir d ' u n seul
(Mussolini, Staline, Hitler, M a o , etc.) est loin d'être accidentelle.
Mais u n e foule d'exemples contemporains m o n t r e n t qu'elle n'est
pas n o n plus absolument nécessaire. E n tout cas la question de
savoir si le totalitarisme m o d e r n e est indissociablement lié au p o u -
voir d ' u n seul a été tranchée par l'histoire dans le sens négatif.
Staline ou M a o morts, l'Appareil d e m e u r e .
Enfin, la relation entre le S o m m e t et l'Appareil n o n seule-
m e n t n'exclut pas des antinomies entre la politique m e n é e par le
S o m m e t et les intérêts bien compris d e l'Appareil, mais, en fait,

652
I . ' É V O L U T I O N I)U P C F

de telles antinomies sont inévitables et matérialisent une des irra-


tionalités essentielles incorporées à la bureaucratie totalitaire. D e
m ê m e que les «grands bonds» de M a o , la politique de Staline a
conduit, à cent reprises, l'État et le Parti russes à u n millimètre de
l'effondrement et de la ruine (et ils n ' e n ont été sauvés que par les
folies similaires de Hitler). D e cette politique, l'observateur ratio-
naliste cherchera toujours des « explications rationnelles », qui ne
sont que constructions rationalisatrices. Mais l'Appareil n e peut
exister que c o m m e siège d ' u n pouvoir absolu - et ce pouvoir est
nécessairement investi dans quelqu'un ou quelques-uns. Dès lors,
il doit en subir les conséquences. Tout pouvoir séparé - c'est-à-
dire étatique - est stupide, et le pouvoir absolu est stupide abso-
lument. Cette constatation évidente ne peut gêner que ceux qui
ont u n e vue fonctionnaliste de la société et de l'histoire. Mais,
pas plus qu'aucune autre, une société totalitaire n ' a besoin d'être
absolument fonctionnelle, et ne peut l'être. Si elle n e peut pas pré-
server u n m i n i m u m de fonctionnalité, elle s'effondrera, u n point
c'est tout. (Et c o m m e n t définir ce m i n i m u m , lorsque l'on observe
la Russie entre 1934 et 1941, par exemple?) Mais une distance
immense sépare cette fonctionnalité minimale et la «rationalité»
totale (du point de vue de la conservation de l'Appareil).

A tous ces égards, le P C F reste une organisation totalitaire.


Sa réalité est toujours, sans aucun doute, celle d ' u n e organisation
dominée par u n Appareil et soumise au pouvoir illimité d u Sommet
de l'Appareil. Q u e le P C F se proclame partisan de la démocratie,
de l'anarchisme intégral ou d u bouddhisme zen, sa visée totalitaire
est inscrite dans la structure de son organisation et dans les rela-
tions de domination d u Sommet qui y sont constamment repro-
duites. Cette structure et ces relations ne peuvent porter q u ' u n e
visée totalitaire - et, à cet égard, n o n seulement ce que le P C F dit
importe peu, mais tout aussi peu importe ce qu'il « se représente »
in petto. (Le parti bolchevique ne mentait pas, et ne se mentait pas,
lorsqu'il disait qu'il visait l'instauration d u socialisme.)
Le Sommet d u P C F garde u n pouvoir illimité sur l'organisa-
tion, et impose sa « ligne » à sa guise. L'« abandon de la dictature
du prolétariat » au dernier m o m e n t , sur simple ordre de la direc-
tion d u Parti et cela après une longue « préparation démocratique »

653
d u dernier Congrès d u P C F où la question n'avait m ê m e pas été
évoquée, en fournit l'illustration comique : le Bureau Politique a
eu soudain u n e vision, et quelques heures après, ô miracles de
l'unanimisme démocratique, le Congrès la partage c o m m e u n seul
h o m m e . Les péripéties de ces derniers mois - où le Sommet a
décidé et effectué tout seul la rupture avec le PS - en offrent u n
autre exemple.
Le m o d e de désignation des dirigeants reste le m ê m e : coopta-
tion de fait par le Sommet, soit nomination de quelques nouveaux
membres de l'équipe dirigeante par ceux déjà en place. Toute
l'organisation effective d u P C F continue d'être agencée de manière
que les membres de l'organisation soient dressés dans l'obéissance
au Sommet, assurant le maintien d u pouvoir de celui-ci. Q u e les
méthodes brutales d'autrefois aient été assouplies ne change rien
au fond de l'affaire. La prétendue « discussion libre » de ces der-
niers temps dans le PCF, face à une direction qui dispose de tout
(argent, presse, bulletins intérieurs, cadres, spécialistes, informa-
tions, etc.) et alors que les «tendances» demeurent strictement
interdites, n ' a d'autre signification que celle d ' u n e valve de sécu-
rité permettant d'évacuer u n e partie de la pression interne. Le
jour où des «tendances» y seraient admises, où la direction en
place pourrait être renversée par u n vote qui ne soit pas acquis
d'avance, le P C F commencerait sa transformation en parti sim-
plement bureaucratique, c o m m e le PS. Il en est très loin.

L'organisation comme idéologie

Cependant, il est incontestable que le P C F présente, depuis


quelques années, u n e «évolution» - ne serait-ce q u ' a u niveau
de ses discours manifestes - et que l'on doit s'interroger sur la
véritable portée, les causes, la dynamique de cette «évolution»,
d'autant plus qu'elle n'est pas u n phénomène isolé («eurocom-
munisme»).
N o t o n s tout de suite que le surprenant n'est pas une éventuelle
« évolution » d u P C F , mais l'absence d ' u n e telle évolution pendant
si longtemps. Le surprenant est que le P C F ait p u rester de si lon-
gues années le fossile qu'il a été. L'Appareil a beau tendre, comme
toute chose, à persévérer dans son être, il est plongé dans u n e

654
société - la société française contemporaine - qui, elle, change
rapidement. C o m m e n t et moyennant quoi a-t-il p u se maintenir,
se conserver, se reproduire ?
La question de la possibilité p o u r u n Appareil totalitaire de se
conserver et de se reproduire présente plusieurs aspects, intime-
ment liés. L'Appareil doit pouvoir assurer u n recrutement suf-
fisant; reproduire sa structure totalitaire interne; conserver sa
visée d'accession au pouvoir comme visée réalisable ; maintenir u n
ciment idéologique.
C'est u n truisme de dire que ces questions se posent de manière
tout à fait différente dès lors que l'Appareil totalitaire s'est emparé
d u pouvoir d'État. Pour la bureaucratie russe ou chinoise, la ques-
tion de sa conservation et reproduction coïncide avec la question
de la conservation et de la reproduction de la société russe ou
chinoise c o m m e sociétés d'exploitation et d'oppression totali-
taire. Le pouvoir d'État leur assure u n recrutement qui n'est que
la conservation et l'extension numérique de la couche privilégiée
et dominante. Ce m ê m e pouvoir d'État garantit par de multiples
moyens et en dernier ressort par la violence la structure totalitaire
de la société et d u Parti. Les seules limites à ce pouvoir sont la
lutte de la population contre l'exploitation et l'oppression bureau-
cratiques, et les antinomies et irrationalités inhérentes à l'organi-
sation bureaucratique totalitaire elle-même.
La situation est m ê m e différente p o u r ce qui est de l'idéologie.
Si, pendant les phases d'accession de la bureaucratie au pouvoir,
puis de sa consolidation, u n e « idéologie de granit », selon l'expres-
sion de Soljénitsyne, lui est indispensable, le rapport de la bureau-
cratie à son idéologie devient beaucoup plus élastique u n e fois
son pouvoir fermement assis. D e tout le dispositif totalitaire de la
bureaucratie russe, c'est l'idéologie qui s'est le plus usée avec le
temps, en m ê m e temps qu'elle devenait u n carcan gênant p o u r la
bureaucratie elle-même. Le processus de décomposition de l'idéo-
logie bureaucratique, officiellement entamé au XX e Congrès d u
P C U S , a fini par faire de celle-ci u n e coquille vide. Et à la limite,
la bureaucratie russe pourrait se débarrasser presque complète-
ment de l'idéologie marxo-lénino-stalinienne, et se contenter d ' u n
progressisme-rationalisme à vague coloration «marxiste». (C'est
en fait ce qui est en train de se passer. C'est aussi ce qui, après

655
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

douze ans de football avec le «marxisme-léninisme», commence


à se produire en Chine.) Le pouvoir effectif dont elle dispose lui
permet d'aller très loin dans cette voie ; et ce pouvoir lui-même,
la puissance et la gloire de l'Empire Russe, ou ailleurs celle de
l'Empire Chinois, est en cours de devenir le principal ingrédient
de son «idéologie». Certes, les effets à long terme de la désin-
tégration de l'idéologie marxo-lénino-stalinienne sont u n e autre
affaire. La société russe est, peut-être, le premier exemple connu
d ' u n e société cynique. Et, plus fortement q u e p o u r les sociétés
occidentales, ce point d'interrogation se pose p o u r les sociétés
bureaucratiques totalitaires : combien de temps u n régime peut-il
survivre dans le cynisme p u r et simple ?
Il n ' e n va pas de m ê m e p o u r u n Appareil totalitaire dans
l'« opposition », c o m m e le P C F . Le ciment que représentent les
intérêts réels et imaginaires des individus p o u r une bureaucratie
au pouvoir (et m ê m e p o u r les bureaucraties «réformistes», qui
ne sont pas exclues d u pouvoir) n e peut pas dans ce cas lier les
membres, ni m ê m e la majorité des cadres, de l'organisation. Ce
qui en accomplit la fonction, c'est la combinaison de l'idéolo-
gie et de la visée d'accession au pouvoir c o m m e réalisable, dans
laquelle les individus se projettent, et projettent leurs intérêts
(bien que ce dernier facteur ne soit pas ici, en général, décisif).
« N o u s avons les idées vraies et justes ; et, en fonction de ces idées,
nous aurons le pouvoir. »
Cette idéologie, dans le cas des P C et en particulier d u P C F ,
n'était pas seulement et pas tellement le «marxisme» dans ses
successives versions garaudienne, kanapienne, etc. Son noyau
dur était la référence à deux « réalités » mythiques, à u n « ailleurs »
et un « autrefois » : l'« ailleurs » d u « socialisme » réalisé en Russie ;
l'« autrefois » aussi bien révolu (l'imaginaire «passé révolution-
naire» d u P C F ) qu'à venir (la politique réactionnaire effective
du P C F passant p o u r u n e « tactique », indéfiniment rachetée par
l'idée q u ' u n jour le P C F dévoilerait enfin son essence révolution-
naire ; rachat d'autant plus aisé que « révolution » en était venu à
signifier de plus en plus «prise d u pouvoir»). Ainsi, le P C F vivait
pour une grande partie sur u n anachronisme et, si le néologisme
est permis, sur un anatopisme. Quoi qu'il fît, il restait dans la
représentation de ses militants et sympathisants vaguement « révo-

656
I , ' Ê V O I . U T I O N DU P C F

lutionnaire », 1) parce qu'il l'avait été et qu'il le serait de nouveau


lorsque les circonstances le permettraient, 2) parce que la Russie
construisait le socialisme. La première de ces rationalisations, p u r
acte de foi, était constamment contredite par l'expérience la plus
immédiate, la plus directe (mais combien de vrais chrétiens ont-
ils jamais perdu leur foi en u n Dieu infiniment b o n en regardant
les malheurs d u m o n d e ? ) . Mais sa fragilité intrinsèque était com-
pensée par la référence obsédante à la « réalité » mythique actuelle
(mais « ailleurs », d o n c incontrôlable) de la construction d u « socia-
lisme» en Russie (puis dans les «démocraties populaires», etc.).
D e m ê m e , il fallait aux maoïstes français entre 1968 et 1975 croire
que quelque part, là-bas, heureusement très loin, la « révolution »
était réalisée ; cela leur permettait de délirer sur la réalité française.
Cette référence est en train de se volatiliser avec une vitesse
accélérée. Après avoir résisté incroyablement longtemps aux
coups les plus rudes que pouvait lui porter la réalité, la mystifi-
cation d u « socialisme » russe commence à se dissiper. O n assiste
à la soudaine addition des effets cumulés d u schisme de Tito, du
XX e Congrès, des événements de 1956 en Pologne et en Hongrie,
de la rupture avec la Chine, de la destitution de Khrouchtchev,
de l'invasion de la Tchécoslovaquie, des achats massifs de blé aux
États-Unis et de l'installation en Russie, moyennant finance amé-
ricaine, d'usines de Pepsi-Cola p o u r apaiser la soif des « h o m m e s
d ' u n type nouveau », de la propagation de la vérité sur le Goulag,
la répression « psychiatrique », les dissidents de l'Est, etc. J'écrivais
déjà avant les événements de la Tchécoslovaquie 1 que la référence
russe était devenue u n e lourde hypothèque pour le PCF. Elle n'a
cessé, depuis, de s'alourdir.
Ainsi le P C F - comme les autres partis « eurocommunistes » - ne
peut plus se référer à u n « modèle réalisé » d u prétendu socialisme
qu'il viserait. Plus même, il est obligé de proclamer qu'il n'existe
pas de « modèle d u socialisme ». Mais d u coup aussi, il a beau mul-
tiplier les discours sur « la voie française vers le socialisme », il ne
peut offrir à ses militants et sympathisants ni u n e définition ni u n e

l.Dans La Brèche, Fayard, 1968, en collaboration avec Claude Lefort


et Edgar Morin. [Voir plus haut <dans SF>, « La révolution anticipée »,
p. 197-199 <ici p. 300-301 >.]

