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PASCAL BONIFACE

LES REL
RELATIONS
ATIONS
INTERNA
INTERNATIONALES
TIONALES
DE 1945 À NOS JOURS

de Yalta
à la guerre de gaza

8e ÉDITION
MISE À JOUR
Généalogie d’un monde
multipolaire
De 1945 à nos jours, Pascal Boniface retrace de
façon directe, claire et vivante l’histoire des relations
internationales. Il met ainsi en lumière les précédents,
les choix et les biais géopolitiques qui permettent de
décrypter l’actualité et de percevoir le monde dans
sa globalité. Foisonnante et explosive, la période
contemporaine ne cesse de nous surprendre : cet essai
pédagogique – mis à jour à l’aune des événements
les plus récents (la débâcle de Kaboul, la guerre en
Ukraine, les attentats du 7 octobre et la guerre de
Gaza…) – constitue la référence indispensable des
lecteurs désireux de prendre du recul pour aborder
la mondialisation de façon éclairée et le présent en
connaissance de cause.

PASCAL BONIFACE est directeur de l’Institut de relations


internationales et stratégiques (IRIS) et l’auteur de plus de
70 ouvrages ayant pour thème les relations internationales,
les questions nucléaires ou la politique étrangère française
– dont la plupart font l’objet de rééditions et traductions. Il
décrypte l’actualité internationale en vidéo sur sa chaîne
YouTube et dans son podcast « Comprendre le monde ».
Retrouvez-le sur son site www.pascalboniface.com et sur
les réseaux sociaux @PascalBoniface.
Pascal Boniface

LES RELATIONS
INTERNATIONALES
DE 1945 À NOS JOURS
De Yalta à la guerre de Gaza

Huitième édition
Éditions Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75005 Paris
www.editions-eyrolles.com

Mise en pages: Facompo

L’auteur remercie Victor Pelpel pour son efficace


assistance dans l’actualisation de ce livre.

Depuis 1925, les éditions Eyrolles s’engagent en proposant des


livres pour comprendre le monde, transmettre les savoirs et cultiver
ses passions !
Pour continuer à accompagner toutes les générations à venir,
nous travaillons de manière responsable, dans le respect de
l’environnement. Nos imprimeurs sont ainsi choisis avec la
plus grande attention, afin que nos ouvrages soient imprimés
sur du papier issu de forêts gérées durablement. Nous veillons
également à limiter le transport en privilégiant des imprimeurs
locaux. Ainsi, 89 % de nos impressions se font en Europe, dont
plus de la moitié en France.

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégrale-


ment ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans
autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie,
20, rue des Grands-Augustins, 75006Paris.

© Groupe Eyrolles, 2017


© Éditions Eyrolles, 2024 pour la présente édition
ISBN: 978-2-416-01584-7
Introduction

Chaque jour, nous sommes bombardés d’informations


issues de toutes parts et de tous lieux. Désormais, rien de
ce qui est lointain ne nous est étranger. Les canaux utilisés
sont multiples et variés: des médias aux réseaux sociaux,
des télévisions satellitaires aux journaux en ligne, des blogs
aux radios que l’on peut podcaster, etc. Les nouveaux
moyens de s’informer sont foisonnants.
L’excès d’informations peut conduire à une certaine confu-
sion. La difficulté ne réside plus dans sa recherche mais
dans sa sélection, son tri et sa mise en perspective. Si nous
sommes informés dans l’heure, il nous manque parfois le
recul nécessaire à une vision globale des problèmes. On ne
prend plus le temps de la réflexion et de la compréhension.
Le flot est de plus en plus fort et le flux de plus en plus
rapide. Nous avons parfois l’impression que le monde
bouge en permanence. Ce n’est pas faux. Néanmoins, ses
structures profondes et l’ordre national ne sont pas boule-
versés au quotidien et sont beaucoup plus pérennes qu’ils
n’y paraissent.
Le monde dans lequel nous vivons en 2024 est issu de la
Seconde Guerre mondiale, de la mise en place d’un monde
bipolaire et de sa disparition. Il est aujourd’hui en recompo-
sition et en voie de multipolarisation. L’Histoire a laissé des
marqueurs profonds chez les différents peuples et dans les
différentes nations. Si on ne les connaît pas, on ne peut pas
comprendre les décisions prises actuellement, le comment
et le pourquoi des événements que nous vivons aujourd’hui.
4 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Comment en sommes-nous arrivés là? Ce retour histo-


rique sur les relations internationales depuis 1945tend à
apporter des éléments de réponse.
Première partie

Un monde bipolaire

L’alliance des vainqueurs du nazisme ne va pas durer après


la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les contradictions
entre les deux systèmes, capitaliste et communiste, mises de
côté pour venir à bout d’Hitler, ressurgissent, sur fond de
rivalités politique, sociétale et géopolitique. Les États-Unis
acceptent de créer une alliance militaire en temps de paix
et de «prendre la tête du monde libre». L’URSS s’est taillé
un glacis territorial qu’elle transforme en bloc communiste
et dirige d’une main de fer. Les tensions s’exacerbent et
le clivage Est/Ouest s’impose autour des deux pôles de
puissance, l’URSS et les États-Unis, autour desquels les
relations internationales vont s’organiser.
Chapitre 1

La fin de la Seconde
Guerre mondiale
La Seconde Guerre mondiale s’achève en 1945 avec la
victoire de l’Alliance formée autour de la Grande-Bretagne,
des États-Unis et de l’URSS. Les démocraties occidentales
et la puissance communiste ont surpassé leurs divergences
idéologiques pour faire face au nazisme et obtenir la victoire.
Mais, la paix revenue, l’Alliance se fissure du fait de
l’incompréhension qui se développe entre Moscou et
Washington. La conception morale qu’ont les Américains
du monde les empêche d’accepter le concept de zone
d’influence, jugé contraire au droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes. Staline soupçonne les Américains de ne pas
s’accommoder de l’existence d’un pays communiste et
assure la défense de l’URSS par la constitution d’un glacis
protecteur, preuve pour les Occidentaux que Moscou veut
imposer le communisme à l’échelle mondiale.

La victoire des aLLiés


L’Alliance des démocraties occidentales et de l’URSS
triomphe du nazisme. Les vainqueurs de la guerre tentent
d’organiser ensemble la paix.

La fin de la guerre
La Seconde Guerre mondiale est partie d’Europe. Elle
s’achève en Asie en août1945.
8 Les relations internationales de 1945 à nos jours

En Europe

La bataille héroïque de Stalingrad, gagnée par les Russes en


janvier1943, représente le tournant de la Seconde Guerre
mondiale. C’est le début du recul allemand. Pendant l’été
1943, les Soviétiques libèrent la Crimée et franchissent le
Prout, et au début de l’été 1944ils arrivent en Biélorussie.
Rien ne paraît pouvoir arrêter la marche de l’Armée rouge
qui parvient, le 31août 1944, sur la Vistule, aux portes de
Varsovie. La résistance non communiste qui a déclenché
l’insurrection de Varsovie est écrasée par les Allemands sans
que les Soviétiques n’interviennent. C’est que Moscou
prépare déjà l’après-guerre et donne la prééminence à
ses alliés politiques en Pologne. Une fois la résistance non
communiste écrasée, ils libèrent Varsovie le 17 janvier
1945et Auschwitz le 27.
Les Occidentaux, pour leur part, ouvrent deux fronts: l’un
en Méditerranée, l’autre en Atlantique. Les troupes alliées
sont présentes en Italie depuis l’hiver 1943-1944. Le 4juin
1944, elles parviennent à Rome. Le 28avril, Mussolini est
exécuté par des partisans italiens. Mais l’opération la plus
importante est le débarquement en Normandie (opéra-
tion Overlord) le jour J (6juin 1944): 500000hommes
débarquent avec 1500chars, 300canons, 2500véhicules
tout-terrain et 10000autres véhicules.À J+60, 2millions
d’hommes ont débarqué. Le 8juin, Bayeux est la première
ville française libérée. Le 15août, les Alliés débarquent
en Provence. Paris est libéré le 25août, Strasbourg le
22novembre.
Le 31 janvier 1945, les Soviétiques franchissent l’Oder
qui, plus tard, constituera l’une des frontières Est-Ouest.
Le 21avril, l’Armée rouge entre à Berlin. Le 30, Hitler
se suicide.
La fin de la Seconde Guerre mondiale 9

Les Américains entrent le 18avril en Tchécoslovaquie.


Mais, pour limiter leurs pertes, ils vont laisser les Soviétiques
libérer Prague. Déjà, Moscou paraît plus conscient des
enjeux de l’après-guerre que Washington et s’intéresse aux
prises de gages territoriaux.
Le 25 avril, les troupes soviétiques et américaines se
rejoignent sur l’Elbe. Un protocole de capitulation provi-
soire est signé par les Allemands le 7mai à Reims. La céré-
monie de la capitulation est ouverte le 8mai et signée le
9mai à 0h 43(ce qui explique que la victoire est célébrée
le 8mai dans le monde occidental et le 9mai à Moscou).

En Asie
Après l’attaque surprise de Pearl Harbor, les Japonais
rencontrent des succès militaires jusqu’en avril 1942.
À partir de novembre 1943, les Américains, renforcés
matériellement avec des porte-avions neufs, reprennent
l’offensive.
Dans le Pacifique Nord, les troupes dirigées par l’amiral
Nimitz mettent en œuvre la tactique du « saut-de-
mouton» qui les fait s’approcher du Japon en conquérant
le Pacifique île par île (Gilbert, novembre1943; Marshall,
février1944; Mariannes, mai1944). Ils remportent une
grande bataille aéronavale (mer des Philippines, juin1944)
qui sape le moral japonais. L’île américaine de Guam est
alors reconquise.
Dans le Pacifique Sud, le général MacArthur veut recon-
quérir les Philippines qu’il avait perdues en 1942. Il détruit
une grande partie de la flotte japonaise (octobre1944). Le
4février 1945, les Alliés débarquent en Chine.À partir de
mars, les troupes de Lord Mountbatten font la conquête
de la Birmanie.
10 Les relations internationales de 1945 à nos jours

En avril 1945, MacArthur prend le commandement


de toutes les forces alliées du Pacifique. Le 1er  avril, les
Américains débarquent sur l’île japonaise d’Okinawa. Le5,
l’URSS dénonce son traité de neutralité avec le Japon.
Le 26juillet 1945, les États-Unis, la Grande-Bretagne et
la Chine adressent un ultimatum au Japon lui intimant de
capituler sans condition. Il est rejeté. Le 8août, Moscou
déclare la guerre au Japon.
La flotte japonaise est détruite, son aviation manque de
pilotes. Mais le pays dispose encore de grandes armées
terrestres intactes et s’apprête à livrer une résistance
aussi farouche que désespérée. Les responsables améri-
cains estiment que la poursuite de la guerre pourrait faire
500 000 morts parmi les soldats américains et trois ou
quatre fois plus chez les Japonais.
Les Américains s’étaient lancés, avec le projet Manhattan,
dans la recherche sur l’arme atomique, grâce à l’aide de
scientifiques canadiens et européens, qui, pour une grande
partie d’entre eux, avaient fui le régime de Pétain et les
persécutions nazies.
Le 16juillet 1945, il fut procédé au premier essai nucléaire
à une cinquantaine de kilomètres de la ville de Socorro, au
Nouveau-Mexique. On pensa d’abord à ne faire qu’une
démonstration de cette bombe au-dessus de la baie de
Tokyo mais la décision de lancer la bombe au-dessus des
villes japonaises fut prise pour trois raisons. D’abord, les
Américains n’étaient pas sûrs que la démonstration réus-
sirait ou serait suffisante pour impressionner les Japonais.
Ensuite, ils estimaient qu’un à deux chocs très brutaux
étaient nécessaires pour permettre aux Japonais de se
rendre sans perdre la face. Enfin, ils craignaient également
que l’Armée rouge ne conquière une part du territoire
La fin de la Seconde Guerre mondiale 11

japonais dont il serait difficile de la déloger par la suite,


comme c’était le cas en Europe.
Le 6août 1945, le bombardier Enola Gay largue une bombe
baptisée Little Boy au-dessus d’Hiroshima, faisant instanta-
nément 66000morts et plusieurs dizaines de milliers dans
les jours suivants. La puissance de l’explosion représente
l’équivalent de 14000tonnes de TNT. Les militaires japo-
nais imposent la censure sur les informations du bombar-
dement d’Hiroshima. Le 9août, une seconde bombe, Fat
Man, explose au-dessus de Nagasaki, faisant 40000morts.
L’empereur Hiro Hito se rend sur les ruines de Nagasaki
et, le 14août, proclame la reddition du Japon.

Les tentatives d’organisation de la paix


Plusieurs conférences vont avoir lieu pour organiser la paix
entre les grands acteurs de la victoire.
Les «Trois Grands» (Roosevelt, Staline et Churchill) se
rencontrent une première fois à Téhéran du 28novembre
au 1 erdécembre 1943, pour planifier militairement la fin de
la guerre. Sur le plan politique, ils évoquent la possibilité
du démembrement de l’Allemagne et la création d’une
nouvelle structure appelée à remplacer la SDN. Staline
s’assure du maintien des États baltes en URSS et de la
modification des frontières polonaises à son profit.
En octobre1944, Churchill rencontre Staline à Moscou.
Son objectif est de conserver, après la fin du conflit, le
contrôle de la Méditerranée orientale et surtout du canal
de Suez. Il propose donc à Staline un partage en zones
d’influence de la région. Il ne met pas au courant les
Américains qu’il sait réticents au concept de zone d’in-
fluence, en contradiction avec les idéaux wilsoniens du
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
12 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le partage proposé par Churchill est le suivant:


URSS AUtReS

RoUmAnie 90 % 10 %

GRèce 10 % 90 %

BUlGARie 75 % 25 %

YoUGoSlAvie 50 % 50 %

HonGRie 50 % 50 %

Staline refuse, pour ne pas braquer les Américains. Il croit


encore à la possibilité de coopérer avec les Occidentaux
après la guerre, et estime avoir besoin de leur aide écono-
mique pour reconstruire l’URSS.

Les conférences de Yalta et de Potsdam


La conférence de Yalta se tient dans cette station balnéaire
de Crimée du 4au 11février 1945. Elle a symbolisé surtout
en France – à tort – la division du monde en deux blocs,
même si le monde n’a pas été divisé à Yalta, contrairement
à la légende. Mais il est vrai que le sort des Nations euro-
péennes y a été traité sans qu’elles soient représentées.
Les Alliés estiment nécessaire de se rencontrer directe-
ment pour régler les problèmes en suspens. Staline, méfiant
à l’excès, ne veut pas quitter le territoire soviétique; il
contraint Roosevelt, affaibli par la maladie, à faire un long
et pénible déplacement. Il s’agit de régler le sort des Balkans,
zone troublée et difficile à contrôler, de la Pologne (avec ces
deux gouvernements) et de la future organisation mondiale.
La conférence sera considérée comme un succès car les
Alliés parviennent à trouver un accord sur tous les sujets.
Un premier gouvernement polonais s’était exilé à Londres
après 1939et avait rompu ses relations diplomatiques avec
La fin de la Seconde Guerre mondiale 13

Moscou après la révélation du massacre de Katyn. L’URSS


avait créé aussitôt un second gouvernement polonais à
Lublin pour contrôler le territoire. Ce second gouverne-
ment n’est pas reconnu par les Occidentaux. À Yalta, il est
décidé d’élargir le gouvernement prosoviétique de Lublin à
des représentants du gouvernement de Londres. Il est prévu
d’organiser des élections sur la base du suffrage universel
et du scrutin secret. Les Occidentaux pensent que cela
constitue une garantie suffisante pour l’avenir. Mais ces
élections ne seront jamais organisées par l’occupant, et la
question des frontières polonaises reste en suspens.
Pour remplacer la SDN, les bases de la future ONU sont
définies et la France se voit attribuer un siège de membre
permanent au Conseil de sécurité. Elle est également
invitée à participer avec les « Trois Grands » à l’occu-
pation de l’Allemagne. Ce sont les Britanniques qui ont
insisté pour cette réhabilitation de la France. Ils pressen-
taient la nécessité d’une puissance continentale qui puisse
faire contrepoids à l’URSS. «La stabilité en Europe était
inaccessible sans une France forte et influente », disait
Churchill.
Faute de temps, les Balkans sont laissés de côté, les
Américains n’ont jamais montré d’intérêt stratégique pour
cette zone.
Une « charte sur l’Europe libérée » est adoptée. Elle
promet l’aide des trois puissances signataires des accords
de Yalta pour assurer la paix intérieure des pays, installer des
gouvernements provisoires et démocratiques, et préparer
des élections libres. Elle vaut pour les pays balkaniques
comme pour les pays libérés du nazisme.
Enfin, le sort de l’Allemagne est évoqué mais non réglé,
Roosevelt a pour projet de la désindustrialiser. Il se rend
14 Les relations internationales de 1945 à nos jours

compte du caractère irréaliste, voire dangereux de ce projet.


Staline veut réduire de 80% le potentiel industriel alle-
mand et réclame 20milliards de dollars de dommages de
guerre, dont la moitié pour l’URSS; il suggère de démem-
brer l’Allemagne en cinq entités.
Au vu des précédents malheureux de la Première Guerre
mondiale, Churchill ne veut pas conduire les Allemands
à la famine et fait reporter le problème des dommages de
guerre à une prochaine conférence.
Churchill et Roosevelt repartent de Yalta convaincus de la
sincérité de Staline. Churchill déclarera aux Communes
le 27février 1945: «Je rapporte de Crimée l’impression
que le maréchal Staline désire vivre dans une amitié et
une égalité honorables avec les démocraties occidentales.
Je crois aussi qu’il n’a qu’une parole.» Il va vite déchanter,
comme tous les Occidentaux : plus que le partage du
monde,Yalta représente l’illusion de sa cogestion par les
grandes puissances.
La conférence de Potsdam a lieu du 17juillet au 2août
1945, elle constitue le prolongement de la conférence de
Yalta mais deux des trois acteurs ne sont pas les mêmes:
Roosevelt, qui meurt le 11avril 1945, se fait remplacer
par le vice-président Harry Truman, et Churchill, présent
à l’ouverture de la conférence, est remplacé par Clement
Attlee, leader travailliste élu Premier ministre le 25juillet.
Truman écrira dans ses Mémoires qu’il n’était pas préparé
à affronter la tâche. Des décisions capitales sur l’Allemagne,
l’URSS, le Japon et l’arme nucléaire doivent être prises.
Staline, disposant à la fois d’une légitimité historique et
d’une vision à long terme, profite de cet avantage pour
obtenir le rattachement à l’URSS de Königsberg – qui
deviendra Kaliningrad –, le châtiment des criminels de
La fin de la Seconde Guerre mondiale 15

guerre et la démilitarisation de l’Allemagne. Il a, par contre,


dès le 8 mai 1945, abandonné le projet de démembre-
ment de l’Allemagne. Peut-être espère-t-il la récupérer en
entier? Roosevelt lui avait indiqué à Yalta que les troupes
américaines ne resteraient pas plus de deux ans en Europe.
La Pologne passe de 380000km2à 310000km 2et voit ses
frontières glisser vers l’ouest. L’URSS récupère une partie
de son territoire et en compensation Varsovie obtient une
partie du territoire allemand (Silésie).
L’Allemagne sera donc traitée comme une entité unique,
placée sous la souveraineté provisoire des Trois Grands
auxquels la France est associée. Un conseil de contrôle
composé des quatre commandants en chef est établi; et
2millions d’Allemands sont expulsés de Silésie.

La création de l’ONU
Il s’agit de remplacer la SDN et de prolonger l’alliance
des vainqueurs de la guerre. Les fondations de l’ONU
avaient été bâties le 11 janvier 1942par la déclaration
des Nations unies, signée par les États-Unis, l’URSS et la
Grande-Bretagne. Le sujet fut de nouveau abordé avec des
représentants chinois en octobre 1943à Moscou. Deux
autres étapes préparatoires eurent lieu à Dumbarton Oaks
(septembre-octobre 1944) et à Yalta, où fut décidée la
convocation d’une conférence des Nations unies à San
Francisco.
Roosevelt voulait faire reposer l’organisation de la paix
sur le club des «quatre gendarmes» (États-Unis, URSS,
Grande-Bretagne et Chine) mais, à Yalta, Churchill avait
obtenu que la France soit la cinquième puissance invitée.
La conférence de San Francisco, qui aboutit à la création
de l’Organisation des Nations unies, a lieu du 25avril au
16 Les relations internationales de 1945 à nos jours

25juin 1945et réunit 51États. Les pays vaincus ne sont


pas invités à participer à la nouvelle organisation. Mais
toute nation démocratique et pacifique peut adhérer à la
charte des Nations unies.

ONU : but, composition et textes


Le siège de l’Organisation est fixé à New York, l’objectif est de maintenir les directoires
du temps de la guerre. Au sein du Conseil de sécurité chargé du maintien de la paix, les
membres permanents ont un pouvoir de veto ; les six autres membres, nombre qui sera
élargi à dix, sont élus pour deux ans. Le système suppose la bonne entente des membres
permanents.
Le Conseil de sécurité peut prendre des résolutions qui imposent des obligations aux
États, à condition que la décision soit adoptée à la majorité des deux tiers et qu’aucun
membre permanent n’y oppose son veto. La démocratie et le respect de l’égalité souve-
raine des États s’exerceront au sein de l’assemblée générale où tous les États ont une
voix.
Un secrétaire général – agent d’exécution du Conseil de sécurité – est institué. Il est élu
par l’assemblée générale sur proposition du Conseil de sécurité. Un Comité d’état-major
est prévu, composé des représentants des Cinq Grands mais qui ne verra jamais le jour,
faute d’accord entre ces derniers.
La charte contient 111 articles. Elle interdit le recours à la force dans les relations inter-
nationales et entend promouvoir le respect de l’égalité souveraine des États, les droits de
l’homme, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le progrès économique et social.

La mise en pLace d’un système bipoLaire


Dès 1945l’effondrement européen est manifeste, tandis
qu’on constate la montée en puissance de l’URSS et le
triomphe américain. C’est désormais entre ces deux puis-
sances que va se jouer le sort du monde.

L’héritage politique de la Seconde Guerre mondiale


Non seulement l’Europe n’est plus le centre du monde,
mais elle est de surcroît amputée d’une partie d’elle-même.
La fin de la Seconde Guerre mondiale 17

Enjeu stratégique que se disputent les États-Unis et l’URSS,


son sort dépend des puissances qui occupent son territoire.
En 1946, l’Allemagne est exsangue: son PIB représente
le tiers de ce qu’il était en 1938; son territoire est amputé
à l’est au profit de la Pologne; ses villes sont des champs
de ruines, elle a perdu tous ses ponts et la moitié de son
parc ferroviaire est dévastée. Le problème même de son
existence future se pose. Occupée, elle n’a plus de gouver-
nement. On a parlé de la démembrer et de démanteler
son industrie. Elle a perdu 6millions d’hommes et n’a
plus d’armée.
L’Italie est moins atteinte que l’Allemagne, mais tout aussi
déconsidérée politiquement. On lui fait moins payer le
prix de la défaite parce qu’elle s’est ralliée aux vainqueurs
avant la fin de la guerre. En 1945, son PIB est retombé
à son niveau de 1911et a diminué de 40% par rapport
à 1938en valeur réelle. Les salaires italiens représentent
27% de ce qu’ils étaient en 1913. Sans l’aide américaine,
de nombreux Italiens seraient morts de faim.
La France fait partie des vainqueurs. Mais son économie
est chancelante (le PIB est inférieur de moitié à celui de
1938, année pourtant peu brillante) et sa situation politique
– comme celle de l’Italie – très trouble.
Quant au Royaume-Uni, seul pays à avoir lutté contre
Hitler du début à la fin de la guerre, il est tout de même
très affaibli. Son empire colonial est vacillant et la livre
sterling n’est plus la monnaie de référence. Il n’a plus de
réserves d’or ou de dollars.
En fait, sur le Vieux Continent, vainqueurs et vaincus sont
réunis dans le même marasme économique. L’Europe
n’est plus le pôle autour duquel s’organisent les relations
internationales et le commerce mondial. Elle connaît des
18 Les relations internationales de 1945 à nos jours

problèmes de production, d’acheminement des marchan-


dises et de main-d’œuvre (pertes dues à la guerre et trans-
ferts de population). Elle manque de moyens de paiement
pour importer, ses monnaies sont dévaluées. Chômage et
sous-alimentation la guettent.

Le triomphe américain

Les États-Unis s’affirment comme une superpuissance tant


dans le domaine économique que militaire.
La guerre a épargné le territoire américain et sa population
civile. Les pertes américaines ont été relativement limitées
(300 000 hommes soit quatre-vingt fois moins que les
Soviétiques). Non seulement le potentiel industriel n’a
pas été détruit, mais il a été stimulé par l’effort de guerre.
Les États-Unis sont les seuls à être plus riches à la fin
de la guerre qu’au début. Le revenu national a doublé.
Ils détiennent les deux tiers des réserves mondiales d’or
et le dollar a supplanté la livre sterling comme monnaie
internationale.
Leur flotte marchande représente les deux tiers de la flotte
mondiale, ils produisent les deux tiers du pétrole et la
moitié du charbon de la planète. Leur PIB représente 40%
du PIB mondial. Leur avance technologique est considé-
rable et, surtout, ils ont le monopole de l’arme atomique.
Leurs soldats ont été accueillis comme des libérateurs en
Europe. Présents militairement en Europe et en Asie, ils
vont utiliser leurs forces pour prendre la tête du monde
libre et en finir avec l’isolationnisme.
Depuis l’indépendance, les dirigeants américains, George
Washington en tête, avaient évité au maximum de déve-
lopper des liens politiques avec les pays européens pour ne
La fin de la Seconde Guerre mondiale 19

pas être entraînés dans leurs querelles et leurs guerres. Des


relations commerciales leur suffisaient. La doctrine Monroe
(1823), avant d’être interprétée comme une volonté de
domination sur l’Amérique du Sud, était avant tout une
volonté de couper le cordon ombilical avec l’Europe.
Après la Première Guerre mondiale, ils ont refusé de parti-
ciper à la SDN pour ne pas être impliqués dans les affaires
politiques européennes. Mais en 1941, ils sont plongés
malgré eux dans la Seconde Guerre mondiale avec l’at-
taque surprise de Pearl Harbor. La guerre gagnée, il s’agit
de ne pas perdre la paix face à l’URSS dont l’ultra présence
en Europe devient une menace stratégique et politique. Les
États-Unis prennent donc le leadership des démocraties
occidentales. Les États européens ne le contestent pas, ils
le réclament.

La montée en puissance de l’URSS


De tous les pays vainqueurs, c’est l’Union soviétique qui
a payé le plus lourd tribut à la défaite d’Hitler: des pertes
humaines estimées entre 20et 25 millions d’hommes,
autant de sans-abri, une grande partie du territoire dévastée,
des pertes économiques énormes. L’URSS a supporté à
elle seule la moitié des destructions dues à la Seconde
Guerre mondiale.
Mais la « grande guerre patriotique » (nom donné à la
guerre par Staline qui a davantage fait jouer la fibre patrio-
tique que l’idéologie communiste) a consolidé le pouvoir
de Staline tant sur le plan intérieur qu’international.
Moscou n’est plus à la lisière de la puissance internatio-
nale mais au centre, son prestige n’a jamais été aussi fort.
La guerre a permis à l’URSS d’étendre son empire. Non
seulement elle conserve tous les territoires conquis à l’abri
20 Les relations internationales de 1945 à nos jours

du pacte germano-soviétique entre1939et1941(Carélie


finlandaise, pays Baltes, Russie blanche polonaise, Bessarabie
et Bucovine Roumanie), mais elle récupère la Ruthénie
subcarpatique tchécoslovaque, Königsberg (Kaliningrad),
les territoires perdus contre le Japon en 1905et l’archipel
des Kouriles.Ayant développé un appareil militaire impres-
sionnant, elle se garde bien de le démobiliser une fois les
combats finis. En tant qu’armée de libération, elle occupe
une grande partie de l’Europe centrale et orientale. Elle
exerce également une poussée au Proche-Orient et en
Asie, où de nombreuses guérillas communistes luttent pour
parvenir au pouvoir.

L’amorce de la décolonisation
Les puissances européennes coloniales sont affaiblies par
la guerre, ce qui va permettre la remise en question des
liens coloniaux. D’abord de la part des peuples colonisés,
qui ont réalisé que la puissance militaire des métropoles
était moins grande qu’ils le pensaient et qui reprennent
à leur propre compte la notion de «droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes». Ensuite de la part des États-Unis
et de l’URSS, anticolonialistes par conviction politique
et par intérêt: ils ont tout à gagner de la dissolution du
lien colonial.
Les partis communistes se font les champions de l’anti-
colonialisme tant à la tribune de l’ONU qu’auprès des
différentes opinions politiques nationales des pays colo-
niaux. La lutte des peuples du tiers-monde contre les
colonisateurs est assimilée à celle des prolétaires contre
les capitalistes. L’URSS offre un modèle de développe-
ment aux nouveaux pays indépendants. Et les États-Unis,
eux-mêmes créés par la décolonisation, sont philosophi-
quement favorables à la décolonisation.
La fin de la Seconde Guerre mondiale 21

En Asie du Sud-Est, le Japon, qui avait envahi les colonies


françaises et néerlandaises, s’était présenté comme un libé-
rateur, l’invocation de la solidarité des peuples asiatiques
permettant de masquer son propre colonialisme.

La fin de l’Alliance
L’Alliance des vainqueurs ne survivra pas longtemps. La
division du monde va vite se mettre en marche.

Les avancées soviétiques


«Qui occupe un territoire impose également son propre
système social. Chacun impose son propre système aussi
loin que son armée avance, cela ne peut être autrement.»
Ainsi Staline déclarait à Tito en 1945sa volonté d’étendre
l’influence et le contrôle de Moscou. Au traditionnel
impérialisme russe se greffent le messianisme commu-
niste et le désir de se doter d’un glacis territorial pour
éviter une nouvelle invasion.Tout cela conduit à la mise
sous tutelle de l’Europe centrale et orientale. Partout où
l’Armée rouge est présente (Bulgarie, Hongrie, Roumanie,
Tchécoslovaquie) les communistes prennent une place de
choix dans les gouvernements de coalition. Sous prétexte
de dénazification, l’URSS met en place ses partisans.
En Pologne, les ministres non communistes qui ont été
greffés sur le gouvernement de Lublin sont marginalisés.
En Yougoslavie et en Albanie – libérées par les résistances
nationales (les partisans) –, sans l’aide de l’URSS, les
communistes prennent les leviers du pouvoir. En Grèce,
Moscou aide la guérilla du général procommuniste Markos
en lutte contre le régime d’Athènes soutenu par Londres.
En France et en Italie, Moscou compte sur la puissance
des partis communistes nationaux auréolés du prestige de
la résistance.
22 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Staline ne se limite pas à la seule Europe. En Iran, il tente


de créer une république autonome, l’Azerbaïdjan, pour
contrôler les pétroles du nord de l’Iran et affaiblir un pays
sous influence britannique. L’URSS réclame également le
contrôle des détroits turcs des Dardanelles, séparant la mer
Noire et la Méditerranée.
En Asie, Staline n’a pas eu beaucoup d’influence sur Mao
qui n’a pas suivi le modèle soviétique ni le conseil de
Staline de se réconcilier avec Tchang Kaï-chek.
Partout où elle peut, Moscou avance ses pions. Le but du
communisme n’est-il pas d’être établi sur l’ensemble de la
planète? En Indochine, en Malaisie, en Birmanie et aux
Philippines, les guérillas communistes gagnent du terrain.

Le rideau de fer
Dans un télégramme envoyé à Roosevelt en mai 1945,
Churchill dénonce «le rideau de fer» qui s’est abattu selon
lui sur l’Europe orientale. Il emploie publiquement l’ex-
pression dans un discours prononcé à Fulton (Missouri),
là où Truman a été étudiant, le 9mars 1946. N’étant plus
au pouvoir, il est plus libre dans son expression:
« De Stettin, sur les bords de la Baltique, à Trieste sur
l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le
continent européen. Derrière cette ligne, toutes les capi-
tales des anciens États d’Europe centrale et orientale :
Varsovie, Berlin, Prague,Vienne, Budapest et Sofia, toutes
ces cités célèbres et leurs habitants tout autour sont désor-
mais inclus dans la sphère d’influence soviétique, et tous
sont de plus en plus soumis, sous une forme ou sous une
autre, non seulement à l’influence soviétique, mais au
contrôle de Moscou.»
La fin de la Seconde Guerre mondiale 23

Sur le terrain, l’URSS va s’employer à lui donner raison.


Dans les pays où l’Armée rouge est présente par droit de
conquête (Bulgarie, Hongrie, Roumanie et une partie
de l’Allemagne et de l’Autriche) ou dans les pays alliés
(Tchécoslovaquie, Pologne), les systèmes politiques sont à
rebâtir, et l’URSS contrôle l’appareil d’État et les moyens
d’information. Les opposants sont petit à petit réduits au
silence. Le leader hongrois Rákosi compare la politique
soviétique à la «politique du salami»: on n’avale pas d’un
coup l’adversaire, on le découpe tranche par tranche pour
faciliter la digestion.
Churchill conclut à la nécessité d’une «association frater-
nelle des peuples anglo-saxons» afin de donner un coup
d’arrêt à l’expansion soviétique. Les Russes ne souhaitent
pas la guerre mais «les fruits de la guerre, et l’expan-
sion sans limite de leur pouvoir et de leur doctrine». Là
aussi, Churchill n’a pas tort. Avec l’Occident, Staline ne
veut pas la confrontation à tout prix. Il sait, au contraire,
qu’il en a besoin pour faire redécoller l’économie sovié-
tique. Il retire donc ses troupes d’Iran, de Yougoslavie et
de Tchécoslovaquie, et renonce aux détroits turcs. Mais
cette démobilisation est lente, et toute relative, parce que
l’URSS aligne vingt-cinq divisions à l’ouest de Brest-
Litovsk alors que les Américains n’en ont plus que deux
dans toute l’Europe. Des diplomates américains estiment
que la démobilisation s’est faite trop rapidement et à trop
grande échelle, ce qui prive les États-Unis de tout moyen
de pression sur l’Union soviétique.
Churchill a-t-il lancé la guerre froide à Fulton (comme
l’accusent les Soviétiques)? Toujours est-il que l’expression
«rideau de fer» entre dans le langage commun et sert à
nommer la nouvelle frontière qui divise l’Europe. Le rideau
de fer devient rapidement infranchissable.
24 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le blocage de l’ONU

L’ONU se révèle incapable d’assurer la paix et la sécu-


rité internationales du fait de la division des membres
permanents.
Le 19janvier 1946, Londres et Washington soutiennent la
plainte de l’Iran protestant contre la présence de troupes
soviétiques en Azerbaïdjan. Moscou réplique deux jours
plus tard en dénonçant au Conseil la présence de troupes
britanniques en Grèce. En février, l’URSS utilise pour
la première fois son veto contre une résolution – jugée
insuffisamment critique – entérinant le retrait des troupes
françaises et britanniques de Syrie et du Liban.
Le veto à prendre pour des occasions exceptionnelles
devient d’usage courant, le système mis en place à San
Francisco est donc bloqué.
Le 14 janvier, l’ONU crée la Commission à l’énergie
atomique où les États-Unis présentent le plan Baruch
Lilienthal, qui propose l’internationalisation complète
du cycle de l’atome et le désarmement nucléaire. Les
Soviétiques repoussent le projet.

Les premiers désaccords sur l’Allemagne

En juin1945, l’Allemagne a perdu un quart des territoires


qu’elle détenait à l’issue de la Première Guerre mondiale.
Les unités françaises, britanniques et américaines sont
entrées dans Berlin conquise par la seule Armée rouge. Il
n’y a plus d’autorité centrale en Allemagne. Les comman-
dants en chef des armées d’occupation assument donc les
pouvoirs complets.
L’Allemagne est divisée en quatre zones d’occupation et
chaque puissance exerce le pouvoir dans sa zone. Berlin,
La fin de la Seconde Guerre mondiale 25

enclave dans la zone d’occupation soviétique, est égale-


ment divisé en quatre secteurs. Un conseil de contrôle
commun est compétent pour l’ensemble du pays. Les Alliés
ont pour objectif d’établir une démocratie et d’éviter tout
risque de résurgence du nazisme. Si l’objectif est commun,
les voies pour y parvenir divergent entre Soviétiques et
Occidentaux. Les divisions empêchent la tutelle commune
de fonctionner. Chaque zone est gérée de plus en plus de
façon autonome.
La division de l’Allemagne, comme celle de l’Europe et
du monde, est en marche. L’incompréhension réciproque
(Staline pense que l’Occident veut sa perte, les Anglo-
Saxons croient qu’il veut dominer le monde) va déboucher
sur la guerre froide.
Chapitre 2

La guerre froide
La chute du mur de Berlin en novembre1989est généra-
lement présentée comme le symbole de la fin de la guerre
froide. Mais on ne peut parler de guerre froide que pour
la période allant de 1947à 1956. On doit l’expression au
financier américain et ex-conseiller de Roosevelt, Bernard
Baruch.Truman la reprit pour la première fois en public
en 1947.
Durant cette période, l’affrontement direct entre Moscou
et Washington restera au niveau verbal. S’il y a affrontement
armé il sera indirect, par allié interposé; et jamais la guerre
ne dégénérera en conflit armé direct entre les deux super-
puissances, ce qui aurait signifié la destruction de la planète.

une europe bipoLaire


La rupture entre les Alliés et l’émergence de deux super-
puissances hostiles l’une à l’autre conduisent à la division
de l’Europe, avec en son centre une Allemagne également
divisée, et à la création d’une alliance militaire autour de
chacune des deux puissances.
Dans les pays où l’Armée rouge est présente, la «sphère
soviétique» dénoncée par Churchill s’installe. Les Américains
n’ont pas réagi immédiatement à la poussée soviétique,
malgré leur supériorité économique, militaire et nucléaire.
Les effectifs militaires américains en Europe sont passés de
3100000hommes en 1945à 390000en 1946. Les effec-
tifs de l’armée rouge, qui étaient de 12millions en 1946,
28 Les relations internationales de 1945 à nos jours

sontpassés à 3 millions en 1948, et l’URSS conservait en


activité ses usines d’armement. Ils n’ont pas non plus cherché
à dramatiser leurs divergences avec Moscou. Mais 1947sera
l’année clé de la rupture et de la division de l’Europe.

L’organisation du camp occidental


Les crises turque et grecque, pour mineures qu’elles
furent lorsqu’on les compare aux autres affrontements de
l’époque, sont à l’origine de la doctrine Truman et de la
création de l’Alliance atlantique.

La doctrine Truman

Truman, incontestablement, prend le contre-pied de la


politique bienveillante de Roosevelt à l’égard de l’URSS.
Dès 1946, il confie au secrétaire d’État Byrnes qu’il en a
assez de «pouponner les Soviets» et que, faute de les traiter
avec une main de fer, une autre guerre allait se préparer.
En Grèce, les maquis communistes aidés par les voisins
bulgares, yougoslaves et albanais luttent contre le régime
royal soutenu par 40000soldats britanniques. La Grande-
Bretagne fournit également une aide au gouvernement
turc ainsi qu’à l’Égypte, l’Irak, la Palestine et Chypre.
Mais, épuisée par la guerre, elle réalise qu’elle n’est plus
en mesure de tenir seule la Méditerranée orientale. En
février1947, elle informe les Américains qu’elle compte
retirer ses troupes de Grèce.Truman craint une mainmise
soviétique sur la Grèce et la Turquie.
Il va donc franchir le pas. «Le moment était venu, écrit-il
dans ses Mémoires, de ranger les États-Unis dans le camp et
à la tête du monde libre.» Le 12mars 1947, il prononce un
discours au Congrès qui fut baptisé «doctrine Truman».
Il déclare que deux systèmes luttent pour la maîtrise du
La guerre froide 29

monde, le premier «repose sur la volonté de la majorité et


les institutions libres» et l’autre «sur la terreur, l’agression,
les suppressions des libertés».
Plaidant pour que les États-Unis aident «les peuples libres
qui résistent à des tentatives d’asservissement par des mino-
rités armées, ou des pressions venues de l’extérieur», il
obtient du Congrès une aide de 250millions de dollars
pour la Grèce (où le maquis communiste allait s’éteindre
au bout de deux ans) et 150millions pour la Turquie.
Truman rompt ainsi avec l’isolationnisme américain. Pour
la première fois de leur histoire, les États-Unis prennent
un engagement stratégique en temps de paix. Il s’agit de
donner un coup d’arrêt et de contenir l’avance soviétique.

L’endiguement
En juillet1947, la revue Foreign Affairs publie sous la signa-
ture «X» un article qui constituera la doctrine améri-
caine : le containment, ou endiguement. L’auteur en est
George Kennan, ancien conseiller d’ambassade à Moscou.
«Il est clair que l’élément principal de toute politique des
États-Unis vis-à-vis de l’URSS doit être un endiguement
à long terme, patient, mais ferme et vigilant des tendances
expansionnistes de la Russie […], en vue d’opposer aux
Russes une contre-force inaltérable en tout point où ils
montreront des signes de leur volonté d’empiéter sur les
intérêts d’un monde pacifique et stable.»
Kennan prédit que si les Occidentaux arrivent à contenir
les forces soviétiques durant une période de dix à treize
ans, les maîtres du Kremlin reviendront à une poli-
tique étrangère plus sage. Il prophétise également une
détente possible si les Occidentaux montrent la fermeté
nécessaire.
30 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le plan Marshall
Le 5juin 1947, dans un discours prononcé à l’université
d’Harvard, le secrétaire d’État George Marshall propose
un plan d’aide aux pays européens qui portera son nom.
L’objectif est de permettre le redémarrage des économies
européennes encore entravées par le poids de la guerre et
qui connaissent toujours des problèmes sérieux de produc-
tion et de ravitaillement.
Les besoins de l’Europe sont supérieurs à ses capacités de
paiement. Le général Marshall propose donc «une aide,
gratuite et importante» pour éviter à l’Europe une dislo-
cation économique sociale et politique grave. L’European
Recovery Program est adopté par le Congrès en avril1948. Il
prévoit une aide aux gouvernements européens constituée
à 10% par des prêts et à 90% par des dons de produits
américains.
Marshall avait précisé que tous les pays européens pouvaient
accéder à cette aide qui n’était dirigée «contre aucun pays
ou doctrine mais contre la faim, la pauvreté, le désespoir
et le chaos».
L’URSS voit dans le plan Marshall un moyen de réduire
son influence dans les pays qu’elle contrôle. Elle le rejette
le 2juillet 1947. En mai1947, les communistes avaient été
exclus du pouvoir en France et en Italie. Moscou interdit à
la Pologne, à la Tchécoslovaquie et à la Finlande de parti-
ciper à une réunion en juillet1947à Paris de pays euro-
péens qui vont mettre sur pied l’Organisation économique
de coopération européenne (OECE qui deviendra OCDE)
pour se répartir l’aide du plan Marshall.
C’est à ce moment que l’on date la division de l’Europe entre
les pays éligibles au plan Marshall, qui vont connaître un
fort développement économique en se liant aux États-Unis,
La guerre froide 31

et les pays satellisés par Moscou qui ne voudront pas ou ne


pourront pas en bénéficier.
Le total de l’aide a représenté 13,2milliards de dollars de
l’époque (130 milliards de dollars actuels), soit 1,1% du
PIB américain, répartie sur quatre ans (de 1948à 1951).
Il allait être à la base du développement économique de
l’Europe occidentale (les «Trente Glorieuses») jusqu’au
choc pétrolier de 1973.

La satellisation de l’Europe de l’Est


Au sortir de la guerre, Staline souhaite disposer d’un glacis
territorial en Europe de l’Est, pour autant que les pays
adoptent immédiatement des modèles d’organisation poli-
tique calqués sur l’URSS.

La doctrine Jdanov et la création du Kominform


En octobre1947siègent dans le plus grand secret, en Pologne,
huit partis communistes européens, d’URSS, d’Europe de
l’Est, ainsi que les PC italien et français qui se sont désolida-
risés des socialistes et rapprochés de Moscou. Le 5octobre,
un communiqué annonce la création d’un bureau d’infor-
mation commun basé à Belgrade – le Kominform – pour
organiser «l’échange des expériences et, en cas de nécessité,
la coordination de l’activité des partis communistes».
Les Occidentaux y voient le signe de la reconstitution du
Komintern, dissout en 1943pour persuader les Alliés que
l’URSS avait renoncé à la révolution mondiale. Les termes
très durs du communiqué final pouvaient faire apparaître
le bloc soviétique comme monolithique et la création du
Kominform comme une déclaration de guerre. Le rapport
Jdanov, manichéen à souhait (même s’il se voulait une simple
réponse à la doctrine Truman), avait de quoi inquiéter les
32 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Occidentaux. «Deux clans sont formés dans le monde:


d’une part, le camp impérialiste et antidémocratique qui a
pour but essentiel l’établissement de la domination mondiale,
de l’impérialisme américain et l’écrasement de la démo-
cratie et, d’autre part, le camp anti-impérialiste et démocra-
tique, dont le but essentiel consiste à saper l’impérialisme, à
renforcer la démocratie, à liquider les restes du fascisme.»
La déclaration stigmatisait les chefs socialistes (Blum, Bevin,
Schumacher, Saragat, Schaerf, etc. ) et appelait les forces
démocratiques à se rallier autour des partis communistes.

Le schisme yougoslave

Il semble en réalité que le choix de Belgrade pour le


Kominform ait préparé l’excommunication de Tito plutôt
que la révolution mondiale, afin de faire prendre aux
Yougoslaves une position privilégiée et de les rendre ainsi
impopulaires aux autres partis est-européens.
La libération de la Yougoslavie ayant été l’œuvre des parti-
sans yougoslaves, l’Armée rouge n’y était pas présente.
Tito, marxiste convaincu et fort de sa popularité, souhaite
installer rapidement un régime socialiste dans son pays et
étendre son influence sur la Bulgarie, voire sur la Grèce.
Staline s’oppose à ce double objectif (il voulait faire de la
Yougoslavie une terre de coexistence entre l’Est et l’Ouest),
et les relations entre les deux hommes se dégradent.
Le 28juin 1948, le journal communiste tchèque Rude Pravo
annonce que le Kominform a condamné la Yougoslavie
qui veut abandonner le marxisme-léninisme et appelle
les Yougoslaves à se débarrasser de leur dirigeant. Mais
les communistes yougoslaves font bloc autour de Tito et
privilégient le fait national yougoslave sur la solidarité
politique avec l’URSS.
La guerre froide 33

Le 11août 1948, le gouvernement soviétique rompt tous


les liens avec le régime yougoslave qualifié « d’hitléro-
trotskyste». L’existence d’un régime communiste qui refuse
le leadership de Moscou est un sérieux revers pour l’URSS.
Excommuniée, la Yougoslavie va redéployer ses relations
économiques vers les pays occidentaux.

La mise en place des démocraties populaires

L’Armée rouge possède des pouvoirs importants pour


intervenir dans les affaires intérieures des pays où elle
stationne. Contrôlant les moyens d’information et de juri-
diction, elle poursuit les actions jugées « subversives et
antisoviétiques» sous couvert de dénazification et contrôle
l’établissement des listes électorales et les scrutins. Dans
les gouvernements d’union nationale, les communistes
contrôlent les postes clés (Intérieur, Justice).
Avec la doctrine Jdanov, le processus baptisé « poli-
tique du salami» par Mátyás Rákosi (leader communiste
hongrois) et qui consiste à avaler les opposants tranche
par tranche s’accélère. Les sociaux-démocrates dont les
partis fusionnent de force avec les partis communistes
sont emprisonnés ou assassinés. Après le schisme yougo-
slave, une partie des communistes nationaux, ceux dont
Staline craint qu’ils ne lui soient pas totalement fidèles,
est éliminée. L’épuration va toucher 25% des effectifs des
partis communistes, dont de nombreux dirigeants, accusés
de titisme, de trotskysme ou de nationalisme. Les partis
communistes des démocraties populaires perdent tout
enracinement national et s’alignent sur Moscou.
La façon dont Moscou impose sa mainmise sur la
Tchécoslovaquie, avec le « Coup de Prague», est d’au-
tant plus brutale que, contrairement aux autres vaisseaux
34 Les relations internationales de 1945 à nos jours

soviétiques, la Tchécoslovaquie était, avant la Seconde


Guerre mondiale, une démocratie. Une démocratie lâchée
par les Occidentaux en 1938(accords de Munich) et très
reconnaissante à l’URSS de l’avoir libérée du nazisme.
En mars1945, le parti communiste tchécoslovaque obtient
huit portefeuilles sur vingt-cinq dans le gouvernement de
coalition sous l’égide d’un social-démocrate. En 1946, il
gagne les élections à la loyale (avec 38% des voix) pour
former un autre gouvernement de coalition où il contrôle
le ministère de l’Intérieur. En février1948, il réclame au
président Beneš la formation d’un gouvernement «sans
réactionnaires». Ce dernier refuse et des milices armées
le lui imposent sans que ni la police ni l’armée n’inter-
viennent, le tout pendant le séjour du vice-ministre
soviétique des Affaires étrangères Zorine. Les opposants
sont emprisonnés ou trouvent la mort dans des condi-
tions mystérieuses. En juin1948, Beneš démissionne de la
présidence et est remplacé par le communiste Gottwald.
La Tchécoslovaquie est devenue une démocratie populaire.

La finlandisation

La Finlande suscite la convoitise de Staline. Après la guerre,


un gouvernement d’union nationale y a été formé et,
comme en Tchécoslovaquie, les communistes y sont bien
représentés, disposant notamment du ministère de l’Inté-
rieur. Mais les Finlandais, qui n’ont pas eu besoin de l’Armée
rouge pour chasser les Allemands de leur territoire et qui
ont payé d’importantes réparations de guerre à l’URSS, ne
subissent pas le contrôle de Moscou. Farouchement indé-
pendants, ils ont également refusé le plan Marshall.
En février1948, l’URSS propose à la Finlande de signer
un pacte d’assistance mutuelle sur le modèle de ceux qui
La guerre froide 35

l’unissent à la Hongrie et à la Roumanie, mais qui stipule


le stationnement de troupes soviétiques sur son territoire.
Elle refuse, pour en signer un autre, le 6avril 1948, par
lequel elle s’engage à repousser une agression dirigée
contre l’URSS de la part de l’Allemagne ou d’un de ses
alliés, mais où il n’est prévu aucune présence militaire
soviétique dans le pays.
Parce que la Finlande conserve un régime démocratique
tout en adoptant – géopolitique oblige – une attitude de
neutralité, le terme «finlandisation» va désigner de façon
injustement péjorative un régime de type occidental mais
dont la diplomatie se montre compréhensive à l’égard de
l’URSS.

La création des alliances militaires


Le rideau de fer et les régimes procommunistes installés
par Moscou en Europe de l’Est font craindre une mise en
coupe réglée de l’ensemble de l’Europe par les Soviétiques.
Les Européens de l’Ouest ont besoin de sceller leur alliance
avec les Américains. Moscou proteste… et attend quelques
années pour créer le pacte de Varsovie.

L’Alliance atlantique

Trop faibles pour assurer leur défense, les pays d’Europe


occidentale ont besoin d’une garantie extérieure au conti-
nent pour contrer une menace interne. Ils vont demander
aux États-Unis, de l’autre côté de l’Atlantique, de garantir
leur sécurité.
Jusqu’en 1947, les traités d’alliance conclus en Europe
occidentale sont dirigés contre l’Allemagne (traité franco-
soviétique en 1944ou franco-britannique en 1947). La
rupture avec l’URSS en 1947 mène les Occidentaux à
36 Les relations internationales de 1945 à nos jours

rechercher un nouveau système d’alliance. L’ancien allié


est devenu un adversaire et l’ancien adversaire n’apparaît
plus comme une menace.
Le 21janvier 1948, la France et l’Angleterre proposent aux
trois pays du Benelux la conclusion d’un pacte politique. Il
sera conclu le 17mars 1948à Bruxelles. Les pays signataires
se soucient plus de la menace soviétique que de la menace
allemande, même s’ils ne veulent pas l’écrire dans le texte
du traité. Le pacte de Bruxelles prévoit une assistance auto-
matique en cas d’agression contre l’un de ses signataires.
Mais les signataires sentent qu’ils ne sont pas suffisamment
puissants pour faire face à eux seuls à l’Union soviétique.
C’est alors qu’ils pensent aux Américains.
En juin 1948, le Sénat américain adopte par soixante-
quatre voix contre quatre la résolution Vandenberg, auto-
risant le gouvernement américain à adhérer à des pactes
militaires ou à tout autre pacte régional. Le traité sur
l’Alliance atlantique est signé le 4avril et entre en vigueur
le 24août 1949.

L’Alliance atlantique
En cas de menace (art. 4), les parties se consulteront. Il suffit, pour définir la
« menace », que l’une d’entre elles déclare qu’elle existe.
Selon l’article 5 : « En cas d’agression en Europe, en Amérique du Nord, en Algérie,
contre une des îles de l’Atlantique au nord du tropique du Cancer, contre un navire ou un
aéronef appartenant à l’un des contractants, chaque partie, en état de légitime défense,
conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies, entreprendra aussitôt, indi-
viduellement et en accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire,
y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région
de l’Atlantique Nord. »
Il s’agit de la première organisation militaire dans laquelle les États-Unis entrent en
temps de paix.
La guerre froide 37

Les cinq membres du pacte de Bruxelles, les États-Unis et le


Canada invitent le Danemark, l’Islande, l’Italie, la Norvège
et le Portugal, pourtant toujours sous le joug d’un régime
dictatorial, à adhérer au traité de l’Atlantique Nord.