657
QUEl.LF, D É M O C R A T I E ?

représentation de ce qu'il prétend faire. L'« élimination d u pouvoir


des monopoles», la «nationalisation», la «planification», m ê m e
baptisée « démocratique », apparaissent fort maigres comparées à
l'épaisseur de réalité mythique des 200 millions de Russes, qui,
guidés par le génial Staline, bâtissaient en chantant le socialisme
et faisaient naître u n type d ' h o m m e nouveau.
En outre, la question de savoir si de telles mesures ont u n rap-
port quelconque avec le socialisme, et quelle serait leur incidence
sur la vie effective des gens, désormais largement débattue, ne
peut plus être escamotée. Le P C F est devenu incapable de dire en
quoi consisterait le caractère « socialiste » de son accession au pou-
voir - hormis le fait qu'elle serait son accession au pouvoir. D a n s
ces conditions, l'idéologie de l'organisation tend à devenir l'orga-
nisation elle-même c o m m e idéologie. Toute la « gauche » veut des
nationalisations ; mais le P C F en veut « plus », les veut « mieux »,
«vraies», les veut «autrement». Il est meilleur parce qu'il est le
PCF. A la limite, son idéologie se réduit à l'invocation de son n o m
propre : « N o u s sommes des communistes, parce que nous nous
appelons des communistes. » A part cela, la soupe éclectique de
mendiant dont le militant doit faire son ordinaire s'est enrichie de
tous les produits et sous-produits de la civilisation contemporaine,
et la page culturelle de L'Humanité est devenue aussi sophistiquée
et presque aussi tolérante que Le Monde des livres.

La conservation du PCF

Avant d'examiner le sort de la visée d'accession au pouvoir


d u P C F comme réalisable, considérons les questions que pose
l'étonnante conservation d u P C F depuis une trentaine d'années :
stabilité relative de son influence (un cinquième de l'électorat poli-
tique, la moitié presque de l'électorat syndical) ; recrutement suf-
fisant pour le maintenir présent u n peu partout ; renouvellement
continu de ses responsables et cadres ; maintien de l'essentiel de sa
structure totalitaire. Cette conservation ne dépendait pas d u P C F
seul ; il a fallu que, depuis trente ans, la société française produise
constamment, et en nombre n o n négligeable, le type d'individu
prêt à devenir électeur, militant, cadre d u P C F et de la C G T , et
qu'elle continue aujourd'hui de le faire.

658
I . ' É V O L U T I O N I)U PCF

Immense problème, coextensif à l'histoire d u pays depuis la


guerre (elle-même évidemment incompréhensible sans une remon-
tée à ses phases antérieures), sur lequel il n'est possible ici que de
fournir quelques notations. E n bref, la conservation d u P C F a été
conditionnée par la persistance de traits « archaïques » d u capita-
lisme français pendant très longtemps (et encore aujourd'hui) ; la
France et l'Italie sont les seuls pays industrialisés où existe u n P C
important. Cette persistance a permis à l'inertie de l'institution
(parti, syndicat) de jouer à plein.
Parler d'inertie à ce propos n'est nullement une tautologie. Tout
comme u n corps en physique, une institution tend à conserver son
mouvement en grandeur et en direction aussi longtemps q u ' u n e
autre force ne vient pas l'altérer. Exister, p o u r u n e institution,
signifie inclure aussi les dispositifs et les mécanismes qui assurent
normalement (sauf « accident » ou action d ' u n facteur externe) sa
conservation et sa reproduction.
Ainsi, à u n m o m e n t d o n n é - par exemple 1945 - , il se trouve
q u ' e n fonction de toute l'histoire antérieure, la C G T , dominée
par le P C F et bouillon de culture pour celui-ci, est le syndicat de
masse, et qu'elle n ' a en face d'elle presque personne (des syndi-
cats « réformistes » sans réformes, ou des syndicats jaunes). Jusqu'à
1958, et m ê m e jusqu'à 1962, le capitalisme français ne parvient
pas à sortir de l'anarchie et de la pagaille qui résultent d u conflit
entre sa modernisation accélérée et le maintien de formes suran-
nées de son organisation. La C G T , majoritaire dans la plupart des
entreprises, réussit à jouer le double rôle de « défenseur des reven-
dications » et de co-gestionnaire de certains aspects de la vie des
entreprises, et à profiter des deux. (Le recours au délégué syndical
C G T a été et reste souvent u n moyen efficace p o u r les travailleurs
qui veulent résoudre u n problème « individuel ».) Les critiques que
l'on peut lui adresser d ' u n point de vue révolutionnaire (ou m ê m e
« réformiste correct ») importent peu dans ce contexte.
La C G T a u n n o m b r e incalculable de fois, p o u r ne pas dire
constamment, empêché des luttes, subordonné celles-ci à la ligne
politique d u P C F (pendant la guerre « froide », la guerre d'Algérie,
en 1968), conclu des compromis honteux (le plus monstrueux
étant, certes, les accords de Grenelle en 1968). Le fait est que tout
cela n ' a provoqué que des ruptures d'individus ou de minorités

659
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

minuscules ; ou bien une désillusion des travailleurs, ou u n e


modification d u type de leur soutien à la C G T («moindre mal»).
Le plus frappant : cette situation n'a été que peu modifiée après
l'apparition de la C F D T , qui offrait pourtant u n e alternative.
Inertie : la C G T est déjà le syndicat, elle est là - donc, elle reste le
syndicat. (Il n ' e n va pas autrement, dans u n autre contexte, avec
les Trade Unions en Angleterre, ou l ' A F L - C I O aux États-Unis.)
Et la « base ouvrière » qu'elle offre au P C F est l'élément le plus
solide du patrimoine de celui-ci.
Situation similaire au plan politique. Jusqu'à 1958, le capita-
lisme français reste empêtré dans les problèmes de sa modernisa-
tion; de 1958 à 1968, cette modernisation se fait sous l'égide d u
pouvoir «personnel» de D e Gaulle. Pendant toute cette période,
la social-démocratie française n ' e n finit pas de pourrir. Le P C F
a beau passer des politiques les plus sectaires aux plus compro-
mettantes - «guerre froide», puis vote des pouvoirs spéciaux à
Mollet pour faire la guerre d'Algérie ; par parenthèse, qui sait, et
qui dit aujourd'hui, que le P C F ne s'est jamais opposé effecti-
vement à cette guerre ? - , il reste le seul pôle d'opposition dans
un pays où, depuis u n siècle, la moitié de la population vote « à
gauche». Il tire parti de plusieurs éléments de la tradition fran-
çaise depuis 1789 (jacobinisme, luttes anticléricales, patriotisme
« révolutionnaire » : les classes dirigeantes anglaises ou américaines
n ' o n t jamais émigré à Coblence, été restaurées par une invasion
étrangère, écrasé u n e C o m m u n e avec l'aide de la Prusse ou colla-
boré avec Hitler), comme aussi de sa participation à la gestion de
la société établie (il y a a c t u e l l e m e i j 28 000 élus communistes en
France, essentiellement des conseillers municipaux).
Mais l'évolution et la modernisation de la société française,
qui s'accélèrent considérablement après 1960, rendent de plus
en plus difficile la conservation d u P C F ancien modèle. L'expan-
sion économique, les modifications d u cadre et du style de vie,
changent les problèmes et les préoccupations de la population.
Le misérabilisme de la propagande d u P C F ne rencontre plus
q u ' u n écho affaibli. En m ê m e temps et p o u r les mêmes raisons,
change le matériel humain où le P C F puise ses militants et ses
cadres. La société ne produit plus qu'à u n e échelle graduellement
réduite le type d'individu prêt à devenir «militant», puis «cadre

660
I . ' É V O L U T I O N I)U P C F

politique ». Sont en cause ici à la fois l'usure d u modèle classique


d u « militantisme politique » (resté p o u r l'essentiel celui d u P C F )
et de la « politique » elle-même comme activité centrale et perma-
nente ; mais aussi et surtout le rejet croissant, de la part des jeunes
générations, d u type autoritaire de relations qui sont la condition
d'existence de l'Appareil totalitaire.
Les deux phénomènes (qui traduisent des altérations capi-
tales dans les profondeurs de la société moderne) se sont explo-
sivement manifestés en Mai 1968, et, malgré les apparences, les
conséquences de M a i ont pesé très lourdement sur l'évolution
du P C F . Certes, l'image n'est pas simple, elle est m ê m e forte-
m e n t contrastée ; et c'est surtout ce contraste que reflète la situa-
tion présente d u P C F . D ' u n e part, il subsiste toujours, p o u r des
raisons impossibles à analyser ici, u n e production sociale d ' u n
n o m b r e d'individus qui continuent d'être pré-adaptés au modèle
autoritaire et attirés par celui-ci (un indice supplémentaire en est
fourni par le gonflement relatif d u trotskisme et d u maoïsme après
Mai 1968). C'est surtout là-dessus que s'appuie la perpétuation
d u P C F c o m m e organisation. Mais aussi, tel n'est plus le cas de
la grande majorité des jeunes. Et, dans cette mesure, le P C F doit
tant bien q u e mal « s'adapter », changer totalement de phraséo-
logie et, autant que faire se peut, de « style de travail », remplacer
le simple Diktat d ' a n t a n par u n e manipulation plus complexe,
atténuer ou camoufler le plus possible l'opposition entre ce qu'il
prétend faire par rapport à la société globale et ce qu'il fait effec-
tivement à l'intérieur de sa propre organisation. La situation est
fortement contradictoire, et il n'est nullement certain que l'Appa-
reil puisse maîtriser intégralement les conséquences du processus
ainsi déclenché.

La visée du pouvoir

Enfin, l'Appareil ne peut tenir ensemble, se maintenir et main-


tenir son mouvement que moyennant sa visée d'accession au
pouvoir et à condition que cette visée apparaisse c o m m e réali-
sable. Autrement dit, la situation sociale et historique doit offrir
une « chance », une probabilité objective n o n nulle, de réalisation
de la visée de l'Appareil; et il doit exister u n nombre suffisant

661
QUF.I.I.E D É M O C R A T I E ?

d'individus p o u r qui cette visée apparaît (est représentée) comme


réalisable (est «crédible»), (Je parle toujours de la visée effective
de l'Appareil, l'accession à u n pouvoir totalitaire, non pas de ses
habillages successifs : démocratie populaire, union d u peuple de
France, nationalisations plus gestion démocratique, etc.).
D e ce point de vue, l'existence du P C F depuis sa sortie du
Gouvernement en 1947 a été plus que difficile «objectivement»
- et le maintien de son influence ne soulève qu'avec plus de force
encore l'interrogation sur les raisons de la solidité d ' u n Appareil
totalitaire et de l'attraction qu'il peut exercer dans une société que
rien ne semble prédestiner à un avenir totalitaire. D e 1947 à 1958,
et même après, l'accession d u P C F au pouvoir, malgré la crise
endémique d u capitalisme français, n'était concevable que moyen-
nant l'appui militaire russe, explicite ou virtuel. Elle ne l'était donc
que dans le contexte d ' u n conflit mondial ; il paraissait, et il paraît
toujours, exclu que les Etats-Unis acceptent sans réagir le passage
de l'Europe dans le camp russe, et la France sous le pouvoir d ' u n
P C pro-russe rendrait intenable militairement l'Europe continen-
tale. Aussi, pendant la période la plus aiguë de la « guerre froide »
(1947-1953), le PCF, transformé pratiquement en détachement
de guérilla russe, se livre à des opérations suicidaires dont la jus-
tification se trouve dans l'imminence présumée d ' u n e crise inter-
nationale. Mais à la « guerre froide » succède la « paix froide », puis
la prétendue détente. Le P C F est alors forcé à u n repli historique.
Il campe dans la société, tout en s'efforçant périodiquement de
rompre son isolement ; il se donne en fait comme objectif central sa
propre conservation en a t t e n d a n t e s temps meilleurs. Mais cette
conservation devient de plus en plus difficile dans une société qui
change, avec une idéologie qui fiche le camp, et u n « modèle » russe
qui devient, surtout après 1968, u n repoussoir.
L'Appareil est ainsi amené à modifier sa « ligne ». Modification
graduelle et pénible, commencée en 1968, sans doute pas encore
terminée. Des facteurs analogues produisent u n résultat analogue
dans d'autres partis communistes, surtout le P C italien. Ce que
l'on a appelé l'« eurocommunisme » est certes u n phénomène qui
exigerait u n e analyse détaillée, n o t a m m e n t pour ce qui est de
la possibilité d ' u n nouveau schisme d u C o m m u n i s m e interna-
tional dont il est gros. Contentons-nous de résumer l'évidence:

662
L ' É V O L U T I O N DU PCE

l'eurocommunisme traduit l'effort d ' a d a p t a d o n des Appareils


totalitaires communistes à u n e situation où leur accession au pou-
voir selon les scénarios classiques apparaît c o m m e indéfiniment
irréalisable, et où, en fonction des changements sociaux, ils ne
peuvent plus, sous peine de dépérir, se borner à essayer simple-
m e n t de se conserver. Cela les conduit, en particulier, à prendre
des distances croissantes à l'égard de la Russie; à modifier et
assouplir leur comportement externe et, jusqu'à u n certain point,
leur fonctionnement interne ; enfin, à abandonner, ou à faire mine
d ' a b a n d o n n e r - mais dans ce domaine la différence risque de
devenir très mince - leur monolithisme idéologique.
Q u e cet effort d'adaptation soit travaillé par u n e série de contra-
dictions aiguës, on le voit clairement aussi bien dans le cas d u
P C F que dans celui d u P C qui est allé le plus loin dans cette voie,
le P C italien. Mais aussi, être contradictoire n ' a jamais empêché
personne d'exister - ni u n individu, ni m ê m e u n e organisation ou
u n e institution. Considérons plutôt concrètement les difficultés de
l'existence d u P C F depuis la signature d u Programme c o m m u n
en juin 1972 et dans la perspective que les élections de 1978 ont
créée pour lui.
Ces difficultés se traduisent par les deux grandes modifica-
tions successives de la « ligne » d u P C F : signature d u Programme
c o m m u n et formation de l'Union de la gauche en 1972, durcis-
sement progressif d u P C F à l'égard de ses «alliés» à partir d u
printemps 1977 et finalement rupture de l'Union de la gauche
en septembre. «Ligne», et modifications, qu'il serait absurde de
vouloir discuter comme s'il s'agissait de « stratégies rationnelles »,
«rationnellement» modifiées. Aussi incroyable que cela puisse
paraître, c'est pourtant là le point de vue adopté par la totalité
des commentateurs, qui parlent des mouvements et contre-mou-
vements de Marchais et de Mitterrand comme s'il s'agissait d ' u n e
partie Spassky-Fischer. Le lecteur ne peut certes m a n q u e r d'en
tirer le bénéfice secondaire d ' u n e certaine hilarité. Mais la question
dépasse de loin le QI des personnes impliquées. Pas plus qu'ail-
leurs on ne fait en politique ce que l'on veut, on n e contrôle et on
ne peut inspecter l'ensemble des paramètres pertinents p o u r la
décision et l'action. Ni jeu d'échecs, ni Kriegspiel, ni poker (aucun
joueur n ' a jamais vu son quatrième Roi se transformer entre ses

663
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

mains en deux de pique, encore moins en u n e carte inconnue


auparavant), la politique est soumise à l'indétermination essen-
tielle des actions et des réactions d u milieu et des instruments
mêmes dont les acteurs croient qu'ils disposent, indétermination
que l'on ne peut pas réduire moyennant u n calcul des probabilités,
comme le voudrait la théorie des jeux.
La composante «rationnelle» ou, mieux, rationalisable de la
politique d u P C F à partir de 1972 ne peut être comprise que
c o m m e le passage à u n e tactique (nullement inédite) d'accession
au pouvoir moyennant l'alliance avec le PS, considéré à l'époque
c o m m e trop faible p o u r entraver l'hégémonie d u P C . Le P C F
sortait ainsi d ' u n isolement qui avait duré u n quart de siècle, et
pouvait escompter atteindre ces deux objectifs a p p a r e m m e n t (et
réellement) inconciliables : redonner u n e crédibilité à sa visée
d'accession au pouvoir ; d o n n e r u n e crédibilité à sa « démocrati-
sation » permettant d'éviter u n e rupture internationale (et peut-
être u n e guerre civile) au m o m e n t de l'installation de la gauche
au pouvoir. Si cette installation pouvait se faire légalement et
pacifiquement, les staliniens pouvaient espérer disposer d u laps
de temps nécessaire p o u r élargir leur pénétration dans l'appareil
d'État et celui de gestion de la production, phagocyter graduelle-
ment les socialistes et finalement les soumettre (à la faveur aussi
d ' u n e éventuelle scission d u PS), suivant u n scénario qui certes
serait postsynchronisé en français et modernisé mais qui a déjà
été réalisé plus d ' u n e fois ailleurs.
Qu'elles aient été calculées ou non, les énormes ambiguïtés
d u Programme c o m m u n , et finalement le caractère absolument
irréalisable de celui-ci, correspondaient assez bien à cette tactique.
Certes, elles servaient les deux (ou les trois) partenaires. Tout
le m o n d e voulait pêcher en eaux troubles, ou, plus exactement,
troubler encore plus l'eau de la pêche c o m m u n e en espérant qu'il
serait le seul à en profiter.
Les ambiguïtés du Programme c o m m u n , évidentes dès le départ,
ont éclaté lors des discussions sur son « actualisation », qui a finale-
ment servi de prétexte à la rupture de l'Union de la gauche. Elles
ne concernaient pas seulement le nombre des entreprises à « natio-
naliser», le sort des filiales, etc. Beaucoup plus importantes étaient
celles relatives au pouvoir effectif dans ces entreprises (que le P C F

664
pouvait espérer lever à son avantage en fonction de la puissance de
la C G T ) et, surtout, celles concernant le pouvoir effectif sur l'éco-
nomie et la gestion effective de celle-ci, qui ne pourraient être réso-
lues que par la nature et l'orientation du pouvoir gouvernemental.
Sans paradoxe, ces ambiguïtés au niveau le plus général résultent
d u caractère irréalisable d u Programme commun 1 . (...)

L'application de telles mesures créerait immédiatement u n e


situation chaotique - à laquelle s'ajouteraient les effets de la
victoire électorale de la gauche sur les couches populaires et les
réactions de panique des milieux capitalistes. Situation qui serait
encore aggravée par l'application des mesures visant à augmenter,
de diverses façons, les revenus de larges catégories sociales et que
le Gouvernement de la gauche aurait été sans doute obligé d'appli-
quer très rapidement.
L'évolution de la situation aurait donc été déterminée, de
manière décisive, par le rapport de forces (parlementaire et
extra-parlementaire) au sein de l'Union de la gauche. Le P C F
pouvait escompter tirer bénéfice des ambiguïtés d u Programme
c o m m u n et de la pagaille généralisée qui suivrait les élections, s'il
gardait la prépondérance politique ; il risquait fort de se retrouver
perdant, et piégé dans u n e série de dilemmes, sans cette prépon-
dérance. Et encore, il lui fallait tenir pour exclue toute possibilité
d'intervention autonome de la population.

Le totalitarisme honteux

Cette «ligne» comportait donc u n e telle quantité d'éléments


aléatoires et charriait tant de contradictions qu'il n'est absolu-
ment pas certain que, m ê m e s'il avait pu préserver son hégémonie
au sein de la gauche, le Sommet d u P C F aurait envisagé sa vic-
toire avec u n e joie sans mélange. (Il ne semble pas que les com-
mentateurs aient essayé de se mettre dans la position de Marchais
au soir d ' u n e éventuelle victoire électorale de la gauche donnant
la prépondérance au PC.) Mais, de toute façon, l'évolution de

1. Note 1979: Je supprime ici la discussion de la partie économique du


Programme commun, donnée plus haut, p. 245-248 <ici, p. 635-637>.

665
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

l'opinion politique française l'a r e n d u e irréalisable. E s c o m p t a n t


au départ être le principal bénéficiaire de l ' U n i o n d e la gauche,
le P C F se découvrait perdant. Au lieu d ' u n e hégémonie ou d u
moins d ' u n e parité électorale avec le P S (qui laisserait au P C u n
avantage substantiel au plan extra-parlementaire, vu sa supériorité
organisationnelle et son emprise sur les syndicats), il se trouvait d e
plus en plus distancé par celui-ci. Peu de doutes sur la significa-
tion d e ce fait : plus le risque d ' u n e domination de la gauche par
le P C a p a r u s'éloigner, plus les gens ont été disposés à voter p o u r
elle. Ainsi, le déclin de l'influence relative d u P C F a présenté u n
caractère autocatalytique, s'est nourri d e lui-même.
A cette situation, le P C F a essayé de répondre en faisant mine
d e se déstaliniser, en se d é m a r q u a n t d e la Russie et m ê m e quelque
peu (très discrètement) de son propre passé. Rien n ' y a fait : plus
les staliniens se « libéralisent », plus leur influence s'érode ; plus ils
veulent apparaître c o m m e « sincères », moins ils sont crus. Cela d u
moins, le grand Staline le savait : le mensonge totalitaire doit être
total, sous peine d'inefficacité totale. Ses gâcheurs d'héritiers ont
payé par u n e série de troubles et d e crises l'oubli d e cette vérité
élémentaire. Mais évidemment on n e p e u t pas être Staline dans
n ' i m p o r t e quelles circonstances.
Ainsi, p e n d a n t toute u n e période, le P C F a joué de plus en
plus sur la corde de la « libéralisation », de la « démocratisation »,
de la froideur et de l ' i n d é p e n d a n c e à l'égard de la Russie, espé-
rant regagner par là au moins u n e partie d u terrain cédé au PS.
C e t espoir ayant été déçu, et l'heure de la «vérité» (électorale)
a p p r o c h a n t , le P C F (qui a répétitivement d é m o n t r é , au cours de
son histoire, qu'il se soucie de se^« p r o g r a m m e s » autant que d e
la première b a r b o t e u s e de Lénine) a c o m m e n c é à faire d e plus en
plus m o n t r e d'intransigeance face au PS, à « durcir » ses positions,
à se présenter c o m m e le défenseur inflexible des « intérêts p o p u -
laires ». A u cas - sans d o u t e jugé de loin le moins probable - où
le P S aurait cédé, il aurait acquis quelques armes s u p p l é m e n -
taires p o u r son accession au pouvoir après u n e éventuelle vic-
toire électorale. D a n s le cas contraire, il choisissait au moins le
m o m e n t et le terrain de la r u p t u r e , et faisait l'économie des affres
de la période post-électorale. Mais cette r u p t u r e de l ' U n i o n de
la gauche était, dès l'origine, inévitable tôt ou tard. Il se trouve