Le pacte de Varsovie
Lors de la création de l’Alliance atlantique, Moscou et ses
alliés protestent énergiquement. En mars 1949, l’URSS
remet aux Occidentaux un mémorandum où elle fait part
des principaux griefs de l’Alliance atlantique: le traité est
purement agressif et dirigé contre l’URSS, il se trouve
en contradiction flagrante avec la charte de l’ONU, avec
les accords de Yalta et les pactes signés entre l’URSS et
lesdifférents vainqueurs de la guerre.
L’argumentation de l’URSS n’est pas dénuée de tout
fondement. Il est vrai que ce sont les Occidentaux qui, les
premiers, ont franchi le pas et créé une alliance politico-
militaire, visiblement destinée à lutter contre l’Union
soviétique.
Voulant laisser la responsabilité de la montée des tensions à la
seule Alliance atlantique, l’URSS attendra donc 1955pour
mettre formellement sur pied le pacte de Varsovie. Il est
présenté comme une riposte à l’Alliance atlantique et à l’ad-
hésion allemande à l’OTAN. L’assistance à un État victime
d’une agression sera immédiate de la part des autres États
signataires. Encore faut-il que cette agression soit armée.
L’ironie de l’Histoire voudra que les pays du pacte de
Varsovie n’auront jamais à intervenir militairement contre
une attaque venue de l’Ouest, son rôle proprement mili-
taire sera finalement réduit à des affaires de police inté-
rieure au pacte, en Hongrie en 1956et en Tchécoslovaquie
en 1968.
38 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La division de l’Allemagne
La signature d’un traité de paix avec l’Allemagne est subor-
donnée au fait de savoir si l’on va y créer ou non une
administration centrale. Les Américains y sont favorables,
les Britanniques et les Russes n’ont rien contre, mais les
Français s’y opposent farouchement. Ils craignent que, réuni-
fiée, l’Allemagne, après une période provisoire de sagesse,
ne revienne à ses vieux démons d’expansionnisme. Chaque
puissance administre donc sa zone et un secteur dans Berlin.
Le 4 juin 1948, les Occidentaux créent une autorité
internationale sur la Ruhr, sans participation soviétique,
et convoquent une assemblée constituante pour toute
l’Allemagne de l’Ouest. Anglais et Américains décident
d’unifier leurs zones économiques. Une nouvelle monnaie,
le Deutsche Mark, est mise en circulation dans les zones
occidentales.

Le blocus de Berlin
Le général de Gaulle condamne cette politique : il fait
valoir que, si un Reich était ainsi créé à Francfort, les
Soviétiques en créeraient certainement un autre à Berlin
ou Leipzig. Cela fait, ajoute-t-il, «une seule question domi-
nera l’Allemagne et l’Europe: lequel des deux Reich va
faire l’unité1?». De leur côté, les Soviétiques s’assurent de
l’impossibilité de la reconstruction d’une puissance centrale
en Europe susceptible de les agresser ou de s’opposer à
eux. Et, le 31mars 1949, le maréchal Sokolovski décide de
contrôler militairement toutes les relations entre les zones
occidentales de Berlin et l’Allemagne occidentale. Il s’agit
bel et bien d’obliger les Occidentaux à quitter Berlin. Un

1. Cité par André Fontaine, in Histoire de la guerre froide, t.1, Fayard, 1965,
p.419.
La guerre froide 39

blocus total isole la ville. Staline rejette toutes les démarches


occidentales pour y mettre fin, exigeant l’adoption du mark
oriental dans les secteurs occidentaux de Berlin.
Les Occidentaux ne cèdent pas. Ils relèvent le défi en orga-
nisant un pont aérien pour permettre le ravitaillement
de Berlin-Ouest. Politiquement, la réplique est habile. Le
choix de l’escalade est laissé à Moscou. Pour stopper le
pont aérien, fera-t-elle abattre les avions américains?
Elle ne prend pas ce risque, et pense que les Occidentaux
finiront par abandonner Berlin-Ouest. Le 30novembre
1948, une municipalité est créée dans le secteur oriental
de la ville.
Le 5 mai 1949, un accord soviéto-américain prévoit la
levée des restrictions sur la circulation pesant sur Berlin.
Le secteur ouest de la ville est de nouveau relié au monde
occidental par voie ferroviaire et terrestre.

Bonn et Berlin
Techniquement, le pont aérien est un succès. Il a permis de
livrer 2,5millions de tonnes de marchandises au cours de
275000vols, 480 avions par jour, un décollage toutes les
trois minutes, et il a sauvé Berlin et ses 2,4 millions d’habi-
tants. Il a aussi durablement orienté la politique étrangère
ouest-allemande, en posant comme principe primordial
son alliance avec les États-Unis. L’Allemagne de l’Ouest
comprend que sa sécurité passe par Washington, seule en
mesure de protéger son territoire ainsi que Berlin-Ouest.
En Allemagne de l’Ouest, le conseil parlementaire
commence ses travaux en septembre1948 et rédige un
projet constitutionnel soumis aux commandants en chef
alliés. Cela aboutit à une constitution, adoptée le 8mai
1949, dite «Loi fondamentale de Bonn», du nom de la
40 Les relations internationales de 1945 à nos jours

capitale de la nouvelle République fédérale allemande


(RFA). On ne donne pas formellement le nom de consti-
tution à ce texte, pour marquer qu’il n’est pas définitif
et que l’objectif demeure la réunification. Officiellement
on ne fait qu’organiser le provisoire. Mais, en réalité, les
choses prennent une tournure définitive. Des élections ont
lieu en Allemagne le 14août 1949; en septembre1949,
Konrad Adenauer est investi chancelier. L’Allemagne existe
de nouveau comme puissance politique autonome.
L’URSS réagit immédiatement, et réunit à Berlin un
«conseil du peuple allemand», qui proclame, le 7octobre,
la création d’une République populaire allemande. La
nation allemande est désormais représentée par deux États
s’ignorant mutuellement.
Revenue à un système démocratique, l’Allemagne fédé-
rale est intégrée au monde occidental. Celui-ci, se sentant
menacé militairement, a besoin d’ajouter à sa force militaire
le poids de la RFA.

La naissance de la construction européenne


Le 9mai 1950, le ministre français des Affaires étrangères
Robert Schuman, en collaboration avec Jean Monnet, alors
commissaire au Plan, publie un mémorandum proposant
la construction européenne par le biais de « réalisations
concrètes»: il s’agit de «placer l’ensemble de la produc-
tion franco-allemande de charbon et d’acier sous une haute
autorité commune, dans une organisation ouverte à la
participation des autres pays d’Europe […]. La solidarité de
production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre
entre la France et l’Allemagne devient non seulement impen-
sable, mais matériellement impossible.» Une haute autorité
supranationale serait créée pour parvenir aux objectifs.
La guerre froide 41

En juin1950, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique,


lesPays-Bas et le Luxembourg engagent des négociations.
Leplan est ratifié pour les différents États entre1951et1952.
C’est le premier pas vers le Marché commun ou plutôt la
Communauté économique européenne et une plus grande
coopération politique européenne.

L’échec de la CED
Le réarmement allemand pose problème en France où l’on
craint la renaissance d’un militarisme en Allemagne tout
en souhaitant voir la RFA payer son tribut à la défense de
l’Europe occidentale. Pour reprendre l’expression d’Alfred
Grosser, la France souhaitait que l’armée allemande soit «à
la fois plus faible que l’armée française et plus forte que
l’armée soviétique 1». Le gouvernement américain suggère
au conseil atlantique le réarmement de l’Allemagne. La
France réagit avec vigueur contre ce projet et fait une
proposition dite «plan Pleven » – du nom du ministre
de la Défense de l’époque – prévoyant que l’Allemagne
n’aurait pas d’armée nationale mais qu’il y aurait des
unités allemandes de faible dimension dans une «armée
européenne».
Le 24novembre 1950, Pleven présente son projet devant
l’Assemblée nationale. Il s’agit de créer une armée
commune liée aux institutions européennes, dirigée par un
ministre européen de la Défense, responsable devant l’As-
semblée européenne et disposant d’un budget européen.
Les contingents, fournis par les États, seraient intégrés au
plus bas niveau possible. Ce plan a le mérite, aux yeux de
la classe politique française, de lier le réarmement allemand
à la construction politique de l’Europe, tout en laissant

1. Alfred Grosser, Les Occidentaux, Fayard, 1978, édition 1981, p. 160.


42 Les relations internationales de 1945 à nos jours

l’Allemagne en dehors de l’OTAN. Initialement réticents,


les États-Unis finissent par se rallier à ce plan.
Le traité instituant une Communauté européenne de
défense (CED) est donc signé le 27mai 1952. Il déclenche
une controverse en France où les partis politiques sont
divisés. Le secrétaire d’État américain John Foster Dulles
menace d’une révision déchirante de la politique améri-
caine à l’égard de l’Europe en cas d’échec du traité de la
CED. Il faut attendre deux ans et l’arrivée de Pierre Mendès
France au pouvoir en France pour que le Parlement soit
saisi. Le 30 août 1954, l’Assemblée nationale rejette le
texte, à la plus grande consternation des capitales occi-
dentales et à la satisfaction de Moscou.

La création de l’UEO
L’échec de la CED constaté, une autre voie est suivie pour
permettre à l’Allemagne fédérale de participer à la défense
de l’Europe occidentale: prendre le cadre du traité de
Bruxelles (réunissant la France, la Grande-Bretagne, la
Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg) et y faire adhérer
l’Italie et la RFA. L’Union de l’Europe occidentale (UEO)
est créée.
En octobre 1954, une conférence à Londres, à laquelle
participent, entre autres, les États-Unis et le Canada, adopte
une série de textes prévoyant le rétablissement de la souve-
raineté de la RFA, son adhésion à l’OTAN et l’affecta-
tion totale de son armée au commandement intégré de
l’OTAN.
La Grande-Bretagne s’engage – signe tangible de solida-
rité– à maintenir en permanence sur le continent des forces
équivalentes à celles qu’elle y entretient alors. L’Allemagne
renonce à fabriquer des armes atomiques, biologiques et
La guerre froide 43

chimiques, mais pourra recevoir sur son territoire des armes


de ce type détenues par d’autres pays, les États-Unis notam-
ment. Pour la production des principales armes classiques,
la RFA devra obtenir l’autorisation des pays de l’UEO;
cette clause ne sera levée qu’en 1984.

un monde bipoLaire
La rivalité soviéto-américaine concerne le monde entier.
Partout s’ouvrent de nouveaux champs de compétition
entre Moscou et Washington qui essaient d’étendre leur
influence.

La révolution chinoise
Après la défaite japonaise, la guerre civile chinoise reprend
dès 1946. Le nationaliste Tchang Kaï-chek apparaît de
plus en plus menacé par les communistes, dirigés par Mao
Tsé-toung et soutenus par les masses paysannes chinoises.
Malgré son caractère dictatorial, le régime se désagrège,
miné par la corruption, l’inefficacité économique et les
défections. L’aide militaire que lui fournissent les États-
Unis ne suffit pas à enrayer la dégradation de la situation,
une partie importante parvenant aux communistes via des
officiers nationalistes corrompus ou déserteurs. Une aide
économique massive est décrétée (China Aid Act) le 2avril
1948, mais elle ne peut plus sauver Tchang Kaï-chek. Les
troupes de Mao passent de la guérilla à une offensive
généralisée.
Pékin tombe le 22 janvier 1949, Nankin le 20 avril et
Shanghai le 24mai. Dès octobre1949, l’ensemble de la
Mandchourie est sous le contrôle des communistes, ainsi
que la majeure partie de la Chine du Nord. Le 1 eroctobre
44 Les relations internationales de 1945 à nos jours

1949, Mao proclame à Pékin la création de la République


populaire chinoise (RPC). Les nationalistes tentent vaine-
ment de résister dans le sud de la Chine.Tchang Kaï-chek
doit fuir en avion sur l’île de Formose (actuelle Taïwan).
L’ensemble de la Chine orientale – certes ruinée par
la guerre contre le Japon et la guerre civile – devient
communiste.
Le communisme s’étend. Les Occidentaux ne réalisent
pas, au départ, les désaccords existants entre Staline et
Mao. Ce dernier se méfie de Staline qui ne l’a pas beau-
coup aidé au cours de la guerre civile et a même signé un
traité d’amitié avec le Guomindang de Tchang Kaï-chek
en 1945. Par ailleurs, les Chinois ne peuvent se satisfaire
d’apparaître comme les vassaux de Moscou. Mao précise:
« Le système russe est un produit du système russe, le
système chinois sera le produit de l’histoire chinoise»,
faisant prévaloir les différences nationales sur les ressem-
blances idéologiques.
En février1950, Mao signe à Moscou un traité d’amitié,
d’alliance et d’assistance mutuelle sino-soviétique. L’URSS
s’engage à fournir aide économique et militaire. La
République populaire de Chine n’est reconnue que par
l’URSS et ses alliés. Tchang Kaï-chek, replié à Taïwan, est
reconnu par les Occidentaux comme le dirigeant officiel
de la Chine. Il occupe le siège de membre permanent du
Conseil de sécurité de l’ONU, dévolu à la Chine en 1945.
Seule la Grande-Bretagne, présente à Hong Kong, recon-
naît la République populaire de Chine en 1950.

La guerre de Corée
Le paradoxe de la Guerre de Corée fut qu’elle éclate
dans un pays pour lequel ni les États-Unis ni l’URSS
La guerre froide 45

n’avaient manifesté un intérêt majeur, que ce soit avant


ou après la Seconde Guerre mondiale; c’est pourtant
là qu’allait sedérouler le conflit le plus vif entre l’Est
et l’Ouest.
Il avait été décidé à Yalta et à Potsdam que la Corée
serait libérée de la domination que le Japon y exerçait
depuis 1910. Il avait été, en outre, précisé que les Russes
occuperaient le nord du pays et les Américains, le Sud.
À Potsdam, les chefs d’état-major choisirent comme
ligne de démarcation le 38e parallèle, sans aucune inten-
tion politique: il devait s’agir d’une simple limite entre
les deux armées d’occupation. Dès le 12 août 1945,
deux jours avant la capitulation japonaise, les Russes
occupaient déjà la Corée du Nord. Le 8septembre, les
Américains reçurent la reddition des forces japonaises au
sud de cette ligne.
Une commission mixte américano-soviétique devait
œuvrer avec les partis politiques coréens et aider à la fonda-
tion d’un État provisoire. Mais les désaccords entre les
Soviétiques et les Américains d’une part, entre les partis
coréens d’autre part, empêchent la mise sur pied de ce
gouvernement et une commission des Nations unies en
est chargée.
La commission temporaire des Nations unies ne pouvait
travailler qu’en zone sud. En mai1948, après avoir constaté
que le climat y était suffisamment libéral, des élections
ont lieu. Parallèlement, en Corée du Nord, un Conseil du
peuple de Corée du Nord constitue un comité exécutif
dirigé par le président Kim Il-sung. L’URSS et ses alliés
proposèrent donc la reconnaissance de la Corée du Nord,
les Nations unies et les Occidentaux, celle de la Corée
du Sud.
46 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le début des hostilités


En décembre1948, les Soviétiques annoncent qu’ils ont
retiré leurs troupes d’occupation. Les États-Unis en font
de même et, en juin1949, il ne reste plus qu’une mission
militaire de 500membres. Comme en Allemagne, une
ligne de démarcation militaire devient frontière et, de
part et d’autre de cette limite, des gouvernements hostiles
sont patronnés l’un par l’URSS, l’autre par les États-Unis.
La principale différence avec l’Allemagne réside dans le
maintien des forces d’occupation américaines. Sans doute
est-ce là la raison de l’aggravation brutale de la situation
en Corée.
Le 12 janvier 1950, le secrétaire d’État Dean Acheson
déclare que «le périmètre défensif» des États-Unis va des
Aléoutiennes au Japon, aux Ryu Kyu et aux Philippines,
ce qui exclut la Corée. Staline interprète cette déclaration
comme un feu vert, les États-Unis excluant la Corée de
leur zone d’intérêt.
Le 25juin 1950, deux corps d’armée nord-coréens fran-
chissent le 38e parallèle et foncent vers le sud. L’armée
sud-coréenne ne peut que leur opposer une résistance
molle.
Le gouvernement américain demande immédiatement
la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU. Celui-ci ne
peut prendre de décision que si aucun des pays membres
permanents (États-Unis, URSS, Chine, France, Grande-
Bretagne) n’oppose son droit de veto. Or, à ce moment-là,
l’URSS boycottait les travaux du Conseil de sécurité en
signe de protestation contre l’occupation du siège chinois
par Formose (où s’étaient réfugiés en 1949les nationalistes
chinois vaincus, dépossédés du pouvoir par les commu-
nistes) et non par la République populaire de Chine.
La guerre froide 47

Le Conseil de sécurité condamne la Corée du Nord.


Parallèlement, le président Truman ordonne aux forces
aériennes et navales américaines de porter secours aux
troupes du gouvernement sud-coréen.
Le 7juillet 1950, le Conseil de sécurité adopte une résolu-
tion demandant aux États-Unis de prendre le commande-
ment de la force unifiée des Nations unies. Les Soviétiques
réalisent alors tous les inconvénients que représente pour
eux leur absence au Conseil de sécurité et décident d’y
siéger de nouveau.
L’opération armée des Nations unies peut continuer grâce
au soutien de l’Assemblée générale, le Conseil de sécurité
étant bloqué par le veto soviétique, bien que le transfert
de compétences en matière de maintien de la paix, du
Conseil de sécurité à l’Assemblée générale, soit contraire
à la charte des Nations unies.
Le président indien Nehru tente de jouer les intermédiaires
au cours des mois de juillet et août. Il propose un marché à
Staline et à Truman: l’admission de la République popu-
laire de Chine aux Nations unies en échange d’un règle-
ment satisfaisant du conflit. Les Américains refusent cette
proposition. Ils ont en mémoire les accords de Munich.
Il faut stopper l’avancée soviétique. Moscou ne doit pas
bénéficier de gains politiques de son attitude en Corée, or
l’admission de la Chine populaire à l’ONU serait consi-
dérée comme tel.

Le 38e parallèle

Dès septembre, les forces des Nations unies (en fait compo-
sées à plus de 90% par des troupes américaines) passent à
l’offensive. Un nouveau problème se pose: faut-il qu’elles
refranchissent dans l’autre sens le 38e parallèle et profitent
48 Les relations internationales de 1945 à nos jours

du conflit pour réunifier la Corée? La France, la Grande-


Bretagne et l’Inde sont hostiles à cette solution. Elles
craignent que cela ne serve de prétexte à une implication
plus directe de la Chine et de l’URSS dans le conflit. Le
président dictatorial de la Corée du Sud, Syngman Rhee,
y est favorable. Le général en chef MacArthur opte pour
le franchissement du 38e parallèle le 7octobre.
Les adversaires du franchissement du 38e parallèle voient
leurs craintes se réaliser. Dès le 16octobre, des forces
chinoises, officiellement baptisées «volontaires», viennent
au secours des troupes nord-coréennes. Les troupes des
Nations unies doivent se replier. À la fin du mois de
novembre, de nouveaux renforts chinois lancent une puis-
sante offensive qui contraint les Américains à un nouveau
recul. Les Chinois et les Nord-Coréens sont à Séoul.
Pour MacArthur, il faut bombarder la Chine elle-même.
Attlee, le Premier ministre britannique, engage Truman à la
prudence et manifeste son inquiétude quant aux intentions
belliqueuses de MacArthur.
Sur le plan militaire, les forces des Nations unies reprennent
l’avantage dès le 25janvier et progressent vers le 38eparal-
lèle. Mais MacArthur peut-il, avec des moyens limités,
obtenir un succès décisif sans attaquer la Chine proprement
dite? Très indépendant, le général, qui n’est pas retourné
aux États-Unis depuis 1941, pratique sa propre politique
sans trop tenir compte des inquiétudes des gouvernements
européens. En mars, sans avoir consulté Washington, il fait
une déclaration retentissante, proposant une trêve aux
Nord-Coréens et menaçant la Chine d’une extension de
la guerre sur son propre territoire en cas de refus.
Le président Truman le révoque, tout en le reconnaissant
comme l’un des plus grands chefs militaires américains.
La guerre froide 49

C’est la suprématie du pouvoir politique sur le pouvoir


militaire, aussi prestigieux soit-il. Le départ de MacArthur
permet de détendre l’atmosphère et prouve au monde entier
que le président Truman ne veut pas élargir le conflit coréen.

La résolution du conflit
Après l’échec de plusieurs offensives chinoises, il devient
clair que l’on aboutit à une impasse militaire. La seule issue
à la guerre est la négociation avec pour base la frontière
du 38e parallèle.
En juin1951, un an après le déclenchement du conflit,
le délégué soviétique à l’ONU évoque une telle solu-
tion. Elle est acceptée par les Américains et les Chinois.
Les négociations dureront deux ans.Après de nombreuses
difficultés, la convention d’armistice est signée à Pan Mun
Jom le 27juillet 1953. Une zone démilitarisée de quatre
kilomètres de largeur sépare désormais les deux pays.
Les États-Unis accordent une aide militaire et économique
à la Corée du Sud, l’URSS en fait de même avec la Corée
du Nord.
Ce fut la première « guerre limitée» à l’âge nucléaire.
c’est-à-dire que le poids de l’arme nucléaire a largement
contribué à limiter le conflit, même s’il fut extrêmement
meurtrier (2500000morts et blessés). L’URSS ne possé-
dait l’arme suprême que depuis un an et ni Moscou ni
Washington n’avait conceptualisé la dissuasion.
La guerre de Corée – qui marque le début de l’apothéose
de l’anticommunisme aux États-Unis (maccarthysme) –
va renforcer la conviction américaine de la nécessité de
disposer d’une présence militaire importante en Europe,
et va permettre l’intégration de la RFA dans l’organisation
politico-militaire de l’Alliance atlantique.
50 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La première vague de décolonisation


On peut situer la première vague de décolonisation entre
1945et1953.

En Asie
Avant-guerre, en Inde, une élite nombreuse avait réclamé
le Self Government, sous l’inspiration de Gandhi, adepte
de la non-coopération sans violence. Le parti du Congrès
réclamait l’indépendance et était déjà très actif avant la
Seconde Guerre mondiale.Après sa victoire aux élections
de 1937, Londres prend conscience du caractère inéluc-
table du processus de décolonisation et promet à l’Inde un
statut de dominion à la fin de la guerre. Mais cela inquiète
la minorité musulmane qui craint, en cas de départ des
Britanniques, d’être soumise à la majorité hindoue. La
ligue musulmane, créée au début du siècle et soutenue par
les Anglais, demande en 1942la partition du pays en deux
États, un hindou et l’autre musulman.
Dès 1945, le gouvernement travailliste britannique est
décidé à abandonner sa souveraineté sur le subcontinent
indien et souhaite accorder l’indépendance à un État
indien unifié. C’est aussi l’avis du parti du Congrès mais
les musulmans s’y opposent fermement.
Le Bill of Independance du 15juillet 1947 constituedeux États
distincts: l’Union indienne, regroupant les hindouistes; et
le Pakistan regroupant les musulmans et se constituant de
deux provinces séparées par l’Inde. Six cents États princiers
(Raj) regroupant 80millions d’habitants se lient à l’Inde.
Mais les lignes de démarcation entre les deux nouveaux
États ne correspondent pas de façon exacte aux répartitions
religieuses. Il s’ensuit une guerre civile intercommunautaire,
des destructions matérielles considérables et des transferts
La guerre froide 51

massifs de population: 16millions de personnes déplacées


dont 10% ne parviendront jamais à un nouveau lieu de
résidence. Les deux nouveaux États se livrent une guerre
immédiate pour le contrôle du Cachemire.
Les autres colonies britanniques suivent l’exemple indien:
la Birmanie et Ceylan (actuel Sri Lanka) deviennent indé-
pendants en 1947, la Malaisie en 1957 –dont Singapour se
détache en 1958pour devenir un État. Washington accorde
en 1946 une indépendance contrôlée aux Philippines.
L’Indonésie est la deuxième colonie du monde de par sa
population. Les Pays-Bas en tirent une immense source
de profit et s’appuient sur une élite locale. Pendant l’oc-
cupation japonaise en 1942, la reine Wilhelmine avait
promis la création d’un commonwealth néerlandais qui aurait
donc une autonomie étendue aux colonies, LaHaye se
réservant les prérogatives de la défense et des relations
extérieures. Le leader indonésien Soekarno juge le projet
insuffisant et préfère collaborer avec les Japonais qui favo-
riseront la constitution d’un embryon de gouvernement.
L’Indonésie se proclame indépendante lors de la reddition
du Japon en 1945. La Haye riposte en envoyant des troupes.
L’indépendance est finalement obtenue en 1949.
En Indochine, les nationalistes sont partagés en trois
camps: traditionalistes, modernistes et marxistes. Pendant
la guerre, le Japon, qui avait établi son protectorat sur
l’Indochine, a favorisé les groupes nationalistes conser-
vateurs. Pour lutter contre les Français et les Japonais,
HôChí Minh fonde en 1941la Ligue pour l’indépen-
dance du Vietnam (ou Viêt-minh) qui déclenche en
1945l’insurrection contre les Japonais. Le 2septembre,
le gouvernement présidé par Hô Chí Minh proclame
l’indépendance du Vietnam.
52 Les relations internationales de 1945 à nos jours

En Afrique
L’Afrique reste en dehors de cette première phase de
décolonisation. Sur le continent, il convient de distinguer
la situation des colonies françaises et britanniques. Dans
ces dernières le gouvernement indirect a été rapidement
mis en place, tandis que la France administre de façon
directe ses colonies. Face aux revendications indépendan-
tistes, Londres adopte le Self Government, la présence des
travaillistes au gouvernement et le statut de véritable vain-
queur de la guerre lui permettant de ne pas se crisper sur le
problème de la décolonisation. Paris voit au contraire dans
ses colonies un élément de sa puissance. Le 25mai 1945,
à l’Assemblée consultative, Gaston Monnerville1 déclare:
«Sans l’Empire, la France ne serait qu’un pays libéré. Grâce
à son Empire, la France est un pays vainqueur.» Il convient
d’ajouter à cela le poids des colons qui évidemment étaient
hostiles à la décolonisation. Cela pose un problème parti-
culier à la France dont les colons sont nombreux en Tunisie
(200000), au Maroc (400000) et en Algérie (1000000).

La création de l’État d’Israël


Depuis 1897, l’objectif déclaré de l’organisation sioniste
mondiale, face à l’antisémitisme constant qui sévissait en
Europe et surtout à l’Est, avait été de créer en Palestine un
foyer national pour le peuple juif. La Palestine était alors
occupée par l’Empire ottoman, allié de l’Allemagne au
cours de la Première Guerre mondiale.
En 1917, le secrétaire au Foreign Office lord Balfour faisait
la déclaration suivante: «Le gouvernement de sa Majesté
envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un

1. Gaston Monnerville, un modéré, membre du parti radical, qui prendra


la présidence du Sénat.
La guerre froide 53

foyer national pour le peuple juif et fera tous ses efforts


pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant bien
entendu que rien ne sera fait qui puisse porter préjudice
aux droits civils et religieux des collectivités non juives
existant en Palestine.»
En fait, Londres avait promis tout et son contraire. Aux
populations arabes elle avait promis la création d’un État
palestinien indépendant pour obtenir leur soutien dans
la guerre contre les Turcs, mais afin d’obtenir l’aide de la
communauté juive mondiale, elle lui avait promis la créa-
tion d’un foyer national juif. Après la Première Guerre
mondiale, la Palestine fut confiée en mandat à la Grande-
Bretagne qui eut pour mission de développer un foyer
national juif sans porter atteinte aux droits des populations
arabes.
L’organisation sioniste mondiale pendant l’entre-deux-
guerres achetait des terres et facilitait l’implantation de
juifs en Palestine. La proportion de ceux-ci allait passer de
10% de la population en 1919à 30% en 1939et d’assez
fortes tensions allaient naître entre Juifs et Arabes.
Après la Seconde Guerre mondiale, c’est l’ONU qui hérite
du problème. Une commission spéciale est chargée de
présenter des solutions. La minorité de la commission
propose la création d’un État palestinien fédéral avec une
partie juive et une partie arabe. Mais la majorité propose
un partage de la Palestine en deux États séparés. En fait, les
membres de la commission ayant visité les camps de réfu-
giés juifs en Europe furent très sensibles à leurs souffrances
et lièrent le problème du génocide juif en Europe à celui
de la Palestine. Pour les juifs, le sionisme est l’exercice du
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le peuple juif a
enfin son État. Pour les Arabes, le sionisme est une nouvelle
54 Les relations internationales de 1945 à nos jours

forme de colonialisme. On leur fait payer indirectement


les crimes commis par les Européens.
La partition de la Palestine est adoptée par l’ONU le
29 novembre 1947. La puissance mandataire, après des
attentats menés par les Juifs pour qu’elle parte, décline
toute responsabilité dans le maintien de l’ordre public et
termine son retrait le 15mai 1948. Le 4mai, l’État d’Israël
avait été proclamé. La première guerre israélo-arabe éclate
immédiatement, provoquant un premier exode, de gré ou
de force, de 600000Palestiniens. Israël s’attribue 78% de
l’ancienne Palestine, l’Égypte et la Jordanie s’octroyant le
reste. Il n’y a pas d’État palestinien.
Chapitre 3

La coexistence pacifique
À l’ère nucléaire, les guerres sont limitées, personne ne
pouvant accepter que s’enclenche une «ascension vers
les extrêmes». Moscou et Washington ont pris en main
la gestion des affaires mondiales et doivent contrôler leur
hostilité réciproque afin d’éviter l’apocalypse atomique.
Leur domination est contestée de l’intérieur mais sans
pour autant donner lieu à une véritable remise en cause
en Europe. Dans le reste du monde, la contestation connaît
plus de succès et laisse apparaître de nouveaux centres de
pouvoir voulant échapper au clivage Est-Ouest.

La contestation de L’ordre bipoLaire en europe


La mort de Staline le 5mars 1953 marque la fin du
monolithisme soviétique et permet un réchauffement
des relations Est-Ouest. Le relâchement de la pression va
conduire à des remises en cause de l’ordre soviétique en
Europe de l’Est et de l’hégémonie américaine en Europe
occidentale.

Le XXecongrès du PCUS, la déstalinisation


Le XX e Congrès du PCUS a lieu du 17 au 24 février
1956à Moscou. C’est l’occasion pour Khrouchtchev, qui
veut assouplir le régime et qui s’oppose aux conserva-
teurs du Praesidium 1 emmenés par Molotov, de renforcer

1. Instance dirigeante du Soviet suprême.


56 Les relations internationales de 1945 à nos jours

sonemprise sur le parti. Pour Molotov, la construction du


socialisme en URSS, et plus encore dans les démocraties
populaires, est trop fragile pour envisager une ouverture
vers le monde occidental.
Khrouchtchev, afin de se débarrasser des conservateurs, va,
dans la nuit du 24au 25février, faire la lecture d’un rapport
sur les crimes de Staline. Le texte est tellement explosif qu’il
est prononcé à huis clos. La critique de Staline est sans appel
et va au-delà de la condamnation du culte de la personna-
lité en vogue depuis 1954: c’était un despote qui mit en
place la répression la plus cruelle et fit tuer des milliers de
communistes à la suite de monstrueuses falsifications. Les
déportations massives furent également condamnées.
Des fuites ont lieu et le rapport ne reste pas secret très
longtemps. Les services occidentaux se le procurent rapi-
dement et se chargent de lui donner une grande publicité.
Au-delà de Staline, c’est l’image du régime soviétique qui
est atteinte.
Le XXeCongrès débouche sur de nouvelles orientations
politiques. Il marque la fin du monolithisme et du culte
de la personnalité. L’URSS fait un geste en direction de
la Yougoslavie avec laquelle elle veut renforcer l’amitié
et la coopération. Plus largement, Khrouchtchev admet
le «pluralisme socialiste», c’est-à-dire la possibilité pour
chaque démocratie populaire de construire le socialisme en
tenant compte de ses particularités nationales. Les victimes
des purges staliniennes dans ces pays vont être réhabilitées.
Khrouchtchev développe la théorie de la coexistence paci-
fique, il en fait la ligne générale de sa politique étrangère.
Il souhaite des relations «d’amitié durables entre les deux
plus grandes puissances du monde », et définit les cinq
principes de la coexistence pacifique: respect mutuel de
La coexistence pacifique 57

l’intégrité territoriale et de la souveraineté, non-agression


et non-ingérence dans les affaires intérieures, égalité et
avantage réciproque, coexistence pacifique et coopération
économique.
Depuis qu’elle détient l’arme nucléaire (1949) et qu’elle
a les moyens d’atteindre le territoire américain, l’URSS,
sécurisée, peut négocier d’égal à égal. La confrontation
entre socialisme et capitalisme peut se faire pacifique-
ment, le meilleur système prouvant sa supériorité non par
les armes mais par ses succès économiques. En 1960, le
programme du PCUS prévoit de rattraper la production
industrielle américaine en 1980.
Devant consacrer son énergie à son développement écono-
mique, l’URSS doit donc consentir à limiter son soutien
à la révolution mondiale (cet abandon va être vivement
condamné par les Chinois qui vont qualifier cette politique
de «révisionnisme» et de collusion avec l’impérialisme
américain). L’idée de Khrouchtchev est qu’une période de
paix prolongée permettra à l’URSS de gagner la guerre
économique, alors que la décolonisation et les «contra-
dictions» propres au capitalisme vont freiner sa croissance.
L’équilibre de la terreur qui s’est installé entre les deux
grandes puissances interdit par ailleurs toute solution mili-
taire et contraint à rechercher un but commun: éviter la
guerre nucléaire et la destruction de l’humanité.

La contestation de l’empire soviétique en Europe de l’Est


Le 17 avril 1956, le Kominform est dissous. La désta-
linisation est en marche en Europe de l’Est. Le leader
polonais Gomulka, qui avait été arrêté en 1951, est élu
premier secrétaire du parti en octobre1956. Des émeutes
ouvrières ont lieu en juin et les staliniens sont éliminés
58 Les relations internationales de 1945 à nos jours

du pouvoir à Varsovie sans que les Soviétiques ne s’y


opposent. L’Europe de l’Est peut-elle s’orienter vers une
certaine autonomie?

La révolution hongroise
En Hongrie, le parti communiste est dirigé depuis
1948par le stalinien Rákosi qui n’entend pas libéraliser le
régime et fait emprisonner le Premier ministre Imre Nagy,
partisan de la déstalinisation. C’est contraire à la ligne du
XXe Congrès du PCUS et les Soviétiques vont contraindre
Rákosi à la démission du poste de président du Conseil des
ministres en juillet 1956. L’objectif de Khrouchtchev est
de redonner une certaine légitimité aux gouvernements
des démocraties populaires. Mais le peuple hongrois veut
aller plus loin et le 25octobre, 300000personnes mani-
festent à Budapest contre le gouvernement hongrois et
les Soviétiques. Les communistes hongrois proposent à
Nagy de former un gouvernement tout en demandant
aux troupes soviétiques de rétablir l’ordre. Les mouve-
ments contradictoires provoquent une insurrection. Le
28octobre, Nagy ordonne le cessez-le-feu et annonce le
retrait des troupes soviétiques.
Les leaders polonais et yougoslave, Gomulka et Tito,
conseillent de ne pas aller plus loin. Nagy affirme que
le mouvement qui vient de se produire n’est pas contre-
révolutionnaire mais destiné à faire progresser la démo-
cratisation de la vie sociale et politique. Bref, il s’inscrit
dans la ligne khrouchtchevienne. Les Occidentaux et
surtout les Américains veulent plutôt y voir un mouve-
ment antisoviétique.
Le 25 octobre, le président américain Eisenhower se
déclare «de cœur avec le peuple hongrois». Le 27, son
secrétaire d’État, John Foster Dulles, salue «le défi lancé
La coexistence pacifique 59

par le peuple héroïque de Hongrie au feu meurtrier des


tanks de l’Armée rouge». Les Occidentaux demandent une
réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur la situation
hongroise qui se réunira après l’accord pour le retrait des
troupes soviétiques.
La radio américaine Radio free Europe, qui émet vers
l’Europe de l’Est, dénonce cet accord et pousse la popu-
lation hongroise à l’insurrection. Le 1 ernovembre, Nagy
franchit le Rubicon, il dénonce le pacte de Varsovie et
proclame la neutralité hongroise. Pour Khrouchtchev
qui veut démontrer que la déstalinisation n’est pas une
capitulation du socialisme, le défi est inacceptable. Les
Soviétiques profitent de ce que le monde occidental est
focalisé sur la guerre de Suez pour opérer une inter-
vention militaire en Hongrie. Les insurgés seront écrasés
en une semaine avec l’approbation du mouvement
communiste international et dans l’indifférence des
Occidentaux qui pourtant avaient mis de l’huile sur le
feu. Nagy (qui sera exécuté le 16juin 1958) est remplacé
par Kádár. Celui-ci propose un «contrat d’oubli» à la
population. L’opposition se fait discrète en échange d’un
niveau de vie relativement élevé et d’une certaine libé-
ralisation du régime, qu’on appellera le «socialisme du
goulash» (le plat national hongrois) par opposition au
goulag (les camps de prisonniers soviétiques).

1968: le Printemps de Prague


L’équipe au pouvoir depuis 1957en Tchécoslovaquie est
dirigée par le stalinien Novotný. Elle se montre parti-
culièrement incapable. La croissance est nulle. Les intel-
lectuels supportent de plus en plus mal la censure. Le
gouvernement refuse d’écouter les économistes propo-
sant une réforme qui permettrait au pays d’exporter et
60 Les relations internationales de 1945 à nos jours

d’importer, pour faire rentrer des devises et améliorer les


conditions de vie. Devant la contestation, Novotný doit
céder son poste à Dubček, un Slovaque qui passe pour être
acquis à Moscou. Pourtant Dubček élimine la vieille garde
communiste et confie les postes à des réformateurs issus de
la résistance. La censure est supprimée, la liberté syndicale
rétablie. Une réforme économique est mise en chantier.
Bref, c’est le triomphe du «socialisme à visage humain».
Moscou ne ménage pas ses critiques mais Dubček négocie
inlassablement avec le «grand frère», affirmant qu’il ne
s’est pas laissé déborder, qu’il contrôle la situation et a
respecté les préceptes essentiels du marxisme-léninisme.
Il est d’autant plus confiant qu’il se sait assuré du soutien
de la population.
Mais son projet de synthèse entre égalité sociale et liberté
est une remise en question fondamentale du système
soviétique.
L’URSS tente de provoquer une scission au sein du parti
communiste mais celui-ci fait bloc autour de Dubček
et la manœuvre échoue. Dans la nuit du 20août 1968,
500000soldats des pays du pacte de Varsovie (à l’excep-
tion de la Roumanie) envahissent la Tchécoslovaquie. La
population s’y oppose pacifiquement, et tente, en vain, de
dialoguer avec les soldats. Le parti communiste tchèque,
réuni clandestinement en congrès extraordinaire dans
une usine, confirme la ligne Dubček. Envoyés et retenus
à Moscou, les dirigeants du Printemps de Prague sont
obligés de négocier un protocole secret prévoyant le retrait
provisoire des troupes soviétiques en échange de l’arrêt
de la politique de libéralisation. Soixante-dix mille soldats
resteront stationnés «à titre temporaire», et ne partiront
qu’après la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Le
Printemps de Prague est mort et va laisser la place à la
La coexistence pacifique 61

«normalisation» conduite par Husák. Dubček, évincé de


la tête du parti communiste, doit se reconvertir comme
jardinier. On n’exécute plus les opposants, ils reviennent
à la base.
Contrairement aux événements de Budapest, le mouve-
ment communiste international est loin d’approuver
unanimement l’occupation de la Tchécoslovaquie. Les
partis communistes italien, roumain, yougoslave et même
français protestent et condamnent. Mais, cette fois encore,
l’Occident reste inerte. «C’est un incident de parcours»
déclare Michel Debré, à l’époque ministre français des
Affaires étrangères.
Gustáv Husák s’empresse de mettre en place une politique
répressive. Louis Aragon, le poète communiste français, dira
que le pays est devenu un «Biafra de l’esprit». En deux
ans, 500000adhérents sont exclus du parti communiste
tchécoslovaque; des centaines de milliers d’intellectuels,
d’enseignants, de chercheurs et de journalistes voient leurs
emplois supprimés.
À partir du Printemps de Prague, la défense des intérêts
du socialisme fait cause commune dans tous les pays socia-
listes. L’URSS justifie ainsi ses ingérences dans les affaires
de ses alliés, dont les intérêts particuliers doivent s’effacer
devant l’intérêt supérieur du socialisme. Mais c’est l’État
soviétique qui, seul, a le droit de définir celui-ci. C’est
la doctrine de souveraineté limitée, baptisée «doctrine
Brejnev».

Contestation de l’hégémonie américaine


En Europe occidentale, l’hégémonie américaine ne
va être contestée que par le général de Gaulle. Sinon,
grâce au plan Marshall, les pays de l’Ouest européen ont
62 Les relations internationales de 1945 à nos jours

reconstruit leur économie et peuvent concurrencer les


Américains. L’espace pour une autonomie européenne
s’accroît.

De Gaulle et les États-Unis


Les Américains se méfient de De Gaulle depuis la Seconde
Guerre mondiale et ne se réjouissent pas de son retour au
pouvoir en mai-juin 1958. Dès le 17septembre, le nouveau
président français envoie un mémorandum au président
américain Eisenhower, proposant qu’un triumvirat
composé des États-Unis, de la France et de la Grande-
Bretagne dirige désormais l’OTAN. Les États-Unis n’en-
tendent pas partager leur pouvoir et se retranchent derrière
un argument égalitaire (que pourraient penser les autres
Alliés d’un directoire de trois puissances?) pour repousser
l’offre et conserver le leadership de l’Alliance. De Gaulle
attend la fin de la guerre d’Algérie – qui handicape la
diplomatie française – et que la France possède la force
nucléaire – pour ne plus dépendre de la garantie améri-
caine – pour reprendre l’offensive. Il devra résister aux très
fortes pressions américaines qui tentent d’empêcher la
France de se doter de l’arme nucléaire. Il n’éprouve aucune
sympathie pour le régime soviétique mais estime que ce
dernier ne représente plus une menace pour l’Europe occi-
dentale, qui a davantage besoin de retrouver une certaine
autonomie par rapport au protecteur américain, parfois un
peu trop étouffant.
En 1963, il s’oppose à l’entrée de la Grande-Bretagne
–jugée trop pro-américaine – dans la CEE et au projet
de force nucléaire multilatérale de l’OTAN proposé par
Kennedy. En1964et1965, il multiplie les contacts avec
les dirigeants soviétiques, évoque la perspective d’une
Europe «de l’Atlantique à l’Oural», qui inclurait l’URSS
La coexistence pacifique 63

dans laquelle il préfère voir la «Russie de toujours» et


exclurait les États-Unis.
Il effectue de grandes tournées internationales en
Amérique latine (1964) et au Cambodge (1966) où il
critique les États-Unis. Il condamne la poursuite de la
guerre au Vietnam et le rôle du dollar comme monnaie
internationale. Il reconnaît la Chine populaire, alors que
les États-Unis soutiennent toujours Taiwan.
Le 7mars 1966, il envoie une lettre au président Johnson
lui indiquant que la France se retire des commandements
intégrés de l’OTAN. Dans sa lettre, rapidement rendue
publique, il indique que les conditions qui ont conduit à la
création de l’OTAN n’existent plus et que les dispositions
d’ordre militaire prises après la conclusion de l’Alliance
(c’est-à-dire la création d’une Organisation du traité de
l’Atlantique Nord avec des organes intégrés) ne sont plus
valables. «C’est pourquoi la France se propose de recou-
vrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté,
actuellement entamée par la présence permanente d’élé-
ments militaires alliés ou par l’utilisation qui est faite de
son ciel, de cesser sa participation aux commandements
intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition
de l’OTAN. » Il rappelle néanmoins sa solidarité avec
les pays de l’Alliance au cas où ils feraient l’objet d’une
agression.
Les Américains regrettent le caractère unilatéral et brutal
de la démarche, mais obtempèrent. Les troupes stationnées
en France sont retirées au 1 erjanvier 1967et le siège de
l’OTAN déménage de Paris à Bruxelles. Le geste de De
Gaulle est en réalité plus politique que militaire. Comme
la sécurité de la France sur le continent européen est
assurée, que la possession de l’arme nucléaire renforce
64 Les relations internationales de 1945 à nos jours

sa puissance, elle peut se permettre de se libérer de la


tutelle américaine. Et la France va tirer parti de sa position
originale d’allié non aligné. Elle va y gagner en influence
tant auprès des États-Unis que de l’URSS ou des pays du
tiers-monde.

La construction européenne
L’échec de la CED rendait indispensable une relance
européenne. C’est l’objet de la conférence de Messine
(juin1955), au cours de laquelle il est décidé de confier
à un comité intergouvernemental placé sous l’autorité
d’une personnalité indépendante, Paul-Henri Spaak, la
rédaction d’un rapport sur l’avenir de la construction
européenne, basé sur des motivations politiques (achever
la réintégration de l’Allemagne et la réconciliation entre
Européens) et économiques (faire bénéficier les entreprises
européennes d’un marché intérieur suffisamment vaste
afin de les renforcer face à la concurrence notamment
américaine). Deux traités nouveaux sont signés à Rome le
23mars 1957, pour entrer en vigueur le 14janvier 1958:
le premier crée la Communauté économique européenne
(CEE) ; le second crée la Communauté européenne de
l’énergie atomique (CEEA, plus connu sous le nom
d’Euratom). Ce dernier, lié à la convention sur le charbon,
préfigure une communauté de l’énergie en stimulant la
création ou la croissance d’industries nucléaires.
Mais, alors qu’initialement les pères de l’Europeplaçaient
plus d’espoir dans la CEEA, c’est le premier traité européen
qui allait se révéler le plus important. Le traité créant la
Communauté économique européenne (CEE) comporte
un préambule dans lequel les six signataires (France, Italie,
Belgique, Luxembourg, Pays-Bas,Allemagne) se déclarent
« déterminés à établir les fondements d’une union sans
La coexistence pacifique 65

cesse plus étroite entre les pays européens». Il établit les


modalités de la libre circulation des marchandises et la fin
des barrières douanières entre ces pays. Il crée une poli-
tique agricole commune (avec des soutiens aux prix des
produits agricoles et la protection face aux importations).
Des dispositions communes sont mises en place concernant
les règles de concurrence, de commerce et de fiscalité.
La CEE se dote d’une Assemblée parlementaire, d’un
Conseil formé par les représentants des pays membres
et, institution originale, d’une Commission formée de
membres indépendants nommés par le Conseil mais repré-
sentant non leur État d’origine mais l’Europe en tant que
telle. Elle fonctionne de façon collégiale et représente l’in-
térêt commun des pays membres, au-delà des différences
nationales.
Avec ce marché commun, l’Europe se donne les moyens de
devenir un redoutable concurrent économique des États-
Unis et met fin à l’émiettement de son marché.

La contestation de L’ordre bipoLaire à L’écheLLe mondiaLe


Une nouvelle catégorie d’acteurs refusant la dichotomie
Est-Ouest va apparaître: le tiers-monde. Les États-Unis
vont être contestés dans leur arrière-cour latino-américaine.
Le Proche-Orient sera traversé par les guerres et l’Asie
plongée dans la tourmente.

L’émergence du tiers-monde
Les nations africaines et asiatiques vont refuser de n’être
qu’un enjeu dans la compétition Est-Ouest. Elles vont
tenter d’affirmer leur existence face aux deux blocs et
d’achever l’œuvre de décolonisation.
66 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La conférence de Bandung
À l’initiative des gouvernements de Birmanie, de Ceylan,
d’Inde, d’Indonésie et du Pakistan, du 17 au 24 avril
1955, 29 pays d’Asie et d’Afrique tiennent une confé-
rence à Bandung, en Indonésie. S’y trouvent des pays
pro-occidentaux (Japon, Vietnam du Sud, Philippines,
Turquie,etc.), des pays neutres (Inde, Pakistan, Indonésie)
et des pays communistes (Chine,Vietnam du Nord): c’est
la naissance de l’afro-asiatisme.
On y adopte le Pan Shila (les cinq principes inspirés du
bouddhisme): non-agression et respect mutuel des souve-
rainetés et de l’intégrité territoriale; non-ingérence dans
les affaires intérieures; réciprocité des avantages dans les
contrats; coexistence pacifique. Le futur président séné-
galais Léopold Senghor y voit «la mort du complexe
d’infériorité [des peuples africains et asiatiques] face au
monde européen». On y célèbre surtout la condamnation
du colonialisme, la défense des droits fondamentaux de
l’homme, l’égalité des races, le droit pour chaque nation
de se défendre conformément à la charte de l’ONU, le
refus de recourir à des grandes puissances; le respect de
la justice et des obligations internationales est aussi solen-
nellement proclamé.
C’est la première grande réunion des pays du tiers-
monde1 qui décident de se chercher un avenir propre, en
dehors du clivage Est-Ouest, et qui préfèrent se pencher
sur le clivage Nord-Sud. Qu’ils soient communistes ou
capitalistes, les pays de l’hémisphère Nord appartiennent
au monde développé, tandis que les vingt-neuf pays parti-
cipant à Bandung représentent la moitié de l’humanité

1. L’expression «tiers-monde» a été inventée par référence au tiers état


par l’économiste français Alfred Sauvy en 1952.
La coexistence pacifique 67

mais seulement 8% du PIB mondial. La résolution finale


affirme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,
le refus de l’ingérence, la nécessité du désarmement
nucléaire et que «le colonialisme dans toutes ses mani-
festations est un mal auquel il doit être mis fin rapide-
ment». Elle préconise également la création d’un fonds
des Nations unies pour le développement économique.
Zhou Enlai, le représentant chinois, se pose en allié
naturel du tiers-monde.

Le mouvement des pays non alignés

À la suite de la conférence de Brioni, en Yougoslavie (qui


réunit l’Égyptien Nasser, l’Indien Nehru et le Yougoslave
Tito en juillet1956), se tient la conférence de Belgrade,
du 1er au 6septembre 1961. Elle réunit vingt-cinq États:
Yougoslavie, Inde, Égypte, Afghanistan, Arabie saoudite,
Birmanie, Cambodge, Ceylan, Chypre, Congo, Cuba,
Indonésie, Irak, Éthiopie, Ghana, Guinée, Liban, Maroc,
Tunisie, Algérie, Somalie, Soudan,Yémen du Sud, Mali,
Népal. Les pays trop liés aux États-Unis (Malaisie, Corée
du Sud,Vietnam du Sud) ou à l’URSS (Corée du Nord,
Vietnam du Nord, Chine) ne sont pas invités.
Il s’agit de créer non pas un troisième bloc, mais un espace
entre les États-Unis et l’URSS, pour ne pas enfermer les
pays du tiers-monde dans un choix binaire Est-Ouest qui
ne correspond ni à leur histoire ni à leur intérêt. L’objectif
est également d’achever une œuvre de décolonisation.
Un second sommet des pays non alignés se tient en octobre
1964auCaire.Vingt et un nouveaux pays rejoignent le
mouvement. L’élargissement se fait aux dépens du strict
respect des critères de non-alignement : des pays pro-
occidentaux et procommunistes sont présents. Selon Tito,
68 Les relations internationales de 1945 à nos jours

il s’agit de faire prendre conscience aux grandes puissances


qu’«elles ne peuvent plus tenir entre leurs mains le destin
du monde».

La seconde vague de décolonisation


Dès la fin des années 1950, les pays issus de la décolonisa-
tion sont majoritaires à l’Assemblée générale des Nations
unies. Ils vont se servir de cette dernière comme d’une
tribune pour enclencher une seconde vague de décoloni-
sation qui va toucher essentiellement l’Afrique.
Prenant le parti des colonies contre les métropoles,
l’Assemblée générale adopte en 1960la résolution1541qui
proclame le droit à la décolonisation immédiate et
inconditionnelle. La colonisation, contraire à la charte
de l’ONU, compromet la paix mondiale. Le manque de
préparation politique, économique et sociale ne saurait
servir de prétexte pour retarder l’indépendance, toute
action pour lutter contre le désir d’indépendance des
peuples doit cesser.
Dans les colonies françaises d’Afrique, la loi-cadre Defferre
adoptée en 1956prévoit l’octroi progressif de l’autonomie
politique aux colonies. Chaque territoire élit une assem-
blée qui investit un gouvernement, dont le président est
le représentant de la métropole (le haut-commissaire).
En1958, après son arrivée au pouvoir, le général de Gaulle
propose aux colonies, par voie de référendum, soit l’indé-
pendance, soit l’appartenance à la Communauté qui vient
d’être créée dans la nouvelle Constitution. Seule la Guinée
de Sékou Touré choisit la première solution, rompant tout
lien avec la France.
Bientôt les dirigeants africains veulent accéder à une
souveraineté pleine et entière. Le général de Gaulle accepte
La coexistence pacifique 69

une révision du titreXII de la Constitution qui porte sur


la Communauté. En 1960, les douze colonies françaises
d’Afrique occidentale française et d’Afrique équatoriale
française, ainsi que Madagascar obtiennent l’indépendance
et entrent à l’ONU, tout en établissant des liens étroits de
coopération avec la France.
L’Afrique anglophone connaît également une décolonisa-
tion sans heurts, le Ghana ouvrant le bal en 1957, suivi du
Nigeria (1960), de la Sierra Leone (1961), de l’Ouganda
(1962), du Tanganyika (1961) – qui deviendra la Tanzanie
en 1964 après la fusion avec l’île de Zanzibar – et du
Kenya (1963).
La Rhodésie du Nord devient la Zambie en 1964. En
Rhodésie du Sud, la minorité blanche décrète l’indépen-
dance pour établir une politique d’apartheid.
Le Congo belge obtient son indépendance avec plus de
difficultés et connaît une guerre civile en 1960, avec le
soutien de l’URSS et l’intervention des Casques bleus de
l’ONU pour mettre fin au conflit.
Seul le Portugal maintient ses possessions coloniales en
Afrique jusqu’en 1975.
En Afrique du Nord, si la France réussit une décolo-
nisation négociée en Tunisie et au Maroc (1956), les
revendications nationalistes débouchent sur une longue
guerre coloniale en Algérie, qui ternira son image dans
le tiers-monde et précipitera la fin de la IVeRépublique.
Legénéral de Gaulle y mettra fin en 1962, les accords
d’Évian reconnaissant l’indépendance de l’Algérie.
Contrairement à ce qui s’était passé en Tunisie et au
Maroc, la population d’origine métropolitaine ne peut
rester en Algérie.
70 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La guerre du Biafra

Le Nigeria, dominé par les musulmans, va connaître la


sécession du Biafra, région pétrolifère peuplée de chrétiens
de l’ethnie Ibo. Or l’ONU s’oppose au droit de sécession
afin d’éviter les manœuvres de division des ex-puissances
coloniales.
Le 30mai 1967, l’indépendance du Biafra est proclamée
à la suite de massacres d’Ibos. La guerre est immédiate, le
pouvoir central nigérian ne pouvant accepter de voir lui
échapper ses réserves de pétrole. Les dirigeants biafrais sont
isolés et dénoncent un génocide. La France aide le Biafra,
le Nigeria étant appuyé par la Grande-Bretagne et l’URSS.
Soumise à un blocus économique, une grande partie de la
population meurt. Les images retransmises à la télévision
créent un choc psychologique énorme dans le monde
occidental et seront à l’origine de la création des mouve-
ments humanitaires de type Médecins sans frontières. En
janvier1970, il est mis fin à la sécession.

Cuba: la crise des fusées


La détente commençait bien étrangement: avec la crise de
Cuba. Soviétiques et Américains faillirent s’affronter direc-
tement. Mais chacun sut quelles limites ne pas dépasser.
Les deux grandes puissances réalisèrent que, par-delà leurs
divergences idéologiques, stratégiques et politiques, elles
avaient un but commun, et pour le moins fondamental:
éviter la guerre nucléaire.
L’île de Cuba est le dernier État latino-américain à
obtenir l’indépendance face à l’Espagne en 1898. Mais il
est exagéré de parler d’indépendance, tant l’influence des
États-Unis est forte, tant politiquement qu’économique-
ment. En 1901, le Sénat américain adopte l’amendement
La coexistence pacifique 71

Platt, accolé à la Constitution cubaine, qui leur donne le


droit d’intervenir militairement dans l’île.
Après une guérilla dans les montagnes cubaines et
appuyé par les paysans, Fidel Castro arrive au pouvoir en
janvier 1959. Il est nationaliste et progressiste mais non
communiste, le parti communiste cubain ne s’étant allié à
lui – après l’avoir combattu – que six mois avant la victoire.

Le spectre d’une guerre nucléaire

Très rapidement, les relations avec les États-Unis se


dégradent. Castro, ignoré par le président Eisenhower
lors d’une visite aux États-Unis en 1960, nationalise de
nombreux biens appartenant aux compagnies américaines.
En guise de sanction, les États-Unis refusent d’acheter le
sucre cubain – qui représente 80% des recettes d’expor-
tation de l’île. Moscou se porte acquéreur.
Le 17 avril 1961, la CIA organise un débarquement
dans la baie des Cochons. C’est un fiasco, la population
de Cuba fait bloc autour de Castro. Celui-ci va recher-
cher le soutien de l’URSS – ravie de se faire un allié si
proche des côtes américaines – et se déclare marxiste-
léniniste. Cuba est proclamée «premier territoire libre de
l’Amérique latine». Castro affiche désormais pour objectif
d’exporter la révolution dans l’ensemble de l’Amérique
latine. Les États-Unis décrètent l’embargo à destination de
Cuba, ce qui rendra le pays dépendant économiquement
del’URSS.
Le 22octobre 1962, Kennedy révèle à l’opinion publique
américaine et au monde entier la présence d’armes
nucléaires sur l’île, lors du journal télévisé du soir: «Cette
décision soudaine et secrète d’établir des armes stratégiques
pour la première fois en dehors du territoire soviétique
72 Les relations internationales de 1945 à nos jours

est un changement de statu quo délibérément provoca-


teur et injustifié que notre pays ne peut accepter […].
Nous ne courrons pas prématurément et sans nécessité
les risques d’une guerre mondiale dans laquelle les fruits
de la victoire seraient cendres dans notre bouche, mais
nous ne reculerons pas face à ce risque à tout moment où
il faudra l’envisager.» Le spectre d’une guerre nucléaire
soviéto-américaine est donc brandi.
Khrouchtchev réplique dès le lendemain en condamnant
le blocus qualifié d’acte de piraterie, rappelant que l’URSS
n’est pas ou n’est plus un État auquel on peut parler le
langage de la force: «Si les agresseurs déclenchent la
guerre», elle ripostera «en infligeant les coups les plus
puissants».

Des négociations houleuses

Mais Khrouchtchev cherche la paix. Il propose donc


d’échanger la base soviétique de Cuba contre les bases
américaines en Europe, ce qui est fort habile et suggère
une équivalence entre la présence soviétique à Cuba
et la présence américaine en Europe et en Asie. Pour
les Américains, accepter reviendrait à démanteler tout
leur système de sécurité mis en place dans le cadre de
l’endiguement.
Les navires américains restent en place pour faire respecter
le blocus. Khrouchtchev, dos au mur, n’a que quelques
heures pour prendre une décision avant que ses propres
navires ne rencontrent la flotte américaine. Il ne peut, vu
le rapport des forces locales, ni espérer forcer le blocus ni
accepter que les bateaux soviétiques soient fouillés par
la marine américaine. Il ordonne donc à ses navires de
faire demi-tour, et fait continuer l’installation des fusées à
La coexistence pacifique 73

Cuba. Les Américains doivent choisir entre l’intervention


militaire ou la négociation.
Le 26octobre, Khrouchtchev fait passer un message secret
à Kennedy, selon lequel il accepte de retirer les fusées si
Washington lève le blocus et s’engage à ne pas attaquer
Cuba. Pourquoi de telles concessions ? Parce qu’on lui
reproche en URSS son aventurisme? Parce qu’il est en
position de force et peut se permettre une ouverture?
Toujours est-il que les Américains n’acceptent pas la
proposition, durcissent le blocus et intensifient les vols de
reconnaissance sur Cuba.
Les Soviétiques abattent un avion espion U2au-dessus
de l’île. Khrouchtchev déclare alors à la radio sur un ton
modéré que les fusées soviétiques à Cuba, qui ne sont là
que pour protéger l’île d’une attaque américaine, perdraient
leur raison d’être si la menace disparaissait. Et le voici de
faire un parallèle avec la situation des fusées américaines
basées en Turquie.
Kennedy ne croit pas à l’efficacité des armes basées en
Turquie. Il a, en Europe ou aux États-Unis, d’autres moyens
de toucher l’URSS. Seule, l’objection d’Ankara à un retrait
justifie leur maintien. Si ces armes n’ont plus une valeur
militaire réelle, leur valeur politique est énorme. Elles sont
la preuve d’un couplage de la défense de l’Europe et des
États-Unis.
Kennedy répond à Khrouchtchev qu’il garantit la sécurité
de Cuba si les Soviétiques retirent leurs fusées sous contrôle
de l’ONU. Quid de la Turquie? Robert Kennedy, frère du
président et ministre de la Justice, promet d’en retirer les
fusées prochainement, mais ne veut pas lier officiellement
les deux affaires, afin que les États-Unis ne perdent pas
laface.
74 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La voix de Castro
Les bateaux soviétiques font en sorte que les avions améri-
cains puissent dénombrer sur leur pont leur matériel et les
Soviétiques ne s’opposent plus à la poursuite des vols de
reconnaissance sur l’île. L’affaire se termine donc sans affron-
tement. Mais Fidel Castro ne l’entend pas de cette oreille. Il
comprend que son pays a été traité comme un pion par les
Soviétiques et que les «2K» se sont entendus sur son dos.
Cuba n’est pas envahie mais l’embargo demeure. Du coup,
il refuse le système d’inspection international pour vérifier
le démantèlement. Des foules manifestent à LaHavane en
criant: «Nikita Mariquita, lo que se da no se quita.»
Les relations soviéto-cubaines en seront durablement
affectées. Castro a vu que la solidarité soviétique n’était ni
illimitée ni désintéressée. Il faudra attendre les grandes diffi-
cultés économiques à Cuba au début des années 1970pour
assister à une normalisation des rapports soviéto-cubains.
Les Américains ne sauront ou ne voudront pas profiter de
cette brèche pour rétablir des relations normales avec Cuba.
La position personnelle de Khrouchtchev est très affaiblie
au sein du PCUS. On lui reproche d’avoir fait subir une
défaite diplomatique au pays. La popularité de Kennedy
en revanche connaît une montée fantastique. Il a su se
montrer ferme, faire reculer les Soviétiques, ne rien céder
et déjouer la crise. En réalité, il a dû faire des concessions
mais l’opinion publique l’ignore.
Castro voudrait exporter sa révolution dans l’ensemble
de l’Amérique latine. Les inégalités sociales très fortes, la
dépendance des gouvernements vis-à-vis des États-Unis,
fortement ressentie par les populations, lui donnent une
base. Mais les gouvernements latino-américains, effrayés
par ses discours et sous pression américaine, excluent Cuba
La coexistence pacifique 75

de l’organisation des États américains en janvier1962. Les


guérillas se multiplient en Amérique latine sans déboucher
pour autant sur la prise de pouvoir.
Les États-Unis multiplient les aides civiles et militaires à
leurs alliés et ferment les yeux sur le caractère peu démo-
cratique de nombreux régimes. En 1964, le gouvernement
civil brésilien est remplacé par une dictature militaire. En
1965, les États-Unis n’hésitent pas à lancer une inter-
vention militaire sur l’île de Saint-Domingue pour imposer
un gouvernement à sa dévotion.
En 1966, Castro réunit à La Havane une conférence
tricontinentale (Asie,Afrique,Amérique latine) afin d’or-
ganiser la lutte commune contre l’impérialisme améri-
cain. Il réunit des délégués des forces révolutionnaires de
82pays. Ernesto Guevara1 réclame la création d’«un, deux,
trois… cent Vietnam». Mais il sera tué en 1967, en Bolivie,
à la tête d’une guérilla qui échoue. C’est la fin du rêve
castriste d’une révolution globale en Amérique latine.

Crises et guerres au Proche-Orient


En l’espace de dix ans, entre la guerre de Suez et celle des
Six-Jours, le nationalisme panarabe se renforce et Israël
consolide sa puissance. Le rôle des deux grandes puis-
sances, quoique discret, semble certain: l’URSS se montre
soucieuse de protéger le tiers-monde tandis que les États-
Unis se désolidarisent du monde arabe.

La guerre de Suez
Suez est la première manifestation du condominium
soviéto-américain.Américains et Soviétiques se retrouvent

1. Argentin qui participe à la révolution cubaine, considéré comme le


second de Castro.
76 Les relations internationales de 1945 à nos jours

ensemble contre les Français et les Britanniques, pourtant


alliés de Washington.
Nasser, leader des militaires nationalistes qui veulent
redonner de la puissance à la cause arabe, prend le pouvoir
en Égypte en 1952en renversant le régime du roi Farouk.
Il souhaite voir l’Égypte à la tête du monde arabe et le
tiers-monde jouer un rôle plus important dans l’équilibre
mondial. Initialement ses relations avec le monde occidental
ne sont pas mauvaises mais un enchaînement d’erreurs
occidentales va modifier cela.
La première erreur est commise par les Anglo-Saxons :
ils veulent associer l’Égypte au pacte de Bagdad. Liant les
Britanniques, les Turcs, les Irakiens et les Iraniens, ce pacte
est une sorte de prolongation de l’Alliance atlantique sur
le flanc sud de l’URSS. Nasser refuse d’être associé à une
opération antisoviétique qui le concerne peu et l’allierait
aux Turcs, oppresseurs séculaires des Arabes.
La seconde erreur est américaine: les États-Unis refusent
de livrer les armes modernes que leur demande l’Égypte.
Du coup, celle-ci menace de s’adresser à l’URSS. Les
Américains croient à un bluff et n’y prêtent aucune atten-
tion. Soucieux de montrer sa crédibilité, Nasser met sa
menace à exécution. Les Soviétiques, qui voient la possi-
bilité de s’engouffrer dans une brèche ouverte par les
Occidentaux eux-mêmes, livrent donc des armes à l’Égypte,
tout comme les Tchécoslovaques. C’est la première fois que
des pays de l’Est fournissent des armements à un pays non
communiste. Les Américains, en représailles, refusent de
financer le grand barrage d’Assouan.
Le coup est rude pour le prestige de Nasser car ce barrage
est considéré psychologiquement comme une nouvelle
pyramide et aurait dû permettre d’irriguer un million
La coexistence pacifique 77

d’hectares. Afin de montrer que l’Égypte n’entend pas


céder aux pressions occidentales, Nasser, le 26juillet 1956,
nationalise le canal de Suez.
Cette décision fait deux victimes: la France, la plus impor-
tante détentrice d’actions du canal, et la Grande-Bretagne,
principale utilisatrice de cette voie maritime. Français et
Britanniques s’inquiètent de voir la circulation dépendre
désormais du bon vouloir égyptien. Ils veulent faire
échouer la nationalisation du canal. Les Français reprochent
également à Nasser d’aider les nationalistes algériens.
Les États-Unis sont plus soucieux de conserver de bonnes
relations avec les pays arabes producteurs de pétrole que
du transit à travers le canal, où leur part de trafic ne
représente que 8 % ! Washington voit également dans
cette affaire une bonne occasion de se substituer aux
influences anglaise et française dans la région. L’URSS,
elle, soutient la politique de nationalisation pour enra-
ciner sa nouvelle alliance avec l’Égypte et embarrasser le
monde occidental. En octobre, elle présentera son veto à
la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU rappelant
la liberté de transit.

L’axe Paris-Tel Aviv


Depuis la première quinzaine de septembre 1956, les
incidents se multiplient à la frontière israélo-jordanienne.
Israël s’inquiète de la présence, sur le territoire du Sinaï à
la frontière égypto-israélienne, de dépôts d’armes sovié-
tiques. L’Égypte a en effet doublé le nombre de ses tanks
(de 200à 400) et triplé celui de ses avions (de 100à 300).
S’estimant menacé, mais disposant d’une supériorité mili-
taire évidente, Israël recourt à ce qui sera appelé par la suite
la «légitime défense préventive» et envahit le Sinaï dans
la nuit du 29au 30octobre.
78 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Cette intervention avait été en fait concertée avec les


Français et les Britanniques, lors d’une réunion secrète,
le 22octobre à Sèvres, en présence du Premier ministre
israélien Ben Gourion, du secrétaire au Foreign Office Lloyd
et de Bourges Maunoury, président du Conseil. Le scénario
est mis au point: Israël attaquera l’Égypte le 29, la France
et le Royaume-Uni prétexteront alors que la sécurité du
canal est en péril et adresseront aux deux belligérants un
ultimatum exigeant le retrait de leurs troupes, faute de
quoi, la zone du canal serait occupée.
Tout fonctionne comme prévu. Sous les ordres du colonel
Moshé Dayan, Tsahal mène sa première campagne éclair,
bouscule les troupes égyptiennes et fonce vers le canal de
Suez. Les Français leur ont prêté des avions de combat
MystèreIV, dont les cocardes ont été cachées par l’étoile de
David. Et, le 30octobre, la France et la Grande-Bretagne
prennent comme prétexte la paralysie du Conseil de sécu-
rité pour lancer un ultimatum à Israël et à l’Égypte et
leur demander de retirer leurs troupes à treize kilomètres
du canal. Israël bien sûr accepte, ce qui lui permet de
conserver tout le Sinaï, et l’Égypte refuse car ce territoire
est égyptien.
Les opérations militaires franco-britanniques débutent
avec lenteur. Après une semaine de bombardement des
aérodromes égyptiens qui n’opposent aucune résistance
organisée, les parachutistes franco-britanniques occupent
Port-Saïd le5novembre. Des débarquements de troupes
suivent.

Succès militaire, échec stratégique


Pour le président Eisenhower, l’intervention franco-
britannique constitue une rupture de la solidarité
atlantique. Pour les pays arabes et asiatiques, c’est une
La coexistence pacifique 79

manifestation de néocolonialisme. Pour beaucoup de pays


européens, c’est un affaiblissement considérable de la
position occidentale à l’ONU.
Le 5novembre, Boulganine, alors chef du gouvernement
soviétique, envoie une note comminatoire à Eden (Premier
ministre britannique), Guy Mollet (président du Conseil
français) et David Ben Gourion (Premier ministre israé-
lien), indiquant que l’URSS «est prête à utiliser toutes les
formes modernes d’armes destructives s’il n’était pas mis
fin à l’expédition». L’allusion à une possible utilisation des
armes nucléaires est évidente. L’existence même de l’État
d’Israël est mise en cause.
Aux États-Unis, on est à la veille de la réélection du
président Eisenhower. À Paris et à Londres, l’anxiété
commence à faire jour. Elle est remplacée par la colère,
lorsque Washington fait passer le message qu’il ne faut
pas compter sur les Américains, puisqu’ils n’ont pas été
consultés avant le début de l’opération. Les États-Unis
spéculent contre la livre anglaise qui est au bord de
l’effondrement. Le 6 novembre, Eisenhower annonce
qu’elle ne sera renflouée que si la Grande-Bretagne
accepte le cessez-le-feu qui vient d’être décrété par
l’ONU.
La menace de l’URSS n’était que du «bluff», Boulganine
l’a confirmé par la suite. Les Soviétiques ne seraient pas
intervenus mais la réaction américaine avait rendu ce
bluff crédible, Anglais et Français n’ayant pas les moyens
de suivre les enchères pour voir dans le jeu de Moscou.
Toujours est-il que l’armada franco-britannique débarquée
à Port-Saïd est obligée de rembarquer immédiatement.
L’affaire se révèle être un fiasco. La France sort diminuée
diplomatiquement alors qu’elle voulait intervenir pour
80 Les relations internationales de 1945 à nos jours

punir les soutiens du FLN. Nasser regonfle le nationalisme


arabe, il a su faire plier les Occidentaux.
La méfiance de la France vis-à-vis des États-Unis, qui se
traduira en 1966par la sortie de l’OTAN, prend naissance
lors de cet épisode. Son impuissance face à la menace
soviétique et à l’abandon américain a joué un rôle capital
dans sa décision de se doter de l’arme nucléaire. Malgré
une situation identique, la Grande-Bretagne n’a pas tiré les
mêmes conclusions de la guerre de Suez. Elle comprend
qu’elle a perdu son statut de superpuissance et qu’elle ne
peut rien entreprendre sans l’appui américain.
Pour Israël s’ouvre une période nouvelle : sa supério-
rité militaire est évidente mais son action lui aliénera un
grand nombre des sympathies qu’il avait auparavant dans
le tiers-monde.
Pour l’URSS, Suez représente une fort belle opéra-
tion. Alors que son régime intérieur est mal perçu, son
action internationale est ressentie comme un facteur
positif d’équilibre pour une part importante de l’opi-
nion publique. Et dans beaucoup de pays du tiers-monde
ou de décolonisation, elle passe pour un allié naturel
contre un Occident qui refuse de prendre en compte
ses aspirations. Elle comprend surtout que si la lutte
entreprise contre l’Ouest est trop inégale dans le camp
même de l’adversaire, elle peut marquer des points en
passant par la «périphérie», par le Sud, et cela d’autant
plus facilement que les erreurs politiques occidentales
lui facilitent latâche.

La guerre des Six-Jours

En 1967, les tensions entre Israël d’une part, la Syrie


et l’Égypte de l’autre se font très vives. Nasser commet
La coexistence pacifique 81

l’erreur de demander le retrait des Casques bleus déployés


depuis la fin de la guerre de Suez dans le Sinaï. Les
Israéliens, mettant en avant leur encerclement par un pacte
égypto-syrien auquel viennent de se rallier l’Irak et la
Jordanie, déclenchent une guerre-éclair le 5juin 1967.
Enquelques heures les aviations égyptienne, jordanienne et
syrienne sont détruites. La péninsule du Sinaï (appartenant
à l’Égypte), la Cisjordanie et Jérusalem-Est (sous souve-
raineté jordanienne) et la bande de Gaza sont totalement
occupées. Les pays arabes, pris par surprise, sont vaincus.
Le Conseil de sécurité proclame le 7juin un cessez-le-feu
qui ne sera effectif que le 10, après l’occupation par l’armée
israélienne du Golan syrien. Israël quadruple la superficie
de son territoire.
La France, jusqu’ici principale alliée d’Israël, modifie
son attitude sous l’impulsion du général de Gaulle. Elle
proclame un embargo sur les armes à destination du
Proche-Orient qui, de fait, ne concerne qu’Israël. De
Gaulle rompt l’Alliance stratégique avec Israël et se
rapproche des pays arabes, tandis que Washington opère
le mouvement inverse.
Le Conseil de sécurité adopte cinq mois plus tard la réso-
lution 242qui proclame l’inadmissibilité de l’acquisition de
territoire par la guerre et le retrait des territoires occupés
par les forces israéliennes, pour la cessation de l’état de
belligérance et la reconnaissance de tous les États de la
région. Mais cette résolution ne sera jamais appliquée. Israël
ne se retire pas des territoires occupés, et perd son image
de petit pays entouré de puissances hostiles pour être perçu
comme une puissance militaire capable de s’imposer, fût-ce
en violation du droit international. Pour le monde arabe,
c’est une humiliation supplémentaire. Il s’est montré inca-
pable de résister à Israël. La question des territoires occupés,
82 Les relations internationales de 1945 à nos jours

qui seront bientôt peuplés de colons israéliens en viola-


tion des conventions de Genève relatives aux obligations
des occupants militaires, va se transformer en question
palestinienne.

Crises et guerres en Asie


Les États-Unis et l’URSS subissent deux échecs en Asie,
les premiers avec la guerre du Vietnam, les secondes avec
la Chine.

La guerre du Vietnam
En 1954, la France signe avec le Vietnam les accords de
Genève qui mettent fin à la présence française en Indochine.
Le Vietnam est divisé par le 17e parallèle. Le Nord va aux
forces communistes dirigées par Hô Chí Minh, le Sud aux
forces anticommunistes.
Le gouvernement sud-vietnamien, corrompu et impo-
pulaire, doit rapidement faire face à une rébellion du
FNL (Front national de libération) soutenue par le
gouvernement nord-vietnamien. Il fait appel à une aide
américaine qui, au nom de la lutte contre le commu-
nisme, envoie des conseillers militaires dès 1958. C’est
la théorie des dominos. Il faut éviter que la contagion
communiste ne fasse tomber, les uns après les autres,
les pays de l’Asie du Sud-Est dans l’orbite de Moscou
et de Pékin, encore alliés à l’époque. Mais la présence
de conseillers militaires ne suffit pas à vaincre le FNL.
Kennedy décide alors d’engager plus fortement les
États-Unis. C’est l’engrenage, et Washington va rapi-
dement être pris dans le bourbier vietnamien. L’envoi
massif de soldats américains – 275000en juillet1965,
543000en 1968– ne modifie pas la situation sur le plan
militaire. La guerre coûte cher aux États-Unis et son
La coexistence pacifique 83

image dans le monde se dégrade. Une superpuissance


s’attaque – sans succès – à un petit peuple qui lutte pour
son indépendance.

La rupture sino-soviétique
Les Chinois n’ont pas apprécié le XXe congrès et la
déstalinisation. Ils y voient le renoncement des principes
marxistes-léninistes, la trahison de l’un des objectifs du
communisme, à savoir la révolution mondiale, et une
soumission aux États-Unis qualifiés par Mao de «tigre en
papier» (impressionnant mais sans force réelle face aux
véritables révolutionnaires). En 1956, Mao Tsé-toung lance
«le grand bond en avant» et la création de communes
populaires qui s’avéreront vite une catastrophe écono-
mique.Au cours de l’été, il bombarde les îlots de Matsu et
Quemoy qui appartiennent à Taïwan. C’est un défi autant
pour les États-Unis – protecteur de Taïwan – que pour
l’URSS qui recherche une coexistence pacifique.
En 1959, inquiet de voir Pékin accéder à l’arme atomique,
l’URSS rompt la coopération et annonce qu’elle n’aidera
pas la Chine à se doter de l’arme nucléaire. Khrouchtchev
suspend son aide économique à la Chine et rappelle les
milliers d’experts et de techniciens que l’URSS y avait
envoyés.
L’économie chinoise va être gravement affectée par la
suspension de l’aide soviétique. En 1961-1962, l’URSS
soutient des émeutes à la frontière du Xinjiang. Au-delà
dela rivalité idéologique entre les deux principales puis-
sances communistes, il s’agit bien d’une rivalité entre deux
nations géantes. En 1962, l’URSS soutient l’Inde dans le
conflit qui l’oppose à la Chine à propos du Tibet.Après la
crise des fusées à Cuba, Pékin condamne ce nouveau recul
de Moscou face à «l’impérialisme américain».
84 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le 12décembre 1962, au cours d’une réunion des repré-


sentants du parti communiste à Moscou, Khrouchtchev
dénonce le «dogmatisme des dirigeants chinois».
En mars1963, les dirigeants chinois répliquent en ressor-
tant le problème des «traités inégaux » imposés par la
Russie à la Chine au  esiècle en vertu desquels Moscou
a conquis un nombre important de territoires.
Le 15juin 1963, Mao envoie à Khrouchtchev une lettre en
25points dans laquelle il récuse la prééminence du parti
d’Union soviétique sur le mouvement communiste inter-
national. Les dirigeants soviétiques sont présentés comme
les «tsars du Kremlin» et qualifiés de révisionnistes (car
ils ont révisé les principes du marxisme-léninisme).
La rupture sino-soviétique est un coup dur pour
Moscou. Le PCUS voit son leadership révolution-
naire mondial contesté. Mais, au-delà de l’aspect idéo-
logique, l’État soviétique a désormais un ennemi –et de
taille– supplémentaire.
Chapitre 4

La détente
L’arrivée de Nixon et de Kissinger à la Maison-Blanche
marque un nouveau progrès dans les relations soviéto-
américaines. L’approche moraliste et idéologique passe au
second plan. Le réalisme – la realpolitik – sera désormais
le fondement des relations Est-Ouest. Il s’agit d’éviter un
conflit nucléaire – dont la crise de Cuba a prouvé qu’il
n’était pas seulement théorique – et de limiter les conflits
périphériques pour qu’ils n’aient pas de répercussions
négatives sur les relations soviéto-américaines. Plus que
jamais, Moscou-Washington est l’axe autour duquel s’or-
ganisent les relations internationales. Les deux super-
puissances veulent gérer en commun les affaires mondiales.
Il s’agit donc d’établir un condominium, un leadership
stratégique qui se verra contesté, aussi bien politiquement
qu’économiquement.

Le condominium soviéto-américain
Élu en 1968à la présidence américaine, Nixon va déve-
lopper et appliquer le concept de détente qui induit la
limitation de la course aux armements par une politique
d’Arms Control et la cogestion des conflits périphériques.

Le concept de détente
La détente n’est pas une paix véritable, pas plus que la
guerre froide n’était une guerre réelle. La compétition
entre les deux grands demeure. Pour reprendre l’expression
86 Les relations internationales de 1945 à nos jours

de Zhou Enlai, Premier ministre chinois, «les deux super-


puissances dorment dans le même lit, mais font des rêves
différents». Si les rêves et les intentions réelles diffèrent,
partager le même lit impose quelques obligations.

Un pragmatisme politique
Nixon, ancien sénateur, vice-président d’Eisenhower,
candidat malheureux contre Kennedy en 1960, est un
ultraconservateur et un anticommuniste virulent, adepte
dans les années 1950du maccarthysme. Il nomme Henry
Kissinger conseiller national pour les affaires de sécurité.
Ce dernier est d’origine autrichienne et a émigré aux
États-Unis en 1938. Admirateur de Metternich 1, il a
consacré une thèse au Congrès de Vienne de 1815qui,
selon lui, a permis à l’Europe de vivre en paix pendant
un siècle. Sur le mode du concert européen après 1815, il
pense que l’avenir du monde repose sur un équilibre entre
cinq grandes puissances: États-Unis, URSS, Europe, Japon
et Chine. Cet équilibre doit prévaloir, fût-ce au détriment
de l’aspiration des peuples qui voudraient la remettre en
question. Il réfute à la fois le rêve de domination mondiale
unilatérale des États-Unis – ce qui n’est plus dans leurs
possibilités – et l’aspiration à un néo-isolationnisme. Il
plaide en faveur d’un « désengagement pragmatique ».
Nixon et Kissinger ne vont donc pas juger la nature du
régime politique soviétique. Seul son comportement exté-
rieur sera pris en compte. Peu importe que les valeurs
soviétiques soient condamnables dès lors que la politique
étrangère de Moscou est compatible avec la leur.

1. Ministre autrichien des Affaires étrangères, qui a dirigé le Congrès de


Vienne en 1815après les guerres napoléoniennes. Il fut partisan de
l’équilibre des puissances pour maintenir la paix.
La détente 87

Cette nouvelle approche s’explique économiquement:


les États-Unis n’ont plus la même puissance qu’en 1945.
Leur part relative dans le PIB mondial a été ramenée de
40à 25%. De plus, la guerre du Vietnam, la menace d’une
guerre nucléaire et la vulnérabilité de leur territoire aux
armes soviétiques les conduisent à l’obligation de dialogue.
L’URSS, débarrassée de son complexe d’infériorité, est
parvenue à la parité stratégique avec les États-Unis, et peut
parler d’égal à égal avec Washington. Parallèlement, Brejnev,
qui a remplacé Khrouchtchev en 1964, ne croit plus à la
possibilité de dépasser économiquement les États-Unis
avant 1980. Le déclin américain n’est que relatif.

Le temps des négociations


La détente ne signifie pas que Moscou et Washington
adhèrent à des valeurs communes, mais qu’ils travaillent
au relâchement des tensions. La négociation se substitue à
la confrontation et l’équilibre des forces à la recherche de
la supériorité militaire.
Nixon écrira dans ses Mémoires: «Tout ce que l’on peut
espérer de la détente, c’est qu’elle minimise la confronta-
tion dans les zones marginales et fournisse au moins des
alternatives dans les principales.» L’objectif est de stabiliser
les relations bilatérales, de donner la priorité à la coopéra-
tion sur l’affrontement et de stabiliser l’équilibre interna-
tional afin d’éviter que les conflits régionaux ne dégénèrent
et n’entraînent les superpuissances dans un conflit direct.
Kissinger met en place une politique du linkage. Il s’agit
de créer une articulation entre deux problèmes qui ne
sont pas liés a priori pour montrer aux dirigeants sovié-
tiques qu’ils ne peuvent pas bénéficier des avantages de la
coopération dans un domaine s’ils cherchent des avantages
88 Les relations internationales de 1945 à nos jours

unilatéraux dans un autre.Tous les dossiers étant liés, pour


obtenir un avantage sur l’un, il faut faire des concessions
sur l’autre.
Moscou et Washington s’estiment dépositaires de la stabi-
lité internationale et pour la préserver ils vont établir un
condominium qui sera jugé pesant pour les autres États.
Chacun reste maître chez soi. Les États-Unis ne réagissent
pas à l’entrée des chars russes à Prague en 1968. L’URSS
ne bronchera pas lors du coup d’État sanglant – soutenu
par les Américains – au Chili en 1973qui va renverser le
gouvernement de gauche d’Allende issu des élections.
En mai1972, Nixon se rend à Moscou. C’est la première
visite officielle d’un président américain en URSS. Outre
les accords SALT (Strategic Arms Limitations Talks), sera
signée une déclaration commune définissant les «bases
des rapports mutuels entre les États-Unis et l’Union sovié-
tique».Voici les deux premiers principes.
«1. L’URSS et les États-Unis se fonderont sur leur convic-
tion commune qu’à l’âge nucléaire il n’existe pas d’autres
bases que la coexistence pacifique pour étayer leurs rela-
tions. Les différences en matière d’idéologie et de systèmes
sociaux, qui existent entre l’URSS et les États-Unis, ne
font pas obstacle au développement de relations normales,
basées sur les principes de souveraineté nationale, d’égalité,
de non-ingérence dans les affaires intérieures et de réci-
procité des avantages.
2. Ils estiment qu’il est d’importance majeure de prévenir
les situations susceptibles d’envenimer dangereusement
leurs relations. En conséquence, ils feront tout leur possible
pour éviter des affrontements militaires et prévenir le
déclenchement d’une guerre nucléaire. Ils feront toujours
preuve de modération dans leurs relations mutuelles et
La détente 89

seront prêts à négocier et à régler les différends par des


moyens pacifiques. Les échanges de vues et les pourparlers,
portant sur des questions en suspens, seront menés dans
un esprit de réciprocité, de concessions et d’avantages
mutuels.»

La dissuasion
Si le terme de dissuasion est aujourd’hui inextricablement
lié au nucléaire, le concept est cependant antérieur. Les
Romains qui avaient pour précepte Si vis pacem para bellum
– «Si tu veux la paix prépare la guerre» – l’appliquaient
déjà. C’est l’idée qu’il faut être suffisamment puissant ou
fort pour empêcher un éventuel adversaire d’avoir la tenta-
tion de passer à l’attaque.
Les dégâts que peut créer une explosion atomique sont
tels qu’ils vont dissuader toute velléité agressive adverse.
Le potentiel destructeur quasi illimité de l’arme nucléaire
conduit à l’impossibilité de faire la guerre. Cela explique
également les craintes qu’elle provoque dans les opinions
publiques. Une guerre conventionnelle, quel que soit le
cortège d’horreurs qu’elle peut comporter, n’implique
pas la fin de l’humanité. L’usage de l’arme nucléaire, oui.
Dès 1946, le stratège militaire américain Bernard Brodie
écrivait: «Jusqu’à maintenant, le principal objectif de notre
appareil militaire était de gagner les guerres. Désormais son
but principal est de les éviter.1» Robert Oppenheimer, le
«père» de la bombe atomique américaine, avait comparé
les deux puissances à deux scorpions enfermés dans une
bouteille, ne pouvant dormir en paix mais devant se
ménager pour survivre. Et, Raymond Aron, en 1948, avait

1. Bernard Brodie, The Absolute Weapon: Atomic Power and World Order,
Harcourt, 1946.
90 Les relations internationales de 1945 à nos jours

résumé le nouveau système international avec cette formule


devenue célèbre: «Guerre improbable, paix impossible1 .»
L’accession de l’URSS à l’arme atomique va confirmer la
formule.Toute guerre entre Moscou et Washington devient
impossible car elle risquerait de ne pas connaître de limite
à l’escalade. C’est la théorie de la Mutual Assured Destruction
(«destruction mutuelle assurée») en cas de conflit. Mad en
anglais signifiant «fou», la guerre serait effectivement une
folie, mais c’est parce qu’elle aurait été une folie qu’elle
n’a pas eu lieu. La rivalité soviéto-américaine prend donc
d’autres chemins. L’affrontement direct est purement verbal.
Seuls les affrontements contre ou entre les alliés des uns et
des autres peuvent être armés.
Cette course à l’armement, à la fois qualitative et quanti-
tative, pour se maintenir au niveau de l’adversaire ou pour
tenter de le dépasser, a conduit Soviétiques et Américains à
disposer d’arsenaux au-delà de leurs besoins, et a provoqué
un gaspillage des ressources. Moscou et Washington ont
donc décidé de l’enrayer, avec des règles pour eux-mêmes
et pour les autres. C’est ainsi qu’est née la maîtrise des
armements (Arms Control).

La maîtrise des armements


L’Arms Control est le symbole de la détente. Il se distingue
du désarmement, son objectif n’étant pas de réduire les
niveaux d’armement, mais d’établir un équilibre des forces
qui assure la sécurité. L’Arms Control consiste en la cogestion
soviéto-américaine des niveaux d’armes nucléaires. Il s’ap-
puie sur des accords multilatéraux et bilatéraux.

1. Raymond Aron, Le Grand Schisme, Gallimard, 1948.


La détente 91

La maîtrise multilatérale des armements


Les traités d’Arms Control multilatéraux s’adressent à l’en-
semble de la communauté internationale mais ont été
rédigés par Moscou et Washington pour essentiellement
limiter l’accès au club nucléaire.
Le traité signé le 5août 1963à Moscou interdit les essais
atmosphériques mais pas les essais souterrains, dont la
détection est impossible. À l’époque, les superpuissances
ont encore besoin de ces derniers pour perfectionner leurs
arsenaux. Ils sont cependant plus difficiles à réaliser tech-
niquement pour des puissances moyennes. C’est pour cela
que la France et la Chine refuseront de signer.

Le traité de non-prolifération
C’est le plus significatif. Il est entré en vigueur en 1970.
On peut distinguer deux sortes de prolifération. La proli-
fération verticale est l’augmentation du nombre d’armes
nucléaires au sein des arsenaux des puissances nucléaires.
La prolifération horizontale est l’augmentation du nombre
d’États possédant l’arme nucléaire. C’est de ce second
aspect que va s’occuper le traité sur la non-prolifération
des armes nucléaires (TNP). Il s’agit d’empêcher directe-
ment que trop d’États se dotent de l’arme nucléaire afin
d’éviter qu’une guerre nucléaire accidentelle n’éclate, ou
que les superpuissances soient entraînées dans un conflit
qu’elles n’auraient pas déclenché. Mais il y a également,
sous-jacente, l’idée que ce qui est bon pour les uns n’est pas
bon pour les autres et que seules les très grandes puissances
sont suffisamment raisonnables, ou responsables, pour gérer
au mieux les armes nucléaires.
L’économie du TNP peut paraître assez simple et repose
sur un équilibre factice des obligations prévues aux
92 Les relations internationales de 1945 à nos jours

articles1et2du traité. Selon l’article1, les États nucléaires


s’engagent à ne pas transférer d’armes nucléaires ou autres
engins nucléaires explosifs à qui que ce soit, directement
ou indirectement. Ils ne doivent, en aucune manière, aider
un État à acquérir des armes. Selon l’article 2, les États
non nucléaires s’engagent à renoncer à acquérir, fabri-
quer ou contrôler de telles armes. Là où le bât blesse, c’est
que les États nucléaires renoncent à un «droit» qu’ils
n’avaient aucune intention d’exercer, alors que les États
non nucléaires renoncent à une faculté qui, pour certains
d’entre eux, représentait un intérêt. D’où, d’ailleurs, le refus
de certains États du tiers-monde de souscrire à ce traité.
Innovation sur le plan juridique, le traité prévoit que les
obligations seront contrôlées par une agence internationale,
l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA).
Celle-ci pourra aller sur le territoire des États contrôler
les installations nucléaires pour vérifier si les États non
nucléaires ne détournent pas le nucléaire civil au profit
du nucléaire militaire. Le contrôle sur le territoire est une
nouveauté dans les relations internationales alors que les
États sont très soucieux de leur souveraineté. Le contrôle
ne s’applique pas aux États nucléaires puisque ceux-ci
gardent le droit d’avoir des armes de ce type.
Pour de nombreux observateurs, le TNP est la consécration
de l’inégalité par le droit. Les pays nucléaires restent nucléaires
et réaffirment leur prédominance; les pays non nucléaires
ne pourront pas le devenir. Mais la non-prolifération ne se
justifie-t-elle pas aisément? L’arme nucléaire, utile pour la
sécurité mondiale, risquerait d’être dangereuse si elle était
trop largement répartie ou tout simplement banalisée.
Les États non nucléaires se voient donc obligés de renoncer à
l’arme suprême, tandis que les États nucléaires non seulement
La détente 93

ne renoncent à rien, mais peuvent en plus augmenter libre-


ment leur arsenal. Le traité comprend bien un engagement
vague de ces États à limiter leurs arsenaux, mais l’obligation
est de négocier, non de parvenir à un résultat.
La France et la Chine critiquèrent ce traité qui ne les
gênait plus, puisqu’elles étaient déjà puissances nucléaires.
Elles en respectèrent cependant les règles qui correspon-
daient justement à leur intérêt de puissance nucléaire en
y adhérant en 1992.
Pour l’Europe, le TNP signifie l’impossibilité à venir, de
se doter d’une force nucléaire européenne autonome, car
la plupart des pays européens souscriront au TNP. C’est
notamment le cas de la RFA, au grand soulagement de
l’URSS. Les principaux États du tiers-monde disposant des
armes nucléaires ou développant des programmes dans cet
objectif vont refuser de s’associer au TNP (Inde, Pakistan,
Israël,Afrique du Sud,Argentine, Brésil).

Les autres traités


En 1959, les États géographiquement proches de l’Antarc-
tique ou ayant des revendications territoriales sur cette
zone se mettent d’accord pour «geler» leurs revendica-
tions territoriales et démilitariser la région. Il n’est donc pas
possible d’y stocker des armes ou d’y édifier des installations
militaires.
En 1967, les États latino-américains s’accordent pour dénu-
cléariser leur continent. Ce traité fait directement suite à
l’affaire de Cuba. Un protocole spécial au traité demande
en échange aux puissances nucléaires de ne pas menacer
avec leurs armes nucléaires les États signataires du traité.
La même année, un accord est conclu, interdisant la mili-
tarisation de la lune et la mise sur orbite dans l’espace
94 Les relations internationales de 1945 à nos jours

d’armes nucléaires ou de destruction massive. Cela n’em-


pêche pas l’envoi éventuel de missiles balistiques qui
passent par l’espace mais interdit d’y placer ces armes de
façon permanente.
En 1971, c’est le fond des mers et le plateau continental
qui font l’objet d’un traité. Il interdit d’y placer des armes
nucléaires ou de destruction massive.
En 1972, un accord interdit la fabrication et la possession
d’armes biologiques. Enfin, en 1977, ce sont les armes
susceptibles de modifier l’atmosphère qui sont mises hors
la loi.
Si l’on excepte le traité de 1972, qui a eu pour effet la
destruction d’armes existantes, les traités en question
sont plus préventifs que curatifs. Il s’est agi, à chaque fois,
d’interdire de placer des armes dans des régions ou des
zones où elles n’étaient pas pour l’instant mais où elles
auraient pu être déployées.

Les accords bilatéraux


À proprement parler, l’accord conclu en 1963entre les
États-Unis et l’URSS, relatif à l’établissement d’une ligne
de communication directe, «le téléphone rouge», ne porte
pas directement sur la maîtrise des armements mais sur la
gestion des crises. Néanmoins, il est traditionnellement
rattaché à l’Arms Control, car il n’a d’utilité que du fait de
l’existence de l’arme nucléaire.
C’est après la crise de Cuba qu’Américains et Soviétiques
ont réalisé qu’il leur était indispensable, pour éviter qu’une
crise ne dégénère, de pouvoir bénéficier d’un contact
direct au plus haut niveau. Il permet d’éviter les pertes de
temps ou les incompréhensions qui, à l’heure nucléaire,
pourraient se révéler catastrophiques.
La détente 95

Les conversations dites SALT ont ouvert une voie dans le


domaine de la limitation des armes stratégiques. Pour la
première fois, États-Unis et Union soviétique ont entrepris
des négociations bilatérales dont l’objet est de limiter leur
propre armement et non plus d’empêcher d’autres États
d’obtenir certaines armes. Les accords SALTI concernent
à la fois la limitation des armes nucléaires offensives et
défensives, toutes deux motivées par des raisons financières
et stratégiques.
Pour ce qui est des armes offensives, chacun s’est rendu
compte qu’une course débridée aux armements n’avait
guère de sens, aucune des deux superpuissances ne pouvant
prétendre distancer l’autre.Autant donc réguler le rythme
de la course pour qu’elle soit supportable pour les deux et
que personne ne songe à prendre un avantage unilatéral.
Le second volet de SALT I concerne les missiles anti-
missiles, les ABM (Anti Ballistic Missiles). Soviétiques puis
Américains avaient mis au point des armes capables d’inter-
cepter et de détruire les missiles nucléaires de l’adversaire.
Techniquement, c’était un progrès énorme puisque cela
revenait à atteindre une balle avec une autre balle. L’idée
de se protéger de missiles adverses et donc de se rendre
invulnérable ne pouvait que tenter Moscou et Washington.
Mais le système de défense antimissile soulève quelques
questions. Quelles pourraient être les retombées de la
destruction d’une arme nucléaire par une autre arme
nucléaire au-dessus d’une ville? Le système peut-il être
parfaitement efficace? Quel serait le coût d’un programme
de déploiement antimissile autour de chaque grande ville?
Enfin, l’illusion d’une invulnérabilité aux frappes adverses
ne pourrait-elle pas déboucher sur une volonté d’agres-
sion? La vulnérabilité mutuelle n’est-elle pas le meilleur
gage de la sagesse?
96 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Les accords SALT nécessitent une multitude d’accords ou


de déclarations communes ou unilatérales interprétatives.
SALTI comprend un premier volet sur les ABM, conclu
pour une période illimitée.
Aux termes de l’article2de ce traité, le système de missiles
antibalistiques est «destiné à intercepter des missiles stra-
tégiques ou leurs éléments dans leurs trajectoires de vol».
Il comprend actuellement des missiles intercepteurs, des
lanceurs, des radars construits et mis en service pour avoir
une fonction antibalistique.
Les parties conviennent de ne pas déployer de système
ABM, ni pour la défense de leur territoire, ni pour la
défense de telle ou telle région. Seule est autorisée la
construction de part et d’autre de deux sites ABM. D’un
accord commun, les deux parties conviendront en 1974de
fixer le plafond à un site de 100ABM.
Le volet sur les armes offensives a été conclu pour une période
de cinq ans. Chaque partie s’engage à ne pas faire obstacle à la
vérification du traité pour les «moyens techniques nationaux
de vérifications» (en clair les satellites espions).
Les deux parties s’engagent également à limiter le nombre
de dispositifs de lancement de missiles balistiques installés
à bord de sous-marins – qu’ils soient opérationnels ou
en cours de construction – à la date de la signature de
l’accord et à ne pas construire de nouveaux dispositifs
terrestres destinés au lancement de missiles. Ces missiles,
pour lequel un plafond quantitatif est fixé, peuvent cepen-
dant être modernisés: il suffit d’augmenter le nombre de
têtes nucléaires sur chaque missile. La porte reste donc
largement ouverte à une course aux armements qualitative.
Pour la première fois de l’Histoire, les deux États les plus
puissants sont arrivés à un accord sur le nucléaire, et ont
La détente 97

consenti à un plafonnement des arsenaux, sans y être


contraints autrement que par leur propre volonté.
L’accord intérimaire de cinq ans sur les armes offensives
est prolongé par la signature en 1979des accords SALTII
qui limitent davantage les améliorations technologiques
possibles et qui prévoient un plafond de 2250vecteurs
pour chaque superpuissance. Mais SALTII ne fut jamais
ratifié, à cause de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS.
Ses principes seront cependant appliqués, preuve que
chacun y trouvait son compte.
Les «colombes» (partisans du dialogue et de la voix diplo-
matique) ont reproché à la maîtrise des armements de
n’avoir pas permis un réel désarmement. Les «faucons»
(partisans d’une ligne dure et n’excluant pas l’usage de la
force) lui reprochent d’avoir permis à l’URSS de rattraper
les États-Unis sur le plan militaire. La situation aurait-elle
été différente sans la maîtrise des armements? Il semble
bien que non.

La cogestion des conflits périphériques


La détente n’a pas mis fin aux conflits dits périphériques
(parce que situés à la périphérie de la scène centrale de la
rivalité Est-Ouest, à savoir l’Europe) mais elle a permis que
ces affrontements indirects n’interfèrent pas de façon néga-
tive dans le dialogue stratégique des deux superpuissances.

La fin de la guerre du Vietnam


En dépit d’une présence massive (518 000 hommes
déployés) et d’un avantage technologique impressionnant
en matière de matériels militaires,Washington ne parvient
pas à mettre fin à la résistance vietnamienne, aidée à la fois
par Moscou et Pékin.
98 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Des bombardements massifs américains sur les civils vietna-


miens renforcent, au lieu de briser, la volonté de lutter
contre les Américains. L’utilisation d’armes au napalm scan-
dalise l’opinion publique internationale. Le prestige des
États-Unis en souffre. Pour beaucoup, ils ne sont plus le
peuple de la liberté et de la victoire contre le nazisme, mais
le nouvel impérialisme qui lutte contre un petit peuple
courageux.
Aux États-Unis même, les jeunes se révoltent contre une
guerre qu’ils ne veulent pas faire et réprouvent moralement.
L’argument selon lequel, si les Américains commettent des
exactions au Vietnam, leur cœur et leur âme restent purs
car l’objectif (la lutte contre le communisme) est moral,
prend de moins en moins. En outre, la guerre coûte cher
(50millions de dollars par jour) et de plus en plus on se dit
à Washington que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Arrivé au pouvoir en 1969, Nixon veut «vietnamiser»
la guerre. Il s’agit de renforcer l’armée sud-vietnamienne,
pour qu’elle puisse lutter contre le FNL et les Nord-
Vietnamiens, avec l’aide (mais plus la participation directe)
de l’armée américaine.
En mai1972, avant de se déplacer à Moscou et alors que
les États-Unis procèdent à des bombardements massifs sur
le Nord-Vietnam, Nixon écrit à Brejnev en lui deman-
dant, sans sacrifier «ses principes ou ses amis», de ne pas
«laisser l’intransigeance d’Hanoï gâcher les perspectives
d’une nouvelle relation soviéto-américaine». La guerre du
Vietnam n’empêche pas les relations soviéto-américaines.
La détente le permet.
Le 27janvier 1973, c’est l’accord de Paris mettant fin à
la guerre ; 56 277 militaires américains ont été tués et
2211ont été portés disparus (missing in action). Le «syndrome
La détente 99

vietnamien» va frapper durablement les États-Unis qui


seront réticents à intervenir militairement à l’extérieur.
Après le retrait américain en avril1975 et la violation
de l’accord de Paris, Saïgon est envahi par les troupes du
Nord-Vietnam et devient Hô Chí Minh-Ville. Le Laos
voisin devient également République populaire et les
Khmers rouges s’emparent du pouvoir au Cambodge,
établissent un régime de terreur qui va déboucher sur un
véritable génocide.
De nombreux Vietnamiens fuient leur pays clandestine-
ment par bateaux (Boat People) car le régime communiste
installe une dictature très sévère. Ce n’est qu’après la chute
du mur de Berlin que le Vietnam se libéralisera et s’ouvrira
au monde occidental.

Le Proche-Orient. La guerre du Kippour

Le 6octobre 1973, au cours de la célébration de la fête


juive de Yom Kippour et pendant la période du Ramadan,
Égyptiens et Syriens attaquent l’armée israélienne dans le
Sinaï et le Golan. Les forces israéliennes, trop sûres de leur
supériorité et sous l’effet de la surprise, sont rapidement
bousculées et doivent refluer. À partir du 12octobre et grâce
à une aide militaire américaine massive, elles repoussent les
armées arabes. Le 23octobre, le cessez-le-feu est proclamé.
Militairement la guerre débouche sur un statu quo mais
l’Égypte et la Syrie apparaissent comme les gagnants.
L’humiliation des défaites de 1948, 1956et 1967est effacée,
le mythe de l’invincibilité de l’armée israélienne entamé.
La collaboration entre Moscou et Washington a permis
de limiter l’étendue du conflit. Craignant que Moscou ne
donne une garantie nucléaire aux pays arabes,Washington
met ses propres forces nucléaires en état d’alerte. Les
100 Les relations internationales de 1945 à nos jours

superpuissances sont obligées de négocier pour ne pas


être entraînées par le biais de leurs alliés dans une esca-
lade nucléaire. Surtout qu’Israël, déjà doté d’une capacité
nucléaire autonome clandestine, a mis ses propres forces en
alerte, au cas où son armée ne pourrait pas rétablir la situa-
tion par les seuls moyens conventionnels. Chacun fait donc
pression sur ses alliés (Washington sur Tel-Aviv, Moscou sur
LeCaire et Damas) pour les amener à accepter la résolution
onusienne 338qui établit le cessez-le-feu. Le dialogue bila-
téral entre Américains et Soviétiques a permis d’éteindre
le feu qui menaçait d’embraser le Proche-Orient.
Du 19au 21novembre 1977, le leader égyptien Anouar
el-Sadate fait un voyage surprise à Jérusalem et propose la
paix à Israël. C’est la première visite d’un chef d’État arabe
en Israël. Sous l’égide du président américain Carter, les
accords de Camp David (résidence du président américain)
sont signés entre le Premier ministre israélien Begin et le
président égyptien Sadate en septembre1978. En échange
d’un traité de paix et de la reconnaissance d’Israël, l’Égypte
obtient la restitution du Sinaï occupé par Israël depuis
1967. Mais les pays arabes radicaux (le front de refus)
condamnent l’Égypte qui est exclue de la Ligue arabe. Les
États-Unis affirment leur rôle central au Proche-Orient.

Le condominium fragiLisé
Les deux superpuissances ne parviennent pas à imposer
leur volonté aux autres États, alliés ou non alignés.

L’Ostpolitik
Berlin était le seul point de passage entre l’Est et l’Ouest.
Si l’on ne pouvait pas passer librement de RDA en RFA,
La détente 101

le passage de RDA à Berlin-Est se faisait sans problème. Le


statut de la ville faisait que l’on pouvait passer librement
du secteur oriental au secteur occidental et, depuis la fin
du blocus, de Berlin-Ouest on pouvait rejoindre la RFA.
Berlin constituait donc une brèche dans le rideau de fer, et
de nombreux Est-Allemands s’y étaient engouffrés.

Un dialogue impossible

En 1960, 152000 Allemands de l’Est avaient rejoint la


RFA par Berlin; 72000allaient les suivre dans les quatre
premiers mois de 1961. Entre1949 et 1961, on estime
à 3,5 millions le nombre d’Allemands de l’Est qui ont
«choisi la liberté». La moitié avait moins de 25ans, le
quart entre 25et 45ans. Pour la RDA, c’est un double
défi. Politique tout d’abord, parce qu’il s’agissait du désaveu
cinglant du régime. Économique ensuite, puisque c’est de
ses forces vives que la RDA se vidait.
Aussi, dans la nuit du 15août 1961, le gouvernement de la
RDA fait édifier un mur le long de la ligne de démarcation.
Le mur, bientôt appelé «mur de la honte», vient marquer
physiquement la séparation de l’Allemagne et constituera
le dernier geste spectaculaire de la guerre froide.
À Bonn, les gouvernements, chrétiens-démocrates depuis
1949, ont toujours refusé de reconnaître l’ensemble des
frontières allemandes et notamment la ligne Oder-Neisse
entre la RDA et la Pologne. La RFA souhaite la réunifi-
cation et, selon la doctrine Hallstein (ministre des Affaires
étrangères du chancelier Adenauer), elle rompt ses rela-
tions diplomatiques avec tout pays qui reconnaît la RDA,
c’est-à-dire avec les pays socialistes. Malgré un commerce
intense entre les deux Allemagne, Bonn parle de la RDA
comme de la «zone d’occupation soviétique».
102 Les relations internationales de 1945 à nos jours

L’œuvre de Willy Brandt


En 1966, les élections législatives amènent au pouvoir
une « grande coalition» entre chrétiens-démocrates et
sociaux-démocrates. Ces derniers accèdent au pouvoir
pour la première fois depuis 1945.Willy Brandt, le leader
social-démocrate, devient ministre des Affaires étrangères
et abandonne la doctrine Hallstein. En 1969 il est élu
chancelier et peut former un gouvernement avec le petit
parti libéral (centre) sans les chrétiens-démocrates.
Il met en œuvre l’Ostpolitik (politique à l’Est) dont le père
intellectuel est Egon Bahr1. Pour celui-ci: «Pour modifier
un statu quo, il faut d’abord le reconnaître.» Il veut donc
faire reconnaître la division de l’Allemagne pour en atté-
nuer les effets négatifs et, pourquoi pas, la dépasser. Dans
sa déclaration d’investiture, Brandt annonce son intention
de «changement par le rapprochement». Pour Brandt et
Bahr, la RFA a intérêt à normaliser sa relation avec l’Est.
D’abord, pour des raisons de sécurité et des raisons poli-
tiques : la situation présente restreint considérablement
la marge de manœuvre diplomatique de la RFA, notam-
ment vers des pays de l’Est avec lesquels les contacts ont
été nombreux dans l’histoire. Ensuite, pour des raisons
économiques, parce que les relations commerciales avec
l’Est sont entravées. Enfin, pour des raisons humanitaires,
pour permettre à des familles séparées par le rideau de fer
de renouer des contacts.
Le premier geste de Willy Brandt est de faire adhérer la
RFA au traité de non-prolifération des armes nucléaires.
Puis il ouvre des négociations directes avec l’URSS pour
aboutir à la signature du traité de Moscou le 12août

1. Proche conseiller de Willy Brandt, il jouera un rôle majeur dans la


conception et la mise en œuvre de l’Ostpolitik.
La détente 103

1970. Par ce traité, les deux pays renoncent à l’usage de


la force dans leurs rapports et affirment «ne pas avoir de
revendications territoriales d’aucune sorte envers qui que
ce soit». Il est, en outre, stipulé que la RFA et l’URSS
considèrent «inviolables les frontières de tous les États
européens», incluant la ligne Oder-Neisse «qui constitue
la frontière occidentale de la République populaire de
Pologne».
Le 3septembre 1970est signé un traité germano-polonais
reconnaissant la ligne Oder-Neisse comme frontière de
la Pologne. En septembre 1971, le traité quadripartite
sur Berlin est signé. L’URSS garantit le libre accès à la
ville et reconnaît l’existence de liens particuliers entre la
RFA et Berlin-Ouest, tout en précisant qu’elle ne fait
pas partie intégrante de la République fédérale. Enfin,
le 21 septembre 1972, la RDA et la RFA signent « le
traité fondamental», par lequel les deux États allemands
se reconnaissent en tant qu’entités séparées et établissent
entre eux des rapports officiels. Bonn abandonne sa
prétention à représenter l’Allemagne dans son ensemble.
Étant précisé que les deux Républiques ne sont pas
« étrangères», elles n’échangeront pas des ambassades
mais des «représentations permanentes». Se dessine ainsi,
au moins théoriquement, la perspective d’une éventuelle
réunification.
Le SPD remporte haut la main les élections de 1972, ce
qui montre que le peuple ouest-allemand approuve massi-
vement l’Ostpolitik. Certains Occidentaux redoutaient une
dérive à l’est de la RFA. L’histoire a tranché ce débat.
L’Ostpolitik a, au contraire, constitué les semailles de la
perestroïka et de la réunification allemande. La reconnais-
sance de la division de l’Allemagne allait permettre, vingt
ans plus tard, d’y mettre fin.
104 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La RFA normalise ses rapports avec la Tchécoslovaquie


qui réclamait l’annulation officielle des accords de Munich
de 1938.
En 1973, les deux Allemagnes sont admises ensemble à
l’ONU. Helmut Schmidt (SPD) remplace Willy Brandt,
qui démissionne après l’implication de son chef de cabinet
Gunther Guillaume dans une affaire d’espionnage au
profit de la RDA. Plus modéré que Brandt et plus atlan-
tiste, ilpoursuit la même politique, ainsi d’ailleurs que les
chrétiens-démocrates lorsqu’ils reviendront au pouvoir
en 1982. Ce sera même le chancelier Kohl qui recevra la
première (et dernière) visite d’un leader est-allemand en
RFA, Eric Honecker.