666
I . ' É V O L U T I O N I)U P C F

qu'elle s'est réalisée le 2 3 septembre 1977 plutôt que, disons, le


2 3 juin 1978.
La tentative d'adaptation d e la « ligne » d u P C F aux conditions
politiques présentes de la F r a n c e a d o n c échoué. La politique
de l ' U n i o n d e la gauche semblait la seule possible p o u r lui ; elle
n ' e n constituait pas moins u n piège où il s'était pris lui-même.
Mais la r u p t u r e avec le P S est aussi u n piège. E n fait, il n'y a pas
p o u r lui de «bonne» solution, ou d e perspective «favorable»; il
n ' y en a que d e moins mauvaises, ou de moins défavorables. Rien
n e dit que p o u r le S o m m e t d u P C F u n e victoire électorale de la
« gauche » était vraiment souhaitable, t o u t laisse penser qu'il n e l'a
jamais vraiment souhaitée ; rien n e dit n o n plus q u e la représenta-
tion qu'il s'en fait soit « rationnelle ».
Certes, u n e défaite électorale de la «gauche» serait aussi la
sienne ; mais il en a vu d'autres, il p e u t toujours espérer qu'il y
survivra. Mais encore plus difficile serait sa position en cas de
victoire électorale. Participant au gouvernement, il recevrait cer-
tainement les postes les moins utilisables et les plus impopulaires.
Ses tentatives d e pénétration dans l'appareil d ' É t a t et de gestion
des grandes entreprises seraient combattues à u n niveau par le
PS, à u n autre p a r la C F D T , et leurs avantages seraient lourde-
m e n t compensés par les désavantages d'avoir à soutenir la poli-
tique d'« austérité » q u ' u n gouvernement de la G a u c h e serait forcé
d ' a d o p t e r , presque immédiatement. Il ne lui resterait q u ' à choisir
le m o m e n t et le terrain de r u p t u r e le moins défavorable - p o u r
paraître c o m m e le « défenseur des travailleurs », mais aussi c o m m e
le parti qui a fait échouer l'« expérience d ' u n gouvernement de
la gauche ». Situation analogue s'il restait hors d u gouvernement,
le problème se transposant à celui d u soutien ou n o n par le vote
au Parlement. Certes, toutes les possibilités de m a n œ u v r e n e lui
seraient pas f e r m é e s ; l'on p e u t faire confiance à Marchais et à
Séguy p o u r être à la fois dans le G o u v e r n e m e n t , soutenir des
grèves contre celui-ci et tenter de les étouffer si elles échappent
à leur contrôle. Mais combien de t e m p s pourraient-ils jouer à ce
jeu, et combien d e plumes risqueraient-ils d'y laisser, c'est u n e
autre question.

Aux énormes incertitudes qu'il aurait à a f f r o n t e r ; et surtout,


au risque p r a t i q u e m e n t certain d ' u n e situation sociale explosive

667
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

créée par la victoire électorale de la « gauche » et ses conséquences,


le P C F a préféré u n nouveau « repli historique ». C'était peut-être
finalement, p o u r lui et de son point de vue, la décision la moins
irrationnelle dans les circonstances.
A la question que l'on posait: dans quelle mesure le P C F
a-t-il pu, dans les circonstances dramatiquement changeantes des
vingt-cinq dernières années, se maintenir et se conserver, non pas
comme force numérique et électorat, mais comme Appareil tota-
litaire, on donnera donc une réponse complexe - que le lecteur
pourra qualifier de réponse de N o r m a n d , ou de réponse dialec-
tique, selon qu'il appartient à la tradition culturelle française ou
chinoise. Le P C F s'est maintenu c o m m e tel - en m ê m e temps
qu'il se transforme. Mais il se transforme vers quoi?
Il se transforme vers une variante nouvelle et inédite de l'organi-
sation totalitaire. Il n'y a pas de sens - comme le font, derechef, les
trotskistes - à voir dans l'évolution du P C F (comme du P C italien)
le retour enfin réalisé (et «prédit» en vain par Trotski depuis 1938
sinon avant) au type d'organisation social-démocrate, baptisé pour
l'occasion «parti ouvrier bureaucratique». Le P C F n'est pas sim-
plement u n parti bureaucratique comme le PS, le Labour Party ou
la Social-démocratie allemande. Il n'abandonne pas ses caractéris-
tiques totalitaires essentielles: l'Appareil domine toujours l'orga-
nisation, le Sommet y jouit toujours d ' u n pouvoir illimité. Certes,
il n'est pas physiquement impossible qu'il les abandonne u n jour ;
si jamais il le faisait (pour se transformer en parti simplement
bureaucratique), on aurait amplement le temps de le constater.
Mais ce maintien de ses caractéristiques totalitaires essentielles
va de pair avec des altérations de la IJlation d u P C F à la Russie,
au communisme international, à l'idéologie, de ses attitudes
publiques et, jusqu'à u n point, de son fonctionnement interne.
Ces altérations nous paraissent intelligibles pour autant qu'après
coup elles semblent presque imposées au P C F par l'évolution de
la société française, d u type d'individus qu'elle produit, des pro-
blèmes qui préoccupent la population, c o m m e aussi par la décom-
position de son idéologie, la lourde hypothèque de l'allégeance à
la Russie, l'impasse à laquelle avait abouti son ancienne ligne poli-
tique. Mais cette intelligibilité est toute relative. Personne ne peut
affirmer que, le P C F fut-il resté à 100 % stalinien et pro-russe, sa

668
I . ' É V O L U T I O N I)U P C F

perte d'influence relative aurait été plus grande. E n revanche, une


fois que ces altérations ont eu lieu et continuent de se produire,
leurs effets s'inscrivent dans la réalité et commencent à devenir
irréversibles. Et il n'est pas certain que l'Appareil puisse les maî-
triser et les contrôler totalement.
U n e nouvelle définition est donc nécessaire. Le P C F n'est pas
u n parti « social-démocrate », mais il n'est plus le parti totalitaire
de pur style stalinien qu'il était naguère. C o m m e avec le P C italien
et espagnol, nous assistons à l'émergence d ' u n e nouveauté histo-
rique : u n Appareil totalitaire qui ne peut plus se réclamer expli-
citement d ' u n e idéologie totalitaire; qui est conduit à adultérer
graduellement le m o d e de fonctionnement totalitaire de l'organi-
sation qu'il domine ; enfin, qui doit maintenir sa visée totalitaire
quant au pouvoir, visée codée dans sa substance et dans ses gènes,
laquelle cependant apparaît c o m m e indéfiniment irréalisable dans
la société où il vit. L'Appareil ne peut plus être totalitaire que hon-
teusement. Pour combien de temps u n tel type d'organisation est-il
historiquement viable - voilà u n e question à laquelle je n'ai pas
l'ambition de répondre.

L'énigme de l'aveuglement volontaire

Mais il faut réfléchir davantage sur l'aspect « objectif » de cette


question: quelles sont les chances d u totalitarisme dans u n e
société contemporaine «développée»; u n e telle société contient-
elle la « probabilité objective n o n nulle » d ' u n e mutation totalitaire
(« objective » signifiant ici, bien entendu, sociologique ou, mieux,
social-historique)? Question nullement académique, que l'éton-
nante survie d u P C F interdit précisément d'escamoter.

La société contemporaine sécrète la bureaucratie par tous ses


pores. Ni apanage des pays de l'Est, ou des pays sous-développés,
ni « produit du marxisme », encore moins « mal français », selon la
dernière découverte de notre Ministre-penseur 1 , la bureaucratie
est, beaucoup plus essentiellement que le «marché», l'institution

1. <Alain Peyrefitte, garde des Sceaux dans le gouvernement Raymond


Barre, venait de publier Le Mal français, Paris, Pion, 1977.>

669
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

par excellence du capitalisme m o d e r n e . La société contempo-


raine ne sait rien faire d'autre p o u r répondre à ses problèmes;
plus m ê m e , ces problèmes sont posés et définis de telle manière
que la seule réponse possible soit u n e réponse bureaucratique:
«organisation», «régulation», «compétence», hiérarchie, division
des tâches, maîtrise pseudo-« rationnelle ». Et elle ne peut survivre
comme société capitaliste bureaucratique que p o u r autant qu'elle
impose partout ce modèle - ce qui exige aussi, décisivement, qu'il
soit accepté et intériorisé par les individus. Sa victoire suprême
se réalise lorsque ce modèle est repris par ceux qui contestent et
combattent le système établi. Cette reprise - dont les prémisses
théoriques ont été posées par Marx lui-même, l'«autre Marx»,
le Marx rationaliste - a été réalisée, de manière différente, par
les partis et syndicats de la II e Internationale aussi bien que par
Lénine et le bolchevisme.
Mais bureaucratie ne signifie pas totalitarisme. La bureaucratie
des sociétés modernes est typiquement u n e bureaucratie « molle »,
n o n pas u n e bureaucratie totalitaire. Ce que porte la « logique » d u
m o n d e moderne, le magma de significations imaginaires sociales
qui le façonne et le domine et leur instrumentation instituée et
matérialisée, c'est la bureaucratie pseudo-« rationnelle », n o n pas
le totalitarisme. O n a ici u n autre exemple des limites de toute
«explication» de l'histoire, qui voudrait réduire ce qui advient à
ce qui était déjà là. En vain chercherait-on une «explication» d u
totalitarisme dans la conjonction de la bureaucratie et de la révo-
lution : Hider ou Mussolini n'étaient pas des révolutionnaires. En
vain la chercherait-on dans u n e crise particulièrement aiguë de la
société établie : ces crises ont, la plupart du temps, trouvé d'autres
issues et Staline a imposé et consolidé le pouvoir totalitaire d u
P C russe indépendamment de toute crise. Monstrueuse création
historique, le totalitarisme s'enracine de cent manières dans ce
qui le précède mais aussi, de mille manières, il le dépasse au-delà
de toute « logique » et de toute « causalité ». Il est la limite de l'ac-
complissement d u processus de bureaucratisation - p o u r autant
que l'Appareil bureaucratique y réalise le m a x i m u m de sa puis-
sance, s'autonomise complètement, s'empare de la totalité de la
matière sociale. Mais il en est aussi l'inversion totale - pour autant
que cet Appareil se détache de toute « règle » et que l'imaginaire

670
I.'F.VOLI n o s n u PC:K

pseudo-« rationnel » de la bureaucratie s'y transforme en délire


déréel, qui arrive à avoir la prise la plus cruelle sur le « réel ».
Je notais plus haut que rien ne semblait prédestiner la société
française à u n avenir totalitaire, que les individus produits par
cette société rejettent de plus en plus tout modèle de relations
autoritaires. O n peut en conclure que les chances de l'Appareil
communiste de s'emparer du pouvoir pour réaliser la visée totali-
taire inscrite en lui (quoi qu'il puisse « se représenter ») sont pra-
tiquement nulles. Et pourtant, cette conclusion ne peut pas être
considérée comme assurée. Les renversements en apparence les
plus incroyables dans ce domaine ne sauraient être exclus. L'ins-
tauration du totalitarisme a généralement correspondu à ce qu'il
faut bien appeler une mutation anthropologique soudaine et b r u -
tale, à u n véritable glissement de terrain s'amplifiant avec u n e
vitesse foudroyante et excédant de loin toute «explication», et,
a fortiori, toute prévision. Question énorme : quelle est donc cette
fragilité foncière incorporée dans la personnalité psycho-politique
de l ' h o m m e occidental - de cet h o m m e formé depuis 1789, et
1776, et longtemps avant, dans la lutte contre les dogmes, contre
l'arbitraire du pouvoir, contre les limitations de la liberté et de
l'expression de l'opinion, contre l'oppression nationale, contre
l'injustice politique, économique, sociale - p o u r que la société
m o d e r n e puisse faire surgir d'elle-même en l'espace de dix ou
quinze ans - disons, de 1918 à 1933 - , loin au-delà de toute
«nécessité objective» et par dizaines de millions, les individus
prêts à coopérer avec enthousiasme aux entreprises totalitaires, à
peupler les partis fascistes, nazis, communistes, à faire fonctionner
d'immenses appareils de propagande mensongère, à participer lar-
gement à l'atroce répression des opposants et m ê m e des simples
citoyens, à encadrer de gigantesques camps de concentration ? D e
tels phénomènes sont-ils d ' u n e époque à jamais révolue ?