Les accords d’Helsinki


La conférence sur la sécurité et la coopération en Europe
(CSCE) s’ouvre en juillet1973et aboutit, le 1 eraoût 1975,
à la signature des accords d’Helsinki. L’idée en avait été
lancée par Molotov en 1954. Elle fut reprise de nombreuses
fois mais s’était toujours heurtée au refus occidental pour
deux raisons: à cause de la RDA dont la participation à la
conférence signifiait implicitement la reconnaissance… et
à cause des États-Unis dont la présence à une conférence
purement paneuropéenne était exclue.
Après la mise en œuvre de l’Ostpolitik, ces deux obsta-
cles sont levés: les pays du pacte de Varsovie acceptent la
présence du Canada et des États-Unis et l’hypothèque de
la reconnaissance de la RDA a été levée.
La CSCE va donc réunir 35pays, tous les Européens (sauf
l’autarcique Albanie), les États-Unis et le Canada. Les États
y participent à titre individuel. On sort donc officiellement
de la logique bloc à bloc, même si les États forment des
La détente 105

groupes (OTAN, pacte de Varsovie, pays neutres et non


alignés [PNNA]).
Les décisions sont prises par consensus, c’est-à-dire qu’aucun
État ne doit y faire obstacle. Il y a quatre «corbeilles», la
quatrième sur la coopération en Méditerranée n’a guère
eu d’impact.
La première répond à la demande soviétique. Elle traite des
«questions relatives à la sécurité en Europe», elle établit
la reconnaissance des frontières existantes en Europe et
de leur inviolabilité. Néanmoins, la RFA obtient que soit
préservée la possibilité de modifications par des moyens
pacifiques et par voie d’accords pour ne pas mettre fin à
toute perspective ultérieure de réunification. L’acte final
stipule que «les États participants s’abstiennent de toute
intervention, directe ou indirecte […] dans les affaires
des autres États participants, quelles que soient leurs rela-
tions mutuelles.» Cette corbeille prévoit également des
mesures de confiance. Les manœuvres militaires, à partir
d’un certain seuil, doivent être notifiées aux autres États.
Cela permet d’écarter le spectre d’une attaque surprise.
La deuxième corbeille traite de coopération technique,
scientifique et culturelle. La troisième corbeille concerne
les droits de l’homme, la «libre circulation des idées et
des hommes ». Les termes sont vagues, l’engagement
n’est pas juridiquement formel, mais elle fournit un
cadre politico-légal pour combattre la politique répres-
sive de l’URSS. À l’intérieur du pacte de Varsovie, les
dissidents vont s’appuyer sur ce texte. À l’extérieur, les
pays occidentaux s’en serviront pour mettre en accusation
le non-respect par l’URSS de ses obligations et pour la
soumettre à un tribunal permanent qui va accélérer le
jugement de l’Histoire.
106 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La construction européenne
Le départ du général de Gaulle, auquel succède Georges
Pompidou, lève le veto français à l’entrée de la Grande-
Bretagne dans la CEE. Edward Heat, Premier ministre
conservateur depuis 1970, est favorable à l’adhésion, dans
laquelle il voit un moyen d’enrayer le déclin relatif de la
Grande-Bretagne depuis 1945. Son PIB est alors inférieur
à celui de l’Allemagne et de la France. Parallèlement, l’Eire
(la République d’Irlande), le Danemark et la Norvège se
portent candidats. L’élargissement de l’Europe est signé
en janvier 1972 mais le référendum de ratification est
repoussé par une majorité (53%) d’électeurs norvégiens.
L’Europe des Six devient l’Europe des Neuf; elle compte
250millions d’habitants et devient la deuxième puissance
économique mondiale derrière les États-Unis.
Les pays européens sont conscients qu’il ne suffit pas de
s’élargir, mais qu’il faut aussi approfondir leur coopération. En
1973-1974, ils ont réagi en ordre dispersé au choc pétrolier
et n’ont pas su dégager une politique énergétique commune
face aux pays producteurs de pétrole et aux États-Unis.
Kissinger lance en 1973 « l’année de l’Europe» pour
dissiper les malentendus transatlantiques liés aux troubles
monétaires et au choc pétrolier, mais il attribue aux États-
Unis une vocation mondiale et cantonne l’Europe à des
responsabilités régionales.
En 1972, a été créé le «serpent monétaire» pour limiter les
fluctuations de cours entre les devises européennes. Il débou-
chera en 1979sur la création du système monétaire européen
(SME) qui stabilise les taux de change grâce à la création
d’une monnaie de référence l’Ecu (European Currency Unit),
définie à partir de l’ensemble des monnaies européennes à
proportion de leur part relative dans l’économie de la CEE.
La détente 107

En 1976, le Conseil européen décide de faire élire le


Parlement européen au suffrage universel. Les premières
élections de ce type auront lieu en 1979.

Le réveil de l’Asie
L’Asie se met à compter sur l’échiquier mondial. C’est à
la fois économique et stratégique.

L’émergence du Japon
Avec deux chocs nucléaires, le Japon est vaincu militaire-
ment et détruit économiquement. Dépourvu de richesses
naturelles, il semble avoir peu d’atouts. Il va pourtant
connaître un essor remarquable. Plutôt que de conquérir
des territoires afin de gagner de nouveaux marchés, les
Japonais, qui ont compris que les excès de militarisme
peuvent être fatals, vont passer directement à la conquête
de ces marchés.
La guerre de Corée (qualifiée de «cadeau des dieux» par le
Premier ministre Yoshida) et la présence massive de soldats
américains en Asie ont permis le redécollage économique
du pays. L’ex-ennemi des États-Unis est devenu la base
avancée de Washington dans la lutte contre le communisme
en Asie-Pacifique.
L’objectif du redressement économique fut accepté par
l’ensemble des Japonais qui ont beaucoup travaillé, beau-
coup épargné et peu dépensé. Le MITI (ministère de
l’Industrie et du Commerce extérieur) organise la coopé-
ration des grands groupes industriels et une planification
souple.
Le Japon connaît une croissance économique inégalée
–proche de 10% par an –, au point de créer le qualificatif
de «croissance à la japonaise». Délaissant toute ambition
108 Les relations internationales de 1945 à nos jours

politique, il se consacre uniquement au développement


de son PIB – ce qui fait dire au général de Gaulle après la
visite du Premier ministre japonais: «Je voulais voir un
homme politique japonais, je n’ai reçu qu’un marchand
de transistors.»
En 1950, le PIB japonais représentait le tiers de celui de la
Grande-Bretagne. À la fin des années 1970, il représente
l’équivalent de celui de la Grande-Bretagne, de la France
et de l’Allemagne. C’est que le Japon exporte massivement
des produits de consommation courante. L’accent est mis
sur la scolarisation, la recherche et la robotisation. C’est
tout naturellement qu’il figure parmi les pays fondateurs
du G7(les sept pays les plus industrialisés) en 1975.

Le rapprochement sino-américain
L’important, dans une relation à trois, c’est d’avoir de
bonnes relations avec les deux autres protagonistes,
tandis que ceux-ci s’entendent mal. C’est en partant
de ce principe – et sans plus s’interroger sur la nature
du régime chinois qu’ils ne le faisaient sur celui de
l’URSS – que Nixon et Kissinger décident de «jouer»
la carte chinoise.
Après la rupture sino-soviétique de 1961, les relations entre
les deux géants du communisme se sont dégradées au
point de déboucher sur des affrontements frontaliers sur
l’Oussouri en 1969. Pékin accuse Moscou de trahir les
idéaux marxistes-léninistes et d’abandonner l’objectif de
la révolution mondiale pour développer ses relations avec
les États-Unis. Mais Mao est tenté lui aussi de normaliser
ses relations avec Washington.
Le rapprochement sino-américain commence en avril
1971avec l’envoi d’une équipe américaine de ping-pong à
La détente 109

Pékin. En juillet de la même année, Kissinger effectue une


visite secrète en Chine pour préparer la venue de Nixon;
ce dernier se rend à Pékin du 21au 28février 1972.Tout
cela sans que les alliés européens ou le Japon n’aient été
consultés ou informés à l’avance.
Pékin et Washington sont tous les deux gagnants. LaChine
est réintégrée dans la communauté internationale. Elle
récupère le siège de membre permanent au Conseil de
sécurité de l’ONU, occupé jusqu’en octobre1971 par
Taïwan. Elle va même renforcer son image de porte-
parole du tiers-monde. Pour les États-Unis, c’est le moyen
d’exercer une pression sur les Soviétiques et de leur montrer
la variété de leurs partenaires.

La guerre indo-pakistanaise de 1971


Depuis leur accession à l’indépendance, la rivalité indo-
pakistanaise n’a jamais cessé. Le Pakistan, moins peuplé et
moins étendu que l’Inde, est affaibli par sa configuration
géographique. Ses deux provinces, le Pakistan oriental et
le Pakistan occidental, sont séparées par l’Inde et distantes
de 1700kilomètres. Divisées ethniquement, leur seul trait
commun est la religion musulmane.
Le Pakistan oriental (Bengali), surpeuplé et s’estimant
spolié de ses ressources naturelles par le Pakistan occidental,
revendique l’autonomie puis proclame l’indépendance en
mars1971. Une guerre civile commence.
L’Inde – qui a signé avec l’URSS un traité d’amitié et de
coopération en août1971– intervient en décembre au
Pakistan oriental, où la famine fait rage. Elle gagne facile-
ment la guerre contre le Pakistan occidental et renforce sa
position de puissance régionale. La sécession est reconnue
et le Bangladesh sera admis à l’ONU.
110 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La crise économique internationale


L’instabilité du dollar et le choc pétrolier, sur fond de
guerres du Vietnam et du Kippour, ont des conséquences
partout dans le monde, notamment dans les pays en voie
de développement.

Le marasme monétaire
Selon le système du Gold Exchange Standard, le dollar,
dont le taux de change est fixé (35dollars pour une once
d’or), sert de monnaie internationale pour les échanges
commerciaux mondiaux à l’instar de l’or. Mais la donne
économique sur laquelle ce système avait été bâti après
1945va être modifiée. Les investissements américains dans
le monde, notamment en Europe, le déficit commercial et
les dépenses dues à la guerre du Vietnam rendent nécessaire
l’émission à une grande échelle par les États-Unis d’un
trop grand nombre de dollars circulant, et la diminution du
stock d’or américain par un effet de ciseaux rend impos-
sible le maintien de la parité dollar/or.
Le 15août 1971, Richard Nixon est contraint de suspendre
sans préavis la convertibilité du dollar en or. Les États-Unis
exigent – pour prix de leur protection militaire – que les
pays européens et le Japon fassent des concessions commer-
ciales et monétaires. Depuis le milieu des années 1960,
ils réalisent un partage du fardeau (burden-sharing) de la
défense commune. En décembre 1971et en février1973,
le dollar sera dévalué, tandis que le mark et le yen sont
réévalués.
Les perturbations monétaires – alors que le dollar sert
toujours de monnaie internationale – vont s’avérer un
facteur inflationniste et de crise économique, monétaire
et commerciale.
La détente 111

Le choc pétrolier

C’est dans ce contexte qu’intervient le «choc pétrolier»


consécutif à la guerre du Kippour. Le 16octobre 1973, en
pleine guerre du Kippour et pour riposter à ce qu’ils consi-
dèrent comme un engagement des Occidentaux en faveur
d’Israël, les membres de l’Organisation des pays arabes
exportateurs de pétrole (Opep) décident la réduction de
leur production tant qu’Israël n’a pas évacué les territoires
occupés et l’augmentation des prix de 3à 5dollars le baril.
À l’époque, gaz et pétrole représentaient 65 % de la
consommation mondiale d’énergie. Les pays industrialisés
sont les plus grands consommateurs sans être producteurs
(à l’exception des États-Unis, de l’URSS, de la Grande-
Bretagne et de la Norvège). Les producteurs sont princi-
palement situés dans le golfe Arabo-Persique, au Nigeria,
au Mexique et au Venezuela. Depuis le début des années
1970, des pays comme l’Algérie ou la Libye ont nationalisé
leur production.
En décembre1973, le prix du baril passe à 11,65dollars. Il
a quadruplé en troismois. Il atteindra 34dollars en 1985.
Dans le monde occidental, c’est la fin de l’énergie bon
marché. L’inflation se déchaîne, la croissance est ralentie, le
chômage explose, c’est la fin des Trente Glorieuses – trente
années de croissance économique qu’a connues le monde
occidental après 1945.

Les difficultés de dialogue Nord-Sud

Les secousses du choc pétrolier atteignent aussi le tiers-


monde qui les subit de plein fouet, mais de manière
différente selon les pays. Il vaudrait mieux parler des tiers-
mondes car l’unité de situations et de points de vue ne
caractérise plus cet ensemble. À côté des pays pétroliers
112 Les relations internationales de 1945 à nos jours

qui s’enrichissent prodigieusement grâce à la hausse du


prix du pétrole, surtout s’ils n’ont pas de forte population
comme les États du Golfe, il y a des pays sans ressources
qui s’appauvrissent davantage; et les pays nouvellement
industrialisés qui voient leur facture énergétique s’alourdir,
mais sans briser leur dynamisme économique (exemple des
«4dragons» asiatiques: Corée du Sud,Taïwan, Singapour,
Hong Kong).
Le 1ermai 1974, l’Assemblée générale des Nations unies
(Agonu) proclame l’instauration d’un « nouvel ordre
économique international » fondé sur l’équité, l’égalité
souveraine, l’interdépendance et l’intérêt commun.
Les États du tiers-monde, sous l’impulsion du groupe des
77 (nombre d’États du tiers-monde réunis à l’AGNU),
proclament la souveraineté permanente sur les richesses
naturelles et luttent, à l’instar de ce qui s’est passé pour le
pétrole, pour la hausse des prix des matières premières dont
ils sont producteurs et dont les pays industrialisés sont les
consommateurs.
Malgré les efforts de la CNUCED (Conférence des Nations
unies sur le commerce et le développement) et l’adop-
tion en décembre1974de la charte des droits et devoirs
économiques des États, le dialogue Nord-Sud se révélera
impuissant à résoudre le problème de développement iné-
gal dans le monde. Le fossé entre riches et pauvres va au
contraire se creuser.
Deuxième partie

Vers un monde
multipolaire

L’effondrement – presque par surprise – du monde bipo-


laire, réalisé de façon pacifique, ne permet pas, contraire-
ment aux espoirs initiaux, la mise en place d’une véritable
sécurité collective gérée par l’ONU. Les rivalités nationales,
qui n’avaient pas réellement disparu, remplacent la compé-
tition idéologique Est-Ouest. Les États-Unis, soulagés de
ne plus avoir de rival à leur mesure après l’implosion de
l’URSS, pensent que le monde est devenu unipolaire. Ils
ne réalisent pas que la globalisation produit l’émergence
de nombreuses autres puissances, qui marque la fin du
monopole occidental. Celui-ci aura duré cinq siècles.
114 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Progressivement et subrepticement se met en place un


monde en voie de multipolarisation.
Chapitre 5

Fin de la détente
et nouvelle guerre froide
À partir de la fin des années 1970les relations soviéto-
américaines se dégradent. Les deux partenaires sont déçus
des résultats de la détente.
L’Union soviétique voit sa croissance diminuer, d’autant
plus qu’elle continue à vendre, à des prix bien inférieurs
aux cours mondiaux, son pétrole aux pays de l’Est. La
détente n’a pas débouché sur une coopération écono-
mique et commerciale avec les États-Unis. L’URSS n’a,
par exemple, jamais obtenu de Washington la clause
de la nation la plus favorisée parce que l’amendement
Jackson-Vanik voté par le Sénat après le sommet de
Moscou conditionnait l’octroi de cette clause à la liberté
d’émigration des Juifs soviétiques, à laquelle Moscou s’est
toujours refusée. Quel aveu d’échec que de laisser penser
que des citoyens soviétiques avaient envie de fuir le pays!
Et autoriser l’émigration de Juifs soviétiques sans conces-
sion d’Israël sur les territoires occupés aurait ruiné la poli-
tique arabe de l’URSS.
De leur côté, les Américains sont également partagés sur
les bénéfices qu’ils ont retirés de la détente qui n’a jamais
été approuvée massivement, surtout parmi les conserva-
teurs. L’URSS, sous couvert de détente, aurait grignoté
les positions américaines, inversé en sa faveur l’équilibre
mondial, obtenu la parité sur le plan stratégique et élargi
son influence dans le tiers-monde. Ils accusent la détente
d’avoir affaibli unilatéralement les États-Unis.
116 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Mais ce qui est perçu comme affaiblissement des États-Unis


n’est-il pas dû plus à une érosion mécanique de la puis-
sance américaine qu’à la détente? Pouvait-on demander
à Moscou de ne jamais heurter les intérêts occidentaux?
Cela aurait signifié, pour reprendre des termes du général
de Gaulle, que l’on serait passé de la détente (un mélange
de compétition et de coopération) à l’entente (où chacun
concourt aux mêmes objectifs).

Les superpuissances dans Les turbuLences


Incapables de maîtriser les difficultés auxquelles elles sont
confrontées, les superpuissances sont entrées dans une
période de turbulences.

L’apparent affaiblissement américain


Les États-Unis, mal remis de la guerre duVietnam, semblent
bousculés par des événements qu’ils ne contrôlent pas.

L’effet Carter
Nixon est contraint à la démission le 8août 1974à cause
du scandale du Watergate (espionnage du quartier général
électoral du Parti démocrate). Le vice-président Gerald
Ford lui succède, Spiro Agnew, le vice-président élu, ayant
dû démissionner entre-temps, emporté par un scandale
financier. Le tout sur fond de «syndrome vietnamien»…
L’Amérique connaît une crise morale et s’interroge sur
ses valeurs.
C’est dans ce contexte que Jimmy Carter, ancien gouver-
neur de Géorgie, inconnu du public, remporte la primaire
démocrate puis l’élection présidentielle de 1976. Mettant en
avant ses convictions religieuses, il tient un discours moraliste
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 117

et fait de la défense des droits de l’homme l’axe central de sa


politique étrangère. Il soutient publiquement les dissidents
soviétiques. C’est la rupture de l’accord tacite de la détente
selon lequel les États-Unis ne se préoccuperaient pas des
affaires intérieures du régime soviétique. Carter croit au
contraire que la promotion de l’idéal démocratique est une
arme dont les États-Unis doivent se servir. Son engage-
ment en faveur des droits de l’homme va s’étendre aux États
latino-américains où les dictatures sévissent.
Washington, qui s’était montré jusqu’à présent peu sévère
à propos des violations de la démocratie, se distancie du
Chili, du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay, fait pres-
sion en faveur de la libéralisation de ces régimes et diminue
les aides financières et militaires.
Carter signe en 1978un traité avec le Panama prévoyant
le transfert du contrôle du Canal assuré par les Américains
au Panama pour 1999. Il s’agit d’effacer l’image néga-
tive d’une puissance impérialiste laissée par la guerre du
Vietnam. Là encore, Carter estime qu’à long terme le meil-
leur moyen de contrer l’influence soviétique est de faire
concorder leurs actes et leurs discours, ce qui n’avait pas
été le cas auparavant.
Au Nicaragua, la dictature brutale et dynastique des
Somoza, lâchée par son protecteur américain en raison de la
gravité des violations des droits de l’homme auxquelles elle
s’est livrée, doit abandonner le pouvoir en 1979. La guérilla
sandiniste, quoique composée de nationalistes, progressistes
et marxistes, se voit soutenue par les États-Unis.
Carter estime que l’exemplarité de sa politique est sa
meilleure arme. Ses adversaires l’accusent de faire preuve
d’angélisme et de n’être pas assez sensible aux rapports
de force.
118 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Les avancées soviétiques de la détente


Après la signature des accords de Paris, les Vietcongs et
leurs alliés nord-vietnamiens arrivent à Saïgon d’où les
derniers Américains sont évacués en catastrophe. La ville
est rebaptisée Hô Chí Minh-Ville et, très vite, les alliés
révolutionnaires du Vietnam prennent le pouvoir au Laos
et au Cambodge. En Asie, le monde communiste paraît
en expansion.
En Afrique, l’URSS avance ses pions, mettant à profit la
décolonisation portugaise après la «révolution des Œillets»
de 19741 , qui conduit l’Angola, le Mozambique et la
Guinée-Bissau à l’indépendance.
En Angola, trois mouvements anticoloniaux se disputent
le pouvoir. Le FNLA (Front national de libération de
l’Angola) et l’Unita (Union nationale pour l’indépendance
totale de l’Angola), à base ethnique, sont pro-occidentaux;
le MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola)
est marxiste et se veut national. En janvier 1975, selon
un accord signé avec le Portugal, ces trois mouvements
doivent se partager le pouvoir mais les divergences sont
trop fortes et une guerre civile éclate avant la date offi-
cielle de l’indépendance fixée au 11novembre 1975. Le
MPLA l’emporte rapidement et contrôle la capitale. Le
FNLA et l’Unita vont être aidés par le Zaïre (actuelle
République démocratique du Congo, RDC) et l’Afrique
du Sud avec l’appui des Américains. C’est alors que les
Cubains décident d’envoyer un corps expéditionnaire pour
aider le MPLA. L’ont-ils fait sur ordre de Moscou comme
le pensent les adversaires de la détente? Il semble plutôt
que ce soit une décision de Castro seul. Mais cela est vécu
comme une avancée soviétique dans le continent africain.

1. Qui renverse le régime dictatorial en place au Portugal depuis 1933.


Fin de la détente et nouvelle guerre froide 119

Au Mozambique, le Frelimo (Front de libération du


Mozambique) qui arrive au pouvoir est, quant à lui, uni.
Le nouveau président, Samora Machel, effectue sa première
visite en URSS en mai1976. Le Mozambique a besoin
de garanties vis-à-vis de son voisin sud-africain où règne
l’apartheid. Là aussi le recours à Moscou est en partie dicté
par la crainte des alliés de l’Occident dans la région.
En Éthiopie – seul pays africain à n’avoir jamais été colo-
nisé – le négus Hailé Sélassié s’appuie sur les Américains
pour lutter contre une tentative de sécession en Érythrée.
Une grande sécheresse en 1973vient frapper un pays mal
dirigé et fait 100 000 morts. L’armée prend le pouvoir
en septembre1974. L’année suivante, la république est
proclamée. Une guerre civile et ethnique explose et
le colonel Mengistu fait appel à l’aide soviétique en
février 1977. L’URSS va abandonner son allié soma-
lien (3millions d’habitants) en guerre contre l’Éthiopie
(20millions) à propos de l’Ogaden. En 1978, c’est le Yémen
du Sud qui passe dans le camp soviétique.

La révolution iranienne

Sous l’impulsion du shah Reza Pahlavi et grâce à ses


immenses ressources pétrolières, l’Iran, depuis le début des
années 1960, était considérablement monté en puissance.
Nixon pensait en faire le gendarme régional du golfe
Arabo-Persique. Le pays s’était modernisé à marche forcée
et se dotait de l’armée la plus puissante de la région. Cela
avait entraîné de grandes inégalités sociales, le développe-
ment de la corruption, la ruine de la petite paysannerie et
l’exode rural. Pour faire face au mécontentement populaire,
le régime du shah avait mis en place une politique particu-
lièrement répressive en s’appuyant sur une police politique
peu regardante sur les méthodes employées, la Savak.
120 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le clergé chiite, branche minoritaire de l’islam de tradi-


tion plus revendicative que le sunnisme, est le pilier de la
contestation populaire. Son représentant, contraint à l’exil
en Irak puis en France, l’ayatollah Khomeini, multiplie
les appels à renverser le shah et à établir un pouvoir reli-
gieux. Le 16 janvier 1979, le shah doit quitter Téhéran.
Khomeini devient le guide de la République islamique,
instaure unrégime religieux sévère, voire obscurantiste,
qui supprime de nombreuses libertés individuelles et la
libéralisation des mœurs. La condition féminine subit un
recul important. L’Iran rompt avec Israël, apporte son
soutien aux Arabes radicaux et cesse d’être l’allié fidèle
des États-Unis accusés d’avoir soutenu le shah et renversé
le régime démocratique de Mossadegh en 1958. Pourtant
Carter n’est pas intervenu pour sauver le régime du shah
au nom de la liberté des peuples et de ses convictions
démocratiques.
En novembre1979, des «étudiants islamiques» envahissent
l’ambassade des États-Unis et prennent les diplomates
américains en otages. C’est un fait sans précédent dans
l’histoire des relations internationales du fait de la protec-
tion traditionnelle accordée aux représentants des pays
étrangers. Le raid militaire pour aboutir à la libération des
otages en avril1980tourne au fiasco. L’orgueil des États-
Unis est une nouvelle fois, après la guerre du Vietnam,
bafoué par un pays beaucoup plus faible.

L’URSS dans l’impasse


Les années 1970 vont se caractériser pour l’URSS par
un cocktail de stagnation économique et d’activisme
intense sur le plan international. Le monde occidental va
de nouveau craindre l’expansionnisme soviétique.
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 121

L’Afghanistan
État tampon entre l’URSS et l’Inde, après l’avoir été entre
la Russie et l’Empire britannique des Indes, l’Afghanistan
est un pays très peu développé et neutre. En 1978, l’aile
dure du parti communiste afghan s’installe au pouvoir
grâce à un coup d’État. La politique de nationalisation et
de distribution des vivres et de l’eau est mal acceptée par
la population traditionaliste attachée à la religion. Le parti
communiste, implanté dans les milieux intellectuels de
Kaboul, n’est pas en phase avec le peuple des campagnes
et veut instaurer un rythme de réformes trop rapide.Très
vite, une guerre civile éclate et menace la survie du régime.
C’est dans ces circonstances que l’URSS décide d’inter-
venir militairement le 27décembre 1979. Brejnev n’a pas
souhaité le coup d’État de 1978 mais, celui-ci fait, il lui
paraît impossible de laisser un régime communiste se faire
renverser. Le dogme de l’irréversibilité du passage au socia-
lisme serait mis à mal et cela donnerait un mauvais exemple
aux pays du pacte de Varsovie. Par ailleurs, Moscou ne
souhaite pas voir un régime hostile s’installer à sa frontière.
Les pays occidentaux s’inquiètent. L’URSS aurait-elle des
visées sur le golfe Arabo-Persique? C’est la première fois
que l’Armée rouge intervient massivement en dehors du
pacte de Varsovie. Alors qu’elle s’était toujours présentée
comme l’alliée des pays du tiers-monde contre l’impéria-
lisme américain, cette fois-ci c’est elle qui envahit un État
du tiers-monde.
Le 14janvier 1980, l’Assemblée générale des Nations unies
adopte par 104voix contre 18une résolution condam-
nant l’intervention soviétique en Afghanistan. Le crédit
de l’URSS dans le tiers-monde est entamé. Les pays isla-
miques sont les plus virulents. C’est la fin de la détente
122 Les relations internationales de 1945 à nos jours

soviéto-américaine. Jimmy Carter avait auparavant déclaré,


lors d’une interview avec Frank Reynolds (ABC News) le
31décembre 1979: «L’événement a changé mon opinion
sur les buts ultimes des Soviets de manière plus dramatique
que quoi que ce soit qu’ils aient fait depuis que je suis en
fonction.» Les accords de SALTII ne sont pas ratifiés, les
Occidentaux (à l’exception de la France) boycottent les
Jeux olympiques de Moscou de 1980et la peur du danger
soviétique va contribuer à faire élire Ronald Reagan à la
présidence américaine.
Les armées soviétique et afghane se battent contre la résis-
tance afghane qui tient l’essentiel du territoire en dehors
de Kaboul. Les moudjahidin baptisés «combattants de la
liberté» par Reagan sont soutenus par les États-Unis via le
Pakistan, la Chine et de nombreux pays islamiques, parti-
culièrement l’Arabie saoudite. On ne se soucie pas, dans
les capitales occidentales, du caractère extrémiste qu’ont
de nombreux combattants islamiques fondamentalistes. Les
bombardements massifs de l’Armée rouge ne parviennent
pas à réduire la résistance, mais 4millions d’Afghans doivent
fuir le pays pour se réfugier au Pakistan ou en Iran.
L’URSS connaît le syndrome vietnamien. La guerre s’en-
lise, coûte cher, et est impopulaire à Moscou, même s’il
est impensable d’y organiser des manifestations contre elle.

L’État de guerre en Pologne


La Pologne est le pays du pacte deVarsovie où la société civile
avait le plus résisté à l’influence du parti communiste, sous
l’égide du clergé. La récession économique qui frappe le pays
amène le gouvernement à entreprendre des mesures d’aus-
térité, notamment une hausse des produits alimentaires de
100% en 1980. Les grèves de protestation se multiplient au
cours de l’été, notamment dans les chantiers navals de Gdansk
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 123

où un électricien, Lech Walesa, devient le porte-parole et le


héros de la contestation. Les grévistes réclament ponctuelle-
ment des compensations salariales mais leur objectif est plus
large: limiter progressivement les zones d’intervention du
Parti-État. Les intellectuels du KOR (Comité de défense
des ouvriers), créé en 1976, les conseillent sur la stratégie.
Durant l’été 1980, les grèves parties du littoral de la
Baltique s’étendent à toute la Pologne. Le pouvoir doit
négocier. Le 31août, il signe les fameux accords de Gdansk.
Sous la pression syndicale, de nombreux responsables de la
débâcle économique doivent quitter leurs postes, certains
sont même poursuivis. La radio et la presse se libéralisent.
Les prisonniers d’opinion sont libérés. Pour la première
fois dans un pays de l’Est, un syndicat indépendant du
parti communiste se voit reconnaître une existence légale.
Deux pouvoirs se font face: le Parti et son leader Jaruzelski
d’une part, Solidarnosc (Solidarité), le nouveau syndicat,
et Walesa d’autre part. Le 31 décembre 1981, l’état de
guerre est proclamé. C’est en fait un véritable coup d’État
préparé avec la minutie d’une opération chirurgicale.
En une nuit, Solidarnosc est décapité. Officiellement, il
y a 5 906 arrestations. Toutes les communications sont
coupées. La résistance ouvrière est brisée en cinq jours.
L’un des affrontements les plus violents a lieu à la mine de
Wujek, où plusieurs mineurs sont tués.
La reprise en main est menée directement par l’armée polo-
naise, ce qui est d’un moindre coût politique pour l’URSS
et ne remet pas en cause le parti communiste. Mais, contrai-
rement à ce qui s’est passé en 1968en Tchécoslovaquie, le
monde occidental ne va pas rester indifférent aux événe-
ments polonais. La Pologne se retrouve isolée et l’URSS
est mise au ban des accusés comme puissance impérialiste
et non démocratique. Elle est sur la défensive.
124 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La bataille des euromissiles


Dans le milieu des années 1970, l’URSS déploie de
nouveaux missiles terrestres, les SS-20, baptisés «euro-
missiles» car leur portée est insuffisante pour atteindre les
États-Unis. Pour Moscou, il s’agit d’une décision «tech-
nique» de modernisation d’une catégorie d’armes. Mais
dans un climat international dégradé, ce geste est vu dans
le monde occidental comme une nouvelle tentative de
l’URSS d’obtenir des avantages unilatéraux.
Les Européens craignent alors un «découplage» de leur
défense et de celle des États-Unis. En décembre1979,
l’OTAN adopte la « double décision ». Les États-Unis
décident de déployer des missiles de croisière et des
PershingII1 à partir de 1983si, d’ici là, une négociation
soviéto-américaine n’aboutissait pas à un accord de désar-
mement. Moscou profite du décalage entre l’ouverture des
négociations et le déploiement des missiles américains pour
accuser Washington de relancer la course aux armements
et faire pression sur les gouvernements européens.
Malgré une forte mobilisation d’une partie des opinions
publiques ouest-européennes (d’importantes manifes-
tations antinucléaires, notamment en Allemagne), les
Occidentaux tiennent bon et, devant l’échec de la négo-
ciation, les premiers déploiements de Pershing ont lieu
en novembre1983. Moscou a perdu la partie et n’a fait
que renforcer la cohésion des pays membres de l’Alliance
atlantique. Le symbole de cette cohésion est le discours
prononcé par François Mitterrand en 1983 devant le
Bundestag pour plaider en faveur du déploiement des
Pershing auquel s’opposent les sociaux-démocrates alle-
mands. Même un président socialiste, qui a une relation

1. Missiles balistiques de moyenne portée, comparables aux SS-20.


Fin de la détente et nouvelle guerre froide 125

compliquée avec l’OTAN et dont le premier gouvernement


comprend de surcroît des communistes, est entièrement
solidaire de Washington.
La politique de l’URSS n’a réussi qu’à mobiliser le monde
occidental et une grande partie du tiers-monde contre elle.
En novembre1980, Ronald Reagan est élu à la présidence
américaine sur un programme de restauration de la puis-
sance américaine face à l’URSS qu’il dénonce comme
«l’empire du Mal».
En septembre1983, la chasse soviétique abat un avion
de ligne de la Korean Air Lines, avec 269passagers, qui
avait franchi son espace territorial. Erreur de pilotage ou
manipulation des services américains? Toujours est-il que
l’indignation est terrible. Le rejet de l’URSS n’a jamais été
aussi généralisé depuis 1945.

L’isolement international de l’URSS

L’URSS est un État qui n’a presque pas de pays amis ou


alliés. En Europe de l’Est, des décennies après la guerre,
elle est toujours aussi impopulaire en dehors des cercles
dirigeants. Les pays qui lui sont liés par contraintes se sont
résignés à faire partie de sa sphère d’influence et n’ont pas
voulu disposer de l’autodétermination.
En Europe occidentale, le modèle idéologique soviétique
est en panne. L’anticommunisme s’est renforcé, notamment
après les révélations de Soljenitsyne sur l’existence des
goulags. Le communisme n’exerce plus le même pouvoir
d’attraction sur les intellectuels. Même les partis commu-
nistes occidentaux ont pris leurs distances avec le modèle
soviétique – trop repoussant pour les électeurs – en élaborant
au milieu des années 1970l’eurocommunisme, une version
plus démocratique et ouverte que l’original soviétique.
126 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Il faut dire aussi que l’URSS n’est plus «laMecque» du


communisme; la Chine se pose en concurrent et propose
une alternative socialiste aux pays du tiers-monde. D’autre
part, les bonnes relations sino-américaines font que l’URSS
se sent encerclée entre l’OTAN et la Chine.
En Afrique et en Amérique latine, le modèle de dévelop-
pement soviétique a échoué. L’entrée des chars russes à
Kaboul a mis fin à l’image de l’URSS alliée et protectrice
des pays du tiers-monde contre l’impérialisme américain.
Au Proche-Orient, l’Égypte a opté pour une alliance avec
les États-Unis après les accords de Camp David. L’URSS
peut certes compter sur la Syrie à laquelle elle fournit
gratuitement une importante aide militaire, mais cette
dernière n’est ni docile ni fiable, comme peuvent l’être
l’Irak et la Libye.
En Asie, le déploiement des SS-20a eu pour effet d’aug-
menter les dépenses militaires japonaises et de mettre en
place une plus grande coordination stratégique entre le
Japon et les Occidentaux, les États-Unis notamment.
Les plus fidèles soutiens de l’URSS sont donc des pays
pauvres auxquels il faut accorder une importante aide
économique et militaire. Ce sont Cuba, le Vietnam et
l’autarcique Corée du Nord.

Le condominium ébranLé
Engluées dans leurs difficultés propres, les deux super-
puissances n’exercent plus le contrôle ni sur leurs protégés
respectifs, ni sur la marche du monde. Par ailleurs, de
nouveaux conflits éclatent; leur logique et leur déroule-
ment échappent à Moscou et à Washington.
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 127

Un contrôle relâché
Dans les années 1980, les États-Unis et l’URSS assistent
impuissants à l’évolution de la situation mondiale.
L’attractivité de l’Europe, l’émergence de l’Asie-Pacifique
et l’éclatement du tiers-monde diminuent leur influence.

Une Europe attractive


L’Europe communautaire poursuit son élargissement au sud.
La Grèce rejoint la CEE en 1981, le Portugal et l’Espagne en
1986. Pour ces pays-là, l’intégration à l’Europe communau-
taire est le résultat du passage de la dictature à la démocratie.
Dans cette Europe qui veut achever d’abolir les barrières
tarifaires, les capitaux et les hommes commencent réelle-
ment à circuler librement. L’Espace européen – qui compte
désormais 320millions d’habitants – s’unifie et la coopé-
ration politique s’accroît. Le sommet de Fontainebleau de
1984, qui a permis de résoudre les problèmes de la contri-
bution britannique, est un grand pas en avant.

Le Royaume-Uni et l’Union européenne : de l’intégration à la CEE


jusqu’au Brexit
Lors d’un célèbre discours de 1946, le Premier ministre britannique Winston Churchill
avait évoqué les « États-Unis d’Europe », dans le but de protéger le continent de la
menace soviétique. Cependant, il en excluait la Grande-Bretagne.
Le Royaume-Uni, qui souhaitait dans un premier temps rester en dehors de la construc-
tion européenne et ne pas être relié au continent par ce projet, a refusé d’intégrer la
Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Il a créé, avec six autres
pays, l’Association européenne de libre-échange (AELE). Le général de Gaulle, qui voyait
de son côté le Royaume-Uni comme le cheval de Troie des Américains, s’y opposait.
L’adhésion de Londres à la construction européenne aurait constitué un frein à son
projet d’autonomie du continent à l’égard des États-Unis. Deux candidatures britan-
niques seront rejetées, en 1963 et 1967. Elle sera finalement acceptée par les Français
en 1973 et par 67 % des Britanniques lors d’un référendum sur l’adhésion en 1975.
En 1979, Margaret Thatcher, tout juste élue Premier ministre, juge la contribution
britannique au budget européen trop élevée et demande un rabais, accordé en 1984. En
128 Les relations internationales de 1945 à nos jours

1992, Londres ratifie le traité de Maastricht, mais ne souhaite pas rejoindre la monnaie
unique. En 2013, David Cameron, afin de faciliter sa victoire aux élections de 2015 face
à une opinion de plus en plus eurosceptique, promet un référendum sur l’Europe. Le
23 juin 2016, malgré la mobilisation des milieux économiques, le « oui » à la sortie du
Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) l’emporte par 51,9 % des voix. Après plusieurs
années de négociations autour des conditions de sortie et de la relation post-Brexit
entre Londres et l’UE, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne le 31 janvier 2020.
Pour beaucoup de Britanniques, la relation spéciale avec les États-Unis (ou les liens
avec le Commonwealth) compte plus que le projet européen. Ils ont en effet toujours eu
la crainte de se voir imposer des règles par Bruxelles. Londres fut un partenaire réticent
qui a joué un rôle plutôt de frein que de moteur, et qui a envisagé l’Europe plus comme
un espace économique que comme celui d’une construction politique.

L’effet d’attraction de l’Europe grandit tant sur ses voisins


(Turquie, Autriche, Suisse) que sur les pays méditerra-
néens (le Maroc fait acte de candidature) et les pays ACP
(Afrique, Caraïbes, Pacifique) dont 66 d’entre eux sont
liés à la CEE par les accords de Lomé renouvelés en 1984.
En juin 1985, « l’Acte unique » est adopté. Il prévoit
d’achever la création d’un grand marché unique européen
pour le 1erjanvier 1995.À cette date, personnes, marchan-
dises, services et capitaux pourront circuler librement
dans le plus grand marché interne du monde, ce qui doit
permettre de stimuler l’économie. Les pays membres s’en-
gagent en outre à réunir régulièrement leurs ministres des
Affaires étrangères pour définir une politique extérieure
commune. L’Europe, dont le point faible était la division
et l’émiettement, semble bien partie; certains prédisent
qu’elle va faire jeu égal, si ce n’est plus, avec les États-Unis.

L’émergence de l’Asie-Pacifique
En 1984, pour la première fois, le commerce des États-Unis
avec les États riverains du Pacifique dépasse celui réalisé
avec les pays atlantiques. Reagan et une grande partie
de son entourage sont des Californiens et se méfient de
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 129

l’establishment de la côte Est (Atlantique) plus tradition-


nellement tournée vers l’Europe. Aussi, certains n’hésitent
pas à prédire que, de même que l’Atlantique a détrôné la
Méditerranée, le Pacifique est le prochain centre du monde.
Le Japon poursuit son essor économique pour devenir la
deuxième puissance économique mondiale derrière les
États-Unis. Grâce à la force de sa monnaie, le yen, et à son
taux d’épargne élevé, il devient le banquier du monde. Les
Japonais vont accepter, à la demande des pays occidentaux
qui se plaignent d’importants déficits commerciaux, de
réévaluer leur monnaie afin de rendre plus chères leurs
exportations. Cela va surtout leur permettre, grâce à cette
monnaie forte, d’investir massivement aux États-Unis et en
Europe. Le Japon limite, certes, ses dépenses militaires à1%
de son PIB mais, de par la taille de ce dernier, il se situe
alors au cinquième rang des dépenses militaires mondiales.
Tirés par la croissance japonaise, suivent les quatre dragons
(Taiwan, Corée du Sud, Singapour, Hong Kong) qui, à
l’instar du Japon, ont connu une forte croissance écono-
mique alors qu’ils sont dépourvus de ressources naturelles.
Ils fondent leur réussite sur une industrialisation rapide,
un système éducatif efficace, une inflation maîtrisée et
un taux d’épargne élevé, une politique agressive d’expor-
tation et une main-d’œuvre qualifiée et peu chère. Les
nouveaux pays industriels (NPI) asiatiques, dont le PIB
par habitant était comparable à celui des États africains (ces
derniers regorgeant de ressources naturelles étaient consi-
dérés comme ayant un meilleur potentiel de développe-
ment au début des années 1960), ont, dès la fin des années
1980, rattrapé le niveau de l’Europe méditerranéenne. Ces
pays ont cependant tous une fragilité: la menace nord-
coréenne pour la Corée du Sud, les pressions de Pékin
pour Hong Kong et Taïwan, la petite taille du pays et de la
130 Les relations internationales de 1945 à nos jours

population pour Singapour. L’essor économique permet à


Taïwan et à la Corée du Sud de se démocratiser.

L’éclatement du tiers-monde
Le choc pétrolier, le marasme économique et le décollage
des NPI vont faire voler en éclats la solidarité des pays du
tiers-monde et l’idée même qu’ils forment un tout. Quoi de
commun entre un pays africain riche en matières premières
mais où la corruption et l’inefficacité empêchent tout
décollage économique, un État du golfe Arabo-Persique
d’autant plus opulent que sa rente pétrolière bénéficie à une
population très réduite, un État d’Amérique centrale rongé
par la guerre civile et un dragon d’Asie? Il n’y a pas un
mais des tiers-mondes. Au bas de l’échelle, on peut distin-
guer les PMA (pays les moins avancés). Dans l’ensemble
des pays, les chiffres moyens masquent mal une très grande
inégalité de la répartition des richesses. Les pays pauvres
ont des élites très riches. Il faut encore distinguer les pays
qui comptent sur l’industrie pour décoller, ceux qui misent
sur l’agriculture, les pays à forte ou à faible population, etc.
Cette diversité de situation aboutit à la rupture d’une soli-
darité de «classe» qui aurait uni les pays du tiers-monde
dans un dialogue Nord-Sud. L’unité est de façade et plus
un thème de discours qu’une réalité. Les pays les plus
dynamiques ou les plus chanceux comptent avant tout
sur eux-mêmes.
Les pays du Nord tirent parti de ce manque d’unité pour
refuser un plan global d’aide. Le sommet Nord-Sud de
Cancun (1981) peut bien décréter l’ouverture de négo-
ciations globales sur les grands problèmes économiques
mondiaux, le programme restera lettre morte sous la pres-
sion des pays industriels libéraux pour lesquels la notion
d’aide est un non-sens économique (États-Unis de Reagan,
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 131

Grande-Bretagne de Thatcher, Japon). L’aide sera donc non


pas globale mais nationale (France, pays scandinaves) ou
issue de l’Union européenne.
Le surendettement du tiers-monde pose cependant un
problème dont les répercussions se font sentir au Nord.
Avec 200milliards de dollars en 1988, le remboursement
de la dette devient supérieur aux excédents commerciaux.
Les pays du Nord ont dès lors du mal à récupérer leurs
prêts et le commerce international est ralenti.
L’éclatement économique du tiers-monde s’accompagne
d’un éclatement politique. Le non-alignement est en
crise: le mouvement s’élargit et compte maintenant des
pays très liés à l’un ou à l’autre bloc. En 1979, le sommet
des non-alignés qui se déroule à LaHavane connaît des
dissensions internes, entre modérés (pro-occidentaux) et
radicaux (prosoviétiques) et entre certains de ces membres
qui sont en guerre (Égypte, Libye, Iran, Irak, Afghanistan,
Cambodge,Vietnam). Le mouvement perd de sa vitalité.

Les conflits non contrôlés


En dehors du théâtre central où la dissuasion empêche tout
déclenchement de conflit européen, le reste de la planète
est traversé de nombreux affrontements que les super-
puissances ne sont plus en mesure de contrôler.

Le Liban
Pays multiconfessionnel (chrétiens maronites unis à Rome,
orthodoxes, musulmans, chiites et sunnites), le Liban vivait
sur un pacte confessionnel. Coincé entre les ambitions de
la Syrie (qui aurait voulu que le Liban lui soit rattaché à
l’indépendance) et Israël, ce pays prospère fut déséqui-
libré par l’afflux de réfugiés palestiniens qui ont fui les
132 Les relations internationales de 1945 à nos jours

territoires occupés et la Jordanie. L’Organisation de libé-


ration de la Palestine (OLP) va y établir des camps armés.
Le 13avril 1973, les phalangistes chrétiens attaquent un car
de Palestiniens et tuent ses occupants. C’est le début de la
guerre civile au Liban, principalement entre chrétiens (qui
estiment que l’équilibre confessionnel du Liban est rompu
par la présence palestinienne) et l’OLP. Les atrocités sont
nombreuses ainsi que les destructions matérielles. En 1977,
les Syriens interviennent en faveur des chrétiens libanais,
dans une alliance apparemment contre nature.
Israël multiplie, pour sa part, les interventions au Liban
Sud, pour y établir une zone de sécurité qu’il contrôle
par le biais de supplétifs. Le Liban entre dans une période
d’anarchie, son économie autrefois florissante est détruite
et la situation devient incontrôlable.
Après des tirs d’artillerie en provenance du Liban Sud (où
l’Iran aide les chiites), Israël lance une opération militaire
d’envergure le 6juin 1982. La Finul (Casques bleus déployés
par l’ONU en 1978) ne peut pas empêcher l’avance des
troupes israéliennes qui parviennent bientôt aux portes de
Beyrouth, pour en faire le siège et multiplier les bombarde-
ments. Le 30août, le leader de l’OLP,Yasser Arafat, quitte
Beyrouth sous protection française et italienne.
L’armée israélienne entre dans la capitale et laisse les extré-
mistes phalangistes massacrer 2000réfugiés palestiniens
(hommes, femmes et enfants) dans les camps de Sabra
et Chatila, désormais sans protection de l’OLP. Israël n’a
pas réussi à détruire l’OLP et se replie en conservant le
contrôle du Liban Sud. Israël, pour la première fois, ne
peut pas plaider la légitime défense. Le Liban s’enfonce
dans le chaos et devient le refuge des différentes factions
terroristes. Le 23octobre 1983, un attentat coûte la vie à
239soldats américains et 31soldats français déployés dans
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 133

le cadre d’une force multinationale. On soupçonne la Syrie


de l’avoir commandité afin de conserver le contrôle du
Liban.Après des négociations inabouties, des cessez-le-feu
non respectés et le cortège d’horreurs qui accompagne
généralement les guerres civiles, un accord interlibanais est
signé à Taef, en Arabie saoudite, en octobre1989. Il permet
le rétablissement de la paix au Liban mais sous contrôle
syrien et avec toujours un contrôle du Liban Sud par Israël.

La guerre Iran-Irak
Le contrôle du Chatt al-Arab, formé de la confluence du
Tigre et de l’Euphrate à la frontière irako-iranienne, oppose
Perses et Arabes depuis le début du esiècle. En 1975,
un accord favorable au shah d’Iran – à l’apogée de sa puis-
sance – situe cette frontière au milieu du fleuve alors que
jusqu’ici l’Irak le possédait en totalité.Voulant profiter de
l’affaiblissement de l’Iran après la révolution khomeyniste, le
leader irakien Saddam Hussein décide de franchir la frontière
le 22septembre 1980. Il est victorieux après une guerre-
éclair, l’armée du shah ayant été décapitée après la révolution.
Mais l’Iran, qui compte àl’époque 40millions d’habitants,
contre 16millions d’Irakiens, se mobilise massivement et les
deux pays s’installent dans un conflit prolongé, rappelant par
certains aspects la guerre de 1914-1918: guerre-éclair qui
dure, guerre de tranchées, pertes humaines considérables,
recours massif à l’artillerie et même aux armes chimiques
par l’Irak. Pour gagner à sa cause les régimes conservateurs
du Golfe et les pays occidentaux, l’Irak se présente comme
le rempart contre la révolution islamique de Khomeini. Les
deux pays se ruinent dans cette guerre qui inquiète les pays
occidentaux car elle met en jeu le contrôle du golfe Arabo-
Persique et du détroit d’Ormuz (surnommé «carotide de
l’Occident»), par lequel transite tout le pétrole de la région.
134 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Parallèlement, le fait de voir s’affronter vainement les deux


puissances de la région, un pays arabe laïque et un pays
islamique, tous deux désireux de contester l’ordre établi au
Proche-Orient, satisfait les États-Unis (qui aident alterna-
tivement les deux belligérants), les pays du Golfe et Israël.
Cette guerre épuisante s’achève par un cessez-le-feu en août
1988, qui ramène les deux États à leur situation géogra-
phique antérieure mais avec une économie en lambeaux.

Le Vietnam en guerre contre ses voisins


Le Vietnam a toujours voulu conserver de bonnes relations
tant avec Moscou qu’avec Pékin. Mais les Vietnamiens
craignent que la Chine ne résiste guère à la tentation de
rétablir une domination au nom de la proximité géogra-
phique et de la tradition historique de l’empire du Milieu.
Les nationalismes chinois et vietnamiens s’exacerbent à
propos des îles Paracels. L’axe Pékin-Washington est un
facteur de rapprochement supplémentaire entre Moscou
et le Vietnam. En janvier1978, le Vietnam signe un traité
d’amitié avec l’URSS et adhère au Comecom, le marché
commun des pays du pacte de Varsovie.
En janvier 1979, le Vietnam envahit le Cambodge et
élimine le régime totalitaire de Pol Pot. Les Occidentaux
vont réagir en ne reconnaissant pas le nouveau régime
cambodgien et en conservant aux Khmers rouges le siège
du Cambodge à l’ONU. Le désir de contrer un allié
de Moscou et le régime vietnamien ainsi que les règles
formelles du droit international a été plus fort que le souci
de se démarquer du sanguinaire Pol Pot.
En février, Pékin dénonce l’encerclement soviéto-
vietnamien dont elle dit faire l’objet et proclame la néces-
sité d’«infliger une leçon» au Vietnam. Le 17février 1979,
Fin de la détente et nouvelle guerre froide 135

elle lance 200000soldats à l’assaut du Vietnam. C’est la


première guerre entre pays communistes. Le marxisme est
loin d’avoir supprimé les frontières et les rivalités nationales
sont plus fortes que les solidarités idéologiques.
L’armée chinoise montre peu de qualités au combat. Elle est
certes importante numériquement mais mal équipée et peu
apte à se projeter au loin. Le Vietnam est, lui, parfaitement
aguerri et le 5mars la Chine doit se retirer. Alors qu’elle
voulait donner une leçon au Vietnam, c’est elle qui a été
humiliée.
Hanoi renforce son image d’invincibilité militaire et peut
resserrer son contrôle sur le Cambodge où stationnent
120000hommes. Pour les Cambodgiens, le régime a l’in-
convénient d’être imposé de l’étranger mais l’avantage de
mettre fin au génocide des Khmers rouges. Ces derniers
vont, avec l’aide de la Chine, entreprendre une guérilla.
Sur le plan interne, le régime vietnamien ne se libéralise
pas pour autant et l’exode des Boat People se développe.