Mais c o m m e n t oublier certaines des suites - les plus claires,


sur le plan « organisationnel » - de Mai 1968 ? Voici u n immense
mouvement qui commence et se déploie sous le signe de la lutte
contre l'autorité, la bureaucratie, la hiérarchie, le pseudo-savoir,
etc. Et voici que presque tous ceux qui, après le recul d u mouve-
ment, veulent continuer d'agir adhèrent à des mouvements expli-
citement totalitaires (stalinisme ou maoïsme) ou porteurs d ' u n e

671
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

dynamique totalitaire (trotskisme). Ces jeunes révolutionnaires


ne savent rien d'autre, ne peuvent penser rien d'autre - malgré ce
qu'ils savaient et qu'ils pensaient pendant les journées de Mai et
de Juin - que se soumettre à u n e «pensée» fixée u n e fois pour
toutes, incarnée dans une organisation à laquelle ils obéiront, des
années durant, comme des cadavres. Et qui dira ce qu'ils auraient
été capables de faire si leur organisation avait accédé au pouvoir ?
Impossible donc d'essayer de peser les chances totalitaires de
l'Appareil d u P C F sans garder présente, dans u n coin de son
esprit des plus vivement éclairés, cette certitude : dans ce pays de
vieille civilisation, de longue tradition critique et de lutte pour la
démocratie, des millions de gens, sans aucune contrainte policière,
ont avalé sans broncher pendant cinquante ans les monstruosités
étalées quotidiennement dans L'Humanité: n o n pas simplement
des mensonges, mais de gigantesques défis au moindre b o n sens.
Cette acceptation en toute liberté pendant u n demi-siècle des scé-
narios staliniens délirants par des gens par ailleurs parfaitement
n o r m a u x ; cette aliénation que l'on ne saurait appeler psychia-
trique et qui pourtant comporte, c o m m e celle-ci, une annulation
à la fois de la réalité et des règles et m ê m e des habitudes les plus
élémentaires d u raisonnement, pose u n problème de première
grandeur. Problème aussi important que le Goulag et le pouvoir
de Staline ou de Hitler, sinon m ê m e davantage. Car on comprend
- ou l'on croit comprendre - plus facilement les effets sans bornes
d ' u n e violence et d ' u n e terreur réelles que l'aveuglement librement
consenti et apparemment « gratuit » des staliniens et des maoïstes,
français ou autres 1 .

Juillet-octobre 1977

1. Note 1979: La revue américaine Dissent (New York), se proposant de


publier une traduction de « L'évolution du PCF », m'avait demandé une
mise à jour de ce texte. Je leur ai envoyé, en juillet 1978, la note ci-des-
sous, à laquelle je ne trouve rien à changer en cette fin mai 1979.

672
I . ' É V O L U T I O N I)U P C F

NOTE DE L'AUTEUR
(juillet 1978)

Ce texte, écrit de juillet à octobre 1977 (et publié en décembre


1977 dans Esprit), n'est pas u n texte «d'actualité». Son propos
est d'expliquer, autant que faire se peut, c o m m e n t u n Appareil
politique totalitaire comme le P C F a pu survivre et se reproduire
pendant plus de trente ans dans u n pays comme la France, riche,
«démocratique», et durant une période de modernisation très
rapide de tous les aspects de la vie sociale.
C'est dans cette perspective qu'il offre u n e interprétation des
changements de stratégie et de tactique d u P C F depuis 1972.
L'interprétation m e paraît amplement confirmée par les événe-
ments les plus récents. L'impasse stratégique devant laquelle se
trouve en permanence le P C F reste entière. C'est elle qui force le
P C F à des « tournants » tactiques qu'il est faux d'essayer chaque
fois d'expliquer « rationnellement » ; ils traduisent essentiellement
le fait que le P C F n'a le choix qu'entre de mauvaises solutions.
Après la rupture de l'«union de la Gauche» en septembre 1977,
on a assisté à une campagne d ' u n e violence croissante contre le
Parti socialiste; cette campagne a été suspendue entre le 13 et le
18 mars 1978 (c'est-à-dire, entre les deux tours des élections),
pour reprendre encore plus violemment après. Sans grand risque
de se tromper, on peut prévoir qu'elle continuera longtemps - au
moins jusqu'à la prochaine échéance électorale (élection p o u r la
Présidence de la République, en 1981). Le P C F s'est de nouveau
installé dans l'isolement.
Plus important - et qui confirme encore les analyses proposées
dans ce texte - , le prix qu'il paye jusqu'ici p o u r ses volte-face et
ses contradictions reste au total très modeste. La «dissidence» de
quelques intellectuels du Parti a été efficacement isolée et neu-
tralisée par la Direction. Aucune fracture dans l'Organisation ; et
pas m ê m e la tentative d'établir u n e « fraction » ou u n e « tendance ».
Sans doute, beaucoup de membres de la « base » du Parti montrent
leur mécontentement en «votant avec leurs pieds» - en se reti-
rant sans bruit. Sans doute aussi, aux élections syndicales dans
les entreprises, le syndicat contrôlé par le P C F , la C G T , perd en

673
QUELLE DÉMOCRATIE ?

moyenne environ 5 % des voix. Si des élections politiques géné-


rales avaient lieu en ce m o m e n t , peut-être le pourcentage de voix
du P C F diminuerait-il de deux ou trois points. Mais de telles
fluctuations restent d u m ê m e ordre de grandeur que celles que
le P C F a connues à plusieurs reprises dans son histoire des trente
dernières années. Tout indique que ce n'est pas tellement par ses
«adaptations», essentiellement verbales, aux changements de la
société française et de l'atmosphère politique et idéologique géné-
rale que le P C F réussit à se conserver - mais par la rigidité de son
Appareil bureaucratique, le refus de celui-ci de céder la moindre
parcelle de contrôle sur l'Organisation. Leçon qui n'est pas nou-
velle, mais qui continue d'être d ' u n e importance fondamentale.
Leçon que doivent continuer de méditer tous ceux qui essaient de
penser la politique.
D E LA L A N G U E D E B O I S
À LA L A N G U E D E C A O U T C H O U C *

L'histoire, comme on sait, s'accélère. Les techniques connais-


sent u n prodigieux perfectionnement. Celles de la manoeuvre
idéologico-politique aussi. Certes, les unes et les autres se caracté-
risent surtout par la production en masse de gadgets, de gimmicks,
de trucs en plastique ou autres matières synthétiques qui durent à
peine u n e saison. Mais c'est précisément là le secret d u succès de
l'industrie moderne, matérielle ou idéologique : la d e m a n d e renaît
toujours d'elle-même.
D a n s cette évolution, l'ensemble des manœuvres staliniennes,
néo-staliniennes, ex-staliniennes et néo-néo-staliniennes se dis-
tingue par u n e certaine lenteur. Sans doute faut-il relier celle-ci
d ' u n e part à l'inertie -de l'institution, d'autre part à la mobilité
d'esprit et à l'inventivité quelque peu réduites des personnes qui
sélectivement (néo-darwiniennement) sont attirées par ces cou-
rants et s'avèrent capables d'y persévérer. Il n'empêche que, m ê m e
ici, si muove. L'analyse de ce mouvement, en elle-même fastidieuse
et peu ragoûtante, reste hélas u n e tâche p o u r qui s'occupe de la
société et de la politique contemporaines. Le colloque organisé par
IlManifesto à Venise en novembre 1977 (du 11 au 13 - comme par
hasard, quelques jours avant la Biennale consacrée à la Dissidence
dans les pays de l'Est annoncée depuis fort longtemps) et dont les
actes viennent d'être publiés (Pouvoir et opposition dans les sociétés
post-révolutionnaires, Le Seuil, 300 p.) en fournit u n spécimen utile.
En entreprendre la discussion exigerait des centaines, sinon des
milliers de pages. La vérité n'est assurément pas simple, mais la
confusion, le sophisme, le paralogisme, la tricherie, la scotomi-
sation délicate et le passage sous silence subtil qui se déploient

'Publié dans Libre, n°4 (novembre 1978) <rééd. «10/18», SF (1979),


p. 295-314>.

675
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

ici sur 39 000 niveaux sont tellement embrouillés et entrelacés


qu'ils ne pourraient être mis en lumière sans épuiser m o n courage
et, encore plus, celui du lecteur. Heureusement, u n petit chef-
d'œuvre (il y en a, comme on sait, dans tous les domaines: en
musique c o m m e en carambouille) de Louis Althusser (« Enfin, la
crise d u marxisme ! », p. 242-253 ; citations faites ici par indication
du chiffre de la page entre parenthèses), qui condense et porte à
la puissance la plus élevée tous les procédés utilisés par la plu-
part des participants au Colloque, fournit le prélèvement suffisant
pour une analyse cytologique concluante.
Décrivons, schématiquement mais fidèlement, les trois grandes
étapes par où est passée l'industrie stalinienne et néo-stalinienne
de la mystification. D ' a b o r d , la pure et simple dénégation des faits
et de leurs implications. Depuis n o m b r e d'années, et dans les pays
d'Europe occidentale au moins, celle-ci ne peut plus fonctionner.
Althusser lui-même ne l'avait du reste pratiquée qu'incidemment
et secondairement. Sa dignité historique vient de sa contribution
au perfectionnement du deuxième procédé de cette industrie : la
diversion. Vous voulez discuter de la Russie, des partis staliniens,
de l'évolution effective d u capitalisme? On vous invite à Lire le
Capital. Vous vous préoccupez de la sale et vulgaire réalité ? O n
vous rappelle à l'ordre «théorique » - dans quoi se cache d'ailleurs
u n double glissement : est théorie la « lecture » d ' u n texte ; la théorie
ne saurait être mise en question, ni éclairée, par la confrontation
avec les faits dont elle prétend être théorie. Ça a marché tant que
ça a marché. Ça ne marche plus p o u r u n e foule de raisons, dont
la principale avait été formulée depuis longtemps par u n des héros
préférés d'Althusser : les faits sont têtus. O n passe alors à u n troi-
sième type de manœuvre, illustré aussi bien par ce texte d'A. que
par Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste (Maspero,
1978) d u m ê m e auteur, et dont je parle ailleurs (dans Illusion et
vérité politiques, à paraître au Seuil 1 ).
Cette manœuvre, on peut l'appeler le détournement. Ce qui la
caractérise, d ' u n bout à l'autre, c'est le patchwork et l'usage intensif
de la langue de caoutchouc. La démagogie de la pseudo-rigueur est

1. <Voir QD, t. 2, p. 17-75. Mais les pages de cet inédit que nous publions
ne contiennent pas d'analyse de l'ouvrage d'Althusser. >

676
DE I.A I . A N G l E D E B O I S À I.A L A N G U E DE C A O U T C H O U C

totalement abandonnée. Les idées sont piquées là où on les trouve,


sans aucun souci de leurs potentialités, de leurs implications, de
leur compatibilité avec ce que l'on prétend maintenir. Des bouts
de vérités sont mélangés à des demi-vérités ou à des contre-vérités
totales, et insérés dans des mosaïques de « raisonnements » qui les
conduisent là où elles n'iraient pas d'elles-mêmes et en font avor-
ter les conclusions. Décomposé logiquement-industriellement, le
procédé de fabrication comporte trois étapes :
1. Le plagiat accompagné de contrefaçon.
2. L'insertion de la matière première ainsi obtenue dans u n
tissu de demi- ou de contre-vérités. Vrai travail de dentelle véni-
tienne, c'est l'étape la plus délicate des opérations, qui exige u n e
qualification spéciale.
3. D a n s ce tissu, est enveloppée la conclusion fruste et sommaire,
immuable depuis des décennies, que le consommateur-acheteur
devra faire sienne.
O n fait ainsi d ' u n e pierre trois coups. O n essaie de redorer
u n blason bien terni, se rendre crédible, se refaire u n e virginité
(«Vous voyez que nous sommes sincères, puisque nous admettons
que...» - Choeur des journalistes: «Vous voyez bien qu'ils sont
sincères, puisqu'ils admettent que...»). O n tente de faire avaler
au public u n e nouvelle fournée de demi- ou contre-vérités. O n
s'efforce enfin d'émousser le tranchant des idées, de les banaliser,
de les diluer dans l'insignifiance et l'embrouillamini d ' u n «dis-
cours » où à peu près tout va - pourvu que soit préservé le noyau
essentiel.
Pour justifier auprès d u lecteur le travail fastidieux, mais court,
auquel il aura à se livrer avec moi, je dois souligner que tout cela
dépasse de loin Althusser. O n peut reconnaître à celui-ci u n e cer-
taine maestria dans l'exécution, n o n pas l'invention de ce type
de manœuvre. D a n s le Colloque d'IlManifesto, si l'on excepte
les interventions des dissidents de l'Est et d u Cubain Franqui, et
quelques contributions remarquables (notamment Singer, Claudin,
Pomian), la plus grande partie d u reste est faite de cette m ê m e
farine. E t ce reste appartient, p o u r l'essentiel, à l'« e u r o c o m m u -
nisme» au sens le plus large (y compris les «oppositions» aux
partis eurocommunistes, c o m m e II Manifesta lui-même). Or ce
que nous venons de désigner sous les termes de patchwork et de