La guerre des Malouines


Découvert au esiècle par des marins venus de Saint-
Malo, l’archipel, baptisé Malvinas par les Argentins et
Falklands par les Britanniques, est peuplé de 1800habi-
tants et situé à un millier de kilomètres de la côte argentine.
Sous souveraineté britannique depuis 1933, il est reven-
diqué par l’Argentine.
En 1982, le dictateur argentin, le général Galtier, soucieux
de détourner la contestation de la faillite politique et
économique de son régime par la population argentine,
tente de trouver un dérivé extérieur. Le 19 mars, les
Argentins hissent leur drapeau sur le chef-lieu de l’île,
Leitharbour. Ils pensent que Londres ne se lancera pas
136 Les relations internationales de 1945 à nos jours

dans une expédition lointaine et incertaine pour défendre


une possession peu peuplée qu’elle a délaissée. C’est sans
compter l’orgueil britannique et le caractère de son
Premier ministre, Margaret Thatcher, surnommée la
Dame de fer. Elle envoie un bâtiment pour déloger les
Argentins. Ces derniers répliquent en envoyant leur flotte
avec pour objectif de protéger leurs nationaux. Londres
saisit le Conseil de sécurité. Le 2avril les soldats argentins
débarquent à Port Stanley, la capitale de l’archipel. Ils seront
15000à la fin du mois. Les pays européens sont solidaires
de la Grande-Bretagne. La France suspend immédiatement
ses exportations d’armes à Buenos Aires.Washington, bien
que proche des Argentins qui soutiennent les États-Unis
dans leur lutte contre les guérillas en Amérique centrale
et liés avec eux par le traité interaméricain d’armistice
réciproque, choisit de soutenir son allié de l’OTAN. Les
pays latino-américains font, eux, bloc autour de l’Argentine.
La flotte britannique est expédiée au large de l’archipel.
Des combats mortels importants ont lieu et tournent à
l’avantage de l’armée britannique qui reprend possession
de l’archipel. La popularité de MmeThatcher est renforcée
et cette victoire permet aux conservateurs de remporter
triomphalement les élections de juin1983, les électeurs
oubliant leur mécontentement vis-à-vis de leur politique
économique. Côté argentin, la défaite va en revanche
entraîner la chute du régime militaire et permettre au pays
de revenir à la démocratie, précédant le Brésil et l’Uruguay
qui feront de même en 1984.
Chapitre 6

La fin du monde bipolaire


Au début des années 1980, le clivage Est-Ouest et la bipo-
larité du monde sont si fortement enracinés qu’on les juge
indépassables.Américains et Soviétiques paraissent toujours
exercer leur influence à l’échelle mondiale. Les relations
internationales sont structurées autour de ces deux nations
et de leur relation. La multipolarité et le clivage Nord-Sud
ne sont que des notions relatives et secondaires. Pourtant
cet ordre bipolaire va s’effondrer, du fait de l’URSS. Le
clivage Est-Ouest effacé, il est difficile de déterminer si le
monde est devenu unipolaire – organisé autour de la seule
superpuissance américaine – ou multipolaire.

L’impLosion de L’urss
Depuis 1945, on avait beau savoir que le niveau de vie
des citoyens soviétiques était extrêmement bas et que le
consommateur n’avait guère de motifs de satisfaction,
nul en Occident ne pouvait mettre en doute la puissance
de l’URSS. Pour les uns, elle devait être contrée par une
politique d’affrontements, pour les autres, elle rendait au
contraire le dialogue nécessaire. Elle s’expliquait par une
haute capacité militaire et un secteur militaro-industriel
très performant. Cette puissance liée à l’arriération
économique était pour beaucoup un motif d’inquiétude:
Moscou céderait-il aux tentations de l’aventure militaire?
La propagande soviétique sur les succès de l’URSS avait
donc peut-être mieux fonctionné qu’on ne le croyait. La
138 Les relations internationales de 1945 à nos jours

vision que le monde extérieur avait de l’URSS était celle


d’une puissance monolithique d’autant plus inébranlable
que les démocraties, avec leur goût du compromis et leur
sens du dialogue, se croyaient incapables de lutter à armes
égales avec Moscou.
Ils furent peu nombreux à sentir la fragilité du système
soviétique.Andrew Cockburn consacra un livre entier1 aux
faiblesses de l’armée soviétique. Si les militaires soviétiques
célébraient leur puissance le 7novembre (jour anniversaire
de la Révolution), une fois rentrés chez eux, ils profitaient
de la stéréo japonaise, de la télévision américaine ou de la
cafetière ouest-allemande. Régis Debray éveilla l’attention
en 1985, avec Les Empires contre l’Europe 2, sur le fait que le
communisme était mort et que l’islamisme était désormais
plus dangereux. Emmanuel Todd, dès 1976, dans La Chute
finale 3, mit en avant les tensions internes du système.
Mais, globalement, la puissance soviétique semblait
immuable. C’était déjà l’avis d’Henry Kissinger dans les
années 1970: « Aujourd’hui, pour la première fois de
notre histoire, nous devons admettre la réalité que le défi
[communiste] est sans fin […]. Nous devons apprendre à
mener notre politique étrangère comme les autres nations
ont eu à la conduire: sans échappatoire et sans répit […].
Cet état de choses ne disparaîtra pas4.»
Alors que Jean-François Revel écrivait en 1983 : « La
démocratie, après tout, pourrait bien se révéler n’avoir été
qu’un accident de l’histoire, une brève parenthèse qui est

1. Andrew Cockburn, The Threat: inside the Soviet military machine, 1985.
2. Régis Debray, Les Empires contre l’Europe, Gallimard, 1985.
3. Emmanuel Todd, La Chute finale, Robert Laffont, 1976.
4. American Foreign Policy, 3 eédition, p. 302, 1977.
La fin du monde bipolaire 139

en train de se refermer sous nos yeux1», Jane Kirkpatrick,


ambassadrice des États-Unis à l’ONU sous le gouverne-
ment Reagan, expliquait qu’un État totalitaire, par oppo-
sition à un État autoritaire, était en mesure de contrôler
les fondements mêmes de la société si rigoureusement
qu’il était essentiellement invulnérable au changement ou
à la réforme. Elle estimait que l’histoire du  e siècle ne
donnait aucune raison d’espérer que les régimes totalitaires
radicaux se transformeraient d’eux-mêmes.
Il semble bien que nombre d’intellectuels et de politiques
eurent tort, et que le colosse soviétique, complètement
détruit au cours de la Seconde Guerre mondiale et parvenu
à la parité stratégique avec les États-Unis trente ans plus
tard, se révéla avoir des pieds d’argile. Sa puissance appa-
rente, aveuglante, cachait des faiblesses qui ont rendu indis-
pensables les tentatives de réforme de Gorbatchev.

La stagnation économique
Khrouchtchev a eu beau prophétiser que la production
soviétique dépasserait celle des États-Unis et «enterrerait
le capitalisme», au milieu des années1980 cet optimisme
n’est plus de mise. Les seuls domaines dans lesquels l’URSS
a dépassé les États-Unis sont la production de pétrole, de
gaz (c’est-à-dire des matières premières qui doivent plus à
la richesse du sous-sol qu’à un système industriel perfor-
mant) et d’acier.
Déjà, dès la fin des années 1960, la croissance soviétique
s’est trouvée ralentie, et les années 1970furent celles de la
stagnation économique. L’autarcie du système soviétique, à
peine ébréchée par la «division internationale du travail»

1. Jean-François Revel, Comment les démocraties finissent, Grasset, 1983.


140 Les relations internationales de 1945 à nos jours

(où chaque pays socialiste était censé se spécialiser dans


un domaine), a conduit à une dégradation des critères de
production. L’inexistence d’un marché et le manque de
considération des consommateurs (qui, pas plus que les
citoyens sur le plan politique, n’avaient droit à la parole) se
sont traduits par la production de biens médiocres: 20%
seulement des produits industriels étaient compétitifs par
rapport aux biens occidentaux correspondants. L’économie
soviétique, planifiée à l’extrême, s’était contentée de remplir
artificiellement les quotas de production sans se soucier de
la qualité des produits.
En 1986, devant le 27e congrès du parti communiste,
Gorbatchev fait un bilan plutôt négatif de l’économie de
son pays: «Des difficultés ont commencé à apparaître dans
les années1970, et les taux de croissance économique ont
baissé de façon visible. Il en résulte que les objectifs assignés
au développement économique par le programme du parti
n’ont pas été atteints. Nous n’avons pas non plus réussi à
réaliser le programme social que nous nous étions tracé pour
cette période. D’où un retard sur le plan de l’infrastructure
dans le domaine de la science et de l’éducation, de la santé,
de la culture et des services. […] Il existe de sérieux retards
dans les secteurs de l’ingénierie, des industries du pétrole et
du charbon, de l’industrie de l’équipement électrique, de la
sidérurgie et de la chimie, ainsi que dans les projets d’infra-
structure. Les objectifs n’ont pas été atteints non plus pour
les principaux indicateurs de productivité et pour l’amélio-
ration du niveau de vie de la population.»
L’expansion industrielle massive opérée par l’URSS dans
les années1940 et alimentée par d’abondants approvision-
nements en charbon, pétrole et gaz naturel a appauvri le
sol. L’industrie, trois fois plus «énergétivore» en moyenne
que l’industrie occidentale, n’en a pas mieux fonctionné, et
La fin du monde bipolaire 141

l’URSS s’est épuisée de ses ressources pourtant abondantes.


Elle s’est créé aussi d’importants problèmes écologiques.
L’industrie, spécialisée dans la métallurgie et la défense, n’a
pas produit assez de biens de consommation (42voitures
pour 1000habitants, contre 400environ en France au début
des années 1980).À partir d’indicateurs tels que le nombre
de voitures ou de téléphones par habitant, l’URSS s’est
placée ainsi respectivement au 103e et au 88erang mondial
– au niveau de pays comme la Jordanie ou l’île Maurice.
N’ayant pas su prendre le tournant de la troisième révolu-
tion industrielle, elle a accusé un retard important dans les
domaines essentiels des ordinateurs et super-ordinateurs,
de la robotique, des télécommunications, qui reposent
sur de hautes qualifications technologiques et décentra-
lisées qu’un système lourdement hiérarchisé n’a pas su
développer.
Même dans le domaine de la défense pour lequel elle avait
jusqu’ici tout sacrifié, l’URSS ne s’est pas mise à niveau.
À la fin du esiècle, en effet, la supériorité militaire passe
plus par la maîtrise des technologies émergentes (lasers,
optronique, missiles guidés, etc.) et l’avantage qualitatif que
par la production et la possession en masse de matériels
rustiques.
Prendre ce virage l’aurait conduite à faire des révisions
douloureuses, notamment concernant la place de l’individu.
En effet, pouvait-elle développer les technologies décen-
tralisées avec un système où l’information était étroitement
contrôlée, où la liberté individuelle était vue comme dange-
reuse, où, dans les universités et les centres de recherche,
les photocopieuses étaient contrôlées par le KGB afin
d’éviter la propagation de nouvelles contraires àladoctrine
officielle? Et où trouver l’argent nécessaire pour investir
142 Les relations internationales de 1945 à nos jours

massivement dans ce domaine lorsque les dépenses mili-


taires absorbaient de 15à 20% du PIB (contre de 6à 7%
aux États-Unis) et lorsque les pays occidentaux –qui possé-
daient à la fois l’argent et les technologies – ne voulaient
pas prêter le premier ni transférer les secondes?
L’industrie se mit à souffrir d’un excès de centralisation
et de planification bureaucratique et d’une incapacité à
s’adapter aux marchés et au consommateur. Les objectifs
de production n’étaient décidés ni par les producteurs ni
par les consommateurs mais par la commission centrale
du Plan. Les responsables d’entreprises n’ont eu aucun
pouvoir pour ce qui est de la détermination du niveau de
production, du prix des produits, du nombre d’employés
et du montant des salaires.
L’agriculture n’a pas pu compenser les lacunes de l’in-
dustrie. Alors qu’elle accaparait 30% des investissements
et 20 % de la main-d’œuvre (contre respectivement de
5et 3% aux États-Unis), la production agricole n’a pas
suffi à nourrir la population soviétique et l’URSS fut
contrainte chaque année d’importer des millions de tonnes
de céréales. Fallait-il accabler les conditions climatiques?
Non. Seulement la déresponsabilisation des producteurs,
la planification bureaucratique et une mauvaise gestion.
En 1990, la production céréalière de l’URSS avait atteint
un record avec 300millions de tonnes, dépassant d’un bon
tiers la «récolte du siècle» de 1978. Les magasins étaient
pourtant vides et il a fallu organiser l’aide occidentale et la
charité internationale pour nourrir les Soviétiques et éviter
un exode vers l’Ouest. En effet, 15% de la récolte avait
pourri sur pied et 60% du reste avaient disparu du fait de
mauvais stockages, de conditions de transport déplorables,
de l’asphyxie de l’industrie agroalimentaire et des sols.
La fin du monde bipolaire 143

Tout cela a expliqué les conditions de vie des citoyens


soviétiques: logements exigus et mal équipés, boutiques
vides et files d’attente de plusieurs heures avant d’être
servi. Par ailleurs, de graves problèmes de santé publique
se sont déclarés, notamment le développement inquiétant
de l’alcoolisme. La consommation de vodka est passée
de 5litres par an et par habitant en 1952à 30litres en
1980. L’espérance moyenne de vie est passée de 67ans en
1970à 62en 1980, phénomène unique dans une société
développée. La mortalité infantile est trois fois supérieure
aux normes occidentales.

Les réformes nécessaires


Mikhaïl Gorbatchev comprend alors la nécessité d’engager
de profondes réformes s’il veut préserver l’URSS et le
communisme.

L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev

En 1982, Youri Andropov succède à Leonid Brejnev.


Ancien patron du KGB, il connaît l’état réel du pays et
ne confond pas propagande et information. Il commence
à donner une image plus ouverte de l’URSS mais meurt
treize mois après s’être installé au Kremlin. Il est remplacé
par un fidèle de Brejnev, Tchernienko, ultraconservateur,
âgé et malade. La direction soviétique est une assemblée
de gérontes avec une moyenne d’âge supérieure à 70ans.
Tchernienko lui aussi disparaît rapidement, en 1985. Le
PCUS qui avait eu quatre secrétaires généraux de 1917à
1983en aura connu autant en l’espace de trois ans.
Le 11mars 1985, c’est un secrétaire général à la personnalité
bien différente de ses prédécesseurs et de ses pairs qui est
élu par la direction. Il a 54ans, sait communiquer et séduire.
144 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Il est moderne et s’apparente plus à ses homologues occi-


dentaux qu’à ses pairs soviétiques. Il a envie de réformer
l’URSS et sa jeunesse lui donne du temps pour le faire. Il va,
sans l’avoir voulu à ce point, changer le cours de l’Histoire.

Perestroïka et glasnost
Gorbatchev arrive au pouvoir avec la conviction que si
de profondes réformes politiques et économiques ne sont
pas engagées, l’Union soviétique sera irrémédiablement
entraînée vers le déclin. Ses deux maîtres mots sont peres-
troïka (qui signifie «restructuration») et glasnost («transpa-
rence»). La restructuration est nécessaire pour remettre le
pays sur les rails de la croissance économique. Sur le plan
interne, il s’agit de remobiliser la population, de lui faire
accepter les difficultés liées aux changements, les respon-
sabilités, d’où la glasnost qui doit permettre de libérer les
initiatives et transformer la relation individu-société.
L’explosion dans la centrale nucléaire de Tchernobyl en
Ukraine, le 26avril 1986, va permettre à Gorbatchev de
mettre en pratique la glasnost.Au lieu de cacher l’événement,
comme c’était le cas pour toutes les catastrophes, naturelles
ou non, dont pouvait être frappée l’URSS, Gorbatchev
informe les Soviétiques et le monde entier. À l’intérieur,
cela permet de mettre en lumière la faillite du système:
la technologie n’est pas sûre, l’environnement n’est pas
respecté.À l’extérieur, cela lui permet de prouver sa bonne
foi et de mettre en avant les dangers communs que fait peser
sur l’humanité le nucléaire tant civil que militaire.
La négation des droits de l’homme en URSS était très mal
perçue en Occident. Gorbatchev a besoin de modifier cela,
pour son image à l’étranger et pour finir de déstabiliser la
vieille garde stalino-brejnevienne. Face au camp des durs,
il incarne l’aile réformatrice. Le 19décembre 1986, il fait
La fin du monde bipolaire 145

libérer Sakharov, symbole du combat pour les libertés


enURSS.
Gorbatchev, au début, s’appuie sur les intellectuels qui
eux-mêmes vont le soutenir. Journaux et revues vont se
multiplier avec une liberté de ton inconnue en URSS. Les
œuvres autrefois interdites (du Docteur Jivago à L’Archipel
du Goulag) vont être autorisées.
En 1987, une commission d’enquête sur les victimes de
Staline est créée. Boukharine, son opposant réformateur,
est réhabilité le 5décembre 1988.
Le 1er décembre, la Constitution est modifiée. Le
Soviet suprême est transformé en véritable Parlement
(542membres) où les débats vont être très vifs, doté de
réels pouvoirs législatifs. Il est élu au sein d’une assemblée:
le Congrès des députés du peuple de l’URSS (suffrage
universel, 2250membres pour cinqans).À la tête du Soviet
suprême, un président élu par le Congrès. Gorbatchev ne
tire ainsi plus sa légitimité du seul fait de ses fonctions à la
tête du PCUS pour être le chef de l’État. Les candidatures
peuvent être multiples et le vote est secret (2901candidats
pour 1500sièges) aux élections de mars1989.
Des apparatchiks sont balayés. Des leaders rejetés par l’ap-
pareil sont élus (Elstine obtient 55% des voix à Moscou),
mais il y a toujours un parti unique au sein duquel la
diversité d’opinion doit se manifester.

La confirmation d’un échec économique


Gorbatchev va également essayer de mettre en œuvre une
réforme économique qui redonne aux dirigeants le goût
de l’initiative. Il propose de faire de l’entreprise le principal
maillon du système économique en privant les organes
centraux du Gosplan d’une partie de leurs prérogatives.
146 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Les ministères sont priés de mettre fin à leurs tutelles tatil-


lonnes sur les entreprises qui pourront jouir de l’auto-
nomie comptable et de l’autofinancement.
Il prévoit 5,5% de croissance industrielle durant le plan
1986-1990, pour doubler le niveau de vie par tête d’ici à
l’an 2000, il veut augmenter la productivité de 130à 150%.
En novembre1987, une loi sur les activités individuelles
est adoptée qui rend licite, dans certains secteurs, l’entre-
prise privée. Gorbatchev propose de supprimer les postes
de travail inutiles, ce qui est une façon de reconnaître le
caractère artificiel de l’absence de chômage.
Le 19novembre 1987, une loi sur les activités individuelles
entre en vigueur. Le 29 juillet 1988, devant le comité
central, Gorbatchev propose que des terres soient louées
aux paysans pour des périodes allant jusqu’à cinquante ans.
L’activité privée est également encouragée dans la produc-
tion de biens de consommation et dans les services. Il
devient possible de créer des joint-ventures avec des sociétés
étrangères.
Les résultats ne seront cependant pas à la hauteur des
espérances; en matière de politique étrangère, ils vont en
revanche les dépasser.

Une nouvelle politique étrangère

Gorbatchev veut établir une relation pacifiée avec le


monde occidental. Il instaure un nouveau climat inter-
national, grâce à sa personnalité plus ouverte et à des gestes
politiques concrets.
Dans le domaine nucléaire, les négociations soviéto-
américaines ont repris en janvier1985, et il se lance dans
une véritable opération de séduction auprès de l’Allemagne
La fin du monde bipolaire 147

et des États-Unis. On parle de « gorbymania». Même


Margaret Thatcher, conservatrice et anticommuniste, est
sensible à son charme. Quant à François Mitterrand, il y
voit l’occasion de dépasser l’ordre de Yalta. Reagan, qui
veut prouver au cours de son second mandat qu’il pouvait
être un homme de paix, passe de la dénonciation de «l’em-
pire du Mal1» au soutien de la perestroïka. Gorbatchev
publie un livre intitulé Perestroïka qui sera d’abord édité
aux États-Unis avant de l’être en Union soviétique. C’est
un signe fort. Il développe l’image d’une Union soviétique
nouvelle, désireuse de passer à un système de relations
égalitaires et pacifiques avec l’ensemble de la planète, par
rapport aux menaces communes non seulement nucléaires
mais également écologiques. Il accepte «l’option zéro» sur
les euromissiles et donc renonce aux SS-20, reconnaît que
l’URSS dispose d’armes chimiques, ce qu’elle niait aupara-
vant. Il reconnaît la nécessité d’un équilibre conventionnel
en Europe en matière d’armement.
Avec l’Europe, Gorbatchev veut changer les choses. Lors
d’une visite en Tchécoslovaquie en avril1987, il évoque
«la maison commune européenne». Dans Perestroïka, il
va jusqu’à écrire que le «rideau de fer» est une anomalie,
et développe le thème de la «maison commune euro-
péenne», dans laquelle chaque État doit pouvoir vivre
selon son propre choix. «La maison est commune, écrit-il,
mais chaque famille y a son propre appartement, et de plus
il existe plusieurs entrées. Mais ce n’est qu’ensemble collec-
tivement et en suivant les normes sensées de la coexistence
que les Européens pourront sauver leur maison, la protéger
d’une conflagration et d’autres calamités, l’améliorer et la
rendre plus sûre et la maintenir en bon ordre.»

1. Cf. page127.
148 Les relations internationales de 1945 à nos jours

En 1987, les Occidentaux s’interrogent encore sur la


sincérité de Gorbatchev. Ne veut-il pas endormir leur
méfiance, ne cherche-t-il pas simplement à gagner du
temps, à renforcer son pays avant de relancer la compéti-
tion et de revenir à une position d’affrontement? Bref, on
se demande s’il faut prendre Gorbatchev au mot ou au fait.
Faut-il le juger sur ses paroles ou sur ses actes?
Le 15 mai 1988, il fait retirer les troupes soviétiques
d’Afghanistan. Le retrait est achevé le 15février 1989.
Vis-à-vis du tiers-monde, Gorbatchev modifie sa poli-
tique, pour des raisons à la fois stratégiques – la compé-
tition avec les Américains n’est plus une priorité – et
économiques – la présence dans le tiers-monde est un
fardeau financier trop lourd à porter. L’URSS se désen-
gage donc des zones où elle soutenait des mouvements de
guérillas ou des États alliés (Angola, Corne de l’Afrique,
Amérique centrale). La détente internationale permet un
relâchement des tensions en Afrique australe et l’indépen-
dance de la Namibie.
Gorbatchev, qui privilégie désormais l’aspect économique
à l’aspect idéologique, se rapproche de la Corée du Sud
au détriment de la Corée du Nord, et d’Israël au détri-
ment de son alliance traditionnelle avec les pays arabes.
La liberté d’émigrer va être accordée aux Juifs soviétiques
sans pour autant qu’Israël ne fasse de concessions sur le
problème des territoires occupés. Les Soviétiques évacuent
la base de Cam Rah, construite par les Américains au
Vietnam, et diminuent leur aide militaire à Cuba et à la
Syrie, qui renonce de fait à l’objectif d’une parité militaire
avec Israël.
Les Occidentaux, qui attendaient de Gorbatchev des
actes concrets, ne peuvent plus douter de sa bonne foi.
La fin du monde bipolaire 149

La perestroïka a débouché sur une révolution stratégique


mondiale. Mais il était sans doute trop tard pour l’URSS
d’opérer ces réformes, car c’est une véritable implosion
qu’elle subit à partir du moment où elle relâche son contrôle.

La fin du pacte de Varsovie


Pour améliorer le climat européen, Gorbatchev est
conscient de la nécessité de relâcher le contrôle sur les
pays satellites. Il entend leur laisser une plus grande auto-
nomie. Très rapidement, deux attitudes différentes vont
se dégager chez les dirigeants d’Europe de l’Est. Certains
vont y voir le moyen de libéraliser leur pays, comme en
Pologne et en Hongrie. Mais en RDA, en Bulgarie, en
Tchécoslovaquie et même en Roumanie, les dirigeants
nationaux estiment que les réformes de Gorbatchev sont
dangereuses et risquent de provoquer une trop grande
contestation populaire. La population, elle, est devenue,
si ce n’est prosoviétique, du moins pro-gorbatchevienne.
Le 7décembre1988, à la tribune de l’ONU, Gorbatchev
proclame solennellement que la doctrine Brejnev est
morte et que la liberté de choix doit être universellement
reconnue aux peuples, ce qui impose la renonciation à
toute tentative de leur imposer un quelconque régime.
En juin 1989, devant le Parlement européen, il affirme
l’adhésion de son pays à une politique de non-intervention
et déclare que les changements sociaux sont l’affaire
exclusive des pays et de leur peuple. En juillet 1989, le
communiqué final des pays du pacte de Varsovie indique
qu’aucun pays n’a le droit de décider du cours des événe-
ments dans un autre pays et de s’ériger en juge et en arbitre.
En décembre1989, après la chute du mur de Berlin, le
pacte de Varsovie condamne officiellement l’intervention
de 1968en Tchécoslovaquie.
150 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le relâchement du contrôle sur l’Europe de l’Est va


conduire à la dissolution du pacte de Varsovie. Les pays
concernés connaissent le même type de crise économique
et politique que l’Union soviétique. Les gouvernements ne
sont pas légitimes aux yeux des populations qui les voient
toujours inféodés à Moscou.
Ce sentiment est particulièrement net en Pologne qui
a vu fuir, depuis la proclamation de l’état de guerre,
800000personnes. Les tentatives de Jaruzelski pour libé-
raliser le régime sont refusées par la population. À l’au-
tomne 1987, Jaruzelski décide d’organiser un référendum,
promettant des réformes politiques si les sacrifices écono-
miques sont acceptés. C’est la première consultation libre
dans un pays du pacte de Varsovie depuis sa création. La
réponse sera négative. Jaruzelski est donc contraint de
négocier plus encore, d’accepter une nouvelle légalisation
de Solidarnosc et de promettre la tenue d’élections libres.
À aucun moment l’Union soviétique n’intervient dans
le processus. Les élections ont lieu en juin1989et sont,
de façon massive, remportées par les candidats soutenus
par Solidarnosc. En août, un nouveau gouvernement est
formé. Pour la première fois depuis la division de l’Europe
en deux blocs, un non-communiste devient le chef du
gouvernement d’un pays de l’Est.
Les Hongrois suivent le même chemin. Károly Grósz, qui
a remplacé en 1988János Kádár, promet des élections
libres en janvier1989. En mars de cette même année,
la Hongrie signe la convention des Nations unies sur le
statut des réfugiés qui prévoit notamment l’interdiction de
les refouler vers leur propre pays. En mai1989, de façon
très spectaculaire et médiatisée, la Hongrie commence à
démanteler physiquement le rideau de fer qui la sépare de
l’Autriche. Le 16juin, l’ancien Premier ministre ImreNagy
La fin du monde bipolaire 151

est réhabilité et se voit accorder des funérailles nationales.


L’ouverture de la frontière avec l’Autriche amène de
nombreux Allemands de l’Est à transiter par la Hongrie,
dans laquelle ils peuvent se rendre librement en tant que
citoyens d’un pays socialiste, pour passer en Autriche et,
de là, gagner l’Allemagne de l’Ouest. Berlin-Est demande
à Budapest de mettre fin à cet exode. La Hongrie refuse,
faisant prévaloir un engagement international d’ordre juri-
dique sur la solidarité entre pays socialistes. C’est donc la
RDA qui est contrainte d’empêcher ses ressortissants de
partir vers la Hongrie. Mais le mouvement est désormais
irréversible. Beaucoup d’Allemands de l’Est se réfugient en
Tchécoslovaquie dans les ambassades occidentales.
À partir d’octobre 1989, d’immenses manifestations ont lieu
en Allemagne de l’Est. Honecker est tenté de réprimer cette
contestation dans le sang. Mais lors d’une visite pour le
quarantième (et dernier, mais on ne le savait pas à l’époque)
anniversaire de la création de la RDA, le 7octobre 1989,
Gorbatchev prévient qu’il ne faut pas compter sur son
appui en cas d’utilisation de la force. Il conseille même aux
dirigeants est-allemands de faire leur propre perestroïka.
«Celui qui est en retard dans l’Histoire est puni par la vie»,
dit-il. Sans légitimité et sans soutien soviétique, l’Allemagne
de l’Est ne peut plus tenir. Le remplaçant d’Honecker, Egon
Krenz, prend la décision historique d’ouvrir le mur de
Berlin la nuit du 9au 10novembre 1989afin de permettre
aux Allemands de l’Est de se rendre en Allemagne de
l’Ouest et d’en revenir. Pour le seul mois de novembre,
130000d’entre eux fuient le pays.
La Bulgarie et la Tchécoslovaquie sont à leur tour gagnées
par le mouvement de libéralisation. Les Bulgares mettent
des gorbatcheviens au pouvoir. En Tchécoslovaquie, une
«révolution de velours» conduit les dissidents de la veille
152 Les relations internationales de 1945 à nos jours

au pouvoir.Vaclav Havel est élu président le 29décembre


1989. Au printemps 1990, des élections libres ont lieu
dans tous les pays de l’Est. Partout, le changement s’est
fait de façon pacifique, sauf en Roumanie où Ceausescu
a été renversé puis exécuté, avant d’être remplacé par des
communistes réformateurs.
Moscou, qui voulait simplement se débarrasser d’un
contrôle trop étroit des pays de l’Est, n’a pu contrôler le
mouvement, et tous les pays de l’ancien bloc de l’Est sont
non seulement devenus des démocraties mais sont égale-
ment sortis de la sphère stratégique de l’Union soviétique.
Le pacte de Varsovie sera dissous officiellement le 1eravril
1991mais son maintien jusqu’à cette date aura été pure-
ment artificiel afin de permettre la fin des négociations sur
le désarmement conventionnel.

L’implosion de l’URSS

Le système soviétique était tellement figé que les tenta-


tives de réforme de Gorbatchev ont entraîné sa perte. Un
régime dictatorial peut se maintenir ou s’effondrer, plus
difficilement se réformer.
Gorbatchev n’a pas réussi à faire redémarrer l’économie.
L’inégalité et la pénurie demeurent, mais les citoyens sont
désormais plus libres de s’exprimer et de protester, ce qu’ils
ne vont pas manquer de faire.Transparence et liberté de la
presse nuisent à la crédibilité de Gorbatchev, à ses appels
à l’effort et à l’initiative qui ne semblent pas porteurs de
résultats immédiats. Plus de liberté a même conduit à un
relâchement de l’assiduité au travail.
La libéralisation du système et le relâchement de la plani-
fication ne sont venus qu’apporter un motif de désorga-
nisation supplémentaire dans un système déjà bien mal en
La fin du monde bipolaire 153

point. Après la catastrophe de Tchernobyl, le programme


nucléaire a été ralenti. La transparence a mis en lumière
des catastrophes écologiques qui ont conduit à restreindre
les conditions de production. Réseau ferré, routes, télé-
communications… Les infrastructures sont vieillissantes.
Gorbatchev est donc sans cesse obligé de demander une
aide économique aux Occidentaux, qui lui accordent de
crainte que l’échec de la perestroïka ne conduise au retour
des conservateurs. Malgré les aides, le rationnement se
généralise. En décembre1990, le magazine américain Time
titre en couverture: «L’URSS, une superpuissance réduite
à la mendicité».

Gorbatchev sur la sellette


Sur le plan politique, Gorbatchev est obligé de louvoyer
entre les conservateurs brejneviens qui pensent qu’il va
trop loin, trop vite et les libéraux qui se plaignent de la
lenteur des réformes. Il n’arrive donc pas à créer une base
sociale et politique sur laquelle s’appuyer. Il ne peut accé-
lérer le cours des réformes, sauf à braquer complètement les
conservateurs et être renversé. Paradoxalement, alors qu’il
est très populaire à l’étranger, il va rapidement manquer
de soutien sur le plan intérieur du fait de l’absence de
résultats économiques.
Dès 1987, Eltsine, qui l’avait initialement soutenu et qui
réclame l’accélération de la perestroïka, s’en détache et
est exclu du bureau politique. Il quittera le PCUS en
janvier 1990. De l’autre côté, les durs s’opposent à la
reconnaissance du pluralisme politique et estiment que
la perestroïka s’est traduite par une diminution du statut
international de l’URSS et a profité unilatéralement aux
États-Unis et à l’OTAN. En avril 1990, leur chef de file,
Ligatchev, déclare que la coexistence pacifique ne doit
154 Les relations internationales de 1945 à nos jours

pas se faire au prix de l’affaiblissement du socialisme et


du renforcement du capitalisme. En décembre1990, le
ministre de la Défense et le responsable du KGB déclarent
ensemble que la contre-révolution gagne du terrain en
URSS, qu’elle est entretenue par la CIA et qu’il est
grand temps de sauver le socialisme.Au cours du sommet
soviéto-américain à Moscou en juillet1991, le président
Bush conditionne une aide américaine à la réduction des
dépenses militaires soviétiques et à la fin de l’aide accordée
à Cuba. Il aurait été auparavant inimaginable de soumettre
l’URSS à de telles injonctions!

La question nationale
L’échec de Gorbatchev vient aussi de la sous-estimation
de la question nationale. L’URSS est une fédération de
quinze États censés être égaux mais en réalité dominés
par la Russie.À cette dernière s’ajoutent deux républiques
slaves (Ukraine et Biélorussie), trois États baltes (Lituanie,
Lettonie, Estonie), trois États caucasiens (Géorgie,Arménie,
Azerbaïdjan), cinq États d’Asie centrale (Ouzbékistan,
Kazakhstan,Tadjikistan, Kirghizistan,Turkménistan) et la
Moldavie détachée de la Roumanie en 1945. Staline avait
brisé dans l’œuf toute contestation nationale. L’objectif
était de créer un Homo sovieticus, débarrassé des parti-
cularismes nationaux jugés rétrogrades. Il avait multi-
plié les déplacements de populations et les découpages
territoriaux.
Officiellement donc, il n’y avait plus de problème national
en URSS. Dans son livre Perestroïka, Gorbatchev écrit
lui-même : «La question des nationalismes est réglée
chez nous. » Avec la libéralisation, l’URSS découvre
avec stupeur que le nationalisme reste un puissant facteur
mobilisateur.
La fin du monde bipolaire 155

Une mini-guerre civile débute en février 1988 entre


Arméniens et Azéris au sujet d’une enclave arménienne
en Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh. En 1989, la publication
dans le cadre de la glasnost du pacte germano-soviétique de
1939, qui avait permis à l’URSS de conquérir les trois États
baltes en 1940, stimule les revendications indépendantistes
de ces derniers. Le pouvoir central a de plus en plus de
mal à se faire obéir. Les présidents des républiques (Boris
Eltsine en Russie, Leonid Kravtchouk en Ukraine…)
épousent les revendications nationalistes pour se donner
une légitimité. Gorbatchev veut organiser un référendum
sur l’Union en mars1991que refusent les États Baltes, la
Géorgie, l’Arménie et la Moldavie. Eltsine, à la tête de la
République de Russie depuis mai1990, tente lui aussi de
grignoter des pouvoirs sur l’autorité centrale. Entre février
et avril1991, les trois pays Baltes et la Géorgie proclament
leur indépendance. L’URSS donne l’impression d’être
devenue ingérable.

Une tentative de coup d’état

Le 18août1991, alors que Gorbatchev est en vacances


en Crimée, un comité représentant les responsables du
complexe militaro-industriel (défense, KGB, industrie
lourde) l’assigne à résidence et prend le pouvoir pour
mettre fin à la perestroïka. Le monde occidental s’inquiète.
À Moscou, Boris Eltsine prend la tête de la résistance.
Les putchistes, incompétents et inorganisés, ne sont pas
suivis par l’armée – qui reste loyaliste – et se rendent au
bout de trois jours. Voulant ramener l’ordre ancien, ils
vont précipiter la perte du communisme et de l’URSS.
Le comité central du parti communiste soviétique est
dissous. Les statues de Lénine sont déboulonnées, les biens
du PCUSsaisis.
156 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Après l’échec du putsch, Eltsine affirme les prérogatives de


la République de Russie au détriment de celles de l’Union
soviétique. Gorbatchev, lui, veut préserver l’Union car il
craint un risque de «libanisation». Les déclarations d’in-
dépendance, pourtant, se multiplient. L’Union soviétique
n’existe plus que sur papier.
Le 8décembre 1991, les dirigeants de la Russie, de l’Ukraine
et de la Biélorussie constatent que l’URSS en tant que
sujet de droit international et réalité géopolitique n’existe
plus. Le 21décembre, une Communauté des États indé-
pendants (CEI) est créée entre les anciennes républiques de
l’Union soviétique, à l’exception notable des pays Baltes et
de laGéorgie.
Le 25 décembre, Gorbatchev constate la faillite de son
projet et démissionne. En six ans et neuf mois, il a changé
la face du monde: la guerre froide est enterrée, la course
aux armements terminée, l’Europe de l’Est libérée. Il a mis
fin au système totalitaire soviétique. Mais il reconnaît que
«l’ancien système s’était écroulé avant que le nouveau ait
pu se mettre en marche». La perestroïka a été une révolu-
tion sans violence; elle a provoqué la chute d’un empire,
sans guerre; et celui qui l’a commencée n’en recueille pas
les fruits.

un nouveL ordre mondiaL?


L’éclatement de l’empire soviétique a des conséquences
sur l’Occident qui a perdu son ennemi numéro un.
L’Europe se consolide et s’élargit, les États-Unis semblent
les grands gagnants. Forts de leur triomphe lors de la
guerre de Golfe, ils se posent comme les défenseurs d’un
ordre nouveau.
La fin du monde bipolaire 157

Une Europe nouvelle


L’Europe a mis fin à la division qui l’entravait. L’Allemagne
qui en était à la fois la cause et le symbole va se réunifier.
Mais elle le fait dans le cadre d’une Europe qui poursuit sa
construction. En plus d’accueillir ses nouveaux adhérents,
elle doit faire face, en Yougoslavie, au premier vrai conflit
ouvert en Europe depuis 1945.

L’Allemagne réunifiée

La chute du mur de Berlin va rouvrir la question de l’unité


allemande. Le chancelier Kohl présente au Bundestag, le
28novembre 1989, un plan en trois étapes en vue de la
réunification. Le plan est jugé extrêmement audacieux, y
compris par les alliés de la RFA.
L’URSS s’y oppose, les dirigeants occidentaux pensent
donc qu’elle est mal venue. Gorbatchev n’a-t-il pas dit au
président Mitterrand en décembre1989 à Kiev: «Si
l’Allemagne est réunifiée, un maréchal soviétique s’ins-
tallera dans mon fauteuil»? Pourtant, dès le 8décembre
1989, les Douze se prononcent en faveur de l’unité alle-
mande en la plaçant dans la perspective de l’intégration
communautaire.
Gorbatchev est obligé d’accepter l’idée de l’unité alle-
mande, au nom du droit à l’autodétermination. Le 18mars
1990, les élections en RDA donnent une majorité massive
aux démocrates-chrétiens. Les Allemands de l’Est veulent
certes la liberté mais aussi et peut-être avant tout le
niveau de consommation de celui de leurs cousins de
l’Ouest. Les partenaires de l’Allemagne et notamment la
France insistent pour que, préalablement à la réunification,
l’Allemagne accepte de reconnaître définitivement la ligne
Oder-Neisse.
158 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le traité d’unification entre les deux États est signé le


31août 1990à Berlin. Il met en place l’absorption de la
RDA par la RFA, puisque l’ensemble du droit en vigueur
en Allemagne de l’Ouest s’étend en Allemagne de l’Est. Les
aspects internationaux de la réunification sont prévus dans
un traité signé le 12septembre: levée des droits des vain-
queurs de la Seconde Guerre mondiale sur Berlin, affir-
mation du caractère définitif des frontières de l’Allemagne,
confirmation de la renonciation par l’Allemagne à posséder
des armes nucléaires et retrait, avant 1994, de toutes les
troupes soviétiques stationnées en Allemagne.
L’Allemagne réunifiée continue d’appartenir à l’OTAN.
Elle devient un géant au centre de l’Europe. Le rapport
de forces avec la France et la Grande-Bretagne en termes
économiques, démographiques et diplomatiques s’inverse
en sa faveur. Mais elle joue la carte européenne et affirme
la permanence du couple franco-allemand. La réunification
n’a pas débouché sur un nationalisme hégémonique tant
redouté par ses voisins. Mais elle coûte cher. Les transferts
de l’Ouest vers l’Est représentent 6% du PIB. La fusion
ne s’est pas opérée au niveau des populations.

L’Europe de Maastricht
Au sommet européen de Strasbourg du 9 décembre
1989, les Douze ont apporté leur soutien à la réunifica-
tion allemande. Afin que celle-ci ne se traduise pas par de
nouveaux déséquilibres ni par le retour des craintes liées
au passé, l’idée – notamment de François Mitterrand –
est d’accélérer le processus de construction européenne
pour que l’Allemagne, débarrassée des entraves du clivage
Est-Ouest, ne soit pas trop un électron libre.
Les négociations s’accélèrent pour conduire le 7février
1992à la signature du traité de Maastricht (Pays-Bas).
La fin du monde bipolaire 159

Sur le plan monétaire, une liste de critères de convergences


(inflation et déficits publics limités) est prévue pour déter-
miner les pays qui pourraient entrer dans l’union moné-
taire. Si sept pays correspondent à ces critères, une Banque
centrale européenne sera mise en place en 1997avec une
monnaie unique, l’euro, à même de concurrencer le dollar
comme monnaie d’échange internationale. L’acceptation de
la monnaie unique est un signal proeuropéen très fort de
la part de l’Allemagne réunifiée. En effet, Bonn accepte de
renoncer au Deutsche Mark, symbole de sa reconstruction
après 1945. L’Allemagne avait jusqu’ici peu confiance dans
la stabilité monétaire de ses partenaires européens.
Le traité de Maastricht reconnaît la citoyenneté euro-
péenne (et le passeport européen) à toute personne ayant
la nationalité d’un Etat membre de l’Union et permet à
tout citoyen européen d’être électeur et éligible aux élec-
tions municipales de son pays de résidence, même s’il n’en
a pas la nationalité. Il renforce les pouvoirs du Parlement
européen en matière de transport, de télécommunication,
d’éducation, d’énergie, de protection des consommateurs…
Enfin, il dote l’Europe d’une politique étrangère et de
sécurité commune (PESC) devant à terme déboucher sur
une défense commune – la guerre du Golfe en a montré
la nécessité. On est donc bien loin d’un simple Marché
commun et c’est ce que veut signifier le changement de
dénomination de « Communauté économique euro-
péenne» à «Union européenne».
Cependant le traité suscite des réactions contradictoires:
certains pays – comme le Danemark qui va voter «non»
à l’Union européenne avec 50,7% de voix – craignent de
perdre leur identité. Dans chaque État, certaines catégories
sociales craignent de perdre des avantages, et que se creuse
le clivage entre les élites et les laissés-pour-compte.
160 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Par ailleurs, jusqu’ici, la construction européenne a large-


ment été un processus technocratique. La Commission de
Bruxelles est accusée de mettre fin aux spécificités natio-
nales. De nombreux pays et classes sociales vivent une crise
identitaire. La crise économique rampante et le fort taux
de chômage n’arrangent pas les choses. Chaque gouverne-
ment national a tendance à s’attribuer les mérites de ce qui
va bien et à faire porter la responsabilité de ce qui va mal
à la Commission de Bruxelles. Même en France, le «oui»
au référendum de Maastricht ne l’emporte que de peu
(51,09% de voix) malgré le soutien que lui apportent les
trois principales formations politiques (PS, UDF et même
RPR, traditionnellement moins proeuropéen).
Le 1erjanvier 1995, l’Union européenne accueille en son
sein trois nouveaux membres: Autriche, Finlande, Suède.
Les demandes de candidatures, notamment des anciens pays
du pacte de Varsovie, se multiplient.

L’implosion de la Yougoslavie et les guerres balkaniques


La Yougoslavie, qui avait vu cohabiter différentes natio-
nalités au sein de la même fédération, implose après les
déclarations d’indépendance de la Croatie et de la Slovénie
le 25juin 1991.Alors même que l’Europe est en passe de se
construire une politique étrangère et de sécurité commune
avec le traité de Maastricht, elle est confrontée à un conflit
qu’elle ne sera pas capable de résoudre.
En 1987, le leader serbe Milošević arrive au pouvoir à
Belgrade et joue la carte du nationalisme. Par ailleurs, la
fédération traverse une grave crise économique depuis
le début des années1980. Slovènes et Croates estiment
qu’ils pourront être plus productifs économiquement
hors de l’influence serbe. Ils n’ont plus besoin du marché
yougoslave. En juillet1990, le Parlement slovène adopte
La fin du monde bipolaire 161

une déclaration de souveraineté. En décembre1990, un


référendum proclame l’indépendance de la Slovénie, qui
sera reconnue par Belgrade en juillet1991.

Serbes, croates et bosniaques


En mai1990, le président Tudjman veut déclarer l’indépen-
dance de la Croatie, qui inclurait la Bosnie-Herzégovine; il
ne fait pas mention des Serbes de Croatie qui sont 600000
sur 4,5millions d’habitants. Aussitôt la crainte d’un retour
aux pires heures de la Seconde Guerre mondiale revient pour
les Serbes. En mai1991, un référendum est organisé, lequel
débouche sur l’indépendance de la Croatie, le 25juin. Le
19septembre, les membres de l’Union de l’Europe occi-
dentale (organisme de défense européenne, remplacé par
la PSDC) rejettent une proposition franco-allemande pour
un envoi de forces de maintien de la paix en Yougoslavie.
Enjanvier1992, l’ensemble des membres de la Communauté
européenne reconnaît la Slovénie et la Croatie.
Le 17août 1990, la guerre éclate d’abord entre la mino-
rité serbe de Croatie, soutenue par la Serbie, et la Croatie.
Les Serbes de Croatie réclament, face à Zagreb, le droit à
l’indépendance que les Croates ont fait jouer. Des villes
sont bombardées par l’artillerie serbe. Serbes et Croates, qui
vivaient en bonne intelligence, s’entre-tuent. Le 7avril 1992,
la Communauté européenne reconnaît l’indépendance de
la Bosnie-Herzégovine, à la suite d’un référendum boycotté
par les Serbes qui craignaient de ne pas être protégés dans le
nouvel État. Les musulmans bosniaques se heurtent à la fois
aux Croates et aux Serbes, mais ce sont surtout ces derniers
qui vont subir la condamnation internationale du fait des
bombardements des villes auxquels ils se sont livrés et de leur
politique dite de «purification ethnique». La communauté
internationale, qui a déployé par le biais de l’ONU une force
162 Les relations internationales de 1945 à nos jours

de maintien de la paix, demeure impuissante à faire cesser les


combats et ne peut qu’en limiter les effets en apportant une
assistance humanitaire, notamment à la population bosniaque.
Le massacre par les Serbes de 8000musulmans dans l’en-
clave de Srebrenica, protégée par une force de l’ONU, va
modifier les données. L’OTAN mobilise les partisans serbes.
L’été 1995 voit le lancement d’une offensive croate
permettant de reconquérir les terres laissées aux Serbes
de Croatie, avec une plus grande implication américaine,
par le biais de bombardements. Les accords de Dayton (du
nom de la base militaire américaine), auxquels participent
les présidents croate Tudjman, bosniaque Izetbegović et
serbe Milošević, mettent fin aux combats en instituant, sous
couvert d’un État unitaire bosniaque, une partition en trois
entités – croate, bosniaque et serbe. Les zones croates et
bosniaques vont fusionner, regroupant 51% du territoire
contre 49% pour la zone serbe. La paix est assurée par
une force internationale (la SFOR) et une administration
internationale qui fait de la Bosnie un protectorat.

L’entrée des kosovars dans le conflit


Alors que la guerre se termine en Bosnie, les troubles
reprennent au Kosovo. En février1996, l’armée de libéra-
tion du Kosovo (UCK) revendique une série d’attentats à la
bombe. L’armée yougoslave et la police serbe détruisent de
nombreux villages. Le groupe de contact (groupe informel
fondé en 1994 comprenant les États-Unis, la Russie, la
Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France et que l’Italie
rejoint en 1996) demande à la Yougoslavie de cesser les
opérations de répression. Le leader kosovar modéré Ibrahim
Rugova est élu président en mars1998, au cours d’élections
non reconnues par Belgrade. Le 31mars, la résolution1160
du Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo total
La fin du monde bipolaire 163

sur les ventes d’armes à la Yougoslavie et, le 23septembre,


la résolution1199exige le retrait des forces serbes et l’ou-
verture de négociations. Les affrontements continuent. La
France et la Grande-Bretagne convoquent tous les prota-
gonistes pour une réunion au château de Rambouillet.
Le 19mars, c’est l’échec, Belgrade refusant que des troupes
de l’OTAN puissent surveiller le cessez-le-feu en ayant
accès au territoire yougoslave. Les Occidentaux, pour
faire pression sur Milošević, agitent la menace de repré-
sailles militaires. Certes, l’UCK a sa part de responsabilité
dans la dégradation de la situation et les Occidentaux ne
contestent pas la souveraineté yougoslave sur le Kosovo;
mais Milošević apparaît comme un «multirécidiviste». De
nouveau, il se livre à des opérations de nettoyage ethnique.
La crédibilité des Européens, qui veulent montrer que leur
discours sur l’Europe de la sécurité avait une traduction
concrète, et celle des États-Unis, qui veulent prouver que
cinquanteans après sa naissance et malgré la disparition
de l’URSS, l’OTAN avait toujours une utilité, sont en jeu.
Le 23mars l’OTAN déclenche l’opération «Force alliée»
contre la Yougoslavie, sans la soumettre au vote du Conseil
de sécurité. Pékin et Moscou auraient opposé leur veto.
Belgrade est bombardée. L’armée yougoslave pousse les
Kosovars à l’exode massif, ce qui motive les opinions euro-
péennes à soutenir la guerre. Ces combats inégaux dure-
ront soixante-dix-huitjours, uniquement avec des moyens
aériens. Milošević, inculpé le 24mai par le Tribunal pénal
international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de crime contre
l’humanité, est contraint à la capitulation le 3 juin. Les
troupes de l’OTAN s’installent et les Kosovars se lancent
dans des exactions contre la population serbe du Kosovo.
Le 10 juin 1999 (résolution 1244), le Kosovo, faisant
toujours officiellement partie de la Serbie, devient une
164 Les relations internationales de 1945 à nos jours

province sous administration internationale dont le statut


final reste à déterminer. Elle est dotée d’installations auto-
nomes. Mais la majorité albanaise souhaite l’indépendance
que ne veut pas encore lui reconnaître la communauté
internationale, de crainte d’une possible déstabilisation
régionale.
En octobre 2000, Miloševi ć est battu aux élections par
Vojislav Koštunica. En novembre, la Yougoslavie est admise
à l’ONU, Milošević sera arrêté en avril2001et livré au
tribunal international.
En 2007, le Kosovo s’oriente vers le choix de l’indépen-
dance, qui est officiellement proclamée le 17février 2008,
malgré la forte opposition de la Serbie, soutenue par la
Russie. Le Conseil de sécurité de l’ONU est lui-même
divisé sur la question puisque la Chine et la Russie ne
reconnaissent pas l’indépendance de cet État. Le Kosovo
est actuellement reconnu par près d’une centaine d’États
(chiffre en baisse après une campagne menée par la
Serbie en 2018/2019 pour que certains États, notamment
d’Afrique, du Pacifique et des Caraïbes, retirent leur recon-
naissance), mais n’est pas admis à l’ONU.
Les tensions persistent entre les différentes communautés
installées sur le territoire: Serbes au nord, qui dépendent
de Belgrade,Albanais et Roms. Par ailleurs, la gestion quasi
mafieuse du pays et l’état de délabrement de l’économie
conduisent à un exode massif: 10% de la population aurait
fui le pays en 2015 pour rejoindre l’Union européenne.
En 2020, la Cour pénale internationale inculpait Hashim
Thaçi, président du Kosovo, pour crime de guerre et
crime contre l’humanité commis durant la guerre contre
la Serbie, sur fond d’accusations documentées de trafic
d’organes de prisonniers serbes.
La fin du monde bipolaire 165

La guerre du Golfe
La guerre contre l’Iran terminée, l’urgence pour l’Irak
était de reconstruire son économie. Bagdad, bien qu’ayant
pris l’initiative du conflit, estimait avoir été le champion,
contre l’Iran, de la cause arabe et le protecteur des États du
Golfe. Il attendait donc de ces derniers une aide écono-
mique conséquente ainsi que l’augmentation du prix du
baril de pétrole pour obtenir des devises. Par ailleurs, l’Irak
n’avait jamais réellement accepté l’indépendance du Koweït
(leKoweït obtint son indépendance du Royaume-Uni en
1961, soit trois ans après la fin du protectorat britannique
sur l’Irak) qui le privait d’un débouché maritime. Devant
le refus du Koweït (le Koweït obtint son indépendance
du Royaume-Uni en 1961, soit trois ans après la fin du
protectorat britannique sur l’Irak) de tenir compte des
demandes irakiennes, Saddam Hussein décide de l’envahir
le 2avril 1990. C’est la première fois depuis 1945qu’un
État en annexe un autre. Au-delà de la violation du droit
international, c’est l’équilibre stratégique au Proche-Orient
qui est en jeu. L’Irak, pays laïque et moderne, possède une
armée puissante et se pose en leader arabe. Avec le Koweït,
il possède 20% des réserves mondiales de pétrole.
Le président américain George Bush va réagir rapide-
ment. Dès le 3août, les ministres américain et soviétique
des Affaires étrangères signent un communiqué commun
dénonçant l’invasion. L’URSS, initialement liée à l’Irak par
un traité d’amitié, manifeste sa solidarité avec Washington.
Les Américains vont convaincre les Saoudiens de la néces-
sité de déployer des troupes sur leur sol. Ils prennent la tête
d’une coalition internationale qui reçoit le feu vert du
Conseil de sécurité de l’ONU. Les tentatives de médiation
et l’embargo mis en place contre l’Irak ne débouchent sur
aucune solution. Le recours aux armes semble inévitable.
166 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La résolution 678du 29novembre 1990le prévoit pour le


15janvier si à cette date l’Irak ne s’est pas retiré du Koweït.
Autour de Washington, une coalition de 29pays (dont la
Grande-Bretagne, la France, l’Arabie saoudite et la Syrie)
s’est mise en place.
Le 17janvier débute l’opération «Tempête du désert»
(Desert Storm) qui succède à la phase de préparation
«Bouclier du désert» (Desert Shield): cinq semaines de
bombardements aériens massifs qui seront poursuivis par
une phase de combats terrestres de centheures. Le 2mars
1991, l’Irak est contraint d’accepter un cessez-le-feu et
la mise sous tutelle du Conseil de sécurité. Son indus-
trie militaire est démantelée. On découvre qu’il a –bien
que faisant partie du Traité de non-prolifération– déve-
loppé un programme clandestin d’armes nucléaires. Il
a subi de nombreuses pertes, estimées entre 100000et
300 000 hommes, civils et militaires, contre seulement
238pour la coalition internationale.
Les États-Unis triomphent. Ce sont eux qui ont mené poli-
tiquement la coalition, et c’est avec leurs moyens militaires
de haute technologie (satellites, armes guidées, moyens de
projection des forces, missiles de haute précision) que la
victoire fut facile. Le tout sans débourser un dollar puisque
l’effort de guerre américain sera intégralement payé par
les pays arabes du Golfe (Arabie saoudite, Koweït) ou les
pays qui n’ont pu y participer (Japon, Allemagne). Les
États-Unis apparaissent comme les gendarmes du Golfe
et dumonde.