677
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

langue de caoutchouc constitue l'essentiel de la manœuvre idéolo-


gique des partis eurocommunistes. C e que L'Humanité, encore
plus L'Unità, et encore plus Santiago Carillo, font timidement et
vulgairement, la plupart des participants au Colloque et Althusser
le font audacieusement et noblement (tout est relatif). Il faut en
prendre son parti, et s'y préparer : nous aurons à vivre u n certain
nombre d'années dans cette mélasse «théorique», en boxant des
édredons (je ne pense pas nécessairement à Elleinstein). U n e fois
de plus, on peut noter l'étonnante puissance de la métaphysique
de l'histoire : le Zeitgeist, l'Esprit d u temps, est bien là, qui règle les
opérations en coulisse. Le procédé eurocommuniste est identique-
ment le m ê m e que le procédé souverain dans les pays capitalistes
libéraux: tout est admis - et par là, tout est rendu insignifiant.
Tout est montré à la télévision - et par là, tout disparaît aussitôt.
D a n s la propagande et l'idéologie - mais aussi au plan pratique.
Les femmes, les jeunes, l'écologie, les homosexuels ? N e vous en
faites pas - on ajoutera u n paragraphe au Programme c o m m u n
(au programme de Chirac aussi bien d'ailleurs).
Procédons par ordre. J'ai parlé de plagiat et de contrefaçon.
D a n s ce qui n'est pas faux dans le pensum d'A., on cherchera
en vain u n e seule idée qui n'ait été formulée et argumentée par
d'autres depuis longtemps. M o m e n t quelque peu désagréable : à
d'autres de parler, ou de ne pas parler, de ce qu'ils ont déjà dit.
Quant à moi, si je dois rappeler ici qu'Althusser copie i m p u d e m -
m e n t en les déformant une foule d'idées que j'ai exposées depuis
longtemps - la critique de la thèse que la force de travail est u n e
pure et simple marchandise; le caractère intenable de la théorie
de l'exploitation chez M a r x ; le recouvrement, par tout le m o u -
vement marxiste, du problème des conditions de travail ; l'adop-
tion par le mouvement ouvrier, après une certaine étape et sous
l'influence du marxisme, d u modèle d'organisation capitaliste;
l'ancrage de la conception de Marx dans l'univers « idéologique »,
c'est-à-dire imaginaire, d u capitalisme, etc. - , c'est qu'il ne s'agit
pas d ' u n e question littéraire ou universitaire, mais politique. L'opé-
ration d'A. ne vise ni les droits d'auteur ni la gloire littéraire ; elle
vise à brouiller les cartes, à créer la confusion, à aplatir la critique
révolutionnaire de Marx et d u marxisme p o u r maintenir le lecteur
dans les ornières traditionnelles.

678
DE I.A I . A N G l E D E B O I S À I.A L A N G U E DE C A O U T C H O U C

Certes, il ne faut pas sous-estimer les malices subalternes d'A.


« Ces questions, dit-il (N.B. : questions, n o n pas idées), ne sont pas
nouvelles. Des marxistes, des révolutionnaires ont tenté, dans le
passé, de les poser dans des périodes critiques : ils ont été oubliés
ou balayés » (252). Qui, q u a n d , où, quoi, c o m m e n t ? Pour m a part,
je n'ai pas été balayé malgré quelques efforts des amis grecs d'A.
pendant l'Occupation (et, p o u r passer de ce qui n'était pas drôle
à ce qui l'est fortement, ceux d ' u n autre petit copain d'A., u n
certain Poulantzas, écrivant dans le journal eurocommuniste - oui
grec Avgi, en janvier 1977 - oui - qu'il est superflu de discuter de
mes idées, car j'aurais travaillé pour l'impérialisme américain) ; et
je m e sens moins que jamais « oublié ». A. ne semble pas réaliser
que, maintenant que le terrorisme idéologique exercé longtemps
par son parti et lui-même s'est effondré, les gens commencent à
lire et prennent de moins en moins ses vessies « théoriques » pour
des lanternes.

Voyons maintenant le produit fini, la conclusion qu'il s'agit


de vendre. Tout est admis, disais-je, pourvu que le noyau essen-
tiel soit préservé. Pour les partis eurocommunistes ce noyau est
l'existence et la valeur d u parti lui-même : tout ce que vous vou-
drez, pourvu que reste reconnu le « rôle dirigeant » (ou « essentiel »,
ou « indispensable ») d u « parti de la classe ouvrière ». (Peut-être,
bientôt : d u « parti qui représente les couches les plus progressives
de la population laborieuse» ou m ê m e «de la société»). Pour les
« opposants », intellectuels, etc. : tout ce que vous voudrez, pourvu
que soit préservé, maintenu, continué le «marxisme». Ainsi évi-
d e m m e n t aussi Althusser : « Que l'on songe à la transformation
d u marxisme après l'effondrement d u marxisme de la II e Inter-
nationale dans l'Union sacrée. N o u s sommes... devant u n e nou-
velle transformation... Elle peut renouveler le marxisme, donner
une force nouvelle à-sa théorie, modifier son idéologie (?!), ses
organisations et ses pratiques p o u r ouvrir u n véritable avenir, etc. »
(253). Cela, en conclusion d ' u n texte où A. dit en fait (lorsque
on le dégage de son jésuitisme, et que l'on écrit 4 après 2 + 2) :
1 ) il n'existe pas de philosophie marxiste ; 2) il n'existe pas d'écono-
mie marxiste ou en tout cas de théorie marxiste de l'exploitation ;
3)il n'existe pas de théorie marxiste de l ' É t a t ; 4) il n'existe pas

679
de théorie marxiste des organisations de la lutte de classe; 5)il
n'existe pas de conception marxiste de l'histoire ; 6) il n'existe pas
de conception marxiste de la lutte des classes et de l'action révo-
lutionnaire ; 7) il n'existe pas d'explication marxiste de l'histoire
contemporaine ; 8) le marxisme dès l'origine n ' a pas échappé aux
retours et à la contagion de l'idéologie dominante. Cependant,
il faut préserver, continuer, renouveler le marxisme. Pourquoi?
A. ne le dit pas - mais nous pouvons donner à cette question u n e
réponse méta-marxiste : parce qu'il faut que les professeurs de
«marxisme» préservent et renouvellent n o n pas leur gagne-pain
- ce serait là d u marxisme vulgaire - mais leur gagne-vie, leur
raison d'être. Sans ce « marxisme », A. existerait-il, et c o m m e n t ?
Q u ' à côté de tout cela, A. ne comprenne rien - et n'ait jamais
rien compris - à ce qui, de Marx, reste et restera : la profondeur
et l'audace de la pensée, la critique radicale et impitoyable d u
pouvoir et des formes de pensée établies, l'inauguration - m ê m e
défaillante, contradictoire, rapidement suicidée - d ' u n e nouvelle
position devant la société et l'histoire, bref : à l'élément révolution-
naire chez Marx, naïf qui s'en étonnerait. Ce ne sont pas là des
besognes légitimes pour u n fonctionnaire idéologique.

Venons-en enfin à ce qui va être notre plat de résistance: le


démontage d u patchwork, la décomposition de la marqueterie,
l'examen à la loupe de la dentelle vénitienne. Le passage dernière-
ment cité d'A. nous en fournit u n premier spécimen.
La «transformation d u marxisme après l'effondrement d u
marxisme de la IP Internationale » n'est évidemment rien d'autre
que la fondation de la III e Internationale, d o n c : l'imposition à
l'échelle internationale d u modèle léniniste, c'est-à-dire bureau-
cratique-totalitaire, d'organisation au plan pratique, accompagnée
de la reconnaissance explicite de la domination du parti russe sur
le mouvement communiste international, et d u lénino-boukhari-
nisme au plan «théorique» (les deux, longtemps avant qu'il soit
question de Staline). Ainsi, la bolchevisation quasi forcée de tant
de partis n o n russes et leur asservissement à Moscou - accomplie,
déjà alors, moyennant essentiellement les pressions, le chantage,
les Diktats des Bureaux d u Komintern dominés par le P C U S ; et
l'imposition, pour la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier

680
DE I.A I . A N G l E D E B O I S À I.A L A N G U E D E C A O U T C H O U C

en général et marxiste en particulier, d ' u n e « orthodoxie » théorique


et pratique, sont présentés en douce, à la cantonade, c o m m e disait
autrefois Althusser, comme exemple et précédent d ' u n e « transfor-
mation » qui pourrait renouveler, « ouvrir u n avenir véritable », etc.
Voilà comment on forme à la vérité et à la rigueur les nouvelles
générations.

U n deuxième spécimen, beaucoup plus corsé et complexe,


concerne la « crise d u marxisme », enfin découverte par A. Notons
en passant que le lecteur innocent aura appris à identifier, subli-
minairement comme on dit, « mouvement ouvrier » et « marxisme »,
« opposition au marxisme » et « opposition au mouvement ouvrier »
(242). Courants et tendances n o n marxistes ou antimarxistes
disparaissent ; disparaît aussi le mouvement ouvrier dans les pays
(tout à fait négligeables, il est vrai : Angleterre, États-Unis) où le
marxisme n ' a jamais p u prendre vraiment racine.
Quelle est donc cette « crise d u marxisme »? « Les organisations
de lutte de classe révolutionnaires qui s'inspirent de la tradition
marxiste» (243), «qui se réclament de Marx» (244), ne se sont
pas, curieusement, «et cela, vingt ans après le X X e C o n g r è s ! »,
« vraiment expliquées sur cette histoire dramatique » (qui a conduit
le «socialisme soviétique» à «Staline et au régime actuel»). Elles
se sont cachées « derrière les formules dérisoires » (« le culte de la
personnalité», etc.). N o t o n s en passant encore qu'en novembre
1977 les partis bureaucratiques staliniens et néo-staliniens sont
p o u r Althusser des « organisations de lutte de classe révolution-
naires » (cf. aussi p. 245), et venons-en aux questions qui proba-
blement travaillent déjà le lecteur: pourquoi ces «organisations
révolutionnaires », au lieu de « s'expliquer vraiment », se sont-elles
cachées « derrière ces formules dérisoires » ? Et pourquoi, devant
cette carence inexplicable, et pendant vingt ans, les théoriciens
«marxistes» de l'époque (par exemple, u n certain Althusser)
n'ont-ils pas essayé de fournir au moins u n début d'explication à
la fois de cette « histoire dramatique » et de cette « carence » (qui ne
saurait être « inexplicable » p o u r u n « marxiste ») ?
U n marxiste précisément, quelque peu fruste, se souvenant que
« c'est l'existence sociale des gens qui détermine leur conscience »,
chercherait peut-être la r é p o n s e à ces deux questions dans «l'exis-

681
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

tence sociale» des intéressés. Peut-être «risquerait-il l'hypothèse»,


comme disait autrefois A., que la bureaucratie qui dirige et domine
ces «organisations de lutte de classe» ne peut ni ne veut fournir
d'explications autres que dérisoires de cette « histoire dramatique ».
Peut-être chercherait-il à comprendre pourquoi, et peut-être
conclurait-il que les complices directs ou indirects d ' u n e série de
crimes n ' o n t aucun intérêt à en élucider les tenants et les abou-
tissants et que des gens qui vivent (non seulement au sens maté-
riel) d ' u n e formidable mystification ne sont pas les plus indiqués
pour en dévoiler les ressorts. Peut-être enfin - pour s'expliquer le
cas d'Althusser lui-même et de ses pareils - se dirait-il qu'il en va
de m ê m e de leurs fonctionnaires idéologiques, m ê m e si, dépas-
sant son marxisme fruste, il parvenait à comprendre que le rôle,
la fonction, l'existence de ces derniers obéissent à des impératifs
plus complexes (comme déjà les théologiens catholiques n'avaient
pas le même rôle que les cardinaux ou les juges de l'Inquisition,
lesquels à leur tour confiaient l'exécution des sentences au bras
séculier, et dans cette riche et subtile différenciation des fonctions
la Chrétienté pouvait vivre comme une grande et heureuse famille,
à quelques exceptions inintéressantes près).
Pas comme ça, Althusser. Tranquillisez-vous, ce sont les consi-
dérations de ce type, sans doute réalistes et solides, mais peu élé-
gantes et quelque peu sordides, qui sont heureusement promises
à disparaître avec le « renouvellement » en cours d u marxisme. O n
continuera les recherches sur les modes de production chez les
Papous ; mais si, au lieu de vous interroger sur les lacunes théo-
riques d u Capital et «l'unité fictive» que lui «impose son ordre
d'exposition» (249), vous demandez b ê t e m e n t : à qui donc profite
le régime russe actuel ? quels intérêts, quelles positions et situations
sociales réelles, cachent les mensonges d u P C F et les subtilités de
ses idéologues ? vous serez traité de marxiste vulgaire et attardé.
Si les partis communistes continuent les uns de mentir pure-
ment et simplement (« se taire et fermer les yeux », p. 245 : noblesse
oblige), les autres de semer la confusion (« sauver les apparences »,
ibid..)-, et si, pendant vingt ans, leurs théoriciens n ' o n t rien su
dire sur cette « histoire dramatique » - , eh bien, à tout cela il n'y
a aucune raison réelle, sociale, historique, politique. Ce ne sont là
que des phénomènes «derrière lesquels apparaît quelque chose