Le mythe du nouvel ordre international


En juin 1989, un chercheur américain d’origine japo-
naise, Francis Fukuyama, lançait un débat sur la «fin de
La fin du monde bipolaire 167

l’Histoire». Selon lui, le modèle occidental de libéralisme


politique et économique s’est imposé définitivement dans
le monde, si ce n’est dans les faits au moins dans les esprits.
Il n’est peut-être pas appliqué universellement, mais il n’est
plus contesté politiquement. C’est la «fin de l’Histoire», au
sens hégélien du terme, c’est-à-dire la reconnaissance par
tous d’un objectif commun à l’humanité et la disparition
des affrontements idéologiques.
Le chercheur qui, de par ses origines culturelles, présente
la fusion de deux nations leaders économiques mondiaux,
était par ailleurs consultant au département d’État. Publié
peu avant la chute du mur de Berlin, son article a un écho
retentissant1 . Il est cependant marqué par un optimisme
sans limite sur le triomphe du monde occidental. En
réalité, la fin du clivage Est-Ouest et la victoire du monde
occidental ne signifient pas pour autant l’établissement
d’une paix universelle. Portés par un sentiment de puis-
sance après la chute de l’URSS et par leur victoire dans la
guerre du Golfe, les États-Unis estiment que ce triomphe
va se traduire par l’émergence d’un nouvel ordre mondial.
Le président George Bush, après la guerre du Golfe, s’en
est fait le porte-parole. Le 6mars 1991, dans un discours
devant le Congrès, il déclare: «Deux fois auparavant dans
ce siècle, le monde entier a été traumatisé par la guerre.
Deux fois au cours de ce siècle, l’espoir d’une paix durable
est sorti des horreurs de la guerre. Deux fois auparavant, il
est apparu que ces espoirs étaient un rêve lointain hors de
la portée de l’homme. Maintenant nous pouvons voir un
monde nouveau venir sous nos yeux (…). Un monde où
les Nations unies libérées de l’impasse de la guerre froide
sont en mesure de réaliser la vision historique de leurs

1. Francis Fukuyama, The End of History? the National Interest, 1989.


168 Les relations internationales de 1945 à nos jours

fondateurs, un monde dans lequel la liberté et les droits de


l’homme seront respectés par toutes les nations.»
Sous le double effet de la chute du mur de Berlin et de
la victoire de la coalition anti-irakienne, les États-Unis
vivent dans un sentiment d’euphorie collective. La menace
soviétique disparue et le perturbateur irakien sévèrement
châtié, ils ont le sentiment d’avoir gagné la guerre froide
et de ne plus avoir de rivaux à leur hauteur.
Il convient cependant de tempérer cet optimisme car le
nouvel ordre mondial n’est finalement guère nouveau. Il
est la reprise des quatorze points exposés en 1918par le
président Wilson ou des objectifs de la charte des Nations
unies établie en 1945.À la fin de chaque guerre mondiale,
les dirigeants ont entrevu l’espoir d’un monde paisible où
la guerre serait bannie et où la sécurité collective l’empor-
terait sur les affrontements, le tout sous le règne de la loi
internationale. Mais deux fois ce rêve avait été rapidement
dissipé, par Hitler d’abord, puis par le clivage Est-Ouest.
Loin d’être nouveau, cet ordre n’est pas non plus
mondial. Certes la démocratie a fait des progrès dans les
années1970et1980, en Amérique latine, dans une partie
de l’Asie, en Europe de l’Est, mais les régimes tyranniques
ou autoritaires sont encore nombreux. Ni le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes, ni les droits de l’homme
ne sont respectés de façon universelle. Et le monde va vite
découvrir que la fin de la division Est-Ouest et la supé-
riorité stratégique occidentale ne signifient pas la fin de
l’Histoire, l’avènement d’un nouvel ordre mondial ou tout
simplement l’émergence d’un monde pacifié.
Chapitre 7

Un monde en recomposition
À la fin des années1980, le débat stratégique dominant
portait sur le déclin américain. Il avait été lancé par le livre
de Paul Kennedy Naissance et déclin des grandes puissances1 . Il
prédisait que les États-Unis allaient connaître le même sort
que les empires espagnol et britannique: le déclin. Mais
c’est l’Union soviétique qui allait brutalement disparaître.
La fin du monde bipolaire crée une véritable révolution
stratégique. On s’est alors demandé si le monde n’allait pas
devenir multipolaire. On pensait que la Russie, débarrassée
du communisme, devait connaître une forte croissance.
On prévoyait également la montée en puissance du Japon
et de l’Europe. C’est l’inverse qui se produit, avec une
diminution de 50% du PIB russe dans la décennie 1990,
l’entrée du Japon dans la «décennie perdue», les difficultés
de l’Europe à s’affirmer, les guerres successives au Proche-
Orient. En revanche, en Asie et en Amérique latine, des
pays émergent. Le monde se recompose.

états-unis, L’iLLusion perdue d’un monde unipoLaire


La disparition de l’URSS a fait croire aux États-Unis que
le monde était devenu unipolaire.
Le mélange de puissance et de conviction de l’universalité
de leurs valeurs qui les entraîne à en faire bénéficier les
autres débouche sur une politique étrangère américaine

1. Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, Paris, 1988.
170 Les relations internationales de 1945 à nos jours

qualifiée d’unilatéraliste. Les États-Unis développent un


sentiment de méfiance, voire d’hostilité, à l’égard des insti-
tutions internationales, des procédures multilatérales et
même du droit international.Tout ce quiest international
ou multilatéral est perçu comme unecontrainte inutile, à
des degrés divers selon les présidents.

Une puissance agressive


Les succès internationaux de George Bush senior, qui
succède à Ronald Reagan, ne lui assurent pas sa réélec-
tion car les États-Unis sont préoccupés par leur situation
économique.
En novembre1992, le démocrate Bill Clinton devient le
42 e président des États-Unis. De la génération des «baby
boomers», il a été étudiant en Europe et paraît plus ouvert à
la coopération internationale que son prédécesseur. Mais, en
1993, 18soldats américains, envoyés en Somalie pour une
opération humanitaire, sont tués. Les troupes sont retirées
et l’ONU est tenue responsable de la faillite de la mission.
En Europe, il multiplie les contacts, notamment avec les
pays de l’Est, puis, après bien des hésitations, il s’implique
dans le règlement de la guerre de Bosnie à laquelle il est
mis fin lors des accords de Dayton (1995). Convaincu que
les pays démocratiques ne se font pas la guerre, il entend
développer la démocratie à l’échelle mondiale et dresse
une liste d’«États voyous»: pays refusant la démocratie ou
soupçonnés de vouloir se doter d’armes nucléaires. Il s’agit
surtout des pays adversaires: Cuba, la Syrie, l’Irak, l’Iran
et la Libye. À l’inverse, d’autres pays, tout aussi dictato-
riaux et/ou dotés d’armes nucléaires, du Pakistan à l’Arabie
saoudite, ne sont pas sur la liste en raison des liens qui les
unissent à Washington.
Un monde en recomposition 171

En août 1998, des attentatsfrappent les ambassades améri-


caines au Kenya et en Tanzanie. Le Soudan et l’Afghanistan
sont bombardés en représailles, sans preuve formelle de
leur implication. À partir de décembre1998, c’est l’Irak
qui va faire l’objet de bombardements réguliers sans base
juridique. En octobre1999, le Sénat rejette la ratifica-
tion du traité d’interdiction totale des essais nucléaires. Les
contributions à l’ONU sont bloquées.
En 2000, George W. Bush est élu dans des conditions contes-
tables (on a arrêté de recompter les voix dans l’État clé de
Floride, gouverné par son frère). Sans expérience interna-
tionale, il souhaite que les États-Unis adoptent un profil plus
modeste et s’impliquent moins dans les affaires du monde.
Le 11 septembre 2001, deux avions de ligne détournés
par des commandos suicides s’écrasent sur les tours du
World Trade Center, et un troisième sur le Pentagone.
Pour la première fois depuis près de deux siècles, les États-
Unis sont frappés sur leur territoire continental, alors qu’ils
sont au fait de leur puissance. Les attentats font près de
3000morts et créent un choc psychologique immense
dans le pays et le monde entier.
Les «néoconservateurs» –qui estiment qu’il est du devoir
des États-Unis d’exporter leurs valeurs, fût-ce par la force–
y voient «un effet d’aubaine» et vont imposer une poli-
tique étrangère agressive.
Les États-Unis demandent au régime des talibans en
Afghanistan de leur livrer le Saoudien Ben Laden, leader
d’Al-Qaïda, accusé d’être l’instigateur des attentats. Devant
leur refus, ils lancent sans l’OTAN et avec les Britanniques
une campagne de frappes aériennes en Afghanistan. Le
régime des talibans tombe le 7décembre 2001mais Ben
Laden parvient à échapper aux forces anglo-américaines.
172 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le 13décembre, le président Bush dénonce le traité ABM,


signé en 1972à Moscou pour la limitation des missiles
antibalistiques, qui avait résisté à toutes les vicissitudes de
la guerre froide. Il était un obstacle au projet de défense
antimissile.
L’Irak est accusé de vouloir se doter d’armes de destruction
massives et d’avoir partie liée avec Ben Laden. Le caractère
mensonger des accusations et la désapprobation à l’ONU
de plusieurs de leurs alliés, dont la France et l’Allemagne,
ne vont pas empêcher Washington de lancer une guerre
contre ce pays en mars2003, et George W.Bush de faire
de la lutte contre le terrorisme son argument principal de
campagne. Saddam Hussein est renversé le 9avril 2003.
Mais, très vite, les Américains s’enlisent et subissent de
nombreux attentats. Bush est réélu en novembre2004
sur une vague patriotique d’une opinion soudée derrière
un chef de guerre. Celle-ci continue… En 2008, l’échec
américain est patent. L’Irak est une faillite stratégique et
morale.
Les États-Unis sont perçus comme une puissance agressive
et guerrière qui ne respecte pas les valeurs qu’elle proclame
(des tortures de prisonniers d’Abu Ghraib au camp de
prisonniers de Guantanamo) et agissant sans tenir compte
des autres nations. L’hyperpuissance est hyper impopulaire.

L’espoir Obama
La conjugaison de la faillite stratégique et de la crise
économique que subissent les États-Unis va conduire,
le 4novembre 2008, à l’élection surprise du démocrate
Barack Obama à la présidence. Pour la première fois, un
Noir est élu à la Maison-Blanche. Cette élection suscite un
immense espoir au niveau mondial. Barack Obama s’était
Un monde en recomposition 173

opposé dès le départ à la guerre d’Irak, il veut réconci-


lier les États-Unis avec le reste du monde, notamment le
monde musulman.
Il comprend que l’ultra-unilatéralisme agressif de George
Bush a conduit à l’impasse. Lui veut restaurer le leadership
américain, conscient que les États-Unis, à eux seuls, ne
peuvent résoudre les conflits de la planète. Il estime qu’il
a été élu pour mettre fin aux guerres, pas pour en lancer
de nouvelles.
Il annonce la fermeture du camp de Guantanamo (mais
cette promesse ne sera pas tenue du fait du Congrès),
interdit la torture, établit un calendrier de retrait d’Irak,
distingue la «guerre de nécessité» qui a été menée en
Afghanistan et la «guerre de choix» qui a été menée en
Irak. Le 1er septembre 2010, la guerre d’Irak prend offi-
ciellement fin. Le 2mars 2011, un commando américain
tue Ben Laden qui se cachait au Pakistan. En juin2013,
le gouvernement afghan prend le contrôle de la sécurité
du pays en lieu et place de l’OTAN. Mais l’administra-
tion Karzaï est trop corrompue et inefficace, et les tali-
bans retrouvent une légitimité auprès d’une partie de la
population.
Au Proche-Orient, Barack Obama demande expressément
l’arrêt de la colonisation israélienne à Jérusalem-Est et en
Cisjordanie, mais Netanyahou la poursuit, fort du soutien
du Congrès américain.
Favorable au «printemps arabe», Obama refuse pourtant
de s’engager en Libye en 2011et développe le concept
de leading from behind, un leadership de soutien à l’inter-
vention franco-britannique. En Syrie, il avait dressé une
ligne rouge (usage d’armes chimiques) mais ne réagit pas
quand Bachar Al-Assad la franchit. Il y a un «syndrome
174 Les relations internationales de 1945 à nos jours

irakien», comme il y a eu un syndrome vietnamien. Les


États-Unis ne veulent plus être entraînés dans des conflits
extérieurs coûteux.
Obama est également à l’initiative d’une réconciliation
historique avec Cuba.
La création d’un État islamique aux confins de la Syrie et
de l’Irak, la poursuite de la guerre civile en Afghanistan et
des attentats terroristes sont des échecs pour les États-Unis,
qui doivent par ailleurs faire face à la montée en puissance
des pays émergents.
Obama énonce le concept de «pivot asiatique» pour repo-
sitionner le dispositif stratégique américain là où se situent
des marchés et des zones de tensions. La Chine est perçue
comme un défi majeur. Pour y répondre, les États-Unis
ont renforcé leur présence militaire et économique dans la
zone Asie-Pacifique. Ils ont signé un accord de partenariat
transpacifique en 2016, renforcé leur coopération militaire
avec le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et développé
une relation avec le Vietnam.
Après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014,
les États-Unis renforcent leur présence en Europe et
donnent une nouvelle impulsion à l’OTAN. Obama n’a pu
«appuyer sur la touche reset» dans les relations américano-
russes, comme il l’avait annoncé, en partie du fait de la
volonté de Poutine d’affirmer un retour en force de la
Russie sur la scène internationale.À cet égard, la poursuite
du système de défense antimissile, qu’Obama avait pourtant
promis d’abandonner lors de son élection, a joué un rôle
non négligeable.
Barack Obama a su relancer l’économie américaine après
2008. Mais à la fin de son second mandat le chômage est
au plus bas. Il a instauré une couverture de santé pour
Un monde en recomposition 175

tous, ce que Clinton n’était pas parvenu à réaliser, mais les


deux bombes à retardement que sont la dette étudiante
(1 200 milliards) et le régime des retraites demeurent.
Aux États-Unis, l’écart entre les très riches («1%») et les
autres s’est accru: 95% de la croissance depuis 2008ont
été captés par 1% de la population, la classe moyenne a
été réduite, le racisme anti-Noirs n’a pas disparu, la libre-
circulation des armes à feu provoque régulièrement des
tueries et le système carcéral est surchargé et inefficace.
Si Obama a compris que l’époque d’un monde unipolaire
était révolue, la majorité de ses concitoyens et des élus ne
l’a pas réalisé. Le système politique américain est de plus en
plus dépendant du poids de l’argent, à la suite de la décision
de la Cour suprême en 2010de mettre fin au plafonne-
ment des dépenses électorales. La plupart des congressistes
n’ont aucune expérience en relations internationales, ce
qui creuse l’écart entre le poids des États-Unis dans les
affaires mondiales et leur capacité à comprendre le monde
dans lequel ils vivent.

Donald Trump: l’unilatéralisme débridé


Le 8novembre 2016, Donald Trump est élu président des
États-Unis à la surprise générale. En effet, la candidature
aux primaires républicaines de ce magnat de l’immobilier,
devenu célèbre grâce à un show télévisé et à des déclarations
à l’emporte-pièce, n’avait pas été prise au sérieux. On esti-
mait qu’il serait rapidement éliminé. Il a pourtant mis à terre
tous ses opposants républicains, malgré l’hostilité de l’appa-
reil du parti. Opposé à Hillary Clinton, boudé par la plupart
des ténors républicains et multipliant les propos fracassants,
aucun sondage – ou presque – ne le donnait gagnant à
l’élection présidentielle. Il apparaissait comme manquant
d’expérience et de vision, contrairement à Hillary Clinton.
176 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Son discours est apparu extrêmement populaire dans les


milieux blancs déclassés, perdants de la mondialisation
parce qu’ils avaient perdu leur emploi ou leur maison
après la crise de 2008. Quoique milliardaire, il a entonné
un couplet anti-élite qui a fonctionné. Hillary Clinton
était à l’inverse jugée hautaine et loin des préoccupations
quotidiennes des gens.
Donald Trump enchaîne les déclarations sexistes, homo-
phobes et racistes. Il multiplie les provocations verbales,
paraît incohérent et répulsif pour les élites traditionnelles.
Mais loin d’être incohérent, il a un agenda « America First »
et « Make America Great Again ».
Sur le plan international, il veut surtout mettre fin à l’hé-
ritage de Barack Obama qu’il déteste. Il estime que les
États-Unis ont excessivement accepté les contraintes inter-
nationales et été trop conciliants avec les autres nations qui
ont profité de leur générosité.
Il partage cependant un constat avec Obama: les États-
Unis n’ont plus les moyens d’être les gendarmes du monde,
et doivent désormais se préoccuper d’eux-mêmes. Il veut
également établir de meilleures relations avec Moscou,
mais il s’en trouve empêché par les accusations d’ingé-
rence russe dans les élections de 2016 (pour favoriser son
élection) et les freins mis par le Congrès et le Pentagone,
très anti-Russes.
S’il ne veut plus lancer les États-Unis dans des aventures
militaires trop coûteuses et aux résultats catastrophiques,
il continue d’augmenter les dépenses militaires qui passent
de 620 à 738milliards de dollars au cours de son mandat,
soit 38 % des dépenses militaires mondiales. Il veut surtout
rétablir le leadership américain sur le monde par la voie des
sanctions économiques et l’application extraterritoriale de
Un monde en recomposition 177

la législation américaine. Les entreprises étrangères qui ne


respectent pas les sanctions, même si celles-ci sont décidées
unilatéralement par les États-Unis, sont susceptibles d’être
condamnées à de lourdes amendes et/ou d’être privées
d’accès au marché américain.
Donald Trump lance une vaste offensive contre le
multilatéralisme. Il se retire de l’accord de Paris sur
le climat et de l’accord sur le nucléaire iranien signé
par Obama, et met fin à la réconciliation avec Cuba et
Téhéran. Il effectue son premier séjour à l’étranger en
Arabie saoudite, qui s’inquiétait du rapprochement entre
Téhéran et Washington. Riyad se rapproche d’Israël, qui
voit aussi dans l’Iran une menace existentielle. Pour satis-
faire son électorat évangéliste très pro-israélien, Donald
Trump transfère l’ambassade américaine de Tel-Aviv à
Jérusalem et reconnaît l’annexion par Israël du plateau
du Golan et d’une partie de la Cisjordanie. Il opère un
rapprochement spectaculaire avec la Corée du Nord en
rencontrant Kim Jong-un lors de deux sommets, mais
ne parvient pas pour autant à faire renoncer ce dernier
à l’arme nucléaire.
Il se lance dans une politique de confrontation avec la
Chine, accusée de piller les États-Unis (le déficit commer-
cial américain à l’égard de Pékin a atteint le chiffre record
de 400milliards de dollars en 2018). Mais la rivalité entre
les deux puissances dépasse largement le seul aspect
commercial. C’est le leadership mondial que les États-
Unis occupent depuis 1945 qui est en jeu. Lorsque la
Chine a adhéré à l’OMC en 2001, son PIB représentait
10 % du PIB américain. En 2018, il en représente plus
de 60 %, et plus de 70 % en 2023, alors que le PIB de
l’URSS n’en a jamais dépassé les 40 % ! Pour beaucoup,
la question n’est pas de savoir SI la Chine va dépasser les
178 Les relations internationales de 1945 à nos jours

États-Unis, mais QUAND elle le fera. C’est la thèse du


« piège de Thucydide ». Selon l’historien grec, la guerre
était devenue inéluctable entre Sparte et Athènes, lorsque
la première n’a pas accepté la montée en puissance de la
seconde. Mais l’affrontement, du fait notamment de la
dissuasion nucléaire, ne devrait pas avoir lieu sur le terrain
militaire.
La crise du Covid-19 a intensifié cette rivalité. Accusé
d’avoir mal géré la crise, Donald Trump trouve en Pékin
un bouc émissaire idéal. Surtout que l’hostilité à la Chine
est le seul point de sa politique extérieure qui fasse l’objet
d’un consensus bi-partisan aux États-Unis.
Ayant décrit les Mexicains comme des criminels et des
violeurs, il veut accélérer la construction d’un mur entre
les deux pays. Il renégocie l’accord de libre-échange avec
le Mexique et les États-Unis (anciennement ALENA,
désormais AEUMC).
Il désigne l’Union européenne comme un « ennemi »
du fait du déficit commercial américain à son égard
(en moyenne autour de 120 milliards de dollars chaque
année).
Il fait craindre pour la survie de l’OTAN, mais il s’agit
d’un chantage destiné avant tout à forcer les Européens
à augmenter leurs dépenses militaires et à acheter plus
d’équipement aux États-Unis.
Il malmène également les alliés japonais et coréens. Il retire
les États-Unis de l’UNESCO.
Il pousse l’unilatéralisme à son paroxysme. S’il obtient
certains résultats par la menace (l’Iran ne peut plus vendre
son pétrole), il peut affaiblir sur le long terme la crédibilité
des États-Unis.
Un monde en recomposition 179

Joe Biden, le retour de l’Amérique ?


L’ancien vice-président d’Obama remporte les élections
présidentielles de l’automne 2020 face à Donald Trump.
Mais ce dernier conteste sa défaite. Certains de ses soutiens
les plus radicalisés envahissent le Congrès américain le
6janvier 2021, jour du vote de l’investiture de Joe Biden.
L’image d’une démocratie américaine profondément affai-
blie et divisée fait le tour de la planète. Il veut réconcilier
les Américains alors que la société est de plus en plus clivée.
Les partisans de Donald Trump n’acceptent toujours pas sa
défaite. En juin2022, la Cour suprême –où les conserva-
teurs dominent avec six juges contre trois progressistes du
fait des nominations de Trump– abolit le droit à l’avorte-
ment au niveau fédéral et consacre le droit de port d’armes
en dehors du domicile malgré des tueries de masse de plus
en plus fréquentes.
Biden est élu sur le slogan « America is Back ». Du point de vue
de la politique étrangère, la Chine reste le dossier prioritaire
de Washington, comme sous Donald Trump. Le nouveau
président américain cherche en cela à constituer une alliance
des démocraties et donc à se rapprocher de ses partenaires
traditionnels européens et asiatiques, malmenés à l’ère Trump.
Dans cet objectif, Joe Biden met en place une politique
étrangère plus multilatérale. Il fait réintégrer les États-Unis
dans l’accord de Paris sur le climat et rouvre les discussions
avec Téhéran. Pour autant, il ne remet pas en question
les gestes de Donald Trump à l’égard de l’allié israélien.
Il annonce vouloir se montrer plus attentif aux droits de
l’homme, en suspendant notamment la vente d’armes à
l’Arabie saoudite du fait de la guerre qu’elle mène au
Yémen. Mais il opère un rapprochement avec Riyad après
le déclenchement de la guerre en Ukraine.
180 Les relations internationales de 1945 à nos jours

En Indopacifique, il renforce la coopération avec ses alliés


au travers d’alliances tel que le Quad (Inde, Australie,
Japon, États-Unis) ou l’AUKUS (Australie, Royaume-Uni
et États-Unis) pour contrer l’influence de Pékin dans la
région.
Mais la débâcle de Kaboul à l’été 2021, c’est-à-dire le retrait
en urgence des troupes américaines d’Afghanistan laissant
le pouvoir aux talibans, le tout sans coordination avec leurs
alliés, dégrade la crédibilité stratégique des États-Unis.
Le déclenchement de la guerre en Ukraine par Moscou en
février2022 provoque un rapprochement transatlantique
sans précédent, à l’avantage de Washington, à nouveau perçu
comme le seul protecteur crédible pour les Européens.
L’OTAN retrouve sa raison d’être et le complexe militaro-
industriel américain bénéficie de l’augmentation des
dépenses militaires européennes quasi généralisées à la suite
du déclenchement de la guerre.
La guerre représente pour les États-Unis l’occasion de
resserrer les rangs dans la perspective de l’opposition
souhaitée entre l’axe des pays démocratiques et l’axe des
pays autocratiques, au premier rang desquels Moscou et
Pékin.
Mais les pays occidentaux ne parviennent pas à convaincre
les pays du Sud global à prendre les mêmes sanctions
qu’eux à l’égard de Moscou. Le clivage « The West vs the
Rest » prend racine et s’amplifie.
Les États-Unis renforcent leur leadership à l’égard des pays
européens mais voient leur influence au niveau mondial
dans le « Sud global » décliner.
Les États-Unis sont les premiers fournisseurs d’aide mili-
taire à l’Ukraine. Les pays européens augmentent leurs
Un monde en recomposition 181

dépenses militaires, mais pour majoritairement acheter des


équipements américains. La fourniture d’énergie –gaz et
pétrole– provenant de Russie ayant pris fin du fait des
sanctions occidentales, les États-Unis se retrouvent à être
l’un des principaux fournisseurs d’énergie pour les pays
européens.
L’OTAN apparaît aux yeux de tous les pays européens
comme la seule organisation capable de tenir tête à Moscou.
Les projets d’autonomie stratégique européens perdent de
leur attrait de peur de provoquer une distance entre les
Européens et Washington. La Suède et la Finlande, qui
avaient été neutres depuis 200 ans pour la première, depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale pour la seconde,
rejoignent l’OTAN.
Les attentats du Hamas du 7octobre 2023 suivis d’une
riposte militaire massive israélienne sur la bande de Gaza
et sa population civile vont perturber l’agenda géopolitique
américain.
La guerre au Proche-Orient montre que les accords
d’Abraham, en ayant occulté la question palestinienne, n’ont
en rien contribué à pacifier la région.
Horrifiés par les attentats du Hamas, les États-Unis
proclament leur solidarité inconditionnelle à l’égard
d’Israël. Mais la riposte israélienne est jugée dispropor-
tionnée, y compris à Washington. Les mises en garde
verbales et la prise de distance des différents respon-
sables américains, Biden en tête, n’influent en rien sur
la conduite des opérations par Israël. Les pays du « Sud
global » reprochent le double standard des États-Unis,
sanctionnant les bombardements de populations civiles
par la Russie, mais n’en faisant pas suffisamment de même
lorsque c’est Israël qui y procède.
182 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Pour la première fois, le soutien inconditionnel à l’égard


d’Israël est mis en cause au sein du parti démocrate par
les nouvelles générations face aux images en provenance
de Gaza.
Donald Trump se lance dans la campagne électorale, bien
décidé à reconquérir la Maison-Blanche. Son éventuelle
élection fait craindre un lâchage de la cause ukrainienne
par Washington et la remise en cause des relations avec les
alliés européens et asiatiques, et plus largement la remise
en cause d’un ordre international dans lequel le multi-
latéralisme pourrait encore fonctionner.
Les incertitudes de la politique intérieure américaine
pèsent sur la crédibilité internationale des États-Unis.

La russie, un retour en force remis en cause par La guerre

Sur fond de guerres de Tchétchénie


Boris Eltsine, jugé peu crédible par les Occidentaux,
va s’imposer au pouvoir à Moscou après le coup d’État
avorté d’août 1991. Il a démantelé le communisme et
les infrastructures soviétiques sans réellement introduire
une économie de marché ni une véritable démocratie. En
septembre1993,il fait donner l’assaut contre le Parlement.
Résultat: 147morts selon les sources officielles.
À partir de décembre 1994, il lance la Russie dans la
première guerre de Tchétchénie. Les Tchétchènes récla-
ment l’indépendance, et Eltsine se retrouve dans la posi-
tion de l’arroseur arrosé. Lui qui a conduit à la dissolution
de l’URSS voit désormais la Russie qu’il préside menacée
de sécession. Il réagit avec une grande brutalité. La guerre
fait près de 100000morts et se termine par un semi-
échec pour la Russie.
Un monde en recomposition 183

Les privatisations ne vont pas déboucher sur une


économie de marché mais plutôt sur la constitution
de nouveaux empires économiques détenus par des
oligarques proches du pouvoir. Un véritable hold-up
sur les richesses nationales est organisé au profit des amis
d’Eltsine qui expatrient une grande partie de leur fortune.
La presse, qui avait obtenu un haut niveau de liberté à la
fin de la période Gorbatchev, est plus ou moins remise
sous contrôle. Le crash boursier d’août 1998, la fuite des
capitaux et la corruption achèvent de mettre le pays à
genoux. Entre 1991 et 1999, le PIB russe a perdu plus
de 60% de sa valeur, passant de 518milliards de dollars
à 196 milliards.
En octobre1999débute la seconde guerre de Tchétchénie,
la région n’ayant toujours pas été «pacifiée» malgré sa
destruction quasi-totale. Le pouvoir russe ne veut pas céder
de peur d’être confronté à une contagion du séparatisme
dans les républiques caucasiennes, région importante pour
l’acheminement du pétrole de la Caspienne. Le compor-
tement de l’armée russe est particulièrement brutal et
des violations massives des droits de l’homme ainsi que la
généralisation de la torture sont signalées dans l’indiffé-
rence quasi générale des pays occidentaux.
La Russie n’a plus l’importance géopolitique de l’Union
soviétique. Elle a été admise au G8malgré une économie
chancelante. Elle dispose, certes, toujours d’un siège de
membre permanent au Conseil de sécurité et d’un stock
considérable d’armes nucléaires, mais son armée abrite des
effectifs pléthoriques et des équipements technologique-
ment dépassés.
184 Les relations internationales de 1945 à nos jours

L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir


En décembre1999, Eltsine démissionne six mois avant la
fin de son mandat.Vladimir Poutine, encore inconnu et
issu des services de renseignements, est désigné à sa place
avant de remporter les élections en mars2000sur fond
de guerre en Tchétchénie.Alors que l’URSS avait effrayé
le monde occidental par sa puissance pendant des décen-
nies, c’est désormais la faiblesse de la Russie qui inquiète.
L’État central est vidé de ses compétences au profit des
oligarques, des dirigeants des régions et de la mafia. Poutine
veut restaurer l’autorité de l’État russe et le fait de façon
autoritaire et brutale mais parvient à ses fins.
La Russie a perdu beaucoup de son influence, non
seulement en Europe, mais dans son entourage proche
(Ukraine, Géorgie). Après la guerre d’Irak, la hausse des
cours du pétrole et du gaz va accélérer le développe-
ment économique de la Russie. Poutine, réélu en 2004,
voit exploser le PIB russe, qui atteint 591 milliards de
dollars en 2004 et est multiplié par près de trois en l’es-
pace de quatre ans, pour dépasser les 1 500 milliards
de dollars en 2008. 85 % des rentrées de devises russes
proviennent desmatièrespremières énergétiques, ce qui
est problématique.
Au cours de son second mandat, Vladimir Poutine s’im-
pose sur la scène internationale et redonne sens à la diplo-
matie russe. S’il est critiqué à l’étranger, notamment pour
les entraves aux libertés, il est très populaire en Russie où
l’opinion lui est reconnaissante d’avoir restauré l’économie
russe et permis une «revanche» sur les humiliations des
années 1990. Il a redonné à Moscou un rôle stratégique
mondial, la Russie est de nouveau respectée sur la scène
internationale.
Un monde en recomposition 185

Le 2mars 2008, Dmitri Medvedev est élu président de la


Fédération de Russie et entre officiellement en fonction
le 7mai, alors que Vladimir Poutine devient son Premier
ministre (la Constitution russe interdisant plus de deux
mandats consécutifs à la tête de l’État). Medvedev est
souvent considéré comme étant plus libéral que son prédé-
cesseur mais il conserve la même ligne de conduite quant à
la volonté de faire à nouveau de la Russie un acteur décisif
sur la scène internationale.
Sa politique étrangère est marquée par la crise en Ossétie
du Sud en 2008. Une mini-guerre éclate entre la Russie
et la Géorgie le 8août 2008, le jour même de l’ouver-
ture des Jeux de Pékin. La Géorgie veut reconquérir les
provinces sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud,
protégées par Moscou. La Russie réagit en envoyant des
troupes et en bombardant la Géorgie. C’est une victoire
militaire obtenue contre un allié des États-Unis (qui n’ont
pas réagi), une médiation européenne permettant le retrait
des soldats russes de Géorgie.
En 2011, la Russie s’abstient sur la résolution 1973 qui
prévoit l’usage de la force pour protéger la population de
Benghazi (Libye) menacée par Muhammar Kadhafi, mais
les Occidentaux modifient la mission en cours de route
pour parvenir à l’élimination de Kadhafi et à un change-
ment de régime.Vladimir Poutine reprochera à Medvedev
d’avoir été trop conciliant avec les Occidentaux.
En 2012, Vladimir Poutine est élu pour un nouveau
mandat de sixans à la présidence. Un début de contestation
prend forme mais l’opposition est divisée entre libéraux,
ultranationalistes et communistes de la vieille garde.
La guerre de Tchétchénie a pris fin, mais le Caucase
reste agité par des groupes djihadistes. La Russie veut
186 Les relations internationales de 1945 à nos jours

se reconstruire économiquement. Elle doit faire face au


manque d’investissement, à l’absence de diversification de
l’économie. Elle reste prisonnière des revenus des matières
premières énergétiques mais une classe moyenne a émergé.
En novembre 2013, le président ukrainien Ianoukovytch
annonce la suspension des négociations sur l’accord
d’association avec l’Union européenne, qui éloignait
l’Ukraine de la Russie. De nombreux Ukrainiens mani-
festent contre cette décision et se réunissent sur la place
centrale de Kiev: Maïdan. Le pays voit s’affronter les
proeuropéens, majoritaires, et les prorusses. Le 22février
2014, Ianoukovytch prend la fuite.
Le 27février 2014, un référendum, organisé en Crimée,
voit 96% des participants voter en faveur d’un rattache-
ment à la Russie. La Russie rattache la Crimée à son
territoire. Les Occidentaux et l’Ukraine estiment le réfé-
rendum illégal au vu du droit international. Le territoire
de Crimée, majoritairement peuplé de Russes et où se
trouve la flotte russe de Sébastopol, avait été rattaché à
l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954, à l’époque où les
frontières internes n’avaient pas d’importance. Des sépa-
ratistes prorusses s’emparent des oblasts de Donetsk et de
Lougansk dans la région du Donbass à l’est de l’Ukraine.
En mars 2014, les Occidentaux adoptent des sanctions
économiques à l’égard de la Russie qui, en réaction, interdit
l’importation de produits agricoles, de matières premières
et de denrées alimentaires venant des pays concernés.
Poutine se rapproche alors de la Chine (avec laquelle il
signe un accord de partenariat énergétique) et participe au
sommet des BRICS en juillet2014 à Fortaleza, au Brésil.
En février2015, les accords de Minsk sont signés entre
Poutine et le président ukrainien Porochenko, sous l’égide
Un monde en recomposition 187

d’Angela Merkel et de François Hollande. Ils aboutissent


à un cessez-le-feu.
La Russie soutient toujours en sous-main les indépendan-
tistes prorusses de l’Est ukrainien, tandis que Kiev refuse
d’accorder une relative autonomie à ce territoire, contraire-
ment à ce que prévoyaient les accords de Minsk. L’Ukraine
connaît une grave crise économique et a du mal à vaincre
la corruption. Le «mouvement Maïdan» de la jeunesse
ukrainienne a été détourné par les oligarques ukrainiens.
En Syrie, la Russie soutient le régime de Bachar Al-Assad
présenté comme un rempart contre le terrorisme. Elle veut
surtout éviter que s’opère un changement de régime par la
force, à l’image de ce qui s’est produit en Irak en 2003 et en
Libye en 2011. Elle intervient militairement et brutalement
début 2016afin d’éviter la chute du régime. La Russie
entend montrer qu’elle est de retour au Proche-Orient et
qu’aucune solution ne se fera sans elle, encore moins contre
elle. Elle est le seul pays à avoir de bonnes relations avec
tous les acteurs de la région, d’Israël au Hamas. Elle fait
un retour spectaculaire également en Afrique. Un premier
sommet Russie-Afrique réunit plus de quarante chefs
d’État et de gouvernements à Sotchi en octobre2019. La
force de mercenaires russes Wagner intervient en Libye
dans le cadre de la guerre civile, en Centrafrique après le
départ des forces françaises, et désormais au Mali et plus
largement au Sahel.
Poutine a fait son deuil d’une réconciliation avec
l’Occident, convaincu que celui-ci ne veut pas reconnaître
la Russie comme une puissance autonome. Les espoirs de
réconciliation tant avec Barack Obama qu’avec Donald
Trump ont échoué du fait de l’opposition du Congrès
et du complexe militaro-industriel, et Vladimir Poutine
188 Les relations internationales de 1945 à nos jours

estime que les Européens ne font que reprendre les posi-


tions américaines. Certains experts américains estiment
que, le défi majeur futur pour les États-Unis étant la Chine,
c’est une erreur de pousser la Russie dans ses bras.
L’économie russe est atteinte par les sanctions occiden-
tales édictées après l’annexion de la Crimée et surtout par
une trop forte dépendance au cours du pétrole et du gaz.
Par ailleurs, la fermeté de Poutine au niveau international
flatte un patriotisme russe. Sa cote fait un bond de popu-
larité après l’annexion de la Crimée (88%). Sa politique
étrangère contribue autant à sa popularité en Russie qu’à
son discrédit dans le monde occidental. Évidemment, à
ses yeux, le premier facteur est bien plus important que
le second. Poutine a obtenu des succès de prestige (Jeux
olympiques de Sotchi en 2014, Coupe du monde de foot-
ball en 2018). Il est réélu en 2018. Mais l’usure du pouvoir,
les difficultés économiques et l’annonce impopulaire d’une
réforme des retraites font baisser sa popularité. Mais il n’y
a pas d’alternative et l’opposition est faible et muselée.
Vladimir Poutine met en place, en 2020, une réforme de
la Constitution, qui lui ouvre la possibilité d’être candidat
de nouveau pour deux mandats, ce qui le conduirait éven-
tuellement au pouvoir jusqu’en 2036. Le risque est de faire
le (les ?) mandat de trop.
Après avoir massé, au cours de l’année 2021, entre
100 000et 200 000 hommes à la frontière ukrainienne,
et malgré des tentatives de dialogue et de médiation
notamment de la part de la France et de l’Allemagne,
Vladimir Poutine lance le 24février 2022 la guerre contre
l’Ukraine, baptisée « opération militaire spéciale ». L’armée
russe parvient rapidement à proximité de Kiev, mais est
confrontée à une puissante résistance ukrainienne. Elle est
Un monde en recomposition 189

forcée de reculer et de concentrer ses efforts sur le Donbass


et l’Est ukrainien.
Cette violation du droit international est très largement
condamnée à l’Assemblée générale des Nations unies.
Mais seuls les Occidentaux et leurs proches alliés asiatiques
adoptent des sanctions contre Moscou ; les pays africains,
latino-américains ou asiatiques souhaitant dans leur grande
majorité conserver de bonnes relations avec la Russie et
ne pas se voir imposer l’agenda occidental. La guerre et
les sanctions occidentales ont un impact important sur les
secteurs énergétiques et agricoles. Les prix s’envolent et
mettent en difficulté la plupart des économies. La Russie
trouve, avec la Chine notamment, de nouveaux débouchés
pour ses exportations d’hydrocarbures, mais devrait à terme
subir les conséquences de la réorientation des importations
européennes.
En outre, Poutine supprime les libertés individuelles en
Russie, ce qui provoque un exode des élites ouvertes à
l’international, notamment ceux qui travaillent dans le
secteur du numérique et des technologies de pointe.
La décision russe de se lancer dans cette guerre ainsi
que les crimes de guerre commis par l’armée russe en
Ukraine choquent les opinions publiques occidentales et
provoquent une rupture durable en Europe. La Russie est
isolée tandis que les Européens se rassemblent dans le cadre
de l’OTAN, derrière les États-Unis.
Vladimir Poutine a en partie dilapidé son héritage en se
lançant dans la guerre. Contrairement à ses objectifs, il a
perdu définitivement l’Ukraine, où le sentiment national
est devenu violemment anti-russe et qui se voit reconnaître
le statut de candidat à l’Union européenne en juin2022,
malgré la faiblesse de son économie et son niveau de
190 Les relations internationales de 1945 à nos jours

corruption. Il a ressoudé les Occidentaux derrière les


États-Unis et se retrouve dans une position encore plus
désavantageuse vis-à-vis de la Chine.
Si la Russie est durablement coupée du monde occidental,
elle conserve des liens importants avec les pays du Sud
global.
Vladimir Poutine est inculpé par la Cour pénale inter-
nationale au printemps 2023.
Sur le terrain, après avoir craint un effondrement de son
armée en novembre 2022,Vladimir Poutine voit avec satis-
faction l’échec de la contre-offensive ukrainienne en2023,
le front se stabilise dans le Donbass. Le leader de la milice
Wagner, qui avait ouvertement défié l’autorité de Vladimir
Poutine en juin 2023, disparaît dans un « accident » d’avion
deux mois plus tard. L’opposant historique au régime,
Navalny, meurt dans un bagne en février 2024.
Vladimir Poutine a réinstauré une atmosphère néo-
stalinienne, le goulag de masse en moins. Mais si elle
contrôle à l’heure actuelle 18 % du territoire ukrainien, la
Russie est néanmoins affaiblie par cette guerre.
Vladimir Poutine est réélu en mars 2024 avec près de 88%
des voix, dans une élection sans véritable opposant.

L’europe en difficuLté

La redéfinition de la sécurité européenne


L’OTAN allait-elle survivre à la dissolution de l’URSS?
Historiquement, les alliances défensives ne survivent pas
aux menaces qui ont suscité leur création. Pourtant les
membres de l’OTAN vont contredire cette assertion. Ils
Un monde en recomposition 191

décident de conserver ce qui apparaît comme un pôle de


stabilité dans un continent où les menaces sont perçues
comme relevant de l’imprévisible et de l’instable. Ce main-
tien est une volonté autant américaine qu’européenne.
En 1993, son secrétaire général Willy Claes affirme que
l’Organisation atlantique doit répondre à une menace
venant désormais non plus de l’Est mais du Sud.
L’OTAN s’attelle à deux nouvelles missions: le maintien
de la paix en Europe et les contacts avec les anciens pays
de l’Est, ces derniers posant leurs candidatures d’adhé-
sion. Les membres de l’organisation, y compris les États-
Unis, craignent que son élargissement ne conduise à sa
dilution. En 1994, ils proposent un «partenariat pour la
paix», formule plus souple de coopération, auquel adhère
la Russie. En1997, la Pologne, la République tchèque et
la Hongrie sont néanmoins admises au sein de l’OTAN.
Bill Clinton s’est laissé convaincre que c’était le moyen de
préserver l’influence américaine en Europe.
Après le 11septembre 2001, l’OTAN décide de mettre en
œuvre pour la première fois le mécanisme de solidarité mili-
taire prévu à l’article5du traité. Malgré cela, les États-Unis
préfèrent organiser leur riposte sur l’Afghanistan sans l’appui
de l’OTAN, en lançant l’opération «Liberté immuable».
Toutefois, devant la dégradation de la situation politico-
militaire, ils finissent par impliquer l’OTAN en Afghanistan.
Ainsi, le 11août 2003, l’organisation prend le commande-
ment de la Force internationale d’assistance et de sécurité
(FIAS). Sa principale mission est d’assurer la stabilisation et
la reconstruction du pays, tout en aidant le gouvernement
afghan à asseoir son pouvoir sur l’ensemble du territoire.
En 2002, les trois pays Baltes (Lituanie, Lettonie, Estonie), la
Slovaquie, la Slovénie, la Bulgarie et la Roumanie intègrent
l’OTAN à leur tour. Une force de réaction rapide pouvant
192 Les relations internationales de 1945 à nos jours

être déployée en dehors de l’Europe est créée. Il avait été


prévu, lors de l’adoption d’un nouveau concept stratégique
en 1999, impliquant que l’OTAN puisse contribuer à la
stabilisation des crises «hors zone», c’est-à-dire en dehors
de l’Europe. La Croatie et l’Albanie sont admises en 2009,
le Monténégro en 2017 et la Macédoine du Nord en 2020.
L’OTAN compte désormais 30États membres. Ces élar-
gissements sont vécus comme une volonté d’encerclement
par la Russie. Elle ne peut cependant les empêcher. Cela
vient crisper ses relations avec les Occidentaux.
À l’échelle de l’Union européenne, le traité de Maastricht
(1992) prévoit d’instituer la politique étrangère et de
sécurité commune (PESC), celle-ci incluant «l’ensemble
des questions relatives à la sécurité de l’Union européenne,
ycompris la définition, à terme, d’une politique de défense
commune, qui pourrait conduire, le moment venu, à une
défense commune». La France est toujours soupçonnée de
plaider pour une Europe puissante pour mieux diminuer
l’influence américaine. L’idée qu’un pilier européen de la
défense puisse agir soit en liaison avec Washington, soit de
façon autonome, se faisait jour.
Le 4décembre 1998, au sommet franco-britannique de
Saint-Malo, la Grande-Bretagne, alliée traditionnelle de
Washington, accepte que l’Union européenne se dote de
capacités «d’actions autonomes soutenues par des forces
armées crédibles». Londres reconnaît à l’Union européenne
une légitimité à traiter des questions de défense. En
décembre1999, tirant les leçons de la guerre du Kosovo,
le Conseil européen d’Helsinki, décide de créer des struc-
tures politiques et militaires permettant à l’Union euro-
péenne d’assurer la gestion militaire et non militaire des
crises. Une capacité autonome de défense permettant de
déployer dans un délai de soixante jours et de soutenir
Un monde en recomposition 193

pendant au moins une année des forces militaires pouvant


atteindre de 50000à 60000hommes est prévue. Mais la
division des Européens lors de la guerre d’Irak de 2003,
partagés entre ceux qui sont favorables à la guerre et ceux
qui s’y opposent, va venir briser cette dynamique.
En avril2009, lors du sommet du soixantième anniver-
saire de l’OTAN, la France annonce qu’elle réintègre
le commandement intégré de l’organisation (elle l’avait
quittée en 1966 sur la décision du général de Gaulle).
Nicolas Sarkozy justifie ce choix par la volonté de créer
un pilier européen de la défense au sein de l’OTAN. La
présence d’Obama à la tête des États-Unis rend la réinté-
gration plus facilement acceptable mais certains regrettent
le signal d’une perte de la spécificité de la position fran-
çaise. François Hollande, qui avait critiqué cette décision,
ne reviendra pas dessus après son élection en 2012.
La Russie voit les choses différemment et se sent cernée par
cet élargissement. Les nouveaux États membres, ex-pays du
pacte de Varsovie, notamment la Pologne et les pays Baltes,
voient toujours Moscou comme une menace existentielle.
L’annexion de la Crimée en 2014va conduire l’OTAN
à renforcer son dispositif militaire face à la Russie. Si on
ne peut pas réellement parler, comme le font certains,
d’un retour de la guerre froide (il n’y a pas deux alliances
mondiales qui se font face), il y a un indéniable climat
d’hostilité entre la Russie et les pays de l’OTAN.
L’arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2017
va susciter un trouble. Au cours de la campagne électo-
rale, il avait déclaré que l’OTAN était obsolète, et qu’il
voulait nouer un nouveau partenariat avec la Russie, ce
qui va inquiéter les milieux atlantistes. Il accuse les pays
européens de bénéficier de la protection américaine sans
194 Les relations internationales de 1945 à nos jours

en payer le prix et les exhorte à augmenter leurs dépenses


de défense– et leurs achats d’équipements militaires aux
États-Unis. Il déclare que l’Union européenne est « un
ennemi » sur la base du déficit commercial américain à son
égard. Ses décisions unilatérales en matière diplomatique
et l’absence totale de consultations avec les pays européens
les font douter de la solidité de la garantie américaine. Sa
grossièreté et sa brutalité inquiètent, y compris la chance-
lière allemande Angela Merkel.
Sur la désinvolture américaine se greffe le cavalier seul
de la Turquie en Syrie et en Libye et ses achats d’armes
àlaRussie.
Face à cette situation, Emmanuel Macron ira jusqu’a
déclarer, en novembre 2019, que l’OTAN est en état de
mort cérébrale.
Les pays baltes et la Pologne ne veulent en rien critiquer
Washington.Varsovie ira jusqu’à proposer deux milliards
de dollars aux États-Unis pour construire une base mili-
taire américaine sur son territoire. Globalement, par
habitude, par peur de franchir le pas, par crainte de la
Russie, les pays européens hésitent toujours à se diriger
vers l’autonomie stratégique.
Si le mandat de Donald Trump puis la débâcle américaine à
Kaboul à l’été 2021 ont pu nourrir cette volonté européenne
de se diriger vers une autonomie stratégique, le déclenche-
ment de la guerre en Ukraine relègue une telle orientation
au dernier plan des priorités stratégiques. L’OTAN retrouve
sa place centrale dans la politique de sécurité européenne.
La Finlande et la Suède, des pays qui avaient fait de leur
neutralité stratégique l’axe central de leur politique étran-
gère, décident d’intégrer l’alliance Atlantique. Un éventuel
retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait
Un monde en recomposition 195

rebattre les cartes. Celui-ci menace en janvier2024 de ne


pas aider les pays européens, dans le cas où ils seraient atta-
qués par la Russie, s’ils ne payent pas plus pour leur défense.

L’élargissement de l’Europe
Le fossé économique est grand entre l’Europe de l’Est et
les membres de l’Union européenne, il faut donc préparer
l’intégration de ces pays.
Les pays déjà membres y voient la perspective de nouveaux
débouchés ; les pays candidats, la promesse d’un rattra-
page de leur retard économique. L’Union européenne va
apporter un soutien aux réformes tant économiques que
démocratiques des pays candidats.

Les nouveaux candidats


Le 1erjanvier 1999, l’euro est introduit comme monnaie
unique dans onze pays de l’Union européenne, et notam-
ment dans les pays du Sud dont on ne pensait pas initiale-
ment qu’ils pourraient réunir les conditions.
Le 1ermai 2004, huit anciens pays communistes (Estonie,
Lituanie, Lettonie, République tchèque, Slovaquie, Pologne,
Hongrie, Slovénie) et deux îles méditerranéennes (Malte
et la République de Chypre, qui ne contrôle que la partie
sud de l’île) satisfont les conditions d’adhésion définies par
le traité de Maastricht (article49: « Tout État européen
qui respecte les principes de la liberté, de la démocratie,
des droits de l’Homme et des libertés fondamentales ainsi
que de l’État de droit, peut demander à devenir membre
de l’Union ») et aux « critères de Copenhague » de
décembre1993 (l’existence d’institutions stables garantis-
sant la démocratie, la primauté du droit, le respect des droits
de l’homme et des minorités ainsi que leur protection ;
196 Les relations internationales de 1945 à nos jours

l’existence d’une économie de marché viable ; la capacité à


faire face aux forces du marché et à la pression concurren-
tielle à l’intérieur de l’Union ; l’aptitude à assumer les obli-
gations découlant de l’adhésion, et notamment de l’Union
économique et monétaire). Ces dix pays adhèrent à l’Union
européenne qui compte désormais 450millions d’habitants.
La Bulgarie et la Roumanie adhèrent en 2007. La Croatie
en 2013.
La Turquie pose un problème particulier. Elle est candi-
date depuis longtemps et elle est un partenaire ancien de
l’Europe mais sa taille, son poids démographique et, pour
certains, le fait qu’elle soit un pays musulman (bien que
laïque) pose problème. À partir de 2014, la dérive auto-
ritaire du président Erdoğan et sa politique étrangère qui
s’affranchit des règles de solidarité atlantique compliquent
le dossier. La question des frontières de l’Europe est posée.
En mars 2016, l’Union européenne signe un accord avec
la Turquie afin de contrôler les arrivées de migrants qui
transitent généralement par ce pays.
Dans le cadre de la guerre lancée par la Russie en Ukraine,
Kiev dépose sa candidature en vue d’intégrer l’Union
européenne. Celle-ci reconnaît officiellement la candida-
ture de l’Ukraine. Mais cette dernière n’est pas en mesure,
notamment sur les plans économique et de gestion et de
lutte contre la corruption, d’intégrer à court terme l’Union
européenne.
La Moldavie émet une demande similaire, qu’elle se voit
également reconnaître officiellement par l’Union.