682
DE LA L A N G U E DE B O I S A LA L A N G U E DE C A O U T C H O U C

de plus grave: l'extrême difficulté (tous ceux qui y travaillent


sérieusement le savent) et peut-être même, dans l'état actuel de
nos connaissances théoriques, la quasi-impossibilité de fournir
une explication marxiste vraiment satisfaisante d ' u n e histoire qui
s'est p o u r t a n t faite au n o m d u marxisme... » (244). Sans doute, si
Brejnev nie l'existence de la répression psychiatrique et autre en
Russie, c'est qu'il se sent incapable d ' e n fournir une explication
marxiste vraiment satisfaisante ?
A. distribue équitablement les coups (244) entre ceux qui vou-
draient rendre Marx et sa théorie uniquement et exclusivement
responsables de ce qui s'est passé en leur n o m , et ceux qui les
tiendraient pour totalement étrangers à cette histoire (244). Cette
banalité a aussi u n e fonction : laisser de côté l'histoire réelle, bra-
quer la lumière sur les «limites dans la théorie marxiste» et ses
«difficultés critiques». Mais l'astuce est à tiroirs. Ces «limites» et
ces «difficultés» n ' o n t nullement empêché des marxistes depuis
fort longtemps (déjà dans les « isolateurs » de Staline p e n d a n t les
années 1920, en Europe pendant les années 1930 et de nouveau
après 1945) de soumettre le régime russe à u n e analyse s'inspi-
rant du meilleur de Marx et d'y montrer u n e société d'exploi-
tation et d'oppression soumise à la domination d ' u n e catégorie
sociale («classe», «couche» ou c o m m e on voudra, peu importe),
la bureaucratie. Q u e le m o d e d'instauration de ce régime, son
insertion dans le développement historique général, l'analyse spé-
cifique de son fonctionnement posaient des questions nullement
faciles à résoudre dans le cadre de la conception de Marx (et qui
la font finalement éclater), c'est u n deuxième problème (je m ' e n
suis longuement expliqué ailleurs). Mais, pour u n révolutionnaire
qui avait vu dans la théorie de Marx une arme de critique sociale
et n o n pas une incitation à lécher les bottes des Secrétaires géné-
raux russes, chinois, français ou autres, le début du chemin était
tout tracé. D é b u t décisif, permettant déjà de dénoncer la mystifi-
cation d u « socialisme » russe, de cesser de parler des P C c o m m e
des «organisations de lutte de classe révolutionnaires». C'est ce
qu'Althusser, pendant vingt ans, n'a pas fait. E t que dit-il main-
tenant? A peu près ceci: nous ne disposions pas d ' u n e théorie
vraiment satisfaisante de l'origine des espèces ; aussi, avons-nous
tout fait pour vous persuader que les loups étaient des moutons.

683
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

Aujourd'hui, nous ne pouvons plus nier que la question de savoir


quelle espèce d'animal sont les « m o u t o n s réels » se pose ; mais ce
qui est vraiment urgent, c'est de parler des lacunes et des diffi-
cultés critiques du néo-darwinisme.
Mais la mystification-gigogne d'A. est inépuisable. La crise du
marxisme, on l'a vu, est constatée à partir de l'impossibilité de
fournir une explication marxiste de l'histoire effective «faite en
son n o m » - soit, essentiellement, de la Russie. O n s'attendrait
donc à voir A. parler de cela, détailler et analyser cette impossi-
bilité. « (...) on peut dire que, pour nous, très schématiquement,
la crise d u marxisme s'est nouée dans les années trente; et, en
m ê m e temps qu'elle se nouait, elle était étouffée » (246, soul. dans
le texte). Vous pensez peut-être qu'Althusser vise l'installation
définitive d u régime stalinien, la consolidation d u pouvoir de la
bureaucratie dans la réalité sociale russe, le déclenchement de la
terreur totalitaire illimitée accompagnée de l'invocation d u « socia-
lisme » et d u « marxisme » ? Vous n'y êtes pas d u tout. La tangente
est prise de nouveau, et l'astuce ici est de mêler « Staline » à l'affaire
- mais il faut voir c o m m e n t : « C'est dans les années trente que le
marxisme, qui auparavant était encore vivant de ses contradictions
mêmes, a été bloqué et fixé dans des formules "théoriques", dans
une ligne et des pratiques politiques imposées aux organisations
ouvrières par la direction historique d u stalinisme. En réglant les
"problèmes" d u marxisme... à sa manière, Staline leur a imposé
des solutions qui ont eu p o u r effet de bloquer la crise provoquée
ou renforcée par elles. E n faisant violence à ce qu'était le marxisme
dans son ouverture et ses difficultés mêmes, Staline provoquait
une grave crise dans le marxisme, mais, par les mêmes moyens, il
la bloquait et empêchait qu'elle éclate» (246-247).
Que s'est-il d o n c passé dans les années trente en Russie? Eh
bien, Staline a bloqué et fixé le marxisme dans des formules
théoriques. Il a fait violence à l'ouverture et aux difficultés du
marxisme. A qui d'autre ? O n ne sait pas. (Peut-être battait-il ses
femmes ?) Il a imposé des solutions aux problèmes du marxisme
en les réglant à sa manière. A-t-il imposé autre chose? C'est pro-
bablement secondaire. A-t-on des exemples de ces problèmes du
marxisme et de la « manière » de Staline ? Oui, Althusser est assez
b o n p o u r en fournir u n quelques pages plus loin : les difficultés

684
DE I.A I.ANGl E DE B O I S À I.A L A N G U E DE C A O U T C H O U C

de la philosophie de Marx qui « ont ouvert la voie au positivisme


et à l'évolutionnisme, dont le chapitre de Staline sur Matérialisme
dialectique et matérialisme historique a fixé et figé les formules pour
trente ans» (250).
Est-ce qu'A, ne tombe pas ici dans cette « explication dérisoire »
qu'est «le culte de la personnalité»? Il y tombe en effet, mais,
c o m m e on le verra dans u n instant, sous u n e forme à la fois plus
subtile et plus stupide - c'est ça, le talent - que la forme habituelle.
«Nous ne pouvons... nous tirer d'affaire en nous contentant d'in-
voquer le rôle de Staline... u n individu n o m m é Staline... » (247).
C o m m e n t alors nous tirer d'affaire? C'est tout bête, il suffisait
d'y penser: en nous rendant à l'évidence. «Durant cette longue
épreuve... "dans les années soixante"... nous avons dû, les uns
et les autres... nous rendre à l'évidence. Cette évidence, c'est que
notre tradition théorique n'est pas " p u r e " mais conflictuelle...»
« Nos auteurs (se. : Marx, Lénine, Gramsci et M a o - oui, Mao,
C.C.)... nous ont d o n n é . . . une œuvre comportant des principes
théoriques et des analyses solides à côté de difficultés, de contra-
dictions et de lacunes... », une théorie «marquée» par l'«idéologie
dominante », qui n ' a pas pu « échapper aux retours et aux conta-
gions de cette m ê m e idéologie dominante» (247-248).
On remarquera en passant que si, « pendant les années soixante »,
Althusser « se rendait à l'évidence », c'était en quelque sorte u n plai-
sir solitaire. En public, étaient anathématisés et foudroyés ceux qui
ne voyaient pas la totalité unifiée et achevée de la théorie marxiste,
la science de l'histoire, le continent d u matérialisme historique, etc.
Mais la manière dont les néo-ex-néo-staliniens récrivent l'histoire
en général et leur histoire personnelle en particulier n'innove pas
sur la misère humaine depuis l'origine des temps, et il n'est pas
instructif de s'y attarder. Ce qui l'est, par contre, est la manière
d'escamoter l'histoire effective et les problèmes réels par cette
«montée aux extrêmes» pseudo-théorique. Le rôle, certain mais
insuffisant, de Staline dans la « crise du marxisme » - laquelle, le
lecteur l'aura remarqué, a déjà complètement changé de nature
sous nos yeux - trouve sa condition ultime de possibilité dans le
caractère « conflictuel » de la théorie de Marx, ses « contradictions »,
«lacunes», «contagions par l'idéologie dominante», etc. D o n c :
«crise d u marxisme» = rôle de Staline + lacunes, contradictions,

685
QUF.I.I.E D É M O C R A T I E ?

contaminations de la pensée de Marx = u n individu n o m m é


Staline + un individu n o m m é Marx. L'histoire universelle depuis
soixante ans a été ce qu'elle a été parce que Staline a bloqué dans
des formules fixes et figées les difficultés, lacunes et contradictions
de la pensée de Marx. Althusser a enfin trouvé ce concept double-
ment introuvable : le culte de la personnalité théorique.
A u n malheureux Anglais, choisi il y a quelques années comme
tête de Turc, Althusser enseignait superbement cette vérité origi-
nale et profonde : « ce sont les masses qui font l'histoire », « la lutte
des classes est le moteur de l'histoire». Masses et lutte des classes
- plus généralement, facteurs social-historiques - qui brillent par
leur absence dans le pensum d'A. Qu'est-ce que les masses ont
fait en Russie - et qu'est-ce q u ' o n leur a fait ? Surtout, qui le leur
a fait ? Mystère.
Dans tout ce texte, on cherchera en vain le mot : bureaucratie.
M o t qui fonctionne, d u reste, comme u n discriminant dans le
Colloque d'IlManifesto. Utilisé franchement et clairement par les
dissidents - le Polonais Baluka, par exemple, parle de bureaucratie
et de régime bureaucratique (88, 91) - , il est évité par la plupart
des autres intervenants. L'inénarrable Bettelheim continue ses
litanies sur la « bourgeoisie d'État » (autant parler des chaussures
d ' u n cul-de-jatte). U n philosophe lukacsien, I.Meszaros, met en
garde contre «le terme magique de "bureaucratie"... qui ne peut
non plus expliquer (!)... la nature d u pouvoir politique dans les
sociétés post-révolutionnaires » parce qu'il offre « une petitio prin-
cipii de déterminations complexes causales c o m m e l'explication
causale elle-même» (120-121; soul. dans le texte)! A quoi sert
la philosophie? A vous apprendre qu'appeler u n chat u n chat,
c'est u n e petitio principii. Quant aux motifs de cet évitement d u
terme bureaucratie : « on ne parle pas de corde dans la maison du
p e n d u », disent les Français, et les Grecs : « si tu accuses ta maison,
elle te tombe sur la tête ».

Je n'ai malheureusement pas la place de m'étendre sur les


découvertes d'A. (249-250) concernant la prétendue «présenta-
tion comptable» par Marx de la théorie de la plus-value - qui
est, en réalité, son exposition-analyse économique (et Marx, dans
Le Capital, faisait de l'économie), sinon pour rappeler et affirmer

686
|>E I.A L A N G U E HE b o i s A LA L A N G U E D E C A O U T C H O U C :

qu'elle est strictement indissociable de ce qui la précède (théorie


de la valeur-travail) et de ce qui la suit (analyse des tendances ou
des « lois » de l'économie capitaliste). Déjà, Lire le Capital montrait
amplement qu'A, et ses complices ne comprenaient ni ne connais-
saient rien à l'économie : pas plus à l'économie effective qu'à la
prétendue science économique, marxienne ou bourgeoise. O n en
a maintenant u n e nouvelle démonstration : A. veut détruire ce qui
est la pierre angulaire de l'économie de Marx, sans se demander
ce qui va se passer avec le reste de l'édifice.