Les difficultés de l’Europe


Le 1erdécembre 2009, le traité de Lisbonne entre en vigueur.
Il prévoit la mise en place d’un président de la Commission
Un monde en recomposition 197

élu pour deux ans et demi et un haut-représentant pour la


politique étrangère censé donner une voix à l’Europe. Le
poids des États reste cependant important.
Pour beaucoup d’Européens l’élargissement a été trop
rapide et trop large. Il y a un désenchantement des popula-
tions qui reprochent à l’Union européenne d’être impuis-
sante face à la crise économique et à la persistance du
chômage. Il y a la peur d’un déclassement stratégique,
social et économique. Les élections au Parlement européen
de2014 voient partout une poussée de l’extrême droite et
des mouvements antieuropéens.
Mais, de l’extérieur, l’Europe reste perçue comme un eldo-
rado. De nombreux migrants, fuyant des pays en guerre
ou la misère, tentent de la rejoindre, souvent au péril de
leur vie. En 2015, c’est plus d’un million de personnes
qui cherchent refuge en Europe, fuyant la guerre civile en
Syrie, l’Afghanistan, l’Irak ou encore l’Érythrée.
À ce sujet, l’Europe est divisée. L’Allemagne, en déficit
démographique et bonne santé économique, se dit prête à
les accueillir par la voix de sa chancelière,Angela Merkel.
Les autres pays européens sont plus réservés et le flux
provoque une poussée de l’extrême droite. Les accords
de Schengen, qui lient 22pays de l’Union européenne
et permettent la libre-circulation, sont remis en question.
Mais la plus grave division apparaît entre l’Est et l’Ouest, la
société à l’Est étant plus fermée culturellement et homo-
gène ethniquement.
À la suite de la crise financière, en octobre 2009, le socia-
liste George Papandréou, qui vient d’arriver au pouvoir
en Grèce, veut mener une politique de relance. Il s’aper-
çoit que le déficit est plus important que prévu, et que les
comptes nationaux ont été maquillés avec la complicité
198 Les relations internationales de 1945 à nos jours

d’organismes financiers. La Grèce ne peut faire face au


remboursement de sa dette. Les pays européens,Allemagne
en tête, hésitent à aider un pays jugé trop laxiste.
Après plusieurs « sommets de la dernière chance», un
accord est trouvé en 2012, créant un mécanisme européen
de stabilité, fonds commun de créance destiné à pallier la
défaillance éventuelle d’un État membre de la zone euro.
Mais on s’aperçoit que l’écart est resté grand entre certains
pays, et l’Allemagne, en meilleure santé économique et
qui accumule les excédents, s’interroge sur le niveau de
solidarité à avoir avec les autres pays.
Le 23 juin 2016, les Britanniques se sont exprimés par
référendum pour la sortie (Brexit) du Royaume-Uni de
l’Union européenne.
Londres et Bruxelles se révélant incapables de trouver
un accord concernant les conditions de retrait du
Royaume-Uni dans le temps imparti, la date de sortie de
ce dernier est plusieurs fois repoussée. La classe politique
britannique se déchire, ainsi que la population. Un fossé
se creuse entre partisans du Brexit et ceux du « Remain ».
Boris Johnson, devenu Premier ministre en juillet 2019,
confirme la décision du Brexit. Le Royaume-Uni quitte
finalement l’Union européenne le 30 janvier 2020.
Empêtré dans divers scandales, notamment liés à des fêtes
ayant eu lieu au 10 Downing Street en plein confinement
lié à la pandémie de Covid-19, Boris Johnson est contraint
de quitter la direction du parti conservateur et son poste
de Premier ministre à l’été 2022.
La droite radicale ou l’extrême droite gagne du terrain sur
la quasi-totalité du continent sur fond d’euro scepticisme
et d’hostilité aux migrants et réfugiés. Elle s’est emparée
du pouvoir en Hongrie et en Pologne jusqu’en 2023 et
Un monde en recomposition 199

désormais en Italie, en Slovaquie, au sein d’une coalition


en Finlande et a remporté les élections aux Pays-Bas.
Elle entre massivement à l’Assemblée nationale française
(89 députés) en juin 2022. Elle réalise également des
percées électorales en Espagne et en Allemagne, pays
traditionnellement épargnés du fait de leur histoire.
L’extrême droite devrait également voir ses déjà très bons
scores de 2019 augmenter aux élections européennes
de2024.
La présidente de la Commission européenne, Usrula von
der Leyen, ancienne ministre allemande de la Défense,
annonce sa volonté d’une « commission géopolitique ».
La nécessité de réagir aux incohérences américaines, à
l’activisme diplomatique et économique de la Chine
et au défi stratégique russe rend cette perspective
nécessaire.
Après avoir réagi en ordre dispersé lors de la crise du
Covid-19, l’Union européenne a su mettre en place un
plan de soutien économique cohérent en mai 2020, sous
la poussée du couple franco-allemand reformé et le volon-
tarisme de la Commission.
La guerre en Ukraine est un nouveau test pour l’Union
européenne. Les pays membres ont su prendre des positions
communes sur les sanctions à l’égard de la Russie. Mais
les projets d’autonomie stratégique européenne sont mis
à l’écart, l’OTAN –et la protection américaine– appa-
raissant comme le niveau indépassable de la sécurité euro-
péenne. Un éventuel lâchage américain de l’Ukraine en
cas d’élection de Donald Trump mettrait l’Europe face à
des choix cornéliens. Continuer à aider –et jusqu’où–
l’Ukraine ? Comment et à quel prix ?
200 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Le proche-orient, toujours dans La tourmente


L’impasse du conflit israélo-palestinien, la permanence
du terrorisme, les coups d’État des printemps arabes, la
menace d’un Iran nucléaire, le chaos en Irak et en Syrie
font de cette région du monde un foyer insurrectionnel.

Poursuite du conflit israélo-palestinien


Après la victoire de la guerre du Golfe, les États-Unis
veulent relancer le processus de paix au Proche-Orient,
parce qu’on leur reproche d’appliquer «deux poids, deux
mesures» : en déclarant la guerre à Saddam Hussein
mais en laissant Israël occuper illégalement – depuis
1967– des territoires dans lesquels les Israéliens multi-
plient les colonies. Sans avancée significative sur la ques-
tion palestinienne, les régimes arabes modérés, alliés de
Washington, craignent que la contestation islamique ne
gagne du terrain.

La voix de la négociation
Une conférence de paix est réunie en octobre 1992 à
Madrid sous les auspices des États-Unis. George Bush
avait promis aux régimes arabes qui s’étaient engagés
dans la guerre du Golfe qu’il s’attaquerait au problème
israélo-palestinien.
Des négociations secrètes s’ouvrent entre Israéliens et
Palestiniens et aboutissent, le 9septembre 1993à Oslo, à
la publication d’un échange de lettres entre Yasser Arafat
et Yitzhak Rabin. Les deux textes, signés par Arafat, recon-
naissent «le droit de l’État d’Israël à vivre en paix et dans
la sécurité» et engagent l’OLP à reconnaître les résolutions
de l’ONU sur la question ainsi qu’à modifier sa charte.
Israël, en échange, reconnaît l’OLP comme «représentant
Un monde en recomposition 201

du peuple palestinien», mais sans référence au droit des


Palestiniens à un État. Le 13septembre, à l’invitation du
président Clinton, est signée à la Maison-Blanche une
déclaration de principe mettant fin au conflit.
En 1994, les deux hommes recevront, avec Shimon Peres,
ministre israélien des Affaires étrangères, le prix Nobel de
la paix. Le 1er juillet Yasser Arafat est autorisé à entrer en
Palestine.
Les radicaux du Hamas, qui continuent à ne pas vouloir
reconnaître Israël et prônent sa destruction, refusent cet
accord ainsi que la droite et l’extrême droite israélienne qui
ne veulent pas entendre parler de «l’échange de territoires
contre la paix».
Le 25février 1994, le massacre perpétré à Hébron, en
Cisjordanie, par un extrémiste israélien du mouvement
Kach, fait 52morts parmi les Palestiniens.
Le 4novembre 1995, Yitzhak Rabin est assassiné par un
extrémiste israélien; Shimon Peres, qui le remplace, est
confronté à une série d’attentats organisés par le Hamas.
Il perd les élections de mai1996. Le nouveau Premier
ministre israélien Benyamin Netanyahou est hostile au
processus de paix.
Il est remplacé le 17mai 1999par le travailliste Ehud Barak.
Les négociations reprennent sérieusement; un sommet est
prévu à Camp David en juillet2000. BillClinton, qui
en est l’hôte, aimerait terminer son mandat sur une paix
historique au Proche-Orient. Ehud Barak accepte le plan
de paix mais veut conserver le contrôle de l’essentiel de
Jérusalem et 8à 9% de la Cisjordanie, là où sont les colonies.
C’est la fameuse «offre généreuse» que les Palestiniens ne
peuvent accepter.Yasser Arafat commet l’erreur de claquer
la porte au lieu de poursuivre les négociations et va se
202 Les relations internationales de 1945 à nos jours

voir attribuer l’échec du sommet, ce qui va convaincre de


nombreux Israéliens que la paix est impossible. Ehud Barak,
tout en se disant ouvert à la négociation, déclare qu’il n’y
a pas de partenaire palestinien. Autant alors choisir ceux
qui prônent la manière forte.

La reprise des violences


Ariel Sharon, alors leader de l’opposition, malgré la
mise en garde des services israéliens, fait une visite sur
l’esplanade des Mosquées le 28septembre 2000, ce qui
provoque d’immenses manifestations de Palestiniens,
lesquelles seront violemment réprimées par l’armée.
Il est élu Premier ministre le 6février 2001. Le cycle
répressions/attentats se met en place inexorablement,
causant 4 500 morts (dont un millier d’Israéliens) au
printemps 2005. Les États-Unis, encore sous le choc du
11 septembre, soutiennent sans réserve Israël devenu
pionnier de la lutte antiterroriste et vont, à partir de
2002, refuser tout contact avec Arafat. Israël construit
un mur pour se protéger, dont une partie se situe sur
le territoire palestinien. L’image d’Israël dans le monde
entier se dégrade davantage, tout comme celle des États-
Unis dans le monde arabe et musulman, où le soutien
inconditionnel à Israël leur est reproché.
Début 2005, Mahmoud Abbas est élu président de l’Auto-
rité palestinienne après le décès d’Arafat.
En août2005, le Premier ministre israélien Ariel Sharon
décide un retrait de Gaza des 7000colons juifs qui vivent
au milieu de 1,4million de Palestiniens. Le retrait, critiqué
par la droite israélienne, se fait initialement sans concerta-
tion avec les Palestiniens.Abbas ne peut donc se prévaloir
d’un succès de la voie de négociation qu’il prône.
Un monde en recomposition 203

En janvier2006, le Hamas, qui ne reconnaît toujours pas


Israël, gagne les élections législatives palestiniennes –les
dernières ayant eu lieu à ce jour. Les Occidentaux coupent
les contacts avec le gouvernement palestinien. Cela est
très mal perçu dans le monde arabe, qui reproche aux
Occidentaux de prôner la démocratie mais de refuser de
reconnaître le vote des Palestiniens.
Le 12juillet 2006, pour répliquer à la capture de deux
soldats israéliens par le Hezbollah libanais, Israël lance une
guerre contre le Liban. Les bombardements aériens font
167morts dont 48civils côté israélien et 1700morts, dont
1100civils, côté libanais. Le conflit prend fin le 14août.
En juin2007, le Hamas prend le contrôle total de Gaza en
expulsant l’autorité palestinienne.
Le 27décembre 2008, l’armée israélienne lance l’opération
«Plomb durci » sur la bande de Gaza, contrôlée par le
Hamas. Dans un territoire surpeuplé, les victimes sont avant
tout civiles: 1400morts côté palestinien, dont 431femmes
et enfants, contre 13morts du côté israélien, dont 10mili-
taires. Des campagnes de boycott de produits israéliens
sont lancées en Europe. En février, les élections donnent
la victoire au Likoud dirigé par Benyamin Netanyahou,
opposé à tout accord de paix et qui s’allie à deux partis
d’extrême droite, l’un religieux, l’autre laïque.
Barack Obama, dans son discours prononcé auCaire en
mars2009, a suscité beaucoup d’espoir en demandant à
Netanyahou de mettre fin à la colonisation des Territoires
palestiniens. Ce dernier l’a poursuivie, comptant sur
l’appui du Congrès américain à majorité républicaine.
Les Palestiniens restent politiquement et géographique-
ment divisés entre le Fatah qui contrôle la Cisjordanie et
le Hamas dans la bande de Gaza.
204 Les relations internationales de 1945 à nos jours

L’Autorité palestinienne tente la voie diplomatique: admise


à l’Unesco en octobre2011, elle est reconnue à l’ONU
comme «État non-membre» (statut identique à celui du
Vatican) en novembre2012 et devient membre de la Cour
pénale internationale (CPI) en 2015. Cette dernière ouvre
une enquête concernant les violations du droit international
par Israël en Palestine en 2021.
Mahmoud Abbas souhaite poursuivre la voie de la recon-
naissance diplomatique. Le Hamas l’accuse de faire le jeu
des Israéliens et de n’avoir rien obtenu avec sa stratégie de
négociations. Les tentatives de réconciliation entre l’Auto-
rité palestinienne et le Hamas échouent régulièrement.
Israël, qui considère le Hamas comme un mouvement
terroriste, refuse tout contact officiel mais négocie tantôt
un cessez-le feu, tantôt un échange de prisonniers.
À la suite de l’assassinat de trois jeunes Israéliens en juillet
2014, Israël reprend les bombardements sur Gaza. La guerre
va durer cinquantejours et le bilan sera tragique: 73morts
côté israélien et 2200côté palestinien, principalement des
civils. Bombarder des civils, de surcroît soumis à un blocus,
est considéré pour beaucoup comme un crime de guerre.
Les infrastructures et habitations de la bande de Gaza
sont en grande partie détruites et le blocus en empêche
la reconstruction. D’immenses protestations contre Israël
ont lieu partout dans le monde.
Netanyahou, réélu en 2015 puis en 2019, parvient à former un
gouvernement après trois élections en avril2020, malgré de
nombreuses accusations de corruption, avec son rival Benny
Gantz. Ils se mettent d’accord sur l’annexion de nouveaux
territoires en Cisjordanie, forts du soutien inconditionnel
de Donald Trump. Ce dernier avait déjà déplacé l’ambassade
américaine de Tel-Aviv à Jérusalem et reconnu les annexions
israéliennes (du Golan et en Cisjordanie). Si la communauté
Un monde en recomposition 205

juive américaine –démocrate– s’éloigne d’Israël, les chrétiens


sionistes, évangélistes, qui croient que tout ce qui est dans
la Bible est vrai, constituent un fort soutien électoral pour
Donald Trump et appuient sa politique. En Israël, le camp de
la paix a pratiquement disparu. La société a glissé à droite et
même à l’extrême droite. Cela n’a pas empêché Netanyahou
de remporter de nombreux succès diplomatiques. Il préfère
jouer sur le statu quo plutôt que d’avancer vers la paix et
considère que les «printemps arabes» et les guerres civiles ont
affaibli le monde arabe. L’Arabie saoudite s’est rapprochée de
lui face à un ennemi commun: l’Iran. Après le coup d’État
du maréchal Al-Sissi, l’Égypte est redevenue un allié fiable,
et l’Union européenne semble moins active sur le dossier
israélo-palestinien. Il entretient de bonnes relations avec la
Russie et la Chine, fait un retour en Afrique et a gagné, avec
l’élection de Jair Bolsonaro, un allié en Amérique latine.
Il cumule les succès diplomatiques. En 2020 sont signés
les accords d’Abraham, par lesquels les Émirats arabes
unis et Bahreïn reconnaissent et établissent des relations
diplomatiques avec Israël. Suivent le Maroc, qui obtient en
échange de la normalisation de ses relations avec Israël la
reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental
par les États-Unis – une reconnaissance qui dégrade la
relation entre Rabat et Alger–, et le Soudan, qui obtient
une réintégration sur la scène internationale.
Au printemps 2021, dans un contexte d’émeutes et de
tensions religieuses à la suite de menaces d’expulsion de
Palestiniens à Jérusalem-Est et à la répression de mani-
festations en leur soutien par Israël, le Hamas lance des
roquettes vers Jérusalem. Le « dôme de fer » protège le
territoire israélien. Israël réplique durement contre la
bande de Gaza. Bilan: 14morts côté israélien, 256 côté
palestinien, et des milliers de blessés.
206 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Toujours au printemps 2021 ont lieu des élections législa-


tives en Israël, qui donnent une courte victoire au Likoud.
Benyamin Netanyahou, empêtré dans des affaires de corrup-
tion, ne parvient pas à former un gouvernement. Une
grande coalition anti-Netanyahou allant de la droite sioniste
à la gauche travailliste, en passant par le parti arabe, se met
en place autour de Naftali Bennett (ancien du Likoud) et le
centriste Yaïr Lapid, censés se succéder au poste de Premier
ministre, et met fin à douze années consécutives au pouvoir
pour Benyamin Netanyahou. Le nouveau gouvernement
poursuit la politique de colonisation en Cisjordanie. Sa
faible majorité le pousse à dissoudre la Knesset et appeler
à de nouvelles élections en octobre2022.
Benyamin Netanyahou revient au pouvoir fin 2022 en
formant une coalition avec deux parties d’extrême droite
ultra-orthodoxe et des colons suprémacistes, famille poli-
tique qui avait applaudi l’assassinat d’Yitzhak Rabin.
Les projets du gouvernement de réformer la Cour suprême
pour limiter son rôle provoquent un vaste mouvement de
protestation contre ce que beaucoup qualifient de remise
en cause de la démocratie en Israël. Mais les opposants
n’entendent pas remettre la question palestinienne sur
l’agenda au moment même où les colons et l’armée multi-
plient les agressions de Palestiniens (150civils tués en 2023
en Cisjordanie).
Un rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite,
dans la continuité des accords d’Abraham, est évoquée
courant2023.
Le 7octobre 2023, jour du shabbat et du 50e anniversaire de
la guerre du Kippour, le Hamas lance une opération terrestre,
aérienne et maritime qui brise le blocus et prend par surprise
les Israéliens, qui pensaient impossible une attaque d’une
Un monde en recomposition 207

telle ampleur. Les kibboutz aux alentours et une rave party


sont pris pour cible. Les attentats font 1 200morts, majori-
tairement des civils. 230 Israéliens sont pris en otage.
C’est l’événement le plus meurtrier pour Israël, et de
surcroît sur son territoire. Cela crée un traumatisme de
très forte ampleur. Si la responsabilité de Netanyahou–
manque de vigilance, déplacement de soldats de Gaza
vers la Cisjordanie pour protéger les colons, non prise en
compte des signaux d’alarme– est soulignée, il y a surtout
une demande de vengeance contre les Palestiniens. Le
secrétaire général de l’ONU, les pays occidentaux, l’Inde, les
Émirats arabes unis et quelques pays africains condamnent
vigoureusement ces attentats. Pour de nombreux autres
pays, c’est une séquence de la guerre entre Israéliens et
Palestiniens. Les pays occidentaux déclarent leur solidarité
inconditionnelle à l’égard d’Israël et son droit à se défendre.
Netanyahou déclare vouloir éradiquer le Hamas et libérer
les otages, et commence une campagne de bombardements
massifs sur la bande de Gaza, soumise à un blocus qui va
faire de très nombreuses victimes civiles et émouvoir l’opi-
nion publique internationale.
Les pays occidentaux eux-mêmes appellent –en vain–
Israël à la retenue.
La bande de Gaza est soumise à un blocus total et les convois
humanitaires ont du mal à y entrer. Les systèmes de santé
sont détruits. Les médecins restés sur place sont contraints
de procéder à des amputations de blessés sans anesthésie.
Les ONG et organisations internationales attirent l’atten-
tion sur les risques de famine et d’épidémie.
L’Afrique du Sud saisit la Cour internationale de justice
en évoquant un risque de génocide, accusation reprise par
de nombreux pays latino-américains, dont le Brésil. Cette
208 Les relations internationales de 1945 à nos jours

guerre de Gaza augmente la coupure entre l’Occident


et le reste du monde, les pays du Sud global dénonçant
l’hypocrisie et les doubles standards des pays occidentaux. Ils
estiment que, sans leur soutien, Israël ne pourrait pas conti-
nuer à nier aux Palestiniens le droit à l’autodétermination.
Ils font un parallèle entre la condamnation de l’acquisition
du territoire par la force et le bombardement de civils lors-
qu’il s’agit de la Russie, et l’absence de véritables réactions
quand il s’agit d’Israël.
La Russie, et dans une moindre mesure la Chine, jouent
sur ce sentiment.
Les pays du Sud estiment que les pays occidentaux, toujours
prompts à plaider la morale, sont mis en face de leurs
contradictions.

La guerre d’Irak
Après la défaite de 1991, l’ONU avait placé l’Irak sous
embargo tout en le désarmant. Saddam Hussein, maintenu
au pouvoir, avait continué à tenir tête à la communauté
internationale et des soupçons de programmes clandes-
tins de fabrication d’armes de destruction massive pesaient
toujours. L’embargo mis en place, allégé par la suite par
des échanges « pétrole contre nourriture», faisait avant
tout souffrir la population mais ne touchait pas le pouvoir.
À partir de 1998, les États-Unis et la Grande-Bretagne
ont effectué des bombardements ponctuels sur l’Irak,
accusé de ne pas coopérer pleinement avec les inspec-
teurs de la commission spéciale de l’ONU au désarme-
ment. L’administration Bush va placer l’Irak au centre de
ses préoccupations. Les néoconservateurs l’accusent, sans
aucune preuve, d’être lié à Al-Qaida ainsi qu’aux attentats
du 11septembre et effraient la population américaine en
Un monde en recomposition 209

présentant le spectre catastrophique d’un Irak possédant


des armes nucléaires et les mettant au service d’Al-Qaida.
Dans son discours du 29janvier 2002, le président améri-
cain place l’Irak dans l’«axe du mal» aux côtés de l’Iran
et de la Corée du Nord. À partir de septembre2002, le
dossier irakien est en haut de l’agenda international. Sous
la contrainte, Saddam Hussein accepte le retour des inspec-
teurs de l’ONU sur son territoire. Les Américains ont
commencé à déployer des troupes dans le Golfe. LaFrance,
l’Allemagne ainsi que la Russie et la majorité de la commu-
nauté internationale plaident pour une solution diploma-
tique et demandent qu’on laisse le temps aux inspecteurs
de s’assurer que l’Irak n’a plus de programme d’armes
de destruction massive. Lors d’une réunion dramatique
au Conseil de sécurité en février2003, les États-Unis ne
parviennent pas à convaincre les autres pays que Saddam
Hussein est en possession d’armes de destruction massive.
Les soi-disant preuves se révéleront fausses. En février,
d’immenses manifestations à travers le monde réunissent
des millions de citoyens s’opposant à la guerre. Il ne s’agit
pas de défendre le régime de Saddam Hussein mais de
continuer à placer le droit du recours à la force dans le
cadre du droit international, soit en cas de décision du
Conseil de sécurité de l’ONU, soit en cas de légitime
défense. Seuls le Royaume-Uni, l’Espagne et la Bulgarie
soutiennent la position américaine au Conseil de sécurité
des Nations unies. Dans la nuit du 19au 20mars 2003,
la guerre est lancée contre l’Irak. Elle s’achève le 9avril
avec la chute du régime de Saddam Hussein. Le 22mai, le
Conseil de sécurité, qui s’était opposé à la guerre, adopte la
résolution1483et reconnaît que l’Irak est occupé militaire-
ment par les Américains et leurs alliés. Mais si la guerre
a été facilement gagnée, la paix ne l’est pas. L’occupation
210 Les relations internationales de 1945 à nos jours

militaire de l’Irak s’avère rapidement être un cauchemar


pour les forces américaines. Il y a plus de morts après la
fin des combats qu’il n’y en a eu pendant. Le terrorisme,
contrairement à l’objectif de cette guerre, se développe
largement. Lefossé se creuse entre les peuples arabes et
les États-Unis. Washington, qui rêvait de remodeler le
Proche-Orient dans un sens favorable à ses intérêts, se voit
puissamment contesté, même dans son pays, où l’opinion
publique, à partir de 2006, est convaincue que la guerre
est une erreur: deux tiers des Américains la condamnent.
L’Irak est déchiré par des affrontements entre commu-
nautés. Et les attentats se multiplient. Les chiites, majori-
taires, prennent le pouvoir à Bagdad. Le gouvernement
de Nouri al-Maliki amplifie sa politique sectaire face aux
sunnites (17% de la population), considérés comme des
partisans de Saddam Hussein.
Les Kurdes bénéficient d’une autonomie proche de l’indé-
pendance. Le 1erseptembre 2010, il est mis officiellement
fin à la guerre d’Irak. Le retrait des troupes américaines a
lieu en 2011. Mais si la guerre est finie pour les États-Unis,
l’Irak n’est toujours pas en paix. Bagdad est désormais sous
la double influence de Washington et de Téhéran.
Dès 2006, est créé l’État islamique d’Irak, alliance de tribus
locales sunnites et de groupes liés à Al-Qaida qui ont pour
ennemis communs les troupes américaine et irakienne chiite.
Abou Bakr al-Baghdadi en prend la tête en 2010et promet
vengeance aux sunnites. En avril 2013, l’État islamique en
Irak s’affranchit d’Al-Qaïda pour devenir l’État islamique en
Irak et au Levant. Le 29juin 2014, l’organisation annonçait
le rétablissement du califat sur le territoire qu’il contrôle, à
cheval entre l’Irak et la Syrie, avec Raqqa, en Syrie, pour
capitale. On y voit non seulement la remise en question
Un monde en recomposition 211

des frontières héritées des accords de Sykes-Picot de 1916,


mais surtout la mutation du terrorisme, qui se dote d’une
assise territoriale et prend une forme étatique. En moins
de dix ans, les progrès de Daech sont spectaculaires. Il est
le produit de la guerre d’Irak de 2003, de la politique de
« débaassification » du proconsul américain Paul Bremer et
du sectarisme des autorités chiites de Bagdad.
Daech compose son ordre, lève des taxes. En mai2015, il
s’empare de Palmyre, joyau archéologique syrien dont il
détruira la quasi-totalité des trésors avant que la ville ne
soit reprise par les troupes gouvernementales en mars2016.
La prise de Mossoul, en Irak, en juin2014 lui permet de
mettre la main sur 450millions de dollars de la Banque
centrale irakienne. Le groupe se finance aussi par la vente
de pétrole. Et il jouit en terre sunnite d’un soutien qui
dépasse les fondamentalistes. Alors que les populations
n’attendent plus rien de Bagdad, Daech rétablit, sur fond de
répression sectaire, l’ordre et un minimum de servicepublic.
Daech compte également sur les musulmans mal intégrés
au sein des sociétés occidentales, cibles idéales pour l’en-
doctrinement et le recrutement. De plus, l’organisation
maîtrise les outils de communication, anticipant par un
diagnostic précis les faiblesses du système médiatique occi-
dental qui répercute les messages de la façon dont l’orga-
nisation terroriste le souhaite.
Les attentats revendiqués par Daech se multiplient
en dehors de Syrie et d’Irak : en France en janvier et
novembre2015, puis en Belgique, aux États-Unis, en
Tunisie, en Turquie, en Égypte, au Pakistan, en Libye, au
Yémen et dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest,
principalement au Nigeria où Boko Haram a prêté allé-
geance à l’État islamique.
212 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Face à ce danger, une coalition de soixante pays est mise


en place dès septembre2014. Les membres de la coalition
ont des objectifs différents: Russes et Iraniens souhaitent
protéger Bachar Al-Assad ; l’Arabie saoudite craint la montée
en puissance de l’Iran ; la Turquie place la question kurde
au centre de ses préoccupations,etc.Autant d’engagés que
d’objectifs. Mais, malgré ces différends, la coalition gagne du
terrain et le territoire de Daech est en voie de réduction, ce
qui ne signifie pas que la question du terrorisme soit résolue.
En mars 2019, Daech perdait son assise territoriale. En
novembre, Al-Baghdadi était tué. Mais Daech continue
d’exister comme organisation sans territoire, avec des
cellules dormantes au Levant et en développant des
antennes en Afrique et en Asie.
L’Irak, incapable de se doter de véritables institutions, est
en proie à la concurrence des armées. Le pays ne parvient
pas à tirer profit de sa richesse pétrolière pour se déve-
lopper et répondre aux besoins de la population. États-Unis
et Iran s’y disputent l’influence, la guerre à Gaza ayant
encore affaibli l’influence américaine. Le pays est victime
d’affrontements internes et est toujours sous la menace de
résurgence du terrorisme.

L’Iran au centre du jeu


La guerre d’Irak a renforcé le poids de l’Iran, débarrassé de
son rival et plus libre d’exercer une influence sur les Chiites
irakiens. Toutefois, cette guerre renforce les craintes des
dirigeants iraniens d’une attaque américaine contre leur
régime. En 2005, le radical Mahmoud Ahmadinejad est élu
à la présidence; il multiplie les déclarations d’hostilité envers
les États-Unis et Israël. La communauté internationale
s’interroge sur le programme nucléaire iranien, soupçonné
d’être à vocation militaire. Le scénario d’une guerre contre
Un monde en recomposition 213

l’Iran est clairement évoqué par les Américains et par les


Israéliens. En novembre2007, les services de renseigne-
ment américains estiment que l’Iran n’est pas proche de
l’acquisition de l’arme atomique, ce qui éloigne le spectre
d’une guerre.
Obama décide d’une politique de «main tendue» envers
les Iraniens. Mais le régime, qui semble avoir besoin de la
perception d’une menace extérieure pour asseoir sa légi-
timité interne, n’y répond pas.
En juin2009, le président Ahmadinejad est réélu au cours
d’élections truquées, ce qui suscite une forte contestation
populaire. Le régime iranien est ébranlé mais se maintient
par la répression.
Le manque de transparence de la part de l’Iran et les
soupçons qui pèsent sur le pays quant à l’enrichissement
présumé d’uranium à des fins militaires poussent les pays
occidentaux à prendre de nouvelles sanctions à l’égard de
la République islamique.
Le 17mai 2010, le Brésil, la Turquie et l’Iran annoncent
la signature d’un accord prévoyant le transfert d’uranium
enrichi iranien vers la Turquie, en échange de fourniture
à l’Iran de combustible pour le fonctionnement de son
réacteur de recherche nucléaire. Cela est perçu comme le
symbole de la montée en puissance des pays émergents et
de la multipolarisation du monde. Les puissances occiden-
tales refusent cet accord, jugé insuffisant.
Les Israéliens, pour lesquels la perspective de voir l’Iran
doté de l’arme nucléaire est une «menace existentielle»,
poussent en faveur d’opérations militaires pour détruire
les installations iraniennes. George W.Bush puis Barack
Obama refusent cette solution, dont les effets pourraient
être encore plus catastrophiques que la guerre d’Irak.
214 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Par ailleurs, avec deux cents armes nucléaires, Israël exerce


un puissant pouvoir de dissuasion. Les sanctions affaiblis-
sent l’Iran, certaines sont décidées par les Occidentaux,
d’autres par l’ONU. La Chine et la Russie ne veulent ni
d’une solution imposée par les Occidentaux, ni d’un Iran
nucléaire. Le régime iranien est contesté par la population
qui se plaint des restrictions des libertés et de la dégrada-
tion de la situation économique et sociale.

L’accord 5+1
En 2013, Hassan Rohani, modéré mais acceptable pour
le guide suprême (qui a un rôle politique essentiel), est
élu à la présidence. Il veut améliorer la situation écono-
mique et redonner à son pays le statut de puissance régio-
nale. En juillet 2015, un accord est trouvé entre l’Iran
et les cinqmembres permanents du Conseil de sécurité
(auquel s’est jointe l’Allemagne): c’est l’accord 5+1. L’Iran
conserve une capacité d’enrichissement de l’uranium, mais
limitée, qui ne lui permet pas de fabriquer l’arme nucléaire.
En échange, les sanctions économiques sont partiellement
levées à partir de janvier 2016, ouvrant la perspective de
leur abandon total.
L’accord permet d’éviter la double menace d’un Iran
nucléaire et d’une nouvelle guerre régionale aux consé-
quences incalculables. C’est le succès diplomatique le plus
important de Barack Obama qui met ainsi fin à trente-six
ans de brouille entre Washington et Téhéran. La voie diplo-
matique s’est avérée plus efficace qu’une politique de force.
L’Arabie saoudite, également inquiète, voit dans cet accord
la possibilité d’une montée en puissance de l’Iran après
la fin des sanctions. Le marché iranien est attractif avec
un PIB comparable à celui de l’Arabie saoudite mais une
population trois fois plus nombreuse, éduquée et avide de
Un monde en recomposition 215

consommer.Au-delà de la rivalité chiite-sunnite, c’est une


rivalité entre Arabes et Perses, entre monarchie et répu-
blique, entre régime conservateur pro-américain et régime
révolutionnaire anti-américain. Riyad craint que Téhéran
étende son influence dans la région. Déjà très proche des
chiites d’Irak, elle est accusée d’aider la rébellion auYémen,
de soutenir fermement Bachar Al-Assad enSyrie (que
Riyad veut renverser) et le Hezbollah au Liban.
Mais l’Iran est elle-même divisée: les pasdarans (gardiens
de la Révolution), opposés à l’accord 5+1, se sentent en
perte de vitesse et durcissent le ton, tandis que Hassan
Rohani estime que l’intérêt national iranien passe par le
développement économique du pays, et donc par la levée
des sanctions. Les élections législatives d’avril 2016reflètent
la poussée des libéraux dans le pays.
Enfin, du fait de la quasi-autonomie énergétique due à
l’exploitation des pétrole et gaz de schiste aux États-Unis,
l’Arabie saoudite craint un retournement de l’alliance
américaine au profit de l’Iran. Les Saoudiens, choqués par
l’absence de soutien de Barack Obama à Hosni Moubarak
– pourtant allié essentiel des États-Unis dans la région –
lors du «printemps égyptien» n’ont plus confiance en la
garantie américaine. C’est pourquoi ils accueillent favo-
rablement l’élection de Donald Trump, hostile à l’Iran et
désireux de défaire ce qu’a fait B.Obama.
Donald Trump va dénoncer l’accord sur le nucléaire iranien
le 8mai 2018, malgré l’opposition de tous les autres signa-
taires, et interdire, sous peine de sanctions, tout achat de
pétrole à l’Iran à partir de mai2019, espérant ainsi faire
tomber le régime par asphyxie économique.
En janvier2020, le général Soleimani, chef des gardiens de
la révolution et numéro deux du régime iranien, est tué par
216 Les relations internationales de 1945 à nos jours

un missile américain à Bagdad. L’Iran réplique par des tirs


de missiles sur des bases militaires américaines en territoire
irakien. Mais la confrontation s’arrête là. Donald Trump
ne veut pas être entraîné dans un nouveau conflit, il veut
faire tomber le régime par l’étranglement économique.
Les sanctions ont des répercussions sur la situation écono-
mique et sociale en Iran, qui sera également gravement
touché par la pandémie de Covid-19, du fait, notamment,
du délabrement du système sanitaire.
Les élections de 2021 mènent le conservateur radical
Ebrahim Raïssi au pouvoir à Téhéran. L’élection de Joe
Biden aux États-Unis permet la reprise des négociations,
qui restent chaotiques, entre Téhéran et les Occidentaux.
Mais cela n’aboutit pas à une levée des sanctions, respec-
tées de facto par les pays européens qui craignent l’ap-
plication extra-territoriale des législations américaines.
L’économie iranienne est à bout de souffle. La mort d’une
jeune iranienne qui refusait de porter le voile dans un
commissariat en 2022 débouche sur un vaste mouve-
ment de contestation durement réprimé par le régime.
La guerre en Ukraine entraîne un rapprochement entre
Téhéran et Moscou, deux pays unis dans l’hostilité aux
Occidentaux.
L’Iran, qui a développé des relations avec la Chine, opère
une spectaculaire réconciliation sous médiation de Pékin
avec l’Arabie saoudite en mars 2023. L’Iran dessert son
isolement en adhérant avec ses anciens ennemis saou-
diens et émiratis au club des BRICS, décision prise en
août2023.
Après les attentats du Hamas du 7octobre, l’Iran soutient
le mouvement tout en voulant éviter une confronta-
tion directe avec les États-Unis et Israël, en disant qu’il
Un monde en recomposition 217

s’agit d’une décision nationale palestinienne. Mais il se


place comme moteur de l’axe de la résistance avec le
Hezbollah libanais, les milices houthies au Yémen, qui
veulent bloquer la navigation commerciale sur la mer
Rouge tant qu’un cessez-le-feu n’aura pas été décrété
sur Gaza.

Les «printemps arabes» et leurs suites


Avec des régimes soit monarchiques, soit dictatoriaux, le
monde arabe a longtemps semblé immobile sur le plan
de la politique intérieure. Alors que les populations des
différents pays étaient animées par un sentiment d’hosti-
lité à l’égard des États-Unis, du fait de leur alliance avec
Israël, la majorité des régimes étaient stratégiquement liés
à Washington.

La contestation populaire

Au nom de la lutte contre l’islamisme, les États-Unis et le


monde occidental étaient peu regardants sur le caractère non
démocratique des régimes arabes. Le17décembre2010,
en Tunisie, Mohamed Bouazizi, un étudiant chômeur
devenu marchand ambulant, s’immole pour protester
contre la saisie de sa marchandise par la police. C’est le
début de ce qui a été qualifié de «printemps arabe ».
Le 14 janvier 2011, après vingt-trois ans au pouvoir, le
président Ben Ali est contraint à l’exil.
La contestation commence fin janvier au Caire. Le
président Hosni Moubarak doit démissionner le
11février2011. Le 14février se tient une contestation
animée par les chiites (majoritaires) contre la monarchie
sunnite à Bahreïn. C’est également le début d’une
insurrection contre le régime de Kadhafi en Libye. Des
218 Les relations internationales de 1945 à nos jours

émeutes éclatent au Yémen, et en mars les premières


manifestations sont violemment réprimées en Syrie.
Certains évoquent un effet domino qui devrait faire
tomber, les uns après les autres, l’ensemble des régimes
arabes, par analogie avec ce qui s’était passé en Europe
de l’Est après l’été 1989. Il y a en réalité autant de situa-
tions que d’États et l’échelon national reste l’échelon
pertinent d’analyse.
Dans l’ensemble du monde arabe, les gouvernements
ont perdu le monopole de l’information. La contestation
passe par les nouvelles technologies de l’information et
de la communication, les réseaux sociaux et les télévisions
satellitaires, notamment Al-Jazeera. Ces nouveaux moyens
d’information et de mobilisation sont les vecteurs de la
contestation.
La Tunisie connaît une véritable révolution. Après des
luttes internes acharnées, elle va déboucher sur l’adop-
tion d’une Constitution en janvier2014. Elle proclame
de nombreuses libertés individuelles et collectives. Le
9 octobre 2015, le dialogue national tunisien reçoit le
prix Nobel de la paix. La Tunisie est l’heureuse excep-
tion démocratique du monde arabe. Le parti islamiste
Ennahda, après avoir perdu les élections législatives de
2014, accepte de passer dans l’opposition puis de parti-
ciper à la coalition gouvernementale. Mais la situation
économique et sociale reste fragile. Des attentats occa-
sionnels ont fait fuir les touristes, source importante
de revenus. Et la situation en Libye prive la Tunisie de
ressources économiques. En octobre2019, l’élection du
social-conservateur Kaïs Saïed confirme l’enracinement
de la démocratie mais la situation économique demeure
préoccupante, le Covid-19 faisant à nouveau chuter
les revenus du tourisme en 2020. En juillet2021, sous
Un monde en recomposition 219

le prétexte de la crise sanitaire et politique qui touche


le pays, Saïed limoge son Premier ministre et gèle les
pouvoirs du Parlement, une décision qui devait être
temporaire. Endécembre 2021, il prolonge sinedie cette
décision préoccupante pour l’avenir démocratique du
pays. Un référendum a lieu en juillet2022 pour abolir la
Constitution de 2014 et la remplacer par une nouvelle
plus autoritaire. Le « oui » l’emporte à plus de 90 % mais
avec une très faible participation (28 %).
En Égypte, c’est à la fois une révolte populaire et un coup
d’État militaire. Les élections amènent les Frères musulmans
au pouvoir, jusqu’à ce qu’ils soient renversés par un coup
d’État sanglant en juillet2013. Le maréchal Abdel Fattah
al-Sissi est élu président avec 96% des voix en juin 2014
(puis réélu en 2018 avec 97 % des voix, puis en 2023 avec
89,6% des voix). Il lance une répression féroce à l’encontre
des Frères musulmans. L’ex-président Mohamed Morsi
et nombre de ses compagnons sont condamnés à mort.
Les médias et ONG sont réduits au silence. Le régime est
soutenu financièrement par l’Arabie saoudite au nom de la
lutte contre les Frères musulmans. Du fait d’une politique
de grands travaux et d’achats d’équipements à l’étranger
ainsi que de sa proximité avec Israël, Al-Sissi est soutenu
par les Occidentaux, qui ferment les yeux sur la répression
sanglante. Mais le tourisme est en panne et les attentats se
multiplient.
L’Égypte, admise au sein des BRICS en août 2023,
demeure un acteur clé de la région. La crainte du chaos si
le régime était trop faible ainsi que la paix qu’il a signée
avec Israël font que les Occidentaux ferment les yeux sur la
situation des droits humains en Égypte. Les pays du Golfe
continuent de le soutenir. La guerre de Gaza a remis en
avant sa position centrale.
220 Les relations internationales de 1945 à nos jours

À Bahreïn, le régime joue sur la peur d’une révolte chiite


soutenue par l’Iran pour réprimer la contestation, avec
l’aide des autres États du Golfe et le silence occidental.
En Libye, la «responsabilité de protéger», définie par Kofi
Annan en 2005pour sortir de l’impasse entre ingérence et
indifférence, va être mise en œuvre avec la résolution 1973,
adoptée en mars2011. Il s’agit d’intervenir militairement
pour seulement empêcher un massacre sur Benghazi, mais
la France et la Grande-Bretagne, avec le Qatar, l’Arabie
saoudite et l’appui des États-Unis, changent en cours de
route la mission, et provoquent un changement de régime.
Le 20octobre 2011, Kadhafi est capturé puis tué par les
rebelles. Après une période d’accalmie, le pays traverse des
affrontements internes qui débouchent sur le chaos.
Le groupe terroriste Daech s’installe en Libye et deux
gouvernements s’affrontent. Les stocks d’armes dispersés
après la chute de Kadhafi entretiennent le conflit. Le
gouvernement légal de Tripoli (soutenu par la Turquie
et le Qatar) est contesté par celui du «maréchal» Haftar,
soutenu par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la
Russie et en sous-main par la France. Le conflit s’enlise.
Plusieurs conférences internationales se tiennent pour
trouver une solution à la guerre civile. Un accord est
trouvé entre les deux gouvernements et des élections sont
prévues en décembre 2021. Mais le contexte sécuritaire
et le maintien d’influences étrangères empêchent la tenue
des élections et la mise en place d’un gouvernement stable
et démocratiquement élu. La division du pays se poursuit.
Début 2024, le projet d’élections en Libye est toujours en
suspens malgré des pourparlers. Le pays, et notamment la
capitale, reste en proie à de multiples affrontements.
Au Yémen, une guerre civile oppose des rebelles houthistes
accusés d’être aidés par l’Iran et le gouvernement soutenu
Un monde en recomposition 221

par une coalition de pays arabes menées par l’Arabie


saoudite. Une grave crise humanitaire frappe le pays.
L’Arabie saoudite s’y enlise et cherche un moyen de
sortie de crise. Un cessez-le-feu est obtenu au printemps
2022, mais la situation reste incertaine, surtout après la
reprise du conflit israélo-palestinien et les attaques perpé-
trées par les houthis dans le golfe d’Aden. Un accord
de cessez-le-feu est négocié en décembre 2023 entre
les houthis et les forces pro-gouvernementales, mais le
contexte régional instable pourrait entraver les perspec-
tives de paix.
La réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite au prin-
temps 2023 accompagne la volonté de désengagement de
l’Arabie saoudite du Yémen, notamment dans la perspective
de se recentrer sur son développement économique et sur
la diversification de ses partenaires. Le prince héritier saou-
dien Mohammed ben Salmane (MBS) veut moderniser
–de façon autoritaire– le pays et améliorer son image,
notamment via l’organisation d’événements sportifs.
Sans rompre avec Washington, il veut diversifier ses rela-
tions pour élargir ses marges de manœuvre.Admise au club
des BRICS en août 2023, l’Arabie saoudite voit la Chine
devenir son premier acheteur de pétrole. Riyad coopère
avec Moscou sur la fixation des cours.
Le Liban fait face à l’arrivée massive de réfugiés fuyant la
Syrie: entre 1,5et 1,8million selon les chiffres, pour un
pays de 4,5millions d’habitants (entre 30et 40% de la
population totale).À l’hiver 2019-2020, des manifestations
dénoncent le blocage politique dû au partage confessionnel
et à la corruption des dirigeants. À l’été2020, une spec-
taculaire explosion a lieu sur le port de Beyrouth. Un
événement qui souligne l’incurie des dirigeants libanais
et déclenche une nouvelle crise politique. Le pays est en
222 Les relations internationales de 1945 à nos jours

déroute économique avec une inflation record qui dépasse


150% en 2021. La crise économique, politique et sociale
provoque une véritable fuite des cerveaux.
En Syrie, Bachar Al-Assad parvient à militariser la répres-
sion de la révolution. La Russie et la Chine, qui avaient
donné un feu vert à l’intervention militaire occidentale
en Libye, bloquent toute intervention en Syrie. L’aide du
Hezbollah et de l’Iran contribue au maintien de Bachar
Al-Assad au pouvoir.
Ne voulant pas lancer son pays dans une nouvelle guerre
– aux résultats potentiellement aussi catastrophiques qu’en
Irak et en Afghanistan – Barack Obama refuse d’intervenir
militairement même après que Bachar Al-Assad a franchi
la ligne rouge qu’il avait lui-même fixée, en utilisant des
armes chimiques à l’été 2013.
La Russie ne souhaite pas que la théorie du changement
de régime par la force, déjà vue en Irak et en Libye, s’ap-
plique à la Syrie. Elle soutient donc militairement Bachar
Al-Assad pour montrer également qu’aucune solution ne
peut se faire sans elle et encore moins contre elle. L’Iran
voit dans la Syrie un allié et un accès aux Hezbollah
libanais. Les pays du Golfe, la Turquie, les Occidentaux
et les États-Unis souhaitent le départ de Bachar Al-Assad,
mais ne veulent pas intervenir militairement. Au sein de
l’opposition armée, les groupes les plus radicaux, voire
djihadistes, prennent l’ascendant surlesgroupes modérés
et démocratiques insuffisamment aidés.
L’appui militaire russe –et iranien – permet à Bachar
Al-Assad de reconquérir l’essentiel du territoire syrien. Il
se présente comme le seul rempart contre le terrorisme,
alors que sa brutale répression est largement la cause de la
montée des groupes radicaux. En dix ans, le conflit a fait
Un monde en recomposition 223

près de 500000morts, 6millions de réfugiés en dehors


du pays et 7millions de déplacés internes. La crise huma-
nitaire en Syrie s’aggrave, 14,6millions de Syriens ont
besoin d’aide humanitaire en 2022. Les effets de la guerre
en Ukraine sur les prix du blé ont notamment contribué
à l’aggravation de l’insécurité alimentaire (12millions de
personnes en situation d’insécurité alimentaire).
Le contexte sécuritaire est toujours catastrophique. Daech
demeure actif et a montré des signes de résurgence, notam-
ment en 2022.
Sur le plan diplomatique, Bachar Al-Assad reste proche
de son allié russe, qu’il soutient dans sa guerre d’agression
contre l’Ukraine. En 2023, la Syrie est réintégrée au sein
de la Ligue arabe après son exclusion en 2011.
La poursuite du conflit interne fait face au risque de
surenchère depuis les événements du 7octobre 2023.
En Algérie, alors que le souvenir de la guerre civile des
années 1990 avait eu un effet dissuasif sur la contesta-
tion du pouvoir, l’annonce de la candidature du président
Bouteflika – pourtant impotent– pour un cinquième
mandat va déclencher une vaste contestation –le Hirak–
à partir du début de l’année 2019. Cette contestation
aboutit à la démission de Bouteflika puis à l’élection,
en décembre 2019, d’Abdelmadjid Tebboune. Mais la
contestation se poursuit, demandant non un changement
d’homme mais un changement de régime.
Le roi du Maroc a anticipé les réformes et profite de sa
légitimité monarchique et théologique pour amoindrir la
contestation. Le Maroc a marqué des points dans la recon-
naissance de sa souveraineté sur le Sahara par les États-
Unis et l’Espagne. Il a réussi son retour au sein de l’Union
africaine.
224 Les relations internationales de 1945 à nos jours

L’asie, nouveau centre du monde?


L’Asie est déjà le centre démographique du monde. Son
développement en fait un géant économique, mais straté-
giquement fragile.

Japon: décennie perdue et incertitude stratégique


Les années1990 sont considérées comme une décennie
perdue pour le Japon. L’archipel entre dans une période de
stagnation économique qui s’explique par l’éclatement de
la bulle spéculative. L’indice Nikkei, qui était proche des
39000points en décembre1989, va chuter à 14000en
août 1992, soit une chute plus grave que celle de Wall
Street entre1929et1932. On estime que le montant des
prêts risqués consentis par les banques japonaises pour
des motifs non basés sur la réalité économique équivalait
à 12 % du PIB. Le caractère autarcique du Japon (pays
exportateur qui ferme son marché aux produits étrangers)
a conduit à un affaiblissement de l’économie.
Le parti libéral démocrate, au pouvoir pratiquement sans
interruption depuis 1945, est accusé d’immobilisme. Le
secteur bancaire est restructuré (il passe de 21à 7grands
groupes) et les liens malsains entre les institutions finan-
cières et le ministère des Finances sont rompus grâce à la
création d’une agence de supervision financière.

Un pays en crise
La corruption est fortement installée et les Japonais n’ont
plus confiance en leurs dirigeants. Les femmes, confinées
à un rôle second, ne l’acceptent plus et estiment qu’elles
doivent prendre une plus grande part dans la vie du pays.
Si le chômage n’a jamais dépassé 6 % de la population
active, c’est quand même un choc dans un pays où il était
Un monde en recomposition 225

confiné à 2%. Les jeunes générations n’acceptent plus le


modèle légué par leurs parents où le travail et l’épargne
l’emportent sur la consommation et les loisirs.
Le pays connaît également une crise géopolitique. S’il
reste le deuxième banquier de la planète et le deuxième
contributeur du budget des Nations unies, le Japon, depuis
la fin de la guerre froide, aspire à jouer un rôle plus impor-
tant sur la scène internationale. Il revendique notamment
l’obtention d’un siège de membre permanent au Conseil
de sécurité.Afin de montrer son sérieux, il a adopté la loi
Peace Keeping Operation (PKO) en 1992qui lui permet de
participer à des forces de maintien de la paix sous l’égide
de l’ONU. Dès septembre, il envoie un contingent au
Cambodge; pour la première fois depuis 1945des soldats
japonais séjournent sur le sol d’un pays asiatique.
La Chine s’inquiète, ou fait semblant de s’inquiéter, de la
renaissance du militarisme japonais; elle met en avant le fait
que le Japon, contrairement à l’Allemagne, n’a pas assumé
ses erreurs historiques lors de la Seconde Guerre mondiale
et s’est toujours excusé trop peu et trop tard. De leur côté,
les Japonais craignent la montée en puissance de la Chine.
Avec la Russie, se pose toujours un problème de frontière et
ils s’inquiètent de la montée des tensions dans la péninsule
coréenne. Dépendants des États-Unispourleursécurité,
leurs marges de manœuvre sont réduites.
Le leader de l’opposition Hatoyama gagne les élections en
août2009, ce qui constitue la première vraie alternance
au Japon. Il veut se réconcilier avec la Chine, prendre ses
distances avec les États-Unis, mais il quitte le pouvoir en
juin2010.
Quatre Premiers ministres vont se succéder en quatre ans.
Le pays souffre d’instabilité gouvernementale. En2013,
226 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Shinzo Abe (PLD) devient Premier ministre. Il veut


affirmer une ligne plus fermée, notamment à l’égard de la
Chine. En décembre 2013, il se rend au temple de Yasukuni
censé abriter les âmes des soldats morts pour le Japon
mais qui abrite également les noms de quatorze criminels
de guerre. Cela suscite l’ire de Pékin et de Séoul.À l’au-
tomne2015, il fait adopter une loi qui atténue le caractère
pacifique de la Constitution, l’autorisant à venir en aide
à un pays allié par l’envoi de troupes. Cela est critiqué à
nouveau par la Chine et la Corée du Sud. Il augmente
régulièrement les dépenses militaires.

Une puissance réaffirmée


En 2011, la destruction de la centrale nucléaire de
Fukushima est un choc pour le Japon qui voit la crédibi-
lité de sa technologie remise en question. La même année,
le PIB chinois dépasse le PIB japonais. La rivalité entre les
deux pays monte, poussée par les opinions publiques. Les
Japonais estiment qu’ils se sont suffisamment excusés pour
les crimes de la Seconde Guerre mondiale, les Chinois
–comme les Coréens – insuffisamment.
La rivalité pour des îlots, inhabités certes (Senkaku pour le
Japon et Diayoutai pour la Chine), mais importants pour
la détermination des zones économiques exclusives et sur
le plan symbolique, ternit encore plus les relations.
En mai 2016, Barack Obama effectue une visite symbo-
lique à Hiroshima.
Shinzo Abe, qui comptait sur Donald Trump pour faire
front face à la Chine, finit par s’inquiéter de ses volte-faces
et du caractère aléatoire de son engagement.
L’air Abe prend fin après plus de sept ans au pouvoir.
Yoshihide Suga, du même parti libéral démocrate, lui
Un monde en recomposition 227

succède en 2020. Shinzo Abe est assassiné en juillet 2022


au cours d’un meeting, ce qui provoque un choc dans un
pays qui se veut harmonieux.
Le Japon est un allié essentiel des États-Unis dans leur
stratégie en Indo-Pacifique en vue de contrer la montée
en puissance chinoise. Le Premier ministre japonais est le
premier dirigeant étranger à être reçu à Washington après
l’élection de Joe Biden, qui effectue également un déplace-
ment remarqué au Japon en 2022. Le Japon est membre du
Quad (qui signifie « Dialogue quadrilatéral pour la sécu-
rité »), qui rassemble New Delhi,Tokyo et Canberra autour
de Washington. À l’été 2023, le Japon signe un accord
tripartite avec les États-Unis et la Corée du Sud sur leur
coopération militaire (rencontres annuelles, manœuvres
communes, coopération en matière de renseignement),
que le Premier ministre japonais qualifie « d’historique »
et décrit comme un nouveau pôle géostratégique en Asie
du Nord-Est.
Le Japon, bien qu’étant un important importateur d’hydro-
carbures russes, applique les sanctions décidées par les
pays occidentaux à l’égard de Moscou après la guerre en
Ukraine.
Chine : une montée en puissance irrésistible ?
La Chine poursuit, et même accélère, dans la décennie
1990, la croissance entamée en 1978avec la nouvelle poli-
tique définie par Deng Xiaoping.Très vite, elle se situe dans
les premiers rangs mondiaux, ce qui mène à son intégra-
tion dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
en 2001.
Le 1erjuillet 1997, la Grande-Bretagne rétrocède Hong
Kong à la Chine qui récupère également Macao en
1999. Elle y met en place un régime «une nation, deux
228 Les relations internationales de 1945 à nos jours

systèmes», Hong Kong devant conserver une autonomie


interne jusqu’en 2047. Reste le défi posé par Taiwan: défi
politique puisque Taiwan est une démocratie et défi straté-
gique puisque les Taiwanais n’acceptent pas la réintégration
à la Chine.

La croissance ininterrompue
Depuis 1978, la production de la Chine a quintuplé, le
revenu par habitant a été multiplié par 30 et 800millions
de Chinois ont été sortis de la misère. L’espérance de
vie à la naissance est passée de 35ans en 1949 à 77ans
aujourd’hui. Depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC
en2001, son PIB a été multiplié par dix. Il représentait
à l’époque 10% du PIB américain, contre plus de 70%
aujourd’hui. Le PIB par habitant de la Chine, 36 fois
inférieur à celui des États-Unis en 2000, ne l’est plus
que de 6fois. Sa croissance ininterrompue depuis près
de quarante ans a plus d’impact sur le monde que n’en
a eu celle du Japon, car la Chine est l’équivalent de 6ou
7Japon. La vitesse de développement en Chine est abso-
lument unique dans l’Histoire.
Dès lors, certains se demandent si, après le esiècle de
«l’humiliation» et le  esiècle de la «restauration», le
 esiècle ne serait pas celui de la «domination». Arrivé
au pouvoir en 2013, Xi Jinping rompt avec la poli-
tique prudente de Deng Xiaoping («Cacher sa force et
attendre son heure ») pour une politique de puissance
plus affirmée.
Son économie devient la deuxième mondiale en 2011.
Les difficultés américaines en Irak lui profitent indirec-
tement. Elle triomphe sur le plan symbolique avec l’or-
ganisation des Jeux olympiques de Pékin à l’été 2008, les
menaces de boycott ayant fait long feu.
Un monde en recomposition 229

Elle sort plus rapidement que les autres pays de la crise. La


croissance de 12% en 2010baisse mais reste vigoureuse:
6% en 2019 avant la crise due à la pandémie de Covid-19.
Le pays entend la soutenir par la demande interne qui
viendrait accompagner les exportations.
En 2013, elle devient la première puissance commer-
ciale mondiale (montant cumulé des importations et
exportations de 4000 milliards). La Chine est devenue
une puissance globale. Il n’y a plus aucun sujet straté-
gique dans lequel elle n’est pas partie prenante, y compris
sur une guerre européenne comme celle qui oppose la
Russie à l’Ukraine.Au Proche-Orient, en Afrique, elle est
active sur tous les sujets globaux (santé, développement,
environnement…).

Les grands défis


Le premier est le risque d’éclatement d’une bulle spécula-
tive, comme au Japon au début des années1990. Il y a aussi
la lutte contre la corruption, dont le nouveau président Xi
Jinping, nommé en 2013,a fait une priorité. Limiter les
effets négatifs de la pollution, non seulement sur la santé
publique, mais également sur le futur du développement
économique, vient juste après. Pour cela, la Chine doit
réduire sa dépendance au charbon qui représente 50% de
la consommation mondiale.
Il faut également gérer la poursuite de l’urbanisation du
pays: des dizaines demillions de Chinois devraient, dans
les deux prochaines décennies, quitter les campagnes pour
s’installer en ville. La population urbaine en Chine est
passée de 20% en 1980à 60% en 2018.
Enfin, dernière priorité: la correction des inégalités sociales
et régionales. C’est une façon de renouveler le pacte social
230 Les relations internationales de 1945 à nos jours

entre les dirigeants communistes chinois et la population.


Celui-ci ne repose plus depuis longtemps sur l’adhésion
aux thèses de Marx et de Lénine ou sur une réflexion de la
pensée Mao Tsé Toung, mais bel et bien sur l’amélioration
constante du niveau de vie.
Les citoyens chinois n’ont pas le droit de vote mais ils s’ex-
priment à leur manière. On compte 180000 manifestations
de contestation par an. La plupart sont liés à la pollution,
à la corruption et au manque de qualité des infrastruc-
tures. Malgré la censure, le milliard d’internautes chinois
se fait entendre. La Chine n’est pas une démocratie, mais
la société civile chinoise s’exprime, comme lorsqu’elle a
manifesté son exaspération face à la politique 0-Covid du
régime, faite de confinements jugés abusifs fin2022. La
Chine est un pays autoritaire, elle n’est plus un pays totali-
taire comme du temps de Mao. Pour l’instant, la population
adhère toujours au régime, reconnaissante de sa réussite
économique et par fierté patriotique.
Les célébrations du 70eanniversaire du régime vont cepen-
dant être ternies par la révélation d’une large répression de
la minorité musulmane des Ouïghours dans la province
occidentale du Xinjiang et par l’émergence d’un vaste
mouvement de protestation, durement réprimé, à Hong
Kong, où une partie de la population conteste la mainmise
de Pékin sur le pouvoir local.
En 2023, Xi Jinping rompt la règle de la limite de deux
mandats, en en obtenant un troisième. Il opère un tour de
vis sécuritaire.
Mais la Chine connaît, après la pandémie de Covid-19,
une croissance économique affaiblie (3% en 2022, 5%
en 2023) à laquelle s’ajoutent une crise immobilière et
boursière, ainsi qu’un chômage des jeunes inédit de 20%.
Un monde en recomposition 231

Elle a atteint son pic de population et a été dépassée par


l’Inde en 2023.
Si elle représente 30% de la production manufacturière
mondiale (contre 15% pour les États-Unis), elle est aussi
une puissance technologique affirmée, compétitive par
rapport aux États-Unis, notamment dans le domaine du
numérique.
Dans le cadre de la guerre en Ukraine, Pékin adopte une
position discrète. La Chine ne condamne pas l’agression
russe contre l’Ukraine, sans pour autant aller jusqu’à la
soutenir ouvertement. Sa position reste évidemment
celle de condamner la politique étrangère américaine et
l’élargissement des alliances militaires occidentales. Elle
constitue un important débouché pour les exportations
russes d’hydrocarbures, permettant de compenser en partie
la perte du marché européen pour Moscou. La Chine se
présente aux pays du Sud comme le pays qui souhaite la
paix, face à des États-Unis qui alimenteraient la guerre
par leurs livraisons d’armes à l’Ukraine. Le conflit à Gaza
permet à Pékin de dénoncer les doubles standards des
États-Unis. La montée en puissance des BRICS et du Sud
global lui permet de remettre en cause un ordre inter-
national dominé par les Occidentaux.
La guerre remet par ailleurs le dossier taïwanais sur le
devant de la scène internationale, un dossier qui pourrait
être à l’origine d’une escalade entre Pékin et Washington.

Pékin/Washington : une nouvelle guerre froide ?


La montée en puissance de la Chine inquiète les États-Unis, peu disposés à lui céder
la suprématie mondiale.
La compétition entre Pékin et Washington diffère de celle entre URSS et États-Unis.
Pékin n’est pas à la tête d’un système d’alliance militaire, mais gagne du terrain sur
232 Les relations internationales de 1945 à nos jours

le plan diplomatique et économique. Elle est devenue premier partenaire commercial


de plus de cent pays à travers le monde. Avec l’élection de Donald Trump, elle bénéficie
du caractère répulsif de ce dernier dans de nombreux États. Au sommet de sa réussite,
l’URSS réalisait 40 % du PIB des États-Unis, le PIB de la Chine en représente déjà plus
de 70 %. Son objectif n’est pas d’instaurer le communisme à l’échelle mondiale mais
de prouver la supériorité du régime chinois sur les autres. Les différences idéologiques
existent, mais elles sont moins importantes que les rivalités classiques de puissance.
La Chine veut avant tout effacer les humiliations du xix e siècle et du début du xx e siècle
et reprendre la première place d’un monde cette fois-ci globalisé.
C’est parce qu’elle a voulu se tenir à l’écart du monde qu’elle a décliné au xixe siècle.
Alors que Donald Trump dénonce la globalisation, coupable d’avoir désindustrialisé les
États-Unis, la Chine chante ses louanges.
La rivalité entre les deux pourra-t-elle aller jusqu’à l’affrontement ?
Pour se disculper de la mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19, Donald Trump a
fait de la Chine un bouc émissaire et a multiplié les attaques contre elle pour ressouder
son électorat en vue des élections de 2020. Mais l’hostilité envers la Chine est le seul
élément de sa politique extérieur qui bénéficie du soutien des démocrates. Arrivé au
pouvoir, Joe Biden prône la constitution d’une alliance des démocraties contre les pays
autoritaires, au premier rang desquels la Chine et la Russie. La guerre en Ukraine lui
permet de rassembler autour de lui Européens et alliés asiatiques.
La dissuasion nucléaire devrait empêcher le déclenchement d’un conflit entre Pékin
et Washington. Mais la relation devient de plus en plus conflictuelle malgré l’inter-
pénétration des économies des deux pays.
Pékin est à l’origine de la création de la nouvelle banque de développement des BRICS en
2014, ainsi que de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB)
créée l’année suivante.
En 2013, Pékin annonce son projet de « nouvelles routes de la soie », un plan terrestre
et maritime reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe, supposé sécuriser ses approvisionne-
ments et favoriser ses exportations. Cela lui permet également d’exercer son influence
chez les pays partenaires.
Selon William Burns, directeur de la CIA : « La Chine reste le seul rival des États-Unis à
avoir à la fois l’intention de remodeler l’ordre international et la puissance économique,
diplomatique, militaire et technologique pour le faire. La CIA se réorganise pour faire de
la Chine sa priorité. » (Foreign Affairs, janvier 2024.)

Crises en Asie
L’Asie est un continent traversé par des tensions. La fin de
la guerre froide n’y a pas eu la même signification qu’en
Un monde en recomposition 233

Europe. Les contentieux bilatéraux sont nombreux et la


différence de taille des acteurs empêche un réel équilibre
des forces. C’est la présence militaire américaine qui permet
de stabiliser la région.

La Corée du Nord, dernier pays totalitaire


Voici un pays en pleine faillite économique et qui ne
compte que sur son pouvoir de nuisance pour se protéger.
Son seul produit d’exportation concerne les missiles balis-
tiques et la technologie nucléaire dont elle a fait une source
de revenus.
Kim Il-sung meurt en 1994, il est remplacé par son fils
Kim Jong-il qui meurt à son tour en 2011, et Kim Jong-un
succède à son père. C’est une succession dynastique dans
un pays communiste. Le régime demeure totalitaire.
Un premier sommet intercoréen a lieu en juin2000avec
le président sud-coréen Kim Dae-jung, ancien opposant
devenu président, qui a lancé la sunshine policy pour un
rapprochement graduel avec la Corée du Nord, un peu
sur le modèle de l’Ostpolitik allemand.
En octobre2000, le secrétaire d’État américain Madeleine
Albright se rend à Pyongyang. Un espoir de règlement
définitif du conflit prend naissance mais Bill Clinton,
absorbé par le dossier du Proche-Orient, ne peut conclure
un accord. George W.Bush revient à une politique de
confrontation et dénonce, en janvier2002, l’«axe du Mal»
qui comprend l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, cette
dernière ayant été ajoutée uniquement pour qu’il n’y ait
pas que des États musulmans sur la liste. Cela est vécu
comme une déclaration de guerre en Corée du Nord qui
reconnaît, en octobre 2002, développer secrètement des
armes nucléaires.
234 Les relations internationales de 1945 à nos jours

Elle se retire définitivement du TNP en 2003et annonce


qu’elle dispose d’une capacité nucléaire de quelques armes.
En octobre2007, un accord entre les deux Corée est signé,
il prévoit le démantèlement du programme nucléaire mili-
taire nord-coréen en échange d’une aide économique sud-
coréenne. Mais le président sud-coréen Lee Myung-bak,
un conservateur, met fin à cette aide.
En mai 2016, Kim Jong-un, qui a, depuis son arrivée au
pouvoir, procédé à deux essais nucléaires, dont un thermo-
nucléaire, place deux satellites en orbite. En 2016, la Chine
accepte de voter des sanctions contre Pyongyang.
La Chine ne veut pas que le régime s’effondre –la réuni-
fication pourrait permettre la présence de soldats améri-
cains à sa frontière– mais elle estime que les provocations
nord-coréennes facilitent l’augmentation de la présence
américaine dans la région. La Corée du Sud ne souhaite pas
la réunification, qui serait trop coûteuse du fait de l’énorme
différence de développement économique.
En 2017, l’escalade verbale entre le président Trump et Kim
Jong-un prend des proportions inquiétantes. Mais, par un
spectaculaire revirement, ils tiennent un sommet à Singapour
en juin2018, suivi d’un second au Vietnam en février2019.
C’est une victoire pour Kim Jong-un, qui obtient une recon-
naissance de la part du président des États-Unis. Celui-ci
espère obtenir ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait pu
obtenir: la dénucléarisation de la Corée du Nord.
Mais celle-ci n’est pas envisageable pour Pyongyang.
L’arme nucléaire n’est pas destinée à attaquer la Corée
du Sud ou le Japon, mais à sanctuariser le régime. Kim
Jong-un est convaincu que si Kadhafi ou Saddam Hussein
avaient possédé l’arme nucléaire, ils n’auraient pas été
renversés.
Un monde en recomposition 235

En 2022, Pyongyang effectue de nouveaux tirs de missiles


en direction de la mer du Japon et menace de reprendre
ses essais nucléaires. La même année, le conservateur
Yoon Seok-youl succède à Moon Jae-in, et souhaite
remettre en question la politique de dialogue initiée par
son prédécesseur. Il entame un rapprochement accru
avec les États-Unis, et s’ancre plus largement au sein
du bloc occidental: la Corée du Sud livre des armes à
la Pologne et prend des sanctions contre la Russie. Elle
poursuit son rapprochement avec les États-Unis, au risque
de crisper ses relations avec Pékin, en signant notam-
ment, à l’été2023, un accord tripartite avec les États-Unis
et le Japon sur leur coopération militaire (rencontres
annuelles, manœuvres communes, coopération en matière
de renseignement).

Les craintes d’une nouvelle guerre indo-pakistanaise


Entre le 11 et le 13 mai 1998, l’Inde, dirigée par le
Parti nationaliste hindou depuis mars, réalise cinq essais
nucléaires. Le Pakistan en fait de même à la fin du mois.
Si les capacités nucléaires militaires de ces pays ne faisaient
aucun doute, elles sont désormais confirmées. Les grandes
puissances craignent que le différend entre les deux pays
ne dégénère en guerre nucléaire. Mais l’affichage de leur
capacité conduit plutôt à une dissuasion réciproque. En
décembre1998, l’Inde et le Pakistan signent un accord
instituant une interdiction d’attaquer leurs installations
nucléaires respectives. Des affrontements ont néanmoins
lieu au Cachemire en 1999, après l’infiltration de combat-
tants islamistes venus du Pakistan.
Le Pakistan, dirigé par le général Musharraf à la suite
du coup d’État d’octobre 1999, avait rejoint la coalition
antiterroriste et rompu avec les talibans afghans après le
236 Les relations internationales de 1945 à nos jours

11septembre. Washington lève les sanctions qui frappaient


les deux pays après les essais nucléaires.
En avril2004, les présidents indien et pakistanais signent
une déclaration commune qualifiant le processus de paix
d’«irréversible». Mais la stabilité du Pakistan est menacée
par les troubles politiques. Allié des États-Unis dans la
«guerre contre le terrorisme», le général Musharraf, utili-
sant le risque lié à l’influence grandissante des islamistes
notamment dans les zones tribales, se maintient au pouvoir
aux dépens de la démocratie.À l’automne 2007, il met en
place l’état d’urgence pour freiner le processus démocra-
tique. Le retour à un gouvernement démocratique stable
est donc une gageure dans ce pays doté de l’arme nucléaire,
surtout après l’assassinat de la principale responsable de
l’opposition, Benazir Bhutto, en décembre2007, à quinze
jours des élections législatives.
Le Pakistan est par ailleurs un allié indispensable pour les
États-Unis, du fait de la guerre en Afghanistan. Mais c’est
au Pakistan que s’était réfugié Ben Laden où il sera tué le
2mai 2011dans une opération commando américaine.
Arrivé au pouvoir le 26mai 2014, le Premier ministre
indien, Narendra Modi, a inscrit ses premiers gestes sous
le signe du pragmatisme. Il a rendu hommage aux figures
du parti du Congrès, Gandhi et Nehru, invité les dirigeants
chinois et pakistanais à sa cérémonie d’investiture, tenu un
langage apaisant à l’égard des musulmans, tout en mettant
l’accent sur la fierté d’être indien.
Son arrivée au pouvoir est autant une victoire pour le
BJP (Bharatiya Janata Party) qu’une défaite du parti du
Congrès, miné à la fois par les scandales de corruption et
par un système de succession dynastique. Les ambitions de
l’Inde qui vise à devenir la sixième puissance mondiale se
Un monde en recomposition 237

heurtent encore aux réalités économiques –la Chine pèse


cinq fois plus qu’elle.
Après sa réélection en 2019, Modi va durcir le ton envers les
musulmans, notamment en faisant adopter une législation
discriminatoire qui facilite l’attribution de la nationalité
indienne aux réfugiés, à l’exception des réfugiés musulmans.
Il met avant tout en avant l’identité hindoue de l’Inde. Il se
rapproche diplomatiquement des États-Unis et d’Israël. Il se
range d’ailleurs du côté d’Israël après l’attaque du Hamas du
7 octobre, avant de prendre ses distances avec Tel Aviv face à
l’ampleur du nombre de victimes civiles des bombardements
sur Gaza. Il continue cependant de mener une politique
étrangère opportuniste, dite de « multi-alignement », en
commerçant par exemple activement, après le déclenche-
ment de la guerre en Ukraine, avec la Russie, son premier
fournisseur historique de matériel militaire. Il va établir l’état
d’urgence au Cachemire à la fin de l’année2019 et accentuer
la répression. En 2023, la Cour suprême indienne confirme
la suppression du statut d’autonomie du Cachemire.

Les tensions en mer de Chine


Les tensions sont nombreuses en mer de Chine du fait de
revendications territoriales contradictoires et d’une poli-
tique de plus en plus affirmée de la part de Pékin.
Sur les îles Paracels et Spratleys, Brunei, la Malaisie, le
Vietnam et les Philippines accusent la Chine de ne pas
respecter les principes de la Convention des Nations unies
sur le droit de la mer (Montego Bay, 1982) et d’avoir fixé
arbitrairement ses frontières maritimes: la Chine occupe
entièrement l’archipel des Paracels et une partie des
Spratleys. La création d’une île artificielle dans les Spratleys
comprenant des installations militaires pour renforcer le
contrôle de Pékin est en cours.
238 Les relations internationales de 1945 à nos jours

En mer de Chine orientale, le litige oppose le Japon et la


Chine à propos d’îles inhabitées: Senkaku pour le Japon,
Diaoyu pour la Chine. En 2013, la Chine a créé une
zone d’identification de défense aérienne, exigeant des
avions civils et militaires qu’ils annoncent leur passage. Les
États-Unis apportent leur soutien au Japon, ce qui donne
potentiellement à ce différend une dimension stratégique
mondiale. Ce dernier concerne également la délimita-
tion de la zone économique exclusive potentiellement
très riche.
Si le Cambodge et le Laos ne s’opposent pas à la Chine, ce
n’est pas le cas de l’ensemble des pays de l’Asean (Association
of Southeast Asian Nations), qui se sont rapprochés de
Washington afin de contrebalancer les ambitions chinoises.
En 2016, la Cour permanente d’arbitrage, saisie par les
Philippines, leur donne raison contre Pékin sur leurs reven-
dications en mer de Chine. Pékin refuse de reconnaître
cette décision.
La militarisation chinoise en mer de Chine se poursuit
discrètement. L’administration de Biden se rapproche
du Vietnam avec une visite diplomatique à Hanoï en
septembre 2023, où a été abordée la question du difficile
voisinage chinois.
L’attitude de la Chine pousse des pays comme les
Philippines à passer des accords militaires avec les États-
Unis et l’Australie.
En septembre 2023, la Chine publie une carte sur laquelle
des îlots et ZEE officiellement sous souveraineté de la
Malaisie, des Philippines, de l’Indonésie, du Vietnam
et de Taïwan sont intégrés comme des territoires sous
souveraineté chinoise, réaffirmant ainsi clairement ses
revendications.
Un monde en recomposition 239

Un continent émergent?
La décennie 1990apparaît comme celle de la montée en
puissance économique de l’Asie. Après le Japon, puis les
« quatre dragons » (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong,
Singapour) qui ont multiplié par 10leur PIB entre1960
et1990, vient le tour des «tigres» (Indonésie, Malaisie,
Thaïlande, Philippines). Profitant de la puissance écono-
mique du Japon et des «dragons», ils misent sur le faible
coût de leur main-d’œuvre pour se spécialiser dans la
production de produits d’exportation.
Après 1999, l’Inde s’écarte de l’économie planifiée et
joue la carte de l’ouverture économique. Elle devient un
acteur important dans le secteur des nouvelles technologies
et de l’informatique, bénéficiant d’une main-d’œuvre
qualifiée qui maîtrise l’anglais. Malgré la persistance du
système de castes qui freine le dynamisme de la société,
elle a cependant vu émerger une classe moyenne dont la
consommation crée un marché intérieur – annonciateur
de maturité – soutenant la croissance. Si l’Inde entend
rivaliser avec la Chine, l’agriculture y a un poids supérieur
(17% du PIB contre 9% en Chine), et elle ne représente
pas 2% du commerce mondial.
L’Asie a été frappée en 1997par une grave crise financière,
rejetant dans la misère une partie de la classe moyenne. En
juillet1997, le cours du bath thaïlandais s’effondrait, entraî-
nant dans sa chute les monnaies malaise et indienne. Par
effet domino, toutes les économies asiatiques allaient être
touchées, entraînant faillite, chômage, inflation et récession
économique. Ce sera cependant une crise de transition:
bien que violente, ses effets seront rapidement résorbés.
L’APEC (coopération économique Asie-Pacifique) cherche
à réduire les barrières économiques entre les vingt et un
pays membres.
240 Les relations internationales de 1945 à nos jours

L’Asie apparaît comme le continent gagnant de la mondia-


lisation et devient le centre de gravité économique et
démographique du monde. Mais elle reste éclatée stra-
tégiquement, traversée par de nombreuses divisions et
rivalités.

une autre amérique Latine


L’Amérique latine, dont le poids sur la scène inter-
nationale avait été faible et en diminution après 1945,
semble retrouver stabilité politique et croissance écono-
mique. La grave crise économique qui l’a frappée après la
crise asiatique entre1998 et2003 a été dépassée. Le Brésil
a su gérer le remboursement de sa dette extérieure alors
que l’Argentine s’est révoltée et en a annulé une grande
partie, l’ouverture totale du pays ayant été considérée
comme la cause de la crise. Si le chômage reste élevé dans
le sous-continent, le pourcentage de la population vivant
sous le seuil de pauvreté est en baisse, bien que le conti-
nent ait été particulièrement touché par les conséquences
économiques et sociales de la pandémie de Covid-19.

La fin de la doctrine Monroe


Les pays latino-américains ont refusé le projet de zone de
libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA) lancé par
les États-Unis sur le modèle de l’Alena (Association de
libre-échange nord-américaine). Ce projet qui prévoyait
la suppression des barrières douanières sur l’ensemble du
continent américain aurait permis aux États-Unis d’asseoir
leur suprématie économique du fait de l’écart de dévelop-
pement entre le nord et le sud du continent. Le Brésil a
joué un rôle essentiel dans cette opposition, privilégiant
le Mercosur (Mercado Comœn del Sur, regroupant le Brésil,
Un monde en recomposition 241

l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, rejoint par la suite par


le Venezuela, désormais suspendu), entré en vigueur au
1er janvier 1995.Au départ, zone de libre-échange écono-
mique, le Mercosur a institué un mécanisme de règlement
des différends et génère une coopération des politiques de
ces pays.
Le Brésil, notamment avec l’élection de l’ancien ouvrier
syndicaliste Lula à la présidence, devient le symbole de la
montée en puissance de l’Amérique latine. Ce pays s’affirme
comme le géant du continent, tient tête aux États-Unis tant
sur le plan politique que commercial, s’est lancé dans des
coopérations avec le continent africain, les pays arabes, la
Chine, l’Inde, et postule à un siège de membre permanent
au Conseil de sécurité. Quarante millions de Brésiliens sont
sortis de la pauvreté mais le pays reste fortement marqué
par les inégalités.
L’Amérique latine semble échapper aux cycles guérillas-
dictatures militaires pour avoir une vie politique rythmée
par les élections et des alternances politiques gauche-droite.
Le continent a de facto pris son indépendance face aux
États-Unis, et la politique plus ouverte d’Obama prend
acte de cette réalité.

Les urnes plus que les armes


Au Venezuela, le très charismatique et radical Hugo Chávez
est remplacé à sa mort, en 2013, par Nicolás Maduro.
Celui-ci n’a pas l’aura de son prédécesseur et pâtit de la
chute des cours du pétrole. Les pénuries apparaissent et le
pays entre dans une période chaotique. Donald Trump va
mettre en place des sanctions pour faire tomber le régime.
La dégradation de la situation économique se traduit par
un exode de 4millions de Vénézuéliens hors du pays. En
242 Les relations internationales de 1945 à nos jours

janvier 2019, Juan Guaido s’autoproclame président du


Venezuela, avec l’appui des États-Unis et de nombreux
pays latino-américains et européens. Soutenu par l’armée
et une partie de la population, Maduro reste en place. C’est
l’impasse politique et la faillite économique. Le dialogue
entre le pouvoir et l’opposition semble se réamorcer dans
le cadre d’un timide allégement des sanctions américaines.
La guerre en Ukraine pousse les États-Unis à se tourner
vers le Venezuela pour leurs approvisionnements en pétrole.
Mais ce rapprochement est remis en cause par la déclara-
tion d’inéligibilité de la candidate d’opposition en vue des
élections présidentielles de 2024.
Nicolás Maduro revendique par ailleurs fin2023 la souve-
raineté du Venezuela sur l’Essequibo, région pétrolière
appartenant au Guyana voisin.
En janvier2011, Dilma Rousseff succède à Lula à la tête
du Brésil. Le pays connaît un ralentissement économique
mais ses atouts (pétrole, agriculture, industrie) lui confèrent
un statut de puissance, non plus émergente, mais émergée.
Avec 210 millions d’habitants, c’est la cinquième puis-
sance démographique mondiale et la huitième sur le plan
économique. Dilma Rousseff est réélue en 2014. Mais
l’économie ralentit du fait de la baisse du prix des matières
premières et d’une demande chinoise moins forte. Le PIB
recule de 3à 4 % par an entre 2014et 2016. Les prix
montent, les avantages sociaux sont rognés. La corruption
est devenue insupportable pour la population. En mai 2016,
le scandale Petrobras conduit à la destitution de Dilma
Rousseff, bien que n’étant pas elle-même accusée d’en-
richissement personnel. Ce sont les parlementaires qui la
mettent en accusation, qui sont pour la plupart eux-mêmes
corrompus… Et c’est tout le système politique brésilien
qui est remis en question.
Un monde en recomposition 243

En 2018, Jair Bolsonaro, proche de l’extrême droite et des


milieux évangélistes, est élu président. Lula, donné large-
ment favori, n’a pas pu se présenter car emprisonné pour
corruption après un procès express que beaucoup jugent
politiquement motivé. Le juge qui a instruit contre lui
deviendra d’ailleurs ministre de Bolsonaro. Le président
a défait les programmes sociaux et ouvert l’Amazonie
aux industries agro-alimentaires. Il se déclare climato-
sceptique et multiplie les déclarations racistes et homo-
phobes. Diplomatiquement, il se rapproche de Donald
Trump et d’Israël. Sa gestion du Covid-19 –dont il nie
la dangerosité– fera du Brésil le pays le plus gravement
touché en Amérique latine et l’un des plus touchés au
monde. Les élections de septembre 2022 voient s’affronter
Bolsonaro et Lula, libéré de prison en décembre 2021 et
favori des sondages. Elles sont remportées de justesse par
Lula (50,9%).
Ce dernier réoriente largement la politique internationale
du Brésil qui retrouve sa place de leader sud-américain
et plus largement de puissance au sein du Sud global. S’il
condamne la guerre en Ukraine, il prône une position
d’équilibre et ne s’aligne pas sur les sanctions occidentales à
l’encontre de la Russie. Il se veut une puissance médiatrice.
De même, sur le Proche-Orient, il condamne les attentats
du Hamas mais critique ouvertement la réplique israé-
lienne qu’il qualifie de génocide.
Il prône une reprise du processus d’intégration régio-
nale latino-américain, mais la perte d’un interlocuteur en
Argentine après l’élection de Javier Milei (qui prend son
poste en décembre2023) entrave ses ambitions.
En effet, l’Argentine, après une alternance entre présidents
de droite et péronistes, se retrouve dans une situation
244 Les relations internationales de 1945 à nos jours

économique désastreuse, faite de chômage de masse et


de pauvreté (plus 40% de la population vit en deçà du
seuil de pauvreté), d’une inflation à trois chiffres et d’un
profond sentiment de déclassement. Fin 2023, Javier
Milei,qui fait campagne sur le rejet de la classe poli-
tique, est élu président. Partisant d’un ultra-libéralisme,
dénonçant Lula comme étant un communiste, il se
rapproche des États-Unis et d’Israël, et s’isole des autres
États latino-américains.
À l’échelle continentale, seul le Mexique peut égaler le
Brésil: il connaît une solide croissance. Le régime démocra-
tique est enraciné mais connaît un haut degré de violences
intérieures du fait de narcotrafiquants et de la corruption
de la police. La guerre contre les narcotrafiquants a fait
plusde 100000morts depuis le début du siècle.
En juillet2018,Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO)
est le premier président de gauche élu au Mexique. Il veut
réduire la pauvreté et s’attaquer à la corruption et au crime
organisé qui gangrènent le pays. Il doit gérer prudem-
ment Donald Trump qui tient des discours anti-mexicains
alors que les États-Unis sont la destination de 80 % des
exportations mexicaines.AMLO ne pouvant se représenter,
l’ancienne gouverneure de Mexico se présente à sa succes-
sion face à la candidate conservatrice en vue des élections
de2024.
En octobre2019, l’organisation des États américains émet
des doutes sur la validité de la réélection d’Evo Morales, le
–très à gauche– président de Bolivie, d’origine indienne.
Un coup d’État le renverse en 2019 après treize ans au
pouvoir. Mais les élections qui suivent en 2020 voient
l’ancien ministre de l’Économie Luis Arce être élu à la
tête dupays.
Un monde en recomposition 245

En 2016, le gouvernement colombien et la guérilla des


Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie) signent
à LaHavane un accord pour mettre fin à cinquante ans
de conflit. Mais l’arrivée à la présidence du pays d’Ivan
Duque en juin 2018 menace le processus.Après un puissant
mouvement de contestation du pouvoir en 2021, ladroite
uribiste (héritière d’Álvaro Uribe, président de 2002
à2010) est écartée du pouvoir lors des élections de 2022.
Le candidat de gauche Gustavo Petro remporte les élec-
tions, une première dans le pays. Il veut sortir de l’approche
« tout sécuritaire » dans la lutte contre les narcotrafiquants.
Il se rapproche diplomatiquement des autres États latino-
américains, notamment du Brésil, tout en conservant de
bonnes relations avec Washington, mais en acquérant un
peu plus d’autonomie.
En mars 2016, la visite de Barack Obama à Cuba et la
reprise des relations diplomatiques mettent fin à la dernière
survivance de la guerre froide dans la région. Fidel Castro,
qui avait quitté le pouvoir au profit de son demi-frère Raul,
meurt le 25novembre 2016. Leur succède Miguel Díaz-
Canel en 2019, reconduit en 2023.Après la réinstauration
des sanctions par l’administration Trump, dont la plupart ne
sont pas annulées sous Joe Biden, Cuba connaît une grave
crise économique qui se traduit par une forte émigration.
Dans le cadre des mouvements sociaux de 2019, qui
touchent de nombreux pays à travers le monde et notam-
ment en Amérique latine, le Chili est secoué par une crise
sociale et politique. Le mouvement social déclenche à
l’automne2020 la tenue d’un référendum portant sur une
révision de la Constitution –celle en place avait été adoptée
en 1980 sous la dictature de Pinochet–, massivement
approuvé par la population. La nouvelle Constitution sera
soumise au vote de la population en2022. Un président de
246 Les relations internationales de 1945 à nos jours

gauche, figure des mouvements étudiants de 2011 et2019,


Gabriel Boric, est élu président du Chili fin 2021.
La «doctrine Monroe» semble bel et bien enterrée, du
fait de la volonté d’Obama de ne plus intervenir dans les
affaires des États latino-américains ainsi que de la montée
en puissance de ces derniers. La conséquence directe fut la
baisse du sentiment anti-États-Unis dans les pays du sud du
continent. Si à la vague politique de gauche du début du
siècle a succédé une poussée à droite (Brésil, Chili, Bolivie,
Colombie, Pérou, Uruguay, Argentine), les récentes alter-
nances témoignent que la démocratie est dans l’ensemble
bien enracinée dans le continent. La Chine est devenue
pour les pays latino-américains un partenaire économique
aussi –voire plus– important que les États-Unis. Le conti-
nent, qui avait progressé économiquement et socialement,
a particulièrement été frappé par la pandémie de Covid-19,
qui a eu un coût humain et social important.

L’afrique dans La mondiaLisation


En 1962, le Français René Dumont publiait un livre intitulé
L’Afrique est mal partie1 . Au début du esiècle, c’est peu
dire que son diagnostic semble se confirmer tragiquement.

Les raisons de l’afro-pessimisme


L’Afrique, qui représente 18% de la population mondiale,
ne représente que 3 à 4 % du PIB mondial et 3 % du
commerce international. Sur 46pays les moins avancés,
33sont africains. Le continent ne reçoit qu’environ 3,5%
des investissements directs étrangers. Dans 15pays africains,
l’espérance de vie est inférieure à 60ans. Près de 40% de

1. René Dumont, L’Afrique est mal partie, Seuil, 1962.


Un monde en recomposition 247

la population vivent sous le seuil de pauvreté et près de


30% de la population n’ont pas accès à l’eau potable. Le
sida touche particulièrement le continent avec plus de
25millions de personnes séropositives.
Malgré ou à cause de ses matières premières abondantes,
l’Afrique est traversée par des conflits et des guerres
civiles particulièrement sanglantes, qui s’accompagnent
de tortures, de violences sexuelles, d’utilisation à grande
échelle d’enfants soldats et de mutilations gratuites. Le
contrôle des matières premières suscite des convoitises,
permet un enrichissement rapide et fournit une rente qui
permet d’alimenter les groupes armés infraétatiques.
En 1994, le Rwanda a connu un génocide lors duquel les
extrémistes Hutus ont massacré 800000Tutsis et Hutus
modérés en quelques semaines. La République démocratique
du Congo (RDC) va, du fait de l’incurie de ses dirigeants et
des interventions des pays voisins, connaître un conflit qui
fera près de 5 millions de morts entre 1998 et 2003.
La Sierra Leone a connu entre 100000et 200000morts
entre 1991 et 2002. Au Liberia, où l’ancien président
Charles Taylor est accusé d’être également l’un des prin-
cipaux responsables de la guerre en Sierra Leone, les
violences ont fait 250000victimes.
Au Soudan, le conflit a fait 1,5million de morts, à la suite
des affrontements opposant le gouvernement de Khartoum
aux rebelles de l’Armée de libération des peuples du
Soudan du Sud. Ce conflit s’est achevé par la signature
d’un accord le 9janvier 2005, qui fut immédiatement suivi
par le début d’une guerre civile au Darfour qui mobilisa les
opinions occidentales. Bien qu’il soit poursuivi par la Cour
pénale internationale (CPI), le président Omar el-Béchir est
réélu en 2015et se rend librement dans la plupart des pays
248 Les relations internationales de 1945 à nos jours

africains. Devenu indépendant en 2011, le Soudan du Sud


a immédiatement plongé dans une guerre civile qui a fait
50000morts, 2,5 millions de déplacés et 700000réfugiés.
Une révolte populaire va conduire au renversement d’Omar
el-Béchir en avril 2019 et lamise en place d’une transition
vers la démocratie sous l’égide de l’armée. Mais en 2021,
un coup d’État militaire a lieu. L’armée reprend le pouvoir
qu’elle avait laissé à un gouvernement civil quelques mois
après le renversement d’el-Béchir. Le pays se déchire à
nouveau depuis le printemps 2023 dans une guerre entre
généraux qui aurait fait à ce stade au moins 13 000victimes
et plusieurs millions de déplacés dans et hors du pays. Un
conflit qui a des conséquences au Soudan du Sud où la
situation, malgré l’accord de paix de 2018, reste fragile.
Même la Côte d’Ivoire, qui était le modèle de réus-
site économique du continent, s’est enfoncée dans une
guerre civile qui a opposé les forces gouvernementales
à plusieurs groupes rebelles qui contrôlaient le nord du
pays. L’élément déclencheur a été notamment la position
du président Gbagbo qui a utilisé l’argument de l’«ivoi-
rité» pour refuser à son opposant le droit de se présenter
aux élections. La paix civile a cependant fini par revenir
en Côte d’Ivoire avec l’élection d’Alassane Ouattara en
2010, contestée par Laurent Gbagbo mais reconnue par la
communauté internationale. Une intervention militaire
soutenue par l’ONU permettra à Ouattara de s’installer à
la présidence. Il y est réélu en 2015avec 83% des suffrages.
Il annonce qu’il ne se représente pas aux élections de 2020,
promesse qu’il ne tiendra pas. Il est réélu en 2020 avec
95% des voix, l’opposition boycottant le scrutin. La récon-
ciliation politique reste fragile mais le pays a renoué avec
une forte croissance et redevient le moteur économique
de l’Afrique de l’Ouest.
Un monde en recomposition 249

Enfin, au Nigeria, qui doit faire face au groupe armé État


islamique en Afrique de l’Ouest (ex-Boko-Haram), le
président Buhari, élu en 2015 et réélu en 2019, engage
un vaste programme de lutte contre la corruption. Mais
ses résultats économiques déçoivent. En 2023, Bola
Tinubuest élu à la présidence malgré des accusations de
corruption, qui demeure un mal endémique dans le pays.
L’insécurité perdure au Nigeria.

Les raisons de l’afro-optimisme


En 2001, à l’initiative de l’Afrique du Sud, de l’Algérie,
du Nigeria et du Sénégal, le Népad (Nouveau partena-
riat pour le développement de l’Afrique) est créé. Il vise
à permettre le développement du continent en faisant
appel au secteur privé et au recours aux investissements en
se dégageant de l’aide publique. L’Union africaine (UA)
s’est substituée à l’Organisation de l’unité africaine (OUA)
le 9juillet 2002. Basée sur le modèle de l’Union euro-
péenne, elle est composée de plusieurs institutions, assem-
blées, commissions, cours de justice, conseil économique
et social, conseil de paix, de sécurité, parlement.
L’Afrique, qui était un continent délaissé dans les
années1990, suscite de nouveau les convoitises concur-
rentes des puissances extérieures, dont la Chine qui,
attirée par les matières premières, fait une entrée en force.
L’Afrique connaît une croissance globale satisfaisante bien
qu’inégalement répartie.
L’organisation de la Coupe du monde de football en 2010
en Afrique du Sud constitue un succès symbolique pour
le continent.
La fin du système d’apartheid en Afrique du Sud s’est
réalisée de façon pacifique. Nelson Mandela, leader de
250 Les relations internationales de 1945 à nos jours

l’ANC (African National Congress), après avoir passé vingt-


sept ans en prison et avoir été considéré comme un
terroriste, y compris aux États-Unis, est libéré en 1990
et élu président en 1994. Il prône la réconciliation entre
communautés. Mais le démantèlement de l’apartheid, s’il
a permis à certains Noirs de s’enrichir, n’a pas mis fin aux
inégalités sociales. Les successeurs de Nelson Mandela, qui
quitte le pouvoir en 1999,Thabo Mbeki et Jacob Zuma,
ne bénéficient pas de sa légitimité. De graves problèmes de
corruption ternissent le prestige de l’ANC. La croissance
économique chute. En mai 2019, Cyril Ramaphosa est élu
président et s’attaque à la corruption, avant d’être accusé
lui-même et d’échapper de justesse à la destitution.
À l’afro-pessimisme succède l’afro-optimisme. Malgré la
présence d’États faillis (RDC, Somalie, Zimbabwe, etc.),
le continent connaît une croissance économique de 5%
par an au global du début du siècle à la pandémie de
Covid-19. Les élections deviennent de plus en plus le
moyen de désigner les gouvernements. De 1960à 1991,
un seul gouvernement avait perdu le pouvoir par des
élections. Entre1991et2020, il y en a eu plus de trente,
ce qui est bon signe pour ladémocratie. Mais la poussée
démocratique semble marquer unepause et paraît même
en régression, certains régimes sont devenus héréditaires
(Togo, Tchad) ou dirigés depuis plusieurs décennies
par le même dirigeant (Cameroun, Congo). Plusieurs
coups d’État ontégalement eu lieu ces dernières années
(Mali, Burkina Faso, Guinée, Niger, Gabon…). Il est
vrai que, dans ces pays, les populations ne percevaient
pas les bienfaits de la démocratie, associée pour beau-
coup à la corruption et à l’absence de véritables services
publics, ainsi qu’à la très inégale répartition des ressources
nationales.
Un monde en recomposition 251

En 2024, le Sénégal, vitrine de la démocratie en Afrique,


subit une crise politique après que le président Macky Sall
a décidé de reporter les élections présidentielles, décision
annulée par le Conseil constitutionnel.
Délaissée dans les années1990, l’Afrique est de nouveau
courtisée par d’anciens partenaires (Europe, États-Unis,
Russie) et par de nouveaux (Japon, Chine, Brésil).
La Chine et la Russie organisent des sommets avec les pays
africains auxquels participe l’essentiel des chefs d’État et
de gouvernement.
Alors qu’il y avait autant de téléphones en Afrique sub-
saharienne qu’à Manhattan dans les années1980, désor-
mais 700millions d’Africains sont équipés de téléphones
portables. L’Union africaine voit son poids politique et
stratégique se renforcer.
Pour certains, l’Afrique sera le continent futur de la
mondialisation, fort de ses matières premières et d’une
gouvernance renouvelée.
En 2012, une tentative de coup d’État militaire échoue au
Mali sous la pression des voisins africains. En janvier2013,
la France lance l’opération Serval pour empêcher les djiha-
distes de foncer sur Bamako. Le Mali est par ailleurs soumis
aux pressions sécessionnistes du Nord. Un processus de
réconciliation nationale a été mis en place.
Ibrahim Boubacar Keïta est élu président du Mali en 2013,
puis réélu en 2018. En juin2015, un accord de paix est signé
à Alger entre le gouvernement malien et les groupes sépara-
tistes. Il a du mal à entrer en vigueur. Les violences se pour-
suivent, fruits de la faiblesse de l’État malien, de l’existence
des groupes djihadistes sur un territoire trop grand pour être
contrôlé et aussi des groupes criminels qui offrent emplois
et statuts à des jeunes désœuvrés. La région a été déstabilisée
252 Les relations internationales de 1945 à nos jours

notamment pas l’afflux d’armes et de mercenaires en prove-


nance de Libye, après l’intervention occidentale de 2011.
En juillet 2014, la France lance l’opération Barkhane, ayant
pour objectif de lutter contre le djihadisme dans la région.
La même année avait été créée une structure de coor-
dination sur les affaires de sécurité entre cinq États du
Sahel : Mali, Niger, Mauritanie, Burkina Faso, Tchad,
leG5 Sahel.
Mais l’impasse sécuritaire et l’absence d’évolution signi-
ficative de la situation, voire sa dégradation, conduisent
à deux coups d’État militaires successifs au Mali (2020 et
2021) et à un autre coup d’État militaire au Burkina Faso
(2022), soutenus par la population. En juin 2021, la France
annonce mettre fin à l’opération Barkhane dans sa forme
actuelle et est contrainte de quitter le Mali et de recentrer
son action sur les autres pays de la région. Elle est ensuite
contrainte de quitter le Niger après le coup d’État de 2023.
Ne reste alors plus à la France que le Tchad comme parte-
naire au Sahel. La Russie, via notamment la présence des
mercenaires de la force Wagner, coopère avec plusieurs
régimes issus de coups d’État.
En République centrafricaine (RCA), une guerre civile
éclate en 2013qui aurait pu déboucher sur un génocide
sans l’intervention française, soutenue par la communauté
internationale. En 2018, la Russie signe un accord avec
Bangui, faisant un retour remarqué en Afrique. Un accord
entre les différentes factions est signé en 2019 (le treizième
depuis 2007), mais la situation reste instable.
En Éthiopie, Abiy Ahmed devient Premier ministre en
2018, brisant le monopole du pouvoir des Tigréens. Il
propose la paix et la réconciliation à l’Érythrée (qui avait
fait sécession de l’Éthiopie en 1993, donnant lieu à une
Un monde en recomposition 253

guerre sanglante entre les deux pays entre 1998 et 2000),


créant l’espoir d’un relâchement de la dictature dans ce
pays. Il reçoit le prix Nobel de la paix en décembre 2019
et fait espérer un retour durable de la stabilité et de la
démocratie dans son pays. Mais sa volonté de mettre fin au
caractère ethnocentré de l’organisation politique du pays
déclenche, à partir de l’automne 2020, une rébellion de
plusieurs groupes armés, notamment le Front de libération
du peuple du Tigré – les Tigréens ayant été écartés du
pouvoir après plus de vingt ans de domination à Addis-
Abeba –, à laquelle le gouvernement répond par la force.
Le pays connaît un nouvel épisode de guerre civile avec
son lot de victimes civiles, de déplacés internes et de crises
humanitaires. Un cessez-le-feu est mis en place au prin-
temps 2022, mais la situation reste fragile.
L’Afrique a bénéficié depuis le début du e  siècle de
l’augmentation des cours des matières premières, qui
s’est ralentie après 2014. Mais la croissance n’est pas assez
inclusive. Peuplé de 1,4 milliard d’habitants en 2023, le
continent devrait en compter 2,4milliards en 2050. Cette
augmentation démographique non contrôlée, supérieure
à la croissance économique, pourrait être problématique
pour l’Afrique de l’Ouest en termes d’équilibres sociaux.
L’Afrique est un continent très hétérogène, composé de
pays faillis comme de pays émergents, de pays despotiques
comme de pays véritablement démocratiques. Mais elle est
désormais plongée dans la mondialisation et les sociétés
civiles s’y développent.
Conclusion
À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, un monde bipo-
laire s’est mis en place. La rivalité soviéto-américaine a divisé
le monde en deux blocs hostiles. Cette division était parti-
culièrement forte et visible en Europe, marquée à la fois
par le rideau de fer et le mur de Berlin. Mais elle s’étendait
sur tous les continents. Dans tous les conflits de la planète,
un protagoniste était lié à Moscou, tandis que l’autre l’était
à Washington. Après avoir « endigué » l’avancée sovié-
tique, les États-Unis sont parvenus à la conclusion que leur
intérêt devait les conduire à mettre en place une politique
de détente, choix partagé par Moscou. L’arme nucléaire,
provoquant un effet de dissuasion, empêchait les deux super-
puissances de se lancer dans un conflit, mais faisait exister le
risque d’une destruction de la planète si elles étaient entraî-
nées directement ou par le biais d’un allié dans un conflit
direct. La troisième guerre mondiale a été évitée. Le monde
bipolaire ne s’est pas effondré par la victoire de l’un, mais
par l’effondrement de l’autre, à savoir de l’Union soviétique.
Mais les dirigeants américains en ont conclu que le monde
était devenu unipolaire. Et par la disparition de leur rival, ils
ne se sont pas rendu compte que le phénomène de globali-
sation débouchait sur une émergence qui allait faire perdre
au monde occidental le monopole de la puissance qu’il avait
exercé pendant cinq siècles. Si un monde multipolaire ne
s’est pas mis en place immédiatement après la disparition
du monde bipolaire, contrairement à certaines prédictions,
le monde unipolaire est vite apparu comme une illusion
dangereuse, car il pouvait susciter des comportements liés à
l’hubris, à l’image de la guerre en Irak de 2003.
Si jusqu’à la première décennie du  e siècle, les États-
Unis n’ont pas eu de rivaux à leur échelle, la montée en
256 Les relations internationales de 1945 à nos jours

puissance de la Chine a modifié cette situation. La rapi-


dité et l’ampleur de cette montée en puissance sont un
phénomène unique dans l’histoire.Aujourd’hui, il y a trois
principales lignes de clivage dans le monde. La première
oppose la Chine et les États-Unis, le fameux piège de
Thucydide. Elle n’est pas comparable à la compétition
soviéto-américaine dans la mesure où la Chine n’est pas
à la tête d’une alliance mondiale, mais multiplie les parte-
nariats. Si dans les dernières années du clivage Est/Ouest,
les États-Unis craignaient la concurrence technologique
japonaise et la menace stratégique soviétique, la Chine joue
désormais sur les deux tableaux. Elle est le premier parte-
naire commercial de 130pays dans le monde contre60
pour les États-Unis. Son objectif officiel est de mettre
fin à un monde façonné et dominé par les Occidentaux.
Mais elle veut maintenir des liens avec le monde occi-
dental, ne serait-ce que pour conserver son dynamisme
économique, pilier (avec le nationalisme) de la légitimité
politique durégime.
Elle est rejointe dans cet objectif de contestation de la
domination occidentale par ce qu’on appelle le « Sud
global », les pays non occidentaux. C’est un ensemble
incertain à la fois par sa diversité politique, économique et
stratégique. Mais leur point commun est de refuser l’ordre
ancien façonné par les Occidentaux, dont l’immense majo-
rité d’entre eux ont été des colonies. Le club des BRICS
en est la pointe avancée. Si certains d’entre eux sont en
confrontation directe avec le monde occidental (Russie,
Iran, Corée du Nord), d’autres veulent conserver des liens
avec les Occidentaux, tout en augmentant leur marge de
manœuvre et exercer une véritable souveraineté. Ils ont
plus un rejet commun de la vision d’un monde unipolaire
dominé par les États-Unis et ses alliés qu’un projet partagé.
Conclusion 257

Le troisième clivage issu de la guerre lancé par la Russie


contre l’Ukraine est la coupure entre Moscou et les pays
occidentaux. Elle durera tant que Vladimir Poutine sera au
pouvoir. Mais si la Russie est coupée du monde occidental,
elle n’est pas isolée du reste du monde.Aucun pays du Sud
global, y compris ceux qui ont condamné l’agression de
l’Ukraine, n’a pris de sanctions contre la Russie.
Ces trois clivages se superposent et s’interpénètrent. Le
résultat du duel Chine/États-Unis dépend très fortement
des relations que Pékin et Washington auront vis-à-vis du
Sud global. Pékin est en train de prendre un avantage sur
ce terrain.
Pour le moment. Reste à suivre les évolutions futures.
L’histoire, comme toujours, est en marche.
Table des matières

Introduction ....................................................................................................................................... 3

première partie – un monde bipoLaire............................................................................. 5

Chapitre 1. La fin de la Seconde Guerre mondiale .............................................. 7


La victoire des Alliés ................................................................................................................ 7
La fin de la guerre.............................................................................................................. 7
Les tentatives d’organisation de la paix .................................................................. 11
La mise en place d’un système bipolaire .................................................................. 16
L’héritage politique de la Seconde Guerre mondiale ........................................... 16
La fin de l’Alliance.............................................................................................................. 21

Chapitre 2. La guerre froide ................................................................................................... 27


Une Europe bipolaire................................................................................................................ 27
L’organisation du camp occidental ............................................................................. 28
La satellisation de l’Europe de l’Est............................................................................ 31
La création des alliances militaires ............................................................................ 35
La division de l’Allemagne .............................................................................................. 38
La naissance de la construction européenne ......................................................... 40
Un monde bipolaire................................................................................................................... 43
La révolution chinoise ...................................................................................................... 43
La guerre de Corée ............................................................................................................. 44
La première vague de décolonisation ........................................................................ 50
La création de l’État d’Israël .......................................................................................... 52

Chapitre 3. La coexistence pacifique .............................................................................. 55


La contestation de l’ordre bipolaire en Europe .................................................... 55
Le XXe congrès du PCUS, la déstalinisation............................................................. 55
La contestation de l’empire soviétique en Europe de l’Est .............................. 57
Contestation de l’hégémonie américaine ................................................................. 61
260 Les relations internationales de 1945 à nos jours

La contestation de l’ordre bipolaire à l’échelle mondiale ............................ 65


L’émergence du tiers-monde .......................................................................................... 65
Cuba : la crise des fusées................................................................................................ 70
Crises et guerres au Proche-Orient.............................................................................. 75
Crises et guerres en Asie ................................................................................................. 82

Chapitre 4. La détente ................................................................................................................ 85


Le condominium soviéto-américain ............................................................................. 85
Le concept de détente...................................................................................................... 85
La dissuasion ........................................................................................................................ 89
La maîtrise des armements............................................................................................. 90
La cogestion des conflits périphériques................................................................... 97
Le condominium fragilisé ..................................................................................................... 100
L’Ostpolitik .............................................................................................................................. 100
Les accords d’Helsinki....................................................................................................... 104
La construction européenne .......................................................................................... 106
Le réveil de l’Asie ................................................................................................................ 107
La crise économique internationale ........................................................................... 110

deuxième partie – vers un monde muLtipoLaire......................................................... 113

Chapitre 5. Fin de la détente et nouvelle guerre froide ................................. 115


Les superpuissances dans les turbulences............................................................... 116
L’apparent affaiblissement américain ........................................................................ 116
L’URSS dans l’impasse ....................................................................................................... 120
Le condominium ébranlé ....................................................................................................... 126
Un contrôle relâché ........................................................................................................... 127
Les conflits non contrôlés .............................................................................................. 131

Chapitre 6. La fin du monde bipolaire .......................................................................... 137


L’implosion de l’URSS............................................................................................................... 137
La stagnation économique ............................................................................................. 139
Les réformes nécessaires ................................................................................................. 143
Un nouvel ordre mondial ? ................................................................................................... 156
Une Europe nouvelle ......................................................................................................... 157
La guerre du Golfe .............................................................................................................. 165
Le mythe du nouvel ordre international ................................................................... 166
Table des matières 261

Chapitre 7. Un monde en recomposition ..................................................................... 169


États-Unis, l’illusion perdue d’un monde unipolaire ....................................... 169
Une puissance agressive .................................................................................................. 170
L’espoir Obama ..................................................................................................................... 172
Donald Trump : l’unilatéralisme débridé................................................................... 175
Joe Biden, le retour de l’Amérique ? .......................................................................... 179
La Russie, un retour en force remis en cause par la guerre ........................ 182
Sur fond de guerres de Tchétchénie ........................................................................... 182
L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir ................................................................. 184
L’Europe en difficulté............................................................................................................... 190
La redéfinition de la sécurité européenne .............................................................. 190
L’élargissement de l’Europe ............................................................................................ 195
Les nouveaux candidats ................................................................................................... 195
Les difficultés de l’Europe............................................................................................... 196
Le Proche-Orient, toujours dans la tourmente .................................................... 200
Poursuite du conflit israélo-palestinien ................................................................... 200
La reprise des violences ................................................................................................... 202
La guerre d’Irak ................................................................................................................... 208
L’Iran au centre du jeu ..................................................................................................... 212
Les « printemps arabes » et leurs suites ................................................................. 217
L’Asie, nouveau centre du monde ? ............................................................................... 224
Japon : décennie perdue et incertitude stratégique .......................................... 224
Chine : une montée en puissance irrésistible ? .................................................... 227
Crises en Asie ....................................................................................................................... 232
Un continent émergent ? ................................................................................................ 239
Une autre Amérique latine .................................................................................................. 240
La fin de la doctrine Monroe ......................................................................................... 240
Les urnes plus que les armes ......................................................................................... 241
L’Afrique dans la mondialisation..................................................................................... 246
Les raisons de l’afro-pessimisme.................................................................................. 246
Les raisons de l’afro-optimisme.................................................................................... 249

Conclusion ............................................................................................................................................. 255


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