E n f i n : «Nous pouvons le dire: il n'existe pas vraiment de


"théorie marxiste" de l'État.» Bien que cette question soit «au
cœur de la pensée politique » de Marx et de Lénine, on ne trouve
chez eux qu'« u n e démarcation et u n e définition essentiellement
négatives». «Il y a quelque chose de pathétique... à relire la
conférence prononcée par Lénine sur l'État, le 11 juillet 1919,
à l'université Sverdlovsk, Lénine insiste : c'est u n e question très
embrouillée, très difficile, embrouillée par les idéologues bour-
geois... » (250-251). Il y a aussi et surtout quelque chose de plus
pathétique encore à constater que, en m ê m e temps q u e Lénine
insistait pathétiquement sur le caractère très embrouillé et très
difficile de la question de l'État, il rédigeait et mettait en applica-
tion des décrets nullement embrouillés f o n d a n t et organisant la
T c h é k a et les premiers camps de concentration. Le pathétique,
le dramatique reviennent souvent sous la plume d'Althusser:
drame de M a r x aux prises avec les énigmes de la théorie, drame
de Lénine devant les difficultés de la théorie de l'État, l'obscurité
des termes « machine » et «Appareil ». Et ne venez pas, misérables
humanistes, nous parler des pseudodrames d u peuple russe et
des autres (contingents et accidentels, c o m m e l'« histoire », 244).
L'évolution effective de la Révolution russe n ' a rien à voir avec
des «lacunes théoriques» quant à la nature de l'État ou le sens
des termes « machine » et «Appareil ». D u point de vue qui est seul
pertinent à cet égard : d u point de vue pratique, les choses étaient
suffisamment claires - et, par-dessus tout, p o u r Lénine lui-même
précisément. Le problème qui se posait, en 1917, en Russie n'était
pas l'insuffisance des distinctions des « types d'État », ni des « démar-
cations » et « des définitions essentiellement négatives » (250). (A. se

687
QUEl.LF, DÉMOCRATIE ?

moque effrontément de son m o n d e : il n'y a rien d'«essentielle-


ment négatif» dans la définition d'Engels reprise par Lénine sur
l'Etat, groupes d ' h o m m e s armés et prisons, servant à opprimer une
classe par une autre. Sommaire, tant que l'on veut ; n'allant pas, et
de loin, au fond des choses, tant que l'on veut. Amplement suffi-
sante en tout cas pour conclure, déjà à l'époque où A. devait aller à
l'école primaire, que l'Etat russe aujourd'hui est là pour opprimer
une classe au profit d ' u n e autre, et pour se poser la question : quelle
classe opprime et quelle classe est opprimée ?) Et que disait donc
« positivement » Lénine dans L'État et la révolution (écrit, comme on
sait, peu avant Octobre) ? Q u e l'« État » révolutionnaire ne pouvait
être constitué que par les communes, les Conseils ou les Soviets, le
peuple en armes, que tous les « fonctionnaires » devaient être élus
et révocables à tout instant, et ne pourraient avoir aucun privi-
lège matériel (le salaire moyen d ' u n ouvrier). Peu importe, pour
l'instant, de savoir si l'instauration effective d ' u n tel « État » aurait
« suffi » ou non pour que la Révolution suive u n autre cours. Ce qui
importe - et qu'A., une fois de plus, passe sous silence - c'est :
a) que les ouvriers et les paysans russes avaient effectivement
constitué des organes d'autogouvernement (Soviets, comités de
fabrique) vivants et actifs ;
b) que c'est le parti bolchevique, Lénine et Trotski en tête, qui
les a réduits, domestiqués, vidés de leur substance. Dès le lende-
main d'Octobre, entre le pouvoir de son parti et celui des organes
des masses, Lénine - m ê m e s'il a continué à s'interroger sur
l'obscurité des termes « machine » et « appareil » - n'a pas hésité u n
instant. Et certes, il ne s'agit pas d ' u n « individu n o m m é Lénine » :
u n parti léniniste, u n parti organisé bureaucratiquement et hié-
rarchiquement, basé sur l'idée (la superstition) qu'il possède la
vérité, est nécessairement et totalement incompatible avec le pou-
voir d'organismes autonomes des masses. Il ne peut viser qu'à les
étouffer, au mieux à les utiliser comme instruments et courroies de
transmission et de « mobilisation ». Voilà ce qu'il s'agissait d'esca-
moter, derrière les abîmes de la question de l'État en général.

Résumons-nous. Ce que l'on vise à camoufler par tout cet


appareillage n'est que trop clair. Qu'il y a eu, en Russie (et main-
tenant, dans une foule de pays), reconstitution de la division de la

688
DE [.A I. A N ( ; I I : D E B O I S À I.A I.ANGL'F. D E C A O l T C M O L C

société, naissance d ' u n nouveau groupe dominant. Q u e sa nais-


sance est de loin antérieure au pouvoir d ' u n individu n o m m é
Staline. Qu'elle a eu lieu essentiellement dans et par la pratique
d u parti bolchevique (de Lénine et de Trotski), moyennant son
accaparement d u pouvoir politique. Q u e cet accaparement, allant
de pair avec l'émasculation, la domestication et l'asservissement
des organes autonomes des travailleurs créés pendant la Révolu-
tion (Soviets, comités de fabrique), s'est évidemment accompagné
de l'accaparement de la gestion et de la disposition de l'appareil
de production contre les travailleurs. Q u e la reconnaissance de
ces faits détruit la « science d u matérialisme historique », montrant
q u ' u n e couche dominante peut naître tout à fait en dehors des
« rapports de production » (évidemment, elle doit aussi s'emparer,
d ' u n e manière ou d ' u n e autre, des « conditions de production et
de reproduction de la vie matérielle » : pardi ! il faut bien se nour-
rir, et se nourrir bien, c o m m e il faut bien nourrir, armer et payer le
K G B ) . Que les conditions idéologiques de cette évolution - le mot
«idéologique» étant, du reste, tout à fait inapproprié ici - , p o u r
autant qu'elles ont joué, ne sont pas à chercher dans des « lacunes »
de la théorie de Marx, mais bel et bien dans des aspects « positifs »
de cette théorie (que j'ai relevés ailleurs depuis longtemps), qui
s'originent dans son ancrage dans l'univers des significations ima-
ginaires capitalistes et en font, en u n sens, le passage à la limite
de cet univers (loin d'être des simples « contagions par l'idéologie
dominante», c o m m e dit Althusser).

Il s'agit, pour ne citer que quelques points essentiels: de


l'adoration de la «rationalité» capitaliste, de la technique et de
l'organisation; de la croyance en des lois de l'histoire (induisant
l'« inévitabilité du socialisme ») ; de la correspondance univoque :
état des forces productives - classes - partis - théorie - direc-
tion; d u postulat de l'homogénéité d u «prolétariat» et de l'ho-
mogénéisation graduelle de la société capitaliste ; de l'élimination
d u problème politique authentique et profond, comme problème
de l'institution de la société, comme problème de la justice. Tout
cela ne relève ni de «lacunes» qui pourraient être comblées, ni
de «contradictions» qui pourraient être résolues, ni de «limites»
qui pourraient être dépassées, ni de « contagions » qui pourraient
être aseptisées.Tout cela, c'est le marxisme - le vrai, l'authentique,

689
QU'ELLE D É M O C R A T I E ?

c o m m e corps de doctrine - , qui est, c o m m e tel, l'obstacle le plus


formidable q u e rencontre toute tentative de reconstruction d ' u n
m o u v e m e n t révolutionnaire. E t ce marxisme, p e r s o n n e ne s'éton-
nera qu'Althusser veuille le préserver c o m m e nom-fétiche, t o u t en
traitant, en fait, M a r x en chien crevé.

Août-septembre 1978
TABLE DES MATIÈRES

* = texte non repris en volume ; ** = inédit

Avertissement (E.E., M.G., RV.) 7


Liste des sigles 9
Introduction : Castoriadis, écrivain politique (II) (E.E.) 13

I. UNE NOUVELLE ORIENTATION

Pour une nouvelle orientation : Introduction (1962) 83


Sur l'orientation de la propagande ( 1962) 87
Sur l'orientation des activités (1963) 101
Recommencer la révolution (1963) 113
Postface à « Recommencer la révolution » (1963,1974) 155
La grève des mineurs (1963) 163
La jeunesse étudiante (1963) 167
Fissures dans le bloc occidental (1963) 183
Le rôle de l'idéologie bolchevique
dans la naissance de la bureaucratie (1964) 191
Quelques remarques sur Riches et pauvres en Amérique (1964) ... 213
La praxis et les racines du projet révolutionnaire (1965) 217
La crise de la société moderne (1965) 249
La suspension de la publication
de Socialisme ou Barbarie (1967) 269
La révolution anticipée (1968) 275
Benno Stemberg-Sarel* (1971) 321

II. QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ AUTONOME ?

Introduction générale à la réédition en « 10/18 » (1972) 329


Avertissement pour la réédition en « 10/18 » (1973) 379
La question de l'histoire du mouvement ouvrier (1973) 383
Quatrièmes de couverture de L'Expérience du mouvement
ouvrier, 1 et 2 (1973-1974) 457
Notes sur la question de l'organisation** (1974) 459
La hiérarchie des salaires et des revenus (1974) 479
Discussion avec des militants du PSU (1974) 493
Autogestion et hiérarchie (1974) 523
L'exigence révolutionnaire (1976) 541
La source hongroise (1976) 575
Deux lettres sur l'activité révolutionnaire
et la situation en Espagne** (1975-1976) 611
Les divertisseurs (1977) 617
La Gauche et la France en 1978 (1977) 629
L'évolution du PCF (1977) 647
De la langue de bois à la langue de caoutchouc (1978) 675
Table des matières du tome 2

Avertissement (E.E., M.G., P.V.)


Liste des sigles

I. UNE BASSE ÉPOQUE

Illusion et vérité politiques** (1978)


Quatrièmes de couverture de Le Contenu du socialisme,
La Société française et Capitalisme moderne et révolution, 2 (1979)
Socialisme et société autonome (1979)
L'affaire Negri** (1979)
Lettre à Moishe Postone sur Marx et les épicycles** (1980)
Spécificité et crise des sociétés occidentales** (1981)
Lettre àToni Negri** (1982)
Un autre rapport entre instituant et institué :
lettre à Paul Thibaud** (1982)
Experts et citoyens (1983)
Création implicite et action lucide (1983)
Pouvoir, politique, autonomie (1978-1987)
Sur le mouvement étudiant et lycéen de 1986* (1987)
Que la question de la fin du projet de liberté et de vérité
se pose effectivement (1987)
Connaissance et universalité* (1988)
Intellectuels et conformisme*(1988)
Au sujet de « Parcours du ressentiment », de Nadine Fresco* (1988)
Lettre à Il Manifesto** (1988)
Auto-institution, État et individu (réponse aux questions
de la Galerie «La Main»)* (1988)
«Spiros Stinas»** (1989)
Le rôle des villes dans la construction de l'Europe* (1989)
L'autonomie et les trois sphères (1989)

II. NI RÉSIGNATION, NI ARCHAÏSME

Autour du Monde morcelé : entretiens 1990-1991


1. L'évanescence du conflit* (1990)
2. «Il faut penser l'Histoire comme création, aussi bien du
meilleur que du pire... »* (1990)
3. «La renaissance démocratique devra passer par la création
de nouvelles formes d'organisation politique»* (1991)
Les problèmes d'une démocratie des conseils* (1991)
Quelle démocratie? (1991)
«Quelle démocratie?»: Discussion** (1991)
L'avenir du projet d'autonomie
(conférence de Porto Alegre)** (1991)
L'Europe aujourd'hui* (1992)
Qu'en est-il du «Contenu du socialisme»?** (1993)
La démocratie comme procédure et comme régime (1994)
Orthodoxie et histoire grecque* (1994)
Les coordinations de 1986-1988* (1994)
Le délabrement de l'Occident : Post-scriptum (1995)
Souvenirs sur «Raoul»* (1995)
Les transformations du capitalisme** (1996)
Autour de La Montée de l'insignifiance : entretiens 1996
1. Avec Max Blechman, 21-4-1996**
2. Avec Reginald Martel (Radio Canada), 21-5-1996**
3. Avec Alain Veinstein (France Culture), 22-5-1996**
4. Avec Lison Méric (Radio Suisse Romande), 4-8-1996**
La «rationalité» du capitalisme (1996-1997)
Cet ouvrage a été achevé d'imprimer
par l'imprimerie Pulsio en octobre 2013.
Dépôt légal : novembre 2013.

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